ROMAINS XX
Précédente Accueil Remonter Suivante

 

Accueil
Remonter
PROLOGUE
ROMAINS I
ROMAINS II
ROMAINS III
ROMAINS IV
ROMAINS V
ROMAINS VI
ROMAINS VII
ROMAINS VIII
ROMAINS IX
ROMAINS  X
ROMAINS XI
ROMAINS XII
ROMAINS XIII
ROMAINS XIV
ROMAINS XV
ROMAINS XVI
ROMAINS XVII
ROMAINS XVIII
ROMAINS XIX
ROMAINS XX
ROMAINS XXI
ROMAINS XXII
ROMAINS XXIII
ROMAINS XXIV
ROMAINS XXV
ROMAINS XXVI
ROMAINS XXVII
ROMAINS XXVIII
ROMAINS XXIX
ROMAINS XXX
ROMAINS XXXI
ROMAINS XXXII

HOMÉLIE XX. JE VOUS CONJURE DONC, MES FRÈRES, PAR LA MISÉRICORDE DE DIEU, D'OFFRIR VOS CORPS EN HOSTIE VIVANTE, SAINTE, AGRÉABLE A DIEU, POUR QUE VOTRE CULTE SOIT RAISONNABLE. (XII, 1, JUSQU'A 3.)

 

355

 

Analyse.

 

1. offrir à Dieu son corps comme une hostie vivante et de quelle manière.

2. Ne pas se conformer à ce siècle dont la figure ne fait que passer. — Se transformer par le renouvellement de l'Esprit. — En quoi consiste ce renouvellement , saint Chrysostome fait remarquer que saint Paul ne dit pas transfigurez-vous; mais transformez-vous, indiquant ainsi que la vertu n'est pas seulement une figure qui passe, mais une forme vraie qui demeure.

3. Partout l'apôtre parle un langage humble et bienveillant, s'effaçant toujours pour laisser paraître le Maître souverain, rappelant les bienfaits de Dieu plutôt que ses lois et ses prescriptions. — Que l'humilité est la source de tous les biens.

4. Contre la vaine gloire. — Que l'orgueil est une véritable folie.

 

1. Après avoir beaucoup parlé de la libéralité de Dieu, montré son ineffable Providence, sa bonté infinie, que personne ne peut sonder, il la met de nouveau en avant pour déterminer ceux qui ont reçu tant de dons et tant de bienfaits à s'en rendre dignes par leur conduite. Si grand, si élevé qu'il soit, il veut bien condescendre à la suppléer, et cela, non à son profit personnel, mais en vue de leurs propres avantages. Et comment vous étonner qu'il descende à des prières, quand il parle des miséricordes de Dieu? Puisque, dit-il, les miséricordes de Dieu ont été pour vous la source d'une multitude de biens, respectez-les, recourez-y humblement: car elles-mêmes prient pour que vous ne fassiez rien qui soit indigne d'elles. C'est donc, ajoute-t-il, par elles que je vous supplie, par elles qui vous ont sauvés; comme si , pour faire honte à quelqu'un qui aurait reçu de grands bienfaits, on lui amenait en qualité de suppliant, ce bienfaiteur lui-même. Mais que demandez-vous, dites-moi? « Que vous offriez vos corps en hostie vivante , sainte, agréable à Dieu, pour que votre culte soit raisonnable ». Après qu'il a dit « Hostie », pour qu'on ne s'imagine pas qu'il s'agisse d'immoler le corps, il ajoute : « Vivante ». Puis pour distinguer cette hostie de l'hostie judaïque , il dit « Sainte, agréable à Dieu , pour que votre culte soit raisonnable » ; car celle des Juifs était matérielle et peu agréable à Dieu. «Car», disait le Seigneur, « qui a demandé ces victimes de vos mains? » (Is. I, 42.) Et souvent ailleurs Dieu semble repousser les victimes de ce genre. Mais il ne demandait point encore celle-ci, ou plutôt il la demandait, même quand les autres lui étaient offertes. C'est pourquoi il est écrit : « Je serai honoré par un sacrifice de louange ». (Ps. XLIX.) Et encore : « Je célébrerai le nom de mon Dieu par un cantique, qui sera plus agréable à Dieu que le sacrifice d'un veau, dont les cornes et les ongles commencent à paraître». (Ps. LXIII.) Ailleurs encore Dieu rejette ce genre d'hosties en disant : « Est-ce que je mange la chair des taureaux? Est-ce que je bois le sang des boucs? » Et il ajoute : « Offrez à Dieu un sacrifice de louange et acquittez les voeux que vous avez faits au Très-Haut », (Ps. XLIX.) C'est aussi ce que Paul demande ici : « Offrez vos corps en hostie vivante ».

Mais comment, direz-vous, le corps peut-il être une hostie? Que votre oeil ne se fixe sur rien de mauvais, et il devient une hostie; que votre langue ne profère rien de coupable , et elle devient une offrande; que votre main ne fasse rien contre la loi , et elle devient un holocauste. Ou plutôt cela ne suffit pas, mais il faut y ajouter la pratique des bonnes (356) oeuvres, afin que la main fasse l'aumône, que la bouche rende bénédictions pour malédictions, que l'oreille s'applique avec assiduité à entendre la parole de Dieu. Car l'hostie ne doit rien avoir d'immonde, elle forme les prémices de tout le reste. Offrons donc à Dieu les prémices de nos mains, de nos pieds, de notre bouche et de tout le reste; cette hostie plaira à Dieu, autant que celle des Juifs était impure à ses yeux. « Car », est-il écrit, « leurs hosties sont pour eux le pain de l'affliction ». (Os. IX, 4.) Il n'en est pas ainsi de la nôtre. L'hostie judaïque présentait un corps mort; la nôtre rend vivant ce qui est immolé. Car c'est en mortifiant nos membres que nous pouvons vivre ; c'est la nouvelle loi du sacrifice ; c'est pourquoi l'espèce de feu qu'on y emploie paraît extraordinaire Il n'y a plus besoin die bois ni de matière inflammable; notre feu consume de lui-même , il ne dévore pas la victime; il la fait vivre. C'était le genre de sacrifice que Dieu demandait autrefois ; aussi le prophète disait-il : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un coeur contrit ». (Ps. L.) C'était aussi celui qu'offraient les trois enfants dans la fournaise : « Il n'y a ni prince, ni prophète, ni lieu propres à demander et à obtenir miséricorde; mais recevez de nous un coeur contrit et un esprit humilié ». (Dan. III, 38, 39.)

Et voyez quelle exactitude dans chacun des termes de Paul! Il ne dit pas : Faites de vos corps une hostie, mais : « Offrez », comme s'il, disait : Vous n'avez plus rien de commun avec vos corps; vous les avez livrés à un autre. Ceux qui livrent des chevaux de bataille, n'ont plus rien de commun avec eux. Vous avez livré vos membres pour la guerre qui se fait au démon, pour cette lutte terrible; ne les retirez donc plus pour vos usages personnels. Par là, Paul nous enseigne encore une autre chose c'est que, si on veut les offrir, il faut les offrir éprouvés. Car ce n'est pas à un homme que nous les offrons, mais à Dieu, le Roi de l'univers; ni pour un simple combat, mais pour être montés par Dieu même. En effet, Dieu ne dédaigne pas d'avoir nos membres pour monture, il le désire même vivement; ce que ne voudrait pas un roi, serviteur comme nous, le Maître des anges s'y résout volontiers. Mais puisque vous devez les lui présenter, et qu'ils sont une hostie, enlevez-en toute tache; car s'ils en gardent, ils ne sont plus une hostie. Ainsi l'oeil qui s'est fixé sur une prostituée, ne peut plus être immolé; on ne peut plus offrir une main souillée par le vol ou l'avarice, des pieds qui boitent et montent au théâtre, un ventre esclave du plaisir et qui allume la flamme des passions et des voluptés, un coeur livré à la colère ou aux amours impudiques, un langage qui profère des paroles honteuses.

2. Il faut donc veiller soigneusement à ce que notre corps soit sans tache. Car si l'on exigeait de ceux qui offraient les anciennes hosties les précautions les plus minutieuses, et 'ils ne pouvaient offrir aucune victime qui eût les oreilles coupées, la queue mutilée, qui fût atteinte de gale ou de dartre; à bien plus forte raison nous qui n'offrons pas des animaux stupides, mais nos propres personnes, devons-nous être attentifs, et nous présenter parfaitement purs, pour pouvoir dire aussi comme Paul : « Car, pour ce qui me regarde, on a déjà fait des libations sur moi, et le temps de ma dissolution approche ». (II Tim. IV, 6.) Il était en effet plus pur que quelque hostie que ce fût; voilà pourquoi il se donnait à lui-même le nom de libation. Or, il en sera ainsi de nous, si nous détruisons le vieil homme, si nous mortifions nos membres terrestres, si nous crucifions le monde en nous. Pour cela nous n'avons besoin ni de glaive, ni d'autel, ni de feu; ou plutôt il noua les faut, mais non faits de main d'homme. Tout nous viendra d'en-haut, le feu et l'épée; et l'autel, ce sera l'étendue du firmament. Si, quand Elie offrait une hostie visible, une flamme descendue du ciel consuma tout, l'eau, le bois, les pierres mêmes; à bien plus forte raison vous en arrivera-t-il autant. Si vous avez encore quelque chose de mou et de charnel, mais que vous présentiez l'hostie avec un coeur droit, le feu de l'Esprit descendra, consumera tout cela et achèvera le sacrifice. Mais qu'est-ce qu'un culte raisonnable? Le ministère spirituel,, une vie selon le Christ. De même que celui qui exerce une fonction dans la maison du Seigneur et y sacrifie, quel qu'il soit d'ailleurs, se contient et prend une attitude plus grave; ainsi devons-nous être toute notre vie, nous qui servons Dieu et lui offrons des sacrifices. Et c'est ce qui arrivera si vous lui immolez chaque jour des victimes; si, en qualité de prêtre, vous lui présentez l'offrande de votre corps et de la vertu de votre âme : par exemple, si vous lui offrez la chasteté, l'aumône; la douceur, la patience à supporter le mal. Par là vous offrirez un (357) culte raisonnable, c'est-à-dire qui n'aura rien de matériel, rien de grossier, rien de sensible. Après avoir relevé, par ces expressions, l'esprit de l'auditeur, avoir montré que chacun exerce le sacerdoce par sa propre chair, par sa conduite, il indique ensuite la manière de tout faire en règle. Quelle est cette,manière? « Ne « vous conformez point à ce siècle », dit-il, «mais transformez-vous par le renouvellement de votre esprit (2) ». Car la figure de ce siècle est basse, vile, passagère; elle n'a rien d'élevé, rien de durable, rien de droit : c'est un renversement complet de toutes choses. Si donc vous voulez marcher droit, ne vous conformez pas à la figure de la vie présente; car rien n'y est permanent, rien n'y est solide. Voilà pourquoi il l'appelle figure; expression qu'il répète ailleurs, quand il dit : « Car la figure de ce monde passe ». (I Cor. VII, 31.) En effet, elle n'a rien de stable, ni de fixe; tout y est passager; voilà pourquoi il dit: « A ce siècle », pour en indiquer le peu de solidité, le défaut de consistance. Parlez-vous de richesses, de gloire, de beauté de corps, de plaisir, de tout ce qui paraît grand : ce n'est là qu'une figure, un mensonge, une apparence, un masque; et non une substance solide. Ne vous y conformez donc pas, dit l'apôtre, mais transformez-vous dans le renouvellement de l'esprit. Il ne dit pas : Transfigurez-vous, mais : « Transformez-vous », pour montrer que le monde est une figure, et que la vertu n'en est pas une; mais une forme vraie, possédant une beauté naturelle, et n'ayant pas besoin d'apprêts artificiels ni de figures qui paraissent et disparaissent aussitôt : car tout cela est déjà détruit avant de paraître. Si donc vous rejetez la figure, vous aurez bientôt la forme vraie.

En effet, il n'y a rien de plus faible que le vice, rien qui vieillisse si promptement. Mais comme l'homme est exposé à pécher chaque jour, l'apôtre console son auditeur, en disant Renouvelez-vous vous-même chaque jour. Faites sur vous-même ce que nous faisons continuellement pour nos maisons, en réparant les ravages faits par le temps. Vous avez péché aujourd'hui? vous avez fait vieillir votre âme? Ne désespérez pas, ne vous laissez pas abattre, mais renouvelez-la par le repentir, par les larmes, par la confession, par la pratique du bien; et, en cela, ne vous relâchez jamais. Mais comment le pourrons-nous, dites-vous? « Si vous choisissez les meilleures choses, si vous reconnaissez, combien la volonté de Dieu est bonne, agréable et parfaite ». Ou il veut dire : Renouvelez-vous pour apprendre ce qui est utile à connaître la volonté de Dieu; ou bien : Vous pouvez vous renouveler si vous apprenez ce qui est utile et quelle est la volonté de Dieu. En effet, si vous connaissez cette volonté et si vous apprenez à distinguer la nature dés choses, vous avez trouvé le chemin de toutes les vertus. Mais, dira-t-on, qui est-ce qui ignore les choses utiles et la volonté de Dieu? Ceux qui ne soupirent qu'après l'es biens de ce monde; ceux qui regardent la richesse comme digne d'envie; ceux qui méprisent la pauvreté; ceux qui poursuivent les charges; ceux qui ambitionnent la gloire extérieure; ceux qui se croient grands, parce qu'ils bâtissent des maisons magnifiques, qu'ils se procurent de somptueux tombeaux, qu'ils ont des troupeaux d'esclaves et qu'ils sont entourés d'une multitude d'eunuques. Ceux-là ignorent ce qui leur est utile, ne connaissent point la volonté de Dieu : deux choses qui n'en font qu'une.     

3. Dieu, en effet, veut ce qui nous est utile; et ce qui nous est utile, c'est ce que Dieu veut. Or, que veut Dieu? Que nous vivions dans la pauvreté, dans l'humilité, dans le mépris de la gloire, dans la tempérance, et non dans les délices; dans l'affliction, et non dans le repos; dans le deuil, et non dans la dissipation et dans la joie; enfin dans la pratique de toutes les vertus qu'il nous a commandées. Mais là plupart les repoussent comme des choses odieuses, tant ils sont éloignés de les considérer comme utiles et comme expression de la volonté de Dieu! Voilà pourquoi ils ne peuvent,. pas même de loin, aborder les travaux qu'exige la vertu. Comment ceux qui ne savent pas même ce que c'est que la vertu; qui, au lieu de l'admirer, admirent le vice; qui préfèrent une prostituée à une femme chaste; comment, dis-je, ceux-là peuvent-ils se détacher du temps présent? Il nous faut donc, avant tout, une connaissance exacte et distincte des choses; louer la vertu, même quand nous ne la pratiquons pas; condamner le vice, même quand nous ne l'évitons pas; afin de conserver un jugement impartial et sain. C'est ainsi que plus tard nous pourrons marcher et entreprendre enfin les bonnes oeuvres. C'est pour cela que Paul veut qu'on se renouvelle: « Afin de connaître quelle est la volonté de Dieu ».

 

358

 

Il me semble ici s'adresser encore aux Juifs qui restaient attachés à la loi. Sans doute l'ancienne institution était la volonté de Dieu, mais d'une manière transitoire, et comme concession faite à leur faiblesse; tandis que la nouvelle était parfaite et agréable en tout point. Et quand il l'appelle culte raisonnable, c'est par opposition à l'autre.

« Car je dis, en vertu de la grâce qui m'a été donnée, à tous ceux qui sont parmi vous, de ne paraître sages plus qu'il ne faut, mais de l'être avec modération, et selon la mesure de la foi que Dieu a départie à chacun (3) ». Plus haut il disait : « Je vous conjure par la miséricorde de Dieu » ; ici il dit: « En vertu de la grâce ». Voyez l'humilité, la modestie de l'apôtre ! Nulle part il ne prétend qu'on doive ajouter foi à sa parole, quand il donne des avis et des conseils aussi importants; mais tantôt il s'appuie sur la miséricorde de Dieu, tantôt sur la grâce. Ce n'est point ma parole que j'annonce, leur dit-il, mais celle de Dieu. Et il ne dit point : Je dis en vertu de la sagesse de Dieu, ni : Je dis en vertu de la loi de Dieu, mais : « En vertu de la grâce » ; rappelant sans cesse le souvenir des bienfaits reçus, pour les rendre plus reconnaissants et leur faire comprendre qu'ils doivent obéir à ce qu'on leur dit. « A tous ceux qui sont parmi vous ». Non-seulement à un tel et à un tel, mais au prince et au sujet, à l'homme libre et à l'esclave, à l'ignorant et au savant, à la femme et à l'homme, au jeune homme et au vieillard car la loi est pour tous, puisqu'elle vient du Maître. C'est ainsi qu'il ôte à son langage ce qu'il pourrait avoir de pénible, en proposant ses enseignements à tout le monde, même aux innocents, afin que les coupables acceptent ses reproches et se corrigent plus facilement.

Mais, de grâce, Paul, que dites-vous? « De ne pas être sages plus qu'il ne faut ». A l'exemple de son Maître, il présente l'humilité comme la source des biens. De même que le Christ sur la montagne, avant de commencer son instruction morale, en pose le fondement, en débutant par ces mots : « Heureux les pauvres d'esprit » (Matth. V, 3) ; ainsi Paul, en passant du dogme à la morale, établit le principe général de la vertu, en demandant de nous une merveilleuse hostie; et sur le point d'entrer dans les détails, il part de l'humilité comme du point capital, en disant : « De ne pas être sages plus qu'il ne faut », car c'est la volonté de Dieu, « Mais de l'être avec modération ». Ce qui veut dire : nous avons reçu la prudence pour en user sobrement, et non pour la mettre au service de l'orgueil. Il ne dit pas : d'être humbles, mais : « D'être sages » ; et ici la sagesse, peur lui, n'est pas la vertu opposée à la débauche, ni l'exemption de l'impureté, mais la vigilance et la bonne santé de l'âme: laquelle s'appelle sagesse parce qu'elle maintient l'esprit sain. Pour montrer donc que sans la modération on ne peut être sage, c'est-à-dire ferme et sain, mais qu'on extravague et qu'on est insensé, plus insensé même que le fou furieux, il donne à l'humilité le nom de sagesse. « Et selon la mesure de la foi que Dieu a départie à chacun ». Comme la concession des grâces inspirait de l'orgueil à beaucoup, soit chez les Romains, soit chez les Corinthiens, voyez comme il met à nu la cause de la maladie et la détruit peu à peu? En effet, après avoir dit qu'il faut être sage avec sobriété, il ajoute : « Selon la mesure de foi que Dieu a départie à chacun », donnant ici à la grâce le nom de foi. Puis, par ces mots « A départie », il console celui qui a moins reçu et contient celui qui a reçu davantage. Car si c'est Dieu qui a départi, et non point votre mérite, de quoi vous enorgueillissez-vous ?

4. Si on prétend que ce n'est pas à la foi que l'apôtre donne le nom de grâce, cela prouverait encore mieux qu'il veut humilier les orgueilleux. Car si la foi, par laquelle on fait les miracles, est le principe du don, et que le don vienne de Dieu, de quoi êtes-vous fier? Si le Christ n'était pas venu, s'il ne s'était pas incarné, la foi n'eût pas exercé un tel empire. Ainsi donc c'est de là que découlent tous les biens. Or si c'est Dieu qui donne, il sait comment il distribue; car il a créé tous les hommes et il en prend également soin. Aussi bien que le don, la quantité du don provient de sa bonté. Celui qui a fait preuve de sa bonté dans l'ensemble, c'est-à-dire en accordant les dons, ne faillira pas dans la mesure. S'il avait voulu vous témoigner son mépris, il ne vous eût point accordé le principe de ces dons; et s'il veut vous sauver et vous honorer (c'est pour cela qu'il est venu et qu'il vous a distribué tant de biens) pourquoi vous agiter et vous troubler, pourquoi tourner votre sagesse en folie, jusqu'à vous ravaler au-dessous même de celui qui est naturellement fou? Etre fou (359) naturellement, n'est pas un crime; mais devenir fou au moyen de la sagesse, c'est s'ôter tout espoir de pardon, c'est s'exposer à de plus grands châtiments. Tels sont ceux qui s'enorgueillissent de la sagesse et tombent ainsi dans une extrême folie.

Car rien ne rend insensé comme l'orgueil. Aussi le prophète donnait-il ce nom à un roi barbare, en disant : « Mais l'insensé dira des choses insensées ». (Isaïe, XXXII, 6.) Or, pour connaître sa folie à son propre langage, écoutez ce qu'il dit : « J'établirai mon trône au-dessus des astres du ciel, et je serai semblable au Très-Haut ». (Id. XIV, 14.) « Je placerai dans ma main le monde comme un nid, et je l'enlèverai comme des oeufs abandonnés». (Id. X, 4.) Y a-t-il rien de plus insensé que ce langage ? Et voilà la honte que s'attirent toutes les paroles de jactance. Si je produisais ici toutes celles de l'orgueilleux , il vous serait impossible de discerner si elles sont d'un orgueilleux ou d'un fou : tant il est vrai que ces deux défauts n'en font qu'un ! Un autre barbare dit: «Je suis un Dieu et non un homme » ; un autre encore : « Dieu pourra-t-il vous sauver et vous arracher de mes mains ? » (Dan. III, 15.) Et l'Égyptien : « Je ne connais point le Seigneur, et je ne laisserai point partir Israël ». (Ex. V, 2.) Le prophète parle aussi d'un insensé de ce genre, qui dit en son coeur « Il n'y a point de Dieu ». (Ps. XIII.) Et Caïn : « Est-ce que je suis le gardien de mon frère? » (Gen. IV, 9.) Pouvez-vous distinguer si ce sont des orgueilleux ou des fous qui parlent? L'orgueil, perdant toute mesure et toute intelligence (d'où lui vient le nom de démence(1) ) fait les insensés et les présomptueux. Si la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, ne pas connaître le Seigneur est le commencement de la folie. Donc si la sagesse consiste à connaître Dieu, la folie à ne pas le connaître, et si ce défaut de connaissance provient de l'orgueil, (en effet, ne pas connaître Dieu est le commencement de l'orgueil), donc, dis-je, l'orgueil est une extrême folie.

    Tel était Nabal, devenu insensé par orgueil, non vis-à-vis de Dieu, mais à l'égard de l'homme, et qui finit par mourir de peur. Car, quand on a perdu la mesure de l'intelligence, l'âme s'affaiblit et on devient tout à la fois lâche et audacieux. En effet, de même que le

 

1 aponoia signifie orgueil et démence

 

corps est sujet à toutes les maladies, dès qu'une fois il a perdu son tempérament normal; ainsi l'âme, quand elle a perdit sa grandeur propre et l'humilité, affaiblie dans sa constitution, devient timide en même temps qu'audacieuse et insensée, et finit par s'ignorer elle-même. Or, comment celui qui ne se connaît pas lui-même, connaîtra-t-il ce qui est au-dessus de lui? Comme le frénétique, n'ayant plus conscience de lui-même, ne voit pas ce qui est devant ses pieds ; ou comme l'oeil aveuglé plonge tous les membres dans l'obscurité ainsi arrive-t-il dans l'orgueil. Voilà pourquoi les orgueilleux sont plus à plaindre que les fous furieux, que ceux qui sont naturellement insensés. Comme eux ils sont ridicules, comme eux ils sont désagréables ils extravaguent comme eux, mais ils n'excitent point la même compassion ; comme eux ils ont perdu le sens, mais ils ne rencontrent pas la même indulgence; on se contente de les haïr; ayant les défauts des furieux et des insensés, ils ne sont point excusés comme eux; on rit, non-seulement de leurs paroles, mais de leurs façons. Pourquoi, dites-moi; levez-vous la tête? Pourquoi marchez-vous sur la pointe des pieds? Pourquoi froncez-vous les sourcils? Pourquoi renflez-vous votre poitrine? Vous ne pouvez pas faire blanc ou noir un de vos cheveux, et vous marchez en l'air, comme si vous étiez le maître du monde. Peut-être voudriez-vous avoir des ailes pour ne plus toucher terre; peut-être voudriez-vous être une merveille? Eh! n'en êtes-vous déjà pas, une, vous qui êtes homme et essayez de voler? ou plutôt vous qui volez en désir, et qui vous gonflez en tout sens?

Quel nom vous donnerai-je, pour détruire en vous cet orgueil ? Si je vous appelle cendre, poussière, fumée, tourbillon de poussière, j'ai exprimé votre peu de valeur, mais je n'ai pas encore trouvé l'image exacte que je voudrais; car je voudrais peindre tout à la fois la bouffissure et le vide. Quelle image trouverai-je donc qui convienne aux orgueilleux? Ils me paraissent ressembler à de l'étoupe brûlée. En effet, l'étoupe semble s'enfler quand elle est brûlée, elle prend un volume extraordinaire, mais au moindre contact de la main, elle s'affaisse entièrement et ne vaut pas même de la cendre. Telles sont les âmes, des orgueilleux; leur enflure est vide; le premier choc peut les abaisser et les réduire à rien. Car l'orgueilleux (360) est nécessairement un homme très-faible; sa hauteur n'a rien de solide ; semblable aux bulles d'eau qui crèvent si aisément, il est facilement détruit. Si vous ne me croyez pas, amenez-moi un homme plein d'audace et d'orgueil, et vous le verrez, au premier accident, lâche et sans courage. De même que le menu bois prend vite feu et est aussitôt réduit en cendre, tandis que le bois solide ne s'allume pas aussi facilement, mais conserve longtemps sa flamme ; ainsi les âmes fermes, solides, ne s'enflamment ni ne s'éteignent aisément, tandis que les orgueilleux font l'un et l'autre dans le même moment.

Convaincus de ces vérités, pratiquons donc l'humilité. Rien n'égale sa force; elle est plus ferme que le rocher, plus dure que le diamant; elle est pour nous un rempart plus sûr que les tours, que les villes, que les murailles ; elle est au-dessus de toutes les ruses du démon; tandis que l'orgueil nous livre au premier venu ; crève, comme je l'ai dit, plus facilement qu'une bulle d'eau ; se déchire plus vite qu'une toile d'araignée et s'évapore plus promptement que la fumée. Afin donc d'être établis sur la pierre ferme, renonçons à l'orgueil , embrassons l'humilité. C'est ainsi que nous trouverons le repos dans la vie présente, et que nous jouirons de tous les biens dans le siècle à venir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui la gloire, la force, l'honneur appartiennent au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

Traduit par M. l'abbé DEVOILLE.

 

 

Haut du document

 

 Précédente Accueil Remonter Suivante