LIVRE III
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LIVRE TROISIÈME

DU PROGRÈS ET  PERFECTIONNEMENT DE L’AMOUR.

CHAPITRE PREMIER

Que l’amour sacré peut être augmenté de plus eu plus en un chacun de nous.

CHAPITRE II

Combien notre Seigneur a rendu aisé l’accroissement de l’amour.

CHAPITRE III

Comme l’âme, étant en charité, fait progrès en icelle.

CHAPITRE IV

De la sainte persévérance en l’amour sacré.

CHAPITRE V

Que le bonheur de mourir en la divine charité est un don spécial de Dieu.

CHAPITRE VI

Que nouS ne saurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu en cette vie mortelle.

CHAPITRE VII

Que la charité des Saints en cette vie mortelle égale, voire surpasse quelquefois celle des bienheureux.

CHAPITRE VIII

De l’incomparable amour de la Mère de Dieu Notre-Dame.

CHAPITRE IX.

Préparation au discours de l’union des bienheureux avec Dieu.

CHAPITRE X.

Que le désir précédent accroîtra grandement l’union des bienheureux avec Dieu.

CHAPITRE XI.

De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la Divinité.

CHAPITRE XII

De l’union éternelle des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la naissance éternelle du Fils de Dieu.

CHAPITRE XIII

De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la production du Saint-Esprit.

CHAPITRE XIV

Que la sainte lumière de la gloire servira à l’union des esprits bienheureux avec Dieu.

CHAPITRE XV

Que l’union des bienheureux avec Dieu aura des différents degrés.

 

 

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CHAPITRE PREMIER

Que l’amour sacré peut être augmenté de plus eu plus en un chacun de nous.

 

Le sacré concile de Trente nous assure que les amis de Dieu, allant de vertu en vertu (1), sont renouvelés de jour en jour, c’est-à-dire croissent par bonnes oeuvres en la justice qu’ils ont reçue par la grâce divine, et sont de plus en plus justifiés, selon ces célestes avertissements : Qui est juste, qu’il soit derechef justifié, et qui est saint, qu’il soit encore plus sanctifié (2). Ne doute point d’être justifié jusques à la mort (3). Le sentier des justes s’avance et croit comme une lumière resplendissante jusques au jour parfait (4). Faisant la vérité avec charité, croissons en tout en celui qui est le chef, à savoir Jésus-Christ (5). Et enfin je vous prie, que votre charité croisse de plus en plus (6)

 

(1) Ps., LXIII, 8.

(2) Apoc., XXII, 11.

(3) Eccli., XVIII, 22

(4) Prov., IV, 13.

(5) Ephes., IV, 15.

(6) Philip., I, 9.

 

qui sont toutes paroles sacrées selon David, saint Jean, l’Ecclésiastique et saint Paul.

Je n’ai jamais su qu’il se trouvât aucun animal qui n’eût point de bornes et limites en sa croissance, sinon le crocodile, qui étant extrêmement petit en son commencement, ne cesse jamais de croître tandis qu’il est en vie (1), en quoi il représente également et les bons et les mauvais; car l’outrecuidance de ceux qui haïssent Dieu monte toujours (2), dit le grand roi David, et les bons croissent comme l’aube du jour (3) de splendeur en splendeur, et de demeurer. en un état de consistance longuement, il est impossible. Qui ne gagne perd en ce trafic; qui ne monte, descend en cette échelle (4); qui n’est vainqueur, est vaincu en ce combat. Nous vivons entre les hasards des batailles que nos ennemis nous livrent ; si nous ne résistons, nous périssons, et nous ne pouvons résister sans surmonter; ni surmonter sans victoire; car, comme dit le glorieux saint Bernard, il est écrit très spécialement de l’homme, que jamais il n’est en un même état (5); il faut ou qu’il avance, ou qu’il retourne en arrière. « Tous courent, mais un seul emporte. le prix; courez, en sorte que vous l’obteniez (6). Qui est le prix, sinon Jésus-Christ, et comme le pourrez-vous appréhender, si vous ne le suivez? Que si vous le suivez, vous irez et courrez toujours; car il ne s’arrêta jamais,

 

(1) Les crocodiles, en effet, vivent très longtemps et leur accroissement est très lent.

(2) Ps., LXXIII, 23.

(3) Prov., XV, 18.

(4) Gen., XXVIII, 12.

(5) Ep. 253 ad Garinum. - Job., XIV, 2.

(6) I Cor., IX, 24.

 

ains continua la course de son amour et obéissance jusques à la mort, et la mort de la croix (1).»

Allez donc, dit saint Bernard, allez, dis-je, avec lui; allez, mon cher Théotime, et n’ayez point d’autres bornes que celles de votre vie, et tandis qu’elle durera, courez après ce Sauveur, mais courez ardemment et vitement: car de quoi vous servira de le suivre, si vous n’êtes si heureux que de l’acconsuivre (2)? Ecoutons le Prophète : J’ai incliné mon coeur à taire vos justifications éternellement (3). Il ne dit pas qu’il les gardera pour un temps, mais pour jamais; et parce qu’il veut éternellement bien faire, il aura un éternel salaire. Bienheureux sont ceux qui sont purs en la voie, qui marchent en la loi du Seigneur (4). Malheureux sont ceux qui sont souillés, qui ne marchent point en la Loi du Seigneur: il n’appartient qu’à Satan de dire qu’il sera assis sur les flancs d’Aquilon (5). Détestable, tu seras assis. Hé ! ne connais-tu pas que tu es au chemin, et que le chemin n’est pas fait pour s’asseoir, mais pour marcher? Et il est tellement fait pour marcher, que marcher s’appelle cheminer. Et Dieu parlant à l’un de ses plus grands amis : Marche, lui dit-il, devant moi, et sois parfait (6).

La vraie vertu n’a point de limites, elle va toujours outre ; mais surtout la sainte charité, qui est la vertu des vertus, et laquelle, ayant un objet infini, serait capable de devenir infinie, si elle

 

 

(1) Philip.,II, 8.

(2) Acconsuivre, atteindre.

(3) Ps., CXVIII, 112.

(4) Ibid., 1.

(5) Is., XIV, 13.

(6) Gen., XVII, 1.

 

 

rencontrait un coeur capable de l’infinité ; rien n’empêchant cet amour d’être infini, que la condition de la volonté qui le reçoit et qui doit agir par icelui, condition à raison de laquelle, comme jamais personne ne verra Dieu autant qu’il est visible, aussi onc nul ne le peut aimer autant qu’il est aimable. Le coeur qui pourrait aimer Dieu d’un amour égal à la divine bonté, aurait une volonté infiniment bonne, et cela ne peut être qu’en Dieu seul. La charité donc entre nous peut être perfectionnée jusques à l’infini, mais exclusivement, c’est-à-dire la charité peut être rendue de plus en plus et toujours plus excellente, mais non pas que jamais elle puisse être infinie. L’esprit de Dieu peut élever le nôtre, et l’appliquer à toutes les actions surnaturelles qu’il lui plait, tandis qu’elles ne sont pas infinies, d’autant qu’entre les choses petites et les grandes, pour excessives qu’elles soient, il y a toujours quelque sorte de proportion, pourvu que l’excès des excessives ne soit pas infini ; mais entre le fini et l’infini il n’y a nulle proportion, et pour y en mettre, il faudrait ou relever le fini et le rendre infini, ou ravaler l’infini et le rendre fini; ce qui ne peut être.

De sorte que la charité même qui est en notre Rédempteur en tant qu’il est homme, quoiqu’elle soit grande, au-dessus de tout ce que les anges et les hommes peuvent comprendre, si est-ce qu’elle n’est pas (1) infinie en son être et d’elle-même, ains seulement en l’estime de sa dignité et de son mérite; parce qu’elle est la charité d’une personne d’infinie excellence, c’est-à-dire d’une

 

(1) Si est-ce qu’elle n’est pas, bien qu’elle ne soit pas.

 

 

personne divine, qui est le Fils éternel du Père tout-puissant.

Cependant c’est une faveur extrême pour nos âmes qu’elles puissent croître sans fin de plus en plus en l’amour de: leur Dieu, tandis qu’elles sont en cette vie caduque,

 

Montant à la vie éternelle,

De vertu en vertu nouvelle (1)

 

 

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CHAPITRE II

Combien notre Seigneur a rendu aisé l’accroissement de l’amour.

 

Voyez-vous, Théotime, ce verre d’eau (2) ou ce petit morceau de pain qu’une sainte âme donne au pauvre pour Dieu, c’est peu de fait certes, et chose presque indigne de considération selon le jugement-humain; Dieu néanmoins le récompense, et tout soudain donne pour cela quelque accroissement de charité. Les poils de chèvre (3) présentés anciennement au tabernacle étaient bien reçus, et tenaient lieu entre les saintes offrandes; et les petites actions qui procèdent de la charité, sont agréables à Dieu, et ont leur place entre les mérites; car, comme en l’Arabie Heureuse, non seulement les plantes de nature aromatique, mais toutes les autres sont odorantes, participant au bonheur de ce solage (4); ainsi en l’âme charitable non seulement les oeuvres excellentes de leur nature, mais aussi les petites besognes se ressentent

 

(1) Ps., LXXXIII, 8.

(2) Matth., X,42.

(3) Exod., XXXV, 23.

(4) Solage, sol, terroir.

 

de la vertu du saint amour, et sont en bonne odeur devant La majesté divine, qui à leur considération augmente la sainte charité. Or, je dis que Dieu fait cela, parce que la charité ne produit passes accroissements comme un arbre qui pousse ses rameaux, et les fait sortir par sa propre vertu les uns des autres; ains comme la foi, l’espérance et la charité sont des vertus qui ont leur origine dans la bonté divine, aussi en tirent-elles leur augmentation et perfection, à guise des avettes (1), lesquelles, étant extraites du miel, prennent aussi leur nourriture d’icelui.

Par quoi tout ainsi que les perles prennent non seulement leur naissance, mais aussi leur aliment de la rosée, les mères perles ouvrant pour cet effet leurs écailles du côté du ciel (2), comme pour mendier les gouttes que la fraîcheur de l’air fait écouler à l’aube du jour; de même ayant reçu la foi, l’espérance et la charité de la bonté céleste, nous devons toujours retourner nos coeurs et les tenir tendus de ce côté-là, pour en impétrer la continuation et l’accroissement des mêmes vertus. O Seigneur, nous fait dire la sainte Eglise notre mère, donnez-nous l’augmentation de la foi, de l’espérance et de la charité (3), et c’est à l’imitation de ceux qui disaient au Sauveur : Seigneur, accroissez la foi en nous (4), et selon l’avis de saint Paul, qui assure que Dieu seul est. puissant de faire abonder en nous toute grâce (5).

 

(1) Avettes, abeilles.

(2) Opinion populaire, qui n’est pas appuyée sur science.

(3) Orat. dom. XIII post Pent.

(4) Luc., XVII, 5.

(5) II Cor., IX, 8.

 

C’est donc Dieu qui fait cet accroissement en considération de l’emploi que nous faisons de sa grâce, selon qu’il est écrit : A celui qui a, c’est-à-dire qui emploie bien les faveurs reçues, on lui en donnera davantage, et il abondera (1). Ainsi se pratique l’exhortation du Sauveur : Amassez des trésors au ciel (2), comme s’il disait: Ajoutez toujours de nouvelles bonnes oeuvres aux précédentes; car ce sont les pièces desquelles vos trésors doivent être composés, le jeûne, l’oraison, l’aumône. Or, comme au trésor du temple les deux petites pièces de la pauvre veuve (3) furent estimées, et qu’en effet, par l’addition des petites pièces, les trésors s’agrandissent et leur valeur s’augmente d’autant; ainsi les moindres petites bonnes oeuvres, quoique faites un peu lâchement, et non selon toute l’étendue des forces de la charité que l’on a, ne laissent pas d’être agréables à Dieu, et d’avoir leur valeur auprès de lui; de sorte qu’encore que d’elles-mêmes elles ne puissent causer aucun accroissement à l’amour précédent, étant de moindre vigueur que lui; la Providence divine toutefois qui en tient compte, et par sa bonté en fait état, les récompense soudain de l’accroissement de la charité pour le présent, et de l’assignation d’une plus grande gloire au ciel pour l’avenir.

Théotime, les abeilles font le miel délicieux qui est leur ouvrage de haut prix; mais la cire qu’elles font aussi ne laisse pas pour cela de valoir quelque chose, et de rendre leur travail

 

(1) Matth., XIII, 12.

(2) Matth., VI, 20.

(3) Luc., XXI, 2.

 

 

recommandable. Le coeur amoureux doit tâcher de produire ses oeuvres avec grande ferveur et haute estime, afin d’augmenter puissamment sa charité; mais si toutefois il en produit de moindres, il n’en perdra point la récompense; car Dieu lui en saura gré, c’est-à-dire l’en aimera toujours un peu plus. Or, jamais Dieu n’aime davantage une âme qui a de la charité, qu’il ne lui en donne aussi davantage, notre amour envers lui étant le propre et particulier effet de son amour envers nous.

A mesure que nous regardons plus vivement notre ressemblance qui parait en un miroir, elle nous regarde aussi plus attentivement; et à mesure que Dieu jette plus amoureusement ses doux yeux sur notre âme qui est faite à son image et semblance, notre âme réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement et ardemment, correspondant selon sa petitesse à tous les accroissements que cette souveraine douceur fait de son divin amour envers elle. Certes, le sacré concile de Trente parle ainsi: « Si quelqu’un dit que la

justice reçue n’est pas conservée, et que même elle n’est pas augmentée devant Dieu par bonnes oeuvres; mais que les oeuvres sont seulement fruits et signes de la justification acquise, et non pas cause de l’augmenter, anathème. »

Voyez-vous, Théotime, la justification qui se fait par la charité est augmentée par les bonnes oeuvres; et ce qu’il faut remarquer, c’est par les bonnes oeuvres sans exception: car, comme dit excellemment saint Bernard sur un autre sujet, rien n’est excepte, ou rien n’est distingué. Le concile parle des bonnes oeuvres indistinctement et sans réserve, nous donnant à connaître que non seulement les grandes et ferventes, ains aussi les petites et;faibles font augmenter la sainte charité, mais les grandes grandement, et les petites beaucoup moins.

Tel est l’amour que Dieu porte à nos âmes, tel le désir de nous faire croître en celui que nous lui devons porter. Sa divine, suavité nous rend toutes choses utiles; elle prend tant à notre avantage; elle fait valoir à notre profit toutes nos besognes, pour basses et débiles qu’elles soient.

Au commerce des vertus morales, les petites oeuvres ne donnent point d’accroissement à la vertu de laquelle elles procèdent, ains si elles sont bien petites, elles s’affaiblissent ; car une grande libéralité périt quand elle s’amuse à donner des choses de peu, et de libéralité elle devient chicheté (1). Mais au trafic des vertus qui-viennent de la miséricorde divine, et surtout de la charité, toutes oeuvres donnent accroissement. Or, ce n’est pas merveille si l’amour sacré, comme roi des vertus, n’a rien, ou petit ou grand, qui ne soit aimable; puisque le baume, prince des arbres aromatiques, n’a ni écorce, ni feuille qui ne soit odorante. Et que pourrait produire l’amour qui ne fût digne d’amour et ne tendît à l’amour?

 

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CHAPITRE III

Comme l’âme, étant en charité, fait progrès en icelle.

 

Employons une parabole, Théotime, puisque cette méthode a été si agréable au souverain Maître de l’amour que nous enseignons. Un grand et

 

(1) Chicheté, parcimomie, avarice.

 

 

brave roi ayant épousé une très aimable jeune princesse, et layant un jour menée en un cabinet fort retiré pour s’entretenir avec elle plus à souhait, après quelques discours, il la vit tomber pâmée devant lui, par un accident inopiné. Hélas ! cela l’étonna extrêmement, et le fit presque tomber lui-même à coeur failli (1) de l’autre côté; car il l’aimait plus que sa propre vie. Néanmoins, le même amour qui lui donna ce grand assaut de douleur, lui donna quant et quant (2) la force de le soutenir, et il le mit en action pour, avec une promptitude nonpareille, remédier au mal de la chère compagne de sa vie, si qu’ouvrant de vitesse un buffet qui était là, il prend une eau cordiale infiniment précieuse, il ouvre de force les lèvres et les dents serrées de cette bien-aimée princesse, et faisant couler dans sa bouche cette précieuse liqueur, il la fait enfin revenir à soi et reprendre sentiment; puis il la relève doucement, et à force de remèdes, il la ravigore et ravive en telle sorte qu’elle commença à se lever sur pied et se promener tout bellement avec lui, suais non toutefois sans sou aide; car il l’allait relevant et soutenant par-dessous le bras jusques à ce qu’enfin il lui mit un épithème (3) de si grande vertu et si précieux sur le coeur, que lors se sentant tout à. fait remise en sa première santé, elle marchait toute seule d’elle-même; son cher époux ne la soutenant plus si fort, ains seulement lui tenant doucement sa main droite entre les siennes, et son bras droit replié sur le sien et sur sa

 

(1) A coeur failli, en défaillance.

(2) Quant et quant, en même temps.

(3) Epithème, topique différent des onguents.

 

 

poitrine, il l’allait ainsi entretenant et lui faisant en cela quatre offices fort agréables . car 1° il lui témoignait son coeur amoureusement soigneux d’elle; 2° il l’allait toujours un peu soulageant; 3° si quelque ressentiment de la défaillance passée lui fût revenu, il l’eût soutenue; 4° si elle eût rencontré quelque pas ou quelque endroit raboteux et malaisé, il l’eût retenue et, appuyée; et ès montées, ou quand elle voulait aller un peu vite, il la soulevait et supportait puissamment. Il se tint donc avec ce soin cordial auprès d’elle jusques à la nuit, qu’il voulut encore l’assister quand on la mit dans son lit royal.

L’âme est épouse de notre Seigneur, quand elle est juste; et parce qu’elle n’est point juste qu’elle ne soit en charité, elle n’est point aussi épouse qu’elle ne soit menée dedans le cabinet de ces délicieux parfums desquels il est parlé ès Cantiques. Or, quand l’âme qui a cet honneur commet le péché, elle tombe pâmée d’une défaillance spirituelle, et cet accident est à la vérité bien inopiné, car qui pourrait jamais penser qu’une créature voulût quitter son Créateur et son souverain bien pour des choses si légères, comme sont les amorces du péché? Certes, le ciel s’en étonne, et si Dieu était sujet aux passions, il tomberait à coeur failli pour ce malheur, comme, lorsqu’il fut mortel, il expira sur la croix pour nous en racheter. Mais puisqu’il n’est plus requis qu’il emploie son amour à mourir pour nous, quand il voit l’âme ainsi précipitée en l’iniquité, il accourt pour l’ordinaire à son aide, et d’une miséricorde nonpareille entr’ouvre la porte du coeur par des élans et remords de conscience, qui procèdent de plusieurs clartés et appréhensions qu’il a jetées dedans nos esprits avec des mouvements salutaires, par le moyen desquels, comme par des eaux odorantes et vitales, il fait revenir l’âme à soi et la remet en de bons sentiments; et tout cela, mon Théotime, Dieu le fait en nous sans nous, par sa bonté tout aimable, qui nous prévient de sa douceur; car comme notre épouse pâmée fût demeurée morte en sa pâmoison, sans secours du roi, aussi l’âme demeurerait perdue dans son péché, si Dieu ne la prévenait. Que si l’âme, étant ainsi excitée, ajoute son consentement au sentiment de la grâce, secondant l’inspiration qui l’a prévenue, et recevant les secours et remèdes requis que Dieu lui a préparés, il la ravigorera et la conduira par divers mouvements de foi, d’espérance et do pénitence, jusques à ce qu’elle soit tout à fait remise en la vraie santé spirituelle, qui n’est autre chose que la charité. Or, tandis qu’il la fait ainsi passer entre les vertus par lesquelles il la dispose à ce saint amour, il ne la conduit pas seulement, mais il la soutient de telle façon que, comme elle de son côté marche tant qu’elle peut, aussi lui pour sa part la porte et la va soutenant; et ne saurait-on bonnement dire si elle va ou si elle est portée : car elle n’est pas tellement portée qu’elle n’aille, et va toutefois tellement, que si elle n’était pas portée, elle ne pourrait pas aller. Si que, pour parler à l’apostolique (1), elle doit dire: Je marche, non pas moi seule, ains la grâce de Dieu avec moi (2).

 

(1) Si que, si bien que; pour parler à l’apostolique, comme l’Apôtre.

(2) I Cor., XV, 10.

 

 

Mais l’âme étant remise tout à fait en sa santé par l’excellent épithème de la charité que le Saint-Esprit met sur le coeur, alors elle peut aller et se soutenir sur ses pieds d’elle-même, en vertu néanmoins de cette santé et de l’épithème sacré du saint amour. C’est pourquoi, encore qu’elle puisse aller d’elle-même, elle en doit toute la gloire à son Dieu qui lui a donné une santé si vigoureuse et si forte. Car, soit que le Saint-Esprit nous fortifie par les mouvements qu’il imprime en nos coeurs, ou qu’il nous soutienne par la charité qu’il y répand, soit qu’il nous secoure par manière d’assistance en nous relevant et portant, ou qu’il renforce nos coeurs, versant en iceux l’amour ravigorant et vivifiant, c’est toujours en lui et par lui que nous vivons, que nous marchons et que nous opérons.

Néanmoins, bien que moyennant la charité répandue dans nos coeurs nous puissions marcher en la présence de Dieu, et faire progrès en la voie du salut; si est-ce que la bonté divine assiste l’âme à laquelle il a donné son amour, la tenant continuellement de sa sainte main. Car ainsi, 1° il fait mieux paraître la douceur de son amour envers elle; 2° il la va toujours animant de plus en plus; 3° il la soulage contre les inclinations dépravées et les mauvaises habitudes contractées par les péchés passés; 4° et enfin, la maintient et défend contre les tentations.

Ne voyons-nous pas, Théotime, que souvent les hommes sains et robustes ont besoin qu’en les provoque à bien employer leur force et leur pouvoir; et que, par manière de dire, on les conduise à l’oeuvre par la main? Ainsi, Dieu nous ayant donné sa charité et par icelle la force et le moyen de gagner: pays (1) au chemin de la perfection, son amour néanmoins ne lui permet pas de nous laisser aller ainsi seuls; ains il le fait mettre en chemin avec: nous, il le presse de nous presser, et sollicite son coeur de solliciter et pousser le nôtre à bien employer la sainte charité qu’il nous a donnée : répliquant souvent par ses inspirations les avertissements que saint Paul nous fait: Voyez de ne point recevoir la grâce céleste en vain (2). Tandis que vous airez le temps, faites tout le bien que vous pourrez (3). Courez en sorte que vous en portiez le prix (4). Si que nous nous devons imaginer souvent qu’il répète aux oreilles de nos coeurs les paroles qu’il disait au bon père Abraham: Marche devant moi et sois parfait (5).

Surtout l’assistance spéciale de Dieu est requise à l’âme qui a le saint amour ès entreprises signalées et extraordinaires : car bien que la charité, pour, petite qu’elle soit, nous donne assez d’inclination, et, comme je pense, une force suffisante peur faire les oeuvres nécessaires au salut; si est-ce néanmoins que, pour aspirer et entreprendre des actions excellentes et extraordinaires, nos coeurs ont besoin d’être poussés et rehaussés par la main et le mouvement de ce grand amoureux céleste : comme la princesse de notre parabole, laquelle, quoique bien remise en santé, ne pouvait faire des montées, ni aller bien vite, que son

 

(1) Gagner pays, avancer.

(2) II Cor., VI, 1.

(3) Galat., VI, 10.

(4) I Cor., IX, 24.

(5) Gen., XVII, 1.

 

 

cher époux ne la relevât et soutint fortement. Ainsi, saint Antoine et saint Siméon Stylite étaient en la grâce et charité de Dieu, quand ils firent dessein d’une vie si relevée; comme aussi la bienheureuse mère Térèse, quand elle fit le voeu d’obéissance spéciale ; saint François et saint Louis, quand ils entreprirent le voyage d’outre mer pour la gloire de Dieu; le bienheureux François Xavier, quand il consacra sa vie à la conversion des Indois (1) ; saint Charles, quand il s’exposa au service des pestiférés; saint Paulin (2), quand il se vendit pour racheter l’enfant de la pauvre veuve: jamais pourtant ils n’eussent fait des coups si hardis et généreux, si, à la charité qu’ils avaient en leurs coeurs, Dieu n’eût ajouté des inspirations, semonces, lumières et forces spéciales, par lesquelles il les animait et poussait à ces exploits extraordinaires de la vaillance spirituelle.

Ne voyez-vous pas le jeune homme de l’Évangile que notre Seigneur aimait, et qui par conséquent était en charité (2)? il n’avait certes nulle pensée de vendre tout ce qu’il avait pour le donner aux pauvres, et suivre notre Seigneur : ains quand Notre-Seigneur lui en eut donné l’inspiration, encore n’eut-il pas le courage de l’exécuter. Pour ces grandes oeuvres, Théotime, nous avons besoin, non seulement d’être inspirés, mais aussi d’être fortifiés, afin d’effectuer ce que l’inspiration requiert de nous. Comme encore ès grands assauts des tentations extraordinaires, une spéciale et particulière présence du secours céleste nous

 

(1) Indois, Indiens.

(2) Matth., XIX, 21.

 

est tout à fait nécessaire. A cette cause, la sainte Église nous fait si souvent exclamer : Excitez nos coeurs, ô Seigneur ! ô Dieu, prévenez nos actions en aspirant sur noué, et en nous aidant, accompagnez-nous (1); ô Seigneur, soyez prompt à nous secourir; et semblables; afin que par telles prières nous obtenions la grâce de pouvoir faire des oeuvres excellentes et extraordinaires, et de faire plus fréquemment et fervemment les ordinaires; comme aussi de résister plus ardemment aux menues tentations et combattre hardiment les plus grandes. Saint Antoine fut assailli d’une effroyable légion de démons, desquels ayant assez longuement soutenu les efforts, non sans une peine et des tourments incroyables, enfin, il vit le toit de sa cellule se fendre, et un rayon céleste fondre dans l’ouverture, qui dissipa en un moment la noire et ténébreuse troupe de ses ennemis, et lui ôta toute la douleur des coups reçus en cette bataille, dont il connut la présence spéciale de Dieu, et jetant un profond soupir du côté de la vision : « Où étiez-vous, ô bon Jésus ! dit-il, où étiez-vous? Pourquoi ne vous êtes-vous pas trouvé ici dès le commencement pour remédier à ma peine? Antoine, lui fut-il répondu d’en- haut, j’étais ici ; mais j’attendais l’issue de ton combat. Or, parce que tu as été brave et vaillant, je t’aiderai toujours.» Mais en quoi consistait la vaillance et le courage de ce grand soldat spirituel? Il le déclara lui-même une autre fois qu’étant attaqué par un diable, qui avoua être l’esprit d’impureté, ce glorieux saint, après plusieurs paroles dignes de son grand courage,

 

(1) Oraison de l’action de grâces après la messe.

 

commença à chanter le verset 7 du psaume CXII :

 

L’Éternel est de mon parti,

Par lui je serai garanti;

Et des ennemis de ma vie

Nullement je ne me soucie,

 

Certes, notre Seigneur révéla à sainte Catherine de Sienne qu’il était au milieu de son coeur, en une cruelle tentation qu’elle eut, comme un capitaine au milieu d’une forteresse pour la défendre, et que sans son secours elle se fût perdue en cette bataille. Il en est de même de tous les grands assauts que nos ennemis nous livrent: nous pouvons bien dire, comme Jacob, que c’est range qui nous garantit de tout mal (1), et chanter avec le grand roi David : -

Le pasteur dont je suis guidé,

           

C’est Dieu qui gouverne le monde;

Je ne puis, ainsi commandé,

Que tout à souhait ne m’abonde

Quand il voit mon âme en langueur,

Et que quelque mal l’endommage,

Il la remet en sa vigueur,

Et me restaure le courage (2).

 

Si que nous devons souvent répéter cette exclamation et prière:

 

Ta bonté me suive en tout lieu,

Ta faveur me garde à toute heure;

Afin qu’en ton ciel, ô mon Dieu !

Pour jamais je fasse demeure (3).

 

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CHAPITRE IV

De la sainte persévérance en l’amour sacré.

 

Tout ainsi donc qu’une douce mère menant son petit enfant avec elle, l’aide et suppose selon

 

(1) Gen., XLVIII, 16.

(2) Ps., XXII, 2, 3.

(3) Ibid., 7.

 

qu’elle voit la nécessité, lui laissant faire quelques pas de lui-même ès lieux moins dangereux et bien plains(1); tantôt le prenant par la main et l’affermissant, tantôt le mettant entre ses bras et le portant: de même notre Seigneur a un soin continuel de la conduite de ses enfants, c’est-à-dire de ceux qui ont la charité; les faisant marcher devant lui, leur tendant la main ès difficultés, et les portant lui-même ès peines qu’il voit leur être autrement insupportables. Ce qu’il a déclaré en Isaïe, disant : Je suis ton Dieu, prenant ta main et te disant: Ne crains point, je t’ai aidé (2). Si que nous devons d’un grand courage avoir une très ferme confiance en Dieu et en son secours. Car, si nous ne manquons à sa grâce, il parachèvera en nous le bon oeuvre de notre salut (3), ainsi qu’il l’a commencé, coopérant en nous le vouloir et le parfaire (4), comme le très saint concile de Trente nous admoneste.

En cette conduite que la douceur de Dieu fait de nos âmes dès leur introduction à la charité jusqu’à la finale perfection d’icelle qui ne se fait qu’à l’heure de la mort, consiste le grand don de la persévérance, auquel notre Seigneur attache le très grand don de la gloire éternelle, selon qu’il a dit: Qui persévérera jusqu’à la fin, il sera sauvé (5). Car ce don n’est autre chose que l’assemblage et la suite de divers appuis, soulagements et secours par le moyen desquels nous continuons en l’amour

 

(1) Plains, plans, unis.

(2)  Is., XLI, 13.

(3) Philipp., I,6.

(4) Philipp., u, 13,

(5) Matt., X, 22h.

 

 

de Dieu jusqu’à la fin; comme l’éducation, élèvement ou nourrissage d’un enfant n’est autre chose qu’une multitude de sollicitudes, aides, secours, et autres tels offices nécessaires à un enfant, exercés et continués envers icelui jusqu’à l’âge auquel il n’en a plus besoin.

Mais la suite des secours et assistances n’est pas égale en tous ceux qui persévèrent : car ès uns elle est fort courte, comme en ceux qui se convertissent à Dieu peu avant leur mort, ainsi qu’il advint au bon larron; au sergent qui, voyant la constance de saint Jacques, fit sur-le-champ profession de foi, et fut rendu compagnon du martyre de ce grand apôtre; au portier bienheureux qui gardait les quarante martyrs en Sébaste, lequel voyant l’un d’iceux perdre courage et quitter la palme du martyre, se mit en sa place, et en un moment se rendit chrétien, martyr et glorieux tout ensemble; au notaire duquel il est parlé en la- vie de saint Antoine de Padoue, qui, ayant tonte sa vie été un faux vilain (1), fut néanmoins martyr en sa mort; et à mille autres que nous avons vus et sus avoir été si heureux que de mourir bons, ayant vécu mauvais. Et quant à ceux-ci, ils n’ont pas besoin de grande variété de secours : ains si quelque grande tentation ne leur survient, ils peuvent faire une si courte persévérance avec la seule charité qui leur est donnée, et les assistances par lesquelles ils se sont

 

(1) Faux vilain, notaire libertin, du Puy en Velay, auquel saint Antoine de Padoue prédit qu’il mourrait martyr; ce qui lui arriva en Palestine, où il était allé accompagner un évêque et où il prêcha 1’Évangile au Sarrasins.

 

convertis; car ils arrivent au port sans navigation, et font leur pèlerinage en un seul saut que la puissante miséricorde de Dieu leur fait faire si à propos, que leurs ennemis les voient triompher avant que de les sentir combattre : de sorte que leur conversion et leur persévérance n’est presque qu’une même chose; et qui voudrait parler exactement selon la propriété des mots, la grâce qu’ils reçoivent de Dieu d’avoir aussitôt l’issue que le commencement de leur prétention, ne saurait être bonnement appelée persévérance : bien que toutefois, parce que, quant à l’effet, elle tient lieu de persévérance en ce qu’elle donne le salut, nous ne laissons pas aussi de la comprendre sous le nom de persévérance. En plusieurs, au contraire, la persévérance est plus longue, comme en sainte Anne la prophétesse, en saint Jean l’Évangéliste, saint Paul premier ermite, saint Hilarion, saint Romuald, saint François de Paule : et ceux-ci ont eu besoin de mille sortes de diverses assistances, selon la variété des aventures de leur pèlerinage et de la durée d’icelui.

Toujours néanmoins la persévérance est le don le plus désirable que nous puissions espérer en cette vie, et lequel, comme parle le sacré concile, nous ne pouvons avoir d’ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir celui qui est debout, et relever celui qui tombe. C’est pourquoi il le faut continuellement demander, employant les moyens que Dieu nous a enseignés pour l’obtenir, l’oraison, le jeûne, l’aumône, l’usage des sacrements, la hantise (1) des bons, l’ouïe et la lecture des saintes paroles.

 

(1) Hantise, fréquentation.

 

Or, parce que le don de l’oraison et de la dévotion est libéralement accordé à tous ceux qui de bon coeur veulent consentir aux inspirations célestes, il est par conséquent eu notre pouvoir de persévérer. Non certes, que je veuille dire que la persévérance ait son origine de notre pouvoir; car, au contraire, je sais qu’elle procède de la miséricorde divine, de laquelle elle est un don très précieux. Mais je veux dire qu’encore qu’elle ne provient pas de notre pouvoir, elle vient néanmoins en notre pouvoir par le moyen de notre vouloir, que nous ne saurions nier être en notre pouvoir. Car bien que la grâce divine nous soit nécessaire pour vouloir persévérer; si est-ce que ce vouloir est en notre pouvoir, parce que la grâce céleste ne manque- jamais à notre vouloir, tandis que notre vouloir ne défaut pas à notre pouvoir. Et de fait, selon l’opinion du grand saint Bernard, nous pouvons tous dire en vérité, après l’Apôtre, que ni la mort, ni la vie, ni tes forces, ni les Anges, ni la profondeur, ni la hauteur ne nous pourra jamais séparer de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ (1). Oui, car nulle créature ne nous peut arracher de ce saint amour; mais nous pouvons nous-mêmes seuls le quitter et  l’abandonner par notre propre volonté, hors laquelle il n’y a rien à craindre pour ce regard.

Ainsi, très cher Théotime, nous devons, selon l’avis du saint concile, mettre toute notre espérance en Dieu, qui parachèvera notre salut qu’il a commencé en nous, pourvu que nous ne manquions pas à sa grâce. Car il ne faut pas penser que celui qui dit au paralytique : Va et ne veuille

 

(1) Rom., VIII, 38, 39.

 

plus pécher (1), ne lui donnât aussi le pouvoir d’éviter le vouloir qui lui. défendait. Et certes, il n’exhortait jamais les fidèles à persévérer s’il n’était prêt à leur en donner le pouvoir: Sois fidèle jusqu’à la mort, dit-il à l’évêque de Smyrne, et je te donnerai la couronne de vie (2). Veillez, demeurez en la foi, travaillez courageusement, et confortez-vous; faites toutes vos affaires en charité (3). Courez en sorte que vous obteniez le prix(4). Nous devons donc avec le grand roi maintes fois demander à Dieu le sacré don de persévérance, et espérer qu’il nous l’accordera.

 

Seigneur Dieu mon unique espoir,

Ne me veuille laisser déchoir

Au temps de ma pauvre vieillesse.

Quand le temps lassé me rendra,

Et que ma vigueur défaudra,

Que ta main point ne me délaisse (5).

 

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CHAPITRE V

Que le bonheur de mourir en la divine charité est un don spécial de Dieu.

 

Enfin le roi céleste ayant mené l’âme qu’il aime jusqu’à la fin de cette vie, il l’assiste encore en son bienheureux trépas, par lequel il la tire au lit nuptial de la gloire éternelle, qui est le fruit délicieux de la sainte persévérance. Et alors, cher Théotime, cette âme toute ravie d’amour pour son bien-aimé, se représentant la multitude des faveurs et secours dont il l’a prévenue et assistée

 

(1) Joan., V, 14.

(2) Apoc.,II, 10.

(3) I Cor., XVI, 13, 14.

(4) I Cor., IX, 24.

(5) Ps., LXX, 9

 

 

tandis qu’elle était en son pèlerinage, elle baise incessamment cette douce main secourable qui l’a conduite, tirée et portée en chemin, et confesse que c’est de ce divin Sauveur qu’elle tient tout son bonheur; puisqu’il a fait pour elle tout se que le grand patriarche Jacob souhaitait pour son voyage, lorsqu’il eut vu l’échelle du ciel. O Seigneur, dit-elle donc alors, vous avez été avec moi, et m’avez gardée en la voie par laquelle je suis venue; vous m’avez donné le pain de vos sacrements pour ma nourriture; vous m’avez revêtue de la robe nuptiale de charité; vous m’avez heureusement amenée en ce séjour de gloire qui est votre maison, ô mon Père éternel. Eh! que reste-t-il, Seigneur, sinon que je proteste que vous êtes mon Dieu ès siècles des siècles? Amen.

 

O mon Dieu, mon Seigneur, Dieu pour jamais aimable.

Tu m’as tenu la dextre; et ton très saint vouloir

M’a sûrement guidé jusqu’à me faire avoir

En ce divin séjour un rang tout honorable (1).

 

Tel donc est l’ordre de notre acheminement à la vie éternelle pour l’exécution duquel la divine Providence établit dès l’éternité la multitude, distinction et entresuite (2) des grâces. nécessaires à cela, avec la dépendance qu’elles ont les unes des autres.

Il voulut premièrement d’une vraie volonté qu’encore après le péché d’Adam tous les hommes fussent sauvés, mais en une façon et par un moyen convenables à la condition de leur nature douée du franc arbitre ; c’est-à-dire, il voulut le salut de tous ceux qui voudraient contribuer leur consentement

 

(1) Ps. LXXII, 24.

(2) Entresuite, ordre, plan.

 

 

aux grâces et faveurs qu’il leur préparerait, offrirait et départirait à cette intention.

Or, entre ces faveurs, il voulut que la vocation fût la première, et qu’elle fût tellement attrempée (1) à notre liberté, que nous la pussions accepter ou rejeter à notre gré et; à ceux desquels il prévit qu’elle serait acceptée, il voulut fournir les sacrés mouvements de la pénitence ; et à ceux qui seconderaient ces mouvements, il disposa de donner la sainte charité; et à ceux qui auraient la charité, il délibéra de donner les secours requis pour persévérer; et à ceux qu’ emploieraient ces divins secours, il résolut de leur donner la finale persévérance, et glorieuse félicite de son amour éternel.

Nous pouvons donc rendre raison de l’ordre des effets de la providence qui regarde notre salut, en descendant du premier jusques au dernier c’est-à-dire, depuis le fruit qui est la gloire, jusques à la racine de ce bel arbre qui est la rédemption du Sauveur; car la divine bonté donne- la gloire ensuite (2) des mérites, les mérites ensuite de la charité, la charité ensuite de la pénitence, la pénitence ensuite de l’obéissance à la vocation, l’obéissance à la vocation ensuite de la vocation, et la vocation ensuite de la rédemption du Sauveur sur laquelle est appuyée cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle est plantée sur le sein et le flanc percé

 

(1) Attrempée à, trempée dans, mêlée à notre liberté.

(2) Ensuite des mérites, en conséquence, à raison des mérites.

 

 

du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire.

Et que cette suite des effets de la providence ait été ainsi ordonnée avec la même dépendance qu’ils ont les uns des autres en l’éternelle volonté de Dieu, la sainte Église le témoigne quand elle fait la préface d’une de ses solennelles prières (1) en cette- sorte : O Dieu éternel et tout-puissant, qui êtes le Seigneur des vivants et des morts, et qui usez de miséricorde envers tous ceux que vous prévoyez devoir être à l’avenir vôtres par foi et par oeuvre ! comme si elle avouait que la gloire, qui est le comble et le fruit de la miséricorde divine envers les hommes, n’est destinée que pour ceux que la divine sapience a prévu qu’à l’avenir obéissants à la vocation, ils viendraient à la foi vive qui opère par la charité.

En somme, tous ces effets dépendent absolument de la rédemption du Sauveur, qui les a mérités pour nous, à tonte rigueur-de justice, par l’amoureuse obéissance qu’il a pratiquée jusques à la mort, et la mort de la croix (2) ; laquelle est la racine de toutes les grâces que nous recevons, nous qui sommes greffes spirituels (3), entés sur sa tige. Que si, ayant été entés, nous demeurons (4) en lui, nous porterons sans doute, par la vie de la grâce qu’il nous communiquera, le fruit de la gloire qui nous est préparée ; que si nous sommes comme jetons (5) et greffes rompus sur cet arbre, c’est-

 

(1) Dernière oraison des litanies des Saints.

(2) Philipp., II, 8.

(3) Greffes spirituels; aujourd’hui on dirait: greffes spirituelles.

(4) Joan., XV,5

(5) Jetons, jets, pousses.

 

à-dire, que par notre résistance nous rompions le progrès et l’entresuite des effets de sa débonnaireté, ce ne sera pas merveille si enfin on nous retranche du tout, et qu’on nous mette dans le feu (1) éternel comme branches inutiles.

Dieu sans doute n’a préparé le paradis que pour ceux desquels il a prévu, qu’ils seraient siens. Soyons donc siens par foi et par oeuvre, Théotime, et il sera nôtre par gloire. Or,’il est en nous d’être siens; car bien que ce soit un don de Dieu d’être à Dieu, c’est toutefois un don que Dieu ne refuse jamais à personne, ains offre à tous pour le donner à ceux qui de bon coeur consentiront de le recevoir.

Mais voyez, je vous prie, Théotime, de quelle ardeur Dieu désire que nous soyons siens, puisque à cette intention il s’est rendu tout nôtre, nous donnant sa mort et sa vie: sa vie, afin que nous fussions exempts de l’éternelle mort; et sa mort, afin que nous pussions jouir de l’éternelle vie. Demeurons donc en paix, et servons Dieu pour être siens en cette vie mortelle, et encore plus en l’éternelle.

 

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CHAPITRE VI

Que nouS ne saurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu en cette vie mortelle.

 

Les fleuves coulent incessamment; et comme dit le Sage, ils retournent au lieu duquel ils sont issus (2). La mer, qui est le lieu de leur naissance, est aussi le lieu de leur dernier repos: tout leur mouvement ne tend qu’à les unir

 

(1) Joan., XV, 6.

(2) Eccl., I, 7.

 

 

avec leur origine. O Dieu, dit saint Augustin, vous avez créé mon coeur pour vous, et jamais il n’aura repos qu’il ne soit en vous : mais qu’ai-je au ciel sinon vous, ô mon Dieu ! et quelle autre chose veux-je sur la terre? Oui, Seigneur, car vous êtes le Dieu de mon coeur, mon lot, et mon partage éternellement (1). Néanmoins cette union à laquelle notre coeur aspire, ne peut arriver à sa perfection en cette vie mortelle. Nous pouvons commencer à aimer Dieu dans ce monde: mais nous ne l’aimerons parfaitement que dans l’autre.

La céleste amante l’exprime délicatement: Je l’ai enfin trouvé, dit-elle, celui que mon âme chérit, je le tiens, et ne le quitterai point jusqu’à ce que je l’introduise dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m’a donné la vie (2). Elle le trouve donc ce bien-aimé; car il lui fait sentir sa présence par mille consolations : elle le tient, car ce sentiment produit des fortes affections par lesquelles elle le serre et l’embrasse; elle proteste de ne le quitter jamais. Oh! non ; car ces affections passent en résolutions éternelles, et toutefois elle ne pense pas le baiser du baiser nuptial jusques à ce qu’elle soit avec lui en la maison de sa mère, qui est la Jérusalem céleste, comme dit saint Paul. Mais voyez, Théotime, qu’elle ne pense rien moins, cette épouse, que de tenir son bien-aimé à sa merci comme un esclave d’amour (3), dont elle s’imagine que c’est à elle de le mener à son gré, et l’introduire au bienheureux séjour de sa mère, où néanmoins elle sera elle-même introduite

 

(1) Ps., LXXII, 25, 26.

(2) Cant, cant., III, 4.

(3) Gal., IV, 26.

 

 

par lui, comme fut Rebecca en la chambre de Sara par son cher Isaac. L’esprit pressé de passion amoureuse se donne toujours un peu davantage sur ce qu’il aime; et l’époux même confesse que sa bien-aimée lui a ravi le coeur, l’ayant lié par un seul cheveu de sa tête, s’avouant son prisonnier d’amour (1).

Cette parfaite conjonction de l’âme à Dieu ne se fera donc point qu’au ciel, où, comme dit l’Apocalypse, se fera le festin des noces de l’Agneau (2). Ici en cette vie caduque, l’âme est voirement épouse et fiancée de l’Agneau immaculé, mais non pas encore mariée avec lui. La foi et les promesses se donnent, mais l’exécution du mariage est différée; c’est pourquoi il y a toujours lieu de nous en dédire, quoique jamais nous n’en ayons aucune raison, puisque notre époux ne nous abandonne jamais, que nous ne l’obligions à cela par notre déloyauté et perfidie. Mais étant au ciel, les noces de cette divine union étant célébrées, le lien de nos coeurs à leur souverain principe sera éternellement indissoluble.

Il est vrai, Théotime, qu’en attendant ce grand baiser d’indissoluble union que nous recevrons de l’époux là-haut en la gloire, il nous en donne quelques-uns par mille ressentiments de son agréable présence; car si l’âme n’était pas caressée, elle ne serait pas tirée, ni ne courrait pas et l’odeur des parfums du bien-aimé (3). Pour cela. selon la naïveté du texte hébreu et selon la traduction des septante interprètes, elle souhaite plusieurs

 

(1) Cant. cant,XLIX.

(2) Apoc., XIX, 9.

(3) Cant. cant., I, 3.

 

baisers: Qu’il me baise, dit-elle, des baisers de sa bouche! Mais d’autant que ces menus baisers de la vie présente se rapportent tout au baiser éternel de la vie future, comme essais, préparatifs et gages d’icelui, la sacrée vulgaire édition a saintement réduit les baisers de la grâce à celui de la gloire, exprimant le souhait de l’amante céleste en cette sorte: Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1), comme si elle disait : Entre tous les baisers, entre toutes les faveurs que l’ami de mon coeur ou le coeur de mon ami m’a préparées, eh! je ne soupire ni n’aspire qu’à ce grand et solennel baiser nuptial qui doit durer éternellement, et en comparaison duquel les autres caresses ne méritent pas le nom de caresses, puisqu’elles sont plutôt signes de l’union future entre mon bien-aimé et moi, qu’elles ne sont l’union même.

 

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CHAPITRE VII

Que la charité des Saints en cette vie mortelle égale, voire surpasse quelquefois celle des bienheureux.

 

Quand, après les travaux et hasards de cette vie mortelle, les bonnes âmes arrivent au port de l’éternelle, elles montent au plus haut degré d’amour auquel elles puissent parvenir; et cet accroissement final leur étant conféré pour récompense de leurs mérites, il leur est départi, non seulement à bonne mesure, mais encore à mesure pressée, entassée, et qui répand de toutes parts par-dessus (2), comme dit notre Seigneur; de sorte que l’amour qui est donné pour salaire, est

 

(1) Cant. cant., I, 1.

(2) Luc., VI, 38.

 

 

toujours plus grand en un chacun que celui lequel lui avait été donné pour mériter. Or, non seulement chacun en particulier aura plus d’amour au ciel qu’il n’en eut jamais en terre, mais l’exercice de la. moindre charité qui soit en la vie céleste, sera de beaucoup plus heureux et excellent, à parler généralement, que celui de la plus grande charité qui soit, ou qui ait été, ou qui sera en cette vie caduque. Car là-haut tous les Saints pratiquent leur amour incessamment, sans remise quelconque; tandis qu’ici-bas les plus grands serviteurs de Dieu, tirés et tyrannisés des nécessités de cette vie mourante, sont contraints de souffrir mille et mille distractions qui les ôtent souvent de l’exercice du saint amour.

Au ciel, Théotime, l’attention amoureuse des bienheureux est ferme, constante, inviolable, qui ne peut ni périr, ni diminuer. Leur intention est toujours pure, exempte du mélange de toute autre intention inférieure. En somme, ce bonheur de voir Dieu clairement et de l’aimer invariablement est incomparable. Et qui pourrait jamais égaler le bien, s’il y en a quelqu’un, de vivre entre les périls, les tourmentes continuelles, agitations et vicissitudes perpétuelles qu’on souffre sur mer, au contentement qu’il y u d’être en un palais royal, où toutes choses sont à. souhait, ains où les délices surpassent incomparablement tout souhait?

Il y a donc plus de contentement, de suavité et de perfection en l’exercice de l’amour sacré parmi les habitants du ciel, qu’en celui des pèlerins de cette misérable terre. Mais il y a bien eu pourtant des gens si heureux en leur pèlerinage, que leur charité y a été plus grande que celle de plusieurs saints déjà jouissants de la patrie éternelle. Certes, il n’y a pas de l’apparence que la charité du grand saint Jean, des apôtres et hommes apostoliques, n’ait été plus grande, tandis même qu’ils vivaient ici-bas, que celle des petits enfants qui, mourant en la seule grâce baptismale, jouissent de la gloire immortelle.

Ce n’est pas l’ordinaire que les bergers soient plus vaillants que les soldats; et toutefois David, petit berger, venant en l’armée d’Israël, trouva que tous étaient plus habiles aux exercices des armes que lui, qui néanmoins se trouva plus vaillant que tous (1). Ce n’est pas l’ordinaire non plus que les hommes mortels aient p1us de charité que les immortels; et toutefois il y en a eu de mortels qui, étant inférieurs en l’exercice de l’amour aux immortels, les ont néanmoins devancés en la charité et habitude amoureuse. Et comme mettant en comparaison un fer ardent avec une lampe allumée, nous disons que le fer plus de feu et de chaleur, et la lampe plus de flamme et de clarté: aussi mettant un enfant glorieux en parangon (2) avec saint Jean encore prisonnier, ou saint Paul encore captif, nous dirons que l’enfant au ciel a plus de clarté et de lumière en l’entendement, plus de flamme et d’exercice d’amour en la volonté; mais que saint Jean ou saint Paul ont eu en terre plus de feu de charité et plus de chaleur de dilection.

 

(1) I Reg., XVII, 32.

(2) Parangon, parallèle, comparaison.

 

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CHAPITRE VIII

De l’incomparable amour de la Mère de Dieu Notre-Dame.

 

Mais en tout et partout, quand je fais des comparaisons, je n’entends point parler de la très sainte Vierge mère, Notre-Dame. O Dieu! nenni; car elle est la fille d’incomparable dilection, la toute unique colombe, la toute parfaite (1) épouse. De cette reine céleste je prononce de tout mon coeur cette amoureuse, mais véritable pensée, qu’au moins sur la fin de ses jours mortels sa charité surpassa celle des Séraphins. Car si plusieurs filles ont assemblé des richesses, celle-ci les a toutes surpassées (2). Tous les Saints et les Anges ne sont comparés qu’aux étoiles, et le premier d’entre eux à la plus belle d’entre elles: mais celle-ci est belle comme la lune (3), aisée d’être choisie et discernée entre tous les Saints, comme le soleil entre les astres. Et passant plus outre, je pense encore que comme la charité de cette mère d’amour surpasse celle de tous les Saints du ciel en perfection, aussi l’a-t-elle exercée plus excellemment, je dis même en cette vie mortelle. Elle .ne pécha jamais véniellement, ainsi que l’Eglise l’estime. Elle n’eut donc point de vicissitude, ni de retardement au progrès de son amour, ains monta d’amour en amour par un perpétuel avancement; elle ne sentit oncques aucune contradiction de l’appétit sensuel; et partant son amour, comme un vrai

Salomon, régna paisiblement en son âme, et y fit

 

(1) Cant. Cant., VI, 8.

(2) Prov., XXXI, 29.

(3) Cant. cant., VI, 9.

 

tous ses exercices à souhait. La virginité de son cœur et de sou corps fut plus digne et plus honorable que celle des Anges. C’est pourquoi son esprit, non divisé (1) ni partagé, comme saint Paul parle, était tout occupé à penser aux choses divines, comme elle plairait à son Dieu (2). Et enfin, l’amour maternel, le plus pressant, le plus actif, le plus ardent de tous, amour infatigable et insatiable, que ne devait-il pas faire dans le coeur d’une telle mère et pour le coeur d’un tel fils?

Eh! n’alléguez pas, je vous prie, que cette sainte Vierge fut néanmoins sujette au dormir (3) : non, ne me dites pas cela, Théotime. Car ne voyez-vous pas que son. sommeil est un sommeil d’amour? de sorte que son époux même veut qu’on la laisse dormir tant qu’il lui plaira. Ah! gardez bien, je vous en conjure, dit-il, d’éveiller ma bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille (4). Oui, Théotime, cette reine céleste ne s’endormait jamais que d’amour, puisqu’elle ne donnait aucun repos à son précieux corps que pour le revigorer, afin qu’il servit mieux son Dieu par après : acte certes très excel-lent de charité. Car, comme dit le grand saint Augustin, elle nous oblige d’aimer nos corps convenablement, en tan-t qu’ils sont requis aux bonnes oeuvres, qu’ils font une partie de notre personne, et qu’ils seront participants de la félicité éternelle. Certes, un chrétien doit aimer son corps comme une image vivante de celui du

 

(1) I Cor., VII, 33, 34.

(2) Ibid., 32.

(3) Au dormir, au sommeil.

(4) Cant. cant., II, 7.

 

Sauveur incarné, comme issu, de même tige avec icelui, et par conséquent lui appartenant en partage et consanguinité, surtout après que nous avons renouvelé l’alliance par la réception réelle de ce divin corps du Rédempteur, au très adorable sacrement de l’Eucharistie, et que par le baptême, confirmation. et autres sacrements, nous nous sommes dédiés et consacrés à la souveraine bonté.

Mais quant à la très sainte Vierge, ô Dieu, avec quelle dévotion devait-elle aimer son corps virginal, non seulement parce que c’était un corps doux, humble, pur, obéissant au saint amour, et qui était tout embaumé de mille sacrées suavités; mais aussi parce qu’il était la source vivante de celui du Sauveur, et lui appartenait si étroitement d’une appartenance incomparable. C’est pourquoi quand elle mettait son corps angélique au repos du sommeil : Or sus, reposez, disait-elle, ô tabernacle de l’alliance, arche de la sainteté, trône de la Divinité ; allégez-vous un peu de votre lassitude, et réparez vos forces par cette douce tranquillité.

Et puis, mon. cher Théotime, ne savez-vous pas que les songes mauvais, procurés volontairement par les pensées dépravées du jour, tiennent en quelque sorte lieu de péché, parce que ce sont comme des dépendances et exécutions de la malice précédente? Ainsi certes, les songes provenant des saintes affections de la veille sont estimés vertueux et sacrés. Mon Dieu, Théotime, quelle consolation d’ouïr saint Chrysostome (1) racontant un jour à son peuple la véhémence de

 

(1) Hom. X, De pœnitentia.

 

 

l’amour qu’il lui portait! « La nécessité du sommeil, dit-il, pressant nos paupières, la tyrannie de notre amour envers vous excite les yeux de notre esprit; et maintes fois emmi (1) mon sommeil, il m’a été avis que je vous parlais: car l’âme a accoutumé de voir en songe par imagination ce qu’elle pense parmi la journée. Ainsi ne vous voyant pas des yeux de la chair, nous nous voyons des yeux de la charité. » Eh! doux Jésus, qu’est-ce que devait songer votre très sainte Mère lorsqu’elle dormait, et que son coeur veillait? Ne songeait-elle point de vous voir encore plié dans ses entrailles, comme vous fûtes neuf mois, ou bien pendant à ses mamelles, et pressant doucement son sein virginal? Hélas! que de douceur en cette âme! Peut-être songea-t-elle maintefois que, comme notre Seigneur avait jadis souvent dormi sur sa poitrine, ainsi qu’un petit agnelet sur le flanc mollet de sa mère: de même aussi elle dormait dans son côté percé, comme une blanche colombe dans le trou d’un rocher assuré (2). Si que son dormir (3) était tout pareil à l’extase quant à l’opération de l’esprit, bien que quant au corps ce fat un doux et gracieux allégement et repos. Mais si jamais elle songea, comme l’ancien Joseph, à sa grandeur future, quand au ciel elle serait revêtue du soleil, couronnée d’étoiles, et la lune à ses pieds (4), c’est-à-dire tout environnée de la gloire de sou Fils, couronnée de celle des Saints et l’univers sous elle : ou que,

 

(1) Emmi, dans.

(2) Cant. cant., II, 14.

(3) Si que son dormir, en sorte que son sommeil.

(4) Gen., XXXII, 9 ; Apoc., XII, 1.

 

comme Jacob, elle vit le progrès et les fruits de la rédemption faite par son Fils en faveur des Anges et des hommes (1): Théotime, qui pourrait jamais s’imaginer l’immensité de si grandes délices? Que de colloques avec son cher enfant! que de suavité de toutes parts!

Mais voyez, je vous prie, que ni je ne dis, ni je ne veux dire que cette âme tant privilégiée de la Mère de Dieu ait été privée de l’usage de raison en son sommeil. Plusieurs ont estimé que Salomon en ce beau songe, quoique vrai songe (2), auquel il demanda et reçut le don de son incomparable sagesse, eut un véritable exercice de son franc arbitre à cause de l’éloquence judicieuse du discours qu’il y fit, du choix plein de discernement auquel il se détermina, et de la prière très excellente dont il usa; le tout sans aucun mélange d’impertinence, ou d’aucun détraquement d’esprit. Mais combien donc y a-t-il plus d’apparence que la mère du vrai Salomon ait eu l’usage de raison en son sommeil, comme Salomon même la fait parler, que son coeur ait veillé tandis qu’elle dormait (3)? Certes, que saint Jean eût l’exercice de son esprit dans le ventre même de sa mère, ce fut une bien plus grande merveille. Et pourquoi donc en refuserions-nous une moindre à celle pour laquelle et à laquelle Dieu a fait plus de faveurs, qu’il ne fit ni ne fera jamais pour tout le reste des créatures?

En somme, comme l’abeston (4), pierre

 

(1) Gen., XXVIII, 12.

(2) III Reg., III, 5, 6 et seq.

(3) Cant. cant., V, 2.

(4) Abeston, asbeste, substance minérale, filamenteuse, incombustible,

 

précieuse, conserve à jamais le feu qu’il a conçu par une propriété nonpareille; ainsi le coeur de la Vierge mère demeura perpétuellement enflammé du saint amour qu’elle reçut de son Fils, mais avec cette différence, que le feu de l’abeston, qui ne peut être éteint, ne peut non plus être agrandi, et les flammes sacrées de la Vierge ne pouvant ni périr, ni diminuer, ni demeurer en même état, ne cessèrent jamais de prendre des accroissements incroyables jusques au ciel, lieu de leur origine; tant il est vrai que cette mère est la mère de belle dilection (1), c’est-à-dire la plus aimable comme la plus amante, et la plus amante comme la pins aimée Mère de cet unique Fils, qui est aussi le plus aimable, le plus amant et le plus aimé Fils de cette unique mère.

 

 

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CHAPITRE IX.

Préparation au discours de l’union des bienheureux avec Dieu.

 

L’amour triomphant que les bienheureux exercent au ciel, consiste en la finale, invariable et éternelle union de l’âme avec son Dieu. Mais qu’est-elle cette union?

A mesure que nos sens rencontrent des objets agréables et excellents, ils s’appliquent plus ardemment et avidement à la jouissance d’iceux. Plus les choses sont belles, agréables à la vue, et dûment éclairées, plus l’oeirel les garde avidement et vivement; et plus la voix ou musique est douce et suave, plus elle attire l’attention de

 

(1) Eccles., XXIV, 24.

 

 

l’oreille : si que chaque objet exerce une puissante, mais amiable violence sur le sens qui lui est destiné, violence qui prend plus ou moins de force, selon que l’excellence est moindre ou plus grande, pourvu qu’elle soit proportionnée à la capacité du sens qui en veut jouir; car l’oeil qui se plait tant en la lumière, n’en peut pourtant supporter l’extrémité, et ne saurait regarder fixement le soleil; et pour belle que soit une musique, si elle est forte et trop proche de nous, elle nous importune et offense nos oreilles. La vérité est l’objet de notre entendement, qui a par conséquent tout son contentement à découvrir et connaître la vérité des choses, et selon que les vérités sont plus excellentes, notre entendement s’applique plus délicieusement et plus attentivement à les considérer. Quel plaisir pensez-vous, Théotime, qu’eussent ces anciens philosophes, qui connurent si excellemment tant de belles vérités en la nature? Certes, toutes les voluptés ne leur étaient rien en comparaison de leur bien-aimée philosophie, pour laquelle quelques-uns d’entre eux quittèrent les honneurs, les antres des grandes richesses, d’autres leur pays, et s’en est trouvé tel qui de sens rassis s’est arraché les yeux, se privant pour jamais de la jouissance de la belle et agréable lumière corporelle, pour s’occuper plus librement k considérer la vérité des choses par la lumière spirituelle; car on lit cela de Démocrite tant la connaissance de la vérité est délicieuse ! dont Aristote a dit fort souvent, que la félicité et béatitude humaine consiste en la

 

(1) Démocrite, d’Abdère philosophe grec, (49O av. J.-C.) expliquait le monde par les atomes.

 

sapience (1), qui est la connaissance des vérités éminentes.

Mais lorsque notre esprit élevé au-dessus de la lumière naturelle commence à voir les vérités sacrées de la foi, ô Dieu! Théotime, quelle allégresse! L’âme se fond de plaisir oyant la parole de son céleste époux qu’elle trouve plus douce et suave que Le miel de toutes les sciences humaines (2).

Dieu a empreint sa piste, ses allures et passées (3) en toutes les choses créées; de sorte que la connaissance que nous avons de sa divine majesté par les créatures, ne semble être autre chose que la vue des pieds de Dieu, et qu’en comparaison de cela, la. foi est une vue de la face même de sa divine majesté, laquelle nous ne voyons pas encore au plein jour de la gloire, mais nous la voyons pourtant comme en la prime aube du jour, ainsi qu’il advint à Jacob auprès du gué de Jabob; car bien qu’il n’eût vu l’ange avec lequel il lutta, sinon à la faible clarté du point du jour (4), si est-ce que, tout ravi de contentement, il ne laissa pas de s’écrier: J’ai vu le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée (5). O combien délicieuse est la sainte lumière de la foi, par laquelle nous savons avec une certitude nonpareille, non seulement l’histoire de l’origine des créatures et de leur vrai usage, mais aussi celle de la naissance éternelle du grand et souverain Verbe

 

(1) Sapience, sagesse, philosophie.

(2) Ps., CXVIII, 103.

(3) Sa piste, ses passées, sa trace, ses pas.

(4) Gen., XXXII, 24.

(5) Ibid., 30.

 

 

divin, auquel et par lequel tout a été fait, et lequel avec le Père et le Saint-Esprit est un seul Dieu, très unique, très adorable, et béni ès siècles des siècles. Amen. Ah! dit saint Jérôme à son Paulin ( ?), le docte Platon ne sut oncques ceci, l’éloquent Démosthènes l’a ignoré. O que vos paroles, dit le grand roi, sont douces, Seigneur, à mon palais, plus douces que le miel à ma bouche (1)! Notre coeur n’était-il pas tout ardent, tandis qu’il nous parlait en chemin (2)? disent ces heureux pèlerins d’Emmaüs, parlant des flammes amoureuses dont ils étaient touchés par la parole de la foi. Que si les vérités divines sont de si grande suavité, étant proposées en la lumière obscure de la foi, ô Dieu, que sera-ce quand nous les contemplerons en la clarté du midi de la gloire ?

La reine de Saba, qui, à la grandeur de la renommée de Salomon (3), avait tout quitté pour le venir voir, étant arrivée en sa présence, et ayant écouté les merveilles de la sagesse qu’il répandait en ses propos, tout éperdue et comme pâmée d’admiration (4), s’écria que ce qu’elle avait appris par oui-dire de cette céleste sagesse, n’était pas la moitié de la connaissance que la vue et l’expérience lui en donnaient (5).

Ah ! que belles et amiables sont les vérités que la foi nous révèle par l’ouïe ! Mais quand, arrivés en la céleste Jérusalem, nous verrons le grand Salomon, roi de gloire, assis sur le trône de sa sapience, manifestant avec une clarté

 

(1) Ps., CXVIII, 103.

(2) Luc., XXIV, 32.

(3) III Reg., X., 1

(4) Ibid., 5.

(5) Ibid., 7.

 

incompréhensible les merveilles et secrets éternels de sa vérité souveraine, avec tant de lumière que notre entendement verra en présence ce qu’il avait cru ici-bas: oh! alors, très cher Théotime, quels ravissements! quelles extases! quelles admirations! quels amours! quelles douceurs! Non jamais, dirons-nous en cet excès de suavité, non jamais nous n’eussions su penser de voir des vérités si délectables. Nous avons voirement cru tout ce qu’on nous avait annoncé de ta gloire, ô grande cité de Dieu (1); mais nous ne pouvions pas concevoir la grandeur infinie des abîmes de tes délices.

 

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CHAPITRE X.

Que le désir précédent accroîtra grandement l’union des bienheureux avec Dieu.

 

Le désir qui précède la jouissance, aiguise et affine (2) le ressentiment d’icelle, et pins le désir a été pressant et puissant, plus la possession de la chose désirée est agréable et délicieuse. O Jésus! mon cher Théotime, quelle joie pour le coeur humain de voir la face de la Divinité, face tant désirée, ains face l’unique désir de nos âmes! Nos coeurs ont une soif qui ne peut être étanchée par les contentements de la vie mortelle, contentements desquels les plus estimés et pourchassés, s’ils sont modérés, ils ne nous désaltèrent pas; et s’ils sont extrêmes, ils nous étouffent. On les désire néanmoins toujours extrêmes, et jamais ils ne le sont qu’ils ne soient excessifs, insupportables

 

(1) Ps., LXXXVI, 3.

(2) Affine, purifie, rend plus fin.

 

et dommageables; car on meurt de joie, comme on meurt de tristesse : ains la joie est plus active à nous ruiner que la tristesse. Alexandre ayant englouti (1) tout ce bas monde, tant en effet qu’en espérance, ouït dire à un chétif homme du monde qu’il y avait encore plusieurs autres mondes. Et comme un petit enfant qui veut pleurer pour une pomme qu’on lui refuse, cet Alexandre, que les mondains appellent le Grand, plus fou néanmoins qu’un petit enfant, se prend à pleurer à chaudes larmes de quoi il n’y avait pas apparence qu’il pût conquérir les autres-mondes, puisqu’il n’avait pas encore l’entière possession de celui-ci. Celui qui jouissant plus pleinement du monde que jamais nul ne fit, en est toutefois si peu content, qu’il pleure de tristesse, de quoi il n’en peut avoir d’autres que la folle persuasion d’un misérable cajoleur lui fait imaginer : dites-moi, je vous prie, Théotime, montre-t-il pas que la soif de son coeur ne peut être assouvie en cette vie, et que ce monde n’est pas suffisant pour le désaltérer? O admirable, mais aimable inquiétude du coeur humain! Soyez à jamais sans repos ni tranquillité quelconque en cette terre, mon âme, jusqu’à ce que vous ayez rencontré les fraîches eaux de la vie immortelle et la très sainte divinité, qui seules peuvent éteindre votre altération et accoiser votre désir.

Cependant, Théotime, imaginez-vous, avec le Psalmiste, ce cerf qui, mal mené par la meute, n’a plus ni haleine, ni jambes, comme il se fourre avidement dans l’eau qu’il va quêtant; avec quelle

 

(1) Englouti, absorbé par sa domination.

 

 

ardeur il se presse et serre dans cet élément (1): il semble qu’il se voudrait volontiers fondre et convertir en eau, pour jouir plus pleinement de cette fraîcheur. Hé! quelle union de notre coeur à Dieu là-haut au ciel, où, après ces désirs infinis du vrai bien, non jamais assouvis en ce monde, nous en trouverons la vivante et puissante source ! Alors certes, comme on voit un enfant affamé, si fort collé au flanc de sa mère et attaché à son sein, presser avidement cette douce fontaine de suave et désirée liqueur, de sorte qu’il est advis (2) qu’il veuille ou se fourrer tout dans ce sein maternel, ou bien le tirer et sucer tout entier dans sa petite poitrine; ainsi notre âme toute haletante de la soif extrême du vrai bien, lorsqu’elle en rencontrera la source inépuisable en la Divinité: ô vrai Dieu, quelle sainte et suave ardeur à s’unir et joindre à ces mamelles fécondes de la toute bonté, ou pour être tout abîmés en elle, ou afin qu’elle vienne toute en nous !

 

 

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CHAPITRE XI.

De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la Divinité.

 

Quand nous regardons quelque chose, quoiqu’elle nous soit présente, elle ne s’unit pas à nos yeux elle-même, ains seulement leur envoie une certaine représentation ou image d’elle-même, que l’on appelle espèce sensible, par le moyeu de laquelle nous voyons. Et quand nous contemplons ou entendons quelque chose, ce que nous

 

(1) Ps., XLI, 2.

(2) Il est advis, on croirait,

 

 

entendons ne s’unit pas non plus à notre entendement, sinon par le moyeu d’une autre représentation et image très délicate et spirituelle que l’on nomme espèce intelligible. Mais encore ces espèces par combien de détours et de changements viennent-elles à notre entendement! Elles abordent au sens extérieur, et de là passent à l’intérieur, puis à la fantaisie (1), de là à l’entendement actif, et viennent enfin au passif; à ce que passant par tant d’étamines et sous tant de limes, elles soient par ce moyen purifiées, subtilisées et affinées, et que de sensibles elles soient rendues intelligibles.

Nous voyons et entendons ainsi, Théotime, tout ce que nous voyons ou entendons en cette vie mortelle, oui même les choses de la foi. Car, comme le miroir ne contient pas la chose que l’on y voit, ains seulement la représentation et espèce (2) d’icelle, laquelle représentation, arrêtée par le miroir, en produit une autre en l’oeil qui regarde; de même la parole de la foi ne contient pas les choses qu’elle annonce, ains seulement elle les représente: et cette représentation des choses divines qui est en la parole de la foi, en produit une autre, laquelle notre entendement, moyennant la grâce de Dieu, accepte et reçoit comme représentation de la sainte vérité, et notre volonté s’y complaît et l’embrasse comme

 

(1) Fantaisie, imagination.

(2) Espèce, apparence. Dans la philosophie scolastique, espèce est synonyme d’image. La connaissance des corps se fait au moyen d’espèces sensibles, c’est-à-dire d’images perçues par les sens, puis par l’entendement, espèces intelligibles.

 

 

une vérité honorable, utile, aimable et très bonne: de sorte que les vérités signifiées en la parole de Dieu sont par icelles représentées à l’entende. ment, comme les choses exprimées au miroir sont par le miroir représentées à l’oeil : si que croire, c’est voir comme par un miroir, dit le grand Apôtre (1).

Mais au ciel, Théotime, ah ! mon Dieu, quelles faveurs! La Divinité s’unira elle-même à notre entendement, sans entremise d’espèce ni représentation quelconque ; ains elle s’appliquera et joindra elle-même à notre entendement, se rendant tellement présente à lui, que cette intime présence tiendra lieu de représentation et d’espèce. O vrai Dieu, quelle suavité à l’entendement humain d’être à jamais uni à son souverain objet, recevant non sa représentation, mais sa présence ; non aucune image ou espèce, mais la propre essence de sa divine vérité et majesté? Nous serons là comme des enfants très heureux de la divinité, ayant l’honneur d’être nourris de la propre substance divine, reçue en notre âme par la bouche de notre entendement; et, ce qui surpasse toute douceur, c’est que comme les mères ne se contentent pas de nourrir leurs poupons de leur lait, qui est leur propre substance, si elles-mêmes ne leur mettent le sein dans la bouche, afin qu’ils- reçoivent leur substance, non on une cuiller ou autre instrument, ains en leur propre substance et par leur propre substance; en sorte que cette substance maternelle serve de tuyau, aussi bien que de nourriture, pour

 

(1) I Cor., XIII, 12.

 

 

être reçue du bien-aimé petit enfançon (1) ; ainsi Dieu notre père ne se contente pas de faire recevoir sa propre substance en notre entendement, c’est-à-dire de nous faire voir sa divinité; mais par un abîme de sa douceur, il appliquera lui-même sa substance à notre esprit, afin que nous l’entendions, non p1us en espèce ou représentation, mais en elle-même et par elle-même; en sorte que sa substance paternelle et éternelle serve d’espèce aussi bien que d’objet à notre entendement. Et alors seront pratiquées en une façon excellente ces divines promesses : Je la mènerai en la solitude, et parlerai à son coeur et l’allaiterai (2). Esjouissez-vous (3) avec Jérusalem en liesse, afin que vous vous allaitiez et soyez remplis de la mamelle de sa consolation, et que vous suciez, et que vous vous délectiez de la totale affluence de sa gloire. Vous serez portés à la mamelle; et on vous amadouera sur les genoux (4).

Bonheur infini, Théotime, et lequel ne nous a pas seulement été promis, mais nous en avons des arrhes au très saint sacrement de l’Eucharistie, festin perpétuel de la grâce divine; car en icelui nous recevons le sang du Sauveur en sa chair, et sa chair en son sang: son sang nous étant appliqué par sa chair, sa substance par sa substance à notre propre bouche corporelle, afin que nous sachions qu’ainsi nous appliquera-t-il son essence divine au festin éternel de la gloire. il est vrai qu’ici cette faveur nous est faite réellement, mais à couvert sous les espèces et apparences sacramentelles;

 

(1) Enfançon, petit enfant, nourrisson

(2) Os., II, 4.

(3) Esjouissez-vons, réjouissez-vous.

(4) Is., LXVI, 10-12.

 

 

là où au ciel la Divinité se donnera à découvert, et nous la verrons face à face comme elle est (1).

 

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CHAPITRE XII

De l’union éternelle des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la naissance éternelle du Fils de Dieu.

 

 

O saint et divin Esprit, amour éternel du Père et du Fils, soyez propice à mon enfance. Notre entendement verra donc Dieu, Théotime; mais je dis, il verra Dieu lui-même face à face, contemplant par une vue de vraie et réelle présence la propre essence divine, et en elle ses infinies beautés, la toute-puissance, la toute-bonté, toute sagesse, toute-justice, et le reste de cet abîme de perfections.

Il verra donc clairement cet entendement, la connaissance infinie que, de toute éternité, le Père a eue de sa propre beauté, et pour laquelle exprimer en soi-même il prononça et dit éternellement le mot, le verbe, ou parole et diction très unique et très infinie; laquelle comprenant et représentant toute la perfection du Père, ne peut être qu’un même Dieu très unique avec lui, sans division ni séparation. Ainsi verrons-nous donc cette éternelle et admirable génération du Verbe et Fils divin, par laquelle il naquit éternellement à l’image et semblance (2) du Père, image et semblance vive et naturelle, qui ne représente aucuns accidents, ni aucun extérieur; puisqu’en Dieu tout est substance, et n’y peut avoir accident

 

(1) I Cor., XIII, 13.

(2) Semblance, ressemblance

 

tout est intérieur, et n’y peut avoir aucun extérieur. Mais image qui représente la propre substance du Père, si vivement, si naturellement, tant essentiellement et substantiellement, que pour cela elle ne peut être que le même Dieu avec lui, sans distinction ni différence quelconque d’essence ou substance, ans avec la seule distinction des personnes; car comme se pourrait-il faire que ce divin Fils fût la vraie, vraiment vive et vraiment naturelle image, semblance et figure de l’infinie beauté et substance du Père, si elle ne représentait infiniment au vif et au naturel les infinies perfections du Père? et comme pourrait-elle représenter infiniment des perfections infinies, si elle-même n’était infiniment parfaite? et comme pourrait-elle être infiniment parfaite, si elle n’était Dieu? et comme pourrait-elle être Dieu, si elle n’était un même Dieu avec le Père?

Ce Fils donc, infinie image et figure de son Père infini, est un seul Dieu très unique et très infini avec son Père, sans qu’il y ait aucune différence de substance entre eux, ains seulement la distinction de personnes : laquelle distinction de personnes, comme elle est totalement requise, aussi est-elle très suffisante pour faire que le Père prononce, et que le Fils soit la parole prononcée; que le Père die (1), et que le Fils soit le Verbe ou la diction que le Père exprime; et que le Fils soit l’image, semblance et figure exprimée; et qu’en somme le Père soit Père, et le Fils soit Fils, deux personnes distinctes, mais une seule essence et divinité. Ainsi Dieu qui est seul, n’est pas pourtant solitaire: car il est seul en sa très unique et

 

(1) Die, dise, parle, forme usitée au XVII° siècle.

 

très simple divinité; mais il n’est pas solitaire, puisqu’il est Père et Fils en deux personnes. O Théotime, Théotime, quelle joie, quelle allégresse de célébrer cette éternelle naissance qui se fait en la splendeur des saints (1) ; de la célébrer, dis-je, en la voyant, et de la voir en la célébrant!

Le très doux saint Bernard, étant encore jeune garçon à Châtillon-sur-Seine, la nuit de Noël, attendait en l’église que l’on commençât l’office sacré ; et. en cette attente, le pauvre enfant s’endormit d’un sommeil fort léger, pendant lequel, Ô Dieu, quelle douceur! il vit en-esprit, mais d’une vision fort distincte et fort claire, comme le Fils de Dieu ayant épousé la nature humaine, et s’étant rendu petit enfant dans les entrailles très pures de sa mère, naissait virginalement de son sein sacré avec une humble suavité mêlée d’une céleste majesté,

 

Comme l’époux qui, en maintien royal,

Sort tout joyeux de son lit nuptial (2).

 

Vision, Théotime, qui combla tellement le coeur amiable du petit Bernard d’aise, de jubilation et de délices spirituelles, qu’il en eut toute sa vie des ressentiments extrêmes, et partant, combien que (3) depuis, comme une abeille sacrée, il recueillit toujours de tous. les divins mystères le miel de mille douces et divines consolations, si est-ce que la. solennité de Noël lui apportait une particulière suavité, et parlait avec un goût nonpareil de cette nativité de son Maître. Hélas ! mais de grâce, Théotime, si une vision mystique

 

(1) Ps., CIX,3.

(2) Ps., LXXXI, 6.

(3) Combien que, bien que, quoique.

 

et imaginaire de la naissance temporelle et humaine du Fils de Dieu, par laquelle il procédait homme de la femme, vierge d’une vierge, ravit et contente si fort le coeur d’un enfant; hé! que sera-ce, quand nos esprits glorieusement illuminés de la clarté bienheureuse, verront cette éternelle naissance par laquelle le Fils procède Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu d’un vrai Dieu, divinement et éternellement? Alors donc notre esprit se joindra par une complaisance incompréhensible à cet objet si délicieux, et par une invariable attention lui demeurera éternellement uni.

 

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CHAPITRE XIII

De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la production du Saint-Esprit.

 

 

Le Père éternel voyant l’infinie bonté et beauté de son essence -si vivement, essentiellement et substantiellement exprimée en son Fils, et le Fils voyant réciproquement que sa même essence, bonté et beauté est originairement en son Père comme en sa source ou fontaine; hé! se pourrait-il faire que ce divin Père et son Fils ne s’entr’aimassent pas d’un amour infini, puisque leur volonté par laquelle ils s’aiment, et leur bonté pour laquelle ils s’aiment, sont infinies en l’un et en l’autre ?

L’amour ne nous trouvant pas égaux, il nous égale; ne nous trouvant pas unis, il nous unit. Or, le Père et le Fils se trouvant non seulement égaux et unis, ains un même Dieu, une même essence et une même unité, quel amour doivent-ils avoir l’un à l’autre! Mais cet amour ne se passe pas comme l’amour que les créatures intellectuelles ont entre elles ou envers leur Créateur. Car l’amour créé se fait par plusieurs et divers élans, soupirs, unions et liaisons qui s’entre-suivent, et font la continuation de l’amour avec une douce vicissitude de mouvements spirituels. Mais l’amour divin du Père éternel envers son Fils est pratiqué en un seul soupir élancé réciproquement par le Père et le Fils, qui en cette sorte demeurent unis et liés ensemble. Oui, mon Théotime : car la bonté du Père et du Fils n’étant qu’une seule très uniquement unique bonté, commune à l’un et à l’autre, l’amour de cette bonté ne peut être qu’un seul amour; parce qu’encore qu’il y ait deux amants, à savoir le Père et le Fils, néanmoins il n’y a que leur seule très unique bonté qui leur est commune, laquelle est aimée, et leur très unique volonté qui aime; et partant il n’y a aussi qu’un seul amour exercé par un seul soupir amoureux. Le Père soupire cet amour, le Fils le soupire aussi ; mais parce que le Père ne soupire cet amour que par la même volonté et pour la même bonté qui est également et uniquement en lui et en son Fils, et le Fils mutuellement (1) ne soupire ce soupir amoureux que pour cette même bonté et par cette même volonté ; partant ce soupir amoureux n’est qu’un seul soupir, ou un seul esprit élancé par deux soupirants.

Et d’autant que le Père et le Fils qui soupirent, ont une essence et volonté infinie par laquelle ils soupirent, et que la bonté pour laquelle ils soupirent est infinie, il est impossible que le soupir

 

(1) Mutuellement, à son tour.

 

ne soit infini. Et d’autant qu’il ne peut être infini qu’il ne soit Dieu, partant cet esprit soupiré du Père et du Fils est vrai Dieu. Et parce qu’il n’y a, ni peut avoir qu’un seul Dieu, il est un seul vrai Dieu avec le Père et le Fils. Mais de plus, parce que cet amour est un acte qui procède réciproquement du Père et du Fils, il ne peut être ni le Père ni le Fils desquels il est procédé, quoiqu’il ait la même bonté et substance du Père et du Fils; ains faut que ce soit une troisième personne divine, laquelle avec le Père et le Fils ne soit qu’un seul Dieu. Et d’autant que cet amour est produit par manière de soupir ou d’inspiration, il est appelé Saint-Esprit.

Or sus, Théotime, le roi David, décrivant la suavité de l’amitié des serviteurs de Dieu, s’écrie

 

O voici que c’est chose bonne

Qui mille suavités donne,

Quand les frères ensemblement

Habitent unanimement:

Car cette douceur amiable

Au très saint onguent est semblable,

Que dessus le chef on versa,

D’Aaron, quand on le consacra:

Onguent, dont ta tête sacrée

D’Aaron était toute trempée,

Jusqu’à la robe s’écoulant,

Et tout son collet parfumant (1).

 

Mais, Ô Dieu ! si l’amitié humaine est tant agréablement aimable, et répand une odeur si délicieuse sur ceux qui la contemplent; que sera-ce, mon bien-aimé Théotime, de voir l’exercice sacré de l’amour réciproque du Père envers le Fils éternel? Saint Grégoire Nazianzène raconte que l’amitié incomparable qui était entre lui et son

 

(1) Ps., CXXXII, 1, 2.

 

 

grand saint Basile, était célébrée par toute la Grèce , et Tertullien témoigne que les païens. admiraient cet amour plus que fraternel qui régnait entre les premiers chrétiens. O quelle fête ! quelle solennité! de quelles louanges et bénédictions doit être célébrée, de quelle admiration doit être honorée et aimée l’éternelle et souveraine amitié du Père et du Fils ! Qu’y a-t-il d’aimable et d’amiable, si l’amitié ne l’est pas? Et si l’amitié est aimable et amiable, quelle amitié le peut être en comparaison die cette infinie amitié qui est entre le Père et le Fils, et qui est un même Dieu très unique avec eux? Notre cœur, Théotime, s’abîmera d’amour en l’admiration de la beauté et suavité de l’amour que ce Père éternel et ce Fils incompréhensible pratiquent divinement et éternellement.

 

 

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CHAPITRE XIV

Que la sainte lumière de la gloire servira à l’union des esprits bienheureux avec Dieu.

 

L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou représentation; mais il ne la verra pas néanmoins sans quelque excellente lumière qui le dispose, élève et renforce pour faire une vue si haute, et d’un objet si sublime et éclatant. Car, comme la. chouette a bien la vue assez forte pour voir la sombre lumière de la nuit sereine, mais non pas toutefois pour voir la clarté du midi qui est trop brillante pour être reçue par des yeux si troubles et imbéciles ainsi notre entendement qui a bien assez de force pour considérer les vérités naturelles par son discours, et- même les choses surnaturelles de la grâce par la lumière de lai foi, ne saurait pas néanmoins, ni par la lumière de la nature, ni par la lumière de la foi, atteindre jusqu’à la vue de la substance divine en elle-même. C’est pourquoi la suavité d-e la sagesse éternelle a disposé de ne point appliquer son essence à-notre entendement, qu’elle ne l’ait préparé, revigoré et habilité (1) pour recevoir une vue si éminente, et dis-proportionnée à sa condition naturelle, comme est la vue de la Divinité. Car ainsi le soleil, souverain objet de nos yeux corporels entre les choses naturelles, ne se présente point à notre vue que premier il n’envoie ses rayons par le moyen desquels nous le puissions voir, de sorte que nous ne le voyons que par sa lumière. Toutefois il y a die la différence entre les rayons que le soleil jette à nos yeux corporels, et la lumière que Dieu créera en nos entendements au ciel; car le rayon. du soleil corporel ne fortifie point nos yeux quand ils sont faibles et impuissants à voir, ains plutôt il les aveugle, éblouissant et dissipant leur vue infirme:

ou au contraire cette sacrée lumière de gloire trouvant nos entendements inhabiles et incapables de voir la Divinité, elle les élève, renforce et perfectionne si excellemment, que par une merveille incompréhensible ils regardent et contemplent l’abîme de la clarté divine fixement et droitement en elle-même, sans être éblouis ni rebouchés (2): de la grandeur infinie de son éclat.

 

(1) Habilité, disposé, instruit.

(2) Rebouchés de..., refermés par.

 

Tout ainsi donc que Dieu nous a donné la lumière de la raison par laquelle nous le pouvons connaît comme auteur de la nature, et la lumière de la foi par laquelle nous le considérons comme source de la grâce: de même il nous donnera la lumière de gloire par laquelle nous le contemplerons comme fontaine de la béatitude et vie éternelle, mais fontaine, Théotime, que nous ne contemplerons pas de loin, comme nous faisons maintenant par la foi, ains que nous verrons par la lumière de gloire, plongés et abîmés en icelle. Les plongeons (1), dit Pline, qui pour pêcher les pierres précieuses s’enfoncent dans la mer, prennent de l’huile en leurs bouches, afin que la répandant ils aient plus de jour pour voir dedans les eaux entre lesquelles ils nagent. Théotime, l’âme bienheureuse étant enfoncée et plongée dans l’océan de la divine Essence, Dieu répandra dans son entendement la sacrée lumière de gloire, -qui lui fera jour dans cet abîme de lumière inaccessible (2), afin que par la clarté de la gloire nous voyions la clarté de la Divinité.

 

En Dieu gît la fontaine mAme

De vie et de plaisir suprême

La clarté noua apparaîtra

Aux rais (3) de sa vive lumière.

Et notre liesse plénière

De son jour seulement naîtra (4).

 

 

(1) Plongeons, plongeurs.

(2) I Tim.

(3) Rais, rayons.

(4) Ps., XXXV, 40.

 

 

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CHAPITRE XV

Que l’union des bienheureux avec Dieu aura des différents degrés.

 

Or ce sera cette lumière de gloire, Théotime, qui donnera la mesure à la vue et contemplation des bienheureux; et selon que nous aurons plus ou moins de cette sainte splendeur, nous verrons aussi plus ou moins clairement, et par conséquent plus ou moins heureusement la très sainte Divinité, qui regardée diversement nous rendra de même différemment glorieux. Certes en ce paradis céleste tous les Esprits voient toute l’essence divine; mais nul d’entre eux, ni tous ensemble ne la voient, ni peuvent voir totalement. Non, Théotime; car Dieu étant très uniquement un et très simplement indivisible, on ne le peut voir qu’on ne le voie tout, d’autant qu’il est infini, sans limite ni borne, ni mesure quelconque en sa perfection; il n’y a ni peut avoir aucune capacité hors de lui qui jamais puisse totalement comprendre ou pénétrer l’infinité de sa bonté infiniment essentielle et essentiellement infinie.

Cette lumière créée du soleil visible qui est limitée et finie, est tellement vue toute de tous ceux qui la regardent, qu’elle n’est pourtant jamais vue totalement de pas un, ni même de tous ensemble. Il en est presque ainsi de tous nos sens, outre plusieurs qui oyent une excellente musique, quoique tous l’entendent toute, les uns pourtant ne l’oyent pas si bien, ni avec tant de plaisir que les autres, selon que les oreilles sont plus ou moins délicates. La manne était savourée toute de quiconque la mangeait, niais différemment néanmoins, selon la diversité des appétits de ceux qui la prenaient, et aie fut jamais savourée totalement; car elle avait plus de différentes saveurs, qu’il n’y avait de variétés de goût ès Israélites. Théotime, nous verrons et savourerons là-haut au ciel toute la Divinité; mais jamais nul des bienheureux, ni tous ensemble, ne la verront ou savoureront totalement. Cette infinité divine aura toujours infiniment plus d’excellences que nous ne saurions avoir de suffisance et de capacité : et nous aurons un contentement indicible de connaître qu’après avoir assouvi tout le désir de notre coeur, et rempli pleinement sa capacité en la jouissance du bien infini qui est Dieu, néanmoins il restera encore en cette infinité des infinies perfections à voir, à jouir et posséder, que sa divine majesté comprend et voit elle seule, elle seule se comprenant soi-même.

Ainsi les poissons jouissent de la grandeur incroyable de l’Océan ; et jamais pourtant aucun poisson, ni même toute la multitude des poissons, ne vit toutes les plages, ni ne trempa ses écailles en toutes les eaux de la mer. Et les oiseaux s’égayent à leur gré dans la vasteté de l’air; mais jamais aucun oiseau, ni mémo toute la race des oiseaux ensemble, n’a battu des ailes toutes les contrées de l’air, et n’est jamais parvenu à la suprême région d’icelui. Ah ! Théotime, nos esprits, à leur gré et selon toute l’étendue de leurs souhaits, nageront en l’Océan, et voleront en l’air de la Divinité, et se réjouiront éternellement de voir que cet air est tant infini, cet Océan si vaste, qu’il aie peut être mesuré par leurs ailes; et que jouissant, sans

réserve ni exception quelconque, de tout cet abîme infini de la Divinité, ils ne peuvent néanmoins jamais égaler leur jouissance à cette infinité, laquelle demeure toujours infiniment infinie au-dessus de leur capacité.

Et sur ce sujet les esprits bienheureux sont ravis de deux admirations : l’une pour l’infinie beauté qu’ils contemplent, et l’autre pour l’abîme de l’infinité qui reste à voir en cette même beauté. O Dieu! que ce qu’ils voient est admirable! mais, Ô Dieu! que ce qu’ils ne voient pas l’est beaucoup plus! Et toutefois, Théotime, la très sainte beauté qu’ils voient étant infinie, elle les rend parfaitement satisfaits et assouvis; et se contenant d’en jouir, selon le rang qu’ils tiennent au ciel, à cause de la très aimable providence divine qui en a ainsi ordonné, ils convertissent la connaissance qu’ils ont de ne posséder pas, ni ne pouvoir posséder totalement leur objet, en une simple complaisance d’admiration, par laquelle ils ont une joie souveraine de voir que la beauté qu’ils aiment est tellement infinie, qu’elle ne peut être totalement connue que par elle-même. Car en cela consiste la divinité de cette beauté infinie, ou la beauté de cette infinie divinité.

 

FIN DU TROISIÈME LIVRE.

 

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