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LETTRES DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE

Traduites par E. Cartier, éd. Pierre Téqui

 

TABLE DES LETTRES (1)

1-165

 

I. - LETTRE A GREGOIRE XI . - Sainte Catherine cherche à fortifier le Souverain Pontife contre les dangers de l'amour de lui-même.- Elle l’exhorte à revenir en Italie, et à secourir les habitants de Lucques et de Pise. - Elle le conjure de n'élever aux dignités de l'Église que des hommes vertueux.

II. - A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine cherche à éloigner le Pape de la guerre, et à le porter à la paix, en lui montrant les dangers de l'une et les avantages de l'autre. - La conquête des âmes doit être préférée à la puissance temporelle.

III.- A GRÉGOIRE XI. - Elle exhorte le Pape à vaincre ses enfants rebelles par l'amour et la douceur, et à tourner ses armes contre les infidèles.

IV.- A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine cherche à adoucir le Souverain Pontife à l'égard des Florentins, et elle l'exhorte à ramener le troupeau rebelle au bercail de la sainte Église, par la douceur et par l'amour, à l'exemple de Jésus-Christ.

V. - A GREGOIRE XI. - Pour faire la paix et délivrer l’Eglise de ses maux, trois choses sont nécessaires :1° L'éloignement des mauvais pasteurs et des gouverneurs qui empêchent par leur luxe et leurs vanités ses véritablesprogrès; 2°le retour des Souverains Pontifes a Rome; 3° une croisade contre les infidèles.

VI. - A GREGOIRE XI. - Elle prie le Souverain Pontife de quitter Avignon, où les Papes résidaient depuis soixante-dix ans, et de revenir à Rome, mais sans aucun appareil de guerre.

VII. - A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine presse le Souverain Pontife de retourner à Rome, et de ne pas suivre les conseils des cardinaux qui voulaient l’en empêcher.

VIII. - A GREGOIRE XI. - Elle rassure le Pape contre tous les dangers dont de mauvais conseillers le menacent.

IX.- A GREGOIRE XI. - Elle engage le Pape à faire la guerre contre les infidèles, et lui propose le duc d'Anjou pour chef de la croisade.

X. - A GREGOIRE XI. Elle réfute une lettre écrite par des faussaires pour empêcher le Pape de retourner à Rome.

XI. - A GRÉGOIRE XI, qui était à Corneto. - Elle l'exhorte à la patience, et lui recommande la cité de Sienne, en le priant d'excuser les fautes commises par ses concitoyens.

XII.- A GREGOIRE XI - Elle demande la paix en déplorant les désordres des chrétiens et des ministres de la sainte Eglise.

XIII. - A GREGOIRE XI. - Elle le prie d'exercer avec fermeté et constance l’autorité que Dieu lui a donnée.

XIV. A GREGO1RE XI. - Elle recommande à la bienveillance du Souverain Pontife les ambassadeurs de Sienne, qui vont à Rome Solliciter leur pardon et l'éloignement des troupes du Pape.

XV.- A URBAIN VI. - De la charité et de ses effets. - La justice doit être unie à la miséricorde. - Sainte Catherine invite le Souverain Pontife à réprimer les abus et à pardonner aux rebelles.

XVI.- A URBAIN VI. - Elle l'invite a profiter des avis qu'on lui donne, et a pardonner ceux qui pourraient le blesser.

XVII. - A URBAIN VI. - De la lumière nécessaire pour gouverner l'Eglise, et des désordres qu'il faut combattre. - Elle déplore le schisme qui commence.

XVIII. - A URBAIN VI. - Elle exhorte le Souverain Pontife à puiser dans les ardeurs de la charité des forces pour supporter la tribulation, et pour résister avec courage aux rebelles. - Elle lui conseille de faire garder sa personne contre les embûches de ses ennemis.

XIX. - A URBAIN VI. - De la douleur de l'âme qui voit offenser Dieu, et comment sa peine peut se changer en douceur.

XX. - A URBAIN VI. - Elle prie Dieu de répandre le feu de la charité sur lui comme sur les apôtres au jour de la Pentecôte, et elle loue le Pape de l'humilité qu'il a montrée dans une procession.

XXI.- A URBAIN VI. - Elle exhorte fortement le Pape à réformer les abus, et à se procurer de bons et sages ministres. - Elle offre à Dieu sa vie pour l’Église.

XXII. - A URBAIN VI .- Elle souhaite au Souverain Pontife la prudence et la lumière nécessaires pour gouverner l’Eglise, et elle l’entretient de différentes affaires.

XXIII. - AU CARDINAL PIERRE D'OSTIE. De la force que donne la charité pour servir Dieu et remplir les charges de l’Eglise.

XXIV. - AU CARDINAL PIERRE D'OSTIE. - Des malheurs de l'amour de soi-même, et de la crainte servile. - Elle l'exhorte à servir avec courage la sainte Eglise, et à imiter Jésus-Christ dans sa patience à tout souffrir.

XXV. - AU CARDINAL PIERRE DE LUNE . - De l'amour de la vérité, qu'on arrive à connaître dans le sang de Jésus-Christ, à la lumière de la sainte foi. - Elle l'invite à travailler à la réforme de l'Eglise, et à supporter les murmures avec patience.

XXVI.-  AU CARDINAL PIERRE DE LUNE, lettre écrite en extase. - Du zèle pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. - Elle le presse de faire tous ses efforts pour apaiser les différends qui s’élevaient entre le Pape et les cardinaux.

XXVII. - AU CARDINAL JACQUES ORSINI. - De la divine charité, et de la route que Jésus-Christ nous a enseignée par ses souffrances et par sa mort.

XXVIII.- AU CARDINAL JACQUES ORSINI. - Elle l'exhorte à devenir une ferme colonne de l'Eglise, et travailler au salut des âmes. - Elle le prie d’engager le Souverain Pontife à faire la paix avec les rebelles, pour porter ensuite la guerre chez les infidèles.

XXIX. - AU CARDINAL DE PORTO PIERRE CORSINI. Elle l'exhorte à être un agneau par humilité, et un lion par la force, en imitant Jésus-Christ par lequel nous participons aux trois personnes divines.- Elle le prie d'aimer le Souverain Pontife, et de presser son retour et le commencement de la croisade.

XXX- AU CARDINAL BONAVENTURE DE PADOUE. - La force s'acquiert par l'humilité et l'amour, dans la connaissance de nous-mêmes, de la bonté do Dieu et de ses bienfaits envers nous.

XXXI. - A TROIS CARDINAUX ITALIENS . - De la vraie lumière et des erreurs de l'amour-propre. - Elle leur prouve qu'Urbain VI est le vrai Souverain Pontife. - Elle les invite à revenir à lui avec la douleur de leur faute et l'espérance du pardon.

XXXII (186). - AU ROI DE FRANCE CHARLES V. - Des commandements de Dieu, et de l'imitation de Jésus-Christ par la patience, le mépris du monde, la justice et l'amour du prochain. - De la paix entre les princes chrétiens et de la croisade.

XXXIII (157). - AU ROI DE FRANCE, le 6 mai 1379. - De la lumière qu'il faut pour connaître la vérité, et de l'amour-propre qui prive de cette lumière. - Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

XXXIV (190).- AU DUC D'ANJOU. - Elle le prie de s'unir à la Croix et à la passion de Jésus-Christ, en méprisant les plaisirs et les vanités du monde. - Elle l'exhorte à se croiser contre les infidèles.

XXXV (312) - A LA REINE DE NAPLES.- De l'amour filial envers Dieu, et de la crainte servile et mercenaire.- De la justice envers soi-même et envers le prochain. - Elle l'excite à concourir à la croisade publiée par le souverain Pontife.

XXXVI (313). - A LA REINE JEANNE DE NAPLES.- De l'union de Dieu et de l’âme par l'incarnation du Verbe, et comment elle se perfectionne par la charité et les autres vertus. - Elle se réjouit du désir qu'elle a manifesté de prendre part à la croisade.

XXXVII (314). - A LA REINE DE NAPLES. - Des vertus que doit produire notre âme. - Elle l'invite à préparer la croisade.

XXXIII (315). - A LA REINE DE NAPLES. - De la manière nécessaire pour connaître la vérité. - Des dangers de l'amour de soi-même. - Elle déplore la mauvaise foi de ceux qui, après avoir élu pour souverain Pontife Urbain VI, ne veulent plus le reconnaître.

XXXIX (316). - A LA REINE DE NAPLES.- Des deux manières que nous avons de connaître la vérité. Elle prie la reine de sortir de l'erreur où elle est, en ne voulant pas reconnaître pour Pape Urbain VI. - Du compte terrible qu'elle aura à rendre à Dieu.

XL (317). - A LA REINE JEANNE DE NAPLES . - Elle lui reproche son obstination, et la menace des châtiments de Dieu. - Elle l'exhorte à avoir pitié de son âme.

XLI (318). - A LA REINE, QUI ETAIT A NAPLES.- Elle la prie de s’appliquer à la connaissance d’elle-même pour connaître le danger où elle se trouve. - Elle la presse de revenir à l’obéissance de la sainte Eglise.

XLVII (188). - AU ROI LOUIS DE HONGRIE. - De la charité et des effets qu'elle produit. - Aveuglement de ceux qui refusent de reconnaître le véritable Pape Urbain VI. - Sainte Catherine exhorte ce prince à prendre la défense de la sainte Eglise, et à ne pas se laisser entraîner par l'amour de la reine Jeanne, qui est tombée dans l'hérésie.

XLIII (311). - A LA REINE DE HONGRIE, mère du roi. - De l'amour divin; il s'accroît par la connaissance de nous-même, et doit s'étendre à l'amour du prochain. - Nous devons aimer particulièrement la sainte Eglise.

XLIV (189)- A MESSIRE CHABLES DE LA PAIX, qui fut depuis roi de la Pouille ou de Naples.- Elle l'exhorte à venir aux secours de la sainte Eglise et du Pape Urbain VI, et à combattre d'abord ses passions, à l'exemple des saints.

XLV (192). - AU COMTE DE FONDI. - De la vigne de notre âme, et de l'amour-propre, qui la rend stérile. - Le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

XLVI (196). - AUX SEIGNEURS BANNERETS, et aux quatre prud'hommes défenseurs de la république de Rome.- De la reconnaissance envers Dieu.- De l'amour du prochain et de la paix. - Sainte Catherine leur reproche l'ingratitude dont on a usé à l’égard de Jean Cenci, qui avait procuré la reddition du château Saint-Ange.

XLVII (219). - AU COMTE ALBERIC DE BALBIANO, capitaine général de la compagnie de Saint-Georges, et autres chefs. Lettre écrite en extase, le 6e jour de 1379. - Elle les exhorte à être fidèles à la sainte Eglise et au Souverain Pontife Urbain VI. - Elle leur conseille la prière, la confession et la dévotion à la sainte Vierge.

XLVIII (197). - AUX HUIT DE LA GUERRE, choisis par la commune de Florence, qui avaient engagé la sainte à aller trouver le Pape Grégoire XI. Elle les exhorte à poursuivre avec constance et humilité de cœur leur sainte résolution de faire la paix avec le Pape.

XLIX (198). - AUX SEIGNEURS DE FLORENCE .- De la paix que Jésus-Christ nous a laissée par testament. - Elle les exhorte à la concorde et à l'union avec la sainte Eglise et le Souverain Pontife.

L (199). - AUX SEIGNEURS PRIEURS DES ARTS et au gonfalonier de la justice du peuple et de la commune de Florence. - De la reconnaissance envers Dieu, et de l'amour que nous devons avoir envers le Souverain Pontife et la sainte Eglise.

LI (215). - A BUONACORSO DE LAPO, à Florence, lorsque la sainte était à Avignon . - Elle se plaint des Florentins qui n'usaient pas des moyens convenables pour demander au Pape la paix, comme ils l'avaient promis d'abord.

LII (216). A NICOLAS SODERINI, à Florence. - De la crainte filiale des vrais serviteurs de Dieu. - Il faut toujours travailler à acquérir la vertu et à augmenter en soi la grâce.

LIII (217). - A NICOLAS SODERINI, de Florence, lorsqu'il était un des prieurs au moment de la ligue. - Elle l'exhorte à se liguer avec ses concitoyens.- Il ne peut y avoir d'union véritable parmi les hommes, si elle ne se fait par Jésus-Christ, au moyen de la sainte charité. - Elle reprend fortement la ligue des Florentins contre le Souverain Pontife, et elle les conjure de demander humblement la paix.

LIV (218).- A NICOLAS SODERINI, à Florence.- De la vertu de patience, et de l'amour de Jésus-Christ, qui l'enseigne.

LV (223). - AU COMTE, FILS DE DAME AGNOLA, et aux Compagnies de Florence. - Des trois ennemis de l'homme, et comment Jésus-Christ en a triomphé.

LVI (22O).- A MESSIRE JEAN, condottière et chef des troupes qui vinrent au moment de la disette. - Elle le prie d’être le vrai chevalier du Christ combattant généreusement pour son honneur, et ne craignant pas de donner sa vie et son sang pour lui.

LVII (221).- A THOMAS D'ALVIANO.- Tous les fidèles sont obligés de servir fidèlement la sainte Église.

LVIII (222). - A THOMAS D'ALVIANO.- De la lumière de la saine foi. - Pour servir Dieu, il faut servir son prochain.

LIX (201). - AUX DEFENSEURS ET AU CAPITAINE DU PEUPLE DE LA VILLE DE SIENNE, lorsqu'elle était à Saint-Anthime. - Nous devons être maîtres de nous-mêmes et de nos passions, pour bien gouverner les autres.

LX (202). - AUX SEIGNEURS DEFENSEURS DE LA CITE DE SIENNE. - Elle les exhorte à être les gouverneurs courageux de leur ville et de leurs âmes. - De la crainte servile qui empêche l’homme d'agir en homme et de connaître la vérité.

LXI (203). - AUX SEIGNEURS DEFENSEURS DU PEUPLE ET DE LA COMMUNE DE SIENNE, lettre écrite en extase. - De la justice que nous devons à Dieu, à la sainte Église, et à nous-mêmes. - Le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

LXII (204). - AUX MAGNIFIQUES SEIGNEURS, défenseurs du peuple et de la commune de Sienne. - Elle les exhorte à être fidèles à l’Eglise, et à avoir le zèle de la justice.

LXIII (207). - À PIERRE, marquis de Mont-Sainte-Marie, lorsqu'il était sénateur de Sienne . - Des deux commandements de la charité, envers Dieu et envers le prochain.

LXIV (208). - À PIERRE, marquis du Mont, seigneur de Sienne.- Il faut combattre généreusement le vice et rendre la justice, sans oublier la miséricorde.

LXV (209). - A PIERRE, marquis du Mont. - De la justice que nous devons exercer contre nous-mêmes, pour pouvoir l'exercer contre les autres.

LXVI (210). - À PIERRE, marquis du Mont. - Des armes puissantes que Dieu nous a données pour résister aux tentations de nos ennemis. - L'âme ne doit pas craindre après la victoire remportée par le Fils de Dieu.

LXVII (211). - À MESSIRE ANDRE CAVALCABO, sénateur de Sienne. - De la vertu de justice, et de la manière de l'acquérir. - Des obstacles qu'elle rencontre.

LXVIII (212). - À MAITRE ANDRE VANNI, peintre, lorsqu’il était capitaine du peuple de Sienne. Nous ne pouvons conduire les autres, si nous ne savons pas nous nous conduire nous-mêmes avec justice.

LXIX (213). - A MAITRE ANDRE VANNI, peintre.- De la persévérance. - La force et la patience nous empêchent d’être renversés par le vent de l’orgueil.

LXX (214). - A MAITRE ANDRE VANNI, peintre. – De la nécessité d’avoir la haine de soi-même pour acquérir la charité.

LXXI (200) .- AUX ANCIENS, AUX CONSULS ET AUX GONFALONIERS de Bologne. Lettre écrite en extase.- De la charité et de ses effets envers Dieu et envers le prochain. - Des injustices que commettent les gouverneurs de la ville.

LXXII (205). - AUX SEIGNEURS PRIEURS du peuple et de la commune de Pérouse. - Elle les prie de vouloir bien assister la sainte Eglise et le Pape Urbain VI.

LXXIII (206). - AUX ANCIENS de la cité de Lucques .- Jésus-Christ est notre lumière et notre guide. - De la force de la sainte Église, et de la faiblesse de ceux qui se séparent

LXXIV (191). - A MESSIRE BARNABE VISCONTI, seigneur de Milan.- Par les ambassadeurs que ce seigneur lui avait envoyés.- La vraie puissance n'est pas celle qu'on a sur le monde, mais celle que nous avons sur notre âme. - Du respect que nous devons avoir pour le Vicaire de Jésus-Christ.

LXXV (193). - A MESSIRE PIERRE GAMBACORTI, à Pise. - De l'amour du monde et des effets qu'il produit dans l'âme. - De la vertu de justice.

LXXVI (194). A MESSIRE TRINCI, des Trinci de Foligno, et à Conrad son frère.- Des biens de la charité, et comment le Christ élevé en Croix a tout attiré à lui.

LXXVII (195). - A BENUCCIO PIERRE, et Bernard-Hubert de Belfort, de Volterre. - La vraie paix avec Dieu se trouve dans la pratique des vertus.

LXXVIII (32). - A L'ARCHEVEQUE DE PISE.- A l'exemple de Jésus-Christ nous devons corriger avec zèle et justice les défauts de ceux qui nous sont soumis, sans jamais craindre les persécutions et la mort.

LXXIX (33). - A L'ARCHEVEQUE D'OTRANTE.- De la lumière nécessaire à l’âme pour suivre la voie de Jésus-Christ. - Du secours que nous devons chercher dans la Croix; c'est par elle que nous acquérons la force contre nos ennemis.

LXXX (34) - A MONSEIGNEUR ANGE, évêque nommé de Castello.- Elle désire le voir éclairé de la vraie et parfaite lumière pour connaître et aimer la vérité.- De la constance, de la prudence et des autres vertus qui viennent de la vraie lumière et de la connaissance de la vérité. - Du malheur de l'âme qui en est privée. - De l’obligation qu'ont les ministres de la sainte Église de procurer le salut des âmes. - Elle l'exhorte à reprendre les vices de ceux qui lui sont soumis, à l'exemple de Jésus-Christ et des anciens prélats, et a faire naître en eux les vraies vertus, surtout dans un temps si désastreux pour l'Église. - Elle le prie d'annoncer que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

LXXXI (35). A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI, évêque de Florence.- Elle l'exhorte à fuir la négligence et l’amour-propre, à l’exemple des anciens évêques, et à se revêtir de la vraie charité, de l'humilité et des autres vertus.

LXXXII (36). - A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI. - Il faut se clouer, par le saint désir, à la très sainte Croix de Jésus-Christ, et s'embraser d'ardeur pour le salut des âmes.

LXXXIII (37). - A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI. - Il faut servir la sainte Église sans crainte servile et sans amour-propre, et suivre la vie et l'exemple de Jésus-Christ, pour acquérir les vraies vertus. principalement la charité envers Dieu et envers le prochain.

LXXXIV (38). - A UN GRAND PRELAT. - Du zèle pour le salut du prochain à la vue du désir et de la faim que Jésus-Christ a eus sur la Croix. - Des désordres que causent dans la sainte Église l'amour-propre des supérieurs et leur négligence a reprendre les fidèles.

LXXXV (39). - A NICOLAS D'OSIMO . – Combien sont agréables à Dieu les efforts qu'on fait pour le salut des âmes et le bien de l'Église.

LXXXVI (40). - A NICOLAS D'OSINO. - Comment il faut bâtir l’édifice de notre âme par le moyen du sang de Jésus-Christ, et par l'emploi de nos trois puissances.

LXXXVII (41). - A L'ABBÉ DE MARMOUTIER, nonce apostolique. - De la charité qui s’acquiert en suivant les tracas de Jésus-Christ. - Des effets de la lumière qu'elle produit dans l'âme. - L’âme doit espérer de la miséricorde divine le pardon de ses péchés. - Elle le prie d'aider le Pape dans les affaires de l'Eglise, surtout en lui conseillant l'élection de bons et saints pasteurs.

LXXXVIII (42). - A MESSIRE NICOLAS, prieur de la province de Toscane. - Des armes de l’amour nécessaires pour combattre le vice et arriver à l’état de perfection où Dieu nous appelle.

LXXXIX (43). - AU PREVOT DE CASOLE ET A JACQUES DE MANZI, du même lieu. - Des malheurs que cause la haine du prochain, et comment nous devons les éviter.

XC (44). - A BERENGER DES ARZOCCHI, curé d'Asciano . - Des devoirs d'un bon ministre , et du bonheur qu’éprouvent à la mort les vrais serviteurs de Jésus-Christ.

XCI (45). - A MESSIRE NICOLAS DE VEZZANO, chanoine de Bologne.- Cette lettre a été dictée en extase.- De la persévérance dans la vertu. - On l'acquiert par rameur désintéressé envers Dieu et par la haine de la sensualité.

XCII (46).- A DOM ROBERT DE NAPLES. – De l'amour de Dieu à notre égard dans l'Incarnation et la Passion de Jésus-Christ. - Il faut désirer l'honneur de Dieu à l’exemple de la Vierge Marie.

XCIII (47) A MESSIRE PIERRE, prêtre de Semignano . - De la paix avec Dieu et avec les créatures. - Combien est déplorable l'iniquité de ceux qui ne respectent pas leur ministère et qui souillent leur âme par la haine.

XCIV (48). - AU PRETRE JEAN, de Pise . - Le sang de Jésus-Christ embrase l’âme du feu de la vraie charité.

XCV (49). - A MESSIRE MARIANO, prêtre de la Miséricorde à Montichiello. - De la puissance de la Croix et de la charité.

XCVI (50). AU PRÊTRE ANDRE DE VITRONI.- De la dignité du prêtre, et comment il doit se dépouiller de l’amour-propre, qui nous prive de la vraie lumière.

XCVII (51). - AU PRIEUR DE CERVAIA, près Gênes. - La vue de la Croix nous donne l’amour de Dieu, la haine de nous-mêmes, et la force dans les tribulations.

XCVIII (52). - AUX RELIGIEUX DE CERVAIA, aux frères Jean de Bindo, Nicolas de Guida, et à ses autre fils dans le Christ, les religieux de Monte-Oliveto, près de Sienne. - Pourquoi notre Seigneur a voulu que son côté fut ouvert après sa mort.- Des trois sortes de baptême qui nous sont donnés par Jésus-Christ. - De la conduite de l'âme dans les tentations.

XCIX (53). – AU VENERABLE RELIGIEUX DOM GUILLAUME, prieur général de l’ordre des Chartreux .- Le sang de Jésus-Christ donne à l'âme la charité, la patience, et les vertus nécessaires pour commander.

C (54). - AU PRIEUR DE LA GORGONE, de l'Ordre des Chartreux; à Pise.- Elle le prie de vouloir aider le Pape Urbain VI dans la réforme de la sainte Église.

CI (55). - A DOM JACQUES, religieux Chartreux dans le monastère de Pontignano, près de Sienne. - De la patience et de ses fruits dans l'âme. - Elle est le signe de toutes les vertus.

CII (56). - A DON CHRISTOPHE, religieux de la chartreuse de Saint-Martin à Naples.- Dieu permet les tribulations et les tentations pour notre bien.- Quels sont les moyens de les supporter et d'en profiter.

CIII (57). - A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre des Chartreux. - Il faut bénir Dieu dans les tentations, et déjouer les ruses du démon en détruisant on nous la volonté propre.

CIV (58). - A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre des Chartreux. - Du sang de Jésus-Christ et de ses effets. - Il éteint le vice dans l'âme et donne la vraie charité, la patience et la gloire du paradis.

CV (59). - A DON JEAN DE SABBATINI, de Bologne, religieux de l'Ordre des chartreux, au couvent de Beauregard, près de Sienne, lorsqu’elle était à Pise. - Notre vie et notre sang appartiennent à Jésus-Christ, qui est mort pour nous.

CVI (60). - A DOM JEAN SABBATINI, DE BOLOGNE, ET A DOM THADEE DE MALAVOLTI, DE SIENNE, religieux de la chartreuse de Beauregard.- Il faut craindre Dieu seul; la crainte servile des hommes se perd dans le sang de Jésus-Christ et dans la charité.

CVII (61). - A DOM JEAN, religieux de la chartreuse de Rome, qui était tenté, en voulait aller visiter le purgatoire de saint Patrice, s'affligeant beaucoup de ne pas en obtenir la permission .- De la lumière naturelle et de la lumière surnaturelle. - De l'obéissance et de la patience qu'elles produisent.

CVIII (62). - A FRÈRE FRANÇOIS TEBALDI, de Florence, religieux Chartreux dans l'île de la Gorgone. - De la persévérance qui couronne les autres vertus. - On l'acquiert et. la conserve par la prière et l'humilité.

CIX(63). - AU MEME RELIGIEUX, dans l’île de la Gorgone. - De la connaissance de soi-même, et de la lumière nécessaire pour l’acquérir. - Des différentes sortes de prières.

CX (64]. - A UN RELIGIEUX CHARTREUX, retenu en prison. - Il faut se glorifier dans la tribulation par le souvenir de l'amour de Jésus-Christ, et par celui de nos péchés.

CXI (61). - A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME.- Il faut éviter de juger les autres, et profiter de la diversité des dons de chacun.

CXII (66). - A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME. – Du zèle des âmes et de la soif que Notre-Seigneur a eu de notre salut.

CXIII (67).- A L'ABBE MARTIN DE PASSIGNANO, de l'Ordre de Vallombreuse. - Il faut se bien gouverner pour bien gouverner les autres.

CXIV (68). - A DOM MARTIN, abbé de Passignano, de l'Ordre de Vallombreuse. - De la sève que nous devons puiser sur l'arbre de la très sainte Croix.

CXV (69). - AUX RELIGIEUX DE PASSIGNANO, à Vallombreuse. - De la fidélité à la règle. – Des trois vœux d'obéissance, de pauvreté volontaire et de continence.

CXVI (70). - A DOM JEAN, aux cellules de Vallombreuse . - Du zèle pour le salut des âmes, et des offenses contre Dieu.

CXVII (71). - A DOM JEAN, religieux des ermites de Vallombreuse, que demandait le Pape Urbain VI. - De la vertu de charité et de ses effets. - La nourriture qu'elle prend est le salut des âmes.

CXVIII (72).- A L'ABBÉ GÉNÉRAL DE L'ORDRE DU MONT-OLIVET, près de Sienne. - La charité se développe à la lumière de la foi. - Elle est surtout nécessaire à ceux qui gouvernent les âmes.

CXIX (73). - AU PRIEUR DES RELIGIEUX OLIVETAINS, près Sienne .- Un bon supérieur doit s'appuyer sur l'arbre de la Croix par le souvenir de la Passion et du Sang de Jésus-Christ.

CXX (74). - AUX FRERES NICOLAS DE GUIDA, JEAN DE ZERRI, NICOLAS-JACQUES DE VANNUCIO, religieux Olivétains. - De l’imitation de Jésus-Christ, et de la manière d’aimer Dieu pour sa gloire.

CXXI (75). A FRERE NICOLAS DE NANNI, religieux Olivetain et à DOM PIERRE-JEAN DE VIVA, religieux Chartreux de Maggiano, près Sienne. - Comment l’âme se fortifie contre les tentations, en les découvrant à son directeur.

CXXII (78). - AU PRERE JEAN BINDO, de Duccio, religieux Olivétain. - La persévérance s’obtient en souffrant beaucoup. - Il faut souffrir, ou pour Dieu ou pour le démon.

CXXIII (77). - AUX FRERES PHILIPPE DE VANNUCCIO, ET NICOLAS DE PIERRE, de Florence, religieux Olivétains- Lettre dictée en extase.- De la véritable obéissance, et de la lumière nécessaire pour l’obtenir. - Des malheurs de la désobéissance.

CXXIV (78). - A FRERE NICOLAS DE GHIDA, religieux Olivétain .- Pendant l’extase .- De la cellule extérieure. - Combien il est dangereux d'en sortir.

CXXV (79). - A FRÈRE JACQUES DE PADOUE, prieur du monastère des Olivétains de Florence .- De la Foi, et des vertus qu'elle produit.

CXXVI (80). - A FRÈRE NICOLAS, religieux Olivétain du monastère de Florence. - Combien le cœur doit s'enflammer d'amour en contemplant la Passion et le Sang de Jésus-Christ.

CXXVII (81). - A QUELQUES NOVICES du couvent des Olivétains à Pérouse. - De la reconnaissance envers Dieu.- Des obligations de la vie religieuse, et des moyens de les remplir.

CXXVIII (82). - A FRÈRE JUSTE, prieur des Olivétains.- De la soif de Notre-Seigneur sur la Croix. - Comment il faut, pour l'apaiser, le désaltérer de nos âmes.

CXXI (83). - A QUELQUES NOVICES de Sainte Marie-du-Mont-des-Oliviers.- Des sûretés qu'on trouve dans la véritable obéissance.

CXXX (84).- A FRÈRE MATHIEU THOLOMEI, de l'Ordre des Frères prêcheurs .- De la manière d'aimer et de servir Dieu sans rechercher son intérêt et sa consolation. - De la visite du Saint-Esprit.

CXXXI (85). - A FRÈRE MATTHIEU THOLOMEI DE SIENNE, de l'Ordre de. Frères Prêcheurs à Rome, et à DOM NICOLAS DE FRANCE, religieux de la chartreuse de Beauregard. – De la force nécessaire pour résister aux attaques de nos ennemis, et de la charité qui doit y être jointe.

CXXXII (96). - A FRÈRE SIMON DE CORTONE, de l’Ordre des Frères Prêcheurs. - De l'amour-propre, qui nous prive des lumières temporelles et spirituelles.

CXXXIII (74).- A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. A MAITRE JEAN, tertiaire de l'Ordre des Ermites de Saint Augustin, et à tous leurs compagnons, pendant qu’ils étaient à Avignon. - De la foi au milieu des persécutions de l'Église. - Comment Dieu tire le bien du mal.

CXXXIV (88). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, à Avignon. - Les tentations sont des moyens d'acquérir les vertus.

CXXXV (89). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Du zèle pour le salut des âmes, et de l'amour des souffrances. - Vision de sainte Catherine.

CXXXVI (90). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Vision de sainte Catherine. - Ses entretiens avec Dieu. Elle apprend miraculeusement à écrire.

CXXXVII (91). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. -De la patience dans les persécutions. - Du dévouement à l’Eglise.

CXXXVIII (92).- AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l’Ordre des Frères Prêcheurs.- Du zèle à acquérir la vertu, et du trésor de la patience.

CXXXIX (93) - AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Comment il faut aimer et suivre la vérité, qui est la volonté de Dieu à notre égard.

CXL (94). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Il faut me dépouiller de l’amour-propre et de la crainte servile pour pratiquer la sainte justice envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même.

CXLI (95). - AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Il faut travailler avec zèle, patience et charité au salut des âmes.

CXLII (96).- AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l’Ordre des Frères Prêcheurs . - Du bonheur de souffrir et de mourir pour l’Eglise.

CXLIII (97).- AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Conversion et supplice de Nicolas Tuldo, de Pérouse.

CXLIV (95). - A FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères-Prêcheurs. - Du zèle pour la Parole de Dieu.

CXLV (99). – A FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint Dominique, à Pise.- De la lumière de la vérité. - Combien elle est nécessaire.

CXLVI (100). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint-Dominique, à Pise. - Elle l’encourage dans les difficultés qu'il rencontre pour accomplir sa mission.

CXLVII (101). - A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, des Frères Prêcheurs, à Gênes.- Il faut se consacrer au service de Dieu et de l’Église avec zèle et sans aucune crainte humaine.

CXLVIII (102).-A MAITRE RAYMOND DE CAPOUE, de l’Ordre des Frères Prêcheurs.- De la constance au milieu des tribulations. - Elle lui raconte ses combats, et lui fait ses dernières recommandations.

CXLIX (103). – AU MÊME.- Souffrances de Sainte Catherine pour l’Eglise.

CL (104). - AU FRERE THOMAS DELLA FONTE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs.- Elle lui parle d'une vision qu'elle a eue le jour de Sainte-Lucie.

CLI (105). - A FRÈRE THOMAS DELLA FONTE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs.- Quand elle était à Saint-Quirice, dans leur petit hospice. - Il faut s'unir à Dieu, et se transformer en lui par la volonté.

CLII (106). - A FRÈRE THOMAS DELLA FONTE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, à Sienne.- De la joie au milieu des épreuves qui viennent du monde.

CLIII (1). - A FRERE THONAS DELLA FONTE, de l'ordre des Frères Prêcheurs, à Sienne. - Il faut se dépouiller de soi-même pour se revêtir Jésus crucifié.

CLIV (108). - A FRÈRE THOMAS DELLA FONTE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, à Saint-Quirice. - Le sang de Jésus-Christ donne à l’âme la lumière et la force.

CLV (109). – A FRERE BARTHELEMI DOMINICI, de l’Ordre des Frères Prêcheurs, pendant qu'il prêchait à Ascanio . - De la divine charité qui nous a créés et rachetés.

CLVI (110). - A FRÈRE BARTHELEMI DOMINICI, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, à Asciano.- De la force et de l'abondance du Saint-Esprit nécessaires pour procurer le salut des âmes.

CLVII (111). - A FRÈRE BARTHELEMI DOMINICI, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, à Asciano. - Du sang de Jésus-Christ à la table de la très sainte Croix.

CLVIII (112).- A FRERE BARTHELEMI DOMINICI, de de l'Ordre des Frères Prêcheurs, à Asciano. - De la parfaite lumière, et de l'ardeur du Saint-Esprit.

CLIX (113). - AU MEME FRERE BATHELEMI, quand il était à Asciano. - Du mépris de soi-même et de l'humilité de Jésus-Christ.

CLX (114). – A FRERE BARTHELEMI DOMINICI, de l’Ordre des Frères Prêcheurs, quand il était bachelier à Pise.- Il faut s’unir à Dieu, et se transformer en lui par un véritable amour.

CLXI (115). -AU FRERE BARTHELEMI DOMINICI, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, lorsqu'il était lecteur à Florence. - De l'amour et des bienfaits de Dieu.

CLXII (116)- A FRÈRE BARTHELEMI, de l'ordre des Frères Prêcheurs, à Florence. - Comment l'âme qui aime Dieu triomphe de toute adversité et de toute tentation.

CLXIII (117).- FRERE BATHELEMI DOMINICI, et à FRERE THOMAS D’ANTONIO, de l’Ordre des Frères Prêcheurs, quand ils étalent à Pise.- Il faut s’anéantir dans le sang de Jésus-Christ pour faire de grandes choses en l'honneur de Dieu.

CLXIV (118).- A FRERE THOMAS D'ANTONIO, de Sienne, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Des conditions d'une bonne prière.

CLXV (119). - A FRÈRE NICOLAS DE MONTALCINO, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. - Les traces de Jésus-Christ sont les épreuves supportées pour son amour. - La croix sert d'échelle pour arriver à la charité parfaite.

Table des Matières

 


 

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Ci commencent

 

LES LETTRES DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE

 

I. - LETTRE A GREGOIRE XI . - Sainte Catherine cherche à fortifier le Souverain Pontife contre les dangers de l'amour de lui-même.- Elle l’exhorte à revenir en Italie, et à secourir les habitants de Lucques et de Pise. - Elle le conjure de n'élever aux dignités de l'Église que des hommes vertueux.

(Note : Cette lettre et les deux suivantes furent écrites dans les premiers mois de l'année l376 quelque temps avant le voyage de sainte Catherine a Avignon. Sa réputation de sainteté l'avait déjà mise en crédit auprès du Souverain Pontife, et ce fut ce qui décida les Florentins à la choisir pour médiatrice. Quelques auteurs disent que sainte Catherine avait été en correspondance avec le Pape Urbain V, mais Burlamacchi, malgré toutes ses recherches, n'a pas en trouver de preuves.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1.Très révérend et très aimé Père dans le Christ Jésus, votre indigne et pauvre misérable petite fille, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de [141] Jésus-Christ (Toutes les lettres de sainte Catherine commencent par ces mots : Al nome di Jesù Cristo crocifisso, e di Maria dolce. Elles finissent par ceux-ci : Jesù dolce, Jesù amore. Sainte Catherine prend le titre de serva e sehiava de'servi di Jesù Cristo; imitant ainsi l’humlité des souverains pontifes, qui signent servus servorum Dei. Ce fut saint Grégoire qui le premier adopta cette formule en opposition aux titres fastueux que prenait le patriarche de Constantinople.), vous écrit dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un arbre fertile qui donne en abondance des fruits délicieux, parce qu'il est planté dans une terre féconde. Il sécherait, s'il n'était pas dans cette terre, et il ne donnerait pas de fruits; cette terre est la vraie connaissance de vous-même, L'âme qui se connaît s'humilie, parce qu'elle ne voit aucune raison de s'enorgueillir, et elle nourrit en elle le bon fruit d'une ardente charité, parce qu'elle y voit l'infinie bonté de Dieu; elle reconnaît qu'elle n'est pas; et l'être qu'elle possède, elle l'attribue à Celui qui est (Sainte Catherine emploie souvent cette définition que Dieu a donne lui-même : Colui che è, en opposition avec celle de la créature, Quella che non i. (Vie de sainte Catherine, Ire p., ch. x.). Alors, il semble que l'âme soit contrainte d'aimer ce que Dieu aime, et de détester ce qu'il déteste.

2. O douce et bonne connaissance, qui portes avec toi le glaive de la haine cette haine te fait tendre la main du saint désir, pour arracher et détruire le ver de l'amour-propre. Ce ver gâte et ronge la racine de notre arbre, tellement, qu'il ne peut plus produire des fruits de vie, mais qu'il dessèche et qu'il perd sa verdure. Car celui qui s'aime, nourrit en lui ce funeste orgueil, source et principe de tout mal dans toutes [142] les conditions, que l'on commande ou qu'on obéisse. Celui qui s'isole dans l'amour de lui-même, celui qui s'aime pour lui et non pour Dieu, ne peut que mal faire, et toute vertu est morte en lui. Il ressemble à une femme qui met au jour des enfants morts. Car il ne possède pas la vie de la charité; il songe à sa propre gloire, et non pas à celle du nom de Dieu. Aussi, je le dis, s'il commande, il fait mal, parce que, par amour de lui-même et pour ne pas déplaire aux créatures, dont l'intérêt et l'amour-propre le rendent esclave, il étouffe en lui la sainte justice. Il voit les défauts et les péchés de ceux qui lui sont soumis, et il fait semblant de ne pas les voir, pour ne pas les reprendre; ou, s'il les reprend, c'est avec une telle nonchalance et une telle lâcheté de coeur, qu'il ne produit aucun effet. Il ménage ainsi le vice, parce qu'il craint de déplaire et de s'attirer des ennemis. Il s'aime lui-même, et il ne fait rien pour avoir la paix, et c'est la plus grande cruauté qu'il puisse commettre. Si la plaie, quand il le faut, n'est pas brûlée avec le feu et taillée avec le fer, si on y met seulement du baume, non seulement elle ne guérit pas, mais encore elle se corrompt et elle donne la mort.

3. Hélas ! hélas ! mon très doux Père (Dolcissimo babbo mio. - Baibo était le nom tendre que les petits enfants donnaient à leurs pères), c'est ce qui fait que ceux qui obéissent se perdent dans le désordre et l'iniquité. Hélas ! je le dis en gémissant, combien est dangereux ce ver rongeur de l'amour-propre, qui non seulement donne la mort au pasteur, mais en fait périr aussi tant d'autres ! Pourquoi emploie-t-il de semblables moyens ? Parce qu'il redoute [144] la peine. Le baume qu'il applique aux malades ne déplaît à personne, et personne ne lui en saura mauvais gré. Il n'a pas contrarié le malade, qui voulait du baume; il lui en a donné. O misère humaine! Le malade est aveugle, parce qu'il ne connaît pas son besoin; le pasteur qui soigne est aveugle, car il ne voit et ne regarde que son plaisir et son utilité personnelle ; et, pour ne pas se nuire, il n'use pas du fer de la justice, ni du feu d'une ardente charité. Il arrive ce que dit le Christ: " Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous les deux dans le précipice. " Le malade et le médecin se précipitent dans l'enfer. C'est bien là un pasteur mercenaire ; car non seulement il n'arrache pas ses brebis à la dent du loup, mais encore il les dévore lui même. Et pourquoi cela ? Parce qu'il s'aime sans aimer Dieu, et il ne suit pas le doux Jésus, le vrai Pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis. Il est donc bien dangereux pour soi et pour les autres, cet amour coupable ; et il faut bien le fuir; car il est la source de tout mal. J'espère, par la bonté de Dieu, Ô mon vénérable Père, que vous l'étoufferez en vous. Vous ne vous aimerez pas pour vous, vous n'aimerez pas le prochain pour vous, ni Dieu non plus ; mais vous l'aimerez parce qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté, parce qu'il est digne d'être aimé. Et vous vous aimerez, vous aimerez le prochain pour l'honneur et la gloire du doux nom de Jésus. Oui, je veux que vous soyez ce bon et véritable pasteur; que, si vous aviez mille vies, vous soyez prêt à les donner toutes pour l'honneur de Dieu et le salut des créatures, O mon Père bien-aimé, vous le Christ de la terre, imitez le [144] doux saint Grégoire ; vous pouvez faire ce qu'il a fait, car il était homme comme vous, et Dieu est toujours ce qu'il était alors. Il ne nous manque que le courage et la faim du salut des âmes. Mais, mon Père, le moyen de l'acquérir, c'est de nous séparer de cet amour de nous-mêmes et des créatures en dehors de Dieu: il ne faut plus s'arrêter aux amis, aux parents, aux intérêts temporels, mais seulement à la vertu, aux intérêts spirituels. Les choses de la terre ne périssent que parce qu'on néglige celles du ciel.

4. Efforçons-nous donc d'avoir cette glorieuse faim qu'avaient les saints et vrais pasteurs d'autrefois éteignons en nous le feu de l'amour-propre. Imitons ceux qui combattaient le feu avec le feu. Ils avaient tellement dans leurs coeurs le feu d'une ardente charité, qu'ils avaient faim des âmes et qu'ils s'en nourrissaient avec délices. O feu doux et glorieux, dont la vertu est si grande, qu'elle éteint le feu des plaisirs déréglés et de l'amour de nous-mêmes aussi promptement qu'une goutte d'eau disparaît dans une fournaise ! Si on me demande comment on acquiert ce feu et cette faim, puisque de nous-mêmes nous ne sommes que des arbres stériles, je répondrai que c'est en s'attachant à l'arbre fertile de la très sainte et très douce Croix; là se trouve l'Agneau immolé pour notre salut, avec tant d'amour, qu'il semble ne pouvoir se rassasier. Il crie encore qu'il a soif, comme s'il disait : Mon ardeur, ma soif, mon désir de votre salut sont plus grands que je ne puis vous le montrer par ma passion, qui n'est pas infinie. O doux et bon Jésus, que les pontifes, les pasteurs et toutes les créatures rougissent de leur ignorance, de leur orgueil et de leurs [145] jouissances, en voyant cette générosité, cette bonté, cet amour ineffable de notre Créateur, qui s'est montré à nous, dans notre humanité, comme un arbre riche de fruits doux et suaves, pour que nous puissions nous greffer sur lui. C’est ce que firent le fidèle saint Grégoire et les autres bons pasteurs ; ils virent qu'il n'y avait aucune vertu en eux, et ils s'attachèrent au Verbe, notre arbre divin. Ils s'y greffèrent en s'unissant à lui par les liens de l'amour, parce que l'oeil se fixe et s'attache là où il voit le bien et la beauté. Ils s'étaient tellement liés à lui, qu'ils ne se voyaient plus, mais qu'ils voyaient et goûtaient tout en Dieu. Le vent de la tempête, les démons, les créatures ne pouvaient les empêcher de porter de bons fruits, parce qu'ils étaient greffés sur la sève de Jésus, notre bon arbre, et les fruits qu'ils donnaient étaient pleins de de cette douce sève de la charité, dans laquelle ils étaient unis.

5. C'est ainsi que je veux vous voir. Si jusqu'à présent vous n'avez pas été bien ferme, je vous demande et je vous conjure, pour le temps qui vous reste, d'agir en homme courageux, et de suivre le Christ, dont vous êtes le Vicaire. Ne craignez rien, Ô Père, des vents furieux qui se sont élevés, et de ces enfants dénaturés qui se sont révoltés contre nous. Ne craignez rien, parce que le secours de Dieu est prêt. Veillez aux choses spirituelles, mettez de bons pasteurs et de bons gouverneurs dans nos villes ; car ce sont les mauvais, pasteurs et les mauvais gouverneurs qui ont fait naître la révolte (Sainte Catherine signale comme cause de révolte les exactions et les scandales des représentants du Saint-Siège. Saint Antonin le fait aussi dans ses Chroniques, part. III, tit. XXII, ch. 1. Une croisade devait aider la paix, en éloignant dle l’Italie les bandes salariées qui y entretenaient le trouble et le pillage.). Appliquez vite le remède; confiez-vous [146] dans le Christ Jésus, et ne craignez rien. Avancez donc, et accomplissez avec un saint zèle les bonnes résolutions que vous avez prises ; retournez à Rome, et entreprenez une glorieuse croisade. Ne tardez pas davantage ; vos lenteurs ont fait naître beaucoup d'embarras; le démon a travaillé et travaille encore pour empêcher ce qui doit se faire, parce qu'il y trouve sa ruine. Courage, Saint Père, plus de négligence; levez l'étendard de la sainte Croix; c'est l'odeur de la Croix qui vous donnera la paix. Je vous supplie d'inviter les rebelles à une sainte paix, pour que toute la guerre se tourne contre les infidèles. J'espère que l'infinie bonté de Dieu vous enverra un prompt secours... Courage donc, courage venez, oui, venez consoler les pauvres serviteurs de Dieu, vos enfants. Nous vous attendons avec un ardent et tendre désir. Pardonnez-moi, mon Père, tout ce que je vous ai dit. Vous le savez, c'est de l'abondance du coeur que parle la langue. J'en suis sûre, vous serez l'arbre que je désire voir, et rien ne vous arrêtera.

6. Je vous prie d'envoyer porter aux habitants de Lucques et de Pise les paroles paternelles que Dieu vous inspirera (Les Florentins faisaient tous leurs efforts pour attirer à leur parti les habitants de Pise et de Lucques. Sainte Catherine séjourna longtemps à Pise en 1375, pour maintenir dans l'obéissance cette ville, qui finit par encourir l'interdit. Elle réussit mieux pour Lucques, qui resta fidèle au Souverain Pontife.); secourez-les autant que vous [147] pourrez, et invitez-les à demeurer fermes et fidèles. Je suis restée jusqu'à ce moment à Pise et à Lucques, en les engageant de tout mon pouvoir à ne pas se liguer avec les coupables qui se sont révoltés contre vous. Mais ils sont dans une grande perplexité, parce qu'ils ne reçoivent de vous aucun secours, et qu'ils sont, au contraire, travaillés et menacés par vos ennemis: ils n'ont cependant encore rien promis. Je vous prie d'écrire aussi d'une manière plus pressante à messire Pierre (Messire Pierre Gambaconti était tout-puissant à Pise. Nous verrons que sainte Catherine était très attachée à sa famille.). Faites-le avec affection, et ne tardez pas. Je ne vous en dis pas davantage.

7. J'ai entendu dire ici que vous aviez nommé des cardinaux. Je crois que l'honneur de Dieu et nos intérêts demandent que vous vous appliquiez à choisir des hommes vertueux. Si vous faites le contraire, vous encourrez le blâme de Dieu, et vous nuirez à la sainte Église (La nomination des cardinaux dont semble se plaindre sainte Catherine, fut faite le 20 décembre 1375. Dans cette promotion, qui fut la dernière de Grégoire XI, sur neuf cardinaux sept étaient Français, et trois parents du Souverain Pontife. Ces cardinaux étaient Pierre de la Jugie, Hugues de Mont-Relaix, Jean de Busseries, Gny de Malefic, Jean de la Grange, Pierre de Sortenai, Gérard du Puy. Les deux autres étaient : Simon de Borsano, Italien, et Pierre de Lune, Espagnol, qui peu d'années après devint l'antipape Benoît XIII.). Nous ne devons pas ensuite nous étonner si Dieu nous envoie les châtiments et les fléaux de sa justice. Faites, je vous prie, [149] ce que vous avez à faire avec courage et crainte de Dieu.

8. J’ai appris que vous vouliez élever à un autre dignité le Maître de notre Ordre je vous demande, par amour de Jésus crucifié, que, s’il en est ainsi, vous nous donniez un bon et vertueux vicaire. Notre Ordre en a besoin, car il est bien inculte (Le maître général des Frères Prêcheurs était alors frère Elie de Toulouse ; il ne fut pas changé. L’ordre de Saint Dominique avait alors besoin d’une réforme, à la suite du relâchement causé par la peste noire. Elle fut commencée par sainte Catherine, et continuée par le bienheureux Raymond de Capoue, la bienheureuse Claire Gambacorti, et le bienheureux Jean-Dominique.). Vous pourrez en causer avec messire Nicolas d’Osimo et avec l’Archevêque d’Otrante. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction. Pardonnez, si j’ose ainsi vous écrire. Doux Jésus. Jésus amour.

Table des Matières


 

 

II. - A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine cherche à éloigner le Pape de la guerre, et à le porter à la paix, en lui montrant les dangers de l'une et les avantages de l'autre. - La conquête des âmes doit être préférée à la puissance temporelle.

 

1. Très saint et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne petite fille Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, écrit à Votre Sainteté dans son précieux sang, avec [149] le désir de vous voir en paix, vous et vos enfants avec vous (Sainte Catherine ne parlant pas particulièrement de la paix pour Florence, ou peut croire que cette lettre a été écrite pendant que les envoyés du Pape offraient des conditions avantageuses aux Florentins, qui ne les acceptèrent pas, au commencement de 1376.). La paix, Dieu vous la demande, et veut que vous la fassiez le plus tôt que vous pourrez. Hélas ! peut-il vouloir que nous nous attachions à la puissance et aux biens temporels de manière à causer la perte des âmes, et les outrages envers Dieu qu'entraîne nécessairement la guerre? Ne veut-il pas au contraire que vous fixiez les regards de votre intelligence sur la beauté de l'âme et sur le sang de son Fils, ce sang, qui purifie nos âmes, et dont vous êtes le ministre? Il vous invite à avoir faim des âmes, parce que celui qui a faim de l'honneur de Dieu et du salut de ses brebis, pour les sauver et les retirer des mains du démon, sacrifie non seulement ses biens, rnais encore sa vie même.

2. Vous me direz peut-être, saint Père, que vous êtes obligé en conscience de conserver et de recouvrer les biens de l'Eglise. Hélas! je l'avoue, c'est la vérité; mais il me semble qu'il vaut mieux encore conserver une chose qui est plus chère. Le trésor de l’Eglise est le sang du Christ, donné pour prix de l'âme; ce trésor du sang n'a pas été payé pour les biens temporels, mais pour le salut du genre humain. En admettant que vous êtes tenu de reconquérir et de conserver les richesses, les droits que l'Eglise a perdus, vous êtes tenu bien davantage à reconquérir tant de brebis, qui sont un trésor pour l'Eglise. Elle [150] serait trop appauvrie si elle les perdait. Elle ne deviendrait pas pauvre elle-même, parce que le sang du Christ ne peut diminuer; mais elle perdrait cet ornement de gloire qu'elle reçoit des vertus et de l'obéissance de ceux qui lui sont soumis. Il vaut mieux négliger les intérêts temporels que les intérêts spirituels. Faites seulement ce que vous pourrez et vous serez excusé devant Dieu et devant les hommes du monde; vous les vaincrez bien mieux avec les armes de la douceur, de l'amour et de la paix, qu'avec les rigueurs de la guerre et vous rentrerez ainsi dans vos droits spirituels et temporels.

3. Mon âme, dans son union avec Dieu, a une soif ardente de notre salut, de la réforme de la sainte Eglise, et du bonheur du monde entier; et il me semble que Dieu ne me manifeste pas d'autre remède que la paix; je n’en vois pas d'autres en lui. La paix, oui, la paix, pour l'amour de Jésus crucifié; et ne vous arrêtez pas à l'ignorance, à l'aveuglement et à l'orgueil de vos enfants. Avec la paix vous vaincrez la guerre et la haine qui divise les coeurs; vous les réunirez. C'est par la vertu que vous chasserez le démon. Ouvrez, ouvrez donc l'oeil de votre intelligence avec la faim et le désir des âmes, et voyez les deux maux qui se présentent la perte de la grandeur, de la puissance et des biens temporels, que vous vous croyez obligé de reconquérir, et la perte de la grâce dans les âmes et de l'obéissance qu'elles doivent à Votre Sainteté; et alors vous verrez que vous êtes tenu bien davantage à reconquérir les âmes. Puisque l'oeil de l'intelligence peut comparer ces maux, vous, très saint Père, qui êtes [151] placé entre les deux, vous devez choisir le moindre, et en le choisissant pour fuir le plus grand, vous éviterez les deux, et vous y gagnerez de toute manière; car vous aurez retrouvé, dans la paix, vos enfants, et avec eux ce qu'ils vous doivent.

4. Pardonnez-moi de vous parler ainsi; ce n'est pas pour vous enseigner, mais j'y suis forcée par la Vérité même, et par le désir que j'ai, Ô mon doux Père, de vous voir dans la paix et dans le repos de l'âme et du corps; car, avec toutes ces guerres et ces embarras, il me semble que vous ne pouvez pas avoir une heure tranquille. Le bien des pauvres se dépense en soldats qui dévorent le sang et la vie des hommes. N’est-ce pas aussi un obstacle au désir que vous avez de réformer l’Eglise votre épouse, en lui donnant de bous pasteurs pour la conduire ? Vous savez que vous pouvez le faire bien difficilement avec la guerre. Comme vous pensez avoir besoin des princes et des grands, vous vous croyez obligé de leur donner des pasteurs selon leurs idées, et non pas selon les vôtres, quoique ce soit bien mal, pour n’importe quel motif, de donner à l'Église d'autres pasteurs que des hommes vertueux, qui agissent non pas pour eux-mêmes, mais pour Dieu, et qui cherchent la gloire et l'honneur de son nom. Un pasteur ne doit pas être enflé d'orgueil, et ressembler à un pourceau par la volupté, et à une feuille qui vole au souffle des richesses et de la vanité du monde.

5. Hélas! ne faites pas ainsi, pour l'amour de Jésus-Christ, et pour le salut de votre âme. Éloignez, autant que vous le pourrez, toute cause de guerre, afin de n'avoir pas le malheur de suivre la volonté [152] des hommes plutôt que la volonté de Dieu, et votre désir. Vous avez besoin du secours de Jésus crucifié; c'est en lui qu'il faut placer votre amour et votre espérance, et non pas dans l'homme et dans Sa puissance; oui, c'est dans le Christ, le doux Jésus dont vous tenez la place, et qui semble vouloir que l'Eglise revienne à sa première beauté. Oh i quel bonheur pour votre âme et la mienne, si je vous vois entreprendre ce bien, et si Dieu vous permet de l'accomplir, non par la force, mais par l'amour. Cela se fera par la paix et par les vrais et bons pasteurs, par les humbles serviteurs de Dieu, que vous trouverez quand Votre Sainteté voudra les chercher.

6. Les deux choses qui ont fait perdre et qui font perdre à l'Église ses biens temporels, sont la guerre et le défaut de vertu. Là où n'est pas la vertu, est toujours la guerre contre le créateur; la guerre n'est donc pas la cause véritable. Aussi je vous dis que si vous voulez recouvrer ce que vous avez perdu, le seul remède est le contraire de ce qui vous l'a fait perdre; il faut le reconquérir avec la paix et la vertu. Par ce moyen vous satisferez votre saint désir, celui des serviteurs de Dieu, et le mien pauvre misérable; vous rachèterez les âmes des malheureux infidèles qui ne participent pas au Sang de l’Agneau, sacrifié et immolé pour nous. Voyez, très saint Père, quel bien la guerre empêche, et quels maux elle entraîne. J’espère de la bonté de Dieu et de Votre Sainteté que vous ferez tout votre possible pour nous donner le remède de la sainte paix. C'est la volonté de Dieu, et je vous dis, de la part du doux Jésus, que pour cela et pour vos autres affaires, vous preniez [153] conseil des vrais serviteurs de Dieu, parce qu'ils vous conseilleront selon la vertu. Ecoutez-les, car vous en avez besoin; il serait bon et nécessaire de les avoir toujours près de vous, et de les employer comme les colonnes du corps mystique de la sainte Église.

7. Je crois que F. J. de P. (on ignore quel personnage désignent ces initiales), porteur de cette lettre, est un vrai et bon serviteur de Dieu; je vous le recommande, et je vous prie qu'il plaise à Votre Sainteté de le conserver toujours près de vous, lui et ceux qui lui ressemblent. Je termine ici. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

III.- A GRÉGOIRE XI. - Elle exhorte le Pape à vaincre ses enfants rebelles par l'amour et la douceur, et à tourner ses armes contre les infidèles.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon bien-aimé et révérend Père dans le Christ Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, votre indigne et misérable petite fille, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un vrai pasteur, apprenant de Jésus, dont vous tenez la place, qu'il [154] a donné sa vie pour ses brebis. Sans s'arrêter à notre ingratitude, aux persécutions, aux injures, aux affronts, aux reproches de ceux qu'il avait créés et comblés de bienfaits, il n'en poursuivit pas moins l'oeuvre de notre salut ; l’ardent désir qu'il avait d'honorer son Père et de nous sauver, l'empêchait de voir ses peines; et, par sa sagesse, sa bonté, sa paix et sa douceur, il triompha de notre malice. Je vous on prie, mon doux Père, et je vous le dis de la part de Jésus crucifié, faites de même, et par votre bonté, votre patience, votre humilité, votre mansuétude, triomphez de la malice et de l'orgueil de vos enfants, qui se sont révoltés contre vous, qui êtes leur père. Sachez qu'on ne chasse pas le démon par le démon, mais qu'on le chasse par la vertu. Admettons que vous ayez reçu de grandes injures, qu'on vous a attaqué et ravi ce qui vous appartenait. Eh bien ! mon Père, je vous en prie, ne vous arrêtez pas à leur malice, mais à votre bonté, et ne cessez pas de travailler à notre salut. Leur salut est que vous leur donniez la paix, car un fils qui est en guerre avec son père est privé, tant qu'il y reste, de son héritage.

2. O Père, la paix pour l'amour de Dieu! afin que tant de fils ne perdent pas l'héritage de la vie éternelle. Vous savez que Dieu a remis entre vos mains le pouvoir de donner ou d'ôter cet héritage comme le voudra votre bonté. Vous tenez les clefs; il est ouvert à qui vous ouvrez, et la porte sera fermée à qui vous la fermerez. Le doux et bon Jésus l'a dit à Pierre, dont vous tenez la place : " Tout ce que vous délierez sur la terre sera [156] délié dans le ciel. " Vous êtes donc le vrai Père et Pasteur; vous voyez que c'est maintenant le temps de donner sa vie pour les brebis qui sont sorties de la bergerie; il faut les chercher et les reconquérir par la patience et par la guerre contre les infidèles, en élevant l'étendard de la très ardente et très douce Croix. Mais pour l'élever il ne s'agit pas de dormir; il faut se tenir debout et le déployer avec courage. J'espère de la miséricorde infinie de Dieu que vous gagnerez les infidèles, et que vous corrigerez la malice des chrétiens, parce que tous courront à l'odeur de la Croix, même ceux qui ont été les plus rebelles envers vous. Oh! quel bonheur si nous voyons le peuple chrétien donner le trésor de la foi aux infidèles, qui, après avoir reçu la lumière, s'avanceraient vers la perfection! Semblables à une plante nouvelle, ils perdraient le froid de l'erreur pour recevoir la chaleur et la lumière du Saint-Esprit par la sainte Foi, et ils produiraient des fleurs et des fruits de vertu dans le corps mystique de la sainte Église, et le parfum de leurs vertus aiderait à étouffer les vices, les péchés, l'orgueil et l'impureté, qui règnent tant à cette époque parmi les chrétiens, et surtout parmi les prélats, les pasteurs et les chefs de la sainte Eglise, qui perdent et dévorent les âmes. Oui, ils ne les convertissent pas, ils les dévorent (Les scandales étaient flagrants, les saints les pleuraient et les Souverains Pontifes faisaient tous leurs efforts pour les faire cesser. Dialogue, CXXI. - Sainte Brigitte, Révél., liv.IV, ch. cxxxi.). Et cela à cause de l'amour-propre qui est en eux, et qui engendrent' l'orgueil, l'ambition, l'avarice [156] et la souillure de l'esprit et du corps. Ils voient les loups de l'enfer emporter leurs brebis, et ils ne paraissent pas s’en occuper, tant ils sont appliqués à se procurer les plaisirs, les délices, les louanges et les faveurs du monde. Tout ce mal vient de leur amour-propre ; car s'ils s'aimaient pour Dieu et non pour eux-mêmes, Ils rechercheraient l'honneur de Dieu et non pas le leur, l'utilité du prochain et non pas leur bien-être.

3. Hélas! mon doux Père, veillez et appliquez-vous à ces choses; cherchez des hommes bons et vertueux pour leur donner le soin de vos brebis; ceux-là ne seront pas des loups, mais des agneaux qui nourriront le corps mystique de la sainte Eglise ; nous en profiterons, et ce sera pour vous une paix, une consolation, un secours dans les peines qui, je le sais, vous accablent. Je vois bien, mon bon Père, que vous êtes comme l'agneau est au milieu des loups; mais prenez courage, ne craignez rien, parce que la Providence et l'aide de Dieu ne vous manqueront jamais. Ne vous étonnez pas si vous rencontrez de grands obstacles, si le secours des hommes vous fait défaut, et si ceux qui devaient vous aider se tournent et conspirent contre vous, Ne craignez rien, mais plutôt espérez davantage, et ne renoncez pas à votre doux et saint désir (Des l'année l372, Grégoire XI avait manifesté en plein Consistoire son intention de retourner à Rome. En 1374 il l'avait promis aux ambassadeurs de Rome, et l'avait annoncé aux princes chrétiens.) ; qu'il s'enflamme au contraire de jour en jour. Allons, mon Père, réalisez le projet de votre retour et de la croisade à laquelle [157] vous engagent les infidèles en envahissant toujours vos possessions (Les Turcs, sous la conduite d'Amurat, venaient de faire de grandes conquêtes en Grèce et en Arménie.). Soyez prêt à donner votre vie pour le Christ; car nous avons autre chose qu'un corps. Pourquoi ne pas donner mille fois sa vie, s'il le faut pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes?

4. Le Christ l'a fait, et vous, son Vicaire, vous devez le remplacer. N'est-ce pas l'usage que le lieutenant suive les traces et les exemples de son capitaine? Venez, venez donc; ne tardez plus, afin de pouvoir faire bientôt la guerre aux infidèles, et de n'être pas arrêté par les membres corrompus qui se sont révoltés contre vous. Je vous en prie, je le veux, usez à leur égard d'une sainte ruse, en employant la bonté, comme je vous l'ai dit. Ce sera un feu d'amour et des charbons ardents que vous jetterez sur leurs têtes, et par ce moyen vous les gagnerez, eux, leur bien et leur personne, pour faire une guerre sérieuse contre les infidèles. C'est ainsi qu'a fait notre doux Sauveur il a jeté tant de feu et de flammes d'amour sur ceux qui lui étaient rebelles, qu'il les a amenés peu à peu à être ses auxiliaires et les propagateurs du nom de Dieu. Paul, le grand apôtre, de loup devint agneau; ce vase d'élection répandit par toute la terre le feu dont le Christ l'avait rempli; il purifia les chrétiens de leurs vices, les enrichit de vertus; il arracha les infidèles à l'erreur, et les éclaira des lumières de la sainte Foi. Voilà ce que la Vérité suprême veut que vous fassiez; ce que vous avez reçu, il faut le donner.

5. La paix, la paix, la paix, mon doux Père, et non plus la guerre. Marchons sur nos ennemis, et portons les armes de la très sainte Croix avec l'épée de la douce et sainte parole de Dieu. Hélas donnez la nourriture à ces serviteurs affamés qui vous attendent maintenant avec un ardent désir. Du courage, mon Père, du courage, et ne vous laissez pas abattre par la douleur; mais qu'elle vous fortifie en vous faisant déplorer l'injure faite au saint nom de Dieu. Rassurez-vous par l'espérance que Dieu vous aidera dans vos difficultés et vos besoins. Je m'arrête, car si je m'écoutais, je parlerais tant que j'aurais un souffle de vie. Pardonnez à ma présomption, et que la douleur et l'amour que j'ai pour l'honneur de Dieu et l'exaltation de la sainte Église, m'excusent auprès de votre bonté. Je vous en dirais bien plus long de vive voix que par lettre, et il me semble que je soulagerais ainsi mon âme. Maintenant je n'en puis plus; ayez pitié des doux et amoureux désirs qui sont offerts pour vous et pour la sainte Église dans des larmes et des prières continuelles. Pas de négligence, mais travaillez avec zèle; il semble que la Vérité suprême veut produire des fruits. Oui, bientôt viendront les fruits, car les fleurs commencent à paraître. Suivez avec un coeur viril et sans crainte l'Agneau immolé pour nous sur la Croix, et demeurez dans le saint et doux amour de Dieu. Je vous prie, mon révérend Père, d'écouter et d'accorder, si vous le pouvez, ce que vous dira le porteur de cette lettre (C'était Néri, un des plus chers disciples de sainte Catherine de Sienne.). Donnez-lui audience [159], je vous prie, et ajoutez foi à ses paroles, car on ne peut pas tout dire par écrit. Si vous voulez me communiquer des choses secrètes, vous pouvez les lui confier en toute assurance. Pour ce que je peux faire, s'il fallait donner ma vie, je la donnerais bien volontiers pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Doux Jésus, Jésus amour.

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IV.- A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine cherche à adoucir le Souverain Pontife à l'égard des Florentins, et elle l'exhorte à ramener le troupeau rebelle au bercail de la sainte Église, par la douceur et par l'amour, à l'exemple de Jésus-Christ.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, votre indigne et misérable petite fille, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir bon pasteur. Je vois, mon doux Père, que le loup ravit vos brebis, et que personne ne s'y oppose. Je m'adresse donc à vous, notre Père et notre Pasteur, et je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, d'apprendre de lui avec quelle ardeur d'amour il s'est livré à la mort ignominieuse de la sainte Croix, pour sauver des mains du démon la brebis perdue du genre humain; car le démon la possédait par la révolte de l'homme contre Dieu. Oui, Dieu. l'infinie Bonté, est [160] descendu; il a vu le malheur, la damnation et la ruine de cette brebis, et il a vu qu'il ne pouvait la sauver par la colère et par la guerre, quoiqu'il en fût outragé, et que l'homme par sa révolte et sa désobéissance, méritât une peine infinie. L'éternelle et souveraine Sagesse ne voulut pas le faire; mais elle trouva un meilleur moyen, le plus doux, le plus tendre qu'elle put trouver ; elle vit que rien ne triomphait du coeur de l'homme comme l'amour, car il a été fait par amour, et c'est pour cela qu'il est si porté à aimer. L'homme est fait par amour quant à l'âme et quant au corps. Par amour, Dieu l'a créé à son image et à sa ressemblance ; par amour aussi, son père et sa mère lui ont donné l'existence.

2. Dieu, voyant donc qu'il était si porté à l'amour, lui jeta l'appât de l'amour, en lui donnant le Verbe, son Fils, qui prit notre humanité pour faire une grande paix. Mais la justice divine voulait que l'injure faite à Dieu fût punie. La miséricorde divine vint donc avec une ineffable charité; et pour satisfaire la justice et la miséricorde, Dieu condamna son Fils à mort, après l'avoir revêtu de notre humanité, c’est-à-dire de la chair d'Adam, qui l'avait offensé. Par sa mort fut apaisée la colère du Père, parce que la justice était accomplie sur la personne du Fils. Il a ainsi satisfait la justice, il a satisfait la miséricorde, et il a sauvé le genre humain des mains du démon. Le doux Verbe a fait, sur les bras de la sainte Croix, le tournoi de la mort contre la vie, et de la vie contre la mort (Fecendo uno torniello. Cette ligure, empruntée à la vie du moyen âge, rappelle ce que chante l’Eglise au jour de Pâques : Mors et vita duello conflixere mirando.) Par sa mort il a détruit notre [162] mort, et il nous a donné la vie en perdant la vie de son corps. C'est donc par l'amour qu'il nous a gagnés, c'est par la bonté qu'il a vaincu notre malice, et si bien, que tous les coeurs devraient se rendre à lui. On ne peut, il l'a dit lui-même, mieux prouver son amour qu'en donnant sa vie pour son ami. Que dirons-nous donc de cet amour violent et parfait, qui lui a fait donner sa vie pour son ennemi? Car, par le péché, nous étions devenus les ennemis de Dieu. O doux et amoureux Verbe, qui, par l'amour, aviez retrouvé la brebis, par l'amour vous lui avez donné la vie, et vous l'avez ramenée au bercail, en lui rendant la grâce qu'elle avait perdue.

3. O mon très doux et très saint Père, je ne vois pas non plus d'autres moyens, d'autre remède pour retrouver vos brebis rebelles qui ont quitté le bercail de la sainte Eglise, en ne voulant plus obéir à vous, leur Père. Aussi je vous prie, de la part de Jésus crucifié, et je veux que vous me fassiez cette grâce, de vaincre leur malice par votre bonté. Nous sommes à vous, Ô Père, et je sais que presque tous ne croient pas avoir mal fait. Admettons qu'ils ne sont pas excusables; mais il leur semble qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, à cause des peines, des injustices et des extorsions qu'ils avaient à endurer de la part des mauvais pasteurs et gouverneurs. Ils sentaient l'infection de la vie de ceux que vous saviez bien être des démons incarnés, et ils [162] tombèrent dans cette crainte détestable de Pilate, qui, pour ne pas perdre sa puissance, condamna Jésus-Christ. Pour ne pas perdre l'Etat, ils vous ont persécuté. Miséricorde, Ô Père, je vous le demande pour eux; ne vous arrêtez pas à l'ignorance et à l'orgueil de vos enfants, mais attirez-les par le charme de votre amour et de votre bonté, en leur faisant quelque douce réprimande.

4. Que Votre Sainteté nous rende la paix, à nous, vos malheureux enfants, qui vous avons offensé. Je vous le dis, Christ de la terre, de la part du Christ du Ciel, en agissant ainsi sans détour et sans colère, ils accourront tous avec le regret de leur faute, ils viendront appuyer leur tête sur votre sein. Alors vous vous réjouirez, nous nous réjouirons, parce que votre amour aura ramené la brebis perdue dans le bercail de la sainte Église; alors, mon doux Père, vous accomplirez votre saint désir et la volonté de Dieu; vous ferez cette croisade, que je vous engage, de sa part, à commencer le plus tôt possible et avec zèle; ils s'y disposeront aussi avec ardeur, Car ils sont prêts à donner leur vie pour le Christ. Au nom de Dieu, notre doux amour, élevez, mon Père, l'étendard de la sainte Croix, et vous verrez les loups se changer en agneaux. La paix, la paix, la paix, pour que la guerre ne nous fasse pas perdre cette saison favorable.

5. Si vous voulez la vengeance et la justice, frappez sur moi, misérable, et faites-moi souffrir toutes les peines et les tourments que vous voudrez jusqu'à la mort. Je crois que c'est l'infection de mes péchés qui a causé beaucoup de ces malheurs et de [163] ces discordes ( Sainte Catherine exprimait souvent cette crainte. Son humilité lui persuadait qu’elle était cause des maux de l’Eglise. Cf. Dialogue, ch. II, 3.); punissez donc à votre gré votre misérable petite fille. Hélas! mon Père, je meurs de douleur, et je ne puis mourir. Venez, venez, et ne résistez plus à la volonté de Dieu, qui vous appelle. Vos brebis affamées attendent que vous veniez prendre et conserver la place de votre prédécesseur et de votre chef, l’apôtre saint Pierre. Votre qualité de Vicaire du Christ vous oblige de résider à votre place. Venez donc, venez, ne tardez pas davantage. Prenez courage, et ne craignez rien de ce qui pourrait vous arriver, parce que Dieu sera avec vous. Je vous demande humblement votre bénédiction pour moi et pour tous mes enfants spirituels. Je vous prie de pardonner à ma présomption. Je n'en dis pas davantage; persévérez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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V. - A GREGOIRE XI. - Pour faire la paix et délivrer l’Eglise de ses maux, trois choses sont nécessaires :1° L'éloignement des mauvais pasteurs et des gouverneurs qui empêchent par leur luxe et leurs vanités ses véritables progrès; 2°le retour des Souverains Pontifes a Rome; 3° une croisade contre les infidèles.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint, très cher et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, votre indigne petite fille [164] Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir ardent que j'ai de voir en vous la plénitude de la grâce divine, de telle manière que vous soyez par le secours de cette grâce l'instrument, le moyen qui rende la paix au monde entier. Oui, je vous le demande, mon doux Père, agissez avec zèle, avec faim et soif de la paix, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, servez-vous de votre puissance et de votre vertu; et si vous me dites, mon Père : Le monde est si bouleversé, comment lui rendre la paix? je vous répondrai de la part de Jésus crucifié : Il faut employer votre puissance à trois choses principales. Il faut d'abord arracher du jardin de la sainte Église les fleurs qui répandent l'infection de l'impureté, de l'avarice et de l'orgueil, c'est-à-dire les mauvais pasteurs et gouverneurs qui empoisonnent et corrompent ce jardin. Hélas! vous qui êtes notre maître, usez de votre puissance pour arracher ces fleurs ; éloignez-les, pour qu'ils n'aient plus rien à gouverner, et qu'ils s'appliquent à se gouverner eux-mêmes dans une vie bonne et sainte. Plantez dans ce jardin, des fleurs odoriférantes, des pasteurs et des gouverneurs qui soient les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les pères des pauvres, ne cherchant que l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Hélas! quelle honte de voir ceux qui devraient être des miroirs de pauvreté volontaire, d'humbles agneaux distribuant les biens de l'Église aux pauvres, vivre au contraire dans les délices, les grandeurs, les [165] pompes et les vanités du monde, mille fois plus que s'ils n'avaient pas quitté le siècle! Beaucoup de séculiers même doivent les couvrir de confusion par leur vie bonne et sainte; mais il semble que la souveraine et éternelle Bonté veut faire de force ce qui n'est pas fait par amour; il semble qu'elle permet que la puissance et les richesses soient ôtées à son Epouse, comme pour montrer qu'elle veut que la sainte Église revienne à son premier état de pauvreté, d'humilité, de douceur, lorsque ses ministres ne songeaient qu'à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, s'appliquant aux choses spirituelles, et non pas aux choses temporelles. Maintenant on s'applique plus aux temporelles qu'aux spirituelles; les choses vont de mal en pis. Aussi la justice de Dieu a permis de grandes persécutions et tribulations. Mais prenez courage, mon Père, et ne craignez rien de ce qui est arrivé ou peut arriver ; Dieu le permet pour ramener l’Eglise à la perfection, pour que son jardin se remplisse d'agneaux, et non pas de loups qui ravissent son honneur et prennent pour eux ce qui lui appartient Ayez confiance dans le Christ, le doux Jésus; j'espère que son secours, la plénitude de la grâce divine et la protection d'en haut sera sur vous, si vous faites ce que nous avons dit, De la guerre, vous viendrez à une grande paix; de la persécution, à une grande union; et ce n'est pas par la puissance des hommes, c'est par la sainte vertu que vous triompherez des démons visibles, des créatures iniques, et des démons invisibles, qui ne dorment jamais autour de nous.

2. Mais pensez, mon Père, que vous le ferez difficilement [166], si vous n'accomplissez les deux autres choses, votre retour à Rome, et la proclamation de la croisade. Ne vous laissez pas arrêter dans vos saints désirs par les scandales ou les révoltes des villes que vous voyez ou que vous apprenez. Soyez au contraire plus ardent à les accomplir; ne croyez pas le démon, qui voit la perte qui le menace, et qui s'applique à vous troubler et à vous faire changer pour que vous perdiez l'amour et la charité, et que vous ne reveniez pas à Rome. Je vous le dis, mon Père, dans le Christ Jésus, venez bien vite, comme un agneau plein de douceur ; répondez à l'Esprit-Saint qui vous appelle. Je vous le dis, venez, venez, venez; n'attendez pas le temps, qui ne vous attend pas. Alors vous ferez comme le doux Agneau immolé dont vous tenez la place; sa main désarmée a tué nos ennemis, et il ne s'est servi que des forces de l'amour il n'a songé qu'aux choses spirituelles, et à rendre la vie de la grâce à l'homme, qui l'avait perdue par le péché.

3. Hélas! mon doux Père, c'est avec cette douce main que je vous dis et vous conjure de venir vaincre nos ennemis au nom de Jésus crucifié Je vous le répète, n'écoutez pas les conseils du démon qui veut arrêter votre sainte et bonne résolution. Soyez un homme généreux et sans crainte ; répondez à Dieu, qui vous appelle à venir habiter la ville de saint Pierre, le glorieux chef dont vous êtes le successeur (Le Pape est le chef de toute l’Eglise, mais il est spécialement l’évêque de Rome. Grégoire XI reprenait un évêque étranger qui était à Avignon : " Que faites-vous ici ? lui disait-il ; pourquoi êtes-vous éloigné de votre Eglise ? " L’évêque répondit : " Et vous-mêmes, très saint Père, pourquoi n’allez-vous pas rejoindre votre épouse, qui est si riche et qui est si belle ?) ; et puis levez l'étendard de la sainte [167] Croix. C'est par la Croix, dit saint Paul, que nous avons été délivrés; c'est par cet étendard protecteur des chrétiens que nous serons délivrés de la guerre, de nos divisions, de nos iniquités, et que les infidèles seront délivrés de leurs erreurs; et de cette manière vous verrez et vous obtiendrez de bons pasteurs dans la sainte Eglise, vous lui rendrez la force et les ardeurs de la charité. Ceux qui la dévorent ont tellement épuisé son sang, qu'elle est toute pâle. Mais ayez confiance et venez, mon Père; ne faites plus attendre les serviteurs de Dieu, qui se consument de désirs. Et moi, pauvre misérable, ma vie me semble une mort lorsque je vois tant offenser Dieu. Ne vous éloignez pas de la paix à cause de ce qui est arrivé à Bologne, mais venez. Je vous assure que les loups féroces viendront mettre la tête sur votre sein comme de tendres agneaux, et ils vous demanderont miséricorde, à vous leur père. Je vous en conjure, mon Père, écoutez favorablement ce que vous dira frère Raymond et mes autres fils qui l'accompagnent (Le bienheureux Raymond de Capoue, confesseur de sainte Catherine, la précéda à Avignon. Les Florentins l’envoyèrent pour préparer l'esprit du Souverain Pontife, et l'apaiser au sujet des excès qu'ils avaient commis.); ils viennent de la part de Jésus crucifié et de la mienne; ce sont de vrais serviteurs du Christ, et les enfants fidèles de la sainte Église. O Père, pardonnez à mon ignorance, et que votre bonté veuille bien excuser ce que l'amour et la douleur me font dire. Donnez-moi votre bénédiction. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [168].

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VI. - A GREGOIRE XI. - Elle prie le Souverain Pontife de quitter Avignon, où les Papes résidaient depuis soixante-dix ans, et de revenir à Rome, mais sans aucun appareil de guerre.

Cette lettre est écrite de Florence dans les derniers jours du mois de mai 1376. Sainte Catherine se disposait à partir pour Avignon.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, votre indigne petite fille, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un homme courageux et sans aucune crainte servile, à l'exemple du doux et bon Jésus, dont vous êtes le vicaire. Son amour ineffable envers nous fut si grand qu'il courut à la mort ignominieuse de la Croix sans s'occuper des injures, des mépris, des outrages et des opprobres ; il les traversait sans avoir aucune crainte, tant était violente la soif qu'il avait de l'honneur de son Père et de notre salut. Son amour lui fit sacrifier son humanité tout entière.

2. Je veux que vous fassiez de même, mon Père; détruisez en vous tout amour-propre; ne vous aimez pas et n'aimez pas la créature pour vous, mais aimez-vous et aimez le prochain pour Dieu; aimez Dieu pour Dieu, en tant qu'il est digne d'être aimé, [169] en tant qu'il est le Bien suprême et éternel; prenez pour modèle cet Agneau immolé, parce que le sang de cet Agneau vous donnera du courage pour tous les combats. Dans ce sang, vous perdrez toute crainte, vous deviendrez et vous serez le bon Pasteur qui donne sa vie pour son troupeau. Allons, mon Père, n'hésitez plus; animez-vous d'un grand désir en attendant le secours de la Providence, car il me semble que la divine Bonté se prépare à changer en agneaux les loups furieux. Aussi je viens avec empressement les ramener humiliés sur votre sein (Sainte Catherine était à Pise lorsque les Florentins l'appelèrent pour être leur médiatrice auprès de Grégoire Xl. Elle était venue déjà dans leur ville, au mois de mai 1374, sur l'ordre du maître général des Frères Prêcheurs. (Gigli, t. II, p. 44.) Florence fut frappée d'interdit le 14 mai 1377, et se décida à demander la paix.). Vous, comme Père, je suis sûre que vous les recevrez, malgré leurs injures et leurs persécutions vous imiterez la douce vertu suprême qui nous dit que le bon Pasteur, quand il a retrouvé la brebis perdue, la met sur ses épaules et la ramène au bercail. Vous ferez de même, mon Père, parce que votre brebis est retrouvée vous la mettrez sur les épaules de l'amour, et vous la ramènerez au bercail de la sainte Église. Puis ensuite notre doux Sauveur veut et commande que vous déployiez l'étendard de la sainte Croix contre les infidèles, que tout homme armé se lève et marche contre eux. Conservez les troupes que vous avez soldées pour l’Italie, mas empêchez-les d'y venir, car elles gâteraient plutôt les affaires qu'elles ne les arrangeraient.

3. Mon doux Père, vous me demandez mon avis sur votre retour, et je vous réponds je vous dis de la part de Jésus crucifié Venez le plus tôt que vous pourrez. Si vous le pouvez, venez avant le mois de septembre; mais si vous ne le pouvez pas, ne laissez pas au moins passer le mois de septembre (Gégoire XI quitta en effet Avignon le 13 septembre de cette année.). Ne vous arrêtez pas aux contradictions que vous rencontrez; mais venez en homme courageux et sans crainte ; et surtout gardez-vous bien, par amour de la vie, de venir avec un entourage militaire, mais venez la Croix à la main, comme le doux Agneau (C'était l'avis de tous les hommes éclairés d'alors. Pétrarque, peu de temps avant, avait écrit en sollicitant le retour du Pape à Rome :  "  Unum his nunc etiam pari fide, ac simplicitale subnectam, non oportuisse, nec oportere Pontificem Romanum armata manu Romam petere. Tutiorem illum facit auctoritas quam gladii, sanctitas quam loricae, Arma sacerdotum sunt orationes, lacrymae, et jejunia, et virtutes, et boni mores, et abstinentia, castitas, humani-tas, mansuetudo actuum et verborum. Quid signis militaribus opus est? Satis esset Crux Christi; illam solam tremunt daemones, homines reverentur : quid tubis, aut buccinis? Sufficit Alleluia. (Petrarch., in Apologia contra Gall.) La cour d'Avignon n'était pas de cet avis, et au moment où sainte Catherine écrivait cette lettre, le 27 mai, le cardinal Robert, de Genève, quittait Avignon avec une grosse armée dont les excès en Italie irritèrent encore davantage les esprits.). En agissant ainsi vous accomplirez la volonté de Dieu ; en venant d'une autre manière vous la transgresserez et ne l'accomplirez pas. Rassurez-vous, mon Père, et réjouissez-vous; venez, venez. Je ne vous dis rien de plus; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Pardonnez-moi, mon Père; je vous demande humblement votre douce bénédiction [171].

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VII. - A GREGOIRE XI. - Sainte Catherine presse le Souverain Pontife de retourner à Rome, et de ne pas suivre les conseils des cardinaux qui voulaient l’en empêcher.

(Cette lettre fut écrite à Avignon, où sainte Catherine arriva le 18 juin 1376; on la trouva seulement en latin dans les papiers du bienheureux Raymond qui l'avait traduite pour le Pape, qui ne comprenait pas le toscan. (Vie de sainte Catherine. Lettre d’Etienne Maconi.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine se recommande à vous dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une pierre ferme et inébranlable dans vos bonnes et saintes résolutions. Résistez aux vents contraires des hommes du monde qui vous persécutent, aux ruses et à la malice des démons qui veulent empêcher le bien que causera votre retour.

2. J'ai appris par la lettre que vous m'avez adressée, que les cardinaux vous objectent la conduite du pape Clément IV, qui, au moment de faire la même chose, ne voulut pas la faire sans l'avis de ses frères les cardinaux. Reconnaissons aussi qu'il renonça souvent à son avis, qui semblait le meilleur, pour suivre celui des autres. Hélas! très saint Père, ils [172] vous citent l'exemple de Clément IV, mais ils ne parlent pas de celui d'Urbain V, qui, dans les choses douteuses, demandait leurs conseils pour savoir si elles étaient bonnes ou non, mais qui, dans les choses claires et évidentes, comme l'est votre retour, vous pouvez en être sûr, ne s'arrêtait pas à leurs avis; il suivait le sien sans s'inquiéter de leur opposition (Urbain V résista avec fermeté aux cardinaux qui voulaient le retenir en France. Son historien raconte ce qui arriva à Marseille. Nam veniens Marsiliam, dumi cardinales recusarent eum sequi, statim ibidem duos ordinavit cardinale, asserens quod in capillo capucii sui sufficientes habebat cardinales. Unde cardinales ejus constantiam videntes, suam audaciam prius habitam mutaverunt in timorem, et secuti sunt eum. (Gigli. t. I. p. 50.). Il me semble que l'avis des bons doit toujours être pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes et la réforme de la sainte Eglise , il ne leur est pas inspiré par l'amour d'eux-mêmes, et je dis que cet avis doit être écouté plutôt que l'avis de ceux qui aiment seulement la vie, les honneurs, la puissance et les plaisirs, parce que leur avis n'a jamais d'autre but que ce qu'ils aiment. Je vous prie de la part de Jésus crucifié, qu'il plaise à Votre Sainteté de se hâter. Usez d'une sainte ruse, paraissez vouloir différer beaucoup votre départ, et partez tout à coup; plus vite vous le ferez, moins vous aurez à souffrir de peines et d'embarras (Grégoire Xl suivit ce conseil, et cacha jusqu'au dernier moment son départ. Sed cum aqnatis el Gallicis id in primis odiosum fore cerneret, trirems in Rhodano celatis omnibus causam paratae sunt, et brevi post Pontifex cum illis qui praesto jubenti affuere, delapsus est. (Biondo, lib. X.- Gigli t. I, p.51). Il me semble que les [173] cardinaux vous rappellent l'exemple des bêtes sauvages qui, une fois échappées des filets du chasseur, n'y retombent jamais. Vous avez échappé au filet de leurs conseils, où ils vous avaient pris en vous faisant différer une fois votre retour. C'était le démon qui vous avait tendu ce piège, pour faire tout le mal que ce retard a causé, mais l'Esprit-Saint vous remplira de sagesse, et vous n'y tomberez plus. Hâtons-nous donc, mon doux Père, et n'ayons aucune crainte.

3. Si Dieu est avec vous, personne ne sera contre vous. C'est Dieu qui vous fait agir, puisqu'il est avec vous. Allez vite à votre Épouse qui vous attend, pâle et mourante, et vous lui rendrez la vie. Je ne veux pas vous fatiguer davantage, j'aurais cependant beaucoup de choses à vous dire. Demeurez dans la sainte et la douce dilection de Dieu. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

VIII. - A GREGOIRE XI. - Elle rassure le Pape contre tous les dangers dont de mauvais conseillers le menacent.

(Cette lettre est écrite pendant le séjour de sainte Catherine à Avignon.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et bienheureux Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille [174] Catherine vous encourage dans son précieux sang, avec le désir de vous voir sans aucune crainte servile; car celui qui est craintif perd toute la force des saintes résolutions et des bons désirs. Aussi, je prie et je prierai le doux et bon Jésus qu'il vous ôte toute crainte servile, et qu'il vous laisse seulement une sainte crainte. Que l'ardeur de la charité soit en vous, pour vous empêcher d'entendre la voix des démons incarnés, et de suivre le conseil pervers de ceux qui, par amour d'eux-mêmes, veulent, m'assure-t-on, mettre obstacle à votre retour, en vous effrayant et en disant que vous vous livrez à une mort certaine. Et moi je vous dis, de la part de Jésus crucifié, très doux et très saint Père, de ne rien craindre; venez en toute assurance, confiez-vous dans le Christ, le doux Jésus. Si vous faites ce que vous devez faire, Dieu vous protégera, et personne ne pourra rien contre vous.

2. Courage donc, mon Père, puisque je vous dis que vous ne devez rien craindre. Si vous ne faites pas ce que vous devez faire, vous avez, au contraire, raison de craindre. Vous devez venir, venez donc; venez avec douceur, sans rien redouter; et si quelqu'un de ceux qui vous entourent voulait vous en empêcher, répondez-lui hardiment comme le Christ répondit à saint Pierre, qui voulait, par tendresse, lui faire éviter la Passion. Le Christ se tourna vers lui, en lui disant : " Retire-toi, de moi, Satan; tu es pour moi un scandale, parce que tu recherches l'intérêt de l'homme plutôt que celui de Dieu; tu ne veux pas que j'accomplisse la volonté de mon Père. " Faites de même, très doux Père; imitez Celui dont [175] vous êtes le Vicaire; fortifiez-vous en vous-même, et dites hautement devant tous : Quand même je devrais perdre mille fois la vie, je veux accomplir la volonté de mou Père. Supposons qu'il y ait danger de la vie, ne faut-il pas la sacrifier? puisque c'est un moyen certain d'acquérir la vie de la grâce. Courage, et ne craignez rien, car vous ne le devez pas. Armez-vous de la très sainte Croix, qui est le salut et la vie des chrétiens; laissez dire ce qu'on veut dire, et soyez ferme dans votre sainte résolution. Mon Père, frère Raymond m'a dit de votre part de prier Dieu dans le cas où vous rencontreriez des obstacles. Je l'avais fait déjà, et après la sainte Communion, je n'ai vu ni mort, ni péril, ni aucun des dangers dont vous parlent ceux qui vous conseillent. Croyez, et confiez-vous dans le Christ, le doux Jésus. J'espère que Dieu ne méprisera pas tant de prières faites avec un désir si ardent, avec des larmes et des sueurs si abondantes. Je n'en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi, pardonnez-moi ; que Jésus crucifié soit avec vous. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

IX.- A GREGOIRE XI. - Elle engage le Pape à faire la guerre contre les infidèles, et lui propose le duc d'Anjou pour chef de la croisade.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint Père dans le Christ, le doux Sauveur, [176] votre indigne et misérable petite fille Catherine se recommande à vous dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir accomplir la volonté de Dieu et le dessein que vous avez de lever l'étendard et le signe de la très sainte Croix; ce signe, c'est la volonté de Dieu que vous le montriez, et je sais, très saint Père, que vous en avez aussi un très grand désir. Puisque Dieu le veut et que vous le voulez aussi, je vous prie et je vous dis, par amour pour Jésus crucifié, de n'être pas négligent; mais si le doux et bon Jésus vous offre les moyens de commencer cette sainte entreprise, profitez-en; si vous le faites, Dieu bénira son épouse, et vous irez de la guerre à la paix avec l'aide divine. Il me semble que vous m'avez dit, lorsque j'étais en présence de Votre Sainteté, qu'il fallait avoir un prince pour chef, et que sans cela vous ne pensiez pas qu'on pût réussir. Voici le chef, très saint Père le duc d'Anjou veut bien, par dévouement pour le tombeau du Christ et pour la sainte Église, se charger de ce fardeau, que l'amour qu'il a pour la Croix lui fait paraître léger, et lui rendra d'une douceur extrême, si vous, très saint Père, vous voulez bien y consentir (Le duc d'Anjou, Louis Ier, chef de la seconde branche des Angevins, était fils du roi Jean et frère du roi Charles V. Sainte Catherine avait exercé une salutaire influence sur lui à Avignon, et lui adressa une lettre.) O Dieu, doux Amour! ne différez plus l'accomplissement de votre désir, de votre douce volonté. Sachez, sachez profiter des trésors et des dons que le Christ vous envoie, puisque vous en avez le temps [177].

2. Il semble que la Bonté divine demande de vous trois choses. Je remercie Dieu et Votre Sainteté de la première, car il a fortifié et affermi votre coeur; il vous a fait résister aux attaques de ceux qui voulaient vous empêcher d'aller reprendre et occuper votre place véritable. Je me réjouis de toute mon âme de la sainte persévérance que vous avez pour accomplir la volonté de Dieu et votre bon désir.

3. Je vous prie d'apporter le même zèle à faire les deux autres choses. Car, pendant que je priais notre doux Sauveur pour vous, comme vous me l'aviez fait recommander, Dieu me révéla que je devais vous dire qu'il fallait vous mettre en route; je m'excusais, parce que je me trouvais indigne de porter un semblable message, et je disais : mon Seigneur, si c'est votre volonté qu'il parte, je vous conjure d'accroître et d'enflammer de plus en plus son désir. Notre doux Sauveur eut la bonté de me répondre : " Dis-le-lui en toute assurance; voici le signe le plus évident que je lui donne de ma volonté : plus il trouvera d'opposition et d'obstacles à ce voyage, et plus il sentira croître en lui une force que personne ne pourra lui ravir, ce qui n'est certainement pas naturel. Je te dis aussi que je veux qu'il lève l'étendard de la sainte Croix contre les infidèles, et qu'il le lève aussi pour ceux qui lui sont soumis, pour ceux qui se nourrissent et vivent dans le jardin de la sainte Eglise, où ils administrent mon sang. Je dis que je veux qu'il lève sur eux la Croix, en poursuivant leurs vices et leurs défauts; qu'il arrache le péché, qu'il plante la vertu, et qu'il confie cette Croix à de bons pasteurs et chefs dans la sainte Eglise. " Si ceux qui [178] sont établis ne sont pas tels, Notre-Seigneur veut que pour ceux qui sont à nommer, vous vous appliquiez à les choisir bons, vertueux et ne craignant pas la mort de leurs corps. Dieu ne veut pas que vous vous arrêtiez aux grandeurs, aux pompes du monde, parce que le Christ n'a rien de commun avec ces choses, et qu'il ne regarde qu'à la grandeur et à la richesse de la vertu. De cette manière, les bons poursuivront, avec l'amour de la Croix, les vices des méchants.

4. Très saint Père, par l'amour de l'Agneau immolé, sacrifié et abandonné sur la Croix, je vous conjure, vous qui êtes son Vicaire, d'accomplir sa douce volonté ; faites ce que vous pourrez faire, et vous serez excusé devant lui, et votre conscience sera déchargée. Si vous ne faites pas ce que vous pouvez, vous serez sévèrement repris de Dieu. J'espère de sa bonté et de Votre Sainteté que vous le ferez encore, comme vous l'avez fait en décidant votre retour ; vous entreprendrez la sainte croisade et la répression des vices qui se commettent dans le corps de la sainte Église. Je m'arrête; pardonnez à ma présomption. Je Sais que monseigneur le duc d'Anjou vous verra pour vous entretenir de la croisade, qu'il désire beaucoup ; donnez - lui satisfaction pour l'amour de Dieu; accomplissez son bon désir. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour [179].

Table des Matières


 

 

X. - A GREGOIRE XI. Elle réfute une lettre écrite par des faussaires pour empêcher le Pape de retourner à Rome.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, écrit à Votre Sainteté, dans son Sang précieux, avec le désir de vous voir fort et persévérant dans votre bonne et sainte résolution, malgré les vents contraires qui pourraient vous en empêcher, malgré le démon et les hommes. Quelques-uns, il me semble, veulent venir, comme le dit notre Sauveur dans son saint Evangile, couverts de la toison des agneaux, taudis qu'ils sont des loups affamés. Notre Sauveur nous dit qu'il faut nous méfier d'eux. Il me semble, mon doux Père, qu'ils agissent déjà au moyen d'une lettre, et outre cette lettre, ils annoncent l'arrivée de celui qui l'a écrite, disant qu'il frappera à la porte quand vous n'y penserez pas; et ils ajoutent, pour feindre l'humilité si la porte m'est ouverte, j'entrerai, et nous délibérerons ensemble. Ils se revêtent ainsi d'humilité pour mieux persuader. Qu'elle est glorieuse cette vertu dont l'orgueil veut se parer.

2. L'auteur de cette lettre a fait, selon moi, pour Votre Sainteté ce que le démon fait pour l'âme, lorsqu'il veut l'empoisonner sous les apparences de la vertu et de la compassion. Il emploie surtout cet [180] artifice avec les serviteurs de Dieu, parce qu'il voit bien qu'il ne pourrait pas les tromper en leur présentant le mal dans sa nudité. Il me semble que c'est aussi le plan du démon incarné qui vous a écrit avec ce ton de compassion et cette forme sainte. Cette lettre paraît venir d'un homme vertueux et juste, tandis qu'elle est l'oeuvre d'hommes méchants qui sont les conseillers du démon, les ennemis du bien de la chrétienté et de la réforme de la sainte Église, les esclaves de l'amour-propre, ne cherchant jamais que leur intérêt particulier. Mon Père, vous pouvez facilement reconnaître si cette lettre vient d'un homme juste ou non, et il me semble que, pour l'honneur de Dieu, vous devez l'examiner. Quant à moi, autant que je puis le voir et le comprendre, ce ne sont pas là les paroles d'un serviteur de Dieu; tout m'y parait faux, et je trouve que celui qui a écrit cette lettre n'est pas très habile ; il devrait retourner à l'école, car il en sait moins qu'un enfant.

3. Remarquez, très saint Père, qu'il vous tente par ce qu'il connaît de plus faible dans l'homme, surtout dans ceux qui sont craintifs et recherchés pour eux-mêmes, redoutant la moindre peine corporelle et aimant la vie plus que tous les autres. Aussi c'est le premier argument dont il s'est servi; mais j'espère de la bonté de Dieu que vous vous arrêterez plus à son honneur et au salut de vos brebis qu'à vous-même comme un bon pasteur qui doit donner sa vie pour son troupeau. Il paraît que ce corrupteur vous dit d'abord que votre retour est une chose bonne et sainte, et qu'il vous annonce ensuite qu'on prépare pour vous des poisons. Il vous conseille de vous faire [181] précéder par des hommes de confiance qui vous trouveront du poison sur les tables, c'est-à-dire sans doute dans les boutiques où on le prépare pour vous le donner, dans quelques jours ou dans un mois, ou dans un an. Pour moi, je confesse que vous pourriez aussi bien trouver du poison sur les tables d'Avignon ou de quelque autre ville, que sur les tables de Rome, et cela dans un mois ou dans un an, selon le moment et le lieu choisi par l'acheteur; et cependant l'auteur de la lettre dit que vous feriez bien d'envoyer quelqu'un à la découverte et de suspendre votre voyage.

4. Il prétend par ce moyen laisser à la justice divine le temps d'atteindre les méchants qui, selon lui, cherchent votre mort. Mais s'il était sage il craindrait pour lui-même, car il répand le plus terrible poison qui ait été depuis longtemps répandu dans la sainte l’Eglise ; il veut vous empêcher de faire ce que Dieu vous commande et ce que vous devez faire. Voyez comment il répand ce poison; si vous ne partez pas, et si vous envoyez quelqu'un, comme le conseille ce saint homme, il suscitera un scandale, une révolte temporelle et spirituelle, en vous accusant de mensonge, vous qui êtes sur le siège de la Vérité. Vous avez annoncé et fixé votre retour, et si vous ne le réalisez pas, ce serait un grand scandale et un grand trouble dans les coeurs. Caïphe prophétisait quand il disait qu'il fallait qu'un homme mourût pour que le peuple ne périt pas. Il ne savait pas ce qu'il disait, mais le Saint-Esprit savait bien qu'il disait la vérité, que le démon ne lui faisait pas dire dans cette intention. Cet homme veut être un [182] autre Caïphe; il vous prophétise que si vous envoyez quelqu'un, il trouvera du poison. Cela est vrai, si vous êtes assez coupable pour rester et envoyer, vos confidents trouveront du poison dans tous les coeurs et toutes les bouches, non seulement un jour, mais pendant un mois, une année.

5. J'admire beaucoup les paroles de cet homme, qui vous conseille les actions bonnes, saintes et spirituelles, et qui veut ensuite que, par crainte pour votre corps, vous renonciez à ces mêmes actions. Ce n'est pas là l'usage des serviteurs de Dieu, qui, pour aucune crainte corporelle ou temporelle, lors même qu'il y aurait danger pour leur vie, ne veulent jamais abandonner leurs saintes entreprises; car, s'ils le faisaient, ils n'atteindraient pas leur but; c'est la persévérance dans les saints désirs et les bonnes œuvres qui est couronnée et qui mérite la gloire et non la confusion. Aussi, mon révérend Père, je vous ai dit combien je désirais vous voir ferme et inébranlable dans votre bon propos, parce que c'est le moyen d'arriver à la paix avec vos enfants rebelles, et à la réformation de la sainte Eglise. Vous satisferez aussi le désir des serviteurs de Dieu qui voudraient voir lever l'étendard de la sainte Croix contre les infidèles. Alors vous pourrez administrer le sang de l'Agneau à ces pauvres infidèles, ce sang que vous gardez dans votre cellier et dont vous avez les clefs.

6. Hélas! mon Père, je vous prie par l'amour de Jésus crucifié d'employer sur-le-champ votre pouvoir à ces choses car, sans votre pouvoir, rien ne peut se faire. Je ne vous conseille pas, doux Père, d'abandonner les enfants légitimes qui se nourrissent sur [183] le sein de l'Épouse du Christ, pour des enfants bâtards qui ne sont pas encore légitimés par le baptême; mais j'espère de la bonté divine qu'en vous adressant aux enfants légitimes, vous parviendrez avec votre autorité, avec l'arme puissante de la sainte parole, avec le secours des gens de coeur, à ramener les infidèles à notre mère la sainte Église, et à les légitimer. Cela certainement serait bien plus utile à la gloire de Dieu, à vous, à l'honneur et à l'exaltation de la douce Épouse du Christ Jésus, que de suivre l'étrange conseil de ce saint homme, qui aimerait mieux vous voir habiter, vous et les ministres de la sainte Église, avec les infidèles Sarrasins qu'avec le peuple de Rome ou de l'Italie. J'approuve l'ardeur qu'il a pour le salut des infidèles, mais je le blâme de vouloir enlever le père aux enfants légitimes, et le pasteur aux brebis réunies dans le bercail. Il me semble qu'il veut faire pour vous ce que la mère fait pour son enfant lorsqu'elle veut le priver de son lait. Elle met quelque chose d'amer sur son sein, pour qu'il sente l'amertume avant la douceur, et que la crainte de ce qui est amer lui fasse abandonner ce qui est doux. L'enfant est plus trompé par ce moyen que par un autre. Celui qui vous écrit veut faire de même en vous présentant l'amertume du poison et des persécutions, pour tromper l'enfance de l'amour de vous-même, pour que la crainte vous fasse abandonner le lait de la grâce, ce lait que vous aurez en abondance après votre retour. Et moi je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de n'être pas un enfant timide, mais un homme courageux ; ouvrez la bouche, et prenez ce qui est amer pour ce qui est [184] doux; il ne convient pas à Votre Sainteté de renoncer au lait à cause de l'amertume. J'espère de l'infinie et ineffable bonté de Dieu que, si vous le voulez, il nous fera grâce et à vous aussi. Vous serez un homme ferme et inébranlable; vous ne vous laisserez pas troubler par le moindre vent, par les illusions du démon et par les conseils de ceux qu'il inspire, mais vous suivrez la volonté de Dieu, votre bon désir et le conseil des serviteurs de Jésus crucifié.

7. Je termine en concluant que la lettre reçue ne vient pas du serviteur de Dieu qu'on vous nomme, et qu'elle n'a pas été écrite de si loin (Burlamacchi pense que le personnage auquel on attribuait faussement cette lettre, pouvait être Pierre, infant d'Aragon et religieux de Saint-François, qui jouissait alors d'une grande réputation de sainteté.). Je crois qu'elle a été faite près de vous, et par des serviteurs du démon qui n'ont guère la crainte de Dieu. Si je croyais qu'elle vint de celui qu'on désigne, et si je ne le connaissais pas d'ailleurs, je ne pourrais pas le reconnaître pour un serviteur de Dieu. Pardonnez-moi, mon Père, si je vous parle avec tant de hardiesse. Je vous demande humblement de me pardonner et de me donner votre bénédiction. Pardonnez-moi dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je prie son infinie bonté qu'il me fasse bientôt la grâce de vous voir vous mettre en route, avec la paix, le repos de l'âme et du corps. Je vous prie, doux Père, de me donner audience quand il plaira à Votre Sainteté, parce que je voudrais bien me trouver en votre présence avant votre départ : le temps est court, aussi je désire que ce soit bientôt. Doux Jésus, Jésus amour [185].

Table des Matières


 

 

XI. - A GRÉGOIRE XI, qui était à Corneto. - Elle l'exhorte à la patience, et lui recommande la cité de Sienne, en le priant d'excuser les fautes commises par ses concitoyens.

(Le Souverain Pontife avait quitté Gênes le 28 octobre, et était arrivé - à Corneto le 5 décembre. Il ne partit pour Rome que le 13 janvier 1377. Sainte Catherine lui écrit de Sienne.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très saint et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine se recommande à vous dans son précieux sang, avec le désir de voir votre coeur ferme et inébranlable dans la vraie et parfaite patience, considérant qu'un coeur faible, mobile et sans patience, ne pourra jamais parvenir à accomplir les grandes œuvres de Dieu. Toute créature raisonnable, si elle veut servir Dieu et se revêtir de vertu, doit avoir cette constante et forte patience; sans cela, Dieu ne sera jamais en elle. Si l'homme se laisse attirer, par un mouvement déréglé, vers la prospérité, les plaisirs, l'amour de lui-même et du monde, ou si l'injure et la tribulation l'ébranlent par l'impatience, et lui font abandonner les vertus qu'un saint désir avait fait naître dans son âme, et qu'il veut acquérir, il doit bien voir que la vertu ne peut jamais exister et devenir parfaite sans son contraire (Dialogue, ch. VIII) . S'il redoute le contraire, il s'ensuit qu'il fuira la vertu, avec [186] laquelle il devait attaquer et combattre le vice, qui lui est opposé. Il doit vaincre l'orgueil avec l'humilité ; les richesses, les plaisirs et les honneurs du monde, avec la pauvreté volontaire. La paix chassera la guerre de l'âme et du prochain; la patience vaincra l'impatience par l'amour de l'honneur de Dieu et de la vertu; la haine et le mépris de soi-même feront porter avec courage et résignation les coups, les injures, les mépris, les affronts, les souffrances du corps et les pertes temporelles. L'homme doit être constant, ferme et d'une patience inaltérable; il ne serait pas, sans cela, le serviteur du Christ; mais il deviendrait le serviteur et l'esclave de la sensualité, qui ôte la constance et rend le cœur étroit, faible et pusillanime. Il ne doit point agir ainsi, mais il doit prendre pour modèle la douce Vérité suprême, qui nous donne la vie en supportant nos défauts avec tant de patience.

2. O très saint Père, mon très doux Père, ouvrez l'oeil de votre intelligence, et voyez que, si la vertu est nécessaire à chaque homme pour sauver son âme, combien plus elle est nécessaire à vous, qui avez à nourrir et à gouverner le corps mystique de la sainte Église, votre épouse. Quel besoin vous avez de constance, de force et de patience! Pensez que vous êtes devenu bien jeune une plante du jardin de la sainte Eglise (Grégoire Xl fut nommé cardinal à l'âge de dix-huit ans par son oncle maternel, le Pape Clément VI. Il monta sur le Salut-Siège à quarante ans.), et que vous devez vous efforcer de combattre par la vertu le démon, la chair et le monde, nos trois ennemis principaux, qui nous [187] attaquent nuit et jour et qui ne dorment jamais. J'espère de la Bonté divine que vous résisterez à ces ennemis, et que vous remplirez la fin pour laquelle Dieu vous a Créé, c'est-à-dire que vous rendrez gloire et louange à son nom, et que vous jouirez de sa bonté en obtenant son éternelle vision, qui fait notre béatitude. Maintenant, vous êtes le Vicaire du Christ, qui vous a choisi pour travailler et combattre pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes et la réforme de la sainte Église. Les travaux et les peines vous sont particulièrement destinés, outre les combats ordinaires que doivent soutenir toutes les âmes qui veulent servir Dieu.

3. Plus votre fardeau est pesant, plus votre cœur doit être fort, courageux et sans crainte à l'égard des choses qui peuvent vous arriver. Vous savez bien, très saint Père, qu'en prenant l'Église pour épouse, vous vous êtes engagé à souffrir pour elle les vents contraires, les peines, les tribulations qui vous attaqueront à son occasion. Hé bien ! allez donc, en homme courageux, au-devant de ces tempêtes, avec force, patience et persévérance; que la peine ne vous fasse jamais regarder en arrière par surprise et par peur; mais persévérez et réjouissez-vous au milieu des périls et des batailles, pour que votre coeur se réjouisse en voyant l'oeuvre de Dieu se faire au milieu des obstacles qui se sont présentés et qui se présenteront. Il, en est toujours ainsi; toujours la persécution de l'Eglise, ou les tribulations de l'âme vertueuse, finissent par la paix, que méritent la vraie patience et la persévérance, à laquelle est réservée la couronne de gloire. C'est là le remède, [188] et c'est pour cela que je vous ai dit, très saint Père, que je désirais vous voir un coeur ferme et inébranlable, protégé par une vraie et sainte patience. Je veux que vous soyez un arbre d'amour, enté sur le Verbe d'amour, Jésus crucifié; un arbre qui, pour l'honneur de Dieu et le salut de vos brebis, jette des racines profondes dans l'humilité. Si vous êtes un arbre d'amour ainsi enraciné, vous trouverez en vous l'arbre d'amour, dont la racine porte le fruit de la patience, de la force, et au milieu la couronne de la persévérance; vous trouverez dans les peines la paix, le repos et la consolation; vous verrez que vous ressemblez à Jésus crucifié; et en souffrant par amour pour Jésus crucifié, vous verrez avec joie que cette grande guerre conduit à une grande paix.

4. La paix, la paix, très saint Père; qu'il plaise à Votre Sainteté de recevoir vos fils qui ont offensé leur père; votre bonté vaincra leur malice et leur orgueil. Ce n'est point une honte de vous abaisser pour ramener un enfant coupable; c'est, au contraire, une chose utile et glorieuse devant Dieu et devant les hommes. Oui, mon Père, plus de guerre d'aucune sorte. Vous pouvez, sans manquer à votre conscience, donner la paix et détourner la guerre sur les infidèles. Imitez la patience et la douceur de l'Agneau sans tache, le Christ, le doux Jésus, dont vous tenez la place. J'espère de Notre-Seigneur, qu'il agira si bien en vous pour cela et pour d'autres choses, qu'il accomplira votre désir et le mien. Puis-je désirer autre chose en cette vie que l'honneur de Dieu, votre paix et la réforme de la sainte [189] Eglise, et aussi la vie de la grâce dans toute créature raisonnable? Prenez courage; ici, autant que j'ai pu en juger, la disposition générale est de vous avoir pour père, surtout cette pauvre cité qui a toujours été la fille chérie de Votre Sainteté; les circonstances l'ont forcée à faire des choses qui ont déplu à Votre Sainteté. On voit maintenant qu'ils ont été contraints, et Votre Sainteté peut bien les excuser. Vous les attirez avec l'amorce de l'amour. Je vous prie, par l'amour de Jésus crucifié, d'aller le plus vite que vous pourrez prendre la place des glorieux apôtres Pierre et Paul. Marchez toujours en assurance de votre côté, et Dieu, du sien, vous donnera tout ce qui est nécessaire à vous et au bien de votre Epouse. Je termine; pardonnez à ma présomption. Ayez courage, et comptez sur les prières des vrais serviteurs de Dieu, qui prient et intercèdent beaucoup pour vous. Je vous demande humblement votre bénédiction avec tous vos autres enfants. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XII.- A GREGOIRE XI - Elle demande la paix en déplorant les désordres des chrétiens et des ministres de la sainte Eglise.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine, la [190] servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, écrit à Votre Sainteté, dans son précieux sang, avec le désir que j'ai depuis longtemps de vous voir un portier ferme et sans aucune crainte. Vous êtes le portier du cellier de Dieu, c'est-à-dire le gardien du sang de son Fils unique, dont vous tenez la place sur terre. Car personne ne peut avoir le sang du Christ, si ce n'est de vos mains. Vous paissez et nourrissez les chrétiens fidèles; vous êtes la mère qui nous allaite sur le sein de la charité divine, parce que vous ne nous donnez jamais le sang sans le feu, ni le feu sans le sang, car le sang a été répandu avec le feu de l'amour. O notre seigneur et maître, je dis que, depuis bien longtemps, je désire vous voir un homme courageux et sans crainte, à l'exemple du doux et tendre Verbe, qui a couru avec courage à la mort ignominieuse de la très sainte Croix pour accomplir la volonté du Père et notre salut. Le doux Verbe nous apporta la paix, parce qu'il fut le médiateur entre Dieu et nous.

2. Ce doux et tendre Verbe ne se laissa pas arrêter par notre ingratitude, par les injures, les mépris et les affronts, mais il courut à la mort honteuse de la Croix, parce qu'il était passionné pour notre salut, et que nous ne pouvions obtenir la paix que par ce moyen. O très saint Père, je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié de suivre ses traces. Hélas! la paix, la paix, pour l'amour de Dieu; ne regardez pas notre misère, notre ingratitude, notre ignorance, ni les persécutions de vos enfants rebelles; mais que votre bonté, votre patience triomphent de leur malice et de leur orgueil; ayez compassion de tant d'âmes et de [191] corps qui périssent. O pasteur et gardien du sang de l'Agneau, ne vous laissez pas arrêter par la peine, les affronts, les reproches que vous pourrez recevoir, ni par la crainte servile et les mauvais conseils du démon, qui ne veut que la guerre et le désordre. Que tout cela, très saint Père, ne vous empêche pas de courir à la mort ignominieuse de la Croix; imitez le Christ, dont vous êtes le Vicaire souffrez les peines, les opprobres, les tourments, les mépris, et portez la croix du saint désir. Je parle du désir de l'honneur de Dieu et du salut de vos enfants. Oui, ayez-en faim, et, avec le regard de votre intelligence, élevez-vous sur la croix du saint désir, et regardez combien de maux produirait cette malheureuse guerre, et quel bien, au contraire, procurerait la paix.

3. Hélas! mon Père, mon âme se désole de voir que mes iniquités sont cause de tout ce mal. il me semble que le démon a pris possession du monde, non par lui, qui ne peut rien, mais par nous, qui lui obéissons. De quelque côté que je me tourne, je vois que chacun porte la clef du libre arbitre avec une volonté corrompue; les séculiers, les religieux, les clercs poursuivent avec ardeur les délices, les honneurs et les richesses du monde à travers le désordre et la corruption. Mais ce qui m'afflige surtout, et ce qui est le plus abominable devant Dieu, c'est de voir les fleurs qui sont plantées dans le corps mystique de la sainte Eglise, les fleurs qui devaient répandre une bonne odeur, ceux dont la vie devrait étre le miroir des vertus, ceux qui devraient goûter et aimer l'honneur de Dieu et le salut des âmes, ceux-là, au contraire, répandent l'odeur infecte du péché ; ils [192] s'aiment eux-mêmes, et unissent leurs vices à ceux des autres, surtout pour persécuter la douce Epouse du Christ et Votre Sainteté. Hélas! nous sommes tombés sous la loi de la mort, et nous avons fait la guerre à Dieu. O mon Père, vous nous êtes donné pour négocier la paix; je ne crois pas qu'elle puisse se faire si vous ne portez pas la croix du saint désir, comme je vous l'ai dit. Nous avons la guerre avec Dieu, et les enfants rebelles l'ont avec Dieu et avec Votre Sainteté. Dieu veut et vous demande que vous arrachiez, autant que vous le pourrez, le pouvoir des mains du démon. Travaillez à détruire la corruption des ministres de la sainte Eglise; arrachez les fleurs infectes et plantez des fleurs de bonne odeur, des hommes vertueux qui craignent Dieu.

4. Je vous demande ensuite qu'il plaise à Votre Sainteté de consentir à la paix, et de l'accepter telle qu'on pourra l'avoir, en respectant toutefois la sainte Eglise et votre conscience. Dieu veut que vous pensiez aux âmes et aux choses spirituelles plus qu'aux choses temporelles. Agissez généreusement, parce que Dieu est pour vous; n'ayez aucune crainte, et si vous prévoyez bien des peines et des tribulations, ne vous en effrayez pas, mais fortifiez-vous dans le Christ, le doux Jésus. C'est du milieu des épines que naît la rose, et c'est du milieu des persécutions que viendront la réforme de la sainte Eglise, la lumière qui dissipera les ténèbres des chrétiens, la vie des infidèles et l'exaltation de la très sainte Croix. Vous êtes notre instrument et notre moyen; faites ce que vous pouvez faire avec amour, sans négligence et sans crainte. C'est ainsi que vous serez un bon ministre [193], et que vous accomplirez la volonté de Dieu et le désir de ses serviteurs, qui meurent de chagrin, sans cependant pouvoir mourir, en voyant une plus grande offense contre leur Créateur, et une si déplorable profanation du sang du Fils de Dieu. Moi, je n'en puis plus; pardonnez-moi, très saint Père, ma présomption; que l'amour et la douleur m'excusent devant vous. Je finis; donnez-nous la vie en Jésus crucifié; arrachez les vices et plantez des vertus; prenez courage et ne craignez rien. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu.

5. J'ai un grand désir de me retrouver en présence de Votre Sainteté; j'aurais beaucoup de choses à vous exposer, mais j'en suis empêchée par beaucoup d'affaires bonnes et utiles à l'Eglise, qui se sont présentées (Sainte Catherine était alors en Toscane, et travaillait à y établir la paix. Sa lettre est écrite du monastère qu'elle avait fondé dans une maison de campagne que lui avait donnée Nanni. (Voir Vie de sainte Catherine, p. II, C. 7.). La paix, la paix, pour l'amour de Jésus crucifié, et non pas la guerre; c'est là l'unique remède. Je vous recommande Annibal, votre fidèle serviteur. Je vous écris de notre nouveau monastère que vous m'avez accordé sous le titre de Sainte-Marie-des-Anges. Je vous demande humblement votre bénédiction. Vos fils négligents, maître Jean et frère Raymond, se recommandent à Votre Sainteté. Que Jésus crucifié soit avec vous. Doux Jésus, Jésus amour [194].

Table des Matières


 

 

XIII. - A GREGOIRE XI. - Elle le prie d'exercer avec fermeté et constance l’autorité que Dieu lui a donnée.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père, votre indigne et misérable petite fille Catherine dans le Christ, le doux Jésus, se recommande à vous dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir un homme courageux, délivré de toute crainte et de tout amour sensible de vous-même et de toute créature qui vous soit unie par les liens de la parenté; car je vois et je reconnais en la douce présence de Dieu que rien n’est plus opposé à votre saint désir, à l'honneur de Dieu, à la réforme et à l'exaltation de la sainte Eglise. Aussi mon âme souhaite avec un ardent amour que Dieu, dans son infinie miséricorde, vous délivre de toute passion et de toute faiblesse de coeur, qu'il vous rende un homme nouveau, tout brûlant de zèle pour la réforme, car autrement vous ne pourrez pas accomplir la volonté de Dieu et le désir de ses serviteurs. Hélas ! hélas! mon très doux Père, pardonnez-moi ce que je vous ai dit et ce que je vous dis; j'y suis contrainte par la douce Vérité Suprême; c'est sa volonté, mon Père, c'est ce qu'il vous demande. Dieu vous demande que vous fassiez justice de cette multitude d'iniquités commises par ceux qui se nourrissent dans le jardin de la sainte Eglise; les animaux ne doivent pas se nourrir de la nourriture des hommes. Puisque l'autorité vous a été donnée, et que vous l'avez [195] acceptée, vous devez user de votre puissance; si vous ne voulez pas en user, il serait mieux d'y renoncer, pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes.

2. Il y a une autre chose que Dieu veut et qu'il vous demande: il veut que vous fassiez la paix avec la Toscane, et que vous obteniez de vos enfants coupables, révoltés contre vous, tout ce que vous pouvez en obtenir, mais sans guerre, en les punissant seulement comme un père le fait pour son fils qui l'a offensé. La divine Bonté vous demande encore que vous donniez plein pouvoir à ceux qui vous demandent d'organiser la croisade. Ce qui vous paraît impossible est possible à la douce bonté de Dieu, qui l'ordonne et le veut ainsi. Prenez garde, si vous tenez à la vie, d'agir avec négligence, et ne méprisez pas les œuvres que le Saint-Esprit demande de vous, et que vous pouvez faire. Si vous voulez la justice, vous pouvez l'accomplir; vous pourrez avoir la paix en mettant de côté les pompes coupables et les plaisirs du monde, en défendant seulement l'honneur de Dieu et les droits de la sainte Eglise. Vous avez le pouvoir de donner à ceux qui vous demandent; vous n'êtes pas pauvre, mais vous êtes riche, puisque vous portez dans vos mains les clefs du ciel, qui sera ouvert à qui vous l'ouvrirez, et qui sera fermé à qui vous le fermerez ; Dieu vous jugera si vous ne le faites pas. Si j'étais à votre place, je craindrais les effets des jugements divins sur moi. Aussi je vous conjure bien affectueusement, de la part de Jésus crucifié. d'obéir à la volonté de Dieu. Je sais que vous ne voulez et que vous ne désirez pas autre chose que de faire sa volonté, pour ne pas encourir cette dure sentence : " Malheur à toi, qui n’a [196] pas employé le temps et la force qui t'avaient été donnés. " Mon Père, je me confie en la bonté de Dieu, et j'espère de Votre Sainteté que vous ferez en sorte d'éviter ce malheur. Je n'en dis pas davantage ; pardonnez-moi, pardonnez-moi, c'est le grand amour que j'ai pour votre salut, et la grande douleur que j'éprouve en voyant votre danger, qui me fait parler de la sorte. J'aurais préféré vous le dire de vive voix pour soulager entièrement ma conscience. Quand il plaira à Votre Sainteté de m'appeler, je viendrai avec empressement. Faites que je ne me plaigne pas de vous à Jésus crucifié; je ne puis me plaindre à d'autres, car vous n'avez pas de supérieur sur terre. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XIV. A GREGOIRE XI. - Elle recommande à la bienveillance du Souverain Pontife les ambassadeurs de Sienne, qui vont à Rome Solliciter leur pardon et l'éloignement des troupes du Pape.

(Cette lettre, la dernière adressée par sainte Catherine à Grégoire XI, fut portée à Rome par les ambassadeurs de la république de Sienne, qui furent bien reçus.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, votre indigne petite fille, [197] la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir accorder une paix vraie et parfaite à ceux qui sont vos sujets et vos enfants, et qui reviennent sous le joug de la sainte obéissance. Si vous le faites, vous pourrez vivre dans la paix et le repos de l'âme et du corps. Dieu, dans son infinie charité, m'a fait la grâce de me montrer que c'était le moyen que vous deviez prendre pour apaiser entre Dieu et les âmes cette guerre qu'ont fait naître les fautes commises contre son ineffable bonté et contre Votre Sainteté. Je ne doute pas qu'en accordant cette paix vous ne pacifiiez également l’Italie toute entière. Oh ! combien sera heureuse mon âme lorsque je verrai que, grâce à votre bonté, tous seront unis par le lien de l'amour! Vous savez, très saint Père, qu'on ne peut unir Dieu à l'homme que par le lien de l'amour; et l'Amour s'est attaché et s'est cloué à la croix, parce que l'homme, qui était fait d'amour, ne pouvait être mieux gagné que par l'amour. C'est l'amour du Verbe, le Fils de Dieu, qui a fini la guerre que l'homme faisait en se révoltant contre Dieu et en se soumettant à la puissance du démon.

2. Ainsi, très saint Père, vous détruirez la guerre et la puissance du démon dans la cité des âmes de vos enfants. Le démon ne chasse pas le démon; mais c'est avec la vertu de l'humilité et avec votre bonté que vous le chasserez. Le démon ne résistera pas parce qu'il ne peut résister à l'humilité, et qu'il en est écrasé. Avec l'amour et la faim que vous aurez pour l’honneur de Dieu et le salut des âmes, vous imiterez l'Agneau immolé et consommé dont vous [198] tenez la place; vous détruirez la guerre et la haine dans leurs cœurs, et vous jetterez des charbons sur la tête de vos enfants qui se sont révoltés contre vous, leur Père, comme des démons incarnés. Par ce doux et bon moyen vous vaincrez le démon et l'orgueil de l'homme, que rien ne peut mieux abattre que l'humilité. Vous finirez la guerre par la patience, en supportant les défauts de vos enfants, leur imposant cependant la punition qu'ils méritent, autant qu'ils pourront la porter et ainsi la miséricorde, la bonté, la sainte justice et la douce flamme de l'amour, détruiront la haine dans leurs âmes, comme l'eau disparaît dans la fournaise. Oui, de la bonté, mon Père, car vous savez que toute créature raisonnable est plutôt captivée par l'amour et la bonté que par autre chose; cela est vrai surtout pour nos Italiens de ces contrées. Je ne vois pas que vous puissiez prendre un meilleur moyen. En agissant ainsi vous obtiendrez d'eux tout ce que vous voudrez. Je vous en prie pour l'amour de Jésus crucifié, pour le bien et l'utilité de la sainte Eglise.

3. Les ambassadeurs Siennois vont se présenter à Votre Sainteté; il n'y a personne au monde plus facile à prendre par l'amour, et je vous conjure de vous servir de cette amorce pour les attirer (Saint Bernardin rend le même témoignage de ses concitoyens. Il disait : Il sangue sanese è uno sangue dolce.). Ecoutez un peu les excuses qu'ils vous feront de leurs fautes ils s'en repentent, et il semble qu'ils en sont réduits à ne plus savoir que faire. Qu'il plaise donc à Votre Sainteté, mon doux Père, de leur indiquer ce qu'ils pourraient faire pour vous être agréable, et pour [199] n'être pas en guerre avec ceux auxquels ils sont unis. Encouragez-les donc pour l'amour de Jésus crucifié. Je crois que si vous le faites, ce sera un grand bien pour l’Eglise, et qu'il n'en résultera aucun inconvénient.

4. Je vous prie ensuite de vous appliquer à punir les fautes des pasteurs et des officiers de l’Eglise qui font ce qu'ils ne devraient pas faire. Choisissez-en de bons qui vivent dans la vertu et la justice; vous devez le faire pour l'honneur de Dieu, pour leur conscience et leur salut. Les séculiers font grande attention à ceux qui ont le pouvoir, et quand ils ont vu que les fautes restaient impunies, il en est résulté de grands inconvénients. J'espère de la souveraine et éternelle bonté de Dieu et de Votre Sainteté que vous ferez cela avec tout ce qui sera bon de faire à ce sujet. Je m'arrête. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Je vous recommande les ambassadeurs de Sienne. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus. Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XV.- A URBAIN VI. - De la charité et de ses effets. - La justice doit être unie à la miséricorde. - Sainte Catherine invite le Souverain Pontife à réprimer les abus et à pardonner aux rebelles.

(Cette lettre est écrite de Florence, vers la fin du mois de juin 1378. Sainte Catherine continuait la mission que lui avait confiée Grégoire XI, et venait d’échapper aux fureurs d'une sédition. (Vie de sainte Catherine, p.111, c. 6.). Elle avait connu à la cour pontificale d'Avignon Urbain VI, qui était alors le cardinal Prignani, archevêque de Bari.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très saint et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des [200] serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans la vraie et parfaite charité; afin que vous donniez, comme le bon Pasteur, votre vie pour votre troupeau. Il est bien vrai, très saint Père, que celui qui est affermi dans la charité est le seul qui soit disposé à mourir pour l'amour de Dieu et le salut des âmes; il est libre de l'amour de lui-même, tandis que celui qui reste dans l'amour-propre n'est pas prêt à donner sa vie. Non seulement il ne la donne pas, mais il semble ne vouloir pas souffrir la moindre peine, parce qu'il craint de perdre la vie du corps et son bien-être. Aussi toutes ses actions sont imparfaites et corrompues, parce que l'amour qui le porte à les faire est mauvais ; et dans toutes les conditions où il se trouve, qu'il commande ou qu'il obéisse, il agira avec peu de vertu.

2. Le pasteur qui est affermi dans la vraie charité n'agit pas de la sorte; mais toutes ses actions sont bonnes et parfaites, parce que l'amour qui le guide est uni à la perfection de la divine charité. Il ne craint ni le démon ni la créature ; il craint seulement son Créateur, et il ne s'arrête pas aux attaques du monde, aux opprobres, aux insultes, aux affronts, aux scandales et aux murmures de ceux qui se plaignent et s'irritent quand ils sont repris par leur supérieur. Il ne s'en trouble pas, parce que son coeur viril est revêtu [201] de la force de la charité. Rien ne ralentit l'ardeur de son saint désir, et ne lui ôte la perle précieuse de la justice qu'il porte sur la poitrine, brillante et unie à la miséricorde. Car si la justice était sans la miséricorde, elle serait dans les ténèbres de la cruauté, et elle deviendrait plutôt l'injustice que la justice. La miséricorde sans la justice serait pour l'inférieur comme le baume sur la plaie qui a besoin d'être brûlée avec le feu. Si on y met le baume sans la brûler, elle se corrompt plutôt qu'elle ne guérit; mais l'union de la justice et de la miséricorde donne la vie au supérieur qui les possède, et la santé à l'inférieur, s'il n'est pas déjà un membre du démon, qui ne veut jamais se corriger. Lors même que l'inférieur résisterait mille fois, le supérieur ne doit pas cesser de le reprendre, et sa vertu ne sera pas moins grande parce que le coupable ne voudra pas en profiter.

3. C'est là ce que fait la pure et vraie charité dans l'âme de celui qui s'aime non pour lui, mais pour Dieu, qui cherche Dieu pour l'honneur et la gloire de son nom, parce qu'il voit qu'il est digne d'être aimé à cause de son infinie bonté. Il ne recherche pas le prochain pour lui, mais pour Dieu, et il désire lui rendre les services qu'il ne peut rendre à Dieu ; car il voit et comprend que celui qui est notre Dieu n'a pas besoin de nous. Alors il travaille avec zèle à être utile au prochain, et surtout à ses inférieurs qui lui sont confiés; il ne cesse jamais de poursuivre le salut de leur âme et de leur corps, malgré l'ingratitude qu'il trouve en eux, malgré les menaces et les pièges des hommes; mais, véritablement revêtu de la robe nuptiale, il suit la doctrine de l'humble Agneau sans tache, le doux [202] et bon Pasteur, que l'ardent désir de notre salut fit courir à la mort ignominieuse de la très sainte Croix. C'est ce que fait faire l'amour ineffable que l'âme a conçu en Jésus crucifié, son modèle.

4. Très saint Père, Dieu vous a établi pasteur de ses brebis dans toute la chrétienté; il vous a choisi pour administrer le Sang de Jésus crucifié, dont vous êtes le Vicaire, et il vous a choisi à une époque ou l'iniquité des fidèles est plus abondante qu'elle ne l'a jamais été, dans le corps du clergé et dans le corps universel do la religion chrétienne. C'est aussi une très grande nécessité pour vous d'être affermi dans la charité parfaite, avec la pierre précieuse de la justice, comme je l'ai dit. Ne vous inquiétez pas du monde, ni des malheureux habitués du vice et de leurs injures ; mais, comme un vrai chevalier, un bon pasteur, réformez avec courage, arrachez le vice, plantez la vertu, et soyez prêt à donner votre vie s'il le faut. Très doux Père, le monde n'en peut plus, tant les vices abondent, surtout on ceux qui sont placés dans le jardin de la sainte Eglise comme des fleurs odoriférantes, pour y répandre le parfum de la vertu; et nous les voyons s'abandonner à des vices si honteux et si coupables, qu'ils en infectent le monde tout entier.

5. Hélas ! où est cette pureté de cœur, cette honnêteté parfaite qui rendait continents ceux qui ne l'étaient pas? Ils font tout le contraire, car souvent ceux qui étaient chastes sont entraînés au vice par leur impureté. Hélas ! où sont ces largesses de la charité, ce zèle des âmes, ces aumônes aux pauvres pour le bien de l’Eglise et pour leurs nécessités? Vous savez bien qu'ils font le contraire. Ah! malheureuse que je suis, [203] je le dis avec douleur, leurs enfants se nourrissent de ce qu'ils doivent au sang du Christ, et ils n'ont pas honte d'agir comme des fourbes, et de jouer avec ces mains très saintes, consacrées par vous, le Vicaire du Christ, sans parler de tant d'autres fautes qu'ils commettent. Hélas! où est cette humilité profonde qui devrait confondre l'orgueil de leur sensualité. C'est la sensualité qui les rend simoniaques par avarice, et leur fait acheter des bénéfices avec des présents, des flatteries, de l'argent, des plaisirs et des frivolités, indignes des clercs et pires que celles des séculiers. O mon doux Père, appliquez le remède, et donnez quelque soulagement aux désirs embrasés des serviteurs de Dieu, qui se meurent de douleur sans pouvoir mourir. Ils désirent ardemment que vous, le vrai Pasteur, vous entrepreniez la réforme, non seulement par des paroles, mais par des faits, unissant en vous la pierre précieuse de la justice avec la miséricorde, et reprenant sans aucune crainte servile ceux qui se nourrissent sur le sein de la douce Epouse, et qui sont devenus les ministres du Sang.

6. Très saint Père, je ne vois pas d'autres moyens pour réussir, que de renouveler entièrement le jardin de votre Épouse, la sainte Église, en y mettant des plantes bonnes et vertueuses, en cherchant à vous entourer d'un grand nombre de saints personnages, en qui vous trouviez la vertu, et qui ne craignent pas la mort. Ne vous arrêtez pas à la naissance, pourvu qu'il soient des pasteurs tout appliqués à conduire leurs brebis. Créez un collège de bons cardinaux, qui puissent être fermes comme des colonnes, pour vous aider à soutenir, avec l'aide Dieu, le fardeau de vos [204] peines (Le 18 septembre suivant, Urbain VI créa vingt-neuf cardinaux.). Oh ! combien sera heureuse mon âme lorsque je verrai rendre à l’Epouse du Christ ce qui lui appartient, lorsque je verrai sur son sein ceux qui ne s'arrêtent pas à leur intérêt particulier, mais à la gloire et à la louange du nom de Dieu, ceux qui se nourrissent sur la table de la Croix, de la nourriture des âmes! Je ne doute pas qu'alors les séculiers ne se corrigent, parce qu'ils ne pourront résister à la sainteté de leur doctrine et à la pureté de leur vie. Il ne s'agit donc plus de dormir; mais il faut, avec courage et sans négligence, faire pour la gloire et la louange du nom de Dieu, tout ce que vous pourrez jusqu'à l'heure de la mort.

7. Je vous prie ensuite et je vous recommande, pour l'amour de Jésus crucifié, les brebis qui sont hors du bercail, sans doute à cause de mes péchés. Ne différez pas, par amour pour ce Sang dont vous êtes le ministre, de les recevoir avec miséricorde et bonté. Que Votre Sainteté triomphe de leur dureté, et leur rende le service de les ramener à la bergerie. S'ils ne le demandent pas avec une vraie et parfaite humilité, que Votre Sainteté supplée à leur faiblesse, et n'exige de l'infirme que ce qu'il peut donner. Hélas ! hélas ! ayez compassion de tant d'âmes qui périssent; ne faites pas attention au scandale qui a eu lieu dans cette ville, où il semble vraiment que les démons de l'enfer ont fait tous leurs efforts pour empêcher la paix et le repos de l'âme et du corps (Cette émeute, dont sainte Catherine de Sienne faillit être victime, eut lieu le 22juin 1378.). Mais la divine [205] Bonté a fait en sorte que ce grand mal ne produisit pas de grands maux. Et maintenant vos enfants sont tranquilles, et demandent de vous l'huile de la miséricorde. Admettons, très saint Père, qu'ils ne vous la demandent pas avec toutes les formes convenables, et avec ce regret du cœur qu'ils devraient avoir de leurs fautes et que désirerait Votre Sainteté. Hélas ne les refusez pas; ces enfants seront ensuite meilleurs que les autres (Les Florentins se montrèrent en effet par la suite très fidèles au Saint-Siège. Parmi les huit députés envoyés par la République se trouvent un Médicis.- Véri dé Medici. (Voir Gigli, t. I, p.III.). Hélas ! mon Père, je ne voudrais plus rester ici; mais, faites de moi ce que voudrez. Accordez-moi seulement cette grâce et cette miséricorde que je vous demande, moi pauvre misérable!

8. Mon Père, ne me refusez pas cette douceur que je vous demande pour vos enfants, afin que, la paix faite, vous leviez l'étendard de la très Sainte Croix. Vous voyez bien que les infidèles eux-mêmes vous y invitent (Les Turcs venaient de remporter de grands avantages, et menaçaient sans cesse, dans la Méditerranée, les côtes de France et d'Italie.). J’espère que la douce bonté de Dieu vous remplira de son ardente charité, et que vous comprendrez cette perte des âmes, et combien vous êtes tenu de les aimer ; et alors vous croîtrez en zèle et en sollicitude pour les retirer des mains du démon, et vous chercherez à guérir le corps mystique de la sainte Eglise et le corps de toute la chrétienté vous chercherez surtout à réconcilier vos enfants, en les ramenant par la douceur et avec la verge de la justice, autant qu'ils peuvent la supporter, mais jamais [206] davantage. Je suis persuadée que vous ne pourrez le faire sans la vertu de charité, et c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans la vraie et parfaite charité, non pas que je croie que vous n'êtes pas dans la charité, mais parce que, tant que nous sommes pèlerins et voyageurs dans cette vie, nous pouvons croître dans la perfection de la charité. C'est ce qui m'a fait dire que je voulais en vous la perfection de la charité, que vous entretiendrez sans cesse avec le feu du saint désir, et que vous répandrez, comme un bon pasteur, sur tous vos sujets. Je vous conjure de le faire; pour moi, je continuerai à vous servir jusqu'à la mort, en priant et en faisant tout ce que je pourrai pour l'honneur de Dieu, pour votre paix et celle de vos enfants. Je ne vous en dirai pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez, très Saint Père, à ma présomption ; mais l'amour et la douleur m'excusent devant Votre Sainteté. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XVI.- A URBAIN VI. - Elle l'invite a profiter des avis qu'on lui donne, et a pardonner ceux qui pourraient le blesser.

(Cette lettre a été écrite dans les premiers jours de juillet 1378.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave [207] des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le vrai et légitime pasteur et chef de vos brebis, que vous devez nourrir du sang de Jésus crucifié. Ce sang, Votre Sainteté doit voir à qui et par le moyen de qui elle le donne. Oui, très saint Père, quand vous avez à mettre des pasteurs dans le jardin de la sainte Eglise, que ce soient des personnes qui cherchent Dieu, et non les honneurs; et que le chemin qu'ils prennent pour arriver, soit la vérité, et non le mensonge.

2. O très saint Père, soyez patient quand on vous dit ces choses, parce qu'elles ne sont dites que pour l'honneur de Dieu et votre salut, comme doit le faire le fils qui aime tendrement son père : il ne peut souffrir qu'on fasse une chose qui serait un tort ou une honte pour son père, et il veille toujours avec zèle, parce qu’il sait qu'un père qui gouverne une grande famille ne peut voir plus qu'un homme, et qu'alors, si ses enfants légitimes ne veillaient point à son honneur et à ses intérêts, il serait bien souvent trompé. Il en est ainsi pour vous, très saint Père : vous êtes le père et le seigneur de toute la chrétienté. Nous sommes tous sous les ailes de Votre Sainteté. Votre autorité s'étend à tout; mais votre vue est bornée comme celle de l'homme, et c'est une nécessité que vos enfants voient et fassent, dans la sincérité de leur cœur et sans aucune crainte servile, tout ce qui est utile à l'honneur de Dieu, au vôtre, et au salut des brebis qui sont sous votre houlette. Je sais que Votre Sainteté désire ardemment avoir des auxiliaires qui puissent lui servir, mais il faut pour cela les écouter avec patience [208].

3. Je sais bien que deux choses vous font de la peine et troublent votre âme, et je n'en suis pas étonnée. D’abord, lorsque vous apprenez les fautes qui se commettent, vous gémissez de voir Dieu offensé, parce que ces péchés vous déplaisent et vous blessent le cœur. On ne doit pas les supporter avec indifférence, et ne pas s'affliger des offenses faites à Dieu; non certainement: ce serait paraître complice de ceux qui les commettent. Ce qui vous fait ensuite de la peine, c'est quand un de vos enfants vient vous dire ce qu'il croit devoir offenser Dieu, et nuire aux âmes et à l'honneur de Votre Sainteté. Il pêcherait par ignorance, s'il n'avait soin de vous dire, en conscience, la pure vérité, telle qu'il la connaît, parce que rien ne doit être secret et caché pour Votre Sainteté.

4. Quand un fils ignorant vous offense en le faisant, je vous prie, saint Père, de ne pas vous troubler, et de le reprendre de sa faute. Je vous dis cela, parce que maître Giovianni m'a dit que frère Barthélemi, par erreur et par scrupule de conscience, vous avait fait de la peine et vous avait irrité. La pensée d'avoir irrité Votre Sainteté lui cause une grande douleur, ainsi qu'à moi. Je vous prie par l'amour de Jésus crucifié de punir sur moi la peine qu'il vous a causée. Je suis prête à supporter la pénitence et la punition que voudra Votre Sainteté. Je crois que ce sont mes péchés qui ont été cause de sa faute, et je dois en porter la peine. Il a un grand désir de venir vous en demander pardon, quand il plaira à Votre Sainteté de l'appeler. Supportez avec patience ses défauts et les miens ; baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, et fortifiez-vous dans la douce ardeur de sa charité [210]. Pardonnez à mon ignorance. Je vous demande humblement votre bénédiction. Je remercie la Bonté divine et Votre Sainteté de la grâce que vous m'avez accordée le jour de saint Jean-Baptiste (Cette grâce était probablement une indulgence plénière pour le jour de cette fête, malgré l'interdit qui pesait alors sur Florence.). Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XVII. - A URBAIN VI. - De la lumière nécessaire pour gouverner l'Eglise, et des désordres qu'il faut combattre. - Elle déplore le schisme qui commence.

(Cette lettre est écrite de Sienne, le 18 septembre 1378.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans la vraie lumière, afin que l’œil de votre intelligence étant éclairé, vous puissiez connaître et voir la vérité, et en la connaissant, vous l'aimerez, et son amour fera briller les vertus en vous.

2. Et quelle vérité connaîtrons-nous, très saint Père? Nous connaîtrons la Vérité éternelle, cette Vérité qui nous aima avant que nous fussions. Et où la connaîtrons-nous? Dans la connaissance de nous-mêmes, en voyant que Dieu nous a créés à son [210] image et ressemblance, contraint par le feu de sa charité. C'est cette Vérité qui nous a créés, pour que nous participions à lui-même et que nous jouissions de son éternel et suprême bonheur. Qui nous a découvert et manifesté cette vérité? Le sang de l'humble Agneau sans tache, dont vous êtes le Vicaire et le cellérier. Vous tenez les clefs de ce sang dans lequel nous avons été régénérés par la grâce; et toutes les fois que l'homme sort du péché mortel et reçoit ce sang dans la sainte confession, on peut dire qu'il renaît de nouveau. Ainsi, nous trouvons sans cesse la vérité manifestée dans ce sang, lorsque nous en recevons le fruit.

3. Qui connaît cette vérité? C'est l'âme qui a dissipé le nuage de l'amour-propre, et qui a la pupille de la lumière de la sainte Foi dans l’œil de son intelligence. Avec cette lumière, elle connaît cette vérité dans la connaissance d'elle-même et de la bonté divine, et elle en goûte avec un ardent désir la douceur et la suavité. Cette douceur est si grande, qu'elle adoucit tout ce qui est amer; elle rend légers les pesants fardeaux, elle dissipe les ténèbres et les obstacles, elle revêt celui qui est nu, rassasie celui qui a faim. Elle unit et elle divise, parce qu'elle est dans l'éternelle vérité. L'âme connaît dans cette vérité que Dieu ne veut autre chose que son bien, et alors elle conclut avec raison que tout ce que Dieu donne ou permet dans cette vie, nous le tenons de son amour pour notre sanctification en lui, pour les besoins de notre salut ou pour l'accroissement de notre perfection. Dès que l'âme connaît ces choses à la lumière de la vérité, elle reçoit avec respect [211] toutes les fatigues, les calomnies, les mépris, les injures. les affronts, les injustices et toutes les pertes avec une vraie patience, cherchant seulement la gloire et l'honneur du nom de Dieu dans le salut des âmes. Elle gémit plus de l'offense de Dieu et de la perte des âmes que de ses propres injures. Elle est patiente, mais non pas indifférente, lorsqu'on attaque son Créateur. L'âme alors montre dans la patience qu'elle est dépouillée de l'amour-propre et revêtue du feu de la divine charité.

4. En revêtant cette charité de l'amour ineffable, très saint Père, l'amertume où vous vous trouvez deviendra pour vous d'une grande douceur et suavité. Le poids qui vous accable, l'amour le rendra léger, parce que vous connaîtrez que, sans souffrir beaucoup, il est impossible d'apaiser votre faim et celle des serviteurs de Dieu, cette faim de voir la sainte Eglise réformée par de bons, d’honnêtes, de saints pasteurs. En supportant sans cause les coups des méchants qui, avec le bâton de l'hérésie, veulent frapper Votre Sainteté (Les cardinaux s'étaient déjà séparés d'Urbain VI, et nommaient à Fondi l'antipape Clément VII, le 20 septembre, deux jours après la date de cette lettre.), vous recevrez la lumière; car la vérité est ce qui nous délivre; la vérité est que vous avez été choisi par le Saint-Esprit et par eux; vous êtes son Vicaire. Les ténèbres du mensonge et de l'hérésie qu'ils ont fait naître ne peuvent rien contre cette lumière, et plus ils voudront augmenter les ténèbres, plus vous recevrez une lumière parfaite.

5. Cette lumière porte avec elle le glaive de la [212] haine du vice et de l'amour de la vertu, et c'est le lien qui lie l'âme en Dieu et dans l'amour du prochain. O très saint et très doux Père, c'est ce glaive que je vous prie de prendre ; voici le moment de le tirer du fourreau et de haïr le vice en vous, en vos sujets et dans les ministres de la sainte Eglise. Je dis en vous, parce que dans cette vie, personne ne peut se dire sans péché, et la charité doit d'abord commencer par soi-même. Il faut donc la mettre, par l'amour de la vertu, en nous d'abord, puis ensuite dans le prochain. Attaquez le vice; et si le cœur de la créature ne peut être changé et corrigé de ses défauts qu'autant que Dieu y agit et que l'homme s'efforce avec son aide d'en ôter le poison du vice, du moins, très saint Père, éloignez de vous ceux qui vivent d'une manière coupable et déshonnête. Qu'il plaise à Votre Sainteté de les rendre réguliers chacun à son rang, comme la Bonté divine l'exige. Ne souffrez plus les actes de la débauche, je ne dis pas les désirs, parce que vous ne pouvez commander aux volontés, mais au moins les actes, que vous pouvez empêcher. Plus de simonie, plus d'excès de plaisirs, plus de joueurs de ce Sang qui est le bien des pauvres et de la sainte Eglise. Ces joueurs font un tripot d'un lieu qui doit être le temple du Seigneur Comme clercs et comme chanoines, ils devraient être des fleurs et des miroirs de sainteté? ils sont semblables à des fripons, répandant partout l'infection de la débauche et le poison de l'exemple.

6. Hélas! hélas! hélas ! mon doux Père, c'est dans la peine, la douleur, l'amertume et l'angoisse que je [213] vous écris ces choses; et si ce que je dis paraît trop fort et trop audacieux, que la douleur et l'amour m'excusent devant Dieu et Votre Sainteté. Car de quelque côté que je me tourne, je ne sais où reposer mn tête. Si je me tourne là où le Christ doit être la vie éternelle, je vois qu'auprès de vous, qui êtes le Christ sur la terre, se trouve un enfer d’iniquités tout empesté par l'amour-propre. Cet amour les pousse à s'élever contre vous, et ils ne veulent plus soutenir Votre Sainteté, qui vit au milieu de tant de misères. Mais ne vous découragez pas; faites briller sur votre poitrine la perle de la sainte justice sans aucune crainte et avec un cœur d'homme, car vous n'avez plus rien à redouter. Si Dieu est pour nous, personne ne sera contre nous. Réjouissez-vous, réjouissez-vous, car votre allégresse sera parfaite dans le ciel ; réjouissez-vous dans ces fatigues, parce qu'après ces fatigues, viendront le repos et la réforme de la sainte Eglise.

7. Bien que vous soyez abandonné de ceux qui devaient être votre soutien, ne ralentissez point vos pas; mais courez, au contraire, plus vite, en vous fortifiant toujours par la lumière de la très sainte Foi, dans la connaissance de la vérité, et par les prières de l'assistance des serviteurs de Dieu. entourez-vous de ceux qui, au milieu des fatigues de cette vie, seront votre espérance et votre consolation (Urbain VI suivit ce conseil, et fit venir à Rome les hommes les plus recommandables par leurs lumières et leurs vertus.); cherchez à avoir, avec le secours de Dieu, l'aide de ses serviteurs, qui vous conseilleront avec foi et sincérité [214], sans passion et sans écouter les inspirations empoisonnées de l'amour-propre. Il me semble que ce secours vous est absolument nécessaire, et je suis persuadée que vous le rechercherez avec zèle, parce que l’œil de votre intelligence est éclairé des lumières de la vérité. Sans cela vous ne pourriez faire fleurir la vertu dans ceux qui vous sont soumis, vous ne pourriez les ramener à leur devoir, et mettre des plantes bonnes et vertueuses dans l'Eglise.

8. Je vous ai dit que je ne sais où trouver quelque repos; et c'est la vérité, car le mal, qui est partout, se trouve principalement dans cette ville. Du temple de Dieu, qui est le lieu de la prière, ils ont fait une caverne de voleurs, avec tant de misère, qu'il est surprenant que la terre ne les engloutisse pas. Tout vient de la faute des mauvais pasteurs, qui ne corrigent le vice ni par la parole, ni par le bon exemple d'une sainte vie. O mon doux Pasteur, qui avez été donné aux chrétiens aveugles par la tendre et l'ineffable charité de Dieu, combien vous avez besoin de lumière! Avec la lumière vous connaîtrez le mal, et où il est; la vertu, et où elle se trouve; et vous pourrez discerner ce qu'il faut pour chacun. J'ai compris, dans mn faiblesse et ma misère, que sans la lumière vous ne pouviez arracher les épines et planter la vertu; aussi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans la vraie et parfaite lumière, parce que dans la lumière vous connaîtrez la vérité; la connaissant, vous l'aimerez, et l'aimant, vous en serez revêtu. Avec ce vêtement vous résisterez aux coups qui nuiront, non pas à vous, mais à ceux qui les portent. Embrassez les peines avec un grand [215] courage, en vous baignant dans le sang de Jésus Crucifié, dont vous êtes le Vicaire. Je n'en dis pas davantage; si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas encore. Je ne voudrais plus parler, mais me trouver sur le champ de bataille, supportant les peines et combattant avec vous, jusqu'à la mort, pour la vérité, pour la gloire, l'honneur de Dieu et la réforme de la sainte Eglise. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez, très saint Père, à mon ignorance, si j'ose si mal vous parler. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XVIII. - A URBAIN VI. - Elle exhorte le Souverain Pontife à puiser dans les ardeurs de la charité des forces pour supporter la tribulation, et pour résister avec courage aux rebelles. - Elle lui conseille de faire garder sa personne contre les embûches de ses ennemis.

(Cette lettre est du 5 octobre 1378, au moment où sainte Catherine se disposait à partir pour Rome.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revêtu du vêtement puissant d'une ardente charité, afin que les traits que vous lancent les hommes pervers du monde, qui s'aiment eux-mêmes, ne puissent vous [216] nuire. Aucun trait, quelque terrible qu'il soit, ne peut blesser l'âme ainsi revêtue, parce que Dieu est la force éternelle et suprême. Il ne peut être blessé par nos iniquités, qui ne peuvent l'atteindre. Le mal que nous faisons ne lui nuit pas, et notre bien ne lui est pas utile. Le mal ne nuit qu'à nous, et le bien profite à ceux qui le font avec le secours de la grâce divine.

2. Dieu est la force suprême et éternelle; celui qui est dans la charité est en Dieu, et Dieu est en lui, parce que Dieu est charité. Aussi, l'âme qui en est revêtue, parce qu'elle est en Dieu, ne peut être vaincue par aucune peine, aucune tribulation. Les peines, au contraire, la fortifient intérieurement, parce qu'elles éprouvent la vertu de la patience. Les coups des méchants qui s'aiment eux-mêmes, ne vous nuiront pas; ils ne renverseront ni la charité de votre âme, ni votre Epouse la sainte Eglise qui ne peut périr, parce qu'elle est fondée sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus. A qui nuiront ces coups? A ceux-là même qui les frappent, très saint et très doux Père; ces traits et ces flèches empoisonnées retourneront contre eux. Ils n'attaquent en vous que l'apparence, et ils ne vous causent d'autre perte et d'autre douleur que le scandale et l'hérésie qu'ils ont semés dans le corps mystique de la sainte Église. Livrez-vous à la douce ardeur de la charité sans aucune hésitation; fortifiez-vous et devenez semblable à votre chef le doux Jésus, qui, toujours, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, a voulu et voudra que rien de grand ne se fasse sans beaucoup souffrir [217].

3. Jetez-vous donc sans crainte à travers les épines avec le vêtement puissant de la charité. Hélas! hélas ne vous laissez pas arrêter par la peine; ne vous inquiétez pas de la vie du corps, ne craignez pas de la perdre, car Dieu est peur vous; et, s'il est utile de donner sa vie, il faut la donner avec joie. Oh que malheureuse est mon âme, cause de tant de maux J'ai appris que ces démons incarnés n'avaient pas nommé un Christ sur la terre, mais qu'ils avaient fait naître un antéchrist opposé à vous, le Christ de la terre; car je confesse et je ne nie pas que vous êtes le Vicaire du Christ, que vous tenez les clefs du cellier de la sainte Eglise, où se trouve le sang de l'Agneau sans tache, et que vous en êtes le ministre, malgré ceux qui voudront dire le contraire, et à la honte des menteurs que Dieu confondra par la douce vérité qui est pour vous et votre douce Epouse. Ainsi donc, très saint Père, commencez sans crainte le combat; dans ce combat, il faut être cuirassé de ce vêtement qui est l'arme de la divine charité. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir revêtu de ce doux et royal vêtement, afin que vous soyez plus ferme et plus courageux à combattre pour la gloire et l'honneur de Dieu et pour le salut des âmes. Cachez-vous dans le côté de Jésus crucifié; que ce soit votre asile, et baignez-vous dans son très-doux sang.

4. Moi, l'esclave rachetée par le sang du Christ, moi et tous ceux que Dieu m'a donnés à aimer particulièrement et m'a confiés, nous sommes tous prêts à donner notre vie pour la vérité; nous sommes tous prêts à obéir à Votre Sainteté et à souffrir pour elle jusqu'à la mort, en vous aidant avec l'arme [218] sainte de la prière, en semant et annonçant la vérité partout où le voudra la douce volonté de Dieu et de Votre Sainteté. Je ne vous en dis pas davantage à ce sujet.

5. Procurez-vous de bons et vertueux pasteurs, et entourez-vous de vrais serviteurs de Dieu. Que votre espérance et votre foi ne s'appuient pas sur le secours des hommes, qui ne sont rien, mais seulement sur le secours de Dieu, qui ne nous sera jamais enlevé, dés que nous espérons en lui ; et plus nous espérerons en Dieu, plus il nous assistera. Espérons donc en lui de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.

6. Très saint Père, outre cette espérance que vous avez mise et que vous mettrez en votre Créateur, je vous demande, autant que je le sais et que je le puis, de bien faire garder votre personne, parce que nous devons faire en sorte de ne pas tenter Dieu, tout en ne négligeant rien de ce que nous avons à faire. Je veux que vous preniez toutes les sûretés possibles pour votre conservation, parce que je sais que des méchants qui aiment le monde et s'aiment eux-mêmes ne dorment pas, et qu'ils cherchent à vous tendre des pièges pour vous ôter la vie. Mais la douce et l'ineffable bonté de Dieu a prévenu et préviendra leur malice elle veillera sur les besoins de son Epouse. De votre côté, cependant, faites tout ce que vous pourrez faire. Pardonnez, pardonnez, mon Père, à ma présomption, mais la douleur et l'amour m'excusent et ma conscience me reprendrait si je ne vous parlais point ainsi. Je ne serai pas tranquille tant que [219] je ne vous parlerai pas moi-même, tant que je ne serai pas en présence de Votre Sainteté; je veux donner mon sang, ma vie, je veux faire couler la moelle de mes os pour la sainte Eglise, quoique j'en sois, je le reconnais, bien indigne. Je prie l'infinie bonté de Dieu, de m'en rendre digne, avec tous ceux qui ont le même désir. Voici le moment où les fleurs des saints désirs doivent s'ouvrir, et montrer ce qu'on aime, de soi ou de la vérité. Je finis, parce que si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas. Je vous demande humblement votre douce bénédiction. Je vous demande aussi de me faire connaître parfaitement votre volonté, afin que j'accomplisse fidèlement ce que voudra l'honneur de Dieu et ce que vous ordonnerez, vous, le Vicaire de Jésus crucifié, auquel j'obéirai en tout jusqu'à la mort, autant que Dieu m'en fera la grâce. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XIX. - A URBAIN VI. - De la douleur de l'âme qui voit offenser Dieu, et comment sa peine peut se changer en douceur.

( Le texte manuscrit de cette lettre porte en note, qu'elle était accompagnée de cinq oranges confites et dorées que sainte Catherine envoyait au Saint-Père pour adoucir son esprit; de là vient la comparaison qu'elle développe dans sa lettre. Cette circonstance doit faire croire que notre Sainte était à Rome, où elle arriva le 28 novembre 1378.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des [220] serviteurs de Jésus crucifié, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir délivré des peines amères qui affligent votre âme. Que la cause de cette peine disparaisse, et qu'il ne reste en vous que cette douce peine qui engraisse et fortifie l'âme, parce qu'elle vient du feu de la divine charité, c'est-à-dire de la douleur et du regret amer de nos fautes, des outrages contre Dieu qui se font dans le corps universel de l’Eglise et dans son corps mystique, et de la perte des âmes des infidèles, qui sont rachetées comme nous par le Sang du Christ. Vous avez les clefs de ce sang, très saint Père, et vous voyez les âmes dans les mains du démon. C'est cette peine qui nourrit l'âme de l'honneur de Dieu, lui donne sur la table de la très Sainte Croix le pain des âmes, et la fortifie en la délivrant de cette faiblesse de l'amour-propre qui afflige et dessèche l'âme, parce qu'elle la prive de la charité, et la rend insupportable à elle-même.

2. Mais ceux qui ressentent cette douce amertume chassent ce qui est amer, parce qu'ils ne se recherchent pas pour eux, mais pour Dieu, et non pas pour leur intérêt et leur plaisir. Ils cherchent Dieu parce qu'il est infiniment bon, parce qu'il est digne d'être aimé, et que nous devons l'aimer par reconnaissance. Et comment l'âme arrive-t-elle à cette douce perfection? Par la lumière; car la vérité de Jésus crucifié se présente au regard de l'intelligence, qui goûte Sa doctrine par un mouvement d'amour. L'âme s'en [221] revêt et la suit en cherchant uniquement l'honneur de Dieu et le salut des âmes, comme fit elle-même la Vérité, qui, pour l'honneur de son Père et pour notre salut, courut à la mort ignominieuse de la très sainte Croix, avec une humilité parfaite et une patience si grande, que le Sauveur ne fit jamais entendre la moindre plainte; et c'est en souffrant beaucoup qu'il rendit la vie à l'enfant mort du genre humain.

3. Il semble, très saint Père, que Jésus, l'éternelle Vérité, veut faire de vous un autre lui-même. Vous êtes son Vicaire, le Christ sur terre, et il veut que dans l'amertume et la souffrance vous réformiez sa douce Epouse et la vôtre, qui est depuis si longtemps pâle et défigurée. Elle ne peut être blessée et privée du feu de la charité divine, mais ceux qui se nourrissent sur son sein la font paraître par leurs fautes faible et malade, en épuisant son sang par l'amour d'eux-mêmes. Maintenant Dieu veut que vous soyez son instrument, et qu'en supportant des peines et des persécutions nombreuses, l’Eglise soit entièrement renouvelée par la tribulation : elle en sortira pure comme un enfant. Tout ce qui est vieux sera retranché et renouvelé dans l'homme nouveau. Livrez-vous donc à cette douce amertume, qui sera suivie d'une consolation pleine de douceur. Soyez un arbre d'amour enté sur l'arbre de vie, le Christ, le doux Jésus. De cet arbre naîtra la pensée des vertus comme une fleur dans votre volonté, et son fruit mûrira dans la faim de l'honneur de Dieu et du salut de vos brebis.

4. Ce fruit d'abord semble amer lorsqu'on le prend [222] avec la bouche du saint désir; mais comme l'âme est décidée à souffrir jusqu'à la mort pour Jésus crucifié et pour l'amour de la vertu, il devient vraiment doux. J'ai remarqué souvent cela pour l'orange, qui paraît amère et forte; lorsqu'on retire ce qui est dedans et qu'on la met à confire afin que l'eau en ôte l'amertume, elle se remplit de choses fortifiantes, et elle se couvre d'or à l'extérieur. Où est allée l'amertume, qui était dans le principe désagréable à la bouche de l'homme? Dans l'eau et dans le feu. Il en est de même, très saint Père, pour l'âme qui conçoit l'amour de la vertu. Les commencements lui paraissent amers, parce qu'elle est encore imparfaite; mais si elle veut s’appliquer le remède du sang de Jésus crucifié, l'eau de la grâce qui s'y trouve attirera l'amertume de la sensualité, cette amertume qui la fait souffrir. Et comme le sang n'est jamais sans le feu, puisqu'il a été répandu avec le feu de l'amour, on peut dire en vérité que le feu et l'eau en retirent l'amer et lui ôtent ce qu'elle avait d'abord, c'est-à-dire l'amour-propre; ils la remplissent de force par la persévérance, la patience mêlée au miel d'une humilité profonde, que conserve la connaissance de soi-même. Car, dans le temps de l'amertume, l'âme se connaît mieux, elle connaît mieux aussi la bonté de son Créateur. Lorsque ce fruit est plein et préparé, il se couvre à l'extérieur d'un or qui représente son intérieur. C'est l'or de la pureté avec l'éclat d'une ardente charité, qui paraît au dehors en se manifestant au service du prochain par une vraie patience, le supportant toujours avec une grande tendresse de cœur, et s'abreuvant de cette douce [223] amertume que nous devons ressentir de l'offense de Dieu et de la perte des âmes.

5. C'est ainsi, très saint Père, que nous produirons des fruits sans mauvaise amertume, et que nous pourrons détruire celle que causent maintenant à nos cœurs et à nos esprits les hommes coupables et méchants qui s'aiment eux-mêmes et qui affligent Votre Sainteté et vos enfants par les offenses qu'ils commettent contre Dieu. J'espère de la bonté de notre doux Créateur qu'il nous délivrera de cette peine, en répandant la lumière et en confondant ceux qui en sont cause. Puissions-nous porter avec Votre Sainteté des fruits de vertu, en mémoire du Sang de Jésus crucifié, avec une humilité sincère, reconnaissant que nous ne sommes pas, mais que l'être et toute grâce ajoutée à l'être, viennent de lui. Vous accomplirez ainsi en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme. Fortifiez-vous, très doux Père, dans une humilité sincère; n'ayez aucune crainte, car vous pourrez tout par Jésus crucifié, en qui est placée et s'affermît sans cesse notre espérance. Je m'arrête. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [224].

Table des Matières


 

 

XX. - A URBAIN VI. - Elle prie Dieu de répandre le feu de la charité sur lui comme sur les apôtres au jour de la Pentecôte, et elle loue le Pape de l'humilité qu'il a montrée dans une procession.

(Cette lettre fut écrite le 30 mai 1379, vendredi de la Pentecôte.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint Père, que l'Esprit-Saint remplisse votre âme, votre cœur et votre volonté du feu de la charité divine, et qu'il répande une lumière surnaturelle dans votre intelligence, afin qu'à votre lumière, nous qui sommes vos brebis, nous voyions la lumière, et qu'aucun piège que le démon veut vous tendre dans sa malice ne soit caché à Votre Sainteté. Je désire, très saint Père, voir accomplir en vous toutes les autres choses que la douce volonté de Dieu vous demande, et que vous désirez, je le sais, avec une grande ardeur.

2. J'espère que le doux feu de l'Esprit-Saint agira dans votre cœur et dans votre âme, comme il l'a fait dans les saints disciples qui reçurent, par sa vertu, la force et la puissance contre les démons visibles et invisibles. Ils triomphaient des tyrans du monde, et répandaient la foi avec une infatigable patience. Il leur donna la lumière et la sagesse pour connaître la doctrine et la vérité qu'il avait laissées; et comme l'amour suit l'intelligence, il les revêtit du feu de sa charité; ils perdirent toute crainte servile et toute [225] complaisance humaine, pour s'appliquer uniquement à honorer Dieu et à sauver les âmes des mains du démon. Cette vérité, dont ils étaient éclairés, ils voulaient la communiquer à toutes les créatures. Mais ce fut après de longues veilles, d'humbles et continuelles prières et de nombreuses fatigues d’esprit, après dix jours de peines et de saints exercices, qu'ils furent remplis de la force de l'Esprit-Saint. O très saint Père, il semble qu'ils enseignent et encouragent aujourd'hui Votre Sainteté; il semble qu'ils nous apprennent le moyen de recevoir le Saint-Esprit.

3. Quel est ce moyen? C'est de rester dans la connaissance de soi-même. Par cette connaissance, l'âme reste toujours humble; elle ne s'égare pas dans la joie et ne s'impatiente pas dans la tristesse; car tout est mûr et patient dans cette connaissance, qui enfante la haine de la sensualité. Elle reste, dans cette cellule, à veiller et à prier, parce que notre intelligence doit veiller pour connaître la douce volonté de Dieu et ne pas dormir dans le sommeil de l'amour-propre. Elle reçoit alors la grâce de la prière continuelle, c'est-à-dire un saint et vrai désir, et ce désir fait pratiquer la vertu, qui est une prière continuelle. Car on ne cesse pas de prier en ne cessant pas de bien faire ( Dialogue, LXVI). C'est ainsi que nous recevons cette force pleine de douceur. Suivons donc cette voie avec une véritable et sainte sollicitude, autant que nous le pourrons.

4. Je dis que l'exemple des apôtres doit vous fortifier [226], vous, le vrai Souverain Pontife, en vous montrant la vérité divine et la puissance de son secours. Car ce n'est pas avec le bras des hommes qu'ils ont conquis le monde entier et dissipé les ténèbres de l'infidélité, mais c'est avec la force, la sagesse et la charité de Dieu, dont le pouvoir n'est point affaibli pour vous et pour toute créature qui espère en lui, Il est bien vrai que vous recevrez cette force pour les besoins présents de votre Epouse, et que vous serez fortifié non seulement par la foi, mais par les oeuvres. Nous avons bien vu, depuis quatre semaines, que la vertu de Dieu a fait des choses admirables par le moyen d'une vile créature, et nous voyons clairement que c'est lui qui agit, et non pas la puissance de l'homme (Ce passage fait allusion à la remise du château Saint-Ange, qu'avait gardé jusqu'alors un Français. Pierre Rostaing. On voit que sainte Catherine eut grande part à cet événement.). Rendons-lui donc gloire, et témoignons-lui notre gratitude et notre reconnaissance.

5. Je me réjouis du fond de mon coeur, très saint Père, d'avoir vu moi-même la volonté de Dieu s'accomplir en vous par cet acte d'humilité de la procession sainte qui ne se faisait plus depuis très longtemps. Oh! qu'elle a été agréable à Dieu et pénible aux démons, qui firent tous leurs efforts pour causer quelque scandale à l'intérieur et à l'extérieur! Mais les anges enchaînaient leurs fureurs (Urbain VI se rendit processionnellement et nu-pieds de Sainte-Marie in Transtevere à la basilique de Saint-Pierre. Peu de temps après éclata une émeute populaire que le Pape apaisa par sa fermeté. (Vie de sainte Catherine, p III, ch. II.- Gigli, t, I, p. 148.) [227].

6. Je vous ai dit que je désirais vous voir accomplir la douce volonté de Dieu en d'autres choses, et je vous rappelle que la Vérité veut que vous vous appliquiez avec zèle à diriger et à régler l'Église de Dieu de jour en jour, autant que vous le pourrez. C'est Dieu qui agira par vous; il vous donnera la force pour faire, et la lumière pour connaître ce qui est nécessaire afin de diriger sa barque avec sagesse et prudence. Il vous donnera la volonté de le faire; il vous l'a déjà donnée, mais il l'augmentera par son infinie miséricorde. Avec ce secours, vous confondrez les tyrans, vous dissiperez les ténèbres de l'hérésie; car lui-même a manifesté et manifestera la vérité. Je me réjouis, parce que la très douce Mère Marie et le doux Pierre, prince des apôtres, vous ont remis en votre place (Le Pape peut revenir habiter le Vatican après la reddition du château Saint-Ange.).

7. Maintenant, l'éternelle Vérité veut que, dans votre jardin, vous fassiez un jardin de serviteurs de Dieu, et que vous les nourrissiez des choses temporelles, afin qu'ils vous nourrissent de choses spirituelles, et qu'ils n'aient d'autres occupations que de prier en la présence de Dieu pour le bon état de la sainte Église et pour Votre Sainteté. Ce seront ces soldats qui vous donneront une complète victoire, non seulement sur les chrétiens coupables, qui sont les membres retranchés de la sainte obéissance, mais sur les infidèles, contre lesquels je désire ardemment vous voir lever l'étendard sacré de la Croix. Il semble qu'ils viennent vous y inviter eux-mêmes. Ce [228] sera alors un double triomphe. Grandissons donc, et nourrissons-nous dans les véritables et royales vertus. Entrons dans la cellule de la connaissance de nous-mêmes, parce que nous recevrons ainsi la plénitude de l'Esprit-Saint.

8. Prenez courage, mon très saint et très doux Père, Dieu vous donnera du repos; après les grandes peines viendront les grandes consolations, car il écoute favorablement les bons et saints désirs. Il faut commencer par l'amour et les actes d'humilité, en imitant humble Agneau dont vous êtes le Vicaire, persévérant jusqu'à la mort dans la ferme espérance en sa providence, et vous réjouissant toujours en notre Créateur et en ses humbles serviteurs, comme Votre Sainteté se plaît à le faire. Mais je vous le rappelle, parce que la langue ne peut s'empêcher de parler de l'abondance du coeur, surtout quand je me sens excitée par la vue de la douce bonté de Dieu. Soyez patient avec moi, qui vous pèse tant, d'une manière ou d'une autre, et pardonnez à ma présomption. Je suis persuadée que Dieu vous fait plus regarder à l'affection qu'aux paroles. Je vous demande humblement votre bénédiction. Que la douce et éternelle bonté de Dieu, que l'éternelle Trinité vous donne sa grâce avec la plénitude du feu de Sa charité, afin que par vos mains se réforme la sainte Église, et que vous fassiez le sacrifice de vous-même à Dieu. Je m'arrête. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse dans les doux mystères de Dieu, et si j'ai en quelque chose offensé Dieu ou Votre Sainteté, je me reconnais coupable, et je vous prie [229]de me pardonner, acceptant d'avance toute sorte de pénitence. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXI.- A URBAIN VI. - Elle exhorte fortement le Pape à réformer les abus, et à se procurer de bons et sages ministres. - Elle offre à Dieu sa vie pour l’Église.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un cœur viril, pour reprendre hardiment les vices qui se commettent tous les jours, surtout les vices qui sont contre votre sainte volonté tous les vices, sans aucun doute, vous déplaisent, comme ils doivent déplaire à l'âme qui craint Dieu et qui déplore l'outrage fait à son Créateur. O très saint Père, ouvrez l’œil de l'intelligence, et contemplez la douce Vérité. Vous y verrez combien vous êtes tenu et obligé d'avoir les yeux fixés sur vos enfants, et de vous appliquer à choisir des auxiliaires pour garder les brebis quand elles sont malades de cette grande maladie qui donne la mort, c'est-à-dire du péché mortel. Lorsque vous les voyez, et que ceux qui aiment Votre Sainteté vous les font voir, vous ne devez pas les souffrir près de vous au sein de l’Eglise; ou bien corrigez-les, et mettez-les dans l'impossibilité [230] de commettre le mal, au moins celui qui afflige tant votre cœur. Je sais que votre Sainteté me comprend, et je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage.

2. Je vous dis que la divine Bonté se plaint parce que son Epouse est appauvrie par les anciennes plantes qui ont vieilli dans les vices, l'orgueil, la débauche, l'avarice, en commettant de honteuses simonies; et maintenant les plantes nouvelles, qui devraient confondre ces vices par la vertu, commencent à s'égarer et à prendre les mêmes habitudes (Ces nouveaux cardinaux avaient été nommés le 18 septembre, deux jours avant l'élection de l'antipape Clément VII. Les reproches de sainte Catherine ne s'adressent pas à tous. Parmi les plus vertueux, on cite le cardinal Philippe d'Alençon, de la famille royale de France.). Oui, le Christ béni se plaint de ce que l’Eglise n'est pas purifiée de ces vices, et de ce que Votre Sainteté n'y apporte pas tout le zèle qu'elle devrait avoir. Vous ne pouvez pas du premier coup déraciner les vices qui existent dans toute la chrétienté, et surtout dans le clergé, sur lequel vous devez veiller davantage; mais, afin de ne pas charger votre conscience, vous pouvez et vous devez faire au moins tous vos efforts pour purifier le cœur de la sainte Eglise; vous devez détruire la corruption de ceux qui sont près de vous, et vous entourer de ceux qui cherchent l'honneur de Dieu et le vôtre avec le bien de l’Eglise, sans se laisser souiller par les flatteries et par l'argent. Si vous réformez ainsi le coeur de votre Epouse, tout son corps sera facilement réformé pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et votre utilité [231]. L'hérésie sera éteinte par l'effet d'une réputation sainte et par l'odeur de la vertu. Tous s'empresseront d'accourir à Votre Sainteté, en voyant que vous détruisez les vices et que vous agissez selon vos désirs.

3. Je ne voudrais pas que vous vous arrêtiez aux vêtements et à des considérations d'une plus ou moins grande valeur, mais seulement que vous choisissiez des hommes qui marchent avec droiture, et non avec fausseté. Savez-vous ce qui arrivera, si vous n'employez pas le remède autant que vous pourrez le faire? Dieu veut absolument réformer son Epouse; il ne veut plus qu'elle soit couverte de lèpre; et si vous ne faites pas ce que vous pouvez faire et ce pourquoi vous avez été élevé à une si haute dignité, il le fera lui-même au moyen de grandes tribulations; il enlèvera tout le bois tordu, et il le redressera à sa manière. Hélas! très saint Père, n'attendons pas cette humiliation, mais travaillez avec courage, et faites vos affaires secrètes avec ordre et mesure; en les faisant sans ordre et sans mesure, vous les gâterez plus que vous ne les arrangerez. Ecoutez avec calme et bienveillance ceux qui craignent Dieu et qui vous disent ce qu'il faut et ce que vous devez faire, vous montrant les désordres qu'ils savent exister autour de Votre Sainteté.

4. Mon doux Père, vous devez vous estimer très heureux d'avoir des personnes qui vous aident à voir et à empêcher des choses qui tourneraient à votre honte et à la ruine des âmes. Adoucissez un peu, pour l'amour de Jésus crucifié, les mouvements [232] trop prompts que la nature fait naître en Vous. C'est par la sainte Vertu que vous résisterez à la nature. Puisque Dieu vous a donné un cœur naturellement grand, je vous prie et je vous demande de vous appliquer à l'avoir surnaturellement grand, c'est-à-dire, que, par le zèle et le désir de la Vertu et la réforme de la sainte Eglise, vous acquerriez un cœur courageux, affermi dans une humilité véritable. Vous aurez ainsi le naturel et le surnaturel car la nature sans la grâce nous servirait à peu de chose; elle ferait naître plutôt des mouvements de colère et d'orgueil ; et quand viendrait l'occasion de reprendre des personnes qui nous touchent de près, nous ralentirions le pas et nous deviendrions timides... Mais quand on ressent la faim de la vertu, et qu'on ne pense qu'à l'honneur de Dieu, sans songer à soi, on reçoit la lumière, la force, la constance, la persévérance surnaturelle, qui ne se ralentit jamais, et fait toujours son devoir avec courage. J'ai prié, et je prie continuellement le Père suprême et éternel de vous en revêtir, vous, le Père de tous les fidèles chrétiens, parce qu'il me semble que dans les circonstances où nous nous trouvons, nous en avons un extrême besoin.

5. Pour moi, votre misérable et ignorante petite fille, je ne cesserai jamais d'agir, tant que Dieu m'en fera la grâce. Je veux terminer ma vie pour vous et pour la sainte Eglise, dans les larmes et les veilles, dans une fidèle, humble et persévérante prière; Dieu me le permettra, car de moi-même je ne puis rien. Je sais qu'elle n'est jamais refusée, l'humble, persévérante et fidèle prière qui s'adresse [233] à l'infinie bonté de Dieu, pourvu que sa demande soit juste. Vos serviteurs et vos enfants qui craignent Dieu prient et prieront ainsi pour vous, et d'autant mieux qu'ils seront meilleurs. Je le ferai de mon côté, quoique remplie de défauts; et vous, du vôtre, faites ce que vous devez et ce que vous pouvez. Nous apaiserons ainsi la colère de Dieu, et vous consolerez vos serviteurs. Vous le ferez, j'en suis persuadée, si vous avez un cœur viril, mais pas autrement; aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir avec un cœur viril, et c'est le grand désir de mon âme. Vous serez alors ma joie, mon allégresse, ma consolation, et celle des serviteurs de Dieu qui obéissent à Votre Sainteté, qui vous aiment et qui cherchent l'honneur de Dieu et le vôtre avec zèle et sans hypocrisie, n'ayant pas une chose sur la langue et une autre dans le cœur. Je n'en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu Que Votre Sainteté veuille bien s'entourer de personnes fidèles qui craignent Dieu, afin que ce qui se fait et se dit dans votre palais ne soit pas rapporté aux démons incarnés qui ont le malheur d'être vos ennemis, à l'antipape et à ses adhérents. Pardonnez, très saint Père, à ma présomption. si j'ose vous écrire avec cette assurance, c'est que j'y suis forcée par la Bonté divine, par le besoin que je vois et par l'amour que je vous porte. Je serais venue, et je ne vous aurais pas écrit, si je n'avais pas craint de vous importuner si souvent. Supportez-moi avec patience, et je ne cesserai jamais, tant que je vivrai, de vous presser par mes prières, mes paroles et mes lettres, jusqu'à ce que je voie en vous et dans la sainte [234] Eglise ce que je désire, et ce que je sais que vous désirez encore plus que moi, fallut-il même sacrifier sa vie. II le faut, très saint Père, ne dormons plus. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXII. - A URBAIN VI .- Elle souhaite au Souverain Pontife la prudence et la lumière nécessaires pour gouverner l’Eglise, et elle l’entretient de différentes affaires.

(Cette lettre, la dernière adressée à Urbain VI, fut écrite le 20 janvier 1380, le lundi après la Sexagésime. (Tom. Nacci Caffarini, p. III, tr. 1.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très saint et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine vous écrit avec un ardent désir de voir en vous la prudence unie à la douce lumière de la vérité, afin que vous suiviez les traces du glorieux saint Grégoire, et que vous gouverniez la sainte Eglise et vos brebis avec tant de sagesse, qu'il n'y ait jamais besoin de rien changer à ce qu'aura ordonné et fait Votre Sainteté, pas même à la moindre parole. Manifestez devant Dieu et devant les hommes une fermeté basée sur la vérité, comme doit le faire tout vrai saint pontife. Je prie l'ineffable charité de Dieu d'en revêtir votre âme; car il me semble que la prudence et la lumière nous sont absolument nécessaires [235] surtout à Votre Sainteté et à tous ceux qui vous représenteront, dans les circonstances actuelles. Je sais que vous désirez les trouver en vous, et je vous le rappelle pour vous exprimer le désir de mon âme.

2. J'ai appris, très saint Père, la réponse pleine de colère et d'insulte qui a été faite par le préfet aux ambassadeurs romains (Ce préfet de Rome était François de Vico, seigneur de Viterbe, ennemi d'UrbaIn VI. Des propositions d'accommodement lui avaient été sans doute faites par les ambassadeurs romains.). On doit à ce sujet tenir une assemblée générale, et vous envoyer les chefs de quartiers et quelques notables. Je vous prie, très saint Père, de continuer à les voir souvent, comme vous l'avez déjà fait, et de les lier avec prudence dans les liens de l'amour. Je vous demande aussi que, quand ils viendront vous dire ce qu'a décidé le conseil, vous les receviez avec toute la douceur possible, leur montrant ce qui paraîtra à Votre Sainteté le plus nécessaire. Pardonnez-moi si l'amour me fait dire ce qu'il ne faudrait peut-être pas dire; mais je sais que vous devez connaître le caractère de vos enfants les Romains, qui sont bien plus faciles à attirer et à lier par la douceur que par la force et par la dureté des paroles. Vous savez aussi que ce qui est le plus nécessaire pour vous et pour la sainte Eglise, c'est de conserver le peuple dans l'obéissance et la soumission à Votre Sainteté, car c'est là que résident le chef et le principe de notre foi.

3. Je vous prie humblement aussi d'être assez prudent pour ne jamais promettre que ce qu'il vous est [236] véritablement possible d'accorder, afin d'éviter le mal, la honte et la confusion qui pourraient en résulter (Plusieurs auteurs reprochent en effet à Urbain VI de promettre souvent plus qu'il ne pouvait tenir. (Gigli, t. I, p. 161.). Souffrez, très doux et très saint Père, que je vous dise ces choses. J'espère que votre humilité et votre bonté vous les feront agréer sans indignation et sans mépris, quoiqu'elles sortent de la bouche d’une femme si misérable : celui qui est humble ne s'arrête pas à celui qui parle, mais ne considère que l'honneur de Dieu, la vérité et son salut. Prenez courage; et pour une réponse insolente que ce rebelle peut faire à Votre Sainteté, ne craignez rien. Dieu y pourvoira comme à toute chose; car il est le maître et le protecteur du vaisseau de l’Eglise et de Votre Sainteté. Soyez toujours ferme avec une sainte crainte de Dieu, toujours exemplaire dans vos paroles, votre conduite et vos actes. Que tout en vous brille devant Dieu et devant les hommes, comme une lumière posée sur le candélabre de la sainte Eglise, qui éclaire et doit éclairer le monde chrétien.

4. Je vous prie aussi de porter remède à ce que vous a dit Léon, parce que le scandale augmente toujours, non seulement à cause de ce qui a été fait à l'ambassadeur de Sienne, mais encore à cause des autres choses qui, chaque jour, provoquent la colère dans le cœur faible des hommes (Ce Léon était sans doute un disciple de sainte Catherine. On ignore ce qui était arrivé à l'ambassadeur de Sienne.). Vous n'avez pas besoin de cela maintenant, mais d'une personne qui [237] soit un moyen de paix, et non de guerre. Admettons que tout a été fait par un zèle louable de la justice... Il y en a beaucoup qui agissent avec tant de désordre et de colère, qu'ils sortent de l'ordre et de la raison. Je prie donc avec instance Votre Sainteté de condescendre à l'infirmité humaine, en lui donnant un médecin qui sache mieux guérir le mal. N'attendez pas que la mort survienne; je vous dis que si vous n'employez pas un autre remède, la maladie augmentera. Rappelez-vous les ruines qui se sont faites dans toute l'Italie, pour n'avoir pas changé ces mauvais gouverneurs qui se conduisaient de manière à faire dépouiller l’Eglise de Dieu. Je sais que vous ne l'ignorez pas; que Votre Sainteté voie donc ce qui est à faire. Courage, courage, car Dieu ne méprise pas votre désir et les prières de ses serviteurs. Je n'en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXIII. - AU CARDINAL PIERRE D'OSTIE. De la force que donne la charité pour servir Dieu et remplir les charges de l’Eglise.

(Le cardinal Pierre d'Ostie était Français, et de la famille d'Estaing, une des plus illustres du Rouergue. Il entra très jeune dans l'ordre de Saint-Benoît, fut nommé évêque de Saint-Fleur, puis archevêque de Bourges. Urbain V le fit cardinal au mois de juin 1370, et lui confia plusieurs charges importantes en Italie. Grégoire XI lui donna la légation de Bologne. Après avoir rempli avec gloire cette mission, il fut rappelé en 1374 à Avignon, et envoyé à Rome pour y préparer le retour du Souverain Pontife. Il y mourut le 25 novembre 1377. La lettre de sainte Catherine fut écrite au moment de sa nomination à Bologne, vers 1372; par conséquent notre sainte l'avait connu sans doute à Sienne même. Elle exerça sur lui une heureuse influence; le cardinal d'Estaing fut un des plus dévoués aux véritables intérêts du Saint-Siège, et contribua beaucoup, quoique Français, au retour du Pape à Rome.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher et révérend Père dans le Christ, le [238] doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir lié par les liens de la charité, comme vous êtes lié par' votre charge en Italie, ainsi que je l'ai appris (Con desiderio di vidervi legato nel legame della carità, siccome sete fatto legato in Italia. Sainte Catherine se sert du double sens du mot legato, qui on italien veut dire lié et légat.). Cette nouvelle m'a causé une grande joie, parce que je suis persuadée que vous pouvez faire beaucoup pour l'honneur de Dieu et pour le bien de la sainte Eglise. Le lien de cette charge serait inutile sans un autre lien; et c'est pourquoi je vous dis que je désire vous voir lié par les liens de la charité; car vous savez qu'aucun effet de la grâce ne peut se produire en vous et dans le prochain sans la charité. La charité est le saint et doux lien qui lie l'âme à son Créateur, elle lie Dieu en l'homme, et l'homme en Dieu; c'est cette ineffable charité qui a attaché et cloué l'Homme-Dieu sur le bois de la très Sainte Croix; c'est elle qui [239] apaise les discordes, qui unit ceux qui sont séparés, et qui enrichit ceux qui sont pauvres de vertus, parce qu'elle donne la vie à toutes les vertus (Dialogue, CLIV, 7); elle donne la paix, et finit la guerre; elle donne la patience, la force et l'infatigable persévérance dans toutes les bonnes et saintes entreprises; elle ne se fatigue jamais, et n'est jamais séparée de l'amour de Dieu et du prochain, ni par la peine, ni par les injures, les mépris et les outrages; elle n'est pas ébranlée par l'impatience, par les délices et les plaisirs que peut lui offrir le monde trompeur.

2. Celui qui la possède persévère et reste toujours ferme, parce qu'il est appuyé sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus, qui lui a enseigné à aimer son Créateur, en suivant ses traces. Il a lu en lui la régle et la doctrine qu'il doit adopter, parce qu'il est la voie, la vérité, la vie. Aussi, celui qui lit en lui le livre de vie, suit la voie droite, et cherche uniquement l'honneur de Dieu et le salut du prochain. C'est ainsi qu’a fait le Christ, le doux Jésus; rien ne put lui ôter l'amour de l'honneur de son Père et de notre salut, ni les peines, ni les tourments, ni les injustices qui lui furent faites par notre ingratitude ; il persévéra jusqu'à ce qu'il eût satisfait son désir et accompli l’œuvre qui lui avait été confiée par son Père, l’œuvre de la rédemption du genre humain ; et c'est ainsi qu'il put honorer son Père et nous sauver.

3. Je vous demande d’avoir les mêmes liens, le même amour, et d'écouter la douce Vérité suprême, qui vous a tracé la voie, vous a donné la vie, la forme, [240] la règle, et vous a enseigné la doctrine de la vérité. Oui, vous, le fils et le serviteur racheté par le sang de Jésus crucifié, je veux que vous suiviez ses traces avec courage, zèle et promptitude, ne vous laissant point arrêter par la peine ou le plaisir, mais persévérant jusqu'à la fin dans cette œuvre et dans toutes celles que vous entreprendrez pour Jésus crucifié. Appliquez-vous à arracher les iniquités et les misères du monde, causées par tant de fautes qui se commettent et qui outragent le nom de Dieu. Soyez affamé de son honneur et du salut du prochain, et faites tout ce que vous pourrez faire pour réparer tant de maux. Je suis persuadée que, dans les doux liens de la charité, vous userez des pouvoirs que vous avez reçus du Vicaire de Jésus-Christ, comme nous l'avons dit mais sans le premier lien de la charité, vous ne pourrez le faire et remplir votre devoir. Aussi je vous conjure de vous appliquer à avoir en vous cet amour, à vous lier à Jésus crucifié, et à suivre ses traces par de vraies et solides vertus; unissez-vous aussi au prochain par des œuvres d'amour.

4. Mais je veux, très cher Père, que nous pensions que si notre esprit n'est pas dépouillé de tout amour-propre et de toute complaisance pour lui et pour le monde, il ne pourra jamais parvenir à ce vrai et parfait amour (Dialogue, VII, 1 ; LIV. II), à cette union de la charité. Car ces deux amours sont opposés, et si opposés, que l'amour-propre vous sépare de Dieu et du prochain, tandis que l'autre vous y unit; l'un vous donne la mort, l'autre vous donne la vie; l'un les ténèbres, l'autre la [241] lumière; l'un la guerre, l'autre la paix. L'amour-propre resserre le cœur tellement, qu'il ne peut vous contenir, ni vous, ni le prochain; tandis que la divine charité l'élargit et lui fait recevoir les amis, les ennemis et toutes les créatures raisonnables, parce qu'il est revêtu de l'amour du Christ, et qu'il suit ses traces. L'amour-propre est misérable, il s'éloigne de la justice et commet l'injustice; il a une crainte servile qui ne lui laisse pas faire son devoir, par erreur ou par peur de perdre sa position. C'est cette coupable servitude de la crainte qui conduisit Pilate à faire mourir le Christ. Ainsi font ceux qui sacrifient la justice à l'injustice. Au lieu de vivre selon la conscience et la vertu, par amour de Dieu, ils suivent l'injustice et le vice dans les ténèbres de l'amour-propre.

5. C'est cet amour que je veux voir banni de votre cœur, afin que vous soyez fondé dans la vraie et parfaite charité, aimant Dieu pour Dieu, parce qu'il est digne d'être aimé, parce qu'il est la souveraine et l'éternelle Bonté; vous aimant et aimant le prochain pour lui, et non pour votre utilité. O mon Père, je veux qu'étant le légat du Pape, vous soyez lié dans les liens de cette sincère et ardente charité que mon âme désire voir en vous. Je n'en dis pas davantage. Fortifiez-vous dans le Christ, le doux Jésus; soyez zélé, et non pas négligent, dans ce que vous avez à faire, et je verrai si vous êtes un vrai légat, et si vous avez faim de voir lever l'étendard de la très sainte Croix (Le cardinal d'Estaing fit tous ses efforts pour organiser la croisade que désirait tant sainte Catherine.). Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [242].

Table des Matières


 

 

XXIV. - AU CARDINAL PIERRE D'OSTIE. - Des malheurs de l'amour de soi-même, et de la crainte servile. - Elle l'exhorte à servir avec courage la sainte Eglise, et à imiter Jésus-Christ dans sa patience à tout souffrir.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un homme courageux et sans crainte, afin que vous suiviez courageusement l’Epouse du Christ, travaillant pour l'honneur de Dieu spirituellement et temporellement, selon les besoins de cette douce Epouse dans les circonstances actuelles. Je suis persuadée que si l’œil de

votre intelligence s'ouvre pour voir ses nécessités, vous le ferez avec zèle, sans peur et sans négligence. L'âme qui éprouve une crainte servile ne peut rien faire parfaitement, et dans quelque position qu'elle se trouve, dans les petites choses comme dans les grandes, elle échoue toujours, et ne conduit jamais ce qu'elle a commencé à sa perfection. Oh ! que cette crainte est dangereuse elle coupe les bras au saint désir, elle aveugle l'homme en ne lui laissant pas connaître et voir la vérité. Cette crainte procède de l'aveuglement de l'amour-propre ; car, aussitôt que la créature raisonnable s'aime de l'amour-propre sensitif, elle éprouve la crainte ; et la raison de cette crainte est qu'elle a placé son amour et son espérance [243] en des choses fragiles qui n'ont aucune force, aucune solidité, et qui passent comme le vent.

2. O amour coupable, combien tu es pernicieux aux supérieurs spirituels et temporels, et à ceux qui leur sont soumis Car si c'est un prélat, il ne reprend jamais, parce qu'il craint de perdre son pouvoir et de déplaire à ceux qui lui sont soumis ! Celui qui obéit en souffre également, car l'humilité ne peut se trouver en celui qui s'aime d’un pareil amour : l'orgueil y est enraciné, et l'orgueilleux n'est jamais obéissant. Si c'est un supérieur temporel, il n'observe pas la justice, et commet, au contraire, de nombreuses et criantes injustices, parce qu’il agit selon son caprice, ou selon le caprice des créatures. Dès qu'il ne réforme pas les abus et n'observe pas la justice, ses sujets deviennent plus mauvais, parce qu'ils s'entretiennent dans leurs vices et leur malice. Puisque l'amour-propre et la crainte coupable causent tant de dangers, il faut les fuir, et fixer l’œil de son intelligence sur l'Agneau sans tache, qui est notre règle et notre doctrine ; nous devons le suivre parce qu'il est l'amour et la vérité, et qu'il n'a cherché autre chose que l'amour de son Père et notre salut. Il ne craignait ni les Juifs, ni leurs persécutions, ni la malice des démons, ni la honte, les mépris, les affronts, et il ne recula pas enfin devant la mort ignominieuse de la Croix.

3. Nous sommes les disciples de cette douce et suave école. Je veux, très cher et très doux Père, que vous fixiez, avec un grand zèle et une sainte prudence, l’œil de votre intelligence sur cette vie, sur ce livre de vie qui contient la douce et suave doctrine. Ne recherchez [244] autre chose que l'honneur de Dieu, le salut des âmes et le service de la douce Epouse du Christ. Avec cette lumière, vous vous dépouillerez de l'amour-propre, et vous serez revêtu de l'amour divin ; vous chercherez Dieu pour son infinie bonté, parce qu'il est digne d'être cherché, d’être aimé par nous : vous vous aimerez, vous aimerez la vertu, vous détesterez le vice pour Dieu, et cet amour vous fera aimer votre prochain.

4. Vous voyez bien que la divine Bonté vous a placé dans le corps mystique de la sainte Eglise, vous a nourri sur le sein de cette douce Epouse, pour que vous mangiez sur la table de la très sainte Croix l'aliment de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Elle ne veut pas que vous vous nourrissiez ailleurs que sur la Croix, supportant les fatigues du corps et les angoisses du désir comme l'a fait le Fils de Dieu, qui a souffert à la fois les tourments du corps et le supplice du désir, la croix du désir, plus grande que la croix du corps. Cette croix du désir était la faim de notre rédemption, pour obéir à la volonté de son Père; et c'était pour lui une peine infinie de ne pas la voir accomplie. Comme sagesse du Père, il voyait ceux qui participaient à son sang, et ceux qui n'y participaient pas par leur faute; et parce que ce sang était donné pour tous, il s'affligeait de l'aveuglement de ceux qui ne voulaient point y participer. Ce désir fut son supplice depuis sa naissance jusqu'à sa mort; mais quand il eut donné sa vie, son désir ne finit pas, mais seulement la croix du désir. Vous devez faire ainsi, vous et toute créature raisonnable ; vous devez souffrir de corps et de désir, vous affligeant de l'offense [245] de Dieu et de la damnation de tant d'âmes que nous voyons périr.

5. Il me semble, très cher Père, qu'il est temps de rendre honneur à Dieu et de souffrir pour le prochain; il ne faut plus écouter, pour agir, l'amour-propre sensitif et la crainte servile, mais l'amour véritable et la sainte crainte de Dieu. Vous êtes maintenant préposé au temporel et au spirituel, et je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, d'agir avec courage; procurez l'honneur de Dieu, quand vous le pourrez et autant que vous le pourrez, travaillant toujours, par vos conseils et votre secours, à détruire le vice et à glorifier la vertu. Quant à vos actes temporels, qui deviennent spirituels par une intention sainte, faites-les avec courage, poursuivant, autant que vous le pourrez, la paix et l'union dans tout ce pays (Le cardinal d'Estaing suivit les conseils de sainte Catherine. Après avoir vaincu par les armes Barnabé Visconti, seigneur de Milan, il lui accorda la paix, et attacha les seigneurs d'Este au Saint-Siège en leur donnant la souveraineté de Ferrare moyennant un tribut annuel de mille florins.); et pour cette oeuvre sainte, s'il fallait donner la vie de votre corps mille fois, s'il était possible, il faudrait la donner. N'est-ce pas une chose bien triste de nous voir en guerre avec Dieu par la multitude des péchés des inférieurs et des supérieurs, et par la revolte contre la sainte Bglise, de nous voir ainsi les armes àla main pour combattre les uns contre les autres, tandis que tout fidèle devrait s'apprêter à combattre les infidèles et les faux chrétiens Nous accablons ainsi les serviteurs de Dieu de douleur et d'amertume [246], quand ils voient tant d'offenses mortelles pour les âmes qui périssent à cette occasion ; et les démons se réjouissent de voir ce qu'ils voulaient voir. Il est bien de donner sa vie, à l'exemple du Maître de la vérité, et de ne pas s'arrêter aux honneurs ou aux persécutions du monde, qui voudrait nous faire souffrir et nous donner la mort du corps.

6. Je suis persuadée que si vous êtes revêtu de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus, si vous êtes dépouillé du vieil homme, c'est-à-dire de la propre sensualité,- vous vous conduirez avec zèle, parce que vous serez libre de la crainte servile. Sans cela, vous n'y parviendrez jamais, et vous tomberez de plus dans les défauts dont je vous ai parlé. Je comprends combien il vous est nécessaire d'être un cœur courageux, sans crainte servile et libre de tout amour de vous-même, puisque Dieu vous a placé à ce poste, qui ne demande qu'une sainte crainte. Je vous ai dit que je désirais vous voir un homme courageux et sans crainte. J'espère de la Bonté divine qu'elle vous fera, à vous et à moi, la grâce d'accomplir sa volonté, votre désir et le mien. La paix, la paix, la paix, très cher Père; pensez à vous et aux autres, et faites considérer au Saint-Père la ruine des âmes plutôt que celle des cités; car Dieu estime plus les âmes que les cités. Je finis; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [247].

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XXV. - AU CARDINAL PIERRE DE LUNE . - De l'amour de la vérité, qu'on arrive à connaître dans le sang de Jésus-Christ, à la lumière de la sainte foi. - Elle l'invite à travailler à la réforme de l'Eglise, et à supporter les murmures avec patience.

(L'Espagnol Pierre de Lune avait été nommé cardinal en 1375 par Grégoire XI, qui l'avait mis en garde contre son ambition en lui disant Caveas ne tua Luna paliatur ecclipsim. Il connut sainte Catherine pendant son séjour à Avignon, et fut très lié avec le bienheureux Raymond de Capoue. Il montra d'abord beaucoup de fermeté dans l'élection d'Urbain VI, et ne voulut pas se prêter aux hommages qu'on rendit au cardinal de Saint-Pierre pour calmer les Romains, qui voulaient un Pape italien. Il disait tout haut Non conflabo vitulum, nec flectam genua coram Baal. Unus est, et debet esse verus papa, et non duo. Cette première lettre est écrite après la violation de l'interdit de Florence, arrivée le 8 octobre 1377.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très révérend et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir aimer sincèrement la douce vérité. C'est la vérité qui nous délivre, car personne ne peut rien faire contre la vérité; mais cette vérité ne peut s'acquérir parfaitement, si l'homme ne la connaît pas. En ne la connaissant pas, il ne l'aime pas; et en ne l'aimant pas, il ne trouve pas en lui et ne suit pas la vérité. Ainsi [248] donc, nous avons besoin de la lumière de la très sainte Foi; cette lumière est la pupille de l’œil de l'intelligence, avec lequel, lorsqu'il est éclairé par. la sainte Foi, l'âme connaît la douce vérité de Dieu, voyant que Dieu ne veut véritablement autre chose que notre sanctification. Tout ce qu'il nous donne, ou tout ce qu'il permet en cette vie, n'a d'autre but que de nous sanctifier en lui. C'est ce qui prouve que Dieu ne veut pas autre chose de nous, qu'il nous a créés à son image et ressemblance pour que nous jouissions de lui et que nous participions à son bonheur éternel. C'est le sang de son Fils unique, répandu avec un si ardent amour; c'est ce sang qui nous a fait renaître à la grâce; car si Dieu n'avait pas vu et voulu notre bien, il ne nous aurait pas donné un semblable Rédempteur.

2. C'est donc dans ce sang que nous connaissons la vérité à la lumière de la très sainte Foi, qui éclaire l’œil de l'intelligence. Alors l'âme s'embrase et se nourrit dans l'amour de cette vérité; et par amour de la vérité, elle préférerait la mort à l'oubli de la vérité. Elle ne tait pas la vérité quand il est temps de parler, car elle ne craint pas les hommes du monde; elle ne craint pas de perdre la vie, puisqu'elle est disposée à la donner par amour de la vérité. Elle craint Dieu seul. La vérité reprend hautement, parce que la vérité a pour compagne la sainte justice, qui est une perle précieuse qui doit briller en toute créature raisonnable, mais surtout dans un prélat. La vérité se tait quand il est temps de se taire; et en se taisant, elle crie par la patience, car elle n'ignore pas, mais elle discerne et elle connaît [249] où se trouve plus l'honneur de Dieu et le salut des âmes. O très cher Père, passionnez-vous pour cette vérité, afin que vous soyez une colonne dans le corps mystique de la sainte Eglise, où il faut répandre la vérité; car la vérité est en elle, et parce qu'elle est en elle, elle veut qu'elle soit administrée par des personnes qui en sont passionnées et éclairées, et non par des ignorants qui sont séparés de la vérité.

3. Il me semble que l'Eglise de Dieu a un extrême besoin de bons ministres; car le nuage de l'amour-propre a tellement augmenté dans les intelligences, que personne ne parait pouvoir connaître la vérité. Les hommes ne l'aiment pas, parce qu'ils sont pleins de l'amour sensuel et particulier d'eux-mêmes; ils ne peuvent remplir leurs cœurs et leur affection de l'amour de la vérité; et c'est ainsi que la fable et le mensonge abondent sur les lèvres de ceux qui devraient annoncer la vérité. Je puis, mon très cher Père, vous assurer que les choses en sont ainsi; Car dans le lieu où je me trouve (Sainte Catherine était alors à Florence.), sans parler des séculiers, dont beaucoup sont méchants, et peu sont bons, les religieux, les clercs, et surtout les Frères Mendiants, qui sont chargés par la douce Epouse du Christ d'annoncer et de répandre la vérité, l'oublient et l'outragent du haut de la chaire. Ce sont sans doute mes péchés qui en sont cause. Je dis cela pour l'interdit qu'ils ont violé. Non seulement ils ont fait le mal, mais ils enseignent qu'on peut célébrer les Offices en toute sûreté de conscience, [250]et que les séculiers peuvent y assister; ils disent que ceux qui n’y vont pas commettent un péché. Ils ont fait tomber ainsi le peuple dans un tel désordre, que c'est une douleur d'y penser, et surtout de le voir (Le 8 octobre, jour de sainte Reparata, fête patronale de la cathédrale de Florence, le peuple força les prêtres et les religieux à ouvrir les églises et à célébrer les Offices malgré l'interdit, en imposant de fortes amendes à tous ceux qui n'obéiraient pas.). Ce qui les fait parler et agir de la sorte, c'est la crainte servile des hommes, le désir de leur plaire et de recevoir des offrandes, Hélas ! hélas ! je meurs, et je ne puis cependant mourir, en voyant abandonner la vérité à ceux qui devaient mourir pour elle.

4. Aussi je veux, mon doux Père, que vous vous passionniez pour la vérité. Vous avez maintenant commencé, en reconnaissant que l’Epouse du Christ avait besoin d'un saint et bon pasteur, et vous avez agi sans crainte en toute occasion. Pour que votre persévérance soit couronnée de succès, je vous prie de faire toujours retentir la vérité a l'oreille du Christ de la terre, afin qu'il réforme son Epouse dans la vérité. Dites-lui avec fermeté qu'il la réforme par de bons et saints pasteurs, réellement et en vérité, non pas seulement avec de simples paroles, car ce qu'on dit sans agir ne sert de rien. S'il ne donne pas de bons pasteurs, il ne pourra jamais accomplir le désir qu'il a de réformer l’Eglise.

5. Qu'il veuille donc, par amour pour Jésus crucifié, s'appliquer avec espérance et douceur à déraciner les vices et à faire fleurir la vertu autant [251] qu'il le pourra; qu'il lui plaise de pacifier l'Italie, afin qu'avec une belle armée enrôlée sous l'étendard de la Croix, nous puissions nous sacrifier à Dieu pour l'amour de la vérité. Priez-le qu'il ne laisse jamais les fautes impunies, surtout celles de ceux qui outragent la sainte Foi par amour d'eux-mêmes. Qu'il s'entoure de serviteurs de Dieu capables de l'aider à porter son fardeau. S'il veut guérir la corruption que cause le désordre, il faut que lui, vous et les autres, vous supportiez les persécutions et les coups de la langue des hommes. Mais si vous aimez la vérité, avec la perle précieuse de la justice, enchâssée dans la miséricorde, en n'imposant à personne au delà de ses forces, ne vous inquiétez de rien, ne tournez jamais la tête en arrière pour regarder la charrue, mais soyez constants et persévérants jusqu'à la mort. Si vous connaissez et si vous aimez la vérité, vous ne craindrez pas la peine; vous y trouverez, au contraire, votre bonheur. Mais si vous n'avez pas le doux et pur amour de la vérité, votre ombre seule vous fera peur. Aussi, en voyant qu'il n'y avait pas d'autre route, je vous ai dit que je désirais vous voir l'ami fidèle de la vérité. Je vous demande donc, par amour pour Jésus crucifié et pour ce doux sang répandu avec tant d'ardeur, de devenir l'époux de la vérité, afin d'accomplir la volonté de Dieu en vous et le désir de mon âme, qui souhaite vous voir mourir pour la vérité. Je finis; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [252].

Table des Matières


 

 

XXVI. - AU CARDINAL PIERRE DE LUNE, lettre écrite en extase. - Du zèle pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. - Elle le presse de faire tous ses efforts pour apaiser les différends qui s’élevaient entre le Pape et les cardinaux.

(Cette lettre fut écrite après l'élection d'Urbain VI, faite le 9 avril 1378. Le conflit entre le Pape et les cardinaux était déjà commencé.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir comme une colonne inébranlable dans le jardin de la sainte Eglise. Que je vous voie dépouillé de cet amour-propre qui affaiblit toute créature raisonnable, et riche de ce seul amour véritable qui est fondé sur la pierre vive, sur le Christ, le doux Jésus, en suivant toujours ses traces. Dans cet amour, l'âme se fortifie, parce qu'elle a consumé tout ce qui l'affaiblissait. Non seulement elle est forte pour elle-même, mais elle communique souvent sa force au prochain. Oui, vous pouvez fortifier les autres, vous et vos semblables, lorsque vous donnez à ceux qui vous sont soumis et aux autres séculiers l'exemple d'une sainte et honnête vie, et une doctrine fondée sur la vérité. C'est par la doctrine et la bonne vie que l'homme montre qu'il est exempt de faiblesse, et fort contre ses trois principaux [253] ennemis, c'est-à-dire contre le démon, en ne suivant pas sa malice; contre le monde, en ne suivant pas ses vanités, et en refusant ses honneurs et ses plaisirs; contre sa propre fragilité, et contre la chair, qu'il a foulée aux pieds de son affection et à la lumière de la raison, en ne recherchant pas avec une délicatesse déréglée les jouissances du corps et les aliments délicats, et en se mortifiant, au contraire, par la pénitence, les jeûnes, les veilles, l'humble et continuelle prière. Par ce moyen, elle ne se laisse pas commander par la chair fragile, mais par la raison, comme nous devons le faire, afin que l’âme soit maîtresse, comme elle doit l'être, et que les sens soient esclaves.

2. C'est certainement une honte et une grande confusion pour l'homme, de ne pas jouir d'une liberté si parfaite que personne ne puisse en dépouiller son âme, et de devenir le misérable serviteur et l'esclave de ces trois ennemis qui le réduisent à rien, en le privant de la vie de la grâce. Ceux qui sont forts sont libres, parce qu'ils sont délivrés des mains de leurs ennemis, et qu'ils ont armé la cité de l'âme d'une troupe de vraies et solides vertus. Oh ! combien doucement vivent ceux-là qui ont le zèle de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, qui fortifient le prochain et l'encouragent par leur vertu. Cette vertu les dépouille de l'amour d'eux-mêmes qui les affaiblissait, et c'est pourquoi j'ai dit que celui qui devient fort peut fortifier souvent son prochain.

3. Aussi je veux, très cher Père, que vous soyez une colonne ferme et inébranlable, que vous ne soyez influencé ni par ce que le monde peut donner [254], ni par les persécutions que peuvent soulever les clercs dans le corps mystique de la sainte Eglise. Si vous n'êtes pas dépouillé de l'amour de vous-même, il est certain que vous serez faible, et que votre faiblesse vous réduira au néant. Aussi mon âme désire vous voir si fort, que rien ne vous arrête, et que vous puissiez prêter aide et secours aux faibles. Donnez, donnez du sang du Christ à votre âme, afin que tout enivrée, elle coure sur le champ de bataille pour combattre avec courage. Que la mémoire s'emplisse de ce précieux sang; que l'intelligence y voie et comprenne la sagesse du Verbe, le Fils unique de Dieu, qui a vaincu par le sang notre malice et la malice de l’antique serpent, en revêtant l'amorce de notre humanité. Que la volonté s'élance, tout enivrée du sang du Christ, où elle trouve l'abîme de sa charité; qu'elle l'aime, et qu'elle l'aime de tout son cœur de toute son âme, de toutes ses forces, jusqu'à la mort, ne pensant jamais à elle, mais seulement à Jésus crucifié. Qu'elle s'asseye à la table de la Croix, et qu'elle y prenne la nourriture des âmes pour l'honneur de Dieu, en souffrant avec patience jusqu'au dernier soupir, en portant les défauts du prochain devant Dieu avec une grande compassion, et en acceptant avec résignation l'injustice qui nous est faite. Agissons ainsi, très cher Père, car c'est le moment.

4. Il me semble que j'ai entendu dire que la discorde naissait entre le Christ de la terre et ses disciples. J'en éprouve une douleur inexprimable, par la seule crainte que j'ai de l'hérésie. J'ai bien peur quelle ne vienne à cause de mes péchés; et je vous [255] conjure par ce glorieux et précieux sang qui a été répandu avec un si ardent amour, que vous ne vous sépariez jamais de la vertu et de votre chef (Cette prière semble être une prophétie de la chute du cardinal Pierre de Lune. Sainte Catherine avait annoncé les malheurs du schisme au bienheureux Raymond pendant son séjour à Pise, en 1375. - C'est d’elle-même qu'elle parle dans le paragraphe suivant. (Vie de sainte Catherine, p. II, ch. X.). Je vous prie de supplier le Christ de la terre de faire promptement la paix; car il serait trop dur d'avoir à combattre au dedans et au dehors; qu'il dispose les voies pour y réussir. Dites-lui qu'il se prépare de bonnes colonnes, maintenant qu'il est sur le point de créer des cardinaux; que ce soient des hommes courageux, qui ne craignent pas la mort, mais qui soient prêts à souffrir pour l'amour de la vérité et pour la réforme de l’Eglise, jusqu'à la mort, et à donner leur vie, s'il le faut, pour l'honneur de Dieu.

5. Hélas ! hélas! ne perdez pas le temps, et qu'il n'attende pas, pour appliquer le remède, que la pierre lui tombe sur la tète. Hélas! que mon âme est à plaindre! tout le reste, la guerre, le déshonneur et les autres tribulations ne me semblent qu'une paille, une ombre, en comparaison de ceci. Oui, je vous assure, je tremble à cette seule pensée, surtout depuis qu'une personne m'a fait comprendre que cette affaire était plus grave et plus dangereuse que la guerre elle-même. Je vous dis qu'il semblait que le cœur et la vie allaient lui manquer. Elle invoquait et suppliait la miséricorde divine de prévenir tant de maux, et elle désirait que son corps répandit son [256] sang par la violence d'un saint désir; il ne lui semblait pas qu'une sueur ordinaire fût suffisante; elle eût voulu une sueur de sang, et elle eût été contente de voir son corps détruit.

6. Je crois, mon très cher Père, qu'il vaut mieux me taire que de parler sur ce sujet; mais je vous prie, autant que je le sais et que je le puis, de supplier le Christ de la terre et les autres de faire sur-le-champ cette paix, et de prendre, pour y arriver, tous les moyens possibles pour honorer Dieu, réformer la sainte Eglise et apaiser ce scandale. Et si cependant il arrivait, fortifiez-vous dans la vertu avec des hommes vertueux, afin de pouvoir résister, en chassant les ténèbres et en restant dans la lumière. Je ne doute pas que Dieu ne le fasse par son infinie miséricorde; qu'il ne dissipe les ténèbres et l'infection de son Épouse, et qu'il ne lui rende son parfum et la lumière quand il plaira à son infinie et ineffable bonté. C'est ce qui console et réjouit mon âme; sans cela, je crois que je mourrais de douleur. Soyez donc courageux et ferme comme une colonne inébranlable. Je prierai et je ferai prier Dieu pour qu'il en soit ainsi. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez, mon Père, à ma présomption, si j'ose parler ainsi; que l'amour et la douleur m'excusent devant vous. Doux Jésus, Jésus amour [257].

Table des Matières


 

 

XXVII. - AU CARDINAL JACQUES ORSINI. - De la divine charité, et de la route que Jésus-Christ nous a enseignée par ses souffrances et par sa mort.

(Jacques Orsini, fils du comte de Nole, fut nommé cardinal par Grégoire XI, en 1371. Il se rendit à Avignon pour recevoir le chapeau, et s’arrêta à Sienne le 13 octobre de la même année. C’est alors sans doute qu'il fit connaissance de sainte Catherine. Il suivit le Pape à Rome, et fit partie du conclave qui nomma son successeur. Il espéra un instant être choisi comme doyen des cardinaux diacres; il couronna Urbain VI; mais il pencha ensuite vers le schisme, sans formellement se prononcer. Il mourut le 15 août 1379.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher et très aimé Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir lié dans les liens d'une divine et très ardente charité. C'est cette charité qui a porté Dieu à nous tirer de lui-même, c’est-à-dire de son infinie sagesse, pour que nous soyons heureux, et que nous participions à son bonheur suprême. C'est ce lien qui, lorsque l'homme eut perdu la grâce par son péché, unit et lia Dieu à la nature humaine et le greffa sur nous. Car la vie a été greffée sur la mort; nous étions morts, et son union nous a donné la vie. Dès que Dieu fut ainsi greffé sur l'homme, l'Homme-Dieu courut, tout embrasé d'amour, a la mort ignominieuse de la Croix. C'est sur cet arbre que voulut être greffé le Verbe incarné, et il a été [258] attaché sur la Croix par l'amour et non par des clous qui n'auraient pas suffi à retenir l'Homme-Dieu. Le doux Maître est monté sur ce siège pour nous enseigner la doctrine de la vérité; et l'âme qui la suit ne peut tomber dans les ténèbres. Il est la voie qui conduit à cette école, c’est-à-dire à l'imitation de ses œuvres. Il l'a dit lui-même : " Je suis la voie, la vérité, la vie et c'est ainsi qu'il est véritablement Père. "

2. Celui qui suit ce Verbe a travers les injures, les mépris. les opprobres, les peines, les tourments, avec la vraie et sainte pauvreté, avec l'humilité et la douceur à supporter les injures et les peines, avec une sincère et inaltérable patience, celui qui écoute le Maître qui est la voie parce qu'il l'a faite et observée le premier, celui-là rend toujours le bien pour le mal, car c'est là sa doctrine. Vous voyez bien avec quelle patience il a supporté nos iniquités il parait ne pas les voir; et cependant quand viendra l'heure de la mort, il montrera qu'il les a bien vues, puisque toute faute sera punie et toute vertu récompensée. Il entendait avec une admirable patience les injures qu'on lui adressait sur la Croix. Il entendait le cri des Juifs qui criaient : Crucifiez-le, ou bien : Qu'il descende de la croix; et il disait : Pardonnez-leur, mon Père; mais il restait immobile quand on lui disait de descendre. Il persévéra jusqu'à la fin, et cria avec une joie sublime Tout est consommé, Consummatum est.

3. Il semble que ce soit là un cri de tristesse; mais c’est le cri de joie de l'âme consumée et brûlée dans le feu de la divine charité du Verbe incarné, le [259] Fils de Dieu. Il semble que le doux Jésus veut dire : J'ai consommé et accompli tout ce qui est écrit de moi; j'ai consommé la peine du désir que j'avais de racheter le genre humain. Je suis dans la joie et dans l'allégresse parce que j'ai consommé cette peine et satisfait la volonté manifeste de mon père, que je désirais tant accomplir. O doux Maître, comme vous nous avez bien enseigné la voie et la doctrine! Comme vous nous avez bien dit la vérité, en nous apprenant que vous étiez la voie, la vérité, la vie! Celui-là qui suit cette voie et cette doctrine ne peut avoir en lui la mort, mais il reçoit la vie éternelle. Ni le démon, ni les créatures, ni l'injure ne peuvent la lui enlever si sa volonté n'en est pas complice. Que l'orgueil de l'homme rougisse donc de cette complaisance et de cet amour qu'il a pour lui même, en voyant la bonté de Dieu si grande en lui, tant de grâces et tant de bienfaits reçus sans mérite et par grâce; et il semble que l’homme insensé ne voie pas cette ardeur, cette flamme. Si nous n'étions pas de pierre, nous devrions en être brisés.

4. Hélas, hélas ! infortunée que je suis, la seule cause de ce malheur, selon moi, c'est que l’œil de l'intelligence ne veut pas s'élever sur l'arbre de la Croix, où paraissent ces flammes d'amour si douces et si pénétrantes, et cette doctrine si féconde en fruits qui donnent la vie. C'est de là que viennent ses largesses, car sa générosité a ouvert et déchiré son corps; il s'est immolé lui-même, il nous a fait un bain et un baptême de son sang, et nous pouvons, nous devons user chaque jour avec un grand amour et une continuelle reconnaissance de ce baptême; car de [260] même que le baptême de l'eau purifie l'âme du péché originel et lui donne la grâce, de même ce sang lavera nos iniquités; il apaisera l'impatience, calmera l'injure et l'effacera de l'esprit qui ne cherchera pas à la venger, et l'âme recevra la plénitude de la grâce qui mène par la voie droite.

5. Aussi je dis que l'âme, en voyant cela, ne peut s'empêcher de se renoncer parfaitement et de tuer cette volonté perverse des sens qui se révolte contre elle et contre son Créateur ; elle se passionnera pour l'honneur de Dieu et pour le salut de la créature. Elle ne fera plus attention à elle-même, mais elle fera comme l'homme qui aime : son cœur et son affection ne se reposent pas en lui, mais dans l'objet de son amour. Et l'amour a tant de puissance, que de celui qui aime et de celui qui est aimé, il ne fait qu'un cœur et qu'une âme; ce qui est aimé de l'un est aimé de l'autre, car s'il y avait quelque division, l'amour ne serait pas parfait. Et j'ai souvent remarqué que quand nous aimions une chose, ou pour notre utilité, ou pour le plaisir que nous y trouvons, on ne s'arrête pas pour l'obtenir aux affronts, aux injures, aux peines qu'il faut supporter; on ne regarde pas à la fatigue, mais on cherche tous les moyens de remplir la volonté de la chose qu'on aime.

6. O mon très cher Père ne nous laissons pas couvrir de honte par les enfants des ténèbres. Car ce serait une grande confusion pour les enfants de la lumière, pour les serviteurs de Dieu qui sont choisis et tirés du monde pour être des fleurs et des colonnes dans le jardin de la sainte Eglise. Vous devez être [261] une fleur embaumée et non infecte; vous devez être revêtu de la blancheur de la pureté, avec le parfum de la patience et d'une ardente charité ; vous devez être généreux, libéral, et non pas avare, imitant la Vérité suprême, qui a donné sa vie avec générosité. C'est ce parfum que vous devez offrir à la douce Epouse du Christ, qui se repose dans ce jardin. Oh! que cette aimable Epouse se plaît dans ces douces et solides vertus ! Celui-là est son fils légitime; elle le nourrit sur son sein, en lui donnant le lait de la divine grâce qui est bonne et suffisante pour nous donner la vie de l'éternelle union de Dieu. Aussi le Christ dit au cher Paul "  Paul, ma grâce te suffit (II, Ép. aux Cor., XII, 9 - Sainte Catherine avait une tendre dévotion pour Saint Paul, qu'elle appelait Paoluccio ou Paoloccio). " Je dis que vous êtes une colonne placée pour garder le lieu de cette Epouse, et vous devez par conséquent être fort et non faible ; car une chose faible, le moindre vent la fait tomber, qu'il vienne de la tribulation ou de l'injure qu'on reçoit, ou bien de la trop grande prospérité, des honneurs ou des plaisirs du monde. Je veux donc que vous soyez fort, parce que Dieu vous a fait une colonne de la sainte Eglise.

7. Et quel est le moyen de fortifier notre faiblesse? c'est l'amour. Mais tout amour n'est pas propre à nous fortifier: ce n'est pas l'amour de la fortune des richesses, pas plus que l’orgueil, la colère, la haine de ceux qui nous font injure; ce n'est pas l'amour d'aucune chose créée en dehors de Dieu. Un semblable amour, non seulement ne nous donne pas la force, mais il nous ôte au contraire celle que nous avons [262]. Cet amour est si pauvre et si misérable, qu'il conduit l'homme à la plus honteuse servitude qu'il puisse y avoir ; il le rend le serviteur et l'esclave du néant, et lui ôte sa dignité et sa grandeur. Il est bien juste qu'il en soit puni, car il s'est éloigné lui-même de Dieu. Nous n'avons donc d'autres choses à faire que de placer notre affection, notre désir, notre amour dans un être plus fort que nous, c'est-à-dire en Dieu, ou nous trouvons toute force. C'est notre Dieu qui nous a aimés sans être aimé. Aussi, dès que l’âme a trouvé et goûté un si doux amour, plus fort que tout ce qui est fort, elle ne peut plus rechercher et désirer autre chose que lui. Hors de lui, elle ne demande et ne veut rien; elle est forte parce qu'elle est appuyée et fixée sur une chose ferme et inébranlable. Elle ne change jamais, quoi qu'il arrive, et elle suit toujours les traces et les mouvements de Celui qu'elle aime. Comme elle n'a qu'un cœur et qu'une volonté avec lui, elle voit parfaitement que le Christ a aimé la peine et l'humiliation, tout Fils de Dieu qu'il était il a été, parmi les hommes, un Agneau humble, doux et méprisé.

8. Aussi ses serviteurs se réjouissent de suivre cette voie, ils fuient et détestent tout ce qui lui est contraire. Ils sont devenus une même chose avec lui. et ils aiment ce que Dieu aime, et détestent ce que Dieu déteste. Ils reçoivent une force si grande, que rien ne peut leur nuire. Ils sont comme de vrais chevaliers qui voient les plus grandes tempêtes sans s'en inquiéter. Ils ne craignent rien, parce qu'ils ne se confient pas en eux-mêmes; ils ont mis toute leur espérance, toute leur foi en Dieu, qu'ils aiment, parce qu'ils voient qu'il est fort, qu'il veut et peut les secourir [263]. Ils disent alors avec une grande humilité, comme saint Paul : " Je puis tout par Jésus crucifié qui est en moi et me fortifie. Ne dormez donc plus, mon Père, car vous êtes une colonne faible par vous-même; mais unissez-vous à l'arbre de la Croix ; liez-vous par l'amour, par une charité ineffable et sans bornes avec l'Agneau immolé qui verse son sang de toutes les parties de son corps. Que nos cœurs se brisent plus de dureté, plus de négligence, car le temps ne dort pas, mais il poursuit son cours. Demeurons avec Dieu par l'amour et le saint désir, et nous n'aurons plus rien â craindre.

9. Le saint et doux remède de l'âme, c'est de reconnaître son néant, c'est de voir toujours que le péché seul vient d'elle, et que tout le reste vient de Dieu. Quand elle se connaît et qu'elle connaît Dieu, elle connaît sa bonté sur elle ; et la connaissant, elle l'aime et elle se déteste, non pas comme créature, mais comme rebelle à son Créateur. En partant de cette sainte et vraie connaissance, elle ne se trompe pas de route, mais elle marche avec courage, car elle est unie et transformée en Celui qui est la voie, la vérité, la vie ; et elle est si forte, que ni le démon, ni la créature ne lui peuvent ôter sa force, parce quelle est devenue une même chose avec lui. Tout mon désir est de vous voir dans ces doux et puissants liens, et un des signes principaux qui montrent que nous sommes les amis et les disciples du Christ, c'est de rendre le bien pour le mal. Si nous ne le faisons pas, nous sommes en état de damnation. Le faire est agréable à Dieu en toute créature, mais surtout en ceux qui sont, comme vous, dans la sainte Eglise, des miroirs où les séculiers doivent [264] regarder. Nous devons bien considérer que l'injure que nous faisons à Dieu, qui est infini, est plus grande que celle qui nous est faite par la créature, qui est finie. Et nous voulons cependant qu'il nous pardonne et qu'il fasse la paix avec nous; nous désirons qu’il ne paraisse pas voir nos offenses. Nous devons faire de même pour nos ennemis: je vous le demande et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, faites-le pour l'honneur de Dieu et pour votre salut. Je n'en dis pas davantage pardonnez à mon ignorance, c’est l'abondance du cœur qui fait trop parler la langue. Je vous prie, au nom de cet amour ineffable, d'être dans l’Eglise un valeureux champion, cherchant toujours l'honneur de Dieu, son exaltation, et non la vôtre, comme ceux qui tuent et dévorent les âmes. Appliquez-vous à faire tout ce que vous pourrez, et priez le Saint-Père de venir sans tarder davantage. Encouragez-le à lever l'étendard de la très sainte Croix contre les infidèles, parce que la guerre que se font les chrétiens sera détournée sur eux. Ne craignez rien de ce que vous verrez arriver; car le secours de Dieu est prés de nous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de. Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [265].

Table des Matières


 

 

XXVIII.- AU CARDINAL JACQUES ORSINI. - Elle l'exhorte à devenir une ferme colonne de l'Eglise, et travailler au salut des âmes. - Elle le prie d’engager le Souverain Pontife à faire la paix avec les rebelles, pour porter ensuite la guerre chez les infidèles.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher et très aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne ferme et inébranlable placée dans le jardin de la sainte Eglise pour résister aux vents contraires qui soufflent de tous côtés. Si elle n'est pas fondée sur la pierre, elle tombera, et il faut que ce fondement soit bien profond ; car s'il ne l’était pas, la colonne serait faible. O mon Père dans le Christ Jésus ! vous êtes une colonne qui doit avoir pour base l'humilité, et cette humilité s'acquiert dans la vraie connaissance de soi-même. Car l'homme se laisse aller à l’orgueil, parce qu'il ne se connaît pas; s'il connaissait son néant, il ne tomberait pas dans l'orgueil. L'être qu'il a, il l'a reçu de Dieu seul. Nous n'avons jamais demandé à Dieu qu'il nous créât. Il a été poussé par le feu de sa divine charité, par l'amour qu'il a eu pour sa créature; en la regardant en lui-même, il s'est passionné pour sa beauté et pour l’œuvre de ses mains. De même, l'âme qui regarde en soi y trouve la bonté de Dieu, et elle l'embrase tellement d'amour, qu'elle ne peut plus [266] aimer et désirer que Dieu, en qui elle a trouvé une bonté sans bornes. Elle voit quelle est la pierre où est fixé l'étendard de la très sainte Croix : le rocher et les clous n'auraient pu le tenir sans la force de l'amour que Dieu avait pour l'homme.

2. Je me rappelle ce qui fut dit à une servante de Dieu qui s'écriait dans l'ardeur qu'elle ressentait : " O mon Seigneur! Si j'avais été la pierre et la terre où fut plantée votre Croix, quelle grâce j'aurais eue de recevoir votre sang qui coulait de la Croix! " La douce et suprême Vérité lui répondait:  " Ma fille bien-aimée, toi et les autres créatures raisonnables, vous étiez la pierre qui me reteniez, car ce ne pouvait être que mon amour pour vous, tout autre chose était incapable de me retenir, moi l'Homme-Dieu. " Qu'ils rougissent donc ces pauvres cœurs misérables et ambitieux livrés tout entiers aux choses grossières de cette vie ténébreuse, aux grandeurs, aux honneurs et aux délices du monde. Ceux-là ont pour seul fondement l'amour d'eux-mêmes, parce qu'ils ne veulent pas supporter la fatigue et suivre la voie des opprobres, des abaissements et de la pauvreté volontaire qu'à suivie le bon et doux Jésus.

3. Je vous dis, mon très cher Frère, que celui-là ne résiste pas, le moindre vent le jette par terre; car son fondement, c'est-à-dire son amour est placé dans des choses vaines, légères et transitoires qui passent et fuient comme le vent. Vous voyez bien qu'en dehors de Dieu rien n'est solide ; si c'est la vie, elle disparaît. De la vie nous allons à la mort, de la santé a la maladie, de l'honneur à la honte, de la richesse à la pauvreté; tout passe, tout se. précipite. Oh! combien se [267] trompe celui qui met son affection en ces choses! Il l'y met parce qu'il s'aime lui-même d'un amour sensuel; il aime ce qui flatte cette partie grossière de lui-même; mais il ne s'aime pas d'un amour raisonnable fondé sur la vertu. Car, s'il s'aimait par raison et par vertu, et non pas avec l'amour de lui-même et du monde, en se cherchant et en cherchant les créatures plus que Dieu, il ne perdrait rien quand tout vient à lui manquer; il n'en ressentirait aucune peine, car il n'aurait pas cet amour qui seul fait souffrir ceux qui aiment hors de Dieu : mais il ne souffre pas celui qui s'aime et qui aime les créatures dans la connaissance solide et véritable de son Créateur. Il voit bien que c'est Dieu qui lui donne ou lui ôte les choses spirituelles ou temporelles, en voulant uniquement notre bien et notre sanctification.

4. Alors, avec cette lumière et cette connaissance qu'il a acquise de lui, de la bonté de Dieu, et de son ineffable charité, il s'humilie profondément par la haine et le mépris de lui-même. Il naît en lui une patience qui le soutient dans les peines, les injures les affronts, parce qu'il est content de souffrir, en pensant qu'il s'est révolté contre son Créateur. Ses fondements sont solides; il est devenu une pierre ferme établie sur la pierre qui est le Christ Jésus, dont il suit les traces et il ne peut rechercher, aimer et vouloir que ce que Dieu aime, et détester ce que Dieu déteste: il reçoit alors tant de joie, de force et de consolation, que rien au monde, ni le démon, ni les créatures, ne peut l'affaiblir ou lui causer quelque amertume ; car là où est Dieu, se trouvent tous les biens. Que notre cœur ne se sépare donc pas de tant [268] d’amour ; plus de négligence et d'aveuglement, suivez l'Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix; autrement, très cher Père, vous qui êtes une colonne placée pour aider et soutenir autant que vous le pourrez la douce Epouse de l'Agneau, vous tomberiez du rang où il vous a mis, non à cause de votre mérite, mais à cause de sa bonté, pour que vous l'honoriez et que vous serviez le prochain. Nourrissez-vous, nourrissez-vous des âmes qui ont été sa nourriture.

5. Vous voyez bien que depuis que nous avons perdu la grâce par le péché de notre premier père, la volonté du Père éternel ne s'accomplit pas en nous; car il ne nous avait pas créés pour une autre fin que celle de posséder et de contempler sa beauté, ce qui est la vie sans la mort; cette volonté ne s'accomplit pas. Poussé par l'ardent amour qui l'avait porté à nous créer, il a voulu nous montrer qu'il ne nous avait pas faits pour une autre fin; il trouva le moyen d'accomplir cette volonté, il nous donna par amour le Verbe, son Fils unique, et il punit sur lui notre faiblesse et notre iniquité. O doux feu d'amour! d'un seul coup vous avez puni le pécheur sur vous-même, en souffrant la mort et la passion, en vous abreuvant d'opprobres, de mépris, d'outrages, pour nous rendre l'honneur que nous avions perdu par le péché; et vous avez ainsi apaisé la colère de votre Père, en subissant vous-même sa justice; vous avez expié pour moi l'injure faite à votre Père éternel, vous avez apaisé une grande guerre. Le doux et tendre Paul a bien dit vrai : " Le Christ est notre paix, le Médiateur qui est venu faire la paix entre [269] Dieu et l'homme. " C'est là le doux, l'aimable moyen que Dieu a pris pour nous faire atteindre le but de notre création; il l'a montré par ses œuvres : malgré ce qui a été fait et ce qui se fait tous les jours, il nous a donné de grandes preuves d'amour; et l’âme le comprendra, si elle regarde en elle-même comment tout a été fait pour elle.

6. Oui, que la cité de notre âme se rende et cède au feu de l'amour, si elle résiste aux autres moyens. Hélas ! hélas ! ne dormez plus, vous et les autres champions de la sainte Eglise. Ne vous attachez plus aux choses passagères, mais attachez-vous au salut des âmes. Vous voyez bien que le démon travaille sans cesse à dévorer les brebis si chèrement rachetées, et tout le mal vient des mauvais pasteurs qui dévorent les âmes. Pensez-y pour l'amour de Dieu, et travaillez autant que vous le pourrez avec votre bien-aimé Christ de la terre, à établir de bons pasteurs et de bons maîtres. O Dieu amour! ne nous faites plus languir et mourir, nous et les autres serviteurs de Dieu; mais appliquez-vous à nous montrer autant que vous le pourrez, que vous avez faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, non seulement pour les chrétiens, mais encore pour les infidèles. Priez le Christ de la terre qu'il se hâte d'élever sur eux l'étendard de la sainte Croix. Ne craignez aucune guerre, aucune révolte, mais agissez avec courage, parce que ce sera le moyen d'arriver à la paix.

7. Au sujet de la guerre que vous avez avec les membres corrompus qui se sont révoltés contre leur chef, je vous prie, pour l’amour de Jésus crucifié [270], de demander au Saint-Père qu'il veuille bien se réconcilier et faire la paix avec eux, en y employant tous les moyens que réclamera le bien de la sainte Eglise; cela vaut mieux que de l'obtenir par la guerre. Tout en reconnaissant les torts qu'ils ont eus, nous devons toujours choisir ce qui offre le plus d'avantages. Je vous en conjure autant que je le sens et que je le puis, afin que nous allions ensuite courageusement donner notre vie pour le Christ, la pierre inébranlable. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu pardonnez à ma présomption, si j'ose vous écrire que mon excuse soit l’amour que j’ai pour la douce Epouse de Jésus et pour notre salut. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXIX. - AU CARDINAL DE PORTO PIERRE CORSINI. Elle l'exhorte à être un agneau par humilité, et un lion par la force, en imitant Jésus-Christ par lequel nous participons aux trois personnes divines.- Elle le prie d'aimer le Souverain Pontife, et de presser son retour et le commencement de la croisade.

(Ce cardinal était de Florence, et de la famille des Corsini. Grégoire XI l'avait élevé à la pourpre en 1370. Il suivit malheureusement le parti des cardinaux français séparés d'Urbain VI.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher et très révérend Père et frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave [271] des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un agneau humble et doux, à l'exemple de l'Agneau sans tache, qui fut si humble et si doux, qu'on ne l'entendit jamais proférer une seule plainte. Semblable à l'agneau qui ne se défend pas, il se laissa conduire à la boucherie de la très sainte et très dure Croix. O inestimable feu d'amour! vous nous avez donné votre chair pour aliment, et votre sang pour breuvage. Vous êtes l'Agneau qui a été préparé aux flammes d'une ardente charité. Je ne vois pas d'autre moyen, mon Père, pour pouvoir acquérir la vertu, que de fixer les yeux de votre âme sur cet Agneau, parce qu'en lui nous trouvons l'humilité sincère et profonde, avec une grande douceur et patience. Quoiqu'il soit Fils de Dieu, il ne vient pas et ne se pose pas comme roi, parce que l'orgueil et l'amour-propre ne sont pas en lui; il vient comme un vil esclave; il ne se cherche pas pour lui, mais il veut rendre à Dieu honneur et gloire, et à nous la vie que nous avions perdue par le péché; et cela, il le fait seulement par amour et pour accomplir la volonté du Père sur nous. Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance uniquement pour qu'il jouisse de lui dans la vie éternelle. Par la rébellion de l'homme contre Dieu, la voie avait été rompue, et la douce volonté de Dieu qui lui avait fait créer l'homme ne s'accomplissait pas, car il n'a été créé que pour avoir la vie éternelle.

2. Dieu, pressé par cette charité pure et sans borne qui nous avait fait créer, nous donna, pour accomplir sa volonté en nous, le Verbe son Fils [272] unique; et le Fils de Dieu, s'oubliant lui-même pour satisfaire cette douce volonté, se fit médiateur entre Dieu et l'homme, et termina cette grande guerre par la paix, parce que l'humilité a triomphé de l'orgueil du monde; ce qui lui a fait dire : Réjouissez-vous, j'ai vaincu le monde, c'est-à-dire l’orgueil de l'homme. Il n'y a personne de si orgueilleux et de si impatient, qui ne devienne humble et doux en considérant un si grand abaissement, un si grand amour, en voyant Dieu humilié jusqu'à nous. Aussi les saints et les vrais serviteurs de Dieu, pour s'acquitter envers lui, se sont toujours humiliés. Ils rapportent toute louange et toute gloire à Dieu, et ils reconnaissent que tout ce qu'ils ont vient uniquement de sa bonté; ils voient leur néant, et ce qu'ils aiment, ils l'aiment en Dieu. Ils sont dans les honneurs quand Dieu le veut; mais plus ils sont grands, plus ils s'humilient et connaissent leur néant. Celui qui se connaît s'humilie, ne lève pas la tête et ne s'enfle pas d'orgueil; mais il s'abaisse et reconnaît la bonté de Dieu qui agit en lui. Il acquiert ainsi la vertu de la charité et de l'humilité. L'une est la nourrice et la gouvernante de l'autre; et sans ces vertus, nous ne pouvons pas avoir la vie éternelle. Hélas! hélas! quel sera l'insensé qui n'aimera pas, en se voyant aimé, et qui ne se dépouillera pas de l'amour-propre pervers, qui est le principe et la racine de tout notre mal. Je ne puis croire qu'il y ait quelqu'un assez endurci pour ne pas aimer en se voyant aimé, à moins qu'il ne se prive de la lumière par l'amour-propre.

3. Quel est le signe de celui qui aime? Ce signe [273] évident, demandez-le et voyez-le dans saint Jérôme, qui occupait votre rang. Il mortifiait sa chair par les jeûnes, les veilles, la prière il tuait en lui l’orgueil par des vêtements toujours pauvres, et il mettait tout son zèle, non pas à chercher, mais à fuir les honneurs et les grandeurs du monde. Et comme ceux qui s'humilient sont exaltés, quand il eut sa charge il ne perdit pas sa vertu, mais il l'éprouva comme l’or dans la fournaise, en y ajoutant la vertu de la charité. Il se passionne pour les âmes, et il ne craint pas de perdre la vie de son corps, parce qu'il prend la forme et le vêtement du doux Agneau Jésus. Il ne s'aime et n'aime pas le prochain et Dieu pour lui, mais il aime tout en Dieu. Il ne s'inquiète ni de la vie, ni de la mort, ni des persécutions, ni des peines qu'il faut souffrir; il ne cherche que l'honneur de la suprême et éternelle Vérité.

4. Ce sont là les signes des vrais serviteurs de Dieu, au nombre desquels, mon Père, je vous supplie et vous demande d'être. Portez le signe de l'humilité véritable; humiliez-vous, au lieu de vous glorifier de votre élévation; ne soyez impatient dans aucune des peines et des injures que vous aurez à souffrir; mais combattez avec une invincible patience dans le corps de la sainte Eglise, jusqu'à la mort, annonçant et disant toujours la vérité, par vos conseils et par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, sans aucune crainte, ne recherchant que l'honneur de Dieu, le salut des âmes et l'exaltation de la sainte Eglise, comme le fils véritable et bien-aimé de cette douce mère. C'est par là que vous montrerez la divine charité unie à la patience. Soyez généreux, charitable [274], spirituellement, comme je vous l'ai dit, et temporellement. Pensez que les mains des pauvres vous aident à répandre et à recevoir la grâce divine. Je veux que vous commenciez une vie, une existence nouvelle. Ne dormez plus dans le sommeil de la négligence et de l'ignorance.

5. Oui, soyez pour moi un champion véritable. Je vous ai dit que je désirais vous voir un agneau à la suite du véritable agneau maintenant je vous dis que je veux vous voir un lion puissant, qui rugisse dans la sainte Eglise ; que votre voix et votre vertu soient assez fortes pour ressusciter les enfants morts qui sont dans son sein (Ce passage s’explique par le symbolisme du moyen âge qui attribuait au rugissement du lion la puissance de ressusciter ses lionceaux mort. (Voir les mélanges d’archéologie des PP. Cahier et Martin : Bestiaire, t. II, p. 106). Si vous demandez où est le cri, la voix puissante de l'Agneau, ce n'est pas son humanité qui se fait entendre, car il est la douceur même ; mais c'est la divinité qui donne la puissance au cri du Fils, par la voix de son infinie charité, c'est-à-dire par la force et le pouvoir de la divine essence, et de l'amour qui a uni Dieu à 'homme. C'est cette vertu qui a changé l'agneau en lion; et du haut de la Croix, il a poussé un si grand cri sur l'enfant mort de l'humanité, qu'il le délivra de la mort, et lui donna la vie. Nous recevons de lui la force, parce que l'amour qui nous vient du doux Jésus nous fait participer à la puissance du Père. Vous voyez bien qu'il en est ainsi, puisque ni le démon, ni les créatures ne peuvent nous forcer à commettre un péché mortel ; l'homme est libre et [275] maître de lui-même. Dans l'amour, nous participons à la lumière et à la force du Saint-Esprit, qui unit l'âme à son Créateur et éclaire l'intelligence; et l'entendement, dans cette lumière, participe à la sagesse du Fils de Dieu.

6. O très cher Père, que nos cœurs se brisent et se déchirent, en voyant l'état et la dignité où son infinie bonté nous a placés, soit par la création, en nous créant à son image, soit par la rédemption et l'union de la nature divine avec la nature humaine. Pouvait-il plus donner qu'en se donnant lui-même à ceux qui par le péché sont devenus les ennemis de Dieu? O ineffable et parfait amour! Vous vous êtes bien passionné pour votre créature vous étiez Dieu, vous ne pouviez souffrir, et vous vouliez faire la paix avec l'homme; la faute commise demandait un châtiment, et l'homme ne pouvait satisfaire, pour un si grand outrage contre vous, le Père éternel; mais l'amour que vous aviez pour nous vous a fait trouver ce moyen : vous avez revêtu le Verbe de notre chair, et il a pu vous rendre honneur et apaiser votre colère en souffrant dans la chair d'Adam, qui avait commis la faute. O homme! comment résister, et ne pas t'abandonner toi-même? Tu vois qu'il a combattu sur la Croix; il s'est laissé vaincre après avoir vaincu; la mort a vaincu la mort; ils ont jouté ensemble ; la mort a été détruite, et la vie est ressuscitée dans l'homme. Hâtez-vous donc, et que votre cœur ne résiste plus; que la cité de votre âme se rende; si elle ne se rend pas pour autre chose, qu'elle se rende parce que le feu a été mis partout. De quelque côté que vous vous tourniez, au spirituel [276] ou au temporel, vous trouverez toujours le feu de l'amour.

7. Je vous demande et je veux que vous aimiez le Christ de la terre; priez-le qu'il revienne, et qu'il lève promptement l'étendard de la très sainte Croix contre les infidèles. Ne vous étonnez pas, vous et les autres, si les chrétiens se lèvent et se sont levés comme des membres corrompus contre leur doux chef; ce sera le moyen de les apaiser et de les faire redevenir des enfants soumis. Pardonnez mon ignorance; si j'ose vous parler ainsi, excusez l'amour et le désir que j'ai de votre salut et de la réforme, de l'exaltation de la sainte Eglise, qui est si défigurée, qu’il semble que le cœur de la charité lui manque; car tous la volent et lui dérobent ses ornements pour s'en parer eux-mêmes par amour-propre, tandis qu'ils ne devraient rechercher que son bien et sa gloire. C'est là le signe des superbes, qui, pour être grands et honorés, ne s'inquiètent pas de voir l’Eglise tomber en ruine, et le démon dévorer les âmes. Ces loups rapaces sont bien différents des serviteurs de Dieu, qui sont des agneaux et qui suivent le signe de l'Agneau. Aussi mon âme désire vous voir un agneau. Je finis; mais si je m'écoutais, je parlerais encore. Recommandez-moi avec instance, dans le Christ Jésus, à notre Christ de la terre; encouragez-le, et ne craignez rien, quelque chose qui arrive. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [277].

Table des Matières


 

 

XXX- AU CARDINAL BONAVENTURE DE PADOUE. - La force s'acquiert par l'humilité et l'amour, dans la connaissance de nous-mêmes, de la bonté de Dieu et de ses bienfaits envers nous.

(Le cardinal Bonaventure naquit à Padoue en I332. il entra très jeune dans l'ordre des Ermites de Saint-Augustin et il fut nommé général en 1377. Il était l'ami de Pétrarque, qui lui adressa une longue lettre à l'occasion de la mort de son frère. Créé cardinal en 1378 parle Pape Urbain VI, il lui resta fidèle, et eut la gloire de mourir pour la cause de l’Eglise, dont il défendit les intérêts contre François de Carrare, son parent, seigneur de Padoue, qui le fit assassiner sur le pont Saint-Ange en 1379. (Gigli t. I, p. 217.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne ferme et stable dans le jardin de la sainte Eglise, afin que par votre fermeté, votre constance et celle des autres, votre foi soit affermie, la vérité exaltée, le mensonge confondu, et la barque de la sainte Église conduite au milieu des vagues de la mer qui la frappent, et de la tempête du mensonge et du schisme qu'ont soulevée les méchants qui s'aiment eux-mêmes, et répandent le poison, au lieu d'être les colonnes et les défenseurs de la Foi. Je veux, mon révérend Père, que vous soyez ferme, constant et persévérant dans toutes les vertus qui fortifient l'âme [278] en détruisant les vices qui l'affaiblissent et la soumettent à leur esclavage.

2. Cette force des vraies et solides vertus, ce ne sont pas les richesses, les honneurs du monde, les grandes dignités et la confiance en soi-même, non; mais c'est la connaissance que l'âme a d'elle-même. Par cette connaissance, elle voit qu'elle n'a pas l'être pour elle, mais pour Dieu; elle connaît sa misère, sa fragilité, le temps qu'elle a perdu et dont elle pouvait bien profiter. Elle connaît à sa lumière son indignité et sa dignité. Elle connaît son indignité dans l'enveloppe de son corps, qui est la proie de la mort et la pâture des vers. C'est un vase de corruption; et pourtant nous nous appliquons plus à l'aimer, à le satisfaire, à le caresser par l'amour sensitif, qu'à enrichir notre âme, dont la dignité est si grande, que rien ne peut y ajouter. Car nous voyons que Dieu, pressé par l'ardeur de sa charité, n'a pas voulu nous créer semblables aux animaux sans raison, ou aux anges; mais il nous a créés à son image et ressemblance. Pour accomplir sa vérité en nous, pour nous faire atteindre le but de notre création, pour mettre le comble à notre dignité, il a pris lui-même notre ressemblance, lorsqu'il revêtit la divinité de l'humanité, nous faisant renaître à la grâce dans le sang du doux et tendre Verbe son Fils unique, qui nous a rachetés, non pas à prix d'argent, mais avec son sang. Ce prix du sang payé pour nous, cette union de Dieu à l'homme, nous montrent l'amour ineffable que Dieu nous porte, et la dignité que nous avons reçue dans la création.

3. Elle est donc bien mercenaire la créature qui [279] s'estime assez peu pour se livrer au péché, qui est une chose plus vile que le néant. Elle ne voit pas dans son aveuglement qu'elle devient semblable à ce qu'elle choisit pour maître; elle se détruit par le péché, qui la prive de la grâce et de Dieu, qui est Celui qui est. Ce n'est pas là rester dans la connaissance de soi-même, c'est se mettre hors de soi, comme un insensé, un frénétique, en s'attachant à la mort et aux ténèbres de l'amour-propre sensuel, principe de tout mal. C'est perdre la lumière de la connaissance de l'infinie Bonté divine, qui nous a élevés à une si grande dignité par amour et par grâce, et non par devoir. Si l'âme s'était connue à cette lumière, elle aurait vu sa faiblesse, et elle aurait acquis l'humilité sincère et parfaite. L'âme qui se tient dans cette douce retraite de la connaissance de soi-même et de la bonté de Dieu, s'humilie intérieurement, car ce qui n'est pas ne peut s'enorgueillir. Elle voit qu'elle n'est pas pour elle, mais pour Dieu, et le feu de sa charité augmente en reconnaissant qu'elle tient de Dieu l'être et toutes les grâces qui y sont ajoutées. Elle voit la loi indigne et mauvaise qui combat sans cesse l'esprit, et qui lui fait perdre, si la volonté y consent, Dieu et le fruit du sang. Elle conçoit alors une sainte haine contre la sensualité, et plus elle la hait, plus elle aime la raison; et avec cet amour et cette lumière elle se sépare de ce qui l'affaiblissait, et elle s'unit par l'amour à Dieu, qui est la force suprême, au moyen des vraies et solides vertus.

4. Il est donc bien vrai que par la connaissance que l'homme a de lui-même il acquiert la force. Et combien devient-il fort, très cher Père? Il devient si [280] fort, que ni le démon ni les créatures ne peuvent l'affaiblir tant qu'il est uni à cette force, et personne ne peut l'en séparer, s'il n'y consent pas. Les attaques et les persécutions du monde peuvent-elles vaincre cette âme? Non certainement elles la fortifient au contraire bien davantage, parce qu'elles la font recourir avec plus de zèle à sa force. Elles montrent si l'amour qu'elle a pour Dieu est mercenaire ou non, c'est-à-dire, si elle l'aime par intérêt. Les créatures ne peuvent l'ébranler par les persécutions, les injures, les violences, les reproches, les mépris, les outrages elles la détachent au contraire bien davantage de l'amour des créatures en dehors du Créateur, et elles l'exercent à la vertu de patience. Per sonne donc ne peut l’affaiblir, à moins que l'homme n’y consente en se séparant de sa force; car il n'y a pas de position et de circonstance qui puissent nous ravir Dieu, puisque Dieu ne considère pas l'état, le lieu, le temps, mais seulement les saints et vrais désirs.

5. Je vous demande donc d'être une colonne ferme, inébranlable, en vous fortifiant dans les vraies et solides vertus par la connaissance de vous-même, afin que vous puissiez faire parfaitement dans la sainte Eglise ce que vous êtes appelé à y faire. Si vous ne le faites pas, Dieu vous reprendra rigoureusement. Combien grande serait votre confusion au moment de la mort, en présence du souverain Juge, aux regards duquel rien n'échappe! car il connaît la moindre pensée de notre cœur. O mon très cher Père, ne dormons plus, maintenant qu'il faut veiller, mais appliquons-nous avec ardeur et nous connaître et à [281] connaître l'infinie bonté de Dieu en nous, afin de travailler comme de bons ouvriers dans le jardin de la sainte Eglise, chacun selon ce qu'il nous est donné de faire, pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la réforme de la sainte Eglise, et pour le progrès de la cause d'Urbain VI, le véritable Souverain Pontife. Soyons humbles et patients, et reconnaissons-nous dignes de la peine, et indignes de la récompense qui suivra la peine. Anéantissons notre volonté perverse dans le sang de Jésus crucifié, et suivons sa douce doctrine. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXXI. - A TROIS CARDINAUX ITALIENS . - De la vraie lumière et des erreurs de l'amour-propre. - Elle leur prouve qu'Urbain VI est le vrai Souverain Pontife. - Elle les invite à revenir à lui avec la douleur de leur faute et l'espérance du pardon.

(Ces trois cardinaux italiens sont Pierre Corsini, de Florence; Simon de Borzano, de Milan; et Jacques Orsini, de Rome. Ils s'étaient d'abord séparés des cardinaux français pour suivre le Pape Urbain VI; mais l'espoir d’être élus eux-mêmes les jeta dans ce parti contraire, et la honte les y retint après la nomination de l'antipape Clément VII. (Baluze, col. 1050.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1.Très chers Frères et Pères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs [282] de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revenir à la vraie et parfaite lumière, et sortir des ténèbres et de l'aveuglement où vous êtes tombés. Alors vous serez mes Pères, mais pas autrement. Si je vous appelle Pères, c'est à la condition que vous quittiez la mort et que vous reveniez à la vie. Car maintenant vous avez perdu la vie de la grâce; vous êtes des membres séparés du Chef d'où vous tiriez la vie lorsque vous étiez unis par la foi et l'obéissance parfaite au Pape Urbain VI. Ceux qui sont dans cette obéissance ont la lumière, et avec la lumière ils connaissent la Vérité, et en la connaissant ils l'aiment. Celui qui ne voit pas ne peut connaître, celui qui ne connaît pas n'aime pas, celui qui n'aime pas et ne craint pas son Créateur, s'aime lui-même d'un amour sensuel, c’est-à-dire qu'il aime les plaisirs, les honneurs, les dignités du monde; il aime par les sens.

2. L'homme créé par l'amour ne peut vivre sans amour : ou il aime Dieu, ou il s'aime, et il aime le monde d'un amour qui lui donne la mort. Il attache le regard de son intelligence, obscurcie par l'amour-propre, sur des choses éphémères qui passent comme le vent, et il ne peut connaître ni la vérité, ni aucun bien. Il ne peut connaître que le mensonge, car il n'a pas la lumière. S'il avait la lumière, il connaîtrait qu’un pareil amour ne peut lui donner que la peine et la mort éternelle. Il donne un avant-goût de l'enfer en cette vie, car il rend insupportable à lui-même celui qui s'aime et qui aime les choses du monde d'un amour déréglé. O aveuglement de [283] l'homme! tu ne vois pas, malheureux, que tu crois aimer une chose solide et durable, une chose agréable, bonne et belle; et tout est changeant, misérable, et sans aucune bonté, non pas dans les choses créées en elles-mêmes, car elles viennent toutes de Dieu, qui est le souverain Bien, mais par l'attachement désordonné de celui qui les possède. Combien changent les richesses et les honneurs du monde pour celui qui les possède sans Dieu et sans sa crainte! Aujourd'hui il est riche et puissant, et demain il est pauvre. Combien est triste notre vie corporelle! car tant qu'elle dure, nous ne répandons de tous nos membres que l'infection. Nous ne sommes vraiment qu'un vase d'infection, qu'une chair destinée en pâture aux vers et à la mort. Notre vie et la beauté de la jeunesse passent comme la beauté de la fleur qui, une fois cueillie, ne trouve plus personne capable de la conserver, pas plus que la vie lorsqu'il plaît au souverain Juge de la cueillir par la mort, et personne ne sait quand.

3. O malheureux! les ténèbres de l'amour-propre t'empêchent de connaître cette vérité. Si tu la connaissais, tu aimerais mieux souffrir toute sorte de peines que de vivre ainsi. Tu t'empresserais d'aimer et de désirer Celui qui est; tu goûterais sa vérité avec constance, et tu ne changerais pas comme la feuille au gré du vent; tu servirais ton Créateur, tu aimerais tout en lui, et rien hors de lui. Oh! avec quelle sévérité sera repris au dernier moment cet aveuglement, dans toute créature raisonnable, et surtout dans ceux que Dieu a tirés de la fange du monde et placés dans la plus haute dignité qui [284] puisse être, puisqu'ils ont été faits les ministres du sang de l'humble et pur Agneau! Hélas! hélas! qui vous a empêchés de vous rendre dignes de cet honneur par la vertu? Vous aviez été choisis pour vous nourrir sur le sein de l’Eglise, pour être des fleurs dans son jardin, et y répandre le parfum des vertus; vous avez été placés comme des colonnes pour soutenir la barque et le Vicaire du Christ sur la terre, vous avez été placés comme une lampe sur le candélabre pour éclairer les fidèles et pour répandre la foi. Avez-vous fait ce pourquoi vous avez été créés? certainement non; l'amour-propre vous a caché votre devoir. C'était pour fortifier et pour éclairer par l'exemple d'une bonne et sainte vie que vous avez été mis dans ce jardin. Si vous aviez connu cette douce Vérité, vous l'auriez aimée, et vous vous en seriez revêtus. Où est la reconnaissance que vous devez avoir pour cette Epouse qui vous a nourris sur son sein? Je ne vois que l'ingratitude, et cette ingratitude a tari la source de la piété.

4. Qu'est-ce qui me montre que vous êtes des ingrats et des mercenaires? La persécution que vous et les autres avez faite à cette Epouse, au moment où vous deviez être ses boucliers pour résister aux coups de l'hérésie. Vous connaissez la vérité, vous savez bien que le pape Urbain VI est le vrai Pape, le Souverain Pontife, régulièrement élu, non par la peur, mais par l'inspiration divine bien plus que par vos suffrages. Vous-mêmes vous nous avez annoncé que c'était là la vérité. Et maintenant vous avez tourné le dos, comme de vils et misérables chevaliers; votre ombre vous a fait peur; vous avez abandonné [285] la vérité qui faisait votre force, et vous vous êtes attachés au mensonge, qui affaiblit l'âme et le corps, en vous privant de la grâce spirituelle et temporelle. Et quelle en est la cause? Le venin de l'amour-propre qui a empoisonné le monde. C'est pourquoi, vous qui étiez ses colonnes, vous êtes faibles comme la paille; vous n'êtes plus des fleurs qui répandez des parfums, mais, au contraire, une infection qui empeste le monde; vous n'êtes plus des lumières placées sur le candélabre pour répandre la foi, mais vous avez caché la lumière sous le boisseau de l'orgueil, et au lieu de répandre la foi, vous l'avez profanée, en l'obscurcissant en vous et dans les autres. Vous étiez les anges de la terre qui deviez résister au démon infernal, et remplir l'office des anges du ciel, en ramenant les brebis à l'obéissance de la sainte Eglise, et vous avez pris l'office des démons; et le mal qui est en vous, vous voulez nous le donner, en nous retirant de l'obéissance du Christ de la terre, pour nous attacher à l'obéissance de l'antéchrist, qui est membre du démon, comme vous-mêmes tant que vous resterez dans cette hérésie. Et cet aveuglement ne vient pas de l'ignorance, quelqu'un ne vous a pas rapporté les choses autrement qu'elles étaient ; vous savez très bien ce qui est la vérité; vous nous l'avez annoncée, et ce n'est pas nous qui devons vous l'apprendre.

5. Oh ! comme vous êtes insensés de nous avoir donné la vérité, et de vouloir suivre le mensonge! Vous voulez maintenant corrompre la vérité, et faire croire le contraire en disant que vous avez élu le pape Urbain par crainte. Cela n'est pas. En vous le [286] disant, je vous parle sans respect, parce que vous en avez manqué à l'égard de votre chef. Il est évident pour quiconque y veut faire attention, que celui que vous avez nommé par crainte, c'est monseigneur de Saint-Pierre. Vous pourrez me dire : "  Pourquoi ne pas nous croire? nous savons mieux la vérité que vous, puisque nous avons fait l'élection. " Et moi je vous réponds que je vous ai vus vous éloigner de la vérité (Les cardinaux firent croire au peuple ameuté, qui voulait un Pape romain, que le cardinal de Saint-Pierre, François Tebaldeschi, avait été nommé.), de tant de manières que je ne dois pas vous croire quand vous me dites que le pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape. Si j’examine d'abord votre vie, je ne la trouve pas si sainte et si exemplaire que votre conscience vous éloigne du mensonge. Et qu'est-ce qui me fait croire que votre vie n'est pas bien réglée ? c'est le venin de l'hérésie.

6. Si j'examine l'élection qui a été faite, nous savons de votre bouche même que vous l'avez faite canoniquement, et non par peur. Celui que vous avez nommé par peur, c'est monseigneur de Saint-Pierre. Qu’est-ce qui prouve que l’élection de monseigneur de Barri, qui est aujourd'hui le pape Urbain VI, a été bien faite? C'est la solennité de son couronnement, ce sont les hommages que vous lui avez rendus, les grâces que vous lui avez demandées; vous vous en êtes servis dans une foule de choses, vous ne pouvez le nier sans tomber dans le mensonge. O insensés, dignes de mille morts! dans votre aveuglement, vous ne voyez pas votre malheur [287]; vous êtes tombés dans une telle confusion, que vous vous déclarez vous-mêmes, menteurs et idolâtres. Si ce que vous dites était vrai, ce qui n'est pas, car je reconnais le Pape Urbain VI pour Pape légitime, ne nous auriez-vous point menti en déclarant d'abord qu'il était Souverain Pontife, comme il l'est en effet? N'auriez-vous pas été idolâtres en le reconnaissant pour le Christ de la terre? Ne vous seriez-vous pas rendus coupables de simonie en lui demandant des faveurs, et en vous en servant contre tout droit? Oui, assurément. Maintenant, ils ont fait un antipape, et vous êtes avec eux. Vous l'avez montré par vos actes et votre présence au moment où ces démons incarnés ont élu un démon.

7. Vous pourrez me dire : Non, nous ne l'avons pas élu (Quelques auteurs disent en effet que les trois cardinaux italiens ne prirent pas part à l'élection de l’antipape. (Baluze, col. 1050.). Je ne sais si je dois le croire, car deviez-vous assister à cette élection, lors même que votre vie eût été en danger? Vous ne deviez pas au moins taire la vérité, et vous deviez, autant que vous le pouviez, faire connaître ce qui était suspect. Aussi je veux bien croire que vous avez fait moins de mal que les autres dans votre intention, mais vous avez été pourtant leurs complices. Que vous dirai-je? je vous dirai que celui qui n'est pas pour la vérité est contre la vérité; celui qui n'était pas alors pour le Christ de la terre, le Pape Urbain VI, était contre lui. Je vous accuse donc d'avoir participé au mal, et je puis dire que vous avez élu un membre du démon; s'il avait été membre du Christ, il eût préféré mourir que de [288] consentir à une telle iniquité. Car il sait bien la vérité, et il ne peut s'excuser sur son ignorance. Vous êtes coupables, et vous vous êtes rendus complices de ce démon en le reconnaissant pour pape contre la vérité, et en lui rendant des hommages que vous ne lui devez pas. Vous avez quitté la lumière, et vous allez aux ténèbres; vous désertez la vérité pour le mensonge. Oui, de tous les côtés je ne trouve que mensonge; vous êtes dignes de châtiment, et je vous déclare, pour la décharge de ma conscience, que si vous ne revenez à l'obéissance avec une humilité sincère, le châtiment tombera sur vous.

8. O misère au-dessus de toutes les misères, aveuglement au-dessus de tout aveuglement, qui ne laisse pas voir le mal, et la perte de l'âme et du corps! Si vous le voyiez, vous ne seriez pas si changeants par crainte servile; vous n'auriez pas quitté la vérité par colère, comme des orgueilleux habitués aux flatteries et aux plaisirs du monde. Vous n'avez pu supporter non seulement une juste correction, mais une parole dure qui vous reprenait. Vous avez levé la tête; c'est bien là ce qui a causé votre révolte. Oui, nous voyons la vérité. Avant que le Christ de la terre vous ait repris, vous le reconnaissiez et vous lui rendiez hommage comme au Vicaire de Jésus-Christ; mais le dernier fruit que vous avez porté, et qui donne la mort, montre quels arbres vous êtes. Votre arbre est planté dans la terre de l'orgueil, que nourrit l’amour de vous-mêmes, et cet amour vous ôte la lumière de la raison.

9. Hélas ! ne faites plus ainsi, pour l'amour de Dieu. Sauvez-vous en vous humiliant sous la main puissante [289] de Dieu, et sous l'obéissance de son Vicaire. Vous le pouvez encore quand le temps sera passé, il n'y aura plus de remède. Reconnaissez vos fautes, pour vous humilier et reconnaître l'infinie bonté de Dieu, qui n'a pas commandé à la terre de vous engloutir et aux animaux de vous dévorer, mais qui vous donne le temps de convertir votre âme. Si vous ne reconnaissez pas cette grâce qui vous est accordée, elle sera votre condamnation ; mais si vous revenez au bercail, si vous vous nourrissez de la vérité sur le sein de l’Epouse du Christ, vous serez reçus avec miséricorde par le Christ du ciel et par le Christ de la terre, malgré l'iniquité que vous avez commise. Je vous prie de ne pas tarder; ne résistez pas aux remords de votre conscience, qui, je le sais, vous tourmentent sans cesse. Que la honte de votre faute ne vous arrête pas et ne vous fasse pas abandonner votre salut par désespoir, en vous persuadant qu'il n'y a plus de remède. Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, mais espérez fermement en votre Créateur avec une foi vive, et revenez sous le joug avec humilité. L’obstination et le désespoir seraient une dernière faute pire que la première, et plus odieuse à Dieu et au monde. Elevez-vous donc à la lumière, car sans la lumière vous marcherez dans les ténèbres, comme vous y avez marché jusqu'à présent.

10. Mon âme comprend que, sans la lumière, nous ne pouvons pas connaître ni aimer la Vérité, et je vous ai dit, je vous répète que je désire avec un ardent désir vous voir sortir des ténèbres et vous unir à la lumière ; et ce désir s'étend à toutes les créatures raisonnables; mais beaucoup plus à vous trois, qui par [290] votre désertion m'avez causé plus de douleur et d'étonnement que tous les autres qui ont commis la même faute. Lorsqu'ils ont quitté leur Père, vous étiez des enfants qui deviez être son soutien, en manifestant la vérité. Quoique le Père vous eût fait des reproches, vous ne deviez pas donner l'exemple de la révolte contre la sainteté. Aux yeux de la religion nous sommes tous égaux, mais pour parler comme les hommes, le Christ de la terre était Italien, et vous êtes Italiens. La passion de la patrie ne devait pas vous égarer comme les ultramontains. Je ne vois donc pas d'autre cause que l'amour-propre. Détruisez-le pour toujours, n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attendra pas ; foulez aux pieds ces sentiments coupables avec la haine du vice et l'amour de la vertu. Revenez, revenez, et n'attendez pas la verge de la justice, car nous ne pouvons échapper aux mains de Dieu. Nous sommes dans les mains de sa justice ou de sa miséricorde; il vaut bien mieux reconnaître nos fautes et nous jeter dans les mains de sa miséricorde que d'y persévérer, et rester dans les mains de sa justice. Nos fautes ne passent jamais impunies surtout celles qui sont faites contre la sainte Eglise. Mais je m'engage a vous représenter devant Dieu pur des larmes et des prières continuelles je partagerai avec vous la pénitence, pourvu que vous vouliez revenir à votre Père, qui vous recevra, comme un bon père, sous les ailes de sa miséricorde.

11. Hélas ! hélas! ne la fuyez pas, ne la méprisez pas, mais recevez-la humblement, et ne croyez pas les mauvais conseillers qui vous ont donné la mort. Oui, vous serez mes doux frères, si vous vous rapprochez [291] de la vérité. Ne résistez plus aux larmes et aux sueurs que les serviteurs de Dieu répandent pour vous ; elles vous purifieront des pieds à la tête : si vous les méprisez, si vous rejetez les tendres et douloureux désirs qu'ils offrent pour vous, vous en serez plus durement repris. Craignez Dieu et son infaillible jugement; j'espère de son infinie bonté que vous accomplirez en vous le désir de ses serviteurs. Ne trouvez pas mauvais que je vous blesse par mes paroles, c'est l'amour de votre salut qui m'a fait vous écrire (Le langage de sainte Catherine est sévère. Elle se sert de l’autorité que Dieu lui a donnée ; elle connaissait déjà les trois cardinaux italiens, et elle finit par leur parler avec sa douceur ordinaire.). J'aurais préféré vous parler de vive voix, si Dieu l'avait permis ; que sa volonté soit faite vous méritez plutôt des châtiments que des paroles. Je finis, mais si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas, tant mon âme est pleine de douleur et de tristesse, en voyant l'aveuglement de ceux qui étaient choisis pour répandre la lumière, et qui, au lieu d'être des agneaux se nourrissant de l'honneur de Dieu, du salut des âmes et de la réforme de la sainte Eglise, sont comme des voleurs qui dérobent pour eux-mêmes l'honneur de Dieu, comme des loups qui dévorent les brebis. Aussi j'en ressens une grande amertume. Je vous conjure, pour l'amour de ce précieux sang répandu avec tant d'ardeur pour vous, de consoler mon âme qui cherche votre salut. Je ne vous en dis pas davantage ; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu ; baignez-vous dans le sang de l'Agneau sans tache, vous y perdrez toute crainte servile, et vous y trouverez avec la lumière une sainte crainte. Doux Jésus, Jésus amour [292].

Table des Matières


 

 

XXXII (186). - AU ROI DE FRANCE CHARLES V. - Des commandements de Dieu, et de l'imitation de Jésus-Christ par la patience, le mépris du monde, la justice et l'amour du prochain. - De la paix entre les princes chrétiens et de la croisade.

(Cette lettre a été écrite pendant le séjour de sainte Catherine à Avignon, en l376. - Les numéros en chiffres arabes indiquent l'ordre des lettres de l'édition Gigli, que nous avons cru devoir changer.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher seigneur et Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir observer les saints et doux commandements de Dieu; car je ne vois pas d'autre moyen de participer au fruit du sang de l'Agneau sans tache. Ce doux Agneau Jésus nous a enseigné la voie, et il nous a dit Ego sum via, veritas et vita Je suis la voie, la vérité, la vie. C'est un doux maître qui nous enseigne sa doctrine en montant sur la chaire de la très sainte Croix. Vénérable Père, quelle doctrine, quelle voie vous a-t-il enseignées ? La voie est celle-ci les peines, les opprobres, les reproches, les affronts, les outrages ; souffrir avec une véritable patience la faim et la soif, se rassasier [293] d'opprobres, être percé et cloué sur la Croix pour l'honneur de son Père et pour notre salut. C'est par ses peines et ses opprobres qu'il a réparé notre faute et la honte où l'homme était tombé par le péché commis. Il a expié et puni nos iniquités sur son corps, et il l'a fait gratuitement, sans y être obligé. Ce doux Agneau, notre voie, a méprisé le monde avec toutes ses délices et ses honneurs; il a détesté le vice et aimé la vertu. Vous, comme un fils et un serviteur fidèle de Jésus crucifié, suivez ses traces et la voie qu'il vous enseigne, c'est-à-dire les peines, les tourments, les tribulations que Dieu permet et que le monde vous cause ; supportez-les avec une vraie patience, car la patience n'est jamais vaincue, mais elle vaincra le monde. soyez l'ami des vertus fondées sur la sainte justice, et soyez l'ennemi du vice.

2. Dans votre position, je vous prie surtout de faire trois choses pour l'amour de Jésus crucifié. La première est de mépriser le monde avec toutes ses délices, et de vous mépriser vous-même, possédant votre royaume comme une chose qui vous est confiée et qui ne vous appartient pas. Vous savez bien que ni la vie, ni la santé, ni la richesse, ni les honneurs, ni la puissance ne sont à vous : si ces biens étaient à vous, vous pourriez les posséder à votre gré ; mais l'homme veut bien se porter, et il est malade ; il veut vivre, et il meurt; il veut être riche, et il est pauvre; il veut être maître, et il est serviteur et vassal. Et il en est ainsi, parce que tout ce qu'il a, il ne le possède que selon le bon plaisir de Celui qui le lui a prêté. II est donc bien ignorant celui qui veut posséder ce qui appartient à un autre : c'est vraiment un [294] voleur, et il mérite la mort. Je vous prie donc d'agir en sage (Come savio, Charles V fut appelé Charles le Sage.), comme un bon administrateur, en possédant tout comme des biens que vous devez gouverner pour Celui qui vous les confie. La seconde chose que je vous demande, c'est de maintenir la sainte et vraie justice, et de ne jamais la laisser corrompre par l'amour de vous-même, ni par les louanges, ni par le désir de plaire aux hommes. Prenez garde que vos officiers ne commettent l'injustice pour de l'argent, et ne violent ainsi le droit du pauvre mais soyez le père des pauvres : c'est pour eux que Dieu vous a tout donné. Ayez soin que les abus qui se trouvent dans votre royaume soient punis, et que la vertu soit récompensée car c'est ce que la justice divine demande. La troisième chose est d'observer la doctrine que le maître vous a donnée sur la Croix, et c'est ce que mon âme désire le plus voir en vous : c'est l'amour de votre prochain, avec lequel vous êtes depuis si longtemps en guerre. Vous savez bien que sans cette racine de l'amour, l'arbre de votre âme ne portera pas de fruits; mais il se dessèchera, il ne pourra prendre la sève de la grâce en restant dans la haine.

3. Hélas ! mon très cher Père, la douce Vérité suprême vous a enseigné et laissé le commandement d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme vous-même. Il nous a donné l'exemple, lorsqu'il était élevé sur le bois de la très sainte Croix les Juifs criaient : " Crucifiez-le Et lui criait d'une voix humble et douce: " Père, pardonnez à ceux qui [295] me crucifient, car ils ne savent ce qu'ils font. " Voyez son ineffable charité, qui non seulement leur pardonne, mais les excuse auprès de son Père. Quel exemple et quelle doctrine! Le Juste, qui n'a pas en lui le venin du péché, supporte l'injustice pour expier nos iniquités. Oh! combien l'homme devrait rougir de suivre la doctrine du démon et de la sensualité en s'appliquant plus à acquérir et à conserver les richesses du monde, qui sont vaines et passent comme le vent, qu'à sauver son âme et à aimer le prochain! Celui qui hait le prochain se hait lui-même, parce que la haine le prive de la charité divine. Il est bien fou et bien aveugle celui qui ne voit pas qu'avec le glaive de la haine du prochain, il se tue lui-même. Aussi je vous demande et je veux que vous suiviez Jésus crucifié, et que vous aimiez le salut de votre prochain, en vous montrant le disciple de l'Agneau qui, par amour pour l'honneur de son Père et pour le salut des âmes, a voulu se livrer à la mort.

4. Faites de même, mon seigneur; ne craignez pas de perdre les biens du monde; en les perdant vous gagnerez, parce que vous réconcilierez votre âme avec votre frère (Presque tout le règne de Charles V fut troublé par les guerres avec le roi Edouard III d'Angleterre. et avec Charles le Mauvais, roi de Navarre.). Je m'étonne que vous ne sacrifiez pas, s'il était possible, votre vie même, avec les choses temporelles, envoyant la perte de tant d'âmes, la mort de tant de personnes, et de tant de religieux, de femmes et d'enfants qui ont été persécutés et chassés par cette guerre. Qu'il n'en soit plus ainsi [296], pour l'amour de Jésus crucifié. Pensez que si vous ne faites ce que vous pouvez faire vous serez cause de tout ce mal: mal pour les chrétiens, et mal pour les infidèles ; car votre armée est occupée, et arrête la croisade. Quand même il n'en résulterait que ce mal, il me semble que nous devrions craindre le jugement de Dieu. Je vous prie de ne plus causer tant de mal, et de ne plus empêcher tout le bien que ferait la délivrance de la Terre-Sainte, et de ces pauvres âmes qui ne profitent pas du sang du Fils de Dieu. Vous devriez en rougir, vous et les autres princes chrétiens; car c'est une honte devant les hommes et une abomination devant Dieu de combattre son frère, et de laisser en paix l'ennemi, de vouloir prendre le bien des autres, et de ne pas recouvrer le sien : on ne peut être plus fou ni plus aveugle.

5. Je vous le dis de la part de Jésus crucifié, ne tardez pas à faire la paix; faites la paix, et tournez vos armes contre les infidèles ; consacrez-vous à déployer et à défendre l'étendard de la très sainte Croix ; car Dieu vous demandera compte, à vous et aux autres, au moment de la mort, de tant de négligences et d'erreurs qui se sont commises et se commettent tous les jours. Ne dormez plus, pour l'amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt même., car il vous reste peu de temps (Charles V était né en 1337; il mourut dans sa quarante-troisième année, en 1380, peu de mois après sainte Catherine); le temps est court, vous devez mourir, et vous ne savez à quel moment. Qu'en vous s'allume le saint désir de suivre la Croix et de vous réconcilier [297] avec votre prochain; c'est ainsi que vous suivrez la voie et la doctrine de l'Agneau immolé et abandonné sur la Croix, et que vous observerez ses commandements. Vous suivrez sa voie en supportant avec patience les injures qui vous sont faites, sa doctrine en vous réconciliant avec le prochain. et vous montrerez votre amour pour Dieu en prenant part à la sainte croisade. Il me semble que votre frère, monseigneur le duc d'Anjou, veut, pour l'amour du Christ, se consacrer à cette sainte entreprise (Ce fut à la sollicitation du duc d’Anjou que cette lettre fut adressée à Charles V.) ; pouvez-vous en conscience l'arrêter par votre faute ? Non, vous suivrez les traces de Jésus crucifié, vous accomplirez sa volonté et la mienne, vous observerez ses commandements. Je vous ai dit que je désirais vous voir observer les saints commandements de Dieu. Je ne vous en dis pas davantage: pardonnez à ma hardiesse. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [298].

Table des Matières


 

 

XXXIII (157). - AU ROI DE FRANCE, le 6 mai 1379. - De la lumière qu'il faut pour connaître la vérité, et de l'amour-propre qui prive de cette lumière. - Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

(Trois autres lettres très étendues à la reine Jeanne de Naples, aux Romains, et au comte Albéric de Balbiano, portent la même date du 6 mai 1379. Cette activité d'esprit est également prouvée par le témoignage de frère Barthélemi de Sienne, qui, dans sa déposition du procès de Venise, affirme avoir souvent vu sainte Catherine dicter à deux secrétaires à la fois des lettres différentes sur des affaires très difficiles, et cela sans la moindre hésitation.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux [298] Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous une vraie et parfaite lumière qui vous fasse véritablement reconnaître ce qui est nécessaire à votre salut. sans cette lumière nous marchons dans les ténèbres, et les ténèbres nous empêchent d'apercevoir ce qui nuit à l'âme et au corps et ce qui leur est utile; et alors le goût de l'âme se corrompt, les choses bonnes paraissent mauvaises, et les mauvaises paraissent bonnes; le vice et ce qui conduit au péché nous semblent agréables, tandis que la vertu et les moyens d'y parvenir nous semblent amers et pénibles. Mais celui qui a la lumière connaît bien la vérité, il aime la vertu. Dieu est la cause de toute vertu; il hait le vice, et la sensualité, qui est la cause de tout vice et qui nous prive de cette véritable et douce lumière. L'amour que l'homme a pour lui-même est un nuage qui obscurcit l’œil de l'intelligence et qui recouvre la prunelle de la très sainte Foi. L'homme va comme un aveugle et un ignorant; il suit sa faiblesse avec passion, sans consulter la lumière de la raison, semblable à l'animal dépourvu d'intelligence qui se laisse guider par son instinct. Quelle grande misère que l'homme, créé à l'image et ressemblance [299] de Dieu, se rende volontairement par son pêché pire que l'animal sans raison, qu'il méconnaisse, dans son ignorance et son ingratitude, les bienfaits de Dieu, et qu'il se les attribue à lui-même !

2. L'amour-propre est le principe de tout mal. D'où viennent les injustices et les autres fautes? De l'amour-propre : c'est lui qui fait commettre l'injustice contre Dieu, contre soi-même, contre le prochain et contre la sainte Eglise. On la commet contre Dieu en ne rendant pas honneur et gloire à son nom, comme on y est obligé; contre soi-même en ne haïssant pas le vice et en n'aimant pas la vertu; et contre le prochain en n'étant pas bon à son égard. Celui qui est puissant n'observe pas la justice lorsqu'il ne la rend que pour plaire aux créatures et dans son intérêt humain, lorsqu'il n'obéit pas à l'Eglise, qu'il ne la soutient pas, mais qu'il la persécute sans cesse. Tout ce mal vient de l'amour-propre, qui empêche de connaître la vérité parce qu'elle prive de la lumière. Ceci est bien certain, tous les jours, nous le voyons et nous l'éprouvons en nousmême.

3. Je ne voudrais pas, mon très cher Père, que ce nuage vous privât de la lumière; mais je veux que vous ayez en vous cette lumière qui fait connaître et discerner la vérité. Il me semble, d'après ce que j'ai appris, que vous commencez à vous laisser conduire par ceux qui sont dans les ténèbres et vous savez que si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous les deux dans le précipice (Charles V se déclara contre Urbain VI à l'instigation des cardinaux français, et par intérêt politique. Il voulait un Pape français à Avignon, et il fut véritablement le chef du parti de l’antipape Clément VII.). Il [300] vous en arrivera de même si vous ne remédiez pas à ce que j'apprends. Je suis bien étonnée qu'un homme catholique qui veut craindre Dieu et être courageux, se laisse guider comme un enfant, et ne voie pas à quelle ruine il s'expose en laissant souiller la lumière de la très sainte Foi par les conseils de ceux que nous voyons être les membres du démon, ces arbres corrompus qui nous ont montré leur impiété, et qui ont semé le poison de l'hérésie en disant que le pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape. Ouvrez les yeux de l'intelligence, et voyez s'ils ne mentent pas effrontément. Ne peut-on pas les confondre par eux-mêmes, et de quelque côté que nous nous tournions, ne sont-ils pas dignes de châtiments? S'ils disent qu'ils l'ont élu par crainte de la colère du peuple, ils ne disent pas la vérité, car ils l'ont élu. par une élection aussi canonique et aussi régulière qu'aucune autre élection de souverain Pontife.

4. Ils se hâtèrent, il est vrai, de faire l'élection, par crainte de quelque mouvement populaire; mais ce n'est pas par crainte qu'ils ont choisi monseigneur Bartholomeo, archevêque de Bari, qui est aujourd'hui le Pape Urbain VI. Je le reconnais et je ne le nie pas : celui qu'ils ont élu par peur, c'est monseigneur de Saint-Pierre c'est évident pour tous; mais l'élection du Pape Urbain s'est faite régulièrement, comme je l'ai dit. Ils l'ont annoncée eux-mêmes à vous, a nous, à tous les princes du monde, et ils ont confirmé leurs paroles par des actes, en [301] lui rendant hommage, en le reconnaissant pour le Christ de la terre, en le couronnant avec grande solennité, en renouvelant l'élection avec un grand accord. Ils lui demandèrent des grâces comme souverain Pontife, et ils en profitèrent. s'il n'était pas vrai que le Pape Urbain fût Pape, s'ils l'avaient nommé par peur, ne seraient-ils pas dignes d'une éternelle confusion? Quoi ! les colonnes de l'Eglise, ceux qui sont établis pour répandre la Foi, ont voulu par crainte de la mort corporelle nous entraîner avec eux dans la mort éternelle! Ils nous ont désigné pour Père celui qui ne l'était pas! Et ne sont-ils pas des voleurs, puisqu'ils ont demandé et reçu des grâces qu'ils ne devaient pas recevoir! Oui assurément; mais ce qu'ils disent est faux, et le Pape Urbain VI est bien le véritable Pape. Les pauvres insensés qu'aveugle l'amour-propre! ils nous ont montré et prouvé la vérité, et ils prétendent maintenant que c'est un mensonge. Ils l'ont reconnue, cette vérité jusqu'au moment où sa sainteté a voulu corriger leurs vices (Lettre XXXI, 8). Dès qu'Urbain VI a voulu les reprendre et leur montrer qu'il n'approuvait pas leur conduite scandaleuse, et qu'il voulait y porter remède, ils se sont aussitôt révoltés. Et contre qui? Contre la sainte Foi ils ont fait pire que des renégats.

5. O hommes misérables! ils ne connaissent pas leur malheur et la voie qu'ils suivent; s'ils la connaissaient, ils imploreraient le secours de Dieu, ils reconnaîtraient leurs fautes, et ils ne seraient pas [302] obstinés comme les démons qu'ils imitent, et dont ils remplissent l'office. L'office du démon est d'éloigner les âmes de Jésus crucifié, de les détourner de la voie de la vérité, de les conduire au mensonge et de se les attacher, à lui le père du mensonge, par les peines et les supplices, en leur donnant ce qu'il a pour lui-même. Ils font de même ils détruisent la vérité qu'ils nous avaient donnée, en propageant le mensonge; ils ont mis la division dans le monde entier; et le mal qu'ils ont, ils veulent nous le communiquer. Voulons-nous bien connaître la vérité, regardons, examinons leur vie et leurs mœurs; ils suivent les sentiers de l'iniquité, car ces démons ressemblent aux démons, ils s'accordent ensemble.

6. Pardonnez-moi, mon très cher Père. Je vous appelle Père parce que je vous crois le partisan de la vérité et l’ennemi du mensonge. Si je parle ainsi d'eux, ce n'est pas contre leurs personnes, c'est contre leurs vices, contre l'hérésie qu'ils ont répandue par toute la terre, contre la cruauté qu'ils ont pour eux-mêmes et pour les pauvres âmes qu'ils font périr; et il faudra qu'ils en rendent compte devant le Juge suprême. S'ils avaient été des hommes craignant Dieu, ou, à défaut de Dieu, les reproches du monde, le Pape Urbain aurait eu beau leur faire plus qu'il n'a fait et les couvrir d'une plus grande confusion, ils auraient tout supporté avec patience, préféré mille morts, pour ne pas faire ce qu'ils ont fait. Ils ne pouvaient tomber dans une plus grande honte et un plus grand malheur; car aux yeux de tous, ce sont des hérétiques et des schismatiques qui outragent la sainte Foi. Si je considère le tort qu'ils [303] font à leur âme et à leur corps, je vois que l'hérésie les prive de Dieu et de la grâce, et les dépouille même temporellement de leur dignité, et ils en sont eux-mêmes cause. Si je pense au jugement de Dieu, je vois qu'il est proche, s'ils ne sortent de ces ténèbres, car toute faute est punie, et toute vertu récompensée. Il est dur de résister à Dieu, lors même qu'on aurait toutes les forces des hommes. Dieu est la force suprême qui fortifie et délivre ceux qui mettent leur confiance et leur espérance en lui.

7. Nous voyons que tous les vrais serviteurs de Dieu obéissent au pape Urbain VI et le reconnaissent pour le vrai souverain Pontife, comme il l'est en effet. Vous ne trouverez pas un serviteur de Dieu qui soutienne le contraire et qui serve Dieu sincèrement (Au commencement du schisme, l’erreur ne semblait pas possible. La vérité put s'obscurcir après le concile de Pise. Saint Vincent Ferrier fut pendant quelque temps attaché à Benoît XIII; mais il le pressa toujours de rendre la croix à l'Eglise en abdiquant. (Gigli, t. II, p. 19.). Car je ne parle pas de ceux qui portent à l'extérieur le vêtement des brebis, et qui sont à l'intérieur des loups dévorants. Et croyez-vous que, si ce n'était pas la vérité, Dieu permettrait que ses serviteurs soient ainsi dans les ténèbres? Non, il ne le souffrirait pas. S'il le souffre pour les hommes coupables du monde, il ne le souffre pas pour ses serviteurs. Il leur a donné la lumière de la vérité en cette occasion, parce qu'il ne méprise pas les saints désirs, et qu’il les exauce comme un père tendre et compatissant. Ce sont les personnes que je voudrais vous voir appeler près de vous, pour vous faire [304] expliquer cette vérité et vous retirer de votre ignorance. Ne vous laissez pas conduire par l'intérêt personnel; ce serait plus fâcheux pour vous que pour d'autres. Ayez compassion de tant d'âme que vous livrez aux mains du démon. Si vous ne voulez pas faire le bien, au moins ne faites pas le mal. souvent le mal nuit plus à celui qui le fait qu'à celui auquel on veut le faire; et c'est un si grand mal que celui qui nous fait perdre la grâce de Dieu, qui détruit les biens de la terre et qui cause la mort de tant d'hommes!

8. Hélas! il semble que nous ne voyons plus la lumière; le nuage de l'amour-propre nous en a privés, et nous aveugle tellement, que nous sommes disposés à recevoir tous les faux renseignements que nous donnent contre la vérité ceux qui s'aiment eux-mêmes. Si nous avions la lumière, il n'en serait point ainsi, mais vous voudriez, avec une grande prudence et une sainte crainte de Dieu, chercher et connaître la vérité auprès de ceux qui sont instruits et consciencieux. Si vous le voulez, vous ne tomberez pas dans l'erreur, car vous avez près de vous la source de la science (Sainte Catherine désigne. ainsi l'Université de Paris, qui se prononça d'abord pour Urbain VI. Elle subit ensuite l'influence royale, et reconnut Clément VII, par un acte du 30 mai 1379. Elle répara cette faute, en travaillant avec zèle à l'extinction du schisme.). Je ne crains rien si vous y avez recours; et vous savez ce que deviendra votre royaume, si vous consultez des hommes consciencieux qui ne cèdent pas à l'opinion des hommes et à la crainte servile, mais qui n'écoutent que la [305] vérité. Ils vous éclaireront et vous mettront l'esprit et l'âme en paix. Oui, très cher Père, changez de conduite, rentrez en vous-même; pensez que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand; considérez Dieu et la vérité, et non la passion et l'amour de la patrie. Devant Dieu, nous ne devons établir aucune différence entre les nations, car nous sommes tous sortis de sa sainte pensée, tous créés à son image et ressemblance, tous rachetés avec le précieux sang de son Fils unique. Je suis certaine que si vous avez la lumière, vous agirez de la sorte et vous n'entendrez pas le temps, car le temps ne vous attend pas (Charles V mourut l'année suivante, avec le désir de faire cesser le schisme.). Vous les inviterez à retourner à la sainte et véritable obéissance. Vous ne pouvez pas faire autrement. Je vous ai dit que je désirais voir en vous une vraie et parfaite lumière, afin qu'avec cette lumière vous aimiez et craigniez la Vérité. Alors mon âme se réjouira de votre salut en vous voyant sortir d'une si grande erreur. Je termine : demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi, si j'ai trop parlé. L'amour de votre salut me fuit désirer de vous dire ces choses de vive voix plutôt que par des lettres. Que Dieu vous remplisse de sa très douce grâce. Doux Jésus, Jésus amour [306].

Table des Matières


 

 

XXXIV (190).- AU DUC D'ANJOU. - Elle le prie de s'unir à la Croix et à la passion de Jésus-Christ, en méprisant les plaisirs et les vanités du monde. - Elle l'exhorte à se croiser contre les infidèles.

(Louis d'Anjou était second fils du roi Jean, qu'il remplaça comme otage en Angleterre. Il fut régent pendant la minorité de son neveu Charles VI, et devint chef de la seconde branche d'Anjou à Naples. La reine Jeanne l'ayant nommé son héritier, il se fit couronner roi par l'antipape Clément VII. En 1372, il passa en Italie, et disputa inutilement le trône à Charles Durazzo. Il mourut en 1382. - La lettre de Sainte Catherine est de 1376, pendant son séjour à Avignon.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher seigneur et Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine. l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le cœur attaché et cloué sur la Croix, et le bien, que vous soyez de plus en plus enflammé de zèle et d'ardeur pour lever l'étendard de la très sainte Croix. Je suis certaine que si vous regardez l'Agneau immolé et consumé d'amour sur la Croix pour vous délivrer de la mort et vous rendre la vie de la grâce, cette sainte pensée vous excitera à le faire bientôt, et bannira de votre cœur et de votre âme toutes les jouissances déréglées et les vanités du monde. Ces jouissances passent comme le vent, et laissent toujours la mort dans l'âme de celui qui les possède; et, si avant de mourir il ne se corrige pas, elles le conduisent à la mort [307] éternelle il s'est privé par sa faute de la vision de Dieu, et il s'est rendu digne de la vision et de la société des démons. Il est juste et convenable qu'une peine infinie punisse celui qui offense Dieu, le Bien infini. Je parle de ceux qui dépensent leur vie dans les plaisirs et dans la magnificence, cherchant a se distinguer par le luxe et les grands repas. Ils n'emploient jamais à d'autres choses leurs richesses, tandis que les pauvres meurent de faim. Ils recherchent sans cesse l'abondance des provisions, la beauté des vases, les tables délicates et choisies, et les vêtements somptueux;. mais ils ne s'occupent pas de leur pauvre âme, qui se meurt de faim, parce qu'ils lui enlèvent la nourriture de la vertu, de la sainte confession, de la parole de Dieu, de son Fils le Verbe incarné, dont nous devons suivre les traces avec amour, aimant ce qu'il aime, cherchant ce qu'il cherche, aimant la vertu, détestant le vice, cherchant l'honneur de Dieu, notre salut et celui du prochain. Le Christ a dit que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais encore de la parole de Dieu.

2. Aussi je veux, cher et doux seigneur, mon frère dans le Christ, le doux Jésus, que vous suiviez par la vertu cette douce parole de Jésus crucifié, et que vous ne vous laissiez pas tromper par le monde et entraîner par la jeunesse (En 1376, Louis d'Anjou avait trente-neuf ans.). Car si nous suivions le monde, on pourrait bien nous dire cette parole que le Christ béni adressait aux Juifs : " Ceux-là sont semblables à des sépulcres qui sont parés et blanchis au dehors, mais qui sont pleins au dedans [308] d'ossements et de corruption de mort. " Oh! que la douce Vérité suprême parlait bien Oui, Ceux qui paraissent si beaux avec tous leurs ornements, ont le cœur rempli de choses mortes et passagères qui engendrent le dégoût, la honte et la corruption dans l'âme et dans le corps. Mais j'espère de la Bonté divine que vous vous appliquerez si bien à corriger votre vie, que cela ne vous regardera pas, et que, rempli d'un ardent amour, vous prendrez la Croix, qui détruit en nous la mort du péché mortel, et lui nous donne la vie. Vous le ferez en élevant l'étendard de la Croix; vous effacerez toutes les offenses que vous avez commises contre Dieu, et Dieu vous dira ensuite Viens, mon fils bien-aimé, tu t'es fatigué pour moi, je te consolerai et je te mènerai aux noces de la vie éternelle, où le rassasiement est sans dégoût, la faim sans souffrance, et le plaisir sans honte. Ce ne sont pas comme les joies et les festins du monde, qui coûtent beaucoup sans aucun profit; plus l'homme en prend, plus il est vide; plus il trouve la tristesse. Vous l'avez bien vu hier : Vous aviez préparé un belle fête et un grand repas, et tout a fini dans la douleur (D'après les anciens manuscrits, Cet accident dont parle sainte Catherine serait la chute d’une muraille qui, au milieu d'eu grand festin, avait tué plusieurs personnes.). Dieu l'a permis par amour pour votre âme; il a voulu vous montrer à vous et à ceux qui vous entouraient que toutes nos joies sont vaines. Dieu a montré aussi que ces réunions, ces discours, ces usages, ces conseils ne lui étaient pas agréables. Hélas! je crains bien que notre folie [309] soit si grande, qu'elle nous empêche de comprendre les jugements de Dieu.

3. Je vous dis de la part de Jésus crucifié, de vous rappeler toujours la journée d'hier, afin que toutes vos actions soient faites dans l'ordre, dans la vertu et la crainte de Dieu, et non pas sans cette crainte. Ayez bon courage, parce que j'espère de la Bonté divine qu'elle vous aidera à le faire, que vous ne souffrirez pas de l’accident qui est arrivé, et que ce sera une peine profitable qui vous donnera une sainte connaissance de vous-même. Ce sera un heureux frein qui retiendra en vous toute vanité déréglée, comme on fait au cheval qui s'emporte on lui tire la bride pour qu'il ne s'écarte pas de son chemin.

4. Oui, mon doux fils dans le Christ, notre doux Jésus, embrassez la très sainte Croix, et répondez à Dieu qui vous appelle avec cette Croix; vous accomplirez ainsi la volonté de Dieu et mon désir. Je vous ai dit que je désirais voir votre cœur et vos désirs attachés et cloués à la Croix. Faites qu'avant le départ du Saint-Père (Grégoire XI partit d’Avignon le 13 septembre 1376.) vous vous entendiez définitivement avec Sa Sainteté au sujet de la croisade : le plus tôt sera le meilleur, pour le peuple chrétien et pour les infidèles. Pas de négligence, ne tardez pas davantage. Faites en sorte que le temps vous manque, plutôt pour les affaires temporelles que pour les affaires spirituelles, surtout pour cette sainte entreprise, que Dieu vous a confiée ; et rendez-vous digne de ce que souvent sa bonté infinie a fait faire à ses grands serviteurs. Je ne vous en dis pas [310] davantage. souvenez-vous, Monseigneur, que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez à ma présomption. Doux Jésus, Jésus amour.

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XXXV (312) - A LA REINE DE NAPLES.- De l'amour filial envers Dieu, et de la crainte servile et mercenaire.- De la justice envers soi-même et envers le prochain. - Elle l'excite à concourir à la croisade publiée par le souverain Pontife.

(Jeanne, reine de Naples, était fille de Charles d'Anjou, duc de Calabre; elle eut quatre maris. 1. André de Hongrie, son cousin; 2. Louis de Tarente; 3. Jacques, d’Aragon, et Otton de Brunswick, qui lui survécut. Elle ne laissa pas d'enfant. Ce fut elle qui vendit au Saint-Siège Avignon et le comtat Venaissin, en 1348, pour quatre-vingt mille florins d'or)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Ma très révérende et très chère Mère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir une vraie et parfaite fille de Dieu. Vous savez que le serviteur ne veut jamais offenser le maître en sa présence, parce qu'il craint la peine qui suit la faute commise; et c'est cette crainte qui le fait servir avec soin et empressement. Mais le vrai fils aime mieux mourir que d'offenser [311] son père; et ce n'est pas par crainte de la peine et par peur de lui, mais c'est à cause du respect et de l'amour qu'il a pour son père qu'il ne l'offense pas. C'est là le fils qui a droit à l'héritage, parce qu'il n'a pas renoncé au testament du père, mais qu'il observe et suit ses traces. Je vous prie d'agir ainsi, vénérable Mère dans le Christ Jésus. Vous savez que nous sommes toujours comme des serviteurs en présence de ce Maître; son œil, qui voit dans le secret, est sans cesse sur nous. L'éternelle Vérité suprême distingue bien celui qui la sert et celui qui ne la sert pas. L'âme doit donc craindre d'offenser son Créateur, car ce Maître punit le mal et récompense le bien; et personne, ni par sa puissance, ni par ses richesses, ni par son talent, ne peut s'affranchir de ce Maître, le doux Jésus.

2. Oh! combien est douce et sainte cette servitude, qui met un frein à l'âme, la dirige, l'empêche de tomber dans la triste servitude du péché, et lui fait voir toutes les choses qui pourraient la porter au mal! Tout ce qu'elle voit contraire à la volonté du Maître, elle le hait, parce qu'elle sait que si elle l'aimait, elle encourrait ses jugements. Lorsque l'âme éveillée par la crainte voit qu'elle est obligée de servir, et qu'elle ne peut éviter le regard du Maître, elle commence à déraciner l'amour déréglé du monde et à rendre ses affections conformes à la volonté de son Maître, car elle ne pourrait lui plaire autrement. Le Christ l'a dit : " Personne ne peut servir deux maîtres; s'il en sert un, il est opposé à l'autre; " et ainsi, lorsque notre âme est conduite par la crainte, elle sert avec empressement et combat [312] le péché en elle : cette crainte le rend semblable au serviteur de la maison qui est chargé de laver ce qui est sale. Mais si l'âme devient la fille du Père, c'est-à-dire si elle arrive à la charité parfaite, elle fait comme le vrai fils qui a toujours aimé son père, qui ne l'aime pas d'un amour mercenaire, à cause de l'utilité qu'il y trouve, et qui ne craint pas de l'offenser par peur du châtiment, mais seulement à cause de la bonté du père et de la nature qu'il a reçue du père par amour. La nature lui donne la force, et l'amour le contraint de l'aimer et de le servir. On peut dire que celui-là est un vrai fils. Notre amour envers notre Père céleste consiste donc à l'aimer non pas à cause du profit que nous y trouvons, ou de la crainte des châtiments qu'il peut nous infliger, mais seulement parce qu'il est souverainement juste, souverainement bon dans son infinie bonté, parce qu'il est vraiment digne d'être aimé, et que rien n'est digne de l'être en dehors de lui ; mais en lui et pour lui nous devons aimer toute créature. Voilà comment on aime un père.

3. La crainte est chargée de purifier l'âme; l'amour doit ensuite la remplir de vertus, et en bannir l'ambition, la vaine gloire, l'impatience, l'injustice, la vanité, la misère du monde; il doit effacer le souvenir des injures reçues, pour n'y laisser que celui des bienfaits et de la bonté, avec la vraie et parfaite humilité, avec la patience à supporter ses peines pour le doux Jésus, aveu la sainte justice qui rend à chacun ce qui lui est dû. Et remarquez que vous pouvez pratiquer la justice de deux manières :la première en vous-même, en rendant à Dieu la [313] gloire et l'honneur qu'il mérite, on reconnaissant que vous recevez tout bien de lui et pour lui, en vous attribuant ce qui vous appartient, le péché et le mal, que vous devez haïr parce que c'est le péché qui a percé et cloué le Fils de Dieu sur le bois de la très sainte Croix. L'autre justice est celle qu'on doit aux créatures, et vous devez l’exercer de tout votre pouvoir dans votre royaume.

4. Je vous en conjure au nom du Christ Jésus, veillez sans cesse à ce qu'il ne se commette pas d'injustices et qu'on rende à chacun ce qui lui est dû, au grand comme au petit. Et gardez-vous bien d'y manquer par complaisance ou par crainte des créatures; autrement vous ne seriez pas la vraie fille du Père. Consultez toujours l'honneur do Dieu, et vous aimerez mieux mourir que de l'offenser. Lorsque le vase est pur du vice et du péché, et qu'il est rempli de vertus, le cœur ne peut se défendre d'aimer, parce qu’il a trouvé la source de la bonté de Dieu qui opère on lui, et parce que la créature a été faite à l'image et ressemblance du Créateur. Le Créateur n'y était pas obligé; nous ne lui avons rien demandé, et nous ne pouvions pas lui être utiles; mais c'est uniquement la force de son amour infini et de son ineffable charité qui l'y a poussé. C'est aussi cet amour qui a uni Dieu à l'homme, et l'a abaissé jusqu'à fui. O douce et vénérable Mère, combien la créature devrait avoir honte de s'enorgueillir de son rang et de ses grandeurs, en voyant son Créateur s’humilier si profondément et courir avec une si ardente charité à la mort ignominieuse de la Croix! C'est de ce très doux amour que mon âme [314] désire vous voir revêtue, car sans cet amour vous ne pouvez plaire à Dieu et avoir la vie de la grâce.

5. J'ai de douces et bonnes nouvelles à vous apprendre. Notre doux Christ de la terre, le souverain Pontife, a envoyé une bulle à trois religieux qu'il a choisis : au provincial des Frères Prêcheurs, au ministre des Frères Mineurs et à un de nos Frères, serviteur de Dieu (Voir Lettre LI). Il leur a commandé de rechercher et de faire connaître on Italie et dans les autres pays tous ceux qui ont le désir de mourir pour le Christ au delà des mers, et de combattre les infidèles. Ceux-là doivent écrire ou se présenter, en déclarant que si les chrétiens veulent entreprendre la croisade, ils sont prêts à leur donner tout le secours de leur puissance et de leurs armes. Je vous on prie et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, embrasez-vous d'un saint désir, et préparez-vous à fournir les secours et les forces nécessaires, quand le moment sera venu, afin de retirer le saint tombeau de notre doux Sauveur des mains du démon, et de faire participer comme nous les infidèles au sang du Fils de Dieu. Je vous prie, ma Mère, de ne pas dédaigner de me faire connaître votre saint et bon désir au sujet de cette sainte entreprise. Je termine; que la paix et la grâce du Saint-Esprit soient toujours dans votre âme. Demeurez dans la sainte dilection de Dieu, et pardonnez-moi ma présomption. Doux Jésus, Jésus amour[315].

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XXXVI (313). - A LA REINE JEANNE DE NAPLES.- De l'union de Dieu et de l’âme par l'incarnation du Verbe, et comment elle se perfectionne par la charité et les autres vertus. - Elle se réjouit du désir qu'elle a manifesté de prendre part à la croisade.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Glorieuse et très chère Mère, madame la Reine, votre indigne Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, vous écrit dans son précieux sang, avec le désir de vous voir la vraie fille et l'épouse choisie de Dieu. La douce Vérité suprême vous a choisie pour sa fille; car nous sommes sortis de Dieu notre Créateur; il a dit : Faisons l'homme à notre image et ressemblance. La créature raisonnable est devenue son Epouse, lorsque Dieu a pris la nature humaine. O très doux amour Jésus, afin de montrer que vous la preniez pour Epouse, huit jours après votre naissance vous lui avez donné l'anneau nuptial de votre main très douce et très sainte, au moment de la Circoncision. Vous savez bien, ma vénérable Mère, qu'au bout de huit jours il a donné un anneau de sa chair, comme gage de ce qu’il devait payer entièrement sur le bois de la très sainte Croix, lorsque l'Agneau sans tache, l'Epoux divin, fut immolé et répandit de toutes les parties de son corps les flots de son sang. pour laver les souillures et les péchés de son Epouse l'humanité. Et remarquez que son ardente charité ne nous a pas [316] donné un anneau d'or, mais un anneau de sa très pure chair; et ce très doux Père n'a pas fait le festin des noces avec la chair des animaux, mais avec son précieux corps la nourriture a été l'Agneau préparé par le feu de la chanté, sur le bois de la douce Croix.

2. Je vous supplie instamment nu nom du Christ Jésus de consacrer tout votre cœur, toute votre âme, toutes vos forces à aimer et servir ce doux et cher Père, cet Epoux qui est Dieu, la Vérité suprême, éternelle, qui nous a tant aimés sans être aimé. Oui, qu'aucune créature ne résiste, quel que soit son rang, sa grandeur, sa puissance : toutes les gloires du monde ne sont-elles pas vaines; ne passent-elles pas comme le vent? Qu'aucune créature ne s'éloigne de ce véritable amour, qui est la gloire, la vie, le bonheur de l'âme; et alors nous montrerons que nous sommes des épouses fidèles. Et aussi, quand l'âme n'aime que son Créateur, elle ne désire rien hors de lui. Ce qu'elle aime, ce qu'elle fait, c'est pour lui, et tout ce qu'elle voit on dehors de sa volonté, comme les vices, les péchés, les injustices, elle le déteste; et la sainte haine qu'elle a conçue contre le péché est si forte, qu'elle aimerait mieux mourir que de violer la foi qu'elle doit à son éternel Epoux. Soyons, soyons fidèles, on suivant les traces de Jésus crucifié, on détestant le vice, en embrassant la vertu, on faisant de grandes choses pour lui.

3. Je vous dirai, Madame, que mon âme a été dans la joie et l'allégresse lorsque j'ai reçu votre lettre; elle m'a bien consolée par la sainte et bonne [317]

disposition où vous paraissez être de sacrifier vos biens et votre vie pour la gloire du nom de Jésus-Christ. Le plus beau sacrifice, le plus grand amour qu'on puisse lui offrir, c’est d'être prêt à donner sa vie pour lui s'il le faut. Oh! quelle douceur ce serait de voir donner sang pour sang! Et je vois tellement augmenter en vous le feu du saint désir par le souvenir du sang du Fils de Dieu, que vous avez pris le titre de Reine de Jérusalem (Depuis l’année 1272, les rois de Naples prenaient le nom de rois de Jérusalem. (Gigli, t. Il, p.356.). Vous serez le chef et la cause de cette sainte croisade, et les Saints-Lieux ne seront plus possédés par les méchants infidèles, mais par des chrétiens qui les honorent, et par vous comme votre bien. Sachez que le Saint-Père a le plus grand désir d'apprendre de vous-même le dessein que le divin Epoux a mis dans votre âme; je voudrais que vous lui écriviez que votre désir augmente de plus en plus, et que vous lui demandiez d’entreprendre vous-même la croisade avec tous les chrétiens qui voudraient vous suivre. Car si vous vous prononciez, et si vous preniez l'initiative, vous entraîneriez certainement beaucoup de monde. Je vous conjure donc par l'amour de Jésus crucifié de montrer votre zèle, et je prie autant que le peut ma faiblesse, la souveraine et éternelle bonté de Dieu, de vous accorder pour cela et pour toutes vos bonnes œuvres une parfaite lumière, en augmentant toujours en vous vos saints désirs, afin qu'embrasée du feu de l'amour, vous parveniez, de la souveraineté de cette vie misérable et caduque, a l'éternelle cité [318] de Jérusalem, à la vision de la paix, où la divine Clémence nous fera tous rois et seigneurs, où seront récompensées toutes les peines de ceux qui auront souffert pour son très doux amour. Demeurez dans la sainte dilection de Dieu. Jésus, Jésus, Jésus.

Faite le 4 du mois d’août.

Table des Matières


 

 

XXXVII (314). - A LA REINE DE NAPLES. - Des vertus que doit produire notre âme. - Elle l'invite à préparer la croisade.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très aimée et très révérende Mère et sœur dans le Christ Jésus, madame la Reine, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de vous voir remplie de l'abondance de la grâce du Saint-Esprit, afin que, comme une terre fertile, vous donniez des fruits bons et délicieux, et que vous ne produisiez pas des ronces et des épines. Vous savez, très chère Mère, que nous sommes semblables à des champs où Dieu dans sa miséricorde a jeté sa semence, c'est-à-dire l'amour avec lequel il nous a créés on nous tirant de son sein par amour, et non par devoir. Nous ne lui avons pas demandé de nous créer; mais lui, poussé par le feu de sa charité, il nous a créés pour que nous voyions et que nous goûtions sa souveraine et éternelle beauté. Et afin que cette semence porte du fruit et que les plantes grandissent, il nous a donné [319] l'eau du saint baptême. Le fruit est bien agréable et bien doux, mais il faut un jardinier pour le soigner et le conserver. O très doux amour Jésus, vous nous avez donné le meilleur et le plus puissant jardinier que nous puissions avoir, on nous donnant la raison et le libre arbitre. Il est si fort, que ni les démons ni les créatures ne peuvent l'ébranler, et le contraindre à un péché mortel s'il n'y consent pas. N'est-ce pas ce que disait l'ardent saint Paul lorsqu'il s'écriait : " Qui pourra me séparer do la charité du Christ! Ce ne sera ni la faim, ni la soif, ni les persécutions, ni les anges, ni les démons (Rm 8, 35); comme s'il disait : Puisqu'il est impossible de me séparer de la charité divine si je ne le veux pas, je suis donc bien fort. Dieu nous a donné aussi le temps, car sans le temps, le jardinier ne pourrait rien faire; mais avec le temps, c'est-à-dire pendant que nous vivons, le jardinier peut retourner la terre et recueillir le fruit; alors la main de l'amour, du saint et vrai désir, prend le fruit et le porte dans le grenier, c'est-à-dire qu'il fait tout pour Dieu, et qu'il recherche dans toutes ses œuvres la louange et la gloire de son nom.

2. Vous me direz peut-être que le jardinier a pour compagnon la partie sensitive, qui souvent le vole et l'arrête on semant et on recueillant bien souvent la semence du démon, c'est-à-dire les jouissances coupables, les plaisirs du monde, les richesses, les honneurs et l'amour de nous-mêmes, ce dangereux ennemi, capable de détruire et de corrompre toutes nos [320] œuvres; oui, celui qui s'aime lui-même on dehors de Dieu, et qui ne cherche que son propre honneur, ne fait rien de bon. S'il est puissant, il n'exercera pas loyalement la justice, mais il la rendra selon le bon plaisir des créatures, parce qu'il écoutera son amour-propre. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi pour vous; car si vous recherchez uniquement l'honneur de Dieu et le salut des créatures, votre justice et toutes vos œuvres seront conformes à la droite raison, et la force du libre arbitre fera tenir tranquille la sensualité. Courage donc, très chère Mère; car par la greffe que Dieu a faite en nous, arbres stériles, c'est-à-dire par l'union de la nature divine avec la nature humaine, la raison est tellement fortifiée, qu'elle est entraînée à l'aimer; et la sensualité est tellement affaiblie, que quand elle veut nuire à la raison, elle ne peut rien contre elle.

3. Nous voyons bien, très chère Mère, que notre chair c'est-à-dire l'humanité du Christ, qui vient d'Adam, a été si flagellée, si tourmentée par les coups, les outrages, et enfin par la mort honteuse de la Croix, qu'elle doit maintenant nous être assujettie, et ne jamais se révolter contre Dieu et la raison. O amour ineffable, très doux Jésus, comment la créature peut-elle ne pas se perdre et se sacrifier pour vous? O greffe incomparable, Verbe incarné, Fils de Dieu, qui avez détruit le ver de l'ancien péché d'Adam, et arraché le fruit sauvage! Ce péché commis avait tellement ravagé notre jardin, qu’il ne pouvait produire aucune vertu qui donne la vie. O doux feu d'amour, vous avez tellement uni Dieu à l'homme et l'homme à Dieu, que la sève stérile qui [321] donnait la mort est devenue bonne et fertile, et donne toujours la vie, si nous voulons nous servir de la force de la raison. Regardez, regardez l'amour ineffable que Dieu nous porte, et la douceur du fruit délicieux de l'Agneau sans tache, ce bon grain qui a été semé dans le doux champ de Marie. Que notre jardinier ne dorme plus dans la négligence, car voici le moment : il est fort par sa nature, et il a été fortifié par l'union de Dieu avec l'homme. Je vous prie nu nom du Christ, le doux Jésus, d'exciter votre amour et votre désir, et de prendre l'arbre de la très sainte Croix, pour le planter dans le jardin de votre âme; car c'est un arbre riche en fruits de vraies et solides vertus. Vous voyez bien qu'outre l'union que Dieu a faite avec sa créature, il s'est attaché à la sainte Croix, et il veut, il demande que nous nous unissions à cet arbre par l'amour et le désir; alors notre jardin ne pourra produire que des fruits suaves et délicieux. C'est pourquoi j'ai dit que je désirais vous voir un champ fertile. Nous avons vu le moyen de produire du fruit, et comment on le récolte, en se servant de la force et de la puissance du bon jardinier, de la raison et du libre arbitre, avec le souvenir de l'Agneau immolé pour détruire la partie sensitive.

4. Maintenant donc, très chère sœur, il n'est plus temps de dormir, car le temps ne dort pas, et s’enfuit toujours comme le vent. Elevez en vous par l'amour l'étendard de la très sainte Croix; il faudra bientôt le déployer, car il me semble que le Saint-Père va l’arborer contre les Turcs. Je vous prie de vous tenir prête, afin que nous allions tous en bonne compagnie mourir pour le Christ. Je vous prie et je vous conjure de la part de Jésus crucifié d'assister son Epouse dans ses besoins, par vos biens, votre personne et vos conseils. Montrez autant que vous le pourrez que vous êtes la fille fidèle de la douce et sainte Eglise. Vous savez bien qu'elle est une mère qui nourrit ses fils sur son sein, en leur donnant un lait très doux qui est leur vie. Il est bien insensé le fils qui n'aide pas sa mère, lorsqu'un membre corrompu se révolte contre elle (Cette lettre est sans doute de 1375, au moment de la guerre des Florentins contre l'Eglise.). Je veux que vous soyez une fille véritable, et que vous assistiez toujours votre Mère. Je termine. Pardonnez à mon Ignorance. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous recommande le Frère Pierre, qui vous porte cette lettre : c'est mon cher Père et mon fils.

Table des Matières


 

 

XXXIII (315). - A LA REINE DE NAPLES. - De la manière nécessaire pour connaître la vérité. - Des dangers de l'amour de soi-même. - Elle déplore la mauvaise foi de ceux qui, après avoir élu pour souverain Pontife Urbain VI, ne veulent plus le reconnaître.

(Cette lettre est du 7 octobre 1378; elle est par conséquent écrite de Sienne, avant le départ de sainte Catherine pour Rome.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chère Mère dans le Christ, le doux Jésus [324], moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairée de la vraie et parfaite lumière, afin qu'en toutes vos œuvres, vous receviez la lumière qui est la vie de la grâce; car toutes les œuvres qui sont faites avec la lumière et la crainte de Dieu donnent la vie; mais sans cette lumière nous faisons tout dans la mort, nous marchons dans les ténèbres, avec une telle ignorance, un tel aveuglement, que nous prenons la vérité pour le mensonge, et le mensonge pour la vérité, la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière. De là vient que le goût de l'âme se pervertit, et qu'alors les choses bonnes lui paraissent mauvaises, et les mauvaises lui paraissent bonnes : elle a perdu la connaissance d'elle-même, et ne connaît plus son mal. Cela vient de la privation de la lumière. Hélas! hélas! très chère Mère, tout cela procède du nuage de l'amour-propre, qui obscurcit l’œil de notre intelligence et nous empêche de discerner la vérité. L'amour-propre nous rend faibles et légers comme la feuille qu'agite le vent; c'est un poison qui empoisonne l'âme; et il ne l'empoisonne pas sans nuire aussi aux autres, car dès que nous sommes privés de la charité, nous n'avons plus de bienveillance et d'affection pour le prochain, et d'obéissance pour la sainte Eglise.

2. Remarquez-le bien: ce poison, les uns le prennent et le donnent au prochain, non pas actuellement, mais mentalement, en lui refusant l'affection qui lui est due. Mais il en est d'autres aussi qui non seulement lui refusent cette affection, mais s'efforcent [324] encore de lui communiquer le poison qu'ils ont pris eux-mêmes. Hélas! ceux-là font l'office des démons, qui ne se contentent pas d'être privés de Dieu, l'éternelle et souveraine Lumière, mais font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous en priver. Il est vrai que la créature raisonnable ne doit pas être assez folle; assez insensée pour consentir à la volonté du démon. Il me semble qu'aujourd'hui dans le monde entier, et surtout dans le corps mystique de la sainte Eglise, il y en a beaucoup qui remplissent cet office. On ne devrait pas les appeler des hommes et des clercs, mais des démons incarnés; ils sont privés de la lumière de la vérité, et égarés par l'amour d'eux-mêmes; et nous avons dit que l'amour-propre est un venin qui empoisonne l'âme. Oui, c'est un venin. Ouvrez l’œil de l'intelligence, et, s'il n'est pas obscurci par l'amour-propre et par la complaisance pour les créatures, vous reconnaîtrez que ceux qui devaient être les colonnes de la sainte Eglise ont répandu avec méchanceté le venin de l'hérésie, qui les empoisonne avec ceux qui les approchent.

3.O hommes qui êtes non pas des hommes, mais plutôt des démons visibles, combien vous aveugle cet amour déréglé que vous avez placé dans la corruption des corps, dans les délices et les honneurs du monde! Le Vicaire du Christ voulait corriger votre vie, afin que vous soyez des fleurs parfumées dans le jardin de la sainte Eglise; vous l'aviez choisi par une élection régulière; et maintenant vous répandez le poison du mensonge, et vous dites qu'il n'est pas le vrai Pape, parce que vous l'avez [325] nommé par crainte et par peur de la colère du peuple. Ce n’est pas vrai; mais si cela était, vous seriez dignes de mort pour avoir choisi un Pape avec la crainte des hommes, et non pas avec la crainte de Dieu. Mais vous ne pouvez le dire. Le dire, oui; mais le prouver, non. Ce que vous avez fait par crainte, pour apaiser le peuple, tout le monde le voit d'une manière évidente, c'est quand vous avez dit en revêtant de la chape messire de Saint-Pierre, que vous l'aviez nommé Pape. Ce n'était pas la vérité, comme on l'a vu quand l'émeute a cessé. Il a confessé, et vous aussi, qu'il n'était pas Pape, mais que le Pape élu était messire Barthélemi, archevêque de Ban. s'il n’était pas Pape, qui vous forçait de le choisir de nouveau dans une élection régulière faite sans aucune violence, de le couronner avec tant de solennité et avec toute la pompe que demande cette cérémonie, comme ne l'a jamais été aucun de ses prédécesseurs? Je ne sais vraiment ce qui vous pousse maintenant à dire le contraire. C'est l'amour-propre., qui ne peut supporter la réprimande. Avant qu'il ait commencé à vous blesser par ses paroles et à vouloir arracher les épines du jardin de l'Eglise, vous confessiez et vous annonciez à nous, ses brebis, que le Pape Urbain VI était le vrai Pape. Vous avez confessé, et vous n'avez pas nié, qu'il est le Vicaire du Christ, celui qui tient les clefs du sang dans la vérité, cette vérité qui ne sera jamais confondue par les menteurs et les hommes pervers du monde, car la vérité est ce qui nous délivre.

4. Malheureux! vous ne voyez pas où vous êtes tombés, parce que vous êtes privés de lumières [326]. Vous ne savez pas que la barque de la sainte Eglise peut bien être agitée par les vents contraires, mais qu'elle ne périt jamais, ainsi que ceux qui s'appuient sur elle. En voulant vous élever, vous êtes submergés; en voulant vivre vous êtes tombés dans la plus triste mort que vous pouviez rencontrer; en voulant posséder des richesses, vous êtes devenus mendiants, vous êtes tombés dans la misère la plus profonde; en voulant conserver votre rang, vous l'avez perdu, vous avez été cruels pour vous-mêmes; et maintenant que vous êtes empoisonnés, vous voulez empoisonner les autres. N'aurez-vous pas pitié de tant de brebis que vous éloignez ainsi du bercail? Vous êtes placés pour répandre la Foi, et vous l'éteignez, vous la souillez par le schisme que vous faites naître; vous deviez être des flambeaux sur le candélabre pour éclairer les ténèbres, et vous obscurcissez la lumière par les ténèbres. De combien de maux n'êtes-vous pas et ne serez-vous pas cause, si vous ne changez! et par un juste jugement de Dieu, vous vous perdrez âme et corps. Ne pensez pas que Dieu vous épargnera par égard pour votre barrette et votre dignité vous serez au contraire punis bien plus sévèrement, comme le fils qui outrage sa mère, mérite une punition plus grande, parce qu'il commet une plus grande faute qu'une autre personne. La justice divine veut que le châtiment soit on raison de l'offense. Hélas ! ne le faites plus, pour l'amour de Dieu; revenez un peu à vous, et rejetez le poison de l'amour-propre, afin de connaître et d'aimer la vérité.

5. N'attendez pas le châtiment, car il sera rude pour [327] celui qui résiste à Dieu. Ceci est bien vrai, très chère Mère: je dis très chère, autant que vous serez, comme autrefois, la servante fidèle de la sainte Eglise, qui, vous le savez, vous a nourrie sur son sein (La reine Jeanne avait été jusqu'alors dévouée au Saint-Siège. Elle devait beaucoup de reconnaissance au Pape Clément VI, qui lui servit pour ainsi dire de tuteur lorsqu'elle monta sur le trône, à l'âge de dix-neuf ans.). Je vous ai dit la vérité, ils ont pris l'office du démon, et, d'après ce que j'apprends, ce qu'ils ont en eux, ils veulent vous le donner : vous, sa fille, ils veulent vous détourner de l’obéissance et du respect que vous devez à votre Père le Pape Urbain VI, qui est vraiment le Christ de la terre et tout autre qui se présenterait tant qu'il vivra, n'est pas le Pape, mais il est pire que l’Antéchrist. Ne doutez pas de cette vérité, qui est si évidente, qu'elle a été reconnue par ceux qui ont fait l'élection, et qui la nient maintenant par passion. Si ce n'était pas la vérité, ils ne devaient pas lui demander des grâces et les recevoir, car ils devaient bien voir qu'il ne pouvait les donner; mais, parce qu'il le pouvait, ils les ont demandées, et en ont usé. Si vous croyez le contraire, vous ressemblerez à une aveugle, et vous serez comme ceux dont nous avons dit qu'ils étaient privés de la lumière. Vous changerez la lumière on ténèbres, si vous croyez que le Pape Urbain VI n'est pas véritablement une lumière, le vrai Christ de la terre, le ministre du sang du Christ qui est au ciel. Vous ferez des ténèbres; non pas que cette lumière puisse être elle-même obscurcie, mais vous produirez les ténèbres dans votre esprit et dans votre âme; et vous aurez [328] beau vouloir changer les ténèbres en lumière, vous ne le pourrez pas, malgré tous vos efforts. La vérité peut bien être un peu obscurcie par quelque nuage, mais ce nuage se dissipe malgré ceux qui veulent le contraire.

6. Vous prenez les ténèbres pour la lumière lorsque vous donnez votre aide et votre protection à ces hommes coupables (Jeanne de Naples fut une des causes principales du schisme, on donnant aide et protection aux cardinaux révoltés.). Je n'attaque pas leur dignité, mais leurs vices et leur méchanceté ; car ils ont fait un autre Pape, et quand il a été fait, on a dit que c'était par votre main : et vous croyez qu'il est Pape! Ces ténèbres dont vous voudriez faire la lumière causeront votre ruine et la leur ; car vous savez que Dieu ne laisse jamais impunies les fautes commises, surtout celles contre la sainte Eglise. N'attendez donc pas les coups de la justice divine, mais aimez mieux mourir que d'agir contre le Pape. Si vous ne voulez pas l'assister dans ses besoins, Dieu vous en demandera compte ; mais si vous ne le faites pas, vous devez au moins ne pas agir contre lui, et rester neutre, tant que cette vérité, que vous ne voyez pas bien, ne sera pas claire pour votre esprit. En le faisant, vous montrerez que vous avez la lumière, que vous avez perdu votre faiblesse de femme, et que vous avez le courage d'un homme. Si à cause de votre peu de lumière vous suivez une autre voie, vous montrerez que vous êtes une femme irrésolue ; vous deviendrez faible parce que vous vous serez éloignée de votre chef, du Christ [329] du ciel et du Christ de la terre, qui vous fortifie ; vous aurez altéré votre goût comme une malade la bonne doctrine vous paraîtra mauvaise, et la mauvaise vous semblera bonne. La bonne doctrine est celle que veut donner le Vicaire de Jésus-Christ à ceux qui se nourrissent sur le sein de son Epouse; et vous montrerez qu'elle ne vous paraît pas véritablement bonne. Si elle vous paraissait bonne, vous l'adopteriez et vous ne vous en sépareriez pas : vous semblez aimer, au contraire, l'iniquité, la doctrine et la conduite coupable de ceux qui s'aiment eux-mêmes. Si elle ne vous plaisait pas, vous ne vous uniriez pas à eux en les aidant, en les protégeant; mais vous vous en éloigneriez. Unissez-vous à la vérité, et séparez-vous du mensonge; autrement vous rempliriez le même office qu’eux : vous ne vous contenteriez pas du mal et du poison qui est tombé dans votre âme, mais vous le communiqueriez aux autres en commandant à vos sujets. qui accepteraient ce que vous avez vous-même.

7. Tous ces malheurs, ces inconvénients arriveront, ou sont arrivés, si vous avez été ou si vous êtes privée de lumière ; mais si vous avez la lumière, vous ne tomberez pas dans ces ténèbres. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir éclairée de la vraie et parfaite lumière. Si vous avez cette lumière, on s’en apercevra aux fruits que vous porterez maintenant : si vous vous attachez avec le respect qui lui est du, à votre Père, au Pape Urbain VI, vous montrerez un fruit de vie, et alors mon âme sera bien heureuse, parce que je verrai en vous le fruit de la véritable obéissance, où vous trouverez la vie de la grâce ; si vous vous en séparez, et si vous adhérez à [330] l'opinion de ceux qui lui sont opposés et qui mentent à leur conscience, vous porterez les fruits empoisonnés d'une désobéissance qui engendre la mort éternelle. Si votre vie finit dans cet état, j'en aurai une peine, une douleur inexprimable, à cause de la damnation qui punira votre faute. C'est parce que je vous aime avec tendresse que je désire ardemment le salut de votre âme et de votre corps je vous ai écrit afin que, si vous êtes tombée dans ces ténèbres, vous puissiez en sortir, et que, si vous n'y êtes pas, vous aimiez mieux mourir que d'y tomber jamais. J'ai déchargé ma conscience; je suis certaine que Dieu vous a tant donné d'intelligence, que, si vous le voulez, vous connaîtrez la vérité. En la connaissant vous l'aimerez, et én l'aimant vous ne pourrez jamais l'offenser. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, c'est là que se consument tout amour propre et toute complaisance humaine. Cherchez uniquement à plaire à Dieu, et non pas aux créatures en dehors de sa volonté. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi, si je vous ai importunée trop longtemps ; mais l'amour de votre salut et la douleur profonde que me cause ce que je vois dans la sainte Eglise doivent me servir d'excuses. Si je le pouvais, à l'égard de ceux qui répandent une semblable hérésie dans le corps mystique de l'Eglise et dans toute la chrétienté, j'agirais plus que je ne parlerais.

8. Je me servirai surtout des armes de la prière. La mienne est bien faible à cause de mes fautes, mais celles des autres serviteurs de Dieu sont puissantes, et l'iniquité des hommes du monde ne peut leur résister: elles sont si fortes, que non seulement elles [331] triomphent de l'homme, mais encore qu'elles lient les mains de la justice divine, en apaisant la colère de Dieu et en l'inclinant à faire miséricorde au monde. C'est ainsi que nous nous défendrons et que nous demanderons son secours, en le suppliant de briser le cœur des Pharaons, de l'amollir afin qu'ils se convertissent et qu'ils donnent l'exemple d'une vie sainte et honnête, d'une vraie et parfaite obéissance. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XXXIX (316). - A LA REINE DE NAPLES.- Des deux manières que nous avons de connaître la vérité. Elle prie la reine de sortir de l'erreur où elle est, en ne voulant pas reconnaître pour Pape Urbain VI. - Du compte terrible qu'elle aura à rendre à Dieu.

(Cette lettre fut écrite peu de jours après l'arrivée de sainte Catherine à Rome, le 28 novembre 1378.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermie dans la vérité qu'il est nécessaire de connaître et d'aimer pour être sauvé. Celui qui sera fondé sur la connaissance de la Vérité, le Christ, le doux Jésus, celui-là recevra et goûtera la paix et le repos de son âme dans l'amour de la charité. Cette charité, l'âme la reçoit par cette connaissance. Il y a deux moyens principaux de [322] connaître cette vérité. Il faut d'abord reconnaître que tout ce qui a l'existence doit être aimé en Dieu et pour Dieu, qui est la Vérité même, et sans lequel rien n'existe. Celui qui se séparerait de la vérité marcherait dans la voie du mensonge en suivant le démon qui on est le père. Je dis qu'il y a surtout deux moyens de connaître la vérité. Le premier est de connaître la vérité de Dieu, qui nous aime d'un amour ineffable. Il nous a aimés avant que nous fussions; il nous a créés par amour, pour que nous ayons la vie éternelle et que nous goûtions à jamais la félicité parfaite. Telle a été, telle est la vérité. Qu'est-ce qui prouve qu'il on est ainsi? Le sang répandu pour nous avec un si ardent amour. Dans ce doux sang du Verbe, du Fils de Dieu, nous connaîtrons la vérité de sa doctrine, qui donne la vie, la lumière, on dissipant toutes les ténèbres de l'amour sensitif et des complaisances humaines, de manière que le cœur vraiment libre connaît et suit la doctrine de Jésus crucifié, qui est fondée sur la vérité. Nous devons enfin connaître et voir la vérité dans notre prochain, grand ou petit, serviteur ou maître. Quand nous le voyons faire une chose, et nous inviter à la faire aussi, nous devons examiner si cette chose est fondée ou non sur la vérité, et quel est le motif qui la fait entreprendre. Celui qui ne le fait pas agit comme un insensé, comme un aveugle qui suit un autre aveugle guidé par le mensonge, et il montre qu'il n'a pas en lui la vérité et qu'il ne la cherche pas. Il en est quelquefois de tellement insensés, que pour cette chose, ils vont perdre la vie de l'âme et du corps avec leurs biens temporels et ils ne s'en inquiètent pas, parce qu'ils sont aveugles [333] et ne connaissent pas ce qu'ils devraient connaître: ils marchent dans les ténèbres comme des femmes faibles et irrésolues.

2. O très chère Mère, si vous aimez la vérité et si vous êtes soumise à la sainte Eglise; mais autrement je ne vous appellerai plus ma mère; je ne vous parlerai plus avec respect, parce que je vois un grand changement dans votre personne. De reine vous êtes devenue servante et esclave d'une chose qui est néant: vous vous êtes soumise au mensonge, au démon, qui en est le père; vous avez abandonné le conseil de l'Esprit-Saint pour prendre celui des démons incarnés; vous étiez un membre uni à la vigne véritable, et vous vous êtes retranchée de cette vigne avec le couteau de l'amour-propre. Vous étiez la fille légitime et bien-aimée de votre Père, le Vicaire du Christ on ce monde, du Pape Urbain VI, qui est véritablement le souverain Pontife; vous avez quitté le sein de votre Mère, la sainte Eglise, où vous avez été si longtemps nourrie. Hélas! hélas! on peut vous pleurer comme morte, vous êtes séparée de la vie de la, grâce; morte pour l'âme, morte pour le corps, si vous ne quittez une si grande erreur, il me semble que vous n'avez pas compris la vérité de Dieu, comme je l'ai dit; car si vous l'aviez connue, vous auriez mieux aimé mourir que d'offenser Dieu mortellement. Vous ne l'avez pas connue dans votre prochain; mais, poussée par l'ignorance et la passion, vous avez suivi et exécuté le plus déplorable conseil qu'on puisse avoir. Quelle honte pour une personne qui a été chrétienne, catholique et vertueuse, de faire comme le chrétien qui renie sa foi, et [334] d'abandonner les saintes doctrines et le respect que vous aviez pour l'Eglise!

3. Hélas! ouvrez l’œil de votre intelligence, et ne dormez plus dans un tel abîme; n'attendez pas le moment de la mort, après laquelle vous ne pourrez plus vous excuser, et dire: Je croyais faire bien : car vous connaissez que vous faites mal. Oui, dans votre faiblesse et votre égarement, vous vous laissez guider par la passion. Je crois bien que le conseil n'est pas venu de vous. Tachez, je vous conjure, de connaître la vérité, et qui sont ceux qui vous font prendre le mensonge pour la vérité en disant que le Pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape, et que l'antipape, qui est réellement un Antéchrist, un membre du démon, est le Christ de la terre? Quelle preuve ont-ils pour le dire? Aucune : leur langage est faux et trompeur; ils mentent sur leur tête. Et que peuvent dire ces hommes pervers, qui sont plutôt des démons incarnés que des hommes? De quelque côté qu'ils se tournent, ils doivent reconnaître qu'ils sont coupables. s'il était vrai que le Pape Urbain VI ne fût point Pape, ils mériteraient mille morts, comme des menteurs convaincus d'imposture. Si d'abord ils l'avaient élu par peur, et non véritablement par une élection régulière, et nous l'avaient cependant présenté comme le vrai Pape, ils nous auraient donné le mensonge pour la vérité, on nous faisant obéir et rendre hommage avec eux a Celui qui ne le méritait pas. Ils l'avaient déjà reconnu, lui avaient demandé des grâces, et les avaient reçues de lui comme du souverain Pontife. Je dis que s'il avait été vrai qu'il ne fût point Pape, ce qui est faux par la bonté de [335] Dieu qui nous a fait miséricorde, je dis que pour cela seulement on ne saurait trop les punir; mais ils sont dignes de mille morts, parce qu'ils disent qu'ils ont élu le Pape par crainte, et que cela n'est pas; ils ne disent pas la vérité, comme des hommes adonnés au mensonge, et ils ne peuvent la cacher parce qu'on voit trop bien leurs ténèbres et leur corruption.

4. On a parfaitement connu celui qu'ils avaient nommé par crainte, quand ils ont eu nommé le vrai Pape, monseigneur Bartholomeo, archevêque de Bari, qui est maintenant le Pape Urbain VI; c'était monseigneur de Saint-Pierre qui, en homme juste et bon, a déclaré qu'il n'était pas Pape, mais que c'était monseigneur Bartholomeo, archevêque de Bari aujourd'hui le Pape Urbain VI, choisi et reconnu comme souverain Pontife, et comme un homme très juste par tous les fidèles chrétiens, malgré les méchants, qui ne sont plus chrétiens, qui n'ont plus le nom du Christ dans la bouche et dans le cœur, mais qui sont des infidèles séparés de la foi, de l'obéissance de la sainte Eglise, du Vicaire de Jésus-Christ sur terre, membres retranchés de la vraie Vigne, fauteurs de schisme et d'hérésie. Vous ne devez pas être assez ignorante, assez séparée de la vraie lumière, pour ne pas connaître leur vie coupable et sans crainte de Dieu. Ceux qui vous ont persuadé une semblable hérésie portent des fruits qui montrent quels arbres ils sont leur conduite prouve bien qu'ils ne disent pas la vérité. Les conseillers qui les entourent, amis ou étrangers, peuvent bien être des hommes de science, mais non pas de vertu; et leur vie, au lieu d'être digne de louanges, mériterait plutôt des reproches [337] pour bien des raisons (La conduite des cardinaux révoltés laissait beaucoup à désirer, comme on peut le voir dans les lettres de sainte Catherine à Grégoire XI. L’antipape Clément VII devait être plus indulgent pour eux que le Pape Urbain VI. (Voir Gigli. t. II, p. 558.). Où est l'homme juste qu'ils ont choisi pour antipape, si le souverain Pontife, le Pape Urbain VI, n'est pas véritablement le Vicaire du Christ? Qui ont-ils choisi? un homme de sainte vie? Non, mais un homme coupable, un démon, car il fait l'office des démons. Le démon cherche à nous séparer de la vérité, et lui fait de même. Et pourquoi n'ont-ils pas choisi un homme juste? Parce qu'ils savaient bien qu'un homme juste aurait mieux aimé mourir que d'accepter leur proposition, car il n'aurait vu en eux aucune apparence de vérité; mais les démons ont choisi le démon, les menteurs , le mensonge. Tout prouve que le Pape Urbain VI est le vrai Pape, et qu'ils sont privés de la vérité et passionnés pour le mensonge.

5. Si vous me dites que malgré toutes ces choses vous n'êtes pas bien convaincue, pourquoi ne restez-vous pas au moins neutre? Admettons que vous n'êtes pas convaincue autant que vous pourriez l'être; si vous ne voulez pas assister temporellement le souverain Pontife jusqu'à ce que vous ayez d'autres preuves, - et alors vous serez obligée de le faire, car les enfants doivent subvenir aux besoins de leur père, - obéissez-lui au moins dans les choses spirituelles, et ne vous prononcez pas pour les autres. Mais vous vous laissez égarer par la haine, le dédain, par la crainte de perdre ce dont vous vous êtes privée vous-même [337]. Vous avez cru un maudit parleur qui vous a ôté la lumière (Sainte Catherine désigne ainsi un jurisconsulte célèbre qui avait entraîné la reine Jeanne dans le schisme.); vous ne connaissez plus la vérité, vous vous obstinez dans le mal, et cette obstination vous empêche de voir le châtiment qui vous menace. Hélas ! je vous le dis avec une douleur profonde, car j'aime votre salut de toute mon âme, si vous ne vous convertissez pas en quittant cette erreur et les autres, le souverain Juge, qui ne laisse jamais nos fautes impunies, lorsque l'âme ne les efface pas par la contrition du cœur, la confession et la satisfaction, le souverain Juge vous punira de manière à effrayer tous ceux qui voudraient se révolter contre la sainte Eglise. N'attendez pas ses coups, car il est dur de résister à la divine justice. Vous devez mourir, et vous ne savez pas quand.

6. Ni vos richesses, ni votre puissance, ni les honneurs du monde, les barons et les peuples qui sont vos sujets quant au corps, ne pourront vous défendre devant le souverain Juge et vous soustraire à la justice divine; mais quelquefois Dieu les prend pour bourreaux, afin qu'ils punissent ses ennemis (Sainte Catherine prophétise ainsi la mort malheureuse de la reine Jeanne, qui fat étranglée par l'ordre de Charles de Duras, le 22 mai 1382.). Vous avez excité et vous excitez le peuple et vos sujets à être plutôt contre vous qu'avec vous, parce qu'ils ont trouvé en vous peu de vérité; ils ont trouvé, non pas un cœur généreux et viril, mais un cœur de femme sans force, sans fermeté, un cœur agité comme la feuille par le vent. Ils se rappellent bien que quand le Pape Urbain VI, le vrai Pape, fut nommé par une bonne et sincère élection, et qu'il fut solennellement couronné, vous avez fait une grande et magnifique fête, comme le devait un fils pour l'exaltation de son père et une mère pour celle de son fils; car il était votre père et votre fils, votre père par la dignité qu'il venait de recevoir, votre fils parce qu'il était sujet de royaume (La reine Jeanne, non seulement avait fait célébrer des fêtes magnifiques à l’occasion de l'élection d'Urbain VI; mais elle lui avait envoyé quarante mille écus d'or, avec de riches présents.); et vous avez bien fait: vous avez de plus commandé d'obéir à sa sainteté comme au souverain Pontife; et maintenant je vois que vous êtes changée comme une femme sans fermeté, et vous voulez qu'ils fassent le contraire. O malheureuse passion! Ce mal que vous avez, vous voulez le leur donner, et vous croyez qu'ils pourront vous aimer, vous être fidèles, quand ils voient que vous les éloignez de la vie pour les conduire à la mort, et qu'au lieu de la vérité vous leur donnez le mensonge. Vous les séparez du Christ du ciel et du Christ de la terre, et vous voulez les lier au démon et à l’antéchrist, le partisan et l'apôtre du mensonge, lui et vous tous qui le suivez.

7. Ne le faites plus, pour l'amour de Jésus crucifié. Vous appelez sur vous les jugements divins, et je gémis de voir que vous ne conjurez pas l'orage qui vous menace. Vous ne pouvez sortir des mains de Dieu, vous appartenez à sa justice ou à sa miséricorde. Changez donc votre vie, afin d'échapper à sa justice et de rester dans sa miséricorde; n'attendez [339] pas le temps : lorsque vous le voudrez, vous ne le pourrez plus. Pauvre brebis, retournez au bercail et laissez-vous conduire par le pasteur, afin que le loup infernal ne vous dévore pas; reprenez pour guides les serviteurs de Dieu, qui vous aiment vraiment plus que vous ne vous aimez vous-même; écoutez plutôt leurs bons et sages conseils que ceux des démons incarnés. Ils vous trompent en vous faisant craindre de perdre les biens temporels, qui passent comme le vent, qui nous quittent ou que nous quittons par la mort. Ce sont eux qui vous ont conduite où vous êtes. Vous gémirez peut-être, en disant : Hélas! hélas comment changer la position où je me suis mise en écoutant par crainte les mauvais conseils? c'est moi-même qui me suis perdue. Mais il est encore temps, très chère Mère, d'éviter la justice de Dieu. Revenez à l'obéissance de la sainte Eglise; reconnaissez le mal que vous avez fait, humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, et Dieu regardera l'humilité de sa servante; il vous fera miséricorde et apaisera la colère que lui causent vos fautes. Grâce au sang du Christ, vous vous attacherez, vous vous lierez à lui par les liens de la charité, et dans cette charité vous connaîtrez et vous aimerez la vérité.

8. La vérité vous délivrera du mensonge, elle dissipera vos ténèbres, vous donnera la lumière et la connaissance dans la miséricorde de Dieu. Dans cette vérité vous serez libre, mais pas autrement. Parce que la vérité nous délivre et que je désire votre salut, j'ai dit que je désirais vous voir affermie dans la vérité, pour que vous ne soyez pas blessée par le mensonge [340]. Je vous conjure d'accomplir en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme. Oui, je désire votre salut de toutes mes forces, de tout mon cœur et de toute mon âme. C'est la bonté de Dieu, qui vous aime d'un amour ineffable, qui m'a poussée à vous écrire avec une douleur profonde. Je vous avais déjà écrit sur ce sujet pardonnez si je vous importune, et si je vous parle sans assez de respect; c'est l'amour que j'ai pour vous qui me fait parler avec tant d'assurance; la faute que vous avez commise m'oblige à vous tenir un pareil langage. J'aimerais bien mieux vous dire la vérité de vive voix, pour votre salut, et surtout pour l'honneur de Dieu. J'aimerais mieux employer les actions que les paroles à l'égard de ceux qui ont fait le mal; mais vous êtes bien coupable vous-même; car ni les démons ni les créatures ne peuvent vous forcer à la moindre faute si vous ne voulez pas. Baignez-vous un peu dans le sang de Jésus crucifié ; c'est là que se dissipe le nuage de l'amour-propre, et que se perdent la crainte servile, le poison de la haine et du mépris. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [341].

Table des Matières


 

 

XL (317). - A LA REINE JEANNE DE NAPLES . - Elle lui reproche son obstination, et la menace des châtiments de Dieu. - Elle l'exhorte à avoir pitié de son âme.

(Cette lettre écrite en extase, est du 6 mai 1379)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir que vous avez compassion de vous-même, de votre âme et de votre corps; car, si nous n'avons pas pitié de notre âme, la miséricorde et la pitié des autres nous serviront peu. L'âme est bien cruelle, lorsqu'elle met elle-même dans les mains de son ennemi le glaive avec lequel il peut la tuer. Car nos ennemis n'ont pas d'armes qui puissent nous blesser; ils le voudraient bien, mais ils ne le peuvent pas: il n'y a que la volonté qui commet l’offense; et cette volonté, ni les démons, ni les créatures ne peuvent l'ébranler et la forcer à la moindre faute plus qu'elle ne le veut. Ainsi, la volonté coupable qui consent aux tentations de l'ennemi est un glaive qui tue l'âme, quand elle le livre à ses ennemis, avec la main du libre arbitre. Qui est plus cruel de l'ennemi, ou de la personne qui reçoit la blessure? C'est nous qui sommes plus cruels, car nous consentons à notre mort.

2. Nous avons trois ennemis principaux le démon [342] d'abord, qui est faible, si nous ne le rendons pas fort en consentant à ses tentations; il perd sa force par la vertu du sang de l'humble Agneau sans tache. Le monde, avec ses honneurs, ses délices, est encore notre ennemi; mais il est faible, si nous ne le fortifions pas par notre faute, en possédant ses biens avec un amour déréglé : c'est par la douceur, l'humilité, la pauvreté, les opprobres, les affronts et les outrages de Jésus crucifié, qu'a été vaincu ce tyran du monde. Notre troisième ennemi, qui est notre propre fragilité, a été affaibli, et notre raison fortifiée, par l’union que Dieu a faite avec notre humanité dans l'incarnation de son Verbe, et par la mort de ce doux et tendre Verbe, Jésus crucifié. Aussi nous sommes forts, et nos ennemis sont faibles : il est donc bien vrai que nous sommes plus cruels pour nous que nos ennemis; car sans nous ils ne pourraient nous tuer ni nous blesser. Dieu nous les a donnés, non pas pour que nous soyons vaincus, mais pour que nous en triomphions : c'est ainsi que nous montrons notre force et notre constance. Mais je ne vois pas que nous puissions éviter cette cruauté et acquérir cette compassion sans la lumière de la très sainte Foi, en voyant avec l’œil de l'intelligence combien cette cruauté déplaît à Dieu et nuit à l'âme et au corps, et combien cette compassion est agréable à Dieu et utile à notre salut.

3. O très chère Mère, - je vous appelle Mère, à la condition que vous serez la fille soumise de la sainte Eglise, - il me semble que vous n'avez aucune compassion de vous-même. Hélas! hélas! parce que je vous aime, je gémis du triste état de votre âme et de [343] votre corps; je donnerais de bon cœur ma vie pour vous sauver de cette cruauté (Le désir de sainte Catherine était d'aller à Naples; Urbain VI voulait l'envoyer à la reine; mais il en fut empêché par le refus de sainte Catherine de Suède. (Vie de sainte Catherine, p. III, c. 1.). Je vous ai écrit plusieurs fois avec compassion, pour vous montrer que ce qu'on vous donne pour la vérité est un mensonge, et que la verge de la justice divine est prête à vous frapper, si vous ne sortez de cette erreur. Le péché est naturel à l'homme, mais la persévérance dans le péché est l’œuvre du démon. Hélas! personne ne vous dit la vérité, et vous ne cherchez pas les serviteurs de Dieu qui pourraient vous la dire, afin de vous retirer de l'état de damnation. Oh! combien mon âme serait heureuse, si je pouvais aller vous trouver et donner ma vie pour vous rendre les biens du ciel et de la terre, pour ôter l'arme de la cruauté, avec laquelle vous vous tuez vous-même, et pour vous aider à prendre l'arme de la piété, qui tue le vice, c'est-à-dire à vous revêtir de la sainte crainte de Dieu et de l'amour de la vérité, et de vous unir à sa douce volonté. Hélas! n'attendez pas le temps que vous n'êtes pas sûre d'avoir; ne faites pas que mes yeux aient à répandre des torrents de larmes sur votre pauvre âme et sur votre corps. Votre âme, je l'aime comme la mienne, et je vois qu'elle est morte, puisqu'elle est séparée de sa vie. Ce n'est pas le Pape Urbain VI qu'elle poursuit, c'est la vérité, c'est notre Foi.

4. Ma Mère et ma fille, d'après ce que vous m'écriviez, j'espérais que cette Foi serait par vous, avec la [344] grâce divine, répandue parmi les infidèles, annoncée et secourue parmi nous, lorsque nous avons vu paraître le schisme; j'espérais que vous la défendriez contre ceux qui en sont souillés; mais je vois maintenant que vous faites tout le contraire, à cause du mauvais conseil que vous avez reçu en punition de mes péchés; vous l'avez écouté sans avoir compassion de votre salut; et il n'y a pas de créature qui puisse réparer votre malheur : vous serez obligée d'en rendre compte vous-même devant le souverain Juge. Vous n'avez pas péché par ignorance de la vérité, car vous la connaissiez; mais vous ne savez pas revenir sur ce que vous avez fait, parce que l'arme mauvaise de la volonté propre vous retient et vous aveugle, en vous faisant regarder comme une honte ce qui vous honorerait au contraire beaucoup:

Car en persévérant dans votre faute et dans le mal que vous commettez, vous vous faites blâmer et mépriser par toutes les créatures, tandis qu'en vous convertissant, vous vous honorerez, et la gloire de votre conduite détruira la mauvaise impression de vos erreurs passées. Quant aux biens temporels et éphémères qui fuient comme le vent, vous n'avez pas non plus raison; car vous devez craindre d'en être enfin privée, d'être déclarée publiquement hérétique. Mon cœur se brise et ne peut se briser davantage, dans la crainte que le démon n'obscurcisse l’œil de votre intelligence au point de vous empêcher d'éviter le malheur et la confusion qui vous menacent; et vous ne pouvez pas certainement tomber dans une infortune plus grande.

5. Vous ne pouvez vous excuser en disant : Cela [345] m’arrive injustement, et ce qui arrive injustement ne cause pas de honte. Vous le mériterez justement par la faute que vous avez commise; et le Pape peut le faire, comme le véritable Souverain Pontife, car il a été bien et légitimement élu. S'il ne l'avait pas été, vous ne seriez pas coupable. Il serait donc dans son droit; par amour, et comme un bon père qui veut donner à son fils le temps de se corriger, il ne l'a pas fait, mais je crains qu'il n'y soit enfin forcé par la justice et par votre longue persévérance dans le mal. Et je ne vous dis pas cela légèrement et sans savoir ce que je dis (Urbain VI différa longtemps; il n'excommunia la reine Jeanne que dans les premiers mois de 1330.). Si vous me dites : Je suis sans inquiétude, je suis forte et puissante, j'ai d'autres princes qui me soutiendront, et je sais qu'il est faible; je vous répondrai, que c'est en vain que travaille celui qui compte sur sa force et sa vigilance pour garder la cité, si Dieu ne la garde. Oserez-vous dire que vous avez Dieu pour vous? Non, il est impossible de le dire, car vous l'avez mis contre vous: en vous mettant contre la vérité, vous vous êtes mise contre lui. La vérité délivre celui qui est pour la vérité, et personne ne peut la confondre. Vous avez raison de craindre, et de ne pas vous confier dans votre force et votre puissance, même lorsqu'elle serait plus grande que celle que vous avez; et lui a raison de se rassurer de sa faiblesse dans le Christ, le doux Jésus, dont il tient la place, et de se confier en sa force et en son secours. De quel côté viendra le secours? Personne ne peut l'imaginer; mais vous [346] savez que si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?

6. Craignons donc Dieu et tremblons sous la verge de sa justice; corrigeons-nous, et n'allons pas au delà: ayez compassion de vous-même, et vous attirerez sur vous la compassion de Dieu. Ayez aussi compassion de tant d'âmes qui périssent a cause de vous, et dont il faudra rendre compte devant Dieu au moment suprême de la mort. Revenez, il en est encore temps, et il vous recevra avec une grande bonté. Je suis persuadée que si vous avez compassion de votre âme et aussi de votre corps, si vous ne leur êtes pas cruelle, vous le ferez, et vous aurez pitié de vos sujets: mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir compatissante et non cruelle pour votre âme. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié, Croyez cette vérité et faites-la publier telle qu'elle a été annoncée à vous et aux autres princes du monde. si vous dites : Je doute encore, restez neutre au moins, jusqu'à ce que vous voyez avec évidence, et ne faites pas ce que vous ne devez pas faire. Recherchez les explications et les conseils de ceux que vous voyez craindre Dieu, et n’écoutez pas les membres du démon qui vous conseilleraient mal sur ce qu'ils ignorent eux-mêmes. Craignez Dieu, fixez vos regards sur lui, et pensez qu'il vous voit, que son œil est toujours sur vous, et que sa justice veut que toute faute soit punie et tout bien récompensé. Ayez, ayez pitié de vous-même. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [346].

Table des Matières


 

 

XLI (318). - A LA REINE, QUI ETAIT A NAPLES.- Elle la prie de s’appliquer à la connaissance d’elle-même pour connaître le danger où elle se trouve. - Elle la presse de revenir à l’obéissance de la sainte Eglise.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chère et très révérende Mère, je vous aimerai quand je vous verrai la fille soumise et obéissante de la sainte Eglise; je vous respecterai quand vous en serez digne, en abandonnant les ténèbres de l’hérésie et en suivant la lumière. Moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous une vraie connaissance de vous-même et de votre Créateur. Et cette connaissance est nécessaire à notre salut, car toute vertu vient de cette sainte connaissance. Où se trouve la véritable humilité? Dans la connaissance de nous-même; car l'âme qui reconnaît qu'elle n'est rien, et qu'elle tient de Dieu tout son être, ne peut lever la tête avec orgueil contre son créateur, ni contre son prochain; car ce qui n'est rien par soi-même ne peut s'enorgueillir. Et où l'âme s’afflige-t-elle de sa faute? Dans la connaissance d'elle-même, en considérant pieusement quelle est celle qui a offensé Dieu, et quel est le Dieu qu'elle a offensé. Elle voit qu'elle n'est, quant à son corps, qu'un peu de fange faite avec le rebut de la terre, et qu'elle n'est réellement qu'un foyer de corruption, méprisable sous tous les rapports, soumise à toutes sortes de misères et de nécessités [348], sujette à la mort, qu'elle attend sans savoir l'heure. Quand elle voit qu'un être si misérable est un instrument qui ne sert à autre chose qu'à offenser audacieusement l'éternel et souverain Bien, la douce bonté de Dieu, dont elle a reçu l'être et toutes les grâces ajoutées à la vie spirituelle et temporelle, alors elle déteste sa fragilité, et elle reconnaît, par les grâces reçues de Dieu, que nous devons le servir et non pas l'offenser.

2. Nous sommes tenus à lui rendre gloire; nous ne pouvons lui être utiles, puisqu'il est notre Dieu, et qu’il n'a pas besoin de nous, tandis que nous avons besoin de lui; car sans lui nous ne pourrions rien avoir. Par notre faute, nous perdons la vie de la grâce et notre dignité: car nous perdons la lumière de la raison et nous devenons semblables à l'animal, qui en est privé. O aveuglement humain! peut-il y avoir de misère plus grande que de ressembler à des animaux stupides? Si quelqu'un nous dit : Tu n'es qu'un animal stupide, nous ne pourrons le souffrir, et nous chercherons à nous venger de celui qui nous l'aura dit et cependant notre faiblesse est telle, que nous descendons nous-mêmes au rang des bêtes, et que nous ne nous vengeons pas de l'appétit sensitif et de l'amour-propre qui nous mettent dans cet état. Et tout cela nous arrive, parce que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous ne déplorons pas nos fautes. Pourquoi? Parce que nous ne connaissons pas ce qui suit la faute et où elle nous conduit car si nous le connaissions véritablement, nous quitterions le vice et les habitudes déréglées, et nous embrasserions la vertu. Alors nous rendrions [349] honneur à Dieu, nous conserverions la beauté, la dignité de notre âme; nous suivrions la doctrine de la vérité, et en la suivant nous serions les fils de cette vérité.

3. O très douce Mère, je désire vous voir affermie dans cette vérité; vous la suivrez en vous connaissant bien vous-même, mais pas autrement: c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir connaître vous-même. Je vous invite à la connaissance de cette vérité, afin que vous puissiez l'aimer. C'est la vérité que Dieu vous a créée pour vous donner la vie éternelle; et si vous regardez l'humble Agneau, vous verrez que son sang a manifesté cette vérité; car il a été répandu et donné pour notre rançon, et il est distribué dans ce corps de la sainte Eglise, qui promet à celui qui l'aime, qu'en vertu de ce sang il recevra la vie éternelle au moyen de la sainte confession, de la contrition et de la satisfaction ; elle lui promet aussi que tout bien sera récompensé, et toute faute punie, nous donnant ainsi la sainte crainte et l'amour, en nous invitant, si nous craignons la peine, à craindre aussi la faute. Vous savez bien, très chère Mère, que la vérité ne peut mentir pourquoi donc combattre cette vérité? Car en combattant la vérité de la sainte Eglise et du Pape Urbain VI, vous combattez la vérité de Dieu et vous perdez le fruit du sang de Jésus-Christ, puisque la sainte Eglise est fondée sur cette vérité. Si vous ne pensez pas à votre salut, pensez du moins aux peuples qui vous sont confiés, à vos sujets, que vous avez gouvernés si longtemps avec tant de sagesse et dans une paix si profonde et maintenant, parce [350] que vous combattez la vérité, les voilà malheureusement divisés, se faisant la guerre et se déchirant comme des bêtes féroces.

4. Hélas! comment votre cœur ne se brise-t-il pas de les voir ainsi séparés? L'un tient pour la rose blanche, et l'autre pour la rose rouge; celui-ci pour la vérité, celui-là pour le mensonge (Les deux partis d'Urbain VI et de Clément VII avaient à ce qu'il paraît, pris pour signe de ralliement la rose blanche et la rose rouge, comme le firent plus tard, en Angleterre, les maisons de York et de Lancastre.). Hélas! que mon âme est à plaindre! Vous ne voyez pas qu'ils ont tous été créés par la rose très pure de l'éternelle volonté de Dieu, et qu'ils ont été régénérés à la grâce dans la rose rouge très ardente du sang de Jésus-Christ; et ce sang nous a lavés de nos fautes par le saint baptême, nous a rendus chrétiens, et nous a mis dans le jardin de la sainte Eglise. Considérez que ni vous ni d'autres ne pouvez les purifier et leur donner ces deux roses glorieuses; il n'y a que notre Mère la sainte Eglise qui les donne par le moyen du Souverain Pontife, et c'est le Pape Urbain VI qui tient les clefs du précieux Sang; comment donc votre âme peut-elle consentir à les priver de ce que vous ne pouvez leur donner? Ne voyez-vous pas que vous êtes cruelle pour vous-même? car le tort que vous leur faites diminue votre puissance; et de plus vous êtes tenue de rendre compte à Dieu des âmes qui périssent. Et quel compte pourrons-nous rendre? Un bien terrible; et de quelle confusion serons-nous couverts lorsque nous nous présenterons devant le souverain Juge à [351] l'heure suprême de la mort qui approche! Hélas! Si cela ne vous touche pas, vous devriez au moins être ébranlée par le mépris où vous êtes tombée. La faute que vous avez commise après votre conversion est bien plus grave que la première (Après la défaite des troupes de Clément VII par le comte Albéric de Balbiano, la reine de Naples avait envoyé des ambassadeurs à Urbain VI; mais elle les rappela sans rien conclure.); elle a déplu bien davantage à Dieu et aux créatures; car cette dernière fois, vous aviez reconnu la vérité et votre faute, et vous vouliez recourir, comme une fille soumise, à la miséricorde et à la bonté de votre Père, et ensuite vous avez fait pire qu'auparavant.

5. Est-ce parce que votre cœur n'était pas sincère, et simulait ce qui n'était pas? est-ce parce que la justice divine a voulu me faire expier mes anciens péchés par cette affliction nouvelle? Je ne mérite pas de vous voir dans la paix et le repos, vous nourrissant sur le sein de la sainte Eglise, qui attend pour vous donner et pour recevoir de vous la nourriture elle vous nourrirait de grâces dans le sang de l'Agneau, et vous la soutiendrez avec vos ressources. Voyez combien l'Eglise de Rome, qui est le centre de notre Foi, est restée veuve de son Epoux, et nous privés de notre Père. Lorsqu'elle l'a retrouvé, je vous admirais; vous étiez la colonne qui soutenait cet Epoux, le bouclier qui paraît les coups et qui s'opposait à ceux qui voulaient l'enlever quelle ingratitude maintenant! car non seulement il est votre Père par sa dignité, mais il est votre fils et n'est-ce pas une grande cruauté d'agir si différemment [352], une fille agir contre son père, une mère contre son fils! Ma peine est si grande, qu'il m'est impossible de porter en cette vie une croix plus pesante. Et je pense que j'ai reçu de vous une lettre ou vous me confessez que le Pape Urbain était bien le Souverain Pontife; vous me disiez que vous vouliez lui obéir et je vois maintenant le contraire.

6. Oh! pour l'amour de Dieu, confessez sincèrement votre faute. La confession, pour être bonne, doit être accompagnée de la contrition du cœur et de la satisfaction. Satisfaites donc en rendant l'obéissance que vous devez, puisque vous avez reconnu qu’Urbain VI était le Vicaire de Jésus-Christ sur terre. Soyez obéissante, et vous recevrez le fruit de la grâce, vous apaiserez la colère de Dieu contre vous. Où est la vérité qui doit toujours se trouver dans la bouche d'une reine (C'était ce que disait le roi de France Jean, cousin de la reine.)? Sa parole devrait être certaine comme l’Evangile, et lorsqu'elle a promis quelque chose conforme à la raison et selon Dieu, elle ne devrait jamais changer et je vois, je prouve que vous avez promis d'obéir au Souverain Pontife; et ensuite vous avez dit et fait tout le contraire. Quel étonnement et quelle affreuse douleur de voir l’œil de votre intelligence tellement obscurci par l'amour-propre, les illusions du démon et les mauvais conseils, que vous ne vous inquiétez pas de la damnation de votre âme, de la ruine de votre peuple qui se perd âme et corps, de votre malheur et du mépris du monde. Très douce Mère, pour [353]

l'amour de Jésus crucifié, soyez-moi douce, et non pas amère; revenez un peu à vous-même, et ne dormez plus d'un pareil sommeil ; mais réveillez-vous en profitant de cet instant qui vous est accordé. N'attendez pas le temps, car lui n'attend pas. Connaissez-vous véritablement vous-même, et connaissez la grande bonté de Dieu à votre égard. Il est patient, et ne vous a pas ôté la vie dans cet état ténébreux; c'est une preuve de son infinie miséricorde. Embrassez donc la vertu par un saint désir, revêtez-vous de la vérité en revenant à votre Père avec humilité et sincérité, et vous trouverez la miséricorde et la clémence dans sa Sainteté; car c'est un Père tendre, qui désire la vie de son enfant.

7. Pour l'amour de Jésus crucifié, ne restez pas dans la mort spirituelle, afin que cette souillure si triste et si déplorable ne vous reste pas après votre vie; car la mort corporelle vous menace sans cesse, vous et les autres, surtout ceux qui ont passé l'âge de la jeunesse (La reine Jeanne avait alors cinquante-cinq ans); aucune créature, quelle que soit sa puissance, ne saurait s'en défendre; c'est une sentence qui nous atteint dès que nous sommes conçus dans le sein de notre mère; personne ne peut éviter de la subir : et nous ne sommes pas des animaux, qui une fois morts n'existent plus ; nous sommes des créatures raisonnables créées à l'image et ressemblance de Dieu: et quand le corps meurt, l'âme ne meurt pas quant à l'être, mais elle meurt quant à la grâce par sa faute en mourant dans le péché mortel. Ainsi il n'y a pas à reculer. Soyez [354] compatissante et non pas cruelle pour vous-même. Répondez à Dieu qui vous appelle avec clémence et bonté; ne soyez pas lente à lui répondre, mais répondez-lui généreusement, afin que vous n'entendiez pas cette dure parole : Tu ne t'es pas souvenue de moi pendant la vie, je ne me rappelle pas de toi dans la mort: tu ne m'as pas répondu quand je t'appelais, quand il était temps; le temps est maintenant passé, il n'y a plus de remède. J'espère que l'infinie bonté de Dieu vous fera la grâce de vous forcer à lui répondre avec un grand zèle, avec une prompte obéissance à la sainte Eglise et au Pape Urbain VI. Dieu ne méprisera pas tant de prières et de larmes que ses serviteurs lui offrent pour votre salut. Soyez reconnaissante de tant de bienfaits, afin qu'il nourrisse en vous la source de la piété. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [355].

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XLII (188). - AU ROI LOUIS DE HONGRIE. - De la charité et des effets qu'elle produit. - Aveuglement de ceux qui refusent de reconnaître le véritable Pape Urbain VI. - Sainte Catherine exhorte ce prince à prendre la défense de la sainte Eglise, et à ne pas se laisser entraîner par l'amour de la reine Jeanne, qui est tombée dans l'hérésie.

(Le roi Louis de Hongrie était petit-fils de Charles Il, roi de Naples, fils de Charles II duc d'Anjou, et frère le Saint Louis. Il naquit en 1326, fut roi de Hongrie en 1342, roi de Pologne en 1370, et il mourut en 1382. Il mérita par sa valeur et sa sagesse le surnom de Grand.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondée dans la vraie et parfaite charité. La charité ne cherche pas ses intérêts, mais seulement la gloire et l'honneur de Dieu dans le salut des âmes; elle ne cherche pas le prochain pour soi-même, mais pour Dieu. La charité est une mère qui nourrit sur son sein les vertus, ses enfants ; car sans la charité, aucune vertu ne peut exister. L'homme pourrait bien faire des actes de vertu, mais il n'aurait pas de vertu réelle sans l'effet de la charité. Aussi le glorieux apôtre saint Paul disait : " J'aurais beau donner mes biens aux pauvres, livrer mon corps aux flammes, parler la langue des anges, connaître les choses futures, si je n'ai pas la charité, tout m'est inutile. " [356] La charité aime ce que Dieu aime, et déteste ce que Dieu déteste. Celui qui la possède se dépouille du vieil homme, c'est-à-dire du péché, qui déplaît tellement à Dieu, qu'il a voulu le punir sur le corps de son Fils. Il se revêt de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus ; il s'unit à lui, en suivant sa doctrine dans quelque position qu'il soit.

2. L'âme qui est dans la charité n'oublie jamais de suivre les traces du Christ ; elle méprise le monde avec toutes ses délices, les prenant pour ce qu'elles valent, pour des choses sans durée et sans consistance ; elle les reçoit et les possède comme des choses prêtées, et non comme des choses qui lui appartiennent, parce qu'elle voit et comprend qu'elles lui manquent ou qu'elle leur manque au moment de la mort. La charité rend l'âme bienveillante et tendre pour ses ennemis, pour ceux que le monde prend pour des ennemis, mais qui ne sont pas des ennemis. Les véritables ennemis de l'homme sont le monde, le démon, la chair fragile et notre nature, qui combat sans cesse contre l'esprit. Le monde par ses plaisirs nous entraîne à la légèreté de cœur, à des joies frivoles et déréglées ; le démon, par les pensées qu'il met dans le cœur de ceux qui nous font injure, nous excite à la colère et à l'impatience, pour nous priver de la charité, qui donne la vie de la grâce ; la sensualité, par ses mouvements et ses révoltes, nous sollicite à toute sorte de vice. Ce sont là nos ennemis. Il est vrai que si la raison le veut, ces ennemis deviennent faibles par la vertu du sang de Jésus-Christ. L'âme qui est dans la charité parfaite s'élève avec une grande haine contre eux elle fait la guerre au vice, et la paix avec [357] la vertu; mais pour ceux que le monde appelle des ennemis, pour ceux qui l'injurient ou lui prennent ses biens, elle les traite en amis, elle les aime comme des créatures que Dieu lui commande d'aimer; et souvent, avec cet amour, elle dissipe les ténèbres de la haine dans le cœur du prochain ; elle semble vraiment jeter les charbons ardents de la charité sur sa tête.

3. C'est là un des signes particuliers qui montrent si l'âme est dans la charité ou non. Elle ne méprise personne, mais elle supporte avec patience les défauts des autres; elle ne s'irrite pas, mais elle est pleine de douceur; elle ne rend pas l'homme injuste, mais juste, lui faisant rendre à chacun ce qui lui est dû, qu'il obéisse ou qu'il commande. Il rend gloire à Dieu et louange à son nom; il a pour lui la haine et l'horreur du péché, et pour le prochain l'amour et la bienveillance. S'il est puissant et qu'il ait à exercer la justice, il écoute le grand comme le petit, le pauvre comme le riche. Il ne souille pas sa conscience en cédant aux flatteries, aux menaces, au plaisir ou au déplaisir; mais il tient la balance droite, rendant à chacun ce que veut la justice. Il sert avec zèle son prochain, montrant envers lui l'amour qu'il a pour Dieu : il ne peut rendre service à Dieu, mais il s'applique à rendre service à ce que Dieu aime tant, à la créature raisonnable, qui lui est donnée comme intermédiaire, Combien est douce la charité, cette tendre mère! Elle est sans amertume, et toujours elle donne la joie au cœur de celui qui la possède.

4. Très cher Père, vous pourrez peut-être me dire: J'aime beaucoup la charité, mais comment puis-je [358] bien savoir si je l'ai ? Je vous répondrai : si l'âme trouve en elle-même les conditions que nous avons reconnues à la charité. Elles se résument toutes en deux principales : d'abord dans la vraie et sainte patience, qui supporte toutes les injures petites ou grandes, de quelque côté qu'elles viennent, et qui les supporte avec un esprit calme et tranquille; puis dans le zèle à soulager les besoins du prochain autant qu'il est possible. Ainsi la première condition de la charité est de supporter les injures, la seconde de donner et que donner ? L'affection de la charité, en aimant le prochain comme soi-même, et en assistant les créatures selon ce que Dieu donne de grâces et de biens spirituels et temporels : l'âme se trouve disposée à prendre et à goûter la parole de Dieu, et elle s'applique à l'observer jusqu'à la mort. Il y a bien d'autres signes de la charité, mais je ne veux pas trop m'étendre, et je parle seulement des deux principaux. Oh! combien est heureuse l'âme qui se nourrit sur le sein d'une si douce mère Elle est humble, elle est obéissante, et elle aimerait mieux mourir que de n'être pas sou mise à Jésus crucifié et à son Vicaire.

5. Ne faites pas comme ceux qui sont privés de la charité et plongés dans l'amour d'eux-mêmes; cet amour a empoisonné le monde entier c'est un venin qui infecte l'âme; il la remplit de colère et d'impatience, il engendre la haine envers Dieu et envers le prochain, il répand dans l'âme des ténèbres qui l'empêchent de connaître et de discerner. la vérité et vous voyez, très cher Père, combien les hommes coupables qui s'aiment eux-mêmes ont obscurci cette douce lumière dans le corps mystique de la sainte Eglise [359].

6. Hélas! ceux qui devaient être les colonnes et les défenseurs de la sainte Foi sont ceux qui l'ont combattue. Quels sentiments ont dirigé ceux qui ont élu le Vicaire de Jésus-Christ, le Pape Urbain VI ? Ils l'ont nommé par une élection très régulière, ils l'ont couronné avec grande solennité ; ils lui ont rendu hommage comme Souverain Pontife; ils lui ont demandé des grâces, et ils en ont profité ; ils l'ont annoncé par toute la terre, non par crainte des hommes, mais uniquement parce que c'était la vérité. Et maintenant ils disent que ce n'est pas le Pape ; ils ont nommé un antipape qu'on pourrait appeler un membre du démon ; car s'il eût été membre du Christ, il eût mieux aimé mourir que de consentir à une pareille abomination. Je dis que l'amour-propre est la cause de tout le mal; car s'ils avaient aimé la vertu et non leur sensualité, ils n'auraient pas agi de la sorte et ils auraient été contents de ce que le Christ de la terre voulait corriger leur vie et faire cesser les coupables désordres qu'eux et d'autres commettaient dans le jardin de l'Eglise. Il semble bien qu'ils ont pris l'office du démon. Le démon, qui a perdu Dieu et qui est privé de sa vision, voudrait que nous fussions comme lui, et il fait tous ses efforts pour nous entraîner dans l'éternelle damnation. De même, ces aveugles qui conduisent des aveugles dans les ténèbres voudraient nous faire partager leurs erreurs; ils ne songent pas, les malheureux, qu'il faudra rendre compte devant le Juge suprême de leur conduite et de tant d'âmes qui périssent par leur faute. Je ne veux pas en dire davantage sur ce malheur et sur leur iniquité, parce qu'il me semble que Dieu a [360] éclairé l’œil de votre intelligence pour faire connaître leurs mensonges et les droits du Pape Urbain VI qu'ils nous ont eux-mêmes annoncés; car si vous ne les connaissiez pas, vous suivriez leurs déplorables erreurs.

7. Le bon Dieu vous a fait une grande grâce en vous préservant des ténèbres et en vous donnant la lumière. Il semble que notre doux Sauveur, parce que vous avez été toujours le défenseur et le champion de notre Foi contre les infidèles, veut encore que vous soyez le défenseur de la sainte Eglise, et que vous vous consacriez tout entier à faire triompher la vérité et la sainte Foi contre les hérétiques et les faux chrétiens qui l'attaquent (Louis de Hongrie avait défendu victorieusement la chrétienté contre les Tartares et les Valaques. Il avait mérité de recevoir d’Innocent VI le titre de gonfalonier de la sainte Eglise. Rien ne put le détacher de l'obéissance d'Urbain VI.). Il ne faut pas perdre de temps, mais il faut répondre avec ardeur à Dieu, qui vous charge de ce ministère. Mettez de côté toute autre affaire; le doux et tendre Jésus, qui a donné sa vie pour vous avec tant d'amour, veut que vous n'ayez d'autres ennemis que les ennemis de la sainte Eglise et de la lumière de la très sainte Foi. Vous devez faire la paix avec les autres par amour de la vertu, pour ne pas être privé de la charité et pour secourir la sainte Eglise (Il était alors en guerre avec la république de Venise.). Souffrirez-vous que l’antéchrist, un membre du démon, et une femme, ruinent notre foi et nous jettent dans les ténèbres et la confusion? Je vous dis que si vous et les autres princes ne faites pas ce que vous pouvez faire, vous serez coupables devant Dieu et durement repris de la [361] négligence et de la tiédeur de votre cœur. Je ne veux pas que nous attendions son jugement, car il est bien plus terrible et bien autre que celui des hommes.

8. Je vous en conjure, venez et ne tardez pas davantage. Prenez cette affaire en main. Puisque Dieu vous la confie et vous met le fardeau sur les épaules, acceptez avec un respectueux amour; ayez compassion de notre Père Urbain VI, qui se désole de voir ses brebis emportées pur le loup infernal. Il est vrai qu'il prend courage en son Créateur comme un homme qui place toute sa foi et son espérance on lui; mais il espère aussi que Dieu vous disposera à recevoir le fardeau pour l'honneur de Dieu et le bien de la sainte Eglise. Je vous prie pour l'amour de Jésus crucifié d'accomplir la volonté de Dieu et son désir en vous. Oui, ouvrez l’œil de votre intelligence sur ces morts; soyez le disciple de ces glorieux martyrs qui se renonçaient eux-mêmes et se livraient aux supplices et à la mort pour l'amour de la sainte Foi. Le monde entier est divisé par le schisme; la voie de l'enfer est ouverte, et personne ne résiste, parce qu'on ne trouve que des hommes qui s'aiment eux-mêmes; ils ne recherchent que leurs intérêts particuliers, que les richesses et les honneurs du monde et c'est là une grande pauvreté. Mais pour les âmes rachetées au prix du sang de Jésus crucifié, ils ne s'en occupent pas. Je veux donc que vous soyez dans la vraie et parfaite charité, comme je vous ai dit que je le désirais, afin que vous soyez un homme généreux et prêt à faire tout ce qui sera possible : laissez tout pour l'honneur de Dieu et pour la sainte Foi. J'espère que son infinie bonté touchera votre esprit et votre[362] conscience puissiez-vous trouver dans votre conscience un aiguillon qui ne vous laisse pas tranquille jusqu'à ce que je voie en vous ce que Dieu y demande !

9. Un grand bien résultera de votre arrivée : peut-être que la vérité triomphera sans aucune force humaine, et que cette pauvre reine sortira de son obstination ou par crainte, ou par amour. Vous voyez combien elle a été protégée par le Christ de la terre, qui n'a pas voulu la priver réellement de ce dont elle s'était privée par sa conduite; il a attendu son repentir, et cela par affection pour vous. Aujourd'hui, s'il le faisait, il serait bien excusable devant Dieu et devant vous. Vous-même vous devriez être content qu'il en soit ainsi, puisqu'elle ne veut pas profiter de la miséricorde. Vous ne devez vous laisser troubler par aucune passion, parce qu'il vous semblerait qu'il serait peu honorable pour vous et pour votre royaume qu'elle fût déclarée hérétique. Cela est vrai, vous trouvez peu d'honneur à voir son hérésie connue et manifestée, mais vous en trouverez à vouloir que la justice triomphe et punisse le mal dans quelque personne que ce soit, fût-ce même dans votre fils (Louis de Hongrie n’eut que deux filles de la reine sa femme Elisabeth de Bosnie : Marie, qui lui succéda sur le trône de Hongrie, et qu’on appela le roi Marie ; et Edwige, qui donna la couronne de Pologne à son cousin Ladislas Jagellon, duc de Lithuanie.) : et il serait même plus glorieux de faire justice de votre fils que de tout autre. Je sais bien que si vous demeurez dans la charité notre douce mère, vous reconnaîtrez qu'il on est ainsi; mais si nous nous [363] laissons entraîner par la fumée et le bon plaisir du monde, comme font les hommes faibles d'intelligence et de volonté, vous ne le connaîtrez pas. Que Dieu répande en vous sa lumière et sa grâce; montez la barque de la sainte Eglise, et travaillez à la conduire au port de la paix et du repos. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi si je vous ai entretenu trop longuement; l'amour et la douleur de la perte des âmes me servent d'excuse, et aussi la volonté de Dieu, qui m'a forcée à vous écrire. Doux Jésus, Jésus amour. Encouragez la reine de la part de Jésus-Christ et de la mienne, et recommandez-moi à elle .

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XLIII (311). - A LA REINE DE HONGRIE, mère du roi. - De l'amour divin; il s'accroît par la connaissance de nous-même, et doit s'étendre à l'amour du prochain. - Nous devons aimer particulièrement la sainte Eglise.

(Elisabeth, fille de Ladislas, roi de Pologne, veuve de Charles-Robert, roi de Hongrie, et mère de Louis à qui est adressée la lettre précédente. Elle mourut en 1380. Elle fut très attachée à Urbain VI, et lui envoya une tiare magnifique enrichie de pierreries en remplacement de celle qu'avait emportée l'archevêque d'Arles, en quittant Rome avec les cardinaux français.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chère et révérende Mère dans le Christ Jésus, votre indigne Catherine, la servante et l'esclave des [364] serviteurs de Jésus-Christ, vous écrit avec le désir de vous voir embrasée et enflammée du doux et tendre feu de l'Esprit-Saint; car c'est l'amour qui dissipe les ténèbres et donne la parfaite lumière, qui détruit l'ignorance et donne la parfaite connaissance. Oui, l'âme qui est remplie de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire du feu de la divine charité, reconnaît toujours son néant, et ne s'attribue que le péché : tout son être, toutes les grâces, tous les dons spirituels et temporels, elle reconnaît les devoir à son Créateur; et tout ce qu'elle a reçu, tout ce quelle reçoit, elle sait que c'est gratuitement, et non par obligation pour des services qu'elle a rendus. Cette conviction, vénérable Mère, enrichit l'âme et lui donne le plus riche trésor qu'elle puisse posséder; car en connaissant son néant, elle est conduite peu à peu à connaître la hanté de Dieu à son égard, et de cette connaissance découle une humilité profonde qui, comme une eau bienfaisante, éteint le feu de l'orgueil et allume le feu d'une ardente charité : il naît de la connaissance de la bonté de Dieu à son égard, parce que l'âme, en voyant l'amour infini de Dieu pour elle, ne peut s'empêcher de l'aimer.

2. Une condition de l'amour est d'aimer ce qu'aime celui qu'on aime, et de haïr ce qu'il hait : aussitôt que nous nous sommes vus et que nous avons vu la Bonté divine, nous aimons et nous haïssons; et il est impossible que, sans cette connaissance, nous puissions participer à la grâce divine, car celui qui ne se connaît pas tombe dans l'orgueil et dans tous les vices; et parce que l'orgueil aveugle l'âme, l'appauvrit, la dessèche en lui ôtant la nourriture de [365] la grâce, celui-là n'est plus capable de se gouverner et de gouverner les autres. C'est pourquoi j'ai dit que je désirais vous voir remplie du feu de l'Esprit-Saint; car je sens que si vous voulez vous conduire et conduire vos sujets, vous avez besoin d'une grande lumière, d'un grand et ardent amour pour l'honneur de Dieu et le salut des créatures, afin de n'être pas égarée par l'amour-propre et la crainte servile. Mais je veux vous voir dépouillés de vous-mêmes, vous et votre fils, et tout embrasés de ce feu d'amour. C'est lorsque nous haïrons notre sensualité, qui veut toujours se révolter contre le Créateur, que nous aimerons vraiment les vertus du doux et bon Jésus.

3. Mais vous savez que nous ne pouvons montrer cet amour sans le moyen de notre prochain, car c'est sur cet amour que reposent les commandements de la loi, aimer Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme nous-mêmes, d'un amour pur, et non pas mercenaire, c'est-à-dire, nous aimer, aimer le prochain pour Dieu, et Dieu pour Dieu, comme étant la Bonté suprême, qui mérite tout notre amour. Et vraiment, très chère Mère, quand l'âme regarde l'Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix, à cause de l'amour ineffable qu'il a pour sa créature, elle conçoit un si grand amour pour le salut des âmes, qu'elle se livrerait cent mille fois à la mort pour sauver une âme de la mort éternelle. Personne ne peut faire un sacrifice qui soit plus agréable à Dieu que celui-là. Vous savez qu'il a tant aimé cette nourriture, qu'il n'a pas craint, pour la prendre, les amertumes, les souffrances, la mort, les outrages notre ingratitude même ne l'a pas empêché [367] de courir, comme enivré et passionné pour notre salut, jusqu’à l'opprobre de la très sainte Croix. Je vous invite donc, vous et votre fils, à cette douce nourriture. Nous avons trouvé le lieu où il faut la prendre, et voici le moment, car le fruit est mûr. Ce lieu est le jardin de la très sainte Eglise dans ce jardin se nourrissent tous les fidèles chrétiens; c'est là qu'est planté l'arbre de la Croix, où est attaché le Fruit divin, l'Agneau immolé pour nous avec amour si ardent, qu'il désirait enflammer tous les cœurs. O Fruit très doux, si plein de joie, d'allégresse, de consolation, quel cœur pourrait ne pas se briser d'amour en regardant ce Fruit savoureux, le doux et bon Jésus, que Dieu le Père a donné pour Epoux à la sainte Eglise I

4. Oui, nous devons nous passionner pour la sainte Eglise par amour pour Jésus crucifié. Hâtez-vous de secourir cette Epouse baignée dans le sang de l'Agneau, et voyez que tout le monde lui nuit, les chrétiens comme les infidèles. Vous savez que c'est dans le moment du besoin que se montre l'amour: l'Eglise a besoin de vous, et vous avez besoin d'elle; elle a besoin de votre secours humain, et vous de son secours divin; et vous savez que plus vous lui donnerez votre secours, plus vous participerez à la grâce divine, au feu de l'Esprit-Saint qui est en elle. O douce Epouse! rachetée par le sang du Christ, vous êtes si parfaite, qu'un membre séparé de vous ne peut recevoir et goûter le fruit divin Très chère et vénérable Mère, nous devons donc, vous, moi, toutes les créatures, l'aimer, la servir toujours, mais surtout dans les moments difficiles. Pauvre misérable que je suis, je n'ai rien pour la servir, et si mon [367] sang pouvait lui être utile, je le répandrais bien volontiers de toutes les parties de mon corps. Je lui donnerai le peu que Dieu me donnera pour elle je n'ai à lui offrir que des larmes, des soupirs, des prières continuelles; mais vous, ma Mère, et le seigneur maître, le Roi votre fils, vous pouvez l'aider non seulement par vos prières et vos saints désirs, mais encore vous pouvez, par amour, l'assister temporellement.

5. Ne méprisez pas cette occasion, par l'amour de Dieu; profitez-en, pour Jésus crucifié, pour votre bien et l'avancement de votre salut; priez et conjurez votre cher fils d'assister et de servir la sainte Eglise; et si notre Christ de la terre le demande et veut le charger de cette entreprise, pressez-le d'écouter favorablement sa demande, de s'offrir lui-même et d'encourager le Saint-Père dans son projet de faire une croisade contre ces méchants infidèles, qui possèdent ce qui nous appartient, et plus encore (Les Turcs avaient fait de grands ravages en Valachie, en Macédoine et en Achaïe. Ils menaçaient d'envahir toute l'Europe. Grégoire XI voulait organiser une croisade contre eux, mais il était empêché par les guerres continuelles que lui faisaient les princes chrétiens.) : on me dit qu'ils veulent entreprendre davantage. N'est-ce pas une honte pour les chrétiens de leur laisser posséder ce saint et vénérable lieu qui nous appartient à tant de titres? Il ne faut plus le souffrir, mais, comme des fils affamés de l'honneur de leur père, vous devez vous lever et reprendre notre bien pour le salut de leurs âmes et l'exaltation de la sainte Eglise. Songez que si on vous avait pris une de vos villes, vous voudriez la reprendre, vous combattriez jusqu'à la mort. Je vous conjure de faire de même et [368] davantage pour ce qui nous a été pris ; vous devez y apporter plus de zèle, car il s'agit des âmes et du saint lieu, tandis que votre ville ne regarderait que la terre.

6. Vous avez appris sans doute comment les Turcs persécutent de plus en plus les chrétiens, et s'emparent des possessions de la sainte Eglise. C'est pour cela que le Saint-Père veut organiser une croisade contre eux. J'espère de la bonté de Dieu que vous et les autres vous êtes disposés à l'aider et à l'encourager dans cette entreprise autant que vous le pourrez. Je vous en prie, je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, soyez pleine de zèle et d’ardeur: ce sera le moyen de recevoir et de conserver dans sa plénitude la grâce divine, le feu de l'Esprit-Saint dont mon âme désire vous voir tout embrasée. Très chère Mère, j'ai écrit sur le même sujet qu'à vous à la reine de Naples et à plusieurs autres princes (A la reine de Naples, XXXIV, XXXV; au roi de France, XXXII; au seigneur de Milan, LXXIII; à Jean Hawkwood, LV.). Tous m'ont répondu favorablement, et ont promis le secours de leurs biens et de leur personne; ils sont tous remplis d'un grand désir de donner leur vie pour le Christ, et il leur tarde bien de voir le Saint-Père élever l'étendard de la sainte Croix. J'espère de l'ineffable charité de Dieu qu'il l'élèvera bientôt, et je vous prie de suivre leur exemple. Louange à Jésus crucifié! et qu'il vous remplisse de sa très sainte grâce. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [369].

Table des Matières


 

 

XLIV (189)- A MESSIRE CHARLES DE LA PAIX, qui fut depuis roi de la Pouille ou de Naples.- Elle l'exhorte à venir aux secours de la sainte Eglise et du Pape Urbain VI, et à combattre d'abord ses passions, à l'exemple des saints.

(Cette lettre est de 1380, et par conséquent une des derniéres écrites par sainte Catherine. Charles Durazzo était arrière-petit-fils de Charles Il, roi de Naples, et cousin de Louis le Grand, roi de Hongrie. Il avait été adopté d'abord par la reine Jeanne, qui lui préféra ensuite Louis d'Anjou; mais le Pape Urbain VI l'investit du royaume de Naples, dont il prit possession sans coup férir, et il fit étouffer la reine Jeanne en 1381, sous prétexte de la punir de l'assassinat de son premier mari. Il devint ensuite l'ennemi d'Urbain VI, hérita en 1385 du royaume de Hongrie, et mourut l'année suivante, assassiné par l'ordre de la reine douairière.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCITIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un chevalier courageux qui combatte généreusement pour la gloire et l'honneur du nom de Dieu, pour l'exaltation et la réforme de la sainte Eglise. Mais remarquez, très cher Frère, que vous ne pourrez faire ce bien, être courageux et secourir la sainte Eglise, si vous ne combattez d'abord et si vous ne faites la guerre contre nos trois grands ennemis, le monde, le démon et notre chair fragile. Ce sont les trois principaux tyrans qui font mourir l'âme à la grâce dans quelque état que [370] ce soit, si elle les laisse entrer en ouvrant avec la main du libre arbitre la porte de la volonté. Le monde nous attaque par ses joies vaines et déréglées il étale aux regards de notre intelligence les emplois, les richesses, les honneurs, les grandeurs avec tous leurs coupables plaisirs. Toutes ces choses sont vaines et corruptibles ; elles passent comme les vents, elles n'ont aucune force, aucune durée. Ne le voyons-nous pas clairement? l'homme vit aujourd'hui, et demain il est mort il passe de la santé à la maladie. de la richesse à la pauvreté: il est élevé en dignité, et tombe bientôt dans la honte et l'avilissement.

2. L'homme sage et prudent connaît le monde et lui fait la guerre; il ne lui livre pas son cœur par un amour déréglé; il lui ferme la porte de sa volonté; il use de ses biens comme de choses prêtées, et il les estime pour ce qu'elles valent, et pas davantage. Il conçoit de la haine contre les sens, lorsqu'ils veulent posséder ou désirer ce qui est en dehors de la volonté de Dieu; il combat l'ennemi avec le glaive de la haine du vice et de l'amour de la vertu, et avec le bouclier de la très sainte Foi ; il résiste aux mouvements des passions qui peuvent l'attaquer, et il ne s'abandonne pas à l'injustice pour gagner et pour acquérir les honneurs, les richesses et les plaisirs du monde au détriment du prochain, parce qu'il les a méprisés. Il ne lève pas la tête avec orgueil en se croyant plus grand que les autres et en voulant les dominer injustement, mais il s'humilie, parce qu'il se méprise lui-même avec le monde; il voudrait se faire le plus petit de tous, et en se faisant petit, il devient grand. Dans quelque position que l'on soit, ou serviteur ou maître, on est obligé de combattre cette tyrannie. Je [371] ne dis pas que, si on veut conserver son rang dans le monde, on ne puisse vivre en état de grâce; on le peut, comme nous le prouvent David, qui fut roi, saint Louis (Le roi saint Louis était son parent par Charles d'Anjou, son bisaïeul), et tant de saints personnages. Ils ont possédé la puissance, mais sans désir et sans amour déréglés; on voyait briller en eux la perle précieuse de la justice avec une humilité sincère et une ardente charité; ils rendaient à chacun ce qui lui était dû, au petit comme au grand, au pauvre comme au riche.

3. Ils ne faisaient pas comme ceux qui règnent maintenant, et qui sont si remplis de l'amour d'eux-mêmes, qu'ils voudraient se faire les dieux de ce monde tyrannique. De là naissent les injustices, les meurtres, les traitements barbares et tous les autres vices. Ils laissent ainsi entrer dans la cité de l'âme leur second et troisième ennemi, le démon et la fragilité de la chair ; ils s'en font les serviteurs en suivant volontairement les malices, les erreurs et les différentes tentations du démon, en écoutant les désirs de la chair et en plongeant leur âme et leur corps dans la fange de l'impureté. Si c'est un homme marié, il souille l'état du mariage par de nombreux désordres; il n'a pas pour ce sacrement le respect qui lui est dû, et il ne remplit pas le but pour lequel Dieu l'a fait; mais dans son aveuglement il souille son âme et son corps du péché maudit que Dieu déteste et qui répugne au démon même (Dialogue CXXIV). Que l'infinie charité et la miséricorde divine ne s'éloignent pas de ces coupables et des autres. Les malheureux ne pensent pas que [372] la hache est déjà à la racine de l'arbre, et qu'il ne reste plus qu'à frapper quand le Juge suprême voudra: car nous devons mourir, et nous ne savons pas quand.

4. Celui qui craint Dieu n'agit pas ainsi; il a vu à la lumière de la très sainte Foi combien il est dangereux d'écouter ses ennemis, il a vu à la même lumière que tout bien est récompensé, et toute faute punie; il voit qu'en suivant ses ennemis, il offense Dieu, et que l'offense est suivie du châtiment; et alors il prend le glaive de la haine et du mépris, et il retranche toute volonté déréglée en faisant le contraire de ce que veulent ses ennemis. Le monde voudrait être aimé, et il le méprise ; le démon voudrait soumettre sa volonté, lui inspirer la haine et le dégoût du prochain, et remplir son cœur de sales pensées : et lui veut suivre la volonté de Dieu, rester dans l'amour du prochain, lui pardonner l'injure qu'il en reçoit, et occuper sans cesse son esprit et sa mémoire des bienfaits qu'il a reçus de la Bonté divine. La chair fragile veut jouir et satisfaire ses appétits, cette loi perverse qui enchaîne nos membres et combat toujours contre l'esprit : et lui fuit tout le contraire, il la soumet au joug de la raison en affligeant et en macérant son corps; il siège sur le tribunal de la conscience, et rend justice. S'il est vierge, il déclare qu'il veut conserver jusqu'à la mort la virginité qu'il a choisie. Le continent conserve la continence, et celui qui est dans l'état du mariage se préserve de tout péché mortel, et ne veut souiller d'aucune manière ce sacrement. Il lavera avec cette douce odeur de la pureté toutes les taches [373] de son esprit et de son corps, et avec l'eau de la grâce, avec une vie bonne et régulière, Il éteindra l'incendie des passions déréglées. Il fera une guerre acharnée à ses ennemis, et il défendra victorieusement la cité de son âme, en fermant la porte de sa volonté pour n'être pas assailli par l'ennemi; et ainsi en sûreté avec le trésor des vertus, il entrera par la porte de la douce volonté de Dieu en suivant la doctrine de Jésus crucifié, qui a donné sa vie pour notre salut avec tant d'amour. Il dispose ainsi sa mémoire à retenir le bienfait du sang de l'humble Agneau, son intelligence à connaître et à comprendre sa volonté, qui ne veut autre chose que sa sanctification et qui ne donne et ne permet rien que dans ce but, et sa volonté à l'aimer de tout son cœur et de toutes ses forces.

5. Celui qui agit de la sorte peut être appelé un vaillant chevalier, qui conserve et garde généreusement la cité de son âme contre les ennemis et les odieux tyrans qui voudraient l'opprimer. Il est prêt à tout faire pour Dieu, pour sa gloire et l'honneur de son nom; il peut combattre ainsi sûrement à l'extérieur pour la sainte Eglise, parce qu'il a bien combattu et vaincu à l'intérieur. S'il n'avait pas bien combattu au dedans, il combattrait mal au dehors; et c'est pour cela que je vous disais qu'il fallait d'abord combattre au dedans de vous-même vos trois ennemis principaux. Maintenant je vous dis, très cher et bien-aimé frère dans le Christ, le doux Jésus, de vous appliquer à les vaincre en purifiant votre conscience par la sainte Confession, cri vivant régulièrement et dans le désir de la vertu, vous réjouissant [374] d'entendre et d'observer la douce parole de Dieu, vous rappelant sans cesse le souvenir de la mort et du sang versé pour vous, recherchant la société de ceux qui craignent Dieu véritablement, qui sont sages, prudents et de bon conseil. Ayez dans toutes vos œuvres les regards fixés sur Dieu, afin que vous puissiez rendre à chacun ce qui lui est dû à Dieu la gloire, au prochain la bienveillance, et à vous-même la haine du vice et l'amour de la vertu. Réglez votre famille autant que vous le pourrez, afin que tous y vivent dans l'ordre et la sainte crainte de Dieu. Vous pourrez ainsi accomplir la volonté de Dieu en vous.

6. Dieu vous a choisi pour être une colonne dans la sainte Eglise, afin que vous puissiez extirper l'hérésie, confondre le mensonge et exalter la vérité, dissiper les ténèbres et faire briller la lumière en montrant que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife que nous a choisi et donné la clémence du Saint-Esprit, malgré les hommes coupables et pervers qui s'aiment eux-mêmes et qui prétendent le contraire. Ces aveugles n'ont pas honte de parler et d'agir contre eux-mêmes en se montrant impies et menteurs. Cette vérité qu'ils nous ont annoncée, ils la nient maintenant, et les hommages qu'ils lui ont rendus, ils veulent les retirer. Ils montrent, les insensés, que la crainte les a rendus impies et idolâtres en s'inclinant devant le Pape Urbain et en le reconnaissant pour le vrai Vicaire de Jésus-Christ. S'il ne l'était pas, comme ils le disent maintenant, comment ont-ils pu tomber dans une telle faute, dans un tel avilissement d'esprit et de corps? Nous [375] voyons donc qu'ils se déclarent impies et menteurs N'est-ce pas une grande confusion de voir notre Foi souillée par une semblable hérésie? N'est-ce pas un grand malheur de voir tant faire contre la vérité? de voir l'Agneau poursuivi par les loups, les âmes livrées aux mains du démon, et la douce Epouse démembrée? Quel cœur assez dur pour n'être pas attendri? quels yeux ne répandraient pas un torrent de larmes? Quel prince pourra refuser de consacrer toutes ses forces à secourir notre Foi? Il n'y a que ceux qui s'aiment eux-mêmes qui ne sentent pas cela leur cœur est endurci par l'amour-propre, comme celui de Pharaon.

7. Non, la Bonté divine ne veut pas que votre cœur soit si dur, et elle vous appelle à secourir son Epouse. Que votre cœur s'amollisse donc, soyez généreux avec zèle et sans négligence; hâtez-vous de venir, ne tardez plus, Dieu sera pour vous. Il ne faut pas attendre le temps, car c'est un danger. Accourez donc et cachez-vous dans l'arche de la sainte Eglise, sous l'aile de votre Père le Pape, Urbain VI, qui tient les clefs du sang de Jésus-Christ. Je sais que si vous êtes courageux, vous vous appliquerez a faire la volonté de Dieu, sans vous occuper de vous-même: autrement, non. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un vaillant chevalier : et je vous prie qu'il en soit ainsi, pour l'amour de Jésus crucifié. Quelle honte pour les princes du monde, et quelle offense à Dieu, de voir leurs cœurs si glacés! Ils n'ont encore fait que des promesses pour secourir la douce Epouse du Christ! Comment donneraient-ils leur vie pour la vérité, lorsqu'ils regardent à lui donner [377] quelques biens et quelques secours temporels? Je crois qu'ils en seront sévèrement punis. Je ne veux pas que vous agissiez comme eux, mais donnons avec joie notre vie, s'il le faut. Pardonnez-moi si je vous ai trop longuement parlé. La douleur du péché et l'amour de la sainte Eglise me serviront d'excuse devant Dieu et devant vous. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XLV (192). - AU COMTE DE FONDI. - De la vigne de notre âme, et de l'amour-propre, qui la rend stérile. - Le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

(Le comte de Fondi, Honoré-Gaétan , fut un principaux fauteurs du schisme; ses États sur les confins de ceux de l'Eglise servirent de retraite aux cardinaux séparés d'Urbain Vl, qui nommèrent le 20 septembre 1378, l'antipape Clément VII.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1.Mon très cher Père et Frère dans le Christ le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir un bon ouvrier dans la vigne de votre âme, afin que vous rapportiez beaucoup de fruit au temps de la récolte, c'est-à-dire au moment de la mort, où toute faute est punie et toute vertu récompensée. Vous savez que la vérité éternelle nous [377] a créés à son image et ressemblance; Dieu a fait de nous son temple, où il veut habiter par sa grâce, pourvu que l'ouvrier de cette vigne veuille bien la cultiver car si elle n'est pas cultivée, si elle est couverte de ronces et d'épines, il ne pourra pas y habiter. Voyons, très cher Père, quel ouvrier y a placé le Maître. il y a mis le libre arbitre, auquel est confié tout pouvoir. Personne ne peut ouvrir ou fermer la porte de la volonté, si le libre arbitre ne le veut pas. La lumière de l'intelligence lui est donnée pour connaître les amis et les ennemis qui veulent entrer et passer par la porte; et à cette porte est placé le chien de la conscience, qui aboie quand il entend venir, s'il est levé et ne dort pas. Cette lumière fait voir et discerner le fruit à l'ouvrier; il ôte la terre, pour que le fruit soit pur, et il le met dans sa mémoire comme dans un grenier, où s'entasse le souvenir des bienfaits de Dieu. Au milieu de la vigne est placé le vase de son cœur plein du précieux Sang, pour arroser les plantes afin qu'elles ne se dessèchent pas. C'est ainsi qu'est créée et disposée cette vigne, qui est aussi, nous l'avons dit, le temple où Dieu doit habiter par sa grâce.

2. Mais je m'aperçois que le venin de l'amour-propre et de la colère a empoisonné et corrompu cet ouvrier, tellement que notre vigne est toute inculte, et qu'elle ne porte que des fruits de mort ou des fruits sauvages et amers, parce que les semeurs du mal, les démons visibles et invisibles, ont passé par la porte de la volonté, les invisibles par la porte des mauvaises pensées, et les visibles par celle des mauvais conseils, qui éloignent de la vérité au moyen des mensonges, des flatteries et des mauvais exemples. Cette [378] semence qu'ils ont en eux, ils la mettent en nous, et le libre arbitre, en l'acceptant, fait naître des fruits de mort, c'est-à-dire des péchés mortels. Oh! combien est affreuse à voir cette vigne qui s'est toute couverte des épines de l'orgueil et de l'avarice, des ronces de la colère, de l'impatience et de la désobéissance, qui est toute pleine d'herbes vénéneuses! Ce jardin est devenu une écurie où nous nous plaisons dans le fumier de l'impureté. Notre jardin n'est pas fermé, il est ouvert, et nos ennemis, les vices et les démons peuvent y entrer comme dans leur habitation. La fontaine est tarie, la fontaine de la grâce que nous avions reçue au saint Baptême par la vertu de ce Sang qui baignait notre cœur plein d'amour. L’œil de l'intelligence ne voit plus que les ténèbres, parce qu'il est privé de la lumière de la très sainte Foi; il ne voit et ne connaît plus que l'amour sensitif, et il en remplit la mémoire; il n'a et ne peut avoir d'autres souvenirs que des mouvements et des désirs déréglés, tant qu'il est dans cet état.

3. Près de cette vigne la douce Vérité suprême avait placé une autre vigne, celle du prochain, qui est si unie à la nôtre, que nous ne pouvons y rien faire sans le faire aussi à la sienne. Aussi nous est-il Commandé de la gouverner comîne la nôtre, puisqu'il est dit : " Aime Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme toi-même. " Oh ! combien est cruel l'ouvrier qui gouverne mal sa vigne, et ne lui fait rapporter d'autre fruit que quelques actes de vertu si amers, que personne ne peut en goûter! Ce sont les bonnes œuvres faites en dehors de la charité. Combien est malheureuse cette âme qui an moment de la [379]

récolte ne se trouve aucun fruit! C'est là qu'elle voit sa mort, et dans la mort elle connaît son malheur: et alors elle voudrait avoir le temps de cultiver sa vigne, mais elle ne le trouve pas. L'homme ignorant croyait pouvoir disposer du temps à son gré, mais il n'en est point ainsi. Profitons donc du temps présent, qui nous est accordé par miséricorde.

4. O très cher Père, reconnaissez l'état où vous êtes et voyez votre vigne. Je suis triste jusqu'à la mort de voir ce que le tyran du libre arbitre a fait de votre jardin, où florissaient, à la lumière de la Foi, les exemples de vertu et de vérité. Votre jardin est devenu maintenant un bois sauvage. Vous ne pouvez donner des fruits de vie, puisque vous êtes séparé de la vérité dont vous vous êtes fait le persécuteur: en aimant le mensonge vous avez perdu la foi, et vous moissonnez l'infidélité. Et pourquoi portez-vous ces fruits de mort? A cause de l'amour que vous avez pour la sensualité et de la haine que vous sentez pour votre chef. Ne voyons-nous pas que le Juge suprême n'a pas les yeux fermés sur nous? Comment pouvez-vous faire ce que vous ne devez pas faire contre votre chef? Le Pape Urbain VI n'est-il pas le véritable Pape? Vous savez bien au fond de votre cœur que c'est là le vrai Souverain Pontife, et celui qui dit le contraire est un hérétique réprouvé de Dieu; ce n'est plus un catholique fidèle, c'est un chrétien renégat qui renonce à la foi. Nous devons croire qu'il est le Pape élu régulièrement, qu'il est le vicaire du Christ sur la terre, et que nous devons lui obéir jusqu'à la mort. Lors même qu'il serait un père cruel pour nous, et qu'il nous chasserait on nous injuriant et on nous maltraitant d'un [380] bout de la terre à l'autre, nous ne devrions pas oublier et persécuter la vérité.

5. Si vous me dites: On m'assure au contraire que le Pape Urbain VI n'est pas véritablement le Souverain Pontife, je vous répondrai que je sais que Dieu vous a donné assez de lumière, si vous ne l'obscurcissez pas avec les ténèbres de la colère et du mépris, pour reconnaître que ceux qui parlent de la sorte mentent sur leur tête, pervertissent la vérité qu'ils nous avaient eux-mêmes donnée, et veulent la changer en mensonge. Je sais bien que vous connaissez les motifs qui poussent ceux qui étaient chargés de répandre la foi et la vérité, et qui maintenant ont souillé la foi et nié la vérité. Ils ont fait naître dans l'Eglise un schisme si déplorable. qu'ils sont dignes de mille morts. Vous savez qu'ils ont été poussés par la passion qui vous a poussé vous-même, par l'amour-propre, qui ne peut supporter une parole, un reproche dur, ou la perte des biens de la terre (Urbain VI ôta au comte de Fondi le gouvernement de la ville d'Anagni, qu'il avait reçu pour une somme de vingt mille florins qu'il avait prêtée à Grégoire XI. Le Pape soutenait que cet argent n'avait pas profité à l'Eglise.). Vous avez conçu l'indignation, et enfanté la colère. C'est ainsi qu'ils se privent des biens du ciel, eux et quiconque agit contre la vérité. Les raisons qui prouvent cette vérité sont si claires, si simples, si manifestes, que les personnes les plus bornées peuvent les comprendre. Aussi je ne m'arrête pas il vous les expliquer, parce que je sais que votre intelligence vous suffit.

6. Vous connaissez la vérité, car vous l'avez reconnue, vous l’avez confessée, vous lui avez rendu hommage [381]. Combien je suis affligée de voir votre âme égarée au point d'agir contre cette vérité combien doit souffrir votre conscience ! Vous qui avez été un fils obéissant un serviteur dévoué de la sainte Eglise(Le comte de Fondi avait fidèlement servi l'Eglise sous Grégoire XI, et avait maintenu la ville de Rome dans l'obéissance au Saint-Siège.), vous avez reçu une semence si fatale, que vous ne produisez plus que des fruits de mort. Non seulement vous vous perdez vous-même, mais voyez combien vous perdez d'âmes et de corps dont il vous faudra rendre compte au Juge suprême. Ne faites plus ainsi, pour l'amour de Dieu. Le péché est une chose ordinaire à l'homme, mais la persévérance dans le péché est le propre du démon. Rentrez en vous-même, et reconnaissez le danger de votre âme et de votre corps. Aucune faute ne reste impunie, surtout celle qui se commet contre la sainte Eglise: cela s'est toujours vu. Aussi je vous conjure, pour l'amour du Sang répandu pour vous avec tant d'amour, de revenir humblement à votre Père qui vous attend les bras ouverts avec bonté pour vous faire miséricorde, à vous et à tous ceux qui voudront la recevoir. Suivons la raison avec le libre arbitre, et commençons à remuer cette terre de l'amour déréglé et coupable, cet amour terrestre qui ne veut se nourrir que des choses passagères comme le veut, pour qu'il devienne un amour céleste qui cherche les biens du ciel, seuls fermes, assurés et à l'abri de tout changement.

7. Ouvrons la porte de notre volonté pour recevoir le bon laboureur, le Christ, le doux Jésus crucifié, qui sème par la main du libre arbitre la semence de [382] sa doctrine et cette semence produit les fruits des vraies et solides vertus. Ces vertus , le libre arbitre les sépare de la terre, c’est-à-dire qu’il ne les sème et ne les recueille en lui par aucun amour terrestre, par aucune jouissance humaine, mais par la haine et le mépris de soi-même. Il ne les jette pas au dehors mais ce qu'il recueille, il le place dans sa mémoire, par le souvenir des bienfaits de Dieu, reconnaissant tenir tout de lui et non de sa propre vertu. Quel arbre y planter? L'arbre de la charité parfaite, dont la cime s’unit au ciel, c’est-à-dire à la charité infinie de Dieu. Ses rameaux couvrent toute la vigne, et conservent les fruits dans leur fraîcheur, parce que toutes les vertus viennent et vivent de la charité. Comment l'arroser ? Non pas avec l'eau , mais avec le Sang précieux versé avec tant d'amour. Ce sang est dans le vase du cœur ; et non seulement il arrose cette douce vigne, ce beau jardin, mais il désaltère abondamment le chien de la conscience afin que, fortifié, il fasse bonne garde à la porte de la volonté, et que personne ne passe sans qu'il en avertisse. Il éveille la raison par ses cris ; et la raison avec la lumière de l'intelligence regarde si ce sont des amis ou des ennemis. Si ce sont des amis envoyés par la clémence du Saint-Esprit, c'est-à-dire de saintes et bonnes pensées de sages conseils et des œuvres parfaites, le libre arbitre les reçoit, en ouvrant la porte avec la clef de l'amour. Si ce sont des ennemis, des pensées coupables, il les chasse avec la verge de la haine et du mépris; il ne les laisse passer que quand elles sont changées, et il ferme la porte de la volonté, qui ne consent pas [383].

8. Alors Dieu, voyant que le libre arbitre, l'ouvrier qu'il a mis dans la vigne, a bien travaillé en lui-même et dans le prochain qu'il a secouru autant qu'il lui a été possible par amour et par charité, Dieu se repose dans cette âme par sa grâce. Le bien que nous faisons n'augmente pas son repos, car il n'a pas besoin de nous ; mais sa grâce se repose en nous. Cette grâce nous donne la vie, et nous revêt en couvrant notre nudité. Elle nous donne la lumière et rassasie l'âme, et en la rassasiant elle la laisse affamée; elle lui sert sa nourriture sur la table de la très sainte Croix: elle met dans la bouche du saint désir le lait de la divine douceur; elle y ajoute la myrrhe de l'amertume du péché et de la Croix, c'est-à-dire des peines que le Fils de Dieu a souffertes pour nous, et l'encens des humbles et ferventes prières qu'elle offre sans cesse avec ardeur pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Oh! combien est heureuse cette âme! Elle goûte véritablement la vie éternelle; mais nous, ingrats que nous sommes, nous ne nous occupons pas de ce bonheur si nous y pensions, nous aimerions mieux mourir que de perdre un si grand bien. Sortons de cette ignorance par la vérité. En la cherchant sincèrement, nous irons où Dieu l'a placée; et si nous la cherchons ailleurs, nous ne la trouverons pas.

9. Nous avons dit comment nous sommes la vigne, comment elle est ornée, et comment Dieu veut qu'elle soit cultivée. Et maintenant où cette vigne est-elle placée? Dans la sainte Eglise, et le vigneron choisi est le Christ de la terre, qui administre le Sang précieux. Avec la serpe de la pénitence que nous recevons dans la sainte Confession, il retranche le [384] vice de l'âme, il la nourrit sur son sein, et l'attache avec les liens de la sainte obéissance: et sans ces liens notre vigne serait ruinée ; la tempête on perdrait tout le fruit, si elle n'était liée par l'obéissance. Aussi je vous conjure de retourner humblement et avec empressement à ce joug (Les exhortations de sainte Catherine ne furent pas écoutées : le comte de Fondi fut excommunié en 1370, et persévéra dans le schisme jusqu'à sa mort, arrivée en 1400.). Cherchez le vigneron et cultivez la vigne de votre âme dans la vigne de la sainte Eglise; autrement vous seriez privé de tout bien, et vous tomberiez dans toute sorte de malheurs. Voici le moment ; pour l'amour de Dieu, quittez vos erreurs ; car, le moment passé, il n'y a plus de remède. La mort vient bien vite, sans que nous nous en apercevions ; et lorsque nous nous trouverons dans les mains du souverain Juge, il sera bien dur de lui résister. Je suis certaine que si vous cultivez bien votre vigne , vous n'hésiterez pas à revenir ; mais vous reconnaîtrez avec une humilité profonde les fautes que vous avez commises contre Dieu; vous demanderez en grâce au Saint-Père de vous ramener dans son bercail. Vous ne le pouvez pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un bon vigneron dans la vigne de votre âme, et je vous en conjure autant que je le sais et que je le puis. Pensez que l’œil de Dieu est sur vous; n’attendons pas les châtiments de Celui qui voit au fond de notre cœur. Je termine, demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi si j'ai trop parlé; mais l'amour que j'ai pour votre salut et la douleur que je ressens de vous voir offenser Dieu et [385] votre âme en sont cause. Je n'ai pu me taire et ne pas vous dire la vérité. Doux Jésus, Jésus amour.

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XLVI (196). - AUX SEIGNEURS BANNERETS, et aux quatre prud'hommes défenseurs de la république de Rome.- De la reconnaissance envers Dieu.- De l'amour du prochain et de la paix. - Sainte Catherine leur reproche l'ingratitude dont on a usé à l’égard de Jean Cenci, qui avait procuré la reddition du château Saint-Ange.

(Cette lettre est du 6 mai 1379. La ville de Rome avait profité du séjour des Papes à Avignon, pour se donner une forme de gouvernement démocratique indépendant du Saint-Siège et des empereurs. Sous le pontificat d'Urbain VI l'administration reposait sur les chefs de quartier, appelés seigneurs bannerets, à cause de leurs bannières. Il leur était adjoint quatre prud'hommes, qui s'occupaient principalement des besoins publics et des œuvres de charité. Le nom de république se conserva à Rome jusque sous Boniface IX.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Frères et Seigneurs de la terre dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir reconnaissants de tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu, afin qu'ils augmentent et nourrissent en vous la source de l'amour divin dans vos âmes. La reconnaissance est très agréable à Dieu, et nous est très utile; mais l'ingratitude lui déplaît beaucoup et nous [386] fait grand tort: elle tarit la source de la piété, et nous invitons Dieu à ne plus augmenter ses grâces et à nous priver de celles qu'il nous a faites. Il faut donc s'appliquer avec un grand zèle à voir les bienfaits de Dieu, car en les voyant nous les reconnaîtrons et en les reconnaissant nous rendrons gloire et louange à son nom. Et comment montrerons-nous notre reconnaissance et notre ingratitude? Je vais vous le dire : nous montrerons notre ingratitude en offensant la bonté de Dieu et notre prochain, en les offensant de mille manières et par mille injustices, en ne leur rendant pas ce que nous sommes obligés de leur rendre, c'est-à-dire, en n'aimant pas Dieu par-dessus toutes choses, et. le prochain comme nous-mêmes. Nous faisons tout le contraire. Cet amour que nous devions lui donner, nous le donnons à la sensualité; nous l'offensons avec notre cœur, notre esprit, avec toutes les puissances de notre âme et tous les membres de notre corps, qui devraient être des instruments de vertu, et qui sont des instruments de vice; et ces vices nous causent la mort éternelle, si notre vie se termine dans le péché mortel. De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons que misère : et tout cela vient de l'ingratitude.

2. L'ingratitude enfante l'orgueil, la vanité, la légèreté de cœur, et toutes les souillures qui font croire que l'homme n'a d'autre pensée que de se rouler dans la fange de la débauche comme l'animal immonde ; elle prive l'âme de la charité fraternelle envers le prochain, et lui inspire la haine et l'éloignement ; ou, si elle l'aime, c'est par intérêt, et non pour Dieu. De là cette facilité à écouter tous les mauvais rapports, à juger les [387] autres défavorablement, n'examinant pas avec prudence celui qui dit le mal et celui dont il parle, si c'est par dépit, par envie ou par erreur. Souvent l'homme ignorant dit ce qui lui vient à la bouche, et ne fait pas attention à ses paroles; mais celui qui hait les écoute et l'envieux ne regarde pas si elles contiennent plus de vérités que de mensonges; il ne songe qu'à faire tort au prochain et à nuire à sa réputation. Vous voyez que cela arrive tous les jours. Celui qui est puissant ne s'applique pas à rendre la justice aux autres, il n'écoute que son bon plaisir ou celui des créatures; il viole le bon droit et vend la vie de son prochain, parce que son cœur est privé de la charité; et l'amour-propre le rend si étroit, qu'il ne peut plus contenir Dieu et le prochain par la sainte justice. Il ne cherche pas à secourir son semblable, et, au lieu de l'assister, il lui vole son bien de mille manières, quand il peut faire des gains illicites dont lui faudra rendre compte au moment de la mort. Sa langue, qui était faite pour rendre gloire et louange au nom de Dieu, pour confesser ses péchés et conseiller son prochain, il l'emploie à blasphémer, à jurer, à mentir, à calomnier; et non seulement il blasphème, il dit du mal des créatures, mais il s'en prend à Dieu et aux saints, il semble vouloir les fouler aux pieds. Vous savez bien que c'est la vérité; tous, pour ainsi dire, petits et grands, se sont fait une habitude de ce vice, par la faute de ceux qui vendent la justice, et qui ne font pas ce que la raison commande. Mais Dieu montre combien ces choses lui déplaisent en nous punissant un peu par les fléaux et les malheurs qui nous affligent tous les jours et il le fait justement, bien qu'il le fasse avec [388] une grande miséricorde. Tels sont les fruits que produit l'homme ingrat, et les signes qui prouvent son ingratitude.

3. Tout le contraire arrive pour l'homme fidèle et reconnaissant à l'égard de son Créateur il lui rend justice en lui rendant ce qui est dû, c’est-à-dire la louange et l'honneur que Dieu demande; il le fait en l'aimant par-dessus toutes choses, et en aimant le prochain comme lui-même. Il contemple l'humilité de Dieu pour abaisser son orgueil; il combat l'injustice par la justice, et il foule l'envie aux pieds par l'amour du prochain ; il élargit son cœur dans la charité, et il se purifie de toute souillure dans la pureté du Christ, dans l'abondance de son sang précieux. Il vit honnêtement, et il secourt son prochain, sujet ou seigneur, dans ses besoins, autant qu'il le peut. Il donne de son bien, et ne prend pas celui des autres; il est juste pour le petit comme pour le grand, pour le pauvre comme pour le riche, selon les lois de la vraie justice. Il n'est pas prompt a croire aux défauts de son prochain, mais il examine avec prudence et maturité de cœur celui qui parle et celui dont il parle. Il est reconnaissant pour celui qui le sert, parce qu'il est reconnaissant pour Dieu; et non seulement il sert celui qui le sert, mais il aime et fait miséricorde à celui qui le dessert. La vie est réglée, parce qu'il a réglé toutes les trois puissances de son âme : sa mémoire retient les bienfaits de Dieu par le souvenir, son intelligence s’applique a comprendre sa volonté, et sa volonté à l'aimer; et il dispose de même tous les instruments de son corps pour la pratique de la vertu. Il est patient et bienveillant, il [389] aime l'union et déteste la discorde; il est fidèle à Dieu à la sainte Eglise et à son Vicaire, et il se nourrit comme un enfant véritable sur le sein de l'obéissance. Voilà comme nous montrons que nous sommes reconnaissants envers Dieu; et alors se multiplient les grâces temporelles et spirituelles.

4. Je veux donc, mes très chers Frères, que vous soyez reconnaissants des grâces que vous a faites et que vous fait notre créateur, pour qu'elles augmentent, et puisque vous venez d'en recevoir de miraculeuses (Sainte Catherine parle de la victoire remportée, le 29 avril de cette année, par les troupes d'Urbain VI sur celles des partisans de Clément VII. (Voir la lettre XLVII.), je veux que vous en rendiez grâces à son nom, reconnaissant avec une humilité sincère que vous les tenez de Dieu, et non de votre propre puissance, sachant bien que tous vos efforts n'auraient jamais pu faire seuls ce que Dieu a fait. Il a jeté les regards de sa miséricorde sur nous; le danger était trop grand et nous devons tout lui attribuer. Notre Saint-Père le Pape Urbain VI nous a donné l’exemple, et il a témoigné sa reconnaissance à Dieu par un acte d'humilité qui ne se fait plus depuis bien longtemps: il a voulu suivre la procession pieds nus (Lettre XX). Nous, qui sommes ses enfants, suivons les traces de notre Père en reconnaissant que ces grâces viennent de Dieu, et non de nous. Je veux aussi que vous soyez reconnaissants à l'égard de cette compagnie dont les membres se sont faits les instruments dit Christ (Il s'agit de la compagnie de Saint-Georges, qui avait surtout décidé la victoire da 29 avril. Cette troupe de condottieri quitta le service de l'Eglise.)[390]. Assistez-les dans leurs besoins, surtout les pauvres blessés. Soyez charitables et pacifiques envers eux pour conserver leurs secours et ne pas leur donner sujet de se tourner contre vous. Il faut le faire, mes très doux Frères, par reconnaissance et par nécessité. Je suis certaine que si vous avez la vertu de reconnaissance, vous vous appliquerez à cela et à tout ce que nous avons dit : autrement, non. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir reconnaissants des services que vous avez reçus de Dieu, afin d'accomplir tout ce qui est nécessaire au salut de l'âme et du corps.

5. Il me semble qu'on est un peu ingrat à l'égard de Jean Cenci (Jean Cenci avait le plus contribué à décider la remise du château Saint-Ange, qui était gardé, depuis Grégoire XI, par un Français, Gui de Provins.). Je sais avec quel zèle et quel cœur généreux il a, uniquement pour plaire à Dieu et pour nous servir, quitté tout pour vous délivrer du malheur qui vous menaçait du côté du château Saint-Ange. Il s'est conduit avec une parfaite prudence: et maintenant, non seulement on ne lui témoigne aucune reconnaissance mais encore le vice de l'envie jette contre lui le venin des calomnies et des murmures. Je ne voudrais pas que vous agissiez ainsi avec lui et avec ceux qui vous servent; ce serait offenser Dieu et vous nuire car la ville a besoin d'hommes sages, prudents et consciencieux. Ne faites donc plus ainsi, pour l'amour de Jésus crucifié prenez les moyens qui paraîtront les meilleurs à Vos Seigneuries pour que l'erreur des ignorants n’empêche pas ce bien. Je vous dis cela dans votre [391] intérêt, et non par aucune affection particulière vous savez bien que je suis étrangère; je vous parle pour votre bonheur, que je désire de toute mon âme. Je sais qu'en hommes sages et discrets, vous considérez la pureté des sentiments qui me font vous écrire, et vous pardonnerez ainsi à la hardiesse avec laquelle j'ose le faire. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu ; soyez pleins de reconnaissance pour Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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XLVII (219). - AU COMTE ALBERIC DE BALBIANO, capitaine général de la compagnie de Saint-Georges, et autres chefs. Lettre écrite en extase, le 6e jour de 1379. - Elle les exhorte à être fidèles à la sainte Eglise et au Souverain Pontife Urbain VI. - Elle leur conseille la prière, la confession et la dévotion à la sainte Vierge.

(Albéric de Balbiano était un officier de fortune dont la valeur et les talents avaient réuni une troupe de quatre mille hommes, qui prit le nom de compagnie de Saint-Georges et acquit une grande réputation on Italie. Le comte Albéric délivra Rome, menacée par l’armée des partisans de Clément VII. Il ne resta pas fidèle à Urbain VI. (Voir Gigli, t. II, p. 205, et la lettre XXXIII.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir, vous et toute votre compagnie [392], fidèles à notre sainte Mère l'Eglise et à sa Sainteté le Pape Urbain VI, le vrai et Souverain Pontife, combattant tous loyalement et fidèlement pour la vérité, afin que vous receviez la récompense de vos peines. Qu'est-ce qui nous donne et nous ôte cette récompense ? Je vous le dirai. La lumière de la très sainte Foi, qui nous fait voir la grandeur et la bonté de Celui que nous servons, et nous fait connaître le fruit qui nous en récompense et en le connaissant nous l'aimons. Cette lumière qui nous donne cette connaissance, nourrit et augmente l'amour du but qu'on se propose et de Celui qu'on sert. Quel est le maître pour lequel vous êtes descendu sur le champ de bataille? C'est Jésus crucifié, l'éternelle et souveraine Bonté, dont personne ne peut comprendre la grandeur ; lui seul peut la comprendre. C'est un Maître si fidèle, que, pour rendre l'homme capable de recevoir le fruit de ses peines, il a couru transporté d'amour à la mort honteuse de la très sainte Croix, et nous a donné au milieu des peines et des supplices les flots de son sang. O Frères et Fils bien-aimés, vous êtes des chevaliers venus sur le champ de bataille pour donner votre vie par amour de la Vie, pour répandre votre sang par amour du sang de Jésus crucifié. Voici le temps des nouveaux martyrs; vous êtes les premiers qui ayez donné votre sang quelle récompense recevrez-vous? La vie éternelle, qui est une récompense infinie. Que sont toutes vos fatigues, comparées à une si grande récompense? Elles ne sont rien. Aussi saint Paul dit que les souffrances de cette vie ne peuvent être comparées à la gloire future qui nous est préparée dans l'autre vie [393].

2. La récompense est donc bien grande, et on y gagne toujours, soit qu'on vive, soit qu'on meure. Si vous mourez, vous gagnez la vie éternelle, et vous serez place pour toujours dans une paix certaine si vous triomphez, vous aurez fait à Dieu le sacrifice volontaire de votre vie, et vous pourrez posséder vos biens en toute sûreté de conscience. Si à la lumière de la très sainte Foi, vous considérez cet honneur, vous serez plus fidèles à Jésus crucifié et à la sainte Eglise; car en servant l'Eglise et le Vicaire du Christ, vous le servez aussi. Je vous ai dit que le maître que vous servez est Jésus crucifié. Voulez-vous être forts de manière qu'un seul en vaudra beaucoup ? Mettez devant les yeux de votre intelligence le sang du doux et bon Jésus, l'humble Agneau, et notre Foi, que vous voyez souillée par des hommes méchants qui s'aiment eux-mêmes et qui sont les membres du démon, puisqu'ils nient la vérité qu'ils nous avaient affirmée, puisqu'ils disent que le Pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape. Ils ne disent pas la Vérité ils mentent, et leurs mensonges retombent sur leurs têtes. C'est bien véritablement le Pape à qui sont confiées les clefs du Sang. Courage donc, car vous combattez pour la vérité, et cette vérité est notre force. Ne craignez rien, car la Vérité délivre. Et afin de mieux appeler le secours de Dieu sur cette sainte entreprise, l'éternelle Vérité veut que vous la commenciez avec une bonne et sainte intention, vous appliquant à prendre pour hase et principe de vos actions l'honneur de Dieu, la défense de la Foi, de la sainte Eglise et du Vicaire de Jésus-Christ et cela avec une conscience pure, vous y préparant, [394] vous et les autres, autant que vous le pourrez, par une sainte confession. Vous savez que le péché appelle la colère de Dieu sur nous, et empêche les saintes et bonnes œuvres.

3. En votre qualité de chefs, donnez - leur les premiers l'exemple d'une sainte et véritable crainte de Dieu: autrement la verge de la justice se lèverait sur nous. Si tous ceux que vous commandez n'ont pas le temps de se confesser, qu'ils le fassent intérieurement, aveu un saint désir. De cette manière vous serez fidèles, et vous montrerez vraiment par vos œuvres que vous avez vu la lumière de la très sainte Foi, qui vous appelle à la servir, et que vous avez compris sa grandeur, sa bonté et la récompense qui doit suivre la peine.

4. Je disais encore : Qui nous empêche d'être fidèles, qui nous rend infidèles à Dieu et aux créatures ? L'amour de nous-même; c'est un venin qui

empoisonne le monde entier, c'est un nuage qui obscurcit l’œil de notre intelligence, et qui l'empêche de connaître et de discerner la vérité. L'homme alors ne voit plus que son plaisir et le cherche plutôt dans les créatures que dans le Créateur il ne pense qu'aux biens passagers de cette vie ténébreuse, et il poursuit les honneurs, les délices et les richesses du monde, qui disparaissent comme le vent, cet amour déréglé qui inspire toutes ses œuvres, rend l'homme peu loyal et peu fidèle, à moins qu'il n'y trouve son avantage; et il y a un grand danger qu'il ne périsse et ne fasse périr les autres, parce qu'il ne cherche en toute occasion qu'à acquérir du bien. Son esprit ne peut diriger son corps a faire deux [395] choses à la fois, à piller et à combattre. Vous savez que beaucoup se sont ainsi perdus. La vérité veut que pour éviter ce malheur, vous le sachiez et vous en avertissiez ceux qui sont sous votre commandement.

5. Aussi je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, de vous appliquer à vous entourer de bons et sages conseils, et de choisir pour officiers des hommes courageux, aussi fidèles et consciencieux que vous le pourrez; car ce sont les bons chefs qui font les bons soldats. Soyez toujours vigilants, pour qu'il n'y ait pas de trahison au dedans ni au dehors et comme il est bien difficile de s'en préserver, je veux que la première chose que vous fassiez, le matin et le soir, vous et les autres, soit de vous offrir à notre douce Mère Marie, la suppliant d'être votre avocate, votre défense, et de ne pas permettre, à cause du tendre Verbe qu'elle a porté dans son sein, qu'il vous arrive aucune trahison, ou que, s'il en arrive, vous y succombiez. Je suis certaine que si vous commencez à lui faire cette douce offrande, elle accueillera avec bonté votre demande; car elle est une Mère de grâce et de miséricorde pour nous, pauvres pécheurs. Mais si, comme nous l'avons dit nous avions un amour déréglé pour ce qui nous ôte la fidélité, nous nous priverions de tous les biens et nous nous rendrions dignes de tous les maux nous perdrions la vie éternelle qui doit récompenser nos peines. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir fidèles à la sainte mère l'Eglise et au Christ de la terre, le Pape Urbain VI.

6. Courage, courage dans le Christ, le doux Jésus; ayez toujours présent ce sang répandu avec un si ardent [396] amour. Combattez avec l'étendard de la très sainte Croix, et songez que le sang des glorieux martyrs crie toujours en la présence de Dieu et appelle sur vous son secours. Pensez que cette terre est le jardin du Christ béni et le siège de notre Foi; tous doivent être animés pour elle d'un grand zèle. Nous rachèterons nos péchés si nous voulons servir généreusement Dieu et la sainte Eglise. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Soyez reconnaissants, vous et les vôtres, des bienfaits que vous avez reçus de Dieu, et du glorieux chevalier saint Georges, dont vous portez le nom : il vous défendra et sera votre garde jusqu'à la mort.

7. Pardonnez, si je vous importune de mes paroles; l'amour de la sainte Eglise et de votre salut me sert d'excuses, et ma conscience a été forcée par la douce volonté de Dieu. Nous ferons comme Moise : lorsque le peuple combattait, Moïse priait, et pendant qu'il priait, le peuple triomphait : nous ferons de même, pour que nos prières soient agréées de Dieu. Lisez s'il vous plaît cette lettre, vous et les autres chefs. Doux Jésus, Jésus amour [397].

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XLVIII (197). - AUX HUIT DE LA GUERRE, choisis par la commune de Florence, qui avaient engagé la sainte à aller trouver le Pape Grégoire XI.

Elle les exhorte à poursuivre avec constance et humilité de cœur leur sainte résolution de faire la paix avec le Pape.

(Sainte Catherine arriva à Avignon le 18 juin 1376, et cette lettre est du 28. Elle est adressée aux Huit de la guerre qui gouvernaient Florence depuis la rupture avec le Saint-Siège. Ces magistrats tirent échouer par leur mauvaise foi les négociations de sainte Catherine. Le but providentiel de son voyage fut le retour des Papes en Italie.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Pères et Frères dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir véritablement les enfants humbles et soumis de votre Père, pour que vous ne vous démentiez jamais, mais que vous ayez un regret sincère de l'offense commise contre lui; car celui qui ne se repent pas de ses fautes n'est pas digne de recevoir miséricorde. Je vous invite donc à être humbles de cœur, à ne pas tourner la tête en arrière, mais à poursuivre ce que vous avez commencé, faisant tous les jours des efforts plus parfaits pour être reçus dans les bras de votre Père. Vous êtes des enfants morts; demandez-lui la vie, et j'espère de la bonté de Dieu que vous l'obtiendrez, pourvu que vous vouliez vous humilier et reconnaître vos fautes

2. Mais je me plains beaucoup de vous, s'il est vrai [398], comme on le dit, que vous ayez mis des impôts sur les clercs (Non seulement les Florentins imposèrent le clergé, mais ils firent vendre pour cent mille florins de biens ecclésiastiques.). Si cela est vrai, c'est un grand malheur, pour deux raisons: d'abord, parce que vous offensez Dieu, car vous ne pouvez le faire en conscience. Mais il semble que vous ayez perdu le sentiment de ce qui est bien, pour vous attacher uniquement aux choses sensibles et frivoles, qui passent comme le vent. Nous ne pensons pas que nous sommes mortels, et que nous devons mourir, nous ne savons pas quand; et c'est une grande folie de s'ôter ainsi la vie de la grâce et de se donner la mort. Je ne veux plus que vous agissiez ainsi; ce serait retourner en arrière, et vous savez que ce n'est pas celui qui commence qui mérite la couronne, mais celui qui persévère jusqu'à la fin, Je vous dis de même que vous n'arriverez pas à conclure la paix si vous ne persévérez pas dans votre humilité, et si vous ne cessez d'offenser les ministres et les prêtres de la sainte Eglise. Ensuite, non seulement vous aurez le malheur d'offenser Dieu, mais encore vous vous nuirez en arrêtant les négociations; car lorsque le Saint-Père saura votre conduite, il sera plus irrité contre vous. C'est ce qu'ont dit quelques cardinaux qui cherchent et désirent sincèrement la paix. En apprenant votre conduite, ils croient que vous ne voulez pas la paix; car, si vous la vouliez, vous éviteriez de faire la moindre chose contre la volonté du Saint-Père et les usages de la sainte Eglise. Je crois qu'ils pourront parler dans ce sens au doux Christ de la terre; et s'ils [399] le font, ils auront raison. Je vous en conjure, mes très chers Pères, ne mettez pas obstacle à la grâce de l'Esprit-Saint; vous ne la méritez pas, mais sa clémence est prête à vous la donner. Vous me couvrirez de honte et de confusion, si vous me faites dire une chose et si vous faites le contraire. Je vous prie qu'il n'en soit plus ainsi; que vos paroles et vos actions prouvent que vous voulez la paix, et non la guerre.

3. Je me suis entretenue avec le Saint-Père, et il m'a écoutée avec bienveillance. Par un effet de la bonté de Dieu et de la sienne, il a témoigné avoir un amour sincère de la paix, comme un bon père qui ne regarde pas l'offense que son fils lui a faite, mais seulement s'il s'est humilié, pour pouvoir lui faire entièrement miséricorde (Grégoire XI donna plein pouvoir à sainte Catherine de fixer les conditions de la paix. (Vie de sainte Catherine, p. III, ch.6.). Je ne saurais vous exprimer la joie que j'aie ressentie lorsque, après avoir longtemps conféré avec lui, il a fini par me dire que, les choses étant telles que je les lui exposais, il était prêt à vous recevoir comme ses enfants, et à faire ce qui me paraîtrait le meilleur. Je ne vous en écris pas davantage. Il me semble que le Saint-Père ne pouvait pas vous donner une autre réponse avant l’arrivée de vos ambassadeurs, et je m'étonne qu'ils ne soient pas encore arrivés. Quand ils seront arrivés, je les verrai, et je verrai ensuite le Saint-Père, et je vous écrirai quelles sont ses dispositions; mais n'allez pas gâter la bonne semence avec vos impôts et vos nouvelles fautes. Ne le faites plus, par l'amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt [400] Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Datée d'Avignon, le 28 juin 1376.

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XLIX (198). - AUX SEIGNEURS DE FLORENCE .- De la paix que Jésus-Christ nous a laissée par testament. - Elle les exhorte à la concorde et à l'union avec la sainte Eglise et le Souverain Pontife.

(La Seigneurie de Florence se composait du gonfalonier de la justice et des prieurs des arts.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers et très aimés Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, en me rappelant cette parole que notre Sauveur disait à ses disciples: " J'ai désiré d'un grand désir faire la pâque avec vous avant de mourir. " Notre Sauveur avait longtemps fait la pâque avec eux. De quelle pâque parle-t-il? De la dernière pâque qu'il fit en se donnant lui-même à eux. Il montre bien l'ardent amour qu'il a pour notre salut. Il ne dit pas : Je désire, mais il dit: J'ai désiré d'un grand désir; comme s'il disait: J'ai désiré depuis bien longtemps accomplir votre rédemption, me donner à vous en nourriture et me livrer à la mort pour vous rendre la vie. C'est là cette pâque qu'il désire, c'est là sa joie, son bonheur, sa fête, car il va [401] faire ce qu'il a tant désiré; et pour exprimer sa joie, il appelle ce moment la pâque.

2. Et puis il leur laisse la paix et l'union, le précepte de s'aimer les uns les autres; c'est là son testament, le signe qui fait reconnaître les enfants et les vrais disciples du Christ. C'est ce que ce Père véritable nous laisse par testament. Nous qui sommes ses enfants, nous ne devons pas renoncer à ce testament, car celui qui y renonce ne doit pas avoir l'héritage.

3. Je désire donc aussi d'un grand désir vous voir des enfants dociles et non rebelles à notre Père; ne renoncez pas au testament de la paix, et accomplissez cette paix en étant liés et unis dans les liens et l'amour d'une ardente charité. Si vous y êtes fidèles, il se donnera lui-même à vous en nourriture, et vous recevrez le fruit du sang du Fils de Dieu. C'est par son moyen que nous recevons l'héritage de la vie éternelle; car, avant que son sang fût répandu, la vie éternelle était fermée, et personne ne pouvait arriver à sa fin, qui est Dieu, pour lequel l'homme a été créé. Mais parce que l'homme n'est pas resté sous le joug de l'obéissance, et s'est révolté contre le commandement de Dieu, la mort est venue dans l'homme; et Dieu, animé par le feu de sa charité infinie, nous a donné le Verbe, son Fils unique, qui, pour obéir à son Père, nous a donné son sang avec tant d'amour. Que tous les cœurs ignorants et superbes devraient avoir honte de méconnaître cet ineffable bienfait! De son sang il nous a fait un bain pour laver nos infirmités, et de ses clous des clefs pour nous ouvrir les portes du ciel. Oui, mes enfants [402] et mes frères, je ne veux pas que vous soyez ingrats, et que vous méconnaissiez cet amour ineffable que Dieu vous montre; Car vous savez bien que l'ingratitude fait tarir la source de la piété. La pâque que mon âme désire faire avec vous, c'est que vous soyez les enfants paisibles et soumis de votre chef, et que vous lui obéissiez jusqu’à la mort.

4. Vous savez bien que le Christ nous a laissé son Vicaire, et qu'il nous l'a laissé pour le salut de nos âmes ; car autrement nous ne pouvons avoir la santé, qui est dans le corps mystique de la sainte Eglise. Le Christ en est le chef, et nous les membres ; et celui qui n'obéira pas au Christ de la terre, qui représente le Christ du ciel, ne participera pas au fruit du sang du Fils de Dieu ; car Dieu a voulu que nous recevions par ses mains ce sang, et tous les sacrements de la sainte Eglise, qui nous donnent la vie par ce Sang. Nous ne pouvons avancer par une autre voie, ni entrer par une autre porte car la Vérité suprême a dit: Je suis la voie, la vérité, la vie. Celui qui va par cette voie suit la vérité et non le mensonge c’est la voie de la haine du péché, et non la voie de l'amour-propre, de cet amour qui est cause de tout mal. Cette voie nous donne l'amour des vertus, qui sont la vie de l'âme; car l'âme reçoit un tel amour du prochain, qu'il aimerait mieux mourir que de l'offenser, parce qu'elle voit qu'en offensant la créature elle offense le Créateur. C'est donc bien la voie de la vérité. C'est aussi la porte par laquelle il faut entrer lorsque nous avons parcouru la voie; car il est dit: " Personne ne peut aller au Père, si ce n'est par moi. [403] "

5. Vous voyez donc, mes enfants bien-aimés, que celui qui se révolte contre la sainte Eglise et contre notre Père tombe dans la mort comme un membre corrompu (Cette lettre fut sans doute écrite après le retour d’Avignon. Les Florentins ne voulurent pas observer l’interdit, et forçaient le clergé à le violer.) : car ce que nous faisons au Christ de la terre, nous le faisons au Christ du ciel, c’est à lui que s’adressent nos hommages ou nos offenses. Vous le voyez bien, et croyez, mes Frères, que je vous le dis avec peine et gémissements, par votre désobéissance et vos persécutions, vous êtes tombés dans la haine de Dieu. Et il ne pouvait pas vous arriver un plus grand malheur que d'être privés de sa grâce: toute la puissance des hommes vous servira de peu sans la puissance de Dieu. Hélas! c'est on vain que se fatigue celui qui garde la cité, si Dieu ne la garde lui-même. En étant en guerre avec Dieu par l'injure que vous avez faite à son Vicaire, à notre Père, je dis que vous vous êtes affaiblis, puisque vous avez perdu son secours. Je sais que beaucoup ne croient pas avoir offensé Dieu, et qu'ils s'imaginent lui avoir été agréables en persécutant l’Eglise et ses pasteurs; ils se défendent en disant: Ils sont coupables, et font beaucoup de mal; et moi je vous dis ce que Dieu veut et vous ordonne: lors même que les Pasteurs de l'Eglise et le Christ de la terre seraient des démons incarnés, au lieu d'avoir la douceur et la bonté d'un père, il faudrait leur être soumis et obéissants, non pas à cause d'eux, mais à cause de l’obéissance que nous devons à Dieu, qu'ils représentent.

6. Vous savez qu'un fils n'a jamais raison contre [404] son père, lors même que celui-ci est mauvais et qu’il lui a fait injure ; car l’existence qu’il a reçue de son père est un si grand bienfait, que rien ne pourra l’acquitter envers lui. Songez que l'existence et la grâce que nous tirons du corps mystique de la sainte Eglise sont des bienfaits si grands, qu'aucun hommage, aucun acte ne pourront jamais acquitter cette dette. Hélas ! Héla ! mes enfants, je vous le dis en pleurant et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, réconciliez-vous, faites la paix avec lui ; ne continuez pas la guerre, et n'attendez pas que la colère de Dieu éclate sur vous. Car je vous le dis : Dieu regarde cette injure comme faite à lui-même. Réfugiez-vous donc sous les ailes de l'amour et de la crainte de Dieu ; humiliez-vous, et faites tous vos efforts pour retrouver la paix et l'union avec votre Père. Ouvrez, ouvrez les yeux de votre intelligence, et ne marchez pas dans cet aveuglement; car nous ne sommes pas des juifs et des sarrasins, mais nous sommes des chrétiens baptisés et rachetés par le sang du Christ. Nous ne devons nous révolter contre notre chef pour aucune injure reçue; nous ne devons pas combattre chrétiens contre chrétiens, mais nous devons combattre contre les infidèles qui nous font injure, car ils possèdent ce qui n'est pas à eux, mais à nous.

7. Ne dormez donc plus, pour l'amour de Dieu, dans une telle ignorance et une semblable obstination; levez-vous, et courez vous jeter dans les bras de notre Père, qui vous recevra avec bonté. Si vous le faites, vous aurez la paix et le repos spirituel et temporel, et avec vous toute la Toscane. La guerre sera [405] détournée sur les infidèles, et tous suivront l'étendard de la sainte Croix. Si vous n'arrivez pas à conclure la paix, vous et toute la Toscane vous aurez plus à souffrir que n'ont jamais souffert nos ancêtres. Ne pensez pas que Dieu dorme sur les injures qui sont faites à son Epouse: il veille; et ne croyez pas le contraire parce que nous voyons la prospérité s'accroître, car sous la prospérité se cache la verge de sa main puissante. Dieu est disposé à nous montrer sa miséricorde: ne soyez donc plus endurcis, mes Frères, mais humiliez-vous pendant que vous le pouvez encore, car l'âme qui s'humilie sera exaltée; le Christ l'a dit, et celui qui s'exalte sera humilié par la justice, les fléaux et les châtiments de Dieu. Marchez donc dans la paix et l'union, c'est cette pâque que je désire faire avec vous. Je ne vois pas d'autre lieu pour faire cette pâque que le corps mystique de la sainte Eglise; car c'est là qu'est le bain du sang du Fils de Dieu, où nous laverons les souillures de nos péchés; c'est là qu'on trouve la nourriture qui rassasie et nourrit l'âme, et le vêtement nuptial qu'il faut avoir si nous voulons entrer aux noces de la vie éternelle auxquelles nous invite l'Agneau immolé et abandonné pour nous sur la croix.

8. C'est le vêtement de la paix qui pacifie le cœur et cache la honte de notre nudité, c'est-à-dire de nos misères nombreuses, de nos défauts, des divisions que nous avons les uns les autres, et qui nous dépouillent du vêtement de la grâce. Puisque la douce bonté de Dieu nous rend ce vêtement, ne soyez pas négligents à aller le solliciter de notre chef, pour que la mort ne vous trouve pas nus; car nous devons mourir, et [406] nous ne savons pas quand. N'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend pas. Ce serait une grande simplicité d'attendre et d'espérer ce dont je ne suis pas certaine et que je ne possède pas véritablement. Je termine. Pardonnez-moi ma hardiesse: vous devez l'attribuer à l'amour que j'ai pour le salut de votre âme et de votre corps, et à la douleur que me cause le dommage spirituel et temporel que vous recevez. Et croyez bien que j'aimerais mieux vous parler de vive voix que par lettres. Si par moi il peut se faire quelque chose pour l'honneur de Dieu et votre réconciliation avec la sainte Eglise, je suis prête à donner ma vie s'il le faut. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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L (199). - AUX SEIGNEURS PRIEURS DES ARTS et au gonfalonier de la justice du peuple et de la commune de Florence. - De la reconnaissance envers Dieu, et de l'amour que nous devons avoir envers le Souverain Pontife et la sainte Eglise.

(Cette lettre est écrite de Rome en 1379.- Les prieurs des arts, ou chefs de corps d'état, étaient arrivés, en 1343, à s'emparer de Florence, en excitant les nobles de toutes les charges. Les nobles, pour prendre part aux affaires publiques, se firent inscrire dans tes corps d'état. Le gonfalonier chargé de rendre justice était le premier magistrat de Florence.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs [406] de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang avec le désir de vous voir pleins de reconnaissance pour les grâces que vous recevez de votre Créateur. Cette reconnaissance alimente la source de la piété dans l’âme, tandis que l'ingratitude la dessèche. Il faut donc, pour l'honneur de Dieu et notre bien-être, nous montrer reconnaissants et fidèles. Mais je ne puis comprendre que nous puissions l’être tant que nous serons revêtus du vieux vêtement de l'amour sensitif. Car celui qui s'aime de l'amour sensitif, est ce vieil homme dont se sont revêtus nos premiers parents Adam et Eve, qui ont tari la source la piété non seulement en eux-mêmes, mais encore dans tout le genre humain, tellement que la vie éternelle fut fermée, et que personne avec sa justice ne pouvait y entrer. Quelle fut la cause d'un si grand malheur? l'amour-propre , cet amour qui rend l'homme ingrat, et qui enfante l'orgueil. C'est ainsi qu'Adam ne fut pas reconnaissant de l'innocence de la puissance que Dieu lui avait données en le faisant maître et seigneur de toutes les créatures privées de raison; l’animal qu'il eût appelé serait venu à lui comme son sujet. Mais après que son ingratitude lui eût fait transgresser le commandement de Dieu, il trouva la révolte dans tous les animaux, et comme il s'était révolté contre Dieu, il trouva en lui-même la révolte de cette loi mauvaise de la chair fragile, qui combat sans cesse contre l'esprit. Quiconque est revêtu du vieil homme ne peut être agréable à Dieu ni aux créatures.

2. D'où vient l'ingratitude? De l’amour-propre qui détruit la charité et rend l'homme orgueilleux [408], en lui faisant croire que ce qu’il a de bien vient de lui ,et non pas de Dieu. Il ne voit pas son néant, parce que l'amour-propre l'a aveuglé. S'il se voyait, il reconnaîtrait que l'être et toutes les grâces qui sont ajoutées à son être spirituel et temporel, lui viennent Dieu, parce que Dieu seul est Celui qui est. L'ingrat n’est pas patient, parce qu'il est séparé de la charité et de l'amour du prochain; son espérance est vaine, parce qu'il se confie en lui-même; il espère dans le secours des hommes, et non dans le secours de Dieu. Sa foi est morte, parce qu'elle est sans bonnes œuvres, et que la foi sans les œuvres est morte. S'il est sujet, il se révolte ; s'il est seigneur possédant des Etats, il commet l'injustice, et ne rend la justice qu'avec un esprit qui n'est pas la justice, mais plutôt l'injustice, car il la rend par haine ou par antipathie contre les autres, pour plaire ou ne pas déplaire aux créatures, ou pour son utilité particulière. Nous voyons donc qu'en toute chose il ne pratique pas la sainte justice. Les nobles se sont faits tyrans, et au sein de la commune, le peuple ne se nourrit pas de justice et de charité fraternelle, mais chacun trompe et ment pour son intérêt, sans s'occuper de l'intérêt général. Tous cherchent le pouvoir pour eux-mêmes, et non pour le bien de la ville. Les aveugles ne voient pas ce qui leur arrive; ils perdent en croyant acquérir, et ce qu'ils croient posséder leur échappe quand ils n’y pensent pas. Nous l'avons vu et nous l'avons éprouvé. La justice de Dieu le permet pour nous corriger de notre ingratitude et nous faire rentrer en nous-mêmes en nous humiliant sous la verge de sa main puissante. Celui qui est ainsi aveuglé par l'ignorance et l'ingratitude [409] peut-il être assez insensé pour penser acquérir et conserver la grâce, et posséder la puissance sur lui-même, on soumettant avec ingratitude la raison à sa propre fragilité? Il n'y a aucun mal, mes très chers Frères, qui ne sorte de ce vice.

3. Il vous est donc nécessaire de vous dépouiller du vieil homme, c’est-à-dire de l'amour-propre, d'où vient l'ingratitude, et de vous revêtir de l'homme nouveau du Christ, du doux Jésus, c'est-à-dire de sa doctrine, on suivant ses traces. Pour obéir à son Père, pour sauver et expier la faute de notre premier père, il a fait le contraire de ce qu'Adam avait fait. Adam, par sa désobéissance, a couru au plaisir avec orgueil et oubli des bienfaits reçus; et le doux et tendre Verbe, transporté d'amour, a couru par obéissance jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Dieu s'est abaissé jusqu'à l'homme on prenant notre humanité, et l'homme-Dieu s'est humilié jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Il a ainsi expié notre ingratitude on se faisant notre médiateur. Il faut nous revêtir de la doctrine de cet homme nouveau avec un véritable et saint zèle; il faut nous revêtir de la charité qu'il nous a montrée par tant d'amour. A moins que l'homme ne soit plus dur qu'un rocher, à moins qu'il ne soit grossier et sans intelligence, il ne pourra s'empêcher d'aimer; car une loi de l'amour est d'aimer quand on se voit aimé. Mais le nuage de l'amour-propre nous prive de la lumière, nous ne voyons pas, et celui qui ne voit pas ne connaît pas, n'aime pas. et on n'aimant pas il ne peut-être reconnaissant. Il faut donc la lumière pour connaître combien Dieu nous aime, quels [410] sont nos défauts, et à qui Dieu veut que nous prouvions l’amour que nous avons pour lui.

4. Nous voyons que le prochain nous a été donné comme moyen de montrer l'amour que nous avons pour Dieu; car, dans l'impuissance oui nous sommes de rendre Service au Bien suprême, Dieu veut que nous le fassions pour notre prochain, et que nous prouvions on lui notre amour en l'assistant, le secourant, le conseillant, chacun selon son état. C'est une dette que chacun est tenu de lui payer, comme aussi nous devons être soumis et obéissants à la sainte Eglise, et l'assister autant que nous le pourrons. Si nous sommes tenus à secourir notre frère dans ses besoins, combien devons-nous faire plus pour notre Mère la sainte Eglise, et notre Père le Christ de la terre !i c'est à leur égard surtout que nous montrerons notre reconnaissance des bienfaits reçus, et que nous alimenterons on nous la source de la piété. C'est à cette reconnaissance que je vous invite, et il me semble que jusqu'à présent, vous l'avez peu ressentie. Ne faites pas ainsi, très chers Frères, car la verge de la justice divine qui nous a frappés et nous frappera n'est pas brisée; rappelez - vous toujours les fautes que vous avez commises et les grâces que vous avez reçues, afin que vous soyez reconnaissants, et que vous nourrissiez on vous la source de la piété (La paix fut conclue entre les Florentins et le Saint-Siège au mois de juillet 1378.).

5. Ne nous trompons pas, mes doux Frères, nos fautes sont nombreuses, nous avons commis bien des iniquités contre Dieu, contre le prochain, contre [411] le Vicaire de Jésus-Christ, contre la sainte Eglise; et ces iniquités, vous ne pouvez les excuser par les défauts des pasteurs et des ministres de la sainte, Eglise: car ce n'est pas à vous de les punir, mais au Juge suprême et à son représentant. Maintenant, malgré ces fautes qui méritaient une si grande punition, vous avez reçu miséricorde, vous avez été remis avec bonté sur le sein de la sainte Eglise et vous pouvez, si vous le voulez, recevoir le fruit du précieux Sang par le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife, le Vicaire du Christ sur la terre; qui vous a pardonné et absous avec tant de charité, vous accordant ce que vous lui demandiez, vous traitant, non pas comme des enfants qui se sont révoltés contre leur père, mais comme des enfants qui ne l'ont jamais offensé. Et maintenant que vous le voyez dans de si grandes difficultés, non seulement vous ne l'aidez pas, mais vous ne faites pas ce que vous avez promis vous donnez ainsi des preuves de cette grande ingratitude pour laquelle je crains bien, si vous ne changez, que Dieu ne permette que vous vous en punissiez vous-mêmes, comme vous l'avez fait autrefois.

6. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt, d'affermir votre cœur, pour qu'il n'hésite plus et qu'il croie fermement que le Pape Urbain VI est le véritable Souverain Pontife. Montrez que vous êtes reconnaissants et fidèles à la vérité, en accomplissant ce que vous avez promis de faire pour la sainte Eglise et pour votre Père. Examinez bien si cela vous est utile ou non. Vous êtes affaiblis par vos divisions, et il y a de grands orages dans le monde [412]. C’est le seul moyen de conserver vos Etats ; vous les perdrez par l’ingratitude. C’est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir pleins de reconnaissance, car je vois que c’est par cette vertu que nous alimentons la source de la piété, et que nous invitons Dieu à multiplier ses grâces. Je veux donc que vous vous appliquiez à la montrer, comme des fils véritables qui doivent dans la sainte Eglise combattre pour la vérité, pour la Foi, en dissipant et en détruisant tout ce qui pourrait lui porter atteinte. C’est ainsi que vous reconnaîtrez les grâces reçues, et que vous vous purifierez de vos fautes. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Aimez-vous, aimez-vous les uns les autres; car si vous vous nuisez entre vous, personne ne vous fera du bien. Ne dormez plus sur le lit de l'ingratitude, mais soyez reconnaissants pour Dieu, pour le sainte Eglise, et pour notre Père Urbain VI. Vous serez bénis alors, et vous conserverez les biens de la grâce spirituelle et temporelle. Perdez l'amour-propre, et persévérez dans son amour par la charité. Rendez à chacun ce qui lui est dû. Par donnez à mon ignorance; c'est l'amour de votre salut qui m'a portée à vous écrire, et j'y ai été forcée par la douce Bonté divine. Doux Jésus, Jésus amour [413].

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LI (215). - A BUONACORSO DE LAPO, à Florence, lorsque la sainte était à Avignon . - Elle se plaint des Florentins qui n'usaient pas des moyens convenables pour demander au Pape la paix, comme ils l'avaient promis d'abord.

(Buonacorso était un des citoyens les plus influents de Florence; il avait été envoyé en ambassade à Sienne en 1375, et il avait, à cette occasion, connu sainte Catherine.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir, vous et les autres seigneurs, pacifier vos cœurs et vos âmes dans le très doux sang. C'est dans ce sang que s'éteignent la haine et la guerre, et que s'abaisse l'orgueil de l'homme, car dans ce sang l'homme voit Dieu descendre jusqu'à lui en revêtant notre humanité; et cette humanité a été percée et clouée sur la Croix, par toutes les blessures du corps de Jésus crucifié; ce sang a coulé et s'est répandu sur nous, et voici qu'il nous est distribué par les ministres de la sainte Eglise. Je vous prie par l'amour de Jésus crucifié de recevoir ce trésor du sang que vous offre l’Epouse du Christ. Réconciliez-vous, réconciliez-vous avec elle dans ce sang; reconnaissez vos fautes et les outrages dont vous êtes coupable car celui qui reconnaît ses fautes, et prouve qu'il les reconnaît en s'humiliant, reçoit toujours miséricorde; mais celui qui montre seulement [414] son repentir par des paroles et non par des actes, n'obtient jamais miséricorde. Je ne vous dis pas cela seulement pour vous, mais aussi pour les autres qui sont tombés dans cette faute.

2. Hélas ! hélas! mon très cher Frère, je suis bien affligée des moyens qu'on prend pour demander la paix au très Saint-Père: on la veut plus en paroles qu'en vérité. Je vous dis cela parce que, quand je suis venue ici, vous et les autres seigneurs vous paraissiez, dans vos discours, repentants des fautes commises, et prêts à vous humilier pour obtenir miséricorde du Saint-Père. Je vous disais : " Voyez, Messeigneurs, si vous avez l'intention de vous humilier réellement, et si vous voulez que je vous présente à votre Père comme des enfants soumis jusqu'à la mort. Si vous y consentez, je ne craindrai aucune fatigue : mais autrement je ne partirai pas. " Ils m'ont tous répondu qu'ils y consentaient avec joie. Hélas ! hélas! mes très chers Frères, c'était la voie et la porte par laquelle il fallait entrer, il n'y en avait pas d'autres; si vous aviez suivi cette voie, si vos actes avaient été en rapport avec vos paroles, vous auriez obtenu la paix la plus glorieuse qu'on puisse obtenir. Et je ne le dis pas sans raison, car je sais quelles étaient les dispositions du Saint-Père pour la faire. Mais ensuite nous avons commencé à sortir de la voie (Lettre XLVII. Vie de Sainte Catherine, p. III, c.7.); nous avons employé les moyens trompeurs du monde, et on démentant nos paroles par nos actions, nous avons donné sujet au Saint-Père non pas de s'apaiser, mais de s'irriter davantage [415]

3. Lorsque vos ambassadeurs sont arrivés ici, ils ne se sont pas conduits comme ils devaient le faire avec les serviteurs de Dieu. Vous avez suivi vos idées; de sorte qu'il m'est impossible de conférer avec eux pour savoir si vous leur avez parlé comme à moi, en leur remettant leurs lettres de créance. Il était convenu que nous conférerions de tout ensemble; vous aviez dit : " Nous croyons que rien ne pourra se faire que par les mains des serviteurs de Dieu; " et vous avez fait tout le contraire. Cela vient de ce que nous ne reconnaissons pas bien nos fautes, et je vois que toutes ces paroles humbles voilaient plutôt de la peur et de la nécessité que de l'amour et de la vertu car si vous aviez compris véritablement l'offense que vous aviez commise, votre conduite eût répondu à vos paroles, et vous auriez confié vos intérêts et ce que vous vouliez obtenir du Saint-Père aux vrais serviteurs de Dieu, qui auraient présenté votre demande et obtenu du Saint-Père une bonne paix. Vous ne l'avez pas fait. J'en ai été très affligée à cause de l'offense de Dieu et du tort que vous vous faites à vous-même. Vous ne voyez pas le mal, et les suites fâcheuses qu’entraîneront votre obstination et votre persévérance dans votre ligne de conduite.

4. Hélas! hélas ! délivrez vous donc des liens de l'orgueil, et attachez-vous à l’humble Agneau ne méprisez pas son vicaire, et n’agissez pas contre lui. Qu’il n’en soit plus ainsi, pour l’amour de Jésus crucifié. Ne foulez pas aux pieds son sang ; et ce que vous n’avez pas fait jusqu’à présent, faites-le maintenant. Ne vous affligez pas, ne vous irritez [416] pas s'il vous semble que le Saint-Père vous demande des choses dures et impossibles. Il ne voudra que ce qui est possible il fera comme un bon père qui punit un fils coupable : il le réprimande sévèrement pour l'humilier et lui faire reconnaître sa faute et le fils ne s'irrite pas contre son père, parce qu'il voit que ce qu'il fait il le fait pour son bien; et plus il le repousse, plus il revient, demandant toujours miséricorde. Je vous le dis de la part de Jésus crucifié; toutes les fois que notre Père le Christ de la terre vous repoussera, revenez à lui; laissez-le faire, il a ses raisons. Voici qu'il va rejoindre son Epouse, la ville de saint Pierre et de saint Paul; courez vers lui avec une humilité de cœur sincère et avec le regret de vos fautes; suivez les saintes résolutions que vous aviez d'abord prises. En le faisant, vous obtiendrez la paix spirituelle et temporelle; en ne le faisant pas, nous éprouverons des malheurs que nos pères n'ont jamais connus, nous attirerons la colère de Dieu sur nous, et nous ne participerons pas au sang de l'Agneau. Je ne vous on dis pas davantage. Sollicitez tant que vous le pourrez lorsque le Saint-Père sera à Rome. Je fais et je ferai tout ce que je pourrai faire jusqu'à la mort pour l'honneur de Dieu et pour la paix, afin de faire cesser l'obstacle qui empêche la sainte croisade. Lors même que nous ne ferions que ce mal, nous serions mille fois dignes de l'enfer prenez courage dans le Christ, notre doux Jésus. J'espère de sa bonté que, si vous faites ce que vous devez, vous aurez une bonne paix. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [417] .

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LII (216). A NICOLAS SODERINI, à Florence. - De la crainte filiale des vrais serviteurs de Dieu. - Il faut toujours travailler à acquérir la vertu et à augmenter en soi la grâce.

(Nicolas Soderini était un noble Florentin, d'une haute piété. Ce fut dans sa maison que logea sainte Catherine pendant sou séjour à Florence. (Vie de sainte Catherine, p. III, ch. 7.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très révérend et très cher Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous encourage et je vous bénis dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le serviteur et le vrai fils de Jésus crucifié, vous et toute votre famille; car vous avez été racheté par le Fils de Dieu. Soyez donc comme le serviteur en présence de son maître, craignant toujours de l'offenser et de lui déplaire. Je veux que vous agissiez ainsi, et que vous pensiez sans cesse au sang qui l'a rendu notre Maître. Il a toujours le regard sur nous, et nous devons toujours craindre d'offenser ce doux et cher Seigneur. C'est cette sainte crainte qui entre dans l'âme comme un serviteur, et en chasse le vice, le péché et tout ce qui peut être contre la volonté de son maître.

2. Je désire aussi que vous soyez le fils de votre Père céleste, qui vous a créé h son image et ressemblance. Il a fait pour vous et pour toute créature [418] comme fait le père qui met un trésor entre les mains de son fils et l'envoie loin de la ville pour qu'il devienne riche et puissant: de même ce doux Père, lorsqu'il eut créé l'âme, lui donna le trésor du temps et le libre arbitre de la volonté pour qu'elle s'enrichisse. Vous voyez bien que c'est la vérité : car nous sommes des étrangers et des voyageurs en cette vie, et nous pouvons faire fortune avec le trésor du temps et le libre arbitre. Pendant ce temps la créature peut vaincre sa volonté, son libre ,arbitre, et par ce moyen détruire la vanité coupable, les caprices, les inquiétudes et les plaisirs du monde. Ce sont là des marchandises qui appauvrissent toujours l'homme, car elles n'ont aucune durée aucune solidité; elles brillent au dehors, et sont gâtées au dedans et pleines de la corruption du péché : c'est cette belle apparence qui séduit l'homme et qui les lui fait acheter.

3. Très cher et vénérable Frère en Jésus-Christ, je n'entends pas, je ne veux pas que ce trésor que le Père nous a donné par sa grâce divine et sa miséricorde, nous le dépensions en une si vile marchandise; car nous serions justement condamnés par notre Père. Oui, comme de bons fils et avec un grand zèle, employons ce doux trésor h acheter des marchandises parfaites. Elles sont le contraire des autres i leur apparence est obscure, pauvre et méprisable; mais nu fond elles ont une valeur qui nourrit et enrichit par la grâce ici-bas, et procure ensuite dans la vie éternelle la jouissance de l'héritage du Père. Quel est donc ce trésor qui enrichit celui qui l'achète? Ce trésor est le mépris des [419] honneurs, des plaisirs, des richesses, des consolations des applaudissements des hommes, et l'amour des vertus sincères et solides, qui paraissent petites aux yeux du monde, mais qui renferment le trésor de la grâce. Il paraît petit au monde de choisir les mauvais traitements, les injures, les affronts, et de préférer la pauvreté volontaire qui repousse l'orgueil, les honneurs du monde, et rend humbles par la vertu celui qui s'élevait; il ne veut suivre d'autres traces que celles de son maître, qui lui a confié le trésor du libre arbitre avec lequel il peut gagner ou perdre, selon qu'il le veut et selon la marchandise qu'il achète.

4. O doux et saint trésor des vertus, vous pouvez en toute assurance voyager sur mer et sur terre et au milieu des ennemis sans avoir rien à craindre, car vous avez caché en vous Dieu, qui est l'éternelle vérité. Les hommes et leurs injures ne peuvent ôter la patience, car personne dans le monde ne recherche les injures, et la patience se montre par le moyen des injures et des peines. Ainsi fait l'ardente et tendre charité. tandis que l'amour-propre se cherche toujours lui même; le cœur rempli des richesses de la charité possède la joie et la sûreté. Il ne pense pas à lui, il ne se cherche pas pour lui, mais il se cherche pour Dieu, et le prochain pour Dieu. Enfin toutes ses œuvres ne sont pas faites intérieurement pour sa propre utilité, mais pour son Père, à son retour dans la maison. Ne dormons donc plus dans le lit de la négligence, car il est temps d'employer notre trésor on une douce marchandise. Savez-vous laquelle? le sacrifice de notre [420] vie pour notre Dieu; c'est ainsi que nous expierons toutes nos fautes.

5. Je vous dis cela à cause du parfum de la fleur qui commence à s'épanouir je parle de la sainte croisade au sujet de laquelle le Souverain Pontife, notre Christ sur terre, voudrait connaître les bonnes dispositions et la volonté des chrétiens. S’ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour conquérir la Terre Sainte, il les aiderait de toute sa puissance. C’est ce que dit la bulle qu’il a nvoyée à notre provincial, au ministre des frères Mineurs et à frère Raymond (Cette bulle fut adressée d’Avignon par Grégoire XI). Il leur recommande d’examiner avec soin les dispostions favorables qu’on trouverait en Toscane et dans tous les autres pays, et il veut qu’on lui fasse connaître le nombre de ceux qui désirent la croisade, afin de la préparer et de la réaliser. Je vous invite donc aux noces éternelles ; enflammez-vous du désir de donner vie pour vie et d'enrôler le plus de monde que vous pourrez, car on ne va pas seul aux noces , et vous ne pouvez reculer. Je ne vous en dis pas davantage.

6. Je vous remercie avec affection de la charité que vous m’avez montrée. J'ai tout appris par la lettre et par le Maître. Je suis incapable de reconnaître votre bienveillance, mais je prie et je prierai sans cesse l’éternelle Bonté de vous récompenser elle-même. Je vous salue et vous bénis mille fois dans le Christ Jésus. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [421].

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LIII (217). - A NICOLAS SODERINI, de Florence, lorsqu'il était un des prieurs au moment de la ligue. - Elle l'exhorte à se liguer avec ses concitoyens.- Il ne peut y avoir d'union véritable parmi les hommes, si elle ne se fait par Jésus-Christ, au moyen de la sainte charité. - Elle reprend fortement la ligue des Florentins contre le Souverain Pontife, et elle les conjure de demander humblement la paix.

(Nicolas Soderini était un des citoyens les plus importants de la république de Florence il avait été gonfalonier de de la justice en 1371, et se trouvait un des prieurs des arts qui étaient au pouvoir au moment de la ligue faite contre le Saint-Siège par les villes de Toscane et de Lombardie en 1370.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très cher et bien-aimé fils et Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un membre uni et lié par les liens de la vraie charité, afin que, participant ainsi au véritable amour, vous puissiez, lorsque vous serez à la tête de la ville, devenir un moyen d'union entre tous vos concitoyens, pour qu'ils ne restent pas dans un si grand danger et dans la damnation de l'âme et du corps. Vous savez bien qu'un membre séparé de son chef ne peut avoir la vie on lui, parce qu'il n'est pas uni en Celui en qui est la vie; c'est ce que fait l'âme qui est séparée de l'amour et de la charité de Dieu, c'est ce que font ceux qui [422] ne suivent pas leur Créateur, mais qui plutôt le persécutent par leurs outrages et leurs péchés mortels; ils le montrent clairement par ce que nous leur voyons faire tous les jours, et vous devez me comprendre. Hélas! hélas ! qui sommes-nous, pauvres misérables, orgueilleux et méchants, pour nous révolter contre notre Chef. Hélas! hélas ! dans notre aveuglement, nous voyons notre ville et notre puissance dans la fleur de la prospérité, nous n'apercevons pas le ver qui a pénétré dans la plante et qui ronge la fleur. Elle tombera bientôt, si nous n'y apportons remède. Il faut donc résister à la lumière de la raison par une vraie et douce humilité; cette vertu élève ceux qui la possèdent, tandis que, comme ledit Jésus-Christ, les superbes sont toujours humiliés. Ceux-là ne peuvent avoir la vie, parce qu'ils sont des membres séparés des doux biens de la charité.

2. Peut-il nous arriver plus grand malheur que d'être privés de Dieu? Nous pourrons bien former une ligue puissante et nous unir à beaucoup de villes et de personnes; mais ce ne sera rien, si nous ne sommes pas unis à Dieu, si nous n'avons pas son secours. Vous savez bien que c'est en vain que travaille celui qui garde la cité, si Dieu ne la garde lui-même. Que pourrons-nous donc faire, malheureux aveugles qui nous nous obstinons dans notre péché? Quoi! Dieu est Celui qui garde et conserve les cités et tout l'univers, et moi je me suis révoltée contre lui, qui est Celui qui est ! Si je dis : Je ne fais rien contre lui, on pourra répondre: Tu fais contre lui tout ce que tu fais contre son Vicaire, qui tient sa place. Vois donc comment cette révolte t'affaiblit: nous n'avons pour [423]

ainsi dire plus de force, parce que nous sommes privés de notre force. Hélas! mon Frère, mon bien cher fils, ouvrez les yeux pour voir un si grand péril et cette perte de l'âme et du corps. Je vous en conjure, n'attendez pas la venue du jugement de Dieu ; car le ver pourrait bien tant avancer que la fleur tomberait par terre. Le parfum de la fleur est déjà corrompu, parce que nous sommes révoltés contre le Christ. Vous savez bien que le parfum de la grâce ne peut durer dans celui qui se révolte contre son Créateur. Mais il y a un remède auquel nous pouvons recourir, et je vous en conjure autant que je le sais et que je le puis, dans le Christ, le doux Jésus, employez-le, vous et vos concitoyens. Faites pour cela tout ce que vous pourrez faire.

3. Humiliez-vous, apaisez vos esprits et vos cœurs; car on ne peut entrer par la porte étroite en levant la tête on se la briserait. Il faut passer par la porte de Jésus crucifié, qui s'est humilié jusqu’à nous, pauvres insensés. Si vous vous humiliez, vous demanderez avec calme et douceur la paix à votre chef le Christ de la terre. Montrez que vous êtes ses enfants, des membres unis et non retranchés, et vous trouverez la miséricorde, la bonté, le salut de l’âme et du corps. Vous savez que la nécessité ne peut le contraindre ; il faut que ce soit l’amour. Un enfant ne peut vivre sans le secours de son père : il n’a aucune vertu, aucune puissance par lui-même ; tout ce qu’il a lui vient de Dieu. Il faut donc qu’il reste dans l’amour du père ; car s’il s’en séparait par la révolte et la haine, il perdrait son secours, en le perdant il périrait. Il faut donc aller solliciter avec zèle le [424] secours du Père, c’est-à-dire le secours de Dieu ; mais il faut solliciter et l'obtenir de son Vicaire, c'est entre ses mains que Dieu a mis les clefs du ciel, et c'est ce porte-clefs que nous devons prendre pour chef, car ce qu'il fait est fait, ce qu'il ne fait pas n'est pas fait, comme l'a dit le Christ à Saint Pierre " Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ; ce que vous délierez sur la terre e sera délié dans le ciel. " Puisque le Vicaire a tant de force et de puissance, qu'il ferme et ouvre les portes de la vie éternelle, serons-nous des membres corrompus, des enfants révoltés contre leur père, et assez insensés pour agir contre lui? Nous voyons bien que sans lui nous ne pouvons rien faire. Si vous êtes contre la sainte Eglise, comment pourrez-vous participer au sang du Fils de Dieu? L'Eglise est inséparable du Christ. C'est elle qui nous donne et nous administre les sacrements, et les sacrements nous donnent la vie qu'ils reçoivent du sang du Christ; et avant que ce sang nous fût donné, aucune vertu n'était suffisante pour nous donner la vie éternelle. Comment sommes-nous donc assez audacieux pour mépriser ce sang?

4. Et si vous dites : je ne méprise pas ce sang, je vous répondrai cela n'est pas vrai. Celui qui méprise le Vicaire du Christ méprise le sang du Christ; celui qui agit contre l'un agit contre l'autre, car ils sont unis ensemble. Comment pouvez-vous dire que si vous offensez le corps, vous n'offensez pas le sang, qui est dans le corps? Ne savez-vous pas qu'il possède le sang du Christ? Comprenez qu'il en est comme d'un fils et d'un père si le fils offense le père, le fils n'aura jamais raison contre son père, et il ne peut pas [425] l'offenser sans être en danger de mort et en état de damnation. Il est toujours son débiteur, puisqu'il en a reçu l'être. Le fils n'a pas demandé à son père la substance de son corps, et cependant le père, dans son amour, a donné à son fils l'existence. Oh! combien plus serions-nous ignorants et ingrats, si nous nous permettions d'offenser notre vrai Père, Celui qui a aimé sans être aimé! Car il nous a créés par amour, et il nous a fait renaître à la grâce par son sang, en sacrifiant sa vie avec tant d'amour. Si l'homme y pensait, il souffrirait la faim, la soif et toutes les épreuves jusqu'à la mort, plutôt que de se révolter et d'agir contre son Vicaire, par lequel il nous donne le fruit du sang du Christ ; et il nous le donne par bonté et non par devoir.

5. Oh ! non, plus jamais, mes Frères, ne dormons plus dans ces ténèbres et cet aveuglement. Délivrons-nous du ver de l'orgueil et de l'amour de nous-mêmes; tuons-le avec le glaive de la haine et de l'amour, avec l'amour de Dieu et le respect de la sainte Eglise, avec la haine et l'horreur du péché et des fautes commises contre Dieu et son Vicaire. Alors vous serez attachés et greffés sur l'Arbre de vie; il vous ôtera la mort, il vous rendra la vie et détruira votre faiblesse. Nous l'avons dit, nous sommes devenus faibles parce que nous sommes privés de Dieu, qui est notre force, en injuriant son Epouse. Mais on vous unissant par la haine et le regret des divisions passées, vous serez forts par les grâces spirituelles, dont nous avons besoin si nous voulons la vie de la grâce, et aussi par les grâces temporelles, qui vous protégeront contre tous ceux qui voudraient vous nuire [426].

6. Ne vaut-il pas mieux être en paix non seulement avec votre chef, mais avec toutes les créatures? Car nous ne sommes pas des juifs et des sarrasins, mais des chrétiens rachetés et purifiés par le sang du Christ. Que nous serions insensés si, pour nous agrandir ou pour ne pas perdre notre état, nous faisions l'office des démons, en cherchant à entraîner les autres dans le mal que vous faites vous-mêmes! C'est ainsi qu'on fait les démons : ils étaient des anges, et lorsqu'ils tombèrent, ils se liguèrent ensemble et se révoltèrent contre Dieu. En voulant s'élever, ils tombèrent dans l'abîme. Je vous on prie et je vous en conjure, ne faites pas ainsi en voulant attaquer l’Epouse du Christ et vous liguer contre elle. Lorsque vous vous croirez unis et triomphants, vous serez divisés et abaissés plus que jamais. Ne le faites plus, mes très chers Frères ; mais unissez-vous dans les liens d'une ardente charité; demandez à rentrer dans la paix et l'union avec votre chef, afin que vous ne soyez pas des membres séparés. Vous avez un Père si bon, que non seulement il est prêt à vous pardonner si vous revenez, mais qu'il vous invite encore à la paix malgré les injures qu'il a reçues de vous.

7. Il vous semble peut-être que c'est vous, au contraire, qui avez reçu l'injure (Les Florentins se plaignaient de la conduite du légat de Bologne, qui avait empêché l'exportation des denrées dans un moment de disette, et qui avait favorisé la révolte de Prato.). S'il en est ainsi, cette erreur vient de votre peu de lumière. C'est un grand danger, et un obstacle qui empêche l'homme [427]

de se corriger, car il ne voit pas sa faute, et ne la voyant pas il ne l'expie pas par la haine et le regret. Il faut donc voir, afin que, reconnaissant nos défauts nous puissions nous en corriger. Nous ne devons pas aimer les vices que nous voyons dans les créatures mais nous devons aimer et respecter la créature et l'autorité que Dieu a confiée à ses ministres, en le laissant juger et punir leurs fautes; car Dieu est un Souverain Juge qui rend justice à chacun selon ses mérites. Ne serait-il pas déraisonnable de vouloir juger les autres, lorsque nous sommes tombés dans les mêmes fautes? Je vous prie donc de ne plus vous laisser aller à une si grande erreur ; mais unissez vous loyalement et généreusement à votre chef, pour qu’au moment de la mort, où l'homme ne peut plus s'excuser, nous puissions recevoir et goûter le fruit du sang de Jésus-Christ.

8. Je vous prie, Nicolas, par cet amour ineffable avec lequel Dieu vous a créé et racheté si doucement de vous appliquer à être juste autant que vous le pourrez. Ce n'est pas sans un grand motif que Dieu vous a mis à même de faire la paix et de rétablir l'union avec la sainte Eglise : c'est pour vous sauver vous et toute la Toscane. Il ne me semble pas que la guerre soit une si douce chose, que nous devions la rechercher lorsque nous pouvons l'éviter. Y a-t-il, au contraire, rien de plus doux que la paix? Je ne le crois pas ; c'est ce doux héritage que Jésus-Christ a laissé à ses disciples. Car il a dit : Ce n'est pas en faisant des miracles; en connaissant les choses futures et en montrant votre sainteté par des actes extérieurs, qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples; c’est [428] en étant unis par la charité, la paix et l'amour. Je veux donc que vous fassiez l'office des anges, qui travaillent à nous mettre en paix avec Dieu. Faites ce que vous pourrez; et que cela plaise ou déplaise, surmontez tous les obstacles; ne pensez qu’à l’honneur de Dieu et à votre salut, et quand il devrait vous un coûter la vie, n'hésitez jamais à dire la vérité, sans craindre ce que les démons ou les créatures pourraient faire. Mais prenez pour bouclier et pour défense la crainte de Dieu, sachant que son regard est sur nous, et qu'il voit toujours l'intention, la volonté de l'homme telle qu'elle est dirigée vers lui. En agissant ainsi, vous accomplirez mon désir en vous. Je vous ai dit que je désirais vous voir un membre uni et lié par les liens de la charité, et aussi un moyen le lier et d'unir tous les autres. Faites-leur voir, autant que vous le pourrez, dans quel danger et quel malheur ils se trouvent ; car je vous assure que si vous ne disposez pas tout pour la paix, si vous ne la demandez pas avec humilité, vous tomberez dans une ruine plus grande que jamais.

9. Je crains qu'on ne puisse vous appliquer cette parole de Jésus-Christ, lorsqu'il allait à la mort honteuse de la Croix pour nous pauvres misérables qui méconnaissons un si grand bienfait; il se tournait en disant : "Filles de Jérusalem, (ne) pleurez (pas) sur vous et sur vos enfants; " et le jour des Rameaux, lorsqu'il descendait de la montagne des Oliviers, il disait : "Jérusalem, Jérusalem, tu te réjouis, parce que c'est aujourd'hui ton jour, mais un temps viendra où tu pleureras (Lc 19,42). N'attendez pas ce temps [429], pour l'amour de Dieu, mais procurez-vous la vraie joie, c’est-à-dire la paix et l'union. De cette manière vous serez les vrais fils; vous mériterez et vous posséderez l'héritage du Père éternel. Je ne vous en dis pas davantage, tant est pesante l'affliction que me cause la perte de vos âmes et de vos corps. Pour l'empêcher, je sacrifierais avec joie mille fois ma vie, si je le pouvais. Je prie la divine Providence de vous donner à vous, mon fils, et à tous les autres, la lumière, la connaissance, la crainte et le saint amour de Dieu ; qu'il vous retire des ténèbres de l'amour-propre et de la crainte servile qui est la cause de tout le mal. Je vous adresse le porteur de cette lettre qui est, cette année, le prédicateur de l'ordre des frères Mineurs. C'est un bon et vrai serviteur de Dieu, qui vous aidera de ses conseils et vous dirigera dans la voie de la vérité pour tout ce que vous aurez à faire pour vous-même et pour la ville. Je vous prie d'écouter et de suivre ses conseils; il n'y a aucune chose secrète et cachée dans votre esprit que vous ne puissiez lui communiquer. J'espère de la grâce divine que l'amour qu'il a pour votre salut et celui de tous lui obtiendra des lumières d'en haut, qu'il vous conseillera toujours bien. Confiez - vous à lui c'est un autre moi-même. Bénissez et encouragez Mme Constance (Mme Constance était la femme de Nicolas Soderini.) et toute la famille. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [430].

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LIV (218).- A NICOLAS SODERINI, à Florence.- De la vertu de patience, et de l'amour de Jésus-Christ, qui l'enseigne.

(Cette lettre fut écrite à l'occasion de l'émeute qui eut lice à Florence en 1378. Sainte Catherine courut un grand danger : la maison de Nicolas Soderini fut pillée et brûlée par la populace, qui voulut aussi détruire l'asile que le disciple de sainte Catherine lui faisait bâtir près de la porte Saint-Georges. (Voir Gigli, t. II, p. 199.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans la vraie et sainte patience : car sans la patience nous ne pouvons être agréables à Dieu, et nous ne pouvons être en état de grâce. La patience est la moelle de charité. Puisqu'elle est si nécessaire, il faut la trouver et où la trouverons-nous? le savez-vous, mon doux et cher Père? dans le même lieu, de la même manière que nous trouverons l'amour. Et où s'acquiert l'amour ? nous le trouvons dans le sang que Jésus crucifié a répandu par amour sous le bois de la très sainte Croix. L'amour ineffable que nous voyons en lui nous inspire l'amour, car celui qui se voit aimé, ne peut s'empêcher d'aimer; et dès qu'il aime, il se revêt de la patience de Jésus crucifié; et avec cette douce et glorieuse vertu, il est calme au milieu des orages et des épreuves sans nombre [431].

2. C’est cette vertu qui se rappelle sans cesse la volonté de Dieu. Elle est forte, elle n’est jamais vaincue, mais toujours victorieuse, parce qu’elle possède la force et la longue persévérance, et elle reçoit la récompense de toutes ses fatigues. C'est une reine qui domine l’impatience et ne se laisse jamais surmonter par la colère. Elle ne se repent pas du bien qui est fait, quoiqu’il lui attire souvent des peines et des tribulations mais l’âme trouve de la joie et de la force à souffrir sans l'avoir mérité. Il n’y a que nos fautes qui doivent nous affliger, car il n'y a que nos fautes qui nous fassent perdre notre bien. Qu’est-ce que nous perdons ? La grâce, qui est le sang du Christ, notre bien que ne peuvent nous enlever ni le démon ni la créature, si nous le voulons pas. Mais les autres choses, les richesses, les honneurs, la puissance, les plaisirs, la santé, la vie et le reste, ne sont pas véritablement à nous ; elles nous sont seulement prêtées pour notre usage, comme il plaît à la divine Bonté, et elles peuvent nous être enlevées. Nous ne devons pas nous troubler dans l’impatience, mais les rendre sans peine ; car il faut rendre et abandonner ce qui n’est pas à nous : nous voyons bien que personne ne les garde comme il le désire, il faut se séparer ; elles nous laissent, ou nous les laissons en mourant.

3. Il est bien fou et bien insensé, celui qui leur accorde un amour coupable et déréglé. Il faut comme des hommes généreux, dépouiller notre cœur de toutes ces choses passagères, et de l’amour de nous-même pour nous attacher à la très sainte Croix., où nous trouverons l’amour ineffable en goûtant le sang [432] du Christ. où nous puiserons la patience de l’humble Agneau sans tache. Nous verrons que c'est avec ce même amour, avec lequel il a donné sa vie pour nous, qu'il nous donne et permet toutes nos fatigues, nos tribulations et nos consolations. Il me semble que l'ineffable bonté de Dieu vous a montré de nouveau son amour privilégié, puisqu'il vous a fait suivre la doctrine et la vie des saints, en vous rendant digne de souffrir pour la gloire et l'honneur de son nom, afin de vous récompenser au ciel, et non pas dans cette vie. Voici pour nous, très cher Père, le moment de faire quelque bien pour notre salut, et de contempler le sang du Christ pour nous animer au combat, afin de ne pas tourner la tête en arrière par impatience, et de ne pas défaillir sous la main puissante de Dieu. Souffrez donc avec patience, en méprisant la sensualité, le monde et toutes ses délices, dont vous connaissez le peu de durée et de stabilité. Nous imiterons ainsi saint Paul, qui disait :  " Le monde me méprise, et je le méprise. "

4. Revêtons et embrassons la doctrine de Jésus crucifié; réjouissons-nous dans les tribulations, au lieu de les fuir, afin de ressembler à Celui qui a tant souffert pour nous. Nous montrerons ainsi notre patience car comment la montrer si ce n'est dans le temps des tribulations ? Nous recevrons plus tard dans le ciel la récompense de toutes nos peines, mais non pas sans la patience. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans une vraie et sainte patience, afin que quand vous entrerez dans notre ville de Jérusalem, dans la vision de la paix, vous receviez ce que vous avez gagné pendant [433] votre pèlerinage. Prenez courage, et recevez avec douceur cette médecine que Dieu vous a donnée pour la vie de votre âme. Je veux, très cher Père, que vous considériez les grâces que Dieu vous a faites jusqu'à présent, et les bienfaits de sa douce providence, afin que votre âme augmente sa dévotion par sa reconnaissance envers Dieu. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Fortifiez Mme Constance de la part de Jésus crucifié, et dites-lui d'examiner qui a le plus souffert : elle verra que Dieu ramène le calme par la tempête. Doux Jésus, Jésus amour.

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LV (223). - AU COMTE, FILS DE DAME AGNOLA, et aux Compagnies de Florence. - Des trois ennemis de l'homme, et comment Jésus-Christ en a triomphé.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très chers Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir de vrais chevaliers prêts à donner votre vie pour Jésus crucifié. Vous êtes placés sur le champ de bataille de cette vie ténébreuse, où nous sommes continuellement aux mains avec nos ennemis. Le monde nous persécute avec ses richesses, ses dignités, ses honneurs; il nous fait croire qu'ils sont solides et durables, tandis [434] qu'ils disparaissent et passent comme le vent. Le démon nous attaque par ses tentations, en nous faisant injurier et prendre souvent notre bien pour nous détourner de la charité du prochain; cardés que nous perdons son amour, nous perdons la vie. La chair nous tourmente par sa fragilité et ses mouvements pour nous ôter la pureté; car, en étant privés de la pureté, nous sommes privés de Dieu. Nos ennemis ne dorment jamais, ils sont toujours à nous persécuter et Dieu le permet pour nous donner toujours l'occasion de mériter, et pour nous tirer du sommeil de la négligence. Vous savez que l'homme qui se sent attaqué par ses ennemis a soin de prendre le moyen de se défendre contre eux, parce qu'il voit que, s'il dormait, il serait en danger de mort. Aussi Dieu nous les fait sentir pour que nous nous empressions de prendre les armes de la haine et de l'amour. La haine ferme au vice la porte du consentement, en leur résistant et en les détestant de toutes ses forces ; et elle ouvre la porte aux vertus, en ouvrant les bras de l'amour pour les recevoir au fond de son âme avec une grande ardeur. Vous voyez qu'il est bon et très bon que nos ennemis ne prévalent pas contre nous. Nous ne devons et nous ne pouvons rien craindre, si nous voulons nous fortifier en disant : nous pouvons toutes choses par Jésus crucifié. Que doit craindre l'âme si elle met son espérance dans son Créateur?

2. Nous voyons que sur ce champ de bataille, notre capitaine est le Christ Jésus, et il a vaincu nos ennemis avec son sang. Les délices et les richesses du monde, il les a vaincues par l'abaissement et la [435] pauvreté volontaire en supportant la faim, la soif et la persécution; il a vaincu le démon et sa malice par sa sagesse en prenant l'hameçon et l'appât de notre humanité par l'union de la nature divine avec la nature humaine. Il a vaincu la chair par la sienne, qui a été flagellée, macérée, saturée d'opprobres sur le bois de la très sainte Croix , et ensuite élevée au-dessus de tous les chœurs des Anges, dans la résurrection du Fils de Dieu. Il n'y a personne assez corrompu de corps et d'esprit pour qu'en voyant notre humanité unie à la nature divine d'une manière si parfaite, il ne se purifie et ne préfère mourir plutôt que de souiller son corps. Nous avons donc trouvé le remède notre Chef, le Christ, a vaincu nos ennemis; il les a rendus faibles et les a enchaînés de telle manière, qu'ils ne peuvent nous vaincre, si nous ne le voulons pas. Ne craignons rien, et combattons généreusement en suivant l'étendard de la très sainte Croix; contemplons le sang de l'Agneau sans tache, et prenons le glaive de la haine et de l'amour pour en frapper nos ennemis. C’est là le combat que doit soutenir tout homme qui reçoit la vie; et dès qu'il arrive à l'âge de raison, il faut qu'il descende sur le champ de bataille. Oui, l'ineffable bonté de Dieu nous a choisis pour combattre comme des chevaliers contre les vices et les péchés, pour acquérir la richesse et le trésor des vertus. Je crois que maintenant vous êtes appelés à augmenter et à réaliser vos saints désirs, en ayant faim et soif du salut des infidèles.

3. Il me semble que Dieu veut que vous soyez les premiers à frapper, car voilà la croisade qui commence [436]. Le Saint-Père appelle les chevaliers et tous ceux qui voudront les suivre (Les chevaliers de Rhodes, dont l’île était menacée par les Turcs. Don Giovanni avec lequel le comte doit s'entendre, est sans doute don Juan Fernandez, chevalier de Rhodes, qui vint accompagner avec ses galères Grégoire XI, et qui fut nommé grand maître en 1377.). Je vous prie donc de vous entendre avec don Giovanni, et de discuter ce que les jeunes gens vous diront et vous feront connaître de vive voix, ainsi que Léonard. Vous ferez ce que le Saint-Esprit vous fera faire par les conseils de don Giovanni : il me semble que c'est par là que notre Sauveur veut commencer la grande entreprise. Pas de crainte, mes doux fils, revêtez la cuirasse du précieux sang , et mêlons notre sang au sang de l'Agneau. Oh! comme cette douce et belle armure saura résister à tous les coups ! Vous frapperez avec le glaive de la haine et de l'amour, et vous déferez tous vos ennemis, et avec cette cuirasse vous leur échapperez. O mes très doux fils, considérez combien est agréable cette armure qui triomphe en souffrant, et frappe en étant frappée. Elle est pleine de traits qu'elle lance invisiblement; et quoique invisibles, ils paraissent, car leurs blessures produisent des fruits et des fleurs, les fleurs de l'honneur et de la gloire du nom de Dieu; et elles répandent un parfum qui détruit l'infidélité. Après la fleur vient le fruit ; nous recevons la récompense de nos fatigues en cette vie par l'augmentation de la grâce, et en l'autre par l'éternelle vision de Dieu. Ne soyez pas négligents, mais pleins de zèle; pour un peu de peine ne perdez pas la récompense, car autrement [437] vous ne pourriez être de généreux chevaliers. Je vous ai dit que je désirais vous voir des chevaliers généreux sur le champ de bataille, et je vous conjure d'accomplir la volonté de Dieu et mon désir, en vous plongeant, en vous noyant et en vous enivrant du sang de Jésus crucifié, parce que c'est dans ce sang que le cœur se fortifie. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LVI (22O).- A MESSIRE JEAN, condottière et chef des troupes qui vinrent au moment de la disette. - Elle le prie d’être le vrai chevalier du Christ combattant généreusement pour son honneur, et ne craignant pas de donner sa vie et son sang pour lui.

(Cette lettre est adressée au fameux chef anglais Jean Hawkwood, qui mourut le 16 mars 1394 et fut enterré à Florence, à Sainte-Marie-des-Fleurs, où il est peint à cheval, avec cette inscription JOANNES ACUTUS EQUES BRITANNICUS, DUX AETATIS SUAE CAUTISSIMUS ET REI MILITARIS PERITISSIMUS HABITUS EST. A la tête de ses routiers, ce capitaine désola et rançonna longtemps la Toscane, pendant la disette qui fut l'occasion de la guerre des Florentins avec le Saint-Siège. Cette lettre est sans doute de 1375.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers et bien-aimés Frères dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux [438] sang, avec le désir de vous voir les vrais fils et chevaliers du Christ, si bien que vous désiriez donner mille fois s'il le faut votre vie pour le service de ce doux et bon Jésus; ce qui rachèterait toutes les iniquités que nous avons commises contre notre Sauveur. O très chers et doux Frères dans le Christ Jésus, que vous feriez bien de rentrer un peu en vous-mêmes, et de considérer les peines et les tourments que vous avez endurés lorsque vous étiez au service et à la solde du démon. Mon âme désire que vous changiez maintenant, et que vous vous enrôliez sous la Croix de Jésus crucifié, vous et tous vos compagnons, pour former une compagnie du Christ et marcher contre les chiens infidèles qui possèdent le lieu saint ou la douce Vérité suprême a vécu et a souffert des tourments et la mort pour nous. Je vous en supplie donc au nom de Jésus-Christ, puisque Dieu et notre Saint-Père ordonnent de marcher contre les infidèles, et puisque vous aimez tant faire la guerre et combattre, ne combattez plus contre les chrétiens, car c'est offenser Dieu; mais marchez contre leurs ennemis. N'est-ce pas une grande cruauté que, nous qui sommes des chrétiens, des membres unis au corps de la sainte Église, nous nous attaquions les uns aux autres ? Il ne faut plus faire ainsi, mais il faut partir avec un saint zèle, et n’avoir plus d'autres pensées.

2. Je suis bien étonnée que vous qui, d'après ce qu'on m'a dit, aviez promis d'aller mourir pour le Christ dans la sainte croisade, vous vouliez maintenant faire la guerre ici. Ce n'est pas là une bonne préparation à ce que Dieu demande de vous, en vous appelant [439] dans un lieu si saint et si vénérable. Il me semble que vous devriez maintenant vous y préparer par la pratique des vertus, jusqu'au moment ou vous et les autres vous pourrez aller donner votre vie pour le Christ. Vous montrerez ainsi que vous êtes un vrai et

généreux chevalier. Vous verrez mon père et mon fils, le frère Raymond, qui vous remettra cette lettre: croyez tout ce qu'il vous dira, car c'est un vrai et fidèle serviteur de Dieu, et il ne vous conseillera, ne vous dira jamais rien qui ne soit pour l'honneur de Dieu, pour le salut et la gloire de votre âme. Je termine en vous priant, mon très cher Frère, de vous rappeler la brièveté du temps. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. CATHERINE, la servante inutile.

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LVII (221).- A THOMAS D'ALVIANO.- Tous les fidèles sont obligés de servir fidèlement la sainte Église.

(Thomas d'Alviano était un chef de bandes qui se mettaient à la solde des princes au moyen-âge, combattant tantôt pour un parti, tantôt pour un autre. Thomas d'Alviano servait l'Église contre les Florentins en 1376, date de cette lettre.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave de Jésus Christ, dans son précieux sang, avec le désir de vous [440] voir le serviteur de la sainte Église, la colonne et le défenseur de cette douce Épouse du Christ. Car celui qui sera trouvé fidèle au moment de la mort ne verra pas les peines éternelles. Tout chrétien est obligé d'être fidèle à la sainte Église et de la servir, chacun selon son état. Dieu met ses travailleurs dans le glorieux jardin, et nous sommes ces travailleurs qui devons le servir de trois manières.

2. La première regarde tous les fidèles, qui doivent travailler par d'humbles et saintes prières, et par une véritable obéissance. Ils doivent être obéissants et respectueux envers la sainte Église, qui est le jardin ou les chrétiens se plaisent et trouvent la vie de la grâce, quand ils ne méprisent pas le précieux Sang par le péché, par la révolte et la désobéissance a la sainte Église, mais qu'ils y travaillent comme nous l'avons dit. La seconde manière regarde ceux qui sont appelés a travailler dans ce jardin comme ministres, en administrant les sacrements, en nourrissant et en conduisant nos âmes. Ceux-là doivent nous nourrir de doctrine et d'exemples, et lors même que leur conduite n'est pas un miroir de vertus, nous n'en tirons pas moins la vie des sacrements qu'ils nous donnent, si nous les recevons dignement. Les défauts et les mauvais exemples des pasteurs ne doivent pas détruire le respect que nous leur devons, puisque la vertu des sacrements n'est point affaiblie par leurs fautes; et nous devons les respecter à cause de la vertu des sacrements, car ils sont consacrés, et Dieu dans les Ecritures, les appelle ses christs. Il ne veut pas que la main des séculiers se lève contre eux, qu'ils soient bons ou [441] mauvais : c'est un péché abominable devant lui. Des hommes coupables deviennent des membres du démon, en voulant juger et punir leurs fautes, et en persécutant comme des aveugles notre sainte Mère l'Eglise. Dieu a prévu cette persécution, en appelant à son jardin la troisième sorte de travailleurs. Ce sont ceux qui assistent l’Eglise temporellement, mettant fidèlement à son service leurs biens et leurs personnes. C’est, il me semble, parmi ceux-là que Dieu vous appelle, pour que vous soyez dans ses nécessités un serviteur fidèle. Ce service est si agréable à Dieu, que nos paroles ne pourront jamais l'exprimer, surtout quand l'homme sert , non pas par plaisir et par intérêt, mais par zèle pour la sainte Eglise, pour son accroissement et son exaltation. Cela plaît tant à Dieu, que, quand même ceux qui la servent n'auraient pas toujours une droite et sainte intention, ils seront cependant récompensés de tout ce qu'il feront pour cette douce Epouse. Dieu sera pour ceux qui se fatiguent pour lui, et, " Si Dieu est pour eux, personne ne sera contre eux (Rm 8,38 ). "

3. Aussi, je vous invite, mon très cher Frère, à vous fatiguer, vous et ceux qui sont de votre compagnie, et à travailler avec une vraie et sainte intention pour la douce Epouse du Christ. C'est la plus douce et la plus utile fatigue qu'on puisse trouver dans le monde. Car vous triomphez même dans la défaite, et en perdant la vie corporelle vous gagneriez la vie éternelle. Le sang versé pour la sainte Eglise lave toutes les fautes et les [442] iniquités qu'on a commises. Si vous remportez la victoire, vous n'en aurez pas moins offert votre vie à Dieu, puisque vous êtes exposés à la mort; et si vous acquérez des biens temporels, vous les posséderez légitimement. Qui ne voudrait pas, très cher Frère, s'exposer à toutes sortes de peines et de tourments pour être le serviteur fidèle de cette Epouse ? Il n'y a que celui qui est assez aveugle pour mépriser le sang du Christ et persécuter l'Eglise: celui-là d'un coup perd son âme, son corps, et dissipe ses biens temporels. Oh i quelle grâce Dieu vous a faite, à vous et à ceux qui servent l'Église, et ne la persécutent pas! Vous ne pourriez jamais assez la reconnaître, même en livrant votre corps aux flammes.

4. Je vous en conjure, remerciez Dieu par votre amour, en étant un modèle de vertus dans votre état; agissez toujours avec une bonne et sainte intention, soyez une ferme colonne, un serviteur fidèle, et que l'étendard de la très sainte Croix ne quitte jamais votre cœur et votre esprit. En n'étant pas vertueux, en ne purifiant pas votre conscience par la sainte Confession, vous ne serez pas un serviteur fidèle à Dieu et à l’Eglise, vous ne serez pas un bon travailleur dans son jardin c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir le serviteur fidèle de la sainte Église. Je vous en supplie et vous en conjure vous et les autres, agissez ainsi, et unissez toujours la vertu de la justice à la miséricorde, car autrement ce ne serait pas une vertu. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, et faites avec une intention pure et un grand zèle ce que vous avez à faire; et moi je lèverai les mains et l'esprit au ciel, et je [443] prierai continuellement pour vous et pour les autres. Je demanderai quil ne vous arrrive aucun mal, et que vous obteniez la grâce de faire bonne paix; et après la paix nous irons tous à de beaux combats contre les infidèles (Le grand désir de sainte Catherine était de voir organiser une croisade qu'elle espérait accompagner pour vénérer les saints lieux.). Ce sera grande joie pour moi, car je suis bien affligée de voir que les chrétiens combattent les uns contre les autres, et que les fils se révoltent contre leur Père et persécutent le sang de Jésus crucifié. Je termine ; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu, Doux Jésus, Jésus amour.

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LVIII (222). - A THOMAS D'ALVIANO.- De la lumière de la saine foi. - Pour servir Dieu, il faut servir son prochain.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le serviteur fidèle de notre Créateur : c'est en le servant que l'homme règne éternellement. Il n'aurait pas la vie, celui qui ne serait pas fidèle a la lumière de la très sainte Foi. Elle s'acquiert avec l’œil de l'intelligence, quand l'âme considère l'ineffable charité de Dieu, qui nous [444] a donné l'être; et dans le Verbe, son Fils unique, nous trouvons le même amour, car nous voyons que son sang nous a fait renaître à la grâce, que l'homme avit perdue par sa faute. Oui, c'est par amour que Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance; c'est par amour qu'il nous a donné son Fils, afin de nous racheter en nous faisant renaître à la grâce dans son sang. Dieu a voulu, par le moyen de son Fils, nous montrer sa vérité et sa douce volonté, qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification. La vérité est qu'il a vraiment créé l'homme pour qu'il jouisse de son éternelle vision, où l’âme participe à sa béatitude. Le péché commis par Adam empêchait cette vérité de s'accomplir dans l'homme. Et comme Dieu voulait l'accomplir, il s'est fait violence par amour et nous a donné ce qu'il avait de plus cher, son Fils unique; et il lui a donné l'ordre de racheter l'homme et de le rappeler de la mort à la vie. Dieu veut que le fils d'Adam renaisse dans le Sang, et personne ne peut avoir le fruit du Sang qu'avec la lumière de la foi.

2. Le Christ disait à Nicodème : "Personne ne peut entrer dans la vie éternelle, s'il ne renaît une seconde fois (Jn 3,3). " Notre-Seigneur voulait par là faire connaître que son Père lui avait donné de concevoir l'humanité par l'amour, et de l'enfanter par l'obéissance et par la haine du péché, sur le bois de la très sainte Croix. Il semble que le doux Verbe a fait comme l'aigle, qui regarde le disque même du soleil ; il voit du haut du ciel la nourriture qu'il [445] veut prendre; et quand il l'a vue sur terre, il se précipite, la prend, s'élève de nouveau pour s'en nourrir: de même notre Aigle, le doux Jésus, regarde le soleil de la volonté immuable du Pèle; il voit d'en haut l'offense et la révolte de la créature sur la terre créée, qu'il aperçoit des hauteurs du Père, et il voit la nourriture qu'il doit prendre. Cette nourriture, c'est ce qui sur cette misérable terre s'est révolté contre Dieu par une coupable désobéissance: il veut alors par l'obéissance accomplir dans l'homme la volonté du Père, il veut lui rendre la grâce et le retirer de la servitude du démon, qui lui donne la mort éternelle, il veut le ramener au service de son Créateur. Lors donc qu'il a vu et pris cette nourriture que lui offre le Père, il voit qu'il ne peut s'en nourrir sur la terre, et ramener ainsi l'homme misérable à sa première obéissance, et il s'élève avec sa proie jusqu'à la hauteur de la très sainte Croix; et là il s'en nourrit avec un ardent désir, et il punit nos iniquités en souffrant dans son corps; il satisfait avec la volonté par la haine et l'horreur du péché, et avec la volonté de la vertu divine qui est en lui, il offre le sacrifice de son sang à son Père, et le Père accepte ce sacrifice.

3. Vous voyez qu'il s'est élevé par les peines, les opprobres, les injures, les mauvais traitements et les outrages; il a souffert de la soif, il s'est rassasié d'opprobres, si bien qu'il est mort du désir de notre salut; c'est ainsi que s'est nourri le doux et tendre Agneau. Il a dit: " Si je suis élevé en haut, j'attirerai tout à moi (Jn 12,32). En effet, par la régénération que [446] l'homme trouve dans le sang de Jésus crucifié, il est attiré à l'aimer, s'il suit la raison et s'il ne s'éloigne pas pour l'amour de la sensualité. Et dès que le cœur est attiré à aimer son bienfaiteur, tout vient avec lui, le cœur, l'âme, la volonté et toutes les opérations spirituelles. Car toutes les puissances de l’âme, qui est spirituelle, sont attirées par cet amour. La mémoire est attirée par la puissance du Père, et elle est obligée de retenir ses bienfaits, de se les rappeler avec amour et d'en être reconnaissante. L'intelligence s'élève avec la sagesse de l'Agneau sans tache, et regarde en lui le feu de sa charité, où elle voit la justice des jugements de Dieu. Elle voit que tout ce que Dieu permet, c'est par amour et non par haine, que ce soit la prospérité ou l'adversité, et elle accepte et reçoit tout par amour. Si la sagesse de Dieu, qui est le Fils, avait voulu autre chose, il ne nous aurait pas donné la vie.

4. Alors l’âme, éclairée de cette vraie lumière, ne se plaint d'aucune fatigue qu'elle supporte; et si la sensualité veut se plaindre, elle la calme avec la lumière de la raison : non seulement elle ne se plaint pas, mais elle reçoit la peine avec respect; elle est contente de souffrir pour expier ses fautes et pour s'unir aux souffrances de Jésus crucifié. Si elle a dans le monde des biens, des honneurs, de la puissance, elle ne les possède pas avec un amour déréglé, mais avec l'amour et le zèle de la sainte justice, parce que le regard de son intelligence est fixé sur la sagesse du Fils de Dieu, où elle voit abonder la justice au point que, pour ne pas laisser la faute impunie, il l'a expiée dans son humanité, qu'il avait revêtue pour [447] nous. La volonté se lève alors, et court à l’amour que l’œil de l'intelligence a vu en Dieu, et elle acquiert et goûte ainsi la grâce et la Clémence du Saint-Esprit. Le cœur une fois rempli de l'amour et du désir de Dieu, s'élargit pour aimer le prochain avec une charité fraternelle, et non par amour-propre : car, s'il était dans l'amour-propre, il n'observerait la raison et la justice ni pour lui-même ni pour le prochain. Mais, parce que la grâce du Saint-Esprit l'a délivré de l'amour-propre par l'amour qu'il a pour Dieu, il est devenu un serviteur juste et fidèle de son Créateur; il élève ses affections, parce qu'il aime tout pour Dieu; et dans toutes les positions ou il se trouve, qu'il possède la puissance, les grandeurs, les richesses du monde, qu'il soit dans l'état de continence ou dans l'état de mariage, qu'il ait des enfants ou qu'il n'en ait pas, toujours il est agréable à Dieu, parce qu'il l'aime avec l'amour qui l'unit à lui; et ainsi se manifeste la Vérité suprême. L'homme a réglé les trois puissances de son âme; il les a élevées en haut par l'amour, et les a réunies au nom de Dieu: la mémoire s'applique à retenir les dons et les grâces de Dieu, à comprendre sa volonté dans la sagesse du Fils, et la volonté à aimer la douce clémence du Saint-Esprit: et Dieu alors se repose par la grâce dans son âme.

5. C'est ainsi que nous devons comprendre cette parole du Sauveur: - S'ils sont deux ou trois, ou plus, rassemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux. Nous pouvons croire qu'il parlait de la réunion des trois puissances de l'âme aussi bien que de la réunion corporelle des serviteurs de Dieu; mais remarquez qu'il est dit deux ou trois, ou plus. Nous [448] voyons pourquoi trois; nous pouvons comprendre aussi le nombre deux par l'amour et le saint désir, car c'est l'amour qui réunit. Si l'homme n'aimait pas, il ne disposerait pas la mémoire à recevoir et à retenir; l'intelligence ne serait pas portée à voir et à comprendre, et la volonté ne nourrirait pas en elle l'amour divin. Dès que le trésor est réuni, la sainte crainte de Dieu le garde, et ne laisse pas entrer dans la cité de l'âme son ennemi, c'est-à-dire le péché mortel. Et quoique la loi sainte de Dieu ait été donnée à Moïse fondée sur la crainte, il faut reconnaître que son premier motif fut l'amour; car Dieu l'a donnée par amour, afin d'empêcher l'homme de faire le mal. Le doux et tendre Verbe vint ensuite avec la loi d'amour, non pour détruire la loi donnée, mais pour l'accomplir. Car la crainte ne donnant pas la vie, il unit à la loi de crainte la loi d'amour, dont la perfection rendit parfait ce qui était imparfait.

6. Il faut donc suivre l'une et l'autre, car leur union est si grande, que celui qui ne veut pas être séparé de Dieu ne peut avoir l'une sans avoir l'autre; elles sont unies quant à ce qui regarde les dix commandements, et elles donnent la vie de la grâce: celui qui voudrait les séparer ne pourrait pas avoir Dieu par la grâce au milieu de son âme. Il est dit : s'ils sont deux, et non pas, si quelqu'un; car un seul ne peut faire plus d'un, et aussi on ne peut arriver à trois sans être deux. Mais il faut que l'âme en réunisse d'abord deux, c'est-à-dire l'amour et la crainte de Dieu; puis peu à peu se réunissent les trois puissances de l'âme, qui ne sont autre qu'une seule âme où la perfection de la charité opère de si grandes [449] merveilles, qu'elle en vaut deux, trois et plusieurs. Et pourquoi est-il dit: ou deux, ou trois, ou plusieurs réunis en mon nom? Cela s'entend des saintes et bonnes œuvres de la créature raisonnable: car, bien que tout ce qu'elle fait semble appartenir au monde, comme d'avoir un haut rang, de la puissance, une femme et des enfants, toutes ces choses, qui sont de la terre, peuvent être élevées à Dieu, lorsque l'âme a pris pour principe de régler et de réunir toutes ses puissances au nom de Dieu. Alors elle connaît bien la vérité, c'est-à-dire que Dieu ne lui a donné en cette vie aucune chose qui puisse, si elle le veut, être un obstacle à son salut, et qui ne soit au contraire un moyen de pratiquer la vertu et de lui donner une plus grande connaissance de sa misère et de la Bonté divine.

7. L'homme dès lors ne se plaint pas, et ne peut se plaindre ni du Créateur ni de la créature, mais seulement de lui-même, qui se révolte contre son Créateur, avec la corruption du péché mortel. Il ne peut se plaindre de Dieu, car Dieu l'a fait si fort, que ni les démons, ni les créatures ne peuvent le séparer de Dieu; et même souvent, s'il ne veut pas suivre la sensualité et la colère, les injures que lui font les hommes du monde lui font posséder Dieu plus parfaitement, et lui font connaître, par la vertu de la sainte patience, s'il aime ou non son Créateur; et la grâce remplira de plus en plus le vase de son âme. Il ne peut pas se plaindre si, par le moyen de la créature, il reçoit des mouvements impurs, et s'il est porté à des choses déshonnêtes. Je dis qu'il ne peut pas se plaindre, encore que ces mouvements puissent [450] venir de sa propre fragilité ou de la tentation de quelque créature, comme nous l'avons dit, car rien ne peut le forcer, s'il veut faire résistance avec la raison et respirer le parfum de la pureté.

8. Mais, quand il se sent attaqué par ce vice ou par d'autres, qu'il recoure à l'amour et à la sainte crainte de Dieu, qu'avec l’œil de l'intelligence il regarde dans sa mémoire, où se conservent les bienfaits de Dieu, qu'il l'aime avec le cœur et lui rende grâce et louange; et cette sainte reconnaissance éteindra le feu de la colère, de l'impureté, de l'injustice et de tout autre vice, mais surtout de l'injustice. Car si l'homme qui possède les honneurs et la puissance ne les possède pas vertueusement, il tombe dans beaucoup d'excès. S'il ne les possède pas, le regard fixé sur Dieu, il les possédera avec un amour-propre déréglé: et cet amour empoisonne l'âme et lui ôte la lumière, tellement qu'elle ne voit plus et ne connaît plus que les choses passagères et sensuelles, jugeant la volonté de Dieu, la sienne et celle des hommes toujours en mal et jamais en bien. Elle la prive de la vie de la grâce et lui donne la mort, et toutes ses œuvres ne tendent qu'à la mort du péché. Car il rend la justice selon le bon plaisir des hommes et non selon la raison, par la crainte servile qu'il a de perdre sa position. Oh! combien est dangereux cet amour coupable! C'est la loi du démon qui fut donnée dans le principe à Eve, et Adam la suivit et l'observa comme une loi diabolique d'amour et de crainte. Mais la douce Vérité suprême a renversé cette loi perverse, tellement que l'homme n'est jamais forcé de la suivre pour rien au monde. Il peut bien [451] par son libre arbitre la suivre lui-même s’il le veut, mais aucune force ne peut le contraindre à le faire plus qu’il ne veut.

9. La créature raisonnable doit donc bien rougir d’avoir un tel Rédempteur, qui lui a donné la force, qui l’a tirée de la servitude du péché, et de ne pas le suivre avec un amour parfait, de tout son cœur, de toute son âme, avec la lumière de la Foi vive que voit et que goûte l’œil de l’intelligence, avec l’amour qui enfante les œuvres de vie et non de mort ; car la Foi est vivante, et " sans les œuvres la Foi est morte (Jc 2,20). " Nous ne pourrons autrement être les serviteurs de Jésus crucifié. Son service fait régner l’homme dans la vie éternelle : car il se rend maître de lui-même, et dès que l’homme est maître de lui, il est maître du monde entier et ne s’inquiète de rien, ne craint rien, si ce n’est Dieu, qu’il sert et qu’il aime. Beaucoup possèdent des villes et des châteaux, et ne se possèdent pas eux-mêmes par l’amour de la vertu ; ils se trouvent pauvres et privés de tout à la fois, du monde et de Dieu, dans la vie ou dans la mort. Parce que j’ai compris que sans le moyen de la lumière de la Foi vous ne pouviez arriver à cette perfection, je vous ai dit que je désirais vous voir le serviteur fidèle de notre Créateur : et je vous en conjure, très cher Frère, faites-le, servez-le généreusement.

10. Il est vrai que vous ne pouvez lui être utile et le servir, car il n’a pas besoin de nous ; mais il nous a donné un moyen : il regarde fait à lui-même ce que [452] nous faisons à notre prochain, si nous le servons pour la gloire et l’honneur de son nom. Entre tous les services, celui qui est le plus agréable, c’est de servir sa douce Epouse ; et c’est à ce service que vous semblez appelé. Servez-la donc généreusement ; tous les services spirituels ou temporels que vous lui rendrez lui seront agréables, dès que vous le ferez avec une droite et bonne intention. Si vous le faites, Dieu vous en sera reconnaissant et cous récompensera de vos peines, en cette vie par la grâce, et dans l’autre par l’éternelle vision de Dieu ; vous verrez dans une clarté parfaite et sans obscurité, l’amour et la vérité du Père ; ce que nous voyons ici-bas imparfaitement, nous le verrons là-haut dans sa perfection. Je termine en priant la bonté de Dieu de vous donner la lumière parfaite pour le servir parfaitement. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [453].

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LIX (201). - AUX DEFENSEURS ET AU CAPITAINE DU PEUPLE DE LA VILLE DE SIENNE, lorsqu'elle était à Saint-Anthime. - Nous devons être maîtres de nous-mêmes et de nos passions, pour bien gouverner les autres.

(Cette lettre est adressée aux magistrats qui gouvernaient la république de Sienne. Ils appartenaient au parti des Réformateurs, étaient au nombre de quinze, ayant pour chef le capitaine du peuple. Ils habitaient le palais de la Seigneurie.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Seigneurs dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des maîtres puissants et fermes, en gouvernant vos sens par la vraie et solide vertu, et en suivant notre Créateur: autrement vous ne pourrez pas exercer avec justice la puissance temporelle que la grâce de Dieu vous [457] confie. Il faut que l'homme qui doit gouverner et conduire les autres, se gouverne et se conduise d'abord lui-même. Comment un aveugle pourrait-il diriger un aveugle, comment un mort pourrait-il enterrer un mort, un malade soigner un malade, un pauvre secourir un pauvre? N'est-ce pas impossible? Oui, mes chers, Seigneurs, celui qui est aveugle, celui dont l'intelligence est obscurcie par le péché mortel, ne peut se connaître et connaître Dieu; il ne pourra pas non plus voir et corriger les défauts de ceux qui lui sont soumis, et s'il les corrige, ce sera avec les ténèbres et l'imperfection qu'il a en lui.

2. Souvent, à cause de ce défaut de connaissance, j'ai vu et je vois encore punir ceux qui sont innocents, et ne pas punir ceux qui sont coupables et qui mériteraient mille morts. Le peu de lumière empêche de discerner la vérité, et l'injustice de la calomnie fait soupçonner ceux en qui on devrait avoir toute confiance, les serviteurs de Dieu, qui nous enfantent dans les larmes, les sueurs, les saintes et continuelles prières, qui s'exposent à tous les dangers, à toutes les peines et les tourments pour l'honneur de Dieu, pour le salut des âmes et du monde; tandis qu'on accorde sa confiance à ceux qui sont enracinés dans l'amour d'eux-mêmes, et qui se laissent agiter par tous les vents. Cela vient du défaut de lumière et des ténèbres du péché. Il faut donc avoir la lumière. Je dis qu'un mort ne peut enterrer un mort, c'est-à-dire que celui qui est mort à la grâce n'a pas le zèle et la force d'enterrer le défaut de son prochain, parce qu'il a le même défaut, et qu'il ne veut pas et ne sait pas s'en corriger. Il se voit atteint du même mal, et [458] il ne s'en guérit pas. Il ne soigne pas celui qui lui est confié, lorsqu'il le voit infirme; et l'infirmité du péché mortel est si grande, qu'on ne peut y porter remède qu'en se guérissant soi-même. Celui qui est dans le péché mortel tombe dans la pauvreté; il a perdu la richesse des vraies et solides vertus, en ne suivant pas les traces de Jésus crucifié, et il ne peut assister les pauvres, puisqu'il est privé de la richesse de la grâce divine par les ténèbres; il a perdu la lumière, et il ne voit pas le mal où il est; il commet l'injustice au lieu de rendre la justice.

3. Son infirmité lui fait perdre la force du vrai et saint désir de l'honneur de Dieu et du salut du prochain; et son infirmité augmente toujours, s'il ne recourt pas au médecin, à Jésus crucifié, s'il ne vomit pas les souillures du péché par le moyen de la sainte Confession. S'il le fait, il reçoit la vie et la santé; mais s'il ne le fait pas, il reçoit aussitôt la mort; et alors, comme je l'ai dit, un mort ne peut ensevelir les morts. Quelle plus grande pauvreté peut-il y avoir que d'être privé de la lumière, de la santé, de la vie? Je ne connais pas de plus grand malheur. Ceux qui l'éprouvent ne sont pas propres à gouverner les autres, puisqu'ils ne se gouvernent pas eux-mêmes: il faut commencer par là; et c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir de véritables Seigneurs. Mais comme je vois qu'on ne peut avoir de véritable puissance, si on ne se gouverne soi-même, si on ne soumet ses sens à la raison, je vous ai dit dans quels inconvénients tombent ceux qui se laissent dominer par leurs misères, et ne s'en rendent pas maîtres, afin que vous évitiez ce malheur [459]. Ouvrez, ouvrez donc l’œil de votre intelligence, et ne soyez pas si aveuglés par une crainte déréglée.

4. Tâchez de croire et d’espérer dans les vrais serviteurs de Dieu, et non dans les serviteurs coupables du démon, qui, pour cacher leur iniquité, vous font voir ce qui n’est pas. Ne mettez pas les serviteurs de Dieu contre vous, car il n’y a rien que Dieu ne supporte moins que les injures, les scandales et les outrages dirigés contre ses serviteurs. Ce qu’on fait contre eux est fait contre le Christ. Ce serait une trop grande ruine de le faire. Ne souffrez donc pas, mes très chers Frères et Seigneurs, que vous et d’autres agissiez ainsi; mais coupez la langue des murmurateurs, c’est-à-dire, reprenez et ne croyez pas celui qui murmure. En le faisant, vous ferez un acte de vertu, et vous éviterez bien des scandales. Mais il me semble que nos péchés ne le méritent pas encore; on dirait que c’est le contraire: les méchants sont écoutés, et les bons sont méprisés.

5. J’ai appris que, sur les rapports de l’archiprêtre de Montalcine et d’autres personnes qui voulaient cacher leurs fautes, vous aviez jugé défavorablement l’abbé de Saint-Anthime qui est un grand et parfait serviteur de Dieu (Il y avait un conflit de juridiction entre l’archiprêtre de Montalcine et l’abbé de Saint-Anthime.); il est ici depuis fort longtemps et si vous l’aviez connu un peu, non seulement vous ne l’auriez pas soupçonné, mais vous auriez été pleins de respect à son égard. Je vous prie don pour l’amour de Jésus crucifié, de vouloir bien ne pas le tourmenter, mais l’assister, au contraire, et [460] l’aider s’il le faut. Vous vous plaignez de ce que les prêtres et les clercs ne sont pas repris; et lorsque vous trouvez quelqu’un qui veut le faire, vous vous plaignez et vous voulez lui créer des obstacles.

6. Quant à mon retour avec ma famille spirituelle, on m’a dit qu’il faisait naître des réclamations et des soupçons mais je ne sais si je dois le croire. Si vous vous intéressiez à vous-mêmes autant que nous nous y intéressons, vous et tous les habitants de Sienne, vous vous éviteriez les pensées et les passions sans fondement, et vous fermeriez les oreilles pour ne pas entendre. Nous cherchons tous, et je poursuis sans cesse votre salut spirituel et temporel, n’épargnant aucune fatigue, offrant à Dieu nos pieux désirs dans les larmes et les gémissements, pour empêcher que la justice divine n’exerce sur vous les châtiments que nos iniquités méritent. J’ai si peu de vertu, que je sais rien faire qu’imparfaitement; mais ceux qui sont parfaits, et qui ne cherchent que l’honneur de et le salut des âmes, ceux-là font le bien, et l’ingratitude et l’ignorance de mes concitoyens ne nous empêcheront pas de travailler ainsi jusqu’à la mort pour votre salut. Nous suivrons l’enseignement du doux saint Paul, qui disait: " Le monde nous blasphème et nous bénissons; il nous poursuit et nous chasse, nous le supportons avec patience (1 Co 4,12). " Nous ferons de même, nous suivrons cette voie: la vérité sera ce qui nous délivrera. Je vous aime plus vous ne vous aimez, et je désire comme vous votre paix et votre conservation: ne croyez donc pas [461] que moi ni aucun de ma famille, nous puissions nous y opposer. Nous sommes choisis pour répandre la parole de Dieu, et recueillir le fruit des âmes. Que chacun fasse son travail, c'est celui-là que Dieu nous a confié; il faut donc nous y livrer, et ne pas enterrer le talent, parce que nous serions dignes d'un grand châtiment. Il faut travailler en tout temps, en tout lieu, en toute créature ; Dieu ne s'arrête ni au lieu ni aux créatures, mais il regarde les saints et vrais désirs, et c'est avec eux qu'il faut travailler.

7. Je vois que le démon est furieux de la perte que ce voyage lui cause et lui causera par la bonté de Dieu. Je ne suis venue ici que pour me nourrir des âmes, et les retirer des mains du démon; je sacrifierais pour cela mille vies, si je les avais. J'irai donc, et j'agirai comme le Saint-Esprit me l’inspirera. Pierre vous dira lui-même pourquoi je suis venue, et pourquoi je reste. Je ne vous en dis pas davantage. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, si vous voulez la vie; autrement nous tomberons dans la mort éternelle. Ne vous ennuyez pas de me lire et de m'entendre, mais supportez-le avec patience c'est la douleur et l'amour que j'éprouve qui me font tant parler, l'amour de votre Salut et la douleur de nos égarements. Puisse Dieu, dans ses secrets jugements, ne pas vous ôter la lumière nécessaire pour connaître la vérité. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [462].

Table des Matières


 

 

LX (202). - AUX SEIGNEURS DEFENSEURS DE LA CITE DE SIENNE. - Elle les exhorte à être les gouverneurs courageux de leur ville et de leurs âmes. - De la crainte servile qui empêche l’homme d'agir en homme et de connaître la vérité.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1- Très chers Frères et Seigneurs temporels dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs do Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des hommes forts et non pas des gouverneurs timides de votre cité spirituelle et de la cité qui vous est confiée. Car je vois que la crainte servile enchaîne et avilit le cœur, et l'empêche de vivre et d'agir dignement, rendant l'homme semblable à un animal sans raison. C'est que la crainte servile sort et procède de l'amour-propre ; et ce danger de l'amour-propre, nous le voyons dans les maîtres et les sujets, dans les religieux et les séculiers, dans tous ceux qui ne recherchent qu'eux-mêmes. Si le sujet est séculier, il n'obéit pas, il ne fait pas ce qui lui est ordonné par son seigneur. Celui qui est commandé n'écoute pas le bon droit pour rendre la justice, mais il commet l'injustice en suivant ses impressions, ses désirs, son intérêt; il cherche à plaire aux hommes, et juge selon la volonté des autres, et non selon la vérité. Il craindra de déplaire et de perdre ainsi sa puissance, et alors tout lui fait peur; et dans son aveuglement [463], il craint quand il ne le faudrait pas, et ne craint pas quand il le faudrait.

2. O amour-propre, ô crainte servile, que tu aveugles l'intelligence, que tu l'empêches de connaître la vérité! Tu détruis la vie de la grâce et l'autorité dans la cité spirituelle et dans la cité de la terre. Tu rends l'homme insupportable à lui-même, parce qu'il désire ce qu'il ne peut avoir; et que ce qu'il possède il le possède avec peine, parce qu'il craint toujours de le perdre. La privation et la crainte le font toujours souffrir, parce que sa volonté n'est jamais satisfaite; il goûte vraiment l'enfer dès cette vie.

3. O aveuglement de l'amour-propre et de la crainte déréglée, tu arrives à un tel égarement, que non seulement tu condamnes le peuple et les hommes coupables que tu aurais raison de condamner, et dont tu peux craindre la malice; mais tu écoutes le méchant et tu condamnes le juste; tu soupçonnes les pauvres serviteurs de Dieu qui cherchent l'honneur de Dieu, le salut des âmes et le repos de la cité, qui ne cessent jamais d'offrir leurs désirs, leurs prières, leurs larmes, leurs sueurs en la présence de la Bonté divine. Comment croire que l'amour-propre et la crainte servile redoutent et condamnent ceux qui sont prêts à mourir pour votre salut, pour conserver et augmenter la paix et le bien de votre Etat? Mes très chers Frères, c'est cette crainte, cet amour coupable, qui a tué le Christ. Pilate fut aveuglé, par ce qu'il craignait de perdre sa puissance; il ne reconnut pas la vérité, et il fit mourir le Christ. Mais il n'évita pas pour cela ce qu'il craignait; car au moment voulu de Dieu, il perdit malgré lui, son [464] âme, son corps et sa puissance (On dit que Pilate fut disgracié par l'empereur Caligula, et qu'il vint mourir exilé à Vienne en Dauphiné.). Il me semble que le monde entier est plein de ces Pilates, qui, par une crainte aveugle, poursuivent les serviteurs de Dieu, et leur jettent les pierres de l'injure, de l'outrage et de la persécution; et leur aveuglement est si grand, qu'ils ne regardent pas comment et contre qui ils agissent, mais ils se laissent conduire par leurs sens comme des bêtes sans raison, et ne suivent d'autres lois que celles des hommes qui ne croient qu'au monde. Aussi, je vous le dis, toutes les fois qu'il nous arrivera de calomnier et de Condamner les actions, les mœurs et le langage des serviteurs de Dieu, hélas ! hélas! nous devons craindre que les châtiments divins n'éclatent sur nous, parce que Dieu regarde fait à lui-même ce qui est fait à ses serviteurs; ce serait donc appeler la colère de Dieu sur nous.

4. Nous avons besoin, mes très chers Frères et Seigneurs, d'approcher Dieu avec une sainte crainte et d'agir de même avec ses serviteurs, ne les déchirant pas par des murmures, des soupçons injustes, mais les laissant aller et s'arrêter comme des pèlerins que conduit le Saint-Esprit, parce qu'ils cherchent toujours l'honneur de Dieu et le salut des âmes qu'ils retirent des mains du démon, parce qu'ils ne veulent que votre paix, votre bien, votre repos. Que personne ne soit assez ignorant pour vouloir donner des règles à l'Esprit-Saint et à ses serviteurs! Il me semble que Notre-Seigneur fut plus patient à supporter son injure que celle de son apôtre saint Thomas [465] ; il ne voulut pas venger la sienne, et il répondit doucement à celui qui l'avait frappé " Si j'ai mal parlé, montrez-moi ce que j'ai dit de mal, si j'ai bien parlé pourquoi me frappez-vous(Jn 18,23)? " Il n'en fit pas de même pour saint Thomas, qui, ayant reçu un soufflet pendant qu'il était à table, fut vengé avant qu'il se levât: un animal féroce étrangla celui qui l'avait frappé, coupa la main qui avait été l'instrument du crime, et la porta sur la table devant saint Thomas (Voir la Légende dorée du bienheureux Jacques de Voragine, Vie de saint Thomas). Les autres fautes nous seront plutôt pardonnées que celle-là; et si nos pêchés nous perdent, celui-là sera la cause de notre plus grande ruine. Tout cet aveuglement vient de l'amour-propre, de la crainte servile; aussi je vous ai dit que je désirais vous voir des hommes fermes et sans crainte..

5. Mais mon âme désire vous voir fonder sur une crainte de Dieu sainte et véritable; c'est cette crainte qui nourrit l'amour de Dieu dans l'âme. Cette crainte a toujours le regard fixé sur Dieu, et préférerait mourir que d'offenser Dieu et le prochain. Elle pèse avec soin l'injustice ou la justice de chaque chose, et elle regarde bien de tous côtés avant d'agir. Cette sainte crainte vous est nécessaire pour conserver la cité qui vous appartient et la cité qui vous est confiée; et si vous l'avez, le démon et la créature ne pourront vous les enlever. La cité qui vous appartient est la cité de vos âmes; elle se conserve par la crainte fondée sur la charité fraternelle, la paix et l'union avec Dieu et avec le prochain, par des vertus [466] réelles et solides; mais elle échappe à celui qui vit dans la haine, le ressentiment, la discorde, à celui qui est rempli d'amour de lui-même, et qui souille tellement sa vie dans la débauche, qu'il n'y a entre lui et le pourceau nulle différence. Celui qui n'est pas maître de sa cité est esclave du vice et du péché; il s'avilit lui-même en se laissant commander par des choses qui ne sont que néant; il perd la dignité de la grâce et méprise le sang du Christ, le prix de notre rançon, qui nous montre la miséricorde divine, l'éternelle Vérité, l'amour ineffable qui nous a créés, qui nous a rachetés, non pas avec de l'or et de l'argent, mais avec son sang, pour nous faire comprendre la grandeur et la beauté de notre âme.

6. Il est bien aveugle celui qui ne voit pas tant d'amour, et cette misère où il tombe en restant dans les ténèbres du péché mortel, et en ne se gouvernant pas lui-même. Il gouvernera mal les affaires qui lui seront confiées, puisqu'il ne sait pas conduire et gouverner les siennes. La Cité qui nous est confiée, c'est le commandement de la ville et les autres pouvoirs temporels que reçoivent les hommes du monde; nous les avons pour un temps, comme il plaît à la volonté divine, et selon les lois et les usages de notre pays. Cette autorité nous est enlevée par la mort ou par les circonstances, et on peut bien dire qu'elle nous est seulement prêtée. Celui qui est maître possédera cette autorité avec une sainte crainte, avec un amour réglé et non déréglé, comme une chose prêtée qui ne lui appartient pas; il gardera le pouvoir qui lui a été donné avec la crainte et le respect de Celui qui le lui a donné. Vous le tenez de Dieu seul; et quand ce qui [467] vous a été confié vous sera redemandé par le Maître, faites en sorte que vous puissiez le rendre, sans vous exposer à la mort éternelle. Je veux donc que vous vous gouverniez avec une vraie et sainte crainte, et je vous dis que les hommes du monde n'ont d'autre moyen de conserver leurs biens spirituels et temporels que de vivre vertueusement, et il n'y a rien qui les fait perdre comme nos fautes et nos vices. Eloignez le mal, et vous éloignerez la crainte; vous serez pleins de courage et de fermeté, et vous n'aurez pas peur de votre ombre. Je ne vous en dis pas davantage, pardonnez à ma présomption; l'amour que j'ai pour vous et pour tous mes concitoyens, et la douleur que me causent votre conduite et vos actes, si peu selon Dieu, doivent me servir d'excuse devant vous (Voir Lettre XVII). Je veux gémir sur notre aveuglement, car il semble que nous sommes privés de la lumière. Que Dieu dans sa bonté infinie et sa miséricorde dissipe les ténèbres de l'ignorance et éclaire l’œil de votre intelligence, pour vous faire connaître et discerner la vérité, afin que vous ne tombiez pas dans l'erreur! Je m'arrête. J'aurais cependant bien des choses à vous dire.

7. Je réponds, mes très chers Frères et Seigneurs, à la lettre que Thomas de Guelfuccio m'a remise de votre part. Je vous remercie de la charité que je vous vois exercer envers vos concitoyens, dont vous cherchez la paix, et envers moi qui n'en suis pas digne. Vous désirez mon retour, et vous me demandez les moyens d'arriver à cette paix. Je suis incapable de la moindre chose; mais je laisserai agir Dieu, et j'inclinerai [468] la tête selon que le Saint-Esprit me permettra d'obéir à vos ordres et d’aller où voudra votre bon plaisir, car je mettrai toujours la volonté de Dieu avant celle des hommes. Jusqu'à présent, je ne vois pas qu'il me soit possible de venir, parce qu'il faut que je traite une affaire importante pour le couvent de Sainte-Agnès, et que je reste avec les neveux de messire Spinello pour la réconciliation des fils de Lorenzo. Voilà bien longtemps que vous avez commencé à vous en occuper, et rien n'est encore terminé (Sainte Catherine travaillait sans cesse a apaiser les inimitiés de famille qui désolaient l’Italie au moyen âge. (Voir la lettre d'Etienne Maconi.). Je ne voudrais pas que, par ma négligence ou par mon brusque départ, tout fût arrêté; je craindrais de déplaire à Dieu. Je reviendrai le plus tôt que Dieu m'en fera la grâce. Ayez patience, vous et les autres; ne laissez pas remplir votre esprit et votre cœur de toutes ces pensées qui viennent du démon; il voudrait empêcher l'honneur de Dieu, le salut des âmes, votre paix et votre repos. Je déplore la peine que mes concitoyens se donnent de me juger; il semble qu'ils n'ont pas d'autre chose à faire que de dire du mal de moi et de ceux qui m'accompagnent. Pour moi ils ont raison, car je suis pleine de défauts; ils ont tort pour ceux qui m'accompagnent. Mais nous vaincrons par la patience; la patience n'est jamais vaincue, elle est toujours victorieuse, et elle reste maîtresse. Ce qui m'afflige, c'est que les traits retombent sur ceux qui les lancent; souvent ils pèchent, et ils en sont punis. Je ne vous en dis pas davantage [469]. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXI (203). - AUX SEIGNEURS DEFENSEURS DU PEUPLE ET DE LA COMMUNE DE SIENNE, lettre écrite en extase. - De la justice que nous devons à Dieu, à la sainte Église, et à nous-mêmes. - Le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang avec le désir de voir briller en vous la perle précieuse de la justice, afin que vous rendiez fidèlement à chacun ce qui lui est dû. A qui devons-nous? A Dieu, à la sainte Église, à notre prochain comme Dieu l'ordonne, et à nous-mêmes. Voyons en quoi consiste cette dette. D'abord, nous devons rendre à Dieu, par l'amour, honneur et gloire à son Nom. Il nous a donné l'amour, car il nous a aimés avant notre naissance, et il nous a donné l'honneur en nous ôtant la honte où nous étions tombés par le péché d'Adam. Il nous en délivre par le sang de son Fils qui donne le fruit de la grâce; et c'est le plus grand bien que nous puissions recevoir, car il nous ôte la mort et il nous donne la vie. Nous devons lui rendre honneur et amour; mais nous ne pouvons pas lui être utiles, et ce que nous ne pouvons pas faire pour lui, nous devons [471] le faire à notre prochain, en l'assistant de tout notre pouvoir, en lui rendant l'amour qui lui est dû; car l'éternelle Vérité nous l'a commandé en disant: Aime Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme toi-même. A nous, nous devons rendre la haine et le regret du péché et de la sensualité, qui en est cause, et l'amour des vertus en les aimant pour Dieu, avec un tendre amour.

2. Il semble au contraire que nous agissons comme des voleurs et des débiteurs de mauvaise foi, privant injustement nos créanciers de ce qui leur appartient. L'honneur et l'amour que nous devons à Dieu, nous les donnons à nous-mêmes. Nous nous donnons l’honneur en cherchant avec orgueil les biens, les délices et les grandeurs du monde, et nous offensons Dieu en attribuant à notre mérite ce que nous avons, et en outrageant Dieu par notre ignorance, nous donnons à nous l'amour, à lui la haine. Notre amour n'est pas raisonnable, car c'est l'amour sensitif. Nous offrons à Dieu la corruption, et nous gardons le parfum des plaisirs et des jouissances du monde. Nous ne voyons pas dans notre aveuglement, que le mal, la corruption, la ruine de nos iniquités retombent sur nous : car nos offenses ne peuvent lui nuire, et nos hommages lui profiter; il n'a pus besoin de nous, c'est nous qui avons besoin de lui. Nous rendons au prochain, la haine et la colère, et nous commettons contre lui de nombreuses injustices. Celui qui est maître ne rend la justice que par intérêt, pour plaire aux créatures et à lui-même: il ne suit pas la raison, et il ne craint pas d'ôter au prochain l’honneur, la réputation, les biens temporels [471], la vie même; il gouverne avec une telle injustice ceux qui lui sont soumis, qu'il semble n'avoir aucun seigneur au-dessus de lui; il ne pense pas que la verge du souverain Juge puisse lui rendre ce qu'il donne aux autres; il ne s'applique pas au bien général, mais seulement au sien propre, car il est aveuglé par l'amour de lui-même. Ceux-là n'acquittent pas leur quatrième dette a la sainte Église et au Vicaire de Jésus-Christ. Quelle est cette dette que nous devons payer ? Un respect profond, un amour filial, que nous témoignerons, non seulement par des paroles, mais en assistant notre Père, quand il le faut comme des enfants véritables, regardant l'injure qui lui est faite comme la nôtre, et nous employant tout entier pour vaincre ses ennemis.

3. Beaucoup font le contraire, et s'excusent en disant : leurs défauts sont si grands, que nous n'en recevons que du mal. Il n'est pas digne de respect et d'assistance, puisqu'il n'est pas ce qu'il devrait être; il devrait s'occuper des choses spirituelles, et non des choses temporelles. Et alors ils sont ingrats et infidèles, ils ne lui rendent pas l'obéissance, le respect et l'assistance qu'il mérite: souvent même ils détournent ceux qui voudraient le secourir; et ils agissent sans aucune retenue, comme des personnes aveuglées par l'amour-propre. Nous ne voyons pas que notre raisonnement est faux; car de toute manière, qu'il soit bon ou mauvais, nous ne devons pas lui refuser le respect qui lui est dû. Ce respect ne se rapporte pas à lui, mais au sang du Christ, à l'autorité, à la dignité que Dieu lui a données pour nous. Cette autorité, cette dignité ne peuvent être affaiblies [472] par aucun défaut personnel : il n'agit jamais avec moins de puissance et de vertu ; notre respect et notre obéissance ne doivent donc pas diminuer, sans cela nous serions en état de damnation. Nous ne devons pas non plus cesser de l'assister. En lui étant utiles, nous le sommes à nous-mêmes, car ses défauts ne font pas cesser le besoin que nous avons de lui. Nous devons donc être reconnaissants et fidèles, et faire tout ce que nous pourrons pour l'utilité de la sainte Eglise et pour l'amour des clefs que Dieu lui a confiées.

4. S'il faut agir ainsi à l'égard de celui qui serait coupable et méchant, que devons-nous faire avec celui que Dieu nous a donné, et qui est un homme juste, vertueux, craignant. Dieu, ayant des intentions droites et saintes comme personne n'en a eu depuis longtemps dans l’Eglise de Dieu. Je vous parle du Pape Urbain VI, qui est le Souverain Pontife, malgré tous ceux qui nous disent le contraire. C'est donc une chose juste de le respecter, d'obéir à Sa Sainteté, de. l'assister autant que possible, non seulement à cause de son autorité, mais par justice et à cause de la vie; parce que non seulement il nous distribue les grâces spirituelles nécessaires à notre salut et à notre âme, mais parce qu'il vous aime d'un amour particulier et qu'il vous l'a témoigné en vous traitant comme ses plus chers enfants. Si vous ne le faites pas, vous vous ferez tort à vous-mêmes, et vous en serez punis par Dieu et par les créatures. Dieu nous châtiera de l'ingratitude que nous montrons à l'égard de la sainte Église et de son Vicaire: et Dieu le fera avec justice, pour nous corriger de notre misère et de notre [473] ignorance; car nous agissons vraiment comme des mercenaires qui reçoivent ses grâces comme si elles leur étaient dues, et qui veulent cacher leurs fautes avec celles des autres; mais ils les découvrent au contraire davantage en montrant une si grande ingratitude. Nous pouvons aussi être châtiés par les créatures : nous l'avons vu lorsqu'est venu un maître étranger. Il vaut mieux rester unis à notre Père et à notre Mère, c’est-à-dire au Pape Urbain VI et à la sainte Église, plutôt qu’à des tyrans (Il s'agit peut-être de Charles Durazzo, dont les troupes, au service de l’Eglise, rançonnèrent les Siennois). Il vaut mieux S'appuyer sur la colonne inébranlable que frappent des persécutions nombreuses, mais qui n'est jamais brisée, plutôt que sur une paille qui ne résistera pas certainement, et que le moindre vent renversera par terre.

5. Ouvrez donc un peu les yeux, et voyez combien il peut y avoir d'inconvénients à faire semblant de ne pas apercevoir les besoins de votre Père, et à ne pas le défendre contre ses ennemis, qui sont les vôtres. Vous ne pouvez pas dire qu'il demande votre secours pour conquérir dos biens temporels que l’Église a perdus! C'est pour votre foi, pour confondre le mensonge, exalter la vérité, pour retirer la main du dé. mon et empêcher notre foi d'être profanée par les méchants. Vous voyez bien que vous êtes tenus et obligés d'acquitter ce que vous devez à l'Église et à votre Père. Je suis certaine que si la perle précieuse de la justice brille dans vos cœurs, la justice ne sera pas séparée de la reconnaissance, et vous satisferez [474] Dieu, le Christ de la terre, votre prochain et vous-mêmes, par les moyens que je vous ai indiqués. Les grâces spirituelles et temporelles se multiplieront alors et vous conserverez la paix et le repos de votre état; vous ne le pourrez pas autrement, et vous serez privés des biens du ciel et de la terre. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais voir briller en vous la perle de la justice. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié, ne donnez plus des paroles au Christ de la terre, mais donnez-lui des actes et rendez-lui le bien qu'il vous a fait. Vous savez qu’il vous a donné l'absolution, avec bienveillance; c'est aussi par la bonté de Dieu et par la sienne que Talamon (En 1375, les chevaliers de Rhodes et de Pise s'étaient emparés, au nom de l'Eglise, de la terre de Talamon, située dans les marennes de Sienne. Par un traité du mois de juillet 1370, Urbain VI rendit cette terre aux Siennois moyennant douze mille florins.) n'est pas tombé entre les mains des Pisans; et il semble maintenant que vous voulez le traiter avec ingratitude, en l'amusant par des paroles comme un enfant. Je vous dis que c'est un homme qui voit plus loin que vous ne pensez, et qui distingue dans son coeur les fils qui sont fidèles et ceux qui sont dénaturés; et quand viendra le temps, il montrera qu'il les a connus. N'agissez donc plus ainsi, pour l'amour de Dieu; mais traitez-le comme le Vicaire du Christ de la terre, comme votre Père bien-aimé, et faites loyalement pour lui, tout ce qui vous sera possible de faire. Doux Jésus, Jésus amour [475].

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LXII (204). - AUX MAGNIFIQUES SEIGNEURS, défenseurs du peuple et de la commune de Sienne. - Elle les exhorte à être fidèles à l’Eglise, et à avoir le zèle de la justice.

(Cette lettre, publiée pour la première fois par Gigli, porte la date du 9 décembre 1379. Sainte Catherine était depuis un an à Rome.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très chers Frères et Pères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec, le désir de vous voir fidèles à notre sainte Mère l'Eglise, afin que vous soyez des membres unis à votre chef, de vrais et fidèles chrétiens pleins de zèle pour la sainte et vraie justice, voulant qu'elle brille comme une pierre précieuse dans vos cœurs, en vous dépouillant de tout amour-propre pour vous appliquer au bien général de la Cité, et non pas à vos intérêts particuliers. Celui qui ne pense qu'à lui, a peu la crainte de Dieu; il n'observe pas la justice, mais il la viole et commet de nombreuses injustices; il se laisse corrompre par les hommes, quelquefois pour de l'argent, quelquefois pour plaire à celui qui lui demande un service qui sera une injustice; d'autrefois, pour éviter la punition d'une faute qu'il aura commise, il acquittera celui que les coups de la justice devaient atteindre. Il devient ainsi le complice de l'homme coupable, et il mériterait [476] de souffrir lui-même le châtiment qu'il a épargné à un autre pour de l'argent. Si un pauvre avait fait la millième partie de ce qu'il a fait, il le punirait sans miséricorde.

2. Ce malheureux, qui doit gouverner la ville et qui ne se gouverne pas lui-même, ne s'inquiète pas de voir dépouiller les pauvres; il méconnaît leurs droits, tandis qu'il donne raison à celui qui ne l'a pas. Il n'est pas étonnant que ceux-là commettent des injustices, puisqu'ils sont cruels pour eux-mêmes, en vivant dans la débauche comme le pourceau dans la fange. Ils sont insensibles à tout, et si orgueilleux, qu'ils ne peuvent supporter qu'on leur dise la vérité. Ils déchirent leur prochain et le tourmentent par leurs profits illicites, et par une foule de maux dont je ne parle pas pour ne pas vous fatiguer de paroles. Mais je ne m'étonne pas qu'ils manquent ainsi à la vraie et sainte justice : Dieu a permis et permet que nous éprouvions des châtiments et des fléaux tels qu'on en a jamais vu, je crois, de semblables depuis que le monde est monde. Quelle en est la cause? L'amour-propre, qui engendre l'injustice et fait outrager la sainte Église par ses enfants devenus infidèles.

3. Nous avons vu et nous voyons clairement qu'il en est ainsi. Je vous ai dit que je voulais que vous soyez justes et que la perle de la justice brillât dans vos cœurs: je désire, par conséquent, que vous soyez les serviteurs fidèles de la sainte Église, et que vous obéissiez comme de bons et vrais chrétiens au Pape Urbain VI, qui est vraiment Pape et Vicaire du Christ sur terre. Je verrai maintenant, mes chers Pères, si vous êtes ses enfants ou non. Dans ces circonstances [477] difficiles, on reconnaît si le fils aime véritablement son Père, en l'assistant dans ses nécessités autant qu'il lui sera possible. Nous voyons maintenant notre Père et la sainte Eglise au milieu de difficultés si grandes, que les méchants ne leur en ont jamais causé de semblables. Ceux qui étaient placés dans les greniers de la sainte Église pour répandre la Foi, sont ceux-là mêmes qui l'ont toute souillée en répandant le schisme et l'hérésie. Nous qui sommes chrétiens et fils du Pape Urbain VI, ce doux et bon Père, nous devons faire tous nos efforts pour confondre et détruire le mensonge; nous devons mourir s'il le faut; cette mort sera pour nous la vie. Ne dormez plus, ce n'est pas le moment de dormir; mais secouez le sommeil pour l'honneur de Dieu, le bien de l'Eglise et pour votre utilité même.

4. Vous ne pouvez offrir à votre Créateur un sacrifice qui lui soit plus agréable. Et que cela ne vous paraisse pas pénible ne vous a-t-il pas paru plus dur et plus pénible de servir contre Dieu et la justice, ceux qui étaient alors les membres corrompus et rebelles de la sainte Église? Et vous n'avez retiré de ce service que la ruine de votre âme, de votre corps, de vos biens, avec la confusion, la honte, et le remords qui déchire votre conscience. N'hésitez donc plus, niais renoncez-vous généreusement, et ne prétendez pas être fidèles à ce que vous avez promis. Ces promesses ne doivent pas se tenir, puisque vous ne pourriez pas le faire sans péché, et qu'on ne doit pécher pour aucune raison. Si vous avez tant fait pour le service du démon, combien plus maintenant devez-vous faire d'efforts dans le sens contraire [478]. Vous devez, pour Jésus crucifié et par reconnaissance, servir son Vicaire, son Christ sur terre, le Pape Urbain VI, que vous devez reconnaître pour Souverain Pontife; et celui qui ne le reconnaît pas est un hérétique réprouvé de Dieu, un membre du démon.

5. Que personne n’hésite et ne boite dans son esprit, pour se laisser tromper par le démon, en écoutant ceux qui disent peut-être c'est lui, peut-être ce n'est pas lui. Ne faites pas ainsi, pour l’amour de Dieu ; mais croyez fermement et avec amour qu'Urbain VI est bien notre Saint-Père le Pape, malgré tous ceux qui disent le contraire. Vous devez lui obéir, l'assister et mourir, s'il le faut, pour cette vérité. A l'assistance que vous lui donnerez, je verrai si la très sainte Foi fleurit en vous, si vous êtes fidèles à la sainte Église et à votre doux et bon Père. Pour moi, je confesse et je confesserai devant le monde entier, jusqu'à la mort, que le Pape Urbain VI est bien véritablement le vrai Souverain Pontife. Hélas n'hésitez plus à secourir la douce Épouse du Christ. J'espère de la Bonté infinie de Dieu qu'il vous fera faire ce qu'il est de votre devoir de faire. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je sais qu'il vous aime tendrement comme ses enfants; aimez-le et respectez-le comme votre Père. Doux Jésus, Jésus amour [479].

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LXIII (207). - À PIERRE, marquis de Mont-Sainte-Marie, lorsqu'il était sénateur de Sienne . - Des deux commandements de la charité, envers Dieu et envers le prochain.

Pierre, marquis de Sainte Marie, fut sénateur de Sienne, depuis le mois de février 1375 jusqu'au 18 août 1376. Le titre de sénateur n'était pas très ancien dans la république de Sienne; il avait remplacé celui de capitaine de guerre et de conservateur, en 1368, lorsque le gouvernement tomba entre les mains des réformateurs.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très révérend et très cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et vous salue avec le désir de vous voir toujours observer les saints commandements de Dieu, sans lesquels aucune créature ne peut avoir en soi la vie de la grâce. Et il n'y a pas de noblesse, de richesse, de puissance, de prospérité, de grandeur qui puissent empêcher et excuser quelqu'un de ne pas être le serviteur fidèle et l'observateur de ces doux et Saints commandements, qui nous ont été donnés par la Vérité suprême ; c'est elle qui est notre règle et notre voie, car elle a dit : " Je suis la voie, la vérité, la vie. " O mon révérend Père, regardez notre doux Sauveur, qui nous a donné la loi et qui a voulu parfaitement l'observer lui-même. N'est-ce pas une grande honte, et l'homme ne devrait. il pas rougir de voir Dieu s'humilier jusqu'à lui? S'il [480] y réfléchissait, il ne s'élèverait pas contre Dieu avec orgueil, quel que soit le rang qu'il occupe. O douce et ineffable Charité, qui vous êtes faite esclave pour rendre l'homme libre ! vous vous êtes livrée à la mort pour nous donner la vie, et vous vous êtes abaissée jusqu'à la mort honteuse de la Croix pour nous rendre l'honneur que nous avions perdu par le péché de désobéissance. Hélas! nous trouvons la mort par notre révolte contre les commandements de Dieu, et tous les jours nous tombons dans la mort éternelle en transgressant sa douce volonté. L'Agneau sans tache est venu s'immoler sur l'arbre de la très sainte Croix, il a été consumé par le feu de la divine charité, et il nous a rendu la grâce par sa sainte obéissance. Je vous en supplie au nom du Christ, le doux Jésus, suivons cette règle et cette voie des vrais et saints commandements; observons-les jusqu'a la mort, en nous rappelant le sang du Fils de Dieu, pour nous animer davantage à les observer. Oh! combien est douce cette servitude, qui rend l'homme libre de la servitude du péché!

2. Réduisons ces doux commandements à deux points, à l'amour de Dieu et à celui du prochain. Cet amour, nous le fonderons sur la crainte et le respect, et nous choisirons plutôt la mort que d'offenser ce que nous aimons, non par crainte du châtiment, mais parce qu'il est digne d'être aimé, parce qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté. Plus vous aimerez Dieu, plus s'augmentera votre amour du prochain; vous l'assisterez spirituellement et temporellement, selon les occasions que vous aurez de lui être utile, et c'est ainsi que s'accomplira en nous la volonté de Dieu [481], qui ne veut autre chose que notre sanctification. Je ne vous en dis pas davantage.

3. Je vous recommande de toute mon âme deux affaires dont vous parlera sire François, porteur de cette lettre (François Landi, un des disciples de sainte Catherine.). La première est celle du monastère de Sainte-Marthe (Voir la lettre cxcv.), dont les religieuses servent parfaitement Dieu. La seconde est celle de madame Thomas, servante de Dieu et ma bien chère Mère. Je suis certaine qu'elles ne s'adresseront pas à vous sans motifs. Je vous conjure donc de les satisfaire le plus tôt que vous pourrez, afin qu'elles n'attendent pas. Je termine. Passionnez-vous, baignez-vous dans le Sang du Fils de Dieu. Bénissez pour moi mon cher fils (Le fils du marquis de SaInte-Marie ) et tous les autres. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXIV (208). - À PIERRE, marquis du Mont, seigneur de Sienne.- Il faut combattre généreusement le vice et rendre la justice, sans oublier la miséricorde.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous salue dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir un vrai serviteur et chevalier du Christ, combattant [482] toujours généreusement contre les vices et le péché, sans négligence, mais avec un vrai et saint zèle, afin qu'au moment de la mort nous entrions vainqueurs dans la vraie cité de Jérusalem, dans la vision de la paix, où nous ne trouverons pas la chair, qui se révolte toujours contre l'esprit. Mais remarquez, mon Père, que celui qui veut la vie éternelle doit quitter la chair avant de mourir et quitter la chair, c'est renoncer à ses appétits, à ses désirs, à ses jouissances. Hélas ! ne vous faites pas prier pour les abandonner; car il n'y a rien que ne fasse l'homme grossier livré à ce vice coupable. C'est une grande folie pour la créature de perdre ainsi sa dignité, et de devenir semblable à la brute pour si peu de chose.

2. Arrachons donc et combattons ce vice et tous les autres par le parfum de la sainte continence et de l’honnêteté, et parons tous les coups avec le bouclier de la très sainte Foi. Soyez un bon juge et seigneur dans la position où Dieu vous a placé; et reconnaissez les droits du pauvre et du riche, comme le demande la sainte justice, qui doit être toujours accompagnée de la miséricorde. Je ne vous en dis pas davantage ici.

3. Je vous signale un fait grave, qui est arrivé au monastère de Saint-Michel-de-Vic (Le monastère de Saint-Michel-de-Vic était à un mille de Sienne; les religieuses bénédictines qui l’occupaient, étant toutes mortes en 1480, il fut supprimé par l'archevêque de Sienne, le cardinal François Piccolomini qui fut depuis Pie III.). Un jeune homme dont vous verrez le nom dans la lettre que l'abbesse du monastère vous envoie, après l'avoir tourmentée [483] longtemps, en est venu à entrer à toute heure et quand il lui plaît, par une fenêtre qu'il a défoncée; il menace les religieuses qui ne veulent pas faire le mal, de mettre le feu au monastère et de les brûler toutes, comme elles me l'ont assuré. Je vous prie et vous conjure de prendre les moyens que vous jugerez les plus convenables pour mettre fin à un tel scandale je ne voudrais pas cependant qu'il perdit la vie (En 1373, trois jeunes gens de Sienne qui avaient ainsi attenté à l'honneur des religieuses du monastère de Saint Emilien, avaient péri par la main du bourreau.), mais j'approuverais les autres châtiments qui seraient infligés. Je ne vous en dis pas davantage sur ce sujet. Que le Saint-Esprit vous éclaire pour cela et pour le reste. Loué Soit Jésus.

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LXV (209). - A PIERRE, marquis du Mont. - De la justice que nous devons exercer contre nous-mêmes, pour pouvoir l'exercer contre les autres.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Messire Sénateur, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et vous salue dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir le vrai ministre de la justice, en vous d'abord, et puis dans les autres, afin que vous puissiez paraître devant le très juste Juge avec un visage tranquille. Celui qui n'est pas juste envers lui-même, ne peut sans rougir l'être envers les autres [484]; car toute œuvre juste doit procéder de la justice et d’une volonté pure. O mon très doux Frère dans le Christ Jésus, suivez l'exemple du tendre Agneau, qui a fait justice des péchés des autres sur lui-même. Ne devons-nous pas, à plus forte raison, punir nos péchés sur nous? Montez donc sur le tribunal de la raison, et faites que la mémoire accuse toutes les actions toutes les paroles, toutes les pensées mauvaises dont vous êtes coupable, et que la volonté gémisse de l'injure faite à son Créateur, et en demande justice. L'intelligence décidera la peine que doivent supporter le cœur et le corps; elle l'appliquera avec zèle et ferveur, et alors s'apaisera le juste Juge : non seulement il pardonnera l'offense, mais il rendra celui qui s'est jugé avec justice le juge des autres; et nous deviendrons de bons administrateurs, en nous appliquant à nous-mêmes les lois de la justice.

2. Je vous prie de vouloir bien vite terminer avec messire Mathieu ce que vous avez à faire pour votre salut. Ne tardez pas ; autrement il faudrait mettre la main à la barre, et payer avant de la retirer (Fair metterer la mano alla stanga, signifie être condamné à payer. Le débiteur était obligé de mettre la main sur une barre, ou pièce de bois, et ne pouvait la retirer qu'en payant. Dans les temps barbares quelques créanciers faisaient couper sur cette barre la main du débiteur insolvable.). Si vous n'avez pas d'autre moyen, confiez-lui la chose à lui-même ou à un banquier établi pour cela, et il fera ensuite le reste. Mes compagnes qui me servaient ordinairement de secrétaires, ne sont pas lèl; et il a fallu faire écrire par frère Raymond, qui [485] vous salue de tout son coeur dans le Christ Jésus, et vous presse au sujet de ce que vous avez à faire avec messire Mathieu. Si Neri veut venir ici, je vous prie de le laisser venir. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Fait à Pise, le 2 septembre (Sainte Catherine était à Pise en 1375). Après toutes ces choses, je vous recommande le porteur de cette lettre, qui est un homme bon et droit, vivant selon Dieu. C'est le frère de ma cousine selon la chair, mais de ma sœur selon le Christ. S'il a besoin de votre aide, donnez-le lui, pour l'amour de Jésus crucifié. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXVI (210). - À PIERRE, marquis du Mont. - Des armes puissantes que Dieu nous a données pour résister aux tentations de nos ennemis. - L'âme ne doit pas craindre après la victoire remportée par le Fils de Dieu.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très révérend et très cher Père et Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de vous voir un chevalier courageux et sans crainte; car un homme ne doit pas craindre, lorsqu'il est bien armé. O mon très cher Fils, nous voyons que Dieu a armé l'homme d'une arme si solide, que ni le démon ni les créatures ne peuvent le blesser. C'est la volonté libre de l'homme, et c'est [486] à cause de cette liberté que Dieu a dit: " Je vous ai créé sans vous, mais je ne vous sauverai pas sans vous. ", Dieu veut donc que nous nous servions des armes qu'il a données, et que nous résistions aux coups que nous recevons de nos ennemis. Nous avons trois ennemis principaux: le monde, la chair, le démon. Mais ne craignons pas; la divine Providence nous a si bien armés, que nous ne devons rien craindre. L'armure est bonne, et Celui qui nous secourt, meilleur encore: c'est Dieu, à qui rien ne peut résister, et tant que l'âme regarde ce doux et puissant auxiliaire, elle ne peut tomber dans aucune faiblesse. Il semble que c'était la pensée de l'ardent saint Paul, lorsqu'il disait : " Je puis tout par Jésus crucifié, qui est en moi et qui me fortifie (Ph 4,13). Quand Paul ressentait les attaques et l'aiguillon de la chair, il se fortifiait non en lui qu'il voyait faible, mais dans le Christ Jésus et dans la bonne armure que Dieu lui avait donnée, en lui donnant la liberté. Il dit: Je puis tout, et ni le démon ni les créatures ne peuvent me forcer à un pêche mortel si je ne le veux pas. Tant que l'homme ne se dépouille pas de ces armes pour les remettre entre les mains du démon par le consentement de la volonté, il n'est jamais vaincu, quoique le démon, la chair et le monde viennent l'attaquer et lui jeter leurs flèches empoisonnées : la chair, par ses pensées et les mouvements honteux; le démon, par ses tentations, ses fraudes et ses erreurs; le monde, par ses pompes, ses vanités et son orgueil. La liberté reste maîtresse, si elle ne consent pas à ces [487] désirs déréglés; elle n'est jamais blessée, parce que le péché est seulement dans la volonté; et cette grâce, Dieu nous l'a donnée par bonté et non par obligation.

2. Je veux donc, mon très doux Fils dans le Christ Jésus, que vous ne craigniez rien de ce que vous éprouvez. Dieu est si bon, qu’il s'est fait notre auxiliaire, et il nous a donné de bonnes armes; puis il est resté mort et vainqueur sur le champ de bataille, en mourant sur le bois de la très sainte Croix. Il a vaincu, parce que sa mort nous a donné la vie; et il est retourné dans la cité céleste de son Père, après avoir délivré son épouse, c'est-à-dire notre âme, qu'il a épousée an prenant notre nature. L'homme, touché de ces bienfaits, ne doit-il pas ouvrir l’œil de son intelligence pour contempler un si ardent amour? Nos ennemis sont vaincus, et nous sommes tirés des mains des démons qui possédaient notre âme comme leur bien. Le monde est vaincu; il a détruit l'orgueil en s'humiliant jusqu'à l'homme; la chair est vaincue, car il a souffert pour nous la mort, les peines, les outrages, les injures, les coups et tous les opprobres. Nous devons prendre courage, puisque nos ennemis sont défaits. Suivons donc ses traces an chassant le vice par la vertu, l'orgueil par l'humilité, l'impatience par la patience, l'injustice par la justice, la débauche par l'humilité parfaite et la continence, la vaine gloire par la gloire et l'honneur de Dieu, afin que tout ce que nous ferons soit pour la gloire, la louange et l'honneur du nom de notre Seigneur Jésus. Faisons donc une sainte guerre à ces vices; plus nous regarderons notre doux Seigneur, plus [488] notre âme s'animera à combattre vaillamment, en voyant que notre Père est mort à cause du péché; elle fera comme le fils qui, à la vue du sang de son père, ressent une plus grande haine contre l'ennemi qui l'a tué. L'âme fait ainsi, lorsqu'elle regarde le sang de son Créateur; elle excite en elle la haine et l'horreur que lui cause l'ennemi qui l'a tué. Si vous me dites: Qui l'a tué? Je vous répondrai que le péché seul est la cause de la mort du Christ, et c'est l'homme qui commet le péché.

3. On peut donc dire que c'est nous qui avons fait mourir le Fils de Dieu, et que nous y consentons encore toutes les fois que nous péchons mortellement. Nous devons donc nous venger de nous-mêmes, c'est-à-dire de nos pensées mauvaises, des vices et des péchés. Le plus grand ennemi de l'homme est lui-même. Quand l'âme regarde son Père et la sensualité qui l'a tué, elle ne peut assez se venger d'un tel crime; elle est contente de voir souffrir toute sorte de peines et de tourments à son mortel ennemi. Je veux que vous fassiez de même; et afin que vous puissiez le bien faire, je veux que vous ayez toujours devant vous le souvenir du sang du Fils de Dieu répandu avec tant d'amour: ce sera pour nous comme un baptême continuel de feu qui purifie et réchauffe sans cesse notre âme en détruisant le froid du péché. Regardez le Fils ce doux Agneau de la Croix, qui s'est fait la nourriture, la table et le serviteur. Notre ignorance serait trop grande, si nous négligions de nous nourrir de cette douce nourriture; si cela nous est arrivé jusqu'a présent, redoublons main tapant de zèle, car j'ai reçu de bonnes et douces nouvelles de notre cher projet [489]. J'ai appris que Je juge d'Arborea (Lettre CLXX) est prêt à donner sa fortune et sa vie pour le Christ. Je me réjouis, et je suis dans l'allégresse en voyant cette sainte disposition et le temps diminuer. Je ne vous en dis pas davantage. Pardonnez à ma présomption.

4. Je vous remercie beaucoup de l'affection et des aumônes que vous donnez à frère Jacomo. Que Dieu vous en récompense ! Bénissez et encouragez Neri et les autres, Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXVII (211). - À MESSIRE ANDRE CAVALCABO, sénateur de Sienne. - De la vertu de justice, et de la manière de l'acquérir. - Des obstacles qu'elle rencontre.

(André Cavalcabo fut élu sénateur de Sienne le 30 août 1378. Il avait encouru l'excommunication majeure, dont le Souverain Pontife seul peut absoudre, et le Pape Urbain VI voulait le faire venir a Rome pour se l'attacher.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un seigneur juste dans l'exercice de la puissance qui vous est confiée. Soyez juste, et maintenez la sainte justice, la rendant toujours selon la raison. Ne soyez pas injuste en commettant l'injustice, et en cherchant à plaire plutôt [490]aux hommes qu'à Dieu. Mais je ne vois pas que l'homme puisse jamais posséder cette vertu de la sainte justice, s'il ne la pratique d'abord en se dépouillant de l’amour-propre et de toute complaisance intéressée; car c'est de là que viennent tous les vices qui offensent Dieu. Nous cherchons à satisfaire nos désirs déréglés en voulant les choses contraires à la volonté de Dieu, par une complaisance coupable que l'homme a pour lui-même, lorsqu'il s'efforce de plaire au monde et qu'il n'a pas soin de plaire à Dieu; celui-là ne peut avoir la justice, car il n'est pas juste; il est même cruel, puisque injustement, par avarice, par intérêt, et pour plaire à ceux qui le sollicitent, il dévore les chairs de son prochain.

2. Nous voyons que ceux qui rendent la justice le font souvent injustement à l'égard des pauvres, tandis qu'ils écoutent ceux qui possèdent quelque chose. Cela vient de l'amour-propre et de la complaisance pour soi-même; celui-là n'est pas juste, et ne possède pas par conséquent la sainte et vraie justice. Il ne fait pas attention à la cité de son âme, mais seulement à son misérable corps, cherchant tous les moyens de lui être agréable, dépensant tout son temps en plaisirs, en orgueil, en magnificences et en vanités qui lui donnent la mort. Mais sa pauvre âme, qui devrait être un temple où Dieu habiterait par la grâce, devient le temple du démon, qui en devient le possesseur et le tyran, pour la livrer au néant du péché. Comme un aveugle sans raison, il ne voit pas le mal qu'il se fait et la peine qui doit suivre la faute, car, s'il le voyait, il aimerait mieux mourir que d'offenser son Créateur en la moindre chose. Il [491] s'appliquerait à faire bonne garde, afin que l'âme, qui doit être maîtresse, ne soit point servante, et que la sensualité, qui doit être servante, ne soit point, maîtresse. Mais il fait le contraire, parce qu'il n'a pas soin de la cité de son âme; il ne veille pas sur lui-même, et il ne peut veiller sur la cité extérieure qui lui est confiée. Il ne recherche pas le bien général, mais le sien propre, ou le bien particulier qu'il aime ou qui peut lui être utile.

3. Il faut donc être juste, et garder avec justice la cité de notre âme, en vivant dans la vraie et sainte crainte de Dieu; il faut aimer la vertu, et détester le vice. De cette manière, nous goûterons le sang de Jésus crucifié; la vraie et sainte justice brillera en vous, vous serez un maître juste et bon pour votre âme et votre prochain, mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un maître juste, afin que vivant avec justice, vous mainteniez le droit et la justice dans la charge que vous avez. Mon très cher Frère, ne dormez plus; mais secouez avec zèle votre sommeil. Revenons à nous, et n'attendons pas le temps, car le temps n'attend pas; le temps est plus rapide que nous ne nous l'imaginons. Je voudrais que nous sortions de notre position, et que nous rompions les liens qui nous lient; car celui qui est lié ne peut avancer, et il faut que nous avancions dans la voie de la vertu en suivant la doctrine de Jésus crucifié, qui est la voie, la vérité, la vie ; et celui qui le suit ne va pas dans les ténèbres, mais dans la lumière. Il faut donc marcher dans cette voie douce et droite. Comment couperons-nous les liens? Avec le glaive de la haine du vice, et l’amour [492] de la vertu, en nous débarrassant de nos entraves dans la sainte confession. Pour y parvenir, aucune fatigue ne doit nous paraître trop dure et trop pénible. N'est-il pas plus dur et plus pénible de voir notre âme captive ? mieux valent toutes les souffrances du corps.

4. Aussi je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, qu'aucune fatigue ne vous empêche de venir où vous pourrez être délié. J'ai bien cherché à vous épargner cette peine; mais notre Souverain Pontife, le Pape Urbain VI, m'a dit, lorsque je lui exposai votre affaire, qu'il croyait que vous deviez venir, et qu'il le voulait puisque vous le pouviez, et que la distance n'était pas très grande. Il le désirait, non pas tant pour vous que, pour les autres, qui, en voyant que vous ne vous en tiriez pas si facilement, éviteront de se mettre dans la même position. Mais qu'il vienne, a-t-il dit, et je lui accorderai toute sorte de grâces. Je vous dirai maintenant que la Bonté divine ne permet pas que Sa Sainteté soit plus indulgente, afin que vous veniez, et que vous en profitiez de plusieurs manières. En venant, votre âme sera délivrée; mais peut-être que votre corps sera lié au service de la sainte Église: et ce service est bien agréable à Dieu surtout aujourd'hui, où il est si nécessaire. Je vous prie de ne pas trouver la chose pénible, et de prendre votre parti le plus tôt possible. Pour moi, je ne cesserai pas de frapper à la porte de Sa Sainteté, et de solliciter vivement. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Souvenez-vous du sang répandu pour vous avec tant d'amour. Gardez-vous d'assister à l'office et à la messe, afin de [493] ne pas ajouter faute sur faute. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXVIII (212). - À MAITRE ANDRE VANNI, peintre, lorsqu’il était capitaine du peuple de Sienne. Nous ne pouvons conduire les autres, si nous ne savons pas nous nous conduire nous-mêmes avec justice.

(André Vanni était peintre et disciple de sainte Catherine. On lui attribue le portrait de notre sainte qui se voit dans la chapelle de l’église Saint-Dominique à Sienne. Il fut nommé capitaine du peuple pour les mois de septembre et d’octobre 1379. La lettre de sainte Catherine est donc écrite de Rome, à cette époque.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang avec le désir de vous voir un juste et bon gouverneur, afin que s'accomplissent en vous l'honneur de Dieu et votre désir, car je sais que Dieu vous a donné un bon désir par sa miséricorde. Mais je ne vois pas que nous puissions conduire les autres, si d'abord nous ne nous conduisons pas bien nous-mêmes. Car on aime le prochain comme on s’aime soi-même ; et de même que la charité parfaite de Dieu engendre la charité parfaite du prochain, la perfection que l'homme met à se conduire, il la met aussi à conduire les autres [494]. Mais comment se conduit celui qui craint Dieu? comment est-il juste? Le voici.

2. Il règle avec la lumière de la raison les trois puissances de l'âme, et cette règle est celle de toute ta vie spirituelle et corporelle, en tout lieu, en toute position, en toute circonstance qu'il se trouve. Il veut que sa mémoire retienne les bienfaits de Dieu et les offenses qu'il a faites au souverain Bien; il veut que l'intelligence voie l'amour avec lequel Dieu lui donne la grâce, et qu'elle connaisse la doctrine de la vérité. Il veut que la volonté aime la bonté infinie de Dieu, qu'il a vue et connue à la lumière de l'intelligence. Et parce qu'il a connu que Dieu doit être aimé de ses créatures, de tout notre coeur, de toute notre âme, de toutes nos forces, il s'assoit sur le tribunal de sa conscience pour rendre la justice, lorsqu'il voit que la sensualité veut troubler cet ordre doux et glorieux qu'il a établi. Si, par les illusions du démon, ou par sa propre faiblesse, la perfection de cet ordre est altérée, il exerce la justice et sait rendre à chacun ce qui lui est dû. Si la sensualité veut lui donner un coup mortel, il la tue elle-même, en tranchant la tête à la volonté coupable avec le glaive de la haine et avec l'amour de la vertu. Puis, selon la gravité de la faute, il discipline l'affection déréglée de son âme, et lui fait payer l'amende que lui a imposée la justice divine.

3. Quelle est cette amende, et comment est-elle payée? Le voici. Lorsque l'appétit sensitif recherche le bien-être, les honneurs, les richesses du monde, la raison juste veut qu'on désire et qu'on embrasse la honte, qu'on méprise les honneurs et qu'on recherche [495] l'abaissement. Elle veut qu'on abandonne les richesses par la volonté et qu'on épouse la pauvreté; qu'on espère en Dieu, et non pas en soi-même et dans les grandeurs du monde, qui n'ont aucune durée ni aucune fermeté. Et si cet appétit pervers cherche la fange de l'impureté, la justice l'oblige et le force à chercher et à aimer la pureté. Elle punit l'orgueil par l'humilité, l'infidélité par la foi, l'avarice par les largesses de la charité, la haine et le mépris du prochain par la bienveillance, l'imprudence par la prudence; et ainsi toutes les vertus sont les condamnations et les amendes que le juge, assis sur le tribunal de la conscience, inflige à l'âme pour la punir de l'appétit sensitif et pour détruire l'attachement au mal, en retranchant la volonté propre, comme nous l'avons dit. C'est ainsi qu'il rend justice à l'âme, en lui rendant la vertu et la puissance qui lui sont dues, tandis que la sensualité reste esclave. De cette manière, il s’acquitte de l'honneur qu'il doit à Dieu et de la charité qu'il doit au prochain.

4. Le lieu où il doit se tenir est la connaissance de lui-même et de la bonté de Dieu à son égard, traitant les autres comme il voudrait être traité, purifiant souvent la face de son âme de toutes les souillures du péché, dans le sang du Christ, par le moyen d'une sincère et parfaite confession, la nourrissant de la nourriture des anges, c'est-à-dire du doux sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, que tout fidèle chrétien est obligé de recevoir une fois tous les ans. Celui qui veut le recevoir plus souvent le reçoit plus souvent, mais jamais personne ne doit le recevoir moins, qu'il soit [496] juste ou pécheur. S'il est pécheur, il doit s'y préparer et se purifier; s'il est juste, il ne doit pas y renoncer par humilité, en disant: Je ne suis pas digne d'un si grand mystère; quand je m'en sentirai plus digne, je communierai. Il ne doit pas agir ainsi; il ne doit pas croire que ses mérites puissent jamais l'en rendre digne; s'il le croyait, c'est alors qu'il en serait indigne: l'orgueil se cacherait sous le manteau de l'humilité. Dieu seul est capable de nous rendre dignes, et c'est à cause de sa dignité que nous devons le recevoir.

5. Il faut le recevoir de deux manières, réellement et mentalement, c'est-à-dire avec un véritable et ardent désir; et ce désir ne doit pas seulement exister au moment de la Communion, mais toujours et en tout lieu, car il s'agit de prendre la nourriture qui donne à l'âme la vie de la grâce. Voilà ce que dit la sainte justice; elle règle tout avec droiture et raison dans les trois puissances de l'âme. Celui qui la possède l'exerce à l'égard du prochain par la prière, la parole, et par sa bonne et sainte vie. S'il est revêtu de quelque autorité, comme il observe la loi, il veut qu'elle soit observée par les autres; et parce qu'il l'observe avec un saint zèle, il punit ceux qui la transgressent. De même qu'il a puni en lui la sensualité qui se révoltait contre la justice divine, il veut, lorsqu'il gouverne ceux qui lui sont soumis, punir ceux qui se révoltent contre les lois civiles, les décrets et les bons règlements établis par ceux qui gouvernaient autrefois; et selon que le veut la justice, il donne peu ou beaucoup, comme le demande la raison [497].

6. Cette justice ne veut pas être souillée et diminués par la crainte de la peine et de la mort corporelle, ni par les menaces, les flatteries, les complaisances pour les créatures, ni par l'intérêt temporel, qui vend l'honneur et la vie des hommes pour de l'argent, comme le font ceux qui vivent sans aucune règle et sans la lumière de la raison. Celui qui est juste n'abandonne la justice pour aucune cause, mais il l'observe autant qu'il peut, cherchant dans toutes ses actions l'honneur de Dieu, le salut de son âme, le bien général, donnant a tous de bons conseils, en montrant la vérité autant qu'il est possible. Il doit ainsi faire s'il veut maintenir son âme et la cité dans la paix et la sainte justice. N'est-ce pas parce que la justice a été violée, que sont arrivés et qu'arrivent tant de maux? Aussi, c'est parce que je veux la voir en vous et dans notre ville, régler et gouverner toutes choses, que j'ai dit que je désirais vous voir un juste et bon gouverneur. Si cette justice ne commence pas par vous-même, vous ne pourrez jamais l'observer à l'égard du prochain, dans quelque position que vous vous trouviez. Je vous y invite donc, et je veux que vous vous régliez vous-même, afin d'accomplir parfaitement ce que la Bonté divine vous a confié. Ayez toujours Dieu en vue dans toutes les choses que vous aurez à faire, et faites-les avec une véritable humilité, afin que Dieu soit glorifié en vous. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [498].

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LXIX (213). - A MAITRE ANDRE VANNI, peintre.- De la persévérance. - La force et la patience nous empêchent d’être renversés par le vent de l’orgueil.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu, et non pas comme la feuille qui cède au vent. Vous devez être comme un arbre profondément enraciné dans la vallée de l’humilité véritable, afin que le vent de l'orgueil ne puisse pas renverser votre âme, qui est un arbre d'amour; car Dieu l'a créée par amour; elle vient de l'amour et ne peut vivre que d'amour, du saint amour de Dieu, et non de l'amour-propre et sensuel, qui lui donne la mort et leur ôte la vie de la grâce, en la plaçant sur la montagne de l'orgueil, où elle est exposée a tous les vents contraires qui l'agitent, qui font tomber ses fruits et brisent ses rameaux. Et si elle ne se fortifie en prenant les moyens nécessaires, l'arbre sera renversé. Quelquefois souffle tout a coup le vent des tentations honteuses et des mouvements du cœur, qui agite continuellement l'arbre et le dépouille de ses feuilles, c'est-à-dire de ses saintes pensées et de ses paroles charitables pour le prochain; ce sont ces feuilles qui protègent les fruits. Il y a aussi un autre vent qui entre dans le cœur des hommes et qui sort [499] par la bouche c'est celui des persécuteurs du monde qui, lorsque les cœurs sont corrompus, souffle les murmures, les injures, les mépris et les outrages de parole et d'action. Ce vent fait tomber l'arbre de la patience et brise les branches des autres vertus. L'arbre est renversé, si on ne le soutient pas par l'amour de Dieu et du prochain : il souffre de la violence du vent, parce qu'il est placé sur la hauteur; s'il était placé dans la vallée entre deux montagnes, cela ne lui arriverait pas; les vents frapperaient les hautes montagnes sans l'atteindre, il n'en entendrait que le bruit.

2. Comment donc transplanter cet arbre dans la vallée et la terre de l'humilité? Le voici. C'est par une vraie connaissance de nous-mêmes, par la haine et le mépris de la sensualité; nous ne pourrons pas être humbles autrement. Mais alors nous serons entre deux grandes montagnes, entre la vertu de force et la vertu de patience, qui reçoivent les assauts de tous les vents contraires; et même, plus les vents sont contraires, plus l'âme se fortifie et montre sa force par l'épreuve de sa patience. Alors les vertus se conservent et se nourrissent par la doctrine et l'édification qu'on donne au prochain. L'âme porte les fleurs odoriférantes de ses saintes pensées en jugeant sainement les choses, en voyant en elle et dans le prochain la volonté de Dieu, qui ne veut que notre bien, et non celle des hommes; en mortifiant son jugement, en tuant sa volonté, en maintenant et en nourrissant l'arbre de la charité du prochain avec un ardent désir du salut des hommes, et en jouissant de. cette nourriture pour l'honneur de Dieu. Oh! qu'il [500] est beau, l'arbre de notre âme! Lorsqu'il est bien planté, il se pare de l'humilité de l'Agneau sans tache qui nous a donné la vie, et il s'éclaire d'un soleil de grâce et de miséricorde; et cette miséricorde, tous nos mérites n'auraient pu l’obtenir. Mais, parce que Dieu s'est humilié jusqu'à l'homme en nous donnant le doux et tendre Verbe, parce que le Verbe, le Fils de Dieu, s'est abaissé dans sa patience jusqu'à la mort honteuse de la Croix, nos actions et nos vertus acquièrent des mérites par son humilité et par la vertu de son précieux sang répandu avec tant d'amour.

3. Vous voyez donc qu'il n'y a pas d'autres moyens de persévérer et de croître dans la vertu. Aussi je vous prie, mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, d'apprendre de ce doux Agneau sans tache à vous abaisser toujours par une humilité sincère, afin que vous conserviez et que vous augmentiez votre vertu, dans quelque état que vous vous trouviez. Car pour celui qui est humble, toutes ses œuvres spirituelles et temporelles lui profitent pour le ciel, parce qu'il les fait avec la grâce. Ses œuvres temporelles lui donnent la vie, parce qu'il les fait, le regard fixé sur Dieu; ses œuvres spirituelles répandent le parfum de la vertu devant Dieu et devant les hommes du monde: et s'il est appelé à commander, il répand la bonne odeur de la sainte justice; car celui qui est humble n'est pas injuste envers son prochain; il ne le méprise pas, mais il l'aime comme lui-même. Je vous prie donc, mon très cher Fils, dans votre position présente, de rendre toujours la justice au petit comme au grand, au pauvre comme au riche; rendez [501] également à chacun ce qui lui est dû, ainsi que le veut la justice accompagnée de la miséricorde. Je suis certaine que la bonté de Dieu vous le fera faire; et je vous y invite autant que je le sais et que je le puis. Soyez dans ce doux Avent et dans cette sainte fête prés de la crèche de l'humble Agneau. Vous y trouverez Marie adorant son Fils; cette pauvre voyageuse, qui possède la richesse du Fils de Dieu, n'a pas de langes convenables pour l'envelopper, et de feu pour le réchauffer, lui, le Feu divin, l'Agneau sans tache; et ce sont des animaux qui s'inclinent sur le corps de l'Enfant pour le réchauffer de leur souffle. Ne faut-il pas rougir de l'orgueil , des délices des hommes et des richesses du monde, en voyant un Dieu si humilié? Visitez donc le saint lieu pendant cet Avent, afin de pouvoir renaître à la grâce; et afin de pouvoir mieux le faire et recevoir ce divin Enfant, confessez vous et disposez-vous, s'il est possible, à la sainte Communion. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXX (214). - A MAITRE ANDRE VANNI, peintre. – De la nécessité d’avoir la haine de soi-même pour acquérir la charité.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de [502] Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le fidèle observateur des saints et doux commandements de Dieu, afin qu'au terme de votre vie vous puissiez avoir l'héritage de la vie éternelle. Mais je veux que vous sachiez que la loi de Dieu ne peut s'observer tant que l'homme s'abandonne à l'amour de lui-même. Celui qui s'aime d'un amour déréglé ne peut aimer et servir son prochain comme il le doit. Tous les commandements de la loi se trouvent dans la charité de Dieu et du prochain; ils consistent à aimer Dieu par-dessus toute chose, et le prochain, comme soi-même et celui qui s'aime d'un amour déréglé ne peut les observer tant qu'il n'aura pas dépouillé le vieil homme, c'est-à-dire la sensualité, et revêtu l'homme nouveau, le Christ, le doux Jésus, en suivant sa doctrine. Il faut donc, très cher Fils, en venir à la haine de nous-mêmes, pour aimer et craindre Dieu en vérité,

2. Et si vous me dites : Quel moyen prendre pour avoir cette haine et acquérir cet amour? où les trouverais-je? Je vous répondrai: Voici le moyen. Il faut ouvrir l’œil de votre intelligence à la lumière de la très sainte Foi, car sans la lumière vous ne pourrez voir le lieu où vous le trouverez. Ce lieu est la connaissance de vous-même ; nous ne pouvons rien voir autre part, et en ne discernant pas le bien du mal, nous ne pouvons ni haïr ni aimer. Mais, avec l’œil de l'intelligence et la lumière de la Foi, l'âme regarde dans cette demeure de la connaissance de soi-même; elle voit son néant et reconnaît qu'elle tient son être de Dieu; elle voit et elle connaît la grandeur et l'ardeur de la charité. Elle a été créée à l'image et ressemblance [503] de Dieu ; elle a été régénérée dans le sang de son Fils; elle est la pierre et la terre ou est élevé l'étendard de la sainte Croix, et elle voit que ni la Croix, ni la terre ne pouvaient le fixer, ni les clous l'attacher sur la Croix, si l'amour ne l'y avait retenu ; et alors cette âme s'embrase d'amour et de désirs en observant les commandements, c'est-à-dire en aimant Dieu par-dessus toutes choses, et le prochain comme elle-même. Et comme elle voit qu'elle ne peut être utile à Dieu, elle se rend utile au prochain, en l'aimant et en le servant de tout son pouvoir. Elle montre ainsi l'amour parfait qu'elle a pour son Créateur. Car il n'y a pas d'autres moyens de montrer l'amour et la vertu qui sont dans l'âme, si ce n'est par l'intermédiaire du prochain.

3. Quand l'âme a trouvé l'amour dans la connaissance qu'elle a de Dieu, elle trouve l'humilité, qui est la nourrice de la charité. Où la trouve-t-elle? Dans la connaissance d'elle-même, où elle a trouvé déjà la charité; car celui qui se connaît lui-même n'a pas de motif de s'enorgueillir: le néant ne peut inspirer de l'orgueil. Celui qui n'est pas orgueilleux est nécessairement humble; et dès qu'il se connaît et qu'il connaît la bonté de Dieu à son égard, il aime, il est humble, et l'humilité lui fait connaître ses défauts et cette loi perverse de la chair, toujours révoltée contre l'infinie bonté de Dieu, qu'il a reconnue en lui.

4. Alors il a en horreur la sensualité, et la haine qu'il ressent le pousse à en tirer vengeance. Comment le fera-t-il? En faisant le contraire de ce que veut l'amour sensitif. S'il veut se complaire dans le vice [505], la raison lui fera trouver son bonheur dans la vertu. S'il recherche les honneurs, la fortune, les plaisirs coupables, s'il veut commettre l'injustice à l'égard du prochain, son âme, qui a connu Dieu à la lumière de la raison, s'en vengera en méprisant le monde et toutes ses délices! elle s'en sépare réellement, ou, si elle ne le fait pas, elle s'en sépare au moins par ses saints désirs. C'est ce que doit faire toute créature raisonnable qui veut accomplir la justice: car elle rend avec justice gloire et honneur à Dieu, elle prend pour elle la haine, l'horreur de la sensualité et l'amour de la vertu, et elle donne au prochain les sentiments et les efforts de sa charité en se fatiguant pour son salut. L'âme offre ses prières, et le corps ses biens pour l'assister; et, s'il n'en a pas, il l'assiste d'une autre manière. Si celui qui agit ainsi a le commandement, il rend justice au grand comme au petit, au pauvre comme au riche; il ne craint de déplaire à aucune créature, mais il craint Dieu seulement, parce que la crainte servile se perd dans l'amour de Dieu. et dans la sainte haine de soi-même ; et c'est là la principale vengeance qu'il tire de la sensualité.

5. Il se venge aussi d'une autre manière, car il châtie sa chair quand elle se révolte contre l'esprit; il n'est pas encore content, il lui semble qu'il fait peu, et il désire que les autres fassent davantage pour lui, lorsqu'il pense aux offenses qu'il a commises contre son Créateur. Il ne s'étonne pas des injures et des tribulations qui lui viennent des créatures ou de Dieu, car Dieu l'éprouve quelquefois en lui retirant les consolations spirituelles, et en l'abandonnant aux tentations et aux attaques du démon; mais il s’applique [505] à supporter tout avec patience, et il se fait violence en maîtrisant sa volonté. Au lieu de se scandaliser, il s'humilie et se reconnaît digne de toute sorte de peines et indigne de la récompense qui suit la peine, indigne de la paix et du repos de l'esprit. Il montre aussi sa patience, qui est la moelle de la charité; et de cette manière, il accomplit toute la loi, car il aime Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme lui-même. Comment a-t-il vu et connu la loi? Avec l’œil de l'intelligence et à la lumière de la très sainte Foi. Où la trouve-t-il? Dans la connaissance de lui-même; car dans cette connaissance il trouve la bonté de Dieu, et il l'aime; il trouve sa misère, et il s'humilie, et il conçoit la haine du vice et de la sensualité. Sans cette connaissance, il ne pourrait donc observer la loi, et celui qui ne l'observe pas est privé de la grâce et du règne de Dieu: ce règne est l'héritage que le Père suprême donne à ses enfants légitimes qui combattent courageusement sur le champ de bataille contre leurs ennemis et ne détournent jamais la tête. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir l'observateur fidèle des saints et doux commandements de Dieu, afin que vous ayez ici-bas la vie de la grâce et au ciel la vie éternelle. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus-Christ, de vous appliquer à les observer jusqu'à la mort. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [506].

Table des Matières


 

 

 

LXXI (200) .- AUX ANCIENS, AUX CONSULS ET AUX GONFALONIERS de Bologne. Lettre écrite en extase.- De la charité et de ses effets envers Dieu et envers le prochain. - Des injustices que commettent les gouverneurs de la ville.

(La ville de Bologne prit part à la révolte contre le Saint-Siège, et nomma pour se gouverner un conseil de douze anciens, des consuls et des gonfaloniers de la justice. Elle fit la paix avec Grégoire XI le 4 juillet 1377, mais elle se sépara de nouveau d'Urbain VI en 1379. La lettre des habitants de Bologne à laquelle sainte Catherine répond, lui fut sans doute adressée après son retour d'Avignon.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillés du vieil homme, et revêtus de l'homme nouveau, c'est-à-dire dépouillés du monde et de l'amour-propre sensitif, qui est le vieux péché d'Adam, et revêtus du Christ nouveau, le doux Jésus, c'est-à-dire de sa tendre charité.

2. Cette charité, quand elle est dans l'âme, ne cherche pas ses intérêts, mais elle est libérale et généreuse à rendre ce qui est dû à Dieu, c'est-à-dire à l'aimer par-dessus toute chose, à détester et mépriser sa propre sensualité, à s'aimer pour Dieu, c'est-à-dire pour rendre gloire et louange à son nom, et à témoigner au prochain un amour réglé et une charité fraternelle. Car la charité veut être réglée c'est-à-dire [507] que l'homme ne doit pas commettre une faute pour sauver une âme, et même, s'il était possible, le monde entier. Il ne doit pas le faire, parce qu'il n'est jamais permis de commettre une petite faute pour procurer un grand bien. Nous ne sommes pas obligés de sacrifier notre corps pour sauver le corps de notre prochain; mais nous devons donner notre vie pour le salut des âmes, et toute notre fortune pour le bien et la vie du prochain. Vous voyez que la charité veut être réglée dans l'âme.

3. Mais ceux qui sont privés de la charité et pleins de l'amour d'eux-mêmes font tout le contraire; et, comme ils sont déréglés dans leur cœur et leur affection, ils sont déréglés aussi dans toutes leurs œuvres. Nous voyons que les hommes du monde servent et aiment leur prochain en faisant le mal pour lui plaire; et, dans leur intérêt, ils ne s'inquiètent pas de servir Dieu ou de lui déplaire et de perdre leurs âmes. C’est cet amour coupable qui souvent tue l'âme et le corps; il nous ôte la lumière, et nous donne les ténèbres; il nous ôte la vie, et nous donne la mort; il nous prive de la société des bienheureux, et nous condamne à celle des démons. Si l'homme ne se corrige pas pendant qu'il est temps encore, il obscurcit la perle brillante de la sainte justice; il perd le feu de la charité et le trésor de l'obéissance. Aussi, de quelque côté que nous nous tournions, nous voyons que c'est ce malheureux vêtement de l'amour-propre sensitif qui détruit la vertu dans toute créature raisonnable. Si nous regardons les supérieurs, ils ne pensent qu'à eux et à vivre dans les délices; et, lorsqu'ils voient ceux qui leur sont soumis dans les mains des [508] démons, il semble qu'ils ne s'en occupent pas. Les sujets, de leur côté, ne s'inquiètent d'obéir ni à la loi civile ni à la loi divine, et ils ne se servent les uns les autres que par intérêt. Cette union, que produit l'amour sensitif, et non la vraie charité, est insuffisante: leur amitié ne dure pas au dela du plaisir et de l'avantage qu'ils en retirent.

4. Celui qui commande viole la Sainte justice, parce qu'il craint de perdre sa position: pour ne pas déplaire, il couvre et cache les défauts, il met de l'onguent sur les plaies qu'il faudrait purifier et brûler avec le feu. Hélas! malheureuse que je suis! lorsqu'il faudrait appliquer le feu de la charité divine, et brûler la faute avec la sainte punition de la justice, on flatte, et on fait semblant de ne pas voir. Ils font cela pour ceux qui pourraient nuire à leur position; mais pour les pauvres, qui ne sont rien et dont ils n'ont rien à craindre, ils montrent un grand zèle pour la justice; ils sont sans pitié et sans miséricorde, et punissent cruellement les moindres fautes. Quelle est la cause d'une pareille injustice? L'amour de soi-même. Les malheureux hommes du monde, parce qu'ils sont privés de la vérité, ne connaissent pas ce qu'est Dieu pour leur salut et la conservation de leur puissance; car, s'ils connaissaient la vérité, ils verraient que c'est en vivant dans la crainte de Dieu que l'on conserve la paix des villes et des Etats. Il faut conserver la sainte justice, rendre à chacun ce qui lui est dû, faire miséricorde à qui on doit faire miséricorde, mais sans intérêt, et par amour de la vérité.

5. Il faut punir celui qui le mérite, avec miséricorde [509], sans colère, en n'écoutant pas les hommes, mais la véritable et sainte justice; il faut chercher le bien général, et non le bien privé; placer à la tête des affaires des magistrats qui n’agissent pas par haine, par faiblesse ou par spéculation, mais par vertu et par raison puis il faut choisir des hommes murs et vertueux, et non des enfants; des hommes qui craignent Dieu, qui aiment le bien public, et non leur intérêt particulier. C'est ainsi que l'on conserve un Etat, une ville, dans la paix et l'union; mais ce n'est pas par l'injustice, par l'avidité, en nommant pour gouverner les autres ceux qui ne savent pas se gouverner, ni gouverner leurs familles, des hommes injustes, colères, passionnés et remplis de l'amour d’eux-mêmes. C'est là le moyen de ruiner ses affaires spirituelles et temporelles. On peut bien dire à ceux-là: C’est en vain que vous travaillez à garder la cité, si Dieu ne la garde ; c’est-à-dire si vous ne craignez pas Dieu, et si vous ne le regardez dans tout ce que vous faites. Vous voyez; mes très chers Frères et Seigneurs, que l'amour-propre est la perte de la cité de l'âme, et la perte, la ruine de la cité de la terre. Je veux que vous sachiez bien que rien ne divise le monde et les peuples comme l'amour-propre ; c'est de lui que sont nées et que naissent toutes les injustices.

6. Il me semble, mes très chers Frères, que vous avez le désir de conserver et d'augmenter la prospérité de votre ville, et c'est ce désir qui vous a portés à m'écrire à moi indigne et misérable si remplie de défauts. J'ai reçu et lu votre lettre avec une vive affection, et avec la volonté de satisfaire vos désirs [510]. Je m'appliquerai autant que Dieu m'en fera la grâce à vous offrir, vous et toute votre cité, en la présence de Dieu par une continuelle prière. Si vous êtes des hommes justes, si vous vous gouvernez, comme nous l'avons dit, sans passion, sans amour-propre et sans intérêt particulier, mais pour le bien général, qui a pour fondement la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus, si vous agissez toujours avec sa crainte et en l'invoquant, vous conserverez la prospérité, la paix et l'union de votre cité. Je vous en conjure par amour pour Jésus crucifié, car il n'y a pas d'autre moyen. Tout en étant aidés par les prières des serviteurs de Dieu, vous devez aussi agir de votre côté, si vous ne le faisiez pas, vous seriez bien un peu soutenus par ces prières, mais vous faibliriez bientôt, parce que vous devez porter votre part du fardeau.

7. C'est parce que je comprends qu'avec le vêtement de l'amour sensitif et particulier, vous ne pouvez pas aider les serviteurs de Dieu, et que celui qui ne s'aide pas lui-même par la vertu ne peut servir sa patrie avec le zèle de la sainte justice, que je vous ai dit qu'il fallait que vous soyez revêtus de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus, c'est-à-dire de son ineffable charité; mais nous ne pouvons nous en revêtir sans d'abord nous dépouiller, et je ne pourrai me dépouiller, si je ne vois combien est nuisible le vieux vêtement, et combien est utile le vêtement nouveau de la charité divine. Dès que l'homme l'a vu, il hait, et par la haine il se dépouille; il aime, et par l'amour il se revêt du vêtement de la vertu fondée sur l'amour de l'homme nouveau. C'est cette route qu'il faut suivre. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir [511] dépouillés du vieil homme et revêtus de l'homme nouveau, de Jésus crucifié, et, de cette manière, vous acquerrez et vous conserverez le bien de la grâce et le bien de votre cité; vous ne manquerez jamais au respect que vous devez à la sainte Eglise, mais vous vous acquitterez envers elle avec joie, et vous conserverez votre Etat. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXXII (205). - AUX SEIGNEURS PRIEURS du peuple et de la commune de Pérouse. - Elle les prie de vouloir bien assister la sainte Eglise et le Pape Urbain VI.

(Les magistrats qui gouvernaient Pérouse s'appelaient les prieurs du peuple, et étaient au nombre de dix.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Frères dans le Christ Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir être utiles à votre Père et à vous-mêmes ; car en lui étant utiles, vous êtes utiles à votre salut spirituellement et temporellement : spirituellement, puisque vous servez cette douce Epouse du Christ, la sainte Église, et le Pape Urbain VI; vous acquittez la dette que tous sont obligés d'acquitter, et en le faisant, nous montrons que nous sommes reconnaissants à l'égard de Dieu et à l'égard [512] du Pape, qui nous fait sans cesse tant de grâces, que nous ne pourrons jamais comparer ce que nous faisons pour lui à ce qu'il nous a donné. Ce qu'il nous donne est un bien qui nous vaut la vie éternelle : ce sont les sacrements de la sainte Église et les autres trésors spirituels qui conservent la vie, et qui nous profitent par les mérites du précieux Sang, ci nous les recevons avec une vraie et sainte disposition, et avec la lumière de la très sainte Foi; car autrement ils nous donneraient la mort, non par la faute de ces dons et de Celui qui les donne, mais à cause de l'état coupable où nous les recevrions. Tous ces sacrements nous sont administrés par lui, et sans lui nous ne pourrions les recevoir car il tient les clefs du sang de l'humble Agneau répandu pour nous avec tant d'amour: il nous donne donc un bien infini, pourvu que nous soyons disposés comme nous l'avons dit: et nous devons lui donner, si nous voulons payer notre dette, une chose finie, c'est-à-dire un peu de ces choses passagères, pour l'assister dans ses besoins. Nous devons lui donner notre désir dans une humble prière, nous devons lui donner notre fortune avec amour, comme doit le faire un fils à l'égard de son père. Vous voyez bien qu'on ne peut établir d'autre comparaison que celle d'une chose finie avec une chose infinie. Nous en profiterons aussi temporellement; et comment? Nous étions des fils révoltés contre l'obéissance de notre Père, et nous étions justement privés de son héritage il nous a rendu nos droits, il nous a pardonné l'injure faite à Dieu et à lui, il a étendu les ailes de sa miséricorde, et il a pourvu au salut de l'âme et du corps. Nous [513] devons donc être reconnaissants pour alimenter en nous la source de la piété, et ne pas la tarir.

2. Voici le moment de montrer notre reconnaissance, puisque nous voyons souiller notre foi. En le faisant, nous ferons bien ; nous acquitterons notre dette, nous serons obéissants de cette obéissance qui attire la grâce et qui donne la vie. Soyons donc utiles à nous-mêmes en satisfaisant aux besoins spirituels de notre âme. C'est par l'obéissance à la Sainte Église et au Souverain Pontife que nous acquerrons toutes les grâces dont il est le ministre; en n'obéissant pas, nous en serons privés, et nous nous ferons tort par notre faute. Vous voyez qu'en assistant notre Père, nous obtiendrons nous-mêmes des grâces spirituelles et temporelles. Comment? Je vais vous le dire. Vous savez que nous sommes exposés maintenant à de grands embarras, et que nos pays sont menacés par des ennemis puissants. Nous sommes faibles comme le verre, par nos fautes et notre grande désunion. En nous séparant de notre Père et en ne le secourant pas, nous nous exposerons beaucoup; nous nous séparerons de notre force, et nous serons trop faibles. Si nous ne montrons pas dans les difficultés, que nous sommes pour lui, nous montrerons que nous sommes contre lui, suivant cette parole de la douce Vérité : " Celui qui n'est pas pour moi est contre moi (Mt 12,30). Nous lui donnerons sujet, dans les grandes difficultés qui nous menacent, de nous rendre ce que nous lui donnons et vous ne pouvez douter, à moins d'être les plus ignorants des [514] hommes, que le bras de la sainte Église, pour s'être affaibli, n'est pas brisé, et que cette faiblesse même fait sa force et celle de celui qui s'y appuie. Nous appellerons ensuite les châtiments divins sur nous en montrant une pareille ingratitude : Dieu s'irriterait justement contre nous et nous frapperait de sa verge, parce que nous ne secourons pas notre Père, le Pape Urbain VI, et notre Foi, où nous voyons que des hommes coupables ont répandu les ténèbres dans leur cruelle méchanceté. Mais la lumière confondra leurs ténèbres, et la vérité leur mensonge.

3. Ne tardez plus; secouez le sommeil de la négligence, et faites avec zèle ce que vous pouvez faire pour le bien de la sainte Église. Ce bien est le nôtre, et chacun doit y travailler pour soi-même, puisque nous en profitons autant que notre Père, comme je l'ai dit. Soyez courageux et ne reculez par aucun motif de crainte servile, car il ne faut avoir d'autre crainte que la sainte crainte de Dieu. Si nous sommes des fils véritables et si nous voulons l'héritage, nous secourerons notre Père en nous étant utiles à nous-mêmes, et nous donnerons non seulement notre fortune, mais notre vie même s'il le faut. Hélas! je vois que le froid engourdit nos cœurs, et que l'aveuglement obscurcit l’œil de notre intelligence; nous ne pouvons plus sentir et connaître le danger que nous avions vu d'abord. Nous sommes comme des insensés méconnaissant notre malheur et les grâces que nous avons reçues jusqu'à présent, comme le prouvent nos actes; nous n'avons donné pour tout secours que des paroles. Il faut porter enfin des fruits, et je verrai par ces fruits si vous aimez et si vous honorez notre [515] Foi par une vraie et prompte obéissance, en secourant la sainte Église. Unissez-vous ensemble par Jésus crucifié; puis ne craignez aucun tyran, car le secours de Dieu, pour l'amour de qui vous assisterez son Épouse, vous délivrera. Ouvrez les yeux, mes très chers Frères, sans vous laisser égarer par l'amour sensitif; voyez le bien qui peut en résulter et qui en résultera si vous agissez comme je l'ai dit, et le mal qui vous menace du côté de Dieu et des hommes; si vous ne le faites pas, vous devez attendre les châtiments de la justice divine. J'espère de la bonté de Dieu qu'il vous fera connaître ce que vous devez faire; en le connaissant, vous le ferez; en le faisant, vous vous attacherez au bien, et vous éviterez le mal. Je prierai Dieu pour cela de tout mon cœur, de toute mon âme. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi si je vous ai fatigués de mes paroles; le besoin de la sainte Eglise et de votre salut m'y a forcée. Je vous salue humblement. Doux Jésus, Jésus amour [516].

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LXXIII (206). - AUX ANCIENS de la cité de Lucques .- Jésus-Christ est notre lumière et notre guide. - De la force de la sainte Église, et de la faiblesse de ceux qui se séparent d'elle.

(La république de Lucques était gouvernée par un gonfalonier ci par neuf anciens, tous choisis dans la noblesse.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers et bien aimés Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir remplis de la grâce divine et de la lumière de l'Esprit-Saint, parce que je vois que sans cette lumière nous ne pouvons avancer. Vous savez, mes très chers Frères, que nous sommes des pèlerins et des voyageurs dans cette vie ténébreuse; nous nous sommes aveuglés nous-mêmes. Comment un aveugle peut-il suivre le chemin qu'il ignore, sans un guide et sans tomber ? Il nous faut donc la lumière et un guide pour nous enseigner. Mais ayez courage, mes très chers Frères; vous ne pouvez en douter, Dieu, dans son infinie bonté, nous a donné la lumière de l'intelligence pour que l'homme connaisse que c'est par la vertu et la fidélité à son Créateur qu'il obtient la vie, tandis que le vice, le péché, l'amour de soi-même, l'orgueil qui cherche et veut posséder injustement les choses du monde et ses honneurs, sans craindre Dieu et l'adorer, causent sa mort et le [517] rendent digne de la damnation éternelle. Je dis aussi qu'elle nous a donné un guide, c'est le Verbe incarné, le Fils unique de Dieu, qui nous enseigne comment nous devons marcher dans cette voie lumineuse.

2. Vous savez qu'il a dit : " Je suis la voie, la vérité, la vie; " et : " Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais dans la lumière. " Quelle voie nous a tracée ce doux Maître? Une voie de haine et d'amour; il a eu la haine et l'horreur du péché, au point qu'il a voulu s'en venger sur son corps par les peines, les outrages, les injures et les tourments de sa Passion, non pour lui-même, car il n'avait pas le poison du péché, mais pour la créature, afin de lui rendre la lumière de la grâce et de dissiper les ténèbres que le péché avait fait entrer dans son âme. Il nous a donc enseigné la voie de la haine du Vice et du péché, de l'amour-propre, qui est ténèbres et d'où viennent toutes les ténèbres spirituelles et temporelles. Celui qui s'aime pour lui-même ne s'inquiète pas du tort qu'il fait à son frère et de l'outrage qu'il fait à Dieu; il ne pense qu'à lui et n'écoute que l'amour sensitif et déréglé. C'est pourquoi toutes les grandeurs du monde ne pourraient lui suffire; il ne s'occupe pas de l’honneur de Dieu et de la sainte justice, il ne s'occupe que de lui-même.

3. Le doux Jésus est venu, et il nous a enseigné à haïr et à mépriser cet amour-propre si dangereux; il nous a donné la lumière de l’amour de sa vérité; Car l'amour de Dieu et de la sainte vertu est une lumière qui ôte les ténèbres de l’ignorance, nous donne la vie et nous délivre de la mort; elle nous donne une [518] force assurée, une force contre nos adversaires et nos ennemis; car, comme dit saint Paul: " Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous (Rm 8,31) ? " Le démon et les créatures ne pourront nous ravir ce bien, cette vraie lumière qui nous conserve la grâce de l'âme, et en même temps sa fortune et sa puissance, car notre Dieu est tout-puissant; il peut et il veut nous conserver et nous tirer des mains de nos ennemis, pourvu que nous travaillions pour sa gloire et pour l'exaltation de la sainte Église; cette exaltation sera aussi la nôtre, car l'âme ne reçoit la vie que dans l'Église.

4. Ce doux Jésus, qui s'est fait notre voie, notre maître, notre guide, ne cherche jamais que l'honneur de son Père et notre salut. Il a pris pour épouse notre sainte Mère l’Eglise, et lui a confié le fruit et la chaleur de son sang pour nous guérir de nos iniquités. Ce sont les sacrements de l'Église qui ont reçu la vie dans le sang du Fils de Dieu, qui fut répandu avec tant d'amour. Pensez qu'il a si bien affermi dans le feu de sa charité cette Épouse et tous ceux qui s'appuient sur elle, qui sont ses fils légitimes, et qui mourraient mille fois pour ne l'abandonner jamais, que ni le démon ni les créatures ne pourront les faire changer, et empêcher la douce et sainte Épouse de vivre éternellement. Si vous me dites : Elle semble succomber, et il ne paraît pas possible qu'elle puisse se secourir elle-même et secourir ses enfants, je vous répondrai : il n'en est point ainsi ; l'extérieur trompe : regardez au dedans [519] , et vous y retrouverez cette force que n'a pas son ennemi.

5. Vous savez bien que Dieu est Celui qui est fort car toute force et toute vertu procèdent de lui. Cette force n'est pas enlevée à l'Épouse, et personne n'a comme elle ce secours puissant. Ses ennemis qui la combattent ont perdu cette force et ce secours; ils sont comme des membres corrompus retranchés du corps, et dès qu'un membre est retranché, il est sans vigueur. Combien est donc insensé celui qui n'est qu'un petit membre, et qui veut agir contre son chef, surtout lorsqu'il voit que le ciel et la terre passeraient plutôt que la vertu et la puissance de ce chef. Si vous me dites: Je n'en sais rien, je vois les membres qui prospèrent et agissent toujours; attendez un peu : il ne doit pas, il ne peut en être ainsi, car l'Esprit-Saint a dit dans la Sainte Écriture: " C'est en vain que travaille celui qui garde la cité; elle tombera si Dieu ne la garde. " Cela ne peut durer, ils périront corps et âme, car ils sont privés de Dieu par la grâce. Dieu ne les garde pas, puisqu'ils ont agi contre l'Épouse où se repose Dieu, la force suprême. Ne nous laissons pas tromper par la crainte servile; ce fut elle que ressentit Pilate lorsque, par crainte de perdre sa puissance, il fit mourir le Christ, et dans son aveuglement il perdit son âme et son corps. S'il avait eu au contraire la crainte de Dieu, il ne serait pas tombé dans ce malheur.

6. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié, mes très chers Frères, vous les enfants de la sainte Eglise, d'être fermes et persévérants dans ce que vous avez commencé, et de ne vous laisser [520] ébranler, ni par le démon, ni par les créatures qui sont pires que les démons, dont elles remplissent les fonctions. Leur mal ne leur suffit pas, et elles vont séduire et égarer ceux qui veulent être de fidèles enfants. N'ayez aucune peur de perdre la paix de votre état, et ne craignez pas les menaces de ces démons, qui ne peuvent vous atteindre; mais prenez courage en remerciant pieusement Dieu, qui vous a fait grâce et miséricorde. Ne vous séparez pas de votre chef et de Celui qui est fort, et ne vous attachez pas à un membre faible et corrompu, qui est séparé de sa force. Gardez-vous, gardez-vous bien de vous lier ainsi (Sainte Catherine dissuade les habitants de Lucques d’entrer dans la ligue faite en 1375 contre les légats du Pape, entre la reine de Naples, Visconti de Milan, Florence, Sienne, Pise et Arezzo. Elle fit à cette époque le voyage de Lucques, et maintint cette ville dans l’obéissance au Saint-Siège.); choisissez plutôt la peine; craignez plus l'offense de Dieu que toute souffrance, et vous n'aurez pas peur. Pour moi, je me réjouis et je tressaille d'allégresse, parce que jusqu'à présent vous êtes restés fermes et persévérants dans l'obéissance à la sainte Eglise. Je serais bien affligée d'apprendre le contraire, et je viens de la part de Jésus crucifié vous dire que vous ne devez le faire pour aucun motif que ce soit. Sachez bien que si vous le faisiez pour avoir et conserver la paix, vous éprouveriez des guerres et de ruines plus grandes que vous n'en avez jamais eu dans votre âme et votre corps. Ne tombez donc pas dans une telle erreur, mais soyez des fils véritables et fidèles [521].

7. Vous savez bien que si le Père a beaucoup d’enfants, et qu'un seul lui reste fidèle, c'est à lui qu'il donnera l'héritage. Je vous dis cela pour que, si vous étiez restés seuls dans son parti, vous ne tourniez pas la tête en arrière; mais, grâce à Dieu, il y en a d'autres encore. Ce sont les Pisans vos voisins, avec lesquels il faut rester fermes et persévérants. Ils ne vous abandonneront pas, mais ils vous aideront et vous défendront jusqu'à la mort contre ceux qui voudraient vous faire injure. O mes doux Frères, quel sera le démon qui pourra empêcher ces deux membres d'être unis dans les liens de la charité, pour ne pas offenser Dieu en s'appuyant et en s'attachant à leur corps? Il n'y en a pas. Cherchons donc la lumière; je prie l'éternelle et souveraine Bonté d'en remplir et d'en revêtir votre âme. Si elle est en vous, je ne crains pas que vous fassiez le contraire de ce que je vous prie et vous dis de faire de la part du Christ; vous n'agirez pas autrement à l'avenir que vous ne l'avez fait dans le passé. Je termine. Demeurez dans la douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [522].

Table des Matières


 

 

LXXIV (191). - A MESSIRE BARNABE VISCONTI, seigneur de Milan.- Par les ambassadeurs que ce seigneur lui avait envoyés.- La vraie puissance n'est pas celle qu'on a sur le monde, mais celle que nous avons sur notre âme. - Du respect que nous devons avoir pour le Vicaire de Jésus-Christ.

(Barnabé Visconti, seigneur de Milan, était un prince très remarquable par sa valeur et ses talents, mais d'une ambition effrénée et d'une cruauté sans bornes. Il protégea les lettres, attira Pétrarque à sa cour, et fonda l’Université de Pise. Il fut détrôné par son neveu Jean Galéas, et mourut emprisonné en 1381.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ je vous écris avec le désir de vous voir participer au sang du Fils de Dieu comme un fils créé par le Père à son image et ressemblance, comme un serviteur racheté; il faut avancer dans l'amour et la sainte crainte de Dieu. Vous savez que celui qui n'aime pas son Créateur d'un amour filial ne peut participer au précieux Sang; c'est donc pour vous un besoin de l'aimer.

2. O très cher Père, quel est le cœur assez dur, assez obstiné pour ne pas s'attendrir s'il regarde l'amour que lui porte la Bonté divine. Aimez, aimez, pensez que vous avez été aimé avant d'être aimé. Car Dieu en regardant en lui-même, s'est passionné pour la [523] beauté de sa créature, et il l'a faite, poussé par l'ardeur de son ineffable charité, uniquement pour qu'elle ait la vie éternelle et qu'elle jouisse du bonheur infini dont Il jouissait en lui-même. O amour ineffable! que vous avez bien prouvé cet amour! L'homme, en perdant la grâce par le péché mortel, par la désobéissance commise contre vous, Seigneur, n'en a pas été privé. Considérez, mon Père, par quel moyen la clémence du Saint-Esprit a rétabli la grâce dans l'homme; voyez comment la grandeur suprême de Dieu a revêtu l'esclavage de notre humanité avec un tel abaissement, avec une humilité si profonde, que tout notre orgueil doit en être confondu. Que les fils insensés d'Adam rougissent donc de voir Dieu humilié jusqu'à l'homme, comme si l'homme était maître de Dieu, et non pas Dieu maître de l'homme; car l'homme n'est rien par lui-même; tout ce qu'il a, Dieu le lui a donné par grâce et non par obligation. Aussi personne se connaissant soi-même n'offensera jamais Dieu mortellement, et ne se laissera aller à l'orgueil à cause de sa grandeur et de sa puissance. Celui qui posséderait le monde entier doit reconnaître son néant, car il est sujet à la mort comme la plus vile créature. Les folles jouissances du monde passent pour lui comme pour les autres, et il ne peut empêcher que la vie, la santé, toutes les choses créées ne disparaissent comme le vent. Toute la puissance que nous avons ici-bas ne doit pas nous faire croire puissants. Qu'est-ce qu'une puissance qui peut m'être enlevée et qui ne dépend pas de ma liberté? Il me semble qu'on ne doit appeler personne seigneur, mais plutôt dispensateur, et cela pour un [524] temps, et non pour toujours, selon le bon plaisir de notre doux et véritable Seigneur.

3. Si vous me dites : L'homme en cette vie, n'a-t-il rien dont il soit le maître? Je vous répondrai il a le plus doux, le plus agréable, le plus solide des biens: c'est la cité de notre âme. Oh! oui, quelle chose plus grande, plus précieuse, que d'avoir une cité que Dieu habite, lui qui est le Bien suprême, où se trouve la paix, le repos de toute consolation. Et cette cité est si forte, vous y êtes si puissant, que ni le démon ni les créatures ne pourront vous l'enlever, si vous ne voulez pas. Elle ne se perd jamais que par le péché mortel. Le maître alors devient le serviteur et l'esclave du péché; il est avili et perd toute sa dignité. Mais personne ne peut le forcer à commettre le moindre péché, parce que Dieu l'a placé dans la plus forte chose qui soit au monde, dans la volonté. Si elle dit oui par le consentement, elle pèche aussitôt en prenant plaisir au péché; si elle dit non, elle aimera mieux la mort que d'offenser Dieu en son âme. Celui qui fait ainsi ne pèche jamais; il garde la Cité, il est maître de lui-même et du monde entier. Il méprise le monde et toutes ses délices, les estimant choses corruptibles et pires que la fange. Aussi les saints disent que les serviteurs de Dieu sont de vrais souverains qui ont remporté la victoire. Il y en a beaucoup qui se rendent maîtres de la cité et de la forteresse. Celui qui n'a pas triomphé de lui-même et de ses ennemis, c'est-à-dire, du monde, de la chair et du démon, peut bien dire qu'il ne possède rien.

4. Mon Père, appliquez-vous à maintenir fermement [525] la puissance de la cité de votre âme; combattez vigoureusement ces trois ennemis; prenez le glaive de la haine et de l'amour, aimez la vertu et haïssez le vice; frappez avec la main du libre arbitre, et soyez persuadé que rien ne pourra vaincre cette main généreuse et ce glaive puissant. C'est ce que nous assure saint Paul, lorsqu'il disait : " Ni la faim, ni la soif, ni les persécuteurs, ni les anges, ni les démons ne m'éloigneront de la charité de Dieu, si je ne le veux pas (Rm 8,35). " C'est comme si le doux saint Paul disait: Comme il est impossible que la nature angélique m'éloigne de Dieu, il est impossible que quelque chose me force à commettre un péché mortel, si je ne le veux pas. Nos ennemis sont devenus impuissants parce que l'Agneau sans tache, pour rendre la liberté à l'homme et l'affranchir, s'est livré lui-même à la mort honteuse de la très sainte Croix. Considérez cet amour ineffable, qui a donné la vie par sa mort. En souffrant les opprobres, les outrages, il nous a rendu l'honneur; ses mains percées et clouées sur la Croix, nous ont délivrés des liens du péché; son cœur ouvert a guéri notre dureté; il s'est dépouillé pour nous vêtir; il nous a enivrés de son sang; sa sagesse a vaincu la malice du démon, sa flagellation la faiblesse de notre chair; et ses opprobres, ses abaissements ont triomphé des délices et de l'orgueil du monde. Il nous a lavés dans l’abondance de son sang; et pour que nous ne craignions rien, sa main désarmée a vaincu nos ennemis et nous a rendu le libre arbitre [526].

5. O doux Verbe, Fils de Dieu, vous avez déposé ce Sang dans le corps mystique de la sainte Église, et vous voulez qu'il soit distribué par votre Vicaire. La bonté de Dieu a pourvu aux besoins de l'homme, qui, tous les jours, perd sa puissance sur lui-même en offensant son Créateur. Il a mis le remède dans la sainte confession, qui n'a de valeur que par le sang de l'Agneau; et il lui donne ce moyen, non pas une fois, deux fois, mais toujours. Combien est insensé celui qui s'éloigne de son Vicaire, ou se révolte contre celui qui tient les clefs du sang de, Jésus crucifié ! A moins que je ne sois un démon incarné, je ne dois pas lever la tête contre lui, mais je dois, toujours m'humilier, demander le sang de la miséricorde. Vous ne pouvez l'obtenir d'une autre manière et participer aux fruits de ce précieux Sang.

6. Je vous prie pour l'amour de Jésus crucifié de ne plus rien faire contre votre chef (Barnabé Visconti, pour agrandir ses États, avait fait la guerre à Innocent VI, à Urbain V et à Grégoire XI: c'était un des ennemis les plus acharnés de l'Église.). Ne vous étonnez pas si le démon a voulu vous tromper sous des apparences, et en vous poussant a punir de leurs défauts les mauvais pasteurs. Ne croyez pas le démon, et ne faites pas justice de ce qui ne vous regarde pas. Notre Seigneur le défend, il a dit qu'ils étaient ses oints; il ne veut pas qu'aucune créature exerce une justice qu'il se réserve à lui-même. Combien serait coupable le serviteur qui voudrait prendre des mains du juge le pouvoir de faire justice du malfaiteur ! Cela ne le regarde pas : c'est au juge d'agir [528]. Et si nous disons: Le juge ne le fait pas, n'est-il pas bien que je le fasse? Non, car tu en serais repris, comme tu serais condamné si tu tuais quelqu'un qui le mériterait. La loi n'excuserait pas la bonne intention de délivrer la terre d'un malfaiteur. La loi et la raison s’y opposent, lors même que le juge serait mauvais, et ne rendrait pas ta justice comme toi. Tu dois laisser punir le souverain Juge; il ne laisse jamais passer les injustices et les fautes, qui sont punies en leur lieu et on leur temps, surtout au me ment de la mort, lorsque se dissipent les ténèbres de la vie; alors tout bien est récompensé, tout mal est puni.

7. Oui, je vous dis, mon très cher Père et Frère dans le Christ, le doux Jésus, Dieu veut que ni vous ni les autres, vous ne vous fassiez les justiciers de ses ministres (Barnabé s’immisçait dans les affaires de l'Eglise, et mettait ses ministres en prison pour pouvoir s'emparer de leurs biens.). Il s'est réservé ce droit, et il l'a confié à son Vicaire; et si ce Vicaire ne l'exerce pas (il doit le faire, et il fait mal s'il ne le fait pas), nous devons attendre humblement la sentence et la punition du souverain Juge, du Dieu éternel. Et si les coupables nous enlèvent nos biens, nous devons préférer perdre les choses temporelles et la vie du corps que les choses spirituelles et la vie de la grâce. Car les choses de la terre sont finies, tandis que la grâce de Dieu est infinie, puisqu'elle nous donne un bien infini, et on la perdant nous tombons dans un mal infini. Pensez que vos bonnes intentions ne vous [528] excuseront pas devant Dieu et sa loi, et que vous encourrez la mort éternelle. Je ne veux pas que vous tombiez jamais dans cette infortune. Je vous le dis, et je vous en conjure, au nom de Jésus crucifié, ne vous mêlez plus de ces affaires. Conservez en paix vos villes, punissez vos sujets quand ils commettent quelque crime; mais ne jugez pas ceux qui sont les ministres du glorieux et précieux Sang. C'est par leurs mains seulement que vous pouvez le recevoir, et si vous ne le recevez pas, vous ne jouirez pas du fruit du Sang; et vous serez comme un membre gâté, retranché du corps de la sainte Église.

8. Ne le faites plus, mon Père, je vous le demande humblement. Appuyons la tête sur le sein du Christ qui est au ciel, par l'amour et sur le sein du Christ qui tient sa place sur la terre, par respect du précieux Sang, dont il porte les clefs. A qui il ouvre, il est ouvert; à qui il ferme, il est fermé. Il a la puissance, l'autorité, et personne ne peut la lui retirer des mains, parce qu’elle lui a été donnée par la Vérité suprême. Parmi les choses qu'il punit, celle qui déplaît le plus à Dieu, c'est de voir toucher à ses ministres, quelque mauvais qu'ils soient. Ne croyez pas, parce qu'il nous semble que le Christ paraisse ne rien voir en cette vie, qu'il ne punisse pas dans l'autre. Quand l'âme sera dépouillée de son corps, il sera bien prouvé qu'il a tout vu (Barnabé vit la vérité au moment de la mort, comme sainte Catherine le lui avait prédit. Il se repentit, et répétait sans cesse dans son agonie : Cor meum contritum et humiliatum, Deus meus, ne despicias.). Ainsi donc, je veux que vous soyez le fils fidèle de la sainte Église [529], en vous baignant dans le sang de Jésus crucifié. Alors vous serez un membre uni à la sainte Église, et non pas un membre corrompu. Vous recevrez tant de force et de liberté, que ni le démon ni les créatures ne pourront vous en priver. Vous serez délivré de l'esclavage du péché mortel et de la révolte contre la sainte Église; vous serez fort de la force de la grâce, qui habitera en vous, et vous serez uni à votre Père. Je vous conjure d'accomplir parfaitement cette union, et de ne pas tarder davantage.

9. Mais comment nous vengerons-nous du temps que vous en avez été séparé? Pour cela, mon Père, il me semble que voici bientôt l'occasion d'en tirer une bonne et douce vengeance. Vous avez exposé votre vie et vos biens en combattant contre votre Père; je vous invite maintenant, de la part de Jésus crucifié, à la paix véritable et parfaite avec le Christ de la terre, qui est un père indulgent, et à la guerre contre les infidèles, étant prêt à sacrifier votre vie et votre fortune pour Jésus crucifié. Préparez-vous à cette douce vengeance. Il faut secourir celui que vous avez combattu, lorsque le Saint-Père lèvera l'étendard de la très sainte Croix c'est là son grand désir et sa volonté. Je veux que vous soyez le premier à solliciter et à presser le Saint-Père pour qu'il accomplisse bientôt son dessein. Quelle honte pour les chrétiens de laisser posséder par les méchants infidèles, ce qui nous appartient de droit Et nous nous conduisons comme des insensés; nous combattons contre nous-mêmes, nous sommes divisés les uns les autres par la haine et la rancune, tandis que nous devrions être unis dans les liens d'une divine et [530] ardente charité. Ces liens sont si forts, qu'ils ont tenu l'Homme-Dieu enchaîné et cloué sur l'arbre de la très sainte Croix.

10. Oui, mon Père, pour l'amour de Dieu, augmentez le feu de votre désir Ca voulant donner votre vie pour Jésus crucifié, votre sang pour amour de son sang. Oh ! combien serait heureuse votre âme, et la mienne aussi, qui aime tant votre salut, si je vous voyais donner votre vie pour le nom du doux et bon Jésus Je prie la souveraine et éternelle Bonté de nous rendre dignes du bonheur de lui sacrifier notre vie. Courez donc généreusement accomplir de grandes choses pour Dieu et l'exaltation de la sainte Église, comme vous en avez fait pour le monde et contre elle. Vous participerez ainsi au sang du Fils de Dieu. Répondez à la voix et à la clémence du Saint. Esprit, qui vous appelle si doucement, et qui inspire aux serviteurs de Dieu de crier vers lui pour vous obtenir la vie de la grâce. Pensez, mon Père, que les larmes et les sueurs que la Bonté divine a fait répandre à ses serviteurs, pourraient vous laver de la tête aux pieds. Ne les méprisez pas, et ne soyez pas ingrat de tant de grâces. Voyez combien Dieu vous aime; votre langue ne pourrait raconter, votre cœur sentir et vos yeux apercevoir toutes les grâces qu'il a répandues sur vous, pour que vous vous disposiez à affranchir la cité de votre âme de la servitude du péché mortel. Soyez reconnaissant et non pas ingrat, pour ne pas tarir en vous la source de la miséricorde. Je ne vous en dis pas davantage. Soyez, soyez fidèle, humiliez-vous sous la main puissante de Dieu, aimez et craignez Jésus crucifié. Préparez-vous a mourir [531] pour Jésus crucifié. Pardonnez à mon ignorance et à ma présomption, si j’ai beaucoup parlé; mais l'amour que j'ai pour le salut de votre âme doit me servir d’excuse. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Quant à ce que m'a demandé votre serviteur, qui est venu de votre part (Le texte est incomplet. On ignore l'affaire que le seigneur de Milan avait à traiter avec la pauvre fille du teinturier de Sienne.), etc. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

LXXV (193). - A MESSIRE PIERRE GAMBACORTI, à Pise. - De l'amour du monde et des effets qu'il produit dans l'âme. - De la vertu de justice.

(Pierre Gambacorti fut pendant quelques années à la tête de la république, et y employa heureusement sa puissance. Il fut assassiné. avec ses deux fils, en 1383, par Jacques Appiani, son confident, qui espérait lui succéder.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Vénérable Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne fille, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, vous écrit et vous salue dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de voir votre cœur dépouillé et libre des jouissances coupables et des plaisirs déréglés du monde, qui séparent et éloignent l'âme de Dieu. Il faut que l'âme qui est unie à Jésus crucifié, l'éternelle et suprême Bonté, soit séparée et retranchée du siècle, comme [532] celui qui est uni par l'amour au siècle est retranché du Christ. Car le monde n'a aucun rapport avec le Christ, et la Vérité première a dit: "Personne ne peut servir deux maîtres contraires; il sert l'un, s'il méprise l'autre (Mt 6,24)."

2. O très cher Père, combien ce lien est coupable! Il est certain que l'homme attaché à la corruption du péché est comme celui qui a les pieds et les mains liés, et qui ne peut se mouvoir. L'âme a les mains liées, et ne peut faire aucune œuvre du Christ; les pieds de son affection ne peuvent la conduire à aucune bonne action qui soit fondée sur la grâce. Hélas! quel danger pour l'âme que le péché ! De quel bien il prive la créature, et de quel malheur il la rend digne ! Il la rend digne de la mort, et la prive de la vie; il lui ôte la lumière et lui donne les ténèbres; il lui ôte la puissance et lui donne la servitude. Car celui qui se livre au péché est le serviteur et l'esclave du péché; il a perdu la puissance sur lui-même, et il se laisse posséder par la colère et les autres vices. A quoi servirait, très cher Père, de commander au monde entier, si nous ne commandons pas aux vices et aux péchés qui sont en nous? Ils nous privent de la lumière de la raison, et nous empêchent de voir dans quel état de damnation l'âme se trouve, et quelle est au contraire la paix de celle qui est unie au doux Jésus. Celui qui a perdu la vie de la grâce est comme le sarment retranché de la vigne; il est sec, et ne donne pas de fruit. De même la créature retranchée de la vraie Vigne se dessèche [533], se corrompt, et est digne du feu éternel. Hélas! quel malheur et quel aveuglement! Celui que ni les démons ni les créatures ne pouvaient enchaîner au péché mortel, s'y attache lui-même. Secouons donc le sommeil de la négligence et de l'ignorance; retranchez ses liens coupables. Tout cela vient de ce que le péché et le monde n'ont aucun rapport avec Jésus crucifié. Le monde cherche les honneurs, le bien-être, les plaisirs, la puissance, et le Christ béni a choisi la honte, les outrages, les mauvais traitements, et enfin la mort ignominieuse de la Croix. Il a voulu être un serviteur obéissant et toujours fidèle à la loi et à la volonté de son père, recherchant toujours son honneur et notre salut. Suivons maintenant ses traces.

3. Oui, je vous le demande et je le veux: soyons liés par ce doux et véritable lien, et, afin que vous puissiez mieux le faire, ouvrez l’œil de la connaissance de vous-même, et vous verrez que non seulement vous n'êtes rien, mais que vous commettez sans cesse le mal et l'iniquité. C'est ainsi que naîtra en vous un principe de sainte justice : avec une humilité sincère et profonde, vous rendrez à Dieu ce qui lui est dû, et à vous ce qui vous appartient. Puis vous regarderez dans l'abîme de sa charité infinie, et vous verrez comment l'Agneau immolé a porté avec patience et douceur toutes nos iniquités. O Amour ineffable, avec quelle patience vous donnez votre vie! Vous prêtez le temps à la créature, et vous l'attendez pour qu'elle se convertisse. Lorsque vous connaîtrez ainsi la bonté de Dieu en vous, et comment elle agit, vous serez lié et enchaîné dans les [534] liens de la charité, plus doux et plus aimable que toute douceur. Ne tardez pas, car le temps est court; le moment de la mort vient sans que nous nous en apercevions.

4. Je vous prie par l'amour de Jésus crucifié d'avoir toujours, dans votre position, le regard fixé sur la sainte et divine justice; que ce soit elle, et non pas la haine ou le désir de plaire à la créature, qui vous fasse punir les fautes que vous voyez : punissez surtout vos fautes quand vous vous en apercevez; blâmez-les autant que vous le pourrez, et gardez-vous de fermer les yeux pour ne pas les voir, car Dieu vous en reprendrait sévèrement. Soyez, soyez plein de zèle et d'amour, et faites tous vos efforts pour que tous vos actes soient unis au Christ Jésus. C'est cette union que mon âme vous désire, parce que je vois que sans cela vous ne pouvez avoir la vie de la grâce. Je ne vous dis rien de plus ici.

5. J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien touchée. Ce n'est pas ma vertu et ma bonté, car je suis pleine de misère et de péchés, mais c'est votre bienveillance et celle de ces saintes dames qui vous ont porté à m'écrire humblement, pour me. prier de venir vous trouver (Le bienheureux Raymond nous apprend (P. II, c.8) que sainte Catherine fut sollicitée de venir à Pise, et qu'elle y alla en 1375. L'influence qu'elle eut sur Pierre Gambacorti contribua sans doute beaucoup à maintenir la république dans l’obéissance de Grégoire XI.). Je satisferai bien volontiers votre désir et le leur; mais, en ce moment, je vous prie de m'excuser. L'état de ma santé m'en empêche. Je vois aussi que cela ferait murmurer; mais j'espère de la [535] bonté de Dieu que, si son honneur et le salut des âmes le demandent, il me permettra de faire ce voyage en paix, et sans soulever des murmures; et je serais prête alors à obéir à la Vérité suprême et à votre commandement. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Que le Christ vous comble de ses grâces les plus douces! Je me recommande avec une tondre affection à ces dames. Qu'elles prient Dieu pour moi afin qu'il me rende humble et soumise à mon Créateur. Ainsi soit-il. Que loué soit Jésus-Christ crucifié!

Table des Matières


 

 

LXXVI (194). A MESSIRE TRINCI, des Trinci de Foligno, et à Conrad son frère.- Des biens de la charité, et comment le Christ élevé en Croix a tout attiré à lui.

(La famille des Trinci était toute-puissante à Foligno. Celui auquel la lettre de sainte Catherine est adressée y exerçait un pouvoir absolu. Le bienheureux Fr. Thomas de Foligno, de l'ordre de Saint-François, lui prédit qu'il mourrait quand la cloche de la commune cesserait de sonner, et que les veaux voleraient sur les tours. En effet, en 1377, dans la guerre qu'il soutenait pour l’Église contre les Florentins, la cloche de Foligno se cassa en appelant le peuple à la révolte; Trinci fut tué dans la sédition, et les étendard, de l’ennemi, où étalent représentés des veaux, flottèrent sur les tours de la ville.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1.Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs [536] de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir les vrais serviteurs de Jésus crucifié liés par les doux liens de la charité. Ces liens ont uni Dieu à l'homme et l'homme à Dieu; et cette union a été si parfaite, que ni la mort ni rien au monde n'a pu les séparer.

2. O doux et véritable lien, votre force est si grande, que vous avez tenu attaché et cloué l'Homme-Dieu sur le bois de la très sainte Croix; car les clous et le fer n'auraient pas suffi à le tenir, si l'amour de l'honneur de son Père et de notre salut ne l'eût pas retenu. Mes très chers Frères, cet amour a été si fort et si persévérant, que ni les démons ni les créatures ne peuvent l'affaiblir et l'empêcher de continuer. Les créatures ne l'ont pas affaibli, et ne l'affaiblissent pas par leurs injures et leur ingratitude, et les démons qui nous tentent ne l’empêchent pas de nous aimer. Il n'a pas cessé d'obéir à son Père, mais il a persévéré dans cette obéissance jusqu'à la mort de la Croix. Ce doux et tendre Verbe, le Fils unique de Dieu, nous a manifesté avec persévérance et patience la volonté et la douce vérité de son Père. Sa volonté est notre sanctification; c'est la vérité, et c'est dans ce but que Dieu nous a créés, afin que nous soyons sanctifiés en lui pour la louange et la gloire de son nom, afin que nous jouissions et que nous glorifions son éternelle vision.

3. O mes très doux et très chers Frères, je veux que vous considériez l'abondance et l'abîme de sa charité. L'homme était devenu aveugle et ignorant par sa faute; il ne connaissait pas cette douce vérité, cette douce volonté de Dieu ; et c'est pourquoi Dieu [537] a voulu s'humilier jusqu'à l'homme. O misérable orgueil ! l'homme ne doit-il pas avoir honte de s'enorgueillir, lorsque Dieu s’est humilié en nous donnant son Verbe voilé et revêtu de notre humanité. Qui peut seulement comprendre que la grandeur de Dieu est descendue à un tel abaissement, que Dieu s'est uni à l'homme et l'homme à Dieu. Ouvrez, ouvrez l’œil de votre intelligence, et vous verrez quelle abondance de sang a répandue le Fils de Dieu.. Les blessures de son corps nous ont prouvé que Dieu nous aime d'une manière ineffable et qu'il ne veut autre chose que notre bien; s'il avait voulu autre chose, il ne nous eût pas donné un tel Rédempteur. O ineffable et douce charité ! votre corps a été ouvert par la force de l'amour de notre salut. Dieu éternel, vous vous êtes fait visible, vous nous avez donné un trésor visible afin que la faiblesse de notre intelligence n'ait plus d'excuse de ne pouvoir s'élever; vous vous êtes fait petit, et vous avez uni ensemble la bassesse et la grandeur.

4. Qu'ainsi donc, par la force de l'amour, l'intelligence et le cœur de l'homme s'élèvent à connaître en vous l'abaissement de votre humilité, et la grandeur et l'excellence de votre charité, ô Dieu éternel ! Le doux et tendre Verbe l'a dit: " Lorsque je serai élevé en haut, j'attirerai tout à moi. " L'éternelle Vérité semble avoir voulu dire si je suis abaissé et humilié dans la mort honteuse de la Croix, j'attirerai tous vos cœurs à la grandeur de ma divinité et de ma charité incréée. Et quand le cœur de l'homme est attiré, on peut dire qu'il entraîne avec lui toutes les puissances de l'âme avec toutes ses œuvres spirituelles [338] et temporelles (Dialogue, XXVI). Et comme tout est créé pour le service de l'homme, lorsque l’homme est attiré, tout est attiré. C'est pourquoi il a dit: "Lorsque je serai élevé en haut, j'attirerai tout à moi "

5. Que l'homme ouvre donc l’œil de l’intelligence et contemple l'amour de son Créateur. Je veux que vous sachiez, mes très chers Frères, que quand l’œil de l'intelligence est obscurci par l'amour-propre sensitif, il ne peut voir cette vérité. Comme l’œil rempli de terre et de sang ne peut voir la lumière du soleil, l'œil de l'âme ne peut voir s'il est couvert par la terre de l’amour déréglé, de l'attachement au monde et aux choses qui passent comme le vent, s'il est obscurci par les désirs de la chair, en ne vivant pas honnêtement, en se souillant dans la fange de la volupté. Ce malheureux état change l'homme en brute, et lui ôte la lumière et la connaissance. Je dis que ceux-là ne peuvent connaître cette vérité; ils deviennent les amis du mensonge et ils suivent les traces de leur père, le démon, qui est père du mensonge.

6. Je veux donc que vous retiriez votre intelligence et votre amour des choses qui passent et des vices de la chair, et que vous purifiez votre âme par le moyen de la sainte confession. Je ne vous dis pas de quitter votre position plus que le Saint-Esprit ne vous l'inspire; mais je veux que vous y viviez avec une sainte crainte de Dieu, vous conduisant comme des hommes vertueux, et non comme des insensés et des animaux, et que vous gouverniez avec justice et bonté ceux qui vous sont soumis. Observez le saint état du [540] mariage, et ne le souillez pas en le violant par des passions déréglées, mais réprimez vos désirs par le souvenir du sang de Jésus-Christ et de l'union de la nature divine avec la nature humaine. Votre chair misérable aura honte alors de tomber dans une telle misère; elle sentira le parfum de la pureté, et elle respectera la sainteté du mariage en pensant à ces choses et en craignant Dieu. Vous respecterez ses lois et les jours qui sont prescrits par la sainte Église. En faisant ainsi, vous serez des arbres productifs, et le fruit que vous porterez sera bon et rendra gloire et louange au nom de Dieu.

7. Vous serez greffés sur l'Arbre de vie, le Christ, le doux Jésus; il vous liera de ces puissants liens de l'amour qui l'ont attaché et cloué sur la Croix; et vous participerez ainsi à cette force, étant liés à Dieu et au prochain si fortement, que ni le démon, ni les créatures ne pourront vous en séparer et vous empêcher d'être forts et persévérants jusqu'à la mort. L'ingratitude de ceux qui vous servent et qui méconnaissent vos bienfaits, les pensées tumultueuses que le démon mettra dans votre cœur pour vous faire haïr et mépriser votre prochain, ne vous éloigneront pas de son amour et ne vous ôteront pas la force d'être unis et liés par les liens de la charité. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir les vrais serviteurs de Jésus crucifié, liés par les doux liens de sa charité. J'espère de la bonté de Dieu que vous accomplirez sa volonté et mon désir: il le fera à cause de sa bonté et des services que vous rendrez à sa douce Épouse, car Dieu n'est pas ingrat et oublieux à l'égard de ceux qui le servent.

8. Tous les services que nous lui rendons lui sont agréables; mais ce qui lui plaît davantage, c'est ce que nous faisons pour la sainte Eglise, de quelque manière et dans quelque état que ce soit. Il est vrai que plus l'homme la sert avec un cœur libre et généreux, plus il est agréable à Dieu, qui accepte tout et mesure tout à la mesure de l'amour. Mais comme Dieu récompense les services, il punit les offenses; et la récompense est toujours proportionnée aux services, comme la punition aux offenses. Pourquoi? Parce que les services et les offenses s'adressent au sang du Christ, et méritent par conséquent d'être plus récompensés ou plus punis. Ainsi donc, mes très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, soyez les serviteurs de Jésus crucifié et de sa douce Épouse ; vous goûterez ainsi et vous connaîtrez l'éternelle volonté de Dieu, qui ne veut pas autre chose que notre sanctification; il l'a montré, comme je l'ai dit, en s'humiliant jusqu'à notre bassesse, et en répandant pour nous son sang avec tant d'amour. Purifiez-vous par la foi et l'espérance dans le sang de Jésus crucifié, et nourrissez tous les vôtres avec cette doctrine. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [541].

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LXXVII (195). - A BENUCCIO PIERRE, et Bernard-Hubert de Belfort, de Volterre. - La vraie paix avec Dieu se trouve dans la pratique des vertus.

(Benuccio et Bernard de Belfort appartenaient à une famille guelfe de Volterre qui s’empara du pouvoir, en abaissant les familles gibelines. De là des inimitiés que sainte Catherine s’efforça d’éteindre. )

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très chers Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de voir votre coeur, votre désir et votre âme en paix avec Jésus crucifié; car vous ne pouvez autrement participer à la grâce divine. Vous savez, mes Fils, que le péché seul met l'homme en guerre avec son Créateur. Comment pourrons-nous faire la paix, puisque nous sommes tombés dans une guerre mortelle par nos fautes, et que nous serons condamnés aux peines éternelles si nous n'avons pas la paix? Je veux que nous cherchions le moyen d'éviter le danger que courent notre âme et notre corps; et je n'en vois pas d'autre que celui que Dieu prit lui-même pour nous quand, par le péché d'Adam, le genre humain fut en guerre avec Dieu. La miséricorde de Dieu voulut faire la paix avec l'homme; mais il fallait punir la faute commise, et il nous envoya le Verbe, son Fils unique, comme notre paix et notre médiateur. Le Fils de Dieu se chargea de [542] nos iniquités et les punit sur son corps; c'est ainsi qu'il fut notre paix et notre médiateur.

2. Comment les a-t-il punis? par la mort si douloureuse et si honteuse de la Croix. Vous voyez que Dieu, par le moyen de son Fils, a fait la paix avec l'homme, et cette paix est si complète et si parfaite, que, si l'homme se révolte encore par le péché, il retrouve le Sang précieux que nous recevons dans la sainte confession; et nous pouvons nous en servir tous les jours autant que nous le désirerons. Puisque nous avons reçu de Dieu tant de grâces et de miséricordes, je ne veux pas que nous soyons oublieux et ingrats; mais je veux que nous suivions les traces de Jésus crucifié, afin que vous puissiez vous réconcilier avec lui, en suivant ses traces, comme nous l'avons dit; car sans cela vous Seriez en continuelle damnation. J'ai dit que Dieu, par le moyen de son Fils, et le Fils par le moyen de son sang, nous ont délivrés de la guerre et donné la paix; et je vous dis que c'est par le moyen de la vertu qu'il faut cesser la guerre et fuir l'éternelle damnation; autrement, vous seriez confondus en cette vie et dans l'autre.

3. Mais je veux que vous sachiez qu'on ne peut aimer Dieu et pratiquer la vertu sans le moyen du prochain? Comment? Je vais vous le dire. Il m'est impossible de montrer l'amour que j’ai pour mon Créateur, parce qu'il n'a pas besoin de mes services; il faut donc prendre l'intermédiaire de sa créature, l'assister et lui rendre les services que je ne puis rendre à Dieu. C'est pourquoi le Christ disait à saint Pierre: " Pierre, m'aimes-tu? " Et quand Pierre répondait que oui, le Christ ajoutait: " Pais mes brebis. [543] " L'amour que tu me portes ne peut me servir, mais qu'il serve à ton prochain. Vous voyez que c'est le moyen d'apaiser cette grande guerre que nous avons avec Dieu, et que vous y parviendrez surtout en acquérant la vertu. Je vous ai dit que c'était le doux et glorieux moyen de faire cesser la guerre et les ténèbres de l'âme; mais soyez persuadés que cette vertu se trouve et s'acquiert dans l'amour du prochain, en aimant ses amis et ses ennemis pour Jésus crucifié. C'est par lui que s'éteint le feu de la colère et de la haine que l'homme avait contre son frère.

4. La vertu de charité et d'humilité se trouve et s acquiert seulement par l'amour du prochain pour Dieu; car l'homme humble et pacifique chasse la colère et la haine qu'il avait dans son cœur contre son ennemi, et la charité en chassera l'amour-propre, l’élargira par l'affection pour ses frères, et lui fera aimer ses ennemis et ses amis comme lui-même, pour l’Agneau immolé et consumé. Elle lui donnera une grande patience contre toutes les injures qui lui seront dites et faites, et une douce force pour supporter les défauts de son prochain. Alors l'âme qui possède la vertu acquise en suivant les traces de son Sauveur tourne toute la haine qu'elle avait pour le prochain contre elle-même, et elle déteste ses vices, ses défauts et les péchés qu'elle a commis contre la bonté infinie de son Créateur. Elle veut alors s'en venger et les punir sur la partie sensitive d'elle-même. Et comme la sensualité veut vivre selon le monde et se plaît dans la haine et la vengeance du prochain, la raison que règle une vraie et parfaite charité veut faire le contraire, et se plaît à l'aimer et à se réconcilier avec lui; et tous les vices se trouvent ainsi vaincus par les vertus qui leur sont opposées.

5. C'est cette vertu qui réconcilie l'âme avec Dieu et qui venge l'injure qui lui a été faite. Aussi je vous ai dit que je désirais voir votre cœur et votre amour en paix avec votre Créateur : c'est là le chemin véritable, il n'y en a pas d'autre. Oui, mes enfants, le désir que j'ai de votre salut me fait souhaiter de voir la haine disparaître de votre cœur. Ne faites pas comme ces insensés qui, en persécutant les autres, se persécutent eux-mêmes. Le premier mort est celui qui veut, dans sa haine, tuer son ennemi; il s'est frappé lui-même avec le poignard de la haine, et il est mort à la grâce. Non, plus de guerre, pour l'amour de Jésus crucifié; épargnez-vous les tourments de l'âme et du corps; craignez le jugement divin, toujours suspendu sur vous. Je ne veux pas en dire davantage sur ce sujet et sur les autres points qui intéressent votre salut, parce que je vous en entretiendrai; mais je vous prie et je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de faire deux choses. Je veux d'abord que vous vous réconciliez avec Dieu et avec vos ennemis; vous ne pourrez avoir la paix avec la Vérité suprême, si vous ne l'avez pas avec votre prochain. Prenez ensuite la peine de venir me voir le plus tôt que vous le pourrez; s'il ne m'était pas si difficile de le faire, j'irais vers vous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [545].

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LXXVIII (32). - A L'ARCHEVEQUE DE PISE.- A l'exemple de Jésus-Christ nous devons corriger avec zèle et justice les défauts de ceux qui nous sont soumis, sans jamais craindre les persécutions et la mort.

(François Moricotto, neveu d'Urbain VI, fut archevêque de Pise depuis 1373 jusqu'en 1378, époque a laquelle il fut nommé cardinal et vice-chancelier de la sainte Église. Il mourut à Assise en 1395.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon révérend et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un bon pasteur, si plein de zèle et d'ardeur, que vous soyez prêt à donner votre vie pour vos brebis, à l’exemple de la Vérité suprême, le Christ Jésus, qui, pour l'honneur de son Père et pour notre salut, courut à la mort ignominieuse de la très sainte Croix. Vous, très cher Père, suivez ses traces, pour détruire les vices et planter les vertus dans les âmes de ceux qui vous sont soumis, sans craindre les peines, les opprobres, les mépris, les injures, la faim, la soif et toutes les persécutions que le monde ou le démon peuvent vous faire; mais reprenez vos sujets avec courage et avec un ardent désir de leur salut; ayez toujours l'oeil sur eux; faites au moins tout votre possible, et ne paraissez pas ne pas les voir. Il ne faut pas agir ainsi, mais il faut voir nos défauts et ceux de notre prochain [546], non pour murmurer et porter de faux jugements, mais pour en avoir une vraie et sainte compassion, et les porter devant Dieu avec larmes et gémissements, à cause de l'offense qui est commise et de la perte de l'âme.

2. C'est ainsi que doit faire toute créature raisonnable à l'égard de son prochain; mais vous y êtes bien plus obligés, vous et les autres prélats de

sainte Église; vous devez en avoir compassion, et les punir lorsqu'il le faut, et que vous trouvez des fautes à reprendre. Hélas ! ne tardez plus, car par le défaut de correction, les vertus et la vie de la grâce sont mortes dans l'âme, les vices et l'amour-propre s'y développent, et le monde périt; il est toujours malade d'une maladie mortelle. L'homme est couvert de blessures et d'infirmités, et les médecins qui les soignent, c’est-à-dire les prélats, ont employé tant d'onguent, que les plaies sont toutes corrompues. Non, plus d'onguent, pour l’amour de Dieu; mais servez-vous un peu du feu, brûlant et détruisant le vice par une sainte et vraie justice, toujours unie à la miséricorde. Ce sera une grande miséricorde de punir et de reprendre les vices. La plus grande cruauté que puisse commettre quelqu'un qui soigne un malade, c'est de lui donner des choses nuisibles. Oh ! pour l'amour de Jésus crucifié, ne dormez plus; réveillez-vous par le feu de l'amour et de la haine, par la douleur de l'offense de Dieu. Faites au moins tout votre possible; quand vous l'aurez fait, vous serez excusé devant Dieu. Je sais bien que vous ne pouvez tout voir; mais servez-vous des serviteurs de Dieu, qui vous aideront à voir. Il ne faut rien négliger [547] jusqu'à la mort, pour l'amour de notre Sauveur, n'ayez aucune crainte, aucun amour servile; car si cela était, vous exposeriez votre âme au danger et à la perte de son salut. Il faut consentir à perdre la vie du corps, et la mettre toujours en ligne de compte. Si vous le faites, vous montrerez que vous êtes l'ami et le disciple fidèle de Jésus crucifié.

3. Vous, pasteur, vous avez appris la règle et la doctrine du bon Pasteur qui a donné sa vie pour nous; et je vous ai dit que je désirais vous voir bon pasteur, car c'est la seule route que je voie pour votre salut et celui du troupeau. A ce sujet, je ne vous dirai autre chose que de vous cacher sous les ailes d'une humilité sincère, de la haine et du regret du péché, sous les ailes d'une ardente charité, soutenant les âmes par les dons et les grâces spirituelles et les corps par les secours temporels, nourrissant les pauvres selon leurs nécessités. Vous savez que vous êtes père; nourrissez donc vos enfants comme un père.

4. J'ai appris par la lettre du prieur de Sainte-Catherine que vous avez fait un changement dans le costume des religieuses dominicaines de Sainte-Catherine (Les sœurs du tiers ordre recevaient leur habit religieux des mains du prieur de Sainte-Catherine. L’interdit dont Florence fut frappée par Grégoire XI s’étendit à plusieurs villes de la Toscane.), et vous voulez qu'elles observent l'interdit en disant que le privilège qu'elles ont ne vaut rien. Je vous assure qu'il est bon; j'en ai fait voir la copie, quand je suis allée trouver le Saint-Père à Avignon, et il l'a reconnu avant d'obtenir le privilège qu'il me [548]

donna. Aussi je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, de ne pas leur causer ce chagrin. Appliquez-vous aux choses que vous avez à faire et que votre charge exige; mais ne vous tourmentez pas de celle-là, pour l'amour de Dieu. Croyez-moi, très cher Père, s'il en était autrement, je ne vous ferais pas cette prière; je ne voudrais pas, en la moindre chose, vous faire transgresser les ordres que vous avez reçus du Saint-Père ; je serais au contraire avec vous pour m'y opposer. Je vous prie de me faire cette grâce et cette miséricorde. Je ne vous demande et ne vous demanderai jamais rien qui soit opposé au devoir. Je finis. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, afin que le feu de l'amour que vous trouverez dans ce sang consume toute la froideur et attendrisse toute la dureté de votre cœur et de votre âme. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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LXXIX (33). - A L'ARCHEVEQUE D'OTRANTE.- De la lumière nécessaire à l’âme pour suivre la voie de Jésus-Christ. - Du secours que nous devons chercher dans la Croix; c'est par elle que nous acquérons la force contre nos ennemis.

(Jacques d'Itri était Italien, et non pas Français, comme le pensent quelques auteurs. Il fut évêque d'lschia en1359, archevêque d'Otrante un 1363, et le Pape Grégoire XI lui donna, le 18 janvier 1376, le titre de patriarche de Constantinople. Il suivit malheureusement le parti opposé a Urbain VI. L'antipape Clément VII le nomma cardinal et son légat auprès de la reine de Naples. Charles Durazzo le fit jeter en prison, où il mourut misérablement. La lettre de sainte Catherine lui fut adressée vers la fin de 1375.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et révérend Père dans le Christ, Jésus, votre indigne petite fille Catherine, la servante [549] et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, vous écrit dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un pasteur bon et fidèle au Christ Jésus, avec la lumière et la connaissance de sa bonté. Vous savez que celui qui pendant la nuit marche avec la lumière ne s'égare pas: de même l'âme qui est éclairée de Dieu ne peut se perdre, parce qu'elle ouvre l'oeil de l'intelligence et de la raison, et qu'elle regarde la route que prend son doux Maître; et dès qu'elle l'a reconnue, par le désir et la volonté qu'elle a de suivre le maître, elle court avec zèle et sans négligence. Elle ne s'arrête pas à tourner la tête en arrière, c’est-à-dire à se regarder elle-même. Elle se voit dans la connaissance de ses péchés et de ses défauts; elle confesse qu'elle n'est rien par elle-même, et elle reconnaît en elle l'infinie bonté de Dieu, qui lui a donné tout son être. Cette connaissance doit toujours l'attacher, la fixer; mais je dis qu'elle ne doit pas se détourner vers elle-même par l'amour-propre et le plaisir qu'elle trouve dans la créature. Je dis que l'âme qui est éclairée de la vraie lumière ne se détourne pas ainsi; mais, dès qu'elle s'est vue et qu'elle a trouvé la bonté de Dieu, elle marche par toutes les voies et les moyens du doux Jésus et des saints qui l'ont suivi; elle prend Jésus pour son modèle. Elle aime, elle désire tant suivre la voie droite [550] pour arriver à son objet et à sa douce fin, qu'elle ne s'inquiète pas des épines des tribulations qui se rencontrent et des voleurs qui voudraient la dépouiller; elle. ne craint rien, et ne veut jamais retourner en arrière. L'amour a éloigné toute crainte servile; elle marche sur les traces de ceux qui ont suivi le Christ; elle voit bien et elle connaît qu'ils étaient des hommes comme elle, nés et nourris de la même manière, et que la bonté inépuisable de Dieu n'a pas changé.

2. C'est de cette vraie lumière et de cette connaissance que mon âme désire vous voir rempli, vous, mon Pasteur et mon Père, dans les flammes impétueuses de l'amour, afin que ni les plaisirs, ni les délices, ni la fortune, ni les honneurs du monde ne puissent obscurcir cette lumière, et que les épines, les tribulations et les voleurs ne vous empêchent jamais de suivre cette douce voie. Ayons toujours les yeux fixés sur le Verbe incarné, le Fils unique de Dieu, qui a été la voie et la règle dont l'observation nous donne toujours la vie. Hélas ! mon Père, je ne voudrais pas que les tentations et les illusions du démon fussent comme des épines qui nous empêchent d'avancer. Que ce ne soit pas non plus le fardeau de notre chair, qui combat toujours et se révolte contre l'esprit : c'est un ennemi pervers dont nous ne pouvons jamais nous défaire, et qui vient toujours avec nous. Que ce ne soit pas ces voleurs et ces démons incarnés dans les créatures qui veulent souvent nous ravir l'honneur et la patience par les injures et les persécutions qu'ils nous font. Souvent les hommes remplissent l’office des démons en s'opposant aux saintes et bonnes résolutions que leur prochain aurait et accomplirait [551] pour l'honneur de Dieu. Le mal qu'ils font eux-mêmes ne leur suffit pas, ils voudraient en faire dans les autres. Persévérons donc avec courage dans notre voie, et prenons confiance, car nous pourrons tout par Jésus crucifié.

3. Je me réjouis et je tressaille d'allégresse en considérant les armes puissantes que Dieu nous a données et la faiblesse de nos ennemis. Vous savez bien que ni le démon ni les créatures ne peuvent contraindre la volonté au moindre péché. La volonté est une main si puissante, lorsqu'elle est armée du glaive à deux tranchants de la haine et de l'amour, qu'aucun ennemi n'est assez fort pour lui résister; il sera frappé et renversé par terre. O ineffable et très ardente charité, les chevaliers que vous conduisez au combat peuvent combattre avec courage, surtout vos pasteurs, qui sont plus exposés et qui ont plus à faire que les autres ; vous leur avez donné la cuirasse de la volonté, qui est si forte qu'aucun coup ne peut lui nuire, car elle a tout ce qu'il faut pour résister et se défendre. Mais que l'âme prenne garde de laisser tomber entre les mains de l'ennemi le glaive de la haine et de l'amour que Dieu lui a donné. Sa cuirasse perdrait alors sa force, et deviendrait molle; car je vois que ni le démon ni la créature ne peuvent jamais me tuer qu'avec le glaive qui me sert à les vaincre, et ce n'est qu'en le leur donnant qu'ils me feront périr. Qu'est-ce qui tue le vice, le péché? C'est la haine et l'amour: la haine que j'ai conçue contre lui, et l'amour que j'ai conçu en Dieu pour la vertu. Si le démon et la sensualité veulent changer cette haine et cet amour, c’est-à-dire vous faire haïr les choses qui [552] sont en Dieu, et aimer les sens qui se révoltent contre lui, ils ne le pourront pas, si la main. puissante de la volonté s'y oppose; mais si elle s'y prête, elle se tue elle-même. Il faut considérer combien cela déplaît à Dieu, et nuit à nous-mêmes. Vous savez, mon Père, qu'étant pasteur, ce serait un malheur non pas seulement pour nous, mais encore pour tous ceux qui vous sont soumis. Tout ce que vous avez à faire pour vous et pour la douce Épouse du Christ, la sainte Eglise, y rencontrerait un grand obstacle.

4. Du courage donc; ne dormez plus, levez l'étendard de la très sainte Croix. Regardons l'Agneau percé pour nous, qui verse son sang de toutes les parties de son corps. O doux Jésus, qui vous a pressé de le verser en si grande abondance? Il nous répond que c'est son amour pour nous et sa haine pour le péché, qui lui a fait donner ce sang bouillant du feu de sa charité. Appuyons-nous sur cet arbre, et suivons la voie droite qu'il nous montre. Nous avons bien sujet de nous réjouir, car tous nos ennemis sont devenus faibles et infirmes par ce doux fils de Marie, le Fils unique de Dieu. Le démon est affaibli ; il ne peut plus conserver sa puissance sur l'homme, il l'a perdue. Notre chair, que le Fils de Dieu a revêtue, a été flagellée par les opprobres, les violences, les mépris, les outrages; et quand l'âme regarde cette chair divine, elle doit sur-le-champ arrêter et éloigner toute révolte intérieure. Les louanges des hommes ou leurs injures ne seront rien pour elle, lorsqu'elle regardera le doux Jésus, que les injures, que notre ingratitude et nos fautes n'ont pas empêché d'obéir pour l'honneur de son Père et pour notre salut. La [553] gloire du monde a été vaincue par le désir et l'amour de la gloire de Dieu.

5. Courez donc par cette voie; soyez avide, affamé du salut des âmes, à l'exemple de la Vérité suprême, du bon Pasteur, qui a donné sa vie pour son troupeau. Oui, soyez plein de zèle pour l'honneur et l'exaltation de la Sainte Eglise; ne craignez rien de ce qui est ou de ce qui peut arriver, car tout cela n'est qu'une illusion du démon, qui veut empêcher les saintes et bonnes résolutions. Quoiqu'il n'ait pas réussi dés le commencement, il s'obstine dans le mal. Encouragez et fortifiez notre Saint-Père; ne craignez rien, agissez avec vigueur, et vous renverserez les obstacles. Faites-moi bien voir que vous êtes une colonne ferme, qu'aucun vent ne peut jamais ébranler. Parlez hardiment et sans crainte, et dites la vérité sur tout ce qui vous paraît intéresser la gloire de Dieu et la réforme de la sainte Église. Nous n'avons qu'une vie, et nous devons l'exposer s'il le faut à mille morts, aux souffrances et aux coups pour l’amour du Christ, qui s'est sacrifié avec tant d'ardeur pour l'honneur de son Père et pour notre salut. Je m'arrête, mon Père, car je n'en finirais pas. J'ai eu une grande joie des bonnes nouvelles que vous me donnez de l'arrivée du Christ de la terre, et du commencement de la croisade. Que ce qui est arrivé ne soit pas une cause de refroidissement et de crainte pour vous et pour le Saint-Père (Sainte Catherine veut parler de la révolte de presque tous les Etats de l’Eglise et de la guerre contre la république de Florence.); les choses se feront par ce qui leur semble le plus contraire [554].

6. J'ai appris que le Maître de notre Ordre devait être nommé cardinal (Le Maître général de l'Ordre était alors frère Élie de Toulouse. Il ne fut pas nommé cardinal, et continua à gouverner l'Ordre jusqu'en 1380, époque à laquelle il fut déposé pour avoir suivi le parti de Clément VII. Il mourut en 1390. Le B. Raynond de Capoue lui succéda.) . Je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de prendre les intérêts de l'Ordre, et de prier le Christ de la terre de nous donner un bon vicaire. Je voudrais que vous parliez de maître Etienne de la Combe, qui a été procureur de l'Ordre et de la province de Toulouse. Je crois que, s'il était choisi, ce serait un grand avantage pour la gloire de Dieu et pour notre Ordre, Car il me semble que c'est un homme vertueux, énergique et sans crainte; nous avons maintenant besoin d'un médecin qui n'ait pas peur, et qui use du fer de la sainte et droite justice; car on s'est tant servi d'onguent jusqu'à présent, que tout les membres sont pour ainsi dire corrompus. Je n'ai pas écrit au Saint-Père à ce sujet, et je ne le lui ai pas désigné; mais je l’ai prié qu'il nous en donnât un bon, et qu'il s'en entretînt avec vous et avec Mgr Nicolas d'Osimo.

7. Si vous croyez que pour cela ou pour autre chose, Frère Raymond puisse vous être utile, écrivez-lui, et il se rendra aussitôt à vos ordres. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Gérard de Bonconti vous offre ses respects, ainsi que ma mère, comme à son cher Père, tout en s'en reconnaissant indigne. Doux Jésus, Jésus amour [555].

Table des Matières

 


 

 

LXXX (34) - A MONSEIGNEUR ANGE, évêque nommé de Castello.- Elle désire le voir éclairé de la vraie et parfaite lumière pour connaître et aimer la vérité.- De la constance, de la prudence et des autres vertus qui viennent de la vraie lumière et de la connaissance de la vérité. - Du malheur de l'âme qui en est privée. - De l’obligation qu'ont les ministres de la sainte Église de procurer le salut des âmes. - Elle l'exhorte à reprendre les vices de ceux qui lui sont soumis, à l'exemple de Jésus-Christ et des anciens prélats, et a faire naître en eux les vraies vertus, surtout dans un temps si désastreux pour l'Église. - Elle le prie d'annoncer que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

(Ange Corraro, noble vénitien, fut nommé évêque de Castello en 1378 : Castello est un des quartiers de Venise dont les évêques de cette ville prirent le titre jusqu'à l'extinction des patriarches de Grado, en 1451. Il fut élu Pape après la mort d'Innocent VII, et prit le nom de Grégoire XII. Il abdiqua, à la suite du concile de Constance, en 1415, et mourut en 1417. Il avait une grande dévotion pour sainte Catherine de Sienne, et portait toujours à son cou, dans un reliquaire, une de ses dents qu'il avait obtenue du B. Maconi. Il voulait commencer le procès de sa canonisation, mais il en fut empêché par les embarras du schisme.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière, afin que dans la lumière de Dieu vous [556] voyiez la lumière; car en la voyant, vous connaîtrez la Vérité; en la connaissant, vous l'aimerez, et ainsi vous serez l'époux de la Vérité (Dialogue. Ch XCVIII).

2. Sans cette lumière, nous marcherons dans les ténèbres; nous ne serons pas les époux fidèles, mais infidèles de la Vérité; car cette lumière est le moyen qui rend l'âme fidèle; elle l'éloigne du mensonge, de la sensualité, et elle lui fait suivre la doctrine de Jésus crucifié, qui est la Vérité même; elle rend le cœur ferme, solide, invariable, ne tombant pas dans l'impatience par l'épreuve, ni dans une joie déréglée par la consolation; il est toujours calme et mesuré dans sa conduite. Toutes ses actions sont faites avec prudence et avec la lumière de la discrétion. Comme il agit prudemment, il parle prudemment, il se tait prudemment, il aime mieux écouter quand il le faut que parler sans besoin. Pourquoi? parce que, avec la lumière, il a vu dans la lumière, que Dieu l'éternel aime peu de paroles et beaucoup d’œuvres (Dialogue ch XI). Sans la lumière, il ne l'aurait pas connu, et il aurait fait le contraire, parlant beaucoup et agissant peu. Son cœur irait au gré du vent; léger dans la joie par la vanité d'esprit, il se laisserait abattre par la tristesse dans l'affliction. Ceux qui sont privés de cette lumière dans le malheur, sont exposés à tomber.

3. Celui qui, dans la lumière de l'éternelle Vérité, a vu la lumière, est capable d'arriver à une grande perfection, et il y arrive en s'exerçant avec zèle à la [557] haine de lui-même et à l'amour de la vertu, il ne le peut pas autrement. Si sa vie devient imparfaite et corrompue, toutes ses actions le seront aussi; de la raison il fera une servante, et de la sensualité une maîtresse. Tout ce que Dieu lui donne lui deviendra un poison. Dans quelque état qu'il se trouve, il ne rend pas à Dieu ce qui lui est dû, pas plus qu'au prochain et à lui-même. Il ne rend pas à Dieu l'hommage d'un amour sincère et désintéressé, en l'aimant parce qu'il est digne d'être aimé, et qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté. Il ne se rend pas la haine qu'il se doit en détestant sa sensualité et en pleurant ses fautes passées et présentes, regrettant plus l'offense faite à Dieu que la peine qui doit punir la faute. Il ne rend pas au prochain ce sentiment qui le porte à l'aimer autant que lui-même, à le servir, à l'aider selon son pouvoir pour le Sauver des mains du démon. Celui-là ne se nourrit pas, à la table d'un ardent désir, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Dieu exige cependant que nous y prenions tous cette nourriture; mais il l'exige surtout des pasteurs de la Sainte Église, auxquels il a confié le soin des âmes.

4. Ils doivent être de vrais pasteurs, à la suite du bon et saint Pasteur qui a offert et donné sa vie pour ses brebis, et qui, par le supplice de la Croix, a satisfait à l'obéissance de son Père et à notre salut. Jamais il n'a refusé le travail et la fatigue; jamais le désir qu'il avait de notre salut n'a été refroidi ni par le démon, ni par les Juifs qui criaient: " Descends de la Croix, " ni par notre ingratitude : nous devons suivre ses traces. C'est à cela que je vous invite, mon très [558] cher Père. Dieu vous a mis depuis peu dans le jardin de la sainte Église; il vous a donné la charge des âmes afin que vous fassiez comme faisaient les doux et saints pasteurs, quand, autrefois, l’Église de Dieu était riche d'hommes vertueux, qui contemplaient la Vérité à la lumière de l'intelligence, au lieu de rechercher les plaisirs, les richesses, le luxe de leur maison, une suite nombreuse et de beaux équipages, comme le font aujourd'hui ceux qui se plongent tellement dans ces choses et dans ces défauts, qu'ils n'ont plus soin des âmes. Je dis qu'ils n'agissaient point ainsi, mais qu'ils prenaient pour modèle jésus crucifié; ils connaissaient par la lumière la faim que le doux Verbe avait pour notre salut, et ils se passionnaient tellement pour lui, que souffrir et donner leur vie était pour eux une grande joie. Leurs amis étaient les pauvres, leur richesse l'amour de Dieu, le salut de leurs brebis et l'exaltation de la sainte Église. Ils ne cessaient jamais d'offrir à Dieu de tendres et ardents désirs, et ils enseignaient la doctrine par l'exemple d'une bonne et sainte vie. Lorsque leur puissance augmentait, ils n'en ressentaient pas d'orgueil, mais ils s'humiliaient plus profondément, parce que la lumière qu'ils avaient leur faisait baisser la tête à la vue du fardeau et de la responsabilité que leur donnait le soin des âmes.

5. Maintenant les besoins sont bien plus grands que dans les temps anciens. Jamais l'Église de Dieu n'a eu plus besoin de secours; jamais le monde n'a été plus rempli de vices; tout est corrompu, et on ne trouve à reposer sa tête qu'en Jésus crucifié. Je ne veux pas que vous laissiez refroidir le saint désir [559]

que vous avez et que vous devez av6ir de remplir les obligations de votre charge. Ne vous laissez pas tromper par le démon, qui voudrait vous faire croire qu'il vaut mieux vivre comme les autres, et que ce n'est pas le moment de corriger les vices de ceux qui vous sont soumis, surtout les débauches honteuses qui se trouvent parmi les clercs. Vous serez un démon, si vous oubliez la volonté de Dieu pour obéir à la sienne; si vous écoutez la créature qui vous dit : Descends de cette Croix, évite ces difficultés qui te causeront des peines, et peut-être la mort. Si tu ne dis rien, les hommes seront pour toi, et tu jouiras en paix de ton bénéfice. Ah! qu'une sainte crainte réponde à la crainte servile et aux créatures, qui veulent ainsi effrayer la sensualité. Ne suis-je pas sujet à la mort? Mais n'en puis-je pas rappeler? Si, assurément, au jour de la résurrection. Mais la mort éternelle, que je mériterais en agissant ainsi, je ne puis pas y remédier, et il s'y joindrait le supplice de mon corps au jour de la résurrection. Il vaut donc mieux donner sa vie, suivre Jésus crucifié, et croire avec une foi vive en Celui par qui tout est possible.

6. Je ne veux pas que l'ingratitude de ceux qui vous sont confiés vous empêche de les secourir et de travailler à leur salut autant que vous le pourrez. Soyez un vrai et parfait jardinier qui arrache les vices et plante les vertus dans ce jardin; c'est pour cela que Dieu vous a appelé et choisi; accomplissez donc avec courage votre devoir. Je suis persuadée que si vous avez la lumière, vous le remplirez parfaitement, mais pas autrement; et c'est pour cela que je vous ai dit que je désirais vous voir éclairé [560] d'une vraie et parfaite lumière. Je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié et de Marie, sa douce Mère, de vous appliquer à accomplir en vous la volonté de Dieu et mon désir, et alors mon âme s'estimera bien heureuse. Ce n'est plus le temps de dormir; il faut secouer le sommeil de la négligence et sortir de l'aveuglement de l'ignorance, pour épouser véritablement la vérité avec l'anneau de la sainte Foi, en ne la taisant plus par crainte, mais en étant toujours généreux, et prêt à donner sa vie, s'il le faut. Il faut s'enivrer du sang de l'humble Agneau sans tache, et se nourrir sur le sein de sa douce Épouse, de la sainte Église, que nous voyons toute démembrée. Mais j'espère dans la souveraine et éternelle bonté de Dieu, qu'il rendra ses membres sains, en guérissant leur infirmité et en purifiant leur corruption; cela se fera par les efforts des vrais serviteurs de Dieu, qui aiment la vérité au milieu des peines, des sueurs, des larmes, et d'une humble, continuelle et fidèle prière. Je ne vous en dis pas davantage. Fortifiez-vous sur la Croix avec le Christ, le doux Jésus. Je me recommande humblement à vous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

7. Soyez l’apôtre de la vérité dans cette ville ; proclamez courageusement que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife, et appliquez-vous sans cesse à maintenir les fidèles dans la foi, l’obéissance et le respect de la sainte Eglise et de Sa Sainteté [561].

Table des Matières

 


 

 

LXXXI (35). A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI, évêque de Florence.- Elle l'exhorte à fuir la négligence et l’amour-propre, à l’exemple des anciens évêques, et à se revêtir de la vraie charité, de l'humilité et des autres vertus.

(Ange de Ricasoli monta sur le siège de Florence en 1370, et mourut évêque d'Arrezzo en 1380.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très révérend et très cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave de Dieu, la vôtre et celle de tous les serviteurs de Dieu, je vous écris et je vous encourage dans le précieux Sang, répandu avec un si ardent amour pour nous. Quelle que soit ma présomption, vous me pardonnerez et vous m'excuserez à cause de l'amour et du désir que j'ai, pauvre misérable, de votre salut, de celui de toutes les créatures, mais surtout du vôtre, car vous êtes Père de bien des brebis. Oui, je vous conjure humblement de vous réveiller, de secouer le sommeil de la négligence, et d'imiter le doux Maître de la Vérité, qui a. donné sa vie, comme un bon pasteur, pour les brebis qui obéissent à sa voix, pour celles qui observent ses commandements. Si vous disiez dans votre cœur : Je ne puis imiter cette perfection, parce que je me sens faible, fragile, imparfait, sans cesse exposé aux illusions du démon, aux faiblesses de la chair, aux tentations et aux erreurs du monde; il est bien vrai, mon Révérend Père, que [562] celui qui suit cette route devient faible et si peureux, si plein de crainte servile, qu'il redoute comme un enfant son ombre, et encore plus l'ombre des créatures que son ombre; et cette crainte est si grande en lui, que, pour ne pas déplaire aux créatures et perdre sa position, il ne regarde pas s'il a offensé ou s'il offense son Créateur.

2. Celui qui est prudent et Sage, au contraire, se réfugie comme un enfant près de sa mère, et dès qu'il est dans son sein il se rassure et perd toute crainte. L'infinie Bonté nous donne un remède à toutes nos faiblesses dans son ineffable charité; car elle est cette tendre Mère qui nourrit avec l'humilité; elle donne à ses enfants toutes les vertus; aucune vertu ne peut avoir la vie, si elle n’est conçue et enfantée par la charité, sa mère. C'est ce que dit l'ardent saint Paul, lorsqu'il déclare que toutes les vertus ne sont rien sans la charité (1Co 13,3). Suivez donc ces vrais pasteurs qui ont suivi le Christ; car ils ont été hommes comme vous, et Dieu est puissant comme il l'était alors, puisqu'il ne change jamais. Mais ils suivaient les traces de Jésus-Christ, ils connaissaient leur faiblesse, ils se réfugiaient dans l'humilité pour vaincre l'orgueil de la gloire et l'amour d'eux-mêmes; ils se jetaient dans les bras de la charité, leur mère, et là ils perdaient toute crainte servile; ils ne craignaient point de reprendre ceux qui leur étaient soumis, parce qu'ils se rappelaient cette parole du Christ: " Ne craignez pas celui qui tue le corps, mais craignez-moi (Mt 10,28). " Et je [563] ne m'en étonne pas, car leurs yeux et leurs cœurs ne se repaissaient pas des choses de la terre, mais seulement de l'honneur de Dieu et du salut des créatures. Ils voulaient conserver et distribuer les grâces spirituelles et temporelles; et comme ils les avaient reçues gratuitement, ils les donnaient gratuitement, ne les vendant jamais pour de l'argent et par simonie; mais ils travaillaient comme de bons jardiniers dans le jardin de la sainte Eglise ; ils ne recherchaient pas le jeu, les beaux équipages, les grandes richesses, et ils ne dépensaient pas dans une vie coupable le bien de l’Eglise et ce qui doit appartenir aux pauvres. La charité, leur mère, les fortifiait contre les vents et les flots de la tempête, pour détruire les vices et faire naître les vertus; ils se sacrifiaient eux-mêmes, et ils obtenaient des fruits qu'ils offraient à Dieu. Ils étaient dépouillés de l'amour-propre; aussi ils aimaient Dieu pour Dieu, parce qu'il est la souveraine Bonté et qu'il est digne d'amour. Ils s'aimaient pour Dieu, lui rendaient gloire, et travaillaient pour le prochain; ils aimaient le prochain pour Dieu, ne pensant pas à l'utilité qu'ils pouvaient en recevoir, mais seulement à lui faire posséder et goûter Dieu.

3. Hélas! hélas! hélas! que mon âme est à plaindre! Ils n'agissent pas maintenant ainsi, parce qu'ils aiment d'un amour mercenaire; ils s'aiment pour eux, ils aiment Dieu pour eux et le prochain pour eux; partout abonde cet amour coupable, qu'il faudrait appeler plutôt une haine mortelle, car il enfante la mort. Hélas! je le dis on gémissant, ils ne craignent pas de souiller leur âme, d'acheter et de vendre la grâce du Saint-Esprit: ce sont des voleurs [564] qui prennent l'honneur de Dieu pour eux-mêmes. Hélas! ils ne travaillent pas à réformer les abus. Ils voient le loup infernal emporter la brebis, et ils ferment les yeux pour ne pas le voir; et ce qui les empêche de voir et d'agir, c'est l'amour-propre, qui enfante une crainte déréglée. Ils sentent qu'ils ont les mêmes vices; leur langue et leurs mains sont liées, et ils ne peuvent reprendre et corriger le mal.

4. Je ne voudrais pas qu'il en fût de même pour vous, très cher, très révérend, très doux Père dans le Christ Jésus, et je vous conjure d'être un vrai pasteur, et de donner votre vie pour votre troupeau. Je vous ai dit que je désirais d'un grand désir vous voir sortir du sommeil de la négligence, parce que celui qui dort ne voit pas, n'entend pas; et vous avez besoin de beaucoup voir, de beaucoup entendre, car vous devez rendre compté des autres, et vous êtes entouré d'ennemis, c'est-à-dire du corps, du démon et des délices du monde. L'intérêt de votre salut m'engage à vous réveiller, afin que vous suiviez à la lumière la vie et les saints exemples des vrais pasteurs. Approchez-vous donc de cette douce mère, la charité, qui ôtera de votre cœur toute crainte servile, toute froideur, et lui donnera la force, la générosité, la liberté, car Dieu est charité; et celui qui est dans la charité est en Dieu, et Dieu est en lui. Courage donc, mon Père: puisque nous voyons que la charité détruit la faiblesse et nous fortifie contre les nombreux ennemis qui nous assiègent, n'hésitons pas à entrer dans cette citadelle, en suivant la voie de la vérité et l'exemple des autres pasteurs. N'attendez pas le lendemain, mais je vous conjure, par l'amour [565] de Jésus crucifié, de réfléchir à la brièveté du temps; vous ne savez pas si vous aurez le lendemain. Rappelez-vous que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand. Je finis, mon Père; pardonnez à une pauvre misérable.

5. Puisque vous êtes le père des pauvres, et que vous m’avez priée et fait promettre de m’adresser à vous pour la première aumône que j’aurais à faire, je m’adresse à vous, comme père des pauvres, et j’accomplis la promesse que je vous ai faite. Je vous dirai donc que j’ai une aumône bien pressante à faire au couvent de Sainte-Agnès, dont je vous ai parlé dans une autre lettre (Cette lettre a été perdue. Le couvent recommandé était celui de Montepulciano, fondé par sainte Agnès. Sainte Catherine aimait à aller visiter le corps de celle qui devait être sa compagne de paradis. (Vie de sainte Catherine, p. II, c. 12.). C’est une sainte communauté de bonnes religieuses qui a de grands besoins, surtout parce que le couvent, qui est hors la ville, doit être transféré à l’intérieur, à cause des troubles et des guerres. Il faudrait, pour commencer, cinquante florins d’or de la part du couvent ; la ville donnerait le reste. Je vous écris pour vous faire connaître ce besoin ; et je vous prie, je vous supplie de faire ce que vous pourrez. Que Dieu soit dans votre âme. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [566].

Table des Matières

 


 

 

LXXXII (36). - A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI. - Il faut se clouer, par le saint désir, à la très sainte Croix de Jésus-Christ, et s'embraser d'ardeur pour le salut des âmes.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Vénérable et très cher Père dans le Christ Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et je me recommande à vous dans son précieux sang, avec le désir de vous voir attaché et cloué par le saint désir sur le bois de la très sainte Croix, où nous trouverons l'Agneau sans tache consumé par le feu de la divine charité. Sur cet arbre, nous trouverons la source des vertus. La charité est cet arbre fertile qui fut la croix et le clou qui attacha le Fils de Dieu, car aucune autre croix, aucun autre lien n'aurait pu le retenir. Là, vous trouvez l'Agneau immolé, qui se rassasie de son Père et de notre salut; et son amour est si grand, que toutes les souffrances de son corps ne peuvent l'exprimer. O ineffable, très douce et très aimable charité, la faim et la soif insatiable que vous avez de notre salut vous fait crier: J'ai soif. La soif de votre corps avait beau être grande à cause de vos tourments, la soif de notre salut était bien plus grande. Hélas! hélas! on ne trouve à vous donner à boire que l'amertume de nos iniquités. Combien peu vous désaltèrent avec les actes généreux de leur volonté et les purs sentiments de leur cœur [567] !

2. Je vous prie, mon très doux, très cher et vénérable Père, de secouer le sommeil de la négligence. Ce n'est plus le temps de dormir, car le soleil est déjà levé, il faut donner à boire à qui le demande si doucement si vous me dites: Ma fille, je n'ai rien à lui donner, je vous dirai encore que je désire et que je veux voir attaché et cloué sur la Croix où nous trouvons l'agneau immolé qui nous donne de toute manière. Il s'est fait pour nous le vase, le vin, le serviteur. Le vase, c'est son humanité qui cache sa nature divine; le serviteur, c'est le feu, la main du Saint-Esprit, qui attache le vase sur l'arbre de la sainte Croix; le vin délicieux, c'est cette sagesse, cette parole incarnée, qui a déjoué et vaincu la malice du démon, qui s'est laissé tromper par l'appât de notre humanité. Nous ne pouvons donc dire que nous n’avons rien à lui donner; mais nous devons prendre le vin de l'ardent et ineffable désir qu'il a de notre salut, et le lui donner par le moyen de notre prochain. Oui, je vous conjure de donner, comme un bon père votre vie pour vos enfants, pour vos brebis. Ouvrez l'oeil de l’intelligence, et voyez la faim que Dieu a de la nourriture des âmes. Et alors votre âme s'emplira du feu du saint désir tellement que mille fois s'il était possible, vous donneriez votre vie pour leur salut. Rassasiez-vous donc, rassasiez-vous des âmes, car c'est la nourriture que Dieu demande, et je prie la souveraine, l'éternelle Vérité de m'accorder la grâce et la miséricorde de voir, pour l'honneur de Dieu, pour cette sainte nourriture, notre corps ouvert et immolé, comme le sien l'a été pour nous. Et alors votre âme sera heureuse, mon vénérable et très doux Père [568].

3. Je vous dirai, mon Père, que Frère Raymond n'a pas suivi vos ordres, parce qu'il en a été empêché par beaucoup d'affaires qu'il n'a pas pu laisser. Il était convenu qu'il attendrait plusieurs gentilshommes pour la croisade, et il faut qu'il les attende encore longtemps; mais il viendra le plus tôt qu'il pourra, et se mettra à votre disposition. Pardonnez-lui, et pardonnez-moi ma présomption. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières

 


 

 

LXXXIII (37). - A MONSEIGNEUR ANGE DE RICASOLI. - Il faut servir la sainte Église sans crainte servile et sans amour-propre, et suivre la vie et l'exemple de Jésus-Christ, pour acquérir les vraies vertus. principalement la charité envers Dieu et envers le prochain.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l’esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un homme fort et sans crainte, afin que vous serviez avec courage la douce Épouse du Christ, travaillant à l'honneur de Dieu, selon les circonstances où se trouve maintenant cette douce Épouse. Je suis persuadée que si l'oeil de votre intelligence se met à considérer

ses besoins, vous serez plein de zèle, et vous agirez sans crainte et sans négligence. Quand l'âme éprouve une crainte servile, aucune de ses opérations n'est [569] parfaite; et dans quelque position qu'elle se trouve, dans les petites choses, comme dans les grandes, elle ne peut réussir et conduire à la perfection ce qu'elle a commencé. Oh! que cette crainte est dangereuse i elle coupe les bras du saint désir; elle aveugle l'homme, et ne lui laisse pas voir la vérité, parce que cette crainte vient de l'aveuglement de l'amour-propre. Aussitôt que la créature raisonnable s'aime d'un amour-propre sensitif, elle craint; et la cause de sa crainte, c'est qu'elle a placé son amour et son espérance dans des choses fragiles, qui n'ont aucune force, aucune durée, et qui passent comme le vent. O perversité d'amour, que tu es dangereuse aux maîtres spirituels et temporels et à ceux qui leur obéissent! Si c'est un prélat, il ne corrigera jamais les abus, parce qu'il craint de perdre son pouvoir et de déplaire à ses inférieurs. Il en est de même de ceux qui obéissent; l'humilité ne peut pas être en celui qui s'aime d'un pareil amour, et l'orgueil y naît alors. L'orgueil n'est jamais obéissant; s'il commande; il n'observe pas la justice, il l'exerce d'une manière fausse et coupable, selon son caprice ou le caprice des créatures. Et à cause de ce défaut de sévérité et de justice, les inférieurs deviennent plus mauvais, parce qu'ils s’entretiennent dans leurs vices et leurs malices.

2. Puisque l'amour-propre et la crainte servile sont si dangereux, il faut les fuir, il faut fixer l'oeil de l'intelligence sur l'Agneau sans tache, qui est notre règle, notre doctrine; nous devons le suivre, parce qu'il est amour et vérité, et qu'il n'a cherché autre chose que la gloire de son Père et notre salut. Il ne [570] craignait ni les Juifs ni leurs persécutions, ni la malice des démons ni la honte, le mépris, les outrages, il ne craignit pas enfin la mort ignominieuse de la Croix. Nous sommes les disciples de cette bonne et douce école. Je veux donc mon très doux et très cher Père, qu'avec un grand zèle et une grande prudence, vous ouvriez l'oeil de l'intelligence sur ce livre de vie, qui vous offre une si précieuse doctrine, et que vous ne vous occupiez que de la gloire de Dieu, du salut des âmes et du service de la douce Épouse du Christ. Par sa lumière, vous vous dépouillerez de l'amour-propre, et vous vous revêtirez de l'amour divin; cherchez Dieu pour son infinie bonté, parce qu'il est digne d'être cherché, d'être aimé de nous. Vous vous aimerez, vous aimerez la vertu, vous détesterez le vice pour Dieu; et du même amour, vous aimerez votre prochain.

3. Vous voyez bien que la divine Bonté vous a placé dans le corps mystique de la sainte Église, et vous a nourri sur le sein de sa douce Épouse pour que vous vous nourrissiez, sur la table de la très sainte Croix, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, et elle ne veut pas que vous mangiez autre part que sur la Croix, supportant les fatigues corporelles avec d'ardents désirs, comme l'a fait le Fils de Dieu, qui a souffert à la fois les tourments du corps et les angoisses du désir. Et la croix du désir était plus pénible que celle où il était attaché. Son désir était la faim de notre salut, pour accomplir la volonté de son Père; c'est ce qui le fit souffrir jusqu’à ce qu'il l’eût accomplie. Et comme il est la Sagesse du Père, il voyait ceux qui profitaient de son sang [571] et ceux qui n'en profitaient pas par leur faute. Ce sang était donné pour tous, et il pleurait l'aveuglement de ceux qui n'en voulaient pas profiter. Ce tourment du désir, il le souffrit depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Lorsqu'il eut donné sa vie, son désir ne cessa pas mais seulement la croix du désir. C'est ce que vous devez faire, vous et toute créature raisonnable; vous devez donner la souffrance du corps et la souffrance du désir en pleurant l'outrage fait à Dieu, et la perte de tant d'âmes que nous voyons périr. Il me semble qu'il est temps de travailler à la gloire de Dieu et au salut du prochain; il ne faut plus penser à soi avec l'amour-propre sensitif et la crainte servile, mais il faut agir avec un amour sincère et une sainte crainte de Dieu. Il faut, s'il en est besoin, sacrifier non seulement sa fortune, mais encore sa vie pour l'honneur de Dieu.

4. J'espère de son infinie bonté que vous serez un homme courageux, et que vous persévérerez dans ce que vous avez commencé; on étant le Fils fidèle de la Sainte Église, et en vous exerçant à la vertu, vous arriverez à une grande perfection. Oh ! quelle joie j'ai eue de la bonne persévérance et de la constance que vous avez montrée! Je vous supplie de ne pas tourner la tête en arrière jusqu'à la mort, et d'être un homme vertueux, une fleur odoriférante dans le corps mystique de la sainte Église, considérant que ceux qui ne sont pas fermes dans la vertu ne sont pas constants. Aussi je vous ai dit que je désirerais vous voir un homme ferme et sans crainte, afin que vous puissiez accomplir la volonté de Dieu et mon désir pour votre [572] salut. Accompagnez l'humble Agneau sans tache, et vous trouverez que notre Roi est venu à nous par la voie de l'humilité et de la douceur. La sensualité ne doit-elle pas rougir de lever la tête par impatience en voyant un Dieu si humilié, qui, pour nous faire grands, s'est fait petit? La douce Vérité suprême nous a enseigné à devenir grands : et comment? Par les abaissements de la véritable humilité. Ne nous dit-il pas d'apprendre de lui à être doux et humbles de cœur. Ainsi donc, mon très cher Père, secouons le sommeil de la négligence et courons avec courage on suivant la doctrine de la vérité. Je finis. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

 

LXXXIV (38). - A UN GRAND PRELAT. - Du zèle pour le salut du prochain à la vue du désir et de la faim que Jésus-Christ a eus sur la Croix. - Des désordres que causent dans la sainte Église l'amour-propre des supérieurs et leur négligence a reprendre les fidèles.

(Les disciples de sainte Catherine qui ont recueilli ses lettres n'ont pas conservé le nom de ce prélat, auquel s'appliquaient sans doute les gémissements de notre sainte.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon révérend et très cher Père dans le Christ Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ crucifié, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir affamé [573] de la nourriture des créatures pour la gloire de Dieu, à l'exemple de la Vérité suprême, qui mourut pour satisfaire la faim et la soif qu'elle avait de notre salut. Il semble que l'Agneau sans tache ne pouvait se rassasier, car il criait sur la Croix, ou il était accablé d'outrages: J'ai soif. Son corps souffrait sans doute de la soif; mais sa plus grande soif était celle du salut des âmes. O ineffable et très douce Charité, il semble que vous donnez tant en vous livrant à de pareils supplices, qu'il est impossible au désir du salut des âmes de vouloir souffrir davantage; mais l'amour agissait, et je ne m'en étonne plus, car cet amour était infini, et votre peine finie, et la croix du désir était plus cruelle que celle du corps.

2. Je me rappelle ce que le bon et doux Jésus montrait une fois à une de ses servantes (Il s'agit de sainte Catherine elle-même.). Elle voyait en lui la croix du désir et la croix du corps, et elle lui disait : Mon doux Seigneur, quelle était votre peine la plus grande: celle du corps ou celle du désir? Et Jésus lui répondait avec tendresse: Ma fille, n'en doute pas; je t'assure qu'il n'y a aucune comparaison à faire entre une chose finie et une chose infinie. Pense que la peine de mon corps était finie, mais que mon désir ne l'était pas, et que j'ai toujours porté la croix du saint désir. Ne te rappelles-tu pas, ma fille, qu'une fois je te montrai ma nativité, et que tu me vis nouveau-né avec la Croix au cou. C'était pour t'apprendre que moi, la Parole incarnée, dès que je fus conçu dans le sein de Marie, je fus attaché à la croix du désir que j'avais d'obéir à mon Père, et d'accomplir [574] sa volonté dans l'homme, en lui rendant la grâce et en lui faisant atteindre la fin pour laquelle il a été créé. Cette croix m'était plus pénible que toutes les peines que j'endurais dans mon corps; aussi mon âme tressaillait d'allégresse, lorsque je vis approcher mon dernier moment, surtout à la cène du Jeudi saint, lorsque je dis : J'ai désiré d'un grand désir célébrer cette pâque, c'est-à-dire sacrifier mon corps à mon Père. J'avais une grande joie, une grande consolation, parce que je voyais arriver le temps ou cesserait pour moi cette croix du désir; et, plus je me voyais près des fouets et des autres tourments de mon corps, plus je sentais diminuer ma peine. La peine du corps faisait disparaître la peine du désir, parce que je voyais s'accomplir ce que j'avais désiré.

3. La servante de Dieu répondait: O mon doux Seigneur, vous me dites que cette peine du désir cessa sur la Croix; mais comment? Avez-vous perdu le désir de mon âme? Et Jésus disait : Non, ma douce fille, en mourant sur la Croix, la peine du saint désir finit avec ma vie, mais non pas le désir et la faim que j’ai de votre salut. Si l'amour ineffable que j'éprouvais et que j'éprouve encore pour les hommes s'était éteint, vous ne seriez pas, car c'est l'amour qui vous a tirés du sein de mon Père en vous créant par sa sagesse, et c'est aussi le même amour qui vous conserve; vous n'êtes faits que d'amour. Si l'amour se retirait avec cette puissance et cette sagesse par laquelle il vous a créés, vous ne seriez pas. Moi, le Fils unique de Dieu, je suis devenu la fontaine qui vous donne l'eau de la grâce. Je vous manifeste [575] l'amour de mon Père, car l'amour qu'il a, est celui que j’ai moi-même; car je suis une même chose avec le Père, et le Père une même chose avec moi (Jn 15,8). C'est par moi qu'il s'est manifesté. Aussi je vous ai dit: Ce que j'ai reçu du Père, je vous l'ai manifesté. Toute chose a sa cause dans l'amour.

4. Ainsi, vous voyez bien, mon révérend Père, que le bon Jésus, le doux Amour, est mort de faim et de soif pour notre salut. Je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de prendre pour modèle la faim de cet Agneau. Mon âme désire vous voir mourir d'un saint et vrai désir, que vous donnera l'amour de la gloire de Dieu, du salut des âmes et de la réforme de la sainte Église. Je voudrais vous voir tant souffrir de cette faim, que vous puissiez mourir. Car, comme le Fils de Dieu est mort de faim, il faut mourir à tout amour de vous-même; il faut que la volonté meure à toute passion sensuelle, aux jouissances, aux honneurs, aux délices du monde, aux plaisirs du siècle et à ses pompes. Je n'en doute pas, si l’oeil de votre intelligence se fixe sur vous-même, la connaissance de votre néant vous fera comprendre avec quel ardent amour l'être vous a été donné. Oui, votre cœur ne pourra pas résister, il sera vaincu par l'amour; il ne pourra plus vivre de l'amour-propre, il ne se cherchera plus pour lui-même, pour son intérêt, mais il se cherchera pour l'honneur de Dieu; il ne cherchera pas le prochain pour son utilité, mais il aimera et désirera son salut pour la gloire du nom de Dieu, parce qu'il voit que Dieu [576] aime souverainement la créature. Ce qui fait que les serviteurs de Dieu aiment tant la créature, c'est qu'ils voient combien l'aime le Créateur. Et la condition de l'amour est d'aimer ce qu'aime celui que nous aimons. Ils n'aiment pas Dieu pour eux-mêmes, mais ils l'aiment parce qu'il est l'éternelle Bonté infiniment digne d'être aimée. Mon Père, ceux-là font bon marché de leur vie, parce qu'ils ne pensent plus à eux-mêmes; ils ne veulent autre chose que les peines, les tourments, les affronts, et ils méprisent toutes les tortures du monde ; leur plus grande croix est la peine de voir l'outrage fait à Dieu et la perte des créatures. Cette peine est si grande, qu'ils oublient leur propre existence; et non seulement ils ne fuient pas les peines, mais ils s'y plaisent et les recherchent Ils sont comme le doux et ardent saint Paul, qui se glorifiait dans les tribulations par amour de Jésus crucifié. C'est ce doux apôtre que je vous demande d'imiter.

5. Hélas! hélas! que mon âme est à plaindre! Ouvrez les yeux, et regardez les fléaux mortels qui ravagent le monde, et surtout le corps mystique de la sainte Église, Hélas! que votre cœur se brise en voyant tant d'outrages contre Dieu! Voyez, mon Père, comme le loup infernal enlève les créatures, les brebis qui paissent dans le jardin de la sainte Église, et il n'y a personne qui cherche à les lui arracher. Les pasteurs dorment dans l'amour-propre, l'avarice et les plaisirs. Ils sont si enivrés d'orgueil, qu'ils dorment et ne s'aperçoivent pas que le démon, le loup infernal, détruit la vie de la grâce en eux et dans ceux qui leur sont confiés. Oh! combien cet amour [577] est dangereux pour les supérieurs et pour les inférieurs ! Le supérieur, plein d'amour-propre, ne corrige pas ses inférieurs parce que celui qui s'aime pour lui-même tombe dans la crainte servile, et n’ose reprendre personne. S’il s'aimait pour Dieu, il n'éprouverait pas de crainte servile; mais il reprendrait avec courage les vices, il ne se tairait pas, et ne ferait pas semblant de ne rien apercevoir.

6. Je veux que vous vous dépouilliez d'un pareil amour, mon très cher Père. Je vous conjure de faire tous vos efforts pour ne pas entendre cette dure parole de la Vérité suprême qui vous jugera: Soyez maudit, parce que vous avez gardé le silence (Is 6,5). Hélas! ne gardez plus le silence, et criez comme si vous aviez mille voix. C'est le silence qui perd le monde; l'Épouse du Christ est toute pâle; elle a perdu sa couleur, parce qu'on a épuisé son sang, le sang du Christ, qui est donné par grâce, et non par obligation. Ils le voient par l'orgueil lorsqu'ils prennent pour eux-mêmes l'honneur qui appartient à Dieu; ils le volent par la simonie, en vendant les dons et les grâces qui nous ont été donnés gratuitement au prix du sang du Fils de Dieu. Hélas! je meurs et je ne puis mourir! Ne dormez plus dans la négligence; faites maintenant ce que vous pouvez faire. Je crois qu'il viendra un temps où vous pourrez faire davantage. Mais pour le présent, je vous invite à dépouiller votre âme de tout amour-propre, et à la revêtir de zèle et de vertus solides pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Fortifiez-vous [578] dans le Christ Jésus, le doux Amour, afin de voir bientôt apparaître les fleurs. Tâchez de faire lever prochainement l'étendard de la Croix, et que le cœur ne vous manque pas au moindre obstacle que vous rencontrerez. Prenez alors, au contraire, une nouvelle force en pensant que Jésus crucifié aide et accomplit tous les ardents désirs des serviteurs de Dieu. Je termine. Demeurez dans la Sainte et douce dilection de Dieu. Anéantissez-vous dans le sang de Jésus crucifié; mettez-vous sur la Croix avec Jésus crucifié; cachez-vous dans les plaies de Jésus crucifié; faites-vous un bain du Sang de Jésus crucifié. Pardonnez, mon Père, à ma présomption. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

LXXXV (39). - A NICOLAS D'OSIMO . – Combien sont agréables à Dieu les efforts qu'on fait pour le salut des âmes et le bien de l'Église.

(Nicolas d'Osimo était de Rome. Il fut secrétaire et protonotaire des Papes Urbain V et Grégoire XI. Il travailla avec zèle au retour du Pape d'Avignon. Il mourut en 1406.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et très révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ1 je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne ferme qui ne s'ébranle jamais, si ce n'est en [579] Dieu, ne craignant, ne refusant aucune des peines qu'il faut souffrir dans le corps mystique de la sainte Église, la douce Épouse du Christ, soit par l'ingratitude, soit par l'ignorance que vous rencontrerez dans ceux qui habitent ce jardin, soit à cause du chagrin qu'on éprouve en voyant les affaires de l’Eglise en désordre. Il arrive souvent que l'homme travaille à une chose qui ne réussit pas comme il le désirait; la tristesse et l'ennui s'emparent alors de son esprit, et il se dit à lui-même : Il vaudrait mieux renoncer à cette entreprise qui m'a pris tant de temps, sans aucun résultat, et chercher la paix et le repos de mon âme. L'âme doit alors résister par la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes; elle doit réfuter les propos de l'amour-propre, en disant: Je ne veux pas éviter et fuir le travail, parce ce que je ne suis pas digne de la paix et du repos; je veux rester au poste qui m'a été confié, et rendre courageusement honneur à Dieu, en travaillant pour lui et pour le prochain.

2. Quelquefois le démon, pour nous dégoûter de nos entreprises, nous fait dire, en voyant le trouble de notre esprit: J'offense plus Dieu que je ne le sers; il vaudrait mieux abandonner cette affaire, non par dégoût, mais pour ne plus commettre de faute. O très cher Père, ne vous écoutez pas, n'écoutez pas le démon, lorsqu'il met ces pensées dans votre esprit et dans votre cœur; mais embrassez les fatigues avec joie, avec un saint et ardent désir, et sans aucune crainte servile. Ne craignez pas d'offenser Dieu, parce que l'offense consiste dans une volonté perverse et coupable. Quand la volonté n'est pas [580] selon Dieu, il y a péché; mais quand l'âme est privée de la consolation qu'elle éprouvait en récitant l'office et les psaumes, quand elle ne peut pas prier dans le temps, le lieu et la paix qu'elle voudrait avoir, elle ne perd pas cependant sa peine, car elle travaille pour Dieu. Elle ne doit pas s'en affecter, surtout quand elle se fatigue pour le service de l'Épouse du Christ : tout ce que nous faisons pour elle est si méritoire et si agréable à Dieu, que notre intelligence est incapable de le comprendre et de l'imaginer.

3. Je me souviens, très doux Père, d'une servante de Dieu à laquelle fut révélée combien ce qu'on fait pour l'Église lui est agréable, et je vous le dis afin que vous soyez encouragé à souffrir pour elle (Il s’agit toujours de Sainte Catherine elle-même). Je sais qu'une fois entre autres cette servante de Dieu désirait ardemment donner son Sang, détruire et consumer tout ce qui était en elle pour l'Épouse du Christ, pour la sainte Église; elle appliquait son intelligence à comprendre son néant et la bonté de Dieu à son égard; elle voyait que Dieu, par amour, lui avait donné l'être, et toutes les grâces, tous les dons qu'il y avait ajoutés. En voyant et en goûtant cet amour, cet abîme de charité, elle ne voyait d'autre moyen de remercier Dieu que de l'aimer; mais comme elle ne pouvait lui être utile, elle ne pouvait lui prouver son amour, et alors elle cherchait à aimer pour lui quelque chose qui lui permit de montrer son amour. Elle voyait que Dieu aime d'un amour infini la créature raisonnable, et cet [581] amour, elle le trouvait en elle-même et dans tous les. hommes, car nous sommes tous aimés de Dieu: elle avait donc un moyen de montrer si elle aimait Dieu ou non, puisqu'elle pouvait ainsi lui être utile, Alors elle se livrait avec ardeur à la charité du prochain, et elle ressentait un tel amour pour son salut, qu'elle aurait donné avec joie sa vie pour l’obtenir. Ce qu'elle ne pouvait faire pour Dieu, elle désirait le faire pour son prochain; et elle avait reconnu qu'il fallait remercier Dieu par le moyen du prochain, et lui rendre ainsi amour pour amour. Comme Dieu, par le moyen du Verbe, son Fils, a manifesté son amour et sa miséricorde, elle voulait, par le désir du salut des âmes, rendre honneur à Dieu et lui être agréable en travaillant pour le prochain; elle cherchait en quel jardin et sur quelle table elle pouvait se satisfaire.

4. Alors notre Sauveur lui apparut et lui dit : " Ma fille bien-aimée, c'est dans le jardin de mon Epouse et sur la table de la très sainte Croix que tu peux le faire, par tes peines, par l'angoisse du désir, par les veilles, les prières, et par d'actifs et persévérants efforts. Apprends que tu ne peux rien désirer pour le salut des âmes que tu ne le désires pour la sainte Église, car elle est le corps universel de tous ceux qui participent à la lumière de la sainte Foi, et nul ne peut avoir la vie, s'il n'est pas soumis à mon Épouse. Tu dois donc désirer voir le prochain, les chrétiens, les infidèles, et toute créature raisonnable se nourrir dans ce jardin, sous le joug de la sainte obéissance, et se revêtir de la lumière d'une foi vive, c'est-à-dire de saintes et bonnes œuvres, car la foi [582] sans les œuvres est morte. C'est là le désir et le besoin général du corps universel de l’Église. Mais maintenant, je te le dis, je veux que tu ressentes un désir et une faim particulière, et que tu sois prête, s'il le faut, à donner ta vie pour le corps mystique de la sainte Église, pour la réforme de mon Epouse; car de cette réforme dépend le bien du monde entier. Comment? C'est que les ténèbres, l'ignorance, l'amour-propre, l'impureté et les excès de l'orgueil ont produit et produisent la nuit et la mort dans l'âme des fidèles. Aussi je vous invite, toi et mes autres serviteurs, à vous consumer dans les désirs, les veilles, les prières et les autres exercices, selon les dispositions que je vous donne, parce que cette peine qu'on a pour le bien de l'Église m'est si agréable qu'elle est non seulement récompensée dans mes serviteurs qui ont une intention droite et sainte, mais qu'elle le sera encore dans les serviteurs du monde, qui souvent la secondent par intérêt, et quelquefois par respect pour la sainte Église. Aussi je te dis que personne ne la servira avec respect sans en être récompensé, tant je l'ai en estime. Oui, celui- là ne tombera pas dans la mort éternelle comme ceux qui offensent et attaquent mon Épouse: je punirai toujours ses outrages, d'une manière ou d'une autre.

5. Alors cette âme, voyant tant de grandeur et de profondeur dans la bonté de Dieu, et ce qu’elle devait faire pour lui plaire davantage, augmentait de plus en plus l’ardeur de son désir ; il lui semblait que si elle eût pu donner mille fois sa vie par jour jusqu’au jugement dernier, c’eût été moins qu’une [583] goutte de vin dans la mer ; et c’est aussi la vérité. Je vous invite donc à travailler pour l’Église comme vous l’avez toujours fait, à être une colonne placée pour soutenir et aider cette Épouse ; c’est là votre devoir, comme je l’ai dit. Ne soyez jamais ébranlé, ni dans la consolation, ni dans la tribulation. Il y a bien des vents contraires qui soufflent contre ceux qui suivent la voie de la vérité ; mais nous ne devons pour aucune cause tourner la tête en arrière. C’est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir une colonne ferme. Courage donc, très cher et très doux Père, car c’est le moment d’honorer Dieu dans son Épouse, et de nous fatiguer pour elle. Je vous conjure, pour l’amour de Jésus crucifié, de prier le Saint-Père de prendre tous les moyens qu’il peut prendre, sans blesser sa conscience, pour réformer la sainte Église et apaiser cette guerre, qui cause la ruine de tant d’âmes. Qu’il y travaille avec zèle et sans négligence, car Dieu punira durement toute négligence, tout défaut de zèle, et il lui sera demandé compte de toutes les âmes qui périssent. Je vous prie de me recommander humblement au Saint-Père, en lui demandant sa bénédiction. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. [584] .

Table des Matières


 

 

LXXXVI (40). - A NICOLAS D'OSINO. - Comment il faut bâtir l’édifice de notre âme par le moyen du sang de Jésus-Christ, et par l'emploi de nos trois puissances.

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et bien aimé Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une pierre ferme, fondé sur le doux Jésus, la pierre inébranlable. Vous savez que la pierre et l'édifice qu'on pose et qu'on élève sur le sable et la terre, le moindre vent, ou la pluie qui vient, les jette par terre. Il en est de même de l'âme qui s'appuie sur les choses transitoires de cette vie misérable et ténébreuse, qui passent comme le vent et comme la poussière qu'il emporte; la moindre contrariété la renverse. C'est ce qui arrive aussi quand nous prenons pour fondement l’amour-propre, qui est la lèpre et la plaie la plus dangereuse que nous puissions avoir. Cette lèpre corrompt toutes les vertus, qui ne peuvent avoir la vie, car elles sont privées de leur mère, la charité; elles ne vivent pas parce qu'elles sont séparées de la vie. C'est pourquoi mon âme désire vous voir établi sur la pierre vive.

2. O très cher Père, y a-t-il une chose meilleure et plus douce que de bâtir l'édifice de notre âme? Oui, c'est une chose bien douce, d'avoir trouvé la pierre, l'architecte et l'ouvrier qu'il faut pour cet édifice. Oh! [585] le bon architecte, que le Père éternel, en qui reposent la sagesse, la science, la bonté infinies! Notre Dieu est Celui qui est; toutes les choses qui ont l'être le tiennent de lui; c'est un maître qui fait tout ce qui est utile, et qui ne veut que notre sanctification. Tout ce qu'il donne ou permet est pour notre bien, pour nous purifier de nos péchés, ou pour augmenter en nous la grâce et la perfection. C'est donc un doux maître puisqu'il sait bien édifier, et qu'il nous donne ce dont nous avons besoin. Il a fait plus lorsqu'il a vu que l'eau n'était pas bonne pour éteindre la chaux qui devait affermir la pierre, c'est-à-dire les vraies et solides vertus, il nous a donné le sang de son Fils unique. Vous savez qu'avant la promesse de la venue du Fils de Dieu, aucune vertu n'était capable de donner à l'homme la vie qu'il avait perdue par le péché.

3. O mon Père, considérons l'ineffable charité. de ce maître, qui, en voyant que l'eau des saints prophètes n'était pas vive et ne pouvait donner la vie, a tiré de lui-même et nous a offert le Verbe incarné, son Fils unique; il lui a donné sa puissance et sa vertu, et l'a placé comme pierre fondamentale de notre édifice. Sans cette pierre, nous ne pouvons vivre; et c'est en cela qu'il est bon : car le Fils est uni et n'est qu'une seule chose avec le Père, et tout ce qui est amer devient doux par sa douceur. C'est lui qui est la chaux vive, et non la terre et le sable. O doux foyer d'amour, vous nous avez donné pour serviteur et pour ouvrier l'Esprit-Saint, si riche et si clément, lui dont l'amour et la main puissante attachèrent le Verbe sur la Croix. Il a pressuré [586] son divin corps, et en a fait couler le sang capable de nous donner la vie et de bâtir l'édifice. Toute vertu est bonne et donne la vie, quand elle est basée sur le Christ et cimentée de son sang. Que nos cœurs se brisent donc d'amour, en voyant que le sang a fait ce que l'eau ne pouvait faire. Que désirer de meilleur? Qui peut maintenant aller puiser l'eau des bourbiers, en recherchant les tristes et coupables plaisirs du monde? Que le feu dissolve les pierres de nos coeurs endurcis !

4. Ainsi le Père, considérant ces choses avec sa sagesse, sa puissance, sa bonté, s'est fait l'artiste, en créant et en édifiant notre âme à son image et ressemblance. L'artiste est celui qui travaille par la vertu qui est en lui-même; avec la mémoire, ou est ce qu'il faut faire, avec l'intelligence, qui comprend, et avec la main de la volonté qui exécute. Nous avions perdu la grâce par le péché commis, et il est venu s'unir et se greffer sur notre nature; il s'est donné tout à nous, car sa vertu est dans son Fils; il l'a fait artiste aussi, en lui donnant sa puissance; il l'a fait pierre, comme le dit saint Paul : " Notre pierre est le Christ . (1Co 10,4) ". Il l'a fait le serviteur et l'ouvrier de l'édifice, car la charité, l'amour ineffable avec lequel il a donné sa vie et son sang, a préparé la chaux, et rien maintenant. ne nous manquera. Réjouissons-nous donc et tressaillons d'allégresse, parce que nous avons un bon architecte, une pierre excellente et un ouvrier qui nous a cimentés avec son sang; et son ouvrage est si fort, que ni le [587] démon, ni les créatures, ni la grêle, ni la tempête, ni le vent ne pourront jamais renverser cet édifice, si nous n'y consentons.

5. Que notre mémoire se lève donc, qu'elle retienne un si grand bienfait; que notre intelligence se lève, et qu'elle comprenne cet amour, cette bonté qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification, et qu'elle ne se considère pas pour elle-même, mais pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Alors, quand la mémoire possédera ces choses, et que l'intelligence les aura comprises, je ne sais pas comment il sera possible à la volonté de résister et de ne pas courir avec une ardeur embrasée par le feu de la charité, pour aimer ce que Dieu aime, et pour détester ce qu'il déteste. Rien ne pourra la troubler et l'arrêter dans ses saintes résolutions; mais elle sera dans la vraie patience, parce qu'elle sera appuyée sur la pierre vive, qui est le Christ.

6. Aussi je vous ai dit que je désirais que vous fussiez une pierre fondée sur cette pierre, et je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, d'avancer et de persévérer toujours dans vos saintes résolutions. Ne vous laissez jamais ébranler ou ralentir par les vents contraires qui pourraient souffler. Soyez-moi une pierre ferme et solide pour le corps de la sainte Église, cherchant toujours l'honneur de Dieu, l'exaltation et la réforme de la sainte Église. Je vous prie de ne pas faiblir dans votre désir et dans votre zèle à presser le Saint-Père de venir bien vite, et de ne plus tarder à mettre les armes des fidèles chrétiens au service de la très sainte Croix. Ne vous arrêtez [588] pas au scandale qui arrive. Qu'il ne craigne pas, mais qu'il persévère avec courage, et qu'il réalise bientôt ses saintes et bonnes résolutions, malgré les attaques qu'il a éprouvées de la part du démon et des créatures. Soyez une pierre vive appuyée sur l'Épouse du Christ, annonçant toujours la vérité, fallut-il même perdre la vie. Dans ce qui vous regarde ne faites pas attention à nous, mais ne cherchez toujours que l'honneur de Dieu. Nous avons vu si longtemps outrager son nom, que nous devons maintenant être prêts à sacrifier notre vie pour sa louange et sa gloire. Du zèle donc, mon Père; pas de négligence. Puisque nous avons le temps, profitons-en. Travaillons pour le prochain et pour la gloire de Dieu. J'espère de sa bonté que vous le ferez. Pardonnez à ma présomption; c'est mon amour qui en est la cause. J'ai ressenti une grande joie du bon désir et de la résolution du Saint-Père au sujet de son retour et de la sainte et glorieuse croisade qu'attendent avec ardeur tous les serviteurs de Dieu. Je n'en dis pas davantage.

7. J'ai appris que le Saint-Père voulait élever le Maître de notre Ordre à une autre charge. Je vous prie, si la chose est vraie, de demander au Christ de la terre de donner à l'Ordre un bon vicaire; nous en avons grand besoin (Voir les lettres I et LXXIX). Je vous prie de parler, si vous le trouvez bon, de maître Étienne, qui était procureur de l'Ordre quand Frère Raymond était à la cour romaine. Vous devez savoir que c'est un homme excellent et courageux. J'espère que si nous l'avions [589], tout l'Ordre s'en ressentirait par la grâce de Dieu. J'ai écrit au Saint-Père, mais sans désigner personne; je lui ai demandé seulement de nous en donner un bon, et d'en causer avec vous et avec l'évêque d'Otrante. Si, pour cela ou pour quelque autre chose utile à la sainte Église, vous avez besoin que Frère Raymond aille vous rejoindre, écrivez-le, mon Père; il sera toujours à vos ordres. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

LXXXVII (41). - A L'ABBÉ DE MARMOUTIER, nonce apostolique. - De la charité qui s’acquiert en suivant les tracas de Jésus-Christ. - Des effets de la lumière qu'elle produit dans l'âme. - L’âme doit espérer de la miséricorde divine le pardon de ses péchés. - Elle le prie d'aider le Pape dans les affaires de l'Eglise, surtout en lui conseillant l'élection de bons et saints pasteurs.

(Cette belle lettre est adressée à un Français, Gérard du Puy, religieux bénédictin, abbé de Marmoutier. Il était parent de Grégoire XI, et fut envoyé par lui en Italie, vers 1371, avec le titre de trésorier de la sainte l’Eglise. Il fut nommé en 1372 gouverneur de Pérouse, et nonce du Pape en Toscane. Il mécontenta les Italiens, et fut cause de la guerre qui éclata entre les Florentins et le Saint-Siège. Créé cardinal en 1375, il se prononça contre Urbain Vl, à Anagni, et mourut dans le schisme en 1359.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon vénérable Père spirituel dans le Christ Jésus, moi, votre indigne servante et votre petite [590] fille, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je me recommande à vous, et je vous écris dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir un vrai prêtre et un membre uni au corps de la sainte Église. O vénérable et très cher Père dans le Christ Jésus, que votre âme et la mienne seraient heureuses, si je voyais que nous sommes unis dans le feu de la divine charité. Vous savez que la charité donne du lait à ses enfants pour les nourrir, et il me semble que ce lait ne peut se prendre autrement que le prend un enfant sur le sein de sa mère. Il le prend en y appliquant ses lèvres; il s'en nourrit. Vous savez que notre âme aussi ne peut avoir la vie que par le moyen de Jésus crucifié. La Vérité suprême l'a dit: Personne ne peut aller au Père, si ce n'est par moi. Et dans un autre endroit, elle dit : Je suis la voie, la vérité, la vie : celui qui va par moi ne va pas par les ténèbres, mais il va par la lumière. O ineffable et douce Charité, quelle voie avez-vous choisie avec tant d'amour! Je ne vois pas que ce soient les honneurs, les délices, la gloire humaine et l'amour de vous-même; car la charité ne cherche pas son avantage, mais seulement l'honneur de Dieu et le salut des créatures. Aussi la vie de Jésus-Christ n'a été qu'injures, mépris, outrages, et elle a fini par la mort ignominieuse de la Croix. C'est par cette voie que l'ont suivi les saints, comme des membres liés et unis à leur doux chef, Jésus, qui est si bon qu'il nourrit et donne la vie à tous les membres qui lui sont unis. Et si nous demandons comment on peut suivre ce doux Chef et s'unir à lui, vous savez qu'il n'y a pas d'autre [591] moyen pour l'homme que de se lier, de devenir une même chose avec le feu, et d'y consumer tout ce qui lui est étranger.

2. C'est ce lien d'amour qui unit l'âme au Christ. Oh! qu'il est doux ce lien, qui attacha le Fils de Dieu au bois de la très sainte Croix! Et l'homme qui est lié par ce lien, se trouve dans le feu. Le feu de la divine charité fait pour l'âme ce que fait le feu matériel; il échauffe, il éclaire, il convertit en lui. O feu doux et puissant, vous échauffez et détruisez le froid du vice, du péché; de l'amour-propre! Cette chaleur se communique et enflamme le bois aride de notre volonté, qui s'embrase et se consume dans de doux et d'amoureux désirs, aimant ce que Dieu aime, détestant ce que Dieu déteste. Et comme l'âme voit qu'elle est aimée d'un amour infini, et que l'Agneau s'est immolé pour elle sur le bois de la Croix, alors je dis que le feu l'éclaire, et que les ténèbres. ne peuvent l'atteindre. L'âme éclairée par ce divin foyer ouvre son intelligence, et s'élargit. Et parce qu'elle a senti et reçu la lumière, elle discerne et voit ce qui est dans la volonté de Dieu, et elle ne veut suivre que les traces de Jésus crucifié. Car elle voit bien qu'elle ne peut aller par une autre voie, et elle ne veut se réjouir en autre chose que dans ses opprobres. Alors, par le moyen de la chair de Jésus crucifié, elle attire à elle le lait de la divine douceur. O douce lumière, qui détruit les ténèbres, et dissipe l'amertume et la tristesse! La clarté de cette lumière fait voir que tout procède de Dieu excepté le péché et le vice, et que Dieu ne veut autre chose que notre sanctification. Pour nous procurer cette sanctification de la grâce [592], Dieu s'est uni à nous en s'humiliant jusqu'à l'homme. Aussi son humilité déracine notre orgueil; c'est la règle que nous devons tous suivre.

3. L'intelligence éclairée voit cela, et le comprend en s'anéantissant dans la clarté de la divine charité et de la bonté de Dieu : et comment? En se connaissant elle-même, elle voit qu'elle n'est pas, et elle reconnaît qu'elle reçoit de Dieu l'être par grâce, par amour, et non par devoir. Aussitôt que nous comprenons tant de bonté, il naît en nous une fontaine vive de grâce, une source d'huile d'une humilité profonde, qui empêchera l'homme de tomber et de se laisser enfler par l'orgueil, quelque position ou quelque gloire qu'il ait. Comme un bon pasteur, il suivra les traces de son maître, ainsi que le faisaient ce saint et doux Grégoire et les autres qui l'imitèrent. Plus ils étaient grands, plus ils se faisaient petits; ils ne voulaient pas être servis, mais servir spirituellement et temporellement, plus par leurs bons exemples que par leurs paroles.

4. Lorsque l'intelligence a reçu la lumière du feu, comme je l'ai dit, elle se change en ce feu divin et devient une même chose avec lui. La mémoire aussi devient une même chose avec Jésus crucifié, et elle ne peut retenir, goûter et méditer que son Bien-aimé et l'amour ineffable qu'elle lui voit pour elle et pour tous les hommes. Et aussitôt que la mémoire est ainsi remplie, l'âme aime Dieu et son prochain; elle donnerait mille fois sa vie pour lui; et elle ne regarde pas l'avantage qu'elle en retire, mais elle voit seulement que Dieu aime souverainement la créature, et elle se plait à aimer ce qu'il aime. Nous [593] pouvons donc bien dire que le feu divin échauffe, éclaire et convertit en lui; et que dans ce feu, les trois puissances de l'âme s'accordent, la mémoire à retenir les bienfaits de Dieu, l'intelligence à comprendre sa bonté, et la volonté à l'aimer tellement, qu'elle ne peut rien aimer et désirer hors de lui, et que toutes ses opérations sont dirigées vers ce but. Elle ne cherche, et ne pense à faire autre chose que ce qui plaît le plus à son Créateur. Comme elle voit qu'aucun sacrifice ne lui est aussi agréable que de gagner et de sauver des âmes, elle ne peut jamais s'en rassasier. C'est surtout ce zèle et cette sollicitude que Dieu vous demande, mon Père, à vous et à ceux qui sont dans la même position. C'est la voie de Jésus crucifié, qui nous donnera toujours la lumière de la grâce; mais en suivant une autre voie, nous irons de ténèbres en ténèbres, pour tomber enfin dans la mort éternelle.

5. J'ai reçu, mon doux Père, votre lettre avec une grande joie et consolation, en pensant que vous n'oubliez pas une créature aussi vile et aussi misérable que moi. J'ai compris ce qu'elle disait; et pour répondre à la première des trois choses que vous demandez, au sujet de notre doux Christ de la terre, je crois et je pense. devant Dieu qu'il ferait bien surtout de réformer deux choses qui corrompent l'Epouse du Christ. La première est la trop grande affection et sollicitude pour les parents; il faudrait que cet abus cessât en tout et partout. La seconde est la trop grande douceur, fondée sur trop d'indulgence. Hélas ! hélas! c'est la cause de la corruption des membres qu'on ne reprend pas ! Notre Seigneur [594] a surtout en aversion trois vices détestables: l'impureté, l'avarice et l'orgueil, qui règnent dans l'Épouse du Christ, c'est-à-dire dans les prélats, qui ne recherchent autre chose que les plaisirs, les honneurs et les richesses; ils voient les démons de l'enfer emporter les âmes qui leur sont confiées, et ils ne s'en inquiètent pas, parce qu'ils sont des loups, et qu'ils trafiquent de la grâce divine. Il faudrait une forte justice pour les corriger, parce que la trop grande compassion est une très grande cruauté; mais il faut pour reprendre unir la justice à la miséricorde.

6. Je vous le dirai cependant, mon Père, j'espère de la bonté de Dieu, que l'abus de l'amour des parents commence à disparaître, grâce aux prières continuelles et aux efforts des serviteurs de Dieu qui s'en occupent. Je ne dis pas que l'Épouse du Christ ne soit persécutée; mais je crois qu'elle conservera sa beauté, comme cela doit être. Il faut qu'elle se débarrasse de tout ce qui l'ébranle jusque dans ses fondements, et ce sont ces abus que je veux vous voir combattre: il n'y a pas d'autre moyen. Quant à ce que vous dites de nos péchés, Dieu vous donne l'abondance de ses miséricordes. Vous savez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais il veut qu'il se convertisse, et qu'il vive (Ez 33, 11). Aussi moi, votre indigne petite fille, j'ai pris et je prendrai la dette de vos péchés sur moi, et nous brûlerons ensemble les vôtres et les miens dans le feu de la douce charité, qui les consumera. Espérez donc, et soyez persuadé que la grâce divine vous les a pardonnés. Réglez bien maintenant [595] votre vie, et que la vertu fasse naître l’amour crucifié que Dieu a eu pour vous. Choisissez plutôt la mort que l’offense de votre Créateur, et veillez à ce qu’il ne soit pas offensé par ceux qui vous sont confiés.

7. Enfin, pour l’autre point, lorsque je vous ai dit de travailler pour la sainte Eglise, je n’ai pas entendu parler seulement de la peine que vous vous donnez pour les choses temporelles : c’est bien, sans doute, mais vous devez surtout travailler avec le Saint-Père, et faire tous vos efforts pour éloigner de la bergerie, ces loups, ces démons incarnés, qui ne songent qu’à la bonne chère et à avoir des palais magnifiques et de beaux équipages. Hélas ! Ce que le Christ a gagné sur le bois de la Croix se dépense en plaisirs coupables ! Je vous en conjure, dussiez-vous exposer votre vie, dites au Saint-Père qu’il porte remède à tant d’iniquités. Quand viendra le moment de choisir des pasteurs et des cardinaux, qu’ils ne le soient pas pour des flatteries, de l’argent et par simonie ; mais priez-le autant que possible de ne s’arrêter qu’à la vertu et à la bonne et sainte réputation des personnes, et qu’il ne regarde plus si elles sont nobles ou roturières. La vertu est la seule chose qui rende l’homme noble et agréable à Dieu. C’est ce travail, mon Père, que je vous ai recommandé, et que je vous recommande ; les autres travaux sont bons, mais celui-là est le meilleur. Je finis. Pardonnez à ma présomption. Je me recommande à vous cent mille fois dans le Christ Jésus. N’oubliez pas les affaires de messire Antoine ; et si vous avez occasion de voir l’Archevêque, recommandez-moi à lui autant que [596] vous le pourrez. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières

 


 

 

LXXXVIII (42). - A MESSIRE NICOLAS, prieur de la province de Toscane. - Des armes de l’amour nécessaires pour combattre le vice et arriver à l’état de perfection où Dieu nous appelle.

(Ce messire Nicolas était prieur des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en Toscane. Il avait sa résidence à Pise, et il occupa, on 1375, au nom de l'Église, la terre de Talamon, qui appartenait aux habitants de Sienne. La lettre de sainte Catherine est écrite dans les premiers mois de 1377.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un chevalier généreux, dépouillé de l'amour de vous-même et revêtu de l'amour divin. Le chevalier qui va combattre sur le champ de bataille doit être armé des armes de l'amour, qui sont les plus fortes. Il ne suffit pas que l'homme soit armé seulement d'une cuirasse et d'une cotte d'armes; car souvent, s'il n'avait pas les armes de l'amour et le désir d'obtenir l'honneur et la chose pour laquelle il combat, il arriverait qu'à la vue de l'ennemi il aurait peur et tournerait la tête en arrière. Il en est de même de l'âme qui commence à entrer sur le champ de bataille pour combattre les [597] le monde, le démon et sa propre sensualité: si elle ne s'arme pas de l'amour de la vertu, et si elle ne saisit pas le glaive de la haine et d'une conscience fondée sur l'amour divin, elle ne combattra jamais, et sera. vaincue comme une personne négligente qui n'a d'autre arme que sa sensualité, et qui s'endort volontairement dans le vice et le péché.

2. Les glorieuses armes de l'amour sauvent l'homme de la mort éternelle, lui donnent la lumière, le tirent des ténèbres et de la condition des bêtes, en lui rendant sa dignité. Celui qui vit dans le vice, le péché, la débauche, prend les habitudes et la forme des bêtes. La bête, qui n'a pas la raison, cède à ses appétits; de même l'homme qui se fait semblable aux bêtes perd la raison et se laisse conduire par les mouvements de la chair et par tous les appétits déréglés qu'il ressent; il met son plaisir à se livrer à la débauche, à bien boire, à bien manger et à jouir des délices, des vanités, des honneurs du monde, qui passent comme le vent. Celui-là n'est pas un vrai chevalier qui puisse s'exposer aux coups; car il se livre lui-même à la mort, en s'abaissant à la condition des bêtes.

3. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi pour vous, mais je veux que vous soyez un homme ferme et courageux; et non seulement un homme, mais encore, en avançant dans la vertu et en combattant contre les vices, je veux que vous arriviez à l'état des anges, vous et votre compagnie, puisque Dieu vous y appelle. Vous savez que l'état de l'homme est l'état du mariage, tandis que vous êtes dans la condition des anges, vous et votre Ordre, comme les autres [598] religieux qui sont appelés à la continence. Il ne serait pas convenable, il serait même odieux à Dieu et abominable au monde que vous, qui êtes appelé à une plus grande perfection, et qui devez être non seulement au rang des hommes et des anges, mais au nombre des glorieux martyrs prêts à donner leur vie pour Jésus crucifié, vous vous abaissiez à la condition des bêtes. Ne serait-il pas honteux de souiller un si grand trésor dans une fange si vile et si méprisable? Marchez donc, sans crainte servile, aux deux combats que Dieu vous a destinés. Le premier est le combat général que doit soutenir toute créature raisonnable dès qu'elle peut discerner le vice de la vertu. Nous devons résister à nos ennemis, au démon, à la chair, à la sensualité, qui combattent toujours contre l'esprit (Gal 5,17). Il faut les vaincre avec l'amour de la vertu et la haine du vice. L'autre combat auquel la grâce vous appelle, et dont tous ne sont pas dignes, c'est celui où il faut marcher armé non seulement des armes corporelles, mais encore des armes spirituelles. Si vous n'avez pas les armes de l'amour, de l'honneur de Dieu et du désir de conquérir la cité des âmes de ces pauvres infidèles qui ne participent pas au sang de l'Agneau, vous ferez peu de conquêtes avec les armes matérielles.

4. Je veux donc, mon cher Père et mon Fils, que vous et toute votre compagnie, vous preniez pour objet de vos pensées Jésus crucifié, son doux et précieux sang, qui a été répandu avec tant d’ardeur et d'amour pour nous sauver de la mort et nous donner [599] la vie, afin que vous atteigniez le noble but que vous vous proposez; et que vous en receviez une grande récompense, c'est-à-dire le fruit de grâce et de vie, qui, par la grâce, nous fait arriver à la vie éternelle. Suivez l'exemple de cet Agneau immolé et consumé sur la Croix : il n'a pas craint pour lui la peine et la douleur; mais, avide de l'honneur de son Père et de notre salut, il s'en est nourri sur la table de la Croix. Il s'est passionné pour la gloire du Père éternel et pour le salut du genre humain, et il est demeuré ferme, constant, inébranlable au milieu des fatigues, des souffrances, des injures, des outrages, des affronts, malgré notre ingratitude, lorsqu'il voyait bien qu'il donnait sa vie pour des hommes qui ne reconnaîtraient jamais un si grand bienfait.

5. Notre Roi a fait comme un vrai chevalier qui reste sur le champ de bataille jusqu'à ca que ses ennemis soient vaincus; il s'est rassasié, et il a vaincu avec sa chair flagellée notre chair révoltée. Par l'humilité, qui lui a fait abaisser sa divinité jusqu'à l'homme, par ses souffrances et ses opprobres, il a vaincu l'orgueil, les plaisirs et les honneurs du monde; par sa sagesse, il a vaincu la malice du démon; ses mains désarmées, percées et clouées à la Croix, ont vaincu le prince du monde. Notre chevalier a monté sur le bois de la très sainte Croix (Pigliando per cavallo el legno della santissima Croce) ; il a pris pour cuirasse la chair de Marie, afin d'y recevoir les coups qui devaient réparer nos iniquités; le casque de sa tête est cette cruelle couronne d'épines qui pénétrait jusqu'à son cerveau; son épée [600] est cette blessure du côté, qui nous montre le secret de son cœur : c'est un glaive lumineux qui doit percer notre cœur et notre âme d'un ardent amour; c'est aussi le roseau qu'on lui a donné par dérision. Les gantelets de ses mains et les éperons de ses pieds sont les plaies vermeilles des mains et des pieds de ce doux et tendre Verbe. Et qui l'a ainsi armé? L'amour. Qui l'a tenu attaché et Cloué sur la Croix? Ce ne sont ni les clous, ni la Croix, ni la pierre, ni la terre où était plantée la Croix, qui étaient capables de retenir l'Homme-Dieu : c'était le lieu de l'amour de l'Honneur du Père, et de notre salut. Notre amour a été la pierre qui l'a élevé et fixé.

6. Quel cœur serait assez vil pour voir ce Capitaine, ce Chevalier à la fois mort et vainqueur, et ne pas surmonter sa faiblesse, ne pas devenir courageux contre ses adversaires? Non, il n'y en aura pas, car je vous dis de prendre pour modèle Jésus crucifié. Trempez votre tunique dans le sang de Jésus crucifié; c'est par lui que vous triompherez de vos premiers ennemis dans le premier combat dont je vous ai parlé, parce qu'il les a déjà vaincus pour nous, et il nous a délivrés de la servitude honteuse du démon. S'il veut nous attaquer, recourons sur-le-champ aux armes du Fils de Dieu. Dès que les vices seront morts dans votre âme, vous vous nourrirez et vous vous rassasierez de l'honneur de Dieu et du salut de votre prochain. Et cette faim que vous ressentirez vous fera suivre l’Agneau et rechercher cette douce proie, et vous l'aimerez tant, que pour l'avoir vous ne craindrez ni la peine, ni la mort, ni les malheurs qui pourraient arriver; vous ne vous lasserez pas [601], vous ne tournerez jamais la tête en arrière. Oh le glorieux combat, où le vaincu remporte la victoire et ne succombe jamais! Oui, que personne ne soit assez lâche pour fuir. Celui qui persévère triomphe toujours; il fait comme le Fils de Dieu, qui a lutté sur la Croix contre la mort; la vie a vaincu la mort, et la mort a vaincu la vie. En donnant la vie de son corps, il détruit la mort du péché; la mort a vaincu la mort, la mort a vaincu la vie, parce que le péché a été cause de la mort du Fils de Dieu. Oh! la belle lutte! le beau tournoi!

7. Vous êtes choisi pour faire la même chose sur la Croix du désir de l'honneur de Dieu et du salut des âmes infidèles; vous devez lutter contre la mort de l'infidélité avec la vie de la lumière de la foi. Si vous mourez, vous aurez la meilleure part; la mort vaincra la mort, comme le faisait le sang des martyrs, qui donnait la vie aux infidèles et aux cruels tyrans. Si vous triomphez sans répandre votre sang, vous vaincrez encore; Dieu, en ne permettant pas le sacrifice de votre vie, ne vous en donnera pas moins une victoire glorieuse. Mais elle ne sera pas glorieuse pour les pauvres insensés qui courent seulement après la fumée et leur propre intérêt. Ceux-là gagneront bien peu; ils donneront beaucoup pour un bien faible profit; ils donneront leur vie pour la misérable fumée du monde. Ceux-là recevront leur récompense dans cette vie passagère. Ils sont armés du vêtement de l'amour-propre; ce ne sont pas des hommes véritables, mais ce sont des hommes de vent, et ils changent comme la feuille, sans force et sans consistance, parce qu'ils n'ont pas pris pour modèle [602] Jésus crucifié, et qu’ils ne sont pas couverts des armes de la vie. Mon désir est que vous soyez de vrais chevaliers, vous et vos compagnons. C’est pour cela que je vous ai dit que je souhaitais vous voir combattre généreusement dans le glorieux champ de bataille. J’espère de l’infinie bonté de Dieu que vous accomplirez sa volonté ; c’est là mon désir. Je ne vous en dis pas davantage. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié ; cachez-vous dans ses très douces plaies, et prenez pour bouclier la très sainte Croix. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières

 


 

 

LXXXIX (43). - AU PREVOT DE CASOLE ET A JACQUES DE MANZI, du même lieu. - Des malheurs que cause la haine du prochain, et comment nous devons les éviter.

(La terre de Casole est à seize milles de Sienne. Le prévôt en avait le gouvernement spirituel.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mes très chers Pères et Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir suivre l'Agneau immolé pour nous sur le bois de la très sainte Croix. Il a été notre paix et notre médiateur entre Dieu et l'homme; il a changé une guerre terrible en une paix profonde; il n'a pas écouté nos [603] iniquités, mais il a écouté son ineffable bonté. Vous êtes des membres et des esclaves rachetés au prix de son précieux et glorieux sang; vous devez donc suivre ses traces. Vous voyez bien que cette douce Vérité suprême s'est faite notre règle et notre voie, puisqu'elle a dit: " Ego sum via, veritas et vita. Je suis la voie, la vérité, la vie. " Elle est la voie, où on trouve tant de douceur et de lumières, que celui qui la suit ne tombe pas dans les ténèbres; et nous, ignorants et misérables, nous nous éloignons toujours de la voie de la lumière, et nous allons par la voie des ténèbres, où se trouve la mort éternelle. Oui, mes très chers Pères et Frères, je ne veux plus qu'il en soit ainsi; mais je veux que vous suiviez la voie de l'Agneau immolé avec tant d'amour, l'Agneau qui s'est fait le médiateur de la paix entre Dieu et l'homme. C'est la voie que je désire vous voir suivre, pour que vous soyez vous-mêmes les médiateurs entre vous et Dieu, c’est-à-dire entre les sens et la raison, chassant la haine par la haine et l'amour par l'amour. Il faut avoir la haine, l'horreur du péché mortel et de l'offense faite à notre Créateur; il faut détester la partie sensitive, la loi mauvaise qui veut toujours se révolter contre Dieu, et haïr la haine que vous avez contre votre prochain.

2. La haine du prochain est une offense contre Dieu, et nous devons haïr cette haine, parce qu'elle offense la Vérité, qui nous défend de haïr les ennemis qui nous font injure. Cette haine est contre nous; car celui qui reste dans une haine mortelle se hait plus que son ennemi. Vous savez que la haine est proportionnée à la grandeur de l'offense, et la haine [604] est plus grande contre celui qui vous attaque directement que contre celui qui vous attaque seulement par parole ou dans vos biens; car rien ne nous est plus cher que la vie. Plus l'homme est blessé dans sa personne, plus il conçoit de haine. Pensez donc qu'il n'y a pas de comparaison entre le mal qu'on a pu vous faire et celui que vous vous faites à vous-même. Quelle comparaison y a-t-il entre le fini et l'infini? Aucune. Eh bien, si je suis blessée dans mon corps, et si je hais pour l'offense qui m'a été faite, il s'ensuit que je blesse mon âme, et que je la tue en lui ôtant la vie de la grâce, et en lui donnant la mort éternelle, si je meurs en état de haine comme je puis le craindre. Je dois donc avoir une plus grande haine contre moi, puisque je tue mon âme, qui est infinie. Quant à son être, qui n'aura pas de fin, elle meurt à la grâce, mais elle ne meurt pas à l'existence. Quelle différence avec celui qui tue le corps! Le corps est une chose finie; il doit finir d'une manière ou d'une autre. C'est une chose corruptible, et qui passe comme l'herbe des champs; sa vie et sa valeur viennent uniquement du trésor de l'âme qu'il renferme. Quand cette pierre précieuse lui est enlevée, ce n'est plus qu'un amas de corruption et de mort dont se nourrissent les vers. Je ne veux donc plus que, pour une offense faite contre ce corps si pauvre et si méprisable, vous offensiez Dieu et votre âme, qui est infinie, en restant dans la haine et le désir de la vengeance. Vous avez bien plus sujet de vous haïr que de haïr les autres, et ainsi vous chasserez la haine avec la haine. Avec la haine de vous-mêmes vous chasserez la haine du prochain. D'un seul coup vous satisferez [605] Dieu et le prochain, parce qu'en ôtant la haine de votre âme, vous ferez votre paix avec, Dieu et votre paix avec le prochain.

3. Vous voyez qu'ainsi, mes Frères bien-aimés, vous suivrez l'Agneau, la voie et la règle qui vous conduit au port du salut. Cet Agneau a été le moyen de satisfaire sur la Croix à l'injure du Père, et de nous donner la vie de la grâce. C'est lui seul qui a changé une guerre terrible en une grande paix. Ce doux Agneau est venu avec la haine de la faute commise par l'homme, et de l'injure faite à Dieu par cette offense. Il a pris cette offense, et il l'a vengée sur lui-même, quoiqu'il n'eût jamais contracté la souillure du pêché. Tout a été fait par la haine et par l'amour, par l'amour de la vertu et par la haine du péché mortel. Je vous dirai la règle que vous devez suivre. Vous savez que de nombreux péchés mortels nous ont mis dans la haine et la disgrâce de Dieu. Nous sommes en guerre avec lui; mais parce que l'Agneau divin nous a donné son sang, nous pouvons faire la paix; lors même que nous nous révolterions tous les jours, tous les jours nous pourrions faire la paix. Mais par quel moyen? car sans moyen nous ne pourrions réussir. Le moyen est de participer au sang de Jésus crucifié ; c'est d'avoir de la haine et de l'amour, en contemplant les affronts, les peines, la honte, la flagellation et la mort de Jésus crucifié, en pensant que nous sommes ceux qui l'ont tué, et le tuent tous les jours en péchant mortellement; car il n'est pas mort pour ses fautes, mais pour les nôtres. Alors l’âme conservera cette haine parfaite de sa faute, comme nous l'avons dit, et cette haine détruira [606] le poison du péché mortel; elle ne voudra plus se venger du prochain, elle l'aimera au contraire comme elle-même, et cherchera tous les moyens de punir ses fautes. Pour l'injure qui lui est faite par la créature, elle ne s'y arrêtera pas, parce qu'elle vient de la créature; mais elle pensera que le Créateur permet cette injure, ou pour ses péchés présents ou pour ses péchés passés. Alors elle ne la considérera pas comme une injure, mais elle pensera avec raison que Dieu l'a permise par un effet de sa miséricorde infinie, parce qu'il veut punir les fautes dans le temps, au lieu de les punir dans l'éternité, où toute peine est sans repentir.

4. Oui, c'est le moyen. Pensez qu'il n'y a pas d'autre voie; toute autre voie en dehors de celle-là conduit à la mort. Dans cette voie du Christ, le doux Jésus, on ne peut trouver la mort, car il l'a détruite; ni la faim, car il est une nourriture parfaite, puisqu'il est Dieu et homme. Cette voie est sûre, car on n'a pas à y craindre les ennemis, le démon et les hommes. Ceux qui la suivent sont courageux, et disent avec l’ardent saint Paul : " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? " Vous savez bien que si vous n'êtes pas contre vous-mêmes en restant dans les misères du péché mortel, Dieu ne sera jamais contre vous, mais qu'il vous traitera toujours avec, miséricorde et avec bonté. Ainsi donc, pour l'amour de Jésus crucifié, ne quittez plus la voie, ne fuyez plus la règle qui vous est donnée par votre Chef crucifié, par le doux Jésus; mais marchez avec courage, et n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend pas. Nous sommes mortels, nous devons [607] tous mourir; mais nous ne savons pas quand. Il est vrai que sans guide vous ne pourrez avancer. Que votre guide soit la haine et l'amour, comme je vous l'ai dit. C'est avec la haine et l'amour que Notre-Seigneur a racheté et puni nos iniquités sur lui-même. Courage donc; ne dormez plus dans le lit de la mort, mais chassez la haine avec la haine, l'amour avec l'amour. Car avec l'amour de Dieu, que vous êtes obligés d'aimer par devoir et par commandement, avec l'amour du salut de votre âme, qui est en état de damnation quand elle hait son prochain, vous chasserez l'amour sensuel, qui cause la douleur, la mort et la tribulation de celui qui l'écoute, et qui éprouve dès cette vie un avant-goût de l'enfer.

5. N’est-ce pas être dans l'aveuglement et les ténèbres que de pouvoir goûter, dès cette vie, la vie éternelle en s'unissant intimement à Dieu par l'amour, et de vouloir se rendre digne de l'enfer en se liant avec le démon par la haine et la vengeance! Nulle créature ne peut comprendre cette folie, et aucun châtiment ne peut assez la punir. Il semble qu'ils ne veulent pas attendre la sentence du souverain Juge, qui les condamnera à la société des démons, puisqu'ils s'y condamnent eux-mêmes. Ils la choisissent avant que l'âme soit séparée du corps, pendant qu'ils sont voyageurs et pèlerins, et qu'ils voient leur vie se précipiter comme le vent vers la mort; ils ne s'en inquiètent pas, et se conduisent comme des fous, des insensés. Hélas! hélas! ouvrez l'oeil de l'intelligence, et ne vous exposez pas aux rigueurs et au pouvoir du souverain Juge. Les jugements des hommes ne ressemblent pas au jugement de Dieu. Devant son [608] tribunal, on ne peut en appeler et avoir des avocats et des procureurs. Le grand Juge donne pour avocat la conscience, qui, dans cette extrémité, se condamne elle-même et se juge digne de mort. Jugeons-nous dès cette vie, pour l'amour de Jésus crucifié; jugeons-nous pécheurs, et confessons que nous avons offensé Dieu. Demandons-lui miséricorde, et il nous la fera, si nous ne voulons pas condamner les autres et nous venger du prochain; car la miséricorde que nous voulons pour nous, nous devons l'accorder aux autres. En le faisant, vous goûterez Dieu véritablement; vous suivrez la voie sûre, vous serez de vrais médiateurs entre Dieu et vous, et vous recevrez enfin l'éternelle vision de Dieu.

6. En pensant à ces choses, j'ai eu compassion de vos âmes, et j'ai voulu ne plus vous voir dans des ténèbres si profondes. Je me suis sentie poussée à vous inviter à ces douces et glorieuses noces; car vous n'avez pas été créés pour une autre fin. il me semble que la voie de la vérité est fermée en vous par la haine que vous avez, tandis que la voie du mensonge et du démon, père du mensonge, est bien ouverte et bien large en vous. Je veux que vous sortiez tout à fait de cette voie ténébreuse en faisant votre paix avec Dieu et avec votre prochain, et que vous reveniez dans la voie qui donne la vie. Je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, ne me refusez pas cette grâce. Je ne veux pas vous fatiguer davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [609].

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XC (44). - A BERENGER DES ARZOCCHI, curé d'Asciano . - Des devoirs d'un bon ministre , et du bonheur qu’éprouvent à la mort les vrais serviteurs de Jésus-Christ.

(Asciano est à douze milles de Sienne, et appartient au diocèse d'Arezzo.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très révérend et très cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et je me recommande à vous dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir son vrai ministre, qui suive toujours ses traces. Soyez, soyez cette fleur odoriférante que vous devez être, et répandez vos parfums en la douce présence de Dieu. Vous savez bien qu'une fleur qui reste longtemps dans l'eau ne donne plus d'odeur et se corrompt. Il me semble bien, mon Père, que vous et les autres ministres, vous devez être des fleurs. Mais si cette fleur est mise dans l'eau des iniquités et des péchés honteux, elle ne donne plus de parfum, et elle sent mauvais. Oh! combien est malheureux et misérable celui-là qui avait été placé comme une fleur dans le jardin de la sainte Église, et qui doit rendre compte de ceux qui lui sont confiés! Vous savez quelle pureté Dieu leur demande. Hélas ! hélas mon vénérable Père, c'est tout le contraire : non seulement ils sont corrompus, mais ils corrompent tous ceux qui [610] s'en approchent. Réveillez-vous donc, et ne dormez plus; depuis trop longtemps nous dormons, et nous sommes morts à la grâce. Le temps presse, car la sentence est rendue, et nous sommes condamnés à mort.

2. O mon doux Père, considérez un peu le triste état et les dangers terribles où nous sommes dans cette mer affreuse du péché mortel. Ne croyons-nous pas arriver enfin à l'heure de la mort? Nous savons bien que ni les créatures, ni les richesses, ni la noblesse ne pourront nous en exempter. Oh ! alors, combien sera misérable cette âme qui aura recherché les plaisirs de la chair, et s'y sera vautrée comme le pourceau dans la fange ! De créature raisonnable, elle devient un animal immonde, se plongeant encore tellement dans une honteuse avarice, qu'elle vendra, par cupidité, les grâces spirituelles. L'orgueil l'étouffe, et toute sa vie elle dépense en honneurs, en festins, en serviteurs, en beaux équipages, ce qu'il fallait donner aux pauvres. Ce sont ces œuvres qui, au moment de la mort, se présentent pour juger cette pauvre âme; cette âme malheureuse croyait avoir péché contre Dieu, et elle a péché contre elle-même; elle est son propre juge, et elle se reconnaît digne de la mort éternelle. Ne nous laissons plus abuser de la sorte; car c'est une grande folie à l'homme de se rendre digne de mort lorsqu'il peut, au contraire, mériter la vie.

3. Puisqu'il dépend de nous de choisir entre la vie et la mort par le libre arbitre que Dieu nous a donné, je vous prie avec toute l’affection possible d'être une douce fleur qui répande des parfums en présence de [611] Dieu et de vos fidèles, et de donner, s'il le faut, comme un vrai pasteur, votre vie pour vos brebis, reprenant les vices et confirmant les bons dans la vertu. Ne pas corriger, corrompt comme le fait un membre gâté, qui gâte tout le corps de l'homme. Veillez donc toujours sur vous et sur les vôtres; qu'il ne vous semble pas dur d'arracher quelques sauvageons, car le fruit vous sera beaucoup plus doux que la peine ne sera amère. O très cher Père! considérez l'amour ineffable de Dieu pour notre salut; ouvrez les yeux et voyez ses dons, ses bienfaits inestimables. Peut-on aimer plus que de donner sa vie pour son ami? Combien plus étonnant celui qui donne sa vie pour ses ennemis! Que nos cœurs ne résistent plus, que leur dureté s'amollisse, et qu'ils ne soient pas toujours comme des rochers. Rompez ce lien, cette chaîne avec laquelle le démon vous tient captif si longtemps. C'est la force du saint désir, la haine du vice et l'amour de la vertu qui rompront ces entraves. Passionnez-vous donc pour les solides vertus, qui font le contraire des vices; car si le péché cause l'amertume, la vertu donne la douceur, et fait goûter dès cette vie la vie éternelle.

4. Oh ! quand viendra le doux moment de la mort, la vertu agira; elle répondra pour l’homme, elle le défendra devant la justice de Dieu, elle le rassurera, le préservera de toute confusion et le conduira dans cette vie durable où la vie est sans mort, la santé sans infirmité, la richesse sans pauvreté, l'honneur sans honte, la grandeur sans servitude, car là tous sont seigneurs; et plus l'homme se sera fait petit dans cette vie, plus il sera grand dans l'autre; et [612] plus il aura voulu être grand dans cette vie, plus il sera petit dans l'autre.

5. Soyez donc petit par une sincère et profonde humilité. Voyez Dieu, qui s'est humilié jusqu’à votre humanité, et ne vous rendez pas indigne de ce dont il vous a fait digne, c'est-à-dire du précieux sang de son Fils, qui vous a racheté avec un si ardent amour. Nous sommes des esclaves rachetés; nous ne pouvons plus nous vendre, et quand nous sommes dans le péché mortel, nous sommes des aveugles qui nous vendons au démon. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié, sortons d'un si grand esclavage. Je termine, et j'ajouterai seulement que mes fautes sont innombrables; je vous promets de les prendre avec les vôtres et d'eu faire un bouquet de myrrhe que je placerai sur mon cœur par un regret amer. Ce regret amer, fondé sur la vraie charité, nous fait parvenir a la vraie douceur et au bonheur de la vie éternelle. Pardonnez à ma présomption et à mon orgueil; saluez et bénissez pour moi toute la famille dans le Christ Jésus; je le prie qu'il vous donne sa douce et éternelle bénédiction, et que sa force soit assez grande pour rompre les liens qui vous éloignent de lui. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour[613].

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XCI (45). - A MESSIRE NICOLAS DE VEZZANO, chanoine de Bologne.- Cette lettre a été dictée en extase.- De la persévérance dans la vertu. - On l'acquiert par rameur désintéressé envers Dieu et par la haine de la sensualité.

(La famille des Vezzani était une des cinquante familles sénatoriales de Bologne.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.

 

1. Mon très cher Frère et Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu. Dieu vous en a donné le désir dans son infinie miséricorde; mais je ne crois pas qu'une personne puisse arriver à la perfection de la vertu par la persévérance, si elle n'a pas un amour pur et généreux, si elle n'est détachée d'elle-même, ne voulant pas servir Dieu à son moment et à sa manière, mais toujours et de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, sans songer à son bien-être. La sensualité est digne de haine et non d'amour, car elle résiste et se révolte sans cesse contre son Créateur, c'est elle que nous devons toujours détester en nous et combattre, en lui donnant le contraire de ce qu'elle nous demande. Mais dirons-nous: comment parvenir à cet amour et à cette haine, si je ne puis par une autre voie arriver à la vertu, et persévérer dans le bien commencé [614] ? Je répondrai que c'est par la lumière que nous arriverons à l'amour et à la haine, parce que la chose qu'on ne voit pas ne peut être connue ni en mal ni en bien; et ne la connaissant pas, on ne peut ni la détester ni l'aimer: la lumière' de l'intelligence est donc nécessaire ; il faut que l'intelligence soit éclairée de la lumière de la très sainte Foi.

2. Nous avons l'oeil de l'intelligence, qui est une des puissances de l'âme, et nous recevons l'empreinte de la Foi dans le saint baptême. Si cette lumière venue à l'âge de raison, n'est pas développée par la vertu, si elle est obscurcie par l'amour-propre et les plaisirs du monde, nous ne pouvons voir; mais dès que le nuage est enlevé, l'oeil voit, si la volonté libre veut ouvrir cet œil et prendre pour objet Jésus crucifié, et le pur et parfait amour qu'il a pour nous. Notre-Seigneur ne nous aime pas par intérêt, car nous ne pouvons rien faire qui puisse lui être utile; il n'a pas besoin de nous, et il agit uniquement pour notre bien, afin que nous soyons sanctifiés en lui. Je dis qu'en le voyant si dévoué, l'âme se dévoue aussi à lui dans son amour et sa volonté, et du même amour qu’elle trouve dans le doux et tendre Verbe, elle aime son prochain; elle l'aime purement, travaillant avec zèle à son salut et l'assistant de tout son pouvoir, par tous les moyens que Dieu lui a donnés. Elle l'aime et le sert avec cette perfection qu'elle puise dans la connaissance de la divine charité, parce que l'amour du prochain vient de l'amour de Dieu; comme elle aime Dieu, elle aime le prochain; elle s'applique à le servir parce qu'elle connaît la vérité de Dieu, et qu'elle voit l'amour ineffable qu'il a manifesté par le sang de son [615] Fils; et parce qu'elle voit que Dieu ne cesse jamais d'être bon envers elle et envers les autres créatures, et qu'il les comble toujours de bienfaits, il lui semble qu'on ne peut jamais cesser d'aimer son Créateur, tant qu'on reste dans cette connaissance. La loi de l'amour est d'aimer quand on se voit aimé: l'amour n'est jamais oisif, il fait toujours de grandes choses

3. Aussi l'âme se fortifie et persévère. Plus elle connaît la bonté de Dieu, plus elle connaît parfaitement sa misère; car toute chose se connaît mieux par son contraire. Elle voit son néant à la lumière de la très sainte Foi ; elle a reçu de Dieu l'être et toutes les grâces qui y ont été ajoutées; sans l’être, nous ne serions capables de recevoir aucune grâce. L'âme a été régénérée à la grâce dans le sang de son Fils unique: elle voit qu'après tant de bienfaits, elle est toujours rebelle à Dieu. C'est ce qui lui inspire une sainte haine. Elle déteste en elle cette loi mauvaise qui combat contre l'esprit. Pensez qu'elle ne doit pas la détester seulement quand elle se sent assiégée par les combats et les tentations de la chair, de la négligence et de la paresse, mais elle doit la détester toujours. Cette haine doit être de tous les instants; elle peut toutefois plus augmenter à un moment qu'a un autre, selon les tentations et les dispositions où elle se trouve.

4. Si l'âme sent s'affaiblir l'ardeur des sens qui s'apaisent, elle ne doit pas renoncer à sa haine; mais dans le temps de la paix, qu'elle veille toujours bien, car elle ne peut compter que sur les ressources d'une humilité sincère et profonde. Il vaut mieux attaquer [616] la sensualité par la haine et l'humilité que d'être attaqué par elle; si on ne le fait pas, la passion, qui semblait dormir, se réveille; jamais elle n'est plus à craindre que quand elle paraît morte. Tant que nous vivons elle ne meurt pas; mais elle s'endort plus profondément ou plus légèrement, selon la haine qu'on en a, et selon l'amour de la vertu. La haine la corrige, et l'amour l'endort. D'où vient cela? De la lumière. Si l'âme n'avait pas vu et connu sa fragilité, elle ne la poursuivrait pas de sa haine; mais, parce qu'elle connaît sa force, elle la hait et s'efforce de la combattre sans cesse. Comme elle voit qu'elle ne cesse de l'attaquer, elle ne veut pas et ne doit pas non plus cesser la guerre et faire la paix.

5. C'est là le principe et le fondement solide de toute vertu dans l'homme; c'est ce qui rend parfaites toutes ses œuvres spirituelles ou temporelles lorsque la volonté les fait sans s'y attacher, et pas autrement. Il est fidèle, persévérant, et il ne se laisse pas aller à tout vent; mais il est toujours ferme, et ne fait aucune différence entre la main gauche et la main droite, c'est-à-dire entre la tribulation et la consolation. S'il est séculier il remplit bien sa condition; s’il est prélat, il se montre bon et vrai pasteur; s'il est clerc, il devient une fleur odorante dans la sainte Église, il répand le parfum des vertus, il rend honneur et gloire à Dieu, et sert le prochain, en lui donnant le fruit de ses humbles et continuelles prières, en lui communiquant généreusement les grâces que Dieu. lui a confiées. Ses biens temporels, qu'il doit au sang de Jésus crucifié, il ne les dépense pas d'une manière coupable et par vanité, ou avec ses parents, s'ils ne [617] sont pas dans la misère, ce qui est le seul cas permis; maïs il donne consciencieusement ce qu'il doit aux pauvres, au bien de l’Église et à ses propres besoins; s'il faisait autrement, il commettrait une grande faute. Il ne se scandalise pas et ne fait jamais la guerre à son prochain; il attaque ses vices, mais non sa personne; il l'aime au contraire comme lui-même et travaille à son salut avec zèle. Comme il fait la guerre contre lui-même et contre ses sens, il ne la fait point contre Dieu et son prochain. Car toute offense contre Dieu et le prochain vient de ce qu'on ne se hait pas, mais qu'on s'aime d'un amour sensuel, qui empêche de persévérer dans le bien qu'on entreprend.

6. La persévérance vient de la haine et de l'amour, comme je l'ai dit, et l'amour s'acquiert par la lumière de la très sainte Foi. Elle est la pupille de l’oeil de l'intelligence qui s'exerce librement, et qui veut sincèrement reconnaître la bonté de Dieu à son égard, les grâces qui viennent du Créateur, et les fautes qui viennent des sens. C'est la seule voie; aussi je vous ai dit que je désirais vous voir fidèle et persévérant dans la vertu, et je suis persuadée qu'il n'y a pas d'autre moyen que celui que je vous indique. Aussi je vous conjure, pour l'amour de Jésus crucifié, de profiter du temps que nous avons pour veiller et pour connaître, pour connaître avec fruit et mérite. Passé ce temps, vous savez qu'il n'en est plus de même. Ne restez donc pas à dormir, mais veillez continuellement, non seulement de corps, mais d'esprit, afin de prier sans cesse par d'ardents désirs et par l'amour de l'âme envers son Créateur, toujours priant pour [618] l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, et noyez-y toute jouissance, toute complaisance humaine. Que toute volonté propre meure en vous, afin de courir dans la voie de la vérité. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCII (46).- A DOM ROBERT DE NAPLES. – De l'amour de Dieu à notre égard dans l'Incarnation et la Passion de Jésus-Christ. - Il faut désirer l'honneur de Dieu à l’exemple de la Vierge Marie.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon cher et révérend Père, par respect pour le très doux Sacrement, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris et je me recommande à vous dans le précieux sang de son Fils, avec le désir de vous voir uni et transformé dans le feu de la divine charité, ce feu qui a uni Dieu à l'homme, et l'a tenu attaché et cloué sur la Croix. O ineffable et très douce Charité! combien est douce l'union que vous avez contractée avec l'homme! Vous nous avez montré votre ineffable amour par les grâces et les bienfaits sans nombre que vous avez accordés à vos créatures, surtout par le bienfait de l’incarnation de votre Fils, puisque nous avons vu la souveraine Grandeur descendre à la bassesse de notre humanité. L'orgueil de l'homme ne devrait-il pas rougir de voir Dieu si abaissé dans le sein de la glorieuse [619] Vierge Marie, qui a été le doux champ où fut semée la semence de la parole incarnée du Fils de Dieu ! Vraiment, mon très cher Père, dans ce doux et béni champ de Marie, le Verbe, uni à sa chair, a fait comme le grain qui germe à la chaleur du soleil, montre sa fleur et son fruit, et laisse son enveloppe à la terre. Il a fait vraiment la même chose par la chaleur et le feu de la divine charité que Dieu a eue pour le genre humain, lorsqu'il a jeté la semence de sa parole dans le champ de Marie. O bienheureuse et douce Marie ! Vous nous avez donné la fleur du doux Jésus. Et quand cette fleur a-t-elle donné son fruit? quand elle s'est ouverte sur le bois de la très sainte Croix, parce qu'alors nous avons reçu la vie parfaite. Pourquoi disons-nous que l'enveloppe fut laissée à la terre ? Quelle fut cette enveloppe? ce fut la volonté du Fils unique de Dieu, qui, en tant qu'homme, était revêtu du désir de l'honneur de son Père et de notre salut ; et ce désir fut si grand, qu'il courut, dans son ardeur, a travers les peines, la honte et l'outrage, jusqu'à la. mort ignominieuse de la Croix.

2. Considérons, mon vénérable Père, que le même désir fut en Marie, car elle ne pouvait désirer autre chose que l'honneur de Dieu et le salut des créatures. Les docteurs disent, pour faire comprendre la charité sans bornes de Marie, qu'elle aurait servi d'échelle pour mettre son Fils sur la Croix ; et il en était ainsi parce que la volonté du Fils était demeurée en elle. N'oubliez pas, mon Père, et pensez toujours dans votre cœur, dans votre mémoire, dans votre âme, que vous avez été offert et donné a Marie; priez-la qu'elle vous présente et vous donne à son doux fils Jésus, et [620] cette douce Mère, cette tendre Mère de miséricorde vous présentera. Ne soyez pas ingrat et oublieux, car elle ne rejette point la prière qui lui est faite, mais elle l'accueille avec bonté. Soyez donc fidèle, sans vous laisser surprendre par les illusions du démon et les paroles des créatures, mais courez généreusement avec ce désir de Marie, qui vous fera toujours chercher l'honneur de Dieu et le salut des âmes.

3. Je vous conjure de vous appliquer autant que possible à la garde de votre âme et de votre corps, afin que vous puissiez, par l'amour et le saint désir, vous nourrir des âmes et les enfanter en la présence de Dieu. Et quand vous êtes appelé à recevoir des confessions, ne commettez aucune négligence, mais appliquez-vous avec un zèle parfait à retirer les âmes des mains du démon. Ce sera le signe véritable que nous sommes de vrais fils, puisque nous suivrons ainsi les traces du Père. Mais sachez que nous ne pouvons parvenir à ce grand et immense désir que par le moyen de la très sainte Croix, c'est-à-dire par l'amour ardent et crucifié du Fils de Dieu. C'est une mer pacifique qui donne à boire à tous ceux qui ont soif et désir de Dieu, et qui donne la paix à tous ceux qui sont an guerre et qui veulent faire la paix avec lui. Cette mer a une chaleur qui réchauffe les cœurs froids, et elle les réchauffe tellement, qu'ils perdent toute crainte servile, et qu'ils n'ont plus qu'une charité parfaite et une sainte crainte d'offenser le Créateur; ils ne. redoutent pas autre chose. Je ne veux pas que vous craigniez les attaques et les combats des démons qui viendront pour piller et détruire la cité de votre âme. Ne les craignez pas; mais, comme un [621] chevalier sur le champ de bataille, combattez avec les armes et le glaive de la divine charité, car c'est là le moyen de châtier le démon.

4. Sachez aussi que, pour ne pas perdre les armes avec lesquelles on doit se défendre, il faut les tenir cachées dans notre âme par une vraie connaisse de nous-mêmes; parce que, quand l'âme connaît qu'elle n'est rien par elle-même, et qu'elle commet toujours le péché, qui est un néant, elle s'humilie devant Dieu et devant toute créature pour Dieu. Elle connaît que toute grâce et tout bien viennent de lui ; et elle voit la bonté de Dieu, si généreuse à son égard que, par amour pour lui et par haine pour elle-même, elle voudrait satisfaire à sa justice. Non seulement elle veut se punir, mais elle désire sans cesse que toutes les créatures et les animaux même la punissent. Il n'y a pas de créature qu'elle ne juge meilleure qu'elle ; et cette disposition fait naître un tel parfum de patience, qu'il n'y a pas de fardeau et d'amertume qu'elle ne puisse supporter avec courage, par amour et par justice. Elle ne se voit pas, comme celui qui se perd dans l'amour-propre, et elle ne fait pas attention aux peines et aux injures qui lui sont faites; mais elle considère seulement l'honneur de Dieu et le salut des créatures. Elle ne s'arrête pas plus alors aux épreuves qu'aux douces caresses et aux consolations de Dieu, parce que, dans la haine qu'elle a pour elle-même, elle se juge indigne des visites et des consolations qu'elle reçoit de Dieu ; elle s'écrie souvent avec humilité, comme saint Pierre : Eloignez-vous de moi, parce que je suis pécheur. Et alors le Christ s'unit plus parfaitement à l'âme qui devient avide des âmes et [622] s’en rassasie. Je vous prie de la part de Jésus crucifié de faire ainsi. Demeurez dans une vraie et sainte connaissance de vous-même. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCIII (47) A MESSIRE PIERRE, prêtre de Semignano . - De la paix avec Dieu et avec les créatures. - Combien est déplorable l'iniquité de ceux qui ne respectent pas leur ministère et qui souillent leur âme par la haine.

(Semignano est une ville à six milles de Sienne.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. O Prêtre, que me rend cher l'auguste sacrement que vous avez à administrer, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un vase d'élection, portant dignement le nom du Christ, et vous appliquant avec un ardent amour à vivre en paix avec le Créateur, et à réconcilier entre elles les créatures: c'est là votre devoir, et vous devez le remplir. Je suis persuadée que si vous ne le faites pas, Dieu vous en reprendra sévèrement et durement. Soyez, soyez donc un miroir de vertu, et respectez votre dignité. Dieu, dans sa miséricorde, vous a élevé si haut, que vous avez à administrer le feu de la charité divine, c'est-à-dire le corps et le sang de Jésus crucifié. Pensez, pensez que la nature angélique n'a pas cet honneur. Considérez qu'il a mis sa [623] parole dans votre âme comme dans un vase. Vous voyez bien qu'en représentant la personne du Christ, vous avez le pouvoir de consacrer ce très doux sacrement. Aussi vous devez porter votre dignité avec un ardent amour, une grande pureté d'esprit et de corps, et avec un cœur pacifique, arrachant de votre âme toute liai ne et tout désir de vengeance.

2. Hélas ! hélas! où est la pureté des ministres du Fils de Dieu? Vous demandez la pureté du calice dont vous vous servez à l'autel, et vous le refuseriez s'il était souillé, pensez aussi que Dieu, la souveraine, l'éternelle Vérité, demande que votre âme soit pure et nette de toute tache du péché mortel, et surtout du péché honteux. Hélas! infortunée que je suis! nous voyons tous les jours le contraire de ce que Dieu demande. Ceux qui devraient être les temples de Dieu, et porter le feu de sa parole, se font des étables de pourceaux et d'autres animaux; ils portent le feu de la colère, de la haine, de la vengeance et de la méchanceté dans l'intérieur de leur âme, et ils y entassent des impuretés où ils se vautrent continuellement comme le pourceau dans la fange. Hélas! quelle confusion de voir ceux que le Christ a consacrés se livrer à tant de misères et d'iniquités! Ils ne respectent pas la création qui les a faits à l'image et à la ressemblance de Dieu, ni le Sang qui les a rachetés, ni la dignité qu'ils reçoivent de ce sacrement par grâce, et non par obligation. Hélas! mon cher Père, ouvrez l’oeil de votre entendement, et ne dormez plus dans une pareille misère ! Ne vous étonnez pas si Dieu semble ne pas voir, parce que, quand viendra le moment de la mort que personne ne peut éviter, il [624] montrera bien qu'il a tout vu; et l'homme s'en apercevra, car toute faute sera punie, et toute vertu récompensée. Ils l'oublient, les insensés, qui ne voient pas que Dieu est au-dessus d'eux, et qu'il pénètre le fond des cœurs ! Nous pouvons bien nous cacher aux yeux de la créature, mais non pas à ceux du Créateur.

3. Hélas! sommes-nous donc des animaux sans raison? On le dirait vraiment, non pas quant à l'être que Dieu nous a donné par la création, mais quant à nos mauvaises dispositions. Car nous nous abandonnons sans aucune retenue à nos sens; nous les suivons en nous enivrant de jouissances grossières, et nous recherchons les plaisirs du monde, en nous enflant d'orgueil. L'orgueil est si grand dans le cœur de l'insensé, qu'il s'en laisse posséder, et qu'il ne veut pas s'humilier devant Dieu et devant la créature. Si quelquefois on lui fait une injure, une menace de mort ou de quelque malheur, il ne voudra pas s'humilier en pardonnant à son ennemi; mais il voudra que les plus grandes fautes et les offenses qu'il a commises contre Dieu lui soient pardonnées. Il se trompe: car il sera jugé avec la mesure dont il se sera servi pour les autres. Je ne veux donc pas que vous lui ressembliez; mais je veux que vous soyez un vase plein d'amour et de charité. Je m'étonne beaucoup qu'un homme comme vous puisse avoir de la haine, après que Dieu vous a retiré du siècle et fait ange de la terre en cette vie par la vèrtu du sacrement. Et vous, par votre faute, vous vous plongez dans le siècle! Je ne sais pas comment vous osez célébrer. Je vous dis que si vous persévérez dans cette haine et dans vos vices, vous devez craindre la [625] justice divine qui éclatera sur vous. Oui, je vous le dis, plus de semblables iniquités! Réformez votre vie, et pensez que vous devez mourir sans savoir quand. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié. Je n'en doute pas, si vous considérez le sang de cet Agneau, vous délivrez votre coeur et votre affection de cette misère, et surtout de cette haine.

4. Je vous le demande par grâce et miséricorde, et je veux que vous vous réconciliez. Quelle honte de voir deux prêtres dans une haine mortelle! Et c'est un grand miracle que Dieu ne commande pas à la terre de vous engloutir tous les deux. Courage donc, puisqu'il est encore temps d'obtenir miséricorde recourez à Jésus crucifié, qui vous recevra avec bonté si vous le voulez. Pensez que si vous ne le faites pas, vous subirez la sentence lancée contre ce serviteur coupable, qui avait été traité avec tant de bonté par le maître auquel il devait beaucoup, et qui refusa de remettre une petite dette à son serviteur, le foula aux pieds et voulut l'étrangler. Aussi le maître, en l'apprenant, révoqua la grâce qu'il lui avait faite, et il fut juste en ordonnant à ses serviteurs de lui lier les pieds et les mains, et de le jeter dans les ténèbres extérieures. Ne pensez pas que la divine bonté du doux Jésus ait donné cet exemple pour d'autres que pour ceux qui vivent dans la haine de Dieu et du prochain. Je ne veux donc pas que vous vous exposiez à ce châtiment, mais je veux que la miséricorde que vous avez reçue et que vous recevez, vous l'ayez aussi pour votre ennemi; car autrement vous ne pourriez avoir part à la grâce de Dieu, et vous seriez privé de sa vision. Je ne vous en dis pas davantage [626]. Répondez-moi quelle est votre intention, votre volonté. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCIV (48). - AU PRETRE JEAN, de Pise . - Le sang de Jésus-Christ embrase l’âme du feu de la vraie charité.

(Cette lettre est adressée à Jean Pucci, chapelain de l'Eglise de Pise, et disciple de sainte Catherine. Il contribua beaucoup à la fondation de la chartreuse de Pise, et il établit la confrérie des Sacrés-Stigmates par dévotion pour saint François, et sans doute en souvenir de sa mère spirituelle, qui avait reçu à Pise cette insigne faveur. Sa vie sainte lui fit donner, après sa mort le titre de bienheureux.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir baigné, noyé dans le sang de Jésus crucifié, et caché dans la plaie de son côté. Dans le sang vous trouverez le feu, car il l'a répandu par amour; et dans le côté, vous trouverez l'amour du cœur, car tout ce que le Christ a fait pour nous a été fait avec l'amour du cœur. Alors votre âme s'enflammera du feu d'un saint désir, et ce désir est un effet de l'amour, qui ne vieillit jamais et rajeunit toujours au contraire, l'âme qui en est revêtue; il la renouvelle [627] dans la vertu, la fortifie, l'illumine et l'unit avec son Créateur; car dans Jésus crucifié elle trouve le Père, et elle participe à sa puissance. Elle trouve la sagesse du Fils unique de Dieu, qui éclaire son intelligence; elle goûte et voit la bonté de l'Esprit-Saint, en trouvant le tendre amour que le Christ nous a montré dans le bienfait de sa Passion, lorsqu'il nous fit de son sang, un bain pour laver nos iniquités, et de son côté une demeure, un refuge ou l'âme se repose et goûte les douceurs de l'Homme-Dieu. Je veux que nous fassions toujours ainsi, mon très cher Père. Que l’oeil de notre intelligence ne se ferme jamais, et qu'il voie toujours, qu'il contemple combien Dieu nous aime, comme il nous le prouve par le moyen de son Fils; que la volonté aime toujours, et qu'elle ne cesse jamais; que l'amour envers le Créateur ne se ralentisse ni par le plaisir, ni par la peine, ni par aucune chose qui aura été dite ou faite; et lors même que toutes les autres œuvres ou les exercices corporels cesseraient, l'amour ne devrait jamais s'éteindre. Je ne vous en. dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [628 ] .

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XCV (49). - A MESSIRE MARIANO, prêtre de la Miséricorde à Montichiello. - De la puissance de la Croix et de la charité.

(Frère Mariano était attaché au service de l’hospice de la Miséricorde, qui possédait des biens à Montichiello, bourg fortifié à vingt-quatre milles de Sienne.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et bien-aimé Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un généreux chevalier, combattant avec courage sur le champ de bataille, sans reculer jamais pour éviter les coups qui pourraient venir, car vous seriez un chevalier sans gloire. Mais, pour résister, prenez avec courage les armes de la très sainte Croix. Ces armes préservent de tous les coups et de toutes les tentations du démon visible ou invisible: le souvenir du Sang vous donnera la victoire. O mon très cher Fils, combien seront heureuses votre âme et la mienne lorsque vous serez au milieu de ce champ de bataille et de cette tempête, armé des armes de la charité, que vous acquerrez dans la mémoire de la Croix! Vous prendrez le glaive avec lequel vous pourrez vous défendre des ennemis qui vous assiègent, le glaive de la crainte et de l'amour, quand vous vous verrez attaqué par les mauvaises pensées et par les créatures dont les exemples vous porteront au péché. Alors vous vous rappellerez le [629] prix du Sang qui vous a si doucement racheté, et vous les combattrez avec la sainte crainte de Dieu, en voyant combien lui est odieux le péché qui a causé sa mort, et combien lui est agréable la vertu. Vous triompherez ainsi de tous vos ennemis. Souvenez-vous de ce saint Père qui s'éprouva lui-même par le feu, en disant: O mon âme! pense que ce n'est pas là le feu éternel; éprouve ce feu, et si tu peux le soutenir, commets le péché.

2. Reprenez-vous ainsi vous-même, et considérez que l’oeil de Dieu est toujours sur vous, qu'il n'y a pas de secrets pour lui, qu'il récompense le bien et punit le mal, et que personne ne peut échapper à ce jugement. Agissez avec zèle, souvenez-vous que vous devez mourir, vous ne savez pas quand. Le bien qu'il récompense, c'est l'amour. Si vous aimez, vous voudrez tout souffrir pour lui, et le mal vous inspirera une crainte qui vous fera résister aux mauvaises pensées. Ainsi armé, les coups des tentations ne vous feront aucun mal et en vous servant du glaive avec persévérance, vous resterez vainqueur et vous déferez tous vos ennemis. Vous pourrez ensuite dire, quand viendra le moment de la mort, cette douce parole de saint Paul: J'ai couru et j'ai fourni ma course, en vous restant toujours fidèle; maintenant, Seigneur, je vous demande la couronne de justice (2 Tm 4,7). Il est donc bon de persévérer. Placez-vous dans le côté du Fils de Dieu, et baignez vous dans l'abondance de son sang; faites avec humilité ce que vous avez a faire, parce que le démon ne se chasse pas avec le démon, mais [630] avec la vertu de patience et avec l'humilité. Soyez un bon économe pour les pauvres qui ont besoin, et que vos rapports avec le monde soient toujours accompagnés de la crainte de Dieu. Si vous pouvez défendre le bien des pauvres avec humilité, faites-le, car vous ne savez pas combien de temps vous serez en charge; faites de votre côté tout ce que vous pourrez faire. Ayez bon courage, et demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCVI (50). AU PRÊTRE ANDRE DE VITRONI.- De la dignité du prêtre, et comment il doit se dépouiller de l’amour-propre, qui nous prive de la vraie lumière.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Frère et Père, par respect pour le doux Sacrement, dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir éclairé de la vraie et parfaite lumière, afin que vous connaissiez la dignité à laquelle Dieu vous a élevé: parce que sans la lumière vous ne pourrez la connaître; ne la connaissant pas, vous ne rendrez pas honneur et gloire à la souveraine Bonté qui vous l'a donnée, et vous n'alimenterez pas la source de la piété par la reconnaissance, mais vous la dessécherez dans votre âme par beaucoup d'ignorance et d'ingratitude car la chose qui ne se voit [631] pas, nous ne la connaissons pas; ne la connaissant pas, nous ne l'aimons pas; ne l'aimant pas, nous ne pouvons être heureux et reconnaissants envers notre Créateur. Nous avons donc besoin de la lumière. O très cher Frère ! elle est si nécessaire, que, si l'âme comprenait combien elle en a besoin, elle aimerait mieux mourir que d'aimer et chercher quelque chance qui pourrait lui ravir cette douce et bonne lumière.

2. Vous me demanderez peut-être ce qui pourrait la ravir, afin de l'éviter ; je vous répondrai, selon ma faible intelligence, que c'est le seul nuage de l'amour-propre sensuel qui nous ôte cette lumière. Cet amour est un arbre de mort dont la racine est dans l'orgueil. De l'orgueil nait l'amour-propre, et de l'amour-propre l'orgueil. Car aussitôt que l'homme s'aime de cet amour, il se confie en lui-même, et ses fruits engendrent tous la mort, en privant l'âme de la vie de la grâce qu'elle possède. Il se nourrit de ce qui plaît à sa volonté, c’est-à-dire qu'il tombe volontairement dans le péché mortel que produit l'amour-propre. Oh! quel péril ! Savez-vous combien il est grand? Il prive l'homme de cette connaissance de lui-même qui lui donnerait la vertu de l'humilité, et c'est dans cette humilité que germe l'amour de l'âme qui est conforme à la charité; il ôte aussi cette connaissance de Dieu qui développe le doux feu de la divine charité, parce qu'il lui ôte la lumière de son principe, qui lui donne la connaissance. L'âme ainsi se trouve dépouillée de la charité, car elle tombe dans l'aveuglement et devient alors semblable à l'animal; tandis qu'avec la connaissance qu'elle pourrait acquérir par la lumière de la raison, l'homme devient un ange terrestre en cette vie.

3. Ce sont surtout les ministres que la souveraine Bonté a choisis pour ses christs qui devraient être des anges, et non des hommes; et ils le sont véritablement, s'ils ne se privent pas de la lumière : ils ont réellement les fonctions des anges. Les anges servent chaque homme selon la manière que Dieu leur a prescrite; ce sont des gardiens que nous a donnés sa bonté. Il en est de même des prêtres placés dans le corps mystique de la sainte Eglise pour nous distribuer le sang et le corps de Jésus crucifié, Dieu et homme tout ensemble par l'union de la nature divine à la nature humaine. L'âme est unie au corps, et le corps et l'âme sont unis à la nature divine du Père éternel, qui donne l'être. C'est ce trésor qui est distribué par ceux qui ont la vraie lumière avec le doux feu de la charité, avec la faim de l'honneur de Dieu, et du salut des âmes que Dieu leur a confiées pour que le loup infernal ne les dévore pas. Ceux-là goûtent les fruits des vertus qui donnent la vie de la grâce, et qui sont produits par l'arbre du vrai et parfait amour. Ils font le contraire, ceux qui plantent l'arbre de l'amour-propre dans leurs âmes. Toute leur vie est corrompue, parce que la racine principale des affections de leur âme est corrompue. S'ils sont séculiers, ils se rendent coupables dans leur état, en commettant de nombreuses injustices et en ne vivant pas comme des hommes, mais comme des animaux sans raison qui se roulent dans la boue. Oui, ceux-là ne sont pas dignes d'être appelés des hommes, puisqu'ils ont perdu la dignité que donne la lumière de la raison [633] et qu'ils ressemblent aux animaux, en se plongeant dans la fange de l'impureté et en s'abandonnant à toutes sortes de vices, selon l'impulsion de leurs appétits grossiers.

4. S'ils sont religieux ou clercs, la vie qu'ils suivent n'est pas celle des anges ou des hommes, mais celle des bêtes, et ils s'aviliront souvent plus que ne le feraient des séculiers. Oh! quel ruine et quel châtiment ils méritent ! La langue est incapable de le dire, mais la pauvre âme l'éprouvera bien quand viendra le moment. Ils ont pris l'office des démons, qui font tous leurs efforts pour priver les âmes de Dieu et les conduire à ce repos dont ils jouissent eux-mêmes. Ainsi font ceux qui n'ont pas une bonne et sainte vie, parce qu'ils ont perdu la lumière et s'abandonnent à de grands vices, comme vous pouvez le voir, vous et ceux qui les connaissent. Ils sont bien cruels pour eux-mêmes, puisqu'ils se rendent les compagnons des démons, avec lesquels ils habitent avant le temps. Ils ont la même cruauté envers les créatures, parce qu'ils sont privés de la charité du prochain; au lieu de garder les âmes, ils les dévorent et les livrent eux-mêmes au loup infernal. O homme misérable! Quand le souverain Juge t'en demandera compte, tu ne pourras le satisfaire, et alors tu tomberas dans la mort éternelle: Mais tu ne vois pas maintenant ton malheur, parce que tu os privé de la lumière, et tu méconnais la dignité à laquelle Dieu t'a élevé dans sa bonté.

5. Hélas! mon cher Frère? il a été choisi comme un ange, pour qu'il soit ainsi digne d'administrer le corps de. l'humble Agneau sans tache, et c'est vraiment [634] un démon incarné; il ne mène pas la vie d'un religieux et ne suit jamais les lois de la raison; il ne vit pas comme un clerc, qui doit vivre humblement avec son bréviaire pour épouse, remplissant son devoir envers les pauvres, donnant ses prières à toutes les créatures raisonnables, ses biens à ceux qui sont dans le besoin, ou les consacrant au service de l'Église; lui, au contraire, veut vivre comme un grand seigneur, dans les honneurs et les plaisirs, avec un grand luxe, des festins somptueux, et un orgueil que lui donne la haute idée qu'il a de lui-même. Il semble que rien ne puisse le satisfaire; quand il a un bénéfice, il en veut deux; quand il en a deux, il en cherche trois, et il ne s'arrête ainsi jamais. Au lieu de suivre les Offices, il fréquente les mauvaises compagnies et s'arme comme un soldat; il porte l'épée au côté, comme s'il voulait se défendre contre Dieu, avec lequel il est en guerre. Mais qu'il sera dur à ce malheureux de résister, lorsqu'il sentira la verge de la justice divine! Il nourrit des enfants qui sont des démons incarnés comme lui. Tout cela vient de l'amour-propre, qui est un arbre de mort; ses fruits sont empoisonnés par le péché mortel, qui donne la mort à l'âme parce qu'il ôte la grâce en la privant de la lumière. Nous avons vu que c'est le nuage de l'amour-propre qui nous la dérobe; il faut le fuir, puisqu'il est si nuisible, et faire bonne garde pour l'empêcher d’entrer dans notre âme, et pour prendre le moyen de l'en chasser, s'il y est entré.

6. Le remède est de nous renfermer dans la cellule de la connaissance de nous-mêmes, en reconnaissant notre néant et la bonté de Dieu à notre égard, puisqu'il [635] nous a donné l'être et les grâces qui y sont ajoutées, et qu'il veut bien supporter nos défauts. Nous acquérons ainsi la haine et le dégoût de la sensualité; et par la haine nous mettrons en fuite l'amour-propre; nous nous trouverons revêtus de la robe nuptiale de la divine charité, qui parera l'âme pour aller aux noces de la vie éternelle.

7. A la porte de la cellule il faut mettre pour garde le chien de la conscience, qui aboie aussitôt qu'il voit venir l'ennemi, c'est-à-dire les pensées qui troublent le cœur. Non seulement il aboie contre l'ennemi, mais encore il aboiera quand viendront les amis, c'est-à-dire les saintes pensées de quelques bonnes oeuvres; il éveillera la raison avec la lumière de l'intelligence, pour qu'elle examine si ces pensées viennent de Dieu ou non. De cette manière, la cité de notre âme sera en sûreté et si bien fortifiée, que ni le démon ni les créatures ne pourront la surprendre. L'âme croît toujours de vertus en vertus, jusqu'à ce qu'elle arrive à la vie éternelle. Sa beauté se conserve et s'augmente avec la lumière de la raison, parce qu'elle est dégagée du nuage de l'amour-propre; sans cela, elle eût perdu sa beauté. Ce sont ces pensées qui m'ont fait dire que je désirais vous voir éclairé de la vraie et parfaite lumière. Je veux que nous sortions du sommeil de la négligence, en nous exerçant à la vertu avec la lumière, pour vivre dans cette vie comme les anges de la terre, nous baignant dans le sang de Jésus crucifié et nous cachant dans ses très douces plaies. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. J'ai reçu votre lettre, et j'ai compris ce que vous [636] dites. Vous savez bien que de moi-même je ne puis voir et dire que des choses qui montrent ma profonde misère, mon ignorance et mon peu d'intelligence; le reste vient de la souveraine, de l'éternelle Vérité; c'est à elle qu'il faut l'attribuer, non pas à moi. Je me recommande affectueusement à vos prières. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCVII (51). - AU PRIEUR DE CERVAIA, près Gênes. - La vue de la Croix nous donne l’amour de Dieu, la haine de nous-mêmes, et la force dans les tribulations.

(Le couvent de Cervaia, près de Gênes, était occupé par les Bénédictins noirs. Grégoire XI, en retournant à Rome s'y arrêta le 1er novembre 1376, et accorda une indulgence plénière l’église pour le jour anniversaire de son passage. Sainte Catherine visita sans doute ce couvent pendant son séjour à Gênes.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et bien-aimé Père par respect pour l'ineffable sacrement, et mon Fils par le saint désir, qui a enfanté votre âme dans la sainte prière comme une mère enfante son fils, moi, la misérable Catherine, la pauvre servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris, je vous encourage et je me recommande à vous dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le cœur et l'affection consumés dans son ardent amour. Son amour a [637]

consumé, brûlé et détruit toutes nos iniquités sur le bois de la très sainte et vénérable Croix, et ce doux feu ne s'éteint jamais. Car si son amour pour nous finissait, nous finirions aussi, puisque ce qui nous donne l'être finirait. C'est le seul feu de l'amour qui l'a porté à nous tirer de lui-même. Il semble aussi que l'ineffable charité de Dieu a pourvu a la fragilité et a la misère de l'homme; car, comme il était toujours prêt et incliné à offenser son Créateur, Dieu, pour le sauver, lui a procuré un remède contre son infirmité.

2. Le remède contre nos infirmités n'est autre que le feu de l'amour, et cet amour ne s'éteint jamais pour nous. L'âme le reçoit comme remède quand elle regarde en elle-même l'étendard de la Croix, qui y est planté; car nous avons été la pierre dans laquelle fut fixée la Croix, dont le bois et les clous n'étaient pas capables de retenir le doux Agneau sans tache, si l'amour ne l'eût pas retenu. Quand l'âme regarde ce doux et cher remède, elle ne doit pas tomber dans la négligence; mais elle doit se lever avec amour et désir, et tendre les mains avec la haine d’elle-même, comme fait le malade, qui hait son infirmité, et qui aime le remède que lui donne le médecin.

3. O mon Fils et mon Père dans le Christ ! Levons-nous avec le feu d'un ardent amour, avec la haine et l'humilité profonde que nous donnera la connaissance de notre néant, ét mettons nos infirmités devant notre médecin, le Christ Jésus. Etendez la main pour recevoir la médecine amère qui nous est donnée. Oui, la médecine que l'homme reçoit est bien souvent amère. Ce sont les ténèbres, les tentations, le [638] trouble de l'esprit ou d'autres tribulations qui viennent du dehors; elles nous paraissent d'abord bien amères mais si nous faisons comme le sage malade, elles seront ensuite pour nous d'une grande douceur, en considérant la tendresse du doux Jésus, qui nous les donne, et en voyant qu'il ne le fait pas par haine mais par amour, car il ne peut vouloir que notre sanctification. En voyant sa bonté, nous y verrons aussi le besoin que nous en avons; car, si nous n avions pas ces épreuves, nous tomberions dans le mal, tandis qu'elles nous font connaître à nous-mêmes; elles nous retirent au sommeil de la négligence, elles dissipent notre ignorance, qui nous fait pécher par orgueil.

4. La justice naît ainsi en nous avec une sainte et douce patience pour supporter les peines, les tourments, et pour nous trouver indignes de la paix et du repos de l'esprit; c'est ce que fait l'âme qui aime Dieu et qui a conçu une haine parfaite d'elle-même. Lorsqu'elle a ouvert l’oeil de son intelligence, et lorsqu'elle regarde en elle l'ineffable bonté et charité de Dieu, toutes les peines lui paraissent si douces, si agréables, qu'il lui semble que rien ne pourrait lui plaire davantage, et elle pense toujours au moyen de souffrir quelque chose par amour et par haine. C'est ce chemin que mon âme veut et désire vous voir suivre. Que Dieu vous conduise et vous accorde la grâce de travailler et de donner votre vie pour lui s'il le faut ! Que la barque de notre âme soit fournie du sang et du feu de la divine charité, que nous chercherons à acquérir par le moyen que je vous ai indiqué. Je termine. Ayez l’oeil ouvert sur ceux qui [639] vous obéissent, et ne le fermez jamais pour aucune cause. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

XCVIII (52). - AUX RELIGIEUX DE CERVAIA, aux frères Jean de Bindo, Nicolas de Guida, et à ses autre fils dans le Christ, les religieux de Monte-Oliveto, près de Sienne. - Pourquoi notre Seigneur a voulu que son côté fut ouvert après sa mort.- Des trois sortes de baptême qui nous sont donnés par Jésus-Christ. - De la conduite de l'âme dans les tentations.

(Cette lettre se trouve trois fois répétée sous des titres divers dans les éditions anciennes. Sainte Catherine, qui avait plusieurs secrétaires, adressa la même à des religieux différents.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mes très chers et bien-aimés Frères dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris pour vous fortifier dans son précieux sang. Ce sang a été répandu avec un si grand feu d'amour, qu'il devrait attirer à lui tous les cœurs, toutes les affections des créatures. Ce n'est pas étonnant si la mémoire du sang est dans les cœurs des serviteurs de Dieu, car il est mêlé avec le feu. Je me rappelle ce que la Vérité première répondait une fois à une de ses servantes (Dialogue, ch. LXXV) [640]. Elle lui disait: " Puisque vous étiez mort, pourquoi vouloir que votre côté fût ouvert et répandit du sang en si grande abondance? ", Notre-Seigneur lui répondit : " J'ai eu bien des raisons; mais je ne te dirai que les deux principales. La première, c'est que j'ai voulu que par l'ouverture de mon côté vous fût révélé le secret de mon cœur; car il renfermait plus d'amour pour l'homme que le corps ne pouvait en montrer pendant sa vie. La seconde a été le baptême qui, par les mérites de ce sang, était donné au genre humain. "

2. Vous savez qu'il sortit du sang et de l'eau; l'eau était pour le saint baptême que reçoivent les chrétiens, et qui donne la vie et la forme de la grâce. l’éternelle Bonté, par les mérites du sang de l'Agneau, a pourvu aussi aux besoins de notre ignorance et de notre misère. Et pour ceux qui ne peuvent recevoir le baptême de l'eau, il y a le baptême du sang et du feu, parce que leur sang répandu pour Dieu devient un baptême, comme il l'a été pour les saints Innocents. Cette efficacité vient du sang du Fils de Dieu; le sang des martyrs n'a de valeur que par son sang. Mais nous, pauvres misérables chrétiens, qui avons reçu la grâce, pourquoi notre cœur si froid et si plein d'amour-propre ne s'applique-t-il pas à contempler ce feu d'ineffable amour et cette Providence infinie. Par le péché nous avions perdu la grâce et la pureté reçue dans le saint baptême, dont l'excellence est si grande qu'on ne peut le recevoir qu'une fois; et Dieu a établi un baptême de sang et de feu que nous pouvons recevoir sans cesse [641].

3. Courage donc, mes Frères, et ne nous laissons abattre ni par le péché commis, ni par aucune illusion, aucune tentation du démon. La route a beau être rude et fangeuse, le Christ, notre médecin, nous a donné un remède pour toutes nos infirmités, un baptême de sang et de feu, dans lequel l'âme purifie et lave tous ses péchés, consume et détruit toutes les tentations et les illusions du démon, parce que le feu est mêlé avec le sang. Il est bien vrai qu'il brûle de l'amour du Saint-Esprit, qui est un feu. Car c'est l'amour qui frappa le Fils de Dieu, lui fit verser son sang, et l'unit avec le feu; cette union est si parfaite, que nous ne pouvons avoir le feu sans le sang, et le sang sans le feu. Et parce que l'homme, tant qu'il vit dans la prison corruptible de son corps, éprouve une loi perverse, qui l'invite et le sollicite toujours au péché, la douce bonté de Dieu lui a donné un remède continuel, qui fortifie sa raison et sa liberté. Ce remède continuel est le feu du Saint-Esprit, qui ne s'éteint jamais, et répand toujours sa grâce et ses bienfaits, tellement que chaque jour nous pouvons nous appliquer ce doux baptême, qui nous est donné par grâce et non par mérite.

4. Ainsi donc, quand l'âme regarde et voit en elle ce trésor et ce feu de l'Esprit-Saint, elle s'enivre tellement de l'amour de son Créateur, qu'elle se renonce entièrement, qu'elle vit morte à elle-même, et qu'elle n 'a aucun attachement, aucun désir pour la créature. Sa mémoire est pleine de l'amour de son Créateur, son intelligence ne voit et ne considère aucune chose créée en dehors de Dieu ; mais elle voit et considère seulement son néant et la bonté de Dieu à son égard [643]; elle voit que cette Bonté infinie ne veut autre chose que son bien, et alors son amour devient parfait envers Dieu. Elle n'a pas d'autre pensée, d'autre affection, et elle ne peut retenir l'élan de son désir; mais elle court sans fardeau et sans. lien, car elle s'est délivrée de tous les obstacles qui pouvaient l'arrêter. Ceux qui agissent ainsi sont liés au joug du Christ, et ils s'aiment pour Dieu; ils aiment Dieu pour Dieu et le prochain pour Dieu.

5. Vous êtes appelés à cette perfection, mes très chers Frères; vous avez été appelés par le Saint-Esprit, de la vie du monde à la vie religieuse; vous êtes liés par les liens de la vraie et sainte obéissance, et vous pouvez vous nourrir de rayons de miel dans le jardin de la sainte Église. Je vous conjure donc, puisqu'ils sont si doux, de ne jamais tourner la tête en arrière pour aucune fatigue et aucune tentation du démon. Que la tristesse ne trouble jamais votre âme; car le démon ne désire pas autre chose. Souvent il vous suscite des ennuis, des combats; il vous fait mal juger les ordres qui vous ont été donnés. Il n'agit point ainsi pour que nous tombions du premier coup, mais seulement pour que notre âme se laisse aller à une tristesse déréglée, qui trouble l'esprit. Lorsqu'elle en est arrivée là, et qu'elle est ennuyée d'elle-même, elle néglige et abandonne les exercices spirituels qu'elle faisait; il lui semble que ses œuvres ne sont plus agréables à Dieu, et qu'elle les fait avec tant de ténèbres et de froideur, qu'elle est privée de l'ardeur de la charité, et qu'il vaut mieux s'arrêter que continuer. Alors le démon se réjouit, parce qu'il voit qu'il peut [643] la conduire par cette voie au désespoir, et qu'il ne pourrait la vaincre par un autre moyen.

6. Il ne faut pas agir ainsi ; car si tous les péchés imaginables étaient réunis dans un homme, et s'il concevait une espérance ferme et une foi vive dans la miséricorde infinie, rien ne pourrait l'empêcher de participer au sang du Fils de Dieu, et de recevoir le fruit de ce sang que le doux Jésus a répandu pour accomplir la volonté de son Père et notre salut. Et parce qu'il n'avait pas d'autre volonté que celle d'accomplir la volonté de son Père, les peines, les affronts, les mépris et la mort lui devenaient d'une extrême douceur, comme il le montra quand vint la Pâque et le moment de souffrir. Aussi, pendant la Cène, disait-il à ses disciples : " J'ai désiré avec un grand désir célébrer cette Pâque. " C'était la Pâque qui amenait le temps si désiré, où il pourrait sacrifier à son Père son corps pour nous sur le bois de la très sainte Croix. Je veux que vous fassiez de même; car c'est ainsi que fait l'âme qui aime bien Dieu. Elle ne refuse aucune peine, qu’elle vienne du démon ou de l'obéissance; mais elle se réjouit autant qu'elle souffre, et sa joie augmente à mesure qu'elle est plus liée à son supérieur par l'obéissance, parce qu'elle voit que plus la volonté est ainsi liée, plus elle est libre et unie à Jésus-Christ.

7. Si vous me dites : Comment faire lorsque je suis dans les ténèbres, et que mon esprit aveuglé ne peut apercevoir aucune lumière où je puisse attacher mon espérance? voici ma réponse, mes Frères et mes Enfants : Vous savez bien que le péché est seulement dans la volonté coupable et mauvaise. Ainsi, quand l'âme voit que sa volonté aimerait mieux mourir que [644] d'offenser actuellement son Créateur, elle doit cesser de se troubler, et suivre la lumière que Dieu a cachée en elle, pour conserver la bonne volonté. C'est sur cette table qu'elle doit se nourrir en s'appliquant à toutes sortes de bonnes œuvres. Elle peut répondre au démon qui veut la troubler : Si la grâce divine n'était pas en moi, je n'aurais pas cette bonne volonté, et j'écouterais ta malice et mes mauvaises pensée. Mais je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ, qui me conservera jusqu'au dernier moment de ma vie.

8.Je veux donc, mes Frères, que vous ouvriez l'œil de la raison, pour vous connaître vous-mêmes; car l'âme s'humilie dans cette connaissance de nous-mêmes. Elle reçoit cette connaissance au milieu des ténèbres et des attaques du démon, et elle grandit en zèle et en amour de Dieu, parce qu'elle voit que sans lui elle ne peut se défendre, et elle trouve Dieu en elle par une sainte et bonne volonté. Nous voyons donc comment nous trouvons Dieu au moment des ténèbres, et comment dans les choses amères l'âme ne trouve que douceur par un tendre et parfait amour. Cet amour l'âme le conçoit, et le trouve continuellement dans le baptême du sang et du feu du Saint-Esprit, qui doit être pour nous le principe, la règle, le moyen et la fin, où l'âme ne sera plus errante et exilée dans cette vie ; mais elle sera fixée pour toujours dans la vision éternelle de Dieu, où elle recevra le fruit de toutes ses peines. Oui, mes Fils bien-aimés, courons sans craindre et sans fuir aucune fatigue; mais suivons notre chef le Christ Jésus. Je ne vous en dis pas davantage. Volez avec les ailes d'une humilité profonde et d’une ardente [645] charité. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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XCIX (53). – AU VENERABLE RELIGIEUX DOM GUILLAUME, prieur général de l’ordre des Chartreux .- Le sang de Jésus-Christ donne à l'âme la charité, la patience, et les vertus nécessaires pour commander.

(Cette lettre est adressée à Guillaume Rainaud, vingt-cinquième prieur général des Chartreux, qui gouverna l'Ordre pendant trente-cinq ans, et mourut en 1402. Il avait refusé la pourpre romaine que lui offrait Urbain V, et avait empêché le Pape d'accorder aux Chartreux l’usage des aliments gras, en cas de maladie grave. Il se prononça pour l'antipape Clément VII en 1379. Il fut excommunié et remplacé, sous Boniface IX, par un visiteur général. L'Ordre se divisa alors en deux partis, et l'union n'y fut rétablie qu'en 1410, par les soins du bienheureux Étienne Maconi, disciple de sainte Catherine.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir baigné et noyé dans le sang du Fils de Dieu. Je vois que, quand la mémoire se remplit du sang de Jésus crucifié, aussitôt l'intelligence se met à regarder dans la mémoire, où elle trouve ce sang; elle voit le feu de la divine charité, l'amour ineffable mêlé et pétri avec le Sang, parce [646] qu'il a été répandu et donné pour nous par amour. La volonté suit l'intelligence; elle aime et elle désire ce que l'intelligence a vu, et son amour s'unit aussitôt à l'amour de Jésus crucifié, qui se trouve dans le Sang. Alors l'âme se noie dans le Sang, c'est-à-dire qu'elle noie et tue toute sa volonté mauvaise et sensuelle, qui se révolte souvent contre son Créateur; elle se dépouille de tout amour-propre et se revêt de l'éternelle volonté de Dieu, qu’elle trouve et goûte dans le Sang, parce que le Sang lui montre que Dieu ne veut autre chose que sa sanctification. S'il avait voulu autre chose, il ne nous aurait pas donné le Verbe, son Fils unique. Elle voit tout ce que Dieu permet dans la vie de l'homme, il ne le permet pas pour une autre fin. Tout ce qui a l'être vient de Dieu, et rien de ce qui arrive, les tribulations, les tentations, les injures, les violences qu'elle souffre, ne peuvent la troubler; mais elle s'en réjouit et les reçoit avec respect, en pensant qu'elles viennent de Dieu et qu'elles nous sont données pour notre bien, par amour et non par haine.

2. Elle ne peut et ne doit pas se plaindre, car elle se plaindrait de son propre bien, et ce n'est pas l'habitude d'une âme revêtue de la douce volonté de Dieu de se plaindre de ce qui arrive, si ce n'est de l'offense de Dieu; elle en gémit, et doit en gémir, parce qu'elle voit que cette offense est contre sa volonté. Le péché est digne de haine parce qu'il ne vient pas de Dieu Tout ce qui a l'être, au contraire, vient de Dieu; l'âme passionnée pour le Christ l'aime et le respecte. Cette âme ne se voit pas pour elle-même, mais elle se voit pour Dieu; elle voit Dieu pour Dieu, parce qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté digne d'être aimée [647] ; et elle voit le prochain pour Dieu, et non pour son propre intérêt. Elle ne choisit ni le moment ni la position qui lui plaisent, ni la peine, ni la consolation; mais elle reçoit tout avec amour de la Bonté divine; elle se trouve heureuse en toute chose, parce que celui qui aime ne peut trouver de peine qui l'afflige. Il se réjouit dans les combats et au milieu des persécution du monde. S'il obéit, c'est avec joie et patience qu'il porte le joug de l'obéissance; s'il commande, il supporte avec douceur les défauts de ceux qui lui sont soumis, ainsi que les persécutions de l'ingratitude dont ils se rendent coupables envers lui; il est prêt à mourir pour arracher les épines des vices, comme un bon jardinier, et pour faire naître des vertus dans leurs âmes, en se servant de la justice, toujours unie a la miséricorde. Il ne fait pas attention à sa peine, il ne craint pas la fatigue, mais il la supporte avec une grande joie. Il ne veut pas perdre le temps qu'il a pour celui qu'il n'a pas. Souvent il lui vient des pensées qui l'attaquent intérieurement ; il se dit : si tu n'avais pas ce tourment et cette fatigue de ta charge, tu pourrais mieux posséder Dieu dans la paix et le repos. C'est le démon qui lui présente ainsi le moment de la paix pour le tenir dans une guerre continuelle. Celui qui ne soumet pas sa volonté dans la position que Dieu lui a donnée, est toujours dans la peine et se rend insupportable à lui-même. Il perd doublement son temps, parce qu'il n'emploie pas bien le temps de sa charge et le temps du repos qui ne lui est pas accordé; il néglige ainsi le présent et l'avenir.

3. Il ne faut donc pas écouter la malice du démon [648], mais il faut utiliser avec ardeur les circonstances où nous nous trouvons, comme fait l'âme revêtue de la volonté de Dieu, parce qu'elle sait avancer en tout temps, aussi bien dans le temps de la peine que dans celui de la consolation; car elle est dépouillée de l'amour-propre, de toute affection et de toute passion sensuelle, d'où procèdent tout mal et toute peine. A voir ce qu'on ne veut pas est une source de peine; mais quand on est revêtu de l'éternelle volonté de Dieu et non de la sienne, on fait une même chose avec lui, et on juge tout par amour, selon son éternelle volonté, parce qu'on voit et on comprend que Dieu ne veut pas autre chose que notre sanctification. Il nous a créés a son image et ressemblance, pour que nous soyons sanctifiés en lui et que nous jouissions de son éternelle vision, après l'avoir vu et connu avec l'oeil de l'intelligence, dans le sang de Jésus crucifié, qui a été le moyen de nous manifester la vérité du Père. O Sang glorieux, qui donne la vie et rend visible l'Invisible vous nous avez manifesté la miséricorde divine en lavant le péché de la désobéissance par l'obéissance du Verbe, d'où est sorti le Sang.

4. Ainsi donc, pour l'amour du Christ, baignez-vous dans ce sang; demeurez dans les veilles et la prière, mon très cher Père, et attachez sans cesse sur ce sang l'oeil de votre intelligence. Vous serez alors éveillé par la faim et le zèle de l'honneur de Dieu et du salut des âmes qui vous sont confiées. Vous serez toujours dans la prière, c'est-à-dire dans un saint désir et cela vous est nécessaire pour faire votre salut dans l’état où vous êtes. Puisque Dieu vous a donné l'autorité, vous ne devez pas être négligent, timide, ignorant [649], et marcher les yeux fermés; mais je vous prie d'être plein de zèle et d'ardeur, en imitant l'Agneau immolé et consumé pour vous, quand l'amour et la faim qu'il avait pour l'honneur de son Père et pour notre salut le firent courir à la mort honteuse de la Croix. Le modèle que Dieu vous présente est le Verbe, son Fils unique, dont le sang doit dissiper toute crainte, toute négligence et tout aveuglement d'esprit. Si vous dites: Je suis ignorant, je ne me connais pas bien, et je connais encore moins ce que je dois faire pour ceux qui m’obéissent, je vous répondrai que, si vous avez faim de l'honneur de Dieu, Dieu opérera en vous ce que vous n'avez pas par vous-même et ce qui sera nécessaire au salut de vos inférieurs. Ayez donc faim et désir.

5. Je ne crois pas que vous puissiez avoir cette faim sans le moyen du Sang. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir baigné et noyé dans le sang de Jésus crucifié, parce que dans ce sang se perd l'amour de la vie propre, cet amour coupable que l'homme a pour lui-même, cet amour qui empêche d'être juste par crainte de perdre sa position, ou par faiblesse et désir de plaire plutôt aux hommes qu'à Dieu. Cet amour ne laisse pas agir les supérieurs selon la volonté de Dieu et selon la conscience, mais il leur fait suivre le bon plaisir et l'opinion des hommes, ce qui est la ruine de l'Ordre. C'est, par exemple, en ne reprenant pas les fautes et en nommant aux charges des personnes sans vertu et sans prudence, que le mauvais supérieur corrompt ses inférieurs, tandis qu'un bon supérieur rend meilleurs ceux qui lui sont confiés. Tout cela vient de l'amour-propre [650]. C’est dans le sang du Christ que se perd cet amour et que s'acquiert un amour ineffable, en voyant que le Fils de Dieu a donné sa vie par amour pour ramener le genre humain, son fils adoptif. A la vue de tant d'amour, l'amour attire l'amour; le cœur veut aimer ce que Dieu aime, et détester ce qu'il déteste. Et parce qu'elle voit que Dieu aime infiniment la créature raisonnable, l'âme conçoit un amour si grand du salut des âmes, qu'il lui semble impossible de le satisfaire; elle hait les vices et les péchés parce qu'ils ne sont pas en Dieu, et elle aime les vertus dans les autres pour l'honneur de Dieu. Ainsi le supérieur cesse d'être négligent et devient plein de zèle; il perd l'amour de son corps, et veut s'exposer à mille morts, s'il en est besoin; il n'est plus aveugle et il retrouve la lumière, parce que le nuage de l'amour-propre se dissipe, et qu'il voit le soleil de l'amour divin et de l'ardente charité qui consume en lui toute ignorance. Tout cela est le fruit du Sang.

6. O précieux et glorieux sang de l'humble Agneau sans tache ! qui sera assez aveugle et insensible pour ne pas prendre le vase de son cœur, et pour ne pas aller avec amour au côté de Jésus crucifié, d’où ce sang coule en abondance? Là nous trouvons Dieu, c'est-à-dire la nature divine unie à la nature humaine; nous trouvons le feu de l’amour qui, par l'ouverture du côté, nous a manifesté le secret du cœur, en nous montrant que toutes les peines de sa Passion étaient insuffisantes à nous prouver la grandeur de son amour, et que son désir et sa volonté les surpassaient encore, parce qu'il n'y avait aucune [651] comparaison possible entre ses peines finies et son amour infini. Ne tardons pas davantage, mon très cher Père, mais soyez plein de zèle dans ce temps que Dieu vous a réservé, et surtout maintenant que va se tenir le Chapitre, où les défauts sont mieux connus. Appliquez-vous à les punir pour qu'un membre corrompu ne gâte pas les membres sains; faites toujours justice avec miséricorde; ne vous troublez pas légèrement, mais cherchez et faites chercher la vérité par des personnes éclairées et d'une bonne conscience; ce que vous avez à faire, faites-le avec le conseil de Dieu, en recourant à la prière, et avec le conseil des hommes, qui vient aussi de Dieu par l'intermédiaire de ses bons et chers serviteurs. Tâchez d'avoir toujours près de vous les religieux exemplaires de l'Ordre; et par-dessus toute chose, je vous en prie, appliquez-vous à nommer de bons prieurs, des personnes vertueuses et capables de conduire les autres. Il y en a beaucoup qui sont bons dans leur intérieur, mais qui ne sont pas bons pour gouverner. Les Ordres se perdent ainsi; ils fleurissent par les moyens contraires. Quand vous trouvez de bons supérieurs, conservez-les et ne soyez pas timides, pour l'amour de Jésus crucifié. Je suis persuadée que si vous vous baignez avec amour dans son sang, si vous y noyez toute volonté propre ou la consumant dans l'éternelle volonté de Dieu que vous trouverez dans ce sang, vous ferez cela et tout ce qui sera nécessaire pour vous et pour les autres. Je ne vous en dis pas davantage. Pardonnez à mon ignorance. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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C (54). - AU PRIEUR DE LA GORGONE, de l'Ordre des Chartreux; à Pise.- Elle le prie de vouloir aider le Pape Urbain VI dans la réforme de la sainte Église.

(Le prieur de la Gorgone était, en 1378, dom Barthélemi Sérafini de Ravenne. Il avait une grande vénération pour sainte Catherine, et l'avait décidée à venir visiter ses religieux. (Vie de sainte Catherine, p. II, c.10.) La bulle d'Urbain VI qui lui est adressée contient les noms de plusieurs des disciples de notre sainte que le Souverain Pontife appelait près de lui pour profiter de leurs lumières. (Voir Gigli, t. I, p.367.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir plein de zèle pour le service de la douce Épouse du Christ, qui est maintenant dans de si grandes nécessités. Voici le moment où on verra qui aime la vérité ou non. Il ne s'agit plus de dormir; il faut secouer le sommeil et contempler le sang de Jésus-Christ crucifié, afin d'être plus animé au combat. Notre doux Saint-Père, le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife, paraît vouloir prendre les moyens nécessaires pour réformer la sainte Église; il désire avoir près de lui les serviteurs de Dieu et profiter de leurs conseils, pour lui et la sainte Église. C'est dans ce but qu'il vous envoie une bulle où il vous presse d'agir auprès de toutes les [653] personnes qui y sont nommées; faites-le avec zèle et promptitude, et n'y mettez aucun retard; l'Église de Dieu ne peut en souffrir. Laissez toute autre affaire; obéissez à sa volonté, et pressez ceux qui sont désignés de venir ici au plus tôt. Ne tardez pas, ne tardez pas, pour l’amour de Dieu. Entrez dans ce jardin pour y travailler. Frère Raymond est allé travailler ailleurs; le Saint-Père l'a envoyé au roi de France. Priez Dieu pour lui, pour qu'il soit un bon ouvrier, et qu'il donne, s'il le faut, sa vie pour l'Église. Le Saint-Père prend courage et se conduit en homme généreux, juste et zélé pour l'honneur de Dieu. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu, et baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié. Doux Jésus, Jésus amour.

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CI (55). - A DOM JACQUES, religieux Chartreux dans le monastère de Pontignano, près de Sienne. - De la patience et de ses fruits dans l'âme. - Elle est le signe de toutes les vertus.

(Dom Jacques de Tondi, de Sienne, était disciple de sainte Catherine, et l’ami intime d'Étienne Maconi, auquel il succéda comme prieur de la chartreuse de Pontignano. Il fut un des témoins dans le procès de Venise, en 1411.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Père et Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave [654] des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans une sainte et vraie patience, qui montre si les vertus sont vivantes ou non dans l'âme. La patience ne se prouve qu'au temps de l'adversité, car sans tribulation cette vertu n'existe pas; celui qui n'est pas affligé n'a pas besoin de patience, puisque personne ne lui fait injure. Je dis que la patience montre si les vertus sont ou ne sont pas dans l'âme. Comment voyons-nous qu'elles n'y sont pas? Par l'impatience. Voulez-vous voir si les vertus sont encore imparfaites, et si la racine de l'amour-propre vit encore dans l'âme? Examinez le fruit qui en sort au moment de l'affliction; si c'est un fruit de patience, c'est un signe que la racine de la volonté propre est morte, et que les vertus sont vivantes; si c'est un fruit d'impatience, Il est évident que la racine de la volonté propre est encore vivante, et qu'elle n'est point insensible, car ce qui vit est sensible, tandis que ce qui est mort ne sent rien. Les vertus ne sont pas dans cette âme.

2. Mais remarquez qu'il y a deux sortes d'impatience : la première donne la mort, parce qu'elle vient de la mort; la seconde empêche la perfection, parce qu'elle vient de l'imperfection. Ainsi, il y a deux états un état de vie et un état de mort, celui de ceux qui sont dans le péché mortel. Tous ont à souffrir les tribulations et les persécutions du monde, parce que cette vie ne se passe pas sans peine, dans quelque position qu'on se trouve. Il y a l'impatience de ceux qui baissent et ne peuvent souffrir le prochain, qui murmurent contre Dieu, et [655] qui jugent en mal ce que Dieu fait pour leur bien pour les ramener à la grâce, et les retirer de la mort du péché mortel dans leur ignorance et leur misère. Leur racine n'a plus la sève de la grâce; elle ne produit que le fruit empoisonné de l'impatience, et ce signe de l'impatience prouve que la mort est dans l'âme. J'ai dit qu'il y a une autre impatience, qui empêche la perfection, et c'est la vérité. Elle montre l'imperfection; et si l’âme ne s'en corrige pas, elle s'expose à perdre le fruit de ses efforts, et à vivre dans une peine continuelle.

3. Cette impatience de ceux qui se sont retirés des ténèbres du péché mortel, et qui sont en état de grâce, d'ou vient-elle? Elle vient de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas encore morte en eux; ils sont encore imparfaits, et ils s'aiment avec cette tendresse qui leur fait avoir compassion d'eux-mêmes. Car celui qui s'aime se plaint, et voudrait que chacun prit part à sa peine. Quand il voit qu'on n'a pas compassion de lui, il s'en afflige; et ainsi les tribulations, l'infirmité du corps, le trouble de l'esprit, les persécutions des hommes et les épreuves de tout genre lui causent une peine qui se joint à celle qu'il ressent de vouloir être plaint par les autres. Il tombe dans l'impatience et souvent dans les murmures et les jugements à l'égard du prochain, dont il juge mal l’intérieur. Car souvent les autres pourront avoir compassion de lui, sans le laisser paraître. Tout cela vient de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas morte en lui. Qu'est-ce qui le montre? L'impatience, comme je l'ai dit; car elle a fait naître un fruit imparfait, mais non pas un fruit [656] de mort, parce qu'il est exempt de péché mortel; il se plaint seulement de ses peines et du prochain, qui lui paraît ne pas assez compatir à son affliction. C'est là une imperfection, qui empêche la grande perfection du solitaire et des autres religieux, qui ont quitté l'état imparfait de la charité commune des séculiers, pour vivre dans la grâce et dans un état supérieur, où ils doivent être des modèles d'obéissance, de patience par l'entier sacrifice de leur volonté.

4. Qui pourrait dire les inconvénients qui en résultent? Personne, je crois; mais il y en a trois principaux qu'éprouve celui dont la volonté n'est pas morte. Le premier est qu'il est infidèle, et non fidèle à la lumière de la foi vive. Il a mis un nuage sur l'oeil de son intelligence, où est la pupille de la lumière de la foi; et dès qu'il a eu le malheur de mettre ainsi le nuage de l'amour-propre sur sa vue et d'obscurcir la lumière de la foi, il fait aussitôt une seconde et troisième chute en tombant dans la désobéissance, qui fait naître l'impatience, et dans le jugement, qui conduit au murmure. Et si vous y réfléchissez bien, ces trois défauts ne sont jamais l'un sans l'autre. Il ne faut donc pas douter que si la racine de l'amour-propre n'est pas morte en nous, notre vue sera obscure, et tous les fruits des vertus seront imparfaits, parce que toute perfection consiste à faire mourir notre volonté sensuelle, et à faire vivre notre raison dans la douce volonté de Dieu.

5. Celui dont la volonté est vivante et imparfaite, désobéit aussitôt à Dieu et à son supérieur; car, s'il était obéissant, il recevrait avec respect les obligations [657] que Dieu et son supérieur lui imposent; mais parce qu'il n'est pas obéissant, et qu'il résiste par sa volonté vivante, il tombe dans l'impatience contre Dieu, et par conséquent dans la désobéissance; la volonté de Dieu est que nous portions avec patience toutes nos obligations, de quelque côté qu'il nous les envoie, et que nous les recevions de lui avec une véritable patience, et avec le même amour qui les lui fait donner. Car tout ce qu'il donne ou permet est toujours pour notre sanctification, et nous devons le recevoir avec reconnaissance. En ne le faisant pas, nous lui désobéissons, et nous tombons dans le murmure et dans le faux jugement par tendresse pour nous-mêmes, par orgueil et par infidélité, en voulant servir Dieu à notre manière. Si nous étions véritablement persuadés que toute chose vient de Dieu, excepté le péché, et qu'il ne peut vouloir que notre bien, comme nous le voyons et nous le goûtons dans le sang de Jésus crucifié, qui ne se serait pas fait notre Rédempteur s 'il avait voulu autre chose que notre sanctification; si, dis-je, nous en étions bien convaincus, et si la lumière de la foi n'était pas obscurcie en nous par l'amour-propre, nous serions obéissants, nous recevrions avec respect ce que Dieu nous envoie, et nous jugerions qu'il le fait pour notre bien par amour et non par haine. Mais parce que nous sommes infidèles, nous en souffrons; nous sommes impatients des peines que nous supportons et nous désobéissons à notre supérieur en voyant seulement sa volonté et non pas la volonté de Dieu en lui.

6. Souvent le supérieur aura une bonne et sainte intention dans ce qu'il ordonnera, et l'inférieur infidèle [658] et désobéissant pensera tout le contraire. Cela vient de son orgueil et de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas morte en lui; car si elle était morte, il n'agirait pas ainsi, puisqu'il est entré dans l'Ordre pour obéir parfaitement et sans aucune peine, comme le fait l'humble obéissant. Lors même que son supérieur serait un démon, et que ses ordres seraient très pénibles, l'obéissant véritable les reçoit avec patience, parce qu'il juge que la volonté de Dieu est que son supérieur agisse ainsi à son égard, ou pour les besoins de son salut, ou pour le faire arriver à une plus grande perfection. Et alors il reçoit avec paix et tranquillité d'esprit ce qu'on lui ordonne, et il jouit d'un avant-goût de la vie éternelle en cette vie. Et parce que sa volonté est morte, et qu'il marche à la lumière de la Foi dans le chemin de l'obéissance, il goûte le doux et tendre fruit de la patience avec force et persévérance jusqu'à la mort. Ce fruit montre qu'il est véritablement sorti de l'imperfection, et qu'il est arrivé à la perfection.

7. Celui qui n'obéit pas montre aussi ses défauts par l'impatience. Nous voyons qu'il se scandalise toujours, à moins que tout ne marche à son gré, et que son supérieur ne fasse ce qu'il veut ; si le contraire arrive, il est tout bouleversé. Pourquoi? Parce qu'il est vivant; s'il était mort, cela n'arriverait pas. Celui-là est faible, et tombe pour la moindre paille qu'il trouve à ses pieds. Si son supérieur lui commande quelque chose qui ne lui plaît pas, il se trouble. S'il est malade, il s'impatiente par compassion pour son corps. Il dira souvent, pour s'excuser : si j'avais une autre maladie, je la supporterais plus facilement, mais mon mal ne [660] se voit pas, et on n'y croit pas; il m'empêche de remplir mon devoir, et d'observer la règle comme les autres, et on ne veut pas me laisser tranquille. Celui qui parle ainsi est imparfait et peu éclairé. Il est trompé par la faiblesse et l'amour qu'il a pour lui-même. Qu'est-ce qui le prouve? L'impatience qu'il a, parce qu'il lui semble que les autres ne le plaignent pas. Il veut choisir le moment, le lieu et la peine à sa manière. Il ne doit pas faire ainsi; mais il doit s'humilier sous la main puissante de Dieu, recevoir tout avec respect et faire ce qui lui est possible de faire. Quand il ne peut pas remplir ses fonctions et ses autres exercices comme les autres, il doit satisfaire à l'obligation de la patience, parce que Dieu ne nous demande pas au-dessus de nos forces; mais il nous demande l'amour, le saint désir et la patience pour supporter la peine et la fatigue, on quelque temps, on quelque lieu que nous soyons, on combattant et en détestant la sensualité.

8. Ainsi font ceux qui veulent être parfaits, et de cette manière, ils goûtent la vie éternelle au milieu des peines qu'ils ont on cette vie. La peine n'est plus une peine, mais une consolation, quand on pense qu'elle rend conforme aux opprobres de Jésus crucifié. Le serviteur ne veut pas suivre une autre voie que le maître. Il souffre avec respect on se baignant et on se noyant dans le sang de Jésus crucifié, ce sang où l'âme se nourrit par la charité, et où meurt sa volonté. Lorsque la volonté est morte, toute pensée disparaît, parce que la volonté est la seule chose qui rende pénibles les tribulations. Dès que notre volonté est morte, et que nous sommes revêtus de la volonté de [660] Dieu, la peine nous devient un plaisir; et le plaisir sensuel, à cause de la sainte haine de nous-mêmes, nous deviendra pénible, parce que nous verrons que la voie du plaisir n'est pas la voie de Jésus crucifié. Les saints ne l'ont pas suivie, et le royaume du ciel, la vie éternelle, ne s'achète pas, ne se vend pas par le plaisir. Le règne de Dieu s'acquiert et se gagne par la pauvreté volontaire, par l'amour de la souffrance ; il faut souffrir beaucoup, et trouver pénible le plaisir. La volonté alors est d'accord avec la volonté de Dieu, et l'âme reçoit, dès cette vie, comme je le disais, un avant-goût de la vie éternelle.

9. Elle ne tombe pas dans le troisième défaut, dans les jugements téméraires; mais elle juge toujours la volonté de Dieu avec justice et amour. Comme elle voit qu'elle est aimée de lui, elle reçoit tout avec amour. Elle ne juge pas non plus la volonté des hommes en aucune chose ni en aucune circonstance, malgré les injures et les persécutions qu'ils peuvent lui faire; mais elle juge seulement que Dieu le permet pour son bien et pour éprouver sa vertu. Elle ne jugera jamais les serviteurs de Dieu, ni aucune action des créatures; et lors même qu'elle voit un mal évident, elle ne le voit pas, et ne doit pas le voir pour le juger et pour murmurer, mais pour en avoir compassion et pour se charger elle-même des défauts du prochain devant Dieu. Ainsi le veut la charité; elle défend de faire ce que font les imparfaits, qui sont encore aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, et qui semblent ne pouvoir vivre qu'en jugeant les autres, non seulement les gens du monde, mais encore les serviteurs de Dieu, qu'ils voudraient conduire à leur [661] façon. S'ils ne font pas ce qu'ils désirent, ils se scandalisent à leur sujet, et souvent, sous l'apparence de la compassion, ils tombent dans le murmure. Ils veulent imposer des lois à L'Esprit-Saint, et ils ne s'en aperçoivent pas. Pourquoi ne s'en aperçoivent-ils pas? parce que le démon leur couvre les yeux du voile de la compassion; mais cette compassion est plutôt un principe d'envie et d'orgueil, qui leur fait croire qu'ils en savent plus que les autres. Si c'était la compassion et le zèle du salut des âmes et de l'honneur de Dieu, ils seraient charitables, et le montreraient aux personnes même qui leur font de la peine. Ils y gagneraient et le prochain aussi; et ils se réjouiraient, s'ils étaient véritablement généreux, en voyant à la lumière que Dieu a des moyens et des chemins différents avec ses serviteurs.

10. La souveraine Bonté se manifeste de diverses manières, et le Christ béni a dit: Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père (Jn 14,2). Qui pourrait dire la diversité des moyens, des visites, des dons et des grâces de Dieu, non seulement dans les créatures, mais dans une seule âme? Car comme les vertus sont différentes, quoiqu'elles soient toutes marquées du signe de la charité, la conduite et les œuvres des serviteurs de Dieu sont aussi très différentes; non pas que celui qui a parfaitement la vertu de charité n'ait pas aussi toutes les autres, mais chacun en a une particulière qui domine toutes les autres. De là les différences de vie. Celui qui a surtout la charité met tout son bonheur à l'exercer à l'égard du [662] prochain; celui qui a l'humilité recherche avec passion la solitude. L'un aime la justice, l'autre la liberté que donne une foi vive, qui semble ne rien craindre. D'autres aiment la pénitence, et se livrent tout entiers à la mortification de leurs corps; d'autres s'appliquent à tuer leur volonté propre par une véritable et parfaite obéissance. Ainsi les moyens sont différents, quoique tous courent dans la voie de la charité.

11. Les saints qui jouissent de la vie éternelle l'ont tous suivie, mais de diverses manières; car l'un ne ressemble pas à l'autre. Il y a la même différence parmi les anges, qui ne sont pas tous égaux. Aussi une des joies de l'âme dans la vie éternelle, c'est de voir la grandeur de Dieu dans la variété des récompenses qu'il donne à ses saints. Nous trouvons la même variété dans les choses créées, qui diffèrent toutes d'une manière ou d'une autre et cependant elles ont toutes été faites par le même motif; Dieu les a créées avec le même amour. Et c'est la gloire de Dieu que peut contempler celui qui a la lumière, et qui veut connaître sa grandeur, car il la trouvera dans les choses visibles et invisibles, comme je l'ai dit.

12. Celui-là donc est bien fou, bien insensé, qui veut faire la loi aux créatures, et qui se scandalise lorsqu'elles n'agissent point à son gré. Il ne faut pas tomber dans de pareils jugements; mais il faut voir avec joie et respect la conduite des serviteurs de Dieu, et dire humblement en soi-même : Grâces vous soient rendues, Seigneur, des voies si diverses que vous faites suivre à vos créatures. Et quand on voit des fautes évidentes dans les serviteurs du monde, il faut [663] en avoir compassion devant Dieu, et en avertir charitablement le prochain, si on le peut. Ainsi fait celui qui possède véritablement la charité et l'humilité, et qui ne présume pas de lui-même. Il ne se trouble pas, et ne se scandalise ni de ce qu'il souffre, ni du supérieur qui lui rend pénible l'obéissance; mais il obéit jusqu’à la mort en toute chose, excepté en ce qu'il voit en dehors de la volonté de Dieu. Car ce qu'il voit être une offense contre Dieu, il ne doit pas le faire; mais pour tout le reste, il doit. obéir. Il ne se scandalise pas non plus du prochain, ni des injures qui lui sont faites, ni des différences de conduite qu'il voit dans les autres; mais il est content de tout, il en profite, il en retire des fruits par la vertu de charité, qui est dans son âme. Qui le prouve? La vertu de patience, qui manifeste la perfection de l'âme, comme son défaut, c'est-à-dire l'impatience, manifeste au contraire l'imperfection.

13. Il est donc bien vrai que la vertu de patience est le signe qui montre si l’homme est parfait ou imparfait. Vous êtes appelé à une grande perfection ; vous devez donc être patient, comme je l’ai dit, en baignant et en noyant votre volonté propre dans le sang de Jésus crucifié ; autrement, vous manqueriez à la perfection de l’état dans lequel vous vous êtes engagé, et vous tomberiez dans la seconde impatience dont nous avons parlé. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans une vraie et sainte patience, afin qu’au milieu de vos peines vous goûtiez les arrhes de la vie éternelle, et que vous receviez enfin la récompense de vos travaux. Pour cela, reposez-vous sur la Croix avec le doux Agneau sans tache. Je termine. Demeurez [664] dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

 

CII (56). - A DON CHRISTOPHE, religieux de la chartreuse de Saint-Martin à Naples.- Dieu permet les tribulations et les tentations pour notre bien.- Quels sont les moyens de les supporter et d'en profiter.

(La magnifique chartreuse de Saint-Martin, située au-dessus du fort Saint-Elme, domine le golfe et la ville de Naples.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la lumière et le feu de l'Esprit-Saint. Cette lumière dissipe toutes les ténèbres, et ce feu consume toute impatience et tout amour-propre qui peuvent être dans l'âme corporellement ou spirituellement. J'ai donc un grand désir de voir en vous cette lumière et ce feu; car, ainsi que vous me l'avez écrit, vous éprouvez dans votre corps et votre esprit des mouvements et des peines qui rendent nécessaires cette lumière. Pourquoi, très cher Père, avez-vous besoin de cette lumière? Parce que c'est par elle que voit l'oeil de l'intelligence: car, comme dans la vision de Dieu consiste notre béatitude, de même, dans la vision et [665] la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu à notre égard, nous recevons la lumière de la grâce du Saint-Esprit; et cette lumière, cette grâce, fortifie l'âme et l'excite a porter avec désir et patience les infirmités, les tribulations et les tentations qui nous viennent des hommes, du démon ou de la chair, sans vouloir choisir le moment et la manière, mais les recevant toujours et en toute circonstance avec respect. Ainsi fait celui qui est revêtu de la douce et éternelle volonté de Dieu; car, aussitôt que l'homme applique l'oeil de son intelligence à connaître et a voir la volonté de Dieu en lui et ce qu'elle demande, il trouve que Dieu ne cherche et ne demande autre chose de lui que sa sanctification. S'il avait voulu autre chose, Dieu ne nous aurait pas donné le Verbe son Fils, et son Fils n'aurait pas donné sa vie avec un si ardent amour.

2. L'âme voit que tout en cette vie arrive pour son bien par la permission de Dieu, les maladies du corps comme les tentations de l'esprit. Sa volonté règle tout, et ne permet rien qui ne puisse nous être utile. Une feuille d'arbre ne tombe pas sans l'ordre de la Providence. Dieu nous laisse tenter pour éprouver notre vertu et augmenter sa grâce, non pas pour que nous soyons vaincus, mais pour que nous soyons vainqueurs en ne nous confiant pas dans notre force, mais dans le secours divin et en disant, avec l'apôtre saint Paul : " Je puis tout en Jésus crucifié, qui est en moi et me fortifie. "En agissant ainsi, le démon sera vaincu. Le moyen certain de le vaincre, c'est de [666] se dépouiller de sa volonté et de se revêtir de celle de Dieu, en pensant qu'il permet tout pour notre sanctification; car l'unique cause des peines de l'âme est la volonté propre. Le démon le sait bien; et, comme il ne peut tromper les serviteurs de Dieu dans les choses qui paraissent mauvaises et qui révoltent trop leur conscience, il s'applique à les tromper sous des apparences de vertu, en les troublant par des scrupules. Il dit au malade si tu étais bien portant, tu pourrais beaucoup mieux faire. Il dit à celui qui est triste intérieurement et qui résiste : Si tu n'avais pas ces tentations, tu plairais a Dieu, ton esprit serait tranquille, et tes actions seraient plus parfaites et plus méritoires. Il veut ainsi lui persuader qu'avec ces pensées et ces combats, on ne peut rien dire et rien faire qui soit agréable à Dieu. Le démon gagne plus sur les serviteurs de Dieu par le trouble que par tout autre moyen. Il ne peut les séduire en leur présentant le mal, et il veut les faire tomber en le cachant sous l’apparence de la vertu.

3. Soyez convaincu, mon très cher Père, que Dieu permet en nous ces épreuves pour exercer notre patience, notre force, notre persévérance. Ces vertus viennent de la connaissance de nous-mêmes; car, dans le combat, je reconnais mon néant. Si j'étais quelque chose, je me délivrerais moi-même; mais je ne puis faire cesser les tempêtes de mon âme dans les maladies de mon corps. Nous pouvons seulement vaincre par la volonté qui résiste; et c'est dans cette volonté que nous trouvons la bonté de Dieu, car son amour ineffable nous a donné cette volonté libre en laquelle réside le vice ou la vertu. Elle est véritablement [667] maîtresse; ni le démon, ni les créatures ne peuvent la forcer au moindre péché, si elle n'y consent. L’âme prudente, qui le sait, se réjouit au milieu des combats, parce qu'elle voit que Dieu les permet pour la rendre meilleure et pour éprouver sa vertu, car la vertu n'est jamais éprouvée que par son contraire. Sans cela l'âme ne peut montrer sa vertu, comme la femme qui a conçu un fils ne peut le montrer qu'en le mettant au jour. De même l'âme, si elle n'enfante pas la vertu au milieu des peines de toutes sortes, qu'elles viennent de la chair, du démon ou des hommes, ne peut jamais voir si elle l'a ou non. Bien souvent l'âme dont la vertu n'a pas été éprouvée, est prête à souffrir tout pour son Dieu; et quand Dieu voit qu'elle a ce désir, aussitôt elle l'éprouve, afin de voir si son amour est fidèle ou mercenaire.

4. L'âme montre qu'elle est fidèle quand elle ne se trouble pas plus dans la tribulation que dans la consolation; elle volt que toute chose se fait par la permission de Dieu, et elle se réjouit de tout ce qui arrive, parce que sa volonté est unie à celle de Dieu. Mais si elle est esclave, c’est-à-dire, si dans le temps de l'épreuve elle veut fuir la peine, elle est mercenaire et non fidèle, et elle doit alors se corriger. Il est donc bien vrai que Dieu permet tout ce qui nous arrive pour augmenter en nous la grâce et éprouver la vertu, parce que l'âme se connaît mieux ainsi, et cette connaissance l'humilie et l'empêche de s'enorgueillir. Elle connaît la bonté de Dieu à son égard, en voyant qu'il conserve sa volonté, qui résiste aux attaques et aux illusions du démon. Telle est la [668] volonté de Dieu, qui n'agit pas pour une autre fin. Mais, quelle est la volonté perverse du démon? c'est de faire tomber l'âme dans l'ennui, le trouble, la tristesse et les scrupules de conscience.

5. L'ancien ennemi ne cherche pas à nous porter a des péchés honteux, en excitant des mouvements déréglés en nous, avec l'espérance de nous faire tomber; il voit bien que la volonté est décidée a mourir plutôt qu'à pécher; mais il agit de la sorte pour nous tromper et nous faire croire qu'il y a des fautes où il n'y en a pas. Il nous dit: Tes œuvres et tes prières doivent être faites avec une grande pureté d'esprit et de cœur, et tu les fais avec de pareilles pensées! Il parle ainsi pour nous dégoûter de la prière et nous la faire abandonner par ennui et par tristesse, avec toutes nos bonnes œuvres. Il cherche seulement le moyen de nous faire jeter par terre les armes avec lesquelles nous nous défendons, car il lui est plus facile de nous vaincre de cette manière que de l'autre. Notre défense est la sainte prière et les saintes pensées fondées sur la douce et éternelle volonté de Dieu. Dans cette volonté l'âme ne se cherche pas pour elle, mais elle se cherche pour Dieu; elle cherche le prochain pour Dieu, et Dieu pour Dieu, et non pour son avantage, mais parce qu'il est la souveraine, l'éternelle Bonté, si digne d’être aimée et servie; aussi elle l'aime et le sert en tout temps et en toute occasion. Elle est ferme comme un roc inébranlable; elle s'élève au-dessus d’elle-même par un ardent désir, elle se conduit avec une sainte haine d'elle-même, en se reconnaissant digne de toutes les peines qu'elle souffre, et indigne [669] de la récompense qui suit ces peines. Son humilité la persuade qu'elle est indigne de la paix et du calme de l'esprit et elle se réjouit d'être sur la Croix avec Jésus crucifié. Elle veut se rassasier d'opprobres, de peines, de mépris et d'affronts, afin de pouvoir ressembler au Christ; car elle voit que l'âme ne peut s'unir au Créateur que par amour; et par amour pour Jésus-Christ elle choisit cette vie comme la meilleure. et la plus parfaite. qu'elle puisse avoir, puisqu'il nous a enseigné que c'était la voie de la vérité et de la lumière lorsqu'il a dit: " Je suis la voie, la vérité, la vie; celui qui va par cette voie ne s'égare pas, mais il va par la lumière. "

6. Aussi, les serviteurs de Dieu qui veulent le suivre, s'ils pouvaient fuir l'enfer, gagner le paradis et quitter le monde sans jamais souffrir, ne le voudraient pas; ils aiment mieux vivre dans la souffrance pour éviter l'enfer et mériter la vie éternelle, afin de ressembler à leur bien-aimé Jésus. S'ils sont malades, ils s'en réjouissent, parce qu'ils se voient vengés de leur corps et de cette loi mauvaise qui combat contre l'esprit. S'ils sont dans les ténèbres et les combats intérieurs, ou dans les tentations de blasphèmes, de désespoir ou d'infidélité dont le démon les tourmenté, ils s'en réjouissent avec une humilité sincère, parce qu'ils se regardent indignes de la paix; et ils ne s'inquiètent pas des fatigues, mais ils s'appliquent à conserver inébranlable le rocher de leur volonté, afin qu'il ne cède jamais à la tentation; car ils comprennent que par la grâce de Dieu, le rocher de la volonté reste fort tant qu'elle refuse son consentement [670], et ils n'ont pas d'autres peines que la crainte d'offenser Dieu.

7. Je ne veux pas même que cette crainte vous tourmente, car il me semble que le démon vous cause beaucoup de troubles, quoique toutes vos peines soient réduites à celle-ci. Vous savez que cette peine doit être raisonnable, c'est-à-dire fondée sur l'humble connaissance de vous-même et sur la connaissance de la bonté de Dieu, qui vous conserve la volonté; et, de cette manière, cette peine vous sera profitable; elle engraissera votre âme dans la vertu, au lieu de la consumer dans le désespoir; et elle vous donnera la douce vertu d'humilité par la connaissance de vous-même, et la vertu de la charité par la connaissance de la Bonté divine ce sont les deux ailes qui font voler l'âme jusqu'à la vie éternelle. Il ne serait pas bon d'avoir seulement la crainte du péché sans l'unir à l'espérance de la divine miséricorde; car le démon ne veut que vous faire tomber dans la confusion et la tristesse, qui dessèchent l'âme. Dans cette confusion et cette tristesse, l'âme jette à terre les armes que le Saint-Esprit lui avait données, c'est-à-dire cette volonté conforme à la volonté de Dieu, pour se servir ensuite de sa volonté propre; sous prétexte de mieux servir Dieu, elle veut se délivrer de la maladie et des peines d'esprit qu'elle ressent. Elle se dit: Je pourrais mieux et plus généreusement servir mon Créateur. C'est une erreur, et cette erreur vient de la crainte déréglée que le démon lui donne; il le fait pour la revêtir de la volonté propre; et alors elle conçoit une impatience qui la rend insupportable à elle même, une préoccupation [671] d'esprit, une opinion personnelle qui lui fait choisir ses voies et ses moyens selon son caprice, et non pas selon le bon plaisir de Dieu.

8. Je ne veux plus vous voir cette confusion, cette tristesse, cette volonté propre, mais la joie, l'ardeur de l'amour, la lumière du Saint-Esprit, avec un cœur généreux et sans crainte. Revêtez-vous de la douce, de l'éternelle volonté de Dieu, qui a permis et permet toutes les peines que vous souffrez dans votre corps et dans votre âme, et il le fait pour votre sanctification; il vous donne tout par amour et non par haine. Prenons donc les armes, et terrassons le démon par la soumission à l'éternelle Volonté. Chassons une pensée par l'autre, c'est-à-dire les pensées du démon par les pensées de Dieu. Si vous me dites : Je ne puis penser à Dieu, ni réciter mon office, ni faire aucune bonne œuvre à cause de mes souffrances et des tempêtes qui troublent mon esprit, je vous répondrai : Ne vous découragez pas, mais, dans vos souffrances, exercez votre patience, car c'est pour cela qu'elles vous sont données. Au milieu des tentations du démon, appliquez-vous à votre office, aux saintes pensées de Dieu. N’occupez pas votre esprit à discuter avec le démon, pour lui résister, ce qui vous troublerait davantage; mais faites en sorte qu’il soit hors de chez vous : et vous le pouvez, car il n'entre que si la volonté consent; tant qu'elle ne consent pas, l'ennemi n'entre pas dans la maison, mais il frappe à la porte. L'âme, pour se défendre, ne doit pas prendre la flèche du démon et chercher à l'en frapper, car elle ne l'atteindrait pas en voulant discuter avec lui; mais qu'elle prenne la flèche de la volonté de Dieu et [672] de la haine d'elle-même, et elle se blessera en lui répondant : Si, pendant toute ma vie, mon Créateur veut que je souffre cette peine, je suis prêt à y consentir pour la gloire et l'honneur de son nom. Elle dira aux tentations: Soyez les bienvenues; - je les reçois comme mes meilleures amies, car elles sont l’occasion et le moyen de me tirer du sommeil de la négligence et de me faire pratiquer la vertu.

9. Réjouissez-vous donc et soyez dans l'allégresse; persévérez jusqu'à ia fin, et préférez plutôt mourir que de quitter le poste où Dieu vous a appelé. Mais embrassez la Croix par la patience, et cachez-vous dans le sein de Dieu avec vos peines; fixez les yeux sur l'Agneau immolé pour vous, et soyez toujours content de ce que Dieu vous donne et vous destine. Nous devons faire ainsi parce que nous sommes certains que Dieu nous appelle et nous choisit ce qui peut nous rendre plus agréables à ses yeux. Vous irez ainsi de lumière en lumière, et les peines souffertes pour Jésus crucifié vous seront délicieuses, tandis que les jouissances et les consolations du monde vous deviendront amères. Vous commencerez à goûter, dès cette vie, les arrhes de la vie éternelle; car la principale béatitude de l'âme dans le ciel, c'est d’être affermie pour toujours dans la volonté du Père. Elle goûte ainsi la douceur divine, mais elle ne la goûte jamais au ciel, si elle ne s'en est pas revêtue sur terre, où nous sommes pèlerins et voyageurs. Quand elle s'en est revêtue, elle goûte Dieu par la grâce dans ses peines; sa mémoire s'emplit du sang de l'Agneau sans tache; son intelligence s'ouvre et contemple l'amour ineffable que Dieu a manifesté [673] dans la sagesse du Fils, et alors l'amour qu'elle trouve dans la bonté du Saint-Esprit chasse l’amour-propre et l'amour des choses créées, pour n'aimer que Dieu.

10. Ne craignez donc pas, mon très cher Père, mais souffrez avec joie pour vous conformer è la volonté de Dieu. Dans la maladie, dans la santé ou dans quelque position que ce soit, il ne vous demande autre chose maintenant que la patience et la force, avec une douce persévérance. Cette persévérance, vous l'aurez, si vous prenez dans votre cœur la résolution de ne vouloir que des fatigues et des peines pour obtenir la couronne qui se donne à la force et à la persévérance. Elle appartient à l'âme qui est éclairée et embrasée du feu de l'Esprit-Saint. Nous ne pouvons avancer autrement, et c'est le seul moyen d'acquérir ou de perdre, comme je vous l'ai expliqué. Aussi je vous ai dit que je désirais voir en vous la lumière et l'ardeur du Saint-Esprit; je prie et je prierai l'éternelle rit souveraine Vérité de vous en remplir si parfaitement, que vous connaissiez le trésor des tribulations et des tentations qu'il vous a confié par amour pour que vous soyez au nombre. de ses élus, pour qu'il vous récompense de vos peines dans son éternelle vision. Je ne vous en dis pas davantage. S'il plaît à la bonté de Dieu que vous le serviez dans le couvent de la Gorgone, je suis persuadée que les choses se feront de la manière qui vous sera le plus profitable. Soyez donc content en tout lieu, et prenez garde de ne pas écouter votre corps avec trop de tendresse. Soyez content de la vie des autres frères et religieux qui sont de la même nature que vous. Dieu veille sur vous comme sur eux [674]. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

CIII (57). - A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre des Chartreux. - Il faut bénir Dieu dans les tentations, et déjouer les ruses du démon en détruisant on nous la volonté propre.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir louer et bénir Dieu on toute circonstance. Mais je ne sais comment nous pourrions rendre à Dieu cette action de grâce que nous lui devons, si nous n'avons pas la lumière qui fait discerner ce qui est digne de louange ou de blâme. Sans la lumière, l'homme est trompé par les ténèbres, et il prend le blanc pour le noir, et le noir pour le blanc. Cette lumière est donc bien nécessaire: elle nous fait asseoir sur le siège de notre conscience pour juger raisonnablement les choses et dissiper le nuage de l'amour-propre, de cet amour sensuel que l'homme a pour lui-même. Cet amour est un poison qui infecte l'âme et corrompt le goût du saint désir, tellement que les choses amères lui paraissent douces, et les douces amères; il aveugle l'âme, en ne lui laissant plus connaître et discerner la vérité. Ceux qui ne la connaissent pas ne l'aiment pas, et ne peuvent [675], par conséquent, rendre gloire à Dieu et bénir son nom. Ils tombent dans l'ennui, le dégoût, l’injustice à l'égard de Dieu et du prochain, en jugeant tout selon la faiblesse de leur esprit, et non selon la vérité. Le serviteur du monde juge que ses honneurs et ses plaisirs sont très désirables, tandis qu'au contraire, lorsque l'homme s'y attache avec un amour déréglé, ils deviennent les instruments de sa ruine, en le privant de Dieu par la grâce.

2. Les tribulations et les persécutions du monde paraissent amères, et elles sont d'une grande douceur; car, si on le veut, elles servent à mériter en nous ramenant à Dieu, en nous faisant connaître notre néant, la fragilité et la vanité du monde. Mais les hommes sont si aveugles, qu'ils fuient la vertu pour fuir la fatigue, et au lieu de trouver le bonheur, ils le perdent; ils éprouvent des peines de toute sorte; Ils deviennent insupportables a eux-mêmes et se rendent les martyrs du démon; ils n'atteignent pas ainsi leur but. Il en est de même des serviteurs de Dieu qui conservent encore les complaisances de l'amour-propre. C'est un nuage qui ne prive pas entièrement de la lumière; il laisse quelque clarté, mais il cache le disque du soleil. Il est pénible à ceux-là de se délivrer de leurs convoitises spirituelles ou temporelles, surtout quand la sensualité se cache sous le manteau de l'esprit.

3. Le démon nous trompe ainsi de trois manières. D'abord dans le temps de la tentation, lorsque l'âme est privée de toute consolation : l'ennemi se cache alors sous l’apparence de la tendresse pour nous-mêmes ; il nous donne une crainte d'avoir péché dans [676] la tentation, par la crainte qu'on a du péché, et cela pour inspirer le dégoût des voies spirituelles. Il dit: Tu n'étais pas ainsi tourmenté avant d'embrasser la vie religieuse: tu as changé d'état pour devenir meilleur, et tu es devenu plus mauvais. Ces pieux exercices, que tu devais faire dans la paix et le calme d'un coeur libre de toute pensée étrangère, tu les fais dans le trouble et l'agitation; il vaudrait mieux les abandonner. Il agit ainsi pour éloigner de la prière, qui est la mère des vertus de l'âme éclairée. Cette tentation est précieuse pour celui qui, bien loin de négliger alors la gloire de Dieu, agit au contraire avec plus de courage ; il se trouve indigné de la paix, du repos et des consolations que reçoivent les autres serviteurs de Dieu; il croit mériter de souffrir, et il se réjouit au milieu des peines; il bénit Dieu en toute circonstance. Mais pour celui qui s'aime, cette tentation, qui est bonne en elle-même, devient dangereuse par le défaut de lumière et de dispositions. Il tombe dans la tiédeur, et, parce qu'il est privé de la consolation qu'il désire, il lui semble qu'il est privé de Dieu. La tiédeur et la négligence entravent les pieds de son affection et les élans de sa prière. Quand vient l'ennemi, ses mains affaiblies ne s'élèvent pas avec humilité vers le ciel pour demander le secours de Dieu, qui ne refuse jamais celui qui l'invoque, et il cesse d'obéir à l'éternelle Volonté, qui donne et permet tout pour notre sanctification.

4. L'ennemi entre alors; il occupe les faubourgs de la cité de l'âme, et s'empare bientôt de toute la ville et du château fort de la volonté. Il arrive à l'âme comme au peuple de Dieu, qui triomphait quand [677] Moïse priait, et qui perdait la victoire quand ses mains suppliantes s'abaissaient. Quel est le peuple de Dieu qui occupe la cité de votre âme? ce sont les vraies et solides vertus. Ces vertus triomphent des vices lorsque la raison, qui est notre Moïse, se tient sur la montagne de la charité divine et de la connaissance de soi-même pour lever au ciel les bras de la prière. Que doit faire celui qu'affaiblit l'amour-propre pour remédier à sa faiblesse ? il doit, comme Moïse, soutenir ses bras par deux soutiens, par la haine de soi-même et la sainte crainte de Dieu d'un côté, et de l'autre par l'amour et l’humilité, sa nourrice. Appuyée sur ces deux forces, l'âme lèvera les yeux au ciel à la lumière de la très sainte Foi ; et alors le peuple de Dieu, le zèle de la vertu, terrassera l'amour-propre, l'ennemi principal, et tous les autres qui viennent à sa suite. Toute imperfection sera déracinée de l'âme, et le démon ne pourra atteindre le but qu'il s'était proposé par toutes ses insinuations perfides.

5. Un autre artifice s'attaque à la charité du prochain. Le démon veut ôter à l'âme l'amour du prochain pour l'empêcher de le servir et de l'assister comme toute créature raisonnable est obligée de le faire. Afin de lui inspirer du dégoût là où elle devrait se plaire, il cache la tentation sous l'apparence de la douceur; il offre au désir de l'âme la consolation, le repos spirituel et les devoirs de ses prières, et il lui fait entrevoir des jouissances qui font oublier le corps. Cette tentation est si bien déguisée, si séduisante, que les ignorants, qui ont peu de lumières, s'y laissent prendre; elle est encore bien plus dangereuse [678] lorsque, ne se connaissant point eux-mêmes, ils ne veulent pas croire ceux qui sont plus instruits, et rechercher leurs lumières. Quand ils voient la vérité avec évidence, ils ne s'appliquent pas à la suivre dans leur conduite; mais, aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, ils s'endorment dans la tiédeur, parce qu'il leur parait impossible d'arriver jamais. Ceux-là ne bénissent pas Dieu parfaitement, mais imparfaitement; ils donnent peu, et ils reçoivent peu. Pourquoi en est-il ainsi? parce que leurs désirs ne sont pas encore bien purs, et qu'ils. regardent les rayons de la consolation, au lieu de contempler le disque du soleil, c'est-à-dire l'éternelle volonté de Dieu, son éternelle Vérité, son Verbe, son éternelle doctrine, ce Soleil de justice, qui éclaire toutes les âmes qui veulent être éclairées.

6. C'est ainsi que nous voyons la lumière dans la lumière; sa chaleur détruit toute négligence et toute tiédeur du cœur, qui, par le libre arbitre, ouvre la fenêtre de sa volonté, afin que le soleil puisse entrer avec la justice dans la maison de l’âme, qui rend gloire à Dieu, et louange au Verbe, la Parole du Père. L'âme lui rend gloire lorsqu'elle suit sa doctrine, lorsqu'elle se hait, se méprise, et qu'elle rougit de sa passion sensitive, spirituelle et temporelle; toutes les fois qu'elle recule devant ses devoirs à l'égard du prochain, auquel elle doit montrer son affection, sa bienveillance, en le secourant charitablement dans ses besoins, en supportant ses défauts non seulement en paroles, mais en actions, se renonçant elle-même, non pas dans ce qu'elle doit faire, mais dans ce qui lui plaît, et allant au-devant de la [679] peine pour honorer Dieu dans le salut du prochain. Ainsi fait celui qui a fixé l'oeil de son intelligence sur ce doux et glorieux Soleil, car il a vu à sa lumière qu’il n'y a pas d'autre moyen de montrer l'amour que nous devons avoir pour Dieu. Il sait aussi que, quand on est privé de l'amour du prochain, on est privé de l'amour de Dieu.

7. Celui qui s'aime, au contraire, et qui se laisse prendre à cette tentation, se dit à lui-même: Je ne veux pas être privé de la charité, et je ne veux pas m'en priver; j'aimerais mieux mourir, mais je ne retire aucun bien de cela : mon esprit est tout dissipé, et je ne rencontre que ténèbres, scandales et confusion; quand il faut exercer la charité, l’ennui et le dégoût m'accablent. Il me semble que, pour mon bien et pour celui du prochain, il vaudrait mieux rester dans ma paix. Celui-là montre bien qu'il est aveugle, et qu'il ne voit que le crépuscule. Comment puis-je dire que j'aime mon prochain, si, quand je le vois dans le besoin, je m'éloigne de lui; si, pour ma propre consolation, je fais semblant de ne pas le voir? Suis-je dans la vérité? Et n'est-ce pas un mensonge, si l'assistance du prochain, quels que soient le moyen, le lieu, la circonstance, m'est une chose pénible qui me trouble l'esprit? Il n'est pas vrai que la créature, le démon, un exercice, ou la privation de la consolation, quelle qu'en soit la cause, qu'elle vienne de l'assistance du prochain, ou que Dieu la retire pour entretenir dans l'humilité, puissent affliger l'âme et lui donner l'amertume du péché? Elle ne doit s'affliger que du péché, et si elle pèche, ce n'est pas la faute des autres, c'est la sienne.

8. Son mal est la volonté propre, qui commet l'offense. L'homme la porte toujours avec lui, s'il veut fuir les circonstances où les créatures qui le réclament Ce lui serait une chose utile et douce d'abandonner la volonté propre; mais en la fuyant elle le suit, il en est revêtu, il se retrouve toujours lui-même; et quand vient le moment de l'épreuve, c'est-à-dire quand il faut résister à sa volonté, il en sent tellement la morsure, qu'il ne peut éviter le venin de l'impatience. Il faut donc fuir son propre sens et sa volonté mauvaise. Mais que doit-il faire? Que fera-t-il? s'il veut voir la lumière, il montera sur le tribunal de sa conscience, et il jugera avec sa raison ; il ne laissera point passer les sentiments qu'il éprouve sans les corriger, et il se condamnera lui-même. Et quelle sera la sentence? il condamnera non pas à l'amende, mais à la mort; et en faisant mourir sa volonté, il foulera aux pieds de l'affection cette illusion qui l'enveloppait, et il se revêtira des peines, des opprobres, des mépris et de la douce volonté de Dieu. En agissant ainsi, il honorera Dieu et bénira son nom.

9. Le troisième et dernier artifice du démon est dirigé contre l'obéissance. Le démon se sert de la passion de l'homme pour l'égarer par de vaines apparences, et surtout par de faux jugements. Il trouve qu'il est éclairé, et que son supérieur ne l'est pas; car, s'il ne se jugeait point ainsi, il ne nierait pas les Itimières de son supérieur. Celui qui s'aime voudra donc juger l'intention de son supérieur en dehors de la volonté de Dieu, et il aura toujours avec lui la sœur de l'amour-propre, qui est la désobéissance [681]. Il dira : Ces ordres ne sont pas justes, et je ne dois pas en souffrir. Lorsque je voulais rester dans ma cellule pour y méditer en paix, on m'en a fait sortir sans faire attention au moment et à la circonstance. Quel mal cause ce faux jugement! Je cite cet exempte; je pourrais en citer beaucoup d'autres, que je tais pour ne pas vous ennuyer. Ou il désobéit et ne fait pas ce qui lui est commandé, ou, s'il le fait, c'est avec impatience, murmure et trouble d'esprit; il perd la fidélité, le respect, la sainte crainte qu'il doit avoir pour Dieu, pour son supérieur, et, par l'agitation que lui cause sa volonté propre, il se prive de la paix et de la tranquillité d'esprit. Tout cela arrive parce qu’il s'aime lui-même; par amour-propre il s'est fait juge de la volonté de son supérieur en dehors de la douce volonté de Dieu. Mais s'il avait eu la lumière de la Foi, quand même celui qui !ul commande serait un démon incarné, il penserait que la bonté du Saint-Esprit le ferait agir à son égard de la manière la plus utile à son salut.

10. La tendresse qu'il a pour lui-même l'empêche de voir ainsi, parce que son regard ne s'est pas fixé sur l'obéissance du Verbe, qui fut obéissant jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix: O désobéissant, qui juge les autres dans la tiédeur et l'amour de toi-même? Pourquoi ne pas considérer le sang répandu avec tant d'ardeur et d'amour pour accomplir les ordres que le Père a donnés à son Fils unique? Ce doux Jésus n'a pas discuté la volonté du Père et ses conséquences; il n'a pas refusé la peine par tendresse pour lui-même, et il n'a pas dit : Mon Père, trouvez un moyen qui m'épargne les souffrances, et [682] je vous obéirai. Non seulement il ne l'a pas dit, mais, enivré d'amour pour l'honneur de son Père et pour notre salut, il a pris le joug de l'obéissance, et pour y satisfaire il s'est rassasié d'opprobres, de mépris et d'outrages. Celui qui désaltère toutes les âmes a souffert de la soif. Pour nous revêtir de la vie de la grâce, il s'est dépouillé de la vie de son corps, et il s’est fait élever comme un étendard sur le bois de la très sainte Croix; il s'est offert comme un Agneau immolé dont le sang coule de toute part. Ce sang manifeste sa prompte obéissance, ce sang manifeste cette vérité ancienne et toujours nouvelle pour nous ancienne, puisque nous avons été de toute éternité dans la sainte pensée de Dieu; nouvelle, puisqu'il nous a créés à son image et ressemblance ,en nous donnant l'être pour que nous jouissions de la félicité parfaite qu'il a en lui-même.

11. Nous ne la comprenions pas, cette vérité nouvelle, nous paraissions ne pas croire qu'elle nous avait créés pour nous donner la vie éternelle; et Dieu, afin d'accomplir cette vérité dans l'homme et la lui faire comprendre, nous a envoyé son doux et tendre Verbe, revêtu de notre humanité; il a frappé nos iniquités sur l'enclume de son corps, et il nous a fait renaître à la grâce dans le Sang. Et ainsi, ce sang nous a manifesté de nouveau la vérité. Dans le sang nous trouvons la source de la miséricorde; dans le sang la clémence, dans le sang le feu, dans le sang la compassion; c'est le sang qui expie nos fautes, le sang qui rassasie la miséricorde, le sang qui détruit notre dureté, le sang qui rend douces les choses amères, et légers les pesants fardeaux. Aussi, ceux [683] qui considèrent ce sang à la lumière de la Foi, portent le poids de l'obéissance avec joie et douceur; et comme ce sang fait mûrir les vertus, l'âme qui s enivre et se noie dans ce sang se revêt de vraies et solides vertus, pour honorer Dieu et accomplir en elle la vérité qui lui a été montrée de nouveau par le moyen du Sang.

12. Le désobéissant, qui juge la volonté de son supérieur, ne considère pas ces choses; s'il les considérait, il renoncerait en tout et pour tout à sa volonté, et il ferait tous ses efforts pour connaître la volonté de Dieu et de son supérieur. Mais, parce qu'il ne le fait pas, il est dans une peine continuelle, et reste toujours dans sa tiédeur et son imperfection. Il est toujours couvert du vêtement de l'amour-propre, parce qu'il ne l'a pas détruit dans le sang, dans le feu et dans l'obéissance du Verbe. C'est pourquoi il ne bénit pas Dieu par l'obéissance que Dieu demande aux séculiers, aux religieux, aux supérieurs, aux inférieurs, aux jeunes, aux vieux, en tout état, en toute circonstance, en tout lieu, dans la consolation et la désolation, dans la paix de l'esprit et dans ses agitations et ses tempêtes. Enfin, nous devons bénir Dieu de toute manière, par l'amour de la vertu et par la parole même, quand il le faut. O mon cher Fils! c'est à cela que je vous invite, car c'est la voie, c'est le moyen de rendre gloire à Dieu et de le bénir en tout temps, non seulement par la parole, mais par les œuvres. C'est ce que j'ai désiré voir en vous, ce que je veux voir toujours dans votre cœur, dans votre esprit, dans votre âme.

13. Mon Fils, le temps nous presse; il ne faut pas [684] attendre pour nous perdre nous-mêmes. Je vous prie de ne jamais laisser affaiblir dans votre âme le désir que Dieu vous a donné de prendre part à la croisade, et de donner votre vie pour lui. Que ce désir s'augmente, et commencez dès maintenant, au milieu des chrétiens, à combattre pour la sainte Eglise et pour le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife. C'est pour cette vérité qu'il faut nous disposer à souffrir, et dans nos souffrances nous bénirons Dieu dans la sainte Église; et Dieu, par sa miséricorde, après ces ténèbres, nous donnera la lumière, et avec la lumière s'accompliront les desseins de Dieu et. nos désirs. Courage donc, et soyez un généreux chevalier. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [685].

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CIV (58). - A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre des Chartreux. - Du sang de Jésus-Christ et de ses effets. - Il éteint le vice dans l'âme et donne la vraie charité, la patience et la gloire da paradis.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avide et altéré du sang de Jésus crucifié, dans lequel, en le voyant répandu avec un si ardent amour, vous recevrez la vie de la grâce, et vous laverez la face de votre âme [685]; car il nous est donné pour laver les taches de nos défauts. Mais ce sang ne nous donnerait pas la vie, et ne laverait pas la face de l'âme, si l'âme, avec le souvenir de ce sang et la pensée du feu de la divine charité, ne s'exerçait pas a la vertu. Ce n'est pas la faute du sang, mais la nôtre, si nous ne recevons pas le fruit du sang; c'est que nous n'excitons pas en nous les mouvements de la charité, qui se trouve dans ce sang, et qui nous donne, quand nous le recevons, le fruit de la grâce.

2. Il ne faut donc pas dormir, quand il est temps encore, dans le lit de la négligence; mais il faut remplir avec zèle le vase de la mémoire, du souvenir de ce sang, et ouvrir l'oeil de l'intelligence sur la sagesse et la doctrine du Verbe et sur le feu d'amour avec lequel ce sang nous est donné. Dans ce feu, notre volonté s'empressera d'aimer ce que l'intelligence voit et connaît. Nous nous enivrerons de ce précieux sang, et nous désirerons donner, en nous attachant a la vertu, notre sang et notre vie par amour pour ce sang et cette vie. Nous penserons que nous sommes indignes de parvenir a un si grand honneur, que celui de recevoir la rose vermeille du martyre. Ce désir effacera et détruira en nous toutes nos iniquités par la vertu du sang; nous serons inscrits dans le livre de vie, et pour toujours séparés de la compagnie des démons. Aucune angoisse, aucune attaque du démon ou des hommes ne pourront nous nuire et nous ravir notre joie. Ce sang nous fera porter toutes les peines et les fatigues avec une vraie et sainte patience, et nous nous glorifierons, comme le doux saint Paul, dans la [686] tribulation. Nous voudrons nous unir aux souffrances et aux opprobres de Jésus crucifié, et nous prendrons sur nous les mépris, les outrages et les affronts pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes.

3. Oh! combien est heureuse cette âme, qui traverse si doucement la mer orageuse et les angoisses du monde, sans cesse appliquée aux veilles et a une humble prière, tout enflammée de saints désirs, et tout enivrée du précieux sang! C'est par ce sang qu'à la fin de notre vie, nous recevrons le fruit de toutes nos fatigues. Ce sang ôte la peine, et donne la joie; il enlève l'homme à lui-même, pour qu'il se retrouve en Dieu. Il lui fait abandonner sa sensualité, parce qu'avec l'amour qu'il trouve dans ce sang, il chasse l'amour-propre; il s'assied sur le tribunal de sa conscience, et y juge avec justice. Il arrête dans son cœur tous les mouvements d'impatience et les murmures que peuvent faire naître les scandales et les défauts du prochain , et il les supporte avec patience sans mépriser et juger personne. Il voit en toute chose la douce volonté de Dieu, et il s’y soumet toujours avec empressement en obéissant à sa règle et à son supérieur, parce qu'il goûte dans le Sang l'obéissance du Verbe. Il ne souffre pas, parce qu'il a renoncé a sa volonté pour la remettre entre les mains. de son supérieur, dans la volonté duquel il voit la volonté de Dieu même. Il ne sent plus la fatigue, parce qu'il a détruit en lui la volonté mauvaise, qui fatigue toujours; il l'a tuée dans le Sang, et il jouit d'un avant-goût de la vie éternelle. Toujours la paix, le calme habitent son âme, parce qu'il en a banni tout ce qui pouvait la troubler. Puisqu'il en résulte [687] tant de biens, il faut sans cesse emplir notre mémoire du pieux souvenir de ce sang répandu avec un si ardent amour. Nous ne devons jamais passer un seul instant sans fixer l'oeil de notre intelligence sur le sang de Jésus crucifié, où se trouve la vérité du Père éternel et souverain, qui s'est manifestée à nous par le moyen du Sang.

4. Hâtons-nous donc, et consacrons tous nos jours à faire briller en nous les pierres précieuses de la vertu. Ce sont les trésors pour lesquels les vrais serviteurs de Dieu vendent tout ce qu'ils ont, c’est-à-dire leur volonté qui est libre, afin de les acheter. Je vous invite et je vous conjure de tout mon cœur de le faire. Oh! combien sera heureuse l'âme qui, pendant toute sa vie, ne perdra pas son temps, mais qui achètera ce trésor avec empressement, et cultivera la vigne de son âme en arrachant les épines de l’amour-propre et des autres défauts, et en y plantant les vertus, qui sont des pierres enchâssées dans le sang du Christ. Elle goûtera le bonheur du ciel en voyant que la vie du Sang lui a été donnée par grâce et non par obligation, et en conformant toujours sa volonté a la douce volonté de Dieu. Si notre volonté meurt en nous et vit en lui, nous recevrons à la fin de notre vie l'éternelle vision de Dieu. Par quelle vertu? Ce ne sera pas par la nôtre, mais seulement par la vertu du sang, et non par aucun autre moyen. Aussi, comme je ne vois pas d'autre route, je vous ai dit que je désirais vous voir avide et amoureux de ce sang. Oui, je veux que nous le soyons. Je m'arrête. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.

5. J'ai reçu votre lettre, et je vois avec joie que la [688] bonté de Dieu vous fait éprouver le saint désir de donner votre vie pour la gloire et l'honneur de son nom. Je vous répondrai d'abord, au sujet de vos péchés, que je promets volontiers, dans cette douce charité de Dieu, qui nous a donné le sang de son Fils, de les prendre sur moi en priant la divine bonté de punir vos fautes sur mon corps. Mes péchés et les vôtres seront ainsi consumés dans la fournaise de la divine charité. Je prierai aussi que son infinie bonté et sa miséricorde nous fassent la grâce de donner notre vie pour lui. Vous vous nourrirez ainsi du précieux Sang, et la barque de votre âme sera fournie des véritables vertus. Je vous réponds aussi que je vous promets, si le moment désiré par vous et par tous les serviteurs de Dieu arrive, et s'il m'est possible d'en obtenir la permission du Vicaire de Jésus-Christ, que je ferai tous mes efforts pour réaliser le saint désir qui est en vous. Priez-le donc pour qu'il ne diffère plus. Pour moi, je meurs, et je ne puis mourir en voyant tant offenser notre Créateur dans le corps mystique de la sainte Eglise, et en voyant profaner notre Foi par ceux-là mêmes qui devraient en être les flambeaux. Ce sont mes fautes qui causent tout ce mal. Cachons-nous dans le côté de Jésus crucifié, et frappons à la porte de sa miséricorde. Doux Jésus, Jésus amour [689].

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CV (59). - A DON JEAN DE SABBATINI, de Bologne, religieux de l'Ordre des chartreux, au couvent de Beauregard, près de Sienne, lorsqu’elle était à Pise. - Notre vie et notre sang appartiennent à Jésus-Christ, qui est mort pour nous.

(Les Sabbatini étaient une des plus anciennes familles de Bologne. La chartreuse de Beauregard, à trois milles de Sienne, fut fondée en 1345, et supprimée en 1635 par Urbain VIII comme insalubre. Ses biens furent donnés à la chartreuse de Pontignano. Sainte Catherine passa une partie de l’année de 1375 à Pise.)

 

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

Mon très cher et bien-aimé Père, par respect pour le sacrement du corps adorable du Fils de Dieu; je vous dirai et je vous appellerai aussi mon Fils, puisque je vous enfante par de continuelles prières et par mes désirs en la présence de Dieu, comme une mère enfante un fils. Oui, c'est à ce titre de mère que je vous encourage dans le précieux sang du Fils de Dieu, et que je désire vous voir anéanti et consumé dans la fournaise de son ardente charité. C'est à cause de cet amour, que l'Agneau sans tache s'est immolé et a fait un bain de son sang pour le genre humain. Il faut donc exciter dans notre âme le brûlant désir de donner sang pour sang; car voici le temps où se reconnaîtront les généreux chevaliers. Oh! combien sera heureuse mon âme, quand je vous verrai, vous et les autres, tout transportés d'amour [690], courir pour donner votre vie, sans tourner la tête en arrière! Je vous prie donc par l'amour de Jésus crucifié d'être forts dans l'occasion, et d'ouvrir alors l'oeil de votre entendement; car je ne crois pas que l'âme puisse avoir cette force, qui vient de sa douce mère, la charité si elle ne tient pas continuellement ses regards sur la connaissance d'elle-même, qui la rendra humble, et lui donnera la connaissance de la Bonté divine. De cette lumière et de cette connaissance naît un amour si ardent et si plein de douceur, que tout ce qui est amer devient doux, que tout ce qui est faible se fortifie, et que toute la glace de l'amour se fond et disparaît. Alors l’âme ne s'aime plus pour elle, mais pour Dieu. Elle verse des larmes abondantes, et répand ses tendres désirs sur ses frères; elle les aime d'un amour pur, et non pas mercenaire; elle aime Dieu pour Dieu, parce qu'il est la souveraine, l'éternelle bonté, et qu'il est digne d’être aimé. Oui, ne tardons plus, mon Fils et mon très cher Père dans le Christ Jésus; hâtons-nous de nous réfugier saintement dans la connaissance de nous-mêmes, qui est si nécessaire et si douce; car, comme je l'ai dit, nous y trouverons l'infinie bonté de Dieu. Ce sont les armes que je veux que nous prenions, afin de n’être pas trouvés désarmés quand viendra le moment du combat, le moment de donner vie pour vie, sang pour sang. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Le pauvre Gérard (Gérard Buonconti était disciple de sainte Catherine, qui logeait chez lui, sur la rive droite de l'Arno, près de la petite église de Sainte-Christine elle reçut les stigmates. L'épithète de misero indique que Gérard servit de secrétaire pour cette lettre.) et frère Raymond, son père, se recommandent à vous [691].

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CVI (60). - A DOM JEAN SABBATINI, DE BOLOGNE, ET A DOM THADEE DE MALAVOLTI, DE SIENNE, religieux de la chartreuse de Beauregard.- Il faut craindre Dieu seul; la crainte servile des hommes se perd dans le sang de Jésus-Christ et dans la charité.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mes très chers Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir de vaillants chevaliers, libres de toute crainte servile. Ainsi le veut notre doux Sauveur, qui nous recommande de le craindre, et de ne pas craindre les hommes du monde, lorsqu'il dit : " Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais Celui qui peut précipiter l'âme et le corps dans l'enfer (Mt 10,28). " Je veux donc que vous soyez anéantis dans le sang du Fils de Dieu, et consumés dans le feu de la divine charité; car c'est là que se perd toute crainte servile, et que reste seulement la crainte du respect. Que peuvent faire le monde, le démon et ses serviteurs contre celui qui ressent cet amour sans borne, et qui s'attache au précieux Sang? ils ne peuvent rien; il sont au contraire des instruments qui nous donnent et fortifient en nous la [692] vertu, car la vertu s'éprouve par son contraire. L'âme doit donc se réjouir, et chercher toujours dans la peine Jésus crucifié; elle doit s'anéantir pour lui, se mépriser et n'aimer que la douleur et la Croix. En voulant la peine, vous aurez la douceur; et voulant la douceur, vous aurez la peine.

2. Il vaut donc mieux nous noyer dans le Sang, et tuer notre volonté mauvaise en la sacrifiant librement au Créateur, sans aucune faiblesse pour nous-mêmes. Alors la vie sera parfaite en vous, et vous attendrez sans vous affliger de vos peines. Nous ne devons souffrir d'aucun ordre que nous recevons, mais plutôt nous en réjouir; car aucun commandement venu des hommes ne peut nous séparer de Dieu. Ils sont au contraire des moyens d'acquérir la patience, et de nous faire réfugier avec plus de zèle dans notre cellule pour nous attacher à l'arbre de la Croix, pour chercher la vue de l'invisible, qui ne peut nous être enlevée; car les désirs de la charité, si nous n'y consentons pas, ne se perdent jamais. Ne serait-ce pas un grand bonheur d'être persécuté pour Jésus crucifié? Oui, je veux que vous vous en réjouissiez de toute manière. Si Dieu vous envoie une croix, ne la choisissez pas selon votre volonté, mais selon la volonté de Celui qui vous la donne, et regardez-vous indignes de la grâce si grande d'être persécutés pour Jésus crucifié. Sachez, mes doux Fils en Jésus, que c'est la voie des saints qui ont suivi les traces du Christ. Il n'y a pas d'autre voie pour conduire à la vie.

3. Je veux qu'avec tout le zèle possible, et avec une sainte haine de vous-mêmes, vous vous appliquiez à [693] suivre cette voie douce et droite, dans ce saint lieu de la prière; suivez-la avec ardeur et persévérance, l'Esprit-Saint vous la montrera. Ne la méprisez, ne la fuyez pas, quand même vous devriez perdre la vie. Ne l'abandonnez jamais par faiblesse et par compassion pour votre corps, car le démon ne veut que nous priver de la prière, ou par compassion de notre corps, ou par lassitude de notre esprit et nous ne devons pour aucune de ces causes laisser l’exercice de l'oraison; nous devons, par la pensée de la bonté de Dieu et par la connaissance de nous-mêmes, chasser les tentations du démon et les faiblesses que nous avons pour nous-mêmes. Cachez-vous dans les plaies de Jésus crucifié. Aimez-vous les uns les autres pour Jésus crucifié; ne craignez rien de ce qui vous arrive. Vous pourrez tout par Jésus crucifié, qui sera en vous et vous fortifiera. Soyez obéissants jusqu'à la mort, dans les choses mêmes qui vous seront les plus pénibles. Ne méprisez pas la récompense pour éviter la fatigue. si dans quelque circonstance le démon vous y porte sous des apparences de vertu, en vous disant Cela était la consolation de mon âme, un moyen de perfection pour moi; ne le croyez pas, mais soyez certains que ce que Dieu vous donnait par le moyen de cette consolation, il vous le donnera directement par un effet de sa bonté. Vous savez bien qu’une feuille d'arbre ne tombe pas sans un ordre de sa Providence. Ainsi tout ce qu'il permet au démon et aux créatures de nous faire, nous arrive par sa Providence, pour le besoin de notre salut et pour le progrès de notre perfection. Recevez-le donc avec respect; dépouillez votre cœur et votre affection [694] même des choses temporelles, lorsqu'elles ne vous sont pas nécessaires. Revêtez-vous de Jésus crucifié, enivrez-vous de son sang; vous trouverez là la joie et la paix parfaite. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte dilection de Dieu. Aimez-vous, aimez-vous mutuellement. Doux Jésus, Jésus amour.

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CVII (61). - A DOM JEAN, religieux de la chartreuse de Rome, qui était tenté, en voulait aller visiter le purgatoire de saint Patrice, s'affligeant beaucoup de ne pas en obtenir la permission .- De la lumière naturelle et de la lumière surnaturelle. - De l'obéissance et de la patience qu'elles produisent.

( La singulière illusion de ce religieux se rattache à une croyance très répandue au moyen-âge. L'apôtre de l’Irlande, saint Patrice, ne pouvant convaincre des peines de l'enfer les peuples qu'il évangélisait, obtint de Dieu un miracle. Dans un cercle tracé avec son bâton s'ouvrit un abîme où s'entendaient des cris affreux et s'agitaient d'horribles fantômes. La légende ajoute que Dieu promit au saint que les plus grands pécheurs qui se repentiraient et passeraient un jour entier dans cet endroit, en sortiraient purifiés de toutes souillures, sans avoir besoin d'aucune pénitence. Beaucoup de personnes, au moyen-âge, tentaient cette purification et visitaient l’île du lac de Dungal, où se trouvait le puits de saint Patrice. En 1494 le Pape Alexandre VI le fit fermer, après s’être fait rendre compte de tout ce qui se passait dans ce pèlerinage, qui rassurait beaucoup trop la conscience des grands coupables. On peut consulter sur le purgatoire de saint Patrice l'ouvrage des Bollandistes, au 17 mars, et le beau livre de Fr. Ozanam, de si douce mémoire : Le Dante et la Philosophie catholique au XIIIe siècle, chap. IV : Des sources poétiques de la divine comédie.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Frère et Fils de la 4ouce Marie dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante [695] et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir établi dans la vraie et parfaite lumière, parce que sans la lumière nous ne pourrons discerner la vérité. Mais faites attention qu'il y a deux lumières; l'une n'empêche pas l'autre, mais elles s'unissent ensemble, comme la loi nouvelle ne détruit pas l'ancienne; elle en ôte seulement l'imperfection. La loi ancienne était fondée seulement sur la crainte, elle était donc imparfaite; la Ici nouvelle vient ensuite, et elle s'unit à l'autre; c'était la loi d'amour il y a de même une lumière imparfaite et une lumière parfaite.

2. La lumière imparfaite est la lumière que Dieu nous donne naturellement pour connaître le bien; il est vrai que l'homme, aveuglé par sa propre faiblesse, ne le cherche pas où il devrait le chercher; il le cherche dans les choses transitoires, où ne peut être la perfection du bien, au lieu de le chercher en Dieu, qui est le bien éternel et suprême. Mais s'il profitait comme il faut de cette lumière naturelle en cherchant le bien où il est, l'âme connaîtrait la bonté de son Créateur et l'amour ineffable avec lequel il nous a créés. Elle trouverait cet amour et cette bonté dans la connaissance d'elle-même, et de cette manière, en [696] travaillant avec zèle et sans négligence, elle acquerrait la seconde lumière, qui est surnaturelle, tout on conservant la première, mais elle se corrigerait de

son imperfection, et deviendrait parfaite avec la lumière parfaite et surnaturelle. Que fait cette lumière dans l'âme ? Comment connaître qu'elle s'y trouve? je vais vous le dire. La première lumière regarde les vertus; elle montre combien elles sont agréables à Dieu et utiles à l’âme qui les possède, et combien est affreux et nuisible le vice qui prive l'âme de la grâce. La seconde lumière embrasse les vertus, et les fait naître vivantes dans la charité du prochain. Quand on arrive à la seconde lumière, c'est une preuve que la lumière naturelle n'a pas été étouffée par l’amour-propre, et qu'on a reçu la lumière surnaturelle.

3. Qu'est-ce qui prouve que cette lumière a été répandue dans l'âme par la grâce? les vertus solides, parmi lesquelles deux principes montrent surtout qu'elles sont inspirées par la lumière de la très sainte Foi, car elles sont acquises dans cette lumière; ces deux vertus sont sœurs et revêtues de force et de persévérance. La principale de ces deux vertus, qu'enfante d'abord la charité avec la lumière de la Foi, est la vraie et parfaite obéissance. L'obéissance détruit la faute et l'imperfection, parce qu'elle tue la volonté propre, d'où naît la faute; car tout ce qui est faute ou vertu procède de la volonté. Aussi, quand même l'âme serait tourmentée de toutes sortes de pensées et de tentations qui viendraient du démon ou des créatures; quand même la fragilité de la chair ferait naître en elle des mouvements déréglés, pourvu que la volonté reste ferme et fidèle, et que, loin [697] de consentir, elle résiste jusqu'à la mort, non seulement elle ne commet pas de faute, mais elle mérite et parvient à une plus grande perfection qui lui fait connaître la vérité; car elle voit que Dieu permet ces choses pour la faire arriver à une plus parfaite connaissance d'elle-même et de la bonté divine à son égard; et cette connaissance augmente son amour et son humilité. Aussi ai-je dit qu’elle grandissait en perfection.

4. La vertu n'est pas vertu par l'acte seulement, mais parce qu'elle procède de la volonté et d'une droite et sainte intention. C'est donc la volonté qui commet l'offense, et c'est l'obéissance qui tue la volonté propre et empêche la faute, on détruisant son principe. L'obéissant ne compte jamais sur lui-même, parce qu'il connaît sa faiblesse et son peu d'entendement ; mais il se jette comme mort entre les bras de son Ordre et de son supérieur, bien persuadé, par la foi et la lumière surnaturelle, que Dieu fera discerner à son supérieur ce qui sera nécessaire à son salut; et quand même son supérieur serait imparfait et peu éclairé, il sera convaincu que Dieu l'éclaire selon ses besoins. Il a embrassé l'obéissance parce qu'il a vu la lumière dans la lumière. Comment se manifeste cette lumière ? par la véritable obéissance. Cette obéissance est fidèle et persévérante, et non point passagère. Le véritable obéissant n'obéit pas seulement d'une certaine manière, dans un lieu, dans un moment donné, mais en toute manière, en tout lieu, en tout temps, selon le bon plaisir de son supérieur. Il ne cherche pas les consolations spirituelles, mais il cherche à tuer sa volonté propre [698]; il la tue avec l’arme qu'il a mise dans les mains de l'obéissance, parce qu'il a vu dans la lumière que, s'il ne la tuait pas, il serait toujours dans la peine, et qu'il n'atteindrait jamais la perfection à laquelle Dieu a bien voulu l'appeler; il se verrait privé de la lumière surnaturelle, cette lumière dont la présence dans l’âme est prouvée par la vertu de l'obéissance.

5. Quelle autre vertu manifeste encore cette lumière? C'est la patience, qui est la preuve certaine que nous aimons véritablement, parce qu'elle est la moelle de la charité; elle est sœur de l'obéissance, et même, c'est l'obéissance qui rend l'âme patiente, parce qu'elle ne se scandalise d'aucun ordre qui lui est donné par son supérieur. Elle est revêtue de force, et elle supporte avec résignation les corrections et les observances de l'Ordre. Quand la volonté est droite, elle ne se relâche jamais, mais elle est toujours joyeuse et empressée. Elle ne fait pas comme le désobéissant, qui fait tout avec peine et à contrecœur: il demandera quelquefois à son supérieur la permission de faire une chose qu'il a décidée dans sa volonté, et s'il ne l'obtient pas, il en est si contrarié, qu'il en tombe malade. Il vaudrait bien mieux tuer, par une haine sainte, la volonté propre, qui lui cause tant de tourments. La patience reste sur le champ de bataille avec les armes de la force et avec le bouclier de la sainte Foi; elle repousse les coups et triomphe par son courage. Elle frappe ses ennemis avec le glaive de la haine et de l'amour ; elle tue d’abord son principal ennemi, cette loi perverse qui combat toujours contre l'esprit, et avec elle, elle tue les plaisirs et les délices du monde, qu'elle hait par amour pour son Créateur, ainsi que [699] les tentations et les fantômes dont le démon l'obsède; elle les chasse et s'en délivre par de bonnes et saintes pensées, en empêchant toujours sa volonté de consentir et de succomber.

6. Cette patience, éclairée par la lumière, ne veut pas combattre dans des positions douteuses, avec l'espérance de n'avoir plus à combattre. Elle ne le veut pas parce qu'elle se réjouit de rester à combattre: c'est par le combat que s'éprouve la vertu et que s'obtient la gloire: il n'y a pas d'autre moyen. Celui qui agit ainsi ne fait pas comme l'ignorant qui n'a encore qu'imparfaitement la lumière surnaturelle. A cause de son peu de lumière, il veut à toute force se délivrer de sa peine, et, par crainte de pécher, il pense se soumettre à une épreuve si périlleuse, que l’âme et le corps ne pourraient la supporter un instant. Son imagination est tyrannisée par les illusions du démon et par la volonté qu'il a de vivre sans souffrir; il en sera tellement tourmenté, que celui qui le gouverne ne pourra pas le guérir; et s'il n'obtient pas la permission qu'il demande, il en concevra un tel ennui, un tel trouble, une telle impatience, qu'il tombera souvent dans le désespoir. C'est le signe que ce qu'il veut faire n'est pas conforme à la volonté de Dieu; autrement, il dirait Seigneur, si cela est conforme à votre volonté, éclairez celui qui doit me le permettre; sinon, faites-lui voir le contraire. Il calmerait ainsi son esprit par sa foi vive, en voyant que le refus ou la permission viennent de la volonté de Dieu.

7. Je ne veux pas, mon très doux et très cher Fils, que vous soyez du nombre de ces ignorants; mais je [700] veux qu’à la lumière d'en haut vous combattiez par la patience sur le champ de bataille où combattent les autres serviteurs de Dieu. Ne pensez pas à choisir pour vous un nouveau poste bien obscur et bien dangereux, mais conservez celui où vous voyez clair et où vous combattez avec les autres. Renoncez entièrement à votre volonté en toutes choses, mais surtout pour celle dont m'a parlé le Père visiteur. Laissez-vous conduire par sa volonté, car ce n’est pas la sienne, mais celle de Dieu. Votre désir est une illusion du démon, qui veut vous séduire par l'apparence du bien. Je suis persuadée qu'avec cette lumière vous connaîtrez la vérité, et en la connaissant, vous remercierez le Père éternel et souverain, qui vous sauvera du péril par la sainte obéissance; autrement, non. C'est parce que je sens combien vous avez besoin de cette lumière que je vous ai dit que je désirais vous en voir éclairé. L'obéissance et la patience montreront qu'elle est en vous, si vous ne résistez pas à la volonté de votre supérieur, et si vous l'accomplissez avec patience, comme doit le faire celui qui est obéissant, en vous réjouissant de rompre ainsi votre volonté.

8. Si vous ne trouvez pas en vous cette lumière comme vous voudriez et vous devriez l'avoir, entrez avec une sainte haine dans la cellule de la connaissance de vous-même et de Dieu en vous? que votre âme s'enivre dans le sang du doux et tendre Verbe. Cette connaissance vous fera acquérir la véritable perfection; parce que vous espérerez sans peine et sans trouble d'esprit, dans le sang répandu avec tant d'amour. Mon doux Fils, baissez la tête sous le [701] joug de la sainte obéissance, et demeurez dans votre cellule, en embrassant l'arbre de la très sainte Croix. Je termine. Si la vie de votre âme vous est chère, et si vous craignez tant d'offenser Dieu, gardez-vous de suivre votre volonté. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières

 


 

 

CVIII (62). - A FRÈRE FRANÇOIS TEBALDI, de Florence, religieux Chartreux dans l'île de la Gorgone. - De la persévérance qui couronne les autres vertus. - On l'acquiert et. la conserve par la prière et l'humilité.

(François Tebaldi, un des plus aimés disciples de sainte Catherine, était de Florence. Les religieux de son Ordre lui donnent le titre de bienheureux.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et très doux Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu jusqu'à l'heure de la mort, car la persévérance est la vertu qui reçoit la couronne; c'est elle qui est la fleur et la gloire de la vie de l’homme; elle est le complément de toutes les autres vertus, qui lui sont fidèles; elle ne sort jamais de la barque de la vie religieuse., et elle y navigue jusqu'à ce qu'elle soit arrivée au port du salut. Elle n'est pas seule, mais accompagnée de toutes les vertus [702] lui font cortège, surtout deux, la force et la patience. Elle est longue et constante. Pourquoi disons-nous longue et constante? parce qu'elle persiste, depuis le moment où l’âme commence à s'attacher à Dieu, jusqu'à la fin.

2. Elle ne se laisse arrêter par aucun obstacle. La prospérité ne l'ébranle pas par une joie déréglée, pas plus que la légèreté du cœur, les consolations spirituelles et tout ce qui s'y rapporte. Elle n'est affaiblie ni par la tribulation, ni par l'injure, le mépris, les affronts qui lui sont faits, ni par le poids et les difficultés de la règle, ni par les ordres pénibles qui lui sont imposés; toutes ces choses ne la font pas tomber dans l’impatience, mais elle supporte avec patience toutes les épreuves. Les combats que le démon lui livre par les fausses pensées, les craintes déraisonnables et les jugements défavorables à son supérieur, ne l'arrêtent pas, parce qu'elle n'est jamais sans lumières; la lumière de la Foi brille toujours devant elle : la persévérance résiste à la crainte déraisonnable. Elle espère pouvoir tout par Jésus crucifié, et persévérer fidèlement jusqu'à la fin. Elle répond avec fermeté au tentateur qui trouble l'âme : Je ne veux, par aucune de ces pensées et de ces opinions, diminuer le respect que je dois avoir pour mon supérieur. Elle adhère saintement à la douce volonté de Dieu, sans vouloir juger la volonté de la créature, parce que la lumière lui a montré qu'en faisant autrement elle s'affaiblirait et diminuerait l'amour et le respect de son obéissance. La lumière l'éclaire, afin que l'amour ne se ralentisse pas lorsque le démon, sous prétexte de faire mieux et d'avoir une paix plus [703] grande, lui conseille d'éviter la conversation et la présence de son supérieur, ou de ceux qui lui déplaisent. Il faut au contraire s'en rapprocher davantage, et triompher de soi-même en combattant ses faux jugements afin que l'infidélité ne se nourrisse pas dans l'âme, et ne l'entraîne pas dans le mépris.

3. Mon très doux, mon très cher et bien-aimé Fils. Vous que j'aime comme mon âme, la langue de l'homme ne pourra jamais raconter tous les moyens cachés sous l'apparence du bien que le démon emploie pour nous détourner d'une longue persévérance, surtout sur le point dont je vous parlais tout à l'heure; car, s'il vous fait tomber en cela, il pourra vous surprendre en d'autre choses. Si l'inférieur, dans son obéissance, perd la foi en celui qui lui commande, s'il écoute les suggestions de l'infidélité, le démon est maître du fondement où il devait élever l'édifice de ses vertus; et celui qui par ignorance ne sait pas lui résister, se laisse enlever le principe de son obéissance: il sera négligent et prompt à juger les actions et les choses selon la faiblesse, et non selon la vérité. Il sera impatient, et tombera souvent dans la colère; il éprouvera l’ennui et le dégoût dans tout ce qu'il fera. Cette infidélité est un poison qui corrompt tellement le goût de l'âme, qu'une chose bonne lui paraît mauvaise, que ce qui est amer lui semble doux; elle prend la lumière pour les ténèbres, et ce qu'elle avait vu en beau, elle le voit en mal; elle est véritablement empoisonnée.

4. Mais, mon Fils, vous me direz : Comment l'âme évitera-t-elle ce malheur? Je voudrais bien trouver un moyen de ne pas y tomber. Ce moyen, je vous le [704] dirai: C'est la simple vertu de la véritable humilité. C'est elle qui détruit tous ces pièges et qui snuve l'âme, non pas en l'affaiblissant, mais en la fortifiant, parce que la lumière lui montre que tout arrive par la permission de la Bonté divine pour la rendre humble et la faire croître en vertu. Aussi elle accepte tout avec amour, en s'humiliant, en foulant aux pieds ses propres pensées, et elle résiste avec persévérance. Il y a, il est vrai, un autre moyen de résister, qui est lié à celui-ci : c'est de ne jamais fuir l'occasion; car on ne fuira pas son sentiment intérieur, on le trouvera toujours vivace; et ce n'est pas par la fuite, c'est par le combat qu'on l'arrache. La persévérance, qui l'a vu à la lumière, se tient ferme et constante sur le champ de bataille; elle ne recule devant aucune tentation, mais elle emploie avec succès les armes de l'humble, continuelle et fidèle prière. Cette prière est une mère tout embrasée et enivrée du précieux Sang; elle nourrit les vertus sur son sein. Aussi il faut que l’âme vertueuse s’embrase de son ardeur, et que son cœur s'enivre du même sang. Le démon, les créatures, ou nos sens, qui nous perdent , pourront-ils jamais résister à de pareilles armes! Quelle chaîne peut arrêter l'humilité? Rien n'est capable de lui résister, parce que la persévérance ne cessera d'agir, comme nous l'avons dit, jusqu'au moment où la charité mettra l’âme en possession de la vie éternelle, où se trouve tout bien, sans aucun mélange de mal. C'est là qu'elle recevra la récompense de toutes ses peines. Elle rend l’âme si forte, qu'elle ne faiblit jamais; elle rend le cœur si large, qu'il est capable de contenir toutes [705]les créatures, en les aimant pour Dieu comme sa propre vie.

5. Ainsi donc, courage, mon Fils; attachez-vous à la prière comme au sein de votre mère, si vous voulez être persévérant avec une humilité sincère. Ne l'abandonnez jamais, afin d'accomplir en vous la Volonté de Dieu, qui vous a créé pour vous donner la vie éternelle, et qui vous a tiré de la boue du siècle pour courir et mourir dans la voie de la perfection. Oh ! que mon âme serait heureuse d’apprendre que j'ai un fils qui vit véritablement mort à sa volonté, à son sens propre, et qu'il persévère ainsi jusqu’à son dernier soupir ! S'il en était autrement, je ne m'estimerais pas heureuse, mais bien malheureuse; aussi je m'efforce d'éviter ce malheur en la présence de Dieu, où je vous offre par de continuelles prières. C'est pourquoi j'ai dit que je désirais d'un grand désir vous voir constant et persévérant dans la vertu jusqu'à la mort; et je vous prie, je vous conjure de la part de Jésus crucifié, de ne jamais perdre de temps, mais de vous plonger sans cesse dans le sang de l'humble Agneau, afin que l'amertume vous paraisse douce comme le lait, et que le lait des consolations, par une sainte haine de vous-même, vous paraisse amer. Fuyez l'oisiveté comme la mort; que votre mémoire s'emplisse des bienfaits de Dieu et de la brièveté du temps; que votre intelligence se contemple dans la doctrine de Jésus crucifié, et que votre volonté l'aime de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces, afin que tout votre amour et toutes vos œuvres soient consacrés à la gloire du nom de Dieu et au salut des âmes. J'espère que l'infinie miséricorde [706] nous fera, à vous et à moi, la grâce qu'il en soit ainsi.

6. J'ai reçu une grande consolation des lettres que vous nous avez envoyées, car nous avions un grand désir de savoir de vos nouvelles. Il me semble que le démon n'est pas endormi et ne dort pas à votre sujet. Je m'en réjouis fort, parce que je vois que, par la bonté divine, le combat n'a pas fini par la mort, mais par la vie. Grâces, grâces en soient rendues au doux Maître, à l’éternel, qui vous a fait une si grande faveur! A présent, vous commencez à comprendre que vous n'avez pas l'être, mais que l'être et que toutes les grâces qui y sont ajoutées viennent de Celui qui est. C'est lui qu'il faut remercier et louer; il veut que nous lui donnions la fleur, et il sera notre fruit. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Table des Matières


 

 

CIX(63). - AU MEME RELIGIEUX, dans l’île de la Gorgone. - De la connaissance de soi-même, et de la lumière nécessaire pour l’acquérir. - Des différentes sortes de prières.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et très doux Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir habiter la cellule de la connaissance de vous-même. Par cette [707] connaissance, vous acquerrez toutes les vertus; et sans elle, vous vivrez dans toute sorte de vices, et sans aucune raison. Mais vous me direz peut-être : Comment pourrais-je arriver à cette connaissance, et m'y conserver? Je vous répondrai: vous savez bien que nous ne pouvons marcher sans la lumière; nous serions dans les ténèbres, et les ténèbres seraient notre ruine. Dans les ténèbres, vous ne pourriez reconnaître les choses qui vous sont nécessaires pendant le chemin. Nous sommes tous des voyageurs et des pèlerins, qui doivent suivre la doctrine de Jésus crucifié. Les uns vont par les commandements de la charité commune, les autres par les conseils de la charité parfaite, sans oublier toutefois les commandements. Et dans cette route, personne ne peut marcher sans lumière; car sans la lumière, on ne peut voir le lieu Ou il faut s'arrêter, et dans ce lieu, on ne peut discerner ce qui est boa et ce qui est nuisible. Ce lieu est la sainte connaissance de soi-même; dans cette demeure, l'âme voit à la lumière de la très sainte Foi qu'elle est sur la route de la doctrine de Jésus crucifié.

2. Celui qui la veut suivre doit rentrer aussitôt en lui-même. Il y trouvera son principal ennemi, qui veut lui nuire, c'est-à-dire la sensualité recouverte du manteau de l'amour-propre. Cet ennemi a deux principaux compagnons avec beaucoup d'autres vassaux, qui l'entourent. L'un est le monde qui s'est fait, avec ses vanités, ses délices, l'ami de l'appétit sensitif et de se désirs déréglés; l'autre est le démon avec tous ses artifices, ses pensées fausses et confuses et ses tentations, vers lesquelles la volonté sensitive incline [708] toujours, parce qu'elle se plaît dans ces pensée, quelle que soit la manière dont le démon les lui présente. Ces principaux ennemis ont beaucoup de serviteurs, qui tous cherchent à blesser l'âme, si par la lumière elle ne se met pas à même de se défendre. La raison prend la lumière de la très sainte Foi; elle entre dans la maison, elle maîtrise la sensualité, parce qu'elle voit qu'elle ne cherche et ne veut que sa mort, et qu'elle s'unit toujours à ses perfides ennemis. Dès qu'elle a connu ce danger à la vraie lumière. elle se lève promptement, elle tire le glaive de la haine des sens et de l'amour des vertus véritables, elle tue la sensualité.

3. Dès que cet ennemi est mort, les autres sont vaincus, et ne peuvent nuire à l'âme, si elle n'y consent. Cette lumière lui fait aussi connaître ce qui l'a secourue, sauvée de la mort et ramenée à la vie. Elle voit que c'est le feu de la divine charité; car Dieu, par amour, donne la vertu et la puissance à l'âme, afin que par la force de la raison elle monte sur le tribunal de la conscience, et qu'avec la sagesse du Verbe, à laquelle elle participe, elle rende contre la sensualité la sentence de mort. La volonté, qui participe à la bonté du Saint-Esprit et à la douce volonté de Dieu, exécute la sentence avec le glaive dont nous avons parlé, et avec la main du libre arbitre. En voyant que Dieu est son salut, son secours, son protecteur, l'âme grandit dans la connaissance d’elle-même par une lumière de vérité et par un feu ineffable et incompréhensible, qui brûle et consume chez elle tout ce qui est contraire à la raison, et anéantit dans la fournaise de la charité de [710] Dieu et du prochain toutes les vapeurs de l'amour-propre spirituel et temporel, tellement que l’âme ne cherche plus autre chose que Jésus crucifié. Elle veut le suivre par la vole des souffrances, comme Dieu le voudra, et non comme elle le décidera; elle se laisse entièrement et librement aller à la douce volonté de Dieu.

4. Alors les ennemis ne peuvent plus la blesser; le bon Maître leur permet bien de frapper à la porte, et il le permet pour qu'elle soit plus attentive, qu'elle ne dorme plus dans le lit de la négligence, mais qu'elle veille avec prudence. C'est aussi pour éprouver si sa demeure est forte ou non, afin que si elle ne la trouve pas forte, elle prenne les moyens de la fortifier, qu'elle voie à la lumière ce qui peut la rendre forte et persévérante, et que, l'ayant vu, elle s'y emploie avec un grand zèle. Qui est-ce qui nous rend forts et persévérants? C'est l'humble et continuelle prière faite dans la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu à notre égard. Si la prière était faite en dehors de cette connaissance, l'âme en retirerait peu de fruit. Cette prière a pour fondement l'humilité, et cette humilité s'acquiert dans la connaissance dont nous avons parlé. Elle est revêtue du feu de la divine charité, qui se trouve dans la connaissance que nous recevons de Dieu. Quant à la lumière, l'âme voit qu'elle est aimée de lui d'un amour ineffable. Cet amour se manifeste d'abord par la création, puisqu'elle a été créée à l'image et ressemblance de Dieu, et ensuite par le sang de l'Agneau sans tache, qui la fait renaître à la grâce.

5. Ces deux grâces principales renferment toutes [711] les autres grâces spirituelles ou temporelles, générales ou particulières. Cette lumière revêt l'âme de feu, et peu à peu viennent les larmes, parce que l'oeil, quand il sent la douleur du cœur, veut y satisfaire. Il pleure comme le bois vert quand il est mis au feu; la chaleur lui fait répandre de l'eau. Il en est de même pour l'âme qui sent le feu de la divine charité. Ses désirs et son affection s'enflamment, et l'oeil pleure et montre extérieurement, autant qu'il est possible, quelque chose de ce qui est à l'intérieur; cela vient des divers sentiments qu'éprouve l'âme, ainsi que vous pouvez le voir dans le Traité des Larmes (Sainte Catherine cite elle-même son Dialogue, où elle traite des larmes depuis le chapitre LXXXVIII jusqu'au chapitre XCVIII. Cette lettre est sans doute écrite de Rome.) Aussi je ne m'étends pas davantage sur ce sujet.

6. Je reviens en peu de mots à la prière. Je dis en peu de mots, parce qu'il en a été déjà question longuement. Nous pouvons prier de trois manières la première est la prière continuelle que toute créature raisonnable est obligée de faire; cette prière est le feu du bon désir, alimenté par la charité de Dieu et du prochain, qui fait accomplir pour l'honneur de Dieu toutes les œuvres en soi et dans les autres. Ce désir prie toujours, parce que le zèle de la charité s'élève sans cesse devant le Créateur, en quelque lieu, en quelque circonstance que l'homme se trouve, et quelque chose qu'il fasse. Quel fruit en reçoit-il? Il reçoit une grande tranquillité d'âme; sa volonté est unie et soumise à la raison, et il ne se scandalise de rien. Il ne trouve pas dur de porter le joug de la véritable [711] obéissance. Quand on lui impose des fardeaux ou des exercices manuels, ou quand il faut servir ses frères, selon les cas et les moments qui se présentent, il n'en éprouve ni ennui, ni trouble d'esprit, et il ne se laisse point tromper par le désir de l'âme, qui voudrait jouir de sa cellule, des consolations et de la paix, et qui voudrait réciter des prières quand il faut faire d'autres choses. Je dis qu'il ne se laisse pas tromper par ce désir; il n'en éprouve ni ennui, ni chagrin, mais il exhale les parfums d'une humilité sincère et le feu de la charité envers son prochain. C'est à cette prière que nous a invités le glorieux apôtre saint Paul quand il dit que nous devons toujours prier ( 1 Th 5,17) ; celui qui ne le fait pas, ne peut avoir ce qui donne la vie; et celui qui veut quitter cette prière, pour conserver la paix, perd la paix.

7. Il y a une autre prière, qui est la prière vocale que l'homme fait quand il dit l'office et récite quelques prières spéciales: cette prière est une préparation à la prière mentale. C'est le fruit qu'elle produit, si elle est fondée sur la première, et si l'esprit s'applique avec persévérance à recevoir et à augmenter le sentiment de le charité divine plutôt qu'à écouter le bruit des paroles. Il faut agir avec prudence; et quand on sent que l'âme est visitée, on doit cesser de prier des lèvres, à moins que ce soit un office auquel on est obligé.

8. On arrive ainsi à la troisième prière, qui est la prière mentale. Elle élève l'âme et son désir au-dessus d'elle-même par la considération de la bonté divine et [712] de son intérieur. L'âme y connaît la doctrine de la vérité, et y goûte le lait de la douceur divine. Ce lait sort du sein de la charité par la Passion de Jésus crucifié, et elle ne trouve d'autre bonheur que d'être sur la Croix avec lui. Cette prière produit et donne le fruit de l'état unitif, où l'âme arrive à une telle union, qu'elle ne s'aime plus pour elle-même, mais qu'elle s'aime pour Dieu, qu'elle aime son prochain pour Dieu, et Dieu pour son infinie bonté. Elle voit qu'il est digne d'être aimé et servi par nous, et alors elle l'aime sans mesure. Elle meurt à toute volonté mauvaise pour courir avec plus d'ardeur, et elle se plaît à se reposer dans la chambre et sur la couche de son Epoux, où Dieu se manifeste, et où elle voit les diverses demeures qui sont dans le palais du Roi éternel. Elle se réjouit et juge avec respect les différences qu'elle voit dans les créatures, en reconnaissant en toute chose la volonté de Dieu, et non celle des hommes; elle évite ainsi les faux jugements et ne se scandalise pas des œuvres de Dieu ni de celles du prochain.

9. Les délices de la vie bienheureuse que goûte cette âme, puisse Dieu vous les faire éprouver par son infinie miséricorde! car je ne voudrais ni ne pourrais vous les raconter de vive voix ou par lettres. Ainsi, vous savez ce qui fait persévérer fermement dans la connaissance de nous-mêmes, comment nous y arrivons, et ou nous trouvons la lumière, qui doit nous servir de guide. Nous la trouvons, avons-nous dit, dans la doctrine de Jésus crucifié; et c'est la prière qui nous y conduit, et nous y conserve : telle est la vérité. Je veux donc, mon très [713]

cher et très doux Fils, que vous puissiez accomplir le vœu de la sainte obéissance, à laquelle vous vous êtes soumis depuis peu. Restez toujours dans la cellule de la connaissance de vous-même, parce que autrement vous ne pourriez pas y être fidèle. C'est pour cela que je vous ai dit que je désirais vous voir dans la cellule de la connaissance. Une fois que les ennemis sont chassés, et que le plus dangereux est mort, c’est-à-dire que la volonté sensitive est détruite, cette cellule se remplit et s'embellit de l'ornement des vertus. Que ce soit là le but de vos efforts; car il ne suffit pas que la cellule soit vide, il faut qu'elle se remplisse. Je veux donc que vous vous appliquiez toujours à vous connaître, et à connaître en vous le feu et la bonté de la charité divine. C'est cette cellule que je voudrais vous voir toujours porter avec vous dans l'île et partout où vous aurez à faire. Ne la quittez jamais, ni au chœur ni au réfectoire, ni au chapitre, ni dans les exercices où vous serez appelé. Renfermez-vous en elle. Je veux que dans la prière actuelle, vous appliquiez votre intelligence à plus considérer la charité de Dieu que le présent que vous paraissez recevoir, afin que votre amour soit pur, et non mercenaire.

10. Je veux aussi que vous vous teniez dans votre cellule autant que vous le permettra l'obéissance, et que vous aimiez mieux y demeurer avec la guerre que d'en sortir pour avoir la paix; car le démon emploie cette ruse avec les solitaires pour les dégoûter de leur cellule. II leur cause plus de ténèbres et de tentations dedans que dehors, afin qu'ils y viennent avec terreur, comme si la cellule était [714] cause de toutes leurs agitations. Je ne veux pas que vous tourniez la tête en arrière. Soyez constant et persévérant; ne restez jamais oisif, mais employez le temps à la prière, aux lectures saintes et à des occupations manuelles. Ayez toujours la mémoire pleine de Dieu, afin que votre âme ne tombe pas dans la nonchalance. Voyez en toute chose la volonté de Dieu, comme je vous l'ai dit, afin que vous ne tombiez pas dans l'ennui et le murmure à l'égard de vos Frères. Je veux encore qu'une prompte obéissance brille en vous; n'obéissez pas en partie et à moitié, mais complètement. Ne résistez jamais en la moindre chose aux prescriptions de la règle ou de votre supérieur; mais soyez un miroir de l'obéissance et des usages de l'Ordre, vous appliquant à y être fidèle jusqu’à la mort, vous méprisant vous-même, tuant votre volonté propre, et mortifiant votre corps par les mortifications que prescrit la règle. Je désire aussi que vous vous efforciez de supporter avec charité les actions et les paroles, qui vous paraissent quelquefois insupportables, soit par une illusion d'un démon, soit à cause de votre faiblesse, Soit parce qu'elles le sont réellement; il faut résister en ces choses comme en tout le reste, pour observer la parole du Christ, qui dit : "Le royaume du ciel appartient à ceux qui se font violence. " Que votre mémoire s'emplisse et déborde du sang de Jésus crucifié, des bienfaits de Dieu et du souvenir de la mort, afin d'augmenter en vous l'amour, la sainte crainte, et l'estime du temps. Regardez tout avec l'oeil de l'intelligence éclairé de la très sainte Foi. Que votre volonté agisse avec promptitude, sans être [715] arrêtée par l'amour déréglé de ce qui est hors de Dieu. Quand les démons visibles ou invisibles vous livrent bataille, ou que votre chair fragile se révolte contre l'esprit, en quelque chose que ce puisse être, je veux que vous ouvriez votre cœur au Prieur, ou, en son absence, à un autre pour lequel vous vous sentirez le plus de confiance, et que vous croirez le plus capable de vous guérir. Je veux que vous évitiez le mouvement de la colère qui se porterait à votre langue, et vous ferait dire des paroles capables de causer du trouble et du scandale, mais que vos reproches et votre haine se tournent contre vous-même.

11. Telles sont les choses que Dieu et la perfection, que vous avez choisie, réclament. Moi, votre indigne et misérable mère, qui cause tant de mal et ne fais aucun bien, je désire les voir dans votre âme. Je vous prie donc, et je vous presse de la part du bon et doux Jésus crucifié, de vous appliquer à persévérer jusqu'à la mort, afin que vous soyez ma gloire, et que vous obteniez la couronne de la béatitude par une longue persévérance, qui seule est couronnée. Je ne vous en dis pas davantage. Faites en sorte que je n'aie point à gémir et à me plaindre de vous à Dieu. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [716].

Table des Matières


 

CX (64]. - A UN RELIGIEUX CHARTREUX, retenu en prison. - Il faut se glorifier dans la tribulation par le souvenir de l'amour de Jésus-Christ, et par celui de nos péchés.

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher et bien-aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang de son Fils, avec le désir de voir votre cœur et votre âme unis et transformés dans l'amour consommé du Fils de Dieu, parce que, sans ce véritable amour, nous ne pouvons avoir la vie de la grâce, ni supporter les peines avec une bonne et parfaite patience. Je ne crois pas, mon très cher Frère, que nous puissions avoir cette vraie charité, si notre âme ne regarde pas l'ineffable amour que Dieu a eu à son égard, et surtout si elle ne contemple pas le doux Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix, où le seul amour l'a tenu attaché et cloué. Je vous assure, mon très cher Frère, qu'il n'y aura pas d'amertume qui ne devienne douce, ni de fardeau qui ne devienne léger.

2. J'ai appris la peine et les tribulations que vous avez; nous pensons que ce sont des tribulations, mais si nous ouvrons l'oeil de la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu, nous y verrons de grandes consolations. La connaissance de nous-mêmes nous fera voir notre néant, et comment nous avons toujours commis le péché et l'iniquité. Quand l'âme [717] voit qu'elle a offensé son Créateur, le Bien souverain et éternel, elle se hait tellement elle-même, qu'elle veut s'en venger et se punir, et elle est contente de souffrir toutes sortes de peines et de fatigues pour satisfaire à l'offense qu'elle a faite à son Créateur. Elle pense que c'est une grande grâce que Dieu lui a faite, de la punir en cette vie, et de ne pas réserver ses châtiments pour l'autre vie, où les peines sont infinies. O mon très cher Frère dans le Christ Jésus, si nous considérions la grande utilité qui se trouve à souffrir des peines en cette vie, pendant que nous sommes des voyageurs qui s'avancent toujours vers la mort, nous ne les fuirions pas. Nous retirons bien des avantages d'être éprouvés maintenant. Un de ces avantages est d'être conformes à Jésus crucifié dans ses peines et ses opprobres ; et l'âme peut-elle trouver un plus grand trésor que d’être revêtue de ses opprobres et de ses peines ? Un autre avantage, c'est que la souffrance punit l'âme, et détruit ses péchés et ses fautes; elle augmente la grâce et procure des trésors dans la vie éternelle, par les adversités que Dieu lui envoie, pour pouvoir les récompenser un jour.

3. Ne craignez pas, mon très cher Frère, si vous avez vu ou si vous voyez que le démon, pour empêcher la paix et la patience de votre cœur et de votre âme, vous remplit de dégoûts et de ténèbres, vous trouble par des pensées et des tentations, et paraît même faire révolter le corps contre l'esprit. Quelquefois encore, l'esprit de blasphème voudra souiller votre cœur par ses attaques non pas qu'il espère faire tomber votre âme dans ces fautes, parce qu'il sait bien qu'elle est décidée à mourir plutôt que d'offenser Dieu par sa volonté; mais il agit ainsi pour lui causer une si grande tristesse, en lui montrant des péchés ou il n'y en a pas, qu'elle abandonne tous ses exercices. Je ne veux pas que vous agissiez ainsi. L'âme ne doit jamais s'attrister d'aucun combat, et ne jamais abandonner aucune prière, aucun exercice de piété, quand même elle devrait rester seulement devant la Croix, en disant Jésus ! Jésus ! Je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ. Vous savez bien que si le mal se présente à votre pensée, et si la volonté n'y consent pas et préférerait mourir, il n'y a pas péché; il n'y a que la volonté qui puisse rendre coupable.

4. Fortifiez-vous donc dans une sainte et bonne volonté; ne vous inquiétez pas des pensées qui se présentent, et songez que la bonté de Dieu permet aux démons d'attaquer ainsi votre âme pour vous faire humilier et reconnaître sa bonté, pour vous faire recourir intérieurement à lui dans ses très douces plaies, comme le petit enfant recourt à sa mère. Nous serons toujours reçus avec tendresse par cette douce mère, la charité. Pensez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Et son amour est si grand, qu'il nous envoie des tribulations. En permettant les tentations comme les consolations, il ne veut autre chose que notre sanctification, et c'est afin de procurer notre sanctification qu'il a pris pour lui-même des peines si grandes et la mort honteuse de la très Sainte Croix. Demeurez donc dans les douces plaies de Jésus-Christ et dans la sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [719].

Table des Matières


 

 

CXI (61). - A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME.- Il faut éviter de juger les autres, et profiter de la diversité des dons de chacun.

(L'abbaye de Saint-Anthime fut fondée par Charlemagne, et passa des Benédictins aux religieux de Saint-Guillaume. L'abbé auquel est adressée cette lettre est frère Jean de Gano, d'Orviete, disciple bien-aimé de sainte Catherine. Il lui administra les derniers sacrements, et fut un des témoins dans le procès de Venise.)

 

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

 

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avec la vraie et douce lumière, qui est nécessaire à l'âme, pour que l'oeil de l'intelligence puisse voir, contempler et comprendre la souveraine et éternelle volonté de Dieu en nous. C'est cette vue qui instruit l'homme, le rend prudent et l'empêche de juger légèrement la volonté des hommes comme le font souvent les serviteurs de Dieu, sous l'apparence de la vertu et du zèle de la charité. Cette lumière rend l'homme courageux et sans crainte; elle lui fait juger avec le respect convenable la volonté de Dieu sur lui. Ce que Dieu permet, les persécutions ou les consolations, ce qui vient des hommes ou du démon, tout lui paraît arriver pour notre sanctification il se réjouit de l'amour infini de Dieu, et il espère en sa providence, qui pourvoit à toutes nos nécessités, donnant tout avec mesure, et augmentant [720] la force avec le besoin. L’âme voit et comprend ces choses quand son intelligence est éclairée et quelle connaît la volonté de Dieu; et alors elle l'aime.

2. Je dis que cette lumière empêche de juger la volonté des serviteurs de Dieu et des autres créatures; elle fait voir et respecter en eux le Saint-Esprit, qui les guide ; elle arrête les murmures et ne fait écouter que le jugement de Dieu, et non ceux des hommes. Nous pourrions bien dire Est-ce qu'un serviteur de Dieu est si éclairé qu'un autre ne puisse voir davantage ? Non. Il est nécessaire, pour manifester la magnificence de Dieu et pour conserver l'ordre de la charité, que les serviteurs de Dieu vivent et jouissent ensemble des lumières, des grâces et des dons qu'ils reçoivent de Dieu. Il en arrive ainsi afin que la lumière et la magnificence de la Vérité suprême se manifestent d'une manière infinie et digne d'elle, et afin que nous nous humilions en connaissant la lumière et la grâce de Dieu dans ses serviteurs, qu'il a établis comme des fontaines. Celui-ci verse une eau, celui-là une autre, et tous sont placés en cette vie pour s'alimenter eux-mêmes, et pour être la consolation et le rafraîchissement des autres serviteurs de Dieu qui ont soif de ces eaux, c'est-à-dire de ces dons, de ces grâces que Dieu met dans les âmes pour subvenir à tous nos besoins.

3. Il est vrai que personne n’est si éclairé qu'il n'ait souvent besoin de la lumière des autres. Mais celui qui est éclairé de la douce volonté de Dieu répand la lumière avec la lumière de la foi ; il ne juge pas en murmurant et en se scandalisant de celui qu'il veut conseiller, et quoi qu'il arrive, il n'en ressent pas de [721] peine. Si on suit son conseil, il s'en réjouit. Si on ne le suit pas, il s'en réjouit encore, parce qu'il pense doucement que ce n'est pas sans motif secret et sans nécessité que la providence de Dieu le veut ainsi. Il reste en paix et ne s'afflige pas, perce qu'il est revêtu de cette volonté divine. Il ne se tourmente pas à faire partager aux autres ses pensées, mais il s'applique, au contraire, à les perdre, à les anéantir dans la douce pensée de Dieu, en lui offrant les doutes et les craintes qu'il a eus, et en s'accusant devant lui de ce qu'il a pensé de son prochain. C'est avec cette douce prudence que vivent et agissent ceux qui sont éclairés de la vraie lumière ; aussi goûtent-ils, dès cette vie, la félicité suprême.

4. Le contraire arrive à ceux qui sont ignorants. Admettons qu'ils servent Dieu sans doute, mais ils ont encore conservé leur jugement et leurs opinions colorées de vertu et de zèle; et à cause de cela ils tombent souvent dans de grandes fautes; ils se scandalisent beaucoup et murmurent, parce qu'il leur manque la vraie et parfaite lumière. Mais pouvons-nous l'avoir? Tant que nous ne nous délivrons pas des nuages et des ténèbres intérieurs, notre jugement ne sera pas sûr et s'égarera. O lumière glorieuse ! O âme per