Permis d'imprimer.
Bayeux, le 26 février 1920.
+ Thomas, évêque de Bayeux et Lisieux.
AVERTISSEMENT
PRÉFACE
I
Conformément au décret du Pape Urbain
VIII, nous rappelons au lecteur que les mots suivants : miracle, relique,
pèlerinage, vision, apparition, sainte, ont été imprimés dans ces récits pour
respecter le texte des lettres reçues, sans aucune intention de devancer et de
préjuger la décision de l'Eglise.
II
Les faits rapportés dans ce livre n'ont
pas été tous contrôlés scientifiquement ou canoniquement ; nous les publions
néanmoins, afin de montrer combien est générale la confiance des fidèles en
l'intercession, de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
L'édition
annuelle de la « Pluie de Roses » avait été suspendue par une mesure de
sage réserve, depuis l'Introduction de la Cause de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus,
en 1914. Cependant, sur les instances de ses privilégiés, et en particulier de
nombreux soldats, heureux, la guerre finie, de proclamer la protection dont ils
s'étaient sentis l'objet, une publication prudente et restreinte de grâces
obtenues, en priant la Servante de Dieu, paraissait désirable.
Le R. P.
Rodrigue de Saint-François de Paule, postulateur général de l'Ordre du Carmel,
vient d'en obtenir la permission, avec cette condition posée que les faits,
allégués comme miraculeux, et insérés dans les divers procès remis à la Sacrée
Congrégation des Rites, ne figureraient pas dans le recueil, afin de ne pas
paraître préjuger de la décision de la sainte Eglise.
Cette
édition séparée de la quatrième partie du volume Pluie de Roses V,
contenant exclusivement des interventions de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus en
faveur de soldats, ou de personnes éprouvées par la guerre, répond au souhait
universel de tous ceux qui constatèrent avec admiration l'action merveilleuse et
bienfaisante de la Servante de Dieu, en ces années terribles.
Il faut
reconnaître un vouloir particulier de la divine Providence dans cet élan
spontané de dévotion des soldats envers celle qu'ils invoquent d'instinct et
nomment à l'envi : « leur petite Sœur des tranchées, — leur marraine de
guerre, — la préférée des combattants », — ou encore : « la sainte du
poilu, — le bouclier des soldats, — la merveilleuse petite Sœur,— leur second
Ange gardien. — l'Ange des batailles, etc., etc.. » Leur reconnaissance
prend toutes les formes, et s'exprime en un langage aussi varié que charmant.
« Cette
guerre, comme on l'a écrit, marque d'une nouvelle empreinte, plus vigoureuse
encore, la puissance de Sœur Thérèse. » Il est vrai que chaque jour de ces
années terribles apportait au Carmel un important courrier du front, attestant
que beaucoup de soldats se confiaient, avec un enthousiasme pur, autant que naïf
et profond, à la chère Servante de Dieu : Je suis désespéré, j'ai perdu
VI
une relique de la petite Sainte,
écrit un aviateur. Je ne puis marcher sans elle, affirme un fantassin ;
et un autre dit à sa mère : Aussitôt que j'ai reçu le souvenir de Sœur
Thérèse, il m'a passé comme une grande joie ; maintenant, je ne crains plus
rien, mais rien du tout.
— Je
crois que notre petite Reine se fait une spécialité de ne rien refuser à un
soldat, écrit un artilleur. Un autre la prie en ces termes : Sr Thérèse
de l'Enfant-Jésus, protégez-moi en place de maman qui n'est plus là.
A noter
aussi cet aveu :
Je
l'appelle SAINTE Thérèse, je sais bien que
c'est SŒUR Thérèse et non pas sainte Thérèse, mais elle le deviendra ;
alors, je lui dis sainte, cela la flatte et elle m'exauce...
Nous
avons bien Jeanne d'Arc, écrit un autre militaire,
mais la petite Sœur est plus près de nous.
J'ai
résolu de ne boire que de l’eau, pendant toute la Campagne, pour obtenir la
béatification de la « Petite Fleur», nous écrit un
sergent anglais.
Un
sous-officier français exprime ainsi la dévotion de ses hommes et la sienne : «
Mes hommes, jeunes gens de 20 ans, me disent : « Sergent, j'ai accroché la
médaille de la petite sainte, juste à l'endroit où bat mon cœur, les balles n'y
atteindront jamais » ; et, conclut le sergent : « Notre plein amour, c'est
vraiment cette petite Sœur. »
La pensée
de cette petite religieuse m'émeut jusqu'aux larmes,
confesse encore l'un de ces braves.
Un jour,
dans la cathédrale de Vannes, on vit un soldat, pendant une grand'messe, sortir
de son portefeuille l'image de Sœur Thérèse, la mettre dans son livre, et la
déplacer soigneusement chaque fois qu'il tournait une page, afin — c'était
visible — de ne pas la quitter des yeux; et, l'office achevé, il remit avec
respect l'image aimée dans son portefeuille, sur sa poitrine. Nous pourrions
multiplier les citations, appuyant le culte réservé au front, pour l'humble
carmélite.
VII
« Il y a là,
écrivait en 1916 M. François Veuillot (1) un « fait, un problème qui s'impose à
notre attention. A première vue, entre la Carmélite et le troupier, l'œil ne
saisit que des contrastes...
« Où donc
est le rapport, où le point de jonction, entre cette fleur du cloître, et le
soldat de la grande guerre ?...
« Mais,
cependant, creusons plus outre, et nous découvrirons l'harmonie des deux âmes.
Elle est à la source de leurs actions.
« Cette
guerre révèle à nos défenseurs, souvent à leur insu même, et par une impression
qui les pénètre, la nécessité de ces mêmes vertus que Thérèse de l'Enfant-Jésus
pratiqua jusqu'à l'héroïsme : la constance à tout faire et à tout souffrir en
esprit de devoir... »
« C'est par
là que l'homme des tranchées rejoint la moniale du Carmel », conclut le
publiciste distingué, après avoir approfondi L'énigme de ce rapprochement,
énigme que l'écrivain appelle un des éléments de l'histoire surnaturelle de la
grande tragédie ».
Et, chose
curieuse, cette attirance se traduisit non seulement dans notre armée, mais
jusque chez nos adversaires. Le témoignage certain en fut donné par divers
prêtres brancardiers français, surpris de découvrir fréquemment sur les blessés
et prisonniers ennemis l'image ou la relique de Sœur Thérèse. Faut-il s'étonner
pourtant qu'après avoir si parfaitement compris et commenté cette parole de
Notre-Seigneur : Si vous faites du bien qu'à ceux qui vous font du bien, quel
gré vous en saura-t-on ? la Servante de Dieu ait saisi l'occasion de
pratiquer magnanimement le précepte évangélique? Elle eut donc pitié de tous.
Tel, ce prisonnier bavarois, déjà amputé des deux jambes et dont l'état était
désespéré. L'aumônier militaire lui parle de la « sainte de Lisieux » et lui
inspire une si grande confiance en elle, qu'après l'avoir priée toute la nuit
suivante, il la
1 « Du Carmel aux tranchées »,
article paru, le 27 septembre 1916, dans la Croix de Paris.
VIII
voit descendre vers lui... Dès lors le
danger disparaît et la guérison des plaies s'opère avec une étonnante rapidité.
« Oh ! comme je vais faire connaître cette sainte française dans mon pays
! » répétait les larmes aux yeux le mourant de la veille, dans l'effusion de sa
reconnaissance.
Pour éviter
la monotonie, ou les répétitions trop fréquentes de faits analogues, il ne sera
mentionné, dans cette publication, qu'une ou deux interventions du même genre,
car on ne compte plus les balles arrêtées par une relique, une médaille, une
image, ou une brochure de Sœur Thérèse. Plusieurs de ces boucliers » ont été
envoyés au Carmel comme pièces à l'appui, et l'on y voit la trace déchiquetée du
projectile. Combien aussi d'amputations évitées, de bombardements tout à coup
calmés après une invocation à la Servante de Dieu ! etc.. Enfin, il faudrait
énumérer beaucoup de Batteries ou Avions Sœur Thérèse, des
Régiments qui lui furent consacrés. Il y eut même la Chevalerie de Sœur
Thérèse.
En retour
des bienfaits reçus, la gratitude de nos héros pour leur Ange protecteur s'est
traduite de mille manières. Le Carmel garde dans un « Livre d'Or » les noms des
officiers et soldats, qui, par centaines, d'un geste spontané, lui tirent
hommage de leurs décorations ou trophées de victoires : croix de la Légion
d'honneur, croix de guerre, médailles militaires et même croix étrangères :
serbes, belges, américaines, etc. ; des fourragères, une épée, la flamme de
guerre d'un vaisseau patrouilleur, des galons, des épaulettes de chasseurs, et
jusqu'à une paire d'éperons.
Outre de
nombreuses plaques de marbre, mentionnons encore ces ex-voto d'un cachet tout
original : la réduction en cuivre d'un « Nieuport », vrai petit chef-d'œuvre
exécuté avec des débris d'avions, et offert par un officier supérieur de
l'aviation ; puis, un très beau bénitier de chêne, mesurant un mètre environ,
artistement sculpté par un officier de marine et reproduisant, avec tout le fini
des détails,
IX
les armoiries mystiques de Sœur Thérèse.
La coquille a été rapportée par le « vieux loup de mer », comme il se nomme
lui-même, d'un de ses lointains voyages aux Iles de la Sonde.
Inscrivons
encore à ce tableau d'honneur quantité de souvenirs ou objets, travaux du front
ou des tranchées : depuis les modestes feuilles de chêne ajourées, avec le nom
de Sœur Thérèse, jusqu'aux bagues d'aluminium, vases de cuivre, et plaques
d'identité à l'effigie de la petite sainte. Un cadre très habilement travaillé,
avec des débris d'engins de guerre, reçut le portrait de « l'Ange des batailles
», et fut envoyé au Souverain Pontife par son auteur. Sa Sainteté, visiblement
émue, daigna faire remettre à l'artiste, par l'intermédiaire de Mgr de Teil, un
crucifix indulgencié de sa main.
Tout le
temps des hostilités, l'on vit beaucoup de nos combattants distraire un jour ou
deux de leurs permissions (et quelques-uns même à chacun de leurs congés), pour
se rendre à Lisieux en action de grâces. Mais, depuis l'armistice, ce mouvement
a pris une extension extraordinaire et parfois bien touchante. C'est ainsi qu'à
la fin de septembre 1919, deux soldats vinrent à pied, d'Angers à Lisieux, soit
cinq jours de marche, pour accomplir un vœu, qu'ils avaient fait lors des
terribles luttes de Verdun.
Un caporal,
réputé parmi ses camarades pour son esprit hostile à la religion, avoua «
n'avoir pu s'empêcher de pleurer au spectacle de l'humble tombe, entourée de
pèlerins, et couverte de photographies de soldats ». C'est qu'on prie là sans
aucun respect humain, et avec quelle foi !
D'ailleurs, Lisieux exerce maintenant,
nous dit-on, une telle attirance, que bon nombre de réfugiés, chassés du Nord et
de l'Est par l'invasion allemande, accoururent chercher un abri tout près du
tombeau de Sœur Thérèse.
Parmi les initiatives qu'inspire encore
sa dévotion, l'une des plus remarquables est l'offrande de drapeaux de diverses
nations, munis sur la hampe ou sur la soie elle-même,
X
d'une inscription les dédiant «à Sr
Thérèse de l'Enfant-Jésus, au nom de tel régiment ou de tel groupe.
Il importe
enfin de signaler la démarche de nombreux officiers et soldats, qui écrivirent
une lettre privée à notre Très Saint-Père le Pape Benoît XV, pour le prier de
hâter la béatification de celle qu'ils nomment unanimement : leur sainte
Protectrice.
Terminons
par ces lignes d'un ecclésiastique distingué, dans une étude sur Sœur Thérèse :
« De toutes
parts, de tous les fronts, les échos de sa mission bienfaisante sont arrivés à
Lisieux : tout chauds « d'admiration, tout vibrants d'enthousiasme.
« Ils
acclament, avec preuves à l'appui, la consolatrice, l'inspiratrice, l'avocate
irrésistible des causes désespérées, et, si j'ose ainsi parler, lu délicieuse,
l'angélique ambulancière.
« Que dire
de plus? La Petite Sœur, comme on pouvait s'y attendre, à sa manière et sur son
terrain, a fait la guerre, et, comme on pouvait s'y attendre aussi, a gagné la
guerre. »
J’aime la France ma patrie, je veux lui conserver la foi.