LIVRE VI
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LIVRE SIXIÈME

DES EXERCICES DU SAINT AMOUR EN L’ORAISON.

 

CHAPITRE PREMIER.

Description de la théologie mystique, qui n’est autre chose que l’oraison.

CHAPITRE II.

De la méditation, premier degré de l’oraison ou théologie mystique.

CHAPITRE III

Description de la contemplation, et de la première différence qu’il y a entre icelle et la méditation.

CHAPITRE IV

Qu’en ce monde l’amour prend sa naissance, mais non pas son excellence, de la connaissance de Dieu.

CHAPITRE V

Seconde différence entre la méditation et la contemplation.

CHAPITRE VI

Que la contemplation se fait sans peine; qui est la troisième différence entre molle et la méditation.

CHAPITRE VII

Du recueillement amoureux de  l’âme la contemplation.

CHAPITRE VIII

Du repos de l’âme recueillie en son bien-aimé.

CHAPITRE IX

Comme ce repos sacré se pratique.

CHAPITRE X

Des divers degrés de cette quiétude, et comme il la faut conserver.

CHAPITRE XI

Suite du discours des divers degrés de la sainte quiétude et d’une excellente abnégation de soi-même qu’on y pratique quelquefois.

CHAPITRE XII

De l’écoulement ou liquéfaction de l’âme en Dieu.

CHAPITRE XIII

De la blessure d’amour.

CHAPITRE XIV

De quelques autres moyens par lesquels le saint amour blesse les coeurs.

CHAPITRE XV

De la langueur amoureuse du coeur blessé de dilection.

 

 

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CHAPITRE PREMIER.

Description de la théologie mystique, qui n’est autre chose que l’oraison.

 

 

Nous avons deux principaux exercices de notre amour envers Dieu: l’un affectif, et l’autre effectif, ou, comme dit saint Bernard, actif. Par celui-là nous affectionnons Dieu, et ce qu’il affectionne ; par celui-ci nous servons Dieu, et faisons ce qu’il ordonne. Celui-là nous joint à la bonté de Dieu ; celui-ci nous fait exécuter ses volontés. L’un nous remplit de complaisance, de bienveillance, d’élans, de souhaits, de soupirs et d’ardeurs spirituelles, nous taisant pratiquer les sacrées infusions et mélanges de notre esprit avec celui de Dieu; l’autre répand en nous la solide résolution, la fermeté de courage et l’inviolable obéissance requise pour effectuer les ordonnances de la volonté de Dieu, et pour souffrir, agréer, approuver et embrasser tout ce qui provient de son bon plaisir. L’un nous fait plaire en Dieu, l’autre nous fait plaire à Dieu. Par l’un nous concevons, par l’autre nous produisons. Par l’un nous mettons Dieu sur notre coeur (1), comme un étendard d’amour auquel toutes nos affections se rangent; par l’autre nous le mettons sur nos bras, comme une épée de dilection par laquelle nous faisons tous les exploits des vertus (2).

Or, le premier exercice consiste principalement en l’oraison, en laquelle se passent tant de divers mouvements intérieurs, qu’il est impossible de les exprimer tous, non seulement à cause de leur quantité; mais aussi à raison de leur nature et qualité, laquelle étant spirituelle ne peut être que grandement déliée et presque imperceptible à nos entendements. Les chiens les plus sages et mieux dressés tombent souvent en défaut, perdant la piste et le sentiment pour la variété des ruses dont les cerfs usent, faisant les horvaris (3), donnant le change et pratiquant mille malices pour s’échapper devant la meute, et nous perdons souvent de vue et de connaissance notre propre coeur en l’infinie diversité des mouvements par lesquels il se tourne en tant de façons et avec une si grande promptitude qu’on ne peut discerner ses erres (4).

Dieu seul est celui qui, par son infinie science, voit, sonde et pénètre tous les tours et contours de nos esprits ; il entend nos pensées de loin, il trouve tous nos sentiers, faufilans et détours : sa

 

(1) Cant. cant., VIII, 6.

(2) Ibid.

(3) Horvaris, hourvaris. Ce mot, qui désigne certain cri des chasseurs pour ramener les chiens en défaut, se dit, par extension, des ruses des animaux chassés.

(4) Erres, errements, détours.

 

science est admirable, elle prévaut au-dessus de notre capacité, et nous n’y pouvons atteindre (1). Certes, si nos esprits voulaient faire retour sur eux-mêmes par les réfléchissements (2) et replis de leurs actions, ils entreraient en des labyrinthes esquels ils perdraient sans doute l’issue, et ce serait une attention insupportable de penser quelles sont nos pensées, considérer nos considérations, voir toutes nos vues spirituelles, discerner que nous discernons, nous ressouvenir que nous nous ressouvenons : ce seraient des entortillements que nous ne pourrions défaire. Ce traité est donc difficile, surtout à qui n’est pas homme de grande oraison.

Nous ne prenons pas ici le mot d’oraison pour la seule prière ou demande de quelque bien, répandue devant Dieu par les fidèles, comme saint Basile la nomme, mais comme saint Bonaventure, quand il dit que l’oraison, à parler généralement, comprend tous les actes de contemplation ; ou comme saint Grégoire Nyssène (3), quand il enseignait que L’oraison est un entretien et conversation de l’âme avec Dieu ; ou bien comme saint Chrysostome, quand il assure que l’oraison est un devis avec la divine majesté; ou enfin comme saint Augustin et saint Damascène, quand ils disent que l’oraison est une montée on élèvement de l’esprit en Dieu. Que si l’oraison est un colloque, un devis, ou une conversation de l’âme avec Dieu, par icelle donc nous parlons à Dieu, et Dieu réciproquement parle à nous; nous aspirons

 

(1) Ps., CXXXVIII, 3 - 6.

(2) Réfléchissements, réflexions.

(3) Nyssène, de Nysse.

 

à lui et respirons en lui; et mutuellement il inspire en nous et respire sur nous.

Mais de quoi devisons-nous en l’oraison? quel est le sujet de notre entretien ? Théotime, on n’y parle que de Dieu; car de qui pourrait deviser et s’entretenir l’amour, que du bien-aimé? Et pour cela l’oraison et la théologie mystique ne sont qu’une même chose. Elle s’appelle théologie, parce que comme la théologie spéculative a Dieu pour son objet, celle-ci aussi ne parle que de Dieu, avec trois différences : car, 1° celle-là traite de Dieu en tant qu’il est Dieu, et celle-ci en parle en tant qu’il est souverainement aimable, c’est-à-dire, celle-là regarde la divinité de la suprême bonté, et celle-ci la suprême bonté de la divinité; 2° la spéculative traite de Dieu avec les hommes et entre les hommes, la mystique parle de Dieu avec Dieu et en Dieu même; 3° la spéculative tend à la connaissance de Dieu, et la mystique à l’amour de Dieu, de sorte que celle-là rend ses écoliers savants, doctes et théologiens; mais celle-ci rend les siens ardents, affectionnés, amateurs de Dieu, et Philothées ou Théophiles.

Or, elle s’appelle mystique, parce que la conversation y est toute secrète, et ne se dit rien en icelle entre Dieu et l’âme que de coeur à coeur par une communication incommunicable à tout autre qu’à ceux qui la font. Le langage des amants est si particulier que nul ne l’entend qu’eux-mêmes. Je dors, disait l’amante sacrée, et mon coeur veille, eh ! voilà que mon bien-aimé me parle (1). Qui eût pu deviner que cette épouse

 

(1) Cant. cant., V, 2.

 

étant endormie eût néanmoins devisé avec son époux? Mais où l’amour règne, on n’a point besoin du bruit des paroles extérieures, ni de l’usage des sens pour s’entretenir et s’entr’ouïr l’un l’autre. En somme l’oraison et théologie mystique n’est autre chose qu’une conversation par laquelle l’âme s’entretient amoureusement avec Dieu de sa très aimable bonté, pour s’unir et joindre à icelle.

L’oraison est une manne, pour l’infinité des goûts amoureux et des précieuses suavités qu’elle donne à ceux qui en usent; mais elle est secrète (1), parce qu’elle tombe avant la clarté d’aucune science, en la solitude mentale (2) où l’âme traite seule à seule avec son Dieu. Qui est celle-ci, peut-on dire d’elle, qui monte par le désert comme une nuée de parfums, de myrrhe, d’encens, et de toutes les poudres du parfumeur (3) ? Aussi le désir du secret l’avait incitée de faire cette supplication à son époux : Venez, mon bien-aimé, sortons aux champs, séjournons és villages (4); pour cela l’amante céleste est appelée tourterelle, oiseau qui se plait ès lieux ombrageux et solitaires, esquels elle ne se sert de son ramage que pour son unique patron, ou le flattant tandis qu’il est en vie, ou le regrettant après sa mort. Pour cela au Cantique l’époux divin et l’épouse céleste représentent leurs amours par un continuel devis, Que si leurs amis et amies parlent parfois emmi leur entretien, ce n’est qu’à la

 

(1) Apoc., II, 17,

(2) Exod., XVI, 13, 14.

(3) Cant. cant. III, 6.

(4) Ibid., VII, 11.

 

dérobée, et de sorte qu’ils ne troublent point le colloque. Pour cela la bienheureuse mère Térèse de Jésus trouvait plus de profit au commencement ès mystères où notre Seigneur fut plus seul, comme au jardin des Olives, et lorsqu’il fut attendant la Samaritaine, car il lui était advis qu’étant seul il la devait plus tôt admettre auprès de lui.

L’amour désire le secret, et quoique les amants n’aient rien à dire de secret, ils se plaisent toutefois à le dire secrètement, et c’est en partie, si je ne me trompe, parce qu’ils ne veulent parler que pour eux-mêmes, et disant quelque chose à haute voix, il leur est advis que ce n’est plus pour eux seuls, partie (1), parce qu’ils ne disent pas les choses communes à la façon commune, ainsi avec des traits particuliers et qui ressentent la spéciale affection avec laquelle ils parlent. Le langage de l’amour est commun quant aux paroles; mais quant à la manière et prononciation, il est si particulier que nul ne l’entend, sinon les amants. Le nom d’ami, étant dit en commun, n’est pas grand’chose, mais étant dit à part, en secret, à l’oreille, il veut dire merveille, et à mesure qu’il est dit plus secrètement, sa signification en est plus aimable. O Dieu! quelle différence entre le langage de ces anciens amateurs de la divinité, Ignace, Cyprien, Chrysostome, Augustin, Hilaire, Ephrem, Grégoire, Bernard, et celui des théologiens moins amoureux! Nous usons de leurs mêmes mots, mais entre eux c’étaient des mots pleins de chaleur et de la suavité

 

(1) Partie, en partie.

 

 

des parfums amoureux : parmi nous ils sont froids et sans aucune senteur.

L’amour ne parle pas seulement par la langue, mais par les yeux, les soupirs et contenances. Oui même le silence et la taciturnité lui tiennent lieu de parole. Mon coeur vous l’a dit, ô Seigneur, ma face vous a cherché; ô Seigneur, je chercherai votre face (1). Mes yeux ont défailli, disant: Quand me consolerez-vous (2) ! Exaucez ma prière, ô Seigneur, et déprécation: écoutez de vos oreilles mes larmes (3). Que la prunelle de ton oeil ne se taise point (4), disait le coeur désolé des habitants de Jérusalem à leur propre ville. Voyez-vous, Théotime, que le silence des amants affligés parle de la prunelle des yeux et par les larmes. Certes, en la théologie mystique, c’est le principal exercice de parler à Dieu et d’ouïr parler Dieu au fond du coeur, et parce que ce devis se fait par de très secrètes aspirations et inspirations, nous l’appelons colloque de silence : les yeux parlent aux yeux, et le coeur au coeur, et nul n’entend ce qui se dit que les amants sacrés qui parlent.

 

(1) Ps., XXVI, 8.

(2) Ps., CXVIII, 82.

(3) Ps., XXXVIII, 43.

(4) Thren., II, 58.

 

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CHAPITRE II.

De la méditation, premier degré de l’oraison ou théologie mystique.

 

Ce mot est grandement en usage dans les saintes Écritures, et ne veut dire autre chose qu’une attentive et réitérée pensée propre à produire des affections ou bonnes ou mauvaises. Au premier psaume, l’homme est dit bienheureux qui sa volonté en la loi du Seigneur, et qui méditera en la loi d’icelui jour et nuit (1). Mais au second psaume : Pourquoi ont frémi les nations et les peuples? Pourquoi ont-ils médité des choses vaines (2)? La méditation donc se fait pour le bien et pour le mal. Toutefois d’autant qu’en l’Écriture sainte le mot de méditation est employé ordinairement pour l’attention que l’on a aux choses divines afin de s’exciter à les aimer, il a été, par manière de dire, canonisé du commun consentement des théologiens, aussi bien que le nom d’ange et de zèle; comme au contraire celui de dol et de démon a été diffamé, si que maintenant, quand on nomme la méditation, on entend parler de celle qui est sainte, et par laquelle on commence la théologie mystique.

Or, toute méditation est une pensée, mais toute pensée n’est pas une méditation. Maintes fois nous avons des pensées auxquelles notre esprit s’attache sans dessein ni prétention quelconque, par manière de simple amusement, ainsi que nous voyons, les mouches comme voler çà et là sur les fleurs sans en tirer chose aucune, et cette espèce de pensée, pour attentive qu’elle soit, ne peut porter le nom de méditation, ains doit être simplement appelée pensée. Quelquefois nous pensons attentivement à quelque chose pour apprendre ses causes, ses effets, ses qualités, et cette pensée s’appelle étude, en laquelle l’esprit fait comme les

 

(1) Ps., I, 2.

(2) Ps., II t

 

hannetons qui volettent sur les fleurs et les feuilles indistinctement, pour les manger et s’en nourrir. Mais quand nous pensons aux choses divines, non pour apprendre, mais pour nous affectionner à elles, cela s’appelle méditer, et cet exercice, méditation, auquel notre esprit, non comme une mouche par simple amusement, ni comme un hanneton pour manger et se remplir, mais comme une sacrée avette, va çà et là sur les fleurs des saints mystères pour en extraire le miel du divin amour.

Ainsi plusieurs sont toujours songeants et attachés à certaines pensées inutiles, sans savoir presque à quoi ils pensent: et ce qui est admirable, ils n’y sont attentifs que par inadvertance, et voudraient ne point avoir telles cogitations; témoin celui qui disait : Mes pensées se sont dissipées tourmentant mon coeur (1). Plusieurs aussi étudient, et par une occupation très laborieuse se remplissent de vanité, ne pouvant résister à la curiosité; mais il y en a peu qui s’emploient à méditer pour échauffer leur coeur au saint amour céleste. En somme la pensée et l’étude se font de toutes sortes de choses; mais la méditation, ainsi que nous en parlons maintenant, rie regarde que les objets; la considération desquels nous peut rendre bons et dévots. Si que la méditation n’est autre chose qu’une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l’esprit afin d’exciter la volonté à des saintes et salutaires affections et résolutions.

La sainte parole explique certes admirablement

 

(1) Job., XVII, 11.

 

 

en quoi consiste la sainte méditation par une excellente similitude. Ezéchias voulant exprimer eu son cantique l’attentive considération qu’il fait de son mal : Je crierai, dit-il, comme un poussin d’hirondelle, et je méditerai comme une colombe (1). Car, mon cher Théotime, si jamais vous y avez pris garde, les petits des hirondelles ouvrent grandement leur bec quand ils font leur piallement(2), et au contraire les colombes entre tous les oiseaux font leur grommellement à bec clos et enfermé, roulant leur voix dans le gosier et poitrine sans que rien en sorte que par manière de retentisse-nient et résonnement, et ce petit grommellement leur sert également pour exprimer leurs douleurs comme pour déclarer leurs joies. Ezéchias donc, pour montrer qu’emmi son ennui il faisait plusieurs oraisons vocales : Je crierai, dit-il, comme le poussin de l’hirondelle, ouvrant ma bouche pour pousser, devant Dieu, plusieurs voit lamentables; et pour témoigner d’autre part qu’il employait aussi la sainte oraison mentale: Je méditerai, ajoute-t-il, sommé la colombe, roulant et contournant mes pensées dedans mon coeur par une attentive considération, afin de m’exciter à bénir et louer la souveraine miséricorde de mon Dieu, qui m’a retiré des portes de la mort, ayant compassion de ma misère. Ainsi, dit Isaïe, nous rugirons ou bruirons comme des ours, et gémirons méditant comme des colombes (3); le bruit des ours se rapportant aux exclamations par lesquelles on s’écrie en

 

(1) Is.. XXXVIII, 14.

(2) Piallement, piaillement, cri plaintif.

(3) Isa., XXXIX, 11

 

raison vocale, et les gémissements des colombes à la sainte méditation.

Mais afin qu’on sache que les colombes ne font pas leur grunement (1) seulement ès occasions de tristesse, ains encore en celles de la joie, l’époux sacré décrivant le printemps naturel pour exprimer les grâces du printemps spirituel : La voix, dit-il, de la tourterelle a été ouie en notre terre (2), parce qu’au printemps la tourterelle commence à s’échauffer, ce qu’elle témoigne par son ramage qu’elle répand plus fréquemment; et tôt après : Ma colombe, montre-moi ta face; que ta voix résonne à mes oreilles; car ta voix est douce, et ta face très bienséante et gracieuse (3). Il veut dire, Théotime, que l’âme dévote lui est très agréable, quand elle se présente devant lui, et qu’elle médite comme la colombe, pour s’échauffer au saint amour spirituel. Ains celui qui avait dit : Je méditerai comme la colombe (4), exprimant sa conception d’une autre sorte : Je repenserai, dit-il, devant vous, ô mon Dieu, toutes mes années en l’amertume de mon âme (5); car méditer et repenser pour exciter les affections n’est qu’une même chose. Dont Moïse avertissant le peuple de repenser les faveurs reçues de Dieu, il ajoute cette raison.

Afin, dit-il, que tu observes ses commandements, et que tu chemines en ses voies, et que tu le craignes (6). Et notre Seigneur même fait ce commandement

 

 

(1) Grunement, petit grognement, roucoulement.

(2) Cant cant., II, 12.

(3) Ibid., 14.

(4) Is., XXXVIII, 14.

(5) Ibid., 15.

(6) Deut., VIII, 6.

 

 

à Josué : Tu méditeras au livre de la loi jour et nuit, afin que tu gardes et fasses ce qui est écrit en icelui (1). Ce qu’en l’un des passages est exprimé par le mot de méditer, est déclaré en l’autre par celui de repenser. Et pour montrer que la pensée réitérée et la méditation tend à nous émouvoir aux affections, résolutions et actions, il est dit, en l’un et l’autre passage, qu’il faut repenser et méditer en la loi pour l’observer et pratiquer. En ce sens l’Apôtre nous exhorte en cette sorte : Repensez d celui. qui a reçu une telle contradiction des pécheurs afin que vous ne vous lassiez, manquant de courage (2). Quand il dit: repensez, c’est autant comme s’il disait : Méditez. Mais pourquoi veut-il que nous méditions la sainte Passion? Non, certes, afin que nous devenions savants, mais afin que nous devenions patients et courageux au chemin du ciel. O comme j’ai chéri votre loi, mon Seigneur! dit David, c’est tout le jour ma méditation (3). Il médite en la loi, parce qu’il la chérit; et il la chérit, parce qu’il la inédite.

La méditation n’est autre chose que le rumine-ment mystique requis pour n’être point immonde, auquel une des dévotes bergères qui suivaient la sacrée Sulamite nous invite; car elle assure que la sainte doctrine est comme un vin précieux, digne non seulement d’être bu par les pasteurs et docteurs, mais d’être soigneusement savouré, et, par manière de dire, mâché et ruminé. Ton gosier, dit-elle, dans lequel se forment les paroles saintes, est un vin très bon, digne de mon bien-aimé,

 

(1) Jos., I, 8.

(2) Ad Hebr., XII, a.

(3) Ps., CXVIII, 97

 

pour être bu de ses lèvres, et de ses dents pour être ruminé (1). Ainsi le bienheureux Isaac, comme un agneau net et pur, sortait devers le soir aux champs pour se retirer (2), conférer et exercer son esprit avec Dieu, c’est-à-dire, prier et méditer.

L’avette va voletant çà et là au printemps sur les fleurs, non à l’aventure, mais à dessein; non pour se récréer seulement à voir la gaie diaprure (3) du paysage, mais pour chercher le miel, lequel ayant trouvé, elle le suce et s’en charge; puis le portant dans sa ruche, elle l’accommode artistement en séparant la cire, et d’icelle faisant le bornai (4) dans lequel elle réserve le miel pour l’hiver suivant. Or, telle est l’âme dévote en méditation: elle va de mystère en mystère, non point à la volés, ni pour se consoler seulement à voir l’admirable beauté de ces divins objets; mais destinément et à dessein, pour trouver des motifs d’amour onde quelque céleste affection; et les ayant trouvés, elle les tire à soi, elle les savoure, elle s’en charge; et les ayant réduits et colloqués dedans son coeur, elle met à part ce qu’elle voit de plus propre pour son avancement, faisant enfin des résolutions convenables pour le temps de la tentation. Ainsi la céleste amante, comme une abeille mystique, va voletant au Cantique des cantiques, tantôt sur les yeux, tantôt sur les lèvres, sur les joues, sur la chevelure de son bien-aimé, pour en tirer la suavité de mille affections amoureuses, remarquant par le menu tout ce

 

(1) Cant. cant., VII, 9.

(2) Gen., XXIV, 63.

(3) Diaprure, variété.

(4) Bornal, ruche, gâteau de cire.

 

qu’elle trouve de rare pour cela; de sorte que tout ardente de la sacrée dilection, elle parle avec lui, elle l’interroge, elle l’écoute, elle soupire, elle aspire, elle l’admire; comme lui de son côté la comble de contentement, l’inspirant, lui touchant et ouvrant le coeur, puis répandant en icelui des clartés, des lumières, des douceurs sans fin, mais d’une façon si secrète que l’on peut bien parler de cette sainte conversation de l’âme avec Dieu comme le sacré texte dit de celle de Dieu avec Moïse: Que Moïse étant seul sur le coupeau (1) de la montagne, il parlait à Dieu, et Dieu lui répondait (2).

 

 

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CHAPITRE III

Description de la contemplation, et de la première différence qu’il y a entre icelle et la méditation.

 

Théotime, la contemplation n’est autre chose qu’une amoureuse, simple et permanente attention de l’esprit, aux choses divines; ce que vous entendrez aisément par la comparaison de la méditation avec elle.

Les petits mouchons (3) des abeilles s’appellent nymphes ou schadons (4) jusqu’à ce qu’ils fassent le miel, et lors on les appelle avettes ou abeilles. De même l’oraison s’appelle méditation jusqu’à ce qu’elle ait produit le miel de la dévotion : après cela elle se convertit eu contemplation. Car comme

 

(1) Coupeau, sommet.

(2) Exod., xix, 19.

(3) Mouchons, petites mouches.

(4) Schadons, en grec sxadon, larve des abeille,.

 

 

les avettes parcourent le paysage de leur contrée pour le picorer çà et là et recueillir le miel, lequel ayant amassé, elles travaillent sur icelui pour le plaisir qu’elles prennent en sa douceur : ainsi nous méditons pour recueillir l’amour de Dieu, mais l’ayant recueilli, nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté pour la suavité que l’amour nous y fait trouver. Le désir d’obtenir l’amour divin nous fait méditer, mais l’amour obtenu nous fait contempler; car l’amour nous fait trouver une suavité si agréable en la chose aimée, que nous ne pouvons assouvir nos esprits de la voir et considérer.

Voyez la reine de Saba, Théotime, comme considérant par le menu la sagesse de Salomon en ses réponses, en la beauté de sa maison, en la magnificence de sa table, ès logis de ses serviteurs, en l’ordre que tous ceux de sa cour tenaient pour l’exercice de leurs charges, en leurs vêtements et maintiens, en la multitude des holocaustes qu’ils offraient en la maison du Seigneur, elle demeura tout éprise d’un ardent amour, qui convertit sa méditation en contemplation, par laquelle étant toute ravie hors de soi-même, elle dit plusieurs paroles d’extrême contentement. La vue de tant de merveilles engendra dans son coeur un extrême amour, et cet amour produisit un nouveau désir de voir toujours plus et jouir de la présence de celui auquel elle les avait vues, dont elle s’écrie : Hé ! que bienheureux sont les serviteurs qui sont toujours autour de vous et oyent votre sapience (1) Ainsi nous commençons

 

(1) Sapience, sagesse, conversation savante. III Reg.,X, 8.

 

quelquefois à manger pour exciter notre appétit, mais l’appétit étant réveillé, nous poursuivons à manger pour contenter l’appétit; et nous considérons au commencement la bonté de Dieu pour exciter notre volonté à l’aimer ; mais l’amour étant formé dans nos coeurs, nous considérons cette même bonté pour contenter notre amour qui ne se peut assouvir de toujours voir ce qu’il aime. Et en somme, la méditation est mère de l’amour, mais la contemplation est sa fille : c’est pourquoi j’ai dit que la contemplation était une attention amoureuse, car on appelle les enfants du nom de leurs pères, et non pas les pères du nom de leurs enfants.

Il est vrai, Théotime, que comme l’ancien Joseph fut la couronne et la gloire de son père, lui donna un grand accroissement d’honneurs et de contentement, et le fit rajeunir en sa vieillesse; ainsi la contemplation couronne son père qui est l’amour, le perfectionne, et lui donne le comble d’excellence. Car l’amour ayant excité en nous l’attention contemplative, cette attention fait naît réciproquement un plus grand et fervent amour, lequel enfin est couronné de perfection lorsqu’il jouit de ce qu’il aime. L’amour nous fait plaire en la vue de notre bien-aimé, et la vue du bien-aimé nous fait plaire en son divin amour; en sorte que par ce mutuel mouvement de l’amour à la vue, et de la vue à l’amour, comme l’amour rend plus belle la beauté de la chose aimée, aussi la vue d’icelle rend l’amour plus amoureux et délectable. L’amour, par une imperceptible faculté, fait paraître la beauté que l’on aime plus belle; et la vue pareillement affine l’amour pour lui faire trouver la beauté plus aimable : l’amour presse les yeux de regarder toujours plus attentivement la beauté bien-aimée, et la vue force le coeur de l’aimer toujours plus ardemment.

 

 

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CHAPITRE IV

Qu’en ce monde l’amour prend sa naissance, mais non pas son excellence, de la connaissance de Dieu.

 

Mais qui a plus de force, je vous prie, ou l’amour pour faire regarder le bien-aimé, ou la vue pour le faire aimer? Théotime, la connaissance est requise à la production de l’amour: car jamais nous ne saurions aimer ce que nous ne connaissons pas; et à mesure que la connaissance attentive du bien s’augmente, l’amour aussi prend davantage de croissance, pourvu qu’il n’y ait rien qui empêche son mouvement. Mais néanmoins il arrive maintes fois que la connaissance ayant produit l’amour sacré, l’amour ne s’arrêtant pas dans les bornes de la connaissance qui est en l’entendement, passe outre et s’avance bien fort au delà d’icelle; si qu’en cette vie mortelle nous pouvons avoir plus d’amour que de connaissance de Dieu, dont le grand saint Thomas assure que souvent les plus simples et les femmes abondent en dévotion, et sont ordinairement plus capables de l’amour divin que les habiles gens et savants.

Le fameux abbé de Saint-André de Verceil, Maître de saint Antoine de Padoue, en ses commentaires sur saint Denis, répète plusieurs fois que l’amour pénètre où la science extérieure ne saurait atteindre, et dit que plusieurs évêques ont jadis pénétré le mystère de la Trinité, quoiqu’ils ne fussent pas doctes, admirant sur ce propos son disciple saint Antoine de Padoue, qui, sans science mondaine, avait une si profonde théologie mystique, que comme un autre saint Jean-Baptiste on le pouvait nommer une lampe luisante et ardente (1). Le bienheureux frère Gilles, des premiers compagnons de saint François, dit un jour à saint Bonaventure : O que vous êtes heureux, vous autres doctes I car vous savez maintes choses par lesquelles vous louez Dieu; mais nous autres idiots, que ferons-nous? et saint Bonaventure répondit La grâce de pouvoir aimer Dieu suffit. — Mais, mon père, répliqua frère Gilles, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu’un lettré? —  Il le peut, dit saint Bonaventure; ains je vous dis qu’une pauvre simple femme peut autant aimer Dieu qu’un docteur en théologie. Lors frère Gilles entrant en ferveur, s’écria: O pauvre et simple femme, aime ton Sauveur, et tu pourras être autant que frère Bonaventure, et là-dessus il demeura trois heures en ravissement.

La volonté, certes, ne s’aperçoit du bien que par l’entremise de l’entendement; mais l’ayant une fois aperçu, elle n’a plus besoin de l’entendement pour pratiquer l’amour: car la force du plaisir qu’elle sent ou prétend sentir de l’union à son objet, l’attire puissamment à l’amour et au désir de la jouissance d’icelui, si que la connaissance du bien donne la naissance à l’amour, mais non pas la mesure, comme nous voyons que la connaissance d’une injure émeut la colère, laquelle, si

 

(1) Joan., V, 35.

 

elle n’est soudain étouffée, devient presque toujours plus grande que le sujet ne requiert; les passions ne suivant pas la connaissance qui les émeut, mais la laissant bien souvent en arrière, elles s’avancent sans mesure ni limite quelconque devers leur objet.

Or, cela arrive encore plus fortement en l’amour sacré, d’autant que notre volonté n’y est pas appliquée par une connaissance naturelle, mais par la lumière de la foi : laquelle nous assurant de l’infinité du bien qui est en Dieu, nous donne assez de sujet de l’aimer de tout notre pouvoir. Nous fouissons la terre pour trouver l’or et l’argent, employant une peine présente pour un bien qui n’est encore qu’espéré: de sorte que la connaissance incertaine nous met en un travail présent et réel. Puis à mesure que nous découvrons la veine de la minière, nous en cherchons toujours davantage et plus ardemment. Un bien petit sentiment (1) échauffe la meute à la quête: ainsi, cher Théotime, une connaissance obscure environnée de beaucoup de nuages, comme est celle de la foi, nous affectionne infiniment à l’amour de la bonté qu’elle nous fait apercevoir. Or, combien est-il vrai, selon que saint Augustin s’écriait, que les idiots ravissent les cieux, tandis que plusieurs savants s’abîment ès enfers!

A votre avis, Théotime, qui aimerait plus la lumière, ou l’aveugle-né qui saurait tous les discours que les philosophes en font et toutes les louanges qu’ils lui donnent, ou le laboureur qui d’une vue bien claire sent et ressent l’agréable

 

(1) Sentiment, fumet

 

splendeur du beau soleil levant? Celui-là en a plus de connaissance, et celui-ci plus de jouissance, et cette jouissance produit un amour bien plus vif et animé, que ne fait la simple connaissance du discours: car l’expérience d’un bien nous le rend infiniment plus aimable que toutes les sciences qu’on en pourrait avoir. Nous commençons d’aimer par la connaissance que la foi nous donne de la bonté de Dieu, laquelle par après nous savourons et goûtons par l’amour; et l’amour aiguise notre goût, et notre goût affine notre amour : si que, comme nous voyons entre les efforts des vents les ondes s’entrepresser et s’élever plus haut comme à l’envi par la rencontre qu’elles font l’une de l’autre ; ainsi le goût du bien en rehausse l’amour, et l’amour en rehausse le goût, selon que la divine sagesse a dit: Ceux qui me goûtent, auront encore appétit; et ceux qui me boivent, seront encore altérés (1). Qui aima plus Dieu, je vous prie, ou le théologien Ocham que quelques-uns ont nommé le plus subtil des mortels, ou sainte Catherine de Gennes, femme idiote? Celui-là le connut mieux par science, celle-ci par expérience, et l’expérience de celle-ci la conduisit bien avant en l’amour séraphique, tandis que celui-là avec sa science demeura bien éloigné de cette si excellente perfection.

Nous aimons extrêmement les sciences avant que nous les sachions, dit saint Thomas, par la seule connaissance confuse et sommaire que nous en avons; et il faut dire de même que la connaissance de la bonté divine applique notre volonté à

 

(1) Eccl., XXIV, 29

 

l’amour; mais depuis que la volonté est en train, son amour va de soi-même croissant par le plaisir qu’il sent de s’unir à ce souverain bien. Avant que les petits enfants aient tâté le miel et le sucre, on a de la peine à le leur faire recevoir en leurs bouches; mais après qu’ils ont savouré sa douceur, ils l’aiment beaucoup plus qu’on ne voudrait, et pourchassent (4) éperdument d’en avoir toujours.

Il faut néanmoins avouer que la volonté attirée parla délectation qu’elle sent en son objet, est bien plus fortement portée à s’unir avec lui quand l’entendement de son côté lui en propose excellemment la bonté ; car elle y est alors tirée et poussée tout ensemble: poussée par la connaissance, tirée par la délectation;, si que la science n’est point de soi-même contraire, ains est fort utile à la dévotion; et si elles sont jointes ensemble, elles s’entr’aident admirablement, quoiqu’il arrive fort souvent que par notre misère la science empêche la naissance de la dévotion, d’autant que la science enfle et enorgueillit et l’orgueil, qui est contraire à toute vertu, est la ruine totale de la dévotion. Certes, l’éminente science des Cyprien, Augustin, Hilaire, Chrysostome, Basile, Grégoire, Bonaventure, Thomas, a non seulement beaucoup illustré, mais grandement -affiné leur dévotion, comme réciproquement leur dévotion a non seulement rehaussé, mais extrêmement perfectionné leur science.

 

(1) Pourchassent, désirent

 

 

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CHAPITRE V

Seconde différence entre la méditation et la contemplation.

 

La méditation considère par le menu et comme pièce à pièce les objets qui sont propres à nous émouvoir; mais la contemplation fait une vue toute simple et ramassée sur l’objet qu’elle aime; et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus vif et fort. On peut regarder la beauté d’une riche couronne en deux sortes, ou bien voyant tous ses fleurons et toutes les pierres précieuses dont elle est composée l’une après l’autre; ou bien, après avoir considéré ainsi toutes les pièces particulières, regardant tout l’émail d’icelle ensemble d’une seule et simple vue. La première sorte ressemble à la méditation, en laquelle nous considérons, par exemple, les effets de la miséricorde divine, pour nous exciter à son amour.

Mais la seconde est semblable à la contemplation, en laquelle nous regardons d’un seul trait arrêté de notre esprit toute la variété des mêmes effets, comme une seule beauté composée de toutes ces pièces qui font un seul brillant de splendeur ! Nous comptons en méditant, ce semble, les perfections divines que nous voyons en un mystère; mais en contemplant nous en faisons une somme totale. Les compagnes de l’épouse sacrée lui avaient demandé quel était son bien-aimé ; et elle leur répond, décrivant admirablement toutes les pièces de sa parfaite beauté : Son teint est blanc et vermeil, sa tête d’or, et ses cheveux comme un jeton de fleurs de palmes non encore du tout épanouies, ses yeux de colombe, ses joues comme petites tables, planches ou carreaux de jardin, ses lèvres comme lis, parsemées de toutes odeurs, ses mains annelées de jacinthe, ses jambes comme colonnes de marbre (1). Ainsi va-t-elle méditant cette souveraine beauté en détail, jusqu’à ce qu’enfin elle conclut par manière de contemplation, mettant toutes les beautés en une : Son gosier, dit-elle, est très suave, et lui, il est tout désirable: et tel est mon bien-aimé, et il est mon cher ami (2).

La méditation est semblable à celui qui odore (3) l’oeillet, la rose, le romarin, le thym, le jasmin, la fleur d’orange, l’un après l’autre distinctement; mais la contemplation est pareille à celui qui odore l’eau de senteur composée de toutes ces fleurs. Car celui-ci en un seul sentiment reçoit toutes les odeurs unies, que l’autre avait senties divisées et séparées: et n’y a point de doute que cette unique odeur qui provient de la confusion de toutes ces senteurs, ne soit elle seule plus suave et précieuse que les senteurs desquelles elle est composée, odorées séparément l’une après l’autre. C’est pourquoi le divin époux estime tant que sa bien-aimée le regarde d’un seul oeil, et que sa chevelure soit si bien tressée qu’elle ne semble qu’un seul cheveu (4). Car qu’est-ce regarder l’époux d’un seul oeil, que de le regarder d’une simple vue attentive, sans multiplier les regards? Et qu’est-ce porter ses cheveux ramassés, que de ne point

 

(1) Cant. cant., V, 10 et seq.

(2) Ibid., 16.

(3) Odore, flaire, sent l’odeur

(4) Cant. cant., IV.

 

répandre sa pensée en variété de considérations? O que bienheureux sont ceux qui, après avoir discouru sur la multitude des motifs qu’ils ont d’aimer Dieu, réduisant tous leurs regards en une seule vue et toutes leurs pensées en une seule conclusion, arrêtent leur esprit en l’unité de la contemplation, à l’exemple de saint Augustin ou de saint Bruno; prononçant secrètement en leur âme, par une admiration permanente, ces paroles amoureuses: O bonté! bonté! ô bonté toujours ancienne et toujours nouvelle! et à l’exemple du grand saint François, qui, planté sur ses genoux en oraison, passa toute la nuit en ces paroles: O Dieu ! vous êtes mon Dieu et mon tout! les inculquant continuellement, au récit du bienheureux frère Bernard de Quinteval, qui l’avait oui de ses oreilles.

Voyez saint Bernard, Théotime : il avait médité toute la Passion pièce à pièce, puis de tous les principaux points mis ensemble il en fit un bouquet d’amoureuse douleur; et le mettant sur sa poitrine pour convertir sa méditation en contemplation, il s’écria : Mon bien-aimé est un bouquet de myrrhe pour moi (1).

Mais voyez encore plus dévotement le Créateur du monde, comme en la création il alla premièrement méditant sur la bonté de ses ouvrages pièce à pièce séparément: à mesure qu’il les voyait produits, il vit, dit l’Écriture, que la lumière était bonne, que le ciel et la terre étaient une bonne chose (2); puis les herbes et les plantes, le soleil la lune et les étoiles; les animaux, et en somme toutes les créatures, ainsi qu’il les créait l’une

 

(1) Cant. cant., I, 12.

(2) Gen. I.

 

après l’autre, jusqu’à ce qu’enfin tout l’univers étant accompli, la divine méditation, par manière de dire, se changea en contemplation: car regardant toute la bonté qui était en son ouvrage d’un seul trait de son oeil, il vit, dit Moïse, tout ce qu’il avait fait, et tout était très bon (1). Les pièces différentes, considérées séparément par manière de méditation, étaient bonnes; mais regardées d’une seule vue toutes ensemble par forme de contemplation, elles furent trouvées très bonnes; comme plusieurs ruisseaux qui s’unissant font une rivière qui porte des plus grandes charges que la multitude des mêmes ruisseaux séparés n’eût su faire.

Après que nous avons ému (2) une grande quantité de diverses affections pieuses par la multitude des considérations dont la méditation est composée, nous assemblons enfin la vertu de toutes ces affections, lesquelles de la confusion et mélange de leurs forces font naître une certaine quintessence d’affection, et d’affection plus active et puissante- que toutes les- affections desquelles elle procède; d’autant qu’encore qu’elle ne soit qu’une, elle comprend la vertu et propriété de toutes les autres, et se nomme affection contemplative.

Ainsi, dit-on entre les théologiens, que les anges plus é1evés en gloire ont une connaissance de Dieu et des créatures beaucoup plus simple que leurs inférieurs, et que les espèces (3) ou idées par lesquelles ils voient, sont plus universelles; en sorte que ce que les anges moins parfaits voient par plusieurs espèces et divers regards, les plus par

 

(1) Gen., X, 31.

(2) Emu, mie en mouvement, produite

(3) Espèces, vues, images.

 

 

faits le voient par moins d’espèces et moins de traits de leur vue. Et le grand saint Augustin, suivi par saint Thomas, dit qu’au ciel nous n’aurons pas ces grandes vicissitudes, variétés, changements et retours de pensées et cogitations qui vont et reviennent d’objet en objet, et de chose à autre; ainsi qu’avec une seule pensée nous pourrons être attentifs à la diversité de plusieurs choses, et en recevoir la connaissance. Certes à mesure que l’eau s’éloigne de son origine, elle se divise et dissipe ses sillons, si avec un grand soin on ne la contient -ensemble; et les perfections se séparent et partagent à mesure qu’elles sont éloignées de Dieu, qui est leur source; mais quand elles s’en approchent, elles s’unissent jusqu’à ce qu’elles soient abîmées en cette souverainement unique perfection, qui est l’unité nécessaire et la meilleure partie que Magdeleine choisit, laquelle ne lui sera point ôtée (1).

 

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CHAPITRE VI

Que la contemplation se fait sans peine; qui est la troisième différence entre molle et la méditation.

 

 

Or, la simple vue de la contemplation se fait en l’une de ces trois façons. Quelquefois nous regardons seulement à quelqu’une des perfections de Dieu, comme par exemple à son infinie bonté, sans penser aux autres attributs ou vertus d’icelui, comme un époux arrêtant simplement sa vue sur le beau teint de son épouse. qui par ce moyen

 

(1) Luc ., X, 42.

 

regarderait voirement tout son visage, d’autant que le teint est répandu sur presque toutes les pièces d’icelui, et toutefois ne serait attentif ni aux traits, ni à la grâce, ni aux autres parties de la beauté; car de même quelquefois l’esprit regardant la bonté souveraine de la Divinité, bien qu’il voie en icelle la justice, la sagesse, la puissance, il n’est néanmoins en attention que pour la bonté à laquelle la simple vue de la contemplation s’adresse. Quelquefois aussi nous sommes attentifs à regarder en Dieu plusieurs de ses infinies perfections, mais d’une vue simple et sans distinction, comme celui qui d’un trait d’oeil passant sa vue dès la tête jusqu’aux pieds de son épouse richement parée, aurait attentivement tout vu en généra! et rien en particulier, ne sachant bonnement dire ni quel carcan (1),ni quelle robe elle portait, ni quelle contenance elle tenait, ou quel regard elle faisait, ains seulement que tout y est beau et agréable; car ainsi par la contemplation on tire maintes fois un seul trait de simple considération sur plusieurs grandeurs et perfections divines tout ensemble, et n’en saurait-on toutefois dire chose quelconque en particulier, sinon que tout est parfaitement bon et beau. Et enfin nous regardons d’autres fois, non plusieurs ni une seule des perfections divines, ains seulement quelque action ou quelque oeuvre divine à laquelle nous sommes attentifs, comme par exemple à l’acte de la miséricorde par lequel Dieu pardonne les péchés, ou à l’acte de la création, ou de la résurrection du Lazare, ou de la conversion de saint Paul; ainsi

 

(1) Carcan, collet, vêtement, quelquefois collier de pierreries.

 

qu’un époux qui ne regarderait pas les yeux, ains seulement la douceur du regard que son épouse jette sur lui, ne considérerait point sa bouche, mais la suavité des paroles qui en sortent. Et lors, Théotime, l’âme fait une certaine saillie d’amour, non seulement sur l’action qu’elle considère, mais sur celui duquel elle procède : Vous êtes bon, Seigneur, et en votre bonté apprenez-moi vos justifications (1). Votre gosier, c’est-à-dire, la parole qui en provient, est très suave, et vous êtes tout désirable (2). Hélas ! que vos paroles sont douces à mes entrailles, plus que le miel à ma bouche (3) ! Ou bien avec saint Thomas: Mon Seigneur et mon Dieu (4) ! Et avec sainte Magdeleine : Rabboni, ah ! mon Maître (5)!

Mais en quelle des trois façons que l’on procède, la contemplation a toujours cette excellence, qu’elle se fait avec plaisir, d’autant qu’elle présuppose que l’on a trouvé Dieu et son saint amour, qu’on en jouit et qu’on s’y délecte en disant : J’ai trouvé celui que mon âme chérit, je l’ai trouvé, et ne le quitterai point (6). En quoi elle diffère d’avec la méditation, qui se. fait presque toujours avec peine, travail et discours, notre esprit allant par icelle de considération en considération, cherchant en divers endroits ou le bien-aimé de son amour, ou l’amour de son bien-aimé. Jacob travaille en méditation pour avoir Rachel; mais il se

 

(1) Ps., CXVIII, 68.

(2) Cant., V, 16.

(3) Ps., CXVIII, 103.

(4) Joan., XX, 28.

(5) Ibid., 16.

(6) Cant. cant., III, 4.

 

 

réjouit avec elle, et oublie tout son trayait en la contemplation. L’époux divin, comme berger qu’il est, prépara un festin somptueux à la façon champêtre pour son épouse sacrée, lequel il décrit, en sorte que mystiquement il représentait tous les mystères de la rédemption humaine: Je suis venu en mon jardin, dit-il, j’ai moissonné ma myrrhe avec tous mes parfums, j’ai mangé mon bornai (1) avec mon miel, j’ai mêlé mon vin avec mon lait; mangez, mes amis, et buvez, et vous enivrez, mes très chers (2). Théotime, hé! quand fut-ce, je vous prie, que notre Seigneur vint en son jardin, sinon quand il vint ès très pures, très humbles et très douces entrailles de sa mère, pleine de toutes les plantes fleurissantes des saintes vertus? Et qu’est-ce à notre Seigneur de moissonner sa myrrhe avec ses parfums, sinon assembler souffrances à souffrances jusqu’à la mort, et la mort de la croix, joignant par icelles mérites à mérites, trésors à trésors, pour enrichir ses enfants spirituels? Et comme mangea-t-il son bornai avec son miel, sinon quand il vécut d’une vie nouvelle, réunissant son âme plus douce que le miel à son corps percé et navré de plus de trous qu’un borna! (3)? Et lorsque montant au ciel il prit possession de toutes les circonstances et dépendances de sa divine gloire, que fit-il autre chose, sinon mêler le vin réjouissant de la gloire essentielle de son âme avec le lait délectable de la félicité parfaite de son corps, en une sorte encore plus excellente qu’il n’avait pas fait jusqu’à l’heure.

 

(1) V. p. 338.

(2) Cant. cant., v, 1.

(3) Navré de plus de trous qu’un bornal, percé de plus de blessures qu’une ruche n’a d’alvéoles.

 

 

Or, en tous ces divins mystères qui comprennent tous les autres, il y a de quoi bien manger et bien boire pour tous les chers amis, et de quoi s’enivrer pour les très chers amis. Les uns mangent et boivent, mais ils mangent plus qu’ils ne boivent, et ne s’enivrent pas; les autres mangent et boivent, mais ils boivent beaucoup plus qu’ils ne mangent, et ce sont ceux qui s’enivrent. Or, manger, c’est méditer; car en méditant on mâche, tournant çà et là la viande spirituelle entre les dents de la considération pour l’émier (1), froisser et digérer, ce qui se fait avec quelque peine. Boire, c’est contempler, et cela se fait sans peine ni résistance, avec plaisir et coulamment. Mais s’enivrer, c’est contempler si souvent et si ardemment qu’on soit tout hors de soi-même pour être tout en Dieu Sainte et sacrée ivresse, qui, au contraire de le corporelle, nous aliène, non du sens spirituel, mais des sens corporels, qui ne nous hébète ni abêtit pas, ains nous angélise (2), et, par manière de dire, divinise; qui nous met hors de nous, non pour nous ravaler et ranger avec les bêtes, comme fait l’ivresse terrestre, mais pour nous élever au-dessus de nous et nous ranger avec les anges, en sorte que nous vivions plus en Dieu qu’en nous-mêmes, étant attentifs et occupés par amour à voir sa beauté, et nous unir à sa bonté.

Or, d’autant que pour parvenir à la contemplation nous avons pour l’ordinaire besoin d’ouïr la sainte parole, de faire des devis et colloques spirituels avec les autres à la façon des anciens

 

(1) Emier, émietter.

(2) Nous angélise, nous fait participer à la nature des anges.

 

 

anachorètes, de lire des livres dévots, de prier, méditer, chanter des cantiques, former de bonnes pensées; pour cela, la sainte contemplation étant la fin et le but auquel tous ces exercices tendent, ils se réduisent tous à elle, et ceux qui les pratiquent sont appelés contemplatifs; comme aussi cette sorte d’occupation est nommée vie contemplative, à raison de l’action de notre entendement par laquelle nous regardons la vérité de la beauté et bonté divine avec une attention amoureuse, c’est-à-dire, avec un amour qui nous rend attentifs, ou bien avec une attention qui provient de l’amour, et augmente l’amour que nous avons envers l’infinie suavité de notre Seigneur.

 

 

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CHAPITRE VII

Du recueillement amoureux de  l’âme la contemplation.

 

Je ne parle pas ici, Théotime, du recueillement par lequel ceux qui veulent prier se mettent en la présence de Dieu,  rentrant en eux-mêmes, et retirant, par manière de dire, leur âme dedans leur coeur pour parler à Dieu; car ce recueillement se fait par le commandement de l’amour, qui, nous provoquant à l’oraison, nous fait prendre ce moyen de la bien faire; de sorte que nous faisons nous-mêmes ce retirement de notre esprit. Mais le recueillement duquel j’entends parler ne se fait pas par le commandement de l’amour, ains par l’amour même, c’est-à-dire, nous ne le faisons pas nous-mêmes par élection, d’autant qu’il n’est pas en notre pouvoir de l’avoir quand nous voulons, et ne dépend pas de notre soin; mais Dieu le fait en nous quand il lui plait par sa très sainte grâce. Celui, dit la bienheureuse mère Térèse, de Jésus, qui a laissé par écrit que l’oraison de recueillement se fait comme quand un hérisson ou une tortue se retire au dedans de soi, l’entendait bien, hormis que ces bêtes se retirent au dedans d’elles-mêmes quand elles veulent; mais le recueillement ne gît pas en notre volonté, ains il nous advient quand il plaît à Dieu de nous faire cette grâce.

Or, il se fait ainsi. Rien n’est si naturel au bien que d’unir et attirer à soi les choses qui le peuvent sentir, comme font nos âmes, lesquelles tirent toujours et se rendent à leur trésor, c’est-à-dire, à ce qu’elles aiment.  Il arrive donc quelquefois que notre Seigneur répand imperceptiblement au fond du coeur une certaine douce suavité qui témoigne sa présence, et lors les puissances, voire même les sens extérieurs de l’âme, par un certain secret consentement, se retournent du côté de cette intime partie où est le très aimable et très cher époux; car tout ainsi qu’un nouvel essaim, ou jeton (3) de mouches à miel, lorsqu’il veut fuir et changer de pays, est rappelé par le son que l’on fait doucement sur des bassins, ou par l’odeur du vin emmiellé, ou bien encore par la senteur de quelques herbes odorantes, en sorte qu’il s’arrête par l’amorce de ces douceurs et entre dans la ruche qu’on lui a préparée, de même notre Seigneur prononçant quelque secrète parole de son amour, ou répandant l’odeur du vin de sa dilection plus délicieuse que le miel, ou bien

 

(1) Jeton, essaim d’abeilles rejeté hors de la ruche.

 

évaporant les parfums de ses vêtements, c’est-à-dire, quelques sentiments de ses consolations célestes en nos coeurs, et par ce moyen leur faisant sentir sa très aimable présence, il retire à soi toutes les facultés de notre âme, lesquelles se ramassent autour de lui et s’arrêtent en lui comme en leur objet très désirable. Et comme qui mettrait un morceau d’aimant entre plusieurs aiguilles, verrait que soudain toutes les pointes se retourneraient du côté de leur aimant bien-aimé, et se viendraient attacher à lui, ainsi lorsque notre Seigneur fait sentir au milieu de notre âme sa très délicieuse présence, toutes nos facultés retournent leurs pointes de ce côté-là pour se venir joindre à cette incomparable douceur.

O Dieu ! dit l’âme alors, à l’imitation de saint Augustin, où vous allais-je cherchant, beauté très infinie? Je vous cherchais dehors, et vous étiez au milieu de mon coeur. Toutes les affections de Magdeleine, et toutes ses pensées étaient épanchées autour du sépulcre de son Sauveur qu’elle allait quêtant çà et là, et bien qu’elle l’eût trouvé et qu’il parlât à elle, elle ne laisse pas de les laisser éparses, parce qu’elle ne s’apercevait pas de sa présence; mais soudain qu’il l’eut appelée par son nom, la voilà qu’elle se ramasse et s’attache toute à ses pieds; une seule parole la met en recueillement.

Imaginez-vous, Théotime, la très sainte Vierge notre Dame, lorsqu’elle eut conçu le Fils de Dieu, son unique amour. L’âme de cette mère bien-aimée se ramasse toute sans doute autour de cet enfant bien-aimé, et parce que ce divin ami était emmi ses entrailles sacrées, toutes les facultés de son âme se retirent en elle-même, comme saintes avettes (1) dedans la ruche en laquelle était leur miel; et à mesure que la divine grandeur s’est, par manière de dire, rétrécie et raccourcie dedans son sein virginal, son âme agrandissait et magnifiait (2) les louanges de cette infinie débonnaireté et son esprit tressaillait de contentement dedans son corps, comme saint Jean dedans celui de sa mère, autour de son Dieu qu’elle sentait (3). Elle ne lançait point ses pensées ni ses affections hors d’elle-même, puisque son trésor, ses amours et ses délices étaient au milieu de ses entrailles sacrées.

Or, ce même contentement peut être pratiqué par imitation entre ceux qui, ayant communié, sentent par la certitude de la foi ce que, non la chair ni le sang, mais le Père céleste leur a révélé (4), que leur Sauveur est en corps et en âme présent d’une très réelle présence à leur corps et à leur âme par ce très adorable sacrement; car comme la mère perle, ayant reçu les gouttes de la fraîche rosée du matin, se resserre non seulement pour les conserver pures de tout le mélange qui s’en pourrait faire avec les eaux de la mer, mais aussi pour l’aise qu’elle ressent d’apercevoir l’agréable fraîcheur de ce germe que le ciel lui envoie : ainsi arrive-t-il à plusieurs saints et dévots fidèles, qu’ayant reçu le divin sacrement qui contient la rosée de toutes bénédictions célestes, leur âme se resserre, et toutes les facultés se recueillent

 

(1) Avette:, abeilles.

(2) Luc., I, 46,47.

(3) Ibid., 41.

(4) Matth., XVI, 17.

 

 

non seulement pour adorer ce roi souverain nouvellement présent d’une présence admirable à leurs entrailles, mais pour l’incroyable consolation et rafraîchissement spirituel qu’ils reçoivent de sentir par la foi ce germe divin de l’immortalité en leur intérieur. Où vous noterez soigneusement, Théotime, qu’en somme tout ce recueille ment se fait par l’amour, qui, sentant la présence du bien-aimé par les attraits qu’il répand au milieu du coeur, ramasse et rapporte toute l’âme vers icelui par une très aimable inclination, par un très doux contournement et par un délicieux repli de toutes les facultés du côté du bien-aimé, qui les attire à soi par la force de sa suavité, avec laquelle il lie et tire les coeurs, comme on tire les corps par les cordes et liens matériels.

Mais ce doux recueillement de notre âme en soi-même ne se fait pas seulement par le sentiment de la présence divine au milieu de notre coeur, ains en quelle manière que ce soit que nous nous mettions en cette sacrée présence. il arrive quelquefois que toutes nos puissances intérieures se resserrent et ramassent en elles-mêmes par l’extrême révérence et douce crainte qui nous saisit en considération de la souveraine majesté de celui qui nous est présent et nous regarde, ainsi que, pour distraits que nous soyons, si le pape ou quelque grand prince comparait, nous revenons à nous-mêmes, et retournons nos pensées sur nous pour nous tenir en contenance et respect. On dit que la vue du soleil fait recueillir les fleurs de la flambe (1), autrement appelée glay (2), parce

 

(1) Flambe, nom vulgaire de l’iris.

(2) Gay, pour glaïeul.

 

 

qu’elles se ferment et resserrent en elles-mêmes à la lueur du soleil, en l’absence duquel elles s’épanouissent et se tiennent ouvertes toute la nuit. C’en est de même en cette sorte de recueillement de laquelle nous parlons; car à la seule présence de Dieu, au seul sentiment que nous avons qu’il nous regarde, ou dès le ciel, ou de quelque autre lieu hors de nous, bien que pour lors nous ne pensions pas à l’autre sorte de présence par laquelle il est en nous, nos facultés et puissances se ramassent et assemblent en nous-mêmes pour la révérence de sa divine majesté, que l’amour nous fait craindre d’une crainte d’honneur et de respect.

Certes je connais une âme à laquelle sitôt que l’on mentionnait quelque mystère ou sentence qui lui ramentevait (1) un peu plus expressément que l’ordinaire la présence de Dieu, tant en confession qu’en particulière conférence, elle rentrait si fort en elle-même, qu’elle avait peine d’en sortir pour parler et répondre ; en telle sorte qu’en son extérieur elle demeurait comme destituée de vie et tous les sens engourdis, jusques à ce que l’époux lui permit de sortir, qui était quelquefois assez tôt, et d’autres fois plus tard.

 

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CHAPITRE VIII

Du repos de l’âme recueillie en son bien-aimé.

 

L’âme étant donc ainsi recueillie dedans elle-même en Dieu ou devant Dieu, se rend parfois si doucement attentive à la bonté de son bien-aimé,

 

(1) Ramentevait, rappelait.

 

qu’il lui semble que son attention ne soit presque pas attention, tant elle est simplement et délicatement exercée comme il arrive en certains fleuves qui coulent si doucement et également, qu’il semble à ceux qui les regardent, ou naviguent sur iceux, de ne voir ni sentir aucun mouvement, parce qu’on ne les voit nullement ondoyer ni flotter. Et c’est cet aimable repos. de l’âme que la bienheureuse Vierge Térèse de Jésus appelle oraison de quiétude, non guère différente de ce qu’elle-même nomme sommeil des puissances, si toutefois je l’entends bien.

Certes, les amants humains se contentent parfois d’être auprès ou à la vue de la personne qu’ils aiment, sans parler à elle, et sans discourir à part eux ni d’elle ni de ses perfections; rassasiés, ce semble, et satisfaits de savourer cette bien-aimée présence, non par aucune considération qu’ils fassent sur icelle, mais par un certain accoisement et repos que leur esprit prend en elle. Mon bien-aimé m’est un bouquet de myrrhe, il demeurera sur mon sein (1). Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui, qui pait entre les lis, tandis que le jour aspire (2) et que les ombres s’inclinent (3). Montrez-moi donc, ô l’ami de mon âme, où vous paissez, où vous couchez sur le midi (4). Voyez-vous, Théotime, comme la sainte Sulamite se contente de savoir, que son bien-aimé soit avec elle, ou en sou parc, ou ailleurs, pourvu qu’elle

 

(1) Cant. cant., I, 12.

(2) Aspire, monte.

(3) Cant. cant., II, 16,17

(4) Ibid.. I, 6.

 

sache où il est: aussi est-elle Sulamite toute paisible, toute tranquille et en repos.

Or, ce repos passe quelquefois si avant en sa tranquillité, que toute l’âme et toutes les puissances d’icelle demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement ni action quiconque, si. non la seule volonté; laquelle même ne fait aucune autre chose sinon recevoir l’aise et la satisfaction que la présence du bien-aimé lui donne. Et- ce qui est encore plus admirable, c’est que la volonté n’aperçoit point cette aise et ce contentement qu’elle reçoit, jouissant insensiblement d’icelui, d’autant- qu’elle ne pense pas à soi, mais à celui la présence duquel (1) lui donne ce plaisir; comme il arrive maintes fois que, surpris d’un léger sommeil, nous entrevoyons seulement ce que nos amis disent autour de nous, ou ressentons les caresses qu’ils nous font, presque imperceptiblement, sans sentir que nous sentons.

Néanmoins l’âme qui eu ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoiqu’elle ne s’aperçoive pas de cette jouissance, témoigne toutefois clairement combien ce bonheur lui est précieux et aimable, quand on le lui veut ôter, ou que quelque chose l’en détourne : car alors la pauvre âme fait des plaintes, crie, voire quelquefois pleure comme un petit enfant qu’on a éveillé avant qu’il eût assez dormi, lequel par la douleur qu’il ressent de son réveil, montre bien sa satisfaction qu’il avait en son sommeil. Dont le divin berger adjure les filles de Sion, par les chevreuils et cerfs des campagnes, qu’elles n’éveillent

 

(1) Celui la présence duquel, celui dont la présence,

 

point sa bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille (1), c’est-à-dire, qu’elle s’éveille d’elle-même. Non, Théotime, l’âme ainsi tranquille en son Dieu, ne quitterait pas ce repos pour tous les plus grands biens du monde.

Telle fut presque la quiétude de la très sainte Magdeleine, quand assise aux pieds de son Maître elle écoutait sa sainte parole (2). Voyez-la, je vous prie, Théotime : elle est assise en une profonde tranquillité, elle ne dit mot, elle ne pleure point, elle ne sanglote point, elle ne soupire point, elle ne bouge point, elle ne prie point. Marthe, tout empressée, passe et repasse dedans la saIette (3); Marie n’y pense point. Et que fait-elle donc? Elle ne fait rien, ains écoute. Et qu’est-ce à dire, elle écoute? C’est-à-dire, elle est là comme un vaisseau d’honneur à recevoir goutte à goutte la myrrhe de suavité que les lèvres de son bien-aimé distillaient dans son coeur (4); et ce divin amant, jaloux de l’amoureux sommeil et repos de cette bien-aimée, tança Marthe qui la voulait éveiller : Marthe, Marthe, tu es bien embesognée, et te troubles après plusieurs choses : une seule chose néanmoins est requise : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lai sera point ôtée (5). Mais quelle fut la partie ou portion de Marie? De demeurer en paix, en repos, en quiétude auprès de son doux Jésus.

Les peintres peignent ordinairement le bien-aimé saint Jean en la cène, non seulement

 

(1) Cant. cant., vin, 4.

(2) Luc., X, 39.

(3) Salette, petite salle.

(4) Cant. cant., V, 13.

(5) Luc., X, 41, 42.

 

reposant, mais dormant sur la poitrine de son Maître, parce qu’il y fut assis à la façon des Levantins, en sorte que sa tête tendait vers le sein de son cher Maître, sur lequel comme il ne dormait pas du sommeil corporel, n’y ayant aucune vraisemblance en cela, aussi ne douté-je point que se trouvant si près de la source des douceurs éternelles, il n’y fit un profond, mystique et doux sommeil, comme un enfant d’amour qui, attaché au sein de sa mère, alaite (1) en dormant, et dort en alaitant. O Dieu! quelles délices à ce Benjamin, enfant de la joie du Sauveur, de dormir ainsi entre les bras de son Père; qui, le jour suivant, comme le Sénoni, enfant de douleur, le recommanda aux douces mamelles de sa mère! Rien n’est plus désirable au petit enfant, soit qu’il veille ou qu’il dorme, que la poitrine de son père et le sein de sa mère.

Quand donc vous serez en cette simple et pure confiance filiale auprès de notre Seigneur, demeurez-y, mon cher Théotime, sans vous remuer nullement pour faire des actes sensibles, ni de l’entendement ni de la volonté; car cet amour simple de confiance, et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur, comprend par excellence tout ce que vous allez cherchant çà et là pour votre goût. Il est mieux de dormir sur cette sacrée poitrine, que de veiller ailleurs où que ce soit.

 

(1) Alaite, s’allaite, puise le lait.

 

 

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CHAPITRE IX

Comme ce repos sacré se pratique.

 

N’avez-vous jamais pris garde, Théotime, à l’ardeur avec laquelle les petits enfants s’attachent quelquefois au soin de leurs mères, quand ils ont faim? On les voit grommelant, serrer et presser la mamelle, suçant le lait si-avidement, que même ils en donnent de la douleur à leurs mères. Mais après que la fraîcheur du lait a aucunement (1) apaisé la chaleur appétissante de leur petite poitrine, et que les agréables vapeurs -qu’il envoie à leur cerveau commencent à les endormir, Théotime, vous les verriez fermer tout bellement leurs petits yeux, et céder petit à petit au sommeil, sans quitter néanmoins la mamelle, sur laquelle ils ne font nulle action que celle d’un lent et presque insensible mouvement do lèvres, par lequel ils tirent toujours le lait qu’ils avalent imperceptiblement : et cela ils le font sans y penser, mais non pas certes sans plaisir; car si on leur ôte la mamelle avant que le profond sommeil les ait accablés, ils s’éveillent et pleurent amèrement, témoignant, en la douleur qu’ils ont en la privation, qu’ils avaient beaucoup de douceur en la possession. Or, il en est de même de l’âme  qui est en repos et quiétude devant Dieu; car elle suce presque insensiblement la douceur de cette présence, sans discourir, sans opérer et sans faire chose quelconque par aucune de ses facultés, sinon par la seule pointe de la volonté,

 

(1) Aucunement, en quelque façon.

 

qu’elle remue doucement et presque Imperceptiblement, comme la bouche par laquelle entre la délectation et l’assouvissement insensible qu’elle prend à jouir de la présence divine. Que si on incommode cette pauvre petite pouponne, et qu’on lui veuille ôter la poupette (1), d’autant qu’elle semble endormie, elle montre bien alors qu’encore qu’elle dorme pour tout le reste des choses, elle ne dort pas -néanmoins pour celle-là; car elle aperçoit le mal de cette séparation, et s’en fâche, montrant par là le plaisir qu’elle prenait, quoique sans y penser, au bien qu’elle possédait. La bienheureuse mère Térèse ayant écrit qu’elle trouvait cette similitude à propos, je l’ai ainsi voulu déclarer.

Mais dites-moi; Théotime, l’âme recueillie en son Dieu, pourquoi, je vous prie, s’inquiéterait-elle? N’a-t-elle pas sujet de s’accoiser (2) et demeurer en repos? car que chercherait-elle? Elle a trouvé celui qu’elle cherchait. Que lui reste-t-il plus, si. non de dire : J’ai trouvé mon cher bien-aimé; je le tiens et ne le quitterai point (3). Elle n’a plus besoin de s’amuser à discourir par l’entendement; car elle voit d’une si douce vue son époux présent, que les discours lui seraient inutiles et superflus. Que si même elle ne le voit pas par l’entendement, elle ne s’en soucie point, se contentant de le sentir près d’elle par l’aise et satisfaction que la volonté en reçoit. Hé! la Mère de Dieu, notre dame et maîtresse, étant enceinte, ne voyait pas son divin Enfant: mais le sentant dedans ses

 

(1) Pouponne, enfant qui tette; — poupette, sein.

(2) S’accoiser, se calmer.

(3) Cant, cant., III, 4.

 

 

entrailles sacrées, vrai Dieu ! quel contentement en ressentait-elle! Et sainte Elisabeth ne jouit-elle pas admirablement des fruits de la divine présence du Sauveur, sans le voir, au jour de la très sainte Visitation? L’âme non plus n’a aucun besoin, en ce repos, de la mémoire; car elle a présent son bien-aimé, Elle n’a pas aussi besoin de l’imagination : car qu’est-il besoin de se représenter en image, soit extérieure, soit intérieure, celui de la présence duquel on jouit? De sorte qu’enfin c’est la seule volonté qui attire doucement, et comme en tétant tendrement le lait de cette douce présence; tout le reste de l’âme demeurant en quiétude avec elle par la suavité du plaisir qu’elle prend.

On ne se sert pas seulement du vin emmiellé pour retirer et rappeler les avettes dans les ruches, mais on s’en sert encore pour les apaiser : car quand elles font des séditions et mutineries entr’elles, s’entretuant et défaisant les unes les autres, leur gouverneur n’a point de meilleur remède que de jeter du vin emmiellé au milieu de ce petit peuple effarouché; d’autant que les particuliers desquels il est composé, sentant cette suave et agréable odeur, s’apaisent, et s’occupant à la jouissance de cette douceur, demeurent accoisés et tranquilles. O Dieu éternel! quand par votre douce présence vous jetez les odorants parfums dedans nos coeurs, parfums réjouissants plus que le vin délicieux et plus que le miel, alors toutes les puissances de nos âmes entrent en un agréable repos, avec un accoisement si parfait qu’il n’y a plus aucun sentiment que celui de la volonté, laquelle, comme l’odorat spirituel, demeure doucement engagée à sentir, sans s’en apercevoir, le bien incomparable d’avoir son Dieu présent.

 

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CHAPITRE X

Des divers degrés de cette quiétude, et comme il la faut conserver.

 

Il y a des esprits actifs, fertiles et foisonnants en considération : il y en a qui sont souples, repliants, et qui aiment grandement à sentir ce qu’ils font, qui veulent tout voir et éplucher ce qui se passe en eux, retournant perpétuellement leur vue sur eux-mêmes pour reconnaît leur avancement. Il y en a encore d’autres qui ne se contentent pas d’être contents, s’ils ne sentent, regardent et savourent leur contentement; et sont semblables à ceux qui étant bien vêtus contre le froid, ne penseraient pas l’être, s’ils ne savaient combien de robes ils portent; ou qui voyant leurs cabinets (1) pleins d’argent, ne penseraient pas être riches, s’ils ne savaient le compte de leurs écus.

Or, tous ces esprits sont ordinairement sujets d’être troublés en la sainte oraison. Car si Dieu leur donne le sacré repos de sa présence, ils le quittent volontairement pour voir comme ils se comportent en icelui, et pour examiner s’ils y ont bien du contentement, s’inquiétant pour savoir si leur tranquillité est bien tranquille, et leur quiétude bien quiète (2) : si que, en lieu

 

(1) Cabinets, armoires, coffres.

(2) Quiète, calme; — si que, tellement lue.

 

d’occuper doucement leur volonté à sentir les suavités de la présence divine, ils emploient leur entendement à discourir sur les sentiments qu’ils ont; comme une épouse qui s’amuserait à regarder la bague avec laquelle elle aurait été épousée, sans voir l’époux même qui la lui aurait donnée. Il y a bien de ta différence, Théotime, entre s’occuper en Dieu qui nous donne du contentement, et s’amuser au contentement que Dieu nous donne.

L’âme donc à qui Dieu donne la sainte quiétude amoureuse en l’oraison, se doit abstenir, taut qu’elle peut, de se regarder soi-même ni son repos, lequel, pour être gardé, ne doit point être curieusement regardé car qui l’affectionne trop, le perd; et la juste règle de le bien affectionner, c’est de ne point l’affecter (1). Et comme l’enfant qui, pour voir où il a ses pieds, a ôté sa tête du sein de sa mère, y retourne tout incontinent, parce qu’il est fort mignard (2); ainsi faut-il que si nous nous apercevons d’être distraits par la curiosité de savoir ce que nous faisons en l’oraison, soudain nous remettions notre coeur en la douce et paisible attention de la présence de Dieu, de laquelle nous étions divertis.

Néanmoins il ne faut pas croire qu’il y ait aucun péril de perdre cette sacrée quiétude par les actions du corps ou de l’esprit qui ne se font ni par légèreté ni par indiscrétion. Car comme dit la bienheureuse mère Térèse, c’est une superstition d’être si jaloux de ce repos, que de ne vouloir ni tousser, ni cracher, ni respirer, de peur de le

 

(1) Affecter, atteindre, compromettre.

(2) Mignard, gracieux.

 

 

perdre, d’autant que Dieu qui donne cette paix, ne l’ôte pas pour tels mouvements nécessaires, ni pour les distractions et divagations de l’esprit, quand elles sont involontaires; et la volonté étant une fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d’en savourer les douceurs, quoique l’entendement ou la mémoire se soit échappé et débandé après des pensées étrangères et inutiles.

Il  est vrai qu’alors la quiétude de l’âme n’est pas si grande comme si l’entendement et la mémoire conspiraient avec la volonté; mais toutefois elle ne laisse pas d’être une vraie tranquillité spirituelle, puisqu’elle règne en la volonté, qui est la Maîtresse de toutes les autres facultés. Certes, nous avons vu une âme extrêmement attachée et jointe à Dieu, laquelle néanmoins avait l’entendement et la mémoire tellement libres de toute occupation intérieure, qu’elle entendait fort distinctement ce qui se disait autour d’elle, et s’en ressouvenait fort entièrement, encore qu’il lui fût impossible de répondre ni de se déprendre de Dieu auquel elle était attachée par l’application de sa volonté : mais je dis tellement attachée, qu’elle ne pouvait être retirée de cette douce occupation sans en recevoir une grande douleur qui la provoquait à des gémissements, lesquels même elle faisait au plus fort de sa consolation et quiétude; comme nous voyons les petits enfants grommeler et faire des petits plaints (1) quand ils ont ardemment désiré le lait, et qu’ils commencent à téter; ou comme fit Jacob, qui en embrassant la belle et chaste Rachel, jetant un cri, pleura de la

 

(1) Plaints, plaintes.

 

véhémence de la consolation et tendreté qu’il sentait. Si que cette âme de laquelle je parle, ayant la seule volonté engagée, et l’entendement, mémoire, ouïe et imagination libres, ressemblait, comme je pense, au petit enfant qui alaitant pourrait voir, ouïr et même remuer le bras, sans pour cela quitter son cher tétin.

Mais pourtant la paix de l’âme serait bien plus grande et plus douce, si on ne faisait point de bruit autour d’elle, et qu’elle n’eût aucun sujet de se mouvoir, ni quant au coeur, ni quant au corps; car elle voudrait bien être tout occupée en la suavité de cette présence divine; mais ne pouvant quelquefois s’empêcher d’être divertie ès autres facultés, elle conserve au moins la quiétude en la volonté, qui est la faculté par laquelle elle reçoit la jouissance du bien. Et notez qu’alors la volonté retenue en quiétude par le plaisir qu’elle prend en la présence divine, elle ne se remue point pour ramener les autres puissances qui s’égarent; d’autant que si elle voulait-entreprendre cela, elle perdrait son repos, s’éloignant de son cher bien-aimé, et perdrait sa peine de courir çà et là pour attraper ces puissances volages, lesquelles aussi bien ne peuvent jamais être si utilement appelées à leur devoir que par la persévérance de la volonté - en la sainte quiétude car petit à petit toutes les facultés sont attirées par le plaisir que la volonté reçoit, et duquel elle leur donne certains ressentiments, comme des parfums qui les excitent à venir auprès d’elle pour participer au bien dont elle jouit.

 

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CHAPITRE XI

Suite du discours des divers degrés de la sainte quiétude et d’une excellente abnégation de soi-même qu’on y pratique quelquefois.

 

 

Suivant ce que nous avons dit, la sainte quiétude a donc divers degrés: car quelquefois elle est en toutes les puissances de l’âme, jointes et unies à la volonté; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement, et d’autres fois imperceptiblement; d’autant qu’il arrive parfois que l’âme tire un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que Dieu lui est présent; comme il advint à sainte Élisabeth, quand Notre-Dame la visita (1); et d’autres fois l’âme a une certaine ardente suavité d’être en la présence de Dieu, laquelle pour lors lui est imperceptible; comme il advint aux disciples pèlerins qui ne s’aperçurent bonnement de l’agréable plaisir dont ils étaient touchés, marchant avec notre Seigneur, sinon quand ils furent arrivés, et qu’ils l’eurent reconnu en la divine fraction du pain (2). Quelquefois non seulement l’âme s’aperçoit de la présence de Dieu, mais elle l’écoute parler par certaines clartés et persuasions intérieures qui tiennent lieu

de paroles; aucunes fois elle le sent parler et lui parle réciproquement, mais si secrètement, si doucement, si bellement, que c’est sans pour cela perdre la sainte paix et quiétude; si que sans se

 

(1) Luc., I, 41.

(2) Id., XXIV, 30.

 

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réveiller elle veille avec lui, c’est-à-dire, elle veille et parle à son bien-aimé avec autant de suave tranquillité et de gracieux repos, comme si elle sommeillait doucement (1). Et d’autres fois elle sent parler l’époux, mais elle ne saurait lui parler, parce que l’aise de l’ouïr, ou la révérence qu’elle lui porte, la tient en silence; ou bien parce qu’elle est en sécheresse et tellement alangourie d’esprit, qu’elle n’a de force que pour ouïr, et non pas pour parler; comme il arrive corporellement quelquefois à ceux qui commencent â s’endormir, ou qui sont grandement affaiblis par quelque maladie.

Mais enfin quelquefois ni elle n’ouït son bien-aimé, ni elle ne lui parle, ni elle ne sent aucun signe de sa présence, ains simplement elle sait qu’elle est en la présence de son Dieu, auquel il plait qu’elle soit là. Imaginez-vous, Théotime, que le glorieux apôtre saint Jean eût dormi d’un sommeil corporel sur la poitrine de son cher Seigneur en la sainte cène, et qu’il se fût endormi par le commandement d’icelui. Certes, en ce cas-là, il eût été en la présence de son Maître sans le sentir en façon quelconque.

Et remarquez, je vous prie, qu’il faut plus de soin pour se mettre en la présence de Dieu, que pour y demeurer lorsque l’on s’y est mis; car, pour s’y mettre, il faut appliquer sa pensée, et la rendre actuellement attentive à cette présence, ainsi que je le dis en l'Introduction. Mais quand on s’est mis en cette présence, on s’y tient par plusieurs autres moyens, tandis que, soit par

 

(1) Cant., cant., V, 2.

 

 

l’entendement, soit par la volonté, on fait quelque chose en Dieu ou pour Dieu; comme, par exemple, le regardant, ou quelque chose pour l’amour de lui, l’écoutant, ou ceux qui parlent pour lui, parlant à lui, ou à quelqu’un pour l’amour de lui, et faisant quelque oeuvre, quelle qu’elle soit, pour son honneur et service. Ains on se maintient en la présence de Dieu, non seulement l’écoutant, ou le regardant, ou lui parlant, mais aussi attendant s’il lui plaira de nous regarder, de nous parler, ou de nous faire parler à lui; ou bien encore ne faisant rien de tout cela, mais demeurant simplement où il lui plaît que nous soyons, et parce qu’il lui plait que nous y soyons. Que si à cette simple façon de demeurer devant Dieu, il lui plaît d’ajouter quelque petit sentiment que nous sommes tout siens et qu’il est tout nôtre, ô Dieu, que ce nous est une grâce désirable et précieuse

Mon cher Théotime, prenons encore la liberté de faire cette imagination (1). Si une statue que le sculpteur aurait nichée dans la galerie de quelque grand prince, était douée d’entendement, et qu’elle pût discourir et parler, et qu’on lui demandât : O belle statue, dis-moi pourquoi es-tu là dans cette niche ? Parce, répondrait-elle, que mon maître m’y a colloquée. Et si l’on y répliquait: Mais pourquoi y demeures-tu sans rien faire? Parce, dirait-elle, que mon maître ne m’y a pas placée afin que je fisse chose quelconque, ains seulement afin que j’y fusse immobile. Que si derechef on la pressait en disant Mais, pauvre statue, de quoi te sert-il d’être là de la sorte? Eh,

 

(1) Imagination, exemple, figure.

 

Dieu! répondrait-elle, je ne suis pas ici pour mon intérêt et service, mais pour obéir et servir à la volonté de mon seigneur et sculpteur, et cela me suffit. Et si on rechargeait (1) en cette sorte : Or, dis-moi donc, statue, je te prie, tu ne vois point -ton maître, et comme prends-tu du contentement à le contenter? Non, certes, confesserait-elle, je ne le vois pas ; car j’ai des yeux non pas pour voir, comme j’ai des pieds non pas pour marcher ; mais je suis trop contente de voir que mon cher maître me voit ici, et prend plaisir de m’y voir. Mais si l’on continuait la dispute avec la statue, et qu’on lui dit: Mais ne voudrais-tu pas bien avoir du mouvement pour t’approcher de l’ouvrier qui t’a faite, afin de lui faire quelque autre meilleur service? Sans doute elle le nierait, et protesterait qu’elle ne voudrait pas faire autre chose, sinon que son maître le voulût. Et quoi donc, conclurait-on, tu ne désires rien, sinon d’être une immobile statue, là dedans cette niche? Non, certes, dirait enfin cette sage statue; non je ne veux rien être sinon une statue, et toujours dedans cette niche, tandis que mon sculpteur le voudra, me contentant d’être ici et ainsi, puisque c’est le contentement de celui à qui je suis, et par qui je suis ce que je suis.

O vrai Dieu ! que c’est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, d’être et de vouloir toujours et à jamais être en son bon plaisir! Car ainsi, comme je pense, en toutes occurences, oui, même en dormant profondément, nous sommes

 

(1) Si on rechargeait, si on revenait à la charge, si on reprenait.

 

encore plus profondément en la très sainte présence de Dieu. Oui, certes, Théotime, car si nous l’aimons, nous nous endormons non seulement à sa vue, mais à son gré, et non seulement par sa volonté, mais selon sa volonté, et semble que ce soit lui-même notre créateur et sculpteur céleste qui nous jette là sur nos lits comme des statues dans leurs niches, afin que nous nichions dans nos lits, comme les oiseaux couchent dans leurs nids-Puis à notre réveil, si nous y pensons bien, nous trouvons que Dieu nous a toujours été présent, et que nous ne nous sommes pas non plus éloignés ni séparés de lui. Nous avons donc été là en la présence de son bon plaisir, quoique sans le voir et sans nous en apercevoir; si que nous pourrions dire, à l’imitation de Jacob : Vraiment, j’ai dormi auprès de mon Dieu et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n’en savais rien (1).

Or, cette quiétude en laquelle la volonté n’agit que par un très simple acquiescement au bon plaisir divin, voulant être en l’oraison sans aucune prétention que d’être à la vue de Dieu selon qu’il lui plaira, c’est une quiétude souverainement excellente, d’autant qu’elle est pure de toute sorte d’intérêt, les facultés de l’âme n’y prenant aucun contentement, ni même la volonté, sinon en sa suprême pointe, en laquelle elle se contente de n’avoir aucun contentement, sinon celui d’être sans contentement, pour l’amour du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se repose; car, en somme, c’est le comble de l’amoureuse extase de n’avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celui do Dieu, ou de n’avoir pas son contentement en sa volonté, mais en celle de Dieu.

 

(1) Gen. XXVIII. 16.

 

 

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CHAPITRE XII

De l’écoulement ou liquéfaction de l’âme en Dieu.

 

Les choses humides et liquides reçoivent aisément les figures et limites qu’on leur veut donner, d’autant qu’elles n’ont nulle fermeté ni solidité qui les arrête ou borne en elles-mêmes. Mettez de la liqueur dans un vaisseau, et vous verrez qu’elle demeurera bornée dans les limites du vaisseau; lequel, s’il est rond ou carré, la liqueur sera de même, n’ayant aucune limite ni figure, sinon celle du vaisseau qui la contient.

L’âme n’en est pas de même par nature, car elle a ses figures et ses bornes propres. Elle a la figure par ses habitudes et inclinations, et ses bornes par sa propre volonté; et quand elle est arrêtée à ses inclinations et volontés propres, nous disons qu’elle est dure, c’est-à-dire, opiniâtre, obstinée. Je vous ôterai, dit Dieu, votre coeur de pierre (1), c’est-à-dire, je vous ôterai votre obstination. Pour faire changer de figure au caillou, au fer, au bois, il y faut la cognée, le marteau, le feu. On appelle coeur de fer, de bois ou de pierre, celui qui ne reçoit pas aisément les impressions divines, ains demeure en sa propre volonté emmi les inclinations qui accompagnent notre nature dépravée. Au contraire, un coeur doux, maniable

 

(1) Ezech., XXXVI, 26.

 

Et traitable, est appelé un coeur fondu et liquéfié.

Mon coeur, dit David parlant en la personne de notre Seigneur sur la croix, mon coeur est fait nomme de la cire fondue au milieu de mes entrailles (1). Cléopâtre, cette infâme reine d’Égypte, voulant enchérir sur tous les excès et toutes les dissolutions que Marc-Antoine avait faits en banquets, fit apporter, à la fin d’un festin qu’elle faisait à son tour, un bocal de fin vinaigre, dans lequel elle jeta une des perles qu’elle portait en ses oreilles, estimée deux cent cinquante mille écus; puis la perle étant résolue, fondue et liquéfiée, elle l’avala, et eût encore enseveli dans le cloaque de son vilain estomac l’autre perle qu’elle avait en l’autre oreille, si Lucius Plautus ne l’eût empêchée. Le coeur du Sauveur, vraie perle orientale, unique. ment unique et de prix inestimable, jeté au milieu d’une mer d’aigreurs incomparables au jour de sa Passion, se fondit en soi-même, se résolut, défit et écoula en douleur sous l’effort de tant d’angoisses mortelles; mais l’amour, plus fort que la mort, amollit, attendrit et fait fondre les coeurs encore bien plus promptement que toutes les autres passions.

Mon âme, dit l’amante sacrée, s’est toute fondue à même que mon bien-aimé a parlé (2). Et qu’est-ce à dire, elle s’est fondue, sinon elle ne s’est plus contenue en elle-même, ains s’est écoulée devers son divin amant? Dieu ordonna à Moïse qu’il parlât au rocher, et qu’il produirait des eaux (3) ; ce n’est donc pas merveille si lui-même fit fondre

 

(1) Ps., XXI, (5.

(2) Cant. cant., V, 6.

(3) Num., XX, 8

 

 

l’âme son amante, lorsqu’il lui parlait en sa douceur. Le baume est si épais de sa nature, qu’il n’est point fluide ni coulant, et plus il est gardé, plus il s’épaissit, et enfin s’endurcit, devenant rouge et transparent ; mais la chaleur le dissout et le rend fluide. L’amour avait rendu l’époux fluide et coulant, dont l’épouse l’appelle une huile répandue. Et voilà que maintenant elle assure qu’elle-même est toute fondue d’amour: Mon âme, dit-elle, s’est écoulée, lorsque mon bien-aimé a parlé (1). L’amour de l’époux était dans son coeur et dans son sein, comme un vin nouveau bien puissant qui ne peut être retenu dans son tonneau, car il se répandait de toutes parts, et parce que l’âme suit son amour, après que l’épouse a dit : Vos mamelles sont meilleures que le vin, répandant des onguents précieux, elle ajoute : Votre nom est comme une huile répandue (2). Et comme l’époux aurait répandu son amour et son âme dans le coeur de l’épouse; aussi l’épouse réciproquement verse son âme dans le coeur de l’époux. Et comme l’on voit qu’un bornai ou couteau (3) touché des rayons ardents sort de soi-même et quitte sa forme pour s’écouler devers l’endroit duquel les rayons le touchent; ainsi l’âme de cette amante s’écoula du côté de la voix de son bien-aimé, sortant d’elle-même et des limites de son être naturel, pour suivre celui qui lui parlait.

Mais comme se fait cet écoulement sacré de l’âme en son bien-aimé? Une extrême complaisance

 

(1) Cant. cant., I, 2.

(2) Ibid, 1,2.

(3) Bornal ou couteau, ruche de cire.

 

de l’amant en la chose aimée produit une certaine impuissance spirituelle qui fait que l’âme ne se sent plus aucun pouvoir de demeurer en soi-même. C’est pourquoi, comme un baume fondu qui n’a plus de fermeté ni de solidité, elle se laisse aller et écouler en ce qu’elle aime; elle ne se jette pas par manière d’élancement, ni elle ne se serre pas par manière d’union, mais elle se va doucement coulant, comme une chose fluide et liquide, dedans la Divinité qu’elle aime. Et comme nous voyons que les nuées épaissies par le vent du midi, se fondant et convertissant en pluie, ne peuvent plus demeurer en elles-mêmes, ains tombent et s’écoulent en bas, se mêlant si intimement avec la terre qu’elles détrempent, qu’elles ne sont p1us qu’une même chose avec icelle; ainsi l’âme, laquelle, quoique aimante, demeurait encore en elle-même, sort par cet écoulement sacré et fluidité sainte, et se quitte soi-même, non seulement pour s’unir au bien-aimé, mais pour se mêler toute et se détremper avec lui.

Vous voyez donc bien, Théotime, que l’écoulement d’une âme en son Dieu n’est autre chose qu’une véritable extase, par laquelle l’âme est toute hors des bornes de son maintien naturel, toute mêlée, absorbée et engloutie en son Dieu, dont il arrive que ceux qui parviennent à ce saint excès de l’amour divin, étant par après revenus à eux, ne voient rien en la terre qui les contente, et vivant en un extrême anéantissement d’eux-mêmes, demeurent fort alangouris en tout ce qui appartient aux sens, et ont perpétuellement au coeur la maxime de la bienheureuse vierge Térèse de Jésus: Ce qui n’est pas Dieu ne m’est rien. Et semble que telle fut la passion amoureuse de ce grand ami du bien-aimé, qui disait: Je vis, mais non pas moi, aine Jésus-Christ vit en moi (1); et notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (2), Car, dites-moi, je vous prie, Théotime, si une goutte d’eau élémentaire jetée dans un océan d’eau de naffe (3) était vivante et qu’elle pût parler et dire l’état auquel elle serait, ne crierait-elle pas de grande joie : O mortels, je vis voirement, mais je ne vis pas moi-même, ains cet océan vit en moi, et ma vie est cachée en cet abîme.

L’âme écoulée en Dieu ne meurt pas; car comme pourrait-elle mourir d’être abîmée en la vie? Mais elle vit sans vivre en elle-même, parce que comme les étoiles, sans perdre leur lumière, ne luisent plus en la présence du soleil, ains le soleil luit en elles, et sont cachées en la lumière du soleil, aussi l’âme, sans perdre sa vie, ne vit plus étant mêlée avec Dieu, ains Dieu vit en elle. Tels furent, je pense, les sentiments des grands bienheureux Philippe Nérius (4) et François Xavier, quand, accablés-des consolations célestes, ils demandaient à Dieu qu’il se retirât pour un peu d’eux, puisqu’il voulait que leur vie parût aussi encore un peu au monde, ce qui ne se pouvait tandis qu’elle était toute cachée et absorbée en Dieu.

 

(1) Gal., II, 20.

(2) Col., III, 3.

(3) Naffe, eau de senteur dont la base est la fleur d’oranger.

(4) Philippe Nérius, S. Philippe de Néri.

 

 

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CHAPITRE XIII

De la blessure d’amour.

 

Tous ces mots amoureux sont tirés de la ressemblance qu’il y a entre les affections du coeur et les passions du corps. La tristesse, la crainte, l’espérance, la haine et les autres affections de l’âme n’entrent point dans le coeur que l’amour ne les y tire après soi. Nous ne haïssons le mal, sinon parce qu’il est contraire au bien que nous aimons: nous craignons le mal futur, parce qu’il nous privera du bien que nous aimons. Qu’un mal soit extrême, nous ne le haïssons néanmoins jamais, sinon à mesure que nous chérissons le bien auquel il est opposé. Qui n’aime pas beaucoup la chose publique, ne se met pas beaucoup en peine si elle se ruine: qui n’aime guère Dieu, ne hait non plus guère le péché. L’amour est la première, ains (1) le principe et l’origine de toutes les passions; c’est pourquoi c’est lui qui entre le premier dans le coeur, et parce qu’il pénètre et perce jusqu’au fond de la volonté, où il a son siège, on dit qu’il blesse le coeur. Il est aigu, dit l’Apôtre de la France (2), et entre très intimement dans l’esprit. Les autres affections entrent voirement aussi, mais c’est par l’entremise de l’amour; car c’est lui qui, perçant le coeur, leur fait passage. Ce n’est que la pointe du dard qui blesse, le reste agrandit seulement la blessure et la douleur.

 

(1) Ains, même.

(2) L’Apôtre de la France, S. Denys l’Aréopagite.

 

Or, s’il blesse, il donne par conséquent de la douleur. Les grenades, par leur couleur vermeille, par la multitude de leurs grains si bien serrés et rangés, et par leurs belles couronnes, représentent naïvement, ainsi que dit saint Grégoire, la très sainte charité, toute vermeille à cause de son ardeur envers Dieu, comblée de toute la variété des vertus, et qui seule obtient et porte la couronne des récompensas éternelles; mais le suc des grenades, qui, comme nous savons, est si agréable aux sains et aux malades, est tellement mêlé d’aigreur et de douceur, qu’on ne saurait discerner s’il réjouit le goût ou bien parce qu’il a son aigreur doucette ou bien parce qu’il a une douceur aigrette (1). Certes, Théotime, l’amour est ainsi aigre-doux, et tandis que nous sommes en ce monde, il n’a jamais une douceur parfaitement douce, parce qu’il n’est pas parfait ni jamais purement rassasié et satisfait; et néanmoins il ne laisse pas d’être grandement agréable, son aigreur affinant la suavité de sa douceur, comme sa douceur aiguise la grâce de son aigreur. Mais cela comme, se peut-il faire? On a vu tel jeune homme entrer en conversation, libre, sain et fort gai, qui, ne prenant pas garde à soi, sent, bien avant que d’en sortir, que l’amour, se  servant des regards, des maintiens, des paroles d’une imbécile et faible créature, comme d’autant de flèches, aura féru et blessé son chétif coeur, en sorte que le voilà tout triste, morne et étonné. Pourquoi, je vous prie, est-il triste? C’est sans doute parce qu’il est

 

(1) Aigreur doucette, douceur aigrette, diminutifs pleins de charmes et qui ont vieilli,

 

blessé. Et qui l’a blessé? L’amour. Mais puisque l’amour est enfant de la complaisance, comme peut-il blesser et donner de la douleur? Quelquefois l’objet bien-aimé est absent; et lors, mon cher Théotime, l’amour blesse le coeur par le désir qu’il excite, lequel, ne pouvant être satisfait, tourmente gratuitement l’esprit.

Si une abeille avait piqué un enfant, certes vous auriez beau lui dire : Ah ! mon enfant, l’abeille qui t’a piqué, c’est celle-là même qui fait le miel que tu trouves si bon. Car il est vrai, dirait-il, son miel est bien doux à mon goût, mais sa piqûre est bien douloureuse; et tandis que son aiguillon est dedans ma joue, je ne puis m’accoiser, et ne voyez-vous pas que ma face en est toute enflée? Théotime, certes l’amour est une complaisance, et par conséquent il est fort agréable-, pourvu qu’il ne laisse point dedans nos coeurs l’aiguillon du désir; mais quand il le laisse, il laisse avec icelui une grande douleur. Il est vrai que cette douleur provient de l’amour, et partant c’est une amiable (1) et aimable douleur. Oyez les élans douloureux, mais amoureux d’un amant royal: Mon âme a soif de son Dieu fort et vivant. Eh! quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu? Mes larmes m’ont servi de pain nuit et jour, tandis qu’on me dit: Où est ton Dieu (2)? Ainsi la sacrée Sulamite toute détrempée en ses douleurs amoureuses, parlant aux filles de Jérusalem : Hélas! dit-elle, je vous conjure, si vous

 

(1) Amiable, douce, qui plaît.

(2) Ps., LXI, 4,

 

 

rencontrez mon ami, annoncez-lui ma peine, parce que je languis toute blessée de son amour (1). L’espérance différée afflige l’âme (2).

Or, les douloureuses blessures de l’amour sont de plusieurs sortes : l° Les premiers traits que nous recevons de l’amour s’appellent blessures, parce que le coeur, qui semblait sain, entier et tout à soi-même, tandis qu’il n’aimait pas, commence, lorsqu’il est atteint d’amour, à se séparer et diviser de soi-même pour se donner à l’objet aimé. Or cette division ne se peut faire sans douleur, puisque la douleur n’est autre chose que la division des choses vivantes qui se tiennent l’une à l’autre. 2° Le désir pique et blesse incessamment le coeur dans lequel il est, comme nous avons dit. 3° Mais, Théotime, parlant de l’amour sacré, il y a en la pratique d’icelui une sorte de blessure que Dieu lui-même fait quelquefois en l’âme qu’il veut grandement perfectionner. Car il lui donne des sentiments admirables et des attraits nonpareils pour sa souveraine bonté, comme le pressant et sollicitant de l’aimer, et lors elle s’élance de force comme pour voler plus haut vers son divin objet; mais demeurant courte, parce qu’elle ne peut pas tant aimer comme elle désire, ô Dieu! elle sent une douleur qui n’a point d’égale. A même temps qu’elle est attirée puissamment à voler vers son cher bien-aimé, elle est aussi retenue puissamment et ne peut voler, comme attachée aux basses misères de cette vie mortelle et de sa propre impuissance; elle désire

 

(1) Cant. cant., V, 8,

(2) Prov., XIII, 12.

 

 

des ailes de colombe pour voler en son repos (1), et elle n’en trouve point. La voilà donc rudement tourmentée entre la violence de ses élans et celle de son impuissance. O misérable que je suis! disait l’un de ceux qui ont expérimenté ce travail, qui me délivrera du corps de cette mortalité (2) ? Alors, si vous y prenez garde, Théotime, ce n’est pas le désir d’une chose absente qui blesse le coeur, car l’âme sent que son Dieu est présent, il l’a déjà menée dans son cellier é vin, il a arboré sur son coeur l’étendard de son amour (3); mais quoique déjà il la voie toute sienne, il la presse, et décoche de temps en temps mille et mille traits de son amour, lui montrant par des nouveaux moyens combien il est plus aimable qu’il n’est aimé : et elle qui n’a pas tant de force pour l’aimer, que d’amour pour s’efforcer, voyant ses efforts si imbéciles (4), en comparaison du désir qu’elle a pour aimer dignement celui que nulle force ne peut assez aimer; hélas! elle se sent outrée d’un tourment incomparable : car autant d’élans qu’elle fait pour voler plus haut en son désirable amour, autant reçoit-elle de secousses de douleur.

Ce coeur amoureux de son Dieu désirant infiniment d’aimer, voit bien que néanmoins il ne peut ni assez aimer ni assez désirer. Or ce désir qui ne peut réussir, est comme un dard dans le flanc d’un esprit généreux; mais la douleur qu’on en reçoit ne laisse pas que d’être aimable, d’autant que

 

(1) Ps., LIV, 7.

(2) Rom., iv, 24.

(3) Cant. cant., II, 4.

(4) Imbéciles, faibles, impuissants.

 

 

quiconque désire bien d’aimer aime aussi bien à désirer, et s’estimerait le plus misérable de l’univers s’il ne désirait continuellement d’aimer ce qui est si souverainement aimable. Désirant d’aimer, il reçoit de la douleur; mais aimant à désirer, il reçoit de la douceur.

Vrai Dieu! Théotime, que vais-je dire? les bienheureux qui sont en paradis voyant que Dieu est encore plus aimable qu’ils ne l’aiment, pâmeraient et périraient éternellement du désir de l’aimer davantage, si la très sainte volonté de Dieu n’imposait à la leur le repos admirable dont elle jouit; car ils aiment si souverainement cette souveraine volonté, que son vouloir arrête le leur et le contentement divin les contente, acquiesçant d’être bornés en leur amour par la volonté même de laquelle la bonté est l’objet de leur amour. Que si cela n’était, leur amour serait également délicieux et douloureux; délicieux pour la possession d’un si grand bien, douloureux pour l’extrême désir d’un plus grand amour. Dieu donc tirant continuellement, s’il faut ainsi dire, des sagettes (1) du carquois de son infinie beauté, blesse l’âme de ses amants, leur faisant clairement voir’ qu’ils ne l’aiment pas à beaucoup près de ce qu’il est aimable. Celui des mortels qui ne désire pas d’aimer davantage la divine bonté, il ne l’aime pas assez : la suffisance en ce divin exercice ne suffit pas à celui qui veut s’y arrêter comme si elle lui suffisait.

 

(1) Sagettes, fléches.

 

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CHAPITRE XIV

De quelques autres moyens par lesquels le saint amour blesse les coeurs.

 

 

Rien ne blesse tant un coeur amoureux que de voir un autre coeur blessé d’amour pour lui. Le pélican fait son nid en terre, dont les serpents viennent souvent piquer ses petits. Or quand cela arrive, le pélican, comme un excellent médecin naturel, de la pointe de son bec blesse de toutes parts ses pauvres poussins, pour, avec le sang, faire sortir le venin que la morsure des serpents a répandu par tous les endroits de leur corps; et pour faire sortir tout le venin, il laisse sortir tout le sang, et par conséquent il laisse ainsi mourir cette petite troupe pélicane. Mais les voyant morts, il se blesse soi-même et répand son sang sur eux, il les vivifie d’une nouvelle et plus pure vie; son amour les a blessés, et soudain par ce même amour il se blesse soi-même (1). Jamais nous ne blessons un coeur de la blessure d’amour, que nous n’en soyons soudain blessés nous-mêmes. Quand l’âme voit son Dieu blessé d’amour pour elle, elle en reçoit soudain une réciproque blessure. Tu as blessé mon coeur (2), dit le céleste amant à sa Sulamite; et. la Sulamite s’écrie : Dites à mon bien-aimé que je suis blessée d’amour (3). Les avettes ne blessent jamais qu’elles ne

 

(1) Toute cette comparaison du pélican est empruntée aux fables classiques.

(2) Cant. cant., IV, 9.

(3) Ibid., V, 8.

 

demeurent blessées à mort. Voyant aussi le Sauveur de nos âmes blessée d’amour pour nous jusques à la mort et la mort de la croix, comme pourrions-nous n’être pas blessés pour lui? mais je dis blessés d’une plaie d’autant plus douloureusement amoureuse, que la sienne a été amoureusement douloureuse, et que jamais nous ne le pouvons tant aimer que son amour et sa mort le requiérent.

C’est encore une autre blessure d’amour, quand l’âme sent bien qu’elle aime son Dieu, et que néanmoins Dieu la traite comme s’il ne savait pas d’être aimé, ou comme s’il était en défiance de son amour. Car alors, mon cher Théotime, l’âme reçoit des extrêmes angoisses, lui étant insupportable de voir et sentir le seul semblant que Dieu fait de se défier d’elle.

Le pauvre saint Pierre avait et sentait son coeur tout rempli d’amour pour son Maître, et notre Seigneur dissimulant de le savoir : Pierre, dit-il, m’aimes-tu plus que celui-ci? Eh! Seigneur, répondit cet apôtre, vous savez que je vous aime. Mais, Pierre, m’aimes-tu, réplique le Sauveur? Mon cher Maître, dit l’apôtre, je vous aime certes, vous le savez. Et ce doux Maître, pour l’éprouver, et se défiant d’être aimé, Pierre, dit-il, m’aimes-tu? Ah! Seigneur, vous blessez ce pauvre coeur, qui, grandement affligé, s’écrie amoureusement, mais douloureusement : Mon Maître, vous savez toutes choses, vous savez certes bien que je vous aime (1).

Un jour on faisait des exorcismes sur une personne possédée; et le malin esprit étant pressé de dire quel était sou nom Je suis, répondit-il,

 

(1) Joan,, XXI, 15 et seq.

 

ce malheureux privé d’amour; et soudain sainte Catherine de Gênes, qui était là présente, se sentit troubler et renverser toutes les entrailles, d’autant qu’elle avait seulement ouï prononcer le mot de privation d’amour. Car, comme les démons haïssent si fort l’amour divin, qu’ils tremblent lorsqu’ils en voient le signe ou qu’ils en oyent le nom, c’est-à-dire, quand ils voient la croix et qu’ils oyent prononcer le nom de Jésus; ainsi ceux qui aiment fortement notre Seigneur, trémoussent de douleur et d’horreur quand ils voient quelque signe ou qu’ils entendent quelque parole qui représente la privation de ce saint amour.

Saint Pierre était bien assuré que notre Seigneur sachant tout, ne pouvait pas ignorer combien il était aimé de lui; mais parce que la répétition de cette demande: M’aimes-tu? a l’apparence de quelque défiance, saint Pierre s’en attriste grandement. hélas! cette pauvre âme qui sent bien qu’elle est résolue de mourir plutôt que d’offenser son Dieu, mais ne sent pas néanmoins un seul brin de ferveur, ains au contraire une froideur extrême qui la tient tout engourdie et si faible qu’elle tombe à tous coups en des imperfections fort sensibles; cette âme, dis-je, Théotime, elle est -toute blessée; car son amour est grandement douloureux de voir que Dieu fait semblant de ne voir pas combien elle l’aime, la laissant comme une créature qui ne lui appartient par, et lui est advis qu’emmi ses défauts, ses distractions et froideurs, notre Seigneur décoche contr’elle ce reproche : Comme peux-tu dire que tu m’aimes, puisque ton âme n’est pas avec moi? Ce qui lui est un dard de douleur au travers de son coeur,

mais un dard de douleur qui procède d’amour, car si elle n’aimait pas, elle ne serait pas affligée de l’appréhension qu’elle a de ne pas aimer.

Quelquefois cette blessure d’amour se fait par le seul souvenir que nous avons d’avoir été jadis sans aimer Dieu. O que tard je vous ai aimée, beauté antique et nouvelle, disait ce saint qui avait été trente ans hérétique. La vie passée est en horreur à la vie présente de celui qui a passé sa vie précédente sans aimer la souveraine bonté.

L’amour même nous blesse quelquefois par la seule considération de la multitude de ceux qui méprisent l’amour de Dieu; si que nous pâmons de détresse pour ce sujet, comme faisait celui qui disait : Mon zèle, ô Seigneur, m’a fait sécher de douleur, parce que mes ennemis n’ont pas gardé ta loi (4). Et le grand saint François, pensant ne point être entendu, pleurait un jour, sanglotait et se lamentait si fort, qu’un bon personnage l’oyant, accourut comme au secours de quelqu’un qu’on voulût égorger; et le voyant tout seul, il lui demanda : Pourquoi cries-tu ainsi, pauvre homme? Hélas! dit-il, je pleure de quoi notre Seigneur a tant enduré pour l’amour de nous, et personne n’y pense. Et ces paroles dites, il recommença ses larmes; et ce bon personnage se mit aussi à gémir et pleurer avec lui.

Mais comme que ce soit (2), ceci est admirable ès blessures reçues par le divin amour que la douleur en est agréable, et tous ceux qui la sentent y consentent, et ne voudraient pas changer cette

 

(1) Ps., CXVIII, 139.

(2) Comme que ce soit, tel que cela est.

 

douleur à toute la douceur de l’univers. Il n’y a point de douleur emmi l’amour; ou s’il y a de la douleur, c’est une bien-aimée douleur. Un séraphin tenant un jour une flèche toute d’or de la pointe de laquelle sortait une petite flamme, il la darda dans le coeur de la bienheureuse mère Térèse, et la voulant retirer, il semblait à cette vierge qu’on lui arrachait les entrailles ; la douleur étant si grande qu’elle n’avait plus de forces que pour jeter des faibles et petits gémissements, mais douleur pourtant si aimable, qu’elle eût voulu n’en être jamais délivrée. Telle fut la sagette d’amour que Dieu décocha dans le coeur de la grande sainte Catherine de Gênes, au commencement de sa conversion, dont elle demeura toute changée et comme morte au monde et aux choses créées, pour ne vivre plus qu’au Créateur. Le bien-aimé est un bouquet de myrrhe amère, et ce bouquet amer est réciproquement le bien-aimé qui demeure chèrement colloqué sur le sein de la bien-aimée, c’est-à-dire, le plus aimé de tous les bien-aimés (1).

 

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CHAPITRE XV

De la langueur amoureuse du coeur blessé de dilection.

 

C’est chose assez connue que l’amour humain a la force non seulement de blesser le coeur, mais de rendre malade le corps jusqu’à la mort, d’autant que l’homme la passion et tempérament du corps a beaucoup de pouvoir d’incliner l’âme et la tirer après soi, aussi les affections de l’âme ont une grande force pour remuer les humeurs et

 

(1) Cant. cant., I, 12.

 

changer les qualités du corps. Mais, outre cela, l’amour quand il est véhément, porte si impétueusement l’âme en la chose aimée, et l’occupe si fortement, qu’elle manque â toutes ses autres opérations, tant sensitives qu’intellectuelles, si que pour nourrir cet amour et le seconder, il semble que l’âme abandonne tout autre soin, tout autre exercice, et soi-même encore. Dont Platon a dit que l’amour était pauvre, déchiré, nu, déchaux (1), chétif, sans maison, couchant dehors sur la dure ès portes, toujours indigent. Il est pauvre, parce qu’il fait quitter tout pour la chose aimée; il est sans maison, parce qu’il fait sortir l’âme de son domicile pour suivre toujours celui qui est aimé; il est chétif, pâle, maigre -et défait, parce qu’il fait perdre le sommeil, le boire et le manger; il est nu et déchaux, parce qu’il fait quitter toutes autres affections pour prendre celle de la chose aimée; il couche dehors sur la dure, parce qu’il fait demeurer à découvert le coeur qui aime, lui faisant manifester ses passions par des soupirs, plaintes, louanges, soupçons, jalousies; il est tout étendu comme un gueux aux portes, parce qu’il fait que l’amant est perpétuellement attentif aux yeux et à la bouche de la personne qu’il aime, et toujours attaché à ses oreilles pour lui parler et mendier des faveurs, desquelles il n’est jamais rassasié : or, les yeux, les oreilles et la bouche sont les portes de l’âme. Et enfin c’est sa vie que d’être toujours indigent; car si une fois il est rassasié, il n’est plus ardent, et par conséquent il n’est plus amour

 

(1) Déchaux, sans chaussure,

 

Certes, je sais bien, Théotime, que Platon parlait ainsi de l’amour abject, vil et chétif des mondains; mais néanmoins ces propriétés ne laissent pas de se trouver en l’amour céleste- et divin. Car voyez un peu ces premiers maîtres de la doctrine chrétienne, c’est-à-dire, ces premiers docteurs du saint amour évangélique, et oyez ce que disait l’un d’entr’eux qui avait le plus de travail : Jusques à maintenant, dit-il, nous avons faim et soif,  et sommes nus, et sommes souffletés, nous sommes vagabonds, et nous sommes rendus comme les balayures de ce monde, et comme la raclure ou pelure de tous (1). Comme s’il disait: Nous sommes

tellement abjects, que si le monde est un palais, nous en sommes estimés les balayures; si le monde est une pomme, nous en sommes la raclure. Qui les avait réduits, je vous prie, à cet état, sinon l’amour? Ce fut l’amour qui jeta saint François nu devant son évêque, et le fit mourir nu sur la terre; ce fut l’amour qui le fit mendiant toute sa vie; ce fut l’amour qui envoya le grand saint François Xavier, pauvre, indigent, déchiré, çà et là parmi les Indes et entre les Japonais; ce fut l’amour qui réduisit le grand cardinal saint Charles, archevêque de Milan, à cette extrême pauvreté parmi toutes les richesses que sa naissance et sa dignité lui donnaient; que comme dit cet éloquent orateur d’Italie, monseigneur Panigarole (2), il était comme un chien en la maison

 

 

(1) I Cor., IV, 11, 13.

(2) François Panigarole, de l’ordre de Saint-François, depuis évêque d’Asti, prononça l’oraison funèbre de S. Charles à ses obsèques.

 

de son maître, ne mangeant qu’un peu de pain, ne buvant qu’un peu d’eau et couchant sur un peu de paille.

Oyons de grâce la sainte Sulamite, comme elle s’écrie presqu’en cette sorte : Quoiqu’à raison de mille consolations que mou amour me donne, je sois plus belle que les riches tentes de mon Salomon, je veux dire plus belle que le ciel, qui n’est qu’un pavillon inanimé de sa majesté royale, puisque je suis son pavillon animé, si suis-je néanmoins toute noire (1), déchirée, poudreuse et toute gâtée de tant de blessures et de coups que ce même amour me donna. Eh! ne prenez pas garde à mon teint; car je suis voirement (2) brune, d’autant que mon bien-aimé, qui est mon soleil, a dardé les rayons de son amour sur moi : rayons qui éclairent par leur lumière, mais qui, par leur ardeur, m’ont rendue hâlée et noirâtre, et me touchant de leur splendeur ils m’ont ôté ma couleur. La passion amoureuse me fait trop heureuse de me donner un tel époux comme est mon roi; mais cette même passion qui me tient lieu de mère, puisqu’elle seule m’a mariée, et non mes mérites, elle a des autres enfants qui me donnent des assauts et des travaux nonpareils, me réduisant à telle langueur, que comme d’un côté je ressemble à une reine qui est au côté de son roi, aussi de l’autre je suis comme une vigneronne qui dans une chétive cabane garde une Vigne, et une vigne encore qui n’est pas sienne (3).

 

(1) Cant. cant., I, 4.

(2) Voirement, réellement.

(3) Cant. cant., I, 4.

 

Certes, Théotime, quand les blessures et plaies de l’amour sont fréquentes et fortes, elles nous mettent en langueur et nous donnent la plus aimable maladie d’amour. Qui pourrait jamais décrire les langueurs amoureuses des saintes Catherine de Sienne et de Gênes, ou de sainte Angèle de Foligny, ou de sainte Christine, ou de la bienheureuse mère Térèse, ou de saint Bernard, ou de saint François? Et quant à ce dernier, sa vie ne fut autre chose que larmes, soupirs, plaintes, langueurs, définements (1), pâmoisons amoureuses. Mais rien n’est si admirable en tout cela, que cette admirable communication que le doux Jésus lui fit de ses amoureuses et précieuses douleurs, par l’impression de ses plaies et stigmates. Théotime, j’ai souvent considéré cette merveille, et en ai fait cette pensée. Ce grand serviteur de Dieu, homme tout séraphique, voyant la vive image de son Sauveur crucifié effigiée en un séraphin lumineux qui lui apparut sur le mont Alverne, il s’attendrit plus qu’on ne saurait imaginer, saisi d’une consolation et d’une compassion souveraine; car regardant ce beau miroir d’amour que les anges ne se peuvent jamais assouvir de regarder, hélas! il pâmait de douceur et de contentement. Mais voyant aussi d’autre part la vive représentation des plaies et blessures de son Sauveur crucifié, il sentit en son âme ce glaive impiteux qui transperça la sacrée poitrine de la Vierge mère au jour de la Passion (2), avec autant de douleur intérieure que s’il eût été crucifié avec son

 

(1) Définements, défaillances.

(2) Luc., XIII, 35.

 

cher Sauveur. O Dieu! Théotime, si l’image d’Abraham élevant le coup de la mort sur son cher fils unique pour le sacrifier, image faite par un peintre mortel, eut bien le pouvoir toutefois d’attendrir et faire pleurer le grand saint Grégoire, évêque de Nisse, toutes les fois qu’il la regardait; eh! combien fut extrême l’attendrissement du grand saint François quand il vit l’image de notre Seigneur se sacrifiant soi-même sur la croix! image que non une main mortelle mais la main maîtresse d’un séraphin céleste avait tirée et effigiée sur son propre original, représentant si vivement et au naturel le divin Roi des anges, meurtri, blessé, percé, froissé crucifié!

Cette âme donc ainsi amollie, attendrie et presque toute fondue en cette amoureuse douleur, se trouva par ce moyen extrêmement disposée à recevoir les impressions et marques de l’amour et douleur de son souverain amant. Car la mémoire était toute détrempée en la souvenance de ce divin amour, l’imagination appliquée fortement à se représenter les blessures et meurtrissures que les yeux regardaient alors si parfaitement bien exprimées en l’image présente; l’entendement recevait les espèces (1) infiniment vives que l’imagination lui fournissait, et enfin l’amour employait toutes les forces de la volonté pour se complaire et conformer à la passion du Bien-aimé, dont l’âme sans doute se trouvait toute transformée en un second crucifix. Or, l’âme comme forme et maîtresse du corps, usant de son pouvoir sur icelui, imprima les douleurs des plaies

 

(1) Espèces, images.

 

dont elle était blessée, ès endroits correspondants à ceux esquels son amant les avait endurées. L’amour est admirable pour aiguiser l’imagination, afin qu’elle pénètre jusqu’à l’extérieur. L’amour donc fit passer les tourments intérieurs de ce grand amant saint François jusqu’à l’extérieur et blessa le corps du même dard de douleur duquel il avait blessé le coeur.

Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, l’amour qui était dedans ne le pouvait

pas bonnement faire : c’est pourquoi l’ardent séraphin, venant au secours, darda des rayons d’une clarté si pénétrante, qu’elle fit réellement en la chair les plaies extérieures du crucifix que l’amour avait imprimées intérieurement en l’âme. Ainsi le séraphin voyant Isaïe n’oser entreprendre de parler, d’autant qu’il sentait ses lèvres souillées, vint au nom de Dieu lui toucher et épurer les lèvres avec un charbon pris sur l’autel, secondant eu cette sorte le désir d’icelui. La myrrhe produit sa stacte (1) et première liqueur comme par manière de sueur et de transpiration; mais afin qu’elle jette bien tout son suc, il la faut aider par l’incision, De même l’amour divin de saint François parut en tonte sa vie comme par manière de sueur, car il ne respirait en toutes ses actions que cette sacrée dilection; mais pour en faire paraître tout à fait l’incomparable abondance, le céleste séraphin le vint inciser et blesser. Et afin que l’on sut que ses plaies étaient plaies de l’amour du ciel, elles furent faites non avec Je fer, mais avec des rayons de lumière. O vrai Dieu! Théotime,

 

(1) Stacte, gomme, ou liquide résineux.

 

que de douleurs amoureuses, et que d’amours douloureuses! car non seulement alors, mais tout le reste de sa vie ce pauvre saint alla toujours tramant et languissant comme bien malade d’amour.

Le bienheureux Philippe Nérius (1), âgé de quatre-vingts ans, eut une telle inflammation de coeur pour le divin amour, que la chaleur se faisant faire place aux côtes, les élargit bien fort, et en rompit la quatrième et la cinquième, afin qu’il pût recevoir plus d’air pour le rafraîchir. Le bienheureux Stanislas Kostka, jeune garçon de quatorze ans, était si fort assailli de l’amour de son Sauveur, que maintes fois il tombait en défaillance, tout pâmé, et était contraint d’appliquer sur sa poitrine des linges trempés en l’eau froide pour modérer la violence de l’ardeur qu’il sentait.

Et en somme, comme pensez-vous, Théotime, qu’une âme qui a une fois un peu à souhait tâté les consolations divines, puisse vivre en ce monde, mêlé de tant de misères, sans douleur et langueur presque perpétuelle? On a maintes fois oui ce grand homme de Dieu, François Xavier, lançant sa voix au ciel, lorsqu’il croyait être bien solitaire, en cette sorte : Eh! mon Seigneur, non, de grâce, ne m’accablez pas d’une si grande affluence de consolations; ou si par votre infinie bonté il vous plait me faire ainsi abonder en délices, tirez-moi donc en paradis car qui a une fois bien goûté en l’intérieur votre douceur, il lui est force de vivre en amertume tandis qu’il ne jouit pas

 

(1) S. Philippe de Néri,

 

de vous. Quand donc Dieu a donné un peu largement de ses divines douceurs à une âme, et qu’il les lui ôte, il la blesse par cette privation, et elle par après demeure languissante, soupirant avec David :

 

Hélas! quand viendra le jour

Que la douceur d’un retour

M’ôtera cette souffrance (1) ?

 

Et avec le grand Apôtre : O moi misérable homme! qui me délivrera du Corps de cette mortalité (2)?

 

(1) Ps., XLI, 3.

(2) Rom., VII, 24.

 

FIN DU LIVRE SIXIÈME

 

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Fin du premier volume.

 

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