LIVRE X
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LIVRE DIXIÈME

DU COMMANDEMENT D’AIMER DIEU SUR TOUTES CHOSES.

 

 

CHAPITRE PREMIER

De la douleur du commandement que Dieu nous a fait de l’aimer sur toutes choses.

CHAPITRE II

Que ce divin commandement de l’amour tend au ciel mais est toutefois donné aux fidèles de ce monde.

CHAPITRE III

Comme tout le coeur étant employé en l’amour sacré, ou peut néanmoins aimer Dieu différemment, et aimer encore plusieurs autres choses aven Dieu.

CHAPITRE IV

De deux degrés de perfection avec lesquels ce commandement peut être observé en cette vie mortelle.

CHAPITRE V

De doux autres degrés de plus grande perfection avec lesquels nous pouvons aimer Dieu sur toutes choses.

CHAPITRE VI

Que l’amour de Dieu sur toutes choses est commun à tous les amants.

CHAPITRE VII

Eclaircissement du chapitre précédent.

CHAPITRE VIII

Histoire mémorable pour faire bien concevoir en quoi gît la force et excellence de l’amour sacré.

CHAPITRE IX

Confirmation de ce qui a été dit par une comparaison notable.

CHAPITRE X

Comme nous devons aimer la divine bonté souverainement plus que nous-mêmes.

CHAPITRE XI

Comme la très sainte charité produit l’amour du prochain.

CHAPITRE XII

Comme l’amour produit le zèle.

CHAPITRE XIII

Comme Dieu est jaloux de nous.

CHAPITRE XIV

Du zèle ou jalousie que nous avons pour notre Seigneur.

CHAPITRE XV

Avis pour la conduite du saint zèle.

CHAPITRE XVI

Que l’exemple de plusieurs saints, qui semblent avoir exercé leur zèle avec colère, ne fait rien contre l’avis du chapitre précédent.

CHAPITRE XVII

Comme notre Seigneur pratiqua tous les plus excellente actes de l’amour.

 

 

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CHAPITRE PREMIER

De la douleur du commandement que Dieu nous a fait de l’aimer sur toutes choses.

 

L’homme est la perfection de l’univers, l’esprit est la perfection de l’homme; l’amour, celle de l’esprit; et la charité, celle de l’amour. C’est pourquoi l’amour de Dieu est la fin, la perfection et l’excellence de l’univers. En cela, Théotime, consiste la grandeur et primauté du commandement de l’amour divin que le Sauveur nomme le premier et le très grand commandement (1). Ce commandement est comme un soleil qui donne le lustre et la dignité à toutes les lois sacrées, à toutes les ordonnances divines, et à toutes les saintes Écritures. Tout est fait pour ce céleste amour, et tout se rapporte à icelui. De l’arbre sacré de ce commandement dépendent tous les conseils, exhortations, inspirations et tes autres commandements, comme ses fleurs; et la vie éternelle, comme son fruit: et tout ce qui ne tend

 

(1) Matth., XXII, 38.

 

point à l’amour éternel, tend à la mort éternelle. Grand commandement duquel la parfaite pratique dure en la vie éternelle, ains n’est autre chose que la vie éternelle.

Mais voyez, Théotime, combien cette loi d’amour est aimable. Eh! Seigneur Dieu, ne suffisait-il pas qu’il vous plût de nous permettre ce divin amour, comme Laban permit celui de Rachel à Jacob, sans qu’il vous plût encore de nous y semondre (1) par exhortations, de nous y pousser par vos commandements? Mais non, bonté divine; afin que ni-votre grandeur, ni notre bassesse, ni prétexte quelconque ne nous retardât de vous aimer, vous nous le commandez. Le pauvre Appelles ne se pouvant garder d’aimer, n’osait toutefois aimer la belle Compaspé, parce qu’elle appartenait au grand Alexandre. Mais quand il eut congé de l’aimer, combien s’en estima-t-il obligé à celui qui le lui permettait! Il ne savait s’il devait plus aimer ou cette belle Compaspé qu’un si grand empereur lui avait quittée, ou ce grand empereur qui lui avait quitté une si belle Compaspé.

O vrai Dieu! si nous le savions entendre, mon cher Théotime, quelle obligation aurions-nous à ce souverain bien, gai non seulement nous permet, mais nous commande de l’aimer ! Hélas, ô Dieu! je ne sais pas si je dois plus aimer votre infinie beauté qu’une si divine bonté m’ordonne d’aimer, ou votre divine bonté qui m’ordonne d’aimer une si très infinie beauté. O beauté, combien êtes-vous aimable, m’étant octroyée par une si immense bonté! O bonté, que vous êtes aimable

 

(1) Semondre, exciter.

 

de me communiquer une si éminente beauté!

Dieu, au jour du jugement, imprimera ès esprits des damnés l’appréhension de la perte

qu’ils feront, en une façon admirable; car la divine majesté leur fera clairement voir la souveraine beauté de sa face et les trésors de sa bonté; et, à la vue de cet abîme infini de délices, la volonté, par un effort extrême, se voudra lancer sur icelui, pour s’unir à lui et jouir de son amour; mais ce sera pour néant (1), d’autant qu’elle sera comme une femme qui, entre les douleurs de l’enfantement, après avoir enduré des violentes tranchées, des convulsions cruelles et des détresses insupportables, meurt enfin sans pouvoir enfanter; car à. mesure que la claire et belle connaissance de la divine beauté aura pénétré les entendements de ces esprits infortunés, la divine justice ôtera tellement la force à la volonté, qu’elle ne pourra nullement aimer cet objet que l’entendement lui proposera et représentera être tant aimable; et cette vue, qui devrait engendrer un si grand amour en la volonté, en lieu de cela, y fera naître une tristesse infinie, laquelle sera rendue éternelle par la souvenance, qui demeurera à jamais en ces âmes perdues, de la souveraine beauté qu’elles auront vue, souvenance stérile de tout bien, ains fertile de travaux (2), de peines, de tourments et de désespoirs immortels; d’autant qu’en la volonté se trouvera tout en ensemble une impossibilité, ains une effroyable et éterelle aversion et répugnance d’aimer cette tant

 

(1) Pour néant, pour rien, en vain.

(2) Ains fertile de travaux, mais féconde en travaux.

 

désirable excellence ; si que les misérables damnés demeureront à jamais en une rage désespérée de savoir une perfection si souverainement aimable, sans en pouvoir jamais avoir ni la jouissance ni l’amour; parce que, tandis qu’ils l’ont pu aimer, ils ne l’ont pas voulu. Ils brûleront d’une soif d’autant plus violente, que le souvenir de cette source des eaux de la vie éternelle aiguisera leurs ardeurs; ils mourront immortellement, comme des chiens, d’une faim (1) d’autant plus véhémente, que leur mémoire en affinera (2) l’insatiable cruauté par le souvenir du festin duquel ils auront été privés.

 

Car alors, frémissant de rage,

Le pervers tout sec deviendra:

Mais, quoi que brasse (3) en son courage

Le méchant, tout lui défaudra (4).

 

Certes, je ne voudrais pas assurer une cette vue de la beauté de Dieu que les malheureux auront, comme en éloïse (5), et à guise d’un éclair, doive être de même clarté que celle des bienheureux mais elle sera pourtant si claire, qu’ils verrons te Fils de l’homme en sa majesté, ils verront celui qu’ils ont percé (6), et, par la vue de cette gloire, connaîtront la grandeur de leur perte. Si Dieu avait défendu à l’homme de l’aimer, que de regrets ès âmes généreuses! Que ne feraient-elles

 

(1) Ps., LVIII, 7.

(2) Affinera, aiguisera.

(3) Quoi que brasse... le méchant, quelque projet, quelque désir que forme le méchant.

 (4) Ps., III, 10.

(5) Éloïse, éloyse, éclair, clarté; du latin elucere; en languedocien : liaus, lieus, eslious.

(8) Matth,, XXIV, 30. — Joan., XIX, 37.

 

pas pour en obtenir la permission! David entra au hasard d’un combat extrêmement rude pour avoir la fille du roi. Et qu’est-ce que ne fit pas Jacob pour pouvoir épouser Rachel, et le prince Sichem pour avoir Dma en mariage? Les damnés s’estimeraient bienheureux, s’ils pensaient de pouvoir quelquefois aimer Dieu; et les bienheureux s’estimeraient damnés, s’ils croyaient de pouvoir être une fois privés de cet amour sacré.

Eh! vrai Dieu! combien est désirable la suavité de ce commandement, Théotime, puisque si la divine volonté le faisait aux damnés, ils seraient en un moment délivrés de leur plus grand malheur, et que les bienheureux ne sont bienheureux que par la pratique d’icelui! O amour céleste, que vous êtes aimable à nos âmes! et que bénie soit à jamais la bonté laquelle nous commande avec tant de soin qu’on l’aime, quoique son amour soit si désirable et nécessaire à notre bonheur, que sans icelui nous ne puissions être que malheureux.

 

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CHAPITRE II

Que ce divin commandement de l’amour tend au ciel mais est toutefois donné aux fidèles de ce monde.

 

Si aucune loi n’est imposée au juste (1), parc. que, prévenant la loi, et sans avoir besoin d’être sollicité par icelle, il fait la volonté de Dieu par l’instinct de la charité qui règne en son âme, combien devons-nous estimer les bienheureux du paradis, libres et exempts de toute sorte de

 

(1) I Tim., I, 9.

 

commandements, puisque de la jouissance en laquelle ils sont de la souveraine beauté et bonté du bien-aimé, coule et procède une douce mais inévitable nécessité en leurs esprits d’aimer éternellement la très sainte Divinité! Nous aimerons Dieu au ciel, Théotime, non comme liés et obligés par la loi, mais comme attirés et ravis par la joie que cet objet si parfaitement aimable donnera à nos coeurs. Alors la force du commandement cessera pour faire place à la force du contentement, qui sera le fruit et le comble de l’observation du commandement. Nous sommes donc destinés au contentement qui nous est promis en la vie immortelle par ce commandement qui nous est fait en cette vie mortelle, en laquelle nous sommes, à la vérité, obligés de l’observer très étroitement, puisque c’est la loi fondamentale que le roi Jésus a donnée aux citoyens de la Jérusalem militante pour leur faire mériter la bourgeoisie (1) et la joie de la Jérusalem triomphante.

Certes, là-haut au ciel nous aurons un coeur tout libre de passions, une âme tout épurée de distractions, un esprit affranchi de contradictions, et des forces exemptes de répugnances; et partant nous y aimerons Dieu par une perpétuelle et non jamais interrompue dilection, ainsi qu’il est dit de ces quatre animaux sacrés, qui, représentant les évangélistes, sans cesser ni jour ni nuit (2), louaient continuellement la Divinité. O Dieu! quelle joie, quand établis en ces éternels tabernacles, nos esprits seront en ce mouvement

 

(1) Bourgeoisie, droit de cité.

(2) Apoc., IV, 8.

 

 

perpétuel, emmi lequel ils auront le repos tant désiré de leur éternelle dilection!

 

Heureux qui loge en ta maison,

Il te loue eu toute saison (1).

 

Mais il ne faut pas prétendre à cet amour si extrêmement parfait en cette vie mortelle ; car nous n’avons pas encore ni le coeur, ni l’âme, ni l’esprit, ni les forces des bienheureux. Il suffit que nous aimions de tout le coeur et de toutes les forces que nous avons. Tandis que nous sommes petits enfants, nous sommes sages comme petits enfants, nous parlons en petits enfants, nous aimons comme petits enfants (2); mais quand nous serons parfaits là-haut au. ciel, nous serons quittes de notre enfance, et aimerons Dieu parfaitement. Et ne faut pas non plus, Théotime, que pendant l’enfance de notre vie mortelle nous laissions de faire ce qui est en nous selon qu’il nous est commandé, puisque non seulement nous le pouvons, mais il est très aisé, tout ce commandement étant de l’amour et de l’amour de Dieu, qui étant souverainement bon, est souverainement, aimable.

 

 

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CHAPITRE III

Comme tout le coeur étant employé en l’amour sacré, ou peut néanmoins aimer Dieu différemment, et aimer encore plusieurs autres choses aven Dieu.

 

Qui dit tout, ne forclôt (3) rien, et toutefois un homme ne laissera pas d’être tout à Dieu, tout à son père, tout à sa mère, tout au prince, tout à la république, tout à ses enfants, tout à ses amis;

 

(1) Ps., LXXXIII, 5.

(2) I Cor., XIII, 11.

(3) Forclôt, n’exclut.

 

en sorte qu’étant tout à un chacun, il sera encore tout à tous. Or, cela est ainsi d’autant que le devoir par lequel on est tout aux uns, n’est pas contraire au devoir par lequel on est tout aux autres.

L’homme se donne tout par l’amour, et se donne tout autant qu’il aime : il est donc souverainement donné à Dieu, lorsqu’il aime souverainement sa divine bonté. Et quand il s’est ainsi donné, il ne doit rien aimer qui puisse ôter son coeur à Dieu. Or, jamais aucun amour n’ôte nos coeurs à Dieu, sinon celui qui lui est contraire.

Sara ne se fâche point de voir Ismaël autour du cher Isaac, tandis qu’il ne se joue point à  le heurter et piquer; et la divine bonté ne s’offense point de voir en nous des autres amours auprès du sien, tandis qu’ils conservent envers lui la révérence et soumission qui lui est due.

Certes, Théotime, là-haut en paradis, Dieu se donnera tout à nous, et non pas en partie, puisque c’est un tout qui n’a point de partie; mais il se donnera pourtant diversement, et avec autant de différences qu’il y aura de bienheureux; ce qui se fera ainsi parce que se donnant tout à tous, et tout à un chacun, il ne se donnera jamais totalement ni à pas un en particulier, ni à tous en général. Or, nous nous donnerons à lui selon la mesure qu’il se donnera à nous; car nous le verrons voirement tous face à face (4), ainsi qu’il est en sa beauté, et l’aimerons de coeur à coeur, ainsi qu’il est en sa bonté; mais tous toutefois ne le verront pas avec une égale clarté, ni ne l’aimeront pas avec une égale suavité; ains un chacun

 

(1) 1 Cor., XIII, 12.

 

le verra et l’aimera selon la particulière mesure de gloire que la divine Providence lui a préparée. Nous aurons tous également la plénitude de ce divin amour, mais les plénitudes pourtant seront inégales en perfection. Le miel de Narbonne est tout doux, si est bien (1) celui de Paris tous deux sont pleins de douceur, mais l’un néanmoins est plein d’une meilleure, plus fine et plus forte douceur; et bien que l’un et l’autre soit tout doux, ni l’un ni l’autre n’est pas toutefois totalement doux. Je fais hommage au prince souverain, et je le fais encore au subalterne; j’engage donc envers l’un et envers l’autre toute ma fidélité, et toutefois je ne l’engage pas totalement ni à l’un ni h l’autre; car en celle que je prête au souverain, je n’exclus pas celle du subalterne, et en celle du subalterne je ne comprends pas celle du souverain. Que si au ciel, où ces paroles : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur (2), seront si excellemment pratiquées, on aura des grandes différences en l’amour, ce n’est pas merveille si en cette vie mortelle il y en a beaucoup.

Théotime, non seulement entre ceux qui aiment Dieu de tout leur coeur il y en a qui l’aiment plus, et les autres moins; mais une même personne se surpasse maintes fois soi-même en ce souverain exercice de la dilection de Dieu sur tontes choses. Appelles faisait mieux une fois qu’autre; il se surmontait aucune fois soi-même car bien qu’il mit ordinairement tout son art et toute son attention à peindre Alexandre le Grand, si est-ce qu’il ne l’y mettait pas toujours

 

(1) Si est bien, ainsi et bien, également.

(2) Deut., VI, 5.

 

 

totalement, ni si entièrement, qu’il ne lui restât des autres efforts par lesquels il n’employait pas ni un plus grand artifice, ni une plus grande affection; mais il l’employait plus vivement et parfaitement. Il appliquait toujours tout son esprit à bien faire ces tableaux d’Alexandre, parce qu’il l’appliquait sans réserve ; mais il l’appliquait aucune fois plus fortement et plus heureusement. Qui ne sait crue l’on profite en ce saint amours et que la fin des saints est comblée d’un plus parfait amour que le commencement?

Or, selon la manière de parler des saintes Ecritures, faire quelque chose de tout son coeur, ne veut dire autre chose, sinon la faire de bon coeur sans réserve O Seigneur! disait David, je vous ai cherché de tout mon coeur. J’ai crié de tout mon coeur: Seigneur, exaucez-moi (1). Et la sacrée parole témoigne que vraiment il avait suivi Dieu de tout son coeur; et nonobstant cela elle ne laisse pas de dire qu’Ezéchias n’eut point son semblable parmi les rois de Juda, ni devant, ni après lui; qu’il s’unit è Dieu, et ne se détourna pas de lui (2); puis traitant de Josias, elle dit, qu’il n’y eut aucun roi devant lui qui fut semblable, qui se retournât au Seigneur de tout son coeur, de toute son âme et de toute sa force, selon toute la loi de Moise; nul aussi après lui ne s’éleva de semblable (3). Voyez donc, Théotime, je vous prie; voyez comme David, Ezéchias et Josias aimèrent Dieu de tout leur coeur, et que néanmoins ils ne l’aimèrent pas tous trois également, puisque aucun des trois n’eut son

 

(1) Ps., CXVIII, 10, 145.

(2) IV Reg. XVIII, 5, 6.

(3) Ibid., XXIII, 25.

 

semblable en cet amour, ainsi que dit le sacré texte. Tous trois l’aimèrent un chacun de tout son coeur, mais pas un d’entre eux, ni tous trois ensemble, ne l’aimèrent totalement, ains chacun en sa façon particulière : si que, comme tous trois furent semblables en ce qu’ils donnèrent un chacun tout son coeur, aussi furent-ils dissemblables tous trois en la manière de le donner; ains il n’y a point de doute que David pris à part ne fût grandement dissemblable à soi-même en cet amour, et qu’avec son second coeur que Dieu créa net et pur en lui, et avec son esprit droit que Dieu renouvela en ses entrailles (1) par la très sainte pénitence, il ne chantât beaucoup plus mélodieusement le cantique de sa dilection, qu’il n’avait jamais fait avec son coeur et son esprit premier.

Tous les vrais amants sont égaux, en ce que tous donnent tout leur coeur à Dieu et de toute leur force; mais ils sont inégaux, en ce qu’ils le donnent tous diversement et avec des différentes façons, dont les uns donnent tout leur coeur, de toute leur force, moins parfaitement que les autres. Qui le donne tout par le martyre, qui tout par la virginité, qui tout par la pauvreté, qui tout par l’action, qui tout par la contemplation, qui tout par l’exercice pastoral; et tous le donnant tout par l’observance des commandements, les uns pourtant le donnent avec moins de perfection que les autres.

Oui même Jacob, qui était appelé le Saint de Dieu en Daniel, et que Dieu proteste d’avoir aimé, confesse lui-même qu’il avait servi Laban de toutes

(1) Ps., L, 12.

 

ses forces (1). Et pourquoi avait-il servi Laban, sinon pour avoir Rachel qu’il aimait de toutes ses forces? Il sert Laban de toutes ses forces, il sert Dieu de toutes ses forces, il aime Rachel de toutes ses forces, il aime Dieu de toutes ses forces, mais il n’aime pas pour cela Rachel comme Dieu, ni Dieu comme Rachel. Il aime Dieu comme son Dieu, sur toutes choses, et pins que soi-même; il aime Rachel comme sa femme, sur toutes les autres femmes, et comme lui-même. Il aime Dieu de l’amour absolument et souverainement suprême, et Rachel du suprême amour nuptial. Et l’un des amours n’est point contraire à l’autre, puisque celui de Rachel ne viole point les privilèges et avantages souverains de celui de Dieu.

De sorte, Théotime, que le prix de l’amour que nous portons à Dieu, dépend de l’éminence et excellence du motif pour lequel et selon lequel nous l’aimons, en ce que nous l’aimons pour sa souveraine infinie bonté, comme Dieu et selon qu’il est Dieu. Or une goutte de cet amour vaut mieux, a plus de force, et mérite plus d’estime que tous les autres amours qui jamais puissent être ès coeurs des hommes et parmi les choeurs des anges : car tandis que cet amour vit, il règne et tient le sceptre sur toutes affections, faisant préférer Dieu en sa volonté à toutes choses indifféremment, universellement, et sans réserve.

 

(1) Daniel, III, 35. — Rom., IX, 13. — Gen., XXXI, 6

 

 

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CHAPITRE IV

De deux degrés de perfection avec lesquels ce commandement peut être observé en cette vie mortelle.

 

Tandis que le grand roi Salomon, jouissant encore de l’esprit divin, composait le sacré Cantique des cantiques, il avait, selon la permission de ce temps-là, une grande variété de dames et damoiselles dédiées à son amour en diverses conditions et sous des différentes qualités. Car, premièrement, il y en avait une qui était uniquement l’unique amie, toute parfaite, toute rare, comme une singulière colombe avec laquelle les autres n’entraient point en comparaison, et que pour cela il appela de son nom, Sulamite (1). Secondement, il en avait soixante, qui, après celle-là, tenaient le premier degré d’honneur et d’estime, et qui furent nommées reines; outre lesquelles il y avait, en troisième lieu, encore quatre-vingts dames qui n’étaient voirement pas reines, mais qui pourtant avaient part au lit royal en qualité d’honorables et légitimes amies. Et finalement il y avait des jeunes damoiselles sans nombre réservées pour être mises en la place des précédentes à mesure qu’elles viendraient à défaillir.

Or, sur l’idée de ce qui se passait en son palais, il décrivit les diverses perfections des âmes qui à l’avenir devaient adorer, aimer et servir le grand roi pacifique Jésus-Christ notre Seigneur; entre lesquelles il y en a qui, étant nouvellement délivrées de leurs péchés, et bien résolues d’aimer Dieu, sont néanmoins encore novices,

 

(1) Sulamite, en hébreu, parfaite.

 

apprentisses (1), tendres et faibles; si qu’elles aiment voirement la divine suavités mais avec mélange d’autant d’autres différentes affections, que leur amour sacré étant encore comme en son enfance, elles aiment avec notre Seigneur quantité de choses superflues, vaincs et dangereuses. Et comme un phénix nouvellement éclos de sa cendre, n’ayant encore que des petites plumes fluettes et des poils follets, ne peut faire que des petits élans, par lesquels il doit être dit sauter plutôt que voler; ainsi ces tendres jeunes âmes nouvellement nées dans la cendre de leur pénitence, ne peuvent encore pas prendre l’essor, et voler au plein air de l’amour sacré, retenues dans une multitude de mauvaises inclinations et habitudes dépravées que les péchés de la vie passée leur ont laissées. Elles sont néanmoins vivantes, animées et emplumées de l’amour et de l’amour vrai, autrement elles n’eussent pas quitté le péché; mais amour néanmoins encore faible et jeune, qui, environné d’une quantité d’autres amours, ne peut pas produire tant de fruit comme il ferait s’il possédait entièrement le coeur.

Tel fut l’entant prodigue, quand quittant l’infâme compagnie, ou la garde des pourceaux entre lesquels il avait vécu, il vint ès bras de son père, à demi nu et tout souillé de~ ordures qu’il avait contractées parmi ces vilains animaux. Car qu’est-ce quitter les pourceaux, Sinon se retirer des péchés? Et qu’est-ce venir tout déchiré, drileux (2) et infecté, sinon avoir encore l’affection

 

(1) Apprentisses, apprenties.

(2) Drilleux, en haillons; drilles signifie vieux chiffons.

 

embarrassée des habitudes et inclinations qui tendent au péché? Mais cependant il avait la vie de l’âme, qui est l’amour; et comme un phénix renaissant de sa cendre, il se trouva nouvellement ressuscité : il était mort, dit son père, et il est revenu à vie (1), il est ravivé. Or, ces âmes sont nommées jeunes filles au Cantique, d’autant qu’ayant senti l’odeur du nom de l’époux, qui ne respire que salut et pardon, elles l’aiment d’un amour vrai, mais amour qui, comme elles, est en sa tendre jeunesse, d’autant que tout ainsi que les jeunes fillettes aiment voirement bien leurs époux si elles en ont, mais ne laissent pas d’aimer grandement les bagues et bagatelles, leurs compagnes, avec lesquelles elles s’amusent éperdument à jouer; danser et folâtrer, s’entretenant avec les petits oiseaux, petits chiens, écurieux (2) et autres tels jouets, aussi ces âmes ,jeunes et novices aiment certes bien l’époux sacré, tuais avec une multitude de distractions et divertissements volontaires: de sorte que l’aimant par-dessus toutes choses, elles ne laissent pas de s’amuser à plusieurs choses qu’elles n’aiment pas selon lui, aies outre lui, hors de lui et sans lui. Certes comme les menus déréglements en paroles, en gestes, eu habits, en passe-temps et folâtreries, ne sont pas, à proprement parler, contre la volonté de Dieu; aussi ne sont-ils pas selon icelle, ains hors d’icelle et sans icelle.

Mais il y a des âmes qui ayant déjà fait quelques progrès en l’amour divin, ont retranché tout l’amour qu’elles avaient aux choses dangereuses,

 

(1) Luc., XV, 32.

(2) Ecurieux, écureuils

 

 

et néanmoins ne laissent pas d’avoir des amours dangereux et superflus, parce qu’elles affectionnent avec excès et par un amour trop tendre et passionné ce que Dieu veut qu’elles aiment. Dieu voulait qu’Adam aimât tendrement Ève, mais non pas aussi si tendrement que, pour lui complaire, il violât l’ordre que sa divine majesté lui avait donné. Il n’aima donc pas une chose superflue, ni de soi-même dangereuse; mais il l’aima avec superfluité et dangereusement. L’amour de nos parents, amis, bienfaiteurs, est de soi-même selon Dieu, mais nous ne les pouvons aimer excessivement; comme aussi nos vocations, pour spirituelles qu’elles soient, et nos exercices de piété (que toutefois nous devons tant affectionner) peuvent être aimés déréglément, lorsque l’on les préfère à l’obéissance et au bien plus universel, ou que l’on les affectionne en qualité de dernière fin, bien qu’ils ne soient que des moyens et acheminements à notre filiale prétention, qui est le divin amour. Et ces âmes qui n’aiment rien que ce que Dieu veut qu’elles aiment, mais qui excèdent en la façon d’aimer, aiment voirement la divine bonté sur toutes choses, mais non pas en toutes choses : car les choses mêmes qu’il leur est non seulement permis, mais ordonné d’aimer selon Dieu, elles ne les aiment pas seulement selon Dieu, ains pour des causes et motifs qui ne sont pas certes contre Dieu, mais bien hors de Dieu; de sorte qu’elles ressemblent au phénix, qui ayant ses premières plumes, et commençant à renforcer, se guinde (1) déjà en plein air, mais n’a pourtant pas encore assez de forces pour demeurer longuement au

 

(1) Se guinde, se porte en haut, s’élève, monte

 

vol, dont il descend souvent prendre terre pour s’y reposer. Tel fut le pauvre jeune homme, qui ayant observé les commandements de Dieu dès son bas âge (1), ne désirait pas les biens d’autrui, mais il affectionnait trop tendrement ceux qu’il avait. C’est pourquoi quand notre Seigneur lui conseilla de les donner aux pauvres (2), il devint tout triste et mélancolique. Il n’aimait rien que ce qu’il lui était loisible d’aimer; mais il l’aimait d’un amour superflu et trop serré. Ces âmes donc, Théotime, aiment voirement trop ardemment et avec superfluité, mais elles n’aiment point les superfluités, aies seulement ce qu’il faut aimer. Et pour cela elles jouissent du lit nuptial du Salomon céleste, c’est-à-dire, des unions, des recueillements et des repos amoureux dont il a été parlé aux livres V et VI; mais elles n’en jouissent pas en qualité d’épouses, parce que la superfluité avec laquelle elles affectionnent les choses bonnes, fait qu’elles n’entrent pas fort souvent en ces divines unions de l’époux, étant occupées et diverties pour aimer hors de lui et sans lui ce qu’elles ne doivent aimer qu’en lui et pour lui

 

 

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CHAPITRE V

De doux autres degrés de plus grande perfection avec lesquels nous pouvons aimer Dieu sur toutes choses.

 

Or, il y a des autres âmes qui n’aiment ni les superfluités ni avec superfluité, ains aiment seulement ce que Dieu veut, et comme Dieu veut. Âmes heureuses, puisqu’elles aiment Dieu, et leurs amis an Dieu, et leurs ennemis pour Dieu. Elles aiment

 

(1) Matth., XIX, 20

(2) Ibid.,21, 22.

 

plusieurs choses avec Dieu, mais pas une sinon en Dieu et pour Dieu; c’est Dieu qu’elles aiment, non seulement sur toutes choses, mais en toutes choses, et toutes choses en Dieu; semblables au phénix parfaitement rajeuni et revigoré, que l’on ne voit jamais qu’en l’air ou sur les coupeaux (1) des monts qui sont en l’air. Car ainsi ces âmes n’aiment rien, si ce n’est en Dieu, quoique toutefois elles aiment plusieurs choses avec Dieu et Dieu avec plusieurs choses. Saint Luc récite que notre Seigneur invita à sa suite un jeune homme qui l’aimait voirement bien fort, mais il aimait encore grandement son père, et pour cela voulait retourner à lui (2); et notre Seigneur lui retranche cette superfluité d’amour, et l’excite à un amour plus pur, afin que non seulement il aime notre Seigneur plus que son père, mais qu’il n’aime son père qu’en notre Seigneur. Laisse aux morts le soin d’ensevelir leurs morts; mais quant à toi (qui as trouvé la vie) va et annonce le royaume de Dieu (3). Et ces âmes, comme vous voyez, Théotime, ayant une si grande union avec l’époux, elles méritent bien de participer à son rang, et d’être reines comme il est roi, puisqu’elles lui sont toutes dédiées sans division ni séparation quelconque, n’aimant rien hors de lui et sans lui, aies seulement en lui et pour lui.

Mais enfin au-dessus de toutes ces âmes il y en a une très uniquement unique, qui est la reine des reines, la plus aimante, la plus aimable et la plus aimée de toutes les amies du divin époux,

 

(1) Coupeaux, sommets.

(2) Luc., IX, 59.

(3) Ibid., 60.

 

qui non seulement aime Dieu sur toutes choses et en toutes choses, mais n’aime que Dieu en toutes choses; de sorte qu’elle n’aime pas plusieurs choses, ains une seule chose, qui est Dieu. Et parce que c’est Dieu seul qu’elle aime en tout ce qu’elle aime, elle l’aime également partout, selon que le bon plaisir d’icelui le requiert, hors de toutes choses et sans toutes choses. Si ce n’est qu’Esther qu’Assuérus aime, pourquoi l’aimera-t-il plus lorsqu’elle est parfumée et parée, que lorsqu’elle est en son habit ordinaire? Si ce n’est que mon Sauveur que j’aime, pourquoi n’aimerai-je pas autant la montagne de Calvaire que celle de Thabor, puisqu’il est aussi véritablement en l’une qu’en l’autre? Et pourquoi ne dirai-je pas aussi cordialement en l’une comme en l’autre : Il est bon d’être ici (1) ? J’aime le Sauveur en Egypte (2), sans aimer l’Égypte; pourquoi ne l’aimerai-je pas au festin de Simon le lépreux (3), sans aimer le festin? Et si je l’aime entre les blasphèmes (4) qu’on répand sur lui, sans aimer les blasphèmes, pourquoi ne l’aimerai-je pas parfumé de l’onguent (5) précieux de Magdeleine, sans aimer ni l’onguent ni la senteur? C’est le vrai signe que nous n’aimons que Dieu en.toutes choses, quand nous l’aimons également en toutes choses, puisque, étant toujours égal à soi-même, l’inégalité de notre amour envers lui ne peut avoir origine que de la considération de quelque chose qui n’est pas lui.

 

(1) Matth., XVII, 4.

(2) Matth., II, 15.

(3) Matth., XXVI, 6.

(4) Matth., XXVII, 39.

(5) Matth., XXVI, 7.

 

Or, cette sacrée amante n’aime non plus son roi avec tout l’univers, que s’il était tout seul sans univers; parce que tout ce qui est hors de Dieu, et n’est pas Dieu, ne lui est rien. Ame toute pure, qui n’aime pas même le paradis, sinon parce que l’époux y est aimé, mais l’époux si souverainement aimé en son paradis, que s’il n’y avait point de paradis à donner, il n’en serait ni moins aimable, ni moins aimé par cette courageuse amante, qui ne sait pas aimer le paradis de son époux, aies seulement son époux de paradis, et qui ne prise pas moins le Calvaire, tandis que son époux y est crucifié, que le ciel où il est glorifié. Celui qui pèse une des petites boulettes du coeur de sainte Claire de Montefalco y trouve autant de poids comme il en trouve les pesant toutes trois ensemble (1). Ainsi le grand amour trouve Dieu autant aimable lui seul que toutes les créatures avec lui ensemble, d’autant qu’il n’aime toutes les créatures qu’en Dieu et pour Dieu.

De ces âmes si parfaites, il y en a si peu, que chacune d’icelles est appelée unique de sa mère (2), qui est la Providence divine. Elle est dite unique colombe (3), qui pourtant n’aime que son colombeau. Elle est nommée parfaite (4), parce qu’elle

 

(1) Sainte Claire de Montefalcone. Il est rapporté dans la Vie de cette sainte religieuse qu’après sa mort, en 1308, ses soeurs ayant ouvert son corps, trouvèrent dans son coeur l’image de Jésus-Christ en croix, et dans le fiel trois petites boules, égales de poids entre elles, chacune cependant pesant autant que les autres ce qui fut considéré comme une image de la Trinité.

(2) Cant., VI, 8.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

 

est rendue par amour une même chose avec la souveraine perfection, dont elle peut dire avec une très humble vérité : Je ne suis que pour mon bien-aimé, et il est tout tourné devers moi (1).

Or, il n’y a que la très sainte Vierge notre Dame qui soit parfaitement parvenue à ce degré d’excellence en l’amour de son cher bien-aimé : car elle est une colombe si uniquement unique en dilection, que toutes les autres étant mises auprès d’elle en parangon (2), méritent plutôt le nom de corneilles que de colombes. Mais laissant cette nonpareille reine en son incomparable éminence, ou a certes vu des âmes qui se sont tellement trouvées en l’état de ce pur amour, qu’en comparaison des autres, elles pouvaient tenir rang de reines, de colombes uniques, et de parfaites amies de l’époux. Car, je vous prie, Théotime, que devait être celui qui de tout son coeur chantait à Dieu:

 

Dans le ciel, sinon toi, qui me peut être cher,

Et que veux-je ici bas, sinon toi , rechercher (3) ?

 

Et celui qui s’écriait : J’ai estimé toutes choses boue et fange, afin de m’acquérir Jésus-Christ (4), ne témoigna-t-il pas qu’il n’aimait rien hors de son maître, et qu’il aimait son maître hors de toutes choses? Et quel pouvait être le sentiment de ce grand amant qui soupirait toute la nuit : Mon Dieu est pour moi toutes choses? Tels furent saint Augustin, saint Bernard, les deux saintes Catherine de Sienne et de Gênes et plusieurs

 

(1) Cant., VII, 10.

(2) Parangon, parallèle, comparaison.

(3) Ps.7 LXXII. 25.

(4) Philipp., III, 8.

 

autres, à l’imitation desquels un chacun peut aspirer à ce divin degré d’amour. Ames rares et singulières qui n’ont plus aucune ressemblance avec les oiseaux de ce monde, non pas môme avec le phénix qui est si uniquement rare, ains sont seulement représentées par cet oiseau que, pour son excellente beauté et noblesse, on dit n’être pas de ce monde, ains du paradis dont ii porte le nom. Car ce bel oiseau, dédaignant la terre, ne la touche jamais, vivant toujours en l’air, de sorte que lors même qu’il veut se délasser, il ne s’attache aux arbres que par de petits filets, auxquels il demeure suspendu en l’air, bars duquel et sans lequel il ne peut ni voler ni reposer (1). Et de même ces grandes âmes n’aiment pas, à proprement parler, les créatures en elles-mêmes, ains en leur créateur et leur créateur en icelles. Que si elles s’attachent par la loi de la charité à quelque créature, ce n’est que pour se reposer en Dieu, unique et finale prétention de leur amour. Si que trouvant Dieu ès créatures, et les créatures en Dieu, elles aiment Dieu, et non les créatures, comme ceux qui pêchent aux perles, trouvant les perles dans les huîtres, n’estiment toutefois leur pêche que pour les seules perles.

Au demeurant, il n’y eut, comme je pense, jamais créature mortelle qui aimât l’époux céleste de ce seul amour si parfaitement pur, sinon la Vierge, qui fut son épouse et mère tout ensemble. Ains au contraire, quant à la pratique de ces

 

(1) Oiseau de paradis, oiseau remarquable par son plumage, dont les premiers apportés d’Océanie en Europe donnèrent lieu à ces fables que l’auteur prend ici comme terme de comparaison.

 

quatre différences d’amour, on ne saurait guère vivre qu’on ne passe de l’un à l’autre. Les âmes qui, comme jeunes filles, sont encore embarrassées de plusieurs affections vaines et dangereuses, ne laissent pas d’avoir quelquefois des sentiments de l’amour plus pur et plus suprême; mais parce que ce ne sont que des étoiles et éclairs passagers, ou ne peut pas dire que ces âmes soient pour cela hors de l’état des jeunes filles novices et apprentisses. Et de même il arrive quelquefois aux âmes qui sont au rang des uniques et parfaites amantes, qu’elles se démettent et relâchent bien fort, voire même jusqu’à commettre de grandes imperfections et des fâcheux péchés véniels, comme on voit en plusieurs dissensions assez aigres survenues entre des grands serviteurs de Dieu, Oui même entre quelques-uns des divins apôtres, que l’on ne peut nier être tombés en quelques imperfections par lesquelles la charité n’était pas certes violée, mais oui bien toutefois la ferveur d’icelle. Or, d’autant néanmoins que ces grandes âmes aimaient pour l’ordinaire Dieu de l’amour parfaitement pur, on ne doit laisser de dire qu’elles ont été en l’état de la parfaite dilection. Car comme nous voyons que les bons arbres ne produisent jamais aucun fruit vénéneux., mais oui bien du fruit vert ou véreux et taré du gui et de la mousse ; ainsi les grands saints ne produisent jamais aucun péché mortel, mais osai bien des actions inutiles, mal mûres, âpres, rudes et mal assaisonnées: et lors il faut confesser que ces arbres sont fructueux, autrement ils ne seraient pas bons; mais il ne faut pas nier non plus que quelques-uns de leurs fruits ne soient infructueux : car qui niera que les chatons (1) et le gui des arbres ne soient un fruit infructueux? et qui niera que les menues colères, et les petits excès de joie, de risée, de vanité et autres telles passions, ne soient des mouvements inutiles et illégitimes? Et toutefois le juste en produit sept rois (2), c’est-à-dire, bien souvent.

 

 

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CHAPITRE VI

Que l’amour de Dieu sur toutes choses est commun à tous les amants.

 

Ayant tant de divers degrés d’amour entre les vrais amants, il n’y a néanmoins qu’un seul commandement d’amour qui oblige généralement et également un chacun d’une toute pareille et totalement égale obligation, quoiqu’il soit observé différemment et avec une infinie variété de perfections, n’y ayant peut-être point d’âmes en terre, non plus que d’anges au ciel, qui aient entre elles une parfaite égalité de dilection; puisque, comme une étoile est différente d’avec l’autre étoile en clarté (3), ainsi en sera-t-il parmi les bienheureux ressuscités, où chacun chante un cantique de gloire, et reçoit un nom que nul ne sait, sinon celui qui le reçoit (4). Mais quel est donc le degré d’amour auquel le divin commandement nous oblige tous également, universellement et toujours?

Ç’a été un trait de la providence du Saint-Esprit,

 

(1) Chatons et gui, plantes parasites qui croissent sur certains arbres.

(2) Prov., XXIV, 16.

(3) 1 Cor., XV, 41.

(4) Apoc., II, 17.

 

qu’en notre version ordinaire que sa divine majesté n canonisée et sanctifiée par le concile de Trente, le céleste commandement d’aimer est exprimé par le mot de dilection plutôt quo par celui d’aimer. Car bien que la dilection soit un amour, si est-ce qu’elle n’est pas un simple amour, ains un amour accompagné de choix et de dilection, ainsi que la parole même le porte, comme remarque le très glorieux saint Thomas. Car ce commandement nous enjoint un amour élu entre mille, comme le bien-aimé de cet amour est exquis entre mille (1), ainsi que la bien-aimée Sulamite l’a remarqué au Cantique. C’est l’amour qui doit prévaloir sur tous nos amours, et régner sur toutes nos passions. Et c’est ce que Dieu requiert de nous, qu’entre tous nos amours le sien soit plus cordial, dominant sur tout notre coeur; le plus affectionné, occupant toute notre âme; le plus général, employant toutes nos puissances; le plus relevé, remplissant tout notre esprit; et le plus ferme, exerçant toute notre force et vigueur. Et parce que par icelui nous choisissons et élisons Dieu pour le souverain objet de notre esprit, c’est in amour de souveraine élection ou une élection le souverain amour.

Vous savez, Théotime, qu’il y a plusieurs espèces d’amours : comme, par exemple, il y a un amour paternel, filial, fraternel, nuptial, de société, d’obligation, de dépendance, et cent autres, qui tous sont différents en excellence, et tellement proportionnés à leurs objets, qu’on ne peut bonnement les adresser ou approprier aux antres. Qui aimerait son père d’un amour seulement

 

(1) Cant. cant., V, 10.

 

fraternel, certes il ne l’aimerait pas assez : qui aimerait sa femme seulement comme son père, il ne l’aimerait pas convenablement :qui aimerait son laquais d’un amour filial, il commettrait une impertinence. L’amour est comme l’honneur: tout ainsi que les honneurs se diversifient selon la variété des excellences pour lesquelles on honore, aussi les amours sont différents selon la diversité des bontés pour lesquelles on aime. Le souverain honneur appartient à la souveraine excellence, et le souverain amour à la souveraine bonté. L’amour de Dieu est l’amour sans pair, parce que la bonté de Dieu est la bonté nonpareille. Écoute, Israël:

ton Dieu est seul Seigneur, et. partant tu l’aimeras de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton entendement et de toute ta force (1). Parce que Dieu est seul Seigneur, et que sa bonté. est infiniment éminente au-dessus de toute bonté, il le faut aimer d’un amour relevé, excellent et puissant au-dessus de toute comparaison. C’est cette suprême dilection qui mot Dieu en telle estime dedans nos âmes, et fait que nous prisons si hautement le bien de lui être agréables, que nous, le préférons et affectionnons sur toutes choses. Or, ne voyez-vous pas, Théotime, que quiconque aime Dieu de cette serte, il a toute son âme et toute sa force dédiée àDieu, puisque toujours et à jamais en toutes occurrences il préférera la bonne grâce de Dieu à toutes choses, et sera toujours prêt à quitter tout l’univers pour conserver l’amour qu’il doit à la divine bonté? Et c’est en somme l’amour d’excellence, ou l’excellence de l’amour qui est commandé à tous les mortels en général et à chacun

 

(1) Deut., VI, 4,

 

d’iceux en particulier dès lors qu’ils ont le franc usage de la raison: amour suffisant pour un chacun, et nécessaire à tous pour être sauvés.

 

 

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CHAPITRE VII

Eclaircissement du chapitre précédent.

 

On ne connaît pas toujours clairement ni jamais tout à fait certainement, au moins d’une certitude de foi, si on a le vrai amour de Dieu requis pour être sauvé; mais on ne laisse pas pourtant d’en avoir plusieurs marques, entre lesquelles la plus assurée et presque infaillible parait quand quelque grand amour des créatures s’oppose aux desseins de l’amour de Dieu. Car alors si l’amour divin est en l’âme, il fait paraître là grandeur du crédit et du l’autorité qu’il n sur la volonté, montrant par effet que non seulement il n’a point de maître, mais que même il n’a point de compagnon; réprimant et renversant tout ce qui le contrarie, et se faisant obéir en ses intentions. Quand la malheureuse troupe dès esprits diaboliques, s’étant révoltée contre son créateur, voulut attirer à sa faction la sainte compagnie des esprits bienheureux, le glorieux saint Michel, animant ses compagnons à la fidélité qu’ils devaient à leur Dieu, criait à haute voix (mais d’une façon angélique) parmi la céleste Jérusalem:

Qui est comme Dieu? Et par ce mot il renversa le félon Lucifer avec sa suite, qui se voulait éga1er à la divine majesté; et de! là, comme on dit; le nom fut imposé à saint Michel, puisque Miche! ne veut dire autre chose sinon, Qui est comme Dieu? Et lorsque les amours des choses créées veulent tirer nos esprits à leur parti pour nous rendre désobéissants à la divine majesté, si le grand amour divin se trouve en l’âme, il fait tête (1), comme un autre saint Michel, et assure les puissances et forces de l’âme au service de Dieu par ce mot de fermeté Qui est comme Dieu? Quelle bonté y a-t-il ès créatures qui doive attirer le coeur humain à se rebeller contre la souveraine bonté de sou Dieu?

Lorsque le saint et brave gentilhomme Joseph connut que l’amour de sa maîtresse tendait à la ruine de celui qu’il devait à son maître: Ah ! dit-il, Dieu m’en garde de violer le respect que je dois à mon maître, qui se confie tant en moi ! Comment donc pourrai-je perpétrer ce crime, et pécher contre mon Dieu (2)? Tenez, Théotime, voilà trois amours dans le coeur de l’aimable Joseph car il aime sa dame, son maître et son Dieu; mais lorsque celui de sa darne s’oppose à celui de son maître, il le quitte tout court et s’enfuit, comme s’il eût aussi quitté celui de son maître, s’il eût été contraire à celui de son Dieu. Entre tous les amours, celui de Dieu doit être tellement préféré, qu’on soit disposé à les quitter tous pour celui-ci seul.

Sara donna sa servante Agar à son mari Abraham, selon l’usage légitime de ce temps-là; mais Agar étant devenue mère, méprisa grandement sa dame Sara (3). Jusqu’à cela on n’est presque su discerner quel était le plus grand amour en Abraham, ou celui qu’il portait à Sara, ou celui qu’il

 

(1) Il fait tête, il résiste en face.

(2) Gen., XXXIX, 8, 9.

(3) Gen., XVI, 4.

 

avait pour Agar; car il en usait avec Agar comme avec Sara, et de plus Agar avait l’avantage de la fertilité. Mais quand ce vint à mettre ces deux amours en comparaison, le bon Abraham fit bien voir lequel était le plus fort; car Sara ne lui eut pas plus tôt remontré que Agar la méprisait, qu’il lui répondit : Agar ta chambriére est en ta puissance, fais-en comme tu voudras (1). Si que Sara affligea dès lors tellement cette pauvre Agar, qu’elle fut contrainte de se retirer. La divine dilection veut bien que nous ayons des autres amours, et souvent on ne saurait discerner que! est le principal amour de notre coeur; car ce coeur humain tire maintes fois très affectionnément dans le lit de sa complaisance l’amour des créatures; ains il arrive souvent qu’il multiplie beaucoup plus les actes de son affection envers la créature, que ceux de la dilection envers son Créateur. Et la sacrée dilection toutefois ne laisse pas d’exceller au-dessus de tous les autres amours, ainsi que les événements font voir quand la créature s’oppose au Créateur; car alors nous prenons le parti de la dilection sacrée, et lui soumettons toutes nos autres affections.

Il y a souvent différence ès choses sacrées entre la grandeur et la bonté. Une des perles de Cléopâtre valait mieux que le plus haut de nos rochers mais celui-ci est bien plus grand, l’un a plus de grandeur, l’autre plus de valeur. On demande quelle est la plus excellente gloire d’un prince, ou celle qu’il acquiert en la guerre parles armes, ou celle qu’il mérite en la paix par la justice; et il me semble que la gloire militaire est plus grande,

 

(1) Gen., XVI, 6

 

et l’autre est meilleure; ainsi qu’entre les instruments, les tambours et trompettes font plus de bruit, mais les luths et les épinettes (1) font plus de mélodie: le son des uns est plus fort, et l’autre plus suave et spirituel. Une once de baume ne répandra pas tant d’odeur qu’une livre d’huile d’aspic (2), mais la senteur du baume sent toujours meilleure et plus aimable.

Il est vrai, Théotime, vous verrez une mère tellement embesognée de son enfant, qu’il semble qu’elle n’ait aucun autre amour que celui-là; elle n’a plus d’yeux que pour le voir, plus de bouche que pour le baiser, plus de poitrine que pour l’allaiter, ni plus de soin que pour l’élever, et semble que le mari ne lui soit plus rien au prix du cet enfant. Mais s’il fallait venir au choix de perdre l’un ou l’autre, on verrait bien qu’elle estime plus le mari, et que si bien l’amour de l’enfant était le plus tendre, le plus pressant, le plus passionné, l’autre néanmoins était le plus excellent, le plus fort et le meilleur. Ainsi quand un coeur aime Dieu en considération de son infinie bonté, pour peu qu’il ait de cette excellente dilection, il préférera la volonté de Dieu à toutes choses, et, en toutes les occasions qui se présenteront, il quittera tout pour se conserver en la grâce de la souveraine bonté, sans que chose quelconque l’en puisse séparer; de sorte qu’encore

 

(1) Luths et épinettes. — Luth, instrument du genre de la guitare, avec un plus grand nombre de cordes; épinette, instrument à clavier, dont les cordes étaient mises en vibration par un bec de plume. Le clavecin et puis le piano l’ont remplacé.

(2) Aspic, espèce de lavande, dont on fait une huile par distillation.

 

que ce divin amour ne presse ni n’attendrisse toujours pas tant le cœur comme les autres amours, si est-ce qu’ès occurrences il fait des actions si relevées et si excellentes, qu’une seule vaut mieux que dix millions d’autres. Les lapines ont une fertilité incomparable, les éléphantes ne font jamais qu’un éléphanteau; mais ce seul éléphanteau vaut mieux que tous les lapins du monde. Les amours que l’on a pour les créatures foisonnent bien souvent en multitude de productions; mais quand l’amour sacré fait son oeuvre, il Je fait si éminent qu’il surpasse tout; car il fait préférer Dieu à toutes choses sans réserve.

 

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CHAPITRE VIII

Histoire mémorable pour faire bien concevoir en quoi gît la force et excellence de l’amour sacré.

 

O mon cher Théotime, que la force de cet amour de Dieu sur toutes choses doit donc avoir une grande étendue ! Il doit surpasser toutes les affections, vaincre toutes les difficultés et préférer l’honneur de la bienveillance de Dieu à toutes choses ; mais je dis à toutes choses absolument, sans exception ni réserve quelconque, et dis ainsi avec un grand soin, parce qu’il se trouve des personnes qui quitteraient courageusement les biens, l‘honneur et la vie propre pour notre Seigneur, lesquelles néanmoins ne quitteraient pas pour lui quelque autre chose de beaucoup moindre considération.

Du temps des empereurs Valérianus et Gallus, il y avait à Antioche un prêtre nommé Saprice, et un homme séculier nommé Nicéphore, lesquels, à raison de l’extrême et longue amitié qu’ils avaient eue ensemble, étaient estimés frères; et néanmoins il advint qu’enfin, pour je ne sais quel sujet, cette amitié défaillit, et, selon la coutume, elle fut suivie d’une haine encore plus ardente, laquelle régna quelque temps entre eux, jusqu’à ce que Nicéphore, reconnaissant sa faute, fit trois divers essais de se réconcilier avec Saprice, auquel, tantôt par les uns, tantôt par les autres de leurs amis communs, il faisait porter de sa part toutes les paroles de satisfaction et de soumission qu’on pouvait désirer. Mais Saprice, impliable à ses semonces (1), refusa toujours la réconciliation avec autant de fierté, comme Nicéphore la demandait avec beaucoup d’humilité; de manière qu’enfin le pauvre Nicéphore, estimant que si Saprice le voyait prosterné devant lui et requérant le pardon, il en serait plus vivement touché, il le va trouver chez lui, et se jetant courageusement à ses pieds: Mon père, lui dit-il, eh! pardonnez-moi, je vous supplie, pour l’amour de notre Seigneur. Mais cette humilité fut méprisée et rejetée comme les précédentes.

Cependant voilà une âpre persécution qui s’élève contre les chrétiens, en laquelle Saprice, entr’autres, étant appréhendé, fit merveilles à souffrir mille et mille tourments pour la confession de la foi, et spécialement lorsqu’il fut roulé et agité très rudement dans un instrument fait exprès à guise de la vis d’un pressoir, sans que jamais il perdit sa constance, dont le gouverneur d’Antioche étant extrêmement irrité, il le

 

(1) Impliable à ses semonces, ne se pliant pas, ne se rendant pas à ses exhortations.

 

condamna à la mort; ensuite de quoi il fut tiré hors de la prison en public, pour être mené au lieu où il devait recevoir la glorieuse couronne du martyre. Ce que Nicéphore n’eut pas plus tôt aperçu, que soudain il accourut, et ayant rencontré son Saprice, se prosternant en terre : Hélas! criait-il à haute voix, ô martyr de Jésus-Christ, pardonnez-moi, car je vous ai offensé. De quoi Saprice ne tenant compte, le pauvre Nicéphore gagna vitement le devant par une autre rue, vint derechef en même humilité, le conjurant de lui pardonner, en ces termes: O martyr de Jésus-Christ, pardonnez l’offense que je vous ai faite comme homme que je suie, sujet à faillir; car voilà que désormais une couronne vous est donnée par notre Seigneur que vous n’avez point renié, ains avez confessé son saint nom devant plusieurs témoins. Mais Saprice, continuant en sa fierté, ne lui répondit pas un seul mot; ains les bourreaux seulement, admirant la persévérance de Nicéphore: Oncques, lui dirent-ils, nous ne vîmes un si grand fou; cet homme va mourir tout maintenant, qu’as-tu besoin de son pardon? A quoi répondant Nicéphore: Vous ne savez pas, dit-il, ce que je demande au confesseur de Jésus-Christ, mais Dieu le sait.

Or tandis Saprice arriva au lieu du supplice, où Nicéphore derechef s’étant jeté en terre devant lui : Je vous supplie, disait-il, ô martyr de Jésus-Christ, de me vouloir pardonner; car il est écrit: Demandez, et il vous sera octroyé (1) ; paroles lesquelles ne surent oncques fléchir le coeur félon et rebelle du misérable Saprice, qui, refusant

 

(1) Matth., VII, 7

 

obstinément de faire miséricorde à son prochain, fut aussi, par le juste jugement de Dieu, privé de la très glorieuse palme du martyre; car les bourreaux lui commandant de se mettre à genoux, afin de lui trancher la tête, il commença à perdre courage, et de capituler avec eux, jusques à leur faire en fin finale cette déplorable et honteuse soumission

Eh ! de grâce, ne nie coupez pas la tête, je m’en vais faire ce que les empereurs ordonnent, et sacrifier aux idoles. Ce que oyant le pauvre Nicéphore, la larme à l’oeil, il se print à crier : Ah! mon cher frère, ne veuillez pas, je vous prie, ne veuillez pas transgresser la loi et renier Jésus-Christ; ne le quittez pas, je vous supplie, et ne perdez pas la céleste couronne que vous avez acquise par tant de travaux et. de tourments. Mais hélas! ce lamentable prêtre, venant à l’autel du martyre, pour y consacrer sa vie à Dieu éternel, ne s’était pas souvenu de ce que le prince des martyrs avait dit : Si tu apportes ton offrande à l’autel, et tu te ressouviens, y étant, que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, et va premièrement te réconcilier à ton frère, et alors revenant tu présenteras ton oblation (1). C’est pourquoi Dieu repoussa son présent, et retira sa miséricorde de lui, permit que non seulement il perdit le souverain bonheur du martyre, mais qu’encore il se précipitât au malheur de l’idolâtrie; tandis que l’humble et doux Nicéphore, voyant cette couronne du martyre vacante par l’apostasie de l’endurci Saprice, touché d’une excellente et extraordinaire inspiration, se pousse hardiment pour l’obtenir, disant aux archers et bourreaux

 

(1) Matth., V, 23, 24.

 

Je suis, mes amis, je suis en vérité chrétien, et crois en Jésus-Christ, que celui-ci a renié; mettez-moi donc, je vous prie, en sa place, et tranchez-moi la tête. De quoi les archers s’étonnant infiniment, ils en portèrent la nouvelle au gouverneur, qui ordonna que Saprice fût mis en liberté, et que Nicéphore fût supplicié, et cela advint le 9 février environ l’an 260 de notre salut, ainsi que récitent (1) Métaphraste et Surins. Histoire effroyable et digne d’être grandement pesée pour le sujet dont nous parlons; car avez-vous vu, mon cher Théotime, ce courageux Saprice, comme il était hardi et ardent à maintenir la foi, comme il souffre mille tourments, comme il est immobile et ferme en la confession du nom du Sauveur, tandis qu’on le roule et fracasse dans cet instrument fait à mode de vis, et comme il est tout prêt à recevoir le coup de la mort pour accomplir le point le plus éminent de la foi divine, préférant l’honneur de Dieu à sa propre vie! Et néanmoins parce que d’ailleurs il préféra à la volonté divine la satisfaction que son cruel courage prend en la haine de Nicéphore, il demeure court en sa course; et lorsqu’il est sur le point d’acconsuivre (2) et gagner le prix de la gloire par Je martyre, il s’abat malheureusement, et se rompt le col, donnant de la tête dans l’idolâtrie.

Il est donc vrai, mon Théotime, quece ne nous est pas assez d’aimer Dieu plus que notre propre vie, si nous ne l’aimons généralement, absolument, et sans exception quelconque, plus que tout ce que nous affectionnons ou pouvons affectionner.

 

(1) Récitent, racontent.

(2) Acconsuivre, atteindre

 

Mais, ce me direz-vous, notre Seigneur a-t-il pas assigné l’extrémité de l’amour qu’on peut avoir pour lui, quand il dit que plus grande charité ne peut-on avoir que d’exposer sa vie pour ses amis (1)? Il est certes vrai, Théotime, qu’entre les particuliers actes et témoignages de l’amour divin, il n’y en a point de si grand que de subir la mort pour la gloire de Dieu. Néanmoins il est vrai aussi que ce n’est qu’un seul acte et un seul témoignage qui est voirement le chef-d’oeuvre de la charité, mais outre lequel il y en a aussi plusieurs autres que la charité requiert de nous, et les requiert d’autant plus ardemment et fortement, que ce sont des actes plus aisés, plus communs et ordinaires à tous les amants, et plus généralement nécessaires à la conservation de l’amour sacré. O misérable Saprice ! oseriez-vous bien dire que vous aimiez Dieu comme il faut aimer Dieu, puisque vous ne préfériez pas sa volonté à la passion de la haine et rancune que vous aviez contre le pauvre Nicéphore? Vouloir mourir pour Dieu, c’est le plus grand, mais non pas certes le seul acte de la dilection que nous devons à Dieu; et vouloir ce seul acte, en rejetant les autres, ce n’est pas charité, c’est vanité. La charité n’est point bizarre, et toutefois elle le serait extrêmement, si voulant plaire au bien-aimé ès choses d’extrême difficulté, elle permettait qu’on lui déplût ès choses plus faciles. Comme peut vouloir mourir pour Dieu celui qui ne veut pas vivre selon Dieu?

Un esprit bien réglé ayant volonté de subir la mort pour un ami, subirait sans doute toute autre

 

(1) Joan., XV, 13.

 

chose, puisque celui-là doit avoir tout méprisé, qui auparavant e méprisé la mort. Mais l’esprit humain est faible, inconstant et bizarre ; c’est pourquoi quelquefois les hommes choisissent plutôt de mourir que de subir d’autres peines beaucoup plus légères, et donnent volontiers leur vie pour des satisfactions extrêmement niaises, puériles et vaines. Agrippine ayant appris que l’enfant qu’elle portait serait voirement (1) empereur, mais qu’il la ferait par après mourir : qu’il me tue, dit-elle, pourvu qu’il règne. Voyez, je vous prie, le désordre de ce coeur follement maternel: elle préfère la dignité de son fils à sa vie. Caton et Cléopâtre aimèrent mieux souffrir la mort que de voir le contentement et la gloire de leurs ennemis en leur prise; et Lucrèce choisit de se donner impiteusement (2) la mort, plutôt que de supporter injustement la honte d’un fait auquel, ce semble, elle n’avait point de coulpe. Combien y a-t-il de gens qui mourraient volontiers pour leurs amis, qui néanmoins ne voudraient pas vivre en leur service, et obéir à leurs autres volontés ! Tel expose sa vie, qui n’exposerait pas sa bourse. Et quoiqu’il s’en trouve plusieurs qui, pour la défense de l’ami, engagent leurs vies, il ne s’en trouve qu’un en un siècle qui voulût engager sa liberté, ou perdre une once de la plus vaine et inutile réputation ou renommée du monde, pour qui que ce soit.

 

(1) Voirement, certainement.

(2) Impiteusement, impitoyablement.

 

 

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CHAPITRE IX

Confirmation de ce qui a été dit par une comparaison notable.

 

Vous savez, Théotime, quelle fut l’affection de Jacob pour sa Rachel. Et que ne fit-il pas pour en témoigner la grandeur, la force et la fidélité, dès lors qu’il l’eut saluée auprès du puits de l’abreuvoir? car jamais oncques plus il ne cessa de l’aimer; et pour l’avoir en mariage, il servit avec une ardeur nonpareille sept ans entiers, lui étant encore advis que ce ne fût rien, tant l’amour adoucissait les travaux qu’il supportait pour cette bien-aimée, de laquelle étant par après frustré, il servit encore derechef sept ans durant pour l’obtenir, tant il était constant, loyal et courageux en sa dilection. Puis enfin l’ayant obtenue, il négligea toutes autres affections, ne tenant même presqu’aucun compte du devoir qu’il avait à Lia, sa première épouse, femme de grand mérite, et bien digne d’être chérie, et du mépris de laquelle Dieu même eut compassion, tant il était remarquable.

Or, après tout cela, qui suffisait pour assujettir la plus fière fille du monde à l’amour d’un amant si fidèle, c’est une honte certes de voir la faiblesse que Rachel fit paraître en l’affection qu’elle avait pour Jacob. La pauvre Lia n’avait plus aucun lien d’amour avec Jacob que celui de sa fertilité, par laquelle elle lui avait donné quatre enfants mâles, le premier desquels, nommé Ruben, étant allé aux champs en temps de moisson, il y trouva des mandragores (1), lesquelles il cueillit, et dont par après, étant de retour au logis, il fit présent à sa mère. Ce que voyant Rachel, Faites-moi part, dit-elle à Lia, je vous prie, ma soeur, des mandragores que votre fils vous a données. Mais vous semble-t-il, répondit Lia, que ce soit peu d’avantage pour vous de m’avoir ravi mon mari, si vous n’avez encore les mandragores de mort enfant? Or sus, répliqua Rachel, donnez-moi donc les mandragores, et qu’en échange mon mari soit avec vous (2). La condition fut acceptée. Et comme Jacob revenait des champs sur le soir, Lia lui alla au-devant, et puis toute comblée de joie: Ce sera ce soir, lui dit-elle, mon cher seigneur, mon ami, que vous serez pour moi :car j’ai acquis ce bonheur par le moyen des mandragores de mon enfant; et sur cela lui fit le récit de la convention passée entre elle et sa soeur. Mais Jacob, que l’on sache, ne sonna mot quelconque, étonné, comme je pense, et saisi de coeur, entendant l’imbécillité et l’inconstance de Rachel, qui pour si peu de chose avait cédé à sa soeur l’honneur et la douceur de sa présence.

Et toutefois revenant à nous, ô vrai Dieu combien de fois faisons-nous des élections infiniment plus honteuses et misérables ! Le grand saint Augustin prit un jour plaisir de voir et contempler à loisir des mandragores, pour mieux pouvoir discerner la cause pour laquelle Rachel les avait ,si

 

(1) Mandragores, plantes de la famille des Solanées, auxquelles on a attribué des propriétés merveilleuses auxquelles l’auteur fait allusion un peu plus loin, et dont la racine a des effets narcotiques et stupéfiants.

(2) Gen., XXX, 14 et seq.

 

ardemment désirées; et il trouva qu’elles étaient voirement belles à la vue et d’agréable senteur, mais du tout (1) insipides et sans goût. Or Pline raconte que, quand les chirurgiens en présentent le jus à boire à ceux sur lesquels ils veulent faire quelque incision, afin de leur rendre le coup insensible, il arrive maintes fois que la seule odeur fait l’opération, et endort suffisamment les patients. C’est pourquoi la mandragore est une plante charmeresse, qui enchante les yeux, les douleurs, les regrets et toutes les passions par le sommeil. Au reste, qui en prend trop longuement l’odeur, en devient muet; et qui en boit largement, meurt sans remède.

Théotime, les pompes, richesses et délectations mon daines peuvent-elles mieux être représentées? Elles ont une apparence attrayante : mais qui mord dans ces pommes, c’est-à-dire, qui sonde leur nature, n’y trouve ni goût ni contentement. Néanmoins elles charment et endorment à la vanité de leur odeur; et la renommée que les enfants du monde leur donnent, étourdit et assomme ceux qui s’y amusent trop attentivement, ou qui les prennent trop abondamment. Or, c’est pour de telles mandragores, chimères et fantômes de contentement que nous quittons les amours de l’Époux céleste. Et comment donc pouvons-nous dire que nous l’aimons sur toutes choses, puisque nous préférons à sa grâce de si chétives vanités?

N’est-ce pas une lamentable merveille de voir David, si grand à surmonter la haine,

 

(1) Du tout, entièrement, absolument,

 

si courageux à pardonner l’injure, être néanmoins si furieusement injurieux en l’amour, que non content de posséder justement une grande multitude de femmes, il va uniquement usurper et ravir celle du pauvre Une; et par une lâcheté insupportable, afin de prendre plus à soi l’amour de la femme, il donne cruellement la mort au mari? qui n’admirera le coeur de saint Pierre, si hardi entre les soldats armés, que lui seul de toute la troupe de son maître met le fer au poing et frappe puis peu après est si couard (1) entre les femmes, qu’à ta seule parole d’une servante, il renie et déteste son maître? Et comme peut-on trouver si étrange que Rachel quittât son Jacob pour des pommes de mandragore, puisque Adam et Eve quittèrent bien la grâce pour une pomme qu’un serpent leur offre à manger?

En somme, Théotime, je vous dis ce mot digne d’être noté: Les hérétiques sont hérétiques, et en portent le nom, parce qu’entre les articles de la foi ils choisissent à leur goût et à leur gré ceux qui bon leur semble pour les croire, rejetant les autres et les désavouant; et les catholiques sont catholiques, parce que sans choix et sans élection quelconque ils embrassent avec égale fermeté, et sans exception, toute la foi de l’Église. Or, il en est de même ès articles de la charité. C’est hérésie en la dilection sacrée de faire choix entre les commandements de Dieu, pour en vouloir pratiquer les uns et violer les autres. Celui qui a dit: Tu ne seras point luxurieux, a dit aussi : Tu ne tueras point. Que si tu ne commets point la luxure,

 

(1) Couard, lâche.

 

mais tu commets l’homicide.(l), ce n’est donc pas pour l’amour de Dieu que tu n’es pas luxurieux, ains c’est par quelque autre motif qui te fait choisir ce commandement plutôt que l’autre; choix qui fait l’hérésie en matière de charité. Si quelqu’un me disait qu’il ne, me veut pas couper un bras pour l’amour qu’il me porte, et néanmoins me venait arracher un oeil, ou me rompre la tête, ou me percer le corps de part en part : Eh ! ce dirais-je, comme me dites-vous que c’est par amour que vous ne nie coupez pas un bras, puisque vous m’arrachez un oeil qui ne m’est pas moins précieux, ou que vous me donnez votre épée à travers le corps, qui m’est encore plus dangereux? C’est une vraie, maxime, que le bien provient d’une cause vraiment entière, et le mal de chaque défaut (2). Pour faire un acte de vraie charité, il faut qu’il procède d’un amour entier, général et universel, qui. s’étende à tous les commandements divins. Que si nous manquons d’amour en un seul commandement, notre amour n’est plus entier ni universel; et le coeur dans lequel il est, ne peut être dit vraiment amant, ni par conséquent vraiment bon.

 

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CHAPITRE X

Comme nous devons aimer la divine bonté souverainement plus que nous-mêmes.

 

Aristote a eu raison de dire que le bien est voirement aimable, mais à un chacun principalement son bien propre, de sorte que l’amour que

 

(1) Jac., II, 11.

(2) Axiome de l’École : Bonum exintegra causa, malum ex quocumque defectu.

 

nous avons envers autrui provient de celui que nous avons envers nous-mêmes. Car comme pouvait dire autre chose un philosophe, qui non seulement n’aima pas Dieu, mais ne parla même presque jamais de l’amour de Dieu? Amour de Dieu néanmoins qui précède tout amour de nous-mêmes, voire selon l’inclination naturelle de noire volonté, ainsi que j’ai déclaré an premier livre.

La volonté certes est tellement dédiée, et s’il faut ainsi dire, elle est tellement consacrée à la bonté, que si une bonté infinie lui est montrée clairement, il est impossible, sans miracle, qu’elle ne l’aime souverainement. Ainsi les bienheureux sont ravis et nécessités, quoique non forcés, d’aimer Dieu, duquel ils voient clairement la souveraine beauté ; ce que l’Écriture montre assez, quand elle compare le contentement qui comble les coeurs de ces glorieux habitants de la Jérusalem céleste, à un torrent et fleuve impétueux (1); duquel on ne peut empêcher les ondes qu’elles ne s’épanchent sur les plaines qu’elles rencontrent.

Mais en cette vie mortelle, Théotime, nous ne sommes pas nécessités de l’aimer si souverainement, d’autant que nous ne le connaissons pas si clairement. Au ciel, où nous le verrons face à face, nous t’aimerons coeur à coeur ; c’est-à-dire, comme nous verrons tous, un chacun selon sa mesure, l’infinité de sa beauté d’une vue souverainement claire, aussi serons-nous ravis en l’amour de son infinie bonté, d’un ravissement souverainement fort, auquel nous ne voudrons ni ne pourrons

 

(1) Ps., CIV, 5.

 

vouloir faire jamais aucune résistance. Mais ici-bas en terre, où nous ne voyons pas cette souveraine bonté en sa beauté, ains l’entrevoyons seulement entre nos obscurités, nous sommes à la vérité inclinés et alléchés, mais non pas nécessités de l’aimer plus que nous-mêmes; ains plutôt au contraire, quoique nous ayons cette sainte inclination naturelle d’aimer la Divinité sur toutes choses, nous n’avons pas néanmoins la force de la pratiquer, si cette même Divinité ne répand surnaturellement dans nos coeurs sa très sainte charité.

Or, il est vrai pourtant que, comme la claire vue de la Divinité produit infailliblement la nécessité de l’aimer plus que nous-mêmes, aussi l’entrevue, c’est-à-dire, la connaissance naturelle de la Divinité, produit infailliblement l’inclination et tendresse à l’aimer plus que nous-mêmes. Eh ! de grâce, Théotime, la volonté, toute destinée à l’amour du bien, comme en pourrait-elle tant soit peu connaître un souverain, sans être de même tant soit peu inclinée à l’aimer souverainement? Entre tous les biens qui ne sont pas infinis, notre volonté préférera toujours en son amour celui qui lui est plus proche, et surtout le sien propre; mais il y a si peu de proportion entre l’infini et le fini, que notre volonté, qui connaît un bien infini, est sans doute ébranlée, inclinée et incitée de préférer l’amitié de l’abîme de cette bonté infinie à toute sorte d’autre amour, et à celui-là encore de nous-mêmes.

Mais surtout cette inclination est forte parce que nous sommes plus en Dieu qu’en nous-mêmes, nous vivons plus en lui qu’en nous, et sommes tellement de lui, par lui, pour lui et à lui, que nous ne saurions, de sens rassis, penser ce que nous lui sommes et ce qu’il nous est, que nous ne soyons forcés de crier : Je suis vôtre, Seigneur, et ne dois être qu’à vous; mon âme est vôtre, et ne doit vivre que par vous; ma volonté est vôtre, et ne doit aimer que pour vous; mon amour est vôtre, et ne doit tendre qu’en vous. Je vous dois aimer comme mon premier principe, puisque je suis de vous ; je vous dois aimer comme ma fin et mon repos, puisque je suis pour vous; je vous dois aimer plus que mon être, puisque mon être subsiste par vous; je vous dois aimer plus que moi-même, puisque je suis tout à vous et en vous.

Que s’il y avait ou pouvait avoir quelque souveraine bonté de laquelle nous fussions indépendants, pourvu que nous pussions nous unir à elle par amour, encore serions-nous, incités à l’aimer plus que nous-mêmes, puisque l’infinité de sa suavité serait toujours souverainement plus forte pour attirer notre volonté à sou amour que toutes les autres bontés, et même que la nôtre propre.

Mais si par imagination de choses impossibles, il y avait une infinie bonté à laquelle nous n’eussions nulle sorte d’appartenance, et avec laquelle nous ne pussions avoir aucune union ni communication, nous l’estimerions certes plus que nous-mêmes : car nous connaîtrions qu’étant infinie, elle serait plus estimable et aimable que nous; et par conséquents nous pourrions faire de simples souhaits de la pouvoir aimer. Mais, à proprement parler, nous ne l’aimerions pas, puisque l’amour regarde l’union; et beaucoup moins pourrions-nous avoir la charité envers elle, puisque la charité est une amitié, et l’amitié ne peut être que réciproque, ayant pour fondement la communication, et pour fin l’union. Ce que je dis ainsi pour certains esprits chimériques et vains, qui sur des imaginations impertinentes roulent bien. souvent des discours mélancoliques qui les affligent grandement. Mais quant à nous, Théotime, mon cher ami, nous voyons bien que nous ne pouvons pas être vrais hommes sans avoir inclination d’aimer Dieu plus que nous-mêmes, ni vrais chrétiens, sans pratiquer cotte inclination. Aimons plus que nous-mêmes celui qui nous est plus que tout et plus que nous-mêmes. Amen: il est vrai (1).

 

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CHAPITRE XI

Comme la très sainte charité produit l’amour du prochain.

 

 

Comme Dieu créa l’homme à son image et semblance (2), aussi a-t-il ordonné un amour pour l’homme à l’image et semblance de l’amour qui est dû à sa divinité. Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur: c’est le premier et le plus grand commandement. Or, le second est semblable à icelui: Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3). Pourquoi aimons-nous Dieu, Théotime? La cause pour laquelle on aime Dieu, dit saint Bernard, c’est Dieu même; comme s’il disait que nous aimons Dieu parce qu’il est la

 

(1) Amen : il est vrai, c’est ainsi qu’il doit en être.

(2) Gen., I, 26.

(3) Matth., XXII, 37 et seq.

 

très souveraine et très infinie bonté. Pourquoi nous aimons-nous nous-mêmes: en charité? Certes, c’est parce que nous sommes l’image et semblance de Dieu. Et puisque tous les hommes ont cette même dignité, nous-les aimons aussi comme nous-mêmes, c’est-à-dire, en qualité de très saintes et vivantes images de la divinité : car c’est en cette qualité-là, Théotime, que nous appartenons à Dieu d’une si étroite alliance et d’une si aimable. dépendance, qu’il ne fait nulle difficulté de se dire noire père, et nous nommer ses. enfants; c’est. en cette qualité que nous sommes, capables d’être unis à sa divine- essence par la jouissance de sa souveraine bonté et félicité; c’est en cette qualité que nous recevons sa grâce, et que nos esprits sont associés au sien très saint; rendus, par manière de dire, participants de sa divine nature, comme dit saint Pierre (1). Et c’est donc ainsi que la même-charité qui produit les actes de l’amour de Dieu, produit quand et quand (2) ceux de l’amour du prochain. Et tout ainsi que Jacob vit qu’une même échelle touchait le ciel. et la terre, servant également aux anges pour descendre, comme pour monter; nous savons aussi qu’une même dilection s’étend à chérir Dieu et aimer le prochain, nous relevant à l’union de notre esprit avec Dieu, et nous ramenant à l’amoureuse société des prochains. En sorte toutefois que nous aimons le prochain en tant qu’il est à l’image et semblance de Dieu, créé pour communiquer avec la divine bonté, participer à sa grâce et jouir de sa gloire.

 

(1) II Petr., I, 4.

(2) Quand et quand, en même temps.

 

Théotime, aimer le prochain par charité, c’est aimer Dieu en l’homme, ou l’homme en Dieu; c’est chérir Dieu seul pour l’amour de hi-même, et la créature pour l’amour d’icelui. Le jeune Tobie accompagné de l’ange Raphaël, ayant abordé Raguel, son parent, auquel néanmoins il était inconnu, Raguel ne l’eut pas plus tôt regardé, dit la sainte Écriture, que se retournant devers Anne, sa femme : Tenez, dit-il, voyez combien ce jeune homme est semblable à mon cousin; et ayant dit cela, il les interrogea : D’où êtes-vous, jeunes gens, mes chers frères? A. quoi ils répondirent : Nous sommes de la tribu de Nephtali, de la captivité de Ninive. Et il leur dit : Connaissez-vous Tobie mon frère? Oui, nous le connaissons, dirent-ils. Et Raguel s’étant mis à dire beaucoup de bien de lui, l’ange lui dit : Tobie duquel vous vous enquérez, il est propre père de celui-ci. Lors Raguel s’avança, et le baisant avec beaucoup de larmes, et pleurant sur le col d’icelui : Bénédiction sur toi, mon Enfant, dit-il, car tu es fils d’un bon et très bon personnage (l); et la bonne dame Anne, femme de Raguel, avec Sara, sa fille, se mirent aussi à pleurer de tendreté d’amour. Ne remarquez-vous pas que Raguel, sans connaître le petit Tobie, l’embrasse, le caresse, le baise, pleure d’amour sur lui? D’où provient cet amour, sinon de celui qu’il portait au vieil Tobie le père, que cet enfant ressemblait (2) si fort? Béni sois-tu, dit-il, mais pourquoi? Non point, certes, parce que tu es un bon jeune homme, car cela je ne le sais pas encore;

 

(1) Tob., VII, 1 et seq.

(2) Que cet enfant ressemblait, auquel cet enfant ressemblait.

 

mais parce que tu es fils et ressembles à ton père, qui est un très homme de bien.

Hé ! vrai Dieu, Théotime, quand nous voyons un prochain créé à l’image et semblance de Dieu, ne devrions-nous pas dire les uns aux autres: Tenez, voyez cette créature comme elle ressemble au Créateur? Ne devrions-nous pas nous jeter sur son visage, la caresser et pleurer d’amour pour elle? Ne devrions-nous pas lui donner mille et mille bénédictions? Et quoi donc, pour l’amour d’elle? Non certes; car nous ne savons pas si elle est digne d’amour ou de haine en elle-même. Et pourquoi donc, ô Théotime? Pour l’amour de Dieu, qui l’a formée à son image et semblance, et par conséquent rendue capable de participer à sa bonté, en la grâce et en la gloire; pour l’amour de Dieu, dis-je, de qui elle est, à qui elle est, par qui elle est, en qui elle est, pour qui elle est, et qu’elle lui ressemble d’une façon toute particulière. Et c’est pourquoi, non seulement le divin amour commande maintes fois l’amour du prochain, mais il le produit et répand lui-même dans le coeur humain, comme sa ressemblance et son image; puisque tout ainsi que L’homme est l’image de Dieu, de même l’amour sacré de l’homme envers l’homme est la vraie image de l’amour céleste de l’homme envers Dieu. Mais ce discours de l’amour du prochain requiert un traité à part, que je supplie le souverain amant des hommes vouloir inspirer à quelqu’un de ses plus excellents serviteurs, puisque le comble de l’amour de la divine bonté du Père céleste consiste en la perfection de l’amour de nos frères et compagnons.

 

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CHAPITRE XII

Comme l’amour produit le zèle.

 

Comme l’amour tend au bien de la chose aimée, ou s’y complaisant, si elle l’a, ou le lui désirant et pourchassant, si elle ne l’a pas; aussi il produit la haine par laquelle il fuit le mal contraire à la chose aimée, ou désirant et pourchassant de l’éloigner d’icelle, si elle l’a déjà, ou le divertissant et empêchant de venir, si elle ne l’a pas encore. Que si le’ mal ne peut ni être empêché ni être éloigné, l’amour, au moins, ne laisse pas de le faire haïr et détester. Quand donc l’amour est ardent, et qu’il est parvenu jusques à vouloir ôter, éloigner et divertir ce qui est opposé à la chose aimée, on l’appelle zèle; de sorte que, à proprement parler, le zèle n’est autre chose sinon l’amour qui est en ardeur, ou plutôt l’ardeur qui est en amour. Et partant, quel est l’amour, tel est le zèle(4) qui en est l’ardeur : si l’amour est bon, le zèle en est bon; si l’amour est mauvais, le zèle en est mauvais. Or, quand je parle du zèle, j’entends encore parler de la jalousie ; car la jalousie est une espèce de zèle, et si je ne me trompe, il n’y a que cette différence entre l’un et l’autre, que le zèle regarde tout le bien de la chose aimée, pour éloigner le mal contraire; et la jalousie regarde le bien particulier de l’amitié, pour repousser tout ce qui s’y oppose.

Quand donc nous aimons ardemment les choses mondaines et temporelles, la beauté, les honneurs,

 

(1) Quel... tel, pour : tel est l’amour, tel est le zèle. Formule latine qualis, talis.

 

 

les richesses, les rangs, ce zèle, c’est-à-dire, l’ardeur de cet amour, se termine pour l’ordinaire en envie, parce que ces basses choses sont si petites, particulières, bornées, finies et imparfaites, que quand l’un les possède, l’autre ne les peut entièrement posséder; de sorte qu’étant communiquées à plusieurs, la communication en est moins parfaite pour un chacun. Mais quand en particulier nous aimons ardemment d’être aimés, le zèle, ou bien l’ardeur de cet amour, devient jalousie, d’autant que l’amitié humaine, quoiqu’elle soit vertu, si est-ce qu’elle a cette imperfection à raison de notre imbécillité, qu’étant départie plusieurs, la part d’un chacun en est moindre. C’est pourquoi l’ardeur ou zèle que nous avons d’être aimés, ne peut souffrir que nous ayons des rivaux et compagnons ; et si nous nous imaginons d’en avoir, nous entrons soudain en la passion de jalousie, laquelle, certes, a bien quelque ressemblance avec l’envie, mais ne laisse pas pour cela d’être fort différente d’avec elle.

1° L’envie est toujours injuste, mais la jalousie est quelquefois juste, pourvu qu’elle soit modérée; car les mariés, par exemple, n’ont-ils pas raison d’empêcher que leur amitié ne reçoive diminution par le partage?

2° Par l’envie nous nous attristons que le prochain ait un bien plus grand ou pareil au nôtre, encore qu’il ne nous ôte rien de ce que nous avons; en quoi l’envie est déraisonnable, nous faisant estimer que te bien du prochain soit notre mal. Mais la jalousie n’est nullement marrie (1) que le prochain ait du bien, pourvu que ce ne soit

 

(1) Marrie, peinée.

 

pas le nôtre; car le jaloux ne serait pas marri que son compagnon fût aimé des autres femmes; pourvu que ce ne fût pas de la sienne. Voire même, à proprement parler, on n’est pas jaloux d’un rival, sinon après qu’on estime d’avoir acquis l’amitié de la personne aimée; que si avant cela il y a quelque passion, ce n’est pas jalousie, mais envie.

3° Nous ne présupposons pas de l’imperfection en celui que nous envions, ains au contraire nous l’estimons avoir le bien que nous lui envions; mais nous présupposons bien que la personne de laquelle nous sommes jaloux soit imparfaite, changeante, corruptible et variable.

4° La jalousie procède de l’amour; l’envie, au contraire, provient du manquement d’amour.

5° La jalousie n’est jamais qu’en matière d’amour; mais l’envie s’étend en tontes matières de biens, d’honneur, de faveurs, de beauté. Que si quelquefois on est envieux de l’amour qui est porté à quelqu’un, ce n’est pas pour l’amour, ains pour les fruits qui en dépendent. Un envieux se soucie peu que son compagnon soit aimé du prince, pourvu qu’il ne soit pas favorisé ni gratifié ès occurrences.

 

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CHAPITRE XIII

Comme Dieu est jaloux de nous.

 

Dieu dit ainsi : Je suis le Seigneur ton Dieu, fort, jaloux (1). Le Seigneur a pour son nom Jaloux (2).

 

(1) Deut., V, 9.

(2) Exod., XXXIV, 14.

 

 

Dieu donc est jaloux, Théotime; mais quelle est sa jalousie? Certes elle semble d’abord être une jalousie de convoitise, telle qu’est celle des maris pour leurs femmes; car il veut que nous soyons tellement siens, que nous ne soyons en façon quelconque à personne qu’à lui. Nul, dit-il, ne peut servir deux maîtres (1). il demande tout notre coeur, toute notre âme, tout notre esprit, toutes nos forces. Pour cela même il s’appelle notre époux, et nos âmes ses épouses; et nomme toutes sortes d’éloignements de lui fornication, adultère. Et si (2) il a raison, ce grand Dieu tout uniquement bon, de vouloir très parfaitement tout notre coeur. Car nous avons un coeur petit, qui ne peut pas assez fournir d’amour pour aimer dignement la divine bonté; n’est-il pas donc convenable que ne lui pouvant donner tout l’amour qu’il serait requis, il lui donne pour le moins tout celui qu’il peut? Le bien qui est souverainement aimable ne doit-il pas être souverainement aimé? Or, aimer souverainement, c’est aimer totalement.

Cette jalousie néanmoins que Dieu a pour nous, n’est pas en effet une jalousie de convoitise, ains de souveraine amitié; car ce n’est pas son intérêt que nous l’aimions, c’est le nôtre. Notre amour lui est inutile, mais il nous est de grand profit, et s’il lui est agréable, c’est parce qu’il nous est profitable; car, étant le souverain bien, il se plat à se communiquer par son amour, sans qui bien quelconque lui en puisse revenir, dont il s’écrie, se plaignant des pécheurs par manière de jalousie: Ils m’ont laissé, moi qui suis

 

(1) Matth., VI, 24.

(2) Et si, et, en réalité.

 

la source d’eau vive, et se sont foui des citernes, citernes dissipées et crevassées, qui ne peuvent  retenir les eaux (1). Voyez un peu, Théotime, je vous prie, comme ce divin amant exprime délicatement la noblesse et générosité de sa jalousie. Ils m’ont laissé, dit-il, moi qui suis la source d’eau vive comme s’il disait: Je ne me plains pas de quoi ils m’ont quitté pour aucun dommage que leur abandonnement ne puisse apporter; car quel dommage peut recevoir une source vive, si on n’y vient pas puiser de l’eau? laissera-t-elle pour cela de ruisseler et flotter sur la terre? Mais je regrette leur malheur, de quoi m’ayant laissé ils se sont amusés à des puits sans eaux. Que si par pensée de chose, impossible, ils eussent pu rencontrer quelque autre fontaine d’eau vive, je supporterais aisément leur départie (2) d’avec moi, puisque je n’ai nulle prétention en leur amour que celle de leur bonheur. Mais me quitter pour périr, m’abandonner pour se précipiter, c’est cela qui me fait étonner et fâcher. sur leur folie. C’est doue pour l’amour de nous qu’il veut que nous l’aimions, parce que nous ne pouvons cesser de l’aimer sans commencer de nous perdre, et que tout ce que nous lui ôtons de nos affections, nous le perdons.

Mets-moi, dit le divin berger la Sulamite, mets-moi comme un cachet sur ton coeur, comme un cachet sur ton bras (3). Sulamnite, certes, avait son coeur tout plein de l’amour céleste de son cher amant, lequel, quoiqu’il ait tout, ne se contente.

 

(1) Jer., II, 13.

(2) Départie, séparation, éloignement.

(3) Cant. cant., VIII, 6.

 

 

pas mais par une sacrée défiance de jalousie veut encore être sur le coeur qu’il possède, et le cacheter de soi-même, afin que rien ne sorte de l’amour qui est pour lui, et que rien n’y entre qui puisse y faire du mélange; car il n’est pas assouvi de l’affection dont l’âme de sa Sulamite est comblée, si elle, n’est invariable, toute pure, toute unique pour lui. Et pour ne jouir pas seulement des affections de notre coeur, aies aussi des effets et opérations de nos mains, il veut être encore comme un cachet sur notre bras droit, afin qu’il ne s’étende et ne soit employé que pour les oeuvres de son service.

Et la raison de cette demande de l’amant divin est que, comme la mort est si forte qu’elle sépare l’âme de tontes choses et de son corps même aussi l’amour sacré, parvenu jusques au degré du zèle, divise et éteigne l’âme de toutes autres affections, et l’épure de tout mélange, d’autant qu’il n’est pas seulement aussi fort que la mort, ains il est âpre, inexorable, dur et impiteux (1) à châtier le tort qu’on lui fait, quand on reçoit avec lui des rivaux, comme l’enfer est (2) violent; à punir les damnés. Et tout ainsi que l’enfer, plein d’horreur, de rage et de félonie, ne reçoit aucun mélange d’amour; aussi l’amour jaloux ne reçoit aucun mélange d’autre affection, voulant que tout soit pour le bien-aimé. Rien n’est si doux que le colombeau, mais rien si impétueux que lui envers sa colombelle, quand il y a quelque jalousie. Si jamais vous y avez pris gaule, vous aurez vu, Théotime, que ce débonnaire animal,

 

(1) Impiteux, sans pitié.

(2) Cant. cant., VII, 6.

 

revenant de l’essor (1), et trouvant sa partie avec ses compagnons, il ne se peut empêcher de ressentir un peu de défiance qui le rende âpre et bizarre; de sorte que d’abord il la vient environner, grommelant, trépignant et la frappant à traits d’ailes, quoiqu’il sache bien qu’elle est fidèle, et qu’il la voie toute blanche d’innocence.

Un jour sainte Catherine de Sienne était en un ravissement qui ne lui ôtait pas l’usage des sens, et tandis que Dieu lui faisait voir des merveilles, un sien frère passa près d’elle, qui, faisant du bruit, la divertit, en sorte qu’elle se retourna pour le regarder un seul petit moment. Cette petite distraction, survenue à l’imprévu, ne fut pas un péché ni une infidélité, ains une seule ombre de péché et une seule image d’infidélité. Et néanmoins la très sainte mère de l’Époux céleste l’en tança si fort, et le glorieux saint Paul lui en fit. une si grande confusion, qu’elle pensa fondre en larmes. Et David rétabli en grâce par un parfait amour, comme fut-il traité pour le seul péché véniel qu’il commit faisant faire le dénombrement de son peuple (2)?

Mais, Théotime, qui veut voir cette jalousie délicatement et excellemment exprimée, il faut qu’il lise les enseignements que la séraphique sainte Catherine de Gênes a faits pour déclarer les propriétés du pur amour, entre lesquelles elle inculque et presse fort celle-ci: que l’amour parfait, c’est-à-dire, l’amour étant parvenu jusqu’au zèle, ne peut souffrir l’entremise ou interposition, ni le mélange

 

(1) Essor, se dit du vol de l’oiseau qui s’est écarté et va revenir.

(2) II Reg., XXIV.

 

d’aucune autre chose, non pas même des dons de Dieu, voire jusqu’à cette rigueur qu’il ne permet pas qu’on affectionne le paradis, sinon pour y aimer plus parfaitement la bonté de celui qui le donne ; de sorte que les lampes de ce pur amour n’ont point d’huile, de lumignon, ni de fumée; elles sont toutes feu et flamme que rien du monde ne peut éteindre (1); et ceux qui ont ces lampes ardentes en leurs mains (2), ont la très sainte crainte des chastes épouses, non pas celle des femmes adultères. Celles-là craignent, et celles-ci aussi, mais différemment, dit saint Augustin. La chaste épouse craint l’absence de son époux, l’adultère craint la présence du sien : celle-là craint qu’il s’en aille, et celle-ci craint qu’il demeure celle-la est si fort amoureuse, qu’elle en est toute jalouse; celle-ci n’est point jalouse, parce qu’elle n’est pas amoureuse; celle-ci craint d’être châtiée, et celle-là craint de n’être pas assez aimée. Ainsi en vérité elle ne craint pas, à proprement parler, de n’être pas aimée, comme font les autres jalouses qui s’aiment elles-mêmes et veulent être aimées, mais elle craint de n’aimer pas assez celui qu’elle Voit être tant aimable que nul ne le peut assez dignement aimer selon la grandeur de l’amour qu’il mérite, ainsi que j’ai dit naguère. C’est pourquoi elle n’est pas jalouse d’une jalousie intéressée, mais d’une jalousie pure qui ne procède d’aucune convoitise, ains d’une noble et simple amitié; jalousie laquelle par après s’étend jusqu’au prochain, avec l’amour duquel elle procède. Car puisque nous aimons le prochain

 

(1) Cant. cant., VIII, 6, 7.

(2) Luc., XII, 35.

 

pour Dieu comme nous-mêmes, nous sommes aussi jaloux de lui pour Dieu comme nous le sommes de nous-mêmes; de sorte que nous voudrions bien mourir pour l’empêcher de périr.

Or, comme le zèle est une ardeur enflammée, ou une inflammation ardente de l’amour, il a aussi besoin d’être sagement et prudemment pratiqué. Autrement, sous prétexte d’icelui, on violerait les termes de la modestie ou discrétion, et serait aisé de passer du zèle à la colère, et d’une juste affection à une inique passion. C’est pourquoi n’étant pas ici le lieu de marquer les conditions du zèle, mon Théotime, je vous avertis que pour l’exécution d’icelui vous ayez toujours recours à celui que Dieu vous a donné pour votre conduite en la vie dévote.

 

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CHAPITRE XIV

Du zèle ou jalousie que nous avons pour notre Seigneur.

 

Un chevalier désira qu’un, peintre fameux lui fit un cheval courant; et le peintre le lui ayant présenté sur le dos, et comme se vautrant, le chevalier commençait à se courroucer, quand le peintre retournant l’image sens dessus dessous : Ne vous fâchez pas, monsieur, dit-il, pour changer la posture d’un cheval courant en celle d’un cheval se vautrant, il ne faut que renverser le tableau. Théotime, qui veut bien voir quel zèle ou quelle jalousie nous devons avoir pour Dieu, il ne faut sinon bien exprimer la jalousie que nous avons pour les choses humaines, et puis la renverser; car telle devra être celle que Dieu requiert de nous pour lui.

Imaginez-vous, Théotime, la comparaison qu’il y a entre ceux qui jouissent de la lumière du soleil, et ceux qui n’ont, que la petite clarté d’une lampe. Ceux-là ne sont point envieux ni jaloux les uns des autres, car ils savent bien que cette lumière-là est très suffisante pour tous, que la jouissance de. l’un n’empêche point la jouissance de l’autre, et que chacun ne la possède pas moins, encore que tous la possèdent généralement, que si un chacun lui seul la possédait en particulier. Mais quant à la clarté d’une lampe, parce qu’elle est petite, courte et insuffisante pour plusieurs, chacun la veut avoir en sa chambre; et qui l’a est envié des autres. Le bien des choses mondaines est si chétif et vil, que quand l’un en jouit, il faut que l’autre en soit privé; et l’amitié humaine est si courte et infirme, qu’à mesure qu’elle se communique aux uns, elle s’affaiblit d’autant pour les autres; c’est pourquoi nous sommes jaloux et fâchés quand nous y avons des corivaux et compagnons. Le coeur de Dieu est si abondant en amour, son bien est si fort infini, que tous le peuvent posséder, sans qu’un chacun pour cela le possède moins, cette infinité ne pouvant être épuisée, quoiqu’elle remplisse tous les esprits, de l’univers; car après que tout en est comblé, son infinité lui demeure toujours tout entière, sans diminution quelconque. Le soleil ne regarde pas moins une rose avec mille millions d’autres fleurs, que s’il ne regardait qu’elle seule. Et Dieu ne répand pas moins son amour sur une âme, encore qu’il en aime une infinité d’antres, que s’il n’aimait que celle-là, seule, la force de sa dilection ne diminuant point pour la multitude des rayons qu’elle répand, ains demeurant toujours toute pleine de son immensité.

Mais en quoi donc consiste le zèle ou la jalousie que nous devons avoir pour la divine bonté? Théotime, son office est premièrement de hair, fuir, empêcher, détester, rejeter, combattre et abattre, si l’on peut, tout ce qui est contraire à Dieu, c’est-à-dire, à sa volonté, à sa gloire et à la sanctification de son nom. J’ai haï l’iniquité, dit David, et l’ai abominée (1). Ceux que vous haïssez, ô Seigneur! ne tes haïssais-je pas? et ne séchais-je pas de regret sur vos ennemis (1)? Mon zèle m’a fait pâmer, parce que mes ennemis ont oublié vos paroles (3). Au matin je tuais tous les pécheurs de la terre, afin de ruiner et exterminer tous les ouvriers d’iniquité (4). Voyez, je vous prie, Théotime, ce grand roi; de quel zèle il est animé, et comme il emploie les passions de son âme au service de la sainte jalousie. Il ne hait pas simplement l’iniquité, mais l’abomine, il sèche de détresse en la voyant, il tombe en défaillance et définiment (5) de coeur; il la persécute, il la renverse et l’extermine. Ainsi Phynées, outré d’un saint zèle, transperça saintement d’un coup de glaive cet effronté Israélite et cette vilaine Madianite qu’il trouva en l’infâme trafic de leur passion (6). Ainsi le zèle qui dévorait le coeur de notre Sauveur, fit qu’il éloigna, et quand et quand (7) vengea

 

(1) Ps., CXVIII, 163.

(2) Ps., CXXXVIII, 21,

(3) Ps., CXVIII, 139,

(4) Ps., c, 8.

(5) Définement de coeur, faiblesse mortelle.

(6) Num., XXV, 8.

(7) Quand et quand, en même temps.

 

l’irrévérence et profanation que ces vendeurs et acheteurs faisaient dans le temple (1).

Le zèle, en second lieu, nous rend ardemment jaloux pour la pureté des âmes, qui sont épouses de Jésus-Christ, selon le dire du saint Apôtre aux Corinthiens: Je suis jaloux de vous, de la jalousie de Dieu: car je vous ai promis à un homme afin de vous représenter comme une vierge chaste à Jésus-Christ (2). Eliézer eût été extrêmement piqué de jalousie, s’il eût vu la chaste et belle Rebecca, qu’il conduisait pour être épousée au fils de son seigneur, en quelque péril; et sans doute il eût pu dire à cette sainte demoiselle: Je suis jaloux de vous, de la jalousie que j’ai pour mon maître; car je vous ai fiancée à un homme pour vous présenter comme une vierge chaste au fils de mon seigneur Abraham. Ainsi veut dire le glorieux saint Paul à ses Corinthiens : J’ai été envoyé de Dieu à vos âmes pour traiter le mariage d’une éternelle union entre son Fils notre Sauveur et vous; je vous ai promis à lui pour vous représenter, ainsi qu’une vierge chaste, à ce divin époux; et voilà pourquoi je suis jaloux, non de ma jalousie, mais de la jalousie de Dieu, au nom duquel j’ai traité avec vous.

Cette jalousie, Théotime, faisait mourir cl pâmer tous les jours ce saint apôtre: Je meurs, dit-il, tous les jours pour votre gloire (3). Qui est infirme, que je ne sois aussi infirme? Qui est scandalisé, que je ne brûle (4)? Voyez, disent les anciens, voyez quel amour, quel soin et quelle

 

(1) Joan., XI, 14, 15.

(2) II Cor., XI, 2.

(3) I Cor., XV, 31,

(4) II Cor., XI, 29.

 

 

jalousie une mère poule a pour ses poussins (car notre Seigneur n’a pas estimé cette comparaison indigne de son Evangile). La poule est une poule, c’est-à-dire, un animal sans courage ni générosité quelconque tandis qu’elle n’est pas mère; mais quand elle l’est devenue elle a un coeur de lion, toujours la tête levée, toujours les yeux hagards; toujours elle va roulant sa vue, de toutes parts, pour peu qu’il y ait apparence de péril pour ses petits : il n’y a ennemi aux yeux duquel elle ne se jette pour la défense de sa chère couvée, pour laquelle elle a un souci continuel, qui la fait toujours aller glossant (1) et plaignant. Que si quelqu’un de ses poussins périt, quels regrets! quelle colère ! c’est la jalousie des pères et mères pour leurs enfants, des pasteurs pour leurs ouailles, des frères pour leurs frères. Quel zèle des enfants de Jacob quand ils surent que Dina avait été déshonorée ! Quel zèle de Job sur l’appréhension et crainte qu’il avait que ses enfants n’offensassent, Dieu! Quel zèle de saint Paul pour ses frères selon la chair, et pour ses enfants selon Dieu, pour lesquels il avait désiré d’être exterminé, comme criminel d’anathème et d’excommunication (2) ! Quel zèle de Moïse envers son peuple, pour lequel il veut bien en certaine façon être rayé du livre de vie (3)!

En la jalousie humaine, nous craignons que la chose aimée ne soit possédée par quelque autre; mais le zèle que nous avons envers Dieu, fait qu’au contraire nous redoutons sur toutes choses

 

(1) Glossant, gloussant.

(2) Rom., IX, 2, 3.

(3) Exod., XXXII, 32.

 

que nous ne soyons pas assez entièrement possédés par icelui. La jalousie humaine nous fait appréhender de n’être pas assez aimés; la jalousie chrétienne nous met en peine de n’aimer pas assez. C’est pourquoi la sainte Sulamite s’écriait : O le bien-aimé de mon âme, montrez-moi où vous reposez au midi, afin que je ne m’égare, et que je n’aille à la suite des troupeaux de vos compagnons (1). Elle craint de n’être pas toute à son sacré berger, et d’être tant soit peu amusée après ceux qui se veulent rendre ses rivaux. Car elle ne veut qu’en façon du monde les plaisirs, les honneurs et les biens extérieurs puissent occuper un seul brin de sou amour, qu’elle a tout dédié à son cher Sauveur.

 

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CHAPITRE XV

Avis pour la conduite du saint zèle.

 

D’autant que le zèle est une ardeur et véhémence d’amour, il a besoin d’être sagement conduit, autrement il violerait les termes de la modestie et de la discrétion; non pas certes que le divin amour, pour véhément qu’il soit, puisse être excessif en soi-même, ni ès mouvements ou inclinations qu’il donne aux esprits; mais parce qu’il emploie à l’exécution de ses projets l’entendement, lui ordonnant de chercher les moyens de les faire réussir, et la hardiesse ou colère pour surmonter les difficultés qu’il rencontre, il advient très souvent que l’entendement propose et fait prendre des voies trop âpres et violentes, et que la colère ou audace étant une fois émue, et ne se pouvant contenir dans les limites de la raison, emporte le

 

(1) Cant. cant., I, 6.

 

coeur dans le désordre, en sorte que le zèle est par ce moyen exercé indiscrètement et dérèglement; ce qui le rend mauvais et blâmable. David envoya Joab avec son armée contre son déloyal et rebelle enfant Absalon, lequel il défendit sur toutes choses qu’on ne touchât point, ordonnant qu’en toutes occurrences on eût soin de le sauver. Mais Joab étant en besogne, échauffé à la polir-suite de la victoire, tua lui-même de sa main le pauvre Absalon, sans avoir égard à tout ce que le roi lui avait dit. Le zèle de même emploie la colère contre le mal, et lui ordonne toujours très expressément qu’en détruisant l’iniquité et le péché, elle sauve, s’il se peut, le pécheur et l’inique. Mais elle, étant une fois en fougue comme un cheval fort en bouche et bigearre (1), elle se dérobe, emporte son homme hors de la lice, et ne pare (2) jamais qu’au défaut d’haleine. Ce bon père de famille que notre Seigneur décrit en l’Évangile, connut bien que les serviteurs ardents et violents sont coutumiers d’outre-passer l’intention de leur maître, car les siens s’offrant à lui pour aller sarcler son champ, afin d’en arracher l’ivraie : Non, leur dit-il, je ne le veux pas, de peur que d’aventure avec l’ivraie vous ne tiriez aussi le froment (3). Certes, Théotime, la colère est un serviteur qui étant puissant, courageux et grand entrepreneur, fait aussi d’abord beaucoup de besogne; mais il est si ardent, si remuant, si inconsidéré et impétueux, qu’il ne fait aucun bien que pour

 

(1) Bigearre, bizarre, qui s’écarte de la voie, extravagant.

(2) Pare, cède, s’arrête.

(3) Matth., XIII, 28, 29.

 

 

l’ordinaire il ne fasse quand et quand (1) plusieurs maux. Or, ce n’est pas bon ménage, disent nos gens des champs, de tenir des paons en la maison; car encore qu’ils chassent aux araignées et en défont le logis, ils gâtent toutefois tant les couverts (2) et les toits, que leur utilité n’est pas comparable au dégât qu’ils font. La colère est un secours donné de la nature à la raison, et employé par la grâce au service du zèle pour l’exécution de ses desseins, mais secours dangereux et peu désirable; car si elle vient forte, elle se rend maîtresse, renversant l’autorité de la raison, et les lois amoureuses du zèle. Que si elle vient faible, elle ne fait rien que le seul zèle ne fit lui seul sans elle; et toujours elle tient en une juste crainte que se renforçant elle ne s’empare du coeur et du zèle, les soumettant à sa tyrannie, tout ainsi qu’un feu artificiel qui en un moment embrase un édifice, et ne sait-on comme l’éteindre. C’est un acte de désespoir de mettre dans une place un secours étranger qui se peut rendre le plus fort.

L’amour-propre nous trompe souvent, et nous donne le change, exerçant ses propres passions sous le nom du zèle. Le zèle s’est jadis servi aucune fois de la colère ; et maintenant la colère se sert en contre-change du nom de zèle, pour, sous icelui, tenir à couvert son ignominieux dérèglement. Or, je dis qu’elle se sert du nom de zèle, parce qu’elle ne saurait se servir du zèle en lui-même, d’autant que c’est le propre de toutes les vertus, mais surtout de la charité, de laquelle le zèle est une dépendance, d’être si bonne que nul n’en peut abuser.

 

(1) Quand et quand, en même temps.

(2) Couverts, les constructions couvertes.

 

Un pécheur fameux vint un jour se jeter aux pieds d’un bon et digne prêtre, protestant avec beaucoup de soumission qu’il venait pour trouver le remède à ses maux, c’est-à-dire, pour recevoir la sainte absolution de ses fautes. Un certain moine nommé Démophile, estimant à son avis que ce pauvre pénitent s’approchât trop du saint autel, entra en une colère si violente, que se ruant sur lui à grands coups de pieds, il le poussa et chassa hors de là, injuriant outrageusement le bon prêtre qui, selon son devoir, avait doucement recueilli ce pauvre repentant; puis courant à l’autel, il en ôta les choses très saintes qui y étaient et les emporta, de peur, comme il voulait faire accroire, que par 1’approchement du pécheur, le lieu n’eût été profané. Or, ayant fait ce bel exploit de zèle, il ne resta pas là, mais en fit grande fête au grand saint Denis Aréopagite par une lettre qu’il lui en écrivit, de laquelle il reçut une excellente réponse digne de l’esprit apostolique dont ce grand disciple de saint Paul était animé. Car il lui fit voir clairement que son zèle avait été indiscret, imprudent et impudent tout ensemble, d’autant qu’encore que le zèle de l’honneur dû aux choses saintes soit bon et louable, si est-ce (1) qu’il avait été pratiqué contre toute raison, sans considération ni jugement quelconque, puisqu’il avait employé les coups de pieds, les outrages, injures et reproches en un lieu, eu une occasion, et contre des personnes qu’il devait honorer, aimer et respecter; si que le zèle ne pouvait être bon, étant exercé avec un si grand désordre. Mais

 

(1) Si est-ce que, pourtant il...

 

en cette même réponse ce grand saint récite (1) un autre exemple admirable d’un grand zèle procédé d’une âme fort bonne, gâtée néanmoins et viciée par l’excès de la colère qu’elle avait excitée.

Un païen avait séduit et fait retourner à l’idolâtrie un chrétien candiot, nouvellement converti à la foi. Carpus, homme éminent en pureté et sainteté de vie, et lequel, il y a grande apparence, avait été évêque de Candie, en conçut un si grand courroux, qu’oncques il n’en avait souffert de tel, et se laissa porter si avant en cette passion, que s’étant levé à minuit pour prier selon sa coutume, il concluait à part soi qu’il n’était pas raisonnable que les hommes impies vécussent davantage, priant par, grande indignation la divine justice de faire mourir d’un coup de foudre ces deux pécheurs ensemble, le païen séducteur et le chrétien séduit. Mais voyez, Théotime, ce que Dieu fit pour corriger l’âpreté de la passion dont le pauvre Carpus était outré. Premièrement, il lui fit voir comme à un autre saint Étienne le ciel tout ouvert, et Jésus-Christ notre Seigneur assis sur un grand trône, environné d’une multitude d’anges qui lui assistaient en forme humaine; puis il vit en bas la terre ouverte comme un horrible et vaste gouffre, et les deux dévoyés, auxquels il avait souhaité tant de mal, sur le bord de ce précipice, tremblants et presque pâmés d’effroi, à cause qu’ils étaient prêts à tomber dedans, attirés d’un côté par une multitude de serpents, qui sortant de l’abîme s’entortillaient à leurs jambes, et avec leurs queues les chatouillaient et provoquaient à la chute; et, de l’autre côté,

 

(1) Récite, raconte.

 

certains hommes les poussaient et frappaient poux les faire tomber, si qu’ils semblaient être sur le point d’être abîmés dans ce précipice. Or, considérez, je vous prie, mon Théotime, la violence de la passion de Carpus. Car, comme il racontait par après lui-même à saint Denis, il ne tenait compte de contempler notre Seigneur et les anges qui se montraient au ciel; tant il prenait plaisir de Voir en bas la détresse effroyable de ces deux misérables chétifs (1), se fâchant seulement de ce qu’ils tardaient tant à périr, et partant s’essayait de les précipiter lui-même; ce que ne pouvant sitôt faire, il s’en dépitait et les maudissait, jusqu’à ce qu’enfin levant les yeux au ciel, il vit le doux et très pitoyable Sauveur, qui, par une extrême pitié et, compassion de ce qui se passait, se leva de son trône, et descendant jusqu’au lieu où étaient ces deux pauvres misérables, leur tendait sa main secourable, à même temps que les anges aussi, qui d’un côté, qui d’autre, les retenaient pour les empêcher de tomber dans cet épouvantable gouffre; et pour conclusion, l’aimable et débonnaire Jésus s’adressant au courroucé Carpus : Tiens, Carpus, dit-il, frappe désormais sur moi; car je suis prêt à pâtir encore une fois pour sauver les hommes; et cela me serait agréable, s’il se pouvait faire sans le péché des autres hommes. Mais, au surplus, avise ce qui te serait meilleur, ou d’être en ce gouffre avec les serpents, ou de demeurer avec les anges qui sont si grands amis des hommes. Théotime, le saint homme Carpus avait raison d’entrer en zèle pour ces deux hommes, et son zèle avait justement excité let

 

(1) Chétifs, méchants, de l’italien cattivo.

 

 

colère contre eux, mais la colère étant émue, avait laissé la raison et le zèle en derrière, outrepassant toutes les bornes et limites du saint amour, et par conséquent du zèle qui en est la ferveur. Elle avait converti la haine du péché en haine du pécheur, et la très douce charité en une furieuse cruauté.

Ainsi y a-t-il des personnes qui ne pensent pas qu’on puisse avoir beaucoup de zèle si on n’a pas beaucoup de colère, n’estimant pas de pouvoir rien accommoder s’ils ne gâtent tout, bien qu’au contraire le vrai zèle ne se serve presque jamais de la colère: car comme on n’applique pas le fer et le feu aux malades que lorsqu’on ne peut faire autrement, aussi le saint zèle n’emploie la colère qu’ès extrêmes nécessités.

 

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CHAPITRE XVI

Que l’exemple de plusieurs saints, qui semblent avoir exercé leur zèle avec colère, ne fait rien contre l’avis du chapitre précédent.

 

Il est vrai certes, mon ami Théotime, que Moïse, Phinées, Élie, Mathathias et plusieurs grands serviteurs de Dieu, se servirent de la colère pour exercer leur zèle en beaucoup d’occasions signalées; mais notez, je vous prie, que c’était aussi des grands personnages, qui savaient bien manier leurs passions et ranger leur colère, pareils à ce brave capitaine de l’Évangile qui disait à ses soldats : Allez, et ils allaient; Venez, et ils venaient (1). Mais nous autres, qui sommes presque tous des certaines petites gens, nous n’avons pas tant de pouvoir sur nos mouvements: notre

 

(1) Matth., VIII, 9

 

cheval n’est pas si bien dressé, que nous le puissions pousser et faire parer (1) à notre guise. Les chiens sages et bien appris tirent pays (2), ou retournent sur eux-mêmes, selon que le piqueur leur parle mais les jeunes chiens apprentis s’égarent et sont désobéissants. Les grands saints qui ont rendu sages leurs passions à force de les mortifier par l’exercice des vertus, peuvent aussi tourner leur colère à toute main, la lancer et la tirer, ainsi que bon leur semble. Mais nous autres qui avons des passions indomptées, toutes jeunes, ou du moins mal apprises, nous ne pouvons lâcher notre ire (3) qu’avec péril de beaucoup de désordre; parce qu’étant une fois en campagne, on ne la peut plus retenir ni ranger comme il serait requis.

Saint Denis parlant à ce Démophile, qui voulait donner le nom du zèle à sa rage et furie : Celui, dit-il, qui veut corriger les autres, doit premièrement avoir soin d’empêcher que la colère ne déboute la raison de l’empire et domination que Dieu lui a donné de l’âme, et qu’elle n’excite une révolte, sédition et confusion dans nous-mêmes. De façon que nous n’approuvons pas vos impétuosités poussées d’un zèle indiscret, quand mille fois vous répéteriez Phinées et Élie : car telles paroles ne plurent pas à Jésus-Christ quand elles lui furent dites par ses disciples, qui n’avaient pas encore participé de ce doux et bénin esprit. Phinées, Théotime, voyant un certain malheureux, Israélite offenser Dieu avec une Moabite, il les tua

 

(1) Faire parer, arrêter, terme de manège,

(2) Tirent pays, avancent.

(3) Ire, colère.

 

tous deux. Élie avait prédit la mort d’Ochosias, lequel indigné de cette prédiction, envoya deux capitaines l’un après l’autre, avec chacun cinquante soldats, pour le prendre, et l’homme de Dieu fit descendre le feu du ciel qui les dévora. Or, un jour que notre Seigneur passait en Samarie, il envoya en une ville pour y faire prendre son logis; mais les habitants, sachant que notre Seigneur était Juif de nation, et qu’il allait en Jérusalem, ne le voulurent pas loger. Ce que voyant saint Jean et saint Jacques, ils dirent à notre Seigneur: Voulez-vous que nous commandions au feu qu’il descende et qu’il les brûle? et notre Seigneur se retournant devers eux, les tança, disant: Vous ne savez de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver (1). C’est cela donc, Théotime, que veut dire saint Denis à Démophile, qui alléguait l’exemple de Phinées et d’Élie : car saint Jean et saint Jacques, qui voulaient imiter Élie à faire descendre le feu du ciel sur les hommes, furent repris par notre Seigneur, qui leur fit entendre que sou esprit et son zèle étaient doux, débonnaires et gracieux; qu’il n’employait l’indignation ou le courroux que très rarement, lorsqu’il n’y avait plus d’espérance de pouvoir profiter autrement. Saint Thomas d’Aquin, ce grand astre de la théologie, étant malade de la maladie de laquelle il mourut au monastère de Fosse-Neuve, ordre de Cîteaux, les religieux le prièrent de leur faire une briève exposition du sacré Cantique des cantiques, à l’imitation de saint Bernard. Et il leur répondit: Mes chers pères,

 

(1) Luc., IX, 54 et seq.

 

donnez-moi l’esprit de saint Bernard, et j’interpréterai ce divin cantique comme saint Bernard. De même certes, si on nous dit, à nous autres petits chrétiens, misérables, imparfaits et chétifs : Servez-vous de l’ire et de l’indignation en votre zèle, comme Phinées, Élie, Mathathias, saint Pierre et Paul; nous devons répondre : Donnez-nous l’esprit de la perfection et du pur zèle avec la lumière intérieure de ces grands saints, et nous nous animerons de colère comme eux. Ce n’est pas le fait de tout le monde de savoir se courroucer quand il faut et comme il faut.

Ces grands saints étaient inspirés de Dieu immédiatement, et partant pouvaient bien employer leur colère sans péril; car le même esprit qui les animait à ces exploits, tenait aussi les rênes de leur juste courroux, afin qu’il n’outre-passât les limites qu’il leur avait préfigées (1). Une ire qui est inspirée ou excitée par le Saint-Esprit, n’est plus l’ire de l’homme, et c’est l’ire de l’homme qu’il faut fuir, puisque, comme dit le glorieux saint Jacques, elle n’opère point la justice de Dieu (2). Et d’effet, quand ces grands serviteurs de Dieu employaient la colère, c’était pour des occurrences si solennelles et des crimes si excessifs, qu’il n’y avait nul danger d’excéder la coulpe par la peine (3).

Parce qu’une fois le grand saint Paul appelle les Galates insensés, représente aux Candiots (4)

 

(1) Préfigées, fixées d’avance.

(2) Jac., I, 20.

(3) La coulpe par la peine, la faute par le châtiment.

(4) Candiots, habitants de Candie, les Crétois.

 

leurs mauvaises inclinations, et résiste en face (1) au glorieux saint Pierre, son supérieur, faut-il prendre la licence d’injurier les pécheurs, blâmer les nations, contrôler et censurer nos conducteurs et prélats? Certes, chacun n’est pas saint Paul pour savoir faire les choses à propos. Mais les esprits aigres, chagrins, présomptueux et médisants, servant à leurs inclinations, humeurs, aversions et outrecuidances, veulent couvrir leur injustice du manteau du zèle, et chacun, sous le nom de ce feu sacré, se laisse brûler à ses propres passions. Le zèle du salut des âmes fait désirer la prélature, à ce que dit cet ambitieux; fait courir çà et là le moine destiné au choeur, à ce que dit cet esprit inquiet; fait faire des rudes censures et murmurations contre les prélats de l’Église et contre les princes temporels, à ce que dit cet arrogant. Il ne se parle que de zèle, et on ne voit point de zèle, ains seulement des médisances, des colères, des haines, des envies et des inquiétudes d’esprit et de langue.

On peut pratiquer le zèle en trois façons : premièrement, en faisant des grandes actions de justice pour repousser le mal, et cela n’appartient qu’à ceux qui ont les offices publics de corriger, censurer et reprendre en qualité de supérieurs, comme les princes, magistrats, prélats, prédicateurs; mais parce que cet office est respectable, chacun l’entreprend, chacun veut s’en mêler. Secondement, on use du zèle en faisant des actions de grande vertu, pour donner bon exemple, suggérant les remèdes au mal, exhortant à les employer, opérant le bien opposé au mal qu’on

 

(1) Gal., III, 1 Tit, I, 12 et seq.; Gal., II, 11.

 

 

désire exterminer, ce qui appartient à chacun, et néanmoins peu de gens le veulent faire. Enfin on cherche le zèle très excellemment en souffrant et pâtissant beaucoup pour empêcher et détourner le mal, et presque nul ne veut cette sorte de zèle. Le zèle spécieux est ambitionné, c’est celui auquel’ chacun veut employer son talent, sans prendre garde que ce n’est pas le zèle que l’on y cherche, mais la gloire et l’assouvissement de l’outrecuidance, colère, chagrin et autres passions.

Certes, le zèle de notre Seigneur parut principalement à mourir sur la croix pour détruire la mort et le péché des hommes; en quoi il fut souverainement imité par cet admirable vaisseau d’élection et de dilection (1), ainsi que le représente le grand saint Grégoire Nazianzène (2) en paroles dorées; car parlant de ce saint apôtre : « Il combat pour tous, dit-il, il répand des prières pour tous, il est passionné de jalousie envers tous, il est enflammé pour tous; ains même il a osé plus que cela pour ses frères selon la chair; en sorte que, pour dire aussi moi-même ceci fort hardiment, il désire par charité qu’iceux soient mis en sa place auprès de Jésus-Christ (3). O excellence de courage et de ferveur d’esprit incroyable ! il imite Jésus-Christ, qui pour nous fut fait malédiction, qui prit nos infirmités et porta nos maladies (4), ou, afin que je parle plus sobrement, lui, le premier, après le Sauveur, ne refuse pas de souffrir et d’être réputé impie à

 

(1) Act., IX, 15.

(2) Nazianzène, de Nazianze.

(3) Rom., IX, 3.

(4) Gal., III, 13; Matth., VIII, 17.

 

leur occasion. » Ainsi donc, Théotime, comme notre Sauveur fut fouetté, condamné, crucifié en qualité d’homme voué, destiné et dédié à porter et supporter les opprobres, ignominies et punitions dues à tous les pécheurs du monde, et à servir de sacrifice général pour le péché, ayant été fait comme anathème, séparé et abandonné de son Père éternel; de même aussi, selon la véritable doctrine de ce grand Nazianzène, le glorieux apôtre saint Paul désira d’être comblé d’ignominie, crucifié, séparé, abandonné et sacrifié pour le péché des Juifs, afin de porter pour eux l’anathème et la peine qu’ils méritaient. Et comme notre Sauveur porta de telle sorte les, péchés du monde, et fut fait tellement anathème, sacrifié pour le péché, et délaissé de son Père, qu’il ne laissa pas d’être perpétuellement le Fils bien-aimé auquel le Père prenait son bon plaisir (1); aussi le saint apôtre désira bien d’être anathème et séparé de son maître, pour être abandonné d’icelui, et délaissé à la merci des opprobres et punitions dues aux Juifs; mais il ne désira pas pourtant jamais d’être privé de la charité et grâce de son Seigneur, de laquelle rien aussi ne le pouvait jamais séparer (2); c’est-à-dire, il désira d’être traité comme un homme séparé de Dieu; mais il ne désira pas d’en être par effet séparé, ni privé de sa grâce, car cela ne peut être saintement désiré. Ainsi l’épouse céleste confesse que l’amour étant fort comme la mort (3), laquelle sépare l’âme du corps, le zèle, qui est un amour ardent, est

 

(1) Matth., XVII, 5.

(2) Rom., VIII, 89.

(3) Cant. cant., VIII,6

 

encore bien plus fort; car il ressemble à l’enfer (1), qui sépare l’âme de la vue de notre Seigneur: mais jamais il n’est dit, ni ne se peut dire, que l’amour on le zèle soit semblable au péché, qui seul sépare de la grâce de Dieu. Et comme se pourrait-il faire que l’ardeur de l’amour pût faire désirer d’être séparé de la grâce, puisque l’amour est la grâce même, ou du moins ne peut être sans la grâce? Or, le zèle du grand saint Paul fut pratiqué en quelque sorte, ce me semble, par le petit saint Paul, je veux dire saint Paulin, qui, pour ôter un esclave de son esclavage, se rendit esclave lui-même, sacrifiant sa liberté pour la rendre à son prochain.

O que bienheureux est, dit saint Ambroise, celui qui sait la discipline du zèle! Très facilement, dit saint Bernard, le diable se jouera de ton zèle, si tu négliges la science. Que donc ton zèle soit enflammé de charité, embelli de science, affermi de constance. Le vrai zèle est enfant de la charité, car c’en est l’ardeur; c’est pourquoi, comme elle, il est patient, bénin, sans trouble, sans contention, sans haine, sans envie, se réjouissant de la vérité(2). L’ardeur du vrai zèle est pareille à celle du chasseur, qui est diligent, soigneux, actif, laborieux et très affectionné au pourchas (3), mais sans colère, sans ire, sans trouble; car si le travail des chasseurs était colère, ireux (4), chagrin, il ne serait pas si aimé ni affectionné. Et de même le vrai zèle a des ardeurs extrêmes, mais constantes,

 

(1) Cant. cant., VIII, 6

(2) I Cor., XIII, 4, 6.

(3) Pourchas, recherche, poursuite.

(4) Ireux, irrité, courroucé.

 

fermes, douces, laborieuses, également aimables et infatigables; tout au contraire le faux zèle est turbulent, brouillon, insolent, fier, colère, passager, également impétueux et inconstant

 

 

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CHAPITRE XVII

Comme notre Seigneur pratiqua tous les plus excellente actes de l’amour.

 

Ayant si longuement parlé des actes sacrés du divin amour, afin que plus aisément et saintement vous en conserviez la mémoire, je vous en présente un recueil et abrégé. La charité de Jésus-Christ nous presse (1), dit le grand Apôtre. Oui, certes, Théotime, elle nous force et violente par son infinie douceur, pratiquée en tout l’ouvrage de notre rédemption, auquel s’est apparue la bénignité et amour de Dieu (2) envers les hommes; car qu’est-ce que ce divin amant ne fit pas en matière d’amour?

1° Il nous aima d’amour de complaisance, car ses délices furent d’être avec les enfants des hommes (3) et d’attirer l’homme à soi, se rendant homme lui-même. 2° Il nous aima d’amour de bienveillance, jetant sa propre divinité en l’homme, en sorte que l’homme fût Dieu. 3° Il s’unit à nous par une conjonction incompréhensible, en laquelle il adhéra et se serra à notre nature si fortement, indissolublement et infiniment, que jamais rien ne fut si étroitement joint et pressé à l’humanité, qu’est maintenant la très sainte divinité en la personne du Fils de Dieu. 4° Il s’écoula tout en

 

(1) II Cor., V, 14.

(2) Tit., III, 4.

(3) Prov., VIII, 31

 

nous, et, par manière de dire, fondit sa grandeur pour la réduire à la forme et figure de notre petitesse, dont il est appelé source d’eau vive, rosée et pluie du ciel. 5° Il a été en extase, non seulement en ce que, comme dit saint Denis, à cause de l’excès de son amoureuse bonté, il devient, en certaine façon hors de soi-même, étendant sa providence sur toutes choses, et se trouvant en toutes choses; mais aussi en ce que, comme dit saint Paul, il s’est en quelque sorte quitté soi-même, il s’est vidé de soi-même, il s’est épuisé de sa grandeur, de sa gloire, il s’est démis du trône de son incompréhensible majesté, et, s’il faut ainsi parler, il s’est anéanti soi-même (1) pour venir à notre humanité, nous remplir de sa divinité; nous combler de sa bonté, nous élever à sa dignité, et nous donner le divin être d’enfants de Dieu; et Celui duquel si souvent il est écrit : Je vis moi-même, dit le Seigneur (2), il a pu dire par après, selon-le langage de son apôtre : Je vis moi-même, non plus moi-même, mais l’homme vit en moi (3). Ma vie, c’est l’homme; et mourir pour l’homme, c’est mon profit (4). Ma vie est cachée avec l’homme en Dieu (5). Celui qui habitait en soi-même, habite maintenant en nous, et celui qui était vivant ès siècles dans le sein de son Père éternel, fut par après mortel dans le giron de sa mère temporelle; celui qui ‘vivait éternellement de sa vie divine, vécut temporellement de la vie humaine, et celui qui jamais éternellement

 

(1) Philipp., II, 7.

(2) Ezech., XXXIII, 11.

(3) Gal., II, 20.

(4) Philipp., I, 21.

(5) Col.,  III,3.

 

n’avait été que Dieu, sera éternellement à jamais encore homme, tant l’amour de l’homme a ravi Dieu et l’a tiré à l’extase (1). 6° Il admira souvent par dilection (2), comme il fit le centenier et la Cananée. 7° Il contempla le jeune homme qui avait jusqu’à l’heure gardé les commandements, et désirait d’être acheminé à la perfection. 8° Il prit une amoureuse quiétude en nous, et même avec quelque suspension de sens, emmi le sein de sa mère et en son enfance. Il a eu des tendretés (3) envers les petits enfants, qu’il prenait entre ses bras et dorlotait amoureusement; envers Marthe et Magdeleine, envers le Lazare, qu’il pleura, comme sur la cité de Jérusalem. 10° Il fut animé d’un zèle nonpareil, qui, comme dit saint Denis, se convertit en jalousie; détournant, en tant qu’il fut en, lui, tout mal de sa bien-aimée nature humaine, au péril, ains au prix de sa propre vie ; chassant le diable, prince de ce monde, qui semblait être son rival et compagnon. 11° Il eut mille et mille langueurs amoureuses; car d’où pouvaient procéder ces divines paroles : Je dois être baptisé de baptême, et comme suis-je angoissé (4) et pressé jusqu’à ce que je l’accomplisse (5)? Il voyait l’heure d’être baptisé en son sang, et languissait jusqu’à ce qu’il le fût l’amour qu’il nous portait le pressant, afin de nous voir délivrés par sa mort de la mort éternelle. Ainsi fut-il triste, et sua le sang de détresse, au jardin des

 

(1) Tiré à l’extase, élevé jusqu’à l’extase.

(2) Par dilection, par amour, comme pour le centenier et la Cananéenne.

(3) Tendretés, tendresses.

(4) Suis-je angoissé, suis-je dans l’angoisse.

(5) Luc., XII, 50.

 

 

Olives, non seulement pour l’extrême douleur que son âme sentait en la partie inférieure de sa raison, mais aussi pour l’extrême amour qu’il nous portait en la supérieure portion d’icelle; la douleur lui donnant horreur de la mort, et l’amour lui donnant un extrême désir d’icelle ; en sorte qu’un très âpre combat et une cruelle agonie se fit entre le désir et l’horreur de la mort; jusques à grande effusion de sang, qui coula comme d’une source, ruisselant jusques à terre (1).

12° Enfin, Théotime, ce divin amoureux mourut entre les flammes et ardeurs de la dilection, à cause de l’infinie charité qu’il avait envers nous, et par la force et vertu de l’amour; c’est-à-dire, il mourut en l’amour, par l’amour, pour l’amour et d’amour. Car bien que les cruels supplices fussent très suffisants pour faire mourir qui que ce fût, si est-ce que la mort ne pouvait jamais entrer dans la vie de Celui qui tient les clefs de la vie et de la mort (2), si le divin amour qui manie ces clefs n’eût ouvert les portes à la mort, afin qu’elle allât saccager ce divin corps et lui ravir la vie l’amour ne se contentant pas de l’avoir rendu mortel pour nous, s’il ne le rendait mort. Ce fut par élection, et non par la force du mal, qu’il mourut. Nul ne m’ôte ma vie, dit-il, mais je te laisse et quitte moi-même. J’ai puissance de le. quitter et de la prendre derechef moi-même (3). Il fut offert, dit Isaïe, parce qu’il le voulut (4); et partant il n’est pas dit que son esprit s’en alla,

 

(1) Luc., XXII, 43, 44.

(2) Apoc., I, 18.

(3) Joan.. X, 18.

(4) Is., LIII, 7.

 

 

le quitta et se sépara de lui, mais au contraire qu’il mit son esprit dehors (1), l’expira, le rendit et le remit ès mains de son Père éternel (2) ; si que saint Athanase remarque qu’il baissa la tête (3) pour mourir, afin de consentir et pencher à la venue de mort, laquelle autrement n’eût osé s’approcher de lui; et criant à pleine voix (4), il remet son esprit à son Père, pour montrer que, comme il avait assez de force et d’haleine pour ne point mourir, il avait aussi tant d’amour, qu’il ne pouvait plus vivre sans faire revivre par sa mort ceux qui sans cela ne pouvaient jamais éviter la mort, ni prétendre à la vraie vie. C’est pourquoi la mort du Sauveur fut un vrai sacrifice, et sacrifice d’holocauste que lui-même offrit à son Père pour notre rédemption. Encore que les peines et douleurs de sa passion fussent si grandes et fortes, que tout autre homme en fût mort, si est-ce que quant à lui il n’en fût jamais mort, s’il n’eût voulu, et que le feu de son infinie charité n’eût consumé sa vie. Il fut donc le sacrificateur lui-même qui s’offrit à son Père, et s’immola en amour, à l’amour, par l’amour, pour l’amour et d’amour.

Mais, Théotime, gardez bien pourtant de dire que cette mort amoureuse du Sauveur ne soit faite par manière de ravissement. Car l’objet pour lequel sa charité le porta à la mort, n’était pas tant aimable qu’il pût ravir à soi cette divine âme, laquelle sortit donc de son corps par manière

 

(1) Matth., XXVII, 50.

(2) Luc., XXIII, 46.

(3) Joan.,XIX, 30.

(4) Luc,, XXIII, 46.

           

d’extase, poussée et lancée par l’affluence et force de l’amour; comme l’on voit la myrrhe pousser dehors sa première liqueur par sa seule abondance, sans qu’on la presse ni tire aucunement, selon ce que lui-même disait, ainsi que nous avons remarqué : Personne ne m’ôte ni ravit mon âme. mais je la donne volontairement (1). O Dieu, Théotime, quel brasier pour nous enflammer à faire les exercices du saint amour pour le Sauveur tout bon, voyant qu’il les a si amoureusement pratiqués pour nous qui sommes si mauvais ! Cette charité donc de Jésus-Christ nous presse (2).

 

(1) Joan., X, 18.

(2) II Cor., V, 14.

 

 

FIN DU DIXIÈME LIVRE

 

 

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