LIVRE IV
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LIVRE QUATRIÈME

DE LA DÉCADENCE ET RUINE DE LA CHARITÉ.

 CHAPITRE PREMIER

Que nous pouvons perdre l’amour de Dieu, tandis que nous sommes en cette vie mortelle.

CHAPITRE II

Du refroidissement de l’âme en l’amour sacré.

CHAPITRE III

Comme ou quitte le divin amour pour celui des créatures.

CHAPITRE IV

Que l’amour se perd en un moment.

CHAPITRE V.

Que la seule cause du manquement et refroidissement de la charité est en la volonté des créatures.

CHAPITRE VI

Que nous devons reconnaître de Dieu tout l’amour que nous lui portons.

CHAPITRE VII

Qu’il faut éviter toute curiosité, et acquiescer humblement à la très sage providence de Dieu.

CHAPITRE VIII

Exhortation à l’amoureuse soumission que nous devons aux décrets de la Providence divine,

CHAPITRE IX.

D’un certain reste d’amour, lequel demeure maintes fois en l’âme qui a perdu la sainte charité.

CHAPITRE X

Combien cet amour imparfait est dangereux.

CHAPITRE XI

Moyen de reconnaître cet amour imparfait.

 

 

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CHAPITRE PREMIER

Que nous pouvons perdre l’amour de Dieu, tandis que nous sommes en cette vie mortelle.

 

Nous ne faisons pas ces discours pour ces grandes âmes d’élite que Dieu, par une très spéciale faveur, maintient et confirme tellement de son amour, qu’elles sont hors le hasard de jamais le perdre. Nous parlons pour le reste des mortels, auxquels le Saint-Esprit adresse ces avertissements : Qui est debout qu’il prenne garde à ne point tomber (1). Tiens ce que tu as (2). Ayez soin et travaillez, afin d’assurer par bonnes oeuvres votre vocation (3). Ensuite de quoi il leur fait sentir cette prière: Ne me rejetez point de devant votre face et ne m’ôtez point votre Saint-Esprit (4). Et ne nous induisez point en tentation(5) ; afin qu’ils fassent leur salut avec un saint tremblement et une crainte sacrée (6); sachant qu’ils ne sont plus invariables et

 

(1) I Cor., X, 12.

(2) Apoc., III, 1l.

(3) II Petr., I, 10.

(4) Ps., L, 13.

(5) Matth., VII, 13.

(6) Phil., II, 12.

 

fermes à conserver l’amour de Dieu, que le premier Ange avec ses sectateurs et Judas, qui l’ayant reçu le perdirent, et- en le perdant se perdirent éternellement eux-mêmes; ni que Salomon, qui l’ayant une fois quitté, tient tout le monde en doute de sa damnation; ni qu’Adam, Éve, David, saint Pierre, qui étant enfants de salut, ne laissèrent pas de déchoir pour un temps de l’amour sans lequel il n’y a point de salut. Hélas! ô Théotime, qui sera donc assuré de conserver l’amour sacré en cette navigation de la vie mortelle, puisqu’en la terre et au ciel tant de personnes d’incomparable dignité ont fait de si cruels naufrages?

Mais, Ô Dieu éternel! comme est-il possible, direz-vous, qu’une âme qui n l’amour de Dieu, le puisse jamais perdre? car où l’amour est, il résiste an péché. Et, comme se peut-il donc faire que le péché y entre? puisque l’amour est fort comme la mort, âpre au combat comme l’enfer (1), comme peuvent les forces de la mort ou de l’enfer, c’est-à-dire, les péchés, vaincre l’amour qui pour le moins les égale en force, et les surmonte en assistance et en droit? Mais comme peut-il être qu’une âme raisonnable, qui a une fois savouré une si grande douceur comme est celle de l’amour divin, puisse oncques volontairement avaler les eaux amères de l’offense ? Les enfants, tout enfants qu’ils sont, étant nourris au lait, au beurre et au miel, abhorrent l’amertume de l’absinthe et du chicotin (2), et pleurent jusques à pâmer, quand on

 

(1) Cant. cant., VIII, 6.

(2) Chicotin, extrait fort amer de l’aloès ou de la coloquinte.

 

leur en fait goûter. Hé! donc, Ô vrai Dieu, l’âme une fois jointe à la bonté du Créateur, comme le peut-elle quitter pour suivre la vanité de la créature ?

Mon cher Théotime, les cieux mêmes s’ébahissent, leurs portes se froissent de frayeur (1), et les anges de paix (2) demeurent éperdus d’étonnement sur cette prodigieuse misère du coeur humain, qui abandonne un bien tant aimable, pour s’attacher à des choses si déplorables. Mais avez-vous jamais vu cette petite merveille que chacun sait, et de laquelle chacun ne sait pas la raison? quand on perce un tonneau bien plein., il ne répandra point son vin, qu’on ne lui donne de l’air par-dessus; ce qui n’arrive pas aux tonneaux esquels il y a déjà du vide; car on ne les a pas plus tôt ouverts que le vin en sort. Certes, en cette vie mortelle, quoique nos âmes abondent en amour céleste, si est-ce que (3) jamais elles n’en sont si pleines, que par la tentation cet amour ne puisse sortir, Mais là-haut au ciel, quand les suavités de la beauté de Dieu occuperont tout notre entendement, et les délices de sa bonté assouviront toute notre volonté, en sorte qu’il n’y aura rien que la plénitude de son amour ne remplisse; nul objet, quoiqu’il pénètre jusqu’à nos coeurs, ne pourra jamais tirer, ni faire sortir une seule goutte de la précieuse liqueur de leur amour céleste. Et de penser donner du vent par-dessus, c’est-à-dire, décevoir ou surprendre l’entendement, il ne sera

 

 

(1) Jér., II, 12.

(2) Is., XXIII, 7.

(3) Si est-ce que, toujours est il que

 

plus possible; car il sera immobile en l’appréhension de la vérité souveraine.

Ainsi le vin qui est bien épuré et séparé de sa lie, peut aisément être garanti de tourner et pousser (1) ; mais celui qui est sur la lie, y est presque toujours sujet. Et quant à nous, tandis que nous sommes en ce monde, nos esprits sont sur la lie et le tartre de mille humeurs et misères, et par conséquent aisés à changer et tourner en leur amour. Mais étant au ciel, où, comme en ce grand festin décrit par Isaïe, nous aurons le vin purifié de toute lie (2), nous ne serons plus sujets au change, ains demeurerons inséparablement unis par amour à notre souverain bien. Ici, parmi les crépuscules de l’aube du jour, nous craignons qu’en lieu de l’époux nous ne rencontrions quoiqu’autre objet qui nous amuse et déçoive; mais quand nous le trouverons là-haut où il repaît et repose au midi de sa gloire (3), il n’y aura plus moyen d’être trompé; car sa lumière sera trop claire, et sa douceur nous liera si serrés à. sa bonté, que nous ne pourrons plus vouloir nous en déprendre.

Nous sommes comme le corail qui, dans l’océan, lieu de son origine, est un arbrisseau (4) pâle vert, faible, fléchissant et pliable; mais étant tiré hors du fond de la mer comme du sein

 

 

1) Pousser, fermenter.

(2) Is., XXV, 6.

(3) Cant. cant., I, 6.

(4) Le corail est un arbrisseau... le corail est un polypier qui a la forme d’un arbrisseau couvert d’une membrane vasculaire qui relie entre eux les polypes et leur permet de profiter de la même nourriture.

 

 

de sa mère, il devient presque pierre, se rendant ferme et impliable, à mesure qu’il change son vert blafâtre en un vermeil fort vif; car ainsi étant encore emmi la mer de ce monde, lieu de notre naissance, nous sommes sujets à des vicissitudes extrêmes, et pliables à toutes les mains: à la droite de l’amour céleste par l’inspiration, à la gauche de l’amour terrestre par la tentation. Mais si une fois tirés hors de cette mortalité, nous avons changé le pâle vert de nos craintives espérances au vif vermeil de l’assurée jouissance, jamais plus nous ne serons muables (1); ains demeurerons à toujours arrêtés en l’amour éternel.

Il est impossible de voir la Divinité et ne l’aimer pas. Mais ici-bas, où, sans la voir, noirs l’entrevoyons seulement ais travers des ombres de la foi, comme en un miroir (2), notre connaissance n’est pas si grande, qu’elle ne laisse encore l’entrée à la surprise des autres objets et biens apparents, lesquels, entre les obscurités qui se mêlent en la certitude et vérité de la foi, se glissent insensiblement comme petits renardeaux, et démolissent notre vigne fleurie (3). En somme, Théotime, quand nous avons la charité, notre franc arbitre est paré de la robe nuptiale, de laquelle comme il peut toujours demeurer vêtu, s’il veut, en bien faisant, aussi s’en peut-il dépouiller, s’il lui plaît, en péchant.

 

(1) Muables, changeantes.

(2) I Cor., XIII, 12.

(3) Cant. cant., II, 15.

 

 

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CHAPITRE II

Du refroidissement de l’âme en l’amour sacré.

 

L’âme est maintes fois contristée et affligée dans le corps, jusque même à quitter plusieurs membres d’icelui, qui demeurent privés de mouvement et sentiment, encore qu’elle n’abandonne pas le coeur, où elle est toujours entière jusques à l’extrémité de la vie. Ainsi, la charité est quelquefois tellement allangourie et abattue dans le coeur, qu’elle ne parait presque plus en aucun exercice, et néanmoins elle ne laisse pas d’être entière en la suprême région de l’âme, et c’est lorsque, sous la multitude des péchés véniels, comme sous des cendres, le feu du saint amour demeure couvert et sa lueur étouffée, quoique non pas amorti ni éteint; car tout ainsi que la présence du diamant empêche l’exercice et l’action de la propriété que l’aimant a d’attirer le fer, sans toutefois lui ôter la propriété, laquelle opère soudain que cet empêchement est éloigné; de même la présence du péché véniel n’ôte pas voirement à la charité sa force et puissance d’opérer, mais elle l’engourdit en certaine façon, et la prive de l’usage de son activité, si qu’elle demeure sans action, stérile et inféconde.

Certes, le péché véniel, ni même l’affection au péché véniel, n’est pas contraire à l’essentielle résolution de la charité qui est de préférer Dieu à toutes choses, d’autant que par ce péché nous aimons quelque chose hors de la raison, mais non pas contre la raison; nous déférons un peu trop, et plus qu’il n’est convenable à la créature, mais non pas en la préférant au Créateur; nous nous amusons plus qu’il ne faut aux choses terrestres, mais nous ne quittons pas pour cela les célestes. En somme, cette sorte de péché nous retarde au chemin dela charité, mais il ne nous en retire pas; et partant le péché véniel n’étant pas contraire à la charité, il ne la détruit jamais, ni en tout ni en partie.

Dieu fit savoir à l’évêque d’Éphèse qu’il avait délaissé sa première charité (1). Où il ne dit pas qu’il était sans charité, mais seulement qu’elle n’était plus telle qu’au commencement, c’est-à-dire, qu’elle n’était plus prompte, fervente, fleurissante et fructueuse; ainsi que nous avons accoutumé de dire d’un homme qui, de brave, joyeux et gaillard, est devenu chagrin, paresseux et maussade : ce n’est pins celui d’autrefois, car nous ne voulons pas entendre que ce ne soit pas le même selon la substance, mais seulement selon les actions et exercices. Et de même Notre-Seigneur a dit qu’ès derniers jours la charité de plusieurs se refroidira (2), c’est-à-dire, elle ne sera pas si active et courageuse, à cause de la crainte et de l’ennui qui oppressera les coeurs. Certes, la concupiscence ayant conçu, elle engendre le péché (3); mais ce péché, quoique péché, n’engendre pas toujours la mort de l’âme, ains seulement lorsqu’il e une malice entière, et qu’il est consommé et accompli (4), comme dit saint Jacques, qui en cela établit

 

(1) Apoc., II, 4.

(2) Matth., XXIV, 12.

(3) Jac., I, 15.

(4) Ibid..

 

 

si clairement la différence entre le péché véniel et le péché mortel, que je ne sais comme il s’est trouvé des gens en notre siècle qui aient en la hardiesse de le nier (1).

Néanmoins, le péché véniel est péché, et par conséquent il déplaît à la charité, non comme chose qui lui soit contraire, mais comme chose contraire à ses opérations et à son progrès, voire même à son intention, laquelle étant que nous rapportions toutes nos opérations à Dieu, elle est violée par le péché véniel, qui porte les actions pur lesquelles nous le commettons, non pas voirement contre Dieu, mais hors de Dieu et de sa volonté. Et comme nous disons d’un arbre qui a été rudement touché et réduit en friche par la tempête, que rien n’y est demeuré, parce qu’encore que l’arbre est entier, néanmoins il est resté sans fruit: de même, quand notre charité est battue des affections que l’on a aux péchés véniels, nous disons qu’elle est diminuée et défaillie, non que l’habitude de l’amour ne soit entière en nos esprits, mais parce qu’elle est sans les oeuvres qui sont ses fruits.

L’affection aux grands péchés rendait tellement la vérité prisonnière de l’injustice entre les philosophes païens, que, comme dit le grand Apôtre connaissant Dieu, ils ne le glorifiaient pas (2), selon que cette connaissance requérait, si que cette affection n’exterminant uns la lumière naturelle,

 

 

(1) Luther et Calvin, Wicklef, et plus tard Baïus, ont nié la distinction entre les péchés sous le rapport de la gravité, les déclarant tous mortels.

(2) Rom., X, 18-21.

 

 

elle la rendait infructueuse. Aussi les affections au péché véniel n’abolissent pas la charité; mais elles la tiennent comme une esclave, liée pieds et mains, empêchant sa liberté et son action. Cette affection nous attachant par trop à la jouissance des créatures, nous prive de la privauté spirituelle entre Dieu et nous, à laquelle la charité, comme vraie amitié, nous incite. Et par conséquent, elle nous fait perdre les secours et assistances intérieurs, qui sont comme les esprits vitaux et animaux de l’âme, du défaut desquels provient une certaine paralysie spirituelle; laquelle enfin, si on n’y remédie, nous conduit à la mort. Car en somme la charité étant une qualité active, ne peut être longtemps sans agir ou périr. Elle est, disent nos anciens, de l’humeur de Rachel : Donne-moi des enfants, disait celle-ci à son mari, autrement je mourrai (1). Et la charité presse le coeur auquel elle est mariée, de la féconder en bonnes oeuvres; autrement elle périra.

Nous ne sommes guère en cette vie mortelle sans beaucoup de tentations. Or, ces esprits vils, paresseux et adonnés aux plaisirs extérieurs, n’étant pas duicts (2) aux combats, ni exercés aux armes spirituelles, ils ne gardent jamais guère la charité, ains se laissent ordinairement surprendre à la coulpe mortelle : ce qui arrive d’autant plus aisément, que par le péché véniel l’âme se dispose au mortel. Car, comme cet ancien ayant continué à porter tous les jours un même veau, le porta enfin encore qu’il fût devenu un gros boeuf, la

 

(1) Gen., XXX, 1.

(2) Duicts, instruits.

 

coutume ayant petit à petit rendu insensible à ses forces l’accroissement d’un si lourd fardeau: ainsi celui qui s’affectionne à jouer des testons (1), jouerait enfin des écus, des pistoles, des chevaux, et, après ses chevaux, toute sa chevance (2). Qui lâche la bride aux menues colères, se trouve enfin furieux et insupportable; qui s’adonne à mentir par raillerie, est grandement en danger de mentir avec calomnie.

Enfin, Théotime, nous disons de ceux qui ont la complexion fort faible, qu’ils n’ont point de vie, qu’ils n’en ont pas une once, où qu’ils n’en ont pas plein le poing; parce que ce qui doit bientôt finir, semble en effet n’être plus. Et ces âmes fainéantes, adonnées aux plaisirs et affectionnées aux choses transitoires, peuvent bien dire qu’elles n’ont plus de charité, puisque, si elles en ont, elles sont en voie de la perdre bientôt.

 

 

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CHAPITRE III

Comme ou quitte le divin amour pour celui des créatures.

 

Ce malheur de quitter Dieu pour la créature arrive ainsi. Nous n’aimons pas Dieu sans intermission (3) ; d’autant qu’en cette vie mortelle la charité est en nous par manière de simple habitude, de laquelle, comme les philosophes ont remarqué, nous usons quand il nous plaît, et non jamais contre notre gré. Quand donc nous n’usons

 

(1) Teston, petite monnaie d’argent frappée à l’image de Louis XII, valant dix à douze sous.

(2) Sa chevance, son bien, de chevir être maître de...

(3) Intermission, alternative, interruption.

 

 

pas de la charité qui est en nous, c’est-à-dire, quand nous n’employons pas notre esprit aux exercices de l’amour sacré, ains que le tenant diverti à quelque autre occupation, ou que, paresseux en soi-même, il se tient inutile et négligent, alors, Théotime, il peut dire touché de quelque objet mauvais, et surpris de quelque tentation. Et bien que l’habitude de la charité en même temps soit au fond de notre âme et qu’elle fasse son office, nous inclinant à rejeter la suggestion mauvaise, si est-ce qu’elle ne nous presse pas, ni nous porte à l’action de la résistance qu’à mesure que nous la secondons, comme les habitudes ont coutume de faire; et partant nous laissant en notre liberté, il advient maintes fois que le mauvais objet ayant jeté bien avant ses attraits dans notre coeur, nous nous attachons à lui par une complaisance excessive, laquelle venant à croître, il nous est malaisé de nous en défaire ; et comme des épines, selon que dit notre Seigneur, elle suffoque enfin la semence de la grâce et dilection céleste (1). Ainsi arriva-t-il à notre première mère Eve, de laquelle la perte commença par un certain amusement qu’elle prit à deviser avec le serpent; recevant de la complaisance d’ouïr parler de son agrandissement en science, et de voir la beauté du fruit défendu ; si que la complaisance grossissant en l’amusement, et l’amusement se nourrissant dans la complaisance, elle s’y trouva enfin tellement engagée, que se laissant aller au consentement, elle commit le malheureux péché auquel par après elle attira son mari (2).

 

(1) Luc., VIII, 7.

(2) Gen., III.

 

 

 

On voit que les pigeons touchés de vanité se pavanent quelquefois en l’air, et font des esplanades (,4).çà et là, se mirant en la variété de leur pennage (2); et lors les tiercelets et les faucons qui les épient, viennent fondre sur eux et les attrapent ; ce qu’ils ne feraient jamais, si les pigeons volaient leur droit vol, d’autant qu’ils ont l’aile plus raide que les oiseaux de proie. Hélas ! Théotime, si nous ne nous amusions pas en la vanité  des plaisirs caducs, et surtout en la complaisance de notre amour-propre, ains qu’ayant une fois la charité, nous fussions soigneux de voler droit là par où elle nous porte, jamais les suggestions et tentations ne nous attraperaient. Mais parce que, comme colombes séduites et déçues de notre propre estime, nous retournons sur nous-mêmes, et entretenons trop nos esprits parmi les créatures, nous nous trouvons souvent surpris entre les serres de nos ennemis, qui nous emportent et dévorent.

Dieu ne veut pas empêcher que nous ne soyons attaqués de tentations, afin que résistant, notre charité soit plus exercée, et puisse par le combat emporter la victoire, et par la victoire obtenir le triomphe. Mais que nous ayons quelque sorte d’inclination à nous délecter en ta tentation, cela vient de la condition de notre nature, qui aime tant le bien, que pour cela elle est sujette d’être attachée partout ce qui a apparence de bien; et ce que la tentation nous présente pour amorce, est toujours de cette sorte. Car, comme enseignent les saintes lettres, ou c’est un bien honorable,

 

(1) Font des esplanades, planent.

(2) Pennage, plumage.

 

selon le monde, pour nous provoquer à l’orgueil de la vie mondaine, ou un bien délectable aux sens, pour nous porter à la convoitise charnelle, ou un bien utile à nous enrichir, pour nous inciter à la convoitise et avarice des yeux (1). Que si nous tenions notre foi, laquelle sait discerner entre les vrais biens qu’il faut pourchasser, et les faux qu’il faut rejeter, vivement attentive à son devoir, certes elle servirait de sentinelle assurée à la charité, et lui donnerait avis du mal qui s’approche du coeur sous prétexte du bien, et la charité le repousserait soudain. Mais parce que nous tenons ordinairement notre foi ou dormante, ou moins attentive qu’il ne serait requis pour la conservation de notre charité, nous sommes aussi souvent surpris de la tentation, laquelle séduisant nos sens, et nos sens incitant la partie inférieure de notre âme à la rébellion, il advient que maintes fois la partie supérieure de la raison cède à l’effort de cette révolte, et commettant le péché, elle perd la charité.

Tel fut le progrès de la sédition que le déloyal Absalon excita contre son bon père David. Car il mit en avant des propositions bonnes en apparence, lesquelles étant une fois reçues par les pauvres Israélites, desquels la prudence était endormie et engourdie, il les sollicita tellement qu’il les réduisit à une entière rébellion (2), de sorte que David fut contraint de sortir tout éploré de Jérusalem avec tous ses plus fidèles amis, ne laissant en la ville de gens de marque, sinon Sadoc et Abiathar, prêtres de l’Éternel, avec leurs

 

(1) Joan., I,15.

(2) II Reg., XV, 12.

 

enfants; or Sadoc était voyant, c’est-à-dire, prophète (1).

Car de même, très cher Théotime, l’amour. propre trouvant notre foi hors d’attention et sommeillante, il nous présente des biens vains, mais apparents; séduit nos sens, notre imagination et les facultés de nos âmes, et presse tellement nos francs arbitres, qu’il les conduit à l’entière révolte contre le saint amour de Dieu; lequel alors, comme un autre David, sort de notre coeur avec tout son train, c’est-à-dire, avec les dons du Saint-Esprit et les autres vertus célestes, qui sont compagnes inséparables de la charité, si elles ne sont ses propriétés et habilités (2): et ne reste plus en la Jérusalem de notre âme aucune vertu d’importance, sinon Sadoc le Voyant, c’est-à-dire, le don de la foi, qui nous peut faire voir les choses éternelles, avec son exercice, et encore Abiathar, c’est-à-dire, le don de l’espérance avec son action, qui tous deux demeurent bien affligés et tristes, maintenant toutefois en nous l’arche de l’alliance, c’est-à-dire, la qualité et le titre de chrétien qui nous est acquis par le baptême.

Hélas !Théotime, quel pitoyable spectacle aux anges de paix de voir ainsi sortir le Saint-Esprit et son amour de nos âmes pécheresses! Eh ! je crois certes que, s’ils pouvaient alors pleurer, ils verseraient des larmes infinies, et d’une voix lugubre, lamentant notre malheur, ils chanteraient le triste cantique que Jérémie entonna, quand, assis sur le seuil du temple désolé, il contempla la ruine de Jérusalem au temps de Sédécie:

 

(1) II Reg., XV, 27.

(2) Habilités, facultés, dispositions.

 

Ah ! combien vois-je désolée

Cette cité jadis comblée

De peuple, de bien et d’honneur,

Maintenant siège de l’horreur (1)

 

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CHAPITRE IV

Que l’amour se perd en un moment.

 

 

L’amour de Dieu qui nous porte jusqu’au mépris de nous-mêmes, nous rend citoyens de la Jérusalem céleste ; l’amour de nous-mêmes qui nous pousse jusqu’au mépris de. Dieu, nous rend esclaves de la Babylone infernale. Or, nous allons certes petit à petit à ce mépris de Dieu ; mais nous n’y sommes pas plus tôt parvenus, que soudain, en un moment, la sainte charité, se sépare de nous, on, pour mieux dire,, elle périt tout à fait. Oui, Théotime, car en ce mépris de Bien consiste le péché mortel, et un seul péché mortel bannit la charité de l’âme, d’autant qu’il rompt le lien et l’union d’icelle. avec Dieu, qui est l’obéissance et soumission à sa volonté. Et comme le coeur humain ne peut être vivant et divisé, aussi la charité, qui est le coeur de l’âme et l’âme du coeur, ne peut jamais être blessée qu’elle ne soit tuée ; ainsi qu’on dit des perles, qui conques de la rosée céleste, périssent. si une seule goutte de l’eau marine entre. dedans leur écaille. Notre esprit certes ne sort pas petit à petit de sen corps, ains en un moment, lorsque l’indisposition du corps est si grande qu’il ne peut plus y faire des actions de vie; de même, à l’instant que le coeur est tellement détraqué en ses passions, que la charité n’y peut plus régner, elle

 

(1) Thren., I, 1.

 

 

le quitte et abandonne ; car elle est si généreuse, qu’elle. ne peut cesser de régner-sans cesser d’être.

Les habitudes que: nous acquérons par nos seules actions humaines, ne périssent pas par un seul acte contraire; car nul ne dira qu’un homme soit intempérant pour un seul acte d’intempérance, ni qu’un peintre ne soit pas bon maître pour avoir une fois manqué à l’art; ains comme toutes telles habitudes nous arrivent par la suite et impression de plusieurs actes, ainsi nous les perdons par une longue cessation de leurs actes, ou par multitude d’actes contraires. Mais la charité, Théotime, que le Saint-Esprit répand en un moment dans nos coeurs, lorsque. les conditions requises à cette infusion se rencontrent en nous, certes aussi en un instant elle nous est ôtée sitôt que détournant notre volonté de l’obéissance que nous devons à Dieu, nous avons achevé de consentir à la rébellion et déloyauté à laquelle la tentation nous incite.

Il est vrai que. la charité s’agrandit par accroissement de degré à. degré, et de perfection à perfection, selon que par nos oeuvres ou la réception. des sacrements nous lui faisons place; mais toutefois elle ne diminue pas par amoindrissement de sa perfection; car jamais ou n’en perd un seul bien qu’on ne la perde toute; en quoi elle ressemble au chef-d’oeuvre de Phidias, tant célébré par les anciens; car on dit que ce grand sculpteur fit en Athènes une statue de Minerve toute d’ivoire, hauts de vingt-six coudées; et au bouclier  d’icelle, auquel il avait relevé les batailles des Amazones et des géants, il grava avec tant d’art son visage de lui-même, qu’on ne pouvait ôter un seul brin de son image, dit Aristote, que toute la statue ne tombât défaite; si que cette besogne ayant été perfectionnée par assemblage de pièce à pièce, en un moment néanmoins elle périssait, si on eût ôté une seule petite partie de la semblance de l’ouvrier. Et de même, Théotime, encore que le Saint-Esprit, ayant mis la charité en une âme, lui donne sa croissance par addition de degré à degré, et de perfection à perfection d’amour, si est-ce toutefois que la résolution de préférer la volonté de Dieu à toutes choses étant le point essentiel de l’amour sacré, et auquel l’image de l’amour éternel, c’est-à-dire, du Saint-Esprit, est représentée on ne saurait en ôter une seule pièce, que soudain toute la charité ne périsse.

Cette préférence de Dieu à toute chose est le cher enfant de la charité. Que si Agar, qui n’était qu’une Égyptienne, voyant son fils en danger de mourir, n’eut pas te courage de demeurer auprès de lui, aine le voulut quitter, disant : Ah! je ne saurais voir mourir cet enfant (1), quelle merveille y a-t-il que la charité, fille de douceur et suavité céleste, ne puisse voir mourir son enfant, qui est le propos de ne jamais offenser Dieu? Si qu’à mesure que notre franc arbitre se résout de consentir au péché, donnant par même moyen la mort à ce sacré propos ; la charité meurt avec icelui, et dit en son dernier soupir : Hé! non jamais je ne verrai mourir cet enfant. En somme, Théotime, comme la pierre précieuse nommée prassius (2) perd sa lueur en la présence de quel

 

(1) Gen., XXI, 16.

(2) Prassius, prasius, prase, variété de quartz, agate.

 

 

venin que ce soit, ainsi l’âme perd en un instant sa splendeur, sa grâce et sa beauté qui consiste au saint amour, à l’entrée et présence de quel péché mortel que ce soit, dont il est écrit que l’âme qui péchera mourra (1).

 

 

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CHAPITRE V.

Que la seule cause du manquement et refroidissement de la charité est en la volonté des créatures.

 

 

Comme ce serait une effronterie impie de vouloir attribuer aux forces de notre volonté les oeuvres de l’amour sacré que le Saint-Esprit fait en nous et avec nous, aussi serait-ce une impiété effrontée de vouloir rejeter le défaut d’amour qui est en l’homme ingrat sur le manquement de l’assistance et grâce céleste, car le Saint-Esprit crie partout, au contraire, que notre perte vient de nous (2); que le Sauveur a apporté le feu du saint amour, et ne désire rien plus sinon qu’il brûle nos coeurs (3); que le salut est préparé devant la face de toutes nations, lumière pour éclairer les Gentils et pour la gloire d’Israël (4) ; que la divine bonté ne veut point qu’aucun périsse (5), mais que tous viennent à la connaissance de la vérité; veut que tous hommes soient sauvés (6), le Sauveur d’iceux étant venu au monde afin que tous reçussent

 

(1) Ezech., XVIII, 4.

(2) Osée., XIII, 9.

(3) Luc., XII, 49.

(4) Luc., II, 30-32.

(5) II Petr., III, 9.

(6) I Tim., II, 4.

 

 

l’adoption des enfants (1), et le Sage nous avertit clairement: Ne dis point: Il tient à Dieu (2). Ainsi le sacré concile de Trente inculque divinement à tous les enfants de l’Eglise sainte, que la grâce divine ne manque jamais à ceux qui font ce qu’ils peuvent, invoquant le secours céleste; que Dieu n’abandonne jamais ceux qu’il a une fois justifiée, sinon qu’eux-mêmes les premiers l’abandonnent; de sorte que s’ils ne manquent à la grâce, ils obtiendront, la gloire.

En somme, Théotime, le Sauveur est une lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde (3).

Plusieurs voyageurs, environ l’heure de midi, un jour d’été, se mirent à dormir à. l’ombre d’un arbre; mais tandis que leur lassitude et la fraîcheur de l’ombrage les tient en sommeil, le soleil s’avançant sur eux, leur porta droit aux yeux. sa plus forte lumière, laquelle par l’éclat de sa clarté faisait des transparences, comme par des petits éclairs, autour de la prunelle des yeux de ces dormants, et par la chaleur qui perçait leurs paupières, les força d’une douce violence de s’éveiller; mais les uns éveillés se lèvent, et gagnant pays (4), allèrent heureusement au gîte; les autres, nuit seulement ne se lovèrent pas, mais tournant le dos au soleil et enfonçant leurs chapeaux sur leurs yeux, passèrent là leur journée à dormir, jusqu’à ce que surpris de la nuit, et voulant néanmoins aller au louis, ils s’égarent, qui

 

(1) Gal., IV, 5.

(2) Eccli., XV, 4.

(3) Joan., I, 9.

(4) Gagnant pays, gagnant du terrain, avançant.

 

çà qui là, dans une forêt à la merci des loups, sangliers et autres bêtes sauvages. Or dites, de grâce, Théotime, ceux qui sont arrivés ne devaient-ils pas savoir tout le gré de leur contentement au soleil, ou, pour parler plus chrétiennement, au créateur du soleil? Oui certes; car ils ne pensaient nullement à s’éveiller quand il en était tempe; le soleil leur fit ce bon office, et par une agréable semonce de sa clarté et de sa chaleur, les vint amiablement réveiller. Il est vrai qu’ils ne firent pas résistance au soleil, mais il les aida aussi beaucoup à ne point résister; car il vint doucement répandre sa lumière sur eux, se faisant entrevoir au travers de leurs paupières, et par sa chaleur, comme par son amour, il alla dessiller leurs yeux et les pressa de voir son jour.

Au contraire, ces pauvres errants n’avaient-ils pas tort de crier dans ce buis: Eh ! qu’avons-nous fait au soleil, pourquoi il ne nous a pas fait voir sa lumière comme à nos compagnons, alla que nous fussions arrivés au logis, sans demeurer en ces effroyables ténèbres? Car qui ne prendrait la cause du soleil, ou plutôt de Dieu en main, mon cher Théotime, pour dire à ces chétifs malencontreux : Qu’est-ce, misérables, que le soleil pouvait bonnement faire pour vous, qu’il ne l’ait fait? Ses faveurs étaient égales envers tous vous autres qui dormiez; il vous aborda tous avec une même lumière, il vous toucha des mêmes rayons, il répandit sur vous une chaleur pareille, et malheureux que vous êtes, quoique vous vissiez vos compagnons levés prendre le bourdon pour tirer chemin (1), Vous tournâtes le dos au soleil, et ne

 

(1) Tirer chemin, cheminer

 

voulûtes pas employer sa clarté ni vous laisser vaincre à sa chaleur.

Tenez, voilà maintenant, Théotime, ce que je veux dire. Tous les hommes sont voyageurs en cette vie mortelle: presque tous nous nous sommes volontairement endormis en l’iniquité; et Dieu, soleil de justice, darde sur tons très suffisamment, aine abondamment, les rayons de ses inspirations; il échauffe nos coeurs de ses bénédictions, touchant un chacun des attraits de son amour. Eh! que veut dire donc que ces attraits en attirent si peu, et en tirent encore moins? Ah t certes, ceux qui étant attirés, puis tirés, suivent l’inspiration, ont grande occasion de s’en réjouir, mais non pas de s’en glorifier. Qu’ils se réjouissent, parce qu’ils jouissent d’un grand bien; ruais qu’ils ne s’en glorifient pas, puisque c’est par la pure bonté de Dieu, qui, leur laissant l’utilité de son bienfait, s’en est réservé la gloire.

Mais quant à. ceux qui demeurent au sommeil de péché, ô Dieu, qu’ils ont une grande raison de lamenter, gémir, pleurer et regretter! car ils sont au malheur le plus lamentable de tous; ruais ils n’ont pas raison de se douloir et plaindre, sinon d’eux-mêmes, qui ont méprisé, ains ont été rebelles à la lumière, revêches aux attraits, et se sont obstinés contre l’inspiration; de sorte qu’à. leur malice seule d-oit être à jamais malédiction et confusion, puisqu’ils sont seuls auteurs de leur perte, seuls ouvriers de leur damnation. Ainsi les Japonais se plaignant au B. François Xavier, leur apôtre, de quoi Dieu, qui avait eu tant de soin des autres nations, semblait avoir oublié leurs prédécesseurs, ne leur ayant point fait avoir sa connaissance par le manquement de laquelle ils auraient été perdus, l’homme de Dieu leur répondit que la divine loi naturelle était plantée en l’esprit de tous les mortels, laquelle si leurs devanciers pussent observée, la céleste lumière les eût sans doute éclairés; comme au contraire l’ayant violée, ils méritèrent d’être damnés. Réponse apostolique d’un homme, apostolique, et toute pareille à la raison que le grand Apôtre rend de la perte des anciens Gentils, qu’il dit être inexcusables d’autant qu’ayant connu le bien, ils suivirent le mal (1); car c’est en un mot ce qu’il inculque au premier chapitre aux Romains. Malheur sur malheur à ceux qui ne reconnaissent pas que leur malheur provient de leur malice!

 

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CHAPITRE VI

Que nous devons reconnaître de Dieu tout l’amour que nous lui portons.

 

 

L’amour des hommes envers Dieu tient son origine, son progrès et sa perfection de l’amour éternel de Dieu envers les hommes. C’est le sentiment universel de l’Église notre mère, laquelle, avec une ardente jalousie, veut que nous reconnaissions notre salut et les moyens pour y parvenir de la seule miséricorde du Sauveur, afin qu’en la terre comme au ciel à lui seul soit honneur et gloire.

Qu’as-tu que tu n’aies reçu? dit le divin Apôtre parlant des dons de science, éloquence, et autres

 

(1) Rom., I, 20, 21.

 

 

 telles qualités des pasteurs ecclésiastiques, et si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu (1)? Il est vrai, nous avons tout reçu de Dieu; mais par-dessus tout, nous avons reçu les biens surnaturels du saint amour. Que si nous les avons reçus, pourquoi en prendrons-nous de la gloire?

Certes, si quelqu’un se voulait rehausser, pont avoir fait quelque progrès en l’amour de Dieu, hélas! chétif homme, lui dirions-nous, tu étais pâmé en ton iniquité, sans qu’il te fût resté ni de vie, ni de force pour te relever (comme il advint à la princesse de notre parabole, liv. III, chap. 3.), et Dieu, par son infinie bouté, accourut à. ton aide, et criant à haute voix : Ouvre la bouche de ton attention, et je la remplirai (2) ; il mit lui-même ses doigts entre tes lèvres et desserra tes dents, jetant dedans ton coeur sa sainte inspiration, et tu l’as reçue; puis, étant remis en sentiment, il continua par divers mouvements ci différents moyens de revigorer ton esprit, jusques à ce qu’il répandIt en icelui sa charité, comme ta vitale et parfaite santé.

Or, dis-moi donc maintenant, misérable, qu’as-tu fait en tout cela de quoi tu te puisses vanter? Tu as consenti, je le sais bien : le mouvement de ta volonté a librement suivi celui de la grâce céleste; mais tout cela qu’est-ce autre chose, sinon recevoir l’opération divine et n’y résister pas? et qu’y a-t-il en cela que tu n’aies reçu? Oui même, pauvre homme que tu es, tu as reçu la réception de laquelle tu te glorifies, et le

 

(1) I Cor., IV, 7.

(2) Ps., LXXX, 2.

 

 

consentement duquel tu te vantes; car, dis-moi, je te prie, ne m’avoueras-tu pas que si Dieu ne t’eût prévenu, tu n’eusses jamais senti sa bonté, ni par conséquent consenti à sou amour? Non, ni même tu n’eusses pas fait une seule bonne pensée pour lui. Son mouvement a donné l’être et la vie au tien, et si sa libéralité n’eût animé, excité et provoqué ta liberté par les puissants attraits de sa suavité, ta liberté fût toujours demeurée inutile à. ton salut. Je confesse que tu as coopéré à l’inspiration en consentant; mais si tu ne le sais pas, je t’apprends que ta coopération a pris naissance de l’opération de la grâce et de ta franche volonté tout ensemble, mais en telle sorte néanmoins que, si la grâce n’eût prévenu et rempli ton coeur de sou opération, jamais il n’eût eu ni le pouvoir ni Je vouloir de faire aucune coopération.

Mais, dis-moi derechef, je te prie, homme vil et abject, es-tu pas ridicule, quand tu penses avoir part en la gloire de ta conversion parce que tu n’as pas repoussé l’inspiration? N’est-ce pas la fantaisie des voleurs et tyrans de penser donner la vie à ceux aux-quels ils ne l’ôtent pas? et n’est-ce pas une forcenée impiété de penser que tu aies donné la sainte, efficace et vive activité à l’inspiration divine parce que tu ne la lui as pas ôtée par ta résistance? Nous pouvons empêcher les effets de l’inspiration, mais nous ne les lui pouvons pas donner : elle tire sa force et vertu de la bonté divine, qui cet le lieu de son origine, et non de la volonté humaine, qui est le lieu de son abord. S’indignerait-on pas de la princesse de notre parabole, si elle se vantait d’avoir donné la vertu et propriété aux eaux cordiales et autres médicaments,

ou de s’être guérie elle-même; parce que, si elle n’eût reçu les remèdes que le roi lui donna et versa dans sa bouche, lorsqu’à moitié morte elle n’avait presque plus de sentiment, ils n’eussent point eu d’opération? Oui, lui dirait-on, ingrate que vous êtes, vous pouviez vous opiniâtrer à ne point recevoir les remèdes, et même, les ayant reçus en votre bouche, vous les pouviez rejeter; mais il n’est pas vrai pourtant que vous leur ayez donné la vigueur ou vertu, car ils l’avaient par leur propriété naturelle. Seulement vous avez consenti de les recevoir et qu’ils fissent leur action, et encore n’eussiez-vous jamais consenti, si le roi ne vous eût premièrement revigorée et puis sollicitée à les prendre : oncques vous ne les eussiez reçus, s’il ne vous eût aidée à les recevoir, ouvrant votre bouche avec ses doigts, et répandant la potion dedans icelle. N’êtes-vous pas donc un monstre d’ingratitude de vous vouloir attribuer un bien que vous devez en tant de façons à votre cher époux?

Le petit admirable poisson que l’on nomme échinéis, remore ou arrête-nef (1), a bien le pouvoir d’arrêter ou de ne point arrêter le navire cinglant en haute mer à pleines voiles; mais il n’a pas le pouvoir de le faire ni voguer, ni cingler ou surgir; il peut empêcher le mouvement, mais il ne le peut pas donner. Notre franc arbitre peut arrêter et empêcher la course de l’inspiration, et quand le vent favorable de la grâce céleste enfle les voiles de notre esprit, il est en notre liberté

 

(1) Echinéis, écheneis, échène ou remora, petit poisson de mer auquel les anciens attribuaient le pouvoir d’arrêter les vaisseaux.

 

de refuser notre consentement, et empêcher par ce moyen l’effet de la faveur du vent; mais quand notre esprit cingle et fait heureusement sa navigation, ce n’est pas nous qui faisons venir le vent de l’inspiration, ni qui en remplissons nos voiles, ni qui donnons le mouvement au navire de notre coeur; ains seulement nous recevons le vent qui vient du ciel, consentons à son mouvement, et laissons aller le navire sous le vent sans l’empêcher par le remore de notre résistance. C’est donc l’inspiration qui imprime en notre franc arbitre l’heureuse et suave influence par laquelle non seulement elle lui fait voir la beauté du bien, mais elle l’échauffe, l’aide, le renforce et l’émeut si doucement, que par ce moyen il se plait et écoule librement au parti du bien.

Le ciel prépare les gouttes de la fraîche rosée au printemps, et les espluye (1) sur la face de la mer, et les mères-perles qui ouvrent leurs écailles, reçoivent ces gouttes, lesquelles se convertissent en perles (2) ; mais au contraire les mères perles qui tiennent leurs écailles fermées, n’empêchent pas que les gouttes ne tombent sur elles; elles empêchent néanmoins qu’elles ne tombent pas dans elles. Or, le ciel a-t-il pas envoyé sa rosée et son influence sur l’une et l’autre mère perle? Pourquoi donc l’une a-t-elle par effet produit sa perle, et l’autre non? Le ciel avait été libéral pour celle qui est demeurée stérile, autant qu’il était requis pour la rendre fertile, mais elle a empêché l’effet de son bénéfice, se tenant fermée et couverte. Et quant à celle qui a conçu la perle,

 

(1) Espluye, verse en pluie.

(2) Voir plus loin.

 

elle n’a rien en cela qu’elle sac tienne du ciel, non pas même son ouverture par laquelle elle a reçu la rosée; car sans le ressentiment des rayons de l’aurore qui l’ont doucement excitée, elle ne fût pas venue en la surface de la mer, ni n’eût pas ouvert son écaille. Théotime, si nous avons quelque amour envers Dieu, à lui en soit l’honneur et la gloire qui a tout fait en nous, et sans lequel rien n’a été fait; à no-us eu soit l’utilité et l’obligation. Car c’est le partage de sa divine bonté avec nous, il nous laisse le fruit de ses bienfaits et s’en réserve l’honneur et la louange: et certes, puisque nous ne sommes tous rien que par sa grâce, nous ne devons rien être que pour sa gloire.

 

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CHAPITRE VII

Qu’il faut éviter toute curiosité, et acquiescer humblement à la très sage providence de Dieu.

 

 

L’esprit humain est si faible, que quand il veut trop curieusement rechercher les causes et raisons de la volonté divine, il s’embarrasse et entortille dans des filets de mille difficultés, desquelles par après il ne se peut déprendre. Il ressemble à la fumée; car en montant il se subtilise, et en se subtilisant il se dissipe. A force de vouloir relever nos discours ès choses divines par curiosité, nous nous évanouissons en nos pensées; et au lieu de parvenir à la science de la vérité, nous tombons en la folie de notre vanité(1).

Mais surtout nous sommes bizarres en ce qui

 

(1) Rom., I, 21; II Tim., III, 7; Rom., I, 22.

 

 

regarde la Providence divine, touchant la diversité des moyens qu’elle nous distribue pour nous tirer à son saint amour, et par son saint amour à la gloire. Car notre témérité nous presse toujours de rechercher pourquoi Dieu donne plus de moyens aux uns qu’aux autres; pourquoi il ne fit entre les Tyriens et Sidoniens les merveilles qu’il fit en Corozaïn et Bethsaïda, puisqu’ils en eussent si bien fait leur profit; et en somme pourquoi il tire à son amour plutôt l’un que l’autre (1).

O Théotime! mon ami, jamais, non jamais nous ne devons laisser emporter notre esprit à. ce tourbillon de vent follet, ni penser de trouver une meilleure raison de la volonté de Dieu, que sa volonté même, laquelle est souverainement raisonnable, ains la raison de toutes les raisons, la règle de toute bonté, la loi de toute équité. Et bien que le très saint Esprit parlant en l’Ecriture sainte rende raison en plusieurs endroits de presque tout ce que nous ne saurions désirer, touchant ce que sa providence fait en la conduite des hommes au saint amour et au salut éternel, si est-ce néanmoins qu’en plusieurs occasions il déclare qu’il ne faut nullement se départir du respect qui est dû à sa volonté, de laquelle nous devons adorer le propos, le décret, le bon plaisir et l’arrêt au bout duquel, comme souverain juge et souverainement équitable, il n’est pas raisonnable qu’elle manifeste ses motifs; ains suffit qu’elle die (2) simplement (et pour cause). Que si nous devons charitablement, porter tant d’honneur aux décrets des cours souveraines, composées de juges corruptibles de la

 

(1) Matth., XI,21.

(2) Die, parle, ordonne.

 

terre et de terre, que de croire qu’ils n’ont pas été faits sans motifs, quoique nous ne les sachions pas; eh, Seigneur Dieu ! avec quelle révérence amoureuse devons-nous adorer l’équité de votre providence suprême, laquelle est infinie en justice et bonté !

Ainsi, en mille lieux de la sacrée parole nous trouvons la raison pour laquelle Dieu a réprouvé le peuple juif. Parce, disent saint Paul et saint Barnabas, que vous repoussez la parole de Dieu, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle; voici nous nous tournons devers les Gentils (1). Et qui considérera en tranquillité d’esprit le IX e, X e et XI e chapitre de l’épître aux Romains, verra clairement que la volonté de Dieu n’a point rejeté le peuple juif sans raison; mais néanmoins. cette raison ne doit point être recherchée par l’esprit humain, qui au contraire est obligé de s’arrêter purement et simplement à révérer le décret divin, l’admirant avec amour comme infiniment juste et équitable, et l’aimant avec admiration comme impénétrable et incompréhensible. C’est pourquoi ce divin apôtre conclut en cette sorte le long discours qu’il en avait fait : O profondité (2) des richesses de la sagesse et science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies imperceptibles! Qui connaît les pensées du Seigneur? ou qui es été son conseiller (3)? Exclamation par laquelle il témoigne que Dieu fait toutes choses avec une grande sagesse, science et raison; mais en telle sorte néanmoins que l’homme n’étant pas

 

(1) Act., XXII, 46.

(2) Profondité, profondeur.

(3) Rom., XI, 35, 34.

 

entré au divin conseil, duquel les jugements et projets sont infiniment élevés au-dessus de notre capacité, nous devons dévotement adorer ses décrets, comme très équitables, sans en rechercher les motifs, qu’il retient en secret par devers soi afin de tenir notre entendement en respect et humilité par devers nous.

Saint Augustin en cent endroits enseigne cette même pratique : « Personne, dit-il, ne vient au Sauveur, sinon étant tiré. Qui c’est qu’il tire, et qu’il c’est qu’il ne tire pas; pourquoi il tire celui-ci, et non pas celui-là., n’en veuille pas juger, si tu ne veux errer. Écoute une fois et entends. N’es-tu pas tiré? prie afin que tu sois tiré (1). Certes, c’est assez au chrétien vivant  encore de la foi, et ne voyant pas ce qui est parfait, mais sachant seulement en partie, de savoir et croire que Dieu ne délivre personne de la damnation, sinon par miséricorde gratuite, par Jésus-Christ notre Seigneur, et qu’il ne damne personne, sinon par sa très équitable vérité, par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Mais de savoir pourquoi il délivre celui-ci plutôt que celui-là, recherche qui pourra une si grande profondité de ses jugements, mais qu’il se garde du précipice, car ses décrets ne sont pas pour cela injustes, encore qu’ils soient secrets (2). Mais pourquoi délivre-t-il donc ceux-ci plutôt-que ceux-là (3)? Nous disons derechef : « O homme! qui es-tu qui répondes à Dieu (4) !

 

(1) I Tract. XXVI in Joan.

(2) Ep. cv.

(3) De bono persever., c. XII,

(4) Rom., XI, 20.

 

Ses jugements sont incompréhensibles (1). Et ajoutons ceci : Ne t’enquiers pas des choses qui sont au-dessus de toi (2), et ne recherche pas ce qui est au delà de tes forces. Or, il ne fait pas  miséricorde à ceux auxquels, par une vérité très secrète et très éloignée des pensées humaines, il juge qu’il ne doit pas départir sa faveur ou miséricorde (3). »

Nous voyons quelquefois des enfants jumeaux dont l’un naît plein de vie, et revoit le baptême; l’autre, en naissant, perd la vie temporelle avant que de renaître à. l’éternelle; l’un par conséquent est héritier du ciel, l’autre privé de l’héritage. Or, pourquoi la divine Providence donne-t-elle des événements si divers à. une si pareille naissance? Certes, on peut dire que la providence de Dieu ne viole pas ordinairement les lois de la nature; si que l’un. de ces bessons (4) étant vigoureux, et l’autre trop faible pour supporter l’effort de la sortie du sein maternel, celui-ci est mort avant que de pouvoir être baptisé, et l’autre a vécu; la Providence n’ayant pas voulu empêcher le cours des causes naturelles, lesquelles, en cette occurrence, auront été la raison de la privation du baptême en celui qui ne l’a pas eu. Et certes, cette réponse est bien solide. Mais, suivant l’avis du divin saint Paul et de saint Augustin, nous ne devons pas nous amuser à cette considération, laquelle, quoique bonne, n’est pas toutefois

 

(1) Rom., XI, 33.

(2) Eccli., III, 22.

(3) Quaest. II, ad Simplic,

(4) Bessons, jumeaux.

 

comparable à. plusieurs autres que Dieu s’est réservées, et qu’il nous fera connaître en paradis. « Alors, dit saint Augustin, ce ne sera plus chose secrète pourquoi l’un plutôt que l’autre est élevé, la cause étant égale de l’un et de l’autre, ni pourquoi des miracles n’ont pas été faits parmi ceux entre lesquels, s’ils eussent été faits, ils eussent fait pénitence, et ont été faits parmi ceux qui n’étaient pas pour croire (1). » Et ailleurs, ce même saint, parlant des pécheurs dont Dieu laisse l’un en son iniquité, et en relève l’autre « Or, pourquoi il retient l’un, dit-il, et n ne retient pas l’autre, il n’est pas possible de le comprendre, ni loisible de s’en enquérir, puisqu’il suffit de savoir qu’il dépend de lui qu’on demeure debout, et ne vient pas de lui qu’on tombe; et derechef cela est caché et très éloigné de l’esprit humain, au moins du mien (2).»

Voilà, Théotime, la plus sainte façon de philosopher en ce sujet. C’est pourquoi j’ai toujours trouvé admirable et aimable la savante modestie et très sage humilité du docteur séraphique saint Bonaventure, au discours qu’il fait de la raison pour laquelle la Providence divine destine les élus à la vie éternelle. «Peut-être, dit-il, que c’est par la prévision des biens qui se feront par celui qui est tiré, en tant qu’ils proviennent aucunement de la volonté ; mais de savoir dire quels biens sont ceux la prévision desquels sert de motif à la divine volonté, ni je ne le sais pas distinctement, ni je ne m’en veux pas enquérir; et il n’y

 

(1) In Enchir. ad Laur., C. XCIV, XCV.

(2) Resp. ad art. sibi falso impositos; Resp. ad art. 14, lib. X, de Genes. ad litt.

 

 

a point de raison, que de quelque sorte de convenance; de manière que nous en pourrions dire quelqu’une et c’en serait une autre. C’est pourquoi nous ne saurions avec certitude marquer la vraie raison ni le vrai motif de la volonté de Dieu pour ce regard; car, comme dit saint Augustin, bien que la vérité en soit très certaine, elle est néanmoins très éloignée de nos pensées; de sorte que nous n’en saurions rien dire d’assuré, sinon par la révélation de celui auquel toutes choses sont connues. Et d’autant qu’il n’était pas expédient pour notre

salut que nous eussions connaissance de ces secrets, ains nous était plus utile de les ignorer,

pour nous tenir en humilité; pour cela Dieu ne les a pas voulu révéler, et même le saint Apôtre

n’a pas osé s’en enquérir, ains a témoigné l’insuffisance de notre entendement pour ce sujet, lorsqu’il s’est écrié : O profondité des richesses de la sapience et science de Dieu (1)! » Pourrait-on parler plus saintement, Théotime, d’un si saint  mystère? Aussi ce sont les paroles d’un très saint et judicieux docteur de l’Église.

 

 

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CHAPITRE VIII

Exhortation à l’amoureuse soumission que nous devons aux décrets de la Providence divine,

 

Aimons donc et adorons en esprit d’humilité cette profondité des jugements de Dieu, Théotime, laquelle, comme dit saint Augustin (2), le saint

 

(1) Rom., XI, 33.

(2) Ep. CV.

 

Apôtre ne découvre pas, ains l’admire, quand il exclame : « O profondité des jugements de Dieu! Qui pourrait compter le sable de la mer, les gouttes de la pluie, et mesurer la largeur de l’abîme ? dit cet excellent esprit de saint Grégoire de Nazianze. Et qui pourra sonder la profondité de la divine sagesse, par laquelle elle a créé toutes choses, et les modère comme elle veut et entend? Car, de vrai, il suffit qu’à l’exemple de l’Apôtre, sans nous arrêter à. la difficulté et obscurité d’icelle, nous l’admirions (1). O profondité des richesses et de la sagesse et de la science de Dieu! O que ses jugements sont inscrutables, et ses voies inaccessibles! qui a connu le sentiment du Seigneur, et qui a été son conseiller (2)? » Théotime, les raisons de la volonté divine ne peuvent être pénétrées par notre esprit, jusqu’à ce que nous voyions la face de celui qui atteint de bout en bout fortement, et dispose toutes

choses suavement, faisant tout ce qu’il fait en nombre, poids et mesure (3), et auquel le Psalmiste dit: Seigneur, vous avez tout fait en sagesse (4).

Combien de fois nous arrive-t-il d’ignorer comment et pourquoi les oeuvres mêmes des hommes se font, «et dont, dit le même saint évêque de Nazianze, l’artisan n’est pas ignorant, encore que nous ignorions son artifice! Ni de même, certes, les choses de ce monde ne sont pas témérairement et imprudemment faites, encore que nous ne sachions pas leurs raisons. » Si

 

(1) Orat. De paup. am. Eccli., I, 2.

(2) Rom., XI, 33, 34.

(3) Sap., VIII, I; XI, 21.

(4) Ps., CIII, 24.

 

nous entrons en la boutique d’un horloger, nous trouverons quelquefois un horologe (1) qui ne sera pas plus gros qu’une orange, auquel il y aura néanmoins cent ou deux cents pièces, desquelles les unes serviront à la montre, les autres à la sonnerie des heures et du réveille-matin; nous y verrons des petites roues, dont les unes vont à droite, les autres à gauche; les unes tournent pardessus, les autres par bas; et Je balancier qui, à coups mesurés, va balançant son mouvement de part et d’autre; et nous admirons comme l’art a su joindre une telle quantité de si petites pièces les unes aux autres, avec une correspondance si juste, ne sachant ni à quoi chaque pièce sert, ni à quel effet elle est faite ainsi, si le maître ne nous le dit; et seulement en général nous savons que toutes servent pour la montre ou pour la sonnerie. On -dit que les bons Indois (2) s’amuseront des jours entiers auprès d’un horologe, pour ouïr sonner les heures à point nommé; et ne pouvant deviner comme cela se fait, ils ne dient pas pourtant que c’est sans art et raison, ains demeurent ravis d’amour et d’honneur envers ceux qui gouvernent les horologes, les admirant comme gens plus qu’humains (3). Théotime, nous voyons ainsi cet univers, et surtout la nature humaine, comme un horologe, composé d’une si grande variété d’actions et de mouvements, que nous ne saurions nous empêcher de l’étonnement. Et nous savons bien en général que ces pièces diversifiées en tant de sortes servent toutes, ou pour faire paraître,

 

(1) Un horologe, une horloge.

(2) Indous, Indiens.

(3) Plus qu’humains, supérieurs à l’humanité.

 

 

comme en une montre, la très sainte justice de Dieu, ou pour manifester la triomphante miséricorde de sa bonté, comme par une sonnerie de louange. Mais de connaître en particulier l’usage de chaque pièce, ou comme elle est ordonnée à la fin générale, ou pourquoi elle est faite ainsi, nous ne le pouvons pas entendre, sinon que le souverain ouvrier nous l’enseigne. Or, il ne nous manifeste pas son art, afin que nous l’admirions avec plus de révérence; jusqu’à ce qu’étant au ciel, il nous ravisse en la suavité de sa sagesse, lorsqu’en l’abondance de son amour il nous découvrira les raisons, moyens et motifs de tout ce qui se sera passé en ce monde au profit de notre salut éternel.

« Nous ressemblons, dit derechef le grand Nazianzène, à ceux qui sont affligés du vertigo ou tournoiement de tête. Il leur est advis que tout tourne sens dessus dessous autour d’eux, bien que ce soit leur cervelle et imagination qui tournent, et non pas les choses. Car, ainsi rencontrant quelques événements desquels les causes nous sont inconnues, il nous semble que les choses du monde sont administrées sans raison, parce que nous ne la savons pas. Croyons donc, que comme Dieu est le facteur et père de toutes choses, aussi en a-t-il le soin par sa providence, qui serre et embrasse toute la machine des créatures; et surtout croyons qu’il préside à nos affaires, de nous autres qui le connaissons, encore que notre vie soit agitée de tant de contrariétés, d’accidents, dont la raison nous est inconnue, afin peut-être que, ne pouvant pas arriver à cette connaissance, nous admirions la raison souveraine de Dieu, qui surpasse toutes choses; car, envers nous, la chose est aisément méprisée qui est aisément connue; mais ce qui surpasse la pointe de notre esprit, plus il est difficile d’être entendus plus aussi il nous excite à une grande admiration. Certes les raisons de la Providence céleste seraient bien basses, si nos petits esprits y pouvaient atteindre; elles seraient moins aimables en leur suavité, et moins admirables en leur majesté, si elles étaient moins éloignées de notre capacité. »

Exclamons donc, Théotime, en toutes occurrences, mais exclamons d’un coeur tout amoureux envers la Providence toute sage, toute puissante et toute douce de notre Père éternel : O profondeur des richesses, de la sagesse et de la science de Dieu (1)! O Seigneur Jésus, Théotime, que les richesses de la bonté divine sont excessives! Son amour envers nous est un abîme incompréhensible: c’est pourquoi il nous a préparé une riche suffisance, ou plutôt une riche affluence de moyens propres pour nous sauver, et pour nous les appliquer suavement,- il use d’une sagesse souveraine, ayant par son infinie science prévu et connu tout ce qui était requis à cet effet. Eh! que pouvons-nous craindre? ains que ne devons-nous pas espérer, étant enfants d’un Père si riche en bonté, pour nous aimer et vouloir sauver, si savant pour préparer les moyens convenables à cela, et si sage pour les appliquer, si bon pour vouloir, si clairvoyant pour ordonner, si prudent pour exécuter?

Ne permettons jamais à. nos esprits de voleter

 

(1) Rom., XI, 33.

 

par curiosité autour des jugements divins; car, comme petits papillons, nous y brûlerons nos ailes, et périrons dans ce feu sacré. Ces jugements sont incompréhensibles (1), ou, comme dit saint Grégoire Nazianzène, ils sont inscrutables c’est-à-dire, nous n’en saurions reconnaître et pénétrer les motifs. Les voies et moyens par lesquels il les exécute et conduit à chef (2), ne peuvent être discernés et reconnus ; et pour bon sentiment que nous ayons, nous demeurons en défaut à chaque bout de champ, et en perdons la trace. Car qui peut pénétrer le sens, l’intelligence et l’intention de Dieu (2)? Qui a été son conseiller pour savoir ses projets et leurs motifs? ou qui l’a jamais prévenu (3) par quelque service? N’est-ce pas lui au contraire qui nous prévient ès bénédictions de sa grâce, pour nous couronner en la félicité de sa gloire? Ah! Théotime, toutes choses sont de lui (4), qui en est le créateur; toutes choses sont par lui, qui en est le gouverneur; toutes choses sont en lui, qui en est le protecteur. A lui soit honneur et gloire ès siècles des siècles. Amen (5). Allons en paix, Théotime, au chemin du très saint amour; car qui aura le divin amour en la mort, après la mort il jouira éternellement de l’amour.

 

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CHAPITRE IX.

D’un certain reste d’amour, lequel demeure maintes fois en l’âme qui a perdu la sainte charité.

 

Certes la vie d’un homme qui, tout alangouri,

 

(1) Rom., XI, 33,

(2) A chef, à leur fin.

(3) Rom., XI, 34.

(4) Ibid., 35.

(5) Ibid., 36.

 

 

va petit à petit mourant dans un lit, ne mérite presque plus que l’on l’appelle vie: puisqu’encore qu’elle soit vie, elle est toutefois tellement mêlée avec la mort, qu’on ne saurait dire si c’est une mort encore vivante, ou une vie mourante. Hélas ! que c’est un piteux spectacle, Théotime! mais rien plus lamentable est l’état d’une âme, laquelle, ingrate à son Sauveur, va de moment en moment en arrière, se retirant de l’amour divin par certains degrés d’indévotion et de déloyauté, jusqu’à. tant que l’ayant du tout quitté, elle demeure en l’horrible obscurité de perdition; et cet amour qui est en son déclin, et qui va périssant et défaillant, est appelé amour imparfait; parce qu’encore qu’il soit entier en l’âme, il n’y est pas, ce semble, entièrement, c’est-à-dire, il ne tient quasi plus à l’âme, et est sur le point de l’abandonner. Or, la charité étant séparée de l’âme par le péché, il y reste maintes fois une certaine ressemblance de charité, qui nous peut décevoir et amuser vainement; et je vous dirai ce que c’est.

La charité, tandis qu’elle est en nous, produit force actions d’amour envers Dieu, par le fréquent exercice desquelles notre âme prend une certaine habitude et coutume d’aimer Dieu, qui n’est pas la charité, ains seulement un pli et inclination, que la multitude des actions a donné à notre coeur.

Après avoir fait une longue habitude de prêcher ou dire la messe par élection, il nous arrive maintes fois en songe de parler et de dire les mêmes choses que nous dirions en prêchant ou célébrant, si que la coutume ou habitude acquise par élection et vertu, est en quelque sorte pratiquée par après sans élection et sans vertu, puisque les actions faites en dormant n’ont de la vertu, à parler généralement, qu’une apparente image, et en sont seulement des simulacres et représentations. Ainsi la charité, par la multitude des actes qu’elle -produit, imprime en nous une certaine facilité d’aimer, laquelle elle nous laisse, après même que nous sommes privés de sa présence. J’ai vu, étant jeune écolier, qu’en un village proche de Paris, dans un certain puits il y avait un écho (1), lequel répétait les paroles que nous prononcions là auprès, plusieurs fois. Que si quelque idiot sans expérience eût ouï ces répétitions de paroles, il eût cru qu’il y eut eu quelque homme au fond du puits qui les eût faites. Mais nous savions déjà, par la philosophie, qu’il n’y avait personne dans le puits qui redit nos paroles, ains que seulement il y avait quelques concavités, en l’une desquelles nos voix étant ramassées, et ne pouvant passer outre, pour ne point périr du tout, et employer les forces qui leur restaient, elles produisaient des secondes voix, et ces secondes voix ramassées dans une autre concavité en produisaient des troisièmes, et ces troisièmes en pareille façon des quatrièmes, et ainsi consécutivement jusques à onze : si que ces voix-là. faites dans le puits n’étaient plus nos voix, ains des ressemblances et images d’icelles.

Et de fait, il y avait beaucoup à dire entre nos voix et celles-là; car, quand nous disions une grande

 

(1) Ce que l’auteur dit d’un village des environs de Paris existait dans Paris même; d’après les antiquaires, ce serait l’origine de la rue du Puits-qui-parle, quartier du Panthéon.

 

suite de mots, elles n’en redisaient que quelques-uns, accourcissaient la prononciation des syllabes qu’elles passaient fort vitement, et avec des tons et accents tout différents des nôtres, et si (1) elles ne commençaient à former ces mots qu’après que nous les avions achevés de prononcer. En somme ce n’étaient point des paroles d’un homme vivant, mais, par manière de dire, de,s paroles d’un rocher, d’un rocher creux et vain, lesquelles toutefois représentaient si bien la voix humaine, de laquelle elles avaient pris leur origine, qu’un ignorant s’y fût amusé et mépris.

Or je veux maintenant dire ainsi. Quand le saint amour de charité rencontre une âme maniable, et qu’il fait quelque long séjour en icelle, il y produit un second amour qui n’est pas un amour de charité, quoiqu’il provienne de la charité; ains c’est un amour humain, lequel néanmoins ressemble tellement à la charité, qu’encore que par après elle périsse en l’âme, il est advis qu’elle y soit toujours, d’autant qu’elle y a laissé après soi cette sienne image et ressemblance qui la représente; en sorte qu’un ignorant s’y tromperait, ainsi que les oiseaux firent en la peinture des raisins de Zeuxis, qu’ils cuidèrent être de vrais raisins, tant l’art avait proprement imité la nature. Et néanmoins il y a bien de la différence entre la charité et l’amour humain qu’elle produit en nous; car la voix dé la charité prononce, intime et opère tous les commandements de Dieu dedans nos coeurs; l’amour humain qui reste après elle, les dit voirement et intime quelquefois tous, mais il ne les opère jamais tous, ains quelques-uns seulement : la charité prononce

 

(1) Et si, en sorte que.

 

 

et assemble toutes les syllabes, c’est-à-dire, tontes les circonstances des commandements de Dieu; cet amour humain en laisse toujours quelqu’une en arrière, et surtout celle de la droite et pure intention. Et quant au ton, la charité l’a fort égal, doux et gracieux; mais cet amour humain va toujours ou trop haut ès choses terrestres, ou trop bas ès célestes, et ne commence jamais sa besogne qu’après que la charité a cessé de faire la sienne. Car tandis que la charité est en l’âme, elle se sert de cet amour humain, qui est sa créature, et J’emploie pour faciliter ses opérations; si que, pendant ce temps-là, les oeuvres de cet amour, comme d’un serviteur, appartiennent à la charité, qui en est la dame. Mais la charité étant éloignée, alors les actions de cet amour sont da tout à lui, et n’ont plus l’estime et valeur de la charité; car comme le bâton d’Élisée, en l’absence d’icelui, quoiqu’en la main du serviteur Giezi, qui l’avait reçu de celle d’Élisée, ne faisait nul miracle; aussi les actions faites en l’absence de la charité, par la seule habitude de l’amour humain, ne sont d’aucun mérite ni d’aucune valeur pour la vie éternelle, quoique cet amour humain ait appris à les faire de la charité, et ne soit que son serviteur. Et cela se fait de la sorte, parce que cet amour humain, en l’absence de la charité, n’a plus aucune force surnaturelle pour porter l’âme à. l’excellente action de l’amour de Dieu sur toutes choses.

 

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CHAPITRE X

Combien cet amour imparfait est dangereux.

 

Hélas ! mon Théotime, voyez, je vous prie, le pauvre Judas, après qu’il eut trahi son Maître, comme il va rapporter l’argent aux Juifs, comme il reconnaît son péché, comme il parle honorablement du sang de cet Agneau immaculé. C’étaient des effets de l’amour imparfait, que la précédente charité passée lui avait laissés dans le coeur.

On descend à l’impiété par certains degrés, et nul presque ne parvient à l’extrémité de la malice en un instant.

Les parfumiers (1), quoi qu’ils ne soient plus en leurs boutiques, portent longtemps l’odeur des parfums qu’ils ont maniés. Ainsi ceux qui ont été ès cabinets des onguents célestes, c’est-à-dire, en la très sainte charité, ils en gardent encore quelque temps après la senteur.

Quand le cerf a passé la nui-t en quelque lieu, la matinée même l’assentiment (2) et le vent en est encore frais : le soir il est plus malaisé à prendre mais à même que ses allures sont vieilles et dures les chiens vont aussi perdant connaissance. Quand la charité a régné quelque temps en une âme, en y trouve ses passées, sa piste, ses allures, son vent pour quelque temps, après qu’elle l’a quittée; mais petit à petit enfin tout cela s’évanouit, et on perd toute sorte de connaissance que jamais la charité y ait été.

Nous avons vu des jeunes gens bien nourris en amour de Dieu, qui, se détraquant, ont demeuré quelque temps au milieu de leur malheureuse décadence, qu’on ne laissait pas de voir en eux des grandes marques de leur vertu, passée; et que l’habitude acquise du temps de la charité

 

(1) Parfumiers, parfumeurs.

(2) Assentiment, fumet, odeur.

 

répugnant au vice présent, on avait peine durant quelques mois de discerner s’ils étaient hors de la charité eu non, et s’ils étaient vertueux ou vicieux, jusques à ce que le progrès faisait clairement connaître que ces exercices vertueux ne prenaient pas leur origine de la charité présente, mais de la charité passée; non de l’amour parfait, mais de l’imparfait, que la charité avait laissé après soi, comme marque du logement qu’elle avait fait en ces âmes-là.

Or, cet amour imparfait est bon en soi-même, Théotime, car étant créature de la sainte charité, et comme, de son train, il ne se peut qu’il ne soit bon, et d’effet à. servir fidèlement la charité, tandis qu’elle a séjourné dedans l’âme, et est toujours prêt à la servir si elle y retournait; que s’il ne peut faire les actions de l’amour parfait, il n’en est pourtant pas à. mépriser; car la condition de sa nature est telle. Ainsi les étoiles, qui, en comparaison du soleil, sent fort imparfaites, sont néanmoins extrêmement bulles, regardées en particulier; et ne tenant point de rang en la présence du soleil, elles en tiennent en son absence.

Toutefois, quoique cet amour imparfait soit bon en soi, il nous est néanmoins périlleux, pour autant que(l) souvent-nous nous contentons de l’avoir lui seul; parce qu’ayant plusieurs traits extérieurs et intérieurs de la charité, pensant que ce soit elle-même que nous avons, nous nous amusons, et estimons d’être saints; tandis qu’en cette vaine persuasion les péchés qui nous ont privés de la charité, croissent, grossissent et multiplient si

 

(1) Pour autant que, en ce que, parce que. 

 fort, qu’enfin ils se rendent maîtres de notre coeur.

Si Jacob n’eût point abandonné sa parfaite Rachel, et se fût toujours tenu près d’elle au jour de ses noces, il n’eût pas été trompé comme il fut; mais parce qu’il la laissa aller sans lui à la chambre, il fut tout étonné, le jour suivant, de trouver qu’en son lieu il n’avait que l’imparfaite Lia, qu’il croyait néanmoins être sa chère Rachel; mais Laban l’avait ainsi trompé. Or, l’amour-propre nous déçoit de même façon. Pour peu que nous quittions la charité, il fourre en notre estime cette habitude imparfaite ; et nous prenons notre contentement en elle, comme si c’était la vraie charité, jusques à ce que quelque claire lumière nous fasse voir que nous sommes abusés.

Hé Dieu! n’est-ce pas une grande pitié de voir une âme qui se flatte en cette imagination d’être sainte, demeurant en repos, comme si elle avait la charité, se trouver toutefois enfin que sa sainteté est feinte, et que son repos n’est qu’une léthargie, et sa joie une manie?

 

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CHAPITRE XI

Moyen de reconnaître cet amour imparfait.

 

 

Mais quel moyen, me direz-vous, de discerner si c’est Rachel ou Lia, la charité ou l’amour imparfait, qui me donne les sentiments de dévotion dont je suis touché? Si, examinant en particulier les objets des désirs, des affections et des desseins que vous avez présentement, vous en trouvez quelqu’un pour lequel vous voulussiez contrevenir à la volonté et au bon plaisir de Dieu, péchant mortellement, c’est hors de doute que tout le sentiment, toute la facilité et promptitude que vous avez à servir Dieu, n’a point d’autre source que de l’amour humain et imparfait; car si l’amour parfait régnait en vous, û Seigneur Dieu! il romprait toute affection, tout désir, tout dessein duquel l’objet serait si pernicieux, et ne pourrait souffrir que votre coeur le regardât.

Mais remarquez que j’ai dit cet examen devoir être fait des affections que vous avez présentement; car il n’est pas besoin de vous imaginer celles qui pourraient naît par après, puisqu’il suffit que nous soyons fidèles ès occurrences présentes, selon la diversité des temps, et que chaque saison a bien assez de son travail et de sa peine.

Que si toutefois vous vouliez exercer votre coeur à la vaillance spirituelle, par la représentation de diverses rencontres et de divers assauts, vous le pourriez utilement faire, pourvu qu’après les actes de cette vaillance imaginaire que votre coeur aurait faits, vous ne vous estimassiez point plus vaillant. Car les enfants d’Éphraïm, qui faisaient merveilles à bien décocher leurs arcs ès essais de guerre qu’ils faisaient entre eux, quand ce vint au fait et au prendre, au jour de la bataille, ils tournèrent le dos (1), et n’eurent seulement pas l’assurance de mettre leurs flèches au trait, ni de regarder la pointe de celles de leurs ennemis.

Quand donc on fait la pratique do cette vaillance pour les occurrences futures ou seulement possibles, si on a un sentiment bon et fidèle, on en remercie Dieu; car ce sentiment est toujours

 

(1) Ps., LXXVII.

 

bon; mais pourtant on demeure avec humilité entre la confiance et défiance, espérant que moyennant l’assistance divine on ferait en l’occasion ce qu’on s’imagine, et craignant toutefois que, selon notre misère ordinaire, peut-être n’en ferions-nous rien, et perdrions courage; mais si la défiance se rendait si démesurée, qu’il nous semblât de n’avoir ni force, ni courage, et que partant il nous arrivât du désespoir sur le sujet des tentations imaginées, comme si nous n’étions pas en la charité et grâce de Dieu, il nous faut alors faire résolution, malgré notre sentiment et découragement, de bien être fidèles en tout ce qui nous arrivera jusqu’à la tentation qui nous met en peine, et espérer que, lorsqu’elle arrivera, Dieu multipliera sa grâce, redoublera son secours, et nous fera toute l’assistance requise; et que, ne nous donnant pas la force pour une guerre imaginaire, et non nécessaire, il la nous donnera quand ce viendra au besoin. Car comme plusieurs ont perdu le coeur en l’assaut, plusieurs aussi y ont perdu la crainte, et ont pris du courage et résolution en la présence du péril et de la nécessité, qui ne l’eussent jamais su prendre en son absence. Et ainsi plusieurs serviteurs de Dieu, se représentant les tentations absentes, s’en sont effrayés jusque presque à perdre courage, qui les voyant présentes se sont comportés fort courageusement. Enfin ces épouvantements pris pour la représentation des assauts futurs, lorsqu’il nous semble que le coeur nous manque, il suffit de désirer du courage, et se confier en Dieu qu’il nous en donnera quand il sera temps. Samson n’avait certes pas toujours son courage : ains il est marqué en l’Écriture que le lion des vignes de Tamnatha, venant à lui furieusement et rugissant, l’esprit de Dieu le saisit (1) c’est-à-dire, Dieu lui donna le mouvement d’une nouvelle force et d’un nouveau courage, et il mit en pièces le lion, comme il eût fait un chevreau (2), et tout de même quand il défit les mille Philistins qui le voulaient défaire en la campagne de Lechi. Ainsi, mon cher Théotime, il n’est pas nécessaire que nous ayons toujours le sentiment et mouvement du courage requis à surmonter le lion rugissant qui va ça et là rôdant pour nous dévorer (3); cela nous pourrait donner de la vanité et présomption. Il suffit bien que nous ayons bon désir de combattre vaillamment, et une parfaite confiance que l’Esprit divin nous assistera de son secours lorsque l’occasion de remployer se présentera.

 

 

(1) Judic., XIV. 5, 6.

2) Judic., xv.

3) 1 Petr., V, 8.

 

FIN DU QUATRIÈME LIVRE.

 

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