Saint Thomas

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HOMÉLIE SUR SAINT THOMAS,
L'APOTRE DE L'HINDE (1)

 

NOTE DU TRADUCTEUR.

 

Suivant certaines légendes, la délibération des Apôtres, réunis en conseil, au Cénacle, pour se partager le monde, en vue de la prédication de l'Évangile sur la terre, aurait été suivie d'un incident fort singulier.

Dans les Actes apocryphes syriaques de l'apôtre saint Thomas, publiés dans le tome III, p. 1 à 175, des Acta Martyrum et Sanctorum (Leipzig, 1890-1896) du Révérend Père Bedjan, ce détail est ainsi circonstancié :

Le tirage au sort venait de désigner à chacun des Représentants du Christ son champ d'action apostolique dans le monde. Tous acceptèrent avec bonheur le résultat de l'opération, à l'exception, toutefois, de l'apôtre saint Thomas, qui se montra hésitant. La perspective d'un grand voyage vers l'Hinde, qui venait de lui tomber en partage, ne lui souriait guère. Seule l'intervention du Christ, apparu sous la figure d'un simple marchand, vint mettre un terme à sa perplexité, en le vendant, comme esclave, à un certain Haban, courtier en voyage d'un roi Hindou désigné sous le nom de Goundafar. Le prix de la vente fut fixé à 20 pièces d'argent, que le divin Maître laissa

 

(1) C'est pour rapprocher l'orthographe de ce mot de celle de son équivalent syriaque (…)  (hïndù), que nous avons mis partout la lettre h avant la lettre i.

 

29

 

au « vendu » lui-même, à titre de frais de voyage. Quant à l'acheteur, il accepta le marché avec d'autant plus d'empressement que Thomas lui fut proposé comme un esclave fort habile à travailler le bois. Au surplus, le Vendeur remit à son client d'occasion la déclaration écrite que voici :

« (Moi) Jésus, fils de Joseph le charpentier, (natif) de Bethléem, village de Judée, je reconnais avoir vendu Juda-Thomas, mon propre esclave (1), à Haban, le marchand du roi Goundafar. »

Les Actes de saint Thomas font partie des productions les plus anciennes et les plus remarquables de la littérature syriaque. Ils ont déjà fait l'objet de très nombreuses études. Il nous a paru bon de faire connaître le poème dramatique, long de 820 vers, qu'ils ont inspiré à Jacques de Saroug (voir édition chaldéenne de Bedjan, tome III, p. 724 à 762). Il y aura intérêt à en rapprocher les détails de la rédaction des actes que nous venons de mentionner.

Pour terminer cette note, ajoutons que la vulgarisation des homélies métriques de Jacques de Saroug comportera non seulement la versification française de quelques-unes de ses meilleures compositions, mais aussi une petite étude sur la versification syriaque particulière à cet auteur. Entre la conception littéraire des Syriens et le génie de la langue française, il y a, pour ainsi dire, un abîme. Cependant nous avons des motifs de croire que l'alexandrin de ce poète a des analogies frappantes avec le grand vers classique français. Cette question nous préoccupe à juste titre et nous espérons pouvoir en aborder l'examen au moment opportun.

J. B.

(1) Le terme syriaque « 'abda » (…) qui se prononce ôwdâ, signifie aussi bien esclave que serf, serviteur, valet, domestique, etc. Néanmoins, si cruel que paraisse ce mot dans la bouche du « Libérateur des esclaves », le vocable doit être traduit dans le sens d'esclave, d'autant que nous savons qu'il s'agit tout bonnement d'un pseudo-esclave.

 

HOMÉLIE SUR L'APOTRE SAINT THOMAS

 

PROLOGUE (1)

 

Fils de Dieu, qui T'es laissé vendre,

Pour racheter le genre humain,

Laisse-moi l'histoire entreprendre

D'un homme vendu par ta main !

 

Toi, qu'offrit un valet infâme,

A vil prix, à tes détracteurs,

Fais que, par Toi, ma bouche acclame

L'un de tes loyaux serviteurs !

 

Grand Libérateur des esclaves,

Toi, qu'un libre félon en forçat travestit,

Fais que j'honore sans entraves

L'homme qui, libre en droit, esclave au loin partit!

 

De Toi son héroïsme émane,

Et par Toi son beau lustre a, sur le Monde, lui ;

En palpant ton corps diaphane,

Son geste incomparable a la Terre ravi !

 

De qui parviendrait la science

A d'un tel homme définir

La main passant avec aisance

Dans la Flamme sans y périr?

 

Et de qui sans amour la phrase

Saurait décrire exactement

De ce doigt, qu'un tel Feu n'embrase,

Le redoutable mouvement?

 

(1) Le prologue de Jacques de Saroug étant d'une longueur disproportionnée avec le sujet principal de la pièce, nous avons cru devoir en négliger les parties par trop diffuses. Comme chacun des quatrains français représente régulièrement un distique syriaque, le lecteur qui éprouvera la curiosité de confronter les deux textes s'y reconnaîtra sans de grands tâtonnements.

 

31

 

Je n'y suffis, je le confesse;

Je n'en suis digne, je le sais ;

Seul Dieu, que j'adore sans cesse,

Voudra m'aider dans mes essais !

 

J'ai voulu garder le silence,

J'ai craint qu'il ne devint fatal;

C'est qu'où la parole est d'urgence,

Se taire serait anormal.

 

L'enfant parle et son babillage

Ingénu n'est-il pas charmant?

S'il se tait, c'est mauvais présage :

Chacun croit muet cet enfant!

 

Ses parents, quand il balbutie,

En sont ravis : ses errements,

Ses jurons et sa fantaisie

Sont reçus pour des compliments !

 

Si, pour cause, l'on interroge

L'homme grave et de bon aloi,

A la bonne règle il déroge

S'il reste bouche close et coi !

 

Lorsque triviale est l'histoire,

Mutisme vaut mieux que récit ;

Mais se taire est un fait sans gloire

Quand de la Morale il s'agit.

 

Je vais donc me donner pour thème,

Si ce n'est pas témérité,

Celui qui sonda le sein même

Du Fils de Dieu ressuscité.

 

Mais que ce trait évangélique

Reste pour un autre sujet :

Disons comment fut le « Sceptique »

D'une vente en règle l'objet!

 

Relatons le fait de sa vente,

Suivant notre capacité ;

Son doute étant par la savante

Thèse des sages répété.

 

***

Quand, prêt à rejoindre son aire,

L'Aigle aux Aiglons fit ses adieux.

 

 

32

 

Les moutons restèrent sur Terre,

Le Berger disparut aux cieux !

 

Voulant propager l'Évangile,

Il tint qu'en chaque région

Se distinguât, nette et fertile.

De chacun d'eux la mission.

 

Pour au loin porter sa Parole,

A chacun attribution Propre

Il donna, sans que ce rôle

Mit entre eux la division.

 

A chacun sa géographique

Part Il fit, pour que leur ardeur,

Par concurrence apostolique,

Fît du Testament la grandeur.

 

***

 

Soudain une divine idée

Vint les Apôtres inspirer :

Pour avoir chacun sa contrée,

Ils durent donc au sort tirer.

 

Celui qui se complut à l'homme

Doter, comme son bon vouloir,

Décida que la Terre en somme

A ses Douze devait échoir.

 

Point pour banale ne suppose

Semblable répartition,

Car l'Esprit-Saint en fut la cause,

Qui mûrit leur décision.

 

C'est un par un qu'il les envoie

A l'encontre des carnassiers,

Afin que nul homme ne croie

Qu'au nombre sont dus leurs lauriers !

 

Oh ! que peut des moutons la masse

Devant un seul loup menaçant

Si le pâtre enfin ne le chasse,

 Son lourd gourdin en brandissant ?

 

Mille agneaux un loup famélique

Sait, à lui seul, épouvanter;

Ici, comment, lutteur unique,

Cent loups un mouton sut dompter?

 

33

 

Grâce à l'Agneau qui du Calvaire

A son grand bêlement poussé,

Douze agneaux ont la sanguinaire

Bande des fauves dispersé !

 

***

 

LE TIRAGE AU SORT

 

Vers la « chambre supérieure » (1),

Pour conseil ensemble y tenir,

De tous lieux vinrent, juste à l'heure,

Les Disciples se réunir.

 

Simon Pierre, leur chef, se lève

Pour présider : tel est son droit !

Et pour que le tout bien s'achève.

Chaque Disciple alors s'assoit.

 

Au tirage au sort on procède;

Pour la terre entre eux partager :

Que chacun d'eux son lot possède.

Pour l'Évangile y propager.

 

Pour qu'ait chaque Apôtre sa ville,

Les cités ils tirent au sort :

Donc, au jeu de son doigt docile,

Chacun son poste aura d'abord.

 

Au bout du doigt de Pierre monte

Rome, qu'en bon Prince il reçoit!

Éphèse à Jean tombe en bon compte

Jean convertir Éphèse doit.

 

Sion à Jacques se destine

Et la Judée à Matthieu ;

Corps noir enfin et laide mine,

L'Hinde échoit à Thomas par Dieu !

 

DÉSAPPOINTEMENT DE SAINT THOMAS

 

Quand, allongeant son doigt fébrile.

Il eut pris, tel Jonas, son lot,

 

(1) Dans le syriaque moderne, le terme persan (…)  balâhànà « haute maison » est d'usage courant quand il s'agit d'une chambre ou chambrette située au premier étage. Il  y a donc identité de sens entre ce terme et le mot syriaque (…)

 

34

 

Sitôt à son destin hostile,

Tel Jonas, il protesta haut !

 

Voyant de la Rome érudite

Les honneurs au Chef dévolus,

Thomas méprisa sans limite

L'Hinde infâme, au verbe confus.

 

En se remémorant d'Ephèse

 La parfaite civilité,

Combien il la trouvait mauvaise

De l'Hinde l'impudicité !

 

Il voit Barthélémy qui passe

Savant chez les Athéniens

Et Matthieu prendre aussi place,

Docteurs Juifs, parmi vos doyens!

 

Philippe est fier, les fils de même

De Zébédée et Bar Alphé :

Tous sont heureux. Seul morne et blême.

Thomas reste comme étouffé !

 

***

 

LES APOTRES

 

« Qu'as-tu donc, notre camarade?

Quelle est cette mauvaise humeur?

 Front sombre et visage maussade,

Tu semblés changer de couleur !

 

Pourquoi faut-il que tu sois triste

Devant l'acte émanant de Dieu?

Nous sommes gais : seul, pessimiste,

Tu te renfrognes en ce lieu !

 

Priant Dieu, nous le suppliâmes

De vouloir bien nous désigner

Nos postes, que nous décidâmes,

Suivant sa voix, de regagner.

 

Nous avons au sort tiré, certe ;

Mais Lui seul a tout partagé :

La contrée à chacun offerte

Est un don par Dieu ménagé.

 

A chacun était dévolue.

Par avance, sa région.

 

 

35

 

Ce vain tirage au sort donc flue

Sur la prédestination.

 

Prédestiné, le sort éclate

Sous nos mains : ainsi l'on conçoit

Que l'obstiné qui le constate

N'entre en conflit avec son doigt!

 

Le fait que Rome échoit à Pierre,

Au prince de l'apostolat,

Te prouve enfin qu'en la matière,

Dieu seul mène à ce résultat.

 

Pour l'Aîné de la Confrérie

La « Mère des Cités » optant,

Montre qu'il faut qu'en la série

Des lots, son lot soit le plus grand!

 

Peut-être par toi, grand sceptique,

Quant à la Résurrection,

Est-il précisément logique

Que l'Hinde ait sa conviction !

 

Toi dont le doute emplit l'oreille

Des habitants de l'Univers,

Seul, tu convaincras à merveille

Ces gens revêches et pervers !

 

Pars, descends, prêche, appuie, assure

« J'ai vu, moi, le Ressuscité

« Et, mes doigts sur chaque blessure

« Du Maître, je L'ai constaté ! »

 

Nous aurions beau tenter, nous autres,

D'évangéliser l'Hindoustan !

Nous n'y serions point des apôtres

Ayant ton « incrédule » élan ! »

 

***

 

 

SAINT THOMAS

 

Thomas dit : « Si la chose est telle.

Pourquoi seriez-vous tous admis

A porter sans moi la Nouvelle

Evangélique en tous pays?

 

Si plus que vous l'on doit me croire.

J'irai seul le monde prêcher !

 

36

 

Si mon crédit est plus notoire,

Restez ici, vous, sans broncher!

 

S'il suffît de moi, dans l'arène.

Pour lancer l'Évangile au loin,

Adieu! restez heureux, sans peine :

J'en serai l'unique témoin !

 

S'il faut partir, j'estime utile

De monter vers Rome avant tout ;

Rome, en controverses habile,

Surpasse l'Hinde de beaucoup !

 

S'il est vrai que sans témoignage,

Nul ne peut la Foi recevoir,

Que nul, à part moi, ne s'engage

A prêcher : j'y cours ! Au revoir!

 

Il faut qu'à Rome je me rende,

Pour un semblable Enseignement :

Pour que, partant de là, s'étende

Partout le Nouveau Testament.

 

Il faut que de la Cité-Mère,

Où je veux faire mon début,

Prenne son élan ma carrière,

Pour courir jusqu'au dernier but!

 

Restez, vous, prêcher la Judée.

Lieu de la Résurrection :

Seul, au loin j'épandrai l'idée

De son irradiation !

 

Ou restez, qu'exclusif apôtre

Je clame au loin : « Je L'ai touché ! »

Ou bien partons : je suis à votre

Mission expert attaché !

 

Si l'âpreté de l'Hinde exige

Ma déposition à moi,

Sans moi de Rome le prestige,

Pierre, récusera ta foi!

 

Ou qu'avec moi Simon rejoigne

L'Hinde, pour la moraliser !

Ou bien qu'avec lui je témoigne

S'il veut Rome évangéliser !

 

37

 

Ou bien, dans un collectif rôle,

Concentrons nos communs efforts.

Sinon, pour un nouveau contrôle,

Revenons au tirage aux sorts !

 

S'il m'échoit un lot identique,

Plus de débat! plus de conflit!

Ma part légitime authentique

Prouvant bien que Dieu seul la fit!

 

Peut-être — car la chose arrive —

Un doigt a-t-il, au jeu, triché,

Ou, de par malice furtive,

Un lot s'est des lots détaché!!

 

Non, pour époux je ne me donne

A Lia, fille aux yeux grivois,

Si du coup l'on ne m'abandonne

Rachel au superbe minois!

 

Non, jamais n'ira ma harangue

A ce peuple en deux sens obscur :

Teint noir et face affreuse, exsangue,

Cœur aveugle, grossier et dur.

 

Je ne veux esquisser le geste

Qui jette aux chiens la sainteté !

Donner la Morale céleste

Aux sans-cœur? Quelle absurdité!

 

Point vers l'Hinde n'ira ma route

Et ne m'en tenez pas rigueur !

Or qui se l'imagine ajoute

Erreur à sa profonde erreur!

 

Pour semblable champ, plein d'épines,

Il faut un bœuf solide et fort !

Non d'un nain veau les anodines

Forces ni le débile effort !

 

De ce terrain, en ronces riche,

Qu'à plusieurs l'on doit transformer,

Veut-on que moi seul je défriche

Le sol, pour y bon grain semer?

 

Avant que mon labour commence,

Vos champs auront gerbes de Foi !

Avant qu'ait mon sol sa semence,

Vos grains seront pains faits au Roi !

 

38

 

Avant qu'aient mes préliminaires

A l'Enseignement préludé,

L'espace où surgiront vos chaires

D'auditoire sera bondé!

 

Avant qu'ait pris, par moi, racine,

Dans l'esprit grossier des Hindous,

La Foi présentera sa fine

Production au Roi, chez vous!

 

Avant qu'ils aient d'élémentaires

Notions sur notre Jésus,

Vos disciples, sur d'autres terres,

Auront des chrétiens tant et plus!

 

Avant que par là-bas je fasse

Des enfants par les Saintes Eaux,

Se répandront vos fils en masse

Sous les quatre points cardinaux!

 

Avant que ces fils des ténèbres

Aient son crépuscule applaudi.

Le Soleil aura fait célèbres

Les vôtres en son plein midi !

 

Ayez ainsi la certitude

Que l'Hinde ne me verra pas !

Vers ce peuple en décrépitude

Ne s'achemineront mes pas !

 

La foi forme organisme unique :

N'en disséquez point l'entité !

Marchons la prêcher identique,

Sans scission, sans aparté!

 

***

 

LES APOTRES

 

Pour à Thomas répondre ensuite,

Les Apôtres la parole ont :

« Notre frère, qui donc t'excite .

A prendre un tel stupide ton ?

 

Pourquoi nous lancer ta critique

Lorsque tout blâme est loin de nous

Inconvenante est ta réplique.

Qui vient de nous semoncer tous!

 

39

 

Jésus seul vers ce lieu t'envoie,

Sans consulter Jean, notre ami:

Le Fils de Dieu l'Hinde t'octroie,

Sans Jacques, sans Barthélémy!

 

Si ta mission tu l'acceptes,

Va prêcher suivant ton destin,

Laisse tes prétextes ineptes

Et sois messager au lointain !

 

Si cette charge ne t'agrée,

Pourquoi nous blâmer là-dessus?

D'ailleurs, vers ladite contrée,

Vas-tu pour nous ou pour Jésus?

 

Ton sort du sol de l'Hinde étrenne :

Tu n'as rien à nous reprocher !

Recourons-nous à quelque chaîne

Pour te contraindre d'y prêcher?

 

L'Esprit t'a fait missionnaire

En Apôtre te choisissant :

Aux autres ne jette la pierre.

Comme un niais en agissant !

 

D'aujourd'hui n'est point ta querelle,

Invétéré contradicteur, :

A notre foi tu fus rebelle,

Quand ressuscita le Seigneur !

 

Tu pris pour mal fondé naguère

Notre témoignage parfait!

Pour comble, à ton doigt réfractaire

Ici, tu n'admets le clair fait.

 

Sans disputer, va, descends, prêche :

Ta chicane ne sert à rien ;

Que tu sois dispos ou revêche,

De l'Hinde est pour toi le chemin !

 

Pars où l'Évangile t'appelle,

Pour être par toi publié ;

Pars, à le bien servir excelle :

Tu n'en seras point oublié!

 

Tout comme pour Jonas, t'enchaîne

Ton destin: il faut obéir!

L'Hinde est ta Ninive : on t'y mène !

Marche y prêcher et sans faiblir!

 

41

 

Dieu veut ce peuple difficile.

Par ta parole, convertir;

Pars à sa volonté docile.

Sans en Jonas te travestir !

 

Comme médecin Il t'envoie

Au pays de maux infesté :

Marche au lointain, ton art déploie

Et sois une célébrité !

 

Ton Roi seul, devant l'adversaire,

T'enjoint de marcher au combat :

Tergiverser n'est point l'affaire

De qui veut être bon soldat !

 

Il ouvre voie à ton courage,

Vers l'épineuse région,

Pour qu'en tire ton labourage

Abondante production.

 

Il te fait tout entier lumière,

Pour les noirs du monde éclairer;

Tandis que ta lampe préfère

Dessous le boisseau se terrer!

 

Nous, c'est à titre de confrères

Que nous t'adressons notre avis :

N'oppose propos téméraires

A la vérité que tu suis !

 

Va dessus le comptoir étendre

L'argent qu'on t'offrit comme prêt :

Le Roi viendra son bien reprendre

Avec supplément d'intérêt.

 

Va-t'en t'exclamer de la sorte :

« Proche est le Royaume des cieux ! »

Fût-on sourd à ta voix, qu'importe !

Que soit ton effort sérieux!

 

Pars et qu'avec toi les éclaire

La Foi, dont ils n'ont sentiment;

Sans messager, cette Lumière

N'atteindrait leur entendement.

 

Comment, sans ouïr la parole

Du Fils, sauront-ils la saisir?

Sans d'un prédicateur le rôle,

Comment ces peuples convertir?

 

42

 

Où la pluie évite l'argile,

Quel grain du sol peut émerger ?

Où ne s'annonce l'Évangile,

Aux gens le Vrai reste étranger !

 

Sans l'entendre peut-on l'idée

Avoir de notre Enseignement?

Si la Foi n'est élucidée,

Nul n'aura Nouveau Testament.

 

Marche! en avant! fais-toi trombone,

Ou bien clairon sonore sois!

Marche ! aux défunts des tombes sonne

Et qu'ils surgissent à ta voix!

 

Descends, soleil, chasse et morcelle

La sombre erreur que là fait loi

Et que, sous la Clarté Nouvelle.

L'Hindoustàn respire avec toi ! »

 

***

 

SAINT THOMAS

 

Thomas dit :

« Allez-y vous-mêmes.

Tant vous êtes ingénieux !

Marchez, descendez vers ces lieux.

Pour y résoudre ces problèmes !

 

Ne me faites pas la leçon !

De vos avis, moi, je me passe;

Allez faire aux païens la classe,

Aux gentils ouvrez leur raison !

 

L'instruction à vous donnée,

Je la tiens de notre Sauveur,

Dont la sentence en sa rigueur

Est dans mon for enracinée !

 

Apprendre, moi, la Foi, par vous?

Cela ne m'est point nécessaire !

Joignez donc des Hindes la terre,

Pour la Foi donner aux Hindous !

 

Allez donc, vous, les séduire

Par ce qu'à moi vous suggérez

Et dès qu'ainsi vous les aurez

Conquis, venez de moi médire !

 

42

 

Partez-y la Foi proclamer

Et, quand seront ces gens en bande

Acquis à votre propagande,

Venez votre exploit proclamer!

 

Mais je suis, moi, votre septième,

Autant dire votre dernier :

Vers l'inconnu m'expédier,

C'est véritablement extrême !

 

L'Hinde eut justement convenu,

Plus qu'à Thomas, à Simon Pierre,

Ce pays eût mieux fait l'affaire

Du Chef et non d'un ingénu !

 

Où se tiennent des gens de taille,

Pour se révéler grands sabreurs,

Le Roi lance des éclaireurs

Qui s'illustrent dans la bataille.

 

Que notre Chef aille sabrer,

Au combat, des démons le Prince !

Seul, avec l'acharné qui grince

Des dents, il peut se mesurer.

 

Pierre et ses compagnons de pêche

 S'assoiront prendre des poissons,

Tandis qu'au pays des démons,

Seul, il faut que je me dépêche! !

 

Aille donc y prêcher qui veut!

Il ne me fera point envie :

A tel honneur je vous convie,

Car mon besoin s'en passer peut !

 

Je ne veux apôtre me faire,

Pour ces démons, pour ces noirauds :

Aux cœurs éteints, aux vils tableaux

Enseignement je ne confère !

 

J'opte pour la diffusion

Partout de la Nouvelle Aurore,

Pourvu que par vous s'élabore

Des Hindes la conversion !

 

Puisque sûrs qu'elle vous réserve

Accueil charmant, allez prêcher!

Ma nullité, pour la toucher,

Manque de suffisante verve.

 

43

 

Plus que la lugubre couleur

Voilant la physionomie,

Chez eux, la sinistre infamie

Mentale confine à l'horreur.

 

Ils ont de la Nuit l'apparence

Sombre, noire, horrible au complet.

Forme où la clarté n'apparaît,

De quelque côté qu'on s'avance.

 

L'affreux et repoussant dehors

Qui fait leur mine extérieure

Clame, au fond, combien plus écœure

Leur cœur auprès des traits du corps !

 

Du serpent le spectre horripile;

Mais cent fois plus grande est l'horreur

De son hideux intérieur,

D'où sourd le venin qu'il distille !

 

Plus que l'aspic à son charmeur,

L'Hinde, pire que la vipère,

Restera sourde et réfractaire

A l'enseignement le meilleur!

 

M'en aller chez l'ophidienne

Race des serpents m'est aisé :

Mais non chez ce peuple opposé

A la dogmatique chrétienne.

 

Le serpent frémit et se rend

A qui le somme, à qui l'adjure :

Mais l'impie a l'oreille dure :

C'est le roc sans entendement !

 

Sûre est la désobéissance

Des gens de l'Hinde au cou rétif :

Sur le rocher improductif

Pourquoi jetterais-je semence?

 

J'aurais bien plus facilement

Prêché, non l'Hinde, mais Sodome,

 Que la vogue du Fils de l'Homme

Eût arrachée au châtiment!

 

Que nul de l'Hinde malfamée

N'évoque ici le souvenir !

Je ne veux son nom retenir :

Qu'elle ne soit jamais nommée!

 

44

 

Non!  j'irai plutôt des enfers

Catéchiser la nécropole !

Mieux vaut des trépassés le rôle

Que l'entêtement des pervers!

 

Le roi de l'Hinde en fiel surpasse

La férocité de la Mort ;

Des meilleurs arguments l'effort

 Ne fléchira l'être tenace !

 

Prêcher par delà les confins

De la Terre, c'est mon envie.

Pourvu que jamais de ma vie

Je n'approche les Hindiens!

 

Bien que je ne sois point transfuge,

Qu'on me jette en mer, tel Jonas!

Plutôt qu'éclairer des ingrats.

Je préfère un sombre refuge !

 

Dans le gouffre de l'Océan,

Mieux que sur l'Hindien rivage,

Je saurai porter mon message

Au Behmoth, au Léviathan !

 

Mieux vaut vivre en le voisinage

Des poissons et delphinidés

Qu'être avec des dévergondés

Grand maître, éminent personnage!

 

Stupide est qui sème son grain

Sur une surface rocheuse :

Sa main qui sème est main fâcheuse :

 Nul blé n'y lèvera demain !

 

Enterrer l'or? mais pourquoi faire?

L'encens pourquoi mettre au tombeau?

Peut-on par un négoce beau

Exploiter défunts et poussière?

 

Mais jetez les perles aux porcs,

Aux chiens aussi la chose sainte,

Puis sommez-moi d'offrir sans crainte

Ma Morale aux gens sans remords !

 

Tirez des buissons, pour vendange,

Raisins, figues, fruits délicats,

Alors je pourrai des ingrats

Tirer des produits de louange !

 

45

 

Imposez du bœuf au chacal

Le joug, pour votre labourage,

Et je dompterai le sauvage

Instinct de ce clan bestial! »

 

***

 

LES APOTRES

 

« Thomas, reprend la Compagnie,

Thomas, assez d'acrimonie !

Ne sois point, frère, un révolté

Contre l'évidente équité !

 

Devant les disciples n'étalé,

De grâce, un semblable scandale !

Sinon, chacun, comme Thomas,

Pourra clamer : « Je n'irai pas ! »

 

Et si tout le monde réplique

A la façon de ta critique,

Quel arrêt, quelle obstruction

A l'évangélisation !

 

Tu peux, si tu compromets, certe.

L'intérêt de la route ouverte,

Travailler à décourager,

Parmi nous, plus d'un messager!

 

Que le ferme élan ne chancelle,

Par toi, de la Bonne Nouvelle !

Que ton trop chicanier débat

N'entrave notre apostolat !

 

Notre marche, d'astrale allure,

Éclipse ou barrière n'endure :

Sereine constellation,

Évoluons sans flexion !

 

Il faut — et ta consigne est claire —

Être, au lointain, missionnaire!

Si tu réponds par un refus,

Digne tu n'es point de Jésus!

 

L'Évangile à ce peuple porte ;

Et s'il le repousse, qu'importe !

La somme mets sur le comptoir :

Ton Maitre la fera valoir !

 

46

 

Va prêcher, et si l'on t'entrave,

L'honneur est sauf, l'échec peu grave ;

Sème au gré de l'Espoir tes grains :

Dieu reconnaîtra tes desseins !

 

Toute peine est récompensée

Selon la force dépensée :

A tel considérable exploit,

Telle grande couronne échoit!

 

Quelque grande que soit ta peine,

Du Patron la main souveraine

Payant le tardif ouvrier,

Ne saurait jamais t'oublier !

 

Peine en l'âpre Hinde et que ta tâche

De son sol les ronces arrache !

Par toi le bon grain y semé

Vite en fruit sera transformé !

 

Qu'aurait fait une Hinde érudite

De tes connaissances l'élite,

Mais l'Hinde ignore; elle est ton but :

Va l'entraîner vers son salut !

 

Marche parer cet être immonde,

Tout son corps poussiéreux émonde;

Et fiance-la, si tu vois

Qu'elle en est digne, au Roi des Rois!

 

Purifiant dans l'eau mystique

Toute sa tare idolâtrique,

Ote l'amas fangeux, infect

De tout son paganisme abject!

 

Ton mérite en ceci réside :

Embellir un être sordide;

Celle que couronne le beau

Se dispense de ton cadeau !

 

A ceux que la santé ne quitte

Nul médecin ne fait visite ;

Seuls les malades ont besoin

Et de sa cure et de son soin.

 

Pour la seule terre souffrante

D'urgence est la pluie abondante,

Dont les gouttes, tombant en flots.

L'irriguent comme des canaux,

 

47

 

Seul l'œil endolori souhaite

Qu'un oculiste le furette !

Un membre sain, évidemment,

N'a que faire d'un traitement.

 

Saturons d'eau cette contrée

Par le paganisme altérée.

Et non le sol favorisé

Qu'a l'Onde céleste arrosé !

 

Porte aux païens ton influence

Nous nous passons de ta science

Aux malades la santé rends :

Nous sommes sains et bien portants

 

L'Hinde t'échoit en partenaire.

Comme à chacun de nous sa terre :

Libre à toi de prêcher ailleurs :

Nous n'en aurons point de rancœurs

 

Prends ton lot, puis à ton partage

Ajoute un quelconque avantage,

Si bien qu'à la fin, pour profits,

Ton talent en produise dix !

 

Fais de l'Évangile l'affaire !

Tu recevras juste salaire :

Un diadème radieux

Ton front parera dans les cieux !

 

Ne crois point nous faire des grâces,

Si ton temps à prêcher tu passes !

Qu'à prêcher tu sois ou non prêt,

Nous y marcherons sans arrêt !

 

En t'immobilisant, ne laisse

L'Enseignement dans la détresse!

L'heure a sonné d'ensemencer :

Cesse, ami, de tergiverser !

 

Des semis buvant la même onde

Pluviale qui les féconde,

Seul le plus précoce a l'honneur

D'arborer gerbe de primeur ! »

 

48

 

***

 

SAINT THOMAS

 

Thomas dit : « Pour l'Hinde féroce

Et pour son sol par trop ingrat,

Tout grain, tardif ou bien précoce,

Aboutit au vain résultat !

 

Me voulez-vous semeur prospère,

Donnez-moi tout autre terrain !

Quant à cette stérile terre,

Je la repousse avec dédain !

 

Laissez-moi certain sol fertile,

Tels ceux que vous avez reçus,

Et si je n'offre, en temps utile,

Gerbe au Roi, que je sois confus!

 

J'ai pour Rachel mené charrue,

Non pour Lia, fille aux yeux laids!

Pourquoi prendre une malotrue

Au lieu de celle aux jolis traits?

 

L'Hinde n'était la perspective

De mon apostolique ardeur :

Je ne veux pour prérogative

De cette Lia la laideur !

 

Votre querelleuse censure

M'a de scepticisme inculpé ;

Et j'ai supporté votre injure,

Tant la Foi m'a préoccupé !

 

L'amas global des eaux n'entame

L'édifice érigé par moi !

Vous me jetez sévère blâme

Parce que de roche est ma Foi !

 

De tout vent, de toute tornade

Mes dômes affrontent le choc ;

Et je subis votre estocade

Pour avoir bâti sur le roc ! »

 

49

 

LE CHRIST

 

Mais le Maître à son serviteur de dire

(Car Il apparut alors à Thomas) :

« Thomas, j'irai, moi, pour mieux t'y conduire,

Prêcher l'Évangile, avant toi, là-bas!

 

Je vais être avec toi missionnaire

Et, pour publier le bruit comme il faut

De ta visite à la lointaine terre,

Je te servirai, moi, comme héraut!

 

Je ferai de toi, dans l'Hinde, un Moïse

Dressé devant un second Pharaon;

Au roi, dont la Cour te sera soumise,

Tes prodiges grands feront la leçon !

 

Arbore ma Croix ! Dompte l'Altitude !

Par elle commande à la profondeur !

Toute la Nature avec promptitude

Fléchira, par toi, devant sa grandeur!

 

Frappe le Démon, tyran qui ne souffre

Aucun parallèle avec Pharaon : Satan a pour

Nil l'Erreur où s'engouffre

L'Humanité, quel sinistre plongeon !

 

Lève haut ton bras, brandis ta baguette !

Tel le Fils d'Amram domptant les sorciers

Tu verras tomber et faire courbette

Les païens en chœur, confus à tes pieds !

 

Clame aux « inhumés » : « Debout! » et, docile,

Tout mort, entendant ta sommation,

Sitôt secouera sa funèbre argile,

Pour proclamer ma Résurrection !

 

Les lépreux rends nets, l'ouïe aux sourds donne;

A la vie aussi rends les trépassés :

Que l'éclat de tes prodiges seul prône

Mon Verbe aux païens, sans Foi délaissés !

 

Va, comme un lion, droit vers la tanière

Du « Renard » et pousse un rugissement

Tel, que sur-le-champ, devant ta crinière,

Satan tombe et crève infailliblement !

 

50

 

Sème l'épouvante où le Diable aligne

Ses hordes en rangs, pour les exercer!

Jette sur ces loups l'effroi : que ton signe

Ces fauves excelle à pulvériser !

 

Intrépidement revêts la secrète

Armure qu'à toi présente ma main

Et sus au Tyran, puisqu'il empiète

Mes frontières, va! Marche avec entrain!

 

Avec toi, j'irai dans l'Hinde moi-même :

Viens-y : nous irons tous deux en amis!

Sois mon compagnon et moi, par système,

Je te servirai d'élève soumis!

 

Commande en maître : à ta parole émise

Opposition je ne ferai point:

Quel que soit l'objet auquel elle vise,

L'acte doit la suivre à brûle-pourpoint!

 

Pars en simulant d'être seul, unique,

Bien qu'en vérité seul tu ne sois pas,

Puisque moi-même et ma troupe angélique,

Nous t'emboîterons sûrement le pas !

 

Je te lance vers l'Hindienne terre :

Descends, marche, prêche et docile sois!

Et, sans t'en prendre à nul autre, obtempère

A l'ordre émané de ma propre voix!

 

Quand des régions se fit le triage,

J'étais avec vous, parmi vous présent:

Lorsque de vos lots se fit le tirage,

J'en rendis, moi seul, l'ordre intéressant :

 

J'appris à la main, à procéder prête,

Comment s'y prendre et comment manœuvrer

De même qu'aux doigts j'indiquai la nette

Quantité de lots qu'ils devaient tirer !

 

C'est par moi que Rome à Pierre est donnée,

C'est par moi que l'Hinde a choisi Thomas!

A chacun de vous est abandonnée

Sa terre, par qui? Par moi, n'est-ce pas?

 

De l'Hinde la route, mon Apôtre, arpente :

En esprit je fais avec toi chemin.

Donne-moi ton cœur, que je te présente

Ma Droite et marchons la main dans la main !

 

51

 

A toi seul j'ai fait cette unique grâce,

Ce privilège à nul autre accordé :

N'ont touché de mes blessures la trace

Ni Pierre ni les fils de Zébédé !

 

Ta bouche, qui dit : « Si je ne le sonde,

« Je persiste en mon incrédulité ! »

Doit de l'Hindoustan s'exclamer au Monde :

«  Je L'ai vu, moi, j'ai palpé son côté! »

 

Et pour que chacun, ici-bas, comprenne

Quelle est pour toi ma prédilection,

Je vais te vendre esclave, pour la peine

De ta trop sceptique obstination !

 

Tel pour des captifs, je veux sur facture

Inscrire à quel taux je vais te coter

Et t'y garantir, par ma signature,

Toi, mon bien, à qui voudra t'acheter!

 

J'y parapherai mon nom et je pense

Qu'il faut que le tien y soit inclusif :

Tu seras esclave, oui, mais d'apparence,

Tel ce père est mon « père » au sens fictif!

 

Je me suis donné Joseph comme père.

Tandis qu'il est loin d'être mon papa!

Esclave d'Haban sois, mais considère

Qu'esclave réel, non plus, tu n'es pas!

 

Je me suis fait un père par tactique,

« Père nominal », peut-on définir;

Je te fais esclave, onques authentique,

Mais esclave en nom, pour l'Hinde affranchir?

 

« Fils du Charpentier » portera ma griffe!

Bien que je ne sois fils de charpentier!

Souffre qu'on t'inscrive esclave apocryphe,

Esclave de nom, et non de métier!

 

Pour me voir mourir, tu sais qu'Iscariote

M'a vendu, pour ma rançon empocher;

Même en te vendant, ami, je te dote

D'un suprême don : Liberté prêcher!

 

Qu'un disciple à son Maître on assimile,

N'est-ce pas déjà privilège grand?

Suffit qu'il l'imite, il n'est pas utile

Qu'il veuille occuper plus notoire rang.

 

52

 

Même au serviteur qui grandit, progresse,

Le maître est toujours fort supérieur :

Si haut qu'il s'élève ou monte ou se dresse,

Il n'arrive qu'où brille son seigneur!

 

Tu dois m'imiter, moi qui fus esclave,

Moi qui me fis serf par ma volonté ;

Moi qui fus vendu, qui reçus la bave

De ce fourbe à qui mon prix fut compté ?

 

Ma personne à moi, qui l'a-t-il vendue

Aux Juifs, sinon leur plus bas serviteur!

Ta vente sera, quoique inattendue,

Moins cruelle, ayant ton Dieu pour auteur ! »

 

 

***

 

SAINT THOMAS

 

« Si ta décision est telle,

Maître, je ne veux l'éluder;

Si l'Hinde par ta Voix m'appelle,

Je m'incline : viens m'y guider.

 

S'il se peut qu'elle soit changée,

Change ma destination ;

Sinon, l'Hinde m'est adjugée :

Je suis prêt pour ma mission.

 

Ce que j'espère de ta grâce

Me soit, si possible, donné!

Sinon, je vais franchir l'espace,

Pour le lieu qui m'est destiné.

 

Puisqu'il faut partir, que je parte

Au moins libre, au gré de l'élan

De ta libératrice Charte

Et non serf, comme un Chanaan !

 

De Chanaan je n'ai la tare,

A témoin ton savoir béni !

Faut-il, hélas ! qu'on me compare

A l'insolent qui fut puni?

 

Oh ! par pitié, que nul ne pense

Qu'un disciple esclave Tu fis ;

Et que, sans être en l'indigence,

Tu palpas son malheureux prix!

 

 

53

 

L' « on dit » irait son commentaire :

« Tel disciple était un raté

« Et son Maître, dans sa misère,

« L'a tout simplement brocanté ! »

 

N'es-Tu pas la grande richesse?

N'es-Tu pas le vrai possesseur?

Me vendre sans être en détresse,

Me semble choquer ta grandeur!

 

A Toi troupeaux, files et bandes

Du bétail et leur contingent :

Pourquoi faut-il que Tu me vendes,

Comme un mouton, pour de l'argent?

 

Je ne dois, de par ton précepte,

Drachme ni bissac posséder :

Ta main, pourquoi, Seigneur, accepte

Pour vingt pièces de me céder?

 

Ne permets qu'un pareil scandale

Soit parmi les Juifs répandu :

Ils pourraient crier : « O Morale !

« Jésus son apôtre a vendu. »

 

Leur blâme déjà nous accable,

Pour T'avoir suivi d'un élan:

Leur haine serait implacable

Si Tu nous mettais à l'encan !

 

Que pour parer à ta misère

Tu m'eusses d'urgence vendu,

Oh! je me fusse laissé faire

Joyeusement, c'est entendu !

 

S'il T'eût fallu le nécessaire

Pour à César impôt payer.

J'eusse voulu, pour à Toi plaire,

En vrai stater me monnayer!

 

Ne laissons pas la voix inique

Des païens et Juifs tour à tour

Lancer vers Toi cet ironique :

« Vive le Roi qui vend sa Cour! »

 

« Pour que son œuvre à bien Il mène,

« Il Lui faut, diront-ils, des bras

« Par myriades, non la douzaine

« Dont Il vend l'un par embarras ! »

 

54

 

Tout comme a douze mois l'Année,

L'Evangile a douze ouvriers :

J'en romprais la marche ordonnée

Si de mon rang je déviais.

 

N'as-Tu promis à ta Douzaine

Douze sièges pour attributs?

Un esclave traînant sa chaîne

Jugera-t-il douze tribus?

 

Si je suis serf, à mon servage

Ote son rôle de héraut ;

Qu'à l'Apostolat l'esclavage

N'inflige avilissant défaut !

 

Fais de moi de deux choses l'une :

Apôtre ou bien simple valet!

A moi geôle ou libre tribune,

L'une ou l'autre, comme il Te plaît !

 

Ou donne-moi la servitude

Et je poursuivrai mon labeur;

Ou laisse-moi mon attitude

Digne de ton prédicateur !

 

Qu'apôtre, je ne dégénère

En pitre, à l'instar de ce Cham

Qui, pour avoir raillé son père,

Ne devint qu'un maudit quidam.

 

Si le hasard m'eût fait esclave,

Si mon sort m'eût fait un forçat,

N'eusses-Tu brisé mon entrave

En procédant à mon rachat?

 

N'as-Tu pas l'esclave famille

D'Adam, Toi-même, racheté?

Nous, qu'à tes pas la Foi cheville,

Perdrions-nous la liberté?

 

Notre émancipation fleure

Ton seul sang vivifîcateur ;

Fais que l'esclavage demeure

Loin de ta Croix de Rédempteur

 

Si Tu me veux esclave, certe,

J'irai mes possesseurs servir.

Si Tu me veux Apôtre alerte,

Puissé-je librement partir!

 

 

55

 

« Nul à la fois ne sert deux maîtres ! »

C'est Toi qui me l'as enseigné !

Apôtre-esclave enfin puis-je être,

Pour double jeu simultané?

 

S'il faut qu'esclave je m'en aille,

Qu'on me dispense de prêcher!

S'il faut prêcher vaille que vaille,

Étant captif, puis-je y marcher?

 

Et si le Corps Apostolique

Doit être fait esclave ainsi,

De par ta divine logique,

Vends tous mes compagnons aussi!

 

Pourquoi, moi seul, me mettre en vente,

En m'ôtant mes droits les plus chers

A la liberté bienfaisante,

Qui ne quitterait point mes pairs?

 

Marchons tous esclaves nous faire!

Qu'un égal sort, en tous les cas,

Entraîne donc chaque confrère

Et j'accepterai sans fracas!

 

Qu'on m'exhibe l'acte de vente

Qui livre Pierre et cède Jean!

Et sans dépit je me contente

Que tu me mettes à l'encan !

 

Vienne Philippe et son prix pèse

Et que mes yeux voient sa valeur !

Alors je me liquide à l'aise

Et cesse ma mauvaise humeur!

 

Vends avec moi Jacque et son frère

Et Barthélémy mêmement.

Puis à dix clients à l'enchère

Je suis immédiatement !

 

Tant pour le zélé Cananite

Que pour le fils d'Alphée ici,

Rédige acte de vente écrite

Et je signe le mien aussi!

 

Qu'à son tour André passe en vente !

Qu'esclave et serf Matthieu soit.

J'irai dans leur rang sans attente

Braver même la mort tout droit !

 

56

 

Si Tu veux que notre Ambassade

Soit en esclavage réduit,

Commence par Pierre et dégrade

Chaque disciple qui te suit!

 

Me ravaler au rang d'esclave,

Moi seul, Seigneur, ça m'est cruel !

Vends-nous en chœur : je serai brave !

Vends-nous si ton plaisir est tel !

 

Je ne veux enchaîner mes frères

Ni leur ravir leur liberté :

Mes desseins les plus réfractaires

S'inspirent de l'Egalité !

 

Même s'il Te plaît de ne vendre

Nul autre que moi, je suis prêt :

Je veux à ton désir me rendre

Sans discussion, sans arrêt!

 

Dussé-je être accablé de chaînes,

Je marcherai sans sourciller.

Vers cent Hindes si Tu m'entraînes,

J'y courrai ton nom publier !

 

Pour vivre ou pour mourir, mon âme

Ton ordre ne veut infirmer :

Dans la mer comme dans la flamme,

Pour Toi, je consens m'abimer !

 

Si je suis vendu, Maître, appelle

Mon acquéreur son bien saisir!

J'attends que ta plume libelle

La traite selon ton désir.

 

S'il faut périr, que je périsse !

Mourir pour Toi, c'est vivre encor !

Feu, sabre ou tout autre supplice

Subis pour Toi sont un trésor (1) !

 

Suffit que ta main me seconde,

Parmi les ingrats en émoi,

Pour que leur bouche soit féconde

En fruits de louanges pour Toi !

 

Si ton message m'y précède,

Pour préparer ma mission,

Sur ton sceptre, grâce à ton aide,

J'inscrirai cette région !

 

(1) Ici le traducteur omet un distique dont le premier vers est perdu.

 

57

 

Suffit que là-bas Tu m'entendes,

Quand je T'aurai sollicité,

Pour qu'aussitôt foules et bandes

S'éprennent de ta Vérité !

 

Quand, hors de sa pierre tombale,

Le mort, à ma voix, sautera.

Des païens l'erreur sépulcrale

Sa proie immense lâchera!

 

Si, par moi, les maux Tu soulages

Et guéris les paralysés,

 Les idolâtriques ravages

Seront vite pulvérisés !

 

Si diables et démons je traque,

A ton énergique signal,

Sitôt ma virulente attaque

Sapera leur clan infernal!

 

Puisque, à ma voix, même la brute

Désertique s'assouplira,

Bien que plus revêche et hirsute,

Vers Toi la bête humaine ira !

 

J'invoquerai l'Esprit, de suite

Il descendra sur eux planer !

Et leurs foules, à mon invite,

Viendront ta louange entonner !

 

Suffira qu'en ton nom je signe

Maints moutons, pour que mon travail

Réunisse un grand troupeau digne

De peupler ton vaste bercail !

 

Là, ton Eau des plus altérées

Semences, au jour opportun,

Seule tirera des denrées

Soixante et même cent pour un !

 

Si je fixe sur ces rivages

Des plants qu'arrosera ta main,

Chargés de doux fruits, leurs branchages

Réjouiront ton cœur divin !

 

Je vais y descendre me faire

Esclave pour Toi : Maître, viens !

Viens de ton serf l'itinéraire

Suivre et ta promesse maintiens !

 

58

 

Pour ton amour je m'exécute

Et je pars, bien qu'à contre-cœur!

Sois mon guide et soutiens ma lutte

Contre l'Hinde et son empereur!

 

En contestant le Vrai, j'avoue

Avoir par trop craint le hasard :

Mais toute peur, je la bafoue

Où ta fortune a fait ma part !

 

Legs béni, part inviolée,

Héritage réconfortant,

J'affronterai charge et mêlée

Près de ma droite en Te sentant

 

Si l'angoisse encore m'habite,

Devant l'âpre étape, l'effroi,

Seigneur, mes pas ne débilite,

Je marche en me fiant à Toi ! »

 

***

 

De Thomas la glose étant achevée,

Du Seigneur la voix, quoique au ton royal.

Baisse tendrement sa note élevée,

Pour mieux désarmer son grand Général !

 

Voyant qu'étant homme, il cède à la crainte

Semblable entreprise en envisageant,

Il lui donne enfin sa divine étreinte,

Envers lui sa main suprême allongeant!

 

Il le vit doutant, tel Pierre sur l'onde,

De pouvoir partir sans bientôt sombrer,

Il lui tendit à la même seconde

Sa main, pour ses pas tremblants rassurer

 

Soucieux, en proie à l'inquiétude,

Plus que ne le fut Pierre assiégé d'eau,

Thomas s'agitait dans la multitude

Des flots de pensers battant son cerveau.

 

De l'Hinde pour lui le fracas s'énonce

Plus que ne rugit la mer en fureur;

Il tremble et sent bien qu'il glisse et s'enfonce,

Tandis que surgit le Geste sauveur !

 

Et lançant vers lui son sévère blâme,

Comme vers Simon marchant à rebours,

 Jésus tend ses bras et sauve son âme,

Qui déjà clamait : « Seigneur! Au secours! »

 

59

 

LE CHRIST

 

« Qu’ as-tu donc, Thomas? D'où vient ta détresse

Doutes-tu de ma sincère promesse?

Ta foi chancelle et ton amour décroît !

Mon verbe prends-tu pour un vain surcroit?

 

Si droit au tombeau, moi, je t'achemine,

Tu dois marcher sans prendre triste mine !

La Mort, qui m'a seul pour Maître et Seigneur,

Adore en tremblant partout ma grandeur !

 

Dusses-tu couler au fond de l'abîme,

Des fils de l'enfer fusses-tu l'intime,

Tu m'y trouverais, même en cet état,

Moi seul tout-puissant, moi Seul potentat !

 

Mon pouvoir s'étend discrétionnaire

Du plus haut des cieux jusques sous la Terre !

Et l'Hinde comment, par prodige quel

Secouerait mon joug, joug universel?

 

Et quant à ta vente, oh ! ne t'en afflige :

C'est un simple atout que ma main dirige!

Tu verras venir, captif peu banal,

Des rois rendre hommage à ton piédestal.

 

Vois qu'Ananias et ses camarades

Furent des captifs ayant de tels grades

Que des souverains vrais honneurs princiers Leur rendirent en tombant à leurs pieds !

 

Jeunes exilés pris loin de leur terre,

D'esclaves traités par force étrangère,

N'étaient-ils pas, grâce à ma volonté,

Vénérés tous par une Majesté?

 

Et si Daniel, forcé de la sorte,

Partit en exil et sous bonne escorte,

Cependant plus d'un monarque du lieu

Plia devant lui, comme devant Dieu !

 

« Pour lui vos encens, mes thuriféraires !

« Pour lui vos présents, mes grands dignitaires !

« Lui », c'est Daniel et l'ordre donné

Émanait formel d'un chef couronné.

 

Vois si les païens eurent grande idée

De celui qui fut esclave en Chaldée :

Ces gens, bien que loin de leur Créateur,

Adorèrent Dieu dans son serviteur !

 

60

 

Neboukhadnasar, dit tête dorée,

Cette Majesté chef d'or attitrée

Hommage royaux et parfum subtil

Daigna présenter au Fils de l'exil.

 

Si l'acte d'un roi et de son armée

Ont de Daniel fait la renommée,

Des lions combien l'adoration

Surpasse en éclat toute autre action !

 

En son plein foyer, le feu qui tournoie

Reste subjugué, respecte sa proie.

L'idole n'est plus qu'amas de débris;

Les lions, fermant la gueule, ont compris!

 

Voilà des captifs que leur esclavage

En chefs érigea, malgré leur jeune âge :

Hier, humbles manants, sans gîtes ni toits,

Aujourd'hui des rois, même rois des rois!

 

Ceux-là donc imite, à leur hauteur monte

Et ma Vérité proclame sans honte :

Plus haut que le leur je ferai ton rang

Et, fusses-tu serf, tu resteras grand !

 

L'empereur de l'Hinde et ses militaires

T'honoreront tous, tels des tributaires :

Ton pouvoir, là-bas, vaste je le veux,

Toi-même éminent et ton nom fameux.

 

Chez les gens, tout comme aussi chez les bêtes,

Eclateront tes merveilles si nettes,

Que de l'Hindoustan alors les humains

Tes signes prendront pour signes divins.

 

Ce que j'ai fait, moi, tu feras: que dis-je?

Tu m'éclipseras en plus d'un prodige,

Afin que le monde apprenne, étonné,

Quel gage d'amour à toi j'ai donné.

 

Ta parole aux sourds et ton verbe aux bouches

Closes droit iront des bêtes farouches

Et les êtres bruts, inertes et lents,

Pour mieux t'obéir, deviendront parlants.

 

Et de Balaam imitant l'ânesse,

Un ânon criera cette phrase expresse :

« Cet homme-là tient de Dieu son mandat

« Oyez ses propos, faites-en état. »

 

61

 

 

Le sourd, à ton ordre, aura la Parole;

La brute, avec toi, jouera nouveau rôle.

Tes hauts faits seront des miracles tels,

Que n'y voudront pas croire les mortels.

 

Des chacals sans frein, indomptés par l'homme

Seront, grâce à toi, des bêtes de somme,

Que je pousserai sous ton joug à toi,

Comme des taureaux marchant en convoi !

 

Tes exploits seront tels que n'en eut guère,

Depuis qu'elle existe, ici-bas, la Terre:

Et surpassera (par moi remué),

Ton bras, les Moïse et les Josué!

 

De l'Hinde par toi la laideur extrême

Aura la splendeur d'un fin diadème.

Tu seras couronne et, de tes feux ceint.

L'horrible pays prendra charmant teint.

 

Quand sur ces « obscurs » poindra ta lumière,

Lorsque aura leur front nuance plus claire,

L'Hinde un TE DEUM dira solennel,

Te voyant nouveau soleil en son ciel !

 

***

 

Thomas, viens de Joseph te révéler émule,

Émule du Juste oppressé !

Du vendu qui, d'un puits bourbeux et minuscule,.

S'est sur char de gloire hissé!

 

L'Hinde, c'est ton Egypte : en avant! Marche et jette

Ce grand cri d'alarme en son sein :

« Proche est votre famine, Hindous, vos âmes guette

« Le manque du Verbe divin! »

 

Joseph eut beau tomber, en pleine Egypte, esclave

Il y grandit énormément;

Mon pouvoir de ses mains de serf brisant l'entrave,

Il devint le Gouvernement.

 

La grandeur de Joseph a des songes pour cause

Et ces songes m'ont pour auteur :

L'esprit qui tire honneur de leur leçon se dose

De mon génie inspirateur !

 

Semblable au criminel, Joseph, courbant l'échiné,

Vers l'exil traîne ses boulets ;

Mais en moi son espoir inébranlable incline

Devant lui seigneurs et valets !

 

62

 

Comme il sut à l'erreur faire la sourde oreille,

En restant rebelle à tout mal,

A son cou je passai cravate d'or vermeille

Et lui donnai vrai rang royal!

 

Quand de sa passion même il dompta la flamme,

Son propre instinct en maîtrisant,

Mon bras le ravit à la jalousie infâme,

Ses chaînes d'esclave en brisant!

 

De la sorcellerie évitant l'art magique,

Encore qu'il s'y entendît,

Des songes il donna le sens énigmatique,

Bien qu'il n'y fût point érudit!

 

S'il ne resta point serf, c'est qu'il fut sans murmure

Quand l'asservit son possesseur!

Sa bouche de blasphème étant exempte et pure,

J'en fis un maître à son seigneur!

 

Esclave il s'avoua lorsqu'il fut mis en vente

De par de criminelles mains

Et son col il maintint sous la hart, dans l'attente

Que j'eusse rompu ses liens!

 

Par ses frères vendus, les a-t-il, pour leur traître

Acte, critiqués ou flétris?

Contre moi qui te vends avec mes droits de Maître,

Thomas, tu jettes les hauts cris!

 

Pour carrosse d'honneur, à toi j'ai fait promesse

D'un siège en la gloire dressé

Et, pour robe de lin, couronne enchanteresse

Et manteau de clarté tissé !

 

En guise de hérauts disant du Patriarche :

« Le voici le Père des rois ! »

Mes anges te diront, au ciel ouvrant ta marche :

« Légat du Fils, bienvenu sois ! »

 

Ses songes expliquant, Joseph mit l'abondance,

Dans l'Egypte, au peuple aux abois;

Au cœur de la pauvre Hinde, avec magnificence,

Ma Foi grandira par ta voix!

 

***

 

Tel j'exaltai cet interprète

Qui le sens expliqua des songes de son roi,

Après ton trépas, je m'apprête

A dignement grandir l'Apôtre de ma Foi !

 

63

 

La main qui de mes clous la trace

Sonda, dessus mon corps tout frais ressuscité,

Doit aux lépreux donner la grâce,

Aux défunts la vie, aux démons fouet mérité !

 

La droite dont le doigt fébrile

Mes cicatrices vint tour à tour explorer,

Deviendra nouveau jet fertile

De vie, allant au loin l'homme désaltérer!

 

L'index qui palpa le vestige

Du coup que me porta la lance dans son jet!

Est assuré d'un tel prestige

Que de l'universel culte il sera l'objet!

 

A l'endroit où ton corps sans tache

Devra se reposer jusqu'au dernier des jours,

Je veux que la vertu s'attache

Si bien que tous souffrants y trouvent tout secours !

 

Les démons, devant tes reliques,

Devront, après ta mort, pousser des cris d'effroi,

Tel, devant mes mots énergiques,

Légion, démasqué, n'a pu demeurer coi!

 

Vers la cour où ton sanctuaire

Aux restes de ton corps asile doit donner,

Ira la masse populaire

Avec ses souverains humblement s'incliner !

 

Pour avoir été par la lance

Touché, tout comme moi, moi qui t'ai tant aimé,

Je veux qu'alors un fleuve immense

Naisse vivifiant de ton corps opprimé !

 

Pour t'avoir mis en esclavage,

Pour t'avoir au pays des Hindes attaché,

J'entends que par suprême hommage,

Ton corps puisse être un jour par des rois recherché

 

Chargés de présents peu vulgaires,

Pour ton visage voir et contempler ton front,

Princes, souverains, dignitaires

Tous en chœur, devant toi leur tête courberont !

 

De haut parage ou d'humble caste,

Tous les persécutés viendront de toute part

Au jour noir, à l'heure néfaste,

Près de ton corps trouver un solide rempart!

 

64

 

Tes restes seront la tranquille

Sérénité d'un port hostile aux vents pervers,

Tes cendres recevront la file

Des pèlerins venus des bords de l'Univers!

 

Je m'engage à t'offrir ces choses

Et rien qu'en attendant la Résurrection ;

Mes dons d'après sont grandioses :

Tu n'en saurais ouïr l'énumération !

 

Telle est envers toi ma promesse

Et sans compter encor ton véritable prix :

Ton oreille a trop de faiblesse :

L'ultime règlement n'en serait point compris!

 

***

 

Thomas, si ton savoir, hélas ! était à même

D'apprécier de quoi j'ai fait ton diadème,

Oh ! tu voudrais alors voler sans coup férir

L'âme de l'Hindoustan à l'Évangile ouvrir!

 

Que n'es-tu dans l'état d'avoir la moindre idée

De la gloire, pour toi, dans mon Éden, gardée!

De lui-même eût déjà ton zèle en action

Fait retentir là-bas ma Prédication!

 

Pour l'Hinde aucune peine, aucun grand sacrifice,

Glaive, trépas, bûcher, aucun cruel supplice,

Thomas, le plein lustre ne vaut

De ton salaire de Là-Haut!

 

Allons ! Va prêcher d'un pas leste !

De tes succès garant je reste :

A défaut d'auditoire ayant un cœur humain,

Les pierres salueront mon Messager divin! »

 

SAINT THOMAS

 

« Seigneur, je le veux bien : la chose est bien comprise

J'irai Te publier au loin;

Mon sort, que va signer ma main à Toi soumise,

M'aura moi-même pour témoin.

 

Rédige pièce en règle et mets-moi vite en vente

A dix acheteurs, s'il le faut!

Et j'avouerai la traite authentique et patente

Et chaque clause sans défaut !

 

65

 

 

Je ne m'esquive pas devant la servitude,

Puisque à ton joug Tu m'as plié.

S'il existe ici-bas un sort encor plus rude,

Que l'on m'y cloue et sans pitié !

 

Me reléguer au fond des Hindes, c'est encore

M'offrir asile trop parfait :

Que ne sont de ce monde et Sodome et Gomorrhe,

Où je me fusse Apôtre fait !

 

Fort de ta force à Toi et puissant par ta grâce,

Maître, je suis prêt au combat!

Des démons concentrés pour l'assaut la menace,

Seigneur, mon courage n'abat !

 

J'accomplira ma tâche en ma double carrière

Et d'Apôtre et de serviteur ;

Mon rôle est défini : sans regret je préfère

Être esclave et prédicateur !

 

Esclave, je le suis pour Toi : Tu peux me vendre :

A ce compte, je marcherai!

Apôtre, je le suis pour Toi : je vais me rendre

A mon poste, où je prêcherai!

 

Je ne veux point fausser aucun de mes deux rôles

D'Apôtre et d'esclave achevé :

Ton serf sera lié, Seigneur, à tes paroles,

Ton Apôtre, à ta Foi rivé!

 

Qui de Toi désormais séparera mon âme?

Ni bûcher ni glaive effilé!

Pareille intimité, nul être ne l'entame,

Fût-ce homme, fût-ce archange ailé!

 

Rien ne m'entraînerait, ni le ciel ni la Terre,

A mon cœur de Toi détacher !

Hauteur et profondeur ne sauraient ton sincère

Amour à mon âme arracher !

 

Ma voix affirmera sonore au beau milieu

De ceux que je dois convertir :

Que le Christ, c'est Toi-même et Toi, le Fils de Dieu,

Qu'en esclave je dois servir!

 

Je dirai que le Christ, c'est Toi-même en personne

Mort et ressuscité pour nous rendre immortels ;

Que je suis de ta voix l'écho lointain qui sonne

Le CREDO triomphant au pied de tes autels!

 

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Qu'à Toi restent soumis et les cieux et l'abîme!

Qu'obéisse à Toi seul leur entier contenu,

De la Divinité Premier-Né, Fils sublime,

De par ton Père, à nous venu ! »