TROISIÈME PARTIE
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 ORAISON DÉDICATOIRE PREMIÈRE PARTIE SECONDE PARTIE TROISIÈME PARTIE QUATRIÈME PARTIE CINQUIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE DE L’INTRODUCTION

CONTENANT PLUSIEURS AVIS TOUCHANT L’EXERCICE DES VERTUS

 

CHAPITRE I

DU CHOIX QUE L’ON DOIT FAIRE QUANT A L’EXERCICE DES VERTUS

CHAPITRE II

SUITE DU MÊME DISCOURS DU CHOIX DES VERTUS

CHAPITRE III

DE LA PATIENCE

CHAPITRE IV

DE L’HUMILITÉ POUR L’EXTÉRIEUR

CHAPITRE V

DE L’HUMILITÉ PLUS INTÉRIEURE

CHAPITRE VI

QUE L’HUMILITÉ NOUS FAIT AIMER NOTRE PROPRE ABJECTION

CHAPITRE VII

COMME IL FAUT CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE PRATIQUANT L’HUMILITÉ

CHAPITRE VIII

DE LA DOUCEUR ENVERS LE PROCHAIN ET REMÈDE CONTRE L’IRE

CHAPITRE IX

DE LA DOUCEUR ENVERS NOUS-MÊMES

CHAPITRE X

QU’IL FAUT TRAITER DES AFFAIRES AVEC SOIN ET SANS EMPRESSEMENT NI SOUCI

CHAPITRE XI

DE L’OBÉISSANCE

CHAPITRE XII

DE LA NÉCESSITÉ DE LA CHASTETÉ

CHAPITRE XIII

AVIS POUR CONSERVER LA CHASTETÉ

CHAPITRE XIV

DE LA PAUVRETÉ D’ESPRIT OBSERVÉE ENTRE LES RICHESSES

CHAPITRE XV

COMME IL FAUT PRATIQUER LA PAUVRETÉ RÉELLE DEMEURANT NÉANMOINS RÉELLEMENT RICHE

CHAPITRE XVI

POUR PRATIQUER LA RICHESSE D’ESPRIT EMMI LA PAUVRETÉ RÉELLE

CHAPITRE XVII

DE L’AMITIÉ, ET PREMIÈREMENT DE LA MAUVAISE ET FRIVOLE

CHAPITRE XVIII

DES AMOURETTES

CHAPITRE XIX

DES VRAIES AMITIÉS

CHAPITRE XX

DE LA DIFFÉRENCE DES VRAIES ET DES VAINES AMITIÉS

CHAPITRE XXI

AVIS ET REMÈDES CONTRE LES MAUVAISES AMITIÉS.

CHAPITRE XXII

QUELQUES AUTRES AVIS SUR LE SUJET DES AMITIÉS

CHAPITRE XXIII

DES EXERCICES DE LA MORTIFICATION EXTÉRIEURE

CHAPITRE XXIV

DES CONVERSATIONS ET DE LA SOLITUDE

CHAPITRE XXV

DE LA BIENSÉANCE DES HABITS

CHAPITRE XXVI

DU PARLER, ET PREMIÈREMENT COMME IL FAUT PARLER DE DIEU

CHAPITRE XXVII

DE L’HONNÊTETÉ DES PAROLES ET DU RESPECT QUE L’ON DOIT AUX PERSONNES

CHAPITRE XXVIII

DES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES

CHAPITRE XXIX

DE LA MÉDISANCE

CHAPITRE XXX

QUELQUES AUTRES AVIS TOUCHANT LE PARLER

CHAPITRE XXXI

DES PASSETEMPS ET RÉCRÉATIONS, ET PREMIÈREMENT DES LOISIBLES ET LOUABLES

CHAPITRE XXXII

DES JEUX DÉFENDUS

CHAPITRE XXXIII

DES BALS ET PASSETEMPS LOISIBLES MAIS DANGEREUX

CHAPITRE XXXIV

QUAND ON PEUT JOUER ET DANSER

CHAPITRE XXXV

QU’IL FAUT ÉTRE FIDÈLE ÈS GRANDES ET PETITES OCCASIONS

CHAPITRE XXXVI

QU’IL FAUT AVOIR L’ESPRIT JUSTE ET RAISONNABLE

CHAPITRE XXXVII

DES DÉSIRS

CHAPITRE XXXVIII

AVIS POUR LES GENS MARIÉS

CHAPITRE XXXIX

DE L’HONNÊTETÉ DU LIT NUPTIAL

CHAPITRE XL

AVIS POUR LES VEUVES

CHAPITRE XLI

UN MOT AUX VIERGES

 

 

 

CHAPITRE I

DU CHOIX QUE L’ON DOIT FAIRE QUANT A L’EXERCICE DES VERTUS

 

 

Le roi des abeilles ne se met point aux champs qu’il ne soit environné de tout son petit peuple, et la charité n’entre jamais dans un coeur qu’elle n’y loge avec soi le train des autres vertus, les exerçant et mettant en besogne ainsi qu’un capitaine fait ses soldats; mais elle ne les met pas en oeuvre ni tout à coup, ni également, ni en tous temps, ni en tous lieux. Le juste est « comme l’arbre qui est planté sur le cours des eaux, qui porte son fruit en son temps s, parce que la charité arrosant une âme, produit en elle les oeuvres vertueuses chacune en sa saison. « La musique », tant agréable de soi-même, « est importune en un deuil », dit le Proverbe. C’est un grand défaut en plusieurs qui, entreprenant l’exercice de quelque vertu particulière, s’opiniâtrent d’en produire des actions en toutes sortes de rencontres, et veulent, comme ces anciens philosophes, ou toujours pleurer ou toujours rire; et font encore pis quand ils blâment et censurent ceux qui, comme eux, n’exercent pas toujours ces mêmes vertus. « Il  se faut réjouir avec les joyeux et pleurer avec les pleurants », dit l’Apôtre; et « la charité est patiente, bénigne », libérale, prudente, condescendante.

Il y a néanmoins des vertus lesquelles ont leur usage presque universel, et qui ne doivent pas seulement faire leurs actions à part, ains doivent encore répandre leurs qualités ès actions de toutes les autres vertus. Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force, la magnanimité, la magnificence; mais la douceur, la tempérance, l’honnêteté et l’humilité sont des certaines vertus, desquelles toutes les actions de notre vie doivent être teintes. Il y a des vertus plus excellentes qu’elles; l’usage néanmoins de celles-ci est plus requis. Le sucre est plus excellent que le sel; mais le sel a un usage plus fréquent et plus général. C’est pourquoi il faut toujours avoir bonne et prompte provision de ces vertus générales, puisqu’il s’en faut servir presque ordinairement.

Entre les exercices des vertus, nous devons préférer celui qui est plus conforme à notre devoir, et non pas celui qui est plus conforme à. notre goût. C’était le goût de sainte Paule d’exercer l’âpreté des mortifications corporelles pour jouir plus aisément des douceurs spirituelles, mais elle avait plus de devoir à l’obéissance de ses supérieurs ; c’est pourquoi saint Jérôme avoue qu’elle était répréhensible en ce que, contre l’avis de son évêque, elle faisait des abstinences immodérées. Les Apôtres au contraire, commis pour prêcher l’Evangile et distribuer le pain céleste aux âmes, jugèrent extrêmement bien qu’ils eussent eu tort de s’incommoder en ce saint exercice pour pratiquer la vertu du soin des pauvres, quoique très excellente. Chaque vacation a besoin de pratiquer quelque spéciale vertu : autres sont les vertus d’un prélat, autres celles d’un prince, autres celles d’un soldat, autres celles d’une femme mariée, autres celles d’une veuve; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent pas également pratiquer, mais un chacun se doit particulièrement adonner à celles qui sont requises au genre de vie auquel il est appelé.

Entre les vertus qui ne regardent pas notre devoir particulier, il faut préférer les plus excellentes et non pas les plus apparentes. Les comètes paraissent pour l’ordinaire plus grandes que les étoiles et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux; elles ne sont pas néanmoins comparables ni en grandeur ni en qualité aux étoiles, et ne semblent grandes sinon parce qu’elles sont proches de nous et en un sujet plus grossier au prix des étoiles. Il y a de même certaines vertus lesquelles, pour être proches de nous, sensibles et, s’il faut ains dire, matérielles, sont grandement estimées et toujours préférées par le vulgaire: ainsi préfère-t-il communément l’aumône temporelle à la spirituelle, la haire, le jeûne, la nudité, la discipline et les mortifications du corps à la douceur, à la débonnaireté, à la modestie et autres mortifications du coeur, qui néanmoins sont bien plus excellentes. Choississez donc, Philothée, les meilleures vertus et non pas les plus estimées, les plus excellentes et non pas les plus apparentes, les meilleures et non pas les plus braves.

Il est utile qu’un chacun choisisse un exercice particulier de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour tenir plus justement son esprit rangé et occupé. Une belle jeune fille, plus reluisante que le soleil, ornée et parée royalement et couronnée d’une couronne d’olives, apparut à saint Jean, évêque d’Alexandrie et lui dit : « Je suis la fille aînée du roi ; si tu me peux avoir pour ton amie je te conduirai devant sa face. » Il connut que c’était la miséricorde envers les pauvres que Dieu lui recommandait, si que, par après, il s’adonna tellement à l’exercice d’icelle, tlue pour cela il est partout appelé saint Jean l’Aumônier. Euloge Alexandrin, désirant faire quelque service particulier à Dieu, et n’ayant pas assez de force ni pour embrasser la vie solitaire ni pour se ranger sous l’obéissance d’un autre, retira chez soi un misérable tout perdu et gâté de ladrerie pour exercer en celui la charité et mortification; ce que pour faire plus dignement, il fit voeu de l’honorer, traiter et servir comme un valet ferait son maître et seigneur. Or, sur quelque tentation survenue tant au ladre qu’à Euloge de se quitter l’un l’autre, ils s’adressèrent au grand saint Antoine qui leur dit : « Gardez bien, mes enfants, de vous séparer l’un de l’autre; car étant tous deux proches de votre fin, si l’ange ne vous trouve pas ensemble, vous courez grand péril de perdre vos couronnes. s

Le roi saint Louis visitait, comme par un prix f ait, les hôpitaux et servait les malades de ses propres mains. Saint François aimait la pauvreté qu’il appelait sa dame; saint Dominique, la prédication de laquelle son ordre a pris le nom. Saint Grégoire le Grand se plaisait à caresser les pèlerins à l’exemple du grand Abraham, et comme icelui, reçut le Roi de gloire sous la forme d’un pèlerin. Tobie s’exerçait en la charité d’ensevelir les défunts; sainte Elisabeth, toute grande princesse qu’elle était, aimait surtout l’abjection de soi-même; sainte Catherine de Gênes, étant devenue veuve, se dédia au service de l’hôpital. Cassien raconte qu’une dévote damoiselle, désireuse d’être exercée en la vertu de patience, recourut à saint Athanase, lequel â sa requête, mit avec elle une pauvre veuve, chagrine, colère, fâcheuse et insupportable, laquelle gourmandant perpétuellement cette dévote fille, lui donna bon sujet de pratiquer dignement la douceur et condescendance.

Ainsi entre les serviteurs de Dieu, les uns s’adonnent à servir les malades, les autres à secourir les pauvres, les autres à procurer l’avancement de la doctrine chrétienne entre les petits enfants, les autres à ramasser les âmes perdues et égarées, les autres à parer les églises et orner les autels, et les autres à moyenner la paix et concorde entre les hommes. En quoi ils imitent les brodeurs qui, sur divers fonds, couchent en belle variété les soies, l’or et l’argent pour en faire toutes sortes de fleurs ; car ainsi ces âmes pieuses qui entreprennent quelque particulier exercice de dévotion, se servent d’icelui comme d’un fonds pour leur broderie spirituelle, sur lequel elles pratiquent la variété de toutes les autres vertus, tenant en cette sorte leurs actions et affections mieux unies et rangées par le rapport qu’elles en font à leur exercice principal, et font ainsi paraître leur esprit

 

En son beau vêtement de drap d’or recamé,

Et d’ouvrages divers à l’aiguille semé.

 

Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu’il nous est possible, embrasser la pratique de la vertu contraire, rapportant les autres à icelle; car par ce moyen nous vaincrons notre ennemi et ne laisserons pas de nous avancer en toutes les vertus. Si je suis combattu par l’orgueil ou par la colère, ii faut qu’en toute chose je me penche et plie du côté de l’humilité et de la douceur et qu’à cela je fasse servir les autres exercices de l’oraison, des sacrements, de la prudence, de la constance, de la sobriété. Car, comme les sangliers pour aiguiser leurs défenses les frottent et fourbissent avec leurs autres dents, lesquelles réciproquement en demeurent toutes fort affutées et tranchantes, ainsi l’homme vertueux ayant entrepris de se perfectionner en la vertu de laquelle il a plus de besoin pour sa défense, il la doit limer et affiler par l’exercice des autres vertus, lesquelles en affinant celle-là, en deviennent toutes plus excellentes et mieux polies; comme il advint à Job, qui s’exerçant particulièrement en la patience, contre tant de tentations desquelles il fut agité, devint parfaitement saint et vertueux en toutes sortes de vertus. Ains il est arrivé, comme dit saint Grégoire Nazianzène, que par une seule action de quelque vertu, bien et parfaitement exercée, une personne a atteint au comble des vertus, alléguant Rahab, laquelle, ayant exactement pratiqué l’office d’hospitalité, parvint à une gloire suprême; mais cela s’entend quand telle action se fait excellemment, avec grande ferveur et charité.

 

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CHAPITRE II

SUITE DU MÊME DISCOURS DU CHOIX DES VERTUS

 

 

Saint Augustin dit excellemment que ceux qui commencent en la dévotion commettent certaines fautes, lesquelles sont blâmables selon la rigueur des lois de la perfection, et sont néanmoins louables, pour le bon présage qu’elles donnent d’une future excellence de piété, à laquelle même elles servent de disposition. Cette basse et grossière crainte qui engendre les scrupules excessifs ès âmes de ceux qui sortent nouvellement du train des péchés, est une vertu recommandable en ce commencement, et présage certain d’une future pureté de conscience; mais cette même crainte serait blâmable en ceux qui sont fort avancés, dedans le coeur desquels doit régner l’amour, qui petit à petit chasse cette sorte de crainte servile.

Saint Bernard en ses commencements, était plein de rigueur et d’âpreté envers ceux qui se rangeaient sous sa conduite, auxquels il annonçait d’abord qu’il fallait quitter le corps et venir à lui avec le seul esprit. Oyant leurs confessions, il détestait avec une sévérité extraordinaire toutes sortes de défauts, pour petits qu’ils fussent, et sollicitait tellement ces pauvres apprentis à la perfection, qu’à force de les y pousser il les en retirait; car ils perdaient coeur et haleine de se voir si instamment pressés en une montée si droite et relevée. Voyez-vous, Philothée, c’était le zèle très ardent d’une parfaite pureté qui provoquait ce grand saint à cette sorte de méthode, et ce zèle était une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissait pas d’être répréhensible. Aussi Dieu même par une sacrée apparition, l’en corrigea, répandant en son âme un esprit doux, suave, amiable et tendre, par le moyen duquel s’étant rendu tout autre, il s’accusa grandement d’avoir été si exact et sévère, et devint tellement gracieux et condescendant avec un chacun qu’il se fit « tout à tous pour les gagner tous. »

Saint Jérôme ayant raconté que sainte Paule, sa chère fille, était non seulement excessive, mais opiniâtre en l’exercice des mortifications corporelles, jusques à ne vouloir point céder à l’avis contraire que saint Epiphane son évêque lui avait donné pour ce regard, et qu’outre cela, elle se laissait tellement emporter au regret de la mort des siens, que toujours elle était en danger de mourir, enfin il conclut en cette sorte : « On dira qu’en lieu d’écrire des louanges pour cette sainte, j ‘en écris des blâmes et vitupères. J’atteste Jésus, auquel elle a servi et auquel je désire servir, que je ne mens ni d’un côté ni d’autre, ains produis naïvement ce qui est d’elle comme chrétien d’une chrétienne; c’est-à-dire, j‘en écris l’histoire, non pas un panégyrique, et que ses vices sont les vertus des autres. » Il veut dire que les déchets et défauts de sainte Paule eussent tenu lieu de vertu en une âme moins parfaite, comme à la vérité il y a des actions qui sont estimées imperfections en ceux qui sont parfaits, lesquelles seraient néanmoins tenues pour grandes perfections en ceux qui sont imparfaits. C’est bon signe en un malade quand au sortir de sa maladie les jambes lui enflent, car cela dénote que la nature déjà renforcée rejette les humeurs superflues ; mais ce même signe serait mauvais en celui qui ne serait pas malade, car il ferait connaître que la nature n’a pas assez de force pour dissiper et résoudre les humeurs. Ma Philothée, il faut avoir bonne opinion de ceux es-quels nous voyons la pratique des vertus, quoiqu’avec imperfection, puisque les saints mêmes les ont souvent pratiquées en cette sorte; mais quant à nous, il nous faut avoir soin de nous y exercer, non seulement fidèlement, mais prudemment, et à cet effet observer étroitement l’avis du Sage, de « ne point nous appuyer sur notre propre prudence», ains sur celle de ceux que Dieu nous a donnés pour conducteurs.

Il y a certaines choses que plusieurs estiment vertus et qui ne le sont aucunement, desquelles il faut que je vous dise un mot: ce sont les extases ou ravissements, les insensibilités, impassibilités, unions déifiques, élévations, transformations, et autres telles perfections desquelles certains livres traitent, qui promettent d’élever l’âme jusqu’à la contemplation purement intellectuelle, à l’application essentielle de l’esprit et vie superéminente. Voyez-vous, Philothée, ces perfections ne sont pas vertus; ce sont plutôt des récompenses que Dieu donne pour les vertus, ou bien encore plutôt des échantillons des félicités de la vie future, qui quelquefois sont présentés aux hommes pour leur faire désirer les pièces tout entières qui sont là-haut en paradis. Mais pour tout cela, il ne faut pas prétendre à telles grâces, puisqu’elles ne sont nullement nécessaires pour bien servir et aimer Dieu, qui doit être notre unique prétention; aussi bien souvent ne sont-ce pas des grâces qui puissent être acquises par le travail et industrie, puisque ce sont plutôt des passions que des actions, lesquelles nous pouvons recevoir, mais non pas faire en nous. J’ajoute que nous n’avons pas entrepris de nous rendre sinon gens de bien, gens de dévotion, hommes pieux, femmes pieuses; c’est pourquoi il nous faut bien employer à cela; que s’il plaît à Dieu de nous élever jusques à ces perfections angéliques, nous serons aussi des bons anges; mais en attendant exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus, la conquête desquelles Notre Seigneur a exposée à notre soin et travail : comme la patience, la débonnaireté, la mortification du coeur, l’humilité, l’obéissance, la pauvreté, la chasteté, la tendreté envers le prochain, le support de ses imperfections, la diligence et sainte ferveur.

Laissons volontiers les suréminences aux âmes surélevées : nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu; trop heureux serons-nous de le servir en sa cuisine, en sa paneterie, d’être des laquais, portefaix, garçons de chambre; c’est à lui par après, si bon lui semble, de nous retirer en son cabinet et conseil privé. Oui, Philothée, car ce Roi de gloire ne récompense pas ses serviteurs selon la dignité des offices qu’ils exercent, mais selon l’amour et l’humilité avec laquelle ils lies exercent. Saül cherchant les ânes de son père, trouva le royaume d’Israël; Rébecca, abreuvant les chameaux d’Abraham, devint épouse de son fils; Ruth, glanant après les moissonneurs de Booz et se couchant à ses pieds, fut tirée à son côté et rendue son épouse. Certes, les prétentions si hautes et élevées des choses extraordinaires sont grandement sujettes aux illusions, tromperies et faussetés; et arrive quelquefois que ceux qui pensent être des anges ne sont pas seulement bons hommes, et qu’en leur fait il y a plus de grandeur ès paroles et termes dont ils usent, qu’au sentiment et en l’oeuvre. Il ne faut pourtant rien mépriser ni censurer témérairement; mais en bénissant Dieu de la suréminence des autres, arrêtons-nous humblement en notre voie plus basse mais plus assurée, moins excellente mais plus sortable à notre insuffisance et petitesse, en laquelle si nous conservons humblement et fidèlement, Dieu nous élèvera à des grandeurs bien grandes.

 

 

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CHAPITRE III

DE LA PATIENCE

 

 

« Vous avez besoin de patience, afin que faisant la volonté de Dieu, vous en rapportiez la promesse », dit l’Apôtre. Oui; car, comme avait prononcé le Sauveur, « en votre patience vous posséderez vos âmes ». C’est le grand bonheur de l’homme, Philothée, que de posséder son âme; et à mesure que la patience est plus parfaite, nous possédons plus parfaitement nos âmes. Ressouvenez-vous souvent que Notre Seigneur nous a sauvés en souffrant et endurant, et que de même, nous devons faire notre salut par les souffrances et afflictions, endurant les injures, contradictions et déplaisirs avec le plus de douceur qu’il nous sera possible.

Ne bornez point votre patience à telle ou telle sorte d’injures et d’afflictions, mais étendez-la universellement à toutes celles que Dieu vous enverra et permettra vous arriver. Il y en a qui ne veulent souffrir sinon les tribulations qui sont honorables, comme par exemple, d’être blessés à la guerre, d’être prisonniers de guerre, d’être maltraités pour la religion, de s’être appauvris par quelque querelle en laquelle ils soient demeurés maîtres; et ceux-ci n’aiment pas la tribulation, mais l’honneur qu’elle apporte. Le vrai patient et serviteur de Dieu supporte également les tribulations conjointes à l’ignominie et celles qui sont honorables. D’être méprisé, repris et accusé par les méchants, ce n’est que douceur à un homme de  courage; mais d’être repris, accusé et maltraité par les gens de bien, par les amis, par les parents, c’est là où il y a du bon. J’estime plus la douceur avec laquelle le grand saint Charles Borromée souffrit longuement les répréhensions publiques qu’un grand prédicateur d’un ordre extrêmement réformé faisait contre lui en chaire, que toutes les attaques qu’il reçut des autres.       

Car tout ainsi que les piqûres d’abeilles sont plus cuisantes que celle des mouches, ainsi le mal que l’on reçoit des gens de bien, et les contradictions qu’ils font sont bien plus insupportables que les autres; et cela néanmoins arrive fort souvent, que deux hommes de bien ayant tous deux bonne intention, sur la diversité de leurs opinions, se font de grandes persécutions et contradictions l’un à l’autre.

Soyez patiente, non seulement pour le gros et principal des afflictions qui nous surviendront, mais encore pour les accessoires et accidents qui en dépendront. Plusieurs voudraient bien avoir du mal, pourvu qu’ils n’en fussent point incommodés. « Je ne me fâche point, dit l’un, d’être devenu pauvre, si ce n’était que cela m’empêchera de servir mes amis, élever mes enfants et vivre honorablement comme je désirais. » Et l’autre dira : « Je ne m’en soucierais point, si ce n’était que le monde pensera que cela me soit arrivé par ma faute. » L’autre serait tout aise que l’on médît de lui, et le souffrirait fort patiemment, pourvu que personne ne crût le médisant. Il y en a d’autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal, ce leur semble, mais non pas l’avoir toute : ils ne s’impatientent pas, disent-ils, d’être malades, mais de ce qu’ ils n’ont pas de l’argent pour se faire panser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d’eux en sont importunés. Or 1e dis, Philothée, qu’il faut avoir patience, non seulement d’être malade, mais de l’être de la maladie que Dieu veut, an lieu où il veut, et entre les personnes qu’il veut, et avec les incommodités qu’il veut; et ainsi des autres tribulations.

Quand il vous arrivera du mal, opposez à icelui les remèdes qui seront possibles et selon Dieu, car de faire autrement, ce serait tenter sa divine Majesté : mais aussi cela étant fait, attendez avec une entière résignation l’effet que Dieu agréera. S’il lui plaît que les remèdes vainquent le mal, vous le remercierez avec humilité; mais s’il lui plaît que le mal surmonte les remèdes, bénissez-le avec patience.

Je suis l’avis de saint Grégoire: quand vous serez accusée justement pour quelque faute que vous aurez commise, humiliez-vous bien fort, confessez que vous méritez l’accusation qui est faite contre vous. Que si l’accusation est fausse, excusez-vous doucement, niant d’être coupable, car vous devez cette révérence à la vérité et à l’édification du prochain; mais aussi, si après votre véritable et légitime excuse on continue à vous accuser, ne vous troublez nullement et ne tâchez point de faire recevoir votre excuse; car après avoir rendu votre devoir à la vérité, vous devez le rendre aussi à l’humilité. Et en cette sorte, vous n’offenserez ni le soin que vous devez avoir de votre renommée, ni l’affection que vous devez à la tranquillité, douceur de coeur et humilité.

Plaignez-vous le moins que vous pourrez des torts qui vous seront faits ; car c’est chose certaine que pour l’ordinaire, qui se plaint pèche, d’autant que l’amour-propre nous fait toujours ressentir les injures plus grandes qu’elles ne sont; mais surtout ne faites point vos plaintes à des personnes aisées à s’indigner et mal penser. Que s’il est expédient de vous plaindre à quelqu’un, ou pour remédier à l’offense, ou pour accoiser votre esprit, il faut que ce soit à des âmes tranquilles et qui aiment bien Dieu; car autrement au lieu d’alléger votre coeur, elles le provoqueraient à de plus grandes inquiétudes; au lieu d’ôter l’épine qui vous pique, elles la ficheront plus avant en votre pied.

Plusieurs étant malades, affligés, et offensés de quelqu’un, s’empêchent bien de se plaindre et montrer de la délicatesse, car cela, à leur avis (et il est vrai), témoignerait évidemment une grande défaillance de force et de générosité; mais ils désirent extrêmement, et par plusieurs artifices recherchent que chacun les plaigne, qu’on ait grande compassion d’eu±, et qu’on les estime non seulement affligés, mais patients et courageux. Or, cela est vraiment une patience, mais une patience fausse, qui en effet n’est autre chose qu’une très délicate et très fine ambition et vanité : « Ils ont de la gloire, dit l’Apôtre, mais non pas envers Dieu. » Le vrai patient ne se plaint point de son mal ni ne désire qu’on le plaigne; il en parle naïvement, véritablement et simplement, sans se lamenter, sans se plaindre, sans l’agrandir: que si on le plaint, il souffre patiemment qu’on le plaigne, sinon qu’on le plaigne de quelque mal qu’il n’a pas; car lors il déclare modestement qu’il n’a point ce mal-là, et demeure en cette sorte paisible entre la vérité et la patience, confessant son mal et ne s’en plaignant point.

Ès contradictions qui vous arriveront en l’exercice de la dévotion (car cela ne manquera pas), ressouvenez-vous de la parole de Notre-Seigneur:

« La femme tandis qu’elle enfante a de grandes angoisses, mais voyant son enfant né elle les oublie, d’autant qu’un homme lui est né au monde »; car vous avez conçu en votre âme le plus digne enfant du monde, qui est Jésus-Christ avant qu’il soit produit et enfanté du tout, il ne se peut que vous ne vous ressentiez du travail; mais ayez bon courage, car, ces douleurs passées, la joie éternelle vous demeurera d’avoir enfanté un tel homme au monde. Or il sera entièrement formé en votre coeur et en vos oeuvres par imitation de sa vie.

Quand vous serez malade, offrez toutes vos douleurs, peines et langueurs au service de Notre Seigneur, et le suppliez de les joindre aux tourments qu’il a reçus pour vous. Obéissez au médecin, prenez les médecines, viandes et autres remèdes pour l’amour de Dieu, vous ressouvenant du fiel qu’il prit pour l’amour de nous. Désirez de guérir pour lui rendre service; ne refusez point de languir pour lui obéir, et disposez-vous à mourir, si ainsi il lui plaît, pour le louer et jouir de lui. Ressouvenez-vous que les abeilles au temps qu’elles font le miel, vivent et mangent d’une munition fort amère, et qu’ainsi nous ne pouvons jamais faire des actes de plus grande douceur et patience, ni mieux composer le miel des excellentes vertus, que tandis que nous mangeons le pain d’amertume et vivons parmi les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs de thym, herbe petite et amère, est le meilleur de tous, ainsi la vertu qui s’exerce en l’amertume des plus viles, basses et abjectes tribulations est la plus excellente de toutes.

Voyez souvent de vos yeux intérieurs Jésus-Christ crucifié, nu, blasphémé, calomnié, abandonné et enfin accablé de toutes sortes d’ennuis, de tristesse et de travaux, et considérez que toutes vos souffrances, ni en qualité ni en quantité, ne sont aucunement comparables aux siennes, et que jamais vous ne souffrirez rien pour lui, au prix de ce qu’il a souffert pour vous. Considérez les peines que les martyrs souffrirent jadis et celles que tant de personnes endurent, plus grièves, sans aucune proportion, que celles esquelles vous êtes, et dites: « Hélas mes travaux sont des consolations et mes peines des roses, en comparaison de ceux qui sans secours, sans assistance, sans allègement, vivent en une mort continuelle, accablés d’afflictions infiniment plus grandes. »

 

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CHAPITRE IV

DE L’HUMILITÉ POUR L’EXTÉRIEUR

 

 

« Empruntez, dit Elisée à une pauvre veuve, et prenez force vaisseaux vides et versez l’huile en iceux. » Pour recevoir la grâce de Dieu en nos coeurs, il les faut avoir vides de notre propre gloire. La crécerelle criant et regardant les oiseaux de proie, les épouvante par une propriété et vertu secrète; c’est pourquoi les colombes l’aiment sur tous les autres oiseaux, et vivent en assurance auprès d’icelle: ainsi l’humilité repousse Satan, et conserve en nous les grâces et dons du Saint-Esprit, et pour cela tous les saints, mais particulièrement le Roi des saints et sa Mère, ont toujours honoré et chéri cette digne vertu plus qu’aucune autre entre toutes les morales.

Nous appelons vaine la gloire qu’on se donne ou pour ce qui n’est pas en nous, ou pour ce qui est en nous mais non pas à nous, ou pour ce qui est en nous et à nous, mais qui ne mérite pas qu’on s’en glorifie. La noblesse de la race, la faveur des grands, l’honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l’estime d’autrui. Il y en a qui se rendent fiers et morgants pour être sur un bon cheval, pour avoir un panache en leur chapeau, pour être habillés somptueusement; mais qui ne voit cette folie ? car s’il y a de la gloire pour cela, elle est pour le cheval, pour l’oiseau et pour le tailleur; et quelle lâcheté de courage est-ce d’emprunter son estime d’un cheval, d’une plume, d’un goderon ? Les autres se prisent et regardent, pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crêpés, pour des mains douillettes, pour savoir danser, jouer, chanter; mais ne sont-ils pas lâches de courage, de vouloir enchérir leur valeur et donner du surcroît à leur réputation par des choses si frivoles et folâtres ? Les autres, pour un peu de science, veulent être honorés et respectés du monde, comme si chacun devait aller à l’école chez eux et les tenir pour maîtres : c’est pourquoi on les appelle pédants. Les autres se pavonnent sur la considération de leur beauté, et croient que tout le monde les muguette. Tout cela est extrêmement vain, sot et impertinent, et la gloire qu’on prend de si faibles sujets s’appelle vaine, sotte et frivole.

On connaît le vrai bien comme le vrai baume on fait l’essai du baume en le distillant dedans l’eau, car s’il va au fond et qu’il prenne le dessous, il est jugé pour être du plus fin et précieux. Ainsi, pour connaître si un homme est vraiment sage, savant, généreux, noble, il faut voir si ses biens tendent à l’humilité, modestie et soumission, car alors ce seront des vrais biens; mais s’ils surnagent et qu’ils veuillent paraître, ce seront des biens d’autant moins véritables qu’ils seront plus apparents. Les perles qui sont conçues ou nourries au vent et au bruit des tonnerres n’ont que l’écorce de perles, et sont vides de substance; et ainsi les vertus et belles qualités des hommes qui sont reçues et nourries en l’orgueil, en la ventance et en la vanité, n’ont qu’une simple apparence du bien, sans suc, sans moelle et sans solidité.

Les honneurs, les rangs, les dignités, sont comme le safran, qui se porte mieux et vient plus abondamment d’être foulé aux pieds. Ce n’est plus honneur d’être beau, quand on s’en regarde : la beauté pour avoir bonne grâce doit être négligée ; la science nous déshonore quand elle nous enfle et qu’elle dégénère en pédanterie. Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les séances, pour les titres, outre que nous exposons nos qualités à l’examen, à l’enquête et à la contradiction, nous les rendons viles et abjectes; car l’honneur qui est beau étant reçu en don, devient vilain quand il est exigé, recherché et demandé. Quand le paon fait sa roue pour se voir, en levant ses belles plumes, il se hérisse de tout le reste, et montre de part et d’autre ce qu’il a d’infâme; les fleurs qui sont belles, plantées en terre, flétrissent étant maniées. Et comme ceux qui odorent la mandragore de loin et en passant reçoivent beaucoup de suavité, mais ceux qui la sentent de près et longuement en deviennent assoupis et malades, ainsi les honneurs rendent une douce consolation à celui qui les odore de loin et légèrement, sans s’y amuser ou s’en empresser ; mais à qui s’y affectionne et s’en repaît, ils sont extrêmement blâmables et vitupérables.

La poursuite et amour de la vertu commence à nous rendre vertueux; mais la poursuite et amour des honneurs commence à nous rendre méprisables et vitupérables. Les esprits bien nés ne s’amusent pas à ces menus fatras de rangs, d’honneurs, de salutations; ils ont d’autres choses â faire : c’est le propre des esprits fainéants. Qui peut avoir des perles ne se charge pas de coquilles; et ceux qui prétendent à la vertu ne s’empressent point pour les honneurs. Certes, chacun peut entrer en son rang et s’y tenir sans violer l’humilité, pourvu que cela se fasse négligemment et sans contention. Car, comme ceux qui viennent du Pérou, outre l’or et l’argent qu’ils en tirent, apportent encore des singes et perroquets, parce qu’ils ne leur coûtent guère et ne chargent pas aussi beaucoup leur navire ; ainsi ceux qui prétendent à la vertu ne laissent pas de prendre leurs rangs et les honneurs qui leur sont dus, pourvu toutefois que cela ne leur coûte pas beaucoup de soin et d’attention, et que ce soit sans en être chargés de trouble, d’inquiétude, de disputes et contentions. Je ne parle néanmoins pas de ceux desquels la dignité regarde le public, ni de certaines occasions particulières qui tirent une grande conséquence; car en cela, il faut que chacun conserve ce qui lui appartient, avec une prudence et discrétion qui soit accompagnée de charité et courtoisie.

 

 

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CHAPITRE V

DE L’HUMILITÉ PLUS INTÉRIEURE

 

 

Mais vous désirez, Philothée, que je vous conduise plus avant dans l’humilité; car à faire comme j’ai dit c’est quasi plutôt sagesse qu’humilité; maintenant donc je passe outre. Plusieurs ne veulent ni n’osent penser et considérer les grâces que Dieu leur a faites en particulier, de peur de prendre de la vaine gloire et complaisance, en quoi certes ils se trompent; car puisque, comme dit le grand Docteur Angélique, le vrai moyen d’atteindre à l’amour de Dieu, c’est la considération de ses bienfaits, plus nous les connaîtrons, plus nous l’aimerons; et comme les bénéfices particuliers émeuvent plus puissamment que les communs, aussi doivent-ils être considérés plus attentivement.

Certes, rien ne peut tant humilier devant la miséricorde de Dieu que la multitude de ses bienfaits, ni rien tant humilier devant sa justice, que la multitude de nos méfaits. Considérons ce qu’il a fait pour nous et ce que nous avons fait contre lui ; et comme nous considérons par le menu nos péchés, considérons aussi par le menu ses grâces. Il ne faut pas craindre que la connaissance de ce qu’il a mis en nous nous enfle, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qui est de bon en nous n’est pas de nous. Hélas! les mulets laissent-ils d’être lourdes et puantes bêtes, pour être chargés des meubles précieux et parfumés du prince? Qu’avons-nous de bon que nous n’ayons reçu? et si nous l’avons reçu, pourquoi nous en voulons-nous enorgueillir ? Au contraire, la vive considération des grâces reçues nous rend humbles; car la connaissance engendre la reconnaissance. Mais si voyant les grâces que Dieu nous a faites, quelque sorte de vanité nous venait chatouiller, le remède infaillible sera de recourir à la considération de nos ingratitudes, de nos imperfections, de nos misères:

si nous considérons ce que nous avons fait quand lieu n’a pas été avec nous, nous connaîtrons bien que ce que nous faisons quand il est avec nous n’est pas de notre façon ni de notre crû; nous en jouirons voirement et nous en réjouirons parce que nous l’avons, mais nous en glorifierons Dieu seul, parce qu’il en est l’auteur. Ainsi la Sainte Vierge confesse que Dieu lui fait choses très grandes, mais ce n’est que pour s’en humilier et magnifier Dieu : « Mon âme, dit-elle, magnifie le Seigneur, parce qu’il m’a fait choses grandes. »

Nous disons maintes fois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère même et l’ordure du monde ; mais nous serions bien marris qu’on nous prît au mot et que l’on nous publiât tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin qu’on nous coure après et qu’on nous cherche; nous faisons contenance de vouloir être les derniers et assis au bas bout de la table, mais c’est afin de passer plus avantageusement au haut bout. La vraie humilité ne fait pas semblant de l’être et ne dit guère de paroles d’humilité, car elle ne désire pas seulement de cacher les autres vertus, mais encore et principalement elle souhaite de se cacher soi-même; et s’il lui était loisible de mentir, de feindre, ou de scandaliser le prochain, elle produirait des actions d’arrogance et de fierté, afin de se recéler sous icelles et y vivre du tout inconnue et à couvert.

Voici donc mon avis, Philothée : ou ne disons point de paroles d’humilité, ou disons-les avec un vrai sentiment intérieur, conforme à ce que nous prononçons extérieurement~ n’abaissons jamais les yeux qu’en humiliant nos coeurs; ne faisons pas semblant de vouloir être des derniers, que de bon coeur nous ne voulussions l’être. Or, je tiens cette règle si générale que je n’y apporte nulle exception: seulement j’ajoute que la civilité requiert que nous présentions quelquefois l’avantage à ceux qui manifestement ne le prendront pas, et ce n’est pourtant pas ni duplicité, ni fausse humilité; car alors la seule offre de l’avantage est un commencement d’honneur, et puisqu’on ne peut le leur donner entier, on ne fait pas mal de leur en donner le commencement. J’en dis de même de quelques paroles d’honneur ou de respect qui, à la rigueur, ne semblent pas véritables; car elles le sont néanmoins assez, pourvu que le coeur de celui qui les prononce ait une vraie intention d’honorer et respecter celui pour lequel il les dit; car encore que les mots signifient avec quelque excès ce que nous disons, nous ne faisons pas mal de les employer quand l’usage commun le requiert. Il est vrai qu’encore voudrais-je que les paroles fussent ajustées à nos affections au plus près qu’il nous serait possible, pour suivre en tout et partout la simplicité et candeur cordiale.

L’homme vraiment humble aimerait mieux qu’un autre dît de lui qu’il est misérable, qu’il n’est rien, qu’il ne vaut rien, que non pas de le dire lui-même: au moins, s’il sait qu’on le dit, il ne contredit point, mais acquiesce de bon coeur; car croyant fermement cela, il est bien aise qu’on suive son opinion.

Plusieurs disent qu’ils laissent l’oraison mentale pour les parfaits, et qu’eux ne sont pas dignes de la faire; les autres protestent qu’ils n’osent pas souvent communier, parce qu’ils ne se sentent pas assez purs ; les autres, qu’ils craignent de faire honte à la dévotion s’ils s’en mêlent, à cause de leur grande misère et fragilité ; et les autres refusent d’employer leur talent au service de Dieu et du prochain parce, disent-ils, qu’ils connaissent leur faiblesse et qu’ils ont peur de s’enorgueillir s’ils sont instruments de quelque bien, et qu’en éclairant les autres ils se consument. Tout cela n’est qu’artifice et une sorte d’humilité non seulement fausse, mais maligne, par laquelle on veut tacitement et subtilement blâmer les choses de Dieu, ou au fin moins, couvrir d’un prétexte d’humilité l’amour propre de son opinion, de son humeur et de sa paresse. « Demande à Dieu un signe au ciel d’en haut ou au profond de la mer en bas, » dit le Prophète au malheureux Achaz, et il répondit : « Non, je ne le demanderai point, et ne tenterai point le Seigneur. » O le méchant! il fait semblant de porter grande révérence à Dieu, et sous couleur d’humilité s’excuse d’aspirer à la grâce de laquelle sa divine Bonté lui fait semonce. Mais ne voit-il pas que, quand Dieu nous veut gratifier, c’est orgueil de refuser ? que les dons de Dieu nous obligent à les recevoir, et que c’est humilité d’obéir et suivre au plus près que nous pouvons ses désirs? Or, le désir de Dieu est que nous soyons parfaits, nous unissant à lui et l’imitant au plus près que nous pouvons. Le superbe qui se fie en soi-même a bien occasion de n’oser rien entreprendre; mais l’humble est d’autant plus courageux qu’il se reconnaît plus impuissant : et à mesure qu’il s’estime chétif il devient plus hardi parce qu’il a toute sa confiance en Dieu, qui se plaît à magnifier sa toute-puissance en notre infirmité, et élever sa miséricorde sur notre misère. Il faut donc humblement et saintement oser tout ce qui est jugé propre à notre avancement par ceux qui conduisent nos âmes.

Penser savoir ce qu’on ne sait pas, c’est une sottise expresse ; vouloir faire le savant de ce qu’on connaît bien que l’on ne sait pas, c’est une vanité insupportable : pour moi, je ne voudrais pas même faire le savant de ce que je saurais, comme au contraire je n’en voudrais non plus faire l’ignorant. Quand la charité le requiert, il faut communiquer rondement et doucement avec le prochain, non seulement ce qui lui est nécessaire pour son instruction, mais aussi ce qui lui est utile pour sa consolation; car l’humilité qui cache et couvre les vertus pour les conserver, les fait néanmoins paraître quand la charité le commande, pour les accroître, agrandir et perfectionner. En quoi elle ressemble à cet arbre des îles de Tylos, lequel la nuit resserre et tient closes ses belles fleurs incarnates et ne les ouvre qu’au soleil levant, de sorte que les habitants du pays disent que ces fleurs dorment de nuit. Car ainsi l’humilité couvre et cache toutes nos vertus et perfections humaines, et ne les fait jamais paraître que pour la charité, qui étant une vertu non point humaine mais céleste, non point morale mais divine, elle est le vrai soleil des vertus, sur lesquelles elle doit toujours dominer : si que les humilités qui préjudicient à la charité sont indubitablement fausses.

Je ne voudrais ni faire du fol ni faire du sage: car si l’humilité m’empêche de faire le sage, la simplicité et rondeur m’empêcheront aussi de faire le fol; et si la vanité est contraire à l’humilité, l’artifice, l’afféterie et feintise est contraire à la rondeur et simplicité. Que si quelques grands serviteurs de Dieu ont fait semblant d’être fols pour se rendre plus abjects devant le monde, il les faut admirer et non pas imiter ; car ils ont eu des motifs pour passer à cet excès, qui leur ont été si particuliers et extraordinaires, que personne n’en doit tirer aucune conséquence pour soi. Et quant à David, s’il dansa et sauta un peu plus que l’ordinaire bienséance ne requérait devant l’arche de l’alliance, ce n’était pas qu’il voulût faire le fol; mais tout simplement et sans artifice, il faisait ces mouvements extérieurs conformes à l’extraordinaire et démesurée allégresse qu’il sentait en son coeur. Il est vrai que quand Michol, sa femme, lui en fit reproche comme d’une folie, il ne fut pas marri de se voir avili : ains persévérant en la naïve et véritable représentation de sa joie, il témoigna d’être bien aise de recevoir un peu d’opprobre pour son Dieu. En suite de quoi je vous dirai que si pour les actions d’une vraie et naïve dévotion, on vous estime vile, abjecte ou folle, l’humilité vous fera réjouir de ce bienheureux opprobre, duquel la cause n’est pas en vous, mais en ceux qui le font.

 

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CHAPITRE VI

QUE L’HUMILITÉ NOUS FAIT AIMER NOTRE PROPRE ABJECTION

 

 

Je passe plus avant et vous dis, Philothée, qu’en tout et partout vous aimiez votre propre abjection. Mais, ce me direz-vous, que veut dire cela : aimez votre propre abjection ? En latin abjection veut dire humilité, et humilité veut dire abjection ; si que, quand Notre Dame en son sacré cantique dit que, « parce que Notre Seigneur a vu l’humilité de sa servante toutes les générations la diront bienheureuse », elle veut dire que Notre Seigneur a regardé de bon coeur son abjection, vileté et bassesse, pour la combler de grâces et faveurs. Il y a néanmoins différence entre la vertu d’humilité et l’abjection; car l’abjection, c’est la petitesse, bassesse et vileté qui est en nous, sans que nous y pensions; mais quant à la vertu d’humilité, c’est la véritable connaissance et volontaire reconnaissance de notre abjection. Or, le haut point de cette humilité gît à non seulement reconnaître volontairement notre abjection, mais l’aimer et s‘y complaire, et non point par manquement de courage et générosité, mais pour exalter tant plus la divine Majesté, et estimer beaucoup plus le prochain en comparaison de nous-mêmes. Et c’est cela à quoi je vous exhorte, et que pour mieux entendre, sachez qu’entre les maux que nous souffrons, les uns sont abjects et les autres honorables; plusieurs s’accommodent aux honorables, mais presque nul ne veut s’accommoder aux abjects. Voyez un dévotieux ermite tout déchiré et plein de froid : chacun honore sou habit gâté, avec compassion de sa souffrance ; mais si un pauvre artisan, un pauvre gentilhomme, une pauvre damoiselle en est de même, on l’en méprise, on s’en moque, et voilà comme sa pauvreté est abjecte. Un religieux reçoit dévotement une âpre censure de son supérieur, ou un enfant de son père : chacun appellera cette mortification, obédience et sagesse; un chevalier et une dame en souffrira de même de quelqu’un, et quoique ce soit pour l’amour de Dieu, chacun l’appellera couardise et lâcheté: voilà donc encore un autre mal abject. Une personne a un chancre au bras, et l’autre l’a au visage: celui-là n’a que le mal, mais cestui-ci, avec le mal, a le mépris, le dédain et l’abjection. Or, je dis maintenant qu’il ne faut pas seulement aimer le mal, ce qui se fait par la vertu de la patience; mais il faut aussi chérir l’abjection, ce qui se fait par la vertu de l’humilité.

De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honorables : la patience, la douceur, la simplicité et l’humilité même sont des vertus que les mondains tiennent pour viles et abjectes; au contraire, ils estiment beaucoup la prudence, la vaillance et la libéralité. Il y a encore des actions d’une même vertu, dont les unes sont méprisées et les autres honorées; donner l’aumône et pardonner les offenses sont deux actions de charité : la première est honorée d’un chacun, et l’autre méprisée aux yeux du monde. Un jeune gentilhomme ou une jeune dame qui ne s’abandonnera pas au dérèglement d’une troupe débauchée, à parler, jouer, danser, boire, vêtir, sera brocardé et censuré par les autres, et sa modestie sera nommée ou bigoterie ou afféterie : aimer cela, c’est aimer son abjection. En voici d’une autre sorte : nous allons visiter les malades; si on m’envoie au plus misérable, ce me sera une abjection selon le monde, c’est pourquoi je l’aimerai; si on m’envoie à ceux de qualité, c’est une abjection selon l’esprit, car il n’y a pas tant de vertu ni de mérite, et j’aimerai donc cette abjection. Tombant emmi la rue, outre le mal l’on en reçoit de la honte; il faut aimer cette abjection. Il y a même des fautes es-quelles il n’y a aucun mal que la seule abjection; et l’humilité ne requiert pas qu’on les fasse expressément, mais elle requiert bien qu’on ne s’inquiète point quand on les aura commises : telles sont certaines sottises, incivilités et inadvertances, les. quelles comme il faut éviter avant qu’elles soient faites, pour obéir à la civilité et prudence, aussi faut-il quand elles sont faites, acquiescer à l’abjection qui nous en revient, et l’accepter de bon coeur pour suivre la sainte humilité. Je dis bien davantage: si je me suis déréglé par colère ou par dissolution à dire des paroles indécentes et desquelles Dieu et le prochain est offensé, je me repentirai vivement et serai extrêmement marri de l’offense, laquelle je m’essaierai de réparer le mieux qu’ il me sera possible ; mais je ne laisserai pas d’agréer l’abjection et le mépris qui m’en arrive; et si l’un se pouvait séparer d’avec l’autre, je rejetterais ardemment le péché et garderais humblement l’abjection.

Mais quoique nous aimions l’abjection qui s’ensuit du mal, si ne faut-il pas laisser de remédier au mal qui l’a causée, par des moyens propres et légitimes, et surtout quand le mal est de conséquence. Si j’ai quelque mal abject au visage, j’en procurerai la guérison, mais non pas que l’on oublie l’abjection laquelle j’en ai reçue. Si j’ai fait une chose qui n’offense personne, je ne m’en excuserai pas, parce qu’encore que ce soit un défaut, si est-ce qu’il n’est pas permanent; je ne pourrais donc m’en excuser que pour l’abjection qui m’en revient; or c’est cela que l’humilité ne peut permettre : mais si par mégarde ou par sottise j’ai offensé ou scandalisé quelqu’un, je réparerai l’offense par quelque véritable excuse, d’autant que le mal est permanent et que la charité m’oblige de l’effacer. Au demeurant, il arrive quelquefois que la charité requiert que nous remédiions à l’abjection pour le bien du prochain, auquel notre réputation est nécessaire ; mais en ce cas-là, ôtant notre abjection de devant les yeux du prochain pour empêcher son scandale, il la faut serrer et cacher dedans notre coeur afin qu’il s’en édifie.

Mais vous voulez savoir, Philothée, quelles sont les meilleures abjections; et je vous dis clairement que les plus profitables à l’âme et agréables à Dieu sont celles que nous avons par accident ou par la condition de notre vie, parce que nous ne les avons pas choisies, ainsi les avons reçues telles que Dieu nous les a envoyées, duquel l’élection est toujours meilleure que la nôtre. Que s’il en fallait choisir, les plus grandes sont les meilleures; et celles-là sont estimées les plus grandes qui sont plus contraires à nos inclinations, pourvu qu’elles soient conformes à notre vacation; car, pour le dire une fois pour toutes, notre choix et élection gâte et  amoindrit presque toutes nos vertus. Ah! qui nous fera la grâce de pouvoir dire avec ce grand roi : « J’ai choisi d’être abject en la maison de Dieu plutôt que d’habiter ès tabernacles des pécheurs ? » Nul ne le peut, chère Philothée, que Celui qui pour nous exalter, vécut et mourut en sorte qu’il fut « l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple ».

Je vous ai dit beaucoup de choses qui vous sembleront dures quand vous les considérerez; mais croyez-moi, elles seront plus douces que le sucre et le miel quand vous les pratiquerez.

 

 

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CHAPITRE VII

COMME IL FAUT CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE PRATIQUANT L’HUMILITÉ

 

 

La louange, l’honneur et la gloire ne se donnent pas aux hommes pour une simple vertu, mais pour une vertu excellente. Car par la louange nous vouions persuader aux autres d’estimer l’excellence de quelqu’un; par l’honneur nous protestons que nous l’estimons nous-mêmes; et la gloire n’est autre chose, à mon avis, qu’un certain éclat de réputation qui rejaillit de l’assemblage de plusieurs louanges et honneurs : si que les honneurs et louanges sont comme des pierres précieuses, de l’amas desquelles réussit la gloire comme un émail. Or, l’humilité ne pouvant souffrir que nous ayons aucune opinion d’exceller ou devoir être préférés aux autres, ne peut aussi permettre que nous recherchions la louange, l’honneur ni la gloire qui sont dus à la seule excellence. Elle consent bien néanmoins à l’avertissement du Sage, qui nous admoneste « d’avoir soin de notre renommée », parce que la bonne renommée est une estime, non d’aucune excellence, mais seulement d’une simple et commune prud’homie et intégrité de vie, laquelle l’humilité n’empêche pas que nous ne reconnaissions en nous-mêmes, ni par conséquent que nous en désirions la réputation. Il est vrai que l’humilité mépriserait la renommée si la charité n’en avait besoin; mais parce qu’elle est l’un des fondements de la société humaine, et que sans elle nous sommes non seulement inutiles mais dommageables au public, à cause du scandale qu’il en reçoit, la charité requiert et l’humilité agrée que nous la désirions et conservions précieusement.

Outre cela, comme les feuilles des arbres, qui d’elles-mêmes ne sont pas beaucoup prisables, servent néanmoins de beaucoup, non seulement pour les embellir, mais aussi pour conserver les fruits tandis qu’ils sont encore tendres; ainsi la bonne renommée, qui de soi-même n’est pas une chose fort désirable, ne laisse pas d’être très utile, non seule. ment pour l’ornement de notre vie, mais aussi pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encore tendres et faibles : l’obligation de maintenir notre réputation et d’être tels que l’on nous estime, force un courage généreux, d’une puissante et douce violence. Conservons nos vertus, ma chère Philothée, parce qu’elles sont agréables à Dieu, grand et souverain objet de toutes nos actions; mais comme ceux qui veulent garder les fruits ne se contentent pas de les confire, ains les mettent dedans des vases propres à la conservation d’iceux, de même, bien que l’amour divin soit le principal conservateur de nos vertus, si est-ce que nous pouvons encore employer la bonne renommée comme fort propre et utile à cela.

Il ne faut pas pourtant que nous soyons trop ardents, exacts et pointilleux à cette conservation, car ceux qui sont si douillets et sensibles pour leur réputation ressemblent à ceux qui pour toutes sortes de petites incommodités prennent des médecines : car ceux-ci, pensant conserver leur santé la gâtent tout à fait, et ceux-là, voulant maintenir si délicatement leur réputation, la gâtent entièrement ; car par cette tendreté ils se rendent bizarres, mutins, insupportables, et provoquent la malice des médisants.

La dissimulation et mépris de l’injure et calomnie est pour l’ordinaire un remède beaucoup plus salutaire que le ressentiment, la conteste et la vengeance : le mépris les fait évanouir; si on s’en courrouce, il semble qu’on les avoue. Les crocodiles n’endommagent que ceux qui les craignent, ni certes la médisance, sinon ceux qui s’en mettent en peine.

La crainte excessive de perdre la renommée témoigne une grande défiance du fondement d’icelle, qui est la vérité d’une bonne vie. Les villes qui ont des ponts de bois sur des grands fleuves craignent qu’ils ne soient emportés à toutes sortes de débordements.; mais celles qui les ont de pierre n’en sont en peine que pour des inondations extraordinaires: ains, ceux qui ont une âme solidement chrétienne méprisent ordinairement les débordements des langues injurieuses; mais ceux qui se sentent faibles s’inquiètent à tout propos. Certes, Philothée, qui veut avoir réputation envers tous, la perd envers tous; et celui qui mérite de perdre l’honneur, qui le veut prendre de ceux que les vices rendent vraiment infâmes et déshonorés.

La réputation n’est que comme une enseigne qui fait connaître où la vertu loge; la vertu doit donc être en tout et partout préférée. C’est pourquoi, si l’on dit : vous êtes un hypocrite, parce que vous vous rangez à la dévotion ; si l’on vous tient pour homme de bas courage parce que vous avez pardonné l’injure, moquez-vous de tout cela. Car, outre que tels jugements se font par des niaises et sottes gens, quand on devrait perdre la renommée, si ne faudrait-il pas quitter la vertu ni se détourner du chemin d’icelle, d’autant qu’il faut préférer le fruit aux feuilles, c’est-à-dire le bien intérieur et spirituel à tous les biens extérieurs. Il faut être jaloux, mais non pas idolâtres de notre renommée; et comme il ne faut offenser l’oeil des bons, aussi ne faut-il pas vouloir contenter celui des malins. La barbe est un ornement au visage de l’homme, et les cheveux à celui de la femme: si on arrache du tout le poil du menton et les cheveux de la tête, malaisément pourra-t-il jamais revenir; mais si on le coupe seulement, voire, qu’on le rase, il recroîtra bientôt après et reviendra plus fort et touffu. Ainsi, bien que la renommée soit coupée, ou même tout à fait rasée par la langue des médisants, « qui est, dit David, comme un rasoir affilé », il ne se faut point inquiéter, car bientôt elle renaîtra non seulement aussi belle qu’elle était, ains encore plus solide. Mais si nos vices, nos lâchetés, notre mauvaise vie nous ôte la réputation, il sera malaisé que jamais elle revienne, parce que la racine en est arrachée. Or, la racine de la renommée, c’est la bonté et la probité, laquelle tandis qu’elle est en nous peut toujours reproduire l’honneur qui lui est dû.

Il faut quitter cette vaine conversation, cette inutile pratique, cette amitié frivole, cette hantise folâtre, si cela nuit à la renommée, car la renommée vaut mieux que toutes sortes de vains contentements ; mais si pour l’exercice de piété, pour l’avancement au bien en la dévotion et acheminement éternel on murmure, on gronde, on calomnie, laissons aboyer les mâtins contre la lune; car s’ils peuvent exciter quelque mauvaise opinion contre notre réputation, et par ainsi couper et raser les cheveux et la barbe de notre renommée, bientôt elle renaîtra, et le rasoir de la médisance servira à notre honneur, comme la serpe à la vigne, qu’elle fait abonder et multiplier en fruits.

Ayons toujours les yeux sur Jésus-Christ crucifié; marchons en son service avec confiance et simplicité, mais sagement et discrètement : il sera le protecteur de notre renommée, et s’il permet qu’elle nous soit ôtée, ce sera pour nous en rendre une meilleure, ou pour nous faire profiter en la sainte humilité, de laquelle une seule once vaut mieux que mille livres d’honneur. Si on nous blâme injustement, opposons paisiblement la vérité à la calomnie; si elle persévère, persévérons à nous humilier: remettant ainsi notre réputation avec notre âme ès mains de Dieu, nous ne saurions la mieux assurer. Servons Dieu «par la bonne et mauvaise renommée », à l’exemple de saint Paul, afin que nous puissions dire avec David: « O mon Dieu, c’est pour vous que j ‘ai supporté l’opprobre et que la confusion a couvert mon visage ». J’excepte néanmoins certains crimes si atroces et infâmes, que nul n’en doit souffrir la calomnie quand il se peut justement décharger, et certaines personnes de la bonne réputation desquelles dépend l’édification de plusieurs; car en ce cas, il faut tranquillement poursuivre la réparation du tort reçu, suivant l’avis des théologiens.

 

 

 

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CHAPITRE VIII

DE LA DOUCEUR ENVERS LE PROCHAIN ET REMÈDE CONTRE L’IRE

Le saint chrême, duquel par tradition apostolique on use en l’Eglise de Dieu pour les confirmations et bénédictions, est composé d’huile d’olive mêlée avec le baume, qui représente entre autres choses les deux chères et bien aimées vertus qui reluisaient en la sacrée personne de Notre-Seigneur, lesquelles il nous a singulièrement recommandées, comme si par icelles. notre coeur devait être spécialement consacré à son service et appliqué à son imitation:

« Apprenez de moi, dit~il, que je suis doux et humble de coeur s. L’humilité nous perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain. Le baume (qui, comme j’ai dit ci-dessus, prend toujours le dessous parmi toutes les liqueurs) représente l’humilité, et l’huile d’olive, qui prend toujours le dessus, représente la douceur et débonnaireté, laquelle surmonte toutes choses et excelle entre les vertus comme étant la fleur de la charité laquelle, selon saint Bernard, est en sa perfection quand non seulement elle est patiente, mais quand outre cela elle est douce et débonnaire. Mais prenez garde, Philothée, que ce chrême mystique composé de douceur et d’humilité soit dedans votre coeur; car c’est un des grands artifices de l’ennemi de faire que plusieurs s’amusent aux paroles et contenances extérieures de ces deux vertus, qui n’examinant pas bien leurs affections intérieures, pensent être humbles et doux et ne le sont néanmoins nullement en effet; ce que l’on reconnaît parce que, nonobstant leur cérémonieuse douceur et humilité, à la moindre parole qu’on leur dit de travers, à la moindre petite injure qu’ils reçoivent, ils s’élèvent avec une arrogance nonpareille. On dit que ceux qui ont pris le préservatif que l’on appelle communément la grâce de saint Paul, n’enflent point étant mordus et piqués de la vipère, pourvu que la grâce soit de la fine: de même, quand l’humilité et la douceur sont bonnes et vraies, elles nous garantissent de l’enflure et ardeur que les injures ont accoutumé de provoquer en nos coeurs. Que si étant piqués et mordus par les médisants et ennemis nous devenons fiers, enflés et dépités, c’est signe que nos humilités et douleurs ne sont pas véritables et franches, mais artificieuses et apparentes.

Ce saint et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses frères d’Egypte en la maison de son père, leur donna ce seul avis : « Ne vous courroucez point en chemin. » Je vous en dis de même, Philothée cette misérable vie n’est qu’un acheminement à la bienheureuse; ne nous courrouçons donc point en chemin les uns avec les autres, marchons avec la troupe de nos frères et compagnons doucement, paisiblement et amiablement. Mais je vous dis nettement et sans exception, ne vous courroucez point du tout, s’il est possible, et ne recevez aucun prétexte quel qu’il soit pour ouvrir la porte de votre coeur au courroux; car saint Joseph dit tout court et sans réserve, que « l’ire de l’homme n’opère point la justice de Dieu »

Il faut voirement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. Rien ne mate tant l’éléphant courroucé que la vue d’un agnelet, et rien ne rompt si aisément la force des canonnades que la laine. On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion, quoiqu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune autre origine que la raison seule : car l’âme raisonnable étant naturellement sujette à la raison, elle n’est sujette à la passion que par tyrannie; et partant, quand la raison est accompagnée de la passion, elle se rend odieuse, sa juste domination étant avilie par la société de la tyrannie. Les princes honorent et consolent infiniment les peuples quand ils les visitent avec un train de paix; mais quand ils conduisent des armées, quoique ce soit pour le bien public, leurs venues sont toujours désagréables et dommageables, parce qu’encore qu’ils fassent exactement observer la discipline militaire entre les soldats, si ne peuvent-ils jamais tant faire qu’il n’arrive toujours quelque désordre par lequel le bon homme est foulé. Ainsi, tandis que la raison règne et exerce paisiblement les châtiments, corrections et répréhensions, quoique ce soit rigoureusement et exactement, chacun l’aime et l’approuve, mais quand elle conduit avec soi l’ire, la colère et le courroux, qui sont, dit saint Augustin, ses soldats, elle se rend plus effroyable qu’amiable, et son propre coeur en demeure toujours foulé et maltraité. « Il est mieux, dit le même saint Augustin écrivant à Profuturus, de refuser l’entrée à l’ire juste et équitable que de la recevoir, pour petite qu’elle soit, parce qu’étant reçue, il est malaisé de la faire sortir, d’autant qu’elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre. s Que si une fois elle peut gagner la nuit et que le soleil se couche sur notre ire (ce que l’Apôtre défend), se convertissant en haine, il n’y a quasi plus moyen de s’en défaire; car elle se nourrit de mille fausses persuasions, puisque jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste.

Il est donc mieux d’entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère, et quand par imperfection et faiblesse nous nous trouvons surpris d’icelle, il est mieux de la repousser vitement que de vouloir marchander avec elle ; car pour peu qu’on lui donne de loisir, elle se rend maîtresse de la place et fait comme le serpent, qui tire aisément tout son corps où il peut mettre la tête. Mais comment la repousserai-je, me direz-vous ? Il faut, ma Philothée, qu’au premier ressentiment que vous en aurez, vous ra. massiez promptement vos forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néanmoins sérieusement; car, comme on voit ès audiences de plusieurs sénats et parlements, que les huissiers criant « Paix là ! » font plus de bruit que ceux qu’ils veulent faire taire, aussi il arrive maintes fois que voulant avec impétuosité réprimer notre colère, nous excitons plus de trouble en notre coeur qu’elle n’avait pas fait, et le coeur étant ainsi troublé ne peut plus être maître de soi-même.

Après ce doux effort, pratiquez l’avis que saint Augustin, jà vieil, donnait au jeune évêque Auxilius: «Fais, dit-il, ce qu’un homme doit faire; que s’il t’arrive ce que l’homme de Dieu dit au psaume : Mon oeil est troublé de grande colère, recours à Dieu, criant : Aie miséricorde de moi, Seigneur, afin qu’il étende sa dextre pour réprimer ton courroux. » Je veux dire qu’il faut invoquer le secours de Dieu quand nous nous voyons agités de colère, à l’imitation des Apôtres tourmentés du vent et de l’orage emmi les eaux; car il commandera à nos passions qu’elles cessent, et la tranquillité se fera grande. Mais toujours je vous avertis que l’oraison qui se fait contre la colère présente et pressante doit être pratiquée doucement, tranquillement, et non point violemment; ce qu’il faut observer en tous les remèdes qu’on use contre ce mal. Avec cela, soudain que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un~acte de douceur, exercé promptement à l’endroit de la même personne contre laquelle vous vous serez irritée. Car tout ainsi que c’est un souverain remède contre le mensonge que de s’en dédire sur le champ, aussitôt que l’on s’aperçoit de l’avoir dit, ains est-ce un bon remède contre la colère de la réparer soudainement par un acte contraire de douceur; car, comme l’on dit, les plaies fraîches sont plus aisément remédiables.

Au surplus, lorsque vous êtes en tranquillité et sans aucun sujet de colère, faites grande provision de douceur et débonnaireté, disant toutes vos paroles et faisant toutes vos actions petites et grandes en la plus douce façon qu’il vous sera possible, vous ressouvenant que l’Epouse au Cantique des Cantiques, n’a pas seulement le miel en ses lèvres et au bout de sa langue, mais elle l’a encore dessous la langue, c’est-à-dire dans la poitrine ; et n’y a pas seulement du miel, mais encore du lait; car aussi ne faut-il pas seulement avoir la parole douce à l’endroit du prochain, mais encore toute la poitrine, c’est-à-dire tout l’intérieur de notre âme. Et ne faut pas seulement avoir la douceur du miel, qui est aromatique et odorant, c’est-à-dire la suavité de la conversation civile avec les étrangers, mais aussi la douceur du lait entre les domestiques et proches voisins : en quoi manquent grandement ceux qui en rue semblent des anges, et en la maison, des diables

 

 

 

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CHAPITRE IX

DE LA DOUCEUR ENVERS NOUS-MÊMES

 

 

L’une des bonnes pratiques que nous saurions faire de la douceur, c’est celle de laquelle le sujet est en nous-mêmes, ne dépitant jamais contre nous-mêmes ni contre nos imperfections; car encore que la raison veut que quand nous faisons des fautes nous en soyons déplaisants et marris, si faut-il néanmoins que nous nous empêchions d’en avoir une déplaisance aigre et chagrine, dépiteuse et colère. En quoi font une grande faute plusieurs qui, s’étant mis en colère, se courroucent de s’être courroucés, entrent en chagrin de s’être chagrinés, et ont dépit de s’être dépités; car par ce moyen ils tiennent leur coeur confit et détrempé en la colère: et si bien il semble que la seconde colère ruine la première, si est-ce néanmoins qu’elle sert d’ouverture et de passage pour une nouvelle colère, à la première occasion qui s’en présentera ; outre que ces colères, dépits et aigreurs que l’on a contre soi-même tendent à l’orgueil et n’ont origine que de l’amour-propre, qui se trouble et s’inquiète de nous voir imparfaits.

Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme; car comme un juge châtie bien mieux les méchants faisant ses sentences par raison et en esprit de tranquillité, que non pas quand il les fait par impétuosité et passion, d’autant que jugeant avec passion, il ne châtie pas les fautes selon qu’elles sont, mais selon qu’il est lui-même; ainsi nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par des repentances tranquilles et constantes, que non pas par des repentances aigres, empressées et colères, d’autant que ces repentances faites avec impétuosité ne se font pas selon la gravité de nos fautes, mais selon nos inclinations. Par exemple, celui qui affectionne la chasteté se dépitera avec une amertume nonpareille de la moindre faute qu’il commettra contre icelle, et ne se fera que rire d’une grosse médisance qu’il aura commise. Au contraire, celui qui hait la médisance se tourmentera d’avoir fait une légère murmuration, et ne tiendra nul compte d’une grosse faute contre la chasteté, et ainsi des autres; ce qui n’arrive pour autre chose, sinon d’autant qu’ils ne font pas le jugement de leur conscience par raison, mais par passion.

Croyez-moi, Philothée: comme les remontrances d’un père faites doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le coriiger que non par les colères et courroux; ainsi, quand notre coeur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, l’encourageant à l’amendement, la repentance qu’il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera mieux que ne ferait pas une repentance dépiteuse, ireuse et tempétueuse.

Pour moi, si j ‘avais par exemple grande affection de ne point tomber au vice de la vanité, et que j’y fusse néanmoins tombé d’une grande chute, je ne voudrais pas reprendre mon coeur en cette sorte :

« N’es-tu pas misérable et abominable, qu’après tant de résolutions tu t’es laissé emporter à la vanité ? meurs de honte, ne lève plus les yeux au ciel, aveugle, impudent, traître et déloyal à ton Dieu », et semblables choses; mais je voudrais le corriger raisonnablement et par voie de compassion : « Or sus! mon pauvre coeur, nous voilà tombés dans la fosse, laquelle nous avions tant résolu d’échapper; ah! relevons-nous et quittons-la pour jamais, réclamons la miséricorde de Dieu et espérons en elle qu’elle nous assistera pour désormais être plus fermes, et remettons-nous au chemin de l’humilité; courage! soyons meshui sur nos gardes, Dieu nous aidera, nous ferons prou ». Et voudrais sur cette répréhension bâtir une solide et ferme résolution de ne plus tomber en la faute, prenant les moyens convenables à cela, et mêmement l’avis de mon directeur.

Que si néanmoins quelqu’un ne trouve pas que son coeur puisse être assez ému par cette douce correction, il pourra employer le reproche avec une répréhension dure et forte pour l’exciter à une pro. fonde confusion, pourvu qu’après avoir rudement gourmandé et courroucé son coeur, il finisse par un allégement, terminant tout son regret et courroux en une douce et sainte confiance en Dieu, à l’imitation de ce grand pénitent qui voyant son âme affligée la relevait en cette sorte : « Pourquoi es-tu triste, o mon âme, et pourquoi me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le bénirai encore comme le salut de ma face et mon vrai Dieu. »

Relevez donc votre coeur quand il tombera, tout doucement, vous humiliant beaucoup devant Dieu pour la connaissance de votre misère, sans nullement vous étonner de votre chute, puisque ce n’est pas chose admirable que l’infirmité soit infirme, et la faiblesse faible, et la misère chétive. Détestez néanmoins de toutes vos forces l’offense que Dieu a reçue de vous, et avec un grand courage et confiance en la miséricorde d’icelui, remettez-vous au train de la vertu que vous aviez abandonnée.

 

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CHAPITRE X

QU’IL FAUT TRAITER DES AFFAIRES AVEC SOIN ET SANS EMPRESSEMENT NI SOUCI

 

 

Le soin et la diligence que nous devons avoir en nos affaires sont choses bien différentes de la sollicitude, souci et empressement. Les anges ont soin pour notre salut et le procurent avec diligence, mais ils n’en ont point pour cela de sollicitude, souci, ni d’empressement; car le soin et la diligence appartiennent à leur charité, mais aussi la sollicitude, le souci et l’empressement seraient totalement contraires à leur félicité, puisque le soin et la diligence peuvent être accompagnés de la tranquillité et paix d’esprit, mais non pas la sollicitude ni le souci, et beaucoup moins l’empressement. Soyez donc soigneuse et diligente en toutes les affaires que vous aurez en charge, ma Philothée, car Dieu vous les ayant confiées veut que vous en ayez un grand soin; mais s’il est possible, n’en soyez pas en sollicitude et souci, c’est-à-dire, ne les entreprenez pas avec inquiétude, anxiété et ardeur. Ne vous empressez point à la besogne: car toute sorte d’empressement trouble la raison et le jugement, et nous empêche même de bien faire la chose à laquelle nous nous empressons.

Quand Notre Seigneur reprend sainte Marthe, il dit : « Marthe, Marthe, tu es en souci et tu te troubles pour beaucoup de choses. » Voyez-vous, si elle eût été simplement soigneuse, elle ne se fût point troublée; mais parce qu’elle était en souci et inquiétude, elle s’empresse et se trouble, et c’est en quoi Notre Seigneur la reprend. Les fleuves qui vont doucement coulant en la plaine portent les grands bateaux et riches marchandises, et les pluies qui tombent doucement en la campagne la fécondent d’herbes et de graines; mais les torrents ~t rivières qui à grands flots courent sur la terre, ruinent leurs voisinages et sont inutiles au trafic, comme les pluies véhémentes et tempétueuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besogne faite avec impétuosité et empressement ne fut bien faite : il faut dépêcher tout bellement, comme dit l’ancien proverbe: « Celui qui se hâte, dit Salomon, court fortune de chopper et heurter des pieds. » Nous faisons toujours assez tôt quand nous faisons bien. Les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles, mais ils ne font sinon la cire et non point de miel: ainsi ceux qui s’empressent d’un souci cuisant et d’une sollicitude bruyante, ne font jamais ni beaucoup ni bien.

Les mouches ne nous inquiètent pas par leur effort, mais par la multitude: ainsi les grandes affaires ne nous troublent pas tant comme les menues, quand elles sont en grand nombre. Recevez donc les affaires qui vous arriveront en paix, et tâchez de les faire par ordre, l’une après l’autre; car si vous les voulez faire tout à coup ou en désordre, vous ferez des efforts qui vous fouleront et alanguiront votre esprit; et pour l’ordinaire vous demeurerez accablée sous la presse, et sans effet.

Et en toutes vos affaires appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule tous vos desseins doivent réussir; travaillez néanmoins de votre côté tout doucement pour coopérer avec icelle, et puis croyez que si vous vous êtes bien confiée en Dieu, le succès qui vous arrivera sera toujours le plus profitable pour vous, soit qu’il vous semble bon ou mauvais selon votre jugement particulier.

Faites comme les petits enfants qui de l’une des mains se tiennent à leur père, et de l’autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies; car de même, amassant et maniant les biens de ce monde de l’une de vos mains, tenez toujours de l’autr6 la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps à lui, pour voir s’il a agréable votre ménage ou vos occupations. Et gardez bien sur toutes choses de quitter sa main et sa protection, pensant d’amasser ou recueillir davantage ; car s’il vous abandonne, vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre. Je veux dire, ma Philothée, que quand vous serez parmi les affaires et occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si pressante, vous regardiez plus Dieu que les affaires; et quand les affaires sont de si glande importance qu’elles requièrent toute votre attention pour être bien faites, de temps en temps vous regarderez à Dieu, comme font ceux qui naviguent en mer lesquels, pour aller à la terre qu’ils désirent, regardent plus en haut au ciel que non pas en bas où ils voguent. Ainsi Dieu travaillera avec vous, en vous et pour vous, et votre travail sera suivi de consolation.

 

 

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CHAPITRE XI

DE L’OBÉISSANCE

 

 

La seule charité nous met en la perfection; mais l’obéissance, la chasteté et la pauvreté sont les trois grands moyens pour l’acquérir. L’obéissance consacre notre coeur, la chasteté notre corps et la pauvreté nos moyens, à l’amour et service de Dieu: ce sont les trois branches de la croix spirituelle, toutes trois néanmoins fondées sur la quatrième qui est l’humilité. Je ne dirai rien de ces trois vertus en tant qu’elles sont vouées solennellement, parce que cela ne regarde que les religieux; ni même en tant qu’elles sont vouées simplement, d’autant qu’encore que le voeu donne toujours beaucoup de grâces et de mérite à toutes les vertus, si est-ce que pour nous rendre parfaits il n’est pas nécessaire qu’elles soient vouées, pourvu qu’elles soient observées. Car bien qu’étant vouées, et surtout solennellement, elles mettent l’homme en état de perfection, si est-ce que pour le mettre en la perfection il suffit qu’elles soient observées, y ayant bien de la différence entre l’état de perfection et la perfection, puisque tous les évêques et religieux sont en l’état de perfection, et tous néanmoins ne sont pas en la perfection, comme il ne se voit que trop. Tâchons donc, Philothée, de bien pratiquer ces trois vertus, un chacun selon sa vocation; car encore qu’elles ne nous mettent pas en l’état de perfection, elles nous donneront néanmoins la perfection même; aussi nous sommes tous obligés à la pratique de ces trois vertus, quoique non pas tous à les pratiquer de même façon.

Il y a deux sortes d’obéissance: l’une nécessaire, et l’autre volontaire. Par la nécessaire, vous devez humblement obéir à vos supérieurs ecclésiastiques, comme au pape et à l’évêque, au curé et à ceux qui sont commis de leur part; vous devez obéir à vos supérieurs politiques, c’est-à-dire à votre prince et aux magistrats qu’il a établis sur votre pays; vous devez enfin obéir à vos supérieurs domestiques, c’est-à-dire à votre père, mère, maître, maîtresse. Or cette obéissance s’appelle nécessaire, parce que nul ne se peut exempter du devoir d’obéir à ces supérieurs-là, Dieu les ayant mis en autorité de commander et gouverner, chacun en ce qu’ils ont en charge sur nous. Faites donc leurs commandements, et cela est de nécessité; mais pour être parfaite, suivez encore leurs conseils et même leurs désirs et inclinations, en tant que la charité et prudence vous le permettra. Obéissez quand ils vous ordonneront chose agréable, comme de manger, prendre de la récréation, car encore qu’il semble que ce n’est pas grande vertu d’obéir en ce cas, ce serait néanmoins un grand vice de désobéir; obéissez ès choses indifférentes, comme à porter tel ou tel habit, aller par un chemin ou par un autre, chanter ou se taire, et ce sera une obéissance déjà fort recommandable; obéissez en choses malaisées, âpres et dures, et ce sera une obéissance parfaite. Obéissez enfin doucement, sans réplique ; promptement, sans retardation; gaîment, sans chagrin; et surtout obéissez amoureusement pour l’amour de Celui qui pour l’amour de nous e s’est fait obéissant jusques à la mort de la croix s, et lequel, comme dit saint Bernard, aima mieux perdre la vie que l’obéissance.

Pour apprendre aisément à obéir à vos supérieurs, condescendez aisément à la volonté de vos semblables, cédant à leurs opinions en ce qui n’est pas mauvais, sans être contentieuse ni revêche; accommodez-vous volontiers aux désirs de vos inférieurs autant que la raison le permettra, sans exercer aucune autorité impérieuse sur eux tandis qu’ils sont bons.

C’est un abus de croire que si on était religieux ou religieuse on obéirait aisément, si l’on se trouve. difficile et revêche à rendre obéissance à ceux que Dieu a mis sur nous.

Nous appelons obéissance volontaire celle à laquelle nous nous obligeons par notre propre élection, et laquelle ne nous est point imposée par autrui. On ne choisit pas pour l’ordinaire son prince et son évêque, son père et sa mère, ni même souventefois son mari, mais on choisit bien son confesseur, son directeur. Or, soit qu’en le choisissant on fasse voeu d’obéir (comme il est dit que la mère Thérèse, outre l’obéissance solennellement vouée au supérieur de son ordre, s’obligea par un voeu simple d’obéir au père Gracian), ou que sans voeu on se dédie à l’obéissance de quelqu’un, toujours cette obéissance s’appelle volontaire, à raison de son fondement qui dépend de notre volonté et élection.

Il faut obéir à tous les supérieurs, à chacun néanmoins en ce de quoi il a charge sur nous: comme, en ce qui regarde la police et les choses publiques, il faut obéir aux princes; aux prélats, en ce qui regarde la police ecclésiastique; ès choses domestiques, au père, au maître, an mari; quant à la conduite particulière de l’âme, au directeur et confesseur particulier.

Faites-vous ordonner les actions do piété que vous devez observer par votre père spirituel, parce qu’elles en seront meilleures et auront double grâce et bonté : l’une, d’elles-mêmes, puisqu’elles sont pieuses, et l’autre, de l’obéissance qui les aura ordonnées et en vertu de laquelle elles seront faites. Bienheureux sont les obéissants, car Dieu ne permettra jamais qu’ils s’égarent.

 

 

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CHAPITRE XII

DE LA NÉCESSITÉ DE LA CHASTETÉ

 

 

La chasteté est le lis des vertus, elle rend les hommes presque égaux aux anges; rien n’est beau que par la pureté et la pureté des hommes, c’est la chasteté. On appelle la chasteté honnêteté, et la profession d’icelle honneur; elle est nommée intégrité, et son contraire corruption : bref, elle a sa gloire tout à part, d’être la belle et blanche vertu de l’âme et du corps.

Il n’est jamais permis de tirer aucun impudique plaisir de nos corps en quelque façon que ce soit, sinon en un légitime mariage, duquel la sainteté puisse par une juste compensation réparer le déchet que l’on reçoit en la délectation. Et encore au mariage faut-il observer l’honnêteté de l’intention, afin que s’il y a quelque messéance en la volupté qu’on exerce, il n’y ait rien que d’honnête en la volonté qui l’exerce.

Le coeur chaste est comme la mère perle qui ne peut recevoir aucune goutte d’eau qui ne vienne du ciel, car il ne peut recevoir aucun plaisir que celui du mariage, qui est ordonné du ciel; hors de là, il ne lui est pas permis seulement d’y penser, d’une pensée voluptueuse, volontaire et entretenue.

Pour le premier degré de cette vertu, gardez-vous, Philothée, d’admettre aucune sorte de volupté qui soit prohibée et défendue, comme sont toutes celles qui se prennent hors le mariage, ou même au mariage quand elles se prennent contre la règle du mariage. Pour le second, retranchez-vous tant qu’il vous sera possible des délectations inutiles et superflues, quoique loisibles et permises. Pour le troisième, n’attachez point votre affection aux plaisirs et voluptés qui sont commandées et ordonnées ; car bien qu’il faille pratiquer les délectations nécessaires, c’est-à-dire qui regardent la fin et institution du saint mariage, si ne faut-i pas pourtant y jamais attacher le coeur et l’esprit.

Au reste, chacun a grandement besoin de cette vertu. Ceux qui sont en viduité doivent avoir une chasteté courageuse qui ne méprise pas seulement les objets présents et futurs, mais qui résiste aux imaginations que les plaisirs loisiblement reçus au mariage peuvent produire en leurs esprits, qui pour cela sont plus tendres aux amorces déshonnêtes. Pour ce sujet, saint Augustin admire la pureté de son cher Alipius qui avait totalement oublié et méprisé les voluptés charnelles, lesquelles il avait néanmoins quelquefois expérimentées en sa jeunesse. Et de vrai, tandis que les fruits sont bien entiers ils peuvent être conservés, les uns sur la paille, les autres dedans le sable, et les autres en leur propre feuillage; mais étant une fois entamés, il est presque impossible de les garder que par le miel et le sucre, en confiture : ainsi la chasteté qui n’est point encore blessée ni violée peut être gardée en plusieurs sortes, mais étant une fois entamée, rien ne la peut conserver qu’une excellente dévotion, laquelle, comme j’ai souvent dit, est le vrai miel et sucre des esprits.

Les vierges ont besoin d’une chasteté extrêmement simple et douillette, pour bannir de leur coeur toutes sortes de curieuses pensées et mépriser d’un mépris absolu toutes sortes de plaisirs immondes, qui, à la vérité, ne méritent pas d’être désirés par les hommes, puisque les ânes et pourceaux en sont plus capables qu’eux. Que donc ces âmes pures se gardent bien de jamais révoquer en doute que la chasteté ne soit incomparablement meilleure que tout ce qui lui est incompatible, car, comme dit le grand saint Jérôme, l’ennemi presse violemment les vierges au désir de l’essai des voluptés, les leur représentant infiniment plus plaisantes et délicieuses qu’elles ne sont, ce qui souvent les trouble bien fort, tandis, dit ce saint père, qu’elles estiment plus doux ce qu’elles ignorent. Car, comme le petit papillon voyant la flamme va curieusement voletant autour d’icelle pour essayer si elle est aussi douce que belle, et pressé de cette fantaisie ne cesse point qu’il ne se perde au premier essai, ainsi les jeunes gens bien souvent se laissent tellement saisir de la fausse et sotte estime qu’ils ont du plaisir des flammes voluptueuses, qu’après plusieurs curieuses pensées ils s’y vont en fin finale ruiner et perdre; plus sots en cela que les papillons, d’autant que ceux.ci ont quelque occasion de cuider que le feu soit délicieux puisqu’il est si beau, où ceux-là sachant que ce qu’ils recherchent est extrêmement déshonnête ne lais. sent pas pour cela d’en surestimer la folle et brutale délectation.

Mais quand à ceux qui sont mariés, c’est chose véritable, et que néanmoins le vulgaire ne peut penser, que la chasteté leur est fort nécessaire, parce qu’en eux elle ne consiste pas à s’abstenir absolument des plaisirs charnels, mais à se contenir entre les plaisirs. Or, comme ce commandement: « Courroucez-vous et ne péchez point » est à mon avis plus difficile que cestui-ci : « Ne vous courroucez point », et qu’il est plus tôt fait d’éviter la colère que de la régler, aussi est-il plus aisé de se garder tout à fait de voluptés charnelles que de garder la modération en icelles. Il est vrai que la sainte licence du mariage aune force particulière pour éteindre le feu de la concupiscence, mais l’infirmité de ceux qui en jouissent passent aisément de la permission à la dissolution, et de l’usage à l’abus. Et comme l’on voit beaucoup de riches dérober, non point par indigence, mais par avarice, aussi voit-on beaucoup de gens mariés se déborder par la seule intempérance et lubricité, nonobstant le légitime objet auquel ils se devraient et pourraient arrêter, leur concupiscence étant comme un feu volage qui va brûletant çà et là sans s’attacher nulle part. C’est toujours chose dangereuse de prendre des médicaments violents, parce que si l’on en prend plus qu’il ne faut, ou qu’ils ne soient pas bien préparés, on en reçoit beaucoup de nuisance: le mariage a été béni et ordonné en partie pour remède à la concupiscence et c’est sans doute un très bon remède, mais violent néanmoins, et par conséquent très dangereux s’il n’est discrètement employé.

J’ajoute que la variété des affaires humaines, outre les longues maladies, sépare souvent les maris d’avec leurs femmes, c’est pourquoi les mariés ont besoin de deux sortes de chasteté: l’une, pour l’abstinence absolue quand ils sont séparés, ès occasions que je viens de dire; l’autre, pour la modération quand ils sont ensemble en leur train ordinaire. Certes, sainte Catherine de Sienne vit entre les damnés plusieurs âmes grandement tourmentées pour avoir violé la sainteté du mariage: ce qui était arrivé, disait-elle, non pas pour la grandeur du péché, car les meurtres et les blasphèmes sont plus énormes, mais d’autant que ceux qui les commettent n’en font point de conscience, et par conséquent continuent longuement en icelui.

Vous voyez donc que la chasteté est nécessaire à toutes sortes de gens. « Suivez la paix avec tous, dit l’Apôtre et la sainteté, sans laquelle aucun ne verra Dieu ». Or par la sainteté il entend la chasteté, comme saint Jérôme et saint Chrysostôme ont remarqué. Non, Philothée, « nul ne verra Dieu sans la chasteté, nul n’habitera en son saint tabernacle qui ne soit net de cœur »; et, comme dit le Sauveur même, « les chiens et impudiques en seront bannis », et «bienheureux sont les nets de coeur, car ils verront Dieu ».

 

 

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CHAPITRE XIII

AVIS POUR CONSERVER LA CHASTETÉ

 

 

Soyez extrêmement prompte à vous détourner de tous les acheminements et de toutes les amorces de la lubricité, car ce mal agit insensiblement, et par des petits commencements fait progrès à des grands accidents : il est toujours plus aisé à fuir qu’à guérir.

Les corps humains ressemblent à des verres, qui ne peuvent être portés les uns avec les autres en se touchant sans courir fortune de se rompre, et aux fruits, lesquels, quoiqu’entiers et bien assaisonnés, reçoivent de la tare, s’entretouchant les uns les autres. L’eau même, pour fraîche qu’elle soit dedans un vase, étant touchée de quelque animal terrestre ne peut longuement conserver sa fraîcheur, Ne permettez jamais, Philothée, qu’aucun vous touche incivilement, ni par manière de folâtrerie ni par manière de faveur; car bien qu’à l’aventure la chasteté puisse être conservée parmi ces actions, plutôt légères que malicieuses, si est-ce que la fraîcheur et fleur de la chasteté en reçoit toujours du détriment et de la perte : mais de se laisser toucher déshonnêtement, c’est la ruine entière de la chasteté.

La chasteté dépend du coeur comme de son origine, mais elle regarde le corps comme sa matière; c’est pourquoi elle se perd par tous les sens extérieurs du corps et par les cogitations et désirs du coeur. C’est impudicité de regarder, d’ouïr, de parler, d’odorer, de toucher des choses déshonnêtes, quand le coeur s’y amuse et y prend plaisir. Saint Paul dit tout court : « Que la fornication ne soit pas mêmement nommée entre vous, » Les abeilles non seulement ne veulent pas toucher les charognes, mais fuient et haïssent extrêmement toutes sortes de puanteurs qui en proviennent. L’Epouse sacrée, au Cantique des Cantiques, a ses mains qui distillent la myrrhe, liqueur préservative de la corruption; ses lèvres sont bandées d’un ruban vermeil, marque de la pudeur des paroles; ses yeux sont de colombe, à raison de leur netteté; ses oreilles ont des pendants d’or, enseigne de pureté; son nez est parmi les cèdres du Liban, bois incorruptible. Telle doit être l’âme dévote: chaste, nette et honnête, de mains, de lèvres, d’oreilles, d’yeux et de tout son corps.

A ce propos, je vous présente le mot que l’ancien père Jean Cassien rapporte comme sorti de la bouche du grand saint Basile, qui, parlant de soi-même, dit un jour: « Je ne sais que c’est que des femmes, et ne suis pourtant pas vierge. » Certes, la chasteté se peut perdre en autant de façons qu’il y a d’impudicités et lascivetés, lesquelles, selon qu’elles sont grandes ou petites, les unes l’affaiblissent, les autres la blessent et les autres la font tout à fait mourir. Il y a certaines privautés et passions indiscrètes, folâtres et sensuelles, qui à proprement parler ne violent pas la chasteté, et néanmoins elles l’affaiblissent, la rendent languissante et ternissent sa belle blancheur. Il y a d’autres privautés et passions, non seulement indiscrètes mais vicieuses, non seulement folâtres mais déshonnêtes, non seulement sensuelles mais charnelles ; et par celles-ci la chasteté est pour le moins fort blessée et intéressée. Je dis : pour le moins, parce qu’elle en meurt et périt du tout, quand les sottises et lascivetés donnent à la chair le dernier effet du plaisir voluptueux, ains alors la chasteté périt plus indignement, méchamment et malheureusement, que quand elle se perd par la fornication, voire par l’adultère et l’inceste ; car ces dernières espèces de vilenies ne sont que des péchés, mais les autres, comme dit Tertullien, au livre de la pudicité, sont des monstres d’iniquité et de péché. Or Cassianus ne croit pas, ni moi non plus, que saint Basile eût égard à tel dérèglement quand il s’accuse de n’être pas vierge, car je pense qu’il ne disait cela que pour les mauvaises et voluptueuses pensées, lesquelles, bien qu’elles n’eussent pas souillé son corps, avaient néanmoins contaminé le coeur, de la chasteté duquel les âmes généreuses sont extrêmement jalouses.

Ne hantez nullement les personnes impudiques, principalement si elles sont encore impudentes, comme elles sont presque toujours; car, comme les boucs touchant de la langue les amandiers doux les font devenir amers, ainsi ces âmes puantes et coeurs infects ne parlent guère à personne, ni de même sexe ni de divers sexe, qu’elles ne le fassent aucunement déchoir de la pudicité: elles ont le venin aux yeux et en l’haleine, comme les basilics. Au contraire, hantez les gens chastes et vertueux; pensez et lisez souvent aux choses sacrées, car « la parole de Dieu est chaste » et rend ceux qui s’y plaisent chastes, qui fait que David la compare au topaze, pierre précieuse, laquelle par sa propriété amortit l’ardeur de la concupiscence.

Tenez-vous toujours proche de Jésus-Christ crucifié, et spirituellement par la méditation et réellement par la sainte communion.: car tout ainsi que ceux qui couchent sur l’herbe nommée agisus castus deviennent chastes et pudiques, de même reposant votre coeur sur Notre Seigneur qui est le vrai agneau chaste et immaculé, vous verrez que bientôt votre âme et votre coeur se trouveront purifiés de toutes souillures et lubricités.

 

 

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CHAPITRE XIV

DE LA PAUVRETÉ D’ESPRIT OBSERVÉE ENTRE LES RICHESSES

 

 

« Bienheureux sont les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux est à eux »; malheureux donc sont les riches d’esprit, car la misère d’enfer est pour eux. Celui est riche d’esprit lequel a ses richesses dedans son esprit, ou son esprit dedans les richesses; celui est pauvre d’esprit qui n’a nulles richesses dans son esprit, ni son esprit dedans les richesses. Les alcyons font leurs nids comme une paume, et ne laissent en iceux qu’une petite ouverture du côté d’en haut; ils les mettent sur le bord de la mer, et au demeurant les font si fermes et impénétrables que les ondes les surprenant, jamais l’eau n’y peut entrer; ainsi tenant toujours le dessus, ils demeurent emmi la mer, sur la mer et maîtres de la mer. Votre coeur, chère Philothée, doit être comme cela, ouvert seulement au ciel, et impénétrable aux richesses et choses caduques : si vous en avez, tenez votre coeur exempt de leurs affections; qu’il tienne toujours le dessus et qu’emmi les richesses il soit sans richesses et maître des richesses. Non, ne mettez pas cet esprit céleste dedans les biens terrestres; faites qu’il leur soit toujours supé. rieur, sur eux, non pas en eux.

Il y a différence entre avoir du poison et être empoisonné : les apothicaires ont presque tous des poisons pour s’en servir en diverses occurences, mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu’ils n’ont pas le poison dedans le corps, mais dedans leurs boutiques; ainsi pouvez-vous avoir des richesses sans être empoisonnée par icelles : ce sera si vous les avez en votre maison ou en votre bourse, et non pas en votre coeur. Etre riche en effet et pauvre d’affection, c’est le grand bonheur du chrétien; car il a par ce moyen les commodités des richesses pour ce monde et le mérite de la pauvreté pour l’autre.

Hélas! Philothée, jamais nul ne confessera d’être avare; chacun désavoue cette bassesse et vileté de coeur. On s’excuse sur la charge des enfants qui presse, sur la sagesse qui requiert qu’on s’établisse en moyens : jamais on n’en a trop, il se trouve toujours certaines nécessités d’en avoir davantage; et même les plus avares, non seulement ne confessent pas de l’être, mais ils ne pensent pas en leur conscience de l’être ; non, car l’avarice est une fièvre prodigieuse, qui se rend d’autant plus insensible qu’elle est plus violente et ardente. Moïse vit le feu sacré qui brûlait un buisson et ne le consumait nullement, mais au contraire le feu profane de l’avarice consume et dévore l’avaricieux et ne le brûle aucunement; au moins, emmi ses ardeurs et chaleurs plus excessives, il se vante de la plus douce fraîcheur du monde, et tient que son altération insatiable est une soif toute naturelle et suave.

Si vous désirez longuement, ardemment et avec inquiétude les biens que vous n’avez pas, vous avez beau dire que vous ne les voulez pas avoir injustement, car pour cela vous ne lasserez pas d’être vraiment avare. Celui qui désire ardemment, longuement et avec inquiétude de boire, quoiqu’il ne veuille pas boire que de l’eau, si témoigne-t-il d’avoir la fièvre.

O Philothée! je ne sais si c’est un désir juste de désirer d’avoir justement, ce qu’un autre possède justement: car il semble que par ce désir nous nous vouions accommoder par l’incommodité d’autrui. Celui qui possède un bien justement, n’a-t-il pas plus de raison de le garder justement, que nous de le vouloir avoir justement ? et pourquoi donc étendons-nous notre désir sur sa commodité pour l’en priver? Tout au plus si ce désir est juste, certes, il n’est pas pourtant charitable ; car nous ne voudrions nullement qu’au. cun désirât, quoique justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fut le péché d’Achab qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, qui la voulait encore plus justement garder : il la désira ardemment, longuement et avec inquiétude, et partant il offensa Dieu.

Attendez, chère Philothée, de désirer le bien du prochain quand il commencera à désirer de s’en défaire ; car lors son désir rendra le vôtre non seulement juste, mais charitable oui, car je veux bien que vous ayez soin d’accroître vos moyens et facultés, pourvu que ce soit non seulement justement, mais doucement et charitablement.

Si vous affectionnez fort les biens que vous avez, si vous en êtes fort embesognée, mettant votre coeur en iceux, y attachant vos pensées et craignant d’une crainte vive et empressée de les perdre, croyez-moi, vous avez encore quelque sorte de fièvre; car les fébricitants boivent l’eau qu’on leur donne avec un certain empressement, avec une sorte d’attention et d’aise que ceux qui sont sains n’ont point accoutumé d’avoir : il n’est pas possible de se plaire beaucoup en une chose, que l’on n’y mette beaucoup d’affection. S’il vous arrive de perdre des biens, et vous sentez que votre coeur s’en désole et afflige beaucoup, croyez, Philothée, que vous y avez beaucoup d’affection; car rien ne témoigne tant d’affection à la chose perdue que l’affliction de la perte.

Ne désirez donc point d’un désir entier et formé le bien que vous n’avez pas; ne mettez point fort avant votre coeur en celui que vous avez; ne vous désolez point des pertes qui vous arriveront, et vous aurez quelque sujet de croire qu’étant riche en effet vous ne l’êtes point d’affection, mais que vous êtes pauvre d’esprit et par conséquent bienheureuse, « car le Royaume des cieux vous appartient ».

 

 

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CHAPITRE XV

COMME IL FAUT PRATIQUER LA PAUVRETÉ RÉELLE DEMEURANT NÉANMOINS RÉELLEMENT RICHE

 

 

Le peintre Parrhasius peignit le peuple Athénien par une invention fort ingénieuse, le représentant d’un naturel divers et variable : colère, injuste, inconstant, courtois, clément, miséricordieux, hautain, glorieux, humble, bravache et fuyard, et tout cela ensemble; mais moi, chère Philothée, je voudrais mettre en votre coeur la richesse et la pauvreté tout ensemble, un grand soin et un grand mépris des choses temporelles.

Ayez beaucoup plus de soin de rendre vos biens utiles et fructueux que les mondains n’en ont pas. Dites-moi, les jardiniers des grands princes ne sont-ils pas plus curieux et diligents à cultiver et embellir les jardins qu’ils ont en charge, que s’ils leur appartenaient en propriété.? Mais pourquoi cela ? parce, sans doute, qu’ils considèrent ces jardins-là comme jardins des princes et des rois, auxquels ils désirent de se rendre agréables par ces services-là. Ma Philothée, les possessions que nous avons ne sont pas nôtres : Dieu les nous a données à cultiver et veut que nous les rendions fructueuses et utiles, et partant nous lui faisons service agréable d’en avoir soin.

Mais il faut donc que ce soit un soin plus grand et solide que celui que les mondains ont de leurs biens, car ils ne s’embesognent que pour l’amour d’eux-mêmes, et nous devons travailler pour l’amour de Dieu: or, comme l’amour de soi-même est un amour violent, turbulent, empressé, aussi le soin qu’on a pour lui est plein de trouble, de chagrin, d’inquiétude ; et comme l’amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, aussi le soin qui en procède, quoique ce soit pour les biens du monde, est amiable, doux et gracieux. Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, voire de l’accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s’en présentera et en tant que notre condition le requiert, car Dieu veut que nous fassions ainsi pour son amour.

Mais prenez garde que l’amour-propre ne vous trompe, car quelquefois il contrefait si bien l’amour de Dieu qu’on dirait que c’est lui: or, pour empêcher qu’il ne vous déçoive, et que ce soin des biens temporels ne se convertisse en avarice, outre ce que j ‘ai dit au chapitre précédent, il nous faut pratiquer bien souvent la pauvreté réelle et effectuelle, emmi toutes les facultés et richesses que Dieu nous a données.

Quittez donc toujours quelque partie de vos moyens en les donnant aux pauvres de bon coeur; car donner ce qu’on a, c’est s’appauvrir d’autant, et plus vous donnerez plus vous vous appauvrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non seulement en l’autre monde, mais en cestui-ci, car il n’y a rien qui fasse tant prospérer temporellement que l’aumône; mais en attendant que Dieu vous le rende, vous serez toujours appauvrie de cela. Oh! le saint et riche appauvrissement que celui qui se fait par l’aumône!

Aimez les pauvres et la pauvreté, car par cet amour vous deviendrez vraiment pauvre, puisque, comme dit l’Ecriture, nous sommes faits comme les choses que nous aimons. L’amour égale les amants: « Qui est infirme, avec lequel je ne sois infirme ? »dit saint Paul. Il pouvait dire : « Qui est pauvre, avec lequel je ne sois pauvre ? » parce que l’amour le faisait être tel que ceux qu’il aimait. Si donc vous aimez les pauvres, vous serez vraiment participante de leur pauvreté, et pauvre comme eux. Or, si vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent parmi eux: prenez plaisir à les voir chez vous et à les visiter chez eux; conversez volontiers avec eux; soyez bien aise qu’il vous approchent aux églises, aux rues et ailleurs. Soyez pauvre de langue avec eux, leur parlant comme leur compagne; mais soyez riche des mains, leur départant de vos biens, comme plus abondante.

Voulez-vous faire encore davantage, ma Philothée ? ne vous contentez pas d’être pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres. Et comment cela ? « Le serviteur est moindre que son maître »: rendez-vous donc servante des pauvres; allez les servir dans leurs lits quand ils sont malades, je dis de vos propres mains; soyez leur cuisinière, et à vos propres dépens; soyez leur lin. gère et blanchisseuse. O ma Philothée, ce service est plus triomphant qu’une royauté.

Je ne puis assez admirer l’ardeur avec laquelle cet avis fut pratiqué par saint Louis, l’un des grands rois que le soleil ait vus, mais je dis grand roi en toute sorte de grandeur. Il servait fort souvent à la table des pauvres qu’il nourrissait, et en faisait car ils ne s’embesognent que pour l’amour d’eux-mêmes, et nous devons travailler pour l’amour de Dieu: or, comme l’amour de soi-même est un amour violent, turbulent, empressé, aussi le soin qu’on a pour lui est plein de trouble, de chagrin, d’inquiétude ; et comme l’amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, aussi le soin qui en procède, quoique ce soit pour les biens du monde, est amiable, doux et gracieux. Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, voire de l’accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s’en présentera et en tant que notre condition le requiert, car Dieu veut que nous fassions ainsi pour son amour.

Mais prenez garde que l’amour-propre ne vous trompe, car quelquefois il contrefait si bien l’amour de Dieu qu’on dirait que c’est lui: or, pour empêcher qu’il ne vous déçoive, et que ce soin des biens temporels ne se convertisse en avarice, outre ce que j ‘ai dit au chapitre précédent, il nous faut pratiquer bien souvent la pauvreté réelle et effectuelle, emmi toutes les facultés et richesses que Dieu nous a données.

Quittez donc toujours quelque partie de vos moyens en les donnant aux pauvres de bon coeur; car donner ce qu’on a, c’est s’appauvrir d’autant, et plus vous donnerez plus vous vous appauvrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non seulement en l’autre monde, mais en cestui-ci, car il n’y a rien qui fasse tant prospérer temporellement que l’aumône; mais en attendant que Dieu vous le rende, vous serez toujours appauvrie de cela. Oh! le saint et riche appauvrissement que celui qui se fait par l’aumône!

Aimez les pauvres et la pauvreté, car par cet amour vous deviendrez vraiment pauvre, puisque, comme dit l’Ecriture, nous sommes faits comme les choses que nous aimons. L’amour égale les amants: « Qui est infirme, avec lequel je ne sois infirme? »dit saint Paul. Il pouvait dire : « Qui est pauvre, avec lequel je ne sois pauvre ? » parce que l’amour le faisait être tel que ceux qu’il aimait. Si donc vous aimez les pauvres, vous serez vraiment participante de leur pauvreté, et pauvre comme eux. Or, si vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent parmi eux: prenez plaisir à les voir chez vous et à les visiter chez eux ; conversez volontiers avec eux; soyez bien aise qu’il vous approchent aux églises, aux rues et ailleurs. Soyez pauvre de langue avec eux, leur parlant comme leur compagne; mais soyez riche des mains, leur départant de vos biens, comme plus abondante.

Voulez-vous faire encore davantage, ma Philothée ? ne vous contentez pas d’être pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres. Et comment cela ? « Le serviteur est moindre que son maître »: rendez-vous donc servante des pauvres; allez les servir dans leurs lits quand ils sont malades, je dis de vos propres mains; soyez leur cuisinière, et à vos propres dépens; soyez leur lingère et blanchisseuse. O ma Philothée, ce service est plus triomphant qu’une royauté.

Je ne puis assez admirer l’ardeur avec laquelle cet avis fut pratiqué par saint Louis, l’un des grands rois que le soleil ait vus, mais je dis grand roi en toute sorte de grandeur. Il servait fort souvent à la table des pauvres qu’il nourrissait, et en faisait venir presque tous les jours trois à la sienne; et souvent il mangeait les restes de leur potage avec un amour non pareil. Quand il visitait les hôpitaux des malades (ce qu’il faisait fort souvent), il se mettait ordinairement à servir ceux qui avaient les maux les plus horribles, comme ladres, chancreux et autres semblables, et leur faisait tout son service à tête nue et les genoux à terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les chérissant d’un amour aussi tendre qu’une douce mère eût su faire son enfant. Sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie, se mêlait ordinairement avec les pauvres, et pour se récréer s’habillait quelquefois en pauvre femme parmi ses dames, leur disant : « Si j’étais pauvre, je m’habillerais ainsi. » O mon Dieu, chère Philothée, que ce prince et cette princesse étaient pauvres en leurs richesses, et qu’ils étaient riches en leur pauvreté!

« Bienheureux sont ceux qui sont ainsi pauvres, car à eux appartient le Royaume des cieux. » « J’ai eu faim, vous m’avez repu ; j’ai eu froid, vous m’avez revêtu: possédez le royaume qui vous a été préparé dès la constitution du monde », dira le Roi dès pauvres et des rois en son grand jugement.

Il n’est celui qui en quelque occasion n’ait quel. que manquement et défaut de commodités. Il arrive quelquefois chez nous un hôte que nous voudrions et devrions bien traiter; il n’y a pas moyen pour l’heure; on a ses beaux habits en un lieu, on en aurait besoin en un autre où il serait requis de paraître; il arrive que tous les vins de la cave se poussent et tournent : il n’en reste plus que les mauvais et verts; on se trouve aux champs dans quelque bicoque, où tout manque: on n’a lit, ni chambre, ni table, ni service. Enfin, il est facile d’avoir souvent besoin de quelque chose, pour riche qu’on soit; or cela, c’est être pauvre en effet de ce qui nous manque. Philothée, soyez bien aise de ces rencontres, acceptez-les de bon coeur, souffrez-les gaîment.

Quand il vous arrivera des inconvénients qui vous appauvriront ou de beaucoup ou de peu, comme font les tempêtes, les feux, les inondations, les stérilités, les larcins, les procès, oh ! c’est alors la vraie saison de pratiquer la pauvreté, recevant avec douceurs ces diminutions de facultés, et s’accommodant patiemment et constamment à cet appauvrisse. ment. Esaü se présenta à son père avec ses mains toutes couvertes de poil, et Jacob en fit de même; mais parce que le poil qui était ès mains de Jacob ne tenait pas à sa peau, ains à ses gants, on lui pouvait ôter son poil sans l’offenser ni écorcher au contraire, parce que le poil des mains d’Esaü tenait à sa peau, qu’il avait toute velue de son naturel, qui lui eût voulu arracher son poil lui eût bien donné de la douleur: il eût bien crié; il se fût bien échauffé à la défense. Quand nos moyens nous tiennent au coeur, si la tempête, si le larron, si le chicaneur nous en arrache quelque partie, quelles plaintes, quels troubles, quelles impatiences en avons-nous ! mais quand nos biens ne tiennent qu’au soin que Dieu veut que nous en ayons, et non pas à notre coeur, si on nous les arrache, nous n’en perdrons pourtant pas le sens ni la tranquillité. C’est la différence des bêtes et des hommes quant à leurs robes : car les robes des bêtes tiennent à leur chair, et celles des hommes y sont seulement appliquées, en sorte qu’ils puissent les mettre et ôter quand ils veulent.

 

 

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CHAPITRE XVI

POUR PRATIQUER LA RICHESSE D’ESPRIT EMMI LA PAUVRETÉ RÉELLE

 

Mais si vous êtes réellement pauvre, très chère Philothée, o Dieu, soyez-le encore d’esprit; faites de nécessité vertu, et employez cette pierre précieuse de la pauvreté pour ce qu’elle vaut: son éclat n’est pas découvert en ce monde, mais si est~ce pourtant qu’il est extrêmement beau et riche.

Ayez patience, vous êtes en bonne compagnie: Notre Seigneur, Notre Dame, les Apôtres, tant de saints et de saintes ont été pauvres, et pouvant être riches ils ont méprisé de l’être. Combien y a-t-il de grands mondains qui, avec beaucoup de contradictions, sont allés rechercher avec un soin non pareil la sainte pauvreté dedans les cloîtres et les hôpitaux? Ils ont pris beaucoup de peine pour la trouver, témoin saint Alexis, sainte Paule, saint Paulin, sainte Angèle et tant d’autres; et voilà, Philothée, que, plus gracieuse en votre endroit, elle se vient présenter. chez vous; vous l’avez rencontrée sans la chercher et sans peine: embrassez-la donc comme la chère amie de Jésus-Christ, qui naquit, vécut et mourut avec la pauvreté, qui fut sa nourrice toute sa vie.

Votre pauvreté, Philothée, a deux grands privilèges, par le moyen desquels elle vous peut beaucoup faire mériter. Le premier est qu’elle ne vous est point arrivée par votre choix, mais par la seule volonté de Dieu, qui vous a faite pauvre sans qu’il y ait eu aucune concurrence de votre volonté propre. Or, ce que nous recevons purement de la volonté de Dieu lui est toujours très agréable, pourvu que nous le recevions de bon coeur et pour l’amour de sa sainte volonté: où il y a moins du nôtre, il y a plus de Dieu. La simple et pure acceptation de la volonté de Dieu rend une souffrance extrêmement pure.

Le second privilège de cette pauvreté, c’est qu’elle est une pauvreté vraiment pauvre. Une pauvreté louée, caressée, estimée, secourue et assistée, elle tient de la richesse, elle n’est pour le moins pas du tout pauvre; mais une pauvreté méprisée, rejetée, reprochée et abandonnée, elle est vraiment pauvre. Or, telle est pour l’ordinaire la pauvreté des séculiers; car parce qu’ils ne sont pas pauvres par leur élection, mais par nécessité, on n’en tient pas grand compte; et en ce qu’on n’en tient pas grand compte, leur pauvreté est plus pauvre que celle des religieux, bien que celle-ci d’ailleurs ait une excellence fort grande et trop plus recommandable, à raison du voeu et de l’intention pour laquelle elle a été choisie.

Ne vous plaignez donc pas, ma chère Philothée, de votre pauvreté ; car on ne se plaint que de ce qui déplaît, et si la pauvreté vous déplaît vous n’êtes plus pauvre d’esprit, ains riche d’affection.

Ne vous désolez point de n’être pas si bien secourue qu’il serait requis; car en cela consiste l’excellence de la pauvreté. Vouloir être pauvre et n’en recevoir point d’incommodité, c’est une grande ambition ; car c’est vouloir l’honneur de la pauvreté et la commodité des richesses.

N’ayez point de honte d’être pauvre ni de demander l’aumône en charité ; recevez celle qui vous sera donnée, avec humilité, et acceptez le refus avec douceur. Ressouvenez-vous souvent du voyage que Notre Dame fit en Egypte pour y porter son cher enfant, et combien de mépris, de pauvreté, de misère il lui convint supporter. Si vous vivez comme cela, vous serez très riche en votre pauvreté.

 

 

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CHAPITRE XVII

DE L’AMITIÉ, ET PREMIÈREMENT DE LA MAUVAISE ET FRIVOLE

 

L’amour tient le premier rang entre les passions de l’âme : c’est le roi de tous les mouvements du coeur, il convertit tout le reste à soi et nous rend tels que ce qu’il aime. Prenez donc bien garde, ma Philothée, de n’en point avoir de mauvais, car tout aussitôt vous seriez toute mauvaise. Or l’amitié est le plus dangereux amour de tous, parce que les autres amours peuvent être sans communication, mais l’amitié étant totalement fondée sur icelle, on ne peut presque l’avoir avec une personne sans participer à ses qualités.

Tout amour n’est pas amitié; car, 1. On peut aimer sans être aimé, et lors il y a de l’amour, mais non pas de l’amitié, d’autant que l’amitié est un amour mutuel, et s’il n’est pas mutuel ce n’est pas amitié. 2. Et ne suffit pas qu’il soit mutuel, mais il faut que les parties qui s’entr’aiment sachent leur réciproque affection, car si elles l’ignorent elles auront de l’amour, mais non pas de l’amitié. 3. Il faut avec cela qu’il y ait entre elles quelque sorte de communication qui soit le fondement de l’amitié.

Selon la diversité des communications l’amitié est aussi diverse, et les communications sont différentes selon la différence des biens qu’on s’entrecommunique : si ce sont des biens faux et vains, l’amitié est fausse et vaine, si ce sont de vrais biens, l’amitié est vraie; et plus excellents seront les biens, plus excellente sera l’amitié. Car, comme le miel est plus excellent quand il se cueille ès fleurons des fleurs plus exquises, ainsi l’amour fondé sur une plus exquise communication est le plus excellent; et comme il y a du miel en Héraclée du Pont, qui est vénéneux et fait devenir insensés ceux qui le mangent, parce qu’il est recueilli sur l’aconit qui est abondant en cette région-là, ainsi l’amitié fondée sur la communication des faux et vicieux biens est toute fausse et mauvaise.

La communion des voluptés charnelles est une mutuelle propension et amorce brutale, laquelle ne peut non plus porter le nom d’amitié entre les hommes, que celles des ânes et chevaux pour semblables effets ; et s’il n’y avait nulle autre communication au mariage, ii n’y aurait non plus nulle amitié; mais, parce qu’outre celle-là il y a en icelui la communication de la vie, de l’industrie, des biens, des affections et d’une indissoluble fidélité, c’est pourquoi l’amitié du mariage est une vraie amitié et sainte.

L’amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels est toute grossière, et indigne du nom d’amitié, comme aussi celle qui est fondée sur des vertus frivoles et vaines, parce que ces vertus dépendent aussi des sens. J’appelle plaisirs sensuels ceux qui s’attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d’ouïr une douce voix, de toucher et semblables. J’appelle vertus frivoles certaines habilités et qualités vaines que les faibles d’esprits appellent vertus et perfections. Oyez parler la plupart des filles, des femmes et des jeunes gens, ils ne se feindront nullement de dire : un tel gentilhomme est fort vertueux, il a beaucoup de perfections, car il danse bien, il joue bien à toutes sortes de jeux, il s’habille bien, il chante bien, il cajole bien, il a bonne mine; et les charlatans tiennent pour les plus vertueux d’entre eux ceux qui sont les plus grands bouffons. Or, comme tout cela regarde les sens, aussi les amitiés qui en proviennent s’appellent sensuelles, vaines et frivoles, et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d’amitié. Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens, qui se tiennent aux moustaches, aux cheveux, aux oeillades, aux habits, à la morgue, à la babillerie: amitiés dignes de l’âge des amants, qui n’ont encore aucune vertu qu’en bourre ni nul jugement qu’en bouton; aussi telles amitiés ne sont que passagères et fondent comme la neige au soleil.

 

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CHAPITRE XVIII

DES AMOURETTES

 

Quand ces amitiés folâtres se pratiquent entre gens de divers sexe, et sans prétention du mariage, elles s’appellent amourettes, car n’étant que certains avortons, ou plutôt fantômes d’amitié, elles ne peuvent porter le nom ni d’amitié, ni d’amour, pour leur incomparable vanité et imperfection. Or, par icelles, les coeurs des hommes et des femmes demeurent pris et engagés et entrelacés les uns avec les autres en vaines et folles affections, fondées sur ces frivoles communications et chétifs agréments desquels je viens de parler. Et bien que ces sottes amours vont ordinairement fondre et s’abîmer en des charnalités et lascivités fort vilaines, si est-ce que ce n’est pas le premier dessein de ceux qui les exercent; autrement ce ne seraient plus amourettes, ains impudicités manifestes. Il se passera même quelquefois plusieurs années sans qu’il arrive, entre ceux qui sont atteints de cette folie, aucune chose qui soit directement contraire à la chasteté du corps, iceux s’arrêtant seulement à détremper leurs coeurs en souhaits, désirs, soupirs, muguetteries et autres telles niaiseries et vanités, et ce pour diverses prétentions.

Les uns n’ont d’autre dessein que d’assouvir leurs coeurs à donner et recevoir de l’amour, suivant en cela leur inclination amoureuse, et ceux-ci ne regardent à rien pour le choix de leurs amours sinon à leur goût et instinct, si qu’à la rencontre d’un sujet agréable, sans examiner l’intérieur ni les déportements d’icelui, ils commenceront cette communication d’amourettes et se fourreront dedans les misérables filets desquels par après ils auront peine de sortir. Les autres se laissent aller à cela par vanité, leur étant avis que ce ne soit pas peu de gloire de prendre et lier les coeurs par amour; et ceux-ci, faisant leur élection pour la gloire, dressent leurs pièges et tendent leurs toiles en des lieux spéciaux, relevés, rares et illustres. Les autres sont portés et par leur inclination amoureuse et par vanité tout ensemble, car encore qu’ils aient le coeur contourné à l’amour, si ne veulent-ils pourtant pas en prendre qu’avec quelque avantage de gloire.

Ces amitiés sont toutes mauvaises, folles et vaines: mauvaises, d’autant qu’elles aboutissent et se terminent enfin au péché de la chair, et qu’elles dérobent l’amour et par conséquent le coeur à Dieu, à la femme et au mari, à qui il était dû; folles, parce qu’elles n’ont ni fondement ni raison; vaines, parce qu’elles ne rendent aucun profit, ni honneur, ni contentement. Au contraire elles perdent le temps, embarrassent l’honneur, sans donner aucun plaisir que celui d’un empressement de prétendre et espérer, sans savoir ce qu’on veut ni qu’on prétend. Car il est toujours avis à ces chétifs et faibles esprits qu’il y a je ne sais quoi à désirer ès témoignages qu’on leur rend de l’amour réciproque, et ne sauraient dire que C’est; dont leur désir ne peut finir, mais va toujours pressant leur coeur de perpétuelles défiances, jalousies et inquiétudes.

Saint Grégoire Nazianzène, écrivant contre les femmes vaines, dit merveilles sur ce sujet; en voici une petite pièce qu’il adresse voirement aux femmes, mais bonne encore pour les hommes : « Ta naturelle beauté suffit pour ton mari ; que si elle est pour plusieurs hommes, comme un filet tendu pour une troupe d’oiseaux, qu’en arrivera-t-il ? Celui-là te plaira qui se plaira en ta beauté, tu rendras oeillade pour oeillade, regard pour regard ; soudain suivront les souris et petits mots d’amour, lâchés à la dérobée pour le commencement, mais bientôt on s’apprivoisera et passera-t-on à la cajolerie manifeste. Garde bien, o ma langue parleuse, de dire ce qui arrivera par après; si dirai-je néanmoins, encore cette vérité-: rien de tout ce que les jeunes gens et les femmes disent ou font ensemble en ces folles complaisances n’est exempt de grands aiguillons. Tous les fatras d’amourettes se tiennent l’un à l’autre et s’entresuivent tous, ni plus ni moins qu’un fer tiré par l’aimant en tire plusieurs autres consécutivement. »

Oh! qu’il dit bien, ce grand évêque: Que pensez-vous faire? Donner de l’amour, non pas? Mais personne n’en donne volontairement qui n’en prenne nécessairement; qui prend est pris en ce jeu. L’herbe aproxis reçoit et conçoit le feu aussitôt qu’elle le voit: nos coeurs en sont de même ; soudain qu’ils voient une âme enflammée d’amour pour eux, ils sont incontinent embrasés pour elle. J’en veux bien prendre, me dira quelqu’un, mais non pas fort avant. Hélas! vous vous trompez, ce feu d’amour est plus actif et pénétrant qu’il ne vous semble; vous cuiderez n’en recevoir qu’une étincelle, et vous serez tout étonné de voir qu’en un moment il aura saisi tout votre coeur, réduit en cendres toutes vos résolutions et en fumée votre réputation. Le Sage s’écrie: « Qui aura compassion d’un enchanteur piqué par le serpent? » Et je m’écrie après lui : « O fols et insensés, cuidez-vous charmer l’amour pour le pouvoir manier à votre gré? Vous voulez jouer avec lui, il vous piquera et mordra mauvaisement ; et savez-vous ce qu’on en dira ? chacun se moquera de vous et on rira de quoi vous avez voulu enchanter l’amour, et que sur une fausse assurance vous avez voulu mettre dedans votre sein une dangereuse couleuvre, qui vous a gâté et perdu d’âme et d’honneur.

O Dieu, quel aveuglement est celui-ci, de jouer ainsi à crédit, sur des gages si frivoles, la principale pièce de notre âme! Oui, Philothée, car Dieu ne veut l’homme que pour l’âme, ni l’âme que pour la volonté, ni la volonté que pour l’amour. Hélas! nous n’avons pas d’amour à beaucoup près de ce que nous avons besoin; je veux dire, il s’en faut infiniment que nous en ayons assez pour aimer Dieu, et cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons et épanchons en choses sottes et vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah! ce grand Dieu qui s’était réservé le seul amour de nos âmes, en reconnaissance de leur création, conservation et rédemption, exigera un compte bien étroit de ces folles déduites que nous en faisons; que s’il doit faire un examen si exact des paroles oiseuses, qu’est-ce qu’il fera des amitiés oiseuses, impertinentes, folies et pernicieuses?

Le noyer nuit grandement aux vignes et aux champs esquels il est planté, parce qu’étant si grand, il attire tout le suc de la terre, qui ne peut par après suffire à nourrir le reste des plantes; ses feuillages sont si touffus qu’ils font un ombrage grand et épais, et enfin il attire les passants à soi, qui, pour abattre son fruit, gâtent et foulent tout autour. Ces amourettes font les mêmes nuisances à l’âme, car elles l’occupent tellement et tirent si puissamment ses mouvements qu’elle ne peut pas après suffire à aucune bonne oeuvre; les feuilles, c’est-à-dire les entretiens, amusements et muguetteries sont si fréquentes, qu’elles dissipent tout le loisir; et enfin elles attirent tant de tentations, distractions, soupçons et autres conséquences, que tout le coeur en est foulé et gâté. Bref, ces amourettes bannissent non seulement l’amour céleste, mais encore la crainte de Dieu, énervent l’esprit, affaiblissent la réputation : c’est, en un mot, le jouet des cours, mais la peste des coeurs.

 

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CHAPITRE XIX

DES VRAIES AMITIÉS

 

O Philothée, aimez un chacun d’un grand amour charitable, mais n’ayez point d’amitié qu’avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses; et plus les vertus que vous mettrez en votre commerce seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Si vous communiquez ès sciences, votre amitié est certes fort louable; plus encore si vous communiquez aux vertus, en la prudence, discrétion, force et justice. Mais si votre mutuelle et réciproque communication se fait de la charité, de la dévotion, de la perfection chrétienne, o Dieu! que votre amitié sera précieuse! Elle sera excellente parce qu’elle vient de Dieu, excellente parce qu’elle tend à Dieu, excellente parce que son lien c’est Dieu, excellente par ce qu’elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu’il fait bon aimer en terre comme l’on aime au ciel, et apprendre à s’entre-chérir en ce monde comme nous ferons éternellement en l’autre!

Je ne parle pas ici de l’amour simple de charité, car il doit être porté à tous les hommes; mais je parle de l’amitié spirituelle, par laquelle deux ou trois ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et se rendent un seul esprit entre elles. Qu’à bon droit peuvent chanter telles heureuses âmes : « Oh! que voici combien il est bon et agréable que les frères habitent ensemble! » Oui, car le baume délicieux de la dévotion distille de l’un des coeurs en l’autre par une continuelle participation, si qu’on peut dire que Dieu a répandu sur cette amitié sa bénédiction et la vie jusques aux siècles des siècles.

Il m’est avis que toutes les autres amitiés ne sont que des ombres au prix de celle-ci, et que leurs liens ne sont que des chaînes de verre ou de jayet, en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion qui est tout d’or.

Ne faites point d’amitié d’autre sorte, je veux dire des amitiés que vous faites: car il ne faut pas ni quitter ni mépriser pour cela les amitiés que la nature et les précédents devoirs vous obligent de cultiver, des parents, des alliés, des bienfaiteurs, des voisins et autres; je parle de celles que vous choisissez vous-même.

Plusieurs vous diront peut-être qu’il ne faut avoir aucune sorte de particulière affection et amitié, d’autant que cela occupe le coeur, distrait l’esprit, engendre les envies : mais ils se trompent en leurs conseils ; car ‘ils ont vu ès écrits de plusieurs saints et dévots auteurs que les amitiés particulières et affections extraordinaires nuisent infiniment aux religieux; ils cuident que c’en soit de même du reste du monde, mais il y a bien à dire. Car attendu qu’en un monastère bien réglé le dessein commun de tous rend à la vraie dévotion, il n’est pas requis d’y faire ces particulières communications, de peur que cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passe des particularités aux partialités; mais quant à ceux qui sont entre les mondains et qui embrassent la vraie vertu, il leur est nécessaire de s’allier les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié; car par le moyen d’icelle ils s’animent, ils s’aident, ils s’entreportent au bien. Et comme ceux qui cheminent en la plaine n’ont pas besoin de se prêter la main, mais ceux qui sont ès chemins scabreux et glissants s’entretiennent l’un l’autre pour cheminer plus sûrement, ainsi ceux qui sont ès religions n’ont pas besoin des amitiés particulières, mais ceux qui sont au monde en ont nécessité pour s’assurer et secourir les uns les autres, parmi tant de mauvais passages qu’il leur faut franchir. Au monde, tous ne conspirent pas à même fin, tous n’ont pas le même esprit , il faut donc sans doute se tirer à part et faire des amitiés selon notre prétention ; et cette particularité fait voirement une partialité, mais une partialité sainte, qui ne fait aucune division, sinon celle du bien et du mal, des brebis et des chèvres, des abeilles et des frelons, séparation nécessaire.

Certes, on ne saurait nier que Notre Seigneur n’aimât d’une plus douce et, plus spéciale amitié saint Jean, le Lazare, Marthe, Madeleine, car l’Ecriture le témoigne. On sait que saint Pierre chérissait tendrement saint Marc et sainte Pétronille, comme saint Paul faisait son Timothée et sainte Thècle. Saint Grégoire Nazianzène se vante cent fois de l’amitié nonpareille qu’il eut avec le grand saint Basile, et la décrit en cette sorte : « Il semblait qu’en l’un et l’autre de nous, il n’y eût qu’une seule âme portant deux corps. Que s’il ne faut pas croire ceux qui disent que toutes choses sont en toutes choses, si nous faut-il pourtant ajouter foi que nous étions tous deux en l’un de nous, et l’un en l’autre; une seule prétention avions-nous tous deux, de cultiver la vertu et accommoder les desseins de notre vie aux espérances futures, sortant ainsi hors de la terre mortelle avant que d’y mourir. » Saint Augustin témoigne que saint Ambroise aimait uniquement sainte Monique pour les rares vertus qu’il voyait en elle, et qu’elle réciproquement le chérissait comme un ange de Dieu.

Mais j’ai tort de vous amuser en chose si claire. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard et tous les plus grands serviteurs de Dieu ont eu de très particulières amitiés, sans intérêt de leur perfection. Saint Paul reprochant le détraquement des Gentils, les accuse d’avoir été gens sans affection, c’est-à-dire qui n’avaient aucune amitié. Et saint Thomas, comme tous les bons philosophes, confesse que l’amitié est une vertu: or, il parle de l’amitié particulière, puisque, comme il dit, la parfaite amitié ne peut s’étendre à beaucoup de personnes. La perfection donc ne consiste pas à n’avoir point d’amitié, mais à n’en avoir que de bonne, de sainte et sacrée.

 

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CHAPITRE XX

DE LA DIFFÉRENCE DES VRAIES ET DES VAINES AMITIÉS

 

 

Voici donc le grand avertissement, ma Philothée. Le miel d’Héraclée, qui est si vénéneux, ressemble à l’autre qui est si salutaire: il y a grand danger de prendre l’un pour l’autre ou de les prendre mêlés, car la bonté de l’un n’empêcherait pas la nuisance de l’autre. Il faut être sur sa garde pour n’être point trompé en ces amitiés, notamment quand elles se contractent entre personnes de divers sexe, sous quel prétexte que ce soit, car bien souvent Satan donne le change à ceux qui aiment. On commence par l’amour vertueux, mais si on n’est fort sage l’amour frivole se mêlera, puis l’amour sensuel, puis l’amour charnel ; oui même il y a danger en l’amour spirituel si on n’est fort sur sa garde, bien qu’en celui-ci il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et blancheur rendent plus connaissables les souillures que Satan y veut mêler c’est pourquoi quand il l’entreprend il fait cela plus finement, et essaie de glisser les impuretés presque insensiblement.

Vous connaîtrez l’amitié mondaine d’avec la sainte et vertueuse, comme l’on connaît le miel d’Héraclée d’avec l’autre : le miel d’Héraclée est plus doux à la langue que le miel ordinaire, à raison de l’aconit qui lui donne un surcroît de douceur, et l’amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de paroles emmiellées, une cajolerie de petits mots passionnés et de louanges tirées de la beauté, de la grâce et des qualités sensuelles; mais l’amitié sacrée a un langage simple et franc, ne peut louer que la vertu et grâce de Dieu, unique fondement sur lequel elle subsiste. Le miel d’Héraclée étant avalé excite un tournoiement de tête, et la fausse amitié provoque un tournoiement d’esprit qui fait chanceler la personne en la chasteté et dévotion, la portant à des regards affectés, mignards et immodérés, à des caresses sensuelles, à des soupirs désordonnés, à des petites plaintes de n’être pas aimée, à des petites, mais recherchées, mais attrayantes contenances, galanterie, poursuite des baisers, et autres privautés et faveurs inciviles, présages certains et indubitables d’une prochaine ruine de l’honnêteté; mais l’amitié sainte n’a des yeux que simples et pudiques, ni des caresses que pures et franches, ni des soupirs que pour le ciel, ni des privautés que pour l’esprit, ni des plaintes sinon quand Dieu n’est pas aimé, marques infaillibles de l’honnêteté. Le miel d’Héraclée trouble la vue, et cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteints pensent bien faire en mal faisant, et cuident que leurs excuses, prétextes et paroles soient des vraies raisons; ils craignent la lumière et aiment les ténèbres, mais l’amitié sainte a les yeux clairvoyants et ne se cache point, ains paraît volontiers devant les gens de bien. Enfin, le miel d’Héraclée donne une grande amertume en la bouche: ains les fausses amitiés se convertissent et terminent en paroles et demandes charnelles et puantes, ou, en cas de refus, à des injures, calomnies, impostures, tristesses, confusions et jalousies qui aboutisssent bien souvent en abrutissement et forcènerie; mais la chaste amitié est toujours également honnête, civile et amiable, et jamais ne se convertit qu’en une plus parfaite et pure union d’esprits, image vive de l’amitié bienheureuse que l’on exerce au ciel.

Saint Grégoire Nazianzène dit que le paon, faisant son cri lorsqu’il fait sa roue et pavonnade, excite grandement les femelles qui l’écoutent à la lubricité: quand on voit un homme pavoner, se parer et venir comme cela cajoler, chuchoter et barguigner aux oreilles d’une femme ou d’une fille, sans prétention d’un juste mariage, ah! sans doute, ce n’est que pour la provoquer à quelque impudicité; et la femme d’honneur bouchera ses oreilles pour ne pas ouïr le cri de ce paon et la voix de l’enchanteur qui la veut enchanter finement: que si elle écoute, o Dieu! quel mauvais augure de la future perte de son coeur!

Les jeunes gens qui font des contenances, grimaces et caresses, ou disent des paroles esquelles ils ne voudraient pas être surpris par leurs pères, mères, maris, femmes ou confesseurs, témoignent en cela qu’ils traitent d’autre chose que de l’honneur et de la conscience. Notre Dame se trouble voyant un ange en forme humaine, parce qu’elle était seule et qu’il lui donnait des extrêmes, quoique célestes louanges: o Sauveur du monde, la pureté craint un ange en forme humaine, et pourquoi donc l’impureté ne craindra-t-elle un homme, encore qu’il fût en figure d’ange, quand il la loue des louanges sensuelles et humaines?

 

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CHAPITRE XXI

AVIS ET REMÈDES CONTRE LES MAUVAISES AMITIÉS.

 

 

Mais quels remèdes contre cette engeance et fourmilière de folles amours, folâtreries, impuretés ? Soudain que vous en aurez les premiers ressentiments, tournez-vous court de l’autre côté, et, avec une détestation absolue de cette vanité, courez à la croix du Sauveur et prenez sa couronne d’épines pour en environner votre coeur, afin que ces petits renardeaux n’en approchent. Gardez bien de venir à aucune sorte de composition avec cet ennemi; ne dites pas: « Je l’écouterai, mais je ne ferai rien de ce qu’il me dira; je lui prêterai l’oreille, mais je lui refuserai le coeur. » O ma Philothée, pour Dieu, soyez rigoureuse en telles occasions: le coeur et les oreilles s’entretiennent l’un à l’autre, et comme il est impossible d’empêcher un torrent qui a pris sa descente par le pendant d’une montagne, aussi est-il difficile d’empêcher que l’amour qui est tombé en l’oreille ne fasse soudain sa chute dans le coeur. Les chèvres, selon Alcméon, halènent par les oreilles et non par les naseaux : il est vrai qu’Aristote le nie; or, ne sais-je ce que c’en est; mais je sais bien pourtant que notre coeur halène par l’oreille, et que comme il aspire et exhale ses pensées par la langue, il respire aussi par l’oreille, par laquelle il reçoit les pensées des autres. Gardons donc soigneusement nos oreilles de l’air des folles paroles, car autrement soudain notre coeur en serait empesté. N’écoutez nulle sorte de propositions, sous quelque prétexte que ce soit: en ce seul cas, il n’y a point de danger d’être incivile et agreste.

Ressouvenez-vous que vous avez voué votre coeur à Dieu, et que votre amour lui étant sacrifié, ce serait donc sacrilège de lui en ôter un seul brin; sacrifiez-le-lui plutôt derechef par mille résolutions et protestations, et vous tenant entre icelles comme un cerf dans son fort, réclamez Dieu; il vous secourra et son amour prendra le vôtre en sa protection, afin qu’il vive uniquement pour lui.

Que si vous êtes déjà prise dans les filets de ces folles amours, o Dieu! quelle difficulté de vous en déprendre! Mettez-vous devant sa divine Majesté; connaissez en sa présence la grandeur de votre misère, votre faiblesse et vanité; puis, avec le plus grand effort de coeur qu’il vous sera possible, détestez ces amours commencées; abjurez la vaine profession que vous en avez faite; renoncez à toutes les promesses reçues, et d’une grande et très absolue volonté, arrêtez en votre coeur et vous résolvez de ne jamais plus rentrer en ces jeux et entretiens d’amour.

Si vous vous pouvez éloigner de l’objet, je l’approuverais infiniment, car comme ceux qui ont été mordus des serpents ne peuvent pas aisément guérir en la présence de ceux qui ont été autrefois blessés de la même morsure, aussi la personne qui est piquée d’amour guérira difficilement de cette passion, tandis qu’elle sera proche de l’autre qui aura été atteinte de la même piqûre. Le changement de lieu sert extrêmement pour apaiser les ardeurs et inquiétudes, soit de la douleur, soit de l’amour. Le garçon duquel parle saint Ambroise au livre second de la Pénitence, ayant fait un long voyage, revint entièrement délivré des folles amours qu’il avait exercées, et tellement changé que la sotte amoureuse, le rencontrant et lui disant : « Ne me connais-tu pas ? je suis bien moi-même. » — « Oui da, répondit-il; mais moi, je ne suis pas moi-même » : l’absence lui avait apporté cette heureuse mutation. Et saint Augustin témoigne que pour alléger la douleur qu’il eut en la mort de son ami, il s’ôta de Tagaste, où icelui était mort, et s’en alla à Carthage.

Mais qui ne peut s’éloigner, que doit-il faire ? Il faut absolument retrancher toute conversation particulière, tout entretien secret, toute douceur des yeux, tout souris, et généralement toutes sortes de communications et amorces qui peuvent nourrir ce feu puant et fumeux; ou pour le plus, s’il est forcé de parler au complice, que ce soit pour déclarer, par une hardie, courte et sévère protestation, le divorce éternel que l’on a juré. Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ces pièges d’amourettes: « Taillez, tranchez, rompez »; il ne faut pas s’amuser à découdre ces folles amitiés, il les faut déchirer; il n’en faut pas dénouer les liaisons, il les faut rompre ou couper; aussi bien les cordons et les liens n’en valent rien. Il ne faut point ménager pour un amour qui est si contraire à l’amour de Dieu.

Mais après que j’aurai ainsi rompu les chaînes de cet infâme esclavage, encore m’en restera-t-il quelque ressentiment, et les marques et traces des fers en demeureront encore imprimées en mes pieds, c’est-à-dire en mes affections? Non feront, Philothée, si vous avez conçu autant de détestation de votre mal comme il mérite; car si cela est, vous ne, serez plus agitée d’aucun mouvement que de celui d’une extrême horreur de cet infâme amour et de tout ce qui en dépend, et demeurerez quitte de toute autre affection envers l’objet abandonné, que de celle d’une très pure charité pour Dieu. Mais si, pour l’imperfection de votre repentir, il vous reste encore quelques mauvaises inclinations, procurez pour votre âme une solitude mentale, selon ce que je vous ai enseigné ci-devant et retirez-vous-y le plus que vous pourrez; et par mille réitérés élancements d’esprit, renoncez à toutes vos inclinations; reniez-les de toutes vos forces; lisez plus que l’ordinaire des saints livres; confessez-vous plus souvent que de coutume, et vous communiez ; conférez humblement et naïvement de toutes les suggestions et tentations qui vous arriveront pour ce regard avec votre directeur, si vous pouvez, ou au moins avec quelque âme fidèle et prudente; et ne doutez point que Dieu ne vous affranchisse de toutes passions, pourvu que vous continuiez fidèlement en ces exercices~

« Ah ! ce me direz-vous, mais ne sera-ce point une ingratitude, de rompre si impiteusement une amitié? Oh! que bienheureuse est l’ingratitude qui nous rend agréables à Dieu! Non, de par Dieu, Philothée, ce ne sera pas ingratitude, ains un grand bénéfice que vous ferez à l’amant, car en rompant vos liens, vous romprez les siens, puisqu’ils vous étaient communs, et bien que pour l’heure il ne s’aperçoive pas de son bonheur, il le reconnaîtra bientôt après, et avec vous chantera pour action de grâce : «O Seigneur, vous avez rompu mes ]iens, je vous sacrifierai l’hostie de louange et invoquerai votre saint Nom. »

 

 

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CHAPITRE XXII

QUELQUES AUTRES AVIS SUR LE SUJET DES AMITIÉS

 

 

L’amitié requiert une grande communication entre les amants, autrement elle ne peut ni naître ni subsister. C’est pourquoi il arrive souvent qu’avec la communication de l’amitié, plusieurs autres communications passent et se glissent insensiblement de coeur en coeur, par une mutuelle infusion et réciproque écoulement d’affections, d’inclinations et d’impressions. Mais surtout, cela arrive quand nous estimons grandement celui que nous aimons; car alors nous ouvrons tellement le coeur à son amitié, qu’avec icelle ses inclinations et impressions entrent aisément tout entières, soit qu’elles soient bonnes ou qu’elles soient mauvaises. Certes, les abeilles qui amassent le miel d’Héraclée ne cherchent que le miel, mais avec le miel, elles sucent insensiblement les qualités vénéneuses de l’aconit sur lequel elles font leur cueillette. Or donc, Philothée, il faut bien pratiquer en ce sujet la parole que le Sauveur de nos âmes soulait dire, ainsi que les Anciens nous ont appris: « Soyez bons changeurs et monnayeurs »c’est-à-dire, ne recevez pas la fausse monnaie avec la bonne, ni le bas or avec le fin or; séparez le précieux d’avec le chétif ; oui, car il n’y a presque celui qui n’ait quelque imperfection. Et quelle raison y a-t-il de recevoir pêle-mêle les tares et imperfections de l’ami avec son amitié ? Il le faut certes aimer nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aimer, ni recevoir son imperfection ; car l’amitié requiert la communication du bien et non pas du mal. Comme donc ceux qui tirent le gravier du Tage, en séparent l’or qu’ils y trouvent pour l’emporter, et laissent le sable sur le rivage, de même ceux qui ont la communication de quelque bonne amitié doivent en séparer le sable des imperfections, et ne le point laisser entrer en leur âme. Certes, saint Grégoire Nazianzène témoigne que plusieurs, aimant et admirant saint Basile, s’étaient laissé porter à l’imiter, même en ses imperfections extérieures, « en son parler lentement et avec un esprit abstrait et pensif, en la forme de sa barbe et en sa démarche. » Et nous voyons des maris, des femmes, des enfants, des amis qui ayant en grande estime leurs amis, leurs pères, leurs maris et leurs femmes acquièrent ou par condescendance ou par imitation, mille mauvaises petites humeurs au commerce de l’amitié qu’ils ont ensemble. Or, cela ne se doit aucunement faire, car chacun a bien assez de ses mauvaises inclinations sans se surcharger de celles des autres; et non seulement l’amitié ne requiert pas cela, mais au contraire, elle nous oblige à nous entr’aider pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes d’imperfections. Il faut sans doute supporter doucement l’ami en ses imperfections, mais non pas le porter en icelles, et beaucoup moins les transporter en nous.

Mais je ne parle que des imperfections ; car quant aux péchés il ne faut ni les porter ni les supporter en l’ami. C’est une amitié ou faible ou méchante de voir périr l’ami et ne le point secourir, de le voir mourir d’un apostème et n’oser lui donner le coup du rasoir de la correction pour le sauver. La vraie et vivante amitié ne peut durer entre les péchés. On dit que la salamandre éteint le feu dans lequel elle se couche; et le péché ruine l’amitié en laquelle il se loge: si c’est un péché passager, l’amitié lui donne soudain la fuite par la correction; mais s’il séjourne et arrête, tout aussitôt l’amitié périt, car elle ne peut subsister que sur la vraie vertu; combien moins donc doit-on pécher pour l’amitié? L’ami est ennemi quand il nous veut conduire au péché, et mérite de perdre l’amitié quand il veut perdre et damner l’ami; ains c’est l’une des plus assurées marques d’une fausse amitié que de la voir pratiquée envers une personne vicieuse, de quelle sorte de péché que ce soit. Si celui que nous aimons est vicieux, sans doute notre amitié est vicieuse; car puisqu’elle ne peut regarder la vraie vertu, il est force qu’elle considère quelque vertu folâtre et quelque qualité sensuelle.

La société faite pour le profit temporel entre les marchands n’a que l’image de la vraie amitié; car elle se fait non pour l’amour des personnes mais pour l’amour du gain.

Enfin, ces deux divines paroles sont deux grandes colonnes pour bien assurer la vie chrétienne. L’une est du Sage: « Qui craint Dieu aura pareillement une bonne amitié »; l’autre est de saint Jacques:  « L’amitié de ce monde est ennemie de Dieu. »

 

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CHAPITRE XXIII

DES EXERCICES DE LA MORTIFICATION EXTÉRIEURE

 

 

Ceux qui traitent des choses rustiques et champêtres assurent que si on écrit quelque mot sur une amande bien entière et qu’on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement et le plantant ainsi, tout le fruit de l’arbre qui en viendra se trouvera écrit et gravé du même mot. Pour moi, Philothée, je n’ai jamais pu approuver la méthode de ceux qui pour réformer l’homme commencent par l’extérieur, par les contenances, par les habits, par les cheveux.

Il me semble, au contraire, qu’il faut commencer par l’intérieur: «Convertissez-vous à moi, dit Dieu, de tout votre coeur »; «Mon enfant, donne-moi ton coeur»; car aussi, le coeur étant la source des actions, elles sont telles qu’il est. L’Epoux divin invitant l’âme: «Mets-moi, dit-il, comme un cachet sur ton coeur, comme un cachet sur ton bras. » Oui vraiment, car quiconque a Jésus-Christ en son coeur, il l’a bientôt après en toutes ses actions extérieures.

C’est pourquoi, chère Philothée, j’ai voulu avant toutes choses graver et inscrire sur votre coeur ce mot saint et sacré: Vive Jésus! assuré que je suis qu’après cela, votre vie, laquelle vient de votre coeur comme un amandier de son noyau, produira toutes ses actions qui sont ses fruits, écrites et gravées du même mot de salut, et que comme ce doux Jésus vivra dedans votre coeur, il vivra aussi en tous vos déportements, et paraîtra en vos yeux, en votre bouche, en vos mains, voire même en vos cheveux; et pourrez saintement dire, à l’imitation de saint Paul : «Je vis, mais non plus moi, ains Jésus-Christ vit en moi ». Bref, qui a gagné le coeur de l’homme a gagné tout l’homme. Mais ce coeur même par lequel nous voulons commencer, requiert qu’on l’instruise comme il doit former son train et maintien extérieur, afin que non seulement on y voie la sainte dévotion, mais aussi une grande sagesse et discrétion. Pour cela je vous vais brièvement donner plusieurs avis.

Si vous pouvez supporter le jeûne, vous ferez bien de jeûner quelques jours, outre les jeûnes que l’Eglise nous commande; car outre l’effet ordinaire du jeûne, d’élever l’esprit, réprimer la chair, pratiquer la vertu et acquérir plus grande récompense au ciel, c’est un grand bien de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise même, et tenir l’appétit sensuel et le corps sujet à la loi de l’esprit; et bien qu’on ne jeûne pas beaucoup, l’ennemi néanmoins nous craint davantage quand il connaît que nous savons jeûner. Les mercredi, vendredi et samedi sont les j ours auxquels les anciens chrétiens s’exerçaient le plus à l’abstinence prenez-en donc de ceux-là pour jeûner, autant que votre dévotion et la discrétion de votre directeur vous le conseilleront.

Je dirais volontiers comme saint Jérôme dit à la bonne dame Léta: « Les jeûnes longs et immodérés me déplaisent bien fort, surtout en ceux qui sont en âge encore tendre. J’ai appris par expérience que le petit ânon, étant las en chemin, cherche de s’écarter » ; c’est-à-dire, les jeunes gens portés à des infirmités par l’excès des jeûnes, se convertissent aisément aux délicatesses. Les cerfs courent mal en deux temps: quand ils sont trop chargés de venaison et quand ils sont trop maigres. Nous sommes grandement exposés aux tentations, quand notre corps est trop nourri et quand il est trop abattu; car l’un le rend insolent en son aise et l’autre le rend désespéré en son mésaise; et comme nous ne le pouvons porter quand il est trop gras, aussi ne nous peut-il porter quand il est trop maigre. Le défaut de cette modération ès jeûnes, disciplines, haires et âpretés rend inutiles au service de la charité les meilleures années de plusieurs, comme il fit même à saint Bernard qui se repentit d’avoir usé de trop d’austérité ; et d’autant qu’ils l’ont maltraité au commencement, ils sont contraints de le flatter à la fin. N’eussent-ils pas mieux fait de lui faire un traitement égal, et proportionné aux offices et travaux auxquels leurs conditions les obligeaient?

Le jeûne et le travail matent et abattent la chair. Si le travail que vous ferez vous est nécessaire, ou fort utile à la gloire de Dieu, j’aime mieux que vous souffriez la peine du travail que celle du jeûne: c’est le sentiment de l’Eglise, laquelle, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, décharge ceux qui les font du jeûne même commandé. L’un a de la peine à jeûner, l’autre en a à servir les malades, visiter les prisonniers, confesser, prêcher, assister les désolés, prier et semblables exercices cette peine vaut mieux que celle-là; car outre qu’elle mate également, elle a des fruits beaucoup plus désirables. Et partant, généralement, il est mieux de garder plus de forces corporelles qu’il n’est requis, que d’en ruiner plus qu’il ne faut; car on peut toujours les abattre quand on veut, mais on ne les peut pas réparer toujours quand on veut.

Il me semble que nous devons avoir en grande révérence la parole que notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ dit à ses disciples : « Mangez ce qui sera mis devant vous. » C’est, comme je crois, une plus grande vertu de manger sans choix ce qu’on vous présente et en même ordre qu’on le vous présente, ou qu’il soit à votre goût ou qu’il ne le soit pas, que de choisir toujours le pire. Car encore que cette dernière façon de vivre semble plus austère, l’autre néanmoins a plus de résignation, car par icelle on ne renonce pas seulement à son goût, mais encore à son choix ; et si, ce n’est pas une petite austérité de tourner son goût à toute main et le tenir sujet aux rencontres, joint que cette sorte de mortification ne paraît point, n’incommode personne, et est uniquement propre pour la vie civile. Reculer une viande, pour en prendre une autre, pincer et racler toute chose, ne trouver jamais rien de bien apprêté ni de bien net, faire des mystères à chaque morceau, cela ressent un coeur mol et attentif aux plats et aux écuelles. J’estime plus que saint Bernard bût de l’huile pour de l’eau ou du vin, que s’il eût bu de l’eau d’absinthe avec attention; car c’était signe qu’il ne pensait pas à ce qu’il buvait. Et en cette nonchalance de ce qu’on doit manger et qu’on boit, gît la perfection de la pratique de ce mot sacré: « Mangez ce qui vous sera mis devant. » J’excepte néanmoins les viandes qui nuisent à la santé ou qui même incommodent l’esprit, comme font à plusieurs les viandes chaudes et épicées, fumeuses, venteuses ; et certaines occasions esquelles la nature a besoin d’être récréée et aidée, pour pouvoir soutenir quelque travail à la gloire de Dieu.., Une continuelle et modérée sobriété est meilleure que les abstinences violentes, faites à diverses reprises et entremêlées de grands relâchements.

La discipline a une merveilleuse vertu pour réveiller l’appétit de la dévotion, étant prise modérément. La haire mate puissamment le corps; mais son usage n’est pas pour l’ordinaire propre ni aux gens mariés, ni aux délicates complexions, ni à ceux qui ont à supporter d’autres grandes peines. Il est vrai qu’ès jours plus signalés de la pénitence, on la peut employer avec l’avis du discret confesseur.

Il faut prendre de la nuit pour dormir, chacun selon sa complexion, autant qu’il est requis pour bien utilement veiller le jour. Et parce que l’Ecriture Sainte, en cent façons, l’exemple des saints et les raisons naturelles nous recommandent grandement les matinées, comme les meilleures et plus fructueuses pièces de nos jours, et que Notre Seigneur même est nommé Soleil levant, et Notre Dame aube du jour, je pense que c’est un soin vertueux de prendre son sommeil devers le soir à bonne heure, pour pouvoir prendre son réveil et faire son lever de bon matin. Certes, ce temps-là est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé; les oiseaux mêmes nous provoquent en icelui au réveil et aux louanges de Dieu: si que le lever matin sert à la santé et à la sainteté.

Balaam monté sur son ânesse allait trouver Balac ; mais parce qu’il n’avait pas droite intention, l’ange l’attendit en chemin avec une épée en main pour le tuer. L’ânesse, qui voyait l’ange s’arrêta par trois diverses fois, comme rétive; Balaam cependant la frappait cruellement de son bâton pour la faire avancer, jusques à la troisième fois qu’elle, étant couchée tout à fait sous Balaam, lui parla, par un grand miracle, disant : « Que t’ai-je fait ? pourquoi tu m’as battue déjà par trois fois? » Et tôt après, les yeux de Balaam furent ouverts, et il vit l’ange qui lui dit: «Pourquoi as-tu battu ton ânesse ? si elle ne se fût détournée de devant moi, je t’eusse tué et l’eusse réservée. » Lors Balaam dit à l’ange: « Seigneur, j’ai péché, car je ne savais pas que tu te misses contre moi en la voie. » Voyez-vous, Philothée, Balaam est la cause du mal, et il frappe et bat la pauvre ânesse qui n’en peut mais.

Il en prend ainsi bien souvent en nos affaires; car cette femme voit son mari ou son enfant malade, et soudain, elle court au jeûne, à la haire, à la discipline, comme fit David pour un pareil sujet. Hélas ! chère amie, vous battez le pauvre âne, vous affligez votre corps, et il ne peut mais de votre mal, ni de quoi Dieu a son épée dégainée sur vous; corrigez votre coeur qui est idolâtre de ce mari, et qui permettait mille vices à l’enfant et le destinait à l’orgueil, à la vanité et à l’ambition. Cet homme voit que souvent il tombe lourdement au péché de luxure : le reproche intérieur vient contre sa conscience avec l’épée au poing, pour l’outrepercer d’une sainte crainte; et soudain son coeur revenant à soi : « Ah! félonne chair, dit-il; ah! corps déloyal, tu m’as trahi »; et le voilà incontinent à grands coups sur cette chair, à des jeûnes immodérés, à des disciplines démesurées, à des haires insupportables. O pauvre âme, si ta chair pouvait parler comme l’ânesse de Balaam, elle te dirait : « Pourquoi me frappes-tu, misérable ? c’est contre toi, o mon âme, que Dieu arme sa vengeance, c’est toi qui es la criminelle; pourquoi me conduis-tu aux mauvaises conversations? pourquoi appliques-tu mes yeux, mes mains, mes lèvres aux lascivetés ? pourquoi me troubles-tu par des mauvaises imaginations ? Fais des bonnes pensées, et je n’aurais pas de mauvais mouvements; hante les gens pudiques, et je ne serai point agitée de ma concupiscence. Hélas! c’est toi qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brûle; tu me jettes la fumée aux yeux, et tu ne veux pas qu’ils s’enflamment. »Et Dieu sans doute vous dit en ces cas-là: « Battez, rompez, fendez, froissez vos coeurs principalement, car c’est contre eux que mon courroux est animé. »Certes pour guérir la démangeaison, il n’est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang et rafraîchir le foie; ainsi, pour nous guérir de nos vices, il est voirement bon de mortifier la chair, mais il est surtout nécessaire de bien purifier nos affections et rafraîchir nos coeurs. Or, en tout et partout, il ne faut nullement entreprendre des austérités corporelles qu’avec l’avis de notre guide.

 

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CHAPITRE XXIV

DES CONVERSATIONS ET DE LA SOLITUDE

 

 

Rechercher les conversations et les fuir, ce’ sont deux extrémités blâmables en la dévotion civile, qui est celle de laquelle je vous parle. La fuite d’icelles tient du dédain et mépris du prochain, et la recherche ressent à l’oisiveté et à l’inutilité. Il faut aimer le prochain comme soi-même: pour montrer qu’on l’aime, il ne faut pas fuir d’être avec lui, et pour témoigner qu’on s’aime soi-même, on doit demeurer en soi-même quand on y est. Or, on y est quand on est seul: « Pense à toi-même, dit saint Bernard, et puis aux autres. » Si donc rien ne vous presse d’aller en conversation ou d’en recevoir chez vous, demeurez en vous-même et vous entretenez avec votre coeur; mais si la conversation vous arrive, ou quelque juste sujet vous invite à vous y rendre, allez de par Dieu, Philothée, et voyez votre prochain de bon coeur et de bon oeil.

On appelle mauvaises conversations celles qui se font pour quelque mauvaise intention, ou bien quand ceux qui entreviennent en icelles sont vicieux, indiscrets et dissolus; et pour celles-là, il s’en faut détourner, comme les abeilles se détournent de l’amas de taons et frelons. Car, comme ceux qui ont été mordus des chiens enragés ont la sueur, l’haleine et la salive dangereuse, et principalement pour les enfants et gens de délicate complexion, ainsi ces vicieux et débordés ne peuvent être fréquentés qu’avec hasard et péril, surtout par ceux qui sont de dévotion encore tendre et délicate.

Il y a des conversations inutiles à toute autre chose qu’à la seule récréation, lesquelles se font par un simple divertissement des occupations sérieuses; et quant à celles-là, comme il ne faut pas s’y adonner, aussi peut-on leur donner le loisir destiné à la récréation.

Les autres conversations ont pour leur fin l’honnêteté, comme sont les visites mutuelles et certaines assemblées qui se font pour honorer le prochain et quant à celles-là, comme il ne faut pas être superstitieuse à les pratiquer, aussi ne faut-il pas être du tout incivile à les mépriser, mais satisfaire avec modestie au devoir que l’on y a, afin d’éviter également la rusticité et la légèreté.

Restent les conversations utiles, comme sont celles des personnes dévotes et vertueuses; o Philothée, ce vous sera toujours un grand bien d’en rencontrer souvent de telles. La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins onctueux et qui ont le goût des olives : une âme qui se trouve souvent parmi les gens de vertu ne peut qu’elle ne participe à leurs qualités. Les bourdons seuls ne peuvent point faire du miel, mais avec les abeilles ils s’aident à le faire: c’est un grand avantage pour nous bien exercer à la dévotion, de converser avec les âmes dévotes.

En toutes conversations, la naïveté, simplicité, douceur et modestie sont toujours préférées. Il y a des gens qui ne font nulle sorte de contenance ni de mouvement qu’avec tant d’artifice que chacun en est ennuyé; et comme celui qui ne voudrait jamais se pourmener qu’en comptant ses pas, ni parler qu’en chantant, serait fâcheux au reste des hommes, ainsi ceux qui tiennent un maintien artificieux et qui ne font rien qu’à cadence, importunent extrêmement la conversation, et en cette sorte de gens il y a toujours quelque espèce de présomption. Il faut pour l’ordinaire qu’une joie modérée prédomine en notre conversation. Saint Romuald et saint Antoine sont extrêmement loués de quoi, nonobstant toutes les austérités, ils avaient la face et les paroles ornées de joie, gaîté et civilité. Réjouissez-vous avec les joyeux; je vous dis encore une fois avec l’Apôtre : « Soyez toujours joyeuse, mais en Notre Seigneur, et que votre modestie paraisse à tous les hommes. » Pour vous réjouir en Notre Seigneur, il faut que le sujet de votre joie, soit non seulement loisible, mais honnête : ce que je dis, parce qu’il y a des choses loisibles, qui pourtant ne sont pas honnêtes ; et afin que votre modestie paraisse, gardez-vous des insolences lesquelles sans doute sont toujours répréhensibles : faire tomber l’un, noircir l’autre, piquer le tiers, faire du mal à un fol, ce sont des risées et joies sottes et insolentes.

Mais toujours, outre la solitude mentale à laquelle vous vous pouvez retirer emmi les plus grandes conversations, ainsi que j’ai dit ci-dessus, vous devez aimer la solitude locale et réelle, non pas pour aller ès déserts, comme sainte Marie Egyptienne, saint Paul, saint Antoine, Arsénius et les autres pères solitaires, mais pour être quelque peu en votre chambre, en votre jardin et ailleurs, où plus à souhait vous puissiez retirer votre esprit en votre coeur, et récréer votre âme par des bonnes cogitations et saintes pensées, ou par un peu de bonne lecture, à l’exemple de ce grand évêque Nazianzène qui, parlant de soi-même : « Je me pourmenais, dit-il, moi-même avec moi-même sur le soleil couchant, et passais le temps sur le rivage de la mer; car j’ai accoutumé d’user de cette récréation pour nie relâcher et secouer un peu des ennuis ordinaires»; et là-dessus il discourt de la bonne pensée qu’il fit, que je vous ai récitée ailleurs. Et à l’exemple encore de saint Ambroise, duquel parlant saint Augustin, il dit que souvent, étant entré en sa chambre (car on ne refusait l’entrée à personne), il le regardait lire; et après avoir attendu quelque temps, de peur de l’incommoder, il s’en retournait sans mot dire, pensant que ce peu de temps qui restait à ce grand pasteur pour revigorer et récréer son esprit, après le tracas de tant d’affaires, ne lui devait pas être ôté. Aussi, après que les Apôtres eurent un jour raconté à Notre Seigneur comme ils avaient prêché et beaucoup fait: » Venez, leur dit-il, en la solitude, et vous y reposez un peu. »

 

 

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CHAPITRE XXV

DE LA BIENSÉANCE DES HABITS

 

 

Saint Paul veut que les femmes dévotes (il en faut autant dire des hommes) soient revêtues d’habits bienséants, se parant avec pudicité et sobriété. Or, la bienséance des habits et autres ornements dépend de la matière, de la forme et de la netteté. Quant à la netteté, elle doit presque toujours être égale en nos habits, sur lesquels, tant qu’il est possible, nous ne devons laisser aucune sorte de souillure et vilenie. La netteté extérieure représente en quelque façon l’honnêteté intérieure. Dieu même requiert l’honnêteté corporelle en ceux qui s’approchent de ses autels et qui ont la charge principale de la dévotion

Quant à la matière et à la forme des habits, a bienséance se considère par plusieurs circonstances du temps, de l’âge, des qualités, des compagnies, des occasions. On se pare ordinairement mieux ès jours de fête, selon la grandeur du jour qui se célèbre; en temps de pénitence, comme en carême, on se démet bien fort; aux noces on porte les robes nuptiales, et aux assemblées funèbres, les robes de deuil; auprès des princes on rehausse l’état, lequel on doit abaisser entre les domestiques. La femme mariée se peut et doit orner auprès de son mari, quand il le désire; si elle en fait de même en étant éloignée, on demandera quels yeux elle veut favoriser avec ce soin particulier. On permet plus d’affiquets aux filles, parce qu’elles peuvent loisiblement désirer d’agréer à plusieurs, quoique ce ne soit qu’afin d’en gagner un par saint mariage. On ne trouve pas non plus mauvais que les veuves à marier se parent aucunement, pourvu qu’elles ne faspent point paraître de folâtrerie, d’autant qu’ayant déjà été mères de famille, et passé par les regrets du veuvage, on tient leur esprit pour mûr et attrempé. Mais quant aux vraies veuves, qui le sont non seulement de corps mais aussi de coeur, nul ornement ne leur est convenable, sinon l’humilité, la modestie et la dévotion; car si elles veulent donner de l’amour aux hommes, elles ne sont pas vraies veuves, et si elles n’en veulent pas donner, pourquoi en portent-elles les outils ? Qui ne veut recevoir les hôtes, il faut qu’il ôte l’enseigne de son logis. On se moque toujours des vieilles gens, quand ils veulent faire les jolis: c’est une folie qui n’est supportable qu’à la jeunesse.

Soyez propre, Philothée; qu’il n’y ait rien sur vous de traînant et mal agencé: c’est un mépris de ceux avec lesquels on converse, d’aller entre eux en habit désagréable; mais gardez-vous bien des afféteries, vanités, curiosités et folâtreries. Tenez-vous toujours tant qu’il vous sera possible, du côté de la simplicité et modestie, qui est sans doute le plus grand ornement de la beauté et la meilleure excuse pour la laideur. Saint Pierre avertit principalement les jeunes femmes de ne porter point leurs cheveux tant crêpés, frisés, annelés et serpentés. Les hommes qui sont si lâches que de s’amuser à ces muguetteries sont partout décriés comme hermaphrodites, et les femmes vaines sont tenues pour imbéciles en chasteté; au moins si elles en ont, elle n’est pas visible parmi tant de fatras et bagatelles. On dit qu’on n’y pense pas mal, mais je réplique, comme j’ai fait ailleurs, que le diable en y pense toujours. Pour moi, je voudrais que mon dévot et ma dévote fussent toujours les mieux habillés de la troupe, mais les moins pompeux et affétés, et, comme il est dit au proverbe, qu’ils fussent parés de grâce, bienséance et dignité. Saint Louis dit en un mot, que l’on se doit vêtir selon son état, en sorte que les sages et bons ne puissent dire: « Vous en faites trop », ni les jeunes gens: « Vous

 

en faites trop peu. » Mais en cas que les jeunes ne se veuillent pas contenter de la bienséance, il se faut arrêter à l’avis des sages.

 

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CHAPITRE XXVI

DU PARLER, ET PREMIÈREMENT COMME IL FAUT PARLER DE DIEU

 

Les médecins prennent une grande connaissance de la santé ou maladie d’un homme par l’inspection de sa langue; et nos paroles sont les vraies indices des qualités de nos âmes: « Par tes paroles, dit le Sauveur, tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné. » Nous portons soudain la main sur la douleur que nous sentons, et la langue sur l’amour que nous avons.

Si donc vous êtes bien amoureuse de Dieu, Philothée, vous parlerez souvent de Dieu, ès devis familiers que vous ferez avec vos domestiques, amis et voisins: oui car « la bouche du juste méditera la sapience, et sa langue parlera du jugement. »Et comme les abeilles ne démêlent autre chose que le miel avec leur petite bouchette, ainsi votre langue sera toujours emmiellée de son Dieu, et n’aura point de plus grande suavité que de sentir couler entre vos lèvres des louanges et bénédictions de son nom, ainsi qu’on dit de saint François, qui prononçant le saint nom du Seigneur, suçait et léchait ses lèvres, comme pour en tirer la plus grande douceur du monde.

Mais parlez toujours de Dieu comme de Dieu, c’est-à-dire révéremment et dévotement, non point faisant la suffisante ni la prêcheuse, mais avec l’esprit de douceur, de charité et d’humilité, distillant autant que vous savez (comme il est dit de l’Epouse au Cantique des Cantiques) le miel délicieux de la dévotion et des choses divines, goutte à goutte, tantôt dedans l’oreille de l’un, tantôt dedans l’oreille de l’autre, priant Dieu au secret de votre âme qu’il lui plaise de faire passer cette sainte rosée jusque dans le coeur de ceux qui vous écoutent. Surtout il faut faire cet office angélique doucement et souèvement, non point par manière de correction, mais par manière d’inspiration, car c’est merveille combien la suavité et amiable proposition de quelque bonne chose est une puissante amorce pour attirer les coeurs.

Ne parlez donc jamais de Dieu ni de la dévotion par manière d’acquit et d’entretien, mais toujours avec attention et dévotion: ce que je dis pour vous ôter une remarquable vanité, qui se trouve en plusieurs qui font profession de dévotion, lesquels à tous propos disent des paroles saintes et ferventes par manière d’entregent et sans y penser nullement, et après les avoir dites, il leur est avis qu’ils sont tels que les paroles témoignent ce qui n’est pas.

 

 

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CHAPITRE XXVII

DE L’HONNÊTETÉ DES PAROLES ET DU RESPECT QUE L’ON DOIT AUX PERSONNES

 

« Si quelqu’un ne pèche point en parole, dit saint Jacques, il est homme parfait. » Gardez-vous soigneusement de lâcher aucune parole déshonnête; car encore que vous ne les disiez pas avec mauvaise intention, si est-ce que ceux qui les oient, les peuvent recevoir d’une autre sorte. La parole déshonnête tombant dans un coeur faible, s’étend et se dilate comme une goutte d’huile sur le drap; et quelquefois elle saisit tellement le coeur, qu’elle le remplit de mille pensées et tentations lubriques. Car, comme le poison du corps entre par la bouche, aussi celui du coeur entre par l’oreille, et la langue qui le produit est meurtrière, d’autant qu’encore qu’à l’aventure le venin qu’elle a jeté n’ait pas fait son effet, pour avoir trouvé les coeurs des auditeurs munis de quelque contrepoison, si est-ce qu’il n’a pas tenu à sa malice qu’elle ne les ait fait mourir. Et que personne ne me dise qu’il n’y pense pas, car Notre Seigneur qui connaît les pensées a dit que « la bouche parle de l’abondance du coeur »; et si nous n’y pensons pas mal, le malin néanmoins en pense beaucoup, et se sert toujours secrètement de ces mauvais mots pour en transpercer le coeur de quelqu’un. On dit que ceux qui ont mangé de l’herbe qu’on appelle angélique ont toujours l’haleine douce et agréable; et ceux qui ont au coeur l’honnêteté et chasteté, qui est la vertu angélique, ont toujours leurs paroles nettes, civiles et pudiques. Quant aux choses indécentes et folles, l’Apôtre ne veut pas que seulement on les nomme, nous assurant que rien ne corrompt tant les bonnes moeurs que les mauvais devis.

Si ces paroles déshonnêtes sont dites à couvert, avec afféterie et subtilité, elles sont infiniment plus vénéneuses; car, comme plus un dard est pointu, plus il entre aisément en nos corps, ainsi plus un mauvais mot est aigu, plus il pénètre en nos coeurs. Et ceux qui pensent être galants hommes à dire de telles paroles en conversation, ne savent pas pourquoi les conversations sont faites ; car elles doivent être comme essaims d’abeilles assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas comme un tas de guêpes qui se joignent pour sucer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des paroles messéantes, témoignez que vos oreilles en sont offensées, ou vous détournant ailleurs ou par quelque autre moyen, selon que votre prudence vous enseignera.

C’est une des plus mauvaises conditions qu’un esprit peut avoir, que d’être moqueur: Dieu hait extrêmement ce vice et en a fait jadis des étranges punitions. Rien n’est si contraire à la charité, et beaucoup plus à. la dévotion, que le mépris et contemnement du prochain. Or, la dérision et moquerie ne se fait jamais sans ce mépris; c’est pourquoi elle est un fort grand péché, en sorte que les docteurs ont raison de dire que la moquerie est la plus mauvaise sorte d’offense que l’on puisse faire au prochain par les paroles, parce que les autres offenses se font avec quelque estime de celui qui est offensé, et celle-ci se fait avec mépris et contemnement.

Mais quant aux jeux de paroles qui se font des uns aux autres avec une modeste gaîté et joyeuseté, ils appartiennent à la vertu nommée eutrapélie par les Grecs, que nous pouvons appeler bonne conversation ; et par iceux on prend une honnête et amiable récréation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honnête joyeuseté à la moquerie. Or, la moquerie provoque à rire par mépris et contemnement du prochain; mais la gaîté et gausserie provoque à rire par une simple liberté, confiance et familière franchise, conjointe à la gentillesse de quelque mot. Saint Louis, quand les religieux voulaient lui parler des choses relevées après dîner : « Il n’est pas temps d’alléguer, disait-il, mais de se récréer par quelque joyeuseté et quolibets : que chacun dise ce qu’il voudra honnêtement »; ce qu’il disait, favorisant la noblesse qui était autour de lui pour recevoir des caresses de sa majesté. Mais, Philothée, passons tellement le temps par récréation que nous conservions la sainte éternité par dévotion.

 

 

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CHAPITRE XXVIII

DES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES

 

« Ne jugez point et vous ne serez point jugés, dit le Sauveur de nos âmes; ne condamnez point et vous ne serez point condamnés. » Non, dit le saint Apôtre, e ne jugez pas avant le temps, jusques à ce que le Seigneur vienne, qui révélera le secret des ténèbres et manifestera les conseils des coeurs. Oh ! que les jugements téméraires sont désagréables à Dieu! Les jugements des enfants des hommes sont téméraires, parce qu’ils ne sont pas juges les uns des autres, et jugeant ils usurpent l’office de Notre-Seigneur; ils sont téméraires, parce que la principa1e malice du péché dépend de l’intention et conseil du coeur, qui est le secret des ténèbres pour nous; ils sont téméraires, parce qu’un chacun a assez à faire à se juger soi-même, sans entreprendre de juger son prochain. C’est chose également nécessaire pour n’être point jugés, de ne point juger les autres et de se juger soi-même; car, comme Notre-Seigneur nous défend l’un, l’Apôtre nous ordonne l’autre, disant: « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés. » Mais, o Dieu, nous faisons tout au contraire; car ce qui nous est défendu, nous ne cessons de le faire, jugeant à tout propos le prochain; et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous-mêmes, nous ne le faisons jamais.

Selon les causes des jugements téméraires, il y faut remédier. Il y a des coeurs aigres, amers et âpres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et. amer tout ce qu’ils reçoivent, et convertissent, comme dit le Prophète, le jugement en absinthe, ne jugeant jamais du prochain qu’avec toute rigueur et âpreté : ceux-ci ont grandement besoin de tomber entre les mains d’un bon médecin spirituel, car cette amertume de coeur leur étant naturelle, elle est malaisée à vaincre; et bien qu’en soi elle ne soit pas péché, ains seulement une imperfection, elle est néanmoins dangereuse, parce qu’elle introduit et fait régner en l’âme le jugement téméraire et la médisance. Aucuns jugent témérairement non point par aigreur mais par orgueil, leur étant avis qu’à mesure qu’ils dépriment l’honneur d’autrui, ils relèvent le leur propre : esprits arrogants et présomptueux, qui s’admirent eux-mêmes et se colloquent si haut en leur propre estime, qu’ils voient tout le reste comme chose petite et basse: « Je ne suis pas comme le reste des hommes», disait ce sot Pharisien. Quelques-uns n’ont pas cet orgueil manifeste, ains seulement une certaine petite complaisance à considérer le mal d’autrui, pour savourer et faire savourer plus doucement le bien contraire, duquel ils s’estiment doués; et cette complaisance est si secrète et imperceptible, que si on n’a bonne vue on ne la peut découvrir, et ceux même qui en sont atteints ne la connaissent pas si on ne la leur montre. Les autres, pour se flatter et excuser envers eux-mêmes et pour adoucir les remords de leurs consciences, jugent fort volontiers que les autres sont vicieux du vice auquel ils se sont voues, ou de quelque autre aussi grand, leur étant avis que la multitude des criminels rend leur péché moins blâmable. Plusieurs s’adonnent au jugement téméraire, pour le seul plaisir qu’ils prennent à philosopher et deviner des moeurs et humeurs des personnes, par manière d’exercice d’esprit; que si par malheur ils rencontrent quelquefois la vérité en leurs jugements, l’audace et l’appétit de continuer s’accroît tellement en eux, que l’on a peine de les en détourner. Les autres jugent par passion, et pensent toujours bien de ce qu’ils aiment et toujours mal de ce qu’ils haïssent, sinon en un cas admirable et néanmoins véritable, auquel l’excès de l’amour provoque à faire mauvais jugement de ce qu’on aime : effet monstrueux, mais aussi provenant d’un amour impur, imparfait, troublé et malade, qui est la jalousie, laquelle, comme chacun sait, sur un simple regard, sur le moindre souris du monde condamne les personnes de perfidie et d’adultère. Enfin, la crainte, l’ambition et telles autres faiblesses d’esprit contribuent souvent beaucoup à la production du soupçon et jugement téméraire.

Mais quels remèdes ? Ceux qui boivent le suc de l’herbe ophiusa d’Ethiopie cuident partout voir des serpents et choses effroyables : ceux qui ont avalé l’orgueil, l’envie, l’ambition, la haine, ne voient rien qu’ils ne trouvent mauvais et blâmable; ceux-là pour être guéris doivent prendre du vin de palme, et j’en dis de même pour ceux-ci: buvez le plus que vous pourrez le vin sacré de la charité, elle vous affranchira de ces mauvaises humeurs qui vous font faire ces jugements tortus. La charité craint de rencontrer le mal, tant s’en faut qu’elle l’aille chercher ; et quand elle le rencontre, elle en détourne sa face et le dissimule, ains elle ferme ses yeux avant que de le voir, au premier bruit qu’elle en aperçoit, et puis croit par une sainte simplicité que ce n’était pas le mal, mais seulement l’ombre ou quelque fantôme de mal; que si par force elle reconnaît que c’est lui-même, elle s’en détourne tout incontinent et tâche d’en oublier la figure. La charité est le grand remède à tous maux, mais spécialement pour celui-ci. Toutes choses paraissent jaunes aux yeux des ictériques et qui ont la grande jaunisse; l’on dit que pour les guérir de ce mal, il leur faut faire porter de l’éclère sous la plante de leur pied. Certes, ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paraître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints; mais qui en veut guérir, il faut qu’il mette les remèdes non aux yeux, non à l’entendement, mais aux affections qui sont les pieds de l’âme: si vos affections sont douces, votre jugement sera doux ; si elles sont charitables, votre jugement le sera de même. Je vous présente trois exemples admirables.

Isaac avait dit que Rébecca était sa soeur; Abimélech vit qu’il se jouait avec elle, c’est-à-dire qu’il la caressait tendrement, et il jugea soudain que c’était sa femme : un oeil malin eût plutôt jugé qu’elle était sa garce, ou que, si elle était sa soeur, qu’il eût été un inceste; mais Abimélech suit la plus charitable opinion qu’il pouvait prendre d’un tel fait. Il faut toujours faire de même, Philothée, jugeant en faveur du prochain, autant qu’il nous sera possible; que si une action pouvait avoir cent visages, il la faut regarder en celui qui est le plus beau. Notre Dame était grosse, saint Joseph le voyait clairement; mais parce que d’autre côté il la voyait toute sainte, toute pure, toute angélique, il ne put onques croire qu’elle eût pris sa grossesse contre son devoir, si qu’il se résolvait, en la laissant, d’en laisser le jugement à Dieu: quoique l’argument fût violent pour lui faire concevoir mauvaise opinion de cette vierge, si ne voulut-il jamais l’en juger. Mais pourquoi ? parce, dit l’Esprit de Dieu, qu’il était juste : l’homme juste, quand il ne peut plus excuser ni le fait ni l’intention de celui que d’ailleurs il connaît homme de bien, encore n’en veut-il pas juger, mais ôte cela de son esprit et en laisse le jugement à Dieu. Mais le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser du tout le péché de ceux qui le crucifiaient, au moins en amoindrit-il la malice, alléguant leur ignorance. Quand nous ne pouvons excuser le péché, rendons-le au moins digne de compassion, l’attribuant à la cause la plus supportable qu’il puisse avoir, comme à l’ignorance ou à l’infirmité. Mais ne peut-on donc jamais juger le prochain ? Non certes, jamais; c’est Dieu, Philothée, qui juge les criminels en justice. Il est vrai qu’il se sert de la voix des magistrats, pour se rendre intelligible à nos oreilles: ils sont ses truchements et interprètes, et ne doivent rien prononcer que ce qu’ils ont appris de lui comme étant ses oracles; que s’ils font autrement, suivant leurs propres passions, alors c’est vraiment eux qui jugent et qui par conséquent seront jugés, car il est défendu aux hommes, en qualité d’homes, de juger les autres.

De voir ou connaître une chose, ce n’est pas en juger; car le jugement, au moins selon la phrase de l’Ecriture, présuppose quelque petite ou grande, vraie ou apparente difficulté qu’il faille vider; c’est pourquoi elle dit que « ceux qui ne croient point sont déjà jugés », parce qu’il n’y a point de doute en leur damnation. Ce n’est donc pas mal fait de douter du prochain, non, car il n’est pas défendu de douter, ains de juger; mais il n’est pourtant pas permis ni de douter, ni de soupçonner sinon ric-à-ric tout autant que les raisons ou arguments nous contraignent de douter; autrement les doutes et soupçons sont téméraires. Si quelque oeil malin eût vu Jacob quand il baisa Rachel auprès du puits, où qu’il eût vu Rébecca accepter des bracelets et pendants d’oreille d’Eliézer, homme inconnu en ce pays-là, il eût sans doute mal pensé de ces deux exemplaires de chasteté, mais sans raison et fondement; car quand une action est de soi-même indifférente, c’est un soupçon téméraire d’en tirer une mauvaise conséquence, sinon que plusieurs circonstances donnent force à l’argument. C’est aussi un jugement téméraire de tirer conséquence d’un acte pour blâmer la personne ; mais ceci, je le dirai tantôt plus clairement.

Enfin, ceux qui ont bien soin de leur conscience, ne sont guère sujets au jugement téméraire; car comme les abeilles, voyant le brouillard ou temps nubileux, se retirent en leurs ruches à ménager le miel, aussi les cogitations des bonnes âmes ne sortent pas sur des objets embrouillés ni parmi les actions nubileuses des prochains : ains, pour en éviter la rencontre, se ramassent dedans le coeur pour y ménager les bonnes résolutions de leur amendement propre. C’est le fait d’une âme inutile, de s’amuser à l’examen de la vie d’autrui.

J’excepte ceux qui ont charge des autres, tant en la famille qu’en la république; car une bonne partie de leur conscience consiste à regarder et veiller sur celle des autres. Qu’ils fassent donc leur devoir avec amour; passé cela, qu’ils se tiennent en eux-mêmes pour ce regard.

 

 

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CHAPITRE XXIX

DE LA MÉDISANCE

 

 

Le jugement téméraire produit l’inquiétude, le mépris du prochain, l’orgueil et complaisance de soi-même et cent autres effets très pernicieux, entre lesquels la médisance tient des premiers rangs, comme la vraie peste des conversations. O que n’ai je un des charbons du saint autel pour toucher les lèvres des hommes, afin que leur iniquité fût ôtée et leur péché nettoyé, à l’imitation du séraphin qui purifia la bouche d’Isaïe! Qui ôterait la médisance du monde, en ôterait une grande partie des péchés et de l’iniquité.

Quiconque ôte injustement la bonne renommée à son prochain, outre le péché qu’il commet, il est obligé à faire la réparation, quoique diversement selon la diversité des médisances; car nul ne peut entrer au ciel avec le bien d’autrui, et entre tous les biens extérieurs la renommée est le meilleur. La médisance est une espèce de meurtre, car nous avons trois vies: la spirituelle qui gît en la grâce de Dieu, la corporelle qui gît en l’âme, et la civile qui consiste en la renommée; le péché nous ôte la première, la mort nous ôte la seconde, et la médisance nous ôte la troisième. Mais le médisant par un seul coup de sa langue, fait ordinairement trois meurtres: il tue son âme et celle de celui qui l’écoute, d’un homicide spirituel, et ôte la vie civile à celui duquel il médit; car, comme disait saint Bernard, et celui qui médit et celui qui écoute le médisant, tous deux ont le diable sur eux, mais l’un l’a en la langue et l’autre en l’oreille. David parlant des médisants «Ils ont affilé leurs langues, dit-il, comme un serpent. » Or le serpent a la langue fourchue et à deux pointes, comme dit Aristote; et telle est celle du médisant, qui d’un seul coup pique et empoisonne l’oreille de l’écoutant et la réputation de celui de qui elle parle.

Je vous conjure donc, très chère Philothée, de ne jamais médire de personne, ni directement, ni indirectement : gardez-vous d’imposer des faux crimes et péchés au prochain, ni de découvrir ceux qui sont secrets, ni d’agrandir ceux qui sont manifestes, ni d’interpréter en mal la bonne oeuvre, ni de nier le bien que vous savez être en quelqu’un, ni le dissimuler malicieusement, ni le diminuer par paroles; car, en toutes ces façons, vous offenseriez grandement Dieu, mais surtout accusant faussement et niant la vérité au préjudice du prochain; car c’est double péché, de mentir et nuire tout ensemble au prochain.

Ceux qui pour médire font des préfaces d’honneur, ou qui disent de petites gentillesses et gausseries entre deux, sont les plus fins et vénéneux médisants de tous. Je proteste, disent-ils, que je l’aime et que au reste, c’est un galant homme; mais cependant, il faut dire la vérité, il eut tort de faire une telle perfidie. C’est une fort vertueuse fille, mais elle fut surprise, et semblables petits agencements. Ne voyez-vous pas l’artifice ? Celui qui veut tirer à l’arc, tire tant qu’il peut la flèche à soi, mais ce n’est que pour la darder plus puissamment: il semble que ceux-ci retirent leur médisance à eux, mais ce n’est que pour la décocher plus fermement, afin qu’elle pénètre plus avant dedans les coeurs des écoutants. La médisance dite par forme de gausserie, est encore plus cruelle que toutes; car, comme la cigué n’est pas de soi un venin fort pressant, ains assez lent et auquel on peut aisément remédier, mais étant pris avec le vin, il est irrémédiable, ainsi la médisance qui, de soi, passerait légèrement par une oreille et sortirait par l’autre, comme l’on dit, s’arrête fermement en la cervelle des écoutants, quand elle est présentée dedans quelque mot subtil et joyeux. « Ils ont, dit David, le venin de l’aspic en leurs lèvres. » L’aspic fait sa piqûre presque imperceptible, et son venin d’abord rend une démangeaison délectable, au moyen de quoi le coeur et les entrailles se dilatent et reçoivent le poison, contre lequel par après il n’y a plus de remède.

Ne dites pas : «Un tel est un ivrogne », encore que vous l’ayez vu ivre; ni : « Il est adultère », pour l’avoir vu en ce péché; ni : « Il est inceste », pour l’avoir trouvé en ce malheur; car un seul acte ne donne pas le nom à la chose. Le soleil s’arrêta une fois en faveur de la victoire de Josué, et s’obscurcit une autre fois en faveur de celle du Sauveur; nul ne dira pourtant qu’il soit ou immobile ou obscur. Noé s’enivra une fois et Loth une autre fois, et celui-ci de plus commit un grand inceste : ils ne furent pourtant ivrognes ni l’un ni l’autre, ni le dernier ne fut pas inceste; ni saint Pierre sanguinaire pour avoir une fois répandu du sang, ni blasphémateur pour avoir une fois blasphémé. Pour prendre le nom d’un vice ou d’une vertu, il faut y avoir fait quelque progrès et habitude; c’est donc une imposture de dire qu’un homme est colère ou larron, pour l’avoir vu courroucer ou dérober une fois.

Encore qu’un homme ait été vicieux longuement, on court fortune de mentir quand on le nomme vicieux. Simon le lépreux appelait Madeleine pécheresse, parce qu’elle l’avait été naguère; il mentait néanmoins, car elle ne l’était plus, mais une très sainte pénitente; aussi Notre Seigneur prend en protection sa cause. Ce fol pharisien tenait le publicain pour grand pécheur, ou peut-être pour injuste, adultère, ravisseur; mais il se trompait grandement, car t out à l’heure même il était justifié. Hélas! puisque la bonté de Dieu est si grande, qu’un seul moment suffit pour impétrer et recevoir sa grâce, quelle assurance pouvons-nous avoir qu’un homme, qui était hier pécheur, le soit aujourd’hui? Le jour précédent ne doit pas juger le jour présent, ni le jour présent ne doit pas juger le jour précédent: il n’y a que le dernier qui les juge tous. Nous ne pouvons donc jamais dire qu’un homme soit méchant, sans danger de mentir; ce que nous pouvons dire, en cas qu’il faille parler, c’est qu’il fit un tel acte mauvais, il a mal vécu en tel temps, il fait mal maintenant; mais on ne peut tirer nulle conséquence d’hier à ce jourd’hui, ni de ce jourd’hui au jour d’hier, et moins encore au jour de demain.

Encore qu’il faille être extrêmement délicat à ne point médire du prochain, si faut-il se garder d’une extrémité en laquelle quelques-uns tombent, qui, pour éviter la médisance, louent et disent bien du vice. S’il se trouve une personne vraiment médisante, ne dites pas pour l’excuser qu’elle est libre et franche; une personne manifestement vaine, ne dites pas qu’elle est généreuse et propre; et les privautés dangereuses, ne les appelez pas simplicité ou naïvetés; ne fardez pas la désobéissance du nom de zèle, ni l’arrogance du nom de franchise, ni la lasciveté du nom d’amitié. Non, chère Philothée, il ne faut pas, pensant fuir le vice de la médisance, favoriser, flatter ou nourrir les autres, ains faut dire rondement et franchement mal du mal, et blâmer les choses blâmables: ce que faisant, nous glorifions Dieu, moyennant que ce soit avec les conditions suivantes.

Pour louablement blâmer les vices d’autrui, il faut que l’utilité ou de celui duquel on parle, ou de ceux à qui l’on parle, le requière. On récite devant des filles les privautés indiscrètes de tels et de telles qui sont manifestement périlleuses; la dissolution d’un tel ou d’une telle en paroles ou en contenance, qui sont manifestement lubriques : si je ne blâme librement ce mal et que je le veuille excuser, ces tendres âmes qui écoutent, prendront occasion de se relâcher à quelque chose pareille; leur utilité donc requiert que tout franchement je blâme ces choses-là sur le champ, sinon que je puisse réserver à faire ce bon office plus à propos, et avec moins d’intérêt de ceux de qui on parle, en une autre occasion.

Outre cela, encore faut-il qu’il m’appartienne de parler sur ce sujet, comme quand je suis des premiers de la compagnie, et que, si je ne parle, il semblera que j’approuve le vice ; que si je suis des moindres, je ne dois pas entreprendre de faire la censure. Mais surtout, il faut que je sois exactement juste en mes paroles, pour ne dire pas un seul mot de trop : par exemple, si je blâme la privauté de ce jeune homme et de cette fille, parce qu’elle est trop indiscrète et périlleuse, o Dieu, Philothée, il faut que je tienne la balance bien juste, pour ne point agrandir la chose, pas même d’un seul brin. S’il n’y a qu’une faible apparence, je ne dirai rien de cela; s’il n’y a qu’une simple imprudence, je ne dirai rien davantage; s’il n’y a ni imprudence, ni vraie apparence du mal, ains seulement que quelque esprit malicieux en puisse tirer prétexte de médisance, ou je n’en dirai rien du tout, ou je dirai cela même.

Ma langue, tandis que je parle du prochain, est en ma bouche comme un rasoir en la main du chirurgien qui veut trancher entre les nerfs et les tendons: il faut que le coup que je donnerai soit si juste, que je ne dise ni plus ni moins que ce qui en est. Et enfin, il faut surtout observer, en blâmant le vice, d’épargner le plus que vous pourrez la personne en laquelle il est.

Il est vrai que des pécheurs infâmes, publics et manifestes, on en peut parler librement, pourvu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non point avec arrogance et présomption, ni pour se plaire au mal d’autrui; car, pour ce dernier, c’est le fait d’un coeur vil et abject. J’excepte entre tous, les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise; car ceux-là, il les faut décrier tant qu’on peut, comme sont les sectes des hérétiques et schismatiques, et les chefs d’icelles : c’est charité de crier au loup, quand il est entre les brebis, voire où qu’il soit.

Chacun se donne liberté de juger et censurer les princes, et de médire des nations tout entières, selon la diversité des affections que l’on a en leur endroit : Philothée, ne faites pas cette faute; car outre l’offense de Dieu, elle vous pourrait susciter mille sortes de querelles.

Quand vous oyez mal dire, rendez douteuse l’accusation, si vous le pouvez faire justement ; si vous ne pouvez pas, excusez l’intention de l’accusé; que si cela ne se peut, témoignez de la compassion sur lui, écartez ce propos-là, vous ressouvenant et faisant ressouvenir la compagnie, que ceux qui ne tombent pas en faute en doivent toute la grâce à Dieu. Rappelez à soi le médisant par quelque douce manière; dites quelque autre bien de la personne offensée, si vous le savez.

 

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CHAPITRE XXX

QUELQUES AUTRES AVIS TOUCHANT LE PARLER

 

Que votre langage soit doux, franc, sincère, rond, naïf et fidèle. Gardez-vous des duplicités, artifices et feintises; bien qu’il ne soit pas bon de dire toujours toutes sortes de vérités, si n’est-il jamais permis de contrevenir à la vérité. Accoutumez-vous à ne jamais mentir à votre escient, ni par excuse ni autrement, vous ressouvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Si vous en dites par mégarde et vous pouvez les corriger sur le champ par quelque explication ou réparation, corrigez-les: une excuse véritable a bien plus de grâce et de force pour excuser, que le mensonge.

Bien que quelquefois on puisse discrètement et prudemment déguiser et couvrir la vérité par quelque artifice de parole, si ne faut-il pas pratiquer cela sinon en chose d’importance, quand la gloire et service de Dieu requièrent manifestement: hors de là, les artifices sont dangereux, car, comme dit la sacrée Parole, le Saint Esprit n’habite point en un esprit feint et double. II n’y a nulle si bonne et désirable finesse, que la simplicité. Les prudences mondaines et artifices charnels appartiennent aux enfants de ce siècle; mais les enfants de Dieu cheminent sans détour, et ont le coeur sans replis. «Qui chemine simplement, dit le Sage, il chemine confidemment. » Le mensonge, la duplicité, la simulation témoignent toujours un esprit faible et vil.

Saint Augustin avait dit au quatrième livre de ses Confessions, que son âme et celle de son ami n’étaient qu’une seule âme, et que cette vie lui était en horreur après le trépas de son ami, parce qu’il ne voulait pas vivre à moitié, et que aussi pour cela même il craignait à l’aventure de mourir, afin que son ami ne mourût du tout. Ces paroles lui semblèrent par après trop artificieuses et affectées, si qu’il les révoque au livre de ses Rétractations, et les appelle une ineptie. Voyez-vous, chère Philothée, combien cette sainte belle âme est douillette au sentiment de l’afféterie des paroles ? Certes, c’est un grand ornement de la vie chrétienne que la fidélité, rondeur et sincérité du langage. « J’ai dit, je prendrai garde à mes voies, pour ne point pécher en ma langue…- Eh! Seigneur, mettez des gardes à ma bouche et une porte qui ferme mes lèvres », disait David.

C’est un avis du roi saint Louis, de ne point dédire personne, sinon qu’il y eût péché ou grand dommage à consentir : c’est afin d’éviter toutes contestes et disputes. Or, quand il importe de contredire à quelqu’un, et d’opposer son opinion à celle d’un autre, il faut user de grande douceur et dextérité, sans vouloir violenter l’esprit d’autrui; car aussi bien ne gagne-t-on rien, prenant les choses âprement. Le parler peu, tant recommandé par les anciens sages, ne s’entend pas qu’il faille dire peu de paroles, mais de n’en dire pas beaucoup d’inutiles; car en matière de parler, on ne regarde pas à la quantité, mais à la qualité. Et me semble qu’il faut fuir les deux extrémités : car de faire trop l’entendu et le sévère, refusant de contribuer aux devis familiers qui se font ès conversations, il semble qu’il y ait ou manquement de confiance, ou quelque sorte de dédain; de babiller aussi et cajoler toujours, sans donner ni loisir ni commodité aux autres de parler à souhait, cela tient de l’éventé et du léger.

Saint Louis ne trouvait pas bon qu’étant en compagnie l’on parlât en secret et en conseil, et particulièrement à table, afin que l’on ne donnât soupçon, que l’on parlât des autres en mal : « Celui, disait-il, qui est à table en bonne compagnie, qui a à dire quelque chose joyeuse et plaisante, la doit dire que tout le monde l’entende; si c’est chose d’importance, on la doit taire sans en parler. »

 

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CHAPITRE XXXI

DES PASSETEMPS ET RÉCRÉATIONS, ET PREMIÈREMENT DES LOISIBLES ET LOUABLES

 

Il est force de relâcher quelquefois notre esprit et notre corps encore, à quelque sorte de récréation. Saint Jean l’Evangéliste, comme dit Cassian, fut un jour trouvé par un chasseur tenant une perdrix sur son poing, laquelle il caressait par récréation; le chasseur lui demanda pourquoi, étant homme de telle qualité, il passait le temps en chose si basse et vile; et saint jean lui dit: « Pourquoi ne portes-tu ton arc toujours tendu ? » — « De peur, répondit le chasseur, que demeurant toujours courbé, il ne perde la force de s’étendre quand il en sera métier. » — « Ne t’étonne pas donc, répliqua l’apôtre, si je me démets quelque peu de la rigueur et attention de mon esprit pour prendre un peu de récréation, afin de m’employer par après plus vivement à la contemplation. » C’est un vice, sans doute, que d’être si rigoureux, agreste et sauvage, qu’on ne veuille prendre pour soi ni permettre aux autres aucune sorte de récréation.

Prendre l’air, se promener, s’entretenir de devis joyeux et amiables, sonner du luth ou autre instrument, chanter en musique, aller à la chasse, ce sont récréations si honnêtes que pour en bien user il n’est besoin que de la commune prudence, qui donne à toutes choses le rang, le temps, le lieu et la mesure.

Les jeux èsquels le gain sert de prix et récompense à l’habileté et industrie du corps ou de l’esprit, comme les jeux de la paume, ballon, paillemaille, les courses à la bague, les échecs, les tables, ce sont récréations, de soi-même bonnes et loisibles. B se faut seulement garder de l’excès, soit au temps que l’on y emploie, soit au prix que l’on y met; car si l’on y emploie trop de temps, ce n’est plus récréation, c’est occupation : on n’allège pas ni l’esprit ni le corps, au contraire on l’étourdit, on l’accable. Ayant joué cinq, six heures aux échecs, au sortir on est tout recru et las d’esprit; jouer longuement à la paume, ce n’est pas récréer le corps, mais l’accabler. Or, si le prix, c’est-à-dire ce qu’on joue est trop grand, les affections des joueurs se dérèglent; et outre cela, c’est chose injuste de mettre de grands prix à des habilités et industries de si peu d’importance et si inutiles, comme sont les habilités des jeux.

Mais surtout prenez garde, Philothée, de ne point attacher votre affection à tout cela; car pour honnête que soit une récréation, c’est vice d’y mettre son coeur et son affection. Je ne dis pas qu’il ne faille prendre plaisir â jouer pendant que l’on joue, car autrement on ne se récréerait pas; mais je dis qu’il ne faut pas y mettre son affection pour le désirer, pour s’y amuser et s’en empresser.

 

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CHAPITRE XXXII

DES JEUX DÉFENDUS

 

 

Les jeux des dés, des cartes et semblables, ès-quels le gain dépend principalement du hasard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme les danses, mais elles sont simplement et naturellement mauvaises et blâmables; c’est pourquoi elles sont défendues par les lois tant civiles qu’ecclésiastiques. Mais quel grand mal y a-t-il, me direz-vous? — Le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort, qui tombe bien souvent à celui qui par habilité et industrie ne méritait rien: la raison est donc offensée en cela. — Mais nous avons ainsi convenu, me direz-vous, — Cela est bon pour montrer que celui qui gagne ne fait pas tort aux autres, mais il ne s’ensuit pas que la convention ne soit déraisonnable, et le jeu aussi; car le gain qui doit être le prix de l’industrie, est rendu le prix du sort, qui ne mérite nul prix, puisqu’il ne dépend nullement de nous. Outre cela, ces jeux portent le nom de récréation

et sont faits pour cela; et néanmoins ils ne le sont nullement, mais des violentes occupations. Car, n’est-ce pas occupation de tenir l’esprit bandé et tendu par une attention continuelle, et agité de perpétuelles inquiétudes, appréhensions et empressements ? Y a-t-il attention plus triste, plus sombre et mélancolique que celle des joueurs ? c’est pourquoi il ne faut pas parler sur le jeu, il ne faut pas rire, il ne faut pas tousser, autrement les voilà à dépiter.

Enfin, il n’y a point de joie au jeu qu’en gagnant, et cette joie n’est-elle pas inique, puisqu’elle ne se peut avoir que par la perte et le déplaisir du compagnon ? cette réjouissance est certes infâme. Pour ces trois raisons les jeux sont défendus. Le grand roi saint Louis sachant que le comte d’Anjou son frère et messire Gauthier de Nemours jouaient, il se leva, malade qu’il était, et alla tout chancelant en leur chambre, et là, prit les tables, les dés et une partie de l’argent, et les jeta par les fenêtres dans la mer, se courrouçant fort à eux. La sainte et chaste damoiselle Sara, parlant à Dieu de son innocence: « Vous savez, dit-elle, o Seigneur, que jamais je n’ai conversé entre les joueurs. »

 

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CHAPITRE XXXIII

DES BALS ET PASSETEMPS LOISIBLES MAIS DANGEREUX

 

 

Les danses et bals sont choses indifférentes de leur nature; mais selon l’ordinaire façon avec laquelle cet exercice se fait, il est fort penchant et incliné du côté du mal, et par conséquent plein de danger et de péril. On les fait de nuit, et parmi les ténèbres et obscurités il est aisé de faire glisser plusieurs accidents ténébreux et vicieux, en un sujet qui de soi-même est fort susceptible du mal; on y fait des grandes veilles, après lesquelles on perd les matinées des jours suivants, et par conséquent le moyen de servir Dieu en icelles: en un mot, c’est toujours folie de changer le jour à la nuit, la lumière aux ténèbres, les bonnes oeuvres à des folâtreries. Chacun porte au bal de la vanité à l’envi; et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections et aux amours dangereux et blâmables, qu’aisément tout cela s’engendre ès danses.

Je vous dis des danses, Philothée, comme les médecins disent des potirons et champignons: les meilleurs n’en valent rien, disent-ils; et je vous dis que les meilleurs bals ne sont guère bons. Si néanmoins il faut manger des potirons, prenez garde qu’ils soient bien apprêtés: si par quelque occasion, de laquelle vous ne puissiez pas vous bien excuser, il faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Mais comme faut-il qu’elle soit accommodée ? de modestie, de dignité et de bonne intention. Mangez-en peu et peu souvent, disent les médecins parlant des champignons, car, pour bien apprêtés qu’ils soient, la quantité leur sert de venin: dansez peu et peu souvent, Philothée, car faisant autrement vous vous mettrez en danger de vous y affectionner.

Les champignons, selon Pline, étant spongieux et poreux comme ils sont, attirent aisément toute l’infection qui leur est autour, si que étant près des serpents ils en reçoivent le venin. Les bals, les danses et telles assemblées ténébreuses attirent ordinairement les vices et péchés qui règnent en un lieu : les querelles, les envies, les moqueries, les folles amours; et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui les font, aussi ouvrent-ils les pores du coeur, au moyen de quoi, si quelque serpent sur cela vient souffler aux oreilles quelque parole lascive, quelque muguetterie, quelque cajo,lerie, ou quelque basilic vienne jeter des regards impudiques, des oeillades d’amour, les coeurs sont fort aisés à se laisser saisir et empoisonner.

O Philothée, ces impertinentes récréations sont ordinairement dangereuses : elles dissipent l’esprit de dévotion, alanguissent les forces, refroidissent la charité et réveillent en l’âme mille sortes de mauvaises affections; c’est pourquoi il en faut user avec une grande prudence.

Mais surtout on dit qu’après les champignons, il faut boire du vin précieux; et je dis qu’après les danses, il faut user de quelques saintes et bonnes considérations, qui empêchent les dangereuses impressions, que le vain plaisir qu’on a reçu pourrait donner à nos esprits. Mais quelles considérations ?

1. A même temps que vous étiez au bal, plusieurs âmes brûlaient au feu d’enfer, pour les péchés commis à la danse ou à cause de la danse.

2. Plusieurs religieux et gens de dévotion étaient à même heure devant Dieu, chantaient ses louanges et contemplaient sa beauté. Oh! que leur temps a été bien plus heureusement employé que le vôtre !

3. Tandis que vous avez dansé, plusieurs âmes sont décédées en grande angoisse; mille milliers d’hommes et femmes ont souffert des grands travaux, en leurs lits, dans les hôpitaux et ès rues; la goutte, la gravelle, la fièvre ardente. Hélas! ils n’ont eu nul repos ! Aurez-vous point de compassion d’eux ? et pensez-vous point qu’un jour vous gémirez comme eux, tandis que d’autres danseront comme vous avez fait?

4. Notre Seigneur, Notre Dame, les anges et les saints vous ont vue au bal: ah! que vous leur avez fait grand pitié, voyant votre coeur amusé à une si grande niaiserie, et attentif à cette fadaise!

5. Hélas! tandis que vous étiez là, le temps s’est passé, la mort s’est approchée; voyez qu’elle se moque de vous et qu’elle vous appelle à sa danse, en laquelle les gémissements de vos proches serviront de violon, et où vous ne ferez qu’un seul passage de la vie à la mort. Cette danse est le vrai passe-temps des mortels, puisqu’on y passe, en un moment, du temps à l’éternité ou des biens ou des peines.

Je vous remarque ces petites considérations, mais Dieu vous en suggérera bien d’autres à même effet, si vous avez sa crainte.

 

 

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CHAPITRE XXXIV

QUAND ON PEUT JOUER ET DANSER

 

Pour jouer et danser loisiblement, il faut que ce soit par récréation et non par affection; pour peu de temps et non jusques à se lasser ou étourdira et que ce soit rarement; car, qui en fait ordinaire, il convertira la récréation en occupation. Mais en quelle occasion peut-on jouer ou danser? Les justes occasions de la danse et du j en indifférent, sont plus fréquentes ; celles des jeux défendus sont plus rares, comme aussi tels jeux sont plus blâmables et périlleux. Mais, en un mot, dansez et jouez selon les conditions que je vous ai marquées, quand pour condescendre et complaire à l’honnête conversation en laquelle vous serez, la prudence et discrétion vous le conseilleront; car la condescendance, comme surgeon de la charité, rend les choses indifférentes bonnes, et les dangereuses, permises. Elle ôte même la malice à celles qui sont aucunement mauvaises : c’est pourquoi les jeux de hasard qui autrement seraient blâmables ne le sont pas, si quelquefois la juste condescendance nous y porte.

J’ai été consolé d’avoir lu en la vie de saint Charles Borromée, qu’il condescendait avec les suisses, en certaines choses èsquelles d’ailleurs il était fort sévère, et que le bienheureux Ignace de Loyola, étant invité à jouer, l’accepta. Quant à sainte Elisabeth d’Hongrie, elle jouait et dansait parfois, se trouvant ès assemblées de passe-temps, sans intérêt de sa dévotion, laquelle était si bien enracinée dedans son âme que, comme les rochers qui sont autour du lac de Riette croissent, étant battus par des, vagues, ainsi sa dévotion croissait emmi les pompes et vanités, auxquelles sa condition l’exposait; ce sont les grands feux qui s’enflamment au vent, mais les petits s’éteignent si on ne les y porte à couvert.

 

 

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CHAPITRE XXXV

QU’IL FAUT ÉTRE FIDÈLE ÈS GRANDES ET PETITES OCCASIONS

 

L’Epoux sacré au Cantique des Cantiques, dit que son Epouse lui a ravi le coeur par un de ses yeux et l’un de ses cheveux. Or, en butes les parties extérieures du corps humain, il n’y en a point de plus noble, soit pour l’artifice soit pour l’activité, que l’oeil, ni point de plus vile que les cheveux; c’est pourquoi le divin Epoux veut faire entendre, qu’il n’a pas seulement agréables les grandes oeuvres des personnes dévotes, mais aussi les moindres et plus basses; et que pour le servir à son goût, il faut avoir grand soin de le bien servir, aux choses grandes et hautes et aux choses petites et abjectes, puisque nous pouvons également, et par les unes et par les autres, lui dérober son coeur par amour.

Préparez-vous donc, Philothée, à souffrir beaucoup des grandes afflictions pour Notre Seigneur et même le martyre; résolvez-vous de lui donner tout ce qui vous est de plus précieux, s’il lui plaisait de le prendre: père, mère, frère, mari, enfants, vos yeux même et votre vie, car à tout cela vous devez apprêter votre coeur. Mais tandis que la divine Providence ne vous envoie pas des afflictions si sensibles et si grande, et qu’il ne requiert pas de vous vos yeux, donnez-lui pour le moins vos cheveux : je veux dire, supportez tout doucement les menues injures, ces petites incommodités, ces pertes de peu d’importance qui vous sont journalières; car par le moyen de ces petites occasions, employées avec amour et dilection, vous gagnerez entièrement son coeur et le rendrez tout vôtre. Ces petites charités quotidiennes, ce mal de tête, ce mal de dents, cette défluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce cassement d’un verre, ce mépris ou cette moue, cette perte de gants, d’une bague, d’un mouchoir, cette petite incommodité que l’on se fait, d’aller coucher de bonne heure et de se lever matin pour prier, pour se communier, cette petite honte que l’on a- de faire certaines actions de dévotion publiquement: bref, toutes ces petites souffrances, étant prises et embrassées avec amour, contentent extrêmement la Bonté divine, laquelle pour un seul verre d’eau a promis la mer de toute félicité à ses fidèles; et parce que ces occasions se présentent à tout moment, c’est un grand moyen pour assembler beaucoup de richesses spirituelles que de les bien employer.

Quand j’ai vu en la vie de sainte Catherine de Sienne tant de ravissements et d’élévations d’esprit, tant de paroles de sapience, et même de prédications faites par elle, je n’ai point douté qu’avec cet oeil de contemplation elle n’eût ravi le coeur de son Epoux céleste; mais j’ai été également consolé, quand je l’ai vue en la cuisine de son père tourner humblement la broche, attiser le feu, apprêter la viande, pétrir le pain et faire tous les plus bas offices de la maison, avec un courage plein d’amour et de dilection envers son Dieu. Et n’estime pas moins la petite et basse méditation qu’elle faisait parmi les offices vils et abjects, que les extases et ravissements qu’elle eut si souvent, qui ne lui furent peut-être donnés qu’en récompense de cette humilité et abjection. Or sa méditation était telle : elle s’imaginait qu’apprêtant pour son père elle apprêtait pour Notre Seigneur, comme une sainte Marthe; que sa mère tenait la place de Notre Dame, et ses frères, le lieu des Apôtres, s’excitant en cette sorte de servir en esprit toute la cour céleste, et s’employant à ces chétifs services avec une grande suavité, parce qu’elle savait la volonté de Dieu être telle. J’ai dit cet exemple, ma Philothée, afin que vous sachiez combien il importe de bien dresser toutes nos actions, pour viles qu’elles soient, au service de sa divine Majesté.

Pour cela, je vous conseille tant que je puis, d’imiter cette femme forte que le grand Salomon a tant louée, laquelle, comme il dit, mettait la main à choses fortes, généreuses et relevées, et néanmoins ne laissait pas de filer et tourner le fuseau: « Elle a mis la main à chose forte, et ses doigts ont pris le fuseau. » Mettez la main à chose forte, vous exerçant à l’oraison et méditation, à l’usage des sacrements, à donner de l’amour de Dieu aux âmes, à répandre de bonnes inspirations dedans les coeurs, et enfin à faire des oeuvres grandes et d’importance, selon votre vacation; mais n’ oubliez pas aussi votre fuseau et votre quenouille, c’est-à-dire, pratiquez ces petites et humbles vertus, lesquelles, comme fleurs, croissent au pied de la Croix: le service des pauvres, la visitation des malades, le soin de la famille, avec les oeuvres qui dépendent d’icelui, et l’utile diligence qui ne vous laissera point oisive ; et parmi toutes ces choses-là, entrejetez des pareilles considérations à celles que je viens de dire de sainte Catherine.

Les grandes occasions de servir Dieu, se présentent rarement, mais les petites sont ordinaires: or, « qui sera fidèle en peu de chose, dit le Sauveur même, on l’établira sur beaucoup ». Faites donc toutes choses au nom de Dieu et toutes choses seront bien faites. «Soit que vous mangiez, soit que vous buviez », soit que vous dormiez, soit que vous vous récréiez, soit que vous tourniez la broche, pourvu que vous sachiez bien ménager vos affaires, vous profiterez beaucoup devant Dieu, faisant toutes ces choses parce que Dieu veut que vous les fassiez.

 

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CHAPITRE XXXVI

QU’IL FAUT AVOIR L’ESPRIT JUSTE ET RAISONNABLE

 

Nous ne sommes hommes que par la raison, et c’est pourtant chose rare de trouver des hommes vraiment raisonnables, d’autant que l’amour-propre nous détraque ordinairement de la raison, nous conduisant insensiblement à mille sortes de petites, mais dangereuses injustices et iniquités qui, comme les petits renardeaux desquels il est parlé aux Cantiques, démolissent les vignes; car, d’autant qu’ils sont petits on n’y prend pas garde, et, parce qu’ils sont en quantité ils ne laissent pas de beaucoup nuire. Ce que je m’en vais vous dire, sont-ci pas iniquités et déraisons?

Nous accusons pour peu le prochain, et nous nous excusons en beaucoup; nous voulons vendre fort cher, et acheter à bon marché; nous voulons que l’on fasse justice en la maison d’autrui, et chez nous, miséricorde et connivence; nous voulons que l’on prenne en bonne part nos paroles, et sommes chatouilleux et douillets à celles d’autrui. Nous voudrions que le prochain nous lâchât son bien en le payant, n’est-il pas plus juste qu’il le garde en nous laissant notre argent ? nous lui savons mauvais gré de quoi il ne nous veut pas accommoder, n’a-t-il pas plus de raison d’être fâché de quoi nous le voulons incommoder ? Si nous affectionnons un exercice, nous méprisons tout le reste, et contrerolons tout ce qui ne vient pas à notre goût. S’il y a quel. qu’un de nos inférieurs qui n’ait pas bonne grâce, ou sur lequel nous ayons une fois mis la dent, quoi qu’il fasse, nous le recevons à mal, nous ne cessons de le contrister et toujours nous sommes à le calanger; au contraire, si quelqu’un nous est agréable d’une grâce sensuelle, il ne fait rien que nous n’excusions. Il y a des enfants vertueux, que leurs pères et mères ne peuvent presque voir, pour quelque imperfection corporelle; il y en a des vicieux, qui sont les favoris, pour quelque grâce corporelle.

En tout nous préférons les riches aux pauvres, quoi qu’ils ne soient ni de meilleure condition, ni si vertueux; nous préférons même les mieux vêtus. Nous voulons nos droits exactement, et que les autres soient courtois en l’exaction des leurs; nous gardons notre rang pointilleusement, et voulons que les autres soient humbles et condescendants; nous nous plaignons aisément du prochain: et ne voulons qu’aucun se plaigne de nous; ce que nous faisons pour autrui nous semble toujours beaucoup: ce qu’il fait pour nous n’est rien, ce nous semble. Bref, nous sommes comme les perdrix de Paphla. goule, qui ont deux coeurs; car nous avons un coeur doux, gracieux et courtois en notre endroit, et un coeur dur, sévère, rigoureux envers le prochain. Nous avons deux poids : l’un pour peser nos commodités avec le plus d’avantage que nous pouvons, l’autre pour peser celles du prochain avec le plus de désavantage qu’il se peut; or, comme dit l’Ecriture, « les lèvres trompeuses ont parlé en un coeur et un coeur », c’est-à-dire elles ont deux coeurs; et d’avoir deux poids : l’un fort pour recevoir et l’autre faible pour délivrer, c’est chose abominable devant Dieu.

Philothée, soyez égale et juste en vos actions: mettez-vous toujours en la place du prochain, et le mettez en la vôtre, et ainsi vous jugerez bien; rendez-vous vendeuse en achetant, et acheteuse en vendant, et vous vendrez et achèterez justement. Toutes ces injustices sont petites, parce qu’elles n’obligent pas à restitution, d’autant que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur, en ce qui nous est favorable; mais elles ne laissent pas de nous obliger à nous en amender, car ce sont de grands défauts de raison et de charité; et, au bout de là, ce ne sont que tricheries, car on ne perd rien à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un coeur royal, égal et raisonnable. Ressouvenez-vous donc, ma Philothée, d’examiner souvent votre coeur, s’il est tel envers le prochain, comme vous voudriez que le sien fût envers vous, si vous étiez en sa place; car voilà le point de la vraie raison. Trajan étant censuré par ses confidents de quoi il rendait, à leur avis, la majesté impériale trop accostable : «Oui da! dit-il, ne dois-je pas être tel empereur à l’endroit des particuliers, que je désirerais rencontrer un empereur, si j’étais particulier moi-même? »

 

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CHAPITRE XXXVII

DES DÉSIRS

 

Chacun sait qu’il se faut garder des désirs des choses vicieuses, car le désir du mal nous rend mauvais. Mais je vous dis de plus, ma Philothée : ne désirez point les choses qui sont dangereuses à l’âme, comme sont les bals, les jeux et tels autres passe-temps; ni les honneurs et charges, ni les visions et extases, car il y a beaucoup de péril, de vanité et de tromperie en telles choses. Ne désirez pas les choses fort éloignées, c’est-à-dire qui ne peuvent arriver de longtemps, comme font plusieurs qui par ce moyen lassent et dissipent leurs coeurs inutilement, et se mettent en danger de grande inquiétude. Si un jeune homme désire fort d’être pourvu de quelque office, avant que le temps soit venu, de quoi, je vous prie, lui sert ce désir ? Si une femme mariée désire d’être religieuse, à quel propos? Si je désire d’acheter le bien de mon voisin, avant qu’il soit prêt à le vendre, ne perds-je pas mon temps en ce désir? Si étant malade, je désire prêcher ou dire la sainte messe, visiter les autres malades, et faire les exercices de ceux qui sont en santé, ces désirs ne sont-ils pas vains, puisqu’en ce temps-là il n’est pas en mon pouvoir de les effectuer ? Et cependant ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrais avoir : d’être bien patient, bien résigné, bien mortifié, bien obéissant et bien doux en mes souffrances, qui est ce que Dieu veut que je pratique pour lors. Mais nous faisons ordinairement des désirs des femmes grosses, qui veulent des cerises fraîches en l’automne et des raisins frais au printemps.

Je n’approuve nullement qu’une personne attachée à quelque devoir ou vacation, s’amuse à désirer une autre sorte de vie, que celle qui est convenable à son devoir, ni des exercices incompatibles à sa condition présente; car cela dissipe le coeur et l’alanguit ès exercices nécessaires. Si je désire la solitude des chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir, de me bien employer à mon office présent. Non, je ne voudrais pas mêmement que l’on désirât d’avoir meilleur esprit ni meilleur jugement, car ces désirs sont frivoles et tiennent la place de celui que chacun doit avoir, de cultiver le sien, tel qu’il est; ni que l’on désire les moyens de servir Dieu que l’on n’a pas, mais que l’on emploie fidèlement ceux qu’on a. Or, cela s’entend des désirs qui amusent le coeur; car quant aux simples souhaits, ils ne font nulle nuisance, pourvu qu’ils ne soient pas fréquents.

Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées; car c’est un abus de désirer le martyre et n’avoir pas le courage de supporter une injure. L’ennemi nous procure souvent des grands désirs, pour des objets absents et qui ne se présenteront jamais, afin de divertir notre esprit des objets présents èsquels, pour petits qu’ils soient, nous pourrions faire grand profit. Nous combattons les monstres d’Afrique en imagination, et nous nous laissons tuer en effet aux menus serpents qui sont en notre chemin, à faute d’attention. Ne désirez point les tentations, car ce serait témérité; mais employez votre coeur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.

La variété des viandes (si principalement la quantité en est grande) charge toujours l’estomac, et s’il est faible, elle le ruine: ne remplissez pas votre âme de beaucoup de désirs, ni mondains: car ceux-là vous gâteraient du tout, ni même spirituels: car ils vous embarrasseraient. Quand notre âme est purgée, se sentant déchargée de mauvaises humeurs, elle a un appétit fort grand des choses spirituelles; et, comme tout affamée, elle se met à désirer mille sortes d’exercices de piété, de mortification, de pénitence, d’humilité, de charité, d’oraison. C’est bon signe, ma Philothée, d’avoir ainsi bon appétit; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger. Choisissez donc, par l’avis de votre père spirituel, entre tant de désirs, ceux qui peuvent être pratiqués et exécutés maintenant; ceux-là, faites-les bien valoir: cela fait, Dieu vous en enverra d’autres, lesquels aussi en leurs saisons vous pratiquerez, et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles. Je ne dis pas qu’il faille perdre aucune sorte de bons désirs, mais je dis qu’il les faut produire par ordre; et ceux qui ne peuvent être effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du coeur, jusques à ce que leur temps soit venu, et cependant effectuer ceux qui sont mûrs et de saison ; ce que je ne dis pas seulement pour les spirituels, mais pour les mondains: sans cela nous ne saurions vivre qu’avec inquiétude et empressement.

 

 

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CHAPITRE XXXVIII

AVIS POUR LES GENS MARIÉS

 

 

« Le mariage est un grand sacrement, je dis en Jésus-Christ et en son Eglise » ; « il est honorable àtous », en tous et en tout, c’est-à-dire en toutes ses parties : à tous, car les vierges mêmes le doivent honorer avec humilité ; en tous, car il est également saint entre les pauvres comme entre les riches; en tout, car son origine, sa fin, ses utilités, sa forme et sa manière sont saintes. C’est la pépinière du christianisme, qui remplit la terre de fidèles pour accomplir au ciel le nombre des élus; si que la conservation du bien du mariage est extrêmement importante à la république, car c’est sa racine et la source de tous ses ruisseaux.

Plût à Dieu que son Fils bien-aimé fût appelé à toutes les noces, comme il fut à celles de Cana : le vin des consolations et bénédictions n’y manquerait jamais, car ce qu’il n’y en a pour l’ordinaire qu’un peu au commencement, c’est d’autant qu’en lieu de Notre Seigneur on y fait venir Adonis, et Vénus en lieu de Notre Dame. Qui veut avoir des agnelets beaux et mouchetés, comme Jacob, il faut comme lui présenter aux brebis, quand elles s’assemblent pour parier, des belles baguettes de diverses couleurs; et qui veut avoir un heureux succès au mariage, devrait en ses noces se représenter la sainteté et dignité de ce sacrement; mais en lieu de cela, il y arrive mille dérèglements en passe-temps, festins et paroles: ce n’est donc pas merveille, si les effets en sont déréglés.

J’exhorte surtout les mariés à l’amour mutuel, que le Saint-Esprit leur recommande tant en l’Ecriture. O mariés, ce n’est rien de dire: «Aimez. vous l’un l’autre de l’amour naturel », car les paires de tourterelles font bien cela; ni de dire: «Aimez-vous d’un amour humain », car les païens ont bien pratiqué cet amour-là; mais je vous dis, après le grand Apôtre : «Maris, aimez vos femmes, comme Jésus-Christ aime son Eglise ; o femmes, aimez vos maris comme l’Eglise aime son Sauveur ». Ce fut Dieu qui amena Eve à notre premier père Adam, et la lui donna à femme: c’est aussi Dieu, mes amis, qui de sa main invisible a fait le noeud du sacré lien de votre mariage, et qui vous a donnés les uns aux autres; pourquoi ne vous chérissez-vous d’un amour tout saint, tout sacré, tout divin ?

Le premier effet de cet amour, c’est l’union indissoluble de vos coeurs. Si on colle deux pièces de sapin ensemble, pourvu que la colle soit fine, l’union en sera si forte qu’on fendrait beaucoup plus tôt les pièces ès autres endroits, qu’en l’endroit de leur conjonction ; mais Dieu conjoint le mari à la femme en son propre sang: c’est pourquoi cette union est si forte, que plutôt l’âme se doit séparer du corps de l’un et de l’autre, que non pas le mari de la femme. Or cette union ne s’entend pas principalement du corps, ains du coeur, de l’affection et de l’amour. Le second effet de cet amour doit être la fidélité inviolable de l’un à l’autre. Les cachets étaient anciennement gravés ès anneaux que l’on portait aux doigts, comme même l’Ecriture Sainte témoigne; voici donc le secret de la cérémonie que l’on fait ès noces : l’Eglise, par la main du prêtre, bénit un anneau, et le donnant premièrement à l’homme, témoigne qu’elle scelle et cachette son coeur par ce sacrement, afin que jamais plus ni le nom ni l’amour d’aucune autre femme ne puisse entrer en icelui, tandis que celle-là vivra, laquelle lui a été donnée; puis l’époux remet l’anneau en la main de la même épouse, afin que réciproquement elle sache que jamais son coeur ne doit recevoir de l’affection pour aucun autre homme, tandis que celui vivra sur terre, que Notre Seigneur vient de lui donner.

Le troisième fruit du mariage, c’est la production et légitime nourriture des enfants. Ce vous est grand honneur, o mariés, de quoi Dieu voulant multiplier les âmes qui le puissent bénir et louer à toute éternité, il vous rend les coopérateurs d’une si digne besogne, par la production des corps dans lesquels il répand, comme gouttes célestes, les âmes en les créant, comme il les crée en les infusant dedans les corps.

Conservez donc, o maris, un tendre, constant et cordial amour envers vos femmes : pour cela, la femme fut tirée du côté plus proche du coeur du premier homme, afin qu’elle fût aimée de lui cordialement et tendrement. Les imbécillités et infirmités, soit du corps soit d~ l’esprit de vos femmes ne vous doivent provoquer à nulle sorte de dédain, ains plutôt à une douce et amoureuse compassion, puisque Dieu les a créées telles, afin que, dépendant de vous, vous en reçussiez plus d’honneur et de respect, et que vous les eussiez tellement pour compagnes, que vous en fussiez néanmoins les chefs et supérieurs. Et vous, o femmes, aimez tendrement, cordialement, mais d’un amour respectueux et plein de révérence, les maris que Dieu vous a donnés; car vraiment Dieu pour cela les a créés d’un sexe plus vigoureux et prédominant, et a voulu que la femme fût une dépendance de l’homme, un os de ses os, une chair de sa chair, et qu’elle fût produite d’une côte d’icelui, tirée de dessous ses bras, pour montrer qu’elle doit être sous la main et conduite du mari; et toute l’Ecriture Sainte vous recommande étroitement cette sujétion, laquelle néanmoins la même Ecriture vous rend douce, non seulement voulant que vous vous y accommodiez avec amour, mais ordonnant à vos maris qu’ils l’exercent avec grande dilection, tendreté et suavité : « Maris, dit saint Pierre, portez-vous discrètement avec vos femmes, comme avec un vaisseau plus fragile, leur portant honneur. »

Mais tandis que je vous exhorte d’agrandir de plus en plus ce réciproque amour que vous vous devez, prenez garde qu’il ne se convertisse point en aucune sorte de jalousie; car il arrive souvent que, comme le ver s’engendre de la pomme la plus délicate et la plus mûre, aussi la jalousie naît en l’amour le plus ardent et pressant des mariés, duquel néanmoins il gâte et corrompt la substance, car petit à petit il engendre les noises, dissensions et divorces. Certes, la jalousie n’arrive jamais, où l’amitié est réciproquement fondée sur la vraie vertu : c’est pourquoi elle est une marque indubitable d’un amour aucunement sensuel, grossier et qui s’est adressé en lieu où il a rencontré une vertu manque, inconstante et sujette à défiance. C’est donc une sotte vantance d’amitié, que de la vouloir exalter parla jalousie, car la jalousie est voirement marque de la grandeur et grosseur de l’amitié, mais non pas de la bonté, pureté et perfection d’icelle; puisque la perfection de l’amitié présuppose l’assurance de la vertu de la chose qu’on aime, et la jalousie en présuppose l’incertitude.

Si vous voulez, o maris, que vos femmes vous soient fidèles, faites-leur-en voir la leçon par votre exemple. «Avec quel front, dit saint Grégoire Nazianzène, voulez-vous exiger la pudicité de vos femmes, si vous-mêmes vivez en impudicité? comme leur demandez-vous ce que vous ne leur donnez pas ? » Voulez-vous qu’elles soient chastes ? comportez-vous chastement envers elles, et, comme dit saint Paul : « Qu’un chacun sache posséder son vaisseau en sanctification. » Que si au contraire vous-mêmes leur apprenez les friponneries, ce n’est pas merveille que vous ayez du déshonneur en leur perte. Mais vous, ô femmes, desquelles l’honneur est inséparablement conjoint avec la pudicité et honnêteté, conservez jalousement votre gloire et ne permettez qu’aucune sorte de dissolution ternisse la blancheur de votre réputation. Craignez toutes sortes d’attaques, pour petites qu’elles soient; ne permettez jamais aucune muguetterie autour de vous. Quiconque vient louer votre beauté et votre grâce, vous doit être suspect; car quiconque loue une marchandise qu’il ne peut acheter, il est pour l’ordinaire grandement tenté de la dérober. Mais si à votre louange quelqu’un ajoute le mépris de votre mari, il vous offense infiniment; car la chose est claire, que non seulement il vous veut perdre, mais vous tient déjà pour demi perdue, puisque la moitié du marché est faite avec le second marchand, quand on est dégoûté du premier. Les dames tant anciennes que modernes ont accoutumé de pendre des perles en nombre à leurs oreilles, pour le plaisir, dit Pline, qu’elles ont à les sentir grilloter, s’en tretouchant l’une l’autre. Mais quant à moi, qui sais que le grand ami de Dieu, Isaac, envoya des pendants d’oreilles pour les premières arrhes de ses amours à la chaste Rébecca, je crois que cet ornement mystique signifie que la première chose qu’un mari doit avoir d’une femme, et que la femme lui doit fidèlement garder, c’est l’oreille, afin que nul langage ou bruit n’y puisse entrer, sinon le doux et amiable grillotis des paroles chastes et pudiques, qui sont les perles orientales de l’Evangile: car il se faut toujours ressouvenir que l’on empoisonne les âmes par l’oreille, comme le corps par la bouche.

L’amour et la fidélité, jointes ensemble, engendrent toujours la privauté et confiance; c’est pourquoi les saints et saintes ont usé de beaucoup de réciproques caresses en leur mariage, caresses vraiment amoureuses mais chastes, tendres mais sincères. Ainsi Isaac et Rébecca, la plus chaste paire des mariés de l’ancien temps, furent vus par la fenêtre se caresser en telle sorte, qu’encore qu’il n’y eût rien de déshonnête, Abimélech connut bien qu’ils ne pouvaient être sinon mari et femme. Le grand saint Louis, également rigoureux à sa chair et tendre en l’amour de sa femme, fut presque blâmé d’être abondant en telles caresses, bien qu’en vérité il méritât plutôt louange de savoir démettre son esprit martial et courageux à ces menus offices, requis à la conservation de l’amour conjugal; car bien que ces petites démonstrations de pure et franche amitié ne lient pas les coeurs, elles les approchent néanmoins, et servent d’un agencement agréable à la mutuelle conversation.

Sainte Monique étant grosse du grand saint Augustin, le dédia par plusieurs offres à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu, ainsi que lui-même le témoigne, disant que déjà il avait goûté « le sel de Dieu dans le ventre de sa mère ». C’est un grand enseignement, pour les femmes chrétiennes, d’offrir à la divine Majesté les fruits de leurs ventres, même avant qu’ils en soient sortis, car Dieu qui accepte les oblations d’un coeur humble et volontaire, seconde pour l’ordinaire les bonnes affections des mères en ce temps-là: témoin Samuel, saint Thomas d’Aquin, saint André de Fiésole et plusieurs autres. La mère de saint Ber. nard, digne mère d’un tel fils, prenant ses enfants en ses bras, incontinent qu’ils étaient nés, les offrait à Jésus-Christ, et dès lors les aimait avec respect, comme chose sacrée et que Dieu lui avait confiée; ce qui lui réussit si heureusement, qu’enfin ils furent tous sept très saints.

Mais les enfants étant venus au monde et commençant à se servir de la raison, les pères et ,mères doivent avoir un grand soin de leur imprimer la crainte de Dieu au coeur. La bonne reine Blanche fit ardemment cet office à l’endroit du roi saint Louis son fils, car elle lui disait souventefois:

« J’aimerais trop mieux, mon cher enfant, vous voir mourir devant mes yeux, que de vous voir commettre un seul péché mortel » ; ce qui demeura tellement gravé en l’âme de ce saint fils que, comme lui-même racontait, il ne fut jour de sa vie, auquel il ne lui en souvînt, mettant peine, tant qu’il lui était possible, de bien garder cette divine doctrine. Certes, les races et générations sont appelées en notre langage, maisons, et les Hébreux même appellent la génération des enfants, édification de maison: car c’est en ce sens qu’il est dit que Dieu édifia des maisons aux sages-femmes d’Egypte. Or, c’est pour montrer que ce n’est pas faire une bonne maison de fourrer beaucoup de biens mondains en icelle, mais de bien élever les enfants en la crainte de Dieu et en la vertu: en quoi on ne doit épargner aucune sorte de peine ni de travaux, puisque les enfants sont la couronne du père et de la mère. Ainsi sainte Monique combattit avec tant de ferveur et de constance les mauvaises inclinations de saint Augustin, que l’ayant suivi par mer et par terre elle le rendit plus heureusement enfant de ses larmes, par la conversion de son âme, qu’il n’avait été enfant de son sang par la génération de son corps.

Saint Paul laisse en partage aux femmes le soin de la maison; c’est pourquoi plusieurs ont cette véritable opinion, que leur dévotion est plus fructueuse à la famille que celle des maris qui, ne faisant pas une si ordinaire résidence entre les domestiques, ne peuvent pas par conséquent les adresser si aisé.. ment à la vertu. A cette considération, Salomon en ses proverbes fait dépendre le bonheur de toute la maison, du soin et industrie de cette femme forte qu’il décrit.

Il est dit au Genèse qu’Isaac, voyant sa femme Rébecca stérile, pria le Seigneur pour elle, ou, selon les Hébreux, il pria le Seigneur vis-à-vis d’elle, parce que l’un priait d’un côté de l’oratoire et l’autre de l’autre : aussi l’oraison du mari faite en cette façon fut exaucée. C’est la plus grande et plus fructueuse union du mari et de la femme, que celle qui se fait en la sainte dévotion, à laquelle ils se doivent entreporter l’un l’autre à l’envi. Il y a des fruits, comme le coing, qui pour l’âpreté de leur suc ne sont guère agréables qu’en confiture; il y en a d’autres, qui pour leur tendreté et délicatesse ne peuvent durer, s’ils ne sont aussi confits, comme les cerises et abricots. Ainsi les femmes doivent souhaiter que leurs maris soient confits au sucre de la dévotion, car l’homme sans dévotion est un animal sévère, âpre et rude ; et les maris doivent souhaiter que leurs femmes soient dévotes, car sans la dévotion la femme est grandement fragile, et sujette à déchoir ou ternir en la vertu. Saint Paul a dit que « l’homme infidèle est sanctifié par la femme fidèle, et la femme infidèle par l’homme fidèle », parce qu’en cette étroite alliance du mariage, l’un peut aisément tirer l’autre à la vertu. Mais quelle bénédiction est-ce quand l’homme et la femme fidèles se sanctifient l’un l’autre en une vraie crainte du Seigneur!

Au demeurant, le support mutuel de l’un pour l’autre doit être si grand, que jamais tous deux ne soient courroucés ensemble et tout à coup, afin qu’entre eux il ne se voie de la dissension et du débat. Les mouches à miel ne peuvent s’arrêter en lieu où les échos et retentissements et redoublements de voix se font, ni le Saint-Esprit certes en une maison en laquelle il y ait du débat, des répliques et redoublements de crieries et altercations.

Saint Grégoire Nazianzène témoigne que de son temps les mariés faisaient fête au jour anniversaire de leurs mariages. Certes, j ‘approuverais que cette coutume s’introduisît, pourvu que ce ne fût point avec des appareils de récréations mondaines et sensuelles, mais que les maris et femmes, confessés et communiés en ce jour-là, recommandassent à Dieu, plus fervemment que l’ordinaire, le progrès de leur mariage, renouvelant les bons propos de le sanctifier de plus en plus par une réciproque amitié et fidélité, et reprenant haleine en Notre Seigneur pour le support des charges de leur vacation.

 

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CHAPITRE XXXIX

DE L’HONNÊTETÉ DU LIT NUPTIAL

 

 

Le lit nuptial doit être immaculé, comme l’Apôtre l’appelle, c’est-à-dire exempt d’impudicités et autres souillures profanes. Aussi le saint mariage fut premièrement institué dedans le paradis terrestre, où jamais, jusques à l’heure, il n’y avait eu aucun dérèglement de la concupiscence, ni chose déshonnête.

Il y a quelque ressemblance entre les voluptés honteuses et celles du manger, car toutes deux regardent la chair, bien que les premières, à raison de leur véhémence brutaLe, s’appellent simplement charnelles. J’expliquerai donc ce que je ne puis pas dire des unes, par ce que je dirai des autres.

1. Le manger est ordonné pour conserver les personnes: or, comme manger simplement pour nourrir et conserver la personne est une bonne chose, sainte et commandée, aussi ce qui est requis au mariage, pour la production des enfants et la multiplication des personnes, est une bonne chose et très sainte, car c’est la fin principale des noces.

2. Manger, non point pour conserver la vie, mais pour conserver la mutuelle conversation et condescendance que nous nous devons les uns aux autres, c’est chose grandement juste et honnête : et de même, la réciproque et légitime satisfaction des parties au saint mariage, est appelée par saint Paul devoir; mais devoir si grand, qu’il ne veut pas que l’une des parties s’en puisse exempter, sans le libre et volontaire consentement de l’autre, non pas même pour les exercices de la dévotion, qui m’a fait dire le mot que j ‘ai mis au chapitre de la sainte Communion pour ce regard; combien moins donc peut-on s’en exempter, pour des capricieuses prétentions de vertu ou pour les colères et dédains!

3. Comme ceux qui mangent pour le devoir de la mutuelle conversation doivent manger librement et non comme par force, et de plus s’essayer de témoigner de l’appétit, aussi le devoir nuptial doit être toujours rendu fidèlement, franchement, et tout de même comme si c’était avec espérance de la production des enfants, encore que pour quelque occasion on n’eût pas telle espérance.

4. Manger non point pour les deux premières raisons mais simplement pour contenter l’appétit, c’est chose supportable, mais non pas pourtant louable; car le simple plaisir de l’appétit sensuel ne peut être un objet suffisant pour rendre une action louable, il suffit bien si elle est supportable.

5. Manger non point par simple appétit, mais par excès et dérèglement, c’est chose plus ou moins vitupérable, selon que l’excès est grand ou petit.

6. Or, l’excès du manger ne consiste pas seulement en la trop grande quantité, mais aussi en la façon et manière de manger. C’est grand cas, chère Philothée, que le miel si propre et salutaire aux abeilles leur puisse néanmoins être si nuisible, que quelquefois il les rend malades, comme quand elles en mangent trop au printemps; car cela leur donne le flux de ventre, et quelquefois il les fait mourir inévitablement, comme quand elles sont emmiellées par le devant de leur tête et de leurs ailerons.

A la vérité, le commerce nuptial qui est si saint, si juste, si recommandable, si utile à la république, est néanmoins en certain cas dangereux à ceux qui le pratiquent; car quelquefois il rend leurs âmes grandement malades de péché véniel, comme il arrive par les simples excès; et quelquefois il les fait mourir par le péché mortel, comme il arrive lorsque l’ordre établi pour la production des enfants est violé et perverti; auquel cas, selon qu’on s’égare plus ou moins de cet ordre, les péchés se trouvent plus ou moins exécrables, mais toujours mortels. Car d’autant que la procréation des enfants est la première et principale fin du mariage, jamais on ne peut loisiblement se départir de l’ordre qu’elle requiert, quoique pour quelque autre accident elle ne puisse pas pour ]ors être effectuée, comme il arrive quand la stérilité ou la grossesse déjà survenue empêche la production et génération; car en ces occurrences le commerce corporel ne laisse pas de pouvoir être juste et saint, moyennant que les règles de la génération soient suivies: aucun accident ne pouvant jamais préjudicier à la loi, que la fin principale du mariage a imposée. Certes, l’infâme et exécrable action que Onan faisait en son mariage était détestable devant Dieu, ainsi que dit le sacré texte du trente-huitième chapitre de Genèse ; et bien que quelques hérétiques de notre âge, cent fois plus blâmables que les Cyniques desquels parle saint Jérôme sur l’Epître aux Ephésiens, aient voulu dire que c’était la perverse intention de ce méchant qui déplaisait à Dieu, l’Ecriture toutefois parle autrement, et assure en particulier que la chose même qu’il faisait était détestable et abominable devant Dieu.

7. C’est une vraie marque d’un esprit truand, vilain, abject et infâme, de penser aux viandes et à la mangeaille avant le temps du repas, et encore plus quand après icelui on s’amuse au plaisir que l’on a pris à manger, s’y entretenant par paroles et pensées, et vautrant son esprit dedans le souvenir de la volupté que l’on a eue en avalant les morceaux, comme font ceux qui devant dîner tiennent leur esprit en broche, et après dîner dans les plats; gens dignes d’être souillards de cuisine, qui font, comme dit saint Paul, un dieu de leur ventre. Les gens d’honneur ne pensent à la table qu’en s’asseyant, et après le repas se lavent les mains et la bouche pour n’avoir plus ni le goût, ni l’odeur de ce qu’ils ont mangé. L’éléphant n’est qu’une grosse bête, mais la plus digne qui vive sur la terre et qui a le plus de sens ; je vous veux dire un trait de son honnêteté: il ne change jamais de femelle et aime tendrement celle qu’il a choisie, avec laquelle néanmoins il ne parie que de trois ans en trois ans, et cela pour cinq jours seulement et si secrètement que jamais il n’est vu en cet acte; mais il est bien vu pourtant le sixième jour, auquel avant toutes choses il va droit à quelque rivière en laquelle il se lave entièrement tout le corps, sans vouloir aucunement retourner au troupeau, qu’il ne soit auparavant purifié. Ne sont-ce pas de belles et honnêtes humeurs d’un tel animal, par lesquelles il invite les mariés à ne point demeurer engagés d’affection aux sensualités et voluptés que selon leur vocation ils auront exercées, mais icelles passées de s’en laver le coeur et l’affection, et de s’en purifier au plus tôt, pour par après avec toute liberté d’esprit pratiquer les autres actions plus pures et relevées.

En cet avis consiste la parfaite pratique de l’excellente doctrine que saint Paul donne aux Corinthiens: « Le temps est court, dit-il; reste que ceux qui ont des femmes soient comme n’en ayant point ». Car, selon saint Grégoire, celui a une femme comme n’en ayant point qui prend tellement les consolations corporelles avec elle, que pour cela il n’est point détourné des prétentions spirituelles; or, ce qui se dit du mari s’entend réciproquement de la femme. «Que ceux qui usent du monde, dit le même apôtre, soient comme n’en usant point. » Que tous donc usent du monde, un chacun selon sa vocation, mais en telle sorte que n’y engageant point l’affection, on soit aussi libre et prompt à servir Dieu, comme si l’on n’en usait point. » C’est le grand mal de l’homme, dit saint Augustin, de vouloir jouir des choses desquelles il doit seulement user, et de vouloir user de celles desquelles il doit seulement jouir »:

nous devons jouir des choses spirituelles, et seulement user des corporelles ; desquelles quand l’usage est converti en jouissance, notre âme raisonnable est aussi convertie en âme brutale et bestiale.

Je pense avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre, sans le dire, ce que je ne voulais pas dire.

 

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CHAPITRE XL

AVIS POUR LES VEUVES

                           

 

Saint Paul instruit tous les prélats, en la personne de son Timothée, disant: « Honore les veuves qui sont vraiment veuves. s Or, pour être vraiment veuve, ces choses sont requises:

1. Que non seulement la veuve soit veuve de corps, mais aussi de coeur, c’est-à-dire qu’elle soit résolue, d’une résolution inviolable, de se conserver en l’état d’une chaste viduité; car les veuves qui ne le sont qu’en attendant l’occasion de se remarier, ne sont séparées des hommes que selon la volupté du corps, mais elles sont déjà conjointes avec eux selon la volonté du coeur. Que si la vraie veuve, pour se confirmer en l’état de viduité, veut offrir à Dieu en voeu son corps et sa chasteté, elle ajoutera un grand ornement à sa viduité et mettra en grande assurance sa résolution; car voyant qu’après le voeu il n’est plus en son pouvoir de quitter sa chasteté sans quitter le paradis, elle sera si jalouse de son dessein, qu’elle ne permettra pas seulement aux plus simples pensées de mariage d’arrêter en son coeur un seul moment, si que ce voeu sacré mettra une forte barrière entre son âme et toute sorte de projets contraires à sa résolution.

Certes saint Augustin conseille extrêmement ce voeu à la veuve chrétienne; et l’ancien et docte Origène passe bien plus avant, car il conseille aux femmes mariées de se vouer et destiner à la chasteté viduale, en cas que leurs maris viennent à trépasser devant elles, afin qu’entre les plaisirs sensuels qu’elles pourront avoir en leur mariage, elles puissent néanmoins jouir du mérite d’une chaste viduité par le moyen de cette promesse anticipée. Le voeu rend les oeuvres faites en suite d’icelui plus agréables à Dieu, fortifie le courage pour les faire, et ne donne pas seulement à Dieu les oeuvres, qui sont comme les fruits de notre bonne volonté, mais lui dédie encore la volonté même, qui est comme l’arbre de nos actions. Par la simple chasteté nous prêtons notre corps à Dieu, retenant pourtant la liberté de le soumettre l’autre fois aux plaisirs sensuels; mais par le voeu de chasteté nous lui en faisons un don absolu et irrévocable, sans nous réserver aucun pouvoir de nous en dédire, nous rendant ainsi heureusement esclaves de Celui, la servitude duquel est meilleure que toute royauté. Or, comme j’approuve infiniment les avis de ces deux grands personnages, aussi désirerais-je que les âmes, qui seront si heureuses que de les vouloir employer, le fassent prudemment, saintement et solidement, ayant bien examiné leurs courages, invoqué l’inspiration céleste et pris le conseil de quelque sage et dévot directeur, car ainsi tout se fera plus fructueusement.

2. Outre cela, il faut que ce renoncement de secondes noces se fasse purement et simplement pour, avec plus de pureté, contourner toutes ses affections en Dieu, et joindre de toutes parts son coeur avec celui de sa divine Majesté; car si le désir de laisser les enfants riches, ou quelque autre sorte de prétention mondaine arrête la veuve en viduité, elle en aura peut-être la louange, mais non pas certes devant Dieu, puisque devant Dieu, rien ne peut avoir une véritable louange que ce qui est fait pour Dieu.

3. Il faut de plus que la veuve, pour être vraiment veuve, soit séparée et volontairement destituée des contentements profanes. « La veuve qui vit en délices, dit saint Paul, est morte en vivant, » Vouloir être veuve et se plaire néanmoins d’être muguetée, caressée, cajolée; se vouloir trouver aux bals, aux danses et aux festins; vouloir être parfumée, attifée, mignardée, c’est être une veuve vivante quant au corps, mais morte quant à l’âme. Qu’importe-t-il, je vous prie, que l’enseigne du logis d’Adonis et de l’amour profane soit faite d’aigrettes blanches perchées en guise de panaches, ou d’un crêpe étendu en guise de rets tout autour du visage? ains souvent le noir est mis avec avantage de vanité sur le blanc, pour en rehausser la couleur. La veuve, ayant fait essai de la façon avec laquelle les femmes peuvent plaire aux hommes, jette de plus dangereuses amorces dedans leurs esprits. La veuve donc qui vit en ces folles délices, vivante est morte, et n’est à proprement parler qu’une idole de viduité.

« Le temps de retrancher est venu, la voix de la tourterelle a été ouïe en notre terre », dit le Cantique. Le retranchement des superfluités mondaines est requis à quiconque veut vivre pieusement; mais il est surtout nécessaire à la vraie veuve qui, comme une chaste tourterelle, vient tout fraîchement de pleurer, gémir et lamenter la perte de son mari. Quand Noémi revint de Moab en Bethléem, les femmes de la ville qui l’avaient connue au commencement de son mariage, s’entredisaient l’une à l’autre : « N’est-ce point ici Noémi? » Mais elle répondit: « Ne m’appelez point, je vous prie, Noémi » — car Noémi veut dire gracieuse et belle —« ains appelez-moi Mara, car le Seigneur a rempli mon âme d’amertume »: ce qu’elle disait, d’autant que son mari lui était mort. Ainsi la veuve dévote ne veut jamais être appelée et estimée ni belle ni gracieuse, se contentant d’être ce que Dieu veut qu’elle soit, c’est-à-dire humble et abjecte à ses yeux.

Les lampes desquelles l’huile est aromatique jettent une plus suave odeur quand on éteint leurs flammes: ainsi les veuves, desquelles l’amour a été pur en leur mariage, répandent un plus grand parfum de vertu de chasteté quand leur lumière, c’est-à-dire leur mari, est éteinte par la mort. D’aimer le mari tandis qu’il est en vie, c’est chose assez triviale entre les femmes; mais l’aimer tant, qu’après la mort d’icelui on n’en veuille point d’autre, c’est un rang d’amour qui n’appartient qu’aux vraies veuves. Espérer en Dieu, tandis que le mari sert de support, ce n’est pas chose si rare; mais d’espérer en Dieu quand ou est destitué de cet appui, c’est chose digne de grande louange: c’est pourquoi on connaît plus aisément en la viduité, la perfection des vertus que l’on a eues au mariage.

La veuve laquelle a des enfants qui ont besoin de son adresse et conduite, et principalement en ce qui regarde leur âme et l’établissement de leur vie, ne peut ni ne doit en façon quelconque les abandonner; car l’apôtre saint Paul dit clairement qu’elles sont obligées à ce soin-là, pour « rendre la pareille à leurs pères et mères », et d’autant encore que «si quelqu’un n’a soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il est pire qu’un infidèle. » Mais si les enfants sont en état de n’avoir pas besoin d’être conduits, la veuve alors doit ramasser toutes ses affections et cogitations, pour les appliquer plus purement à son avancement en l’amour de Dieu.

Si quelque force forcée n’oblige la conscience de la vraie veuve aux embarrassements extérieurs, tels que sont les procès, je lui conseille de s’en abstenir du tout, et suivre la méthode de conduire ses affaires qui sera plus paisible et tranquille, quoiqu’il ne semblât pas que ce fût la plus fructueuse. Car il faut que les fruits du tracas soient bien grands, pour être comparables au bien d’une sainte tranquillité; laissant à part que les procès et telles brouilleries dissipent le coeur et ouvrent souventefois la porte aux ennemis de la chasteté, tandis que, pour complaire à ceux de la faveur desquels on a besoin, on se met en des contenances indévotes et désagréables à Dieu.

L’oraison soit le continuel exercice de la veuve; car ne devant plus avoir d’amour que pour Dieu, elle ne doit non plus presque avoir des paroles que pour Dieu. Et comme le fer qui, étant empêché de suivre l’attraction de l’aimant à cause de la présence du diamant, s’élance vers le même aimant soudain que le diamant est éloigné, ainsi le coeur de la veuve, qui ne pouvait bonnement s’élancer du tout en Dieu, ni suivre les attraits de son divin amour pendant la vie de son mari, doit soudain après le trépas d’icelui courir ardemment à l’odeur des parfums célestes, comme disant, à l’imitation de l’Epouse sacrée: « O Seigneur, maintenant que je suis toute mienne, recevez-moi pour toute vôtre; tirez-moi après vous; nous courrons à l’odeur de vos onguents. »

L’exercice des vertus propres à la sainte veuve sont la parfaite modestie, le renoncement aux honneurs, aux rangs, aux assemblées, aux titres et à telles sortes de vanités ; le service des pauvres et des malades, la consolation des affligés, l’introduction des filles à la vie dévote, et de se rendre un parfait exemplaire de toutes vertus aux jeunes femmes. La netteté et la simplicité sont les deux ornements de leurs habits ; l’humilité et la charité, les deux ornements de leurs actions; l’honnêteté et débonnaireté, les deux ornements de leur langage; la modestie et la pudicité, l’ornement de leurs yeux; et Jésus-Christ crucifié, l’unique amour de leur coeur.

Bref, la vraie veuve est en l’Eglise une petite violette de mars, qui répand une suavité nonpareille par l’odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection, et par sa couleur moins éclatante témoigne la mortification; elle vient ès lieux frais et non cultivés, ne voulant être pressée de la conversation des mondains, pour mieux conserver la fraîcheur de son coeur contre toutes les chaleurs, que le désir des biens, des honneurs ou même des amours lui pourrait apporter. « Elle sera bienheureuse, dit le saint Apôtre, si elle persévère en cette sorte. »

J’aurais beaucoup d’autres choses à dire sur ce sujet; mais j’aurai tout dit, quand j’aurai dit que la veuve, jalouse de l’honneur de sa condition, lise attentivement les belles épîtres que le grand saint Jérôme écrit à Furia et à Salvia, et à toutes ces autres dames qui furent si heureuses que d’être filles spirituelles d’un si grand père, car il ne se peut rien ajouter à ce qu’il leur dit, sinon cet avertissement: que la vraie veuve ne doit jamais ni blâmer ni censurer celles qui passent aux secondes ou même troisièmes et quatrièmes noces; car en certains cas Dieu en dispose ainsi pour sa plus grande gloire. Et faut toujours avoir devant les yeux cette doctrine des Anciens, que ni la viduité ni la virginité n’ont point de rang au ciel, que celui qui leur est assigné par l’humilité.

 

 

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CHAPITRE XLI

UN MOT AUX VIERGES

 

 

O vierges, si vous prétendez au mariage temporel, gardez donc jalousement votre premier amour pour votre premier mari. Je pense que c’est une grande tromperie de présenter, en lieu d’un coeur entier et sincère, un coeur tout usé, frelaté et tracassé d’amour. Mais si votre bonheur vous appelle aux chastes et virginales noces spirituelles, et qu’à jamais vous veuillez conserver votre virginité, o Dieu, conservez votre amour le plus délicatement que vous pourrez pour cet Epoux divin qui, étant la pureté même, n’aime rien tant que la pureté, et à qui les prémices de toutes choses sont dues, mais principalement celles de l’amour. Les épîtres de saint Jérôme vous fourniront tous les avis qui vous sont nécessaires; et puisque votre condition vous oblige à l’obéissance, choisissez un guide, sous la conduite duquel vous puissiez plus saintement dédier votre coeur et votre corps à sa divine Majesté.

 

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