CHAPITRE XII. Le Calvaire.
L'essor vers le Ciel...
« Il est de la plus haute importance que
l'âme s'exerce beaucoup à l'AMOUR, afin que, se consommant
rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas, mais arrive promptement à voir son Dieu
face à face. »
S. JEAN DE LA CROIX.

Bien des pages de cette histoire ne se
liront jamais sur la terre... » La Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément après elle.
Il est des souffrances qu'il n'est pas permis de révéler ici-bas ; seul le Seigneur
s'est jalousement réservé d'en découvrir le mérite et la gloire dans la- claire vision
qui déchirera tous les voiles.
Et les souffrances qui atteignirent le
coeur sensible de la Servante de Dieu sont presque toutes de ce domaine, si bien que, pour
beaucoup, peut-être, elle semble avoir passé sur là terre au milieu de sourires et de
chaude tendresse, n'avoir connu que les doux rayons d'un soleil printanier, sans éprouver
les pluies mélancoliques de l'automne et les rafales glacées de l'hiver.
La BseThérèse
de l'Enfant-Jésus a beaucoup souffert ici-bas, elle
recommandait en ses derniers jours qu'on le fît savoir aux
âmes après sa mort, n'ignorant pas que ce cachet de la croix, apposé sur sa vie,
serait pour plusieurs le signe de l'authenticité de sa mission.
Ce n'est pas toutefois à cause de ce
martyre du coeur qu'elle se crut agréée comme victime d'holocauste à l'Amour
miséricordieux du Seigneur ; elle le crut bien, plutôt, parce qu'elle sentit «
déborder en son âme les flots de tendresse infinie renfermés dans le Cur divin
». Elle a dit, il est vrai, pour répondre au besoin de certaines âmes qui manquaient de
souplesse à l'égard des vouloirs, parfois crucifiants, du céleste Epoux, que «
s'offrir en victime à l'Amour, c'est s'offrir à toutes les angoisses »; mais elle a dit
aussi, à une âme qui représentait à ses yeux l'humanité régénérée, assoiffée de
perfection et d'amour, mais tremblante toujours devant la croix : « Pourquoi
craignez-vous de vous offrir en victime à l'Amour miséricordieux? Si vous vous offriez
à la justice divine, vous pourriez avoir peur, mais l'Amour miséricordieux aura
compassion de votre faiblesse, il vous traitera avec douceur, avec miséricorde. »
Nous avons vu combien fut grand le
sacrifice de Thérèse lorsqu'elle quitta pour toujours son père, qui l'aimait si
tendrement, et la maison de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera
peut-être que ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses
deux soeurs aînées, les chères confidentes de son âme : ce fut au contraire pour la
jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations.
La solitude et le silence étant
rigoureusement gardés, elle ne voyait ses soeurs qu'à l'heure des récréations. Si elle
eût été moins mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais « elle
recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui plaisaient le moins »
; aussi lon pouvait dire qu'on ignorait si elle affectionnait ses soeurs plus
particulièrement.
Quelque temps après son entrée, on la
donna comme aide au réfectoire à Sr Agnès de Jésus, sa « Pauline » tant aimée ce
fut une nouvelle source de sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est
défendue et jamais elle ne se permit la moindre confidence. « O ma petite Mère!
dira-t-elle plus tard, que j'ai souffert alors !... Je ne pouvais vous ouvrir mon coeur,
et je pensais que vous ne me connaissiez plus !... »
Après cinq années de ce silence
héroïque, Sr Agnès de Jésus fut élue Prieure. Au soir de l'élection, le coeur de la
« petite Thérèse » dut battre de joie, à la
pensée que désormais elle pourrait parler à sa « petite Mère » en toute liberté,
et, comme autrefois, épancher son âme dans la sienne. Dieu permit cependant que
Thérèse fut celle de toutes les religieuses qui vit sa Mère Prieure le plus rarement...
Quelques années après, son grand esprit
surnaturel lui permettra de se dire « heureuse de mourir entre les bras d'une autre
Prieure, afin de pouvoir exercer davantage son esprit de foi en l'autorité. »
La Bienheureuse voulait vivre la vie du
Carmel avec toute la perfection demandée par sa sainte Réformatrice. Lorsque le genre de
travail auquel elle se livrait n'absorbait pas forcément son attention, la pensée du bon
Dieu lui revenait naturellement. Un jour une novice entrant dans sa cellule s'arrêta,
frappée de l'expression toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité, et
cependant semblait perdue dans une contemplation profonde.
« A quoi pensez-vous? lui demanda la
jeune soeur. Je médite le Pater, répondit-elle. C'est si doux d'appeler le
bon Dieu notre Père!... » et des larmes brillaient dans ses yeux.
« Je ne vois pas bien ce que j'aurai de
plus au ciel que maintenant, disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai
; mais, pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre. »
Une vive flamme d'amour la consumait.
Voici ce qu'elle raconte elle-même
« Quelques jours après mon offrande à
l'Amour miséricordieux, je commençais au Choeur l'exercice du Chemin de la Croix,
lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai
mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse
faire comprendre l'intensité de cette flamme. Il me semblait qu'une force invisible me
plongeait tout entière dans le feu. Oh ! quel feu! quelle douceur! »
Comme la Mère Prieure lui demandait si ce
transport était le premier de sa vie, elle répondit simplement :
« Ma Mère, j'ai eu plusieurs transports
d'amour, particulièrement une fois, pendant mon noviciat, où je restai une semaine
entière bien loin de ce monde; je ne puis exprimer cela, j'agissais, me semblait-il, avec
un corps d'emprunt; il y avait comme un voile jeté pour moi sur toutes les choses de la
terre. Mais je n'étais pas brûlée d'une réelle flamme, je pouvais supporter ces
délices sans espérer de voir mes liens se briser sous leur poids; tandis que, le jour
dont je parle, une minute, une seconde de plus, mon âme se séparait du corps... Hélas !
je me retrouvai sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, revint habiter mon coeur
! »
Encore un peu, douce victime d'amour! La
main divine a retiré son javelot de ieu, mais la blessure est
mortelle...
Dans cette intime union avec Dieu, la
Bienheureuse Thérèse acquit sur ses actes un empire vraiment remarquable ; toutes les
vertus s'épanouirent à l'envi dans le délicieux jardin de son âme.
Et qu'on ne croie pas que cette magnifique
efflorescence de beautés surnaturelles grandit sans aucun effort.
« Il n'est point sur la terre de
fécondité sans souffrances, souffrances physiques, angoisses privées, épreuves connues
de Dieu ou des hommes. Lorsqu'à la lecture de la vie des Saints germent en nous les
pieuses pensées, les résolutions généreuses, nous ne devons pas nous borner, comme
pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque d'admiration au génie de leurs
auteurs ; mais plus encore songer au prix dont, sans nul doute, ils ont payé -le bien
surnaturel produit par eux en chacun de nous (1). »
Et, si aujourd'hui « la petite sainte
» opère dans lés curs des transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait
sur la terre est immense, on peut croire en toute vérité qu'elle l'a acheté au prix
même dont Jésus a racheté nos âmes : la souffrance et la croix.
Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte courageuse
qu'elle entreprit contre elle-même, refusant toute satisfaction aux exigences de sa
fière et ardente nature. Tout !
enfant, elle avait pris l'habitude de ne jamais s'excuser ni se
plaindre ; au Carmel, elle voulut être la petite servante de ses soeurs.
Dans cet esprit d'humilité, elle
s'efforçait d'obéir à toutes indistinctement.
Un soir, pendant sa maladie, la
communauté devait se réunir à l'ermitage du Sacré-Coeur
pour chanter un cantique. Bien que minée déjà par la fièvre, la Servante de Dieu s'y
était péniblement rendue; mais, en arrivant, elle avait dû s'asseoir, quand une
religieuse lui fit signe de se lever. On la vit alors obéir aussitôt, et, malgré la
lassitude et l'oppression, rester debout jusqu'à la fin.
L'infirmière lui avait conseillé de
faire tous les jours une petite promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil
devenait un ordre pour elle. Une après-midi, la voyant marcher avec beaucoup de peine,
une soeur, lui dit : « Vous feriez bien mieux de vous reposer, votre promenade ne peut
vous être profitable dans de pareilles conditions, vous vous fatiguez, voilà tout !
C'est vrai, répondit cette enfant d'obéissance, mais savez-vous ce qui me donne
des forces ?... Eh bien! je marche pour un missionnaire. Je pense que là-bas, bien
loin, l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques; et, pour diminuer
ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu. »
Elle donnait à ses novices de sublimes
exemples de détachement
Une année, pour la fête de la Mère
Prieure, nos familles et les ouvriers du monastère avaient envoyé des gerbes de fleurs.
Thérèse les disposait avec goût, quand une soeur converse lui dit d'un ton mécontent :
« On voit bien que ces gros bouquets-là ont été donnés par votre famille ; ceux des
pauvres gens vont encore être dissimulés ! » Un doux sourire fut la seule réponse de
la sainte carmélite. Aussitôt, malgré le peu d'harmonie qui devait résulter du
changement, elle mit au premier rang les bouquets des pauvres.
Pleine d'admiration devant une si grande
vertu, la soeur alla s'accuser de son imperfection à la Révérende Mère Prieure, louant
hautement la patience et l'humilité de la Bienheureuse.
Aussi, quand la « Petite Reine »
eut quitté la terre d'exil pour le royaume de son Epoux, cette même soeur, pleine de foi
en sa puissance, approcha son front des pieds glacés de la Servante de Dieu, lui
demandant pardon de sa faute d'autrefois. Au même instant, elle se sentit guérie d'une
anémie cérébrale qui, depuis de longues années, lui interdisait la lecture et
l'oraison mentale.
Loin de fuir les humiliations, elle les
recherchait avec empressement; c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider dans un emploi une
religieuse que l'on savait difficile à satisfaire; sa généreuse proposition fut
acceptée. Un jour qu'elle venait de subir bien des reproches, une novice lui demanda
pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant cette
réponse : « C'est que ma Soeur *** vient de me dire des choses désagréables. Oh !
qu'elle m'a fait plaisir ! Je voudrais maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui
sourire. » Au même instant cette soeur frappe à la porte, et la novice émerveillée put voir comment pardonnent les saints.
« Je planais tellement au-dessus de
toutes choses, dira-t-elle un jour, que je m'en allais fortifiée des humiliations. »
A toutes ces vertus, elle joignait un
courage extraordinaire. Dès son entrée, à quinze ans, sauf les jeûnes, on lui laissa
suivre toutes les pratiques de notre règle austère. Parfois, ses compagnes du noviciat
remarquaient sa pâleur et essayaient de la faire dispenser de l'Office du soir ou du
lever matinal ; la Révérende Mère Prieure (1) n'accédait point à leurs demandes : «
Une âme de cette trempe, disait-elle, ne doit pas être traitée comme une enfant, les
dispenses ne sont pas faites pour elle. Laissez-la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si elle
est malade, elle doit venir le dire elle-même. »
Mais la Bienheureuse Thérèse avait ce
principe qu'il faut aller jusqu'au bout de ses forces avant de se plaindre. Que de
fois elle s'est rendue à Matines avec des vertiges ou de violents maux de tête ! « Je
puis encore marcher, se disait-elle, eh bien ! je dois être à mon devoir. » Et, grâce
à cette énergie, elle accomplissait simplement des actes héroïques.
Son estomac délicat s'accommodait
difficilement de la nourriture frugale du Carmel ; certains aliments la rendaient malade ;
mais elle savait si bien le cacher que personne ne le soupçonna jamais. Une de ses
voisines de table dit avoir, en vain, essayé de deviner quels étaient les mets de son
goût. Aussi, les soeurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui servaient
invariablement les restes.
C'est seulement pendant sa dernière
maladie, lorsqu'on lui ordonna de dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut
dévoilée.
« Quand Jésus veut qu'on souffre,
disait-elle alors, il faut absolument en passer par là. Ainsi, pendant que ma soeur Marie
du Sacré-Coeur (sa soeur Marie) était provisoire, elle
s'efforçait de me soigner avec la tendresse d'une mère, et je paraissais bien gâtée.
Pourtant que de mortifications elle me faisait faire ! car elle me servait selon ses
goûts, absolument opposés aux miens! »
Son esprit de sacrifice était universel.
Tout ce qu'il y avait de plus pénible et de moins agréable, elle s'empressait de le
saisir comme la part qui lui était due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui
donnait, sans retour sur elle-même.
« Pendant mon postulat, dit-elle, il me
coûtait beaucoup de faire certaines mortifications extérieures, en usage dans nos
monastères; mais jamais je n'ai cédé à mes répugnances : il me semblait que le
Crucifix du préau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces sacrifices. »
Sa vigilance était telle qu'elle ne
laissait inobservés aucune des recommandations de sa Mère Prieure, aucun de ces petits
règlements qui rendent la vie religieuse si méritoire. Une soeur ancienne, ayant
remarqué sa fidélité extraordinaire sur ce point, la considéra dès lors comme une
sainte.
Elle se livra peu aux pénitences
corporelles en dehors de la Règle, l'Esprit-Saint lui faisait entendre que la
mortification de l'esprit et du coeur est incomparablement plus sanctifiante. Il arriva
pourtant qu'elle fut malade pour avoir porté trop longtemps une petite croix de fer dont
les pointes s'étaient enfoncées dans sa chair. « Cela ne me serait pas arrivé pour si
peu de chose, disait-elle ensuite, si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que
les macérations des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes qui
marcheront par la même voie d'enfance. »
La privation du feu, pendant l'hiver, fut
la plus rude de ses souffrances physiques au Carmel. On devinera aisément ce que cette
enfant délicate dut éprouver au cours .des longs hivers de
Normandie, dans le climat humide de Lisieux.
Lorsque la température était plus
rigoureuse, après avoir ,été transie de froid tout le jour, la Servante de Dieu allait
le soir, après Matines, se réchauffer quelques instants à la salle de Communauté.
Mais, pour regagner sa cellule, il lui fallait faire cinquante mètres au grand air, sous
les cloîtres; le reste du trajet, dans l'escalier et le long corridor glacial, achevait
de lui ôter le peu de chaleur si parcimonieusement accordé.
Aussi, lorsqu'elle s'étendait sur sa
paillasse, s'enveloppant de ses deux pauvres couvertures, ne trouvait-elle qu'un repos
coupé de fréquentes insomnies. Il lui arrivait même parfois de passer la nuit entière
à trembler de froid sans pouvoir dormir. Elle aurait obtenu aussitôt un soulagement, si,
dès les premières années, elle l'eût dit à la Maîtresse des Novices, mais elle
voulut accepter cette rude mortification sans se plaindre, et ne la révéla que sur son
lit de mort par ces mots expressifs : « Ce dont j'ai le plus souffert physiquement,
durant ma vie religieuse, c'est du froid ; j'en ai souffert jusqu'à en mourir ! »
Si, dans sa générosité, pourtant, elle
avait embrassé avec joie cette pénitence austère, dans sa sagesse et sa discrétion
toutes saintes, elle sut faire entendre alors, avec
obéissance et respect, que cet excès permis par le bon Dieu n'était pas voulu de lui,
et que l'on ferait bien, dans l'avenir, d'y apporter des adoucissements. Elle pensait que
ne pas tenir compte, en faisant observer la Règle, des différences de latitudes et des
diversités de, tempéraments, était tenter Dieu et pécher contre la prudence.
Nous connaissons l'appel du Vendredi
Saint, 3 avril 1896, où, suivant son expression, la Bse Thérèse de l'Enfant Jésus
entendit « comme un lointain murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Époux ».
De longs mois, bien douloureux, devaient s'écouler encore avant cette heure bénie de la
délivrance.
Le matin de ce Vendredi Saint, elle sut si bien faire croire que son crachement de sang serait sans
conséquence, que la Révérende Mère
Prieure, aveuglée sur son état, lui permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites
par la Règle, ce jour-là. Dans l'après-midi, une novice l'aperçut nettoyant des
fenêtres. Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de
forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en larmes, la
suppliant de l'autoriser à demander pour elle quelque soulagement. Mais sa jeune
maîtresse le lui défendit expressément, disant qu'elle pouvait bien supporter une
légère fatigue en ce jour où Jésus avait tant souffert pour elle. Ses soeurs ne
connurent ce premier accident qu'en mai 1897; et comme Mère Agnès de Jésus lui
reprochait doucement de le lui avoir caché : « O ma petite Mère, s'écria-t-elle,
remerciez-en le bon Dieu ! Connaissant mon état et me voyant alors si peu soignée, vous
en auriez eu trop de chagrin ! »
Bientôt une toux persistante inquiéta la
Révérende Mère. Elle soumit la Servante de Dieu à un régime fortifiant, et la toux
disparut pour quelques mois.
« Vraiment, disait alors notre chère
petite soeur, la maladie est une trop lente conductrice, je ne compte que sur l'amour.
»
Fortement tentée de répondre à l'appel
du Carmel d'Hanoï qui la demandait avec instances, elle
commença une neuvaine au Vénérable Théophane Vénard, dans
le but d'obtenir sa complète guérison. Hélas! cette neuvaine devint le point de départ
d'un état des plus graves.
Après avoir, comme Jésus, passé dans
le monde en faisant le bien ; après avoir été oubliée, méconnue comme lui,
Thérèse allait à sa suite gravir un douloureux Calvaire.
Habituée à la voir toujours souffrir, et
cependant rester toujours vaillante, sa Mère Prieure lui permit de suivre les exercices
de communauté dont certains la fatiguaient extrêmement.
Le soir venu, la pauvre enfant devait-
monter seule l'escalier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine,
elle regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il lui
fallait parfois elle l'avoua plus tard une heure pour se déshabiller. Et,
après tant de fatigues, c'était sur sa dure paillasse qu'elle devait passer le temps du
repos.
Aussi les nuits étaient-elles très
mauvaises ; et, comme on lui demandait si quelque secours ne lui était pas nécessaire
dans ces heures de souffrance : « Oh ! non, répondit-elle; je m'estime bien heureuse, au
contraire, de me trouver dans une cellule assez retirée pour n'être pas entendue de mes
soeurs. Je suis contente de souffrir seule; dès que je suis plainte et comblée de
délicatesses, je ne jouis plus. »
On lui faisait souvent des pointes de feu
sur le côté. Un jour qu'elle en avait particulièrement souffert et se reposait pendant
la récréation, elle entendit ces paroles, venant de la cuisine : : « Ma soeur Thérèse
de l'Enfant-Jésus va bientôt mourir ; et je me demande
vraiment ce que Notre Mère en pourra dire après sa mort. Elle sera bien embarrassée,
car cette petite soeur, tout aimable qu'elle est, n'a pour sûr rien fait qui vaille la
peine d'être raconté. »
L'infirmière qui, elle aussi, avait tout entendu, dit à la
Bienheureuse : « Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous
seriez bien désillusionnée aujourd'hui !
L'opinion des créatures! ah!
heureusement que le bon Dieu m'a toujours fait la grâce d'y être absolument
indifférente. Ecoutez une petite histoire qui a achevé de me montrer ce qu'elle
vaut :
« Quelques jours après ma prise d'habit,
j'allais chez Notre Mère. Une soeur converse qui s'y trouvait dit en m'apercevant : « Ma
Mère, vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur ! A-t-elle bonne mine !
J'espère qu'elle suivra longtemps la Règle! » J'étais toute contente du compliment,
quand une autre soeur du voile blanc, arrivant à son tour, me dit : « Mais, ma
pauvre petite soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus, que vous
avez l'air fatigué ! Vous avez une mine qui fait trembler ; si cela continue vous ne
suivrez pas longtemps la Règle !... » Je n'avais pourtant que seize ans; mais cette
petite aventure me donna une expérience telle, que depuis je ne comptai plus pour rien
l'opinion si variable des créatures.
On prétend que vous n'avez jamais
beaucoup souffert ? »
Souriant alors, et montrant un verre
contenant une potion d'un rouge éclatant :
« Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on
le croirait plein d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer.
Eh bien, c'est l'image de ma vie : aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus
riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise ; et c'était de
l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été amère, car j'ai su
faire ma joie et ma douceur de toute amertume.
Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas ?
Oui, mais je l'ai tant désiré ! »
« Que nous avons de peine de vous voir
tant souffrir, et de penser que peut-être vous souffrirez davantage encore », lui
disaient ses novices.
Oh ! ne vous affligez pas pour moi,
j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce.
D'ailleurs, vous avez bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans
l'avenir, c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne
faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de minute en minute, il me
serait impossible de garder la patience; mais je ne vois que le moment présent, j'oublie
le passé et je me garde bien d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on
désespère, c'est parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi :
souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors que je suis le
plus délaissée !
Comment faites-vous pour ne pas
vous décourager dans ces délaissements ?
Je me tourne vers le bon Dieu, vers
tous les saints, et je les remercie quand même; je crois qu'ils veulent voir jusqu'où
je pousserai mon espérance... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est
entrée dans mon coeur : « Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui (1) !
» Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon ; maintenant j'y suis, le Seigneur m'a
prise et m'a posée là! »
« Mon coeur est plein de la volonté de
Jésus, disait-elle encore; aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne
pénètre pas jusqu'au fond ; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la
surface d'une eau limpide. Ah! si mon âme n'était pas remplie d'avance, s'il fallait
qu'elle le fût par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite, ce
serait un flot de douleur bien amer ! mais ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme
; aussi je reste toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler. »
Pourtant son âme était enveloppée
d'épaisses ténèbres : ses tentations contre la foi, toujours vaincues et toujours
renaissantes, étaient là pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa
mort prochaine.
« Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est
impossible de comprendre, disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de
quitter bientôt cette terre. »
Le divin Maître voulait, par cette
épreuve, achever de la purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas
rapides, mais de voler dans sa petite voie de confiance et d'abandon. Ses paroles
le prouvent à chaque instant :
« Je ne désire pas plus mourir que vivre
; si le Seigneur m'offrait de choisir, je ne choisirais rien ; je ne veux que ce qu'il
veut; c'est ce qu'il fait que j'aime !
« Je n'ai nullement peur des derniers
combats, ni des souffrances de la maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a
toujours secourue: il m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je
compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes, mais je suis sûre
qu'il ne m'abandonnera jamais. »
Une telle confiance devait exciter la
fureur du démon qui, aux derniers moments, met en oeuvre toutes ses ruses infernales pour
essayer de semer le désespoir dans les curs.
Elle avouait un jour à Mère Agnès de
Jésus : « Je fus prise hier soir d'une véritable angoisse et mes ténèbres
augmentèrent. Je ne sais quelle voix maudite me disait : « Es-tu sûre d'être aimée de
Dieu ? Est-il venu te le dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques créatures qui te
justifiera devant lui. »
« Il y avait longtemps que je souffrais
de ces pensées lorsqu'on vint m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me
rappeliez, ma Mère, tous les privilèges de Jésus sur mon âme; et, comme si mon
angoisse vous eût été révélée, vous me disiez que j'étais grandement chérie de
Dieu, et à la veille de recevoir de sa main la couronne éternelle. Déjà le calme et la
joie renaissaient dans mon coeur. Cependant je me dis encore : « C'est l'affection de ma
petite Mère pour moi qui lui fait écrire ces paroles. » Immédiatement alors je fus
inspirée de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur
ce passage que je n'avais jamais remarqué : « Celui que Dieu a envoyé dit les mêmes
choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas communiqué son esprit avec mesure (1). »
« Je m'endormis ensuite tout à fait
consolée. C'est vous, ma Mère, que le bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous
croire, puisque vous dites les mêmes choses que Dieu. »
Dans le courant du mois d'août, elle
resta plusieurs jours comme hors d'elle-même, nous conjurant de faire prier pour elle.
Jamais nous ne l'avions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse inexprimable, nous
l'entendions répéter : « Oh ! comme il faut prier pour les agonisants ! si
lon savait ! »
Une nuit, elle supplia l'infirmière de
jeter de l'eau bénite sur son lit, disant : « Le démon est autour de moi ; je ne
le vois pas, mais je le sens... il me tourmente, il me tient comme avec une main de fer
pour m'empêcher de prendre le plus léger soulagement ; il augmente mes maux afin que je
me désespère... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la Sainte Vierge et
dire : Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des Complies : « Procul recedant somnia,
et noctium phantasmata !
Délivrez-nous des fantômes de la nuit. »
« J'éprouve quelque chose de mystérieux, je ne souffre pas pour
moi, mais pour une autre âme..... et le démon ne veut pas. »
L'infirmière alluma un cierge bénit et
l'esprit de ténèbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant la Servante de Dieu resta
jusqu'à la fin dans de douloureuses angoisses.
Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel,
on lui fit cette réflexion :
« Bientôt vous habiterez au delà du
ciel bleu ; aussi avec quel amour vous le contemplez! »
Elle se contenta de sourire et dit ensuite
à Mère Agnès de Jésus :
« Ma Mère, nos soeurs ne savent pas ma
souffrance! En regardant le firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli ce ciel
matériel ; l'autre m'est de plus en plus fermé... J'ai d'abord été affligée de
la réflexion que l'on m'a faite, puis une voix intérieure m'a répondu : Oui, tu
regardais le ciel par amour. Puisque ton âme est entièrement livrée à l'amour, toutes
tes actions, même les plus indifférentes, sont marquées de ce cachet divin. A
l'instant j'ai été consolée. »
En dépit des ténèbres qui
lenveloppaient tout entière, de temps en temps le Geôlier divin entr'ouvrait la porte de son obscure prison ; c'était alors un
transport d'abandon, de confiance et d'amour.
Se promenant un jour au jardin, soutenue
par une de ses soeurs, elle s'arrêta devant le tableau charmant d'une petite poule
blanche tenant abritée sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientôt ses yeux se
remplirent de larmes, et, se tournant vers sa chère conductrice, elle lui dit : « Je ne
puis rester davantage, rentrons vite... »,
Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps
sans pouvoir articuler une seule parole. Enfin, regardant sa soeur avec une expression
toute céleste, elle ajouta :
« Je pensais à Notre-Seigneur, à
l'aimable comparaison qu'il a prise pour nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie,
c'est cela qu'il a fait pour moi : il m'a entièrement cachée sous ses ailes ! Je
ne puis rendre ce qui s'est passé dans mon coeur. Ah! le bon Dieu fait bien de se voiler
à mes regards, de me montrer rarement et comme « à travers les barreaux (1) »
les effets de sa miséricorde ; je sens que je ne pourrais en supporter la douceur. »
Le 5 juin 1897, nous commençâmes une
fervente neuvaine à Notre-Dame des Victoires, ne pouvant nous
résigner à perdre ce trésor de vertus. Nous espérions, qu'une fois encore, la très
sainte Vierge relèverait par un miracle la petite fleur de son amour. Mais elle nous fit
la même réponse que le saint martyr Théophane, et nous dûmes accepter la
perspective,amère d'une prochaine séparation.
Au commencement de juillet, son état
devint très grave, et on la descendit enfin à l'infirmerie.
Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle
n'y remonterait jamais, Mère Agnès de Jésus lui dit :
« Quand vous ne serez plus avec nous,
quelle peine j'aurai en regardant cette cellule !
Pour vous consoler, ma petite
Mère, vous penserez que je suis bien heureuse là-haut, et qu'une grande partie de mon
bonheur, je l'ai acquis dans cette petite cellule ; car, ajouta-t-elle en levant vers le
ciel son beau regard profond, j'y ai beaucoup souffert; j'aurais été heureuse d'y
mourir. »
En entrant à l'infirmerie, les yeux de
Thérèse se tournèrent d'abord vers la Vierge miraculeuse que nous y avions installée.
Il serait impossible de traduire l'expression de ce regard « Que voyez-vous ? » lui dit
sa soeur Marie, celle-là même qui, dans son enfance, fut témoin de son extase et
lui servit aussi de mère. Elle répondit :
« Jamais elle ne m'a paru si belle !...
mais aujourd'hui c'est la statue; autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la
statue... »
Souvent depuis, la Servante de Dieu fut
consolée de la même manière. Un soir elle s'écria :
« Que je l'aime la Vierge Marie ! Si
j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle! On la montre inabordable, il
faudrait la montrer imitable. Elle est plus mère que reine ! J'ai entendu dire que
son éclat éclipse tous les saints, comme le soleil à son lever fait disparaître les
étoiles. Mon Dieu! que cela est étrange! Une mère qui fait disparaître la gloire de
ses enfants! Moi, je pense tout le contraire ; je crois qu'elle augmentera de beaucoup la
splendeur des élus... La Vierge Marie! comme il me semble que sa vie était simple ! »
Et, continuant son discours, elle nous fit
une peinture si suave, si délicieuse de l'intérieur de la sainte Famille, que nous en
restâmes dans l'admiration.
Une épreuve bien sensible l'attendait.
Depuis le 16 août jusqu'au 30 septembre, jour de sa communion éternelle, il ne lui fut
plus possible, étant sans cesse menacée d'hémoptisies, de
recevoir ici-bas la sainte Communion. Et cependant, qui donc avait plus désiré le Pain
des Anges que ce séraphin de la terre? Combien de fois, même en plein hiver de cette
dernière année, et après des nuits de cruelles souffrances, l'avait-on vue voler dès
l'aube à la Table sainte ! Elle ne croyait jamais acheter trop cher le bonheur de s'unir
à son Dieu.
Mais avant d'être privée de cette
nourriture céleste, Notre-Seigneur la visita souvent sur son lit de douleur. La communion
du 16 juillet, tête de Notre-Dame du Mont-Carmel,
fut particulièrement touchante. Pendant la nuit, elle avait composé le couplet suivant
qui devait être chanté le lendemain :
Toi qui connais ma petitesse
extrême,
Tu ne crains pas de
t'abaisser vers moi !
Viens en mon coeur, ô
Sacrement que j'aime;
Viens en mon cur... il
aspire vers toi.
Je veux, Seigneur, que ta
bonté me laisse
Mourir d'amour après cette
faveur;
Jésus ! entends le cri de
ma tendresse,
Viens en mon coeur !
Le matin, au passage du Saint Sacrement, le pavé de nos cloîtres
disparaissait sous les fleurs des champs et les roses effeuillées. Un jeune prêtre,
devant célébrer, ce jour-là même, sa première Messe dans notre chapelle, porta le
Viatique sacré à notre douce malade. Et Sr Marie de l'Eucharistie, dont la voix
mélodieuse avait des vibrations célestes, chanta selon son désir :
Mourir d'amour, c'est un
bien doux martyre,
Et c'est celui que je
voudrais souffrir.
O Chérubins ! accordez
votre lyre,
Car, je le sens, mon exil va
finir... .
Divin Jésus, réalise mon
rêve Mourir d'amour!
Quelques jours après, la petite victime
de Jésus se trouva plus mal ; et, le 30 juillet, elle reçut l'Extrême-Onction. Toute
radieuse elle disait alors :
« La porte de ma sombre prison est
entr'ouverte, je suis dans la joie, surtout depuis que notre Père Supérieur m'a assuré
que mon âme ressemble aujourd'hui à celle d'un petit enfant après le baptême. »
Sans doute, elle pensait s'envoler bien vite au Ciel. Elle ne savait
pas que deux mois de martyre la séparaient encore de sa délivrance !
Un jour, elle dit à la Mère
Prieure :
« Ma Mère, je vous en prie, donnez-moi
la permission de mourir... Laissez-moi offrir ma vie à telle intention... »
Et, comme cette permission lui était
refusée
« Eh bien, reprit-elle, je sais qu'en ce
moment le bon Dieu désire tant une petite grappe de raisin, que personne ne veut
lui offrir, qu'il va bien être obligé de venir la voler... Je ne demande rien, ce
serait sortir de ma voie d'abandon, je prie seulement la Vierge Marie de rappeler à son
Jésus le titre de Voleur qu'il s'est donné lui-même dans le saint Evangile, afin
qu'il n'oublie pas de venir me voler. »
Un jour, on lui apporta une gerbe d'épis
de blé. Elle en prit un tellement chargé de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et le
considéra longtemps... puis elle dit à la Mère Prieure
« Ma Mère, cet épi est l'image de mon
âme : le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres !....
Ah ! je veux m'incliner toujours sous l'abondance des dons célestes, reconnaissant que
tout vient d'en haut. »
Elle ne se trompait pas : oui, son âme
était chargée de grâces... et qu'il semblait facile de distinguer l'Esprit de Dieu se
louant lui-même par cette bouche innocente!
Cet Esprit de vérité n'avait-il pas
déjà fait écrire à la grande Thérèse d'Avila :
« Avec une humble et sainte
présomption, que les âmes arrivées à l'union divine se tiennent en haute estime,
qu'elles aient sans cesse devant les yeux le souvenir des bienfaits reçus et se gardent
bien de croire faire acte d'humilité en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu.
N'est-il pas clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le
bienfaiteur? Comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur pourra-t-il en
faire part et les distribuer avec libéralité? »
Ce n'est pas la seule fois que la
petite Thérèse de Lisieux prononça des paroles véritablement inspirées.
Au mois d'avril 1895, alors qu'elle était
très bien portante, elle fit cette confidence à une religieuse ancienne et digne de
foi :
« Je mourrai bientôt ; je ne vous dis
pas que ce soit dans quelques mois; mais, dans 2 ou 3 ans au plus; je le sens par ce
qui se passe dans mon âme. »
Les novices lui témoignaient leur
surprise de la voir deviner leurs plus intimes pensées :
« Voici mon secret, leur dit-elle : je ne
vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de
m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien ; et moi-même je suis souvent étonnée
des choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que je ne me
trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche. »
Pendant sa maladie, une de ses soeurs
venait d'avoir un moment de pénible angoisse, presque de découragement, à la pensée
d'une inévitable et prochaine séparation. Entrant aussitôt après à l'infirmerie, sans
rien laisser paraître de sa peine, elle fut bien surprise d'entendre notre sainte malade
lui dire d'un ton sérieux et triste : « Il ne faudrait pas pleurer comme ceux qui n'ont
pas d'espérance ! »
Une de nos Mères, étant venue la
visiter, lui rendait un léger service. « Que je serais heureuse, pensait-elle, si cet
ange me disait: Au Ciel, je vous rendrai cela ! » Au même instant, la
Bienheureuse Thérèse se tournant vers elle, lui dit : « Ma Mère, au Ciel je vous
rendrai cela ! »
Mais le plus surprenant, c'est qu'elle
paraissait avoir conscience de la mission pour laquelle le Seigneur l'avait envoyée
ici-bas. Le voile de l'avenir semblait tombé devant elle; et, plus d'une fois, elle nous
en révéla les secrets en des prophéties déjà réalisées :
« Je n'ai jamais donné au bon Dieu
que de l'amour, disait-elle, il me rendra de l'amour. APRÈS MA MORT, JE
FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES. »
Une Soeur lui parlait de la béatitude du
ciel. Elle l'interrompit, disant : « Ce n'est pas cela qui m'attire...
Quoi donc?
Oh ! c'est l'AMOUR
! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l'AMOUR. »
Un soir, elle accueillit Mère Agnès de
Jésus avec une expression toute particulière de joie sereine :
« Ma Mère, quelques notes d'un concert
lointain viennent d'arriver jusqu'à moi, et j'ai pensé que bientôt j'entendrai des
mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me réjouir qu'un instant; une seule
attente fait battre mon coeur : c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai
donner !
« Je sens que ma mission va commencer,
ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux
âmes. JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. Ce n'est pas
impossible, puisqu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous.
Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde! Mais lorsque l'ange aura
dit: « Le temps n'est plus (1) ! » alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce
que le nombre des élus sera complet.
Quelle petite voie voulez-vous donc
enseigner aux âmes ?
Ma Mère, c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est
le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur indiquer les petits moyens
qui m'ont si parfaitement réussi ; leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire
ici-bas : jeter à
Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des
caresses! C'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien
reçue ! »
« Si je vous induis en erreur avec ma
petite voie d'amour, disait-elle à ses novices, ne craignez pas que je vous la laisse
suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire de prendre une autre route
; mais, si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles : on n'a jamais trop
de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux! On obtient de lui tout
autant qu'on en espère !... »
La veille de la fête de N.-D. du Mont-Carmel une novice lui dit: « Si vous alliez mourir demain,
après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine,
il me semble. »
Et la Bienheureuse Thérèse répondit
vivement :
« Mourir après la communion! Un jour de
grande fête ! Non, il n'en sera pas ainsi : les petites âmes ne pourraient imiter
cela. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires; il faut que
tout ce que je fais, les petites âmes puissent le faire. »
Souvent on lui apportait des roses qu'elle
effeuillait sur son crucifix, le caressant avec chaque pétale ; et comme un jour ces
précieuses reliques tombaient à terre « Ramassez bien ces pétales, dit-elle, ils
vous serviront à faire plaisir plus tard. N'en perde; aucun. » (Ils ont servi, non
seulement à faire plaisir, mais à opérer des miracles.)
Elle disait encore à sa petite Mère
: « Au Ciel, j'obtiendrai beaucoup de grâces pour ceux qui m'ont fait du bien. Pour
vous, ma Mère, tout ne pourra même pas vous servir; il y en aura beaucoup pour vous
réjouir. »
Une des soeurs doutait de sa patience. Un
jour, en la visitant, elle vit sur son visage une expression de joie céleste et voulut en
savoir la cause.
« C'est parce que je ressens une très
vive douleur, répondit l'héroïque malade ; je me suis toujours efforcée d'aimer la
souffrance et de lui faire bon accueil. »
« Quand je souffre beaucoup, disait-elle
encore, quand il m'arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air
triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours ; mais
maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir contractée. »
« Pourquoi êtes-vous si gaie ce matin ?
» lui demandait Mère Agnès de Jésus.
C'est parce que j'ai eu deux
petites peines; rien ne me donne de petites joies comme les petites peines.
»
Et une autre fois :
« Vous avez eu bien des épreuves
aujourd'hui ?
Oui, mais... puisque Je les
aime !... J'aime tout ce que le bon Dieu me donne.
C'est affreux ce que vous souffrez?
Non, ce n'est pas affreux; une
petite victime d'amour pourrait-elle trouver affreux ce que son Epoux lui envoie ? Il me
donne à chaque instant ce que je puis supporter; pas davantage ; et si, le moment
d'après, il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.
« Cependant, je ne pourrais jamais lui
demander des souffrances plus grandes, car je suis trop petite; elles deviendraient
alors mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte toute seule; et je n'ai
jamais rien pu faire toute seule. »
Ainsi parlait au lit de mort cette vierge
sage et prudente dont la lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu'à la
fin.
Si lEsprit-Saint nous dit au livre
des Proverbes : « La doctrine d'un homme se prouve par sa patience (1) », celles
qui lont entendue peuvent croire à sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouvée par
une patience invincible.
A chaque visite, le médecin nous
témoignait son admiration : « Ah! si vous saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu
souffrir autant, avec cette expression de joie surnaturelle. C'est un ange ! » Et comme
nous lui exprimions notre chagrin à la pensée de perdre un pareil trésor : « Je
ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre. »
Voyant son extrême faiblesse, il
ordonnait des potions fortifiantes. Thérèse s'en attrista d'abord, à cause de leur prix
élevé; puis elle nous dit :
« Maintenant je ne m'afflige plus de
prendre des remèdes chers, car j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pensant
que tout serait à l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Notre-Seigneur a dit : « Ce
que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous le ferez
(2) »
« Je suis convaincue de l'inutilité des
médicaments pour me guérir, ajoutait-elle; mais je me suis arrangée avec le bon Dieu
pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les moyens
de se soigner. »
Touché des prévenances de \sa petite
épouse, le Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l'entourait aussi
de ses divines attentions : tantôt, c'étaient des gerbes fleuries envoyées par sa
famille, tantôt un petit rouge-gorge qui venait sautiller sur son lit, la regardant d'un
air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.
« Ma Mère, disait-elle alors, je suis
profondément émue des délicatesses du bon Dieu pour moi; à l'extérieur, j'en suis
comblée... et cependant je demeure dans les plus noires ténèbres !... Je souffre
beaucoup... oui, beaucoup ! mais avec cela, je suis dans une paix étonnante :
tous mes désirs ont été réalisés... je suis pleine de confiance. »
Quelque temps après, elle racontait ce
trait touchant :
« Un soir, à l'heure du grand silence,
l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode
sur la poitrine.
« J'étais consumée par la fièvre, une
soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre
à Notre-Seigneur : « Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on
m'apporte encore de la chaleur et du feu ! Ah ! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi-verre d'eau, comme je serais bien plus soulagée !... Mon
Jésus ! votre petite fille a bien soif ! Mais elle est heureuse pourtant de
trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver
des âmes. »
« Bientôt l'infirmière me quitta, et je
ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise elle
revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante : « Je viens de
penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit-elle, désormais je prendrai
lhabitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs. » Je la regardai,
interdite, et, quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh ! que notre Jésus
est bon ! Qu'il est doux et tendre! Que son coeur est facile à toucher! »
Une des délicatesses du Coeur de Jésus,
qui lui causa le plus de joie, fut celle du 6 septembre, jour où, providentiellement, lui
parvint une relique du Bienheureux Théophane Vénard.
Plusieurs fois déjà, elle avait exprimé le désir de posséder quelque chose ayant
appartenu à son saint ami; mais, voyant qu'on n'y donnait pas suite, elle n'en parlait
plus. Aussi son émotion fut grande quand la Mère Prieure lui remit le précieux objet;
elle le couvrit de baisers et ne voulut plus s'en séparer.
Pourquoi donc chérissait-elle à ce point
l'angélique missionnaire? Elle le confia à ses soeurs bien-aimées dans un entretien
touchant :
« Théophane Vénard
est un petit saint, sa vie est tout ordinaire. Il aimait beaucoup la Vierge
Immaculée, il aimait beaucoup sa famille. »
Appuyant alors sur ces derniers
mots :
« Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille!
Je ne comprends pas les saints qui n'aiment pas leur famille!... Pour souvenir d'adieu, je
vous ai copié certains passages des dernières lettres qu'il écrivit à ses parents; ce
sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne. »
Nous transcrivons ici ces passages que
l'on croirait sortis de la plume et du cur de notre Bienheureuse :
« Je ne trouve rien sur la terre qui
me rende heureuse ; mon cur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce
monde ne peut le satisfaire. Ma pensée s'envole vers l'éternité, le temps va
finir ! Mon cur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein ; je ne
regrette pas la vie de ce monde : j'ai soif des eaux de la vie éternelle...
« Encore un peu et mon âme quittera la
terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel ! Je vais entrer dans
ce séjour des élus, voir des beautés que l'il de l'homme n'a jamais vues,
entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir de joies que le cur
n'a jamais goûtées... Me voici rendue à cette heure que chacune de nous a tant
désirée ! Il est bien vrai que le Seigneur choisit les petits pour confondre les
grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui
qui, sur la croix, a vaincu les puissances de l'enfer.
« Je suis une fleur printanière que
le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantées sur
cette terre et que Dieu cueille en son temps : un peu plus tôt, un peu plus tard... Moi,
petite éphémère, je m'en vais la première ! Un jour nous nous retrouverons dans
le paradis et nous jouirons du vrai bonheur. »
SUR THÉRÈSE DE
L'ENFANT-JÉSUS,
empruntant les paroles de
l'angélique martyr Théophane Vénard.
Vers la fin de septembre, comme on lui
rapportait quelque chose de ce qui avait été dit à la récréation, touchant la
responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes, elles se ranima un instant et prononça
ces belles paroles :
« Pour les petits, ils seront jugés
avec une extrême douceur (1) ! Il est possible de rester petit, même dans les
charges les plus redoutables ; et n'est-il pas écrit qu'à la fin « le Seigneur se
lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre (2) ? Il ne dit pas juger,
mais sauver! »
Cependant, le flot de la douleur montait
de plus en plus. La faiblesse devint si excessive que, bientôt, la sainte petite malade
en fut réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement. Entendre
parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible souffrance; la fièvre
et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seule parole, sans ressentir la
plus extrême fatigue. En cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un
nuage passait-il sur son front? c'était la crainte de donner aux soeurs un surcroît de
peine. Jusqu'à l'avant-veille de sa mort elle voulut être seule la nuit. Cependant, son
infirmière allait la
voir plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses visites,
elle la trouva les mains jointes et les yeux levés au ciel.
« Que faites-vous donc ainsi? lui
demanda-t-elle; il faudrait essayer de dormir.
Je ne puis pas, ma soeur, je
souffre trop ! alors je prie.....
Et que dites-vous à Jésus ?
Je ne lui dis rien, je l'aime!
»
« Oh! que le bon Dieu est bon !...
s'écriait-elle parfois. Oui, il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de
supporter tout ce que je souffre. »
Un jour elle dit à sa Mère Prieure
« Ma Mère, je voudrais vous confier
l'état de mon âme; mais je ne le puis, je suis trop émue en ce moment. »
Et, le soir, elle lui remit ces lignes,
tracées au crayon, d'une main tremblante
« O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre
amour miséricordieux ! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure
aux épreuves de mon âme, je ne puis dire : « Les angoisses de la mort m'ont
environnée (1). » Mais je m'écrie, dans ma reconnaissance: « Je suis descendue
dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous
êtes avec moi, Seigneur (2). »
« Quelques-unes croient que vous avez
peur de la mort, lui dit Mère Agnès de Jésus.
Cela pourra bien arriver, je ne
m'appuie jamais sur mes propres pensées, je sais combien je suis faible ; mais je veux
jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant ; il sera toujours temps de
souffrir du contraire.
« Monsieur l'Aumônier m'a dit : «
Etes-vous résignée à
mourir ? » Je lui ai répondu : « Ah! mon Père, je trouve qu'il
n'y a besoin de résignation que pour vivre..... pour mourir, c'est de la joie que
j'éprouve. »
« Ne vous faites pas de peine, ma Mère,
si je souffre beaucoup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment.
Notre-Seigneur n'est-il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie!...
»
Le 29 septembre, veille de sa mort, à 9
heures du soir, la Bienheureuse et Sr Geneviève de la Sainte Face (Céline), entendirent
toutes deux, très distinctement, un bruit d'ailes dans le jardin, et bientôt une
tourterelle venant on ne sait d'où se posa en roucoulant sur le bord de la
fenêtre. Quelques instants après, elle reprenait son vol dans les hauteurs.
Les deux surs en furent doucement
impressionnées, se rappelant la parole des Cantiques :
« Le chant de la tourterelle s'est
fait entendre, lève-toi, ma bien-aimée, ma colombe, et viens, car l'hiver est passé.
»
Enfin, l'aurore du jour éternel se leva !
C'était le jeudi, 30 septembre. Le matin, notre douce victime, parlant de sa dernière
nuit d'exil, regarda la statue de Marie en disant :
« Oh ! je l'ai priée avec une ferveur
!... mais c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation...
« L'air de la terre me manque, quand
est-ce que j'aurai lair du Ciel ? »
A deux heures et demie, elle se redressa
sur son lit, ce qu'elle n'avait pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria :
« Ma Mère, le calice est plein jusqu'au
bord! Non., je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir... Je ne puis
m'expliquer cela que par mon désir extrême de sauver des âmes... »
Et quelque temps après :
« Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs
de la souffrance, oh ! c'est bien vrai ! Je ne me repens pas de m'être livrée à
l'amour. »
Elle répéta plusieurs fois ces derniers
mots.
Et un peu plus tard :
« Ma Mère, préparez-moi à bien
mourir. »
Sa vénérée Prieure l'encouragea par ces
paroles
« Mon enfant, vous êtes toute prête à
paraître devant Dieu, parce que vous avez toujours compris la vertu d'humilité. »
Elle se rendit alors ce beau
témoignage :
« Oui, je le sens, mon âme n'a jamais
recherché que la vérité... oui, j'ai compris l'humilité du coeur ! »
A quatre heures et demie, les symptômes
de la dernière agonie se manifestèrent. Dès que la sainte mourante vit entrer la
communauté, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis, serrant le crucifix dans
ses mains défaillantes, elle se recueillit pour le combat suprême. Une soeur abondante
couvrait son visage; elle tremblait... Mais, comme au sein d'une furieuse tempête le
pilote à deux doigts du port ne perd pas courage, ainsi cette âme de foi, apercevant
tout près le phare lumineux du rivage éternel, donnait vaillamment les derniers coups de
rame pour atteindre le port.
Quand la cloche du monastère tinta l'Angelus du soir, elle fixa sur l'Etoile des mers, la Vierge
immaculée, un inexprimable regard. N'était-ce pas le moment de chanter
Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie, Viens me sourire encor,
Mère, voici le soir!
A sept heures et quelques minutes, se tournant vers sa Mère
Prieuré, elle lui dit :
« Ma Mère, n'est-ce pas l'agonie?... Ne
vais-je pas mourir?...
Oui, mon enfant, c'est l'agonie,
mais Jésus veut peut-être la prolonger de quelques heures. »
Alors, d'un ton résigné :
« Eh bien... allons... allons... oh !
je ne voudrais pas moins souffrir ! »
Puis, regardant son crucifix :
« OH !... JE L'AIME
!... MON DIEU, JE... VOUS... AIME !!! »
Ce furent ses dernières paroles. Elle
venait à peine de les prononcer qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup,
la tête penchée à droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant
d'elles-mêmes au tranchant du glaive; ou plutôt, comme une victime d'amour, attendant de
l'Archer divin la flèche embrasée dont elle veut mourir...
Soudain elle se relève, comme appelée
par une voix mystérieuse, elle ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix céleste et
d'un bonheur indicible, un peu au-dessus de l'image de Marie.
Ce regard se prolongea l'espace d'un Credo,
et son âme séraphique devenue la proie de l'Aigle divin s'envola dans les cieux . . . . . . .
La Servante de Dieu avait dit quelques
jours avant de quitter ce monde : « La mort d'amour que je souhaite, cest celle de
Jésus sur la croix. » Son désir fut pleinement exaucé : les ténèbres, l'angoisse
accompagnèrent son agonie. Cependant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la
prophétie sublime de saint Jean de la Croix, touchant les âmes consommées dans la
divine charité :
« Elles meurent dans des transports
admirables et des assauts délicieux que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant
est plus mélodieux quand il est sur le point de mourir. C'est ce qui faisait dire à
David que « la mort des justes est précieuse devant Dieu »; car c'est alors que
les fleuves de l'amour s'échappent de l'âme, et s'en vont se perdre dans l'océan de
l'amour divin. »
Aussitôt sa bienheureuse mort, la joie du
dernier instant s'imprima sur son front, un ineffable sourire animait son visage. Nous lui
mîmes une palme à la main, cette palme que, treize ans plus tard, on devait retrouver
intacte dans le cercueil, lors de sa première exhumation.
En même temps, il commença à se
produire dans la communauté certains faits extraordinaires dont voici quelques exemples :
le premier, déjà raconté plus haut, est celui de la religieuse converse qui, baisant
les pieds de l'angélique vierge, y appuya son front avec confiance et fut instantanément
guérie d'une anémie cérébrale.
Une autre religieuse jouit d'un parfum de
violettes très accentué, dans sa cellule où ne se trouvait aucune fleur. Une autre eut
l'impression suave et fraîche d'un baiser donné par un être invisible. Deux soeurs
encore aperçurent, l'une un rayon dans le ciel, l'autre une couronne lumineuse qui
s'élevait de terre et se perdait dans les hauteurs du firmament.
Le samedi et le dimanche une foule
nombreuse et recueillie ne cessa d'affluer devant la grille du choeur contemplant dans la
majesté de la mort « la petite reine » toujours gracieuse, et lui faisant
toucher par centaines : chapelets, médailles, et jusqu'à des bijoux.
Dans cette foule, un enfant de dix ans
respira un très fort parfum de lis, parfum inexplicable, puisque toutes les fleurs ornant
le cercueil étaient artificielles.
Le 4 octobre, jour de l'inhumation, la
dépouille mortelle de la Bienheureuse fut entourée d'une belle couronne de prêtres ;
cet honneur lui était dû : elle avait tant prié pour les âmes sacerdotales!
Enfin, après avoir été solennellement
bénit, le précieux grain de froment fut jeté dans le sillon par les mains maternelles
de la sainte Eglise...
Et depuis, elle s'est réalisée
magnifiquement la parole du divin Moissonneur : « Si le grain de blé étant tombé à
terre ne vient à mourir, il demeure seul; mais s'il meurt, IL PORTE BEAUCOUP DE
FRUITS. »
Le plus souvent, ici-bas, ces fruits
demeurent cachés, mais le Seigneur, cette fois, devançant l'heure des révélations
éternelles, veut que nous contemplions la moisson splendide qui blanchit de tous côtés
sur la face de la terre...
Que la divine miséricorde en soit louée
à jamais ! Elle, l'Auteur adorable de toutes ces merveilles.
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