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Conseils et Souvenirs.

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 Dans les entretiens de la Bienheureuse avec ses novices, nous trouvons les plus précieux enseignements.

 

Je me décourageais à la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre elles, Sr Thérèse de. l'Enfant-Jésus me dit :

« Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence . à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile l il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche! non; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre. »

 

« Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, disait-elle, est celui de rester toujours bien petite; c'est ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père saint Jean de la Croix :

 

Et m'abaissant si bas, si bas,

Je m'élevai si haut, si haut,

Que je pus atteindre mon but!... »

 

***

 

Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui dis : « Cette fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible. » Elle me répondit :

« Pourquoi cherchez-vous à vous mettre au-dessus? passez dessous tout simplement. C'est bon pour les grandes âmes de voler au-dessus des nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu'à supporter patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouillées ! Nous nous sécherons ensuite au soleil de l'amour.

« Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance un cheval nous barrait l'entrée d'un jardin; on parlait autour de moi cherchant à le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout doucement entre ses jambes... Voilà ce que l'on gagne à garder sa petite taille! »

 

***

 

« Notre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée : « Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destiné (1). » Je me figure que ces places de choix, refusées à de grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants.

« David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que le petit Benjamin présidera les assemblées (des saints) (2)? »

 

1 Matt., XX, 23. — 2 Ps. LXVII, 29.

 

***

 

« Vous avez tort de critiquer ceci et cela, de désirer que tout le monde plie à votre manière de voir. Puisque nous voulons être de petits enfants, les petits enfants ne savent pas ce qui est le mieux, ils trouvent tout bien ; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de mérite à faire ce qui est raisonnable. »

 

***

 

« Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l’ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs oeuvres ; moi, je veux imiter les voleurs, je veux l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui -m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les proverbes

« O tout petit! venez, apprenez de moi la finesse (1). »

 

***

 

« Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse ?

            — Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.

            — Vous n'éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait : « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me resterait un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrais de me damner »?

            — Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, les petits enfants ne se damnent pas.

            — Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit ,d'enfance? Qu'est-ce donc que rester petit?

    Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout

 

1 Prov. I, 4.

 

du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son Père. C'est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune.

« Même chez les pauvres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire, mais aussitôt qu'il a grandi, son père ne veut plus le nourrir et lui dit : Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. Eh bien ! c'est pour ne jamais entendre cela que je n'ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel. Je suis donc toujours restée petite, n'ayant d'autre occupation que celle de cueillir les fleurs de l'amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.

« Etre petit, c'est encore ne point s'attribuer à soi-même les vertus que l'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de vertu dans la main de son petit enfant, pour qu'il s'en serve quand il en aura besoin ; et c'est toujours le trésor du bon Dieu.

« Enfin, c'est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal. »

 

***

 

Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir, aussi m'appelait-elle « le petit enfant ». Pendant une retraite elle m'adressa ces lignes

« Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même sans le sentir, c'est le moyen de le forcer à vous secourir, à vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher.

« C'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement, faites ce que vous pouvez pour détacher votre coeur des soucis de la terre, et surtout des créatures; puis, soyez sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez dans l'abîme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus tout en noir mais tout en blanc. Oui, tout sera revêtu de la blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le suivrons partout où il ira... Ah! profitons du court instant de la vie ! faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d'en souffrir.

« Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu'étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Coeur de Jésus !

« Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux : c'est le seul sacrifice que Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effraiera pas, puisqu'il ne la verra plus ; et bientôt le calme, sinon la joie, renaîtra dans son coeur. »

 

***

 

Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence :

« Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres « repenties ». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux; et je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu...

            — Mais comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur ?

            — Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer. »

 

***

 

            « Oh ! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir!

            — Dites plutôt à perdre! C'est Jésus qui se charge de remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous faire descendre : il vous attend au bas de la vallée fertile de l'humilité. »

 

***

 

« Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses. »

 

***

 

 « Vraiment, vous êtes une sainte !

            — Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des saints : Je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces... Vous verrez au ciel que je dis vrai.

            — Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas ?

            — Oui, depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil couchant dore le sommet des arbres ; ainsi mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu'elle est exposée aux rayons de l'amour. Si le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et ténébreuse.

            — Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment faire ?

            — Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile, mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage de se vaincre; si l’âme y correspond, elle se trouve immédiatement dans la lumière. J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith : « Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié (1). » D'abord, il faut agir avec courage; puis le coeur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire. »

 

***

 

La Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont j'avais seule besoin :

« Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les yeux baissés pendant le réfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait de vous, ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres, vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d'être regardé par vous; mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et même, nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous. »

 

***

 

Je lui confiais que je n'arrivais à rien ; et je m'en décourageais. « Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur; je désirais la souffrance,

 

1 Judith, XV, 11.

 

sans penser à en faire ma joie ; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu'elles étaient écloses.

« Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits, c'est-à-dire de sentir toute votre vie de la répugnance à souffrir, à être humiliée, à voir toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tomber à terre sans rien produire. En un clin d'oeil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.

« Nous lisons dans l'Ecclésiastique : « Il est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'oeil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête; beaucoup s'en sont étonnés et ont honoré Dieu.

« Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès (1). »

            — Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à vous, on vous reconnaît de la vertu ?

            — C'est peut-être parce que je ne l'ai lamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre ; ce sont elles qui perdent en joie intérieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain.

« Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement , quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis : au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir. »

 

1 Eccl., XI, 12, 13, 22, 23, 24.

 

***

 

« Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d'autres âmes.

            — Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprète près de vous qu'il m'aime davantage : il me fait plutôt votre petite servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.

« Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de toutes sortes de bonnes choses. Tous les petits chats viennent en prendre leur part; ils se disputent parfois à qui en aura davantage. Mais l'Enfant Jésus est là qui guette ! « Je veux bien que vous buviez dans ma petite écuelle, dit-il, mais prenez garde de la renverser et de la casser ! »

« A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis posée à terre. Pour les Prieures, ce n'est pas la même chose étant placées sur des tables, elles courent beaucoup plus de périls. L'honneur est toujours dangereux.

« Ah! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent les premières places ! Quel funeste encens ! et comme il faut qu'une âme soit détachée d'elle-même pour n'en pas éprouver de mal ! »

 

***

 

Une novice lui disait :

« Vous êtes bien heureuse d'être choisie pour indiquer aux âmes la « Voie d'enfance » !

Elle répondit :

« Pourquoi en serais-je heureuse ? pourquoi désirerais-je que le bon Dieu se serve de moi plutôt que d'une autre ? Pourvu que son règne s'établisse dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de personne.

« Je regardais, il y a quelque temps, la mèche d'une petite veilleuse presque éteinte. Une de nos soeurs y approcha son cierge ; et, par ce cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors cette réflexion : « Qui donc pourrait se glorifier de ses oeuvres? Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible d'embraser l'univers. Nous croyons souvent recevoir les grâces et les lumières divines par le moyen de cierges brillants ; mais d'où ces cierges tiennent-ils leur flamme ? Peut-être de la prière d'une âme humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue, abaissée à ses propres yeux, près de s'éteindre.

« Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces dont j'ai été comblée aux instances d'une petite âme que je ne connaîtrai qu'au ciel !

« C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans leur patrie, elles puissent s'aimer d'un amour de reconnaissance, d'une affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale de la terre.

« Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous les saints s'entre-devront quelque chose.

« Nous ne verrons plus de regards envieux ; d'ailleurs le bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons aux martyrs ; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs ; avec les vierges, comme les vierges ; et de même que les membres d'une même famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos frères, sans la moindre jalousie.

« Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence, nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront eux-mêmes en possession ?

« Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d'un amour incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des sympathies délicieuses et surprenantes. Le privilégié d'un apôtre, d'un grand docteur, sera peut-être un petit pâtre ; et l'ami intime d'un patriarche, un simple petit enfant. Oh ! que je voudrais être dans ce royaume d'amour ! »

 

***

 

« Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien, notre seule ressource c'est d'offrir les oeuvres des autres. Voilà le bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix :

 

Revenez, ma colombe,

Car le cerf blessé

Apparaît sur le haut de la colline,

Attiré par l'air de votre vol, et il y prend le frais.

 

« Vous le voyez, l'Epoux, le Cerf blessé n'est pas attiré par la hauteur, mais seulement par l'air du vol, et un simple coup d'aile suffit pour produire cette brise d'amour. »

 

***

 

            « La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne

 

1 Jerem., X, 23.

 

soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir (1) ; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui disons : « Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a affermi (2) », il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections : voilà la vraie sainteté pour nous. »

 

***

 

Je me plaignais un jour d'être plus fatiguée que mes soeurs, parce qu'en plus d'un travail commun, j'en avais fait un autre qu'on ignorait. La Servante de Dieu me répondit :

« Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses frères, et n'estime les siennes que des égratignures. Pourquoi sentez-vous à ce point cette fatigue ? C'est parce que personne ne la connaît...

« La Bse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de cacher le second qui devint ainsi l’objet de la compassion des soeurs.

« Ce sentiment nous est naturel ; mais, c'est faire comme le vulgaire de désirer qu'on sache quand nous avons du mal. »

 

1 Ps. XCIII, 18.

 

 

***

 

            « Il ne faut jamais, quand nous commettons une faute, l'attribuer à une cause physique, comme la maladie ou le temps ; mais convenir que cette chute est due à notre imperfection, sans jamais nous décourager. Ce ne sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est (1). »

 

***

 

            « Le bon Dieu n'a pas permis que Notre Mère me dît d'écrire mes poésies à mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander, de peur de faire une faute contre la pauvreté. J'attendais donc l'heure de temps libre, et ce n'était pas sans une peine extrême que je me rappelais, à huit heures du soir, ce que j'avais composé le matin.

« Ces petits riens sont un martyre, il est vrai ; mais il faut bien se garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille choses qui nous rendraient la vie religieuse agréable et commode. »

 

***

 

Un jour que je pleurais, la Bse Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser, paraître 'ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur.

« Vous avez bien raison, lui répondis-je, je l'avais moi-même pensé, et désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu; à lui seul je confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours. » Elle reprit vivement :

« Pleurer devant le bon Dieu ! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez paraître triste, bien moins encore devant lui que

 

1 Imitation, l. XVI, 4.

 

devant les créatures. Comment ! ce bon Maître n'a pour réjouir son Coeur que nos monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde ; car le plus souvent sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit; et vous feriez comme le commun des mortels ?... Franchement, ce n'est pas de l'amour désintéressé. C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler.

« Je le sais, il a si bon coeur que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes ; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en vous. Jésus aime les coeurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous lui cacher vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui ?

« Le visage est le reflet de l'âme, ajouta-t-elle, vous devez sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content. Lorsque vous êtes seule, agissez encore de même, parce que vous êtes continuellement en . spectacle aux Anges. »

 

***

 

Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte de vertu, héroïque à mes yeux; mais elle me dit :

« Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le droit d'attendre de votre fidélité ? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour. »

Peu satisfaite de cette réponse, j'attendais une occasion difficile, pour voir comment Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus s'y comporterait. Cette occasion se présenta bientôt. Notre Révérende Mère nous ayant demandé un travail fatigant et sujet à mille contradictions, je me permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un seul instant la trouver en défaut ; je la vis toujours gracieuse, aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se déranger, de servir les autres ? elle se présentait avec entrain. A la fin, n'y tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui avaient agité mon âme.

« Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour être constamment joyeuse, calme et semblable à vous-même ?

            — Je n'ai pas toujours fait ainsi, me répondit-elle, mais depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse voir. »

 

***

 

            « A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre Bienheureuse, vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres ; pratiquez-y un complet détachement de vous-même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos soeurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt, quand même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez pas à reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force nouvelle pour pratiquer la vertu ; parce que vous n'aurez pas cherché à vous satisfaire, mais à faire plaisir aux autres. Si l’on savait ce que l'on gagne à se renoncer en toutes choses !...

— Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez toujours fait ?

            — Oui, je me suis oubliée, j'ai tâché de ne me rechercher en rien. »

 

***

 

            « Il faut être mortifiée lorsqu'on nous sonne, lorsqu'on frappe à notre porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus avant de répondre. J'ai pratiqué cela; et je vous assure que c'est une source de paix. »

Après cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me dérangeais promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut témoin et me dit :

« Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela ! Vous venez de faire une action plus glorieuse que si, par des démarches habiles, vous eussiez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les communautés religieuses, et que toute la France vous acclamât comme Judith ! »

 

***

 

Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, elle répondit :

« Au réfectoire, nous n'avons qu'une seule chose à faire accomplir cette action si basse avec des pensées élevées. Je vous l'avoue, c'est souvent, au réfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour. Quelquefois, je suis forcée de m'arrêter en songeant que, si Notre-Seigneur était à ma place, devant les mets qui me sont servis, il les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie mortelle, il a goûté aux mêmes aliments; il mangeait du pain, des fruits...

« Voici mes petites rubriques enfantines :

« Je me figure être à Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si l’on me sert, par exemple, de la salade, du poisson froid, du vin ou quelque autre chose qui a le goût fort, je l'offre au bon saint Joseph. A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mûrs, etc. ; et les mets des jours de fête, particulièrement la bouillie, le riz, les confitures, je les offre à l'Enfant Jésus. Enfin, lorsqu'on m'apporte un mauvais dîner, je me dis gaiement : Aujourd'hui, ma petite fille, tout cela c'est pour toi ! »

Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux. Cependant, un jour de jeûne, où Notre Révérende Mère lui avait imposé un soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à son goût.

Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.

« Mais dépêchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!

            — Oh ! non ; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en chercher de grandes ? »

C'est ainsi que, pendant son noviciat, — je l'ai su dans les derniers mois de sa vie — une de nos soeurs, ayant voulu rattacher son scapulaire, lui traversa en même temps l'épaule avec sa grande,épingle, souffrance qu'elle endura plusieurs heures avec joie.

Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intérieure. J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on avait lue à la récréation en son absence. Le soir, elle me manifesta le désir de la lire à son tour et je la lui donnai. Quelque temps après, comme elle me rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pensée au sujet d'une chose qui, particulièrement, avait dû la charmer. Elle parut embarrassée et me répondit enfin :

« Le bon Dieu m'en a demandé le sacrifice, à cause de l'empressement que j'ai témoigné l'autre jour; je ne l'ai pas lue... »

 

***

 

Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit « Que Notre-Seigneur a bien fait de nous prévenir qu'il y a plusieurs demeures dans la maison de son Père! Sans cela il nous l'aurait dit (1)... Oui, si toutes les âmes appelées à la perfection avaient dû, pour entrer au ciel, pratiquer ces macérations, il nous l'aurait dit, et nous nous les serions imposées de grand coeur. Mais il nous annonce qu'il y a plusieurs demeures dans sa maison. S'il y a celle des grandes âmes, celles des Pères du désert et des martyrs de la pénitence, il doit y avoir aussi celle des petits enfants. Notre place est gardée là, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Père céleste et l'Esprit d'amour. »

 

***

 

            « Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée : si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire : songeant aux peines, aux souffrances qui m'attendent, je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de gagner la vie de mes enfants, puisque je suis mère des âmes. Ensuite je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis :

« Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre ! Aujourd'hui, reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir. »

 

1 Joan., XIV, 2.

 

***

 

Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser, regardant en passant les fleurs du jardin. Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit : « Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre ? »

 

***

 

 « Savez-vous quels sont mes dimanches et jours de fête ?... Ce sont les jours où le bon Dieu m'éprouve davantage. »

 

***

 

Je me désolais de mon peu de courage :

« Vous vous plaignez, me dit-elle, de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage ? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous trouvez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour, de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes ! »

 

***

 

Je lui demandais si Notre-Seigneur n'était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit :

« Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables ; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité : c'est d’être aveugle! et il est une science qu'il ne connaît pas : c'est le calcul. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.

« S'il fallait qu'il y vît clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant ? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle !

« Voyez plutôt : Si le plus grand pécheur de la terre, se repent au moment de la mort et expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde.

« Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre par le coeur ; c'est là son côté faible... »

 

***

 

Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle parut très émue et me dit :

« Si vous saviez ce que j'éprouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une faute ! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le coeur du bon Dieu quand on revient vers lui !... Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera même davantage : il nous aimera plus encore qu'avant notre faute !... »

 

***

 

J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu; et, malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection : « On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas ? » Elle me répondit :

« Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.

            — Comment cela ?

            — C'est tout simple : ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies : tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.

« Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Notre-Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.

« N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur ?

            — Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors ?

            — Que dites-vous là? Notre-Seigneur est la Justice même; s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur coeur.

            — Pour jouir de ce privilège, croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte d'offrande que vous avez composé ?

            — Oh ! non, les paroles ne suffisent pas... Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement. On n'est consumé par l'amour qu'autant qu'on se livre à l'amour. »

 

***

 

            « Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir mérité que d'être accusée à tort.

            — Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n'ai rien à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.

« Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des choses. Alors votre âme s'élèvera au-dessus des créatures. Tout ce qu'on peut me dire maintenant me laisse absolument indifférente, parce que j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.

« Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre ? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de se laisser juger n'importe comment ! Il n'est point dit dans l'Evangile que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa soeur l'accusait d'être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit : « Marthe ! si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon repos. » Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne tant de paix à l'âme! »

 

***

 

Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle ce billet :

« Que le juste me brise par compassion pour le pécheur. Que l'huile dont on parfume la tête n'amollisse pas la mienne (1).» Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes soeurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais, par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore que l'huile des louanges, si douce à la nature, n'amollisse pas ma tête, c'est-à-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.

« O mon Jésus ! votre nom est comme une huile répandue (2); c'est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures. »

 

***

 

            « Vouloir persuader nos soeurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons des juges de paix, mais seulement des anges de paix. »

 

***

 

            « Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en

 

1 Ps. CXL, 5. — 2 Cant., I, 2.

 

ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels ? si les religieuses sont pressées ou non ? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de coeur.

« J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre (1). C'est bien l'image de ce que nous devons faire : ne travailler que d'une main, en effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l’empêche de s'unir au bon Dieu. »

 

***

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            « Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers ; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas ! déception cruelle ! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu'il me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon coeur se serra. Cependant mon angoisse dura peu : « Si j'étais dans un autre monastère, pensai-je, qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux? » Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères ; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher. »

 

1 Esdras, IIe, IV, 17.

  

***

 

Une novice demandait à plusieurs soeurs de lui aider à secouer des couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller à ne pas les déchirer, parce qu'elles étaient passablement usées. La Bienheureuse lui dit alors :

« Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccommoder ces couvertures?... Comme vous agiriez avec dégagement d'esprit ! Et, si vous faisiez remarquer qu'elles sont faciles à déchirer, comme ce serait sans attache ! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais l'ombre la plus légère d'intérêt personnel. »

 

***

 

Voyant une de nos soeurs très fatiguée, je dis à Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus : « Je t'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes saintes. » Elle reprit aussitôt :

« Oh ! je ne suis pas comme vous ! Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié. Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu ; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh ! que je les plains ! ils me font pitié ceux-là ! Je mettrais tout en oeuvre pour les consoler et les soulager. »

 

***

 

            « Si je devais vivre encore, l'office d'infirmière serait celui qui me plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me venait directement de l'obéissance, je me croirais bien privilégiée. Il me semble que je le remplirais avec un rendre amour, pensant à ce que dit Notre-Seigneur : « J'étais malade et vous m'avez visité (1). » La cloche de l'infirmerie devrait être pour vous une mélodie céleste. Il faudrait passer tout exprès sous les fenêtres des malades, pour leur donner la facilité de vous appeler et de vous demander des services. Ne devez-vous pas vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander? Si vous voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs et de couronnes. Vous savez bien que nous prétendons être de petits martyrs : à nous de gagner nos palmes !

« Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'autant plus méritoires : « L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui dompte son âme vaut mieux que celui qui prend des villes (2). »

« Par nos petits actes de charité pratiqués dans l'ombre, nous convertissons au loin les âmes, nous aidons aux missionnaires, nous leur attirons d'abondantes aumônes ; et, par là, nous construisons de véritables demeures spirituelles et matérielles à Jésus-Hostie. »

 

***

 

J'avais vu Notre Mère parler de préférence à l'une de nos soeurs et lui témoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise elle me dit :

« Vous croyez aimer beaucoup Notre Mère?

            — Certainement ! Si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.

 

1 Matt., XXV, 36. — 2 Prov., XVI, 32.

 

— Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument : ce n'est pas Notre Mère que vous aimez, c'est vous-même.

« Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez Notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée. »

 

***

 

Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières :

« Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions.

« ... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées les plus extravagantes qui me viennent à l'esprit. »

***

 

On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode, et je la regrettais. Elle me dit alors :  

« Oh ! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas être heureuse ! »

 

***

 

La Bienheureuse étant chargée de l'ermitage de l'Enfant-Jésus, et sachant que les parfums incommodaient une de nos Mères, elle se priva toujours d'y mettre des fleurs odorantes, même une petite violette, ce qui fut matière à de vrais sacrifices.

Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de la statue, cette bonne Mère l'appela. Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus devinant que c'était pour lui faire enlever la rose, et ne voulant pas l'humilier, prit la fleur et, prévenant toute réflexion, elle lui dit :

« Voyez, ma Mère, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on pas que cette rose vient d'être cueillie dans le jardin ? »

 

***

 

Elle disait un jour :

« Il y a des instants où l'on est si mal chez soi, dans son intérieur, qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu né nous oblige pas alors à rester en notre compagnie. Souvent même, il permet qu'elle nous soit désagréable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen de sortir de chez soi que d'aller rendre visite à Jésus et à Marie, en courant aux oeuvres de charité. »

 

***

 

            « La principale indulgence plénière, et celle que tout le monde peut gagner sans les conditions habituelles, c'est l'indulgence de la charité qui couvre la multitude des péchés (1). »

 

***

 

            « Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intérieur de la sainte Famille, c'est de penser à une vie tout ordinaire.

 

1 Prov., X, 12.

 

« La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus était Dieu, mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins cachées, et, comme nous, ils vivaient de foi. N'avez-vous pas remarqué cette parole du texte sacré : « Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait (1) », et cette autre non moins mystérieuse : « Ses parents étaient dans l'admiration de ce qu'on disait de lui (2) »? Ne croirait-on pas qu'ils apprenaient quelque chose ? car cette admiration suppose un certain étonnement. »

 

***

 

            « A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à contre-coeur. C'est celui-ci: « Inclinavi cor meum ad aciendas justificationes tuas in aeternum, propter retributionem (3).»

« Intérieurement je m'empresse de dire : « O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes. »

 

***

 

            « Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes choses. Sur la terre, même dans la sainte Ecriture, il y a le côté obscur et ténébreux. Je m'afflige de voir la différence des traductions. Si j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain. »

Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait dans son enfance. C'était un kaléidoscope,

 

1 Lucae, II, 50. — 2 Ibid., 33. — 3 J'ai incliné mon coeur à l'observation de vos préceptes, à cause de la récompense. Ps. CXVIII, 12.

 

sorte de petite longue-vue, à l'extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses couleurs ; si l’on tourne l'instrument, ces dessins varient à l'infini.

« Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce qui pouvait produire un si charmant phénomène; lorsqu'un jour, après un examen sérieux, je vis que c'étaient simplement quelques petits bouts de papier et de laine jetés çà et là, et coupés n'importe comment. Je poursuivis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur du tube. J'avais la clef du problème.

« Ce fut pour moi l’image d'un grand mystère : Tant que nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinité, figurée par les trois glaces convergentes, leur donne un reflet et une beauté admirables. Jésus, nous regardant par la petite lunette, c'est-à-dire comme à travers lui-même, trouve nos démarches toujours belles. Mais, si nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il ? Des brins de paille... des actions souillées et de nulle valeur. »

 

***

 

Un jour, je lui parlais des phénomènes étranges produits par le magnétisme sur les personnes qui veulent bien remettre leur volonté au magnétiseur. Ces détails parurent l'intéresser vivement, et le lendemain elle me dit :

« Que votre conversation d'hier m'a fait de bien! Oh ! que je voudrais me faire magnétiser par Notre-Seigneur! C'est la première pensée qui m'est venue à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté ! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour. »

 

***

 

Avant ma profession, je reçus par ma sainte Maîtresse une grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit :

« L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment. »

Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. « Jamais je n'aurai la force d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi ! »

J'étais à genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument transformée.

Le lendemain, je racontai à Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus ce qui s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause.

« Ah! que Dieu est bon ! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison, de prier pour vous, demandant à Notre-Seigneur de vous consoler, de changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a exaucée ! »

 

***

 

Comme j'étais très jeune de caractère, l'Enfant Jésus m'inspira, pour m'aider à pratiquer la vertu, de m'amuser avec lui. Je choisis le jeu de quilles. Je me les représentais de toutes grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifier les âmes que je voulais atteindre. La boule du jeu, c'était mon amour.

Au mois de décembre 1896, les novices reçurent, au profit des missions, différents bibelots pour un arbre de Noël. Et voilà que, par hasard, il se trouva au fond de la boîte enchantée un objet bien rare au Carmel : une toupie. Mes compagnes dirent « Que c'est laid ! A quoi cela peut-il servir? » Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant : « Mais c'est très amusant! ça pourrait marcher une journée entière sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet ! » Et là-dessus je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans l'étonnement.

La Bse Thérèse de l'Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, et, le jour de Noël, après la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule la fameuse toupie avec cette lettre dont l'enveloppe portait comme adresse :

 

A ma petite épouse chérie,

JOUEUSE DE QUILLES sur la Montagne du Carmel.

Nuit de Noël 1896.

 

MA PETITE ÉPOUSE CHÉRIE,

 

« Ah ! que je suis content de toi ! Toute l'année tu m'as beaucoup amusé en jouant aux quilles. J'ai eu tant de plaisir que la cour des anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins m'ont demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres ont voulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas plus agréable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber une quille avec la boule de ton amour. J'ai répondu à tous qu'ils ne devaient pas se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai dit que, certainement, ton sourire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant et en t'oubliant toi-même.

Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander à mon tour. Vas-tu me refuser? Oh ! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh bien, je voudrais changer de jeu : les quilles, ça m'amuse bien, mais je voudrais maintenant jouer à la toupie; et, si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle; tu vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait pas s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperçoit sautera de joie et dira : Ah ! que c'est amusant ! ça peut marcher toute la journée sans s'arrêter !...

Moi, le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire tourner la toupie, il faut des coups de fouet ! Eh bien, laisse tes soeurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers celles qui seront les plus assidues à accélérer ta marche... Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut, et nous pourrons jouer sans souffrir. »

Ton petit frère, JÉSUS.

 

***

 

Je pleurais souvent, et pour des riens, ce qui lui causait une peine très grande.

Un jour, il lui vint une idée lumineuse : prenant sur sa table de peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'obliger à ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans cette coquille. Au lieu de continuer à pleurer, je ne pus alors m'empêcher de rire.

« Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de pleurer tant que vous voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille. »

Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soirée en pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit :

« Vous avez pleuré. — Est-ce dans la coquille? »

Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit :

« Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur votre compte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement ma recommandation. J'y attache une importance capitale pour votre âme. »

Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission de pleurer librement sa mort.

« Pourquoi pleurer ma mort ? Voilà des larmes bien inutiles. Vous pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. Mais, après cela, il faudra reprendre la coquille. »

Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des efforts héroïques.

Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable instrument ; mais le soin que je devais prendre à courir d'un ceil à l'autre distrayait ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieux moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande sensibilité.

 

***

 

Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution ; et voici le billet qu'elle m'envoya :

« Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation de votre âme, vos racines mangent de la terre... il faut entr'ouvrir, ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges vienne, comme une rosée divine, vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque.

« Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les prières qui sont faites pour ma guérison servent à augmenter le feu qui doit me consumer. »

 

***

 

« Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre. — Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes. — Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer mon petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges. »

 

***

 

A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de grâces fussent terminées pour lui parler et lui demander des conseils. Elle s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientôt elle nous laissa faire, disant :

« J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après ses prédications, le peuple venait aussitôt troubler sa solitude. Approchez de moi tant que vous voudrez. Je dois mourir les armes à la main, ayant à la bouche le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu (1). »

 

***

 

            « Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment devons-nous les faire ?

            — Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un

 

1 Ephes., VI, 17.

 

secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec l'épouse des Cantiques : « Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée; et ce n'est qu'en les DÉPASSANT un peu que j'ai trouvé Celui que j'aime (1) ! » Si vous demandez humblement et sans attache où est votre Bien-Aimé, les gardes vous l'indiqueront. Toutefois, le plus souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir dépassé toute créature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas répété cette strophe du Cantique spirituel :

 

Ne m'envoyez plus

Désormais de messagers

Qui ne savent pas me dire ce que je veux.

…………………………………….

Tous ceux qui s'occupent de. vous, sans exception,

Me parlent continuellement de vos mille grâces

Et tous me blessent encore davantage;

Et surtout ce qui me fait mourir

C'EST UN JE NE SAIS QUOI QU'ILS NE FONT QUE BALBUTIER (2). »

 

***

 

« Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine. »

« Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie

 

1 Cant., V, 7; III, 4. — 2 Saint Jean de la Croix.

 

spirituelle : à mesure que je gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en enfer, alors je leur donne mes trésors et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire : « Maintenant, je vais travailler pour moi. »

 

***

 

            « Il y a des personnes qui prennent tout, de manière à se faire le plus de peine, pour moi c'est le contraire : je vois toujours le bon côté des choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie. »

 

***

 

            « Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres. »

 

***

 

            « Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n'avez pas tort; à celle-là : Vous avez raison » ; et tout en lisant, je pensais : « Oh! moi je n'aurais pas fait ainsi, il faut toujours dire la vérité. »

« Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai, car ce serait si facile, quand on vient, vous raconter un ennui, de mettre le tort sur les absents ; aussitôt celle qui se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir la vérité. »

« Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la faire ; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le coeur.

« Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là et ne passe laisser attendrir au point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir après l'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c'est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir ses torts, â s'humilier. Autrement elle s'habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera revenir sa mère pour essuyer ses larmes. »

 

« Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en votre bouche et en vos coeurs (1). » Si nous trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons jamais. Ayons toujours le glaive de l'esprit pour la reprendre de ses torts ; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la lutte. Ne disons pas : « Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, elle est à abandonner ! » Oh ! ce serait de la lâcheté ! Il faut faire son devoir jusqu'au bout. »

 

***

 

            « Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au parloir je n'avais pu réussir à le consoler, je m'en allais le coeur navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce

 

1 Ephes., VI, 17.

 

jour, je n'avais plus de chagrin quand on s'en allait triste : je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux qui m'étaient chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas : je demande simplement à Jésus de réparer ce que j'ai fait. »

 

***

 

            « Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été comblée ?

            Je pense que l'Esprit de Dieu souffle où il veut (1). »

 

***

Elle disait à sa Mère Prieure :

            « Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort. »

Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit :

« Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si       je disais : « J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer »; ou bien : « O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la loi »; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.

« Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du fond du cœur : « O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que le sois infidèle! »

« Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de

 

1 Joan., III, 8.

 

s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus: « Seigneur, donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort », ce courage ne lui aurait pas été refusé.

« Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas : « Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux »? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses : la première qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Église où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit : « Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères (1) »; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi. »

 

***

 

J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent : « Oh ! que la vie est triste ! » Mais elle me reprenait aussitôt, disant : « La vie n'est pas triste ! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez : « L'exil est triste », je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce beau nom ; et, puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!... »

Elle était elle-même d'une gaieté ravissante :

Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et

 

1 Lucae, XXII, 32.

 

nous lui disions : « Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez ?...

            — Mais je mourrai de mort! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit à Adam de quoi il mourrait? Il lui a dit : « Tu mourras de mort (1) ! »

    Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!

— Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu. La mort n'est point un fantôme, un spectre horrible comme on la représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que la mort est la séparation de l'âme et du corps, ce n'est que cela ! Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pur toujours au bon Dieu. »

 

« Le divin Voleur viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de raisin ?

            — Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier : « Au voleur! ! ! » Au contraire, je l'appelle en disant : « Par ici! par ici! »

 

***

 

Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle me répondit :

« Toutes cs images ne me font aucun bien ; je ne puis me nourrir que de la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre la vision éternelle.

            — J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de votre départ.

            — Ah! Voilà une chose que je n'aurais jamais faite !

 

1 Gen., II, 17.

 

Demander des consolations!... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que, moi, je dis :

 

Oh ! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille :

J'attends en paix le rivage des cieux...

 

Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve, nous n'avons que cette vie pour vivre de foi. »

 

***

 

            « Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur : « Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses oeuvres (1) », je me dis qu'il sera bien embarrassé pour moi : je n'ai pas d'oeuvres... Eh bien ! il me rendra SELON SES OEUVRES A LUI ! »

 

***

 

            « Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, ou bien alors personne ne va droit au ciel!

— Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien ! je me promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreux dans la fournaise, en chantant le cantique de l'amour. »

« Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.

            — S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas ; tous se couvrent de leurs ailes à la vue de Dieu, je me garderai bien de me couvrir de mes ailes! »

 

1 Apoc., XXII, 12.

 

 

***

 

Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc consolée dans la prison par ses voix. Elle me dit :

« Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D'en haut, les saints m'encouragent, ils me disent : « Tant que tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission ; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes. »

« Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre. »

 

***

 

On lui demandait sous quel nom on devrait la prier quand elle serait au ciel.

« Vous m'appelerez petite Thérèse, répondit-elle humblement. »

 

***

 

            « Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas? — Non, je descendrai. »

 

***

 

Citons encore ce trait touchant :

Quelques mois avant la mort de la Bse Thérèse de l'Enfant-Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de St Louis de Gonzague, et l'une de nos anciennes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d'un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Corbinelli.

« C'est vous le petit Louis, dit-elle à notre sainte petite soeur, et moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel, souvenez-vous de moi.

            — Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous chercher ?

— Non, je n'ai pas encore assez souffert.

            — O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert. »

Et Mère Hermance du Coeur de Jésus de répondre :

« Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut la sanction de l'autorité. »

En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure; et, sans y attacher d'importance, elle donna une réponse affirmative. Or, l'un des derniers jours de sa vie, la Servante de Dieu, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut ce mot :

« Dites à Mère du Coeur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit Louis.

            — C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus que j'ai compris... »

A partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui arriva, en effet, un an après.

Et, suivant la prédiction du petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se trouva tout près de la sienne.

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