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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

Index ; Bibliothèque

 

Tome Deuxième

 

ŒUVRES DIVERSES
 

Petit livret.
Questions de sainte de Chantal ; réponses de saint François de Sales.
Papiers intimes. — Exhortations. — Entretiens. — Instructions.

ÉDITION AUTHENTIQUE

PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en avril 1875.

PARIS. -– TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.
e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1875
Tous droits réservés


PRÉFACE

Le nom de sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal n'éveille pas l'idée d'une femme auteur, d'une religieuse qui, à l'exemple de sainte Thérèse, aurait composé des ouvrages destinés à la publicité. La Fondatrice de la Visitation, en effet, n'a pas écrit une seule page en vue de l'impression. Comment donc les opuscules qui composent le présent volume appartiennent-ils très-légitimement à la Sainte, et par quelle voie nous sont-ils parvenus ? Voilà ce qu'il nous faut expliquer brièvement ; après quoi, nous aurons à signaler la valeur ascétique de ces opuscules, et à marquer le caractère de chacun.

Sainte Chantal n'a point, à proprement parler, fait œuvre d'écrivain ; mais elle a fait œuvre de fondatrice, œuvre encore de directrice des âmes ; elle a excellé dans le gouvernement de son Ordre et dans la conduite spirituelle des religieuses soumises à son autorité. Or, pour l'administration générale, comme pour la direction particulière, son action s'exerçait surtout par des exhortations, des conseils et des entretiens, en un mot, par une parole vivante et animée. Mère de la Visitation, elle était chargée d'élever sa famille encore au berceau, de présider au développement de sa vie religieuse. Dans sa tendresse maternelle, elle n'ignorait pas [viii] qu'elle devait le pain de l'âme aux filles que le Seigneur lui avait données, et elle leur distribuait, sous bien des formes, une nourriture aussi douce que fortifiante. C'était pendant les récréations, ou bien dans les réunions prescrites par la règle, que la sainte Fondatrice servait à ses enfants ces repas spirituels.

Les récréations étaient mises à grand profit pour l'édification et pâture du petit troupeau. Au jardin, pendant l'été, dans une salle, en hiver, les religieuses entouraient leur Mère d'une vivante couronne ; et, bientôt, la conversation était lancée par l'une ou par l'autre des Sœurs sur un sujet de spiritualité, à la grande satisfaction de tout le cercle et de sainte Jeanne-Françoise toute la première. La digne supérieure applaudissait à une pareille initiative ; elle aimait à être provoquée par ses religieuses, à être mise par elles sur le chapitre des observances régulières ou des vertus propres à leur Institut. « Je ne suis pas grande prédicatrice, leur disait-elle un jour, je ne sais presque parler qu’en répondant. » La Sainte, qui était le pivot de la conversation, ne la laissait pas languir. Assaillie d'observations et de demandes, elle faisait face à tout, elle avait réponse à toutes les questions, éclaircissement pour tous les doutes. Sur tout elle répondait avec son grand bon sens, avec cette science des choses spirituelles qu'elle avait puisée auprès de saint François de Sales et au pied du crucifix. Pendant ces causeries d'un intérêt si vif et si élevé, les heures s'écoulaient trop rapidement au gré des Sœurs, qui toutes se retiraient récréées pour l'esprit, pour le cœur et pour l'âme. C'était sur une moindre échelle, mais avec non moins de charme et de [ix] profit, une imitation des Conférences si connues des anciens solitaires.

Aux jours où la communauté se réunissait au Chapitre, la Sainte, qui présidait l'assemblée, prenait la parole, et, au milieu de ses filles silencieuses et attentives, elle traitait un sujet spécial. C'était un point de perfection religieuse qu'elle développait, une des vertus propres à son Institut qu'elle présentait sous différents aspects ; c'était encore des considérations sur un mystère, sur une fête de l'Église, ou bien encore des avis relatifs à la correction de quelque défaut... De leur coté, les novices avaient quelquefois le bonheur d'entendre la zélée Fondatrice. En s'adressant à elles, sainte Chantal s'attachait surtout à les débarrasser de l'esprit du siècle, pour leur inculquer l'esprit religieux ; elle arrosait de sa parole ces jeunes plantes qui devaient embellir les jardins de l'Époux céleste.

Pendant ces réunions, véritables festins de l’âme, pas une miette qui tombât par terre, pas une parole de l'incomparable Mère qui ne fût recueillie, an moment même et sur place, dans le cœur de chacune des religieuses. Ce n'est pas tout. Après les assemblées, comme après les récréations, plusieurs des Sœurs prenaient la plume, et, sous l'impression toute fraîche de ce qu'elles venaient d'entendre, elles fixaient sur le papier ce qui les avait le plus frappées, ce qui répondait le mieux à l'état présent de leur âme. Or, comme les impressions et les goûts ne pouvaient se ressembler en tout chez les différentes religieuses qui prenaient des notes, tel passage, omis par les unes, était recueilli par les autres. Il en résultait que ces différentes rédactions se complétaient [x] les unes les autres, ce qui a permis de reconstituer, à peu près dans leur intégrité, les Entretiens et les Allocutions de sainte Chantal. Rappelons encore ceci : parmi les Sœurs qui rédigèrent les notes en question, figurent les supérieures les plus illustres de l'Ordre, et surtout la Mère de Chaugy. C'est dire assez avec quelle exactitude furent recueillies les paroles de leur Bienheureuse Fondatrice. Au reste, nous avons de cette fidélité une preuve matérielle : en conférant les anciennes copies, nous trouvons les passages parallèles reproduits d'une manière à peu près identique.

L'authenticité des Exhortations et des Entretiens, au sens que nous venons de marquer, ne saurait être contestée. Ces ouvrages émanent donc de sainte Chantal ; son nom, qu'elle n'y a pas mis elle-même, y a été apposé, à bon droit, par les religieuses qui ont été les premières à jouir de leur contenu. Pour le dire en passant, la provenance singulière de ces opuscules, la voie par laquelle ils nous sont parvenus, leur donne un piquant intérêt.

Tombés de la bouche de la vénérée Fondatrice, ils ont été pieusement recueillis par ses filles spirituelles. Après être demeurés de longues années dans le demi-jour du cloître, où ils ont fait les délices de plusieurs générations de religieuses, les voilà qui sont livrés au grand jour pour l'édification de tous. Mais ce qui nous recommande par-dessus tout ces Œuvres diverses, c'est la valeur qu'elles empruntent au mérite de celle qui les a, non pas écrites, mais parlées pour la plupart.

Sainte Jeanne-Françoise de Chantal fut initiée à la perfection religieuse par saint François de Sales. Dès qu'elle [xi] eut rencontré sur sa route l'évêque de Genève, dès qu'elle se fut placée sous sa conduite, sa vie entra dans une phase toute nouvelle. Associée par la Providence avec cet illustre prélat pour l'établissement de la Visitation, elle puisa dans son commerce les trésors d'une merveilleuse sagesse. Pendant dix-neuf ans, elle reçut les leçons de ce maître si habile dans la science des Saints ; pendant dix-neuf ans, elle vécut à son école, sous sa discipline ; pendant dix-neuf ans elle fut dirigée par ce conducteur angélique, formée par lui à la pratique des plus sublimes vertus. Cette femme, que le ciel prédestinait à devenir la reine abeille de la ruche, qui devait envoyer de ses religieuses dans les pays voisins de la Savoie, cette femme d'élite, l'évêque de Genève l'entoura de soins nonpareils. Or, telles étaient les dispositions de cette âme éminente, telle fut sa correspondance aux enseignements de l'incomparable prélat ainsi qu'aux grâces de l'Esprit-Saint, que la spiritualité n'eut bientôt plus de secrets pour elle, la perfection pas de hauteur qu'elle ne connut parfaitement pour l'avoir fréquentée. Un fait, pris entre plusieurs, nous servira à mesurer les progrès qu'elle fit durant ces années si fécondes. Saint François de Sales composa pour les religieuses de la Visitation, et spécialement pour la Mère de Chantal, le Traité de l'Amour de Dieu, ce chef-d'œuvre delà plus haute mysticité : cela dit tout à quiconque a lu un pareil ouvrage.

Et comme religieuse, et comme supérieure de la Visitation, sainte Jeanne-Françoise procède de saint François de Sales, elle appartient à sa famille spirituelle, dont elle fait la gloire. Elle s'est nourrie des paroles et des œuvres de celui qui lui [xii] fut un père tendre et un maître sans pareil ; elle s'est imprégnée de son esprit et l'a communiqué à la Visitation, où nous le voyons aujourd'hui vivace comme aux plus beaux jours. On peut le dire en toute vérité, c'est François de Sales qui parle par la bouche de la digne Fondatrice, qui écrit par sa plume, qui gouverne par son moyen. C'est de lui qu'elle s'inspire, lui dont elle invoque l'autorité, dont elle se propose, à elle-même et à ses Sœurs, les illustres exemples. Cette filiation, le lecteur n'aura pas de peine à la constater, en parcourant ce volume.

Cependant, le Seigneur faisait passer la Mère de Chantal par la rude école du calvaire ; le jardin de l'Époux semblait produire pour elle moins de roses que de ronces et d'épines. Assauts de l'enfer, sécheresses spirituelles, désolations de l'âme, éclipses intérieures plus ou moins prolongées, les épreuves de tout genre ne lui furent pas épargnées. Au milieu de ces vicissitudes, cette âme si forte apprenait à compatir aux misères de ses filles spirituelles ; elle acquérait cette expérience personnelle que rien ne saurait remplacer dans le gouvernement des autres et le maniement des esprits. Ensuite, son maître par excellence n'était autre que l'Espnt-Saint. Cet Esprit de lumière et d'amour, elle l'avait installé dans son cœur comme sur une chaire ; et, lui remettant les rênes de sa volonté, l'oreille ouverte à ses moindres inspirations, elle lui disait souvent : Parlez, Seigneur, parce que votre servante écoute. Or, un jour, sous l'inspiration de ce directeur intime, elle fit vœu de pratiquer, en toutes choses, ce qui lui paraîtrait le plus parfait.

Après avoir été à si bonne école, après y avoir puisé la [xiii] science théorique et pratique des choses de Dieu, la digne Fondatrice pouvait parler avec autorité, diriger ses Sœurs dans les voies de la perfection religieuse, remplir vis-à-vis d'elles un rôle qui revêt la dignité d'un ministère. Ainsi la grâce avait combiné son action intérieure avec l'influence extérieure de saint François de Sales, pour réaliser en elle le type parfait d'une supérieure, pour en faire une maîtresse aussi ferme que prudente, une directrice dont les lumières égalaient les hautes vertus. D'elle on pouvait dire aussi : « Elle a ouvert la bouche pour parler les paroles de la sagesse. » La sagesse, cette qualité qui remplace toutes les autres, la sagesse brille d'un vif éclat dans les Œuvres de la Sainte. Ce caractère, qui en constitue le mérite et la valeur, a été bien saisi, parfaitement exprimé par les théologiens que la Congrégation des Rites chargea d'examiner les écrits de la Mère de Chantal. Ils affirmèrent d'abord que ces écrits ne renferment aucune erreur contre la foi et les bonnes mœurs, aucune doctrine nouvelle, aucune opinion contraire au sentiment commun et à la tradition de l'Église ; ensuite, ils ajoutèrent à cette déclaration des témoignages officiels que nous ne saurions mieux faire que de citer ici.

Le premier, le révérend père Alexandre Bussi, supérieur général des Pères de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri, déclara qu'il lui semblait, en lisant ces écrits, voir saint François de Sales ressuscité et l'entendre parler, tant ils lui avaient paru remplis de douceurs et de suavités spirituelles, ce qui lui fit dire hardiment (ce sont ses propres paroles) « qu'ils sont comparables à ces plantes aromatiques dressées par les maîtres parfumeurs dont il est parlé dans les [xiv] Cantiques. J'y ai surtout reconnu (ajoute-t-il) des enseignements excellents de prudence, de mortification, d'humilité, d'obéissance et d'observance régulière, et, l'âme saisie d'admiration et de joie, je me suis félicité moi-même en disant : J'ai trouvé la femme forte. Je ne m'étonne donc pas si dans le saint Ordre qu'elle a fondé, sous la direction de saint François de Sales, son maître, l'on voit fleurir merveilleusement l'observance régulière et la vertu. »

De son côté, le révérend père Monsinat, procureur général et plus tard Général de l'Ordre des Minimes, déclarait aussi qu'il avait reconnu et admiré, dans ces écrits, les productions d'une âme divinement éclairée et conduite par le Saint-Esprit. « Elle (sainte Chantal) satisfait si parfaitement (dit-il) aux doutes que ses religieuses lui proposent, qu'elle semble n'avoir rien omis de tout ce que la piété et la prudence chrétienne, ou la perfection religieuse, pouvaient désirer, pour répandre dans leurs âmes l'intelligence et. l'amour des Règles, Constitutions et Coutumes de son Ordre. On y voit briller les traits les plus admirables de la prudence et de l'humilité chrétienne, du zèle pour la maison du Seigneur et pour le salut des âmes, du renoncement à soi-même, de la confiance en Dieu, de la pauvreté évangélique, de la patience, de la force d'esprit et de toutes les autres vertus ; de sorte que chacun trouve dans ses écrits, et des remèdes pour les blessures de son âme, et des moyens pour s'affermir dans les voies de la sainteté, accompagnés, les uns et les autres, de si doux attraits pour animer à la piété, que plus on lit, plus on [xv] découvre de trésors cachés, et plus on goûte de douceurs ineffables. »

Il ne se peut rien dire de plus élogieux. Ajoutons que ces témoignages motivèrent l'approbation donnée par la Congrégation des Rites aux écrits de la vénérable Fondatrice.

On a dû le remarquer, le P. Bussi signale l'influence profonde que l'évêque de Genève exerça sur notre Sainte. Cette influence, que nous avons marquée nous-même, il ne faudrait pas l'étendre au delà de ses limites réelles. Associés pour l'établissement delà Visitation, saint François de Sales et sainte Jeanne-Françoise furent rapprochés et unis par l'action delà grâce plus que par la conformité de leur caractère. L'évêque de Genève, en effet, semblait reproduire, dans une image vivante, la mansuétude et la bénignité du Sauveur, tandis que la Mère de Chantal apparaissait comme la personnification de la femme forte. Or, pour sa perfection propre comme pour l'intérêt des religieuses qu'elle devait conduire, il était bon que celle-ci passât sous la discipline du suave prélat. Dans ses rapports avec ce père si bon, si tendre, tout en savourant le miel de sa doctrine, cette religieuse si ardente, si énergique, si généreuse, tempéra les qualités de sa puissante nature ; elle assouplit la fermeté de son caractère, elle apprit à connaître la mesure et le frein pour sa propre conduite et pour celle des autres. En un mot, les ressorts de cette grande âme, sans rien perdre de leur force, contractèrent, à l'onction de l'huile, plus de souplesse et de flexibilité. Ici, comme toujours, la grâce perfectionna la nature, sans l'absorber, sans la détruire.

Mais, où la personnalité de sainte Jeanne-Françoise de [xvi] Chantal se trouve à peu près entière, c'est dans la forme de ses ouvrages ; elle s'accentue d'autant plus vivement de ce côté, que, dans le laisser-aller des récréations, ou même dans la gravité des allocutions réglementaires, elle n'avait pas à se préoccuper de style. Sous ce rapport, elle ne procède nullement de saint François de Sales ; sa manière de concevoir et de s'exprimer ne sent point l'école salésienne. Les fleurs naissent sous la plume de l'évêque de Genève ; ses écrits en sont émaillés. Ce prélat, d'une doctrine si riche et si sûre, revêt la plus haute théologie de formes heureuses, qui la rendent accessible à tous ; il exprime les pensées les plus profondes avec des comparaisons frappantes de vérité, avec de gracieuses images qui éclairent l'esprit en le charmant. Chez lui, tout sourit et tout brille ; tout est large et abondant. Lorsqu'on passe de ses ouvrages à ceux de sainte Chantal, le contraste est frappant. La religieuse s'exprime d'une manière sobre, coupée, dépouillée d'ornements. À ce langage, nous reconnaissons un esprit grave, pratique, avec une légère teinte d'austérité. Chez elle, l'imagination est tenue à l'écart ; la parole est au ferme bon sens, à la grave expérience, au zèle de la mère pour le progrès de ses filles spirituelles dans la vertu. Les fruits abondent, mais les fleurs sont rares ; et encore celles qui apparaissent de loin en loin, sont-elles cueillies dans les parterres de saint François de Sales, ou dans le jardin de l'épouse du Cantique des Cantiques. Le dépouillement intérieur de la grande religieuse se reproduit en quelque manière dans son langage. Les beautés littéraires, les grâces de l'imagination ne brillent pas ici d'un grand éclat ; à la place, vous [xvii] trouverez d'excellents avis, de fortes peintures du cœur humain, les maximes mortifiantes et crucifiantes de l'Évangile proposées avec une vigueur sans égale. Les opuscules de sainte Chantal reflètent d'autant plus fidèlement son âme, que ces écrits sont le produit spontané de ses idées et de ses sentiments. L'énergie de la pensée, le relief et la pointe de l'expression, ces qualités que nous admirons en plus d'un endroit, sont bien de la femme forte que nous connaissons. Et puis, combien de pages où le zèle ardent et les chaleureuses exhortai ions décèlent la grande sainte, l'éminente supérieure ? Certes, et cela soit dit à l'honneur de la mère et de ses filles : sainte Jeanne-Françoise n'épargne pas ses religieuses ; elle y va, à leur endroit, d'une maîtresse main. Ce n'est pas elle qui voilera la croix, qui émoussera la pointe des épines ; ce n'est pas elle qui adoucira les reproches au moyen de circonlocutions timides ou de périphrases embarrassées. Qu'elle rencontre sur son chemin, dans une maison de la Visitation, l'esprit du monde, et elle le flagellera d'importance ; elle lui dira son fait en termes forts nets. Écoutons plutôt : « Il n'y a rien, dit-elle, qui me soit plus insupportable que de voir qu’une fille de la Visitation veuille être soigneuse de son point d'honneur ; car n'est-ce pas une chose monstrueuse ? Quoi ! mettrions-nous notre honneur dans des fadaises ? »

Un beau jour, dans l'octave de Pâques, s'adressant aux novices, elle leur disait : « Mes Sœurs, je vous recommande soigneusement deux choses : premièrement, il faut que vous travailliez courageusement et fidèlement à votre perfection ; secondement, il faut laisser faire les autres, vous laissant [xviii] écorcher, dépouiller et plier comme on voudra... Il faut vous laisser plier comme on plie un mouchoir. » Voilà des expressions qui se peignent, ou mieux, qui s'enfoncent dans la mémoire de manière à n'en plus sortir. Citons encore un passage : « O Dieu ! dit la zélée supérieure, s'il faut demeurer encore çà-bas, que ce soit pour y pratiquer de solides vertus. Nous marchons beaucoup trop en enfant ; cela me fâche. Il faut que les filles de cet Institut pratiquent les actes des vraies, héroïques et grandes vertus. Il faut rompre ou faire... »

Cependant il s'en faut bien que la fermeté de la supérieure étouffe, dans sainte Jeanne-Françoise, la tendresse de la mère. Dans l'occasion, elle épanche des trésors de sollicitude sur les membres de sa famille religieuses. Elle montre à ses filles spirituelles de quel amour suave et puissant elle les aime dans le Seigneur, et par la compassion qu'elle ressent pour leurs peines, et par les douces consolations qu'elle leur adresse, et par les mille moyens dont elle s'avise pour les soulager dans l'âme et dans le corps.

Sur cet exposé et ces échantillons, on dira peut-être que l'ascétisme de sainte Chantal ne saurait convenir à tous ; que, destiné au cloître, il ne doit pas en sortir. Autant vaudrait dire qu'il faut renvoyer aux héros chrétiens la lecture des Actes des Martyrs, réserver aux monastères l’Imitation de Jésus-Christ, le Combat spirituel et même l’Évangile. Évidemment, cette fin de non-recevoir est une inspiration de la pusillanimité humaine. Oui, il y a toujours avantage à fréquenter meilleur que soi, à recevoir la leçon de plus généreux et plus parfait que soi. Et puis, un abîme ne sépare pas les gens du monde des habitants du cloître, car [xix] enfin, les uns et les autres viennent se rencontrer sur le terrain des commandements de Dieu et de l'Église, avec cette seule différence que les religieux et les religieuses ajoutent aux devoirs communs à tous les chrétiens, la pratique des conseils évangéliques. Au fait, tous, qui que nous soyons, ne devons-nous pas nous unir à Dieu, le principe de notre être, par la foi, l'espérance et l'amour ? Tous, ne devons-nous pas recourir à lui, par la prière, comme à la source de tout bien ? Quel est l'homme qui soit exempt de la milice chrétienne, qui n'ait pas à lutter contre lui-même, à vaincre ses mauvais penchants ? Trouvez une position où l'amour du prochain, où la douceur, la patience, l'obéissance, le travail, l'empire sur le corps et ses mauvais instincts ; où le soin de son âme, de son salut, de sa perfection relative, soient de nul emploi, ne trouvent aucune application ? Mais c'est de quoi il est fort question dans ces opuscules... Cela étant, ce volume ne regarde pas si spécialement les religieuses, qu'il ne puisse profiter beaucoup à tout genre de lecteurs. On peut dire même qu'il n'est pas une page d'où les personnes du monde ne puissent tirer un enseignement utile, une salutaire influence.

Ces considérations n'ont pas été étrangères à la détermination prise par la supérieure et les religieuses du premier monastère d'Annecy, de livrer au public les Œuvres de leur sainte Mère. Four cette publication, elles se sont autorisées aussi de ces paroles de saint François de Sales leur Fondateur : « Je voudrais, dit-il dans un de ses Entretiens, que tout le bien qui est en la Visitation fût reconnu et su d'un chacun. » Nous n'hésitons pas à comprendre les ouvrages de sainte [xx] Chantal dans ce bien que l'évêque de Genève désirait voir porté à la connaissance de tous.

L'abbé Migne, il est vrai, a donné une édition des Œuvres do l'illustre Fondatrice. Mais il sera bien permis aux Filles, de cette grande Sainte, à ses héritières directes, de se montrer difficiles à cet endroit, de ne pas se contenter d'une édition incomplète et défectueuse à bien des égards. D'abord, l'éditeur a eu le tort de rajeunir le style de la Sainte, de lui faire parler le langage du dix-neuvième siècle. Ensuite, il s'est permis de mêler les Exhortations avec les Entretiens, de morceler et de tronquer quelques-unes des Allocutions. Ces procédés, réprouvés par les règles élémentaires de la critique, ont introduit une confusion et un désordre auxquels les religieuses de la Visitation avaient à cœur de remédier. Dans ce but, elles se sont entourées des manuscrits que renferment leurs archives d'Annecy, et de ceux qu'elles ont pu tirer d'ailleurs. Elles ont examiné les différentes copies, elles les ont collationnées avec un soin scrupuleux ; en un mot, elles n'ont rien négligé pour restituer à leur sainte Mère la langue qu'elle a parlée, pour donner de ses Œuvres diverses une édition sincère, aussi parfaite et aussi complète que possible.

Grâce à leurs actives recherches, cette édition est enrichie de plus de vingt Exhortations ou d'Instructions aux novices, et de cinquante Entretiens ou de fragments d'Entretiens inédits.

Les Œuvres diverses comprennent d'abord : 1° le Petit Livret de la Sainte ; Questions de sainte Chantal à saint François de Sales et Réponses de ce dernier ; 3° les Papiers intimes ; [xxi] ensuite, 4° les Exhortations ; 5° les Entretiens ; 6° les Instructions aux Novices ; 7° les Méditations ; 8° enfin la Déposition de la Sainte pour la béatification et canonisation de saint François de Sales.

1° Le Petit Livret est un recueil d'avis que sainte Chantal avait reçus de saint François de Sales, verbalement ou par écrit. D'après les Mémoires de la Mère de Chaugy, ce résumé fut commencé par la Sainte en 1605, aux fêtes de la Pentecôte, lors de son premier voyage en Savoie. L'original de cet écrit n'existe plus, du moins il a été impossible de le trouver. La reproduction insérée dans ce volume a été faite sur une très-ancienne copie, conservée dans les archives du premier monastère d'Annecy. L'abbé Migne a publié le Petit Livret sous le titre de Maximes diverses. Probablement, par suite de feuillets détachés et déplacés, les choses ont été mêlées de telle sorte, que des pages du commencement ont été rejetées à la fin. L'ordre primitif a été rétabli.

À la suite du Petit Livret, sont placées les résolutions et pensées, fruits de deux retraites faites par la Sainte. Ce fut dans l'une de ces solitudes, celle de 1616, que Notre-Seigneur l'appela à la plus haute perfection, par le détachement le plus complet.

Questions de sainte Chantal à saint François de Sales et Réponses de ce dernier. La Sainte adressa ces Questions par écrit à son céleste directeur, qui lui répondit par la même voie. Ce dialogue sublime peut se rapporter à l'année 1616, année où, comme nous venons de le dire, le Seigneur appela son épouse au dépouillement parfait et au martyre d'amour. En reproduisant ces Questions et ces [xxii] Réponses, on a voulu faire assister le lecteur aux leçons données par le saint directeur à cette âme d'élite.

Les Papiers Intimes renferment une série de résolutions, d'élans vers Dieu, d'actes d'amour et d'abandon entre les mains de l'Époux céleste. Ces pages, que l'on dirait tracées par un séraphin, furent écrites par la Sainte à l'issue d'une de ses retraites, probablement en 1616. Ces papiers, exclusivement à son usage, elle les portait toujours sur elle ; elle voulut être enterrée avec ce témoignage de son ardent amour pour Dieu. Inutile de dire quel intérêt s'attache à ces feuillets que nous a rendus le tombeau de sainte Jeanne Françoise.

Ces trois opuscules jettent un grand jour dans cette âme héroïque ; d'autre part, ils nous la montrent dans ses rapports avec saint François de Sales, son habile maître. C'est donc à dessein qu'ils ont été placés en tête de ce volume ; ils introduisent naturellement aux Œuvres de cette Sainte glorieuse et bien-aimée.

Les Exhortations, les Entretiens et les Instructions aux Novices constituent la partie la plus étendue des Œuvres de sainte Chantal ; ajoutons celle qui lui appartient le plus en propre. Nous avons dit plus haut comment ces Exhortations et ces Entretiens ont été recueillis ; comment il a été permis de combler les lacunes que présentent les rédactions qui en furent faites ; comment, au moyen de ces rédactions, diverses pour l'étendue, mais à peu près identiques dans la reproduction des passages parallèles, on a pu reconstituer les instructions données par la zélée Fondatrice aux premières religieuses de la Visitation. Signalons, en passant, [xxiii] une pièce qui a été pour cela d'un grand secours : nous voulons parler d'un manuscrit provenant de l'ancien monastère de la Visitation de Verceil (Piémont). Ce manuscrit, beaucoup plus correct et complet que tous ceux qui circulent aujourd'hui dans les monastères, fut donné, paraît-il, aux Sœurs de cette ville par les fondatrices de la Visitation de Turin, qui l'avaient apporté d'Annecy, en 1638.

4° Les Exhortations ont été faites par la Sainte au Chapitre de la Communauté, ce qui leur donne un caractère plus grave qu'aux Entretiens. Ces Exhortations ont été recueillies surtout par la Mère de Chaugy, laquelle avait le talent de conserver le texte de sa vénérée Fondatrice, sans y mêler son propre style.

5° Les Entretiens reproduisent les conversations que la Mère de Chantal avait avec ses Sœurs, soit pendant les récréations journalières, soit aux conférences mensuelles qui se tiennent dans les maisons de la Visitation, à l'exemple des anciens solitaires. Ces Entretiens sont, comme de raison, d'un langage simple et familier : simplicité, familiarité charmantes qui respirent la candeur et l'innocence de la colombe. De plus, ils ont l'avantage d'être éminemment pratiques, d'offrir des détails aussi précieux qu'abondants sur les observances religieuses et les secrets de la vie spirituelle.

6° Les Instructions aux Novices, le titre le dit assez, étaient adressées à celles qui faisaient l'apprentissage de la vie religieuse. La sainte Fondatrice fut chargée du noviciat pendant les dix huit premiers mois de la Visitation. Mais, dans ces premiers commencements, on ne songea pas à recueillir [xxiv] ses paroles. Il y a donc bien peu de ses Instructions aux novices. Celles qui restent proviennent des conférences qu'elle faisait plus tard, en présence de la maîtresse des Novices, en vue surtout de former cette dernière à son emploi.

Le présent volume contient les six premiers opuscules ; les Méditations et la Déposition de la Sainte paraîtront dans le volume suivant.

A. G.

PETIT LIVRET

PRÉCIEUX FRAGMENTS

DU PETIT LIVRET

DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE

FRÉMYOT DE CHANTAL

OU RECUEIL FAIT PAR ELLE

DES PRINCIPAUX AVIS DE DIRECTION

QU'ELLE AVAIT REÇUS DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE SAINT FRANÇOIS DE SALES[1]

À l'honneur et gloire de Dieu soient toutes nos œuvres !

Amen

1. Ce peu de temps que nous déterminons de donner à Dieu en l'oraison, donnons-le-lui avec notre pensée libre et désoccupée de toutes autres choses, avec résolution de ne le jamais reprendre, quels travaux qu'il nous en arrive, et tenons un tel temps comme une chose qui n'est plus nôtre.

2. Ma chère âme, mais je te dis, ma chère âme, que tu aies une continuelle mémoire de ces jours heureux de mardi, mercredi et samedi devant la fête de Pentecôte, de mai (1605), jours auxquels ce bon Dieu t'a rendue toute sienne ; grave en ta souvenance ses miséricordes et les promesses que tu lui as faites et l'en bénis éternellement. Louanges vous soient, ô mon Dieu, à jamais ! Non, non, mon Sauveur, jamais [2] éternellement je n'oublierai vos volontés, car en icelles vous m'avez justifiée.

3. Quand on fait des religieuses professes, on leur met un crucifix matériel entre leurs bras ; mais moi, ma fille, je vous donne le vrai crucifix ; c'est votre Époux, portez-le entre les bras de votre âme ; tenez-le bien serré et n'abandonnez point le pied de sa croix, lui donnant votre cœur cent fois le jour. Je vous recommande de vous accuser en confession clairement, franchement et simplement.

4. Quand il vous adviendra des pensées mauvaises et que vous vous en apercevrez, faites un acte positif par une action contraire à la pensée, et ne perdez plus de temps à vouloir rechercher ; mais passez outre.

5. Bon de représenter sa nécessité à Dieu et de l'invoquer au commencement de toute action. Pensez que le doux Sauveur est assis dans votre cœur comme sur son trône, et le regardez souvent, vous humiliant fort devant lui. Je désire que vous soyez extrêmement humble, que votre cœur soit fort droit, ouvert et sans réserve en mon endroit ; c'est ici le grand commandement, car de là dépend tout le reste.

6. Gardez bien la clôture de votre monastère, ne laissez point sortir vos desseins, cela n'est qu'une distraction de cœur. Observez bien votre règle : l'humilité, le mépris du monde et de vous-même, la chasteté, l'obéissance et la charité. Au demeurant, demeurez en paix avec votre Époux bien serré entre vos bras.

7. Encore que je me sente misérable, je ne m'en trouble pas, et quelquefois je suis joyeux, pensant que je suis une vraie besogne de la miséricorde de Dieu.

8. Dieu veut que votre misère soit le trône de sa [3] miséricorde, et vos impuissances le siège de sa toute-puissance. Il vous laisse là, sans doute pour sa gloire et votre grand profit. Qu'il me tue, dit Job, j'espérerai en lui. Demeurez humble, tranquille, douce et confiante parmi cette obscurité et impuissance ; si vous ne vous impatientez point, si vous ne vous empressez point, mais que, de bon cœur (je ne dis pas gaiement, mais je dis franchement), vous embrassiez cette croix et demeuriez en ténèbres, vous aimerez votre abjection ; car être obscure et impuissante n'est autre qu'être abjecte. Aimez-vous comme cela, pour l'amour de celui qui vous veut comme cela. Allez tout simplement à l'abri de vos résolutions, retranchez les réflexions d'esprit que vous faites sur votre mal comme des cruelles tentations. N'essayez point de guérir votre mal.

9. C'est aussi un entortillement d'esprit, ce tintamarre qui vous fait peur. Mon Dieu ! ma fille, ne vous sauriez-vous prosterner devant Dieu quand cela vous arrive et lui dire tout simplement : « Oui, Seigneur, vous le voulez et je le veux aussi ; si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas ? » Et puis, passez à faire un peu d'exercices et d'actions qui vous servent de divertissement, et ne vous embarrassez point pour les chasser, moquez-vous de tout cela.

10. Parlons d'une règle générale que je vous veux donner ; c'est qu'en tout ce que je vous dirai, ne pensez pas, ne regardez pas ceci, cela ; tout cela s'entend grosso modo ; car je ne veux point que vous contraigniez votre esprit à rien, sinon à bien servir Dieu et à le bien aimer, à ne point abandonner nos résolutions, ains à les aimer. Pour moi, j'aime tant les miennes que, quoi que je voie, ne me semble suffisant ; cela ne me saurait ôter une once de la bonne estime que j'en ai, encore que j'en considère tant d'autres plus excellentes et relevées.

11. Quand le patriarche Joseph renvoya ses frères d'Égypte [4] pour lui amener son père Jacob, il leur bailla cet avis : Ne vous courroucez point en chemin. Je vous en dis de même : cette misérable vie n'est qu'un acheminement à la bienheureuse ; ne nous courrouçons point en chemin ; allons avec nos compagnons doucement et paisiblement. Ne recevez pas les prétextes que l'amour-propre suggère pour excuser le courroux ; car saint Jacques dit tout clair que l’ire de l'homme n'opère point la justice de Dieu ; combien moins celle de la femme ! Aussi, Notre-Seigneur enferme toute la doctrine des mœurs exprimée en ces mots : Apprenez de moi que je suis débonnaire et humble de cœur ; bref, le sucre ne gâte nulle sauce. Il faut résister au mal, et réprimer les vices de ceux qui nous sont en charge, puissamment, fermement, vaillamment, mais paisiblement et doucement. Rien n'arrête tant l'éléphant que l'agneau, et rien ne rompt si aisément la furie du canon que la laine. Jamais je ne me mis en colère, pour justement que cela ait été, que je n'aie vu, par après, que j'eusse fait encore plus justement de ne me point courroucer. On ne prise pas tant la répréhension, quoiqu'elle soit accompagnée de raison, que celle qui n'a d'autre origine que la raison, puisque l'âme raisonnable est naturellement sujette à la raison, et, à la passion, elle n'y est sujette que par tyrannie. La raison donc accompagnée de passion se rend odieuse, et sa juste domination se rend avilie par sa tyrannie. Bref, souvent l'Épouse de Notre-Seigneur est appelée Sulamite, c'est-à-dire paisible, et que, dessous sa langue, elle a le miel et le lait, et, en ses lèvres, un rayon distillant ; aussi saint Paul nous apprend de surmonter le mal et non de le combattre. Ceux qui se courroucent combattent le mal ; mais ceux qui sont doux le vainquent. Surmontez, dit l'Apôtre, le mal par le bien.

12. Ressouvenez-vous de faire état que tout le passé n'est rien, et que tous les jours il nous faut dire avec David : Tout maintenant, je commence à bien aimer mon Dieu. Faites [5] beaucoup pour Dieu, et ne faites rien sans amour ; mangez et buvez pour cela.

13. Le désir de perfection doit être en vous comme l'oranger de la côte maritime, qui est presque toute l'année chargé de fruits, de fleurs et de feuilles, car votre désir doit toujours fructifier par les occasions qui se présentent d'en effectuer chaque jour quelque partie, et, néanmoins, il ne doit jamais cesser de souhaiter des nouveaux objets et sujets de passer plus avant, et ces souhaits sont les fruits de l'arbre de notre désir ; les feuilles sont les fréquentes reconnaissances de notre imbécillité, qui conservent les bonnes œuvres et les bons désirs. C'est l'une des colonnes de votre tabernacle, l'autre est l'amour de votre viduité ; amour saint et désirable pour autant de raisons qu'il y a d'étoiles au ciel.

14. Jetez souvent votre cœur ès plaies de Notre-Seigneur, et non à force de bras. Ayez une extrême confiance en sa miséricorde et bonté qui ne vous abandonnera point, mais ne laissez pour cela de vous bien prendre à sa sainte croix. Après l'amour de Notre-Seigneur, je vous recommande celui de son Église. Louez Dieu cent fois le jour d'être fille de son Église. Jetez vos yeux sur l'Époux et sur l'Épouse ; dites à l'Époux : « Hé ! que vous êtes Époux d'une belle Épouse ! » Et à l'Épouse : « Hé ! que vous êtes Épouse d'un divin Époux ! »

15. Notre-Seigneur désire que vous ne pensiez ni à votre avancement, ni à votre amendement, point du tout ; mais à recevoir et employer les occasions de le servir, par la pratique des vertus, dans chaque moment, sans aucune réflexion sur le passé ni l'avenir. Chaque moment présent doit porter son soin à l'unique occupation, dans les retours à Dieu, et un général abandonnement qui détruise tout ce qui s'oppose à ses desseins. [6]

16. Les vertus des veuves sont : l'humilité, le mépris du monde et de soi-même, la simplicité et amour de son abjection, le service des pauvres et des malades ; son lieu, le pied de la croix ; sa gloire, d'être méprisée ; sa couronne doit être sa misère. Je ne forclos pas l'élévation de l’âme, l'oraison mentale, la conversation intérieure avec Dieu, l'élancement perpétuel du cœur en Notre-Seigneur. Mais, savez-vous ce que je veux dire, ma fille ? qu'il vous faut être comme cette femme forte, laquelle a mis sa main aux choses fortes, et ses doigts ont manié le fuseau. Méditez, et élevez votre esprit, et le portez en Dieu. Tirez Dieu en votre esprit : voilà les choses fortes ; mais, avec tout cela, n'oubliez pas votre quenouille et votre fuseau. Filez le fil des petites vertus propres aux veuves ; abaissez-vous aux exercices de charité. Qui dit autrement se trompe et est trompé.

17. Laissez-moi le soin de vos désirs ; je vous les garderai fort soigneusement. N'en ayez nul souci : peut-être aussi ne vous les rendrai-je jamais, et ne sera pas expédient que je vous les rende ; mais assurez-vous que je ne les emploierai pas mal ; j'en dois rendre compte et je m'en charge. Cheminez toujours devant Dieu et devant vous ; car Dieu prend plaisir à vous voir faire vos petits pas, et, comme un bon père qui tient son enfant par la main, il accommodera ses pas aux vôtres et se contentera de n'aller pas plus vite que vous. De quoi vous souciez-vous d'aller d'un côté ou d'autre, ou d'aller bellement ou vilement, pourvu que Dieu soit avec vous, et vous avec lui ?

18. Ne disputez jamais, ni peu ni prou, contre les suggestions que l'ennemi vous fera contre la foi, contre la chasteté viduale, contre l'obéissance vouée, contre le dessein de tendre à la perfection. Non, pas un seul mot de réplique, sinon celui de Notre-Seigneur : Arrière de moi, satan ! tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. [7]

19. Ne vous efforcez point de renvoyer vos tentations ; méprisez-les, ne vous y amusez point ; représentez à votre imagination Jésus crucifié entre vos bras et sur votre poitrine, et dites cent fois en baisant son côté : « C'est ici mon espérance, c'est la vive source de mon bonheur, c'est le cœur de mon âme, c'est l'âme de mon cœur ; jamais rien ne me séparera de cet amour ; je le tiens et ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait mise en lieu d'assurance. » Dites-lui souvent : « Que puis-je avoir sur la terre ou que prétends-je au ciel, sinon vous, ô mon Jésus ? Vous êtes le Dieu de mon cœur et mon héritage que je désire éternellement. » Voyez Notre-Seigneur qui crie à Abraham et à vous aussi : Ne crains point, je suis ton protecteur. Saint Pierre voyant l'orage très-impétueux eut peur, et tout aussitôt il commença à enfoncer ; il cria à Notre-Seigneur : Sauvez-moi ! Et Notre-Seigneur le prit par la main et le reprit : Pourquoi as-tu douté ? Voyez ce saint Apôtre, il marche à pieds secs sur les eaux ; les vents ni les vagues ne le sauraient faire enfoncer, mais la peur des vagues et des vents le fait perdre si son maître ne l'échappe.

20. La peur est un plus grand mal que le mal même ; si elle vous saisit, criez fort à Notre-Seigneur : Sauvez-moi ! et il vous tendra la main ; serrez-la bien et allez joyeusement : il dormira quelquefois ; mais, en temps et lieu, il se réveillera pour vous rendre le calme. Bref, ne philosophez point sur votre mal ; ne répliquez point ; allez franchement : que tout le monde renverse, que tout soit en ténèbres, Dieu est avec nous si nos résolutions vivent.

21. Je suis consolé de vous voir pleine de désirs de l'obéissance ; c'est un désir d'un prix incomparable qui vous appuiera sur tous vos ennemis. Hélas ! ma très-aimée fille, ne regardez pas à qui, mais pour qui vous obéissez ; votre vœu est adressé à Dieu, quoiqu'il regarde un homme. Mon Dieu ! ne craignez [8] point que la Providence de Dieu vous manque ; s'il était besoin, elle enverrait plutôt un ange pour vous conduire que de vous laisser sans guide, puisque, avec tant de résolutions et de courage, vous voulez obéir. Hé ! donc, ma fille, reposez-vous en cette Providence paternelle, résignez-vous du tout à icelle. Amen.

22. Non, ne vous étonnez point, moquez-vous des assauts de votre ennemi, tenez la croix de Notre-Seigneur sur votre poitrine, répliquez doucement et par actes positifs baisant vos résolutions. Ne vous efforcez point de détruire la superbe, mais tâchez bien d'assurer l'humilité en l'exerçant positivement, et ne vous étonnez point, tenez vos yeux au ciel. Oui, ma fille, attachez-vous fort à la Providence divine ; qu'elle fasse ce qu'elle voudra de tout ce qui est nôtre ; qu'elle nous conduise par où il lui semblera mieux ; mais, j'espère, ains je m'assure que nous aboutirons à ce signe et arriverons à ce port. Vive Dieu ! ma très-chère fille, et cette espérance ! Hardiment, cheminons en cet amour essentiel, fort et invariable de notre Dieu, et laissons courir çà et là les fantômes des tentations ; qu'elles entrecoupent tant qu'elles voudront notre chemin. « Dà, disait saint Antoine, je vous vois, mais je ne vous regarde pas. Non, ma fille, regardons à Notre-Seigneur, qui nous attend au-dessus de toutes ces fanfares de l'ennemi ; réclamons son secours, car c'est pour cela qu'il permet que ces illusions nous fassent peur. Courage, ma fille ; n'avons-nous pas occasion de croire que Notre-Seigneur nous aime ? Si avons, certes, et pourquoi donc se mettre en peine des tentations ? Je vous recommande notre simplicité, qui est si agréable à l'Époux, et notre pauvre humilité, qui a tant de pouvoir vers lui. Ne sommes-nous pas trop heureux, de savoir qu'il faut aimer Dieu, et que tout notre bien gît à le servir, toute notre gloire à l'honorer ? Que sa bonté est grande sur nous ! [9]

23. Contre ces nouveaux assauts, tenez-vous close et couverte dans les instructions que vous avez reçues jusqu'à présent, vous n'avez rien à craindre ; prenez garde à ne point disputer ni marchander, ni ne vous attristez point, ni ne vous inquiétez, et vous serez délivrée. Il vous doit suffire que Dieu n'est point offensé en ces attaques.

24. Approfondissez de plus en plus votre considération sur les plaies de Notre-Seigneur, où vous trouverez un abîme de raisons qui vous confirmeront à notre généreuse entreprise, et vous feront sentir combien vil et vain est le cœur qui fait ailleurs sa demeure, qui niche sur un autre arbre que celui de la croix. Bienheureux si nous vivons et mourons en ce saint tabernacle ! Non, non, rien du monde n'est digne de notre amour ; il le faut tout à ce Sauveur qui nous a tout donné le sien. Pressez fort le cher crucifix sur votre poitrine.

25. L'oraison de simple remise en Dieu est sainte et salutaire, il n'en faut jamais douter ; elle a tant été examinée, et toujours on a trouvé que Notre-Seigneur nous voulait enseigner cette manière de prier. Il n'y faut donc plus autre chose que d'y continuer doucement.

26. Mon âme est au hasard en mes mains, je la porte, disait David. Examinez souvent si vous avez votre âme en vos mains, si quelques passions, troublements ou inquiétudes ne vous l'a point emportée, voire, si vous l'avez à votre commandement, ou bien, si elle est engagée à quelque affection ; et, si vous voyez qu'elle vous soit échappée, avant toutes choses, cherchez et la reprenez ; mais souvenez-vous qu'il la faut reprendre doucement et bellement, car, si vous la vouliez saisir à force de bras, vous l'effaroucheriez. Dieu soit notre tout !

27. Considérez souvent si vous pouvez dire avec vérité : Mon Bien-aimé est à moi et moi à lui ! Voyez s'il y a quelques [10] pièces de votre âme, ou des facultés de votre corps, ou de ses sens qui ne soient pas à Dieu, et, l'ayant trouvé, reprenez-le, où qu'il soit, et le rendez à Dieu ; car vous êtes à lui, toute, toute, toute.

28. Ressouvenez-vous que votre esprit connaissant et agissant par discours et raisons naturelles, il s'appelle entendement et intelligence, ou esprit humain ; mais, connaissant et agissant par la clarté et la lumière de la foi, il s'appelle esprit de la foi ou esprit chrétien. Or, ma fille, il arrive quelquefois que notre esprit n'agit que parla clarté surnaturelle, et que l'esprit humain ne peut acquiescer à cette action, et beaucoup moins l'âme sensuelle, laquelle y contredit et s'oppose ; et lors il nous semble que tout est perdu ; et, l'esprit pieux, abandonné de toutes les facultés raisonnables et sensitives, demeure tout éperdu, ce semble, et tout étonné ; mais, en vérité, il n'y a nul danger ; car l'esprit de la foi demeurant vif, sauve, quant et quant, tout le reste ; et, quand tout le reste conspirerait contre nous, nous ne saurions déchoir de la grâce de Dieu. Il est vrai qu'Absalon inquiète et trouble tout le royaume d'Israël contre son père, en sorte que le pauvre David, tout roi qu'il est, s'en va pleurant pieds nus, la tète voilée, chacun l'ayant abandonné ; et cependant il est roi, pourtant, et enfin il régnera et rangera tout le reste à son obéissance. Quand donc il vous arrivera de voir votre âme sensuelle et votre esprit humain se bander contre votre esprit chrétien, le troubler et inquiéter, et faire soulever les facultés de votre cœur, courage, ma fille, un peu de patience, notre David demeurera vainqueur. Que toute la barque de notre navire tire où elle voudra l'aiguille marine, mais cela n'empêchera pourtant qu'elle ne fasse son mouvement et qu'elle n'ait sa visée à la belle étoile. Cette déréliction ressemble à celle que Notre-Seigneur ressentit à sa Passion, et en icelle il semble que notre âme soit comme le prophète, quand l'ange le portait en l'air par l'un [11] de ses cheveux. Nul remède à cela, ma fille, sinon de s'humilier et attendre en espérance la grâce de Dieu, recommandant doucement notre esprit entre ses mains paternelles.

29. Aux tentations de la foi, humiliez-vous profondément devant Dieu, puis devant son Église, par une inclination cordiale, et faites un acte positif de foi, protestant de vouloir à jamais croire tout ce que Dieu a révélé à son Église ; et, sans plus disputer ni examiner aucune chose, divertissez votre cœur à d'autres occupations, principalement extérieures ; et, bien que la tentation vienne autour de vous, ne faites aucun semblant de la voir ; mais, dissimulant cette attaque, appliquez-vous fidèlement et ardemment aux autres exercices.

30. Aux tentations de vanité et gloire, il faut faire de même, c'est à savoir faire un acte positif et contraire, et, au lieu de se glorifier, s'humilier de sa propre vanité, comme disant : Seigneur, je suis vain et mon esprit n'est que vanité. Ne vous rendez plus si pointilleuse et tendre aux tentations, que pour cela vous soyez troublée ou inquiétée. Hélas ! ma fille, il se faut presque résoudre à toujours sentir les tentations et n'y point consentir. Quand vous les sentirez, penchez doucement votre cœur de l'autre côté, et ne vous étonnez point, bien que vos sens et votre esprit humain semblent tenir le parti de la tentation. Ne vous étonnez nullement, pourvu que l'esprit de la foi et le mouvement intime de votre cœur se tournent toujours à votre belle étoile.

31. Étonnez-vous encore moins des assoupissements et distractions qui proviennent en icelui, car ce sont accidents naturels ; et, comme au grand monde, le ciel n'est pas toujours serein et découvert, mais souvent l'air se couvre par des nuages et des brouillards ; ainsi au petit monde, qui est l'homme, l’esprit n'est pas toujours gai et clair, mais se couvre [12] quelquefois d'assoupissement qui trouble sa clarté et empêche sa gaieté.

32. O mon âme ! c'est le grand mot de notre repos, de prévoir souvent l'empirement de nos affaires et travaux et nous y disposer ; et, quand les accidents nous arrivent, user de la domination que notre volonté supérieure a sur l'inférieure, car on ne peut empêcher que cette partie inférieure ne gronde ; mais il la faut laisser faire, et mettre la supérieure en son être, acceptant de bon cœur ce que Dieu veut ou permet nous arriver.

33. Mon âme est triste ; mais, ô Seigneur ! n'ayez point égard aux inclinations ou rébellions de cette partie inférieure, ne laissez pas, de grâce, d'exercer votre volonté sur moi, qui suis trop heureuse de quoi vous me visitez et me voulez dépouiller de moi-même, pour me revêtir de vous-même.

34. Je ne veux ni cette vertu ni l'autre, je ne veux que l'amour de mon Dieu et le désir de son amour, l'accomplissement de sa volonté en moi. Hélas ! je ne veux faire ni répliques ni réfléchissements. Dieu m'a donné un grand amour aux maximes de l'Évangile, et crois que c'est ensuite de la connaissance qu'il me donne de leurs beautés et excellences.

35. J'ai fort prié Dieu qu'il vous fit sentir comme il faut bien résigner tout votre soin, toute votre agilité et souplesse d'esprit, toutes ces petites pointes de votre entendement qui veulent tout ménager, voir et prévoir, le tout entre les mains de sa bonté souveraine et paternelle. Ne permettez point que votre cœur s'inquiète ; faites-le reposer doucement sur les bras du Sauveur.

36. Seigneur, mâchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi en vous. Je ne veux rien que Dieu, me reposant en lui, toute, [13] m'affermissant de plus en plus à le servir par une totale dépendance de sa divine Providence, et toujours plus fermement ancrée et assurée en la foi de sa véritable parole, et toute délaissée à sa merci et à son soin. O bonté éternelle ! ô bonté paternelle ! mon cœur se range à vous. Oui, mon Dieu, vous le savez, que je ne vois rien en moi sur quoi je me veuille et puisse appuyer, et que les espérances que vous me donnez de mon salut éternel sont fermement ancrées aux mérites de votre sainte Passion, et sur votre incompréhensible bonté et douceur. Amen.

37. Non, je vous prie, ma fille, ne violentez point votre tête, demeurez tranquille en votre oraison, et, quand les distractions vous arriveront, détournez-vous-en tout bellement, si vous pouvez ; sinon, tenez la meilleure contenance que vous pourrez et laissant les mouches vous importuner tant qu'elles voudront pendant que vous parlerez à votre Roi ; il ne prend pas garde à cela. Vous pouvez les effaroucher avec un mouvement simple et tranquille, mais non pas avec un effroi et impatience qui vous fassent perdre contenance.

38. O Dieu ! si ma pauvreté et misère vous sont agréables, accroissez-en le nombre et la durée. Il ne faut point craindre ; et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lâcheté, sans force ni courage, mais comme par violence. O Dieu ! mais donc la voilà la sainte violence qui ravit les cieux ! Voyez-vous, ma fille, mon âme, c'est signe que tout est pris, puisque l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le donjon imprenable, et qui ne se peut perdre que par soi-même. C'est enfin cette volonté libre et toute nue devant Dieu qui réside en la supérieure et plus spirituelle partie de l'âme, de ne penser qu'à son Dieu et à soi-même, et, quand toutes les autres facultés sont perdues et assujetties à l'ennemi, elle seule demeure maîtresse de soi-même pour ne consentir point. Or, [14] voyez-vous une âme affligée : parce que l'ennemi, occupant toutes les autres facultés, fait là-dedans un tintamarre et fracas extrême, à peine peut-elle ouïr ce qui se dit et fait en la partie supérieure, laquelle a bien la voix plus claire et plus vive que la partie inférieure ; mais celle-ci l'a si âpre, si grosse et si forte qu'elle ôte l'éclat de l'autre. Enfin notez ceci : tandis que la tentation nous déplaît, il n'y a rien à craindre ; car pourquoi nous déplaît-elle, sinon parce que nous ne la voulons pas ? Au demeurant, ces tentations importunes viennent de la malice du diable ; mais la peine et souffrance viennent de la miséricorde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemi, tire de la malice d'icelui la sainte tribulation par laquelle il affine l'or qu'il veut mettre en ses trésors. Je vous dis donc ainsi : Vos tentations sont du diable et de l'enfer, mais vos peines et afflictions sont de Dieu et du paradis ; les mères sont de Babylone, mais les enfants sont de Jérusalem. Méprisez les tentations et embrassez les afflictions.

Je vous adore, mon Seigneur Jésus-Christ, et vous remercie de m'avoir enseigné ceci ; faites-moi la grâce d'en tirer le profit que vous voulez. O Mère des enfants de Dieu ! jamais je ne me séparerai de vous ; je veux mourir en votre giron.

39. Pour toutes les choses qui vous arriveront, n'allez point chercher les causes, il suffit que Dieu les sait ; mais simplement humiliez-vous devant Dieu, supportant avec douceur la contradiction sans réflexion. Au temps des sécheresses, humiliez-vous, et au temps des sentiments et vues de vos misères, jetez-vous au plus intime des entrailles de la miséricorde de Dieu ; mortifiez-vous en ces petites saillies contre les imperfections du prochain, avec l'esprit de douceur.

40. Cet amour simple de confiance et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras de ce Sauveur [15] comprennent excellemment tout ce que vous allez cherchant çà et là pour votre goût.

41. Demeurez en la tranquille résignation et remise de vous-même entre les mains de Notre-Seigneur, sans jamais cesser de coopérer soigneusement à sa sainte grâce par l'exercice des vertus et occasions qui se présentent. Demeurez en cette simple et pure confiance filiale, sans vous remuer nullement aux pieds de Notre-Seigneur pour faire des actions sensibles, ni de l'entendement, ni de la volonté. Non, n'ayez donc point de soin de vous-même, non plus qu'un voyageur qui s'embarque de bonne foi sur un navire, qui ne prend garde qu'à se tenir et vivre dans icelui, laissant le soin de prendre les vents et tendre les voiles et faire voguer, au pilote, sous la conduite duquel il s'est remis.

42. C'est une vraie insensibilité qui vous prive de la jouissance de toutes les vertus que vous avez pourtant en fort bon état ; mais vous n'en jouissez pas, ains êtes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du maniement de tous ses biens, en sorte que, tout étant à lui vraiment, il ne manie rien ; il semble qu'il ne possède ni n'a rien que sa vie, et, comme dit saint Paul, maître de tout, il n'est en rien différent du serviteur ; et en cela, ma fille, Dieu ne veut pas que le maniement de votre foi, de votre espérance et votre charité soit à vous, ni que vous en jouissiez, sinon justement pour vivre et pour vous servir aux occasions de la pure nécessité. Hélas ! ma fille, que vous êtes heureuse d'être ainsi sevrée et tenue de court par ce céleste tuteur, et, ce que nous devons faire, n'est que ce que nous faisons, qui est d'adorer l'aimable Providence de Dieu, et puis nous jeter entre ses bras et dans son giron.

43. C'est le haut point de la perfection de se contenter des actes secs, nus et insensibles, exercés par la seule volonté supérieure, comme ce serait le haut point de l'abstinence de se [16] contenter de manger sans aucun goût, mais avec dégoût et contre-cœur. Il faut protester à Notre-Seigneur que nous voulons vivre de sa mort, et manger comme si nous étions morts, sans goût, sentiment ni connaissance. Enfin le Sauveur veut que nous le servions si parfaitement, que rien ne nous reste pour nous abandonner entièrement à la merci de sa Providence. Que nous sommes heureux d'être esclaves de ce grand Dieu ! et il lui faut laisser plein pouvoir de nous mener là où il voudra, et il faut dire avec Isaïe : Envoyez-moi où il vous plaira, Seigneur, et je suis bien assurée que, quelque part que je sois, vous m'aiderez à exécuter vos commandements.

44. La vraie et sainte science, c'est de laisser faire et défaire à Dieu, en soi et en toutes choses, ce qu'il lui plaira, sans avoir d'autres vouloirs ni élections, révérant d'un profond silence ce que l'entendement de la faiblesse humaine ne peut comprendre, car ses desseins peuvent être cachés, mais ils sont toujours justes. Le trésor des âmes nettes ne consiste pas à avoir des biens et faveurs de Dieu, ains à le rendre content ; ne voulant ni plus ni moins que ce qu'il donne.

45. Pensez que vous êtes un petit saint Jean qui doit dormir sur la poitrine de Notre-Seigneur et reposer entre les bras de sa divine Providence. Nous n'avons point d'autres intentions ou intérêts que la gloire de Dieu ; car si nous en avions, nous les retrancherions tout aussitôt. Enfin comme un autre saint Jean, demeurez toute remise et abandonnée entre les bras de Notre-Seigneur, par la remise de tout votre être à son bon plaisir et sainte Providence. O Dieu ! quel bonheur d'être ainsi entre les bras et mamelles de celui duquel l'Épouse sacrée disait : « Vos tétins sont incomparablement meilleurs que le vin. » Demeurez donc ainsi, très-chère sœur, comme un petit saint Jean, et tandis que les autres mangent diverses sortes de viandes en la [17] table du Sauveur, reposez et penchez par une toute simple confiance votre tête, votre amour et votre esprit sur la poitrine amoureuse du cher Sauveur ; car il est mieux de dormir sur sacré oreiller, que de veiller en toute autre posture.

CANTIQUE.

Hélas ! sentant mon âme atteinte
De mille poignantes douleurs,
Je poussais jusqu'au ciel ma plainte,
Et j'ouvrais la porte à mes pleurs.

Je dis au fort de ma tristesse :
Seigneur, descends à mon secours,
Car tu es ma seule allégresse,
Mon Dieu, ma force et mon secours.

Fais, ô mon Dieu, par ta clémence,
Que rien ne vive plus en moi,
Sinon toi, ma douce espérance,
Ton amour, ta crainte et ta loi !

Car si telle est ton ordonnance,
Que je souffre mille tourments,
Je ne veux point d'autre allégeance,
Pour adoucir mes sentiments.

Non, je n'en puis avoir envie,
Quand bien j'en aurais le pouvoir.
Je ne saurais aimer ma vie
Que pour accomplir ton vouloir.

Le vouloir divin que j'adore
D'un sentiment tout amoureux,
Auquel je dédie encore
Mon cœur, mon esprit et mes vœux. [18]

CANTIQUE A LA SAINTE VIERGE.

Sainte Mère de Dieu, donnez la hardiesse
Aux accords de mon luth, aux accents de ma voix,
De vous chanter un air en divine liesse,
Et de vous saluer pour la première fois.

Mon luth se reconnaît et confesse coupable,
Et, voulant vous payer ce qu'il sait vous devoir,
Vous en fait de bon cœur cette amende honorable ;
Vous plaise de bon cœur au ciel la recevoir !

Toute chose, à bon droit, Dieu même vous honore,
Vous reconnaît pour Mère, et met entre vos mains
Les trésors de sa grâce, et sa puissance encore,
Pour disposer de tout au salut des humains.

A côté de son trône, et Reine et Mère assise,
Vous recevez les vœux qui lui sont adressés ;
Vous en faites rapport, et par votre entremise,
Faites qu'il les accepte et renvoie exaucés.

DERNIERS AVIS DU BIENHEUREUX.

(pendant la retraite de 1616.)

46. Notre-Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut toute sienne ; n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence ; n'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en lui. Tenez votre volonté si simplement unie que rien ne soit entre deux ; oubliez tout le reste, ne vous y amusant plus, et ne pensez à chose quelconque, puisque vous lui avez tout [19] remis. Revêtez-vous de Notre-Seigneur crucifié ; aimez-le en ses souffrances et faites des aspirations là-dessus. Ce qu'il faut que vous fassiez ne le faites pas par votre inclination, mais parce que c'est la volonté de Dieu.

47. Vivez toute à Dieu en la très-sainte nudité de toute chose, surtout de vous-même. Jésus vous tienne saintement esclave de sa sainte croix, nue de tout ce qui n'est pas lui-même ; que s'il vous donne des sentiments et consolations de sa présence, c'est afin que sa présence ne tienne plus votre cœur, mais lui et son bon plaisir.

48. Prosterné, ce me semble, en quelque petit recoin du mont de Calvaire où Notre-Seigneur me voit, je vous écris ces lignes, ma très-chère Mère, pour votre soulagement, comme un abrégé des résolutions plus convenables à votre avancement devant Dieu.

49. Je répète ce que si souvent je vous ai dit, que, non-seulement en l'oraison, mais en la conduite de votre vie, vous devez marcher en l'esprit d'une très-parfaite et très-simple confiance en Dieu, entièrement remise et abandonnée à son bon plaisir comme un enfant innocent qui se laisse aller a la conduite et direction de sa mère. Secondement, et pour bien marcher ainsi à la merci de l'amour et du soin de ce cher souverainement aimable Père, tenez suavement et paisiblement votre âme ferme, sans permettre qu'elle se divertisse à se retourner sur elle-même, ni à vouloir voir ce qu'elle fait, ou si elle est satisfaite ; car, ma chère Mère, nos satisfactions ne sont point aimables devant les yeux de Dieu, ains seulement elles agréent à notre propre amour. Le Sauveur de notre âme inculque si souvent la simplicité des petits enfants, que nous la devons aimer très-particulièrement. Or, ces petits enfants innocents aiment leurs mères qui les portent avec une extrême [20] simplicité- ils ne regardent nullement ce qu'elles font, ni ne font point de retour sur eux-mêmes ni sur leurs satisfactions ; ils les prennent sans les regarder. Ils tètent avec avidité, et ne regardent point si ce lait est meilleur une fois que l'autre ; car, tandis qu'il y en a, ils le prennent tout de bon sans autre curiosité : en cela donc nous devons ressembler aux petits enfants.

50. Comme encore en cette douce oisiveté, par laquelle ils ne se soucient point d'aller, ains aiment mieux être portés, et quand ils commencent à vouloir aller, ils commencent aussi à souvent tomber et trébucher ès choses qu'ils rencontrent ; bienheureux sont ceux qui ne veulent pas toujours faire, voir, considérer, discourir. Ma très-chère fille, il faut accoiser notre activité d'esprit, puisque nous voyons manifestement que Dieu nous appelle à cette unique très-simple attention de confiance. De cette activité d'esprit, et du soin que notre amour nous suggère d'avoir de notre cœur et de ce qu'il fait, provient l'inquiétude de notre cœur, lorsque nous apercevons soit de loin, soit de près, quelques tentations ou de la foi ou de quelques autres vertus que nous chérissons fort, ou même quand nous craignons de perdre la douceur et consolation ; c'est pourquoi il faut simplifier notre esprit, et ayant abandonné et quitté tout ce qui déplaît à Dieu, demeurer en paix dans notre barque, c'est-à-dire faire en paix les exercices de notre vocation. Et ne nous empressons point de notre avancement ; car, comme ceux qui sont à une barque, où il y a bon vent, sans remuer tirent au port, aussi ceux qui sont à une vocation bonne, sans s'embesogner de leur profit, profitent et s'avancent perpétuellement. Que s'ils n'ont pas la satisfaction de voir leurs progrès, ils ne doivent pas pour cela s'alangourir, car ils sont certains qu'ils ne laissent pas de s'avancer. [21]

EXERCICES FAITS EN RETRAITE.

51. Je veux bien que vous continuiez l'exercice du dépouillement de vous-même, vous laissant à Notre-Seigneur et à moi. Mais, ma très-chère Mère, entrejetez quelques actes de votre part, par manière d'oraison jaculatoire, en approbation des dépouillements, comme, par exemple : « Je le veux, Seigneur, tirez hardiment tout ce qui revêt mon cœur. O Seigneur ! non, je n'excepte rien, arrachez moi à moi-même ! O moi-même ! je te quitte pour jamais, jusqu'à ce que mon Seigneur me commande de te reprendre ! » Cela doit être fait doucement, mais fortement entrejeté. Encore ne faut-il pas, ma très-chère Mère, s'il vous plaît, prendre aucune nourrice ; mais, comme vous le voyez, il faut quitter celle que néanmoins vous avez, et demeurer comme une pauvre chétive créature devant le trône de la miséricorde de Dieu, et demeurer toute nue sans demander jamais ni affection ni action quelconque pour la créature, et néanmoins demeurez indifférente pour toutes celles qu'il lui plaira vous envoyer, sans vous amuser à considérer que ce sera moi qui vous servirai de nourrice à votre gré, car autrement vous ne sortiriez donc pas de vous-même, et auriez toujours votre compte, qui est néanmoins ce qu'il faut fuir sur toutes choses. Ces renoncements sont admirables : sa propre estime, ce que l'on était selon le monde, qui n'était en vérité rien, sinon en comparaison des misérables ; sa propre volonté, sa complaisance en toutes créatures et en l'amour naturel, et, en somme, en tout soi-même, qu'il faut ensevelir dans un éternel abandonnement, pour ne le voir ni savoir comme nous l'avons eu ou su, ains seulement comme Dieu l'ordonnera. Écrivez-moi comme vous trouverez cette leçon bonne ; il faut répéter cet exercice tous les ans, mais doucement et sans effort, [22] le confirmant simplement. O Dieu ! que de consolations à mon âme de savoir ma Mère toute nue devant Dieu, au nom de Jésus-Christ, et pour son pur amour !

52. J'ai voué, par l'avis de mon Bienheureux Père, l'an 1611, que quand je connaîtrais clairement et distinctement, sans doute, ce qui sera plus agréable à mon Dieu et plus parfait, pourvu que j'aie le loisir de faire l'élection, que, moyennant sa grâce, je le ferai sans restriction de chose quelconque. Je viens de confirmer mon vœu ce jour de la conversion de saint Paul, 1627. Veuille mon Sauveur que ce soit à sa gloire ! j'en supplie sa bonté, par l'intercession de sa sainte Mère, de saint Jean l'Évangéliste et de mon Bienheureux Père. Amen.

53. Dès le trépas de notre Bienheureux Père, je l'ai entendu en songe trois fois ; en l'une, il me dit : 1° Dieu m'a envoyé à vous, pour vous dire que son dessein sur vous est que vous soyez extrêmement humble. Dieu m'a commandé de vous rendre une parfaite colombe. Ne vous plaignez jamais d'aucun manquement que l'on vous puisse faire, ne vous courroucez point pour ceux qui se feront au monastère ; mais dites seulement : Quoi ! les servantes de Dieu doivent-elles faire telles fautes ? Ne vous empressez point ; faites toutes choses avec l'esprit de repos et de tranquillité.

54. Saint Jérôme dit que chacun offrait au temple selon ses moyens : les uns de l'or, de l'argent, des pierres précieuses ; les autres de la soie, du drap d'or, de la pourpre. Pour moi, il me suffira, si j'offre au temple des poils de chèvre et des peaux de bête. Or, que les autres présentent à Dieu leurs vertus et œuvres héroïques et excellentes, et leur contemplation relevée ; moi, il me suffira d'offrir à Dieu ma bassesse, mes misères, me tenant pour chétive, misérable, imparfaite et pécheresse, et me présenter devant sa Majesté comme une pauvre nécessiteuse et [23] chétive créature. Oh ! que nous serions heureuses si nous ne prenions pas garde à ce que nous souffrons ou faisons, ains seulement que nous sommes en l'accomplissement de la volonté de Dieu, et que ce fût là tout notre contentement I

55. J'ai reconnu, par la grâce de Notre-Seigneur, que mes manquements procèdent de n'être pas assez attentivement attentive à Dieu et sur moi-même, ce qui m'empêche la pratique de la douce acceptation et acquiescement en tout ce qui m'arrive, et encore plus celui de l'attention de faire tout pour Dieu, et d'être fidèle à faire le bien que je connais, et que je suis obligée. J'ai vu encore que je n'arrête pas mon esprit assez simplement à l'oraison, que j'y veux toujours faire quelque chose, en quoi je fais très-mal, puisque Dieu ne veut de moi que cet unique regard en toutes choses, par une très-simple remise et confiance, sans faire des actes. J'ai vu aussi que je m'empresse trop à faire ce qui me survient, j'en ressens un peu d'ardeur, portée du désir d'être déchargée de cela. Je laisse trop entrer les affaires et les choses qui ne servent de rien, en mon esprit, ce qui me cause de grandes distractions et éloignements du souvenir de Dieu. Or, je désire, moyennant sa divine bonté, sans laquelle je ne peux rien, de mettre ordre à mon amendement. Je me veux opiniâtrer fermement à retrancher et séparer de mon esprit tout cela, et le tenir, le plus que je pourrai, dans cet unique regard et très-simple unité, qui me suffit pour tout faire, par ordre, y peu penser et ne m'empresser nullement pour en être quitte : faire le bien et fuir le mal, et voir, trois fois le jour, si je le fais. Ce que je ferai moyennant Dieu.

56. O Bonté souveraine de la souveraine Providence de mon Dieu ! je me délaisse à jamais entre vos bras, soit que vous me soyez douce ou rigoureuse. Menez-moi meshuy, par là où il vous plaira, je ne regarderai point le chemin par où vous me ferez [24] passer, mais, à vous, ô mon Dieu, qui me conduisez. Mon âme ne trouve point de repos hors des bras et du sein de cette céleste Providence, ma vraie mère, ma force et mon rempart ; c'est pourquoi je me résous, moyennant votre aide divine, ô mon Sauveur, de suivre vos désirs et vos ordonnances, sans jamais regarder ni éplucher les causes, pourquoi vous faites plutôt ceci que cela ; ains, à yeux clos, je vous suivrai selon vos volontés divines sans rechercher mon propre goût. C'est à quoi je me détermine, de laisser tout faire à Dieu, ne me mêlant que de me tenir en repos entre ses bras, sans désirer chose quelconque que selon qu'il m'insistera à vouloir, à désirer, à souhaiter. Je vous offre cette résolution, ô mon Dieu, vous suppliant de la bénir, entreprenant le tout, appuyée sur voire bonté, libéralité et miséricorde, et en la totale confiance de vous, et méfiance de moi, et de mon infinie misère et infirmité.

57. J'ai eu cette vue que Dieu veut que j'aille à lui de toutes choses, très-simplement et droitement sans entremise de chose quelconque, et que je me contente de ce très-simple regard en lui, sans aucun acte, mais par un absolu et entier abandonne-ment de tout ce que je suis et de toutes choses à sa sainte volonté, demeurant dans un repos d'amoureuse confiance en son soin paternel pour tout ce qui me concerne, sans réserve, lui laissant vouloir pour moi, et faire tout ce qu'il lui plaira et de toutes choses, sans que jamais je me veuille arrêter volontairement à regarder ce qui se passe en moi, ni à chose quelconque. Mais je me tiendrai en lui, le regardant et le laissant faire, acquiesçant simplement à tout ce qu'il lui plaira, avec l'aide de sa grâce, en laquelle je me résous d'éviter même l'ombre du mal ; de faire tous mes exercices et toutes mes actions le mieux que je pourrai, et d'employer fidèlement les occasions que sa Providence me donnera pour la pratique des vertus, soit dans l'action ou dans la souffrance. Je tâcherai d'être modérée en [25] tout et de parler tardivement. Mon Sauveur, guidez-moi et m'aidez.

58. Résolutions renouvelées au commencement de mon année soixante-deuxième. 1° D'observer inviolablement la dernière pratique que notre Bienheureux Père m'a donnée, de ne plus vivre selon la nature, mais entièrement selon la lumière de la grâce, laquelle je me suis totalement déterminée de suivre fidèlement sans réserve, moyennant sa sainte assistance. 2° De débarrasser mon esprit du souvenir de tout ce qui n'est point Dieu, sinon autant que la nécessité de mes justes devoirs m'y obligera, mais surtout quand j'irai faire mes exercices spirituels, faisant état, durant ce temps-là, qu'il n'y a que Dieu et moi au monde. 3° Je parlerai peu, et tâcherai de dire beaucoup en me taisant, par la modestie, patience et recueillement en Dieu, et cette entreprise n'est faite que sur le seul fondement de l'humble et filiale confiance que mon Dieu m'assistera pour accomplir cette sienne volonté en moi, laquelle j'adore et chéris comme mon unique prétention et désir en toutes mes actions. Amen, Amen.

SENTIMENTS ET RÉSOLUTIONS

à la fin d'une retraite annuelle.

59. Notre sanctification est en la volonté de Dieu, à laquelle dès longtemps je me suis abandonnée sans aucune réserve selon l'attrait que sa divine Providence m'en a toujours donné : en suite de quoi je lui laisse et délaisse, derechef, le soin de vouloir pour moi, et en faire tout ce qu'il lui plaira, et de toutes choses, me résolvant et déterminant, moyennant sa divine grâce, d'embrasser et faire cette divine volonté en tout ce que je la [26] pourrai connaître : 1° en toutes les choses où elle m'est signifiée ; 2° en tous événements, quels qu'ils soient ; pour suivre fidèlement les volontés et désirs du prochain, ce que j'embrasse et suivrai au péril de toutes mes inclinations, en tout ce qui ne sera point péché. Comme je suis résolue de tenir ma volonté si simplement unie, en toutes choses, à celle de mon Dieu, que rien ne soit entre deux, et de ne désirer jamais d'autres bras pour me porter, ni d'autre sein pour me reposer que le sien et sa Providence, je l'entreprendrai en la seule confiance en la grâce divine, me voyant dépouillée entre ses mains sans aucune réserve : désir de mort, ni de salut, ni de prétentions de choses quelconques, laissant tout mon être, pour le temps et l'éternité, aux soins et dispositions de son amour éternel, auquel je me confie et repose, sans étendre ma vue ailleurs, espérant qu'il accomplira en moi ses éternels desseins, et l'en supplie de tout mon cœur très-humblement, et d'ôter de moi tout ce qui lui déplaît. O éternelle Providence, au soin de laquelle je laisse tout mon être, pour en disposer pour le temps et l'éternité, selon son très-bon plaisir, n'en voulant plus avoir souci, ains celui seul de me remettre et reposer, eu esprit de très-simple confiance, lui rapportant tout, et m'adressant à Dieu en tout, sans nulle réflexion sur le passé, sur le présent ni sur l'avenir ; mais seulement me rendre fidèle es occasions que sa divine Providence me présentera dans chaque moment. Bref, avec sa grâce, je me suis résolue de m'anéantir et me perdre toute en lui, et d'y tenir ma vue simplement arrêtée sans l'en divertir volontairement, l'y remettant simplement, quand je m'apercevrai distraite : suivre la lumière du bien ; faire tout en esprit de repos. Amen, Jésus, Amen.

60. Notre sanctification est en la volonté de Dieu, et notre perfection gît à nous y conformer par une très-fidèle obéissance à ses commandements, conseils, règles de notre vocation, au [27] juste désir du prochain et à la lumière du bien que nous connaîtrons. Quant à la volonté du bon plaisir, il la faut laisser vouloir pour nous, et en faire, et de toutes choses, ce que bon lui semblera, ne regarder pas les choses qui arrivent, en elles ; mais, cette volonté seule, aux événements grands et petits, fâcheux ou agréables, l'aimant également en tout, et y acquiesçant très-simplement sans divertir ma vue ailleurs.

61. O très-divine volonté, qui m'avez environnée de vos miséricordes, je vous en rends infinies actions de grâces, et vous adore du profond de mon âme, et de toutes mes forces et affections ; j'abandonne et remets tout mon être, pour le temps et l'éternité, à votre merci, vous suppliant de toute l'humilité de mon cœur d'accomplir en moi vos éternels desseins, sans me permettre que j'y donne aucun empêchement. Vos yeux divins qui pénètrent les intimes replis de mon cœur, voient que mon unique désir est en l'accomplissement de vos très-saints contentements et bons plaisirs ; mais ils voient aussi mon imbécillité et impuissance ; c'est pourquoi, prosternée aux pieds de votre infinie miséricorde, je vous conjure, mon Sauveur, par l'équité et douceur de cette même très-sainte volonté, et par l'assistance de votre très-sainte Mère, m'octroyer la grâce de faire et souffrir tout ce qu'il lui plaira, comme il lui plaira, afin que, consommée au feu de cette très-amoureuse volonté, ce lui soit une victime et holocauste agréable, qui, sans fin, le loue et bénisse avec tous les saints, par tous les siècles. Amen.

D'après les citations faites par la Mère de Chaugy, dans sa Vie de notre sainte Mère Jeanne-Françoise de Chantal, (lesquelles citations sont, dit-elle, extraites du Petit Livret), il est évident que la copie manuscrite de nos archives n'est qu'une partie de ce précieux Petit Livret, attendu que plusieurs de ces citations ne se trouvent pas dans ladite copie.

Si la publication de ces précieux fragments pouvait nous faire découvrir le Petit Livret en son entier, nous bénirions à jamais la douce Providence de la communication qui nous serait faite de ce cher trésor.

AUTRE RECUEIL

de quelques paroles, instructions et avis de notre père saint françois de sales donnés à notre digne mère jeanne-françoise frémyot de chantal.[2]

J'ai été tout aise, ce matin, de trouver mon Dieu si grand, que je ne pouvais pas même m'imaginer sa grandeur ; mais, puisque je ne le puis magnifier ni agrandir, je veux bien, Dieu aidant, annoncer sa grandeur et son immensité. Cependant, ma chère fille, cachons doucement notre petitesse en cette grandeur, comme un petit poussin tout couvert des ailes de sa mère demeure en assurance et tout chaudement. Reposons de même nos cœurs sous la douce et amoureuse Providence de Notre-Seigneur, et abritons-nous sous sa protection.

Ma chère fille, non certes, je ne doute ni peu ni point de votre confiance ; aussi vous dis-je que je veux vous employer comme chose qui m'est entièrement remise, pour être maniée, selon mon gré, au service de Dieu.

REGARD EN DIEU.

Ma résolution est d'être toute à Dieu. Or, celles qui se sont données toutes à Dieu doivent dresser leurs affections, [30] pensées, paroles et actions vers lui, et leur continuel exercice doit être de regarder la volonté de Dieu, en toutes choses, et de la suivre.

POUR LES TENTATIONS.

Le remède à toute tentation, sécheresse, contradiction, bref, à toutes choses généralement, sont les actes d'amour, lesquels se feront vivement et promptement, retournant simplement son cœur à Notre-Seigneur, avec des paroles pleines de confiance et d'amour, sans regarder ni disputer contre la tentation ou la chose qui fâche ; mais comme feignant de ne la point voir, sans néanmoins tant multiplier les paroles. Et comme la femme mariée n'a son recours, en tous ses travaux, qu'à son mari, ainsi doit faire l'âme fidèle à l'endroit de son cher Époux Jésus.

C'est un entortillement que ce tintamarre qui vous fait peur. Mon Dieu, ma chère fille, ne sauriez-vous vous prosterner quand cela vous arrive et dire tout simplement : Oui, Seigneur, si vous le voulez, je le veux, et, si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas ? et puis passer à faire un peu d'exercice et d'action qui vous serve de divertissement ; ne vous embarrassez point pour les chasser, mais moquez-vous de tout cela, au nom de Jésus mon Seigneur.

L'exercice du matin et celui de la sainte messe, comme il est marqué au directoire.

Pour le regard de la sainte messe, je n'ai point voulu le particulariser sur tous les mystères, pour vous instruire, comme il s'y faut comporter, par le menu, avec des oraisons et pensées, d'autant que cela charge tant la mémoire que la volonté n'a pas les actions libres. Donc, pour le reste du temps de la messe, auquel je n'ai pas dit ce qu'il fallait faire, ou bien il faut continuer les affections que je vous ai marquées, chacune en son ordre, comme, par exemple : celle de contrition jusqu'à [31] l'évangile, celle de protestation de foi jusqu'à la préface, et ainsi des autres ; ou bien, dire quelques oraisons vocales ; que si c'est le chapelet, vous ne laisseriez pas, en le disant, de faire tout ce que j'ai marqué, l'un n'empêchant guère l'autre. Si vous ne le pouvez dire tout en une fois, dites-le en deux, et l'Office de Notre-Dame aussi, de quoi vous ne devez faire nul scrupule ; ains il y a de la superstition à croire que, pour de légitimes interruptions, il faille recommencer, notre Dieu ne regardant qu'à la dévotion avec laquelle on prie, et non pas si c'est à deux ou à trois fois. Il est bon d'avoir certaines paroles enflammées qui servent de refrain à notre âme, comme : Vive Dieu ! vive Jésus ! Dieu de mon cœur ! béni soit Dieu ! Dieu soit loué ! Dieu me donne la grâce de mieux faire ! —D'autres fois, tout simplement : Jésus ! Maria ! Dieu me soit en aide ! Il faut mourir..., etc. Baisez votre croix en l'honneur de celui qu'elle représente.

Jamais on ne parviendra à la hauteur de la perfection de l'amour de Dieu, qu'on ne soit profondément abaissé par l'humilité. Notre-Seigneur fait tant de cas de l'humilité, qu'il ne fait point de difficulté de permettre que nous tombions dans le péché, afin de nous en faire tirer la sainte humilité.

Il faut souvent élever son esprit en Dieu en faisant les actions de Dieu.

Il faut embrasser saintement les mortifications, et recevoir les abjections en esprit de résignation, et, s'il se peut, d'indifférence, et aimer cette volonté de Dieu en ces sujets d'eux-mêmes désagréables. Vous ne recevez pas ces remèdes et ces mortifications par votre élection ni par sensualité ? c'est donc par obéissance ; et y a-t-il rien de plus agréable à Dieu ? O petites croix, que vous êtes aimables ! bien que les sens et la nature ne vous aiment point, ains la seule raison supérieure.

Soyez une petite brebis que l'on tond, une colombe douce, maniable, sans réplique ni retour. [32]

Il faut beaucoup ressentir les fautes que l'on aperçoit dans le prochain ; mais il faut savoir en même temps que la charité s'exerce à les supporter, et non pas à s'en étonner. Il faut le recommander à Notre-Seigneur, et tâcher d'exercer la vertu contraire à la faute que l'on voit, avec une grande perfection. Il faut, avec Notre-Seigneur, haïr et détester le péché et être marri des imperfections et défauts ; mais il faut avoir compassion de l'imparfait et du pécheur, et le supporter, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui le souffre bien. Il faut aussi nous traiter nous-même en cette sorte, et, ayant séparé l'offense de Dieu, de laquelle il faut être bien marri, il faut aimer et embrasser de bon cœur l'abjection qui nous en revient, et dire la parole de saint Paul : Seigneur, que vous plaît-il que je fasse ? Saint Bernard dit « que c'est le sentiment d'une âme fervente et qui ne veut rien faire que ce que Dieu veut ; au contraire, une dévotion molle, il la faut flatter et essayer ce qu'elle veut faire, avant de lui dire ce que l'on veut qu'elle fasse. » Apprenons à dire avec l'Apôtre, dans la sincérité de notre cœur : J'ai estimé toutes choses comme fange, afin de gagner mon Jésus et ses bonnes grâces, et que notre vie, comme la sienne, soit cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Ce sont là les grandes et les profondes maximes de sainteté, et l'exercice de résignation agréable à Dieu. À son honneur et à sa gloire soient toutes mes œuvres ! Amen.

Pour acquérir la sainte promptitude de bien faire, il la faut demander à Dieu, et ne laisser passer aucun jour sans en pratiquer quelque action particulière à cette intention ; car l'exercice sert merveilleusement pour se rendre un chemin aisé à toute sorte d'opération. Gardez-vous des empressements et inquiétudes ; jetez doucement votre cœur dans les plaies de Notre-Seigneur, et non pas à force de bras. Ayez une extrême confiance en sa bonté et miséricorde, il ne vous abandonnera pas ; mais ne laissez pas de vous bien prendre à sa sainte croix. [33]

Tenez votre cœur au large ; reposez-le souvent entre les bras de la Providence divine ; tout ce qui vous arrive vient indubitablement de sa volonté, hormis le péché. Mais cette même volonté de Dieu qui nous envoie les maladies spirituelles ou corporelles veut que nous nous servions des remèdes qu'elle donne, et que nous tenions notre volonté prête pour recevoir ou la guérison, ou la continuation du mal, et que nous adorions la Providence divine, et nous y remettant en toute occasion.

Videz votre cœur de toute image des choses corporelles. Pensez que le doux Sauveur est assis dans votre cœur comme dans son trône, et l'y regardez souvent, vous humiliant fort devant lui. Je désire que vous soyez extrêmement humble ; faites-vous très-petite à vos yeux.

Représentez-vous Jésus-Christ crucifié entre vos bras, et dites cent fois en baisant son côté : C'est ici mon espérance ; c’est la vive source de mon bonheur ; c'est le cœur de mon âme ; c’est l'âme de mon cœur ; jamais rien ne me déprendra de son amour : je le tiendrai, et je ne laisserai point qu'il ne m'ait mise en un lieu d'assurance.

Considérez souvent si vous pouvez dire avec vérité : Mon Bien-Aimé est à moi, et je suis toute à lui. Voyez s'il n'y a point quelque partie de votre âme ou de votre corps qui n'y soit pas entièrement, et, l'ayant découverte, reprenez-la et la rendez à Dieu ; car vous êtes à lui, toute, toute. Si votre âme s'est échappée, souvenez-vous qu'il la faut reprendre, mais tout doucement, car si vous vouliez la saisir à force de bras, vous l'épouvanteriez.

Notre-Seigneur désire que vous ne pensiez ni à votre avancement, ni à votre amendement, mais à recevoir et bien employer les occasions de le servir, et pratiquer les vertus dans chaque moment, sans aucune réflexion, ni sur le passé, ni sur l'avenir. [34]

Affectionnez-vous fort à la pratique des petites et menues vertus ; je ne dis pas qu'il ne faille aspirer aux hautes et élevées ; mais je dis qu'il faut s'exercer aux petites, sans lesquelles les grandes sont souvent fausses et trompeuses.

Apprenons à souffrir volontairement et de bon cœur l'aigreur des paroles, le mépris et le rebut de nos opinions et de nos pensées. Aimons à tenir le dernier rang, et puis nous apprendrons à souffrir le martyre, à faire l'anéantissement en Dieu et l'insensibilité à toutes choses.

Marchez toujours devant vous et devant Dieu, qui prend plaisir à vous voir faire vos petits pas ; et, comme un bon père qui tient son enfant par la main, il accommodera ses pas aux vôtres, il se contentera de n'aller pas plus vite que vous. De quoi vous souciez-vous d'aller d'un côté ou de l'autre, vite ou bellement, pourvu qu'il soit avec vous et vous avec lui ? Aux tentations de la foi, humiliez-vous profondément. Aux tentations de vaine gloire et vanité, il faut faire tout de même ; c'est à savoir un acte positif et contraire, et, au lieu de se glorifier, s'humilier de sa propre vanité, disant : Oui, Seigneur, je suis et mon esprit n'est que pure vanité.

Ne regardez point, ma chère fille, si vous êtes cause de vos aridités ; mais, soit que vous en soyez cause ou non, convertissez-les à la gloire de Dieu, et les lui offrant, en sacrifice, comme souffrances et pénitences de vos péchés. Dans les mécontentements qu'on a de soi, lorsqu'on tombe en faute, au lieu de s'aigrir, il faut prendre patience et dire : Je ne veux cette vertu ni une autre, je ne veux que l'amour de mon Dieu et l'accomplissement de sa sainte volonté en moi. Il faut quitter toutes réflexions, n'en jamais faire pour voir ce que l'âme fait ou ce qu'elle fera, si on a du sentiment ou non ; mais, au lieu de cela, regarder le Sauveur humblement et amoureusement, et surtout à l'oraison, avec une grande douceur d'esprit et sans volonté d'y rien faire, mais seulement pour y recevoir ce que [35] Notre-Seigneur vous y donnera. Contentez-vous d'être en sa présence, quoique vous ne le voyiez ni le sentiez ; mais commencez par un acte de foi, et regardez de temps en temps si vous ne le verrez point.

Je désire que vous soyez extrêmement humble. Conversez toujours humblement ; ne tenez compte d'être méprisée et louée, mais désirez d'être méprisée et rebutée ; et, jusqu'à ce que vous soyez parvenue à ce degré d'abjection, ne pensez pas d'avoir profité. Tenez comme un profit pour votre âme les injures et les outrages qui vous seront faits ; réjouissez-vous-en, et ne vous attribuez point les louanges des bonnes actions ; mais portez tout aux pieds de Jésus qui en est l'auteur, autrement vous lui en déroberiez la gloire.

D'autant plus on perd de consolation pour Notre-Seigneur d'autant plus on doit se réjouir, parce qu'il saura bien nous la rendre.

Il faut avoir de la douceur envers le prochain, et n'user jamais de revanche envers ceux qui nous ont fait de mauvais offices ; et croyez que si nous perdons quelque chose, le Seigneur nous récompensera d'ailleurs.

Pour toutes les choses qui vous arrivent, n'en cherchez point la cause, il suffit que Dieu la sache ; mais simplement humiliez-vous, et supportez la contradiction avec douceur et sans réflexion.

Au temps des sécheresses, humiliez-vous ; et, au sentiment de votre misère, jetez-vous dans les entrailles de la miséricorde divine.

Rejetez toute sorte de gloire, et protestez que vous n'en voulez aucune que celle de Notre-Seigneur.

Unissez-vous souvent à la volonté de Dieu, par des aspirations dévotes, disant : Seigneur, je suis vôtre. — Je veux ce que vous voulez. — Faites en moi votre volonté. — Unissez-vous à nous. [36]

La mesure de la Providence sur nous est (celle de) la confiance que nous y avons. O Dieu ! reposons-nous entièrement sur cette Providence sacrée, et demeurons entre ses bras comme un enfant sur le sein de sa mère.

L'esprit de douceur est le vrai esprit de Dieu.

O ma Mère ! que c'est un grand contentement à notre âme, vraiment dédiée à Dieu, de marcher les yeux fermés selon que la divine Providence la conduit ; car ses jugements sont impénétrables, mais toujours doux, toujours suaves, toujours utiles à ceux qui se confient en lui. Que voulons-nous, sinon ce que Dieu veut ? Laissons-le conduire notre âme qui est sa barque, il la fera surgir à bon port.

Servez-vous des contradictions journalières pour vous mortifier, les acceptant avec amour et douceur.

Quand on se sent saisi de douleur, il faut offrir à Dieu cette croix, l'accepter de bon cœur et se soumettre de la porter toute la vie, puis demeurer contente dans la souffrance. Et s'il était en votre pouvoir de vous faire quitte de cette croix, il ne le faudrait pas faire.

Que toutes vos paroles et actions soient accompagnées d'une grande simplicité et douceur.

Demeurez en la sainte solitude et nudité avec Jésus-Christ crucifié. Cet exercice, d'abandonnement total de soi-même entre les mains de Dieu, comprend excellemment toute la perfection des autres exercices. Notre grand bonheur, en la perfection, serait de n'avoir nul désir d'être aimé des créatures. Que vous doit-il importer d'être aimée ou non ? Si vous rencontrez des occasions qui vous font paraître qu'on ne vous aime pas, il faut passer outre sans vous amuser à les considérer.

C'est une partie de la charge de la supérieure, de voir, avec repos, les fautes de sa maison, et de souffrir doucement les choses qui y arrivent. [37]

Oh ! que nous serions heureux si nous ne prenions point garde à ce que nous faisons et souffrons ; mais seulement que nous accomplissions la volonté de Dieu, et que ce fût là tout notre contentement !

Consacrons nos travaux à Jésus ; attendons son retour avec patience ; vivons à lui et non pour ses suavités. Nous n'avons rien que nous voulions réserver ni excepter en nos affections, qui ne soit à Dieu. Que nous doit-il importer, si nous sentons ou ne sentons pas l'amour de Dieu, puisque nous ne sommes pas plus assuré de l'avoir en le sentant qu'en ne le sentant pas, et que, la plus grande assurance consiste en ce pur et entier abandonnement de nous-même entre les bras de la divine Providence, sans réserve de consolation, afin que d'un cœur tout écorché, mort et maté, il reçoive l'odeur agréable d'un saint holocauste, et afin que nos Sœurs, travaillées et peinées, trouvent chez nous un cœur compatissant et un support suave et amoureux.

Il faut demeurer entre les mains de Notre-Seigneur comme un instrument inutile, tout abandonné à son saint vouloir, et se contenter de demeurer doucement dans l'état où Dieu nous met : en la souffrance, souffrir ; en la peine, patienter, et voilà la vertu dans laquelle il faut demeurer tranquille.

En toutes les tentations, il faut plutôt parler à Notre-Seigneur de tout autre chose, et même il est bon de s'en détourner, et regarder notre Sauveur par un retour de cœur.

L'un des plus hauts points de l'humilité est de ne point s'excuser. Quand on est parmi les afflictions intérieures, sans pouvoir trouver où mettre son pied pour se reposer, alors il faut combattre de deux sortes d'armes : l'une de patience, l'autre de résignation à la volonté de Notre-Seigneur.

Tenons-nous, je vous prie, au pied de la sainte croix, trop heureux si quelques gouttes de ce baume, qui en distille de [38] toutes parts, tombent dans notre cœur. Si nous avions l'odorat plus affiné, nous sentirions les afflictions toutes parfumées, quoiqu'elles soient d'elles-mêmes d'odeur désagréable ; mais sortant du sein de l'Époux, nous les trouverions toutes remplies de suavités.

QUESTIONS

adressées par notre bienheureuse mère jeanne-françoise frémyot de chantal à notre bienheureux père saint françois de sales et réponses faites par lui.[3]

au nom de † jésus et marie.

Notre Sainte Mère Jeanne-Françoise de Chantal (parlant ici à son âme). Premièrement, tu dois demander à ton très-cher Seigneur s'il trouve à propos que tu renouvelles, tous les ans, en reconfirmation, tes vœux, ton abandonnement général et remise de toi-même entre les mains de Dieu ; qu'il spécifie particulièrement ce qu'il jugera qui te touche le plus, pour enfin faire cet abandonnement parfait et sans exception, en sorte que je puisse vraiment dire : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Que, pour parvenir là, ton bon Seigneur ne t'épargne point, et qu'il ne permette que tu fasses aucune réserve, ni de peu ni de prou.

Qu'il te marque les exercices et pratiques journalières requises pour cela, afin qu'en vérité et réellement l'abandonnement soit parfait.

Réponse de saint François de Sales. Je réponds, au nom de [40] Notre-Seigneur et de Notre-Dame, qu'il sera bon, ma très-chère fille, que toutes les années vous fassiez le renouvellement proposé, et que vous rafraîchissiez le parfait abandonnement de vous-même entre les mains de Dieu.

Pour cela, je ne vous épargnerai point, et vous vous retrancherez les paroles superflues, qui regardent l'amour, quoique juste, de toutes les créatures, notamment des parents, maison, pays, et surtout du père ; et, tant qu'il se pourra, les longues pensées de toutes ces choses-là, sinon ès occasions esquelles le devoir oblige d'ordonner ou procurer les affaires requises, afin de parfaitement pratiquer cette parole : « Ois, ma fille, et entends, et penche ton oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père. » Devant dîner, devant souper, examinez si, selon vos actions du temps précédé, vous pouvez dire sincèrement : « Je vis, moi, mais non pas moi, ains Jésus-Christ vit en moi. »

Question. Si l'âme étant ainsi remise ne se doit pas, tant qu'il sera possible, oublier de toutes choses pour le continuel souvenir de Dieu, et, en lui seul se reposer, par une vraie et entière confiance ?

Réponse. Oui, vous devez tout oublier ce qui n'est pas de Dieu et pour Dieu, et demeurer totalement en paix sous la conduite de Dieu.

Question. Si l'âme ne doit pas, spécialement en l'oraison, s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours, industrie, réplique, curiosité et semblables ; et, au lieu de regarder ce qu'elle a fait, regarder Dieu, et ainsi simplifier son esprit et le vider de tout, et de tout soin de soi-même ?

Réponse. Il faut faire cet exercice hors de l'oraison comme en l'oraison. [41]

Question. (Si) demeurant en cette simple vue de Dieu et de son néant, tout abandonnée à sa sainte volonté, dans les effets de laquelle il faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté. Je dis même qu'en la pratique des vertus et aux fautes et chutes, il ne faut bouger de là, ce me semble ; car Notre-Seigneur met en l'âme les sentiments qu'il faut, et l'éclairé là parfaitement ; je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par tous ses discours et imaginations. Vous me direz : Pourquoi sortez-vous donc de là ? O Dieu ! c'est mon malheur et malgré moi ; car l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible ; mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon congé, veut tout voir et ménager.

C'est pourquoi je demande encore, à mon très-cher Seigneur, l'aide de la sainte obédience pour arrêter ce misérable coureur, car, il m'est avis, qu'il craindra le commandement absolu.

Réponse. Puisque Notre-Seigneur, dès il y a si longtemps, vous a tirée à cette sorte d'oraison, vous ayant fait goûter les fruits tant désirables qui en proviennent, et fait connaître les nuisances de la méthode contraire, demeurez ferme, et, avec la plus grande douceur que vous pourrez, ramenez votre esprit à cette unité et à cette simplicité de présence, et d'abandonnement en Dieu ; et d'autant que votre esprit désire que j'emploie l'obéissance, je lui dis ainsi : Mon cher esprit, pourquoi voulez-vous pratiquer la partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous exerciez celle de Marie ? Je vous commande donc que simplement vous demeuriez ou en Dieu, ou près de Dieu, sans vous essayer d'y rien faire, et sans vous enquérir de lui de chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de lui.

Question. Je retourne donc demander, à mon très-cher Père, [42] si l'âme, étant ainsi remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu, lui laissant le soin de tout ce qui la regarde, tant intérieurement qu'extérieurement, et, demeurant comme vous dites, dans sa Providence et sa volonté, sans soin, sans attention, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Notre-Seigneur fasse en elle, d'elle, et par elle, sa très-sainte volonté, sans aucun empêchement ni résistance de sa part ? O Dieu ! qui me donnera cette grâce que seule je vous demande, sinon vous, bon Jésus, par les prières de votre bon serviteur ?

Réponse. Dieu vous soit propice, ma très-chère fille ! L'enfant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de la laisser faire et de s'attacher à son col.

Question. Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à cette âme ainsi remise ?

Réponse. Les personnes de cette condition lui sont chères comme la prunelle de son œil.

Question. Si elle ne doit pas recevoir toutes choses de sa main, je dis tout, jusqu'aux moindres petites, et lui demander aussi conseil de tout ?

Réponse. Pour cela, Dieu veut que nous soyons comme un petit enfant. Il faut seulement prendre garde de ne pas faire des attentions superflues, s'enquérant de la volonté de Dieu en toutes particularités des actions menues, ordinaires et inconsidérées.

Question. Si ce ne sera pas un bon exercice de se rendre attentive, sans attention pénible, de demeurer tranquillement dans la volonté de Dieu, en tant de petites occasions qui nous contrarient et voudraient nous fâcher, (car pour les grosses on [43] les voit de loin), comme d'être détournée de cette consolation, qui semble être utile ou nécessaire, être empêchée de faire une bonne action,, une mortification, ceci ou cela, quel qu'il soit, qui semble être bon, et, au lieu, être divertie par des choses inutiles, et quelquefois dangereuses et mauvaises.

Réponse. Ne consentant point aux choses mauvaises, l'indifférence, pour le reste, doit être pratiquée en toutes rencontres, sous la conduite de la Providence de Dieu.

Question. Se rendre fidèle et prompte à l'observance et obéissance des règles, quand le signe se fait. Il y a tant d'occasions de petites mortifications ; cela surprend : au milieu d'un compte, de quelque action on a peine de se déprendre ; il ne me faut plus faire que trois points pour achever l'ouvrage, une lettre à former, se chauffer un peu, que sais-je, moi ?

Réponse. Oui, il est bon de ne s'attacher à rien tant qu'aux règles, de sorte que, s'il n'y a quelque signalée occasion, allez où la règle vous tire, et la rendez plus forte que tous ces menus attraits.

Question. Se laisser gouverner absolument pour tout ce qui est du corps, recevant simplement tout ce qui nous est donné ou fait, bien, mal, incommodité ; accepter ce qui sera de trop, selon notre jugement, sans en rien dire, ni témoigner nulle sorte de désagrément ; prendre les soulagements du dormir, reposer, chauffer, de l'exemption de quelque exercice pénible, ou de mortification, dire à la bonne foi ce que l'on peut faire : que si l'on insiste, céder sans rien dire. Ce point est grand et difficile pour moi.

Réponse. Il faut dire à la bonne foi ce que l'on sent, mais en telle sorte que cela n'ôte pas le courage de répliquer à ceux qui [44] ont soin de nous ; au reste, de se rendre si parfaitement maniable, c'est ce que je désire bien fort de votre cœur.

Question. Se porter avec grande douceur à la volonté des Sœurs et de toute autre, sitôt qu'on la connaîtra, encore que l'on pût facilement s'en détourner, et examiner : ceci est un peu difficile, et pour ne rien laisser à soi-même ; car, combien de fois voudrait-on un peu de solitude, de repos, de temps pour soi ? Cependant, on voit une Sœur qui s'approche, qui désirerait ce quart d'heure pour elle, une parole, une caresse, une visite, que sais-je ?

Réponse. Il faut prendre le temps convenable pour soi, et, cela fait, regagner l'occasion de servir les désirs des Sœurs

Question. Voilà ce qui m'est venu en vue, où il me semble que je pourrais m'exercer et me mortifier. Mon très-cher Seigneur l'approuvera, s'il le trouve à propos, et ordonnera ce qu'il lui plaira, et, mon Dieu m'aidant, je lui obéirai.

Réponse. Faites-le et vous vivrez. Amen.

Question. Je demande, pour l'honneur de Dieu, de l'aide pour m'humilier. Je pense à me rendre exacte à ne jamais rien dire, dont il me pût revenir quelque sorte de gloire ou d'estime.

Réponse. Sans doute, qui parle peu de soi-même fait extrêmement bien ; car, soit que nous en parlions en nous excusant, soit en nous accusant, soit en nous louant, soit en nous méprisant, nous verrons que toujours notre parole sert d'amorce à la vanité. Si donc quelque grande charité ne nous attire à parler de nous et de nos appartenances, nous nous en devons taire.

Le livre de l’Amour de Dieu, ma très-chère fille, est fait [45] particulièrement pour vous ; c'est pourquoi vous pouvez, ains devez avec amour pratiquer les enseignements que vous y avez trouvés.

La grâce de Dieu soit avec notre esprit à jamais. Amen. Amen.

Question. Je ne veux oublier ceci, parce que souvent j'en ai été en peine. Tous les prédicateurs et les bons livres enseignent qu'il faut considérer et méditer les bénéfices de Notre-Seigneur, sa grandeur, notre rédemption, et, spécialement, quand la sainte Église nous les représente.

Cependant, l'âme qui est en l'état ci-dessus, voulant s'essayer de le faire, ne le peut en façon quelconque, dont souvent elle se peine beaucoup ; mais il me semble néanmoins qu'elle le fait en une manière fort excellente, qui est un simple ressouvenir ou représentation fort délicate du mystère, avec des affections fort douces et savoureuses. Monseigneur l'entendra mieux que je ne pourrais le dire : mais aussi quelquefois on se trouve durant la mémoire de ces bénéfices, ou en quelque occasion où il serait requis de discourir, comme quand on veut faire des confessions ou renouvellements, qu'il faut avoir de la contrition ; et, cependant, l'âme demeure sans lumières, sèche et sans sentiments ; ce qui donne grande peine.

Réponse. Que l'âme s'arrête aux mystères, en la façon d'oraison que Notre-Seigneur lui a donnée ; car les prédicateurs et livres spirituels ne l'entendent pas autrement. Et, quant à la contrition, elle est fort bonne, sèche et aride ; car c'est une action de la partie supérieure, ains suprême de l'âme. [46]

Non, mon Dieu, non que je n'aie plus de confiance en chose aucune qui se puisse vouloir pour moi ; mais vous, mon Seigneur, veuillez de moi tout ce qu'il vous plaira de vouloir, car c'est ce que je veux, puisque tout mon bien est et consiste à vous contenter, et ne veuillez point me contenter, accomplissant ce que mon désir vous demande : mais, par votre Providence, pourvoyez aux moyens qui me sont nécessaires, afin que mon âme vous serve plus à votre goût que non pas au mien ; ne me châtiez point, en me donnant ce que je désire, si votre amour, lequel vive en moi, ne le désire ainsi. Qu'ores ce moi meure, et qu'en moi vive un autre qui est plus que moi, afin que je le puisse servir ; qu'il vive, lui ; qu'il règne en moi, et que je sois son esclave et captive, et que mon âme ne serve point d'autre.

Savez-vous ce que c'est d'être vrais spirituels ? c'est se rendre esclaves de Dieu, et, étant marqués de son fer et à sa mode, qui est la croix, il nous pourra vendre pour esclaves de[4]... le monde ainsi qu'il a..., puisque nous lui avons donné notre liberté, et, en cela, ne nous fera point de tort, beaucoup de grâce. Ainsi soit-il. Amen. Jésus.

Sainte Catherine ne voulait jamais d'elle ni mal ni bien, ni ne se voulait nommer ni en mal ni en bien, afin de ne rien estimer sa partie propre qui prend plaisir de s'ouïr nommer, et faisait soigneusement ce que Notre-Seigneur lui enseigna… « ne dit jamais : Je veux, ou, Je ne veux pas, mien, moi, mais toujours : nôtre ; ne t'estime jamais, mais t'accuse toujours. » Elle disait qu'il était nécessaire que nous nous délaissions nous-mêmes et remissions le soin de nous et de nos affaires à celui qui nous peut défendre de tous, et il fera ce que de nous-mêmes nous ne saurions faire. Pour ce, elle s'était entièrement abandonnée [47] entre ses mains, où elle se voyait plus assurée, ayant posé et mis toute confiance en lui, et lui avait donné le gouvernement de soi, se couvrant et cachant sous le manteau de son soin et de sa Providence divine, que si elle se fût vue en toutes les félicités qu'on pourrait désirer.

O bienheureuse l'âme, laquelle, par volonté, meurt à soi-même en tout ! alors elle vit toute en son Dieu, ou même Dieu vit en elle. Nous ne devons jamais vouloir autre chose, sinon ce qui nous advient de moment en moment, recevant tout de la pure ordonnance et disposition divine, et, en tout, par volonté, nous unir à Dieu, nous exerçant néanmoins toujours au bien ; car, autrement ce serait tenter Dieu, ne faisant ce que nous pouvons de notre part ; et, ce qui n'est pas en notre pouvoir, le recevoir de Dieu.

Un entendement humilié voit, sent et goûte, et arrive bientôt à la... et dit à Notre-Seigneur : Vous êtes mon intelligence, je saurai ce qu'il vous plaira que je sache ; je ne me donnerai plus de peine à chercher, mais je demeurerai en paix avec votre intelligence.

Cette sainte âme[5] disait qu'elle ne voulait avoir aucune étincelle de désir pour aucune chose créée, mais qu'elle voulait tout laisser à la disposition divine. Elle reconnaissait que tout désir de perfection manquait à celui qui avait (quelques) désirs, parce que celui qui désire quelque chose, il n'a pas Dieu qui est tout. Quand Dieu trouve une âme qui ne se puisse mouvoir en soi-même, alors il y opère à sa mode. Cette sainte, pour ne point donner de peine aux autres, était duite à souffrir toute chose, ce qu'elle faisait sans murmure avec silence et extrême patience. Notre-Seigneur lui dit : Qui se fie en moi, n’a besoin de se soucier de soi, et ne doit douter de rien. Quand elle allait voir les malades, elle les consolait en peu de paroles humbles et dévotes.

PAPIERS INTIMES

qui se sont trouvés sur notre bienheureuse mère jeanne-françoise frémyot de chantal et qu'elle ordonna être mis sur elle dans le cercueil.[6]

Sur le sachet qui enveloppait les papiers était cousue une image de la Sainte Vierge, au bas de laquelle était cette inscription :

« À la très-sainte et très-adorable Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, un seul et vrai Dieu très-unique, soit louange, gloire et bénédiction aux siècles des siècles, Amen, mon âme dit ces paroles de cœur. »

Dans l'enveloppe se trouvait deux papiers : l'un, écrit par notre Bienheureux Père ; l'autre, par notre très-digne Mère.

Voici le papier du Bienheureux écrit de sa bénite main.

« Je, François, évêque de Genève, accepte, de la part de Dieu, les vœux de chasteté, obéissance et pauvreté, présentement renouvelés par Jeanne-Françoise Frémyot, ma très-chère fille spirituelle, et après avoir moi-même réitéré le vœu solennel de perpétuelle chasteté, par moi fait en la réception des Ordres, lequel je confirme de tout mon cœur. Je proteste et [50] promets de conduire, aider, servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, ma fille, le plus soigneusement, fidèlement, et saintement que je saurais, en l'amour de Dieu et perfection de son âme, laquelle désormais je reçois et tiens comme mienne, pour en répondre devant Notre Sauveur, et ainsi je le voue au Père, Fils et Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, auquel soit honneur, gloire et bénédictions ès siècles des siècles. Amen. »

« Fait en élevant le très-saint et adorable Sacrement de l'Autel, en la sainte messe, à la vue de sa divine Majesté, de la Très-Sainte Vierge Notre-Dame, de mon Ange et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, ma très-chère fille, et de toute la cour céleste, le 22e jour d'août, octave de l'Assomption de la même très-glorieuse Vierge, à la protection de laquelle je recommande de tout mon cœur ce mien vœu, afin qu'il soit à jamais ferme, stable et inviolable.

Vive Jésus. Amen.

François, évêque de Genève.[7]« 

Au même papier est écrit en marge, de la main de notre très-digne Mère :

« O très-adorable et souveraine Trinité ! qui de toute [51] éternité, par votre incompréhensible miséricorde sur moi, m'avez destinée au bonheur d'être conduite par votre très-humble et très-saint serviteur, le bienheureux François de Sales, mon vrai Père très-cher ; faites, ô très-douce bonté ! que ce vœu ne soit point terminé et fini par son départ de cette vie mortelle, mais qu'il me continue son soin et sa direction paternelle, jusqu'à ce qu'il m'ait conduite et introduite dans vos célestes Tabernacles, après lesquels je soupire incessamment, par le mérite de la Passion de mon Sauveur. Que, si cette prière n'est convenable et agréable à votre divine Majesté, je veux ne l'avoir point faite, reconfirmant aujourd'hui, en la présence du divin Sacrement de votre vrai Corps, les vœux que j'ai faits à la très-sainte Trinité entre les mains de ce mien Père, et l'entier dépouillement de moi-même, ainsi que je le fis sans aucune réserve le mercredi devant la fête du Saint-Esprit 1616. N'exceptant ni réservant aucune chose, rien, rien, rien du tout, ains de toutes mes forces, de toutes mes affections, de toute mon âme et de tout mon cœur, je m'abandonne, je me consacre et sacrifie, absolument, entièrement, et irrévocablement à votre très-sainte, très-adorable et très-aimable volonté, afin que tout ainsi qu'il lui plaira elle fasse de moi, pour moi, et en moi, son bon plaisir. »

« Voilà, mon doux Sauveur, ma dernière et finale résolution, voulant demeurer à jamais entre vos bénites mains, nue de tout ce qui ne sera point vous-même, me confiant, reposant et délaissant de tout mon cœur aux soins de l'amour éternel que votre divine Providence a pour moi, me rendant pour cela fidèle aux derniers documents qu'il vous plût me donner au temps susdit par votre Bienheureux Serviteur. O mon grand Dieu ! vous voyez mon cœur, que je n'ai d'autre désir que d'accomplir ces mêmes résolutions, mais vous savez mon infirmité et impuissance ; mais de cela même je me repose en vous, confessant que je ne peux rien, et ne veux avoir aucune [52] confiance en moi-même, à laquelle je renonce pour jamais, me confiant pour toutes choses en votre amour et aux mérites de votre très-sainte Passion ; et vous promets encore, mon Dieu, moyennant votre divine grâce, de me rendre affectionnée et fidèle, quoique sans souci, à l'observance de toutes les choses que mon saint Père m'a enseignées, surtout à ma règle, vous laissant le soin entier de moi-même et de toutes les affaires qu'il vous plaira me commettre. O mon doux Sauveur ! n'ai-je point fait contre la révérence que je dois au caractère de votre Saint d'avoir osé insérer ceci, dessus ? »

« Hélas ! s'il vous déplaît, je vous supplie de l'effacer, et me pardonner, comme aussi toutes mes offenses et les manquements d'obéissance et de respect que j'ai trop commis, quoique non volontairement, envers votre Serviteur. O mon Dieu ! vous savez mes misères et mes défauts, je les prends tous et les cache dans vos plaies très-honorées, vous suppliant de les effacer et de me rendre éternellement toute vôtre, par une étroite et indivisible union à votre sainte volonté. Ma très-douce Mère, mettez dans le Cœur de votre Fils cette indigne fille et ses résolutions, afin qu'elles soient éternelles, je vous en supplie par l'entremise de tous les Saints, mais en particulier de votre fils adoptif saint Jean l'Évangéliste, et de votre fils de cœur, mon glorieux Père, le Bienheureux François de Sales, que je prends aujourd'hui pour mes deux spécials protecteurs. »

« Fait, le jour de la sainte Présentation de la sainte Mère de Dieu, en présence de toute la cour céleste, et de mon très-saint Ange Gardien. Ainsi soit-il. »

« Vive Jésus ! vive Marie ! le seul espoir de ma vie. Mon Dieu, vôtre, vôtre, vôtre, pour jamais irrévocablement. »

« Sœur Jeanne-Françoise FREMYOT,

de la visitation sainte-marie. »

Dieu soit béni. [53]

L'autre papier est tout écrit de la main de notre Bienheureuse Mère. Les signatures sont écrites avec son sang.

« Vive Jésus ! oui, mon Seigneur Jésus, vivez et régnez éternellement dans nos cœurs. »

Après la protestation de foi du Concile de Trente :

« O mon Dieu ! voilà ma sainte foi pour laquelle je m'estimerais heureuse de mourir ; je crois cette toute-puissance, sagesse et bonté, je l'adore. Augmentez et suppléez ce qui me défaut, s'il vous plaît ; et, prosternée en esprit, sur ma face, aux pieds de votre grandeur et de votre infinie miséricorde, ô mon Dieu ! mon Créateur, mon Père très-débonnaire, mon souverain Seigneur et Sauveur, et mon unique espérance, je vous supplie, ô mon Père éternel, au nom de votre saint Fils Jésus, de prendre, en vos bénites mains, ma volonté, et le franc arbitre que vous m'avez donné, duquel je me dépouille, et le remets avec ma volonté, entièrement et sans réserve à votre sainte disposition, à ce qu'il vous plaise, et vous en supplie par le sang précieux de votre Fils Notre-Seigneur. O ma douce miséricorde, qu'il ne soit jamais en mon pouvoir de penser, dire ou faire volontairement, ni autrement, s'il vous plaît, mon Dieu, aucune chose contraire à cette foi catholique, ni contre l'espérance et confiance entière que j'ai et veux avoir en vous pour mon salut éternel, par les mérites de la Mort et Passion de mon Seigneur Jésus-Christ, et cela invariablement, et pareillement contre l'amour et l'obéissance que je vous dois, et désire rendre de tout mon cœur ; exaucez ce mien désir et prière. »

« Mon doux Jésus, si, par faiblesse, ignorance, surprise ou tentation, ou en quelque autre manière que ce soit, je venais, ce que Dieu ne veuille permettre, à dire, faire ou penser à quelque chose contraire à cette mienne protestation de foi et résolution, et à [54] la remise de ma volonté et franc arbitre, j'y renonce dès maintenant, je le désavoue, révoque et déteste de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces, vous suppliant, ô mon Dieu ! ma vraie vie, d'accepter ce mien renoncement ; et, au nom de votre très-saint Fils, mon Rédempteur, donnez-moi votre grâce abondante pour faire et souffrir tout ce qu'il vous plaît que je fasse, que je souffre, et que je le fasse et souffre selon votre très-saint bon plaisir, croyant et m'y confiant assurément en la fidélité de votre bonté, que vous ne permettrez pas que je sois ni tentée ni chargée par-dessus les forces que vous me donnerez. »

« J'adore du profond de mon âme vos divins jugements, et votre volonté toute sainte en tous les événements de votre bon plaisir, en tout ce qu'il vous plaira permettre de m'arriver et à toutes créatures ; car, ô mon Dieu ! vos jugements sont justes, très-saints et équitables, et votre très-sainte volonté toujours adorable ; je le confesse de tout mon cœur et m'y soumets avec tout l'amour et révérence qu'il m'est possible. Je crois aussi de cœur, et je confesse que vous êtes mon Dieu, unique source de tout bien, de nature et de grâce, et qu'à vous seul appartient la gloire et la louange de toutes les actions que font vos créatures. Je renonce donc pour jamais à toute vaine complaisance, satisfaction et vanité qui me pourrait arriver, ou que je pourrais avoir de quelques bonnes actions que votre grâce peut opérer par moi, chétive créature, impuissante à tout bien, référant tout honneur de toute chose à votre seule bonté. Je proteste aussi, mon Dieu, que j'aime et veux aimer toute créature pour l'amour de vous seul, et qu'en toutes mes actions, pensées et paroles, lesquelles je vous offre en union de celles de votre très-saint Fils, je ne veux autre objet ni prétention que le seul accomplissement de votre très-sainte volonté, à laquelle je m'unis dès maintenant, et, à cet effet, renonçant à toute propre recherche et à tout ce qui pourrait tant soit peu ternir la pureté de mes [55] intentions en toute chose. Par votre sainte grâce, sans laquelle je ne puis rien, accomplissez en moi cette mienne résolution, et qu'il vous plaise, ô mon Dieu ! ma miséricorde, recevoir la très-humble prière que je vous fais, de vouloir départir à toutes vos créatures les grâces et bénédictions que votre Providence leur a destinées, mais surtout à votre chaste et sainte épouse, l'Église Catholique, et à ses chers enfants. Augmentez en eux la foi, l'espérance et la charité, et convertissez toutes choses à votre plus grande gloire et à leur salut éternel. Mon Dieu, je désire et vous supplie que toutes mes actions, pensées, paroles et mouvements, soient des continuels actes d'adoration, d'amour, de confiance et reconnaissance de vos bénéfices. Mais spécialement, je vous supplie, ô mon Sauveur ! pour tous les Ordres religieux, à ce que tous vous servent en pureté d'Anges et fidèle observance de leur règle. »

« Et, tout particulièrement, de toutes les affections de mon âme, je vous conjure, mon Seigneur, par les intercessions de la Sainte Vierge, de saint Joseph et de notre Bienheureux Père, que cette grâce règne dans notre petite Congrégation de la Visitation ; que l'esprit d'humilité, de simplicité et de charité soit incessamment vivant et régnant, en toutes les filles en général, et en chacune en particulier. Je vous prie aussi pour les enfants que vous m'avez donnés, qui sont en nombre de quatre ; je les offre de tout mon cœur à votre divine Majesté. Pour mon frère et pour tous nos parents, et ceux qui prient pour moi et se confient que je prie pour eux, et pour lesquels je me suis engagée de prier. Je vous fais aussi très-humble requête pour la conversion des hérétiques et schismatiques, pour la paix et union entre les princes chrétiens, et pour leur avancement en votre amour, et tout particulièrement pour notre Roi et pour Son Altesse Royale, et pour Madame et leurs enfants, qu'il vous plaise d'accomplir en tous votre sainte volonté. Je vous offre encore, ô mon divin Sauveur ! ma très-humble requête pour le soulagement [56] de tous les fidèles trépassés, et spécialement pour l'âme de mon père, de ma mère, de mon mari, de mes enfants, de nos Sœurs de religion, et de tous nos parents et amis, que vous les soulagiez, s'il vous plaît, selon la grandeur de vos miséricordes ; je vous supplie de les faire reposer et jouir de votre béatitude, et, s'il vous plaît, leur appliquer les saintes indulgences que je me propose de gagner journellement pour elles. Et, enfin, mon Dieu, je vous fais très-humble requête pour toutes les choses pour lesquelles il vous plaît que vos chrétiens, et spécialement moi, vous fassent oraison, particulièrement pour la paix universelle en votre sainte Église, à ce qu'en tout et par tout, et en toute créature, et de toute créature, votre saint nom soit sanctifié, votre royaume nous advienne, et votre sainte volonté soit faite en la terre comme au ciel. Amen. Ainsi soit-il. »

« Reste, maintenant, qu'avec une profonde humilité et révérence, je rende infinies grâces et remerciement à votre souveraine Majesté, comme je fais de tout mon cœur pour les bénéfices de notre création, rédemption, conservation et vocation, et pour le prix et mérite infini de votre sang précieux, et de toutes vos souffrances, ô mon unique Rédempteur ! et de l'amour tendre qu'il vous a plu nous témoigner, vous donnant vous-même au divin Sacrement que j'adore pour être la vraie vie et nourriture de nos âmes, ayant dit : Qui vous mange, vivra éternellement. Comme aussi je vous remercie de tous les autres mystères, grâces et prérogatives que vous avez donnés et laissés à la très-sainte Église notre bonne Mère, et tout particulièrement je rends infinies grâces et remerciements à votre éternelle douceur et Providence sur moi, pour l'établissement de cette Congrégation, et pour les miséricordes et bénéfices incomparables que votre bonté m'a conférés, et particulièrement de m'avoir fait fille de votre sainte Église, de m'y avoir conservée par votre soin et assistance paternelle ; pour m'avoir aussi octroyé, avec tant de [57] miséricorde, ce que vous m'avez inspiré de vous demander avec beaucoup de larmes, qui est la guide très-sainte de notre Bienheureux Père, par laquelle votre Providence m'a conduite à cette sainte vocation, m'a introduite à la grâce de la journalière réception de votre très-divin Corps au saint Sacrement, et à la connaissance de la vraie vie spirituelle et chrétienne. Vous m'avez aussi, ô mon Dieu ! fortement et suavement attirée au parfait dépouillement et abandonnement de moi-même, dans le saint et bon plaisir de votre éternelle Providence, pour m'y faire reposer, et vous laisser tout le soin de moi, dont je vous rends grâce avec mes plus tendres affections, vous suppliant de me continuer cette faveur si précieuse ; et, en me pardonnant, ô mon Dieu ! ma seule force, les infidélités que j'ai commises en cette pratique, octroyez-moi, s'il vous plaît, la grâce d'y être, dorénavant, invariablement fidèle. Et, par les mérites sacrés de votre Fils, je vous demande pardon, de toute l'humilité de mon cœur, de toutes les offenses que j'ai commises contre votre divine Majesté, de mes ingratitudes et infidélités à correspondre à votre sainte grâce, et généralement de toutes les fautes dont votre œil divin, qui pénètre toutes choses, me connaît coupable.

O mon Dieu ! ma miséricorde, couvrez des mérites de mon Sauveur, et effacez par son sang précieux toutes mes iniquités, et recevez, s'il vous plaît, la confirmation que je vous fais aujourd'hui, et l'intention que j'ai de la réitérer journellement, de tout ce que je dis, dans cet écrit, à votre bonté, à laquelle je reconfirme mes vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, et de faire toujours ce que je connaîtrai clairement vous être le plus agréable, selon les conditions du vœu que j'en ai fait par l'avis de mon Bienheureux Père. Je reconfirme et renouvelle de tout mon cœur l'entier dépouillement et abandonnement que je fis entre vos bénites mains, mon Dieu, de tout ce que je suis et de toutes choses, sans aucune réserve, pour ce que votre Majesté sait, l'ayant infinies fois renouvelé, et particulièrement [58] ce Vendredi-Saint dernier, délaissant et remettant, derechef dans le sein de votre divine protection, et au plus secret de la fidélité de votre saint amour, le précieux trésor de foi, espérance et de charité, que votre grâce m'a conféré, comme aussi le soin de mon salut éternel, de ma vie, de ma mort, du repos et paix intérieure de mon âme, mes consolations et satisfactions, vues et réflexions sur ce qui se passe en moi, le désir d'être délivrée de ma peine intérieure, et, bref, tout sans exception, désirant de me perdre et abîmer tout à fait dans le sein de votre Providence paternelle, et de me délaisser tout à fait au soin de votre amour divin, désirant, moyennant votre sainte grâce, de ne me plus voir ni regarder ni chose aucune qui se passe en moi, ains seulement vous pour m'y reposer et confier simplement, non pour le bonheur qu'il y a de se confier en vous, mais parce que c'est votre sainte volonté que vous m'avez fait connaître par vos divins attraits, et par les conseils de mon Bienheureux Père, auquel, moyennant votre sainte grâce, je rendrai fidèle obéissance.

Je remets dès maintenant tout ce qui m'arrivera ci-après à votre soin ; et dès maintenant comme alors, je vous mets les choses plus scabreuses et épouvantables, je les recommande au plus secret de votre Providence, ne les voulant nullement profonder, mais y faire doucement ce que je pourrai, vous laissant le soin du surplus et de toute chose en général qui me puisse toucher, soit au corps, à l'âme et à l'esprit, me réservant le seul soin de retourner mon esprit de toutes choses à vous, de suivre le bien que je connaîtrai et fuir le mal, tâchant de me tenir en Dieu, douce, patiente et paisible parmi les troubles, faiblesses, ténèbres, impuissance, et toutes sortes de peines, sécheresses, insensibilités, qu'il plaira à mon Dieu permettre m'arriver, tâchant de tout mon pouvoir de ne les point regarder, ni de m'en vouloir délivrer ni affliger, ni même faire semblant de les voir, nonobstant que je les sente vivement ; [59] mais par-dessus toute vue et sentiment, quel qu'il puisse être, je tiendrai simplement mon esprit en Dieu, ou auprès de Dieu, en ce repos, abandonnement, et très-ferme confiance, sans le vouloir sentir, ni en faire des actes. Que s'il plaît à Dieu me donner des sentiments de sa présence, et de toute vertu, je demeurerai en lui seul, et en son bon plaisir, moyennant sa très-sainte grâce ; et, fondée sur cette résolution et reconfirmation, je ne ferai plus aucun effort pour faire des actes de quoi que ce soit ; mais, simplement, en touchant cet écrit, mon intention est, et je la mets devant vous, ô mon Dieu ! ma souveraine miséricorde, en qui je mets mon espérance, mon intention, dis-je, est de reconfirmer, approuver et ratifier tout ce que j'ai dit en cet écrit : voilà mes désirs, mes résolutions et affections invariables. Mais, ô mon Dieu ! souveraine Vérité qui pénétrez les plus intimes replis de mon cœur, je confesse devant vous mon impuissance, ma misère, ma pauvreté, abjection, mon vrai néant, et qu'il m'est impossible d'accomplir toutes ces miennes résolutions et très-cordiales affections, sans l'assistance toute-puissante de votre divine grâce ; car vous savez le fond de ma misère et de ma faiblesse. C'est pourquoi établissant en vous, ô mon Dieu ! tout mon soin, toute mon espérance, et ma force par-dessus tous mes sentiments, prosternée aux pieds de votre miséricorde, ô mon Père très-saint ! je vous supplie très-humblement, au nom de votre très-saint Fils, notre Rédempteur, d'avoir pour agréable ces miennes affections, prières, résignations et résolutions, et m'octroyer la grâce abondante qui m'est nécessaire pour les accomplir parfaitement, entièrement et fidèlement, jusqu'au dernier soupir de ma vie. »

« O doux Jésus, et Sauveur de mon âme ! qui êtes la vérité infaillible, vous nous avez promis que ce que nous demanderions à votre Père éternel, en votre nom, il nous le donnerait, faites-moi jouir de l'effet de vos divines et infaillibles promesses ; vous savez que tout mon désir est d'être tout a [60] vous, et que, par votre grâce, je n'ai rien excepté en mes renoncements, que vous seul et le bien d'incomparable bonheur de ne vous point offenser, d'être éternellement vôtre, et conjointe à votre douce et très-équitable volonté pour disposer de moi au temps et à l'éternité, selon votre saint bon plaisir. Que, s'il vous plaît, ô ma chère espérance ! que je vous demande la délivrance de mon affliction intérieure, je le fais de tout mon cœur ; oui, mon cher Rédempteur, s'il est possible, je vous prie, rendez-moi les sentiments, lumières, connaissances et goûts de votre amour, de la sainte foi et confiance dont votre grâce m'avait favorisée ; mais, toutefois, non ma volonté, mais la vôtre toute sainte soit faite, espérant que votre miséricorde n'abandonnera jamais ce qu'il lui a plu mettre en moi par sa seule bonté, puisqu'elle m'a fait la grâce que j'ai tout abandonné pour son saint amour, auquel je me suis toute consacrée et me sacrifie, derechef, de tout mon cœur. Or, puisqu'il vous plaît, mon Dieu, que je n'aie plus de bras pour me porter, ni plus de sein pour me reposer que le vôtre et votre Providence, conduisez-moi, mon cher Maître, vous-même en cette sainte voie ; veuillez pour moi tout ce qu'il vous plaira, et que je meure à moi-même et à toutes choses, pour ne plus vivre qu'en vous seul, mon unique vie et assuré refuge ; accomplissez en moi vos éternels desseins, sans que j'y donne aucun empêchement. Je confesse, derechef, que je suis tout à fait incapable de tout bien, et d'accomplir ce mien désir et résolution, sans l'aide de votre grâce extraordinaire et puissante ; je vous la demande donc en l'honneur de votre saint Jésus, et par la pureté de votre sainte Mère que je choisis pour ma protectrice, invoquant l'assistance de ses prières, celle de saint Joseph, de mes chers Patrons, saint Jean-Baptiste et Évangéliste, saint Pierre et saint Paul, de saint Augustin, mon saint Ange, mon Bienheureux Père, saint Claude, sainte Madeleine, et mes autres protecteurs, et tous les bienheureux Saints et Saintes, désirant [61] que tous louent et remercient Dieu pour moi. Mon Dieu, qu'ils nous soient tous favorables ; je vous en supplie par vous-même, mon Seigneur Jésus-Christ, que j'adore vrai Dieu, unique Trinité du Père, et du Saint-Esprit, un seul vrai Dieu unique. »

Amen. Amen.

« sœur jeanne-françoise fremyot,

de la visitation sainte-marie. »

dieu soit béni. vive † jésus.

« Mon Dieu, je vous rends grâces infinies pour les dons de grâces que vous avez faits à notre Bienheureux Père et à notre Congrégation : louange éternelle soit à mon Dieu. »

PAPIERS

trouvés dans le livre des constitutions de notre bienheureuse mère, écrits de sa main.

Un billet, écrit de la main de notre Bienheureux Père, contenait ces mots :

« Dieu, à qui je suis, fasse de moi selon son bon plaisir ; peu m'importe où j'achèverai ce chétif reste de mes jours mortels, pourvu que ce soit dans sa grâce ; selon le sens, j'aimerais mieux le repos de deçà, qui me serait infiniment paisible après l'issue de l'affaire qui se traite de delà ; mais je renonce aux sens, au sang et à la chair, et veux servir, en esprit et en vérité, à Dieu et à son Église, en toutes les occurrences. » [62]

Premier papier de notre bienheureuse mère.

Ce qui m'a été dit, par notre Bienheureux Père, pour mon exercice intérieur. Il me dit ainsi, en ses derniers avis, après une retraite annuelle :

« Notre-Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut toute sienne : n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence. N'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en lui seul. Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne en tout ce qui lui plaira faire, de vous, en vous, par vous, et pour vous, et en toutes choses qui seront hors de vous, que rien ne soit entre deux. Ne pensez plus à chose quelconque de tout ce qui vous regarde, tant pour la vie que pour la mort, car vous vous êtes toute abandonnée et remise au soin de l'amour éternel que la divine Providence a pour vous ; demeurez là en repos, en esprit de très-simple et amoureuse confiance, et ceci se doit pratiquer non-seulement à l'oraison, où il faut aller avec une grande douceur d'esprit, sans dessein d'y faire chose quelconque, ains seulement pour être à la vue de Dieu, dans cette simple remise et repos en lui, et comme il lui plaira, se contenter d'être à sa présence, encore que vous ne le voyiez, ni sentiez, ni sauriez représenter, et ne vous enquérez de lui, de chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de lui ; non-seulement, dis-je, il faut pratiquer cette simplicité et abandonnement en l'oraison, mais en la conduite de toute la vie, rejetant et délaissant toute votre âme, vos actions, vos succès, vos affaires au bon plaisir de Dieu et à la merci de son soin : il faut tenir l'âme ferme dans ce train. » [63]

Deuxième papier.

Abrégé des avis de notre Bienheureux Père et le fin dernier. Il me dit ainsi :

« En ce jour de saint Claude, mémorable à notre Congrégation, je ramasse ainsi tout ce que je vous ai dit pour l'abréger : soyez fidèlement invariable, en cette résolution, de demeurer en une très-simple unité et unique simplicité de la présence de Dieu, par un entier abandonnement de vous-même en sa très-sainte volonté ; et toutes les fois que vous trouverez votre esprit hors de là, ramenez-l'y doucement, sans faire pour cela des actes sensibles de l'entendement ni de la volonté ; car cet amour simple de confiance et cette remise et repos de votre esprit dans le sein paternel de Notre-Seigneur et de sa Providence, comprend excellemment tout ce que l'on peut désirer pour s'unir à Dieu ; demeurez donc ainsi sans vous en divertir pour regarder ce que vous faites, ou ferez, ou ce qui vous adviendra en toute occurrence et en tout événement. »

« Ne philosophez point sur vos contradictions et afflictions ; mais recevez tout de la main de Dieu, sans exception, demeurant douce, patiente, et acquiesçant en tout très-simplement à sa sainte volonté ; que toutes vos paroles et actions soient accompagnées de douceur et simplicité. Quand vous apercevrez que quelque soin ou désir naîtra en vous, remettez-le en Dieu, ne voulant seulement que lui et l'accomplissement de sa sainte volonté, lui laissant le soin de tout le reste. »

« Demeurez en la très-sainte solitude et nudité avec Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié. »

« Faites bien ceci, ma très-chère Mère, ma fille ; mon âme, mon esprit vous bénit de toute son affection, et Jésus soit celui qui fasse, de vous, par vous, et pour lui, sa très-adorable volonté. Amen. Amen.

Troisième papier.

O Père éternel ! votre Providence gouverne toutes choses et rien ne se fait que par votre volonté, hormis le péché. C'est entre les bras et dans le sein de cette douce Mère, et par ses divins attraits, que, dès longues années, j'ai consigné, abandonné et remis sans aucune réserve tout ce que je suis et serai à jamais, pour le temps et pour l'éternité, lui ayant donné le soin et lui laissant, derechef, pour tout ce qui regarde ma vie, ma mort, mon honneur, et, bref, tout, pour en faire disposer et ordonner selon son bon plaisir, et de toutes autres choses qui sont hors de moi, ne me réservant que le seul soin de tenir mon esprit dans cette très-simple remise et unique regard de Dieu, unité en Dieu, et de parfaite confiance et repos en sa bonté et fidélité de son amour, sans mélange d'aucun acte ni recherche d'autre vue, connaissance ni satisfaction, sinon quand il plaira à sa bonté de me le donner, protestant à mon Dieu, que, moyennant sa grâce, sans laquelle je ne puis rien, que jamais, volontairement, je n'arrêterai mon esprit hors de là, et le ramènerai promptement et simplement, quand je m'apercevrai qu'il en sera dehors, ainsi que mon Bienheureux Père m'a commandé d'y être fidèle. M'étant ainsi remise en Dieu, à son entière disposition, je ne dois plus rien vouloir, ni désirer, ni refuser, mais suivre simplement le vouloir de Dieu, recevant indifféremment tout ce qui m'arrivera de sa douce Providence, y acquiesçant très-simplement, remettant à son soin toutes les choses petites et grandes qui m'arriveront et dont il me commettra la conduite, y faisant tranquillement ce que je pourrai, mais surtout les lui recommandant souvent, et m'appuyant surtout en son aide ; puis, j'acquiescerai à ce qu'il lui plaira qui en succède ; et les affaires et autres événements plus difficiles et [65] scabreux, je les remettrai au plus secret de sa divine Providence. Amen.

Je supporterai, avec compassion, le prochain, sans m'aigrir de ses fautes ni péchés, considérant que si Dieu ne m'aidait je ferais pire ; je lui ferai tout le bien que je pourrai et jamais aucun mal, moyennant la grâce divine. Amen.

(Suivent deux autres billets que l'on supprime parce qu'ils se retrouvent dans le Petit Livret sous les numéros 53 et 58.)

Sixième papier.

Dieu m'a fait voir, ce matin, en l'oraison, que je ne me dois plus du tout voir ni regarder, mais lui seul, cheminant à yeux clos, appuyée sur mon Bien-Aimé Jésus, sans vouloir voir ni savoir le chemin par où il me conduira, ni non plus avoir aucun soin de chose quelconque, non pas même de lui rien demander, mais demeurer simplement toute perdue et reposée en lui, en ce très-pur regard, sans mélange d'autre chose. Dieu soit béni dans mon cœur.

Avis de notre saint fondateur à notre digne mère

VIVE † JÉSUS.

avis de notre saint fondateur à notre digne mère, copiés par elle-même, dans le propre livre de ses constitutions, précieusement gardé à notre monastère de rennes.[8]

Je désire que vous soyez extrêmement humble et petite à vos yeux, douce, condescendante et simple comme une colombe, que vous aimiez votre abjection, et la pratiquiez fidèlement, [66] employant de bon cœur toutes les occasions qui vous arriveront pour cela. Ne soyez pas prompte à parler, ains répondez tardivement, humblement, doucement, et dites beaucoup en vous taisant par la modestie et égalité.

Supportez et excusez fort le prochain et avec une grande douceur de cœur.

Ne philosophez point sur les contradictions qui vous arriveront ; ne les regardez point, mais, Dieu, recevant toutes choses sans exception de la main de Dieu, acquiesçant à tout très-simplement.

Faites toutes choses pour Dieu, unissant ou continuant votre union par de simples regards ou écoulements de votre cœur en lui.

Ne vous empressez de rien, faites toutes choses tranquillement, en esprit de repos. Pour chose que ce soit, ne perdez votre paix intérieure, quand bien tout bouleverserait ; car qu'est-ce que toutes les choses de cette vie, en comparaison de la paix du cœur ?

Recommandez toutes choses, tout à Dieu, et vous tenez coye et en repos dans le sein de sa paternelle Providence.

En toutes sortes d'événements, n'arrêtez votre vue ailleurs ; soyez fidèlement invariable en cette résolution, de demeurer en une très-simple unité et unique simplicité de la présence de Dieu, par un amour de parfaite confiance, vous délaissant à la merci de l'amour et du soin éternel que la divine Providence a pour vous. Quand vous trouverez votre esprit hors de là, ramenez-l'y doucement, et très-simplement. Demeurez invariable en la très-sainte nudité d'esprit, sans vous revêtir jamais d'aucuns soins, désirs, affections ni prétentions quelconques, sous quelque prétexte que ce soit.

Notre-Seigneur vous aime, il vous veut toute sienne. N'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence ; n'étendez [67] votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en lui seul. Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne que rien ne soit entre deux ; oubliez tout le reste, ne vous y amusant plus ; car Dieu a convoité votre nudité et simplicité ; demeurez là en repos, en esprit de très-simple confiance. Prenez bon courage et vous tenez humble devant la divine Providence. Ne désirez rien que le pur amour de Notre-Seigneur.

Ne refusez rien, pour pénible qu'il soit. Revêtez-vous de Notre-Seigneur crucifié ; aimez-le en ses souffrances, et faites des oraisons jaculatoires là-dessus. Amen. Amen.

Faites bien ceci, ma très-chère Mère, ma vraie fille ; mon âme et mon esprit vous bénit de toute son affection, et Jésus soit celui qui fasse, en nous, de nous, par nous, et pour lui sa très-adorable volonté. Amen.

J'ai, grâces à Dieu, les yeux fixés sur cette éternelle Providence, de laquelle les décrets seront à jamais les lois de mon cœur.

François, évêque de Genève.

Oraison à notre saint fondateur,

composée par notre digne mère et écrite de sa propre main dans le même livre.

O très-heureux saint François de Sales, vraiment très-saint serviteur de Dieu, le cher et très-assuré guide de mon âme, le don précieux de mon Dieu ; mon vrai Père, dis-je, mon très-doux maître, et maintenant mon fidèle avocat : regardez nos nécessités, et le cœur que Dieu a joint au vôtre, ne permettez pas qu'il en soit jamais désuni. Car, souvenez-vous que vous m'avez promis que cette union serait éternelle ; faites donc, mon Père très-vénérable, par vos saintes intercessions, que je sois si fidèle à l'observance des choses que vous m'avez [68] enseignées, que je parvienne à cette souveraine unité de laquelle vous jouissez si glorieusement, afin qu'avec vous, je puisse, en la compagnie de la glorieuse Vierge et des saints, louer, bénir, aimer éternellement le souverain Bien-Aimé de nos âmes. Ce que je vous demande, non-seulement pour moi, mais pour tous les enfants de la sainte Église, et, en particulier, pour celles de la chère Congrégation que vous avez engendrée en Notre-Seigneur, et dont vous aviez mémoire en vos saintes prières pendant votre pèlerinage.

Vous voyez, ô mon Père très-saint, les désirs de mon âme, je ne vous les exprimerai pas. Vous savez en quelle vénération vous m'êtes ; vous voyez mes larmes et mes sentiments, et la confiance parfaite que je veux avoir en votre sainte protection, mon Père mon maître et mon saint ; souvenez-vous que mon Dieu m'a donnée à vous, et vous à moi ; ayez donc un soin continuel de moi, je vous en prie, afin que parfaitement j'accomplisse la volonté de mon Dieu sans réserve, sans réserve. Ainsi soit-il.

Règlement de retraite de notre sainte mère.

Le matin. (Lever, cinq heures et demie.) Dès que je suis habillée, et que j'ai lu mon point d'oraison, je la fais ; à la fin de laquelle je dis Prime (sept heures), puis me retire pour faire nos petites affaires ; ensuite, quelques petites pratiques de mortification, qui ne sont ni longues ni pénibles, car il ne se faut pas accabler.

Après, je fais un peu de lecture ; j'en fais peu, car il me semble que de beaucoup lire m'accable l'esprit ; après, je me repose un peu en Dieu, et fais quelque peu d'ouvrage.

Quand on sonne l'Office (huit heures et demie), et que je n'y vais pas, je le dis tout bas, puis je lis mon second point d'oraison ; après, si j'ai du temps avant la sainte messe, je me tiens doucement auprès de Notre-Seigneur. S'il fait beau temps, je vais un peu me promener ; ensuite la messe (neuf heures), après laquelle je fais l'oraison, puis l'examen, après lequel on va dîner (dix heures et demie).

L'après-diner. La récréation : si je puis ne point parler aux Sœurs,[9] je la vais prendre au jardin, en un lieu où je puisse être seule, pour me divertir spirituellement, chantant quelques cantiques, et aspirant en Dieu comme le poisson dans la mer, l'éponge dans l'eau, ou l'oiseau dans l'air ; ainsi l'esprit s'occupe en se récréant. Et j'aime mieux la récréation depuis midi jusqu'à l'obéissance (c'est-à-dire de midi à midi et demi), ou bien, après, je fais demi-heure de lecture.

Après, je m'occupe à notre ouvrage en faisant des retours d'esprit vers Dieu, si je n'ai point d'occupation particulière ; si j'ai quelque attrait, je tâche d'y demeurer simplement. Je prépare mon point d'oraison que je fais à deux heures.

Quand on sonne Vêpres (trois heures), si je ne vais pas à l'Office, je les dis ; puis je vais me promener comme à la récréation du matin ; ensuite, je dis le chapelet, si je ne l'ai pas dit. Après, je lis un peu et prépare mon point d'oraison[10] et un chapitre de l’Amour de Dieu. (Six heures, souper et temps libre.)

À huit heures et un quart, je vais au chœur pour faire une petite revue de ce qui s'est passé durant le jour, tant des biens reçus, par les lumières et bons mouvements, que des fautes, négligences et pertes de temps, dont je demande pardon à Dieu et fais résolution d'être plus fidèle. (Huit heures et trois quarts, Matines.)

Après chaque oraison, il est bon de se remémorer les bons mouvements que Dieu a donnés.

Les premiers jours de retraite, je prends des saints protecteurs, sous l'assistance desquels je fais ma solitude. On en prend selon les voies : en l'illuminative, ceux qui sont allés suivant le Fils de Dieu ; en l'unitive, ceux qui sont parvenus, dès cette vie, à des unions spéciales avec Dieu.

Le dernier jour de la retraite, il faut revoir ce que Dieu a donné et versé dans le cœur, par des lumières pour l'amendement ; et, ayant connu, relié et serré plus fortement ce qu'on a donné à Dieu, il faut faire la conclusion et prendre congé de Notre-Seigneur, ou plutôt l'emporter avec soi, ne se contenter pas de sa bénédiction, mais de Lui, qui est le Dieu de toutes bénédictions. Il viendra avec nous, si nous l'en pressons, comme les disciples d'Emmaüs, dans le logis et négoce d'ici-bas, tandis qu'il nous laissera dans cette vallée de larmes et de misères ; et, après, il faut espérer qu'il nous mènera avec lui en sa gloire.

Le lendemain de la retraite, il faut lire le chapitre iii du Xe livre de l’Amour de Dieu pour faire la conclusion.

dispositions pour faire une bonne retraite.

1. Il faut y entrer avec une résolution sincère de faire tout ce que Dieu veut de nous : se mettre devant lui comme une table rase et le prier d'y imprimer tout ce qu'il lui plaira.

2. Un grand courage, pour répondre à tous les desseins de Dieu sur nous.

3. Une grande exactitude à suivre le règlement du jour, exercices, lectures, oraisons, etc., et vivre plus régulièrement que dans tout autre temps.

4. Une grande fidélité à faire les mortifications et les pénitences qui nous sont ordonnées. [71]

5. Un grand courage à soutenir les sécheresses, les peines intérieures, et une exacte fidélité à ne pas se relâcher en ce temps-là.

6. La force à souffrir la vue de notre intérieur, tout délabré et sens dessus dessous.

7. Un silence exact à éloigner de notre esprit toutes les pensées, et tous les objets qui pourraient nous distraire.

8. Enfin, s'abandonner à la grâce et ne rien refuser à Dieu, quoi que ce puisse être, et quelque effort qu'il en puisse coûter. Amen.

EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE DE SAINT-AUGUSTIN

exhortations (faites en chapitre) sur plusieurs points de la règle de saint-augustin

Exhortation I

SUR LE PREMIER CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Avant toutes choses, mes très-chères Sœurs, que Dieu soit aimé, et puis le prochain, car ces commandements nous ont été principalement donnés.

Vous voyez, mes Sœurs, qu'en cette règle saint Augustin nous propose premièrement le grand commandement de Dieu, et nous dit qu'avant toutes choses, Dieu soit aimé, puis le prochain. Il faut donc que ce commandement soit le fondement et la base de notre perfection ; car en l'observance d'icelui gît tout le comble de la perfection chrétienne et religieuse.

Il ne faudrait pas que nous pensassions que, pour avoir quitté le monde et embrassé la suite des conseils évangéliques, nous ne dussions plus penser à l'observance des commandements ; car, si bien nous sommes hors des dangers, par la miséricorde de Dieu, de l'offenser, en quelque commandement, néanmoins, c'est toujours la première et la plus grande obligation que l'observance des commandements divins et ceux de la sainte Église. Et voici le premier, qui nous est mis au beau commencement de notre règle, pour nous montrer que c'est le chemin de toute la perfection, et que si nous observons bien ce commandement, [74] tout le reste nous sera fort facile ; car, en icelui, dit Notre-Seigneur, gît la loi, les prophètes et la perfection des vrais chrétiens : aimer Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son entendement, de toute sa pensée et de toute son âme, et puis son prochain comme soi-même. Certes, mes chères Sœurs, il me semble, et Dieu veuille que je me trompe, que nous ne pensons pas assez à la pesanteur de ce commandement ; n'appliquons-nous jamais nos cœurs, nos pensées, nos forces ni nos entendements, ni nos âmes qu'à aimer Dieu ? Certes, oui, et je vois que quelquefois notre fragilité est si grande, que nous préférons nos petites inclinations, nos petites volontés, de petites chimères, à la pureté de l'amour de Dieu et de la raison.

En second lieu, ne faisons-nous jamais à notre prochain que ce que nous désirerions qui nous fût fait ? Sommes-nous aussi bien aises de son bien comme du nôtre ? Couvrons-nous bien ses fautes ? Sommes-nous bien condescendantes à tout ce qu'il veut ? Ressentons-nous ses douleurs ? Sommes-nous bien soigneuses de le consoler, servir et soulager ? Oh que nenny ! nous voulons, pour l'ordinaire, être préférées à lui, et, pourtant, mes chères Sœurs, voyez à quoi ce commandement nous oblige ? c'est pourquoi, je vous prie, du fond de mon cœur, que vous y fassiez une soigneuse et sérieuse attention. Vous savez que nos prochains plus proches, ce sont nos chères Sœurs, avec lesquelles nous conversons ; c'est aussi à cette cordiale union et amour réciproque les unes pour les autres, à quoi je vous exhorte, afin que vous méritiez de recevoir les bénédictions que Dieu a accoutumé de répandre sur les communautés unies unanimement en son amour.

Exhortation II

(Faite vers 1630.)

SUR LE SECOND CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Que vous observiez ce pourquoi vous êtes assemblées et congrégées, qui est que vous habitiez unanimement en la maison et que vous n'ayez qu'une âme et un cœur en Dieu.

Voici une règle grandement importante, que vous observiez ce pourquoi vous êtes assemblées et congrégées. Pourquoi sommes-nous ici toutes assemblées dans ces cloîtres, mes chères Sœurs, sinon pour nous unira Dieu par l'entière, ponctuelle et exacte observance de nos règles, constitutions et tout ce qui concerne notre petit Institut ?

Nous sommes encore assemblées afin de prier Dieu pour les peuples ; et j'ai pensé que je devais dire à mes Sœurs la grande misère où se trouve cette pauvre ville, ayant grandement peur que nous ne soyons pas assez soigneuses de prier et invoquer Dieu pour cela, en quoi, certes, nous serons fort responsables devant Dieu ; car, mes chères Sœurs, nous ne souffrons rien ; nous avons tout ce qu'il nous faut ; rien ne nous manque du nécessaire ; nous ne voyons pas la misère où le pauvre peuple est réduit ; je vous le dis, afin que je ne sois pas responsable, devant Dieu, de ne pas vous l'avoir fait savoir. Le pauvre peuple donc est réduit en cette extrémité, que l'on craint que la populace ne se jette en désespoir si Dieu ne l'assiste : les trois fléaux de la divine justice sont sur lui ; la peste, la guerre et la famine le frappe. La maison de Monseigneur de Genève[11] est en un péril évident, et c'est une chose étrange de ce que ce bon Seigneur fait pour son peuple : il le sert et distribue son bien avec une joie et allégresse si grande, que j'en demeure tout étonnée. [76] Or, mes chères Sœurs, c'est l'une des choses pour laquelle nous sommes assemblées, que de prier pour le public, et je vous conjure de le faire soigneusement, car la charité vous y oblige.

Suppliez Notre-Seigneur d'apaiser son ire de dessus son peuple, de retirer sa fureur de dessus ses enfants ; criez-lui merci pour tous ; invoquez sa miséricorde ; conjurez son Cœur amoureux de nous exaucer. Vous savez que David ayant choisi le fléau de la peste, il vit, en moins de rien, soixante-dix mille hommes mourir ; il eut recours à Dieu d'un esprit humilié ; il fut exaucé et Dieu retira son ire. Nous faisons des pénitences, jeûnes, disciplines, prières et oraisons, il est vrai, et je suis bien aise de vous y voir affectionnées ; mais cela ne servira de guère, si nous n'y appliquons nos cœurs et nos affections ; possible que si nous étions soigneuses et ferventes à supplier la divine Majesté, qu'elle nous exaucerait. Je désire que nous le fassions sérieusement, et, en particulier, pour Monseigneur et toute sa maison ; car, si elle était infectée, les pauvres en pâtiraient extrêmement.[12]

Exhortation III

SUR LE SIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Quand vous priez Dieu par psalmes et cantiques, que ce que vous prononcez de voix soit pareillement en votre cœur, etc.

Je ne pense pas que quand saint Augustin dit, en cette règle, que ce que vous prononcez de voix soit pareillement en votre [77] cœur, il n'entend pas que nous entendions le latin, car plusieurs ne le pourraient pas ; il suffit que, quand nous allons au chœur, nous y allions avec ce désir de louer Dieu, le bénir et lui rendre grâces ; car tous les psalmes, hymnes et cantiques que nous disons, sont tous dressés, ou pour louer Dieu de ses grandeurs, ou pour le bénir de sa douceur, ou pour lui rendre grâces de ses bienfaits. Que les Sœurs qui entendent l'Office n'enfouissent pas ce talent, car il faudra qu'elles en rendent compte, au jour du jugement, à Celui qui ne nous donne rien pour néant ; que celles qui ne l'entendent pas s'occupent fidèlement comme le Coutumier marque. Il n'y a rien sur cet article, sinon que c'est la plus digne fonction de la religion que la célébration des Offices divins, et c'était l'un des désirs de notre Bienheureux Père que nous fissions les Offices sacrés avec grand respect, dévotion et attention.

Et, de vrai, il faut que je dise que l'autre jour j'eus de la douleur, en entendant les Sœurs de notre chœur dire empressément le Gloria tibi, Domine, à Matines ; on eût quasi jugé que c'était quelque couplet de chanson. Eh mon Dieu ! mes Sœurs ! étiez-vous bien en la présence de Dieu, et pesiez-vous bien ce que vous disiez ? Le verset n'est pas malaisé à entendre : Gloria tibi, Domine, Gloire soit à vous, Seigneur, qui êtes né de la Vierge, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, en l'éternité des siècles ; cela devrait être dit avec un amour et une attention nonpareils. Nous sommes là, à parler à cette éternelle bonté, à cette infinie douceur et clémence, à ce Dieu tout-puissant qui nous a choisies pour chanter ses louanges, et nous ne nous tenons pas en attention de le bien faire ; certes, nous méritons pénitence. Au reste, je me plains grandement de nos Sœurs les surveillantes, qui n'avertissent pas de tout plein de petites fautes qui se commettent au chœur, tant aux cérémonies qu'aux autres choses. Mes chères Sœurs, quand il s'agit du culte divin, il faut être rigoureusement consciencieuses, pour bien [78] faire tout ce qui en dépend ; j'espère que nous nous redresserons, autrement je vous assure que je donnerai des pénitences.

Exhortation IV

SUR LE DIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Que votre habit ne soit pas remarquable, et n’affectez pas de plaire par les habits du corps, mais par les habitudes du cœur, etc.

Voyez-vous, mes Sœurs, cette règle défend les affectations, les petites complaisances qui se pourraient prendre vainement aux habits extérieurs ; mais elle ne défend point la propreté et bienséance religieuse que nous sommes obligées de garder ; et l'on ne verra jamais une fille qui aime bien sa vocation, mal propre ; car, elle honore son saint habit, elle le respecte sans affectation. Pourtant, l'on voit quelquefois des âmes si pleines du désir de contenter les créatures, que leur contenance extérieure en est désagréable, qu'elles sont toujours en peine, et ont si peur de dire quelque chose qui soit trouvé mal, qu'elles sont en perpétuelle alarme et examen ; ne faisons pas ainsi, mes chères Sœurs, mais tâchons de plaire à Dieu par les saintes habitudes du cœur, et, pour cela, ayons grand soin de nos âmes et peu de nos corps.

Il me vient en pensée de vous dire ce que notre Bienheureux Père m'a souvent dit : Mon âme est aux hasards si je ne la porte en mes mains ; examinez souvent, me disait ce Bienheureux, si vous avez votre âme en vos mains, si quelque passion, trouble ou inquiétude ne vous l'a point emportée ; voyez [79] si vous l'avez à votre commandement, ou bien si elle est engagée en quelque affection ; et, si vous voyez qu'elle vous ait échappé, avant toutes choses, cherchez-la et la reprenez. Mais, souvenez-vous qu'il la faut prendre doucement et bellement ; car, si vous la vouliez prendre à force de bras, vous l'effaroucheriez. Voilà ce que ce Bienheureux m'enseignait, et voilà ce que je vous conseille. Portez, tenez, et gardez soigneusement votre âme entre vos mains, pour la pouvoir toujours veiller, et avoir l'œil dessus ses mouvements. Regardez souvent si quelque inclination ne la blesse point, si quelque aversion ne la ternit point, si quelque passion déréglée ne l'ôte point de son assiette, si quelque affection impure ou nuisible ne vous l'a point déjà ravie ; puis, tout doucement, réparez ce désordre, la remettant en son lieu, qui est Dieu, son vrai centre ; voir encore si elle est bien disposée à tout ce qu'il plaira à Dieu, bien soumise à tout ce qu'il permet d'arriver ; si elle est bien contente et indifférente du doux et de l'amer, et à ces divines volontés. Regardez encore si cette chère âme est en état pour être rendue au Seigneur, qui vous l'a donnée, quand il vous la demandera. Enfin, mes chères Sœurs, je vous supplie de faire comme ceux qui tiennent en leurs mains des choses qu'ils ont peur de perdre ; ils les tiennent soigneusement et les regardent souvent, ne les exposent point au danger de les égarer ; ainsi regardez souvent votre âme, ne l'exposant point à nuls dangers. Ainsi faisant, vous la porterez en vos mains, et la posséderez ; c'est le grand bonheur de l'homme que de posséder une chose si digne que son âme. [80]

Exhortation V

(Faite en 1630)

SUR LE ONZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Si vous jetez les yeux sur quelqu'un, ne les arrêtez toutefois sur aucun, etc.

Mes Sœurs, je crois que, grâce à Notre-Seigneur, nous sommes hors des occasions de pouvoir tomber en ce défaut des regards impudiques ; mais saint Augustin nous montre, en cette règle, combien nous devons appréhender la toute présence de Dieu ; car, si bien nous nous pouvons cacher, pour quelque temps, de ceux du monastère, couvrant nos fautes, pour n'être pas vues en icelles, néanmoins nous ne pouvons échapper à l'œil divin de ce grand Spectateur d'en haut, qui voit et pénètre jusqu'au plus caché des cœurs et au plus intime de nos entrailles. Il considère toutes nos voies, il compte tous nos pas, il marque et nombre toutes nos actions. Il me semble que c'est le raccourci moyen de la perfection, que cette attention à la véritable présence de ce grand Dieu ; c'est pourquoi je vous y exhorte de tout mon cœur, regardant au Seigneur dans toutes nos voies, et il régira nos pas.

Je lisais aujourd'hui que le grand saint Paul dit : Je ne suis pas parfait, mais Je me résous à parfaire ma perfection, et, pour cela, d'oublier les choses passées et regarder celles qui sont devant moi, courant à la lice, afin de m'être peine d'emporter le prix de ma perfection en la suprême vocation de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Que devons-nous dire, mes chères Sœurs, si le grand Apôtre dit qu'il n'est pas parfait, lui qui fut sanctifié à l'instant de sa conversion, ravi jusqu'au troisième ciel, et choisi de Dieu pour un vase élu qui porte son saint nom ? [81] S'il dit qu'il veut m’être peine de parfaire sa perfection, devons-nous croire avoir prou fait ? Ce saint Apôtre court de pays en pays ; il pâtit ; il est battu, fouetté, enfin est submergé et emprisonné ; et, nous autres, pour un peu de mortification, dirons que c'est assez ! O mes Sœurs ! je vous supplie, non ; mais oublions le passé, le monde et tous ses fatras ; si nous avons été pécheresses, comme toutes ont offensé Notre-Seigneur, oublions, après notre confession générale, les particularités, et nous réservons seulement le continuel souvenir, en bloc, que nous avons offensé Dieu ; demeurons contrites et humiliées, prenons tous nos péchés et les présentons à Dieu, disant, comme David : Effacez mon iniquité, Seigneur, détournez votre face de mes péchés ; ayez merci de moi, selon la multitude de vos miséricordes ; ne me reprenez point en votre ire, ne me châtiez point en votre fureur. Puis, regardons devant nous, levons nos yeux au ciel et nos cœurs à Dieu ; travaillons pour parfaire nos œuvres, et courons pour achever le chemin qui nous reste afin d'arriver à cette patrie céleste ; ne laissons pas une de nos pensées en la terre, sinon autant que la charité le requerra ; amassons-les et les jetons au ciel, travaillons généreusement pour nous parfaire en cette surnaturelle vocation dont Dieu nous a gratifiées.

Exhortation VI

SUR LE DOUZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Quand donc vous êtes ensemble en l'église et ailleurs, partout où les hommes se trouvent, prenez soin, etc.

Je vous l'ai dit autrefois et je le redis encore, mes chères Sœurs, qu'il n'y a rien à reprendre en vous, sur le vœu de [82] chasteté, le saint Époux lui-même étant le gardien de vos cœurs ; mais, il y aurait lieu de se plaindre, mes chères Sœurs, de vous voir négligentes en plusieurs petites rencontres sur le vœu d'obéissance. Vous savez ce que dit le Coutumier, et comme il nous recommande d'avoir à cœur la propreté et netteté du monastère ; avec tout cela, je vous trouve peu attentives à retirer les petites choses : ici, l'on voit traîner un panier ; là, une quenouille ; là, un livre ou un ouvrage. Et d'où vient tout cela, mes filles, sinon que nous n'aimons pas assez le bon ordre, et les petites obéissances ?

Je sais bien que la volonté ne concourt pas à ces petits manquements ; mais je ne laisse pas de comprendre que c'est un défaut de zèle pour cette grande vertu d'obéissance. Sachez pourtant, mes chères Sœurs, qu'elle est le lien et la perfection de la religion ; ôtez-la d'un monastère, et il ressemblera d'abord à une maison séculière. Affectionnons donc nos cœurs à la remettre de nouveau en pratique avec une plus grande attention. Concevons de la douleur, la voyant si peu reluire parmi nous, sachant combien notre Bienheureux Père la désirait, cette exactitude d'obéissance, jusque-là qu'il dit une fois à notre sœur Claude Simplicienne, que s'il avait été religieuse de la Visitation, il aurait fait une attention particulière aux plus petites et légères obéissances : « Ma chère fille Simplicienne, lui disait-il, j'espérerais de m'attirer des grandes grâces du Seigneur, si je vivais ici dedans comme vous, en me rendant bien attentif aux moindres ordres de notre Mère et aux plus petites observances de la règle. » Il est plus que vrai, mes chères Sœurs, que si nous étions fidèles en peu, nous recevrions beaucoup de Dieu, et nous l'engagerions à nous faire des faveurs très-grandes. Rendons-nous donc très-exactes en ceci, je vous en prie.

Tous les mois nous renouvelons nos sacrés Vœux ; que ce soit pour nous réunir à ce souverain bien, toujours plus [83] parfaitement, afin qu'à l'heure de notre mort, nous lui puissions dire : J'ai fait tout ce qui dépendait de moi, pour me conformer à votre sainte volonté et à mes obligations.

Exhortation VII

(Faite le 19 janvier 1630)

SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Ayez toutes vos robes en un lieu, sous la garde et charge d'une Sœur ou deux, ou d'autant de Sœurs, etc.

Ce n'est pas tout d'entendre lire nos règles, ni de les lire nous-mêmes, bien que je vous assure que c'est la meilleure lecture que nous saurions faire, si nous la faisions comme nous sommes obligées, avec attention, pesant et ruminant toutes ces paroles qui sont d'une grande perfection. Voici un article qui nous montre comme nous devons recevoir, sans choix, ce qui nous est donné pour notre usage ; je dis pour notre usage, parce que la charitable religion nous donne bien nos nécessités pour en user, mais non jamais pour en jouir, en telle sorte que, simplement et justement, nous n'ayons de toutes les choses terrestres et extérieures que le simple usage. C'est un des grands vœux que nous ayons faits que celui de la pauvreté ; je crains que nous ne pesions pas assez le dénuement à quoi il nous oblige d'aspirer, pour aller à la perfection ; je sais bien que qui se voudrait grossièrement contenter d'observer ce vœu pour être sauvé, il n'est requis que de n'avoir rien de ce monde, pour petite qu'elle soit, en particulier.

Mais, en quoi pensez-vous, mes chères Sœurs, que consiste la très-pure pauvreté et l'excellente observation de cette vertu ? [84] Elle consiste, non-seulement à n'avoir rien de propre, et ne se point attacher à ce que l'on nous donne pour notre usage ; mais elle nous fait réjouir de ce que les choses nécessaires nous manquent, et que le moindre de la maison nous est donné ; et, s'il était permis de faire choix, l'âme vraiment pauvre ne prendrait, pour sa part, que ce que les autres auraient rebuté et les choses plus viles. Et, non-seulement, cette parfaite pauvreté est dénuée des habits, lits, chambres, vivres, et autres choses, mais, passant plus avant, elle va jusqu'en l'intime du cœur et de l'esprit, dénuant l'âme des choses les plus savoureuses et spirituelles, faisant pratiquer une excellente pauvreté d'esprit, la dépouillant des désirs ardents et superflus de perfection, lui cachant son avancement, et faisant souffrir avec soumission la nudité et soustraction des biens intérieurs, lui faisant voir toutes les autres s'avancer, et, elle, demeurer pauvre, nue et imparfaite ; alors il faut faire valoir la sainte pauvreté de cœur, et, se réjouissant de voir le bien des autres, se plaire qu'ils voient notre pauvreté, imperfection, misère et défaut.

La vertu de pauvreté requiert encore une entière démission de jugement, de volonté, de corps, d'esprit entre les mains de nos supérieurs, en sorte que nous soyons pauvres de tout cela, n'en voulant ni l'usage, ni la disposition. Bref, l'âme pauvre doit aspirer à un tel dénuement de tout ce monde que sa vie soit toute angélique.

La pauvreté parfaite nous appelle encore à ne pas disperser nos affections parmi les créatures, ains à vouloir être pauvre de leur amour. Vous savez combien c'est une chose dangereuse en une famille religieuse que ces affections particulières, lesquelles détruisent entièrement la charité commune, et sont fort contraires à la parfaite pauvreté d'esprit et nudité de cœur, qui se dépouille de tout, n'excepte rien. Est-ce être conforme à nos vœux quand nous nous attachons à un monastère, plus qu'à un autre [85] où l'obéissance nous voudrait envoyer, ou bien s'attacher à une sœur, à une supérieure, chose grandement préjudiciable à l'âme ; cela dissipe les pensées, embrouille l'esprit, salit le cœur et, comme je dis, préjudicie à l'union commune, et enfin, ces affections déréglées sont de petits entre-deux entre Dieu et l'âme. L'épouse était bien assurée de la nudité de son cœur, quand elle disait ardemment : Mon Ami est tout mien, et je suis toute sienne..

Or, nous le pouvons dire avec elle, mes chères Sœurs, lorsque notre propre conscience nous dictera que, comme elle, nous n'avons aucune affection que pour ce céleste Époux que nos âmes ont choisi ; car il est tout assuré que tant que nous serons attachées à quelque chose, hors de lui, nous ne serons pas pleinement et entièrement jointes à lui. L'âme qui veut jouir ou posséder quelque chose hors son Dieu, n'en jouira ni ne possédera jamais entièrement et parfaitement son Dieu ; car, qui cherche autre chose que Dieu, ne mérite pas d'avoir Dieu. Je ne trouve point de plus grande folie que d'attacher son cœur aux choses périssables et misérables de ce bas monde. Ce malheur provient parce que nous n'élevons pas assez nos pensées vers l'éternité ; nous ne regardons pas assez les vrais biens qui nous attendent. Ah ! mes Sœurs, secouez de vos pieds la fange et la poussière de cette vie transitoire et périssable, je veux dire que vous ôtiez de vos affections tout ce qui n'est pas purement Dieu et pour Dieu, et selon son bon plaisir, et vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, de considérer attentivement l'étroite obligation que nous avons de bien garder cette pauvreté, et jusques où elle s'étend. Bienheureuses seront celles d'entre nous qui pourront dire avec vérité à l'heure de leur mort : Voici, Seigneur, que, pour vous, tout le temps que j'ai vécu en religion, j'ai été pauvre et nue des choses terrestres, et maintenant je m'en vais légèrement, toute dénuée, entre vos bras, car rien d'ici-bas ne m'attache. Comme au contraire, malheur [86] à celles qui, à ce dernier passage, seront trouvées propriétaires. Dieu nous défende, par sa miséricorde, de vouloir rien posséder, sinon Lui et sa grâce, son amour et sa gloire éternelle.

Exhortation VIII

(Faite en 1630)

SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE).

... Et s'il se peut faire, ne prenez point garde à ce que l'on vous donnera à vêtir, selon les saisons, pour voir si l'on vous donnera, etc.

Les occasions de pratiquer les grandes vertus nous sont rares, et les petites nous sont journalières et coutumières ; ce qui fait que la véritable vertu se connaît mieux en ces petites choses qu'aux plus grandes ; et, certes, mes chères Sœurs, celle d'entre nous qui répugnerait à ce que l'on lui donne pour se vêtir, pour son vivre, pour son emploi, montrerait bien son peu de vertu, et aurait grand sujet de se très-profondément humilier. Celles qui ont des vertus solides, sont toujours promptes et prêtes à recevoir toutes choses joyeusement, de la main de Dieu, et de l'obéissance ; j'entends toutefois quant à la volonté supérieure, d'autant que je ne tiens compte des inférieures répugnances de notre nature dépravée, ains de ce que nous faisons ensuite. Notre Bienheureux Père dit si bien cela : Nous souhaitons les grandes occasions, nous sommes si ferventes en désirs et imagination, qu'il nous semble que nous ferions merveille quand nous aurons des grandes occasions.

Croyez-moi, mes chères Sœurs, tandis que nous aurons de la [87] peine et tant de répugnances aux petites obéissances, à ce que l'on nous donnera pour notre vivre, vêtir et emploi, nous ne sommes pas encore mortes à nous-mêmes, ni seulement bien mortifiées. Travaillons à cela, et ne nous mettons pas en peine de chercher les occasions loin de nous, nous en trouverons prou selon notre petite portée, en notre chemin. Nous avons bien de quoi nous tenir basses d'être si faibles que nous choppons en ces petites occasions, et confesser devant Notre-Seigneur, d'un cœur abaissé, que nos vertus ne sont pas des solides, puisque nous sommes lâches à l'effet et à l'exécution de nos désirs. Cette règle-ci est bien considérable, et dit une parole bien vraie : Apprenez de l'immortification que vous témoignez pour les choses extérieures, combien vous êtes mal en point es saintes habitudes du cœur. Il est certain, mes Sœurs, que celles qui ont de la vraie vertu au cœur ne se soucient point des choses extérieures du corps, ni à quoi on les emploie. Saint Augustin met cela comme pour une touche et épreuve de vertu.

Exhortation IX

SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE).

... Que tous vos ouvrages se fassent en commun, avec plus de soin et d'allégresse ordinaire, que si vous les faisiez pour vous-mêmes, en particulier, car la charité de laquelle il est écrit, quelle ne cherche point les choses qui sont à elle, etc.

Cet article seul, bien observé, suffirait pour nous rendre parfaites, mes chères Sœurs, et à nous établir dans l'entière pratique de toute la règle. Tout ne consiste pas, comme je [88] vous le dis souvent, à avoir des belles règles, et à les porter dans sa poche ; mais il faut les pratiquer, les lire et considérer mûrement.

Si nous faisons nos ouvrages en la manière qu'il est dit, et avec l'esprit que cette sainte règle nous ordonne, mes chères Sœurs, nous les ferons bien et avec une douce joie, d'une humeur toujours égale, sans nous mettre en peine à quel autre ouvrage nous serons employées, puisque, comme je vous disais samedi passé, il n'y a pas de marque plus évidente qu'une fille travaille à la vraie vertu, que de la voir en une pleine indifférence pour toutes les choses extérieures : nous ne devons pas même penser ce que l'on fera des ouvrages, ni ce qu'ils deviendront.

Ne préférez point, dit la règle, les commodités propres aux communes, ains les communes aux propres ; ô Dieu, que la pratique de ce point est excellente ! et que cette règle est propre à faire reluire en nous la sainte charité qui est la reine de toutes les vertus. Cette seule règle bien observée est suffisante pour nous faire parvenir à la plus haute perfection ; c'est celle qui nous unit parfaitement avec le cher prochain, et qui nous porte en même temps à l'union avec Dieu, la plus intime que l'on puisse avoir en cette vie. Ainsi, je vous supplie, mes Sœurs, de lire souvent un article si précieux de notre règle, d'en parler dans les récréations, de m'en faire des demandes, et je vous en dirai toujours des nouvelles merveilles, ce me semble : j'en ai bien parlé dans les Réponses, mais je ne vous en ai point enseigné cinquante pratiques, mais, que dis-je cinquante ! plus de mille et millions se peuvent faire sur ce point, de préférer les commodités communes aux propres.

Quelles bénédictions, mes chères Sœurs, de voir reluire cette sainte vertu dans une communauté ! que c'est une chose agréable à voir que les frères qui habitent unanimement [89] ensemble : Dieu est toujours au milieu d'eux. Mes filles, je ne peux pas m'étendre davantage sur ce sujet : je finis par les paroles que me dit un jour mon Bienheureux Père : « que pour être vraies servantes de Dieu, il faut être toujours douces et charitables envers notre prochain. »

Exhortation X

(Faite le 2 mars 1630)

SUR LE DIX-SEPTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

... Le soin de celles qui sont malades, ou de celles qui après la maladie ont besoin d'être ravigotées, ou de celles qui sont, etc.

Mes chères Sœurs, nous sommes toutes sujettes aux maladies à cause de l'infirmité de cette chair corruptible : or, pour cela, cette règle nous donne des grands enseignements. Le soin de celles qui sont malades, dit-elle, doit être enjoint à quelqu'une, pour nous montrer, mes chères Sœurs, que quand nous aurons du mal, ce n'est pas à nous d'avoir soin de notre santé, de nos soulagements, ni de chose quelconque, sinon de nous soumettre à Dieu amoureusement, et recevoir humblement tout ce qui nous sera donné comme notre Bienheureux Père l'enseigne au Directoire ; ce n'est donc pas à nous de savoir si ceci ou cela nous serait bon, c'est à celle, à qui la sainte obéissance nous a commise, qui doit avoir l'œil sur nos nécessités. Vous, mes chères filles, qui êtes sujettes à être malades, vous êtes bienheureuses d'avoir cette occasion de souffrance, et ne devez avoir aucun souci que d'acquiescer au bon plaisir de Dieu, vous tenir proche de sa Majesté, et lui offrir vos douleurs, demeurant paisibles, humbles, suaves et indifférentes. Les infirmières, et celles à qui l'obéissance donne soin de servir [90] quelques Sœurs, sont obligées, par cette règle, de considérer ce qu'elles jugent être nécessaires à chacune ; puis, l'ayant demandé, le distribuer sans choix, ni sans inclinations, sans regarder ni avoir égard que de la nécessité, charité cordiale, et, comme dit cette règle : Celles qui ont l'honneur de servir les Sœurs le doivent faire gaiement, amoureusement, soigneusement, sans ennuis, sans plaintes, sans murmures. Que s'il arrivait que quelqu'une de celles que vous servez exige de vous plus que la raison, et que vous ne lui pouvez donner, souffrez, ne dites mot, avertissez-en seulement la supérieure, charitablement, ou devant elle, ou en particulier ; surtout ne vous lassez point de les servir ou secourir ; car vous savez que la charité est bénigne, patiente, supportant tout.

O Dieu ! quand nous sommes malades, non plus qu'aux autres temps, il ne faut rien demander, ni rien refuser, s'il se peut, mais exposer sa nécessité simplement, disant, « Ma Sœur, j'ai froid à la tête ou à l'estomac, j'ai soif, et ainsi des autres, » puis, demeurer indifférente ; que celle qui a soin de nous ordonne ce qu'elle voudra, nous n'y devons plus penser ; ainsi fit notre bon Sauveur sur le lit de ses douleurs en la sainte croix ; il ne demanda pas à boire, ains dit seulement j'ai soif, et demeura indifférent de ce que l'on lui donnerait, et suça de ses divines lèvres le fiel qu'on lui présenta. De plus, il faut recevoir ce qu'on nous donne comme des pauvres reçoivent l'aumône : nous avons fait vœu de pauvreté ; le pauvre, quand il demande l'aumône, ne dit pas : Donnez-moi ceci ou cela, ains il dit que, pour l'amour de Notre-Seigneur, on lui fasse l'aumône. Hélas ! mes chères Sœurs, par notre vœu nous sommes plus pauvres que les pauvres eux-mêmes, et tout ce que la religion nous donne, c'est par charité et pour l'amour de Dieu ; tâchons de le recevoir de la sorte ; si nous le faisons, Dieu nous bénira, et il n'y aura jamais parmi nous de plainte, de murmure et de chagrin, ains des actions de grâce et de reconnaissance. [91]

sur les coulpes des novices.

Je vous prie, mes Sœurs, que vous fassiez le moins de fautes que vous pourrez, et que vous ayez une si grande affection de plaire à Dieu que vous craigniez de lui déplaire, que vous l'aimiez si fort que ce motif vous fasse éviter tout ce qui le peut fâcher. Lorsque l'on aime quelque personne l'on tâche de lui plaire le plus que l'on peut ; ainsi, mes chères filles, soyez si amoureuses de Dieu et de lui complaire en toutes choses, que vous ne lui déplaisiez jamais volontairement ; allez en paix et retenez en vos cœurs ces paroles pour en faire votre profit.

Exhortation XI

SUR LE DIX-SEPTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE).

S'il y a quelque douleur cachée au corps de la servante de Dieu, qu'on la croie simplement sans doute.

Grâces à Dieu, mes chères Sœurs, le charitable support des infirmes règne parmi nous. Mais, savez-vous sur quoi je veux vous parler à ce propos ? C'est sur une certaine bizarrerie d'amour-propre qui se glisse en quelques-unes, qui est que lorsqu'elles ont quelque mal, elles ne le veulent pas dire à leur supérieure, mais que les autres le disent ; cela ne peut procéder d'autre source que d'orgueil ; l'on veut faire semblant d'être bien généreuse et de ne point dire son mal, mais il le faut faire connaître. Se tenir tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, se frotter le front, faire l'essoufflée, cela n'est-il pas bien joli à des servantes de Dieu ? Enfin, on veut que la supérieure devine notre mal, et qu'elle nous dise gracieusement : Ma fille, vous [92] trouvez-vous mal ? allez-vous-en vous coucher ou prendre quelque chose. Je vous déclare, mes Sœurs, que quand je m'apercevrai de cette tricherie, que je vous tromperai bien ; car je vous laisserai souffrir avec votre amour-propre, et ne ferai pas semblant de vous voir. Quand vous viendrez dans la simplicité de votre règle me dire : Ma Mère, j'ai tel mal, alors, de tout mon cœur, je vous permettrai ce que je croirai devant Dieu vous être propre ; autrement, je vous dirai : Vous n'êtes pas simple, vous en pâtirez ; car, mes Sœurs, il faut aller dans le grand chemin de la règle ; toutes ces façons sont trop molles pour une fille de la Visitation, qui doit être généreuse, courageuse et forte. Nous faisons cela sous le prétexte d'observer le document de notre Bienheureux Père, de ne rien demander. Pardonnez-moi, mes chères Sœurs, nous n'en sommes pas encore là ; car, quand nous y serons, nous souffrirons entre Dieu et nous, sans en rendre du témoignage, ni sans vouloir que les autres nous plaignent et disent notre mal.

Je ne m'étonne pas de quoi nous ne sommes pas encore à cette haute perfection, mais je m'étonne comme quoi nous faisons ces enfances ; de vrai, cela me déplaît bien fort, et je vous prie de vous en corriger. Il semble que nous voulions faire comme un prédicateur à un de ses auditeurs qu'il reprenait d'un vice : Je ne te nommerai pas, mais je te jetterai mon bréviaire. Je ne dirai pas que j'ai mal à la tête, mais je la tiendrai tant et ferai tant de grimaces, que celles qui seront auprès de moi s'en apercevront et le diront pour moi ; cela est si fade que j'ai honte que des filles de la Visitation le fassent. Mes chères Sœurs, si vous avez mal, venez le dire simplement, l'on vous soulagera charitablement, sans faire tous ces détours qui sont tant éloignés de l'esprit de simplicité.

De plus, celles qui sont à l'infirmerie ne s'assujettissent pas, ains sortent de l'infirmerie, et se vont promener sans congé de l'infirmière, qui ne sait par après où elles sont. Voyez-vous, mes [93] chères Sœurs, nous ne savons pas bien notre leçon : nous ne sommes à l'infirmerie que pour obéir ; celles qui ne le font pas, certes, elles montrent bien qu'elles n'ont point de vraie vertu. Quand nous sommes à l'infirmerie, nous y sommes comme les novices au noviciat, et les infirmes ne doivent point sortir sans la licence de leur infirmière, non plus que les novices du noviciat, sans la licence de leur directrice. Or sus, que l'on fasse profit de ceci, je le dis pour toutes, parce que toutes sont sujettes à être malades ; et plût à Dieu que toutes sussent bien le mérite qu'il y a dans la souffrance et l'humble soumission, car nous ne serions pas si tièdes à employer les occasions, lesquelles nous agrandissent devant Dieu. Bienheureuse est l'âme qui ne cherche que Dieu, sans aucune propre satisfaction, soit en la santé, soit en la maladie ; car elle a toujours la paix du cœur.

Exhortation XII

(Faite le 9 mars 1630)

SUR LE DIX-NEUVIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

... Celui qui hait son frère est homicide, ains au sexe des mâles que Dieu créa le premier, le sexe des femmes a aussi reçu ce commandement.

Nous ne haïssons pas nos Sœurs, par la grâce de Dieu, d'une grande haine, nous ne leur souhaitons pas de grands maux ; mais cela n'est pas assez, de ne se vouloir pas de mal, il se faut aimer cordialement ; il ne se faut pas contenter de ne leur vouloir point de mal, ains il les faut respecter et leur souhaiter toutes sortes de biens et prospérités, désirer leur perfection et progrès en l'amour de Dieu, comme le nôtre ; ce n'est pas assez [94] de ne leur donner point de trouble et d'ennui, mais il faut procurer la paix de leur cœur, leur consolation et joie ; bref, ce n'est pas assez de ne leur point faire de mal, il leur faut faire tout le bien que l'on peut. Certes, ceux qui lisent l'Écriture sacrée, voient qu'elle est toute pleine de témoignages de l'ardent désir que Dieu a que nous aimions le prochain.

Notre principal prochain, à nous qui sommes heureusement hors du monde et de ses embarras, enfermées dans un cloître, ce sont nos Sœurs ; nous ne conversons presque jamais qu'avec elles, et celles qui n'ont pas charge du temporel voient rarement les personnes de dehors nos grilles ; certes, je sais bien que tout le monde est notre prochain, et que tous les chrétiens sont nos frères et nos sœurs ; mais étant hors de leur conversation, nous ne pouvons que prier pour eux, ce que nous faisons, grâces à Dieu. Donc, notre cher prochain, ce sont nos Sœurs, lesquelles Notre-Seigneur nous a dit que nous aimassions comme il nous a aimés ; et, une autre fois, il dit à ses disciples : Aimez-vous les uns les autres, afin qu’en cela l’on connaisse que vous êtes mes disciples ; et quand ce divin Maître fut interrogé, quel était le plus grand commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, dit-il, de tout ton cœur, et l'autre, semblable à celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; voici, dit-il après la Cène, que je vous donne un nouveau commandement : Aimez-vous les uns les autres. Certes, mes chères Sœurs, nous ne saurions jamais atteindre à la perfection de la sainte dilection, et union avec Dieu, que nous n'ayons cet amour du prochain. Je lisais hier que saint Jean dit : Celui qui dit qu'il aime Dieu et n'aime pas son prochain, il est menteur ; car, comment aimerait-il Dieu qu'il ne voit pas, s'il hait son prochain qu'il voit ? Ainsi, mes Sœurs, si nous n'avons pas l'amour cordial et la sainte dilection envers nos Sœurs qui nous représentent l'image de Dieu, nous devons croire que nous n'avons pas le vrai amour de Dieu. [95]

Comme j'ai dit, nous ne voulons pas, il est vrai, aucun mal à nos Sœurs, mais ce n'est pas assez : il faut les aimer cordialement, parce qu'elles sont le temple de Dieu ; également, parce qu'elles toutes sont Épouses de Dieu et nos Sœurs ; et persévéramment, parce qu'il ne faut jamais cesser d'aimer Dieu, ni par conséquent nos prochains. Regardons si nous n'avons point de petites aigreurs de cœur contre elles, point de jalousie, point d'ambition, point d'aversion ou inclination particulière. Nous ne voudrions pas dire du mal de nos Sœurs, mais regardons si, par le mouvement de notre aversion, nous ne disons point quelquefois des choses qui rabattent la bonne estime de celles à qui nous n'inclinons pas. Regardons bien, devant Dieu, si nous désirons le bien de toutes nos Sœurs également, autant à l'une qu'à l'autre ; car, ce n'est pas opérer selon la charité parfaite, que d'être bien douces en la conversation avec celles à qui nous avons de l'inclination et de la sympathie, ni de parler bien d'elles, ni rien dire d'elles à leur désavantage, ni rien faire qui les contrarie ; mais la charité et la vraie vertu requièrent qu'indifféremment nous conversions avec nos Sœurs, suavement, cordialement, avec une humble franchise, une douce confiance, une sainte joie et allégresse, parlant bien de toutes, ne censurant ni ne contrariant point ce qu'elles disent ou font ; en cela gît la vertu, et non point en nos inclinations. Que si même il s'en trouve qui nous fussent à dégoût, qui nous contrariassent, ô mes chères Sœurs, souvenez-vous qu'il est écrit : Faites du bien à ceux qui vous font du mal ; bénissez ceux qui vous maudissent, aimez ceux qui vous persécutent et haïssent. Je vous supplie, que nous mettions toutes les mains dans nos cœurs, pour chercher si tout va à l'endroit de nos prochains, comme sont nos affections pour lui ; si nous y trouvons quelque ressentiment, aversion ou souvenir de quelque tort reçu, prenons soudain la serpe de la sainte crainte de Dieu, et retranchons ce mauvais surjon de notre nature corrompue qui ne [96] veut rien souffrir ; puis, édifions en sa place l'amour de ce grand commandement du prochain et de l'observance de ce sacré précepte : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ; que si, au contraire, nous trouvons dans nos cœurs des inclinations et affections particulières, chassons-les promptement, car ce sont des renardeaux qui gâtent et veulent démolir la vigne de la charité et union religieuses, étant grandement pernicieux dans un couvent, à cause des conséquences qu'il tire après soi ; et, de plus, c'est une marque qu'il n'y a pas de la vraie vertu qui nous fait aimer également, et non pas amuser nos esprits à cette niaiserie d'inclination.

Pour conclusion, mes chères Sœurs, aimons-nous en Notre-Seigneur, également, cordialement et constamment, nous gardant des amitiés particulières, et aussi des aversions et amertumes de cœur ; mais tenons le plus que nous pourrons nos cœurs dans une sainte égalité envers nos Sœurs.

Il me vient encore en pensée de vous dire que nous nous gardions de plus en plus d'offenser le prochain par nos paroles, nous souvenant que c'est l'arbre de vie, auquel il est défendu de toucher pour médire ou en juger sous peine de mort. J'ai été longue, mais je vous dis ces choses au nom de Notre-Seigneur et de sa part, ce qui me fait vous prier d'en faire profit ; car c'est une chose extrêmement délicate et nécessaire que la dilection du prochain et l'égale union avec toutes nos Sœurs, et à quoi il est fort dangereux de faillir ; peut-être que si l'on avait la vue bien claire de ce côté-là, l'on ne serait pas si en peine de quoi se confesser, un péché véniel y est bientôt fait. Aimons nos Sœurs parce qu'elles sont les œuvres des mains de Dieu, ses épouses et son temple. Honorons Dieu en elles, et les honorons en Dieu. Aimons Dieu en elles, et ne les aimons qu'en Dieu et pour Dieu. [97]

Exhortation XIII

(Faite le 23 mars 1630)

SUR LE VINGTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

... Celle qui ne veut pardonner à sa Sœur ne doit point espérer de recevoir le fruit de l'oraison ; mais celle, laquelle ne veut jamais demander pardon, ou qui ne le demande, etc.

C'est une pratique qui doit être en grand usage parmi nous, que, dès que nous connaîtrerons avoir tant soit peu fâché une de nos Sœurs, nous lui en devons demander pardon, soit que nous ayons dit quelques paroles mortifiantes, ou sèches, ou contrariantes, ou pour ravaler, ou pour désapprouver, ou même fait quelque action qui ait pu fâcher, et, cela, le faire rondement, franchement et de bon cœur. Celle qui ne veut pas pardonner à sa Sœur, dît notre sainte règle, ne doit point espérer de recevoir le fruit de l’oraison. Certes, c'est un grand malheur, et bien à craindre pour une âme religieuse qui est close dans un cloître, de se rendre incapable de recevoir le fruit de l'oraison, pour une tricherie et des chimères qui ne valent pas le parler ; mais, savez-vous ce que c'est que le fruit de l'oraison ? Ce sont les solides vertus, l'intime et savoureuse union de l'âme avec Dieu, la supplantation des ennemis de l'âme, l'assujettissement de la nature, et le renoncement de tout ce monde et mille autres que je ne pourrais dire en peu de temps : eh bien ! une Sœur nous a fâchée ; il faut lui pardonner de bon cœur, et non-seulement cela, mais, par un acte d'humilité intérieure, reconnaître devant Dieu, et faire confesser à notre propre cœur, que c'est sans sujet que nous nous sommes ombragées, et que c'est l'orgueil et propre estime qui est en nous qui nous fait prendre en mauvaise part ce que l'on nous dit, et ainsi toujours pardonner, [98] parce que Notre-Seigneur n'a point dit : Pardonnez sept fois, mais septante fois sept fois ; cela veut dire autant de fois qu'il nous offensera ; et, ce bon Dieu même, soudain que le pécheur retourne à lui, il le reçoit en son amitié. Or, parce que nous sommes faibles et chétives créatures, il faut, après que l'on nous a fâchées, et même après avoir pardonné, regarder au fin fond du cœur s'il ne reste point de petite froideur ou amertume contre la Sœur, et si nous en trouvons un seul brin, l'arracher de nous et le jeter arrière, pour nous rendre capable de recevoir le fruit de l'oraison, qui est, comme j'ai déjà dit : les vertus et encore les visites de Dieu envers les âmes qui sont si heureuses de ne vouloir que Lui ; c'est l'un des grands et des principaux points et fruits de la religion, et le principal de la vie monastique, que l'union, tant avec Dieu qu'avec le prochain ; la belle et agréable chose ! Oh ! que c'est une chose excellemment bonne, que de voir les Sœurs d'un même Institut habiter en union et conformité ! cela attire toutes sortes de bénédictions sur elles. Des cœurs unis en charité sont des vases propres à recevoir les grâces célestes, et les cœurs désunis périssent.

Je vous supplie, mes chères Sœurs, demeurez liées et unies ensemble par le lien de paix et de charité, vous prévenant, comme dit la constitution, en honneur et respect ; que si, par fragilité humaine, vous fâchiez quelqu'une de vos Sœurs, soyez soudain à ses pieds pour lui en requérir pardon. Si vous faites cela avec humilité, je vous puis assurer que vous attirerez beaucoup de bénédictions sur vous et toucherez le cœur de celles à qui vous demanderez pardon, lesquelles vous en aimeront mieux que si vous n'aviez point failli ; et, certes, il ne nous doit point fâcher, dit le grand saint Augustin, de produire les remèdes par la même bouche qui a fait les blessures. Nous devons nous estimer heureuses de pouvoir, par un acte d'humilité, réparer ces fautes envers nos Sœurs, et c'est la juste raison que si nous [99] avons jeté, à la volée, quelques propos qui aient blessé le cœur de notre Sœur, la même langue qui a fait cette plaie y applique l'onguent pour la guérir. Vraiment, celles qui sont soigneuses de cette pratique font un acte d'humilité fort agréable à la divine Majesté, qui, étant le Dieu d'amour, d'union et de paix, veut que la dilection suave, la paix tranquille, et la sainte union cordiale et charitable règnent entre ses enfants.

Mais nous ne devons pas attendre que l'on nous vienne rechercher pour nous demander pardon, ains nous devons aller à celle qui nous a fâchée ; je sais bien que ceci est quelque chose au-dessus du commun ; aussi devons-nous tendre à l'excellente vertu. Il faut donc, soudain qu'une Sœur nous a dit une parole sèche, prendre le temps convenable pour nous jeter à ses pieds, la priant de nous pardonner notre peu de cordialité, ou de condescendance, ou l'imprudence que nous pouvons avoir commise à son endroit, qui lui ont donné sujet de mécontentement ; cette humble accusation de nous-même est agréable et suave aux yeux de la divine Bonté. Cela nous y doit rendre fort attentives, tant pour demander pardon bien humblement, que pour pardonner franchement ; ce que faisant avec fidélité, nous mériterons de recevoir les fruits de l'oraison, de la sainte union et charité fraternelle et cordiale, et nous pourrons dire, dans une humble et fidèle confiance : Pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonnons à nos prochains. [100]

Exhortation XIV

(Faite en 1630)

SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Or, entre vous ne doit être aucune dilection charnelle, ains spirituelle.

En ce petit chapitre de notre sainte règle, mes très-chères Sœurs, nous y trouvons une grande perfection enclose, et le grand saint Augustin, en peu de mots, nous dit excellemment comme il faut aimer nos Sœurs : Or, entre nous ne doit être aucune dilection charnelle, ains spirituelle. Cela veut dire : ne vous aimez point d'une amitié naturelle, sensuelle, qui soit fondée sur des qualités frivoles, comme de parenté, alliance, connaissances, correspondance, ressemblance, sympathie d'esprit, symbolissement d'humeurs et mille autres niaiseries que les esprits humains se forgent ; comme encore des beautés naturelles, des grâces civiles ; toutes telles folies doivent être bannies de nos esprits, et aimer nos Sœurs, non d'un amour humain, non d'un amour intéressé, mais, comme dit notre sainte règle, d’une dilection spirituelle, d'une certaine affection intérieure et cordiale qui s'attache aux vertus et non point aux autres choses ; aussi, serait-ce chose déplorable que des personnes qui ont fait profession, et se sont obligées de vivre de la vie de l'esprit et selon les règles de la perfection, qu'elles s'amusent à aimer selon la chair et selon leurs inclinations sensuelles, vaines et naturelles. Nous ne devons aimer personne, pour proche qu'elle nous soit, qu'en Dieu, pour Dieu et selon Dieu ; aimer nos Sœurs en Dieu, c'est l'unique moyen d'empêcher les impuretés qui se glissent quelquefois aux amitiés les plus spirituelles, et c'est un amour beaucoup plus parfait de [101] regarder Dieu au prochain, et l'aimer dans le prochain ; car, par cette voie, Dieu sera aimé lui seul souverainement, et encore le prochain autant que l'amour de Dieu le requerra, et cela d'un amour tout pur auquel il n'y a rien à craindre. Aimer notre prochain en Dieu, voilà qui est excellent ; mais encore quelquefois il est dangereux de faillir, parce que l'on prend le change, en sortant de cette divine Source, imperceptiblement par les astuces de l'amour-propre ; mais en aimant Dieu en notre prochain, l'on ne peut jamais errer. Et notre sainte règle, en quelque endroit, nous apprend cette leçon d'aimer, quand elle dit : Honorez Dieu, duquel vous avez été rendue le temple, les unes en la personne des autres, réciproquement ; c'est à quoi je vous exhorte, mes très-chères Sœurs ; honorons, adorons et aimons Dieu en la personne de toutes nos Sœurs ; car il habite en elles par grâce, et souvent en réalité par la très-sainte communion : aimons toutes nos Sœurs en Dieu, et aimons Dieu en toutes nos Sœurs ; ne cherchons que son bon plaisir et sa gloire en nos amitiés, et non notre satisfaction ; ainsi faisant, sa bonté nous accordera l'amour pur et solide du prochain et fera croître en nous le sien de jour en jour, à mesure que nos cœurs se dégageront des amitiés et affections charnelles et terrestres, desquelles sa bonté nous préserve toujours, s'il lui plaît. [102]

Exhortation XV

(Faite en 1630)

SUR LE VINGT-TROISIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Que l'on obéisse à la Supérieure en gardant l'honneur qui lui est dû, de peur qu'en icelle Dieu ne soit offensé, etc.

Voyez-vous, mes Sœurs, je ne dis pas la règle de suite, mais selon que Dieu me fait connaître vos besoins. J'ai donc pensé de vous mettre devant les yeux cet article : « Que l'on obéisse à la Supérieure en gardant l'honneur qui lui est dû, de peur qu'en icelle Dieu ne soit offensé. » Vous savez, mes Sœurs, tous les beaux Entretiens que nous a faits notre Bienheureux Père de l’obéissance, que ce serait chose superflue que je vous en parle maintenant ; seulement, je vous prie, rendons-nous exactes et promptes aux obéissances, voir aux plus petites, car sachez, mes chères filles, que d'être obéissantes c'est être religieuses, et être religieuses, c'est être obéissantes. Le Fils de l'homme a été obéissant tout le temps de sa vie, et encore davantage en sa mort, qui ne fut pas une mort commune, mais la mort pénible, rude et honteuse de la croix. Croyez-moi, mes Sœurs, j'ai accoutumé de vous dire, et c'est après notre Bienheureux Père, que le remède à tous maux, c'est la considération des travaux de notre cher Sauveur. Qui est celle d'entre nous qui, considérant ce Dieu incompréhensible, ce grand Dieu, ce Seigneur d'une si haute Majesté, descendu du sein de son Père, pour venir se rendre obéissant tout le cours de sa vie mortelle, jusques à mourir sur une croix par obéissance ! qui sera celle, dis-je, qui refusera d'obéir aux créatures, voyant le Créateur qui s'y est soumis pour être notre exemplaire ? À son imitation, mes chères Sœurs, obéissons, non-seulement de corps, [103] mais de cœur à nos supérieures, et, quand nous avons des répugnances, répondons-leur comme notre divin Maître à saint Pierre : Pourquoi ne veux-tu pas que je boive le calice que mon Père me donne ? Et d'autant que nos répugnances ne sont que nos inférieures, que la raison, comme dame et maîtresse, les domine et assujettit, joignons toujours nos cœurs, nos volontés et nos jugements à l'obéissance, la faisant purement pour Dieu et pour plaire à lui seul, lequel voyant le fond de nos cœurs, qui pour lui se soumettent, nous en récompensera en son éternité où lui-même sera notre récompense.

Exhortation XVI

(Faite en 1630)

SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Or, afin que toutes ces choses soient gardées, et que si quelque chose n'est pas observée elle ne soit pas pourtant négligée, etc.

En ce chapitre, le grand saint Augustin n'exclut rien : il veut que tout ce qui est de notre Institut soit observé par toutes les Sœurs, sans exemption, si que chacune de nous devrait avoir sa règle devant ses yeux, et en savoir toutes les paroles sur le bout du doigt, par manière de dire, puisque chacune doit observer tout ce qui est contenu en icelle, ce qui n'est pas petite chose, car elle nous achemine au plus haut de la perfection chrétienne et religieuse.

Notre règle et notre manière de vie ne consistent pas en beaucoup de choses extérieures ; mais elles consistent en un ardent [104] amour de Dieu et zèle de sa gloire, en une parfaite résignation et abnégation de nous-même, en une véritable humilité et simplicité de cœur : voilà ce que le monde ne connaît pas et de quoi l'œil humain ne tient pas grand compte, et c'est ce que nous devons observer, puisque nous sommes ici assemblées pour vivre selon ces saintes règles qui nous marquent ce chemin, chemin véritablement dur à la chair, amer à l'esprit ; mais suave au cœur, doux à l'âme, qui s'unit, par cette voie de la mort de soi-même, à son Dieu.

Or, parce que le grand Père saint Augustin savait bien que, tandis que nous sommes çà-bas, nous sommes sujettes à chopper, voire, à tomber quelquefois, il a ajouté en ce chapitre : Si quelque chose n’est pas observée, qu'elle ne soit pas pourtant négligée. Ains que l’on ait soin de réparer au plus tôt le défaut. Ce n'est rien, mes très-chères Sœurs, de manquer un peu de condescendance, de promptitude à l'obéissance, pourvu que cela ne soit pas volontaire, ains par surprise et rarement, et que ce défaut soit soudain réparé ; c'est donc contre la règle de croupir en ses fautes ; car, comme vous voyez, elle requiert une prompte correction. Il faut réparer au plus tôt ce défaut, c'est-à-dire, soudain que vous vous connaîtrez fautives en quelque point de votre règle, regardez soudain devant Dieu d'où procède ce mal, et, l'ayant découvert, appliquez-y d'abord le remède ; par exemple : une Sœur connaît qu'en peu de temps elle a fait trois ou quatre manquements de promptitude à l'obéissance, ou de cette humble et douce condescendance qui nous est tant recommandée, elle doit regarder si c'est par inclination d'achever un bout de filet, ou par quelque négligence ou paresse d'esprit ; si elle manque à la condescendance, regarde si c'est par contrariété, par sécheresse de cœur ou telle autre ; et, ayant découvert la source de son mal, qu'elle y applique soudain le remède qui y est contraire, mortifiant généreusement ses petites inclinations ou humeurs pour s'assujettir à la sainte règle ; ainsi faisant, [105] bien que nous ne puissions pas absolument éviter de chopper, nous éviterons pourtant la négligence, réparant ainsi nos défauts, lesquels n'étant pas faits par une volonté malicieuse, ne sont pas beaucoup désagréables aux yeux de la divine Majesté.

C'est principalement à la supérieure de prendre garde que les manquements contre la règle ne règnent pas ; il est vrai, mais c'est aussi à la fidélité que chacune aura à se relever promptement ; c'est encore aux surveillantes à avoir l'œil attentif, afin que rien de l'observance extérieure ne se néglige. En somme, mes chères Sœurs, c'est à chacune de veiller continuellement sur son cœur, pour voir si elle observe toutes les paroles de cette sainte règle qu'elle doit porter écrite, car c'est pour nous le chemin de la vraie vie, et la porte par laquelle nous entrerons aux cieux. Lisons-les attentivement : méditons-les sérieusement et dévotement, pratiquons-les fidèlement, afin que nous puissions dire au Père éternel à l'heure de notre mort, à l'imitation de notre cher Époux : Mon Dieu ! recevez mon esprit entre vos mains où je le remets ; car j'ai passé mon pèlerinage selon votre volonté, et j'ai entièrement accompli ce que vous m'aviez mis en main, qui n'est autre que mes règles, qui sont selon votre Cœur et volonté. J'ai toujours marché par ce chemin que votre bonté m'a montré et où votre paternelle douceur m'a mise. Voici donc, Seigneur, que j'ai observé mes règles et ai accompli l'œuvre de ma perfection en la manière de vie que vous m'avez découverte ; j'ai observé en icelle vos commandements, vos préceptes et vos conseils ; c'est pourquoi maintenant je remets mon âme entre vos mains, espérant que vous la colloquerez en votre royaume, selon votre promesse et la grandeur de votre miséricorde. [106]

Exhortation XVII

(Faite en mai 1630)

SUR LE VINGT-SIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec dilection comme amoureuses de la beauté spirituelle, etc.

Mes chères filles, imaginez-vous de voir le grand saint Augustin au milieu de vous qui vous dit comme à ces bonnes âmes à qui il écrivait et donnait sa règle : Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec dilection, etc. Pouvait-il faire un souhait plus digne, plus juste et plus à propos à la fin de sa règle ? Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses avec dilection, c'est-à-dire avec amour ; car, quand vous feriez tout ce qu'une créature peut faire, si vous le faites sans amour, vos œuvres ne sont rien qu'un semblant et une feinte ; mais, comme disait ce grand Saint en une autre occurrence, aime et fais tout ce que tu voudras, quoi que ce soit, pourvu que tu aimes, c'est assez. Observez donc toutes ces choses ; il dit, toutes, car l'amour est soigneux de ne rien omettre, avec dilection, comme amoureuses de la beauté spirituelle et comme odoriférantes des bonnes odeurs de Jésus-Christ, c'est-à-dire de ses vertus ; pesez cette parole, mes chères filles : comme amoureuses de la beauté spirituelle. Ah Dieu ! si nos esprits, au lieu de s'amuser à tant d'inutilités, s'occupaient aux choses divines, que nous découvririons des beautés dans l'intime de nos âmes, et que la vie spirituelle nous semblerait souverainement agréable et délicieuse ! nous trouverions odoriférantes les vertus, les paroles et les actions de notre bon Maître et Sauveur.

Par la bonne conversation : Il faut, pour être telle, qu'elle soit suave, dévote, supportante et naïve avec le prochain. Oh ! [107] que c'est une excellente chose que cette bonne conversation avec Dieu, nous tenant proche de lui, amoureusement et finalement, non comme esclaves sous la Loi, mais comme libres et affranchies, et constituées sous la grâce de Dieu ! Voilà ce qui chasse ces craintes mercenaires, ces considérations serviles, certaines craintes noires et basses qui attaquent quelquefois les âmes ; nous sommes tirées de la servitude du monde pour courir après le Sauveur, pour converser avec lui, pour jouir de ses chères amours.

Ah ! mes chères Sœurs, que j'ai le cœur touché quand je vois que des enfances nous distraient de ce bonheur, lequel, pour vous l'acquérir en sa perfection, je donnerais franchement, ce me semble, ma vie. Souvenez-vous de cette parole que sainte Thérèse disait à ses filles : « Il n'y a rien de si malheureux qu'une religieuse qui n'est pas toute à Dieu, qui veut un peu Dieu, un peu elle-même, un peu le monde, un peu l'esprit du monde, et un peu de liberté. »

Non, mes Sœurs, vous n'aurez jamais de paix en cet entre-deux ; si vous ne cherchez uniquement Dieu, vous n'aurez qu'inquiétude. Défaisons nos esprits de tout, mes Sœurs, pour ne vouloir que cette part unique et nécessaire ; je veux dire, pour ne vouloir que Dieu et son amour, en l'accomplissement de ses saintes volontés qu'il nous signifie en ces bénites règles, dont toutes les paroles devraient être écrites en nos cœurs et exprimées par nos actions : lisons-les attentivement et amoureusement, pratiquons-les fidèlement et filialement, et Dieu nous bénira. [108]

Exhortation XVIII

(Faite en juin 1630)

SUR LE VINGT-SIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.

Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec dilection, comme amoureuses de la beauté spirituelle, etc.

Voici le dernier chapitre de nos règles, où notre grand Père saint Augustin, cette admirable et belle lumière de l'Église, va découvrant d'une suave façon, comme nous devons observer toutes ces choses de notre règle. En premier lieu, il fait un souhait ou un élan d'esprit pour nous, plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec dilection. Toutes les choses de notre règle doivent véritablement être observées avec un soin et une allégresse dignes, si cela se pouvait, de celui pour l'amour duquel nous les observons. Tout doit être observé, mais observé avec dilection, par un épanouissement de cœur de l'amour divin : que par amour, nous gardions le silence ; que par amour, nous recevions les humiliations et obéissances difficiles ; que par amour, nous nous levions, couchions, priions et disions l'Office à la même heure ; que ce même amour nous fasse souffrir toutes sortes d'incommodités et faire gaiement toutes les choses plus abjectes et pénibles à la nature. Que l'amour nous rende si soigneuses à l'observance, que nous n'en omettions pas un seul point à notre escient : bref, il faut que cet amour céleste soit notre motif, notre but et notre prétention. Il faut observer tout, mais avec dilection, comme amoureuses de la beauté spirituelle. Or, vous savez que la nature de notre volonté est telle, que, dès qu'elle a découvert quelque objet beau et aimable, elle vient d'abord à en désirer la possession et la jouissance. Toute beauté, toute bonté et perfection dérivent de [109] Dieu, qui est souverainement beau, bon et parfait, et cette bonté, qui est en lui, fait qu'il communique aux âmes qui le servent, quelques petites parcelles de ces vertus ; par exemple. une âme est charitable et bénigne ; elle tient cela de Dieu, et ainsi des autres vertus, lesquelles étant dans une âme, la rendent merveilleusement belle, et font cette beauté spirituelle de laquelle nous devons être amoureuses pour observer nos règles, qui sont le chemin par lequel nous arriverons à la jouissance de cette douce beauté spirituelle, qui est plus à désirer que toutes les délices d'un Louvre. Nous devons quelquefois considérer la beauté d'une âme vertueuse et spirituelle, afin que notre volonté l'ayant découverte, l'aime et soit encouragée par icelle.

Cheminons droitement et fervemment, mes chères Sœurs, en cette sainte loi de notre vocation, comme amoureuses de la beauté spirituelle et comme odoriférantes des bonnes odeurs de Jésus-Christ, non comme des esclaves et forcées sous une dure loi, mais comme des bien-aimées filles et épouses de Dieu, libres et affranchies des lois de la chair et du monde, constituées sous la grâce de Dieu, notre unique Époux, après lequel nous devons courir et le suivre pas à pas, attirées par ses odeurs, qui sont toutes les actions qu'il a pratiquées durant sa vie. Ces principales odeurs sont : pauvreté, mépris et douleurs. Pauvreté, parce que, supposant que les oiseaux aient des nids ; les renards, des tanières ; les cerfs, des forêts ; et toutes sortes d'animaux, quelques retraites, néanmoins, le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef : sa sainte Mère est pauvre ; le glorieux saint Joseph n'est qu'un pauvre charpentier. Enfin, le Seigneur et Créateur de toutes choses n'a rien eu çà-bas pour reposer son sacré et adorable chef.

Mépris, parce qu'il dit lui-même qu'il est l'opprobre, l'abjection et la risée du peuple, tenu pour un ver et non pour un homme, appelé endiablé, samaritain, séducteur et perturbateur [110] du repos public, lui, qui n'est qu'un avec le Père et le Saint-Esprit.

Douleurs, parce que depuis la nativité de ce béni enfant, il n'a eu que douleurs : il est né en pleurant, tout tremblottant de froid ; il endure en Égypte ; il souffre la persécution des Juifs, et, bref, il souffre l'effroyable supplice de la croix, et jamais douleurs ne furent comparables à ses douleurs. Voilà, à mon avis, les odeurs dont parle notre sainte règle, après lesquelles nous devons courir, toutes amoureuses de ces célestes parfums. Or, je sais bien que Dieu répand quelquefois dans les âmes qui lui sont fidèles des consolations, suavités et douceurs incomparablement meilleures que le vin le plus délicieux des fols plaisirs de ce siècle mondain, mais ces parfums sont donnés pour récompense de l'assiduité fidèle et constante à suivre les premiers, qui sont les vrais parfums de Jésus-Christ, lequel, si nous le suivons parfaitement, il nous donnera les autres en abondance, même dès cette vie, pour nous faire savourer et goûter les délices qu'il nous a préparées à la vie béatifique et bienheureuse.

De plus : mes chères Sœurs, pour bien observer la règle qui nous ordonne d'être simples, naïves, douces et dévotes, faisons que nos conversations soient immaculées et angéliques, pleines de saints colloques, et de fervents et charitables propos. Ne marchons point par crainte, comme des esclaves sous la loi qu'ils n'aiment pas, mais joyeusement comme des âmes libres d'elles-mêmes et affranchies de l'esclavage où sont les mondains, et constituées sous la loi de la grâce et d'amour. Jouissons des privilèges des filles de Dieu, qui sont la sainte joie et liberté d'esprit ; non de la liberté fausse, que notre chair corrompue appète, mais de la sainte liberté d'esprit qui nous met hors des prisons de ce monde, et nous tire de l'esclavage de ses iniques lois, nous délivre de ses basses affections, et met nos soins, nos soucis, nos pensées, nos désirs, notre amour dans [111] le ciel, où doit être notre conversation, jusqu'à ce que notre âme, éprise de la captivité de cette mortalité, s'en aille en pleine et parfaite liberté, entre les bras de son Époux, pour jouir à jamais de la grandeur de son immensité, et louer éternellement l'infinité de ses grandes miséricordes.

Exhortation XIX

(Faite en juin 1630)

CONCLUSION DE L'EXPLICATI0N DE LA RÈGLE.

Voici que j'ai achevé de vous lire les règles ; Dieu veuille qu'à l'heure de notre mort nous puissions dire que nous achevons notre vie, ayant achevé l'accomplissement de notre perfection, selon cette sainte règle : or, nous l'accomplirons parfaitement lorsque nous serons délivrées de tout autre soin que de plaire à Dieu, étant aussi délivrées de ce misérable amour, mauvais et déréglé de nos corps, de nos esprits ; lors encore que nous aurons secoué et jeté loin de nous cet amour et soin superflu de notre santé, de nos commodités, de notre réputation, de nos consolations et satisfactions, bref, de tous ces amours impurs et imparfaits qui ne sont pas celui de Dieu ou tendant à Lui. Je vous supplie, mes très-chères Sœurs, armons-nous de générosité, pour marcher fervemment dans ce fidèle chemin de notre sainte règle ; il aboutit au ciel. Courage donc, Dieu est pour nous ; qui nous contredira ? Dieu est des nôtres, il tiendra notre parti ; ne craignons rien ; entreprenons, à bon escient, la pratique de cette sainte règle. Hélas ! nous sommes obligées de l'observer sous peine de damnation éternelle, parce que nous avons fait vœu de vivre selon icelle ; [112] nous l'avons vouée de franche volonté, sans que personne nous y ait contraint. La Religion ne pensait point à nous : nous la sommes venue chercher ; nous avons d'une franche volonté renoncé et quitté le monde, et tous ses fols et vains amusements, pour nous dédiera Dieu par l'observation de cette sainte règle. Gardons-la donc exactement ; aimons-la précieusement et puissamment, et l'honorons et estimons chèrement, comme l'échelle et le chemin par lequel nous arriverons au ciel ; ne plaignons pas nos peines : notre récompense sera grande ; regardons le ciel et méprisons la terre ; regardons les délices souveraines qui sont là-haut qui nous attendent ; regardons Dieu, et nous oublions nous-mêmes et toutes choses pour lui plaire ; mortifions-nous puissamment et constamment pour acquérir le ciel ; car il n'y a que les violents qui le ravissent. À celui qui vaincra, dit l'Écriture, je lui édifierai une colonne au Temple de mon Dieu, et il demeurera à jamais en ce lieu.

Croyez-moi, mes chères Sœurs, le ciel vaut bien la peine que nous prenions à mortifier nos inclinations ; et puis, il faut nécessairement les mortifier pour y aller, car nous n'entrerons point au Royaume, ni aux noces de l'Agneau, avec elles, couvertes de leurs vieux haillons ; il faut la robe nuptiale des saintes vertus. Veillons donc sur nous-mêmes, mes chères Sœurs, prenons l'épée en main, et jetons l'œil sur notre âme, pour découvrir ou retrancher ce qui, directement ou indirectement, serait en nous contre Dieu et notre sainte règle ; c'est à quoi, ce me semble, que je vous exhorte souvent, et je vous en prie, derechef, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de votre propre conscience. Considérez souvent la chétiveté de tout ce qui se trouve en ce val misérable et le méprisez fortement ; considérez la bonté et beauté de Dieu, et des choses éternelles, et les aimez ardemment ; considérez-vous vous-mêmes pour vous vaincre courageusement ; soyez veillantes et vaillantes pour batailler contre les ennemis de votre perfection, [113] encouragez-vous, regardant la beauté du ciel. Les pèlerins sont consolés voyant la terre où ils vont.

Nous ne devons pas travailler seulement pour avoir le ciel, quoique la pièce le vaille bien, mais travailler pour avoir le Dieu du ciel ; car si Dieu n'y était point, certes, le ciel avec toutes les excellences de ses beautés, richesses et douceurs serait ennuyeux, au lieu d'être à délices. Regardez donc le ciel ; c'est-à-dire, regardez là-haut où Dieu habite, et vous animez à travailler pour lui, afin que vous y habitiez aussi, jouissant éternellement de lui ; sa bonté nous en fasse la grâce par sa douce miséricorde.

EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS

exhortations (faites en chapitre) sur plusieurs points des constitutions de la visitation.

Exhortation I

(Faite en juillet 1630)

SUR LA PRÉFACE DE NOS CONSTITUTIONS.

En ouvrant la Règle, voici la pensée qui m'est venue sur la préface de nos Constitutions : tout ainsi que les faibles jouiront du fruit de la santé des robustes, les robustes jouiront réciproquement du mérite de la patience des imbéciles (infirmes).

Je vous dis souvent, mes chères Sœurs, que dans nos règles et constitutions sont encloses toutes les sciences que nous devrions désirer ; et plût à Dieu que nous fussions soigneuses de les lire fréquemment et attentivement, car nous recevrions les lumières requises pour les parfaitement observer. Voilà ce que l'on lit tous les mois ; mais qui est-ce qui le rumine comme il faut ? En ce petit document ici est enclos une très-grande perfection, et montre grandement l'excellence de l'union religieuse ; les faibles jouiront du fruit de la santé des robustes ; le fruit de la santé, doit être le travail ; ainsi les fortes balayent, font le pain, blanchissent le linge, apprêtent à manger, bref, rendent tous les autres services nécessaires, faisant par ce moyen jouir leurs Sœurs du fruit de leur santé ; mais, afin que les fortes jouissent [116] aussi du mérite de la patience des infirmes, les infirmes doivent se rendre humbles, douces, patientes et reconnaissantes de la charité qu'on exerce en leur endroit ; et, je vous prie, mes Sœurs, qui êtes maladives, que vous examiniez quelquefois si vous rendez vos Sœurs participantes de quelque bien ou mérite, par le moyen de votre patience et résignation à la divine volonté, car vous jouissez toujours du travail de vos Sœurs ; mais si vous n'êtes pas vertueuses en vos maladies, si vous êtes impatientes et peu soumises, de quoi jouiront vos Sœurs qui vous servent ? Ceci mérite considération.

Et vous, mes Sœurs, que Dieu a gratifiées de la force et santé pour avoir l'honneur de servir nos Sœurs, considérez si vous le faites de bon cœur pour Dieu, et pour Dieu seulement, et non pour aucun respect humain ; voyez si vous êtes promptes, douces et charitables à les secourir ; si vous trouvez qu'oui, bénissez Dieu, et le faites toujours de plus en plus ; si vous trouvez que non, redressez-vous et vous humiliez beaucoup devant Dieu ; et, tant les unes que les autres, considérez attentivement cette petite parole de notre saint Fondateur et vous y trouverez instruction.

O Dieu ! mes chères Sœurs, quel bien de servir les malades ! Le bon Job, tant chéri de Dieu, s'en vantait : Je suis, disait-il, le pied du boiteux, l’œil de l’aveugle, le support du pauvre. Nous autres, ne pouvons aller chercher les pauvres aux carrefours et aux hôpitaux pour exercer la charité en leur endroit ; mais Dieu aura plus agréable le service que, par obéissance et charité, nous rendrons à nos Sœurs, que si c'était aux mendiants ; aussi sommes-nous toutes pauvres, et devons-nous recevoir, comme par charitable aumône, le bien que l'on nous fait, et ne servons jamais nos Sœurs comme simples créatures, mais comme Notre-Seigneur en leurs personnes, car il a dit, ce divin Maître : Tout ce que vous ferez aux moindres des miens, je le réputerai comme si vous l'aviez fait à ma propre personne ; cette parole nous [117] devrait faire fondre, pour bien et amoureusement servir notre prochain.

Faites-donc, mes chères Sœurs, qui travaillez, que votre travail soit fait en paix et charité, pour Dieu, humble, fervent et fidèle, et ce bon Dieu sera lui-même votre récompense. Que celles qui ne sont point distraites par le travail extérieur s'occupent plus soigneusement à l'intérieur, se tenant bien proches de Dieu, et disposées à souffrir ce qu'il lui plaira, et à faire ce que la sainte obéissance voudra ; ainsi faisant, Notre-Seigneur versera ses bénédictions et sur celles qui travaillent, et sur celles qui ne travaillent pas, pourvu que toutes travaillent à se mortifier, à l'aimer, à le louer et remercier de ses bienfaits

Exhortation II

(Faite en août 1630)

SUR LA PRÉFACE DE NOS CONSTITUTIONS (SUITE).

La Supérieure prendra soigneusement garde à ce qu'on n'introduise, ni directement ni indirectement, aucunes austérités corporelles, outre celles qui y sont maintenant, qui puissent être d'obligation ou de coutume générale, etc.

Mes très-chères filles, voici un grand point qui mérite d'être bien pesé et considéré ; vous voyez que notre Institut ne demande pas de nous les austérités du corps ; au contraire, nous irions contre la fin pour laquelle il a été institué si nous y en introduisions ; qu'il ne se parle donc plus de cela, je vous en conjure, mes chères Sœurs, et que l'on quitte absolument cette entreprise de faire des disciplines plusieurs ensemble, cela ne fait que nourrir l'orgueil et la bonne opinion de soi-même, car [118] nous penserons aussitôt que nous sommes quelque chose de plus que les autres, que nous faisons plus de choses qu'elles ; et, si celles qui viennent après nous ne font pas ce que nous faisons, on dira aussitôt qu'elles ne sont pas aussi ferventes que nous. Vous faites cette discipline, ou autres austérités, la veille d'une grande fête, avec une partie des Sœurs avec lesquelles vous vous assemblez cette année ; l'année qui vient, vous la ferez encore en la même grande fête, et de même tous les ans à même jour ; n'est-ce pas là, par après, une coutume générale ? Pour Dieu, mes Sœurs, adonnons-nous bien à l'austérité de l'esprit et du cœur, qui nous est ordonnée, et laissons celle du corps, au moins pour les faire ensemble.

Si quelqu'une est inspirée de Dieu et attirée à faire plus que les autres et qu'il est marqué, qu'elle découvre son désir à la supérieure et lui demande congé de porter la ceinture, jeûner, faire la discipline ou autres choses qu'elle désirera, qu'on lui permettra selon qu'on jugera, non-seulement un jour, mais quarante, et même quarante ans s'il est besoin, et qu'alors elle la fasse à la bonne heure, mais seule et en son particulier.

Je trouve, mes Sœurs, que si vous employez bien les occasions qui se présentent en votre chemin, de vous mortifier et pratiquer la vertu, vous ferez bien autant et davantage pour votre perfection, et vous accomplirez bien mieux les intentions de notre saint Fondateur. Croyez, mes Sœurs, que si vous recevez bien humblement et simplement tout ce qui vous est présenté, soit pour le vivre, vêtir et autres choses, et les mortifications, humiliations et contradictions que l'on vous fera, cela vaudra bien les austérités que vous faites ou que vous désirez faire, et bien davantage ; car, que vous coûte cela, quand vous les avez choisies ? Vous n'y avez pas grande difficulté, vous y prenez plutôt du plaisir et en tirez de la complaisance. Notre Bienheureux Père ne dit-il pas tout clair « que notre choix gâte toutes nos œuvres » ? [119]

Croyez-moi, mes Sœurs, faites bien fortement et bien serrée, sans vous épargner, la discipline du vendredi, de l’Ave maris Stella, et ne craignez rien, vous ne vous tuerez pas ; et contentez-vous de cela, sinon aux nécessités particulières, comme j'ai dit, et lorsque, en de grandes occasions de calamités et tribulations publiques, l'on nous marquera de la faire ou autres austérités. Et, au lieu de tenir les genoux nus contre terre, comme il y en a qui font cette mortification, tenez-vous bien dévotement à genoux, sans remuer, tant que vous pourrez, avec une grande modestie, tout le temps de vos exercices spirituels, et cette pratique sera bien aussi bonne, voire, meilleure.

Soyez bien fidèle aussi, comme j'ai dit, aux rencontres des pratiques des vertus : avez-vous, par exemple, quelque chose en votre robe, ou en quelque autre chose de vos habits, ou en votre lit qui vous déplaise ou vous incommode, qui n'est pas si bien ajusté, ou qui n'est pas comme vous le voudriez, acceptez cela de bon cœur, baisez-le, si vous le pouvez, et soyez très-contente de l'avoir. Le potage que l'on vous donne à table n'est pas assez gras ou il l'est trop, il n'est pas salé ou il n'y a que de l'eau ; il n'y a pas assez d'huile à votre salade, le vinaigre n'est pas assez fort, soyez bien aise d'avoir ces occasions de pratiquer la mortification de votre goût, embrassez-les amoureusement et gaiement. Ce morceau que vous aimez, de votre portion, ne se trouve-t-il pas tourné de votre côté, ne le mangez pas le premier. Vous donne-t-on quelque chose que vous n'aimez pas, vous manque-t-il quelque chose de quoi vous pouvez vous passer et que l'on a oublié de vous donner, aimez toutes ces rencontres, et vous accommodez à la céleste Providence, qui le permet pour vous en faire tirer profit, et vous faire avancer à la perfection du divin amour, si vous le savez prendre comme il faut. Vous trouvez-vous à la récréation ou ailleurs assise en une place qui vous incommode, n'y êtes-vous pas bien à votre aise, demeurez-y doucement, sans dire un mot de plainte ni faire [120] connaître que vous êtes mal : croyez-moi, tout cela vous coûtera plus qu'un bon Miserere de discipline.

Assurez-vous, mes chères Sœurs, que, quand on mortifie bien l'esprit, le corps s'en ressent, et qu'il est ainsi prou maté et mortifié. Et puis, voyez-vous, mes chères Sœurs, ces âmes si ardentes à la mortification du corps et à faire plus que les autres, touchez-les un peu avec le bout du doigt, pour les contrarier ou humilier ; touchez-les un peu en leurs répugnances ou en leur réputation, elles feront bien voir alors combien leur amour-propre leur est en singulière recommandation et estime, combien elles sont vives, sensibles et immortifiées.

Faisons donc, mes chères Sœurs, grand état, et ne prisons rien tant, je vous en conjure, que cette mortification intérieure de l'esprit, comme étant la plus importante pour nous faire parvenir à la perfection de notre vocation, pour nous faire agréera Dieu, et nous faire enfin accomplir ses divines volontés, ce qu'il requiert de nous, qui est tout ce que nous devons désirer, et à quoi nous devons nous appliquer.

Exhortation III

(Faite en août 1630)

SUR LA TROISIÈME CONSTITUTION.

de l'obéissance.

L'obéissant, dit l'Écriture, racontera ses victoires.

Il faut, certes, que je vous dise la vérité, mes chères Sœurs ; je suis bien aise de vous parler de l'obéissance, parce que, comme vous savez, c'est par elle que nous sommes religieuses, [121] et les anciens Pères ont déterminé que c'est la mère des vertus, qui a, pour sa fille aînée, la sainte humilité ; jamais une âme n'est obéissante qu'elle ne soit humble et soumise ; l'obéissant parlera et dira ses victoires. Nous sommes ici assemblées, mes chères Sœurs, hors du tracas du monde, pour nous vaincre nous-même, afin d'aller un jour compter les victoires que nous aurons gagnées, et les dire toutes à Notre-Seigneur, afin que, comme vaillantes et victorieuses, il nous loge en son repos. O Dieu ! nul ne parlera de ses victoires, que l'obéissant !

Je ne sache pas que l'Écriture fasse mention d'aucun autre, au moins en termes si exprès, tellement que quiconque veut être si heureux que de faire un jour rapport de ses victoires, il faut nécessairement qu'il prenne le chemin de l'obéissance ; car, au seul obéissant, comme je crois, ce privilège est donné.

Quelle gloire, mes chères Sœurs, qu'à nous autres, pauvres petites créatures, soit concédée la faveur qu'un jour nous allions, en présence de toute la cour céleste, devant le trône souverain de notre unique et aimable Époux, lui faire un narré des victoires, pour petites qu'elles soient, gagnées pour son amour ! O mon Dieu ! faudrait-il que l'ombre d'un sot contentement que nous aurions, en faisant notre propre volonté, nous prive de la gloire immortelle que nous recevrions, si, en une humble et amoureuse obéissance, nous suivions la volonté de celui qui, pour notre bien, et pour la dilection que son Cœur amoureux portait à nos âmes, s'est soumis, et rendu obéissant jusqu'à la mort douloureuse de la croix !

Mais il faut que vous sachiez qu'il y a pour nous quatre sortes d'obéissance : la première, qui est générale à tous, c'est l'obéissance aux divins commandements, et nous devons incessamment travailler pour observer parfaitement le premier, dans lequel tous les autres sont compris : Aimer Dieu de tout notre cœur, de toutes nos forces et de tout notre pouvoir, et notre [122] prochain comme nous-même, voire, plus que nous-même,[13] le préférant volontiers à nous, et nous incommodant pour l'accommoder.

La deuxième, c'est l'obéissance aux volontés de Dieu en tout et partout, où que nous l'apercevions. Je chéris incomparablement cette sorte d'obéissance, et quoique, mes chères Sœurs, je ne la pratique pas comme je devrais, et selon les désirs et l'amour que Dieu m'en donne, je voudrais pourtant inculquer bien avant au fond de vos cœurs cette affection d'obéir indifféremment et vous soumettre amoureusement à tous les événements, dispositions et permissions de cette sainte Providence ; car, c'est une vérité assurée que rien ne se fait au ciel, en la terre et aux enfers, bref, partout, en haut et en bas, que par l'ordre, disposition ou permission de cette sage et adorable Providence ; car, aussi, l'infaillible vérité a dit qu'une feuille d'arbre seulement ne tombe point sans la volonté et Providence du Père céleste.

La troisième est l'obéissance à nos Règles, Constitutions et Coutumier. Or, mes chères Sœurs, cette obéissance requiert que nous sachions bien tout ce qui est de l'Institut, que nous [123] le comprenions bien, pour l'observer au pied de la lettre et tout entièrement, selon son temps et saison. C'est une ordonnance de la constitution d'être douces, humbles, cordiales et franches les unes envers les autres, tout comme c'en est une de se lever à cinq heures et dîner à dix heures. Ces deux, nous les pratiquons exactement ; mais sommes-nous aussi exactes à nous rendre franches, cordiales, modestes, dénuées, et mortifiées, comme nous le sommes à nous lever et aller au chœur ? Il faut quelquefois regarder en soi-même et dire : Ma règle m'ordonne cela, et cela, le fais-je bien ? suis-je bien aussi volontairement soumise à ce qu'elle m'ordonne qui n'est pas selon mon inclination, comme à ce que j'agrée et qui est selon mon goût ?

La quatrième, c'est l'obéissance aux ordonnances de nos supérieurs, tant particulières que générales, tant petites que grandes ; oui, même ces petites obéissances qui se donnent pour le bon ordre du couvent. De cette obéissance, ici, nous eu avons extrêmement besoin, parce que les occasions de la pratiquer nous sont presque continuelles, et je ne pense point, mes chères Sœurs, que, quoique les choses commandées soient petites, vos mérites, si vous les observez, en soient petits ; oh ! non, car Dieu même éprouvera et connaîtra par là votre fidélité. Il n'y a point de meilleure marque en un esprit, pour connaître que Dieu y est, que quand on le voit rangé dans une humble, exacte et fidèle observance ; ne pensez pas, dis-je, ne rien gagner, et perdre votre temps d'assujettir votre esprit à ces petites observances, puisque notre Bienheureux Père a dit : « que s'il était céans, il se rendrait si exact, que rien plus, à toutes les petites ordonnances de la supérieure ; qu'il croirait par ce moyen-là gagner le Cœur amoureux de notre bénin Sauveur. »

Vous savez toutes que les cheveux et l'œil de l'Épouse ravissent également le Cœur de son Bien-Aimé ; soyons obéissantes [124] et suivons toutes le patron que nous avons vu sur le mont de calvaire, c'est notre Époux qui est mort pour nous en obéissant, après avoir obéi toute sa vie à Notre-Dame et à saint Joseph. O mes chères Sœurs ! l'obéissance, c'est la couronne du religieux, c'est son rempart et son soutien, sa paix, son repos et son assurance ; le seul obéissant vit dans la sainte liberté des enfants de Dieu : il aime que l'on commande les choses âpres et difficiles et les fait exactement ; il reçoit de bon cœur les choses moindres et les fait fidèlement ; il se réjouit des menues, pénibles et abjectes obéissances, et les exécute soigneusement sans jamais jeter la charge sur les autres.

« L'obéissant, dit notre Bienheureux Père, rendra compte de quelques paroles, mais de ses actions faites par obéissance, point. » O mes chères Sœurs ! plaise à la divine Bonté nous rendre si heureusement obéissantes, qu'au jour, où le Seigneur viendra pour nous faire rendre compte de notre âme et de nos déportements, nous lui puissions dire : Mon Seigneur, vous savez toutes choses ; vous savez que tout le cours de ma vie s'est passé en obéissance, et que je n'ai jamais rien fait de ma tête, mais tout selon l'ordonnance de mes supérieurs. Quiconque pourra dire cela avec vérité, entendra indubitablement cette agréable réponse : Viens, âme victorieuse, entre dans la joie de ton Seigneur ; car c'est à Moi que tu as obéi, d'autant que qui obéit à son supérieur, quoique mauvais, il m’obéit, et qui l'écoute, m'écoute.

Cette Congrégation, mes chères filles, qui n'est pas fondée sur les austérités, est fondée sur le solide fondement de l'entière résignation, mortification et anéantissement de toute propre volonté, et en la parfaite obéissance, qui est nourrice, conservatrice et mère des vraies vertus intérieures ; c'est pourquoi, nous étant si propre et tant nécessaire, nous devons mettre tout notre soin pour l'acquérir. Et je vous avertis, mes Sœurs, que je suis résolue de ne point laisser passer de fautes volontaires, [125] ou d'une grande négligence, contre l'obéissance, sans pénitence ; et, pour ce, nous vous prions que toutes s'avertissent charitablement et humblement quand on verra des manquements contre icelle. Et, je vous conjure, mes chères Sœurs, si vous avez quelque amour et charité pour Dieu, comme je sais que vous avez, grâce à sa bonté, que vous le lui témoigniez en vous rendant parfaitement obéissantes à toutes ses volontés, soit en sa volonté signifiée, ou en celle de son bon plaisir.

Et si vous avez quelque désir d'union avec l'esprit de votre saint Fondateur, que vous lui donniez cette gloire accidentelle d'obéir à tous ses Écrits, et suivre ses volontés qu'il vous a laissées aux Constitutions, Coutumier, Entretiens et en ses autres Écrits. Et Vous supplie aussi, que, si vous avez quelque charitable et cordiale affection pour moi, comme je crois que vos bontés ont, quoique de ma part j'en sois indigne ; néanmoins, puisque Dieu m'a donné charge de vous, que vous me donniez cette chère consolation de vous voir acheminer de plus en plus en votre perfection, par la voie de l'obéissance à toutes les choses de l'Institut, car je n'en puis recevoir aucune que par cette voie-là, de voir que ce cher petit troupeau, que Dieu m'a commis, s'avance en l'amour divin, et contente son Dieu auquel il s'est sacrifié, et accroît la gloire accidentelle de son Bienheureux Père, sous les lois duquel il est dédié pour servir Dieu, répandant par ce moyen une suave odeur de vertu devant tous. Allez en paix, mes chères Sœurs, et tâchez de faire ce que Dieu a voulu que je vous dise pour votre bien et ma consolation. [126]

Exhortation IV

(Faite en 1630)

SUR LA TROISIÈME CONSTITUTION.

de l'obéissance (suite).

Afin que cette Congrégation puisse surmonter ses ennemis spirituels, et compter un jour à Notre-Seigneur plusieurs saintes victoires, elle doit être établie en une parfaite obéissance.

Vous voyez, mes chères Sœurs, que le grand moyen de surmonter les ennemis spirituels, c'est l'obéissance ; il est vrai qu'elle produit l'humilité et est conservée par l'humilité ; ces deux vertus étant si proches parentes et si bien unies, elles surmontent tous leurs ennemis avec la grâce de Dieu. Nous avons toutes fait vœu d'obéir selon les règles et constitutions ; nous le confirmons tous les ans, tous les mois, et plusieurs d'entre nous le reconfirment à toutes les communions, et d'autres tous les jours, chacune selon sa dévotion. Regardons donc sérieusement si nous rendons à Notre-Seigneur ce que nous lui avons voué. Je vous dis souvent qu'il faut marcher bien droit devant Dieu, parce qu'il est un Dieu jaloux de son honneur et veut qu'on lui rende les vœux que l'on lui a faits.

Il faut obéir en tout avec ces six conditions, ce n'est pas petite chose : humblement, franchement, simplement, promptement, fidèlement et cordialement, comme nous obéirions à nos propres mères.

O que bienheureuses seront les Mères supérieures qui auront des inférieures faites de la sorte, à qui elles puissent commander en tout temps et tout ce qu'elles voudront, sans qu'il soit [127] nécessaire de prendre garde si ceci ou cela les troublera. Beaucoup plus heureuses sont les inférieures, tellement remises entre les bras de l'obéissance, qu'elles ne se mettent en peine ni souci de rien, que de plaire à Dieu par le moyen de l'obéissance ; elles ne périront jamais, car l'obéissance est un guide fidèle. Je vous prie, mes chères Sœurs, faites vos examens sur ces six conditions, et vous redressez, si vous vous trouvez fautives en quelqu'une d'icelles. Hâtez-vous de vous avancer en votre chemin : avancez, et hâtez-vous de travailler à votre perfection ; car vous ne savez l'heure que l'on criera : Voici l'Époux qui vient, voici le Maître auquel il faudra rendre compte comme vous avez observé vos vœux. Tâchez, mes chères Sœurs, de vous avancer en cette sainte voie par la fidèle observance des devoirs de notre vocation : cheminons droitement devant Dieu ; soyons humbles, soumises, obéissantes à ses volontés, et il nous bénira.

Exhortation V

(Faite en 1630)

SUR LA QUATRIÈME CONSTITUTION.

de la chasteté.

Les Sœurs ne doivent vivre, respirer, ni aspirer que pour l’Époux céleste, en toute honnêteté, pureté, netteté et sainteté d’esprit, de paroles, de maintien et d'actions, par une conversation immaculée et angélique.

Voilà, mes Sœurs, le vœu que nous avons fait ; certes, il est plus que raisonnable que nous tenions nos promesses, puisque nous les avons faites de notre plein gré et franche volonté... [128]

Nous autres, par une grâce spéciale de Dieu sur nous, nous sommes délivrées des noces séculières, et pourtant nous ne sommes point sans époux ; ains, nous en avons un auquel il faut garder fidélité, et du cœur et du corps. Nous sommes hors des occasions de faire des grands manquements à notre vœu de chasteté, mais ce n'est pas tout, mes chères Sœurs : il faut se garder de souiller pour peu que ce soit notre cœur, qui est le lit nuptial de notre cher Époux. Et, cet adorable Époux, il est toujours au milieu de notre cœur ; il ne tient qu'à nous de jouir perpétuellement de ses chastes embrassements, de son agréable présence et de son familier entretien. Nous n'avons qu'à traiter avec lui des affaires de notre âme, sans qu'il soit besoin de l'aller chercher en Bethléem, en Égypte, en Nazareth, au Thabor, au Calvaire, ni même là-haut dans les cieux, bien que cela soit très-bon ; mais, simplement, nous devons entrer dans notre propre cœur, nous ramasser en nous-mêmes ; nous l'y trouverons qui nous attend, afin de s'entretenir avec nous, nous caresser et nous enseigner ses volontés et désirs. Vous voyez, mes chères Sœurs, si nous avons petite obligation de tenir nos cœurs purs et nets, et toutes nos puissances, sens et facultés bien rangés, puisque toujours le Dieu de toute pureté repose avec nous et au milieu de nous.

Il est vrai, mes chères Sœurs, ce vœu est d'une grande perfection, et plusieurs ont de grands combats pour l'observer en sa perfection. Certes, si nous avons promis de grandes choses à Dieu, considérons qu'il nous en a promis de plus grandes ; et ce qui nous attend là-haut est bien autre chose que ce que nous donnons çà-bas ; car, mes chères Sœurs, si nous tâchons que nos cœurs et nos esprits soient un lit bien blanc, par l'exemption des péchés, et ornés de simplicité, candeur, humilité et amour pour loger notre Époux céleste çà-bas, j'espère que sa douce bonté nous donnera part au lit nuptial de sa divine éternité. Son infinie miséricorde nous en fasse la grâce. [129]

Exhortation VI

(Faite en 1630)

SUR LA CINQUIÈME CONSTITUTION.

de la pauvreté.

Afin que toutes affections à la jouissance et usage des choses temporelles soient retranchées, et que les Sœurs vivent en une parfaite abnégation des choses dont elles useront, etc.

Mes chères filles, voici le troisième vœu que nous avons fait, qui est de la sainte pauvreté. Vous savez assez toutes, ce me semble, en quoi elle consiste, car je vous en ai déjà parlé autrefois ; c'est pourquoi je ne vous dirai maintenant que deux mois, qui sont que je vous prie de considérer vos cœurs, s'ils n'ont point quelque affection aux choses permises, pour l'usage, ou s'ils n'en désirent point de celles qu'on n'a point ; si quelques-unes d'entre vous se trouvent atteintes de ce mal, qu'elles s'humilient devant Dieu, et se relèvent soudain.

Voici le temps qui s'approche pour retrancher, je veux dire nos solitudes ; que chacune pèse bien l'obligation de ce vœu et de cette vertu, et fasse de bonnes et fortes résolutions, de retrancher, moyennant la divine grâce, tout ce qu'elle verra contraire à la perfection, et tâcher de vous réduire dans cette absolue abnégation de toutes les choses de la terre ; car il est certain que, tandis que quelques affections terrestres tiendront nos cœurs engagés, ils ne pourront pas jouir à souhait des contentements célestes. Tâchez donc de les purifier et les rendre conformes à nos règles qui sont admirables, et nous donnent si à propos nos nécessités, que c'est une merveille, et sans que nous nous mettions en souci. Enfin, nous jouissons de [130] tout bien spirituel et temporel, jusque-là que nous avons plusieurs récréations et soulagements selon l'humanité. Presque tout le monde meurt de faim, et nous avons abondamment, quoique non superfluement, tout ce qui nous est nécessaire. Nous allons au réfectoire paisiblement, recevoir en silence, et de la main de Dieu, ce que nous avons à prendre ; nous mangeons ce que l'obéissance nous donne, sans avoir un mari en colère, jeter un plat d'un côté et d'autres, sans avoir les bizarreries et mauvaises humeurs d'une belle-mère ou des sœurs, et mille autres choses que vous pouvez mieux penser que moi vous le dire. Nous avons la lecture sainte pendant le repas, pour réfectionner notre âme du pain de vie, qui est la parole de Dieu ; après cela nous avons nos récréations et avec plus de tranquillité que princesse ni prince de la chrétienneté. Nous avons le silence pour être auprès de Dieu, sans qu'aucune créature nous en détourne. Puis la religion nous donne tant de temps pour l'oraison et Office, pour l'examen, la lecture sainte en notre particulier. En après, nous n'avons pas la peine de nous aller crotter pour recevoir le Saint-Sacrement, ni d'attendre deux heures au pied d'un confessionnal, comme l'on voit quelquefois ces dames qui s'en retournent de pitié, après avoir prou attendu, sans s'être confessées. Mais nous en avons un très-bon et vertueux (confesseur) qui s'accommode à nos heures, et ne manque jamais de venir deux fois la semaine, prenant une peine pour bien servir le monastère qu'il ne se peut dire plus, et, cela, avec grande charité.

Voyez-vous, mes chères Sœurs, tous ces bénéfices doivent être pesés au poids du sanctuaire et devrions continuellement nous tenir anéanties devant Dieu, et lui dire d'un cœur amoureux : Que vous avons-nous fait, Seigneur, notre bon Dieu, de plus que tant d'autres qui valent cent fois plus que nous, lesquelles toutefois vous avez laissées à la merci des misères, malheurs et calamités du siècle ; et nous, par votre grande [131]miséricorde, vous nous avez mises en votre sainte maison, hors des occasions de commettre de grandes offenses contre Votre divine Majesté, avec tant de moyens pour nous unir et joindre à vous.

Pourquoi pensez-vous, mes chères Sœurs, que Dieu nous ait tirées du monde pour nous mettre en religion ? C'est afin que nous le servions en sainteté et justice tous les jours de notre vie ; afin que nous le priions pour son peuple, pour nos bons frères chrétiens, pour ce cher prochain qui souffre tant, que c'est une chose intolérable d'ouïr raconter ses calamités. L'un nous vient dire que tous ses proches sont morts de peste, et que les coureurs l'ont ruiné. L'autre dit : Nous ne savons l'heure que nos biens seront tous engagés, et à la merci de nos ennemis. L'autre dit : Je ne sais quand on lui ôtera la vie, d'autant que les soldats ont tué son voisin. Dès filles sont violées et pleurent leur désastre, les femmes sont déshonorées et leurs maris tués. Les veuves et orphelins sont opprimés. L'on voit des plus riches avoir faim, et l'artisan qui était bien à son aise meurt de famine. De tous ces désastres, nous sommes exemptes par la douce et miséricordieuse bonté de Notre-Seigneur sur nous. Certes, si nous ne sommes reconnaissantes de ces bienfaits, nous serons très-rigoureusement et très-justement punies au jour du jugement.

Il nous exempte, ce grand Dieu, de grands travaux que les mondains souffrent, pour nous montrer combien c'est un Maître loyal envers ceux qui ont tout quitté pour le suivre ; mais il veut aussi que nous souffrions, et prenions d'un cœur amoureusement soumis, en contre-échange, les petites contrariétés, mortifications, humiliations et corrections, comme si nous disions : Seigneur, vous m'exemptez de ces grands maux que souffrent les mondains ; mais, mon Dieu, pour suppléer à cela, je recevrai avec tant d'amour toutes les occasions de me mortifier, de m'anéantir, et de mourir à moi-même, que je n'en laisserai pas passer une. [132]

O mes chères Sœurs, disons toutes d'un véritable sentiment de cœur : Qu'est-ce que nous rendrons au Seigneur notre Dieu, pour les grands biens qu'il nous a faits ? Qu'est-ce que l'on peut donner à cette souveraine Grandeur, qui tient toutes choses, et à qui toutes choses appartiennent ? Mes chères Sœurs, pour tous les biens que sa libéralité nous fait, rendons-lui nos vœux ; il ne veut que cela de nous. Rendons-lui une fidèle, amoureuse et constante observance de ce que nous lui avons promis, et sa bonté se contentera. Portons grande compassion à notre prochain, prions pour lui incessamment. Pesons mille fois le jour, s'il se peut, les bienfaits que nous recevons de la main de Dieu mais, cela, au pied du sanctuaire, comme je l'ai déjà dit. Employons quelquefois le temps de notre recueillement à comparer les maux que nous souffririons maintenant au monde, chacune selon son état et le rang qu'elle y a tenu, et les biens que nous recevons en la religion, pour n'en être pas ingrates ni méconnaissantes. Mais je vous exhorte à faire cette comparaison sérieusement devant Dieu, et vous assure que ce sera une bonne et très-utile pensée et occupation pour vos esprits.

Je vous assure, mes chères Sœurs, que celle qui serait ingrate recevrait un grand châtiment de Dieu ; au moins se mettrait-elle en état d'en recevoir un, en ce monde ou en l'autre. Ce nous est une faveur incomparable d'être en la maison de Notre-Seigneur et en sa vigne. Mais aussi, savez-vous, il faut veiller en la maison et faire valoir le talent, afin de n'être pas surprise quand le Maître viendra et être réputée pour méchante servante de Sa Majesté. Il faut travailler en sa vigne pour lui agréer et recevoir salaire, autrement on est réputé pour inutile. Je vous dis tout ceci avec un sentiment qui me console tout le cœur, faites-en profit, mes chères Sœurs, car c'est ce que Notre-Seigneur m'a donné pour vous dire. [133]

Exhortation VII

SUR LA VINGT-DEUXIÈME CONSTITUTION.

de l'humilité.

Les Sœurs auront une attention particulière à la pratique de cette vertu, faisant toutes choses en esprit de profonde, sincère et franche humilité.

Voyant le grand besoin et l'extrême nécessité que nous avons de la sainte vertu d'humilité, je me suis résolue de vous lire au chapitre, tout le long de cette année, quelques livres qui en traitent ; car, voyez, mes chères Sœurs, je pense que Notre-Seigneur ne m'a point donné pour néant l'inspiration de vous animer à cette bénite vertu d'humilité. C'est pourquoi je désire, moyennant l'aide de Dieu, vous dire tout ce qui me sera possible, pour vous aider à vous fonder et établir solidement en cette vertu, laquelle étant si nécessaire, que sans icelle nous n'aurons jamais entrée au ciel. C'est pourquoi il est dit que ceux qui s'humilient seront exaltés.

Il n'y aura que les vrais humbles qui seront relevés, dit la sacrée Vierge, et les esprits hautains, fiers, présomptueux, seront ravalés, rabaissés, en l'abîme profond. Humilions-nous donc, mes chères Sœurs, et ne servons point Dieu avec négligence, ains tâchons d'employer vigoureusement toutes nos forces pour acquérir la véritable humilité de cœur et de soumission ; et, examinons-nous incessamment devant Dieu si nous pouvons dire, avec vérité, que nous sommes soumises à tout ce que l'on veut de nous, recevant tout comme venant de la main du Dieu Très-Haut qui voit le fond de nos cœurs ; car, faire bonne mine à l'extérieur, et ne pas se soumettre à l'intérieur, [134] ce n'est pas avoir l'humilité ; quoiqu'il semble aux créatures qui ne voient que l'extérieur, que ces âmes soient humbles, il n'en est rien, et Dieu, qui voit tout, ne fait point d'état de cela ; il faut soumettre l'entendement et la volonté pour être humble.

Ah ! mes chères filles, humilions-nous fort devant ce grand Dieu, parce qu'il ne regarde que les humbles, et ne fait état que des humbles. Sur qui reposerai-je mon esprit, dit-il par son prophète, que sur l’humble et contrit de cœur, qui craint mes paroles ? La prière de l'humble sera exaucée. Ce sont les paroles de la Sainte-Écriture qui nous doivent exciter puissamment à nous rendre petites et à aimer notre petitesse.

Humilions-nous encore, parce que tout ce qui est créé n'est rien devant Dieu, comme dit un prophète. Si tous les empires, si tous les rois, bref, tout ce grand monde n'est rien devant cette souveraine Majesté, que sommes-nous étant comparées aux grands ? Nous ne sommes que de purs néants, mais nous nous sommes rendues moins que le rien par les péchés que nous avons commis ; car, dites-moi, mes chères Sœurs, s'il y avait quelque petit gueux qui n'eût rien pour vivre que le pain qu'on lui donnerait, ni rien pour se vêtir, et qu'il fût si outrecuidé que de s'élever contre vous, que diriez-vous ? Or, il en est ainsi de nous : nous sommes de pauvres misérables, et esclaves, que le Fils de Dieu a rachetés, afin que nous l'aimions ; nous n'avons que ce que sa divine libéralité nous départ, et, néanmoins, nous sommes si audacieux que de nous élever contre lui, pour l'offenser, chose pour laquelle nous méritons qu'il nous ravale selon que notre témérité le mérite.

Vous savez que les Anges furent abaissés par leur orgueil. Rien ne déplaît tant à Dieu, dit la Sainte-Écriture, qu'un pauvre orgueilleux, et vous savez que rien n'attire tant l'ire de Dieu que l'orgueil. Ne soyons donc pas de ceux-là ; mais reconnaissons notre rien, humilions-nous, et faisons que l'humilité répare nos maux. Si nous sommes pauvres en vertu, au moins [135] ayons l'humilité, et je vous assure que si, par chose impossible, nous avions toutes les vertus sans humilité, nous ne serions point agréables à Dieu.

Afin donc de vous exciter davantage à acquérir cette vertu, nous vous lirons, cette année, quelques livres qui en traitent, et que vous entendiez parler Notre-Seigneur et ses Saints, croyant que leurs paroles auront plus d'efficace et de pouvoir, comme de raison, sur vous, pour vous faire travailler à cette digne et sainte besogne, à bon escient, que non pas toutes les paroles que vous pourrait dire une aussi grande, et aussi misérable pécheresse comme je suis. Je ne veux rien enseigner que cette vertu pour arriver à la sainteté : humilité, humilité, mes Sœurs, c'est le chemin de la vie.

Exhortation VIII

SUR LA VINGT-CINQUIÈME CONSTITUTION.

de la correction.

Mes Sœurs, l'on m'a avertie que quelqu'une d'entre vous avait mal pris, ou mal entendu ce que j'avais dit des avertissements, et quelques-unes disent par derrière : Notre Mère a dit qu'il ne fallait point avertir. Certes, mes chères Sœurs, si je l'ai dit, j'ai fort mal fait, et suis extrêmement blâmable, car j'exténuerais la règle qui dit : Toutes les Sœurs feront les avertissements, et, comme nous nous avertissons toutes, si, dès qu'une Sœur aurait averti une autre, elle ne l'osait plus avertir, dans peu de temps il n'y aurait plus d'avertissements, et je vous dis et vous déclare que, si je l'ai dit, j'ai mal parlé, et m'en dédis en plein chapitre ; mais, si j'ai dit, comme je suis assurée [136] d'avoir fait, que je trouve bon que l'on n'avertisse pas sur-le-champ, ou le même jour, celle qui nous aura avertie, ni même pendant que l'on sent le cœur piqué de quelque ressentiment, sans l'avoir dit à la supérieure pour prendre conseil d'elle, certainement, mes Sœurs, je n'ai pas mal dit, ce me semble, et j'eusse bien désiré que ces bonnes Sœurs se fussent enquises de mon intention devant que blâmer ce que j'avais dit, et elles eussent vu qu'elle n'était pas telle qu'elles l'ont pensé.

Non certes, je ne suis pas fâchée de ce qu'elles ont cru que j'avais fait une imperfection, mais bien je l'ai été de ce qu'elles en ont parlé par derrière, plutôt que de s'adresser à moi pour me dire simplement mon défaut ; sur quoi, je vous prie, mes Sœurs, que lorsqu'on dira quelque chose en communauté d'y prêter attention, afin que l'on ne fasse pas accroire aux supérieures qu'elles ont dit des choses à quoi seulement elles n'ont jamais pensé.

Je conclus donc qu'il ne faut pas avertir sur-le-champ celle qui nous a avertie, il est mieux d'attendre au lendemain : que si l'on sent de l'amertume de cœur contre elle, il faut aller dire à la supérieure : Ma Mère, ma Sœur telle a fait telle faute, mais j'ai un sentiment contre elle, c'est pourquoi je ne l'ose pas avertir, que plaît-il à Votre Charité que je fasse ? et puis, faire humblement, simplement et charitablement ce que la supérieure dira ; voilà pour les avertissements.

Mais, il faut que je dise un mot pour ce qui est de ces petits mots secrets que l'on dit, quand les Sœurs demandent leurs imperfections ; car, d'autant que personne n'entend cela que celle à qui nous les disons, certes, il est grandement dangereux que nous suivions nos petites inclinations ; et, non-seulement cela, mais que nous y fassions de bons et gros péchés : nous aurons une petite mouche contre une Sœur ou bien nous ne l'agréerons pas, et elle nous viendra prier au réfectoire de lui dire ses fautes ; nous ne lui dirons pas celles qui lui peuvent faire plus [137] de profit, mais celles qui la peuvent plus humilier et confondre. Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là matière de confession. Oui, je vous assure, mes Sœurs, et bien bonne. Voici donc comme il faut faire quand une Sœur nous vient prier de lui dire ses fautes : il nous faut humilier devant Dieu, et penser que c'est à nous à qui chacune devrait dire les fautes, et que cette Sœur est bien meilleure que nous, et puis, dire cordialement, humblement, courtement, et charitablement, quelques défauts extérieurs ; et celles qui les demandent le doivent faire avec beaucoup d'humilité, et penser qu'à cause que l'on ne connaît pas son orgueil, on ne lui dit pas les plus grosses. Voilà, mes chères Sœurs, ce que j'avais à vous dire ; je vous prie, pratiquez-le ès occasions.

Exhortation IX

SUR LA FIDÈLE OBSERVATION DES CONSTITUTIONS

Mes chères filles, dès que je fus de retour ici, je m'aperçus que nous nous étions relâchées au silence, au parler, que nous étions toutes dissipées et hors de chez nous ; cela me fit mal au cœur tout à fait. Enfin, quand nous ne nous tiendrons pas ramassées en nous-même, autour de Dieu, nous ne ferons rien qui vaille ; au contraire, nous nous relâcherons en toutes choses ; car c'est par cette porte de la présence de Dieu que nous devons attendre tout notre avancement en la perfection, de sorte que si cette fidélité au recueillement nous manque, tout le reste nous défaudra, et nous ne serons jamais filles d'une solide vertu. Or sus, prenons courage, mes chères Sœurs, et nous redressons ; ne nous laissons point tant aller aux choses [138] extérieures, et ne les faisons point d'un esprit empressé et diverti de Dieu, mais avec un cœur tranquille, rassis, attentif à le regarder.

(Les novices étant dehors, elle ajouta :) Mes chères Sœurs, je vous supplie, pour l'amour de Notre-Seigneur, et par le zèle que vous devez avoir pour votre perfection, de rentrer à bon escient en vous-même, de vous bien regarder et connaître vos imperfections pour vous renouveler ; certes, il est bon de monter son cœur, non-seulement tous les ans, mais encore tous les mois, pour voir comme tout y va ; procédons avec plus de candeur avec nos supérieures, quelles qu'elles soient, nous ne découvrons pas bien là ce que nous sommes.

Mettons-y dûment la main à la conscience, et vous verrez que je dis vrai. Nous ne disons pas beaucoup de choses que nous devrions pourtant dire ; mais, ce qui nous empêche, c'est que nous ne voulons pas les reconnaître comme elles sont ; nous étouffons presque la lumière que Dieu nous en donne, pour suivre nos inclinations, et pour nous tenir toujours attachées à l'estime de nous-même et à notre réputation. C'est pourtant un article de nos constitutions qui est très-important.

O Dieu ! quand nous faisons nos lectures, nous devrions nous arrêter sur chaque article, pourvoir comme nous observons ce point-là ; il y en a surtout deux ou trois qui sont admirables ! Mon Dieu, laquelle est-ce qui est toute formée sur la constitution de la modestie ; qui est toute tranquille, simple, qui a ses yeux doux et sereins, et pour l'ordinaire baissés ; qui a ce respect cordial envers ses Sœurs, gracieuse, humble et affable, et cette continuelle présence de Dieu ? Pour ce dernier point nous en sommes fort éloignées, c'est pourquoi le reste nous manque ; car nous sommes pour l'ordinaire chez les autres, et si peu chez nous, que c'est pitié ! Certes, nous ne sommes pas assez ponctuelles et délicates en l'observance.

Vous autres professes, vous ne savez pas le dommage que [139] vous apportez, non-seulement à vous-mêmes, mais encore aux autres ; il y a une quinzaine de novices céans, qui ont les yeux sur vous ; quel exemple leur donnez-vous ? car elles seront telles que vous ! Je ne vois pas aussi en elles une exactitude assez grande ; ma Sœur la directrice, il faut veiller sur elles, non pas pour les trop presser, ni pour les hontoyer et tourmenter, mais pour les encourager et rendre amoureuses de l'observance, les aidant à cela par vos paroles, enseignements et exemples, tellement, qu'il ne faut pas que vous fassiez les fautes que vous ne voudriez pas que vos novices commissent.

Pour Dieu, mes filles, prenons à cœur notre perfection, et nous établissons en des résolutions invariables et efficaces de travailler à bon escient. Regardons toutes en particulier les inclinations qui nous nuisent le plus, pour leur faire une cruelle guerre, afin de faire notre amendement, et ne craignons point que nous n'en venions à bout avec la grâce de Dieu, qui ne nous manquera jamais ; tâchons seulement d'être fidèles à cette grâce et de lui correspondre...

EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS

(faites en chapitre)

Exhortation I

SUR LA CONSTANCE QU'IL FAUT AVOIR AU SERVICE DE DIEU AU MILIEU DES VICISSITUDES DE LA VIE.

Si Dieu a caché le prix inestimable de la gloire éternelle dans la victoire de soi-même, pourquoi ne l'entreprendrions-nous pas ? L'apôtre saint Paul dit : « Que le monde n'a pas connu Dieu dans la sapience de Dieu ; à nous autres il nous est donné de connaître Dieu dans la folie de sa croix. » Le vrai bonheur du chrétien est de connaître Dieu en la personne de son Fils, et l'imiter aux vertus qu'il a pratiquées en sa vie, en sa sainte Passion, en son humilité, pauvreté, abjection, mépris, vileté, douleur et souffrance : la nature n'agrée pas ceci, mais nous ne sommes pas nées pour vivre selon son instinct. L'esprit de la chair nous fera inquiéter, lorsque quelque chose nous manquera, et celui de Dieu nous portera à nous soumettre à sa volonté dans nos incommodités et les souffrir avec patience ; les humbles sont toujours doux et gracieux ; ils sont si petits et bas en eux-mêmes qu'ils ne disent jamais une parole de travers.

C'est un grand trésor que la sainte crainte de Dieu. Qui a établi en son cœur de ne jamais offenser Dieu, ni de commettre volontairement aucune imperfection, ne pense guère à l'enfer ; il ne craint pas de déplaire à Dieu, mais il pense à lui plaire.

Il y a des cœurs d'eau, en qui il ne demeure aucune [142] impression ; entendant parler des jugements de Dieu, ils sont saisis de crainte pour les peines de l'autre vie ; mais ils ne sont pas sitôt hors de là, qu'ils n'y pensent plus. Les autres, oyant louer quelques vertus, ont des désirs de les pratiquer ; et, néanmoins, ces bons sentiments ne leur demeurent point dans le cœur ; car, quand l'occasion se présente de les mettre en effet, ils ne se souviennent plus de leurs bons désirs, non qu'il faille toujours penser à ce que l'on entend dire, tant aux prédications qu'autrement ; mais il y faut penser, en sorte qu'on le pratique lorsqu'il en est temps, et non pas comme ces cœurs d'eau qui ne gardent rien de ce qu'on leur dit.

Que cette vie est bigarrée ! quand on pense faire une chose, il en faut faire une autre. Le grand bonheur est en cela de faire tout pour Dieu, et d'accomplir sa sainte volonté, humiliant notre entendement, afin qu'il nous illumine ; lui soumettant nos volontés, afin qu'il les gouverne. Il importe peu que nous soyons en la cave ou sur le toit, pourvu que partout nous fassions la volonté de Dieu.

Marcher en la présence de Dieu, c'est marcher dans le sentier de son bon plaisir, et non par les voies de la chair, de l'esprit humain, de l'amour-propre, de l'estime de soi-même, de son jugement et volonté.

Exhortation II

SUR LA VIGILANCE ET LA GUERRE A FAIRE AUX ENNEMIS DE L'ÂME.

Mes chères Sœurs, je n'ai que deux mots à vous dire : c'est pour vous faire ressouvenir qu'il faut se faire violence, ruiner et prendre garde à notre amour-propre et à ses vanités, à nos corps et à nos sensualités, à nos jugements et à leur témérité, [143] à nos propres volontés et à leurs fausses libertés : voilà les quatre principaux ennemis que nous avons ; et, comme notre amour-propre, nos corps et nos autres ennemis ne cessent d'être après nous pour nous faire chopper, aussi ne devons-nous jamais cesser d'être après eux pour les combattre et renverser : combattre fortement l'esprit de la chair et l'esprit du monde, car ce sont ces deux qui nous font plus de mal. Celles qui ne se rendront pas veillantes pour les découvrir et les repousser, certes, insensiblement ils les entraîneront après eux en un lieu où il ne fera pas bon pour elles ; mais celles qui seront soigneuses et veillantes à se garder de leurs embûches, ce seront celles-là qui seront des filles sages et qui seront reconnues pour telles. C'est à quoi je vous exhorte, mes chères Sœurs ; car il me semble que nous en avons besoin ; et, moi aussi, je m'y exhorte moi-même de tout mon cœur.

Exhortation III

SUR LES MAUX QUE CAUSENT À L'ÂME LES FINESSES DE L'AMOUR-PROPRE ET DE LA PRUDENCE HUMAINE

Pensant ce matin, mes chères Sœurs, à ce que je devais vous dire au chapitre, il m'est venu cette vue de vous avertir cordialement de prendre garde à l'amour-propre et à ses finesses, afin de remédier au mal que pourraient faire à nos âmes ces deux racines qui sont des vraies sources de tous maux et imperfections ; et, je vous dis souvent, ce me semble, que l'amour-propre fait tout perdre en la vie spirituelle, à cause de la production de ses propres recherches qui nous empêchent de chercher purement Dieu et son bon plaisir. La prudence de [144] l'esprit humain fait aussi beaucoup de mal ; et, tandis que nous nourrirons cette fausse prudence, cet esprit humain agira en nous, il nous rendra incapable de cette union intime et amoureuse que nous devons avoir avec Notre-Seigneur. Il faudra de la peine pour renverser ces deux ennemis, car ils sont adroits et font leurs coups si subtilement, que, bien souvent, on ne les aperçoit que quand ils ont joué leurs personnages.

Mes chères Sœurs, nous ne sommes pas venues céans pour vivre selon le naturel ; l'on nous apprend,.dès le commencement, qu'il le faut ruiner ; il le faut donc faire généreusement, et, au lieu de suivre l'amour-propre, et l'esprit humain, vivre, par une sainte force d'esprit, selon les lumières de la grâce et de la raison. Ces deux lumières, bien suivies, suffisent pour conduire l'âme à la très-haute perfection de l'amour divin.

Je vous conjure donc, mes chères filles, que toutes considèrent devant Dieu si l'amour-propre et la prudence humaine demeurent chez elles ; celles qui voudront chercher et qui trouveront en avoir beaucoup, qu'elles prennent beaucoup de courage pour s'en affranchir, sachant bien que rien n'est si contraire à cette pureté d'intention et simplicité, que Dieu requiert des âmes qui font état de la perfection ; que celles qui ne s'en trouveront pas tant s'humilient fort et rendent grâces à Notre-Seigneur, suppliant sa bonté d'arracher d'elles le mal, que, par leur peu de lumières intérieures, elles ne voient peut-être pas, et qu'il les préserve d'en avoir davantage. Et, tant les unes que les autres, je vous supplie, chèrement et cordialement, de faire profit de ce que j'ai dit ; car je crois que Dieu ne m'a pas donné cette lumière pour néant et sans vouloir que nous en fissions profit ; faisons-en toutes, je vous prie, mes chères Sœurs…

À ce chapitre, cette Bienheureuse Mère dit que la conscience la pressait de donner des pénitences à celles qui feraient des [145] fautes à l'Office, et, qu’à la troisième fois, elle ferait perdre la communion, qu'elle ne savait point de plus grosse pénitence pour des âmes qui aiment Dieu.

Exhortation IV

SUR LES MOTIFS QUI DOIVENT ANIMER NOS VERTUS POUR LES RENDRE FERMES ET RELIGIEUSES.

Mes très-chères Sœurs, je n'ai qu'un mot à vous dire, car vous savez beaucoup. Je vous dirai donc seulement que vous tâchiez de bien établir en vous les vertus solides, fermes et invariables ; car, pourquoi pensez-vous qu'on vous dise tant de belles choses, qu'on fasse tant de belles lectures, des entretiens, etc. ? Pensez-vous que ce soit pour contenter votre entendement et vous satisfaire, ou pour vous faire produire des bonnes affections seulement ?

Oh ! non, ce n'est point l'intention des livres, ou des prédicateurs, ou de ceux qui vous les enseignent ; ce n'est pas pour autre fin que pour vous former et vous établir en des vertus solides et constantes, qui ne s'ébranlent et ne s'émeuvent de rien de tout ce qui puisse arriver. Et il faut que cette vertu solide soit fondée sur Dieu seul, qui vous fasse être soumises et obéissantes, humbles, cordiales et franches envers nos Sœurs, et non point pour autre regard et motif, sinon pour plaire à Dieu et obéir à nos règles qui nous le commandent, et qui nous fasse être bien fidèles en toutes choses à l'observance, jusqu'à la moindre petite coutume. Et généralement, toutes les autres vertus et bonnes œuvres que vous ferez, les faire seulement avec la pure volonté de plaire à Dieu, et le désir de lui obéir [146] en toutes choses et d'observer vos règles. Votre vertu étant fondée et établie sur ce fondement, demeurera toujours ferme, constante et invariable, quoi qu'il puisse arriver ici ou là, d'être en cette charge ou en cette autre, avec ces Sœurs ou avec celles-là ; car, si vous n'avez que ce but et cette intention de faire et accomplir la volonté de Dieu, vous serez indifférentes de toutes choses, d'être en cette maison ou en une autre, d'être proches ou éloignées d'ici.

Nous devons être prêtes d'accomplir l'obéissance, toutes et quantes fois qu'il lui plaira de nous envoyer en quelque lieu que ce soit, sans aucun choix ou excuse, et sous quelque prétexte que ce soit ; car celles qui disent qu'elles ne seraient pas bien contentes d'aller en une petite ville, sous de bons prétextes en apparence, comme seraient qu'elles n'auraient pas tant de bons secours spirituels, qu'elles seraient plus exposées aux dangers dans les temps de guerre, et autres semblables ; si elles s'examinent bien, et qu'elles se reconnaissent pour telles qu'elles sont, elles trouveront que tout cela n'est autre qu'un vrai orgueil, et orgueil qui est couvert de ces bons prétextes, lesquels les aveuglent, en sorte qu'elles ne le reconnaissent pas elles-mêmes ; car, mon Dieu, qui sommes-nous ? quel grand avantage et honneur a reçu la religion de nous ?

Ah ! je vous prie de vous humilier, mes chères filles, et vous soumettre à toutes sortes d'obéissances, et à tout ce que l'on voudra de vous, sans aucune excuse ni réplique ; car ce nous sera trop de grâce de pouvoir servir Dieu et notre Institut, en quelque façon et tel lieu que ce soit ; et puis, mon Dieu ! en quoi voulons-nous imiter Notre-Seigneur et notre Bienheureux Père, sinon par le chemin de l'humilité et pauvreté, puisqu'ils nous ont laissé de si précieux exemples, afin que nous conformions notre vie sur leur modèle ? Et, je vous prie, mes chères Sœurs, de bien remarquer ceci, et de ne penser qu'à bien vous mortifier et tenir proches de Dieu et prêtes d'obéir en tout. [147]

Les officières sont obligées de servir et assister de bon cœur les Sœurs ; autrement, ce serait se faire propriétaires de ce que l'on a en charge.

Exhortation V

SUR L'EXCELLENCE ET LA BEAUTÉ DE LA VIE RELIGIEUSE.

Nous sommes appelées à une sublime perfection : elle est tout angélique, quant à la pureté de vie, tant à l'esprit qu'au corps ; et qui regarde de près sa règle trouve bien de la besogne à faire. Notre règle, pour nous mener à cette perfection, ne nous conduit pas par une multitude d'austérités tant estimées du vulgaire, ains elle nous conduit à une parfaite perfection d'esprit tout intime, et en cela consiste son excellence ; car cette perfection cachée aux yeux du monde nous lire à l'union avec Dieu, au détachement parfait de toutes choses créées, et à une grande pureté de vie et sainteté de mœurs.

Or, puisqu'il plaît à la divine bonté que nous soyons ici assemblées toutes en son nom, mes très-chères filles, cachées aux yeux du monde et en ce sacré désert, hors de cette Égypte, faisons un paradis en terre, nous le pouvons avec la grâce de Dieu. Quelle consolation de pouvoir convertir nos cloîtres, nos cellules, bref, tout ce couvent en un petit paradis de délices au Fils de Dieu, et de suavité aux Anges qui ne dédaignent point d'y venir.

Vous me direz peut-être : Voilà un bien fort précieux, comment viendrons-nous à bout d'une si sainte entreprise ? Je vous répondrai : En observant exactement vos règles, en faisant toutes vos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, en [148] vivant en parfaite abnégation de votre propre volonté, observant une pauvreté dépouillée de toutes choses, ne vivant, respirant et aspirant que pour votre Époux céleste ; par une conversation immaculée et angélique, conversant aux cieux en esprit, mourant à toutes choses et à vous-mêmes pour vivre en Dieu, aimant cordialement et également toutes nos Sœurs, vivant unanimement avec elles, servant au Seigneur d'un esprit joyeux, humble et amoureux, faisant de bon cœur toutes les fonctions de notre vocation : voilà le chemin, mes chères Sœurs ; la grâce ne nous manquera pas, si nous sommes fidèles à seconder ses attraits ; ainsi Dieu bénira et nous et notre travail.

Exhortation VI

SUR L'OBLIGATION QU'ONT LES SŒURS D’ANNECY DE CONSERVER L'ESPRIT DE L'INSTITUT.

Mes très-chères Sœurs, je vous apporte un article nouveau, c'est que le révérend Père Feuillant[14] dit, dans la Vie de notre Bienheureux Père, que cette maison [d'Annecy] étant la première, la source et comme le germe de toutes celles de l'Institut, ayant eu l'honneur et la grâce d'avoir été instruite et repue en si grande abondance de tant de soins et d'enseignements de la bouche de notre saint Fondateur, ayant reçu de ses bénites mains la loi de Dieu, qui est nos Constitutions, par lesquelles nous est déclarée sa volonté et ce qu'il demande de nous ; et, l'ayant reçue, cette bénite Loi, comme les enfants d'Israël dans le désert, de la main de ce nouveau Moïse, ayant en outre reçu [149] par préciput le bonheur inestimable d'avoir et garder son saint corps, il se voit donc clairement les étroites obligations qu'a celle maison d'Annecy d'être florissante en toutes sortes de perfection et sainteté, par-dessus toutes les autres, et que l'exacte et ponctuelle observance y soit inviolablement et parfaitement gardée, puisque ce Bienheureux disait que tous les autres monastères, qui sont et seront à jamais, devaient avoir recours à celui-ci, pour prendre conseil et se conformer sur ce modèle. Oui, mes chères Sœurs, je sais assurément que c'était son sentiment et intention, et que toutes nos maisons y fussent unies et le respectassent d'un amour et honneur tout particulier, et que, tant qu'il se pourrait, l'on y prît des filles pour les fondations, surtout des supérieures.

O Dieu ! vous voyez à quelle sublime et éminente perfection nous sommes appelées, puisque nous devons être le modèle, miroir et patron de nos maisons qui sont établies, et d'autres qui sont dans le projet de la divine Providence. Il faut que toutes les vertus qui y sont et qui y seront à jamais pratiquées, soient de douceur, support, humilité, mortification, simplicité et autres qui se doivent trouver parmi nous : or, si nous n'avons rien de tout cela, quels exemples leur laisserons-nous ? Certes, les desseins de Dieu sont si grands sur nous, que peut-être requiert-il une perfection des plus grandes qui se puisse voir ici-bas.

Considérons, je vous prie, mes chères Sœurs, que si nous n'avons pas du soin de nous former sur nos statuts, et que, par notre négligence, lâcheté et infidélité, nous soyons causes du relâchement des autres et de toutes celles qui nous succéderont, nous serons responsables devant Dieu de tous leurs manquements, défauts et peu de perfection ; et si, au contraire, nous leur laissions l'odeur de nos vertus, notamment d'une exacte observance, d'humilité, de douceur, de débonnaireté, de simplicité et de candeur, dans lesquelles est enclos le vrai esprit de [150] nos règles, nous accroîtrions la gloire de Dieu, et notre couronne serait bien plus grande ; car nous participerions à toutes leurs bonnes œuvres et au bien qu'elles feraient. Certes, toutes les fois que nous faisons quelque acte, soit de condescendance, support, affabilité, respect, obéissance et autres vertus, et que nous observons ce qui dépend de notre Institut, nous accroissons la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père. Presque toutes nous autres, qui sommes ici présentes, avons eu le bien et la grâce de recevoir le voile de la religion de la main de ce Bienheureux, de le voir, de lui parler, de voir ses exemples, et recevoir tant de saints documents, qu'il les a comme jetés sur nous à pleines poignées, lesquels nous doivent être véritablement autant de charbons ardents pour embraser nos cœurs et nos âmes en ce divin et pur amour, et en charité les unes envers les autres. Mon Dieu ! quel compte étroit aurons-nous à rendre si nous n'en faisons pas notre profit !

Nous ne nous adonnons pas assez aux vraies et solides vertus intérieures ; nous nous adonnons trop aux extérieures ; ce n'est pas que je veuille dire qu'il ne faille les pratiquer et en faire état ; mais les intérieures nous doivent être plus précieuses et nous devons principalement notre soin et fidélité à l'acquisition d'icelles, parce qu'elles sont plus conformes à notre vocation, et que l'intérieur produit l'extérieur. Croyez-moi, si nous étions bien douces en notre cœur, nous le serions aussi envers nos Sœurs. Si notre esprit était fort humble et rabaissé, toutes nos actions, nos paroles et notre extérieur le seraient aussi ; de même si nous étions bien attentives à Dieu, et que nos passions fussent bien mortifiées et accoisées, sans doute tout notre extérieur serait bien ajusté et composé, de sorte qu'on verrait reluire en nous une grande modestie et sérénité de visage ; car nous serions toujours égales, et également disposées à suivre le bien, et à supporter tout ce qui nous arriverait, et ainsi des autres vertus. [151]

O mes filles ! nous nous amusons trop à des bagatelles, niaiseries, et à des..., je ne sais pas quoi, qui se rencontrent en notre chemin : nous nous regardons trop ; nous avons trop de soin de nous-mêmes ; nous ne relevons pas nos courages et nos esprits ; nous ne pensons pas assez à l'éternité ; nous n'aimons pas assez Notre-Seigneur. Enfin cette vie est courte et l'éternité est longue ; notre mal est que nous ne faisons pas assez de considérations ; croyez-moi, qu'il est bon d'en faire pour nous animer.

Il faut que je dise encore ceci qui me vient en l'esprit, c'est que je pense que c'est un reproche que Notre-Seigneur fera à plusieurs personnes au jour du jugement, leur disant : « Paresseux, paresseuses, qui avez tenu les mains dans votre sein, vous ne vous êtes point voulu servir de la considération. » Servons-nous-en donc, afin que ce bon Maître ne nous fasse pas ce reproche, et que nous puissions être excitées, par ce moyen, à faire notre devoir ; et ayons une humilité qui nous fasse soumettre amoureusement aux lois de Dieu, de nos supérieurs et de nos statuts, qui nous fasse tenir rabaissées et petites devant les yeux de sa divine Majesté et de toutes les créatures, nous tenant pour les moindres et aux pieds de toutes ; une humilité qui nous fasse aimer d'être tenues pour viles, abjectes et imparfaites, et que l'on nous traite et tienne comme cela ; une douceur qui nous fasse aimer, respecter, supporter, soulager et servir nos Sœurs, qui nous rende gracieuses, cordiales et unies avec elles ; une simplicité qui nous fasse couper court aux inventions de notre amour-propre, qui nous fasse chercher Dieu purement et sa plus grande gloire en toutes choses ; et une pauvreté qui nous fasse être bien aise lorsque quelque chose nous manque, et de souffrir pour Dieu les incommodités qui se présenteront, comme le chaud, le froid, et autres choses semblables. Or sus, mes chères filles, engravez bien tout ceci en vos esprits, je vous supplie, pour le mettre en exécution, afin que, [152] par ce moyen, vous puissiez accroître le royaume de Dieu en vos âmes, et la gloire accidentelle de notre saint Père, comme j'ai déjà dit. Véritablement, nous lui devons bien tout cela et davantage, et, certes, nous lui devons un honneur très-grand : honorons donc sa mémoire en nous rendant vraies filles d'un tel Père.

Exhortation VII

(Faite en juillet 1631)

SUR LA MANIÈRE DE SUIVRE LE SAUVEUR.

Nous sommes ici assemblées, mes chères Sœurs, pour courir après le Sauveur. Quand nous venons du monde,.nous ne savons pas encore marcher ni former nos pas à la vie spirituelle, c'est pourquoi on nous donne des exercices propres à nous montrer à mettre un pied devant l'autre, par manière de dire, et il est fort nécessaire qu'au commencement les filles s'attachent à l'écorce et à la lettre morte, pour se dérompre, se dégourdir, se mouvoir et s'échauffer. Mais, après cela, il faut marcher après le Sauveur, pas à pas, par la fidèle pratique des vertus auxquelles notre vocation nous oblige. Et, croyez-moi, si nous sommes fidèles à marcher vigoureusement, en tout temps, après le Sauveur, et par tous les chemins qu'il voudra, sans nous soucier d'autre chose que de cheminer, bientôt il nous fera la grâce de nous fortifier et de nous faire courir. Si nous nous trouvons engourdies en marchant, ne nous décourageons point, mais disons avec un courage résolu : Seigneur, tirez-moi et je courrai ; car, s'il vous plaît que je coure, il faut aussi que vous me tiriez. Ne doutons point que le Sauveur, [153] voyant notre courage à marcher par tous les chemins qu'il voudra, ne nous fasse jouir de l'amoureuse jouissance de sa bonté, et ne nous fasse courir après ses parfums qui rendront notre course facile, délectable, désirable et suave.

Si une fois nous pouvions offrir à Dieu la myrrhe d'une entière mortification et anéantissement de nous-même, sa bonté nous donnerait des douceurs et des parfums si délectables, que notre âme, attirée par ces divines suavités, courrait après lui sans peine, ou du moins, si elle en avait, ce serait une peine douce et désirable ; car, après la peine, ces âmes fidèles se reposeront suavement sur la poitrine du Sauveur. Mais, hélas ! mes chères Sœurs, il ne faut pas présumer d'arriver là, que nous n'ayons passé par les deux autres chemins ; car nous serions trompées, et, croyant tenir le Sauveur, nous tiendrions notre amour-propre.

C'est une pensée qui me vient fort souvent, que, faute de considération, nous perdons beaucoup. Dieu veut que nous employions notre entendement et notre volonté à l'amour. Pour nous qui sommes appelées hors du monde et de ses tintamarres, nous ne pensons pas assez, si je ne me trompe, à l'obligation que nous avons de tendre à la perfection de notre vocation, qui, en substance, n'est autre que l'anéantissement total de la nature et l'union de notre âme avec son Dieu. Travaillons-y, et regardons souvent ce que nous sommes venues faire en la religion. C'est sans doute afin que le Sauveur n'ait pas, à l'heure de la mort, sujet de nous faire ce reproche, et à moi plus particulièrement qu'à aucune autre : « Paresseuse que tu es, je t'avais mise en ma maison pour travailler à ma besogne ; je t'avais logée en ma vigne, afin que tu t'exerçasses au travail, et tu as croisé les bras ; servante inique, quel salaire te donnerai-je ? Tu as enfoui le talent que je t'avais donné et mis en main ; quel service m'as-tu fait par lequel tu puisses exiger de moi le salaire ? » [154]

Hélas ! mes chères Sœurs, Dieu a en lui-même tout bien, et nous ne lui pouvons rien donner qui ne soit sien ; il veut pourtant que nous lui donnions notre service, notre fidélité et amour. Or, le service qu'il requiert de nous n'est pas que nous fassions des choses extraordinaires, mais les œuvres de notre observance, avec plus de pureté et de perfection que de coutume, et c'est ainsi que nous croîtrons de jour en jour au service de l'Époux céleste.

C'est à quoi je vous exhorte, mes chères filles, car je sais que nous ne serons agréables à Dieu que par la voie d'une amoureuse et fidèle observance.

Exhortation VIII

(Faite le 3 juin 1634)

SUR LA NOMINATION DES SŒURS, POUR LA FONDATION DU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY,

Mes chères Sœurs, ce n'est pas ici un chapitre, c'est seulement pour vous nommer les Sœurs que nous et nos Sœurs conseillères avons choisies, avec le consentement du Père spirituel, pour l'établissement, en cette ville, d'une seconde maison de notre Institut, laquelle se va commencer pour la gloire de Dieu et le bien des pauvres familles, après avoir surmonté autant de difficultés, pour faire réussir cette bonne œuvre, que l'on n'en a jamais eu pour aucune fondation, que je sache. Et, certes, mes chères Sœurs, c'est un bon signe que tout réussira avec consolation : le diable, prévoyant le bien qui se fera en cet établissement, l'a malicieusement contrarié ; mais, Dieu, contre tous ces efforts, l'a fait heureusement acheminer. J'espère qu'il [155] bénira cette œuvre, puisque notre intention n'est que pour sa gloire et le salut des âmes, et que ces deux monastères seront si unis, qu'ils ne feront qu'un, tant pour le spirituel que pour le temporel, et que nous désirerons autant la perfection, la consolation et la prospérité de la maison où nous ne serons pas, que de celle où nous serons, aimant autant nos Sœurs, avec lesquelles nous allons, que celles que nous quittons, puisque nous ne nous quittons pas, à cause de cette grande et cordiale union qui doit être parmi nous, et laquelle je désire voir fleurir en telle sorte entre ces deux maisons, que chacun voie que ce n'est qu'une même chose. Mes chères Sœurs, je suis bien si chétive, que, si cela n'était pas, je ne voudrais jamais m'en être mêlée (de cette fondation), ni qu'elle se fût faite, ni qu'elle se fit jamais, tant ce désir m'est intime, que nous estimions autant le bien de nos Sœurs que le nôtre propre, que nous aimions et procurions autant l'honneur, l'estime et la perfection d'une maison, que de l'autre, que nous nous chargions pour le soulagement de nos Sœurs, et que, réciproquement, nos Sœurs se chargent pour nous décharger.

Si nous voyons que, d'aventure, une de ces maisons soit plus chérie et recherchée, ne nous en mettons point en peine, n'en soyons point marries, mais consolées, sachant que le bien de nos maisons et de nos Sœurs est le nôtre.

Je désire encore fort que ce second monastère se tienne toujours dans la dépendance et entière soumission de ce premier, le tenant pour sa mère et toutes les Sœurs d'icelui, comme font généralement, justement et louablement toutes les autres maisons de l'Institut, voire, beaucoup plus, puisque c'est cette seule maison qui a reçu l'inspiration de faire cet établissement, et qui lui fournit cordialement toutes les choses nécessaires pour un commencement.

Quant au temporel, l'union doit être telle que ce qui est à l'une des maisons soit à l'autre, bien que chaque supérieure [156] doive conduire et avoir soin du sien ; mais que quand l'autre en aura besoin, qu'elles se fassent service cordialement et promptement, s'entr'aidant de tout ce qui se pourra dans une sainte franchise.

Je supplie Notre-Seigneur de répandre son esprit sur cette nouvelle maison et sur celle de Rumilly, où ma Sœur Jeanne-Françoise de Vallon va être supérieure, et généralement sur toutes celles de l'Institut, afin que nous vivions en union, pureté, intégrité à l'observance.

Consolez-vous, mes chères Sœurs, en ce que notre Bienheureux Père dit, qu'à cause de l'union qui est entre nous, celles qui demeurent s'en vont, et celles qui s'en vont demeurent, non en leurs personnes, mais en celles de leurs Sœurs.

Vous autres, mes chères filles, qui allez donner un commencement à cette nouvelle maison, devez bénir Dieu et le remercier de l'honneur et de la grâce qu'il vous fait, vous donnant un emploi totalement à sa gloire : vous allez commencer une retraite de bénédictions en laquelle multitude d'âmes se retireront pour aimer et servir Dieu et y faire leur salut. Et vous, ma Sœur Madeleine-Élisabeth de Lucinge, vous vous devez fort humilier devant cette souveraine bonté qui daigne jeter les yeux sur vous, et vous a destinée de toute éternité pour conduire une troupe d'âmes consacrées à son service et à son pur amour ; rendez-lui mille actions de grâces de ce qu'il vous emploie à chose si grande que de coopérer avec lui au salut des âmes ; armez-vous de courage, d'humilité, de confiance, et toutes, tant les unes que les autres, je vous souhaite un vrai amour et fidélité à notre Institut ; et croyez, mes chères Sœurs, que si nous sommes un peu séparées de corps, nous ne le sommes point d'esprit, et possible notre union sera plus sensible et suave que quand nous nous voyions de cette présence corporelle, parce que, souvent, on n'estime un bien que quand on l'a perdu. Il nous fâche à toutes de vous quitter ; mais, non, [157] montrons que nous méprisons les choses de la terre et que notre espérance est au Ciel où nous nous verrons, comme j'espère, éternellement.

Exhortation IX

SUR LE CHANGEMENT DES OFFICIÈRES. – DERNIERS ADIEUX DE LA SAINTE À UNE COMMUNAUTÉ.

Notre digne Mère proposa l'élection de l'assistante, des conseillères, et, sur ce sujet, elle dit :

Il ne faut pas toujours laisser les mêmes officières aux charges, pour deux raisons : l'une, de peur qu'elles ne s'y attachent trop. Nous regardons comme un devoir d'ôter les Sœurs de quelque emploi que ce soit, quand on les y voit attachées, parce que cela est contre l'esprit de notre vocation qui enseigne de ne s'attacher qu'à Dieu. L'autre raison est parce que, l'Institut se devant beaucoup étendre pour la gloire de Dieu, il faut former plusieurs filles et les rendre capables de toutes les charges.

Je vous prie, mes très-chères Sœurs, soyez humbles, basses et petites à vos yeux, et soyez bien aises que l'on vous tienne pour telles et que l'on vous traite pour cela. Les autres Ordres de religion ont tous une grande estime de leur Institut, chacun pense être le plus grand, et tout cela à très-bonne intention, parce que tous aussi sont très-grands. Mais, nous autres, nous nous devons estimer les moindres et les plus petites, comme étant les dernières venues en l'Église de Dieu. Oui, mes Sœurs, nous sommes les plus petites, et nous nous devons tenir pour [158] telles, non que pour cela nous devions mésestimer notre manière de vivre, car nous la devons aimer et chérir comme une grâce très-particulière que Dieu, par sa bonté, nous a faite de nous y appeler, nous donnant cet Institut conforme à notre portée et petitesse, mais il ne faut pas pour cela nous surestimer, car notre excellence est de n'en avoir point.

L'obéissance est la fille aînée de l'humilité, et, partant, je vous y exhorte. Obéissez en toutes choses, mes chères filles : à Dieu, en vos supérieurs ; à Dieu, par l'obéissance et observance de vos règles ; à Dieu, par le tranquille acquiescement aux événements que la Providence ordonne ; et, je vous prie mes très-chères filles, de retenir ces dernières paroles comme les enfants du monde retiennent celles qu'ils entendent dire à leur père et mère quand ils meurent. Je ne meurs pas, mais plût à Dieu qu'il me fît la grâce de bien mourir à mes imperfections !

Quand vous perdrez l'amour du mépris et de la mortification, vous perdrez votre esprit et rendrez inutiles les desseins que Dieu a eus de toute éternité sur vous, qui sont de faire des filles et des religieuses très-basses, très-petites et très-abjectes à leurs yeux et aux yeux de tout le monde. N'anéantissons donc point, je vous prie, l'inspiration que Dieu a donnée à notre très-cher Instituteur, mais répondons aux grâces que sa Bonté veut nous faire par lui. Ne soyons jamais si aises que quand on nous méprisera, que l'on dira mal de nous, qu'on n'en fera nul état. Ce n'est pas qu'il faille rechercher les occasions de mépris, mais les accepter de bon cœur quand nous les rencontrons et en être bien aises.

Je vous l'ai dit plusieurs fois, et vous le répète encore : l'esprit de notre vocation est un esprit de profonde humilité, douceur, soumission, condescendance et souplesse d'esprit envers le prochain ; humilité qui produit la générosité, nous confiant en Dieu et nous défiant de nous-mêmes. Nous sommes obligées, [159] mes très-chères Sœurs, mais d'une obligation toute particulière, de nous former là-dessus, parce que ces vertus reluisent en notre cher Instituteur, de qui Dieu se servit pour nous le faire savoir. Et puis, elles sont les chères vertus, et très-aimées de notre Sauveur. Soyons donc très-souples, très-humbles, très-maniables, très-dépouillées, et très-abandonnées au bon plaisir de Dieu et de sa Providence, autrement nous résisterions aux desseins éternels que sa bonté a sur nous. Ne le faisons pas, mes très-chères Sœurs, je vous en conjure.

Sa Bonté se veut servir de nous en plusieurs endroits, inspirant quantité de personnes à nous demander. Ne désistons point de notre côté ; au contraire, disons plusieurs fois le jour : Je suis prête, Seigneur ; que vous plaît-il que je fasse ?

Mon départ ne doit point presser vos cœurs de douleur, mais dites à Dieu : Vous nous l'aviez donnée, nous vous la rendons maintenant. Elle est vôtre, Seigneur ; servez-vous-en ici et là, partout où il vous plaira ; et si votre volonté était de vous en servir au bout du monde, et qu'il y eût plus de votre bon plaisir que nous nous y portassions nous-mêmes, nous le ferions de tout notre cœur. Oui, mes Sœurs, il faut être prêtes à cela, et dire : O mon Dieu ! nous vous la rendons donc ; mais quand il vous plaira de nous la redonner, votre Nom en soit béni.

Bref, supportez-vous les unes les autres, soyez plus jalouses de votre esprit et de votre perfection qu'un mari ne serait d'une belle femme qu'il aimerait chèrement. Soyez courageuses, et, quand le monde vous méprisera, ne vous contentez pas de recevoir ce mépris comme un gage très-aimable de la bonté de Dieu sur vous, mais recevez-le comme une chose très-propre et convenable à votre petitesse. Aimez-le chèrement, et pour votre particulier et pour le général de l'Institut.

Lorsque vous sentez des répugnances et contradictions en votre chemin, ne vous en étonnez point ; car la vertu se pratique parmi la contradiction et répugnance d'un naturel arrogant et [160] orgueilleux ; oui, les vertus d'humilité, soumission et souplesse d'esprit qui se pratiquent nonobstant ce naturel sont très-solides et très-fortes. Une seule action, pratiquée comme cela, vaut dix fois le ciel ; que dis-je, le ciel, elle vaut plus, car elle vaut le Dieu du ciel. Courage donc, mes chères Sœurs, au service de Dieu.

À Dieu, mes chères Sœurs ; je vous conjure de demeurer petites, basses, humbles, aimant le mépris, la mortification, l'abaissement de vous-même, et tout ce qui vous pourrait rendre petites aux yeux du monde. Eh quoi ! Dieu, qui est si grand, s'est fait si petit pour notre amour, qu'il a toujours caché l'éclat de sa grandeur pour paraître abject ; et nous, qui sommes ses servantes, nous ne voudrions pas nous rendre petites à son imitation ? Nous avons tant dit autrefois que le dessein de Dieu sur nous est que nous soyons très-petites en son Église, en sorte qu'il soit glorifié en notre humilité et bassesse, car c'est ce qu'il veut de nous !

Mon cher Sauveur, je vous recommande ces âmes que vous m'avez commises, et demande très-humblement pardon à votre Majesté des fautes que j'ai faites à leur service, par mon mauvais exemple ; et, je vous supplie aussi, mes chères Sœurs, de me pardonner et prier sa bonté de m'amender. Seigneur, elles sont vôtres ! bénissez-les, mon Dieu, de votre bénédiction éternelle. Je les remets entre vos mains, conduisez-les selon l'ordre de votre divine Providence. Rendez-les obéissantes à votre bon plaisir, à leurs règles, constitutions et ordonnances des supérieurs, très-amoureuses du mépris. Faites, mon cher Sauveur, qu'en tout ce qu'elles feront elles cherchent de s'anéantir elles-mêmes, pour vous glorifier.

Oui, mes très-chères filles, croyez-moi, Dieu veut tirer sa gloire de votre petitesse. Votre éclat doit être de n'avoir point d'éclat ; votre grandeur d'être très-petites à vos yeux et de procurer de l'être aussi en l'estime du monde. [161]

Sainte et sacrée Vierge, Mère de mon Dieu, ces filles sont vôtres, prenez-les donc en votre protection, présentez-les à votre cher Fils, protégez leurs cœurs, afin de les lui rendre agréables. À Dieu, mes chères filles ; je vous laisse sans vous laisser. Je vous donne de très-bon cœur ma bénédiction, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Soulagez vos cœurs, je vous en prie, et demeurez fermes entre les bras de Dieu et conformes à son bon plaisir.

EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES ET PRINCIPAUX TEMPS DE L'ANNÉE

(faites en chapitre)

Exhortation I

(Faite le 1er décembre 1629)

POUR LE PREMIER SAMEDI DE L'AVENT.

sur l'imitation de la sainte vierge.

Puisqu'il a plu à Notre-Seigneur de nous amener jusqu'à ce saint temps de l'Avent, je vous prie, que nous ne le laissions pas passer sans en bien tirer du profit, spécialement à bien faire tous nos saints exercices, et nous avancer au saint recueillement. Pour cela, regardons en ce saint temps, quelle était l'occupation, quelles les actions, les pensées, les désirs et affections de Notre Dame et très-glorieuse Maîtresse, tâchant de l'imiter, selon notre petit pouvoir ; car, mes chères Sœurs, nous avons si souvent le bonheur de recevoir le Saint-Sacrement, auquel est contenu le même Fils de Dieu que la sacrée Vierge conçut, que si nous étions fidèles à correspondre à cette grâce, nous pourrions faire beaucoup d'avancement. Et, je vous prie, qu'à l'imitation de notre glorieuse Maîtresse, qui s'occupait continuellement à regarder le Verbe divin dans ses pures et chastes entrailles, et tenait son cœur en continuel [164] colloque avec lui, nous regardions Notre-Seigneur dans nos cœurs j'entends dans la suprême partie de notre âme et de notre esprit, et là enfermons-nous seules avec lui ; entretenons-le, tenons-nous à ses pieds, non-seulement après la communion, ains journellement. Chacune de vous n'ignore pas, comme je le crois, que Notre-Seigneur ne soit en l'intime de son cœur ; que donc elle ne le laisse jamais, ains qu'elle se tienne toujours proche de son souverain Bien.

Je désire, en second lieu, que nous nous occupions fort, cet Avent, à bien remercier Notre-Seigneur de son admirable Incarnation et venue au monde. Ah, mes chères Sœurs ! n'en soyons pas ingrates ; voilà ce Seigneur qui vient étendre sur nous la grandeur de ses miséricordes. Avant la venue de ce cher Sauveur, la vie était une mort, et la mort une éternelle damnation. Il nous a ressuscitées si saintement par sa naissance, rachetées par sa mort, et nous glorifiera par sa grâce et bonté, si nous correspondons à ses desseins éternels. Rendons, mille fois le jour, grâce à Notre-Seigneur de ses bienfaits, nous ne saurions que lui rendre pour ces faveurs reçues ; rendons-lui nos vœux et notre amour ; adorons-le ; remercions-le de toute notre âme, et sa bonté se contentera.

Exhortation II

POUR LE DEUXIÈME SAMEDI DE L'AVENT.

sur la pureté du cœur et la fête de l'immaculée conception.

Mes chères Filles, j'ai pensé qu'il serait à propos que je vous dise un mot aujourd'hui pour vous convier et exhorter à la pureté de cœur. Pour cela, je vous prie, mes chères Sœurs, de [165] mettre tout de bon la main à l'œuvre, pour rendre pures vos affections et intentions, et non-seulement vous purifier des grands péchés, car, grâce à Dieu, je crois que nous n'en faisons pas ; mais cela n'est pas assez pour des âmes qui sont obligées, par leurs vœux et vocation, de tendre à la pureté de la perfection ; il faut purifier jusqu'à la moindre chose. Tâchons donc, mes Sœurs, de faire nos actions avec la pureté d'intention qu'avait Notre-Seigneur quand il est venu s'incarner et rendre passible et mortel : or, il n'a point eu d'autre motif que la gloire de son Père Éternel et le salut des hommes ; voilà les seuls que nous devrions avoir en retranchant fidèlement tout propre intérêt, toutes recherches vaines, tout désir de plaire aux créatures, tous les tours et retours que nous fait faire notre amour-propre sur nous-même ; enfin, être sans désirs ni prétentions que de la gloire de Dieu et le salut de nos prochains.

Ceci, de prime abord, semblera facile et très-raisonnable, nous étant avis que nous le pratiquerons incontinent, d'autant qu'il n'y a rien de plus juste que cela, tendre tous les jours à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Certes, mes chères Sœurs, il est vrai qu'il n'y a rien de plus juste ; mais regardons de près ; tenons-nous proche de Dieu, et sa bonté ne manquera pas de nous faire connaître combien nous sommes défaillantes en ce point, et combien notre amour-propre nous déçoit. Regardons ce que notre bon Sauveur fait pour nous, et si nous aurions bien le courage d'entreprendre, pour sa seule gloire et le salut de nos prochains, quelque chose mille fois moindre. Hélas ! nos cœurs nous répondront incontinent que nous sommes trop chétives et misérables, et trop soigneuses de chercher nos propres intérêts. Voilà ce bon Dieu qui descend çà-bas, en ce lieu de misères, charge sur lui toutes nos iniquités et nos pauvretés, prend la forme, et, est en effet, un petit Enfant, quoique Tout-Puissant, rebuté dans une étable, souffrant le froid et les autres incommodités, se cachant, s'enfuyant, se tenant resserré [166] pour fuir la tyrannie d'Hérode ; puis, après tout ceci, se tenir l'espace d'environ trente ans parmi les hommes, comme le fils d'un charpentier, et enfin souffrir mille injures, affronts, blasphèmes et tourments ; puis, finalement, après avoir travaillé sans cesse au salut des humains, mourir honteusement de la rude et douloureuse mort de la croix.

Or, dites-moi, qui voudrait entreprendre cela, dans cette pureté de cœur et d'intention incomparable qu'avait ce divin Seigneur en tout ce qu'il fit pour notre salut ; souffrir toutes sortes de maux, étant innocent, pour la seule gloire de son Dieu et le salut du prochain ? Bienheureuse est l'âme qui est en cette disposition ; mais ce n'est pas en ces grandes souffrances que le Sauveur veut que nous l'imitions, puisqu'il ne nous donne pas ces grandes occasions-là. Il veut donc que nous recevions toutes choses comme de sa très-sainte main, en vivres, en vêtir, contradictions, afflictions et autres choses que sa bonté permettra nous arriver, et que nous les supportions amoureusement entre lui et nous, purement pour lui, ôtant de nos cœurs tout ce que nous verrons qui contrarierait cette pureté de la seule gloire de Dieu et du salut des hommes.

Si nous nous tenons proche de Dieu, il nous éclairera, et nous fera voir jusqu'à la moindre impureté qui pourrait être en nos esprits ; car sa bonté se plaît merveilleusement dans les âmes pures et nettes. C'est pourquoi, je vous prie, mes chères Sœurs, autant qu'il m'est possible, que nous nous purifiions en considération de la pureté adorable de la venue de Notre-Seigneur et Maître, et encore en cette considération de la fête que nous célébrerons demain, de l'Immaculée Conception de Notre-Dame et glorieuse Maîtresse et Protectrice, la priant, puisque la moindre impureté, tache de péché ou d'imperfection, ni de corps, ni d'esprit, ni de cœur, ne s'est jamais trouvée en elle, qui a toujours été la sainte colombe toute pure et toute blanche, qu'elle nous obtienne la fidélité à purifier nos cœurs, sans [167] doute nous trouverons mille petites choses à purifier, et que nous les puissions rendre une demeure agréable à son Fils bien-aimé, par leur candeur et véritable pureté. Tâchons, mes chères Sœurs, chacune en notre particulier, de nous rendre attentives à cette pratique, et ne laissons pas passer l'Avent sans en tirer du fruit pour nos âmes, puisque c'est un temps saint, où même les gens du monde s'étudient à la dévotion plus qu'à l'ordinaire.

Exhortation III

POUR LE TROISIÈME SAMEDI DE L'AVENT.

sur les anéantissements du verbe éternel en sa venue ici-bas.

Vous ayant, samedi dernier, parlé de la pureté de cœur, à l'imitation de Notre-Seigneur, et de notre glorieuse Dame et Maîtresse, la Vierge sacrée, je vous dirai aujourd'hui un mot de l'anéantissement, parce qu'il me semble nous être fort nécessaire. Premièrement, le Fils de Dieu, pour nous montrer exemple, est venu s'anéantir d'un anéantissement le plus admirable qui se puisse, non-seulement faire, mais encore penser ; car vous voyez ce Dieu de toute majesté, comme oubliant et anéantissant cette grandeur tant suprême et toute adorable, s'est venu rendre un pauvre petit Enfant dans les flancs d'une de ses créatures.

Or, mes chères Sœurs, j'aurais grand désir que nous imprimassions en nos cœurs cette affection de nous anéantir, en tout ce en quoi Notre-Seigneur s'est anéanti : je dis imprimer en nos cœurs, parce qu'une chose imprimée ne s'efface jamais. Il faut donc imprimer et graver en nos cœurs ce désir de nous [168] anéantir en tout ; mais principalement en l'honneur, en l'estime, au désir d'être aimées, préférées, être tenues pour capables de quelque chose, ou désir d'être employées, d'être tenues pour vertueuses, que sais-je, moi ? en mille propres recherches, lesquelles il faut toutes anéantir à l'imitation de l'anéantissement du Fils de Dieu ; car comme est-ce que ce débonnaire Seigneur ne s'est pas anéanti en l'honneur ? Hélas ! mes chères Sœurs, il s'est réduit en telle extrémité en ce point, que le voilà souffrant comme une autre créature mortelle ; le voilà tenu pour un enfant comme les autres ; le voilà tant rebuté, qu'il n'est reçu de personne, et il n'y a point de maison pour celui qui est le Seigneur de tout le-monde, tellement il a anéanti cette sienne grandeur sous le voile de la nature, lui qui est tout redoutable, tout riche, tout comblé de délices. Le voilà anéanti dans les entrailles d'une Vierge ; et, après sa Nativité, dans une abjection la plus grande qui se puisse dire, et cette Sagesse éternelle se cache sous le masque d'une frêle enfance. De tout-puissant, il paraît comme tout impuissant ; de tout grand, tout petit ; de tout redoutable, tout doux et bénin, qui se laisse gouverner comme un petit agnelet ; de tout riche, des richesses éternelles du Père des lumières, dont il est le Fils naturel et éternel, le voilà tout pauvre entre des mortels, dans une obscure étable, et n'a que très-petitement ses nécessités, selon que sa très-sainte Mère et saint Joseph les lui donnent et fournissent. Il se voulut encore anéantir en la liberté, se mettant comme en prison au sein virginal ; car, ayant l'usage très-parfait de la raison, il pouvait parler et marcher, mais non ; il veut encore faire cet anéantissement, avoir deux yeux et ne regarder point, une langue et ne parler point qu'en son temps comme les autres, et veut anéantir jusqu'à cette petite consolation, qu'il eût pu recevoir, d'être élevé en sa patrie et parmi les parents de sa sainte Mère ; mais il s'en va pauvre, mendiant, et fuyant dans un pays étranger, souffrant mille travaux. [169]

Ah ! mes chères Sœurs, je vous conjure, qu'à cet exemple d'anéantissement, nous prenions force et courage, pour ne laisser en nous nulle chose que nous n'anéantissions. Plût à ce Seigneur, qui s'est tant anéanti pour nous, que nous nous fussions tant anéanties pour lui, que nous ne vêquissions plus en nous-mêmes, mais en lui et en son bon plaisir ; car, mes chères Sœurs, il faut que nous nous anéantissions toutes ; je ne dis pas seulement au désir de l'honneur, de l'estime, d'être aimées et caressées ; mais, qui plus est, anéantir les désirs superflus de notre perfection, qui nous feraient plus penser aux moyens de l'acquérir, que nous tenir proche de Dieu. Il nous faut anéantir en l'honneur, à l'exemple de ce Seigneur ; que rien ne paraisse en nous, que l'abjection, la pauvreté, les fautes, les lourdises, nous tenir basses et très-basses à nos yeux, fort petites en notre propre estime.

Il fallait que notre bon Dieu retînt, par un miracle continuel, ce qui était de beau et de bon en lui, qui est la beauté même et l'essence de toute beauté et bonté, afin de faire voir qu'il a pris les intérêts de notre misère humaine ; mais, quant à nous, nous n'avons qu'à manifester simplement et véritablement notre chétiveté et misère, sans la couvrir en aucune façon ; et il ne faut que cela pour nous tenir basses et abjectes à nos propres yeux et à ceux des autres. Je ne veux pas toutefois dire qu'il faille délaisser de faire des bonnes œuvres, à quoi notre règle et vocation nous obligent, crainte d'être estimées et honorées. Oh non ! mes chères Sœurs, ce n'est pas cet anéantissement-là que Dieu requiert de nous ; mais c'est l'anéantissement de toutes nos inclinations, pour les ajuster à l'exacte observance de nos règles ; car notre nature est ordinairement si dépravée, qu'il est besoin de la beaucoup anéantir, pour l'ajuster à la règle et à la raison. Et si bien je dis qu'il nous faut anéantir, il ne nous faut pas pourtant anéantir pour nous réduire à rien, mais il nous faut suivre l'exemple de notre bon Seigneur et Maître ; nous [170] anéantir en toutes les choses de la nature, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

O, mes très-chères Sœurs ! nous adorons le Fils de Dieu dans le sein de son Père Éternel, triomphant et glorieux ; et ce même Fils, en ce mystère, nous l'adorons anéanti, couvert et caché sous notre nature qu'il a unie à la sienne, ayant, par manière de dire, quitté, en quelque façon, la troupe bienheureuse des Anges, pour vivre dans une étable, parmi les bêtes, naître dans la pauvreté, dans le mépris et dans la douleur ; il sort, en quelque manière, de ses joies éternelles pour se venir rendre un enfant pleurant et tremblotant. Je vous prie, que ces jours qui nous restent devant le saint jour de Noël, que nous nous employions à considérer fidèlement l'anéantissement de ce grand Dieu, pour l'imiter selon notre faible portée ; mais, spécialement, anéantissons ces désirs d'être aimées, estimées et préférées ; enfin anéantissons tout ce que la divine bonté nous fera voir n'être pas conforme à lui et à son bon plaisir. Tenez-vous proches de lui, et préparez des cœurs purs et nets pour l'y loger en son arrivée au monde ; car, si vous lui ouvrez, il entrera et demeurera avec vous ; j'en supplie sa bonté.

Exhortation IV

(Faite en 1631)

POUR LE TROISIÈME SAMEDI DE L'AVENT.

sur l'humilité de saint jean-baptiste.

Je pense, mes Sœurs, que l'Église nous représente l'Évangile auquel on voit l'humilité de saint Jean (pour nous exciter à l'imitation de ses vertus) ; au moins, il y a plus de quinze jours [171] que j'ai désiré que Monseigneur nous en parlât. Cet Evangile nous fait voir le glorieux saint Jean, qui répond à tout par négative : Es-tu Prophète ? Non. Es-tu Élie ? Non. Es-tu Christ ? Non. Enfin, il ne répond que par négative ; si qu'il contraint ceux qui l'interrogeaient de lui dire : Qu'es-tu donc ? Et il leur répondit cette sainte parole de vérité : Je ne suis rien.

O mes Sœurs, que bienheureuse est l'âme qui nie tout ce qui peut l'élever, et qui, à toute rencontre, dit de bouche et de cœur, avec croyance et sentiment : Je ne suis rien, car c'est la parole de vérité.

Toutes les créatures, dit le prophète, sont devant Dieu comme si elles n'étaient point ; cela veut dire : tous les cieux, tous les royaumes, toutes les nations, bref, toute la terre, et tous ceux qui l'habitent ne sont rien devant la souveraine grandeur de Dieu. Or, dites-moi, mes chères Sœurs, si tout le monde et toutes les nations ne sont rien devant Dieu, que sommes-nous, sinon seulement que le rien même ? C'est une parole qui m'a donné souvent à penser : toutes les créatures ne sont rien devant Dieu ; il faut donc tirer cette conséquence : si tous les peuples qui habitent la terre ne sont rien, moi qui ne vaux pas le moindre, que puis-je être ? Cette pensée est salutaire, parce qu'elle porte puissamment l'âme à la connaissance de sa bassesse. Connaître cette bassesse, disait notre Bienheureux Père, c'est n'être pas bête ; et, partant, je vous exhorte, mes Sœurs, s'il y en a quelqu'une qui présume quelque chose de soi, qu'elle recourt à la connaissance de sa bassesse ; mais qu'elle ne s'arrête pas là, ains qu'elle aime cette petitesse, vileté et abjection, et désire que toutes la traitent comme abjecte et chétive ; ainsi elle acquerra la sainte humilité. Sachez, mes Sœurs, que l'humilité est le siège de la grâce : Sur qui reposera mon esprit, dit la Vérité éternelle, sinon sur l'humble qui craint mes paroles ? Autant que nous nous abaisserons par vraie humilité de cœur, autant le Tout-Puissant s'abaissera en nous [172] pour combler nos cœurs de l'abondance de son Saint-Esprit, lequel nous préparera pour recevoir le Seigneur en sa sainte naissance, et cette préparation ne sera autre qu'un accroissement d'humilité ; car ce divin Sauveur et Maître ne se complaît que dans les âmes profondément anéanties, humbles et petites à leurs propres yeux. Jetons les yeux sur Notre-Seigneur, requérons son secours, afin que nous soyons enseignées, dans ce que nous avons à faire, pour le recevoir à son arrivée au monde. Il ne nous enseignera rien autre chose que ceci : qu'il faut tenir nos cœurs hauts, élevés en la grandeur et miséricorde de Dieu, et profondément anéantis en notre vileté, bassesse et abjection : et, voyez-vous, mes Sœurs, les trésors des richesses de Dieu se déploient dans les âmes pauvres, cela veut dire humbles, basses et petites. Soyons donc bien pauvres, bien petites et bien simples ; car Notre-Seigneur prendra soin de nous évangéliser : cela veut dire de nous enseigner ses divines volontés.

Et s adressant à une Prétendante qui demandait d'entrer à son essai : Hé bien ! ma très-chère fille, vous avez bien regardé ; avez-vous bien considéré si votre cœur pourra bien s'accommoder à toutes les observances ? Car, voyez-vous, ma fille, ce que vous entreprenez n'est pas petite besogne ; il est requis d'avoir un grand courage : vous prétendez, en entreprenant cette vocation, une guerre continuelle, et un renversement entier de tout vous-même : voire, ma fille, vous entreprenez de mourir à la nature, pour vivre à la grâce de Dieu. Dites-nous ici qu'est-ce qui vous invite à entreprendre une chose si grande ?

Bénissons Dieu, ma fille, voilà un bon motif ; et puisque vous prenez Notre-Seigneur avec vous, j'espère que si vous ne le quittez point, aussi ne vous abandonnera-t-il pas. Mettez profondément cette maxime en votre cœur : Sans Dieu je ne puis rien, avec Dieu je puis tout. Or, tenez-vous profondément humble devant Dieu, en reconnaissance de l'honneur qu'il vous [173] fait de vous choisir pour son épouse, et pour vous loger en sa sainte maison. Il vous a tirée de parmi les maux, les misères, les niaiseries et vanités du monde, parmi lesquelles, hélas ! ma fille, peut-être vous fussiez-vous perdue ; et regardez que si vous correspondez à la grâce divine, Dieu vous prépare une robe de gloire et d'immortalité, de laquelle sa bonté vous vêtira, si pour son amour vous dévêtez bien votre cœur de toutes les choses du monde et de vous-même ; enfin, il vous fera régner avec ses fidèles épouses dans sa glorieuse éternité, où il changera nos chétifs corps passibles et mortels en des corps glorieux.

Or sus, ma chère fille, allez vous offrir à Dieu, tandis que nous poursuivrons le chapitre. Remettez-vous bien toute entre ses mains, et celles de l'obéissance, pour n'être désormais plus à vous, mais à son bon plaisir, par le renversement et changement total de toutes vos inclinations, habitudes, passions, paroles, pensées et gestes, pour vous réduire en l'état bienheureux des âmes qui s'étant délaissées elles-mêmes, ne cherchent plus que Dieu, par la voie d'une exacte et sainte observance.

Exhortation V

(Faite le 15 décembre 1629)

AVANT LA PETITE RETRAITE DE NOËL

sur les présents qu'il. faut faire à notre -seigneur.

Je crois que voici le dernier chapitre que nous tiendrons, avant la Nativité du Sauveur, ce qui me fait vous prier, mes chères Sœurs, de vous y bien préparer. Pour le mieux faire, j'ai pensé de vous avertir de regarder un peu vos résolutions, et les bonnes affections que Dieu vous a données en vos [174] solitudes, car il me semble que cette ferveur commence un petit peu à s'amortir.

Je vous prie, mes chères Sœurs, faites soigneusement ce que je vous veux dire : regardons devant Dieu nos affections et toute notre âme, pour voir en quelle disposition tout cela est, pour les purger des défauts que nous y remarquerons, afin de pouvoir présenter à Notre-Seigneur quelque chose à son arrivée au monde. Mais, hélas ! c'est un Seigneur si grand, si riche, si puissant, qu'il n'a que faire de nos biens, comme dit David. Quels présents lui pourrons-nous donc faire, si tout ce monde est sien ? Il lui faut offrir des âmes pures, et des cœurs nets et blancs, et vides de toutes choses terrestres ; mais, voyez-vous, il faut que nos âmes soient nettes pour être offertes à cet Enfant divin, qui naît à ce jourd'hui, Auteur de toute pureté et sainteté. Voilà le plus agréable présent que nous lui pourrions faire, un cœur net, contrit et humilié ; il ne veut de nous que le cœur. Ah ! mon fils, donne-moi ton cœur. N'est-il pas plus que raisonnable que nous lui donnions ce qu'il demande, puisqu'il nous vient donner la vie, et charger sur lui les peines de nos péchés ; et, par un effet non pareil de sa grande miséricorde, bonté et libéralité, nous vient ouvrir le paradis, et nous donner sa grâce et amitié ? Donc, en contre-échange, s'il faut ainsi parler, ouvrons-lui nos cœurs, et les lui donnons entièrement pour sa demeure.

Je vous supplie, que ces trois jours de solitude, notre principal soin, soit de purifier nos âmes, pour les rendre capables de recevoir les fruits de cette sacrée Nativité. Prenons courage nouveau, pour cheminer parfaitement, en l'observance de nos règles, et chacune à la vertu dont elle connaît avoir le plus besoin, combattant les défauts particuliers, dont nous avons eu lumière en nos solitudes, prenant de nouveaux cœurs et non des lumières et résolutions nouvelles ; mais, par une vive et générale volonté, observons fidèlement celles que nous avons faites [175] en nos retraites ; c'est bien assez pour nous ; la multiplicité gâte souvent.

Préparons donc ainsi nos cœurs par pureté, amour et fermeté à nos bons propos, les vidant de tout autre désir que d'y recevoir ce divin Enfant, lequel les trouvant ainsi bien disposés, il y naîtra assurément, et habiterons avec lui éternellement.

Exhortation VI

POUR LE DERNIER SAMEDI DE 1629

sur la brièveté de la vie.

Le jour d'aujourd'hui parle pour moi ; voilà que nous sommes à la fin de cette année qui s'en va engloutir dans le néant, où tant d'autres se sont abîmées.

Le temps passe ; les années finissent, et nous passons et finissons avec elles ; mais il faut faire de fortes et absolues résolutions, que, si Notre-Seigneur nous donne l'année qui vient, nous l'emploierons mieux que ces autres passées. Cheminons d'un pas nouveau à son service divin et à notre perfection ; prenons donc de grands courages pour travailler tout de bon à la ruine de nous-mêmes, afin que cette année prochaine ne s'aille derechef abîmer dans son gouffre, et que, cependant, nous ne demeurions toujours dans nos imperfections, misères et iniquités ; je dis, iniquités, parce que tout ce qui est contre Dieu, pour petit qu'il soit, est inique. S'il est vrai, mes chères Sœurs, qu'il faille que le juste se justifie, et le saint se sanctifie, combien plus faut-il que l'homme inique retourne à l'équité et droiture, l'injuste à la justice ; que le pécheur délaisse son mauvais [176] chemin et entre en la voie de sanctification ; que l'âme tiède et nonchalante prenne de la ferveur, pour changer en l'amour de Dieu la froideur de ses tépidités.

De vrai, mes chères Sœurs, j'ai grand désir que vous pensiez tout de bon à ceci ; car ce n'est rien de commencer des années, si nous ne commençons de mettre la main à la besogne ; autrement nous serons tout étonnées, que nous verrons le temps couler, et nous avec lui, sans aucun profit pour notre âme. Je désire bien que cela ne soit pas, mais que vous considériez comme le temps s'en va. La figure de ce monde passe ; rien n'y est permanent et durable que la parole de Dieu ; le ciel et la terre, et tout ce qui. se trouve en iceux, passe et s'évanouit de nos yeux. Que faire donc, parmi ces vicissitudes ? Ce que dit le bon David : Fais bien et espère en Dieu. Faisons le mieux notre devoir qu'il nous sera possible ; employons le temps que Dieu nous donne, avec grand soin, puis, espérons en sa souveraine miséricorde ; mais souvenons-nous de faire bien, car notre fin s'approche : nous vieillissons et approchons journellement de notre mort, à mesure que nos jours, les mois, les ans s'écoulent, et que tout prend fin. Mais savez-vous, mes chères Sœurs, nos fautes, nos infidélités ne s'anéantissent pas comme les jours et les ans, ains elles nous seront toutes représentées à l'heure de notre mort, et nous y devrions penser souvent ; car, je vous assure, que c'est une sainte et salutaire cogitation que celle de notre fin, qui nous fait opérer plusieurs bonnes œuvres et fuir beaucoup de mal. Le sage la conseille en plusieurs endroits : Pense à ta fin dernière, et tu n'offenseras point. Souviens-toi de ton heure dernière et de ton dernier passage. Il semble que les âmes, esquelles Dieu s'est fait connaître, qu'il a retirées à soi du tracas du monde, ne devraient point laisser finir les années, les mois et les jours mêmes, sans une profonde considération, voyant comme tout est muable, passager et périssable, excepté Notre-Seigneur, leur souverain Époux, auquel elles devraient [177] s'attacher uniquement. Rien de tout ce que nous aurons, ferons, dirons, en ce monde, ne nous demeurera, que deux choses : savoir, le bien et le mal. Je voudrais, mes Sœurs, que vous profondassiez ces pensées, et que vous en parfumassiez vos cœurs ; ce ne serait pas, à mon avis, sans utilité.

Or sus, commençons donc l'année au nom de Notre-Seigneur, mais avec des efficaces résolutions de commencer à le servir fidèlement, selon notre petit pouvoir ; car il ne veut que ce que nous pouvons, mais cela il le veut : soyons soigneuses de le lui donner, faisant bien, puis espérant et nous confiant en son infinie miséricorde.

Exhortation VII

(Faite en 1629)

POUR LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE

sur les dispositions requises pour bien faire les dépouillements marqués par la règle.

Je me suis souvenue que notre Bienheureux Père m'a souvent dit, que, lorsqu'il oyait chanter ce verset : Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y retournerai, il recevait une consolation nonpareille. Pourquoi pensez-vous, mes chères filles, que notre saint Fondateur eût une si grande joie lorsqu'il oyait dire ces paroles ? Sinon parce que c'était une âme qui aspirait et qui est parvenue au comble de la perfection, et qui savait bien, que, tandis que nos affections seront attachées à quelque chose de ce bas et misérable monde, nous ne serons jamais parfaites. Et moi, qui suis la plus imparfaite et la plus mauvaise qui se puisse trouver, toute pauvre de vertu que je suis, je ne [178] laisse pas de m'étonner infiniment que quelque chose, hors de Dieu, puisse engager nos cœurs.

À la vérité, cela m'étonne merveilleusement de voir qu'une âme qui fait état d'aspirer au ciel, s'attache à des choses d'ici-bas, où rien n'est capable de contenter le cœur. C'est avoir l'esprit un peu hébété, si je l'ose dire ainsi, de s'attacher à ces bagatelles, puisque nous savons que les attaches, pour petites qu'elles soient, retardent notre perfection. Il faut, pour être parfaites filles de la Visitation, être dépouillées des propres recherches, indifférentes et abandonnées entre les mains de Dieu et de l'obéissance, car il est certain, mes chères Sœurs, que, tant que nous serons attachées à quelque chose, pour petite qu'elle soit, nous ne serons jamais bien unies avec Dieu, ni, par conséquent, parfaites.

Vous savez que notre Bienheureux Père dit « que seulement l'attache à une pensée inutile empêche la perfection ; » cette attache étant un obstacle et entre deux, entre Dieu et nous, entre Dieu et notre perfection. Voyez donc quelle affection nous devrions avoir pour nous dépouiller et dénuer, disant de bon cœur : Nue je suis sortie du sein de ma mère, la terre, et toute nue je désire d'y retourner, puisque les attaches m'empêchent d'être bien unie à mon Dieu, et d'arriver à la pure perfection à laquelle ma vocation m'appelle.

Que pensez-vous de votre sainte vocation, mes Sœurs ? Je vous dis qu'elle vous appelle à une aussi grande pureté de vie que celle des Anges, s'ils avaient des corps ; car, en tant que religieuses, nous devons viser à la perfection et pureté angélique ; et, certes, je vois que nous ne pensons pas assez à cette pureté de vie à quoi nous sommes appelées. Regardons la constitution de la pauvreté, à quel dénûment ne nous invite-t-elle pas ? celle de l'obéissance, à quel renoncement de toute propre volonté ? et celle de la chasteté, à quelle pureté de cœur, de corps et d'esprit nous oblige-t-elle ? Examinons-nous, si nous [179] les avons bien observées cette année, et nous trouverons qu'il nous reste bien du chemin à faire. Il faut prendre bon courage pour le faire l'année où nous entrons demain. Travaillons tout le long d'icelle, et tout le long de notre vie, à nous dépouiller et anéantir, tant au corps comme en l'esprit, étant les choses auxquelles cet Institut vise plus : à laisser tout, pour n'avoir que Dieu seul.

Je ne sais s'il serait bien possible qu'une âme qui goûte Dieu, et qui a du zèle pour sa perfection, s'attachât à ces choses extérieures, dont nous nous dépouillons aujourd'hui : des charges et offices, des chambres et cellules, des chapelets, images, médailles, des livres et telles autres choses ; cela serait indigne d'une âme religieuse et qui sait que la parfaite perfection gît en la nudité et soumission de cœur à Dieu et à ses supérieurs. Ne permettons pas, mes chères Sœurs, que nos pauvres cœurs soient empêchés d'être unis à leur souverain Bien par ces chétives attaches d'être employées ou non, ceci ou cela : Rien que Dieu, sa volonté et l'obéissance, devons-nous dire.

Si, en faisant nos professions solennelles, nous nous sommes toutes remises à Dieu et à la direction de la Congrégation, voudriez-vous bien maintenant vous reprendre ? Vous avez dit : Je choisis Jésus, mon Seigneur et mon Dieu, pour l’unique objet de ma dilection. N'est-ce pas démentir votre parole, si vous vous attachez à quelque chose ? Avoir choisi Jésus pour l'unique objet de votre dilection, c'est avoir promis que vos cœurs n'auront d'autres affections qu'à lui plaire, qu'à l'aimer et le servir, et que tous vos désirs seront pour Jésus, toutes vos sollicitudes pour Jésus, toutes vos pensées pour Jésus, bref, toute votre âme et vos facultés pour Jésus seul, lequel vous avez de votre pure, libre et franche volonté choisi pour l’unique Époux de vos cœurs, et seul objet de votre amour.

Il faut donc, mes chères Sœurs, en vertu de ce sacré choix et très-sainte élection, que vos cœurs demeurent ainsi tout nus, [180] et abandonnés entre les mains de Dieu, lui laissant faire de vous tout ce qu'il lui plaira, vous dépouillant de tout propre intérêt, satisfactions, consolations et recherches, en faisant une sainte remise et abnégation de tout cela au pied de la croix du Sauveur.

Après avoir dit : J'ai choisi la Congrégation pour ma direction, serons-nous bien si chétives que de vouloir avoir quelque volonté pour nous gouverner nous-mêmes ? Ne serait-ce pas aller évidemment contre notre profession, de vouloir plutôt ceci que cela, cette charge que l'autre ? Il faut que vous sachiez que, par ces paroles : J’ai choisi la Congrégation pour ma perpétuelle direction, nous nous sommes obligées de vivre toute notre vie, en continuelle soumission et remise de toute volonté propre, entre les mains des supérieures qui gouvernent la Congrégation. Je dis telles qu'elles soient, à notre gré ou non, pour faire désormais, non notre volonté, mais la leur ; non plus ce que nous désirerons, mais ce qu'elles nous ordonneront.

Par le premier choix, nous nous sommes attachées à Jésus, et obligées de n'engager jamais notre amour qu'à lui ; par le second, nous nous sommes de même obligées tellement à nous laisser conduire à nos supérieures, à être si fidèles à leur direction, que nous puissions dire : « Je n'ai plus de liberté, ni d'esprit, ni de corps ; j'ai tout remis à la Congrégation qui me dirige ; je ne me suis rien réservée que le désir de me laisser tourner et virer comme l'on voudra. » Lorsque nos cœurs répugnent à quelque obéissance, je voudrais que nous leur dissions : « Pourquoi y répugnez-vous ? Je dois obéir, et non plus choisir ce que je dois faire. »

Je crains, mes chères Sœurs, que, faute de considération attentive sur nos obligations, nous n'y ayons fait plusieurs manquements par le passé, desquels, Seigneur ! nous vous demandons très-humblement pardon et nous vous crions merci ! [181] (miséricorde) mes Sœurs et moi, du profond de nos cœurs, de tous les manquements que nous avons fait cette année, contre l'observance de notre Institut, et de la négligence avec laquelle nous avons marché en votre divin service, des fautes que nous avons faites contre la très-sainte humilité, simplicité, candeur, cordialité et charité, desquelles fautes et de toutes nos autres offenses, nous demandons pardon en esprit d'humilité, priant votre infinie Bonté de jeter sur nous l'œil de sa miséricorde, nous faisant sentir la grandeur de vos misérations, par les mérites du sang précieux que vous avez répandu pour nous, par les intercessions de votre sainte Mère et de votre loyal serviteur notre Bienheureux Père.

Et à vous, mes chères Sœurs, je vous demande très-humblement pardon, de tout mon cœur, des continuelles mauvaises édifications que je vous ai données, par mes déportements, et du peu de soin avec lequel je vous sers, vous priant me pardonner et prier Notre-Seigneur qu'il me fasse la grâce de me changer.

Voici une action qui a été établie en notre Ordre, par une spéciale providence de Dieu, et laquelle se fait tous les ans (de changer de rangs, de cellules, de croix, chapelets, images, etc., etc.) ; mais vous savez que ce n'est pas tout que ce dépouillement extérieur ; il en faut faire d'autres intérieurs bien plus excellents ; car, non-seulement, l'âme qui tend à la perfection, ne doit être attachée à rien d'extérieur et temporel, ains il faut qu'elle se dépouille de toutes les lumières, connaissances, sciences, intelligences et satisfactions intérieures, quand il plaira à Dieu. Oui, même qu'elle dépose en ses bénites mains le désir des vertus, de la perfection, voire, de son salut éternel, ne voulant de tout cela que ce que Dieu lui voudra donner, et, non plus : c'est ainsi qu'était notre saint Fondateur.

L'âme, Épouse de Dieu, se doit tellement dépouiller de tout [182] ce qui est ici-bas, et de tout ce qui la concerne, qu'elle ne doit plus regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle veut et ne veut pas. Oh ! quelle misère humaine ! on attache l'âme, qui est si précieuse, à des plaisirs, à des contentements, à des satisfactions terrestres ; tout cela n'est que vraie fumée. Cette belle âme, qui a cette si noble capacité de tendre à Dieu, de se joindre à son souverain centre, nous l'arrêtons vainement aux choses frivoles de ce bas monde, où tout périt ; nous lui faisons grand tort. Tout ce que nous pourrions penser de lui donner, en ce monde, pour beau, plaisant et agréable qu'il fût, n'est rien ; car il est écrit : Toutes les nations du monde ne sont rien devant Dieu.

O mes chères Sœurs ! concevons bien ceci : tout ce qui n'est pas Dieu ne nous doit rien être ; cela passe comme l'ombre et s'écoule comme l'eau ; que nous servira donc tout cela ? que de regrets à notre mort ! Hélas ! nous ne savons l'heure que nous ouïrons la trompette qui nous annoncera qu'il faut rendre notre âme à Celui qui nous l'a donnée en garde. Ah ! que plusieurs des mortels seront étonnés à cette heure-là, voyant comme ils ont mal gouverné cette âme qui était créée à l'image de Dieu ! Ah ! que nous serons honteuses, mes chères Sœurs, si nous avons barbouillé et sali l'image de ce grand Dieu, si nous l'avons salie dans la bourbeuse fange de cette terre !

Veillez et priez, car nous ne savons l'heure, ni le temps auquel le Seigneur et Maître viendra, et qu'il lui faudra rendre compte. Prenons garde à nous, mes chères Sœurs, afin que quand ce Maître souverain viendra, il ne nous trouve pas dormantes au foyer des désirs mondains et terrestres, les pieds pleins de la poussière des choses de ce monde, lesquelles ne sont qu'impuretés et vanités, comme dit le Sage : J'ai considéré tout ce qui est sous le soleil, tout ce que contient ce monde visible, et je vois que tout cela n'est que vanité. Je vous prie, mes Sœurs, que vous fassiez cette considération sérieusement ; et [183] voyez combien c'est une chose indigne d'une servante et épouse de Jésus, d'avoir attache à ceci ou à cela, désirer une charge et en avoir une autre à contre-cœur. Que s'il y en a quelqu'une qui ait de ces affections, qu'en ce moment où je parle, elle s'en défasse, et les remette aux pieds de Notre-Seigneur, duquel la bonté est si grande qu'il ne faut qu'un moment pour nous convertir à lui, et il nous reçoit à bras ouverts. Que, donc, chacune reçoive humblement, comme de la main de Notre-Seigneur, ce qu'il lui écherra, et que toutes se résolvent, par une entière soumission à sa volonté, à faire cordialement et de bon cœur ce que l'obéissance lui ordonnera ; car, sachez, mes chères Sœurs, que ce n'est rien de plier le col sous l'obéissance, si on ne plie de bon cœur le jugement et tout l'intérieur. Bienheureuses les filles de la Visitation qui seront tellement démises d'elles-mêmes que leurs supérieures les trouvent toujours prêtes à faire ce qu'elles voudront !

Exhortation VIII

(Faite en janvier 1033)

SUR LE BON USAGE DU TEMPS.

Mes très-chères Sœurs, il serait bien à désirer que nous ne fussions pas telles à la fin de cette année que nous sommes maintenant ; mais que nous l'employassions mieux que celle qui est passée, en laquelle nous avons eu pourtant des bonnes pensées et des bons désirs ; néanmoins, si nous mettons la main à la conscience, et que nous regardions devant Dieu, sans nous flatter, nous verrons clairement que nous n'en avons pas tiré grand fruit, et que nous avons fort peu avancé au prix de ce [184] que nous eussions fait, si nous eussions fait valoir les grâces et les moyens que Dieu nous a présentés, et que nous eussions fait tout le bon usage que sa douce bonté requérait de nous, selon ses desseins éternels.

II y a bien de la différence entre se regarder devant Dieu, et se regarder devant soi-même : si nous nous regardons devant Dieu, nous nous verrons telles que nous sommes ; mais si nous nous regardons devant nous-mêmes, nous nous verrons telles que notre amour-propre nous suggérera. Il nous fait bien du mal, cet amour de nous-même ; assurez-vous, mes Sœurs, que si nous ne le mortifions et ne ruinons ses propres recherches, ses propres intérêts, cette vanité et bonne opinion de nous-mêmes, nous n'avancerons point en notre voie ; nous demeurerons toujours des naines en la vertu ; nous ne rendrons point à Dieu ce que nous lui devons et à notre vocation. Il n'y en a pas une ici qui soit enfant ; plût à Dieu que nous le fussions bien en innocence et humilité. Nous avons donc assez de jugement et d'esprit pour savoir et considérer ce que notre Institut demande de nous, les grandes obligations que nous avons, par notre vocation, de tendre à une grande et épurée perfection : c'est à quoi je vous exhorte, mes chères Sœurs, autant qu'il m'est possible, et m'y exhorte aussi moi-même la première, comme en ayant le plus de besoin.

Si nous nous déterminons, à bon escient, de faire ce que nous devons, nous glorifierons Dieu, nous consolerons nos supérieures, et notre âme sera en paix ; nous vivrons contentes et en repos en cette vie, laquelle se passe et s'en va. Nous courons à notre fin comme les eaux courent et se vont rendre à la mer, qui est leur fin et le lieu de leur centre, où elles s'arrêtent. Que pouvez-vous vivre ? vingt ans, trente ans, cinquante ans. Hélas ! peut-être n'avons-nous qu'un jour, voire, qu'une heure et un moment : cela est dans les décrets éternels de Dieu, qui a compté tous nos jours, qui sait ce qu'il nous veut [1858] donner, et combien il nous en faut pour faire notre salut et tendre à la perfection à laquelle il nous appelle. Faisons en sorte que nous lui rendions bon compte du temps qu'il nous donnera, s'il nous donne cette année entière, ou qu'il ne nous en donne qu'un mois, une semaine, un jour ou un instant ; enfin, employons bien ce qu'il nous donnera, pour lui en rendre bon compte, et ne nous faisons pas ce tort de le laisser écouler sans profiter.

Nous n'avons pas besoin de faire rien de nouveau, ni d'être en peine pour connaître la volonté de Dieu ; car elle nous est signifiée et marquée dans nos règles. Marchons donc, mes Sœurs, par ce chemin-là, en général ; et, pour notre particulier, suivons la direction de notre supérieure, et je vous assure que nous arriverons à bon port, et que Dieu nous consolera et bénira.

Exhortation IX

POUR LE PREMIER SAMEDI DE CARÊME.

sur la vigilance et la prière. – admirable définition de l'esprit de la visitation, par notre bienheureux père saint françois de sales.

Mes chères Sœurs, je n'ai à vous dire autre chose que deux mots, qui sont de Jésus-Christ même : « Veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation. » Veillons donc, mes chères Sœurs, puisque nous savons que, bienheureux est le serviteur qui sera trouvé veillant par le Père de famille ; veillons sur nous-mêmes, sur nos actions, paroles et pensées ; sur notre esprit, afin qu'il ne s'occupe que de Dieu, en Dieu et [186] pour Dieu ; veillons sur notre âme, pour la conserver pure et fidèle, et pour tenir ses passions soumises et bien rangées ; enfin, veillons sur tout ce qui est en nous, afin que rien n'y soit hors de règle, que nos pensées soient de Dieu et nos paroles d'édification au prochain ; car, il arrive souvent, que, par nos discours, on connaît que nous avons cessé de veiller sur nous-mêmes, et que nous ne craignons pas assez d'offenser Dieu ; enfin, veillons aussi sur nos sens, pour les mortifier, et afin qu'ils n'introduisent la mort dans notre âme ; et, après que nous aurons bien veillé, prions, afin que Dieu vivifie notre foi, et pour faire voir que nous attendons tout notre secours de sa bonté, que nous avons mis en lui toute notre espérance, et que nous n'attendons aucun bien que de lui seul. Il faut, mes filles, nous affectionner surtout au saint recueillement et à la prière.

Je me souviens, à ce propos, que le cardinal de Marquemont, ayant demandé un jour à notre glorieux Père quelle intention il avait, en fondant une nouvelle religion de filles, puisque déjà on en comptait un si grand nombre, notre aimable Saint lui répondit promptement : « C'est pour donner à Dieu des filles d'oraison, et des âmes si intérieures, quelles soient trouvées dignes de servir sa Majesté infinie et de l'adorer, en esprit et en vérité, laissant les grands Ordres, déjà établis dans l'Église, honorer Notre-Seigneur par d'excellents exercices et des vertus éclatantes. Je veux que mes filles n'aient autre prétention que de le glorifier par leur abaissement ; que ce petit Institut de la Visitation soit comme un pauvre colombier d'innocentes colombes, dont le soin et l'emploi est de méditer la loi du Seigneur, sans se faire voir ni entendre dans le monde, qu'elles demeurent cachées dans le trou de la pierre, et dans le secret des mazures, pour y donner à leur Bien-Aimé vivant et mourant des preuves de la douleur et de l'amour de leurs cœurs par leur bas et humble gémissement. » [187] Voyez-vous, mes Sœurs, comme nous devons être filles d'oraison, si nous voulons suivre les intentions de notre saint Père. C'est principalement dans ce temps de Carême, que nous devons nous appliquer à cet exercice, et où tout doit respirer le recueillement et la mortification, même dans nos récréations. Je vous prie donc, mes Sœurs très-chères, de nous avancer dans les vraies vertus, suivant Notre-Seigneur dans le désert, et priant comme il nous l'enseigne, afin que nous n'entrions point en tentation.

Exhortation X

POUR LE DEUXIÈME SAMEDI DE CARÊME.

sur l'excellence de la perfection de l'institut, qui est des plus pures que l'on puisse trouver en l'église de dieu.

Je ne puis rien présenter à vos yeux, en ce saint temps de Carême, mes chères Sœurs, rien, dis-je, qui soit plus pressant que l'obligation que nous avons de tendre à la perfection, car ce n'est pas jeu d'enfant. Nous nous sommes toutes, de franche volonté, obligées d'y tendre, par des vœux grandement solennels ; et ce n'est pas à une petite perfection, ains à la perfection de notre vocation, et chacun tient que la perfection de la Visitation est des plus grandes, pures, solides et vraies qui soient au monde. Ce qui est très-certain, car si notre Bienheureux Père, qui avait connaissance de tous les états de perfection, en eût trouvé une plus pure et plus relevée, il nous l'aurait donnée. Or, nous nous devons fort humilier, et remercier Notre-Seigneur de nous avoir mis dans une voie si sainte, où nous [188] pouvons marcher assurément. Mais, mes chères Sœurs, pensez et repensez à ce que notre Bienheureux Père a dit, que pour avoir l'esprit de la règle, il faut la pratiquer. Je vous en dis de même, que pour avoir la perfection de notre vocation, il faut pratiquer les enseignements qui nous y sont donnés.

Sur cela, je vous prie donc, mes chères Sœurs, que ce saint temps du Carême ne se passe pas sans que vous voyiez vos Règles, Constitutions et Coutumier ; nous ne les lisons point assez. Ce n'est pas que je veuille que vous lisiez le Cérémonial et le Directoire ; mais je vous conseille, de tout mon cœur, de voir les saints documents qu'ils nous donnent, comme aussi les Écrits de notre Bienheureux Père. Vous y verrez des miroirs de la perfection à laquelle cette vocation nous oblige, où elle nous appelle. Ah ! mes chères Sœurs, nous sommes si bien instruites ! Allons donc fervemment en notre voie, et suivons l'esprit qui nous conduit, car il est assuré.

Aimons Notre-Seigneur et le servons avec crainte, mais d'une crainte amoureuse, chaste et filiale, qui craint de ne pas assez plaire à son Époux, d'offenser son Père, de déplaire à ce divin Amant ; et, croyez-moi, mes Sœurs, quoiqu'on vous dise qu'il faut aller par des voies relevées, tandis que nous sommes en cette vie, il faut craindre Dieu. Bienheureux qui craint Dieu et assure sa vocation par de bonnes œuvres, et qui opère son salut en crainte et tremblement. Voilà ce que la sainte Écriture nous dit ; et l'on ne peut conserver un vrai et efficace désir de servir Dieu, si l'on n'a pas une sainte crainte de lui déplaire, de l'offenser, et de lui donner sujet de retirer de nous sa grâce et ses inspirations. [189]

Exhortation XI

(Faite en 1630)

POUR LE SAMEDI AVANT LE DIMANCHE DE LA PASSION.

sur la mort et les souffrances du sauveur.

Mes chères Sœurs, je n'ai que deux mots à vous dire. La sainte Église, comme une soigneuse et charitable mère, nous propose, le dimanche de la Passion, pour nous prévenir et nous remémorer spécialement les travaux du Sauveur, afin que nous préparions nos cœurs pour célébrer dévotement cette très-grande et sainte semaine, en laquelle l'œuvre de notre Rédemption a été si copieusement parachevée. Cette Rédemption commença dès l'instant de l'adorable conception du Verbe Éternel, aux très-pures entrailles de la Vierge, sa sainte Mère, et elle se paracheva en la Passion du Sauveur, comme il dit à son Père : Mon Père, tout est consommé ! toute l'œuvre que vous m'aviez commise est achevée.

Ah ! que bienheureuses serions-nous, mes chères Sœurs, si, à l'heure de notre mort, nous pouvions dire à Notre-Seigneur, avec vérité : Mon Seigneur et mon Dieu, l'œuvre de ma perfection que vous m'avez commise est achevée : j'ai tout accompli mes vœux et obligations. Donc, mes chères Sœurs, ce dimanche nous fait ressouvenir de nous préparer, par une sainte ressouvenance des travaux du Sauveur, à la célébration de la sainte semaine, considérant ce que Dieu a fait pour nous, et nous encourager à l'imiter. Que, s'il a fallu, comme dit l'Écriture, que le Fils de l'homme soit entré dans sa gloire et en son royaume, par multitude de travaux et tribulations, nous sommes déçues, si nous pensons y entrer par quelque autre chemin. Mon Dieu ! mes chères Sœurs, s'il est dit qu'il a fallu que le Fils de [190] l'Homme soit entré dans son héritage, dans un royaume déjà sien, par la douleur et tribulation, pensons-nous, chétives et misérables créatures, d'y entrer par les plaisirs, et en contentant notre sensualité ! Oh ! Dieu nous garde de cette témérité ! aimons, aimons nos petites souffrances, et préparons-nous, par la considération de celles de Notre-Seigneur, à de plus grandes, quand il lui plaira nous les envoyer. Cependant faisons profit de ce saint temps ; tenons-nous au pied de la croix du Sauveur, écoutons ses paroles, et les gardons dans notre cœur ; demandons-lui une goutte de son sang pour embaumer nos cœurs, ou plutôt remercions-le de ce qu'il nous le donne, pour purifier nos âmes, et qu'il les rachète par sa propre vie ; et tâchons de bien mourir à nous-mêmes, à nos inclinations, et en tout ce qui est de la nature corrompue, et Dieu nous fera vivre d'une vie nouvelle, en sa grâce et en son amour, en ce monde, et puis à jamais dans sa gloire, se donnant lui-même pour récompense de nos petits travaux.

Exhortation XII

POUR LA FÊTE DE LA PENTECÔTE.

sur les dispositions qu'il faut avoir pour attirer en soi l'esprit-saint.

Mes très-chères filles, j'ai pensé vous dire dans quelles dispositions il faut être pour recevoir le Saint-Esprit. Je vous assure qu'il n'en faut point d'autres que se tenir bien proche de ce divin Esprit, et se vider de soi-même. Je réfléchissais, ces jours passés, d'où venait que nous n'avancions pas [191] assez, et il me vint en pensée que ce qui nous empêche le plus, ce sont les réflexions inutiles de notre esprit, auxquelles nous nous arrêtons trop. Comme, pour l'ordinaire, ce sont des pensées indifférentes, nous ne prenons pas assez soin de nous en détourner fidèlement. Oh ! si c'étaient des pensées mauvaises, ou des tentations, nous les combattrions ; car cela est si manifestement mauvais, que nous ne saurions y adhérer. Mais nous ne nous vidons pas assez de nous-mêmes ; nous sommes trop attachées à notre amour-propre, à nos propres intérêts, à notre propre volonté, à nos inclinations et à nos commodités. O Dieu ! laissons un peu ce nous-même, et jetons-nous à corps perdu à la merci de la divine Providence.

Serait-il possible que nous ne voulussions pas pratiquer les saintes maximes de notre Bienheureux Père ? Elles tendent toutes à la simplicité d'esprit et à la totale dépendance de Dieu. Ne savons-nous pas combien il avait d'aversion aux réflexions inutiles, et combien grand était le soin avec lequel il voulait que l'on travaillât à s'en affranchir ? Qu'est-ce qui a plus éclaté en lui que la simplicité et la dépendance de Dieu, qu'il possédait si éminemment, et d'où procédaient toutes les autres vertus, comme de leur source ? Quelle simplicité et candeur d'esprit n'avait-il pas ! il se tenait par là presque continuellement occupé en Dieu. Oh ! qu'il était entièrement vide de lui-même ! c'est pourquoi il a été pleinement rempli de l'Esprit divin. Quel abandon et quelle entière dépendance de la volonté divine et du bon plaisir éternel ! Avec quelle souplesse, humilité et douceur s'est-il toujours laissé conduire et manier, au gré de ce grand Dieu, sans aucune résistance ! Il a fidèlement pratiqué ce qu'il nous a tant recommandé, de ne rien refuser et de ne rien demander, mais de se reposer sur le soin paternel de l'aimable Sauveur de nos âmes.

Je vous conjure donc, mes chères filles, autant qu'il m'est possible, pour l'honneur et la grâce que nous avons d'être filles [192] de ce saint Père, et par le respect que nous lui devons, d'entreprendre, à bon escient, l'œuvre de votre perfection, par les moyens qu'il nous a laissés, en sorte que nous n'ayons désormais qu'un seul soin, qui est de produire deux actes : l'un de fidélité à notre vocation, et à bien employer les occasions que Dieu nous présente, quelques petites et légères qu'elles nous semblent être ; et l'autre, d'être fidèles à l'oraison et à la mortification. Examinons-nous bien, mes Sœurs, et nous trouverons que notre défaut et notre retard ne viennent que de ce que nous ne nous mortifions pas assez, et que nous ne faisons pas bien l'oraison.

Un autre acte est de nous tenir en tranquillité auprès de Notre-Seigneur, ne nous arrêtant en aucune façon aux pensées et réflexions inutiles ; mais nous occupant amoureusement et familièrement, avec simplicité et humilité, en la sainte présence de Notre-Seigneur, notre doux et aimable Époux, nous abandonnant sans réserve à lui, afin qu'il fasse de nous tout ce qu'il lui plaira.

Nous sommes de bonnes filles, à la vérité ; mais, certes, il faut bien passer plus avant, car je ne vois pas assez reluire, parmi nous, la fidélité dans les occasions de pratiquer la vertu, ni dans le recueillement. Nous nous laissons trop dissiper ; nous craignons trop la mortification ; nous n'avons pas assez de courage à nous vaincre, et à faire une continuelle guerre à nos humeurs et à nos penchants ; nous n'aimons pas assez la souffrance. C'est pourquoi, commençons dès maintenant ; faisons bien tout ce que je viens de dire, et je puis vous assurer que le reste suivra, que nous nous disposerons à bien recevoir le Saint-Esprit, que nous lui préparerons une agréable demeure dans nos âmes, et que nous recevrons, toutes en général et chacune en particulier, quelques grâces extraordinaires du Saint-Esprit. Et j'en serais très-aise, s'il plaisait ainsi à Dieu, afin que par ce moyen nous puissions être fortifiées pour faire [193] progrès en notre voie, et pour faire violence à nos mauvaises inclinations.

Faisons-le donc, mes très-chères filles ; tenons-nous bien serrées et attentives auprès de Dieu, non pour demeurer toujours à genoux dans le chœur, mais employant bien le temps que nous y serons, soit pour faire l'oraison ou pour dire l'Office, et nous détournant promptement des distractions et inutilités qui nous y pourront arriver.

De même, toute la journée et à toute heure, même à tout moment, si nous pouvions, élançons notre cœur en Dieu ; tenons-nous en la disposition de nous laisser conduire à sa divine bonté, et d'acquiescer promptement aux effets de son bon plaisir en tout ce qu'il permettra nous arriver. Voilà donc le seul et vrai moyen de nous disposer à recevoir les grâces que Dieu nous a préparées. Pratiquons le bien durant cette octave, rappelons-nous encore, pour nous y exciter fortement, que c'est l'intention de nos constitutions, puisqu'elles nous ordonnent trois jours de retraite avant la Pentecôte. Donc, durant l'octave de cette grande fête, tenons-nous fort recueillies, en actions de grâces de ce singulier bénéfice que Dieu a accordé au monde, en envoyant son Saint-Esprit. Enfin, mes chères filles, durant tout le cours de notre vie, ne nous éloignons jamais en rien, autant qu'il nous sera possible, de ce saint exercice. [194]

Exhortation XIII

(Faite en 1632, après sa réélection)

grand désir de la sainte de recevoir l'esprit-saint, sa résolution à conduire les âmes sans écouter les plaintes de la nature.

Mes très-chères Sœurs, nous voici à la veille de cette grande fête, en laquelle Dieu fit ses dons à son Église, et surtout le don de son Saint-Esprit vivifiant ; car, bien que le Sauveur ayant employé trois ans pour enseigner et instruire ses Apôtres en sa sacrée humanité, néanmoins, ils étaient si faibles et si grossiers, que Notre-Seigneur leur voulut envoyer son Saint-Esprit, qui est l'amour de lui et de son Père éternel. Ce Saint-Esprit est amour, procède d'amour, et communique amour, force, sagesse et tous les autres dons que vous savez. Or, mes chères Sœurs, j'ai grand désir qu'en cette fête amoureuse ce feu vienne dans nos cœurs, pour réveiller notre tépidité et embraser notre froideur.

Mais, savez-vous ce qu'il faut faire pour recevoir le Saint-Esprit ? Il faut être assise : cela veut dire avoir l'esprit et l'affection en solitude, s'élevant, comme dit un Prophète, au-dessus de soi-même. Il faut demander ce Saint-Esprit, le désirer par affection, et l'attirer par bonnes actions ; et, si nous sommes si heureuses de le recevoir en l'esprit d'humilité, il apportera en nos cœurs et en nos âmes la lumière pour notre amendement, et la grâce et l'amour pour notre avancement, en cette voie d'amour, ce que je désire bien fort, mes chères Sœurs.

Et, puisque Dieu m'a encore commis le soin particulier de vos âmes, je me résous, moyennant sa divine assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre avancement en la voie de [195] Dieu. Oui, je crois que c'est Dieu qui m'a donné cette charge, car je l'ai grandement prié afin de ne pas l'avoir. Sa bonté sait, que de me voir chargée, ce n'est pas mon inclination, et que je n'y vois que sa seule et pure volonté, que j'adore de toute la soumission de mon cœur. Et puisque donc sa bonté me commande de travailler encore ces trois ans, dans cette vigne, j'y mettrai ma dernière main. Oui, mes très-chères Sœurs, je ne vous le cèle point, je vous le dis ouvertement, ce sera mon dernier triennal, pendant lequel, Dieu aidant, je me consumerai à votre service. Je vous consacre mon âme à cet effet, et emploirai les forces de mon corps, et le peu d'esprit que Dieu m'a donné à votre service, et ceci à toutes également ; car, grâce à sa Bonté, je n'ai inclination ni aversion particulière pour aucune de mes Sœurs. J'aime celles qui sont bonnes, parce que Dieu habite en elles ; j'aime celles qui ne sont pas si bonnes, parce qu'en elles Dieu veut que je pratique la sainte vertu de charité. Celles qui font le mieux me donnent le plus de consolation ; celles qui ne font pas si bien m'affligent le cœur ; mais, toutes pourtant, mon âme et mon esprit les aiment, et me consumerai à les aider, servir et secourir ; car, enfin, mes chères Sœurs, ces trois ans du dernier triennal de ma vie, mon âme vous est entièrement dédiée et consacrée. Je vous servirai toutes en tout, et cela de toute l'étendue de mes forces, que je suis résolue d'employer pour vous jusqu'au dernier soupir.

Je ne prétendais pas de tant vivre, ni que mon pèlerinage me fût tant prolongé ça-bas ; personne ne le croyait aussi ; mais puisqu'il plaît à Notre-Seigneur qu'en la fin de ma vie je fasse encore ce triennal, je mettrai ma dernière main en cette vigne, et consumerai toute ma force et ma substance pour la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères Sœurs, si Dieu me laissera vous servir ces trois ans durant, car la vie, en cet âge vieux, est fort incertaine ; mais, soit que Dieu me [196] tire au commencement, au milieu ou à la fin de ma carrière cela m'est tout indifférent ; soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera bon.

Toutefois, sa bonté me donne quelque espérance qu'après ces trois ans il me donnera quelques mois ou quelques ans de repos, selon qu'il lui plaira, pour penser un peu à moi ; car, hélas ! mes chères Sœurs, il y a vingt-deux ans que je pense aux autres, et n'ai presque pas le loisir de penser à moi. Dieu disposera de mes ans, de mes mois, de ma vie, de ma mort, selon sa sainte volonté : je ne m'en mets point en peine ; mais je vous le dis, mes chères Sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez plus veillante sur vous que jamais ; car j'ai ce sentiment au cœur, qu'il faut que le dernier triennal que je ferai porte coup, et que, sur la fin de ma chétive vie, vous me donniez le contentement de vous voir coopérer aux desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, qui vous sera tout dédié.

Mes Sœurs, croyez-moi, cette vie est trompeuse et incertaine, ne nous y attachons pas ; mais, comme dit saint Paul : Que notre conversation soit au ciel : cherchons les choses d'en haut, méprisons celles d'en bas : dépouillons-nous de nous-même, en sorte que nous puissions dire cette heureuse parole de ce grand Apôtre : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Voilà, mes très-chères Sœurs, ce que je désire, que nous mourions en nous, afin qu'en nous vive Celui par lequel nous ne pouvons vivre. Je n'ai que cela à vous dire, Dieu me l'a donné, car je ne l'avais pas prémédité.

(Un peu avant le chapitre, cette unique Mère dit à une Sœur : Voyez-vous, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur répugne à cette charge, et je l'accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu, car, hélas ! je suis sur la fin de ma vie, et j'ai besoin dépenser à moi.) [197]

Exhortation XIV

(Faite en 1631)

LA VEILLE DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ.

sur l'obligation de ruiner la nature pour faire régner la grâce.

La dévotion des filles de la Congrégation doit être forte, pour entreprendre la ruine de leurs inclinations, affections et propensions. Voici qui se rencontre fort à propos, pour ces bonnes filles qui sont ici pour demander leur essai. Mes filles, il faut bien comprendre ceci ; l'on vient à la religion pour vaincre ses inclinations, habitudes et propensions, afin d'ajuster tout cela aux Règles du couvent.

Mes Sœurs, je vous dis souvent que le ciel souffre violence et que les vainqueurs et forts le ravissent. Qui veut aller à la perfection, doit renoncer à soi-même et porter sa croix. Ce sont, tout cela, des paroles prononcées par la Vérité éternelle. J'ai ce sentiment au cœur ; il faut se faire violence, autrement point de vertu. Notre Bienheureux Père disait que la mesure de la Providence de Dieu était la mesure de notre confiance ; et moi je vous dis que la mesure de notre perfection est celle de notre mortification. Nous avons autant d'amour de Dieu que nous nous mortifions et que nous anéantissons notre nature, soigneusement, pour l'amour de sa bonté, qui nous donne beaucoup, ses bénédictions étant immenses ; mais, par notre lâcheté, nous lui donnons peu. C'est une grande parole, elle est pourtant véritable : Nous ne serons jamais agréables à Dieu qu'en détruisant notre nature, et nous ne jouirons jamais de la paix intérieure, que par la mortification intérieure et l'entier renoncement à toutes nos inclinations. Jamais, vous le dis-je encore une fois, nous ne savourerons la douceur de la familiarité de l'âme avec son Dieu, que lorsque nous serons déterminées à suivre, et que nous suivrons au péril de toutes nos inclinations, affections, habitudes et propensions, tout ce qui nous est marqué, qui n'est autre que l'amortissement de la nature, le mépris du monde et la vraie fidélité à Dieu. Si nous faisons ceci, ce ne sera pas sans peine ; mais, là où il y a de l'amour, il n'y a point de travail ; et, d'ailleurs, un moment de la jouissance intérieure de Dieu vaut plus que tous les plaisirs que la propre volonté nous ferait jamais goûter, ensuite de nos inclinations. Regardons la bienheureuse éternité qui nous attend. Ah ! mes Sœurs, elle mérite bien que nous nous violentions pour l'acquérir ; et puis, c'est la volonté de Dieu, et cela devrait suffire pour nous faire entreprendre courageusement la destruction de la nature.

Il y a vingt et un ans que notre Congrégation commença ; nous allons demain commencer une nouvelle année (de l'Institut). Je vous supplie que nous commencions aussi une nouvelle vie en la ferveur, en la mortification et l'anéantissement de nous-mêmes, afin qu'à mesure que nous vieillissons nous profitions. Toutes, tant que nous sommes, nous avons besoin de nous combattre, de nous faire force et de nous surmonter. Je dis toutes, les vieilles et les jeunes, les anciennes et les nouvelles, sous la protection de la très-auguste Trinité, dont nous célébrons la fête. Il faut nous renouveler toutes, en l'exacte observance, et, pour cela, il faut se vaincre. Partant, mes Sœurs, je vous annonce la guerre contre vous-mêmes, contre la nature ; soyons courageuses et vaillantes en ce combat, appuyées sur la grâce de Dieu, qui ne nous manquera pas, pour cet effet ; car il la donne à ceux qui la lui demandent humblement. Nous n'avons besoin qu'à nous déterminer à tout tuer, et nous confier en sa divine Bonté. Je n'ai pas autre chose à vous dire, mes chères Sœurs. [199]

Exhortation XV

POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE.

sur les vertus qu'il pratiqua au désert.

Ayant une fois demandé à notre Bienheureux Père quelques sujets de considérations sur la fête de saint Jean-Baptiste, il me dit que rien n'était plus doux à son esprit que de penser que ce grand Saint avait connu Notre-Seigneur dès le sein de sa Mère, et que, tressaillant de joie à son arrivée, il avait procuré à sainte Élisabeth, sa mère, le bonheur de participera cette connaissance et à cette joie, sentant les doux mouvements que la présence du Sauveur causait en ce cher fils de ses entrailles ; et, ce qui est plus admirable, continue notre Bienheureux Père, c'est qu'après une telle faveur, saint Jean se soit volontairement privé de celle devoir et d'entendre son cher Maître, puisque, selon le témoignage de l'Écriture, il ne lui parla jamais, et que, sachant même qu'il prêchait, et se communiquait à tout le monde dans la Judée, il passa vingt-cinq ans dans le désert, assez près de lui, sans lui rendre réellement aucune visite, quoique pourtant son insigne mortification lui méritât la grâce d'en jouir spirituellement. Peut-on trouver une plus parfaite abnégation, que d'être si proche de son souverain et unique amour, et, pour l'amour de ce même amour, s'abstenir de le voir et de l'entendre.

Il faut faire de même, me dit notre Bienheureux, auprès du Très-Saint Sacrement, où nous savons que Jésus-Christ réside ; ne pouvant le voir et goûter, même en esprit, il faut l'adorer par la foi et le glorifier dans notre délaissement. Il ajouta qu'il n'aurait su dire si cet admirable Précurseur était un homme céleste, ou un ange terrestre, que sa casaque d'armes marquait son humilité qui le couvrait tout. Sa ceinture de poils de [200] chameau autour des reins signifiait son austère pénitence, qu'il ne mangeait que des sauterelles, pour faire voir que, quoiqu'il fût sur la terre, il ne laissait pas de s'élever incessamment vers le ciel ; le miel sauvage dont il assaisonnait sa nourriture marquait la suavité de son amour, qui adoucissait foutes les rigueurs, mais que cet amour était sauvage, ne l'ayant appris d'autres maîtres que des plantes et des chênes. Mais nous, poursuivit ce saint Père, pouvons apprendre ce même amour de la considération des vérités célestes, de l'exemple de nos Sœurs et de toutes les créatures ? Écoutez comme elles crient à l'oreille de notre cœur : Amour, amour « O saint amour ! ajoutait-il, venez donc posséder nos cœurs. »

Mes filles, si j'osais mêler quelques-unes de mes pensées avec celles de notre grand Saint, je dirais que saint Jean ne parla jamais d'une manière plus admirable que lorsqu'il fut interrogé qui il était, car il répondit toujours par une humble négative ; et, quand il fut obligé de répondre positivement, il dit qu'il n'était qu'une voix, comme voulant dire qu'il n'était rien, paroles, en vérité, bien dignes d'un prophète, et du plus grand d'entre les hommes, puisque David nous assure que toute la terre n'est rien devant le Seigneur. Mes chères filles, ses paroles me pénètrent, je vous en assure, je ne suis rien devant mon Dieu, et avec combien de justice dois-je rendre ce témoignage de moi-même, entendant que tous les peuples de l'univers ne sont rien devant ses yeux. Cette pensée est fort salutaire, mes chères Sœurs, car elle porte l'âme à la connaissance de sa bassesse et de son abjection, où pourtant elle ne doit pas s'arrêter ; mais passer au plus tôt à l'amour de cette même abjection, qui lui fera désirer d'être tenue et traitée à proportion de ce rien qu'elle a reconnu en elle. L'humilité est le siège de la grâce. Vous savez qu'il est dit : sur qui reposera l’esprit du Seigneur, sinon sur celui qui est humble et doux de cœur. Ce fut pour cela que le grand Précurseur, étant venu [201] préparer les voies de notre bon Maître, nous a donné ce rare exemple d'humilité, disant qu'il n'était qu'une voix et un rien, niant même d'être ce qu'il était. Mes filles, si nous nous abaissions avec une profonde humilité de cœur, le Tout-Puissant s'abaissera jusqu'à nous et nous remplira de son esprit et de sa grâce, c'est ce qu'il fait en nous donnant son fils Jésus-Christ pour vrai Maître de l'humilité, et qui ne se plaît que dans les âmes humbles, petites, et anéanties ; si nous l'écoutons bien, nous entendrons les leçons divines qu'il nous fera ; mais, si nous ne l'écoutons point, il ne daignera plus se communiquer à nous, et malheur s'il cesse de nous apprendre ! Élevons nos cœurs vers la miséricorde infinie de ce divin Agneau que saint Jean est venu manifester ; que notre élévation, pourtant, soit toujours accompagnée d'un abaissement profond, à la vue de notre indignité et faiblesse ; oui, je vous le dis, mes Sœurs, les trésors immenses des richesses de Dieu ne se donnent, et ne se dispensent qu'aux âmes pauvres, c'est-à-dire humbles et basses, qui sont dénuées de leur propre estime ; soyons donc telles, mes chères Sœurs, et Dieu nous enseignera lui-même sa volonté et le chemin du ciel.

Exhortation XVI

(Faite le 28 juin 1625)

POUR LA FÊTE DE LA VISITATION.

sur l'obéissance et la modestie de la sainte vierge.

Mes très-chères filles, je n'ai guère à vous dire, car le temps est court ; je vous prierai seulement de vous préparer, autant qu'il se pourra, à recevoir les visites de la Sainte Vierge, notre [202] bonne Maîtresse, le jour de notre grande fête de la Visitation, et de nous occuper, entre ci et là, à considérer son voyage, auquel je vois reluire principalement deux vertus : la prompte obéissance et la modestie, lesquelles je vous conjure de pratiquer à son imitation, jusqu'au jour de la fête et toute l'octave, que vous y apportiez une attention particulière en sa faveur. Hélas ! nous lui devons beaucoup, à cette sainte Dame ! Considérons-la donc, en ce voyage, et voyons que cette rare, divine et surnaturelle modestie, qu'elle avait, provenait de ce que sa vie intérieure était fichée en son Fils, quoiqu'elle ne le vît pas ; mais elle le sentait et portait en ses saintes entrailles. Oh ! c'est ici, mes filles, où je vous désire grandement affectionnées et fidèles à cette continuelle présence de Dieu, qui nous est étroitement commandée en nos constitutions, qui disent que la supérieure nous en ressouviendra et prendra garde que l'on pratique cet exercice ; car, enfin, c'est l'unique moyen pour acquérir cette modestie, d'autant que de l'intérieur procède infailliblement l'extérieur. Si votre esprit se tient bien proche de Dieu, que tous vos sens et passions intérieures soient bien rangées, que votre cœur soit en bonne posture, assurément votre extérieur et tous vos déportements seront bien composés et ajustés, et vous donnerez bonne odeur à votre prochain ; car, cette vertu est de si grande édification et bon exemple qu'il ne se peut dire. Elle est aussi extrêmement nécessaire aux âmes religieuses dont elle doit être tout l'ornement. Or sus, mes chères filles, n'agréez-vous pas toutes d'entreprendre ce défi ? Je puis vous assurer que, si nous le faisons, notre chère et sacrée Maîtresse nous comblera de grandes bénédictions et visites, car je sais que son crédit est grand. [203

Exhortation XVII

POUR LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DE NOTRE-DAME.

sur les vertus qui ont brillé en sa naissance.

Mes très-chères filles, je n'ai qu'un mot à vous dire, car la fête de demain nous prêche assez, et nous fournit de grandes considérations pour renouveler nos bons propos et résolutions. Certes, puisque nous avons reçu le bonheur et la grâce inestimable d'être appelées plus spécialement sous la protection de la très-Sainte Vierge plus qu'aucune autre Religion, qui soit en l'Église de Dieu, aussi avons-nous véritablement plus d'obligation qu'aucune autre de lui être dévotes et de l'imiter en ses vertus ; car notre Institut est totalement dédié au culte de Dieu et à l'honneur et service de Notre-Dame ; c'est pourquoi nous disons continuellement son Office et n'en chantons point d'autre.

Or cette Vierge sacrée a eu toutes les vertus éminemment et plus parfaitement que nulle autre créature ; mais celles qui ont davantage éclaté et relui en elle, c'est, à mon avis, sa grande pureté, innocence, simplicité et modestie, car elle parlait peu. Je désirerais donc extrêmement, mes chères filles, que vous l'imitiez, surtout en ces vertus ici, et que, durant cette octave, vous y fissiez une attention plus particulière, tenant vos âmes, vos cœurs et vos esprits en grande pureté et fuite de toute pensée inutile, allant à Dieu en toutes choses, avec une grande simplicité, sans vous fourvoyer ni à droite ni à gauche, vous rendant cordiales et respectueuses les unes aux autres, et enfin produisant fréquemment des actes de révérence, d'amour et de confiance filiale envers cette grande Reine et Impératrice du ciel et de la terre, qui nous vient naître. Ne la regardons pas, je vous prie, comme un autre enfant ; mais comme une créature [204] choisie, de toute éternité, de la divine Majesté, pour être la Mère du Fils Éternel de Dieu, pour être comblée et remplie de tant de grâces, qu'après Dieu il n'y a rien de si grand que cette sainte Dame. Oh ! que nous tirerions de grands profits, si nous faisions souvent ces considérations sur ces excellentes perfections, pour nous en réjouir et louer Dieu, et nous exciter à courir après les odeurs et parfums de ses vertus et exemples.

Je me souviens que notre Bienheureux Père me dit une fois une chose qui est dans notre Petit Livret ; c'est qu'à la naissance de Notre-Seigneur, lorsque les rois vinrent pour adorer ce divin Enfant nouveau-né, cette glorieuse Mère ne se mit point en peine de leur faire de grandes harangues, ni de prendre une autre posture, d'autant que celle qu'elle avait prise pour la révérence de la personne de son Fils était d'une si grande gravité et respect que rien plus ; et remarquez aussi qu'à l'endroit des pasteurs et bergers elle était fort simple, candide et cordiale, les caressant et regardant amoureusement. Nous devons tirer deux grands fruits de ceci : le premier, que nous devons continuellement avoir une si grande modestie extérieure, qui provienne d'une composition intérieure de toutes nos passions, qui soient bien mortifiées, et de tous nos sens qui soient bien recueillis près de Dieu, pour le seul respect de sa sainte présence, et de ses yeux, qui sont toujours fichés sur nous, et de telle sorte que quand on nous enverrait au parloir pour parler à des princes et princesses, nous n'eussions point de besoin de penser à ce que nous leur dirions, ni à composer une autre harangue, ains que nous leur disions simplement et rondement ce que Notre-Seigneur nous dirait, nous rendant humblement et fidèlement attentives à lui ; et l'autre, que nous devons être fort simples, cordiales et naïves envers nos Sœurs, les respectant et aimant chèrement et précieusement, soit qu'elles nous soient supérieures, égales ou inférieures, les préférant toutes à nous, et ne nous préférant à aucune. Il me dit encore une fois ce [205] Bienheureux, sur le sujet de cette fête, que Notre-Dame ne naîtra jamais que dans les cœurs approfondis en humilité, et élargis en simplicité et cordialité.

Or sus, mes chères Sœurs, prenons bon courage, jetons-nous autour du berceau de cette Reine des Anges et Avocate des pécheurs, notre chère et très-honorée Maîtresse ! Recourons à sa poitrine maternelle, qui est toujours ouverte et embrasée de charité ; demandons-lui ces saintes et désirables vertus, et lui protestons qu'avec son assistance nous travaillerons, tant qu'il nous sera possible, pour les acquérir, afin d'être ses filles, non-seulement de nom, mais aussi d'effet. Dieu, par sa douce bonté, nous en fasse la grâce !

Exhortation XVIII

POUR LE TEMPS DES RETRAITES.

sur le bénéfice de la vocation.

Mes Sœurs, j'ai cru qu'il serait bon, tandis que vous êtes en ce temps de récollection, que je vous suppliasse de considérer le bonheur de la vie religieuse, et la grandeur du bienfait de cette vocation sainte, en laquelle Dieu, par sa grâce, nous a mises, et nous a tirées des vanités du monde, pour nous loger en sa maison. Oui vraiment, mes Sœurs, nous pouvons bien dire de la religion, que c'est la maison de Dieu et la porte du Ciel, et que Dieu y est ; car, en vérité, celles qui l'y cherchent, en simplicité de cœur, ne manqueront de l'y trouver, et je les en puis assurer de sa part. Pensez et repensez, je vous prie, combien c'est de bonheur d'avoir été tirées, sans l'avoir mérité, du [206] service du monde, pour entrer en celui de Dieu, tirées hors des occasions de commettre des grands péchés et d'en voir commettre de grands, pour être mises en une maison sainte, où nous pouvons ne faire que des actions de vertus, si nous voulons, et où nous ne voyons faire autre chose. Nous avons été tirées de mille et mille soins et sollicitudes du monde, pour n'avoir que le seul soin de plaire à Dieu, par la voie de nos règles et de nos observances. Le monde ne nous inquiète point ; car nous sommes ici séquestrées de lui, et enfermées dans nos cloîtres bien-aimés, comme des âmes d'élite de Dieu, pour chanter continuellement le cantique de son amour et de son bon plaisir. Et pour le corps et pour l'esprit, nous jouissons de mille privilèges, dont les plus grandes dames du monde sont privées ; car quand nous n'aurions que cette paix, suavité et tranquillité, sans autre soin que de plaire à Dieu, nous sommes trop heureuses. Voyez-vous, mes chères Sœurs, le bénéfice de la vocation religieuse doit être pesé, comme disait notre Bienheureux Père, au poids du sanctuaire, et gardons-nous, je vous prie, de n'être ingrates ; offrons continuellement action de grâces à Dieu, pour ce bienfait. Le bon David ne demandait à Dieu qu'une seule chose, qui était, qu'il habitât en la maison du Seigneur tout le temps de sa vie. Hélas ! Dieu nous a, plusieurs d'entre nous, menées dans sa maison, sans que nous le lui ayons demandé, ains nous lui avons quelquefois apporté de la résistance à ses douces inspirations, et pourtant sa bonté n'a pas laissé de nous tenir par la main, voire, nous porter entre ses bras, pour nous mettre en une vocation toute sainte, et où nous trouvons tant d'occasions de nous sauver et perfectionner, et point de nous perdre, que par notre seule malice. Je vous supplie, mes Sœurs, que toutes fassent une revue particulière sur ce bénéfice, et tâchent de tout leur cœur d'en rendre grâce à Dieu, se résolvant, moyennant son aide divine, d'embrasser tout ce qu'elles verront lui être plus agréable, qui n'est autre [207] chose que l'exacte observance ; et cela, certes, mes Sœurs, il le faut, sous peine d'ingratitude ; ça, c'est ce que Notre-Seigneur veut que nous lui rendions, pour les biens qu'il nous a faits ; lâchons, je vous prie, de le faire fidèlement, courageusement et constamment ; si nous le faisons, j'espère que cette suprême bonté nous bénira.

Exhortation XIX

POUR LE TEMPS DES RETRAITES.

sur les qualités que doit avoir notre dilection pour être selon dieu.

Mes chères Sœurs, avant que ces jours de retraite finissent, j'ai pensé que je vous devais exhorter, à ce que ma constitution me marque, que je dois procurer que la mutuelle charité et sainte amitié fleurissent en la maison, c'est pourquoi, je vous supplie, mes chères Sœurs, que toutes, en vos retraites que vous faites pour votre amendement, vous jetiez un regard, pour voir si vous faites bien fleurir la permanente charité et sainte dilection, et que, outre les résolutions particulières de chacune selon sa nécessité, que celle-ci de faire fleurir entre vous la sainte dilection, se fasse générale. Je ne vous dis pas cela, mes chères Sœurs, parce que j'ai remarqué grands défauts de ce côté-là, ni que je sente que ma conscience m'oblige à vous en parler ; mais c'est une chose que la constitution recommande en plusieurs endroits et oblige la supérieure tout spécialement à avoir l'œil sur ses filles, afin que la mutuelle dilection et sainte amitié fleurissent en la Congrégation. [208]

Mes chères Sœurs, ne nous y trompons pas ; certes, il faut que notre dilection, pour être bénie de Dieu, soit commune et égale, car le Sauveur n'a pas commandé qu'on aimât plus les uns que les autres, mais il a dit : Aimez le prochain comme vous-même.

Nous pensons quelquefois que nos affections soient bien pures, mais devant Dieu c'en est tout autrement ; la dilection plus pure ne regarde que Dieu, ne tend qu'à Dieu, et ne prétend que Dieu. J'aime mes Sœurs, parce que je vois Dieu en elles, et que Dieu le veut : je les chéris et les respecte parce qu'elles me représentent la personne de Dieu ; je les aime sans prétention quelconque, sinon d'obéir à Dieu, et suivre ses divines volontés, cela est avoir une dilection pure, parce qu'elle n'a que Dieu pour motif et pour fin : mais, si j'aime mes Sœurs avec l'espérance qu'elles m'aimeront réciproquement et me feront des services, tout cela est imparfait et indigne de notre vocation, si nous avions tel motif en notre amour.

Mais ce serait chose odieuse d'aimer nos Sœurs pour leurs qualités naturelles, pour leur bel esprit, ou pour être d'humeur correspondante l'une à l'autre, et semblables chimères, qui seules causent les particularités et tirent aux partialités. Le plus grand mal qui puisse être dans une communauté, c'est quand les esprits se liguent et se mettent à tirer quartier à part, rompant la liaison commune pour en faire une singulière qui les ôte de l'observance, renverse l'obéissance, engendre mille petites envies, et enfin fait perdre le vrai esprit de la religion.

Mes Sœurs, votre dilection est fausse si elle n'est égale, générale et entière avec toutes vos Sœurs, en sorte que vous soyez autant suave avec l'une qu'avec l'autre ; autant prompte à secourir celle-ci que celle-là ; autant aise de vous trouvera la récréation vers l'une que vers l'autre. Votre motif en l'amour que vous portez à vos Sœurs doit être fondé sur le sein de Dieu ; s'il est hors de là, il ne vaut rien. Prenez-y garde, mes Sœurs, [209] je vous en prie, de ne chopper de ce côté-là. Pour moi, je vous assure que j'aimerai plutôt voir quelque autre notable défaut dans une maison religieuse, que ce seul de la partialité aux affections, à cause des conséquences qu'il tire après soi, et des vains amusements qu'il donne aux esprits qui en sont atteints, leur empêchant, par mille pensées sur ce sujet, la conversation que l'âme doit toujours avoir avec Dieu ; au contraire, quand l'affection est commune, elle n'apporte que tout bien, toute paix et toute tranquillité, et chasse en telle sorte les embarrassements d'esprit, qu'autant plus cette union avec nos Sœurs sera pure, générale et entière, d'autant plus sera grande notre union avec Dieu !

Exhortation XX

POUR LE TEMPS DES RETRAITES.

sur l'importance de renouveler nos saints vœux en esprit de foi et de générosité.

Voilà, mes Sœurs, nos solitudes presque finies ; mais pourtant tout n'est pas fait, car le plus fort est encore à faire, qui est de mettre en pratique les bons mouvements, lumières et résolutions que nous y avons faits ; car, grâce à Dieu, il n'y en a point d'entre nous à qui sa bonté n'en ait donné suffisamment pour s'avancer en son saint amour. Je vous exhorte donc, qu'en ces trois jours de solitude que vous ferez encore, vous considériez l'importance qu'il y a de tenir parole à Notre-Seigneur, et que là-dessus vous vous encouragiez en la pratique de ces saintes résolutions, peser après mûrement et sérieusement l'action que [210] nous allons faire le jour de la Présentation, selon notre coutume, qui est le renouvellement de nos vœux. Vous savez, mes Sœurs, qu'avec les gens du monde les paroles données sont de grand poids ; mais les promesses reconfirmées souvent, certes, c'est à grand déshonneur si on ne les observe pas. Nous avons donné parole à Notre-Seigneur, en faisant profession, de garder toute notre vie, pauvreté, obéissance et chasteté ; nous les confirmons souvent : reste à les bien observer. Nous allons encore les reconfirmer bientôt ; de vrai, mes Sœurs, ce n'est pas un jeu d'enfant, il y va du salut éternel, pensons-y bien, je vous prie.

Il faut dorénavant une plus étroite et exacte observance, puisque la confirmation est une reliaison à Notre-Seigneur et à notre vocation ; nous allons reconfirmer d'observer notre règle, et pour le moins nos trois vœux. Or, sachez, mes Filles, que l'obéissance consiste à obéir en toute chose qui n'est point péché ; mais obéir promptement, avec soumission de jugement et de volonté. La pauvreté, à se contenter de ce que la religion nous donne pour notre usage, ne rien désirer de plus, n'avoir affection à aucune chose, et être bien aise et recevoir de bon cœur les choses moindres, plus chétives et incommodes de toute la maison quand Dieu permettra qu'elles nous arrivent. La chasteté, à retirer toutes nos affections, pensées et désirs des choses créées, pour les occuper totalement en Dieu, ne voulant avoir d'amour que pour Lui ni d'amour que de Lui. Multitude de choses se pourrait dire sur ce sujet, mais retenez bien ce que j'ai dit et le mettez en pratique, et ce sera bien prou. Offrez vos vœux à Dieu en toute humilité, priez sa sainte Mère de les offrir avec les siens, et de vous impétrer la grâce et la fidélité nécessaires pour les bien observer. [211]

Exhortation XXI

(Faite en 1629)

AVANT LA PETITE RETRAITE DE LA PRÉSENTATION.

Je ne veux guère dire, ains seulement vous avertir, mes chères Sœurs, que dans trois jours nous ferons la plus digne et plus sainte action que nous ne saurions jamais faire, ou, pour mieux dire, nous la reconfirmerons ; et, en nos renouvellements de vœux, nous ferons un nouveau sacrifice de tout nous-même à Dieu : notre mémoire, entendement et volonté, notre cœur, enfin tout notre être sera l'holocauste que nous offrirons à Notre-Seigneur.

Je vous conjure donc, mes chères Sœurs, d'employer fidèlement ces trois jours, que nous demeurerons retirées, à nous préparer pour faire dignement cette sainte action, de reconfirmer nos vœux, lesquels nous obligent et nous appellent à une perfection la plus sublime que l'on saurait penser ; car en la présence et en la vue du Très-Haut, nous avons voué la perpétuelle chasteté, obéissance et pauvreté. Cette oblation est perpétuelle, mes Sœurs, car sans terme ni fin nous nous sommes absolument données à Dieu. Nous allons reconfirmer ce don en la présence réelle de cette infinie Majesté, qui sera là, tout près, en son Saint Sacrement. Incontinent que nous aurons fait notre reconfirmation, rentrez donc en vous-même, considérez la dignité de cette action, l'excellence des vœux, à qui c'est, devant qui vous les avez reconfirmés.

Regardez encore la récompense qui suit l'observance de ces vœux ; c'est la gloire éternelle du paradis, la compagnie de tous les Bienheureux, et, qui plus est, la perpétuelle jouissance de Dieu, auquel volontairement nous nous sommes liées par ces [212] vœux. Et d'autre part, regardez le mal qui arrive à celles qui négligeront de rendre à Dieu ce qu'elles lui ont voué. Celles-ci ne peuvent rien attendre que le châtiment éternel, car il est dit : Rendez vos vœux au Seigneur, parce qu'il est terrible et redoutable.

Voilà quatre points bien considérables : la dignité des vœux, à qui on les faits, la récompense ou la peine qui les suit. Pesez-les attentivement, mes chères Sœurs, car notre obligation n'est pas petite, elle est plus grande que celle de prêtrise : les Prêtres n'ont qu'un vœu, nous en avons trois ; ils ont cette dignité pardessus nous de manier le Corps précieux du Sauveur ; mais nous sommes appelées à plus grande perfection qu'eux.

La divine Providence nous donne des jours de retraite, pour nous préparer, par un soigneux examen de tous nos devoirs, et voyant comme nous n'avons pas bien employé les moyens qui nous sont donnés pour tendre à l'excellente perfection de notre vocation, que nous nous humilions devant Dieu, confessant de cœur que nous n'avons pas rendu avec assez de soin et de perfection, les vœux que nous lui avons faits. Je vous conjure, derechef, mes chères Sœurs, que nous n'allions pas faire cette action à la volée. Comprenons bien sa dignité ; faisons-la de cœur plus que de bouche, afin de ne pas mentir à Dieu, en la présence de son Saint-Sacrement ; mais allons renouveler nos vœux avec une véritable et cordiale affection de nous relier à Dieu, à notre vocation et à nos règles. Si vous faites ainsi, je vous puis assurer que Notre-Seigneur recevra votre oblation et sacrifice d'un œil propice, comme ceux du juste Abel, et nous comblera de beaucoup de faveurs, de sa grâce, de la suavité de l'union de nos âmes avec lui, et de gloire après notre mort. Amen. [213]

Exhortation XXII

APRÈS LE RENOUVELLEMENT DE NOS SAINTS VOEUX.

Je ne puis pas lire, mais je vous dirai quatre mots seulement, mes chères Sœurs, sur nos vœux, qui sont que, puisque la divine Bonté nous a encore donné cette année pour les reconfirmer, nous en reconfirmions aussi la pratique. Cheminons toujours avant dans la voie de salut et de perfection, demeurant en paix, charité et unité d'esprit en l'observance exacte de toutes les choses de notre Institut, afin que si Dieu nous donne encore l'année qui vient, que nous trouvions en nos solitudes moins de fautes et plus d'avancement en la vertu.

Et puisqu'il faut toujours ou avancer ou reculer, lâchons de reculer le moins que nous pourrons ; et, s'il nous arrive de le faire, ne nous décourageons point ; mais humilions-nous devant Dieu, requérant son aide, et nous remettant à marcher. Surtout, je vous prie, mes Sœurs, que l'exactitude soit entière et toujours plus ponctuellement observée parmi nous, car c'est ce que Dieu requiert de nous. C'est pourquoi il nous a ici assemblées ; tâchons donc de le faire fidèlement et sa bonté nous bénira. Je ne peux vous dire davantage pour cette heure. Amen.

ENTRETIENS

faits à la récréation et aux assemblées de la communauté

Entretien I

SUR LA RÉFORME DE L'ÂME.

Comment il faut faire pour réformer l'âme, dites-vous, ma très-chère fille ? Il faut se bien connaître soi-même, son néant, sa bassesse, sa vileté et son rien ; si notre entendement est rempli de cette vérité, nous verrons clairement qu'il y a beaucoup de défauts, d'imperfections, et beaucoup de choses à réformer en nous, que véritablement nous sommes remplies de misères et pauvretés ; car, si nous avons quelque chose qui soit à nous, c'est la misère et les manquements que nous commettons. Or donc, si cela est, comme il est très-certain, avons-nous de quoi nous glorifier et estimer ? Non, véritablement !... Ma fille, qu'étiez-vous, il y a trente ans ? vous n'étiez rien ! Dieu vous a donné l'être ; mais, néanmoins, vous n'êtes et ne vous devez pourtant estimer rien, parce que, si Dieu se retirait de vous, vous retourneriez dans le rien…

Dans l'exercice des vertus chrétiennes, nous sommes comme un oiseau qui n'a point d'ailes pour voler, et qui n'a point de pieds pour marcher. Nous ne pouvons pas seulement prononcer le nom de Jésus sans une assistance particulière de Notre-Seigneur ; c'est l'Apôtre qui le dit… David s'estimait un chien [216] mort et une puce, lui qui était l'oint du Seigneur et selon le Cœur de Dieu ; hélas ! que devons-nous dire ? nous estimer, nous autres ! À plus forte raison, devons-nous penser que nous ne sommes qu'un chien mort, qu'une puce, voire, moins que cela. Or, tenons-nous donc fermes en cette connaissance de ce que nous sommes ; et, passons encore plus avant, en aimant et nous réjouissant de ce que l'on nous tient et traite comme cela C'est ici l'importance de le faire, où il y va du bon. C'est la souveraine pratique que celle d'aimer notre abjection, de bien aimer qu'on ne tienne point compte de nous, que l'on nous laisse là, comme une personne inutile qui n'est propre à rien, et qui n'est digne d'aucune considération.

Mais, voici encore d'autres pratiques dont nous devons tâcher de profiter ; c'est que, lorsqu'il se présentera quelque occasion de faire quelque bien surnaturel et pratiquer quelque vertu, il faut reconnaître notre impuissance et que nous ne pouvons rien de nous-mêmes, de sorte qu'il ne faut rien attendre de nous, mais, oui bien, de Dieu et de sa grâce, laquelle il nous donnera infailliblement, tellement, qu'il faut dire hardiment avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me conforte. Et si nous faisons quelque chose de bien, il faut soigneusement tout rapporter à Dieu, car la gloire lui en appartient ; et, quand nous serons tombées en faute, et que nous aurons bronché en notre chemin, il ne faut en aucune façon nous en étonner, mais nous en humilier tout doucement devant Dieu, lui disant : Hé ! Seigneur ! voilà ce que je sais faire ! voilà ma pauvreté et misère ! voilà ce que je suis : un néant ! une faible et infirme créature ! je ne dois pas attendre aucune chose de moi, qu'infirmités, imperfections et défauts… Enfin, l'humilité est la réparatrice de tous nos maux : il faut donc bien prendre garde qu'elle ne nous manque jamais ; car, si nous ne l'avons pas, nos affaires iront bien mal, et notre perfection demeurera en arrière.

Pendant que notre Bienheureux Père vivait, il y avait une [217] Sœur, laquelle s'affligeait grandement quand elle avait commis quelque manquement ; il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais s'amender ni s'empêcher de faillir, de sorte que, quand elle lui parlait, elle pleurait fort sur ce sujet. Un jour, en me parlant d'elle, il me dit : « J'ai considéré les larmes de cette bonne Sœur ; j'ai vu clairement qu'elles procédaient d'amour-propre, et que toutes nos enfances et niaiseries et tous les étonnements que nous avons de nous voir tomber en des imperfections, ne viennent que de ce que nous oublions la maxime des saints : Qu'il nous faut tous les jours commencer… »

À la vérité, mes chères filles, c'est faute de nous bien connaître que nous nous étonnons de nous voir défaillantes, car nous présumons tant de nous, que nous en attendons quelque chose de bon ; nous nous trompons, et Notre-Seigneur même permet que nous tombions quelquefois bien lourdement, afin que nous nous connaissions nous-même. Non, ma chère fille, cette connaissance de nous-même ne consiste point au sentiment, ni à en faire de grandes considérations, mais à le croire comme étant une vérité de foi ; je veux dire que nous devons croire, en la pointe de notre esprit, avec une grande certitude de foi, que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, que nous sommes faibles, infirmes, fragiles et imparfaites, remplissant notre entendement de cette croyance, et affectionnant notre volonté à aimer notre pauvreté et misère. Or sus, voilà comme il faut, à mon avis, commencer la réformation de l'âme, par la connaissance de soi-même et par la confiance en Dieu : la connaissance de nous-même nous fera voir beaucoup de choses, en nous, à corriger et réformer, et que, néanmoins, nous n'en pourrons venir à bout de nous-même ; la confiance en Dieu nous fera espérer que nous pouvons tout en Dieu, et que, avec sa grâce, toutes choses nous seront possibles et faciles.

Le second moyen de réformation est de s'exercer en l'oraison et en la mortification, car ce sont les deux ailes pour voler à [218] Dieu : l'une soutient l'autre ; j'en reviens toujours là, l'oraison et la mortification. Il faut donc que la directrice rende les novices fort affectionnées à ces deux exercices, qu'elle les rende amoureuses du recueillement, et que même elle leur lise quelquefois les chapitres du Chemin de la perfection de sainte Thérèse. J'approuve fort qu'on fasse lire ce livre aux novices, car il est bien utile, et les peut bien aider et exciter à l'amour de ces deux vertus, de mortification et oraison. Il n'y a que cela à faire : se bien mortifier et se bien tenir proche de Dieu.

Il y a des âmes que Dieu élève en l'oraison avant qu'elles aient pris un bon fondement en la mortification ; c'est peut-être parce qu'il les reconnaît si faibles, que, s'il ne leur donnait ces suavités, elles ne feraient rien qui vaille, et n'auraient pas le courage de persévérer et s'exercer en la vertu. Quand l'oraison est fondée sur la mortification, c'est une base bien assurée ; et, certes, il lui faut toujours donner ce fondement, soit devant, soit après d'y être élevé ; néanmoins, la voie ordinaire, c'est après que l'on s'est bien, à bon escient, exercé et adonné à la mortification, que Notre-Seigneur nous donne ces grâces d'oraison.

Il ne faudrait pas nous mettre en peine et penser qu'il y a de notre faute, et que notre oraison est inutile et désagréable à Dieu, parce que nous y avons de la difficulté. Non, ma chère fille, pourvu que vous ayez été fidèle. Je vous vais donner un exemple qui vous le fera bien entendre ; c'est du bon Abraham : je l'aime grandement, ce grand patriarche, et par inclination. Donc, Abraham présentait souvent au Seigneur des sacrifices et holocaustes : un jour, comme il en offrait un, des oiseaux de proie s'abattirent sur les chairs des victimes ; voyant cela, il prit une baguette et les chassa le mieux qu'il put, sans se lasser ; cela dura tout au long du sacrifice. Si, à la fin, Abraham se fût plaint à Dieu en lui disant : « O Seigneur ! quel pauvre sacrifice vous ai-je offert, lequel a été au milieu des distractions [219] causées par les oiseaux de proie, » assurément, le Seigneur lui aurait répondu que son oblation n'avait pas cessé de lui être agréable, parce que tout cela était arrivé contre son gré, et qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les chasser ; ce qui était vrai. Ainsi, mes chères filles, quand nous sommes en l'oraison, encore que nous y ayons quantité de distractions, qui sont comme des mouches importunes ; si, néanmoins, elles nous déplaisent, et que nous fassions ce qui est en notre pouvoir pour nous en distraire fidèlement, notre oraison ne laisse pas d'être bonne et agréable à Dieu, nous n'en devons point douter.

C'est une chose certaine, lorsque nous sommes dans le sentiment de notre misère à l'oraison, qu'il n'est pas besoin de faire des discours à Notre-Seigneur pour la lui représenter ; il est mieux de nous arrêter dans notre sentiment qui parle assez à Dieu pour nous ; il est toujours mieux, assurément, de nous arrêter paisiblement dans les sentiments et affections que Notre-Seigneur nous donne, que d'agir de nous-mêmes. Enfin, mes chères filles, approchez-vous de Dieu avec le plus de simplicité qui vous sera possible, et soyez certaines que l'oraison la plus simple est la meilleure. Oui, mes chères filles, lorsque Dieu nous donne de grandes affections et désir de nous exercer dans l'humilité, il est bon de le faire et de jeter un regard sur les occasions que nous aurons de la pratiquer ce jour présent, parce que les vraies servantes de Dieu ne doivent point avoir de lendemain, ni s'étendre plus avant que sur les occasions présentes ; elles doivent avoir un grand soin et une fidélité toute particulière de s'exercer, ce jour-là, à la vertu sur laquelle Notre-Seigneur nous a donné des affections particulières en l'oraison, d'autant qu'il requiert cela de nous, et nous le donne pour cette seule fin, de nous y voir fidèlement exercer.

Vous demandez maintenant, qu'est-ce que le dénûment intérieur ? Ma chère fille, on n'en saurait bonnement parler, au [220] moins on ne l'entend guère, si Dieu n'illumine l'âme ; car il faut qu'il mette une certaine petite chandelle au fond du cœur, pour lui faire voir ce de quoi il faut qu'elle se dépouille. Or, il y a mille et mille choses dont on se doit dénuer : de son propre intérêt, satisfaction, des consolations et sentiments de Dieu, de sa propre estime et de son choix ; certes, celles qui sont conduites dans ces voies, vont perpétuellement retranchant leur choix en toutes choses généralement, et Notre-Seigneur les tient en ce continuel exercice ; et lui-même les va dénuant, et prend plaisir de les voir dans cette nudité et impuissance, trop délicates pour en pouvoir discourir.

Entretien II

SUR LES CAUSES QUI METTENT OBSTACLE À LA PERFECTION.

Mes chères Sœurs, je pensais vous pouvoir servir encore aujourd'hui, mais la divine Providence en a bien disposé autrement, car Sa Majesté veut que je parte. Je n'ai rien à ajouter, mes chères filles, à ce que je vous ai dit l'autre jour, en l'entretien du dimanche, que ces deux mots : Nous n'avons besoin que de bien faire. Je vous conjure donc, autant qu'il m'est possible, de bien employer les bons mouvements, inspirations et lumières que Dieu vous donne, et de les réduire en bons effets ; car j'ai appris, par l'expérience des choses de la religion, qu'il y a quatre causes ou racines d'où procède tout notre mal, et qu'à ces quatre causes sont opposés quatre chefs principaux qui sont comme la source de notre bonheur.

La première est que nous ne connaissons pas assez la grandeur et l'excellence de l'état religieux, ni l'essence des vraies [221] et solides vertus qui s'y pratiquent, la véritable humilité, la patience et autres ; cela est une ignorance d'où proviennent les autres maux ; car, voyez-vous, pour opposer maintenant le bien contraire, une âme qui s'étudie, tant par la lecture, par la méditation, les conférences, qu'autrement, à connaître la grandeur de l'état religieux, avance et profite par-dessus les autres, et cela, parce qu'elle détruit l'ignorance, grande source du mal, et acquiert la connaissance, qui est l'acheminement aux biens que lui offre l'état religieux.

La seconde cause de notre mal est que nous n'avons pas assez d'estime et ne prisons pas, comme il faut, les choses de la religion, lesquelles sont toutes saintes, et ont été établies par l'esprit de Dieu, avec tant de sagesse, qu'elles sont toutes grandement estimables, et, s'il faut user de ce mot, quasi toutes adorables.

Estimez et prisez donc grandement tout ce qui se pratique en la religion, comme s'accuser au chapitre, recevoir une humiliation au réfectoire, pratiquer un acte de cordialité et douceur. Ces moyens sont très-précieux pour nous enrichir ; nous ne devrions jamais laisser échapper telles occasions sans avoir un certain marrissement de cœur, qui procède de l'estime que nous faisons de ces pratiques. Car, voyez-vous, dans le monde, une personne avare qui estime l'or et les richesses, ne perd point d'occasion d'en amasser ; et, pourquoi cela ? parce qu'elle les estime et qu'elle veut être riche. Elle ne trouverait pas un double[15] qu'elle ne le ramassât ; elle a beau trouver de la paille, elle n'en recueille point, parce que c'est une chose commune qu'on n'estime pas. Nous devons faire ainsi, mes très-chères Sœurs, priser et estimer toutes les choses de la religion plus que les mondains ne prisent l'or, et avoir une sainte ambition, ou plutôt une sainte superbe, de nous enrichir de ces biens ; pour cela, il ne faut point perdre d'occasions d'en amasser.

La troisième cause de notre mal, est que nous n'avons pas de vrais désirs de la perfection que requiert l'état religieux. Nous avons bien quelques petits désirs, mais ce sont des désirs lâches, froids, sans vigueur et qui sont de peu de fruits. À cette cause, sont opposés les désirs vrais et ardents qui sont efficaces. Je suis assurée qu'il n'y a aucune d'entre nous qui, si elle avait un vrai désir de surmonter quelques-unes de ses passions ou mauvaises habitudes, pour invétérées qu'elles fussent, n'en rapportât quelque victoire dans quelques semaines, ou, pour le moins, dans quelques mois. Vous savez la réponse que fit saint Thomas à sa sœur, quand elle lui demanda quelque moyen pour être bientôt parfaite. Il lui dit : En le voulant. Il ne faut que cela ; ayez un vrai désir, et je vous assure que vous arriverez bientôt à la perfection. Je vois tous les jours, dans le monde, des personnes qui désirent faire fortune et être en crédit ; que ne font-elles pas pour cela, et avec quel soin travaillent-elles ! et pourquoi ? pour des biens périssables, pour avoir un peu de terre qui leur est commune avec les autres hommes. Et nous autres, mes très-chères Sœurs, avec quelle ardeur devons-nous désirer faire fortune pour le ciel, et comment devons-nous travailler pour acquérir les biens perdurables qui nous sont communs avec Dieu et les Anges ?

Je passe à la quatrième et dernière cause d'où procède notre mal, qui est un défaut de courage pour l'entreprise du bien et de la vertu, car plusieurs désirent la perfection et en parlent fort bien ; mais, à la moindre difficulté qu'ils rencontrent en l'exécution de leurs désirs, ils perdent courage. Il y en a aussi d'autres qui reconnaissent le bonheur de la vocation religieuse, qui l'estiment et ont de grands désirs de la vertu ; mais un dernier point leur manque : ils n'ont pas le courage fort pour résister aux tentations et supporter les contradictions qui se [223] rencontrent en l'exercice des vertus ; cette dernière cause est bien contraire à la grandeur de courage et à la générosité. Il est, certes, besoin d'en avoir pour surmonter les difficultés que l'on éprouve souvent dans la pratique du bien, à cause de la misère de notre nature ; car, par exemple, s'il vous semble que vous n'avez pas bien ce qu'il vous faut, toutes les commodités du corps, et qu'il se plaigne et murmure, il faut surmonter tout cela généreusement et dire : Eh bien ! s'il me manque quelque chose, je serai bien aise d'avoir cette occasion de souffrir quelque petite chosette ou incommodité. Vous vient-il aussi quelque petite ambition ou envie d'être aimée, d'être préférée et telles autres choses semblables ? il faut surmonter cela. Une âme généreuse ne s'amuse point à ces fantaisies et désirs ; elle a des prétentions bien plus relevées, car elle aspire à la véritable perfection religieuse, laquelle ne consiste pas à bien faire une cérémonie, chanter au chœur ; non, ce n'est point cela qui fait le religieux et la religieuse, mais à bien pratiquer les vraies et solides vertus que requiert l'état où l'on est.

O mes très-chères Sœurs ! connaissez et reconnaissez l'excellence et dignité du bonheur de la religion ; estimez-le et prisez-le au-dessus de tout ce dont le monde fait état. Ayez de vrais désirs de la perfection ; et, enfin, ayez un grand courage pour effectuer ces bons désirs, et pour vaincre et surmonter les difficultés qui se rencontrent en l'exercice de la vertu. Nous ne savons pas en quoi consiste l'essence de la vraie vertu et oraison ; ce n'est autre chose que d'être toujours prêtes à recevoir toutes sortes d'obéissances, et tenir notre âme unie à la volonté de Dieu autant qu'il nous est possible. L'âme qui peut dire, en vérité, qu'elle est toujours disposée à tout ce qu'on lui voudra commander, est toujours en oraison. [224]

Entretien III

(Fait le 14 septembre 1624)

SUR LES QUALITÉS QUE DOIT AVOIR LE VRAI ZÈLE, ET SUR LES FONDEMENTS DE LA SOLIDE VERTU.

Je suis bien aise que vous me fassiez cette demande, mes chères Sœurs : Comment les Sœurs professes doivent être zélées à prendre l'esprit de leur vocation, et à servir de bon exemple ? J'y réponds, en vous assurant que c'est une question bien importante, et que les Sœurs doivent très-assurément nourrir dans leurs cœurs, une grande jalousie et un zèle ardent de se bien édifier les unes les autres, et tous ceux avec qui elles conversent, et qu'elles aient un grand soin de prendre l'esprit de leur Institut, pour procurer que celles qui nous suivent le prennent aussi ; mais ce zèle ne doit pas être pointilleux, picoteux, impatient, il ne faut même pas que celles qui sont en charge pressent trop les esprits. Le zèle de notre Bienheureux Père n'était point tel : c'était un zèle qui le faisait prier, donner bon exemple, exciter, encourager, et supporter les âmes ; il ne les pressait point, mais les attendait longuement avec une patience et débonnaireté admirables, les aidait de tout son pouvoir, sans plaindre sa peine, ni sans épargner sa charité, puis laissait le reste à la Providence de Dieu. Il ne faut point aller chercher d'autre doctrine que celle de ce Bienheureux Père de nos âmes pour bien exercer notre zèle. Voici donc ce qu'il faut faire : recourir à l'oraison, aider, supporter, et donner bon exemple à nos Sœurs ; celles qui sont en charge, par leurs avis et enseignements, et les autres en se parlant et encourageant ensemble.

Mon Dieu ! mes Sœurs, à quoi devons-nous prendre plaisir, sinon à parler de Dieu, de l'éternité, du bonheur de notre [225] vocation, de l'amour et fidélité que nous devons avoir à bien prendre l'esprit de notre saint Institut, et pour le conserver soigneusement ; nos discours ne doivent être d'autre chose, lorsque nous avons congé de nous entretenir en particulier, surtout soyons d'une grande observance. Tâchons de servir de bon exemple, parce qu'on ne saurait dire le bien qu'apporte dans une maison religieuse une fille de bonne édification ; mais que tout ce que nous faisons pour la donner se fasse avec le seul désir de nous rendre toujours plus agréables à Dieu, et par ce seul motif de son pur amour, et que ce soit cet amour seul qui anime notre zèle.

Or sus, mes chères filles, il faut que je vous donne trois fondements pour établir notre zèle et notre vertu, afin qu'elle soit solide : le premier est d'être entièrement dépendantes du soin paternel de notre bon Dieu et de nos supérieurs, sans avoir aucun soin de nous-mêmes ; non, ne pensez point à ce que vous ferez et à ce qui vous arrivera ; abandonnez toute votre âme, votre esprit, et même votre corps, dans le sein de la divine Providence ; et à celui de l'obéissance, et même le soin de votre perfection ; car Notre-Seigneur en aura assez, ayant plus d'amour et de soin pour nous que la mère la plus passionnée n'a de nourrir et élever son enfant. Oui, certainement, mes chères Sœurs, Dieu pense plus, par le menu, à nos nécessités, pour petites et minces qu'elles soient, en a plus de soin qu'une tendre mère et nourrice ne fait de son petit qu'elle aime tendrement. Sachez pourtant que la mesure de la Providence de Dieu sur nous est celle de la confiance que nous avons en lui, et que son soin est d'autant plus achevé, que notre abandonnement entre ses mains sacrées est plus parfait et plus entier. Je ne veux pas que vous vous lassiez de travailler fidèlement à votre perfection ; mais je vous dis seulement que les voies et les moyens d'y parvenir vous doivent être indifférents ; laissez-vous donc tourner, manier et façonner tout au gré du bon [226] plaisir éternel, par la voie de l'obéissance, sans permettre à votre esprit de discerner ce qui lui est propre ou non, comme de penser : pourrai-je bien faire cette charge ? ou bien : je ferais mieux l'autre ; je serais bien mieux avec cette Sœur, qui a plus de rapport à mon humeur, qu'avec celle-là. Laissez tous ces discernements pour vous laisser incessamment à la conduite de Notre-Seigneur.

Le deuxième point, c'est qu'il ne faut chercher que Dieu, ne vouloir que Dieu, ne prétendre que Dieu. Ah ! si vous ne cherchez que Dieu, vous le trouverez partout ; par exemple : une fille va faire l'oraison, l'obéissance l'en retire tout incontinent pour l'employer ailleurs ; infailliblement, elle trouvera autant Dieu dans cette occupation qu'en l'oraison. Je vous avoue que ce sera, possible, avec moins de satisfaction et de doux repos ; mais sachez que Dieu se trouve mieux aussi où il y a plus de l'abnégation, que de plaisir pour nous. Si vous ne cherchez encore que Dieu, mes Sœurs, vous serez indifférentes pour vos emplois, pour vos charges, pour votre séjour et pour tout ce qui vous concerne, d'autant que vous trouverez partout ce bon et grand Dieu de votre cœur, parce qu'il ne se trouve jamais mieux qu'en l'obéissance. C'est en cette divine indifférence qu'on trouve enclos le document de notre Bienheureux Père : Ne demandez rien et ne refusez rien ; c'est le dernier qu'il nous a donné, parce qu'il contient tous les autres ensemble, puisque nous trouvons dans sa pratique, celle de l'humilité, douceur, simplicité et mortification, parfaitement comprises ; mais, plus que toutes vertus, ce document contient encore la parfaite dépendance du bon plaisir de Dieu, et l'entière perfection comprise dans nos saintes règles et constitutions. Le Bienheureux nous désirait fidèles à cette pratique ; c'est aussi mon unique désir sur vous, mes chères filles ; et, comme je sais qu'il n'y a rien de plus parfait que cette pratique même, je l'honore et la prise infiniment, me souvenant du zèle avec lequel ce [227]Bienheureux Père nous la recommandait spécialement, trois ans avant sa mort, qu'il avait si fréquemment ces paroles à la bouche : Ne demandez rien et ne refusez rien, mes filles. O Dieu ! que celles qui pratiquent bien cet admirable document possèdent une grande tranquillité, parce qu'il conduit promptement et fidèlement à la plus haute et sublime perfection.

Vous me dites qu'il ne faut donc pas demander ses nécessités ? Pardonnez-moi, mes Sœurs, il faut demander simplement et confidemment ce que vous avez besoin : la constitution l'ordonne ; mais il faut prendre garde de ne demander que le nécessaire, et non ce qui plaît, que nous n'eussions pas même pu avoir dans le monde, et ne vouloir pas, si à point nommé, tout ce qui est de nos inclinations, ne voulant rien souffrir. Non, mes filles, il faut être plus mortifiées, une âme religieuse devant aimer souverainement les souffrances et la pratique de son vœu de pauvreté ; par exemple : nous commencerons à avoir un peu froid ; nous voulons aussitôt des habits et couvertures. Le chaud vient : nous voulons soudain tout poser plus tôt que les autres : cela marque une grande tendreté et trop d'attention sur nous-mêmes, qui me fait quelquefois un peu mal au cœur, ne voyant pas mes filles aussi parfaites que je les voudrais. Je vous dirai encore, que ce document de notre Bienheureux Père tendait surtout à ce dénûment du trop grand soin de nos corps, sachant que les femmes et les filles sont pour l'ordinaire fort tendres, trouvant que tout leur fait mal, que tout les incommode, que tout nuit à leur santé, que ceci leur est propre et que cela ne le leur est pas ; je suis mieux ici que là ; cet air m'est bon, l'autre me nuit, et mille autres petites faiblesses qu'une âme saintement généreuse et bien attentive à Dieu n'a pas. Mais, savez-vous à quoi tendait souverainement ce dernier avis de notre saint Père : Me demandez rien et ne refusez rien. ? C'était pour délivrer et affranchir nos esprits de tant de pensées, de tant de réflexions et desseins que les âmes qui ne sont [228] pas dénuées d'elles-mêmes ont encore, ce qui leur cause des grands troubles et inquiétudes. Si l'on emploie telles personnes à des charges ou à des fondations, elles se tourmenteront dans le tracas et dans les petites contrariétés et difficultés, dans les privations de leurs petites commodités qui les étonneront : « O mon Dieu ! diront-elles, je suis si distraite, si inquiète, je ne saurais me tenir à la présence de Dieu ! Quand j'étais à Annecy, dans notre petite cellule, j'étais si contente, si recueillie ; notre Mère m'était si douce, si gracieuse ! mes Sœurs m'étaient toutes si cordiales, bonnes et condescendantes ! je m'accommodais si bien à leurs humeurs, elles m'aimaient si tendrement !... » — Tout cela n'est pas vertu, et ce n'est pas être vertueuses de n'être cordiales et douces que lorsque rien ne vous contrarie, et que vous êtes dans votre cellule sans être exercées et hors des occasions de rien souffrir, que vous êtes avec une supérieure et des Sœurs qui approuvent tout ce que vous faites ; l'égalité et sainte joie n'est pas merveilleuse en ces rencontres. Je crains bien, au contraire, que nos passions ne s'engraissent parmi ce repos et cette quiétude, et que vous ne soyez pleines de vous-mêmes, immortifiées, attachées à vos propres intérêts et satisfactions ; et, si vous vous regardez bien, vous trouverez que votre vertu prétendue n'est pas en vous, mais en votre supérieure, en votre Sœur, en votre cellule et aux lieux où vous êtes. Si nous ne cherchons que Dieu, nous le trouverons ici, nous le trouverons là ; et, parce qu'il est partout, en tous lieux et en toutes personnes, et si nous ne voulons que lui, nous serons contentes de tout et partout.

Le troisième moyen de bien établir notre vertu, c'est de recevoir toutes choses comme venant de la main de Dieu, qui nous envoie le tout pour notre bien et pour nous faire mériter. Une Sœur vous dira une parole piquante ; une autre vous répondra mal gracieusement ; regardez en cela la bonté de Notre-Seigneur, parce que, bien qu'il ne soit pas auteur du mal ni [229] de l'imperfection de la Sœur, il a néanmoins permis que cette parole vous fût dite, afin que vous en fissiez votre profit, en pratiquant la patience, la mortification, le doux support, et que votre Sœur, de son côté, s'humiliât et aimât son abjection. Nous voyons qu'on fait passer l'eau des plus belles sources par des canaux de fer, de plomb et de bois ; cette même eau, passant par ces canaux, vient toujours de sa source pour s'introduire aux lieux où on la désire ; de même toutes nos adversités et contradictions viennent de l'agréable et première source de la Divinité, bien qu'elles passent par les créatures, qu'elles nous viennent d'elles comme par des canaux ; il ne faut jamais regarder les moyens par lesquels ces eaux amères nous viennent ; mais adorer la source d'où elles dérivent, jetant toujours les yeux en Dieu dans nos peines et nos adversités, pour les recevoir de sa main adorable. Nous devons être extrêmement aises d'avoir des occasions de souffrir et de pratiquer la vertu, qui ne s'acquiert jamais mieux que lorsqu'elle est combattue de son contraire, bien que Dieu nous la puisse donner dans un instant ; mais il ne fait pas souvent de ces miracles, et veut, pour l'ordinaire, que nous passions par la voie obscure, nous tenant dans les lieux bas, jusqu'à ce que sa main nous élève dans son cabinet pour nous communiquer ses secrets.

Nous nous trouvons, possible, bien éloignées des sentiments de cette demoiselle dont par le Philothée, et qui alla trouver saint Athanase pour le prier de lui donner une maîtresse rude et difficile à servir, afin qu'elle pût avoir sujet, en la servant, d'endurer et de s'exercer à la vertu, et, voyant qu'elle en avait rencontré une bonne, douce et vertueuse, qui ne la faisait point souffrir, parce que le Saint n'avait pas bien compris son intention, elle le retrouva de nouveau et le pria de si bonne grâce, que son dessein fut accompli, parce que ce grand Saint lui donna une maîtresse chagrine, coléreuse et opiniâtre, laquelle l'exerça merveilleusement et la satisfît fort pleinement, lui [230] donna matière de profiter comme elle désirait pour parvenir à la perfection. O mes chères Sœurs ! nous ne ferions pas de même, car nous voulons que les Sœurs avec lesquelles nous demeurons soient si douces, si cordiales à notre endroit, qu'elles ne nous disent pas la moindre parole qui nous puisse toucher ou mortifier ; toutes les officières voudraient des aides maniables et condescendantes. À la vérité, il faut bien que celles-ci obéissent simplement, parce que la supérieure les leur a assujetties, comme ayant l'autorité sur toutes, comme chef de la Congrégation ; mais il ne faut pas que les officières aient de pouvoir sur les mêmes aides de leurs charges, ains elles les doivent prier cordialement et gracieusement, parce qu'elles n'ont sur elles qu'une autorité empruntée.

La Sœur assistante de la communauté ne doit pas aussi traiter avec un pouvoir absolu comme ferait la supérieure, car elle n'a que celui que la Mère lui commet, étant celle qui a été élue par-dessus toutes les autres ; ains les Sœurs lui doivent pourtant rendre (en l'absence de la supérieure) les mêmes honneurs et obéissances qu'à la supérieure même, puisqu'elle lui a remis son pouvoir et son autorité.

Il ne faut donc pas que les officières usent de maîtrise sur leurs aides, mais qu'elles leur disent humblement et doucement ce qu'il faut qu'elles fassent, leur parlant avec un cordial respect : « Ma Sœur, vous plaît-il de faire un peu telle chose », ou bien : « Faites un peu cela, s'il vous plaît ? » — Les aides peuvent donner leur avis simplement, disant : « Il me semble que ceci serait bien ainsi », ou bien : « Nous faisions telles choses comme cela », — et semblables petites paroles selon les occasions, puis, faire comme l'officière voudra, sans contrôler ni témoigner des sentiments et aversions, si on ne fait pas état de ce qu'elles ont dit. Celles qui ont les charges ne doivent pas aussi tant faire les entendues, qu'elles ne demandent cordialement l'avis et sentiment de leurs aides. [231]

Enfin, mes chères filles, soyez douces, gracieuses, cordiales et unies ensemble, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme ; supportez-vous, entr'aimez-vous les unes les autres, et, en cela, l'on connaîtra que vous êtes vraies servantes de Dieu et vraies filles de notre Bienheureux Père, duquel, par tous les actes que nous ferons des vertus et des saints documents qu'il nous a donnés à pratiquer, nous accroîtrons et augmenterons la gloire accidentelle. Rendons-nous-y fidèles, afin de ne lui dérober ce que nous lui devons, je vous en prie, mes chères filles.

Entretien IV

SUR LA DÉFIANCE DE SOI-MÊME ET LA CONFIANCE EN DIEU.

Vous me demandez comme il faut faire pour bien commencer la vie spirituelle ?... Ma chère fille, il n'y a autre chose à faire qu'à se méfier de soi-même, se mépriser soi-même ; il se faut bien connaître, car enfin c'est l'unique moyen pour bien commencer et prendre un bon fondement en la vie spirituelle ; de sorte qu'il faut bien inculquer ce point aux novices, et à toutes celles qui veulent faire profession de la vertu. C'est le premier degré que cette connaissance de soi-même ; aussi la première chose qui m'est tombée, ce matin en l'esprit, en me réveillant, c'est ce que dit le Combat spirituel, « que ceux qui veulent tendre à la perfection doivent jeter le fondement d'une grande défiance d'eux-mêmes et entière confiance en Dieu. » Il me semble que les personnes spirituelles ne se fondent pas assez là-dessus ; c'est pourquoi l'on voit fort peu de solide vertu. L'on spécule tant, l'on fait tant d'état, et l'on se porte tant à ces hautes oraisons, aux ravissements et choses délicates et extraordinaires ; néanmoins, [232] la vraie sainteté et solide vertu consiste en cette défiance et mépris de soi-même et confiance en Dieu.

Mon Dieu ! que je désirerais qu'on inculquât ceci aux novices et qu'on les fondât bien en cette perfection, leur faisant connaître leur bassesse, leur néant, leur vileté, et qu'elles ne peuvent rien d'elles-mêmes, et que tout ce qui est de bon en elles vient de Dieu ! Elles doivent donc tout rapporter à Lui et n'attendre rien d'elles-mêmes, mais de Lui, de sa grâce et assistance.

Il est presque impossible, pour nous autres, que nous ne soyons pas humbles, tandis que nous conserverons cet esprit, d'ouvrir la porte de nos maisons, pour y recevoir toutes sortes de personnes que le monde méprise et rebute, comme les boiteuses, aveugles, contrefaites et autres, car cela nous tiendra en humilité devant les créatures ; et devant Dieu nous pratiquerons une charité extrême et la plus grande que l'on saurait pratiquer, car non-seulement ces filles et ces femmes sont rebutées du monde, mais encore des personnes les plus saintes, car il n'y a point de religion, pour sainte qu'elle soit, où on les veuille recevoir. Voilà donc comme la divine Providence trouve cet expédient pour nous maintenir en l'esprit de notre Institut, qui est un esprit de bassesse, humilité, mépris, abjection et douce charité, recevant à bras ouverts tout ce que le monde rejette, pourvu que ces âmes aient le cœur bien sain et disposé à vivre en humilité, soumission et obéissance.

Or, mes chères filles, l'humilité n'est autre chose que le mépris et démission de soi-même et de sa volonté, et d'aimer son néant, misère et abjection, de souffrir et de vouloir doucement, gaiement et amoureusement qu'on nous tienne et traite pour ce que nous sommes. Certes, c'est aller bien avant que d'en venir là, car cette connaissance de nous-mêmes n'est que le premier degré de l'humilité : l'humilité produit aussi la générosité et confiance en Dieu. [233]

Mais, vous dites, comment une âme bien imparfaite et pleine de misères peut avoir cette générosité et confiance ? Ma chère fille, notre Bienheureux Père avait accoutumé de dire que « plus il se sentait faible, plus il avait de force et de confiance, d'autant qu'il n'attendait rien de lui-même et qu'il jetait toute sa confiance en Dieu. » Il était si aise quand on tombait en des fautes de fragilité, parce qu'il disait que cela était bon pour humilier l'âme, et pour lui faire voir qu'elle ne doit nullement se confier en elle-même, mais en la grâce et assistance de Notre-Seigneur.

Enfin, ces âmes doivent avoir un grand courage pour mettre fidèlement la main à l'œuvre de leur perfection, sans s'étonner ni se mettre aucunement en peine de se voir sujettes à tant de fautes et imperfections.

Entretien V

SUR LA NÉCESSITÉ DE SE FAIRE VIOLENCE ET DE VIVRE CONFORMÉMENT AUX LUMIÈRES DE LA FOI.

S'il était en mon pouvoir d'avoir des sentiments, je sais bien que je brûlerais toute de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain ; or, Notre-Seigneur ne les a pas mis en notre pouvoir. Les sentiments ne sont pas nécessaires à la perfection et à notre salut ; sa divine Majesté les donne à qui il lui plaît. C'est le Maître qui fait ce qu'il veut.

Il n'y a que deux choses (à faire) : éviter le mal et faire le bien, et cela selon la raison qui nous doit conduire ; Dieu nous en donne (pour vivre) selon icelle, et non selon nos inclinations, car ce serait vivre en bête, les bêtes suivent leur instinct : [234] quand elles ont faim, elles mangent ; quand elles n'ont pas faim, elles ne mangent pas ; quand elles ont envie de crier, elles crient ; quand elles n'en ont pas envie, elles ne crient pas. On ne les saurait faire manger ou crier lorsqu'elles ne le veulent pas faire.

Avant que j'eusse lu la Sainte-Écriture, je pensais qu'on pouvait aller au Ciel plus aisément, qu'il ne fallait pas tant de choses ni se tant mortifier ; mais depuis que j'ai vu ce que Notre-Seigneur dit et ses Apôtres, je vois bien qu'il ne faut pas vivre selon ses passions et inclinations ; qu'il faut pâtir et endurer beaucoup, et qu'il n'y a point d'autres voies pour faire son salut que celles des croix et des souffrances ; qu'il faut enfin vouloir le bien et le faire, car le Ciel n'est rempli que de (bonnes) œuvres. Tout gît donc en cela.

Voyez-vous ce Père de famille qui avait deux enfants ; il les appelle l'un après l'autre, et dit au premier : « Mon fils, va travailler en ma vigne ; » il répondit gaiement qu'il en était content et qu'il s'y en allait ; néanmoins il n'en fit rien. Le Père appelle l'autre et lui fit le même commandement, d'aller travailler en sa vigne ; mais il répondit : Comment irai-je ? je suis déjà las, et témoigna de la résistance et répugnance ; néanmoins il s'y en alla et travailla fidèlement. Or, qui a accompli la volonté du Père ? C'est ce dernier qui se met en effet (à l'œuvre), nonobstant la difficulté qu'il y avait.

Ainsi, vous voyez qu'il importe peu que nous ayons des résistances à faire le bien et à suivre la volonté de Dieu, pourvu qu'on se surmonte et qu'on ne laisse pas de l'accomplir. [235]

Entretien VI

SUR LES PASSIONS, ET LA FAÇON DE LES COMBATTRE.

Non, mes filles, il est impossible de faire entièrement mourir toutes nos passions ; nous les pouvons bien amortir, mais nous les sentirons toujours. Il est vrai qu'elles peuvent être si endormies, que pour un peu de temps elles ne nous travailleront pas, et qu'à force de les mortifier elles cesseront de nous faire la guerre ; mais parce qu'elles ne sont pas mortes, lorsque nous y penserons le moins, elles se réveilleront si bien, qu'elles nous feront tomber en des grosses fautes. Vous direz alors : D'où vient ceci ? je ne croyais plus avoir des passions, ou, pour le moins, je pensais de m'en être rendue la maîtresse... Je vous répondrai : Parce que vos passions n'étaient pas mortes, elles se font sentir, et vous font connaître qu'elles n'étaient qu'un peu endormies, puisqu'un petit bruit les a réveillées. Il y a bien des personnes qui, par une longue habitude à la mortification, les ont endormies d'un sommeil si profond, qu'elles ne se réveillent pas ni si aisément ni si fréquemment. Ces sortes d'âmes ont acquis une certaine domination sur ces petites rebelles, que, dès qu'elles commencent à se révolter, elles ont le pouvoir de les retenir ; et, bien que ces passions fassent quelques échappées, elles sont soudainement en leur devoir et à l'obéissance de la raison.

Mais celles qui ne sont que légèrement ensommeillées et qui ne sont pas encore bien sujettes, elles se réveillent souvent et donnent bien de la besogne et de la peine ; elles requièrent de l'âme une grande attention sur elle-même, et beaucoup de fidélité à la mortification pour les mieux ranger et dompter.

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui ont leurs passions [236] accoisées parce que rien ne les contrarie ; (ce n'est pas à dire qu'elles soient vertueuses pour cela,) car enfin la vertu solide ne s'acquiert qu'au milieu des contradictions. Une personne ne se peut pas dire patiente lorsqu'elle ne souffre rien. Il ne faut que mettre ces âmes-là dans les occasions pour les connaître ; elles verront elles-mêmes, par leurs faux pas, que leur vertu n'était qu'une vertu apparente et qui ne subsistait que dans. leur imagination. Elles ressemblent à ces rivières qui coulent si doucement lorsque le temps est calme et que rien ne s'oppose à leur course ; mais, à la moindre bouffée de vent qui survient, les ondes s'élèvent et font grand bruit ; leur calme ne procédait pas d'elles-mêmes, mais du vent qui ne battait pas sur elles. Je conseille à ces sortes de personnes de se bien humilier, parce que je les-assure que leur vertu n'est qu'un fantôme ou un simulacre qui n'est rien moins que vertu. Notre-Seigneur permet que leurs passions s'élèvent et qu'elles donnent du nez en terre, pour les tenir plus humbles et petites à leurs yeux, leur faisant connaître leur impuissance et ce qu'elles sont sans son secours. Pour nous tenir donc dans cette connaissance si utile à nos âmes, il permet que nous fassions des plus grands manquements lorsque nous avons formé les meilleures résolutions et que nous nous persuadons de vouloir faire des merveilles. O Dieu ! mes Sœurs, que la créature est peu de chose d'elle-même ! Elle ne doit rien attendre que de la grâce de son Dieu, car, je l'assure, elle n'est rien du tout ! Que serait-ce si nous ne faisions point de ces fautes qui nous fout aimer notre abjection ? nous croirions être saintes. O mes filles ! bienheureuses seront celles qui font de ces grosses imperfections qui leur donnent bien de la confusion aux yeux des créatures, car je les assure que si elles savent bien en faire profit, et tel que Dieu désire, elles se rendront fort agréables à ses yeux divins. Vous demandez si le démon nous peut donner des passions ? Non, ma Sœur, nos passions sont en nous-mêmes ; qui les a [237] plus, qui les a moins fortes : le diable les peut émouvoir, selon le pouvoir que Dieu lui donne, parce qu'il ne peut rien sans cette divine permission ; mais il ne peut pas en donner, car les passions nous sont naturelles et nous les avons dans nous.

Ce qu'il faut faire, dites-vous encore, lorsque tout à coup on sent toutes ses passions émues ? Il ne faut pas se violenter à faire quantité d'actes pour les vaincre et les ramener au devoir, parce qu'elles nous pourraient surmonter ; mais, dans la partie suprême de notre âme, il nous faut joindre seulement au bon plaisir de Dieu, nous humilier ; et, au partir de là, nous tenir en paix et le plus tranquillement que nous pourrons auprès de Dieu. Enfin, il nous faut faire comme nos grangers ont fait aujourd'hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac. Ils se sont trouvés subitement en un très-grand péril ; dans un instant ils ont vu s'élever une violente tempête qui allait sans doute les submerger avec le bateau et tout ce qui était dessus. Hélas ! qu'ont-ils fait ? Ils ne se sont pas opiniâtrés de vouloir prendre le droit fil de l'eau en traversant ces grosses ondes ; non, ils se seraient perdus faisant de la sorte ; mais ils ont très-sagement conduit leur barque, tout doucement, au rivage, et ont suivi les petites ondes ; par ce moyen ils sont arrivés, en évitant l'orage et non en le combattant.

Mes Sœurs, voilà un petit modèle de ce que nous devons faire, lorsque, voguant en grande paix dans notre petite navigation, nous sentons, sans y penser, toutes nos passions s'élever et causer en nous un grand orage, comme si elles nous devaient abîmer ou nous entraîner après elles ; il ne faut pas vouloir calmer nous-mêmes cette tempête, mais nous approcher doucement du rivage, tenant notre volonté ferme en Dieu, côtoyer les petites ondes, pour arriver, par l'humble connaissance de nous-même, à Dieu, qui est notre port assuré. Cheminons bellement, sans effort, et sans rien accorder à nos passions de ce qu'elles désirent, et faisant ainsi, nous arriverons un peu [238] plus tard à ce divin port ; mais avec plus de gloire que si nous avions joui d'un calme parfait et que nous eussions vogué sans peine.

Mes chères filles, êtes-vous satisfaites sur vos demandes ? Je le souhaite bien fort, et que nous fassions toujours notre profit de tout. Dieu nous en fasse la grâce.

Entretien VII

SUR LA MORTIFICATION DES INCLINATIONS NATURELLES.

(Un jour, notre digne Mère revenant de la seconde table, s'agenouilla devant le Saint-Sacrement, où elle prit une splendeur de visage, une sérénité et une fermeté tout extraordinaire, et nous dit, dès quelle fut assise, à la récréation :)

O Dieu ! que faisons-nous en cette vie, mes chères Sœurs ? Je vous puis assurer, que je n'eus jamais une si claire vue de la bonté et de la beauté de la mort, comme je l'ai maintenant. Hélas ! que faisons-nous ça-bas en cette misérable vallée de pleurs, éloignées de Dieu, où il ne se trouve point de solide vertu ! où il n'y a guère de véritable humilité ni de vraie simplicité ! où l'on trouve si peu d'âmes totalement abandonnées entre les bras de Dieu !

Quelle est celle d'entre nous qui voudrait toujours être ravalée, humiliée et avilie ? O Dieu ! s'il faut demeurer ça-bas, au moins faut-il que ce soit pour y pratiquer les solides vertus. Pour cela, mes chères Sœurs, je me résous de ne point flatter vos inclinations, mais de les rompre, et de n'en pas contenter une de toutes celles que je connaîtrai. Eh Dieu ! nous marchons trop en enfants, cela me fâche. Il faut céans, je veux dire que [239] les filles de cet Institut pratiquent les actes des vraies, grandes et héroïques vertus. Je vous puis bien assurer que si le premier pas de cet Institut était à faire, l'on y marcherait d'un autre biais que l'on n'a pas fait jusqu'à présent, au moins si j'avais le sentiment que j'ai maintenant. Je suis absolument déterminée de vous bien mortifier, et de contrarier vivement toutes vos inclinations. Oui, je le proteste, mes Sœurs, à la vue et la face de notre Dieu, que je vous mortifierai, humilierai, et agirai avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait, et je me repens bien de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mais, désormais, je ne veux plus de niaiseries ; il faudra rompre ou faire, et jamais fille n'aura ma voix, que je n'y voie bien tout ce qu'il faut et tout ce que je désire, et toutes tant que vous êtes, préparez-vous à être conduites par un nouvel esprit, car je suis chargée de nourrir les filles de notre Bienheureux Père, et je ne puis pas le faire sans les mortifier et humilier. J'ai changé les officières et les livres ; mais si j'entends sur cela le moindre signe de répugnance et d'inclination, je vous humilierai puissamment. Au reste, mes Sœurs, je ne vous mortifierai point selon mes inclinations ou aversions, car il n'y a pas une de nos Sœurs pour qui j'aie inclination, attache ou aversion particulière de la grosseur d'un ciron. Ce n'est pas que je ne sois bien imparfaite ; mais je garde mes inclinations pour moi, et quant à mes Sœurs, je les conduis comme je crois le devoir faire, selon Dieu et ma conscience, et je mortifierai chacune d'elles autant que je verrai le devoir faire et qu'il sera nécessaire, avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait.

Ma Sœur la directrice, mortifiez bien ce peu de novices que vous avez ; s'il s'en trouve qui soient si vives qu'elles ne puissent souffrir qu'on les mortifie, en sorte qu'à cause de cela elles font toujours plus de fautes, je ne suis point d'avis qu'on les en tienne quittes ; mais savez-vous le remède ? il faut doubler, et puis tripler, et retripler. [240] Vous n'avez que ma Sœur N. de (novice) blanche, elle est prou immortifiée, mais mortifiez-la bien. Et si vous ne voulez pas tomber, notre novice, tenez-vous ferme... Vous répondrez que cela vous donnera bien du travail ; tant mieux, pourvu que vous ayez un grand courage pour avaler les médecines spirituelles qu'on vous donnera, et pour laisser mettre les cataplasmes sur vos plaies sans dire, holà !

Certes, qui voudra vivre selon ses inclinations ne vienne plus céans, et comme dit notre bienheureux Père : « Qui voudra se servir de sa propre volonté, il la lui faudra aller donner, hors de la porte, car dedans il ne s'en parlera plus, Dieu aidant. » C'était le sentiment qu'avait ce Bienheureux sur la fin de sa vie. Il me dit à Paris : « Je suis très-résolu de ne point trahir les âmes ni de les flatter. N... N... s'adresse à moi, je lui dirai franchement ses vérités. Qui voudra suivre ses inclinations ne vienne point à moi ; qui voudra vivre selon Dieu, qu'il y vienne, je le servirai de tout mon cœur... »

Il dit ces mêmes paroles à une personne qui ne s'amendait pas ; elle n'eut pas le courage ni la force pour le supporter, si qu'elle rompit, et il la laissa rompre.

Si je ne conduis pas bien mes Sœurs, ce sera par faute d'intelligence et non par malice de volonté, car, grâces à Dieu, sa bonté m'a donné une volonté droite ; mais pour les péchés d'ignorance, sans malice, j'ai appris de mon Bienheureux Père que ces péchés-là sont fort peu de chose devant Dieu. Par sa grâce, je n'ai rien qui me tienne attachée, j'aime bien toutes mes Sœurs, et il n'y en a aucune à qui je me sente attachée le moins du monde ; et, bien que j'aie toujours cette inclination de retourner en ce monastère (d'Annecy) dès que j'ai achevé ce que j'ai à faire dans les autres ; je ne suis que la volonté de notre Bienheureux Père, car je lui demandai, s'il venait à mourir, ce qu'il lui plaisait que je fisse, il me dit : « Vous demeurerez en la barque en laquelle je vous ai mise. » [241]

Pour conclusion, mes chères Sœurs, je vous annonce que je vous mortifierai sans inclination ni aversion. Je vous ai promis que je contrarierai fortement et fermement vos inclinations, et vous proteste que je tiendrai ferme en ce dessein ; et celle qui ne voudra pas que ses inclinations soient rompues, qu'elle soit soigneuse que je ne les voie pas ; car, tout autant que j'en verrai, autant j'en ruinerai, Dieu aidant.

Entretien VIII

SUR L'AMOUR-PROPRE ET LES DOMMAGES QU'IL FAIT EN L'ÂME.

Il y a des âmes qui sont si pleines d'elles-mêmes, qu'on le voit en tout ce qu'elles font, soit en leur ouvrage, en leurs paroles et façon de faire ; mais il y en a encore de plus fines : elles dissimulent ; et, cependant, quand je leur parle, je vois danser leur amour-propre par là-dedans. Ah ! il faut avoir un grand soin de se vider de soi-même par une entière abnégation et mortification.

On demande si une âme ne peut pas être bien remplie de soi-même sans le connaître ? Oui, cela se peut bien ; mais, certes, ces âmes-là ne lisent pas les Entretiens de notre Bienheureux Père et ne pénètrent pas assez avant en cette vraie science, laquelle ne nous enseigne rien tant que l'anéantissement de soi-même ; car, si on les lisait bien et qu'on les mît en pratique, nous serions de plus braves filles que nous ne sommes pas. Certes, je voudrais que nous fussions toutes parfaites de la perfection que ce Bienheureux nous a enseignée. Nous sommes de bonnes filles, il est vrai ; nous allons bien à l'Office, nous gardons le silence, cela est bon ; nous ne faisons pas de répliques à l'obéissance, cela est bon aussi ; mais ces âmes qui font si [242] bien les choses extérieures, ont-elles quelque exercice intérieur ? Non... Ah ! donnez-leur-en un peu, et, par là, vous connaîtrez ce qu'elles sont. Piquez-les, et vous verrez si elles sont vives et sensibles, et comme elles ménageront leurs sentiments ! Je sais bien que pour avoir des sentiments et des passions vives et promptement émues, quand on nous reprend, cela ne veut rien dire, et n'empêche point la perfection, pourvu qu'on ne les suive pas. Mon Dieu ! cette doctrine nous a tant été enseignée ! Que celles donc qui n'ont point les passions fortes ni de ressentiments de répugnance ne s'estiment pas les plus parfaites ; ains, au contraire, celles qui les ont plus fortes, ont bien plus de moyens de s'établir et acquérir les vraies et solides vertus, si elles sont fidèles à Dieu. Mais quand on se surmonte, dites-vous, ou qu'on fait quelque bonne pratique, il vient une certaine complaisance et satisfaction qui gâte tout, et nous fait tout perdre, si nous n'y prenons garde. — Vous dites vrai, ma très-chère fille ; et quel malheur, quand, après avoir fait quelques bons sacrifices, nous venons à nous en complaire en nous-mêmes, tout n'est-il pas perdu ? Or, si on ne peut, ou rarement, faire le bien qu'il ne nous en demeure quelque satisfaction, cela n'est pas mal ; mais de s'y entretenir et de s'y complaire, c'est ce qui gâte tout. — Et que faut-il faire à cela ? Il faut anéantir ces pensées de complaisances et vaine satisfaction, s'humilier et chercher son abjection, donner la gloire à Dieu de tout, et reconnaître que de nous-mêmes nous ne pouvons rien. En un mot, il faut être fidèlement fidèle et humblement humble ; cela veut dire, qu'il faut en toutes choses ne chercher que la gloire de Dieu, et ne rien faire que pour lui plaire ; rien pour nous ni pour les créatures, mais tout pour Dieu ; s'humilier et du bien et des fautes, mais d'une humilité véritable, fidèle et sincère. Je ne vois point que nous fassions profit de nos fautes ; nous ne nous en humilions pas assez, nous n'en aimons pas assez notre abjection. [243]

Il y a des âmes, en religion depuis longtemps, lesquelles n'ont jamais point de paix, parce qu'elles ne travaillent pas à une abnégation absolue de leurs propres sentiments : on leur aura dit et redit plusieurs fois ce qu'elles doivent faire sur ces troubles ; et, au lieu de se tenir fermes et de se reposer en cela, et porter doucement et patiemment leur croix (car cet état en est une), elles veulent qu'on leur dise toujours des choses nouvelles, et ont en cela leur volonté et inclination ; de là vient qu'elles ne sont point tranquilles, ce qu'elles seraient si elles se résolvaient à supporter patiemment cette petite croix.

Il faut aussi animer nos actions extérieures d'une attention attentive qui nous donne le courage de souffrir nos peines, et de travailler pour acquérir la perfection, non point parce que c'est une chose bonne ou pour le bien qui nous en revient, mais parce que cela plaît à Dieu ainsi. Il faut venir céans, non pour être ferventes, mais pour travailler à une profonde humilité, soumission, mortification et abnégation ; non point seulement pour fuir les occasions de faire le mal et avoir plus de moyens de faire le bien, mais pour plaire à Dieu et faire toutes choses pour son amour. On pense que quand on a passé son année de noviciat et qu'on est coiffée de noir, que tout est fait. Oh ! certes, vous vous trompez, car il faut toujours commencer ; faire aujourd'hui toutes nos actions avec autant de ferveur, comme si c'était le premier jour. Il faut souvent considérer nos règles, et faire comparaison de ce que nous sommes avec ce que nous devons être. Je voudrais bien que nous pensassions souvent à l'excellence de notre vocation, et que nous tâchassions de nous rendre telles qu'elle requiert de nous. Elle demande que nous soyons humbles, douces, obéissantes et simples ; il ne faut point vivre selon nos inclinations et aversions : voilà ce qu'il faudrait faire et ne point s'arrêter à l'écorce.

Je voudrais avoir des charbons de feu pour les jeter dans vos [244] cœurs afin de les enflammer ; mais je ne suis pas digne de rendre ce service à Notre-Seigneur ni à la maison.

Il faut agrandir notre courage pour parvenir à la perfection. Nous n'y saurions jamais parvenir sans la mortification de nos passions. Qu'une chacune regarde ce qui est en elle, et qu'elle entreprenne, à bon escient, son amendement.

Nous devons nous porter un très-grand respect les unes aux autres ; nos Règles nous y obligent ; et, certes, où il n'y a point de respect il n'y a point d'amour.

Il faut bien prendre garde à ce vice de négligence, c'est un grand mal pour les religieuses. Si vous êtes lâches, et que vous ne preniez soin de purger votre cœur de cette imperfection, et que vous ne combattiez généreusement cette mauvaise inclination, vous ne serez religieuse que d'habit.

Il y a peu de personnes qui servent Dieu purement. On est tellement plein de soi-même que c'est pitié. On fait ses œuvres par respect humain, ou par quelque impure intention. Je ne dis pas de ces impuretés grossières, je n'entends pas de cela ; mais des intentions éloignées de celles que nous devons avoir, de servir Dieu purement pour lui plaire, faisant tout pour lui avec une affection vive et simple.

Ma fille, servir Dieu nûment et simplement, ce n'est point couvrir ni doubler nos actions, car ce qui est simple n'est pas double ; ce qui est nu n'est pas couvert. Regardez ma main ; elle ne saurait être plus nue ni plus simple qu'elle n'est, et il faut que nous soyons ainsi, servant Dieu sans avoir autre intention que celle de lui plaire. Servir Dieu purement, ce n'est point chercher, par amour-propre, les consolations, mais le servir aussi fidèlement parmi les sécheresses et aridités, comme parmi les sentiments et douceurs.

On connaît que l'on désire les consolations par amour-propre, lorsqu'on s'inquiète de n'en point avoir et qu'on est plus lâche au service de Dieu. Non, il ne faut pas les désirer... Mais [245] sont-elles quelquefois utiles ? Oui, principalement pour celles qui commencent. Aussi voit-on que Notre-Seigneur a coutume d'en donner en ce temps-là. Mais, nous autres anciennes, il nous faut manger des croûtes.

Il n'y a point de doute, ma fille, qu'une âme qui serait tout le jour attaquée de pensées inutiles et qui aurait la fidélité de ramener son esprit à Dieu, soudain qu'elle s'en apercevrait, fera autant pour lui, voire plus, que celle qui aurait beaucoup de facilité de retourner à Dieu et se détourner et retirer des inutilités ; en cela consiste la vraie vertu. Que celles qui sont en cet état-là pratiquent courageusement et fidèlement ce retour en Dieu et qu'elles y persévèrent, car je les assure que c'est le vrai moyen d'acquérir la perfection en peu de temps.

Entretien IX

SUR LA GÉNÉROSITÉ À SE RELEVER DE SES FAUTES.

L'humilité et la fidélité à se relever de nos chutes, fait voir si les goûts que l'on prend aux choses spirituelles viennent de Dieu. Une âme qui a un naturel rude, revêche et rébarbatif, fera un grand avancement, si elle est fidèle, et acquerra de grandes vertus ; si elle fait plusieurs fautes, cela n'empêchera point sa perfection, pourvu qu'elle soit fidèle à se relever et humilier. Si, ayant le désir de s'humilier de ses fautes, il lui semble qu'elle ne le peut faire, ains que ses fautes l'aigrissent, il faut qu'elle mette du sucre dans son cœur pour l'adoucir, disant : Or sus, mon cœur, qu'est-ce donc ? nous sommes tombés, et ne nous inquiétons point. Eh bien, j'ai fait une faute, on l'a vue, on t'en méprisera ; mais regarde en ce mépris la volonté de Dieu, tu seras plus avisée une autre fois... Si Dieu donne à [246] telles âmes du plaisir de penser aux choses intérieures, elles ne laisseront pas de s'amender, sans qu'elles fassent beaucoup de réflexions sur cela ; notre Bienheureux Père ne voulait pas qu'on réfléchît tant sur soi. Mais si on voit telles âmes pleines d'elles-mêmes, vives et immortifiées, et qu'elles ne s'amendent point des choses dont on les reprend, ne se mettant en souci de ce qu'on leur dit ; le plaisir qu'elles disent avoir en la pensée des choses bonnes et saintes n'est qu'orgueil, que vaine satisfaction et propre recherche. Il est bien aisé de connaître quand c'est Dieu qui donne de telles pensées, car l'on voit la vie conforme à cela. Il y en a qui parlent fort bien des choses spirituelles ; mais il faut bien prendre garde si leurs œuvres sont conformes à leurs paroles, et si elles font aussi bien qu'elles disent, car autrement c'est de l'orgueil.

Il peut bien être que Dieu nous laisse souvent en nos faiblesses, et que, pour cela, il nous semble toujours que l'on ne se peut humilier ; mais il faut que je découvre cette subtilité de l'amour-propre, qui est fort aise de dire et de croire que Dieu lui donne des exercices. « Je suis, dit-on, bien sujette à telle faute, mais c'est un exercice que Dieu me donne. » — D'autres, qui en rendent compte, disent : « Je suis fort travaillée de telles peines, mais je les souffre, comme un exercice que Dieu m'envoie. » — À telles personnes, je réponds doucement : « Dieu n'y a point pensé. » — Elles demeurent honteuses et ne savent que répliquer. Nous nous donnons, pour l'ordinaire, les exercices que nous avons. Je vois peu de tentations du diable parmi nous, et, néanmoins, on lui met tout dessus ; mais il y a beaucoup d'amour-propre et de propre recherche. Les tentations du diable sont bien fâcheuses ; mais celles de notre amour-propre sont plus dommageables et dangereuses, à cause de leur subtilité.

Oui-dà, on peut bien faire une génuflexion en entrant dans sa cellule, pourvu qu'on ne s'y attache pas ; mais j'aimerais [247] que l'on en fit une bonne d'anéantissement de nos affections, sentiments et inclinations.

Il faut avoir une grande dévotion aux saints Anges ; il les faut saluer quand on s'entretient ; et, quand l'on est en communauté, il est bon de saluer les Anges de nos Sœurs, et les imiter en leur pureté, simplicité et promptitude à l'obéissance, en leur fidélité à servir Dieu et le prochain.

Entretien X

SUR LA VRAIE VIE SURNATURELLE ET LE DOUX SUPPORT DU PROCHAIN.

Vous demandez ce que c'est, vivre selon l'esprit et non selon la chair ? Mes chères filles, c'est vivre selon les vérités et clartés de la foi, selon les volontés de Dieu, selon sa loi, selon que Dieu nous enseigne. C'est vivre enfin selon nos règles et constitutions, selon la raison et non selon nos inclinations, humeurs, aversions et passions. Le grand Apôtre dit : Dépouillez-vous du vieil homme, pour vous revêtir du nouveau qui est Jésus-Christ.

Cela veut dire qu'il faut se revêtir de l'imitation de Notre-Seigneur, de sa patience, de sa douceur, de son humilité et chanté et autres vertus desquelles il nous a donné l'exemple. Oh ! que nous serions heureuses si nous pouvions dire avec ce grand Apôtre : Je ne vis plus, moi, ains Jésus vit en moi. Ma vie est cachée en Dieu, et lorsque Jésus-Christ qui est ma vie apparaîtra, alors j'apparaîtrai avec lui en gloire. Oh ! les admirables paroles ! C'est aussi le Saint qui nous a donné le premier des nouvelles de l'éternité, ayant été ravi jusqu'au troisième ciel ; après quoi il nous dit que l'œil de l'homme n'a rien [248] vu, l'oreille entendu, ni le cœur de l'homme compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment.

Faisons donc en sorte, mes chères Sœurs, que nous tendions à cette perfection de mourir à nous-mêmes. Notre Bienheureux Père disait : Je ne sais point d'autre moyen pour bien faire sinon de bien faire ; je veux dire pratiquer la vertu. Il n'y a, certes, point d'autre secret pour être parfait que celui-là. Voulez-vous avoir l'humilité ? pratiquez-la ; voulez-vous être patiente ? pratiquez la douceur et la patience ; voulez-vous mourir à vous-même ? mortifiez puissamment vos passions et propre volonté, et ainsi des autres. On travaille bien, dites-vous, mais on ne parvient pas à la perfection. Jusqu'à quand pensez-vous qu'il faille travailler ? certes, jusqu'à la dernière période de notre vie. Oh ! que cette peine est bien employée ! C'est pourquoi nous aurions tort de la plaindre et épargner.

Il fut dit à Moïse : Fais selon le patron que je t'ai donné ; or, ce patron, c'est Notre-Seigneur, qui nous a été donné du Père Éternel pour modèle. Voyons ce divin Sauveur, comme il a demeuré trente ans caché, inconnu, et couvert sous la cendre de l'abjection, étant réputé vil et abject, fils du charpentier, lui qui était fils du Père Éternel, qui avait autant de science et de sapience au moment de sa conception qu'il en avait au ciel et qu'il en a maintenant. Néanmoins, il n'a pas voulu, pendant ce temps-là, faire aucun miracle pour se manifester, sinon trois ans devant sa mort, pendant lesquels aussi il a voulu souffrir tant de persécutions et d'injures, qu'il endurait doucement et humblement comme un doux agneau, enfin comme il se laissa maltraiter en sa Passion ; combien d'ignominies, de travaux, de douleurs il voulut endurer ; être crucifié, puis mourir sur une croix, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. O mes Sœurs ! si nous considérions bien ceci, nous recevrions, bien autrement que nous ne faisons, les contradictions, mortifications et humiliations qui nous arrivent ; nous nous [249]tiendrions bien plus cachées, couvertes et rabaissées ; nous serions bien plus amoureuses de ce Sauveur, plus zélées à chercher sa pure gloire, et plus ardentes à la pratique de toutes les vertus.

O Dieu ! que cette parole que Notre-Seigneur dit, qu'il vomira les tièdes, est épouvantable, car il ajoute : J'aimerais mieux que tu fusses ou tout froid ou tout chaud ; mais, par ce que tu es tiède, je te vomirai. Les tièdes, ce sont ceux qui sont lâches et paresseux, qui ne veulent pas s'avancer à la vertu, se contentant d'être ce qu'ils sont. Les froids sont ceux qui sont en péché mortel, lesquels sont plus facilement touchés, car il ne faut quelquefois qu'entendre une prédication, lire quelque bon livre, voir quelque bon exemple, pour les faire relever de leur bourbier ; de sorte que cette tiédeur est plus à craindre, en nous autres, que non pas aux personnes du monde. Nous avons de bons désirs, dites-vous. Oui, mais à quoi vous sert cela, si vous n'en venez aux effets ? Ne savez-vous pas que saint Bernard dit : L'enfer est rempli de bonne volonté. Plusieurs disent : « Je veux », et ne font rien ; d'autres paraissent mettre la main à l'œuvre pour exécuter leur bonne volonté, et puis en demeurent là.

Certes, il faut que les Sœurs de celle maison soient grandement généreuses, qu'elles ne soient attachées à rien qu'à Dieu ; car elles doivent être disposées à aller en divers lieux, partout où l'obéissance les enverra. Enfin, il faut que cette maison d'Annecy reluise et excelle en humilité, douceur, simplicité, pauvreté, obéissance et dépendance de Dieu ; il faut que celles qui l'habitent aient un cœur large envers Dieu, afin de recevoir tout ce qu'il lui plaira de leur envoyer, soit affliction ou consolation, santé ou maladie, vie ou mort ; enfin se laisser mettre en telle sauce qu'il voudra, sans nulle résistance, sans faire aucun choix de vouloir plutôt ceci que cela, cette croix que celle-là. Non, non, il ne faut pas de ces cœurs rétrécis, [250] mais un cœur large envers le prochain, cela veut dire en dilection, en amour et support, étant toujours disposé à le servir, assister, consoler, supporter et soulager en tout ce qu'on pourra, mais gaiement et cordialement. Un cœur large est un cœur disposé à toutes sortes d'obéissances, un cœur étendu, qui aime souverainement la volonté de Dieu. Enfin, ceux qui ont plus d'union avec cette divine volonté sont les plus parfaits. Nous autres, nous ne sommes pas en peine de la connaître, car elle nous est clairement signifiée en nos règles et par nos supérieurs ; mais le mal est que nous ne la voulons pas reconnaître, quand elle n'est pas revêtue de la livrée que nous voudrions.

En quoi consiste le doux support que nous devons avoir, dites-vous ? Ma chère fille, il consiste à supporter suavement le prochain, en tout ce qu'il pourrait dire ou faire qui ne serait pas bien et qui vous désagréerait et serait à contre-cœur, sans nous étonner de ses manquements et imperfections, ne les regardant ni épluchant aucunement, et ne concevant pour cela aucune mésestime, sécheresse de cœur et dégoût contre lui ; mais ayant une compassion tendre et amoureuse qui nous fasse fondre pour lui. Notre Bienheureux Père dit que la charité ne cherche point le mal, et, quand elle le rencontre, elle s'en détourne. Nous ne pouvons pas nous empêcher de le voir, et ne faut pas penser que ce qui est mal ne le soit pas ; mais, lorsque nous le voyons et rencontrons, allons à Dieu et rentrons en nous-mêmes, et nous trouverons beaucoup de défauts et de choses à corriger et censurer, de quoi il nous faut profondément humilier. Il vous vient, dites-vous, des pensées de mésestime des Sœurs, quand vous leur voyez commettre quelque défaut ? Oh ! qu'il se faut bien garder de s'y arrêter volontairement, pour peu que ce soit, car ce serait, certes, bien mal et l'on ferait une lourde faute.

Non, ma fille, cet amour cordial que nous devons porter à nos Sœurs ne consiste point au sentiment ; c'est un amour du [251] cœur, non du cœur de la chair, mais du cœur de la volonté. Laissons tourner et virer les sens et tout ce qui est de la nature ; que nous aimions ou que nous n'aimions pas, que nous ayons de l'aversion ou de l'inclination, cela n'importe ; pourvu que, selon la partie supérieure, nous demeurions fermes, invariables en cette dilection, étant aussi disposées à leur en donner des preuves au plus fort de nos dégoûts et aversions que parmi nos suavités et amour sensible ; car, si nous ne marchons de la sorte, nous ne ferons jamais rien qui vaille. Il faut aussi donner des preuves de notre amour du prochain, en priant soigneusement pour lui ; et, certes, je voudrais que nous eussions un très-grand zèle, pour demander à Notre-Seigneur les mêmes grâces, pour toutes les créatures, que nous demandons pour nous.

Ne voyez-vous pas que c'est l'intention de ce bon Dieu que nous fassions ainsi, d'autant qu'en l'Oraison dominicale il nous a enseigné de dire toujours : Notre Père, qui êtes aux cieux, votre nom soit sanctifié, votre royaume nous advienne... et ainsi du reste. Il y a des âmes qui ne prient point pour les autres et qui ne pensent qu'à elles. Oh certes ! si nous avions la charité au fond de notre cœur, nous serions sans doute excitées à prier pour le prochain et la conversion des âmes, pour lesquelles nous devons avoir une jalousie nonpareille et aussi pour ceux qui se recommandent à notre Bienheureux Père, et qui ont confiance en nos prières, afin que la gloire de Dieu soit augmentée, et la gloire accidentelle de ce sien Serviteur, étant notre Instituteur, nous avons bien de l'intérêt à procurer sa glorification. Prions donc franchement et fervemment pour tout le monde, afin qu'il plaise à Notre-Seigneur de répandre ses grâces et miséricordes sur toutes les créatures, afin qu'elles s'acheminent toutes à la fin pour laquelle il les a créées. [252]

Entretien XI

SUR LA CHARITÉ ET LA PURETÉ D'INTENTION.

Je trouve votre raison bonne, ma chère fille, que si l'on n'est pas bien charitable et sur ses gardes, il est fort aisé d'offenser le prochain par la langue ; aussi l'Écriture dit : Qui garde sa langue, garde son âme. Qui ne pèche point par la langue est un homme parfait. On offense le prochain, ou plutôt Dieu dans le prochain, en parlant mal à propos et aussi quelquefois en se taisant. L'on me dit du bien d'une personne que je n'aime pas beaucoup, qui m'a fait du déplaisir, je me tais, ou je réponds froidement : j'offense Dieu et ne suis point exempte de coulpe, car je fais connaître que je n'estime pas celle de qui l'on parle, et ma froideur ôtera peut-être la bonne estime qu'on en avait. Quelquefois une Sœur nous aura mécontenté, fait quelques tricheries, ou nous ne lui aurons pas de l'inclination ; une autre nous en dira du bien, nous répondrons quelques petites paroles cachées qui rabattront ce bien, et feront comme une goutte d'huile tombée sur du drap, une tache irrémédiable au cœur de cette Sœur à qui nous parlons. Et notez que tout le mal que fera la Sœur, en suite de cette mauvaise impression que nous lui aurons donnée, chargera notre conscience, et nous en serons coupables et châtiées sévèrement. Dieu dit qu'il hait six choses, mais que la septième lui est en abomination, ce sont ceux qui divisent les cœurs et sèment des discordes entre les frères. Tâchez donc, mes Sœurs, d'éviter toutes les paroles de rapports et de désunion, je vous en conjure de tout mon cœur.

Vous me demandez, ma chère fille, ce qu'il faut faire quand on n'a pas le sentiment du bien qu'une Sœur vient nous dire être en une autre ? En la maison de Dieu, il ne faut ni vivre, ni opérer, ni même penser selon ses sentiments naturels : qui les [253] voudrait suivre devrait demeurer au monde. Certes, bien que nous ayons de l'aversion à une Sœur, ou qu'elle nous ait désobligée, nous sommes cependant obligée d'en parler en bonne part et de contribuer cordialement à ce que l'on en dit. Oh ! que notre amour-propre est subtil et que notre nature est amatrice de ses satisfactions ! Si nous avions de l'inclination, ou quelque obligation, ou sympathie, ou espérance de recevoir quelque service d'une Sœur, quand on nous en viendrait parler, nous dirions une milliasse de ses vertus, sans examiner s'il est vrai, ni que nous craignons de mentir ; mais une autre qui ne nous touche en rien, pour laquelle nous n'inclinons pas, nous demeurons sèches et séchons le cœur de celles qui nous voient ; bien que souvent il y ait plus de vertus à dire de celle dont nous nous taisons, que de l'autre. Mais c'est que nous vivons selon l'esprit du monde et de notre sens propre, et non selon l'esprit de la raison et de la grâce de Dieu, qui veut que, sans consulter notre inclination, nous disions le bien qu'il met en ses créatures. On ne fait pas un petit déplaisir ni une petite offense à ce bon Dieu quand on cèle et amoindrit le bien du prochain, duquel il a dit que celui qui le touche, touche à sa divine Majesté.

Quand on ne sait pas la vertu dont on loue une Sœur, il ne faut pas se taire pour cela, mais dextrement dire du bien d'elle, quelque pratique de vertu que l'on lui a vu faire, et cela suavement, par exemple : vous avez vu une personne en diverses occasions être fine et mensongère, et l'on vous viendra dire qu'elle est grandement droite et sincère ; vous ne devez pas répondre que cela n'est pas vrai, puisqu'il est possible que, depuis que vous lui avez vu faire ces fautes, elle se soit corrigée. Car, si bien maintenant je vois une de mes Sœurs manquer de sincérité, je ne pourrais dire, d'ici à une demi-heure, qu'elle n'est pas sincère, sans me mettre au hasard de mentir et de faire un jugement téméraire, d'autant qu'à l'instant même de [254] sa faute elle a peut-être fait l'acte de contrition en son cœur et s'est convertie. Si donc l'on dit du bien que l'on ne sache point, il faut dire : C'est une bonne Sœur, une bonne fille, de bon jugement... Pour misérable que soit une personne, l'on en peut toujours dire quelque bien, ou spirituel, ou naturel, ou civil, ou habituel.

C'est une chose extrêmement délicate que le prochain ; on n'y peut guère toucher sans offenser Dieu. Certes, je dis très-souvent, et je trouve que j'ai raison de le dire, si nous avions la vue bien éclairée de ce côté-là, nous ne serions pas en peine de trouver matière d'absolution dans nos confessions. Mais, parce que nous ne regardons pas de bien près ce qui concerne cette douce charité envers le prochain, nous croyons avoir raison en tout ce que nous disons. Je vous assure que nous sommes bien souvent déçues et trompées par l'inclination propre, qui est bien dangereuse dans un monastère et dans une communauté religieuse, ou par la subtilité de notre amour-propre, et même par la bonne estime que nous avons de nous-mêmes, qui nous fait croire qu'il est impossible que nous puissions nous tromper. Demandez à ma Sœur N... si je ne dis pas la vérité.

Vous désirez ne point mentir. O Dieu ! ma fille, c'est un grand secret pour attirer l'esprit de Dieu dans vos entrailles : Seigneur, qui habitera dans vos tabernacles ? dit David. Celui, répond-il, qui parle en vérité de tout son cœur. J'approuve fort le parler peu, pourvu que lorsque vous parlerez vous le fassiez gracieusement et charitablement, non point avec mélancolie et avec artifice ; oui, parlez peu, mais parlez doucement ; peu et simple, peu et rond, peu mais amiablement.

Les actions qui de soi sont bonnes, si elles ne sont bien faites, elles ne nous rendront pas bonnes, car les œuvres justes ne nous rendent pas justes, si nous ne les faisons saintement. Plusieurs font beaucoup de bonnes actions, et des justes et des saintes, qui ne sont pas pourtant ni bonnes, ni justes, ni saintes. [255] Or, mes filles, pour faire les vraies œuvres, bonnes, justes et saintes, il faut les faire purement pour la gloire de Dieu, et parce qu'il est bon et juste de le servir saintement, faisant tout ce que nous faisons humblement, simplement et tranquillement, et surtout amoureusement pour Dieu, sans se rechercher soi-même, ni aucune satisfaction propre, mais arrêter ses yeux à l'éternité qui nous attend et que nous espérons. Rien n'est stable que Dieu ; tout passe, les travaux comme les consolations ; tout le bien consiste, comme dit saint Paul, à faire des bonnes œuvres.

Entretien XII

SUR LA MÉDISANCE, LES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES ET LA CONFIANCE EN DIEU.

Il est arrivé céans une grande perte, de notre belle croix de cristal, qu'on a rompue, dites-vous, ma chère fille ? Oh ! que c'est peu de chose que cela, au prix de l'offense qui se commet contre Dieu ! Ce ne sont que des fautes par inadvertance et inconsidération ; mais de dire des paroles de plaintes, de murmures, de désapprobation et de contrôlement, ce sont ces manquements que je crains, et qui me perceraient le cœur s'ils se commettaient parmi nous. Dieu ne le veuille jamais permettre ! s'il lui plaît ; car, certes, j'aimerais mieux voir la peste dans notre maison, et qu'elle emmenât les filles drues et menues que telles imperfections se fissent, d'autant qu'il importe peu de mourir, pourvu que nous mourions en la grâce de Notre-Seigneur ; mais c'est une chose de grande importance d'offenser sa souveraine Majesté, qui nous a fait tant de grâces et de [256] miséricordes, et d'être cause des péchés que les autres commettent, et que commettront celles qui nous succéderont, ensuite du mauvais exemple que nous leur aurons donné en blessant la charité.

Véritablement, j'ai reçu une satisfaction nonpareille de la lecture de table, car vous pensez peut-être, mes chères filles, que ces chapitres de la médisance et jugements téméraires ne soient que pour les séculiers. Je sais bien que nous ne faisons pas des médisances en choses d'importance, où il y a du péché mortel, comme eux ; aussi n'avons-nous pas les sujets et occasions qu'ils ont. Nous en faisons pourtant où il y a de bons gros péchés véniels. Il est dit en ce chapitre (de l’Introduction à la vie dévote) que celui qui médit, et celui qui écoute le médisant, ont tous deux le diable dessus eux, l'un à la langue et l'autre à l'oreille. Je vous assure bien que c'en est de même de nous autres ; celles qui disent des paroles de murmures et parlent au désavantage du prochain, de leurs Sœurs, et celles qui écoutent, ont aussi toutes les deux le diable dessus elles, les unes à leurs langues, les autres à leurs oreilles. Sainte Thérèse dit à ses filles, que quand elles verraient faire de grands bâtiments, qu'elles crient toutes miséricorde, voire même jusqu'aux novices ; et moi, je dis qu'il faut crier miséricorde quand vous verrez commettre telles imperfections, dites hardiment que la ruine du monastère est bien proche. Il n'y a rien qui soit tant à craindre, et qui dissipe tant l'esprit de l'Institut que ce défaut de charité ; on ne peut être poussé que du malin esprit et de son amour-propre à commettre telle faute, car ils nous portent toujours à nous plaindre, murmurer, désapprouver, contrôler, mépriser, censurer et médire, et ne tendent tous deux qu'à la désunion. Mais l'esprit de Dieu est un esprit de suavité, de paix, d'union, de soumission et de support ; car la charité est patiente, douce, bénigne ; elle supporte tout, elle ne se plaint jamais. [257]

Vous dites que vous n'entendez pas bien ce que c'est que jugement téméraire. Je suis bien aise que l'on me fasse cette question, parce que Dieu m'a donné quantité de lumières pendant cette lecture, et plus que je n'en avais encore reçu en lisant et en entendant lire ce livre de Philothée. J'ai donc vu clairement que nos jugements téméraires, de nous autres, ne sont pas comme ceux des séculiers, grâces à Notre-Seigneur ; nous n'avons pas les mêmes sujets, qui souvent de leurs jugements font des péchés mortels, car ils jugent en choses mortelles, par exemple : qu'on a bien prou dérobé, qu'un autre se conduit fort mal et semblables. Nous autres, nos jugements ne sont, à l'ordinaire, que péchés véniels, comme, par exemple : qu'une Sœur est mal gracieuse, qu'elle est sèche ; nous jugeons aussitôt qu'elle nous a de l'aversion, qu'elle ne veut pas faire ce que nous requérons d'elle ; elle aura possible, quelque autre, chose en l'esprit, ou quelque chose à faire de pressé, de sorte qu'elle ne pense pas à nous répondre.

Le grand mal, c'est que nous allons dire à d'autres ce que nous avons jugé, tellement que nous commettons de grands péchés véniels ; nous offensons la charité ; nous diminuons dans le cœur de nos Sœurs l'estime qu'elles avaient les unes des autres, et nous sommes la cause de tous les péchés véniels qu'elles commettent ensuite de cette mésestime.

Oh ! qu'il se faut bien garder soigneusement de laisser prendre pied à telles imperfections ! Certes, celles qui les commettent en commettraient de plus grandes si elles étaient dans l'occasion ; les esprits immortifiés, présomptueux, bizarres et dépiteux, sont sujets à tomber en ce vice. Or, de voir une chose qui est mal, ce n'est pas en juger, pourvu qu'on ne détermine pas la chose, et qu'on s'en détourne tout promptement, excusant le prochain autant qu'on peut, à l'imitation de notre doux Sauveur, lequel ne dit pas que ceux qui le crucifiaient ne faisaient pas de mal, car cela était clair ; néanmoins il les excusa. Le grand saint [258] Joseph aussi ne pouvait pas s'empêcher de voir que Notre-Dame était grosse ; mais, parce qu'il ne pouvait le croire sans juger qu'elle avait manqué à son devoir, il se résolut d'en laisser le jugement à Dieu. Or, il nous faut faire comme cela : voyons-nous quelque chose qui n'est pas bien en notre Sœur, laissons-là et allons à Dieu ; rentrons, à bon escient, en nous-même, où nous verrons plusieurs choses à corriger qui sont peut-être bien plus mal et plus désagréables à ce doux Sauveur. Nous jugeons que cette Sœur n'est pas douce et affable ; c'est nous qui ne le sommes pas. Nous jugeons qu'elle n'a pas de charité ; mais c'est nous qui n'en avons pas ; car si nous en avions un petit brin nous l'excuserions, la supporterions et couvririons ses imperfections. Ne jugez point et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez point condamnés.

Or, je voudrais bien, mes Sœurs, que vous sussiez discerner les fautes de fragilité, inadvertance, et qui ne tirent point de conséquence, d'avec celles qui sont contre la charité, et qui tirent grande conséquence. Je romps le silence, faute d'attention, par légèreté ; je dis trois ou quatre paroles inconsidérées à la récréation, qui ne portent point préjudice, et semblables, où il n'y a point de péché : ce sont des imperfections que notre nature produira tant que nous vivrons, tant parfaites et avancées que nous soyons. Mais ces fautes, où il y a de gros péchés véniels, comme de faire des jugements sur les actions des Sœurs et les aller dire à d'autres, même quand on ne les dirait pas, il y a toujours péché, de se plaindre, de murmurer, parler des imperfections de ses Sœurs et à leur désavantage ; désapprouver quelque chose du gouvernement de ses supérieures et semblables ; or, voilà des manquements dangereux. Vous amoindrissez l'estime de vos supérieures et de vos Sœurs, vous affaiblissez la charité et dissipez l'union suave ; vous mettez des mauvaises habitudes en la religion, si que celles qui viendront après vous auront bien de la peine de s'empêcher de tomber [259] dans ces filets. Je ne sais pas si de telles fautes se commettent céans ; Dieu veuille que non. Oh ! qu'il s'en faut soigneusement garder ! car ce sont de petits renardeaux qui démolissent la vigne de notre âme, nous ôtent la tranquillité d'esprit, et aux autres aussi, qui nous voient et nous entendent, lesquelles néanmoins se doivent bien garder de favoriser ni contribuer à tels discours, mais se doivent taire tout court, ou les détourner dextrement, car autrement elles blessent leur conscience et se peuvent bien aller confesser aussi bien que les autres ; d'autant qu'elles ont toutes commis de très-lourdes fautes. Voilà donc les fautes qui tirent conséquence et qui sont à craindre en une communauté, parce que celles qui les commettent ne sont pas excusables ; ce sont sans doute des esprits mal faits et malicieux. Comme aussi d'aller dire et rapporter à une Sœur quelque chose qu'on a ouï d'elle, qui la puisse troubler, cela est, certes, bien mal. Oh ! qu'il faut bien avoir plus de jalousie de la perfection et du repos de ses Sœurs ! Certes, cela ne vaut rien. S'il s'en trouvait quelques-unes parmi nous qui fussent sujettes à tomber en ce manquement et en tel vice, et qui ne travaillassent pas puissamment pour s'en affranchir, à la vérité, j'aimerais mieux les voir toutes raides mortes, pourvu qu'elles fussent en la grâce de Dieu, que de venir empester tout ce monastère.

Enfin, mes chères filles, il faut avoir un grand courage, car Notre-Seigneur ne nous appelle jamais à aucune chose, qu'il ne s'oblige en même temps de nous tendre la main ; que craindrions-nous donc ? Quand il faudrait aller jusqu'au bout du monde, allons-y joyeusement ; voire même quand il faudrait souffrir le martyre, d'autant que celui qui nous y appellerait nous donnerait sans doute toutes les grâces nécessaires pour le souffrir généreusement et gaiement. Ne voyons-nous pas que les maîtres et les pères ne commandent rien, sans donner en même temps le moyen de le faire facilement ; pensons-nous que Dieu soit plus rigoureux ? C'est notre bon Père qui nous aime plus [260] tendrement qu'il ne se peut dire, et qui peut et qui veut tout ce qui est de bien ; appuyons-nous donc en sa bonté. Tous les derniers documents de notre Bienheureux Père tendaient à se dénûment de nous-mêmes et totale dépendance de Dieu et à cet esprit de générosité ? Ce que c'est, je vous prie, que cet esprit de générosité, sinon l'esprit d'une vraie et parfaite humilité, qui n'attend rien de soi, mais tout de Dieu, demeurant comme une boule de cire chaude entre ses saintes mains, pour être maniée à son gré ?

Oh ! que nous serions heureuses, mes chères filles, si à l'heure de la mort nous pouvions dire en vérité avec Notre-Seigneur : Tout est consommé, c'est-à-dire j'ai accompli ce que vous demandiez de moi ; j'ai observé mes vœux, mes règles et tout ce qui dépend de mon Institut ! Je vous ai laissé, mon Dieu, former, écrire et imprimer en moi tout ce qui vous a plu, n'ayant d'autre but, fin ni prétention que de vous aimer, et que votre bon plaisir fût accompli absolument et entièrement en moi et en toutes créatures, de quelque façon que ce fût.

Entretien XIII

SUR LE DANGER DE LA FLATTERIE ET LES AVANTAGES DE LA SINCÉRITÉ.

Quant à ce que vous demandez, si le malin esprit ne se sert point quelquefois d'une Sœur pour en tenter une autre ? Oui bien, ma fille, lorsqu'une Sœur donne des fioles, dit des paroles de flatterie et de louange à une autre, certes, elle fait l'office du diable et fait plus de mal qu'elle ne pense. Notre Bienheureux Père avait une grande aversion à cela. Quand ma Sœur la supérieure de Lyon lui dit que ses filles lui en disaient, car elles [261] l'applaudissaient grandement, croyant en avoir quelque sujet, d'autant que c'est une Mère aimable, et de grande vertu, il lui dit : « Quoi, ma fille, cela se fait-il céans ? Il ne le faut point souffrir. Enfin, là où il y a amas de filles, il y a amas de flatteries. » De même, lorsque nos Sœurs de Moulins appelaient ma Mère leur supérieure déposée, il témoigna qu'il ne l'approuvait nullement, car c'était une parole de flatterie, de sorte qu'il dit : « Si elles ne veulent se contenter de l'appeler ma Mère, qu'elles l'appellent ma Grand'Mère ; mais qui ne voit que ces filles n'observent pas leur règle et ne l'honorent pas ? »

Prenons garde à ce défaut, à ce qu'il ne se commette point parmi nous, je vous en prie, et que celles qui l'ont fait en prennent douze bons coups de discipline pour pénitence. Certes, je le leur conseille, car elles le méritent bien. Il ne faut jamais louer une personne en sa présence ; cela se fait pourtant facilement. On va dire à une Sœur : « Je ne sais pourquoi on vous laisse sans charge ; vous êtes, certes, capable ; vous entendez si bien les choses spirituelles. » — Quand on est proche des changements, on dit à une Sœur : « Ma Sœur, vous serez assistante, sans doute. » — À une autre : « Ma Sœur, vous serez directrice. » — À une qui sera déposée de sa charge, on lui dira : « Vous donniez le linge si à propos ; il était si bien accommodé ; vous donniez de si bon cœur et si cordialement ce qu'on vous demandait et ce dont on avait besoin », et chose semblable ; que sais-je, moi !... Pour dire du bien d'une Sœur, pourvu qu'elle ne l'entende pas, ce n'est que bon, comme de dire : « Mon Dieu ! que telle Sœur est vertueuse, qu'elle est modeste, qu'elle est recueillie, qu'elle est cordiale et de bonne observance ! » Cela encourage et édifie celles qui l'entendent.

Si vous devez dire à la supérieure les pensées d'estime et de louange que vous avez d'elle, dites-vous ? Non, ma chère fille, vous n'êtes pas obligée de rendre compte de ces pensées-là. Je vous conseille de ne les lui jamais dire ; mais, oui bien, celles [262] que vous aurez contre elle et à son désavantage, et quand vous en auriez les plus mauvaises et extravagantes du monde, dites-lui bien librement et nettement. Enfin, mes chères Sœurs, allez toujours votre train, quelle supérieure que vous ayez ; quand même elle serait la plus incapable et imparfaite du monde, regardez toujours Dieu en elle. Soyez toujours disposées à faire sa volonté, à obéir, vous humilier et vous soumettre avec toute la perfection qu'il vous sera possible. Soyez toujours douces, modestes, mortifiées et de bonne observance ; aimez et respectez, honorez et estimez vos Sœurs ; soyez sincères envers toutes celles que Dieu vous donnera pour supérieures ; si vous faites de la sorte, vous attirerez les bénédictions du ciel sur vous et profiterez plus, en un mois, sous telle supérieure qui aura moins de perfection et de talents, que vous ne feriez, en six mois, sous une autre qui serait plus accomplie et à votre gré.

Si les séculiers et les Sœurs méprisaient la supérieure parce qu'elle serait de basse condition ? Oh ! certes, ces Sœurs-là seraient bien extravagantes et montreraient bien qu'elles n'ont pas le vrai esprit de la religion, ains plutôt l'esprit du monde. Dieu nous garde de faire aucune considération là-dessus, et quand il arrivera qu'on prendra garde à la noblesse, véritablement l'esprit de l'Institut défaudra et périra. Non, la supérieure ne doit point procurer d'être déposée pour cela, mais aimer son abjection et animer son courage de la vraie noblesse de l'esprit de Dieu, pour se tenir au-dessus de ses Sœurs, gardant l'autorité de son office, quoiqu'elle doive pourtant l'exercer avec humilité. Il est séant à ces personnes de bas lieu de faire de la sorte, et qu'elles disent franchement : « Il est vrai, mes Sœurs, je suis une pauvre paysanne... » Mais nous avons déjà parlé de ceci dans un chapitre sur la règle. Aux jésuites, ils ne regardent nullement à cela, car il y avait à Bourges un recteur qui était paysan.

Vous demandez à quoi il y a plus de perfection, ou de [263] demander ses habits d'hiver ou d'été, quand on en a besoin, ou bien d'attendre qu'on les donne à la communauté ? Ma chère Sœur, n'allons pas épluchant ces choses-là ; allons à la bonne foi. Quand nous sentons que cela préjudicie à la santé, ou nous empêche de faire notre charge, ou nos exercices, demandons-les tout simplement, et n'allons point faire ces réflexions : suis-je trop tendre ou non ? Il ne faut pourtant pas être délicate, car il y en a qui le sont si fort, que dès qu'elles ont un peu de chaud et de froid, elles veulent incontinent poser ou prendre leurs habits. Je ne désire point que nous nous amusions à ces petites vétilles de vertu. Quand je pense à la perfection si haute, sublime et solide à laquelle nous sommes appelées, je m'en trouve si éloignée que rien plus.

Quelle perfection c'est, dites-vous, ma chère fille ? Voyez un peu ce que disent nos règles : que vous n'ayez qu'un cœur et qu'une âme en Dieu. Nous voilà donc appelées à une union excellente avec Dieu et le prochain. Il a accompli toute la loi, celui qui aime Dieu et le prochain, dit saint Paul ; de là naîtra le support que nous devons avoir les unes avec les autres. Notre Bienheureux Père dit qu'en ce doux support consiste toute la perfection chrétienne. Oh ! qu'il nous désirait éminentes en cette vertu ! combien ne nous l'a-t-il pas inculquée ! Il disait « qu'il ne fallut pas prétendre à une perfection qui fût exempte d'imperfections ; cela est bon pour le ciel. » Il faut que nous souffrions d'être de la nature humaine, de sorte que nous ferons toujours des manquements, et partant nous aurons toujours à nous supporter les unes les autres.

Voyez aussi cette profonde humilité, obéissance, pauvreté et sincérité que nos règles nous ordonnent et recommandent si étroitement, surtout la simplicité dans laquelle je trouve que tout le reste est enclos. L'humilité et les autres vertus ne peuvent être vraies si elles ne partent du cœur. C'est, à la vérité, une grande chose qu'une âme sincère ; il faut être sincère [264] envers Dieu et envers nos supérieurs. La sincérité envers Dieu console à faire tout ce que nous faisons pour lui plaire et pour son amour, à ne chercher que lui en toutes nos actions, de lui exposer nos cœurs, voulant qu'il en voie tous les plis et replis et que rien ne lui soit caché. De même, la sincérité envers nos supérieurs consiste à leur découvrir nettement tout ce qui se passe en nos esprits, sans leur rien celer à notre escient car quand on a intention de leur tout dire, c'est assez. Il faut demeurer en repos, encore qu'il semble qu'on ne se déclare pas bien. La supérieure connaît fort bien celles qui sont sincères ou non. Oh ! que cette sincérité est aimable ! et qu'elle est importante pour notre perfection et pour nous aider à conserver la paix et la tranquillité d'esprit.

Oh ! que je vous souhaite et désire cette sincérité, mes chères filles ; c'est la marque à laquelle nous serons reconnues vraies filles de la Visitation ; de même celles qui poursuivront seront reconnues être propres pour l'Institut, d'autant que c'est la principale disposition qu'il faut requérir d'elles et à quoi il faut grandement regarder, parce que, si elles sont sincères, infailliblement elles réussiront bien.

Entretien XIV

SUR L'OBÉISSANCE AVEUGLE.

Mes filles, j'ai eu une distraction dans le chœur, je ne sais si c'est à Complies ou à l'oraison, de chercher une supérieure pour cette maison, et de vous demander à toutes, si vous ne seriez pas bien prêtes d'obéir à une supérieure bien fantasque et pour laquelle vous n'auriez guère d'estime, si Dieu vous la  [265] destinait ? Mes Sœurs, ne voudriez-vous pas lui rendre (à cette supérieure imparfaite) une obéissance aussi aveugle et aussi fidèle qu'à celle que vous aimez et que vous estimez ? Je m'attends bien que vous me répondrez qu'oui, et j'espère fort de trouver cette sainte indifférence dans vos chères âmes, tant j'ai de la bonne opinion de votre vertu. En effet, mes chères Sœurs, si nous obéissons pour Dieu, que devons-nous regarder en la personne qui nous commande, pour voir si elle est à notre gré ou non ? Hélas ! si nous venions jamais à regarder à notre propre intérêt, dans notre obéissance, nous serions bien malheureuses d'en perdre de la sorte le mérite, qui est d'autant plus grand, que nous obéissons avec plus de répugnance et à des personnes moins parfaites, parce que nous avons lors plus d'égard d'obéir purement pour Dieu, où gît la perfection de la pratique de cette vertu ; le vrai obéissant obéit avec autant de joie, de soumission et d'indifférence, au moindre, comme au plus relevé. Dieu, par sa sagesse souveraine, a disposé en cette manière l'ordre de l'univers ; il a rendu toutes les créatures soumises et dépendantes les unes des autres : l'Église entière et universelle obéit au Souverain Pontife comme au vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; chaque partie de cette divine Épouse a un chef, un évêque, auquel elle obéit ; toutes les religions ont de plus un supérieur duquel chaque particulier dépend ; toutes les familles particulières ont un père de famille pour la diriger et gouverner. Je ne parle pas des obéissances et sujétions politiques, des rois, des princes, des gouverneurs, des soldats à leur capitaine, de tout le corps de l'armée au général ; obéissance pourtant si exacte, qu'elle nous confondra possible devant Dieu ; mais je ne vous parle que pour vous faire connaître qu'étant toutes destinées à obéir, nous le devons justement faire pour suivre l'ordre de Dieu, qui doit être notre fin unique dans notre soumission ; aussi tient-il fait à lui-même ce que nous faisons à l'égard de la personne de nos supérieurs. [266]

Venons à la conclusion, mes Sœurs : ne seriez-vous pas prêtes d'obéir à ma Sœur N..., si Dieu vous la donnait pour supérieure, et à ma Sœur Françoise-Madeleine (de Chaugy), qui est la dernière de toutes, ou à quelque autre de nos jeunes professes ; si elles vous commandaient des choses rudes, et âpres, n'exécuteriez-vous pas exactement et à l'aveugle leurs ordres ainsi difficiles, puisque je sais qu'il n'est céans ni jeune, ni ancienne qui, pour rude qu'elle fût, ne voulût rien ordonner contraire à nos observances ? Mes filles, si vous vous trouvez en cette sainte et désirable détermination d'obéir à toutes les supérieures généralement, et que votre cœur l'assure, qu'en vérité il se trouve prêt d'agir dans cette perfection tout le temps de sa vie, dans une vraie humilité, sincérité et soumission, qu'elle dise hardiment : Le Seigneur me gouverne, je n'ai besoin de rien, et qu'elle s'anéantisse devant Dieu dans une humble reconnaissance que c'est un don qui lui est-départi de la bonne main de son divin Maître, de laquelle tout bien dérive ; qu'elle lui rende des humbles actions de grâces, parce que je la peux assurer qu'elle a de la vertu. Mais que celles qui ne se trouvent pas dans cette disposition s'humilient profondément devant sa divine Majesté, confessant que leur vertu est bien faible et délicatement enracinée dans leurs cœurs.

Remarquez encore ce que je vais vous dire ; pensez que je ne vous le dis pas sans cause, et sans y avoir bien pensé avant que de vous en parler : c'est la vraie marque d'un esprit qui ne va pas droit à Dieu et qui n'a des égards que pour ses intérêts propres, sans savoir ce que c'est obéissance, d'aimer plus à obéir à une supérieure pour laquelle nous sommes prévenues d'estime et d'amitié, qu'à une autre qui nous contredirait incessamment. Mes Sœurs, qui désire de plaire à Dieu et d'obéir à ses volontés, si son désir est sincère, son cœur se trouve dans une totale dépendance à la divine Providence, pour obéir à quelle personne que ce soit, parce qu'il sait que [267] tous ceux qui lui commandent lui représentent Jésus-Christ. La communauté de céans a souvent changé de supérieure ou de celles qui tiennent sa place, par mes fréquentes sorties et longues absences, à cause de la multitude de fondations que nous faisons ; mais aussi, elle n'en vaut pas moins. Non, mes Sœurs, il n'en est aucune qui marche d'un meilleur pied que celle-ci, et elle ne saurait être mieux qu'elle n'est. C'est une grande bénédiction de vous voir si bonnes, mes très-chères filles ; c'est ce qui me fait souhaiter que Dieu vous donne une meilleure supérieure que je ne suis. L'on me trouve trop indulgente, et je vois moi-même que je n'ai pas assez l'esprit de mortification pour vous bien exercer, pour vous contrarier, afin de vous mieux faire avancer dans la plus liante perfection, et pour vous rendre, de bonnes que vous êtes, excellentes et parfaites, parce qu'il faut monter toujours plus haut dans la voie de Dieu, et il n'est point de meilleur moyen, pour faire cet avancement, que d'avoir des supérieures bien opiniâtres, qui nous bouleversent toutes, qui aient une façon de commander rude et forte. Ce serait lors le temps de faire une copieuse et abondante moisson des bonnes vertus, parce que notre obéissance serait solide. Le vénérable père, Frère Jérôme de la Mère de Dieu, étant novice, se trouva sous un supérieur qui était d'une humeur si étrange et si remplie de sévérité, qu'il fut prêt d'en perdre sa vocation ; mais Dieu, ayant béni sa fidélité, lui départit le don de persévérance, et il confessa lui-même qu'ayant été fidèle à se surmonter, il fit plus de profit, en cette année-là, qu'en plusieurs autres ensemble, sous des supérieurs discrets, doux et raisonnables.

Pour moi, je ne puis comprendre que nous puissions appréhender d'avoir de ces sortes de supérieures qui auraient la tête un peu verte. Si j'étais toujours comme je me trouve présentement, il m'est avis que je serais ravie d'en avoir une telle qui ne m'épargnerait point, moi toute la première ; et, assurément, je [268] suis prête, par la grâce de Dieu, d'obéir, depuis la première ancienne de l'Institut jusqu'à la dernière novice, parce que je sais que, lorsqu'il y a moins de la créature, il y a plus de Dieu et que je le glorifierai d'autant mieux, que je serai moins satisfaite, dans ma partie inférieure, de celle qui me commande Mes Sœurs, il faut nous tenir prêtes ; possible que ce temps viendra et que Notre-Seigneur vous enverra une supérieure faite de la sorte, sous la conduite de laquelle vos âmes feront beaucoup de profit, et vous connaîtrez pour lors que tout le bien d'une Religion vient d'avoir des supérieures qui exercent bien leurs inférieures, puisque leur obéissance est alors assurée, n'étant accomplie et pratiquée que simplement et purement pour Dieu, pour sa gloire et son plaisir, puisqu'il ne s'en trouve ni de notre part, ni de celle des supérieures. C'est dans ces sortes de pratiques que la solide vertu se nourrit O Dieu ! mes très-chères Sœurs, tâchons d'en acquérir un peu, de ces grandes vertus solides, en nous appuyant tout à fait sur le secours de Dieu.

Je voudrais pouvoir écrire tout ce que je vous ai dit ce soir, afin qu'il fût mieux gravé dans vos bons cœurs. C'est Dieu qui me l'a fait dire, puisque c'est lui seul d'où la moindre bonne pensée nous vient. Je me suis sentie extrêmement affectionnée à vous entretenir sur ce sujet, Dieu m'en a pressée ; soyez donc toutes pénétrées, mes filles, de ce désir unique de dépendre entièrement de l'ordre de la Providence. Laissons-nous entre les bras de la divine Bonté, et laissons-lui la liberté de nous porter à droite et à gauche ; qu'il nous suffise, je vous prie, d'être au soin de ce grand Dieu, et laissons-nous conduire en quel lieu il nous voudra, puisque, partout où sa main nous posera, nous accomplirons son adorable volonté par le moyen de la sainte obéissance. [269]

Entretien XV

(Fait en 1630)

SUR L'OBÉISSANCE PROMPTE.

Mes Sœurs, il faut que je vous fasse part de quelques nouvelles que je viens de recevoir et qui m'ont fort consolée. C'est que ma Sœur la supérieure de Lyon, en Bellecour, m'écrit que, comme elle pensait le moins à la fondation de notre monastère du Puy, croyant que le traité en était ou rompu ou fort retardé, elle vit arriver l'équipage, que la ville avait député, pour conduire les Sœurs et les venir quérir, avec ordre exprès de partir le lendemain, de manière qu'elle fut contrainte de préparer toutes choses pour le départ de ses chères filles, le soir même. Elle ne les put toutes choisir, et fut contrainte d'attendre le matin à les nommer, ce qu'elle fit, trouvant tant de véritable soumission dans ces chères âmes, que, de toutes celles qui furent nommées, il n'y en eut pas une qui dit une parole ou qui fit une réplique, ni qui demandât à voir personne avant que de partir ; mais s'en allèrent toutes, soumises à la volonté de Dieu, joyeusement travailler à sa gloire. Un acte d'obéissance si parfait, mes chères Sœurs, est d'un grand exemple, et j'en ai été plus consolée que si l'on m'avait avertie que l'Institut avait acquis un grand trésor d'un million d'or.

Or, dites-moi, mes chères Sœurs, serions-nous bien prêtes à faire ainsi ? Certes, si nous ne nous tenons toujours en disposition de faire tout ce qu'il plaira à l'obéissance, nous ne serons pas dignes d'être filles de la Visitation. Bien que l'on nous commanderait d'aller au bout du monde, cela nous doit être indifférent, pourvu que nous y trouvions une maison de la Visitation et le moyen d'observer nos vœux et nos règles. Celle qui [270] est attachée plutôt à un monastère qu'à un autre, montre bien qu'elle ne cherche pas Dieu purement et en simplicité de cœur, car, si cela était, elle aimerait autant l'un que l'autre, puisque partout elle trouve Dieu. Qui ne cherche que lui et son bon plaisir est indifférent de le trouver (ici ou là), pourvu que ce soit toujours à la gloire de sa Majesté.

Oh ! mon Dieu ! si nos âmes ne cherchent et ne prétendent que votre amour, pourquoi nous fâcherions-nous si l'on nous change de maison, puisque nous vous emportons avec nous et vous trouvons vous-même aux lieux où nous allons ? Je ne ferais, certes, nul état d'une fille, pour sainte qu'elle paraisse, si je ne la voyais disposée à tout ce que l'obéissance voudra d'elle, et à être envoyée au bout du monde si besoin était ; car, si elle est attachée au lieu où elle sert Dieu, c'est signe qu'elle aime plus le lieu et la consolation qu'elle y reçoit, que le Dieu qu'elle y sert.

Il y a trois ou quatre de nos maisons qui désirent avoir des Sœurs de céans, et qui m'en demandent avec une instance très-grande. À la vérité, mes chères Sœurs, vous me tromperiez fort et je serais extrêmement fâchée de ne vous pas trouver prêtes à faire tout ce que je voudrais, et soumises aux ordres de l'obéissance. Mais il faut vous préparer, mes filles, vous disposera ces grands actes. Je ne vous avertirai que huit jours devant, et c'est bien trop pour des filles parfaites, qui veulent servir Dieu au gré de sa Majesté, et non au gré de leur amour-propre. Lorsqu'il s'agit de partir pour une mission où l'on va sept ou huit ensemble, cela passe, me direz-vous, mais cela n'est pas si parfait que ce que je veux de vous présentement : c'est qu'il s'agit d'obéir pour aller, une en un lieu, l'autre en un autre, deux ici et deux là, se séparant de la sorte pour s'unir mieux au bon plaisir de Celui pour la gloire duquel nous faisons tous nos petits sacrifices. Il faut une vertu solide, dans dépareilles occasions ; mais nous témoignerions de n'en point [271] avoir du tout, d'avoir des égards sur nous-mêmes, si nous refusions d'acquérir de si grands mérites que de tels actes procurent à nos âmes.

Mes chères filles, les bons Pères jésuites nous doivent beaucoup encourager par leurs exemples dans de pareilles rencontres, car, pour l'ordinaire, on ne les envoie pas plusieurs ensemble, mais un billet seul de leurs supérieurs en fait partir un pour les Indes et deux pour le Japon. Hélas ! où vont-ils ? parmi des infidèles, où leur vie sera en des dangers perpétuels. Ils ne vont pas en des lieux où ils espèrent de trouver une maison de leur sainte Compagnie, mais ils partent pour vivre comme des personnes apostoliques, dispersées ici et là pour ramener des brebis errantes au bercail de l'Église. Ils n'attendent aucune satisfaction, aucune commodité, mais ils n'espèrent que l'unique et souveraine consolation de gagner des âmes à Dieu, en exposant tous les jours leurs corps à la mort et au martyre.

O Dieu ! mes Sœurs, qu'ils sont heureux ! mais pour quel Dieu font-ils de si grandes choses ? C'est pour le même que nous servons, mes filles ; le désir d'augmenter la gloire d'un si grand Roi les fait aller d'aussi bon cœur au Japon, en Éthiopie, qu'ils iraient dans un des plus grands, des plus fameux, et des meilleurs de leurs collèges d'Europe ; nous ne sommes, possible, pas si heureuses, pour être destinées à porter si loin la croix de Notre-Seigneur et à faire de si grandes œuvres ; mais, au moins, soyons toujours prêtes pour aller, pour venir, pour demeurer et pour retourner où Dieu et nos supérieurs le voudront ; autrement, je vous déclare que vous n'êtes pas des vraies épouses de Dieu, et que votre vertu n'est que dans votre idée et non réelle et subsistante en Dieu.

Vous me dites, mes filles, que l'on est bien prête d'aller volontiers où l'obéissance vous destine, mais qu'il vous lâche de quitter le précieux dépôt du Corps de notre Bienheureux Père et de vous éloigner de votre vieille Mère, son indigne fille ? [272]

Hélas ! ce Bienheureux veut qu'on s'attache à son esprit et non pas à son Corps ; nous trouverons son esprit et son assistance partout. Cette excuse n'est qu'une défaite d'amour-propre, aussi bien que celle de se plus attacher à une supérieure qu'à l'autre ; nous ne serons pas des vraies servantes de Dieu, qui est l'unique qualité que je vous souhaite le plus.

Entretien XVI

SUR L'HUMILITÉ ET LA GÉNÉROSITÉ.

Je voudrais bien voir parmi nous, mes chères filles, cette vraie obéissance, qui ne consiste pas seulement à aller promptement quand la cloche sonne ; cela est bon ; mais encore à faire les choses qui nous sont désagréables et à quoi nous avons de la répugnance, comme celles qui sont à notre gré ; car celui qui est obéissant est humble, et celui qui est humble est obéissant. Notre Bienheureux Père dit : « L'obéissance est une marque très-assurée de l'humilité. Oh ! que les âmes humbles sont heureuses ! »

Si nous ne visions qu'à acquérir cette vertu, y travaillant fidèlement, et que nous fussions fermes, constantes et invariables en cette résolution, nous ferions beaucoup, car ayant l'humilité, nous aurions toutes les vertus : nous serions souples et obéissantes, bien aises d'obéir à tous, et ne trouverions jamais que l'on eût tort de nous commander ceci et cela ; nous ne nous plaindrions de personne, nous verrions que l'on a toujours raison de nous contrarier et mortifier, et que nous en méritons bien davantage. Nous ne nous troublerions point de nos fautes et infirmités, ains nous les reconnaîtrions et en aimerions notre abjection et bassesse, à l'imitation de notre Bienheureux Père, acquiesçant doucement à l'amour de cette abjection, ainsi qu'il faisait ; car, comme un autre saint Paul, il disait : Je me glorifie volontiers en mon infirmité, afin que la vertu de Dieu habite en moi. C'est de l'humilité de se glorifier en son infirmité, se reconnaître faible, infirme et aimer qu'on le connaisse, et que l'on nous traite telles que nous sommes, c'est la vertu de Dieu. C'est une âme humble celle qui se tient toujours pour la moindre et dernière de toutes, et souffre qu'on la tienne et traite pour telle.

Nous faisons prou de belles résolutions, mes chères filles, mais nous ne les établissons que sur le sentiment et non pas sur la raison, car sitôt que le sentiment est passé, ces belles résolutions s'en vont en fumée ; il n'en va pas de même quand nous les pratiquons par raison, d'autant qu'à force de voir que Notre-Seigneur s'est humilié, nous demeurons invariables à le vouloir être.

Quand nous avons des répugnances, des soulèvements de cœur, que nous manquons de résolution, alors la raison nous fait dire : O Dieu, combien est grande l'infirmité humaine ! Quelle raison aurai-je de me ressentir de telle et telle chose, d'avoir des trémoussements sur un tel sujet ou parole que l'on m'a dite ? Et de là on vient à connaître sou infirmité, sa bassesse, à aimer, et à acquiescer doucement à l'amour de son abjection. Il est vrai que ce n'est pas quand notre cœur est ému qu'il faut faire ces discours, car nous trouverons que nous avons toujours raison et que les autres auront tort ; mais, en ce temps-là, il faut pratiquer l'avis de notre Bienheureux Père, qui est admirable en ceci : Parlez à Dieu d'autre chose, et ne disputez point avec la tentation, ains allez-vous-en à Dieu, par un simple divertissement. Puis, quand le sentiment est passé, alors on peut bien se servir de ces considérations que j'ai dites, pour faire voir à son cœur qu'il avait tort en son infirmité et peu de vertu. [274]

Quand nous avons de l'inclination à quelques personnes, c'est en cela que nous devons témoigner notre fidélité à Dieu, et ne nous jamais servir de leur inclination et affection pour nous conduire à la perfection ; de même, quand nous avons de la répugnance ou aversion à quelque obéissance, nous ne nous en devons point étonner, mais avoir un fort grand soin de nous servir de cette répugnance pour faire notre action plus purement pour Dieu, et dire : O mon Dieu, je fais choix et élection de votre volonté pour faire celle de l'obéissance, d'autant plus volontiers que j'y sens des répugnances et difficultés. Puis, se mettre à faire ce qui est ordonné.

Nous devons tellement être abandonnées aux événements de la Providence de Dieu, que nous soyons prêtes de vouloir et acquiescer à tout ce qu'il lui plaît ordonner de nous ; car, en somme, mes chères filles, puisque nous sommes servantes de Dieu, ne devons-nous pas être tout à fait abandonnées à Lui ? Je sais bien que la partie inférieure est quelquefois pleine de crainte et de pusillanimité, sans que nous puissions l'empêcher ; mais je sais bien aussi qu'en ce temps-là nous pouvons être tranquilles dans la volonté de Dieu, qui permet, pour notre exercice, que nous soyons pleines de crainte et de trouble.

Quoi ! y a-t-il céans des Sœurs qui perdent l'assurance quand on les avertit des fautes qu'elles font à l'Office ?... et, au lieu de s'amender, elles en faillent davantage, par la crainte et appréhension qu'elles ont de mal faire ; cependant le Directoire dit si clairement qu'il ne faut pas excéder en la crainte de faillir, non plus qu'en la présomption de bien faire. C'est l'amour-propre qui fait cela ; car si c'était la crainte de déplaire à Dieu nous l'aurions, cette même crainte, quand les autres feraient l'Office. Pour moi, mes filles, je ressens autant les fautes que l'on fait à l'Office que si c'était moi-même. Et certes, nous devons toutes avoir cet intérêt ; et lorsque nous y allons, ce doit être avec résolution d'aimer notre abjection, quand nous n'y faisons rien qui [275] vaille, ne laissant pour cela de faire tout ce que nous pourrons pour le bien dire, sans nous troubler, et trembler quand nous y manquons, et moins quand on nous avertit des fautes qui s'y font, car cela n'est bon, dit notre Bienheureux Père, qu'aux filles du monde.

Quant à ce qui est de se communiquer ses petits biens, il faut que cela vienne du cœur ; car, si ce que vous dites est composé, vous ne ferez rien qui vaille ; non plus que celles qui voudraient récréer les autres et qui n'y auraient point de l'inclination. Il ne faut pas s'amuser à discerner celles qui font le mieux, surtout quand on n'en a pas la charge.

Entretien XVII

(Fait le 28 août 1630)

SUR L'HUMILITÉ ET LA SOLIDE VERTU.

Mes Sœurs, je vous ai déjà bien dit autrefois que je ne fais point profession ni de prêcher, ni de parler des choses spirituelles, étant aussi peu entendue que je me trouve ; choisissons donc seulement de nous entretenir de la sainte humilité de notre grand'père saint Augustin, qui était sa vertu plus excellente et éminemment particulière. « Si l'on me demande, dit ce grand Augustin, le chemin du ciel, je vous répondrai que c'est l'humilité ; et si l’on me dit de nouveau : Par quel chemin peut-on aller au ciel ? je répondrai toujours : Par l'humilité, par l'humilité. »

Quelle plus parfaite humilité que d'avoir écrit tous ses péchés pour les publier à toute la terre ; afin que chacun sût, au [276] siècle à venir, qu'Augustin avait été un grand pécheur : c'était bien être mort à l'estime de lui-même pour ne priser que ce qui est éternel. Mes Sœurs, je vous dis souvent : tous nos maux ne viennent, sinon que nous ne regardons pas assez l'éternité, c'est ce qui nous entraîne à n'aimer que les choses basses et caduques.

Il y a trois choses desquelles nous ne nous défaisons que difficilement : la première, de l'honneur, de l'amour et estime de nous-mêmes ; la deuxième, l'amour de nos corps et de ses commodités ; et la troisième, c'est la haine que nous avons pour la soumission intérieure et extérieure.

Or, si nous considérons bien ce que c'est que cette vie si courte et si pleine de misères, quel état ferions-nous de nous-mêmes ? La vraie humilité tend au mépris de cette estime propre et nous fait aimer d'être tenues pauvres, ignorantes, petites et imparfaites, dans l'oubli de toutes les créatures ; et, en un mot, nous ne serons jamais humbles que lorsque nous nous tiendrons nous-mêmes pour des petits néants, et lorsque vous serez parvenues à ce degré d'aimer d'être tenues et de vous estimer vous-mêmes comme la souillure de la maison, vous serez très-heureuses et très-grandes devant les yeux de Dieu. Hélas ! voyez, que sont devenues tant de créatures qui ont été si grandes et si honorées en ce monde ? L'enfer en a reçu beaucoup ; le purgatoire en a moins eu, et le paradis en a peu.

Pour le second sujet de nos attachements, qui est l'amour de nos corps et de nos petites commodités ; hé, mon Dieu ! mes chères Sœurs, considérons que tout ce que nous avons n'est pas à nous, que ce sont tous des biens empruntés. Nos vrais biens propres ne sont pas de si petits biens et si chétifs : ils sont là-haut, mais ce sont des biens incorruptibles ; nos habillements seront là, beaux à merveille, et celles qui porteront de bon cœur des plus chétifs haillons ici-bas en recevront des plus riches là ; ainsi, la plus pauvre ici-bas sera la plus heureuse [277] là-haut. Pour notre nourriture, jamais, à Dieu ne plaise, qu'aucune de ces épouses voulût avoir plaisir aux viandes corrompues ; nous les devons prendre par obéissance, comme un bien qui nous est commun avec les plus lourds animaux, parce que la vraie vie de l'âme, épousée à Dieu, est Dieu même qui se fera notre nourriture éternelle, nous rassasiant, dans la gloire et durant l'éternité, de sa vision béatifique.

Pour notre volonté, ne devrions-nous pas avoir honte de la suivre, après que Jésus-Christ a passé sa vie en obéissance, et qu'il n'a fait gloire que de faire et suivre la volonté de son Père ! C'est le grand avantage de l'âme que cette soumission au bon plaisir de Dieu, puisque c'est ce qui l'unit plus intimement à lui-même et à son amour. Soyons désormais plus solides à la vertu, pensant que tous les pas que nous faisons dans icelle, ce sont autant d'échelons pour monter à l'heureuse et désirable éternité, à laquelle nous devons incessamment penser, pour mieux mépriser tout ce qui se passe. Je vous dis et redis mille et mille fois l'année, et je vous le redis encore : travaillons, mais solidement, à cette haute vertu que Dieu veut de nous. Nous avons des grands et bons sentiments de l'amour de ce bon Dieu ! nous avons des excellents désirs et nous faisons des bonnes résolutions ; mais quand il s'agit de venir à l'action, nous faisons les enfants, n'étant pas constantes et courageuses. Oh ! que j'ai un fort désir de nous voir fidèles à sortir de nos petites tendretés, et de nous voir des filles magnanimes, qui fassent tout pour Dieu, soit le doux, soit l'amer, soit le facile ou le difficile !

Non, ma fille, ce n'est pas manquer de magnanimité ou plutôt de solidité en la vertu que de. sentir des répugnances, des rébellions, des contradictions, pourvu qu'on ne leur accorde rien et qu'on les désavoue, car toujours çà-bas la chair luttera contre l'esprit, la prudence humaine contre la divine, l'orgueil contre l'humilité, la partie inférieure contre la supérieure. [278] Serait-ce donc à dire que celles qui sentent ces mouvements soient vicieuses du vice qui les attaque ? Oh ! non, car ces combats, tentations ou exercices leur sont donnés pour mettre un clou à la solidité de la vertu contraire. Ainsi, une Sœur a une charge pour laquelle elle a une extrême répugnance, et cette répugnance l'accompagne en toutes les actions qu'elle fait pour accomplir son devoir. Je vous dis que pourvu que cette Sœur soit soigneuse de bien faire sa charge, ne négligeant rien, et dressant bien toutes ses intentions (à Dieu), elle gagne plus que si elle faisait cette même charge avec une grande suavité, inclination et contentement.

Vous me demandez ce que c'est qu'une vertu solide, mes chères Sœurs ? C'est une vertu exercée et acquise parmi les difficultés et combattue par son contraire ; nous ne sommes religieuses que pour l'acquérir, mais Dieu nous fasse la grâce qu'à l'heure de la mort nous ayons la victoire de ce combat, et que nous trouvions d'avoir acquis une seule vertu véritable ; par exemple : vous voulez être comme notre père saint Augustin, une vraie humble ; il faut aimer le mépris ; il faut vous reconnaître vile et abjecte et vouloir être tenue pour telle, qu'en tout ce que vous faites vous cherchiez à vous anéantir et vous humilier. Notre doux Jésus dit : Apprenez de moi à être doux et humble de cœur ; si nous apprenons à être humbles comme lui, nous ne le serons pas seulement en obéissant parfaitement, en nous soumettant à vivre sous l'obéissance, comme lui sous la direction de saint Joseph ; en nous humiliant nous-mêmes comme il s'est humilié, mais nous le suivrons dans sa souveraine humiliation qui a été de s'être laissé humilié par ses créatures, d'avoir paru un homme simple, digne d'être méprisé, et d'avoir été fait le jouet et la risée de son peuple. Agissez donc ainsi. Humiliez-vous fidèlement et fervemment, et lorsqu'on vous humiliera, souffrez-le courageusement ; laissez-vous ès-mains de Dieu et de l'obéissance. Qu'il vous mette ici ou là ; [279] qu'on vous tourne d'un côté et d'autre, il faut laisser, en tout cela, faire de nous comme d'un peu de boue qu'on foule aux pieds, qu'on pétrit, qu'on défait et qu'on repétrit tout comme l'on veut : cela est une vertu solide. Ma chère Sœur, commençons de marcher en ce chemin, sous la faveur du grand saint Augustin. Oui, mes Sœurs, les vraies vertus religieuses sont : profonde humilité, humble soumission, entière remise de nous-mêmes entre les mains de Dieu, une abnégation forte de toutes les choses de ce monde, et une généreuse et magnanime résolution qui ne s'étonne point des difficultés, mais qui, connaissant sa faiblesse propre, s'appuie sur l'appui et sur la force de la grâce de son Bien-Aimé, persévérant toute sa vie au bien qu'elle a commencé.

Il n'est point de meilleure marque que l'on n'est pas digne d'une charge, que lorsqu'on la désire et qu'on s'en croit capable, parce que si cela était, vous vous en réputeriez indignes. C'est une pure folie que de désirer quelque chose hors de Dieu, parce que nous n'aurons ni la chose désirée, ni la possession de Dieu, qui est la jouissance de tout bien. C'est aussi un orgueil secret que de ne point désirer d'emploi, et de nous voir déchargées de ceux que l'obéissance nous a donnés, puisque nous nous devons laisser absolument à la disposition de Dieu, croyant qu'on nous l'ôtera lorsque l'on verra que nous ne le faisons pas bien ; mais c'est que nous ne sommes pas assez humbles, et que l'amour de notre abjection ne nous suit pas toujours, appréhendant qu'on ne dise : ma Sœur a été ôtée de cet emploi parce qu'elle n'y faisait rien qui vaille.

Mes filles, ne demandez rien, ne désirez rien et ne refusez rien ; soyez indifférentes en toutes choses, soyez prêtes à recevoir une charge comme à en être ôtées, et vous aurez de la vraie vertu.

Mes Sœurs, si nous savions le prix de l'obéissance, nous ne négligerions pas une occasion de la pratiquer. Oui, mes filles, [280] un seul enclin de tête fait par le mouvement de l'obéissance, quoique avec répugnance de la partie inférieure, nous acquiert un plus grand bien que nous n'en posséderions si nous avions en nos mains l'empire du monde. Nous le connaissons bien dans le choix que la Sagesse incarnée a fait venant ici-bas, qui n'a pas été des richesses et grandeurs de ce monde, mais il a uniquement choisi l'obéissance, vivant soumis à saint Joseph et à Marie, sa mère, et à son Père Éternel jusqu'à la mort de la croix.

Non, ma Sœur, nous n'avons jamais raison de nous excuser, mais nous l'avons bien de nous accuser. Il n'est rien qui répande une plus sainte et douce odeur dans une communauté, qu'une âme humble qui s'accuse franchement, et, au contraire, il n'est rien de si désagréable qu'une qui couvre ses défauts lorsqu'elle est avertie, disant seulement : je dis très-humblement ma coulpe. Hélas ! ma fille, je connais soudain l'orgueil caché sous cette petite parole ; dites tout simplement : ma Mère, j'en dis très-humblement ma coulpe, afin que l'on connaisse que vous vous rendez coupable ; si vous ne l'avez, possible, pas fait cette fois, vous l'aurez fait une autre. On ne doit pas avertir, comme on ne le fait pas aussi, que de certaines fautes dont nous ne devons pas avoir honte de nous avouer coupables, et l'humilité se fait bien connaître en ces occasions, et nous trouverons toujours notre profit et notre avancement à la perfection, où nous trouverons des sujets de nous humilier. Enfin, l'âme humble s'accuse toujours, et l'orgueilleuse s'excuse incessamment. Prions notre grand'père saint Augustin de nous obtenir ce véritable trésor de la vraie humilité, qui l'a rendu plus grand dans le ciel que son éminente doctrine, et que toutes ses autres vertus.

Loués soient Dieu et son grand serviteur Augustin. [281]

Entretien XVIII

SUR LA SOUMISSION À LA VOLONTÉ DE DIEU ET LE RESPECT MUTUEL.

Quand nos fautes, et tout ce que nous avons vu et fait en la journée, nous revient en l'esprit au temps de l'oraison, il s'en faut détourner fidèlement et unir sa volonté avec celle de Dieu, qui permet que nous soyons exercées par telles pensées ; au lieu de nous mettre en peine pour nous en défaire, il faut appliquer sou soin à regarder et s'unir à la volonté de Dieu. Il en faut faire de même quand on se sent sèche, aride et distraite parmi la journée, et ne s'en point mettre en peine, mais demeurer toujours soumise à cette volonté première et signifiée de notre Dieu. S'il veut que nous soyons sèches, arides et distraites, il y faut acquiescer doucement et humblement ; car, bien qu'il ne veuille pas que nous soyons infidèles, il le permet néanmoins, afin que, le connaissant, nous nous humiliions et abaissions. Enfin, le remède à tous nos maux, c'est d'unir notre volonté à celle de Dieu, qui veut que nous soyons pleines de courage, comme nos règles nous marquent...

Ce qu'il faut faire, dites-vous, ma chère fille, pour ne point perdre la paix du cœur, quand on a quelque chose qui fait de la peine et qui revient toujours dans l'esprit ? — Je vous dirai, avec notre Bienheureux Père, que celle qui ne la veut point perdre, doit aller à Dieu sans réfléchir sur ce qui fait de la peine ; mais quand nous allons à Dieu, nous lui voulons toujours parler de nous, et, par manière de dire, lui conter ce qu'on nous fait, et rejeter sur les autres la cause de nos manquements. Enfin mille et mille réflexions inutiles et tout à fait contraires à la simplicité qui nous est tant recommandée par ce Bienheureux...

C'est aussi un grand orgueil de s'étonner des fautes [282] d'infirmité et de toutes les autres, et encore un plus grand d'en faire l'étonnée parmi les Sœurs et de leur en faire la mine froide. Si une Sœur, par un mouvement de colère, me venait donner un soufflet, je n'en serais ni n'en ferais l'étonnée, pourvu que la Sœur s'humiliât de sa faute, l'ayant reconnue. Elle aurait sujet d'aimer son abjection ; et moi, d'unir ma volonté à la volonté permise de Dieu...

Si nous étions bien fidèles, nous ne laisserions passer aucune occasion sans nous mortifier ; nous anéantirions tant de désirs, tant de volontés, tant d'inclinations ; nous ne perdrions pas une occasion de condescendance et de respect ; en somme, nous nous rendrions meilleures ménagères, tant de ce qui se présente en nous que hors de nous, et surtout nous nous garderions de la lâcheté et des manquements de support. Mon Dieu ! manquer de support et de respect et dire des paroles sèches, quel défaut dans une religieuse qui doit toujours parler affablement, comme serait : Oui bien, ma Sœur... Oui bien, ma chère Sœur... Très-volontiers... et ainsi des paroles douces, et témoigner, même par sa mine, qu'elle sert et qu'elle fait ce de quoi on la prie, et de bon cœur.

Ce qui est cause que nous nous manquons de respect, c'est que nous avons trop de familiarité les unes avec les autres. Nous disons tant de paroles mal gracieuses et rudes qui ne se devraient point entendre parmi nous. Il se faut porter un respect véritable, qui ne consiste pas à faire des mines et façons affectées, car je n'aime point cela. Il y a encore une autre raison qui empêche bien le respect, ce me semble, c'est que l'on dit trop, les unes parmi les autres, les fautes que l'on fait ; cela rabat grandement l'estime et le respect que l'on se doit ; car, on dit, à deux ou trois, que sais-je moi (sous prétexte de confiance et de familiarité, ou pour témoigner de l'affection), les pensées et sentiments, et même les fautes qui se font par infirmité ; certes, tout cela amoindrit l'estime que l'on a des Sœurs. Enfin, [283] il me semble que cette trop grande connaissance que nous nous donnons de nos faiblesses ; de ce que nous disons, pensons et faisons, c'est la seule cause que l'on ne voit pas ce respect tel que nous nous le devons. Nous ne savons point parler des choses sérieuses, bonnes, nobles et conformes à notre vocation. Si l'on fait quelque discours de plaisanterie ou quelque conte de choses indifférentes, chacune prête l'oreille et y contribue en quelque chose, et par ce moyen témoigne le plaisir qu'elle y prend ; mais si ce sont des choses bonnes, personne n'y contribue et l'on demeure muette. Enfin, l'on ne sait que dire, et cela sans doute amoindrit bien l'estime que nous aurions les unes des autres, si nous nous voyions affectionnées à parler des choses sérieuses.

Entretien XIX

SUR L'AMOUR DE L'ABJECTION.

Vous avez raison certainement de me dire que, lorsque vous lisez ces deux constitutions de la Modestie et de l’Humilité, vous y trouvez quelque chose de si parfait, qu'on appréhende de n'y pouvoir arriver. Non, ma fille, on ne saurait y ajouter une plus grande perfection que celle qu'elles nous enseignent. Que voudrions-nous de plus modeste et de mieux réglé, qu'une âme qui serait parfaitement moulée sur la première, et où trouver une plus intime et divine humilité, que celle qui est décrite dans la seconde de ces constitutions ? Je trouve ces deux points les meilleurs : Humilité profonde, et humilité qui ne consiste pas seulement en gestes et paroles, mais en vérité et en effet. Oui, mes Sœurs, ne parlons plus tant de l'humilité ; ne nous [284] amusons pas tant à la désirer ; mais venons à la pratique. Cette vertu veut des œuvres, et non des paroles. Voulez-vous être humble, ma fille, tâchez de vous bien connaître ; aimez que l'on vous connaisse imparfaite, aimez le mépris en toutes les manières, dans toutes les actions et de quelle part qu'il vienne Ne cachez point vos défauts ; laissez-les connaître, en chérissant l'abjection qui vous en revient. Ne laissez jamais abbattre votre cœur pour quelque faute que vous puissiez commettre. Défiez-vous de vous-même, et vous confiez uniquement et incessamment en Dieu, vous persuadant fortement que, ne pouvant rien de vous-même, vous pouvez tout avec sa grâce et son puissant secours.

Ma fille, lorsqu'on vous traite rudement, que l'on vous rabat, qu'on vous néglige, qu'on vous humilie et qu'on vous emploie aux offices bas et pénibles, ne pensez pas que ce soit pour éprouver votre vertu ; mais faites confesser à votre cœur que vous méritez bien plus que cela. Ce sont là, à mon avis, les marques d'un esprit humble ; et, lorsque vous serez dans ces pratiques, dites, ma fille, que vous commencez d'aimer l'humilité. Voulez-vous connaître si un esprit est humble ? Voyez s'il est sincère à découvrir ses imperfections sans fard et détours, mais de bonne foi ; quand on voit une fille qui aime avec joie son abjection et d'être avertie et corrigée, jugez que c'est une âme véritablement humble.

Lorsque je dis qu'il faut aimer le mépris, la correction, le rebut, l'abjection, j'entends qu'il faut l'aimer dans notre partie supérieure et dans la suprême pointe de l'esprit, malgré nos répugnances et nos difficultés ; parce que, pour aimer des choses si contraires à notre partie inférieure, d'un sentiment sensible, il ne serait presque pas possible. C'est une grâce que Dieu ne départ qu'à quelques âmes qu'il veut souverainement gratifier, ou pour récompense de leur fidélité, mais cette faveur n'est pas nécessaire. [285]

Vous me demandez si le cœur humble n'est point tenté d'orgueil, et s'il n'a point quelquefois des pensées de vanité ? Oui, ma chère Sœur, il peut avoir des tentations d'orgueil, mais il ne fait pas les œuvres d'orgueil, et elles ne servent qu'à le faire mieux anéantir devant Dieu, et à le jeter plus profondément en sa bassesse et en Dieu. Mes Sœurs, que cette humilité est une grande vertu ! C'est la bien-aimée de Jésus-Christ et de notre divine maîtresse, sa glorieuse Mère. Son sacré Cantique n'est qu'une louange de cette admirable vertu. Il a regardé, dit-elle, l'humilité de sa Servante, et, pour ce, toutes les générations me diront Bienheureuse. Il détruira les superbes et exaltera les humbles. Toute l'Écriture-Sainte est remplie des panégyriques des humbles : David, ce grand roi, fait selon le cœur de Dieu, dit : Le Seigneur est le protecteur du simple d'esprit. Enfin, l'humilité attire sur nous les yeux et le cœur du même Seigneur. Mais il faut que ce soit une humilité plus intérieure qu'extérieure. Il ne nous dit pas d'apprendre de lui celle-ci ; mais, oui bien, la première : Apprenez de moi. nous dit-il à tous, que je suis humble et doux de cœur. O Dieu ! mes Sœurs, que c'est une rare pièce qu'un cœur vraiment humble, parce qu'on le trouve toujours plus bas qu'on ne la saurait mettre. Croyez-moi, mes chères filles, c'est posséder un trésor et une monnaie propre à acheter le ciel et le Cœur de Dieu, que d'avoir la possession d'un grain de vraie humilité.

Entretien XX

SUR LA PRÉSENCE DE DIEU ET LA PENSÉE DES VÉRITÉS ÉTERNELLES.

Mes Sœurs, nous ne pensons pas assez à cette vérité, que Dieu nous est présent, qu'il voit nos pensées, même longtemps avant que nous les ayons ; qu'il sait ce que nous pensons et penserons mieux que nous-mêmes, qu'il voit les plis et replis de notre cœur, et, à cette autre vérité, que rien ne nous arrive que par l'ordre de la Providence. Ce sont des vérités infaillibles, que nous sommes obligés de croire, sous peine de damnation éternelle. Nous serions toutes des saintes, si nous appréhendions bien ces vérités. De vrai, c'est une très-grande consolation de savoir que Dieu voit le fond de notre cœur. Une pauvre âme idiote qui sera en oraison et qui ne saura rien dire à Notre-Seigneur, sera bien consolée au moins de dire : Mon Dieu, vous savez ce que je veux et ce que je voudrais vous dire !

Considérons, mes Sœurs, que, quand nous serons dans cette gloire du paradis, en quel étonnement nous serons quand nous verrons l'infinie bonté, l'immensité incompréhensible et la Majesté suprême de Dieu, qui s'est tant abaissée que de désirer l'amour de la créature, qui est chose si vile et si chétive ! Si l'âme était capable de périr, elle périrait, voyant cet amour excessif, de cette grandeur immense de son Créateur, qui l'a tant favorisée, et de voir combien mal elle a correspondu à cet amour et le tort qu'elle se faisait de s'amuser aux choses de cette vie, à des bagatelles, qui la pouvaient éloigner de son Dieu, et lui faire perdre le bien inestimable de cette félicité immortelle et de la vision de la divine Essence. Elle verra clairement que, seulement pour jouir une heure, voire un moment, de ce Bien [287] infini, tous les travaux, les souffrances, les mortifications, humiliations, et fout ce qu'on saurait souffrir en ce monde, serait bien employé et ne devrait être pas épargné. Si donc, avec ces mêmes travaux et souffrances, nous pouvons nous acquérir ce bien pour une éternité, n'avons-nous pas grand tort, et ne sommes-nous pas hors de notre sens, et sans jugement, si nous ne le faisons pas et si nous plaignons cette peine ? Enfin, mes Sœurs, tout ce qui ne nous peut servir et aider pour parvenir à celle fin, pour laquelle nous avons été créées, doit être abhorré, délesté et évité. Ni les séculiers, ni les religieux et religieuses, ni personne quelconque, ne saurait avoir un vrai contentement qu'en faisant son devoir et en rendant à Dieu ce qu'on lui doit, en sa vocation, car il faut que chacun regarde ce que Notre-Seigneur veut de lui pour le faire ; autrement, point de contentement, ni même de salut.

Les âmes religieuses verront, lorsqu'elles seront dans la béatitude, comme leur vocation à la religion aura été dans les éternels desseins de Dieu, qui leur aura donné tant de moyens, en cette vocation, détendre à une grande perfection et parvenir bien avant dans cette gloire. Quelle joie ineffable auront-elles ? quelle reconnaissance de tous ces singuliers bénéfices ? Et si elles étaient capables d'avoir du déplaisir, quel crève-cœur, quels regrets auraient-elles de voir que, par la moindre omission à la plus légère observance, elles auront perdu le bien d'une plus grande gloire et d'un plus grand amour, lequel se pouvait accroître en faisant des petites choses aussi bien que les grandes. Les damnés aussi, au jour du jugement, lorsqu'ils verront la face de Dieu, voudront aller se jeter en Lui pour jouir de cette félicité et bonheur ; mais ils seront repoussés incontinent. Hélas ! quel crève-cœur, voyant la perte qu'ils ont faite de ces biens infinis, de la vision de l'Essence divine qu'ils pouvaient acquérir pour une éternité, s'ils eussent vécu comme ils devaient ! S'ils pouvaient périr et se réduire en rien, ils le [288] feraient de déplaisir ; et encore n'auront-ils vu cette beauté de la Divinité que comme un éclair, si est-ce que l'idée leur en demeurera et leur sera un plus grand tourment.

Entretien XXI

SUR LA VAILLANCE SPIRITUELLE, LES EFFETS DU PUR AMOUR DANS L'ÂME RELIGIEUSE, ET LE DANGER DE RECEVOIR DES SUJETS À CARACTÈRE LÂCHE ET NÉGLIGENT.

J'ai grande envie que nos Sœurs pensent souvent à la brièveté de la vie, et à la durée de l'éternité. « Vous ne savez à quelle heure je viendrai », dit le Seigneur, soyez donc veillants, je rendrai à chacun selon ses œuvres. » Hélas ! que savons-nous ? nous n'avons peut-être pas une heure pour acquérir la gloire éternelle, tant cette vie trompeuse est incertaine et briève. Nous sommes bienheureuses d'être en l'Église de Dieu ; mais il faut remarquer qu'elle se nomme militante, c'est-à-dire bataillante ; il faut donc batailler. L'Église militante et la triomphante sont deux sœurs qui s'aiment extrêmement, et, tandis que la militante combat, la triomphante prie pour elle.

Qui vaincra, en l'Église militante, jouira en la triomphante. Il faut batailler pour vaincre et vaincre pour jouir. Mais quoi, batailler ? je ne suis pas obligée de batailler contre les infidèles, car ce n'est pas ma vocation ; je ne suis pas obligée de batailler contre autrui, mais contre moi-même ; j'entends les inférieures ne sont pas obligées de combattre les imperfections de leurs Sœurs, mais les leurs propres. Les supérieures doivent combattre les imperfections des Sœurs par les bonnes paroles, par les corrections et pénitences, et aussi combattre les leurs par la [289] mortification soigneuse d'elles-mêmes et l'anéantissement parfait de tout propre intérêt. Tant que nous serons en cette vie nous aurons à travailler, qui plus, qui moins. Les commençants ont plus à combattre que ceux qui s'avancent, et ceux qui s'avancent ont plus à faire que ceux qui sont en un plus haut degré de perfection ; mais tous, pourtant, ont à faire ; cette vie nous est donnée pour travailler et cheminer ; cheminer à notre perfection, travailler à notre mortification : voilà à quoi les vraies filles de la Visitation sont appelées.

O Dieu ! que les filles de ce petit Institut sont obligées à une haute perfection, laquelle est d'autant plus excellente qu'elle est plus intime ; car enfin ce n'est autre chose que la mort totale de la nature et du vieil homme, pour établir solidement le règne de la grâce. Il faut que les filles de cet Institut opèrent leur salut et leur perfection en crainte, mais une crainte confiante et filiale, qu'elles aiment Dieu purement pour lui et non pour elles-mêmes. Aimer Dieu comme notre souverain Bien, il y a encore du nôtre,- mais il faut l'aimer comme souverain Bien, sans regarder qu'il soit nôtre. Et voilà une perfection d'amour pur à quoi nous devons tendre.

L'âme qui désire que Dieu vive en elle, n'y laisse rien qui puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mortifie et passe outre ; car, pressée de ce désir, elle se violente de si bonne façon qu'elle meurt heureusement à elle-même, afin que Dieu vive en elle. Les âmes qui aiment bien Dieu n'aiment point leur chair, croyez-moi ; elles retranchent bien à la nature tous les vains contentements, car ces âmes amoureuses de Dieu ne peuvent souffrir aucune chose qui contrarie leur amour.

C'est la plus mauvaise condition qu'une religieuse puisse avoir que la négligence, soit que ce vice soit intérieur et spirituel, soit qu'il soit pour les choses extérieures. Retenez ceci, mes Sœurs, vous ne sauriez admettre une fille à la profession d'une plus mauvaise condition que celle de la négligence et [290] paresse d'esprit. Ces âmes ne font point de progrès en la vertu et sainte dévotion ; elles vont au chœur avec nous, mais c'est avec une certaine paresse d'esprit, sans vigueur intérieure ; elles ne font rien, ou peu qui plaise à Dieu. Elles font tous les exercices de la religion : il semble, à l'extérieur, qu'elles marchent ; mais, en vérité, elles ne bougent pas, d'autant qu'amoureuses de leur tépidité elles ne sortent jamais d'elles-mêmes. J'aimerais mieux une fille trop bouillante, qu'une qui serait un peu lâche ; car, à la bouillante, ses fautes paraissant lui donnent de l'abjection, et on l'en mortifie ; mais, l'autre, l'on ne sait sur quoi se fonder, car elle est toujours la même, aujourd'hui et encore demain ; et elle ne fait pas grand mal extérieur, mais aussi elle ne fait pas de bien intérieur. Dieu nous garde de ces esprits-là, car ils sont dangereux, plus que je ne le saurais dire.

Entretien XXII

SUR LES AVANTAGES ET LES DANGERS D'UN NATUREL COMPLAISANT, ET SUR LE BONHEUR D'ÊTRE EMPLOYÉ AUX OFFICES BAS.

Oui, ma fille, il n'y a point de mal d'avoir un naturel complaisant ; c'est un don de Dieu fort précieux ; mais il faut le diviniser. Une personne se plaît de complaire à chacun, parce qu'elle s'en fait un plaisir, cela est bon ; mais il faut rendre cette inclination complaisante encore meilleure, et, de naturelle, la rendre divine. Il faut obliger chacun, non parce que c'est votre penchant de complaire à tout le monde, mais parce que Dieu veut que par cette douceur, qui vous est propre, vous serviez à sa gloire, vous faisant toute à tous, pour les [291] gagner tous. Il veut que vous soyez condescendante et douce à votre prochain, pour suivre ce conseil de Notre-Seigneur : « Donne encore ton manteau à qui te voudra enlever ta tunique » ; mais ce serait pervertir cet aimable et bon naturel, de complaire par prudence humaine, pour avoir de l'honneur, pour acquérir du bien, pour s'attirer l'estime des créatures et des vaines louanges. O Dieu ! mes filles, qu'on connaît bien, par les suites, les personnes qui se servent mal de ce bon et excellent naturel ! Une personne remplie de cette fausse prudence humaine dira : Je veux condescendre à cette autre, afin qu'elle m'estime une fille bien démise de mon opinion ; je ferai cette action humiliante pour paraître bien humble ; je ferai ces détours d'amour-propre, afin que l'on me croie capable d'une telle charge ; je me rendrai bien soumise à ma supérieure, bien douce, bien complaisante pour l'obtenir ; et, cependant, je veux qu'elle croie que ma pensée en est fort éloignée et que je me croie bien incapable. Tout ce procédé ne vaut rien, et des actions faites de la sorte, marquent que vous pervertissez toutes les inclinations si bonnes que votre naturel complaisant vous fournit. Il faut opposer à ce défaut un peu de vraie humilité, qui bannit les complaisances et ces prudences purement humaines, et nous fait tout simplement complaire à la créature, pour l'amour de Dieu et par des motifs d'une douce charité, qui est bénigne et bienfaisante à tous, en les supportant tous.

Je vous dirai, à ce propos, ce que notre Bienheureux Père me dit une fois : « Toutes les amitiés et complaisances qui trempent dans les amitiés et complaisances des sens, n'ont ni bonté ni beauté ; mais, sitôt qu'elles sont tirées en Dieu, en l’esprit, en la charité, elles acquièrent un grand éclat. » Il faut caresser et complaire au prochain, parce que la douce charité a le bonheur de répandre une sainte édification ; et, se tenant le cœur au large, il faut, quand il tombera, lui pardonner et prendre le courage et la patience de le redresser aimablement ; car, en [292] persévérant ainsi, l'on se formera un cœur bien humble, gracieux, maniable, qui, par après, rendra de grands services à Notre-Seigneur. Dieu nous en fasse la grâce, mes très-chères Sœurs ; je suis courte, parce que je veux encore vous dire un mot sur l'autre demande.

S'il se trouve des offices bas en religion, me dites-vous ? Mes chères Sœurs, je ne saurais me soumettre à croire que rien de ce qui est ordonné par la sainte obéissance, dans la religion, puisse être abject ni humiliant, puisque tout est d'un si grand prix qu'il peut mériter de plaire à Dieu et acquérir le ciel. Si notre Bienheureux Père ne m'eût dit que le rang de Sœur domestique est un office d'humiliation, je n'eusse jamais pu me le persuader. Mais, bien qu'il y ait des charges abjectes, nous serions trop heureuses qu'elles nous fussent données pour notre partage. Que les Sœurs domestiques sont heureuses, mais je dis qu'elles sont heureuses ! Elles sont destinées à servir les épouses de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans avoir jamais d'autres prétentions : tout les porte à Dieu, si elles sont fidèles, et Dieu répand de douces bénédictions en leurs cœurs lorsqu'elles font gaiement et pour son amour tous leurs offices.

On tient, dans les religions les mieux réformées, qu'il n'y a point, d'emploi qui fasse plus de saints que celui-là, parce que les religieux de ce rang-là n'ont aucune autre pensée que de plaire à Dieu, en travaillant soigneusement pour lui, étant dans les occasions de servir incessamment le prochain, de faire des pratiques de patience, de soumission et de ces deux saintes vertus d'obéissance et d'humilité. Je ne puis m'empêcher de penser que le Bienheureux m'a fait un peu de tort, de ne pas m'accorder la demande que je lui ai si souvent faite, qu'il lui plût que je passasse, après que les premières fondations furent faites, le reste de mes jours en cet office, sans avoir d'autres soins que d'obéir, pour penser à réformer ma vie ; mais j'ai bien sujet d'aimer mon abjection, de n'avoir pas été trouvée digne de [293] servir les épouses de mon Maître. J'aurais été plus qu'heureuse en cette désirable condition ; mais il me faut aimer celle où je suis, puisque c'est le divin bon plaisir de mon Sauveur, et vivre en crainte, afin que, conduisant les autres, je ne me perde pas moi-même. Mes Sœurs, ne mettez pas la tête en terre,[16] car je ne dis que la pure et vraie vérité ; toutes celles qui ont charge d'âmes devraient vivre en crainte et en grande humilité, sous le pesant faix qu'elles soutiennent. Elles distribuent le pain spirituel aux autres ; mais elles le doivent manger elles-mêmes et prendre en Dieu la force qui leur est nécessaire. Elles ont besoin de constance, de charité et de diligence. Je vous ai donné un beau et bon défi, et je ne l'observe pas moi-même. Je fis hier une faute, et j'ai manqué aujourd'hui d'en faire une pratique ; dire et ne pas faire, c'est nourrir les autres et nous ôter à nous-mêmes le pain. Tous doivent vivre en crainte : l'Écriture le dit : Faites votre salut avec tremblement ; mais ceux qui gouvernent les âmes doivent craindre plus que les autres, car, si saint Paul dit : Si je châtie mon corps, c'est de peur qu'en prêchant aux autres, je ne sois moi-même réprouvé, que devons-nous faire, nous autres, faibles femmelettes ? Nous devons faire le mieux que nous pourrons, et puis espérer en la miséricorde de Dieu. Oui, mes Sœurs, il fait bon espérer en Dieu, David le dit, en faisant le bien. [294]

Entretien XXIII

SUR LA MANIÈRE DE S'ABAISSER PAR HUMILITÉ ET DE S'ÉLEVER PAR AMOUR, ET DE LA PURETÉ D'INTENTION.

Mes chères filles, je n'ai rien à vous dire, à moins que vous ne me fournissiez des sujets de vous entretenir par vos demandes.

(Ma Mère, demanda une sœur, notre Bienheureux Père me dit une fois, qu'il faut continuellement s'abaisser en humilité et s'élever en amour ; comme s'entend cela ?)

Mes chères filles, l'humilité est le fondement et la charité le sommet de la perfection, de sorte qu'autant on s'abaisse en humilité, on croît et s'élève-t-on en amour. Oh ! qu'il pratiquait bien ceci, le Bienheureux ! car, perpétuellement, il s'anéantissait et ravalait ; on le voyait, en toute occasion, sinon qu'elle regardât bien la gloire de Dieu, pour laquelle il fût expédient de faire autrement, il se démettait de son jugement et opinion, pour céder aux autres, et leur condescendre avec une débonnaireté nonpareille. Enfin, il tenait son esprit si nu et vide de toutes sortes de désirs, desseins, affections et prétentions, qu'il ne s'entremit jamais que de ce qui regardait sa charge. Oh ! que je désire que nous l'imitions en ceci ! que celle qui est robière, portière, dépensière, lingère, etc., n'ait point d'autre prétention que de faire humblement et soigneusement son office, sans s'entremêler nullement de celui des autres. Celle qui est sacristine de même, et ainsi toutes les autres officières, et celles qui n'ont point de charge aussi, et que toutes fassent ce que l'obéissance leur ordonne, sans penser ni se mêler d'autre chose. Il y a des esprits qui veulent tout gouverner et mettre ordre à tout, de sorte qu'ils tracassent fort une maison et y [295] apportent bien du désordre ; ceci regarde non-seulement l'extérieur, mais aussi l'intérieur, car l'indifférence tient l'esprit vide, dénué, et détaché de tout, afin que nous soyons disposées pour être remplies de Dieu, et nous attacher à vivre à lui, faisant mourir nos désirs, desseins et prétentions, dans son bon plaisir et sa très-adorable Providence. C'est dans son soin qu'il faut nous élever par amour, après nous être anéanties à tout ; ne voulant pas plus une chose que l'autre. Mes Sœurs, ces inclinations sont bien difficiles à être anéanties : l'une nous porte à aimer plus d'aller avec cette supérieure qu'avec celle-là ; quand l'obéissance se conforme à nos volontés, nous en sommes toutes en joie. « Je m'en vais de bon cœur à cette fondation », dit une Sœur. — Pourquoi, lui demandera-t-on ? « Parce que la supérieure qu'on nous destine est si bonne ; je lui ai tant d'inclinations, que mon estime pour elle est tout entière ; je m'accommoderai si bien avec elle. » — Vous ne faites rien qui vaille, ma pauvre Sœur, lui faut-il dire, parce que vous n'allez pas à votre œuvre purement pour Dieu, et bien que vous quittiez, fort généreusement, cette maison où vous êtes si bien, et que vous laissiez sans répugnances vos commodités, votre obéissance ne vaut rien. Pourquoi ? Parce que vous faites tout cela pour aller avec cette supérieure et pour aller en cette ville. Après cela, vous me direz que vous allez faire votre fondation pour Dieu. Pardonnez-moi, ma fille, c'est parce que la supérieure, les Sœurs, vos compagnes, et la ville sont à votre gré ; ainsi, vous êtes bien éloignée de chercher Dieu nuement et simplement. Anéantissons tout cela, élevons nos esprits par amour, pour ne chercher que Dieu en notre obéissance, en notre pauvreté, en notre chasteté, en nos oraisons, en nos mortifications ; et, en tout généralement, ne cherchons que Dieu. Si l'on nous envoie avec des supérieures que nous aimions et en un lieu qui nous agrée, bénissons Dieu qui nous donne cette consolation, et humilions-nous en voyant que la divine Providence s'accommode [296] à notre faiblesse, et dépouillons-nous devant Dieu de cette satisfaction, protestant qu'en ce qui nous plaît même, nous ne voulons chercher que Lui et l'accomplissement de ses saintes volontés ; si, au contraire, on nous mande avec une supérieure à laquelle nous avons de l'aversion, et en quelque lieu que nous n'aimions pas, bénissons Notre-Seigneur et nous jetons entre ses bras, nous assurant qu'il aura soin de nous, et que, moins nous aurons de contentement et appui extérieur, plus il nous fera abonder ses grâces ; et nous estimons bien heureuses d'avoir de si précieuses occasions pour lui montrer notre amour et notre fidélité, agrandissant notre courage pour les bien employer, avec son assistance, en laquelle il faut jeter notre confiance. Mais, surtout, rendons-nous soumises et maniables à son bon plaisir.

Si pourtant, par notre misère, nous faisons le contraire, nous laissant aller à l'imperfection, il ne nous abandonnera pas totalement ; il ne nous perdra pas et ne laissera pas de nous aimer et supporter, comme vous voyez que les pères et les mères qui ont beaucoup d'enfants ne laissent pas d'aimer et souffrir ceux qui sont chagrins, dépiteux et revêches. Ils en ont compassion, et ne laissent pas de leur donner ce qui est nécessaire et de faire leur part dans leur héritage. Souvent, pourtant, ce sont des enfants qu'on laisse là comme n'étant propres à rien, et dont on ne reçoit aucune satisfaction. S'il y en a qui soient doux, gracieux, obéissants, et dont l'esprit soit bien tourné, on jette incontinent les yeux sur eux pour les bien élever, pour les faire étudier, ou les exercer selon leur talent ; les destinant les uns à une dignité, les autres à remplir un beau poste à la cour, aux armées, et à tels autres emplois.

Notre-Seigneur, qui est un vrai père, en fait de même ; il aime tous ses enfants. Néanmoins, ceux qui lui sont plus fidèles gagnent mieux son Cœur ; il leur communique plus de grâces ; il en reçoit plus de contentement, et ils méritent plus son amour. Travaillons, mes chères filles, pour acquérir ce bonheur [297] incomparable de nous rendre plus agréables à Dieu, ce Père adorable de nos âmes, ne cherchant que lui en tout, nous rendant bien indifférentes et véritablement humbles. Je voudrais qu'on m'arrachât les yeux et rencontrer une vertu parfaite parmi nous. Mon Dieu, mes Sœurs, ne vaut-il pas mieux se mortifier pour un peu de temps, et passer après notre vie sur un trône de paix, comme un vrai enfant de Dieu, que non pas d'être toujours en trouble, en chagrin, en inquiétude !

Vous me demandez, maintenant, comme les âmes religieuses peuvent manquer aux Commandements de Dieu ? Ma chère fille, nous pouvons manquer au plus grand de tous, qui est celui de la loi de grâce, l'amour de Dieu et du prochain : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et le prochain comme toi-même. O Dieu ! que la pratique de ce sacré précepte est délicate, et qu'il est facile d'y manquer ! Nous le pouvons faire en préférant notre volonté à celle de Dieu et de nos supérieurs, en engageant nos affections aux créatures, en voulant servir ce grand Dieu avec toutes nos aises et commodités, sans nous employer fortement à son service. Pour notre prochain, nous pouvons manquer en l'amour qu'on lui doit, plus que nous ne croyons, c'est-à-dire, ne l'estimant et ne l'aimant pas en notre cœur, quand nous sommes un peu marris de son bien et de son avancement, qu'on le loue et estime, que nous parlons mal de lui et à son désavantage ; et, quand on en dit du bien, nous n'y contribuons-pas, nous ne le pouvons souffrir. O cela est bien contre la charité ! quand même nous aurions vu tout le contraire, il n'en faudrait rien témoigner ; par exemple : nous avons vu une personne qui, en cachette, boit un verre de vin pur, et qui, dans la compagnie, n'en boira qu'un d'eau toute pure aussi ; et, là-dessus, on loue fort sa sobriété. Il faudrait se taire, l'excuser en votre cœur, et penser qu'elle a bu cette eau pour pénitence de ce qu'elle a bu le vin. On peut encore penser que les jugements de Dieu sont bien différents de [298] ceux des hommes, et que cette personne s'est amendée, et qu'elle a maintenant la vertu contraire au vice que vous lui avez vu naguère. Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre prochain, tant nos chères Sœurs que les autres, et contribuer au bien qu'on en dit, autant que nous pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant bien de louer les unes pour ravaler les autres.

Or, pour ce que vous dites, s'il n'y a pas de mal de n'être pas aise, et de dire quelque parole de murmure et de contrôlement, de ce que l'on sort de céans pour donner et accommoder les maisons que l'on établit ? Certes, ce sont là des imperfections lourdes et contre la charité. Je ne pense pas qu'elles se fassent parmi nous, grâces à Dieu, et il s'en faudrait aussi bien garder.

Cette première maison doit avoir une grande charité pour secourir, non-seulement les fondations qu'elle a faites, mais encore les monastères de l'Ordre, s'ils étaient nécessiteux. Si notre prochain même était réduit dans une telle disette qu'il ne pût être secouru que de nous, pour étranger qu'il fût, nous serions obligées de lui donner ce qu'il aurait besoin ; et, quand nous n'aurions que ce qui nous serait nécessaire, nous serions obligées de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, nous contentant du seul vivre nécessaire, afin de mieux aider notre prochain. Et, pour nos pauvres Sœurs qui ont accommodé la maison, qui nous ont laissé, en sortant, leur dot, leurs petites commodités, pour aller augmenter la gloire de l'Institut, nous leur refuserions de leur donner quelque chose ? À la vérité, cela serait bien cruel ! On décharge votre maison de cinq ou six filles qu'on envoie en un pauvre lieu, où elles ne trouveront presque rien, et l'on ne voudrait pas leur donner ce qu'on peut, soit pour les habits qui servent à leur personne, soit pour quelque meuble propre à accommoder leur église ou leur maison ? Même on leur doit donner de l'argent ou leur en [299] prêter, selon le moyen qu'on a ; mais cela de bon cœur et de bonne grâce, sans dire qu'on donne plus ici que là, sinon qu'on le dise simplement par forme de discours, selon l'occasion qui se présente ; mais ne le dites jamais par plainte ou désapprouvement, parce qu'il faut laisser disposer de tout cela aux supérieurs. Au commencement de l'Église, les anciens chrétiens n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, et mettaient tous leurs moyens en commun aux pieds des Apôtres, qui les distribuaient comme ils voulaient et à qui il leur plaisait ; voire même aux plus barbares et étrangers du monde s'ils en avaient besoin. Or, tous les religieux doivent représenter ces anciens chrétiens, et n'avoir, comme eux, qu'un cœur et qu'une âme, en mettant tout en commun pour en laisser l'entière disposition à leurs supérieurs, afin qu'ils en fassent ce qu'ils jugeront, sans que personne y trouve à redire.

Or sus, mes chères filles, emportons cette affection de notre entretien, de nous adonner, à bon escient, aux solides vertus, de ne chercher que Dieu, de nous laisser absolument conduire à sa divine Providence ; qu'elle nous mette ici ou là, il importe peu ; qu'elle nous envoie de ce côté ou de cet autre ; non, ne regardons point par quelle porte nous passerons, ni en quel lieu nous allons ; pourvu que nous portions nos règles avec nous, et que nous trouvions moyen de les observer, cela nous doit suffire. Oh ! que nous sommes obligées de faire purement nos actions pour Dieu ! Mettons hardiment la main à la conscience, et nous trouverons que nous mettons notre contentement en notre supérieure, au lieu de le mettre en Dieu ; que nous sommes venues en religion pour être hors des misères du monde, pour avoir nos commodités, et non pas pour Dieu ; que nous allons en telle part, parce que nous sommes bien aises d'y aller. Enfin, si nous feuilletons bien, nous trouverons qu'en tout et partout nous nous cherchons nous-mêmes, notre propre intérêt et satisfaction. [300]

Oui, oui, mes chères filles, parlons seulement de l'oraison de quiétude et des autres ; et remettons, je vous prie, sur pied notre bonne foi et innocence du temps passé ; car, au commencement de notre Institut, l'on parlait tant de ces oraisons, on y prenait tant de plaisir et de contentement que rien plus. C'était une belle affaire que de voir la ferveur qui était parmi nos Sœurs ; il est vrai, cela encourage et anime grandement. Nous ne nous communiquons pas assez nos petits biens. Ce n'est pas qu'il se faille dire des grandes choses, comme des ravissements et grâces spéciales que l'on a à l'oraison de quiétude, mais quelque petite chose de ses bons désirs, sentiments et affections, selon les occasions et sujets. Mais cela tout cordialement et bonnement.

Nous ne parlons pas assez ensemble des solides vertus. Surtout parlons de la résignation et indifférence ; car c'est la vraie et excellente oraison. Et de l'éternité ! notre Bienheureux Père me dit une fois : « Nos filles ne parlent pas assez de l'éternité. » Enfin, il nous disait que nous en parlassions tout familièrement, comme nous parlons de notre maison de Paris et de Lyon. À quoi devons-nous prendre plus de plaisir, qu'à cela ? Ces discours-là sont bien utiles, et capables de délecter et satisfaire l'esprit des vraies religieuses comme nous devons être. Si, par la vie de mortification que nous menons, nous nous anéantissons, élevons-nous à Dieu, dans ce doux souvenir de son éternité glorieuse, qu'il destine à ceux qui quittent quelque chose pour son amour. [301]

Entretien XXIV

SUR LA MORT À SOI-MÊME ET L'HUMBLE GLOIRE DES FILLES DE LA VISITATION.

Paroles royales : Si nous mourons avec Jésus-Christ, en douleurs, en travaux et en abjections, nous ressusciterons aussi avec lui, en gloire, en honneur et en félicité, dit le grand saint Paul. Enfin, mes chères Sœurs, après avoir tourné et viré tout le monde, nous verrons qu'il n'y a point de vertu si nous ne mourons à nous-mêmes, si nous ne tuons nos inclinations et humeurs, pour ranger tout notre être sous l'obéissance et étendard de Notre-Seigneur, qui est la sainte croix ; néanmoins, les hommes ne veulent rien souffrir. O mes chères Sœurs ! ayez toujours en votre mémoire, que si le grain de froment, qui est notre cœur, tombé et semé en la terre de la religion, ne meurt, il ne portera point de fruits. Si nous ne ruinons tout le vieil homme, le nouveau ne vivra pas en nous.

Je trouve que le père Balthazar Alvarez avait bien choisi de prendre, pour sa pratique particulière, ces trois compagnes du Sauveur : Pauvreté, mépris, douleurs...

Vous dites, ma fille, qu'il n'y a rien qui touche tant que l'honneur ?... Eh, Seigneur Jésus ! ma chère fille, quel est l'honneur que doit avoir une âme religieuse, une servante de Dieu, sinon l'humiliation ?

Il n'y a rien qui me soit plus insupportable qu'une fille de la Visitation veuille être soigneuse de son point d'honneur ; car n'est-ce pas chose monstrueuse ? Quel autre honneur voulons-nous avoir que celui que notre Maître a choisi ? Il a constitué son honneur en l'abjection, au mépris, et dans les calomnies.

Les vaines personnes du monde mettent leur honneur à monter à cheval, tirer des armes, danser, sauter et jouer. Quoi ! [302] notre honneur sera-t-il en des fadaises, aux charges ? Je vous assure que c'est une grande grâce aux supérieures de servir les épouses de Notre-Seigneur et tenir sa place parmi elles ; mais, au partir de là, je ne sais quel honneur on y trouve. Il faut que la pauvre supérieure soit sujette à toutes, et la première aux offices pénibles, si elle veut édifier ses Sœurs ; qu'elle veille et travaille souvent, tandis que les autres dorment et se reposent. Il n'y a que deux surveillantes pour toute la communauté, et il y en a autant pour la supérieure qu'il y a de Sœurs au monastère, parce que toutes ont l'œil sur elle ; le moindre mal qu'elle fait ne tombe pas à terre ; et, bien que les Sœurs ne la surveillent pas à dessein, il est vrai que ses fautes sont beaucoup mieux vues que celles des autres. À quoi donc encore ? À être assistante. C'est bien dit, vraiment ; on ne met pas toujours assistantes les plus vertueuses ; et, quand cela serait, de quoi nous glorifions-nous, poudre et cendre ? Qu’avons-nous que nous n'ayons reçu ? et si nous l'avons reçu, pourquoi nous en élevons-nous ? Dieu s'est réservé trois choses : la gloire, le jugement et la vengeance. Qu'est-ce que c'est que charge abjecte ou honorable ? Certes ! ma fille, je ne le sais pas. Qu'est-ce qui peut être abject en la maison de Dieu ? Toutefois les pères de religion disent qu'être lingère n'est pas autant qu'être assistante, ni réfectorière que supérieure ; l'office de la cuisine, du jardin, de pétrir, de balayer, sont aussi appelés abjects. Mais, ô mon Dieu ! l'heureuse abjection et le grand honneur de servir les épouses de Notre-Seigneur ! Eh ! mon Dieu, que l'esprit humain est chétif ! Depuis que nous avons passé par les charges d'économe, d'assistante, de directrice, et autres qui ont de l'autorité, il semble qu'on nous fait grand tort de nous remettre aux plus basses ; quelle folie, je vous prie ! Certes, il m'a toujours semblé que toutes les obéissances, et emplois que l'on nous donne en la religion, sont si dignes, que nous nous devrions tenir trop heureuses et honorées pour les moindres, à quoi l'on nous emploie, et [303] faire les plus petites choses avec autant d'amour et de soin que si c'était les plus relevées du monde. Nous nous trompons bien souvent, car parfois nous pensons perdre notre honneur (puisqu'il faut user de ce mot d'honneur, qui m'est suspect et à contre-cœur), une religieuse le gagne d'autant mieux quand on la voit s'adonner à la véritable humilité, mépris d'elle-même et l'entière soumission ; cela est exalté jusqu'au troisième ciel.

Enfin notre bon roi David dit : J'ai choisi d'être abject, dans la maison du Seigneur, plutôt que d'habiter ès tabernacles des pécheurs. Mieux vaut incomparablement être humble Sœur domestique et servir les épouses de Dieu, lavant leurs linges, apprêtant leur manger et faisant leur pain, que d'être grande dame d'atours de la reine ; voire, si j'avais à choisir, je choisirais plutôt l'humble voile blanc d'une Sœur laie de sainte Marie, et pour être toute ma vie à laver les pots et les écuelles du couvent, que la riche couronne des plus grandes reines, impératrices qui sont sous le ciel.

Mieux vaut laver les marmites en la maison de Dieu, que d'enfiler les perles es palais des reines du monde. Mieux valent les larmes, mortifications, pénitences et sujétions de la vie religieuse, que les honneurs, les délices et la liberté dont les plus grands jouissent. Oh ! combien glorieuses seront ces mains qui auront travaillé si longtemps pour le service des épouses de Jésus-Christ ! Combien resplendissants ces pieds qui s'y seront lassés ! Au jour du jugement, Dieu dira à ceux qui auront servi ses serviteurs et ses servantes : « Ce que vous leur avez fait, c'est à moi que vous l'avez fait ; venez et je vous guerdonnerai (récompenserai). » Mais aux amateurs du monde, que leur dira-t-il ? sinon : « Retirez-vous de moi, faiseurs d'iniquités ; je ne vous connais point. » Alors on verra les pauvres frères et sœurs lais, assis plus haut sur des trônes que plusieurs rois et reines, qui peut-être seront aux enfers ou au ciel, mais bien au-dessous d'eux. [304]

Voyez-vous donc, est-ce un mépris d'être employée aux choses petites ? Certes, si c'est un mépris, il est bien désirable, et c'est une abjection bien honorable et glorieuse. Combien de petites religieuses simples et méprisées, qui n'auront jamais été employées qu'à raccommoder des habits et à balayer, se verront, au jour du jugement, exaltées par-dessus celles qui auront été quasi toute leur vie aux plus hautes charges de la religion ! Certes, mes Sœurs, ce ne sera point le rang ni les offices qui nous feront grandes ou petites en l'autre vie, mais ce seront les vertus que nous aurons pratiquées en iceux.

L'amour de Dieu, le support du prochain, la douceur, la modestie, le recueillement, le mépris de soi-même, l'affabilité, la fidélité à la règle, l'humilité : voilà ce que Dieu regarde et rien autre. Ses yeux ne sont pas charnels ; il n'est pas comme les hommes qui se trompent facilement en l'extérieur ; mais Dieu sonde les cœurs, et ne fait état que des vraies vertus intérieures.

Mes chères Sœurs, je n'approuve point cette pratique : une Sœur saura bien faire les cantiques, et lorsqu'on ordonnera ou permettra d'en faire, comme à Noël, elle fera un coq-à-l'âne afin que l'on dise qu'elle n'a point d'esprit ; c'est qu'il y a un fin orgueil caché là-dessous, mais du bien fin, car c'est pour que l'on dise : Mon Dieu ! que ma Sœur est humble ! elle sait fort bien rimer et ne le fait pas paraître. Notre Bienheureux Père ne voulait pas que l'on fit l'ignorante de ce que l'on savait, non plus que la suffisante de ce que l'on ignorait. Je vous prie, mes Sœurs, n'allons pas chercher de nouveaux moyens de nous mortifier, nous en trouverons assez en l'observance ; soyons seulement bien exactes à les employer, car autrement ce n'est pas l'esprit de notre Institut, qui doit être un esprit de rondeur, de simplicité et d'une franche et naïve communication de nos petits biens au prochain : cela veut dire spécialement à nos Sœurs. [305]

Entretien XXV

(Fait en 1627)

SUR LA TRANQUILLITÉ INTÉRIEURE ET LA MORTIFICATION.

Vous demandez, mes chères Sœurs, que c'est que la tranquillité intérieure ? Je ne le sais pas bien moi-même ; toutefois, mes chères filles, je pense que c'est la mortification intérieure de toutes nos passions et mouvements, pour ranger tout sous l'empire de la raison, car il n'y a rien, à mon avis, de si tranquille qu'une âme qui a ses passions accoisées et soumises à la partie supérieure, et lorsque les passions sont toutes vives et immortifiées, elles font un grand tintamarre et un terrible bruit et partout où il y a du bruit et du tumulte, il n'y saurait avoir de la tranquillité. Il faut donc avoir un grand soin d'acquérir cette tranquillité tant profitable et désirable, par la mortification de nos passions. C'est une des vertus de notre Institut, qui est tout fondé sur la vie intérieure.

L'on a bien des bons désirs, dites-vous, d'acquérir cette vie intérieure, dans la partie supérieure, mais qu'ils sont quelquefois si minces en l'inférieure, qu'elle se rend plus forte pour surmonter la première, par les efforts de notre nature dépravée et qui entraîne tout après soi. Ma chère Sœur, nous n'avons aucune raison d'excuse, parce qu'avec la grâce de Dieu, qui ne nous manque jamais, nous pouvons éviter le mal et faire le bien. Si nous eussions voulu vivre selon la nature et mauvais penchants qu'elle nous donne, il n'y avait qu'à demeurer au monde. Mais pourquoi sommes-nous venues en religion, sinon pour y vivre selon l'esprit, pour nous vaincre et mortifier et pour suivre nos observances et la manière de vie que nous avons embrassée ? Nous ne suivons pas assez, mes chères filles, [306] à mon avis, nos premières in tentions. Je veux être plus rigide que par le passé, pour la première réception des filles, et je veux leur dire franchement que si elles pensent de vivre selon leurs humeurs, qu'elles demeurent dans le monde où elles les pourront suivre. Si vous voulez être traitées, vêtues, et encore employées à votre gré, demeurez chez vous et restez maîtresses de vous-mêmes ; mais si, au contraire, vous êtes résolues de mourir à vous-mêmes, de vous faire violence et de vivre selon la raison, la règle et l'obéissance, venez et entrez, à la bonne heure, en la sainte maison de Dieu ! Que si celles qui ont encore le voile blanc ne sont pas bien résolues de vivre comme j'ai dit, il faut leur dire qu'on les renverra, parce que ce sera faire une grande charité de donner moyen à telles filles de mieux faire leur salut ailleurs, et d'en débarrasser la maison.

Il y a si peu d'entre nous qui aient la pureté de l'esprit de notre saint Institut, que c'est pitié ! Cet esprit, mes chères filles, est droit, pur et sincère, un esprit qui ne cherche que Dieu, qui tend perpétuellement à l'union divine, qui doit être indépendant de tout pour ne dépendre que de Dieu et de son bon plaisir, qui vit par-dessus soi-même pour ne vivre qu'en Dieu, qui aime Dieu et le prochain, qui ne fait aucun état de ces petites niaiseries de vouloir qu'on nous aime, qu'on nous préfère, qu'on nous estime, qu'on nous contente et qu'on devine nos désirs : tout cela doit être méprisé comme indigne d'un cœur que Dieu gratifie de ses grâces, et d'une âme qui est appelée à son service et à une vocation si noble, qui nous oblige de tendre et aspirer à une perfection si éminente. Mes Sœurs, il faut travailler : vous êtes assurément de bonnes filles, mais il faut devenir meilleures.

Voulez-vous bien, mes chères filles, que je vous parle franchement ? Eh bien, nous sommes encore un peu trop terrestres et trop tendres, surtout sur nous-même ; nous voulons un peu trop ce que nous voulons, et ne levons pas assez nos yeux et nos [307] cœurs vers les choses célestes. O Dieu ! mes Sœurs, qu'est-ce que cette vie, et de quoi faisons-nous tant d'état ? D'être aimées estimées et considérées ! À quoi pensons-nous : si l'on nous emploie, si l'on nous méprise, ou si l'on nous traite comme les autres ou non, si l'on nous emploie à ceci ou à cela ? Et de quoi nous inquiétons-nous ? de quoi nous troublons-nous ? D'avoir fait une faute, surtout si elle a été remarquée. Et si l'on nous contrarie, si l'on nous fâche, nous ferons mille réflexions là-dessus et autour de nous-mêmes, au lieu de nous relever généreusement après nous être profondément et amoureusement humiliées devant Dieu, comme il nous est enseigné ; et, après, passer avant dans notre chemin. Tant que nous vivrons nous ferons des fautes ; tout ce que nous pouvons faire, c'est d'en commettre le moins qu'il est possible. L'on voit plus clair que le jour les manquements desquels l'on peut s'exempter et ceux desquels l'on ne peut bonnement éviter : les premiers sont ceux qui se font avec vue, volontairement et avec une totale négligence, que nous pouvons absolument éviter avec la grâce de Notre-Seigneur, et tout l'enfer même ne peut nous les faire faire si nous ne voulons y consentir. Les autres, desquels nous ne pouvons nous exempter, ce sont les fautes de pure fragilité, parce que nous en ferons toujours, et Dieu le permet pour nous tenir en humilité, pour nous faire bien voir que nous ne sommes que de pauvres créatures, viles, fragiles et abjectes, et encore pour nous donner un exercice continuel.

Oui, mes Sœurs, Dieu donne de plus grandes grâces aux uns qu'aux autres, comme il donne aussi de plus grandes occasions de son assistance aux uns qu'aux autres ; mais il donne à tous une grâce suffisante, très-assurément, pour faire tout ce qu'il veut de nous ; mais tous ne correspondent pas également, et ne se servent pas de cette grâce qui leur est donnée, comme il est requis.

Dites-moi, mes chères filles, si vous étiez mères de famille, [308] enverriez-vous bien vos valets et vos enfants travailler à la campagne ou tailler les vignes, sans les pourvoir des outils nécessaires pour faire ce que vous voulez qu'ils fassent ? Mon fils Celse-Bénigne m'aurait dit, si je ne lui avais pas fourni ce qu'il lui fallait, lorsque je lui ordonnais de faire quelque chose : « Ma Mère, donnez-moi ceci ou cela, et je ferai ce que vous me commandez. » — Mes Sœurs, penserions-nous que Dieu nous demande de faire quelque chose, et qu'il ne nous donne pas en même temps l'assistance nécessaire pour exécuter son commandement ? Nous nous tromperions grandement d'avoir cette méfiance. Non, mes Sœurs, Dieu ne nous manque jamais.

Vous dites que la présence de Dieu nous aide fort à pratiquer la vertu : il est vrai, tous les Saints-Pères sont d'accord que cet exercice de la présence divine est le plus excellent qui soit en la vie spirituelle, et ils l'ont eux-mêmes pratiqué. Il y a des âmes qui se tiennent bien à cette continuelle présence de Dieu, bien unies à sa bonté, bien recueillies, mais pourtant qui, étant touchées seulement du bout du doigt par une petite contradiction ou humiliation, font soudain voir ce qu'elles sont : vives et immortifiées. Cela fait voir que nous n'étions pas à cette sainte et adorable présence de Dieu pour lui plaire, mais pour nous plaire à nous-même. Il y a bien de la différence entre que Dieu nous plaise, ou que nous plaisions à ses yeux divins ; à qui Dieu ne plaît-il pas, étant ce qu'il est, la beauté et bonté souveraine ? — Mais pour plaire à sa Majesté, qu'est-ce qu'il faut le plus regarder et désirer ? il faut faire sa volonté, il faut le contenter en tout et partout ; il faut vivre mortifiées, renoncer à nous-même ; c'est ce qu'il veut de nous, et ce qu'il nous faut faire uniquement, qu'à cette fin de lui plaire, et parce que tel est son bon plaisir. Vous voyez donc, mes chères filles, qu'il faut accompagner la présence de Dieu qui nous vivifie, de la mort de nous-même ; ces deux exercices ne doivent point aller l'un sans l'autre : présence de Dieu et mortification ; ils se [309] soutiennent tous deux, et une âme mortifiée n'est pas sujette à se distraire et divertir ; elle goûte Dieu et se tient bien mieux unie et proche de lui ; elle est plus susceptible à être pénétrée de cette divine présence qui, d'ailleurs, rend la mort facile, et qui fait tout faire et tout supporter, nous donnant la force de nous vaincre et adoucir si fort les difficultés, qu'elle ne les laisse presque pas ressentir à l'âme qui jouit de cette divine approche de Dieu.

Mes Sœurs, enfin, la présence de Dieu sans la mortification est presque inutile : Dieu nous plaît, mais nous ne lui plaisons pas, et il vaut mieux plaire à Dieu qu'à nous-même. La mortification aussi, sans la divine présence, n'est qu'une présomption, d'autant que nous avons besoin d'une aide particulière de Dieu pour nous mortifier, et nous ne pouvons mieux trouver cette aide toute-puissante qu'en nous tenant proche de ce grand Dieu, par l'exercice de cette sainte présence. Mes Sœurs, travaillons tout de bon pour son amour à nous rendre parfaites ; ne nous amusons plus à tant de petites impertinences et niaiseries indignes de notre vocation. Ayons souvent ce proverbe en l'esprit : nul bien sans peine, parce que l'appréhension de cette peine fait tout notre mal : nous voudrions bien la perfection, mais il nous tâche de souffrir pour l'acquérir ; il faut faire une continuelle guerre à nous-même, et nous appréhendons qu'il nous en coûte trop. Il en faut pourtant venir là. L'on ne saurait apprendre aucun art, pour mécanique qu'il soit, sans peines et sans fatigues : l'on ne saurait donc apprendre le nôtre, qui est celui de la vertu, sans souffrances et sans nous donner du soin. Non, je ne m'étonne pas des ennuis, des jalousies et des inclinations propres ; mais je dis qu'il faut assujettir tout cela à la raison et au bon plaisir de Dieu. Une fois, notre Bienheureux Père eut un petit mouvement d'envie contre un certain prélat qui était extrêmement suivi et applaudi en ses prédications. Incontinent, ce Bienheureux s'en alla écraser la [310] tête à son esprit, au pied de la croix de Notre-Seigneur, et portant dans son sein ce bon évêque, supplia sa Bonté qu'il le fît pour jamais le fils aîné de son Cœur, qu'il lui augmentât journellement ses grâces, qu'il l'exaltât au ciel et en la terre, et que, pour lui, il le tînt toujours bas comme un ciron et un petit vermisseau. O Dieu ! mes Sœurs, si nous nous comportions de la sorte parmi les mouvements et pensées qui nous arrivent, que nous serions heureuses et que nous les rendrions faibles et impuissants à nous tourmenter ! Que nous connaîtrons bien à la mort que l'estime des créatures est vaine, et que vaines sont toutes les choses que nous désirons présentement ! Nous savons bien que nous devrions mépriser tout ce que nous prisons le plus possible ; mais nous voulons pourtant toujours ce que nous voulons, qui sont nos commodités, qu'on fasse état de nous et qu'on nous aime ; et, si l'on ne le fait pas, tout est perdu ; nous nous attendrissons, nous nous inquiétons et restons mélancoliques. C'est le grand défaut des femmes que la trop grande tendresse sur leur corps et sur leur esprit. La supérieure y doit prendre garde, et si elle en trouve qui soient ainsi trop tendres, elle les doit encourager à se relever de ce défaut, et même elle y est obligée. C'est aussi une grande charge que celle de la supérieure, parce qu'elle ne doit pas seulement rendre compte pour elle, à Dieu, mais encore de ses Sœurs, si, par son défaut, elles n'avancent pas à la perfection comme elles doivent.

Mais, mes chères Sœurs, prenons bon courage : faisons bien tout ce que nous venons de dire ; aimons bien Dieu, aimons bien notre prochain, aimons-nous les uns les autres ; élevons nos cœurs aux choses hautes, et aspirons aux choses célestes ; méprisons les terrestres, et souvenez-vous que cette vie est un perpétuel combat que nous n'aurons nul bien sans peine ; n'ayons rien si à cœur que de nous exercer à la pratique de l'oraison, de la présence de Dieu et de la mortification, et je vous assure que nous trouverons tout là, en nous disposant à [311] recevoir, par ces moyens, les grandes grâces de Notre-Seigneur, en cette vie, et que nous acquerrons un grand degré de gloire en l'autre. Amen.

Entretien XXVI

SUR LA DÉTERMINATION QUE DOIT AVOIR L’ÂME DÉSIREUSE DE PROGRESSER EN LA VIE SPIRITUELLE.

La solide vertu consiste à ne s'attacher qu'à Dieu, ne vouloir que Dieu, ne chercher que Dieu et ne dépendre que de lui, à le servir constamment et persévéramment en quel état qu'il nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou en adversité, en consolation ou en affliction, en santé ou en maladie, en sécheresse ou en suavité ; car le défaut de goût, de plaisir aux bonnes actions que nous faisons, n'ôte ni le pouvoir d'en faire, ni le mérite d'icelles. Au contraire, elles sont plus agréables à Dieu lorsqu'il y a moins du nôtre, parce que nous agissons plus purement pour Lui ; car Dieu cache ses trésors dans l'abîme des tribulations.

Ayez bon courage, mes filles, car c'est le propre de la vertu solide, d'être acquise et pratiquée avec beaucoup de difficultés ; croyez-moi, les sécheresses et ennuis sont de grands moyens, en la vie spirituelle, pour accroître en nous le pur amour de Dieu, et il prétend par toutes nos peines élever notre âme au-dessus d'elle-même.

Il ne faut pas se mettre en souci de faire sentir à notre nature et partie inférieure, cette résolution que notre âme a d'être toute à Dieu, et de le servir aussi volontiers dans l'affliction et les douleurs comme dans la santé et consolation. Non, car la [312] nature, qui est grossière et matérielle, ne se nourrit pas de mets si délicats ; il suffit que la partie supérieure ait cette conformité que l'on sent à la volonté et bon plaisir de Dieu. Les douleurs et infirmités de corps et d'esprit sont de grands moyens pour pratiquer d'excellentes vertus et enrichir l'âme de trésors bien précieux. Demeurez donc en cette sainte indifférence et résignation, à tout ce qu'il plaira à sa douce Bonté faire de vous, ne vous réservant que le seul soin de tenir votre âme en pureté.

Je désire, mes filles, que vous affermissiez fortement en vos âmes le dégagement de toutes choses, quelles qu'elles soient, et que vous disiez quand le désir de quelque chose vous vient : Non, non, mon Dieu, je ne désire ni ne voudrais pas avoir un seul brin de l'amour d'aucune créature, et surtout de notre Mère, qu'autant qu'il sera de votre bon plaisir. — Il faut de plus que vous fassiez une chose pour graver bien avant dans vos cœurs l'affection de la solide vertu ; c'est que vous présentiez bien souvent à votre pensée des choses difficiles qui vous pourraient arriver, comme si l'obéissance vous commandait d'aller à quatre cents lieues loin de votre Mère, que l'on médît de vous, que l'on vous accusât de quelque grande chose, que l'on parlât mal de notre Institut, que vous fussiez accablée de peines intérieures et grandes pressures de cœur, de travaux extérieurs, de pauvreté sans remède et semblables ; que feriez-vous ?... Et, là-dessus, faire une forte résolution d'être fidèle à Dieu, et la ficher et approfondir bien avant dans le cœur. Notre Bienheureux Père approuvait et recommandait fort cette pratique que lui-même faisait bien souvent, et il disait, ce Bienheureux : « Nous ne devrions rien recueillir de toutes les occasions que nous rencontrons, que la rosée du bon plaisir céleste. »

Quand nous sentons en notre âme ces grands dégoûts de toutes les choses extérieures, c'est alors qu'elle commence à se déprendre des créatures pour s'attacher à Dieu seul, son unique consolation, et bien heureuse est la nécessité qui nous [313] contraint de nous reposer ainsi parfaitement en lui. Quand tout se bouleverserait sens dessus dessous, eh bien ! qu'en serait-ce ? faudrait-il pour cela perdre la paix du cœur ? Non, car il ne la faut perdre pour rien, mais regarder tous les événements en la volonté de Dieu.

La vraie manière de servir Dieu, c'est de marcher par un chemin que l'on ne connaît point ; et, lorsqu'il semble que tout est bouleversé sens dessus dessous dans l'âme, pourvu qu'elle demeure fidèle parmi fout cela à la pratique des vertus, elle ne se doit point mettre en peine pour connaître quelle est sa voie, ni même y penser ; mais marcher simplement en ce parfait abandonnement et renoncement d'elle-même à Dieu. Oh ! mes filles, que vous êtes heureuses de souffrir si vous le faites avec amour !

La leçon (qu'il faut apprendre) en cette vie, c'est de faire, aimer et souffrir. C'est notre passe-port de cette vie en l'autre.

Dieu a mis ès mains de notre fidélité la perfection de nos âmes, laquelle ne se trouve qu'au bout de la parfaite mortification de notre nature.

La meilleure et la plus grande pratique de patience que l'on puisse faire en la vie spirituelle, c'est de se supporter soi-même en ses faiblesses et impuissances de volonté, parmi lesquelles la pauvre âme se trouve parfois de faire le bien.

Il y a des âmes qui, pour sentir en elles de bons désirs, croient être des demi-saintes. Dieu nous garde de nous-même ! Il n'y a point de plus dangereux ennemis que l'orgueil et la vanité. L'amour veut des œuvres, et celui qui se termine en des seuls désirs est faux et supposé.

La meilleure pénitence que puissent faire les âmes religieuses, c'est de rompre leur volonté et d'y renoncer. C'est celle que Dieu demande particulièrement des filles de la Visitation, parce que notre vocation nous assujettit en tout, à tant de petites obéissances, à tant de sujétions de ne pouvoir rien faire sans congé. Il faut grandement rompre sa volonté pour pratiquer [314] exactement cette entière dépendance. C'est aussi pour cela que notre Bienheureux Père, qui entendait si bien ce que c'est que la perfection, disait : « Si j'étais céans, je me rendrais si ponctuel et si exact à toutes ces menues et plus petites obéissances, que je croirais ravir, par ce moyen, le Cœur de Dieu. » Certes, l'honneur et le respect que nous devons porter aux sentiments de ce Bienheureux, nous doivent grandement affectionner à ce moyen, qu'il jugeait être capable de ravir le Cœur de notre Dieu.

Ayez acquis toutes les vertus que vous voudrez, si vous ne les conservez par la pratique actuelle, elles périront.

Vivre selon ses passions et inclinations, c'est vivre en bête ; vivre selon la prudence humaine, c'est vivre en philosophe ; mais vivre selon les maximes de l'Évangile, en esprit d'humilité et de mortification, c'est là vivre selon Dieu, ainsi que l'ont fait tous les Saints. Il nous faut ruiner jusqu'à la racine toutes ces petites inclinations de la nature, car tout cela ne sert à rien qu'à l'exercice de la mortification.

Entretien XXVII

SUR LA SIMPLICITÉ ET L'OBÉISSANCE.

Une fille de la Visitation doit avoir une si grande affection à la simplicité, que, si la nature lui dérobait quelque chose en l'y faisant manquer, que la grâce le regagne promptement par une plus sainte et fidèle attention à sa pratique. Pour cela, nous devons marcher continuellement devant Dieu et devant nous-même.

La vraie simplicité, mes filles, consiste à chercher Dieu purement et droitement, et à faire voir notre cœur sur nos lèvres [315] quand nous rendrons compte de notre conscience à nos supérieurs. La simplicité ne philosophe point sur ce que font et disent les autres ; elle n'a point d'autre regard que de chercher purement Dieu et sa volonté et de se détourner fidèlement de toutes les autres choses. Et, certes, c'est un grand indice qu'une âme est bien vide de Dieu, quand elle s'amuse à regarder les actions des autres et à discourir pourquoi on fait ceci et cela.

Il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu que la simplicité ; qui l'a vraiment est parfait. Il ne faut point tant de choses pour la perfection, car il ne faut que vouloir le bien et le faire ; tout gît en cela. Il se trouve peu de personnes parfaitement dénuées, parce que, pour l'être parfaitement, il faut être si dégagé de tout l'intérêt propre en ce qui peut nous provenir, tant de la nature que de la grâce, que, certes, il y a fort peu d'âmes qui veuillent entreprendre et qui se déterminent, à bon escient, à ce total renoncement d'elles-mêmes.

La pauvreté est un grand moyen de perfection, mais peu de personnes peuvent le goûter. Ce n'est pas sans raison que Notre-Seigneur a dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, car celles qui ont l'amour de cette pauvreté, possèdent déjà le royaume de Dieu.

Le fruit de l'amour c'est l'obéissance, car Notre-Seigneur a dit : Celui qui m'aime garde mes paroles. O mon Dieu ! que nous serions heureuses, si nous nous faisions reconnaître, par l'exacte pratique des solides vertus de notre vocation, comme le Fils de Dieu, en ce monde, se fit connaître par les œuvres de sa mission ! La nôtre, c'est la parfaite obéissance. Nous devrions toujours avoir au cœur et à la bouche ce que le prophète Habacuc disait à Daniel : Serviteur de Dieu, prends ce que le Seigneur t'envoie !... Ainsi devrions-nous recevoir de la main de Dieu et de l'obéissance tout ce qui nous est donné, soit en viandes, en habits et en toutes autres choses, prenant tout, comme ordonné de Dieu. [316]

Tout ce qui se fait en religion et qui est ordonné par l'obéissance, pour petite que soit la chose, est d'un grand prix et valeur et doit être regardé et pratiqué d'un œil de dévotion. La vraie dévotion des filles de la Visitation est celle qui les rend ponctuelles et exactes, jusqu'aux moindres choses et plus petites observances qui sont en l'Institut. Toute autre dévotion qui ne nous donne point cette attention est indubitablement fausse.

La perfection d'une religieuse consiste en une véritable et sincère obéissance, rendue indifféremment à toutes sortes de supérieures, pour Dieu, et au parfait anéantissement de soi-même. L'obéissance enrichit (glorifie) Notre-Seigneur, et, quand nous y manquons, nous l'appauvrissons autant qu'il est en nous.

Tout ce qui se fait par la révérence de l'obéissance, est fait pour Dieu ; c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être occupée, ou d'être en repos dans nos cellules, pourvu que nous fassions ce qui nous est ordonné avec la pure intention de plaire à Dieu.

Entretien XXVIII

SUR LA SIMPLICITÉ, LA PAUVRETÉ D'ESPRIT, LA DOUCEUR DE CŒUR, ET SUR L’ACQUISIT10N D'UNE VERTU SOLIDE.

Vous avez lu dans un livre, dites-vous, qu'il faut avoir la simplicité de vie, la pauvreté d'esprit et la douceur de cœur ? Ma chère fille, je ne suis guère docte, c'est pourquoi je ne sais guère comment répondre à votre demande. Si vous dirai-je seulement, qu'à mon avis, la simplicité de vie, c'est d'être simple en ses habits, en sa chambre, en ses meubles, en son manger, [317] en sa conversation, et en tous ses déportements et actions. L'on dit qu'une personne est simple en ses habits, quand on la voit habillée simplement, d'étoffe simple, ou bien sans façon ; de même quand quelqu'un n'a que de simples meubles en son logis, en son lit, en tout le reste, l'on dit qu'il est simplement couché, accommodé. Lorsqu'il ne mange que des viandes simples et communes, l'on dit qu'il est simple en son manger. De même, lorsqu'il est rond, franc, naïf, et véritable en sa conversation, l'on dit qu'il est simple. Pour avoir la simplicité de vie, il faut donc être simple en toutes choses, comme aussi en ses affections, volontés, intentions et prétentions. C'est ici la vraie simplicité, laquelle est fort désirable, et de laquelle nous devons principalement faire profession ; car, pour celle-là, nous la pratiquons, d'autant que nous sommes traitées, couchées et habillées simplement.

Or, quant à la pauvreté d'esprit, c'est un détachement de toutes choses créées, si on les possède. Cette pauvreté d'esprit requiert qu'on n'y loge point son affection, de sorte qu'il faut être pauvre de ces choses d'affection et de volonté, en ayant le cœur détaché et entièrement libre, étant également contente de ne les avoir pas comme de les avoir.

Une autre pauvreté, c'est de les quitter pour l'amour de Dieu, et pour le servir plus parfaitement ; non-seulement il les faut quitter d'effet, mais aussi d'affection. Enfin, la vraie et parfaite pauvreté d'esprit, mes chères filles, c'est de n'avoir rien que Dieu en son esprit. Oh ! que cette pauvreté nous rend grandement riches ! parce qu'ayant ainsi quitté toutes choses et tout ce qui n'est point Dieu, nous venons à posséder les richesses du Ciel et de la terre, qui est Dieu. Soyons donc bien pauvres de cette pauvreté ici, ne cherchant que Dieu, ne voulant que Dieu, ne nous attachant qu'à Dieu. Et nous serons véritablement bienheureuses, et nous posséderons une grande paix et liberté d'esprit.[318]

Pour la douceur de cœur, ma chère fille, c'est un cœur qui ne se ressent de rien et ne s'offense de rien qu'on lui fasse, qui supporte tout, qui endure tout, qui est compatissant et plein de dilection pour le prochain, qui n'a point d'amertume en son cœur. Non, je n'entends point parler du cœur de chair ; mais du cœur de la volonté et partie supérieure de notre âme. Donc les contradictions, persécutions, traverses et difficultés, qui peuvent arriver en un cœur vraiment doux, sont aussitôt émoussées, dès qu'elles approchent de lui. Il y en a, de vrai, qui sont naturellement doux ; de sorte qu'ils ont déjà bien de la besogne faite, et sont bien obligés à Notre-Seigneur, qui leur a donné ce naturel-là ; néanmoins, s'ils ne le divinisent, cela est bien peu de chose, et ils n'auront pas la vertu solide. Les autres, qui n'ont pas le naturel doux, pourront pourtant acquérir cette vertu de douceur de cœur avec la grâce de Dieu.

Notre Bienheureux Père dit qu'il y a deux sortes de voies, par lesquelles Dieu nous donne les vertus. La première, c'est par la grâce infuse ; car Notre-Seigneur tenant toutes les vertus en ses mains, les donne à qui il lui plaît, et rend les âmes parfaites en un instant, comme il est arrivé en saint Paul, en sainte Madeleine, sainte Catherine de Gênes, et autres qui ont été parfaites en un instant ; mais ce sont là des grâces extraordinaires que nous ne devons pas désirer, ni attendre. L'autre voie d'acquérir les vertus est ordinaire. Par la première, Dieu y conduit peu d'âmes ; elles sont rares ; enfin, celles qu'il rend parfaites tout d'un coup ; cela dépend de sa bonté, de son amour, qui lui fait prévenir de ses bénédictions quelques créatures particulières. Nous ne devons pas nous promettre, ni présumer mériter ce bonheur. Mais, pour la voie commune, Notre-Seigneur l'a mise en notre conquête, car c'est par la fidèle correspondance à la grâce que nous y pourrons parvenir ; et Dieu veut donner les autres vertus de cette sorte, puisque tous ces Saints les ont acquises, comme à la pointe de l'épée. [319]

Vous demandez maintenant ce que c'est que vertu solide ? Ma chère fille, c'est de faire toutes ses actions purement pour Dieu, de pratiquer les vertus comme Notre-Seigneur les a pratiquées ; car, en tout ce qu'il a pâti et opéré en la terre, il n'a cherché que la pure gloire de son Père éternel, le salut des créatures, et nullement son intérêt et satisfaction. En tout ce que nous faisons, que l'honneur de Dieu, sa plus grande gloire et son bon plaisir, soient notre seul but. Enfin, la solide vertu est fort constante et persévérante ; car il ne suffit pas d'être humble aujourd'hui, mais il le faut être encore demain et jusqu'à l'extrémité de notre vie.

Vous dites : si l'âme qui a la vertu solide, par exemple, l'humilité, si elle n'a jamais des ressentiments des humiliations qui se présentent ?

Si elle est bien fondée en cette vertu, elle n'en aura pas souvent ; néanmoins, il en peut arriver quelquefois, mais elle se jette incontinent en Dieu, et s'anéantit si fort en sa présence et dans son néant, que cela se dissipe. Notre Bienheureux Père dit qu'il était insensible aux mépris, injures et contrôlements que l'on faisait de ses actions. Oh ! c'est ici où se font les vrais actes d'humilité, de souffrir doucement d'être humiliée, avilie, tenue pour incapable, inutile, qu'on ne fasse point d'état de nous, qu'on censure et contrôle tout ce que nous faisons, à se soumettre à l'obéissance, à chercher le mépris, à se tenir pour la moindre de toutes. S'il est dit dans nos règles que la supérieure se tiendra sous les pieds de toutes, à plus forte raison, les Sœurs se doivent-elles tenir aux pieds les unes des autres. O Dieu ! mes chères filles, qu'il faut bien prendre garde à l'inclination de l'estime et aux pensées de rehaussement pour les étouffer, et s'approfondir à bon escient. Quand il nous vient à l'oraison des pensées et affections d'humilité, à quelle pratique vous les devez rapporter, dites-vous ? À la souplesse, à l'obéissance ; car, ma chère fille, les plus grands actes d'humilité [320] consistent en la soumission ; c'est la pierre de touche pour connaître si la sainteté et l'humilité qui se rencontrent aux âmes est vraie. Ne voyez-vous pas que ce fut la marque assurée que les anciens Pères du désert eurent pour connaître si saint Siméon Stylite était poussé par l'esprit de Dieu, à mener une vie si extraordinaire et inusitée ? La solide vertu donc ne s'attache qu'à Dieu, et consiste à ne vouloir que Dieu, ne dépendre que de Dieu, le servir également, constamment et persévéramment, en quelque état qu'il nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou adversité, en joie ou tristesse, en consolation ou affliction, en santé ou en maladie, en sécheresse ou en suavité.

Entretien XXIX

SUR LA PARFAITE SIMPLICITÉ.

La parfaite simplicité, mes filles, consiste à n'avoir qu'une très-unique prétention en toutes nos actions, qui est de plaire à Dieu en toutes choses. La deuxième pratique de cette vertu qui suit celle-là, c'est de ne voir que la volonté de ce grand Dieu en toutes les choses qui nous arrivent de bien et de mal-par ce moyen, aimant cette volonté adorable, notre âme sera toujours tranquille en tout événement, même dans le retardement de notre perfection, ne laissant pas d'y travailler fidèlement. La troisième pratique de simplicité consiste à découvrir ses défauts sincèrement, sans les ombrager. La quatrième, c'est d'être véritable en ses paroles, ne les multipliant guère, surtout lorsqu'il s'agit de nous justifier. La cinquième, c'est de vivre du jour à la journée, sans prévoyance ni soin de nous-même, mais faire bien à tout moment, ce qui nous est prescrit, selon [321] notre vocation, nous confiant et remettant uniquement à la divine Providence. Si nous employons fidèlement les occasions présentes, soyons certaines qu'il nous en pourvoira de plus grandes de travailler à son divin service, à notre perfection et à sa gloire. Nous ne saurions être vraiment simples et avoir tant de soins de l'avenir. La bonne simplicité rend la personne sans fard et sans réflexion sur ses actions : si elles sont bonnes vous n'avez que faire de les considérer ; si elles sont imparfaites,. votre cœur vous les fera bien voir ; et, si vous vous découvrez bien à ceux qui vous dirigent, ils sauront bien faire ce discernement.

Je trouve que c'est un acte de grande perfection, de se conformer en toutes choses à la communauté, et de ne s'en départir jamais par notre choix, d'autant que c'est un très-bon moyen de s'unir à notre prochain, et comme c'en est un bien excellent pour cacher à nous-même notre perfection. Il se trouve même, dans cette pratique, une certaine simplicité de cœur si parfaite, qu'elle contient toute perfection. Cette sacrée simplicité fait que l'âme ne regarde que Dieu en tout ce qu'elle fait, et se tient toute resserrée dans elle-même pour s'appliquer à la seule fidélité de l'amour de son souverain Bien, par l'observance de sa règle, sans épancher ses désirs à chercher des moyens de faire plus que cela. Elle ne veut pas faire des choses extraordinaires, qui lui pourraient acquérir l'estime des créatures ; mais elle se tient anéantie dans elle-même. Elle n'a pas de grandes satisfactions, parce qu'elle ne fait rien qui contente sa volonté, ni rien de plus que la communauté. Il lui semble qu'elle ne fait rien ; et, de cette manière, sa sainteté est cachée à ses yeux et à sa connaissance. Dieu la voit seule, qui se plaît dans cette divine simplicité par laquelle elle ravit son Cœur, en s'unissant à lui par un amour tout pur, tout simple, et tout fidèle. Elle n'a plus d'attention pour suivre les lumières de son amour-propre ; elle n'écoute plus ses persuasions et ne veut [322] plus voir ses inventions, qui voudraient chercher la propre estime par de grandes entreprises, et par des actions suréminentes qui nous fassent distinguer du commun.

Une telle âme jouit d'une paix toujours tranquille ; elle peut dire qu'elle est libre pour s'élever au-dessus de soi, par la possession de l'union divine. Ainsi, mes filles, ne croyez jamais de faire peu de chose lorsque vous ne faites que suivre le train commun.

AUTRE FRAGMENT SUR LE MÊME SUJET

Mes chères Sœurs, il est vrai, certes, que Dieu attire, quoique diversement, toutes les filles de la Visitation à lui, par une certaine sainte simplicité. Or, cet attrait est bon lorsqu'il apprend à l'âme à ne dépendre que de Dieu, à n'aimer que Dieu, à n'obéir qu'à Dieu, et en des choses de Dieu, et non a nos inclinations. Je dis et le dirai toujours que, lorsque Dieu favorise une âme de cette sacrée simplicité et familiarité avec lui, quand on voit que cela la rend plus humble et observante, on ne l'en doit jamais, ni elle ne s'en doit jamais divertir, pour bon que lui semble les autres voies ; car, quel bien plus désirable ni meilleur, que de se reposer tout en Dieu ? Je dis que c'est la vraie voie et la vraie sainteté de l'âme ; si elle s'en détourne, elle se met en danger de résister à Dieu et le faire retirer d'elle ; et, après, elle aura bien de la peine à retourner à sa place, encore ne sais-je si elle y retournera.

Je ne sais pourquoi le cœur de l'homme est si imbécile : Dieu n'est-il pas le Dieu des cœurs, n'est-ce donc pas à lui de donner l'attrait qu'il sait être le plus convenable ? Oui, mes Sœurs, nos cœurs sont créés pour Dieu et n'ont point de repos qu'ils ne [323] soient en Dieu. Faisons donc notre pouvoir pour les ranger absolument en ce divin centre ; et, quand une fois nous les y trouverons, ne les en détournons jamais, autrement nous serions coupables devant Dieu.

Dieu est le trésor de l'âme pure et fidèle ; quand donc elle a son trésor, qu'elle en jouisse sans désirer autre chose. La perfection des filles de la Visitation doit être fondée sur quatre pierres, autrement leur édifice tombera : la profonde humilité, la candide simplicité, la suave douceur et condescendance, et le total abandonnement d'elles-mêmes entre les bras de la divine Providence et de leur supérieure. Voilà le moyen efficace d'arriver à la perfection de notre sainte vocation.

Entretien XXX

SUR L'EXCELLENCE DE LA PRIÈRE.

Vous faites bien, mes chères filles, de vouloir être instruites sur la prière, et de me demander que je vous en dise un mot : elle est le canal qui unit le cœur d'une religieuse avec celui de Dieu ; la prière attire les eaux du ciel, qui descendent et montent de nous à Dieu, et de Dieu à nous. C'est le premier acte de notre foi ; et, par conséquent, ce que l'Apôtre dit de la foi, que sans elle il est impossible de plaire à Dieu, il faut le dire de la prière. Elle est la voie par laquelle nous demandons à Dieu et à Jésus-Christ, qui est notre unique libérateur, qu'il nous sauve parce que nous ressentons en nous de si grands mouvements d'infirmité, que, s'il ne nous soutenait à tout moment par des grâces nouvelles, nous péririons.

On peut dire, en un certain sens, que tout ce que nous [324] faisons, dans la religion, le manger et le dormir, est une prière, quand nous le faisons simplement dans l'ordre qui nous est prescrit, sans y ajouter ni diminuer rien, par nos caprices et vaines élections ; c'est-à-dire, quand on obéit à toute la règle morte et vivante, aussi bien à la supérieure que nous voyons et qui nous gouverne par ses ordonnances, qu'au Bienheureux qui a fait la règle, et que nous ne voyons pas.

Lorsque le temps de nous mettre devant sa divine Bonté, pour lui parler seul à seul, est arrivé, ce qu'on appelle prière, la seule présence de notre esprit devant le sien, et du sien devant le nôtre, forme la prière, soit que nous y ayons de bonnes pensées et bons sentiments, ou que nous n'en ayons point. Il faut seulement, avec toute simplicité, sans faire aucun violent effort d'esprit, nous tenir devant lui, avec des mouvements d'amour et une attention de toute notre âme, sans nous distraire volontairement ; alors tout le temps que nous sommes à genoux sera tenu pour une prière devant Dieu ; car il aime autant la souffrance humble des pensées vaines et involontaires, qui nous attaquent alors, que les meilleures pensées que nous avons eues en d'autres temps ; car une des plus excellentes prières, c'est le désir amoureux de notre cœur envers Dieu, et la souffrance des choses qui nous déplaisent. Elle se rencontre alors avec la patience qui est la première des vertus, et l'âme qui s'élève ainsi humblement du milieu de ses distractions, doit croire qu'elle a autant prié que si elle n'en eût aucunement souffert. C'est une marque de simplicité et même d'amour de Dieu, que de lui faire nos demandes sans vouloir le contraindre de ne donner qu'autant, et en tant qu'il lui plaira. Il est ravi de l'oraison d'une telle âme si simple, si humble et si soumise à sa volonté, comme nous sommes ravies de voir un pauvre nous demander (l'aumône), sans se troubler du refus que nous lui faisons. En effet, quelque importunité qu'il y apporte, ou, pour mieux dire, quelque longue que soit sa présence devant nous, sans nous [325] regarder qu'avec les yeux baissés, ne sommes-nous pas touchées, lorsqu'il s'en va après le temps qu'il a mis à nous attendre ?

C'est de la simplicité de cette âme qui prie ainsi qu'il faut dire : Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux, c'est-à-dire toutes les bonnes œuvres que tu feras dans la religion, le long de la journée, ensuite d'une telle oraison, seront agréables à celui que tu as prié, et remplies de sa lumière divine, invisible et insensible. Souvent il arrive que lorsque nous pensons avoir la lumière et les grâces, nous ne les avons point, et lorsque nous pensons ne les point avoir, nous les avons ; c'est pourquoi on se met vainement en peine de chercher des lumières dans l'oraison, puisqu'on ne les a pas : l'opération du Saint-Esprit dans l'âme étant toute intérieure et souvent inconnue à l'âme même. C'est assez, ce me semble, d'être ainsi présente devant Dieu et d'agir comme je vous ai dit.

Il n'y a pas longtemps que j'ai écrit à quelqu'un, qu'il faut être comme un vase ouvert et exposé devant Dieu, lorsqu'on le prie, afin qu'il y distille sa grâce peu à peu selon sa volonté, et demeurer presque aussi content de le rapporter chez nous, ce vase vide, que s'il avait été tout rempli. À la fin il arrivera que Dieu y distillera cette eau divine, si on se présente souvent avec cette foi vive, et un entier désintéressement de ce qu'on peut désirer de lui, car souvent on croit qu'on s'en retourne vide, lorsqu'on est rempli de l'Esprit de Dieu, bien qu'on l'ignore.

Le chemin que tient l'Esprit de Dieu, lorsqu'il entre dans nous, est inconnu, puisque l'Écriture dit : On ne sait d'où il vient ni où il va. C'est assez de savoir qu'on l'a reçu, par les effets qu'il produit tous les jours, et qu'on se sente plus forte qu'on n'était, sans savoir comment ni quand cette grâce est venue dans nous. Il est certain qu'elle ne peut être venue que dans l'oraison, et par suite des fréquentes oblations que nous avons faites de notre cœur à Dieu. On ne voit point croître les arbres ni les corps des hommes, quand bien même on les [326] regarderait depuis le matin jusqu'au soir ; mais on est étonné de voir ensuite leur accroissement. Il en est de même des âmes : elles avancent dans la voie de Dieu, bien qu'elles ne s'en aperçoivent pas, pourvu qu'elles soient fidèles à correspondre aux lumières et attraits de la grâce.

Il en est de l'Esprit de Dieu que nous demandons par la prière, comme du Corps de Dieu que le prêtre produit, par la consécration. L'un et l'autre nous est nécessaire et nous a été promis par Jésus-Christ Notre-Seigneur pour la nourriture de nos âmes ; et cependant ni le prêtre, ni nous, lorsque nous communions, et que la foi nous apprend que nous avons reçu le Corps de Jésus-Christ, nous n'en avons d'ordinaire aucun goût ni aucun sentiment ; mais nous le digérons (pour user de ce terme) par la foi, étant certaines sur la parole de Dieu, quoique nous ne l'ayons ni vu, ni senti, ni goûté, qu'il nourrit néanmoins nos âmes, et qu'il produira en elles des effets de lumières et de force, parmi les ténèbres et les sécheresses qu'il a laissées en nous, après l'avoir reçu.

La première de toutes les oraisons et qui est le modèle de toutes les autres, est celle que le prêtre fait à Dieu en lui offrant le sacrifice de la messe, et en changeant le pain matériel de la terre en son Corps glorieux qui est la viande des Anges. Il a plu à la Bonté infinie de nous nourrir de cette substance divine, sous les voiles du pain et du vin, parmi les obscurités et les aridités qui l'accompagnent clans l'Église de la terre, en attendant qu'il nous donne à contempler sa divinité dévoilée dans l'Église du ciel, où elle produira en nous toutes les lumières et les plaisirs qui en sont inséparables.

Après cela, on n'a pas sujet de se plaindre si dans les autres prières particulières, qui sont toutes moindres que celle qui change le pain et le vin au sacré Corps de Jésus-Christ, et produit le grand sacrifice de la messe, il n'y a nul goût, nulle saveur, ni aucune lumière sensible. Le prêtre, même le plus [327] excellent, n'est pas toujours exempt des distractions au moment qu'il consacre le Corps du Fils de Dieu ; et peut-être que nul ne pourrait dire qu'il a goûté sensiblement la substance de cette divine nourriture, en la prenant. Je sais qu'il y a des personnes fort unies à Dieu qui ont prié plusieurs années sans avoir aucune consolation sensible, et qui néanmoins ont toujours paru insensibles dans les plus grandes tentations. Elles étaient si résolues dans les occasions où il s'agissait de servir Dieu et de lui rendre des témoignages de leur obéissance et de leur amour, que rien ne les a pu ébranler, s'estimant heureuses de ne rien recevoir de sensible, et de sentir et souffrir toutes sortes de peines et de travaux pour Dieu.

Entretien XXXI

SUR LE RECUEILLEMENT ET LE PARFAIT ABANDONNEMENT DE SOI-MÊME À DIEU.

Vous voulez toujours que je vous prêche, mes Sœurs, et je ne sais point prêcher ; je viens bien plutôt chercher parmi vous l'aumône d'un peu de ferveur en répondant à vos demandes.

Vous voulez savoir si vous ne devez pas être bien fidèles au saint recueillement ?

Oui, sans doute, ma chère fille ; ce sont nos vieilles leçons que toutes nos Sœurs savent bien, Dieu merci ; mais vous m'en faites la question comme de la chose la plus nécessaire. En effet, c'est la bonne odeur d'une maison religieuse qu'une âme recueillie et unie à Dieu ; toutes ses actions prêchent le recueillement. C'est l'un des plus grands moyens que nous ayons pour nous avancer en la perfection ; car, n'ayez pas peur qu'une âme [328] recueillie tombe en de lourdes fautes ; je dis fréquentes, car tant que nous vivrons, nous en ferons toujours, par-ci par-là -il ne nous en faut pas étonner, puisque même il arrivera quelquefois que Notre-Seigneur permettra qu'une Sœur fort exemplaire et fort recueillie tombe en de grosses fautes, pour la tenir en humilité et abjecte à ses yeux. Une Sœur bien recueillie fera bien et à propos toutes choses, elle sera prompte à l'obéissance, fidèle à tous ses exercices, soigneuse de tout ce qu'elle a en charge, douce et prompte à servir ses Sœurs, zélée et fort désireuse de sa perfection.

Or, le recueillement est un pur don de Dieu qui le donne à qui bon lui semble. Toutefois, il est en quelque façon entre les mains de notre soin et fidélité, de l'acquérir, et il faut un travail soigneux et fidèle, bien que Notre-Seigneur le donne quelquefois à des âmes, par pure grâce, sans qu'elles aient encore rien fait ou peu travaillé de leur part pour arriver à ce bonheur. Nous ne devons pas y prétendre de cette façon extraordinaire, mais travailler de toutes nos forces à acquérir un bien si précieux ; et, quand nous l'aurons obtenu, confesser que c'est par la très-grande libéralité de Dieu, et que toute notre peine a été bien petite pour la poursuite d'un si grand bien qui est pour nous le plus rare, le plus précieux et le plus utile, et qui doit être incessamment notre exercice plus ordinaire. Voilà, ma fille, pour votre demande.

Mais, vous voulez encore que je vous parle de l'attention à la présence de Dieu, d'autant que nous y sommes toujours, mais non pas toujours attentives, ce qui est la cause que nous venons à l'offenser ; notre Bienheureux Père disait : « Si un aveugle est en une salle où le roi est, il fait ses badineries accoutumées, sinon qu'il soit averti que le roi est là ; alors, bien qu'il ne le voie pas, mais parce qu'on lui a dit, ou qu'il l'ait ouï parler, il se tient en respect, attention et révérence. » — Nous sommes, mes filles, en ce misérable monde comme de pauvres aveugles : Dieu nous [329] est toujours présent ; mais, charnelles que nous sommes, parce que nous ne le voyons pas, nous faisons nos badineries et commettons l'iniquité et nos fautes devant lui, et même dans Lui. Cette pensée touchait grandement la Mère Thérèse, quand elle considérait que les pécheurs commettaient leurs abominations dans Dieu. Nous ne voyons pas Notre-Seigneur, mais nous sommes averties par la foi qu'il est présent, en toutes choses, par présence, par essence et par puissance ; de plus, qu'il réside en nos cœurs d'une façon particulière par assistance et par grâce. Mais, hélas ! mon Dieu, nous sommes aveugles, et parce que nous ne vous voyons pas, nous perdons facilement le souvenir de votre divine présence ! Que faire à cela, mes chères filles, sinon vivifier souvent notre foi que Dieu est présent partout, et que rien n'arrive au monde que par l'ordre de sa divine Providence qui régit tout ce monde selon son bon plaisir.

Une âme attentive à celle vérité ne sera jamais en perturbation. Eh bien ! dira-t-elle, je sais que Dieu m'est présent, qu'il est plus dans moi que moi-même ; je sais qu'il gouverne toutes choses, et que son œil a soin de tout. Je sais que rien n'arrive au ciel ni en la terre qu'il ne l'ordonne ou permette. Voilà, si les eaux du lac s'enflent et submergent le monastère, je sais que Dieu m'est présent et qu'il permet cette inondation pour quelque fin qu'il appartient à sa Providence de savoir, pourquoi me troublerai-je ? O Dieu, vous gouvernez les ondes, le ciel et la terre ; si vous voulez que je sois noyée ou brûlée, je m'y conforme de tout mon cœur, sans m'enquérir pourquoi vous le faites ; mais j'adore et révère, en silence d'esprit, tous vos secrets jugements. La peste vient de ravager tout ; cette âme attentive à Dieu dira : Seigneur ! vous êtes avec moi ; vous savez bien me conduire ; si c'est votre volonté que je meure de ce mal, que votre saint Nom soit béni ! j'accepte votre ordonnance (nonobstant toutes les résistances de ma chair), de toutes les forces de mon âme et de l'étendue de mon cœur. Mais, une [330] Sœur que j'aime bien et qui est fort utile au monastère, meurt, j'en pleure un peu, cela ne veut rien dire, c'est la nature, l'inclination et la compassion, et une certaine condition de l'esprit humain qu'il est impossible d'empêcher ; puis l'Écriture dit : Pleure un peu sur ton frère trépassé ; car, nonobstant mes larmes, ennuis et soupirs, l'âme, en la supérieure partie, demeure coite et tranquille auprès de Dieu, toute soumise à sa volonté.

Qui donnait cette grande douceur et égalité à notre Bienheureux Père ? C'était l'attention à cette divine présence qui lui faisait tout recevoir avec paix et tranquillité de cœur ; c'était qu'il recevait ces choses-là comme si Notre-Seigneur l'eût regardé, et que, de sa propre main, il les lui eût données ; si que, lorsqu'on lui disait de fâcheuses nouvelles, il n'en était point ému, parce que, étant attentif à Dieu, il ne pouvait rien refuser de tout ce que lui présentait cette main adorable. Si on lui apportait la nouvelle de la mort de quelqu'un de ses parents ou amis, aussitôt il regardait cet événement en la volonté de Dieu et s'y conformait soudain, disant : Seigneur, je me tais et je n'ouvre point la bouche, parce que c'est vous qui avez fait cela. Lui imposait-on des blâmes, lui faisait-on tort, lui disait-on des injures, il supportait tout cela patiemment, regardant le tout en Dieu ; après, on le voyait avec la même sérénité de visage et autant de tranquillité. Pour moi, je l'admirai à la mort de madame sa Mère, qu'il aimait uniquement ; il reçut cette perte avec une résignation digne de lui, et m'écrivit : « Parce que le Seigneur l'a fait, je me suis tu et n'ai pas ouvert la bouche pour dire un seul mot ; car c'est la main paternelle de notre Dieu qui a donné ce coup ! » Voilà, mes chères filles, les fruits de la présence de Dieu ; et, en somme, c'est par là que s'acquièrent les solides vertus.

Je pensais l'autre jour, que l'un des désirs les plus pressants que je pouvais avoir était de voir nos Sœurs travailler fortement [331] pour l'acquisition des solides vertus. Il n'y a point pour cela de plus grands moyens que le saint recueillement et l'attention à Dieu, voire, il n'y en a point d'autre, au moins pour qui voudra de la vraie vertu ; car, pour certaines vertus apparentes, nous n'en voudrions point céans, et ce n'est pas de celles-là dont je parle, ains de celles que notre Bienheureux Père nous a enseignées.

Or sus, je parle toujours, et nos Sœurs ne disent mot. Dites-moi quelque chose, mes chères filles, que j'apprenne aussi un peu de vos bons sentiments, que Dieu veuille bénir.

Entretien XXXII

SUR TROIS MANIÈRES DE FAIRE L'ORAISON ET SUR LA SIMPLICITÉ.

Mes chères filles, pour nous bien disposer à faire l'oraison, il nous faut faire souvent des retours de notre esprit à Dieu, considérant sa bonté, son amour, sa grandeur et majesté infinie, nous tenant dans un profond respect en sa divine présence. Il faut bien préparer ses points à méditer.

Il y a trois façons de faire l'oraison :

La première se fait en nous servant de l'imagination, nous représentant le divin Jésus en la crèche, entre les bras de sa sainte Mère et du grand saint Joseph ; le regardant entre un bœuf et un âne ; puis voir comme sa divine Mère l'expose dans la crèche, puis comme elle le reprend pour lui donner son lait virginal, et nourrir ce Fils qui est son Créateur et son Dieu. Mais il ne faut pas se bander l'esprit à vouloir, sur tout ceci, faire des imaginations particulières, nous voulant figurer comme ce sacré Poupon avait les yeux et comme sa bouche était faite ; [332] ains nous représenter tout simplement le mystère. Cette façon de méditer est bonne pour celles qui ont encore l'esprit plein des pensées du monde, afin que l'imagination, étant remplie de ces objets, rechasse toute autre pensée.

La deuxième façon, c'est de nous servir de la considération, nous représentant les vertus que Notre-Seigneur a pratiquées : son humilité, sa patience, sa douceur, sa charité à l'endroit de ses ennemis, et ainsi des autres. En ces considérations, notre volonté se sentira toute émue en Dieu et produira de fortes affections, desquelles nous devons tirer des résolutions pour la pratique de chaque jour, tâchant toujours de battre sur les passions et inclinations par lesquelles nous sommes le plus sujettes à faillir.

La troisième façon, c'est de nous entretenir simplement en la présence de Dieu, le regardant des yeux de la foi en quelque mystère, nous entretenant avec lui par des paroles pleines de confiance, cœur à cœur, mais si secrètement, comme si nous ne voulions pas que notre bon Ange le sût. Lorsque vous vous trouverez sèche, qu'il vous semblera que vous ne pourrez pas dire une seule parole, ne laissez pas de lui parler, et dites : « Seigneur, je suis une pauvre terre sèche, sans eau ; donnez à ce pauvre cœur votre grâce ! » Puis demeurez en respect en sa présence, sans jamais vous troubler ni inquiéter pour aucune sécheresse qui puisse arriver. Cette manière d'oraison est plus sujette à distraction que celle de la considération, et si nous nous rendons bien fidèles, Notre-Seigneur donnera celle de l'union de notre âme avec Lui. Que chacune suive le chemin auquel elle est attirée.

Ces trois sortes d'oraisons sont très-bonnes ; que donc celles qui sont attirées à l'imagination la suivent, et de même celles qui le sont à la considération et à la simplicité de la présence de Dieu ; mais, néanmoins, pour cette troisième sorte, il faut bien se garder de s,'y porter de soi-même, si Dieu ne nous y [333] attire. Que si quelqu'une était attirée à quelque chose d'extraordinaire, elle le doit dire à la supérieure, et puis faire ce qu'elle lui dira.

Votre demande n'est pas hors de propos, ma chère fille ; il peut bien arriver qu'une personne soit si contente qu'elle ne pense pas à s'humilier ; mais il arrivera que Dieu retirera la consolation, et alors il faudra que l'âme s'humilie ; mais de quoi faudra-t-il qu'elle s'humilie ? De ce qu'elle ne s'est pas humiliée, et Dieu permettra qu'elle commette des grands manquements pour la faire rentrer en soi.

Il est requis d'être grandement simple en toutes choses, et marcher à la bonne foi, sans jamais réfléchir en quoi on nous emploie, ni sur ce que l'on dira ou pensera si nous faisions telle chose ou en disions une telle ; mais, aller, dis-je, simplement et ne regarder que le bon plaisir de Dieu en tout et incessamment, soit qu'on nous emploie aux offices bas ou aux grands, à quelque chose qui nous mortifie, comme à quelque chose qui nous récrée, penser que nous devons être satisfaits de tout, en tout et partout, parce qu'en tout et partout nous pouvons avoir Dieu et trouver Dieu. J'ose vous promettre que si vous êtes bien fidèles à cette simplicité, ne cherchant jamais que Dieu en quoi que vous fassiez ou que vous souffriez, vous acquerrez en six mois la paix du cœur, ce don si désirable, si aimable, et si fort profitable à nos âmes.

Oui, mes filles, allez au réfectoire pour Dieu, comme vous allez à l'Office pour son amour et pour le louer, dressant votre intention de vouloir le glorifier, autant dans une action comme dans l'autre, parce que vous allez à toutes deux par obéissance et pour accomplir son bon plaisir.

Voici ce qui m'est tombé en mains, tenant nos constitutions, les ouvrant et serrant : « Quelles soient humbles, douces, cordiales et franches entre elles. » Il faut donc être grandement cordiales et franches, nous communiquant nos petits avantages [334] spirituels en la manière que j'ai dit ailleurs, avouer que nous sommes dans l'état d'une douce et sainte consolation, lorsqu'on nous le demande ; ou bien dire tout simplement que nous sommes en sécheresse, mais que nous faisons comme on nous a appris, n'ayant pu avoir l'oraison de jouissance, nous avons fait celle de patience ; ou bien encore, confesser librement qu'un point de la prédication ou de la lecture de table nous a bien touché le cœur, et ainsi être comme de petits enfants les unes avec les autres. Voyez-vous les petits enfants, lorsqu'ils ont à faire quelque chose, comme ils s'appellent l'un après l'autre ? Oui, mes chères novices, il faut être ainsi, ne le ferez-vous pas, et toutes nos professes aussi ? Agissez avec la même simplicité et confiance envers Notre-Seigneur qu'un saint religieux qui cachait le saint Enfant Jésus lorsqu'il ne lui accordait pas ce qu'il désirait, et ne le sortait qu'il n'eût obtenu la grâce qu'il en désirait.

Entretien XXXIII

SUR L'ORAISON ET LA MORTIFICATION.

Mon Dieu ! je n'ai point d'autre dessein ni désir, sinon que l'on se tienne coi et tranquille auprès de Notre-Seigneur pendant l'oraison, et que celles qui commencent à la faire se servent de l'imagination, parce que, ordinairement, elles ont l'esprit rempli du monde, de leurs parents et autres vanités. Quand elles méditent les mystères de la Passion, qu'elles impriment vivement en leur esprit les tourments que Notre-Seigneur a soufferts pour nous ; comme, par exemple : quand elles considèrent la flagellation, il faut qu'elles se représentent le mystère [335] comme si elles étaient au lieu même ; par cette imagination, bien empreinte en leur esprit, elles en arracheront les peines et les soucis des choses de la ferre.

Mais quand les âmes commencent à s'avancer, on les doit conduire avec une vérité plus grande, qui est que le Seigneur ne souffre plus, mais qu'il a souffert, leur faire dire des paroles sur ce qu'il a pâti pour l'amour de nous, et demeurer en cette simple pensée. Mais, si Dieu nous occupait au commencement de l'oraison, il n'est pas besoin d'aller chercher notre point, ains il se faut tenir simplement auprès de lui sans tant faire travailler l'imagination, ni faire de grands discours, car, pour l'ordinaire, cela empêche de tirer de bonnes affections, ce qui est pourtant la vraie oraison ; en somme, les considérations ne se font que pour émouvoir notre affection. Or, il se trouve quelquefois que l'âme s'occupe sur quelques-uns des attributs divins, comme, par exemple : de la grandeur, de la bonté et de la puissance, et ainsi des autres ; il faut avoir soin de marcher en cette voie, tandis que Dieu y appelle. Mais, lorsqu'il soustrait cette vue simple et amoureuse, l'âme se trouve toute refroidie et avec des oppressions de cœur ; il faut alors qu'elle ouvre la porte aux paroles d'amour et de soumission, et d'autrefois, d'adoration et d'acquiescement à sa divine volonté. Quand nous méditons la flagellation, et que nous voyons Notre-Seigneur souffrir ce cruel supplice, il faut dire : « O mon Seigneur ! comment avez-vous pu vous abaisser à souffrir ces coups de fouet ?... » Puis, si vous sentez votre affection émue à cette seule parole, il se faut arrêter là ; et, après, quand l'affection est passée, il en faut dire d'autres, toujours selon l'attrait.

Il y a des âmes qui vont avec tant d'empressement et d'avidité à l'oraison, que c'est un grand plaisir de les voir ; elles s'échauffent tellement ès discours, qu'elles ne se donnent pas quasi le temps de respirer. Elles disent avec tant d'affection : « Hé ! Seigneur !.. » qu'il semble qu'elles se veulent fondre et [336] anéantir devant Lui. Il ne faut pas faire cela, mais faire l'oraison avec beaucoup de tranquillité et douceur. Quand nous y entrons il faut se prosterner en esprit d'humilité devant Notre-Seigneur, prendre notre point doucement, jusqu'à ce que notre affection soit émue ; et ne se faut jamais étonner, si nous n'avons pas de sentiments en l'oraison, car ce n'est pas ce que Dieu demande de nous ; mais, oui bien, que nous soyons douces, tranquilles et humbles. Si donc, au sortir de l'oraison, nous ne sentons point d'affection, il faut dire à Notre-Seigneur : « Il est vrai, ô mon Dieu ! que je ne sens point d'affection, si ne laisserai-je point d'être grandement douce parmi nos Sœurs »,... et sortir de l'oraison avec cette affection de douceur ; et, ainsi faisant, bien que nous n'ayons point de consolation en l'oraison, nous ne laisserons pas d'être fort douces et tranquilles. Il faut parler à Notre-Seigneur fort familièrement, cœur à cœur, et si doucement que notre bon Ange ne l'entende pas.

Dites-vous, ma fille, quand vous avez fait quelques manquements, s'il serait bon d'y pensera l'oraison pour vous en humilier ? Oui, vous le pouvez faire, mais cela très-simplement ; car, si vous vouliez regarder par le menu vos manquements et les personnes contre qui vous les avez commis, il serait en danger qu'au lieu de parler à Dieu, vous parlassiez aux créatures, et cela vous distrairait. Il suffit de lui dire : « Hé ! Seigneur ! vous savez ma misère » !... puis s'arrêter là, car il la sait prou, sans que nous la lui représentions par le menu.

Vous dites, ma chère fille, s'il ne faut pas écouter parler Notre-Seigneur dans notre cœur ? O Jésus ! oui, je vous le conseille ; et, après que vous aurez un peu discouru sur votre point, il faut l'écouter, car c'est par là qu'il vous donnera de bons désirs de le servir.

Si on faisait l'oraison, dites-vous, ma fille, sans savoir ce qu'on y fait et les affections que l'on y a ? O dà ! il ne faut pas faire comme cela, nous perdrions le temps inutilement. Nous [337] devons toujours savoir à quoi nous nous sommes occupées, et quelles affections Dieu nous y a données, au moins en la volonté, car il ne faut jamais s'arrêter au sentiment. Nous ne devons jamais sortir de l'oraison sans faire de bonnes et efficaces résolutions, c'est-à-dire qu'il faut qu'elles produisent des œuvres, car, autrement, il ne nous servirait de rien d'en faire.

Il faut que vous sachiez, mes chères filles, que l'oraison doit être tellement suivie de la mortification, qu'en même temps que nous avançons en l'oraison, nous avancions à la mortification ; et, du même pas que nous y irons, aussi avancerons-nous à l'oraison ; j'en reviens toujours là. Il faut que la mortification soit la planche pour entrer à l'oraison ; quoique ce soit à l'oraison où nous recevons de bonnes inspirations, c'est toujours par le moyen de la mortification que cela nous arrive. Nous devons être telles hors de l'oraison, que nous désirerions être pendant icelle. Il faut avoir grand soin, parmi la journée, de tenir notre esprit en Dieu, de le vider de toute inutilité, surtout de ce dont nous n'avons que faire, parce que, quand nous le laissons se dissiper, nous le rendons inhabile d'être uni à Dieu et de faire l'oraison.

Je vous conseille fort, mes chères filles, l'oraison cordiale, c'est-à-dire qui ne se fait point de l'entendement, ains du cœur. Elle se pratique en cette sorte : quand nous sommes abaissées devant Dieu et mises en sa présence, ne forçons point notre cerveau pour faire des considérations ; mais servons-nous de nos affections, les excitant autant qu'il nous sera possible ; et, quand nous ne pouvons pas les exciter par des paroles intérieures, nous nous devons servir des vocales, comme celles-ci : Je vous rends grâce, ô mon Dieu ! de ce que votre bonté permet que je sois ici, devant votre face, moi qui ne suis qu'un néant. Une autre fois : O mon Seigneur ! faites-moi la grâce d'apprendre à vous parler, car je préfère ce bonheur à tout autre. [338] Enfin, pour l'oraison, il y faut aller avec beaucoup de simplicité ; mais, pour celles qui prennent Notre-Seigneur au Jardin des Olives, et le mènent jusqu'au Calvaire ; je leur conseille de s'arrêter, parce qu'elles font bien du chemin en peu de temps et vont trop vite.

Or, pour l'imagination, elle est bonne pour les âmes embarrassées ; c'est un bon moyen de les divertir de cet embarras et des choses inutiles. Il y en a qui ne peuvent rien faire à l'oraison que de se tenir avec un grand honneur et respect devant Dieu, et cette oraison est bonne ; d'autres ont mille sortes de pensées et sentiments mauvais ; cela est pâtir et souffrir, et ne laisse pas d'être une oraison. D'autres encore ont beaucoup de distractions ; il faut qu'elles aient bonne patience ; et, pourvu que la volonté n'y soit point, l'oraison ne laisse pas d'être bonne. Enfin, il y en a d'autres qui vont à l'oraison et trouvent Notre-Seigneur comme elles veulent, et font tout ce qu'elles désirent avec lui ; cela est l'oraison de repos, où il y a plus à jouir qu'à souffrir. Celles qui sont lâches à l'oraison prennent leur ruine par la racine ; certes, il faut avoir un soin tout particulier pour combattre la lâcheté, car elle porte un grand préjudice à l'âme. Être fille d'oraison, c'est beaucoup l'aimer, être fidèle à s'y préparer, être grandement ponctuelle à observer toutes les circonstances qu'il faut pour la bien faire, être fidèle à rejeter toutes les distractions qui nous y arrivent. Voilà ce que c'est qu'être fille d'oraison. [339]

Entretien XXXIV

SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR ET L'ORAISON.

Nous allons célébrer de grandes fêtes. Nous allons faire commémoration de la Passion du Sauveur ; tâchons de nous y préparer par une grande pureté de cœur. Dieu a envoyé le trésor du grand jubilé à son peuple, faisons notre possible pour le bien gagner selon son bon plaisir. Regardons notre Sauveur dans l'excès de ses souffrances et dans l'excès de son amour ; tenons nos cœurs toujours là dedans, afin que ce divin Époux leur communique et leur donne force pour souffrir les choses que sa main adorable leur enverra. Mais, hélas ! toutes nos souffrances ne sont que des vétilles auprès de celles du Sauveur ; aussi, sa paternelle bonté voit bien la faiblesse de nos épaules, qui ne peuvent pas porter de plus grands faix, en quoi nous avons grand sujet de nous humilier, de voir notre Seigneur et Maître, qui souffre tant et endure tant pour notre amour, et nous ne pouvons comme rien faire pour lui. Nous le verrons, cette sainte semaine prochaine, sur l'arbre de la croix, consumé pour notre amour, ouvrir toutes ses veines, et donner tout son sang pour nous laver, ouvrir son Cœur pour nous y loger, incliner la tête pour nous baiser d'un baiser de paix, de grâce et de vie éternelle. Enfin nous le verrons, comme un aimant sacré, qui attire à soi toutes nos iniquités (pour en porter la peine et les effacer). Il s'est donné tout à nous ; donnons-nous donc tout à lui, et lui rendons grâces des bienfaits qui nous viennent par ses douleurs. Faisons profit des moyens qu'il nous présente pour commencer tout de bon à batailler sous l'étendard de la sainte croix. Faisons, pendant nos solitudes, de bonnes et fermes résolutions pour notre amendement, et sa bonté nous bénira. C'est une bonne finesse pour l'oraison, que la simplicité avec [340] Dieu ; car, par cette voie, l'âme se conforme et se rend semblable, en quelque façon, à son Dieu, qui est un esprit fort pur, très-saint et très-simple. Bienheureuses sont les âmes qui se laissent entièrement conduire à l'attrait de Dieu, le suivant en simplicité de cœur, retranchant à leur esprit toute curiosité, multiplicité, réplique, distinction ou désirs de se voir soi-même, suivant fidèlement et en simplicité de cœur leur attrait. Mais, c'est un grand malheur, que bien souvent nous voulons spéculer, et Dieu veut que nous ne fassions qu'aimer sa souveraine Bonté, nous laissant simplement et entièrement comme un pauvre petit enfant tout nu entre les bras et sur le sein de sa très-chère mère.

Ma fille, quand les distractions sont importunes et ne s'en vont point, quoique vous les repoussiez, il faut alors faire l'oraison de patience et dire humblement notre Pater, ou quelques paroles amoureuses, comme : Mon bon Seigneur ! vous êtes le seul appui de mon âme, vous êtes ma quiétude, ma consolation et mon unique repos ; encore que je cesserai de vivre, je ne cesserai point pourtant de vous aimer, moyennant votre sainte grâce. Il faut ainsi exciter son cœur, sans attendre que Dieu nous mette le lait ou le miel en la bouche, pour parler à sa Bonté, car il veut que nous nous aidions nous-même. Quand l'âme est si fort accablée qu'elle ne sait presque où se mettre, ni quelle mine tenir, et cela, non tant pour les pensées volages que pour une rude et âpre sécheresse qui lui ôte quasi tout pouvoir d'agir, alors Dieu la fait souffrir d'une manière bien plus haute ; elle doit faire l'oraison de révérence, de soumission et souffrance, de conformité, de pauvreté d'esprit, se tenant devant Dieu comme une pauvre devant son souverain libérateur. Je suis, ô mon Seigneur ! doit-elle dire, une terre sèche, toute hâlée et crevassée par la véhémence de la bise et du froid ; mais, vous le voyez, je ne vous demande plus rien, vous m'enverrez, quand il vous plaira, et la rosée et la chaleur. [341]

Il ne faut jamais aller dire à ces Pères de religion, à qui l'on parle quelquefois : Je ne fais rien en l'oraison ; car celles qui sont conduites par cette voie d'amoureuse simplicité, ne font rien en agissant, mais elles font bien en jouissant. Lorsque Dieu tire l’âme pour la faire reposer sur son sein amoureux, il ne la faut jamais divertir de là, et ceux qui le font ne savent pas le dommage qu'ils portent à cette âme et le déplaisir qu'ils font à Dieu. Oh ! tous ceux qui sont à genoux ne font pas l'oraison ! Il faut avoir l'esprit bien pur et dénué de tout ce qui n'est pas Dieu pour faire une bonne oraison. L'arrêt de l'esprit en Dieu est la plus utile occupation que les filles de la Visitation puissent avoir. Elles ne se doivent point soucier des considérations, conceptions, imaginations et spéculations des autres, bien qu'elles les doivent honorer comme des choses de Dieu et qui conduisent à Dieu même ; il leur doit suffire d'être avec Dieu en la simplicité de leur cœur. Je ne blâme point celles qui considèrent, au contraire, je vous dis souvent, mes très-chères Sœurs, qu'il nous arrive de grands maux faute de considérer nos obligations, ce que Dieu a fait pour nous ; mais, ce que je blâme, ce sont les âmes que Dieu attire à lui, par une grande simplicité, lesquelles, néanmoins, ne se peuvent tenir là, ains veulent toujours quelque autre chose. Et d'autres aussi, qui ont l'esprit subtil et qui s'efforcent de faire, en leurs méditations, des recherches, lesquelles ne sont pas moins curieuses qu'inutiles. Les considérations que je loue, c'est de considérer que Notre-Seigneur est mort pour nous, qu'il nous prépare son éternité, qu'il est avec les hommes, au Très-Saint Sacrement, jusqu'à la consommation des siècles : les quatre fins de l'homme, l'excellence des vertus et de la vie religieuse, de la vanité du monde, tout cela porte coup.

Les considérations que je blâme dans les filles de la Visitation, et dont je n'aime pas qu'on se serve en l'oraison, c'est, par exemple, considérer comme l'étoile conduisit les trois Rois [342] pour adorer l'Enfant Jésus, vouloir penser ce que c'est qu'étoile, en quel ciel elles sont colloquées, d'où elles tirent leur lumière, si elles ont un mouvement local, ou si elles sont immobiles, de quelle grandeur elles sont, si celle qui conduisit les Mages était naturelle ou miraculeuse, et semblables. Quelques âmes pourraient penser utilement à cela pendant le silence, pour en tirer de bonnes et dévotes conceptions ; mais, pour l'oraison, mes chères Sœurs, n'employons pas si mal notre temps, ne parlons point avec les étoiles ; faisons plutôt quelque acte d'action de grâce au Père éternel de ce que toutes choses : le ciel, la terre, les étoiles, et toutes les créatures, honorent et servent son adorable fils Jésus. Puis, suivons l'étoile de l'inspiration et attrait divin qui nous appelle à la crèche, et allons-y adorer et aimer l'Enfant Jésus et nous offrir à lui. Toutes ces imaginations à l'oraison sont bonnes, et nécessaires aux grands esprits qui s'emploient à l'étude et prédication ; mais, à nous autres, petites femmelettes, il nous faut peu de science et beaucoup de simplicité, d'humilité et d'amour.

Il ne faut pas tant mettre de peine à se défaire de ses imperfections, qu'à acquérir et établir en son cœur les solides vertus : la profonde humilité, la douceur et simplicité, le support du prochain, le respect cordial. C'est une excellente pratique d'aller à Dieu par actions de grâces du bien que nous faisons, et le faire avec une douce confusion ; et, quand on a quelques difficultés, il est toujours mieux d'aller à Dieu tout simplement.

Ma chère Sœur, toute bonne oraison est celle qui se produit et se conserve par la mortification ; j'aimerais mieux une fille qui irait par le chemin ordinaire des considérations et qui serait bien fidèle à l'observance, qu'une autre qui serait ravie vingt fois le jour, et qui ne s'adonnerait pas tant à l'obéissance ni à la mortification d'elle-même. L'on ne peut pas beaucoup dire de l'oraison, en commun, d'autant que chacune a son attrait particulier ; toutefois, on peut dire ceci, qu'il ne se faut pas [343] arrêter aux goûts, ni sentiments qui se reçoivent, si l'on n'en tire ces trois fruits : la mortification et remise entière de soi-même entre les mains de Dieu et de l'obéissance, la profonde humilité, et la sainte simplicité. Celle qui voit qu'elle tire ces trois fruits avec la bonne observance de ce qu'elle a vu, qu'elle suive son chemin, il est bon, et elle n'en demeurera pas là, ains ira toujours croissant si elle est fidèle à correspondre à Dieu.

L'on voit quelquefois des âmes qui voudraient toujours être unies à Dieu ; mais sont-elles humbles et simples ? si on les contrarie, le supportent-elles patiemment ? sont-elles indifférentes à quoi on les emploie ? Certes, si cela n'est, je leur conseille de tout mon cœur de se désabuser ; car, tout recueillement qui ne produit pas ce fruit est amusement de l'amour-propre, consolation provenant de la nature ou du malin esprit. L'on en voit aussi qui ont un grand attrait à l'oraison, et sont fort attirées à l'humilité et simplicité avec Dieu ; pour connaître si leur union est bonne, il faut les faire sortir de l'oraison, leur faire faire quelque chose que l'on sait qui leur répugne puissamment, leur donner quelque obéissance âpre, rude et difficile ou leur faire quelque forte humiliation. Si elles supportent cela humblement, doucement et sans dire mot, certes, il les faut laisser marcher, car elles vont bien ; si, au contraire, elles murmurent, ou font des répliques volontaires (car par soudaineté elles pourraient bien dire quelque mot ou faire quelque action où il n'y aurait pas grand mal), mais si cela continue et qu'elles fassent ce qu'on leur enjoint avec chagrin, certes, elles sont unies, non avec Dieu, mais avec elles-mêmes ; enfin, l'on connaît l'ouvrier à la besogne. Il faut recevoir les goûts quand Dieu nous les donne, nous humiliant beaucoup, et nous anéantissant en notre misère ; et, au partir de là, en jouir en simplicité, et en tirer fidèlement les fruits pour les rendre au Seigneur, qui ne nous donne ces talents à autre fin.

Ma fille, il advient quelquefois que l'on va à l'oraison après [344] avoir été tout le jour dissipée et sans recueillement ; ce n'est pas merveille si l'on y est distraite, car on le mérite bien : on suit ses inclinations, on est revêche à l'obéissance ; on n'est ni douce, ni condescendante envers le prochain, et l'on va hardiment à l'oraison pour se tenir unie à Dieu, et avoir des consolations et douceurs : si l'on trouve la porte fermée, la pièce est bien mise. La perfection ne consiste point aux goûts et sentiments, mais en une entière mortification et à avoir une résolution ferme et invariable d'être toute à Dieu, ayant un courage de longue haleine, c'est-à-dire une généreuse persévérance à se mortifier et à se surmonter, renonçant à tout, sans relâche : il est impossible d'être parfaite sans cela. Nous vivons trop et nous arrêtons trop aux sentiments, qui ne sont pas pourtant le plus précieux.

O Dieu ! que la simplicité est admirable, et qu'une âme qui marche simplement, marche assurément ! Quand il semble que tout est perdu, que tout est renversé sens dessus dessous, c'est alors qu'il faut, comme Abraham, espérer contre l'espérance, et se confier que Dieu pourvoira et aura soin de tout, et demeurer ainsi en paix et en repos dans la douce Providence de Dieu.

Nous ne vivons pas assez selon les vérités de la foi, nous ne sommes pas assez généreuses ; nous faisons les enfants et les peureuses ; de quoi, je vous prie, avoir peur ? La foi nous enseigne que rien n'arrive sans la permission de Dieu, et qu'il a soin de tous, plus que les pères de leurs enfants. Il a dit : Quand bien même la mère oublierait son enfant, je ne vous oublierai point. Si nous vivions selon cette vérité, comment est-ce que nous aurions peur de quelque chose ? Eh bien ! si nous voyons un fantôme, ne faut-il pas le souffrir ? Nous tuera-t-il sans la permission de Dieu ? Nenni. — Et puis, nous autres, mes chères filles, nous devons être tellement abandonnées à la volonté de Dieu, en tous les événements, que [345] nous devons toujours acquiescer de bon cœur à tout ce qu'elle permet, tellement que si Dieu voulait qu'un esprit fût jour et nuit après nous, et que nous mourussions, ou devinssions folles de peur, nous le devons aussi vouloir sans résistance. Je sais bien que la partie inférieure frissonne, et qu'elle nous remplit de crainte ; mais il faut bien faire valoir la raison, nous tranquillisant en la divine volonté. Bienheureuse est l'âme de qui Dieu prend soin, car elle fera un grand chemin ; et, pour cela, il lui donnera de grandes occasions de s'avancer, de la générosité à les entreprendre, comme aussi la fidélité pour les poursuivre, et une grâce spéciale pour persévérer ; mais pendant que Dieu ne nous conduit pas de la sorte, faisons notre besogne, je veux dire, tâchons de prendre l'esprit de la règle qui est caché sous l'écorce. Pour l'acquérir, tenons-nous au pied de la lettre, dans nos observances, et croyez que cela est ce que Dieu veut de vous.

Les filles de la Visitation doivent beaucoup penser à Dieu, peu à elles-mêmes, et point du tout au monde. Marcher en la présence de Dieu, c'est marcher dans les sentiers de son bon plaisir, et non par la voie de la chair, de l'esprit humain et de l'amour-propre, dans l'estime de soi-même, de son jugement et volonté, mais dans la voie de la divine volonté, perdant leur intérêt, jugement et volonté propres, dans la volonté de Dieu.

La sainte crainte de Dieu dans une âme est un indice des plus certains du salut éternel, et que l'on est dans la prescience de Dieu pour être des élus. Toutes les actions du juste louent Dieu ; au contraire, toutes les propres volontés, convoitises, l'offensent et le déshonorent, et toutes les mortifications et pratiques des vertus l'honorent. Oh ! que grande et désirable est la gloire que Dieu donne aux bons, et que grande et redoutable est la peine qu'il donne aux méchants !

Dieu donne quelquefois des insinuations à l'âme, lui faisant connaître quelque vérité, comme quand une personne parle à [346] une autre, à laquelle il veut bien imprimer ce qu'il désire qu'elle sache ; ainsi, Dieu insinue par ses lumières, une claire connaissance de ce qu'il veut nous faire savoir, laquelle demeure incomparablement mieux en l'esprit qu'une autre connaissance acquise par plusieurs discours ou considérations de l'entendement. Insinuer, c'est donc faire voir son désir, éclaircir un doute, ou bien enseigner à l'âme quelque chose qu'elle ne savait pas ; cela étant un don de Dieu est grandement profitable à l'âme, et lui sert plus que beaucoup de raisons que les créatures ou son propre esprit lui pourraient faire apercevoir.

Une personne à laquelle Dieu fait des grâces à l'oraison doit prendre garde de les accompagner de la vraie mortification et de l'humilité, car c'est pour cela principalement que Dieu les donne ; si elle ne le fait pas, ces grâces ne dureront pas, ou ce ne sont que des illusions. Nous n'entendons pas ce que c'est que l'essence de la vraie oraison, qui n'est autre que d'être toujours prête à recevoir toutes sortes d'obéissances, et tenir notre âme unie à la volonté de Dieu, autant qu'il nous est possible. Voilà en quoi consiste la vraie oraison, et non pas à être toujours en un coin, en douceur et bien recueillie ; ce n'est pas cela que Notre-Seigneur regarde, mais le cœur, et si nous sommes prêtes à laisser faire tout ce que l'on voudra de nous. L'âme qui peut dire en vérité qu'elle est toujours disposée à tout ce qu'on voudra et à ce qu'on lui commandera, peut dire aussi en vérité qu'elle est toujours en oraison. Il ne faut pas toujours être à genoux pour faire l'oraison, on la peut faire en pétrissant, en balayant. Pour moi, j'ai plus de consolation à voir une Sœur faire une pratique d'exactitude à l'obéissance, que si je la voyais ravie et être moins observante.

Il est impossible qu'une âme vraiment humble croie les louanges et le bien qu'on dit d'elle, parce que la lumière de Dieu lui fait connaître l'excellence des vertus ; et plus elle s'avance, plus elle voit la pureté que doivent avoir les âmes qui [347] tendent à la perfection, si bien que les moindres impuretés (imperfections) lui paraissent fort grandes ; et lorsque l'Esprit-Saint retire la lumière qu'il lui donne et les secours sensibles, elle ne voit en soi qu'imperfections et misères.

Être fille de la Visitation, c'est mépriser l'honneur et estimer le mépris, non un mépris recherché et désigné, mais humblement accepté quand Dieu l'envoie ou le permet.

Entretien XXXV

SUR LA PATIENCE À SUPPORTER LES DÉLAISSEMENTS À L’ORAISON.

Il faut souvent user de cette pratique d'abnégation intérieure, de demander à Dieu, dans tous nos exercices, la parfaite nudité ; mais quand il nous arrivera quelque autre trait d'amour, d'union avec Dieu, de confiance en sa bonté, il faut s'y bien exercer, en user fidèlement, sans les troubler ou interrompre pour vouloir pratiquer l'abnégation. Tout ce que doivent prétendre celles qui commencent à s'adonner à l'oraison, doit être de travailler a se résoudre et disposer, par tous les efforts d'esprit et de cœur imaginables, de conformer leur volonté à celle de Dieu, parce qu'en ce point seul consiste la plus haute perfection que l'on puisse obtenir dans la vie spirituelle. Il faut vivre au jour de la journée présente, sans user de prévoyance ni de soin de nous, pour l'avenir ni pour le présent ; faire les choses ainsi qu'elles se présentent, profiter de tout de bonne foi et sans autre égard que de plaire uniquement à Dieu, par les seuls moyens que notre vocation nous fournit, sans user de recherches étrangères.

Il faut que l'âme soit fidèle à donner lieu à la parole de Dieu, si nous voulons qu'elle opère en nous, et que Dieu puisse [348] disposer de nos cœurs selon sa volonté, et afin d'obtenir la grâce que nous-mêmes puissions adhérer à cette volonté adorable.

L'âme qui se trouve encore atteinte et remplie de mille imperfections, est ridicule de prétendre déjà aux goûts divins, aux sacrées consolations ; elle n'a encore acquis les vertus qu'en désir, et voudrait déjà en avoir les plus douces récompenses, que Dieu a coutume de donner à celles qui les possèdent en effet, et par une longue et constante pratique. Devant que de-prétendre aux couronnes et à la gloire, mes filles, il faut embrasser la croix de Notre-Seigneur dans les sécheresses qui nous-arrivent à l'oraison. Ce doit être notre premier exercice, et celle qui souffre le plus est la plus heureuse. Vous devez avoir l'âme constamment occupée de cette vérité, que le cœur qui a offensé la bonté de Dieu ne doit jamais demander ces plaisirs divins, ces jouissances et ces douceurs ineffables dont jouissent les âmes innocentes ou purifiées parle saint amour.

Nous ne devons point prétendre ni croire les mériter, quels que soient les services que nous puissions rendre à la divine Majesté. Il y a un manque d'humilité, de faire tant de cas de servir Dieu parles sécheresses, de s'en tant plaindre ; Dieu nous les donne pour nous rendre humbles et non pour nous élever ou inquiéter. C'est le démon qui voudrait nous faire faire ce mauvais usage ; il faut pourtant bien compatir et consoler celles qui souffrent de grands et longs travaux intérieurs.

Une âme qui est humble vit aussi paisible, aussi soumise à Dieu, parmi les désolations et les stérilités intérieures que si elle nageait dans les goûts, consolations, et plaisirs intérieurs ; Dieu les départ souvent aux faibles. Mes filles, il faut avoir bon courage et vivre dans une profonde humilité. Il ne faut pas même craindre les tentations, car Dieu les permet pour purifier notre cœur ; et, bien qu'il arrive que nous y fassions quelques fautes, il faut s'en confesser, s'en humilier et demeurer en paix. [349] Une âme qui est toute à Dieu agit ainsi ; faisons-le aussi et soyons bien tout à Dieu.

Mes filles, hormis que Dieu vous attire par des voies secrètes et intimes au recueillement et à une profonde occupation en lui, il est toujours mieux de se rendre attentives aux exercices du Directoire qu'à toute autre pensée, soit pour l'Office, où l'on doit surtout faire une grande attention de bien prononcer et de bien faire toutes les cérémonies, soit aux récréations et aux assemblées, écoutant avec attention le rapport des lectures. Mais si Dieu vous occupe, laissez-le faire, et ne faites rien autre que d'être bien attentive à nos observances.

Il faut tenir son esprit en tranquillité pour bien faire toutes choses à propos : la douceur, l'humilité et la tranquillité d'esprit sont le siège et le repos du Saint-Esprit. Suivez Dieu en simplicité de cœur, vous soumettant à la direction qu'on vous donne ; il ne nous appartient pas de faire aucun dessein dans notre esprit, cela appartient à ceux à qui Dieu a commis le soin de notre âme.

Nous autres, qu'on croit si parfaites, sommes souvent atteintes de tant de distractions, que c'est pitié ; mais Dieu le permet pour nous tenir humbles. Il ne faut pas tant penser à la perfection, mais à faire de moment en moment tout le mieux que nous pouvons.

Tâchez, petit à petit, de vous quitter vous-même pour abîmer ce vous-même en Dieu. Il n'y a que la recherche de notre amour-propre et de nos satisfactions qui puisse inquiéter une âme qui veut bien être à Dieu. [350]

Entretien XXXVI

SUR LA FIDÉLITÉ À SUIVRE L’ATTRAIT DE LA GRÂCE PENDANT L’ORAISON.

Le secret de la vie spirituelle est de se tenir auprès de Dieu et de marcher en une continuelle présence de sa divine Majesté, mais une présence de foi et non de sentiment ; d'autant que la perfection ne consiste point au goût et sentiment, mais en une parfaite résolution d'être à Dieu et à avoir un courage de longue haleine, à se mortifier et renoncer en tout, sans se relâcher jamais ; car il est impossible d'être parfaite sans cette résolution. Nous nous arrêtons trop aux sentiments et ne vivons pas assez selon l'esprit et la foi.

Pour être en de grandes sécheresses d'esprit, on ne laisse pas de pouvoir faire des actes de confiance en Dieu, tant en l'oraison que hors d'icelle, comme : Eh Dieu ! vous êtes mon Père, je me confie totalement en vous ! Si c'est sans goût et sentiment, ce ne sera point sans profit.

Ordinairement, Dieu lire les âmes qui s'adonnent sérieusement à la pureté de cœur, à un grand abandonnement, et il prend des soins fort particuliers de ces âmes-là.

Lorsqu'à l'oraison on est attiré à une grande simplicité, il ne se faut pas mettre en peine quand, autour des bonnes fêtes, on ne s'y occupe pas aux pensées de ces grands mystères, car il faut toujours suivre son attrait. Hors de l'oraison on peut faire des pensées, et regarder ces mystères simplement ou les lire ; car, bien que l'on n'y fasse pas de grandes considérations, on ne laisse pas de sentir en soi certaines douces affections d'imitation, de joie ou autres. Et pour l'oraison, le grand secret est toujours d'y suivre l'attrait qui nous est donné. Mon Dieu ! combien y a-t-il des âmes qui se peinent quelquefois autour de leur [351] oraison pour la pouvoir bien faire, et cependant il n'y a rien à faire qu'à suivre l'attrait ; et plus l'oraison est pure, simple et dénuée d'objet, plus elle est excellente et parfaite, car Dieu est esprit, et une essence très-simple. C'est pourquoi plus l'âme traite délicatement et simplement avec Lui, en l'oraison, plus elle est rendue capable de s'unir à Lui.

Oui vraiment, mes filles, c'est une grande consolation de s'abandonner totalement à Dieu et de savoir qu'il voit et pénètre le plus intime de nos cœurs. Cette manière de se tenir en sa présence est bonne, mais surtout je vous recommande de vous garder de l'empressement.

Oui, mes filles, quand on a besoin de quelque lumière, en des choses importantes, il faut la demander à Dieu, et si dans l'oraison elle vous vient, vous pouvez la conserver, sans pourtant vous détourner du regard de Dieu, et ceci se peut faire ainsi ; par exemple : bien que je regarde et que je tienne ma vue arrêtée sur ce rayon de soleil, je ne laisse pas de voir encore, des deux côtés de ce rayon, le plancher, quoique je ne regarde pourtant que le rayon. Après l'oraison, il faut simplement, en se remettant en la présence de Dieu et s'abaissant devant Lui, rechercher cette lumière.

C'est une bonne pratique de simplicité, que notre Bienheureux Père recommandait fort, de n'avoir point tant de réflexions ni sur le passé, ni sur l'avenir, ni même sur le présent ; mais à chaque occasion demander conseil à Dieu en élevant sa pensée à Lui, soit allant au parloir pour traiter de quelque affaire, soit pour les autres choses de notre charge. Notre-Seigneur m'enseigna cette pratique, il y a bien longtemps, et je vous la recommande.

Les âmes attirées à la simplicité dans l'oraison doivent avoir un grand soin de retrancher un certain empressement, qui donne souvent envie de faire et multiplier les actes en icelle, parce que c'est une pure recherche de soi-même qui donne cette [352] ardeur, laquelle nous prive de cette simple attention et occupation de notre âme en la présence de Dieu. L'oraison n'est autre chose que cette intime communication de l'âme avec son Dieu et ces paroles intérieures ou actes que nous voulons faire alors, pour accroître ce sentiment, et le rendre plus sensible, est ce qu'il faut très-soigneusement retrancher.

Mais, comme il ne faut jamais de soi-même se porter à cette oraison, aussi faut-il suivre l'attrait dès que Dieu le donne, avec grande humilité et soumission. Il porte et affectionne grandement les âmes qui l'ont, à la pureté de cœur, à l'exacte observance, à un grand renoncement d'elle-même, à l'humilité, simplicité, mais surtout à un grand abandonnement de tout soi-même à la divine Providence. Monseigneur de Langres disait qu'il estimait que cet attrait était tellement l'attrait des filles de la Visitation, qu'il ne pensait pas qu'une fille en pût bien avoir l'esprit, si elle n'avait cet attrait d'heureuse et sainte simplicité intérieure.

Nous devrions prendre toutes nos délices à traiter avec Notre-Seigneur, et être indifférentes que les siennes, en nous, fussent de nous donner de la consolation et' suavité, ou bien des distractions, des peines ou travaux ; pourvu que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire. Enfin, c'est l'abrégé et le sommaire de la perfection que la totale dépendance et conformité de notre volonté à celle de Dieu. Toute la doctrine de notre Bienheureux Père tendait au parfait dénûment de soi-même. J'aime mieux que l'on se tienne simplement attentive à recevoir tout ce qui arrive de la main de Dieu, selon l'ordre que sa Providence présente les choses, que non pas d'occuper continuellement son attention à choisir ce qui mortifie le plus, parce que notre Bienheureux Père faisait ainsi. Mais s'il y a quelque rencontre où il faille choisir, alors il faut prendre ce qui mortifie le plus, car à mesure que nous nous vidons de nous-même, Notre-Seigneur nous remplit de ses dons et de ses [353] grâces. O Dieu ! qu'heureuses sont les âmes véritablement simples et méprisant tout ce qui n'est point Dieu !

La douceur et tranquillité d'esprit sont le siège du Saint-Esprit. Pour avoir la perfection que Dieu demande de nous, en notre vocation, il faut être parfaitement mortifiées de corps, de cœur et d'esprit, se perdre tout soi-même avec ses recherches, ses intérêts, et ne rien vouloir que ce que Dieu veut, et être entièrement abandonnée à sa Bonté. Tout arbre porte fruit selon son espèce ; s'il ne le fait, il mérite d'être coupé et jeté au feu. Ainsi, si l'oraison, tant haute et élevée que vous voudrez, ne produit le fruit de la mortification, elle n'est rien ; car pour être vraie, il faut nécessairement qu'elle produise des fruits, c'est-à-dire la pratique des vertus ; car on ne se mortifie que pour l'acquisition d'icelles, et il ne faut, pour en acquérir la perfection, que bien débrouiller son cœur et se donner vraiment à Dieu. O que nous perdons, pour avoir trop de recherches de nous-même !

Mes filles, la plus grande affaire que nous ayons depuis que nous sommes entrées en Religion, c'est de nous y occuper à aimer Dieu. Tout le temps que nous n'employons pas à cela, nous le dérobons à Dieu.

La fin de ceux qui travaillent, c'est le repos ; ainsi la fin de ceux qui cherchent Dieu, c'est de se reposer en Lui, et partant, quand ils en jouissent, ils peuvent bien dire avec l'Épouse : J'ai trouvé Celui que mon âme aime, je le tiendrai et ne le laisserai point aller. Le fruit de la perfection chrétienne et religieuse est de s'abandonner tout à Dieu, et de se reposer entre ses bras, comme un enfant, lui recommandant néanmoins cette affaire. Il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu que la simplicité ; l'âme qui l'a vraiment est parfaite. Quand les âmes s'adonnent bien à la vraie mortification, Dieu les rend capables de grandes choses.

L'essence de l'oraison n'est pas d'être toujours à genoux, [354] mais bien de tenir notre volonté unie à celle de Dieu en tout événement... L'âme qui se tient prête et disposée à recevoir toutes sortes d'obéissances, et qui les reçoit amoureusement, comme de la part de Dieu, peut dire en vérité qu'elle est toujours en oraison ; car, de cette sorte, on la peut faire même en balayant.

Nous devons vivre de la seule volonté de Dieu. Oh ! qu'une âme qui ferait cette entreprise, de regarder et suivre en toutes choses cette divine volonté, serait heureuse ! car elle jouirait d'une profonde paix en sa résignation, parce que en tout elle trouverait cette divine volonté, et l'aimerait autant en une chose qu'en une autre, parce qu'elle ne mettrait pas son contentement es événements, ains en la volonté de Dieu qui les veut et les permet. Nous sommes appelées à cette perfection, et pour y parvenir, il n'est pas besoin d'altérer le corps par pénitences et austérités ; c'est pourquoi nous n'avons nulle excuse de ne la point pratiquer. Certes, la plus grande assurance de salut que nous puissions avoir en cette vie, consiste en cette entière et absolue remise de tout notre être à la volonté de Dieu, et à nous reposer au soin de sa Providence. Se reposer est bien doux, facile, aisé et bien aimable ; mais être abandonnée à la sainte volonté est un point bien plus haut, plus grand et plus relevé, parce qu'il comprend la parfaite indifférence à tout ce que Dieu veut de nous.

Entretien XXXVII

SUR LA PERTE DE SOI-MÊME EN DIEU.

Ma chère Sœur, à ce que je vois, vous avez désir de vous perdre en Dieu. Etre perdue en Dieu, n'est autre chose que [355] d'être absolument et entièrement résignée et remise entre les. mains de Dieu, et abandonnée au soin de son adorable Providence. Ce mot de se perdre en Dieu, porte une certaine substance, que je ne crois pas pouvoir être bien entendue que par ceux qui se sont ainsi heureusement perdus. Le grand saint Paul l'entendait bien lorsqu'il disait avec tant d'assurance : « Je vis, mais je ne vis plus en moi, ains c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » O Dieu ! mes Sœurs, que nous serions heureuses si nous pouvions véritablement dire : Ce n'est plus moi qui vis en moi, parce que toute ma vie est toute perdue en Dieu, et c'est lui qui vit par moi, et en moi. Ne vivre plus en nous-même mais perdue en Dieu, c'est la plus sublime perfection à laquelle une âme puisse arriver. Nous y devons pourtant toutes aspirer, nous perdant et reperdant mille fois dans l'Océan de cette grandeur infinie. Mais une âme ainsi perdue est toujours anéantie devant Dieu ; elle est toujours contente de ce que Dieu fait dans elle, et hors d'elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait ; l'affliction lui plaît ; elle la regarde sans se troubler, parce qu'elle dira : J'ai perdu toute consolation dans celle d'être perdue en Dieu. Si on lui annonce la mort de ses proches ou de ses amis, elle n'en paraît point troublée, car elle les avait déjà perdus en Dieu. Si on l'humilie fortement, qu'on touche son point d'honneur, hélas ! elle ne tient point compte de cela, parce qu'elle s'est toute donnée et perdue dans Celui qui doit faire son honneur et sa gloire, et on ne saurait rien lui ôter qu'elle n'ait perdu et voulu perdre elle-même. J'admire ce grand Job : il est sur son fumier rongé des vers : Le Seigneur a fait cela, dit-il, son saint Nom soit béni.

Il y a quelque temps qu'une personne m'écrivait sur des grandes peines qu'elle souffrait. Je lui mandai de perdre tout cela en Dieu. Cette parole fit un tel effet dans son âme, qu'il m'écrivait d'en être tout étonné, et tout ravi de contentement de ce que cette seule parole : perdre tout cela en Dieu, [356] avait produit en lui. Pour nous, mes chères Sœurs, nous voudrions bien nous perdre, mais nous voudrions aussi qu'il ne nous en coûtât guère. Nous disons bien à Notre-Seigneur que nous nous abandonnons entre ses bras divins, mais nous ne le faisons pas de la bonne sorte. Nous voulons toujours avoir quelques petits soins de nous-même, non pas tant pour le temporel comme pour le spirituel, l'amour-propre par sa subtile finesse nous persuadant toujours que si nous ne nous en mêlons un peu, tout n'ira pas bien.

Non, ma Sœur, une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni de vertu, ni de perfection que ce que Dieu veut qu'elle en ait. Elle travaille fidèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfection, ains ne s'applique qu'à bien employer ceux que la Providence lui fournit et qu'elle lui présente à chaque occasion.

Il est vrai, mes très-chères Sœurs, bien que l'on se soit parfaitement donné à Dieu, on peut se reprendre facilement. Mais que faire à cela, ma chère fille, sinon de s'en bien humilier, et reconnaître que notre perte en Dieu n'était pas entière, puisque nous avons été si prompte à nous retrouver, et après cet acte d'humilité profonde se reperdre de nouveau, se jeter en Dieu comme une petite goutte d'eau dans la mer, et se bien perdre dans cet océan de la divine bonté pour ne se plus retrouver. Toutes les fois qu'il vous arrivera de vous reprendre, ma fille, refaites la même chose constamment, et si vous persévérez fidèlement à vous redonner toujours, j'ose vous assurer que vous vous perdrez enfin d'une si heureuse perte que vous ne vous trouverez plus. Il est facile de perdre ce qu'on veut bien perdre, et qu'on perd souvent sans apporter du soin à le retrouver ; l'on ne pense plus à une chose perdue. Si nous voulons tout de bon nous perdre, ne pensons plus ni à nos cœurs, ni à nos corps, ni à nous-même, ni à rien de tout ce qui n'est pas Dieu ou pour [357] Dieu. Ah ! que je voudrais bien voir mes chères filles ainsi perdues ! Ne voulez-vous pas bien entreprendre cette perte si désirable pour votre défi ? Je le désire bien, mes chères Sœurs. O Dieu ! que ces paroles sont fidèles : Mourons avec Jésus-Christ si nous voulons ressusciter avec Lui ! C'est notre grand saint Paul qui nous les dit, prêtons-lui foi, et vous verrez qu'il dit vrai, parce qu'il est impossible de trouver la vraie et solide vertu qu'en cette mort de nous-même, de nos inclinations, et de nos humeurs pour ranger tout sous l'étendard de la croix de Notre-Seigneur. Malgré cette divine semonce, nous souffrons avec tant de répugnances. O mes Sœurs ! mes chères sœurs ! si le grain du plus beau froment ne meurt, il ne fructifiera point. C'est la vérité éternelle qui nous en avertit, elle est bien digne d'être crue. Si le vieil Adam n'est ruiné, le nouveau ne vivra pas en nous.

Entretien XXXVIII

(Fait en 1631)

SUR LA GLOIRE ET LE BONHEUR DE L'ÂME RELIGIEUSE.

La Maison de Dieu, c'est la sainte Église ; les cabinets du Roi, c'est la religion. Il y a vingt et un ans qu'il plut à sa Bonté de s'édifier un nouveau cabinet, pour nous y faire reposer et jouir en icelui de sa divine présence et de ses caresses célestes. Voyez-vous, mes filles, quand un roi a fait bâtir un cabinet, dans un ancien château, il s'y plaît tellement que l'on dirait que c'est son séjour le plus agréable. Il le fait soudain remplir de mignardises, d'enrichissures, d'odeurs et de parfums, le faisant dépositaire des choses les plus précieuses qu'il [358] ait, et fait une faveur signalée à ceux qu'il y mène, et là il les entretient seul à seul continuellement avec la reine sa chère épouse. Certes, le bon Sauveur Jésus, notre Roi souverain et notre Époux très-adorable et très-aimable, en ces derniers siècles, a pris plaisir de s'édifier un nouveau cabinet, dans sa royale et sainte Maison, et c'est notre petit Institut, duquel il a pris un soin si amoureux, si paternel et si spécial, qu'il a bien fait voir que c'était une œuvre de sa main que cet édifice, lequel, à la vérité, il a enrichi de beaucoup de vertus ; et les odeurs qu'il a mises en ce cabinet se sont déjà exhalées en divers lieux, et ont grandement édifié et réjoui l'Église.

Nous n'étions, mes très-chères filles, que de pauvres et chétives créatures ; néanmoins, Dieu, par un excès de bonté envers nous, nous a choisies pour ses épouses et nous a rendues reines. Il nous a tirées dans son cabinet avec des chaînes d'or, d'amour et de suavité ; ses délices seront d'être avec nous et de nous distribuer ses faveurs, si nous prenons réciproquement toutes nos délices d'être avec sa souveraine Bonté. Si nous sommes si heureuses que de ne chercher que cela, vous verrez que ses libéralités s'étendront plus loin qu'elles n'ont encore fait, et il fera sur nous une sainte profusion de ses faveurs qu'il ne communique qu'à ses épouses.

Mais, quand je parle des grâces et faveurs que Dieu communique à ses épouses, je ne veux pas que vous entendiez seulement les caresses intérieures qu'il donne souvent aux âmes religieuses ; mais bien plus faut-il entendre les croix, les mortifications et les souffrances, car ce sont là les vraies odeurs que nous devons suivre et qui nous doivent attirer.

Les odeurs qui nous doivent davantage allécher à la poursuite du vrai bien, sont celles que le Sauveur de nos âmes répandit sur le mont de Calvaire, et non pas celles du Thabor ; car les unes sont plus constantes et efficaces que les autres. Oh ! quel bonheur et quel honneur à l'âme, épouse du Fils de [359] Dieu, de suivre son Époux par le chemin où il a marché ! C'est la vraie joie de la fidèle épouse, de suivre son Bien-Aimé, soit emmi le parterre fleuri des consolations savoureuses, soit au champ et au travail de l'action, soit au doux repos du midi sur la sacrée poitrine ; ou dans sa sainte et nuptiale couche, par une douce contemplation ; ou sur la montagne dure, âpre, épineuse et amère de la myrrhe, je veux dire des dérélictions, ténèbres et amertumes qui arrivent quelquefois aux âmes les plus aimées de Dieu. Bienheureuses serons-nous, mes très-chères filles, si nous nous tenons fermement attachées à l'Époux, ne sortant point du lieu où il nous a mises, en son cabinet, pour nous communiquer sa bonté et tout ce qui est de lui. Ne cherchons point d'autre passe-temps, d'autre repos, ni d'autre joie que celle-là, car aussi bien hors d'elle nous ne trouvons qu'ennemis, troubles, amertumes et tristesses.

Entretien XXXIX

(Fait le 24 novembre 1629)

SUR LA PERFECTION DE NOTRE INSTITUT ET SUR LA FIDÉLITÉ À LA GRÂCE.

La perfection de céans, mes chères Sœurs, n'est pas fondée sur les grâces extraordinaires en l'oraison, mais sur la solide vertu. Nos premières Mères et Sœurs n'auraient jamais voulu parler d'autre (chose) que de l'oraison ; elles en faisaient de perpétuelles demandes à notre Bienheureux Père, et elles n'étaient pas bien satisfaites, parce qu'il leur répondait courtement, s'étendant sur les pratiques de la vertu véritable, auxquelles il portait tout à fait les âmes qu'il conduisait, plus que par toutes [360] autres voies, et bien qu'il eût vu les âmes gratifiées des plus sublimes ravissements, s'il n'y trouvait un fond de véritable humilité, il n'en faisait point d'état.

Il aimait fort une âme courageuse, laquelle il voyait absolument déterminée au bien, quoi qu'il lui pût arriver, et ne voulait pas qu'on regardât aux goûts et aux plaisirs, ni aux dégoûts et aux privations, mais il voulait que dans les douceurs comme dans l'amertume, on allât droit à Dieu par une remise humble et soumise aux divines dispositions sur nous, par l'exercice d'une sincère douceur de cœur et égalité d'esprit. Lorsqu'il rencontrait de telles âmes, il les chérissait fort, et pour mériter ses tendresses, je voyais qu'il ne fallait qu'aimer le bon plaisir de Dieu et sa sainte volonté sans se regarder soi-même ; mais il ne laissait d'aimer les moins parfaites, et il travaillait patiemment et doucement autour de ces âmes moins fortes.

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui, comme les lys, plantés profondément en la terre, ne portent que fort tard ; et d'autres, comme ceux qui sont moins enfoncés, portent de meilleure heure. Oui, mes chères filles, nous sommes fort enterrées en nous-même, c'est pitié ! nous ne portons guère de fruits, ni de fleurs que bien tard. Mais si nous sommes généreuses, peu enracinées en notre propre terre, que nous ne prenions que par nécessité tout ce qui est de la nature, nous porterons des fruits beaux, bons et de bonne heure.

Dieu ne cesse jamais, tant il est bon, d'être autour du cœur de l'homme pour l'aider à sortir de lui-même, des choses vaines et périssables, afin qu'il puisse recevoir sa grâce et se donner tout à lui. Il appelle l'un par une prédication, l'autre par un exemple ; celui-ci par une sainte lecture, ou par sa seule inspiration ; d'autres par quelques afflictions. Enfin, il présente sa grâce à chacun suffisamment et très-abondamment pour le salut, et pour l'avancement et progrès en la perfection. [361]

Notre Mère la Sainte Église, détermine très-assurément que jamais la grâce ne nous manque, ni ne nous quitte, que nous ne la quittions. Ce bon Dieu nous attend en patience dans nos délais, il nous appelle incessamment, bien que nous ne lui répondions pas ; il frappe à la porte même du cœur qui lui est fermé. À cette heure que je vous parle, combien pensez-vous qu'il y ait des âmes que sa grâce gagne, et qui sont destinées au salut éternel, étant encore embourbées dans de grands péchés ? Notre-Seigneur les voit dans leurs crimes, il les regarde, il les patiente, il les inspire, enfin, il les retire parce qu'elles coopèrent à sa grâce, bien qu'elles se soient mises en grand danger, différant leur coopération ; l'Esprit de Dieu s'en va, se retire, quand nous ne le recevons pas, et que nous le refusons. L'Écriture le témoigne en plusieurs endroits : lorsque l'Époux eut fort prié son Épouse de lui ouvrir la porte, et qu'elle continua ses excuses, cet Amant sacré passa, et elle ne le trouva plus lorsqu'elle se ravisa de lui ouvrir. Mes chères Sœurs, lorsque nous nous sentons pressées de sortir d'un péché, de quitter une imperfection, de nous relever d'une négligence, d'acquérir une vertu, de nous avancer fortement à la perfection du divin amour, alors, l'heure est venue pour nous, levons-nous promptement, accourons au divin Époux, acceptons sa grâce, profitons de son inspiration, c'est le temps de notre délivrance, ne différons point, accourons, accourons sans délai, autrement il se dépitera et s'en ira.

Il me vient une similitude sur ce sujet, qui est un peu de récréation, mes chères filles. Je me souviens que Monsieur de Chantal aimait fort à dormir la grasse matinée ; moi qui avais toute l'économie de la maison à mon soin, j'étais forcée de me lever matin pour donner tous mes ordres. Lorsqu'il commençait d'être tard, et que j'étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l'éveiller, afin qu'on dit la messe à la chapelle, pour faire après les affaires qui restaient, l'impatience [362] me venait ; j'allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu'il était tard, qu'il se levât, que le chapelain était habillé et qu'il allait commencer la messe ; enfin, je prenais une bougie allumée, et la lui mettais sous les yeux, et le tourmentais tant, qu'enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. Je veux vous dire, par ce petit conte, que Notre-Seigneur fait de même avec nous : nous ayant attendues et patienté longtemps, et voyant que par des moyens généraux nous ne sortons point de nos imperfections, il s'approche plus près de nous, il tire le rideau lui-même de quelques difficultés, il nous apporte sa lumière jusque sur les yeux, nous sollicite et nous presse si fort, que souvent il nous contraint, comme par une douce violence, de nous lever ; et lorsque nous sentons ses traits, que nous avons sa lumière, mes Sœurs, il faut lui obéir, nous lever promptement et sortir de nous-même, autrement il s'irritera, s'en ira et nous quittera. C'est le malheur des malheurs lorsque Dieu retire ses inspirations. Hélas ! il le fait pourtant après avoir bien attendu, il le dit lui-même : J'ai été de longues années après ce peuple, mais il ne m'a point voulu ouïr, et je jure pour cela qu'il n'entrera point en mon repos.

Oh ! Dieu, mes filles, lorsque par notre négligence nous laissons de profiter de ces précieuses et divines inspirations, craignons très-justement de ne trouver plus le temps propice de le ravoir. Le même Seigneur a dit : Un temps viendra que vous me chercherez et ne me trouverez ; vous m'appellerez et je ne vous répondrai point. Et pourquoi, Seigneur ? Parce que, lorsque je vous ai cherchés et recherchés, demandés et redemandés, vous ne vous êtes pas laissé trouver, et que vous ne m’avez pas voulu répondre. Je me suis montré à vous, et vous ne m'avez point voulu voir, maintenant je vous rendrai la pareille. Correspondez, mes chères filles, à ces divins attraits quoi qu'il nous en coûte. Le ciel souffre violence, et les forts le ravissent. Il se faut vaincre et surmonter fortement, et lorsque Dieu nous appelle, le suivre [363] fidèlement et humblement, opérant l'œuvre de notre salut avec crainte et tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie est si étroit, que peu de personnes y entrent bien comme il faut. Pour y bien marcher, il faut agir, souffrir et soutenir, puisque nous ne sommes en cette vallée de larmes que pour fatiguer et endurer, pour souffrir et non pour jouir ; pour combattre et non pour nous tenir en repos. L'Église de Dieu, Épouse de Jésus-Christ, est appelée militante, c'est-à-dire souffrante, combattante, guerrière. Tous les fidèles sont les membres de cette Église, il faut donc que ces membres fidèles soient tous soldais combattants, forts et vaillants, pour vaincre les trois ennemis communs de tous.

Or, pour les deux premiers, le démon et le monde, ils ne nous font pas grande peine, ni ennui ; ce n'est que ce nous-même qui nous tourmente et qui est notre grand ennemi, sur lequel les deux autres se reposent, parce qu'ils savent que le plus fier ennemi de l'homme est en lui-même. J'aime fort, mes Sœurs, ce mot de saint Bernard qui dit : Ce corps que tu vois, tu crois que c'est toi-même, et il n'en est rien, parce que ce n'est qu'un sac de corruption, une pâture pour les vers, et néanmoins le trop d’amour pour une chose si vile nous retarde bien souvent au chemin de la vraie vertu. Ce corps est ce faux nous-même, tout rempli de rébellions, de passions mauvaises, habitudes vicieuses, de propres recherches, et comme il tend toujours en bas, il tire, s'il peut, l'âme après soi ; et, si l'on n'a bien l'éveil à le mortifier, pour saint que l'on soit, l'on fait des faux pas en cet endroit, parce qu'on sent toujours quelques rébellions et contrariétés en la partie inférieure. Ces ermites hypocrites qui ont voulu soutenir le contraire, ont été condamnés par l'Église ; et, à la vérité, je ne sais aucun saint qui n'ait eu besoin de faire attention à mortifier le corps. En quelle manière notre Bienheureux avait-il acquis ce grand empire sur lui-même, pour ne craindre ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, [464] sinon en ne laissant passer aucune occasion de se mortifier, ce qui a paru si éminemment dans la patience merveilleuse qu'il exerça dans sa dernière maladie.

Enfin, tant que nous serons vivantes, nous aurons besoin de bien combattre ce nous-même. Je trouve que c'est une grande bassesse d'être attachées à nos corps, nous qui goûtons les plus doux et purs plaisirs d'esprit, et qui sommes destinées à vivre d'une vie toute d'esprit. Le corps n'est rien, nous le voyons bien, dès que l'âme en est sortie, ce n'est plus pour nous qu'un objet d'horreur ; et, néanmoins, ce n'est que la mort qui le réduit dans l'état où il devrait être. (Pendant la vie) il ne devrait avoir de mouvement que par le commandement de la raison, tout ainsi qu'un cadavre ne se meut, comme disait le bon saint François d'Assise, que par autrui, et non de lui-même. Tâchons donc de nous bien mortifier, mes Sœurs, d'assujettir le corps à la raison, et non la raison à lui-même. À quel prix que ce soit, acquérons la vraie vertu ; mais ne nous appuyons pas, en cette entreprise, sur nos propres forces, ains jetons notre confiance en la bonté divine, qui nous soutient en tout.

Entretien XL

SUR L'ESPRIT D'HUMILITÉ, CARACTÈRE DISTINCTIF DE NOTRE INSTITUT.

L'excellence de l'esprit de notre Institut consiste en l'amour de l'humilité, vileté et abjection : quand cette humilité défaudra, notre excellence manquera. Pour être vraie fille de la Visitation, il faut être vraiment humble, mépriser l'honneur et estimer le mépris.

Quand Dieu trouve dans une âme un entendement anéanti, [365] il lui fait de grandes grâces, et lui communique des lumières et faveurs fort spéciales ; voire même, que cet anéantissement est l'une des plus grandes grâces qu'une âme puisse recevoir. Si nous avions les yeux bien ouverts, et le goût intérieur bien disposé pour savourer les fruits de l'humilité et anéantissement, nous serions dans un continuel bonheur ; puisque c'est cela seul qui peut nous rendre riches et agréables devant Dieu, aux yeux duquel tout ce qui n'est pas vertu n'est rien.

Le vrai esprit de l'Institut, mes chères filles, n'est autre que celui de Notre-Seigneur, vraiment humble, vraiment simple, droit, sincère et joyeux, dans la sainte innocence et liberté.

Il n'y a que les humbles qui glorifient et honorent Dieu comme il faut, parce que, reconnaissant que d'eux-mêmes ils ne sont rien et ne peuvent rien de bon, ils rendent à Dieu l'honneur et la gloire de tout ce qu'ils font de bien, connaissant et confessant qu'il est la source et l'origine de toutes grâces et vertus. Dieu se plaît à faire de grandes choses par les âmes humbles, mais vraiment humbles de cœur.

Toutes les filles de la Visitation sont obligées par leur vocation, de chercher, en tous leurs exercices, leur humiliation et abjection ; et Dieu ne favorise que les âmes humbles et qui se confient entièrement en lui. La plus grande abjection et vileté qui puisse être en une âme, après le péché, c'est d'être sans vertu.

L'humilité et la charité sont les mères des vertus : l'une nous abaisse jusqu'au néant, par la propre connaissance de ce que nous sommes ; et l'autre nous élève jusqu'à l'union de nos âmes avec Dieu ; toutes les autres vertus suivent ces deux-là, comme les poussins, leur mère.

L'humilité est une précieuse monnaie pour acquérir le ciel. Il n'y a point de perfection sans humilité, et nous avons autant de degrés de perfection que nous en aurons en l'humilité et non plus. [366]

La vertu se cache aux yeux de ceux qui l'ont, et se découvre à ceux des autres. Le moyen de posséder la paix intérieure, c'est d'avoir une véritable et très-sincère humilité, car le vrai humble n'a rien qui lui fasse peine.

L'humilité de cœur n'est autre chose qu'une véritable connaissance que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, et désirer d'un vrai désir que les autres nous tiennent et traitent comme telle, c'est cela qui s'appelle humilité de cœur, laquelle fait encore que nous nous anéantissons en tout, sans exception, et que nous nous estimons toujours mieux traitées et plus estimées que nous ne méritons.

Nous sommes d'autant plus saintes que nous sommes plus humbles, et non pas plus ; et si nous portons peu de fruits, c'est parce que nous ne nous anéantissons pas assez en nous-même. Cependant, si l'homme ne se mortifie et ne se fait violence, il ne portera jamais le fruit de la volonté de Dieu en soi.

Mes filles, nous devons regarder l'éclat de notre Institut et l'estime que l'on en fait, non en nous, mais en Dieu, d'où il provient, et ne nous jamais départir, pour tout l'éclat du monde, de l'amour de notre petitesse, vileté et abjection. C'est une chose grandement mauvaise, en une âme religieuse, que l'amour de sa propre réputation, et la crainte que quelques grains d'icelle ne nous en soit Ôtés, parce qu'il faut être totalement abandonnée à la Providence de Dieu, sans la permission de laquelle rien ne nous saurait arriver, car l'essence de l'humilité consiste à avoir une volonté entièrement soumise à celle de Dieu.

L'accusation franche de soi-même (de ses fautes) est une des plus vraies marques de l'humilité en une âme, comme, au contraire, l'excusation de ses fautes et manquements est le signe évident d'un très-grand orgueil. Il est impossible d'avoir la paix, au moins une vraie paix intérieure et de vertu, que par le moyen de l'humilité sincèrement pratiquée. Par l'humilité, [367] l'on surmonte toutes les tentations. O humilité ! fondement de toutes les vertus ; humilité, sans le fondement de laquelle nulle vertu ne saurait subsister ! Enfin, mes Sœurs, l'humilité est la princesse et la reine de toutes les autres vertus. Je désire que nous soyons toutes des saintes, mais des saintes d'une très-pure pureté, et d'une très-profonde humilité.

L'amour de la propre estime est un casque et un plastron à l'âme, et qui l'empêche de pouvoir recevoir et d'être susceptible des traits de l'amour de Dieu.

Entretien XLI

SUR L’ABANDON À LA PROVIDENCE, AUTRE CARACTÈRE DISTINCTIF DE L'ESPRIT DE NOTRE INSTITUT.

Oui, ma Sœur, c'est un vrai point de la plus haute et sublime perfection, que d'être entièrement remise, dépendante et soumise aux événements de la divine Providence. Si nous nous y sommes bien remises, nous aimerons autant d'être à cent lieues d'ici, qu'ici même ; et possible mieux, pour y trouver plus du bon plaisir de Dieu et moins de noire propre satisfaction. Il nous serait indifférent d'être humiliée ou exaltée, que cette main ou cette autre nous conduise, d'être en sécheresse, aridité, tristesse et privation, ou d'être consolée par la divine onction et dans la jouissance de Dieu. Enfin, nous nous tiendrions entre les bonnes mains de ce grand Dieu comme l'étoffe en celles du tailleur, qui la coupe en cent façons pour l'usage qui lui plaît et auquel il l'a destinée, sans qu'elle y apporte de l'obstacle ; ainsi nous endurerions que cette puissante main de Dieu nous coupe, martèle, cisèle, tout comme elle veut que nous soyons faites, [368] pour être une pierre propre à parer son édifice, et les afflictions comme les délices ne seraient qu'une même chose, nous écriant avec notre grand Père saint Augustin : Coupez, tranchez, brûlez, mon Seigneur Jésus-Christ ; pourvu que je sois avec vous et que je vous possède, je suis content !

Mes Sœurs, ne parviendrons-nous jamais à la totale destruction de nos sentiments humains et à la ruine de la prudence humaine, pour voir, d'un œil pur, d'une vraie foi, la beauté et bonté des afflictions, des souffrances, des pressures de cœur, des dérélictions et maladies ? Le monde ne s'attache qu'à l'écorce, et ne va pas jusqu'à voir la moelle cachée sous la douceur de la croix ; il ne voit que l'écorce, qui paraît rude et fâcheuse ; mais il ne pénètre point jusqu'au dedans, où l'on goûte plus de plaisir, si l'on aime bien Dieu, que l'on n'en trouvera jamais dans la jouissance des faux et vains contentements, que le même monde peut donner. L'esprit humain voit une personne délaissée, persécutée et mortifiée ; il la croit misérable et pleurerait volontiers de compassion sur elle, quand il voit que la créature l'a comme rejetée ; mais, s'il discernait et pénétrait la douceur que Dieu fait trouver à cette âme dans l'humiliation, il aurait de l'envie du bonheur qu'elle possède d'être admise à l'honneur de la divine familiarité.

C'est un grand trait de la divine Providence, quand elle permet l'infidélité de la créature, et que des affaires succèdent mal et contrarient quelquefois nos désirs, parce que tout cela oblige notre cœur, que Dieu a créé libre et désengagé, à aller se reposer en lui ; ce pauvre cœur est si faible, que, s'il rencontrait toujours dans les créatures du contentement, il irait avec peine au Créateur. Les yeux de la chair ne voient pas bien cela, mais Dieu le voit pour nous ; il sait que la douleur et l'humiliation nous rendent conformes a son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais pour nous, mes chères Sœurs, que la divine miséricorde a séparées du monde, qu'elle a retirées dans ce cloître pour nous [369] distinguer par tant de grâces et de bienfaits du reste des créatures, soyons toujours prêtes à faire et souffrir tout ce que Dieu veut de nous, ne disant jamais : c'est assez de peines, de mépris et d'abnégation ; mais, me voici, toute soumise et prête à faire votre bon plaisir. C'est vivre selon l'esprit, de parler de la sorte, et non selon les mouvements de la partie inférieure, qui n'entre point en participation dans cette façon d'agir si parfaite. C'est par cette voie que les vraies filles de la Visitation doivent marcher.

Le bon Job s'écriait sur son fumier : Que celui qui a commencé de m’affliger parachève seulement son œuvre en moi ; j'y trouve mon plaisir, parce que je vois le sien dans mon extrême souffrance, et je bénis son saint Nom au milieu de cette rude épreuve. La vraie résignation consiste dans la pratique de cette merveilleuse patience, et à bénir Dieu de ce qu'il nous a ôté, comme de ce qu'il nous a donné. Il faut vous avouer la vérité, mes chères Sœurs, j'aurais bien de la sainte joie de vous voir toutes bien abandonnées au bon plaisir de ce grand Dieu, et soumises à sa divine Providence. Notre Bienheureux Père me disait un jour, que c'était là le rendez-vous unique de notre cœur, que nous n'en devions point avoir d'autre.

La grande besogne que nous trouvons en nos règles et la perfection angélique à laquelle cet Institut doit aspirer, ne consistent pas à une grande multiplicité d'actes et œuvres pénales, beaucoup estimés du vulgaire ; mais elle nous conduit à la perfection de l'esprit, toute cachée en Dieu. C'est là notre excellence, de voir la volonté de Dieu en toutes choses et la suivre. Cette vie cachée nous conduit à l'union divine, à la séparation de toutes les choses créées et à une-parfaite pureté de cœur, qui plaît infiniment à Dieu ; il ne nous a ainsi cachées que pour nous faire vivre de Lui et en Lui. Faisons donc de notre douce clôture un paradis en terre, et de nos cellules, le séjour de l'Époux ; rendons tout notre monastère le lieu de ces délices, et [370] le midi de son amour pour y venir reposer. Nous le pouvons par sa grâce ; ayons seulement un grand courage et nous obtiendrons cette faveur, en observant nos règles exactement, en faisant toutes nos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, vivant dans la parfaite abnégation de nous-même et dans une pauvreté dépouillée de tout, ne vivant, respirant ni aspirant que pour ce céleste Époux de nos âmes. Aimons tendrement et également nos chères Sœurs, et servons Notre-Seigneur d'un esprit joyeux et content dans l'état de notre vocation, vivant enfin paisibles et tranquilles sous les ailes de sa divine Providence, qui prend tant soin de nous. Sa grâce ne nous manquera jamais, soyons-lui fidèles ; suivons ses attraits, et Dieu bénira de sa grande bénédiction, nous et nos desseins.

Entretien XLII

SUR TROIS MOYENS PROPRES À MAINTENIR L'ESPRIT DE NOTRE INSTITUT : L'UNION AVEC DIEU, LE SUPPORT, ET LA CORRECTION FRATERNELLE.

Ma fille, je vous remercie de la demande que vous me faites au sujet du zèle que nous devons avoir chacune en particulier, et toutes en général, pour maintenir l'esprit de notre Institut ; c’est tout juste ce que j'ai pensé ce matin de vous recommander.

Ce zèle est extrêmement nécessaire pour conserver l'esprit de la Visitation en une grande pureté et intégrité de vie, les unes envers les autres. Il consiste en trois points : le premier est de s'unir avec Dieu, et pour cela être bien exacte à l'observance et aux vœux que nous lui avons faits, de vivre selon les Règles de saint Augustin et les Constitutions de Notre-Dame de la Visitation ; car il faut avoir ce zèle, premièrement pour soi, avant [371] que de l'exercer sur les autres. Il y aurait danger de s'oublier soi-même, voulant perfectionner les autres. Nous devons donc travailler toute notre vie à l'acquisition des vertus propres à notre Institut : ces vœux, que nous avons faits à Dieu de vivre selon nos règles, nous obligent à n'avoir qu'un cœur et une âme en Dieu. Il faut que nous regardions si nous aimons autant le bien fait à nos Sœurs qu'à nous-même ; si nous sommes bien aises quand nous les voyons vertueuses et estimées ; si nous avons un grand déplaisir de leur voir faire des manquements, et si nous les voudrions cacher, afin qu'on ne les vît pas : voilà le zèle qu'il faut que nous ayons pour notre particulier.

Le deuxième, c'est le support les unes des autres, en nos défauts et imperfections ; et, lorsque nous en voyons commettre à nos Sœurs, nous nous devons humilier devant Dieu et prier pour elles, croyant que nous en faisons d'autres plus grandes, qui nous sont inconnues, et que, si l'on nous connaissait, on aurait bien de la peine à nous supporter ; voici un exemple comme il faut pratiquer ceci. Une fille a une charge de grand tracas : une Sœur vient lui demander quelque chose, elle lui répond un peu sèchement ; celle qui est ainsi reçue doit grandement excuser sa Sœur, et croire que c'est sa grande occupation qui la fait parler de la sorte. Néanmoins, l'autre, s'apercevant de ce défaut, doit demander pardon à celle à qui elle a dit ces paroles sèches, et la Sœur à qui elle demande pardon se doit grandement humilier et dire en elle-même : Hélas ! mon Dieu, ma Sœur n'a point de tort, et elle s'humilie si fort en mon endroit !... C'est en ces occasions où l'on doit pratiquer le support, bien que chacune doive en son particulier tâcher de faire son devoir.

Le troisième, c'est d'avertir des manquements que nous voyons faire à nos Sœurs. Mais il faut que ce soit avec beaucoup de charité et d'humilité ; car, si on manque de ces vertus, les avertissements nuisent quelquefois plus qu'ils ne profitent ; [372] il se faut bien garder de les faire avec ressentiment contre les défaillantes, pour décharger son cœur.

Pour moi, je crois que si j'étais avertie d'une chose que je n'aurais pas faite, je n'en parlerais jamais, et n'irais point dire mes raisons à la supérieure, car cela est fort contraire à l'humilité que Dieu requiert des filles de la Visitation, qui ne doivent chercher que l'humiliation. Enfin, mes chères Sœurs, notre gloire doit être de nous voir petites, basses, abjectes et méprisées, si nous voulons ressembler au Fils de Dieu, qui s'est humilié jusqu'à la mort de la croix. Humilions-nous de ce que, après toutes ces grandes leçons, nous ne sommes pas encore saintes ; et si, après avoir supporté patiemment une humiliation, nous pensions avoir rendu quelque grand service à Dieu, il se faut bien garder de cette vaine complaisance, et s'en détourner si elle se présente à nous.

Entretien XLIII

SUR LE DÉTACHEMENT DES CRÉATURES, ET SUR LE ZÈLE POUR LA PERFECTION DE NOTRE INSTITUT.

Mes chères filles, il faut avoir bon courage, et nous bien disposer pour recevoir la dernière bénédiction de Notre-Seigneur, qui nous dit : Pax vobis. Il nous laisse sa paix, son amour et son union ; il s'en va au ciel ; envoyons notre cœur après lui, surtout durant cette sainte octave, et jusqu'à la Pentecôte, pour imiter Notre-Dame et les Apôtres, qui se tinrent tous ensemble en oraison dans le Cénacle, pour se préparer à recevoir le Saint-Esprit ; humilions-nous grandement, et nous détachons de toutes choses. [373]

Si l'attache qu'avaient les Apôtres à la sacrée humanité de Notre-Seigneur leur servait d'obstacle pour la descente du Saint-Esprit sur eux ; car il leur dit : Si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra point à vous ; il est donc expédient que je m'en aille, quel empêchement, je vous prie, ne nous apportera pas l'attache et l'affection que nous avons aux choses caduques de cette, vie, aux créatures et à nous-mêmes ? Rompons donc avec tout ce qui n'est point Dieu : faisons en sorte que nous puissions nous voir toutes en cette félicité immortelle ; et je vous assure que si nous accroissons la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père en cette vie, il nous aidera bien pour avoir notre gloire essentielle en l'autre. Après Dieu, c'est de lui que nous tenons notre bonheur, et tout ce que nous avons, car sa divine Majesté s'est servie de lui pour nous dresser notre chemin et la voie que nous devons suivre pour parvenir au paradis. C'est notre Moteur et Patron qui nous touche et excite à suivre ses traces. La divine Sapience avait mis en lui toutes les grâces et lumières nécessaires pour notre conduite, et celle de tout l'Institut.

Il dit aussi dans l'une de ses lettres, que la supérieure n'est pas mise en charge pour faire des nouvelles règles, ni pour introduire d'autres coutumes ; mais pour y maintenir celles qui y sont établies, et faire observer tout ce qui dépend de l'Ordre.

O, mes filles, qu'il faut avoir de zèle pour ce regard, surtout vous autres, qui avez l'honneur d'être filles de ce premier monastère d'Annecy, et mères de celles qui viendront après vous. Vous êtes celles qui avez reçu les prémices de l'esprit, de sorte que si quelques-unes de nos maisons tombaient dans le relâchement, et ne se tenaient pas à l'observance, quand bien même elles seraient au bout du monde, il faudrait que non-seulement les supérieures de céans, car c'est peu de chose qu'une créature, mais aussi tout le chapitre, s'efforçassent d'y [374] remédier, en écrivant ou faisant écrire au nom de la communauté et du chapitre, à l'évêque du lieu, où est le couvent, pour le convier et le prier très-humblement, au nom de Dieu, de mettre ordre à ce qu'on se redresse et remette au train de l'observance. Si tout cela ne sert de rien, il faut employer les personnes de crédit auprès du Prélat, comme le grand vicaire et le Père spirituel, sinon il faut recourir au Nonce apostolique, ou à Sa Sainteté, sans épargner chose quelconque, jusque même à vendre le calice de l'église, s'il en était besoin.

Comment, mes Sœurs ! vous envoyez des filles ici et là établir des maisons, et vous n'en auriez point de soin ? Certes, si quelqu'une d'entre vous n'avait pas cette affection, ce zèle' et ce courage, je la voudrais mettre dehors. Mon Dieu ! il se faudrait faire crucifier pour la conservation de l'Institut ! Que nous laissions déchoir ce que notre saint Fondateur a si saintement institué avec tant de peines et de labeurs ! Oh ! qu'il s'en faut bien garder ! Mais, vous me dites que peut-être les monastères le trouveront mauvais, et ne voudront pas souffrir que nous nous mêlions de leurs affaires, surtout là où il n'y a point de filles de céans.

Non, ne faisons pas tant de réflexions ; allons avec simplicité et humilité, faisant ce qui est de notre devoir, ne déférant, ne cherchant, en tout et partout, que la plus grande gloire de Dieu, et tout ira bien pour nous. Si les autres ne font pas leur devoir, ne déférant pas assez à cette maison, à ce qu'ils lui doivent, ne l'honorant et ne la respectant pas tout particulièrement, véritablement, ils auraient très-grand tort, et déplairaient fort à Notre-Seigneur, lequel requiert cela d'eux.

Mais, dites-vous, si la supérieure d'Annecy, ni la plupart des Sœurs, ains seulement quelques-unes, le font, comment faudrait-il faire ? Il faudrait que celles-ci tinssent bon, pour attirer les autres, et qu'elles le dissent à la Mère avec humilité et respect, et si elle n'en veut tenir compte, elles se doivent adresser à [375] l'Évêque, ou au Père spirituel. Néanmoins, il faut bien savoir les choses au vrai, avant que d'en venir là.

Il faut que les filles de la Visitation, surtout celles de céans, soient merveilleusement passionnées et affectionnées à toutes les observances qui sont écrites et de coutume, demeurant fermes en cela, sans jamais fléchir, ni à droite, ni à gauche, se gardant des nouveautés, et de dire seulement une syllable de plus ou de moins, tellement que quand on viendrait leur dire : Vous ne faites pas bien telle chose ; on ne chante pas les litanies le jour de la Toussaint, à cause de l'Office des morts ; il faut qu'elles répondent, mais hardiment : Nos Règles, Constitutions, Coutumier et Coutumes portent que nous le fassions ainsi, et que nous chantions les litanies ce jour-là ; nous désirons de nous tenir à cela, et n'en point déprendre. Oh ! si l'on nous disait : Vous n'êtes point modestes, il le faudrait bien recevoir, et s'en amender. Notre saint Fondateur dit que, « quand bien même tout le monde décherrait de la foi, et que nous serions toutes seules, nous devons demeurer inébranlables et constantes à merveille, sans recevoir aucun chancellement. » De même, quand il arriverait que tout notre Ordre serait bouleversé, qu'il n'y aurait plus une Sœur qui ne voulût rien en observer, que nous restassions toute seule, il faudrait demeurer immobile, demeurant entre les bras de l'exacte observance, sans jamais nous en départir.

Quand les séculiers louent et exaltent notre Institut, il faut répondre fort humblement : nous sommes les dernières venues en l'Église de Dieu ; il nous faut bien tenir notre place, mes chères filles. L'excellence de notre Ordre consiste en l'amour de la bassesse et petitesse. Nous avons de vrai beaucoup de moyens, en notre manière de vie, pour parvenir à une très-grande et sublime perfection ; mais l'importance est de les bien pratiquer, selon les occasions.

Quelle est l'excellence de notre Institut ? dites-vous, ma [376] chère fille. Notre excellence consiste, comme j'ai déjà dit, en l'amour de l'humilité, petitesse et bassesse. Tenons-nous donc bien pour ce que nous sommes ; puis, de se préférer aux autres, il s'en faut bien garder. Or, nous avons le petit Office à perpétuité, grâce à Notre-Seigneur, lequel je supplie nous vouloir octroyer la perpétuité de l'observance. Véritablement, nous sommes bien obligées de remercier sa divine Bonté de ce grand bénéfice, et de faire tout notre possible pour dire ce divin Office avec toute la révérence, dévotion et attention requise. O Dieu ! quel bonheur pour nous, de réciter jour et nuit les louanges de la Vierge ! nous devons donc nous en acquitter dignement. Je voudrais bien que nous dressassions nos cœurs vers elle, et que nous essayassions d'entendre quelque chose de ce que nous disons, car, mon Dieu ! ce cantique du Magnificat, y a-t-il rien de plus beau et de plus ravissant ?

Entretien XLIV

SUR L'ESPRIT DE NOS RÈGLES, SUR TROIS POINTS QUI DOIVENT SERVIR DE FONDEMENTS À LA VERTU DES NOVICES, ET SUR LE PROFIT ATTIRER DE SES MANQUEMENTS.

L'esprit de nos règles, nos chères Sœurs, est, comme vous avez souvent ouï-dire, un esprit de douceur et d'humilité et d'une totale dépendance de notre volonté à celle de Dieu, et voici en quoi en consiste la pratique. Il faut avoir une grande douceur dans la charité, et une humilité véritable dans sa simplicité, avec une totale dépendance de la Providence divine. Nous pratiquons la douceur en nos conversations, en nous supportant en nos défauts et infirmités. [377]

La charité s'exerce à ne point renvoyer les filles pour des difformités corporelles, à compatir aux maux et peines de nos Sœurs, et à les excuser en nous-même, quand nous leur voyons faire quelque manquement. La vraie marque de l'humilité, c'est quand elle produit la soumission et l'amour à son abjection, soit qu'elle vienne de notre côté ou de celui de nos Sœurs, c'est-à-dire, soit qu'elle vienne de nos imperfections, ou que l'on n'ait pas bonne opinion de nous. L'humilité nous rend simple à l'obéissance, et soumise à la volonté de Dieu en toutes sortes d'événements. La simplicité entre nos Sœurs bannit les détours dans nos actions, et ne nous fait point user de finesse les unes envers les autres ; mais quand nous voulons savoir quelque chose, nous dirons simplement et franchement à une Sœur : J'ai envie de savoir telle chose de Votre Charité.

La simplicité envers Dieu consiste à ne chercher que Lui en toutes nos actions, soit que nous allions à l'Office, soit que l'on nous ordonne d'aller au réfectoire, et puis à la récréation ; allons partout pour chercher Dieu et pour obéir à Dieu. Dans toutes nos œuvres intérieures et extérieures, ne cherchons qu'à plaire à Dieu, et à nous avancer en son amour et dans cette simplicité d'esprit. Tenez-vous à la présence de ce grand Dieu, soumise et attentive à son amour, et cette attention est suffisante et efficace pour redresser toutes nos actions et intentions ; mais, aux œuvres de grande importance, il est bon de les redresser souvent.

Il faut avoir une grande fidélité à bien pratiquer le Directoire des exercices spirituels, surtout celui qui regarde la droiture d'intention ; et pour ce que j'ai dit, que la simplicité d'esprit à se tenir à la divine présence est suffisante, c'est pour les âmes qui sont déjà fort avancées et que Dieu occupe et attire lui-même, par sa grâce, dans ce chemin de l'amoureuse simplicité.

La soumission à la volonté de Dieu gît en deux points, qui sont la volonté : signifiée et la volonté du bon plaisir. La volonté [378] signifiée sont les Commandements de Dieu et de l'Église, nos Règles et Constitutions, avec les obéissances qui nous sont données par les supérieurs. La volonté du bon plaisir se doit regarder en toutes sortes d'événements, soit qu'on nous mortifie, qu'on nous mésestime, qu'on nous afflige, ou que l'on souffre ; comme lorsqu'on nous aime, qu'on fait état de nous, qu'on nous console, et que tout seconde nos souhaits : dans tous ces états nous devons également aimer et adorer ce divin bon plaisir. Même en nos fautes, après avoir rejeté le péché commis, nous devons regarder la volonté de Dieu en l'abjection qui nous en revient.

Non, mes filles, vous ne faites point de mal en commettant quelque manquement par ignorance, et avec bonne intention ; parce que, où il n'y a point de volonté et d'intention, il n'est point de péché, et Dieu même coopère à l'action, ce qu'il ne ferait pas en l'intention si elle était mauvaise. De même un exécuteur de justice ne fait point de mal de tuer un homme condamné à mort, s'il ne le fait mourir que parce que les juges le lui ordonnent ; de même aussi les soldats qui combattent pour leur prince, contre les infidèles, bien loin de commettre le péché, en tuant, méritent beaucoup, en exposant leur vie pour la loi, et pour l'obéissance due à leur souverain.

Mes chères Sœurs novices, vous me demandez quels sont les premiers fondements sur lesquels vous devez établir votre vertu ? Je veux bien volontiers vous le dire, et vous en donner trois seulement.

Le premier fondement qui doit être la vertu des novices, c'est la sainte et amoureuse crainte de Dieu, c'est-à-dire qu'elles doivent avoir une ferme résolution de ne jamais offenser la bonté divine, à escient, et volontairement. Le deuxième, c'est l'amour à leur vocation qui doit procéder d'une grande reconnaissance de la grâce que Dieu leur a faite, de les avoir retirées du monde et des occasions de l'offenser, y ayant laissé tant [379] d'autres qui eussent mieux fait leur profit de ces grâces que nous. Le troisième, est la reconnaissance de notre néant, car si Dieu nous ôtait ses grâces, que ferions-nous ? et s'il nous ôtait la vie qu'il nous a donnée, que deviendrions-nous ?

Cette humilité fera que nous ne nous troublerons point de voir que nous commettons souvent des fautes, mais que nous regagnerons par humilité ce que nous avons perdu par infidélité. Voyez-vous, mes Sœurs, quand nous manquerions vingt-quatre fois le jour, pourvu que nous ne nous troublions point et fassions toujours résolution de nous amender, de nous en humilier devant Dieu, de ne point fuir l'abjection qui nous en revient, et de ne point couvrir notre faute, c'est un moyen plus assuré pour arriver à la perfection que la fidélité constante. J'ai connu une âme qui a fait un avancement incroyable par cette voie-là.

Quelles sont les deux ailes de la vie spirituelle ? dites-vous encore. C'est un grand amour à l'oraison et une grande affection à la mortification ; une fidélité grande à nous bien occuper à la première, et une constance inviolable à nous exercer en la seconde. L'oraison ne va point sans la mortification ; l'amour de l'oraison s'étend encore au recueillement, et à se rendre attentive aux prédications, aux lectures de table, aux assemblées, et toutes les fois qu'on parle de Dieu. Pour la mortification, elle s'étend à ranger et dompter nos passions sous la domination de la raison, et à mortifier les affections de notre cœur et toutes nos inclinations, à retrancher toutes sortes de réflexions, et à dire, à l'imitation de Notre-Seigneur : Je ne suis pas venue ici pour faire ma volonté, mais celle du Père céleste ; enfin c'est une bonne mortification que de bien pratiquer nos règles et constitutions. [380]

Entretien XLV

(Fait le 28 décembre 1625)

SUR LE DOCUMENT DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE : NE DEMANDEZ RIEN, NE REFUSEZ RIEN, ET SUR LA REDDITION DE COMPTE.

Vous me demandez, mes chères filles, en quoi consiste la perfection intérieure de laquelle nous devons faire profession, et qui nous doit être en plus grande et singulière recommandation. Ma très-chère fille, elle consiste en la pratique exacte du dernier document que notre Bienheureux Père nous a laissé, et qu'il nous a mille fois inculqué, et par ses paroles et par ses écrits. Comme un peu avant sa mort, ma sœur Marie-Aimée de Blonay, supérieure de Lyon, lui demanda : « Monseigneur, qu'est-ce que vous désirez qui demeure le plus engravé dans nos cœurs ? » — Il lui répondit : « Je l'ai déjà tant dit : Ne demandez rien, ne refusez rien. » — Ainsi, mes Sœurs, on peut dire que cette sainte ordonnance est son testament pour nous, où il a abrégé tous les enseignements qu'il nous a donnés, et ses dernières intentions sur nous.

On peut dire, qu'à l'imitation de notre divin Sauveur Jésus, qui scella tous ses commandements par le doux précepte de la charité : Aimez-vous comme je vous ai aimés, qu'il donna à ses Apôtres dans sa dernière Cène, mon Bienheureux Père a fait ainsi, l'avant-veille de sa mort, scellant aussi tout ce qu'il nous avait appris, par ce document : Ne demandez rien, ne refusez rien. Mais je ne vois pas, mes Sœurs, que nous portions assez de respect à ce saint document ; je n'en entends jamais parler, je ne le vois guère pratiquer. Il y a bien deux ou trois mois que je fis dessein d'en faire le sujet du premier entretien, afin de vous en rafraîchir la mémoire. [381]

Dans les maisons de notre Institut où j'ai passé, j'y vois une ardeur non pareille dans cette sainte pratique ; on ne parle quasi d'autre chose, sinon : notre Bienheureux Père a dit : Ne demandez rien et ne refusez tien ; et, céans, où son esprit doit régner tout particulièrement, l'on n'y pense presque pas ; et il n'y a pas une Sœur qui, en me rendant compte, m'ait parlé là-dessus, et dit qu'elle faisait attention à pratiquer ce dernier précepte de son Bienheureux Fondateur.

Vous dites, s'il en faut rendre compte ? Oui-dà, ma chère fille, car nous y devons être grandement affectionnées, comme étant le moyen le plus important de notre perfection. Ce n'est autre chose qu'une parfaite indifférence, non-seulement pour les choses extérieures, mais encore plus pour les intérieures ; ne désirant ni refusant les consolations, suavités, peines, sécheresses, désolations, délaissements, tentations ; ne recherchant pas d'être aimée, estimée, ni d'être en cet état ou en cet autre ; d'aller par le chemin de celle-ci ou de celle-là ; d'avoir de la satisfaction ou non ; enfin, c'est ne vouloir chose quelconque que le bon plaisir de Dieu. Notre Bienheureux Père en faisait de même, ayant pratiqué par excellence ce saint document, car il disait : Je ne désire ni ne demande point de travaux et afflictions ; mais je me contente de me tenir disposé à recevoir celles qui m’arriveront. De sorte que, s'il lui arrivait des persécutions et souffrances, il les endurait patiemment ; s'il ne lui en arrivait point, il se tenait prêt, attendant celles que Dieu lui enverrait, contre lesquelles il fortifiait son cœur. Quelquefois, en se promenant tout seul, il pensait à part soi : Si on venait maintenant me dire des injures, faire tels et tels affronts et mépris, me mener au gibet pour être exécuté, comment te comporterais-tu ? Et ainsi, il s'armait contre les occasions, faisant ce que le Combat Spirituel enseigne ; car, encore qu'il allât fort simplement pour l'occasion, néanmoins, hors de là, il faisait bien quelques considérations, et il les conseille aussi. Certes, nos esprits font [382] toujours quelque chose, si nous ne les occupons en Dieu, ils s'occupent en des inutilités.

Croyez-moi, mes Sœurs, ceci sert beaucoup : je serais bien aise que nous le fissions quelquefois comme ce Bienheureux, nous représentant les difficultés, humiliations et contradictions qui nous peuvent arriver. Cela nous apporterait du profit, parce que, à l'occasion, nous serions plus fidèles et aurions plus de force, car nous nous ressouviendrions de notre détermination et des résolutions que nous avons faites pour bien employer ces rencontres, d'autant qu'il ne suffit pas d'être vaillantes en imagination ; mais il le faut être principalement en l'exécution, comme était ce Bienheureux Père, lequel était si constant, si immobile, si égala lui-même, et si invincible, que rien ne le pouvait ébranler tant soit peu. Il ne négligeait aucune occasion de pratiquer la vertu, pour petite qu'elle fût, mais l'employait fidèlement ; faisons de la sorte, mes chères filles, soyons fidèles comme lui, et bonnes ménagères, je vous prie. Si Dieu nous donne une petite occasion de souffrir, souffrons ; si, de patience, patientons ; si, de nous humilier, humilions-nous ; si, de nous soumettre, soumettons-nous ; si, de pratiquer la douceur, soyons douces et débonnaires ; si, de nous mortifier, mortifions-nous ; si, de charité, soyons charitables ; si, de support, supportons-nous ; ainsi de toutes les autres vertus qui se rencontrent en notre chemin.

Vous me demandez si une supérieure disait ce que nous lui avons dit en rendant compte, nous le reprochant, et l'apprenant aux autres, qu'est-ce qu'il faudrait faire ? O Dieu ! si cela était, elle devrait être estimée indigne de cette charge et en pourrait être démise ; mais, premièrement, il faudrait la faire avertir par sa coadjutrice ou par le Père spirituel, parce qu'il est certain qu'elle est obligée de garder, comme un secret de conscience, tout ce qui lui est dit en cette action de la reddition de compte. On peut le lui dire soi-même, avec le respect qu'il ne [383] faut jamais rabattre pour aucune chose, et ne pas conserver contre elle de la froideur et sécheresse de cœur. Mais savez-vous, mes chères Sœurs, il ne faut pas prendre des soupçons légèrement et sans de bons fondements. La supérieure peut quelquefois vous dire des choses pour vous mortifier et éprouver ; et, comme je vous ai dit autrefois, il ne faut pas obliger la supérieure à vous garder la fidélité du secret qu'en des choses qui le méritent, et non pas à tant de petites bagatelles que nous disons souvent nous-même à d'autres personnes ; et, si ces mêmes choses viennent à se répéter, on se plaint de quoi la supérieure n'a pas gardé le secret, tandis que c'est vous seule qui l'avez publié. Il faut prendre bien garde à ceci pour ne pas former des plaintes injustes sur le procédé des pauvres supérieures. Dieu merci, jusqu'à présent, je n'en ai trouvé que de très-bonnes, et je crois qu'il est impossible qu'elles soient autrement, puisqu'elles sont choisies et faites par élection, ce qu'on ne fait pas à la légère et sans mûre considération. Néanmoins, il s'en pourrait trouver qui commanderaient à baguette, qui seraient rudes, turbulentes et fâcheuses ; si cela était, il faudrait le supporter doucement, embrasser cette mortification et tâcher d'en profiter.

Le grand saint Pierre, mes chères filles, était rébarbatif, mal poli, rude et peu civilisé. Notre-Seigneur ne laissa pas de le faire chef de son Église. Les Apôtres ne s'en plaignirent point, et ne laissèrent pas de l'honorer, estimer, et de lui obéir. Enfin, si Dieu permet que nous ayons une telle supérieure, c'est pour nous établir dans les vertus solides, pour que nous le servions plus purement et généreusement ; car, si bien nous sommes plus paisibles sous une qui sera bien douce et à notre gré, nous ne profiterons pas tant sous sa conduite que sous celle de l'autre, d'autant que sous la bonne, souvent tout s'en va en complaisances et vaines satisfactions. Il est bien facile d'être bonne, douce et soumise, lorsqu'on nous caresse, qu'on nous [384] supporte, qu'on s'accommode à nos humeurs, et condescend à nos volontés ; mais il n'est pas si aisé d'être vertueuse lorsqu'on nous contredit, qu'on nous humilie, et mortifie souvent. Mes chères filles, il faut aussi dire qu'il se trouve parfois des inférieures si immortifiées, et si peu disposées à se laisser conduire, que la supérieure, n'ayant plus de liberté sur elles, est souvent contrainte de les employer à leur gré, à ce qu'elles veulent, et non à ce qui serait pour leur bien...

Non, il ne faudrait pas, pour aucune prudence humaine, laisser de dire à la supérieure tout ce qui regarde l'état de notre âme, crainte qu'elle suive nos inclinations et nos désirs, parce qu'il faut que la candeur, naïveté, et simplicité à se découvrir, surnagent toujours ; lorsqu'une fille agit de la sorte, c'est une des meilleures marques pour faire connaître qu'elle prendra bien l'esprit de notre Institut, et qu'elle se rendra digne de sa vocation.

La première disposition pour bien rendre compte, n'est autre qu'une bonne volonté de se bien faire connaître à la supérieure, de lui bien découvrir nos sentiments, en lui disant nettement, franchement, cordialement, tout ce qui se passe en nous, avec le plus de vérité, simplicité et humilité qu'il nous est possible. Mais la crainte vous empêche de vous déclarer, dites-vous ? Il n'y a remède ; il faut avoir patience, puisqu'il n'y a là aucune malice. J'ai vu de grandes âmes, de nos premières Sœurs, lesquelles avaient un désir insatiable de bien pratiquer ce point qu'elles reconnaissaient être des plus importants pour leur perfection. Elles venaient donc avec une ardeur et affection extrêmes, et, lorsqu'elles étaient devant moi, elles se mettaient à pleurer sans pouvoir me rien dire, parce qu'elles craignaient de n'avoir pas assez de temps, et me disaient qu'on m'appellerait pour d'autres choses, ou qu'on sonnerait aussitôt quelque exercice ; or, cela était une tentation qui leur donnait bien de la peine. [385]

Or sus, mes Sœurs, vous me dites encore que notre Bienheureux Père dit que c'est une grande grâce de Dieu d'avoir de bonnes supérieures. Il est vrai, mes chères filles, mais il ne faut pas les demander comme ceci ou comme cela, ni moins refuser les unes que les autres, ains, les recevoir telles que Dieu nous les donne, et regarder toujours ce grand Dieu en leur personne. Nous sommes certainement de bonnes filles, comme je vous dis souvent, mais il faut devenir meilleures, puisque nous en sommes capables, Dieu merci. Jusqu'à cette heure, vous vous êtes nourries de lait, et dans une vertu de coton, Dieu nous ayant traitées en faibles, ne permettant pas que nous ayons vécu sous des supérieures qui nous aient beaucoup exercées ; mais, tenons-nous désormais bien disposées à tout ce que sa divine Bonté voudra faire de nous.

Vous voulez encore me dire que pour le document de notre Bienheureux Père de ne rien demander ni rien refuser, que l'on y pense bien, qu'on tâche de le pratiquer aussi, mais qu'on ne pense pas d'en rendre compte lorsqu'on parle à la supérieure. Il faut le faire, mes chères filles, car ce sont les principales affections, résolutions et dispositions que nous devons tâcher d'avoir, puisque enfin ce saint et dernier précepte de notre Saint Fondateur et Législateur doit faire toute notre attention, et doit être notre pratique mignonne. [386]

Entretien XLVI

(Fait en 1638)

SUR LA REDDITION DE COMPTE ET LES AVERTISSEMENTS.

Vous désirez savoir si, à la reddition, on est obligé de dire tout à la supérieure, même les péchés secrets ? Je vous dirai, mes chères Sœurs, que notre Bienheureux Père disait que les plus sincères étaient les meilleures. Je sais qu'il témoignait de la joie quand quelqu'une de nos Sœurs lui disait : « Monseigneur, j'ai dit cela à notre Mère. » — Néanmoins, pour les péchés secrets que nous avons commis contre Dieu et notre âme, il n'a jamais entendu de nous obliger à les dire ; je sais qu'il voulait que nous fussions en liberté de ne les pas dire, si nous ne voulions, et il n'y a rien dans l'Institut, ni en ses Écrits, ni enseignements qu'il nous a donnés, qui nous fasse voir que nous avons cette obligation. Ainsi, quand nous avons commis quelques péchés secrets, nous pouvons, sans scrupule, ne les pas dire à la supérieure, si nous n'avons pas besoin d'instruction sur cela, et que nous n'y retombions pas d'autres fois facilement. Quand Dieu nous fait la grâce de nous en donner de la contrition, et de nous en bien accuser au confesseur, cela nous doit suffire. Pour moi, je m'en contenterais, et ne le dirais pas à ma supérieure, si j'y avais trop de répugnance, et que je n'y eusse pas confiance, ni la force de me surmonter, et je crois que Dieu ne m'en diminuerait pour cela en rien de sa grâce, ni à celles qui feront de la sorte.

Ce serait une erreur de croire que l'on fut obligée de tout dire à la supérieure. Telle supérieure que l'on pourrait avoir (envers laquelle) il faudrait user de quelque prudence, et faire quelque considération, surtout pour ne lui pas dire toutes les [387] grosses pensées que l'on aurait contre elle ; car, si elle était immortifiée et imparfaite, elle s'en ombragerait peut-être, en sorte qu'elle contristerait cette pauvre Sœur qui les lui dirait, et l'humilierait et maltraiterait ; en quoi elle ferait mal. Vous n'aurez pas toujours des supérieures qui soient soutenues de notre Bienheureux Père comme je l'ai été. Il y a des Sœurs, de son temps, qui m'ont dit des pensées du tout étranges qu'elles avaient eues contre moi...

Il n'y a point de mal aux pensées qui sont contre la volonté ; on en peut bien avoir contre Notre-Seigneur ; il ne faut donc jamais s'en étonner, pour mauvaises qu'elles soient. Ceux contre qui on les a, ne s'en doivent jamais offenser, quand on les leur dit, surtout quand on témoigne d'être marri de les avoir, et qu'on les dit avec douceur et humilité. Celle qui irait dire à sa supérieure les pensées qu'on a contre elle, pour se venger et satisfaire sa passion, et allant dire, par après, en esprit de gausserie : « Oh ! que je lui ai bien dit son fait !... » cela serait bien odieux, et tout à fait mal et insupportable.

Si les Sœurs qui ont été sous la directrice la doivent avertir lorsqu'elles lui voient faire des manquements, dites-vous, ma chère fille ! Oui, vraiment, elles y sont obligées, tout comme à une autre. Elles doivent toute leur vie lui porter du respect, et avoir une grande gratitude envers elle, mais non pas, pour cela, manquer à la règle. Je n'approuve pas pourtant qu'aussitôt qu'une Sœur est dehors du noviciat, ou de dessous la conduite de la maîtresse, elle aille d'abord faire des avertissements ; car cela ne serait pas de bonne odeur.

Pour ce que vous dites, si les Sœurs qui sont sous la directrice, surtout les jeunes professes, si elles lui doivent ou peuvent dire les fautes qu'elles voient commettre aux Sœurs de communauté ? Nullement, ma chère fille, elles s'en doivent garder, et la maîtresse ne le doit pas souffrir, ni s'en informer ; il les faut dire à la supérieure, puisque c'est elle qui doit y remédier ; [388] car, s'il suffit de faire connaître les défauts des Sœurs à une personne, pourquoi le fera-t-on savoir à deux ? Pour moi, si je pouvais empêcher que mes deux yeux vissent les défauts du prochain, je le ferais, et en fermerais un, afin de ne les voir qu'avec un seul. Quand un suffit, il n'est pas nécessaire de regarder avec les deux. Donc, mes Sœurs, il faut avoir un grand soin et une grande charité, pour couvrir les défauts du prochain, et ne les jamais faire savoir qu'à celles qui peuvent et doivent y remédier ; par exemple : si une novice professe est aide d'une officière, et qu'elle voie que cette Sœur n'observe pas son directoire en sa charge, ou qu'elle fasse quelque autre manquement contre l'observance, comme de dire des paroles inutiles, parler du monde, rompre le silence et autres semblables ; quelle qu'elle soit, elle doit incontinent le faire savoir à la supérieure, et se doit bien garder d'en faire rien, connaître à la directrice. Elles lui peuvent bien dire les manquements de celles qui sont au noviciat, parce que c'est elle qui y doit apporter remède ; mais, les autres défauts qui se font par des Sœurs qui ne sont pas sous sa conduite, à quel propos, je vous prie, les lui dire ? Que cela ne se fasse donc jamais, je vous supplie.

Entretien XLVII

SUR LA REDDITION DE COMPTE, ET SUR L'OBLIGATION DES SUPÉRIEURES DE GARDER LE SECRET.

Seigneur Jésus ! et qui en doute que les supérieures ne soient obligées de garder le secret à leurs Sœurs, quand ce sont choses qui le méritent ? car pour certaines badineries propres à dire en récréation, la supérieure n'est pas obligée à les tenir secrètes. [389]

Mais, quand ce sont des choses de conséquence, ou que les Sœurs ne désirent pas qu'on le sache, oh ! certes, si je savais une supérieure dans l'Ordre qui les révélât, je procurerais sa déposition ; et, si j'avais quelque crédit, elle serait démise, comme indigne et incapable de gouverner jamais, ne sachant pas tenir les secrets quand il est requis ; car, ôtant à ses Sœurs le moyen de découvrir leur cœur sincèrement, elle leur ôte aussi le moyen de se perfectionner.

S'il advient qu'une Sœur, ayant vu faire une faute à une autre, le dise à la supérieure, en secret, la supérieure ne doit pas dire à la défaillante : « Une telle Sœur m'a dit que vous aviez fait telle chose ; amendez-vous-en », ains lui faire la correction selon la gravité de la chose. — Mais, si la défaillante vient à dire : Personne n'a vu faire cela qu'une telle Sœur. — Oh ! (doit répondre la supérieure), contentez-vous que vous l'ayez fait, et ne vous mettez pas en peine de savoir si je l'ai vu, ou si on me l'a dit... La supérieure pécherait, si elle faisait connaître aux Sœurs celles qui avertissent des défauts, bien qu'elle corrige selon que sa conscience l'oblige.

Oui, ma fille, votre maîtresse (la directrice) est obligée de vous tenir la fidélité du secret, quand ce sont des choses qui le méritent ; mais, toutefois,,elle peut dire à la supérieure ce que vous lui dites, quand elle juge qu'il est expédient, ou pour prendre conseil, et recevoir instruction comme elle se doit comporter en votre gouvernement ; elle le peut faire, non-seulement à la supérieure, mais aussi à quelques Pères de religion, sans toutefois faire connaître à ceux-ci pour qui c'est que l'on requiert leur conseil. Voilà une fille qui a des troubles de conscience, des embarrassements, et des scrupules ; je ne me sens pas assez capable pour les lui résoudre, j'en dois conférer avec quelque Père de piété pour recevoir des lumières de lui ; mais, je dois le faire si discrètement, qu'il ne s'aperçoive point pour qui on parle, sinon que la fille le désire ; car alors il serait bon [390] que ce fût elle-même qui en parlât, si la supérieure le juge expédient.

Mais, si une novice avait dit quelque chose à sa maîtresse qu'elle témoignât désirer bien fort que la supérieure ne le sût pas, que faudrait-il faire ? La directrice doit considérer si la chose étant dite sera à l'utilité de la fille ou de la maison ; cela étant, elle le doit dire ; en telle sorte que la supérieure connaisse que la novice ne désire pas qu'elle le sache ; et jamais la supérieure ne doit témoigner à la novice ce que sa maîtresse lui a dit. Il y a même des occasions où la prudente maîtresse doit dire les choses en telle sorte que la supérieure ne s'aperçoive point que la novice ne veut pas qu'elle le sache, et manque de confiance envers elle. Mais si la chose est de nulle utilité, ni d'un côté ni d'un autre, la directrice n'a que faire d'en parler, et elle ne le doit pas faire. Car, à quel propos, je vous prie, irait-elle ôter la confiance à une pauvre novice de lui découvrir son cœur, pour une chose qui ne tire point à conséquence ? Les maîtresses ne sauraient être trop soigneuses de donner une grande confiance aux novices, de s'adresser à elles ; car c'est une partie de leur devoir, et du bonheur de la persévérance d'une novice, que d'avoir une maîtresse qu'elle aime, et dans le cœur de laquelle elle puisse, à toute heure, verser le sien, pour prendre force, lumière et haleine en son entreprise. Il est bon, quand les novices lui disent quelque chose, qu'elle pense être à propos de faire savoir à la supérieure qu'elle les porte à le dire elles-mêmes, ou bien qu'elle leur demande : Voulez-vous que je le lui dise moi-même ? puis se comporter comme j'ai dit.

Oui, les novices peuvent dire les bonnes choses que la maîtresse leur a dites au noviciat, comme serait leur défi, pratique des vertus, et entreprises dévotes, sans qu'elles contreviennent au Directoire. Je n'agrée pas que l'on fasse les renchéries de ces petits biens ; une pauvre Sœur en pourrait tirer bien du [391] profit, quoiqu'elle ferait mal d'interroger, par curiosité, une novice. Après avoir dit les bonnes choses, celle-ci doit se taire et dire humblement que le Directoire ne lui permet pas de dire autre chose.

Je voudrais, quand nos Sœurs viennent rendre compte, qu'elles eussent toutes leurs petites affaires prêtes, pour les dire tout d'une suite, et après la supérieure dit ce qu'elle veut. Il ne faut point tant dire de petites chosettes qui ne servent à rien, mais : J'ai souvent fait telle faute... je suis sujette à dire des paroles inutiles... j'ai sept ou huit fois suivi une telle inclination, quand l'occasion s'en est présentée... Ensuite, dire un ou deux bons mots, une ou deux bonnes fautes particulières ; puis, ajouter : Il me semble, ma Mère, que j'ai fait les pratiques dont j'ai eu la vue... Ou bien, j'y ai manqué... J'ai été attentive à faire ce que Votre Charité m'avait dit le mois passé... et en dire deux ou trois pratiques ; et, après, dire ses petites peines et comme on s'y est comporté.

Pour l'oraison, dire : Ma Mère, j'ai, ce mois, fait l'oraison comme Votre Charité sait... Je n'ai rien eu d'extraordinaire... il me semble que je me sens fort inclinée à unir ma volonté à celle de Dieu en toutes choses ; je fais profit de cela. Ou bien dire : J'ai été environ huit ou quinze jours avec beaucoup de distractions et de peines, je m'y suis comportée ainsi... Mes exercices, je les fais selon le Directoire... ou bien : Je fais les exercices avec l'occupation intérieure que vous savez… ; et de même pour le silence. Si l'on a quelque spéciale inclination, l'avouer, afin de recevoir lumière vers la supérieure comme on s'y doit comporter, et ainsi dire de suite ce que l'on éprouve pour recevoir humblement ce que la supérieure conseille, et s'en aller, tâchant, tout le mois, de pratiquer ce que l'on nous a dit jusqu'à l'autre mois, et ainsi aller toujours en avançant dans les voies de Dieu. [392]

Entretien XLVIII

(Fait le 25 avril 1633)

SUR LA CONFIANCE ENVERS LA SUPÉRIEURE ET LA NÉCESSITÉ DE FAIRE LES AVERTISSEMENTS.

Mes chères Sœurs, il m'est venu une pensée, que je veux vous dire tout simplement : c'est qu'il m'est tombé en l'esprit que nous avons besoin de purifier notre intention. Je vois clairement, ce me semble, que nous ne sommes pas assez épurées, et que, de ce défaut, viennent presque tous nos manquements : si notre intention était bien droite, nous ne regarderions que Dieu en notre supérieure et en nos Sœurs, de sorte que nous serions simples et sincères comme un enfant, en la reddition de compte que nous faisons à la supérieure. Nous lui ferions voir avec une grande naïveté tous les replis de notre cœur, comme nos saintes constitutions nous marquent ; nous aurions recours à elle avec une grande confiance, pour lui dire tout ce que nous croirions être obligées de lui dire, tant de nous que des autres, sans tant de regards et de réflexions. Nous aurions aussi une grande candeur, confiance et sainte liberté d'esprit avec nos Sœurs ; nous ne nous craindrions pas tant l'une l'autre.

Si donc notre intention était pure, nous marcherions confidemment notre grand chemin, tâchant de ne rien faire, ni ne rien dire qui ne fût à propos ; puis nous laisserions aller tout le reste sans tant craindre et soupçonner si on l'a bien ou mal pris ; si on pensera ceci ou cela ; si l'on ira le dire à la supérieure ; si on le redira à celle-ci ou à celle-là ; si l'on nous en avertira ; si l'on en concevra de la mésestime, que sais-je moi ? mille tracasseries, qui ne servent de rien qu'à troubler nos esprits et nous faire concevoir de la mésestime de nos Sœurs, de nous [393] refroidir et sécher le cœur, et être plus réservées envers elles. Quand même nous aurions dit quelque chose, ne nous en mettons pas en peine ; humilions-nous doucement et laissons à la divine Providence que les Sœurs l'aillent dire, ou non ; qu'elles le disent comme il est, ou tout autrement, comme sa Bonté permettra.

Si les aides s'avertissent au réfectoire ? Non, ma Sœur, ce n'est pas la coutume. Vous me demandez si, lorsque l'on a reconnu quelque Sœur se refroidir en votre endroit quand vous l'avez avertie, si vous ne devriez point ne lui plus faire d'avertissement, de peur que vous ne soyez cause des fautes qu'elle fait ensuite ? Notre Bienheureux Père a répondu à celle question ; car il dit, en un de ses Entretiens, qu'il ne faut pas laisser d'avertir les Sœurs, encore qu'elles commettent des défauts sur les avertissements ; d'autant, dit-il, que si une Sœur fait un péché véniel sur un avertissement qu'on lui a fait, elle en évitera aussi plusieurs, qu'elle eût commis, si elle eût continué à commettre le défaut duquel on l'a avertie. Il ne faut pas aussi prendre garde si celle qu'on a avertie témoigne de la froideur. Les premiers mouvements ne sont pas à nous-même ; il faut laisser passer ce jour-là, pourvu que le lendemain elle traite avec vous comme à l'ordinaire. Mon Dieu ! qu'est-ce que tout cela ? quel mal lui avez-vous fait ? vous lui avez fait un acte de charité et un office de vraie Sœur. Vous avez observé votre règle, en laquelle rien n'a été mis en vain : c'est par l'inspiration du Saint-Esprit qu'elle a été dressée ; et ceux qui l'ont dressée n'y ont rien mis, sinon ce que le Saint-Esprit leur a inspiré.

Nous craignons les avertissements, et nous ne nous avertissons pas assez fidèlement ; prenons garde, mes Sœurs, nous amassons de la crasse et de la mousse... Savez-vous de quoi il faut avertir ? Des fautes contre la Règle, Constitutions, Coutumier, et les ordonnances de la supérieure. Non, mes Sœurs, n'ayez point peur que vos avertissements ne soient bien reçus, [394] et qu'ils ne profitent, à vous et à celles à qui vous les faites, si vous avez soin de les faire comme il faut, avec esprit d'humilité et charité, de support et compassion. L'on sent si bien cela, et l'on connaît clairement celles qui les font de la sorte. Si c'était une chose controuvée que les avertissements, nous aurions sujet de nous offenser ; quoique pourtant nous ne le devions jamais faire, ains supporter doucement cela pour l'amour de Notre-Seigneur. Comment voulons-nous l'imiter, ce divin Sauveur, si nous ne voulons pas souffrir la moindre contrariété, une petite mortification, un petit avertissement d'une faute que nous avons bien commise ? Les épouses doivent être conformes à leur Époux. Nous sommes épouses de Notre-Seigneur, quia été tout couvert d'opprobres, de mépris, d'humiliations et souffrances, sans ouvrir la bouche pour se plaindre ou s'excuser, quoiqu'il fût innocent, voire, l'innocence même.

Vous me demandez maintenant quelle différence entre avertir la supérieure des manquements qui se commettent, et faire des rapports ? J'aime cette question ; car elle est bien utile, ma chère Sœur. Il faut que nous sachions que tout ce que l'on dit à la supérieure n'est point rapport. Il est bien nécessaire de lui dire les fautes que les Sœurs font ; et la règle y oblige, afin qu'elle y mette ordre. Comment remédiera-t-elle à ceci ou à cela, si elle ne le sait pas ? Il faut donc lui faire savoir les choses, et ce qui se passe, avec une grande confiance et simplicité, prenant garde de ne lui rien dire qui ne soit bien vrai, et de lui dire ce qu'on a remarqué sans passion, ni préoccupation d'esprit et d'intérêt, ains seulement pour observer sa règle, et pour le zèle du bien de la maison. Et qu'on ne sème point cette mauvaise semence parmi nous, de dire que l'on va faire des rapports à la supérieure ; que celles qui s'en apercevront me le viennent dire ; car cela est très-mal. Quoi ! on pourrait trouver mauvais qu'une Sœur observât sa règle ! qu'elle fit son devoir en disant à la supérieure ce qu'elle juge lui devoir dire en conscience, pour [395] l'avertir des fautes qui se commettent dans le monastère, et des choses qui tirent à conséquence, afin qu'elle y remédie, et ne laisse pas prendre pied à ces défauts ? Savez-vous ce que c'est de faire des rapports, mes Sœurs ? C'est d'aller redire à une Sœur ce qu'une autre Sœur a dit d'elle, qui serait à son désavantage, et qui porterait à la désunion ; d'aller rapporter enfin les unes parmi les autres ce qui se fait, ce qui se dit, qui ne servirait de rien qu'à nous mortifier, refroidir la charité, et nous inquiéter et donner de la distraction : il faut éviter absolument telles imperfections qui seraient bien dangereuses et feraient bien du mal en une communauté. Dieu nous garde de ces manquements, s'il lui plaît !

Or sus, mes Sœurs, c'est assez ; ayons, je vous prie, notre intention pure, comme je vous ai dit, et vous verrez que nous éviterons beaucoup de manquements, que nous croîtrons en perfection comme l'aube du jour ; dans peu de temps nous nous trouverons fort avancées et attirerons les grâces de Dieu sur nous en abondance ; sa douce Bonté veuille qu'il aille de la sorte et nous bénisse. Retirons-nous en paix.

Entretien XLIX

SUR LA CONFESSION ET SUR LES AVERTISSEMENTS.

Il faut que je dise un mot de la confession, si toutefois nos Sœurs me le veulent permettre. C'est que je pense qu'on se confesse comme l'on dit ses coulpes ; si cela était, les confesseurs ne sauraient pas ce que nous voulons dire : Je m'accuse de ce que je me suis arrêtée à des pensées de répugnance ; j'ai dit des paroles de désapprobation. Cela n'est pas assez ; il faut dire plus clairement quelles paroles ce sont. N'est-ce point une [396] parole de dépit, de dédain, de murmure, que vous avez dite ? Il faut dire les choses comme on les a faites, sans les déguiser ni chercher à pallier ses fautes : Il faut donc dire : J'ai fait des actes de légèreté, ou des actions légères, par un mouvement de dépit ou d'impatience... ou bien, par une grande inconsidération ou précipitation... j'ai commencé à dire des paroles de murmure ou de plainte... car, bien que sitôt que vous avez dit la parole vous vous en soyez repentie, il ne faut pas laisser de vous en confesser, parce qu'il est à craindre qu'il y ait eu de la volonté ; et partant, il peut y avoir du péché. Il faut donc bien regarder le consentement, car c'est ce qui fait le mal et examiner les actions que l'on a faites par suite du consentement.

Ma fille, si vous allez dire à une Sœur qu'elle vous a bien mortifiée, vous êtes plus immortifiée qu'elle ; et qui doute qu'il ne se faille confesser de cela, quoique vous vous en repentiez aussitôt que vous l'avez dit.

Il ne faut pas aller dire au confesseur : Je m'accuse d'avoir dit des paroles par suite de mon désagrément, ou de mon dépit, car ce ne serait pas faire connaître votre faute ; mais il faut dire : Je m'accuse de ce que, par dépit, pour un mot qu'on m'a dit... ou pour une chose pénible qu'on m'a faite, ou qui n'était pas comme je voulais... j’ai dit une parole froidement pour faire sentir qu'on m'avait bien mortifiée... j'ai dit que je ne demanderai plus rien, et que j'aurai besoin de beaucoup de choses avant que j'en demande une seule... et ainsi dire les autres fautes tout simplement.

Quand je dors une partie de l'office, bien que j'aie fait mon possible pour m'éveiller, je ne laisse pas de m'en confesser ; et tout de même pour l'oraison.[17]

Qui en doute, qu'il ne faille se confesser, si vous avez laissé à faire quelques avertissements, et aussi si vous avez bien disputé [397] avant que de vous résoudre à le faire, à cause du peu d'inclination que vous y avez, ou crainte de fâcher votre Sœur ; si ce n'était que vous vissiez que cette Sœur fût abattue de quelque peine ou fâcherie, et que la véritable charité ne nous fit laisser ou différer l'avertissement, ou que peut-être elle ne fera pas cela une autre fois ; alors vous ne feriez point de mal de le laisser. Mais prenez garde, que ce soit la charité qui fasse cela et non votre inclination ; car, ma fille, vous n'êtes pas venue ici pour vivre selon icelle, mais pour y vivre selon la raison, la règle et l'obéissance. Si vous vivez autrement, il aurait mieux valu que vous fussiez demeurée au monde.

Et qu'avez-vous à faire, ma fille, de regarder si les autres ont plus de lumières que vous, pour connaître les fautes ? Votre règle vous dit-elle que vous fassiez regard si celles qui ont plus de lumières ne font point d'avertissement ? Non. — Quand vous en avez à faire, faites-les. Ma fille, nos Sœurs sont si humbles, qu'elles ne voient point les défauts des autres, ains seulement les leurs. Elles n'ont pas la lumière que vous avez pour voir les manquements que l'on fait ; voilà pourquoi elles n'en avertissent pas. Il faut donc que vous, qui l'avez vu, fassiez l'avertissement, sans examiner si les autres le font ou non.

Quand nous pensons que les surveillantes ont vu la faute qu'a commise une Sœur, aussi bien que nous, nous voudrions attendre qu'elles en fissent l'avertissement, combien de temps ? Deux ou trois jours... — Non pas, ma chère Sœur. Ah ! je ne le ferais pas, moi ! mais si elles n'en avertissaient aujourd'hui, j'en avertirais demain.

Il ne faut pas exagérer, en avertissant, mais dire simplement ce que l'on a vu, avec support, ainsi que dit notre Bienheureux Père : Si les fautes avaient cent visages, il les faudrait prendre par le meilleur. Que si celle qui est avertie pense que l'on exagère, ou bien qu'elle n'a pas fait la faute, il faut qu'elle pense que c'est son amour-propre qui trompe et qui l'aveugle, et [398] que les autres ont bien plus de lumières pour connaître ses défauts.

Il ne faut pas avertir les Sœurs des manquements intérieurs, comme serait : qu'elles ont manqué à la charité, qu'elles témoignent beaucoup de curiosité. Mais, si on n'a pas donné à une malade, ou à vous, ce que vous demandiez, dites-le ainsi ; ou si on s'informe souvent des nouvelles, avertissez que souvent on s'enquiert de plusieurs petites choses. Et si la Sœur a fait une mine froide, et n'a pas laissé de vous donner ce que vous lui demandiez, n'est-ce pas assez ? Que savez vous, si sa mine froide ne vient point de ce qu'elle a mal à la tête, ou de quelque autre chose qui la fâche, et qui est cause (encore qu'elle vous donne de bon cœur ce que vous lui avez demandé) de l'air mal gracieux que vous lui voyez ? Que voulez-vous ? c'est qu'elle a froid ; soufflez-lui les doigts, pour les lui réchauffer.

Je voudrais bien que l'on fit ainsi les avertissements : « Je dis très-humblement ma coulpe, et avertis, en charité, ma Sœur Marie-Alexis et ma Sœur Anne-Innocente de ce que nous avons parlé inutilement en écrivant ce livre. » — Oh ! que celles-là font bien qui s'avertissent de cette sorte ! Je voudrais bien qu'en telles ou semblables fautes l'on se fît la même charité.

Non, on ne doit pas avertir une Sœur, quand elle demande ses imperfections, toujours d'une même chose. Dites-vous, si l'on pourrait lui dire qu'elle a l'esprit suffisant ? Oh ! certes, celle qui le ferait, l'aurait bien suffisant elle-même. Ce n'est pas à vous de connaître si les Sœurs ont l'esprit suffisant ; mais vous leur pouvez dire, si vous l'avez remarqué, qu'elles font, ce vous semble, des actions qui ressentent la suffisance. En un mot, il ne faut point toucher l'intérieur des Sœurs, ains dire les fautes extérieures, et ce, avec grande cordialité et non sèchement.

Si l'on peut dire sa coulpe de quelque faute, crainte d'être avertie