HOMÉLIE XXXII
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HOMÉLIE XXXII. OR VOUS ÊTES LE CORPS DE JÉSUS-CHRIST, ET MEMBRES D'UNE PARTIE. (CHAP. XII, VERS. 27, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XIII.)

 

509

 

ANALYSE.

 

1. L'Esprit prophétique répandu plus abondamment dans les temps apostoliques que sous la loi ancienne.

2. Résumé des moyens employés par saint Paul pour consoler ceux qui se plaignaient d'être moins bien partagés que les autres dans la distribution des dons spirituels.

3 et 4. Excellence de la charité. — Que tout le reste est vain sans elle. — Que les dons du Saint-Esprit ne servent à rien sans une bonne vie.

5. Comment faut-il comprendre ces paroles de l'Apôtre : Quand même je donnerais tout mon bien aux pauvres, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien !

6-8. La charité est exempte de tout défaut. — Combien la terre serait heureuse si tous les hommes s'entr'aimaient. — Que toutes nos vertus déplaisent à Dieu sans la charité du prochain. — De la chasteté admirable de Joseph. — De la charité de saint Paul. — De l'amour prodigieux que Jésus-Christ a eu pour les hommes.

 

1. Afin qu'on ne pût pas dire : Pourquoi nous citer le corps pour exemple? Le corps est esclave de la nature, et nos bonnes actions dépendent de notre libre arbitre : il nous a donné cette comparaison comme règle de nos actes, et il s'en est servi pour montrer que l'union établie par la nature entre les membres d'un même corps doit être établie entre nous par la charité. Voilà pourquoi il dit : « Vous êtes le corps du Christ ». Si notre corps ne doit contenir aucun élément de discorde, il ne doit pas, à plus forte raison, y en avoir dans le corps du Christ, et cela est d'autant plus vrai que la grâce est plus puissante que la nature. « Et vous êtes membres d'une partie ». Non-seulement nous sommes tous ensemble le corps du Christ; mais nous sommes membres les uns des autres. Car c'est du corps et des membres du Christ qu'il a voulu parler plus haut, représentant l'humanité comme un ensemble et comme un vaste corps, composé d'une foule de membres , d'une foule de parties qui se rattachent toutes à ce grand corps et qui peuvent se multiplier à l'infini. Mais que signifie ce mot : « D'une partie ? » Il signifie, en ce qui vous concerne, que vous formez une partie du grand édifice. Dans son langage, le mot « corps » veut dire le corps tout entier. Il ne désigne pas l'Église de Corinthe, mais l'Église universelle. Voilà pourquoi il dit: « Vous êtes membres d'une partie ? » c'est-à-dire : Votre église est un des membres de l'Église universelle et de ce corps qui renferme toutes les églises du monde. Vous devez donc être unis non-seulement entre vous, tuais avec l'Église universelle, si vous voulez être justes, si vous êtes les membres d'un même corps. « Et Dieu a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont la grâce de guérir les maladies, ceux qui ont le don d'assister leurs frères, ceux qui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don des langues (28) ». Il fait ici ce que j'ai dit plus haut. Comme ceux qui avaient le don des langues étaient fiers de leur science, il met toujours cette science en dernière ligne. Chez lui, les rangs ne sont pas donnés au hasard ; chacun se trouve placé suivant sa valeur. Les apôtres viennent donc en première ligne , parce que toutes les grâces et tous les dons étaient leur privilège. Et il n'a pas dit (510) simplement: Dieu a établi dans son Eglise des prophètes, ou des apôtres; il a ajouté « premièrement, secondement, troisièmement » , pour mettre, comme je l'ai dit, chacun à sa place. « Secondement les prophètes ». Des prophètes, comme les filles de Philippe , comme Agabe, comme ces prophètes de Corinthe, auxquels il fait allusion en ces termes: « Que deux ou trois prophètes élèvent la voix ». (I Cor. XIV, 29.) Et, dans une épître à Timothée, il disait: « Ne néglige pas la grâce, le don de prophétie qui est en toi ». (I Tim. IV, 14.)

Il y avait bien plus de prophètes dans l'Eglise du Christ que sous l'ancienne loi. Ce n'était pas entre les mains de dix, de vingt, de cinquante, de cent privilégiés que le don de prophétie se trouvait concentré ; cette grâce se trouvait répandue sur une foule de têtes, et chaque Eglise comptait un grand nombre de prophètes. Quand le Christ dit : «La loi et les prophètes jusqu'à saint Jean » (Matth. II, 13), il parle des prophètes qui ont précédé sa venue. « Troisièmement les docteurs ». Le prophète est inspiré par l'Esprit-Saint. Le docteur suit souvent ses propres inspirations. C'est ce qui faisait dire à l'apôtre : « Les bons prêtres sont doublement honorables; surtout quand ils se servent, dans leurs travaux, de la parole et de la science ». (I Tim. V, 17.) Mais l'homme qui parle sous l'inspiration du Saint-Esprit, ne travaille pas. Aussi saint Paul a-t-il mis le docteur après le prophète. La parole du prophète. est un présent divin ; la parole du docteur est due au travail. de l'homme. La voix du docteur s'accorde avec celle des saintes Ecritures ; mais c'est sa propre science qui parle par sa bouche. Viennent ensuite « ceux qui opèrent des, miracles, ceux qui ont le don de guérir ». Voyez-vous la distinction qu'il établit ici; comme plus haut? C'est que le don des miracles est plus grand encore que le don de guérison. Celui qui peut faire des miracles châtie et guérit; celui qui a le don de guérir n'est qu'un médecin. Et voyez combien il a raison de mettre le don de prophétie avant le don des miracles et le don de guérison. Quand il disait plus haut : Les uns ont reçu du Saint-Esprit la parole de la sagesse; les autres la parole de la science ; il n'observait pas de hiérarchie, il ne distinguait pas. Mais ici, il assigne des rangs. Pourquoi donne-t-il le premier au don de prophétie? C'est que l'Ancien Testament fait de même. Quand Isaïe s'adressait aine Juifs pour leur démontrer la puissance de Dieu, et la bassesse des démons, en passant, il disait que la divinité se manifestait surtout par la prophétie. Le Christ, qui avait opéré tant de miracles, ne dédaigne pas cette manifestation de sa divinité, et souvent il termine ainsi ses discours : « Je vous ai dit ces choses, afin que, lorsqu'elles s'accompliront, vous croyiez en moi ». (Jean, XIII, 19.) C'est; donc à juste titre que te don e guérison ne vient qu'après le don de prophétie. Mais pourquoi cède-t-il aussi le pas à la science des docteurs? C'est que ce n'est pas la même chose d'annoncer la parole de Dieu, de semer la religion dans les âmes ou de faire des miracles; car les miracles mêmes s'opèrent en vue de la parole de Dieu.

2. Lors donc qu'on instruit par sa parole et , par son exemple, on est au-dessus de tous. Les docteurs, selon saint Paul, sont ceux dont la conduite, comme la parole, est un enseignement. Voilà aussi ce qui fait les apôtres. Quelques-uns de ces dons ont, dans l'origine, été le partage de quelques hommes indignes. Témoin ceux qui disaient: Seigneur, n'avons-nous pris prophétisé en votre nom? N'avons-nous pas fait des miracles? Mais il leur fut répondu: « Jamais je ne vous ai connus; loin d'ici, vous qui faites des oeuvres d'iniquité ». (Matth. VII, 22, 23.) Ce double enseignement de la parole et de l'exemple ne saurait être l'apanage du vice. S'il donne un rang si distingué aux prophètes, ne vous en étonnez pas. Il ne parle pas ici de ceux qui se bornent à prophétiser, mais des hommes dont les prophéties sont des enseignements dictés par l'intérêt public. C'est ce qui devient encore plus clair, quand il dit: « Ceux qui ont le don d'assister leurs frères, ceux qui ont le don de gouverner». Qu'est-ce que « l’assistance? » C'est la protection accordée à la faiblesse. Mais, dites-moi, c'est donc là une grâce divine? Oui, sans doute, c'est une grâce divine que le pouvoir de protéger, de dispenser les secours spirituels. D'ailleurs l'apôtre donne le nom de grâces à beaucoup de choses qui sont des actes de vertu. Il ne veut pas nous laisser tomber dans l'abattement; il veut nous montrer que toujours nous avons besoin de la main de Dieu. Par là il nous dispose à être reconnaissants envers lui, il enflamme notre coeur et élève nos sentiments. « Ceux qui ont le don des langues ». Voyez-vous la place qu'il accorde à ce don, et comme (511) il le met toujours en dernière ligne? Puis, comme cette hiérarchie aux échelons nombreux, blessait les susceptibilités de ceux qui étaient placés au bas, il s'adresse à eux avec véhémence, en leur prouvant par des arguments nombreux qu'ils ne sont pas fort au-dessous des autres. Quelques hommes s'étaient probablement récriés et avaient dit: Pourquoi n'avons-nous as tous été mis au rang des apôtres? Saint Paul les console plus haut. Il leur montre qu'il y a là une hiérarchie nécessaire, en se servant du corps, comme objet de comparaison. « Le corps, dit-il, n'est pas un seul « membre. — Si tous les membres étaient un seul membre, où serait le corps? » Tous les membres, ont leur utilité. « Les grâces manifestes du Saint-Esprit, dit-il, ont été données à chacun, pour l'utilité de tonte l'Eglise ».

En outre, c'est l'Esprit-:Saint qui est le dispensateur commun des grâces, et sa grâce est un don et non une dette : « Les grâces sont différentes, dit-il; mais la source est la même c'est l'Esprit-Saint ». C'est. toujours l'Esprit-Saint qui se manifeste; « chacun reçoit une  manifestation du Saint-Esprit ». C'est la volonté de l'Esprit-Saint et de Dieu qui a présidé à la configuration des membres : « C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît. Dieu a placé dans le corps plusieurs. membres, et il les y a placés chacun comme il lui a plu ». En outre les membres subalternes ont aussi leur nécessité « Les membres qui paraissent les moins nobles, dit-il, sont nécessaires ». Ils sont même également nécessaires, parce que, comme les autres, ils contribuent à former l'édifice du corps : « Le corps n'est pas un seul membre; mais l'assemblage de plusieurs ». Les membres les plus nobles ont besoin des moins nobles. « La tête ne peut dire aux pieds : Je n'ai  pas besoin de votre secours ». Les membres les moins nobles sont même les plus honorés: « Nous honorons davantage ceux qui ne sont pas en honneur ». Ils concourent tous également au même but : « Tous les membres concourent à produire le même effet, dans un intérêt mutuel ». Ils prennent tous leur part de douleur et de gloire. «Qu'un membre soit soutirant, tous souffrent avec lui; qu'un membre ait quelque avantage, avec lui tous s'en réjouissent ». Après les consolations, viennent les paroles de véhémence et de reproche. Car, je l'ai dit, elles doivent se succéder. Après avoir consolé ses auditeurs, il s'emporte contre eux avec véhémence et leur dit : « Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes? Tous ont-ils le don de guérir? » il ne s'arrête pas là, il va jusqu'au bout. Tantôt il dit : Tout le monde ne peut tout avoir. « Si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, où serait le corps? » Tantôt il laisse tomber quelque autre parole consolante. Il démontrera, par exemple, que les moindres grâces sont dignes d'envie, comme les plus grandes, parce que ces grâces-là aussi ne sont pas accordées à tout le inonde. Pourquoi vous affliger de ce que vous n'avez pas le don de guérir? Songez que votre lot, tout humble qu'il est, est encore un privilége. « Tous ont-ils le don des langues? Tous ont-ils le don de les interpréter? » Les dons les plus précieux n'ont pas été accordés à tous par la main de Dieu ; Dieu n'a fait que les répartir entre ses différentes créatures, et pour les dons les moins précieux, il a agi de même. Il a eu pour but de faire régner entre nous la bonne harmonie et la charité: Il fallait que chacun eût besoin de son prochain, pour être forcé par là de s'unir à son frère. Les arts, les éléments, les plantes, nos membres , tous les êtres sont soumis au même système.

3. Il répand ensuite sur les coeurs abattus une consolation bien capable de les relever et de les apaiser. La voici : « Soyez jaloux », dit-il, « d'acquérir les dons qui sont les meilleurs.

Et je vais vous montrer une voie plus excellente encore ». Il montre, en parlant ainsi , qu'il fait allusion à ceux qui sont moins bien partagés que les autres; et qu'il dépend d'eux d'être mieux partagés. En disant : « Soyez jaloux d'acquérir », il demande à ses disciples du zèle et de l'ardeur pour les biens spirituels. Il ne parle pas des dons les plus grands. Il dit : « Les dons les meilleurs », c'est-à-dire, les plus utiles. Il veut dire : Poursuivez sans cesse les dons spirituels, et je vous indiquerai la voie qui y conduit. Il n'a pas dit : « Tel ou tel don »; mais la voie qui conduit aux dons spirituels, afin de donner plus de valeur à ses promesses. Il veut dire par là : je ne me bornerai pas à vous indiquer deux ou trois de ces dons, mais la voie qui mène à tous les dons du Seigneur, la voie qui , pour dire plus encore, est ouverte à tout le monde. Il ne s'agit point ici de telles ou telles grâces accordées (512) aux uns, refusées aux autres. Il s'agit d'une grâce universelle. Il invite donc tout le monde à y prendre part; car il dit: « Montrez-vous jaloux d'acquérir les dons qui sont les meilleurs, et je vais vous montrer une voie plus excellente encore ». C'est de la charité envers le prochain qu'il veut parler. Puis, avant d'aborder ce qui concerne cette vertu et d'en faire un pompeux éloge, il lui compare les autres dons spirituels et il en fait bon marché, en montrant que sans la charité ils ne sont rien , et c'est ici que brille sa haute sagesse. Car s'il avait à l'instant même entamé le chapitre de la charité, si, après ces mots: «Je vais vous montrer la voie », il eût ajouté : Cette voie c'est la charité ; s'il n'eût pas, au moyen d'une comparaison , développé son idée , ses paroles auraient fait rire des disciples encore peu faits à ce langage et tout surpris de sa nouveauté. Aussi ne dit-il pas tout de suite le mot de l'énigme. Mais après avoir, par son accent de conviction, éveillé ses auditeurs, après avoir dit: Je vais vous montrer une voie plus excellente encore, après avoir excité leur curiosité, il n'entre pas tout de suite en matière ; mais il enflamme encore la curiosité de ses disciples. Il commence par passer tous les dons spirituels en revue , -pour montrer qu'ils ne sont rien sans la charité. Il fait voir à ses auditeurs combien il leur est nécessaire de s'aimer mutuellement , puisque c'est pour avoir négligé la charité qu'ils se sont attiré tous leurs maux. C'est le moyen de mettre dans tout son jour l'importance de cette vertu.

Les autres dons spirituels, en effet, loin de les réconcilier entre eux et de les attacher les uns aux autres, n'ont fait que les désunir. Mais la charité a concilié et uni ceux que les dons spirituels avaient divisés. Toutefois il ne proclame pas tout de suite cette vérité; mais il va au-devant des désirs de ses auditeurs, en posant pour principe que cette vertu est par elle- même un don spirituel qui mène à tous les autres. Si donc vous ne voulez pas aimer votre frère par devoir , devenez charitable pour recevoir un témoignage plus grand que tous les autres de la bonté divine, et l'un de ses dons les plus magnifiques. Et voyez par où il commence. Il commence par le don qui excitait surtout l'admiration de son auditoire, par le don des langues, et, en parlant de ce don, il lui donne toute son étendue. Il ne dit pas : quand je parlerais des langues inconnues, mais : « Quand je parlerais les langues des hommes ». Qu'entend-il par ce mot « des hommes? » Il veut dire : De tous les hommes qui sont dans l'univers. Et cette hyperbole ne lui suffit pas encore. Mais il en ajoute une autre plus énergique que la première , quand il dit: « Lors même que je parlerais le langage des anges, sans la charité, je ne serais qu'un airain sonore, une cymbale retentissante ». Voyez comme il exalte ce don, pour le rabaisser ensuite jusqu'à terre. Il ne s'est pas contenté de dire : Je ne serais rien; il a dit : « Je ne serais qu'un airain sonore », c'est-à-dire, un métal insensible et sans âme. Mais que signifie ce mot. « un airain sonore?» Cela veut dire qu'il ne proférerait que des paroles vaines, futiles et sans effet. Et non-seulement, dit-il, ma parole serait mutile; mais elle ennuierait et rebuterait bien des gens. Voyez-vous comme il assimile l'homme sans charité aux objets inanimés et insensibles. Maintenant, s'il parle du langage des anges, ce n'est pas qu'il veuille en faire des êtres matériels; niais il veut dire : Quand je parlerais aussi bien que les anges, quand ils s'entretiennent; je ne serais rien sans la charité. Que dis-je? je serais à charge à mes auditeurs.

Ainsi , quand il dit ailleurs : « Devant lui fléchiront le genou tous les habitants du ciel, de la terre et des enfers », il n'a pas l'intention de représenter les anges avec des genoux et une charpente osseuse. Il veut exprimer, par les signes usités chez les hommes, une adoration grande et profonde. De même ici il appelle langue non pas un organe de chair, mais l'entretien des anges qu'il désigne par un mot appartenant au vocabulaire des hommes. Puis , afin de mieux faire goûter ses paroles, il ne s'arrête pas au don des langues; il continue, en énumérant les autres dons spi. rituels et les rabaissant tous, quand ils ne sont pas accompagnés de la charité, il fait enfin le portrait de cette vertu et, se servant de l'amplification oratoire , il s'élève des dons les moins précieux aux dons les plus importants. Le don qu'il a placé au dernier degré de l'échelle des grâces,. le don des langues, est celui par- lequel il commence, en arrivant, comme je l'ai dit, par une progression ascendante, aux dons les plus précieux. Après avoir parlé du don des langues, il passe au don de prophétie et dit : « Quand même j'aurais le don de prophétie », en exaltant ce don.

 

513

 

Tout à l'heure il ne s'est pas contenté de dire: Quand je parlerais des langues inconnues; il a dit : Quand je parlerais toutes les langues des hommes. Il a été plus loin; il a dit: Quand je parlerais toutes les langues des anges, et il a démontré qu'un pareil donne serait rien sans la charité. C'est ainsi que maintenant il ne parle pas du don de prophétie simplement, mais de ce don dans toute son étendue. Après avoir dit : Quand j'aurais le don de prophétie, il ajoute: « Quand je con« naîtrais tous, les mystères, et que j'aurais une « science parfaite de toutes choses » , en insistant sur ce don avec emphase.

4. Passant aux, autres dons spirituels, pour ne pas tomber dans une fastidieuse énumération, il place avant tout, en l'élevant bien haut, la mère et la source de tous les dons spirituels. Il dit : « Quand j'aurais la foi ». Cette expression ne lui suffit pas. Il ajoute ce mot employé par le Christ pour marquer les plus grands effets de cette vertu. « Quand j'aurais une foi capable de transporter les montagnes, sans la charité, je ne serais rien ». Voyez comme il rabaisse encore le don des langues. Selon lui , la prophétie a le grand avantage de pénétrer les mystères et d'avoir la toute science; la foi opère avec force, puisqu'elle transporte les montagnes: mais, quand il parle du don des langues, il se borne à dire que c'est un don spirituel. Voyez aussi comme il a su résumer tous les dons en deux mots, « la prophétie » et « la foi », car tous les signes miraculeux consistent soit en paroles soit en actions. Mais le Christ avait dit que c'était un des moindres effets de la foi de transporter les montagnes. Car c'est en ce sens qu'il a prononcé ces mots : « Avec une parcelle de foi aussi minime qu'un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Passe de ce côté, et elle y passera ». Comment donc se fait-il que Paul fasse consister dans ce miracle toute la puissance de la foi ? Que répondre à cela? Le voici. Saint Paul s'est servi de cet exemple, parce que c'est beaucoup, de transporter une montagne. Il n'a pas voulu renfermer dans cet acte toute la puissance de la foi ; mais il s'est servi de cette image pour développer son idée, pour frapper des hommes simples. Il veut en venir à l'expression de cette vérité : j'aurais beau avoir une foi capable de transporter les montagnes, je ne serais rien sans la charité. « Et quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, quand j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'avais point la charité, tout cela ne me servirait de rien (3) ». Voyez quelle hyperbole ! Voyez comme il développe ces pensées ! Il n'a pas dit : Quand je donnerais aux pauvres la moitié, les deux tiers, les trois quarts de mon bien; il a dit : Quand je donnerais tout mon bien, et il ajoute: « pour nourrir les pauvres ». A la générosité vient s'ajouter ici une tendre sollicitude. « Et quand je donnerais mon corps pour .être brûlé ». Il n'a pas dit simplement: Quand je mourrais, il emploie ici les figures les plus fortes. Il nous met devant les yeux la mort la plus terrible,, le supplice d'un homme brûlé vif, et cette mort ne serait rien, selon lui, sans la charité. Mais, pour montrer jusqu'où va ici l'hyperbole, je dois produire les témoignages du Christ relatifs à l'aumône et à la mort. Le Christ a dit : « Si vous voulez être parfait, vendez tons vos biens; donnez-en la valeur aux pauvres et suivez-moi ». (Matth. XIX, 21.) Puis il dit, à propos de la charité : « La plus grande charité c'est de donner sa vie pour ses amis ». (Jean, XV, 13.) C'est donc là, même aux yeux de Dieu, le plus grand de tous les sacrifices. Et je prétends moi, s'écrie saint Paul, qu'en subissant la mort pour Dieu, qu'en livrant son propre corps pour être brûlé, on ne retirerait pas grand fruit de ce sacrifice, si l'on n'aimait pas son prochain.

Quand on avance que les dons spirituels ne sont pas fort utiles sans la charité, on ne dit rien de bien étonnant; car, dans la vie, il y a des dons spirituels qui n'ont pas grande importance. Bien des hommes ont .prouvé qu'ils avaient reçu en partage certains dons spirituels et pourtant ils ont été punis, comme des méchants qu'ils étaient. Témoin ceux qui au nom du Christ prophétisaient, chassaient les démons, et faisaient force miracles, comme le traître Juda. Les fidèles, au contraire, qui ont mené une vie pure, ont par cela seul été sauvés. Que les dons spirituels, je le répète, ne puissent rien sans la charité, il n'y a donc rien là d'étonnant; mais qu'une vie vertueuse et pure ne puisse rien sans elle, voilà une assertion qui va bien loin et qui crée une grande difficulté. Le Christ, en effet, ne semble-t-il pas décerner les plus hautes récompenses à l'abandon des biens corporels et aux dangers du martyre? Ne dit-il pas au riche, je (514) le répète : « Si vous voulez être parfait, vendez «tout ce que vous avez, donnez-en le prix « aux pauvres et suivez-moi? » Ne dit-il pas à ses disciples, à propos du martyre : « Celui « qui perdra la vie pour moi la retrouvera.

Celui qui ne m'aura pas désavoué devant « les hommes, je ne le désavouerai pas moi devant mon père, qui est dans les cieux ». (Matth. XVI, 25, et X, 32.) Car c'est chose pénible et surnaturelle qu'un pareil dévouement : ils le savent bien, les hommes qui ont obtenu les palmes du martyre. La parole humaine n'est point à la hauteur d'un pareil sacrifice, d'un acte si admirable qui suppose une âme si généreuse.

.5. Et pourtant, nous dit saint Paul, sans la charité, ce merveilleux dévouement ne sert pas à grand'chose, quand même on y joindrait l'abandon de sa fortune. Pourquoi donc ce langage? J'essaierai de l'expliquer, après avoir cherché comment il se fait que l'homme qui distribue tout son bien pour nourrir les pauvres, puisse être cependant un homme sans charité. Car enfin, l'homme qui est prêt à livrer son corps au bûcher, malgré les dons spirituels qu'il peut avoir; peut encore ne pas aimer son prochain. Mais celui qui, non routent de donner ses biens, les distribue pour nourrir les pauvres, comment peut-il se faire qu'il manque dé charité ? Que répondre à cela? Que cette absence de charité chez un pareil Homme est une hypothèse gratuite. L'apôtre, en effet, emploie volontiers de semblables hypothèses, lorsqu'il a recours à l'hyperbole. Ainsi, il dira aux Galates : « Si nous-même, si quelque ange descendu du ciel vient vous annoncer autre chose que ce que je vous ai enseigné, qu'il soit anathème ». (Gal. I, 8.) C'est là une supposition impossible; mais, pour. montrer l'excellence de sa parole, il emploie une hypothèse qui ne pouvait jamais se réaliser. Dans son épître aux Romains, il dit encore : « Ni les anges, ni les dominations, ni les puissances, ne pourraient arracher de nos coeurs l'amour de Dieu». (Rom. VIII, 39.) Jamais les anges n'auraient essayé de rien faire de semblable; c'est donc encore ici une hypothèse impossible, comme ce qui suit : « Jamais nulle autre créature ne pourrait nous ôter cet amour » . Nulle autre créature? Il parle ici de toutes les créatures imaginables, créatures célestes et créatures terrestres. Mais ici encore, il suppose ce qui ne peut être, pour exprimer l'ardeur de son amour. C'est donc aussi ce qu'il fait, lorsqu'il dit: Quand on donnerait tout son bien, ce sacrifice serait inutile, si l'on n'avait pas la charité. Oui, voilà comment on peut expliquer ce passage. Peut-être aussi saint Paul veut-il dire que nous devons nous identifier de coeur avec ceux à qui nous donnons, que nous ne devons pas nous contenter de leur donner froidement, que nous devons les plaindre, venir à eux le coeur brisé, et pleurer avec les indigents.

Voilà pourquoi Dieu a fait une loi de l'aumône. Dieu n'avait pas besoin de nous pour nourrir les pauvres; mais il a voulu nous unir par la charité, nous enflammer d'un mutuel amour; voilà pourquoi il nous a ordonné de nourrir les pauvres. De là encore ces mots de l'apôtre : « Mieux vaut une bonne parole qu'un don : voilà une parole plus précieuse qu'un don ». (Eccli. XVIII, 16, 17.) Et le Maître dit lui-même: « C'est la miséricorde que je veux et non le sacrifice ». (Matth. IX, 13.) On aime d'ordinaire ceux à qui l'on fait du bien, et l'on s'attache à ses bienfaiteurs, et c'est pour resserrer les liens de l'affection que le Christ a établi cette loi. Mais voici à quoi se réduit la difficulté : d'après le Christ, l'aumône et le courage des martyrs sont deux vertus parfaites : d'après saint Paul, elles sont imparfaites sans la charité. Il n'est pas ici en contradiction avec le Christ, à Dieu ne plaise ! au contraire il est avec lui en parfaite harmonie. Le Christ, en s'adressant au riche, ne se contente pas de dire : Vendez vos biens et donnez-en le prix aux pauvres. Il ajoute : Venez ici et suivez-moi. Or pour suivre le Christ, pour se montrer son disciple, il n'y a rien de tel que la charité. « Le meilleur moyen de montrer à tout le monde que vous êtes mes disciples, c'est de vous aimer les uns les autres », (Jean, XIII, 35.) Et quand il dit : « Celui qui aura perdu la vie pour moi, la retrouvera. Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père dans les cieux », le Christ est loin de nier que la charité ne joue ici un rôle essentiel, il ne fait que montrer la récompense réservée à ces efforts de courage. D'ailleurs avec le martyre il exige la charité, et c'est ce qu'il a clairement fait entendre en ces termes : « Vous boirez mon calice et vous recevrez mon baptême » (Matth. XX, 23), c'est-à-dire, vous supporterez le martyre, vous serez tués pour moi. Pour ce (515) qui est «d'être assis à ma droite ou à ma gauche », ce n'est pas qu'il y ait des places où l’on soit assis à sa droite ou à sa gauche, c'est une manière d'indiquer la préséance, l'honneur suprême. « Ce n'est pas à moi à vous le donner », dit-il, « mais ce sera pour ceux à qui cela sera préparé ». Montrant ensuite à qui cet honneur est préparé, il appelle ses disciples : « Que celui qui voudra être le premier parmi vous , soit votre serviteur à tous » (Ib. V, 26), leçon d'humilité et de charité. C'est une haute charité qu'il demande. Aussi ajoute-t-il : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour se faire servir, mais pour servir les autres et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs » ; il montre par là qu'il faut aimer jusqu'à subir la mort pour ceux que l'on aime: car c'est la plus grande preuve d'amour qu'on puisse leur donner. Aussi dit-il à Pierre « Si vous m'aimez, paissez mes brebis ». (Jean, XIII, 19.) Voulez-vous comprendre la grandeur et la beauté de la charité, peignons-la par. des paroles, puisque nous ne voyons pas son image réelle. Représentons-nous tous les biens dont elle serait la source, si elle abondait en tous lieux. Alors plus de lois, plus de tribunaux, plus de supplices, plus riel de semblable. Si nous nous aimions tous les uns les autres, plus d'outrages; meurtres, luttes, guerres, dissensions, larcins, pillages, tous les fléaux disparaîtraient et le vice ne serait même pas connu de nom. Or les dons miraculeux; loin de produire un pareil effet, ne font qu'exalter la vanité et l'arrogance, si l'on n'y prend garde.

6. Il y a un côté admirable dans la charité. Toutes les autres qualités ne sont pas exemptes d'alliage : le détachement des biens est souvent une cause d'orgueil ; l'éloquence est accompagnée da désir de la gloire; l'humilité a quelquefois .d'elle-même. une conscience superbe. Mais la charité est exempte de toutes ces maladies ; elle ne s'élève jamais aux dépens de celui qu'elle aime. Ne me parlez pas de la charité s'attachant à un seul objet d'affection; regardez la. charité . qui s'étend à tous les hommes également, et c'est alors que vous en verrez la vertu. Ou plutôt, si vous voulez, supposez un seul être aimé et un seul être qui l’aime, qui l'aime, bien entendu., comme on doit aimer. Il trouvera le ciel, sur la terre; il goûtera partout les douceurs de la tranquillité, il se tressera des couronnes sans nombre. Un tel homme ne connaîtra ni l'envie, ni la colère, ni la jalousie, ni l'arrogance, ni la vaine gloire, ni la détestable concupiscence, ni l'amour insensé et ses poisons; il conservera la pureté de son âme. De même que personne ne cherche à se faire tort à soi-même, de même il ne fera pas tort à son prochain. Un tel homme marchera sur la terre, en compagnie de Gabriel. Eh bien! cet homme-là, c'est celui qui possède la charité. Quant à celui qui fait des miracles signales et qui possède la science parfaite, sans la charité, il aurait beau ressusciter les morts par milliers, il n'en tirera pas grand profit, s'il rompt avec l'humanité, s'il ne peut souffrir le contact de ses compagnons de chaîne. Aussi le Christ a-t-il dit que la meilleure preuve d'amour qu'on puisse lui donner, c'est d'aimer son prochain. « Si vous m'aimez plus que ces hommes, Pierre, paissez mes brebis ». Voyez-vous comme il fait encore entendre par ces paroles que la charité est supérieure au martyre ?

Supposez un père qui chérit son fils jusqu'à donner sa vie pour lui, et un ami attaché à ce. père, mais n'ayant pour le fils que de l'indifférence, le père irrité ne fera aucune attention à cet attachement dont il est l'objet et ne verra que le mépris auquel son fils est en butte. Ce qui a lieu ici, quand il s'agit d'un père et d'un fils, a lieu à plus forte raison quand il s'agit de Dieu et des hommes; car Dieu est le meilleur de tous les pères. Ainsi, après avoir dit : « Voici le premier et le plus grand de tous les commandements : Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu », Jésus a dit : « Voici le second », et il a expressément ajouté, «qui est semblable au premier : Vous « aimerez votre prochain comme vous-même ». (Matth. XXII, 38, 39.) Et voyez avec quelle énergie il exige cet amour ! Il dit, en parlant de Dieu: Vous l'aimerez « de tout votre coeur » ; il dit en parlant du prochain : Vous l'aimerez « comme vous-même ». Ah ! si l'on observait bien ce commandement, il n'y aurait ni esclave ni- homme libre; ni prince ni sujet; ni riche ni pauvre ; ni petit ni grand ; le démon n'aurait jamais été connu : je ne dis pas celui que nous connaissons, mais tout autre, mais cent autres, mais des légions innombrables de démons se seraient trouvées sans puissance, en face de la charité. La paille résisterait au feu plutôt que le démon à la flamme de la charité. Oui, la charité est plus forte qu'un rempart, plus solide que le métal le plus dur. Imaginez (516) quelque chose de plus solide encore que tous les métaux, la charité restera toujours la plus forte. Ni les richesses ni la pauvreté n'en triomphent, ou plutôt, avec la charité, il n'y aurait ni pauvreté, ni richesse excessive, il n'y aurait que les avantages dont la richesse et la pauvreté sont les sources. A la richesse nous demanderions l'abondance, à la pauvreté une existence libre de soucis, et les inquiétudes compagnes de la richesse et la crainte de la pauvreté ne feraient plus notre tourment.

Que dire des avantages de la charité? Quelle vertu ! Quelle joie elle procure ! De quelles douceurs elle nous inonde ! Les autres vertus entraînent toujours quelque mal avec elle ; le jeûne, la tempérance, les veilles entraînent l'envie, la concupiscence, te mépris. La charité au contraire aux avantages qu'elle procure joint des plaisirs délicieux et sans mélange. Comme une abeille laborieuse, elle va de toutes parts recueillir son miel , pour le déposer dans l'âme de celui qui aime. Pour l'esclave, elle rend la servitude plus douce que la liberté. Celui qui aime, aimé mieux obéir que de commander, quoique le commandement ait ses douceurs. Mais la charité change la nature. Elle vient à nous, les mains pleines. Quelle mère est plus caressante ? Quelle reine est plus riche ? Tous les travaux sont par elle légers et faciles. Elle sème de fleurs le chemin de la vertu et d'épines celui du vice. Et remarquez bien ceci. Nous trouvons qu'il est dur de se priver de son bien. Avec elle, nous trouvons que cela est doux. Accepter le bien d'autrui nous semble agréable, avec elle ce n'est plus là un bonheur pour nous, c'est un écueil à fuir. La médisance si douce pour tout le monde devient par elle quelque chose d'amer, tandis que nous trouvons de la douceur à dire du bien des autres; quoi de plus doux,que de louer celui qu'on aime? La colère a sa volupté que la charité lui fait perdre, en extirpant ce vice dans sa racine. L'objet aimé a beau faire, celui qui aime ne se montre jamais irrité. Loin de témoigner la moindre aigreur, il n'a pour celui qu'il aime que des larmes , dès exhortations , des prières. Le voit-il en faute, Il pleure, il est triste, mais cette tristesse a ses charmes; car les larmes et la tristesse de la charité ont plus de suavité que le rire et la joie.

        Ceux qui rient ne sont pas aussi heureux que ceux qui pleurent sur leurs amis. Si vous ne me croyez pas, arrêtez leurs larmes et c sera leur causer la plus terrible souffrance. Mais l'amour, dites-vous , ne donne que des plaisirs insensés. Ah ! ne tenez pas un pareil langage; car il n'y a rien d'aussi pur que la véritable charité.

7. Ne me parlez pas de cet amour vulgaire et trivial qui est plutôt une maladie que de la charité et de l'amour. Parlez-moi de cet amour que demande l'apôtre, d'un amour qui cherche les intérêts de l'objet aimé, et vous verrez qu'un pareil amour surpasse celui d'un père. Les avares fuient la dépense, préfèrent la détresse à la douleur de voir diminuer leur trésor. Ainsi l'homme qui aime bien, préférera mille souffrances à la douleur de voir souffrir celui qu'il aime. Comment donc, direz-vous, cette Egyptienne, qui aimait Joseph, a-t-elle voulu l'outrager? C'est qu'elle l'aimait d'un amour satanique. L'amour de Joseph ne ressemblait pas à celui-là ; c'était celui que demandait saint Paul. Considérez les paroles que dictait à Joseph la charité et le langage de cette femme : Outrage-moi , disait-elle, et fais de moi une adultère; rends-toi coupable envers mon mari , bouleverse toute la maison, perds la grâce de Dieu. Et ces paroles prouvaient qu'elle n'aimait pas Joseph, qu'elle ne s'aimait pas elle-même. Mais lui, qui aimait sincèrement, rejeta toutes ces propositions. Et ce qui prouve l'intérêt qu'il lui portait, ce sont les conseils qu'il lui donne. Non content de la repousser, il emploie une exhortation capable d'éteindre sa flamme criminelle: « Mon maître, dit-il, se repose sur moi ; il ne sait pas même ce qu'il a dans sa maison ». (Gen. XXXIX, 8.) II lui rappelle aussitôt son mari, pour lui faire honte. Il ne dit pas : votre mari, mais « mon maître », pour mieux la retenir, pour la faire réfléchir. Elle est la maîtresse et c'est son esclave qu'elle aime ! Car s'il est mon maître lui, vous êtes ma maîtresse. Rougissez de parler ainsi à votre esclave, songez à celui dont vous êtes la femme, à celui auquel vous voulez vous unir, à celui que vous payez d'ingratitude. Voyez; j'ai pour lui plus d'affection que vous. A cette femme sans délicatesse et sans pudeur, à cette femme incapable d'un sentiment élevé , il parle le langage des souvenances humaines, pour la faire rougir: « Mon maître se repose entièrement sur moi » c'est-à-dire, il me comble de bienfaits; je ne puis donc blesser mon maître dans ce qu'il a (517) de plus cher. Il m'a mis à la tête de sa maison et je viens après lui. « Il ne s'est réservé que vous ». Par ces paroles, il fait remonter cette femme au rang dont elle veut descendre, pour la rappeler à la pudeur et lui montrer la place honorable qu'elle remplit. Il ne s'arrête pas là : Vous êtes sa femme, lui dit-il, comment donc pourrais-je faire une aussi mauvaise action ? Vous me dites : Mon mari n'est pas là, il ignorera l'outrage; mais cet outrage aura Dieu pour témoin. Loin de profiter de ces conseils, elle cherchait à l'attirer. C'était une démence furieuse, ce n'était pas son amour pour Joseph qui la faisait agir, et la suite l'a bien prouvé. Elle prend son mari pour juge , elle dresse son accusation , elle a recours au faux témoignage ; elle fait de son mari une bête féroce auquel elle livre un innocent. Elle fait jeter Joseph en prison. Que dis-je ? Elle fait tout ce qu'elle peut pour causer sa mort , tant elle exalte la fureur de son juge !

Eh bien, Joseph use-t-il de représailles? Non il ne se défend pas, il n'accuse pas cette femme. Mais, direz-vous, on n'aurait pas voulu le croire. Pourtant, il était fort aimé de son, maître, cela est évident, et il en fut toujours aimé. Car, si ce mari furieux ne l'avait pas beaucoup aimé, il l'aurait tué, quand il gardait le silence, quand il ne se défendait pas. C'était un prince égyptien blessé dans son honneur, il le croyait du moins, et cela par un de ses serviteurs, oui, par un de ses serviteurs qu'il avait comblé de bienfaits. Mais toutes ces considérations cédèrent à l'amour et à la sympathie que Dieu mit dans le cœur du maître. Outre cette sympathie et cet amour, Joseph avait pour lui des preuves sérieuses , s'il avait voulu se défendre ; et ces preuves, c'étaient ses vêtements restés entre les mains de cette femme. Si elle avait été en butte à quelque violence , au lieu de montrer les vêtements de Joseph , elle aurait dû montrer sa tunique lacérée, son visage déchiré. « Mais », dit-elle, « c'est parce qu'il m'a entendue crier, qu'il s'est enfui, en laissant ses vêtements entre mes mains ». (Gen. XXXIX, 15.) Pourquoi donc le dépouiller de ses vêtements ? Que pouviez-vous demander, vous qui étiez exposée à sa violence? D'être délivrée de l'auteur d'un pareil attentat. Mais ce n'est pas seulement sa conduite en cette occasion, c'est le reste de sa vie qui a mis à nu son coeur bienveillant et charitable. Réduit à exposer les motifs de sa longue  incarcération , au lieu d'exposer les faits dans toute leur réalité, il se contente de dire : « Je n'ai rien fait; mon malheur est d'avoir été arraché à la terre des Hébreux ». (Gen. LX, 15.) Il se tait sur la femme adultère. Il ne se glorifie pas de son innocence , comme tout autre aurait pu le faire à sa place , dans une circonstance où le récit de ce qui s'était passé n'était pas une affaire de vanité, mais un moyen de repousser les suppositions que pouvait faire naître cet emprisonnement. Si les pécheurs eux-mêmes, en pareille matière, ne s'abstiennent pas d'accuser, quelque déshonorante que soit l'accusation, comment ne pas trouver admirable cet homme qui est resté pur et qui , malgré cela, ne parle point de l'amour de cette femme, ne révèle point sa faute, cet homme qui, monté sur le trône d'Egypte, ne se souvient plus de l'outrage et ne punit point la coupable?

8. Voyez comme il la ménageait, et pourtant cette femme n'aimait pas, mais elle était en démence. Elle n'avait pas de l'amour poux Joseph ; elle voulait satisfaire son caprice. Qu'on pèse bien ses paroles , elles respirent toutes la fureur et le meurtre. Que dit-elle à son mari ? « Vous avez amené ici un esclave hébreu, pour qu'il nous insultât ». (Gen. XXX, 17.) Elle reproche à son mari le bien qu'il a fait : elle lui montre les vêtements de Joseph, cette femme plus cruelle qu'une bête féroce. Ah ! Joseph n'agit pas ainsi. Que dire de sa douceur, lorsqu'à l'égard de ses frères qui avaient failli le tuer, il se montre tel qu'il avait été toujours, ne laissant échapper sur leur compte, ni en particulier, ni en public, aucune parole amère ou fâcheuse. Voilà pourquoi saint Paul appelle la charité la mère de toutes les vertus; voilà pourquoi il la met au-dessus de tous les signes et de tous les dons spirituels. L'or répandu sur les vêtements et sur les chaussures n'est pas, à lui seul, une marque suffisante de la royauté; mais quand nous apercevons la pourpre et le diadème , nous n'en demandons pas davantage, pour la reconnaître. Il en est de même ici. Le diadème de la charité montre suffisamment le disciple du Christ non-seulement à. nous chrétiens, mais encore aux infidèles. « Vous vous ferez reconnaître à tous pour mes disciples , si vous vous aimez les uns les autres ». (Jean, XIII, 35.) Ce signe-là est donc au-dessus de tous les autres, puisque c'est le signalement du disciple de Jésus-Christ. Que d'autres (518) produisent des miracles en foule, s'ils sont divisés entre eux, ils seront 1a risée des infidèles. Qu'ils n'aient aucun miracle à montrer et qu'ils aient les uns, pour les autres une ardente charité, ils seront pour tout le monde un objet de respect, ils seront toujours invincibles.

Si nous admirons saint Paul, ce n'est point à cause des morts qu'il a ressuscités, ce n'est point à cause des lépreux qu'il. a guéris; c'est parce qu'il a dit : « Quel est l'infirme dont je ne partage pas les infirmités ? Quel est l'homme qui est scandalisé, sans que je ne brûle?.» (II Cor. XI, 29.) Un millier de signes miraculeux ne valent pas ces simples paroles. Ne disait-il pas lui-même qu'une grande récompense lui avait été réservée ; non pour avoir fait des miracles, mais pour s'être fait infirme avec les infirmes.? Et quelle est cette récompense, poursuit-il? « C'est de prêcher gratuitement l'Evangile ». (I .Cor. IX, 18.) Et quand il se préfère aux apôtres, il ne dit pas : J'ai fait plus de miracles qu'eux, mais « J’ai plus travaillé qu'eux ». (I Cor. XV, 10.) Il allait jusqu'à vouloir mourir de faim, pour sauver ses disciples: « Mieux vaut pour moi mourir », dit-il, « que de souffrir qu'on me fasse perdre cette gloire ». (I Cor. IX, 15.) Ce n'était pas pour se glorifier qu'il parlait ainsi, c'était pour ne pas avoir l'air de leur faire des reproches. Jamais, en effet; il ne se glorifie de ses bonnes oeuvres, si la circonstance ne l'y porte ; mais alors même qu'il est contraint à le faire, il se donne le nom d'insensé.

Si parfois il se glorifie, c'est des infirmités, des outrages qu'il a dû subir, c'est de sa commisération pour ceux qui souffrent. Témoin ces paroles : « Qui donc est malade, sans que je sois malade avec lui ? » Ces paroles-là en disent plus que les périls affrontés; aussi c'est par elles qu'il finit, pour donner plus de force à son discours. Comment donc ne pas reconnaître  notre indignité , si nous nous comparons à lui, nous qui ne savons ni mépriser les richesses, quand il s'agit de notre intérêt véritable, ni donner notre superflu? Ah! saint Paul n'agissait pas ainsi; il se donnait corps et âme, pour que ceux qui le lapidaient, qui le souffletaient, pussent obtenir le royaume des cieux. C'est le Christ, disait-il, qui m'a appris à aimer ainsi, en léguant aux hommes, dans ses commandements, un nouveau système de charité et, en joignant l'exemple au précepte. Le roi de l'univers, jouissante de la béatitude suprême, ne s'est pas détourné de ces hommes tirés par lui du néant, combles par lui de bienfaits, qui l’abreuvaient d'outrages et qui le conspuaient. C'est pour eux qu'il s'est fait homme, qu'il a conversé avec des courtisanes et des publicains, qu'il a guéri des, démoniaques et qu'il leur a promis le ciel. Pour prix de tous ces bienfaits, les hommes l'ont saisi; l'ont souffleté, l'ont garrotté, l'ont flagellé, l'ont bafoué et ont fini par le crucifier. N'importe : il ne s'en est pas détourné encore, mais, jusque sur la croix , il a dit « Mon Père, pardonnez-leur ». (Luc, XXIII, 34.) Le larron qui venait de l'accuser, il lui a ouvert les portes du paradis. Paul, son persécuteur, i! en a fait un apôtre; ses propres disciples, ses disciples fidèles, il les a livrés à la mort, en les sacrifiant aux Juifs qui l'avaient crucifié. Recueillons en notre âme ces exemples donnés par un Dieu, ces exemples donnés par les hommes et tâchons d'imiter ces. illustres modèles. Tâchons d'acquérir, cette charité supérieure à tous les dons spirituels, pour être heureux en cette vie et dans l'autre. Puisse ce bonheur devenir notre partage, par la grâce et le bienfait de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, appartiennent la gloire, la puissance, l'honneur, aujourd'hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

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