HOMÉLIE LXIV
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SOIXANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Mais Joseph s’éloigna de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte : et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité : et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer. »

ANALYSE.

 

1. Prévoyance de Joseph. Départ des fils de Jacob pour l'Egypte.

2. Ils sont emprisonnés : leurs remords.

3. Leurs accusations mutuelles : ils partent, laissant Siméon.

4. Hésitation de Jacob à laisser partir Benjamin. Bon accueil fait par Joseph à ses frères.

5. La coupe retrouvée : stupeur des frères : leur affection pour Benjamin.

6. Instances de Juda : Joseph se fait reconnaître. Il envoie chercher son père.

 

1. Voulez-vous qu'aujourd'hui encore, nous examinions l'histoire de Joseph, et que nous voyions par duels moyens cet homme incomparable, devenu maître de l'Egypte entière, soulagea tout le monde, grâce à l'intelligence qui était en lui? Il s'éloigna, dit l'Ecriture, de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte; et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité : et il recueillit autant de blé qu'il y a de sable dans la mer. Ainsi, après avoir reçu du roi pleine autorité, il recueillit les fruits de la terre, et les mit en dépôt dans les villes, afin de soulager, à l'aide de ces ressources , la détresse future. Vous savez maintenant comment ce juste fut récompensé, même ici-bas, de sa patience, de sa résignation, de toutes ses vertus, en quittant une prison pour le palais d'un roi. (Ibid. 50.) Or, il lui naquit deux fils avant la venue des années de disette. (Ibid. 5I.) Il donna au premier le nom de Manassé : parce que, disait-il, Dieu m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Admirez sa piété : par le nom qu'il donna à son enfant il consacra le souvenir de tout ce qui s'était passé, afin de témoigner constamment sa reconnaissance, et afin que l'enfant qui lui était né n'eût qu'à réfléchir sur son nom, pour être instruit des tentations et de la patience qui avaient fait parvenir le juste à un pareil degré d'élévation. Parce qu'il m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Qu'est-ce à dire, Toutes mes peines ? Il me semble qu'ici il fait allusion à sa première et à sa seconde servitude, ainsi qu'aux souffrances de sa captivité. Et toutes celles de mon père : c'est à savoir, la séparation qui l'avait arraché des bras de son père, lorsque, dans l'âge le plus tendre, cet enfant, élevé avec tant de sollicitude, fut jeté de la liberté dans l'esclavage. (Ibid. 52.) Et il donna au second le nom d'Ephraïm, parce que, disait-il, Dieu m'a élevé dans le pays de mon abaissement. Vous le voyez : ce nouveau nom lui est encore dicté par la reconnaissance. C'est comme s'il disait : Non-seulement j'ai oublié mes peines , mais encore j'ai été élevé aux honneurs, dans le pays où j'avais enduré une si profonde humiliation, où j'avais été en butte aux plus extrêmes périls, et en danger de perdre la vie. Mais il faut maintenant écouter la suite. Après les sept années d'abondance, arrivèrent tout à coup les années de disette, ainsi que Joseph l'avait prédit. Car les événements ne firent que démontrer à tous la sagesse du juste, et incliner tous les fronts devant lui. Et, malgré l'extrême disette, il empêcha tout (416) d'abord qu'aucune détresse ne se fît sentir. (Ibid. 54.) Car il y avait du pain dans toute l'Égypte. Mais quand la gêne augmenta, le peuple fit entendre ses plaintes à Pharaon , incapable qu'il était de tenir bon plus longtemps : la faim les força de recourir au roi. Remarquez maintenant la reconnaissance de ce monarque. (Ibid. 55.) Mais Pharaon dit aux Egyptiens Allez vers Joseph et faites ce qu'il vous dira. C'est à peu près comme s'il eût dit : Pourquoi tenir vos yeux attachés sur moi? Ne voyez-vous pas que je ne suis roi qu'en apparence, que c'est Joseph qui vous a tous sauvés? D'où vient donc que vous le laissez pour accourir auprès de moi? Allez vers lui, et faites ce qu'il vous dira. (Ibid. 56.) Joseph ouvrit les greniers et il vendait le blé aux Egyptiens. Et comme la famine faisait partout sentir ses rigueurs : Toutes les contrées, dit-il, sont venues acheter du blé en Égypte : car la faim régnait sur toute la terre. Voyez comment, peu à peu, les songes de Joseph commencent à se réaliser. Les ravages de la famine s'étaient étendus jusque sur la terre de Chanaan, où habitait Jacob père de Joseph. Jacob donc ayant appris que l'on vendait du blé en Egypte, dit à ses fils Pourquoi vous abandonner à la nonchalance? (XLII, 3.) Voici que j'apprends qu'il y a du blé en Egypte. Allez-y, afin de nous acheter quelques provisions qui soutiennent notre vie. (Ibid. 2.) Pourquoi restez-vous inactifs, leur dit-il? Allez en Egypte et rapportez-nous ce qui est nécessaire pour notre subsistance. Toutes ces choses advinrent, afin que les frères de Joseph servissent au parfait accomplissement de sa vision, afin qu'ils confirmassent par les événements l'interprétation qu'ils avaient faite du songe raconté par Joseph. Les dix frères partirent sans prendre avec eux Benjamin, le frère maternel de Joseph. Carson père dit : Je crains qu'il ne lui arrive quelque malheur. Il ménageait cet enfant à cause de son jeune âge. Etant arrivé, ils se prosternèrent devant Joseph, la face contre terre, comme devant le maître de l'Égypte. (Ibid. 6.) Ils agissaient ainsi, ne sachant rien encore. Car le long espace de temps qui s'était écoulé les empêchait de reconnaître leur frère. Il est bien naturel que, parvenu à sa maturité, il eût changé quelque peu d'aspect. Mais, si je ne me trompe, tout avait été arrangé par le Dieu de l'univers, de telle sorte qu'ils ne pussent reconnaître leur frère, ni à son langage, ni à sa figure. En effet, comment auraient-ils pu même concevoir une telle pensée? Ils croyaient qu'il était esclave chez les Ismaélites, en butte aux souffrances de la servitude chez ce peuple barbare. Bien éloignés par eux-mêmes d'une semblable idée, ils ne reconnurent point Joseph. Mais lui, tout en les voyant, les reconnut : il dissimula pourtant et affecta de se comporter avec eux comme avec des étrangers. Il feignit d'être un étranger pour eux, et leur parla rudement; il leur dit : D'où venez-vous? S'il feint une complète ignorance, c'est afin d'être informé de tout avec exactitude : car il désirait avoir des nouvelles de son père et de son frère.

2. Et d'abord il s'enquiert du pays d'où ils viennent : ils répondent qu'ils viennent de Chanaan pour acheter des vivres. La détresse causée par la faim, disent-ils, nous a fait entreprendre ce voyage : et voilà pourquoi nous avons tout laissé pour venir ici : Et Joseph se ressouvint des songes qu'il avait eus.(Ib. 9.) Se rappelant ces songes, et les voyant se réaliser, il voulait être bien informé de tout. Voilà pourquoi il leur répond tout d'abord avec beaucoup de dureté : Vous êtes des espions, leur dit-il, et vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. Ce n'est pas dans de bonnes intentions que vous êtes venus. Vous devez avoir entrepris ce voyage dans quelque dessein perfide et criminel. — Les autres, tout effrayés, répondent: Non, Seigneur.(Ib.10.) Et voici que d'eux-mêmes ils apprennent à Joseph ce qu'il voulait savoir : Tes serviteurs sont venus pour acheter des vivres. Nous sommes tous fils du même père, nous sommes pacifiques, tes serviteurs ne sont pas des espions. (Ib. 11.) Jusqu'ici ils se bornent à se justifier tout troublés par la crainte, ils n'ont pas encore dit ce que Joseph brûle de savoir. Aussi persiste-t-il dans son dire : Non, vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. (Ib. 12.) Vous avez beau me parler ainsi :je vois assez, en vous considérant, que c'est un mauvais dessein qui vous a conduits ici. Alors pressés par la nécessité , et voulant toucher son coeur, ils disent à Joseph : Tes serviteurs sont douze frères. (Ib. 13.) O leurre des paroles ! ils comprennent dans le nombre celui qu'ils ont vendu aux marchands : ils ne disent pas: Nous étions douze, mais : Nous sommes douze frères : Et le plus jeune est avec notre père. Et voilà justement ce qu'il voulait savoir, s'ils n'avaient pas fait subir le même sort (417) à son frère qu'à lui-même. Le plus jeune est avec notre père : et l'autre n'est plus au monde. Ils n'indiquent point clairement la raison, ils disent simplement : Il n'est plus au monde. Alors venant à craindre qu'ils n'eussent traité Benjamin comme lui-même, il reprend: Ce que j'ai dit est la vérité, vous estes des espions. (Ib. 14.) Vous ne sortirez pas d'ici que votre jeune frère ne soit venu. (Ib. 15.) C'est lui que je veux voir: je brûle de considérer celui qui est sorti du même sein que moi : car je soupçonne, d'après votre conduite envers moi, vos sentiments fraternels. Ainsi donc, si vous le voulez: Dépêchez un d'entre vous, et amenez-le (Ib. 16) ; quant à vous, restez en prison, jusqu'à son arrivée. Sa présence me fera voir la vérité de vos rapports, et vous affranchira de tout soupçon. Sinon, il sera évident que vous êtes des espions, et que tel est le motif de votre venue. A ces mots, il les fit mettre en prison. (Ib. 17.) — Voyez-vous comment il les éprouve, comment sa conduite envers eux témoigne de sa tendresse pour son frère? Mais au bout de trois jours, les ayant appelés, il leur dit : Faites ce que je vais vous dire, et vous vivrez : car je crains Dieu. (Ib. 18.) Si vous êtes des hommes de paix, qu'un d'entre vous reste détenu dans la prison : que les autres partent, emportent le blé qu'ils auront acheté (Ib. 19), et me ramènent leur jeune frère: et j'ajouterai foi à vos paroles: autrement, vous mourrez.

Considérez son intelligence; voulant à la fois montrer son amour pour aces hommes, soulager la détresse de son père et savoir au sujet de son frère la vérité, il fait retenir un des fils de Jacob, et prescrit aux autres de partir. Mais voyez agir maintenant l'incorruptible juge, la conscience des coupables qui se soulève, et les contraint, sans que personne les accuse ou les mande en justice, de devenir leurs propres accusateurs. (Ibid. 21.) Et ils se disaient l'un à l'autre: C'est justement parce que nous avons péché contre notre père, que nous n'avons pas été émus par la douleur de son âme lorsqu'il implorait notre pitié, que nous ne l'avons pas écouté, c'est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction. Voilà ce que c'est que le péché; lorsqu'il est commis, réalisé, il révèle sa propre énormité. Un homme ivre, tant qu'il boit coup sur coup, n'a aucun sentiment des maux qu'engendre l'ivresse; c'est plus tard que l'expérience lui fait connaître la grandeur de ce fléau; il en est ainsi du péché : tant qu'il n'est pas consommé, il aveugle l'esprit et répand d'épaisses ténèbres sur la vue intérieure; mais ensuite la conscience se soulève comme un accusateur inexorable pour déchirer l'âme et lui dénoncer l'énormité de sa faute. Voici que les fils de Jacob reviennent à eux, et c'est au moment où le plus grand péril est suspendu sur leur tête, qu'ils font l'aveu de leur conduite, et disent : C'est justement, parce que nous avons péché, parce que noirs n'avons pas été émus de la douleur de son âme. Ce n'est pas sans motif que nous sommes ainsi traités, c'est justement, bien justement; nous sommes punis de l'inhumanité et de la cruauté que nous avons montrées à l'égard de notre frère : Parce que nous n'avons pas été émus de la douleur de son âme, lorsqu'il implorait notre pitié, et que nous ne l'avons pas écouté. C'est parce que nous avons été sans charité, sans humanité, que nous éprouvons le même traitement à notre tour. C'est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction.

3. Ils se parlaient de la sorte entre eux, croyant n'être pas entendus de Joseph. En effet, comme s'il ne les eût pas connus et qu'il eût ignoré leur langue, il avait fait venir un interprète, pour leur transmettre ses paroles et lui expliquer leurs réponses. (Ibid. 22.) Or, entendant cela, Ruben leur dit : N'est-il pas vrai que je vous ai dit : Ne faites pas de mal à cet enfant, et que vous ne m'avez pas écouté? Et voici que Dieu nous redemande son sang. Ne vous ai-je pas conseillé, conjuré alors, de ne commettre aucune iniquité à son égard? Aussi maintenant Dieu vous redemande son sang. Car, d'intention, vous l'avez tué; si vous n'avez pas enfoncé le glaive dans sa gorge, vous l'avez vendu à des barbares, vous avez imaginé pour lui une servitude pire que la mort; voilà pourquoi Dieu vous redemande son sang. Représentez-vous ce que c'est d'être accusé par sa conscience, que d'être en proie perpétuellement aux obsessions de cette voix sévère et formidable qui nous rappelle nos fautes. (Ibid. 23.) Et Joseph entendit cela; mais eux, ils ne s'en doutèrent point, vu qu'il se servait d'un interprète. Mais Joseph ne peut plus se contenir, la force du sang, la tendresse fraternelle le trahissent. Et s'étant détourné d'eux, il pleura (Ibid. 24), de manière à n'être point reconnu. Il revint auprès d'eux et leur parla de nouveau. (Ibid, 25.) Et ils lui livrèrent Siméon qu'il lia devant  (418) eux.. Vous le voyez: il ne néglige rien pour les jeter dans l'effroi, de telle sorte que voyant Siméon attaché, ils fissent paraître s'ils étaient sensibles à l'amour fraternel. Toute sa conduite avait pour but, en effet, de les éprouver, et de reconnaître s'ils ne s'étaient pas montrés à l'égard de Benjamin tels qu'ils avaient été pour lui-même. Si donc il fait lier Siméon en leur présence, c'est pour les bien éprouver, pour observer s'ils lui témoigneront quelque affection. Car alors, par pitié pour lui, ils se hâteront d'amener Benjamin, et combleront par là les voeux de Joseph. Et il ordonna de remplir leurs sacs de blé, de remettre dans le sac de chacun son argent, et de leur donner des provisions pour la route. (Ibid. 26.) Et après avoir chargé leurs ânes, ils partirent. Voyez quelle générosité ! il les oblige malgré eux, en leur rendant leur argent, au lieu de se borner à leur livrer du blé. (Ibid. 27.) Or, un d'eux ayant ouvert son sac, afin de donner la nourriture aux ânes, voit l'argent, et annonce la nouvelle à ses frères. Là-dessus leur coeur s'étonna, ils furent troublés et se dirent entre eux : Qu'est-ce que Dieu nous a fait ?

Les voilà de nouveau inquiets, tremblants à l'idée d'un nouveau grief : et accusés en outre par leur conscience, ils imputaient tout à la faute commise sur la personne de Joseph. Quand ils furent revenus auprès de leur père, et qu'ils lui eurent fait un rapport exact de tout ce qui s'était passé, ils lui racontèrent quel courroux avait montré contre eux le gouverneur de l'Egypte, et comment il les avait retenus prisonniers comme espions. Nous lui avons dit que nous étions des hommes de paix, que nous étions douze frères , dont un n'est plus , et le plus jeune avec notre père. Il nous a répondu: Voici comment vous montrerez que vous êtes des hommes de paix: laissez ici un d'entre vous, amenez votre jeune frère, et je connaîtrai que vous n'êtes pas des espions. (Ib. 32, 33, 34.) Ce récit éveilla les douleurs du juste. Tout en faisant ce triste rapport, chacun d'eux vidait son sac : en trouvant leur argent, tous furent saisis de crainte, et leur père avec eux. Mais voyons encore ici l'affliction du vieillard, que leur dit-il? Vous m'avez ôté mes enfants : Joseph n'est plus, Siméon n'est plus, et vous voulez m'enlever Benjamin ? Tous ces maux sont retombés sur moi. Ainsi ce n'était point assez d'avoir à pleurer Joseph, vous lui avez joint Siméon : et ce, n'est point la fin de mes maux.

Vous voulez encore me prendre Benjamin. Tous ces maux sont retombés sur moi. Ces paroles nous font bien voir l'émotion qui trouble les entrailles de ce père. Depuis longtemps il désespérait au sujet de Joseph, qu'il croyait dévoré par les bêtes féroces, il désespérait désormais de Siméon : et voici qu'il craignait pour Benjamin. Il résiste d'abord, il ne veut pas livrer son enfant. Mais Ruben, l'aîné de ses enfants, lui dit: Tuez mes deux fils, si je ne vous le ramène pas. Remettez-le entre mes mains, et je vous le ramènerai. Confiez-le-moi, je m'en charge, et je vous le rendrai.

4. Ruben parlait ainsi, songeant qu'il leur était impossible, si l'enfant ne les accompagnait pas, de retourner en Egypte, et d'y acheter ce qui était nécessaire à la subsistance de la famille. Riais le père ne veut pas céder: Non, mon fils ne partira pas avec vous. (Ib.) Ensuite il en donne la raison, comme s'il plaidait sa cause devant ses enfants: Son frère est mort, et lui seul me reste. Et il arrivera qu'à cause de sa jeunesse, il sera bien éprouvé en route, et vous conduirez ma vieillesse avec douleur au tombeau. Je crains pour sa jeunesse; je redoute de finir mes jours dans la douleur, privé de cette consolation. En effet, tant qu'il reste avec moi, il me semble que j'éprouve un peu de soulagement, et sa société diminue le chagrin que j'ai au sujet de son frère. Ainsi la tendresse de Jacob pour son enfant Benjamin l'empêchait d'abord de le laisser partir : Mais la disette redoubla, et les vivres leur manquèrent. Et leur père leur dit: Retournez, et rapportez-nous quelques provisions. Mais Juda lui dit : L'homme nous a déclaré sa volonté avec serment, disant : Vous ne verrez pas mon visage, si votre jeune frère ne vous accompagne point. Si donc vous congédiez notre frère, nous partirons, et nous achèterons des vivres. Sinon, nous ne partirons pas. Car l'homme nous a dit que nous ne verrions pas son visage, si notre jeune frère n'était pas avec nous. (Gen. XLIII, 1-5.) N'allez pas croire que nous puissions retourner là-bas sans notre frère. Si vous voulez que notre voyage soit inutile, et que nous courions les plus grands dangers, alors partons. Mais sachez que le gouverneur nous a certifié avec serment que nous ne verrions pas son visage, si notre frère ne venait pas avec nous. Jacob se voyait pressé de tontes parts. il se lamente, il leur dit: Pourquoi avez-vous (419) fait mon malheur en apprenant à l'homme que vous aviez un frère ? Pourquoi avez-vous fait mon malheur? (Ib. 6.) Pourquoi m'avoir causé ces maux ? Si vous n'aviez rien dit, je n'aurais pas été privé de Siméon, et l'on n'aurait point mandé celui-ci. Ils lui répondirent L'homme nous a demandé si notre père vivait, si nous avions un frère, et nous lui avons répondu. Savions-nous qu'il nous dirait : Amenez votre frère ? (Ib. 7.) N'allez pas croire que nous ayons déclaré de nous-mêmes au gouverneur l'état de notre famille. Comme il nous retenait en prison, voyant en nous des espions, et qu'il s'informait en détail de nos affaires, nous avons parlé ainsi afin de le renseigner surtout avec véracité. Et Juda dit encore à son père : Envoie le jeune enfant avec moi, et mus nous mettrons en route, afin d'avoir de quoi vivre. (Ib. 8.) Confie-le moi, afin que nous partions sur-le-champ. Car il ne nous restera plus aucun espoir de salut si nous laissons nos provisions s'épuiser, et que nous ne cherchions pas des soulagements ailleurs. Je le reçois de tes mains; si je ne te le remets pas, si je ne le ramène pas en ta présence, que je reste coupable envers toi le reste de mes jours. Si nous n'avions pas différé nous serions déjà revenus deux fois. (Ib. 9, 10.) Ton attachement à cet enfant va causer notre mort à tous. La faim nous aura bientôt fait périr, si tu ne veux pas lui permettre de nous suivre. Observez ici, mon cher auditeur, comment la détresse causée par la famine triompha de la tendresse de ce père. Voyant qu'on ne trouvait pas d'autre moyen de soulagement, et que la disette augmentait, il dit enfin : S'il en est ainsi, s'il le faut absolument, et que vous ne puissiez partir sans lui, vous devez porter en même temps dés présents au gouverneur. Emportez l'argent que vous avez trouvé dans vos sacs, outre celui qui vous est nécessaire pour l'achat.

Prenez avec vous votre frère, levez-vous et partez. (Ib. 13.) Que mon Dieu vous fasse trouver grâce devant cet homme, et mette en liberté votre frère et Benjamin! Pour moi, je reste sans enfant. (Ib. 14.) Voyez-vous comment éclate son inexprimable affection pour Joseph? N'allez pas croire en effet qu'il songe à Benjamin ou à Siméon, lorsqu'il dit : Pour moi je reste sans enfant, car il dit plus haut : Que Dieu vous fasse trouver grâce, et mette en liberté votre frère et Benjamin! — Il veut dire : quand bien même ces deux-là seraient sauvés, je n'en resterais pas moins sans enfant. Observez comme il est tout entier à l'amour de Joseph. Entouré d'un groupe si nombreux de fils, il se croyait pourtant sans enfants, parce qu'il était privé de Joseph. Les fils de Jacob alors ayant pris les présents, la double somme d'argent et Benjamin, partirent pour l'Egypte et parurent devant Joseph. (Ib. 15.) Joseph les vit ainsi que Benjamin son frère. (Ib. 16.) — Ses voeux sont comblés : il voit son bien-aimé, le succès a couronné ses efforts. Et il dit à l'intendant de sa maison Conduis ces hommes dans la maison et égorge des victimes : car ces hommes mangeront avec moi. Mais se voyant introduits dans la maison de Joseph, ils dirent : C'est à cause de l'argent qui est revenu dans nos sacs la première fois,que l'on nous emmène : c'est afin de nous dénoncer, de nous accuser, de nous prendre avec nos ânes, et de nous réduire en servitude. (Ib. 18.) Joseph prenait toutes les dispositions les plus propres à leur attester sa bienveillance : néanmoins ils sont dans les angoisses, ils redoutent d'être punis à cause de cet argent, comme s'ils étaient coupables en cela. Ils s'approchent donc de l'intendant de la maison et lui exposent la raison de leur inquiétude : ils lui racontent comment ils ont trouvé l'argent dans leurs sacs, et ils ajoutent : A cause de cela nous apportons aujourd'hui le double de l'argent, afin de payer notre dette précédente, et d'acheter des vivres. (Ib. 22.)

5. Remarquez à quel point l'infortune a corrigé et adouci leur caractère : L'intendant leur répondit : Ayez l'esprit en repos, ne craignez point : votre Dieu, le Dieu de votre père vous a donné des trésors dans vos sacs : quant à votre argent, il est bon, et entre mes mains. (Ib. 23.) Point de crainte, soyez sans inquiétude. Personne d'entre vous ne sera accusé pour ce motif : l'argent nous a été compté : croyez donc que cela vous vient de Dieu, que c'est Dieu qui a mis des trésors dans vos sacs. — Ayant dit ces mots, il fit sortir Siméon, il apporta de l'eau pour laver leurs pieds, et donna à manger à leurs ânes. (Ib. 24.) — Ainsi la prière de leur père les faisait réussir en toute chose tout arrivait selon la prière qu'il avait adressée au ciel en disant: Que le Dieu de mon père vous fasse trouver grâce ! même avant que Joseph fût présent, l'homme à qui était confié le soin de sa maison prodiguait aux nouveaux venus les marques de bienveillance. Ils préparèrent les présents pour Joseph. (Ib. 25.) (420) Et lorsqu'il entra, ils les lui offrirent et se prosternèrent devant lui jusqu'à terre. (Ib. 26.) Puis il leur demanda encore une fois : Votre père, le vieillard dont vous m'avez parlé, se porte-t-il bien? vit-il encore ? {Ib. 27.) Ils répondirent : Ton serviteur notre père est en bonne santé. Et il dit : Qu'il soit béni de Dieu! Et s'inclinant ils adorèrent. (Ib. 28.) Mais Joseph vit soit frère, né de sa mère, et dit : voilà ce jeune frère, que vous m'avez dit que vous amèneriez ? Et il dit : Dieu te fasse miséricorde, mon enfant ! (Ib. 29.)

Admirez sa constance : il continue à faire l'ignorant, afin que la suite des événements lui permette de démêler quelles étaient leurs dispositions à l'égard de Benjamin. Et comme la nature même parlait trop haut, ses entrailles étaient émues, et il aurait voulu pleurer. Il entra donc dans une autre salle, et là, se mit.à pleurer. Puis s'étant lavé le visage, il sortit. (30.) Ensuite il montre sa bonté : Servez les pains (31), dit-il. On le servit à part, comme le roi, le maître de l'Egypte entière; et ses frères à part; et à part aussi les Egyptiens qui dînaient avec lui. Car les Egyptiens ne pouvaient pas manger avec les Hébreux; c'est une abomination aux yeux des Egyptiens. (32.) En face de lui s'assirent le plus âgé et le plus jeune. (33.) Cela les jeta dans l'étonnement, et ils ne pouvaient deviner d'où lui venait la connaissance qu'il avait de la différence de leurs âges. Puis dans la distribution des parts, il donne à Benjamin une portion cinq fois plus grande. Ils ne comprennent pas davantage, ils croient que c'est un simple effet du hasard, à cause de la jeunesse du privilégié. Enfin, le repas terminé, Joseph appelle son intendant et lui donne ces ordres : Remplis les sacs de ces hommes d'autant de vivres qu'ils pourront en emporter, et remets de même l'argent de chacun dans son sac; et jette cette coupe d'argent dans le sac du plus jeune. (XLIV,1, 2.) Voyez quel artifice il imagine encore pour mettre à une infaillible épreuve les sentiments de ses frères à l'égard de Benjamin. Cela fait, il les congédie. Puis, lorsqu'ils se. furent mis en route, il dit à l'intendant de sa maison : Lève-toi, mets-toi à leur poursuite, et dis-leur: Pourquoi rendez-vous le mal pour le bien ? Pourquoi m'avez-vous dérobé une coupe d'argent? N'est-ce pas celle où boit mon maître? Il s'en sert pour deviner. C'est une détestable action que la vôtre. (Ibid. 4, 5.) Lorsqu'il les eut trouvés, raconte l’Ecriture, il leur dit : Pourquoi répondre aux bienfaits par des injustices? Pourquoi exercer votre méchanceté jusque: sur celui qui vous a fait si bon accueil ? Comment n'avez-vous pas craint de faire du tort à un homme que vous aviez trouvé si généreux? Que dire d'une pareille scélératesse? Quel délire s'est emparé de vous? Ne savez-vous pas que c'est là le vase dont mon maître se sert pour deviner? Votre action est criminelle, votre dessein pernicieux, votre entreprise impardonnable, votre audace sans égale, votre perversité au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Ils lui répondirent: Pourquoi votre maître tient-il. ce langage? (7.) Pourquoi nous reprochez-vous un crime dont nous sommes tout à fait innocents? A Dieu ne plaise que vos serviteurs se comportent jamais comme vous dites ! A Dieu ne plaise que nous tenions jamais fane pareille conduite ! Nous qui avons apporté une double somme d'argent, comment aurions-nous pu, dérober argent ou or? D'ailleurs, si vous le croyez, Que celui aux mains duquel on trouvera le vase que vous cherchez, que celui-là meure (9), comme auteur d'un pareil forfait : et nous, nous serons esclaves. Le calmé de leur conscience leur permettait de perler avec cette assurance. L'intendant répondit : Eh bien ! qu'il soit fait comme vous dites. Celui aux mains duquel sera trouvée la coupe, celui-là sera mon serviteur : les autres seront mis en liberté. (10.) Après cela, ils se laissent fouiller. Et il les fouillait en commençant par l'aîné, jusqu'à ce qu'il arriva à Benjamin. Et ayant ouvert le sac de celui-ci, il trouve la coupe. (12.) Cela confondit leur esprit. Ils déchirèrent leurs vêtements, ils remirent leurs sacs sur les bêles de somme, et revinrent à la ville. (13.) Et Juda étant entré ainsi que ses frères auprès de Joseph, ils tombèrent devant lui la face contre terre. (14.) Observez combien de fois. ils l'adorent. Puis Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous fait cela ? Ne savez-vous pas que je n'en sers pour deviner ? Juda répondit : Que répliquer ? que dire à notre seigneur ? Comment nous justifier? Dieu a trouvé l'iniquité de vos serviteurs. (16.) De nouveau le souvenir du mal qu'ils lui ont fait leur revient à l'esprit. Eh bien ! nous sommes serviteurs de notre maître, et nous, et celui aux mains de qui fut trouvée la coupe. Ils font voir alors leurs bons sentiments, et se soumettent à la servitude en même temps que leur frère. Mais Joseph répondit.: A Dieu ne (421) plaise que j'en fasse rien ! L'homme aux mains de qui a été trouvée la coupe, voilà celui qui sera mon serviteur : quant à vous, retournez sains et saufs auprès de votre père. (Ib. 17.)

6. Ainsi, ce qu'avait craint leur père leur arrivait: les voilà dans le trouble et les angoisses, ne sachant quel parti prendre. Mais Juda s'approcha, et dit. (Ibid. 18.) C'est lui, en effet, qui avait reçu Benjamin des mains de son père, lui qui avait dit: Si je ne te le ramène pas, je resterai coupable devant toi tous les jours de ma vie: il s'approche, il raconte avec exactitude tout ce qui s'est passé, afin d'exciter la compassion de Joseph, et de le disposer à laisser partir l'enfant. Juda s'approcha et dit: Je vous en prie, seigneur, laissez parler votre serviteur. Observez comment il ne cesse de lui parler sur le ton d'un esclave qui s'adresse à son maître: et rappelez-vous ces songes des gerbes, qui envenimèrent leur jalousie contre lui: admirez la sagesse et la toute-puissance de Dieu, qui à travers tant d'obstacles, menait tout à réalisation. Laissez parler votre serviteur en votre présence, et ne vous irritez pas contre lui, seigneur. Vous avez interrogé vos serviteurs, disant : Avez-vous un père, un frère? (19.) Et nous avons dit à notre seigneur Nous avons un vieux père et il a un jeune fils, enfant de sa vieillesse; le frère de celui-ci est mort. (20.) Figurez-vous ce que devait éprouver Joseph en entendant ces paroles. Lui seul est resté à sa mère; et son père l'a pris en grande tendresse. Pourquoi mentent-ils encore ici en disant : Le frère de celui-ci est mort? ne l'avaient-ils pas vendu aux marchands? Mais comme ils avaient fait croire à leur père qu'il avait péri et avait été dévoré par les bêtes féroces, comme d'ailleurs ils pensaient qu'il avait dû succomber aux maux de son esclavage chez un peuple barbare, il dit pour ces raisons : Et le frère de celui-ci est mort. Mais, vous avez dit à vos serviteurs : Amenez-moi cet enfant, et j'en prendrai soin. (21.) Et vous avez ajouté: Si votre frère ne vient pas avec vous, vous n'aurez pas l'avantage de voir nia face. (23.) Or, il est arrivé que, revenus auprès de votre serviteur, notre père, nous lui avons rapporté les paroles de notre seigneur. (24.) Alors notre père nous a dit : Remettez-vous en route, achetez-nous quelques provisions. (25.) Mais nous lui avons répondu : Nous ne pourrons aller là-bas, si notre frère ne vient pas avec nous. (26.) Alors votre serviteur, notre père, il nous dit : Vous savez que ma femme m'a donné deux enfants, l'un s'en est allé loua (le moi, et vous m'avez dit qu'il avait été mangé par les bêtes sauvages. (27, 28.) Remarquez comment l'apologie de Juda instruit exactement Joseph de ce qui s'est passé dans sa famille après qu'il a été vendu, du leurre auquel ils ont recouru pour tromper son père, du récit qu'ils lui ont fait à son sujet. Maintenant donc, si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive une maladie en route, vous conduirez nia vieillesse avec douleur au tombeau. (29.) Quand tel est l'attachement de notre père à l'égard de ce jeune enfant, comment pourrons-nous soutenir sa vue, si celui-ci n'est pas avec nous? Car sa vie dépend de l'âme de celui-ci. (30.) Et vos serviteurs conduiront la vieillesse de votre serviteur, notre père, avec douleur au tombeau. En effet, votre serviteur a reçu ce jeune enfant des mains de notre père, en disant : Si je ne le ramène pas auprès de vous, je resterai coupable envers vous tous les jours de ma vie. (31.) Voilà les promesses que j'ai faites à mon père, afin de pouvoir vous amener l'enfant, obéir à vos volontés, vous montrer que nous avions parlé sincèrement et qu'il n'y avait eu nul mensonge dans nos discours. Maintenant donc je resterai, esclave pour esclave, serviteur de mon seigneur : quant aie jeune enfant, qu'il parte avec nos frères. (Ib. 33.) En effet, comment revenir auprès de mon père, sans avoir l'enfant avec nous? Que je ne voie pas les maux qui viendront trouver mon père. (Ib. 24.) Ces paroles émurent vivement Joseph, et lui parurent une marque suffisante et de respect filial et d'amour fraternel. Et il ne pouvait plus se contenir, ni supporter la présence des assistants :il fait éloigner tout le monde, et demeuré seul au milieu d'eux (XLV, 1), il pousse un cri avec un sanglot, et se fait reconnaître à ses frères. Et cela fut connu dans tout le royaume, et jusque dans la demeure de Pharaon. (Ib. 2.) Et il dit à ses frères : Je suis Joseph! Mon père vit-il encore? (Ib. 3.) Je ne puis m'empêcher d'admirer ici, la persévérance de ce bienheureux, comment il put soutenir son rôle jusqu'au bout, ne pas se trahir, mais ce qui m'étonne surtout, c'est que ses frères aient eu la force de rester debout, d'ouvrir encore la bouche, que la vie ne se soit pas envolée d'eux, qu'ils n'aient pas perdu la raison, qu'ils n'aient pas disparu au fond de la terre. Ses frères ne pouvaient lui répondre : (422) car ils étaient troubles. Rien de plus naturel en se rappelant comment ils s'étaient comportés à son égard, ce que lui-même avait été pour eux, en considérant le rang illustre où il était placé, c'est presque pour leur vie qu'ils étaient inquiets. Aussi, voulant les rassurer, il leur dit : Venez près de moi. (Ib. 4.) Ne reculez point : ne croyez pas que votre conduite à mon égard vienne d'un dessein conçu par vous. Ce n'est pas tant l'ouvrage de votre injustice envers moi, que de la sagesse de Dieu, de son ineffable bonté : il m'a fait venir ici, afin qu'en temps opportun je pusse fournir des vivres et à vous et à tout le pays. Et il dit: Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour qu'il fût mené en Egypte. Maintenant donc, ne vous affligez point. (Ib. 5.) Il ne faut pas que cela vous trouble, que vous vous reprochiez ce qui s'est passé. La providence de Dieu a tout dirigé. Car Dieu m'a envoyé en Egypte pour votre salut. Voici la deuxième année que la famine est sur la terre, et il s'écoulera encore cinq ans durant lesquels il n'y aura ni labourage ni moisson. (Ib. 6.) Dieu m'a fait venir ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister. (Ib. 7.) Par conséquent, ce n'est pas vous qui m'avez fait venir ici, c'est Dieu. (Ib. 8.)

7. Ainsi, à deux et trois reprises, il cherche à apaiser leurs remords, en leur persuadant qu'ils ne sont pour rien dans sa venue en Egypte, que c'est Dieu qui a fait cela,, afin de l'élever au rang glorieux où il est maintenant. C'est Dieu qui m'a envoyé, quia fait de moi comme le père de Pharaon, le maître de toute sa maison, le gouverneur de toute l'Égypte. Voilà le pouvoir que m'a valu cet esclavage, la gloire que m'a procurée cette vente, les honneurs dont cette affliction a été pour moi le principe, l'élévation où m'a porté cette jalousie. — Ce n'est pas assez d'écouter ces paroles: il faut suivre l'exemple qu'elles nous donnent et consoler de la sorte nos persécuteurs, en leur ôtant la responsabilité de nos maux, en subissant tout avec un calme parfait, comme fit cet homme admirable. Vous voilà donc bien convaincus, dit-il, que je ne vous impute point mes infortunes, que je vous décharge de tout grief et attribue tout à Dieu, à Dieu qui a tout conduit afin de m'élever à la gloire où je suis maintenant : Hâtez-vous donc de retourner auprès de mon père et dites-lui: Voici ce que mande ton fils Joseph: Dieu m'a fait maître de toute l'Egypte. Viens auprès de moi, et ne tarde pas (Ib. 9); et tu habiteras dans la terre de Gessen, et tu seras près de moi ainsi que tes fils, les fils de tes fils, et tes brebis, et tes boeufs et tout ce que tu possèdes (Ib. 10), et je te nourrirai (car la famine durera cinq ans encore), afin que tu ne périsses point avec tes fils et tous tes biens. (Ib. 11.) Vos yeux voient ainsi que les yeux de mon frère Benjamin, que c'est moi qui vous parle de ma bouche. Rapportez à mon père toute la gloire dont je jouis en Egypte, et tout ce que vous avez vu, et hâtez-vous de l'amener. (Ib.12.)Après avoir tenu ce langage, les avoir pleinement rassurés, instruits de ce qu'ils devaient dire à .leur père, pressés de le ramener promptement, Il se jeta au cou de Benjamin (ils étaient fils de la même mère), et se mit à pleurer, et Benjamin aussi pleura sur lui, et il embrassa tous ses frères, et pleura sur eux. (Ib. 14.) C'est alors, après une si longue entrevue, après ces larmes, ce conseil donné, qu'ils osent enfin, non. sans peine, lui adresser la parole. Après cela ils lui parlèrent. (Ib. 15.) Mais le bruit de cet événement arriva dans la demeure de Pharaon : il s'en réjouit, ainsi que tous ceux de sa maison. (Ib. 16.) Ainsi tout le monde se réjouit de cette reconnaissance de Joseph et de ses frères. Et le roi dit à Joseph : Dis à tes frères: faites ceci: remplissez vos chariots de froment, et partez. (Ib. 17.) Et revenez auprès de moi avec votre père : je vous , ferai part de tous lesbiens d'Egypte. (Ib.18.) Mais recommande-leur de prendre ici des chars pour leurs femmes et leurs enfants. Le roi même, vous le voyez; est tout préoccupé du voyage de Jacob. Prenez avec vous votre père, et venez; et ne laissez rien de ce que vous possédez. Car tous les biens de l'Égypte seront à vous. (Ib.19.) Ainsi firent les fils d'Israël. Joseph leur donna des chars, selon les instructions du roi. (Ib. 21.) Et il donna deux robes à chacun, à Benjamin trois cents pièces d'or, et cinq robes de rechange (Ib.22) ; à son père il envoya pareillement dix ânes portant des richesses d'Égypte, et dix mules chargées de pains pour le voyage. (Ib.23.) Et quand il eut donné toutes ces choses, il congédia ses frères, et ils se mirent en route; et il leur dit: Ne vous querellez pas et chemin. (Ib.24.) Remarquez cette profonde sagesse. Non content de leur accorder un absolu pardon, et d'oublier leurs fautes, il les exhorte encore à ne pas se quereller en chemin, à ne pas s'a. dresser de reproches mutuels touchant le (423) passé. Rappelons-nous que naguère, en présence de Joseph, ils se disaient entre eux : C'est justement ; parce que nous avons péché contre Joseph notre frère, et que nous n'avons pas été émus de sa douleur; et que Ruben se leva alors pour dire: N'est-il pas vrai que je vous ai dit : ne faites pas de mal ci ce jeune enfant, et que vous ne m'avez pas écouté? à plus forte raison était-il vraisemblable qu'il allait désormais les accuser. Voilà pourquoi Joseph apaise leur coeur, et réprime leur humeur querelleuse en disant: Ne vous querellez pas en chemin : songez que je ne vous ai fait aucun reproche touchant le passé, et ainsi restez en paix les uns avec les autres.

Qui pourrait donner assez d'éloges à ce juste qui sut exécuter si amplement toutes les prescriptions de sagesse renfermées dans la nouvelle loi ; qui sut accomplir, et bien au delà, la recommandation donnée par le Christ aux apôtres : Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent? (Matth. V, 44.) C'est peu qu'il ait montré une charité si parfaite à D'égard de ceux qui l'avaient fait mourir autant qu'il avait été en eux : il ne néglige rien pour leur prouver qu'ils n'ont pas eu de tort envers lui. O comble de sagesse ! O bonté surhumaine ! O luxe d'amour divin! Est-ce que c'est vous, leur dit-il, qui m'avez infligé ce traitement? C'est la sollicitude de Dieu à mon égard quia permis ces choses, afin de faire aboutir mes songes, et de vous assurer dans ma personne un puissant protecteur. Ainsi donc les tribulations, les épreuves sont un gage de l'infinie providence et sollicitude du Dieu de bonté pour nous. En conséquence, ne demandons point le repos et la sécurité à tout prix : mais soit au sein du repos, soit au milieu des épreuves, ne cessons pas d'envoyer là-haut le tribut de notre gratitude, afin que la vue de notre sagesse rende notre Maître encore plus prodigue pour nous de sa sollicitude, de laquelle puissions-nous tous être favorisés, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

 

 

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