LIVRE XI
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LIVRE ONZIÈME

DE LA SOUVERAINE AUTORITÉ QUE L’AMOUR SACRÉ TIENT SUR TOUTES LES VERTUS, ACTIONS ET PERFECTIONS DE L’ÂME

 

CHAPITRE PREMIER

Combien toutes les vertus sont agréables à Dieu.

CHAPITRE II

Que l’amour sacré rend les vertus excellemment plus agréables à Dieu qu’elles ne le sont de leur propre nature.

CHAPITRE III

Comme il y a des vertus que la présence du divin amour  relève à une plus haute excellence que les autres.

CHAPITRE IV

Comme le divin amour sanctifie encore plus excellemment les vertus, quand elles sont pratiquées par son ordonnance et commandement.

CHAPITRE V

Comme l’amour sacré mêle sa dignité parmi les antres vertus, en perfectionnant la leur particulière.

CHAPITRE VI

De l’excellence du prix que l’amour sacré donne aux actions issues de lui-même, et à celles qui procèdent des autres vertus.

CHAPITRE VII

Que les vertus parfaites ne sont jamais les unes sans les autres.

CHAPITRE VIII.

Comme la charité comprend toutes les vertus.

CHAPITRE IX

Que les vertus tirent leur perfection de l’amour sacré.

CHAPITRE X

Digression sur l’imperfection des vertus des païens.

CHAPITRE XI

Comme les actions humaines sont sans valeur lorsqu’elles sont faites sans le divin amour.

CHAPITRE XII

Comme le saint amour revenant en l’âme fait revivre toutes les oeuvres que le péché avait fait périr.

CHAPITRE XIII

Comme nous devons réduire toute la pratique des vertus et de nos actions au saint amour.

CHAPITRE XIV

Pratique de ce qui a été dit au chapitre précédent.

CHAPITRE XV

Comme la charité comprend en soi les dons du Saint-Esprit.

CHAPITRE XVI

De la crainte amoureuse des épouses: suite du discours commencé.

CHAPITRE XVII

Comme la crainte servile demeure avec le divin amour.

CHAPITRE XVIII

Comme l’amour se sert de la crainte naturelle, servile et mercenaire.

CHAPITRE XIX

Comme l’amour sacré comprend les douze fruits du Saint-Esprit, avec les huit béatitudes de l’Évangile.

CHAPITRE XX

Comme le divin amour emploie toutes les passions et afflictions de l’âme, et les réduit à son obéissance.

CHAPITRE XXI

Que la tristesse est presque toujours inutile, ainsi contraire au service du saint amour.

 

 

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CHAPITRE PREMIER

Combien toutes les vertus sont agréables à Dieu.

 

La vertu est si aimable de sa nature, que Dieu la favorise partout où il la voit. Les païens, quoique ennemis de sa divine majesté, pratiquaient parfois quelques vertus humaines et civiles, desquelles la condition n’était pas au-dessus des forces de l’esprit raisonnable. Or, vous pouvez penser, Théotime, combien cela était peu de chose. Certes encore que ces vertus eussent beaucoup d’apparence, si est-ce qu’en effet elles étaient de peu de valeur, à cause de la bassesse de l’intention de ceux qui les pratiquaient, qui ne travaillaient presque que pour l’honneur, ainsi que dit saint Augustin, ou pour quelque autre prétention fort légère, comme est celle de l’entretien de la société civile, ou pour quelque petite inclination qu’ils avaient au bien, laquelle ne rencontrant point de grande contrariété, les portait à des menues actions de vertu, comme par exemple, à s’entre-saluer, à secourir les amis, vivre sobrement, ne point dérober, servir fidèlement les maîtres, payer les gages aux ouvriers. Et toutefois, quoique cela fût ainsi mince et environné de plusieurs imperfections, Dieu en savait gré à ces pauvres gens, et les en récompensait abondamment.

Les sages-femmes auxquelles Pharaon donna charge de faire périr tous les mâles des israélites, étaient sans doute Egyptiennes et païennes (1) car s’excusant de quoi elles n’avaient pas exécuté la volonté du roi : Les femmes hébreuses (2), disaient-elles, ne sont pas comme les Egyptiennes, car elles savent l’art de recevoir les enfants; et devant que nous allions à elles, elles ont enfanté (3). Excuse qui n’eût pas été à propos, si ces sages-femmes eussent été Hébreuses; et n’est pas croyable que Pharaon eût donné une commission si impiteuse (4) contre les Hébreuses à des femmes hébreuses de même nation et religion et aussi Josèphe témoigne qu’en effet elles étaient Egyptiennes. Or, tout Egyptiennes et païennes quelles étaient, elles craignirent d’offenser Dieu (5) par une cruauté si barbare et dénaturée, comme eût été celle du massacre de tant de petits enfants. De quoi la divine douceur leur sut si bon gré, qu’elle leur édifia des maisons (6), c’est-à-dire, les rendit plantureuses en enfants et en biens temporels.

 

(1) Exod., I, 15.

(2) Hébreuses, des Hébreux, juives

(3) Exod., I, 19.

(4) Impiteuse, impitoyable.

(5) Exod. I, 17.

(6) Ibid., 21.

 

Nabuchodonosor, roi de Babylone, avait combattu en une guerre juste contre la ville de Tyr que la justice divine voulait châtier. Et Dieu dit à Ezéchiel, qu’en récompense il donnerait l’Egypte en proie à Nabuchodonosor et à son armée ; parce, dit Dieu, qu’ils ont travaillé pour moi (1). Donc, ajoute saint Jérôme au commentaire, nous apprenons que, si les païens mêmes font quelque bien, ils ne sont point laissés sans salaire par le jugement de Dieu. Ainsi Daniel exhorta Nabuchodonosor infidèle de racheter ses péchés par aumônes (2), c’est-à-dire, de se racheter des peines temporelles dues à ses péchés, dont il était menacé. Voyez-vous donc, Théotime, combien il est vrai que Dieu fait état des vertus, encore qu’elles soient pratiquées par des personnes qui sont d’ailleurs mauvaises? S’il n’eût agréé la miséricorde des sages-femmes et la justice de la guerre des Babyloniens, eût-il pris le soin, je vous prie, de les salarier? Et si Daniel n’eût su que l’infidélité de Nabuchodonosor n’empêcherait pas que Dieu n’agréât ses aumônes, pourquoi les lui eût-il conseillées? Certes, l’Apôtre nous assure que les païens qui n’ont pas la loi, font naturellement ce qui appartient à la loi (3). Et quand ils le font, qui peut douter qu’ils ne fassent bien, et que Dieu n’en fasse compte? Les païens connurent que le mariage était bon et nécessaire, ils virent qu’il était convenable d’élever les enfants ès arts, en l’amour de la patrie, en la vie civile, et ils le firent. Or, je vous laisse à penser si Dieu ne

 

(1) Ezech., XXX, 19, 20.

(2) Daniel., IV, 24.

(3) Rom., II, 14.

 

trouvait pas bon cela, puisqu’il avait donné la lumière de la raison et l’instinct naturel à cette intention.

La raison naturelle est un bon arbre que Dieu a planté en nous: les fruits qui en proviennent, ne peuvent être que bons; fruits qui, en comparaison de ceux qui procèdent de la grâce, sont à la vérité de très petit prix, mais non pas pourtant de nul prix, puisque Dieu les a prisés, et pour iceux a donné des récompenses temporelles; ainsi que, selon le grand saint Augustin, il salaria les Vertus morales des Romains de la grande étendue et magnifique réputation de leur empire.

Le péché rend sans doute l’esprit malade, qui partant ne peut pas faire des grandes et fortes opérations, mais oui bien des petites; car toutes les actions des malades ne sont pas malades, encore parle-t-on, encore voit-on, encore ouit-on, encore boit-on. L’âme qui est en péché peut faire des biens, qui, étant naturels,- sont récompensés de salaires naturels; étant civils, sont payés de monnaie civile et humaine, c’est-à-dire, par des commodités temporelles. Le pécheur n’est pas en la condition des diables, desquels la volonté est tellement détrempée et incorporée au mal, qu’elle ne peut vouloir aucun bien. Non, Théotime, le pécheur en ce monde n’est pas ainsi ; il est là emmi le chemin entre Jérusalem et Jéricho, blessé à mort, mais non pas encore mort; car, dit l’Évangile, il est laissé à moitié vivant (1) et comme il est à moitié vif, il peut aussi faire des actions à moitié vives. Il ne saurait voirement (2)

 

(1) Luc., X, 30.

(2) Voirement, certes.

 

 

marcher, ni se lever, ni crier à l’aide, non pas même parler, sinon languidement (1), à cause de son coeur failli; mais il peut bien ouvrir les yeux, remuer les doigts, soupirer, dire quelque parole de plainte; actions faibles, et nonobstant lesquelles il mourrait misérablement sur son sang, si le miséricordieux Samaritain ne lui eût appliqué son huile et son vin, et ne l’eût emporté au logis (2) pour le faire panser et traiter à ses propres dépens.

La naturelle raison est grandement blessée, et comme à moitié morte par le péché : c’est pourquoi ainsi mal en point, elle ne peut observer tous les commandements, qu’elle voit bien pourtant être convenables. Elle connaît son devoir, mais elle ne peut le rendre; et ses yeux ont plus de clarté pour lui montrer le chemin, que ses jambes de force pour l’entreprendre.

Le pécheur peut voirement bien observer quelques-uns des commandements par-ci, par-là, ains il peut même les observer tous pour quelque peu de temps, lorsqu’il ne se présente point de sujet relevé auquel il faille pratiquer les vertus commandées, ou de tentation pressante de commettre le péché défendu; mais que le pécheur puisse vivre longtemps en son péché sans eu ajouter des nouveaux, certes cela ne se peut sans une spéciale protection de Dieu. Car les ennemis de l’homme sont ardents, remuants et en perpétuelle action pour le précipiter; et quand ils voient qu’il n’arrive point d’occasion de pratiquer

 

(1) Languidement, du latin languide, languisamment.

(2) Luc., X, 33, 34

 

les vertus ordonnées, ils suscitent mille tentations pour nous faire tomber ès choses prohibées; et lors la nature sans la grâce ne se peut garantir du précipice. Car si nous vainquons, Dieu nous donne la victoire par Jésus-Christ (1), ainsi que dit saint Paul. Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation (2). Si notre Seigneur disait seulement : Veillez, nous penserions pouvoir assez faire de nous-mêmes; mais quand il ajoute : Priez, il montre que s’il ne garde nos âmes au temps de la tentation, en vain veilleront ceux qui les gardent (3).

 

 

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CHAPITRE II

Que l’amour sacré rend les vertus excellemment plus agréables à Dieu qu’elles ne le sont de leur propre nature.

 

Les maîtres des choses rustiques admirent la franche innocence et pureté des petites fraises; parce qu’encore qu’elles rampent sur la terre et soient continuellement foulées par les serpents, lézards et autres bêtes venimeuses, si est-ce qu’elles ne reçoivent aucune impression du venin, n’acquièrent aucune qualité maligne, signe qu’elles n’ont aucune affinité avec le venin. Telles sont donc les vertus humaines, Théotime; lesquelles, quoiqu’elles soient en un coeur bas, terrestre et grandement occupé du péché, elles ne sont néanmoins aucunement infectées de la

 

(1) I Cor., XV, 57.

(2) Matth., XXVI, 41.

(3) Ps., CXXVI, 1.

 

 

malice d’icelui, étant d’une nature si franche et innocente, qu’elle ne peut être corrompue par la société de l’iniquité, selon qu’Aristote même a dit que la vertu était une habitude de laquelle aucun ne peut abuser. Que si les vertus étant ainsi bonnes en elles-mêmes ne sont pas récompensées d’un loyer (1) éternel, lorsqu’elles sont pratiquées par les infidèles ou par ceux qui sont en péché, il ne s’en faut nullement étonner, puisque le coeur duquel elles procèdent n’est pas capable du bien éternel, s’étant d’ailleurs détourné de Dieu, et que l’héritage céleste appartenant au Fils de Dieu, nul n’y doit être associé qui ne soit en lui et son frère adoptif; laissant à part que la convention par laquelle Dieu promet le paradis, ne regarde que ceux qui sont en sa grâce, et que les vertus des pécheurs n’ont aucune dignité ni valeur que celle de leur nature, qui par conséquent, ne les peut relever au mérite des récompenses surnaturelles, lesquelles pour cela même sont appelées surnaturelles, d’autant que la nature et tout ce qui en dépend ne peut ni les donner ni les mériter.

Mais les vertus qui se trouvent ès amis de Dieu, quoiqu’elles ne soient que morales et naturelles selon leur propre condition, sont néanmoins anoblies et relevées à la dignité d’oeuvres saintes, à cause de l’excellence du coeur qui les produit.

C’est une des propriétés de l’amitié, qu’elle rend agréable l’ami et tout ce qui est en lui de bon et d’honnête. L’amitié répand sa grâce et Laveur sur toutes les actions de celui que l’on aime, pour peu qu’elles en soient susceptibles

 

(1) Un loyer, un salaire

 

les aigreurs des amis sont des douceurs, les douceurs des ennemis sont des aigreurs. Toutes les oeuvres vertueuses d’un coeur ami de Dieu sont dédiées à Dieu. Car le coeur qui s’est donné soi-même, comme n’a-t-il pas donné tout ce qui dépend de lui-même? Qui donne l’arbre sans réserve, ne donne-t-il pas aussi les feuilles, les fleurs et les fruits? Le juste fleurira comme la palme, il croîtra comme le cèdre du Liban. Plantés en la maison du Seigneur, ils fleuriront ès parvis de la maison de notre Dieu (1). Puisque le juste est planté en la maison de Dieu, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits y croissent, et sont dédiés au service de sa majesté. Il  est comme l’arbre planté près le courant des eaux, qui porte son fruit en son temps; ses feuilles mêmes ne tombent point, tout ce qu’il fait prospère (2). Non seulement les fruits de la charité et les fleurs des oeuvres qu’elle ordonne, mais les feuilles mêmes des vertus morales et naturelles tirent une spéciale prospérité de l’amour du coeur qui les produit. Si vous entez un rosier, et que dedans la fente de la tige vous mettiez un grain de musc, les roses qui en proviendront seront toutes musquées. Fendez donc votre coeur par la sainte pénitence, et mettez l’amour de Dieu dans la fente, puis entant sur icelui telle vertu que vous voudrez, les oeuvres qui en proviendront seront parfumées de sainteté, sans qu’il soit besoin d’autre soin pour cela.

Les Spartes ayant oui une très belle sentence de la bouche d’un méchant homme, n’estimèrent

 

(1) Ps., CXI, 13, 14.

(2) Ps.,  I, 3.

 

pas qu’elle dût être reçue, si premièrement elle n’était prononcée par la bouche d’un homme de bien. Pour donc la rendre digne de réception, ils ne firent autre chose que de la faire derechef proférer par un homme vertueux. Si vous voulez rendre sainte la vertu humaine et morale d’Épictète, de Socrate ou de Demades (1), faites-la seulement pratiquer par une âme vraiment chrétienne, c’est-à-dire, qui ait l’amour de Dieu. Ainsi Dieu regarda au bon Abel premièrement, et puis à ses offrandes (2); en sorte que les offrandes prirent leur grâce et dignité, devant les yeux de Dieu, de la bonté et piété de celui qui les présentait. O bonté souveraine de ce grand Dieu, laquelle favorise tant ses amants, qu’elle chérit leurs moindres petites actions, pour peu qu’elles soient bonnes, et les anoblit excellemment, leur donnant le titre et la qualité de saintes! Eh! c’est en contemplation de son Fils bien-aimé, duquel il veut honorer les enfants adoptifs, sanctifiant tout ce qui est de boa en eux, les os, les cheveux,

les vêtements, les sépulcres et jusques à l’ombre (3) de leurs corps, la foi, l’espérance, l’amour, la religion, oui même la sobriété, la courtoisie, l’affabilité de leurs coeurs.

Donc, mes chers frères, dit l’Apôtre, soyez stables et immobiles, abondants en toutes oeuvres du Seigneur, sachant que votre travail ne sera point inutile en notre Seigneur (4). Et notez, Théotime, que toute oeuvre vertueuse doit être estimée oeuvre du Seigneur, voire même quand elle serait

 

(1) Demades, orateur et phil. athénien cité par Cicéron

(2) Gen., IV, 4.

(3) Act., V, 15.

(4) I Cor., XV, 53.

 

 

pratiquée par un infidèle car sa divine majesté dit à Ezéchiel que Nabuchodonosor et son armée avaient travaillé pour lui (1), parce qu’ils avaient fait une guerre légitime et juste contre les Tyriens; montrant assez par là que la justice des injustes est sienne, tendà lui et lui appartient; bien que les injustes qui font la justice, ne soient pas siens, ne tendent pas à lui et ne lui appartiennent pas. Car comme ce grand prophète et prince Job, quoiqu’il fût issu de race païenne, et habitant de la terre Hus (2), ne laissa pas d’appartenir à Dieu; ainsi les vertus morales, quoique provenues d’un coeur pécheur, ne laissent pas d’appartenir à Dieu. Mais quand ces mêmes vertus se trouvent en un coeur vraiment chrétien, c’est-à-dire, doué du saint amour, alors non seulement elles appartiennent à Dieu, mais elles ne sont point inutiles en notre Seigneur, ains sont rendues fructueuses et précieuses devant les yeux de sa bonté. Ajoutez à un homme la charité, dit saint Augustin (3), tout profite; ôtez-en la charité, tout le reste ne profite plus. Et à ceux qui aiment Dieu, toutes choses coopèrent en bien, dit l’Apôtre (4).

 

 

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CHAPITRE III

Comme il y a des vertus que la présence du divin amour  relève à une plus haute excellence que les autres.

 

Mais il y a des vertus qui, à raison de leur naturelle alliance et correspondance avec la charité, sont aussi beaucoup plus capables de recevoir

 

(1) Ezech., XXIX, 20.

(2) Job., I, 1.

(3) Serm. L, de Vert,. Domini.

(4) Rom., VIII, 28.

 

 

la précieuse influence de l’amour sacré, et par conséquent la communication de la dignité et valeur d’icelui. Telles sont la foi et l’espérance, qui, avec la charité, regardent immédiatement Dieu; et la religion avec la pénitence et dévotion, qui s’emploient à l’honneur de sa divine majesté. Car ces vertus, par leur propre condition, ont un si grand rapport à Dieu, et sont si susceptibles des impressions de l’amour céleste, que, pour les faire participer à la sainteté d’icelui, il ne faut sinon qu’elles soient auprès de lui, c’est-à-dire, en un coeur qui aime Dieu. Ainsi, pour donner le goût de l’olive aux raisins, il ne faut que planter la vigne entre les oliviers : car sans s’entre-toucher aucunement, par le seul voisinage ces plantes feront un réciproque commerce de leurs saveurs et propriétés, tant elles ont une grande inclination et étroite convenance l’une envers l’autre. Certes, toutes les fleurs, si ce ne sont celles de

l’arbre triste (1), et quelques autres de naturel monstrueux, toutes, dis-je, se réjouissent, épanouissent et s’embellissent à la vue du soleil, par la chaleur vitale qu’elles reçoivent de ses rayons. Mais toutes les fleurs jaunes, et surtout celle que les Grecs ont appelée héliotropium, et nous tourne-soleil (2),non seulement reçoivent de la joie et complaisance en la présence du soleil, mais suivent, par un amiable (3) contour, les attraits de ses rayons, le regardant et se retournant devers lui depuis son levant jusques à son couchant.

 

(1) Arbre triste, nyctauthe, arbrisseau de la famille des jasminées, croît au Malabar. Ses fleurs jaunâtres ne s’ouvrent que a nuit.

(2) Tourne-soleil, tournesol.

(3) Amiable, gracieux.

Ainsi toutes les vertus reçoivent un nouveau lustre et une excellente dignité par la présence de l’amour sacré; mais la foi, l’espérance, la crainte de Dieu, la piété, la pénitence, et toutes les autres vertus, qui d’elles-mêmes tendent particulièrement à Dieu et à son honneur, elles ne reçoiVent pas seulement l’impression du divin amour, par laquelle elles sont élevées à une grande valeur; mais elles se penchent totalement vers lui, s’associant avec lui, le suivant et servant en boutes occasions. Car enfin, mon cher Théotime, la parole sacrée attribue une certaine propriété et force de sauver, de sanctifier et de glorifier, à la foi, à l’espérance, à la piété, à la crainte de Dieu, à la pénitence, qui témoigne bien que ce sont des vertus de grand prix, et qu’étant pratiquées en un coeur qui a l’amour de Dieu, elles se rendent excellemment plus fructueuses et saintes que les autres, lesquelles de leur nature n’ont pas une si grande convenance avec l’amour sacré. Et celui qui s’écrie: Si j’ai toute la foi, en sorte même que je transporte les montagnes, et je n’ai point la charité, je ne suis rien (1), il montre bien certes qu’avec la charité cette foi lui profiterait grandement. La charité donc est une vertu nonpareille, qui n’embellit pas seulement le coeur auquel elle se trouve, mais bénit et sanctifie aussi toutes les vertus qu’elle rencontre en icelui, par sa seule présence, les embaumant et parfumant de son odeur céleste, par le moyen de laquelle elles sont rendues de grand prix devant Dieu; ce qu’elle fait néanmoins beaucoup plus excellemment en la foi, en l’espérance, et ès

 

(1) I Cor., XIII, 2.

 

autres vertus qui d’elles-mêmes ont une nature tendante à la piété.

C’est pourquoi, Théotime, entre toutes les actions vertueuses nous devons soigneusement pratiquer celles de la religion et révérence envers les choses divines, celles, de la foi, de l’espérance et de la très sainte crainte de Dieu, parlant souvent des choses célestes, pensant et aspirant à l’éternité, hantant les églises et services sacrés, faisant des lectures dévotes, observant les cérémonies de la religion chrétienne; car le saint amour se nourrit à souhait parmi ces exercices, et répand sur iceux plus abondamment ses grâces et propriétés qu’il ne fait sur les actions des vertus simplement humaines, ainsi que lebel arc-en-ciel rend odorantes toutes les plantes sur lesquelles il tombe, mais plus que toutes incomparablement celle de l’aspalatus (4).

 

 

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CHAPITRE IV

Comme le divin amour sanctifie encore plus excellemment les vertus, quand elles sont pratiquées par son ordonnance et commandement.

 

Rachel, après avoir grandement désiré d’être mère, fut rendue fertile par deux moyens, dont elle eut aussi des enfants de deux différentes façons. Car au commencement de son mariage se-croyant stérile, elle employa sa servante Bala pour donner à son cher Jacob, lui disant : J’ai Bala ma chambrière, prenez-la en mariage, afin qu’elle enfante sur mes genoux, et que j’aie des enfants

 

(1) Aspalatus, sparte épineux, sorte de genêt. Quant à l’influence de l’arc-en-ciel sur le parfum des plantes, elle n’est pas prouvée.

 

d’elle (1). Et il arriva selon son souhait : car Bala conçut et mit au monde plusieurs enfants sur les genoux de Rachel, qui les recevait comme véritablement siens, d’autant qu’ils lui venaient de deux personnes, dont la première lui appartenait par la loi du mariage, et l’autre par obligation de service, et d’autant encore que ç’avait été par son ordonnance et volonté que sa servante Bala en était devenue mère. Mais elle eut par après deux enfants issus et procréés d’elle-même, à savoir Joseph et le cher Benjamin (2).

Je vous dis maintenant, mon cher Théotime, que la charité cl dilection sacrée, plus belle cent fois qua Rachel, mariée à l’esprit humain, souhaite sans cesse de produire de saintes opérations. Que si au commencement elle n’en peut avoir elle-même, de sa propre extraction, par l’union sacrée qui lui est uniquement propre, elle appelle les autres vertus, comme ses fidèles servantes, et les associe à son mariage, commandant au coeur de les employer, afin que d’elles il fasse naître des saintes opérations, mais opérations qu’elle ne laisse pas d’adopter et estimer siennes, parce qu’elles sont produites par son ordre et commandement, et d’un coeur qui lui appartient, d’autant que, comme nous avons déclaré ailleurs, l’amour est maître du coeur, et par conséquent de toutes les oeuvres des autres vertus faites par son consentement.

Mais outre cela, cette divine dilection no laisse pas d’avoir deux actes issus proprement et extraits d’elle-même, dont l’un est l’amour effectif, qui,

 

(1) Gen., XXX, 3.

(2) Gen., XXXIII, 23, et XXXV, 18.

 

comme un autre Joseph, usant de la plénitude de l’autorité royale, soumet et range tout le peuple de nos facultés, puissances, passions et affections à la volonté de Dieu, afin qu’il soit aimé, obéi et servi sur toutes choses, rendant par ce moyen exécuté le grand commandement céleste : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces (1). L’autre est l’amour affectif ou affectueux, qui, comme un petit Benjamin, est grandement délicat, tendre, agréable et aimable; mais en cela plus heureux que Benjamin, que la charité sa mère ne meurt pas en le produisant, ains prend, ce semble, une nouvelle vie par la suavité qu’elle en ressent.

Ainsi donc, Théotime, les actions vertueuses des enfants de Dieu appartiennent toutes à la sacrée dilection : les unes, parce qu’elle-même les produit de sa propre nature; les autres, d’autant qu’elle les sanctifie par sa vitale présence, et les autres enfin par l’autorité et le commandement dont elle use sur les autres vertus, desquelles elle les fait naître. Et celles-ci, comme elles ne sont pas à la vérité si éminentes en dignité que les actions proprement et immédiatement issues de la dilection, aussi excellent-elles incomparablement au-dessus des actions qui ont toute leur sainteté de la seule présence et société de la charité.

Un grand général d’armée ayant gagné une signalée bataille aura sans doute tout l’honneur de la victoire, et non sans cause : car. il aura combattu lui-même en tête de l’armée, pratiquant plusieurs beaux faits d’armes, et pour le reste il

 

(1) Deut., VI, 5, et Matth., XXII, 37.

 

aura disposé l’armée, puis ordonné et commandé tout ce qui aura été exécuté; si qu’il (1) est estimé d’avoir tout fait, ou par soi-même en combattant de ses propres mains, ou par sa conduite en commandant aux autres. Que si même quelques troupes amies surviennent à l’imprévu et se joignent à l’armée, on ne laissera pas que d’attribuer l’honneur de leur action au général, parce qu’encore qu’elles n’aient pas reçu ses commandements, elles l’ont néanmoins servi, et suivi ses intentions. Mais pourtant, après qu’on lui a donné toute la gloire en gros, on ne laisse pas d’en distribuer les pièces à chaque partie de l’armée, en disant ce que l’avant-garde, le corps et l’arrière-garde ont fait: comme les Français, les Italiens, les Allemands, les Espagnols se sont comportés; oui même on loue les particuliers qui se seront signalés au combat. Ainsi entre toutes les vertus, mon cher Théotime, la gloire de notre salut et de notre victoire sur l’enfer est déférée à l’amour divin, qui comme prince et général de toute l’armée des vertus, fait tous les exploits par lesquels nous obtenons le triomphe. Car l’amour sacré a ses actions propres, issues et procédées de lui-même, par lesquelles il fait des miracles d’armes sur nos ennemis; puis, outre cela, il dispose, commande et ordonne les actions des autres vertus, qui pour cette cause sont nommées actes commandés ou ordonnés de l’amour. Que si enfin quelques vertus font leurs -opérations sans son commandement, pourvu qu’elles servent à son intention, qui est l’honneur de Dieu, il ne laissa pas -que-de les avouer siennes. Or, néanmoins,

 

(1) Si que, tellement que.

 

quoiqu’en gros nous disions, après le divin Apôtre, que la charité souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout (1), et en somme qu’elle fait tout; si est-ce que nous ne laissons pas de distribuer en particulier la louange du salut des bienheureux aux autres vertus, selon qu’elles ont excellé en un chacun: car nous disons que la foi en a sauvé les uns, i’aumône quelques autres; la tempérance, l’oraison, l’humilité, l’espérance, la chasteté, les autres; parce que les actions de ces vertus ont paru avec lustre en ces saints. Mais toujours réciproquement-aussi, après qu’on a élevé ces vertus particulières, il faut rapporter tout leur honneur à l’amour sacré, qui à toutes donne la sainteté qu’elles ont. Car que vent dire autre chose le glorieux Apôtre inculquant que la charité est bénigne, patiente, qu’elle croit tout, espère tout, supporte tout (2), sinon que la charité ordonne et commande à la patience de patienter, et à l’espérance d’espérer, et à la foi de croire? Il est vrai, Théotime, qu’avec cela il signifie encore que l’amour est l’âme et la vie de toutes les vertus, comme s’il voulait dire que la patience n’est pas assez patiente, ni la foi assez fidèle, ni l’espérance assez confiante, ni la débonnaireté assez douce, si l’amour ne les anime et vivifie. Et c’est cela même que nous fait entendre ce même vaisseau d’élection (3), quand il dit que sans la charité rien ne lui profite, et qu’il n’est rien (4), car c’est comme s’il disait que sans l’amour il n’est

 

(1) I Cor., XIII, 7.

(2) I Cor., XIII, 4, 7.

(3) Act., IX, 15.

(4) I Cor., XIII, 2, 3.

 

 

ni patient, ni débonnaire, ni constant, ni fidèle, ni espérant, ainsi qu’il est convenable pour être serviteur de Dieu, qui est le vrai et désirable être de l’homme.

 

 

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CHAPITRE V

Comme l’amour sacré mêle sa dignité parmi les antres vertus, en perfectionnant la leur particulière.

 

J’ai vu à Tivoli, dit Pline, un arbre enté de toutes les façons qu’on peut enter, qui portait toutes sortes de fruits : car en une branche on trouvait des cerises; en une autre des noix, et ès autres des raisins, des figues, des grenades, des pommes, et généralement toutes espèces de fruits. Cela, Théotime, était admirable; mais il l’est bien plus encore de voir en l’homme chrétien la divine dilection sur laquelle toutes les vertus sont entées : de manière que comme l’on pouvait dire de cet arbre, qu’il était cerisier, pommier, noyer, grenadier; aussi l’on peut dire de la charité, qu’elle est patiente, douce, vaillante, juste, ou plutôt qu’elle est la patience, la douceur et la justice même.

Mais le pauvre arbre de Tivoli ne dura guères, comme le même Pline témoigne: car cette variété de productions tarit incontinent son humeur radicale et le dessécha, en sorte qu’il en mourut, où au contraire la dilection se renforce et revigore de faire force fruits en l’exercice de toutes les vertus; ains, comme ont remarqué nos saints Pères, elle est insatiable en l’affection qu’elle a de fructifier, et ne cesse de presser le coeur auquel elle se trouve, comme Rachel faisait de son mari, disant : Donnez-moi des enfants, autrement je mourrai (1).

Or, les fruits des arbres entés sont toujours selon la greffe : car si la greffe est de pommier, elle jettera des pommes; si elle est de cerisier, elle jettera des cerises :en sorte néanmoins que toujours ces fruits-là tiennent du goût du tronc. Et de même, Théotime, nos actes prennent leur nom et leur espèce des vertus particulières desquelles ils sont issus, mais ils tirent de la sacrée charité le goût de leur sainteté; aussi la charité est la racine et source de toute sainteté en l’homme. Et comme la tige communique sa saveur à tous les fruits que les greffes produisent, en telle sorte que chaque fruit ne laisse pas de garder la propriété naturelle de la greffe d’où il est procédé; ainsi la charité répand tellement son excellence et dignité ès actions des autres vertus, que néanmoins elle laisse à une chacune d’icelles la valeur et bouté particulière qu’elle a de sa condition naturelle.

Toutes les fleurs perdent l’usage de leur lustre et de leur grâce parmi les ténèbres de la nuit; mais au matin, le soleil rendant ces mêmes fleurs visibles et agréables, n’égale pas toutefois leurs beautés et leurs grâces, et sa clarté, répandue également sur toutes, les fait néanmoins inégalement claires et éclatantes, selon que plus ou moins elles se trouvent susceptibles des effets de sa splendeur, et la lumière du soleil, pour égale qu’elle soit sur la violette et sur la rose, n’égalera tarnais pourtant la beauté de celle-là à la beauté de celle-ci, ni la grâce d’une marguerite à celle

 

(1) Genes., XXX, 1.

 

du lis. Mais pourtant si la lumière dé soleil était fort claire sur la violette, et fort obscurcie par les brouillards sur la rose, alors sans doute elle rendrait plus agréable aux yeux la violette que la rose. Ainsi, mon Théotime, si avec une égale charité l’un souffre la mort du martyre et l’autre la faim du jeûne, qui ne voit que le prix de ce jeûne ne sera pas pour cela égal à celui du martyre? Non, Théotime; car qui oserait dire que le martyre en soi-même ne soit pas plus excellent que le jeûne? Que s’il est plus excellent, la charité survenante ne lui ôtant pas l’excellence qu’il a, ains la perfectionnant, lui laissera par conséquent les avantages qu’il avait naturellement sur le jeûne. Certes, nul homme de bon sens n’égalera la chasteté nuptiale à la virginité, ni le bon usage des richesses à l’entière abnégation d’icelles. Et qui oserait aussi dire que la charité survenante à ces vertus leur ôtat leurs propriétés et privilèges, puisqu’elle n’est pas une vertu détruisante et appauvrissante, ains bonifiante, vivifiante et enrichissant tout ce qu’elle trouve de bon ès âmes qu’elle gouverne? Ains tant s’en faut que l’amour céleste ôte aux vertus les prééminences et dignités qu’elles ont naturellement, qu’au contraire ayant cette propriété de perfectionner les perfections qu’elle rencontre, à mesure qu’elle trouve des plus grandes perfections, elle les perfectionne plus grandement; comme le sucre ès confitures assaisonne tellement les fruits de sa douceur, que les adoucissant tous, il les laisse néanmoins inégaux en goût et suavité, selon qu’ils sont inégalement savoureux de leur nature, et jamais il ne rend les pêches et les noix ni si douces ni si agréables que les abricots et les myrobalans (1). Il est vrai toutefois que si la dilection est ardente, puissante et excellente en un coeur, elle enrichira et perfectionnera aussi davantage tout et les oeuvres des vertus qui en procéderont. On peu souffrir ta mort et le feu pour Dieu sans avoir la charité, ainsi que saint Paul présuppose (2), et que je déclare ailleurs: à plus forte raison on la peut souffrir avec une petite charité. Or, je dis, Théotime, qu’il se peut bien faire qu’une fort petite vertu ait plus de valeur en une âme où l’amour sacré règne ardemment, que le martyre même en une âme où l’amour est alangouri, faible et lent. Ainsi les menues vertus de Notre-Dame, de saint Jean et des autres grands saints, étaient de plus grand prix devant Dieu que les plus relevées de plusieurs saints inférieurs; comme beaucoup de petits élans amoureux des séraphins sont plus enflammés que les plus relevés des anges du dernier ordre; ainsi que le chant des rossignols apprentis est plus harmonieux incomparablement que celui des chardonnerets les mieux appris.

Pireicus, à la fin de ses ans, ne peignait qu’en petit volume et choses de peu, comme boutiques de barbier, de cordonnier, petits ânes chargés d‘herbes, et semblables menus fatras; ce qu’il faisait, comme Pline pense, pour assoupir sa grande renommée, dont enfin on l’appela peintre de basse étoffe; et néanmoins la grandeur de son art paraissait tellement en ses bas ouvrages, qu’on les vendait plus que les grandes besognes des

 

(1) Myrobalans, fruits desséchés du badamier, qu’on apporte de l’Amérique et de l’Inde.

(2) I Cor., XIII, 3.

 

 

autres. Ainsi, Théotime, les petites simplicités, abjections et humiliations, esquelles les grands saints se sont tant plu pour se musser (1) et mettre leur coeur à l’abri contre la vaine gloire, ayant été faites avec une grande excellence de l’art et de l’ardeur du céleste amour, ont été trouvées plus agréables devant Dieu que les grandes ou illustres besognes de plusieurs autres qui furent faites avec peu de charité et de dévotion.

L’épouse sacrée blesse son époux avec un seul de ses cheveux (2), desquels il fait tant d’état, qu’il les compare aux troupeaux des chèvres de Galaad (3), et n’a pas plus tôt loué les yeux de sa dévote amante, qui sont les parties les plus nobles de tout le visage, que soudain il loue la chevelure, qui est la plus frêle, vile et abjecte, afin que l’on sût qu’en une âme éprise du divin amour, les exercices qui semblent fort chétifs, sont néanmoins grandement agréables à sa divine majesté.

 

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CHAPITRE VI

De l’excellence du prix que l’amour sacré donne aux actions issues de lui-même, et à celles qui procèdent des autres vertus.

 

Mais, ce me direz-vous, quelle est cette valeur, je vous prie, que le saint amour donne à nos actions? O mon Dieu, Théotime, certes, je n’aurais pas l’assurance de le dire, si le Saint-Esprit ne l’avait lui-même déclaré en termes fort exprès, par le grand apôtre saint Paul, qui parle ainsi: Ce qui à présent est momentané et léger de notre

 

(1) Se musser, se cacher.

(2) Cant. cant., IV, 9.

(3) Ibid., VI, 4.

 

tribulation, opère en nous sans mesure en la sublimité un poids éternel de gloire (1). Pour Dieu! pesons ces paroles : Nos tribulations, qui sont si légères qu’elles passent en un moment, opèrent en nous le poids solide et stable de la gloire. Voyez, de grâce, ces merveilles. La tribulation produit la gloire, la légèreté donne le poids, et les moments opèrent l’éternité; mais qui peut donner tant de vertu à ces moments passagers et à ces tribulations si légères? L’écarlate et la pourpre, ou fin cramoisi violet, est un drap grandement précieux et royal; mais ce n’est pas à raison de la laine, ains à cause de la teinture. Les oeuvres des bons chrétiens sont dé si grande valeur, que pour icelles on nous donne le ciel; mais, Théotime, ce n’est pas

parce qu’elles procèdent de nous, et sont la laine de nos coeurs, ains parce qu’elles sont teintes au sang du Fils de Dieu: je veux dire que c’est d’autant que le Sauveur sanctifie nos oeuvres par le mérite de son sang.

Le sarment, uni et joint au cep, porte du fruit, non en sa propre vertu, mais en la vertu du cep. Or, nous sommes unis par la charité à notre Rédempteur comme les membres au chef; c’est pourquoi nos fruits et bonnes oeuvrés, tirant leur valeur d’icelui, méritent la vie éternelle. La baguette d’Aaron était sèche, incapable de fructifier d’elle-même; mais lorsque le nom du grand prêtre fut écrit sur icelle, en une nuit elle jeta ses feuilles, ses fleurs et ses fruits (2). Nous sommes, quant à nous, branches sèches, inutiles, infructueuses, qui ne sommes pas suffisants de penser

 

(1) II Cor., IV, 17.

(2) Num., XVII, 8.

 

 

quelque chose de nous-mêmes, comme de nous-mêmes; mais toute notre suffisance est de Dieu, qui nous a rendus officiers idoines (1) et capables de sa volonté; et partant, soudain que par le saint amour le nom du Sauveur, grand évêque de nos âmes (2), est gravé en nos coeurs, nous commençons à porter des fruits délicieux pour la vie éternelle. Et comme les graines qui ne produiraient d’elles-mêmes que des melons de goût fade, en produisent des sucrins et muscats (3), si elles sont détrempées en l’eau sucrée ou musquée; ainsi nos coeurs, qui ne sauraient pas projeter une seule bonne pensée pour le service de Dieu, étant détrempés en la sacrée dilection par le Saint-Esprit qui habite en nous, ils produisent des actions sacrées qui tendent et nous portent à la gloire immortelle. Nos oeuvres, comme provenantes de nous, ne sont que des chétifs roseaux, mais ces roseaux deviennent d’or par la charité, et avec iceux on arpente la Jérusalem (4) céleste, qu’on nous donne à cette mesure; car tant aux hommes qu’aux anges on distribue la gloire selon la charité et les actions d’icelle; de sorte que la mesure de l’ange est celle-là même de l’homme (5); et Dieu a rendu et rendra à chacun selon ses oeuvres (6), comme toute l’Ecriture divine nous enseigne, laquelle nous assigne la félicité et joie

 

(1) Idoines, idonei, aptes. — II Cor., III, 5.

(2) I Petr., II, 25.

(3) Sucrins, muscats, ayant le goût du sucre. et le parfum du musc.

(4) Apoc., XXI, 15.

(5) Ibid., 17.

(6) Apoc., XXII, 12.

 

éternelle du ciel pour récompense des travaux et bonnes actions que nous aurons pratiquées en terre.

Récompense magnifique et qui ressent la grandeur d-u maître que nous serrons, lequel, à la vérité, Théotime, pouvait, s’il lui eût plu, exiger très justement de nous notre obéissance et service, sans nous proposer aucun loyer ni salaire, puisque noue sommes siens par mille titres très légitimes, et que nous rie pouvons rien faire qui vaille qu’en lui, par lui, pour lui, et qui ne soit de lui. Mais sa bonté néanmoins n’en a pas ainsi disposé; ains, en considération de son Fils notre Sauveur, a voulu traiter avec nous de prix fait; nous recevant à gages, et s’engageant de promesses vers nous qu’il nous salariera, selon nos oeuvres, de salaires éternels. Or, ce n’est pas que notre service lui soit ni nécessaire ni utile, car après que nous avons fait tout ce qu’il nous a commandé (1), nous devons néanmoins avouer par une très humble vérité ou véritable humilité qu’en effet nous sommes serviteurs très inutiles et très infructueux à notre maître, qui à cause de son essentielle surabondance de bien, ne peut recevoir aucun profit de nous, ains convertissant toutes nos oeuvres à notre propre avantage et commodité, il fait que nous le servons autant inutilement pour lui, que très utilement pour nous, qui par de si petits travaux gagnons de si grandes récompenses.

Il n’était donc pas obligé de nous payer notre service, s’il ne l’eût promis. Mais ne pensez pas pourtant, Théotime, qu’en cette promesse il ait

 

(1) Luc., XVI, 40.

 

tellement voulu manifester sa bonté, qu’il ait oublié de glorifier sa sagesse, puisque au contraire il y a observé fort exactement les règles de l’équité, mêlant admirablement la bienséance avec la libéralité : car nos oeuvres sont voirement extrêmement petites, et nullement comparables à la gloire en leur quantité ; mais elles lui sont néanmoins fort proportionnées en qualité à raison du Saint-Esprit, qui, habitant en nos coeurs par la charité, les fait en nous, par nous et pour nous, avec un art si exquis, que les mêmes oeuvres, qui sont toutes nôtres, sont encore mieux toutes siennes, parce que, comme il les produit en nous, nous les produisons réciproquement en lui; comme il les opère en nous, nous coopérons aussi avec lui.

Or, le Saint-Esprit habite en nous si nous sommes membres vivants de Jésus-Christ, qui, à raison de cela, disait à ses disciples: Qui demeure en moi, et moi en lui, icelui porte beaucoup de fruit (1). Et c’est, Théotime, parce que qui demeure en lui, il participe à son divin esprit, lequel est au milieu du coeur humain comme une vive source qui rejaillit et pousse ses eaux jusqu’en la vie éternelle (2). Ainsi l’huile de bénédiction, versée sur le Sauveur comme sur le chef de l’Église tant militante que triomphante, se répand sur la société des bienheureux, qui, comme la barbe sacrée de ce divin maître, sont toujours attachés à sa face glorieuse, et distille encore sur la compagnie des fidèles, qui, comme vêtements, sont joints et unis par dilection à sa divine majesté; l’une et l’autre

 

(1) Joan., XV, 5.

(2) Joan., IV, 14.

 

troupe, comme composée de frères germains, ayant à cette occasion sujet de s’écrier: O que c’est une chose bonne et agréable de voir les frères bien ensemble! c’est comme l’onguent qui descend en la barbe, la barbe d’Aaron, et jusques au bord de son vêtement (1).

Ainsi donc nos oeuvres, comme un petit grain de moutarde, ne sont aucunement comparables en grandeur avec l’arbre de la gloire qu’elles produisent; mais elles ont pourtant la vigueur et vertu de l’opérer, parce qu’elles procèdent du Saint-Esprit, qui par une admirable infusion de sa grâce en nos coeurs, rend nos oeuvres siennes, les laissant nôtres tout ensemble, d’autant que nous sommes membres d’un chef duquel il est l’esprit, et entés sur un arbre duquel il est la divine humeur. Et parce qu’en cette sorte il agit en nos oeuvres, et qu’en certaine façon nous opérons ou coopérons en son action, il nous laisse pour notre part tout le mérite et profit de nos services et bonnes oeuvres, et nous lui en laissons aussi tout l’honneur et toute la louange, reconnaissant que le commencement, le progrès et la fin de tout le

bien que nous faisons, dépend de sa miséricorde, par laquelle il est venu à nous et- nous a prévenus; il est venu en nous et nous a assistés; il est venu avec nous et nous a conduits, achevant ce qu’il avait commencé (2). Mais, ô Dieu ! Théotime, que cette bonté est, miséricordieuse sur nous en ce partage! Nous lui donnons la gloire de nos louanges, hélas! et lui nous donne la gloire au sa jouissance; et en somme par ces légers et

 

(1) Ps. CXXXII, 1, 2.

(2) Philipp., I, 6.

 

 

passagers travaux nous acquérons des biens perdurables à toute éternité. Ainsi soit-il.

 

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CHAPITRE VII

Que les vertus parfaites ne sont jamais les unes sans les autres.

 

On dit que le coeur est la première partie de l’homme, qui reçoit la vie par l’union de l’âme; et l’oeil, la dernière: comme au contraire, quand on meurt naturellement, l’oeil commence le premier à mourir, et le coeur le dernier. Or, quand le coeur commence à vivre avant que les autres parties soient animées, sa vie, certes, est fort débile, tendre et imparfaite; mais à mesure qu’elle s’établit plus entièrement dans le reste du corps, elle est aussi plus vigoureuse en chaque partie, et particulièrement au coeur; et l’on voit que la vie étant intéressée (1) en quelque membre, elle s’alangourit en tous les autres. Si un homme est navré (2) au pied ou au bras, tout le reste en est incommodé, ému, occupé et altéré. Si nous avons mal à l’estomac, les yeux, la voix, tout le visage s’en ressent; tant il y a de convenance entre toutes les parties de l’homme pour la jouissance de la vie naturelle.

Toutes les vertus ne s’acquièrent pas ensemble-ment en un instant, ains les unes après les autres, à mesure que la raison, qui est comme l’âme de notre coeur, s’empare tantôt d’une passion, tantôt de l’autre, pour la modérer et gouverner. Et pour l’ordinaire cette vie de notre âme prend son commencement dans le coeur de nos passions;

 

(1) Intéressée, atteinte, compromise.

(2) Navré, blessé.

 

 

qui est l’amour; et s’étendant sur toutes les autres, elle vivifie enfin l’entendement même par la contemplation: comme au contraire la mort morale ou spirituelle fait sa première entrée en l’âme par l’inconsidération. La mort entre par les fenêtres (1), dit le sacré texte, et son dernier effet consiste à ruiner le bon amour; lequel périssant; toute la vie morale est morte en nous.

Encore bien donc qu’on puisse avoir quelques vertus séparées des autres, si est-ce néanmoins que ce ne peut ère que des vertus languissantes, imparfaites et débiles; d’autant que la raison, qui est la vie de notre âme, n’est jamais satisfaite ni à son aise dans une âme, qu’elle n’occupe et possède toutes les facultés et passions d’icelle ; et lorsqu’elle est offensée et blessée en quelqu’une de nos passions ou affections, toutes les autres perdent leur force et vigueur, et s’alangourissent étrangement.

Voyez-vous, Théotime, toutes les vertus sont vertus par la convenance ou conformité qu’elles ont à la raison; et une action ne peut être dite vertueuse, si elle ne procède de l’affection que le coeur porte à l’honnêteté et beauté de la raison. Si l’amour de la raison possède et anime un esprit, il fera tout ce que la raison voudra en toutes occurrences, et par conséquent il pratiquera toutes les vertus. Si Jacob aimait Rachel, en con-sidération de ce qu’elle était fille de Laban, pourquoi méprisait-il Lia, qui était non seulement fille, ains fille aînée de Laban ? Mais parce qu’il aimait Rachel à cause de la beauté qu’il trouva en elle, jamais il ne sut tant aimer la

 

(1) Jerem., IX, 21.

 

 

pauvre Lia, quoique féconde et sage fille; d’autant qu’elle n’était pas si belle à son gré. Qui aime une vertu pour l’amour de la raison et honnêteté qui reluit, il les aimera toutes, puisqu’en toutes il trouvera ce même sujet; et les aimera plus ou moins chacune, selon que la raison y paraîtra plus ou moins resplendissante. Qui aime la libéralité, et n’aime pas la chasteté, il montre bien qu’il n’aime pas la libéralité pour la beauté de la raison : car cette beauté est encore plus grande en la chasteté; et où la cause est plus forte, les effets devraient être plus forts. C’est donc un signe évident que ce coeur-là n’est pas porté à la libéralité par le motif et la considération de la raison; dont il s’ensuit que cette libéralité, qui semble être vertu, n’en a que l’apparence, puisqu’elle ne procède pas de la raison, qui est le vrai motif des vertus, ains de quelqu’autre motif étranger. Il suffit bien vraiment à un en-faut d’être né dans le mariage pour porter parmi le monde le nom, les armes et les qualités du mari de sa mère; mais pour en porter le sang et la nature, il faut que non seulement il soit né dans le mariage, ains aussi du mariage. Les actions ont le nom, les armes et marques des vertus, parce que, naissant d’un coeur doué de raison, il est advis qu’elles soient raisonnables, mais pourtant elles n’en ont ni la substance ni la vigueur, si elles proviennent d’un motif étranger et adultère, et non de la raison. Il se peut donc bien faire que quelques vertus soient en un homme, auquel les autres manqueront; mais ce seront ou des vertus naissantes, encore toutes tendres et comme des fleurs en bouton, ou des vertus périssantes, mourantes, et comme des fleurs flétrissantes (1) : car en somme les vertus ne peuvent avoir leur vraie intégrité et suffisance, qu’elles ne soient toutes ensemble, ainsi que toute la philosophie et la théologie nous assurent.

Je vous prie, Théotime, quelle prudence peut avoir un homme intempérant, injuste et poltron, puisqu’il choisit le vice, et laisse la vertu? Et comme peut-on être juste sans être prudent, fort et tempérant, puisque la justice n’est autre chose qu’une perpétuelle, forte et constante volonté de rendre à chacun ce qui lui appartient, et que la science par laquelle le droit s’administre est nommée jurisprudence; et que, pour rendre à chacun ce qui lui appartient, il nous faut vivre sagement et modestement, et empêcher les désordres de l’intempérance en nous, afin de nous rendre ce qui nous appartient à nous-mêmes? Et le mot de vertu ne signifie-t-il pas une force et vigueur appartenante à l’âme en propriété, ainsi que l’on dit les herbes et pierres précieuses avoir telle et telle vertu ou propriété?

Mais la prudence n’est-elle pas imprudente en l’homme intempérant? La force sans prudence, justice et tempérance, n’est pas une force, mais une forcenerie (2) ; et la justice est injuste en l’homme poltron qui ne l’ose pas rendre, en l’intempérant qui se laisse emporter aux passions, et en l’imprudent qui ne sait pas discerner entre le droit et le tort. La justice n’est pas justice, si elle n’est prudente, forte et tempérante; ni la prudence n’est pas prudence, si elle n’est

 

(1) Flétrissantes, qui se flétrissent.

(2) Forcenerie, violence, libertinage.

 

tempérante, juste et forte; ni la force n’est pas force, si elle n’est juste, prudente et tempérante; ni la tempérance n’est pas tempérance, si elle n’est prudente, forte et juste: et en somme une vertu n’est pas vertu parfaite, si elle n’est accompagnée de toutes les autres.

Il est bien vrai, Théotime, qu’on ne peut pas exercer toutes les vertus ensemble, parce que les sujets ne s’en présentent pas tout à coup; ains il y a des vertus que quelques-tins des pins saints n’ont jamais eu occasion de pratiquer. Car saint Paul, premier ermite, par exemple, quel sujet pouvait-il avoir d’exercer le pardon des injures, l’affabilité, la magnificence, la débonnaireté? Mais toutefois telles âmes ne laissent pas d’être tellement affectionnées à l’honnêteté de la raison, qu’encore qu’elles n’aient pas toutes les vertus quant à l’effet, elles les ont toutes quant à l’affection, étant prêtes et disposées à suivre et servir la raison en toutes occurrences, sans exception ni réserve.

Il y a certaines inclinations qui sont estimées vertus, et ne le sont pas, ains des faveurs et avantages de la nature. Combien y a-t-il de personnes qui, par leur condition naturelle,  sont sobres, simples, douces, taciturnes (1), voire même chastes et honnêtes ! Or, tout cela semble être vertu, et n’en a toutefois pas le mérite ; non plis que les mauvaises inclinations ne sont dignes d’aucun blâme, jusques à ce que sur telles humeurs naturelles nous ayons enté le libre et volontaire consentement. Ce n’est pas vertu de ne manger guère par nature, mais oui bien de s’abstenir par élection : ce n’est pas vertu d’être

 

(1) Taciturnes, sachant garder le silence.

 

 

taciturne par inclination, niais oui bien de se taire par raison. Plusieurs pensent avoir tes vertus quand ils n’exercent pas les vices contraires. Celui qui ne fut onc assailli, se peut voirement vanter de n’avoir pas été fuyard, mais non pas d’avoir été vaillant: celui qui n’est pas affligé, se peut louer de n’être pas impatient, mais non pas d’être patient. Ainsi semble-t-il à plusieurs d’avoir des vertus, qui n’ont toutefois que dès bonnes inclinations; et parce que ces inclinations sont les unes sans les autres, il est advis que les vertus le soient aussi.

Certes, le grand saint Augustin, en une épître qu’il écrit à saint Jérôme, montre que nous pouvons avoir quelque-sorte de vertu sans avoir les autres, et que néanmoins nous n’en pouvons point avoir de parfaites sans les avoir toutes; mais que quant aux vices, on peut avoir les uns sans avoir les autres, ains il est impossible de les avoir tous ensemble: de sorte qu’il ne s’ensuit pas que qui a perdu toutes les vertus, ait par conséquent tous les vices; puisque presque toutes les vertus ont deux vices opposés, non seulement contraires à la vertu, mais aussi contraires entre eux-mêmes.

Qui a perdu la vaillance par là témérité, ne peut avoir à même temps le vice de couardise; et qui a perdu la libéralité par. la prodigalité, ne peut aussi à même temps être blâmé de chicheté (1). Catilina, dit saint Augustin, était sobre, vigilant, patient à souffrir le froid, le chaud et la faim ; c’est pourquoi il lui était advis, et à ses complices, qu’il fût grandement constant; mais cette force n’était pas prudente, puisqu’il choisissait le

 

(1) Chicheté, parcimonie, avarice.

 

mal au lieu du bien; elle n’était pas tempérante, car il se relâchait à de vilaines ordures; elle n’était pas juste, puisqu’il conjurait contre sa patrie; elle n’était donc pas une constance, mais une opiniâtreté, laquelle, pour tromper les sots, portait le nom de constance.

 

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CHAPITRE VIII.

Comme la charité comprend toutes les vertus.

 

Un fleuve sortait du lieu de délices pour arroser le paradis terrestre, et de là se séparait en quatre chefs (1). Or, l’homme est en un lieu de délices où Dieu fait sourdre le fleuve de la raison et lumière naturelle pour arroser tout le paradis de notre coeur; et ce fleuve se divise en quatre chefs, c’est-à-dire, prend quatre courants selon les quatre régions de l’âme. 

Car, premièrement, sur l’entendement qu’on appelle pratique, c’est-à-dire, qui discerne les actions qu’il convient faire ou fuir, la lumière naturelle répand la prudence qui incline notre esprit à sagement juger du mal que nous devons éviter et chasser, et du bien que nous devons faire et pourchasser.

Secondement, sur notre volonté elle fait saillir la justice, qui n’est autre chose qu’un perpétuel et ferme vouloir de rendre à chacun ce qui lui est dû.

Troisièmement , sur l’appétit de convoitise elle fait couler la tempérance, qui modère les passions qui y sont.

 

(1) Chefs, ruisseaux principaux devenant d’autres fleuves.

(2) Genes., II, 10.

 

 

            Quatrièmement, et sur l’appétit irascible, ou de la colère, elle fait flotter la force, qui bride et manie tous les mouvements de l’ire (1).

Or, ces quatre fleuves ainsi séparés se divisent par après en plusieurs autres, afin que toutes les actions humaines puissent être bien dressées à l’honnêteté et félicité naturelle. Mais, outre cela, Dieu voulant enrichir les chrétiens d’une spéciale faveur, il fait sourdre sur la cime de la partie supérieure de leur esprit une fontaine surnaturelle, que nous appelons grâce, laquelle comprend voirement la foi et l’espérance, mais qui consiste toutefois en la charité, qui purifie l’âme de tous péchés, puis l’orne et l’embellit d’une beauté très délectable, et enfin épanche ses eaux sur toutes les facultés et opérations d’icelle, pour donner à l’entendement une prudence céleste, à la volonté une sainte justice, à l’appétit de convoitise une tempérance sacrée, et à l’appétit irascible une force dévote; afin que tout le coeur humain tende à l’honnêteté et félicité surnaturelle, qui consiste en l’union avec Dieu. Que si ces quatre courants et fleuves de la charité rencontrent en une âme quelqu’une des quatre vertus naturelles, ils la réduisent à leur obéissance, se mêlant avec elle pour la perfectionner, comme l’eau de senteur perfectionne l’eau naturelle quand elles sont mêlées ensemble. Mais si la sainte dilection ainsi répandue ne trouve point les vertus naturelles en l’âme, alors elle-même fait toutes les opérations selon que les occasions le requièrent.

Ainsi l’amour céleste trouvant plusieurs vertus en saint Paul, saint Ambroise, saint Denis, saint

 

(1) Ire, emportement,

 

Pacôme, il répandit sur icelle une agréable clarté, les réduisant toutes à son service. Mais en la Magdeleine, en sainte Marie Égyptiaque, au bon larron, et en cent autres tels pénitents qui avaient été grands pécheurs, le divin amour ne trouvant aucune vertu, fit la fanétian et les oeuvres de toutes les vertus, se rendant en iceux patient, doux, humble et libéral. Nous semons ès jardins une grande variété de graines, et les couvrons toutes de terre; comme les ensevelissant jusques à ce que le soleil plus fort les fasse lever et, par manière de dire, ressusciter lorsqu’elles produisent leurs feuilles et leurs fleurs, avec de nouvelles graines, une chacune selon son espèce, en sorte qu’une seule chaleur céleste fait toute la diversité de ces productions par les semences qu’elle trouve cachées dans le sein de la terre.

Certes, mon Théotime, Dieu a répandu en nos âmes les semences de toutes les vertus, lesquelles néanmoins sont tellement couvertes de notre imperfection et faiblesse, qu’elles ne paraissent point, ou fort peu, jusqu’à ce que la vitale chaleur de la dilection sacrée les vienne animer et ressusciter: produisant par icelles les actions de toutes les vertus; si que comme la manne contenait en soi la variété des saveurs de toutes les viandes, et en excitait le goût dans la bouche des Israélites, ainsi l’amour céleste comprend en soi la diversité des perfections de toutes les vertus, d’une façon si éminente et si relevée qu’elle en produit toutes les actions en temps et lieu selon les occurrences. Josué défit certes vaillamment les ennemis de Dieu par la bonne conduite des armées qu’il eut en charge; mais Samson les défaisait encore plus glorieusement, qui de sa propre main avec des mâchoires d’ânes en tuait à milliers. Josué, par son commandement et bon ordre, employant la valeur de ses troupes, faisait des merveilles; mais Samson par sa propre force, sans employer aucune autre, faisait des miracles. Josué avait les forces de plusieurs soldats sous soi; mais Samson les avait en soi, et pouvait lui seul autant que Josué et plusieurs soldats avec lui eussent pu tous ensemble. L’amour céleste excelle en l’une et l’autre façon, car trouvant des vertus en une âme (et pour l’ordinaire au moins y trouve-t-il la foi, l’espérance et la pénitence), il les anime, il leur commande, il les emploie heureusement au service de Dieu; et pour le reste des vertus qu’il ne trouve pas, il fait lui-même leurs fonctions, ayant autant et plus de force lui seul qu’elles ne sauraient avoir toutes ensemble.

Certes le grand Apôtre ne dit pas seulement que la charité nous donne la patience, bénignité, constance, simplicité; mais il dit qu’elle-même elle est patiente, bénigne, constante (1); et c’est le propre des suprêmes vertus entre les anges et les hommes de pouvoir, non seulement ordonner aux inférieures qu’elles opèrent, mais aussi de pouvoir elles-mêmes faire ce qu’elles commandent aux autres. L’évêque donne les charges de toutes les fonctions ecclésiastiques, d’ouvrir l’église, d’y lire, exorciser, éclairer, prêcher, baptiser, sacrifier, communier, absoudre; et lui-même aussi peut faire et fait tout cela, ayant en soi une vertu éminente qui comprend toutes les autres inférieures. Ainsi saint Thomas, en considération de ce

 

(1) I Cor., XIII, 4.

 

que saint Paul assure que la charité est patiente, bénigne et forte : La charité, dit-il, fait et accomplit les oeuvres de toutes les vertus. Et saint Ambroise, écrivant à Démétrius, appelle la patience et les autres vertus membres de la charité ; et le grand saint Augustin dit que l’amour de Dieu comprend toutes les vertus, et fait toutes leurs opérations en nous. Voici ses paroles: « Ce qu’on dit que la vertu est divisée en quatre (il entend les quatre vertus cardinales), on le dit, ce me semble, à raison des diverses affections qui proviennent de l’amour: de manière que je ne ferai nul doute de définir ces quatre vertus, en sorte que la tempérance soit l’amour qui se donne tout entier à Dieu; la force, un amour qui supporte volontiers toutes choses pour Dieu;  la justice, une force servant Dieu seul, et pour n cela commandant droitement à tout ce qui. est sujet à l’homme; la prudence, un amour qui choisit ce qui lui est profitable pour » s’unir avec Dieu, et rejette ce qui lui est nuisible (1). » Celui donc qui a la charité, a son esprit revêtu d’une belle robe nuptiale, laquelle, comme celle de Joseph, est parsemée de toute la variété des vertus ; ou plutôt il a une perfection qui contient la vertu de toutes les perfections, ou la perfection de toutes les vertus: et par ainsi la charité est patiente, bénigne; elle n’est point envieuse, mais bonteuse; elle ne fait point de légéretés, ains elle est prudente; elle ne s’enfle point d’orgueil, ains elle est humble ; elle n’est point ambitieuse ou dédaigneuse, ains aimable et affable; elle n’est point pointilleuse à vouloir ce qui lui appartient,

 

(1) De moribus eccl., C. XIV.

 

ains franche et condescendante; elle ne s’irrite point, ains est paisible; elle ne pense aucun mal, ains est débonnaire; elle ne se réjouit point sur le suai, ains se réjouit avec la vérité et en la vérité; elle souffre tout, elle croit aisément fout ce qu’on lui dit de bien, sans aucune opiniâtreté, contention ni défiance; elle espère tout bien du prochain, sans jamais perdre courage de lui procurer son salut; elle soutient tout (1), attendant sans inquiétude ce qui lui est promis. Et pour conclusion, la charité est le fin or et enflammé que notre Seigneur conseillait à l’évêque de Laodicée (2) d’acheter, lequel contient le prix de toutes choses, qui peut tout et qui fait tout.

 

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CHAPITRE IX

Que les vertus tirent leur perfection de l’amour sacré.

 

La charité est donc le lien de perfection (3), puisqu’en elle et par elle sont contenues et assemblées toutes les perfections de l’âme, et que sans elle non seulement on ne saurait avoir l’assemblage entier des vertus, mais on ne peut nième sans elle avoir la perfection d’aucune vertu. Sans le ciment et mortier qui lie les pierres et murailles, tout l’édifice se dissout; sans les nerfs, muscles et tendons, tout le corps serait défait; et sans la charité, les vertus ne peuvent s’entretenir les unes aux autres. Notre-Seigneur lie toujours l’accomplissement des commandements à la charité. Qui a mes commandements, dit-il, elles observe, c’est celui qui m’aime. Celui qui ne m’aime

 

(1) I Cor., XIII, 4, 5, 6, 7.

(2) Apoc., III, 18.

(3) Coloss., III, 14.

 

pas, ne garde pas mes commandements. Si quelqu’un m’aime, il gardera mes paroles (1). Ce que répétant le disciple bien-aimé : Qui observe les commandements de Dieu, dit-il, la charité de Dieu est parfaite en icelui; et celle-ci est la charité de Dieu, que nous gardions ses commandements (2). Or, qui aurait toutes les vertus, garderait tous les commandements; car, qui aurait la vertu de religion, observerait les trois premiers commandements; qui aurait la piété, observerait le quatrième; qui aurait la mansuétude et débonnaireté, observerait le cinquième; par la chasteté on garderait le sixième; par la libéralité on éviterait de violer te septième; par la vérité on ferait le huitième, et par la parcimonie et pudicité on observerait le neuvième et dixième. Que si on ne peut garder les commandements sans la charité, à plus forte raison ne peut-on sans icelle avoir toutes les vertus.

On peut certes bien avoir quelque vertu, et demeurer quelque peu de temps sans offenser Dieu, encore que l’on n’ait pas le divin amour. Mais tout ainsi que nous voyons parfois des arbres arrachés de terre faire quelques productions, non toutefois parfaites ni pour longtemps; de même un coeur séparé de la charité peut voirement produire quelques actes de vertu, mais non pas longuement.

Toutes les vertus séparées de la charité sont fort imparfaites, puisqu’elles -ne peuvent sans icelle parvenir à leur fin, qui est de rendre l’homme heureux. Les abeilles sont en leur naissance des

 

(1) Jean., XIV, 21, 24, 25.

(2) I Joan., 11, 5, V, 3.

 

petits chardons et vermisseaux (1), sans pieds, sans ailes et sans formes; mai-s par succession de temps elles se changent et deviennent petites mouches; puis enfin quand elles sont fortes et qu’elles ont leur croissance, alors on dit qu’elles sont avettes formées, faites et. parfaites, parce qu’elles ont ce qu’il faut pour voler et faire le miel. Les vertus ont leur commencement, leurs progrès et leur perfection, et je ne nie pas que sans la charité elles ne puissent- naître, voire même faire progrès; mais qu’elles aient leur perfection pour porter le titre de vertus faites, formées et accomplies, cela dépend de la charité qui, leur donne la force de voler en Dieu et recueillir de la miséricorde d’icelui le miel du vrai mérite et de la sanctification des coeurs esquels elles se trouvent.

La charité est entre les vertus comme le soleil entre les étoiles; elle leur distribue à toutes leur clarté et beauté. La foi, l’espérance, la crainte et pénitence viennent ordinairement devant elle en l’âme pour lui préparer le logis; et comme elle est arrivée, elles lui obéissent et la servent comme tout le reste des vertus, et elle les anime, les orne et vivifie tontes par sa présence.

Les autres vertus se peuvent réciproquement entr’aider et s’exciter mutuellement en leurs oeuvres et exercices; car qui ne sait que la chasteté requiert et excite la sobriété, et que l’obéissance nous porte à la liberté, à l’oraison, à l’humilité? Or, par cette communication qu’elles ont entr’elles elles participent aux perfections les unes des autres; car la chasteté observée par l’obéissance

 

(1) Chardons, du grec Schadon, larve des abeilles, guêpes, etc.

 

à double dignité, à savoir la sienne propre et celle de l’obéissance : ains elle a plus de celle de l’obéissance que de la sienne propre. Car comme Aristote dit que celui qui dérobait pour pouvoir commettre la fornication, était plus fornicateur que larron, d’autant que son affection tendait toute à la fornication, et ne se servait du larcin que comme d’un passage pour y parvenir; ainsi, qui observe la chasteté pour obéir, il est plus obéissant que chaste, puisqu’il emploie la chasteté au service de l’obéissance. Mais pourtant du mélange de l’obéissance avec la chasteté ne peut réussir une vertu accomplie et parfaite, puisque la dernière perfection, qui est l’amour, leur manque à toutes deux; de sorte que si même il se pouvait faire que toutes les vertus se trouvassent ensemble eu un homme, et que -la seule charité lui manquât, cet assemblage de vertus serait voirement un corps très parfaitement accompli de toutes ses parties, tel que fut celui d’Adam, quand Dieu de sa main maîtresse le forma du limon de la terre, mais corps néanmoins qui serait sans mouvement, sans vie et sans grâce, jusqu’à ce que Dieu inspirât en icelui le spiracle (1) de vie (2), c’est-à-dire, la sacrée charité, sans laquelle rien ne nous profite.

Au demeurant, la perfection de l’amour divin est si souveraine, qu’elle perfectionne toutes les vertus, et ne peut être perfectionnée par icelles, non pas même par l’obéissance, qui est celle laquelle peut le plus répandre de perfection sur les autres. Car, encore bien que l’amour soit

 

(1) Spiracle, souffle, du lat. spiraculum.

(2) Gen., II, 7.

 

commandé, et qu’en aimant nous pratiquions l’obéissance, si est-ce néanmoins que l’amour ne tire pas sa perfection de l’obéissance, ains de la bonté de celui qu’il aime; d’autant que l’amour n’est pas excellent parce qu’il est obéissant, mais parce qu’il aime un bien excellent. Certes, en aimant, nous obéissons, comme en obéissant nous aimons; mais si cette obéissance est si excellemment aimable, c’est parce qu’elle tend à l’excellence de l’amour; et sa perfection dépend, non de ce qu’en aimant nous obéissons, mais de ce qu’en obéissant nous aimons. De sorte que tout ainsi que Dieu est également la dernière fin de tout ce qui est bon, comme il en est la première source, de même l’amour, qui est l’origine de toute bonne affection, en est pareillement la dernière fin et perfection.

 

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CHAPITRE X

Digression sur l’imperfection des vertus des païens.

 

Ces anciens sages du monde firent jadis des magnifiques discours à l’honneur des vertus morales, oui même en faveur de la religion. Mais ce que Plutarque a observé ès stoïciens, est encore plus à propos pour tout le reste des païens. Nous voyons, dit-il, des navires qui portent des inscriptions fort illustres. Il y en a qu’on appelle Victoire, les autres Vaillance, les autres Soleil; mais pour cela elles ne laissent pas d’être sujettes aux vents et aux vagues. Ainsi les stoïciens se vantent d’être exempts de passions, sans peur, sans tristesse, sans ire, gens immuables et invariables; mais en effet, ils sont sujets au trouble, à l’inquiétude, à l’impétuosité et autres impertinences.

Pour Dieu ! Théotime, je vous prie, quelle vertu pouvaient avoir ces gens-là, qui volontairement, et comme à prix fait, renversaient toutes les lois de la religion? Sénèque avait fait un livre contre les superstitions, dans lequel il avait repris l’impiété païenne avec beaucoup de liberté. Or, cette liberté, dit le grand saint Augustin (4), se trouva en ses écrits, et non pas en sa vie, puisque même il conseilla que l’on rejetât de coeur la superstition, mais qu’on ne laissât pas de la pratiquer ès actions; car voici ses paroles : « lesquelles superstitions le sage observera comme commandées par les lois, non pas comme agréables aux dieux. » Comme pouvaient être vertueux ceux qui, comme rapporte saint Augustin, estimaient que le sage se devait tuer quand il ne pouvait ou ne devait plus supporter les calamités de cette vie, et toutefois ne voulaient pas avouer que les calamités fussent misérables, ni les misères calamiteuses, ains maintenaient que le sage était toujours heureux et sa vie bienheureuse? « O quelle vie bienheureuse, dit saint Augustin, pour laquelle éviter on a même recours à la mort! Si elle est bienheureuse, que n’y demeurez-vous?» Aussi celui d’entre les stoïciens et capitaines qui, pour s’être tué lui-même eu la ville d’Utique, afin d’éviter une calamité qu’il estimait indigne de sa vie, a été tant loué par les cervelles profanes, fit cette action avec si peu de véritable vertu, que, comme dit salai Augustin (2), il ne témoigna pas un courage qui voulût éviter la déshonnêteté, mais une âme infirme qui n’eut pas l’assurance d’attendre l’adversité; car, s’il eût estimé chose

 

(1) De civit., lib. XIX, c. IV.

(2) Ibid., lib. I, c., XXII et XXIII.

 

 

infâme de vivre sous la victoire de César, pourquoi eût-il commandé d’espérer en la douceur de César? Comme n’eût-il conseillé à son fils de mourir avec lui, si la mort était meilleure et plus honnête que la vie? Il se tua donc, on parce qu’il envia à César la gloire qu’il eût eue de lui donner la vie, ou parce qu’il appréhenda la honte de vivre sous un vainqueur qu’il haïssait; en quoi il peut- être loué d’un gros et, encore à l’aventure, grand courage, mais non pas d’un sage, vertueux et constant esprit. La cruauté qui se pratique sens émotion et de sang-froid, est la plus cruelle de toutes, et c’en est de- même du désespoir; car celui qui est le plus lent, le plus délibéré, le plus résolu, est aussi le moins excusable et le plus désespéré.

Et quant à Lucrèce (afin que nous n’oubliions pas aussi les valeurs du sexe moins courageux), ou elle fut chaste parmi la violence et le forcement du fils de Tarquinius, ou elle ne le fut pas. Si Lucrèce ne fut pas chaste, pourquoi loue-t-on donc la chasteté de Lucrèce? Si Lucrèce fut chaste et innocente en cet accident-là, Lucrèce ne fut-elle pas méchante de tuer l’innocente Lucrèce? Si elle fut adultère, pourquoi est-elle tant louée? Si elle fut pudique, pourquoi fut-elle tuée? Mais elle craignait l’opprobre et la honte de ceux qui eussent pu croire que la déshonnêteté qu’elle avait soufferte violemment tandis qu’elle était en vie, eût aussi été soufferte volontairement, si après icelle elle fût demeurée en vie ; elle eût peur qu’on l’estimât complice du péché, si ce qui avait été fait en elle vilainement était supporté par elle patiemment. Eh donc! faut-il pour fuir la honte et l’opprobre qui dépend de l’opinion des hommes, accabler l’innocent et tuer le juste? Faut-il maintenir l’honneur aux dépens de la vertu, et la réputation au péril de l’équité? Telles furent les vertus des, plus vertueux païens envers Dieu et envers eux-mêmes.

Et pour les vertus qui regardent le prochain, ils foulèrent aux pieds et fort effrontément, par leurs lois mêmes, la principale, qui est la piété. Car Aristote, le plus grand cerveau d’entre eux, prononce cette horrible et très impiteuse sentence (1) : « Touchant l’exposition, c’est-à-dire, l’abandonnement des enfants ou leur éducation, la loi soit telle : Qu’il ne faut rien nourrir de ce qui est privé de quelque membre. Et quant aux autres enfants, si les lois et coutumes de la cité défendent qu’on n’abandonne pas les enfants, et que le nombre des enfants se multiplie à quelqu’un, en sorte qu’il en ait déjà au double de la portée de ses facultés, il faut prévenir, et procurer l’avortement. » Sénèque (2), ce sage tant loué: « Nous tuons, dit-il, les monstres; et nos enfants, s’ils sont manqués, débiles, imparfaits ou monstrueux, nous les rejetons et abandonnons. » De sorte que ce n’est pas sans cause que Tertullien (3) reproche aux Romains qu’ils exposaient leurs enfants aux ondes, au froid, à

la faim et aux chiens, et cela non par force de pauvreté; car, comme il dit, les présidents

mêmes et magistrats pratiquaient cette dénaturée cruauté. O vrai Dieu, Théotime, quels vertueux

 

(1) Pol., lib. VII, c. XVI.

(2) De ira, lib. I, c. XV.

(3) Apol, c. IX.

 

voilà! et quels sages pouvaient être ces gens qui enseignaient une si cruelle et brutale sagesse? Hélas! dit le grand Apôtre, croyant d’être sages, ils ont été faits insensés, et leur fol esprit a été obscurci; gens abandonnés au sens réprouvé (1)! Ah! quelle horreur qu’un si grand philosophe conseille l’avortement ; c’est devancer l’homicide, dit Tertullien, d’empêcher un homme conçu de naître; et saint Ambroise, reprenant les païens de cette même barbarie: On ôte, dit-il, en cette sorte, la vie aux enfants avant qu’on la leur ait donnée.

Certes, si les païens ont pratiqué quelques vertus, ç’a été pour la plupart en faveur de la gloire du monde, et par conséquent ils n’ont eu de la vertu que l’action, et non pas le motif et l’intention. Or, la vertu n’est pas vraie vertu, si elle n’a la vraie intention. La convoitise humaine a fait la force des païens, dit le concile d’Orange (2), et la charité divine a fait celle des chrétiens. Les vertus des païens, dit saint Augustin, ont été non vraies, mais vraisemblables, parce qu’elles ne furent pas exercées pour la fin convenable, mais pour des fins périssables. Fabricius sera moins puni que Catilina, non pas que celui-là fût bon,

mais parce que celui-ci fût pire; non que Fabricius eût des vraies vertus, mais parce qu’il ne

fut pas si éloigné des vraies vertus. Si qu’au jour du jugement les vertus des païens les défendront, non afin qu’ils soient sauvés, mais afin qu’ils ne soient pas tant damnés. Un vice était ôté par un autre vice entre les païens ; les vices se faisant place les uns aux autres, sans en laisser aucune à

 

(1) Rom., I, 12,

(2) Conc. Araus., C. XVII.

 

la vertu, et pour ce seul unique vice de la vaine gloire ils réprimaient l’avarice et plusieurs autres vices. Voire même quelques fois ils méprisaient la vanité par vanité, dont l’un d’entre eux lui semblait le plus éloigné de la vanité, foulant aux pieds le lit bien paré de Platon : Que fais-tu, Diogène? lui dit Platon. Je foule, répondit-il, le faste de Platon. Il est vrai, répliqua Platon, tu le foules, mais par un autre faste. Si Sénèque fût vain, on ne peut recueillir de ses derniers propos; car la fin couronne l’oeuvre, et la dernière heure les juge toutes. Quelle vanité, je vous prie! étant sur le point de mourir, il dit à ses amis qu’il n’avait pu jusqu’à l’heure les remercier asses dignement, et que partant il leur voulait laisser un légat (1) de ce qu’il avait en soi de plus agréable et de plus beau, et que s’ils le gardaient soigneusement, ifs en recevraient de grandes louanges, ajoutant que ce magnifique légat (1) n’était autre chose que l’image de sa vie. Voyez-vous, Théotime, comme les abois de cet homme sont puants de vanité. Ce ne fut pas l’amour de l’honnêteté, mais l’amour de l’honneur qui poussa ces sages mondains à l’exercice des vertus, et leurs vertus de même furent aussi différentes des vraies vertus comme l’amour de l’honnêteté et l’amour du mérite d’avec l’amour de la récompense. Ceux qui servent les princes pour l’intérêt font ordinairement des services plus empressés, plus ardents et sensibles; mais ceux qui servent par amour les font plus nobles, plus généreux, et par conséquent plus estimables.

 

(1) Légat, legs, héritage.

 

Les escarboucles (1) et rubis sont appelés par les Grecs de deux noms contraires: car ils les nomment pyropes et apyropes, c’est-à-dire de feu et sans feu, ou bien enflammés et sans flamme; ils les nomment ignés, de feu, charbons ou escarboucles, parce qu’ils ressemblent au feu en lueur et splendeur; mais ils les appellent sans feu, ou, pour dire ainsi, ininflammables, parce que non seulement leur lueur n’a nulle chaleur, mais ils ne sont nullement susceptibles de chaleur, et n’y a feu qui les puisse échauffer. Ainsi nos anciens pères ont appelé les vertus des païens vertus et non-vertus tout ensemble : vertus, parce qu’elles en ont la lueur et l’apparence; non-vertus, parce que non seulement elles n’ont pas eu cette chaleur vitale de l’amour de Dieu, qui seule les pouvait perfectionner, mais elles n’en étaient pas susceptibles, puisqu’elles étaient en des sujets infidèles. Y ayant de ce temps-là, dit saint Augustin, deux Romains grands en vertus, César et Caton, la vertu de Caton fut de beaucoup pins approchante de la vraie vertu que celle de César. Et ayant dit en quelque lieu que les philosophes destitués de la vraie piété avaient resplendi en lumière de vertu, il s’en dédit au livre de ses rétractations, estimant que cette louange était trop grande pour des vertus si imparfaites, comme furent celles des païens, qui en vérité ressemblent à ces vers à feu et luisants, qui ne sont luisants qu’emmi la nuit, et le jour venu perdent leur lueur; car de même ces vertus païennes ne sont vertus qu’en comparaison des vices, mais, en

 

(1) Escarboucle, pierre précieuse d’un rouge foncé.

 

comparaison des vertus des vrais chrétiens, ne méritent nullement le nom de vertus.

Parce néanmoins qu’elles ont quelque chose de bon, elles peuvent être comparées aux pommes véreuses, car elles ont la couleur et ce peu de substance qui leur reste aussi bonnes que les vertus entières; mais le ver de la vanité est au milieu qui les gâte. C’est pourquoi qui en veut user doit séparer le bon d’avec le mauvais. Je veux bien, Théotime, qu’il y eût quelque fermeté de courage en Caton, et que cette fermeté fût louable en soi, mais qui veut se prévaloir de son exemple, il faut que ce soit en un juste et bon. sujet, non pas se donnant la-mort, mais la souffrant lorsque la vraie vertu le requiert, non pour la vanité de la gloire, mais pour la gloire de la vérité, comme il advint à nos martyrs, qui, avec des courages invincibles, firent tant de miracles de constance et valeur, que les Caton, les Horace, les Sénèque, les Lucrèce, les Arrie (1) ne méritent certes nulle considération en comparaison, témoin les Laurent, les Vincent, les Vitaux (2), les Erasme, les Eugène, les Sébastien, les Agathe, les Agnès, Catherine, Perpétue, Félicité, Symphorose, Natalie, et mille milliers d’autres qui me font tous les jours admirer les admirateurs des vertus païennes, non tant parce qu’ils admirent désordonnément les vertus imparfaites des païens, comme parce qu’ils n’admirent point les vertus très parfaites des chrétiens, vertus cent fois plus dignes d’admiration, et seules dignes d’imitation.

 

(1) Arrie, dame romaine qui se poignarda pour encourager Poetus, son mari, condamné à mort, à prévenir lui-même son supplice,

(2) Vitaux, S. Vital.

 

 

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CHAPITRE XI

Comme les actions humaines sont sans valeur lorsqu’elles sont faites sans le divin amour.

 

Le grand ami de Dieu Abraham n’eut de Sara, sa femme principale, que son très cher fils unique Isaac, qui seul aussi fut son héritier universel, et bien qu’il eût encore son Ismadi d’Agar, et plusieurs autres enfants de Cétura, ses femmes servantes et moins principales, si est-ce toutefois qu’il ne leur donna sinon quelques présents et légats (1), pour les déjeter et exhéréder (2), d’autant que n’étant pas avoués de la femme principale, ils ne pouvaient pas aussi lui succéder. Or, ils ne furent pas avoués, parce que, quant aux enfants de Cétura, ils naquirent tous après la mort de Sara; et pour le regard (3) d’Ismaël, quoique sa mère Agar l’eût conçu par l’autorité de Sara, sa maîtresse, toutefois se voyant grosse, elle la méprisa (4), et ne mit pas cet enfant au monde sur les genoux d’icelle, comme Bala mit les siens sur les genoux de Rachel. Théotime, il n’y a que les enfants, c’est-à-dire, les actes de la très sainte charité, qui soient héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ (5), et les enfants ou actes une les autres vertus conçoivent et enfantent sur ses genoux par son commandement, ou- au moins sous les ailes et la faveur de sa présence. Mais quand les vertus morales, ou même les vertus sur-

 

(1) Légats, legs.

(2) Pour les déjeter et exhéréder, rejeter et déshériter.

(3) Pour le regard, pour ce qui regarde, au sujet de.

(4) Gen., XVI, 4.

(5) Rom., VIII, 17.

 

naturelles, produisent leurs actions en l’absence de la charité, comme elles font entre les schismatiques, au rapport de saint Augustin, et quelquefois parmi les mauvais catholiques, elles n’ont nulle va1eur pour le paradis, non pas même l’aumône, quand elle nous porterait à distribuer toute notre substance aux pauvres (1), ni le martyre non plus, quand nous livrerions notre corps aux flammes pour être brûlé (2). Non, Théotime, sans la charité, dit l’Apôtre, tout cela ne servirait de rien (3), ainsi que nous montrerons plus amplement ailleurs.

Or, il y a de plus quand, en la production des vertus morales, la volonté se rend désobéissante à sa dame, qui est la charité, comme quand par l’orgueil, la vanité, l’intérêt temporel, ou par quelqu’autre mauvais motif, les vertus sont détournées de leur propre nature; certes, alors ces actions sont chassées et bannies de la maison d’Abraham et de la société de Sara, c’est-à-dire, elles sont privées du fruit et clos privilèges de la charité, et par conséquent demeurent sans valeur ni mérite. Car ces actions-là, ainsi infectées d’une mauvaise intention, sont en effet plus vicieuses que vertueuses, puisqu’elles n’ont de la vertu que le corps extérieur, l’intérieur appartenant au vice qui leur sert de motif: témoin les jeûnes, offrandes et autres actions du Pharisien (4).

Mais enfin, outre tout cela, comme les Israëlites vécurent paisiblement en Égypte durant la vie

 

(1) I Cor., XIII, 3.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Luc., XVIII, 12.

 

de Joseph et de Lévi, et soudain après la mort de Lévi furent tyranniquement réduits en servitude, d’où provient le proverbe des Juifs : L’un des frères trépassé, les autres sont oppressés, selon qu’il est rapporté en la grande chronologie des Hébreux publiée par le savant archevêque d’Aix Gilbert Genebrard (1), que je nomme par honneur et avec consolation, pour avoir été son disciple, quoique inutilement, lorsqu’il était lecteur royal à Paris, et qu’il exposait le Cantique des cantiques; de même les mérites et fruits des vertus tant morales que chrétiennes subsistent très doucement et tranquillement en l’âme tandis que la sacrée dilection y vit et règne; mais à même que la dilection divine y meurt, tous les mérites et fruits des autres vertus meurent quant et quant (2); et ce sont ces oeuvres que les théologiens appellent fortifiées, parce que étant nées en vie sous la faveur de la dilection, et comme un Ismaël en la famille d’Abraham, elles perdent par après la vie et le droit d’hériter par la désobéissance et rébellion suivante de la volonté humaine qui est leur mère.

O Dieu, Théotime, quel malheur! si le juste se détourne de sa justice, et qu’il fasse l’iniquité, on n’aura plus mémoire de toutes ses justices, il mourra en son péché (3), dit notre Seigneur en Ezéchiel.

 

(1) Gilbert Genebrard, archevêque d’Aix de 1591 à 1597, homme remarquable par son érudition, a laissé un nombre considérable d’ouvrages, surtout sur les livres hébraïques. Il se montra partisan exagéré de la Ligue et ne cessa de déclamer contre Henri IV, qui le relégua dans son prieuré de Semur-en-Auxois, où il mourut.

(2) Quant et quant, en même temps.

(3) Ezech,, XVIII, 24

 

De sorte que le péché mortel ruine tout le mérite des vertus: car quant à celles qu’on pratique tandis qu’il règne en l’âme, elles naissent tellement mortes qu’elles sont à jamais inutiles pour la prétention de la vie éternelle; et quant à celles que l’on a pratiquées avant qu’il fût commis, c’est-à-dire, tandis que la dilection sacrée vivait en l’âme, leur valeur et mérite périt et meurt soudain à son arrivée, ne pouvant conserver leur vie après la mort de la charité qui la leur avait donnée. Le lac que les profanes appellent communément Asphaltite, et les auteurs sacrés mer Morte, a une malédiction si grande que rien ne peut Vivre de ce que l’on y met. Quand les poissons du fleuve Jordain l’approchent, ils meurent promptement, s’ils ne rebroussent contre mont (1); les arbres de son rivage ne produisent rien de vivant, et bien que leurs fruits aient l’apparence et forme citérieure, pareille aux fruits des autres contrées, néanmoins quand on les veut arracher, on trouve que ce ne sont qu’écorces et pelures pleines de cendres qui s’en vont au vent; marques des infâmes péchés pour la punition desquels cette contrée, peuplée de quatre cités plantureuses, fut jadis convertie en cet abîme de puanteur et d’infection; et rien aussi ne peut, ce semble, mieux représenter le malheur du péché, que ce lac abominable qui prit son origine du plus exécrable désordre que la chair humaine puisse commettre. Le péché donc, comme une mer morte et mortelle, tue tout ce qui l’aborde: rien n’est vivant de tout ce qui naît en l’âme qu’il occupe, ni de tout ce qui croIt autour de lui. O Dieu, nullement, Théotime ; car

 

(1) Contre mont, en amont.

 

non seulement le péché est une oeuvre morte, mais elle est tellement pestilente et vénéneuse, que les plus excellentes vertus de l’âme pécheresse ne produisent aucune action vivante; et quoique quelquefois les actions des pécheurs aient une grande ressemblance avec les actions des justes, ce ne sont toutefois qu’écorces pleines de vent et de poussière, regardées voirement, et même récompensées par la bonté divine de quelques présents temporels qui leur sont donnés comme aux enfants des chambrières; mais écorces pourtant qui ne sont ni ne peuvent être savourées ni goûtées par la divine justice pour être salariées de loyer (1) éternel; elles périssent sur leurs arbres, et ne peuvent être conservées en la main de Dieu, parce qu’elles sont vides de vraie valeur, comme il est dit dans l’Apocalypse à l’évêque de Sardes, lequel était estimé un arbre vivant, à cause de plusieurs vertus qu’il pratiquait; et néanmoins il était mort (2); parce qu’étant en péché, ses vertus n’étaient pas des vrais fruits vivants, mais des écorces mortes et des amusements pour les yeux, non des pommes savoureuses utiles à manger. De sorte que nous pouvons tous lancer cette véritable voix, à l’imitation du saint Apôtre: Sans la charité, je ne suis rien, rien ne me profite (3); et celle-ci avec saint Augustin : Mettez dans un coeur la charité, tout profite; ôtez du coeur la charité, rien ne profite.

Or, je dis, rien ne profite pour la vie éternelle, quoique, comme nous disons ailleurs, les oeuvres

 

(1) Loyer, récompense.

(2) Apoc., III, 1.

(3) I Cor., XIII, 2, 3.

 

vertueuses des pécheurs ne soient pas Inutiles pour la vie temporelle; mais, Théotime mon ami, Que profite-t-il à l’homme, s’il gagne tout le monde temporellement, et qu’il perde son âme éternellement (1)?

 

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CHAPITRE XII

Comme le saint amour revenant en l’âme fait revivre toutes les oeuvres que le péché avait fait périr.

 

Les oeuvres donc que le pécheur fait tandis qu’il est privé du saint amour, ne profitent jamais pour la vie éternelle, et pour cela sont appelées oeuvres mortes; mais les bonnes oeuvres du juste sont au contraire nommées vives, d’autant que le divin amour les anime et vivifie de sa dignité. Que si par après elles perdent leur vie et valeur par le péché survenant, elles sont dites oeuvres amorties, éteintes, ou mortifiées seulement, mais non pas oeuvres mortes, si principalement on a égard aux élus. Car comme le Sauveur parlant de la petite Thabite, fille de Jaïrus, dit qu’elle n’était pas morte, ains dormait seulement (2). parce que soudain devant être ressuscitée, sa mort serait de si peu de durée, qu’elle ressemblerait plutôt un sommeil qu’une vraie mort: ainsi les oeuvres des justes, et surtout des élus, que le péché survenu fait mourir, ne sont pas dites oeuvres mortes, ains seulement amorties, mortifiées, assoupies ou pâmées; parce qu’au prochain retour de la sainte dilection, elles doivent, ou du moins peuvent bientôt revivre et ressusciter. Le retour du péché ôte la vie au coeur et à toutes ses oeuvres, le retour de la grâce rend

 

(1) Matth., XVI, 26.

(2) Marc., V, 39.

 

la vie au coeur et à toutes ses oeuvres. tin hiver rigoureux amortit toutes les plantes de la campagne, en sorte que, s’il durait toujours, elles aussi toujours demeureraient en cet état de mort. Le péché, triste et très effroyable hiver de l’âme, amortit toutes les saintes oeuvres qu’il y trouve: et s’il durait toujours, jamais rien ne reprendrait ni vie ni vigueur. Mais comme au retour du beau printemps non seulement les nouvelles semences qu’on jette en terre à la faveur de cette belle et féconde saison, germent et bourgeonnent agréablement chacune selon sa qualité ; mais aussi les vieilles plantes que l’âpreté de l’hiver précédent avait flétries, desséchées et amorties, reverdissent, se revigorent et reprennent leur vertu et leur vie : de même le péché étant aboli, et la grâce du divin amour revenant en l’âme, non seulement les nouvelles affections que le retour de ce sacré printemps apporte, germent et produisent beaucoup de mérites et de bénédictions; mais les oeuvres fanées et flétries sous la rigueur de l’hiver du péché passé, comme délivrées de leur ennemi mortel, reprennent leurs forces, se revigorent, et, comme ressuscitées, fleurissent derechef, et fructifient en mérites pour la vie éternelle. Telle est la toute-puissance du céleste amour, ou l’amour de la céleste toute-puissance. Si l’impie se détourne de son impiété, et qu’il fasse jugement et justice, il vivifiera son âme. Convertissez-vous et fait es pénitence de vos iniquités, et l’iniquité ne vous sera point à ruine, dit le Seigneur tout-puissant (1). Et qu’est-ce à dire, l’iniquité ne vous sera point à ruine, sinon que les ruines qu’elle avait faites

 

(1) Ezech., XVIII, 27, 30.

 

seront réparées? Ainsi, outre mille caresses que l’enfant prodigue reçut de son père, il fut rétabli avec avantage en tous ses ornements et en toutes les grâces, faveurs et dignités qu’il avait perdues (1). Et Job, image innocente du pécheur pénitent, reçoit enfin au double de tout ce qu’il avait eu (2). Certes le très saint concile de Trente veut que l’on anime les pénitents retournés en la sacrée dilection de Dieu éternel, par ces paroles de l’Apôtre: Abondez en tout bon oeuvre, sachant que votre travail n’est point inutile en notre Seigneur (3); car Dieu n’est pas injuste pour oublier votre oeuvre et la dilection que vous avez montrée en son nom (4). Dieu donc n’oublie pas les oeuvres de ceux qui, ayant perdu la dilection par le péché, la recouvrent par la pénitence. Or, Dieu oublie les oeuvres quand elles perdent leur mérite et leur sainteté par le péché survenant, et s’en ressouvient quand elles retournent en vie et valeur par la présence du saint amour. De sorte même qu’afin que les fidèles soient récompensés de leurs bonnes oeuvres, tant par l’accroissement de la grâce et de la gloire future, que par l’effectuelle jouissance de la vie éternelle, il n’est pas nécessaire que l’on ne retombe point au péché, ains suffit, selon le sacré concile, que l’on trépasse en la grâce et charité de Dieu.

Dieu a promis des récompenses éternelles aux oeuvres de l’homme juste; mais si le juste se détourne de sa justice par le péché, Dieu n’aura plus de mémoire des justices et bonnes oeuvres

 

(1) Luc., XV, 22.

(2) Job., XLII, 10.

(3) I Cor., XV, 58.

(4) Hebr., VI, 10.

 

 

qu’il avait faites (1). Que si néanmoins par après ce pauvre homme tombé en péché se relève et retourne en l’amour divin par pénitence, Dieu ne se ressouviendra plus de son péché; et s’il ne se ressouvient plus du péché, il se ressouviendra donc des bonnes oeuvres précédentes, et de la récompense qu’il leur avait promise; puisque le péché, qui seul les avait ôtées de la mémoire divine, est totalement effacé, aboli, anéanti; si qu’alors la justice de Dieu oblige sa miséricorde, ou plutôt la miséricorde de Dieu oblige sa justice de regarder derechef les bonnes oeuvres passées comme si jamais il ne les avait oubliées : autrement le sacré pénitent n’eût pas osé dire à son maître : Rendez-moi l’allégresse de votre salutaire (2), et me confirmez de votre esprit principal (3). Car, comme vous voyez, non seulement il requiert une nouveauté d’esprit et de coeur, mais il prétend qu’on lui rende l’allégresse (4) que le péché lui avait ravie. Or, cette allégresse n’est autre chose que le vin du céleste amour, qui réjouit le coeur de l’homme (5).

Il n’est pas du péché en cet endroit comme des oeuvres de charité. Car les oeuvres du juste ne sont pas effacées, abolies ou anéanties par le péché survenant, ains elles sont seulement oubliées. Mais le péché du méchant n’est pas seulement oublié, ains il est effacé, nettoyé, aboli, anéanti par la sainte pénitence : c’est pourquoi le péché sur

 

(1) Ezech., XVIII, 24.

(2) Votre salutaire, l’assistance salutaire de votre grâce.

(3) Ps., L, 14.

(4) Ibid., 12.

(5) Ps., CIII, 15

 

venant au juste ne fait pas revivre les péchés autrefois pardonnés, d’autant qu’ils ont été tout à fait anéantis; mais l’amour revenant en l’âme du pénitent, fait bien revivre les saintes oeuvres d’autrefois, parce qu’elles n’étaient pas abolies, ains seulement oubliées. Et cet oubli des bonnes oeuvres des justes, après qu’ils ont quitté leur justice et dilection, consiste en ce qu’elles nous sont rendues inutiles tandis que le péché nous rend incapables de la vie éternelle qui est leur fruit : et partant sitôt que par le retour de la charité nous sommes remis au rang des enfants de Dieu, et par conséquent rendus susceptibles de la gloire immortelle, Dieu se ressouvient de nos bonnes oeuvres anciennes, et elles nous sont derechef rendues fructueuses. Il n’est pas raisonnable que le péché ait autant de force contre la charité, comme la charité en a contre le péché ; car le péché procède de notre faiblesse, et la charité de la puissance divine. Si le péché abonde en malice pour ruiner, la grâce surabonde pour réparer (1) ; et la miséricorde de Dieu, par laquelle il efface le péché, s’exalte toujours, et se rend glorieusement triomphante contre la rigueur du jugement (2) par lequel Dieu avait oublié les bonnes oeuvres qui précédaient le péché. Ainsi toujours ès guérisons corporelles que notre Seigneur donnait par miracle, non seulement il rendait la santé, mais il ajoutait des bénédictions nouvelles, faisant exceller la guérison au-dessus de la maladie; tant il est bon envers les hommes.

Que les guêpes, taons ou mouchons et tels petits

 

(1) Rom., V, 20.

(2) Jac., II, 13.

 

animaux nuisibles, étant morts, puissent revivre et ressusciter, je ne l’ai jamais ni vu, ni lu, ni oui dire; mais que les chères avettes (1), mouches si vertueuses, puissent ressusciter, chacun le dit, et je l’ai maintes fois lu. On dit (ce sont les paroles de Pline) que gardant les corps morts des mouches à miel qu’on a noyées dans la maison, tout l’hiver, et les remettant au soleil le printemps suivant, couvertes de cendres de figuier, elles ressuscitent et seront bonnes comme auparavant (2). Que les iniquités et oeuvres malignes puissent revivre après que par la pénitence elles ont été noyées et abolies, certes, mon Théotime, jamais l’Écriture, ni aucun. théologien ne l’a dit, que je sache; ains le contraire est autorisé par la sacrée parole et par le commun consentement de tous les docteurs. Mais que les oeuvres saintes, qui, comme douces abeilles, font le miel du mérite, étant noyées dans le péché, puissent par après revivre quand, couvertes des cendres de la pénitence, on les remet au soleil de la grâce et charité, tous les théologiens le disent et enseignent bien clairement; et lors il ne faut pas douter qu’elles ne soient utiles et fructueuses comme avant le péché. Lorsque Nabuzardan détruisit Jérusalem, et qu’Israël fut mené en captivité, le feu sacré de l’autel fut caché dans un puits, oh il se convertit en boue ; mais cette boue tirée du puits et remise au soleil lors du retour de la captivité, le feu mort ressuscita, et cette boue fut convertie en flammes (3). Quand l’homme juste est rendu

 

(1) Avettes, abeilles.

(2) Les observations de Pline ne sont pas confirmées par la science.

(3) II Mach., I, 19 et seq.

 

esclave du péché, toutes les bonnes oeuvres qu’il avait faites sont misérablement oubliées et réduites en boue; mais au sortir de la captivité, lorsque par la pénitence il retourne en la grâce de la dilection divine, ses bonnes oeuvres précédentes sont tirées du puits de l’oubli, et, touchées des rayons de la miséricorde céleste, elles revivent et se convertissent en flammes, aussi claires que jamais elles furent, pour être remises sur l’autel sacré de la divine approbation, et avoir leur première dignité, leur premier prix et leur première valeur.

 

 

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CHAPITRE XIII

Comme nous devons réduire toute la pratique des vertus et de nos actions au saint amour.

 

Les bêtes, ne pouvant connaître la fin de leurs actions, tendent voirement à leur fin, mais n’y prétendent pas, car prétendre, c’est tendre à une chose par-dessein avant que d’y tendre par effet: elles jettent leurs actions à leur fin; mais elles ne projettent point, ains suivent leurs instincts sans élection ni intention. Mais l’homme est tellement maître de ses actions humaines et raisonnables, qu’il les fait toutes pour quelque fin, et les peut destiner à une ou plusieurs fins particulières, ainsi que bon lui semble : car il peut changer la fin naturelle d’une action, comme quand il jure pour tromper, puisqu’au contraire la fin du serment est d’empêcher la tromperie; et peut ajouter à la fin naturelle d’une action quelqu’autre sorte de fin, comme quand, outre l’intention de secourir le pauvre, à laquelle l’aumône tend, il ajoute l’intention d’obliger l’indigent à la pareille.

Or, nous ajoutons quelquefois une fin de moindre perfection que n’est celle de notre action, quelquefois aussi nous ajoutons une fin d’égale ou semblable perfection, et parfois encore une fin plus éminente et plus relevée. Car outre le secours du souffreteux, auquel l’aumône tend spécialement, ne peut-on pas prétendre, premièrement, d’acquérir son amitié; secondement, d’édifier le prochain, tiercement, de plaire à Dieu? qui sont trois diverses fins, dont la première est moindre, la seconde n’est pas presque plus excellente, et la troisième est beaucoup plus excellente que la fin ordinaire de l’aumône : si que nous pouvons, comme vous voyez, donner diverses perfections à nos actions, selon la variété des motifs, fins et intentions quo nous prenons en les faisant.

Soyez bons changeurs, dit le Sauveur. Prenons donc bien garde, Théotime, de ne point changer les motifs et la fin de nos actions qu’avec avantage et profit, et de ne rien faire en ce trafic que par bon ordre et raison. Tenez, voilà cet homme qui entre en charge pour servir le publie et pour acquérir de l’honneur; s’il a plus de prétention de s’honorer que de servir la chose publique, ou qu’il soit également désireux de l’un et de l’autre, il a tort, et ne laisse pas d’être ambitieux car il renverse l’ordre de ta raison, égalant ou préférant son intérêt au bien public. Mais si prétendant pour sa fin principale de servir le publie, il est bien aise aussi parmi cela d’accroître l’honneur de sa famille, certes, on ne le saurait blâmer; parce que non seulement ses deux prétentions sont honnêtes, mais elles sont bien rangées. Cet autre se communie à Pâques pour ne point être blâmé de son voisinage et pour obéir à Dieu: qui doute qu’il ne fasse impertinemment, égalant ou préférant le respect humain à l’obéissance qu’il doit à Dieu? Je puis jeûner le carême, ou par charité, afin de plaire à. Dieu; ou par obéissance, parce l’Église l’ordonne; ou par sobriété ou par diligence, pour mieux étudier; ou par prudence, afin de faire quelque épargne requise; ou par chasteté, afin de tromper le corps ; ou par religion, pour mieux prier. Or, si je veux, je puis assembler toutes ces intentions, et jeûner pour tout cela; mais, en ce cas, il faut tenir bonne police à. ranger ses motifs. Car si je jeûnais principalement pour épargner plus que pour obéir à l’Église, plus pour bien étudier que pour plaire à Dieu, qui ne voit que je pervertis le droit et l’ordre, préférant mon intérêt à l’obéissance de l’Église et au contentement de mon Dieu ? Jeûner pour épargner est bon, jeûner pour obéir à l’Eglise est meilleur, jeûner pour plaire à Dieu est très bon: mais encore qu’il semble que de trois biens on ne puisse pas composer un mal, si est-ce que qui les colloquerait en désordre, préférant le moindre au meilleur, il ferait sans doute un dérèglement blâmable.

Un homme qui n’invite qu’un de ses amis, n’offense nullement les autres; mais s’il les invite tous, et qu’il donne les premières séances aux moindres, reculant les plus honorables au bas bout, n’offense-t-il pas ceux-ci et ceux-là tout ensemble? ceux-ci, parce qu’il les déprime contre la raison ; ceux-là, parce qu’il les fait paraître sots. Ainsi, faire une action pour un seul motif raisonnable, pour petit qu’il soit, la raison n’en est point offensée; mais qui veut avoir plusieurs motifs, il les doit ranger selon leurs qualités, autrement il commet péché : car le désordre est un péché, comme le péché est un désordre. Qui veut plaire à Dieu et à notre Dame fait très bien; mais qui voudrait plaire à notre Dame également ou plus qu’à Dieu, il commettrait un dérèglement insupportable, et on lui pourrait dire ce qui fut dit à Caïn: Si vous avez bien offert, mais avez mal partagé; cessez, vous avez péché (1). Il faut donner à chaque fin le rang qui lui convient, et par conséquent le souverain à celle de plaire à Dieu.

Or, le souverain motif de nos actions, qui est celui du céleste amour, a cette souveraine propriété, qu’étant plus pur, il rend l’action qui en provient plus pure; si que les anges et saints du paradis n’aiment chose aucune pour autre fin quelconque que pour celle de l’amour de la divine bonté, et par le motif tic lui vouloir plaire. Ils s’entr’aiment voirement tous très ardemment, ils nous aiment aussi, ils aiment les vertus, mais tout cela pour plaire à Dieu seulement. Ils suivent et pratiquent les vertus, non en tant qu’elles sont belles et aimables, mais en tant qu’elles sont agréables à. Dieu. Ils aiment leur félicité, non en tant qu’elle est à eux, mais en tant qu’elle plait à Dieu. Oui même ils aiment l’amour duquel ils aiment Dieu, non parce qu’il est en eux, mais parce qu’il tend à. Dieu, non parce qu’il leur est doux, mais parce qu’il plait à Dieu; non parce qu’ils

 

(1) Genes., IV, 7.

 

l’ont et le possèdent, mais parce que Dieu le leur donne et qu’il y prend son bon plaisir.

 

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CHAPITRE XIV

Pratique de ce qui a été dit au chapitre précédent.

 

Purifions donc, Théotime, tant que nous pourrons, toutes nos intentions; et puisque nous pouvons répandre sur toutes les actions des vertus le motif sacré du divin amour, pourquoi ne le ferons-nous pas, rejetant ès occurrences toutes sortes de motifs Vicieux, comme la vaine gloire et l’intérêt propre, et considérant tous-les bons motifs que nous pouvons avoir d’entreprendre l’action qui se présente alors, afin de choisir celui du saint amour, qui est le plus excellent de tous, pour en arroser et détremper tous les autres? Par exemple, si je veux m’exposer vaillamment aux hasards de la guerre, je le puis, considérant divers motifs; car le motif naturel de cette action, c’est celui de la force et vaillance à laquelle il appartient de faire entreprendre par raison les choses périlleuses; mais outre celui-ci, j’en puis avoir plusieurs autres, comme celui d’obéir au prince que je sers, celui de l’amour envers le public, celui de la magnanimité qui me fait plaire en la grandeur de cette action. Or, venant donc à l’action, je me pousse au péril, prévenu pour tous ces motifs mais pour les relever tous au degré de l’amour divin et les purifier parfaitement, je dirai en mon âme, de tout mon coeur: O Dieu éternel, qui êtes le très cher amour de mes affections ! si la vaillance, l’obéissance au prince l’amour de la patrie et la magnanimité ne vous étaient agréables, je ne suivrais jamais leurs mouvements que je sens maintenant; mais parce que ces vertus vous plaisent, j’embrasse cette occasion de les pratiquer, et ne veux seconder leur instinct et inclination,. sinon parce que vous les aimez, et que vous le voulez.

Vous voyez bien, mon cher Théotime, qu’en ce retour d’esprit nous parfumons tous les autres motifs de l’odeur et sainte suavité de l’amour, puisque nous ne les suivons pas en qualité de motifs simplement vertueux, mais en qualité de motifs voulus, agréés, aimés et chéris de Dieu. Qui dérobe pour ivrogner; il est plus ivrogne que larron, selon Aristote : et celui donc qui exerce la vaillance, l’obéissance, l’affection envers sa patrie, la magnanimité pour plaire à Dieu, il est plus amoureux divin que vaillant, obéissant, hou citoyen et magnanime; parce que toute sa volonté en cet exercice aboutit et vient fondre dans l’amour de Dieu, n’employant tous les autres motifs que pour parvenir à cette fin. Nous ne disons pas que nous allons à Lyon, mais à Paris, quand nous n’allons à Lyon que pour aller à Paris; ni que nous allons chanter, mais que nous allons servir Dieu, quand nous n’allons chanter que pour servir Dieu.

Que si quelquefois nous sommes touchés de quelque motif particulier, comme, par exemple, s’il nous advenait d’aimer la chasteté à cause de sa belle et tant agréable pureté, soudain sur ce motif il faut répandre celui du divin amour, en cette sorte: O très honnête et délicieuse blancheur de la chasteté, que vous êtes aimable, puisque vous êtes tant aimée par la divine bonté ! puis se retournant vers le Créateur: Hé ! Seigneur, je vous requiers une seule chose, c’est celle que je recherche en la chasteté, de voir et pratiquer en icelle votre bon plaisir, et les délices que vous y prenez. Et lorsque nous entrons ès exercices des vertus, nous devons souvent dire de tout notre coeur : Oui, Père éternel, je le ferai, parce qu’ainsi a-t-il été agréable de toute éternité devant vous (1). En cette sorte faut-il animer toutes nos actions de ce bon plaisir céleste, aimant principalement l’honnêteté et beauté des vertus, parce qu’elle est agréable à Dieu: car, mon cher Théotime, il se trouve des hommes qui aiment éperdument la beauté de quelques vertus, non seulement sans aimer la charité, mais avec mépris de la charité.

Origène, certes, et Tertullien aimèrent tellement la blancheur de la chasteté, qu’ils violèrent les plus grandes règles de la charité; l’un ayant choisi de commettre l’idolâtrie plutôt que de souffrir une horrible vilenie, de laquelle les tyrans voulaient souiller son corps; l’autre se séparant de la très chaste Église catholique sa mère, pour mieux établir selon son gré la chasteté de sa femme. Qui ne sait qu’il y a eu des pauvres de Lyon (2) qui, pour louer avec excès la mendicité, se firent hérétiques, et de mendiants devinrent de faux bélitres (3) ? Qui ne sait la vanité

 

(1) Matth., XI, 26.

(2) Pauvres de Lyon, membres d’une secte vaudoise qui prit naissance à Lyon au XIIe  siècle.

(3) Faux bélitres. On nommait anciennement bélitre les quatre ordres mendiants. Faux bélitres, seraient de faux mendiants; bélistrerie. métier de fainéant.

 

des enthousiastes, messalliens, euchites (4), qui quittèrent la dilection pour vanter l’oraison? Qui ne sait qu’il y a eu des hérétiques qui, pour exalter la charité envers les pauvres, déprimaient la charité envers Dieu, attribuant tout le salut des hommes à la vertu de l’aumône, selon que saint Augustin le témoigne, quoique le saint Apôtre exclame que qui donne tout son bien aux pauvres, et n’a pas la charité, cela ne lui profite point (2)?

Dieu a mis sur moi l’étendard de sa charité (3), dit la sacrée Sulamite. L’amour, Théotime, est l’étendard en l’armée des vertus; elles se doivent toutes ranger à lui, c’est le seul drapeau sous lequel notre Seigneur les fait combattre, lui qui est le vrai général de l’armée. Réduisons donc. toutes les vertus à l’obéissance de la charité ; aimons les vertus particulières, mais principalement parce qu’elles sont agréables à Dieu; aimons excellemment les vertus plus excellentes, non parce qu’elles sont excellentes, mais parce que Dieu les aime plus excellemment. Ainsi le saint amour vivifiera toutes les vertus, les rendant toutes amantes, aimables et suraimables.

 

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CHAPITRE XV

Comme la charité comprend en soi les dons du Saint-Esprit.

 

Afin que l’esprit humain suive aisément les

 

(1) Enthousiastes, noua générique des sectes d’illuminés; Messaliens, petite secte dissidente en Russie ; Euchites, nom d’une secte ancienne qui regardait la prière comme seule nécessaire au salut.

(2) I Cor., XIII, 3.

(3) Cant. cant., II, 4.

 

mouvements et instincts de la raison, pour parvenir au bonheur naturel qu’il peut prétendre vivant selon les lois de l’honnêteté, il a besoin premièrement de la tempérance, pour réprimer les inclinations insolentes de la sensualité ; secondement, de la justice, pour rendre à Dieu, au prochain et à soi-même ce qu’il est obligé; tiercement, de la force, pour vaincre les difficultés qu’on sent à faire le bien, et repousser le mal; quatrièmement, de la prudence, pour discerner quels sont les moyens plus propres pour parvenir au bien et à la vertu; cinquièmement, de la science, pour connaître le vrai bien auquel il faut aspirer et le vrai mal qu’il faut rejeter; sixièmement, de l’entendement, pour bien pénétrer les premiers et principaux fondements ou principes de la beauté et excellence de l’honnêteté; septièmement et en fin finale, de la sapience, pour contempler la Divinité, première source de tout bien. Telles sont les qualités par lesquelles l’esprit est rendu doux, obéissant et pliable aux lois de la raison naturelle qui est en nous.

Ainsi, Théotime, le Saint-Esprit qui habite en nous, voulant rendre notre âme souple, maniable et obéissante à ses divins mouvements et célestes inspirations, qui sont les lois de son amour, en l’observation desquelles consiste la félicité surnaturelle de cette vie présente, il nous donne sept propriétés et perfections pareilles presque aux sept que nous venons de réciter, qui, en l’Écriture sainte et ès livres des théologiens, sont appelées dons du Saint-Esprit.

Or, ils ne sont pas seulement inséparables de la charité, ains, toutes choses bien considérées, et à proprement parier, ils sont les principales vertus, propriétés et qualités de la charité; car, 1° la sapience n’est autre chose en effet que l’amour qui savoure, goûte et expérimente combien Dieu est doux et suave; 2° l’entendement n’est autre chose que l’amour attentif à considérer et pénétrer la beauté des vérités de la foi, pour y connaître Dieu en lui-même, et puis de là en descendant le considérer ès créatures ; 3° la science, au contraire, n’est autre chose que le même amour qui nous tient attentifs à nous connaître nous-mêmes et les créatures, poumons faire remonter à une plus parfaite connaissance du service que nous devons à Dieu; 4° le conseil est aussi l’amour, en tant qu’il nous rend soigneux, attentifs et habiles pour bien choisir les moyens propres à servir Dieu saintement; 5° la force est l’amour qui encourage et anime le coeur pour exécuter ce que le conseil a déterminé devoir être fait; 6° la piété est l’amour qui adoucit le travail et nous fait cordialement, agréablement et d’une affection filiale employer aux oeuvres qui plaisent à Dieu notre Père; et 7° pour conclusion, la crainte n’est autre chose que l’amour en tant qu’il nous fait fuir et éviter ce qui est désagréable à la divine majesté.

Ainsi, Théotime, la charité nous sera une autre échelle de Jacob, composée des sept dons du Saint-    Esprit, comme autant d’échelons sacrés par lesquels les hommes angéliques monteront de la terre au ciel pour s’aller unir à la poitrine de Dieu tout-puissant, et descendront (1) du ciel en terre

 

(1) Gen., XXVIII, 12.

 

pour venir prendre le prochain par la main et le conduire au ciel; car montant au premier échelon, la crainte nous fait quitter le mal ; au deuxième, la piété nous excite à vouloir faire le biens; au troisième, la science nous fait connaître le bien qu’il faut faire et le mal qu’il faut fuir; au quatrième, par la force nous prenons courage contre toutes les difficultés qu’il y a en notre entreprise; au cinquième, par le conseil nous choisissons les moyens propres à cela, au sixième, nous unissons notre entendement à Dieu pour voir et pénétrer les traits de son infinie beauté; et au septième, nous joignons notre volonté à Dieu, pour savourer et expérimenter les douceurs de son incompréhensible bonté., car sur le sommet de cette échelle, Dieu étant penché devers nous, il nous donne le baiser, d’amour et nous fait teter les sacrées mamelles de sa suavité, meilleures que le vin (1).

Mais si ayant délicieusement joui de ces amoureuses faveurs, nous voulons retourner en terre pour tirer le prochain à ce même bonheur, du premier et plus haut degré où nous avons rempli notre volonté d’un zèle très ardent, et avons parfumé notre âme des parfums de la charité souveraine de Dieu, nous descendons au second degré, où notre entendement prend une clarté nonpareille, et fait provision des conceptions et maximes plus excellentes pour la gloire de la beauté et bonté divines; de là, nous venons au troisième, où, par le don du conseil nous avisons par quels moyens nous inspirerons dans l’esprit des prochains le goût et l’estime de la divine suavité ;

 

(1) Cant., I, 1

 

au quatrième, nous nous encourageons, recevant une sainte force pour surmonter les difficultés qui peuvent être en ce dessein; au cinquième, nous commençons à prêcher par le don de science, exhortant les âmes à la suite (1) des vertus et à la fuite des vices; au sixième, nous tâchons de leur imprimer la sainte piété, afin que, reconnaissant Dieu pour le père très aimable, ils lui obéissent avec une crainte filiale; et au dernier degré, nous les pressons de craindre les jugements de Dieu, afin que, mêlant cotte crainte d’être damnés avec la révérence filiale, ils quittent plus ardemment la terre pour monter au ciel avec nous.

La charité cependant comprend les sept dons et ressemble à une belle fleur de lis qui a six feuilles plus blanches que la neige, et au milieu les beaux martelets d’or de la sapience, qui poussent en nos coeurs les goûts et savourements amoureux de la bonté du Père notre créateur, de la miséricorde du Fils notre rédempteur, et de la suavité du Saint-Esprit notre sanctificateur. Et je mets ainsi cette double crainte ès deux degrés, pour accorder toutes les traductions avec la sainte et sacrée édition ordinaire: car, si en l’hébreu le mot de crainte est répété par deux fois, ce n’est pas sans mystère, ains pour montrer qu’il y a un don de crainte filiale qui n’est autre chose que le don de piété, et un don de la crainte servile qui est le commencement de tout notre acheminement à la souveraine sagesse.

 

(1) Suite, poursuite.

 

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CHAPITRE XVI

De la crainte amoureuse des épouses: suite du discours commencé.

 

Ah ! Jonathas mon frère, disait David, tu étais aimable sur (1) l’amour des femmes (2). Et c’est comme s’il eût dit : Tu méritais un plus grand amour que celui des femmes envers leurs maris. Toutes choses excellentes sont rares. Imaginez-vous, Théotime, une épouse de coeur colombin, qui ait la perfection de l’amour nuptial, son amour est incomparable, non seulement en excellence mais aussi en une grande variété de belles affections et qualités qui l’accompagnent. Il est non seulement chaste, mais pudique; il est fort, mais gracieux; il est violent, mais tendre; il est ardent, mais respectueux; généreux, mais craintif; hardi, mais obéissant ; et sa crainte est toute mêlée d’une délicieuse confiance.

Telle certes est la crainte de l’âme qui a l’excellente dilection; car elle s’assure tant de la souveraine bonté de son époux, qu’elle ne craint pas de le perdre, mais elle craint bien toutefois de ne jouir pas assez de sa divine présence, et que quelque occasion ne le fasse absenter pour un seul moment; elle a bien confiance de ne lui déplaire jamais, mais elle craint de ne lui plaire pas autant que l’amour le requiert: son amour est trop courageux pour entrer voire même au seul soupçon d’être jamais en sa disgrâce, ruais il est aussi si attentif qu’elle craint de ne lui être pas assez unie; oui même l’âme arrive quelquefois à

 

(1) Sur, au-dessus de.

(2) II Reg., I, 26

 

tant de perfection, qu’elle ne craint plus de n’être pas assez unie à lui, son amour l’assurant qu’elle le sera toujours; mais elle craint que cette union ne soit pas si pure, simple et attentive, comme son amour lui fait prétendre. C’est cette admirable amante qui voudrait ne point aimer les goûts, les délices, les vertus et les consolations spirituelles, de peur d’être divertie pour peu que ce soit de l’unique amour qu’elle porte à son bien-aimé, protestant que c’est lui-même et non ses biens qu’elle recherche, et criant à cette intention : Eh ! montrez-moi, mon bien-aimé, où vous paissez et reposez au midi, afin que je ne me divertisse point après les plaisirs qui sont hors de vous (1).

De cette sacrée crainte des divines épouses furent touchées ces grandes âmes de saint Paul, saint François, sainte Catherine de Gênes, et autres, qui ne voulaient aucun mélange en leurs amours, ains tâchaient de le rendre si pur, si simple, si parfait, que ni les consolations ni les vertus mêmes ne tinssent aucune place entre leur coeur et Dieu; en sorte qu’elles pouvaient dire : Je vis, mais non plus moi-même, ains Jésus-Christ vit, en moi : Mon Dieu m’est toutes choses (2) : Ce qui n’est point Dieu, ne m’est rien : Jésus-Christ est ma. vie : Mon amour est crucifié; et telles autres paroles d’un sentiment extatique.

Or, la crainte initiale, non des apprentis, procède du vrai amour, mais amour encore tendre, faible et commençant. La crainte filiale procède de l’amour ferme, solide et déjà tendant à la

 

(1) Cant. cant., I, 6.

(2) Gal., II, 20.

 

perfection; mais la crainte des épouses provient de l’excellence et perfection amoureuse déjà tout acquise : et quant aux craintes serviles et mercenaires, elles ne procèdent voirement pas de l’amour, mais elles précèdent ordinairement l’amour pour lui servir de fourrier, ainsi que nous avons dit ailleurs, et sont bien souvent très utiles à son service. Vous verrez toutefois, Théotime, une honnête dame, qui, ne voulant pas manger son pain en oisiveté (1), non plus que celle que Salomon a tant louée, couchera la soie en une belle variété de couleurs sur un satin bien blanc, pour faire une broderie de plusieurs belles fleurs, qu’elle rehaussera par après fort richement d’or et d’argent selon les assortiments convenables. Cet ouvrage se fait à l’aiguille, qu’elle passe partout où elle veut coucher la soie, l’or et l’argent mais néanmoins l’aiguille n’est point mise dans le satin pour y être laissée, ains seulement pour y introduire la soie, l’or et l’argent, et leur faire passage de façon qu’à mesure que ces choses entrent dans le fond, l’aiguille en est tirée et en sort. Ainsi la divine bonté voulant coucher en l’âme humaine une grande diversité de vertus, et les rehausser enfin de son amour sacré, elle se sert de l’aiguille de la crainte servile et mercenaire de laquelle pour l’ordinaire nos coeurs sont premièrement piqués, mais pourtant elle n’y est pas laissée; ains à mesure que les vertus sont tirées et couchées en l’âme, la crainte servile et mercenaire en sort, selon le dire du bien- aimé disciple, que la charité parfaite pousse la

 

(1) Prov., XXXI, 27,

 

crainte dehors (1). Oui de vrai, Théotirne, car les craintes d’être damné et perdre le paradis sont effroyables et angoisseuses (2), et comme sauraient-elles demeurer avec la sacrée dilection, qui est toute douce, toute suave?

 

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CHAPITRE XVII

Comme la crainte servile demeure avec le divin amour.

 

Toutefois, encore que la dame dont nous avons parlé ne veuille pas laisser l’aiguille en l’ouvrage quand il sera fait, si est-ce que tandis qu’elle y a quelque chose à faire, si elle est contrainte de se divertir pour quelqu’autre occurrence, elle laissera l’aiguille piquée dans l’oeillet, la rose oula pensée qu’elle brode, pour la trouver plus à propos quand elle retournera pour ouvrer. De même; Théotime, tandis que la Providence divine fait la broderie des vertus et l’ouvrage de son saint amour en nos âmes, elle y laisse toujours la crainte servile ou mercenaire, jusqu ‘à ce que la charité étant parfaite, elle ôte cette aiguille piquante, et la remet, par manière de dire, en son peloton. En cette vie donc en laquelle notre charité ne sera jamais si parfaite qu’elle soit exempte de péril, nous avons toujours besoin de la crainte, et lorsque nous tressaillons de joie par amour, nous devons trembler d’appréhension par la crainte.

 

Prenez instruction de ce qu’il vous faut faire

En crainte, et sans orgueil, servez la Tout-Puissant

Egayez-vous en lui; mais, vous esjouissant.

Que votre coeur soumis en tremblant le révère (3).

 

(1) I Joan., IV, 18.

(2) Angoisseuses, pleines d’angoisses.

(3) Ps., II, 40, 11.

 

 

Le grand père Abraham envoya son serviteur Eliéser pour prendre une femme à son enfant unique Isaac. Eliéser va, et par inspiration céleste fit choix de la belle et chaste Rebecca, laquelle il amena avec soi ; mais cette sage demoiselle quitta Eliéser sitôt qu’elle eut rencontré Isaac, et, étant introduite en la chambre de San, elle demeura son épouse à jamais. Dieu envoie souvent la crainte servile, comme un autre Eliéser (Eliéser aussi veut dire aide de Dieu), pour traiter le mariage entre elle et l’amour sacré. Que si l’âme vient sous la conduite de la crainte, ce n’est pas qu’elle la veuille épouser; car, en effet, sitôt que l’âme rencontre l’amour, elle s’unit à lui, et quitte la crainte.

Mais comme Eliéser, étant de retour, demeura dans la maison au service d’isaac et de Rebecca; de même la crainte nous ayant amenés au saint amour, elle demeure avec nous pour servir ès occurrences et l’amour et l’âme amoureuse. Car l’âme, quoique juste, se voit maintes fois attaquée par des tentations extrêmes; et l’amour, tout courageux qu’il est, à fort à faire à se bien maintenir, à raison de la condition de la place en laquelle il se trouve, qui est le coeur humain, variable et sujet à la mutinerie des passions. Alors donc, Théotime, l’amour emploie la crainte au combat, et s’en sert pour repousser l’ennemi. Le brave prince Jonathas, allant à charge sur les Philistins, emmi les ténèbres de la nuit, voulut voir son écuyer avec soi: et ceux qu’il ne tuait pas, son écuyer les tuait (1). Et l’amour en voulant faire quelque entreprise hardie, il ne se sert pas

 

(1) I Reg., XIV, 1, 13

 

seulement de ses propres motifs, ains aussi des motifs de la crainte servile et mercenaire. Et les tentations que l’amour ne défait pas, la crainte d’être damné les renverse. Si la tentation d’orgueil, d’avarice ou de quelque plaisir voluptueux m’attaque: Eh! ce dirai-je, serait-il bien possible que pour des choses si vaines mon coeur voulût quitter la grâce de son bien-aimé? Mais si cela ne suffit pas, l’amour excitera la crainte. Eh! ne vois-tu pas, misérable coeur, que secondant cette tentation, les effroyables flammes de l’enfer t’attendent, et que tu perds l’héritage éternel du paradis? On se sert de tout ès extrêmes nécessités, comme le même Jonathas fit, quand passant ces âpres rochers qui étaient entre lui et les Philistins, il ne se servait pas seulement de ses pieds, mais gravissait et grimpait à belles mains (1), comme il pouvait.

Tout ainsi donc que les nochers qui partent sous un vent favorable en une saison propice, n’oublient pourtant jamais les cordages, ancres et autres choses requises en temps de fortune et parmi la tempête; aussi, quoique le serviteur de Dieu jouisse du repos et de la douceur du saint amour, il ne doit jamais être dépourvu de la crainte des jugements divins, pour s’en servir entre les orages et assauts des tentations. Outre que, comme la pelure d’une pomme, qui est de peu d’estime en soi-même, sert toutefois grandement à conserver la pomme qu’elle couvre; aussi la crainte servile, qui est de peu de prix en sa propre condition au regard de l’amour, lui est

 

(1) 1 Reg., XIV, 13.

 

néanmoins grandement utile à sa conservation pendant les hasards de cette vie mortelle. Et comme celui qui donne une grenade la donne voirement pour les grains et le suc qu’elle a au-dedans, mais ne laisse pas pourtant de donner aussi l’écorce comme une dépendance d’icelle; de même, bien que le Saint-Esprit, entre ses dons sacrés, confère celui de la crainte amoureuse aux âmes des siens, afin qu’elles -craignent Dieu en piété, comme leur père et leur époux, si est-ce toutefois qu’il ne laisse pas de leur donner encore la crainte servile et mercenaire, comme un accessoire de l’autre plus excellente. Ainsi Joseph envoyant à son père plusieurs charges de toutes les richesses d’Égypte, ne lui donna pas seulement les trésors comme principaux présents, mais aussi les ânes qui les portaient.

Or, bien que la crainte servile et mercenaire soit grandement utile pour cette vie mortelle, si est-ce qu’elle est indigne d’avoir place en l’éternelle, en laquelle il y aura une assurance sans crainte, une paix sans défiance, un repos sans souci. Mais les services néanmoins que ces craintes servantes et mercenaires auront rendus à l’amour, y seront récompensés: de sorte que si ces craintes, comme des autres Moïse et Aaron, n’entrent pas en la terre de promission, leur postérité néanmoins et leurs ouvrages y entreront. Et quant aux craintes des enfants et des épouses, elles y tiendront leur rang et leur grade, non pour donner aucune défiance ou perplexité de l’âme, mais pour lui faire admirer et révérer avec soumission l’incompréhensible majesté de ce père tout-puissant et de cet époux de gloire.

 

Le respect au Seigneur porté

Est saint, rempli de pureté,

Sa crainte en tout siècle est durable.

Tout ainsi que sa majesté

Est à  jamais très adorable.

 

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CHAPITRE XVIII

Comme l’amour se sert de la crainte naturelle, servile et mercenaire.

 

Les éclairs, tonnerres, foudres, tempêtes, inondations, tremble-terres (1) et autres tels accidents inopinés excitent même les plus indévots à craindre Dieu; et la nature prévenant le discours en telles occurrences, pousse le coeur, les yeux et les mains même devers le ciel pour réclamer le secours, de la très sainte Divinité, selon le sentiment commun du genre humain, qui est, dit Tite-Live, que ceux qui servent la Divinité prospèrent, et ceux qui la méprisent sont affligés. En la tourmente qui fit périller (2) Jonas, les mariniers craignirent d’une grande crainte, et crièrent soudain un chacun à son Dieu (3). Ils ignoraient, dit saint Jérôme, la vérité; mais ils reconnaissaient la Providence, et crurent que c’était par jugement céleste qu’ils se trouvaient en ce danger; comme les Maltais, lorsqu’ils virent saint Paul échappé du naufrage, être attaqué par la vipère, crurent que c’était par vengeance divine (4). Aussi les tonnerres, tempêtes, foudres sont appelés voix du Seigneur par le Psalmiste, qui dit de plus qu’elles font la parole d’icelui (5), parce qu’elles annoncent

 

(1) Tremble-terres, tremblements de terre.

(2) Fit périller, mit en péril.

(3) Jon., I, 5.

(4) Act., XXVIII, 4.

(5) Ps., CXLVIII, 8.

 

sa crainte, et sont comme ministres de sa justice. Et ailleurs souhaitant que la divine majesté se fasse redouter à ses ennemis: Lancez, dit-il, des éclairs, et vous les dissiperez; décoche: vos dards, et vous les troublerez (1), où il appelle les foudres sagettes (2) et dards du Seigneur. Et devant le Psalmiste la bonne mère de Samuel avait déjà chanté que les ennemis mêmes, de Dieu le craindraient, d’autant qu’il tonnerait sur eux dès le ciel (3). Certes, Platon en son Gorgias et ailleurs témoigne qu’entre les païens il y avait quelque sen tintent de crainte, non seulement pour les châtiments que la souveraine justice de Dieu pratique en ce monde, mais aussi pour les punitions qu’il exerce en l’autre vie sur les âmes de ceux qui ont des péchés-incurables. Tant l’instinct de craindre la Divinité est gravé profondément en la nature humaine.

Mais cette crainte toutefois pratiquée par manière d’élan, ou sentiment naturel, n’est ni louable ni vitupérable (4) en nous, puisqu’elle ne procède pas de notre élection. Elle est néanmoins un effet d’une très bonne cause, et cause d’un très bon effet; car elle provient de la connaissance naturelle que Dieu nous a donnée de sa providence, et nous fait reconnaître combien nous dépendons de la toute-puissance souveraine, nous incitant à l’implorer; et, se trouvant en une âme fidèle, elle lui fait beaucoup de bien. Les chrétiens, parmi les étonnements que les tonnerres, tempêtes et autres

 

(1) Ps., CXLIII, 6.

(2) Sagettes, flèches.

(3) 1 Reg., II, 10.

(4) Vitupérable, blâmable.

 

périls naturels leur apportent, invoquent le nom sacré de Jésus et de Marie, font le signe de la croix, se prosternent devant Dieu, et font plusieurs bons actes de foi, d’espérance et de religion. Le glorieux saint Thomas d’Aquin, étant naturellement sujet à s’effrayer quand il tonnait, soulait (1) dire, par manière d’oraison jaculatoire, les divines paroles que l’Église estime tant : Le Verbe a été fait chair (2). Sur cette crainte donc le divin amour fait maintes fois des actes de complaisance et de bienveillance : Je vous bénirai, Seigneur, car vous êtes terriblement magnifié (3) Que chacun vous craigne, ô Seigneur! O grands de la terre, entendez, servez Dieu en crainte, et tressaillez pour lui en tremblement (4).

Mais il y a une autre crainte qui prend origine de la foi, laquelle nous apprend qu’après cette vie mortelle il y a des supplices effroyablement éternels, ou éternellement effroyables, pour ceux qui en ce monde auront offensé la divine majesté et seront décédés sans être réconciliés avec elle; qu’à l’heure de la mort les âmes seront jugées du jugement particulier, et à la fin du monde tous comparaîtront ressuscités pour être derechef jugés au jugement universel. Car ces vérités chrétiennes, Théotime, frappent le coeur qui les considère, d’un épouvantement extrême. Et comme pourrait-on se représenter ces horreurs éternelles sans frémir et trembler d’appréhension ? Or, quand ces sentiments de crainte prennent tellement place

 

(1) Soulait, avait coutume de.

(2) Joan., I, 14.

(3) Ps., CXXXVIII, 14.

(4) Ps., XI, 10, 12.

 

dans nos coeurs, qu’ils en bannissent et chassent l’affection et volonté du péché, comme le sacré concile de Trente parle, certes ils sont grandement salutaires. Nous avons conçu de votre crainte, ô Dieu, et enfanté l’esprit de salut (1), est-il dit en Isaïe: c’est-à-dire, votre face courroucée nous a épouvantés, et nous a fait concevoir et enfanter l’esprit de pénitence qui est l’esprit de salut, ainsi que le Psalmiste avait dit : Mes os n’ont point de paix (2), ains tremblent devant la face de votre ire.

Notre Seigneur qui était venu pour nous apporter la loi d’amour, ne laisse pas de nous inculquer cette crainte : Craignez, dit-il, celui qui peut jeter le corps et l’âme en la géhenne (3). Les Ninivites, par les menaces de leur subversion et damnation, firent pénitence, et leur pénitence fut agréable à Dieu (4); et en somme cette crainte est comprise ès dons du Saint-Esprit, comme plusieurs anciens Pères ont remarqué.

Que si la crainte ne forclôt (5) pas la volonté de pécher, ni l’affection au péché, certes elle est méchante et pareille à celle des diables, qui cessent souvent de nuire, de peur d’être tourmentés par l’exorcisme, sans cesser néanmoins de désirer et vouloir le mal qu’ils méditent à jamais; pareille à celle du misérable forçat, qui voudrait manger le coeur du comite (6), quoiqu’il n’ose quitter la rame de peur d’être battu; pareille à la. crainte de ce

 

(1) Is., XXVI, 18.

(2) Ps., XXXVII, 4.

(3) Matth., X, 28.

(4) Joan., XV, 5, 3.

(5) Forclôt, exclut.

(6) Comite, officier proposé à la chiourme des galères.

 

 

grand hérésiarque du siècle passé, qui confesse d’avoir haï Dieu d’autant qu’il punissait les méchants. Certes celui qui aime le péché et le voudrait volontiers commettre malgré la volonté de Dieu, encore qu’il ne le veuille commettre craignant seulement être damné, il a une crainte horrible et détestable. Car bien qu’il n’ait pas la volonté de venir à l’exécution du péché, il a néanmoins l’exécution en sa volonté, puisqu’il le voudrait faire, si la crainte ne lé tenait; et c’est comme par force qu’il n’en vient pas aux effets.

A cette crainte on en peut ajouter une autre, certes moins malicieuse, mais autant inutile, comme fut celle du juge Félix, qui oyant parler du jugement divin, fuit tout épouvanté (1), et toutefois ne laissa pas pour cela de continuer en son avarice; et celle de Balthasar, qui voyant cette main prodigieuse qui écrivait sa condamnation contre le paroi, fut tellement effrayé qu’il changea de visage, et les jointures de ses reins se desserraient, et ses genoux trémoussants s’entre-heurtaient l’un à l’autre (2), et néanmoins ne fit point pénitence. Or, de quoi sert-il de craindre le mal, si par la crainte on ne se résout de l’éviter?

La crainte donc de ceux qui, comme esclaves, observent la loi de Dieu pour éviter l’enfer, est fort bonne. Mais beaucoup plus noble et désirable est la crainte des chrétiens mercenaires, qui comme serviteurs à gages travaillent fidèlement, non pas certes principalement pour aucun amour qu’ils aient encore envers leurs maîtres, mais pour être salariés de la récompense qui leur est promise.

 

(1) Act., XXIV, 25.

(2) Dan., V, 5, 6,

 

O si l’oeil pouvait voir, si l’oreille pouvait ouïr, ou qu’il pût monter au coeur de l’homme ce que Dieu a préparé à ceux qui le servent (1) ! hé, quelle appréhension aurait-on de violer les commandements divins, de peur de perdre ces récompenses immortelles! Quelles larmes, quels gémissements jetterait-on, quand par le péché on les aurait perdues! Or, cette crainte néanmoins serait blâmable, si elle renfermait en soi l’exclusion du saint amour. Car qui dirait: Je ne veux point servir Dieu pour aucun amour que je lui veuille porter, mais seulement pour avoir les récompenses qu’il promet, il ferait un blasphème, préférant la récompense au maître, le bienfait au bienfaiteur, l’héritage au père, et son propre profit à Dieu tout-puissant, ainsi que nous avons plus amplement montré au livre second.

Mais enfin, quand nous craignons d’offenser Dieu, non point pour éviter la peine de l’enfer ou la perte du paradis, mais seulement parce que Dieu étant notre très bon père, nous lui devons honneur, respect, obéissance; alors notre crainte est filiale, d’autant qu’un enfant bien né n’obéit pas à son père en considération du pouvoir qu’il a de punir sa désobéissance, ni aussi parce qu’il le peut exhéréder (2), ains seulement parce qu’il est son père; en sorte qu’encore que le père serait vieil, faible et pauvre, il ne laisserait pas de le servir avec égale diligence; ains, comme la pieuse cigogne (3), il l’assisterait avec plus de soin et d’affection; ainsi que Joseph, voyant le bonhomme

 

(1) I Cor., n, 9.

(2) Exhéréder, deshériter.

(3) La pieuse cigogne. Les Romains avaient fait decet ciseau l’emblème de la piété filiale.

 

Jacob son père, vieux, nécessiteux et réduit sous son sceptre, il ne laissa pas de l’honorer, servir et révérer avec une tendreté plus filiale, et telle que ses frères l’ayant reconnue, estimèrent qu’elle opérerait encore après sa mort, et l’employèrent pour obtenir pardon de lui, disant : Votre père a commandé que nous vous disions de sa part: Je vous prie d’oublier le crime de vos frères, et la malice qu’ils ont exercée envers vous (1). Ce que ayant oui, il se prit à pleurer, tant son coeur filial fut attendri, les désirs et volontés de son père décédé étant représentés. Ceux-là donc craignent Dieu d’une affection filiale, qui ont peur de lui déplaire purement et simplement, parce qu’il est leur Père très doux, très bénin et très aimable.

Toutefois quand il arrive que cette crainte filiale est jointe, mêlée et détrempée avec la crainte servile de la damnation éternelle ou bien avec la crainte mercenaire de perdre le paradis, elle ne laisse pas d’être fort agréable à Dieu, et s’appelle crainte initiale c’est-à-dire crainte des apprentis qui entrent ès exercices de l’amour divin. Car comme les jeunes garçons qui commencent à monter à cheval, quand ils sentent leur cheval porter un peu plus haut, ne serrent pas seulement les genoux, ains se prennent à belles mains à la selle; mais quand ils sont un peu plus exercés ils se tiennent seulement en leurs serres (2): de même les novices et apprentis au service de Dieu, se trouvant éperdus parmi les assauts que leurs ennemis leur livrent au commencement, ils ne se servent pas seulement de la crainte filiale, mais

 

(1) Gen., L, 16, 17.

(2) En leurs serres, en serrant les jambes.

 

aussi de la mercenaire et servile, et se tiennent comme ils peuvent pour ne point déchoir de leur prétention.

 

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CHAPITRE XIX

Comme l’amour sacré comprend les douze fruits du Saint-Esprit, avec les huit béatitudes de l’Évangile.

 

Le glorieux saint Paul dit ainsi: Or le fruit de l’Esprit est la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la foi, la modestie, la continence, la chasteté (1). Mais voyez, Théotime, que ce divin apôtre comptant ces douze fruits du Saint-Esprit, il ne les met que pour un seul fruit; car il ne dit pas: les fruits de l’esprit sont la charité, la joie; mais seulement: le fruit de l’Esprit est la charité, la joie. Or voici le mystère de cette façon de parler. La charité de Dieu est répandue en nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous est donné (2) : certes, la charité est l’unique fruit du Saint-Esprit; mais parce que ce fruit a une infinité d’excellentes propriétés, l’Apôtre qui en veut représenter quelques-unes par manière de montre, parle de cet unique fruit comme de plusieurs, à cause de la multitude des propriétés qu’il contient en son unité: il parle réciproquement de tous ces fruits comme d’un seul, à cause de l’unité en laquelle est comprise cette variété. Ainsi qui dirait :  Le fruit de la vigne c’est le raisin, le moût, le vin, l’eau-de-vie, la liqueur réjouissant le coeur de l’homme (3), le breuvage confortant l’estomac, il ne voudrait pas dire que

 

(1) Gal., V, 22, 23.

(2) Rom., V, 5.

(3) Ps., CIII, 5.

 

ce fussent des fruits de différentes espèces, ains seulement qu’encore que ce ne soit qu’un seul fruit, il a néanmoins une quantité de diverses propriétés selon qu’il est employé diversement.

L’Apôtre donc ne veut dire autre chose, sinon que le fruit du Saint-Esprit est la charité; laquelle est joyeuse, paisible, patiente, bénigne, bonteuse (1), longanime, douce, fidèle, modeste, continente, chaste, c’est-à-dire, que le divin amour donne une joie et consolation intérieure avec une grande paix de coeur qui se conserve dans les adversités par la patience, et qui nous rend gracieux et bénis à secourir le prochain par une bonté cordiale envers icelui, bonté qui n’est point variable, ains constante et persévérante, d’autant qu’elle nous donne un courage de longue étendue, au moyen de quoi nous sommes rendus doux, affables et condescendants envers tous, supportant leurs humeurs et imperfections, en leur gardant une loyauté parfaite, témoignant une simplicité accompagnée de confiance, tant en nos paroles qu’en nos actions, vivant modestement et humblement, retranchant toutes superfluité et tous désordres au boire, manger, vêtir, coucher, jeux, passe-temps et autres telles convoitises voluptueuses par une sainte continence, et réprimant surtout les inclinations et séditions de la chair par une soigneuse chasteté, afin que toute notre personne soit occupée en la divine dilection, tant intérieurement par la joie, paix, patience, longanimité, bonté et loyauté comme aussi extérieurement par la bénignité, mansuétude, modestie, continence et chasteté.

 

(1) Bonteuse, bonne

 

Or, la dilection est appelée fruit, en tant qu’elle nous délecte, et que nous jouissons de sa délicieuse suavité comme d’une vraie pomme de paradis, recueillie de l’arbre de vie, qui est le Saint-Esprit enté sur nos esprits humains, et habitant en nous par sa miséricorde infinie. Mais quand non seulement nous nous-réjouissons en cette divine dilection, et jouissons de la délicieuse douceur, ains que nous établissons toute notre gloire en icelle comme en la couronne de notre bonheur; alors elle n’est pas seulement un fruit doux à notre gosier, mais elle est une béatitude et félicité très désirable; non seulement parce qu’elle nous assure la félicité de l’autre vie, mais parce qu’en celle-ci elle nous donne un contentement lequel est si fort, que ni les eaux des tribulations et les fleuves des persécutions ne le peuvent éteindre; ains non seulement il ne périt pas, mais il s’enrichit parmi les pauvretés, il s’agrandit ès abjections et humilités, il se réjouit entre les larmes, il se renforce d’être abandonné de la justice et privé de l’assistance d’icelle, lorsque le réclamant, nul ne lui en donne; il se récrée emmi la compassion et commisération, lorsqu’il est environné des misérables et souffreteux; il se délecte de renoncer à toutes sortes de délices sensuelles et mondaines, pour obtenir la pureté et netteté de coeur; il fait vaillance d’assoupir les guerres noires et dissensions, et de mépriser les grandeurs et réputation temporelles; il se revigore d’endurer toutes sortes de souffrances, et tient que sa vraie vie consiste à mourir pour le bien-aimé.

De sorte, Théotime, qu’en somme la très sainte dilection est une vertu, un don, un fruit et une béatitude. En qualité de vertu, elle nous rend obéissants aux inspirations intérieures que Dieu-nous donne par ses commandements et conseils-, en l’exécution desquels on pratique toutes vertus, dont la dilection est la vertu de toutes les vertus. En qualité de don, la dilection nous rend souples et maniables aux inspirations intérieures, qui sont comme les commandements et conseils secrets de Dieu, à l’exécution desquels sont employés les sept dons du Saint-Esprit, si que la dilection est le don des dons. En qualité de fruit, elle nous donne un goût et plaisir extrême en la pratique de la vie dévote, qui se sent ès douze fruits du Saint-Esprit, et partant elle est le fruit des fruits. En qualité de béatitude, elle nous fait prendre à faveur extrême et singulier honneur les affronts, calomnies, vitupères (1) et opprobres que le monde nous fait, et nous fait quitter renoncer et rejeter toute autre gloire, sinon celle qui procède du bien-aimé crucifix, pour laquelle nous nous glorifions en l’abjection, abnégation et anéantissement de nous-mêmes, ne voulant autres marques de majesté que la couronne d’épine, du crucifix, le sceptre de son roseau, le mantelet de mépris qui lui fut imposé et le trône de sa croix, sur lequel les amoureux sacrés ont plus de contentement, de joie, de gloire et de félicité, que jamais Salomon n’eut sur son trône d’ivoire.

Ainsi la dilection est maintes fois représentée par la grenade, qui, tirant ses propriétés du grenadier, peut être dite la vertu d’icelui, comme encore elle semble être son don qu’il offre à

 

(1) Vitupères, du lat. reproches.

 

l’homme par amour, et son fruit, puisqu’elle est mangée pour récréer le goût de l’homme; et enfin elle est, par manière de dire, sa gloire et béatitude, puisqu’elle porte la couronne et diadème.

 

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CHAPITRE XX

Comme le divin amour emploie toutes les passions et afflictions de l’âme, et les réduit à son obéissance.

 

L’amour est la vie de notre coeur. Et comme le contre-poids donne le mouvement à toutes les pièces mobiles d’une horloge, ainsi l’amour donne à l’à me tous les mouvements qu’elle a. Toutes nos affections suivent notre amour, et selon icelui nous désirons, nous nous délectons, nous espérons et désespérons, nous craignons, nous nous encourageons; nous haïssons, nous fuyons, nous nous attristons, nous entrons en colère, nous triomphons. Ne voyons-nous pas les hommes qui ont donné leur coeur en proie à l’amour vil et abject des femmes; comme ils ne désirent que selon cet amour, ils n’ont plaisir qu’en cet amour, ils n’espèrent ni ne désespèrent que pour ce sujet, ils ne craignent ni n’entreprennent que pour cela, ils n’ont à contre-coeur ni ne fuient que ce qui les en détourne, ils ne s’attristent que de ce qui les en prive, ils n’ont de colère que par jalousie, ils ne triomphent que par cette infamie. C’en est de même des amateurs des richesses et ambitieux de l’honneur; car ils sont rendus esclaves de ce qu’ils aiment, et n’ont plus de coeur en leurs poitrines, ni d’âmes en leurs coeurs, ni d’affections en leurs âmes que pour cela.

Quand donc le divin amour règne dans nos coeurs, il s’assujettit royalement tous les autres amours de la volonté, et par conséquent toutes les affections d’icelle, parce que naturellement elles suivent les amours; puis il dompte l’amour sensuel, et le réduisant à son obéissance, il tire aussi après icelui toutes les passions sensuelles; car, en somme, cette sacrée dilection est l’eau salutaire de laquelle Notre-Seigneur disait : Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, il n’aura jamais soif (1). Non vraiment, Théotime, qui aura l’amour de Dieu un peu abondamment, il n’aura plus ni désir, ni crainte, ni espérance, ni courage, ni joie, que pour Dieu, et tous ses mouvements seront accoisés (2) en ce seul amour céleste.

L’amour divin et l’amour propre sont dedans notre coeur, comme Jacob et Ésaü dans le sein de Rébecca; ils ont une antipathie et répugnance fort grande l’un à l’autre, et s’entre-choquent (3) dedans le coeur continuellement, dont la pauvre s’écrie : Hélas! moi misérable, qui me délivrera du corps de cette mort (4), afin que le seul amour de mon Dieu règne paisiblement en moi? Mais il faut pourtant que nous ayons courage, espérant en la parole du Seigneur qui promet en commandant, et commande en promettant la victoire à son amour, et semble qu’il dit à l’âme ce qu’il fit dire à Rébecca: Deux nations sont en ton sein, et deux peuples seront séparés dans tes entrailles, et

 

(1) Joan., IV, 18.

(2) Accoisés, calmés, reposée.

(3) Gen., XXV, 22.

(4) Rom., VII. 24.

 

l’un des peuples surmontera l’autre et l’aîné servira au moindre (1); car comme Rébecca n’avait que deux enfants en son sein, mais parce que d’iceux devaient naître deux peuples, il est dit qu’elle avait deux nations en son sein. Aussi l’âme, ayant dedans son coeur deux amours, a par conséquent deux grandes peuplades de mouvements, affections et passions : et comme les deux enfants de Rébecca, par la contrariété de leurs mouvements, lui donnaient des grandes convulsions et douleurs d’entrailles; aussi les deux amours de notre âme donnent des grands travaux à notre coeur : et comme il fut dit qu’entre les deux enfants de cette dame le plus grand servirait le moindre, aussi a-t-il été ordonné que des deux amours de notre coeur le sensuel servira le spirituel, c’est-à-dire, que l’amour propre servira l’amour de Dieu.

Mais quand fut-ce que l’aîné des peuples qui étaient dans le sein de Rébecca servit le puîné? Certes, ce ne fut jamais que lorsque David subjugua en guerre les Iduméens; et que Salomon les maîtrisa en paix. O quand sera-ce donc que l’amour sensuel servira l’amour divin? Ce sera lors, Théotime, que l’amour armé, parvenu jusqu’au zèle, servira nos passions par la mortification, et bien plus lorsque là-haut au ciel l’amour bienheureux possédera toute notre âme en paix.

Or, la façon avec laquelle l’amour divin doit subjuguer l’appétit sensuel est pareille à celle dont Jacob usa, quand pour bon usage et commencement de ce qui devait arriver par après, Ésaü sortant du sein de sa mère, Jacob l’empoigna

 

(1) Gen., XXV, 23.

 

par le pied (1), comme pour l’enjamber, supplanter et tenir sujet, ou, comme on dit, l’attacher par le pied, à guise d’un oiseau de proie, tel qu’Ésaü fut en qualité de chasseur (2) et terrible homme car ainsi l’amour divin voyait naître en nous quelque passion ou affection naturelle, il doit soudain la prendre par le pied et la ranger à son service. Mais qu’est-ce à dire la prendre par le pied? C’est la lier et assujettir au dessein de Dieu. Ne voyez-vous pas comme Moise transformait le serpent en baguette, le saisissant seulement par la queue (3)? Certes, de même donnant une bonne fin à nos passions, elles prennent la qualité des vertus.

Mais donc quelle méthode doit-on tenir pour. ranger les affections et passions au service du divin amour? Les médecins méthodiques ont toujours en bouche cette maxime que les contraires sont guéris par leurs contraires, et les Spagyriques (4) célèbrent une sentence opposée à celle-là, disant que les semblables sont guérie par leurs semblables. Or, comme que c’en soit, nous savons que deux choses font disparaître la lumière des étoiles, l’obscurité des brouillards de la nuit et la plus grande lumière du soleil; et de même nous combattons les passions, ou leur opposant des passions contraires, ou leur opposant des plus

 

(1) Gen.XXV, 25.

(2) Ibid., XXVII.

(3) Exod., IV, 4.

(4) Les Spagyriques, médecins guérissant par la chimie, du nom de Spagyre donné à cette science, par Paracelse. Les méthodiques suivent l’axiôme d’Hippocrate : Contraria contrariis curantur. Les spagyriques seraient les précurseurs de l’homéopathie.

 

 

grandes affections de leur sorte. S’il m’arrive quelque vaine espérance, je puis résister, lui opposant ce juste découragement : O homme insensé! sur quels fondements bâtis-tu cette espérance? Ne vois-tu pas que ce grand auquel tu espères est aussi près de la mort que toi-même? Ne connais-tu pas l’instabilité, faiblesse et imbécillité des esprits humains?

Aujourd’hui ce coeur, duquel tu prétends, est à toi, demain un autre l’emportera pour soi ; en quoi donc prends-tu cette espérance? Je puis aussi résister à cette espérance, lui en opposant une plus solide. Espère en Dieu, ô mon âme, car c’est lui qui délivrera tes pieds du piège (1). Jamais nul n’espéra en lui, qui ait été confondu (2). Jette tes prétentions ès choses éternelles et perdurables. Ainsi je puis combattre le désir des richesses et voluptés mortelles; ou par le mépris qu’elles méritent, ou par le désir des immortelles; et par ce moyen l’amour sensuel et terrestre sera ruiné par l’amour céleste, ou comme le feu est éteint par l’eau à- cause de ses qualités contraires, ou comme il est éteint par le feu du ciel à cause de ses qualités plus fortes et prédominantes.

Notre Seigneur use de l’une et de l’autre méthode en ses guérisons spirituelles. Il guérit ses disciples de la crainte mondaine, leur imprimant dans le coeur une crainte supérieure: Ne craignez pas, dit-il, ceux qui tuent le corps, mais craignez celui qui peut damner l’âme et le corps pour la géhenne (3). Voulant une. autre fois les guérir

 

(1) Ps., XXIV, 15,

(2) Eccles., II, 2.

(3) Matth., X, 28.

 

d’une basse joie, il leur en assigne une plus relevée : Ne vous réjouissez pas, dit-il, de quoi (1) les esprits malins vous sont sujets, mais de quoi vos noms sont écrits au ciel (2) : et lui-même aussi rejette la joie par la tristesse: Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez (3). Ainsi donc le divin amour supplante et assujettit les affections et passions, les détournant de la fin à laquelle l’amour propre les veut porter, et les contournant à sa prétention spirituelle. Et comme l’arc-en-ciel, touchant l’aspalatus (4), lui ôte son odeur et lui en donne une plus excellente, aussi l’amour sacré, touchant nos passions, leur ôte leur fin terrestre, et leur en donne une céleste. L’appétit de manger est rendu grandement spirituel si, avant que de le pratiquer, on lui donne le motif de l’amour. Eh! non, Seigneur, ce n’est pas pour contenter cette chétive nature, ni pour assouvir cet appétit que je vais à table; mais pour, selon votre providence, entretenir ce corps que vous m’avez donné sujet à. cette misère. Oui, Seigneur, parce qu’ainsi il vous a plu (5). Si j’espère l’assistance d’un ami, ne puis-je pas dire : Vous avez établi notre vie en sorte, Seigneur, que nous ayons à prendre secours, soulagement et consolation les uns des autres: et parce qu’il vous plaît, j’implorerai donc cet homme duquel vous m’avez donné l’amitié à. cette intention. Y a-t-il quelque juste sujet de crainte? Vous voulez, ô Seigneur,

 

(1) De quoi, de ce que.

(2) Luc., X, 20.

(3) Ibid., IV, 25;

(4) Aspalatus. V. ci-dessus, chap. III.

(5) Matth., II, 26.

 

que je craigne, afin que je prenne les moyens convenables pour éviter cet inconvénient; je le ferai, Seigneur, puisque tel est votre bon plaisir. Si la crainte est excessive: eh ! Dieu, Père éternel, qu’est-ce que peuvent craindre vos enfants, et les poussins qui vivent sous vos ailes? Or sus, je ferai ce qui est convenable pour éviter le mal que je crains; mais après cela, Seigneur, je suis vôtre, sauvez-moi (1), s’il vous plaît, et ce qui m’arrivera, je l’accepterai, parce que telle sera votre bonne volonté. O sainte et sacrée alchimie! ô divine poudre de projection (2), par laquelle tous les métaux de nos passions, affections et actions sont convertis en l’or très pur de la céleste dilection.

 

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CHAPITRE XXI

Que la tristesse est presque toujours inutile, ainsi contraire au service du saint amour.

 

On ne peut enter une greffe de chêne sur un poirier, tant ces deux arbres sont de contraire humeur l’un à l’autre: on ne saurait certes non plus enter l’ire (3), ni la colère, ni le désespoir sur la charité, au moins serait-il très diffici1e. Pour l’ire, nous l’avons vue au discours du zèle; pour le désespoir, sinon qu’on le réduise à la juste défiance de nous-mêmes, ou bien au sentiment que nous devons avoir de la vanité, faiblesse et inconstance des faveurs, assistances et promesses du monde, je ne vois pas quel service le divin amour en peut tirer.

 

(1) Ps., CXVIII, 94.

(2) Poudre de projection. Poudre avec laquelle les alchimistes prétendaient changer les métaux en or, en la jetant sur nu métal quand il entrait en fusion,

(3) ire, ressentiment

 

Et quant à la tristesse, comme peut-elle être utile à la sainte charité, puisqu’entre les fruits du Saint-Esprit la joie est mise en rang, joignant la charité? Néanmoins le grand Apôtre dit ainsi: La tristesse qui est selon Dieu opère la pénitence stable en salut, mais la tristesse du monde opère la mort (1). Il y a donc une tristesse selon Dieu, laquelle s’exerce ou bien par les pécheurs en la pénitence, ou par les bons en la compassion pour les misères temporelles du prochain, ou par les parfaits en la déploration, complainte et condoléance pour les calamités spirituelles des âmes; car David, saint Pierre, la Magdeleine pleurèrent pour leurs péchés, Agar pleura voyant son fils presque mort de soif, Jérémie sur la ruine de Jérusalem, notre Seigneur sur les Juifs, et son grand Apôtre gémissant dit ces paroles: Plusieurs

marchent, lesquels je vous ai souvent dit et vous le dit derechef, qu’ils sont ennemis de la croix de Jésus-Christ (2).

Il y a donc une tristesse de ce monde qui provient pareillement de trois causes:

Car, 1° elle, provient quelquefois de l’ennemi infernal, qui, par mille suggestions tristes, mélancoliques et fâcheuses, obscurcit l’entendement, alangourit la volonté et trouble toute l’âme. Et comme un brouillard épais remplit la tête et la poitrine de rhume, et par ce moyen rend la respiration difficile, et met en perplexité le voyageur; ainsi le malin remplissant l’esprit humain de tristes pensées, il lui ôte la facilité d’aspirer en Dieu, et lui donne un ennui et découragement

 

(1) Gal., III, 22, 2. — Cor., VII, 10.

(2) Philipp., III, 18.

 

extrême, afin de le désespérer et de le perdre. On dit qu’il y a un poisson qu’on nomme pêcheteau (1), et surnommé diable de mer, qui, émouvant et poussant çà et là le limon, trouble l’eau tout autour de soi, pour se tenir en icelle comme dans l’embûche, de laquelle, soudain qu’il aperçoit les pauvres petits poissons, il se rue sur eux, les brigande (2) et les dévore, d’où peut-être est venu le mot de pêcher en eau trouble, duquel on use communément. Or, c’est de même du diable d’enfer comme du diable de mer; car il fait ses embûches dans la tristesse, lorsque, ayant rendu l’aine troublée par une multitude d’ennuyeuses pensées jetées çà et là dans l’entendement, il se rue par après sur les affections, les accablant de défiances, jalousies, aversions, envies, appréhensions superflues des péchés passés, et fournissant une quantité de subtilités vaines, aigres et mélancoliques, afin qu’on rejette toutes sortes de raisons et consolations.

2° La tristesse procède aussi d’autres fois de la condition naturelle, quand l’humeur mélancolique domine en nous, et celle-ci n’est pas voirement vicieuse en soi-même, mais notre ennemi pourtant s’en sert grandement pour ourdir et tramer mille tentations en nos âmes; car, comme les araignées ne font jamais presque leurs toiles que quand le temps est blafâtre (3) et le ciel nébuleux, de même cet esprit malin n’a jamais tant

 

(l) Pêcheteau. Le nom de diable de mer s’applique à plusieurs poissons de l’Océan et de la Méditerranée : à la raie, la scorpène et surtout la baudroie on baudreuil.

(2) Les brigande, les traite comme ferait un brigand.

(3) Blafâtre, blafard.

 

d’aisance pour tendre les filets de ses sujestions ès esprits doux, bénins et gais, comme il en a ès esprits mornes, tristes et mélancoliques; car il les agite aisément de chagrins, de soupçons, de haines, de murmurations, censures, envies, paresse et engourdissement spirituel.

3° Finalement, il y a une tristesse que la variété des accidents humains nous apporte. Quelle joie puis-je avoir, disait Tobie, ne pouvant voir la lumière du ciel (1)? Ainsi fut triste Jacob sur la nouvelle de la mort de son Joseph, et David pour celle de son Absalon. Or, cette tristesse est commune aux bons et aux mauvais, mais aux bons elle est modérée par l’acquiescement et résignation en la volonté de Dieu; comme on vit en Tobie, qui, de toutes les adversités dont il fut touché, rendit grâces à la divine majesté, et en Job, qui en bénit le nom du Seigneur; et en Daniel, qui convertit ses douleurs ce cantiques. Au contraire,

quant aux mondains, cette tristesse leur est ordinaire, et se change en regrets, désespoir et étourdissements d’esprit; car ils sont semblables aux guenons et marmots (2), lesquels sont toujours mornes, tristes et fâcheux au défaut de la lune; comme au contraire au renouvellement d’icelle, ils sautent, dansent et font leurs singeries. Le mondain est hargneux, maussade, amer et mélancolique au défaut des prospérités terrestres, et en l’affluence il est presque toujours bravache, ébaudi et insolent.

Certes, la tristesse de la vraie pénitence ne doit

 

(1) Tob., V, 12.

(2) Guenons et marmots, marmottes.

 

pas tant être nommée tristesse que déplaisir, ou sentiment et détestation du mal, tristesse qui n’est jamais ni ennuyeuse ni chagrine, tristesse qui n’engourdit point l’esprit, ains qui le rend actif, prompt et diligent; tristesse qui n’abat point le coeur, ains le relève parla prière et l’espérance, et lui fait faire les élans de la ferveur de dévotion; tristesse laquelle au fort de ses amertumes produit toujours la douceur d’une incomparable consolation, suivant le précepte du grand saint Augustin Que le pénitent s’attriste toujours, mais que toujours il se réjouisse de sa tristesse. La tristesse, dit Cassian, qui opère la solide pénitence et l’agréable repentance. de laquelle on ne se repent jamais, elle est obéissante, affable, humble, débonnaire, souefve (1), patiente, comme étant issue et descendue de la charité. Si que, s’étendant à toute douleur de corps et contrition d’esprit elle est, en certaine façon, joyeuse, animée et revigorée de l’espérance de son profit, elle retient toute la suavité de l’affabilité et longanimité, ayant en elle-même les fruits du Saint-Esprit que le saint Apôtre raconte. Or, les fruits du Saint-Esprit sont charité, joie, paix, longanimité, bonté, bénignité, foi, mansuétude, continence (2). Telle est la vraie pénitence, et telle la bonne tristesse, qui certes n’est pas proprement triste ni mélancolique, ains seulement attentive et affectionnée à détester, rejeter et empêcher le mal du, péché pour le passé et pour l’avenir. Nous voyons aussi maintes fois des pénitences fort empressées, troublées, impatientes, pleureuses, amères,

 

(1) Souefve, suave.

(2) Gal., IV, 22.

 

soupirantes, inquiètes, grandement âpres et mélancoliques, lesquelles enfin se trouvent infructueuses et sans suite d’aucun véritable amendement, parce qu’elles ne procèdent pas des vrais motifs de la vertu de pénitence, mais de l’amour propre et naturel.

La tristesse du monde opère la mort (1), dit l’Apôtre. Théotime, il la faut donc bien éviter et rejeter selon notre pouvoir. Si elle est naturelle, nous la devons repousser, contrevenant à ses mouvements, la divertissant par exercice propres à cela, et usant des remèdes et façons de vivre que les médecins mêmes jugeront à propos. Si elle provient de tentations, il faut bien découvrir son coeur au père spirituel, lequel nous prescrira les moyens de la vaincre, selon ce que nous en avons dit en la quatrième partie de l’Introduction à la vie dévote. Si elle est accidentelle, nous recourrons à ce qui est marqué au huitième livre, afin de voir combien les tribulations sont aimables aux enfants de Dieu, et que la grandeur de nos espérances en la vie éternelle doit rendre presque inconsidérables tous les événements passagers de la temporelle.

Au reste, parmi toutes les mélancolies qui nous peuvent arriver, nous devons employer l’autorité de la volonté supérieure pour faire tout ce qui se peut en faveur du divin amour. Certes il y a des actions qui dépendent tellement de la disposition et complexion corporelle, qu’il n’est pas en notre pouvoir de les faire à notre gré. Car un mélancolique ne saurait tenir ni ses yeux, ni sa parole, ni son visage en la même grâce et suavité qu’il

 

(1) II Cor., VII, 10.

 

aurait s’il était déchargé de cette mauvaise humeur; mais il peut bien, quoique sans grâce, dire des paroles gracieuses, bonteuses et courtoises, et, malgré son inclination, faire par raison les choses convenables en paroles et en oeuvres de charité, douceur et condescendance. On est excusable de n’être pas toujours gai, car on n’est pas maître de la gaieté pour l’avoir quand on veut; mais on n’est pas excusable de n’être pas toujours honteux, maniable et condescendant, car cela est toujours au pouvoir de notre volonté, et ne faut sinon se résoudre de surmonter l’humeur et inclination contraire.

 

FIN DE L’ONZIÈME LIVRE

 

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