LIVRE VII
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LIVRE SEPTIÈME

DE L’UNION DE L’ÂME AVEC SON DIEU QUI SE PARFAIT EN L’ORAISON.

 

CHAPITRE PREMIER

Comme l’amour fait l’union de l’âme avec Dieu en l’oraison.

CHAPITRE II

Des divers degrés de la sainte union qui se fait en l’oraison.

CHAPITRE III

Du souverain degré d’union par la suspension et ravissement.

CHAPITRE V

De la seconde espèce de ravissement.

CHAPITRE VI

Des marques du bon ravissement, et de la troisième espèce d’icelui.

CHAPITRE VII

Comme l’amour est la vie de l’âme, et suite du discours de la vie extatique.

CHAPITRE VIII

Admirable exhortation de saint Paul à la vie extatique et surhumaine.

CHAPITRE IX

Du suprême effet de l’amour affectif, qui est la mort des amants, et premièrement de ceux qui moururent en amour.

CHAPITRE X

De ceux qui moururent par l’amour et pour l’amour divin.

CHAPITRE XI

Que quelques-uns entre les divins amants moururent encore d’amour.

CHAPITRE XII

Histoire merveilleuse du trépas d’un gentilhomme qui mourut d’amour sur le mont d’Olivet (2).

CHAPITRE XIII

Que la très sacrée Vierge mère de Dieu mourut d’amour pour son fils.

CHAPITRE XIV

Que la glorieuse Vierge mourut d’un amour extrêmement doux et tranquille.

 

 

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CHAPITRE PREMIER

Comme l’amour fait l’union de l’âme avec Dieu en l’oraison.

 

Nous ne parlons pas ici de l’union générale du coeur avec son Dieu, mais de certains actes et mouvements particuliers que l’âme recueillie en Dieu fait par manière d’oraison, afin de s’unir et joindre de plus en plus à sa divine bonté; car il y a, certes, différence entre unir et joindre une chose à l’autre, et serrer ou presser une chose contre une autre ou sur une autre, d’autant que pour joindre et unir il n’est besoin que d’une simple application d’une chose à l’autre en sorte qu’elles se touchent et soient ensemble, ainsi que nous joignons les vignes aux ormeaux et les jasmins aux treilles des berceaux que l’on fait ès jardins. Mais pour serrer et presser, il faut faire une application forte qui accroisse et augmente l’union; de sorte quo serrer, c’est intimement et fortement joindre, comme nous voyons que le lierre se joint aux arbres, car il ne s’unit pas seulement, mais il se presse et serre si fort à eux, que même il pénètre et entre dans leurs écorces.

La comparaison de l’amour des petits enfants envers leur mère ne doit point être abandonnée, à cause de son innocence et pureté. Voyons donc ce beau petit enfant auquel sa mère assise présente son sein ; il se jette de force entre les bras d’icelle, ramassant et pliant tout son petit corps dans ce giron et sur cette poitrine aimable. Et voyez réciproquement sa mère, comme le recevant elle le serre, et, par manière de dire, le colle à son sein, et le baisant, joint sa bouche à la sienne. Mais voyez derechef ce petit poupon appâté des caresses maternelles, comme de son côté il coopère à cette union d’entre sa mère et lui ; car il se serre aussi et se presse tant qu’il peut par lui-même sur la poitrine et le visage de sa mère, et semble qu’il se veuille tout enfoncer et cacher dans ce sein agréable duquel il est extrait.

Or alors, Théotime, l’union est parfaite; laquelle n’étant qu’une, ne laisse pas de procéder de la mère et de l’enfant, en sorte néanmoins qu’elle dépend toute de la mère; car elle a attiré à soi l’enfant, elle l’a la première serré entre ses bras et pressé sur sa poitrine, et les forces du poupon ne sont pas si grandes qu’il eût pu se serrer et prendre si fort à sa mère. Mais toutefois ce pauvre petit fait bien ce qu’il peut de son côté, et se joint de toute sa force au sein maternel, non seulement consentant à la douce union que sa mère pratique, mais y contribuant ses faibles efforts (1) de tout son coeur. Et je dis ses faibles efforts, parce qu’ils sont si imbéciles (2), qu’ils ressemblent presque plutôt des essais (3) d’union que non pas une union.

Ainsi donc, Théotime, notre Seigneur montrant le très aimable sein de son divin amour à l’âme dévote, il la tire toute à soi, la ramasse, et, par manière de dire, il replie toutes les puissances d’icelle dans le giron de sa douceur plus que maternelle, puis brûlant d’amour, il serre l’âme, il la joint, la presse et colle sur ses lèvres de suavité et sur sa délicieuse poitrine, la baisant du sacré baiser de sa bouche, et lui faisant savourer ses mamelles meilleures que te vin (4). Alors l’âme, amorcée des délices de ses faveurs, non seulement consent et se prête à l’union que Dieu fait, mais de tout son pouvoir elle coopère, s’efforçant de se joindre et serrer de plus en plus à la divine bonté; de sorte toutefois qu’elle reconnaît bien que son union et liaison à cette souveraine douceur dépend toute de l’opération divine, sans laquelle elle ne pourrait seulement pas faire le moindre essai du monde pour s’unir à icelle.

Quand on voit une exquise beauté regardée avec grande ardeur, ou une excellente mélodie écoutée avec une grande attention, ou un rare discours entendu avec grande contention, on dit que cette beauté-là tient collés sur soi les yeux des spectateurs, que cette musique tient attachées les

 

(1) Contribuant ses efforts, y apportant ses efforts

(2) Imbéciles, impuissants.

(3) Ressemblent des essais, à des essais.

(4) Cant. cant., I, 1.

 

 

oreilles, que ce discours ravit les coeurs des auditeurs. Qu’est-ce à dire tenir collés les yeux, tenir attachées les oreilles et ravir les coeurs, sinon unir et joindre fort serrés les sens et puissances dont on parle à leurs objets? L’âme donc se serre et se presse sur son objet, quand elle s’y affectionne avec grande attention; car le serrement n’est autre chose que le progrès et avancement de l’union et conjonction. Nous usons même de ce mot selon notre langage ès choses morales : Il me presse de faire ceci ou cela, il me presse de demeurer; c’est-à-dire, il n’emploie pas seulement sa persuasion ou sa prière, mais il l’emploie avec contention et effort, comme firent les pèlerins en Emmaüs, qui non seulement supplièrent notre Seigneur, mais le pressèrent et serrèrent à force, le contraignant d’une amoureuse violence d’arrêter au logis avec eux (1).

Or, en l’oraison, l’union se fait souvent par manière de petits, mais fréquents élancements et avancements de l’âme en Dieu. Et si vous prenez garde aux petits enfants unis et joints au sein de leur mère, vous verrez que de temps en temps ils se pressent et serrent par de petits élans que le plaisir de téter leur donne. Ainsi en l’oraison le coeur uni à son Dieu fait maintes fois certaines recharges d’union par des mouvements avec lesquels il se serre et presse davantage en sa divine douceur: comme, par exemple, l’urne ayant longuement demeuré au sentiment d’union par lequel elle savoure doucement combien elle est heureuse d’être à Dieu; enfin accroissant cette union par un serrement et élan cordial: Oui, Seigneur,

 

(1) Luc., XXIV, 29.

 

Dira-t-elle, je suis vôtre toute, toute, toute sans exception; ou bien: Eh! Seigneur, je le suis, certes, et je le veux être toujours plus; ou bien, par manière de prière: O doux Jésus, eh! tirez-moi toujours plus avant dans votre coeur afin que votre amour m’engloutisse, et que je sois du tout (1) abîmée en sa douceur!

Mais d’autres fois l’union se fait, non par des élancements répétés, ains par manière d’un continuel insensible pressement et avancement du coeur en la divine bonté ; car comme nous voyons qu’une grande et pesante masse de plomb, d’airain ou de pierre, quoiqu’on ne la pousse point, se serre, enfonce et presse tellement contre la terre sur laquelle elle est posée, qu’enfin avec le temps on la trouve tout enterrée, à cause de l’inclination de son poids, qui par sa pesanteur la fait toujours tendre au centre: ainsi notre coeur étant une fois joint à son Dieu, s’il demeure en cette union et que rien ne l’en divertisse, il va s’enfonçant continuellement par un insensible progrès d’union, jusques à ce qu’il soit tout en Dieu, à cause de l’inclination sacrée que le saint amour lui donne de s’unir toujours davantage à la souveraine bonté; car, comme dit le grand apôtre de France (2), l’amour est une vertu unitive, c’est-à-dire, qui nous porte à la parfaite union du souverain bien. Et puisque c’est une vérité indubitable que le divin amour, tandis que nous sommes en ce monde, est un mouvement ou au moins une habitude active et tendante au mouvement; lors même qu’il est parvenu à la simple union, il ne laisse pas d’agir,

 

(1) Du tout, entièrement.

(2) S. Denys I’Aréopagite.

 

quoique imperceptiblement, pour l’accroître et perfectionner de plus en plus.

Ainsi les arbres qui aiment à être transplantés, après qu’ils le sont, étendent leurs racines et se fourrent bien avant dans le sein de la terre qui est leur élément et leur aliment, nul ne s’apercevant de cela tandis qu’il se fait, ains seulement quand il est fait. Et le coeur humain transplanté du monde en Dieu par le céleste amour, s’il s’exerce fort en l’oraison, certes il s’étendra continuellement et se serrera à la Divinité, s’unissant de plus en plus à sa bonté, mais par des accroissements imperceptibles, desquels on ne remarque pas bonnement le progrès tandis qu’il se fait, ains quand il est fait. Si vous buvez quelque exquise liqueur, par exemple de l’eau impériale (1), la simple union d’icelle avec vous se fera à mesure que vous la recevrez; car la réception et l’union sont une même chose en cet endroit; mais par après, petit à petit, cette union s’agrandira par un progrès imperceptiblement sensible; car la vertu de cette eau, pénétrant de toutes parts, confortera le cerveau, revigorera le coeur, et étendra sa force sur tous vos esprits. Ainsi un sentiment de dilection, comme par exemple, que Dieu est bon! étant entré dedans le coeur, d’abord il fait l’union avec cette bonté, mais étant entretenu un peu longuement, comme un parfum précieux il pénètre de tous les côtés l’âme, il se répand et dilate dans notre volonté, et, par manière de dire, il s’incorpore avec notre esprit, se joignant et serrant de toutes parts

 

(1) Eau impériale, liqueur odorante, employée aussi en médecine, dans la composition de laquelle il entre du citron, de la cannelle, etc.

 

de plus en plus à nous et nous unissant à lui. Et c’est ce que nous enseigne le grand David, quand il compare les sacrées paroles au miel (1); car qui ne sait que la douceur du miel s’unit de plus en plus à notre sens par un progrès continuel de savourement, lorsque le tenant longuement en la bouche, ou que l’avalant tout bellement, sa saveur pénètre plus avant le sens de notre guét? Et de même, ce sentiment de la bonté céleste exprimé par cette parole de saint Bruno: O bonté! ou par celle de saint Thomas: Mon Seigneur et mon Dieu! ou par celle de Magdeleine : Eh mon Maître! ou par celle de saint François: Mon Dieu et mon tout! ce sentiment, dis-je, demeurant un peu longuement dedans un coeur amoureux, iI se dilate, il s’étend et s’enfonce par une intime pénétration en l’esprit, et de plus en plus le détrempe tout de sa saveur, qui n’est autre chose qu’accroître l’union, comme fait l’onguent précieux ou le baume, qui, tombant sur le coton, se mêle et s’unit tellement de plus en plus, petit à petit, avec icelui, qu’enfin on ne saurait plus dire si le coton est parfumé ou s’il est parfum; ni si le parfum est coton, ou le coton parfum. O qu’heureuse est une âme qui, en la tranquillité de son coeur, conserve amoureusement le sacré sentiment de la présence de Dieu! car son union avec la. divine bonté croîtra perpétuellement, quoiqu’insensiblement, et détrempera tout l’esprit d’icelui de son infinie suavité. Or, quand je parIe du sacré sentiment de la présence de Dieu en cet endroit, je n’entends pas parler du sentiment sensible, mais de celui qui réside en

 

(1) Ps., CXVII, 103

 

la cime et suprême pointe de l’esprit, où le divin amour règne et fait ses exercices principaux.

 

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CHAPITRE II

Des divers degrés de la sainte union qui se fait en l’oraison.

 

L’union se fait quelquefois sans que nous y coopérions, sinon par une simple suite, nous laissant unir sans résistance à la divine bonté, comme un petit enfant amoureux du sein de sa mère, mais tellement alangouri (1), qu’il ne peut faire aucun mouvement pour y aller ni pour se serrer quand il y est, mais seulement est bien aise d’être pris et tiré entre les bras de sa mère et d’être pressé par elle sur sa poitrine.

Quelquefois nous coopérons, lorsqu’étant tirés, nous courons volontiers pour seconder la douce force de la bonté qui nous tire et nous serre à soi par son amour.

Quelquefois il nous semble que nous commençons à nous joindre et serrer à Dieu avant qu’il se joigne à nous, parce que nous sentons l’action de l’union de notre côté, sans sentir celle qui se fait de la part de Dieu, lequel toutefois sans doute nous prévient toujours, bien que toujours nous ne sentions pas sa prévention : car s’il ne s’unissait à nous, jamais nous ne nous unirions à lui ; il nous choisit et saisit toujours avant que nous le choisissions ni saisissions. Mais quand, suivant ses attraits imperceptibles, nous commençons à nous unir à lui, il fait quelquefois le progrès de notre union, secourant notre imbécillité, et se serrant

 

(1) Alangouri, languissant.

 

insensiblement lui-même à nous, si que (1) nous le sentons qu’il entre et qu’il pénètre notre coeur par une suavité incomparable. Et quelquefois aussi, comme il nous a attirés insensiblement à l’union, il continue insensiblement à nous aider et secourir. Et nous ne savons comme une si grande union se fait, mais nous savons bien que nos forces ne sont pas assez grandes pour la faire, si que nous jugeons bien par là que quelque secrète puissance fait son insensible action en nous. Comme les nochers qui portent du fer, lorsque sous un vent fort faible, ils sentent leurs vaisseaux cingler puissamment, connaissent qu’ils sont proche des montagnes de l’aimant, qui les tirent imperceptiblement, et voient en cette sorte un connaissable et perceptible avancement provenant d’un moyen inconnu et imperceptible : car ainsi lorsque nous voyons notre esprit s’unir de plus en plus à Dieu sous de petits efforts que notre volonté fait, nous jugeons bien que nous avons trop peu de vent pour cingler si fort, et qu’il faut que l’amant de nos âmes nous tire par l’influence secrète de sa grâce, laquelle ii veut nous être imperceptible, afin qu’elle nous soit plus admirable, et que sans nous amuser à sentir ses attraits, nous nous occupions plus purement et simplement à nous unir à sa bonté.

Aucune fois (2) cette union se fait si insensiblement que notre coeur ne sent ni l’opération divine en nous, ni notre coopération; ains il trouve ta seule union insensiblement toute faite, à l’imitation de Jacob, qui, sans y penser, se trouva marié avec Lia, ou plutôt comme un autre Samson, mais plus

 

(1) Si que, à tel point que.

(2) Aucune fois, certaines fois.

 

 

heureux, il se trouve lié et serré des cordes de la sainte union, sans que nous nous en soyons aperçus.

D’autres fois nous sentons les serrements, l’union se faisant par des actions sensibles tant de la part de Dieu que de la nôtre.

Quelquefois l’union se fait par la seule volonté et en la seule volonté, et aucune fois l’entendement y a sa part, parce que la volonté le tire après soi et l’applique à son objet, lui donnant un plaisir spécial d’être fiché à le regarder; comme nous voyons que l’amour répand une profonde et spéciale attention en nos yeux corporels, pour les arrêter à voir ce que nous aimons.

Quelquefois cette union se fait de toutes les facultés de l’âme, qui se ramassent toutes autour de la Volonté, non pour s’unir elles-mêmes à Dieu, car elles n’en sont pas toutes capables, mais pour donner plus de commodité à la volonté de faire son union. Car si les autres facultés étaient appliquées une chacune à son objet propre, l’âme opérant par icelles, ne pourrait pas si parfaitement s’employer à l’action par laquelle l’union se fait avec Dieu. Telle est la variété des unions.

Voyez saint Martial (car ce fut, comme on dit, le bienheureux enfant duquel il est parlé en saint Marc, ch. IX.), notre Seigneur le prit, le leva et le tint assez longuement entre ses bras. O beau petit Martial! que vous êtes heureux d’être saisi, pris,

porté, uni, joint et serré sur la poitrine céleste du Sauveur et baisé de sa bouche sacrée, sans que vous y coopériez qu’en ne faisant pas résistance à recevoir ces divines caresses ! Au contraire, saint Siméon embrasse et serre notre Seigneur sur son sein, sans que notre Seigneur fasse aucun semblant de coopérer à cette union, bien que, comme chante la très sainte Église, le vieillard portait l’enfant, mais l’enfant gouvernait le vieillard (1). Saint Bonaventure, touché d’une sainte humilité, non seulement ne s’unissait pas à notre Seigneur, ains se retirait de sa présence réelle, c’est-à-dire, du très saint sacrement de l’Eucharistie, quand un jour oyant messe, notre Seigneur se vint unir .à lui, lui portant son divin sacrement. Or, cette union faite, eh Dieu ! Théotime, pensez de quel amour cette sainte âme serra son Sauveur sur son coeur ! A l’opposite, sainte Catherine de Sienne désirant ardemment notre Seigneur en la sainte communion, pressant et poussant son âme et son affection devers lui, il se vint joindre à elle, entrant en sa bouche avec mille bénédictions. Ainsi notre Seigneur commença l’union avec saint Bonaventure, et sainte Catherine sembla commencer celle qu’elle eut avec son Sauveur. La sacrée amante du Cantique parle comme ayant pratiqué l’une et l’autre sorte d’union : Je suis toute à mon bien-aimé, se dit-elle, et son retour est devers moi (2); car c’est autant que si elle disait Je sue suis unie à mon cher ami, et réciproquement il se retourne devers moi, pour, en s’unissant de plus en plus à moi, se rendre aussi tout mien. Mon cher ami m’est un bouquet de myrrhe, il demeurera sur mon sein(3), et je le serrerai comme un bouquet de suavité. Mon âme, dit David, s’est serrée à vous, ô mou Dieu, et votre main droite m’a

 

(1) Luc., II., 28.

(2) Cant. cant., VII, 10.

(3) Ibid., I., 12.

 

empoigné et saisi (1). Mais ailleurs elle confessa d’être parvenue, disant : ilion cher ami est tout à moi; et moi je suis toute sienne (2) ; nous faisons une sainte union par laquelle il se joint à moi et moi je nie joins à lui. Et pour montrer que toujours toute l’union se fait par la grâce de Dieu qui nous tire à soi, et par ses attraits émeut notre âme et anime le mouvement de notre union envers lui, elle s’écrie comme tout impuissante : Tirez-moi (3) ; mais pour témoigner qu’elle ne se laissera pas tirer comme une pierre ou comme un forçat, aies qu’elle coopérera de sou côté et mêlera son faible mouvement parmi les puissants attraits de son amant, nous courrons, dit-elle, à l’odeur de vos parfums (4). Et afin qu’on sache que si on la tire un peu fortement par la volonté, toutes les puissances de l’âme se porteront à l’union Tirez-moi, dit-elle, et nous courrons. L’époux n’en tire qu’une, et plusieurs courent à l’union. La volonté est la seule que Dieu veut, mais toutes les autres puissances courent après elle pour être unies à Dieu avec elle.

A cette union le divin berger des âmes provoquait sa chère Sulamite. Mettez-moi, disait-il, comme un sceau sur votre coeur, comme un cachet sur votre bras (5). Pour bien imprimer un cachet sur la cire, on ne le joint pas seulement, mais on le presse bien serré. Ainsi veut-il que nous nous unissions à lui d’une union si forte et pressée

 

(1) Ps., LXII, 9.

(2) Cant. Cant, II, 16.

(3) Ibid., I. 3.

(4) Ibid.

(5) Cant. Cant., VIII, 6.

 

 

que nous demeurions marqués de ses traits. Le saint amour du Sauveur nous presse (1). O

Dieu, quel exemple d’union excellente ! il s’était joint à notre nature humaine par grâce, comme une vigne à son ormeau, pour la rendre aucunement participante de son fruit. Mais voyant que cette union s’était défaite par le péché d’Adam, il fit une union plus serrée et pressante en l’Incarnation, par laquelle la nature humaine demeure à jamais jointe en unité de personne à la Divinité. Et afin que non seulement la nature humaine, mais tous les hommes pussent s’unir intimement à sa bonté, il institua le sacrement de la très sainte Eucharistie, auquel un chacun peut participer pour unir son Sauveur à soi-même réellement et par manière m!e viande (2). Théotime, cette union sacramentelle nous sollicite et nous aide à la spirituelle de laquelle nous parlons.

 

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CHAPITRE III

Du souverain degré d’union par la suspension et ravissement.

 

Soit donc que l’union de notre âme avec Dieu se fasse imperceptiblement, soit qu’elle se fasse perceptiblement, Dieu en est toujours l’auteur, et nul ne peut s’unir à lui, s’il ne va à lui : nul ne peut aller à lui, s’il n’est tiré par lui, comme témoigne le divin époux, disant: Nul ne peut venir à moi, sinon que mon Père te tire (3) : ce que sa céleste épouse proteste aussi, disant : Tirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums (4).

 

(1) II Cor., V. 14.

(2) Viande, chair, aliment en général.

(3) Joan., VI, 44.

(4) Cant. cant., 1, 3.

 

Or, la perfection de cette union consiste en deux points : qu’elle soit pure et qu’elle soit forte. Ne puis-je pas m’approcher de quelqu’un pour lui parler, pour le mieux Voir, pour obtenir quelque chose de lui, pour odorer (1) les parfums qu’il porte, pour m’appuyer sur lui ? Et alors je m’approche voirement (2) de lui et je me joins à lui mais l’approchement et l’union n’est pas ma principale prétention, ains je m’en sers seulement comme d’an moyen et d’une disposition pour obtenir une autre chose. Que si je m’approche de lui et me joins à lui, non pour aucune autre fin que pour être proche de lui, et jouir de cette prochaineté et union; c’est alors un approchement d’union pure et simple.

Ainsi plusieurs s’approchent de notre Seigneur, les uns pour l’ouïr, comme Magdeleine; les autres pour être guéris, comme l’hémorroïsse; les autres pour l’adorer, comme les Mages ; les autres pour le servir, comme Marthe ; les autres pour vaincre leur incrédulité, comme saint Thomas; les autres pour le parfumer, comme Magdeleine, Joseph, Nicodème. Mais sa divine Sulamite le cherche pour le trouver, et l’ayant trouvé, ne veut autre chose que de le tenir bien serré, et le tenant, ne jamais le quitter. Je le tiens, dit-elle, et ne l’abandonnerai point (3). Jacob, dit saint Bernard, tenant Dieu bien serré, le veut bien quitter, pourvu qu’il reçoive sa bénédiction ; mais la Sulamite ne le quittera pas, quelle bénédiction qu’il lui donne ; car elle ne veut pas les bénédictions de Dieu, elle

 

(1) Odorer, flairer.

(2) Voirement, vraiment.

(3) Cant. Cant., III., 4.

 

veut le Dieu des bénédictions, disant avec David: Qu’y a-t-il au ciel pour moi, et que veux-je sur la terre, sinon vous ? Vous êtes le Dieu de mon coeur et mon partage à toute éternité (1).

Ainsi fut la glorieuse Mère auprès de la croix de son Fils (2). ((Eh! que cherchez-vous, Ô Mère de la vie, en ce mont de Calvaire et en ce lieu de mort? — Je cherche, eût-elle dit, mon enfant, qui est la vie de ma vie. Et pourquoi le cherchez-Vous ? —Pour être auprès de lui. — Mais maintenant il est parmi les tristesses de la mort. — Eh! ce ne sont pas les allégresses que je cherche, c’est lui-même et partout mon coeur amoureux me fait rechercher d’être unie à cet aimable enfant, mon cher bien-aimé. En somme, la prétention de l’âme en cette union n’est autre que d’être avec son amant.

Mais quand l’union de l’âme avec Dieu est grandement très étroite et très serrée, elle est appelée par les théologiens inhésion (3) ou adhésion, parce que par icelle l’âme demeure prise, attachée, collée et affichée à la divine Majesté; en-sorte que malaisément peut-elle s’en déprendre et retirer. Voyez, je vous prie, cet homme pris et serré par attention à la suavité d’une harmonieuse musique, ou bien (ce qui est extravagant) à la niaiserie d’un jeu de cartes ; vous l’en voulez retirer et vous ne pouvez: quelles affaires qu’il ait au logis, on ne le peut arracher, il eu perd même le boire et le manger. O Dieu ! Théotime, combien plus doit être attachée et serrée l’âme qui est amante de son Dieu, quand elle est unie à la

 

(1)Ps., LXXII. 25,26.

(2) Joan., XIX, 25.

(3) Inhésion, attachement.

 

divinité de l’infinie douceur, et qu’elle est prise et éprise en cet objet d’incomparables perfections ! Telle fut celle du grand vaisseau d’élection, qui s’écriait: Afin que je vive à Dieu, je suis affiché (1) à la croix avec Jésus-Christ (2). Aussi proteste-t-il que rien, non pas la mort même, ne le peut séparer de son Maître (3). Et cet effet de l’amour fut même pratiqué entre David et Jonathas; car il est dit que l’âme de Jonathas fut collée à celle de David (4). Aussi est-ce un axiome célébré par les anciens Pères, que l’amitié qui peut finir ne fut jamais vraie amitié, ainsi que j’ai dit ailleurs.

Voyez, je vous prie, Théotime, ce petit enfant attaché au sein et au col de sa mère. Si on le veut arracher de là pour le porter en son berceau parce qu’il est temps, il marchande et dispute tant qu’il peut pour ne point quitter ce sein tant aimable. Si on le fait déprendre d’une main, il s’accroche de l’autre, et si on l’enlève du tout, il se met à pleurer ; et tenant son coeur et ses yeux où il ne peut plus tenir son corps, il va réclamant sa chère mère, jusqu’à ce qu’à force de le bercer on l’ait endormi. Ainsi l’âme, laquelle, par l’exercice de l’union, est parvenue jusqu’à demeurer prise et attachée à la divine bonté, n’en peut être tirée presque que par force et avec beaucoup de douleur, on ne la peut faire déprendre: si on détourne son imagination, elle ne laisse pas de se tenir prise par son entendement; que si on tire son entendement, elle se tient attachée par la volonté;

 

(1) Affiché, fixé.

(2) Galat., II, 19..

(3) Rom., VII, 1, 38, 39.

(4) I Reg., XVIII, 1.

 

et si on la fait encore abandonner de la volonté par quelque distraction violente, elle se retourne de moment en moment du côté de son cher objet,        duquel elle ne peut du tout se déprendre, renouant tant qu’elle peut les doux liens de son union avec lui par de fréquents retours qu’elle fait comme à la dérobée, expérimentant en cela la peine de saint Paul ; car elle est pressée de deux désirs (1), d’être délivrée de toute occupation extérieure pour demeurer en son intérieur avec Jésus-Christ, et d’aller néanmoins à l’oeuvre de l’obéissance que l’union même avec lui enseigne être requise.

Or, la bienheureuse mère Térèse dit excellemment que l’union étant parvenue jusqu’à cette perfection que de nous tenir pris et attachés avec notre Seigneur, elle n’est point différente du ravissement, suspension ou pendement d’esprit ; mais qu’on l’appelle seulement union, ou suspension, ou pendement, quand elle est courte ; et quand elle est longue, on l’appelle extase ou ravissement, d’autant qu’en effet l’âme attachée à son Dieu si fermement et si serrée qu’elle n’en puisse pas aisément être déprise, elle n’est plus en soi-même, mais en Dieu : non plus qu’un corps crucifié n’est plus en soi-même, mais en la croix, et que le lierre attaché à la muraille n’est plus en soi, mais en la muraille.

Mais afin d’éviter toute équivoque, sachez, Théotime, que la charité est un lien, et un lien de perfection (2), et qui a plus de charité, il est plus étroitement uni et lié à Dieu. Or, nous ne parlons pas de cette union qui est permanente en nous,

 

(1) Philipp., I, 23.

(2) Coloss., III, 14.

 

 

ravit et nous emporte, comme au contraire à raison du très volontaire consentement et ardent mouvement par lequel l’âme ravie s’écoule après les attraits divins, il semble que non seulement elle monte et s’élève, mais qu’elle se jette et s’élance hor. de soi en la Divinité même. Et c’en est de même en la très infâme extase ou abominable ravissement qui arrive à l’âme, lorsque par les amorces des plaisirs charnels elle est mise hors de sa propre dignité spirituelle, et au-dessous de sa condition naturelle; car en tant que volontairement elle suit cette malheureuse volupté, et se précipite hors de soi-même, c’est-à-dire, hors de l’état spirituel, on dit qu’elle est en l’extase sensuelle; mais en tant que les appas sensuels la tirent puissamment, et, par manière de dire, l’entraînent dans cette basse et vile condition, on dit qu’elle est ravie et emportée hors de soi-même, parce que ces voluptés grossières la démettent de l’usage de la raison et intelligence avec une si furieuse violence, que, comme dit Fun des plus grands philosophes, l’homme étant en cet accident, semble être tombé en épilepsie, tant l’esprit demeure absorbé et comme perdu. O hommes ! jusques à quand serez-vous si insensés que de vouloir raya1er votre dignité naturelle, descendant volontairement, et vous précipitant en la condition des bêtes brutes?

Mais, mon cher Théotime, quant aux extases sacrées, elles sont de trois sortes. L’une est de l’entendement, l’autre de l’affection, et la troisième de l’action: l’une est en la splendeur, l’autre en la ferveur, et la troisième en l’oeuvre; l’une se fait par l’admiration, l’autre par la dévotion, et la troisième par l’opération. L’admiration se fait en nous par la rencontre d’une vérité nouvelle que nous ne connaissions pas, ni n’attendions pas de connaître. Et si à la nouvelle vérité que nous rencontrons, est jointe la beauté et bonté, l’admiration qui en provient est grandement délicieuse. Ainsi la reine de Saba trouvant en Salomon plus de véritable sagesse qu’elle n’avait pensé, elle demeura toute pleine d’admiration; et les Juifs, voyant en notre Sauveur une science qu’ils n’eussent jamais cru, furent surpris d’une grande admiration. Quand donc il plaît à la divine bonté de donner à notre entendement quelque spéciale clarté, par le moyen de laquelle il vient à contempler les mystères divins d’une contemplation extraordinaire et fort relevée, alors voyant plus de beauté en iceux qu’il n’avait pu s’imaginer, il entre en admiration.

Or, l’admiration des choses agréables attache et colle fortement l’esprit à la chose admirée, tant à raison de l’excellence de la beauté qu’elle lui découvre, qu’à raison de la nouveauté de cette excellence, l’entendement, ne se pouvant assez assouvir de voir ce qu’il n’a encore point vu, et qui est si agréable à voir. Et quelquefois, outre cela, Dieu donne à l’âme une lumière non seulement claire, mais croissante comme l’aube du jour; et alors, comme ceux qui ont trouvé une minière d’or, fouillent toujours plus avant pour trouver toujours davantage de ce tant désiré métal, ainsi l’entendement va de plus en plus s’enfonçant à la considération et admiration de son divin objet: car ne plus ne moins que l’admiration a causé la philosophie et attentive recherche des choses naturelles, elle a aussi causé la contemplation et théologie mystique; et d’autant que cette admiration, quand elle est forte, nous tient hors et au-dessus de nous-mêmes par la vive attention et application de notre entendement aux choses célestes, elle nous porte par conséquent en l’extase.

 

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CHAPITRE V

De la seconde espèce de ravissement.

 

Dieu attire les esprits à soi par sa souveraine beauté et incompréhensible bonté : excellences qui toutes deux ne sont néanmoins qu’une suprême divinité très uniquement belle et bonne tout ensemble. Tout se fait pour le bon et pour le beau; toutes choses regardent vers lui, sont mues et contenues par lui, et pour l’amour de lui. Le bon et le beau est désirable, aimable et chérissable à tous: pour lui toutes choses font et veulent tout ce qu’elles opèrent et veulent. Et quant au beau, parce qu’il attire et rappelle à soi toutes choses, les Grecs l’appellent d’un nom qui est tiré d’une parole qui vent dire appeler (1).

De même quant au bien, sa vraie image c’est la lumière, surtout en ce que la lumière recueille, réduit et convertit à soi tout ce qui est, dont le soleil entre les Grecs est nommé d’une parole (2) laquelle montre que toutes choses soient ramassées et serrées, rassemblant les dispersées, comme la bonté convertit à soi toutes choses, étant non seulement la souveraine unité, mais

 

(1) Beau, en grec Kalos, kalein, appeler.

(2) Soleil, en grec élios.

 

souverainement unissante, d’autant que toutes choses la désirent comme leur principe, leur conservation et leur dernière fin; de sorte qu’en somme le bon et le beau ne sont qu’une même chose, d’autant que toutes choses désirent le beau et le bon.

Ce discours, Théotime, est presque tout composé des paroles du divin saint Denis Aréopagite. Et certes, il est vrai que le soleil, source de la lumière corporelle, est la vraie image du bon et du beau; car entre les créatures purement corporelles, il n’y a point de bonté ni de beauté égale à celle du soleil. Or, la beauté et bonté du soleil consistent en sa lumière, sans laquelle rien ne serait beau et rien ne serait bon en ce monde corporel. Elle éclaire tout, comme belle; elle échauffe et vivifie tout, comme bonne. En tant qu’elle est belle et claire, elle attire tous les yeux qui ont vue au monde; en tant qu’elle est bonne et qu’elle échauffe, elle attire à soi tous les appétits et toutes les inclinations du monde corporel, car elle tire et élève les exhalaisons et vapeurs; elle tire et fait sortir les plantes et les animaux de leurs origines, et ne se fait aucune production à laquelle la chaleur vitale de ce grand luminaire ne contribue. Ainsi Dieu, père de toute lumière, souverainement bon et beau, par sa beauté attire notre entendement à le contemple-r, et par sa bonté il attire notre volonté à l’aimer. Comme beau, comblant notre entendement de délices, il répand son amour, dans notre volonté; comme bon, remplissant notre volonté de son amour, il excite notre entendement à le contempler, l’amour nous provoquant à la contemplation, et la contemplation à l’amour, dont il s’ensuit que l’extase et le ravissement dépend totalement de l’amour: car c’est l’amour qui porte l’entendement à la contemplation, et la volonté à l’union; de manière qu’enfin il faut conclure, avec le grand saint Denis, que l’amour divin est exatique, ne permettant pas que les amants soient à eux-mêmes, ains à la chose aimée. A raison de quoi cet admirable apôtre saint Paul, étant en la possession de ce divin amour, et fait participant de sa force extatique, d’une bouche divinement inspirée: Je vis, dit-il, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi (1). Ainsi, comme un vrai amoureux sorti hors de soi en Dieu, il vivait, non plus de sa propre vie, mais de la vie de son bien-aimé, comme souverainement aimable.

Or, ce ravissement d’amour se fait sur la volonté en cette sorte: Dieu la touche par ces attraits de suavité; et lors, comme une aiguille touchée par l’aimant se tourne et remue vers le pôle, s’oubliant de son insensible condition, ainsi la volonté, atteinte de l’amour céleste, s’élance et porte en Dieu, quittant toutes ses inclinations terrestres, entrant par ce moyen en un ravissement, non de connaissance, mais de jouissance; non d’admiration, mais d’affection; non de science, mais d’expérience; non de vue, mais de goût et de savourement.

Il est vrai que, comme j’ai déjà signifié, l’entendement entre quelquefois en admiration, voyant la sacrée délectation que la volonté a en son extase, apercevant l’entendement en admiration : de sorte que ces deux facultés s’entre-communiquent leurs ravissements, le regard de la beauté nous la faisant aimer, et l’amour nous la faisant regarder.

 

(1) Galat., II, 20.

 

On n’est guère souvent échauffé des rayons du soleil qu’on n’en soit éclairé, ni éclairé qu’on n’en soit échauffé. L’amour fait facilement admirer, et l’admiration facilement aimer.

Toutefois les deux extases de l’entendement et de la volonté ne sont pas tellement appartenantes l’une à l’autre, que l’une ne soit bien souvent sans l’autre; car, comme les philosophes ont eu plus de la connaissance que de l’amour du Créateur, aussi les bons chrétiens en ont maintes fois plus d’amour que de connaissance, et par conséquent l’excès de la connaissance n’est pas toujours suivi de celui de l’amour, non plus que l’excès de l’amour n’est pas toujours accompagné de celui de la connaissance, ainsi que j’ai remarqué ailleurs~ Or, l’extase de l’admiration étant seule, ne nous fait pas meilleurs, suivant ce qu’en dit celui qui avait été ravi en extase jusqu’au troisième ciel: Si je connaissais, dit-il, tous les mystères et toute la science, et que je n’aie pas la charité, je ne suis rien (1); et partant le malin esprit peut extasier, s’il faut ainsi parler, et ravir l’entendement, lui représentant des merveilleuses intelligences qui le tiennent élevé et suspendu au-dessus de ses forces naturelles; et par telles clartés il peut encore donner à la volonté quelque sorte d’amour vain, mou, tendre et imparfait, par manière de complaisance, satisfaction et consolation sensible. Mais de donner la vraie extase de la volonté, par laquelle elle s’attache uniquement et puissamment à la bonté divine, cela n’appartient qu’à cet esprit souverain, par lequel la charité de Dieu est répandue dedans nos coeurs (2).

 

(1) I Cor., XIII, 2.

(2) Rom., V, 5.

 

 

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CHAPITRE VI

Des marques du bon ravissement, et de la troisième espèce d’icelui.

 

En effet, Théotime, ou a vu en notre âge plusieurs personnes qui croyaient elles-mêmes, et chacun avec elles, qu’elles fussent fort souvent ravies divinement en extase; et enfin toutefois on découvrait que ce n’étaient qu’illusions et amusements diaboliques. Un certain prêtre du temps de saint Augustin se mettait en extase toujours quand il voulait, chantant ou faisant chanter certains airs lugubres et pitoyables, et ce pour seulement contenter la curiosité de ceux qui désiraient voir ne spectacle. Mais ce qui est admirable, c’est que son extase passait si avant, qu’il ne sentait même pas quand on lui appliquait le feu, sinon après qu’il était revenu à soi; et néanmoins si quelqu’un parlait un peu fort et à voix claire, il l’entendait comme de loin, et n’avait aucune respiration. Les philosophes mêmes ont reconnu certaines espèces d’extases naturelles faites par la véhémente application de l’esprit à la considération des choses plus relevées. C’est pourquoi il ne se faut pas étonner si le malin esprit, pour faire le singe (1), tromper les âmes, scandaliser les faibles, et se transformer en esprit de lumière (2), opère des ravissements en quelques âmes peu solidement instruites en la vraie piété.

Afin donc qu’on puisse discerner les extases divines d’avec les humaines et diaboliques,

 

(1) Faire le singe, imiter les bons esprits.

(2) II Cor., XI,14.

 

les serviteurs de Dieu ont laissé. plusieurs documents. Mais quant à moi, il me suffira pour mon propos de vous proposer deux marques de la bonne et sainte extase. L’une est que l’extase sacrée ne se prend ni attache jamais tant à l’entendement qu’à la volonté, laquelle elle émeut, échauffe et remplit d’une puissante affection envers Dieu; de manière que si l’extase est plus belle que bonne, plus lumineuse que chaleureuse, plus spéculative qu’affective, elle est grandement douteuse et digne de soupçon. Je ne dis pas qu’on ne puisse avoir des ravissements, des visions même prophétiques, sans avoir la charité; car je sais bien. que comme on peut avoir la charité sans être ravi et sans prophétiser, aussi peut-on être ravi et prophétiser sans avoir la charité; mais je dis que celui qui en son ravissement a plus de clarté en l’entendement pour admirer Dieu, que de chaleur en la volonté pour l’aimer, il doit être sur ses gardes; car il y a danger que cette extase ne soit fausse, et ne rende l’esprit plus enflé qu’édifié, le mettant voirement comme Saül, Rainant et Caïphe, entre les Prophètes (1), mais le laissant néanmoins entre les réprouvés.

La seconde marque des vraies extases consiste en la troisième espèce d’extase que nous avons marquée ci-dessus.; extase toute sainte, tout aimable, et qui couronne les deux autres : et c’est l’extase de l’oeuvre et de la vie. L’entière observation des commandements de Dieu n’est pas dans l’enclos des forces humaines, mais elle est bien pourtant dans les confins de l’instinct de l’esprit humain, comme très conforme à la raison et

 

(1) I Reg., X, II; Num., XXII; Joan., XI, 51.

 

lumière naturelle; de sorte que vivant selon les commandements de Dieu, nous ne sommes pas pour cela hors de notre inclination naturelle. Mais, outre les commandements divins, il y a des inspirations célestes pour l’exécution desquelles il ne faut pas seulement que Dieu nous élève au-dessus de nos forces, mais aussi qu’il nous tire au-dessus des instincts et des inclinations de notre nature, d’autant qu’encore que ces inspirations ne sont pas contraires à la raison humaine, elles l’excèdent toutefois, la surmontent, et sont au-dessus d’icelle : de sorte que lors nous ne vivons pas seulement une vie civile, honnête et chrétienne, mais une vie surhumaine, spirituelle, dévote et extatique; c’est-à-dire, une vie qui est en toute façon hors et au-dessus de notre condition naturelle.

Ne point dérober, ne point mentir, ne point commettre de luxure, prier Dieu, ne point jurer en vain, aimer et honorer son père, ne point tuer, c’est vivre selon la raison naturelle de l’homme. Mais quitter tous nos biens, aimer la pauvreté, l’appeler et tenir en qualité de très délicieuse maîtresse ; tenir les opprobres, mépris, abjections, persécutions, martyres, pour des félicités et béatitudes; se contenir dans les termes d’une absolue chasteté, et enfin vivre parmi le monde et en cette vie mortelle contre toutes les opinions et maximes du monde, et contre le courant du fleuve de cette vie par des ordinaires., résignations, renoncements et abnégations de nous-mêmes, ce n’est pas vivre humainement, mais surhumainement; ce n’est pas vivre en nous, mais hors de nous et au-dessus de nous. Et parce que nul ne peut sortir en cette façon au-dessus de soi-même, si le Père éternel ne le tire (1), partant cette sorte de vie doit être un ravissement continuel et une extase perpétuelle d’action et d’opération.

Vous êtes morts, disait le grand Apôtre aux Colossiens, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (2). La mort fait que l’âme ne vit plus en son corps ni en l’enclos d’icelui. Que veut donc dire, Théotime, cette parole de l’Apôtre : Vous êtes morts? C’est comme s’il eût dit : Vous ne vivez plus en vous-mêmes, ni dedans l’enclos de votre propre condition naturelle; votre âme ne vit plus selon elle-même, mais au-dessus d’elle-même. Le phénix est phénix (3) en cela qu’il anéantit sa propre vie à la faveur des rayons du soleil, pour en avoir une plus douce et vigoureuse, cachant, pour ainsi dire, sa vie sous les cendres. Les bigats (4) et vers à soie changent leur être, et de vers se font papillons; les abeilles naissent vers, puis deviennent nymphes, marchant sur leurs pieds, et enfin deviennent mouches volantes. Nous en faisons de même, Théotime, si nous sommes spirituels ; car nous quittons notre vie humaine, pour vivre d’une autre vie plus éminente au-dessus de nous-mêmes, cachant toute cette vie nouvelle en Dieu avec Jésus-Christ, qui seul la voit, la connaît et la donne. Notre vie nouvelle, c’est l’amour céleste qui vivifie et, anime notre âme, et cet amour est tout caché en Dieu, et ès choses divines avec Jésus-Christ. Car puisque, comme disent les lettres sacrées de l’Évangile, après que Jésus-Christ

 

(1) Joan., VI, 44.

(2) Coloss., III, 3

(3) Le phénix… fable antique.

(4) Les bigats, de l’italien bigatto, ver à soie.

 

se fut un peu laissé voir à ses disciples en montant là haut au ciel, enfin une nuée l’environna, qui l’ôta et cacha de devant leurs yeux (1). Jésus-Christ donc est caché au ciel en Dieu : or, Jésus-Christ est notre amour, et notre amour est la vie de notre âme; donc notre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, et quand Jésus-Christ, qui est notre amour, et par conséquent notre vie spirituelle, viendra paraître au jour du jugement, alors nous apparaîtrons avec lui en gloire (2); c’est-à-dire, Jésus-Christ notre amour nous glorifiera, nous communiquant sa félicité et splendeur.

 

 

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CHAPITRE VII

Comme l’amour est la vie de l’âme, et suite du discours de la vie extatique.

 

L’âme est le premier acte et principe de tous les mouvements vitaux de l’homme; et, comme parle Aristote, elle est le principe par lequel nous vivons, sentons et entendons; dont il s’ensuit que nous connaissons la diversité des vies selon la diversité des mouvements; en sorte même que les animaux qui n’ont point de mouvement naturel, sont du tout (3) sans vie. Ainsi, Théotime, l’amour est le premier acte et principe de notre vie dévote ou spirituelle par lequel nous vivons, sentons et nous émouvons; et notre vie spirituelle est telle que sont nos mouvements affectifs; et un coeur qui n’a point de mouvement et d’affection, il n’a point d’amour comme au contraire un coeur qui a de l’amour,

 

(1) Act., 1, 9.

(2) Colos., V,

(3) Du tout, entièrement.

 

n’est point sans mouvement affectif. Quand donc nous avons colloqué notre amour en Jésus-Christ, nous avons par conséquent mis en lui notre vie spirituelle. Or, il est caché maintenant en Dieu ai ciel, comme Dieu fut caché en lui tandis qu’il était en terre. C’est pourquoi notre vie est cachée en lui; et quand il paraîtra en gloire, notre vie et notre amour paraîtra de même avec lui en Dieu. Ainsi saint Ignace, au rapport de saint Denis, disait que son amour était crucifié, comme s’il eût voulu dire: Mon amour naturel et humain, avec toutes les passions qui en dépendent, est attaché sur la croix : je l’ai fait mourir comme un amour mortel qui faisait vivre mon coeur d’une vie mortelle, et comme mon Sauveur fut crucifié et mourut selon sa vie mortelle pour ressusciter à l’immortelle, aussi je suis mort avec lui sur la croix selon mon amour naturel qui était la vie mortelle de mon âme, afin que je ressuscitasse à la vie surnaturelle d’un amour qui, pouvant être exercé au ciel, est aussi par conséquent immortel.

Quand donc on voit une personne qui, en l’oraison, a des ravissements par lesquels elle sort et monte au-dessus de soi-même en Dieu, et néanmoins n’a point d’extase en sa vie, c’est-à-dire, ne fait point une vie relevée et attachée à Dieu par abnégation des convoitises mondaines, et mortification des volontés et inclinations naturelles par une intérieure douceur, simplicité, humilité, et surtout par une continuelle charité; croyez, Théotime, que tous ces ravissements sont grandement douteux et périlleux; ce sont ravissements propres à faire admirer les hommes, mais non pas à les sanctifier. Car quel bien peut avoir une âme d’être ravie à Dieu par l’oraison, si en sa couversation et en sa vie elle est ravie des affections terrestres, basses et naturelles? Etre au-dessus de toi-même en l’oraison, et au-dessous de soi en la vie et opération, être angélique en la méditation, et bestial en la conversation, c’est clocher de part et d’autre, jurer en Dieu, et jurer en Melchon (1); et en somme, c’est une vraie marque que tels ravissements et telles extases ne sont que des amusements et tromperies du malin esprit. Bienheureux sont ceux qui Vivent une vie surhumaine, extatique, relevée au-dessus d’eux-mêmes, quoiqu’ils ne soient point ravis au-dessus d’eux-mêmes en l’oraison. Plusieurs saints sont au ciel qui jamais ne furent en extase ou ravissement de contemplation; car combien de martyrs et de grands saints et saintes voyons-nous en l’histoire, n’avoir jamais eu en l’oraison autre privilège que celui de la dévotion et ferveur ! Mais il n’y eut jamais saint qui n’ait eu l’extase et ravissement de la vie et de l’opération, se surmontant soi-même et ses inclinations naturelles.

Et qui ne voit, Théotime, je vous prie, que c’est l’extase de la vie et opération de laquelle le grand Apôtre parle principalement quand il dit: Je vis, mais non plus moi, ains Jésus-Christ vit en moi (2)? Car il l’explique lui-même en autres termes aux Romains, disant que notre vieil homme est crucifié ensemblement avec Jésus-Christ (3), que nous soin-

 

(1) III Reg., XVIII, 21. — Sophon,. I, 5. Melchon ou Melchom, la même idole des païens que Moloch.

(2) Galat., II, 20.

 

(3) Rom., VI, 3.

 

 

mes morts au péché (1) avec lui, et que de même nous sommes ressuscités avec lui pour marcher en nouveauté de vie (2), afin de ne plus servir au péché (3). Voilà deux hommes représentés en un chacun de nous, Théotime, et par conséquent deux vies, l’une du vieil homme, qui est une vieille vie, comme on dit de l’aigle, qui, étant devenue  vieille, va tramant ses plumes et ne peut plus prendre son vol; l’autre vie est de l’homme nouveau, qui est aussi une vie nouvelle, comme celle de l’aigle, laquelle déchargée de ses vieilles plumes qu’elle a secouées dans la mer, en prend des nouvelles, et s’étant rajeunie, Vole en la nouveauté de ses forces.

En la première vie, nous vivons selon le vieil homme, c’est-à-dire, selon les défauts, faiblesses et infirmités que nous avons contractés par le péché de notre premier père, Adam, et partant nous vivons au péché d’Adam, et notre vie est une vie mortelle, ains la même mort. En la seconde vie, nous vivons selon l’homme nouveau, c’est-à-dire, selon les grâces, faveurs, ordonnances et volontés de notre Sauveur, et par conséquent nous vivons au salut et à la rédemption, et cette nouvelle vie est une vie vive, vitale et vivifiante. Mais quiconque veut parvenir à la nouvelle vie, il faut qu’il passe par la mort de la vieille, crucifiant sa chair avec tous les vices et toutes les convoitises d’icelle (4), et l’ensevelissant sous les eaux du saint baptême ou de la pénitence, comme Naaman qui

 

(1) Rom. VI, 11.

(2) Ibid., 4.

(3) Ibid., 6.

(4) Galat., V, 24.

 

 

noya et ensevelit sous les eaux du Jourdain sa vieille vie lépreuse et infecte, pour vivre une vie nouvelle, saine et nette; car on pouvait bien dire de cet homme qu’il n’était plus le vieux Naaman lépreux et infect, ains un Naaman nouveau, net, sain et honnête, parce qu’il était mort à la lèpre et vivait à la santé et netteté.

Or, quiconque est ressuscité à cette nouvelle vie du Sauveur, il ne vit plus ni à soi, ni pour soi, ni en soi, ains à son Sauveur, en son Sauveur, et pour son Sauveur. Estimez, dit saint Paul, que vous êtes vraiment morts au péché, et vivants à Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur (1).

 

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CHAPITRE VIII

Admirable exhortation de saint Paul à la vie extatique et surhumaine.

 

Mais enfin saint Paul fait le plus fort, le plus pressant et le plus admirable argument qui fut jamais fait, ce me semble, pour nous porter tous à l’extase et ravissement de la vie et opération. Oyez, Théotime, je vous prie, soyez attentif et pesez la force et efficace des ardentes et célestes paroles de cet apôtre tout ravi et transporté de l’amour de son maître. Parlant donc de soi-même (et il en faut autant dire d’un chacun de nous):

La charité, dit-il, de Jésus-Christ nous presse (2). Oui, Théotime, rien ne presse tant le coeur de l’homme que l’amour. Si un homme sait d’être aimé de qui que ce soit, il est pressé d’aimer réciproquement; mais si c’est un homme vulgaire

 

(1) Rom., VI, 11.

(2) II Cor., V, 14

 

qui est aimé d’un grand seigneur, certes il est bien plus pressé; mais si c’est d’un grand monarque, combien est-ce qu’il est pressé davantage ! Et maintenant, je vous prie, sachant que Jésus-Christ, vrai Dieu éternel, tout-puissant, nous a aimés jusqu’à vouloir souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, ô mon cher Théotime ! n’est-ce pas cela avoir nos coeurs sous le pressoir, et les sentir presser de force et eu exprimer de l’amour par une violence et contrainte qui est d’autant plus violente qu’elle est tout aimable et amiable (1)? Mais comme est-ce que ce divin amant nous presse? La charité de Jésus-Christ nous presse, dit son apôtre, estimant ceci. Qu’est-ce à dire estimant ceci? C’est-à-dire, que la charité du Sauveur nous presse, lors principalement que nous estimons, considérons, pesons, méditons et sommes attentifs à cette résolution de la foi. Mais quelle résolution? Voyez, je vous prie, Théotime,  comme il va gravement, fichant et poussant sa conception dans nos coeurs : estimant ceci, dit-il. Et quoi? Que si un est mort pour tous, donc tous sont morts, et Jésus-Christ est mort pour tous (2). Il est vrai, certes, si un Jésus-Christ est mort pour tous, donc tous sont morts en la personne de cet unique Sauveur qui est mort pour eux, et sa mort leur doit être imputée, puisqu’elle a été endurée pour eux et en leur considération.

Mais que s’ensuit-il de cela ? Il m’est advis que j’oye (3) cette bouche apostolique comme un

 

(1) Amiable, douce, gracieuse.

(2) II Cor., V, 14.

(3) Il m’est advis que j’oye, il me semble que j’entends.

 

 

tonnerre qui exclame aux oreilles de nos coeurs; il s’ensuit donc, ô chrétiens ! ce que Jésus-Christ a désiré de nous en mourant pour nous. Mais qu’est-ce qu’il a désiré de nous? sinon que nous nous conformassions à lui: afin, dit l’Apôtre, que ceux qui vivent ne vivent plus désormais ô eux-mêmes, ains ô celui qui est mort et ressuscité pour eux (1). Vrai Dieu ! Théotime, que cette conséquence est forte en matière d’amour! Jésus-Christ est mort pour nous, il nous a donné la vie par sa mort, nous ne vivons que parce qu’il est mort; il est mort pour nous, à nous et en nous. Notre vie n’est donc plus nôtre, mais à celui qui nous l’a acquise par sa mort: nous ne devons donc plus vivre à nous, mais à lui; non en nous, mais en lui; non pour nous, mais pour lui. Une jeune fille de l’île de Sestos (2) avait nourri une petite aigle avec le soin que les enfants ont accoutumé d’employer en telles occupations; l’aigle devenue grande commença petit à petit à voler et chasser aux oiseaux selon son instinct naturel; puis s’étant rendue plus forte, elle se rua sur les bêtes sauvages,.sans jamais manquer d’apporter toujours fidèlement sa proie à sa chère maîtresse, comme en reconnaissance de la nourriture qu’elle avait reçue d’icelle. Or, advint que cette jeune demoiselle mourut un jour, tandis que la pauvre aigle était au pourchas (3), et son corps, selon la coutume de ce temps et de ce pays-là, fut mis sur un bûcher en public pour être brûlé; mais ainsi que la flamme

 

(1) Cor., V, 15.

(2) Probablement Sestos, ville de Thrace, sur l’Hellespont, vis-à-vis d’Abydos. Géogr. anc.

(3) Au pourchas, à la poursuite, à la chasse.

 

 

du feu commençait à le saisir, l’aigle survint à grands traits d’ailes, et voyant cet inopiné et triste spectacle, outrée de douleur, elle lâcha ses serres, et abandonnant sa proie, se vint jeter sur sa pauvre chère maîtresse, et la couvrant de ses ailes, comme pour la défendre du feu, ou pour l’embrasser de pitié, elle demeura ferme et immobile, mourant et brûlant courageusement avec elle; l’ardeur de son affection ne pouvant céder la place aux flammes et ardeurs du feu, pour se rendre victime et holocauste de son brave et prodigieux amour, comme sa maîtresse l’était de la mort et des flammes.

Ah! Théotime, quel essor nous fait prendre cette aigle ! Le Sauveur nous a nourris dès notre tendre jeunesse, ainsi il nous a formés et reçus comme une aimable nourrice, entre les bras de sa divine providence, dès l’instant de notre conception. Il nous a rendus siens par le baptême, et nous a nourris tendrement, selon le coeur et selon le corps, par un amour incompréhensible; et pour nous acquérir la vie il a supporté la mort, et nous a repus de sa propre chair et de son propre sang. Eh! que reste-t-il donc? quelle conclusion avons-nous plus à prendre, mon cher Théotime, sinon que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, ains ô celui qui est mort pour eux (1)? c’est-à-dire, que nous consacrions au divin amour de la mort de notre Sauveur tous les moments de notre vie, rapportant à sa gloire toutes nos proies, toutes nos conquêtes, toutes nos oeuvres, toutes nos actions, toutes nos pensées et toutes nos

 

(1) II Cor., V, 15.

 

affections. Voyons-le, Théotime, ce divin Rédempteur étendu sur la croix comme sur son bûcher d’honneur, où il meurt d’amour pour nous, mais d’un amour plus douloureux que la mort même, ou d’une mort plus amoureuse que l’amour même. Eh! que ne nous jetons-nous en esprit sur lui, pour mourir sur la croix avec lui, qui, pour l’amour de nous, a bien voulu mourir? Je le tiendrai, devrions-nous dire, si nous avions la générosité de l’aigle, et ne le quitterai jamais; je mourrai avec lui et brûlerai dedans les flammes de son amour : un même feu consumera ce divin Créateur et sa chétive créature. Mon Jésus est tout mien, et moi je suis toute sienne (1), je vivrai et mourrai sur sa poitrine, ni la mort ni la vie ne me séparera jamais de lui (2). Ainsi donc se fait la sainte extase du vrai amour quand nous ne vivons plus selon les raisons et inclinations humaines, mais au-dessus d’icelles, selon les inspirations et instincts du divin Sauveur de nos âmes.

 

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CHAPITRE IX

Du suprême effet de l’amour affectif, qui est la mort des amants, et premièrement de ceux qui moururent en amour.

 

 

L’amour est fort comme la mort (3). La mort sépare l’âme du mourant d’avec son corps et d’avec toutes les choses du monde : l’amour sacré sépare l’âme de l’amant d’avec son corps et d’avec toutes

 

(1) Cant. cant., III, 16.

(2) Rom., VIII, 38, 39.

(3) Cant. cant., VIII, 16.

 

les choses du monde ; et il n’y a point d’autre différence, sinon en ce que la mort fait toujours par effet ce que l’amour ne fait ordinairement que par l’affection. Or je dis ordinairement, Théotime, parce que quelquefois l’amour sacré est bien si violent, que même par effet il cause la séparation du corps et de l’âme, faisant mourir les amants d’une mort très heureuse qui vaut mieux que cent vies.

Comme c’est le propre des réprouvés de mourir en péché, aussi est-ce le propre des élus de mourir en l’amour et grâce de Dieu; mais cela toutefois advient différemment. Le juste ne meurt jamais à l’imprévu; car c’est avoir bien pourvu à sa mort que d’avoir persévéré en la justice chrétienne jusqu’à la fin. Mais il meurt bien quelque-fais de mort subite ou soudaine. C’est pourquoi l’Eglise toute sage ne nous fait pas simplement requérir, ès litanies, d’être délivrés de mort soudaine, mais de mort soudaine et imprévue: pour être soudaine, elle n’en est pas pire, sinon (1) qu’elle soit encore imprévue. Si des esprits faibles et vulgaires eussent vu le feu du ciel tomber sur saint Siméon Stylite, et le tuer, qu~eussent-ils pensé, sinon des pensées de scandale? Mais l’on n’en doit toutefois point faire d’autre, sinon que ce grand saint s’étant immolé très parfaitement à Dieu en son coeur déjà tout consumé d’amour, le feu vint du ciel pour faire l’holocauste et le brûler du tout (2); car l’abbé Julien, éloigné d’une journée, vit l’âme d’icelui montant au ciel, et fit jeter

 

(1) Si non que, à moins que.

(2) Du tout, entièrement.

 

de l’encens à même heure pour en rendre grâces à Dieu. Le bienheureux Hommebon (1), Crémonois, oyant un jour la sainte messe, planté sur ses deux genoux en extrême dévotion, ne se leva point à l’évangile, selon la coutume; et pour cela ceux qui étaient autour de lui le regardèrent, et virent qu’il était trépassé. Il y a eu de notre âge de très grands personnages en vertu et doctrine, que l’on a trouvés morts les uns en un confessionnal, les autres oyant le sermon ; et même on en a vu quelques-uns tomber morts au sortir de la chaire où ils avaient prêché avec grande ferveur; morts toutes soudaines, mais non imprévues. Et combien de gens de bien voit-on mourir apoplectiques, léthargiques, et en mille sortes fort subitement, et des autres mourir en rêveries et frénésie, hors de l’usage de raison ! et tous ceux-ci, avec les enfants baptisés, sont décédés en grâces et par conséquent en l’amour de Dieu. Mais comme pouvaient-ils décéder en l’amour de Dieu, puisque même ils ne pensaient pas en Dieu lors de leur trépas ?

Les savants hommes, Théotime, ne perdent pas leur science en dormant; autrement ils seraient ignorants à leur réveil, et faudrait qu’ils retournassent à l’école. Or c’en est de même de toutes les habitudes de prudence, de tempérance, de foi, d’espérance, de charité: elles sont toujours dedans l’esprit des justes, bien qu’ils n’en fassent pas toujours les actions. En un homme dormant, il semble que toutes ses habitudes dorment avec

 

 

(1) Hommebon ou Hommobon de Crémone mourut le 13 novembre 1197, en assistant à genoux à la messe.

 

 

lui, et qu’elles se réveillent aussi avec lui. Ainsi donc l’homme juste mourant subitement, ou accablé d’une maison qui lui tombe dessus, ou tué par la foudre, ou suffoqué d’un catarrhe, ou bien mourant hors de son bon sens par la violence de quelque fièvre chaude, il ne meurt certes pas en L’exercice de l’amour divin; mais il meurt néanmoins en l’amour d’icelui, dont le Sage a dit : Le juste, s’il est prévenu de la mort, il sera en réfrigère (1) ; car il suffit, pour obtenir la vie éternelle, de mourir en l’état et l’habitude de l’amour et charité.

Plusieurs saints néanmoins sont morts non seulement en charité et avec l’habitude de l’amour céleste, mais aussi en l’action et pratique d’icelui. Saint Augustin mourut en l’exercice de la sainte contrition, qui n’est pas sans amour; saint Jérôme exhortant ses chers enfants à l’autour de Dieu, du prochain et de la vertu; saint Ambroise, tout ravi, devisant doucement avec son Sauveur soudain après avoir reçu le très divin sacrement de l’autel; saint Antoine de Padoue, après avoir récité une hymne à la glorieuse Vierge mère, et parlant en grande joie avec Je Sauveur; saint Thomas d’Aquin joignant les mains, élevant ses yeux au ciel, haussant fortement sa voix, et prononçant, par manière d’élans, avec grande ferveur, ces paroles du Cantique, qui étaient les dernières qu’il avait exposées : Venez, ô mon cher bien-aimé, et sortons ensemble aux champs (2). Tous les Apôtres et

 

(1) Sap., IV, 7. — En refrigère, in refrigerio dans le texte, lieu du rafraîchissement par opposition aux flammes de l’enfer.

(2) Cant. cant., VII, 11.

 

presque tous les martyrs sont morts en priant Dieu: le bienheureux et vénérable Bède ayant su par révélation l’heure de son trépas, alla à vêpres (et c’était le jour de l’Ascension), et se tenant debout, appuyé seulement aux accoudoirs de son siège, sans maladie quelconque, finit sa vie au même instant qu’il finit de chanter vêpres, comme justement pour suivre son maître montant au ciel, afin d’y jouir du beau matin de l’éternité qui n’a point de vêpres (1). Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, homme si docte et si pieux, que, comme dit Sixtus Senensis (2), on ne peut discerner s’il a surpassé sa doctrine par la piété, ou sa piété par la doctrine, ayant expliqué les cinquante propriétés de l’amour divin marquées au Cantique des cantiques, trois jours après montrant un visage et un coeur fort vifs, expira, prononçant et répétant plusieurs fois, par manière d’oraison jaculatoire, ces saintes paroles tirées du même Cantique : O Dieu, votre dilection est forte comme la mort (3). Saint Martin, comme chacun sait, mourut si attentif à l’exercice de dévotion, qu’il ne se peut rien dire de plus. Saint Louis, ce grand roi entre les saints, et grand saint entre les rois, frappé de pestilence, ne cessa jamais de prier : puis ayant reçu le divin viatique, étendant les bras en croix, les yeux fixés au ciel, expira, soupirant ardemment ces paroles d’une parfaite confiance amoureuse : Eh! Seigneur, j’entrerai en votre maison, je vous adorerai en votre

 

(1) Vêpres, soir.

(2) Sixtus Senensis, Sixte de Sienne. V. t. Ier, préface.

(3) Cant. cant., VIII, 6.

 

saint temple, et bénirai votre nom (1). Saint Pierre Célestin, tout détrempé en- des cruelles afflictions qu’on ne peut bonnement dire, étant arrivé à la fin de ses jours, se mit à chanter comme un cygne sacré le dernier des psaumes, et acheva son chant et sa vie en ces amoureuses paroles : Que tous esprit loue le Seigneur (2)! L’admirable et sainte Eusèbe, surnommée l’Étrangère, mourut à genoux en une fervente prière; saint Pierre le martyr, écrivant avec son doigt et de son propre sang la confession de la foi pour laquelle il mourait, et disant ces paroles : Seigneur, je recommande mon esprit en vos mains (3) ; et le grand. apôtre des Japonais, François Xavier, tenant et baisant l’image du crucifix, et répétant à tout coup ces élans d’esprit: O Jésus, le Dieu de mon coeur !

 

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CHAPITRE X

De ceux qui moururent par l’amour et pour l’amour divin.

 

 

Tous les martyrs, Théotime, moururent pour l’amour divin: car quand on dît que plusieurs sont morts pour la foi, on ne doit pas entendre que ç’ait été pour la foi morte, aine pour la foi vivante, c’est-à-dire, animée de la charité. Aussi la confession de la foi n’est pas tant un acte de l’entendement et de la foi, comme c’est. un acte de la volonté et. de l’amour de Dieu. Et. c’est pourquoi

 

(1) Ps., V, 8.

(2) Ps., CL, 6.

(3) Ps., XXX, 6

 

le grand saint Pierre, gardant la foi dans son âme au jour de la Passion, perdit néanmoins la charité, ne voulant pas avouer de bouche pour son maître celui qu’il reconnaissait pour tel en son coeur. Mais pourtant il y a eu des martyrs qui moururent expressément pour la charité seule : comme le grand précurseur du Sauveur, qui fut martyrisé pour la correction fraternelle; et les glorieux princes des apôtres, saint Pierre et saint Paul, mais principalement saint Paul, moururent pour avoir converti à la sainteté et chasteté les femmes que l’infâme Néron avait débauchées; les saints évêques Stanislas et Thomas de Cantorbéry furent aussi tués pour un sujet qui ne regardait pas la foi, mais la charité. Et enfin une grande partie de saintes vierges et martyres furent massacrées pour le zèle qu’elles eurent à garder la chasteté, que la charité leur avait fait dédier à l’époux céleste.

Mais il y en a entre les amants sacrés qui s’abandonnent si absolument aux exercices de l’amour divin, que ce saint feu les dévore, et consume leur vie. Le regret quelquefois empêche si longuement les affligés de boire, de manger, de dormir, qu’enfin affaiblis et alangouris (4), ils meurent, et lors le vulgaire dit qu’ils sont morts de regret : mais ce n’est pas la vérité, car ils meurent de défaillance de forces et d’inanition, Il est vrai que cette défaillance leur étant arrivée à cause du regret, il faut avouer que s’ils ne sont pas morts de regret, ils sont morts à cause du regret et par le regret. Ainsi, mon cher Théotimo,

 

(1) Alangouris, alanguis, languissants.

 

quand l’ardeur du saint amour est grande, elle donne tant d’assauts au coeur, elle le blesse si souvent, elle lui cause tant de langueurs, elle le porte en des extases et ravissements si fréquents, que par ce moyen l’âme presque tout occupée en Dieu, ne pouvant fournir assez d’assistance à la nature pour faire la digestion et nourriture convenable, les forces animales et vitales commencent à manquer petit à petit, la vie s’accourcit, et le trépas arrive.

O Dieu! Théotime, que cette mort est heureuse! Que douce est cette amoureuse sagette (1), qui, nous blessant de cette plaie incurable de la sacrée dilection, nous rend pour jamais languissants et malades d’un battement de coeur si pressant, qu’enfin il faut mourir. De combien pensez-vous que ces sacrées langueurs, et les travaux supportés pour la charité, avançassent les jours aux divins amants, comme à sainte Catherine de Sienne, à saint François, au petit Stanislas Kostka, à saint Charles, et à plusieurs centaines d’autres, qui moururent si jeunes? Certes, quant à saint François, dès qu’il eut reçu les saintes (2) stigmates de son maître, il eut de si fortes et pénibles douleurs, tranchées, convulsions et maladies, qu’il ne lui demeura que la peau et les os, et semblait plutôt une anatomie, ou une image de la mort, qu’un homme vivant et respirant encore.

 

(1) Sagette, flèche.

(2) Saintes pour sainte.

 

 

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CHAPITRE XI

Que quelques-uns entre les divins amants moururent encore d’amour.

 

Tous les élus donc, Théotime, meurent en l’habitude de l’amour sacré ; mais quelques-uns, outre cela, meurent en l’exercice de ce saint amour ; les autres pour cet amour; et d’autres par ce même amour. Mais ce qui appartient au souverain degré d’amour, c’est que quelques-ans meurent d’amour; et c’est lorsque non seulement l’amour blesse l’âme, en sorte qu’il la met en langueur, mais quand il la transperce, donnant son coup droit dans le milieu du coeur, et  si fortement qu’il pousse l’âme dehors de son corps; ce qui se fait ainsi : L’âme attirée puissamment par les suavités divines de son bien-aimé, pour correspondre de son côté à ses doux attraits, elle s’élance de force et tant qu’elle peut devers ce désirable ami attrayant; et ne pouvant tirer son corps après soi, plutôt que de s’arrêter avec lui parmi les misères de cette vie, elle le quitte et se sépare, volant seule comme une belle colombelle (1) dans le sein délicieux de son céleste époux. Elle s’élance en son bien-aimé, et son bien-aimé la tire et ravit à soi; et comme l’époux quitte père et mère pour se joindre à sa bien-aimée (2), ainsi cette chaste épouse quitte la chair pour s’unir à son bien-aimé. Or c’est le plus violent effet que l’amour fasse en une âme, et qui requiert auparavant une grande nudité (3)

 

(1) Colombelle, jeune colombe.

(2) Gen., II, 24.

(3) Nudité, dépouillement.

 

de toutes les affections qui peuvent tenir le coeur attaché ou au monde ou. au corps; en sorte que comme la feu ayant séparé petit à petit l’essence de sa. masse, et l’ayant du- tout épurée, fait enfla sortir la quintessence: aussi le saint amour ayant retiré le. coeur humain de toutes humeurs, inclinations et passions, autant qu’il se peut, il en fait par après sortir l’âme, afin que, par cette mort précieuse aux yeux divins, elle passe en la. gloire immortelle.

Le grand saint François, qui en ce sujet de l’amour céleste me revient toujours devant, les yeux, ne pouvait pas échapper qu’il ne mourût par l’amour, à cause de la multitude et grandeur des langueurs, extases et défaillances que sa dilection envers Dieu lui donnait; mais outre cela, Dieu qui l’avait exposé à la vue de tout le monde comme un miracle d’amour, voulut que non seulement il mourût pour l’amour, ains qu’il mourût encore d’amour. Car voyez, je vous supplie, Théotime, son trépas. Se voyant sur le point de son départ, il se fit mettre nu sur la terre; puis ayant reçu un habit en aumône, duquel on le vêtit, il harangua ses frères, les animant à l’amour et crainte de Dieu et de l’Eglise, fit lire la passion du Sauveur, puis commença avec une ardeur extrême. à prononcer, le psaume CXLI : J’ai crié de ma voir au Seigneur, j’ai supplié de ma voix le Seigneur (1); et ayant prononcé ces dernières paroles : O Seigneur, tirez mon âme de la prison, afin que je bénisse votre saint nom; les justes m’attendent jus qu’à ce que vous me guerdonniez (2), il expira

 

(1) Ps., CXLI, 2.

(2) Ibid., 8. — Guerdonniez, récompensiez.

 

 

l’an quarante-cinquième de son age. Qui ne voit, je vous prie, Théotime, que cet homme séraphique, qui avait tant désiré d’être martyrisé et de mourir pour l’amour, mourut enfin d’amour, ainsi que je l’ai expliqué ailleurs?

Sainte Magdeleine ayant, l’espace de trente ans, demeuré en la grotte que l’on voit encore en Provence, ravie tous les jours sept fois, et élevée en l’air par les anges, comme pour aller chanter les sept heures canoniques en leur choeur; enfin un jour de dimanche elle vint à l’église, en laquelle son cher évêque saint Maximin la trouvant en contemplation, les yeux pleins de larmes et les bras élevés, il la communia; et tôt après elle rendit son bienheureux esprit, qui derechef alla pour jamais aux pieds de son Sauveur jouir de la meilleure part qu’elle avait déjà choisie en ce monde (1).

Saint Basile avait fait une étroite amitié avec un grand médecin, juif de nation et de religion, en l’intention de l’attirer à la foi de notre Seigneur: ce que toutefois il ne put oncques faire, jusques à ce que rompu de jeûnes, veilles et travaux, étant arrivé à l’article de la mort, il s’enquit du médecin quelle opinion il avait de sa santé, le conjurant de lui dire franchement; ce que le médecin fit, et lui ayant tâté le pouls : Il n’y a plus, dit-il, aucun remède ; devant que le soleil soit couché, vous trépasserez. Mais que direz-vous, répliqua alors le malade, si je suis encore demain en vie ? Je me ferai chrétien, je vous le promets, dit le médecin. Le saint pria donc Dieu, et impétra (2)

 

(1) Luc., X, 43.

(2) Impétra, obtint.

 

 

la prolongation de sa vie corporelle en faveur de la spirituelle de son médecin, lequel ayant vu cette merveille, se convertit; et saint Basile se levant courageusement du lit, alla à l’église, et le baptisa avec toute sa famille; puis étant revenu en sa chambre et remis dans son lit, après s’être assez, longuement entretenu par l’oraison avec notre Seigneur, il exhorta saintement les assistants à servir Dieu de tout leur coeur; et enfin voyant les anges venir à lui, prononçant avec extrême suavité ces paroles : Mon Dieu, je vous recommande mon âme et la remets entre vos mains, il expira ; et le pauvre médecin converti le voyant trépassé, l’embrassant et fondant en larmes sur icelui : O grand Basile, serviteur de Dieu, dit-il, en vérité si vous eussiez voulu, vous ne fussiez non plus (1) mort aujourd’hui qu’hier. Qui ne voit que cette mort- fut toute d’amour? Et la bienheureuse mère Térèse de Jésus révéla, après son trépas, qu’elle était morte d’un assaut et impétuosité d’amour qui avait été si violent, que la nature ne le pouvant supporter, l’âme s’en était allée vers le bien-aimé, objet de ses affections.

 

 

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CHAPITRE XII

Histoire merveilleuse du trépas d’un gentilhomme qui mourut d’amour sur le mont d’Olivet (2).

 

Outre ce qui a été dit, j’ai trouvé une histoire, laquelle pour être extrêmement admirable, n’en

 

(1) Non plus, pas plus.

(2) Sur le mont d’Olivet, la montagne des Oliviers, in monte Oliveti du texte latin.

 

 

est que plus croyable aux amants sacrés, puisque, comme dit le saint apôtre, la charité croit très volontiers toutes choses (1), c’est-à-dire, elle ne pense pas aisément qu’on mente; et s’il n’y a des masques apparentes de fausseté en ce qu’on lui représente, elle ne fait pas difficulté de les croire, mais surtout quand ce sont choses qui exaltent et magnifient l’amour de Dieu envers les hommes, ou l’amour des hommes envers Dieu; d’autant que la charité, qui est reine souveraine des vertus, se plaît, à la façon des princes, ès choses qui servent à la gloire de son empire et domination. Et bien que le récit que je veux faire ne soit ni tant publié, ni si bien témoigné, comme la grandeur de la merveille qu’il contient le requerrait, il ne perd pas pour cela sa vérité; car, comme dit excellemment saint Augustin, à peine sait-on les miracles, pour magnifiques qu’ils soient, au lieu même où ils se font, et encore que ceux qui les ont vus les racontent, on a peine de les croire mais ils ne laissent pas pour cela d’être véritables; et, en matière de religion, les âmes bien faites ont plus de suavité en croire les choses esquelles il y a plus de difficulté et d’admiration.

Un fort illustre et vertueux chevalier alla donc un jour outre mer en Palestine, pour visiter les saints lieux esquels notre Seigneur avait fait les oeuvres de notre rédemption; et pour commencer dignement ce saint exercice, avant toutes choses, il se confessa et communia dévotement: puis alla n premier lien en la. ville de Nazareth où l’ange annonça à la Vierge très sainte la très sacrée

 

(1) I Cor. , XIII, 4, 7.

 

incarnation, et où se fit la très adorable conception du Verbe éternel ; et là ce digne pèlerin se mit à contempler l’abîme de la bonté céleste qui avait daigné prendre chair humaine pour retirer l’homme de la perdition. De là il passa en Bethléem au lieu de la nativité, où L’on ne saurait dire combien de larmes il répandit, contemplant celles desquelles le Fils de Dieu, petit enfant de la Vierge, avait arrosé ce saint étable (1), baisant et rebaisant cent fois cette terre  sacrée, et léchant la poussière sur laquelle la. première enfance du divin poupon avait été reçue. De Bethléem il alla en Bethabara (2), et passa jusqu’au petit lieu de Béthanie, où se ressouvenant que notre Seigneur s’était dévêtu peur être baptisé, il se dépouilla aussi lui-même, et entrant dans le Jourdain, se lavant et buvant des eaux d’icelui, il lui était advis d’y voir son Sauveur recevant le baptême par la main de son précurseur, et le Saint-Esprit descendant visiblement sur icelui sous la forme de colombe, avec les cieux encore ouverts, d’où, ce lui semblait, descendait la voix du Père éternel, disant: Celui-ci est mon Fils bien-aimé auquel je me complais (3). De Béthanie il va dans le désert, et y voit, des yeux de son esprit, le Sauveur jeûnant, combattant et vainquant l’ennemi, puis les anges qui le servent de viandes admirables. De là il va sur la montagne de Thabor, où il voit le Sauveur transfiguré; puis en la montagne de Sion, où il voit, ce lui semble encore, notre Seigneur

 

(1) Ce saint étable, le masculin pour le féminin.

(2) Bethabara, ville de la tribu de Benjamin où vint Josué.

(3) Matth., XVII, 5.

 

 

agenouillé dans le cénacle, lavant les pieds aux disciples, et leur distribuant par après son divin corps en la sacrée Eucharistie. Il passe le torrent de Cédron, et va au jardin de Gethsémani, où son coeur se fond ès larmes d’une très aimable douleur, lorsqu’il s’y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extrême agonie qu’il y souffrait, puis tôt après, lié, garrotté et mené en Jérusalem, où il s’achemine aussi, suivant partout les traces de son bien-aimé ; et le voit en imagination, tramé çà et là chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, chez Hérode, fouetté, baffoué, craché (1), couronné d’épines, présenté au peuple, condamné à mort, chargé de sa croix, laquelle il porte, et la portant, fait la pitoyable rencontre de sa mère toute détrempée de douleur et des dames de Jérusalem pleurantes sur lui. Il monte enfin ce dévot pèlerin sur le mont Calvaire, ‘où il voit en esprit la croix étendue sur terre, et notre Seigneur que l’on renverse, que l’on, cloue pieds et mains sur iodle très cruellement. Il contemple de suite comme on lève la croix et le crucifié en l’air, et le sang qui ruisselle de tous les endroits de son divin corps. Il regarde la pauvre sacrée Vierge toute transpercée du glaive de douleur (2) ;. puis il tourne les yeux sur le Sauveur crucifié, duquel il écoute les sept paroles avec un amour non pareil; et enfin le voit mourant, puis mort, puis recevant le coup de lance, et montrant par l’ouverture de la plaie son coeur divin ; puis ôté de la croix et porté au sépulcre, où il va le suivant

 

(1) Craché, couvert de crachats.

(2) Luc., II, 35.

 

 

jetant une mer de larmes sur les lieux détrempés du sang de son Rédempteur : si qu’il entre dans le sépulcre, et ensevelit son coeur auprès du corps de son Maître ; puis ressuscitant avec lui, il va en Emmaüs, et voit tout ce qui se passe entre le Seigneur et les deux disciples; et enfin revenant sur le mont Olivet où se fit le mystère de l’Ascension, et en voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles, et baisant mille et mille fois avec des soupirs d’un amour infini, il commença à retirer à soi toutes les forces ,de ses affections, comme un archer retire la corde de sou arc quand il veut décocher sa flèche; puis se relevant, les yeux et les mains tendus au ciel : O Jésus, dit-il, mon doux Jésus, je ne sais plus où vous chercher et suivre en terre. Eh! Jésus, Jésus, mon amour, accordez donc à ce coeur qu’il vous suive et s’en aille après vous là-haut; et avec ces ardentes paroles, il lança quant et quant (1) son âme au ciel, comme une sacrée sagette, que comme divin archer il tira au blanc de son très heureux objet.

Mais ses compagnons et serviteurs qui virent ainsi subitement tomber comme mort ce pauvre amant, étonnés de cet accident, coururent de force au médecin, qui venant trouva qu’en effet il était trépassé; et pour faire jugement assuré des causes d’une mort tant inopinée, s’enquiert de quelle complexion, de quelles moeurs et de quelle humeur était le défunt, et il apprit qu’il était d’un naturel tout doux, aimable, dévot à merveille, et

 

(1) Quant et quant, pour quand et quand, avec, en même temps.

 

 

grandement ardent en l’amour de Dieu. Sur quoi, sans doute, dit le médecin, son coeur s’est donc éclaté d’excès et de ferveur d’amour. Et afin de mieux affermir son jugement, il le voulut ouvrir et trouva ce brave coeur ouvert avec ce sacré mot gravé au dedans d’icelui; Jésus mon amour! L’amour donc fit en ce coeur l’office de la mort, séparant l’âme du corps sans concurrence d’aucune autre cause. Et c’est saint Bernardin de Sienne, auteur fort docte et fort saint,, qui fait ce récit au premier de ses sermons de l’Ascension.

Certes, un autre auteur presque du même âge, qui a célé son nom par humilité, mais qui serait néanmoins digne d’être nommé, en un livre qu’il a intitulé Miroir des spirituels,, raconte une antre histoire encore plus admirable; car il dit qu’ès quartiers de Provence il y avait un seigneur grandement adonné à l’amour de Dieu et à la dévotion du très saint Sacrement de l’autel. Or, un jour étant extrêmement affligé d’une maladie qui lui donnait des vomissements continuels, ou lui apporta la divine communion, laquelle n’osant recevoir à cause du danger qu’il y avait de la rejeter, il supplia son curé de la lui mettre sur la poitrine, et le signer avec icelle du signe de la croix, ce qui fut fait, et en un moment, cette poitrine enflammée du saint amour se fendit, et tira dedans soi le céleste aliment dans lequel était le bien-aime, et à même temps expira. Je vois bien à la vérité que cette histoire est grandement extraordinaire, et qui mériterait un témoignage du plus grand poids; mais après la très véritable histoire du coeur fendu de sainte Claire de Monfalcon, que tout le monde peut voir encore maintenant, et celle des stigmates de saint François qui est très assurée, mon âme ne trouve rien de malaisé à croire parmi les effets du divin amour.

 

 

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CHAPITRE XIII

Que la très sacrée Vierge mère de Dieu mourut d’amour pour son fils.

 

On ne peut quasi pas bonnement douter que le grand saint Joseph ne fût trépassé avant la Passion et mort du Sauveur, qui sans cela n’eût pas recommandé sa mère à saint Jean. Et comme pourrait-on donc imaginer que le cher enfant de son coeur, son nourrisson bien-aimé, ne l’assistât à l’heure de son passage? Bienheureux sont les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde (1). Hélas! combien de douceur, de charité et de miséricorde furent exercées par ce bon père nourricier envers le Sauveur lorsqu’il naquit petit enfant au monde ! Et qui pourrait donc croire qu’icelui sortant de ce monde, ce divin Fils ne lui rendit la pareille au centuple (2), le comblant de suavités célestes? Les cigognes sont un vrai portrait de la mutuelle piété des enfants envers les pères, et des pères envers les enfants; car comme ce sont des oiseaux passagers, elles portent leurs pères et mères vieux en leurs passages, ainsi qu’étant encore petites leurs pères et mères les avaient portées en même occasion. Quand le Sauveur était encore petit, le grand Joseph son père nourricier, et la très

 

(1) Matth., V, 7.

(2) Matth,, XIX, 29.

 

glorieuse Vierge sa mère l’avaient porté maintes fois, et spécialement au passage qu’ils firent de Judée en Egypte, et d’Egypte en Judée. Eh! qui doutera donc que ce saint père, parvenu à la fin de ses jours, n’ait réciproquement été porté par son divin nourrisson, au passage de ce monde en l’autre, dans le sein d’Abraham, pour de là le transporter dans le sien à la gloire, le jour de son ascension? Un saint qui avait tant aimé en sa vie ne pouvait mourir que d’amour: car son âme ne pouvant à souhait aimer son cher Jésus entre les distractions de cette vie, et ayant achevé le service qui était requis au bas-âge d’icelui, que restait-il sinon qu’il dit au Père éternel : O Père ! j’ai accompli l’oeuvre que vous m’aviez donnée à charge (1)? et puis au Fils : O mon enfant! comme votre père céleste remit votre corps entre mes mains au jour de votre venue au monde, ainsi en ce jour de mon départ de ce monde je remets mon esprit entre les vôtres.

Telle, comme je pense, fut la mort de ce grand patriarche, homme choisi pour faire les plus tendres et amoureux offices qui furent ni seront jamais faits à l’endroit du Fils de Dieu, après ceux qui furent pratiqués par sa céleste épouse, vraie mère naturelle de ce même fils, de laquelle il est impossible d’imaginer qu’elle soit morte d’autre sorte de mort que de celle d’amour, mort la plus noble de toutes, et due par conséquent à la plus noble vie qui fût oncques entre les créatures, mort de laquelle les anges mêmes désireraient de mourir, s’ils étaient capables de mort. Si les

 

(1) Joan., XVII, 4.

 

premiers chrétiens furent dits n’avoir qu’un coeur et une âme (1), à cause de leur parfaite mutuelle dilection, si saint Paul ne vivait plus lui-même, ains Jésus-Christ vivait en lui, à raison de l’extrême union de son coeur à celui de son Maître, par laquelle son âme était comme morte en son coeur qu’elle animait, pour vivre dans le coeur de son divin Sauveur; ô vrai Dieu, combien est-il plus véritable que la sacrée Vierge et son Fils n’avaient qu’une âme, qu’un coeur et qu’une vie; en sorte que cette sacrée mère, vivant, ne vivait pas elle, mais son Fils vivait en elle! Mère la plus amante et la plus aimée qui pouvait jamais être, mais amante et aimée d’un amour incomparablement plus éminent que celui de tous les ordres des anges et des hommes, à mesure que les noms de mère unique et de fils unique sont aussi des noms au-dessus de tous autres noms en matière d’amour. Et je dis de mère unique et d’enfant unique, parce que tous les autres enfants des hommes partagent la reconnaissance de leur production entre le père et la mère. Mais en celui-ci comme toute sa naissance humaine dépendit de sa seule mère, laquelle seule contribua (2) ce qui était requis à la vertu du Saint-Esprit pour la conception de ce divin enfant, aussi à elle seule fut dû et rendu tout l’amour qui provient de la production, de sorte que ce fils et cette mère furent unis d’une union d’autant, plus excellente qu’elle a un nom différent en amour par-dessus tous les autres noms; car à qui de tous les

 

(1) Act., IV, 32.

(2) Contribua, fournit, donna.

 

 

séraphins appartient-il de dire au Sauveur: Vous êtes mon vrai fils, et je vous aime comme mon vrai fils? et à qui de toutes les créatures fut-il jamais dit par le Sauveur.: Vous êtes ma vraie mère, et je vous aime comme ma vraie mère; vous êtes ma vraie mère toute mienne, et je suis votre vrai fils tout vôtre? Si donc un serviteur amant osa bien dire, et le dit en vérité, qu’il n’avait point d’autre vie que celle de son maître, hélas! combien hardiment et ardemment devait. exclamer cette mère : Je n’ai point d’autre vie que la vie de mon fils, ma vie est toute en la sienne, et la sienne toute en la mienne! Car ce n’était plus union, ains unité de coeur, d’âme et de vie entre cette mère et ce fils.

Or, si cette mère vécut de la vie de son Fils, elle mourut aussi de la mort de son Fils; car quelle (1) est la vie, telle est la mort. Le phénix, comme on dit, étant fort envieilli, ramasse sur le haut d’une montagne une quantité de bois aromatiques sur lesquels, comme sur son lit d’honneur, il va finir ses jours ; car lorsque le soleil au fort de son midi jette ses rayons plus ardents, ce tout unique oiseau, pour contribuer à l’ardeur du soleil un surcroît d’action, ne cesse point de battre-des ailes sur son bûcher jusqu’à ce qu’il lui ait fait prendre feu, et, brûlant avec icelui, il se consume et meurt entre ses flammes odorantes. De même, Théotime, la Vierge mère ayant assemblé en son esprit, par une vive et continuelle mémoire, tous les plus aimables mystères de la vie et mort de son Fils, et recevant toujours à droit

 

(1) Quelle... telle, pour telle, telle, qualis talis, en latin,

 

 

fil (1) parmi cela les plus ardentes inspirations que son Fils soleil de justice, jetât sur les humains au plus fort du midi de sa charité, puis d’ailleurs faisant aussi de son côté un perpétuel mouvement de contemplation; enfin le feu sacré de divin amour la consuma toute comme un holocauste de suavité, de sorte qu’elle en mourut, son âme étant toute ravie et transportée entre les bras de la dilection de son Fils. O mort amoureusement vitale ! ô amour vitalement mortel!

Plusieurs amants sacrés furent présents à la mort du Sauveur, entre lesquels ceux qui eurent le plus d’amour eurent le plus de douleur : car l’amour alors était tout détrempé en la douleur, et la douleur en l’amour : et tous ceux qui pour leur Sauveur étaient passionnés d’amour, furent amoureux de sa passion et douleur; mais la douce mère, qui aimait plus que tous, fut plus que tous outre-percée du glaive de douleur (2). La douleur du Fils fut alors une épée tranchante qui passa au-travers du coeur de la mère, d’autant que ce coeur de mère était collé, joint et uni à son Fils d’une union si parfaite que rien ne pouvait blesser l’un qu’il ne navrât aussi vivement l’autre. Or, cette-poitrine maternelle étant ainsi blessée d’amour, non seulement ne chercha pas la guérison de sa blessure, mais aima sa blessure plus que toute guérison, gardant chèrement les traits de douleur qu’elle avait reçus, à cause de l’amour qui les avait décochés dans son coeur, et désirant continuellement d’en mourir, puisque son Fils en était

 

(1) A droit fil, directement.

(2) Luc., II, 35.

 

 

mort, qui, comme dit toute l’Ecriture sainte et tous les docteurs, mourut entre les flammes de la charité, holocauste parfait pour tous les péchés du monde.

 

 

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CHAPITRE XIV

Que la glorieuse Vierge mourut d’un amour extrêmement doux et tranquille.

 

On dit d’un côté que Notre-Dame révéla à sainte Mathilde que la maladie de laquelle elle mourut ne fut autre chose qu’un assaut impétueux du divin amour; mais sainte Brigitte et saint Jean Damascène témoignent qu’elle mourut d’une mort extrêmement paisible; et l’un et l’autre est vrai, Théotime.

Les étoiles sont merveilleusement belles à voir, et jettent des clartés agréables; mais si vous y avez pris garde, c’est par brillements (1), étincellements et élans qu’elles produisent leurs rayons, comme si elles enfantaient la lumière avec effort à diverses reprises, soit que leur clarté étant faible ne puisse pas agir si continuellement avec égalité, soit que nos yeux imbéciles ne fassent pas leur vue constante et ferme à cause de la grande distance qui est entre eux et ces astres. Ainsi, pour ordinaire, les saints qui moururent d’amour sentirent une grande variété d’accidents et de symptômes de dilection avant que d’en venir au trépas, force élans, force assauts, force extases, force langueurs, force agonies, et semblait que leur amour

 

(1) Brillements, éclats soudaine

 

enfantât par effort et à plusieurs reprises leur bienheureuse mort : ce qui se fit à cause de la débilité de leur amour, non encore absolument parfait, qui ne pouvait pas continuer sa dilection avec une égale fermeté.

Mais ce fut tout autre chose en la très sainte Vierge; car comme nous voyons croître la belle aube du jour, non à diverses reprises et par secousses, ains par une certaine dilatation et croissance continue, qui est presque insensiblement sensible, en sorte que vraiment on la voit croître en clarté, mais si également que nul n’aperçoit aucune interruption, séparation ou discontinuation de ses accroissements; ainsi le divin amour croissait à chaque moment dans le coeur virginal de notre glorieuse Dame, mais par des croissances douces, paisibles et continues, sans agitation, ni secousse, ni violence quelconque. Ah! non, Théotime, il ne faut pas mettre une impétuosité d’agitation en ce céleste amour du coeur maternel de la Vierge; car l’amour, de soi-même, est doux, gracieux, paisible et tranquille. Que s’il fait quelquefois des assauts, s’il donne des secousses à l’esprit, c’est parce qu’il trouve de la résistance.

Mais quand les passages de l’âme lui sont ouverts sans opposition ni contrariété, il fait ses progrès paisiblement avec une suavité nonpareille. Ainsi donc la sainte dilection employait sa force dans le coeur virginal de sa mère sacrée, sans effort ni violente impétuosité, d’autant qu’elle ne trouvait ni résistance ni empêchement quelconque; car comme l’on voit les grands fleuves faire des bouillons et rejaillissements avec grand bruit ès endroits raboteux, esquels les rochers font des bancs et écueils, qui s’opposent et empêchent l’écoulement des eaux, ou au contraire se trouvant en la plaine ils coulent et flottent doucement sans effort, de même le divin amour trouvant ès âmes humaines plusieurs empêchements et résistances, comme à la vérité toutes en ont, quoique différemment, il y fait des violences, combattant les mauvaises inclinations, frappant le coeur, poussant la volonté par diverses agitations et différents efforts, afin de se faire faire place, ou du moins outre-passer ces obstacles.

Mais en la Vierge sabrée, tout favorisait et secondait le cours de l’amour céleste. Les progrès et accroissements d’icelui se faisaient incomparablement plus grands qu’en tout le reste des créatures, progrès néanmoins infiniment doux, paisibles et tranquilles. Non, elle ne se pâma pas d’amour ni de compassion auprès de la croix de son Fils, encore qu’elle eût alors le plus ardent et plus douloureux accès d’amour qu’on puisse imaginer; car bien que l’accès fût extrême, si fut-il toutefois également fort et doux tout ensemble, puissant et tranquille, actif et paisible, composé d’une chaleur aiguë, mais suave.

Je ne dis pas, Théotime, qu’en l’âme de la très sainte Vierge il n’y eût deux portions, et par conséquent deux appétits : l’un selon l’esprit et la raison supérieure, l’autre selon les sens et la raison inférieure; en sorte qu’elle pouvait sentir des répugnances et contrariétés de l’un à l’autre appétit; car ce travail se trouva même en notre Seigneur son Fils: mais je dis qu’en cette céleste mère toutes les affections étaient si bien rangées et ordonnées que le divin amour exerçait en elle son empire et sa domination très paisiblement, sans être troublée par la diversité des volontés ou appétits, ni par la contrariété des sens; parce que les répugnances de l’appétit naturel, ni les mouvements des sens n’arrivaient jamais jusqu’au péché, non pas même jusqu’au péché véniel; ains au contraire tout cela était saintement et fidèlement employé au service du saint amour pour l’exercice des autres vertus, lesquelles pour la plupart ne peuvent être pratiquées qu’entre les difficultés, oppositions et contradictions.

Les épines, selon l’opinion vulgaire, sont non seulement différentes, mais aussi contraires aux fleurs, et semble que, s’il n’y en avait point au monde, la chose en irait mieux: qui a fait penser à saint Ambroise que sans le péché il n’en serait point. Mais toutefois, puisqu’il y en a, le bon laboureur les rend utiles, et en fait des haies et clôtures autour des champs et jeunes arbres, auxquels elles servent de défenses et remparts contre les animaux. Ainsi la glorieuse Vierge ayant eu part à toutes les misères du genre humain, excepté celles qui tendent immédiatement au péché, elle les employa très utilement pour l’exercice et accroissement des saintes vertus de force, tempérance, justice et prudence, pauvreté, humilité, souffrance, compassion ; de sorte qu’elles ne donnaient aucun empêchement, ains beaucoup d’occasions à l’amour céleste de se renforcer par des continuels exercices et avancements et chez elle, Magdeleine ne se divertit(1) point de l’attention avec laquelle elle reçoit les impressions

 

(1) Divertit, détourne.

 

amoureuses du Sauveur, pour toute l’ardeur et sollicitude que Marthe peut avoir: elle a choisi l’amour de son Fils, et rien ne le lui ôte.

L’aimant, comme chacun sait, Théotime, tire naturellement à soi le fer par une vertu secrète et très admirable; mais pourtant cinq choses empêchent cette opération :1° la trop grande distance de l’un à l’autre ; 2° s’il y a quelque diamant entre deux ; 3° si le fer est engraissé ; 4° s’il est frotté d’un ail ; 5° si le fer est trop pesant. Notre coeur est fait pour Dieu, qui l’allèche continuellement, et ne cesse de jeter en lui les attraits de son céleste amour. Mais cinq choses empêchent la sainte attraction d’opérer : 1° le péché qui nous éloigne de Dieu ; 2° l’affection aux richesses; 3° les plaisirs sensuels; 4° l’orgueil et vanité ; 5° l’amour-propre avec la multitude des passions déréglées qu’il produit, et qui sont en nous un pesant fardeau, lequel nous accable. Or, nul de ces empêchements n’eut lieu au coeur de la glorieuse Vierge : 1° toujours préservée de tout péché; 2 toujours très pauvre de coeur; 3° toujours très pure; 4° toujours très humble; 5° toujours maîtresse paisible de toutes ses passions, et tout exempte de la rébellion que l’amour-propre fait à l’amour de Dieu. Et c’est pourquoi, comme le fer, s’il était quitte de tous empêchements et même de sa pesanteur, serait attiré fortement, mais doucement et d’une attraction égale par l’aimant, en sorte néanmoins que l’attraction serait toujours plus active et plus forte à mesure que l’un serait plus près de l’autre, et que le mouvement serait plus proche de sa fin ; ainsi, la très sainte Mère n’ayant rien en soi qui empêchât l’opération du divin amour de son Fils, elle s’unissait avec icelui d’une union incomparable, par des extases douces, paisibles et sans efforts; extases esquelles la partie sensible ne laissait pas de faire ses actions, sans donner pour cela aucune incommodité à l’union de l’esprit : comme réciproquement la parfaite application de son esprit ne donnait pas fort grand divertissement aux sens. Si que la mort de cette Vierge fut plus douce qu’on ne se peut imaginer, son Fils l’attirant suavement à l’odeur de ses parfums (1) ; et elle s’écoulant très amiablement après la senteur sacrée d’iceux dedans le sein de la bonté de son Fils. Et bien que cette sainte âme aimât extrêmement son très saint, très pur et très aimable corps ; si le quitta-t-elle néanmoins sans peine ni résistance quelconque, comme la chaste Judith, quoiqu’elle aimât grandement les habits de pénitence et de viduité, les quitta néanmoins et s’en dépouilla avec plaisir pour se revêtir de ses habits nuptiaux, quand elle alla se rendre victorieuse d’Holopherne; ou comme Jonathas, quand, pour l’amour de David, il se dépouilla de ses vêtements. L’amour avait donné près de la croix à cette divine épouse les suprêmes douleurs de la mort; certes il était raisonnable qu’enfin la mort lui donnât les souveraines délices de l’amour.

 

(1) Cant. cant., I, 3,

 

 

FIN DU SEPTIÉME LIVRE.

 

 

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