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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

Index ; Bibliothèque

 

Tome Troisième

 

ŒUVRES DIVERSES
 

 

Méditations pour les solitudes [retraites] annuelles

Déposition de sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal au sujet de la cause de béatification et canonisation de saint François de Sales

Opuscules divers

 

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en février 1876.

PARIS. -– TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1876

Tous droits réservés

PRÉFACE

Suivant le conseil de l'Esprit-Saint, les Religieuses de la Visitation n'ont pas voulu laisser perdre une seule parcelle du précieux héritage de leur sainte Fondatrice ; elles ont recherché avec un soin jaloux ses moindres écrits, ainsi que les nombreuses exhortations tombées de sa bouche.

Grâce à Dieu, leur moisson a été abondante. La Providence a permis que leurs Sœurs aînées, contemporaines de la Sainte, aient mis autant de sollicitude à noter et à conserver ses enseignements, qu'elle-même en avait mis à recueillir ceux de son Bienheureux Père.

Les Anges gardiens de la sainte source ont veillé avec amour sur ce trésor, et, après les vicissitudes des temps les plus désastreux, nous le retrouvons aujourd'hui, sinon en son entier, du moins bien plus riche que nous n'osions l'espérer.

Le présent volume, qui est le second et dernier des œuvres diverses de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, renferme des opuscules plus ou moins connus, auxquels les Religieuses de la Visitation d'Annecy ont ajouté des matériaux récemment découverts. Elles ont distribué le tout en six groupes : [vi]

1° Les Méditations ; 2° la Déposition de la Sainte pour la canonisation de saint François de Sales ; Différents Opuscules ;Plusieurs Fragments, récemment découverts, du précieux Recueil déjà connu sous ce titre : Paroles, instructions et avis de saint François de Sales à la Sainte ; 5° des Sentences pour tous les jours de l'année, tirées des écrits de la Sainte ; 6° enfin quelques points de la vie religieuse expliqués par le saint Fondateur à ses premières filles.

Méditations pour la solitude annuelle. — Les Méditations, il est vrai, appartiennent pour le fond à saint François de Sales, puisqu'elles furent extraites, en grande partie, pour ne pas dire en totalité, de ses œuvres ; mais à sainte Jeanne-Françoise de Chantal revient la gloire d'avoir donné la première idée de cet ouvrage, d'en avoir surveillé l'exécution, d'avoir joint à chaque point de méditation des affections capables d'inspirer à l'âme le désir des plus héroïques vertus.

Ce recueil, formé d'abord pour le premier monastère de la Visitation d'Annecy, fut ensuite communiqué en manuscrit à plusieurs autres maisons de l'Ordre. C'est ce qui résulte d'une lettre de sainte de Chantal à une supérieure, lettre datée d'Annecy, 4 juillet 1638, où la Sainte s'exprime ainsi : « J'espère, ma très-chère Sœur, que Dieu me fera encore la grâce de vous communiquer, dans quelque temps, les Méditations pour nos solitudes annuelles, tirées des écrits de notre Bienheureux Père ; car je désire intimement que les filles de la Visitation nourrissent leurs âmes de ce bon et suave pain. Notre chère Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy y travaille fort soigneusement, [vii] et j'y tiens la main et le revois tant que je puis. » En effet, la Sainte prépara elle-même la lettre d'envoi et la préface placées en tête des Méditations, mais elles ne furent imprimées, comme tout porte à le croire, qu'après sa mort, et sans doute par les soins de la Mère de Chaugy. L'édition première qui en fut faite ne porte aucune indication de lieu ni de date ; cependant tous les caractères extérieurs permettent de la rapporter à cette époque.

Déposition de sainte de Chantal pour la canonisation de saint François de Sales. — Bientôt après l'heureuse mort de l'illustre évêque de Genève, on s'occupa très-activement de réunir les matériaux nécessaires à la cause de sa béatification. « Notre sainte Mère de Chantal, dit la Mère de Chaugy, se mit à y travailler elle-même (1625), faisant à loisir une très-belle déposition, et procurant que ceux qui avaient connu ce Bienheureux et conversé avec lui en fissent aussi. » (Mémoires, 1re partie, chap. xix).

De nombreux prodiges opérés par l'intercession du grand serviteur de Dieu secondèrent ce mouvement ; ils appelaient sur sa tête les honneurs officiels de l'Église.

Ce fut en l'année 1626 que Mgr André Frémyot, archevêque de Bourges (frère de la Mère de Chantal), Mgr Pierre Camus, évêque de Belley, et Georges Ramus, chanoine et docteur de Louvain, furent nommés par la Congrégation des Rites à l'effet d'informer sur les vertus et les miracles du Vénérable François de Sales.

Parmi les nombreux témoins qui furent alors entendus, figure, au-dessus de tous les autres, la Mère de Chantal. L'humble fondatrice de la Visitation fut admise à déposer [vii] tous les jours, du 27 juillet 1627 jusqu'au 3 août inclusivement, sauf le 1er août, qui était un dimanche. Les séances, qui se tenaient au parloir du premier monastère, avaient lieu deux fois par jour, le matin et le soir, et duraient environ trois heures chacune.

Le témoignage rendu par sainte de Chantal à l'évêque de Genève, à celui qui avait été son directeur et son guide, est d'un intérêt puissant, d'une valeur historique sans égale. Il faut être, en effet, de la famille des Saints pour bien saisir, pour bien comprendre la sainteté dans les autres, et aussi pour en faire resplendir, par le langage, l'éblouissante beauté : voilà pourquoi sainte de Chantal nous a laissé, dans sa Déposition, le portrait le plus vrai de saint François de Sales ; voilà comment elle nous a tracé de sa vie l'esquisse la plus autorisée et la plus édifiante à la fois que nous connaissions. On pourra bien ajouter au récit, le compléter sur plusieurs points, on ne fera pas mieux ; on pourra développer les traits, ajouter au dessin la vivacité du coloris, on ne réussira pas à nous représenter dans un plus beau jour le Missionnaire, l'Évêque, le Docteur, le Saint, à nous peindre avec tant de bonheur cette figure si douce de la douceur de Jésus-Christ, à nous embaumer à ce point du parfum pénétrant de ses vertus.

Mais laissons un évêque d'Annecy, Mgr Rey, de glorieuse mémoire, faire lui-même l'éloge de cet ouvrage de la Sainte. Dans une lettre du 27 janvier 1839, adressée à M. l'abbé de Baudry, qui venait d'éditer la Déposition, le prélat s'exprime ainsi :

« La Déposition de sainte de Chantal ! ah ! mon vénérable [ix] confrère, voilà où l'on trouve la véritable vie de saint François de Sales ! Partout ailleurs on admire les effets prodigieux du zèle de notre saint Apôtre, une suite de faits tous plus ou moins dignes d'édifier l'heureux lecteur qui se repaît d'un si touchant spectacle ; mais dans la Déposition de sainte de Chantal, on voit l'intérieur tout saint, tout angélique du céleste évêque de Genève. On y contemple la sève même qui animait et fécondait cet arbre divin et majestueux.

« Non, mon cher, on n'a qu'une idée imparfaite du Saint, en ne connaissant que l'extérieur de sa physionomie ; mais son âme, sa belle âme nous apparaît tout entière dans la Déposition, je dirai volontiers dans les révélations de sainte de Chantal. On voit palpiter, pour ainsi dire, ce grand cœur où l'amour seul trouvait de la place. L'intérieur de saint François de Sales y est mis à découvert, et l'on s'écrie avec un saint Père : Cœlum anima justi. Oh ! oui, j'ai cru apercevoir un paradis, en abrégé, dans l'âme de mon saint Apôtre : là on voit Dieu régner en maître sur un cœur qui s'est entièrement voué à lui ; il en anime tous les mouvements, il en divinise toutes les affections ; c'est le Saint, le Saint tout entier que l'on retrouve dans la Déposition ; et quel Saint, grand Dieu ! Je ne saurais jamais rendre l'impression que m'a faite cette lecture ravissante. Le cœur vous brûle en parcourant ces lignes divinement enchantées : on se trouve quelquefois les yeux pleins de douces larmes, et le brasier d'amour que l'on contemple, semblable au soleil, éclaire, échauffe et fortifie l'âme qui se trouve en face de cette belle âme. Quelque intéressante [x] que sera donc la vie que vous préparez, elle serait imparfaite sans la Déposition. Mille fois je le répéterai, et ce sera toujours la vérité, c'est là qu'est la véritable vie de notre Saint. Soyez donc béni, mon cher abbé, pour avoir enrichi son histoire d'une aussi précieuse et aussi angélique production. »

La Déposition de sainte Jeanne-Françoise de Chantal fut insérée dans le premier volume du procès de 1627. Lorsque la cause fut reprise, en 1658, plus de trente ans après, cette pièce fut reproduite, acceptée par les nouveaux commissaires comme parfaitement authentique, et insérée au sixième volume de ce second procès. Enfin, en 1721, alors qu'on travaillait à la cause de la Mère de Chantal elle-même, François Duparc, protonotaire apostolique, fut chargé de tirer copie de la Déposition faite par la vénérable Fondatrice de la Visitation, près d'un siècle auparavant, ce qu'il exécuta en se servant de l'extrait de 1658. Cette copie de François Duparc dûment collationnée, parafée à toutes les pages par ce notaire, et, par conséquent, d'une incontestable authenticité, se conserve précieusement dans les archives du premier monastère de la Visitation d'Annecy. C'est cette copie qui sera reproduite textuellement ici.

Différents Opuscules. — Les Religieuses de la Visitation d'Annecy ont réuni sous ce titre : Un Petit Traité sur l'Oraison, des Questions et des Réponses sur l'oraison de quiétude, des Paroles et Conseils de direction propres à éclairer les âmes dans les épreuves de la vie spirituelle, enfin des Avis pour le gouvernement d'une communauté.

Pour sainte Jeanne-Françoise de Chantal, comme pour [xi] tous les saints, l'Oraison fut une échelle mystérieuse dont elle se servit pour s'élever jusqu'à Dieu, pour converser avec Lui et reposer doucement sur son cœur. Qui ne sait que la vie de cette âme héroïque, à partir de son entrée en religion, s'écoula dans une oraison continuelle ? Fille aînée de saint François de Sales, elle fut formée à ce saint exercice, éclairée dans ses voies et dirigée dans sa pratique par le Bienheureux lui-même. Bientôt la grâce lui donnant des ailes, son âme prit un essor plus hardi et s'éleva sur les hauteurs de la contemplation la plus sublime. La Mère de Chantal devint maîtresse à son tour : elle pouvait parler savamment à ses Religieuses de la nature et des précieux avantages de l'oraison, de ses secrets les plus élevés comme les plus intimes ; indiquer les voies à suivre, signaler les obstacles à vaincre, les illusions à éviter ; elle excellait à traiter des matières qu'elle avait apprises de son angélique Directeur, et plus encore de son expérience personnelle. Ce petit traité ne sera pas moins goûté des âmes encore novices que de celles qui sont plus avancées dans les voies de l'oraison, Les unes et les autres y trouveront de sages conseils, de lumineux enseignements, qui guideront leurs premiers pas ou leur marche ascensionnelle vers les plus hauts sommets de la contemplation.

Les Paroles et Conseils de direction peuvent servir de guide, procurer consolations et lumières aux âmes qui expérimentent la vérité de ces deux pensées d'un maître consommé dans les voies de l'Esprit-Saint : « La vie prend sa source aux fontaines de la tribulation. Dieu a caché le trésor de ses grâces dans l'abîme des souffrances. » [xii]

Les Conseils à quelques supérieures de la Visitation pour le gouvernement de leur communauté, à l'adresse d'une classe spéciale de lecteurs et de lectrices, renferment d'utiles leçons, fruits d'une expérience consommée. Sainte de Chantal, en effet, possédait à un très-haut degré l'art des arts, celui de gouverner les esprits et les volontés. Or, cette merveilleuse puissance qu'elle exerçait sur ses filles spirituelles, la Sainte nous en révèle ici le secret : prudence, sagesse, discrétion, bonté en certains cas, fermeté en d'autres, charité toujours, recours perpétuel à Dieu parla prière, tels sont les moyens qu'elle employait, les ressorts qu'elle faisait mouvoir. Et cet immense ascendant, qu'elle devait moins à l'autorité de sa position qu'au spectacle de ses éminentes vertus, elle s'en servait uniquement pour unir le cœur de ses Religieuses au cœur de leur divin Époux par les chaînes de l'amour. Ainsi ces conseils joignent à des leçons théoriques sur le gouvernement des applications pratiques du plus grand intérêt.

Quelques fragments récemment découverts du Recueil déjà donné en partie dans le précédent volume, sous ce titre : Paroles, instructions et avis de saint François de Sales à sainte Jeanne-Françoise de Chantal. (Voir la préface du premier volume des Œuvres diverses, et la page 29 de ce même volume.)

Sentences de la Sainte pour tous les jours de l'année. — L'élévation de notre âme à Dieu ne requiert nullement les longues formules, les considérations savantes et compliquées ; une bonne pensée y suffit, un bon sentiment qui nous saisit, nous détache de la terre et de nous-même. Les [xiii] saints et les saintes avaient à leur usage, chacun suivant son attrait propre et son caractère personnel, un choix de sentences préférées, de réflexions particulières. Une seule pensée qu'ils goûtaient, qu'ils savouraient à l'aise, dont ils exprimaient le suc spirituel, servait souvent à alimenter leur âme une journée tout entière ; ainsi faisait sainte Jeanne-Françoise de Chantal.

On saura gré, sans doute, aux filles contemporaines de cette héroïque Sainte d'avoir choisi dans ses paroles ou ses écrits les pensées les plus propres à conserver son esprit, à faire revivre les vertus dont elle a donné de si beaux exemples.

Quelques points de la vie religieuse expliqués par saint François de Sales et recueillis par sainte de Chantal. — Ce sujet nous ramène auprès du Bienheureux Fondateur de la Visitation. Nous apprendrons de sa bouche à bien réciter l'Office divin, à recevoir avec fruit les sacrements, à faire utilement la direction de conscience, à nous élever à Dieu par l'oraison et à descendre vers le prochain par charité, etc. Les supérieurs se convaincront de plus en plus de cette vérité : qu'il ne suffit pas de fonder des monastères, mais qu'il faut n'y admettre que des sujets appelés de Dieu, puis les former aux vertus solides que réclame leur sainte vocation. Ces pages, imprégnées de la suave onction qui caractérise les œuvres de saint François de Sales, font briller, dans un nouveau jour, son expérience consommée, son admirable discernement pour la conduite des âmes.

En quelques mots substantiels, saint François de Sales a résumé tout ce que les maîtres de la vie spirituelle ont écrit [xiv] sur la nécessité d'affermir les âmes dans la pratique des vertus évangéliques, avant de les lancer dans les voies de la perfection.

Béni soit le zèle de la glorieuse Fondatrice de la Visitation qui nous a conservé des trésors de doctrine si propres à former encore des générations d'âmes fortes, capables de marcher sur les traces des Saints !

A. G

MÉDITATIONS POUR LES SOLITUDES [RETRAITES] ANNUELLES

vive † jésus.

MÉDITATIONS

pour

LES SOLITUDES [RETRAITES] ANNUELLES

tirées de plusieurs petits mémoires trouvés écrits

de la sainte main

de notre bienheureux père françois de sales

Dressées pour les Sœurs de ce premier monastère de la Visitation d'Annecy

PAR SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT

DE CHANTAL[1]

Avis de notre très-digne Mère à nos très-chères Sœurs de la Visitation, sur le sujet des méditations de la solitude.

Mes très-chères Sœurs,

Nous vous envoyons cordialement cet écrit, parce qu'il est tiré des œuvres de notre Bienheureux Père, mais surtout de plusieurs petits mémoires que nous avons trouvés écrits de sa chère et sainte main : ce sont ses conceptions et paroles, vous y reconnaîtrez facilement son esprit. L'on a tâché de réduire et ranger le tout en Méditations, qui pourront servir pour le temps des solitudes [retraites] qui se font devant le renouvellement, [2] parce que plusieurs de nos Sœurs les supérieures m'avaient priée, il y a longtemps, de leur en dresser. Je pense qu'après celle de la première et seconde partie de Philotée, vous ne trouverez rien de plus solide et de plus utile pour vous ; si vous les lisez et considérez mûrement, elles rempliront vos entendements de beaucoup de clarté et connaissance nécessaire, et vos cœurs de saintes affections. Les Méditations du Silence, de la Modestie, et de quelques autres vertus religieuses y manquent, parce que l'on n'en a pas trouvé les sujets dans les petits mémoires de notre Bienheureux Père. Vous les pourrez prendre dans les Exercices du Révérend Père Dom Sens, desquels Notre Bienheureux Père faisait grande estime, ou autres lieux.

Croyez, mes très-chères Sœurs, que c'est de très-bon cœur que nous vous communiquons tout ce que nous avons de notre saint Fondateur, comme très-désireuse que nous vivions et nourrissions nos âmes de sa sainte et suave doctrine ; Dieu nous en fasse la grâce ! Priez sa bonté pour votre indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot.

Dieu soit béni ! Amen.

vive † jésus

PRÉFACE

C'est une chose qui a été observée de tout temps entre les enfants de Dieu, qui connaissent la fragilité et imbécillité [faiblesse] de notre nature, de se renouveler en leurs bons propos et saintes résolutions. Les Israélites, peuple de Dieu, faisaient leurs renouvellements à chaque nouvelle lune ; et pour y inviter un chacun, ils sonnaient la trompette, et faisaient fête solennelle pour réveiller l'esprit et l'élever aux choses éternelles.

La très-sainte Église présente de temps en temps de grandes solennités à ses enfants, afin qu'ils se renouvellent au désir et propos de mieux faire : les anciens Religieux prenaient, pour cet effet, le jour de leur Profession et entrée en Religion. Mais d'autant que les filles de la Visitation ne doivent pas s'attacher à des particularités, l'on a fort à propos choisi Je jour de la Présentation, auquel, toutes ensemble, elles viennent offrir leurs vœux de Rénovation avec la très-sainte Vierge, qui s'offre elle-même à Dieu en ce jour. Et, en ceci, nous vérifions ce qu'avait dit le prophète David, « que plusieurs Vierges seraient amenées à Dieu, à la suite de la très-sainte Vierge, pour être offertes à sa divine Majesté : » et afin que cela se fasse avec plus d'humilité, il est bien raisonnable que l'on s'y prépare par la solitude et retraite de plusieurs jours ; car qu'est-ce, je vous prie, que nous allons faire dans nos solitudes, sinon renouer nos vœux, renouveler notre âme et raffermir nos résolutions ? [4]

Comme un homme qui joue excellemment du luth a accoutumé de tâter toutes les cordes de temps en temps, pour voir si elles n'ont pas besoin d'être tendues ou relâchées, pour les rendre bien accordantes, selon le ton qu'il leur veut donner ; de même aussi, tous les ans, dans nos solitudes, nous devons tâter et considérer toutes les affections de notre âme, afin de voir si elles sont bien accordantes, pour entonner le cantique de la gloire de Dieu et de notre propre perfection : et, à cet effet, l'on fait les confessions annuelles, par lesquelles on reconnaît toutes les cordes discordantes, les affections qui ne sont pas encore bien mortifiées, les résolutions qui n'ont pas été fidèlement pratiquées ; et ayant ainsi resserré les chevilles de notre luth spirituel, nous recommençons de nouveau à chanter le cantique de l'amour divin, qui consiste en la vraie observance, et suivant notre glorieuse Maîtresse, nous venons, sous sa protection, nous offrir sur l'autel de la divine Bonté, pour être consumées sans aucune réserve par le feu de son ardente charité.

À ces saintes paroles de notre Bienheureux Fondateur l'on a trouvé bon d'ajouter un avis de quelque digne serviteur de Dieu, lequel, parlant du profit que l'on doit rapporter de la solitude, dit que ceux qui aimaient à beaucoup parler, sortent, d'ordinaire de leur retraite, amateurs du silence et de la solitude ; ceux qui étaient lâches et indévots aux exercices de la Religion, en reviennent fervents, diligents et prompts à leur devoir ; ceux qui étaient amis de leur commodité, sont désormais ennemis de la nature corrompue et grands amateurs de la mortification, sans laquelle la vie spirituelle ne peut subsister. Si vous avez fait une bonne solitude, vous y devez avoir appris à bien converser avec Dieu, en révérence, humilité, union, amour et présence continuelle ; à bien converser avec vous-même, en pureté de cœur, en solitude, en paix, en vrai amour de votre bien spirituel et haine de vous-même ; à bien converser [5] avec les Sœurs, en charité, support et édification ; et envers les étrangers, quand il sera requis, en toute modestie et dévotion, leur montrant que vous ne respirez que Dieu ; bref, à bien converser avec votre Ange Gardien et les Saints, les visitant et vous en ressouvenant souvent. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen.

En ce premier Monastère de la Visitation, Sainte-Marie d'Annecy, ce 15 août 1637. Commencé sous la protection de la triomphante Mère de Dieu.

dieu soit béni.

vive † jésus

méditations tirées des écrits de notre bienheureux père propres pour les solitudes

PREMIÈRE MÉDITATION

de la création.

premier point.

D'où sommes-nous ? Le pays duquel nous sommes sortis, c'est le rien. Où étais-tu, ma chère âme, il y a tant d'années ? Tu étais rien ! O rien ! sans subsistance ni être quelconque ! O rien ! vous êtes ma patrie, en laquelle j'ai demeuré inconnue, vile et abjecte éternellement. « J'ai dit à la pourriture, disait Job, vous êtes mon père ; » mais moi j'ai dit au rien : Vous êtes mon pays, je suis tirée de votre abîme ténébreux et, de votre épouvantable caverne.

deuxième point.

Qui nous a tirés du rien ? qui nous a donné l'être ? qui est notre père ? Comme les arbres en hiver retiennent les fleurs et les fruits resserrés dans eux-mêmes, jusqu'à ce qu'en leur saison ils les poussent dehors et les font paraître : ainsi Dieu a eu une volonté éternelle de te produire, ô mon âme ! et t'a tenue en sa conception toute prête à t'éclore quand le temps en serait venu ! Eh ! n'es-tu pas heureuse d'être fille d'un si bon père ? [7]

troisième point.

Lorsque je n'étais rien, et abîmée dans le néant, la volonté de Dieu couvait, en son décret, mon être, pour me le donner en temps et lieu, comme elle a fait. Du rien procède notre vieil homme brutal qui est en nous, et lequel tend toujours à son origine, au rien, au péché et au mal. De Dieu procède notre nouvel Adam, l'homme spirituel qui est en nous, et lequel tend toujours à son origine, au bien, à la vertu, et à la jouissance de Dieu.

Première affection. — De moi-même donc que suis-je, sinon un vrai rien et enfant du néant ? Chétif et misérable, de quoi me glorifié-je, de quoi me tenir pour quelque chose ? O rien ! je me ressouviendrai toujours de vous, et ne m'exalterai jamais, mais ferai défaillir mon âme, lui ramenant devant les yeux son obscure et chétive origine. Hélas ! elle n'est pas bonnement dehors, et elle fait la grande et magnifique.

Deuxième affection. — O Dieu ! quel devoir ai-je à votre volonté qui m'a si longuement et éternellement projetée dans les flancs de sa Providence ! O sainte volonté ! je suis votre, faites de moi, en moi, et par moi, tout ce qu'il vous plaira, car je suis votre ouvrage. Quelle outrecuidance d'avoir été rebelle à la volonté qui m'a produite et seule me conserve !

Troisième affection. — Ah ! le cœur humain, quoiqu'il soit élevé parmi les choses basses de la nature, néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, sa naturelle inclination le porte à reconnaître son centre. Sus donc, mon pauvre cœur, sortez comme une étincelle d'entre les cendres de votre vileté, pour rendre l'amour et l'obéissance due à votre premier principe. [8]

DEUXIÈME MÉDITATION

de la fin pour laquelle nous sommes créés.

premier point.

Considérez, que Dieu nous a faits à son image et semblance, et il nous a créés tels, afin que nous l'aimions. Il est si vrai que notre cœur est créé pour aimer son Dieu, qu'aussitôt qu'il pense un peu attentivement à la Divinité, il sent une certaine douce émotion qui témoigne que Dieu est le Dieu de notre cœur.

deuxième point.

Considérez, que si Dieu n'eût pas créé l'homme, il eût été véritablement tout bon, mais il n'eût pas été actuellement miséricordieux, d'autant que la miséricorde ne s'exerce qu'envers les misérables. Oh ! la douce consolation ! le soleil est créé pour éclairer, le feu pour brûler, et ainsi des autres créatures ; mais vous, ô mon âme ! pauvre et chétive, c'est afin que vous soyez le théâtre de la divine miséricorde.

troisième point.

Considérez encore que vous êtes créée pour vous acheminer continuellement à Dieu ; les fleuves coulent incessamment et, comme dit le Sage, retournent au lieu duquel ils sont issus : « O Dieu ! dit saint Augustin, vous avez créé mon cœur pour vous, et jamais il ne sera en repos qu'il ne soit en vous ; oui, Seigneur, car vous êtes le Dieu de mon cœur, mon lot et mon partage éternellement. »

Première affection. — Rendez grâce, ô mon âme ! à ce divin Maître et auteur de la nature, qui vous donne journellement autant de secours qu'il vous est nécessaire, pour vous acheminer [9] à la fin pour laquelle il vous a créée, qui est pour l'aimer. Écriez-vous donc : Ah ! je ne suis pas faite pour ce monde, il y a un Ouvrier souverain qui m'a faite pour lui, il faut donc que je tende et me rende vers lui, pour m'unir et joindre à sa bonté à laquelle j'appartiens.

Deuxième affection. — Oh ! la douce et désirable rencontre que l'affluence de mon Dieu, et mon indigence ! Ah ! que je suis heureuse d'être mise au monde pour une fin si excellente, que pour mieux faire voir l'excès d'une honte si souverainement charitable !

Troisième affection. — Oh ! vous tous qui êtes sur la terre, vous êtes pèlerins et créés pour dire avec saint Augustin : « O désirer, ô aimer, ô marcher, ô parvenir à Dieu ! » Sus, tirons à notre Cité permanente, et au lieu de notre repos. Nos cœurs doivent être comme les enfants de Jonadab qui n'osaient se bâtir des maisons en cette terre. O âme religieuse ! secouez toute cette poudre terrestre de vos pieds, car la terre sur laquelle vous cheminez est sainte, et le lieu où vous voulez arriver est tout sanctifié.

TROISIÈME MÉDITATION

des bénéfices.

premier point.

Considérez, que Dieu nous a faits comme la perfection et abrégé de l'univers ; il a rendu notre âme un magasin de ses richesses, ce qui fit dire à David : « Les merveilles de la science de Dieu se voient en moi. » [10]

deuxième point.

Considérez, que Dieu vous a été si libéral, qu'il a fait tout ce monde pour vous. Vois, mon âme, le Ciel, la terre, et tout ce qui est créé ; tout a été fait pour toi, partie pour ta nécessité, partie pour ta consolation et récréation. Mais comme en faut-il user ? comme Notre-Seigneur et les Saints ont fait : sobrement, saintement et dévotement. Comme en ai-je usé ? superfluement, mondainement et profanement ; j'ai tout rapporté à moi-même, et me suis arrêtée au seul plaisir qui m'en revenait, étant comme ce mauvais négociateur auquel tout fut commis, et qui mésusa de tout.

troisième point.

Voyez, mon âme, la multitude des bénéfices que Dieu vous a départis : vous n'avez pas été étouffée au ventre de votre mère ; vous avez été baptisée, nourrie en l'Église, retirée de la troupe mondaine, instruite en la voie de l'Esprit, inspirée de mille inspirations, éclairée de mille clartés, poussée à mille bonnes résolutions : quelle grâce en deviez-vous rendre ! Mais, ô Dieu ! combien peu fidèlement tout cela a-t-il été ménagé ! Hélas ! comme un enfant prodigue, vous avec mésusé des biens et de la bonté de votre Père ; toutefois, recourez à votre Père ; car étant bon il vous recevra.

Première affection. — O Seigneur ! que votre libérale main a enrichi cette belle âme de grands dons ! Ah ! n'est-elle pas heureuse d'avoir la foi au Sauveur, l'espérance par icelui, l'affection avec le désir d'obéissance à ses divins vouloirs ? O souverain Donateur ! pour comble de vos bénéfices, faites encore celui-ci à mon âme, que jamais je n'abuse de vos divins présents ; assurez ma foi, affermissez mon espérance, accroissez mon désir, échauffez mes affections, en sorte que je me rende [11] digne du bénéfice suréminent de la réception de votre très-saint Corps.

Deuxième affection. — Hélas ! comme me suis-je rendue ingrate envers un si bénin et libéral Seigneur, vu que je sais que non-seulement il a fait pour moi tout ce que je vois, que je goûte et que je sens ; mais que sa libéralité passant plus avant, œil n'a vu, ni oreille ouï les grands biens qu'il me réserve, si je suis une loyale servante. Ah ! mon Roi, je reçois à tous moments les effets de votre libéralité, et à peine vous dis-je un grand merci ; et, néanmoins, comme il ne se passe point de moment que je ne jouisse de vos bienfaits, il ne s'en devrait point écouler que je ne vous envoyasse mes actions de grâces : mon âme, comme ferons-nous cette pratique ? sinon de si bien et religieusement user de ce monde, comme n'en usant point, que toute notre vie soit une action de grâces ; et, pour cela, il faut nous attacher au Donateur et non à ses présents.

Troisième affection. — Hélas ! mon Donateur, si David disait : « Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu'il m'a faits ? » ah ! que l'homme chrétien, ah ! que l'âme religieuse devrait bien être en plus grande peine pour trouver de quoi vous faire des reconnaissances ! O Dieu de toute bonté, c'est peu de chose si je vous fais un holocauste de moi-même ; toutefois, s’il vous plaît de me demander mon cœur, tenez, Seigneur, je vous le donne, et que jamais il ne retourne en ma possession. [12]

QUATRIÈME MÉDITATION

des péchés.

premier point.

Nous n'appréhendons pas le péché, parce que nous ne considérons pas assez son malheur ; car le péché est appelé une aversion ou détour de Dieu, et une conversion à la créature ; et, c'est en cet éloignement de Dieu que consiste le mal principal du péché. Hélas ! voyez combien de fois vous vous êtes éloignée de ce bon Dieu. Eh ! mon âme, devez-vous dire, est-il possible que vous preniez plaisir à vous divertir (détourner) de la source de tout bien, pour aller dans les abîmes du péché ?

deuxième point.

Considérez, qu'il y a plusieurs malheureux escaliers par où l'âme descend à la perdition : l'ingratitude, l'attention aux choses humaines, qui ôte celle des choses divine, l'habitude aux pensées frivoles et superflues, une certaine maudite accoutumance de parler mal du prochain, d'où, en parlant du mal d'autrui, on perd la honte du sien propre, et de là on descend à s'oublier de recourir à Dieu par prières, et enfin, l'on se précipite en un tel malheur, que l'on boit sans remords l'iniquité comme l'eau. O âme destinée aux félicités éternelles ! je vous fais voir cette infortunée descente, afin que vous retiriez vos pieds de ces mauvais pas.

troisième point.

Considérez, que ceux-là se perdent avec Caïn, qui ne se veulent pas bien confesser, ou qui le font par habitude, sans un vrai remords de leurs péchés, et un ferme propos de s'amender : ceux-là au contraire se sauvent avec le bon Larron, et avec Job, qui assurait ne point garder son péché en son sein, mais qui [13] s'accusait de ses fautes. Hélas ! nous péchons au corps, et en l'âme par d'innombrables façons d'omission, de commission et d'inadvertance, et ceux-là se déçoivent eux-mêmes qui, pour se voir en religion et hors des occasions des griefs péchés, qui sont plus visibles, estiment leurs fautes petites, et négligent d'en avoir la douleur ; car, pour petits que soient les péchés, c'est une grande ingratitude envers Dieu, et lui seul sait la gravité de nos péchés, et non pas nous.

Première affection. — Sus, mon âme, approchons-nous de Dieu, il reçoit les pécheurs ; ne quittons plus notre Jésus, le voilà qui nous appelle : « Retournez, retournez, dit-il, enfants errants qui délaissez votre Père. » Ah ! Seigneur, voici que je viens à vous, parce que vous m'avez appelé ; recevez-moi, selon votre parole, et je vivrai. Non, jamais, Seigneur, moyennant votre grâce, non, jamais je ne veux m'éloigner de vous. Hélas ! je ne l'ai que trop fait, c'est de quoi je me repens de tout mon cœur.

Deuxième affection. — O Dieu ! plein de clémence, plus grande est votre miséricorde que mon iniquité ; si vous me vouliez reprendre selon votre justice, que serait-ce de moi ? car je vois qu'il n'y a pas un de ces mauvais escaliers sur lequel je n'aie posé mon pied : et, partant, ô mon Père ! j'ai péché contre le ciel, et devant vous, et ne suis pas digne d'être nommée votre fille, et néanmoins, j'aspire encore à ce bonheur.

Troisième affection. — Ah ! Seigneur, désormais, avec votre grâce, j'accuserai mes péchés avec grande douleur, n'estimant jamais faute petite, puisque c'est un si grand Dieu à qui mes péchés s'attaquent. Ah ! Seigneur, vous attendez et différez la correction du pécheur, mais vous ne vous tairez pas toujours s'il ne s'amende : il faut donc, mon chétif cœur, vous fondre par une sainte contrition et pénitence, pour la seule considération de l'infinie bonté de Dieu, que vous avez offensé, et vous [14] remplir d'une vive résolution de mourir plutôt que de pécher volontairement. O Seigneur ! qui voyez l'imbécillité [faiblesse] de mon cœur, fortifiez-le de votre secours, afin que cette mienne résolution soit efficace.

CINQUIÈME MÉDITATION

de la mort.

premier point.

Considérez, que c'est un grand reproche, ô mortels ! de mourir sans y avoir pensé : la mort qui domine sur cette vie périssable ne tient point de train ordinaire, elle prend tantôt ici tantôt là, sans choix ni méthode, les bons emmy les mauvais, les jeunes parmi les vieux. Oh ! que bienheureux sont ceux qui vivent en continuelle défiance de mourir, et se trouveront toujours prêts à mourir, en sorte qu'ils puissent revivre éternellement en la vie où il n'y a point de mort.

deuxième point.

Considérez, que Dieu nous ayant mises en la maison de ce monde, au jour qu'il sait, et que nous ignorons, il nous appellera devant lui avec cette semonce : « Viens rendre compte de ta dépense, de tes vœux, de tes règles et observances ; bref, de tous les biens sur lesquels je t'avais constituée. » Hélas ! de quelle issue ce compte sera-t-il suivi ? Je ne sais, car toutes choses sont réservées incertaines pour le temps à venir.

troisième point.

Considérez, que le juste ne meurt point à l'impourvu ; car c'est bien avoir pourvu à sa mort que d'avoir persévéré en la justice [15] chrétienne, et en l'obéissance religieuse jusques à la fin ; aussi l'Église ne fait pas simplement requérir de ne mourir pas de mort soudaine, mais de mort imprévue.

Première affection. — Quand l'état religieux : n'apporterait autre bien que celui d'une perpétuelle préparation à la mort, il le faudrait avoir en grand respect. Ah ! mon âme, la mort nous apprend tous les jours que tout ce que ce monde fait voir de grand, n'est qu'illusion et mensonge, et que la vie de l'homme s'enfuit comme une bouffée de vent qui passe. Sus donc, jetons-nous aux pieds du Roi immortel, duquel la mort est plus aimable que la vie de tous les rois de la terre : ah ! doux Jésus ! donnez-moi ce bon souvenir de la mort qui tue le péché, qui m'humilie pensant à ma poudre, et qui me fasse mépriser tout ce qui est périssable.

Deuxième affection, — O mon Bienheureux Père ! ah ! que vous ne mourûtes pas de mort imprévue, vous qui étiez si souvent profondément attentif, et aux écoutes pour entendre sonner la retraite, et qui disiez : « Je pense à me mettre en équipage pour le grand voyage éternel. » Ah ! que je devrais être attentive à cette pratique que vous nous avez ordonnée, de soupirer les heures inutilement passées, puisque de toutes il faudra rendre compte au jour du trépas : prenez garde, ô ma chère âme ! comme vous observez tout ce qui dépend de votre Institut ; car je vous avertis qu'il faudra rendre compte de tout à votre grand Juge : ô Jésus ! souvenez-vous que vous êtes ensemble et mon juge, et mon père, et mon sauveur, et mon examinateur.

Troisième affection. —Hélas ! quand je pense comme j'ai employé le temps de Dieu, je suis bien en peine qu'il ne me veuille pas donner son éternité, puisqu'il ne la donne qu'à ceux qui emploient bien leur temps, disait notre saint Fondateur. Si ce serviteur fidèle dit cela de lui-même, que dois-je dire de moi, dépensière inique ? O mon doux Jésus ! humiliée [16] sur ma face devant vous, je vous requiers de n'entrer point en compte exact avec votre servante, car qui pourrait soutenir votre ire ? mais plutôt, faites-moi cette grâce, qu'à l'imitation de mon Bienheureux Père, je prenne tant de soin de vous bien servir, que je vous laisse et abandonne tout le soin de ma mort.

SIXIÈME MÉDITATION

du jugement

premier point.

Considérez, mon âme, que vous êtes bien insensible, si vous ne tremblez point au souvenir de ce jour final, où le feu consumant viendra devant la présence du Juge ; les foudres et les tempêtes bruiront autour de lui, les eaux s'élèveront et jetteront des flammes, les monstres marins et toutes les bêtes de la terre hurleront lamentablement et effroyablement ; et, quand le Juge viendra, il ébranlera les cieux, les étoiles tomberont à ses pieds, la lune sera faite comme de sang, le soleil très-obscur, noir et sans lumière. O Dieu ! quelle convulsion en la nature ! mais c'est Dieu qui l'a fait, car l'univers est si noble que personne ne le peut détruire que son Créateur.

deuxième point.

Considérez, que Jésus étant assis au siège de sa Judicature, et toutes les nations devant lui, il séparera, comme les bergers, les boucs d'avec les brebis, et imprimera ès esprits des damnés l'appréhension de la perte qu'ils feront, en une façon admirable : car la divine Majesté leur fera voir clairement la beauté de sa face, et les trésors de sa bonté. À la vue de cet abîme infini de délices, la volonté, par un effort extrême, se voudra lancer sur [17] icelui, pour s'unir à Lui et jouir de son amour ; mais ce sera pour néant, car dès que la divine beauté aura pénétré l'entendement de ces infortunés, la divine justice ôtera tellement la force à la volonté, qu'elle ne pourra nullement aimer cet objet si aimable, et ils entendront cet épouvantable arrêt : « Retirez-vous de moi, maudits de mon Père ; allez au feu éternel. »

troisième point.

Et le Juge se tournant vers ses chères brebis : « Venez, dira-t-il, bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé. » Alors la force du commandement d'aimer cessera pour faire place à la force du contentement, et alors nous verrons que le commandement d'amour que le roi Jésus a donné aux citoyens de la Jérusalem militante, n'a été que pour leur faire mériter la bourgeoisie de la Jérusalem triomphante.

Première affection. — O Juge souverain ! quand vous ferez éclore toute la nature humaine, en éternité, vous briserez la coque de ce monde visible ; j'adore votre puissance, mais j'invoque votre miséricorde ; car, en ce jour de votre ire, si les colonnes du Ciel sont ébranlées d'étonnement, que sera-ce dans mon cœur, qui comme un petit fétu s'agite à tous vents ? Hélas ! ô bon Dieu ! vous rendrez à chacun selon ses œuvres ; il ne me faut donc mettre en souci que de bien faire, car ce sera le jour de vos rémunérations générales. Oui, même la terre, ô mon Dieu ! qui a porté vos élus, sera changée, quant à la figure, et faite plus claire qu'un miroir ; le soleil aura sept fois plus de clarté qu'il n'en a maintenant, et la lune sera claire comme le soleil ; ah ! qu'il fera bon voir le roi Jésus au jour de sa majesté !

Deuxième affection. — Que dis-je ? en ce jour, hélas ! que servira-t-il aux méchants de le voir s'ils ne le peuvent pas aimer ? Ah ! Seigneur, délivrez-moi de cette tristesse éternelle [18] et de ce désespoir immortel de ceux qui se verront dans une impossibilité, ains dans une aversion effroyable d'aimer une tant aimable bonté.

Mon âme, c'est à vous maintenant à vous juger, condamner et corriger, et à vous adonner aux solides vertus de votre vocation, car quand bien en ce jour formidable vous diriez : Seigneur, j'ai ressuscité des morts et fait des miracles en ton nom, vous ne lairriez pas d'ouïr cette redoutable parole : « Allez, ouvriers d'iniquité, je ne vous reconnais point, car vous n'avez pas observé vos vœux et vos règles. »

Troisième affection. — O sainte et bénite troupe, bénite immortellement soyez-vous ! Ah ! vous êtes bénite, parce que vous avez été simple et obéissante comme brebis : faites, ô doux Jésus, mon doux Maître ! que je vous bénisse tout le long de cette vie par bonnes œuvres, afin que vous me bénissiez tout le long de votre éternité, et donniez votre dextre à l'ouvrage de vos mains.

SEPTIÈME MÉDITATION

de l'enfer.

premier point.

Considérez qu'après le jugement, les esprits réprouvés, avec leurs corps complices de leurs forfaits et compagnons de leurs peines, entreront pour jamais dans leur épouvantable demeure, et habiteront éternellement en ce lieu de ténèbres, où l'horreur habite, et où il n'y a point d'ordre, ains une effroyable confusion.

deuxième point.

Ces infortunés demeureront dans leur infernale prison, pleins [19] d'une rage désespérée de savoir une perfection si souverainement aimable, sans en jamais pouvoir avoir ni la jouissance ni l'amour, parce que, tandis qu'ils l'ont pu aimer et servir, ils ne l'ont pas voulu, ce qui m'apprend qu'il faut travailler tandis que j'ai la lumière.

troisième point.

Considérez, qu'entre tous les maux de ces infortunés, c'est qu'ils brûleront d'une soif d'autant plus violente, que le souvenir de la belle source éternelle aiguisera leur ardeur, et ils seront éternellement comme des chiens enragés, périssant d'une faim d'autant plus véhémente, que leur mémoire en affinera l'insatiable cruauté, par le souvenir du festin éternel dont ils sont privés ; et, se maudissant les uns les autres, ils maudiront réciproquement leur Créateur, voyant qu'à toujours, et jamais, en éternité, ils seront malheureux.

Première affection. — O Dieu ! quand je vois Adam et Eve descendre du paradis terrestre (après avoir été comblés de tant de grâces) chargés de leurs péchés, si pleins de misères que l'on peut dire : Qui sont ceux-ci qui descendent du paradis, si abondants de calamités ? je suis tout étonnée ; mais, ô Sauveur du monde ! je le suis bien davantage quand je vois une âme nourrie au paradis de l'Église, enrichie des trésors d'icelle, capable de la félicité éternelle, descendre par sa faute dans le malheur éternel. Ah ! Dieu, mon Dieu ! ce dis-je, elle pouvait être votre épouse et la voilà votre ennemie ; elle pouvait jouir de l'Église triomphante, et la voilà citoyenne de la Babylone infernale. O péché ! ô propre volonté ! c'est vous qui conduisez cette malheureuse en ce désastre, et c'est donc vous que je déteste de tout mon pouvoir.

Deuxième affection. — O âmes religieuses ! hélas ! hâtez-vous de servir Dieu, et d'entrer dans le chemin étroit de toutes vos observances, car il conduit à la vie. Eh ! mon doux Jésus, [20] détournez mes pas de cette voie large et spacieuse, sensuelle, volontaire et libertine qui conduit à la mort éternelle, et où il y en a tant qui entrent ! gardez-moi encore de suivre cette voie double et tortue, qui conduit les hypocrites à perdition.

Troisième affection. — O âmes religieuses ! hélas ! vous avez tant de moyens de vous perfectionner, vous êtes sur l'échelle mystique qui aboutit au ciel. Ah ! que si par votre détraquement, vous vous jetez dans l'abîme éternel, que vous y serez profondément enchâssées : c'est au plus profond, dit un saint contemplatif. O très-sainte Vierge ! ne permettez pas que jamais aucune des brebis de votre troupe soit jetée parmi les boucs et les loups infernaux.

Ah ! Mère de toute douceur, je fuis l'enfer, parce que l'on n'y aime point votre Fils ni vous ; car les Bienheureux s'estimeraient damnés s'ils étaient privés un moment de cet amour. O Mère du saint amour ! faites-moi tellement commencer d'aimer que je puisse éternellement aimer votre très-saint Fils.

HUITIÈME MÉDITATION

du paradis.

premier point.

Considérez, que Dieu étant plus enclin à la rémunération qu'au supplice, donnera une gloire infinie à ses Bienheureux qu'il placera en son triomphant Royaume. Oh ! que ce lieu est délectable ; c'est un lieu plein d'ornement, de splendeur et de gloire. « O Cité de Dieu ! sainte Jérusalem, dit saint Augustin, que mon âme serait heureuse si elle méritait de regarder ta gloire, ta beauté, tes portes, tes murs, tes rues ; tes maisons [21] sont de pierres précieuses, les portes de fines perles, tes rues d'or très-pur, rien n'entre en toi qui ne soit très-net ; bref, sainte Jérusalem, tu es très-belle et suave en délices. »

deuxième point.

Considérez, qu'il fait bon voir cette Cité, où le grand Roi sied en sa Majesté, entouré de tous ses Bienheureux serviteurs ; là sont les troupes d'anges qui chantent des hymnes, et la compagnie des citoyens célestes ; là se trouvent la vénérable troupe des prophètes, le sacré nombre des apôtres, le victorieux exercite des innombrables martyrs, l'auguste rang des pontifes, le sacré troupeau des confesseurs, les vrais et parfaits religieux, les saintes femmes, les humbles veuves, les pures vierges. La gloire de chacun n'est pas égale, mais toutefois ils reçoivent tous un même et pareil plaisir, car là règne la pleine et parfaite charité.

troisième point.

Considérez que, pour une éternité, ces âmes fortunées sont jouissantes de ce bonheur que Dieu se donne tout à tous, et le Fils Éternel dit bénignement à son Père : « Mon Père, je veux que ceux-ci que tu m'as donnés, demeurent éternellement avec moi, et voient la clarté que j’ai eue de toi avant la constitution du monde. » Et il s'adresse à ses chers enfants : « Vous avais-je pas dit que qui m'aimerait, serait aimé de mon Père, et que nous nous manifesterions à lui ? » Lors cette sainte compagnie, abîmée de plaisir dans le sein de la divinité, chante l'éternel Alléluia de réjouissance et de louange à son Créateur.

Première affection. — Je vous salue de loin, ô ma très-sainte Mère Jérusalem, pleine de toute beauté, illuminée du soleil de justice, et de laquelle le blanc et immaculé Agneau est la belle et resplendissante lumière, sa clarté et tout son bien. O Dieu [22] de la vie ! que vos palais sont souhaitables ; c'est le lieu où vous répandez tous vos délices. Ah ! chétif moment de cette vie, je ne vous puis aimer, sinon en tant que vous m'aidez à cheminer à cette sainte éternité. Ah ! que la terre m'est ennuyeuse, et ses plaisirs me déplaisent, quand je jette mes yeux vers toi, o mon aimable Sion !

Deuxième affection. — Bienheureux courtisans de ce grand Roi, que vous éprouvez bien maintenant, en la joie de votre Seigneur, que qui est fidèle en peu est constitué sur beaucoup ! Hélas ! répondez-moi, par quel chemin êtes-vous parvenus en cet heureux séjour ? par la patience, par la foi, par l'espérance, par la douceur, et tous par la charité et humilité. Je suis çà-bas pour monter sur les mêmes échelons des saintes vertus ; tendez-moi la main de votre secours, crainte que ma faiblesse ne me fasse plutôt trébucher en bas, que monter en votre désirable et belle compagnie.

Troisième affection. — Courage, mon âme, travaillons et combattons ; ce beau Royaume ne se donne qu'aux vainqueurs : mais, mon Dieu, vous êtes ma béatitude, je vous veux donc chercher, vous, Dieu du paradis, et non le paradis de Dieu. Ah ! quelle grâce de voir à jamais l'Époux en son midi, le Seigneur face à face, l'aimer et le bénir éternellement !

NEUVIÈME MÉDITATION

de la pauvreté religieuse.

premier point.

Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est à eux ; malheureux donc sont les riches d'esprit qui [23] tiennent les choses de la terre dans leur affection ; car la misère d'enfer est pour eux.

Vous avez voué la pauvreté, ô que vous êtes heureuse si vous l'observez, et que vous vous devez tenir honorée d'être en une si sainte compagnie ! Notre-Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph, furent pauvres ; aimez donc cette sainte vertu, comme la chère amie de Jésus-Christ qui vécut et mourut avec la pauvreté.

deuxième point.

Considérez, que pauvreté veut dire avoir besoin et manquer de plusieurs choses ; voyez l'exemple du pauvre et divin Jésus : « Les renards, dit-il, ont des tannières ès forêts, et les oiseaux de Pair des nids ; mais le Fils de l'Homme n'a point eu où reposer son chef. » O religieuses ! qui avez fait vœu d'être pauvres avec Jésus-Christ, ne rougissez-vous point de honte, voulant avoir vos commodités à point nommé ; et ne manquer de rien, vous qui devriez désirer et vous réjouir, si vous n'aviez pas même les choses nécessaires, qui devriez, dis-je, jubiler d'aise, si avec votre Époux vous n'aviez pas où reposer votre chef.

troisième point.

Pesez sérieusement l'obligation de votre vœu ; vous devez vivre non-seulement dans une parfaite abnégation des choses dont vous userez ; mais encore dans une pauvreté entièrement dépouillée de toutes choses, selon vos saintes constitutions, par où vous devez remarquer que la religieuse s'abuse elle-même, et n'est point pauvre qui veut s'attacher au temps, au lieu, aux créatures, à l'estime, aux consolations ; car de toutes ces choses elle fait sa richesse, et, partant, elle n'est pas dans la nudité de cœur et pauvreté d'esprit qu'elle professe.

Première affection. — Je vous rends grâce, Seigneur, de quoi votre bonté m'a mise en ce lieu où, entre vos Épouses, [24] cette parole tien et mien n'est point entendue qu'en ce seul sujet, où il fut permis à l'amante de dire : Mon Bien-aimé est tout mien : Ah ! Seigneur ! donnez-moi un vrai amour pour cette bien-aimée pauvreté avec toutes ses incommodités et disettes, défendez-moi de cette ambition qui ne règne que trop, de vouloir l'honneur d'être tenue pour pauvre, et avec cela avoir les commodités des richesses.

Deuxième affection. — Véritablement, mon Dieu, je devrais grandement m'humilier, vous voyant, Roi de toutes choses, n'avoir pas seulement où reposer votre chef, et me voir, moi chétif ver de terre, si bien pourvue de foutes mes nécessités, et que mon ingratitude passe jusqu'à ce point que je veux avoir au monastère, sainte maison des pauvres, les superfluités et toutes les commodités dont les mondains usent, que je n'eusse pas même eues au monde. O Seigneur ! qui pour mon amour avez embrassé la pauvreté, je me jette à vos pieds pour me repentir de ce désordre.

Oui, Seigneur, je veux observer mon vœu avec toute fidélité ; je chérirai et cacherai entre vous et moi les petites disettes qui m'arriveront ; j'aimerai les choses viles et grossières, comme ce qui vraiment m'appartient ; bref, je vous demande cette grâce que tous les jours de ma vie je sois comme une pauvre : en l'office, au travail, à la vie, au vêtir, en la maladie, en la santé et en tout.

Troisième affection. — Dieu de toute bonté, qui avez autrefois dit : « Je ne veux point que ceux qui me servent en mon Temple aient d'héritage, car je veux être leur possession. « Eh ! mon Seigneur ! d'où vient que tant d'âmes religieuses ne vous possèdent pas, sinon parce qu'elles veulent posséder autre chose ? Sus donc, mon âme, dépouillons-nous de tout. Arrière de moi biens et commodités du corps, arrière vaines consolations ; sortez de mon cœur, affections superflues, car [25] désormais je veux vivre dans une totale nudité (du cœur) ; je veux rendre mes vœux à mon Dieu, qui est mon lot, mon partage et mon éternelle possession, dans laquelle je jouis (d'autant) moins, que plus je veux jouir d'autre chose.

DIXIÈME MÉDITATION

de l'obéissance.

premier point.

Considérez ce que c'est que l'obéissance religieuse que vous avez vouée ; c'est une entière résignation (dit saint Climacus), de toutes les volontés humaines, une mort volontaire, une vie sans curiosité, un chemin assuré qui ne cherche point d'excuse devant Dieu, une navigation certaine, un tombeau de la propre volonté, et un réveil de l'humilité. Hélas ! voyez combien mal vous avez observé une vertu si digne ; si vous ne la pratiquez comme il faut, vous exposez votre âme à tous les maux contraires aux biens susdits.

deuxième point.

Pour vous époinçonner davantage à la pratique de cette vertu, considérez le doux Jésus en la maison de saint Joseph, retiré à l'écart du monde, et étant en tout obéissant : car ce fut là qu'il commença la vie monastique ; mais, mon Dieu ! en quoi obéit-il ? En des choses basses et viles, à aider à tirer une scie, ou à manier un rabot, lui, le Dieu de toute Majesté et de toute gloire ; et, nous, créatures pleines de toute vileté et de toute abjection, à peine embrassons-nous joyeusement une obéissance, si notre propre gloire et satisfaction n'y est attachée. [26]

troisième point.

Repassez par votre esprit cette sainte parole du Sauveur : » Je ne suis pas venu en ce monde pour faire ma volonté, mais celle de mon Père, qui m'a envoyé, » et dites : O mon Dieu ! je ne suis pas venue en ce saint monastère faire ma volonté, mais celle de mon Père céleste qui m'y a envoyée par son inspiration, laquelle je vois en mes règles, en mes observances, et en tout ce que mes supérieurs m'ordonnent. Certes, la religieuse qui veut avoir de la volonté propre au monastère, n'imite pas son Époux, et pour cela, au jour du Jugement, elle méritera d'être jugée avec les mondains et volontaires. O Dieu ! quelle confusion !

Première affection. — Seigneur, je confesse que tout est assuré en l'obéissance, et tout est incertain hors d'icelle ; hélas ! que j'ai fait un grand mal ! laissant vivre ma propre volonté, j'ai démenti mon vœu et ma profession. Hé ! le grand malheur ! je me suis reprise après m'être donnée à vous : ah ! Seigneur, je me repens de cette faute, et derechef me jetant entre les bras de l'obéissance et de mes supérieurs, je me résous avec votre grâce de cheminer à l'aveugle, ne regardant point où l'on me fait passer, mais seulement le bienheureux pays où l'on me conduit, à savoir en votre sainte éternité.

Deuxième affection. — Ah ! mon doux et obéissant Seigneur, que j'ai été ma ! avisée quand j'ai préféré les obéissances des choses plus hautes aux plus petites ! Non, mon Dieu, ne permettez pas que ce désordre m'arrive, mais faites-moi voir d'un œil dévot les choses plus basses, comme des exercices esquels on peut imiter plus facilement votre sainte humanité abaissée et humiliée. Que donc jamais il ne m'arrive de murmurer de quoi que l'on me commande, ni de trouver à redire des emplois qu'on me donnera, mais que d'une sincère affection j'estime [27] que ma viande et ma douce nourriture est de faire en tout la sainte obéissance.

Troisième affection. — O propre jugement, séducteur de ma volonté ! et vous, ma volonté, il est temps que je vous anéantisse, autrement vous m'anéantiriez. Ah ! mon Dieu, non, je ne veux point retrancher ma propre volonté parce qu'elle me conduit toujours au mal, mais parce qu'elle m'empêche de vous suivre. O vous qui avez été obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix, faites que je ne vive, ni que je ne meure que par obéissance. Hélas ! le Sauveur ne veut pas faire sa volonté toute sainte, oserais-je présumer jamais de faire la mienne, qui est toute mauvaise ?

ONZIÈME MÉDITATION

de la chasteté.

premier point.

Considérez la grâce que Dieu vous à faite de vous avoir choisie pour son épouse, puisque ordinairement les filles changent leur condition en celle de leur époux, et deviennent reines s'il est roi ; regardez avec quelle révérence vous devez estimer cette grâce. « Ils ont été faits abominables comme les choses qu'ils ont aimées, » dit le Prophète des méchants, et nous pouvons dire des bons qu'ils se rendent aimables comme les choses qu'ils aiment.

deuxième point.

Voyez à quel bonheur Dieu vous a appelée ; ceux qui demeurent au siècle courent grande fortune (chance) de présenter à [28] Dieu un cœur partagé, et partant de voir l’Époux céleste en faire refus, disant : L'on ne peut servir à deux maîtres. Mais les âmes qui quittent absolument tout pour se consacrera Dieu, sont délivrées de ce danger, et doivent barrer la porte de leur cœur de la barre d'une chaste crainte, afin que jamais rien n'y entre que ce qui tend à l'amour et au service de leur Époux.

troisième point.

Repassez par votre esprit la perfection intérieure à laquelle ce vœu vous oblige, la tirant des propres paroles de la règle, qui ne vous donne plus liberté de vivre, respirer, ni aspirer que pour l’Époux céleste : que s'il faut encore avoir de la conversation, qu'elle soit immaculée et angélique. Ah ! que bienheureux sont les purs et nets de cœur, car ils verront Dieu !

Première affection. — O Jésus ! cher époux des âmes pures, j'admire les excès de votre bonté, qui, m'ayant choisie pour une dignité si grande que d'être votre épouse, ne m'a pas encore rejetée, vu que si souvent je vous ai manqué de fidélité ; j'en rends mille grâces à votre souveraine douceur. Mon âme, humiliez-vous fort devant cette grande troupe de Vierges qui suivent l’Agneau partout où il va, et sa très-sainte Mère ; suppliez-les qu'elles vous offrent à Jésus, Roi des Vierges, et soyons dévotes à notre bon Ange, car ces célestes esprits prennent plaisir à garder le lit du roi Salomon, à savoir l'âme pure, humble, dévote et fidèle.

Deuxième affection. — Mon Bien-aimé, pour garder à vous seul le jardin de mon cœur, faites-moi la grâce que je l'entoure tout des épines d'une sainte mortification ; que je ferme les portes et fenêtres de mes sens, afin qu'il ne sorte dehors aucune de mes pensées, mais que toute mon âme demeure entièrement occupée auprès de vous, ô mon unique consolation et ma très-douce retraite !

Troisième affection. — Quand sera-ce, mon Dieu, qu'aidée de votre grâce, je marcherai en ma voie, selon toute l'étendue de mes obligations, et que les paroles de mes vœux seront toujours devant mes yeux, afin qu'évitant l'évagation, l'immortification des sens, les inutiles occupations d'esprit, je n'aspire et ne respire qu'à vous ? Faites-moi cette grâce, ô mon très-bon Dieu ! et que plutôt les choses de ce monde me tournent en amertume et mortification, afin que vous seul soyez doux à mon âme, et que mes pensées n'aient de plaisir qu'en votre douceur souveraine.

DOUZIÈME MÉDITATION

pour nous aider à connaître notre misère et faiblesse.

premier point.

Qu'est-ce que la créature humaine, qu'une chétive fumée qui se dissipe, et, comme dit Job : « Une vaine feuille d’arbre agitée du vent, le jouet des maux, une inconstance sans fermeté, et pour fin la proie d'un sépulcre » ; mais encore cette misère est même parvenue à tel excès par la liberté de sa volonté dépravée, qu'elle convertit quasi toutes choses en son propre malheur, et se vient rompre le col sur la pierre vive qui était posée pour son appui et fermeté.

deuxième point.

Regardez qu'étant si peu de chose, qu'est-ce que vous pouvez de vous-même ? à savoir, faire beaucoup de mal et point de bien ; vous pouvez tomber en mille péchés et demeurer en ce misérable état, sans vous en pouvoir relever de vous-même jusqu'à ce que le Seigneur, par des lumières, craintes, remords [30] et mouvements salutaires, vous fasse retourner à lui ; dites donc avec saint Augustin : « O Seigneur, sans vous je puis aller à la mort, mais jamais sans vous je ne saurai trouver le chemin de la vie. »

troisième point.

Considérez de plus, que votre fragilité est si grande qu'étant dans le chemin de la vertu, vous n'y sauriez cheminer de vous-même ; si Notre-Seigneur, par un soin continuel, ne veillait à votre conduite, vous forligneriez à tout moment, et vous détraqueriez.

O âmes religieuses ! gardez-vous que le Seigneur ne fasse de vous cette plainte : « Israël était faible, je le conduisais moi-même, mais il s'est secoué de ma main et s'est perdu. »

Première affection. — Hé ! Seigneur, soyez à mon aide, ains plutôt hâtez-vous de m'aider ; hélas ! je ne suis qu'un atome et un rien, et je me veux élever.

O mon Dieu ! je dirai avec David, que vous êtes mon Père, mon Dieu et Je roc de mon salut ; ôtez-moi de la conduite de ma propre volonté, et que votre dextre soutienne votre imbécile (faible) servante.

Deuxième affection. Mais, ô mon Dieu ! si, selon ma misère, il m'arrive de tomber en ce malheureux précipice du péché, hélas ! regardez-moi de votre œil propice : car, sans votre secours, je ne puis nullement avoir la pensée de sortir de cet abîme ; ma chère âme, concevez bien cette misère, et partant tenez-vous toujours très-humble et dépendante de votre divin Époux.

Troisième affection. — Seigneur, je confesse que mon commencement, ma persévérance et ma fin dépendent de vous ; hélas ! si votre bonté ne m'eût secourue déjà et dès longtemps, je serais périe. O Conducteur d'Israël ! non, jamais, moyennant [31] votre grâce, je ne veux quitter votre douce main, qui me porte et conduit par la voie de votre volonté. Eh ! plutôt, Seigneur, que votre dextre soit sous mon chef, et que votre senestre m'embrasse ; ainsi je verrai que je n'ai rien que je ne l'aie reçu de votre bonté. De quoi donc me glorifierai-je ? sinon de n'être rien, et que mon Dieu soit tout.

(pour les jours mitoyens)

TREIZIÈME MÉDITATION

de la soumission que le sauveur pratique en sa divine enfance.

premier point.

Considérez, premièrement la soumission de ce Fils éternel à la volonté de son Père céleste ; voyant qu'il voulait sauver l'homme, il s'offrit et se soumit de descendre en terre, et s'enfermer dans les pures entrailles de la très-sainte Vierge ; lui qui était tout grand, tout voyant, tout-puissant, tout parfait, ne refusa point, et, comme chante l'Église, n'eut pas en horreur cette petite prison obscure et étroite, parce que telle était la volonté de son Père.

deuxième point.

Considérez, que ce bon Sauveur s'étant soumis à l'office de Rédempteur des hommes, se soumit si entièrement à tout ce qui en dépendait, qu'il fut content de cacher sa sagesse éternelle sous le voile de l'enfance ; lui qui était la parole incréée, se soumit à ne parler point, qu'en l'âge des autres enfants ; bref, ce riche, ce fort, cet immortel se soumit à ne paraître que pauvre, que faible et que mortel ; et moi, petit ver de terre, je veux parler, je me veux élever. [32]

troisième point.

Considérez jusques où passa la soumission de ce divin Sauveur, puisque l'Évangéliste dit qu'il était en tout obéissant à la sainte Vierge et au glorieux saint Joseph ; il se laisse totalement à la merci de leur conduite, porter, rapporter et tourner à toutes mains avec une égale indifférence, à cause, sans doute qu'il les regardait comme des personnes commises par son Père éternel pour la conduite de sa très-sainte enfance.

Première affection. — O Dieu éternel ! Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui pour notre bien l'avez envoyé de votre sein prendre notre vie, afin qu'il nous donnât la sienne : eh ! envoyez à mon cœur des affections de reconnaissance, et sur mes lèvres des actions de grâces pour ce bienfait. O doux Jésus' ! si selon ma petitesse je pouvais entrer dans l'imitation de votre soumission, que je serais heureuse ! Quand l'obéissance m'enverrait ou me laisserait là, ou me commettrait à quelque chose, je ne trouverais point de lieu trop petit, trop incommode ; tout serait bien reçu de ma volonté, si elle était soumise à celle de mon Père céleste. Est-il possible, ô mon Dieu ! que je vous voie tant entreprendre pour moi, et que je ne veuille rien entreprendre pour vous ? Il faut, ma chère âme, prendre courage, pour imiter votre Époux ; montez à lui par cette heureuse descente de la soumission et démission de vous-même.

Deuxième affection. — Ah ! mon Seigneur, puisque pour vous obéir j'ai pris la vocation religieuse, aussi pour vous imiter, je veux, avec votre grâce, me soumettre à votre exemple à tout ce qui dépend et appartient à cet état ; n'étant rien, je désirerai de ne rien paraître ; devant être faite comme un petit enfant, pour avoir le Royaume des Cieux, je me tiendrai en silence, et comme ne sachant pas parler, sinon pour la charité [33] ou nécessité ; tels sont les désirs de mon cœur. Mais, ô doux et divin Enfant ! j'attends de vous, et non de moi, la grâce, la force et la fidélité dont j'ai besoin pour en venir à l'effet.

Troisième affection. — Que m'apprenez-vous, ô mon divin Maître ! dans vos soumissions à la très-sainte Vierge et à saint Joseph, sinon à ne rien demander et à ne rien refuser ; mais à me tenir entièrement dépendante de la volonté et direction des supérieurs, que le Père céleste a ordonnés sur moi. Ah ! mon Dieu, que je devrais bien avoir honte, vous voyant être en tout obéissant, et moi être si souvent rebelle ; ne permettez plus, Seigneur, que ce malheur m'arrive, mais accordez-moi cette miséricorde qu'en adorant votre soumission, j'entre dans la pratique de cette sainte vertu.

QUATORZIÈME MÉDITATION

sur la grâce incomparable que nous avons d'être filles de la très-sainte église.

premier point.

Considérez, que Jésus-Christ est venu en ce monde pour bâtir sa sainte Église catholique, mère de tous les enfants de salut ; c'est une œuvre si excellente, que lui-même en devait être l'ouvrier : « Pierre, dit-il, tu es Pierre, et sur cette Pierre j'édifierai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre icelle. »

deuxième point.

Regardez la majesté et sainteté de cette Église : Jésus en est le chef, elle est l'unique Épouse ; qui n'est enfant de cette sainte [34] Mère ne peut être enfant de Dieu. Oh ! qu'elle est riche ! les clefs du Ciel lui sont données, les Sacrements sont ses trésors, et la Jérusalem triomphante est sa propre sœur.

troisième point.

Considérez l'excellente grâce que Dieu vous a faite de vous rendre filles de cette Église ; c'était toute la gloire des Saints. Je ne me prise de rien, disait sainte Catherine, « sinon d'être chrétienne ; » et un autre martyr chantait en mourant « Je suis fils d'une mère, la très-sainte Église, dont les vrais enfants ne meurent jamais ; » sainte Thérèse ne pouvait assez remercier Dieu d'être fille de son Église.

Et mon saint Fondateur tenait pour sa félicité en ce monde d'employer ses travaux et sa vie au service de cette vraie Épouse de Jésus-Christ : Ah ! disait-il, « que je sens mon courage incomparablement animé pour servir plus fidèlement que jamais l'Église du Dieu vivant, et le Dieu vivant de l’Église. » Bref, tous les saints n'avaient point d'autre bonheur, et se consumaient de reconnaissance ; et possible vous n'avez jamais pensé à rendre grâce à Dieu d'un bénéfice si éminent.

Première affection. — Seigneur, quand mon cœur se fondrait d'amour et d'actions de grâces envers vous de nous avoir bâti cette sainte Église, encore ne ferais-je pas mon devoir ; quand je la considère, je ne puis m'empêcher de dire avec David : « Bénie soit l'œuvre des mains de mon Dieu, et bénis soyons-nous à jamais dans son œuvre ! »

Deuxième affection. — Je vous salue, unique colombe sans tache, colonne de toute fermeté, maison du Roi, mère toute bénigne, qui reçoit les pécheurs repentants et les réconcilie avec Dieu, Mère toute douce, qui nourrit ses enfants du Pain de vie et les abreuve du sang même de l'Époux. Eh ! que je veux aimer ma vocation religieuse ! Certainement, mon Dieu, je crois que [35] vous ne me l'avez donnée qu'afin que je me rendisse plus digue d'une mère si digne : ô sainte Épouse du divin Époux ! je veux, moyennant sa grâce, embrasser toutes vos maximes, honorer toutes vos saintes cérémonies, et boire votre doctrine comme un breuvage de salut.

Troisième affection. — Mon âme, confondez-vous ; ah ! Seigneur, qui suis-je, que vous m'avez mise dans ce Tabernacle des justes, parmi la troupe de vos divins apôtres, de vos sacrés martyrs, de vos vénérables pontifes et confesseurs, de vos très-pures vierges, et de tous vos bien-aimés élus ? Je confesse, mon Dieu, que c'est la grâce des grâces, et que votre seule grâce m'a donnée. O sainte troupe des élus de mon Seigneur Jésus, ah ! qui me fera cette faveur, sinon lui, par vos prières, que je ne me rende pas indigne de votre société, mais que plutôt en ce monde, comme fille généreuse de l'Église militante, je ne cesse de me combattre moi-même, et de faire des ascensions de vertu en mon cœur, jusqu'à ce que j'arrive en la triomphante Jérusalem, en votre douce compagnie !

QUINZIÈME MÉDITATION

du bénéfice singulier de la vocation religieuse.

premier point.

Considérez, que Salomon ayant regardé tout ce qui est sous le ciel proteste que tout n'est que vanité et affliction d'esprit ; qu'est-ce donc que nous quittons pour Dieu, quand nous entrons en la vie religieuse ? Certes, ce ne sont que des fantômes et apparences de bien, et si le Prophète assure que toutes choses sont comme si elles n'étaient point devant Dieu, si tout n'est rien, [36] ô Dieu ! et qu'avons-nous quitté en notre particulier ? Et toutefois notre misère est si grande, et frappée d'un tel aveuglement, que nous nous persuadons d'avoir fait grande chose pour Dieu en quittant ces néants ; et toutefois, ô Seigneur ! c'est vous qui avez fait grande chose pour nous, en nous les faisant quitter.

deuxième point.

Considérez, que vous n'étiez pas capable de vous donner vous-même à une vocation si sainte ; c'est Dieu qui vous y a appelée, par un amour incomparable, vous faisant contraindre sans violence de sortir de Sodome et d'entrer en son banquet. La vie religieuse n'est pas une vie naturelle, elle est au-dessus de la nature ; il faut que la grâce la donne, et soit l'âme de cette vie.

troisième point.

Considérez, quelle reconnaissance vous devez avoir au divin Sauveur, qui a daigné, par l'entremise de sa très-sainte Mère, changer votre eau en vin, et vous rendre toute sienne. Demandez à Dieu une vive reconnaissance de cette grâce, car elle n'est pas moindre que la grâce même de la vocation. L'ingratitude des enfants d'Israël, retirés de la servitude d'Égypte en la solitude du désert, irrita si fort le Seigneur, qu'il les voulait tous exterminer.

Première affection. — O Seigneur, hé ! qu'est-ce que j'ai quitté en quittant le monde, qu'une pauvreté pleine de soucis, ou quelque chétive possession pleine d'inquiétude ? J'ai quitté le trouble, l'angoisse, la dissension, les continuelles occasions de me perdre, et vous m'avez donné une vie douce, tranquille, pleine de sainte union, et fournie de mille moyens pour unir mon âme à vous. Hélas ! ô mon Dieu ! je confesse que vous avez beaucoup fait pour moi, et je n'ai rien fait pour vous, [37] entrant en celle vocation ; je suis une servante inutile, mais plutôt ingrate si je ne fais ce pourquoi vous m'avez appelée à votre service.

Deuxième affection. — Que vous rendrai-je, mon Dieu, pour ce bienfait si précieux que vous m'avez départi ? Je vous rendrai mes vœux par une ponctuelle observance devant tout votre peuple, c'est-à-dire, mon Roi, qu'avec votre grâce je vivrai en vraie religieuse, l'âme toujours élevée en vous, faisant continuelle violence à ma nature, me rendant amoureuse du mépris de moi-même, sans jamais blâmer ceux qui me blâmeront, ni sortir de l'étroite voie qui conduit à la vie. Ah ! très-sainte Vierge, puisque c'est par votre moyen que j'ai cette grâce d'habiter en votre maison tous les jours de ma vie, eh ! faites par votre faveur que j'y vive en sorte que vous ne me déniiez pas la grâce d'être avouée voire fille.

Troisième, affection. — Seigneur, qui disiez autrefois : Qu'ai-je pu faire pour Israël que je ne l'aie fait ? hélas ! il me semble que cette parole s'adresse à mon âme. O religieuse malavisée ! qu'est-ce que le Seigneur n'a pas fait pour vous, et vous ne lui rendez pas les reconnaissances dues ? Hélas ! vous devriez être toute joyeuse de vous voir hors d'Égypte, vous tenir amoureusement retirée, solitaire, fuyant tout ce qui sent le monde, et, au contraire, vous irritez l'Époux, recherchant peut-être plutôt vos contentements et commodités, que si vous étiez encore au siècle. O mon Bien-aimé ! je confesse que je n'ai pas mérité de goûter votre douce manne, mais dorénavant, ha ! je renonce à tout, je me déclare morte au monde, et bénis mille fois le jour que j'y mourus, pour vivre seulement à vous. [38]

SEIZIÈME MÉDITATION

que la vie religieuse nous oblige étroitement à la suite du sauveur.

premier point.

Considérez, que le Sauveur appelant ses Disciples leur disait toujours : « Suivez-moi ; » soit qu'ils fussent à la pêche, comme saint Pierre et saint André, soit qu'ils raccommodassent leurs filets, comme les enfants de Zébédée, soit qu'ils fussent au bureau et en la banque comme saint Matthieu, tous eurent une même semonce : « Suivez-moi, » ce qui m'apprend que tous ceux qui sont appelés à la vie religieuse et perfection évangélique sont appelés à suivre le Sauveur en son humanité, opérant les vertus par son exemple.

deuxième point.

Considérez comme quoi il faut suivre le Sauveur, apprenez-le de ses propres paroles : « Qui veut venir après moi, dit-il, qu'il renonce à soi-même et qu'il me suive. » Mais, ô divin Sauveur ! par où vous suivrons-nous ? Tout le temps de votre vie vous n'avez tenu que les chemins d'une parfaite pauvreté, d'un continuel mépris, abaissement et abjection devant les créatures, et par des travaux continuels : est-ce donc par là où il faut vous suivre ? est-ce dans ces pas que l'âme religieuse s'oblige de suivre vos traces ? O la grande, mais la précieuse abnégation.

troisième point.

Considérez en quel malheur ceux-là tombent, qui, après avoir entrepris de suivre le Sauveur, retournent en arrière. Hélas ! tels, dit-il, ne sont pas propres pour le Royaume des [39] cieux, non plus que ceux qui cheminent seulement en quelque chose en la vertu, et sont arrêtés d'eux-mêmes en d'autres sujets : « Je vous dis en pleurant, disait l'ardent saint Paul, qu'il y en a qui cheminent qui sont ennemis de la Croix de Jésus-Christ, la fin desquels est la perdition. »

Première affection. — O Seigneur ! de qui il est écrit, qu'étant monté à la montagne vous appelâtes à vous ceux qu'il vous plut choisir pour être vos disciples, hélas ! je suis venue à vous sur cette montagne de la perfection religieuse, parce que vous m'avez appelée ; recevez-moi selon votre parole, et je vivrai. Mais, mon doux Seigneur, comme vous pourrai-je suivre, vous que le prophète assure qui êtes venu faire votre course du haut des cieux en ce monde comme un géant : ah ! il faudra que vous soyez ma force et la vitesse de mon pied. O religieuses négligentes ! comme suivez-vous de si loin votre Époux, ne vous chaut-il (importe-t-il) de vous approcher de lui ? Ah ! si vous le voulez atteindre, suivez-le sans vous arrêter, car, en cette suite, qui s'arrête, recule ; qui n'avance, déchet.

Deuxième affection. — O moi-même ! je le renonce puisque je ne puis suivre mon Jésus sans cela ; ô sainte croix de ma vocation ! je t'embrasse de toute mon âme, puisque c'est avec loi, et par loi, que je dois suivre mon Époux. Époux divin, qui ne passe que par les sentiers d'une vie cachée, affligée, souffrante et méprisée, dilatez mon cœur, afin que je coure après vous dans cette heureuse voie. O âmes religieuses ! si vous vous détourniez de tout, si vous renonciez entièrement à vous-mêmes, l'odeur du Bien-aimé, ses sacrés exemples vous tireraient, et vous courriez à l'odeur de ses divins parfums.

Troisième affection. — Ah ! que c'est chose déplorable de voir tant de lâches et de tièdes qui s'arrêtent à tout coup au chemin de leur perfection ! O divin Maître, qui m'avez appelée, [40] parce que tel a été votre amour envers moi, eh ! par votre grâce, faites que je vous suive, non de loin, mais pas à pas selon ma portée ; ô âme religieuse ! laissez les morts ensevelir les morts ; mais vous qui avez trouvé votre Jésus qui est votre vie et votre chemin, suivez-le.

DIX-SEPTIÈME MÉDITATION

des leçons principales que le sauveur apprend à l'âme religieuse.

premier point.

Considérez, que le doux Jésus étant venu au monde donnant commencement à la vie religieuse, la première leçon qu'il donna à ses bien-aimés novices fut : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez repos en vos âmes. » Mon âme, jetez-vous aux pieds de votre Époux, écoutez cette divine leçon de douceur, d'humilité et de paix, retenez-la, gravez-la au fond de votre cœur, et la mettez comme la base et le fondement de votre piété, de votre perfection et de votre salut.

deuxième point.

Passant plus avant aux perfections que ce Maître du ciel donne à ses enfants, écoutez ce qu'il leur dit, et à vous aussi : « Si vous n'êtes faits comme petits enfants, vous n'entrerez point au Royaume des cieux, » O leçon d'innocence, de simplicité, de rondeur, de bonne foi, de sainte naïveté, et de soumission parfaite ! quoi, Seigneur, si nous ne sommes faits comme ces petits enfants, nous n'entrerons point au Royaume des cieux ? Ah ! la grande menace ! l'on ne pèse pas assez son importance et son poids. [41]

troisième point.

Pour troisième précepte, ce bon Directeur enseigne qu'il faut travailler, prier sans cesse, et fructifier en bonnes œuvres : Vous, mes disciples, je vous ai plantés en mon terroir évangélique, mais tous ceux qui n'y porteront point de fruit seront arrachés et jetés au feu ; demeurez en ma présence et uni avec moi comme le sarment à sa vigne, afin que cous rendiez des fruits dignes de votre vocation, car mon Père, qui est le céleste vigneron, retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruits C'est à vous, mon âme, que toutes ces paroles s'adressent ; pesez-les au poids du sanctuaire, et ne passez point légèrement par-dessus.

Première affection. — O mon saint Fondateur ! « qui nous aimez plus, avec moins d'autre vertu et plus d'humilité, qu'avec plus d'autre vertu et moins d'humilité ; » hélas ! venez par votre puissante intercession secourir ma faiblesse, ô vrai humble de cœur ! car véritablement l'orgueil et propre estime de moi-même ont tellement bouché les oreilles de mon âme, que ces saintes leçons d'humilité et de douceur n'ont point encore pénétré mon intérieur : ô doux Jésus ! ô humble Jésus ! s'il faut apprendre de vous ces divines vertus, en quel degré de perfection les faut-il pratiquer ? Je vous vois partout doux et humble, en la vie, en la conversation, aux injures, aux louanges, aux travaux et à la mort même.

Deuxième affection. — Ah ! mon âme, voulez-vous pas prendre grandement à cœur cette sainte enfance et bonne simplicité, puisque le Saint-Esprit n'habite point en ce monde ès âmes doubles, et elles n'habiteront point éternellement au ciel. Retirez-vous donc de moi, fausse prudence, respect humain, vues des créatures, retour sur moi-même ; toutes ces sottises ne passent point dans l'esprit d'un innocent enfant, que j'ai pour [42] portrait de simplicité. Ah ! Seigneur, si je puis avoir cette chère vertu, vous me prendrez amoureusement entre vos bras divins, car les simples sont les enfants d'amour.

Troisième affection. — Peu me profitera, ô divin Semeur ! que vous m'ayez jetée et plantée en la bonne terre de votre sainte religion ; si je ne porte des fruits dignes de vie éternelle, vous m'arracherez, mon divin Sauveur. Eh ! que ce malheur ne m'arrive point ! et pour cela que la grâce de ma vocation ne soit point vaine en moi, que votre divine présence soit la rosée et le soleil qui me fasse produire des œuvres de vie et de salut.

DIX-HUITIÈME MÉDITATION

par quel moyen l'âme religieuse ravit le cœur de son bien-aimé.

premier point.

Considérez, que Dieu vous ayant doucement ravie d'entre les mondains, il veut aussi que, par un humble contre-échange, vous lui ravissiez son Cœur divin par amour. Hélas ! quelle voie' tiendrez-vous ! Écoutez, lui-même vous l'enseigne : « Ma sœur, dit-il, tu as ravi mon cœur par un de tes yeux et par un de tes cheveux. » Voyez que, par la pratique des œuvres héroïques et grandes vertus, vous emportez le Cœur de ce Bien-aimé, et tout de même par la pratique des petites, basses et menues vertus.

deuxième point.

Considérez, que comme au corps humain il n'y a que deux yeux, et quantité de cheveux, votre Époux fait voir une clémence incomparable, que vous lui puissiez ravir le Cœur par [43] un cheveu. Hélas ! à toute heure vous pourriez avoir ce divin Cœur, car qu'est-ce autre chose, les cheveux, que les menues observances, ces petites cérémonies, ces vertus quotidiennes qui se peuvent cueillir à chaque bout de champ ? Quand vous négligez de les pratiquer, vous ne considérez pas que vous négligez de ravir le Cœur de Dieu : « Si vous voulez entrer en la vie, disait le doux Jésus à ses apôtres, gardez avec soin tout ce que je vous ai enseigné. »

troisième point.

Considérez l'état que les Saints ont fait de la pratique de ces petites vertus ; ils ont dit que qui néglige les petites choses, tombera bientôt aux grandes ; ils ont dit que toutes les petites ordonnances et observances monastiques étaient la haie qui conserve la Religion (comme la vigne du Seigneur) des bêtes sauvages, et que, qui abat cette haie, sera mordu du serpent infernal. Ils ont dit que telles petites observances étaient l'habit de la religion, qui paraîtrait nue et sans ornements n'était cela : bref, mon saint Fondateur a dit « que s'il était dans un de nos monastères il se rendrait si exact à toutes telles petites pratiques, qu'il prétendrait par là ravir le Cœur de Dieu. »

Première affection. — O bonté souveraine de ce grand Dieu, que vous êtes adorable ! Qui fut jamais le roi qui enseignât à ses vassaux le ressort de son cabinet afin qu'ils lui pussent ravir ses trésors ; et toutefois, ô Dieu tout bon ! vous m'enseignez comme quoi je puis dérober votre Cœur et le rendre tout mien. Hélas ! Seigneur, s'il n'y eût eu que les martyrs qui eussent pu ravir votre Cœur par leurs yeux et par leur sang, que ferions-nous ? Mais les mortifiés ont le même privilège. S'il n'y avait que les vainqueurs des nations qu'ils convertissent, que ferions-nous ? Mais ceux qui se plaisent à parler humblement et familièrement de vous, jetant de bonnes inspirations dans les [44] cœurs, ont le même bien. S'il n'y avait que les vainqueurs d’autrui, que ferions-nous ? Mais les vainqueurs d'eux-mêmes ont le même bonheur ; bénie soit à jamais votre suave bonté !

Deuxième affection. - Ah ! saintes et petites vertus, qui comme fleurs croissent au pied de la croix de mon Jésus, je veux désormais, d'une sainte sollicitude, vous cueillir pour vous présenter avec révérence à cet Époux ; mais, mon Jésus, préservez-moi du reproche que vous faisiez aux Pharisiens, leur disant : « qu'ils faisaient les petites choses, et laissaient les grandes ; » octroyez-moi cette grâce, que je fasse celles-ci, et n’omette point celles-là, comme vous, mon Seigneur, qui prenez les petits enfants entre vos bras par amour et douceur, et n’omettez pas de porter tous les pécheurs comme un grand faix sur vos épaules, par miséricorde ; que j'observe bien le silence, par obligation ; et que je ne dise point de paroles inutiles, par dévotion ; que j'obéisse exactement à mes supérieurs par devoir, et que je condescende volontiers aux égaux, par amour.

Troisième affection. - O religion, ma très-sainte mère ! à Dieu ne plaise que je vous dévête de vos saints habits, ni que j’abatte la haie qui vous conserve ; mon Dieu, avec votre grâce je veux tout observer, et, au bout, confesser humblement que je suis servante inutile. [45]

DIX-NEUVIÈME MÉDITATION

de l'amour du prochain.

premier point.

Considérez, que le Sauveur voyant approcher l'heure de sa mort, il assembla tous ses disciples, pour graver en leurs cœurs ses derniers documents et volontés, et leur dit : « C'est ici mon commandement, je vous ai aimés, et derechef je vous donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres ; par cela, l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous avez dilection l'un pour l'autre. »

deuxième point.

Considérez, que non-seulement le Sauveur enseigna cet amour du prochain par paroles, mais par ses adorables exemples ; voulant mourir pour l'amour de tous, il se donna au très-Saint-Sacrement, à ses apôtres, voire même à Judas, lequel il ne refusa point de baiser, quoique son ennemi. Ah ! mon Sauveur, cet exemple me confond ; hélas ! à peine veux-je tant soit peu m'incommoder, ou contrarier mes volontés pour l'amour du prochain, et toutefois vous m'apprenez qu'il faut aimer d'œuvre et de vérité, et non point seulement de parole, et que jamais je n'entrerai en votre Temple céleste, que par l'unique porte de la charité, qui s'ouvre de deux côtés : Amour de Dieu et Amour du prochain.

troisième point.

Considérez, que Notre-Seigneur ne dit pas : Aimez quelqu'un de vos prochains, mais il les comprend tous, aussi portez-vous indignement le titre de religieuse si cet amour n'est parfait en vous ; car si vous n'aimez pas, et n'avez pas de la [46] reconnaissance envers ceux qui vous font du bien, vous êtes ingrate ; si vous n'aimez pas ceux qui vous méprisent, vous êtes orgueilleuse ; si vous n'aimez pas ceux qui vous affligent, vous êtes impatiente, etc. : par où vous voyez, que sans cette sainte charité du prochain vous n'avez point de vertu.

Première affection. — O Seigneur ! hélas ! si vos serviteurs ne sont connus qu'à cette sainte marque de la charité du prochain, j'ai grand sujet de craindre, moi qui m'aime tant moi-même, qu'à peine me puis-je résoudre de quitter un peu de mes intérêts pour l'amour de ce cher prochain. Toutefois, ô Maître céleste ! vous me donnez votre amour pour modèle : mon âme, voyons ici ensemble devant Notre-Seigneur, comme nous devons aimer le prochain à son exemple : Doux Jésus, vous avez pris la peine, pour leur acquérir le repos ; vous avez pris l'ignominie pour leur laisser la gloire ; voilà, ô mon âme ! comme il faut tâcher de faire. Ah ! Seigneur, dépouillez-moi de l'amour de moi-même, afin que je vous puisse imiter.

Deuxième affection. — C'est du fond de mon âme, doux Jésus, que je vous demande une faveur, à savoir que vous me fassiez la grâce que je me mette toujours en la place de mon prochain. Que je ne lui fasse que ce que je voudrais qu'il me fit, et que lui fasse tout ce que je voudrais qu'il me fit. Ah ! Seigneur, si je regarde de mauvais œil ceux qui me fâchent, vous retirerez pareillement de moi vos bénins regards ; si je parle mal du prochain, vous vous tairez pour moi, et ne direz mot en mon âme ; si je refuse mes services, vous me dénierez (retirerez) vos grâces.

Troisième affection. — Ja ! à Dieu ne plaise que j'aie des exceptions en mon amour pour le prochain ; ah ! Seigneur, vous me donnerez votre grâce, et sans me regarder moi-même, je [47] vous aimerai en tous mes prochains, et n'aimerai jamais personne qu'en vous et pour vous. Fuyez de mon âme, amitiés singulières ; ôtez-vous d'ici, affections particulières ; quoi ! pourriez-vous distraire mon cœur en diverses choses, et tirer mon esprit hors de son devoir et de sa règle : mais venez en mon cœur, ô douce union religieuse et sainte société commune, car c'est vous que le Seigneur bénit.

VINGTIÈME MÉDITATION

du jardin des olives.

premier point.

Considérez le Seigneur de la Majesté retiré la nuit dans ce jardin des Olives, il devient blême, la douleur le saisit : « Ah ! dit-il, mon âme est triste jusqu'à la mort, » et se prosternant en prières, il dit à son Père Éternel : « Mon Père, s'il est possible que ce calice passe, mais non point ma volonté, ains la vôtre soit faite, » et répéta par trois fois la même oraison, avec telle angoisse et force, qu'il se prit à suer sang et eau tout ensemble.

deuxième point.

Considérez, qu'est-ce qui peut avoir tiré ces tristesses de la mort dans l'âme de la vie ? Sans doute c'est l'amour qui l'a chargé de tous les péchés des hommes, et qui voulut, pour le bien des hommes, lui faire ressentir les effets et les appréhensions de la partie inférieure. Que dites-vous, mon Jésus, que votre Âme est triste jusqu'à la mort ? Hélas ! n'est-ce pas vous qui avez dit à vos apôtres, que vous avez un grand désir d'être baptisé du baptême de votre Passion ? Oui, c'est vous-même : [48] mais, comme dit saint Augustin, nous ayant premièrement créés par puissance et autorité, vous nous voulez racheter par faiblesse et par souffrance.

troisième point.

Considérez, que le Père Éternel exauça son Fils pour sa révérence, dit saint Paul, et, comme au Benjamin de son Cœur, il lui envoya la coupe des tourments par un de ses angéliques serviteurs. Lors le doux Jésus reçut ce calice avec tant d'amour, qu'il résolut de le boire jusqu'à la dernière goutte, et de n'y laisser ni affronts, ni supplices, ni confusions, ni douleurs qu'il ne subît, et pour cela il va lui-même au-devant de ses ennemis.

Première affection. — O Jésus ! affligé jusqu'à la mort, que je vous puis bien dire maintenant : Eve a goûté au jardin la douceur du fruit ; et à vous, mon Rédempteur, l'amour vous y fait goûter l'amertume de la peine due à son vain plaisir. Ah ! qu'il y a de grands secrets enfermés dans ce jardin ! Cher Époux, quand vous êtes triste et affligé, vous vous éloignez de vos plus intimes, et pour peu que j'aie d'ennuis, je cours aux créatures, pour avoir du divertissement ; vous vous adressez à votre Père, mais avec une telle, résignation et persévérance, que vous en suez le sang ; et moi, je ne puis pas seulement veiller une heure avec vous, je me lasse de la prière, mes résignations ne sont qu'à demi. Ah ! que désormais, Seigneur, j'apprenne votre langage : non ma volonté, ô mon Père ! mais la vôtre se fasse.

Deuxième affection. — Eh ! Jésus, l'amour plus fort que la mort vous chargera, en ce jardin de vos douleurs, de tous mes péchés, de toutes mes infidélités, de tous les refus que je devais faire de vos grâces, et par ainsi l'amour vous angoissa sur ma misère. Mon doux Jésus, si de telles appréhensions peuvent être [49] en votre partie inférieure envisageant la mort, que dois-je penser, moi criminelle, vous voyant ainsi, Roi d'innocence, sinon que véritablement comme votre mort a acquis la vie à vos enfants, avec votre faiblesse leur a acquis la force ?

Troisième affection. — O créatures ! ne m'empêchez pas de boire le calice des afflictions que mon Père céleste m'envoie, car je veux me rendre conforme à mon Jésus souffrant. Prenez, mon humble Jésus, prenez ce calice, que le Père vous envoie : ah ! mon âme, qu'est-ce que le Père envoie à son Fils, de la consolation ? mais plutôt un surcroît de tourments : n'était que sa consolation est de faire en tout la volonté de son Père, ce qui le fortifie ; qu'au lieu de reculer il va au-devant des travaux. O créatures ! qui que vous soyez, ne m'empêchez point de prendre le calice que mon Père me donne.

VINGT ET UNIÈME MÉDITATION

de l'amour du sauveur parmi ses travaux.

premier point.

Considérez, que le Père Éternel a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique ; et le Fils a tant aimé la volonté de son Père, que, voyant qu'il avait envie de sauver la nature humaine, sans prendre garde à la bassesse et chétiveté de la chose, il offrit volontiers un prix prodigieux pour sa rançon : son sang, ses sueurs et sa vie.

deuxième point.

Ainsi ce Sauveur, dans cet amour, est à la volonté de son Père et au rachat du monde ; en chaque mystère de sa Passion, [50] il allait disant : O mon Père ! la bien-aimée nature humaine serait suffisamment rachetée d'une de mes larmes ; mais cela ne suffirait pas à la révérence que j'ai à votre volonté et à mon amour : je veux, outre ma détresse du jardin, que l'on me batte, que l'on me couronne d'épines, que l'on réduise mon corps en friche, que je sois semblable à un lépreux, sans forme ni beauté.

troisième point.

Ainsi le doux Jésus fut fouetté, couronné, condamné, moqué et rejeté en qualité d'homme ; voué, destiné et dédié à porter et supporter les opprobres et ignominies, en punition due à tous les péchés, et a servi de sacrifice général pour le péché, ayant été fait comme anathème, séparé et abandonné de son Père Éternel.

Première affection. — Mon âme, vivez désormais entre les fouets et les épines du Sauveur, et là, comme un rossignol dans son buisson, soupirez humblement : Vive Jésus qui veut mourir afin que mon âme vive. Ah ! Père Éternel, que vous peut rendre le monde pour le présent que vous lui avez fait de votre propre Fils ? Hélas ! pour nous racheter, une chose si vile que moi, il s'est donné et livré soi-même, et misérable que je suis, je fais la chiche à donner et abandonner mon rien à celui qui m'a donné son tout.

Deuxième affection. — Ah ! si je suis Épouse de Jésus crucifié et souffrant, je dois tout le temps de ma vie tenir à grande faveur de me parer de ses livrées, à savoir : les clous, les épines et les lances. Souvenez-vous, mon âme, que le festin de ses noces, c'est le fiel et le vinaigre : ne cherchez pas en ce monde la douceur ni les joies. Trop d'honneur, ô Roi de gloire ! de boire avec vous le calice des douleurs ; qu'il ne m'arrive donc jamais de faire refus de ce breuvage ; car, ô Dieu ! dit David, c'est la boisson de vos bien-aimés. [51]

Troisième affection. — O religieuses ! qui avez entrepris de suivre Jésus crucifié, sachez que vous devez être dépouillées de vos affections propres, comme il le fut de sa très-sainte robe. Ah ! Dieu, je me déçois moi-même, si je veux cueillir la myrrhe de vos mortifications d'une main, et les chétifs contentements de la terre de l'autre : défendez-moi de ce malheur, mon bien-aimé Jésus, et me faites aller à votre suite, jusques à la gloire, par le chemin de la douleur.

VINGT-DEUXIÈME MÉDITATION

du sauveur sur la croix.

premier point.

Considérez ce que dit saint Augustin, qu’Isaac fut immolé de volonté où Jésus fut crucifié, et que la croix de ce Sauveur fut plantée sur le sépulcre d'Adam, étant très-convenable que le médecin fût élevé où gisait le malade, et qu'où était tombé l'orgueil, la divine miséricorde s'inclinât ; afin donc que le béni Sauveur distillât son sang sur les cendres de l'ancien pécheur, et que l'on crût son péché nettoyé, quand il fut cloué à la croix, elle fut plantée sur le sépulcre de ce premier désobéissant

deuxième point.

Considérez le divin Sauveur, élevé et étendu sur cette croix, comme sur un bûcher d'honneur ; ah ! c'est alors qu'il offrit comme grand évêque le sacrifice parfait à son Père ; ce fut alors qu'il lança ses pensées de dilection particulièrement sur nous : Ah ! mon Père Éternel, je prends à moi et me charge de tous les péchés de cette fille, pour souffrir la mort, afin qu'elle en [52] demeure quitte ; que je meure, pourvu qu'elle vive ; que je sois crucifié, pourvu qu'elle soit glorifiée ; ô amour souverain du Cœur de Jésus ! quel cœur te bénira assez dévotement ?

troisième point.

Voyez que tandis que les Juifs sont autour de cette croix avec des cœurs de fer et de pierre, au contraire le doux Jésus, comme dit David, était avec un Cœur tout fondu de dilection, au milieu de sa poitrine ; et comme cet admirable oiseau qui attire à soi la jaunisse de l'homme, et meurt pour l'en guérir, notre doux Jésus, unique oiseau du paradis, qui ne fut jamais atteint de la jaunisse du péché, est néanmoins attaché sur cette croix, tirant tout le mal de l'homme, son cher ami, sur soi ; il veut mourir avec complaisance pour faire vivre cette pauvre nature humaine.

Première affection. — O Dieu ! dirai-je maintenant avec saint Augustin, tout fâché de l'ingratitude des hommes : Est-il possible que l’homme sache que vous êtes mort pour lui, et qu'il ne vive pas pour vous ? et avec saint François : Ah ! Jésus, mon Jésus, vous êtes mort d'amour, et personne n'y pense ! Mon doux Rédempteur, jamais la misère d'Adam ne fut si vénéneuse à nous perdre, que votre clémence à nous sauver. O obéissant Jésus ! obéissant jusqu'à la mort de la croix ; eh ! soyez aussi le Réparateur de toutes mes désobéissances ; que ce sang précieux distille dans les profondes plaies de mon âme, car c'est la médecine de mon salut.

Deuxième affection. — O franc arbitre de mon cœur ! qu'il vous serait bon d'être attaché sur la croix du divin Sauveur pour mourir à vous-même et vous offrir en holocauste au Seigneur ! Ne vous oubliez jamais, ô mon âme ! que votre Congrégation est fondée spirituellement sur le mont de Calvaire pour le service de cet amant crucifié, à limitation duquel il faut [53] crucifier les sens, imaginations, aversions, passions et humeurs, pour l'amour du Père céleste.

Troisième affection. — O innocent Jésus, qui mourez pour mon iniquité, eh ! de grâce, que je ne vive plus que pour votre bonté ! Mon mystique serpent, la charité vous a élevé : mais si je ne vous regarde, mon doux Médecin, je ne mériterai point de recevoir guérison : ah ! Seigneur, que donc mes yeux demeurent arrêtés sur vos souffrances, et mon cœur collé à votre bonté. Jésus, par vos douces mains clouées, donnez-moi pardon de mes mauvaises opérations ; par vos pieds percés, l'abolition de mes égarements.

VINGT-TROISIÈME MÉDITATION

des cinq premières paroles que notre-seigneur dit en croix.

premier point.

Considérez, que le débonnaire Jésus regardant autour de lui ses ennemis, se mit à dire : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » O quelle ardente charité ! ce Seigneur, ne pouvant excuser le péché de ces méchants, il se jette sur la cause la plus supportable, à savoir l'ignorance ; et était sur cette sainte croix avec un Cœur si plein d'amour pour les hommes, que dès qu'un larron lui eut dit d'avoir seulement mémoire de lui, il lui fit une promesse solennelle du paradis. Ah ! que c'est une chose terrible que la chute de ceux qui sont eu des hautes vocations ! Judas apôtre se perd dans son orgueilleuse malice ; le larron s'humilie et se sauve. [54]

deuxième point.

Voyez saint Jean et la très-sainte Vierge aux pieds de leur Bien-aimé, qui, regardant sa Mère toute outrée de douleur, lui dit : « Femme, voilà votre fils, » à savoir Jean ; et à Jean : « Voilà votre mère. » O Mère admirable ! ah ! qu'il fallait bien que votre cœur fût tout accoutumé au langage de l'amour et à son intelligence : vous vîtes bien qu'il vous donnait pour Mère à son Épouse, l’Église, qu'il enfantait sur la croix, dit saint Augustin. O chose incomparable ! dès que Jésus eut prononcé cette troisième parole, le soleil, comme touché de vive douleur, retira sa clarté, et les ténèbres furent faites sur toute la terre.

troisième point.

Écoutez, comme après trois heures de silence, le doux Jésus s'écria : » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ! » La portion inférieure fut tellement délaissée et destituée de toute part, et environnée de maux, que Jésus, pour nous consoler en nos faiblesses, se plaignit à son Père ; mais pour montrer que la partie supérieure ne voulait que ces travaux mêmes, il s'écria : « J'ai soif. » Laissant à part la soif corporelle, croyons, mon âme, qu'il avait une altération saintement brûlante du salut de ceux qui avaient une soif mortellement ardente de sa ruine. O pauvres gens ! vous dites que Jésus descende de la croix ; ah ! qu'il n'a garde, il est trop altéré de votre salut, qui se doit faire par sa mort en cette croix.

Première affection. — O Sauveur débonnaire ! quelle tendresse de cœur m'apprenez-vous pour le prochain ? Hélas ! faut-il même que j'excuse ceux qui crucifient mon Époux ? Je dirai donc avec l'Apôtre : S'ils l'eussent connu, ils n'eussent pas crucifié le Dieu de la gloire ; mais, prenez garde, mon âme, que les passions déréglées qui fermaient leurs yeux ne [55] bouchent pas les vôtres. Ah ! mon Sauveur, vous les excusez, même en l'acte du péché, et à peine pouvons-nous oublier une contradiction, fort longtemps après l'avoir reçue ; à peine pouvons-nous faire bon visage à ceux qui nous désagréent tant soit peu.

Deuxième affection. — O très-sainte et constante Mère ! recevez Jean pour fils, c'est-à-dire recevez les enfants de l'Église pour vôtres. Maintenant donc et désormais il nous sera permis de vous nommer, ma Mère : ah ! Jésus, que vous voulez bien mourir nu et dépouillé, de donner votre Mère à un autre, et ne vouloir pas seulement lui dire ce mot filial, de Mère.

Troisième affection. — O doux Sauveur ! ce ne fut jamais pour contrevenir à la sainte indifférence que vous fîtes une plainte à votre Père, mais ce fut pour nous consoler en nos maux, et nous faire voir les véritables peines et angoisses de votre sainte âme, et que non-seulement les douleurs de la mort, mais la soif de l'amour vous desséchait et altérait saintement de notre salut : hélas ! suis-je pas une ingrate, si je me plains en mes petits délaissements et angoisses, voyant le Fils unique du Père être altéré de souffrir davantage de travaux pour mon amour ; si un tel Père abandonne la partie inférieure d'un tels Fils, pourquoi non celle d'une chétive esclave ?

VINGT-QUATRIÈME MÉDITATION

du séjour de la très-sainte vierge au pied de la croix.

premier point.

Considérez la très-sainte Vierge, très-constamment constante au pied de la croix de son Fils. Eh ! que cherchez-vous, ô Mère de vie ! en ce lieu de calvaire et de mort ? ah ! vous ne [56] cherchez pas les allégresses, mais votre cher Enfant, et partout votre cœur maternel vous fait souhaiter d'être unie avec cet aimable Fils ; ainsi je vous vois en ce lieu de calvaire, prise, attachée, collée et affichée (liée) à votre divin Époux.

deuxième point.

Considérez comme l'amour tira toutes les peines, les tourments, les blessures et passions de notre Rédempteur dans le cœur de sa très-sainte Mère ; hélas ! les mêmes clous qui crucifièrent le corps de ce divin Enfant, crucifièrent aussi le cœur de la Mère ; les épines de sa couronne outrepercèrent l'âme de cette Mère toute douce, si qu'elle peut véritablement dire : Mon Bien-aimé m'est un bouquet de myrrhe ! mais, tant aimé, qu'il demeure entre mes mamelles, c'est-à-dire en ma poitrine, et au milieu de mon cœur.

troisième point.

Considérez la très-sainte Vierge comme une abeille mystique faisant son plus excellent miel dans les plaies de ce Lion de la tribu de Juda, égorgé, mis en pièces et déchiré sur la croix : O Enfant de la croix ! disait-elle, glorifions-nous en votre admirable problème que le monde n'entend pas : ô vous tous qui passez par ce monde, voyez que la mort de mon Fils est aimable, puisqu'elle est le souverain effet de son amour ! ah ! qu'il est nécessaire que mon Jésus meure, afin que toute la race humaine ne périsse.

Première affection. — Votre sainte Abbesse, ô âmes religieuses ! n'est point sur le mont de Thabor, ains seulement sur le mont de Calvaire, où elle ne voit que des opprobres, des impuissances, des lances, des clous et des ténèbres : O Mère d'amour très-constante ! toute la multitude de ces eaux d'afflictions n'ont pu éteindre votre charité ; hélas ! et une petite [57] gouttelette d'affliction et de contradiction me fait reculer en arrière de mon Bien-aimé souffrant.

Deuxième affection. — Comme vous étiez, ô très-sainte Mère ! le vaisseau le plus grand, le plus capable, le plus digne du monde, vous fûtes aussi plus que nul autre remplie de l'amertume et du breuvage d'angoisse, que votre Bien-aimé avalait en ce lieu de tourment : ah ! que m'apprend cela, sinon à recevoir les tribulations comme une chose partagée avec l’Époux ? O Mère très-pure ! vous nous appelez, disant : Hé ! venez, mes filles, que vos cœurs soient des vaisseaux tout vides, et mon Fils y versera la rosée dont son chef est couvert, et les gouttes de la nuit de sa Passion, dont sa tête est emperlée, se convertiront en perles de consolation. Ma très-douce Mère, hé ! faites-moi donc la grâce que désormais je reçoive toutes les petites occasions d'humiliation, de souffrance et d'abjection, comme des petites gouttelettes distillées de cette chevelure précieuse.

Troisième affection. — O abeille mystique ! faites-moi la grâce que, dans la ruche de mon cloître, et dans la petite chambrette de mon cœur, je puisse, à votre exemple, ménager le miel cueilli en ces saintes plaies du Sauveur. Retirez-vous de moi, goûts terrestres ; le fiel de mon Roi me sera plus doux que le rayon de miel. Hélas ! ô Mère de douleur et fontaine d'amour ! ne permettez plus que je m'éloigne du pied sacré de cette adorable croix. [58]

VINGT-CINQUIÈME MÉDITATION

du trépas du sauveur en la croix.

premier point.

Considérez, que ce fut sur la croix que le Fils Éternel donna le baiser de l'amour à son Père céleste en faveur des humains : ce fut alors que le Père sentit une suave odeur sortir des vêtements de son Fils, c'est-à-dire de sa sainte humanité. Ah ! dit-il, l'odeur de mon Fils ressemble à l'odeur d'un champ fleuri et abondant : oui ; car Jésus, fleur des champs, ayant été pressé sous le pressoir de la croix, donna une odeur qui réjouit Dieu, et ravit les Anges, et sauva les hommes.

deuxième point.

Ainsi le Sauveur se mit à dire : « Tout est consommé, » la Rédemption du monde est faite : néanmoins, « mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ; » je vous ai déjà remis mon corps, mes sueurs, mon sang ; il ne me reste plus que l'esprit qui anime ce corps tout déchiré : mon Père, je le remets entre vos mains, faites-en ce qu'il vous plaira ; quoique tout soit accompli, s'il vous plaît qu'il demeure encore en ce corps, ou bien que je l'expire, mon Père, je le remets entre vos mains.

troisième point.

Considérez, que le doux Jésus, voyant que son Père voulait qu'il trépassât, la mort ne pouvant jamais entrer dans celui qui tient les clefs de la vie et de la mort, l'amour ouvrit la porte a la mort, afin qu'elle allât saccager ce divin corps : et Jésus ayant incliné son chef pour donner le baiser de paix à sa très-sainte Mère et à son Église naissante, il expira par une élection d'amour ; et alors, ô Dieu ! les sépulcres s'ouvrirent, la terre [59] trembla, et le voile du Temple se fendit, toutes choses rendant hommage au triomphateur de la mort.

Première affection. — O Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, ah ! que la douce et divine liqueur qui sort de votre très-saint corps est précieuse : hélas ! vous voilà tout seul, personne ne vous aide à tourner ce pressoir très-pesant ; aussi votre sacré corps, divin vêtement de votre âme, est rendu tout rouge de son propre sang, parce que vous êtes au jour de vos vendanges : ah ! Père Éternel, regardez en la face de votre Christ, et ayez pitié de ses frères ! Doux Jésus, pressé, foulé et navré de toutes parts, quelle confusion de ne vouloir point que l'on m'entame par la mortification ! Et, néanmoins, je ne jetterai jamais la douce liqueur des vertus que par ce moyen. O âmes religieuses ! ayez honte de vous dire membres de Jésus-Christ, si vous ne voulez souffrir avec Jésus-Christ ; car c'est une imprudence trop grande de voir des membres délicats et sensuels, sous un chef couronné d'épines.

Deuxième affection. — O mon cher Jésus ! je sais que les tourments, si griefs qu'ils eussent pu faire mourir tout un monde, n'étaient néanmoins pas suffisants de vous faire mourir ; il fallait que vous remissiez vous-même votre esprit entre les mains de votre Père, tout étant accompli et consommé. Ah ! que vous m'apprenez bien ici la quintessence de la vie spirituelle, par un parfait abandonnement de tout entre les mains du Père céleste. Hélas ! que je devrais souvent prononcer cette sainte parole : Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains, faites de moi ceci ou cela selon votre volonté : mes supérieurs, j'ai accompli votre obéissance, quoique laborieuse et abjecte : mais je me remets entre vos mains, afin que, s'il vous plaît, je la recommence ; heureuse serais-je si je vivais en cette sorte.

Troisième affection. — Penchez votre tête, ô mon divin Roi ! [60] appelez la mort pour me donner la vie. Ah ! pourquoi redouter la mort ? mon Jésus a fait ce passage. Hé ! Jésus, Dieu de la vie, faites-moi la grâce qu'à l'heure de ma mort je remette mon esprit entre vos mains : car vous êtes mon vrai Père. Fondez-vous d'amour et de douleur, ô mon âme ! voyant Jésus expiré pour votre péché ; ne sortez point de dessus cette sainte montagne que vous n'ayez enseveli cet Époux en votre cœur.

VINGT-SIXIÈME MÉDITATION

que la joie et le bonheur de l'âme dévote est en la croix.

premier point.

Frappant ma poitrine au pied de la croix de mon doux Jésus, vraiment, dirai-je, voilà le Fils de Dieu ! jà ! n'advienne que je me glorifie en moi, ni au monde, ni en chose quelconque. Que Jonas se réjouisse sous l'ombre de son lierre, qu'Abraham fasse festin aux anges sous l'arbre, qu'Ismaël soit exaucé sous l'arbre du désert, qu'Élie soit nourri sous le genièvre, en la solitude ; quant à nous, nous ne voulons autre joie ni ombre que celle de la croix, autre boisson que le sang qui coule tout au long, autre nourriture que le fruit de vie pendu en la sainte croix.

deuxième point.

Considérez combien cette croix est vénérable. Ah ! dit David, adorez l'escabeau des pieds de Dieu ; et que dirons-nous de la croix qui a été le lit, le siège et le trône de ce même Dieu ? Jacob adora le bout de la verge de Joseph, et Esther baise le bout de la verge de son époux Assuérus : hé ! donc avec quelle révérence l'âme dévote baisera-t-elle la croix, vrai sceptre royal [61] de son cher Jésus ; ne dira-t-elle pas avec David : O vous tous prêchez, et dites que le Seigneur règne par le bois ?

troisième point.

Considérez combien les plus chers amis de Dieu ont aimé la croix : la très-sainte Vierge, sacrée Sulamite, montait à tout moment sur cette palme pour en cueillir les fruits ; saint Pierre n'avait point d'autre force, saint Paul d'autre gloire, saint Jean d'autre refuge, ni saint André d'autre suavité ; et, quant à notre Bienheureux Père, il protestait que « s'il eût su un petit brin de son cœur qui n'eût pas été marqué de la croix, il se le fût arraché. »

Première affection. — O très-sainte croix honorée des membres de mon Sauveur, ah ! vous êtes la porte royale qui conduit au temple de la sainteté ; hors de là nous n'en trouverons jamais. O âmes religieuses ! jetez profondément votre esprit dans les plaies que le Seigneur a souffertes sur cette croix, et voyez que vil et vain est le cœur qui niche sur un autre arbre. Je vous salue, ô sainte croix ! étendard de salut, palme de vie, épée par laquelle le diable a été tué, remède de l'immortalité, défense de la vie présente, gage de l'éternelle, signe sacré des chrétiens, trophée du Roi Jésus, ô chère et désirable croix ! recevez-moi entre vos bras vénérables.

Deuxième affection. — Ah ! Jésus, mon Époux, en baisant et embrassant votre croix, vous baisâtes et embrassâtes toutes nos petites croix, afin de nous les rendre plus aimables : ô mes petites croix, mes petites peines, mes petites répugnances, humiliations pour petites que vous soyez, mon Jésus vous a vues, baisées et sanctifiées ; comme donc ne vous recevrais-je pas à cœur ouvert. Tout le long du voyage de cette vie, l'on trouve des croix à chaque pas ; si ma chair en frémit, toutefois mon cœur les adore. Oui, je vous adore, petites et grandes croix, [62] intérieures et extérieures, corporelles et spirituelles, indigne que je suis de l'honneur de votre ombre.

Troisième affection. — Hélas ! d'où vient ce malheur, que la révérence à cette croix est tant refroidie ? Les anciens dévots et amants de Jésus faisaient toujours ce signe de vie avec grande vénération, en mangeant, en buvant, debout, assis. Quand tu sors, quand tu entres, quand on apporte de la lumière, couvre-toi de cette cuirasse, et environne tes membres de ce signe sacré de la croix, et les maux ne t'approcheront point, dit un ancien. O saint amant de la croix, hé ! faites qu'à votre exemple j'aime la crucifixion de corps et de cœur. O sainte croix ! demeurez comme une chaîne très-aimable, et comme un rempart assuré sur ma poitrine.

(pour les derniers jours)

VINGT-SEPTIÈME MÉDITATION

de la résurrection du sauveur.

premier point.

Considérez, qu'après qu'un déluge de tourments, de tristesse et de douleur, eut passé sur le Sauveur, il s'éveilla du tombeau par sa propre vertu, il sortit par sa propre puissance, et alla de grand matin visiter sa très-sainte Mère, beau, luisant, subtil, agile et tout glorieux : ô Mère très-sainte, réjouissez-vous ! voilà votre cher Jésus plus triomphant que jamais ; voilà ce temple que les Juifs avaient démoli, relevé ; voilà le signe de Jonas, arrivé ; voilà votre cher Joseph, vivant. [63]

deuxième point.

Considérez, que la joie fut bien grande en l'arche de Noé, quand la colombe revint y apporter le rameau d'olives, en signe de la cessation des eaux, et que Dieu avait donné le bonheur de sa paix : mais, ô Dieu ! de quelle allégresse fut ravie la troupe des apôtres, quand ils virent revenir entre eux la sainte humanité du Sauveur ressuscitée et glorieuse, portant en sa bouche l'olive d'une sainte et agréable paix ! Pax vobis, dit-il ; ah ! voici le signe indubitable de la cessation des eaux du courroux du Père ; voici le signe de la réconciliation des hommes avec Dieu.

troisième point.

Regardez combien il était requis que le bénin Sauveur allât visiter ses disciples ; leur foi, leur espérance et leur charité étaient toutes chancelantes : Magdeleine allait même le chercher pour l'embaumer ; les disciples d'Emmaüs disaient : Nous espérions ; et le reste de la troupe estimait les paroles des saintes femmes comme songes. Voilà pourquoi le bon Sauveur, craignant leur péril, comme bon maître, les vint affermir : Je suis bien moi-même, mes chers disciples ; « regardez mes mains, voyez mes pieds et la plaie de mon. côté. »

Première affection. — O très-sainte et fidèle Vierge ! combien a été douce à votre cœur maternel cette heureuse nouvelle : Votre Fils est vivant ! O saintes filles de Sion ! essuyez vos larmes, voilà votre Bien-aimé venu ! Comme vous avez bu la coupe de ses angoisses, comme à son Benjamin aussi vous donne-t-il la première et la plus grande part de la joie de sa gloire ! Mon âme, révérez en silence ce Fils triomphant de cette Mère consolée.

Deuxième affection. —Ah ! doux Jésus, si tout mon petit [64] peuple intérieur était bien ramassé et en souci de votre venue, vous me feriez la grâce de m'apporter cette douce parole : Paix vous soit ! O mon cœur ! si nous avions une fois reçu la paix de Jésus, ah ! le monde ne nous pourrait jamais troubler. Sainte paix, chantée par les Anges à la naissance du Sauveur, et donnée par lui-même en sa résurrection, eh ! soyez à jamais en mon cœur ! c'est maintenant que je crois tout de bon que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je ressusciterai.

De là je dois tirer cette invariable résolution : donc je ne profanerai pas ce corps au mal ; et comme je ne le flatterai pas, puisqu'il doit périr, aussi le garderai-je comme devant ressusciter en gloire ; puisque mes yeux doivent voir le Sauveur éternellement, ah ! je les retirerai de tous les inutiles et vains objets. Puisque je dois recevoir le baiser de la bouche de l'Époux glorieux, donc je ne laisserai point couler entre mes lèvres de discours indévots, de paroles irréligieuses, de fâcherie, de murmure, d'excuse, et ainsi de tous mes autres sens.

Troisième affection. — Venez, mon Bien-aimé, affermissez ma foi, car elle honore votre Père, s'appuyant sur sa puissance ; mon espérance, parce qu'elle se fonde sur votre rédemption ; ma charité, parce qu'elle embrasse la bonté du Saint-Esprit. Eh ! cher Amant, que voulez-vous dire, montrant vos plaies, sinon : Avez-vous besoin de force ? voici mes mains ; avez-vous besoin de cœur ? voici le mien ; êtes-vous colombelle ? voici le trou de la pierre angulaire, venez-vous y reposer. Ah ! Seigneur, j'ai besoin de tout cela ; et encore je suis malade et captive, mais je vais à vous, et j'y trouve ma médecine et ma rédemption. [65]

VINGT-HUITIÈME MÉDITATION

de l'ascension de notre-seigneur.

premier point.

Considérez que la très-sainte Vierge, au jour de l'Ascension de son Fils, ne put, sans doute, tenir de lui dire ce trait du Cantique d'amour : « Fuyez-vous-en, mon Bien-aimé, sur ces collines éternelles, pleines d'une éternelle suavité ; mais soyez semblable au petit chevreuil qui se tourne souvent pour voir ceux qu'il laisse. »

deuxième point.

Voyez toute cette sainte assemblée sur la montagne des Olives : le Seigneur glorieux les bénit tous ; puis, dans le char de sa propre vertu et puissance, s'éleva glorieusement au ciel. Oh ! disait la sainte Vierge, voyez qu'il est beau mon Bien-aimé ! oh ! que cette croix, qu'il porte en signe de victoire, est sainte ! elle est de bois incorruptible ; le Seigneur a couronné ce vainqueur de la gloire de sa Résurrection et Ascension, ce qui doit ravir tout le monde à sa louange.

troisième point.

Comme cette généreuse troupe tenait ses yeux attentifs au doux Jésus qui montait en haut, une nuée l'ôta de devant leurs yeux, et pourtant ils ne laissaient de regarder, jusques à ce que des anges, serviteurs de ce roi, lui dirent : « Pourquoi vous arrêtez-vous regardant au ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé d'avec vous au ciel, viendra ainsi que vous l'avez vu pour juger les vivants et les morts. » Alors cette sainte compagnie s'en retourna à Jérusalem, tandis que le victorieux Prince, qui emmenait la captivité captive, s'en alla asseoir à la dextre de son [66] Père, faisant placer ses bons serviteurs dans les sièges angéliques, que Lucifer et ses anges avaient laissés vacants. O Dieu ! quelle faveur aux hommes, quelle félicité aux anges, quelle liesse parmi la Jérusalem céleste !

Première affection. — O très-sainte Amante ! qui invitez votre Bien-Aimé à s'en aller, ah ! que vous étiez dépouillée de tout propre intérêt ! Les autres filles de Sion l'appellent à grands cris, et le prient de ne les point quitter ; mais vous, ô unique Colombe ! vous cherchez la gloire de voire Fils, et en cela votre joie et votre félicité. Oui, mon Seigneur, allez-vous-en sur les collines éternelles, mais jetez-nous à tout moment vos saints et bénins regards.

Deuxième affection. — « Hélas ! dit saint Augustin, ô Seigneur ! que je jette de soupirs, de ce que je ne me trouvais point présent sur ce mont d'Olivet, pour baiser la perçure de vos clous, et arroser des douces larmes de ma joie les blessures de votre précieux corps ! Hé ! mon Jésus, j'étais absent, et encore bien loin, quand vous vous en allâtes en Paradis. Les mains élevées au ciel, vous bénîtes vos disciples, et je n'y étais pas ; les anges les consolèrent, et je n'en entendis rien. » Que ferai-je donc à présent ? où vous irai-je chercher ? Non, il n'y a plus de joie en mon cœur ; mon âme refuse toute consolation, sinon de vous, ô mon indicible douceur ! Que donc ma conversation soit aux cieux, où mon Jésus est dans sa gloire.

Troisième affection. — O anges de paix ! ne me blâmez point si je regarde toujours en haut ; car où est mon Jésus, là est mon trésor : toutefois, vous m'apprenez qu'il faut être prompt à faire ce que le Bien-aimé ordonne, renvoyant ses disciples en Jérusalem, où ils avaient ordre d'aller attendre le Paraclet. O sainte troupe délivrée du limbe, que mon Jésus place en sa gloire, souvenez-vous, comme des autres Élie, de laisser [67] choir votre manteau sur votre servante ; laissez tomber sur ma pauvre âme le manteau de la foi et le voile de l'espérance, car vous n'avez besoin que de la robe de charité.

VINGT-NEUVIÈME MÉDITATION

de la descente du saint-esprit.

premier point.

Âmes dévotes, entrez humblement au cénacle, où la glorieuse Vierge, les saints apôtres, les bienheureux disciples, et les saintes femmes, sont assis en prières, en repos, en foi, en espérance, attendant que leur bon Maître accomplisse sa promesse, et qu'ils fussent tous revêtus de la vertu d'en haut ; retirez-vous pareillement à l'écart de tous pour recevoir ce don parfait du Père des lumières ; car Dieu ne déploiera jamais en vous ses merveilles, s'il ne vous trouve en une sainte retraite intérieure, et n'ayant rien à démêler avec les mondains. Ne voyez-vous pas que toute cette heureuse compagnie est en Jérusalem, mais à l'écart, mais retirée, mais comme dans un désert ?

deuxième point.

Dix jours après que le Sauveur fut monté en haut, et que ses bien-aimés se furent préparés par silence, fraternité et prières, il se fit un son du ciel, comme d'un vent qui s'enfle avec véhémence, lequel remplit toute la maison où ils étaient assis, et il leur apparut comme des langues de feu, qui se posèrent sur un chacun d'eux : Ah ! c'est aujourd'hui que Dieu fait ses présents, il ne se faut attendre qu'à recevoir. [68]

troisième point.

Considérez combien le Père Éternel a aimé la sainte Église, puisqu'il l'a enrichie de ses propres trésors : non content de lui avoir donné son Fils et son image, il lui donne encore son Saint-Esprit, afin que tout ainsi que le Saint-Esprit obombra la Vierge du pur sang de laquelle Jésus devait naître, pour être Père de l'Église, ainsi le Saint-Esprit descendit pour embraser cette sainte Église, qui était nouvellement née du sang de Jésus-Christ.

Première affection. — Ah ! qui me fera la grâce de me tenir assise en repos intérieur, loin de toutes les distractions du monde, afin qu'en silence j'attende la venue du Saint-Esprit ! O très-sainte Vierge ! ô glorieux apôtres ! impétrez-moi de votre dévotion, afin que je sois persévérante en oraison ; que si le Seigneur tarde à venir, que je soutienne son attente ; car je sais certainement, ô mon bon Dieu ! que vous ne me laisserez pas orpheline, mais que si je persévère à vous obéir, vous m'enverrez l'Esprit de vérité.

Deuxième affection. Venez, Saint-Esprit, remplissez tous les cœurs du feu de votre charité ; venez, Père des pauvres, venez donneur des dons, lumière des cœurs. Ah ! doux Jésus, voulant donner commencement à la publication de votre loi, vous jetez sur vos disciples plusieurs langues de feu, montrant assez par là que la prédication évangélique était toute destinée à l'embrasement des cœurs au céleste amour. Ah ! Saint-Esprit, qui apportez tant de feu en terre, que voulez-vous, sinon qu'il brûle ? Je vous conjure encore une fois, remplissez mon cœur du feu de votre charité, de cette charité, dis-je, qui souffre tout, qui croit tout, qui n'est point ennuyeuse.

Troisième affection. — O très-sainte Église du Dieu vivant ! [69] que vous voilà riche ; le Saint-Esprit remplit tous vos bienheureux ouvriers, il les change tous en feu, en amour et en zèle ; ils sont ivres du vin de l’Époux, et tellement dégoûtés des choses terrestres, qu'ils se réputent désormais heureux d'être en angoisse, en persécution, et en état de mort, pour leur cher Jésus : O Saint-Esprit ! si je vous recevais sans résistance, sans doute je devrais avoir en moi de grands effets ; je ne parlerais que des merveilles de Dieu, je ne rechercherai que sa gloire et mon avilissement propre, je m'estimerais heureuse de souffrir opprobres pour le nom du Seigneur.

TRENTIÈME MÉDITATION

de la présence de dieu.

premier point.

Considérez, que le ciel et la terre sont pleins de la Majesté de Dieu, qui est en tout et partout, par essence, présence, et puissance. Hélas ! comment tombons-nous en l'oubli d'une vérité si infaillible et si douce ? « Ah ! disait Moïse pour encourager son peuple, il n'y a point de nation qui ait ses dieux si proches d'elle que nous, car notre Dieu est toujours avec nous, ses yeux nous voient continuellement, ses oreilles sont amoureusement inclinées pour nous écouter en tout lieu. »

deuxième point.

Considérez, que l'attention à la présence divine est un moyen éminent pour s'avancer à la perfection ; aussi fut-ce l'un des premiers préceptes que Dieu donna à son serviteur Abraham : « Marche devant moi, et soit parfait. » Ah ! Seigneur, que m'avez-vous dit autre chose en me mettant dans ce saint [70] monastère, sinon : Ma fille, marche toujours en ma présence, et tu parviendras à la perfection : pense à moi en toutes tes voies, et je conduirai tes pas ?

troisième point.

Considérez en quel abus et malheur tombe l'âme qui vient à s'oublier de cette divine présence. Les deux vieillards de Babylone détournaient leurs yeux du ciel, pour ne se point ressouvenir de leurs péchés. « Vous êtes fol, dit David, si vous dites : Le Dieu de Jacob ne nous voit pas, le Dieu d'Israël n'y prend pas garde » ; car ses yeux sont ouverts sur toute la face de la terre ; il voit et contemple tout ce qui se fait en icelle ; il sonde les cœurs, il prévoit les pensées, rien ne lui échappe, son œil remarque tout.

Première affection. — O mon doux Jésus, mon Seigneur et mon Dieu ! certainement je sais que si je monte au ciel, vous y êtes ; si je descends aux enfers, je vous y trouve ; si mon esprit vole à l'extrémité des mers, et s'il descend aux abîmes, je vous y rencontre ; eh ! pourquoi donc ne vous servirai-je pas partout, ne vous prierai-je pas en tout lieu, puisqu'en tout lieu, mon Bien-Aimé, vous m'écoutez ? O Roi souverain ! que les vôtres sont heureux, vous leur donnez audience à toute heure ; qui me fera la grâce, qu'en tout et partout je m'oublie de moi-même par le continuel souvenir de vous qui m'êtes plus présent que moi-même, et plus je m'éloigne de moi, et plus je m'approche de vous.

Deuxième affection. — Hélas ! quel désordre est ceci ? je suis appelée pour marcher devant le Seigneur, et être parfaite ; et, tout au contraire, je marche après mes appétits, propres volontés et recherche de mon propre amour ; ainsi j'anéantis toute la perfection. Ah ! mon âme, il faut désormais qu'en toutes vos actions vous regardiez Celui qui sied à la dextre du Père, absent [71] à nos sens, mais présent au cœur où il veut régner aussi bien qu'au ciel.

Troisième affection. — O épouse ingrate et insensée ! osez-vous bien vous détourner volontairement de votre Bien-Aimé, pour prendre des chétifs contentements de la terre ? Ah ! c'est en sa présence, c'est devant ses yeux que vous manquez de fidélité ; rien ne peut être caché à ce grand spectateur d'en haut. O Dieu ! sondeur des cœurs, que toutes mes pensées et mes désirs soient dressés à vous !

TRENTE ET UNIÈME MÉDITATION

de la providence de dieu.

premier point.

Considérez, que l'amour que Dieu nous porte est si grand, qu'il emploie sa sagesse, sa puissance et sa bonté, pour nous conduire à notre fin, par les moyens qui nous sont le plus convenables et proportionnés, et non-seulement sa divine Providence veille sur les choses les plus importantes qui concernent notre salut, mais sur toutes les moindres choses de notre vie : un de nos cheveux ne tombe pas sans sa Providence, et même il en sait le nombre, et les hommes et les démons n'en oseraient toucher un sans son ordre.

deuxième point.

Considérez que cette divine Providence fait tout pour nous, avec poids, nombre et mesure, dit l'Écriture Sainte. Or, voyez donc quelle obligation vous avez de quitter le soin de vous-même ; ne regardons donc jamais les choses qui nous arrivent, soit bien, soit mal, en elles-mêmes ; car, ou elles nous [72] enorgueilliraient, ou elles nous troubleraient et accableraient d'angoisses ; mais voyons tout en la Providence de notre Dieu qui, avec un amour incompréhensible, emploie toute sa sagesse, puissance, et bonté à la conduite d'une si petite créature, pour la faire arriver à sa fin bienheureuse.

troisième point.

Voyez combien Dieu se sent offensé, quand on s'ôte d'entre les mains de sa douce Providence, pour se vouloir conduire à sa fantaisie : oh ! qu'il prit mal aux enfants d'Israël d'avoir fait cette faute ! car, sortant de la douce Providence, ils tombèrent en la sévère Providence ; ils voulurent un roi pour les conduire, et furent faits misérables.

Première affection. — O Père Éternel ! votre Providence gouverne toutes choses ; et, certes, c'est chose étrange qu'étant filles d'un tel Père, qui veille sur nous d'un œil si vigilant, nous puissions avoir autre souci que de le bien aimer et servir. « Ah ! disait notre saint Fondateur, mon âme n'a point d'autre rendez-vous qu'à cette sainte Providence de Dieu : ô mon Dieu ! vous me l'avez enseigné dès ma jeunesse, et jusques à jamais j'annoncerai vos merveilles. »

Deuxième affection. — Je vous adore, ô souveraine sagesse, puissance et bonté, qui prenez un soin si amoureux de tous les moments de ma vie : ô âmes religieuses ! notre vrai lendemain est en la Providence divine. Regardez les lis des champs, ils ne sèment ni ne filent, et la divine Providence du Père céleste les habille mieux que ne fut jamais Salomon en toute sa gloire : ah ! mon Dieu, que je désire avoir désormais en grand honneur tout ce qui m'arrivera. Non, je ne dirai point que j'ai trop d'afflictions, de mortifications et de peines, car vous en avez compté le nombre ; je ne dirai point qu'elles sont trop pesantes, car [73] vous avez pesé leur poids, et les forces que vous me voulez donner ; je ne dirai non plus qu'elles sont trop longues, car vous en avez pris la mesure.

Troisième affection. — Ainsi, mon Seigneur, je ne me veux plus mêler, sinon de me laisser conduire à vous : le Pasteur qui me guide est le Seigneur tout-puissant ; rien ne me défaudra jamais ; non, jamais je ne me veux mêler de moi-même, je lui en laisse le soin ; qu'il fasse choix du lieu de mon séjour, de mon emploi, de ma consolation, de mon mépris, de ma santé, de ma maladie, de ma mort, de mon salut ; je ne veux m'attendre qu'à suivre sa conduite et le laisser absolu.

TRENTE-DEUXIÈME MÉDITATION

de la volonté de dieu.

premier point.

Considérez, que notre sanctification étant en la volonté de Dieu, il ne faut pas douter que toute notre perfection et tout bien ne soient en icelle. Ah ! que le cœur sera heureux et paisible, qui, par un saint amour et totale soumission, éprouvera en toutes choses que la divine volonté est bonne, plaisante et parfaite !

deuxième point.

Considérez que cette volonté de Dieu est la reine souveraine de l'univers : rien n'est fait que par son obéissance ; elle ordonne de tout, hors le péché, et nous devrions voir tout ce qui est, enserré dans cette volonté, sans qu'il y ait ni puisse avoir d'autre cause. Oh ! que les âmes religieuses seraient [74] heureuses si elles regardaient tout dans cette heureuse origine, et si elles recevaient tout comme venant de cette sainte volonté, en tout il nous devrait sembler d'ouïr cette parole d'Habacuc, dite au prophète Daniel : « Prends cela, que le Seigneur t'envoie. »

troisième point.

Considérez que le Fils Éternel de Dieu nous est venu lui-même apprendre la soumission et révérence due à la suprême volonté, non-seulement en ce qu'il dit n'être pas venu faire sa volonté, mais celle de son Père ; mais encore en sa résignation : Père, s'il est possible, que ce calice passe ; mais voire volonté soit faite et non la mienne. Et ce divin Maître nous enseigna à demander tous les jours que la volonté de Dieu soit faite en la terre comme au ciel ; et enfin il conclut toute la course de sa vie mortelle, par la remise et la démission de soi-même à la volonté et disposition de son Père Éternel : Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains.

Première affection. — O très-sainte et divine volonté de mon Dieu ! puisque le caractère et marque infaillible des vraies Filles de ma sainte Congrégation est de vous voir et de vous suivre en toutes choses, je veux tout de bon entreprendre ce saint exercice ; mais, ô sainte volonté ! en quoi vous connaîtrai-je pour vous suivre ? car il m'est grandement bon d'adhérer à vous. Certainement je vois vos volontés en vos commandements ; car si je les garde, je serai aimée de vous et de votre Père ; je la connais en mes règles, mes vœux et observances, c'est pourquoi je les observerai soigneusement, car il est dit : « Vouez et rendez vos vœux à Dieu. » Je la connais par la voie de mes supérieurs, car il est dit : « Soyez sujet à vos supérieurs et leur obéissez ; qui les écoute m'écoute. » Je la connaîtrai par les volontés justes de mes prochains : « Ce que tu voudras que ton [75] frère te fasse, fais-lui pareillement. » Bref, comme je vois cette divine volonté en tout, je l'honorerai avec sa grâce et la suivrai en tout.

Deuxième affection. — Ah ! ma propre volonté, il est temps de mourir à vous-même, car je ne veux plus vivre qu'en la volonté de mon Dieu : je la veux suivre comme ma princesse et maîtresse, qu'elle soit écrite en grosses lettres au commencement du livre de mon âme ; mon propre jugement, il ne vous appartient pas de plus discerner, discourir, ni voir, il suffit de vous soumettre à la suite de la divine disposition. O mon Dieu ! conduisez-moi en votre volonté, faites-moi passer par le froid, par le chaud, par la lumière, par les ténèbres, par l'emploi, par le repos. Quand vous me mèneriez jusques aux portes de la mort, je ne craindrais point sous votre conduite.

Troisième affection. — Oui, mon Père céleste, votre volonté soit faite en la terre, où les consolations sont rares et les travaux innombrables. Prenez pour pratique quotidienne, ô mon âme ! quand quelque chose vous fâchera, de dire : Non ma volonté, mais celle de Dieu soit accomplie.

TRENTE-TROISIÈME MÉDITATION

du dépouillement et conclusion de la solitude.

premier point.

Considérez quelle grâce Dieu vous a faite en toute cette solitude, de vous avoir donné plusieurs bons mouvements et lumières pour votre bien, tous doivent aboutir à ce seul point [76] du dépouillement total de vous-même, afin que vous puissiez désormais bien dire efficacement et véritablement : « Nue, je suis sortie du ventre de ma mère, et nue j'y retournerai : le Seigneur me l’avait donné, le Seigneur me l'a ôté, son saint nom soit béni. »

deuxième point.

Considérez l'heureux état où ce vrai dépouillement de toutes choses met l'âme, à savoir, qu'elle ne veut que son Jésus tout seul ; et c'est la gloire de cette Sulamite, de pouvoir être seule avec son seul Roy, et dire : « Mon Bien-Aimé est à moi, et moi à lui ; » et ainsi tenir notre affection si nue, et si simplement unie à Dieu, que rien ne s'attache à nous, et que nous ne nous attachions à chose aucune.

troisième point.

Considérez quel tort vous ferez à votre âme, si vous la revêtez de chose quelconque, vu que si Notre-Seigneur vous trouvait dans l'aimable et très-sainte nudité des enfants de Dieu, il vous prendrait entre ses bras, comme un saint Martial, pour vous porter à l'extrême perfection de son amour ; que bienheureux donc sont les nus, car Notre-Seigneur les revêtira, et les vêtira de lui-même.

Première affection. — O Seigneur ! voici une pauvre, chétive et petite créature devant le trône de votre miséricorde divine, qui conjure votre unique bonté d'accepter ses petits, mais grands renoncements ; tirez hardiment tout ce qui revêt mon cœur : ô Seigneur ! non, je n'excepte rien, arrachez moi-même à moi-même. Oui, moi-même, je te quitte pour jamais, sans te vouloir reprendre, si mon Seigneur ne me le commande exprès. O désirs ! ô affections ! ô créatures ! ô toutes choses ! je me dévêts entièrement de vous. [77]

Deuxième affection. — O très-doux Jésus ! qui venez nu au monde, et qui mourez nu sur la croix, que m'avez-vous appris, sinon à vivre toute nue et à chanter incessamment de cœur et d'opération : Vive Jésus, dénué de Père et de Mère sur la croix, vive sa très-sainte nudité ! vive Marie, dénuée de Fils au pied de la croix, vive sa très-sainte nudité ! Oui, Seigneur Jésus, que mon cœur demeure dévêtu de tout, même des biens les plus spirituels, afin que vous soyez uniquement et simplement toutes choses à mon cœur.

Troisième affection. — Ainsi, mon âme, allez désormais, comme un autre Isaïe, par la voie de ce monde toute nue, et dès que vous sentirez votre cœur se vouloir vêtir de quoi que ce soit, jetez cela aux pieds de Jésus, et y renouvelez les générales et particulières résolutions de votre solitude, afin que n'étant revêtue que de Jésus-Christ, vous viviez désormais en nouveauté de vie. Amen.

vive † jésus !

LETTRE DE NOTRE TRÈS-DIGNE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

Écrite à feue notre très-chère et bonne Mère de Châtel, de grande instruction et utilité pour les Solitudes.

Ma très-chère fille, vous voulez que je vous dise ce que vous devez faire en votre retraite ; hélas ! ma fille, vous savez que je ne suis pas capable de vous beaucoup dire là-dessus : toutefois, pour contenter votre bon cœur et condescendre à votre humilité, je vous dirai que le premier jour que l'on entre en solitude, il ne faut pas promptement se mettre à faire sa confession, il le faut employer à bien tout ramasser et calmer son âme devant Dieu, afin que, par après, comme une eau bien rassise opposée à ce beau soleil, l'on en voie clairement le fond Le lendemain, il faut faire son examen général tout doucement sans empressement, effort, ni curiosité.

Je n'aime pas beaucoup que l'on s'accoutume à écrire tout au long sa confession annuelle, bien que cela soit en liberté à celles qui ne pourraient faire autrement. Puisque les trois ou quatre premiers jours se doivent employer à la vie purgative vous pourrez prendre les premières ou dernières méditations de Philothée, ou telle autre conforme à celles-là. Les jours suivants, il faudra s'entretenir doucement à ce que notre doux Sauveur a fait pour notre amour, et a ce qu'il fait pour nous [78] racheter. Les derniers jours vous prendrez quelque livre qui traite de l'amour infini, et des richesses éternelles de ce grand Dieu ; car sur la fin de la solitude il faut s'essayer de dépouiller son cœur de tout ce que nous connaissons qui le revêt, et mettre aux pieds de Notre-Seigneur tous ses vêtements, l'un après l'autre, le suppliant de les garder et nous revêtir de lui-même ; et ainsi toute dénuée et dépouillée devant cette divine honte, il faut derechef nous jeter entre les bras de sa Providence, lui laissant le soin et le gouvernement de tout notre être, et croyez-moi, ma fille, rien ne nous manquera. Ne nous chargeons ni revêtons jamais d'aucun soin, désir, affection ni contrainte, car puisque nous avons tout remis à Notre-Seigneur, laissons-le gouverner, et pensons seulement à lui complaire, soit en souffrant, soit en agissant.

Quant à ce qui est de gagner l'indulgence concédée aux âmes religieuses qui font la solitude, vous ne devez avoir aucune crainte de ne la pas gagner pour ne pouvoir pas méditer en détail, ni discourir avec l'entendement au temps de l'oraison, Dieu vous donnant une occupation plus simple et intime avec sa bonté. Mais, ma fille, voici ce que vous devez faire : vous devez lire très-attentivement les points que vous méditeriez si vous en aviez la liberté, et en les lisant retirer dévotement votre âme en Dieu, ainsi cette lecture vous tiendra lieu de méditation ; et si lisant de la façon, votre esprit recevra toujours de bonnes impressions de cette lecture, et jaçoit que le profit nous soit inconnu, il n'en est pas moindre pourtant. Et après avoir fait votre devoir par celle lecture, vous trouvant par après en l'oraison, en votre manière simple et amoureuse, je vous dis que vous satisfaites plus que très-entièrement à la méditation ; et voici la raison : c'est que Dieu, infini en grandeur, comprend tous les mystères, si que possédant Dieu, vous êtes excellemment dans l'essence du mystère que vous vous étiez proposé pour votre méditation. Un Père de religion [80] fort spirituel, docte et vertueux, m'a encore reconfirmé en cet avis.

Certes, ma très-chère fille, c'est un exercice très-important que celui de nos solitudes annuelles ; il faut tâcher de les faire avec le plus de dévotion et fidélité qu'il se pourra. J'estime qu'il sera très-utile à vos filles que vous fassiez lire à table le livre des Exercices du père dom Sens de Sainte-Catherine ; car, comme m'a dit Monseigneur, c'est-à-dire notre Bienheureux Père qui vivait alors, il est ample et d'un style mouvant, mais c'est un style des saints, fuyant l'immortification, et détestant les recherches de l'amour-propre. Pour la méditation, il faut donner aux filles des points moelleux, doux, solides et affectifs. Je suis en l'amour divin,

Ma très-chère fille,

Votre très-humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur,

Sœur Jeanne-Françoise Fremyot,

de la Visitation Sainte-Marie.

dieu soit béni ! [81]

vive †jésus !

EXAMEN POUR AIDER À FAIRE LES CONFESSIONS ANNUELLES

fait par notre très-digne mère.

Premièrement, s'examiner sur l'avancement ou reculement que l'on a fait depuis la dernière retraite, qui se fait d'année en année ; si l'on ne s'est point acquis de mauvaise habitude que l'on n'avait pas auparavant ; jeter les yeux sur les plus ordinaires imperfections, tentations, répugnances et difficultés, que l'on a en l'observance des Règles, Constitutions et Coutumier, recherchant la source de tous ces maux, et de tout s'en découvrir avec simplicité, s'en confesser, et faire son renouvellement avec nouveau courage et résolution de tendre à la perfection de son état, de tout son pouvoir, par l'exercice des vertus qui nous seront recommandées particulièrement.

Comme recevez-vous les sacrements ? n'y allez-vous point quelquefois par coutume et par imitation, par crainte plutôt que par dévotion ; n'en perdez-vous point les fruits faute de préparation ?

Allant à la sainte confession, êtes-vous bien aise de vous faire connaître digne d'abjection ? si cela est, vous direz vos péchés fort simplement, et en termes abjects ; vous direz de bon cœur [82] vos défauts, et tout ce qui vous pourra rendre plus confuse et honteuse devant le confesseur.

Êtes-vous fidèle à vous corriger de ce de quoi vous vous confessez ? faites-vous bien les actes de contrition devant que d'y aller ; et, étant confessée, avez-vous soin de remercier Dieu de cette grâce, qui est, certes, très-grande ?

Faites-vous quelque chose en vertu de la sainte communion, soit devant ou après, quelque pratique de vertu à cette intention ? tenir votre esprit plus recueilli en la considération de ce bénéfice.

Ne vous distrayez-vous point bientôt après la sainte communion ? en êtes-vous plus humble, douce et cordiale ce jour-là ? car c'est le fruit que l'on en doit tirer.

Avez-vous soin de redresser vos intentions au commencement de chaque exercice et action importante, les offrant à Dieu pour sa gloire, et à l'honneur de la très-sainte Vierge ou à quelque autre intention ?

N'êtes-vous point tépide en la dévotion, aux pratiques de vertu, tout ne vous ennuie-t-il point ? Quelquefois l'on trouve l'Office long, l'oraison pénible, les exercices spirituels si pesants, les retours que l'on fait à Dieu si difficiles ; on fait les exercices sans attention. Ne disputez-vous point contre les lumières que Dieu vous donne, tant pour faire le bien que pour éviter le mal, ne les voulant pas regarder, afin de faire vos imperfections plus hardiment, et ne les pas suivre au bien qu'elles vous montrent ?

Comme allez-vous aux Offices, et comme vous y comportez-vous y étant, et à l'oraison, et à la sainte messe ? Aux examens, ne manquez-vous point de soin à vous y préparer, et assujettir votre attention et votre esprit à suivre les enseignements que l'on vous a donnés pour ce regard, observant ce qui en est dit dans le Coutumier ?

Êtes-vous prompte à rejeter les distractions ? Ne les [83] causez-vous point, faute de tenir ]a vue basse en ce temps-là, ou bien faute de tenir votre esprit recueilli le long de la journée, vous amusant à chose inutile ?

Comme observez-vous la règle, les constitutions, et premièrement vos sacrés vœux ? Obéissez-vous exactement en toutes choses ; promptement, sans retardation ; simplement, sans réplique ; amoureusement, sans chagrin ; cordialement et de bon cœur, sans murmure ; humblement, sans contrôler et censurer le commandement ? N'êtes-vous point plus exacte au commandement honorable et d'importance, qu'aux plus légers et abjects ?

Ne désobéissez-vous point par négligence, oubli, paresse ou opiniâtreté, de volonté délibérée, faute d'amour à l'obéissance ou à la personne qui commande, faute d'estime du commandement en chose de peu d'importance ou autre ? Déclarez-vous bien en ce fait, car il est important.

N'avez-vous point eu quelque aversion à la supérieure, qui vous ait fait faire quelque jugement de ses actions et paroles, qu'elle les a dites ou faites par passion, propre intérêt,, affection particulière, vanité et semblable ? Mais qui serait bien pire, l'avez-vous point méprisée en votre cœur, mésestimant ses ordonnances, sa conduite, son jugement, et spécialement en ce qui vous regarde sur les mortifications et corrections qu'elle vous a faites ? car c'est la vraie marque pour connaître votre défaut. N'avez-vous point fait de murmures et plaintes d'elle en parlant aux Sœurs, et même en parlant avec les personnes de dehors, vous accusant en confession, ou traitant de votre conscience avec quelque Père ? N'avez-vous point tâché de faire connaître ses défauts, ou ceux des autres, pour excuser les vôtres, ou sous le prétexte de vous mieux faire entendre ? N'avez-vous point manqué de respect en son endroit, lui répliquant ou contredisant par passion avec audace devant les Sœurs, refusant d'obéir pour faire votre propre volonté, par [84] opiniâtreté ou autrement ? Notre obéissance doit être établie en une parfaite abnégation de la propre volonté et propre jugement.

Contre la sainte pauvreté, n'êtes-vous point propriétaire d'effet ou d'affection en quelque chose, pour petite qu'elle soit ? N'avez-vous point murmuré quand quelque chose vous a manqué, ou que ce qu'on vous a donné n'était pas à votre gré, soit du vivre, vêtir, médicament, coucher, chauffer, ou quelque autre commodité corporelle ?

N'avez-vous rien demandé, pris ou donné sans congé ? N'avez-vous rien désiré, demandé ou retenu non nécessaire, prévoyant de loin que cela vous pourrait servir ?

Si vous avez eu quelque charge, avez-vous servi les Sœurs sans choix ? leur avez-vous donné de bon cœur ce qui était de votre charge, sans autre considération que de la seule nécessité ?

Ne vous êtes-vous point préférée vous-même à la distribution en quoi que ce soit ? car notre pauvreté doit être dépouillée de toutes choses.

Notre chasteté doit être angélique, et partant examinez-vous si l'imagination, la pensée, le désir, le sentiment a été sans attaque ou du moins sans coulpe : faites cet examen sur ce point tout simplement, quoique fidèlement, et vous accusez des fautes que vous y avez remarquées, avec une humilité et confiance toute généreuse.

L'amour bien ordonné vous fera avoir un grand soin de la pureté et avancement de votre chère âme en la perfection, et fort peu de soin et d'affection pour votre corps, en laissant tout le soin à votre supérieure.

Ne vous surestimez-vous point au-dessus du prochain ? ne désirez-vous point d'être estimée, et pour cela ne vous vantez-vous point d'un biais ou d'un autre ? Ne faites-vous point de l'entendue aux choses spirituelles, parlant des intérieurs, disant des petits mots pour autoriser votre opinion, et même [85] la maintenir quelquefois opiniâtrement par vanité et orgueil ? Ne parlez-vous point avantageusement de vous, de vos appartenances, du bien que vous avez fait et que vous faites, vous proposant pour exemple sous prétexte de bien édifier le prochain, ou de l'encourager d'en faire autant ? Ne parlez-vous point de vos parents, des commodités que vous aviez dans le monde, de l'honneur que l'on vous y rendait, voire, en ravalant quelque autre, et même pour des choses vaines, comme de danser, ou jouer, se parer, se promener, être recherchée par des partis avantageux, et semblables folies, s'amuser à y penser, se flatter en la vaine croyance que l'on vous estime et que l'on vous aime ? Ne vous enquérez-vous point, par quelques paroles artificieuses, de ce que l'on dit de vous en votre absence, ou bien quand l'on vous en dit quelque chose et qu'on vous loue, ne tâchez-vous point de prolonger le discours, disant quelque mot de récréation qui agrandisse le discours et la louange, soit de vous ou de ceux qui vous touchent et que vous aimez ? Ne vous entretenez-vous point avec des personnes, non point tant pour leur mérite et vertu, et le devoir que vous avez, que par vanité, parce qu'ils vous aiment et qu'ils font état de vous, qu'ils vous louent, parce que ce vous sera de l'honneur qu'on sache qu'ils vous voient de bon cœur, qu'ils font état de votre esprit, jugement et conversation ?

Ne vous plaisez-vous point de parler de l'entretien que vous avez eu avec quelque personne de marque, rapportant les conseils que vous avez demandés, et les réponses que vous avez faites quand vous les jugiez à propos. Tout cela est fort vain.

Ne vous plaisez-vous, ni amusez-vous point à raconter vos songes, et dire vos pensées par vanité, désirant que l'on en tire de bonnes interprétations ? Ne vous fâchez-vous point d'ouïr louer les autres, et de savoir qu'elles sont estimées et aimées, jugeant que cela vous retourne à mépris ? Ne tâchez-vous point [86] d'amoindrir les louanges qu'on leur donne, ou par vos paroles, ou par votre silence, et qui serait le plus mal, rapportant leurs défauts en ces occasions, par jalousie, orgueil, envie, craignant de n'être pas assez aimée, estimée et préférée ?

Ressentez-vous beaucoup les humiliations et corrections, n'en murmurez-vous point de pensée ou de parole ? N'avez-vous point diminué l'affection, ou conçu quelque aversion, et manqué de confiance envers celles qui vous les ont faites, ou qui vous ont avertie de vos défauts ? Ne vous fâchez-vous point d'être employée en chose vile et basse ? N'avez-vous point à dégoût d'avoir les moindres charges, aimant plus et vous employant plus soigneusement es choses plus honorables, aux offices plus relevés, désirant les premières charges sous quelque prétexte que ce soit ? Cela est fort préjudiciable, et marque assurée de peu de vertu.

Ne vous impatientez-vous point en vous-même pour peu de chose ? Êtes-vous sujette aux sentiments de colère, les suivez-vous par paroles, par actions, ou tenant votre courage ?

Les fautes que vous faites sont-elles de promptitude, par le premier mouvement, ou par un sentiment entretenu tant de temps, selon le sujet ? Faites-vous des actions de dépit sur de légères contradictions ? Les paroles que vous dites ensuite pour satisfaire à votre sentiment, sont-elles aigres, rabrouantes, suffisantes, froides, sèches, piquantes, pour troubler la personne qui vous a fâchée, et par vengeance, faisant voir votre passion ? Ne lui faites-vous point la mine, ne lui répondant après qu'à demi-mot, ou ne faisant pas semblant de l'entendre, et semblables défauts ?

N'avez-vous point acquiescé aux volontés des séculiers, traitant avec eux par respect humain, crainte de leur déplaire, perdant les Offices ou autres exercices sans nécessité, pour les entretenir de choses vaines et frivoles, écoutant longuement des nouvelles non nécessaires, et choses semblables et inutiles, [87] sans les interrompre, pour le plaisir que vous y prenez, regardant leur vanité et vous riant de leur folie, commettant des actes de légèreté et immodestie, qui leur donne confiance de prendre des libertés indécentes à votre condition ? Familiarisant trop avec eux, l'on n'en rapporte que du mal, et détriment à la perfection.

Ne multipliez-vous point trop les paroles, usant de termes trop exagératifs, comme leur témoigner votre affection sans nécessité, les louer, leur dire avec exagération qu'on les estime, qu'on les préfère, que l'on dit du bien d'eux en leur absence, que l'on pense en eux, qu'on désire de les voir ; et, d'autre part, n'êtes-vous point trop froide, ne témoignant pas la dévote, douce et sainte cordialité de votre Institut ?

Ne dites-vous point de mensonges légers par précipitation d'esprit, par inconsidération, pour vous excuser, pour agencer des contes ? Ne déguisez-vous point la vérité, prenant des intentions en choses légères et non nécessaires, sous bon prétexte et autres motifs, si vous le faites souvent, spécialement, si c'est en rendant compte de votre intérieur, ou bien autrement, ce qui serait très-mal, si cela vous est arrivé en confession ?

Ne faites-vous point d'artifice pour faire savoir que vous vous trouvez mal, ou que vous avez besoin de quelque chose, sans le dire ou le demander, de peur qu'on ne vous juge trop tendre et immortifiée ?

Ne feignez-vous point d'avoir plus de ressentiment de vos fautes que vous n'en avez au cœur ? Vous connaîtrez cela, si vous en êtes aussi contrite quand vous l'avez reconnu, et que personne ne l'a vu que vous, comme quand vous la dites ou en êtes avertie. Les larmes que vous en jetez, ou les paroles d'exagération que vous dites, ne proviennent que de l'orgueil qui se déplaît que nous soyons remarquées défaillantes, et qui se plaît à faire voir que nous les reconnaissons bien [88] nous-mêmes, et que nous avons bien mauvaise opinion de nous et de tout ce que nous faisons.

Ne faites-vous point de vaine réflexion quand il faut rendre compte du bien que vous avez fait, des grâces extraordinaires que Dieu vous fait à l'oraison, ne parlant qua demi-mot et faisant la honteuse, entremêlant vos défauts ? Tout cela n'est qu'orgueil qui vous fait craindre que l'on croie que vous faites bien de l'état de tout cela, qui est un grand défaut de simplicité Ne couvrez-vous point vos défauts, spécialement quand ils sont abjects, disant plusieurs paroles non nécessaires pour faire voir la juste occasion que vous avez eue de les commettre ?

Ne témoignez-vous point plus de ressentiment de douleur que vous n'en avez, quand vous êtes traitée en infirme, ou que vous êtes préférée en quelque commodité aux autres ? Les refus que vous faites de telles viandes, de telle commodité, de tel service, ne proviennent-ils point plus d'un courage vain et d'un acte de duplicité, que du désir de souffrir cette disette et incommodité ? Vous le connaîtrez, si votre cœur demeure tranquille en la souffrance, et si vous ne vous amusez point à penser à ce qui vous manque.

Ne faites-vous point semblant de refuser quelque soulagement par vertu, quand vous le refusez par immortification, la chose ne vous plaisant pas ? Tout cela est hypocrisie et vanité. Ne faites-vous point la courageuse devant les autres quand on vous plaint de vos peines et de vos douleurs, étant en votre particulier soigneuse de rechercher la cause de votre mal, et à rechercher des remèdes, et des plus exquis ?

Vous troublez-vous point de ce qu'on ne croit pas votre mal si grand qu'il est, ou qu'il vous semble être, ou semblable lâcheté, observant jusqu'aux moindres et petites douleurs ?

Ne dites-vous point de paroles par le mouvement de la sensualité, faisant entendre subtilement ce que vous désirez et aimez, afin qu'on vous le donne ? [89]

N'êtes-vous point douillette au manger, soit en santé ou en maladie, délicate et difficile, ne voulant que ce qui est à votre goût, bien qu'il soit contraire à la santé ?

Ne vous plaignez-vous point de n'être pas bien traitée, et de quoi l'on ne s'empresse pas assez à rechercher vos appétits quand vous vous trouvez mal ? Quand les viandes sont à votre goût, n'en prenez-vous point trop, quand bien ce ne serait que de l'eau et du fruit ; ne vous inquiétez-vous point de la longueur des veilles et des douleurs, de prendre des remèdes ? N'obéissez-vous point à l'infirmière avec regret, comme encore au médecin, faisant avec chagrin, murmure et plainte, ce qu'il vous ordonne ?

Regardez enfin comme vous vous exercez en la mortification de votre cœur, qui se pratique à surmonter la propre volonté, le propre jugement, les passions et inclinations, et vous soumettre en tout, condescendant volontiers à la volonté d'autrui. Aimez-vous bien tous les prochains cordialement pour l'amour de Dieu, tant en particulier comme en général ?

Si vous aimez autant le prochain et les Sœurs qui sont de mauvaise grâce, comme celles qui ont des conditions qui vous plaisent naturellement, votre amour est bon : si, moins, il est imparfait, et bien souvent nuisible : examinez bien si vous avez le cœur franc en leur endroit, si vous ne leur faites point de mal, ni d'un côté ni d'autre ; si vous priez Dieu d'aussi bon cœur pour elles que vous feriez pour celles qui vous agréent. Manquez-vous de support envers le prochain, soit pour les infirmités corporelles ou spirituelles ? Ne jugez-vous point témérairement de ses actions, particulièrement de celles que vous n'aimez pas beaucoup ?

N'êtes-vous point sujette au soupçon pour de légères apparences ? Ne pénétrez-vous point ses intentions, ses prétentions, selon votre fantaisie et à son désavantage, quelquefois par passion, d'autres fois par vanité d'esprit, faisant de l'entendue en [90] la connaissance des esprits, des naturels, des intérieurs, des défauts ? puis se vanter du jugement que l'on a fait, et quelquefois l'assurer comme véritable, et cela par l'expérience que vous avez en vous-même de tels défauts ?

Ne parlez-vous point de ses péchés, de ses imperfections ? raconter ses mauvaises humeurs pour se plaindre par passion, avec exagération, sans utilité ni nécessité, pour satisfaire à l'aversion ou mécontentement que vous aurez reçu de lui ?

N'avez-vous point eu quelque ressentiment de joie, quand on a mortifié celles qui vous ont fait quelque contradiction ? cela est esprit de vengeance. Dites-vous point quelque petit mot parmi les Sœurs, pour les faire avertir des choses qu'elles font qui vous déplaisent ? Examinez-vous, si vous les avez averties vous-même, si ce n'a point été par ce même mouvement, et si vous n'avez point exagéré le défaut, ou mal interprété, et parce que la chose vous regarde ; ce qui serait un grand défaut de charité.

N'avez-vous point méprisé vos Sœurs, d'effet ou de pensée, soit leur esprit, soit leur façon, contenances, trouvant à dire à tout, voire, même ès choses plus légères, et, qui serait le plus mal, pour leur qualité originaire, étant de moindre maison que vous ? ce qui serait une très-insupportable vanité. Et si vous êtes de basse condition, en votre cœur ou en vos actions, vous élevez-vous point au-dessus des autres ? dites-vous point des paroles fâcheuses, piquantes et rabrouantes, qui les puissent offenser et déplaire, et même aux séculiers, contestant ou répliquant avec sentiment d'impatience, maintenant votre opinion, votre arrogance et suffisance, voire, en choses petites ? ce qui serait un grand mal, et qui peut mal édifier le prochain.

Ne disputez-vous point impérieusement, méprisant le jugement et l'avis de ceux avec qui vous traitez ? Se complaire en cela, se résoudre de gronder ou fâcher, s'entretenir à cette pensée, tout cela est fort mal. [91]

N'êtes-vous point sujette à avoir de l'envie, qui fait que l'on est quasi bien aise que celles que nous voyons être estimées commettent des défauts, et qu'ils soient remarqués, ne pouvant souffrir qu'on les excuse ou soulage en quelque chose ? Examinez bien votre cœur sur tout cela, et vous en déclarez le plus ouvertement et simplement que vous pourrez. Si vous avez quelque chose qui vous travaille, soit doute, tentation ou difficulté, faites-vous-en éclaircir.

Cet examen contient des remarques fort particulières, et lesquelles donnent non-seulement la vue pour la confession, mais encore pour la pratique des vertus, et très-utile pour voir, une fois l'an, tout l'état de l'âme, quoique l'on ne s'accuse pas si pointilleusement, si l'on ne veut, de toutes ces choses. Il est autant requis au voyageur de savoir et découvrir les mauvais pas afin de s'en écarter, comme le bon chemin pour le suivre ; et véritablement l'amour-propre a étendu ses filets sur tout le cours de la vie spirituelle, en sorte qu'il est impossible d'en échapper, sinon, comme dit le glorieux saint Antoine, passant par-dessous, nous humiliant profondément, examinant sérieusement, nous accusant sincèrement, sans nous flatter ; et, bref, opérant notre salut avec un sacré tremblement et une filiale et chaste crainte, qui nous fasse cheminer en simplicité de cœur, en sainteté, justice et vérité devant Dieu. Sa divine bonté nous en fasse la grâce, par l'intercession de sa très-pure Mère, de son saint Père putatif, et de notre saint Fondateur qui désirait cela de nous.

dieu soit béni.

TENEUR[2] DE LA DÉPOSITION DE LA VÉNÉRABLE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

Première religieuse, première supérieure et première fondatrice de l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie

EXTRAITE

Dès la page 191 jusqu'à la page 311

du procès in specie fait par autorité apostolique à annecy

l'année 1627

par messeigneurs andré frémyot, archevêque de bourges,

jean-pierre camus, évêque de belley,

et révérend monsieur george ramus, protonotaire apostolique,

AU SUJET DE LA CAUSE DE LA BÉATIFICATION ET CANONISATION

DE

SAINT FRANÇOIS DE SALES

ET COMPULSÉE

dans le sixième volume, à la page 230 jusqu'à 346 et neuvième ligne D'UN AUTRE PROCÈS FAIT POUR LADITE CAUSE, DANS LE SUSDIT ANNECY,

en 1658.

Au nom de Dieu. Ainsi soit-il.

L'an 1627, indiction 10e 27 juillet, à huit heures du matin, jour non férié ni empêché par quelque fête, mais juridique, la quatrième année du pontificat de N. S. P. le Pape Urbain VIII, en présence des illustrissimes et révérendissimes seigneurs André Frémyot, archevêque de Bourges, et Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, et de [94] très-révérend sieur Georges Ramus, protonotaire apostolique, tous trois juges subdélégués par la Sacrée Congrégation des Rits pour former, par autorité apostolique, le procès sur la sainteté de vie et les miracles du serviteur de Dieu François de Sales, évêque de Genève ; les dits juges étant assis sur leur tribunal, dans le parloir du monastère de cette ville d'Annecy, qui est le lieu qu'ils ont choisi et assigné pour y recevoir les serments et les dépositions des dévotes religieuses du même monastère de la Visitation[3] ; et sur la demande du très-révérend père dom Juste Guérin, de l'ordre des Clercs réguliers de Saint-Paul, provincial de Piémont, et procureur en cette cause du sérénissime Victor-Amédée de [95] Savoie, prince de Piémont, et du vénérable Chapitre de l'église cathédrale de Saint-Pierre de Genève, ainsi que de tout le vénérable Clergé du même diocèse, et encore de MM. les syndics et conseillers de la ville d'Annecy ; a comparu révérende Jeanne-Françoise Frémyot, première religieuse de l'Institut delà Visitation, qui, à cause de ses excellentes vertus, a été fondatrice de dix monastères du même Institut, présentée pour témoin par lé père dom Juste Guérin devant les juges subdélégués, et citée le 4 de ce mois parle vénérable Jean Favre, un des curseurs députés dans cette cause, comme il conste par le rapport de la citation ; laquelle, après avoir été avertie par les juges subdélégués de l'énormité du parjure, a prêté serment en présence desdits juges, [96] en tenant la main sur sa poitrine, de dire la vérité en cette cause, tant sur les interrogats que sur les articles et sur toute la cause présente, sans aucun motif de haine, de faveur, de profit, ni aucune autre considération humaine. Ensuite elle a été examinée comme il suit :

INTERROGATS

PREMIER INTERROGAT

si elle connaît l'énormité du péché de parjure.

Ad primum interrogatorium respondit :

Je sais que le parjure est un très-grand et énorme péché, et je ne le veux aucunement commettre.

SECOND INTERROGAT

son nom, son age, sa profession, son pays, et le nom de ses père et mère.

Ad secundum respondit :

Je m'appelle Jeanne-Françoise Frémyot, appelée communément de Chantal, native de Dijon, ville capitale du duché de Bourgogne, âgée de 54 ans ; je suis fille de messire Bénigne Frémyot, second président au parlement de Dijon, et de dame Marguerite de Berbisi, et je suis première religieuse et première mère-supérieure de l'Ordre de la Visitation de Notre-Dame, et en cette première qualité fille du Bienheureux François de Sales, notre fondateur. [97]

TROISIÈME INTERROGAT

si elle s'est confessée et a communié à paques et en d'autres temps.

Ad tertium respondit :

Je me confesse deux fois la semaine d'ordinaire. Notre règle porte que l'on communie tous les dimanches et fêtes et le jeudi ; et par conseil et ordonnance dudit Bienheureux notre fondateur, je communie tous les jours, et sors présentement de la communion.

QUATRIÈME INTERROGAT

si elle n'a point été excommuniée ou condamnée pour crime.

Ad quartum respondit :

Je n'ai jamais été reprise de justice, ni encouru aucune excommunication que je sache.

CINQUIÈME INTERROGAT

si elle n'est point poussée par quelque motif humain.

Ad quintum respondit :

Je ne suis portée à cette déposition par aucun particulier intérêt, sinon pour rendre témoignage à la vérité, et glorifier Dieu qui se rend admirable en son Saint.

SIXIÈME INTERROGAT

par qui a-t-elle été citée ?

Ad sextum respondit :

Je comparais ici ensuite de la citation que m'en a faite messire Jean Favre, prêtre, et vous exhibe, messeigneurs, la copie d'icelle qu'il m'en a baillée. [98]

ARTICLES

Et venant aux articles proposés par dom Juste Guérin, procureur de cette cause, elle a répondu comme il suit :

ARTICLE PREMIER

détails sur les père et mère du serviteur de dieu.

Ad primum articulum respondit :

Quant à l'enfance de ce Bienheureux Prélat, je n'en sais que par ouï-dire, ne l'ayant connu qu'après qu'il fut sacré évêque ; mais c'est une vérité publique et notoire qu'il est né d'un légitime mariage, au château de Sales, paroisse de Thorens, de race noble et très-ancienne, de parents pleins de probité, adonnés à la charité du prochain, très-bons catholiques ; même qu'on assure qu'en cette race on n'a point ouï dire que jamais aucun d'iceux ait été soupçonné d'hérésie, quoique fort proches voisins de Genève, et j'ai ouï dire une bonne parole du père de notre Bienheureux, à gens très-dignes de foi, savoir : « Qu'il n'avait garde d'embrasser une religion qu'il avait vu naître, laquelle était plus jeune que lui, parce qu'il avait douze ans plus qu'elle. »

C'est une voix publique que ce Bienheureux Prélat fut baptisé en l'église paroissiale de Saint-Maurice dudit Thorens ; et je crois que ses parents le firent confirmer en temps convenable.

J'ai connu particulièrement feu madame Françoise de Sionnaz, mère de notre Bienheureux, que je sais que l'on tient avoir offert cet enfant à Dieu, l'ayant encore dans ses entrailles. C'était une dame des plus honorables que j'aie connue de son temps : elle avait une âme généreuse et noble, mais pure, innocente et simple, vraie mère et nourrice des pauvres ; elle [99] était modeste, humble et débonnaire envers tous, fort paisible dans sa maison ; elle gouvernait sagement sa famille avec soin de la faire vivre en la crainte de Dieu ; elle fréquentait fort souvent les divins sacrements de la sainte confession et communion ; et par dévotion et estime qu'elle avait de son Bienheureux fils, elle se rendit sa fille spirituelle. J'ai su de lui et de plusieurs autres qu'elle mourut fort saintement et doucement, et qu'elle demeura après son décès, avec un visage serein, la plus belle morte qu'on eût su voir ; et tout ceci est vrai, notoire et public, comme je l'ai spécifié.

ARTICLE SECOND

son enfance.

Ad secundum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique, que notre Bienheureux Père a été élevé et nourri par ses parents en la très-sainte foi catholique, apostolique et romaine, qu'il y a persévéré constamment jusqu'à la mort, et que, dès son enfance, selon que je l'ai ouï dire à plusieurs personnes dignes de foi, l'on a vu reluire en lui une sagesse, douceur et débonnaireté toute extraordinaire en cet âge, et qu'il était fort paisible et obéissant à ses parents. Et ceci est vrai et notoire.

ARTICLE TROISIÈME

la charité qu'il témoignait dès son enfance pour les pauvres.

Il n'y a point de réponse de sainte Chantal sur cet article.[4] [100]

ARTICLE QUATRIÈME

sa conduite pendant ses études à annecy et à paris.

Ad quartum respondit :

Je dis que la voix publique et notoire est qu'il fut envoyé par ses parents au collège d'Annecy, où bientôt il se rendit recommandable à ses compagnons. M. de Sales,[5] prévôt de la cathédrale de Genève, homme de vie exemplaire et de grande doctrine, m'a dit que la seule présence de notre Bienheureux Père tenait les autres écoliers, ses compagnons, en respect ; même que dès lors il avait cette gravité et ce maintien judicieux et humble qu'il a eu toute sa vie ; qu'il supportait avec patience et douceur les humeurs impertinentes des autres écoliers ; qu'il était si compassif à leurs fautes que souvent il s'offrait de recevoir les châtiments qu'ils avaient mérités ; et lorsque ses compagnons allaient à l'ébat, sur le soir, il demeurait au logis, et invitait la dame chez laquelle il était en pension à entendre la lecture de la Vie des Saints en lui disant : Ma tante, j'ai bien quelque chose de bon à vous dire.

Ce Bienheureux Prélat m'a dit que Dieu, dès sa jeunesse, lui avait appris à se confier en sa providence céleste.

Il m'a dit aussi que, croissant en âge, messieurs ses parents l'envoyèrent à Paris sous la conduite de M. Déage, son précepteur, prêtre de grande doctrine et de bonne vie, lequel sieur Déage a dit une infinité de fois que ce Bienheureux lui obéissait et l'honorait exactement, et a assuré qu'il se rendait si agréable à tous par sa modestie, qu'on prenait plaisir à le regarder quand ce Bienheureux allait par les rues ; même que les artisans le remarquaient parmi ses compagnons, et que jamais ce [101] Bienheureux ne lui avait baillé du mécontentement par ses déportements, ni études, et qu'aussi il ne lui fit oncques aucun châtiment, sinon un soufflet ou repoussement, parce qu'il s'employait à obtenir pardon pour un de ses compagnons, et qu'alors ce saint jeune homme se retira en paix sans plainte ; qu'il ne sortait point du logis sans congé, bien qu'il l'eût pu faire étant déjà grand, et que quand son précepteur le lui refusait, il se retirait en sa chambre sans se fâcher.

Ce Bienheureux me raconta une fois, pour me conforter en quelque trouble que j'avais, qu'étant écolier à Paris, il tomba en de grandes tentations et extrêmes, angoisses d'esprit ; il lui semblait absolument qu'il était réprouvé, et qu'il n'y avait point de salut pour lui, dont il transissait surtout au souvenir de l'impuissance que les damnés ont d'aimer Dieu et de voir la Très-Sainte Vierge.

Nonobstant l'excès de ce travail, il eut toujours, au fond de son esprit, cette résolution d'aimer et servir Dieu de toutes ses forces durant sa vie, et d'autant plus affectionnément et fidèlement qu'il lui semblait qu'il n'en aurait le pouvoir pour l'éternité. Ce travail lui dura trois semaines pour le moins, ou environ six, selon qu'il me peut souvenir, avec telle violence, qu'il perdit quasi tout le manger et le dormir, et devint tout maigre et jaune comme de cire, dont son précepteur était en très-grande peine.

Or, un jour qu'il plut à la divine Providence de le délivrer, ce Bienheureux, comme il retournait du palais, passant par devant une église, le nom de laquelle j'ai oublié, il y entra pour faire son oraison, il s'alla mettre devant un autel de Notre-Dame, où il se trouva une oraison qui était collée sur un ais, qui se commence : Souvenez-vous, ô glorieuse Vierge Marie, que personne ne s'est adressé à vous, etc. ; et il la dit tout du long, puis se leva, et en ce même instant se trouva parfaitement et entièrement guéri, et il lui sembla que son mal était [102] tombé sur ses pieds comme des écailles d'une lèpre. Et ceci est vrai, public et notoire, comme je l'ai spécifié.

ARTICLE CINQUIÈME

la dévotion qu'il avait dès lors pour la sainte vierge.

Ad quintum respondit :

Je dis que ce Bienheureux m'a dit aussi qu'étant encore écolier, il fit vœu de dire tous les jours de sa vie son chapelet, à l'honneur de Dieu et de la Vierge, pour obtenir la délivrance d'une fâcheuse tentation qui le molestait, de laquelle il fut délivré ; il le portait en sa ceinture pour marque qu'il était serviteur de Notre-Dame ; il a persévéré jusqu'à la mort de le dire, et l'a toujours dit avec grande dévotion, employant une heure à cela ; car il méditait en le disant. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE SIXIÈME

sa conduite pendant ses études à padoue, et son voyage à rome et à lorette.

Ad sextum respondit :

Je dis que ce Bienheureux m'a dit qu'il fut envoyé à Padoue pour achever ses études. L'on verra par les exercices, résolutions et règles de piété qu'il se prescrivit en ce temps-là, lesquelles j'ai vu écrites de sa main, et qui sont insérées dans sa Vie écrite par le révérend père dom Jean de Saint-François, général des Feuillants, comme ce Bienheureux était prévenu et conduit dès lors d'une grâce toute spéciale de Dieu, et les occupations dont il faisait sa principale étude. Il m'a aussi dit qu'étant à Padoue, il fut grandement malade, et qu'il avait trois [103] mortelles maladies en même temps, et fort douloureuses, ce qu'il souffrit patiemment. Le dit sieur Déage, son précepteur, pensant qu'il en dût mourir, on lui demanda où il voulait être enterré ; il répondit que son corps fût donné au maître chirurgien pour en faire une anatomie, « afin, dit-il, que si je n'ai rien servi au public pendant ma vie, mon corps lui serve au moins de quelque chose après ma mort, empêchant les batteries qui se font à la prise des corps. »

Ce Bienheureux, à son départ de Padoue, alla visiter la chapelle sacrée de Notre-Dame de Lorette, et de là à Rome visiter les corps des Bienheureux Apôtres et les autres Lieux saints. En me racontant son voyage, il me témoigna qu'il avait reçu de grandes suavités et consolations en ce pèlerinage. Et ceci est vrai et notoire.

ARTICLE SEPTIÈME

sa visite à l'évêque de genève, claude de granier, après son retour de padoue.

Il n’y a point de réponse de sainte Chantal sur cet article.

ARTICLE HUITIÈME.

sa conduite depuis son retour de padoue jusqu'a son entrée dans l'état ecclésiastique.

Ad octavum respondit :

Je dis que plusieurs personnes m'ont dit, et, ce me semble, notre Bienheureux même, que messieurs ses parents le voulurent marier, et pour leur condescendre il alla voir une demoiselle ; mais je crois que c'était attendant que la divine Providence lui ouvrît les moyens pour faire éclore son dessein, qui [104] était de se dédier tout à fait en l'état ecclésiastique ; car il a dit à des personnes dignes de foi, et à moi aussi, que s'il eût été héritier d'un duché, il n'eût pas laissé de se faire d'Église, tant il aimait et estimait cette condition, de laquelle il n'a jamais eu aucun repentir d'être. Il communiqua sa résolution au révérend sieur messire Louis de Sales, son cousin germain, homme qui a toujours été en grande estime et réputation parmi tout le clergé de ce diocèse, et duquel j'ai parlé ci-dessus, lequel assura, proche de sa mort, en étant enquis, que c'était la vraie vérité que notre Bienheureux était très-résolu d'embrasser l'état ecclésiastique, quelle résistance que messieurs ses parents lui eussent su faire.

Le dit sieur de Sales son cousin voyant notre Bienheureux Père être résolu de se faire d'Église, il lui procura la dignité de prévôt de la dite cathédrale, qui était pour lors vacante, sans que ce Bienheureux lui en parlât en façon quelconque ; et lorsque les dépêches furent venues, le dit sieur de Sales fit entendre à monsieur et à madame de Boisy, père et mère du dit Bienheureux, le dessein qu'il avait de se faire d'Église, dont ils en reçurent une très-grande affliction. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE NEUVIÈME

sa conduite dans le diaconat.

Ad nonum respondit :

Je dis que notre Bienheureux n'étant encore que diacre, feu monseigneur de Granier, son prédécesseur, lui commanda de prêcher, et notre Bienheureux m'a dit que se reconnaissant indigne de monter en chaire, il lui répondit néanmoins qu'à sa parole il jetterait les filets. Il fit sa première prédication le jour de saint Jean-Baptiste. Quand il ouït sonner la prédication, il [105] lui prit une si violente colique et un mal universel par tout le corps, qu'il fut contraint de se mettre sur un lit ; et je ne me souviens pas de ce qu'il me dit ensuite de sa détermination ; mais je crois qu'il se résigna totalement entre les mains de Dieu pour faire réussir cette action à son honneur et selon son bon plaisir ; ce qui arriva, car, à ce que l'on dit communément, le peuple en fut merveilleusement édifié. J'ai ouï assurer, et c'est la voix publique, qu'à ce premier sermon assista un seigneur principal du duché de Chablais, nommé M. d'Avully, hérétique des plus opiniâtres et savants, qui en fut tellement touché, que de là à quelque temps il se fit catéchiser. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE DIXIÈME

la manière dont il a rempli les fonctions sacerdotales et celles de prévôt.

Le même jour, 27 juillet, à trois heures après midi, elle a répondu au dixième article.

Je dis que c'est une vérité publique, que notre dit Bienheureux Père fut fait prêtre par l'imposition des mains de feu monseigneur l'évêque de Granier, son prédécesseur, qui a laissé une grande odeur de sainteté en ces quartiers de deçà, lequel dit alors, à ce que l'on m'a assuré, que ce Bienheureux serait un jour une des grandes lumières de l'Église et son successeur dans l'évêché. Étant, ce Bienheureux, fait prêtre et prévôt de la dite église cathédrale de Genève, il se rendit éminent et recommandable en toutes vertus et bons exemples. Chacun sait qu'il disait la sainte messe, et qu'il assistait tous les jours au Offices divins, confessait, et prêchait fort souvent la parole de Dieu excellemment ; et dès lors, à ce que m'ont assuré diverses personnes dignes de foi, on le regardait comme un homme de [106] Dieu, et non comme une personne commune. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE ONZIÈME

mission de chablais.

Ad undecimum respondit :

Je dis que c'est une chose publique et notoire, que notre Bienheureux Prélat fut envoyé en Chablais pour la conversion de ces peuples-là qui étaient tombés en hérésie, il y avait environ septante ans. Quand mon dit seigneur l'évêque de Granier lui en fît le commandement, il demeura un peu en silence, puis il lui répondit cette même parole que j'ai déjà dite quand il lui commanda la première fois de prêcher : En votre parole je jetterai les rets (filets). À ce propos, il me semble qu'il m'a dit qu'étant appuyé en Dieu seul et en l'obéissance, il s'en alla travailler en cette ville de Thonon, en laquelle du commencement il n'y avait que six ou sept catholiques. En la dite ville de Thonon, où il fit sa principale résidence, ce Bienheureux prêchait et instruisait aussi soigneusement ce petit auditoire, comme s'il eût été bien peuplé, et Dieu lui en donna une particulière consolation ; car un jour de saint Etienne, prêchant l'invocation des Saints, un de ces sept catholiques, qui était fort ébranlé pour le doute qu'il avait de la prière des Saints, fut totalement confirmé en la foi de cet article et en la croyance de la religion catholique, apostolique et romaine, ce qu'il dit à ce saint Prélat, sur quoi il se confirma de ne laisser jamais la prédication pour avoir peu d'auditoire.

Il fut trois ans entiers en cet exercice, avec un grand péril de sa vie, comme l'on peut facilement juger de l'humeur des hérétiques, qui, voyant qu'on leur portait une autre doctrine que la leur, étaient souvent émus de soulèvement, à ce que m'a dit une [107] personne très-digne de foi et témoin oculaire. Le même personnage m'a dit qu'un jour le père Esprit, capucin, passant à Thonon, alla ouïr le prêche des hérétiques, au partir duquel il argua fortement le ministre, notre Bienheureux Père étant présent ; plusieurs prirent des pierres pour les lapider. Feue madame de Vallon qui était là, et des plus séditieuses, assura du depuis que ce qui fit cesser l'émotion fut la présence de ce Bienheureux, lequel ayant été envisagé, adoucit par son aimable aspect la furie des hérétiques ; et, certes, il avait un visage si plein de douceur et si pacifique, qu'il était tout propre à cela ; et, quelque temps après, cette même dame de Vallon fut convertie, mais si efficacement, qu'elle se rendit même fille spirituelle de ce Bienheureux, lequel la conduisit à une si grande perfection, qu'elle vécut et mourut peu d'années après fort saintement.

Il ne se peut dire les hasards, fatigues et travaux que notre Bienheureux supporta en ces trois ans qu'il travailla continuellement à la conversion de ce peuple, à ses propres dépens, à l'ordinaire seul, et quelquefois, mais rarement, assisté du dit révérend sieur Louis de Sales, son cousin, lequel il défrayait aussi ; et quand quelquefois le Bienheureux allait voir monsieur son père, il laissait le dit révérend sieur Louis de Sales, son cousin, en sa place, et fournissait pour son entretien.

Le nombre des catholiques crut merveilleusement ; ce qui fit résoudre notre Bienheureux d'aller trouver Son Altesse de Savoie, à Turin, pour avoir son assistance, tant pour reprendre la possession des églises de Thonon, que pour avoir de nouveaux ouvriers et moyens de les entretenir, car il ne pouvait plus suffire ; ce qu'il obtint. De sorte qu'en peu de temps, ce pays-là fut converti à la sainte foi catholique, apostolique et romaine, jusqu'au nombre de plusieurs milliers. J'ai appris tout ceci du dit sieur de Sales, et de Roland, témoins oculaires ; [108] et ce Bienheureux m'en a dit aussi une partie. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE DOUZIÈME

procession de thonon à annemasse.

Ad duodecimum respondit :

Je dis aussi que j'ai ouï assurer à personnes dignes de foi et témoins oculaires, que notre Bienheureux conduisit la procession de Thonon au lieu d'Annemasse, lieu proche d'une petite lieue de Genève. Et, lorsque la croix y fut solennellement élevée, il fit en cette occasion l'office de curé avec un courage non pareil, bien que ce fût avec péril évident de leur vie, d'autant que c'était la première fois qu'on avait fait cette action, et montré la croix en public dans Thonon. Le marguillier ni aucun autre catholique dans Thonon ne voulant point porter la croix devant la procession, crainte d'être tué, il fallut que ce Bienheureux la fît porter par un des siens, et ainsi s'en alla suivi des catholiques, disant les litanies avec une modestie et majesté si pleine de dévotion, que feu M. Louis de Sales, son cousin, qui le rencontra, en fut grandement touché et édifié, ainsi qu'il m'a dit.

ARTICLE TREIZIÈME

le livre de l'étendard de la croix.

Ad decimum tertium respondit :

Je dis que notre Bienheureux composa un traité qu'il intitula : De la défense de la croix ; je l'ai vu et lu ; ce fut pour réfuter les mensonges et blasphèmes qu'un ministre de Genève avait publiés contre la très-sainte croix, et ce livre a été recherché [109] dès le décès de ce Bienheureux Prélat par quelques évêques de France. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUATORZIÈME

suite de la mission de chablais.

Ad decimum quartum respondit :

Je dis qu'il est tout certain et public, à ce que j'ai ouï assurer aux témoins oculaires et dignes de foi, que la première année que notre Bienheureux travailla à la conversion du Chablais, il fallait qu'il allât au fort des Allinges, situé sur une haute montagne distante dudit Thonon d'environ trois milles,[6] tous les dimanches et fêtes et autant qu'il pouvait bonnement, pour là y dire la sainte messe et prêcher, n'y ayant point de lieu plus près pour la dire ; il allait parmi la neige, en mauvais temps, à pied, sinon que le temps fut si désespéré, qu'on lui faisait prendre un cheval ; et je lui ai ouï dire à lui-même ou audit feu Louis, seigneur de Sales, voire à tous deux, comme je pense, qu'au retour de là ce Bienheureux allait en d'autres villages prêcher, confesser et faire ce qui était nécessaire au bien et à l'avancement de l'âme ; ces voyages ne se faisaient pas sans péril ; même une fois il y eut un hérétique qui vint à la rencontre de notre Bienheureux l'épée nue à la main ; et bien qu'il n'eût point d'armes, ne laissa de l'approcher avec tant de douceur, que l'hérétique se retira sans l'offenser, Dieu ainsi conservant son fidèle Serviteur. Et ceci est vrai, notoire et public. [110]

ARTICLE QUINZIÈME

sa manière de porter le saint-sacrement aux malades.

Ad decimum quintum respondit :

Je dis que j'ai ouï assurer aux témoins oculaires et dignes de foi, que notre dit Bienheureux allait la première année prendre le Très-Saint Sacrement aux Allinges, et les années suivantes en une petite chapelle qui fut donnée aux catholiques, pour le porter secrètement aux malades. Il le tenait dans son sein, plié dans un corporal. Ce Bienheureux me dit une fois, parlant de ces occasions : « Je le tenais là dans mon sein tout proche de mon cœur, ce divin Sauveur de nos âmes », me témoignant qu'il en recevait des douceurs et consolations non pareilles ; il m'a dit aussi qu'il avait donné pour signe aux catholiques, que lorsqu'ils le verraient aller d'un maintien plus grave et sans saluer personne, qu'ils le suivissent ; car c'était signe qu'il portait le Maître de tout le monde ; il fallait qu'il le portât ainsi à cachette, autrement il courait fortune de sa vie. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE SEIZIÈME

ses conférences avec les hérétiques.

Ad decimum sextum respondit :

Je dis que notre Bienheureux alla par deux fois à Genève pour essayer de convertir l'hérésiarque Bèze, et ce par commandement de notre Saint-Père le pape Clément VIII, ainsi qu'on voit par les brefs qu'il lui envoya à ces fins ; c'était avec péril évident de sa vie, s'il eût été découvert.

Ce Bienheureux fut aussi à Genève pour convaincre le sieur de La Faye, ministre qui, par ses artifices, retardait la totale [111] conversion du seigneur d'Avully, duquel j'ai ci-devant parlé, que le Bienheureux avait instruit à la foi catholique, apostolique et romaine ; car après plusieurs assignations de rencontrer que le ministre présentait, et auxquelles il manquait toujours, notre Bienheureux se résolut de l'aller trouver chez lui dans Genève ; et en présence de plusieurs personnes de qualité dignes de foi qui me l'ont dit, il le convainquit et le rendit muet, quoique avec son accoutumée douceur et modestie.

C'est aussi chose vraie et publique que plusieurs fois notre Bienheureux a fait rechercher et presser les ministres de Genève de faire des conférences sur les points de controverse, ce qu'ils ont toujours refusé. Et même une fois ce Bienheureux s'offrit d'aller jusque dans la ville de Genève avec six ecclésiastiques, et qu'eux eussent autant de ministres qu'ils voudraient. J'ai ouï dire ceci à ce même Bienheureux, ajoutant que sa confiance de les convaincre était appuyée sur la seule force de la très-véritable foi catholique, et non sur sa science, ni de ses assistants.

Cela est très-vrai et public, qu'une infinité de fois, à Paris, à Grenoble et autres divers lieux, il a fait des conférences avec des hérétiques, et en a converti une infinité, et même des ministres. Aussi dit-on que feu monseigneur le cardinal du Perron disait, que pour confondre les hérétiques, il les lui fallait mener ; mais qui les voulait convertir, il les fallait mener à monseigneur de Genève qui avait reçu de Dieu le don pour cela. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE DIX-SEPTIÈME

ses désirs d'aller convertir l'angleterre et la suisse.

Ad decimum septimum respondit :

Je dis que la voix est publique et notoire que notre dit Bienheureux avait un grand désir d'aller en Angleterre pour la [112] conversion de cette nation, laquelle il avait à cœur, et pour laquelle, comme il a écrit quelque part, il priait journellement avec beaucoup d'affection à ce qu'il plût à Dieu la ramasser et ramener à son bercail.

J'ai quelque souvenir d'avoir ouï désirer à ce Bienheureux d'employer une année à prêcher certain canton de Suisse ; et ceci est vrai.

ARTICLE DIX-HUITIÈME

le choix que l'évêque de genève fit de lui pour son coadjuteur.

Ad decimum octavum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique et notoire que feu monseigneur l'évêque de Granier, de son seul mouvement, désira et procura de faire notre Bienheureux son coadjuteur et successeur en l'évêché, sans que jamais ce Bienheureux en fit aucune recherche ni induction en quelque manière que ce fût ; au contraire, il fit grande difficulté de l'accepter, s'en jugeant indigne ; et quant aux (poursuites du) placet de Son Altesse de Savoie, il les laissa purement à qui le voulut sans qu'il s'en mêlât. Et ceci est vrai.

ARTICLE DIX-NEUVIÈME

son voyage à rome et son examen.

Ad decimum nonum respondit :

Je dis que la voix est publique, que feu monseigneur de Granier envoya ce Bienheureux à Rome pour certaines affaires, avec un neveu du dit seigneur de Granier, auquel neveu il donna charge de présenter notre Bienheureux à Sa Sainteté, pour agréer qu'il fût son coadjuteur et successeur en l'évêché [113] de Genève, lequel le Saint-Père Clément VIII eut fort agréable, et examina le dit Bienheureux en présence de quelques cardinaux, où il fut jugé capable ; et ce Bienheureux m'a dit que s'étant recommandé à Dieu, il s'en alla avec son accoutumée tranquillité et avec une entière indifférence (du succès) de cette action devant une si vénérable et sainte assemblée. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE VINGTIÈME

il fut reçu avec grande joie à son retour de rome, etc.

Ad vigesimum respondit :

Je dis que tout ce qui est contenu en cet article est vrai, notoire et public.

ARTICLE VINGT ET UNIÈME

sa conduite à l'égard de l'évêque de genève, dont il était coadjuteur.

Ad vigesimum primum respondit :

Je dis que diverses personnes dignes de foi m'ont dit que notre Bienheureux Prélat ne fit aucune poursuite pour avoir ses Bulles de l'évêché, ni pour se faire sacrer pendant la vie de feu monseigneur de Granier ; bien que ce bon prélat le désirât fort, et voulait lui donner partie de son revenu, ce que le Bienheureux ne voulut point accepter, et laissa toute cette affaire à la divine Providence sans s'en mêler aucunement. Et ceci est vrai, notoire et public. [114]

ARTICLE VINGT-DEUXIÈME

sa conduite pendant l'irruption de henri iv en savoie.

Il n’y a point de réponse de sainte Chantal sur cet article.

ARTICLE VINGT-TROISIÈME

son sacre, et la préparation qu’il y apporta.

Ad vigesimum tertium respondit :

Je dis que notre Bienheureux m'a dit que, retournant de Paris en l'année 1602, il sut, à Lyon, le décès de feu mon dit seigneur de Granier son prédécesseur, et qu'en même temps il se consacra à Dieu pour le servir, et les âmes qu'il mettait sous sa charge, sans réserve de vie ni de chose quelconque ; il fit cette résolution avec tant de force qu'elle ne partit jamais de son esprit. Quand il fut arrivé au pays, il se retira à Sales où il fit venir le révérend Père Fournier, jésuite. Il se prépara pour sa consécration par plusieurs exercices spirituels, examen et confession générale où il reçut de grandes grâces et consolations divines ; il forma derechef dans son esprit, et mit dans son cœur des résolutions convenables à bien servir Dieu en cette charge ; il se prescrivit des règles, lesquelles j'ai vues écrites de sa main, et les ai lues ; il choisit le jour de la Conception de Notre-Dame pour être sacré.

La cérémonie se fit dans l'église paroissiale de Saint-Maurice de Thorens, où il avait été baptisé, et il fut sacré par monseigneur l'archevêque de Vienne, l'ancien, et les évêques de Saint-Paul et de Damas. Ce très-humble serviteur de Dieu m'instruisant pour me préparer, par méditation, à une confession générale, me raconta qu'en cette action de son sacre il lui [115] sembla naïvement que la très-adorable Trinité imprimait intérieurement dans son âme ce que les évêques faisaient extérieurement sur sa personne ; que de même il lui semblait voir la très-sainte Mère de Notre-Seigneur qui le mettait sous sa protection, et les apôtres saint Pierre et saint Paul à ses côtés qui le protégeaient : voilà, ce me semble, ses mêmes paroles.

Il me dit aussi qu'il fut, environ six semaines après son sacre, fort occupé dans des sentiments intérieurs de dévotion, et en la grandeur du ministère auquel il était appelé, et de l'excellence de sa dignité, de sorte qu'il honorait jusqu'aux moindres de ses vêtements. Voici les paroles qu'il écrivit quelques années après en une lettre : « Après ma consécration en l'évêché, que venant de ma confession générale, et d'emmi les anges et les saints entre lesquels j'avais fait mes nouvelles résolutions, je ne parlais que comme un homme étranger du monde ; et quoique le tracas ait un peu alangouri les bouillonnements du cœur, les résolutions par la grâce divine y sont demeurées. » Une autre fois ce Bienheureux écrivant de cette action en une lettre, il dit : « Quand je fus consacré évêque, Dieu m'ôta à moi-même pour me prendre à lui, puis il me donna au peuple, c'est-à-dire qu'il m'avait converti de ce que j'étais pour moi à ce que je fusse pour eux, et ainsi puisse-t-il avenir qu'ôtés à nous-mêmes, nous soyons convertis à lui-même par la souveraine perfection de son saint amour ! »

Et parce que la révérende déposante, à cause qu'il était tard, n'a pas poussé plus loin sa déposition, elle l'a continué le jour suivant, 28 juillet, en présence de l'illustrissime et révérendissime seigneur André Frémyot archevêque de Bourges, et de l'illustrissime et révérendissime seigneur évêque de Belley, et du révérend sieur George Ramus, juges délégués.

Je dis encore, sur le précédent vingt-troisième article, qu'après cette action ou sacre, notre Bienheureux s'en vint en [116] cette ville d'Annecy, lieu de sa résidence, où on le reçut avec les honneurs accoutumés en telles occasions ; le clergé avec le peuple universellement le reçurent avec un applaudissement non pareil, témoignant par un excès de joie le ressentiment extrême qu'ils ressentaient d'avoir pour père et pasteur celui qu'ils avaient en si haute estime de vertu. Notre Bienheureux Père leur répondit avec une débonnaireté incroyable. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE VINGT-QUATRIÈME

sa foi.

Ad vigesimum quartum respondit :

Je dis que j'ai jà déposé sur l'article second que c'est chose toute véritable et publique que notre Bienheureux a été élevé et nourri par ses parents, dès son enfance, à la très-sainte foi catholique, apostolique et romaine ; qu'il y a persévéré jusqu'à l'extrémité de sa vie, et qu'il a été très-remarquable en cette vertu toute sa vie. Ses actions, ses paroles, ses prédications, ses livres, les fatigues et travaux qu'il a soutenus dès qu'il fût appelé à l'Ordre sacré de prêtrise, et le nombre très-grand des hérétiques qu'il a convertis à la foi catholique, et des catholiques qu'il a retirés de leur mauvaise vie, avec les fréquentes disputes qu'il a faites contre les hérétiques jusqu'à la fin de sa vie, publient cette vérité hautement. Chacun sait, comme j'ai déjà dit, que ce Bienheureux a travaillé trois ans durant à la conversion des hérétiques de Chablais, et que communément on l'appelle 1'Apôtre de ce lieu-là.

Voici ce que ce Bienheureux Prélat m'en écrivit un jour, au retour de sa visite : « Je reviens, dit-il, du bout de mon [117] diocèse, qui est du côté des Suisses, où j'ai achevé l'établissement de trente-trois paroisses, auxquelles, il y a onze ans, il n'y avait que des ministres, des hérétiques. J'y fus en ce temps-là trois ans tout seul à y prêcher la foi catholique, et Dieu m'a fait avoir en ce voyage une consolation entière ; car, au lieu que je n'y trouvai que cent catholiques en tout le Chablais, je n'y ai pas maintenant trouvé cent huguenots. » Et ceci est vrai, notoire et public.

Je dis encore, sur le même article vingt-quatrième, que c'est une vérité toute certaine que tous ceux qui ont fréquenté notre Bienheureux Prélat ont reconnu que son entendement était très-excellemment illuminé des mystères de notre sainte foi, de laquelle chacun croit qu'il avait reçu le don en éminente perfection ; et un jour, comme il m'instruisait sur ce sujet, il me dit des choses admirables de l'excellence de la sainte foi catholique, ajoutant que Dieu l'avait gratifié de beaucoup de lumières et de connaissances pour l'intelligence des mystères de notre sainte foi ; et qu'il pensait bien posséder le sens et l'intention de l'Église aux mystères qu'elle enseigne à ses enfants ; aussi ne s'est-il pu voir une âme plus étroitement unie à la foi de la sainte Église, comme était la sienne. Je sais que ce Bienheureux avait un amour très-amoureux pour la sainte Église, et qu'il l'honorait et obéissait jusques aux moindres de ses ordonnances.

Les doctes qui l'ont pratiqué ont dit, que Dieu avait répandu en son esprit des clartés et des connaissances tout extraordinaires, pour l'explication des passages les plus difficiles de l'Écriture sacrée, lesquels il faisait entendre avec tant de facilité, que les doctes et le simple peuple en demeuraient entièrement satisfaits. Le révérend père dom Jean de Saint-François, général des Feuillants, le révérend père Louis de la Rivière, minime, le révérend Philibert de la Bonneville, provincial des [118] révérends pères capucins, témoignent hautement, dans les livres qu'ils ont écrits de sa vie, cette vérité.

Pour moi, j'ai reconnu clairement que ce don de foi qu'avait reçu notre Bienheureux Père était accompagné de grandes clartés, de certitudes, de goûts et de suavités extraordinaires ; car Dieu avait répandu au centre de son âme une lumière si claire, qu'il voyait d'une simple vue les vérités de la foi ; et je sais qu'il soumettait son entendement à ces vérités-là, avec un entier accoisement de son esprit et de sa volonté ; il appelait le lieu où ces clartés se faisaient le sanctuaire de Dieu, où rien n'entre que la seule âme avec son Dieu.

Une fois, étant ce Bienheureux avec les députés du roi très-chrétien au bailliage de Gex, dépendant de son diocèse, où il était allé rétablir le saint exercice de la religion catholique en quelques paroisses, il écrivit, et j'ai vu et lu les lettres écrites de sa main : « Hélas ! dit-il, je vois ici ces pauvres brebis errantes, je traite avec elles, et considère leur aveuglement palpable et manifeste. O Dieu ! la beauté de notre sainte foi en paraît si belle, que j'en meurs d'amour, et m'est avis que je dois serrer le don précieux que Dieu m'en a fait dedans un cœur tout parfumé de dévotion. Remerciez cette souveraine clarté qui répand si miséricordieusement ses rayons dedans mon cœur, qu'à mesure que je suis parmi ceux qui n'en ont point, je vois plus clairement et distinctement sa grandeur et sa désirable suavité. Dieu, qui en cela m'assiste, veuille retirer et ma personne et mes actions à sa gloire, selon mon souhait ! »

Une autre fois, ce Bienheureux écrivant la conversion de deux hérétiques, personnes signalées, qu'il était allé recevoir au giron de l'Église, environ cinquante milles d'ici, il dit : « Quelles actions de grâces dois-je rendre à ce grand Dieu, que moi, attaqué par tant de moyens pour me rendre à l'hérésie, et si souvent invité par tant d'amorces en un âge si jeune, si frêle et si chétif, et ayant fait un si grand séjour [119] parmi les hérétiques, et que jamais je ne lui ai pas voulu seulement regarder au visage, sinon pour lui cracher sur le nez, et que mon faible et jeune esprit, parcourant par tous leurs livres les plus empestés, n'ait pas eu la moindre émotion de ce malheureux mal ; ô Dieu ! quand je pense à ce bénéfice, je tremble d'horreur de mon ingratitude. »

Aussi, en l'extrémité de sa vie, quand on lui demanda s'il n'avait point quelque doute sur la foi, que plusieurs Saints avaient été tentés en ce passage, il répondit humblement, mais fortement : Ce serait une grande trahison à moi.

Une personne m'a dit qu'ayant été travaillée deux ans d'une forte tentation contre la foi du Très-Saint Sacrement, elle en fut délivrée à la première fois qu'elle en parla à ce Bienheureux ; et moi, après plusieurs années de semblable travail, n'en sus être allégée que par ses instructions, et je crois fermement que ses prières m'en ont obtenu l'entière délivrance. Il m'assurait avec une fermeté incroyable, que la foi catholique, apostolique et romaine était le seul et unique chemin du ciel, qu'il n'y en avait point d'autre, et, quelque chose qu'on y rencontrât, qu'il le fallait toujours suivre. Il me disait, ce Bienheureux, ces choses et autres avec tant d'efficace, qu'il me donnait une force non pareille contre cette tentation, que j'en demeurais toute satisfaite et encouragée. Et tout ceci est très-vrai.

ARTICLE VINGT-CINQUIÈME

son espérance.

Ad vigesimum quintum respondit :

Je dis que j'ai reconnu clairement, conférant avec notre Bienheureux, qu'il avait reçu de Dieu un amour savoureux, tendre et constant envers les biens qui nous sont promis en [120] l'autre vie, lesquels j'ai connu qu'il espérait avec une humble confiance en la miséricorde de Dieu, et au mérite de la très-sainte Passion de Notre-Seigneur. Son espoir tendait continuellement du côté de l'éternité bienheureuse. Je pense qu'en plus de cent endroits de ses épîtres l'on trouvera cette vérité.

« Oh ! disait-il, qu'il fait bon vivre saintement en cette vie mortelle ! mais qu'il fera bon vivre glorieusement dans le ciel ! »

Il confessait franchement qu'eu égard à sa misère, il ne méritait que l'enfer ; mais que, considérant l'infini mérite de la Passion de son Sauveur et la grandeur de sa miséricorde, il espérait, avec une humble confiance, posséder dans le ciel les biens infinis qui sont préparés aux enfants de Dieu. « Eh ! disait-il, serons-nous pas un jour tous ensemble au ciel ! Je l'espère et m'en réjouis. »

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Mon âme se tient toujours un peu plus serrée avec son Dieu, au moins m'est-il avis qu'elle s'échauffe tous les jours de l'estime des choses éternelles et de la sainte dilection. »

Parmi les afflictions de cette vie, il disait souvent : « Il faut prendre courage, nous irons bientôt là-haut ; oui, il nous le faut espérer fort assurément, que nous vivrons éternellement. Qu'est-ce que ferait Notre-Seigneur de sa vie éternelle, s'il ne la donnait aux pauvres, petites et chétives âmes comme nous ? »

Il dit un jour à un grand prélat, qui est monseigneur l'évêque de Belley, qui nous l'a prêché depuis, qu'il fallait mourir entre deux oreillers, l'un de l'humble confession que nous ne méritons que l'enfer ; l'autre, d'une entière et parfaite confiance en la miséricorde de Dieu qui nous donnera son paradis.

Je me souviens que moi, étant un jour malade à l'extrémité, ce Bienheureux vint pour me consoler et m'assister au passage de la mort, et me dit que je misse ma tête sous le pied de la [121] croix, et me tinsse là comme une petite lézarde pour recevoir l'efficace du sang précieux qui en découlait, avec une grande confiance en la miséricorde de Notre-Seigneur.

« Je voudrais, me dit ce Bienheureux, une autre fois, vous dire le sentiment qu'aujourd'hui j'ai eu en communiant avec une grande suavité en l'espérance, ains assurance que mon cœur sera un jour tout abîmé en l'amour du Cœur de Jésus. »

Une autre fois ce Bienheureux écrivait : « Il me semble que mon âme est un peu plus solidement établie en l'espérance qu'elle a eue de pouvoir un jour jouir du prix de la mort et résurrection de Notre-Seigneur, qu'il me fut avis que, parmi ces jours de la semaine sainte et jusques à présent, il me fit voir plus clairement, et non sensiblement, mais avec une certitude et consolation intellectuelle, et tout en la pointe de l'esprit, ses sacrés axiomes et maximes évangéliques, plus clairement et suavement, dis-je, que jamais ; et je ne puis assez admirer comme ayant toujours eu une si grande estime de ces maximes et de la doctrine de la croix, j'ai si peu pris soin pour les pratiquer. Et, si je revenais au monde avec mes sentiments présents, je ne crois pas que toute la prudence de la chair et des enfants de ce siècle me pût ébranler en la certitude que j'ai que cette prudence est une chimère, une toute véritable niaiserie. »

Une autre fois : « Voyez-vous, disait ce Bienheureux, les passages de nos chers amis ; ils sont certes très-aimables, puisqu'ils se font pour peupler le ciel et agrandir la gloire de notre Roi. Un jour que Dieu sait, nous irons vers eux, et cependant apprenons soigneusement le cantique du saint amour, afin que plus parfaitement nous le chantions en cette sacrée éternité. »

« Mon Dieu, disait ce Bienheureux, une autre fois, que j'ai de consolation en l'assurance que j'ai de nous voir [122] éternellement conjoints en la volonté d'aimer et louer Dieu ! Que sa divine Providence nous conduise par où il lui semblera mieux, mais j'espère, ains je m'assure que nous aboutirons à ce signe, et que nous arriverons à ce port. Vive Dieu ! J'ai cette confiance. Soyons joyeux en ce service, soyons joyeux sans dissolution, et assurés sans arrogance. »

Ce Bienheureux écrivit une fois que, passant le lac de Genève sur une petite barquette, il avait une aise fort grande de n'avoir qu'un ais de trois doigts sur lequel il pût assurer sa vie, sinon la sainte Providence. « Mon âme n'a point de rendez-vous qu'en cette divine Providence. Mon Dieu, vous me l'avez enseigné dès ma jeunesse, et jusques à présent j'en annoncerai vos louanges. »

Environ l'année de son décès, ce Bienheureux écrivit : « Je vas faire la revue de ma conscience pour un renouvellement extraordinaire que Notre-Seigneur m'invite de faire, afin qu’à mesure que ces années périssables passent, je me prépare aux éternelles, respirant et soupirant à la croix de mon Sauveur. Je sens mon esprit, ce me semble, plus tendant à la pureté du service de Dieu et à l'éternité que jamais. O Dieu ! que je serais heureux si un jour, sortant de la sainte communion je trouvais mon chétif cœur hors de ma poitrine et celui de mon Sauveur établi en sa place. »

Et toutes ces choses, il me les a dites ou écrites en m'instruisant et encourageant de tendre fortement à l'éternité, et à la pureté du service de Notre-Seigneur, et par ces témoignages que j'ai avancés, on peut recueillir et affirmer la grandeur de son espérance, laquelle est vraie, notoire et publique. [123]

ARTICLE VINGT-SIXIÈME

son amour pour dieu.

Ad vigesimum sextum respondit :

Je dis que j'ai reconnu clairement, par les paroles et actions de notre Bienheureux, que son amour pour Dieu tenait une souveraine autorité et régence sur toutes ses passions et affections. Je crois, comme je l'ai reconnu, que les manquements que faisait ce Bienheureux n'étaient que par pure fragilité ou surprise. Je crois, de plus, qu'il a vécu dans l'exacte observance des divins commandements de Dieu, et dans la garde des conseils et maximes évangéliques, autant que sa condition et la fragilité humaine le lui permettaient. Je tiens que c'est une vérité notoire et publique, que toutes les actions de sa vie ont été des effets et la preuve de ce saint amour divin qui dominait si puissamment dans son âme. Ce Bienheureux a composé un traité admirable de douze livres à ce sujet, où je vois qu'il s'est dépeint naïvement.

Parlant une fois à une personne qu'il aimait comme lui-même, de ce souverain amour qu'il portait à Dieu, il lui dit : « Si Dieu me commandait de vous sacrifier, comme il fit à Abraham de son fils Isaac, je le ferais. » Et, par son action, il témoignait qu'il eût fait ce sacrifice avec un courage et un amour non pareils à la divine volonté.

Cet amour divin lui a fait entreprendre des innumérables travaux pour le service de la gloire de Dieu en la conversion de tant d'hérétiques, où souvent, comme il a été dit, il a exposé sa vie en des périls très-grands. Tant d'âmes qu'il a conduites en la voie de la perfection, tant de milliers de prédications qu'il a faites en divers lieux, tant de travail qu'il a pris pour la réformation de plusieurs monastères et pour l'établissement d'un [124] Ordre tout entier qu'il a institué, et enfin qu'il se donnait continuellement tout à tous pour les gagner tous à Notre-Seigneur, tout cela sont des vérités qui rendent un ample témoignage du parfait et très-pur amour que ce Bienheureux avait pour son Dieu.

Voici les paroles que ce Bienheureux m'écrivait un jour : « Je n'ai rien su penser ce matin que cette éternité de biens qui nous attend, mais en laquelle tout me semble peu ou rien, si ce n'était cet amour invariable et toujours actuel de ce grand Dieu qui y règne toujours ; car vraiment il m'est avis que le paradis serait emmi toutes les peines de l'enfer si l'amour de Dieu y pouvait être ; et si l'enfer était un feu d'amour de Dieu, il me semble que ces tourments seraient désirables. Je voyais tous les contentements célestes être un vrai rien au prix de ce régnant amour. Ah ! il faut, mèshui, tout de bon transporter nos cœurs auprès de ce Roi immortel et vivre tout uniquement pour lui. Si vous saviez comme il traite mon cœur, vous en remercieriez sa bonté et le supplieriez qu'il me donnât l'esprit de conseil et de force pour bien exécuter les inspirations de sapience et d'entendement qu'il me donne.

Une autre fois ce Bienheureux écrivait : « Je finis cette année avec un désir, non-seulement grand, mais cuisant de m'avancer, mèshui, en ce saint amour que je ne cesse d'aimer. Vive Dieu sur mon cœur ! Voyez-vous, je dis, mon cœur est fait pour cela. »

Une autre fois : « Quels sentiments, dit ce Bienheureux, relevés, ardents et pressants, je ressens, toujours confirmé par ce divin amour ; et c'est la vérité que cet amour céleste et divin prédomine tellement sur ce cœur, que, nonobstant ses misères, il est tout dédié à sa divine Majesté et ne regarde que sa gloire. Enfin, nous sommes tout à Dieu sans autre prétention que l'honneur d'être des siens. Si j'avais un seul [125] filet d'affection qui ne fût pas à lui et de lui, eh Dieu ! je l'arracherais tout soudain. Oui, si j'avais un seul brin de mon cœur qui ne fût marqué du crucifix, je ne le voudrais pas garder d'un seul moment. »

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Oh ! que je voudrais volontiers mourir ou aimer Dieu. Je voudrais, ou que l'on m'arrachât le cœur, ou que, s'il me demeure, ce ne soit que pour cet amour. Et que n'en sommes-nous bien pleins ! Vous ne sauriez vous imaginer le sentiment que j'ai présentement de ce désir. O Dieu ! pourquoi vivrons-nous l'année suivante, si ce n'est pour mieux aimer cette bonté ! Eh ! ou qu'elle nous ôte de ce monde, ou qu'elle ôte ce monde de nous ! Ou qu'elle nous fasse mourir, ou qu'elle nous fasse plus aimer sa mort que notre propre vie ! »

Le confesseur ordinaire de notre Bienheureux m'a dit, et je l'assure aussi qu'il est ainsi, que notre Bienheureux Père ne faisait rien pour éviter l'enfer ni pour mériter le paradis ; mais purement et simplement il faisait toutes ses actions pour le seul amour de Dieu, lequel il craignait parce qu'il l'aimait, et l'aimait parce qu'il le méritait et pour l'amour de lui-même. Aussi disait-il que son cœur avait pour sa souveraine loi la plus grande gloire de l'amour de Dieu.

Un jour, avant son décès, il m'écrivit : « Maintenant je ne puis rien dire de mon âme, sinon qu'elle se sent de plus en plus le désir très-ardent de n'estimer rien que la dilection de Notre-Seigneur crucifié. »

Ce Bienheureux avait un amour très-tendre à la Passion de notre Sauveur, et son cœur était tout saisi et détrempé en la douceur de cette douleur, et disait souvent ces paroles : « O amour, que tu es douloureux ! O douleur, que tu es amoureuse ! »

J'ai vu ce Bienheureux en ces sentiments, qu'à peine pouvait-il parler et contenir ses larmes : « Qu'à jamais, disait-il, [126] le jour de la très-sainte Passion de notre Maître soit le jour de notre cœur ! »

Une autre fois : « Oh ! que je fus consolé, dit-il, sur le sujet de la mort et sépulture du Sauveur ! O Dieu ! si ce Sauveur a tant fait pour nous, que ne ferons-nous pas pour lui ! S'il a exhalé sa vie pour nous, pourquoi ne réduirons-nous pas la nôtre à son plus pur service et amour ? »

Ce Bienheureux a donné ces témoignages et une infinité d'autres de cet amour divin qui brûlait et consumait son cœur ; et toutes ces choses il me les a dites m'instruisant, ou je les ai vues et lues écrites de sa main.

ARTICLE VINGT-SEPTIÈME

son amour pour le prochain.

Ad vigesimum septimum respondit :

Je dis que c'est une vérité notoire, publique, et connue de tous ceux qui ont fréquenté notre Bienheureux, qu'il a été rempli d'une très-parfaite, très-excellente et accomplie charité envers le prochain. J'assure sans nulle crainte, comme je le crois, qu'il a eu cette vertu à un degré des plus éminents, et qu'il l'a pratiquée fidèlement jusqu'à l'extrémité de sa vie avec très-grande perfection. Car, environ dix-neuf ans que j'ai eu le bien de le fréquenter particulièrement, tant devant que d'être religieuse, que depuis, jamais je n'ai entendu ni connu qu'il ait manqué de faire tout le bien et le service qu'il a su ou pu faire au prochain. Il ne s'épargnait en rien pour cela. Je sais, et en ai plus vu et expérimenté que je n'en puis dire.

Ce Bienheureux aimait Dieu en l'homme, et l'homme en Dieu, et disait que hors de Dieu, il ne voulait être rien à personne, ni que personne lui fût rien. Il abondait en dilection, [127] selon la vérité et la variété de ce vrai amour qu'il avait aux âmes ; « Car il a plu à Dieu de faire ainsi mon cœur, disait-il ; je le veux tant aimer, ce pauvre prochain, je le veux tant aimer ; il m'est avis, toutefois, que je n'aime rien du tout que Dieu, et toutes les âmes pour Dieu, et que ce qui n'est point Dieu ou pour Dieu ne m'est rien. »

Une fois il m'écrivit : « Quand sera-ce que nous serons tout détrempés en douceur et suavité envers le prochain ? Quand verrons-nous les âmes de nos prochains en la sacrée poitrine du Sauveur ? Hélas ! qui le regarde hors de là, il court fortune de ne l'aimer ni purement, ni constamment, ni également. Mais là qui ne l'aimerait ? qui ne le supporterait ? qui ne souffrirait ses imperfections ? qui le trouverait de mauvaise grâce ? qui le trouverait ennuyeux ? car il y est ce prochain, il est dans le sein et dans la poitrine du divin Sauveur, il y est comme très-aimé et tant aimable que l'amant meurt d'amour pour lui. »

Et même il m'a dit une fois sur le sujet de la contagion que l'on craignait, que si elle se mettait dans cette ville, il n'en bougerait point, mais demeurerait ferme pour servir et secourir les âmes des pauvres pestiférés ; me racontant comme il s'artillerait et se conduirait en cette occasion.

Le même jour, 28 juillet, à trois heures après midi, elle a continué en ces termes sa déposition sur le vingt-septième article.

Je dis aussi, sur le même article vingt-septième, qu'une dame de qualité qui s'était mal conduite désira avoir sa retraite en une de nos maisons ; j'en demandai l'avis à notre Bienheureux ; il me répondit : « Il ne me faut point demander conseil pour cela, car je suis partial pour la charité. » C'est une vérité connue de tous, manifeste à tous, que jamais il ne rejetait personne, pour misérable pécheur que ce fût ; il donnait souvent [128] de bonnes aumônes à des femmes débauchées pour les retirer du péché. Quand quelques-unes retombaient en leur malheur, et qu'après elles recouraient à lui, il les recevait avec son accoutumée débonnaireté ; quand ses domestiques lui disaient que c'était temps et argent perdus, ce Bienheureux leur répondait que la misère était grande, mais que tandis que l'on pouvait espérer la conversion des pécheurs, il leur fallait aider.

Une fois une de nos novices, sœur laie, se mit en tête d'avoir le voile noir. Je ne pouvais me résoudre qu'on y condescendît, je demandai avis à notre Bienheureux, il me répondit : Où leur humilité leur manque, il faut que notre charité abonde.

D'où par ces exemples on voit clairement que l'amour que ce Bienheureux portait au prochain était un amour de parfaite charité, par cette égalité qu'il avait de les servir tous sans aucune différence, autant le pauvre que le riche ; ce lui était tout un, pourvu que Dieu fut également glorifié.

Plusieurs croient, et je suis de ce nombre, qu'il a consommé et abrégé sa vie pour cette charité et satisfaction du prochain ; car souvent il quittait le boire et le manger et le dormir pour cela, il souffrait des travaux et incommodités insupportables à tout autre qu'à lui, et je le sais.

Ce Bienheureux disait que jamais il ne fallait refuser au prochain le bien et la consolation qu'on lui pouvait donner. Quand on lui représentait qu'il ne pouvait durer longuement en ce grand travail, et qu'il nuisait a sa santé, il répondait doucement, que dix ans de vie de plus ou de moins n'étaient rien. Bref, ce Bienheureux avait, autant qu'il était possible, un soin universel et non pareil de tout ce qui touchait le bien et le soulagement du prochain sans nulle exception. Ceux qui demeuraient continuellement avec lui, témoigneront particulièrement le continuel exercice où il était pour cela.

Jamais ce Bienheureux ne fit refus à personne, à quelle heure que ce fût ; quelque affaire importante qu'il eût, il ne [129] donnait quasi jamais congé à ceux qui le venaient voir, ni le montrait d'avoir aucun ennui, ni dégoût de leur conversation ; et quand on le conjurait (censurait) sur cette grande facilité qui lui faisait perdre le temps, disait-on, avec des personnes de peu de considération, et pour des choses de peu d'importance, ce Bienheureux répondait doucement : « Ces petites gens que vous dites de peu de considération ont autant de besoin d'être écoutés et aidés en leurs affaires, que les grands aux leurs. Si une âme est autant troublée d'une chose de rien, qu'une autre le serait d'une grande affaire, faut-il pour cela laisser de la soulager et renvoyer satisfaite. Aussi importantes sont les petites affaires aux pauvres gens, que les grandes aux grands. Ne sommes-nous pas, disait-il, débiteurs à tous ? ils viennent chercher la consolation ; ne la leur faut-il pas donner ? »

Ce Bienheureux donc recevait toutes sortes de personnes avec un visage si gracieux et débonnaire, et des paroles si affables, que bien qu'il fût grandement grave et majestueux, l'on ne laissait toutefois de l'aborder et lui dire tous ses besoins avec une entière confiance ; et jamais qu'on ait ouï dire, aucun ne s'en est retourné d'auprès de lui qu'avec satisfaction, et un amour plein de respect et d'estime de son incomparable bonté et charité.

Enfin il n'est pas possible de dire en combien d'occasions il exerçait ce service et support du prochain, duquel il ne témoignait jamais du dégoût ni mésestime : et pour la rusticité il ne faisait pas semblant de la voir. Souventefois je l'ai vu que pour aider et consoler quelques personnes, il supportait des niaiseries et mauvaises humeurs tout à fait impertinentes. Il semblait que ce Bienheureux ne vivait que pour le service et consolation du prochain.

J'ai appris du confesseur de ce Bienheureux, que quand il voyait des pauvres gens sur sa galerie, ou en sa cour, lorsqu'il [130] sortait, il allait vers eux, prenait leurs papiers pour les faire expédier ; que s'il était en compagnie de personnes de qualité, il leur envoyait un des siens, et commandait qu'ils fussent promptement dépêchés.

Quand notre Bienheureux ne pouvait accorder ce qu'on désirait de lui, pour n'être pas juste, il en témoignait un certain déplaisir, par des paroles si obligeantes, qu'on était satisfait de son refus.

Il disait qu'il fallait avoir un grand soin de ne fâcher ni incommoder personne ; qu'il eût voulu obliger tout le monde, ce qu'il a fait en toutes les occasions qu'il a pu ; mais que tant qu'il pouvait, il ne s'obligeait à personne.

Ce Bienheureux assistait aussi le prochain de ses moyens, bien qu'ils ne fussent pas grands ; toutefois, Dieu lui donnait telle bénédiction que c'est chose quasi-miraculeuse, comme il pouvait fournir à l'entretien de sa famille épiscopale, qui était fort honorable, et aux continuelles aumônes et hospitalités qu'il faisait. Il logeait tous les religieux passants qui n'avaient point de maison à la ville, et plusieurs ecclésiastiques qui venaient ici pour diverses occasions. Ce Bienheureux faisait cette charité avec un amour si grand, qu'il ravissait le cœur de toutes ces personnes ; il avait un soin très-grand qu'elles fussent bien traitées et servies honorablement.

L'aumône générale se faisait deux fois la semaine, en son logis, le lundi et jeudi, outre l'aumône quotidienne ; et en certaine saison de l'année, qui était plus étroite, il ordonnait de la faire plus ample. Plusieurs personnes dignes de foi et témoins oculaires, même son aumônier ordinaire, assurent que notre Bienheureux ne refusait jamais l'aumône à personne, soit étranger ou autre ; et quand celui qui avait l'argent de ses aumônes n'était pas auprès de lui, il en empruntait, donnant à chacun selon ses nécessités présentes.

Étant à Paris en son dernier voyage, il nous demanda huit [131] ou dix écus sur une petite boîte de lapis ; je sais assurément que c'était pour donner à une pauvre demoiselle que, je pense, il avait convertie à la religion catholique, ou il lui avait fait quelque autre grand bien spirituel.

Un honnête homme de cette ville lui alla demander à emprunter ; le Bienheureux, bien qu'il n'eût point d'argent, ne lui sut refuser cette charité, car c'était pour envoyer au fils de cet honnête homme qui était aux études à Paris. Ce Bienheureux vint céans l'emprunter, et me dit que c'était plutôt un don qu'un prêt, comme en effet je crois que cela fut ; mais ce Bienheureux nous l'a bien rendu.

Souvent ce Bienheureux a donné de ses habits, linge et chaussure ; même une fois il déchaussa ses souliers qu'il avait à ses pieds pour les donner, ainsi que m'en a assuré son valet de chambre, témoin oculaire par lequel aussi il faisait acheter toutes les choses susdites pour les distribuer aux pauvres nécessiteux ; et je crois que si ce Bienheureux eût eu le maniement de son argent, il n'eût su s'empêcher de le tout distribuer en telles charités.

Deux pères jésuites me dirent l'année après le décès de notre Bienheureux qu'ils avaient parlé à un maître d'école en une bourgade de Faucigny, qui leur avait montré une camisole qu'il lui avait donnée. Un hiver que ce pauvre homme était mal vêtu, le Bienheureux lui avait demandé s'il n'avait rien pour se mieux vêtir, il répondit que non ; sur cela notre Bienheureux s'en alla dans son cabinet, et dépouilla sa camisole qu'il lui apporta après s'être vêtu, et la lui donna secrètement, et cette camisole est tenue maintenant en grande vénération. Plusieurs, à ce que ces Pères me dirent, la vont emprunter pour la mettre sur les malades ; et si j'ai mémoire, aussi ils me dirent qu'ils prirent avec révérence et dévotion une pièce de ladite camisole pour relique, et. me témoignèrent une grande dévotion et vénération à ce Bienheureux et firent [132] avec consolation spéciale leurs dévotions auprès de son tombeau.

J'ai été assurée par le confesseur de ce Bienheureux, qui est témoin oculaire, que les aumônes que ce Bienheureux distribuait aux pauvres honteux sont innombrables. Ce Bienheureux s'enquérait et faisait enquérir secrètement quels ils étaient, et leur distribuait ou faisait distribuer par son aumônier ou autre, de bonnes aumônes ; et même il faisait cette charité à plusieurs de ses pénitents, après qu'ils s'étaient confessés, et leur enjoignait, à ce que j'ai appris, de s'adresser à lui par cette voie. L'un de ses aumôniers assure que fort souvent il faisait de petits paquets d'argent à ce Bienheureux pour les distribuer aux confessions, et dit avoir connu par les propos de notre Bienheureux que s'il eût eu en maniement son revenu, et qu'il n'eût cru de faire tort à ses domestiques plus qu'à lui, il aurait tout distribué en semblables charités. En ses absences, il donnait ordre que les aumônes fussent continuées ; et c'est chose véritable que personne, ni lieu de la ville, même les hôpitaux et monastères, n'étaient privés du secours qu'il pouvait donner, lui, sachant leurs nécessités.

Au commencement de notre établissement, nous étions assez nécessiteuses, ce Bienheureux nous apporta environ douze ou quinze écus d'une échute qui lui était arrivée, et dont il s'était saisi à l'insu de celui qui gouvernait son temporel.

Ce Bienheureux visitait les hôpitaux, les malades et prisonniers, dont ces pauvres affligés recevaient beaucoup de consolation, et les encourageait à souffrir patiemment leurs maux et leurs afflictions. Aux personnes de moyens, il ne laissait d'offrir ce qu'il croyait d'avoir chez lui, qui pouvait être pour leur soulagement.

Il faisait porter des viandes tout apprêtées aux pauvres, et les faisait quelquefois visiter par le médecin, selon le besoin, particulièrement les étrangers. Plusieurs envoyaient, et [133]souvent demander les restes de son assiette, ou quelque chose que ce Bienheureux eût touché, surtout les religieuses de Sainte-Claire, et nous l'avons fait quelquefois.

Le Bienheureux donnait de bonnes et grosses aumônes à toutes les maisons mendiantes de la ville, particulièrement aux révérends pères capucins ; outre cela, il commandait à son dépensier de leur distribuer ce qu'ils avaient besoin, tant pour leurs malades que pour les survenants ; il allait quelquefois manger avec eux, y faisant porter le dîner pour tous.

Le jeudi-saint, quand il était dans cette ville, il lavait les pieds à treize pauvres, faisant la cène, puis leur baisait tendrement les pieds, bien que galeux quelquefois et fort sales. Il pratiquait cette charité avec une admirable dévotion et humilité. Je lui ai vu faire cette action devant que je fusse religieuse, en laquelle véritablement il ravissait ; il faisait dîner les pauvres après et leur faisait donner à chacun une bonne aumône.

Presque tous les malades envoyaient supplier ce Bienheureux de leur aller donner ou envoyer sa sainte bénédiction, ayant grande confiance que l'ayant reçue ils seraient allégés ; et parmi le peuple c'était une croyance ordinaire que quand quelqu'un avait longtemps langui, s'il pouvait obtenir la bénédiction de ce Bienheureux, il guérissait ou mourait bientôt plus consolé ; et l'on en a vu l'expérience.

Ce Bienheureux a fait de très-grandes charités à plusieurs nouveaux convertis de Genève et d'autres lieux qui venaient se réfugier vers lui ; il en a tenu chez lui plusieurs et longuement ; il a fait apprendre à quelques-uns des métiers ; il mit à Sainte-Claire de cette ville d'Annecy, la fille d'un nommé le capitaine Larose, religieuse, lequel Larose était sorti de Genève avec toute sa famille, et notre Bienheureux l'a eue longuement sur ses dépens, et lui a toujours fait beaucoup de charités ; il donnait de grosses pensions à d'autres, notamment [134] à un prêtre, appelé M. Boucard, qui s'était perverti et fait ministre plusieurs années durant, dans Lausanne. Comme il fut converti, notre Bienheureux lui promit une grosse pension, laquelle il a continué de lui faire payer jusqu'à sa mort, et ce Bienheureux disait que s'il eût eu de grands moyens, il eut retiré de Genève la plupart des personnes qui y étaient.

Ce Bienheureux donnait aussi pension à deux vieux pauvres prêtres, à un paralytique et encore à trois autres personnes. Il donna deux chandeliers d'argent, n'ayant pas d'autres moyens pour subvenir à une juste nécessité d'un curé. Ce Bienheureux donna aussi une burette d'argent à un certain honnête homme qui avait été converti de l'hérésie et avait reçu quelque disgrâce, bien qu'il eût déjà donné une grande pièce d'or appelée un noble à la rose, lequel ne lui avait pas semblé suffisant pour sa nécessité présente.

Il m'est impossible de dire les aides, tant spirituelles que temporelles, que ce Bienheureux a faites à toute sorte de personnes, mais particulièrement à des religieux et prêtres, convertis à la foi.

Outre cela, ce Bienheureux a fait quantité de présents aux églises. À son église cathédrale de Saint-Pierre, il donna six grands chandeliers et une grosse lampe d'argent, avec une riche chasuble de drap d'or frisé et les tuniques et dalmatiques de même. Il a donné à notre église de la Visitation de cette ville d'Annecy une fort belle chasuble de brocatelle. En l'église de Thorens où il fut baptisé, en l'église de Viuz dépendante de son évêché, il a donné deux grands et beaux tableaux avec leurs châssis à corniches, il en a encore donné en plusieurs autres lieux.

Je m'oublie de dire que notre Bienheureux fit une très-grande charité à une pauvre demoiselle pour la faire religieuse en ce monastère-ici de la Visitation ; car il donna à notre monastère quatre cents écus d'or pour sa dot. [135]

Je sais encore qu'il promit à une autre demoiselle, qui craignait de n'avoir pas de quoi pour être religieuse céans, sa dot, lui disant qu'elle ne s'en mît pas en peine, qu'il donnerait tout ce qu'il faudrait, et, voire, la pension de son année de noviciat.

Ce Bienheureux, touché encore du désir de faire bien à son prochain, offrit toute sa vaisselle d'argent pour racheter un chevalier de Malte prisonnier des Turcs, et ce chevalier était originaire de ce pays et de la maison de Serisier.

Il me souvient encore qu'une année qu'il y eut une grande rareté de blé en ce pays, et que la cherté y fut fort grande, notre Bienheureux fit distribuer grande quantité de blé par les confesseurs qui savaient les nécessités particulières du peuple.

Au dernier voyage que ce Bienheureux fit en Piémont, madame la sérénissime princesse de Piémont lui donna un beau et riche diamant, et le Bienheureux dit : « Voici qui sera bon pour nos pauvres. »

J'ai appris une partie de ce que dessus du Bienheureux lui-même et de plusieurs personnes dignes de foi, et puis, ce sont des choses qui pour la plupart sont notoires et publiques.

Je répète cette vérité, que les aumônes et charités que notre Bienheureux a faites au prochain en toutes les sortes qui lui ont été possibles, sont si grandes, eu égard à la petitesse de son revenu, que c'est chose presque incroyable et tout à fait admirable, et qui ne pouvait être sans une particulière bénédiction ou miracle ; et l'excellence de cette charité, c'est qu'elle a été pratiquée par le mouvement du tendre et parfait amour qu'il avait envers le prochain, duquel on ne peut bonnement représenter la grandeur, les effets surpassant de loin tout ce qu'on en peut dire.

Il était grandement ennemi des procès ; une fois il sut qu'un père et son fils plaidaient ensemble, il les voulut accorder, et comme il vit qu'il ne tenait qu'à quelque argent pour pacifier [136] leur différend, il fit apporter ses chandeliers d'argent qu'il leur voulut donner afin d'éteindre leur procès et dispute. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE VINGT-HUITIÈME.

ses quatre vertus cardinales.

§ I. Sa prudence.

Le 29 du même mois de juillet, à sept heures du matin, elle a répondu au vingt-huitième article en ces termes :

Je dis que c'est chose véritable, que notre Bienheureux avait une prudence toute divine ; je crois qu'il ne se peut voir un homme plus circonspect ni plus avisé qu'il était en toutes ses paroles et actions. Il faisait toutes choses sagement, posément, et rien à la légère ; on attribuait cela à la force de son jugement qui était véritablement, ainsi que chacun l'a reconnu, l'un des plus grands, solides et clairvoyants qu'on ait vus de son temps, capables de toutes sortes d'affaires. Il parlait avec une si grande sagesse, et ses paroles étaient si moelleuses et exprimantes ce qu'il voulait dire, que chacun était satisfait, ainsi que j'ai vu arriver, particulièrement deux fois, au logis de monseigneur l'archevêque de Bourges, qui avait invité ce Bienheureux à dîner avec plusieurs personnes doctes, ecclésiastiques et de justice ; ils s'entretenaient de discours fort relevés, et s'échauffaient à cela. Notre Bienheureux les écouta longuement ; puis, en fort peu de paroles qu'il dit, chacun se tut et s'arrêta à son jugement.

Jamais ce Bienheureux ne faisait de reparties promptement, ni même il ne s'opposait au mal qu'avec mûre délibération, disant qu'il ne fallait point faire de fautes quand on s'opposait aux fautes. L'admirable règlement qu'il a fait en tout son [137] diocèse, sa conduite envers toutes sortes de personnes en une si grande variété d'affaires, sans que jamais j'aie su qu'aucune soit périe entre ses mains, sont une preuve sûre de sa prudence ; aussi adressait-il toutes ses actions à la seule gloire de Dieu, sans aucune prétention, comme il m'a dit, que celle de l'honneur de le servir.

Ce Bienheureux haïssait la prudence mondaine, comme on a pu voir par les choses dites ci-dessus. Un religieux lui demanda une fois s'il serait permis d'éluder la prudence humaine, il lui répondit froidement et doucement : « Je ne suis guère amateur de la prudence humaine. »

Ce Bienheureux m'écrivit un jour : « Je ne laisserai jamais sortir de mon esprit, Dieu aidant, cette maxime qu'il ne faut nullement vivre selon la prudence humaine, ains selon la foi et l'Évangile ; car cette prudence humaine est une véritable niaiserie. Oh ! Dieu, disait-il, nous en veuille à jamais défendre, et nous fasse continuellement vivre selon la direction de l'esprit de l'Evangile, lequel est doux, simple, aimable, qui rend le bien pour le mal ! »

La grande pratique de la prudence de notre Bienheureux était en la simplicité d'une parfaite confiance, et totale dépendance de la providence de Dieu ; et cela je le sais assurément, est vrai et notoire.

§ II. Sa justice.

Quant à la justice, je dis que c'est une vérité toute notoire, et que j'ai toujours crue et reconnue, que notre Bienheureux Prélat était juste envers Dieu, autant que notre condition mortelle le peut être. Il lui rapportait l'honneur de toutes choses, car jamais il ne s'attribuait rien ; il était très-reconnaissant envers Dieu pour les bénéfices qu'il en recevait.

Il me dit une fois, parlant de la revue qu'il avait faite de sa conscience, laquelle il examinait plusieurs fois l'année, et par [138] quelques exercices spirituels extraordinaires, il remontait son cœur et renouvelait ses résolutions de servir Dieu toujours plus purement et saintement. Faisant donc cet exercice, il m'écrivait qu'il avait confiance de servir Dieu en justice et sainteté tous les jours de sa vie.

Il faisait toutes les choses qui regardaient le culte divin, avec très-grande majesté, révérence et dévotion ; il parlait toujours de Dieu, des Saints et des choses sacrées, avec un respect et sentiment qui montraient assez combien était grande la révérence, la piété et l'amour qu'il avait à la divinité.

Il disait qu'il fallait toujours parler de Dieu comme de Dieu, qu'il ne fallait jamais prononcer le sacré nom de Jésus qu'avec révérence, et ne pouvait souffrir qu'on le nommât, ni en des écritures, ni en des occasions profanes et vaines ; il reprenait de cela sérieusement, et ne voulait point que l'on dit : Il fait trop chaud ou trop froid, et semblables, (disant) que c'était désapprouver le gouvernement de la divine Providence.

J'ai reconnu que ce Bienheureux avait une dévotion générale aux Saints et pour tous les vrais serviteurs de Dieu, excepté qu'il révérait davantage la sainteté de ceux qui avaient été plus universels et qui avaient plus souffert et travaillé pour le prochain. Ce Bienheureux prêchait et parlait volontiers de leurs louanges et avec tant de rehaussement qu'il lui était possible, particulièrement de la très-Sainte Vierge, du prince des Apôtres et de saint Joseph, lequel il nommait fort souvent à sa messe. Il était fort dévot à ses Anges, aux deux saints Jean, saint Louis roi de France, saint Thomas d'Aquin, saint Bernard. Il était très-ardent et plein de ferveur extraordinaire, prêchant en leur fête, ce qu'il faisait pour l'ordinaire. Il avait encore une spéciale dévotion à saint Charles Borromée ; il alla exprès à Milan pour visiter ses reliques dont il reçut grande consolation. Il avait aussi une spéciale dévotion aux pénitents, à la Magdeleine, au bon larron, et à ceux qui avaient fort [139] travaillé pour l'Église, et qui s'étaient plus abandonnés à la divine Providence, comme saint François-Xavier.

Il portait un très-grand respect à l'Écriture-Sainte, de laquelle il avait reçu une particulière intelligence, ainsi que j'ai déjà dit. Il dit à un sien aumônier qu'il tenait cela d'une très-spéciale grâce de Dieu.

Ce Bienheureux honorait toutes les cérémonies et ordonnances de la sainte Église, et s'y assujettissait, ainsi que plusieurs ont remarqué. Parlant une fois à l'aumônier d'un grand prélat, afin qu'il l'avertît de quelque petite cérémonie qu'il omettait en disant sa messe, il ajouta : « Il faut nous assujettir et obéir à ce qui nous est ordonné. »

Ce Bienheureux portait un respect non pareil au Saint-Siège apostolique, au Pape, aux cardinaux, évêques et autres officiers de l'Église, leur rendant à tous un respect extraordinaire ; et quand il en parlait, c'était avec tant d'honneur, que rien plus. J'ai ouï dire à des personnes dignes de foi et témoins oculaires, qu'une fois on apporta à notre Bienheureux certaines ordonnances du Pape, pour exiger quelque argent des bénéfices de son diocèse. Quelques ecclésiastiques qui étaient près de lui commencèrent fort à s'étonner et fâcher, leur semblant que la pauvreté des bénéfices ne pouvait supporter cela. Après que ce Bienheureux les eut un peu laissé décharger, il leur dit : « Le Supérieur spirituel, à la requête du Supérieur temporel, commande cela : qu'y a-t-il à dire ? Il faut obéir. » Et en même temps, il commanda les moyens pour exécuter la dite ordonnance.

L'on dit communément qu'en la distribution des choses ecclésiastiques, il disait que sa loi et sa règle était le sacré concile de Trente.

Il honorait semblablement les ecclésiastiques, chacun selon sa dignité ; il avait commandé à ses domestiques de leur porter à tous un respect particulier, et même en tous ceux qui, [140] en quelque manière que ce fût, étaient dédiés particulièrement pour le service dès églises.

Jamais il ne voulut recevoir aucun service des prêtres, non pas même de ceux qui lui étaient domestiques.

Il respectait également, chérissait et servait, en tout ce qui lui était possible les religieux, ne témoignant jamais aucune partialité en son affection, bien qu'il estimât plus particulièrement ceux qui se rendaient plus utiles au service de l'Église et des âmes.

Cela est tout notoire que ce Bienheureux veillait soigneusement sur son troupeau ; il a fait infinies courses par tout son diocèse, tant pour le bien des églises que pour celui des particuliers ou maisons religieuses qui l'employaient souvent.

C'est une vérité publique et notoire que notre Bienheureux a rendu à son prochain, surtout à ses chères brebis, tous ses devoirs et assistances tant spirituelles que temporelles qui lui ont été possibles, et qu'il était un vif exemplaire de toute vertu et sainteté parmi les autres ecclésiastiques ; et tout ce que l'on peut dire de la justice de ce Bienheureux n'est rien en comparaison de ce que nous en avons vu, et que nous en croyons. Et tout ceci est vrai et notoire.

§ III. Sa force d'âme.

Quant à la force de notre Bienheureux, je dis que c'est une vérité manifeste et publique, qu'il en avait reçu le don de Dieu en un très-éminent degré ; comme disait à ce propos monseigneur de Belley, « il avait les épaules assez fortes pour porter tout le monde ».

Ce Bienheureux a montré sa force, en ce qu'il a toujours généreusement combattu et surmonté toutes ses passions, et les a rangées sous la loi de la raison et de la très-sainte volonté de Dieu, aspirant continuellement à l'union de son âme avec sou Dieu. Il a embrassé généreusement tous les travaux que la [141]divine Providence lui a fait rencontrer aux occasions de son service qui sont en très-grand nombre, comme il se verra par les dépositions ; car il a été impliable et fort à supporter patiemment les injures et contradictions, comme il sera dit ci-après en l'article de sa patience.

Jamais on n'a ouï dire qu'il ait contrevenu au devoir de sa conscience pour chose quelconque, ni par promesse, ni par contrainte ; il était tellement ferme en ce qui était de la raison et de la volonté de Dieu, que rien ne l'a su ébranler.

J'ai ouï assurer que messieurs du sénat de Chambéry lui firent demander un monitoire pour certaines affaires, que ce Bienheureux ne jugea pas à propos de donner. Sur ce refus, le sénat fut fort altéré, et redoubla sa demande, sous peine de la réduction de son temporel. Ce Bienheureux ne s'en troubla nullement, ains avec une force d'esprit, il dit : « Loué soit Notre-Seigneur ! Cet arrêt ne m'est point si préjudiciable que l'on penserait bien ; au contraire, puisque l'on veut m'ôter mon temporel, c'est signe que désormais il faut que je devienne tout spirituel. »

Je sais qu'une fois, quelque seigneur de qualité lui fit faire grandes menaces de faire certaine violence dans le monastère de céans, pour en tirer par force une dame de qualité qui s'y était réfugiée, si on ne la lui baillait. Ce Bienheureux, sans s'émouvoir de toutes ces menaces, après l'avoir longuement écouté, répondit fortement à celui qui lui avait apporté ce message : « Non fera, dit-il, il ne le fera pas ; » et en effet ils n'y osèrent toucher.

Quand il s'agissait de la dignité de ce Bienheureux, que quelqu'un la voulait heurter, il s'armait de force, et l'a toujours maintenue sans décliner en rien que ce soit.

Il disait souvent que la bonace et la tempête lui étaient indifférentes, et écrivait une fois : « J'attends, dit-il, une grande tempête pour mon particulier, mais joyeusement : et, [142] regardant en la Providence de Dieu, j'espère que ce sera pour sa plus grande gloire et mon repos ; et parce qu'en cette attente j'ai de la consolation et de l'espérance de bonheur, pourquoi ne vous le dirai-je pas ? Oh ! que bienheureux sont ceux qui ne mettent point leur courage en une vie si trompeuse et incertaine, comme est celle-ci, et n'en font compte que comme d'une planche pour passer à la vie céleste ! C'est en cela qu'il nous faut loger nos espérances et prétentions. »

Sur quelque persécution, il dit : « Nous ne sommes point déshonorables à l'Église quand nous imitons notre Sauveur qui a tant souffert d'ignominies pour notre salut. »

Ce Bienheureux disait encore : « Il nous faut mépriser pour Dieu tout ce qui n'est pas Dieu. » Hé ! que son cœur était plein d'ardeur à la très-sainte gloire de Dieu !

Il disait, « que la gloire de l'amour de Dieu consistait à brûler et consumer tout ce qui n'était pas lui-même, pour réduire et convertir tout en lui. » « Aux choses du service de Dieu, disait-il, rien ne me sille les yeux, et je hais la prudence humaine et les raisons d'état en semblables occasions. » « Il faut vivre, disait-il une autre fois, d'une vie exposée au travail, puisque nous sommes enfants de travail et de la mort du Sauveur. » Bref, ce Bienheureux vivait en plein repos de cœur au milieu des tempêtes et orages.

La force de son esprit a encore paru aux entreprises qu'il a faites de réformer plusieurs monastères, dont il s'en est ensuivi des grands fruits, comme chacun sait en ce pays.

Il employa aussi une force d'esprit extraordinaire en l'établissement des révérends pères Barnabites en deux endroits de son diocèse, en cette ville et à Thonon, en quoi il a eu mille difficultés, et surtout en l'institution de notre Ordre de la Visitation Sainte-Marie, qu'il entreprit et commença sur la seule inspiration que la divine Providence lui donna, sans avoir aucun appui des biens temporels. C'est pourquoi il disait que [143] Dieu l'avait fait de rien, comme il fit le monde. Il souffrit des grandes censures, contradictions et moqueries pour ce nouvel établissement. L'on disait hautement que c'était une folie, et une infinité de personnes de qualité l'assuraient, même quelques-unes en lui parlant.

Il disait que là où il y a du profit spirituel, il ne fallait point craindre les opprobres ; que quand cet établissement ne porterait autre fruit que d'empêcher un seul péché mortel, il serait content. Il m'écrivit une fois, auparavant que l'établissement de cette religion fût fait, « que selon la prudence humaine, il prévoyait de l'impossibilité pour l'exécution de ce dessein que Dieu lui avait commis, qu'il ne voyait point de jour pour cela, mais qu'il s'assurait que Dieu le ferait réussir, et que là-dessus il vivait en plein repos de cœur, et sans souci de l'affaire, laquelle Dieu a fait réussir à sa très-grande gloire, comme chacun sait, et par des moyens que la seule Providence a pu donner. »

Il y a longues années qu'il fut attaqué vivement de quelque contradiction qui le molestait fort, il écrivit, et j'ai vu et lu la lettre écrite de sa main : « Je suis fort pressé, dit-il, et me semble que je n'ai nulle force pour résister, et que je succomberais si l'occasion m'était présente ; mais plus je me sens faible, plus ma confiance en Dieu est vive, et je m'assure qu'en présence des objets je serais revêtu de la force et vertu de Dieu, et que je dévorerais mes ennemis comme des agnelets. »

Une personne digne de foi m'a dit, et cela s'est su de plusieurs, que notre Bienheureux, prêchant à Paris l'année 1602, certains envieux de l'honneur qu'on lui rendait partout rapportèrent au roi qu'il avait de l'intelligence avec monsieur de Biron. L'on vint dire cette nouvelle à notre Bienheureux sur le point qu'il allait prêcher en un fort célèbre auditoire ; il ne laissa de monter en chaire, fit sa prédication sans témoigner le moindre [144] signe d'étonnement. Au sortir de là, un de ses amis qui savait ce qu'on lui avait dit, et admirant la force de son esprit, lui dit : Quoi ! cette nouvelle ne vous étonne-t-elle point plus que cela ? Ce Bienheureux répondit : « Si ce que l'on a dit de moi au roi était vrai, mon crime m'eût donné de l'étonnement, et j'eusse plus pensé à me cacher qu'à prêcher ; mais, comme il n'est rien de tout cela, j'ai pensé que Dieu prendrait soin de mon innocence, comme je n'en prends que pour sa gloire. » Il fut trouver le roi, qui d'abord, dans la candeur de son visage, reconnut l'innocence de son cœur, et dès lors le roi l'aima, et l'eut en très-grande estime.

Après que le Chablais fut converti à la foi catholique, apostolique et romaine, le conseil de Son Altesse de Savoie, pour des raisons d'État, lui persuadait de laisser trois ministres en Chablais ; notre Bienheureux s'y opposa par plusieurs fortes raisons ; mais voyant que le conseil l'emportait, il s'adressa avec une grande force d'esprit à Son Altesse, et lui dit : « Quoi ! monseigneur, laisser des ministres en ce pays, ce sera perdre vos terres et le ciel, duquel un pied de largeur vaut mieux que tout le monde ensemble ; il n'y a point de convention entre Jésus-Christ et Bélial. » Sur cette remontrance, Son Altesse dit : Qu'ils sortent donc ; ce qui fut fait et exécuté.

J'ai reconnu encore en de bonnes occasions que ce Bienheureux avait une âme forte et puissante à supporter les charges et travaux, et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait, que jamais il n'en démordait qu'il ne connût clairement que ce fût le bon plaisir de Dieu, et disait que quand Notre Seigneur nous commet une affaire qu'il ne la fallait jamais abandonner, mais avoir le courage de surmonter et vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent.

Il avait cette fermeté de cœur pour entreprendre et poursuivre, et aussi la souplesse pour acquiescer aux événements que Dieu ordonnait. Certes, c'est une grande force d'esprit que [145] de persévérer au bien et en la pratique de toutes les vertus comme notre Bienheureux a fait ; car jamais on ne l'a vu détraqué, ni perdre un seul brin de sa modestie et de sa patience, parmi toutes ses afflictions et contradictions qui ont été en nombre infini. Et ceci est vrai, notoire et public.

§ IV. Sa tempérance.

Quant à la tempérance de notre Bienheureux, je dis que c'est une vérité publique qu'il était extrêmement sobre et tempérant en son boire et manger ; sa table était frugale, il disait que le saint Concile l'ordonnait ainsi aux évêques.

Il usait des viandes les plus grossières ; quand on le servait des délicates, lesquelles on mettait seulement quand il y avait des étrangers, il les recevait, puis à l'ordinaire, de là à peu de temps, discrètement il les donnait à ceux qui étaient proches de lui, ou bien les laissait sur son assiette pour être envoyées à quelques malades qui demandaient souvent ses restes par dévotion. Quand on le pressait, ou qu'on se courrouçait quelquefois de ce qu'il ne voulait manger que des viandes grossières, il répondait doucement qu'il avait l'estomac rustique, et que les viandes grossières lui étaient meilleures ; et toutefois l'on sait qu'il était d'une complexion délicate. Mais c'est, comme il dit une fois, qu'il aimait les viandes des pauvres.

Il a été fort longtemps qu'il ne faisait qu'un repas par jour, partie par abstinence, comme je pense, partie afin d'avoir plus de temps pour travailler et faire ce qu'il n'avait pu accomplir le jour, à cause de la satisfaction qu'il donnait à cette multitude de personnes qui s'adressaient à lui de toutes parts.

Il jeûnait exactement tous les carêmes et tous les autres jeûnes de l'Église. Outre cela, il a jeûné les vendredis et veilles (des fêtes) de Notre-Dame quelques années, et je crois qu'il quitta ces jeûnes des vendredis et veilles de Notre-Dame pour s'accommoder à sa famille, et je sais que fort souvent il faisait abstinence le soir [146]

La grande mortification qu'il pratiquait en ce sujet consistait en cette générale indifférence qu'il avait des viandes, sans que jamais il y trouvât à redire, ni en fît plainte en aucune façon.

C'est chose assurée, et je le sais, qu'il faisait peu ou point d'attention à ce qu'il mangeait. Une fois étant à la table de madame sa mère, on lui avait mis des œufs pochés devant lui, et l'on s'aperçut qu'il ne les mangeait pas, ains trempait son pain dans l'eau où ils étaient.

Il lui advint encore le même une autre fois qu'il avait du beurre frais devant lui. Il fut assez longtemps à ne manger que du pain trempé dans l'eau où était le beurre.

Il a enseigné plusieurs fois à notre Ordre que nous devions avoir un grand respect à cette parole sacrée que Notre Seigneur dit à ses disciples : Mangez ce qui sera mis devant vous. Il disait que la vraie pratique de ce document consistait à manger indifféremment ce qui nous était donné, sans aucun choix, que cette façon de manger était la meilleure, que par ce moyen l'on ne connaissait point d'austérité en nous que le monde estime tant, et que toutefois ce n'était pas une petite austérité de tourner ainsi son goût à toute main, et de dénier à nos appétits ce qu'ils désirent. Il trempait fort son vin, et n'en usait que pour la nécessité.

Il disait lui-même le Benedicite et les Grâces des clercs. Il faisait lire à sa table la Sainte Écriture ou des livres dévots, surtout la Vie des Saints, jusqu'à moitié table que l'on achevait en discours honnêtes et bien souvent pieux, dans lesquels notre Bienheureux s'enfonçait quelquefois si avant, ainsi que rapportent ceux qui étaient présents, qu'il perdait le souvenir de boire et de manger, et s'il mangeait c'était sans y penser. Quand il y avait à sa table des personnes de grande qualité, il ne faisait pas lire ; mais toujours les discours étaient édificatifs. [147]

Quant aux autres mortifications, je sais assurément d'une personne à qui ce Bienheureux avait toute confiance, qu'il prenait souvent la discipline, et se levait la nuit pour cela, afin de n'être entendu de personne ; surtout il en a fait de rudes pour impétrer de Notre-Seigneur la persévérance au bien, à quelque âme qu'il avait en sa charge.

Jamais quasi ce Bienheureux ne se chauffait, il souffrait des grands froids et des chaleurs sans se plaindre. Le dernier hiver de sa vie, j'ai ouï dire à ses domestiques qu'il ne voulut point qu'on lui donnât ni fins d'habits, comme sa nécessité le requérait, et fut fort mal vêtu toute cette saison-là qui fut extrêmement rude et froide. Il s'embarqua sur le Rhône en ce même temps pour aller en Avignon trouver le sérénissime prince cardinal de Savoie qui le lui avait commandé ; la bise étant extrêmement froide dessus l'eau, il ne voulut jamais mettre son manteau, quelque presse qu'on lui en fit ; et l'un de ses aumôniers qui vit cela m'a dit qu'il ne savait que penser, sinon que ce Bienheureux voulait faire pâtir son corps. Il pâtit extrêmement en ce voyage ; car déjà il était accablé de mal et à moitié mort. Il coucha néanmoins gaiement sur la dure.

Bref, il se mortifiait en tout ce qu'il pouvait, selon les rencontres, mais d'une manière si discrète et si secrète qu'on avait peine à le découvrir, sinon ceux qui le regardaient de près et avaient une particulière attention à remarquer sa vertu.

Il disait que les menues souffrances donnaient occasion aux plus utiles mortifications ; c'est pourquoi il ne dédaignait de souffrir par pure mortification les piqûres des mouches et des taons qui lui piquaient la tête jusqu'à en faire sortir du sang. Il souffrait toutes sortes d'incommodités corporelles, quelles qu'elles fussent, sans s'en plaindre ni en témoigner la moindre répugnance, recevant le tout de la main de Dieu. [148]

Le même jour, 29 juillet, elle a continué en ces termes sa déposition sur le vingt-huitième article.

Je dis aussi, sur la même tempérance de notre Bienheureux, qu'il a toujours fui les mortifications apparentes, excepté les commandées de l'Église. Il n'avait aucune singularité en pas une de ses actions, ains il était attentif à mener une vie commune où rien ne parût de ces choses que le monde estime tant ; toute la beauté de cette sainte âme était au dedans, en la perfection de toutes les vertus que Dieu y avait divinement arrangées, et dont le lustre paraissait en la perfection avec laquelle il accomplissait toutes ses actions ordinaires, lesquelles il pratiquait d'une manière très-extraordinaire.

Enfin, il préférait les mortifications qui se présentaient d'elles-mêmes, pour petites qu'elles fussent, aux grandes qui se faisaient par élection, disant : Où il y a moins de notre choix, il y a plus de Dieu. Ainsi notre Bienheureux ne passait heure sans pratiquer la mortification intérieure, y employant toutes les occasions qui se présentaient à lui, les divertissements qu'on lui faisait à tout propos de ses plus importantes affaires, les contradictions, rencontres et tous tels sujets mortifiants qui lui arrivaient continuellement ; et jamais ce Bienheureux ne se plaignait, parce qu'il regardait en tout la conduite de la divine Providence, aux dispositions de laquelle il s'était totalement abandonné. Je le sais, je le crois, et il est vrai, et c'est chose notoire.

ARTICLE VINGT-NEUVIÈME

sa chasteté.

Ad vigesimum nonum respondit :

Je dis que c'est une vérité que je n'ai vu ni ouï être révoquée [149] en doute, que celle-là de pureté et chasteté de notre Bienheureux. Personnes dignes de foi m'ont assuré que feu M. de Sainte-Catherine, chanoine et pénitencier de Saint-Pierre de Genève, homme signalé en vertu et piété, qui avait fort souvent confessé notre Bienheureux, assura, lorsqu'il fut proche de la mort, que ce Bienheureux était doué de cette vertu angélique de chasteté et sainteté, disant à son frère, religieux et prieur de Talloire : « Je ne veux emporter en l'autre monde cette vérité, et veut que tout le monde sache que Monseigneur de Genève est un fidèle serviteur de Dieu, homme saint et vierge. »

Plusieurs autres personnes m'ont de même assuré de cette vérité de chasteté, auxquelles ce Bienheureux s'en était déclaré, comme aussi il me l'a dit naïvement à moi-même, et me semble que c'est une des choses qu'il me recommanda de ne point dire pendant sa vie.

Ce n'a pas été une vertu sans épreuve ; car, comme plusieurs assurent, il a été souvent tenté et rudement par diverses personnes, et ainsi en est la voix publique. Ses domestiques et ceux qui l'ont fréquenté plus particulièrement m'ont dit que oncques ils ne se sont aperçus que ce Bienheureux, en ses paroles, en son maintien, ni en pas une de ses actions, eût donné le moindre ombrage contraire à cette vertu.

Il portait en son visage, en son maintien, et en toutes ses paroles et actions l'image de la vraie pureté, innocence et pudicité ; il se tenait partout et en tout lieu avec respect et modestie non pareille. Il a dit qu'il n'envisagea jamais personne pour en savoir discerner ce qui était de beau ou de laid ; et quand il n'avait plus les personnes présentes, il n'eût su dire comme leur visage était fait. Je lui ai ouï dire ceci, je crois, avant que je fusse religieuse.

J'ai vu ce Bienheureux une infinité de fois en diverses compagnies et actions, sans avoir jamais aperçu en lui le moindre dérèglement du monde, au contraire j'ai toujours admiré son [150] égalité, sa gravité et son affabilité dans la variété de tant d'actions et conversations, où il était toujours, pour familiers et particuliers amis qu'ils fussent ; et cette gravité était accompagnée d'une modestie si rare et si humble, que véritablement il tenait tout le monde en respect.

Il recevait en son logis des femmes de toute qualité, il traitait avec elles, comme avec toute autre personne, avec une grande affabilité ; mais sans aucune familiarité, ni caresse qui fût tant soit peu messéante. La plupart n'allaient à lui que pour traiter de leur conscience, il faisait toujours tenir la porte de sa salle ouverte, ou de la chambre où il était, tandis qu'elles étaient dedans. D'ordinaire il avait un de ses aumôniers avec lui, ou pour le moins un de ses valets de chambre qui voyait ses actions ; et il disait qu'un évêque devait toujours être accompagné de quelque ecclésiastique qui fût témoin de ses actions, pour en rendre compte s'il était besoin.

Enfin ce prélat a toujours vécu avec tant de sagesse, de pureté et de sainteté, que l'on l'a toujours tenu en réputation d'homme très-chaste, innocent et vierge. Et c'est une chose vraie, notoire et publique.

ARTICLE TRENTIÈME

son humilité.

Ad trigesimum articulum respondit :

Je dis que j'ai toujours cru et connu par les paroles et actions de notre Bienheureux Père, qu'il était parfaitement humble, non qu'il fît des contenances ou qu'il dît des paroles d'humiliation, sinon fort rarement et quand le cœur les lui dictait, car il parlait fort peu de lui et de ses appartenances, et disait qu'il ne fallait parler de soi ni en bien ni en mal, et que se louer ou se blâmer était une même racine de vanité. [151]

Il s'est fort peu découvert des vertus qui étaient en lui, sinon à quelques personnes d'extrême confiance. Il ne publiait point aussi ses imperfections ; mais il les avouait fort franchement et candidement ; il disait bien quelquefois que s'il n'eût eu peur de scandaliser, il les eût dites librement.

Il parlait aussi quelquefois de ses propres défauts et de ce qui s'était passé en sa vie pour se rabaisser ; ce qu'il faisait non-seulement pour s'humilier, mais pour aider et consoler ceux à qui il parlait. Il relevait fort aussi le travail et la capacité de quelque prélat, en déprimant la sienne propre.

Son humilité était cordiale, noble, véritable et solide, qui le rendait totalement indifférent à l'honneur ou au mépris. Il avait une très-basse estime de lui-même, il aimait le mépris et sa propre abjection, et faisait très-grand état de celle pratique ; il me dit une fois qu'il avait travaillé trois ans entiers pour acquérir cette vertu qu'il aimait et estimait souverainement.

Quand on le méprisait, il ne s'en altérait point. Il écrivit une fois, et j'ai vu et lu la lettre écrite de sa main. « Plût à Dieu, disait-il, que je fusse autant insensible à toute autre chose, que je le suis aux censures et mépris que l'on fait de moi. » Jamais ce Bienheureux ne se vantait ni préférait à aucune personne. Seulement il avait égard à sa dignité, pour lui conserver le respect qui lui était dû, pour l'édification du prochain.

Il avait une très-merveilleuse dextérité pour couvrir le trésor des vertus qui étaient en lui, pour n'attirer l'estime d'autrui. Une personne lui dit une fois que le peuple de Paris l'avait en telle estime qu'il l'attendait comme un Saint ; il répondit avec une profonde démission : « Je n'ai pas de quoi correspondre à cette grande estime. » Quand ce Bienheureux parlait de quelque chose de doctrine de grande importance, il laissait sortir ses paroles l'une après l'autre, comme craintivement.

Quand des personnes lui rendaient de l'honneur et des [152] témoignages de l'estime qu'elles faisaient de sa sainteté, ce bénin et débonnaire Prélat les recevait d'une façon si débonnairement rabaissée, disant suavement qu'il fallait leur laisser rendre leurs honneurs, et voyait-on clairement qu'il condescendait pour les contenter, et honorer leurs honneurs mêmes. Aussi disait-il qu'il était bon de ne rien entreprendre qu'après avoir été longtemps caché en terre et mort à soi-même, et qu'alors on sera tiré et manifesté comme par force. Je dis par la force du soleil de justice qui fait lever et manifester les choses de la terre.

Feu monsieur Louis de Sales, prévôt de son église cathédrale, qui le connaissait fort particulièrement, m'a dit que ce Bienheureux avait sur toutes choses un soin très-grand de couvrir ses bonnes actions, et avec une si admirable dextérité qu'on n'apercevait quasi pas qu'il eût ce dessein.

Il avait en son port et en toutes ses actions une merveilleuse majesté, mais accompagnée d'une si grande humilité, qu'il se rendait accessible à tous. Les pauvres, les paysans mêmes l'abordaient avec toute confiance ; il se plaisait avec eux, leur oyait raconter leurs petites affaires, et parlait même bien souvent leur langage afin de se rendre plus familier avec eux ; il ne méprisait personne pour chétive qu'elle fût. Il portait un très-grand honneur à toutes sortes de personnes selon leur qualité, les nommant toujours le plus honorablement qu'il pouvait ; il a donné pour règle à notre religion de faire ainsi. Aussi disait-il « qu'il n'y avait homme au monde qui se souciât moins des honneurs que lui, ni qui en voulût plus rendre. »

Les moindres services qu'on lui rendait, il les recevait avec un amour si cordial, qu'il semblait qu'on ne lui devait rien. Une fois il demanda à une personne si elle priait Dieu pour lui, elle fut tardive à répondre, pensant qu'il n'en avait pas besoin, il lui répliqua avec grand sentiment : « Priez Dieu pour moi afin que je ne périsse pas. »

Jamais ce Bienheureux ne s'empressait pour donner son avis, [153] ni pour soutenir ses opinions ; il préférait volontiers celles des autres aux siennes ; jamais il ne contrariait, ni ne contestait. Il cédait toujours aux opinions des autres, sinon que ce fût en choses où le service de Dieu fut intéressé, ou le bien du prochain ; car en cela il était ferme, mais sans mépriser toutefois les avis des autres, ni aucune chose que l'on dit ; au contraire il approuvait autant qu'il se pouvait les avis de tous. Il a toujours tenu cette méthode aux occasions qui s'en sont présentées, et chacun l'a reconnu. Il avait un si grand désir de la perfection du prochain, et si peur de lui donner de la confusion, qu'il ne se trouve personne, comme je crois, qui en ait jamais reçu de lui, ni par son moyen.

Il avait à prix-fait de soumettre son jugement et sa volonté à celle d'autrui, et disait qu'il avait plus tôt fait de s'accommoder à la volonté de tous que d'en attirer un seul à la sienne. Il avait grand désir de maintenir notre religion en titre de simple Congrégation, en quoi le très-illustre cardinal Bellarmin était de son opinion ; mais feu monseigneur de Lyon le pressa si fort sur ce sujet, que le Bienheureux lui condescendit de nous mettre sous la règle de Saint-Augustin, et lui écrivit ces paroles : « Je réprime mes désirs en regardant la Providence de Dieu, je me tais et acquiesce à votre jugement et conseil. »

Il disait ce Bienheureux qu'il fallait désirer que tout le monde réussisse mieux que nous aux choses extérieures qu'ils entreprennent, comme de bien prêcher, de bien parler, de bien écrire, et choses semblables. « Car, disait-il, l'humilité nous doit faire anéantir en toutes choses qui ne sont pas nécessaires pour notre avancement en la grâce. »

Une fois qu'il retournait de prêcher d'un grand et signalé auditoire, je lui demandais s'il était satisfait de son sermon : « Non, me dit-il, mais qu'importe ? » ne se souciant nullement de l'estime du monde.

Il ne voulait pas paraître humble, mais homme de moindre [154] considération que l'on ne l'estimait ; car il savait qu'il était en grande estime ; sur quoi un jour il m'écrivit qu'après avoir lu celle que je lui avais écrite, il se promena quelques tours dans sa chambre, les yeux pleins de larmes, considérant ce qu'il était en comparaison de ce qu'on l’estimait, et disait que « nous ne devions pas nous estimer meilleurs devant les hommes que nous n'étions devant Dieu. »

Il ne pouvait souffrir les louanges qu'on lui donnait surtout en public. Un digne prélat, et un grand père de religion, le louèrent hautement une fois en pleine chaire et en sa présence, dont il était si confus qu'il ne savait lever les yeux ; on dit qu'il en pensa tomber malade, et qu'il en fit une bonne remontrance au prélat.

Ce Bienheureux ne se dédaignait aucunement de tirer son chapeau aux personnes de moindre condition, aux paysans, et même à ses domestiques avec beaucoup d'affabilité, et disait souvent à tous, selon les rencontres, des paroles de grande bonté.

Ce Bienheureux disait « qu'il fallait être grandement fidèle à la pratique des moindres vertus et ne rien négliger ; qu'il vaut mieux être grand en la présence de Dieu, en l'exercice d'icelles, que petit en sa présence avec des vertus qui paraissaient grandes aux yeux du monde. »

Il m'a dit que n'eût été que ses serviteurs se fâchaient, il se fût servi soi-même. Il aimait cette précieuse vertu et la pratiquait en toutes rencontres, en ses habits, en ses meubles et en tout avec un soin non pareil.

L'on le logea en cette ville d'Annecy en une maison où il y avait de grandes chambres, de grandes salles et grandes galeries ; il fit mettre au commencement son lit en un fort petit cabinet, « afin, me dit-il, que m'étant promené tout le jour dans ces grandes salles et galeries comme un prélat, je me trouve logé le soir comme un pauvre petit homme tel que je suis. » [155]

Ce Bienheureux recommandait cette vertu à tous ses plus dévots, surtout à nous autres religieuses de la Visitation. Un jour étant entré en notre monastère de Lyon pour confesser une malade, on lui mit de l'encre et du papier sur une table, et le pria-t-on qu'il écrivît ce qu'il désirait le plus de nous ; ce qu'il fît, écrivant avec beaucoup d'attention au commencement de la page, humilité, et n'écrivit autre chose, nous montrant par là l'estime qu'il faisait de cette vertu.

J'ai su de ses domestiques que quand il allait par la ville, et qu'ils voulaient faire détourner les passants, surtout quand ils étaient chargés, il les en empêchait, disant : « Ne sont-ils pas hommes comme nous ? » et d'un même temps, il prenait le lieu le moins commode.

Ce Bienheureux témoignait aussi son humilité, lorsque allant par les champs, il se plaisait d'être mal logé dans des petits et chétifs lieux, il disait « qu'il n'était jamais mieux que quand il n'était pas bien. » Au dernier voyage qu'il fit à Lyon, il préféra la maisonnette du jardinier de notre maison de la Visitation (et se logea dans la chambre où couchait le confesseur) à plusieurs autres logis commodes qui lui furent présentés tant par des religieux que les séculiers qu'il refusa tous, tant parce qu'il se plaisait à la petitesse, que pour n'incommoder personne.

Ce Bienheureux disait « qu'il fallait cacher notre petitesse dans la grandeur de Dieu, et demeurer là à couvert comme un petit poussin sous l'aile de sa mère ; que bienheureux étaient les humbles et pauvres d'esprit, qu'ils marchaient confidemment et arriveraient heureusement au port. »

« Laissons volontiers, disait-il une autre fois, les suréminences de ces vertus éclatantes aux âmes relevées ; nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu. »

Jamais l'on n'a ouï dire que ce Bienheureux se soit procuré aucune dignité, ni les hautes chaires des grandes villes pour [156] prêcher, mais qu'il en a refusé plusieurs ; il n'avait nulle ambition, comme il disait, sinon de pouvoir employer utilement ses jours pour le service de Dieu.

Il dit une fois à monseigneur de Genève son frère et successeur, et à moi aussi, qu'il n'eût pas voulu faire trois pas pour aller prendre un chapeau de cardinal. Il écrivit une fois, et j'ai vu la lettre écrite de sa main : « De deux côtés, j'ai des nouvelles que l'on me veut relever plus haut devant le monde, l'un de Rome, et l'autre de Paris. Ma réponse est devant Dieu. Non, ne doutez point, je ne ferais pas un seul clin-d'œil pour tout le monde ensemble ; je le méprise de bon cœur. Si ce n'est la plus grande gloire de Dieu, rien ne se remuera en moi. »

Le 30 du même mois de juillet, à sept heures du matin, elle a poursuivi sa déposition en ces termes :

Continuant de déposer sur le précédent article, je dis qu'une autrefois l'on proposa à notre Bienheureux certains agrandissements ; il écrivit, et j'ai vu la lettre écrite de sa main et l'ai lue : « Que mon âme, dit-il, me fait grand plaisir, de ne les vouloir pas seulement regarder et de ne tenir non plus de compte de cela que si j'eusse été en l'article de la mort, auquel tout le monde ne semble qu'une fumée ! » Un jour on lui demanda, ainsi ;que des personnes dignes de foi me l'ont dit et assuré, quelle des huit béatitudes il aimait le plus ? Il répondit : « Bienheureux sont ceux qui soufrent pour la justice. Je voudrais, certes, ajouta-l-il, qu'au jour du jugement dernier, que toutes choses seront révélées, ma justice, si aucune s'en trouve en moi, fut cachée à tout le monde, et ne fut vue que de Dieu seul. » Voilà les véritables sentiments d'humilité qu'avait notre Bienheureux Père. [157]

En la pratique même des vertus, il choisissait les meilleures et non les plus estimées et apparentes : il préférait l'humilité, la douceur du cœur, le cordial support du prochain, la condescendance aux inclinations d'autrui, la pauvreté d'esprit, la modestie et simplicité et telles autres petites vertus qui naissent, disait-il, au pied de la croix, et qui ne paraissent point aux yeux des hommes, ains mortifient et sanctifient le cœur, que non pas se faire regarder et admirer par des jeûnes extraordinaires, par des haires, disciplines et autres mortifications et actions extérieures que le monde estime tant. Ses délices étaient de n'être vu que de Dieu.

Un de ses amis lui écrivit un jour la grande estime que l'ou faisait du fruit qu'on recueillait de sa conversation. « Certes, lui répondit-il, je désirerais de vous voir ici pour vous éclaircir de ma vileté, laquelle, en effet, est si grande, que, pour tout je ne suis qu'un fantôme et une vraie ombre d'ecclésiastique, sans avoir aucune expérience de ce qu'après les autres je dis et écris. »

Une autrefois, un religieux écrivit à ce Bienheureux une lettre de grandes louanges ; il répondit à ceux qui la lui avaient apportée : « Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de fleurs et un phénix ; mais, en vérité, je ne suis qu'un puant homme, un corbeau, un fumier, je suis le plus vrai néant de tous les néants, la fleur de toute la misère humaine ; je suis marri que ce bon Père n'occupe son esprit à quelque chose de meilleur. »

Mais notre Bienheureux disait toutes ces choses en vérité, comme il les croyait ; et, pour conclusion, j'assure en toute vérité et sincérité de n'avoir jamais remarqué, en pas une des paroles et actions de notre Bienheureux, qu'il eût tant soit peu de dessein de s'élever ni de rechercher aucune gloire devant le monde ; au contraire, j'ai toujours remarqué qu'en toute occasion il pratiquait cette vertu [158] d'humilité, autant qu'il lui était possible. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE TRENTE ET UNIÈME

sa patience.

Ad trigesimum primum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que notre Bienheureux fondateur était doué d'une très-excellente patience, laquelle était inébranlable et invincible (comme disait M. l'abbé d'Abondance, homme de grande réputation pour sa probité et rare piété, qu'il a témoignée tant en remettant son abbaye entre les mains des pères Feuillants, que se rendant lui-même de leur congrégation).

Cette vertu n'avait point de bornes en notre Bienheureux, il l'étendait à souffrir universellement tout ce que Dieu lui envoyait ou permettait lui arriver. Je l'ai vu attaqué plusieurs fois de diverses contradictions bien sensibles ; quelquefois, pour des persécutions qu'on faisait à messieurs ses Frères, et à d'autres de ses parents et à des citoyens de cette ville ; mais toujours il demeurait en sa patience et quiétude. Une fois, sur le point de l'une de ces occasions, je lui demandai s'il n'avait point été touché au cœur : il répondit : Jamais plus de paix.

Il était de même en cette égalité, tant en ses afflictions, perte des siens, que maladie. Bref, en toute occasion, l'on le voyait toujours lui-même : les douleurs, les pertes, ni la malice des hommes ne le troublaient jamais ; c'était un cœur absolument pacifique et patient, exempt de toute sorte de malice et de revanche, ainsi que chacun l'a expérimenté.

Ce Bienheureux était encore très-patient aux injures, mépris et censures que l'on faisait de lui, auxquelles, comme j'ai ci-devant dit, il était quasi insensible. Il lui en est arrivé plusieurs [159] fois, en divers temps et occasions, non pour mal qu'on lui voulût, puisque jamais que l'on ait su, il n'a donné sujet d'être méprisé, ni n'a désobligé personne, mais parce qu'il ne pouvait satisfaire lorsqu'on lui demandait des choses injustes.

Il disait que le temps des contradictions et afflictions était celui de la belle moisson, que pendant cette saison il fallait recueillir les bénédictions des contradictions, que l'on profite plus en un jour de ce temps qu'en dix d'autre saison ; et que Dieu parlera pour ceux qui se tairont, triomphera pour ceux qui endureront, et couronnera la patience d'un salutaire événement. Il écrivait une autre fois : « Ne fâchez point ce pauvre cœur, mais aidez-le doucement à toujours s'avancer à la sainte résignation de soi-même ; une once de cette vertu acquise parmi les contradictions, reproches, piques, censures et réprimandes vaut mieux que dix livres acquises d'autre sorte. Ah ! que nous sommes heureux d'avoir juré une éternelle fidélité à notre cher Maître ! Il ne faut sinon avoir patience en vivant vertueusement ; car il nous arrivera assez d'occasions d'endurer. »

Une personne digne de foi et témoin oculaire, voire plusieurs autres, m'ont raconté qu'une fois un certain gentilhomme, n'ayant pu obtenir de notre Bienheureux la collation d'un bénéfice de cure pour un prêtre vicieux et ignorant que ce gentilhomme lui présentait, il se mit en telle passion qu'il dit à notre Bienheureux mille sortes de paroles injurieuses, menaçantes et outrageuses ; jamais ce Bienheureux ne lui fit aucune repartie que de douceur, en lui représentant les raisons qu'il avait de ne lui accorder pas ce qu'il demandait.

Une autre fois, ce Bienheureux vint en notre parloir ; et, comme la supérieure qui était alors avait su quelque indignité qui lui avait été faite où il avait bien témoigné sa patience, il répondit : « Si une personne m'avait arraché les yeux, et qu après je la pusse voir, je la regarderais avec autant [160] d'amour et de douceur que si elle ne m'avait point fait de mal. »

Il porta avec une patience incroyable une persécution qu'on lui fît en la personne d'un jeune homme de qualité qu'on lui avait confié ; c'a été la plus rude et sensible attaque qu'il ait soufferte en sa vie, il la supporta patiemment sans en faire nulle revanche ; au contraire, je sais qu'il a fait beaucoup de bien temporel et de grandes assistances à ceux qui lui firent plus de mal en cette occasion, et je l'ai vu converser, avant que je fusse religieuse, avec quelques-unes de ces personnes-là, avec toute sorte de douceur et courtoisie, quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'elles lui avaient fait déplaisir.

Certains religieux, peu observants, le contrarièrent et persécutèrent en une affaire qu'il avait fort à cœur, jusqu'à en venir à des violences et voies de fait insupportables à tout autre qu'à lui, même en sa présence, dont il reprit les religieux fortement, quoique avec son accoutumée douceur. De là à fort peu de jours, le supérieur de cette maison l'alla prier de leur faire quelque signalée courtoisie, ce qu'il lui accorda avec une entière débonnaireté, de quoi étant étonné quelqu'un de ses amis qui savait ce qui s'était passé, il lui dit : « Si ce Père m'eût demandé un de mes bras, je le lui eusse donné. »

L'affront public qui lui fut fait par un religieux d'un Ordre fort réformé, lequel en pleine chaire et en trône de vérité, témoigna sa passion, la déchargeant sur le livre de Philothée, qui a reçu un accueil si universel de toutes sortes de personnes, et, en tous pays, bafoua rudement et reprit aigrement le Bienheureux, de ce qu'enseignant la dévotion civile aux âmes qui sont dans le siècle, et qui vivent dans les ménages et les cours des princes, il leur avait donné des règles de ce qu'elles devaient observer parmi les jeux et les bals pour éviter l'offense de Dieu en des actions si périlleuses et si dangereuses ; ceci étant rapporté au Bienheureux, il dit : « S'il lui eût plu [161] considérer que j'avertissais soigneusement du danger qui est en de semblables occasions ; que je suis, en ces conseils, la véritable doctrine des plus saints et savants théologiens, même l'avis de saint Louis roi de France, docteur digne d'être suivi en l'art de bien conduire à la vie dévote les courtisans ; car je crois que s'ils eussent pris garde à cela, leur charité et leur discrétion n'eussent jamais permis à leur zèle, pour rigoureux et austère qu'il eût été, d'armer leur indignation contre moi. »

Peu devant le décès de ce Bienheureux, je vis un simple ecclésiastique lui faire une rodomontade assez vive, avec des reproches extravagants, qui n'étaient causés que sur quelque incommodité et immortification de celui qui se plaignait. Ce Bienheureux supporta cela avec une patience entière, sans lui dire autre chose que quelques paroles de douceur pour l'accoiser.

J'ai appris d'une personne digne de foi, qu'un homme de cette ville d'Annecy lui avait dit qu'ayant imprudemment cru que le Bienheureux lui avait causé quelque dommage, que souvent en compagnie il avait parlé de lui en des termes licencieux, qu'enfin, au bout de quelque temps, notre Bienheureux le rencontrant, l'aborda et lui dit avec sa douceur ordinaire : « Eh bien ! vous me voulez mal, je le sais, ne vous en excusez point ; mais je vous assure que quand vous m'auriez crevé un œil, je vous regarderais de l'autre de bon cœur. »

Une autre fois, un ecclésiastique n'ayant pu obtenir de lui une cure qu'il lui demandait injustement, n'en étant point capable, fut si insolent que de faire un libelle diffamatoire contre l'honneur de ce Bienheureux, de ses plus proches et de ses officiers, et le lui présenta, lui, étant en son siège en son église cathédrale, et le Bienheureux le reçut, et étant retiré en son logis, le lut paisiblement et le méprisa, et jamais ne voulut que son Chapitre, qui voulait faire châtier cette impudence, en [162] fit aucune poursuite, et depuis ce Bienheureux a procuré beaucoup de bien à ce personnage-là, le caressait extraordinairement, et lui faisait des honneurs qui ne lui étaient pas dus. Ainsi, sa maxime était de supporter le prochain jusqu'à l'extrémité, et enseignait à ses dévots de faire ainsi, disant que si l'on perdait quelque chose du sien pour ce sujet, que Dieu en récompenserait bien, ajoutant que lorsqu'on était contraint de dire le tort du prochain pour la conservation de quelque juste droit, il ne fallait dire que ric-à-ric ce qui était nécessaire pour l'affaire présente.

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Il faut que les hommes aient patience les uns avec les autres, et les plus braves sont ceux qui supportent le mieux les imperfections d'autrui. »

Jamais ce Bienheureux ne faisait aucun ressentiment ni revanche des torts qu'on lui faisait, ains il souffrait et excusait tout avec une bonté incroyable ; il tâchait de regagner le cœur de ceux qui s'étaient sans raison altérés contre lui, comme il lui advint à Paris à l'endroit d'un certain homme qui avait été ministre des hérétiques, et s'était converti à la foi catholique, lequel avec arrogance non pareille et par des questions pleines de témérité, argua impudemment notre Bienheureux Fondateur, ainsi que lui-même me l'a dit ; il lui répondit et le traita avec tant de douceur, et par des raisons si efficaces, que cet homme dit depuis que s'il ne l'eût traité de la sorte, il était résolu de retourner à l'hérésie ; et dès lors notre Bienheureux lui procura tout le bien qui lui fut possible, et en diverses occasions lui a fait et fait faire de grandes charités, et cet homme qui était fort pauvre et chargé de famille n'avait de refuge plus assuré en sa misère que vers notre Bienheureux.

Une fois, il fut persécuté et censuré contre raison pour avoir donné, étant à Paris, un conseil conforme au commandement du Concile de Trente, et qui regardait le salut des âmes des [163] personnes conseillées. Comme le Bienheureux fut averti de celle calomnie qu'on lui donnait, il écrivit : « Pour moi, je dis qu'il faut que je pratique l'enseignement de saint Paul : Ne vous défendez point, mes bien-aimés, mais laissez le passage à la passion. Au reste, la Providence suprême sait la mesure de la réputation qui m'est nécessaire pour bien faire le service auquel elle me veut employer ; je n'en veux ni plus ni moins que ce qu'il lui plaira que j'en aie. »

Une autre fois, sur ce même sujet, il écrivit : « Je ne suis pas grandement touché des censures ni des blâmes qu'on jette contre moi pour ce sujet ; car je sais que devant Dieu je suis sans coulpe ; mais je suis pourtant marri du soulèvement de tant de passions autour d'une affaire où j'en ai eu si peu ; ceux qui me connaissent savent bien que je n'entreprends rien ou presque rien avec passion et violence, et que quand je fais des fautes, c'est par ignorance ; je voudrais bien regagner la bonne grâce de ces messieurs en faveur de mon ministère. Si je ne puis, je ne laisserai de cheminer en icelui par infamie et par bonne renommée, comme séducteur et toutefois véritable. Bref, je ne veux ni de vie, ni de réputation, qu'autant que Dieu voudra que j'en aie, et je n'en aurai jamais que trop selon ce que je mérite. » J'ai vu toutes les choses susdites écrites de la main du Bienheureux, et les ai lues.

Il me serait impossible, et je serais trop longue si je rapportais ici toutes les contradictions et injustices que ce Bienheureux a souffertes, et même pour la correction des prêtres, rébellion de quelques religieux, et des fréquentes censures bien âpres de quelques personnes qui le contrariaient sans aucune occasion, que celle que ce Bienheureux s'adonnait et s'assujettissait trop au service du prochain pour lequel il quittait tout ; de quoi ses domestiques mêmes l'affligeaient, et quasi-ordinairement il ne pouvait faire le bien qu'il désirait, sinon parmi de continuelles [164] contradictions ; et toutes ces choses, il les a souffertes avec une patience extraordinaire ; et de ceci j'en ai une particulière connaissance, outre que j'en ai été encore assurée par une personne digne de foi, de grande probité, témoin oculaire de toutes ses actions durant longues années.

Quant à la patience de ce Bienheureux en ses maladies, elle était incroyable ; il en a eu deux très-grandes, longues et douloureuses devant qu'être sacré évêque ; et du depuis, comme il redoublait ses travaux, aussi ses infirmités corporelles furent plus continuelles. Les premières années après son sacre il eut une fièvre continue.

Quelques années après, il alla au bailliage de Gex, lieu de son diocèse, pour le rétablissement de la foi catholique en quelques paroisses ; il y travailla tant et si continuellement, nonobstant la véhémence des chaleurs qu'il faisait alors, qu'il chargea une fièvre avec laquelle il ne laissa de continuer plusieurs jours, et jusqu'à ce qu'il eût parachevé ce qu'il avait entrepris, si qu'il retourna en sa maison et fut extrêmement malade et assez longuement.

Il fut aussi longuement et dangereusement malade à Paris, au dernier voyage qu'il y fit, pour s'être trop accablé de travail à force de prêcher, officier pontificalement, faire des conférences, des disputes contre les hérétiques, recevoir des confessions et faire autres exercices de piété.

Il fut aussi grandement malade à Turin, au dernier voyage qu'il y fit, par l'excès du travail qu'il prit de confirmer presque d'innombrables personnes dans une ville de Piémont, que des grandes veilles qu'il était contraint de faire, nonobstant son infirmité, afin de pouvoir satisfaire aux désirs et aux demandes des révérends pères Feuillants, auxquels il devait répondre ayant présidé, en leur Chapitre général, comme aussi de satisfaire à la dévotion de plusieurs âmes qui voulurent le consulter et se confesser à lui. Bref, il ne se peut dire ce que ce [165] Bienheureux souffrit au séjour qu'il fit en ce pays-là, tant par la véhémence des chaleurs que pour l'incommodité et puanteur du logis où il était ; car il ne voulut jamais prendre celui que la sérénissime princesse de Piémont lui avait fait préparer. Ainsi, accablé de mal, il repassa les monts avec des douleurs et incommodités quasi-insupportables, étant travaillé des hémorroïdes dont il perdit quantité de sang, et fut tellement accablé de mal que ses serviteurs appréhendaient de le voir mourir avant qu'il fût arrivé en sa maison. Ce qu'il souffrit en ce voyage de trois mois ne se peut dire ni savoir, Dieu seul le sait ; et jamais en toutes ces occasions de toutes les maladies susdites, il ne témoigna aucun ennui ni chagrin, ne se plaignant ni du mal, ni des incommodités du chemin. J'oubliais de dire qu'il eut une douleur de reins si violente, allant en Piémont, qu'il était contraint de faire arrêter souvent les hommes qui le portaient.

En l'environ de dix-neuf ans que j'ai eu l'honneur de le connaître, je le voyais ou entendais dire très-souvent qu'il avait des incommodités tantôt de fièvre, mal d'esquinancie, de grands catarrhes et dévoiements d'estomac et de ventre qui l'abattaient et affaiblissaient grandement, outre son mal d'hémorroïdes, qu'il a gardé longues années avec des incommodités bien grandes.

En ses dernières années, toutes ses incommodités redoublèrent ; il pâtissait de violentes douleurs d'estomac, de reins et de tête, des douleurs et faiblesses de jambes qu'il eut même ouvertes ; il avait des lassitudes si grandes qu'il faisait pitié de le voir marcher, et plusieurs autres incommodités que l'on n'a pas sues, lesquelles toutes il couvrait tant qu'il pouvait, ne changeant point de vie, de façon, ni de visage ; l'on connaissait seulement à sa couleur quand il se trouvait mal ; car il ne prenait point le lit pour toutes telles incommodités, ains seulement pour les grosses maladies. [166]

L'on n'a jamais ouï dire, ni vu, à ce que ses domestiques assurent (et moi-même en ai eu la même connaissance avant que je fusse religieuse), qu'il ait donné en toutes ses maladies le moindre signe d'impatience ; il était toujours doux, paisible et patient, même gracieux à ceux qui le servaient ; jamais il ne se plaignait, ne faisait mine ni grimace ; ains il supportait son mal et recevait les remèdes, les viandes et les services qu'on lui faisait, sans témoigner aucun désagrément, ni chagrin ; il estimait fort peu ce qu'il souffrait, et prenait son mal fort en gré pour l'amour de Notre-Seigneur.

Je sais assurément, car il me l'écrivit une fois, que tandis qu'il était dans le lit pour le repos corporel, il s'occupait avec plus de soin à la considération des biens éternels et à l'avancement de son âme à l'union avec Dieu, et disait qu'on servait Dieu plus saintement en souffrant qu'en agissant, ajoutant que Notre-Seigneur nous avait plus sauvé, s'il fallait ainsi dire, en souffrant qu'en agissant. Il ne voulait pas pourtant qu'on fît des pénitences ni des austérités qui pussent probablement attirer des maladies, « parce, disait-il, que nous devons cela à la providence de Dieu et à la charité que nous nous devons à nous-mêmes ; mais que s'il nous arrivait quelques maladies ou même raccourcissement de nos jours pour faire l'oraison et vivre selon la dévotion et vertu, il faut bénir Dieu de ce mal et le souffrir avec patience ; car comme il ne faut pas être grandement attentif à la conservation de sa santé, cela ressentant la femme, aussi ne la faut-il pas mépriser tout à fait, car cela ressentirait la fierté et barbarie. Il faut compatir à Notre-Seigneur tandis que la santé est bonne, en le servant fidèlement, et pâtir avec Notre-Seigneur quand il nous envoie des douleurs et afflictions. »

Sitôt que ce Bienheureux était entre les mains des médecins, il leur obéissait exactement, disant que Notre-Seigneur le voulait ainsi. Jamais il ne censurait leurs ordonnances, et s'y [167] soumettait, bien que quelquefois il sût que d'autres remèdes lui eussent été meilleurs. Il a ordonné à notre Religion de la Visitation que cette pratique s'observât. Quand on lui demandait son mal, il l'avouait franchement sans aucune exagération, et disait que ce n'était que des moyens que Dieu donne pour se préparer à plus grandes souffrances et à la mort. Quand on le pressait, devant qu'il fût alité, de prendre des remèdes, il répondait : « Aussi bien faut-il mourir ; dix ans de plus ou moins, ce n'est rien », et disait que rien ne le mettait en peine, que le soin que les autres avaient de lui. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE TRENTE-DEUXIÈME

sa douceur.

Le même jour, 30 juillet, à trois heures après midi, elle a répondu au trente-deuxième article.

Je dis que la douceur de notre Bienheureux était incomparable ; et c'est vérité publique et notoire à tous ; mais en particulier ceux qui l'ont pratiqué, l'ont connu clairement et expérimenté qu'il avait une douceur parfaite. Je ne pense pas que l'on puisse exprimer la grande suavité et débonnaireté que Dieu avait répandues en son âme. Son visage, ses yeux, ses paroles et toutes ses actions ne respiraient que douceur et mansuétude ; il la répandait même dans les cœurs de ceux qui le voyaient ; aussi disait-il que l'esprit de douceur était le vrai esprit des chrétiens.

Il me dit une fois, qu'il avait été attentif trois années pour acquérir cette sainte vertu, qui le rendait condescendant à tous, et faisait qu'il donnait au prochain sa personne, ses moyens, ses affections, afin que chacun s'en servît selon son besoin. [168]

« Je ne trouve point, disait-il, de meilleurs remèdes parmi les contradictions, que de n'en point parler et n'en faire aucun semblant, et demeurer avec grande douceur à l'endroit de celui qui l'a causée. »

Je sais qu'il a souvent reçu de bonnes censures de ses actions très-saintes, et je l'ai vu moi-même, sans qu'il en témoignât un brin de ressentiment ; ains il faisait des reparties avec douceur et cordialité pour satisfaire à ceux qui les lui faisaient ; comme il arriva une fois, qu'une personne lui vint dire fort sèchement que chacun se scandalisait de ce qu'il demeurait trop à aller au divin Office, il répondit doucement : Ne font pas ces dames, lesquelles il sortait de confesser ; puis s'en alla tout promptement et tranquillement. Bref, sa douceur était si excellente que même de le voir on était excité à être doux et paisible. On lui reprochait une fois qu'il était trop doux à certaines personnes, il répondit doucement : « Ne vaut-il pas mieux les envoyer en purgatoire par douceur, qu'en enfer par rigueur ? »

Je n'ai oncques ouï dire qu'on ait vu faire à ce Bienheureux aucune action de colère. Une fois je le priai de s'émouvoir un peu sur le sujet de quelque traverse qu'on faisait à ce monastère de la Visitation, il me répondit : « Voudriez-vous que je perdisse en un quart d'heure un peu de douceur que j'ai bien eu de la peine d'acquérir en vingt ans. » Aussi était-ce un dire commun qu'il était sans fiel, comme en effet il ne s'en trouva point, quand après son décès son corps fut ouvert par les chirurgiens, ains en la place fut trouvé quantité de petites pierres triangulaires, ce qui témoigne clairement la force et la violence qu'il s'était faite pour dompter la passion de colère. Aussi une fois en une juste et grande occasion d'indignation et de courroux, il me dit qu'il avait été contraint de prendre à deux mains les rênes de sa colère pour l'arrêter.

Quand on le reprenait de la trop grande douceur dont il usait à l'endroit des prêtres délinquants, il répondait : [169] « Vaut-il pas mieux les convertir à pénitence que les punir, puisque leurs offenses ne méritent pas la galère ni la mort ; » et disait qu'il aimait mieux faillir par la douceur que par la rigueur, que Notre-Seigneur avait dit qu'on apprit de lui à être doux et humble de cœur.

Plusieurs grands serviteurs de Dieu ont dit, même durant la vie de notre Bienheureux, qu'ils ne voyaient rien qui leur représentât si vivement Notre-Seigneur conversant parmi les hommes comme faisait ce Bienheureux ; qu'il leur semblait que c'était la vraie image du Fils de Dieu, tant en sa vie, comme en ses mœurs et conversations.

J'ai appris d'une personne digne de foi qu'un vénérable ecclésiastique,[7] l'entretenant une fois de la douceur et condescendance de ce Bienheureux, lui dit qu'il admirait extrêmement son excessive débonnaireté, et qu'en une griève maladie qu'il avait eue à Paris, il ne recevait telle consolation que de considérer l'infinie bonté de Dieu au sujet de celle de monseigneur de Genève ; car si un homme peut être si bon, disait-il, combien à plus forte raison devez-vous être bon, suave et gracieux, ô mon doux Créateur !

Sur une lettre piquante qu'on écrivit une fois à notre Bienheureux, il dit : « Je n'oserais répondre sur un sujet de cette sorte, j'aime mieux prier Dieu qu'il lui plaise de parler à son cœur et lui faire savoir sa volonté céleste. » Y a-t-il une douceur et débonnaireté comparables ? Et cela est vrai, notoire et public que Dieu avait prévenu ce Bienheureux en bénédictions de douceur.

Je l'ai vu en toutes occasions toujours en sa grande douceur et bénignité, et parmi les affaires sérieuses il jetait des mots de grande affabilité cordiale. [170]

ARTICLE TRENTE-TROISIÈME

sa dévotion, son oraison, et son attention à la présence de dieu.

Ad trigesimum tertium articulum respondit :

Je dis, que je crois certainement que la vie de notre Bienheureux Fondateur, à cause de l'extrême pureté de son intention en tout ce qu'il faisait, a été une continuelle oraison ; car je puis assurer, selon la connaissance assez particulière que Dieu m'a donnée par une longue communication avec ce Bienheureux, tant par écrit que de vive voix, ayant été sous sa conduite l'espace de dix-neuf ans, qu'en toutes ses actions, il ne prétendait autre chose que la plus grande gloire de Dieu et l'accomplissement de son bon plaisir ; aussi disait-il que la divine volonté était la souveraine loi de son cœur, et qu'en cette vie il fallait faire l'oraison d'œuvre et d'action ; que la meilleure prière qu'on puisse faire, c'est d'acquiescer entièrement au bon vouloir de Notre-Seigneur : autre preuve que sa vie a été une continuelle oraison ; car je puis assurer qu'il marchait quasi toujours recueilli en Dieu ; cela était aisé à reconnaître, quoique son recueillement n'était point sombre, triste, et n'était nullement apparent, sinon à ceux qui savaient sa méthode.

Il y a environ quinze années, que je demandai à ce Bienheureux s'il était longtemps sans retourner actuellement son esprit à Dieu ; il me répondit : Quelquefois environ un quart d'heure. J'admirai cela en un prélat si occupé en tant de diverses et importantes affaires ; aussi enseignait-il à tous ses dévots de faire continuellement ces retours d'esprit à Dieu, même parmi les actions de Dieu, comme prêcher, confesser, étudier, lire, parler des choses spirituelles et semblables.

En effet, ses sermons et entretiens, et ses avis ne tendaient [171] qu'à acheminer les âmes à l'union de leur esprit avec Dieu tant par l'oraison, que par l'action.

Il me dit une fois qu'il se tenait devant les rois et les princes sans aucune contrainte, avec son accoutumé maintien, parce qu'il avait la présence d'une plus grande majesté qui le tenait partout en égale révérence ; et bien qu'il fut à l'ordinaire environné de monde et d'affaires, si tenait-il pourtant son cœur, autant qu'il pouvait, toujours en Dieu. En voici la preuve : m'écrivant une fois, il dit : « Je suis environné de gens, mais mon cœur est solitaire pourtant. »

Mais outre tout cela, c'est la vérité que notre Bienheureux avait reçu de Dieu un grand don d'oraison et conversait avec Notre-Seigneur fort familièrement et simplement, avec un amour de parfaite confiance. Une fois me parlant de ce sujet, il faisait comparaison de son oraison à l'huile répandue sur une table bien polie, laquelle va toujours se dilatant, que de même, de quelques paroles ou pensées qu'il portait pour son oraison, sortait une douce affection qui se répandait en toute son âme, et l'entretenait avec beaucoup de suavité.

Il m'a dit que la première pensée qui lui venait à son réveil, c'était de Dieu et s'endormait en même pensée tant qu'il pouvait.

Il m'a dit encore qu'il avait un particulier contentement quand il se trouvait seul, à cause de la toute présence de Dieu qui lui était alors plus sensible que parmi le tracas des affaires et conversations. Je sais que quelquefois ce Bienheureux, commençant à prier sans aucune préparation, il se sentait tout à coup saisi et recueilli en Dieu.

Il disait que nous ne savions ce que c'était que du vrai service de Dieu, que la vraie manière de le servir était de le suivre et de marcher après lui sur la fine pointe de l'âme sans aucun appui de consolation, de sentiment, ni de lumières que celle de la foi nue et simple ; ce n'est pas toutefois qu'il n'ait [172] reçu, et très-souvent, de grandes lumières intérieures et même extérieures, qui signifiaient combien Dieu avait agréable son oraison. Il m'a dit qu'une fois disant son chapelet, entre jour et nuit, il s'apparut à lui deux colonnes de feu, une grande et une petite, que d'abord il eut un peu de frayeur qui s'évanouit bientôt ; et après un peu de temps elles s'en allèrent au coin de son oratoire, et là se dissipèrent tout en bluettes. Monsieur de Thorens,[8] homme de rare piété et très-digne de foi, m'a dit qu'étant allé une fois trouver le Bienheureux, il le trouva dans sa chambre, tout ému ; ce que voyant ledit monsieur de Thorens le pressa fort pour en savoir le sujet ; enfin le Bienheureux lui dit que comme il priait Dieu en ce même oratoire qui n'était qu'un simple agenouilloir sur lequel il y avait un crucifix, une boule de feu lui était apparue qui s'était dissipée tout en bluettes par-dessus lui.

Environ cinq ou six ans avant son décès, parlant de l'oraison, il me dit qu'il n'y avait pas des goûts sensibles, que ce que Dieu opérait en lui c'était par des clartés et sentiments que Dieu répandait en la suprême partie de son âme, que la partie inférieure n'y avait point de part.

Une autre fois parlant sur ce même sujet, il me dit qu'il avait eu de bonnes pensées, mais que c'était plutôt par manière d'écoulement de cœur en l'éternité et en l'Éternel, que par discours. Il ne prenait point garde, à ce qu'il m'a dit, s'il était consolé ou désolé en l'oraison ; que quand Notre-Seigneur lui baillait de bons sentiments, il les recevait en simplicité, que s'il ne lui en donnait point, il n'y pensait rien.

Il a décrit dans son livre de l'Amour divin si délicatement et si hautement tous les degrés de l'oraison et contemplation, qu'il est aisé à juger combien il avait reçu éminemment ce don d'oraison ; aussi, quand on le voyait en prière, il répandait [173] dans le cœur l'affection de l'oraison ; plusieurs personnes assurent cela avec moi. Il en recommandait la pratique à ceux qui étaient sous sa conduite avec une très-grande affection. L'année avant qu'il mourût, on voyait clairement que son esprit était si pleinement détaché de toutes choses, qu'il ne se pouvait appliquer qu'à Dieu.

C'est la vérité que, comme il m'a dit, il avait une grande facilité à l'oraison, et que, pour l'ordinaire, il y recevait de grandes clartés et lumières ; et il avait des sentiments d'union très-saints avec son Dieu, devant lequel il se tenait fort abaissé avec profonde révérence et confiance. Quelquefois, il m'écrivait, que je le souvinsse de me dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison, et le voyant je lui demandai, il me répondit : « Ce sont des choses si simples et si délicates que l'on ne peut rien dire quand elles sont passées. »

Quelque temps devant son décès, il ne pouvait quasi plus gagner le temps pour s'occuper en saint exercice ; car les affaires et les infirmités l'accablaient. Je lui demandai un jour s'il avait fait l'oraison : « Non, me dit-il, mais j'ai fait ce qui la vaut ; » ce que je crois, et qui est aisé à juger par ce qui est dit ci-dessus, qu'il se tenait toujours uni avec Dieu, faisant toutes ses actions pour ce pur amour divin, et non pour autre considération.

Son confesseur ordinaire, qui ne l'abandonna guère de vue l'espace d'environ quinze années, dit, qu'il a toujours cru que ce Bienheureux avait quelque secrète intelligence avec Notre-Seigneur pour sa conduite intérieure et une particulière connaissance de ses secrets. Je le crois, et qu'il avait une intime et sérieuse occupation avec Dieu ; car jamais je n'ai reconnu, et l'on ne l'a jamais vu, que je sache, attaché à aucun exercice de dévotion, ni à chose quelconque, ains il se conservait une sainte liberté d'esprit pour faire toutes choses selon que la divine Providence les lui offrait. On l'a vu souvent près de dire la sainte messe, de faire l'oraison et autres exercices, lesquels [174] il retardait, voire, même les quittait quelquefois tout à fait, quand le service du prochain ou quelque légitime occasion le tenait à autre chose.

Une fois, en l'église de notre monastère de Lyon, il était tout revêtu et allait à l'autel ; une personne de fort basse condition lui alla à la rencontre, le pria de l'ouïr en confession ; le Bienheureux s'arrêta incontinent et l'entendit, et cette chose-là il l'a faite une infinité de fois.

On ne le voyait jamais troublé, ni ennuyé, quand les affaires lui survenaient à l'imprévu les unes sur les autres ; ains il les recevait avec douceur de la main de Dieu, et non pas selon la raison humaine, comme a remarqué son dit confesseur et moi aussi, ne regardant pas les choses ce qu'elles étaient en elles-mêmes, mais en celui qui les envoyait ; ainsi il était toujours en oraison, puisqu'il tenait continuellement son cœur exposé au bon plaisir de Dieu, auquel il acquiesçait simplement, sans distinction ni exception quelconque.

Il disait souvent qu'une âme qui voulait servir Dieu parfaitement se doit attacher à lui seul, le désirer ardemment et invariablement ; mais, quant aux moyens de parvenir à cela, il ne s'y fallait attacher, ains qu'avec liberté il fallait aller, quelque part que la charité ou l'obéissance nous appelle, et cela gaiement et paisiblement.

On lui a vu pratiquer ces choses constamment ; cela est très-véritable et connu de ceux qui le fréquentaient particulièrement.

Je dis, de plus, que c'est une vérité notoire à tous, que notre Bienheureux récitait les Offices dans l'église avec une attention, révérence et dévotion tout extraordinaires ; il ne tournait pas quasi les yeux, ni la tête, que là où il était requis, et se tenait là avec une gravité très-humble, toujours debout, sans jamais s'asseoir pour las et faible qu'il fût par tant de maladies, sinon quand il officiait pontificalement, il se mettait en une haute [175] chaire. Il assistait toutes les fêtes et veille des grandes fêtes à l'Office divin en sa cathédrale et aux Compiles de Carême, avec telle dévotion et modestie qu'on voyait clairement qu'il avait une parfaite attention à Dieu. Il y recevait de grands sentiments de Dieu et de grandes lumières ; il m'écrivit une fois, que parmi la célébrité d'une certaine grande fête, il lui semblait d'être parmi les chœurs des Anges.

Cela est sans doute qu'il disait tous les jours la sainte messe sans y manquer, sinon pour quelque juste empêchement, comme de maladie, ou quand il allait aux champs qu'il n'avait pas commodité d'église. Étant, ce Bienheureux à l'autel, il était aisé à voir qu'il se tenait en une profonde révérence et attention devant Dieu, il tenait les yeux modestement abaissés ; son visage était tout recueilli, avec une douceur et sérénité si grande, qu'en vérité ceux qui le regardaient avec attention en étaient touchés et émus de dévotion. Surtout à la sainte consécration et communion, on voyait une candeur en son visage si pacifique que cela touchait les cœurs. Aussi ce divin Sacrement était sa vraie vie et sa force, et, en cette action, il paraissait un homme tout transformé en Dieu. Il prononçait sa messe d'une voix médiocre et douce, grave et posée, sans se presser, quelques affaires qu'il eût. Il me dit, il y a longues années, que dès lors qu'il était tourné du côté de l'autel, il n'avait nulle distraction. Je sais des personnes qui, l'ayant vu communier, en ont été tellement touchées de dévotion, qu'elles n'en ont jamais su perdre l'idée.

C'est une chose que chacun a reconnue, que notre Bienheureux Père avait une parfaite dévotion à Notre-Dame et un amour tendre accompagné d'une filiale confiance ; il l'appelait sa dame, sa reine, sa maîtresse. Quand il prêchait ses louanges, les jours de ses fêtes, à quoi il ne manquait jamais, c'était avec une ferveur, facilité et allégresse toute particulière : « Vous savez, m'écrivait ce Bienheureux une fois, que notre glorieuse [176] Maîtresse me donne toujours un aide particulier quand je parle de sa divine maternité. Je la supplie, cette sacrée Dame, de mettre sa main dans le précieux côté de son Fils, pour y prendre ses plus chères grâces, afin de les nous donner avec abondance. »

« J'ai eu, me dit-il une autre fois, un ressentiment fort particulier du bien que l'on a d'être enfant, quoique indigne, de cette glorieuse Mère. Entreprenons de grandes choses sous sa faveur ; car si nous sommes un peu tendres en son amour elle n'a garde de nous y laisser sans l'effet de ce que nous prétendons. » En toutes ses nécessités, ce Bienheureux avait recours à cette glorieuse Dame et recommandait fort à ses dévots de faire le même ; il a fait des pèlerinages en son honneur à la chapelle de Lorette, à Notre-Dame de Compassion à Thonon où il alla à pied, et en plusieurs autres lieux où cette sainte Dame est honorée particulièrement. Il disait son chapelet tous les jours avec une très-remarquable dévotion, et m'a dit qu'il trouvait tout son secours au Saint-Sacrement et à cette Sainte Vierge de laquelle il avait reçu de très-particulières assistances, même miraculeuses, comme j'ai dit ci-devant.

Il a mis notre Ordre qu'il a institué sous sa protection et sous le vocable du sacré mystère de la Visitation, et nous a procuré le privilège de ne dire que le petit Office de cette Bienheureuse Vierge, chose qui nous a été depuis confirmée à perpétuité par notre Saint-Père le Pape Urbain VIII à présent séant ; et l'intention de notre Bienheureux, en cela, fut qu'il y eût un Ordre dans l'Église de Dieu tout particulièrement consacré et dédié à chanter jour et nuit les louanges de cette souveraine Reine, de laquelle il a parlé si hautement et si dignement dans ses livres, et même il lui a dédié son Traité de l'Amour de Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public. [177]

ARTICLE TRENTE-QUATRIÈME.

son amour des ennemis.

Le 31 juillet, à sept heures du matin, elle a répondu en ces termes au trente-quatrième article.

Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que notre Bienheureux Fondateur aimait ses ennemis d'un amour cordial et charitable. Il l'a témoigné par les effets, leur rendant le bien pour le mal en tout ce qui lui était possible, ainsi que j'ai déjà montré au chapitre de la patience. Il a dit en plusieurs occasions, sur diverses persécutions qu'on lui avait faites, que si ces personnes-là lui eussent arraché un œil, il les eût regardées après d'aussi bon cœur que s'ils ne lui eussent point fait de mal ; il disait qu'il fallait faire ainsi, que Notre-Seigneur l'avait commandé.

On lui écrivit un jour qu'un certain gentilhomme parlait fort indignement de lui en plusieurs compagnies ; il répondit : « J'en suis marri parce que le prochain s'en offense ; mais moi, que pourrai-je faire, sinon prier Dieu pour lui ? »

Un autre gentilhomme eut soupçon que notre Bienheureux avait procuré certain legs à la maison de céans ; ce qui n'était pas vrai, et même qu'il était absent. Ce gentilhomme l'alla trouver dans sa chambre et lui dit mille paroles insolentes, approchant le poing pour le frapper ; mais ce saint Prélat ne s'en émut, ni ne s'en indigna en façon quelconque ; et, le lendemain, ce gentilhomme ayant été fort touché de la vertu de ce Bienheureux, et confus de sa faute, le vint trouver, se jetant devant lui à genoux, et lui témoigna un vif ressentiment de sa faute. Notre Bienheureux le reçut avec sa douceur et débonnaireté accoutumée, et lui pardonna de très-bon cœur.

Sur quelque rude calomnie qu'on lui jeta pour un sujet [178] duquel il était absolument innocent, il répondit à ceux qui l'en avertirent : « J'ai remis tous ces mauvais vents à la providence de Dieu ; qu'ils soufflent ou qu'ils s'accroissent selon qu'il lui plaira, la tempête et la bonace me sont indifférentes. Bienheureux serez-vous, dit Notre-Seigneur, quand les hommes diront tout mal contre vous pour l'amour de moi en mentant : si le monde ne trouvait à redire sur nous, nous ne serions pas bonnement serviteurs de Dieu. L'autre jour, nommant saint Joseph à la messe, je me ressouvins de cette souveraine modération dont il usa, voyant son incomparable Épouse tout enceinte, laquelle il croyait être toute vierge, et je lui recommandai l'esprit et la langue de ces bons messieurs, afin qu'il leur impétrât un peu de cette douceur et débonnaireté, et tôt après il me vint en l'esprit que Notre-Dame, en cette perplexité, ne dit mot, ne s'excusa point, et la Providence de Dieu la délivra. Je lui recommandai cette affaire, et me résolus de lui en laisser le soin, et de me tenir coi ; aussi bien, que gagne-t-on de s'opposer aux vents et aux vagues, sinon de l'écume ? Vous êtes trop sensible pour ce qui me regarde ; faut-il que moi seul au monde je sois exempt d'opprobres ? »

Et ce que je viens de dire est vrai parce que ce Bienheureux me l'écrivit, et j'en ai la lettre écrite de sa main.

Monsieur le curé de Viuz, nommé Louis de Genève, homme vraiment vertueux et craignant Dieu, m'a dit que tandis que notre Bienheureux fut à Paris en son dernier voyage, il poursuivit par son commandement des procès pour la conservation des droits de l'évêché, contre plusieurs gentilshommes qui le menacèrent fort ; mais pour cela, il ne laissa d'obtenir par justice ce qu'il demandait avec dépens. Au retour de notre Bienheureux, quand il lui rendit compte de cette affaire et des menaces qui lui avaient été faites, il l'écouta paisiblement et lui dit : « Savez-vous que nous ferons, Monsieur le curé ? Je veux que vous les alliez trouver, et leur disiez de ma part que je leur [179] quitte ce qu'ils me doivent du passé et les dépens, pourvu qu'ils reconnaissent à l'avenir, comme je les en prie, les droits de l'évêché. » Et le bon curé employa quinze jours, aux dépens du Bienheureux, pour disposer ces gentilshommes d'accepter la courtoisie qui leur était offerte ; ce qu'ils firent.

Une personne s'épancha une fois à dire force paroles piquantes de mépris et de dédain contre notre Bienheureux et contre notre Ordre de la Visitation, et cela dura environ deux ans ; il supporta cela sans aucune plainte, et, en une occasion qui se présenta, il témoigna qu'il aimait cette personne-là tendrement et m'écrivit : « O mon Dieu ! que je lui souhaite du bien ! je l'aime certes, incroyablement. » Cette personne mourut, et ce Bienheureux en témoigna par lettre beaucoup de douleur, et me dit seulement : « Je voudrais qu'elle se fût excusée vers moi. Je prie Dieu tous les jours pour elle quand je suis au saint autel. »

J'assure derechef, comme je le crois, que ce saint Prélat aimait tendrement ses ennemis, leur faisait tout le bien qu'il pouvait ; aussi, communément, l'on disait que qui voulait avoir quelque bien de ce serviteur de Dieu, il lui fallait faire du mal ; car il n'avait point d'autre vengeance. Et c'est une vérité notoire et publique.

ARTICLE TRENTE-CINQUIÈME

son zèle et la multitude de ses prédications.

Ad trigesimum quintum articulum respondit :

Je dis que c'est une chose publique et notoire à tous, que notre Bienheureux Père a institué le catéchisme en cette ville ; il faisait lui-même les billets des choses qu'il voulait enseigner. Il le faisait toutes les semaines, mais avec tant de grâce, de [180] dévotion et de facilité que chacun y accourait ; il mêlait parmi sa doctrine des histoires et comparaisons si convenables à son sujet, qu'elles profitaient grandement ; chacun les pouvait emporter. Il interrogeait lui-même les enfants avec tant d'affabilité et bonté paternelle, qu'il ravissait tout son auditoire qui était toujours grand. Il ordonna certaines processions avec les Litanies de Notre-Dame, auxquelles il assistait lui-même.

Après quelques années, et qu'il eut fait établir par son soin et vigilance les pères Barnabites en cette ville, il leur en remit le soin et la charge, laquelle ils continuent avec beaucoup d'utilité pour l'instruction de la jeunesse à la piété.

Notre Bienheureux a prêché plusieurs Carêmes en son diocèse, tant en cette ville d'Annecy, qu'ailleurs, sans aucunement charger les villes de sa dépense. Il a prêché un Avent, et une année entière les dimanches et fêtes en cette ville, et avait pris pour sujet de ses prédications les Commandements de Dieu ; et de plus, quand il était en ce lieu, il prêchait pour le plus souvent, les dimanches et fêtes en quelque église de cette ville ; il prêchait souvent et tout à fait à l'apostolique comme chacun disait, et avec un zèle et désir non pareil de la conversion et profit des âmes ; j'ai reconnu clairement qu'il n'avait point d'autre prétention que celle-là en ses sermons ; il ne pensait en façon quelconque d'être grand prédicateur, encore qu'il fût tel véritablement, et reconnu pour tel au jugement de tout le monde, ni n'en prétendait la réputation.

Il prêchait avec égale affection aux petites chaires comme aux grandes, pourvu qu'il y fît autant de profit, comme il m'écrivit une fois, lui, étant à Paris : « Je prêche ici, dit-il, devant ces princes et princesses ; mais je vous assure que ce n'est point mieux, ni de meilleur cœur, que je ne prêchais à notre petite église de la Visitation. » et c'est une vérité assurée qu'il cherchait purement le profit des âmes et non l'applaudissement. [181]

Il allait en chaire avec grande humilité et dépendance du bon plaisir de Dieu, il était particulièrement admiré en la grande facilité et clarté qu'il avait à s'exprimer, et à donner une naïve et solide intelligence aux mystères plus difficiles de notre sainte foi.

Au dernier voyage que ce Bienheureux fit à Paris, il y prêcha le Carême entier ; outre lequel il fit un nombre innombrable de prédications presque par toutes les églises.

La première fois qu'il fut à Paris, en six mois de séjour, il y fit pour le moins cent sermons, à ce que témoignent les témoins oculaires, tant à la salle du Louvre qu'ailleurs ; nombre d'hérétiques furent convertis par ses sermons, surtout la grande famille des Raconis, de Paris, qu'il reçut en la foi catholique et dont il y en a deux qui sont grands prédicateurs, l'un desquels est capucin.

Il prêcha un Carême à Dijon, tout entier, où il fut universellement admiré et estimé comme un homme vraiment apostolique, y prêchant autant par sa vie exemplaire que par sa doctrine. Là il s'acquit le cœur de tous, et en particulier de messieurs du parlement, mais surtout celui de monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, avec lequel il contracta une amitié très-particulière qu'ils ont cultivée soigneusement, et assista mondit seigneur l'archevêque à sa première messe et communia de sa main, parce que c'était le jeudi-saint ; et fit, ce Bienheureux, cette action avec tant de révérence et de dévotion que plusieurs personnes l'admirèrent. Ce fut en ce saint Carême que j'eus l'honneur et le bonheur incomparable de connaître ce grand Prélat avec une satisfaction non pareille de mon âme que je lui remis dès lors, et la lui confiai entièrement entre ses mains.

Il a prêché encore deux Carêmes à Chambéry, devant le sénat de Savoie à ses dépens, avec grande satisfaction de tout le peuple ainsi que j'ai appris.

Il a aussi prêché deux Carêmes et un Avent à Grenoble en la [182] présence du parlement, et l'on ne saurait dire la créance qu'il acquit dans l'esprit tant des grands que des petits, et combien il confirma d'esprits en la foi qui y étaient chancelants à cause du mélange de l'hérésie, combien de libertins il a ramenés aux bonnes mœurs, et combien d'enfants spirituels il s'acquit par les exercices de piété et de dévotion. Même j'ai appris par la voix publique que les habitants de Grenoble ont résolu de le prendre pour patron de leur ville aussitôt qu'il aura plu à Sa Sainteté de le déclarer Bienheureux. Et pour preuve de la grande vénération qu'ils ont à sa mémoire, j'ai remarqué que, tant de la ville de Grenoble, que du Dauphiné, un grand concours de personnes de qualité et autres viennent visiter son tombeau et y offrir des vœux. Et par tous ces lieux où ce Bienheureux a prêché, il a été honoré et estimé comme un homme vraiment apostolique et qui avait plus que de l'humain ; et en toutes ces villes il donnait audience à tous venants et recevait grand nombre de pénitents à confession, faisait force conférences, instruisait à la vie spirituelle, visitait les hôpitaux, prisonniers et malades. Je lui ai vu pratiquer tout cela durant le Carême qu'il prêcha à Dijon.

Jamais il n'a voulu recevoir aucun présent des villes où il a prêché, et je sais assurément qu'il refusa de la vaisselle d'argent qui lui fut présentée à Dijon, comme aussi il refusa une bourse pleine d'argent que madame la princesse de Longue-ville lui offrit après qu'il eut prêché en la chapelle de la reine, à Paris, comme c'est une coutume de Paris.

Bref, le zèle que notre Bienheureux avait pour la foi et le salut des âmes ne se peut exprimer. Les continuels travaux qu'il a pris pour cela, le grand nombre d'âmes qu'il a converties à la foi et celles qu'il a réduites au service de Dieu sont des preuves évidentes de cette vérité.

Il écrivit une fois sur la perte spirituelle d'un ecclésiastique qui s'était allé rendre hérétique en Angleterre : « O Dieu ! [183] dit-il, que de douleurs en mon âme ! Certes, il est fort véritable que de ma vie je n'ai eu un si fâcheux étonnement ; est-il possible que cet esprit se soit ainsi perdu ? mon âme ne se peut accoiser de voir périr celle de cet ami. Oh ! qu'heureux sont les vrais enfants de la sainte Église, en laquelle sont trépassés tous les enfants de Dieu ! Je vous assure que mon cœur a une continuelle palpitation extraordinaire pour cette chute, et un nouveau courage de servir l'Église du Dieu vivant et le Dieu vivant de l'Église. »

Il écrivit encore sur ce même sujet : « Oh ! que les hommes sont vains quand ils se croient eux-mêmes ! Il est nécessaire que le scandale arrive ; mais malheur par qui il arrive ! Ce jeune homme ne s'est jamais voulu gouverner à mon gré ; toujours il a repoussé le joug très-doux de Notre-Seigneur. Or sus, je ne désespère pas de le voir un jour repasser la mer et venir au port » (ce qui est arrivé, parce que depuis il est retourné en l'Église catholique) ; « mais je pleure sur lui de tout mon cœur. Il écrit sa perte, et dit : Je me retire de l'union de l’Église pour me retirer en Angleterre, où Dieu, dit-il, m'appelle. Qui ne gémirait sur ces mots, puisque se séparer de l'Église, c'est se séparer de Dieu ? Or sus, Dieu tire sa gloire de ceux qui l'abandonnent. Il faut finir en vous assurant qu'à la chute de ce jeune homme, Dieu m'a gratifié de nouvelles douceurs, suavités et lumières spirituelles pour me faire tant plus admirer l'excellence de la foi catholique. »

« Sachez, m'écrivit-il une autre fois, que me voici en mon triste temps ; car depuis les Rois jusqu'au Carême, j'ai des étranges sentiments en mon cœur ; car tout misérable, je dis détestable que je suis, je suis plein de douleur de voir que tant de dévotions se perdent, je veux dire que tant d'âmes se relâchent ; car ces deux dimanches derniers, j'ai trouvé nos communions diminuées de la moitié, cela m'a bien fâché ; car encore que ceux qui les faisaient ne deviennent pas [184] méchants, mais pourquoi cessent-ils de bien faire, pour les vanités ? cela m'est sensible. C'est pourquoi, invoquons bien Dieu sur nous et le remercions de quoi nous avons résolu de ne jamais en faire le même. Non, je ne pense pas que nous eussions le courage de retarder ainsi de propos délibéré, un seul pas de notre chemin, pour tout ce que le monde nous saurait présenter ; non, sans doute, non, moyennant la grâce de Dieu. »

Je dis donc, que jamais l'on ne saurait exprimer l'ardent zèle qu'avait ce Bienheureux pour la sainte foi catholique, apostolique et romaine, et pour la prédication de la parole de Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE TRENTE-SIXIÈME

ses oeuvres de miséricorde.

Ad trigesimum sextum articulum respondit :

Je dis que c'est la vérité que notre Bienheureux visitait les malades et prisonniers, et qu'il est vrai qu'il était le père commun de tous les pauvres, et qu'aucun nécessiteux et affligé qui a eu recours à lui, ou bien qu'il ait su leurs besoins, qui n'en ait été secouru et aidé en la manière meilleure qu'il a pu.

Une fois, il alla visiter un vieillard qui sentait fort mauvais ; sa fille lui dit : Monseigneur, il est à craindre que vous ne sentiez quelque mauvaise odeur ; et il lui répondit : « Ce sont des roses pour moi. »

Et ceci est vrai, notoire et public, et en appert parce que j'en ai dit ci-dessus en l'article de l'amour du prochain et autres. [185]

ARTICLE TRENTE-SEPTIÈME

sa paix de l'âme, et son soin d'accommoder les procès et de faire régner la paix.

Ad trigesimum septimum articulum respondit :

Je dis que notre Bienheureux Fondateur a été très-grand amateur de la paix. Il n'égalait bien aucun à celui-là ; elle avait pris une si profonde racine en son cœur, que rien ne le pouvait ébranler ; il disait souvent : Advienne qui voudra, je n'en veux perdre un seul brin de paix, moyennant la grâce de Dieu. » Il disait que rien ne devait être capable de nous ôter la paix, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous ; car qu'est-ce que tout le monde ensemble en comparaison de la paix du cœur ? Comme il disait, il le pratiquait, et il a été tenu de tous pour l'âme la plus pacifique qu'on ait vue.

Monseigneur de Bérulle, grand et rare personnage en vertu, piété et éminente doctrine, général des pères de l'Oratoire de France, dit une fois à une digne religieuse qui me l'a raconté, que notre Bienheureux possédait une paix imperturbable ; et comme il avait en lui ce trésor, c'est la vérité qu'il le communiquait aux personnes qui s'approchaient de lui, et l'on ne peut dire le grand nombre de ceux qui, étant venus à lui tout troublés et inquiétés, s'en sont retournés tranquilles et pacifiés. J'en parle par expérience, et l'ai éprouvé une infinité de fois en moi-même, et en quantité d'autres personnes de ma connaissance.

L'on disait communément, qu'il avait reçu ce don de donner la paix aux âmes qui conféraient avec lui. Je me souviens de deux hommes qui se disputaient une fois avec violence en notre parloir. Ce saint Prélat les regardait avec une douceur très-grande, tantôt l'un, tantôt l'autre, leur disant des paroles [186] si amiables, qu'enfin sa débonnaireté les toucha si fort qu'ils s'accoisèrent, et les renvoya en paix.

Il conseillait cette sainte paix à toutes les âmes qu'il gouvernait, et sans cesse il a travaillé pour la donner à tous ceux qu'il a pu.

Quasi-ordinairement il était occupé à faire des appointements entre ceux qui voulaient plaider, quoiqu'il ne s'y plût pas ; car il haïssait à mort les procès et toute sorte de conteste, comme il m'a dit une fois. Il a eu du travail et sans fin en cet exercice qui lui occupait une grande partie de son temps ; car toujours on le prenait pour surarbitre, soit en appointement de querelles entre personnes de qualité, soit pour d'autres différends entre toute sorte de personnes ; il écoutait paisiblement les plaintes d'un chacun sans s'ennuyer, ni montrer plus d'affections aux uns qu'aux autres, et enfin il les renvoyait tous contents.

Le même jour, 31 juillet, à trois heures après midi.

Et continuant ma déposition, sur le même article trente-septième, je dis qu'un avocat de cette ville d'Annecy avait fort offensé un des officiers de ce Bienheureux, jusqu'à le frapper et à effusion de sang, et parce que ledit officier était un ecclésiastique signalé ; l'instance pendante au sénat de Savoie tendait à la mort, si le Bienheureux, remettant l'offense faite à sa dignité, n'eût encore disposé son officier à pardonner ce grand outrage, et intercédé pour le coupable envers la justice, qui par ce moyen en fut délivré ; action signalée et admirée d'un chacun.

Une autre fois il fut prié par un homme de qualité de la ville de Genève d'être arbitre d'un différend qu'il avait avec M. le comte de Saint-Alban, seigneur en Savoie ; ce qu'il fit avec tant de prudence, que conservant les droits de l'un et de l'autre, il [187] rendit content tant le sieur catholique que l'hérétique ; d'où l'on peut recueillir quelle croyance les ennemis mêmes de notre religion avaient en sa probité. Les procès qu'il a assoupis, et les différends qu'il a accordés sont en nombre infini, vu que c'était occupation presque ordinaire.

J'ai ouï dire à personnes dignes de foi, que nonobstant le bruit que les procureurs et avocats et les parties faisaient autour de ce Bienheureux, jamais il ne témoignait le moindre signe d'impatience, ni d'ennui en son visage, ni en ses paroles, ni se troublait point quand les affaires ne réussissaient point ; ains il se retirait avec son visage également content, bien qu'il eût perdu sa journée, et reçu beaucoup d'incommodités en sa personne et en ses affaires, qu'il allait reprendre avec sa douceur d'esprit, et autant de dévotion que s'il eût été en des actions de piété, ainsi que j'ai su de son confesseur.

Je sais qu'il avait un soin particulier de se tenir recueilli en Dieu parmi ses susdites occupations ; aussi disait-il qu'il fallait traiter les affaires de la terre avec les yeux fichés au ciel, que tout ce qui se fait par amour est amour, le travail ni même la mort n'est qu'amour quand c'est pour l'amour de Dieu que nous les recevons.

Monsieur de La Roche, gentilhomme de vie exemplaire, rare piété et doctrine, m'a dit qu'il avait assisté à plus de cent appointements avec notre Bienheureux, et l'avait vu encore en une infinité d'autres conversations de toute sorte de personnes et d'affaires, et qu'ayant considéré de près ses actions, jamais il ne lui avait vu faire ni dire aucune chose qui pût parvenir à être péché véniel. Monsieur le président Flocard, grand homme de bien, qui l'a aussi vu souvent en toute sorte d'occasions, m'a dit le même, quoiqu'en d'autres termes, et tous deux, à ce qu'ils m'ont dit, admiraient la conduite, la vertu et l'incomparable paix et égalité de ce Bienheureux. Et tout ceci est vrai, notoire et public. [188]

ARTICLE TRENTE-HUITIÈME

sa vertu de religion.

Ad trigesmium octavum articulum respondit :

Je dis que c'est une chose véritable et publique, et que chacun peut témoigner, que notre Bienheureux possédait en un degré très-éminent la vertu de la sainte religion catholique, apostolique et romaine. Il avait en très-grand respect tout ce qui regardait le culte divin dont il faisait les actions avec une profonde révérence, gravité et dévotion, ayant devant ses yeux la grandeur de celui qu'il servait. Aux fêtes principales de l'Église on le voyait en une jubilation non pareille, ayant sans doute ses pensées plongées dans les divins mystères que l'Église représente ; il y célébrait les Offices sacrés pontificalement avec une si profonde attention, un si grand recueillement et une majesté si humble, qu'en vérité il ravissait les assistants. J'ai vu et reconnu cette vérité devant que je fusse religieuse.

Il avait une particulière inclination de prêcher aux grandes fêtes, pour exciter son peuple à les célébrer dévotement, et leur faire entendre les mystères que la sainte Église nous représente en icelles, pour les animer à la vénération d'icelles.

Il célébrait la sainte messe tous les jours, comme déjà a été dit, avec une profonde dévotion. Quand il portait le très-Saint Sacrement aux processions, il le tenait là contre sa poitrine sans quasi siller les yeux ; et avait son visage si abstrait et pacifique qu'on voyait clairement combien son cœur était joint et serré à celui de son Sauveur ; chacun l'admirait en cette action et en recevait de la dévotion.

Un jour qu'il avait porté ce divin Sacrement par toute la ville, en la procession de sa fête durant une chaleur extraordinaire, non sans une extrême fatigue qui nous fit appréhender [189] que sa santé ne fût intéressée, nous envoyâmes savoir comme il se portait, il nous écrivit : « Or, il est vrai, j'ai été un peu las de corps ; mais de cœur et d'esprit, comme le pourrais-je être après avoir tenu sur ma poitrine et tout joignant mon cœur un si divin épithème, comme j'ai fait ce matin tout au long de la procession ? Hélas ! si j'eusse eu mon cœur bien creux par humilité et bien abaissé par abjection, j'eusse sans doute attiré ce sacré gage en moi, il se fût caché dedans moi ; car il est si amoureux de ces vertus, qu'il s'élance à force où il les voit. Les passereaux trouvent un repaire, et la tourterelle un nid où elle met ses poussins, dit David. Mon Dieu, que cela m'a attendri quand on a chanté ce psalme ! car je disais : O chère Reine du ciel, chaste tourterelle ! est-il possible que votre poussin ait maintenant pour son nid ma poitrine ? Cette parole de l’Épouse m'a encore bien touché : Mon bien-aimé est mien, et je suis toute sienne ; il demeure entre mes mamelles ; car je le tenais là ; et celle-ci de l'Époux : Mets-moi comme un cachet sur ton cœur. Hélas oui ! mais ayant ôté le cachet, je ne vois point d'impression des traits d'icelui en mon cœur. » Une autre fois il m'écrivit : « C'est aujourd'hui le jour de la grande fête de l'Église, en laquelle portant le Sauveur en la procession, il m'a de sa grâce donné mille douces pensées, emmi lesquelles j'ai eu peine de réprimer les larmes. O Dieu ! je mettais en comparaison le grand-prêtre de l'ancienne loi avec moi, et considérais que ce grand-prêtre portait un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres précieuses, et en icelui se voyaient les noms des douze tribus des enfants d'Israël. Mais je trouvais mon pectoral bien plus riche, encore qu'il ne fût composé que d'une seule pierre qui est la perle orientale, que la mère perle conçut en ses entrailles chastes de la bénite rosée du ciel ; car voyez-vous, je tenais ce divin Sacrement bien serré sur ma poitrine, et m'était avis que les noms des enfants d'Israël étaient tous marqués [190] en icelui. Ah ! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fût ouvert pour recevoir ce précieux Sauveur ! Mais, hélas ! je n'avais pas le couteau qu'il fallait pour le fendre ; car il ne se fend que par amour. Si ai-je eu pourtant de grands désirs de cet amour. » Voilà les saintes pensées que notre Bienheureux avait dans son cœur pendant qu'il portait le Sauveur du monde entre ses bras.

À toutes les processions où il devait sa présence, il y assistait avec tant de modestie et recueillement, que cela suffisait pour tenir les autres en respect. Il a été reconnu quelquefois en celle des pénitents qui se fait la nuit du jeudi saint, pieds nus, et vêtu de noir, comme les autres.

Il ne manquait jamais d'assister aux sermons de la ville avec grande attention ; et quand au partir d'iceux il allait prêcher ce qu'il faisait quasi ordinairement, il rapportait souvent quelque chose de ce qu'il avait appris, avec quelque sorte de recommandation de celui qui avait prêché, et ce Bienheureux disait qu'il n'avait rien de bon en lui, excepté qu'il aimait fort à ouïr la parole de Dieu. Aussi nous a-t-il donné pour règle d'honorer la parole de Dieu, de quelque part qu'elle nous soit annoncée, et de ne jamais trouver à redire ni censurer les prédicateurs.

Il allait ordinairement dire la sainte messe aux lieux où étaient les indulgences ; il assistait aux prières publiques et bénédictions du Très-Saint Sacrement qui se faisaient le soir, les ordonnant souventefois pour les nécessités des princes et des peuples ; il ne manquait point d'aller dire la messe aux églises ès jours des patrons ; il y prêchait souvent et assistait aux prières qui se faisaient après le sermon, et partout on voyait reluire son attention et dévotion ordinaire.

Il portait un grand respect aux reliques des Saints. Monsieur le prieur de Quoëx, duquel j'ai déjà parlé, m'a dit qu'il remarqua avec admiration la révérence et dévotion en laquelle le Bienheureux se tint devant les reliques de saint Germain, tandis [191] que monseigneur de Chalcédoine, son frère, consacrait l'autel de la chapelle, sans que jamais il lui vît tourner la tête, ni bouger les yeux de dessus ces sacrées reliques ; aussi avoua-t-il audit sieur prieur que de longtemps il n'avait eu telle consolation.

Comme il prêchait à Grenoble le Carême, les pères Minimes le prièrent d'aller prêcher en leur église le jour de saint François de Paul. Après son sermon, ils lui firent voir le manteau du dit saint François. Le Bienheureux étant à genoux, tout le peuple vint à la foule se jeter sur lui pour vénérer cette sainte relique ; les uns marchaient sur ses jambes et habits, les autres le poussaient et pressaient, et néanmoins ce Bienheureux ne fit jamais aucun mouvement ni action pour les empêcher ; ains demeura là avec une profonde révérence sans se remuer, faisant sa prière comme s'il eût été immobile, et ceci m'a été rapporté en la même ville de Grenoble par une personne digne de foi qui était présente et m'a dit que cette action lui donna une grande admiration.

Il honorait chacun selon sa qualité, mais spécialement les ecclésiastiques ; il écrivit une fois : « Je n'approuve nullement que l'on se serve des prêtres comme des valets de maison, pour le seul trafic des choses temporelles ; car encore que quelquefois la pauvreté le leur permette et fasse désirer, vu qu'ils sont rustiques et gens de peu, si est-ce qu'il ne faut pas que nous perdions le respect dû à leur qualité et caractère. Je vois que partout on les regarde selon leur extraction et condition temporelle ; mais je ne le puis souffrir sans mal de cœur. » Une personne lui parlant un jour d'un ecclésiastique dit le petit prêtre ; il la reprit de ce mot, lui semblant qu'elle ne le nommait pas avec assez de respect.

Et ceci est vrai, notoire et public. [192]

ARTICLE TRENTE-NEUVIÈME.

son acquiescement à la volonté de dieu.

Ad trigesimum nonum respondit :

Je dis que j'ai connu clairement que notre Bienheureux avait une entière résignation au bon plaisir de Dieu, duquel il dépendait absolument sans aucune réserve ; il disait, que chose quelconque qui lui puisse arriver ne lui ôterait jamais la très-résolue résolution qu'il avait d'acquiescer pleinement à tout ce que Dieu voudrait faire de lui, et de tout ce qui lui appartenait.

Cinq semaines environ après qu'il eût commencé l'établissement de notre Congrégation de la Visitation, je tombai malade d'une fièvre continue dont on douta de ma vie ; en cette nécessité, il vint me visiter et me dit : « Dieu se veut peut-être contenter de notre essai, et de la bonne volonté que nous avons eue de lui dresser cette petite compagnie, comme il se contenta de la volonté qu'eut Abraham de lui sacrifier son fils. Si donc il plaît à sa bonté que nous nous en retournions du milieu du chemin, sa volonté soit faite ! » Or je puis dire en vérité que ceci était un acte héroïque de résignation, à cause des grands fruits qu'il prévoyait devoir arriver aux âmes par cette manière de vie.

Il se résigna constamment à la mort en une périlleuse maladie qu'il eut devant son sacre, disant que sans la miséricorde de Dieu il était frisé ; mais qu'il espérait qu'elle lui serait aussi favorable à l'heure présente que de là à vingt ou trente ans.

Mais c'est une vérité assurée, que la mort ou la vie lui étaient indifférentes, et qu'il s'y tenait toujours préparé, comme il le témoignait à monseigneur de Chalcédoine son frère, lequel [193] disant une fois à notre Bienheureux qu'il le trouvait tout pensif et triste : « Non, je ne suis nullement triste, répondit-il, mais je suis aux écoutes pour entendre quand l'heure du départ sonnera. »

Il a vu mourir monsieur son père, deux de ses frères, hommes dignes de regret et dont il fut extrêmement touché, comme aussi d'une sienne sœur et d'une belle-sœur. Au fort de la douleur de ses afflictions, il dit : « Je me tais, Seigneur, et n’ouvre point ma bouche, parce que c'est vous qui l’avez fait. »

Au décès de feue madame sa mère qu'il aimait comme soi-même, il m'écrivit qu'après qu'il lui eut fermé les yeux et donné le dernier baiser de paix à l'instant de son trépas, le cœur lui enfla fort, et pleura sur cette bonne mère plus qu'il n'avait fait dès qu'il était d'Église, mais sans amertume : « Car ç'a été, dit-il, un ressentiment tranquille quoique vif, j'ai dit comme David : Je me tais, Seigneur, et n'ouvre point ma bouche, parce que c'est vous qui l'avez fait. Sans doute, n'eût été cela, j'eusse crié holà sur ce coup ! mais il ne m'est pas avis que j'osasse crier ni témoigner du mécontentement sous les coups de cette main paternelle, qu'en vérité, grâces à sa bonté, j'ai appris d'aimer tendrement dès ma jeunesse. »

Il me disait une autre fois : « Au milieu de mon cœur de chair qui a eu tant de ressentiment de cette mort, j'aperçois fort sensiblement une certaine suave tranquillité et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui répand en mon âme un grand contentement parmi ses déplaisirs. »

J'ai ouï dire que le Sérénissime prince cardinal de Savoie lui manda de l'aller trouver en Avignon, c'était un peu avant le trépas de notre Bienheureux. Ses amis, qui voyaient l'indisposition de sa santé avec le temps rude et fâcheux, lui représentèrent de ne point faire ce voyage, qu'infailliblement il lui [194] arriverait du mal : « Quel remède à cela ? repartit ce Bienheureux. Nous allons où nous sommes appelés, et continuerons tant que nous pourrons ; lorsque nous serons arrêtés par maladie ou autre, nous demeurerons, et nous en reviendrons comme et quand il plaira à Dieu. »

Il tomba malade d'une apoplexie et il mourut parfaitement et absolument résigné au bon plaisir de Dieu, voire, tout à fait indifférent. Devant que d'aller en ce voyage, il vint dire adieu aux religieuses de céans. « Dieu vous l'amène, Monseigneur ! lui dirent-elles. « Et s'il ne lui plaît pas, répondit-il, qu'y aura-t-il à dire à cela ? »

Il s'était préparé une fois pour prêcher un carême, il tomba malade d'une fièvre continue. Il m'écrivit : « Si Dieu ne veut pas que je le serve en prêchant, ains en souffrant, sa volonté soit faite ! »

L'on parla une fois de certain emprisonnement (si la mémoire ne me trompe fort, et je pense que non), il dit : « Si l'on me mettait en prison, je ne m'en soucierais nullement, j'aurais plus de loisir de prier Dieu et d'écrire quelque chose à sa gloire. » L'on parla aussi de lui lever son évêché : « Eh bien ! dit-il, je serais plus libre pour servir Dieu et les âmes. »

Il était même résigné à mourir par justice[9] si c'eût été le bon plaisir de Dieu, et me dit une fois qu'il lui semblait que si Dieu permettait qu'il fût accusé à tort des plus grands crimes et méchancetés qui se puissent commettre, et que pour cela on le condamnât à quelque violent supplice, qu'il les irait souffrir, moyennant la grâce de Dieu, avec une entière résignation, paisiblement et tranquillement, et qu'il ne lui fâcherait point pourvu qu'il fût innocent devant Dieu ; et ce qui le toucherait, serait si on l'accusait d'hérésie, à cause du scandale et préjudice qui en pourrait arriver aux âmes. [195]

Il serait impossible d'exprimer l'extrême indifférence de sa volonté ; certes, cela se peut assurer qu'elle était toute réduite à la volonté divine : aussi disait-il de lui-même qu'il laissait vouloir Notre-Seigneur pour lui ce qu'il lui plaisait, déposant tout le soin superflu de lui-même entre les mains de Dieu.

Il aimait souverainement cette parole de saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? parce, disait-il, que c'était une parole admirable. Il disait un jour, écrivant à une personne, qu'il goûtait fort ces paroles de saint Paul, et il ajouta humblement : « Je les disais ce matin à Dieu, mais je n'ose plus les dire maintenant parce que j'ai trouvé que je ne sais que trop ce que Dieu veut que je fasse : il veut que je me mortifie en toutes les puissances de mon âme et que je sois un vaisseau d'élite pour porter son sacré Nom parmi le peuple. Mais, hélas ! ce que je sais qu'il veut que je fasse, je ne le sais pas faire. Lui, qui le sait faire, le fasse donc en moi et par moi ; mais qu'il fasse tout pour lui, à qui je n'ai trouvé que je puisse contribuer autre chose, que ce petit filet de bonne volonté que je sens au fin fond de mon misérable cœur. Cette bonne volonté vit en moi, mais je suis mort en elle, et n'en ressens qu'un lent et faible mouvement, par lequel je soupire presque imperceptiblement le mot sacré de notre fidélité : Vive Jésus, vive Jésus ! » Il était parfaitement indifférent à la maladie ou à la santé, à la vie ou à la mort, aux mépris ou aux louanges, à l'emploi de son temps et de sa vie, à la pauvreté ou aux richesses, à la privation des personnes qui lui étaient chères comme à leur conservation ; et, bref, en toutes choses, son cœur était indifférent et aimant souverainement le bon plaisir de Dieu. C'est pourquoi dans la tribulation et affliction il ressentait, ainsi qu'il me l'a dit lui-même, une douceur cent fois plus douce que l'ordinaire, par cet acquiescement qu'il faisait de l'union de son esprit avec celui de Dieu par-dessus tout sentiment. Je dis ces choses sans doute ni [196] crainte, parce que je les ai vues et reconnues clairement en ce Bienheureux en une infinité d'occasions, sans jamais lui avoir vu manquer en une seule.

Voici encore de ses paroles qui confirment cette vérité : « C'est, m'écrivait-il un jour, un grand contentement à mon âme vraiment dédiée à Dieu, de cheminer les yeux fermés selon que sa souveraine Providence la conduit de temps en temps ; car ses raisons et jugements sont impénétrables, mais toujours doux et toujours suaves à ceux qui se confient en lui. Que voulons-nous, sinon ce que Dieu veut ? laissons-lui conduire notre âme qui est sa barque, il la fera surgir à bon port. Oh ! qu'heureuses sont les âmes qui ne vivent que de cette volonté divine ! »

Une autre fois sur un empêchement qui le détourna de faire quelque chose qu'il avait projeté et qu'il désirait fort, il m'écrivit : « Notre chère maîtresse la gloire de Dieu l'a ainsi disposé, et vous savez quelle fidélité mon cœur lui a uniquement vouée ; c'est pourquoi sans réserve je la laisse ainsi régenter au-dessus de mes affections, aux occasions que je vois ce qu'elle requiert de moi. »

Sur une sensible affliction, « Il faut, m'écrivit-il, s'arrêter court et sans réplique aux décrets de la volonté céleste, laquelle dispose des siens selon sa plus grande gloire. En somme, il n'est pas en notre pouvoir de garder les consolations que Dieu nous donne, sinon celle de l'aimer sur toutes choses, qui est aussi la bénédiction souverainement désirable. O Dieu ! que c'est une bonne chose de ne vivre qu'en Dieu, de ne travailler qu'en Dieu et de ne se réjouir qu'en Dieu ! » Je n'aurais jamais fait, si je voulais rapporter ici tous les témoignages de la parfaite et très-absolue résignation et indifférence que ce Bienheureux avait en Dieu. Cette vérité est notoire, et ne peut être doutée de ceux qui l'ont fréquenté. Et il est vrai, notoire et public. [197]

ARTICLE QUARANTIÈME.

son discernement des esprits et son don de prophétie.

Le second jour du mois d'août 1627, à sept heures du matin, elle a répondu en ces termes à l'article quarantième :

Je dis qu'entre tous les dons que notre Bienheureux avait reçus de Dieu, celui de la discrétion (discernement) des esprits a été un des plus éminents, et c'est une vérité qui n'est doutée de personne qui l'ait fréquenté et considéré particulièrement ; aussi recourait-on à lui de divers lieux pour être éclairés ès doutes de leur conscience. Je sais que plusieurs prélats, abbés, religieux, ecclésiastiques, des gentilshommes et gens de justice, des princes et princesses et personnes de toute qualité, riches et pauvres de diverses provinces, l'ont recherché pour cela. Le nombre des âmes qu'il a conduites en la voie de la perfection chrétienne en divers lieux est quasi innombrable. Je n'ai jamais ouï dire que pas une soit tombée dans aucune tromperie, ni se soit dévoyée de la crainte de Dieu, excepté une qui demeurait fort loin de lui, et encore la chose n'est pas certaine.

Quand il passait par quelque ville, l'on sait que c'était un abord non pareil ; les pères spirituels même les plus expérimentés le venaient consulter, et lui envoyaient leurs disciples afin d'être éclaircis de lui aux choses plus difficiles de la vie spirituelle. Une grande servante de Dieu m'a assuré que le révérend père Coton, jésuite, personnage si extraordinairement signalé en piété, parlant à elle, lui avait dit qu'il ne se tenait point parfaitement assuré d'une âme qui est conduite par des voies extraordinaires, laquelle était en sa charge, bien que lui et plusieurs autres serviteurs de Dieu en fissent bon jugement, qu'il n'en eût l'avis et le témoignage de notre Bienheureux, avec [198] lequel ce grand père Coton avait tant et tant de fois désiré de conférer.

Le révérend père Suffren, jésuite, confesseur du roi très-chrétien et de la reine sa mère, homme si profond en humilité et si éclairé en la conduite des âmes, lequel a dit après qu'il eut conféré avec notre Bienheureux, qu'il avait plus appris pour la bonne conduite des âmes en neuf heures ou environ qu'il traita avec lui de ce sujet, qu'il n'avait fait de toute sa vie.

Le révérend dom Sens, qui a été général des Feuillants, personnage rare en piété, dit aussi à la susdite servante de Dieu, que le nombre de ceux qui avaient reçu le don de la discrétion des esprits était très-petit, mais que notre Bienheureux le possédait, et, certes, en éminent degré ; et cette vérité est publique.

Ce Bienheureux avait une vue si pénétrante, que quand on lui parlait ou écrivait de sa conscience, il discernait avec une délicatesse et clarté non pareille les inclinations, les mouvements et tous les ressorts des âmes, et parlait avec des termes si précis, si exprès et intelligibles, qu'il faisait comprendre avec très-grande facilité les choses les plus délicates et plus relevées de la vie spirituelle. L'on verra cette vérité clairement dans le livre de ses Épîtres.

Je sais cela par une certaine expérience, mais aussi plusieurs personnes me l'ont dit. Il a assuré à des personnes qui lui communiquaient leurs nécessités spirituelles, qu'il voyait clairement leur cœur comme au travers d'un cristal. À combien d'âmes a-t-il dit : « Vous ne vous déclarez pas bien », et cela était très-vrai ; quelque âme à qui cela était arrivé me l'a ainsi rapporté. Il dit à une : « Vous me celez ce que vous voudriez un jour m'avoir dit, et il n'en sera plus temps », et cela lui arriva ; et d'autres m'ont assuré d'avoir été contraints par la force des scrupules de retourner à lui pour se déclarer entièrement.

À l'ordinaire, l'on ne lui pouvait rien celer ; aussi bien, disait-on, il connaît clairement nos cœurs et toutes nos pensées. [199] Quelques personnes dignes de foi m'ont assuré que ce Bienheureux leur avait dit ce qu'elles pensaient. Il discernait aussi ceux qui étaient possédés ou non. Il disait souvent à ses pénitents ce qu'ils voulaient dire avant qu'ils se fussent déclarés ; et ceci était une croyance quasi commune entre ceux qui se confessaient à lui. Un certain personnage de qualité s'étant détraqué et tombé en quelque offense secrète, a déclaré ingénument qu'il n'osait paraître devant ce Bienheureux, crainte qu'il ne connût sa faute.

Une âme religieuse avait des grandes et extraordinaires visions et révélations et semblables cas, lesquelles avaient été communiquées à plusieurs docteurs, même avaient été approuvées de quatre docteurs religieux de divers Ordres réformés ; l'on envoya l'écrit qui en avait été fait à notre Bienheureux, et sans qu'il eût vu la personne dans laquelle on disait que ces grâces s'opéraient, il condamna tout cela avec sa modestie ordinaire, défendant qu'on ne contestât point contre ceux qui l'avaient approuvé, et dans peu de temps après, l'on vit clairement que tout cela n'était que tromperie. Il donna des conseils convenables pour la conduite de cette âme, laquelle se reconnut et est morte chrétiennement. Il en a détrompé tant d'autres, et n'a jamais approuvé, que j'ai su, l'esprit et conduite spirituelle d'aucune personne qui n'ait été bonne et solide.

Je sais que l'on lui communiquait de divers lieux de ces choses surnaturelles ; il ne les méprisait pas, mais il ne les exaltait pas aussi. Il ne faisait état et ne mettait en ligne de compte que les vraies vertus. Je sais que souvent il accoisait les esprits d'une seule parole.

Je sais des âmes qui étaient fort embarrassées et inquiétées de divers troubles, lesquelles par la grâce de Dieu il a pacifiées (et je suis de ce nombre), quelquefois d'une seule parole, comme j'ai ouï assurer qu'il arriva à une âme qui était fort travaillée de scrupule et de crainte d'être damnée, à laquelle il [200] répondit après lui avoir ouï raconter ses angoisses d'esprit : Il faut que vous perdiez votre âme pour la sauver. Comme elle désirait recevoir plus ample instruction de lui : « Non, dit-il, cela suffit, vous avez plus besoin de soumissions que de raisons », et ainsi elle partit d'avec lui extrêmement accoisée et consolée. À une autre qui avait quasi le même trouble d'esprit, il ne fit que lui dire : « Mettez-vous en indifférence, et acquiescez au bon plaisir de Dieu », et elle demeura et persévéra depuis en un très-grand repos d'esprit.

.Monsieur le président de la Valbonne l'alla un jour trouver, fort troublé en son intérieur ; avant qu'il pût déclarer son mal, notre Bienheureux le mena dans son cabinet et lui fit lire un chapitre de l’Amour divin qu'il composait alors. Après que ce bon personnage l'eut lu, il demeura calmé et du tout affranchi du trouble qui l'affligeait intérieurement. Plusieurs personnes ont été pacifiées par son seul regard, d'autres en lisant ses lettres, et enfin une infinité de semblables travaux ont été guéris par son moyen.

Conformément à l'esprit de Dieu qui agissait en lui, il se hâtait tout bellement de reconnaître les dispositions des âmes avec lesquelles il traitait ; et s'il ne les trouvait pas préparées, il s'arrêtait tout court, ne voulant point que l'on répande des discours où il n'y a point d'auditeurs ; mais aussitôt qu'il avait reconnu l'onction de l'esprit de Dieu, il versait dans les âmes les instructions et enseignements nécessaires pour leur salut.

De plus, j'ai remarqué qu'il laissait volontiers agir l'esprit de Dieu dans les âmes avec une grande liberté, suivant lui-même l'attrait de cet esprit divin, et les conduisant selon la conduite de Dieu, les laissant agir selon les inspirations divines, plutôt que par ses instructions particulières. J'ai reconnu cela en moi-même, et l'ai appris encore de quelques autres personnes très-qualifiées avec lesquelles il a traité de la même sorte ; et si je [201] m'entends bien, il témoignait en cela une grande lumière en la discrétion des esprits.

Il était tout à fait admirable et incomparable à dresser les esprits selon leur portée sans jamais les presser ; ains il donnait et imprimait dans les cœurs une certaine liberté qui affranchissait de tout scrupule et difficulté, et qui élevait les âmes à un amour envers Dieu si suave, que toutes les difficultés que l'on croit être en la vie dévote s'évanouissaient ; mais tous ses livres rendent un ample témoignage de cette vérité, et j'assure que l'on ressentait une douceur non pareille à obéir à ses conseils, et pour moi souventefois j'ai eu peine de ce qu'il ne me commandait pas assez.

Une demoiselle qui poursuivait pour être religieuse céans, l'alla trouver pour savoir quand il lui plairait qu'elle entrât, il lui répondit fermement : « Vous ne serez point religieuse, mais votre petite sœur que voilà le sera », qui était alors une fille d'environ douze ans, laquelle n'y pensait nullement ; et en effet, il arriva comme ce Bienheureux avait prédit, car l'aînée fut mariée et la jeune se fit religieuse, et est aujourd'hui supérieure en un des monastères de notre Ordre.

Notre Bienheureux recevait de Dieu en ce sujet de grandes lumières et connaissances par le moyen de l'oraison. Je me souviens que feu monsieur Favre, premier président du souverain sénat de Savoie, homme excellent en sa condition, rare en humilité et piété, intime ami de notre Bienheureux, m'a dit que comme il était en très-grande affliction pour le salut de madame sa femme qui était morte sans confession, il lui communiqua sa peine. Le Bienheureux pria pour elle, après quoi il dit audit sieur président : « Ne soyez plus en peine pour l'âme de ma sœur (ainsi l'appelait-il) ; soyez assuré qu'elle est en voie de salut. »

En l'année 1616, monsieur le duc de Nemours vint avec une grande armée en intention de prendre ce pays de Savoie. Chacun [202 ] croyait la ruine du pays et la prise de cette ville. Notre Bienheureux après avoir considéré ces remuements, assura avec une grande fermeté que tout cela se dissiperait en brief, ce qui arriva dans le temps qu'il avait prédit.

On lui apporta la nouvelle de la maladie d'une sienne belle-sœur ; il alla dire la sainte messe pour elle ; à son retour il me dit qu'il n'avait su prier pour elle en qualité de malade, mais oui bien de défunte comme elle était, et dont on eut nouvelle incontinent après.

Environ cinq ou six ans avant que je fusse religieuse, je lui dis : « Monseigneur, ne me retirerez-vous jamais du monde ? » Il me répondit avec une fermeté extraordinaire : « Oui, et un jour vous quitterez toutes choses ; vous viendrez à moi et entrerez dans le parfait dénûment de la croix. » Ce qui est arrivé par des moyens si éloignés de la prudence humaine, qu'on ne les peut attribuer qua la seule Providence de Dieu.

Je sais qu'à un grand nombre de personnes, il a prédit des choses qui sont arrivées, et de l'événement desquelles on peut recueillir qu'il avait le don de prophétie, comme en l'issue de diverses affaires. Par exemple, il prédit à madame de Crémieux de son diocèse, qui avait déjà eu plusieurs mauvais accouchements, qu'elle en aurait un heureux, et dont l'enfant serait conservé ; ce qui est vrai, car il est encore en vie. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE ET UNIÈME.

sa magnanimité.

Ad quadragesimum primum articulum respondit :

Je dis que notre Bienheureux avait un si grand et noble courage, si généreux et magnanime, qu'il n'était sujet à aucune [203] créature, ni autre chose quelle qu'elle fût ; ains était au-dessus de tout cela quand il s'agissait de la gloire de Dieu. Il ne dépendait ni des honneurs, ni des bonnes fortunes, ni des faveurs des grands, desquelles il se riait ; il ne dépendait non plus de mort ni de vie, de parents ni d'amis ; son esprit régentait au-dessus de tout cela. Voilà quelle était la magnanimité de notre Bienheureux.

Elle a encore paru, sa magnanimité, en l'entreprise d'une infinité de grandes et difficiles actions qu'il a faites, comme il appert par les dépositions que j'ai ci-devant faites en l'article 28e au traité de la force.

Il m'écrivit une fois qu'il avait fait mille traits de courage par une vraie simplicité, « non pas certes, dit-il, simplicité d'esprit ; car je ne veux pas parler doublement, mais simplicité de confiance en Dieu » ; ce qu'il me disait au sujet du passage qu'il fit par la ville de Genève depuis qu'il fut évêque, allant à Gex pour le rétablissement de la foi catholique en plusieurs paroisses ; car trouvant un péril éminent de passer le Rhône au port, il tourna généreusement du côté de Genève pour passer leur pont ; il traversa toute la ville, non avec moindre péril de sa vie, à ce que l'on dit, qu'à l'admiration de ceux qui le surent être résolu à ce passage. Que s'il eût été interrogé de sa qualité, il eût plutôt souffert la mort que de la dénier, ayant commandé à ses serviteurs qu'étant enquis à la porte qui était ce personnage à la suite duquel ils étaient, ils répondissent que c'était l'évêque du diocèse, ce qu'ils firent.

Jamais ce Bienheureux ne s'est attribué, ni aux siens, les honneurs que tant de grands princes, princesses et seigneurs de toute qualité lui ont rendus. Il référait tout à Dieu ; il ne s'en est prévalu, sinon en quelque occasion qui regardait la gloire de Dieu et l'utilité du prochain, comme pour l'établissement des pères Barnabites en cette ville d'Annecy et en celle de Thonon, et pour notre religion, et telles autres œuvres auxquelles [204] il avait besoin de l'autorité des princes et quelquefois de leur secours temporel, comme aussi pour obtenir d'eux le repos de plusieurs personnes qui étaient molestées injustement, et procurer à d'autres quelques faveurs et assistances, même pour des pensions des pauvres convertis à notre religion catholique.

Quand Son Altesse Sérénissime de Savoie lui donna la charge de grand aumônier de madame la sérénissime princesse de Piémont, il m'écrivit : « Vous me croirez, je pense aisément, quand je vous dirai que je n'ai directement ni indirectement ambitionné cette charge ; non véritablement, car je ne sens nulle sorte d'ambition que celle de pouvoir utilement employer le reste de mes jours au service de l'honneur de Notre-Seigneur. »

Il dit une fois sur certaines propositions de l'intérêt particulier : « Comment m'estimeriez-vous de si peu de courage, que de prétendre autre récompense que celle de l'éternité. La cour m'est en souverain mépris, parce que ce sont les souveraines délices du monde que j'abhorre de plus en plus, et toutes ses maximes. »

Il voyait que ce serait un grand bien à son évêché que monsieur son frère lui succédât, il n'en parla jamais au prince, et m'écrivit, quand Son Altesse de Savoie lui eut donné le brevet de la coadjutorerie, que directement ni indirectement il ne l'avait recherché, ni demandé. Et tout ceci est vrai et notoire.

ARTICLE QUARANTE-DEUXIÈME.

son assiduité au confessionnal.

Ad quadragesimum secundum articulum respondit :

Je dis que notre Bienheureux Fondateur a été tout à fait incomparable en la charité qu'il a exercée au confessionnal et au [205] zèle avec lequel il s'y employait. Il se donnait tout entier à ce saint exercice sans mesure ni limite que de la nécessité de ceux qui recouraient à lui ; il quittait tout pour cela, excepté qu'il fût occupé pour quelque affaire plus importante à la gloire de Dieu, parce qu'il savait qu'en ce sacrement se faisait le grand profit des âmes. Tous les dimanches et fêtes, quantité de personnes qui y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes malades, galeuses, puantes et remplies de grandes abjections, il les recevait tous sans différence ni acception de personne, avec égal amour et douceur ; car jamais il ne refusait aucune créature pour chétive qu'elle fût ; au contraire, je crois fermement qu'il les recevait avec plus de charité intérieure, et les caressait plus tendrement que les riches et bien faits, et disait que c'était où s'exerçait la vraie charité. Les enfants mêmes n'étaient pas éconduits par ce Bienheureux ; ains il les recevait si amiablement qu'ils prenaient plaisir d'y retourner.

Il donnait à ses pénitents tout le temps et le loisir qu'ils désiraient pour se bien déclarer. Jamais il ne les pressait. Et en outre, de tous les jours susdits, à quel jour et heure qu'on le demandât, il quittait tout, même quelquefois d'aller à l'Office de la cathédrale, il retardait de dire la sainte messe, bien qu'il fût tout revêtu, il quittait ses repas, bien que ses gens s'en plaignaient et l'en voulussent détourner.

Aux grandes fêtes, jubilés et autres occasions semblables, il fallait souvent qu'il entendît les confessions de jour et de nuit, dont je le vis une fois tout accablé : « Ces jours, me disait-il, me sont au poids de l'or, pour la multitude des confessions. » Aussi disait-il à ses pénitents pour leur donner confiance : « Ne faites point de différence entre votre cœur et le mien ; je suis tout vôtre, nos âmes sont égales. »

Il a pleuré avec quelques-uns leurs péchés, et traitait si amiablement ses pénitents, qu'ils se fondaient devant lui. Il [206] m'écrivit un jour : « Nous avons eu ici un grand jubilé qui m'a tenu occupé, mais consolé en la réception de plusieurs confessions générales et changements de conscience, si que je moissonne avec des larmes, partie de joie, partie d'amour, parmi nos pénitents. »

Il m'écrivit une autre fois : « Il y a quatre jours que j'ai reçu au giron de l'Église et en confession un gentilhomme de vingt ans. O Sauveur de mon âme ! quelle joie de le voir si saintement accuser ses péchés, et parmi les discours d'iceux faire voir une Providence de Dieu si spéciale et si particulière à le retirer par des mouvements et ressorts si cachés à l'œil humain, si relevés et admirables ! il me mit hors de moi-même. Que de baisers de paix je lui donnai ! »

Quand il connaissait qu'on avait peine à se faire entendre en confession ou par honte ou par crainte, il tâchait par tous moyens d'ouvrir le cœur et accroître la confiance. « Ne suis-je pas votre père ? » et disait cela jusqu'à ce qu'on lui eût dit oui ; et sur cela : « Ne voulez-vous pas bien me dire tout ? Dieu attend que vous ouvriez votre cœur, il a les bras ouverts pour vous recevoir. Voyez-vous je tiens la place de Dieu, et vous avez honte de moi ! mais au partir de là je suis pécheur, et si vous aviez fait tous les maux du monde, je ne m'en étonnerais point. »

Il aidait même avec une douceur non pareille à expliquer les péchés quand il voyait que par ignorance ou par honte on avait peine à les dire.

Après la confession il disait des paroles si cordiales : « Oh ! que votre âme m'est chère, et tout ce qu'elle m'a déclaré ! et les anges maintenant se réjouissent et font fête sur cette action, et moi je vous en félicite avec eux ; mais il faut pourtant bien promettre à Notre Seigneur de n'y retourner pas, et à moi aussi. »

Quand il voyait qu'il n'y avait pas contrition, il faisait dire [207] quelques courtes paroles, comme : « Vous voudriez n'avoir jamais offensé Dieu, n'est-ce pas ? » Et quelquefois il faisait redire quelque chose de ce qu'on s'était accusé pour faire rompre la répugnance qu'on avait à le dire.

Il donnait de fort petites pénitences, et disait : « Ne ferez-vous pas bien ce que je vous dirai ? dites donc telle chose », qui était quelque oraison vocale que l'on pût dire aisément, et n'ordonnait point de faire des considérations sur quelque mystère ou semblables pour pénitence.

Il parlait peu en confession, sinon pour lever les vains scrupules et pour éclairer ses pénitents de ce qui était péché ou qui ne l'était pas ; et ce qu'il disait touchait davantage le cœur que les grands discours n'eussent pu faire ; et l'on sortait de devant lui avec grand courage et souvent avec recueillement et grand sentiment de Dieu.

Il aimait grandement que l'on fût clair, simple et naïf à la confession, et disait à ses pénitents qu'il fallait bien faire entendre les mouvements par lesquels on fait les fautes, et que l'on ne se confessât point à la légère, ains que l'on fit bien voir à son confesseur tous les ressorts et mouvements par lesquels on commet les péchés ; que si l'on faisait autrement on ne pouvait jamais être bien nettoyé. Et par ce zèle qu'il avait d'épurer les âmes par des confessions claires, il a arraché des passions mauvaises que d'autres eussent pu laisser pour ne pas tenir cette méthode.

Avec cette incomparable débonnaireté, il ouvrait les cœurs les plus fermés, il en tirait tout le mal qui était dedans, et y établissait des affections et résolutions solides. Il était incomparablement résolutif, et éclaircissait les doutes et scrupules de conscience sur-le-champ, inspirant dans leur intérieur un parfait accoisement et repos. [208]

Le même jour, à deux heures après-midi.

En continuant sur le précédent article quarante-deuxième je dis que l'on ne saurait nombrer le grand nombre de personnes, qui, par le moyen de notre Bienheureux, se sont avancées à la perfection chrétienne ; véritablement cela n'est croyable, sinon à ceux qui l'ont vu comme nous, qui avons vu plusieurs de ses pénitents avec des ardents désirs, qui de changement (de vie), qui d'avancement en la perfection. Bref, chacun qui s'approchait dûment en sortait avec grand profit de leurs âmes et désir nouveau de retourner à lui, et se donnaient les uns aux autres du courage et de l'envie pour cela.

Je dis en ceci ce que j'ai vu à Paris où il confessait souvent dans notre église, et à Grenoble de même ; c'était une affluence de toutes sortes de personnes de qualité de l'un ou de l'autre sexe. Dieu seul peut savoir le nombre infini d'âmes que Sa Majesté divine s'est acquises par l'entremise de ce Bienheureux ; car sa réputation, répandue partout, qu'il était l'unique en douceur et en piété, et qu'en matière de bien gouverner les âmes il était incomparable, faisait qu'on accourait à lui de toutes parts.

Quand on savait qu'il passait par des villes et qu'il allait par les champs en quelque maison de ses amis, partout il fallait ouïr des confessions générales ; et comme il disait, toujours on lui gardait le fond des consciences et ce que l'on avait grande difficulté de dire aux autres. Et ceci est vrai, notoire et public. [209]

ARTICLE QUARANTE-TROISIÈME.

ses soins pour la perfection des ordres monastiques.

Ad quadragesimum tertium articulum respondit :

J'ai toujours vu en notre Bienheureux Fondateur une très-grande affection pour la réformation des maisons religieuses de l'un et de l'autre sexe, et pour la perfection des âmes que Dieu appelle à cette sainte vocation ; et pour cela il dressa de sa main d'excellents mémoires qu'il donna à monseigneur le prince de Piémont qui désirait la réforme des monastères qui sont en ses États.

Le soin et le travail qu'il a pris pour plusieurs maisons religieuses, comme de Sainte-Catherine de l'Ordre de Saint-Bernard, maison sise proche de cette ville d'Annecy, où Dieu a béni son labeur, les religieuses y vivant aujourd'hui avec beaucoup de piété et bonne odeur, quoique non renfermées ; et c'est pourquoi quelques-unes des plus ferventes, par l'avis de notre Bienheureux, se retirèrent à Rumilly, petite ville de ce diocèse, où elles vivent en clôture avec tant de perfection, qu'elles ont attiré quantité de religieuses de cet Ordre et plusieurs filles séculières, qui ont fait trois ou quatre maisons de cette réforme à la grande gloire de Dieu. Mais jamais on ne saurait écrire la patience que ce Bienheureux exerça envers la mère abbesse de Sainte-Catherine pour la gagner et lui faire agréer qu'il confessât ses religieuses, ce qu'elle ne voulait point, bien que toutes les religieuses le désirassent ardemment, et de lui communiquer entièrement leurs consciences ; car comme quelques-unes m'ont dit, que sa seule présence leur donnait de la dévotion et de la haine du péché.

Il mit la réforme au prieuré de Talloires, Ordre de Saint-Benoît, et y travailla grandement pour cela ; aussi en l'abbaye de [210] Sixt en son diocèse, qui est de chanoines réguliers de Saint-Augustin, et leur prescrivit des règles selon lesquelles ils vivent et servent Dieu. Il alla deux fois en une abbaye de Bourgogne de l'Ordre de Saint-Benoît.

Il a rétabli la dévotion due à la sainte Vierge sous le titre de la Visitation, qui était anciennement devant le ravage de l'hérésie en la montagne de Voiron à neuf milles[10] proche de Genève où il a établi une congrégation d'ermites auxquels il a donné des règles, et j'ai appris qu'ils vivent avec tant de bonne odeur et de piété, qu'ils édifient par leurs bons exemples tout le voisinage qui en reçoit beaucoup de profit spirituel, et plusieurs de Genève même y vont secrètement en pèlerinage.

Il avait eu dessein encore d'établir d'autres congrégations en son évêché, entre autres les pères de l'Oratoire qu'il voulait mettre à Rumilly, mais son décès empêcha l'accomplissement.

Il a établi deux collèges des pères barnabites en ce diocèse, comme il a été dit, et finalement il institua notre Ordre de la Visitation de Sainte Marie à l'imitation duquel s'est ensuivi la réforme de plusieurs monastères, lesquels y ont été poussés par la douceur et la suavité qu'ils ont remarquées en notre manière de vie.

Les considérations qui le murent à cela furent purement divines et conformes à des pensées que Dieu lui avait inspirées longues années auparavant ; et de fait ceux qui en ont vu et su la naissance et le progrès n'en peuvent attribuer l'origine à aucune raison humaine, et grâces à Dieu cet ordre fleurit en piété et donne si bonne odeur, que depuis dix-sept ans qu'il est établi, il s'est multiplié de grand nombre de filles et de maisons, par les meilleures villes de la Savoie, de la France et de la Lorraine, jusqu'au nombre de vingt-huit monastères établis, et [211] plusieurs qui sont prêts à faire, tant en Piémont qu'en plusieurs autres lieux de la France.

Bref, l'on ne saurait dire le zèle ardent qu'il avait pour la perfection des âmes religieuses. Il dit un jour, mais ceci avec un sentiment tout extraordinaire : « Si une personne séculière me demandait le moyen de faire son salut, je lui répondrais : Vous le ferez infailliblement si vous observez les commandements de Dieu. Mais une religieuse, je lui dirais : Si vous êtes tout à Dieu sans point de milieu. Le roi souverain veut tout ou rien, il veut tout à fait régner ou rien du tout. Ce ne sera pas Dieu qui jugera les religieux et les religieuses, ce sera les saints qui leur représenteront ; nous avons eu la même chair, les mêmes os que vous avez, néanmoins nous avons marché par le chemin qui nous a été frayé de notre maître. » Il disait aussi qu'il valait mieux être froid que tiède, parce qu'au moins le froid se faisait connaître, mais les tièdes le Fils de Dieu ne les peut souffrir ; il les regorge de sa poitrine. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE-QUATRIÈME.

son zèle pour le salut des âmes. livres qu'il a composés.

Ad quadragesimum quartum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité qui ne peut être révoquée en doute que notre Bienheureux Fondateur avait un zèle ardent et universel du salut des âmes et de profiter à toutes créatures. Toute sa vie a été employée à cela, comme j'ai dit ailleurs.

Je sais que par sa douceur, grand support et prudence il a gagné à Dieu des âmes tout embourbées et engagées en de grands et abominables péchés qui régnaient en des familles, desquels il les a entièrement purgées. [212]

« Oh ! que le service des âmes, m'écrivit-il une fois, m'est une douce et honorable peine ! »

Il conduisait à la vie parfaite très-grand nombre d'âmes en diverses provinces, comme il est dit ci-devant, et pour lesquelles il fallait faire des lettres sans nombre, et toutes écrites de sa main, outre la peine qu'il avait de lire celles qui lui étaient écrites, lesquelles étaient très-longues et mal écrites.

Ce Bienheureux m'écrivit une fois : « Quantité d'âmes recourent à moi pour savoir comme il faut servir Dieu, secourez-moi bien par vos prières ; car pour l'ardeur, je l'ai plus grande que jamais. Mais voyez-vous, tant d'enfants se jettent entre mes bras et me sucent les mamelles, que j'en perdrais la force si l'amour de Dieu ne me revigorait. »

Ce fut ce même zèle qui lui fit entreprendre la composition des excellents Livres qu'il a laissés à la postérité, lesquels il tira de la presse de ses affaires, non sans admiration de ceux qui savaient la multitude de ses autres occupations.

Le premier qu'il composa fut la Défense de la sainte croix, qu'il fit tandis qu'il travaillait à la conversion des hérétiques du Chablais, et ce pour rembarrer les ministres de Genève qui avaient écrit contre l'honneur de cet étendard de notre salut.

L'autre, fut un Avertissement aux confesseurs pour aider ceux de son diocèse à la conduite des âmes dans la pénitence.

Le troisième fut l’Introduction à la vie dévote pour les personnes qui vivent dans le monde, livre que l'on dit que le seul esprit de Dieu a dicté, et qui est si hautement et universellement loué des doctes et des indoctes, et lequel a été et est si profitable, qu'il n'y a quasi nation qui ne l'ait voulu avoir en sa langue, et l'on admire les multitudes des impressions qui en ont été faites. Un nombre infini d'âmes ont trouvé dans ce livre le moyen de leur salut et le chemin de la vraie perfection chrétienne, chacun en leur condition. J'ai vu un grand nombre de personnes qui toutes m'ont dit avoir reçu de ce livre les [213] prémices de leur dévotion, et la lumière et les enseignements nécessaires pour la continuer et conserver.

Je sais une personne qui, étant plongée dans la vanité du monde, a confessé qu'à la première lecture qu'elle fit en ce livre, elle fut convertie si entièrement, que peu de temps après elle se fit religieuse : elle tira de la vanité à la dévotion plusieurs personnes de qualité de la maison où elle demeurait ; et c'est chose assurée que par la lecture de ce livre plusieurs filles se sont rendues religieuses. Les révérends pères jésuites le conseillent incessamment et le donnent pour guide aux religieuses de Sainte-Ursule qui enseignent les filles.

Ce livre étant tombé entre les mains d'un personnage que l'on dit être chef d'un Ordre religieux, il le trouva si plein de l'esprit de Dieu, qu'il dit qu'il n'y avait que son auteur qui pût mettre son âme en repos, si qu'il se résolut de le chercher quelque part qu'il fût ; ce qu'il exécuta, bien que son pays fut bien éloigné d'ici à ce que l'on dit de trois cents milles. En venant il rencontra notre Bienheureux à Lyon, où il était allé voir feu monseigneur le cardinal de Marquemont. Ce religieux lui envoya un laquais avec un billet par lequel il le conjurait de lui donner heure et lieu où il lui put parler à son aise, que s'il ne le faisait, il protestait qu'il serait responsable de son salut ; sur quoi notre Bienheureux, nonobstant les divertissements que ceux qui étaient autour de lui faisaient, parce qu'ils craignaient quelque sinistre accident de la part des hérétiques, il ne laissa néanmoins de lui donner lieu au parloir de notre monastère de Lyon, où sitôt que ce personnage fut entré, il coupa la corde de la cloche du parloir, afin que personne ne l'interrompît ; il entretint environ quatre heures ce Bienheureux par une confession générale, puis reçut sa bénédiction, et s'en retourna plein de consolation et satisfaction.

Un gentilhomme limousin vint visiter le sépulcre du Bienheureux, il désira de me parler et me dit qu'il était venu exprès [214] vénérer le sépulcre de celui auquel il avait une si grande obligation ; car, me dit-il, ayant lu par rencontre le livre de l'Introduction, il y trouva tant de goût et de perfection pour la vie chrétienne, que d'abord il fut inspiré de changer de vie et d'invoquer l'assistance de celui qui en était l'auteur ; de sorte qu'ayant appris de son confesseur, qui était jésuite, que c'était notre Bienheureux, et le lieu où reposait son saint corps, tout incontinent il y vint pour accomplir sa dévotion, quoique la saison fût fort rude au gros de l'hiver, et le chemin fort long d'environ trois cents milles. Il me raconta au long sa vie passée et le miracle de sa conversion par le moyen de la susdite lecture, et depuis il prit pour son avocat et intercesseur notre Bienheureux ; il tira deux diamants de ses doigts qu'il me donna pour les offrir en l'honneur de ce Bienheureux, avec témoignage que s'il eût eu quelque chose de plus précieux, il l'eût offert volontiers, tant était grand son zèle et la confiance qu'il prit à ses prières. Il me dit qu'il s'allait rendre jésuite, et je crois qu'il l'est maintenant ; car par les dernières lettres qu'il m'a écrites, il me mandait qu'il s'était fait prêtre il y avait déjà un an, et qu'ayant achevé ses affaires, il s'en allait mettre dans les pères jésuites pour accomplir son dessein, et toujours il me prie de le recommander aux prières et intercessions de son Bienheureux protecteur.

Les huguenots mêmes ont ce livre en très-grande estime pour ce qui est des mœurs et de la pratique des vertus. Un gentilhomme du Dauphiné, hérétique, ayant reçu ce livre de quelque sien ami, le lut et le trouva si à son gré qu'il le garda et écrivit de sa main au commencement de ce livre : « J'ai lu et relu ce livre ; Dieu veuille que ce soit à sa gloire et au salut de mon âme ! » Ce qui s'accomplit, et mourut bon catholique, et après son décès on trouva ce livre écrit comme dessus.

Le révérend père, général des Chartreux, homme de grande sainteté et d'éminente doctrine, dit tout haut, ayant lu ce livre, [215] que l'auteur avait si bien rencontré en cette besogne, qu'elle suffisait pour éterniser sa mémoire.

De plus, ce Bienheureux a fait un Traité admirable de l’Amour divin qui contient douze livres, auxquels ont voit son éminence en la science des Saints, et la pureté de son amour divin. Souvent en composant il disait qu'il s'essayerait d'en écrire autant sur son cœur que sur les feuilles de papier. Les âmes humbles qui reçoivent les particulières et abondantes lumières de Dieu, y trouvent tout ce qu'elles sauraient désirer pour leur solide conduite en la parfaite union de leur âme avec Dieu. Au reste, c'est une constante et assurée vérité, entre ceux qui ont connu ce saint Prélat et qui ont vu ses livres, que l'on peut suivre sa doctrine sans nulle crainte d'errer ; car ils disent qu'elle est parfaitement catholique, claire, sans ombrage, solide et assurée, et qui conduit à la pureté de la foi et de la perfection du divin amour.

Je sais assurément que ce Bienheureux avait encore en dessein plusieurs autres beaux traités de piété ; il disait qu'il ne désirait plus de vie que pour écrire encore quelque chose à l'honneur et à la gloire de ce divin amour ; mais l'accablement des affaires et ses infirmités corporelles l'ont empêché de poursuivre ce qu'il avait déjà commencé, et la mort qui l'a surpris trop tôt au grand dommage et intérêt du public, et de toutes les âmes qui soupirent continuement sa perte. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE-CINQUIÈME.

son mépris pour les honneurs et pour les biens du monde.

Ad quadragesimum quintum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité toute certaine et publique, que notre Bienheureux avait un très-grand mépris des choses de ce [216] monde, de ses pompes, de ses vanités, de ses grandeurs et de tout ce qu'il estime le plus. Il disait une fois : « J'ai de la peine à faire les oraisons funèbres des princes et princesses, parce qu'il y faut mêler de la mondanité, à laquelle je n'ai nulle inclination, Dieu merci. »

Le feu roi, Henri le Grand, le sollicita fort par cinq différentes fois pour l'arrêter en France, l'année 1602, que ce Bienheureux y était allé pour procurer le rétablissement de la religion catholique au bailliage de Gex ; le roi lui promettant de bons appointements et grands bénéfices, auquel il répondit que puisque la divine Providence l'avait lié à l'évêché de Genève, il désirait d'y aller servir, et ne la point changer. J'ai ouï assurer à personnes dignes de foi, que ce même roi lui fit assigner une bonne pension, ayant su qu'il n'avait que mille écus de rente, disant que c'était trop peu pour un évêque.

Notre Bienheureux le remercia et ne la voulut accepter. Il disait ordinairement qu'il valait mieux avoir besoin de peu, que d'avoir beaucoup ; que celui à qui la suffisance ne suffit, rien ne lui suffira. Il avait aversion à ceux qui ayant suffisamment de quoi s'entretenir selon leur condition, font ce qu'ils peuvent pour avoir davantage, que pour lui il ne voulait avoir autre lendemain que la Providence de Dieu.

Ce même roi le fit encore solliciter de retourner en France pour le service de l'Église. Il désira savoir en quoi, ne se jugeant pas capable de toutes sortes d'emplois, et ajouta : « Dieu m'a fait la grâce de reconnaître que je suis fait pour lui, par lui, et en lui. Je ne serai jamais enfant de fortune, tandis que le ciel m'éclairera ; c'est pourquoi où que je sois appelé pour le service de la gloire divine, je ne contredirai nullement, et j'ai néanmoins cette générosité de ne vouloir être appliqué que pour ce que je suis et en ce que je puis. »

Je n'ai jamais vu une âme que je sache si désintéressée et si absolument dénuée des affections des choses de la terre, que [217] ce Bienheureux était. Il m'a dit qu'à son dernier retour de Piémont, deux personnes de qualité s'étaient adressées à lui, et le prièrent de les aider à obtenir de Son Altesse quelque faveur de grand profit qu'elles désiraient, lui promettant de lui en faire bonne part ; il leur repartit doucement : « Vous ne me connaissez pas, je suis homme sans intérêt, qui ne fais jamais rien pour l'argent ; mais assurez-vous que je m'emploierai avec plus d'affection pour votre affaire, que si elle était pour moi. » Ce qu'il fit.

Souventefois on lui a voulu procurer d'autres bénéfices, même au dernier voyage qu'il fit à Paris ; jamais il ne s'en est voulu remuer. Il disait : « Si je quitte mon évêché, ce ne serait pas pour me charger d'un autre ; car soit que la divine Providence me fasse changer de lieu, soit qu'elle me laisse ici, cela m'est tout un. Ne serais-je pas mieux de n'avoir pas tant de charge, afin que je puisse un peu respirer en la croix de mon Sauveur et écrire quelque chose à sa gloire. »

Il est à naître, comme je crois, celui qui lui a vu faire un pas ou dire une parole pour son agrandissement aux honneurs et richesses de ce monde ; toute son ambition était, comme il m'a dit, d'employer sa vie le plus utilement qu'il lui serait possible pour l'accroissement de la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Une personne lui écrivant un jour, lui souhaitait beaucoup de prospérités et de grandeurs temporelles ; il lui répondit : « Mon Dieu ! que me souhaitez-vous ? de la grandeur et de la prospérité, dites-vous. Eh ! il ne m'en faut point avoir, et par la grâce de Dieu je n'en attends et n'en désire autre en ce misérable monde, que celle que le Fils de Dieu a voulu pratiquer en la crèche de Bethléem. »

Une autre fois : « Ne croyez pas, m'écrivit-il, qu'aucune faveur de la cour me puisse engager. O Dieu ! que c'est chose bien plus désirable d'être pauvre en la maison de Dieu, que [218] d'habiter dans les grands palais des rois. Je fais ici mon noviciat (il était alors à Paris avec monseigneur le prince cardinal de Savoie) ; mais jamais je n'y ferai profession, Dieu aidant ; et grâce à Dieu j'ai appris à la cour d'être plus simple et moins mondain ; mais se pourrait-il bien faire qu'après avoir considéré la bonté, la fermeté de l'éternité de Dieu, nous puissions aimer cette misérable vanité du monde ? car il ne faut aimer ni affectionner que la vérité de notre bon Dieu, lequel soit à jamais loué de ce qu'il nous conduit au vrai mépris des choses terrestres. »

Il est vrai que notre Bienheureux ne maniait point d'argent, sinon pour le distribuer aux pauvres, et l'a tellement méprisé qu'il n'a voulu savoir ni connaître la valeur, ni la différence des espèces.

Le monde s'étonnait, sachant qu'il n'avait que mille écus de rente, comme il pouvait satisfaire à sa dépense eu égard aux charges qu'il avait à supporter ; car nonobstant ses aumônes innombrables, toute sorte de personnes étaient reçues chez lui très-honorablement.

Les meubles de sa maison étaient fort simples quoique honnêtes ; ses habits étaient fort décents et nets ; mais ceux de dessous étaient à l'ordinaire rapiécés, ainsi que m'ont assuré ses domestiques. Bref, en tout et partout il montrait l'extrême mépris qu'il faisait des choses de ce monde.

Un jour, retournant de la ville en son logis, il trouva la porte fermée que l'on ne put ouvrir promptement, il en eut une joie intérieure très-grande, et se tenait là humblement comme un pauvre.

Il avait une satisfaction incroyable de n'avoir point de maison qui fût sienne, et que le maître de son logis l'en pût mettre dehors quand il voudrait. « Tout plein de gens, disait-il, me persuadent d'acheter une maison. Mon Dieu ! s'ils savaient l'aise que j'ai de n'en avoir point, et que je n'en désire point, [219] et que je veux mourir avec cette gloire de n'avoir rien, et voilà mon ambition. Et puis, que le monde clabaude tant qu'il voudra, moyennant la grâce de Dieu je ne me départirai jamais de mon entreprise. » Et Dieu a accompli en quelque sorte le désir de son serviteur ; car il est mort dans la maison d'un pauvre jardinier.

Une personne lui écrivait un jour qu'elle était prou pauvre, Dieu merci. « Oh ! que s'il était vrai, lui répondit-il, je dirais volontiers que vous êtes donc prou heureuse, Dieu merci. » Notre Seigneur disait : Bienheureux sont les pauvres ! La sagesse humaine ne laissera pas de dire que bienheureux sont les monastères, les chapitres et les maisons qui sont riches. » Et ajoutait qu'il faut en cela cultiver la pauvreté, que nous aimions et souffrions amoureusement qu'elle soit mésestimée.

« Je me tâte partout dans le cœur, disait-il, pour voir si la vieillesse ne me porte point à l'humeur avare, et je trouve au contraire qu'elle m'a affranchi de souci, et me fait négliger de tout mon cœur et de toute mon âme toute chicheté, prévoyance humaine et défiance d'avoir besoin. »

Le troisième jour du mois d'août, à sept heures du matin.

En continuant sur le même article, je dis que notre Bienheureux donna tout ce qui était de son patrimoine, et s'en dépouilla franchement en faveur de messieurs ses frères ; il m'écrivit qu'il en avait une joie non pareille, et qu'il lui semblait être déchargé d'un grand fardeau, puisqu'il n'avait plus de temporel.

Quelques-uns des siens lui disaient une fois que l'on se moque de ceux qui ne prétendent rien en ce monde, et qu'il était obligé de se servir du temps pour faire quelque chose pour lui et sa maison ; il dit après à quelques personnes de sa [220] confiance : « Je me moque de toutes ces niaiseries-là ; car l'une de mes plus grandes consolations, c'est de m'imaginer de n'avoir rien, et quand je mourrai je n'aurai rien. »

Voilà comme l'on voit clairement que notre Bienheureux avait un amour non pareil aux maximes évangéliques, surtout à la sainte pauvreté qu'il aimait. Il désirait souvent que quelque chose que la nécessité même requiert, lui manquât, pour en cela imiter le Roi des pauvres son Sauveur. Surtout à la fin de ses jours, cet amour s'était grandement accru dans son cœur ; il en parlait souvent avec témoignage de la grande estime qu'il en faisait.

Aussi avait-il reçu de Dieu une très-particulière lumière de la beauté et excellence de ces saintes maximes, et c'est pourquoi il avait un si absolu mépris des choses de cette vie qui leur sont contraires. Il disait : « Plus je vois le monde, plus je l'ai à contre-cœur, et ne crois pas que j'y puisse vivre si le service des âmes et l'avancement de leur salut ne me donnaient de l'allégeance. Enfin plus je vais avant dans sa connaissance, plus j'estime ceux qui sont à Jésus-Christ. »

Bref, on ne saurait assez dire l'extrême mépris que notre Bienheureux avait des choses de cette vie ; aussi disait-il que qui avait son cœur au ciel ne se mettait point en peine des choses de la terre. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE-SIXIÈME.

sa manière de traiter avec le prochain.

Ad quadragesimum sextum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique que notre Bienheureux Père donnait un très-libre et très-facile accès à tous ceux qui désiraient de communiquer avec lui. Il avait ordonné à ses [221] domestiques de ne renvoyer personne de ceux qui le demandaient, si ce n'est lorsqu'il était contraint de se retirer pour l'expédition de quelque affaire importante ; mais rarement il le faisait, bien que, comme il me dit une fois, les affaires que son diocèse lui fournissait, et celles qui lui venaient d'ailleurs n'étaient pas des ruisseaux, ains des torrents ; et ce n'est sans sujet d'admiration comme il pouvait satisfaire à tout et à tous.

Il recevait chacun avec un visage égal et gracieux sans en éconduire un seul de quelque condition qu'il fût ; il écoutait tout le monde paisiblement et si longtemps que chacun voulait, vous eussiez dit qu'il n'avait que cela à faire, tant il était patient et attentif ; et chacun s'en retournait si content et satisfait, qu'en vérité l'on était bien aise d'avoir quelque affaire à lui communiquer, afin de jouir de l'extrême douceur et suavité qu'il répandait dans le cœur de ceux qui lui parlaient, et qu'il attirait par ce moyen à une extrême confiance, surtout quand la communication était des choses de l'âme ; car c'était ses délices de parler de la sainte dévotion, et d'exciter tout le monde, s'il eût pu, à la pratiquer chacun selon sa vocation et condition.

La façon et le parler de ce Bienheureux étaient grandement majestueux et sérieux, mais toutefois le plus humble, le plus doux et naïf que l'on ait jamais vu ; car il était sans art, sans fard et sans contrainte. L'on ne lui entendait jamais dire aucune parole mal à propos, qui, tant soit peu que ce fût, pût mécontenter qui que ce soit, ou qui ressentît la légèreté. Il parlait bas, gravement, posément, doucement et sagement, et avec une efficace non pareille, sans recherche de belles paroles, ni aucune affectation ; il aimait la naïveté et simplicité. Souvent j'ai remarqué, et plusieurs autres ont fait le même jugement, qu'il ne disait rien de trop, ni de trop peu, ains ce qui était nécessaire, mais en termes si bons qu'il ne s'y pouvait rien [222] ajouter. Il nous a enseigné souvent qu'il fallait dire beaucoup de choses en se taisant par la modestie, égalité d'esprit et de maintien ; certes, c'est une pratique qui était en lui admirable.

Il était très-véritable en ses paroles, et disait que c'était un grand secret pour attirer l'esprit de Dieu en nos entrailles que de ne point mentir. Quand il tomba en cette apoplexie de laquelle il est mort, accourut en son logis, au bruit de cet accident, une sœur tourière de notre monastère de Lyon, et pensant le réveiller et lui donner quelque émotion, lui dit que monseigneur de Chalcédoine son frère était là ; il lui répondit fermement : Hélas ! ma sœur, il ne faut pas dire le mensonge.

La conversation de ce Bienheureux serviteur de Dieu était hautement louée, et tenue généralement de tous ceux qui l'ont connu, incomparable en suavité. Un prélat de France disait qu'elle était tout angélique. Monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, comme aussi feu mon père, et plusieurs autres personnes de qualité relevée, qui ont été ses familiers et fait voyage avec lui, ne pouvaient assez hautement louer sa sainte, utile, et très-agréable conversation ; je leur en ai ouï parler avec admiration.

Jamais il ne raillait ni offensait personne. Il faisait des fois de petits contes de récréation ; mais avec tant de modestie, que ceux qui entendaient, étaient également récréés et édifiés. Si aux compagnies où il était, on se mettait sur des plaintes contre le prochain, il témoignait n'y prendre point de plaisir, les excusant toujours ; que s'il ne pouvait excuser le fait, il excusait l'intention autant qu'il pouvait, et rejetait les fautes sur la fragilité des personnes. Quand les fautes commises étaient grandes, on lui voyait lever les yeux au ciel, serrer les épaules et dire doucement : Misère humaine ! misère humaine ! c'est pour nous faire voir que nous sommes hommes.

Jamais on ne lui a ouï médire de qui que ce soit, comme je [223] crois, ni contrôler les actions d'autrui. S'il arrivait à quelqu'un de le faire en sa présence, il prenait la défense de l'absent, et par ses paroles il témoignait assez combien tels discours lui déplaisaient.

Surtout il ne pouvait souffrir que l'on se moquât du prochain ; il disait que cela était directement contre la charité. Il advint une fois à une personne de qualité de se moquer devant lui d'une personne qui était fort laide et de mauvaise grâce ; quand la compagnie fut retirée, il la prit à part : « Comment, lui dit-il, est-ce ainsi que vous traitez votre prochain ? Cette créature que vous trouvez si désagréable, n'est-elle pas faite à l'image de Dieu ? elle lui est peut-être plus agréable mille fois en sa laideur extérieure, que ne lui ont jamais été toutes les beautés du monde. Il faut apprendre à aimer Dieu en toute créature. »

Ce Bienheureux Prélat était un des hommes du monde les plus accomplis en la civilité. Je sais que quelques seigneurs de la cour ont admiré cette particulière vertu en lui ; il avait une gravité sainte, une majesté en toutes ses actions si humble et dévote qu'il répandait l'estime, la révérence et l'amour dans les cœurs de ceux qui conversaient avec lui ; sa parole était de même qui pénétraient les cœurs doucement, et enfin tous ceux qui l'abordaient en demeuraient pleinement édifiés et satisfaits. Quand il allait par les rues chacun se tenait heureux de le rencontrer et d'avoir sa bénédiction. Les petits enfants mêmes l'allaient environner, lesquels il touchait et caressait avec une débonnaireté non pareille. Et tout ceci est vrai, notoire et public. [224]

ARTICLE QUARANTE-SEPTIÈME.

sa conduite dans le gouvernement de son diocèse.

Ad quadragesimum septimum articulum respondit :

Je dis que c'est une voix publique que notre Bienheureux tenait sans faillir tous les ans le synode avec très-grande utilité, et faisait des prédications si pleines de zèle, qu'il émouvait tous ses prêtres à bien faire.

J'ai souvent ouï dire qu'il faisait les Ordres aux temps ordonnés par les saints canons, et jamais il n'y manquait étant dans son diocèse, comme je pense.

Je sais aussi qu'il faisait ses visites fort exactement par tout son diocèse, et qu'il y a eu du travail sans fin, étant contraint de cheminer souvent à pied parmi ces hautes montagnes et rochers inaccessibles, dont il avait les pieds tout écorchés, sans que jamais toutefois, ainsi que m'ont assuré les témoins oculaires et dignes de foi, il n'en témoignât aucun chagrin ni ennui. Il plaignait fort le mal de ceux qui étaient avec lui, mais non jamais le sien. Il était tellement las de corps et d'esprit, le soir, qu'il ne savait se remuer ; et le lendemain il était des premiers à travailler.

Il régissait saintement et avec très-grand soin et diligence son diocèse. Pour moi, je crois qu'il y a peu ou point de diocèse où les ecclésiastiques, les religieux et laïques vivent plus exemplairement et dévotement qu'en celui de Genève ; et surtout en cette ville d'Annecy, l'on y voit reluire une dévotion extraordinaire, tant en la fréquente réception des saints sacrements, et assistances aux églises, qu'en la bonté du peuple qui y vit fort en la crainte de Dieu, supportant doucement leurs afflictions, et le tout par les bons exemples et saintes instructions de leur Bienheureux Prélat. [225]

Et, bref, c'est une vérité publique, qu'il était un vrai père, pasteur très-vigilant, et qui a accompli ce qui était de sa charge avec toute perfection, à la très-grande gloire de Dieu et édification de tout le peuple qui l'aimait et révérait comme un saint, tel qu'en vérité nous le croyons.

Je sais que souvent il allait çà et là par son diocèse qui était fort grand, pour les nécessités et besoins des églises et de son peuple en particulier, comme il fit un peu avant son décès pour aller confesser un vieillard qui était, comme je crois, à l'un des bouts de son diocèse, lequel se mourait, et ne se voulait confesser qu'au Bienheureux. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE-HUITIÈME.

le bel ordre de sa maison épiscopale.

Ad quadragesimum octavum respondit :

Je dis que la maison de ce Bienheureux Prélat était composée de personnes honorables, civiles et modestes en leurs habits, actions et paroles ; ils étaient fort affables à tout le monde par la recommandation particulière que leur bon maître leur en avait faite. Car il voulait qu'ils reçussent chacun courtoisement, et n'en renvoyassent aucun, sinon qu'il fût occupé en affaires importantes, et alors qu'ils s'essayassent de les renvoyer avec des paroles si amiables, qu'ils ne fussent point mal contents, et ne perdissent la confiance d'y retourner une autre fois.

Pour les affligés et étrangers, il ne voulait nullement qu'ils fussent renvoyés, ains que l'on l'avertît promptement.

Il avait soin que ses domestiques servissent Dieu, qu'ils vécussent en paix, qu'ils fussent charitables aux pauvres, et donnassent, comme ils font, bon exemple au prochain. Il ne [226] voulait pas qu'ils jouassent aux dés et aux cartes. Il avait soin de cultiver leurs esprits à la vertu et crainte de Dieu. Pas un d'eux ne portait l'épée par la ville, ni panache, ni les cheveux grands, ni d'habits éclatants, ains ils étaient vêtus de couleur brune, mais fort honnêtement. Ils faisait bien payer leurs gages ; et quand ils manquaient à son service, ce bon et débonnaire Seigneur n'en faisait presque point semblant. Et cela est vrai, notoire et public.

ARTICLE QUARANTE-NEUVIÈME.

sa charité pour les pauvres.

Ad quadragesimum nonum articulum respondit :

Je dis que j'ai déjà déposé en l'article vingt-septième et au trente-sixième que notre Bienheureux a été incomparable en sa charité envers les pauvres, desquels il a eu un soin très-grand et plus que paternel, surtout les pauvres honteux, et veuves et orphelins, qu'il secourait très-charitablement et libéralement selon son pouvoir ; et j'ai appris qu'il en avait une note qu'il se faisait donner par les confesseurs. Et cela est vrai et public qu'aucun n'a été privé de son assistance et secours en tout ce qu'il a pu donner. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE CINQUANTIÈME.

les miracles qu'il a faits pendant sa vie.

Ad quinquagesimum articulum respondit :

Je dis que j'ai appris que ce saint et grand Serviteur de Dieu a fait plusieurs miracles durant sa vie, et c'est la voix publique ; et qu'il a guéri un prêtre qui était hors de son sens, comme [227] aussi un paysan nommé Bouvart, serviteur de monsieur le baron de Monthouz, qui avait l'esprit renversé. Ce paysan même m'a dit que notre Bienheureux lui avait mis la main sur la tête et lui tira un peu le poil de dessus, et qu'il lui sembla en même temps qu'on lui levait tout le dessus de la tête, et qu'il se trouva guéri incontinent. J'ai encore ouï parler d'un autre jeune homme insensé, lequel on lui amena, et fut guéri ; il guérit aussi une petite fille du notaire Decroux de cette ville, laquelle avait la fièvre. Et ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE CINQUANTE ET UNIÈME.

SA RÉPUTATION DE SAINTETÉ.

Ad quinquagesimum primum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité assurée et publique, que notre Bienheureux a été tenu pour saint durant sa vie, et plusieurs parlant de lui le nommaient saint ; les docteurs, les religieux, les curés et une infinité d'autres personnes le qualifiaient ainsi ; d'autres l'appelaient : homme divin, homme Apostolique et Bienheureux. Universellement il a toujours été tenu en estime d'un grand Prélat, irrépréhensible en ses mœurs et actions, grand homme de Dieu, qui avait plus que de l'humain ; et que l'esprit de Dieu habitait en lui, qu'il n'avait son semblable. Et, bref, je ne saurais ici rapporter ce que chacun en disait.

Pour moi, dès le commencement que j'eus l'honneur de le connaître, qui fut en l'année 1604 qu'il prêchait le carême à Dijon, je l'admirais comme un oracle, je l'appelais saint du fond de mon cœur et le tenais pour tel. Il vit un jour dans une de mes lettres que je le qualifiais de saint, il me manda que je ne le fisse plus, que la sainte Église ne m'avait point donné de pouvoir de canoniser les Saints. Je l'avais en telle vénération que [228] quand je recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu'il me disait, comme provenant de l'esprit de Dieu.

Monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, et feu monsieur le président Frémyot mon père, l'avaient en telle vénération et estime, que nonobstant la répugnance qu'ils avaient de me voir quitter leur maison, mes enfants et ma pairie, lorsque je leur proposai ma retraite, en leur disant que je ne ferais rien que par leur avis et celui de ce grand Serviteur de Dieu, monseigneur de Genève, ils me répondirent : Faites ce qu'il vous dira, car il a l'esprit de Dieu.

Feu M. Favre, premier président de Savoie, duquel j'ai parlé ci-devant, par le motif de la même estime qu'il avait pour ce Bienheureux, laissa sa fille aînée à sa disposition pour l'employer au service de Dieu selon sa direction en notre religion, de laquelle elle est la seconde fille.

Je sais que monsieur le baron de Cusy, homme de rare vertu et piété, lequel tout marié qu'il était menait une vie de capucin, disait, il y a bien vingt-trois ans, que l'on ne voyait jamais monseigneur de Genève qu'avec un visage si doux, suave et lumineux qu'il répandait imperceptiblement la dévotion dans les cœurs.

Je sais que lorsqu'il prêcha à Dijon, il fut admiré de tout le parlement, et était en si grande vénération, que l'on estimait heureux ceux qui étaient à lui et qui pouvaient toujours ouïr les paroles de sapience qui sortaient de sa bouche, l'on s'estimait bien heureux de lui pouvoir parler et de le voir. Quand il partit de Dijon après son carême prêché, il vint faire son dernier adieu au logis de monseigneur l'archevêque de Bourges, qui était pour lors à Dijon en son abbaye de Saint-Étienne, car ces deux bons prélats avaient peine de se séparer. Il se fit dans la grande cour de ladite abbaye une assemblée extraordinaire d'une grande affluence de peuple qui le voulurent encore voir et qui rendaient [229] tous des témoignages non pareils de leur amour et estime envers ce Bienheureux Prélat, et l'on me dit qu'il y en avait qui disaient qu'il ne le fallait pas laisser retourner à cheval, qu'un tel personnage devait être remporté sur les épaules des hommes jusqu'en sa maison, et des bonnes gens qui s'animèrent pour le vouloir faire. D'autres criaient, et je l'entendis, qu'il était un grand larron, qu'il emportait les cœurs de tous ceux de Dijon, comme en vérité il faisait ; car chacun l'avait logé bien avant dans son cœur. D'autres disaient qu'il le fallait garder, et chacun se fût estimé heureux de pouvoir contribuer pour son entretien.

Il passa une fois par le comté de Bourgogne, à Dôle, Besançon et autres lieux ; et il ne se peut dire les honneurs qu'on lui rendait partout, et l'estime que l'on faisait de son éminente vertu et piété.

Il était en si grande et extraordinaire réputation de sainteté dans Paris, qu'au dernier voyage qu'il y fit, il y fut reçu avec si grand applaudissement et telle joie du peuple, qu'il ne se peut exprimer ; il y prêcha, peu de jours après qu'il fut arrivé, dans l'église de l'Oratoire où étaient plusieurs cardinaux, princes, seigneurs et une si grande multitude de personnes de qualité, qu'on n'avait rien vu de tel. L'on s'estimait heureux de le voir, de lui parler, de le toucher, et pouvoir être touché de lui ; il fallait qu'il passât par la foule du peuple pour monter en chaire, et ceux qui le touchaient se disaient l'un à l'autre par grande réjouissance : Il m'a touché !... Pendant son séjour en cette grande ville, c'était un continuel abord de toute sorte du personnes en son logis, et même au lieu où il allait dire la messe. Chacun l'allait consulter, et accourait-on à lui comme à un oracle de piété, de sainteté et de doctrine, pour être résolu aux affaires plus difficiles, pour avoir des avis de conscience et être enseigné en la voie de salut ; chacun le voulait avoir, qui pour des assemblées et communications d'affaires importantes, [230] qui voulait qu'il officiât pontificalement en son église ; qui voulait des sermons et autres sortes d'assistances spirituelles. Les monastères circonvoisins les plus célèbres en grandeur et en piété, gouvernés par des dames de grande qualité, désirèrent de le voir et d'avoir ses avis pour la conduite de leur communauté.

Retournant de France, notre Bienheureux, ayant été commandé par monseigneur le sérénissime prince de Piémont d'accompagner Madame (Christine) sœur du roi en sa conduite de France en Savoie, il passa par quantité de bonnes villes du royaume, et partout on lui rendait les honneurs incroyables et particulièrement à Bourges, que chacun désirait recevoir sa bénédiction ; et des familles disaient qu'elles s'estimaient heureuses, et ne désiraient plus rien puisqu'elles avaient eu la consolation de le voir et recevoir sa sainte bénédiction ; et j'ai appris ceci par une personne digne de foi, qui était lors à Bourges.

Messeigneurs les prélats de France l'honoraient avec une estime non pareille, et plusieurs ont désiré apprendre de lui à bien gouverner leur évêché, et depuis le décès de ce Bienheureux ont bien témoigné l'estime de sainteté en laquelle ils l'avaient, vu qu'en corps, et au nom de toutes les Églises gallicanes, ils ont par lettre publique supplié Sa Sainteté de procéder à sa béatification.

Un des grands prélats de France et des plus excellents prédicateurs du siècle, à ce que l'on croit, monseigneur l'évêque de Nantes, disait que ce Bienheureux était un faisceau de toute sorte de bois aromatiques qui rendait en toutes occasions sa bonne odeur.

Son Altesse de Savoie disait que c'était le saint Charles de ses États, il se recommandait fort à ses prières ; et dès le décès de ce Bienheureux il a voulu avoir son portrait qu'il tient dans sa chambre, et quand il le regarde, il le salue avec révérence. [231] Les princes et les princesses de la maison de Savoie l'ont loué et estimé hautement, et dans le Piémont il était en une estime si grande, qu'après son décès ils l'ont invoqué, et envoyé force vœux à son tombeau.

L'on m'a assuré que lorsqu'il fut malade à Turin chez les révérends pères feuillants, ils dirent à ceux de qui ils avaient emprunté des linges pour le servir : Conservez-les bien, car ils ont servi à un saint ; ce qu'ils firent. Ces mêmes pères et leur révérend père général disaient que quand ce Bienheureux présidait en leur chapitre en qualité de commissaire apostolique, ils le regardaient parmi eux comme un ange du ciel, admirant sa douceur, sa patience et perfection qu'ils voyaient être accomplies en lui.

Cette grande estime de ce Bienheureux Serviteur de Dieu s'était si fort épanchée non-seulement par la France, Piémont et Savoie, mais aussi aux pays étrangers, que l'on écrit de Flandre à notre confesseur que l'on le tenait et parlait de lui comme d'un saint Jean Chrysostome, d'un saint Jérôme et autres saints évêques.

Environ dix années avant son décès, et l'espace d'environ deux ans, on lui amenait fort souvent des personnes possédées, ou, au moins, qui le pensaient être, lesquelles s'en retournaient guéries, ou du moins fort consolées.

Le même jour, 3 août, à trois heures après-midi.

Continuant de déposer sur le précédent article, je dis que, entendant le bruit de ce qui se passait de ces possédés, je m'enquis de ce Bienheureux ce que c'était ; il me répondit avec une grande humilité et modestie : « Ce sont de bonnes gens qui sont mélancoliques, je les confesse, je les communie et console le mieux que je puis. Je leur dis qu'ils sont guéris ; ils [232] me croient et se retirent en paix. » J'ai ouï dire que plusieurs centaines de personnes ainsi malades ont été guéries par son entremise. La plupart des personnes de ce pays ou des lieux où elles étaient, dès qu'elles avaient quelque affliction extérieure ou intérieure, allaient à lui.

Plusieurs malades impotents, mélancoliques allaient à lui pour être soulagés, pour lesquels il priait Dieu à la sainte messe, les uns s'en allaient guéris, et les autres tout soulagés et consolés. Ainsi l'ai-je ouï dire à des personnes dignes de foi.

Aux mariages auxquels il se trouvait quelque empêchement ou enchantement, on recourait à lui, et tant par les confessions et communions qu'il faisait faire, que par les prières qu'ils faisait, les personnes affligées se trouvaient délivrées ou soulagées.

Les hérétiques mêmes l'avaient en très-grande estime ; ceux de Genève le tenaient pour un homme craignant Dieu ; ils le regrettèrent fort après son décès, comme ils le dirent à Chambéry, et que s'ils eussent su n'avoir jamais à faire qu'avec un semblable évêque, ils n'eussent pas fait difficulté de le recevoir, et que l'on voyait bien qu'il ne cherchait pas de vivre en terre, ajoutant qu'il avait été autant ou plus regretté dans Genève que dans Chambéry. Un avocat hérétique, après son décès, envoya une épitaphe pleine de ses louanges. L'un des ministres de Genève, ayant su son trépas, le loua grandement et dit qu'il n'avait qu'une seule tare ; qu'il était trop affectionné à l'Église romaine. Un autre hérétique dit qu'il l'eût voulu racheter de son sang.

Un homme de qualité, mais fort mondain, prit une extrême aversion à ce Bienheureux, et lui fit toutes les indignités qu'il put ; il fut six ans, à ce qu'il a dit depuis, à épier toutes ses actions pour voir s'il n'y trouverait rien à censurer ; et enfin il fut contraint d'avouer que ce saint Prélat était vraiment saint, [233] irrépréhensible, et incomparable en la patience qu'il avait eue à le souffrir, auquel du depuis il fit des biens signalés.

L'un des aumôniers de ce Bienheureux, qui était plus actuellement avec lui, dit que nonobstant l'aversion qu'il avait à certaines actions faites, ce lui semblait, avec trop de douceur, il a toujours eu ferme croyance qu'il était saint ; et quoiqu'il fût un de ceux qui le contrariaient le plus, il lui portait néanmoins un respect et honneur très-grand et atout ce qui venait de lui, y étant attiré par un secret instinct qui lui suggérait que le Bienheureux était un vrai saint, duquel même examinant les actions qu'il censurait, il n'y trouvait un seul brin d'imperfection de quoi il le put accuser légitimement.

Le même aumônier dit que quand ce Bienheureux alla à Milan visiter le corps de saint Charles, quantité d'Espagnols qui l'avaient connu lorsqu'ils étaient demeurés en garnison en cette ville d'Annecy, lui firent grande fête, accourant de toutes parts, et se donnant la joie l'un à l'autre, le vénéraient comme un grand saint.

Des gens d'Avignon et de Lyon le venaient regarder en ce dernier voyage qu'il y fit, sur le récit de sa renommée, et, certes, non-seulement ce Bienheureux était honoré, mais tous ceux qui se renommaient de lui étaient aimés et caressés ; l'on estimait heureux ceux qui l'approchaient ; et pour moi, Dieu m'en avait donné une si haute estime, que s'il m'eût été possible, j'eusse désiré d'être la moindre de sa maison pour avoir le bonheur de voir ses actions et ouïr ses saintes paroles ; car tout cela respirait la sainteté. Plusieurs personnes ont eu ce même désir. Enfin cette estime a continué invariablement. Et ceci est vrai, notoire et public. [234]

ARTICLE CINQUANTE-DEUXIÈME.

sa dernière maladie et sa mort.

Ad quinquagesimum secundum articulum respondit :

Je dis que ce très-humble et saint Serviteur de Dieu ayant célébré la très-sainte messe, le jour de saint Jean l'évangéliste en notre église de la Visitation, à Lyon, en laquelle il fut long extraordinairement, nonobstant qu'il fût tard et fort incommodé, il ne laissa de s'en aller au logis de monsieur le duc de Nemours pour une œuvre de charité, dont il retourna. Et après dîner, il se mit à écrire une lettre de dévotion à une dame abbesse, étant déjà si pressé de son mal que les yeux lui éblouissaient, et tomba tout à coup dans une apoplexie et paralysie, dont il mourut le lendemain, jour des Innocents, fort doucement et paisiblement, comme l'on disait l'Agnus Dei des litanies. Il reçut les saintes huiles avec une grande dévotion, et fit tout ce qu'un vrai chrétien doit faire en ce passage.

Ses serviteurs qui étaient dans une incroyable affliction, le voyant réduit à l'extrémité, le prièrent de leur dire quelque chose ; il leur répondit : « Demeurez en paix, et vivez en la crainte de Dieu. »

Pendant son mal, il montra bien la grande habitude qu'il avait à la pratique des vertus et à converser avec Dieu ; car bien que le mal l'assoupissait fort, si est-ce que toutes les fois qu'on le réveillait, lui disant quelques paroles saintes de l'Écriture, il les poursuivait lui-même, et répondait très à propos de son âme et de toutes les choses qu'on lui disait. Il témoignait en ce peu de paroles qu'il dit, lesquelles étaient excellentes, une profonde humilité et contrition.

On lui demanda s'il ne lui plaisait pas bien qu'on exposât dans notre église de la Visitation le très-Saint Sacrement [235] pour faire des prières pour lui, il répondit : « Je ne le mérite pas. »

Il avait une parfaite résignation au bon plaisir de Dieu et indifférence à la mort et à la vie ; on le pria de demander sa guérison à Notre-Seigneur, à l'exemple de saint Martin. « Ah ! non, dit-il, je ne le ferai pas ; car je sais que je suis tout à fait inutile. »

Il témoigna une parfaite et filiale confiance en la divine miséricorde, lorsqu'on lui demanda s'il n'avait point de tentation ou doute de la foi, il répondit fermement : « Ce serait une grande trahison à moi. » On répliqua que plusieurs saints n'en avaient pas été exempts ; alors il répéta de suite huit ou dix fois, mais en latin : « Celui qui a commencé en moi son œuvre la parachèvera. » Le révérend père provincial des feuillants qui était auprès de lui m'a rapporté cela.

Il témoigna aussi un amour tendre envers Notre-Seigneur et les biens éternels, ainsi que monseigneur l'archevêque d'Embrun le rapporta à celle qui était lors supérieure de notre monastère de Grenoble ; il lui assura qu'étant auprès de ce Bienheureux mourant, tout à coup il s'éveilla et tournant son visage et ses yeux du côté du ciel, dit : « À moi, Mon Dieu ! tout mon désir est aux choses éternelles et à mon Sauveur Jésus-Christ ; » mais il le dit en latin, puis se rendormit.

Il pratiqua en cette maladie une douceur, obéissance et patience non pareilles, sans jamais se plaindre ni dire aucune parole de chagrin, se soumettant à tout ce que l'on voulait ; il prit une médecine avec la cuillère, nonobstant l'extrême difficulté qu'il avait à l'avaler ; quand on lui demanda s'il voulait qu'on lui appliquât le bouton de feu, il répondit : « Que le médecin fasse au malade ce qu'il lui plaira. » On lui donna deux fois le bouton de feu, l'un sur la nuque du cou, l'autre sur la tête, et si avant qu'on assure qu'il lui avait gâté le crâne ; il ne dit jamais un mot, sinon la première fois qu'il dit doucement Jésus, Maria. [236]

On lui mit un emplâtre de cantharides sur la tête, et en le levant, on assura qu'il lui emporta la première peau de la tête. On lui écorcha le corps à force de le frotter. Enfin on lui fit souffrir en cette extrémité de sa vie des tourments plus grands que l'on ne pourrait s'imaginer ; et ce qui est admirable, c'est la patience et la douceur avec laquelle il endura le tout, sans que l'on lui vît faire ni dire chose quelconque contraire à la parfaite tranquillité et paix intérieure et extérieure qu'il conserva inviolablement jusqu'au dernier soupir de sa vie.

Et toutes ces choses m'ont été dites par des personnes de qualité, religieux et ecclésiastiques très-dignes de foi, qui l'assistèrent en cette maladie, comme aussi ses domestiques.

Je sais que souvent ce très-heureux Serviteur de Dieu avait désiré de mourir martyr pour l'amour de son Dieu ; et dit une fois, que si Dieu le favorisait de cette grâce il ne voudrait point être des martyrs à qui il ôtait le sentiment des travaux, qu'il les voudrait ressentir, et Dieu l'a exaucé ; car, tant en sa mort que durant la dernière année de sa vie, il fut accablé de douleurs très-piquantes et de travaux continuels pour le service du prochain. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

ARTICLE CINQUANTE-TROISIÈME.

ses obsèques et la vénération des peuples pour ses dépouilles mortelles.

Ad quinquagesimum tertium articulum respondit :

Je dis que j'ai appris de plusieurs personnes, que quand on sut le trépas de ce saint et Bienheureux Serviteur de Dieu, quantité de personnes de la ville de Lyon accoururent à la maisonnette du jardinier de notre monastère de la Visitation où il était mort ; elles se mettaient à genoux autour de ce saint corps, lui baisant les pieds et les mains, entre lesquels monsieur le [237] président de Villars, grand homme de Dieu et frère de messeigneurs Pierre et Jérôme, archevêques de Vienne, commença cette vénération, se mettant à genoux aux pieds de ce Bienheureux, et ayant fait sa prière, les lui baisa avec révérence, et demanda ses lunettes à monsieur Roland, aumônier de ce saint trépassé, lesquelles il lui bailla. Plusieurs autres personnes demandaient à ses domestiques quelque chose que ce Bienheureux eût touché, et ils leur en donnaient, ce qu'ils recevaient avec grand témoignage de dévotion.

Son corps étant ouvert pour l'embaumer, on apporta très-grande quantité de linge pour recueillir son sang, lesquels étaient pris de part et d'autre et serrés soigneusement, et sont encore gardés avec beaucoup de révérence comme reliques de saint. Son foie fut partagé entre le père provincial des Feuillants et M. Ménard, homme ecclésiastique de grande probité et réputation, lequel nous en envoya une partie.

Son cœur fut porté dans notre monastère de la Visitation de Lyon où il est aujourd'hui gardé avec grande révérence dans un cœur d'argent, où on le voit tout frais, vermeil et mou ; il en sort continuellement une certaine liqueur, comme de l'huile, qui détrempe les taffetas dans lesquels l'on le tient plié, et les faut changer souvent pour les donner à plusieurs personnes qui les demandent et reçoivent avec révérence. Messeigneurs les évêques de Langres et de Châlons-sur-Saône l'ont été voir et révérer avec consolation, dont l'un m'écrivit que ce saint cœur était une des belles reliques de France et admirait comme il était si mou et vermeil.

La plupart des Ordres religieux des plus signalés ont fait instance pour avoir des reliques de ce Bienheureux, en sorte qu'il a fallu que monseigneur l'évêque de Genève, son frère et successeur, leur ait distribué les ornements, chasubles, aubes et autres habits sacerdotaux du Bienheureux.

Les petites pierres triangulaires qui se trouvèrent en la place [238] de son fiel, comme il a été dit ci-dessus en l'article de sa mansuétude, furent aussitôt saisies par ceux qui étaient présents.

Son chapelet fut dispersé à plusieurs personnes de qualité. Mon sieur le duc de Nemours, lequel, le propre jour du décès de notre Bienheureux, l'alla voir, et prit à genoux sa bénédiction pour lui et pour monseigneur le prince de Genevois son fils, eut la médaille dudit chapelet.

Ce saint corps étant porté dans l'église de notre monastère de Lyon, il fut visité d'une grande multitude de personnes, et tandis qu'il y fut exposé, le peuple ne cessa d'y aller ; ils se mettaient à genoux devant la châsse où était le corps, faisaient leurs prières, et y faisaient toucher les chapelets et autres dévotions qu'ils laissaient reposer sur le corps, et, bref, le vénéraient comme relique d'un saint.

Comme ses domestiques voulurent emporter ce corps saint à Annecy, ceux de Lyon s'y opposèrent, le firent mettre en dépôt dans le chœur des religieuses avec défense de ne le laisser prendre, ni le donner sans leur congé ; de sorte qu'après que ses domestiques eurent fait leurs efforts, ils furent contraints de retourner à monseigneur de Genève son frère pour avoir son testament, par lequel il avait ordonné le lieu de sa sépulture ; et l'intention du Bienheureux testateur ayant été reconnue par messieurs de Lyon, ils laissèrent enlever le corps, et le firent mettre entre les mains de monsieur le chevalier de Sales son frère, qui était là exprès pour l'accompagner. Ses domestiques furent contraints de l'enlever assez précipitamment, crainte que le peuple ne les en empêchât, comme en effet du depuis ils se sont fort repentis de l'avoir laissé sortir de leur ville.

Par les villages où le corps de ce Bienheureux passait, le peuple venait au devant de lui, se mettait à genoux, baisait la châsse ; il y en avait qui se frottaient le visage avec le drap [239] qui était sur la châsse, témoignant par là l'estime qu'ils faisaient de sa sainteté.

Les églises où on le reposait étaient incontinent remplies de peuple. Madame la marquise de Meximieux, aussitôt qu'elle sut que ce saint corps avait été déposé en l'église de la paroisse de la Valbonne, y accourut avec plusieurs personnes, et le conduisit fort loin jusqu'au port avec toute sa compagnie, et ne bougèrent de là tandis qu'ils purent voir la châsse de ce saint corps l'espace d'une bonne lieue.

Monsieur le marquis d'Urfé, chevalier de l'Ordre de Savoie, courut deux ou trois lieues durant pour aborder ce corps. Incontinent qu'il l'eut abordé, il se mit à genoux, fit sa prière, puis s'étant levé il dit tout haut, qu'il rendait hardiment cette vénération à celui qui le méritait et qu'il tenait pour saint.

Passant au village de Culoz de ce diocèse de Genève, où le peuple de même accourut en affluence avec grande dévotion, il arriva un cas étrange et digne d'une soigneuse remarque. Monsieur le baron de Cusy, monsieur de Pingon son neveu, et le sieur de Fabri étaient en ce même lieu de Culoz ; ce dernier ayant vu le grand honneur que le peuple déférait à ce saint corps, dit comme par dérision : On fait autant d'honneur à ce monsieur de Genève comme si c'était un saint. Aussitôt il lui prit une défaillance et éblouissement, et demeura sans pouvoir parler quelque peu de temps. Étant revenu de cette espèce de pâmoison, la première parole qu'il dit : Je crois, dit-il, que ceci m'est arrivé par la permission de Dieu pour avoir parlé de monseigneur de Genève comme en m'en gaussant.

Il ne se peut dire l'honneur que les habitants de la ville de Seyssel rendirent à ce corps bienheureux, lui faisant une chapelle ardente ; et tout le peuple y accourant lui rendait un grand honneur et vénération en baisant la châsse où le corps était, et y faisant toucher leurs chapelets et médailles ; et au sortir de la ville ils accompagnèrent assez loin processionnellement le [240] précieux corps avec plusieurs flambeaux, et en même ordre qu'ils l'avaient reçu en leur ville. Ils députèrent particulièrement des plus apparents de la ville qui accompagnèrent le corps de ce Bienheureux avec des flambeaux jusque en cette ville d'Annecy.

Approchant ce saint corps de la ville d'Annecy, tout le peuple accourut à la foule pour honorer le corps de son saint pasteur avec tant de larmes et tant de douleur qu'il ne se peut exprimer, bien que la présence de ce sacré dépôt qui leur avait été remis les soulagea un peu. Nous autres religieuses de la Visitation fondions en larmes, et ne pensions pas que jamais aucune joie pût entrer dans nos cœurs, tant la douleur nous avait saisies pour la privation d'un si saint Père et si débonnaire protecteur ! Si que notre seule consolation était en la volonté de Dieu, et en la sainteté de ce Bienheureux, nous confiant qu'il nous continuerait son soin paternel.

Il fut posé très-honorablement dans l'église du Sépulcre dessus le tombeau d'un saint religieux, nommé saint André, attendant que l'église cathédrale fût préparée. Le peuple de toute condition, même les soldats lorrains qui étaient ici en garnison, environnaient ce saint corps. C'était à l'envi à qui baiserait la châsse, ou pourrait toucher quelque chose qui fût autour ; ils prenaient les cordes des brancards qu'ils partageaient entre eux.

Ce saint corps fut de là porté à l'église de Saint-François, où se fit l'office cathédral, et y furent faits les offices et cérémonies magnifiquement ; et par un instinct particulier l'on fit son dais et le drap mortuaire de taffetas blanc, dénotant par là sa pureté et sa sainteté ; et sur le soir on apporta le corps de ce Bienheureux dans l'église de ce monastère de la Visitation où il avait ordonné d'être inhumé.

Incontinent après, le peuple y accourut tant de la ville que des lieux circonvoisins, avec démonstration d'une extrême dévotion et vénération, l'appelant Saint et Bienheureux. Chacun faisait toucher des chapelets à sa châsse, mettait des linges [241] dessus pour les réserver ou appliquer sur les malades ; ils baisaient la chasse, les linges qui étaient autour et le drap de soie qui était dessus ; il ne se peut dire la grande dévotion et vénération que chacun lui rendait, laquelle non-seulement continue mais augmente et accroît journellement, de sorte que notre église, qui n'était quasi point fréquentée, et ne s'y disait tous les jours qu'une messe, l'est maintenant de telle sorte qu'elle ne peut contenir le peuple, lequel souvent demeure dehors, attendant que les autres sortent, de manière que nous sommes contraintes de la faire agrandir ; les messes y sont si fréquentes, qu'il a fallu faire dresser des autels pour y satisfaire. Car dès le grand matin jusque bien souvent à midi, et quelquefois après midi, ils sont occupés. L'on y apporte continuellement des vœux, de grandes lampes d'argent, fondation d'huile, comme a fait la duchesse de Nemours, pour y conserver le feu nuit et jour devant le tombeau, qui n'a pas encore été allumé jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Sainteté de déclarer Bienheureux ce fidèle et très-humble Serviteur de Dieu.

Entre les vœux que l'on offre en notre église, c'est particulièrement une grande quantité de cœurs d'or, d'argent et de cire ; et particulièrement monseigneur le sérénissime cardinal de Savoie, pour témoigner la dévotion qu'il a au Bienheureux, y a donné un grand et beau cœur d'or pur ; et la sérénissime infante Marie, une tête d'argent ; et la sérénissime infante Catherine, sa sœur, un riche parement d'autel avec la chasuble de brocadel, et force flambeaux et cierges de cire blanche, des ornements, vaisseaux d'argent pour l'usage de l'église, des linges, comme nappes, aubes, tableaux et autres choses, et tout cela s'offre tant pour actions de grâces des faveurs reçues par l'intercession de notre Bienheureux, que pour en recevoir de nouvelles.

Et le concours y est grand, de marquis, d'ambassadeurs, comtes, barons, seigneurs, dames de qualité, personnes [242] religieuses, bref, toutes sortes de personnes tant de cette province que d'autres étrangers, chacun s'en retournant avec la grâce obtenue, ou du moins, ainsi qu'assurent ceux qui fréquentent l'église, avec contentement et consolation.

Continuellement on apporte des linges, chapelets et autres dévotions pour reposer dans le cercueil où son corps fut apporté de Lyon,[11] et l'on ne saurait exprimer la grande tendresse et dévotion continue que le peuple témoigne auprès de son tombeau. Qui le baisent ; qui reposent leurs têtes dessus ; qui les bras et les membres où ils ont de l'incommodité. Ils grattent la pierre du tombeau qu'ils portent et gardent avec révérence.

Continuellement on nous demande des reliques de ce Bienheureux. Grands et petits, princes, princesses et gens de toute sorte de qualité les reçoivent avec démonstration d'une grande révérence et dévotion comme reliques d'un saint. Il en a fallu souvent envoyer en plusieurs endroits de la France, de Piémont, de Lorraine, du comté de Bourgogne et autres lieux d'où l'on nous en demande.

L'on a demandé aussi son portrait de tant de lieux que le peintre dit ne pouvoir quasi fournir à autre ouvrage, et les peintres en divers endroits sont occupés en cette sainte besogne. Dans la ville de Grenoble, capitale du Dauphiné, la plupart des maisons se trouvent honorées et heureuses d'avoir le tableau de ce grand Prélat.

Bref, je vois et entends par voix publique et commune que les honneurs que l'on rend partout à ce Bienheureux sont égaux à ceux que l'on rend aux autres saints, étant appelé, tenu, réputé et réclamé de tous et en diverses provinces pour saint. Et ceci est vrai, notoire et public. [243]

ARTICLE CINQUANTE-QUATRIÈME.

les grâces obtenues par son intercession.

Ad quinquagesimum quartum articulum respondit :

Je dis que plusieurs personnes de ceux qui sont venus en dévotion au tombeau de ce Bienheureux, m'ont assuré d'avoir reçu de grandes grâces miraculeuses, soit pour les guérisons intérieures de l'âme, que pour les extérieures du corps, entre autres d'un jeune enfant, âgé d'environ sept ans, qui ne s'était jamais soutenu sur ses jambes, lesquelles il avait toutes contrefaites, et les genoux contournés et impuissants, à ce qu'assura la mère, laquelle l'apporta au tombeau du Bienheureux ; et trois jours après qu'elle eut commencé à faire sa dévotion au saint tombeau, une de nos sœurs tourières apporta au parloir ledit enfant impuissant auparavant, et je l'ai vu marcher en présence de deux pères jésuites qui se trouvèrent au parloir et de quelques unes de nos sœurs, l'enfant démontrant pour ce bénéfice reçu une joie incomparable. Et je sais, et il est notoire que quantité de malades, démoniaques, boiteux, sourds, muets aveugles ont recours au tombeau de ce Bienheureux, et plusieurs y reçoivent santé, et même qu'il y a quantité de potences (béquilles) crosses et bâtons que les infirmes qui y ont reçu des grâces y ont laissés, et cela je le sais de la voix publique. J'ai appris d'un vertueux ecclésiastique que même l'on ne saurait entrer dans cette église sans ressentir une spéciale dévotion, et que plusieurs personnes, soir et matin quoique l'église ne soit pas ouverte, se mettent à genoux devant la porte, et y font leurs dévotions, et pour cela on est contraint de la fermer fort tard et de l'ouvrir de grand matin. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

Je dis de plus, qu'environ vingt-cinq religieuses de ce [244] monastère, du nombre desquelles je suis, ont à plusieurs et diverses fois, depuis le décès de ce Bienheureux, ressenti en divers lieux de ce monastère des odeurs suaves et extraordinaires qui ne pouvaient provenir des causes naturelles ; ce que nous avons reconnu par les soigneuses enquêtes que nous faisions en même temps pour savoir s'il se brûlait ou remuait quelque parfum ou choses odorantes en la maison, ce qui n'était nullement ; ce que nous ne pouvons rapporter à autres choses qu'aux visites de ce Bienheureux ; et entre les Sœurs il y en a une qui avait perdu tout à fait l'odorat, laquelle sentit d'un même jour douze ou treize fois lesdites odeurs en divers lieux ; et moi qui dépose, étant un jour en oraison, affligée et distraite, m'adressant en cette peine au Bienheureux, tout soudain je sentis une odeur très-suave suivie d'un recueillement intérieur extraordinaire. Et ceci est vrai et notoire à tout notre monastère.

ARTICLE CINQUANTE-CINQUIÈME

les vies du saint écrites par divers auteurs.

Ad quinquagesimum quintum articulum respondit :

J'ai vu et lu les livres des quatre auteurs qui ont écrit sa vie, savoir : le révérend père Jean de Saint-François, général des feuillants ; le révérend père Louis de la Rivière, minime ; le révérend père Philibert de La Bonneville, provincial des révérends capucins en la province de Savoie, et le sieur de Longue-Terre ; et du depuis, un religieux d'un Ordre réformé a fait un abrégé de la vie de ce Bienheureux, tiré desdits auteurs, lequel abrégé est inséré en la Fleur de la vie des Saints. Et ceci est très-vrai, notoire et public. [245]

CONTINUATION DU PROCÈS-VERBAL

Pour une plus grande et plus mûre diligence, considération et certitude de la vérité, moi Philippe Ducrest, notaire apostolique délégué, j'ai par l'ordre des seigneurs juges et en leur présence, relu mot à mot, à voix haute, claire et distincte, la sus écrite déposition en présence de la révérende Déposante entendant et écoutant, qui, après la lecture terminée, a dit et affirmé de nouveau que toutes ces choses ont été et sont vraies, notoires et publiques, qu'il y a sur tout cela une véritable renommée, et que c'est le dire public notoire et commun qui est dans la bouche de tous.

En foi de cette vérité la susdite Déposante a signé au bas du procès-verbal, en présence desdits seigneurs juges qui ont aussi signé de leur propre main ; et moi Philippe Ducrest, notaire apostolique, j'ai signé aussi, et pour plus ample témoignage j'ai apposé mon sceau ordinaire.

Et moi, Sœur Jeanne-Françoise Frémyot, ai déposé ainsi que dessus, et pour signe de vérité me suis soussignée.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot.

Nous, André Frémyot, archevêque de Bourges, juge subdélégué.

Nous, Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, juge subdélégué.

Nous, Georges Ramus, protonotaire apostolique, juge subdélégué.

Et moi, Philippe Ducrest, notaire apostolique susdit. [246]

Je soussigné atteste d'avoir fidèlement extrait mot à mot de ma propre main la présente déposition, qui a cent soixante-deux pages et trois lignes, sur son original contenu dans le sixième volume in-folio du procès fait par autorité apostolique à Annecy, diocèse de Genève, l'année 1658, pour la béatification et canonisation de saint François de Sales, où elle est compulsée à la page deux cent trente jusqu'à la page trois cent quarante-six, et neuf lignes de la suivante.

En foi de quoi après avoir collationné ledit extrait, et l'avoir trouvé conforme en tout et partout audit original, je l'ai paraphé au bas de chaque page et me suis signé. Fait audit Annecy le premier octobre 1721. Ainsi est.

François DUPARC,

Protonotaire apostolique.

FIN DE LA COPIE AUTHENTIQUE CONSERVÉE AU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION D'ANNECY.

LETTRE DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE PRÉMYOT DE CHANTAL

Au révérend père Dom Jean de Saint François général de l’ordre des Feuillants sur les vertus de saint François de Sales[12]

Hélas ! mon Révérend Père, que vous me commandez une chose qui est bien au-dessus de ma capacité ! non, certes, que Dieu ne m'ait donné une plus grande connaissance de l'intérieur de mon Bienheureux Père que mon indignité ne méritait, et surtout depuis son décès, Dieu m'en a favorisée : car l'objet m'étant présent, l'admiration et le contentement que je recevais m'offusquaient un peu (au moins il me semble) ; mais je confesse tout simplement à votre cœur paternel que je n'ai point de suffisance pour m'en exprimer.

Néanmoins, pour obéir à Votre Révérence, et pour l'amour et respect que je dois à l'autorité par laquelle vous me commandez, je vais écrire simplement en la présence de Dieu ce qui me viendra en vue. [248]

Premièrement, mon très-cher Père, je vous dirai que j'ai reconnu en mon Bienheureux Père et seigneur un don de très-parfaite foi,[13] laquelle était accompagnée de grande clarté, de certitude, de goût et de suavité extrême. Il m'en a fait des discours admirables, et me dit une fois que Dieu l'avait gratifié de beaucoup de lumières et connaissances pour l'intelligence des mystères de notre sainte foi, et qu'il pensait bien posséder le sens et l'intention de l'Église en ce qu'elle enseigne à ses enfants ; mais de ceci sa vie et ses œuvres rendent témoignage.

Dieu avait répandu au centre de cette très-sainte âme, ou, comme il dit, en la cime de son esprit, une lumière, mais si claire, qu'il voyait d'une simple vue les vérités de la foi et leur excellence : ce qui lui causait de grandes ardeurs, des extases et des ravissements de volonté ; et il se soumettait à ces vérités qui lui étaient montrées par un simple acquiescement et sentiment de sa volonté. Il appelait le lieu où se faisaient ces clartés, le sanctuaire de Dieu, où rien n'entre que la seule âme avec son Dieu. C'était le lieu de ses retraites, et son plus ordinaire séjour : car, nonobstant ses continuelles occupations extérieures, il tenait son esprit en cette solitude intérieure tant qu'il pouvait.

J'ai toujours vu ce Bienheureux aspirer et ne respirer que le seul désir de vivre selon les vérités de la foi et des maximes de l'Evangile ; cela se verra ès mémoires.[14]

Il disait que la vraie manière de servir Dieu était de le suivre, et marcher après lui sur la fine pointe de l'âme, sans aucun appui de consolation, de sentiments ou de lumière que celle de la foi nue et simple, c'est pourquoi il aimait les délaissements, les abandonnements et désolations intérieures. Il me dit une fois qu'il ne prenait point garde s'il était en consolation ou [249] désolation, et que quand Notre-Seigneur lui donnait de bons sentiments, il les recevait en simplicité : s'il ne lui en donnait point, il n'y pensait pas ; mais c'est la vérité, que pour l'ordinaire il avait de grandes suavités intérieures, et l'on voyait cela en son visage pour peu qu'il se retirât en lui-même, ce qu'il faisait fréquemment.

Aussi tirait-il de bonnes pensées de toutes choses, convertissant tout au profit de l'âme ; mais surtout il recevait ces grandes lumières en se préparant pour ses sermons, ce qu'il faisait ordinairement en se promenant ; et m'a dit qu'il tirait l'oraison de l'étude, et en sortait fort éclairé et affectionné.

Il y a plusieurs années qu'il me dit qu'il n'avait pas des goûts sensibles en l'oraison,[15] et que Dieu opérait en lui par des clartés et sentiments insensibles qu'il répandait en la partie intellectuelle de son âme ; que la partie inférieure n'y avait aucune part. À l'ordinaire c'étaient des vues et sentiments de l'unité, très-simples, et des émanations divines auxquelles il ne s'enfonçait pas, mais les recevait simplement avec une très-profonde révérence et humilité ; car sa méthode était de se tenir très-humble, très-petit, et très-abaissé devant son Dieu, avec une singulière révérence et confiance, comme un enfant d'amour.

Souvent il m'a écrit que, quand je le verrais, je le fisse ressouvenir de me dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison ; et comme je le lui demandais, il me répondit : « Ce sont des choses si minces, si simples et délicates, que l'on ne les peut dire quand elles sont passées ; les effets en demeurent seulement dans l'âme. »

Plusieurs années avant son décès, il ne prenait quasi plus de temps pour faire l'oraison, car les affaires l'accablaient ; et, un jour, je lui demandais s'il l'avait faite. « Non, me dit-il, mais [250] je fais bien ce qui la vaut. » C'est qu'il se tenait toujours en cette union avec Dieu ; et disait qu'en cette vie il faut faire l'oraison d'œuvre et d'action. Mais c'est la vérité, que sa vie était une continuelle oraison.

Par ce qui est dit, il est aisé à croire que ce Bienheureux ne se contentait pas seulement de jouir de la délicieuse union de son âme avec son Dieu en l'oraison. Non, certes ; car il aimait également la volonté de Dieu en tout,[16] mais cela assurément. Et je crois qu'en ses dernières années il était parvenu à telle pureté, que même il ne voulait, il n'aimait, il ne voyait plus que Dieu en toutes choses : aussi le voyait-on absorbé en Dieu, et disait qu'il n'y avait plus rien au monde qui lui pût donner du contentement que Dieu, et ainsi il vivait, non plus lui, certes, mais Jésus-Christ vivait en lui. Cet amour général de la volonté de Dieu était d'autant plus excellent et pur, que cette âme n'était pas sujette à changer ni à se tromper, à cause de la très-claire lumière que Dieu y avait répandue, par laquelle il voyait naître les mouvements de l'amour-propre, qu'il retranchait fidèlement, afin de s'unir toujours plus purement à Dieu. Aussi m'a-t-il dit que quelquefois, au fort de ses plus grandes afflictions, il sentait une douceur cent fois plus douce qu'à l'ordinaire ; car, par le moyen de cette union intime, les choses plus amères lui étaient rendues savoureuses.

Mais si Votre Révérence veut voir clairement l'état de cette très-sainte âme sur ce sujet, qu'elle lise, s'il lui plaît, les trois ou quatre derniers chapitres du neuvième livre de l'Amour divin. Il animait toutes ses actions du seul motif du divin bon plaisir. Et véritablement (comme il est dit en ce livre sacré), il ne demandait ni au ciel, ni en la terre, que de voir la volonté de Dieu accomplie. Combien de fois a-t-il prononcé d'un sentiment tout extatique ces paroles de David : « O Seigneur, [251] qu'y a-t-il au ciel pour moi, et que veux-je en terre, sinon vous ? Vous êtes ma part et mon héritage éternellement. » Aussi, ce qui n'était pas Dieu ne lui était rien, et c'était sa maxime.

De cette union si parfaite procédaient ses éminentes vertus que chacun a pu remarquer ; cette générale et universelle indifférence que l'on voyait ordinairement en lui. Et, certes, je ne lis point les chapitres qui en traitent au neuvième livre de l'Amour divin, que je ne voie clairement qu'il pratiquait ce qu'il enseignait, selon les occasions.

Ce document si peu connu, et toutefois si excellent, ne demandez rien, ne désirez rien, ne refusez rien, lequel il a pratiqué si fidèlement jusqu'à l'extrémité de sa vie, ne pouvait partir que d'une âme entièrement indifférente, et morte à soi-même. Son égalité d'esprit était incomparable : car qui l'a jamais vu changer de posture en nulle sorte d'action, quoique je lui aie vu recevoir de rudes attaques ; mais cela se prouve par les mémoires.

Ce n'était pas qu'il n'eût de vifs ressentissements,[17] surtout quand Dieu en était offensé, et le prochain opprimé ; on le voyait en ces occasions se taire et se retirer en lui-même avec Dieu, et demeurait là en silence, ne laissant toutefois de travailler, et promptement, pour remédier au mal arrivé, car il était le refuge, le secours et l'appui de tous.

La paix de son cœur n'était-elle pas divine et tout à fait imperturbable ? Aussi était-elle établie en la parfaite mortification de ses passions, et en la totale soumission de son âme à Dieu. « Qu'est-ce, me dit-il à Lyon, qui saurait ébranler notre paix ? Certes, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous, je ne m'en troublerais pas : car que vaut tout le monde ensemble, en comparaison de la paix du cœur ? »

Cette fermeté procédait, ce me semble, de son attentive et [252] vive foi, car il regardait partir tous les événements, grands et petits, de l'ordre de cette divine Providence, en laquelle il se reposait avec plus de tranquillité que jamais ne fit enfant unique dans le sein de sa mère. Il nous disait aussi que Notre-Seigneur lui avait enseigné cette leçon dès sa jeunesse, et que s'il fût venu à renaître, il eût plus méprisé la prudence humaine que jamais, et se fût tout à fait laissé gouverner à la divine Providence. Il avait des lumières très-grandes sur ce sujet, et y portait fort les âmes qu'il conseillait et gouvernait.

Pour les affaires qu'il entreprenait, et que Dieu lui avait commises, il les a toujours toutes ménagées, et conduites à l'abri de ce souverain gouvernement ; et jamais il n'était plus assuré d'une affaire, ni plus content parmi les hasards, que lorsqu'il n'avait point d'autre appui.[18] Quand, selon la prudence humaine, il prévoyait de l'impossibilité pour l'exécution du dessein que Dieu lui avait commis, il était si ferme en sa confiance, que rien ne l'ébranlait ; et là-dessus il vivait sans souci. Je le remarquai quand il eut résolu d'établir notre Congrégation ; il disait : « Je ne vois point de jour pour cela, mais je m'assure que Dieu le fera. » Ce qui arriva en beaucoup moins de temps qu'il ne pensait.

À ce propos, il me vient en l'esprit qu'une fois (il y a longues années), il fut attaqué d'une vive passion qui le travaillait fort ; il m'écrivit : « Je suis fort pressé, et me semble que je n'ai nulle force pour résister, et que je succomberais si l'occasion m'était présente ; mais plus je me sens faible, plus ma confiance est en Dieu, et m'assure qu'en présence des objets je serais revêtu de force et de la vertu de Dieu, et que je dévorerais mes ennemis comme des agnelets. »

Notre Saint n'était pas exempt des sentiments et émotions des [253] passions, et ne voulait pas que l'on désirât d'en être affranchi ; il n'en faisait point d'état que pour les gourmander, à quoi, disait-il, il se plaisait. Il disait aussi qu'elles nous servaient à pratiquer les vertus les plus excellentes, et à les établir plus solidement en l'âme. Mais il est vrai qu'il avait une si absolue autorité sur ses passions, qu'elles lui obéissaient comme des esclaves ; et sur la fin il n'en paraissait quasi plus.

Mon très-cher Père, c'était l'âme la plus hardie, la plus généreuse et puissante à supporter les charges et travaux, et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait, que l'on ait su voir. Jamais il n'en démordait, et il disait que quand Notre-Seigneur nous commet une affaire, il ne la fallait point abandonner, mais avoir le courage de vaincre toutes les difficultés. Certes, mon très-cher Père, c'était une grande force d'esprit que de persévérer au bien comme notre Saint a fait. Qui l'a jamais vu s'oublier, ni perdre un seul brin de la modestie ? Qui a vu sa patience ébranlée, ni son âme altérée contre qui ce soit ? aussi avait-il un cœur tout à fait innocent. Jamais il ne fit aucun acte de malice ou amertume de cœur : non, certes, jamais a-t-on vu un cœur si doux, si humble, si débonnaire, gracieux et affable, qu'était le sien ?

Et avec cela, quelle était l'excellence et solidité de la prudence et sagesse naturelle et surnaturelle, que Dieu avait répandue dans son esprit, qui était le plus clair, le plus net et universel qu'on ait jamais vu. Notre-Seigneur n'avait rien oublié pour la perfection de cet ouvrage, que sa main puissante et miséricordieuse s'était elle-même formé.

Enfin, la divine Bonté avait mis dans cette sainte âme une charité parfaite ; et comme il dit que la charité entrant dans une âme, y loge avec elle tout le train des vertus,[19] certes, elle les avait placées et rangées dans son cœur avec un ordre [254] admirable ; chacune y tenait le rang et l'autorité qui lui appartenait : l'une n'entreprenait rien sans l'autre, car il voyait clairement ce qui convenait à chacune, et les degrés de leurs perfections ; et toutes produisaient leurs actions selon les occasions qui se présentaient, et à mesure que la charité l'excitait à cela doucement et sans éclat : car jamais il ne faisait des mystères,[20] ni rien qui donnât de l'admiration à ceux qui ne regardent que l'écorce et l'extérieur. Point de singularité, point d'action, ni de ces vertus éclatantes qui donnent dans les yeux de ceux qui les regardent, et font admirer le vulgaire. Il se tenait dans le train commun, mais d'une manière si divine et céleste, qu'il me semble que rien n'était si admirable en sa vie que cela.

Quand il priait, quand il était à l'Office, ou qu'il disait la très-sainte messe, à laquelle il paraissait un ange pour la grande splendeur qui était en son visage, vous ne lui voyiez faire aucune simagrée, ni même quasi lever ou fermer les yeux ; mais il les tenait modestement abaissés, sans faire des mouvements, que ceux qui étaient nécessaires. Et cependant, on lui voyait un visage pacifique, doux et grave, et l'on pouvait juger qu'il était dans une profonde tranquillité.

Quiconque le voyait et l'observait en cette action, était infailliblement touché, surtout quand il consacrait,[21] car il prenait encore une nouvelle splendeur ; on l'a remarqué mille fois ; aussi, avait-il un amour tout spécial au très-saint Sacrement : c'était sa vraie vie et sa seule force. O Dieu ! quelle ardente et savoureuse dévotion avait-il, quand il le portait aux processions ! vous l'eussiez vu comme un chérubin tout lumineux. Il avait des ardeurs autour de ce divin Sacrement, inexplicables ; mais il en a été parlé ailleurs, et de sa dévotion incomparable à Notre-Dame ; c'est pourquoi je n'en parlerai pas. [255]

O Jésus ! que l'ordre que Dieu avait mis en cette bienheureuse âme était admirable ! tout était si rangé, si calme, et la lumière de Dieu si claire, qu'il voyait jusqu'aux moindres atomes de ses mouvements. Il avait une vue si pénétrante pour ce qui regardait la perfection de l'esprit, qu'il la discernait entre les choses les plus délicates et épurées ; et jamais cette pure âme ne souffrait volontairement ce qu'elle voyait de moins parfait, car son amour plein de zèle ne le lui eût pas permis. Ce n'est pas qu'il ne commît quelque imperfection, mais c'était par pure surprise et infirmité. Mais qu'il en eût laissé attacher une seule à son cœur, pour petite qu'elle fût, je ne l'ai pas connu ; au contraire, cette âme était plus pure que le soleil, et plus blanche que la neige, en ses actions, en ses résolutions, en ses desseins et affections. Enfin, ce n'était que pureté qu'humilité, simplicité et unité d'esprit avec son Dieu.

Aussi, était-ce chose ravissante de l'ouïr parler de Dieu et de la perfection. Il avait des termes si précis et intelligibles, qu'il faisait comprendre avec grande facilité les choses les plus délicates et relevées de la vie spirituelle. Il n'avait pas cette lumière si pénétrante pour lui seul ; chacun a vu et connu que Dieu lui avait communiqué un don spécial pour la conduite des âmes, et qu'il les gouvernait avec une dextérité toute céleste. Il pénétrait le fond des cœurs, et voyait clairement leur état, et par quel mouvement ils agissaient : et tout le monde sait sa charité incomparable pour les âmes, et que ses délices étaient de travailler autour d'elles. Il était infatigable en cela, et ne cessait jamais qu'il ne leur eût donné la paix, et mis leurs consciences en état de salut. Quand aux pécheurs qui se voulaient convertir, et qu'il voyait faibles, qu'est-ce qu'il ne faisait pas autour d'eux ? Il se faisait pécheur avec eux : il pleurait avec eux leurs péchés, et mêlait tellement son cœur avec celui des pénitents, que jamais aucun ne lui a rien su celer.

Or, selon mon jugement, il me semble que le zèle du salut [256] des âmes était la vertu dominante en notre Bienheureux Père ; car, en certaine façon, vous eussiez quelquefois dit qu'il laissait le service qui regarde immédiatement Dieu, pour préférer celui du prochain. Bon Dieu ! quelle tendresse ! quelle douceur ! quel support ! quel travail ! enfin il s'y est consumé.

Mais encore faut-il dire ceci, qui est remarquable : Notre-Seigneur avait ordonné la charité en cette sainte âme ; car, autant d'âmes qu'il aimait particulièrement (qui étaient en nombre infini), autant de divers degrés d'amour il avait pour elles ; il les aimait toutes parfaitement et purement, selon leur rang, mais pas une également. Il remarquait en chacune ce qu'il pouvait connaître de plus estimable, pour leur donner le rang en sa dilection, selon son devoir et selon la mesure de la grâce en elles. Il portait un respect non pareil à ses prochains, parce qu'il regardait Dieu en eux, et eux en Dieu. Quant à sa dignité, quel honneur et respect lui portait-il ! Certes, son humilité n'empêchait point l'exercice de la gravité, majesté et révérence due à sa qualité d'évêque.

Mon Dieu ! oserais-je dire ! Je le dis, s'il se peut ; il me semble naïvement que mon Bienheureux Père était une image vivante en laquelle le Fils de Dieu Notre-Seigneur était peint ; car, véritablement l'ordre et l'économie de cette sainte âme étaient tout à fait surnaturels et divins. Je ne suis pas seule en cette pensée ; quantité de gens m'ont dit que quand ils voyaient ce Bienheureux, il leur semblait voir Notre-Seigneur en terre.

Je suis, mon Révérend Père, Votre très-humble, très-obéissante indigne fille et servante en Notre-Seigneur,

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,
De la Visitation Sainte-Marie.

dieu soit béni !

OPUSCULES

PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON

Ou recueil des plus beaux enseignements de la sainte sur la manière de converser avec Dieu[22]

Le premier avis pour l'oraison, mes chères filles, c'est que l'âme qui veut la faire, doit, si elle n'est extraordinairement attirée et élevée à Dieu, se bien préparer selon le dire du Sage : Avant l'oraison prépare ton âme, pense où tu vas, à qui tu dois parler.

Tant d'oraisons mal faites ne proviennent que du défaut de préparation ; cette préparation est double : l'une éloignée et l'autre voisine. L'éloignée n'est autre que la paix de la conscience, la garde de ses sens, une vue ordinaire de Dieu, une conversation familière avec sa divine Majesté en son intérieur, surtout avoir l'âme affranchie de toutes affections et passions déréglées ; enfin, il faut se dépouiller de tout ce qui peut troubler l'esprit et la conscience, et nous empêcher de nous tenir dans le recueillement et la liberté intérieure.

La mortification et l'oraison sont les deux ailes de la colombe pour s'envoler dans quelques saintes retraites, afin de trouver son repos avec Dieu, loin du commerce des hommes ; et comme les oiseaux ne sauraient se guinder en haut avec une aile seule, [260] aussi ne doit-on pas se persuader qu'avec la seule mortification, sans oraison, une âme puisse prendre le vol pour s'élever à Dieu. La mortification sans oraison est une peine inutile ; l'oraison sans la mortification est une viande sans sel qui se corrompt aisément ; c'est donc une nécessité de donner à nos âmes ces deux ailes pour prendre le vol jusqu'à la cour céleste, où l'on doit trouver le rassasiement du cœur dans la conversation avec Dieu.

Il faut, mes filles, se dénuer entièrement de tout, renoncer courageusement à toutes les créatures, s'adonnant à la mortification de ses passions pour s'en rendre maître, foulant aux pieds leur rébellion ; il faut contraindre la propre volonté à subir le joug, le propre jugement à être souple, voulant, en tout ce qui regarde l'intérieur, dépendre de Dieu.

La grande méthode de l'oraison, c'est qu'il n'y en a point, quand le Saint-Esprit s'est rendu maître de la personne qui médite, car il en fait ce qu'il lui plaît, sans qu'il y ait pour lors ni règles ni méthodes. Il faut que l'âme soit entre les mains de Dieu, comme l'argile entre les mains du potier pour en composer toutes sortes de vases, ou ainsi qu'une cire molle pour recevoir l'impression du cachet, ou comme une table blanche sur laquelle le Saint-Esprit écrit ses divines volontés. Si allant à l'oraison l'on pouvait se rendre une pure capacité pour recevoir l'esprit de Dieu, cela suffirait pour toute méthode ; l'oraison se doit faire par grâce, et non par artifice. Entrez en l'oraison par la foi, demeurez-y par l'espérance, et n'en sortez que par la charité qui ne demande que d'agir et de souffrir.

La première disposition à l'oraison, c'est la pureté d'intention par laquelle nous rapportons tout à la seule gloire de Dieu ; la seconde, une résignation parfaite, nous rendant indifférentes à tout ce qui nous peut arriver ; la troisième, un vrai renoncement à nos vues propres, ne nous appliquant qu'à ce que Dieu nous applique. [261]

Allant à l'oraison, il faut rappeler toutes les puissances de son âme en l'intérieur, et se dire à soi-même : Mon âme, tu vas paraître devant Dieu et traiter avec lui ; faisons trêve à toute autre chose.

Croyez-moi, mes chères filles, apportez à l'oraison la plus grande tranquillité de cœur que vous pourrez ; renfermez-vous dans ce petit ciel intérieur sans vous laisser distraire par les objets des sens, et croyez assurément que vous ne manquerez point de boire de l'eau de la citerne.

Pour se mettre en la présence de Dieu, vous vous le représenterez remplissant tout l'univers, et le regarderez en tous lieux, comme l'air que nous savons être partout. Quelquefois, on peut regarder Dieu autour de nous, nous environnant de toutes parts, et nous, étant dans lui, ainsi que le poisson dans la mer, et les oiseaux environnés de l'air. Ou bien il faut nous retirer en nous-même dans le cabinet de notre intérieur, et là, d'un œil ferme et tranquille, regarder comme l'essence divine est dans toute notre âme et remplit tout notre intérieur, voir comme le Père s'y contemple, et comme le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit. On peut aussi regarder Jésus-Christ au Saint-Sacrement de l'autel ; et, pour l'y honorer, il suffit de savoir ce que la foi nous apprend, que c'est Dieu humanisé, et que cette même humanité est assise à la droite du Père Éternel. Enfin, il faut nous humilier et nous confesser indigne de parler à Dieu, disant avec Abraham : Je parlerai à mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et cendre.

L'heure étant venue de faire l'oraison, notre esprit qui attendait cette heureux moment avec une sainte impatience, se doit incontinent lever à ce signal pour recevoir l'honneur qu'on lui veut faire, puis invoquer le Saint-Esprit, la Sainte Vierge, son bon Ange, et prendre quelques Saints pour avocats de l'oraison, et pour demeurer avec nous devant Dieu.

La disposition la plus convenable à l'oraison, c'est d'y aller [262] avec un cœur dépouillé, et que l'âme, selon toutes ses puissances et ressorts intérieurs, comparaisse à nu devant Dieu, et se soumette à ses desseins, le faisant même parfois par un acte formel et un dessein renouvelé.

L'oraison pour être bonne doit être faite avec attention et révérence ; et, à vrai dire, serait-il raisonnable que Dieu, devant qui les séraphins s'abîment de respect, exauçât une personne qui lui parle avec irrévérence ?

Il faut s'occuper selon son attrait, ou par la considération ou par la simple vue de Dieu, selon qu'il nous conduira.

Il faut conclure la méditation par trois actions qu'il ne faut jamais manquer de faire : la première, c'est l'action de grâce ; la seconde, l'offrande ; la troisième, la supplication, par laquelle nous demandons l'assistance de Dieu pour exécuter les bonnes résolutions que nous avons faites. Il faut cueillir un petit bouquet de dévotion des principales affections que nous avons eues, pour l'odorer le long de la journée.

L'essence de l'oraison mentale, disait notre B. Père, consiste proprement à parler à nous-même et avec Dieu, le louant et bénissant à cause de ce qu'il est, lui parlant comme un enfant à son père, un disciple à son maître, un vassal à son roi, un pauvre à un riche, un criminel à son juge, une épouse à son époux ; enfin, comme à notre fidèle ami, comme une ignorante qui demeure dans un humble silence, ne sachant parler, mendiant à la porte de la cour céleste les trésors divins.

Si en l'oraison l'âme sent quelques touches de Dieu, par lesquelles il montre qu'il se veut communiquer à elle, il faut alors cesser toute opération et s'arrêter tout court, pour donner lieu à sa venue, et ne la point empêcher par des actions faites à contre-temps, mais se disposer avec le silence intérieur et un profond respect à les recevoir ; parfois, sentant ses approches, l'âme pourra dire : Parlez, Seigneur, votre servante vous écoute ! puis, élargir son cœur avec tranquillité, et acquiescer [263] à l'infusion de la grâce, qu'il faudra faire valoir, d'après le mouvement reçu à l'oraison.

Il faut se tenir ferme en l'oraison et ne jamais la quitter ; car, en ce jeu, qui la quitte, la perd ; si l'on fait semblant de ne vous pas écouter, criez encore plus haut ; si l'on vous chasse par une porte, entrez par l'autre ; si l'on vous dit, comme à la Cananéenne, que vous ne méritez pas la grâce que vous demandez, avouez qu'aussi ne prétendez-vous pas aux grâces exquises, mais seulement de manger les miettes qui tombent de la table divine.

Comme Dieu est infiniment élevé, il faut que l'âme s'élève aussi infiniment pour arriver à Lui. L'Époux céleste parlant de son Épouse, lorsqu'elle s'emploie à l'oraison, la compare à un rayon de fumée qui monte vers le ciel sans trouver rien qui l'arrête.

Comprenons, mes chères filles, quel honneur ce nous est d'être à l'oraison, tout autant de temps et aussi secrètement que nous voudrons. Quiconque obtient de son prince une heure d'audience s'estime bienheureux ; et notre Dieu, devant qui les rois de la terre sont moins qu'une étincelle en la présence du soleil et qu'un vermisseau devant les plus hauts séraphins, ce grand Dieu, néanmoins, se montre disposé à nous écouter, a quelque heure du jour et de la nuit qu'il nous plaise de choisir pour lui parler.

Il n'y a que le cœur qui soit absolument nécessaire à l'oraison, et comme sans cette partie tout le reste n'est qu'une vaine apparence, aussi avec elle seule nous ne manquons jamais de rien. Il ne faut pas s'étonner si ceux qui s'emploient à l'oraison font si peu d'état de la terre, parce qu'étant toujours avec Dieu ils se trouvent dans une si grande élévation, et regardent de si loin les choses temporelles, qu'ils les perdent quasi de vue.

Saint Jean Climacus appelle l'oraison, le salut du monde, l'office des Anges, la source des grâces, et la plus illustre possession que les hommes puissent avoir en ce monde, comme [264] voulant dire, que demeurant en la possession d'un si grand bien, ils se mettent peu en peine de tous les autres.

Il n'importe quelles choses Dieu opère en l'àme, parce qu'elle ne doit pas être attachée à ce que Dieu opère en elle ; mais à Dieu opérant en elle.

L'âme qui a appris de Notre-Seigneur à entrer au dedans de soi-même, à soupirer pour sa présence dans l'intime retraite de son cœur, je ne sais si elle ne choisirait pas pour un temps d'endurer les peines de l'enfer, plutôt que de retourner aux délices, ou pour mieux dire aux ennuis de la terre. Plus nous nous viderons de ce qui n'est pas Dieu, plus il nous remplira de lui-même ; perdons le soin de nous-même afin que Dieu s'en charge.

L'âme exerce le silence mystique lorsque ne parlant à aucune créature, ni même à Dieu, elle écoute avec une grande attention en son intérieur : ce silence honore Dieu d'une façon très-relevée. Le silence apporte des biens immenses à l'âme, la désappliquant des créatures pour l'appliquer à Dieu, qui est l'unique principe de sa pureté. Il est dit dans la sainte Écriture : Écoute, Israël, et ne dis mot ! Tâchons donc de nous taire avec les créatures et d'écouter Dieu. Une seule de ses paroles vaut mieux que dix mille que nous lui saurions dire.

Dieu se communique spirituellement, touchant le plus profond du cœur de ses inspirations, s'unissant si doucement à l'âme que cela ne se peut exprimer ; mais tout aboutit à ce point, que quiconque se conjoint avec Dieu devient un même esprit avec lui. Noyez-vous dans cet océan de sainteté, de pureté infinie, ce sera pour jouer à qui perd gagne. Le Cœur divin ne vous manquera jamais, je vous en assure, mes chères filles, si nous ne lui manquons ; encore ne nous manquera-t-il pas parce que sa fidélité est plus grande que notre infidélité. Il n'est pas de ceux qui rompent la foi à qui la leur rompt, et [265] nous le trouverons toujours disposé à nous dire : Revenez, Sulamite, revenez.

Humilions-nous devant la grandeur de Dieu, anéantissons-nous devant cette incompréhensibilité adorable, perdons-nous pour jamais sans plus nous chercher, perdons-nous dans ce divin abîme. Si nous pouvions dire en vérité ces deux mots : Mon Dieu est mon tout, nous ne nous ennuierions jamais à l'oraison, car quand on y serait ennuyé, ces deux mots bien dits charmeraient l'ennui. David dit que Dieu écoute le désir des pauvres, c'est pourquoi il suffit pour bien faire oraison de lui dire : Tout mon désir est devant vous et mes gémissements ne vous sont point cachés.

Saint Bonaventure nous donne ce conseil pour l'oraison, disant : Lorsque tu désires que Dieu s'incline à toi profondément, porte les plaies de Jésus crucifié dans ton cœur.

Il y a une oraison d'une attention tranquille de l'âme à Dieu, qui va modérant l'activité trop grande des facultés, et qui la met en silence intérieur et dans un repos de ses puissances. Hé ! qu'il est bon d'écouter plus souvent Dieu, en notre intérieur, que de lui parler.

Il y a une oraison où l'âme est par état dans cette tranquillité, et sans faire aucun acte, elle est cependant dans la disposition réelle de vouloir tout ce que Dieu voudra faire d'elle ; et cet amour de la volonté de Dieu est sa nourriture.

Il y a une oraison par application d'âme à Dieu, c'est lorsque selon toutes ses facultés elle est occupée de Dieu, sans qu'elle se rende compte de l'action de ses facultés.

Il y a une voie de combats et de peines, c'est quand on est sous la pression de quelques tentations continuelles et violentes ; cette voie demande une grande fidélité à Dieu, avec un suave et simple détour des sujets de peine.

Il y a une oraison de pauvreté et délaissement, c'est quand l'âme ne peut former aucun acte, ni même surmonter sa peine [266] que par patience et humilité ; alors qu'elle se serve de ces remèdes : qu'elle accepte sa pauvreté en esprit de pénitence ; et, par hommage à la justice divine, qu'elle s'unisse à la pauvreté du Fils de Dieu.

Les sécheresses que nous sentons à l'oraison n'ont autre source que le défaut d'amour de Dieu ; l'âme qui aime s'occupe aisément de ce qu'elle aime. Si l'esprit ne dit rien, faisons parler le cœur ; quand nous ne dirions autre chose à Dieu, sinon que nous l'aimons, qu'il est digne d'être aimé, c'est assez, il n'est pas besoin avec lui de tant de discours. Les Anges dans le ciel ne disent que ce mot : sanctus, c'est là toutes leurs oraisons, et dans le séjour de la béatitude ils ne sont occupés que de cette seule parole, par hommage à l'unique parole de Dieu dans l'éternité.

Dieu est lumière et ténèbres tout ensemble ; il est lumière ou ténèbres à qui bon lui semble. S'il veut être ténèbres pour vous, ne cherchez pas autre chose ; c'est traiter les choses de Dieu plus dignement de ne les regarder que dans la lumière ténébreuse de la foi sans les vouloir pénétrer, je dis même que par les lumières de la grâce, parce qu'il y a plus de respect de s'abaisser devant les mystères par humilité, que de s'élever vers les mystères par intelligence.

La foi est la lumière du nouveau monde, c'est la science des Saints. Dans l'oraison il y a plus à écouter qu'à parler ; c'est à nous d'écouter le Fils de Dieu et non de parler ; nous ne sommes pas dignes de parler devant lui, laissons à Dieu le choix du discours, sans nous mettre en peine d'en chercher en nous-même. Dieu ne parle au cœur que dans le recueillement. Vous n'avez point, dites-vous, ma chère fille, de pensées, vous n'avez point de sentiments de Dieu ; mais, si vous avez Dieu, qu'avez-vous à faire d'autre chose, que vous reste-t-il à désirer ?

Vous êtes à l'oraison, Dieu ne vous donne rien, ne sauriez-vous faire autre chose, adorez-le, adorez sa présence, ses voies, [267] ses opérations ; il n'est pas besoin pour cela de grandes pensées, vous l'adorez mieux par le silence que par le discours. Ne pouvez-vous rien faire du tout, souffrez ; si vous ne faites l'oraison en agissant, vous la ferez en pâtissant. Dans ces extrémités, tournez-vous vers la Sainte Vierge ou quelques Saints ; priez-les de faire oraison pour vous, ou de vous donner part à celle qu'ils font continuellement au ciel.

Faut-il être tout à fait oisif et inutile à l'oraison ? Non, ma fille, il faut soumettre notre esprit au Saint-Esprit qui veut en être la lumière et le guide. Quand vous ne feriez autre chose que de demeurer en la présence de Dieu et consumer devant lui votre vie, comme un cierge qui se consume devant le Saint-Sacrement, ne seriez-vous pas bienheureuse ?

Pour faire une bonne et parfaite oraison, il faut s'oublier soi-même et se perdre pour Dieu ; ne nous flattons point, Dieu veut de nous ce sacrifice, il ne nous guidera pas pour moins. Il n'y a aucun état où il prenne plus plaisir de nous voir, que dans celui de l'humiliation. Ce n'est pas assez d'être petit devant Dieu, il faut y être rien ; c'est là le fondement sur quoi il édifie, car il se plaît de travailler sur le néant. Il y fait des choses d'autant plus grandes que notre anéantissement est plus parfait. Soit que Dieu vous donne, soit qu'il vous ôte, soit qu'il vous dépouille et vous prive même de ce que vous avez, soumettez-vous humblement à sa conduite, prenez son parti contre vous-même, et ne cherchez appui ni support en aucune chose.

Quand vous êtes à l'oraison, il ne faut voir ni écouter autre chose que Dieu ; s'il se présentait même à vous un Ange, vous ne devriez pas le regarder, car vous parlez à plus grand que lui.

Une âme toujours bien disposée est toujours prête à faire oraison, même fait toujours oraison. Montrez à Dieu que vous l'aimez jusqu'à ce point, que de le vouloir aussi bien aimer pour peu que pour beaucoup.

Quand nous sommes délaissées de toute autre chose, c'est [268] alors que nous sommes moins délaissées de Dieu. Il n'est jamais plus invité à nous secourir que lorsqu'il nous voit privées de tout autre secours. Si Dieu est invité à nous secourir quand il nous voit privées de toutes choses, combien plus quand il nous prive de lui-même. Hé ! donc, qu'importe d'être délaissées de Dieu pourvu que l'on soit écoutées de lui. Qui ne sera bien aise d'être privé pour l'amour de lui de tout ce qui est au ciel et en la terre, et de lui-même pour l'amour de lui-même, afin de lui pouvoir dire : « Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel, et que dois-je chercher sur la terre, hors de mon Dieu ? »

QUESTIONS

Adressées par écrit à la sainte et ses réponses touchant l’oraison de quiétude.[23]

Demande. — Quand l'âme est dans les craintes, comment peut-elle se tenir dans l'unique regard ? Il semble que tout contrarie ce chemin, car si elle le veut, parce qu'il lui est ordonné, il lui semble qu'elle ne peut le suivre. La puissance imaginaire est toute vagabonde, et même les sens contribuent à sa distraction, l'ouïe étant fort ouverte aux moindres choses.

Réponse. — Ma très-chère fille, je vais répondre ce que Notre-Seigneur me donnera : premièrement, je crois qu'en quelque disposition que l'âme se trouve, soit de crainte ou autre, elle doit demeurer ferme et constante dans ce simple regard ; que, si elle n'en a la vue ni le sentiment, elle a la foi qui l'assure [269] de la toute présence de Dieu, devant lequel elle doit demeurer paisible et soumise sans s'amuser à ses pensées.

Demande. — S'entend bien que si la pensée n'est pas bonne, il faut se remettre en son simple regard ; mais si elle est bonne, comme faire cela, car si c'est Dieu qui la donne, l'âme ne serait-elle point coupable d'ingratitude, de ne pas regarder ce que Dieu lui présente, non pour le méditer, car l'âme ne peut, mais pour s'en occuper devant Dieu, ou bien faut-il éloigner même cette pensée pour ne s'arrêter qu'à la présence de Dieu ? Si l'âme est excitée à faire des actes, ne le doit-elle pas suivre, bien que je croie qu'il ne les faudrait pas amplifier ? Il m'est bien venu à l'esprit que cela n'était que par recherche de soi-même, car il me semble que Dieu comprend plus que toutes ces vues et actes qui ne font que satisfaire, sous ce prétexte de ne pas manquer de correspondance à Dieu et de ne pas demeurer dans la négligence.

Réponse. — Il faut recevoir passivement les bonnes pensées, les lumières et affections que Dieu donne, mais sans se mouvoir ni divertir de Dieu, et quand il excite à dire des paroles, il faut suivre l'attrait fort simplement et courtement.

Demande. — Il me semble bien aussi que si Dieu ne donne point de vues ni de sentiments, l'âme ne les voudrait pas chercher, mais demeurer là, le plus coite qu'elle pourrait, devant sa divine bonté. D'un autre côté, elle serait fort contente d'agir, pour correspondre en quelque façon à Dieu, et ne pas croupir dans la négligence qu'elle craint partout.

Réponse. — L'on vous a déjà dit plusieurs fois, que quand Dieu ne donne rien, ni n'excite, il faut se contenter, de demeurer paisible et en révérence devant sa bonté, sans craindre [270] ces négligences : c'est l'amour-propre qui a ces appréhensions.

Demande. — Il me semble difficile de croire que l'on soit unie, quand l'esprit est dans ces craintes et dissipations, bien qu'à la vérité l'âme ne veuille pas, puisqu'elle en souffre.

Réponse. — L'âme se doit tenir unie à Dieu, dans la souffrance que sa bonté donne, par les peines et tracasseries quelles qu'elles soient.

Demande. — Le papier dit[24] qu'il ne faut plus se servir des puissances. Quant à la volonté, si elle est excitée, ne devrait-elle pas produire ces actes, crainte que l'âme ait des négligences ; comme encore, si elle était dans la soustraction, ne doit-elle point faire d'actes d'acceptation, de soumission ou autres ? J'ai bien vu pourtant que ce simple regard comprend tous les actes ; mais d'ailleurs, l'âme se trouve si dénuée qu'elle ne sait que faire. Si elle pouvait, comme dit le papier, traverser tout ce qui l'empêche d'aller à ce simple regard, elle serait guérie ; mais elle essaie en vain, Dieu se cache ; elle ne le voit ni aperçoit, quand bien même elle le cherche, et au lieu de le trouver, elle ne voit qu'elle toute nue ou bien pleine de misères, chargée d'infidélités. Cela quelquefois l'arrête court, n'osant passer plus avant, mais elle voudrait se défaire de ces empêchements. Je sens ceci fort diversement, et je le dis une fois pour toutes, afin de savoir comme je m'y dois comporter ?

Réponse. — Toujours il faut suivre l'attrait intérieur et produire les actes quand Dieu les excite, mais non autrement. C'est l'amour-propre qui pour se satisfaire, étant privé des [271] sentiments, voudrait faire ces actes de soumission et acceptation ; mais le simple regard, ou se tenir coite et en repos devant Dieu, bien que l'on n'ait ni vue, ni sentiment de sa bonté, c'est ce que Dieu veut de l'âme, sans qu'elle se remue ni s'empresse à chercher, ni à vouloir pénétrer : ce n'est qu'amour-propre que toutes ces recherches.

Demande. — Quant aux autres puissances, je ne parle point de leurs occupations, car je ne m'en pourrais servir, mais je chercherais volontiers à tenir la volonté toujours agissante, ou bien si elle n'agit pas, car elle n'a ce pouvoir que rarement, elle voudrait se tenir dans un silence intérieur que parfois elle expérimente. Je ne le puis expliquer, sinon que l'âme est à la vérité totalement impuissante, mais certains mouvements imperceptibles la tiennent occupée, sans qu'elle s'en rende compte ; c'est je ne sais quoi qui la lie fort et la tient à la merci de l'action de son Dieu dans un doux repos : voilà comme depuis peu je l'ai expérimenté, et avec une tranquillité qui ne m'est pas ordinaire.

(La réponse de la Sainte n'est pas dans le manuscrit.)

Demande. — Voilà aussi comme je l'ai expérimenté : mon âme étant dans les transes d'une nouvelle charge, et voulant se sacrifier par son unique regard, le pouvoir lui fut du tout ôté, si que je demeurai dans une privation de tout, ne sentant ni apercevant que ma privation, où je demeurai contente, et il me semblait que si mon Jésus eût voulu qu'elle fût plus grande, je l'eusse acceptée, afin de n'avoir rien, pas même moi-même.

Réponse. — Ce vous-même ne peut se perdre et veut toujours faire quelque chose pour se satisfaire : laissez cela et souffrez tout dans l'unité d'esprit, vous contentant de ce que Dieu vous donne. [272]

Demande. — Voici encore une autre disposition : Voulant dans une peine et ennui du faix de la supériorité me soumettre à la volonté de Dieu, et doucement voir ce que je devais faire en ma charge, tant pour moi que pour les autres, à cause du scrupule que j'ai de ne rendre point mon devoir, il ne me fut pas possible ; au contraire, je demeurai sans lumière, et l'esprit dans un certain état comme une personne en proie à celui qui voudrait l'anéantir, sans autre vue sinon que j'eusse voulu être déjà toute perdue dans cet abîme d'amour, me trouvant dans une paix profonde mais non pas trop sensible. Cet état m'a servi pour aller plusieurs fois à l'oraison : voilà un cantique sur des vues que j'ai reçues. Je priai une Sœur de me le faire sous prétexte d'exercer son esprit.

Réponse. — Notre-Seigneur vous fait si souvent expérimenter qu'il veut que vous le regardiez et fiiez en sa bonté, que je ne sais comme vous avez le courage de vouloir toujours faire quelque chose pour la seule satisfaction de vous-même ; vous ne le voudriez pas, mais il se fait pourtant : le cantique est demeuré au bout de la plume.

Demande. — Voici une pensée que j'eus à ma dernière solitude, qui me revient souvent : Pourquoi veux-tu du soutien ?... ne le suis-je pas ?... l'unique regard te doit suffire. Mais quand les craintes de l'oisiveté et perte de temps, joint à ce que je ne me fais pas bien connaître à Votre Charité, me viennent, je ne sais que faire, et mon âme voudrait trouver sur quoi s'appuyer ; mon esprit parfois a des échappées pour agir, et même mon corps, qui voudrait faire aussi quelque action pour témoigner sa fidélité à Dieu ; quelquefois cela ne sert qu'à augmenter ma peine, et mon esprit tracasseux ne s'arrêterait pas, si les volontés de Votre Charité ne l'arrêtaient ; c'est pourquoi je demande votre décision sur chaque point, afin de m'y tenir [273] toujours. Les vues, sentiments et états sont parfois très-divers ; c'est ce qui me fait étendre beaucoup mes demandes. Je dis encore ceci dont j'ai la vue : quand Dieu est loin et les craintes plus fortes, je voudrais chercher de l'appui par des paroles, lorsque j'ai la liberté de les prononcer (ce qui n'est pas toujours), je dis : Mon Dieu, mon tout, régnez, faites ; oui, mon Dieu, toute vôtre : je ne veux vivre que pour faire votre volonté : mon lot, ma possession éternelle... ce que je prononce vocalement par manière de soupir qui soulage non-seulement l'esprit, mais aussi le corps, lequel parfois ressent certaine oppression en la poitrine. Ce soupir lui donne de l'air, quelquefois cette pression est agréable, d'autres fois pénible.

Réponse. — Cela est si visible que Dieu veut être lui seul votre soutien, que votre âme a très-grand tort d'en chercher un autre, et cette pensée est véritable que l'unique regard vous doit suffirent que toutes ces craintes de perdre le temps, d'être oisive, et que l'on ne vous connaît pas, ne procèdent que de ce vous-même qui veut faire suivre ses voies de propre recherche et satisfaction, et se détourner de celles de Dieu, sinon que sa bonté s'y fasse toujours sentir et donne des lumières de sa solidité, car alors vraiment l'amour-propre est content. Or, la fidélité à Dieu requiert que l'on demeure en l'état qu'il nous met : en la jouissance, jouir ; dans le dénûment, demeurer nue ; en la peine, patienter, et en la souffrance, souffrir ; et voilà la vertu et ce que Dieu désire de vous, sans jamais vous remuer qu'il ne vous excite ou donne cette liberté de dire des paroles vocales qui sont bonnes. L'on vous connaît fort bien, n'en doutez jamais, et vous vous exprimez de même.

Demande. — Il y a des fois que ces craintes, quoique sensibles, ne coûtent rien ou peu, encore que l'on soit aride, dénuée du sentiment de la présence de Dieu, et que l'on soit [274] toute pauvre ; l'âme ne voudrait rien être, se reposant en la volonté de Dieu.

Réponse. — Il faut demeurer ainsi, car il est bon.

Demande. — En ne voulant rien, l'âme expérimente une grande paix ; cependant il lui semble parfois qu'elle devrait au moins vouloir son avancement et ce qu'il plaît à Dieu. Elle sait bien que généralement elle ne veut rien que Dieu, son vouloir en toutes choses, mais je manque à l'application de mon esprit en des occasions.

Réponse. — Ces vouloirs ne sont que propres recherches. L'unique regard suffit pour appliquer nos actions.

Demande. — J'ai répété en plusieurs lieux la même chose, mais c'est parce que je l'ai éprouvé de diverses façons, et pour demander une fois pour toutes ce que Votre Charité veut de mon âme ; car je veux toutes les voies de Dieu et ce que l'obéissance me dira.

Réponse. — Suivez-la donc exactement, car sa bonté vous la montre clairement et l'on vous en assure, et ce serait, meshui, opiniâtreté de faire autrement, ce qui déplairait à Dieu.

Demande. — Mon esprit n'a plus cette vue et sentiment de la perte de mon âme en Dieu, comme je l'avais autrefois, ce que je voudrais rappeler si je pouvais, parce que cela me servait d'occupation, mais je ne le fais pas, attendant ce qui plaît à Dieu.

Réponse. — Il ne le faut pas faire aussi.

Demande. — Comme aussi je n'ai plus les lumières et bonnes [275] pensées sur l'Écriture ou sur des paroles de l'Evangile et des Épîtres, il me semble que c'est ma négligence, et que je me flatte en ne m'y appliquant pas. Je sais bien que ces paroles parfois, s'enfoncent dans mon cœur, et qu'il y est comme tout soumis et qu'il les révère. Quant aux mystères, je ne m'en peine plus ; je les révère en Dieu dans ce simple regard, mais il me semble qu'en la plupart des grands mystères j'ai plus de peine de me contenir dans ce simple regard, et que je m'y trouve plus dénuée ; ce n'est pas pourtant toujours.

Réponse. — Vous attribuez tout à votre négligence et lâcheté : prenez le bien qui vous est donné, et ne courez pas après quand Dieu le retire. C'est parce qu'aux grands mystères vous ne vous contentez pas du simple regard ; vous vous y voulez appliquer et cela vous en dénué ; vous serez et ferez ce que Dieu veut quand vous vous tiendrez ferme en la voie de simple regard eu lui, sans désir ni mouvement de votre part, vous laissant entre ses mains et recevant ce qu'il vous donnera : la fidélité à cela et à cheminer dans l'observance et pratique des vertus, sans empressement, vous maintiendra en la disposition où Dieu vous veut.

Sa bonté nous en fasse la grâce, et priez pour celle qui est toute vôtre en lui. Dieu soit béni.

Sœur Jeanne-Françoise Fremyot.

Je viens de relire vos demandes et mes réponses. Enfin, tout doit aboutir en l'invariable fidélité de demeurer ferme en ces vues et simples regards, et recevoir là, sans vous en divertir, ce que Dieu vous donnera, car il ne faut jamais quitter le donateur pour s'amuser à regarder la beauté de ses dons : il vous les imprimera selon qu'il lui plaira et vous excitera à ce que bon lui semblera. Il le faut suivre sans empressement, et quand la vue ou sentiment de ce simple regard vous sera ôté et que votre âme sera sans appui, ne cherchez rien, demeurez ainsi [276] révéremment dans son bon plaisir, sans regarder comment, ni en faire des actes, ni le vouloir sentir, et que tout votre soin soit de vous tenir très-paisible et tranquille en toutes les dispositions où votre âme se trouvera, et même quand il y aura des ardeurs, adoucissez-les ; et enfin, comme je vous ai déjà dit, que votre soin principal soit de vous tenir paisible, reposée, tranquille en tout sans exception, et ne vous examinez ni faites aucune réflexion sur quoi que ce soit, bon ou mauvais, non pas même pour me le dire, cela n'étant qu'une propre recherche. Moins vous vous verrez et regarderez, tant mieux suivrez-vous ce que Dieu veut. Dieu soit béni.

RÈGLES DONNÉES PAR LA SAINTE

Pour discerner si c'est l'esprit de Dieu qui opère en l'âme lorsqu'elle ne peut agir en l'oraison[25].

Comment savoir, dites-vous, ma chère fille, si, lorsque l'on ne peut agir intérieurement, c'est Dieu qui attire l'âme à la simplicité et tranquillité en sa présence.[26] Je réponds qu'il y [277] a trois marques pour cela, selon que l'enseignent les auteurs de la vie spirituelle.

La première, c'est si on ne peut plus méditer, si on y trouve plus que de l'aridité, et si l'esprit, malgré ses efforts, revient toujours au même objet.

La seconde, c'est quand le cœur n'a plus l'attrait de fixer son imagination et ses sens en aucun sujet particulier, et que cela ne lui sert plus d'aide pour la pratique de la vertu.

La troisième marque la plus certaine, c'est si une âme prend plaisir d'être seule avec une attention amoureuse à Dieu, sans considération particulière, en paix intérieure, quiétude et repos, sans travail des puissances, mémoire, entendement, et volonté (au moins de durée), pour aller d'un sujet à l'autre, ains demeure seulement avec une attention et regard général et amoureux.[27]

Il faut avoir ces marques pour quitter la méditation, et pour entrer dans cette oraison de présence de Dieu : si l'âme y est réellement attirée, encore qu'elle semble ne rien faire en cette attention et ne s'emploie à rien à l'oraison, n'opérant pas avec les sens, elle ne doit pas craindre de se perdre ni d'être inutile ; car encore que l'action des puissances de l'âme cesse, l'intelligence demeure. Enfin, au cas dont nous traitons, il vous suffit de savoir que c'est assez que l'entendement soit coi de [278] toutes choses particulières, soit spirituelles, soit temporelles, et que la volonté n'ait envie de penser ni aux unes ni aux autres, cela s'entend quand l'action de la grâce se fait seulement en notre intellect ; car quand elle se communique conjointement à la volonté, ce qui a toujours lieu ou peu ou beaucoup, l'âme ne laisse pas d'entendre, de regarder, de s'occuper, de s'unir à l'action divine, et va jusqu'à s'y perdre, d'autant qu'éprise d'amour elle ne se rend pas compte ni si elle entend ni si elle aime.

Dieu, dans cet état, est l'agent particulier qui dresse et enseigne ; l'âme est celle qui reçoit les biens très-spirituels qu'on lui donne, qui sont l'attention et l'amour divin tout ensemble ; et puisque sa bonté traite pour lors avec l'âme en manière de Donneur, l'âme doit aller à Dieu avec un cœur confiant sans particulariser d'autres actes que ceux auxquels elle se sent inclinée par lui, demeurant comme passive, sans faire de soi aucune diligence, avec ce regard de simple quiétude, comme qui ouvrirait les yeux avec une œillade enfantine, avec une attention simple pour conjoindre ainsi amour à amour[28]. Si l'on veut agir et sortir de cette attention amoureuse très-simple et tranquille sans discours, on empêche les biens que Dieu communique par cette seule attention qu'il requiert : il s'ensuit que l'âme doit être fort débrouillée, passive et calme à la manière de Dieu, car il faut en cela un esprit très-libre et anéanti pour recevoir ces divines opérations. Si l'âme voulait s'appuyer sur quelques pensées, discours, goûts, et en faire quelque acte particulier, cela ne lui serait que distraction, et la détournerait de la profonde parole que Dieu fait entendre au fond du cœur dans cette solitude sacrée, où [279] toutes les facultés doivent être en silence, paix et tranquillité, pour ouïr ce que Dieu dit. Or, d'autant que cette paix discourt en elle, quand il arrive que l'âme se sentira mettre en silence et aux écoutes, son regard amoureux doit être très-simple, sans souci ni réflexion, en sorte qu'elle s'oublie presque de tout pour être attentive, afin d'être libre de faire ce que la grâce lui découvre.

Notez, ma fille, que dès lors que l'âme commence d'entrer dans ce simple et oisif état, elle ne doit, en aucun temps ni saison, s'employer aux méditations, ni s'attendre à des vues ou saveurs spirituelles, ains demeurer tout debout, sans appui, l'esprit libre du désir de tout don présent comme absent. Elle veillera debout à garder ses sens, dit la Sainte-Ecriture, les laissant à bas ; elle tiendra sa démarche ferme sur la garde de ses puissances, ne leur laissant faire aucune pensée d'elles-mêmes ; elle contemplera ce qui lui sera dit ; elle recevra paisiblement ce qui lui sera communiqué ; car, ma fille, il est impossible que cette très-haute sagesse puisse être reçue que par un esprit détaché des goûts et satisfactions particulières. Mettez votre âme en liberté, dans la paix et le calme ; tirez-la du goût et servitude de son opération, et ne l'inquiétez d'aucun soin et sollicitude ni d'en haut ni d'en bas, la réduisant à la solitude ; car plus tôt elle s'abstiendra de cela, plus tôt elle parviendra à cette sainte oisiveté et tranquillité avec plus d'abondance. On lui infusera, dit l'Écriture, l'esprit de sagesse divine, amoureuse, tranquille, solide, paisible et suave, et ce que Dieu opère en l'âme en ce divin loisir et solitude est un bien inestimable plus que vous ne sauriez penser[29]. [280]

Ce Maître souverain bâtit en chaque âme, comme il lui plaît, un édifice surnaturel. Mortifiez votre naturel et anéantissez ses opérations et tout ce qui peut contrarier le dessein de Dieu : la grâce veut élever cet édifice par des moyens que vous ne pouvez savoir. Dans cette sainte oisiveté, l'affection se déploie, et il est certain que lorsque nous y sommes nous sentons les traits de l'amour divin bien plus pénétrants ; le soin enveloppe l'esprit, le repos le développe.

Il est nécessaire que toute l'affection humaine de l'âme se liquéfie de soi-même, et s'écoule totalement en la volonté de Dieu ; car autrement, comment est-ce que Dieu serait tout en tout l'homme ? La sagesse de Dieu, à laquelle il faut unir l'entendement, n'a ni forme ni image qui puisse tomber sur les sens et l'intelligence ; mais comme pour obtenir cette parfaite union de l'âme et de la sagesse divine, il est besoin qu'elles aient certaine ressemblance et similitude entre elles, il s'ensuit que l'âme doit être pure et simple, non limitée ni arrêtée par quelque forme ou image qui arrêterait cette union d'esprit à esprit.

La perfection de la mémoire, c'est qu'elle soit tellement absorbée en Dieu que l'âme oublie toutes choses et soi-même, et qu'elle repose suavement en Dieu seul, loin de tout bruit des pensées et imaginations folâtres ; tant plus on évacuera la mémoire des formes et choses notables qui ne sont point la divinité ou Dieu humanisé, dont le souvenir aide toujours comme celui qui est le vrai chemin, le guide et l'auteur de tout bien, tant plus on la mettra en Dieu et la tiendra vide pour espérer [281] qu'il la remplira.[30] Donc, ce qu'il faut faire pour vivre en pure et entière présence de Dieu, c'est qu'autant de fois qu'il se présentera des formes et des images distinctes, l'âme, sans s'y arrêter, doit se tourner soudain vers Dieu, et toujours avec une affection amoureuse, ne pensant à ces choses ni ne les regardant sinon autant que le devoir y oblige, et encore sans les goûter et s'y affectionner, de peur qu'elles ne laissent dans les facultés quelque accroc ou détourbier ; mais vous ne devez pas laisser de penser et vous ressouvenir de ce que vous avez à faire, et pourvu que ce soit sans affection, attache et propriété, cela ne vous nuira point.

La lettre suivante de la Sainte nous parait devoir être ici placée comme un complément nécessaire au sujet traité dans les pages précédentes.

Oui-da, ma chère fille, je le veux bien de tout mon cœur vous donner quelques marques par lesquelles vous verrez si votre repos et quiétude est bon, et de Dieu.

La première marque sera donc, si quoique comme la communauté vous préparez voire point, néanmoins vous ne vous en [282] pouvez servir, ains sentez que sans artifice de votre part, ni de celle des personnes qui vous conduisent, votre cœur, votre esprit, l'intime de votre âme est tirée suavement à ce sacré repos, jouissant paisiblement de celui que vous avez tant désiré par la grâce divine, il y a plusieurs années ?

La deuxième, si vous remarquez que cet attrait vous porte à la petitesse, et au ravalement de vous-même ?

La troisième, si vous apprenez parmi ces suavités et saint repos à n'être qu'à Dieu, à lui obéir et à vos supérieurs, sans exception d'aucune chose ; si vous apprenez à ne dépendre que de la Providence divine, et à ne vouloir que sa sainte volonté ?

La quatrième, si ce repos vous fait quitter, et vous ôte toute affection d'attache aux créatures et choses terrestres, pour vous unir et conjoindre seulement à l'amour du Créateur ; car, ma fille, il n'est pas raisonnable que l'âme qui se plaît à goûter Dieu, se plaise plus au goût des choses basses, et au-dessous de Dieu ?

La cinquième, si cela vous porte à vous mieux découvrir, à être très-simple, sincère, véritable et candide, bref, comme un petit enfant ?

La sixième, si nonobstant la suavité que vous recevez de ce doux repos, vous êtes prête de retourner aux imaginations, considérations, voire aux sécheresses, quand Dieu voudra ?

La septième, si vous êtes plus patiente et humble à souffrir vos infirmités, même si vous êtes plus désireuse de souffrir davantage, sans vous soucier d'autres soulagements ou contentements, que de contenter votre Époux ?

La huitième, voyez brièvement, simplement et généralement si votre attrait et sommeil amoureux, vous rend plus méprisante le monde, les vanités propres, les intérêts, bref, s'il ne vous semble pas qu'il met le monde, toute sa gloire et vous même sous vos pieds, et vous fait estimer plus que toutes choses, les mépris, la simplicité, a bassesse, les travaux et la croix. [283]

Au surplus, ma chère fille, je tiens en vérité votre attrait bon, et de Dieu, et ne vous mettez point en peine de vouloir nourrir votre âme ; car ce sommeil vaut mieux que toute autre viande ; et je vous dis que quoiqu'il vous semble que votre âme dorme, elle ne laisse pas de prendre nourriture et de manger, voire de fort bonnes et délicates viandes ; mais c'est qu'elle est si fort attentive à l'amoureux Jésus qui la fétoie, qu'elle ne s'amuse pas aux festins qu'il lui fait ; et c'est ainsi qu'il faut faire, car autrement l'âme se mettrait en danger de perdre sa place.

PAROLES DE LA SAINTE À UNE Âme

À une âme conduite par la voie de simplicité et de complet dénument[31].

Dieu vous veut en un état extrêmement passif ; ne regardez point si vous persévérerez, si vous êtes fidèle, agréable à Dieu ; videz-vous de vous-même et de tout soin, appréhension, ennui, crainte de la durée en cet état, où tout fait peur et donne de la peine : votre remède sera ce simple regard en Dieu, et de ne rien répondre, je vous le dis de rechef de la part de Dieu. Vous vous regardez trop ; ne vous mettez plus en peine de votre peine ni n'en parlez à Dieu ni avec vous-même, ni ne regardez jamais ce que c'est pour le dire ni vous en exprimer à qui que ce soit, et ne faites jamais aucun examen là-dessus ; [284] cachez votre peine à vous-même, et comme si vous ne la sentiez point, regardez Dieu, et si vous pouvez lui parler, que ce soit de lui-même et non de votre peine : les yeux élevés au ciel, contentez-vous de dire avec un sourire plein de confiance : O Éternité ! ô Éternité !

Lisez quelquefois l'épître soixante-cinquième du livre IV, que notre Bienheureux Père m'écrivit une fois. Demeurez soumise à la volonté du bon plaisir de Dieu qui vous appauvrit, dépouille de toutes sortes de satisfactions intérieures, vous ayant entièrement levé la connaissance des biens qu'il a mis en vous par sa grâce, lesquels sa bonté a tellement infusés en votre âme, que ces mêmes biens sont inséparables de votre intérieur ; mais le divin conducteur, pour vous faire monter en une plus haute perfection, a pris votre foi, espérance et amour envers sa divine bonté, voire confiance, abandonnement et repos que vous aviez en lui, et toutes les puissances intérieures de votre âme, et il a tout jeté ces biens précieux qu'il avait mis en vous, dans l'alambic et dans le feu de son divin et plus pur amour, afin de consommer et anéantir en vous toutes sortes de plaisirs, satisfactions et contentements, non pas terrestres, car il y a longtemps que cela est fait ; mais même ce divin Maître veut anéantir en vous le plaisir que vous aviez d'avoir en vous tous ces dons de grâces, que, par sa bonté, il vous avait départis ; et comme il vous les avait donnés, il vous les a ôtés, au sentiment, afin que lui tout seul occupe votre âme, et non ses dons. Dieu vous ayant donc ôté les connaissances, lumières et sentiment des biens qu'il avait mis en vous, et vous ayant entièrement appauvrie, sa volonté est que vous demeuriez patiente et soumise à son bon plaisir, sans vouloir, ni voir, ni savoir, où est votre foi, ni toutes les autres vertus, goûts, satisfactions, sentiments, quoi que ce soit ; et, bref, toutes les grâces, consolations et sentiments de dévotion intérieure, vous contentant de savoir que Dieu a tout cela en lui-même, [285] et que, vous tenant unie à lui, vous possédez tout ce qui est de lui ; mais surtout ne vous amusez point volontairement à regarder comme vous êtes unie à Dieu, ni votre soumission, ni votre abandonnement et confiance : contentez-vous que Dieu le sait et le voit, et qu'il ne veut à présent de vous que la patience à vous tenir coite et paisible en lui, auprès de lui, en ce simple regard, comme vous pourrez, pendant qu'il fait ses divines opérations en vous.

De savoir si cet état durera longtemps, il en faut laisser la connaissance à Dieu, sans la vouloir savoir ni désirer d'être délivrée ; quand il plairait à sa bonté de vous y laisser jusqu'au jour du jugement, soumettez-vous à sa volonté très-sainte. Toute votre crainte en ces tourments, c'est d'offenser Dieu, de ne lui être pas agréable, et de ne le pouvoir servir et glorifier éternellement. Je vous assure de la part de celui à qui vous vous êtes consacrée dès si longtemps, que cet état lui est plus agréable que s'il vous tenait ravie au troisième ciel, et que si vous aviez toutes les jouissances et sentiments des vertus dont Dieu vous a dépouillée, car vous avez toutes ces vertus en effet et en substance, mais vous n'en avez pas la connaissance ni les sentiments : c'est pourquoi vous les avez plus purement, plus parfaitement et en un plus haut degré. Cet état est pareil à ce que notre Bienheureux Père dit de la contemplation, qui est comme la quintessence des fleurs d'où l'on tire l'eau de senteur ; ainsi votre amour de Dieu, votre foi, votre espérance sont d'autant plus grands qu'ils sont séparés de toutes consolations et satisfactions sensibles : tout cela étant abîmé en Dieu comme dans un divin fourneau, en sorte que, plus tout est perdu à vos sens, plus l'odeur en est précieuse devant Dieu, par l'humble soumission à son divin vouloir qui vous fait ainsi mourir à vous-même, ne pouvant rien dire, sinon : tout est consommé ! mon Dieu, j'ai tout remis mon être entre vos bénites mains, pour en disposer à votre gré et saint vouloir ; je vous laisse le [286] soin de tout mon état intérieur ; gouvernez-le comme il vous plaira, je ne me réserve que la fidélité à la patience, et à tenir mon esprit dans ce très-simple et unique regard en vous, sans l'étendre ailleurs. Faites ainsi mourir toutes sortes de réflexions et actes, demeurant là en la manière qu'il plaira à Dieu, patiente et souffrante, et fidèle à l'observance de votre règle, persévérant en vos exercices spirituels et à suivre la lumière du bien et du mieux à quelque prix que ce soit, par l'assistance de la grâce divine.

Enfin pour résumer en quelques mots ce que je viens de vous indiquer comme remède à vos peines, je vous supplie, ma fille, par l'obéissance que vous avez à la volonté de Dieu, qui vous est signifiée par celle que vous regardez en Dieu, et Dieu en elle, que vous demeuriez ferme en l'assurance que je vous donne de la part de Dieu, que votre foi, espérance et charité sont plus grandes et plus parfaites en vous qu'elles ne furent jamais. Ne regardez donc plus si vous les avez ni aucune autre vertu ; ne vous mettez en peine d'en faire les actes, ains seulement touchez vos résolutions cordialement et demeurez dans l'assurance qui vous en a été donnée. Ayez une grande fidélité à ne vouloir point être délivrée de cette peine et soustraction : c'est une grâce qui vous est donnée de Dieu pour perfectionner en vous toutes les vertus ; c'est une récompense et non pas un châtiment, n'en doutez point. Ce que Dieu veut, c'est que vous portiez ce travail patiemment, avec une entière soumission à son saint bon plaisir, sans que vous permettiez à votre esprit de vouloir voir, ni savoir ce que c'est qui se passe en votre intérieur, ni lui permettre de disputer, ni regarder les tentations, de quelle sorte qu'elles soient, ni penser pourquoi tout ce travail vous est donné.

Ne faites aucun effort pour vous débrouiller ni pour surmonter vos peines, tentations, troubles, douleurs, ténèbres, inquiétudes, embarrassements, pensées extravagantes ni aucune [287] autre chose, quelles qu'elles puissent être et passer en votre intérieur, pour pénible et martyrisant qu'il soit ; ne vous en alarmez ni étonnez, ni ne faites jamais aucune réflexion dessus, volontairement, mais cela, absolument, et les tenez pour de cruelles tentations. Tenez-vous au-dessus, feignant de ne rien voir, encore que vous les sentiez vivement ; cachez votre peine à vous-même, et n'en parlez ni à Dieu ni à vous ; ne regardez point ce que c'est pour le dire et vous en exprimer à qui que ce soit, et ne faites aucun examen là-dessus ; regardez Dieu et le laissez faire ; voilà votre seul faire, et le seul exercice que Dieu requiert de vous, auquel lui seul vous a attirée. C'est aussi celui que notre Bienheureux Père m'a commandé de pratiquer invariablement, et que je vous recommande de sa part, tenant votre esprit très-simplement et droitement, sans aucun effort ni acte, en cette simple vue et unique regard en Dieu, toute abandonnée à sa sainte volonté, sans vouloir voir, sentir, ni en faire des actes, mais demeurer là, paisible, reposée, confiante et patiente, sans réfléchir pour voir comme vous êtes là, ni ce que vous y faites, sentez ou souffrez, ce que fait l'âme, ce qu'elle a fait ou fera, ou ce qui lui adviendra en toute occurrence et en tout événement. Il ne faut bouger de là, car cet unique regard en Dieu comprend tout, particulièrement dans la souffrance, vous le savez très-bien, et je vous en assure aussi. Demeurez donc ferme en cette simplicité, et sitôt que vous apercevrez votre esprit hors de là, ramenez-le doucement, sans aucun acte, regard et réflexion, sur quoi que ce soit ni en quoi que ce soit ; une seule chose est nécessaire : c'est d'avoir Dieu. Bref, en toutes sortes d'événements, il faut tenir son attention et affection en Dieu, sans s'amuser à regarder ce qui se passe, ni aux causes des événements ; Notre-Seigneur veut cela de vous.

Continuez vos communions et autres exercices à l'ordinaire, sans regarder comme vous les faites, et laissez le soin de votre [288] salut et de votre intérieur à la conduite de Dieu, ainsi que de tout ce qui vous touche ; vous lui avez tout sacrifié et donné : laissez-lui-en le soin, et de toutes choses. Amen. Dieu soit béni.

À UNE AUTRE

Sur le même sujet.

Il faut vivre au-dessus de soi-même, par-dessus tous sentiments, vues et répugnances, regarder Dieu et se joindre à lui par un simple acquiescement, marcher comme à l'aveugle dans cette Providence et confiance, même parmi les tentations, désolations, craintes et toutes autres sortes de peines, s'il plaît à Dieu que nous le servions comme cela. Puisque sans aucune réserve nous nous sommes dépouillées et abandonnées entre ses bénites mains et lui avons confié le soin de tout ce qui nous concerne sans exception, il n'y faut plus penser, mais pratiquer fidèlement les instructions et résolutions dernières de notre Bienheureux Père : de n'arrêter son esprit volontairement qu'en Dieu, ne regardant ce que l'âme fait, ce qu'elle a fait ou fera.

Ne répondez point ni faites semblant de voir ni de sentir les tentations ni les peines, de quelle façon qu'elles soient, ni rien qui se passe en votre intérieur, pour pénible qu'il soit. Regardez Dieu simplement, ou demeurez en lui, ou près de lui, en repos d'esprit et de très-simple confiance, tout abandonnée à son soin, sans en faire des actes ni le vouloir sentir, car Dieu vous veut en un état extrêmement passif, et partant, en tout vous n'avez à faire qu'à vous pacifier, adoucir et tranquilliser. [289] Ayez une grande fidélité à ne vouloir point être délivrée de cette peine qui vous est donnée de Dieu ; soumettez-vous humblement et cordialement à cette sienne sainte volonté ; n'essayez point de vous en tirer ni de vous débrouiller, ni de vouloir savoir ce que c'est : bref, souffrez avec une humble et douce patience les faiblesses, abattements, toutes sortes de peines, craintes, troubles, tentations, désolations, et quoi que ce soit qui vous arrive, sans vous en alarmer ni réfléchir dessus volontairement pour regarder ce que vous faites, ce qui vous adviendra ; mais regardez Dieu simplement et droitement, et le laissez faire. Puisque vous lui avez entièrement remis et confié tout ce que vous êtes, vous étant dépouillée de tout entre ses mains, laissez-lui en le soin, car vous n'avez rien excepté, ains tout confié à la fidélité de son amour, et il faut faire l'œuvre de son salut sur cette croix, quand bien vous ne devriez plus voir le jour de votre vie clair et serein.

Pour conclusion, ma chère fille, je vous dis derechef : cheminez à l'aveugle dans cette Providence et conduite et vous perdez tout en Dieu, avec toutes vos vues, connaissances, satisfactions, et ne faites aucun acte intérieur, il n'en est plus temps : vous les avez faits, j'en suis sûre, Dieu s'en contente ; il ne veut plus de vous, sinon que vous lui laissiez entièrement faire, et que, meshui, vous ne fassiez autre chose que de nous reposer en lui, quoique sans sentiment ni satisfaction ; mais cette simple remise, ce repos en Dieu se doit faire sans gêne, fort simplement, sans acte, ni le vouloir sentir : enfin, Dieu veut que vous ne le voyiez, ni ne le sentiez que quand il lui plaira, et veut que vous demeuriez totalement à sa merci, paisible et tranquille dans tous les embrouillements, ne parlant pas même à Dieu de vos peines et souffrances pour lui faire des protestations, ni de votre pauvreté, mais demeurez patiente et reposée. Dès bien des années vous vous êtes sans réserve vouée, sacrifiée et abandonnée, et tout votre être [290] à Dieu pour le temps et l'éternité, lui donnant le soin de tout ; vous avez confirmé cette donation, ne vous réservant que le soin de tenir votre esprit dans cette vue, regard et remise, et de faire le bien que vous connaîtrez sans jamais vous permettre de réflexion sur ce qui arrive, ni pour voir ce qui se passe en l'âme, ni ce qui lui fait peine, ce qu'elle a fait ou fera ; il faut fuir ces réflexions comme de cruelles tentations et les étouffer à leur naissance par ce simple retour à Dieu, car cet unique regard comprend tout, spécialement dans les souffrances, lequel parle et prie sans aucun acte intérieur. Faites quelque acte ou dites quelque parole extérieure, baisez la croix, regardez le ciel, faites le signe de la croix sur le cœur, mais cela rarement.

Ne cherchez votre satisfaction, ni ne faites aucune réflexion ni autrement pour savoir ce qui se passe en vous, de quelle façon qu'il puisse être, quoique vous le voyiez effroyable et sentiez vivement et douloureusement, mais retournez votre esprit tout doucement à Dieu sans lui parler de votre peine, et demeurez là comme vous pourrez, patiente et souffrante, sans faire des actes intérieurs ni autre chose quelconque, pour quelque sujet que ce soit, non pas même à l'oraison ni pour s'y préparer, et vous conteniez de demeurer en Dieu, auprès de Dieu ou en sa simple vue, comme vous pourrez, dissimulant de voir votre mal. Ayez surtout fidélité de ne vous point débrouillasser, ni vouloir savoir ce que c'est pour le dire : qu'il vous suffise de savoir que cette croix est de Dieu.

Laissez à Dieu le soin de votre intérieur : ne vous en mêlez plus. Tenez-vous patiente et soumise ; divertissez-vous à quelque œuvre extérieure ; voyez vos résolutions et ne vous émouvez point de tout le tintamarre de la partie inférieure : ne faites pas semblant de sentir ces révoltes ; passez votre vieillesse en cet état de souffrances, si c'est le bon plaisir de Dieu, lequel vous porte dans le sein de sa divine protection, je vous en assure. Ainsi, quoique vous ne le sentiez pas, demeurez [291] contente de vos mécontentements ; demeurer patiente et souffrante, c'est une grande oraison, croyez-le bien, et ne vous efforcez pas à faire des actes : il suffit de regarder Dieu en souffrant doucement et avec soumission. Les sentiments des vertus ne sont pas à notre pouvoir, mais oui bien l'opération d'icelles et c'est ce que Dieu demande de vous à présent, tandis qu'il vous tient sur la croix, qui est le chemin du ciel, si vous souffrez généreusement. Demeurez ferme, portez-la sans réflexion : c'est l'Isaac qu'il faut sacrifier continuellement, par une perte de vous-même en Dieu, sans savoir comment.

PAROLES DE LA SAINTE À LA MèRe de Blonay

À la mère marie-aimée de blonay, après une retraite annuelle.[32]

Votre sainte curiosité vous fait désirer savoir quelque chose de ma solitude. Vous dites que vous vous êtes trouvée chétive en la vôtre ; et moi, ma chère fille, je me suis trouvée toute pauvre et imbécile, mais pleine d'espérance de vivre toute à Dieu, moyennant sa sainte grâce.

Les souffrances intérieures que Dieu vous fait sentir sont des récompenses de vos travaux passés, et non pas des punitions. Dieu, par cette voie de désolation intérieure, veut conduire votre âme à un plus grand et plus relevé degré de perfection, et surtout à un parfait dénûment de toutes sortes de satisfactions, afin que vous ne preniez plus de contentement qu'en [292] Dieu seul et non en ses dons. Et, partant, c'est la volonté de Dieu que vous demeuriez contente dans tous vos mécontentements. Dieu vous avait tout donné, il vous a tout été : qu'y a-t-il à dire, sinon : Fiat voluntas tua !

Vous vous êtes tant de fois donnée à Dieu, et lui avez tant dit qu'il ôtât de vous ce qui n'était pas lui ; maintenant il l'a fait, il vous a enfin prise au mot, qu'y a-t-il à dire ? Il retire ses dons sensibles ; il les a retirés pour ne laisser en votre âme que Lui seul, il l'en faut bénir et demeurer patiente et souffrante, sans regarder ce que vous avez fait, ce que vous faites ni ce que vous ferez ; mais, au lieu de tout cela, pratiquez ce que le Bienheureux nous a dit : « Regardez Dieu et le laissez faire. »

Ah ! chère Épouse de Jésus ! courage, fille de notre Bienheureux Père, consolez-vous dans la volonté de Dieu, et croyez assurément que votre foi, votre espérance et votre amour envers Dieu sont plus grands et plus purs en vous que jamais ils n'ont été ; mais c'est un amour de souffrance, et général dénûment de toutes sortes de satisfactions. Demeurez donc en cette assurance que je vous donne de la part de Dieu et du Bienheureux qui nous a tant de fois répété que le chemin des croix est le meilleur ; ainsi, ne vous mettez plus en peine de ce que vous ne sentez rien.

La foi sans les œuvres ne peut suffire. Ce n'est pas le sentiment de la foi ni l'espérance qui nous sauvera ; mais ce seront les œuvres appuyées sur la miséricorde de Dieu. Vous avez donc ces très-chères vertus théologales en effet, et vos œuvres le font paraître dans la fidélité que vous avez à observer la loi de Dieu et nos règles. Faire ainsi, ma chère fille, c'est avoir la foi de la bonne sorte, puisque les sentiments d'affection aux vertus ne sont point en notre pouvoir, mais oui bien l'opération d'icelles ; et c'est ce que Dieu demande de vous à présent, pendant qu'il vous tient dans cet état de générale souffrance intérieure et dans la privation de toutes sortes de [293] lumières et connaissances ; mais dans tout cela l'opération des vertus est à notre pouvoir ; et c'est à quoi vous vous occupez à présent, et Dieu se contente, puisque par cette voie vous accomplissez sa très-sainte volonté ; et cela suffit dans le général martyre intérieur que Dieu vous fait souffrir. Ne regardez donc plus vos peines ni votre embrouillement, ni les effrois et craintes que tous ces travaux vous causent, quoique vous les sentiez si violents et effroyables. Au lieu de cela, regardez Dieu en patience et le laissez faire, dit notre Bienheureux Père : c'est une grande leçon. Demeurez donc ferme en pâtissant, sans réflexion sur tout ce qui se passe en vous, laissez-en le soin à Dieu sans le regarder ; c'est le sacrifice de votre Isaac que Dieu requiert de vous, non de le sacrifier une seule fois, mais continuellement par une perte de vous-même en lui. De sorte que vous n'avez plus à faire que de dire de temps en temps quelques paroles vocales, surtout celle-ci qui est, et doit être votre unique : Mon Dieu, je remets mon esprit entre vos mains, ou bien : Mon Dieu, mon esprit est entre vos saintes mains, je ne vois donc plus ce qui s'y passe, mais je vous en laisse le soin, et ne veux plus prendre garde à rien qu'à vous seul. Ma lumière est de n'en avoir point ; ma joie est pour le ciel et je n'en veux plus d'autre ; ma richesse est dans la privation de tout bien sensible à l'esprit humain ; ma paix est dans la guerre ; ma tranquillité est dans le brouillement ; le feu de mon amour envers mon Dieu est dans le buisson des épines piquantes qui me transpercent de toutes parts, sans espérance d'aucune fin ni consommation de mes travaux ; mais tous les jours ils sont plus ardents. Le feu donc brûle dans le buisson de mon cœur environné d'épines, par la mortification et souffrance, sans apparence d'aucun soulagement ou consommation en cette vie. Et mon soulagement est de n'en avoir point ; ma mort c'est de ne mourir point ; ma richesse est la pauvreté et nudité de la croix où mon Seigneur est mort tout nu de consolation du [294] ciel et de la terre : voilà mon chemin, je n'en veux plus d'autre. Mon Seigneur m'avait donné beaucoup de biens sensibles à l'esprit, il me les a ôtés : qu'il en soit à jamais bénit Amen.

Continuez à faire vos protestations à Dieu trois fois le jour, et vos exercices à l'accoutumée.

CONSEILS DE LA SAINTE À une âme

à une âme que la grâce sollicitait d'entrer dans une voie de simplicité et d'abandon.[33]

Ma fille, correspondez aux desseins de Dieu sur vous par une totale soumission de tout votre être à sa sainte volonté, particulièrement à cheminer dans la voie qu'il vous conduit ; quand vous sentirez que votre nature y répugnera, souffrez cette peine, sans la regarder, ni vouloir en façon quelconque la surmonter, mais tout soudain jetez-vous en esprit aux pieds de Notre-Seigneur, et lui dites : Je suis votre, faites ce qu'il vous plaira de moi. Ne retournez nullement sur vous-même pour voir ce qui vous fait peine, ains regardez Dieu tout seul vous délaissant à sa merci, et lui remettant le soin de toutes choses et de vous-même. Enfin, ma fille, Dieu vous veut comme un petit enfant qui se laisse porter et gouverner à sa mère, tout ainsi que bon lui semble ; demeurez donc en repos et toute paisible entre les bras de ce tout bon Père Céleste, et ne retournez nullement sur vous pour regarder ce que vous faites, ce que vous sentez, ni ce qui vous arrivera, ne réfléchissez à chose [295] quelconque ; au lieu de cela regardez Dieu tout simplement, et vous contentez pour toute science et lumière de savoir que Dieu est votre Dieu. Si vous suiviez le dessein de ce bon Dieu sur vous, vous verriez renverser et bouleverser la terre et les cieux sens dessus dessous sans que jamais vous désistassiez de le regarder, rendez-vous donc fidèle à sa sainte volonté, et vous récréez avec vos Sœurs le plus que vous pourrez pour observer la règle. Il faut que vous preniez cette résolution qui est de ne point regarder au passé, au présent, ni à l'avenir, mais Dieu seul et sa volonté par de fréquents retours de votre esprit à Lui. Quand la pensée vous viendra que l'Institut périra, répondez fermement : Qu'il périsse ! Dieu ne m'en a pas commis le soin... oui bien d'en observer les règles le plus fidèlement que je pourrai.

Il me vient en mémoire ce que Notre-Seigneur dit en l'Évangile de cette femme qui avait perdu sa dragme, elle renversa toute sa maison pour la chercher ; ainsi Notre-Seigneur ayant perdu en vous cette première innocence et pureté il remuera tout chez vous pour la trouver. Ne pensez jamais si vos péchés sont mortels ou véniels, car j'ai confiance que comme vous n'avez fait aucun péché mortel, dès que vous êtes en la sainte Religion, aussi, par ci-après, Dieu par sa grâce vous en préservera. Hé ! quoi donc, toutes les feuilles des arbres vous feront trembler ? vous voulez être si savante, et je veux que vous soyez une ignorante ; qu'il vous suffise de savoir que Dieu est votre Dieu.

Ce bon Dieu veut que vous le serviez et serviez sans appui, sans connaissance, ains que vous demeuriez à la merci de sa miséricorde. Pourquoi, ma fille, voulez-vous avoir une volonté, puisque Dieu vous ôte l'usage et la liberté de la vôtre propre, et qu'il veut que vous n'ayez que la sienne et celle de l'obéissance, en quoi, certes, il vous gratifie incomparablement ; mais il veut que vous la suiviez à l'aveugle, sans connaissance, sans discernement, ni satisfaction ; il se faut soumettre dans cette insoumission et impuissance de se soumettre, par un très-simple regard [296] ou acquiescement, sans vouloir voir comme vous le faites, ni penser comme vous le ferez, car c'est ce que Dieu vous soustrait et ne veut pas que vous ayez cette lumière réfléchie, par laquelle vous désirez voir et sentir ce que vous faites ; et enfin, Dieu veut que vous ne regardiez en façon quelconque, d'une vue arrêtée et volontaire, chose que ce soit qui se passe en vous, ni hors de vous, et que vous n'arrêtiez votre vue qu'en lui seul.

Portez-vous grandement du côté de la cordialité, n'ayez point peur de faiblir de ce côté-là, attendez que l'on connaisse vos fautes, et que l'on vous reprenne ; faites fidèlement ceci, et vous verrez l'œuvre de Dieu.

Vos principales règles de conduite doivent être : Tout ce qui n'est point Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien.

Faire tout pour Dieu et rien contre la dépendance totale de la conduite de sa divine Providence.

Révérer souverainement la très-sainte volonté de Dieu, et la laisser faire et défaire en vous, de vous, et de toutes choses, ce qui lui plaira.

Ne voir que Dieu et votre bassesse et vileté : Dieu, pour s'unir amoureusement à lui en toutes choses ; votre bassesse, pour vous humilier incessamment.

Vous reposer et confier en Dieu de toutes choses, vous abandonnant à sa merci pour toutes, toutes.

Avoir une fidélité invariable à conserver tout ce qui est de notre Institut par une ponctuelle observance, sans jamais vous départir d'aucune chose écrite, pour petite ou grande qu'elle soit, sinon lorsque la charité ou nécessité le requerra, car alors il faut quitter la lettre pour suivre l'esprit qui m'est surtout cher et précieux.

Faire pour le prochain tout ce qui se pourra pour sa consolation et profit spirituel.

Dieu vous fasse la grâce, ma fille, de bien observer ces maximes.

CONSEILS DE DIRECTION DE LA SAINTE

à une RELIGIEUSE.[34]

Vous voulez, ma chère fille, que je vous écrive ce que je vous ai dit plusieurs fois, je prie Dieu qu'il vous profite.

Vous devez avec une sainte générosité et fidélité surmonter toutes vos inclinations qui vous porteront au péché, n'en commettant aucun délibérément ni volontairement. Que s'il vous arrive le contraire, ne vous troublez pas, mais soudain humiliez-vous devant Dieu tout doucement, marquant cela pour vous en confesser ; mais ne vous amusez point à réfléchir dessus.

Quand vos fautes seront mêlées de doute, si ce n'est en choses importantes, ne vous y amusez point pour les confesser, et qu'il vous suffise de vous en abaisser devant Dieu. Si elles sont en choses importantes, dites : Je m'accuse que je suis en doute d'avoir dit des paroles par le mouvement de la vanité ou de l'impatience, ou ce que c'est.

Quand vous verrez d'abord que vous ne pouvez reconnaître clairement du péché, n'examinez point, mais vous humiliez devant Dieu avec une confiance filiale, désirant et vous résolvant de ne l'offenser jamais à votre escient ; puis cela fait n'y pensez plus.

Ne soyez point si pointilleuse autour de vos actions ; gardez-vous du mal (car il le faut) et faites le bien, et toutes vos [298] actions gaiement, simplement et franchement, avec la générale intention de plaire à Dieu seul ; suivez cordialement le directoire pour vos exercices.

Ne vous étonnez nullement de tout ce que vous sentez ou pensez, pourvu que vous ne vous y arrêtiez pas et que vous ne fassiez rien ensuite volontairement ; ne regardez point tout cela ni aucune chose qui se passe en vous ; souffrez sans regarder ce que c'est, ni n'en parlez, non pas même à Notre-Seigneur, auquel vous devez retourner votre esprit tout simplement, lui disant des paroles de confiance, d'amour et d'abandonnement de vous-même.

Si vous observez bien ce point, vous serez claire et courte en tout ce que vous direz de vous, et c'est ce qui vous est le plus nécessaire. Pensez et parlez peu de vous ; pensez beaucoup à Dieu, et faites ce qui est de la règle et du directoire gaiement, et la charge que l'obéissance vous donne sans réflexion ; ô Dieu, que vous serez heureuse !

Corrigez-vous de ces mines froides et dédaigneuses que vous faites quelquefois, comme aussi de cette façon brusque et active ; ne tournez point si court ; tenez votre visage doux, et faites toutes vos actions tranquillement sans vous empresser.

Or sus le dernier et principal avis que je vous donne, ma chère fille, c'est d'entreprendre en simplicité l'observance de ces petits enseignements, lesquels je ne vous commande point, ains vous les conseille avec un amour maternel. Mettez-vous à les pratiquer, et ne vous amusez point à regarder comme vous les pratiquerez ; adonnez-vous à faire et non à regarder comme il faut faire, comme vous faites, comme vous avez fait ou ferez. Supportez doucement les attaques des diverses pensées qui vous arrivent, et toutes sortes de tentations, ne vous en étonnez point ; ne faites ni ne délaissez à faire aucune chose ensuite de telles fantaisies ; souffrez-les sans les regarder, comme je vous ai déjà dit ; résignez-vous à la divine volonté qui vous les [299] permet, et vous abandonnez à son bon plaisir vous confiant en sa miséricorde, et demeurez en paix.

Dieu vous fasse la grâce d'observer ces choses et soit béni à jamais ! Amen.

À LA MÈRE FRANÇOISE-MADELEINE DE CHAUGY PENDANT SON NOVICIAT, DE 1629 A 1632.[35]

Au commencement de mon essai, sortant de ma confession générale, après avoir bien pleuré devant notre Bienheureuse Mère, Sa Charité me dit de ne plus m’amuser à ces enfances, que mes larmes étaient un effet de mon amour-propre, qu'il fallait me remettre en Dieu, et espérer tout de sa miséricorde ; après cela, elle me dit :

Retenez ces quatre documents que je vous donne :

Le premier : ne faites jamais de faute, pour petite qu'elle soit, volontairement, je dis d'une volonté absolue, déterminée et choisie, ne laissant d'ailleurs aucun bien à faire de ceux que vous connaîtrez que Dieu vous demande que vous fassiez, et après, tenez votre cœur en liberté.

Le deuxième : ne vous laissez jamais troubler de vos manquements passés, présents et à venir ; je ne veux plus que vous en entreteniez aucune peine, ni inquiétude. [300]

Le troisième : humiliez-vous profondément devant Dieu de vos moindres péchés ; remarquant que le mal est le fruit de votre terre, comme le moindre bien que vous ferez est celui du secours de la grâce de Notre-Seigneur. Proposez-vous, avec l'aide de cette même grâce, de faire quelque bonne pratique de vertu, pour réparer le manquement commis.

Le quatrième : c'est la fidélité à la présence de Dieu, et à donner à toutes vos actions l'unique fin de plaire à sa divine Majesté.

Enfin, ma fille, humiliez-vous, humiliez-vous, humiliez-vous ; faites tout le bien que vous pouvez, évitez tout le mal que vous connaissez, afin que vos fautes ne soient jamais que de pure fragilité et surprise, et faites qu'elles vous humilient sans vous troubler. L'orgueil nous fait pleurer de nous voir imparfaites, mais la vraie et humble contrition nous fait humilier pour nous faire profiter même de nos chutes.

Une autre fois.

Ma fille, mortifiez fortement votre orgueil ; je suis fort aise que votre maîtresse y travaille, mais secondez-la fidèlement. Je vous prie, pensez souvent à ces paroles de Notre-Seigneur : Sur qui reposera mon esprit, si ce n'est sur l'humble de cœur ? Et à ces autres : L'esprit de Dieu et celui de superbe ne s'accordent pas. Il faut que l'un ou l'autre sorte de notre âme. Hâtez-vous donc de faire sortir promptement de votre cœur la propre estime, l'amour de votre volonté, de votre jugement, et tout ce qui est contraire à l'esprit légitime de cette sainte vocation que vous venez d'entreprendre.

Une autre fois, cette bienheureuse me dit :

Je suis fort aise que votre maîtresse vous défende ces grandes et belles imaginations et spéculations dans vos oraisons, parce [301] que votre esprit aime les choses qui lui donnent plus de science, de connaissance et de lumière, que celles qui le portent à la pratique, à l'affection du cœur et à l'amendement ; plus à la vanité qu'au désir de devenir humble.

Voici donc comme vous devez faire, par exemple : vous prenez, pour sujet de votre méditation, la flagellation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ne vous représentez point un beau jeune homme, avec plusieurs bourreaux autour de lui pour le flageller ; mais mettez-vous en la présence de Dieu, et après la première préparation, sans vous rien imaginer, pensez tout simplement que Notre-Seigneur, tout innocent, a voulu souffrir l'ignominie de la flagellation, souffrant pour votre amour cet horrible tourment, et là-dessus, entretenez-vous avec sa bonté, en lui disant : Mon Seigneur et mon Dieu, c'est à cette heure que j'apprends que vous êtes humble et doux de cœur ; goûtez en silence ces paroles, et après, prononcez celles-ci tout doucement : O que vous avez souffert pour moi, mon Sauveur ! je le sais, et comme la foi me l'apprend, je ne veux autre connaissance que celle qu'elle me donne. Vous vous êtes toujours humilié, et je me veux toujours élever ! O innocent et humble Jésus, confondez ma superbe ! vous souffrez pour moi, je me laisserai châtier pour vous de mes fautes sans m'excuser !

Voilà, ma fille, comme il faut que vous fassiez, et vous ferez une oraison de cœur et de volonté, et non pas une d'entendement et de vanité.

Une autre fois, elle me dit :

Ma fille, ne vous déferez-vous jamais de cette grande activité d'esprit ? Je sais bien que, puisque c'est une inclination naturelle, vous aurez de la peine de vous en défaire, mais je sais aussi que, si vous étiez fidèle, vous ne seriez plus si bouillante. Vous avez cent choses contre la modestie religieuse : vous [302] tenez la tête penchée, comme pour en paraître plus dévote ; vous marquez tout ce que vous dites par des gestes ; vous allez d'un pas tout à fait mondain ; vous faites un certain petit tour de l'épaule lorsque vous faites vos enclins ; tout cela sent la fille du monde. Enfin, vous avez bien des choses à réformer en vous pour prendre la gravité et bienséance religieuses. Lisez souvent la constitution de la Modestie, faites souvent des demandes à votre maîtresse sur cette vertu, et ayez incessamment au cœur ces paroles de l'Apôtre : Que votre modestie soit connue de tout le monde, et cela parce que le Seigneur est présent, dont l'œil divin voit l'extérieur et pénètre l'intérieur.

Une autre fois :

Ma fille, soyez plus soigneuse de vous surmonter ce mois, que vous ne l'avez fait, le passé, et surtout soyez fidèle au défi de l'humilité, que votre maîtresse vous a donné ; il vous est fort nécessaire. Mais pour acquérir l'humilité, il vous faut travailler, et ne pas vous croiser les bras. Il ne faut pas laisser perdre une occasion de vous humilier ; il faut vous connaître et vouloir être connue des autres pour inutile, ignorante, et indigne d'être employée à rien de bon. Aimez que chacun se mêle de vous connaître et corriger vos défauts, que tout le monde ait confiance de vous dire ses pensées sur votre conduite et sur vos manquements. Il faut ne vous préférer à qui que ce soit, recevoir tout le pire de la maison avec joie, étant bien aise que les autres soient mieux que vous, et faites-vous toujours accroire que vous êtes mieux encore que vous ne méritez. Soyez satisfaite de ne vous voir ni aimée, ni caressée de vos supérieures ; supportez doucement d'être incessamment rebutée, méprisée, humiliée, mortifiée, employée aux choses basses, et lorsqu'on vous traitera de la sorte, gardez-vous de penser que c'est pour éprouver votre vertu, mais [303] persuadez-vous bien que c'est un châtiment autant juste que doux, à cause qu'on a égard à votre faiblesse. Ne parlez plus de ce que vous avez lu, vu, et su au monde, ni de vos parents. Enfin, ma fille, si vous voulez être humble, il vous faut tenir en la maison, comme une personne indigne d'y être. Respectez fort nos Sœurs, et vous reconnaissez leur petite servante ; estimez leur société et leur vertu. Allez en paix, ma fille.

Une autre fois :

La fin de l'année de votre probation s'approche, ma fille. On ne vous a rien caché de tout ce qui est de l'Institut, et l'on vous a souvent dit, qu'entreprenant cette vocation, l'on entreprend aussi de ne plus vivre à soi, pour soi, ni par soi. Il faut que vous pensiez que votre vocation vous oblige d'aspirer et de tendre à la fin de la perfection de cet Institut, et que cette perfection est toute contraire aux lois et aux sentiments de la chair ; sondez votre cœur pour voir s'il est bien résolu d'entreprendre, de ruiner ainsi tout ce que vous êtes, et d'anéantir tout ce qui est contraire à cette haute perfection, dont la Congrégation fait profession. Demandez la sainte lumière du divin Esprit pour bien connaître les volontés de Dieu sur votre âme.

Je ne doute point que votre appel à la religion ne soit très-bon et très-singulier. Je ne laisse pas de me sentir obligée de vous faire bien connaître ce que c'est que vous entreprenez, et l'importance qu'il y a de ne point vivre négligemment au service de Dieu, et que notre manière de vie requiert un courage fort et généreux, qui prenne fortement l'avantage sur tout ce qui est de la nature, pour faire régner en nous la grâce. Je suis fort résolue de ne point permettre la réception d'aucune fille qui n'ait cette disposition. Ma fille, éprouvez-vous donc bien vous-même ; accoutumez-vous à rompre vos volontés aux choses même indifférentes, à obéir à toutes vos Sœurs indifféremment, [304] simplement à l'aveugle, à souffrir toutes les peines qui se présenteront dans votre poursuite, et enfin, examinez bien tout ce que vous devez désormais pratiquer. Si une fois vous pouvez vous oublier vous-même, et vous dévouer corps et âme à faire le bien, j'espère que Dieu par sa grâce vous rendra une bonne religieuse, puisque je suis sûre que Dieu ne vous manquera jamais de sa lumière et de ses bénédictions, pourvu que vous ne manquiez pas de coopérer à sa grâce ; mais, ma fille, je vous assure que les desseins de Dieu sur vous sont tels, que si vous ne travaillez pour arriver au plus haut de la perfection, vous serez la plus chétive religieuse qui soit au monde.

Le matin qu'on me proposa au chapitre, pour ma profession, cette bienheureuse me dit :

Ma fille, je veux m'assurer encore une fois, en quelle disposition est votre cœur, pour vous donner mon suffrage comme les autres. Vous savez que vous m'êtes fort chère, parce que vous êtes nièce de mon fils de Toulonjon, que j'aime et estime fort, et pour plusieurs autres raisons, et surtout parce que j'aime votre âme, voyant le soin particulier que Notre-Seigneur en a pris ; mais, malgré tout cela, je ne voudrais pas dire un mot en votre faveur contraire à ma conscience. Lorsque je reçois une fille, je me mets particulièrement en la présence de Dieu, j'invoque son secours, et je fais simplement, dans une entière droiture, ce qu'il m'inspire, à la vue de sa divine Majesté. Voyant votre cœur, qui aime le bien de sa vocation, qui désire de se perfectionner, et qui, grâce à Dieu, a été si bien appelé à son service, je ne saurais vous refuser ma voix et de parler pour vous. Toutefois, les Sœurs agissent selon les vues que Dieu leur donne ; priez sa bonté de les bien inspirer, affermissez vos bonnes résolutions, et j'espère que le ciel vous bénira. [305]

Au sortir du chapitre, cette Bienheureuse me vint trouver, et me dit si j’étais bien disposée à tout ce que la divine Providence ordonnerait de moi, et ensuite fit semblant que les Sœurs ne me trouvaient du tout point propre pour notre manière de vie, m'ordonna de me laisser au soin de Dieu, et me fit faire un acte d'abandon en ces termes :

Mon Dieu, je suis prête à quitter non-seulement cette Congrégation pour retourner au monde, mais je quitterais le ciel, si tel était votre bon plaisir, et serais prête de descendre aux enfers, si votre même bon plaisir s'y trouvait plus grand ; et me fit dire plusieurs autres choses fort belles, m'assurant qu'il faut commencer avec ardeur ce que nous croyons être de la volonté de Dieu, et le laisser avec tranquillité, lorsque cette volonté adorable le veut. Elle pleura avec moi tendrement, et m'envoya ensuite devant le Saint-Sacrement pour me consoler, me disant qu'elle ne savait point de meilleur remède que celui-là pour apaiser une âme affligée qui aime Dieu, que de s'y tenir dans la posture d'une petite servante, humble et soumise, et m'ordonna de lui dire : Mon unique consolation, ne me délaissez point. Vous m'aviez donné le désir de vous servir, vous m'en ôtez le moyen, soyez béni à jamais de votre pauvre créature.

Lorsque j'étais en solitude pour la profession, je la priai de me parler sur les vœux, elle me répondit ce qui suit :

Je veux bien, ma fille, vous expliquer courtement vos vœux : faisant celui d'Obéissance, vous vous obligez de la garder, selon que la constitution troisième le commande ; obéissant de volonté et de jugement à toutes sortes de supérieures quelles qu'elles soient, et quoiqu'elles vous commandent, qui ne sera pas péché.

Faisant vœu de Pauvreté, vous quittez toutes choses pour le mettre en commun, et même votre propre corps, qui ne sera [306] plus vôtre désormais, mais à la Congrégation, qui le pourra employer à tout ce qu'elle jugera, sans qu'il vous soit loisible d'y résister. Ce vœu s'étend encore plus loin, et sa perfection ne requiert pas seulement que vous n'ayez rien en propre, mais que vous ne vouliez rien que ce qui vous sera donné, et que vous sentiez de la joie lorsque quelque chose nécessaire vous manquera ; que vous ne choisissiez jamais le meilleur, mais que vous désiriez le moindre, et que vous le preniez lorsqu'il vous sera permis. Il passe plus avant encore, ce sacré vœu, et requiert que nos biens spirituels mêmes soient en commun, et que notre amour soit égal et universel pour toutes, tant que faire se peut. Enfin, ma fille, pour être une vraie pauvre de cœur et d'esprit, il vous faut tenir comme une pauvre au monastère, laquelle serait comme dans la maison d'un grand seigneur, ou comme une vraie mendiante à la porte d'un prince, recevant avec actions de grâce tout ce qui vous sera donné, vous tenant humble et petite à vos yeux, confessant toujours de n'avoir aucun mérite pour être associée à une si sainte communauté.

Pour le vœu de Chasteté, vous savez ce que la constitution en dit si expressément, que je n'y peux rien ajouter. Comment sentez-vous que Dieu épouse votre âme ? Ma fille, ce grand Dieu l'épousa par le saint baptême, cette chère âme, mais lorsque nous nous privons volontairement des noces séculières, afin de prendre Jésus-Christ pour notre Époux, il se fait une union si intime de grâce entre Dieu et notre âme, qu'il ne se peut expliquer en terre comme ce mariage sacré se fait, mais ce sera au ciel, où la jouissance entière nous sera donnée de ce souverain amour, que ces noces sacrées seront perfectionnées par les ineffables embrassements de ce divin Époux.

Vous devez désormais avoir du respect pour vous-même, à cause de la dignité que vous possédez, d'épouse d'un si grand et adorable Monarque ; pour n'en dégénérer jamais, renoncez [307] fortement à toutes sortes d'affections et d'inclinations naturelles. Votre cœur est le lit et le cabinet où cet Époux repose, tâchez de le tenir bien orné et bien pur ; que tout votre amour soit employé à l'aimer ; mettez tout votre soin à lui plaire, et que toutes vos forces soient occupées à son service. Suivez fidèlement ses attraits, vous le trouverez toujours en vous-même ; tenez-vous près de Lui sans désirer autre chose, et sans le chercher ailleurs. Préparez-vous à faire votre oblation avec le plus d'amour que vous pourrez ; consacrez-vous souvent à Dieu, vous immolant tout entière sur l'autel sacré de son bon plaisir ; donnez-lui cent fois le jour toutes vos inclinations et invoquez souvent son aide. Je le prierai fort que ce sacrifice lui soif agréable et pour sa gloire.

Avant que je fisse les vœux, elle me dit :

Allez courageusement, ma fille, vous donner tout à Dieu pour jamais. Faites voire sacrifice absolu, afin que vous ne soyez plus à vous-même. Souvenez-vous, ajouta-t-elle, d'honorer les liens qui vous attachent à l'Église, comme son humble fille ; aux princes souverains, comme leur sujette ; à la Congrégation, comme un membre qu'on a bien voulu recevoir ; et à moi-même, comme à votre mère qui tient, par la pure volonté de Dieu, la place de celle qui vous a donné le jour. J'accompagnerai votre sacrifice de toutes mes faibles prières, et je demanderai à Celui, pour l'amour duquel vous allez vous sacrifier, que vous soyez au nombre de ses épouses fidèles, qui gardent à ce divin Époux les vœux fidèlement.

Après la profession, dans ma première reddition de compte :

Ma fille, me dit-elle, vous avez promis à Dieu de grandes choses ; mais il vous en a promis d'incomparablement plus grandes. Rendez-lui fidèlement vos vœux, et sa divine bonté ne vous abandonnera jamais. Il demande de vous la fidélité en [308] tout et, partout, et, si je l'ose dire, une vertu au-dessus du commun. Après la voix de votre Époux, la mienne ne mérite pas d'être écoutée. Je vous avoue, néanmoins, que je serais extrêmement mortifiée, si je vous voyais vous contenter d'une vertu médiocre. Que vos bons propos soient pour vous une chaîne de diamants, que rien au monde ne puisse rompre, et pour vous rendre cette fidélité aisée, ne vous répandez au dehors qu'autant que la charité et l'obéissance souffriront que vous y paraissiez.

La présence de Dieu doit faire maintenant la principale, et, pour ainsi dire, votre unique occupation. Cependant, quelque occupée que l'on soit de cette divine présence, j'approuve fort que l'on fasse les trois actes suivants à la sainte messe : déclarez humblement vos péchés avec le prêtre, quand il dit le Confiteor, vous avouant criminelle devant Dieu ; offrez-vous au Père Eternel, en la compagnie de son cher Fils, lorsqu'il daigne se montrer au peuple entre les mains de son ministre ; et quand celui-ci sera sur le point de consommer les divines espèces, abandonnez-vous à l'ardeur de votre cœur, soit que vous participiez réellement, ou par désir, à ce sacrement adorable.

Pendant ma première retraite après la profession :

Je suis pressée de louer Dieu, voyant le soin qu'il a pris de votre âme, et j'admire sa Providence de vous avoir donné cette vocation par des moyens si particuliers. Il vous reste de correspondre fidèlement à ce bon Dieu, et qu'il n'y ait jour de votre vie, où votre cœur ne lui donne des marques de sa reconnaissance. Vous satisferez à ce juste devoir, si vous portez toujours votre âme en vos mains, en ne faisant rien qui ne parte d'un principe de vertu, et qui ne contribue à la gloire de votre Époux autant qu'à votre perfection. C'est dans cette disposition intérieure que vous trouverez le moyen de si bien composer votre [309] extérieur, qu'il n'y ait rien en vous qui ne respire la sainteté. Nos constitutions, que vous lisez très-souvent, vous serviront de modèle, et vous n'avez, ma fille, qu'à vous former là-dessus. Que votre condescendance pour vos Sœurs ne tienne en rien de cette civilité apparente et affectée, dont on use dans le monde, qui n'exclut pas l'orgueil secret, par lequel on se préfère bien souvent aux personnes qu'on semble vouloir honorer ; qu'elle soit plutôt un effet de l'estime et de la charité que vous avez pour elles ; qu'elle soit gaie et sans contrainte, qu'elle gagne leurs cœurs, les obligeant de vous aimer réciproquement.

La dernière fois que je la vis avant son départ :

Ce serait avoir fait une grande sottise, d'avoir quitté tous vos parents, tout ce que vous aimiez au monde, pour vous attacher à une créature ; méprisez toutes ces petites tendresses pour ne vouloir que le divin bon plaisir. Tenez-vous dans vos oraisons toujours plus simplement à la vue de Dieu, dans une profonde révérence. L'âme qui a trouvé Dieu ne doit rien chercher davantage. Vous avez l'esprit fécond, et Dieu ne veut de vous que simplicité sans multiplicité.

Je regarde l'amitié que j'ai eue pour vous, dès votre entrée à la Visitation, comme un sentiment inspiré de Dieu. Continuez, ma bien chère Sœur, continuez. Outre la récompense que Dieu vous destine dans l'autre monde, il vous fera trouver dans celui-ci une paix inaltérable, dans les événements même les plus crucifiants auxquels vous devez vous attendre, comme étant le partage des enfants de Dieu et les marques assurées de son amour. [310]

À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN.[36]

vive † jésus !

Ma très-chère fille, votre bonté vous fait désirer ce que ma confiance vous dira tout confidemment et simplement, comme il plaira à Notre-Seigneur me le donner : premièrement, ma chère fille, tenez toujours votre chère âme en paix et en joie, par le moyen de la fidélité à l'oraison, au saint recueillement, et de l'observance ; ayez un grand amour aux filles et les supportez avec une extrême douceur, sans toutefois leur souffrir aucun relâchement, mais reprenez-les toujours et les portez à leur devoir avec cet esprit de douceur et cordialité, leur témoignant que c'est par le désir de leur bien ; et gardez bien de laisser échapper jamais des paroles piquantes de reproches, et enfin que vos paroles soient toujours fort religieuses et assaisonnées de discrétion et dévotion ; ne faites pas de fréquentes ni rudes répréhensions pour de légers manquements, surtout quand ils sont de chose temporelle, comme rompre, casser, et semblables lourdises, tant qu'il se pourra.

Ne vous laissez pas préoccuper par vos sentiments, et encore moins dominer, tant pour le bien de votre âme et de votre santé que pour l'édification de nos Sœurs ; surtout ayez soin de bien cultiver leur intérieur et de les fort porter à l'oraison, au recueillement, et à la mortification de leurs passions et inclinations, et qu'elles pratiquent fidèlement ce que le directoire [311] enseigne : de faire tout pour Dieu et recevoir de sa sainte main tout ce qui leur arrive, car la grande pratique de la Visitation c'est de dépendre de la divine Providence et de se conformer en tout à la sainte volonté de Dieu ; ne dispensez guère les filles des communautés et ne les laissez attacher aux choses extérieures, ne les laissant surcharger, ni ne les surchargeant de trop de besogne ou de travail.

Que le principal soin soit de plaire à Dieu et de bien observer les règles. Assistez aux communautés tant que vous pourrez, et quand vous vous trouverez mal, ne permettez pas aux filles de les perdre (les exercices) autour de vous, sinon celle qui sera requise à votre service et soulagement.

Ayez un grand soin des malades : ce soin est important, comme aussi que vous preniez franchement vos nécessités, vous laissant gouverner pour cela à ma sœur Marie-Augustine, à qui nous commettons le soin de votre chère personne, sans permettre les amusements et empressements des filles. Ayez l'œil sur toute la maison, mais laissez une sainte liberté aux officières d'agir en leur charge selon la règle.

Faites que les affaires et les livres des comptes s'écrivent et se fassent exactement selon les règlements. Je vous dis pêle-mêle tout ce qui me vient en pensée, par la très-grande affection de votre bien pour la gloire de Dieu.

J'ai su qu'autrefois l'on a été libre là-dedans à donner à manger aux gens de dehors ; il faut être fort retenue à cela, et ne permettre aux filles de dire les nouvelles du monde et de famille aux récréations, qu'il leur faut laisser faire gaiement. Il ne faut point faire de répréhension que dans la nécessité, comme dit notre sainte règle, laquelle nous enseigne parfaitement tout ce qui est nécessaire pour la bonne conduite de la supérieure au bonheur de sa maison.

Donnez une entière confiance aux filles de vous ouvrir leur cœur, et quelque chose qu'elles vous puissent dire, ne [312] témoignez jamais de l'étonnement, mais confortez-les toujours et les renvoyez consolées, encouragées au bien. Si elles vous disent quelques mauvaises pensées qui leur viennent contre vous, témoignez-leur de la gratitude, de la confiance qu'elles vous témoignent en cela, et leur dites qu'elles ne s'en mettent pas en peine, mais qu'elles les méprisent et ne s'y amusent pas.

Voilà, ma très-chère fille, ce que votre bon cœur tire du mien qui vous chérit avec la plus cordiale et sincère affection, et avec une entière confiance ; allez joyeuse et courageuse ou Dieu vous appelle ; je supplie sa Bonté vous tenir en sa divine protection, et vous combler de son très-pur amour.

Je suis, et de cœur, votre chère et bien-aimée sœur.

Ma très-chère fille, je vous recommande de tout mon cœur votre très-chère compagne ; que votre cœur lui soit toujours bon et confiant, afin qu'elle vive en consolation.

Votre très-humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,
De la Visitation Sainte-Marie.

dieu soit béni !

[313]

À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY.[37]

Pendant Son Noviciat

Ma très-chère fille, je vous dis que vous devez vous déterminer d'être absolument à Dieu ; et pour cela, résolvez-vous fermement de retrancher à votre langue toute parole piquante, vaine, et qui tant soit peu tende à votre louange, ou à celle de vos parents. Acceptez avec un bas sentiment de vous-même toutes les occasions d'humiliation qui vous arriveront ; vous les devez tenir précieuses, si vous aspirez à la perfection, car jamais vous n'y parviendrez que par cette voie, je vous le dis hardiment. Travaillez donc à cette sainte besogne courageusement et fidèlement ; amassez toutes les facultés de votre esprit autour de Notre-Seigneur, afin que vous receviez de sa bonté la lumière et la force pour bien faire cette besogne ; quand vous l'aurez achevée, nous vous en donnerons une autre. Dieu soit béni !

Avant son départ pour la fondation de montpellier :

Dieu vous destine à une grande œuvre, ma très-chère fille, pour l'exécution de laquelle vous devez prendre un grand courage et vous armer de la force de Dieu, en jetant en lui tout votre soin par une absolue et très-ferme confiance, vous appuyant fortement en son amour et en la conduite de sa paternelle [314] Providence. Tenez-vous en la main de sa divine volonté comme un instrument inutile et imbécile duquel sa sagesse ne laissera de faire de beaux et bons ouvrages, mais soyez sur vos gardes afin que jamais vous n'en receviez aucune complaisance ou satisfaction vaine ; mais rendez-en à Dieu la louange et toute la gloire, car aussi à lui seul elle est due pour toutes sortes de biens, ayant dit de sa bouche sacrée, que nous ne pouvons rien sans lui.

Ne vous étonnez nullement s'il vous arrive des contradictions à votre établissement, ni au progrès de ce saint œuvre, car Dieu veut que ses affaires se fassent parmi plusieurs difficultés, afin que quand toutes choses sont accrochées selon la prudence humaine, il fasse reluire sa sagesse et sentir la promptitude de son secours paternel.

Peut-être aurez-vous quelques nécessités temporelles, ce que je ne crois pas ; mais si elles arrivent, réjouissez-vous saintement et tenez cela à grand bonheur, tâchant de faire valoir l'occasion pour la pratique de la sainte pauvreté, et donner des preuves de votre entière et ferme foi et confiance filiale en Dieu, et ne doutez point, car le secours viendra à point nommé, mais attendez-le en patience, sans laisser nullement ébranler votre espérance.

Je supplie le divin Sauveur de vous tenir de sa main paternelle, et de vous appuyer, conduire, éclairer et soutenir de sa main puissante, suavement et fortement en toutes vos nécessités et actions, et vous combler de son saint et pur amour, et toutes les âmes qu'il rangera sous votre conduite. Je crois que vous ne m'oublierez jamais devant sa bonté : je ferai le même et vous tiendrai toujours chèrement au milieu de mon cœur comme ma très-chère et bien-aimée fille, à qui je suis entièrement en Notre-Seigneur, qu'il soit béni ! Amen.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot.

Je vous dis encore ce mot, ma très-chère fille : aimez [315] cordialement vos Sœurs qui vont avec vous ; soyez toute leur joie et consolation en Dieu ; traitez avec elles franchement, naïvement, confidemment et à la bonne foi, et les tenez fort unies à vous, et vous à elles ; dites-leur tout simplement et naïvement ce que vous jugerez être très-utile à leur bien, cela les obligera ; vous emmènerez de bonnes Sœurs qui n'ont aucune prétention que de bien faire et vous obéir sincèrement ; soyez-leur bien bonne mère, je vous en supplie, ma très-chère fille, afin qu'elles vivent avec grand contentement avec vous et en leur vocation ; toutes vous aiment grandement et veulent vivre en parfaite union, surtout l'assistante le témoigne : faites lui de même, car vraiment je trouve que c'est une bonne et vertueuse religieuse qui vous aidera bien ; elle n'a nulle prétention que de bien servir Dieu et faire l'obéissance.

SEPT MAXIMES SPIRITUELLES

Données encore par la sainte à la mère louise-dorothée.

La première maxime que je désire que vous observiez, ma très-chère fille, sera celle de notre Bienheureux Père : Rien contre Dieu ; il faut donc être invariablement résolue de ne faire jamais chose quelconque, grande ni petite, que nous connaissions qui pût déplaire à cette souveraine Bonté : cela veut dire volontairement. Remarquez cette parole du saint Apôtre : Il faut fuir l'ombre du mal, ceci est le grand fondement.

Deuxième : de dépendre de Dieu en toutes choses, et faire toujours ce que nous connaîtrons lui être plus agréable en toutes choses, purement pour son amour.

Troisième : aimer souverainement la très-sainte Volonté, et également en tout ce qui arrivera à nous et aux autres, n'y regardant qu'elle seule, en laquelle doit être tout notre repos et unique consolation. [316]

Quatrième : ayez pour règle générale de faire tout le bien et plaisir qui vous sera possible à toutes sortes de personnes, quittant volontiers vos propres commodités et intérêts pour les leurs ; et cela pour la seule révérence du bon plaisir de Dieu qui le veut ainsi ; et ceci se doit pratiquer tout particulièrement à l'endroit de nos Sœurs, sans distinction de celles qui nous agréent ou non, qui nous aiment et caressent, ou qui ne le font pas. Bref, en tout il faut regarder et aimer Dieu cordialement, sincèrement et efficacement.

Cinquième : ayez un amour zélé et une fidélité loyale et attentive à la conservation de toutes les choses de l'Institut, premièrement chez vous, en l'observant exactement, et procurant autant qu'il vous sera possible que celles qui y sont obligées fassent le même.

Sixième : tâchez de faire avec toute la perfection possible tous vos exercices spirituels et tout ce que vous devez faire, et cela purement par amour et désir de plaire à Dieu. Entre tous les exercices, aimez la sainte oraison et recueillement, y suivant fort simplement l'attrait qui vous sera donné.

Septième : et pour fin et en abrégé, fuyez tout le mal que vous rencontrerez, faites tout le bien que vous reconnaîtrez, regardez Dieu incessamment, allant à lui de toutes choses, lui rapportant tout et lui demandant conseil de tout, fort simplement, et vous tenez très-humble devant sa divine Providence, attendant tout votre bonheur de là avec une sainte confiance.

Dieu vous en fasse la grâce, et à moi qui suis toute vôtre ! Dieu soit béni !

Jeanne-Françoise Frémyot,
Indigne Sœur de la Visitation Sainte-Marie.

[317]

À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE.[38]

Ma très-chère Sœur, vous désirez que je vous dise quelque point qui me semble plus propre pour la conduite de la charge que Dieu vous a remise. Je le ferai, si sa bonté me daigne inspirer et ne tiendrai point d'ordre, ains je vous dirai pêle-mêle ce que je rencontrerai, et qui me tombera dans l'esprit.

La première chose qui me vient, c'est que vous vous attachiez invariablement à l'observance des règles et constitutions, parce que c'est la volonté de Dieu que les choses d'obligation doivent marcher les premières ; et où la règle sera courte et ne vous instruira pas assez, comme il arrive en plusieurs occasions, regardez en Dieu ce qu'il vous semblera le mieux, et faites-le avec une franche humilité. Les choses qu'il faut communiquer aux Sœurs selon la règle, il le faut faire ; et je vous dis que tant qu'il vous sera possible, vous fassiez toutes choses avec l'agrément des Sœurs, conférant avec elles aimablement ; voire suivant, tant qu'il se pourra, leur sentiment, afin de nourrir la sainte confiance et cordialité ; si ce point est bien pratiqué, il apportera la paix et bénédiction. Je n'entends pas pourtant détruire la sainte liberté et autorité de la supérieure, et que, quand il sera requis, elle ne doive tout tirer après elle. Souvenez-vous alors, ma très-chère Sœur, de le faire doucement, tirant les volontés par raison, voire même, louant leurs opinions, en leur faisant voir néanmoins que la vôtre est la [318] meilleure, et tout cela suavement, et non mélancoliquement ni impérieusement.

Quand les Sœurs seront malades ou travaillées de quelque infirmité spirituelle ou corporelle, témoignez-leur une extrême charité et douceur ; voire, encore qu'elles témoignassent une trop grande tendreté ou quelque autre imperfection, ne faites pas semblant alors de les connaître, et leur faites donner et prendre tous les soulagements qu'il sera requis, s'il se peut ; mais, après qu'elles seront hors de peine, découvrez-leur amiablement leurs défauts, en sorte qu'elles les connaissent et reconnaissent avec une douce et tranquille humilité : puis, encouragez-les si cordialement, qu'elles s'en aillent toutes guéries et détrempées en la douceur de votre amour maternel.

Enquérez-vous quelquefois si elles n'ont point de nécessité, si elles sont bien vêtues, et semblables choses, pourvoyant à leurs besoins ; voyant aussi quelquefois leurs matelas et leurs tours de lits, pour voir s'ils sont bons. Vous ne sauriez croire combien ce soin gagnera leurs cœurs, et les affranchira des soins superflus d'elles-mêmes, qui est un des grands moyens d'avancement que je sache.

Il viendra tant de bien de la pratique de ce petit avertissement aux âmes, ainsi que je l'espère de la bonté de Notre-Seigneur, que vous en serez toute consolée ; et j'y ajoute que, encore que pour votre infirmité on vous donne quelque chose de particulier, comme on fait aux autres infirmes, néanmoins, vous vous fassiez donner des viandes de la communauté, et en mangiez pour savoir comme on traite vos Sœurs.

Témoignez toujours aux Sœurs de la gratitude des petits soins et affections qu'elles témoignent pour vous, sans leur permettre néanmoins de l'empressement pour cela, ni qu'elles excèdent en ce qui sera de la nécessité ou utilité importante, soit en santé, ou lorsque vous serez malade ; mais ressouvenez-vous de régler cela, s'il est requis, sans opiniâtreté ni [319] sécheresse, ains suavement, en sorte qu'elles en demeurent plus édifiées que mortifiées.

L'avis que la règle et les constitutions donnent à la supérieure de se faire plus aimer que redouter, doit être toujours devant vos yeux. Quand vous aurez les cœurs de vos Sœurs, vous les gouvernerez comme vous voudrez, et les tiendrez facilement unies à vous et entre elles, qui est la bénédiction des bénédictions pour les monastères, et qui a toujours régné parmi nous.

Qu'elles n'aient autre amie que vous. Qu'elles trouvent en vous un soin et une douceur maternels, une franchise et une confiance de sœur, une familiarité et secret de fidèle amie, leur communiquant même quelquefois, comme par réciproque confiance, quelque chose de votre cœur. O le grand moyen, ce me semble, pour tenir les cœurs ouverts et contents, que celui-ci : ce sera leur faire trouver en vous tout ce qu'elles auront laissé au monde, car enfin notre nature a besoin de ce soulagement, et ne peut durer sans aimer. Si les Sœurs ne vous ont pas un amour spécial et de confiance, elles auront des amitiés particulières, qui sont la peste de la religion. Bref, ayez grand soin de tenir leur esprit content et joyeux ; c'est l'avis que le grand père Suffren m'a donné une fois.

Ayez grand soin de la pureté des âmes, retranchant aux Sœurs toute occasion de péché, leur laissant jouir de la liberté de communiquer leur âme, comme la règle ordonne ; gardez-vous bien de témoigner en cela aucune répugnance, ni que vous connaissez qu'elles manquent de confiance ; non, jamais ne leur donnez occasion de penser cela.

En vos corrections, soyez vive et pénétrante contre le mal, mais cordiale et charitable à l'endroit de la défaillante, tâchant d'anéantir le mal, le méprisant, et châtiant quand il sera requis, en soulageant, excusant et encourageant la coupable, vous plaignant avec elle de notre misère et faiblesse ; par ce moyen, vous [320] lui ferez haïr le péché et aimer votre douceur. Pour pratiquer utilement ce point des corrections, il faut se tenir proche de Notre-Seigneur ; car lui seul nous le peut apprendre, y ayant peu de règles pour cela que la charité et discrétion que Dieu donnera infailliblement à celles qui, pour la seule obéissance à sa divine volonté, se sont laissé charger du pesant poids de la supériorité, et qui mettront toute leur confiance en sa divine protection et en la vérité infaillible de ses promesses.

Ne vous troublez jamais, encore que vous ne voyiez l'avancement spirituel qu'il serait requis ; mais redoublez vos prières, votre confiance, votre fidélité à l'observance, votre patience et support ; car sachez que c'est à vous de cultiver par ces moyens, mais que la croissance vient de Dieu. Faisant donc tout ce qu'il vous sera possible et de votre devoir, avec grande fidélité et courage, sans jamais vous laisser abattre, demeurez paisible et soumise sous le bon plaisir de Dieu, vous contentant des fruits qu'il vous donnera.

Ne donnez point de nouvelles lois à vos Sœurs ; ne multipliez point les ordonnances, mais encouragez-les à porter joyeusement celles de la loi de Dieu avant toutes choses, dit la sainte règle, et celles dont elles se sont volontairement chargées pour le seul amour de Jésus-Christ, notre doux Seigneur et Maître.

Ressouvenez-vous de ce que tant de fois je vous ai dit, qu'en toutes leurs difficultés vous leur recommandiez de regarder ce divin Sauveur en ses travaux, afin que, par ce moyen, elles soient éclairées, fortifiées et encouragées à une sainte imitation. L'âme aura peu ou point d'amour, qui ne trouvera sa charge légère en comparaison de celle que notre Sauveur a portée pour elle ; je trouve ce moyen puissant, incomparable, doux et suave.

Persévérez d'user plutôt de prières que de commandement, sinon quand la nécessité le requerra : la règle l'enseigne [321] excellemment à la supérieure. Usez bien de cette douceur, surtout envers les faibles ; et, encore qu'elles ne vous disent que des inutilités, oyez-les avec patience, les conduisant peu à peu à leur perfection. C'est un avis d'importance que cette patience ; car encore que l'on ne voie pas le profit tout à coup, ni même de longtemps, jamais il ne faut cesser pour cela, ni se lasser de cultiver ces chères âmes, ainsi que dit notre règle. De quelques-unes vous recevrez promptement de la consolation, selon qu'il plaira à Notre-Seigneur de les aider, et à celles-là il faut donner des occasions d'avancer et même de mériter, tâchant de connaître en chacune l'attrait de Dieu, afin de le leur faire suivre. Je vous dis derechef, ne vous ennuyez jamais de la tardiveté des Sœurs, ni de les supporter et attendre : gardez de témoigner aucun mécontentement d'elles ni aucun dégoût à qui que ce soit, sinon à ceux à qui vous en devez parler en toute confiance. Quand elles vous auraient fait ou dit plus d'offenses qu'il ne se peut penser, au nom de Dieu, aucun ressentiment ni aucune plainte. Faites-le même si leurs parents vous donnent quelque sujet de mécontentement, et lorsqu'ils seront dans l'affliction, ayez soin de faire fort prier pour eux. Vous ne sauriez croire combien cela contentera et gagnera le cœur de vos Sœurs.

Tenez-vous fort grandement égale envers chacune et ce qui leur appartient ; tâchez de vous accommoder avec toutes, et vous souvenez de la maxime de notre Père, qui s'accommodait aux humeurs de tous et ne voulait qu'aucun s'accommodât à la sienne.

N'ayez point d'inclination particulière qui paraisse trop, comme serait d'affectionner l'entretien ou les sermons mêmes de quelque particulier.

Je vais finir par où j'ai commencé, qui est la recommandation de l'observance ponctuelle. Vous trouverez tout dans les Règles et Constitutions, dans les Directoires et Coutumes, et [322] dans les Entretiens de Monseigneur. Nourrissez-vous bien de cette viande ; prenez tout le temps que vous pourrez pour étudier là-dedans et dans les livres du père Balthazar Alvarez. Le père Rodriguez et la Vie de la bonne sœur Marie de l'Incarnation vous fourniront aussi plusieurs points et utiles documents pour votre charge. Mais Notre-Seigneur, par-dessus tout, vous tiendra toujours de sa main paternelle et vous conduira en toutes vos actions ; il faut avoir cette parfaite confiance. C'est lui qui vous impose cette charge, et par conséquent il s'oblige de vous fournir tout ce qui sera nécessaire pour vous en bien acquitter. Jetez tout votre soin en lui ; ne soyez attentive qu'à lui plaire, et tout le reste suivra ; je dis tout, tant ce qui regarde votre perfection que celle des autres. Regardez toutes choses en lui. Vous savez qu'un des grands moyens de lui plaire est la pratique de ces deux chères vertus, et qu'elles sont aussi le vrai et propre esprit de cet Institut. Rendez-vous donc douce, suave, cordiale, franche et bonne envers toutes, humble, petite et basse devant ce Souverain, humble, dépendant totalement de son bon plaisir, et ne recherchant en tout que sa gloire. Quand donc il lui plaira de se glorifier en votre abjection et en celle de l'Institut, par les mépris et avilissements que l'on en fera, et par toutes sortes de calomnies et de ravalements qui pourront venir, aimez et embrassez chèrement ces occasions comme des moyens de vraie imitation de notre doux Maître, et aussi comme choses conformes à notre petitesse et bassesse. Ceci, ma très-chère Sœur, est le vrai esprit de nos Règles. Inculquez-le et gravez, tant qu'il vous sera possible, dans l'esprit de nos très-chères Sœurs l'amour du mépris, afin qu'elles ne veuillent point paraître ni être estimées, mais qu'elles soient fidèles observatrices de notre profession, ne voulant d'autre gloire que celle de notre doux Sauveur, et de rechercher en tout sa sainte volonté pour l'accomplir. Je vous dis derechef que ce doit être notre vrai esprit, et que celle qui ne l'aimera pas [323] effectivement, par la pratique, ne se peut point dire fille de la Visitation, ni héritière de l'esprit du grand saint Augustin, ni de celui de notre très-digne Père et Instituteur

AUTRES CONSEILS DE LA SAINTE À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS.[39]

Allez courageusement, ma très-chère fille, où la souveraine Volonté vous tire et appelle ; faites fidèlement la chose à quoi vous êtes appelée. Soyez humble, mais pleine de confiance en Celui qui vous emploie ; dépendez absolument de son gouvernement et de sa divine Providence. Ne vous étonnez d'aucune contradiction, mais recevez tout de la main de Dieu, tenant votre âme et toute votre personne en paix et tranquillité, quelque tourmente qu'il arrive : ne vous rendez sensible ni en vos paroles, ni en vos actions, sous quelque prétexte que ce puisse être. Gardez de recevoir aucun esprit étranger, pour bon qu'il soit. Nourrissez-vous et vos chères filles du pain dont Notre-Seigneur a comblé nos maisons ; je veux dire que l'on s'attache fortement à l'observance des Règles, Constitutions et Avis de Monseigneur. Soyez prudente et retenue en vos conversations avec ceux de dehors, ne familiarisant point, et ne faites des amis pour vous, mais pour la maison ; soyez toutefois douce, gracieuse et dévote avec tous. Mais avec les Sœurs, ô Dieu, ma très-chère fille soyez la douceur même, la bonté, la suavité et cordialité : témoignez-leur de la confiance, de la franchise et de l'estime, les [324] respectant amoureusement. Je prie Dieu qu'il vous tienne de sa sainte main, afin que vous cheminiez fermement en sa voie. Sa très-sainte Mère soit votre protectrice et consolation ; et les saints Anges, que Dieu vous a commis, soient vos gardes et défenseurs ! Amen, ma très-chère fille, je suis et demeurerai à jamais unie avec vous très-inséparablement : employez-moi franchement, confidemment, car Dieu m'a donnée à vous. Il soit béni éternellement !

À UNE SUPÉRIEURE.[40]

vive † jésus !

Une supérieure demandant quelques avis à notre très-chère et unique Mère, elle lui répondit par écrit les suivants :

Je crois, ma chère Sœur, que si celles qui sont en charge de supérieure digèrent bien, et pratiquent fidèlement les avis qui leur sont donnés dans leurs règles et constitutions, elles feront un très-bon et heureux gouvernement ; mais je ne laisserai pas de vous dire tout simplement, puisque vous le voulez, ce qui me viendra en mémoire, et qui me semblera être plus considérable pour vous, et pour celles qui gouvernent nos monastères.

Premièrement, assurez-vous, ma très-chère Sœur, que vous [325] n'aurez point de meilleure industrie pour réussir heureusement en votre gouvernement et conduite, que celle de vous tenir bien unie avec Dieu par l'exacte observance ainsi que vous marque la constitution de la supérieure ; car si votre bon exemple ne parle pas avec vous, les remontrances que vous ferez seront sans fruit : on ne peut donner aux autres ce que l'on n'a pas soi-même. Il faut donc que vous soyez fort zélée pour votre propre perfection et fort unie avec Dieu, afin que votre bon exemple attire vos Sœurs à leur devoir, et par ce moyen elles vous chériront et estimeront grandement, elles prendront en vous une entière confiance, et auront un grand courage à vous imiter ; car les filles voient bien clair, en ce qui concerne les vertus ou les défauts de leur supérieure, et ne peuvent pas en prendre l'estime qu'elles doivent si elles ne voient en elle les vraies vertus, surtout celle d'une sincère simplicité dans leur prudence ; car si elles y rencontrent de la finesse, cela leur fermera le cœur ; mais si elles les trouvent franches, candides et simples, elles marcheront de même avec elles.

Sachez, ma chère Sœur, que le principal de votre office, c'est de gouverner les âmes que le Fils de Dieu a rachetées de son sang précieux, non comme dame et maîtresse, mais comme mère et gouvernante des épouses et servantes de Dieu, qu'il faut traiter avec respect et particulier amour, purement pour Dieu, également, et sans exception, n'en attendant point d'autre récompense que l'honneur et le bonheur de rendre un si digne service à la divine Majesté.

Ne donnez point de nouvelles charges aux Sœurs par des ordonnances non nécessaires ; mais encouragez-les à porter doucement celles de la loi de Dieu et de l'Église, qui doivent tenir le premier rang chez nous ; et ensuite celle de l'Institut, dont elles se sont volontairement chargées pour son amour, et recommandez-leur fort qu'en toutes leurs difficultés elles [326] regardent le divin Sauveur en ses souffrances, parce que par ce moyen elles seront fortifiées et encouragées à supporter leurs petites peines, et à l'imiter en ses vertus. Il faut bien peser ce que dit la constitution, qu'il faut nourrir les filles à une dévotion généreuse et forte.

La timidité bien souvent leur suffoque l'esprit de dévotion, et leur ôte la sainte allégresse spirituelle, ce qui leur fait trouver de la peine en peu de chose. Il faut donc les porter à faire leurs actions noblement, et non selon les inclinations de l'amour déréglé de soi-même, qui fait toutes choses lâchement et bassement. Inculquez-leur cette grande maxime, que ce qui n'est point Dieu ne leur doit être rien, et tâchez, selon la disposition de chacune, de les dépouiller de tout le reste, pour les faire dépendre de la seule volonté divine et de l'obéissance, sans les laisser marchander, ni tortiller autour des occasions qui se présentent pour la pratique des vertus et l'union de leurs âmes avec Dieu ; ceci est le vrai esprit de la Visitation.

Il faut que vous ayez un grand soin de gagner le cœur de vos Sœurs par votre débonnaireté, traitant avec elles franchement, cordialement et confidemment, sans jamais leur témoigner que vous connaissez qu'elles n'ont pas de la confiance et de l'affection pour vous, ni que vous avez aucune méfiance d'elles ; car rien ne désoblige tant un esprit, ni ne vous le fera sitôt perdre, que cela ; comme au contraire rien ne l'oblige tant que la confiance. Tant qu'il vous sera possible, donnez-leur, je vous prie, une grande et sainte liberté entre elles et avec vous, et ayez-la aussi avec elles, car rien ne gâte tant les esprits, que de leur donner de la gêne.

Qu'elles reconnaissent aussi en vous une vigilante charité à les bien conduire, et à les pourvoir en leurs besoins spirituels et temporels, en sorte qu'elles prennent confiance de s'adresser à vous en toutes leurs nécessités, et qu'elles sachent [327] qu'elles ont une vraie mère et une amie fidèle en leur supérieure, qui ne leur manquera en rien pour le corps, ni pour l'esprit, et qui tiendra à couvert et en secret leurs petites infirmités et défauts, et les supportera cordialement sans s'en lasser, ni ennuyer. Enfin, ma chère fille, faites en sorte qu'elles croient qu'elles ne sauraient vous obliger davantage que d'aller à vous avec une entière confiance. Si l'on donne bien l'impression de ceci aux Sœurs, on évitera plusieurs plaintes et murmures, on pourra par ce moyen les affranchir du soin et des recherches que les filles tendres pourraient avoir sur elles-mêmes, et on les gouvernera comme l'on voudra. C'est encore le grand moyen de tenir leur esprit en paix et contentement, et de les rendre très-amoureuses de leur vocation ; ce qui est le grand bien de la religion.

Notre Bienheureux Père disait qu'il faut écouter les peines et objections des Sœurs avec patience ; il ne faut pas pourtant les beaucoup examiner sur les tentations du corps, ains seulement leur ouvrir l'esprit, et leur donner courage de ne s'épouvanter de rien. Et croyez, disait ce Bienheureux Père, que les supérieures font une grande charité de donner le temps aux Sœurs de leur dire tout ce qui leur fait de la peine, sans les presser, ni témoigner aucun ennui de leurs longueurs, quoique ce ne soit quelquefois que de petites niaiseries, car cela les soulage, et les dispose à recevoir utilement les avis que l'on leur donne ensuite. Les petites choses sont autant à charge aux faibles, que les grandes peines aux grandes âmes. En un mot, vous devez, par tous les meilleurs moyens que vous pourrez, tenir vos filles fort unies à vous, mais d'une union qui soit de pure charité, et non d'un amour humain qui s'attache. Que s'il arrive à quelqu'une de le faire, vous la devez insensiblement porter au dénûment et à l'estime du bonheur de l'âme, qui ne dépend que de Dieu ; car de penser guérir de tels maux par des froideurs et des repoussements, cela les pourrait porter [328] à des aversions et des inquiétudes qui seraient suivies de quelque détraquement, surtout dans les esprits faibles.

Tenez-les fort unies ensemble et avec estime l'une de l'autre, ce que vous ferez efficacement par l'amour et l'estime que vous témoignerez en avoir vous-même par vos paroles et actions ; mais amour général envers toutes, les aimant également, sans qu'il paraisse aucune particularité ; car je vous dis que si une fille n'a pas la très-haute perfection, quelque bonne qu'elle soit au-dessous de cela, elle ne vivra point contente, si elle ne croit pas que sa supérieure l'aime, et l'a en bonne estime.

Cela est une imperfection, dont il faut tâcher de les affranchir, s'il se peut ; mais patience cependant. Je sais que je dis vrai en ceci, et que cette croyance leur profite, et leur donne une certaine allégresse, qui fait porter gaiement toutes sortes de difficultés ; et c'est une chose assurée, que notre nature ne peut longtemps subsister sans quelque contentement et satisfaction, jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait mortifiée. Et comme les filles ont quitté ce qui leur en donnait au monde, il faut nécessairement qu'elles en prennent dans l'amitié et confiance de leur mère, et dans la douce société de leurs Sœurs. Que si elles n'en trouvent pas là, elles en chercheront ailleurs, étant conduites par leur propre intérêt qui ne sera pas celui de la maison.

Lorsque vous faites des corrections, prenez garde que vos paroles et votre maintien portent et animent les Sœurs au bien. Pour cela, il faut éviter les paroles aigres et dures, qui ne font qu'offenser le cœur, le dépiter, le ralentir à la pratique des vertus, et le refroidir en la confiance et en l'estime qu'elles doivent avoir de leur supérieure.

Notre Bienheureux Père disait qu'une supérieure ne doit jamais s'étonner ni se troubler d'aucun défaut qui puisse se commettre dans sa maison par le général des Sœurs, ni par les particulières ; qu'elle doit les regarder et les souffrir [329] doucement, et y apporter en esprit de repos les remèdes qui lui seront possibles ; qu'elle ne doit pas non plus épouvanter celles qui les font, mais qu'il faut avec une suave charité les amener à la connaissance de leurs chutes, pour leur en faire tirer profit. Croyez-moi, ne nous rendons point si tendres, ni si sensibles aux manquements de nos Sœurs et à ne vouloir point souffrir parmi nous les esprits fâcheux et de mauvaise humeur. Quand ils sont liés par les vœux solennels, le plus court est de les supporter doucement ; car nous aurons beau faire, il se trouvera toujours dans les communautés, quelque petites qu'elles soient, des esprits qui donneront de la peine aux autres. Dieu permet cela pour exercer la vertu de la supérieure et des Sœurs.

Au sujet des récréations, il faut prendre l'esprit de notre saint Fondateur, lequel était vraiment saint, je vous en assure, et sa sainteté ne l'empêchait pas d'avoir un esprit de joie, riant de bon cœur quand il en avait sujet. L'esprit de Dieu porte allégresse. Laissez réjouir vos filles à la récréation, pourvu qu'elles le fassent selon la règle, contentez-vous. Nous autres supérieures qui passons une partie du jour au parloir et aux affaires, voudrions bien nous recueillir dans le temps qu'il faut se récréer, mais de pauvres filles qui n'ont bougé du chœur ou de leurs cellules ont besoin de délasser leur esprit.

Ma chère Sœur, vous n'avez rien de si difficile en votre charge que les corrections ; car si vous ne les faites pas à propos, et selon l'esprit d'une vraie charité, vous n'avancerez rien. Il faut avoir une merveilleuse douceur, industrie et charité, pour manier les esprits faibles, et les faire plier à leur devoir. Notre Bienheureux Père disait qu'il fallait faire toutes choses pour le profit et la consolation du prochain, excepté de se damner ; que si nous perdions ou relâchions quelque chose du nôtre pour cela, la divine Bonté nous en dédommagerait [330] bien. En cette occasion il faut toujours invoquer l'assistance de Notre-Seigneur, et n'oublier jamais qu'il faut avoir un cœur de mère ; car écrivait une fois le Bienheureux : « C'est une chose bien dure de se sentir détruire et mortifier en toute rencontre : néanmoins l'adresse d'une suave et charitable mère fait avaler les pilules amères avec le lait d'une sainte amitié. » Je ne dis pas qu'il faut être flatteuse, cajoleuse et mignarde, jetant à tout propos des paroles de cordialité ; non, mais j'entends qu'il faut être douce, affable, aimant vos filles d'un amour maternellement sage, éclairé des vraies lumières de l'Esprit-Saint. Conservez la paix avec l'égalité d'âme et suavité de cœur entre les tracas et la multitude des affaires. Chacun attend d'une supérieure le bon exemple joint à une charitable débonnaireté. Et quand il vous arrivera de faire quelque chose qui pourrait fâcher ou mal édifier quelqu'un, si c'est chose d'une grande importance, excusez-vous, en disant que vous n'avez pas eu mauvaise intention, s'il est vrai ; mais si c'est chose légère qui ne tire-point de conséquence, ne vous excusez point, observant toujours d'avoir en ces occasions une grande douceur et tranquillité d'esprit. Et si bien votre partie inférieure se trouble et se révolte, ne vous en mettez point en peine, tâchant de garder la paix emmi la guerre, et de goûter le repos au milieu du travail.

Les supérieures doivent être extrêmement discrètes et retenues, afin de ne point faire connaître au dehors les manquements des Sœurs à qui que ce soit, ni les en faire reprendre, si ce n'est par une vraie nécessité, et après avoir fait tout leur possible pour les en faire amender, l'expérience fera voir l'utilité de cet avis ; car pour l'ordinaire cela ne fait qu'aigrir le mal, plutôt que de le guérir. Les remèdes qui peuvent s'appliquer au dedans sont les meilleurs.

Il faut prendre de chaque esprit ce que l'on en peut avoir avec douceur. [331]

Les filles n'ont pas toutes une égale capacité, et cependant, l'on veut bien souvent d'elles les mêmes choses ; cela apporte beaucoup de trouble aux mères et aux filles. Toutes doivent marcher le train commun de l'observance extérieure ; mais toutes n'ont pas les dispositions pour la même conduite intérieure, ni la capacité d'une égale perfection, et l'ignorance de ce point cause beaucoup de mal. Je vous prie donc d'y prendre garde, et de conduire les esprits chacun selon sa portée et son attrait, tant pour l'oraison, que pour tout le reste. C'est le grand moyen de tenir nos Sœurs dans la sainte et très-désirable liberté d'esprit, si utile aux âmes religieuses, et sans laquelle elles ne peuvent faire aucun avancement. Il est très-nécessaire que les supérieures comprennent bien cette vérité.

Il est bon de ne faire de grandes corrections ni fréquemment, ni sur de petits manquements de peu d'importance ; car cela causerait de la négligence dans les esprits, et les empêcherait de faire profit des corrections faites sur de légitimes sujets ; outre que cela vous pourrait causer un esprit de chagrin, et aux Sœurs aussi ; mais pour l'éviter et maintenir l'exactitude, il est bon de leur faire donner quelquefois par la lectrice de table des pénitences proportionnées à leurs fautes, et à la force de leur esprit.

Il me semble être utile de ne pas faire la correction à toute la communauté pour des fautes que quelques particulières commettent, cela ne fait qu'intimider et abattre les esprits, donner à deviner qui c'est qui les a faites, et engendrer de la mésestime les unes des autres. J'estime qu'il serait mieux de nommer celles qui ont fait la faute, et de leur adresser la correction publique, si elle est requise pour l'édification de la communauté ; sinon, il serait fort bon et à propos que la supérieure, selon la connaissance qu'elle a de la disposition de ses Sœurs, les avertît en particulier cordialement. [332]

On ne saurait dire combien ceci sert à certains esprits et combien ils en ont de reconnaissance, surtout si leur manquement n'a été su que de peu de Sœurs ; on réussira mieux par là à les corriger, qu'en leur donnant de la confusion devant toutes. Je crois aussi que les supérieures ne doivent que très-rarement reporter les fautes sur elles-mêmes, s'attribuant la cause des manquements que font les Sœurs, cela les afflige, et ne profite guère. Il ne faut non plus témoigner aucun dégoût de leur conduite, ni aucun désespoir de leur amendement, oh ! non, jamais, cela les abattrait, et arrêterait tout à fait ; ains, il faut les encourager et les fortifier doucement, leur témoignant la bonne espérance qu'on a d'elles, combien l'on se plaît en leur compagnie, et le grand désir que l'on a de les servir, cela leur agrandit le courage, et les fait cheminer plus gaiement et fermement.

Vous devez choisir pour votre coadjutrice une Sœur qui soit de vertu exemplaire et capable de savoir tout sans se mal édifier, afin que les Sœurs aient la confiance de s'adresser à elle pour vous faire avertir. Et ceci est important ; car si les Sœurs n'ont pas la confiance de vous avertir ou de vous faire avertir par votre coadjutrice, il arrivera que quand l'on fera la visite, elles sauront bien le dire au visiteur.

Mon Dieu ! que les supérieures doivent être bonnes, simples et charitables ! mais aussi qu'elles ont besoin d'être prudentes et accortes pour découvrir les ruses, les artifices, et les tromperies de l'amour-propre dans les âmes faibles, molles et sans vigueur ! car de telles filles ne s'appliquant pas aux vertus, elles ne peuvent pas prendre leur contentement en Dieu, ni aux exercices spirituels, de sorte que leur esprit oiseux et vide de Dieu ne fait qu'inventer mille chimères.

Encore une fois, ma chère fille, et ceci est ma grande recommandation, gagnez par amour le cœur de vos filles, afin qu'elles agissent en confiance avec nous. Ce qu'elles vous [333] auront dit en secret, de leurs imperfections, comme à leur bonne mère, ne le leur reprochez jamais devant les autres ; montrez à toutes un visage ouvert, et plus à celles qui vous auront dit leurs petites faiblesses qu'aux autres, de peur qu'elles ne croient que vous les dédaignez pour cela. Ne gênez point leur conscience, et procurez qu'elles vivent contentes, leur laissant une raisonnable liberté pour mettre leur âme en repos, par l'aide de ceux à qui Dieu leur aura donné confiance.

Prévenez-les en leurs besoins ; faites que rien ne leur manque, ni pour l'âme, ni pour le corps. Soyez affable à toutes, et n'en méprisez pas une, pour imparfaite qu'elle soit ; car, puisque Dieu est patient, pourquoi ne seriez-vous pas patiente ? Enfin, vivez et conversez avec chacune, en sorte que toutes pensent en particulier, que c'est elle que vous aimez le mieux.

Rendez vos filles dévotes : de là dépend leur bien. Ne soyez pas de ces mères tendres qui gâtent leurs enfants, ni de ces mères bouillantes qui ne font jamais que reprendre. Toutes vos filles n'iront pas d'un même vol à la perfection : les unes iront haut, les autres bas, les autres médiocrement, servez chacune selon leur portée. Tenez ces maximes en votre conduite : que les exercices spirituels s'exercent fidèlement et que la lettre de la règle soit vivifiée par l'esprit. Que votre affection soit égale envers toutes, mais conduisez-les toutes selon les dons que Dieu leur aura donnés, les employant aux charges suivant cela et non suivant leurs caprices. Si on loue votre conduite, rendez-en grâces à Dieu, à qui la gloire en appartient, et vous humiliez devant lui. Si on vous blâme, humiliez-vous toujours ; corrigez-vous si vous avez tort. Si vous ne l'avez pas, remercie Dieu de vous avoir donné lieu de souffrir, et tenez pour certain que vous ferez assez, si vous êtes humble, douce et dévote.

Quant au temporel, ne soyez ni trop serrée, ni trop [334] magnifique. Si vous êtes pauvre, allez petitement, et gardez d'endetter votre maison. Si vous êtes riche, conduisez-vous à proportion, avec discernement et charité, et faites en sorte et surtout, en quelque état que vous soyez, que les malades et les infirmes ne souffrent que les maux auxquels vous ne pouvez donner de remèdes.

Ayez soin d'être plus rigide à vous-même qu'aux autres ; je ne dis pas pour vos infirmités corporelles, car vous devez avoir de la charité pour vous comme pour notre premier prochain ; autrement vous donneriez de grandes inquiétudes à vos filles : ici je parle des petites misères de l'esprit humain. Plus je vais, et plus je trouve que la douceur est requise pour entrer et se maintenir dans les cœurs, et pour leur faire faire leur devoir sans tyrannie ; car enfin, nos Sœurs sont les brebis de Notre-Seigneur, il vous est permis, en les conduisant, de les toucher de la houlette, mais non pas de les écraser, cela n'appartient qu'au Maître. Compatissez aux défauts qui ne sont que des faiblesses sans malice ; souvenez-vous que ce ne sont pas des Anges que vous gouvernez, mais des créatures fragiles ; et faites réflexion sur vous-même, pour ne leur demander au plus, que ce qui vous est possible.

Quand il plaît à Notre-Seigneur de favoriser des âmes de dons extraordinaires, il est bon au commencement de les éprouver soigneusement, car sa bonté ne les en prive pas, quoiqu'on les en fasse détourner ; au contraire, leur soumission les attire davantage, et c'est une maxime assurée, que les dons de Dieu opèrent les vraies et solides vertus. Que si les âmes n'y correspondent pas par la pratique, Dieu ne leur continuera pas ses faveurs.

Et pour la réception des sujets, que vous dirai-je, ma chère fille : Seigneur Jésus ! il me faudrait avoir les paroles de notre Bienheureux Père pour vous faire comprendre la gravité et les conséquences de l'admission. Avant tout il faut bien [335] inculquer aux âmes qui aspirent à la vie religieuse que notre Congrégation est une école d'abnégation de soi-même ; de la résignation des volontés humaines ; de la mortification des sens ; qu'on se tromperait en pensant être venue au monastère pour avoir plus grand repos qu'au monde ; faites-leur, au contraire, bien comprendre que nous ne sommes ici assemblées que pour travailler diligemment à déraciner nos mauvaises habitudes, inclinations et convoitises, et pour acquérir les vertus. Ne craignez pas de répéter à toutes celles qui prétendent à notre manière de vie que vous ne les recevrez que pour leur enseigner, par exemples et avertissements, à crucifier leur corps par un général renoncement de tout ce qui peut le flatter, en sorte que tous les appétits des sens, passions, humeurs, aversions et propre volonté, soient désormais sujets à la loi de Dieu et aux règles de l'Institut.

Et quand il faudra recevoir les novices à la profession, quelle sagesse, prudence et discernement faudra-t-il à la supérieure ? Celles qui auront manqué de sincérité en ce sujet, en feront une grande pénitence ; car il faut dire la vérité, les supérieures tiennent le pouvoir d'introduire et de rejeter presque toujours qui bon leur semble.

Il faut bien peser ce que dit notre Bienheureux Père dans une épître, qu'il ne faut ni rejeter ni recevoir indifféremment les filles pénitentes. Remarquez qu'il faut qu'elles soient pénitentes ; cela veut dire repentantes, et que l'on voit qu'il y ait beaucoup à gagner, cela s'entend pour l'esprit, et non pour l'argent. En cette occasion, il faut modérer la prudence par la douceur, et la douceur par la prudence. Il ne faut donc pas les prendre à toutes mains, ni jamais celles qui auraient été sentenciées par la justice, ou qui seraient fort déshonorées par la longueur d'une mauvaise vie, si elles ne l'avaient pas réparée par plusieurs années de vie exemplaire ; car nous sommes obligées de ne rien faire qui nuise à la bonne odeur de notre [336] Congrégation. Je sais que notre Bienheureux Père ne voulut jamais donner l'entrée du monastère d'Annecy à une dame de cette sorte. Et ceci n'est pas une prudence humaine, mais divine, et une charité due à notre Institut.

C'est pourquoi, qui que ce soit qui nous conseillera le contraire, sous le prétexte de la douceur de notre Bienheureux Père, nous ne devons point suivre son avis, car la charité de notre saint Fondateur était réglée et bien ordonnée selon Dieu, et ceci est très-important.

Au surplus, croyez-moi, je vous prie, ne nous pressons point, et modérons l'ardeur de remplir promptement nos maisons ; car avec un peu de patience il viendra un si grand nombre de filles que l'on aura moyen de bien choisir. Accoutumons-nous à dépendre davantage de la conduite de Dieu sur nous et sur nos monastères. Sa bonté ne manquera pas de nous fournir de bonnes filles, par le moyen desquelles la vraie observance sera gardée, et l'esprit de l'Institut conservé en sa perfection ; mais travaillons à les bien former et à cultiver leur esprit sans nous lasser.

Les supérieures doivent savoir que c'est pour cela spécialement que la charge de mère leur est donnée, et que ce doit être leur principal soin et occupation, comme de l'affaire la plus importante de la religion, et de laquelle Dieu leur demandera un compte fort étroit. Travaillez donc très-fidèlement, ma chère Sœur, à l'avancement des âmes que Dieu commettra à votre soin, les conduisant chacune selon leur portée et attrait de Dieu, comme je vous ai déjà dit ; cela ne saurait jamais être trop soigneusement pratiqué. C'est aux supérieures à cultiver les âmes, à y semer et y planter l'affection des vertus, tant par leur bon exemple, que par leur continuel encouragement ; mais c'est de Dieu qu'il faut attendre en toute humilité et patience l'accroissement et le fruit.

Le principal moyen de l'avancement des âmes, c'est [337] l'oraison ; c'est pourquoi il faut beaucoup les y encourager et surtout tâcher de remarquer l'attrait et la conduite de Dieu en chaque esprit pour les y aider, et les y faire marcher fidèlement, sans les en détourner, car bien souvent nous détruisons par notre conduite industrieuse celle de Dieu, et cependant tout le profit et le repos des âmes consiste à la suivre très-simplement. Je dis dans les Réponses que j'ai reconnu que l'attrait presque universel des filles de la Visitation est d'une très-simple présence de Dieu, par un entier abandonnement d'elles-mêmes en la sainte Providence. Je pouvais ne pas mettre le mot presque ; car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui s'appliquent dès le commencement à l'oraison comme il faut, et qui font leur devoir pour se mortifier et s'exercer aux vertus, aboutissent là. Plusieurs y sont attirées d'abord, et il semble que Dieu se sert de cette seule conduite pour nous faire arriver à notre fin, et à la parfaite union de nos âmes avec lui. Enfin je tiens que cette manière d'oraison est essentielle à notre petite Congrégation ; ce qui est un grand don de Dieu, qui requiert une reconnaissance infinie.

Or, je sais bien qu'en toutes choses, il n'y a pas de règle si générale, qui ne puisse avoir quelque exception. La grande science en ce sujet, c'est de reconnaître l'attrait de Dieu, et le suivre fidèlement, comme j'ai déjà dit, et les supérieures doivent bien se garder d'en détourner leurs Sœurs ; ce que pourraient faire celles qui communiquent beaucoup au dehors étant impossible qu'elles ne prennent les maximes de ceux dont elles estiment beaucoup l'esprit, et qu'elles ne veuillent les faire pratiquer à leurs Sœurs ; ce qui enfin ruinerait la conduite de Dieu et l'esprit de notre vocation. Prenons garde que ce mal ne nous arrive, je vous en prie.

Il y a des âmes, entre celles que Dieu conduit par cette voie de simplicité, que sa divine bonté dénué si extraordinairement de toute satisfaction, désir et sentiment, qu'elles ont peine de [338] se supporter et de s'exprimer, parce que ce qui se passe en leur intérieur est si mince, si délicat et imperceptible, pour être tout à l'extrême pointe de l'esprit, qu'elles ne savent comment en parler. Et quelquefois ces âmes souffrent beaucoup si les supérieures ne connaissent pas leur chemin, parce que craignant d'être inutiles et de perdre le temps, elles veulent faire quelque chose et se travaillent la tête à force de réflexions, pour remarquer ce qui se passe en elles ; cela leur est très-préjudiciable, et les fait tomber en de grands entortillements d'esprit, que l'on a peine à démêler si elles ne se soumettent à quitter les réflexions tout à fait, et à souffrir avec patience la peine qu'elles sentent, laquelle bien souvent ne procède que de ce qu'elles veulent toujours faire quelque chose, ne se contentant pas de ce qu'elles ont, ce qui trouble leur paix, et leur fait perdre cette très-simple et délicate occupation intérieure de leur volonté. Et quand elles n'en sentent point du tout, elles doivent se contenter de dire de temps en temps quelque parole d'abandonnement et de confiance fort doucement, et de demeurer en révérence devant Dieu. Les supérieures doivent beaucoup fortifier et encourager telles âmes à se conformer aux voies de Dieu sur elles, car vraiment il n'y a rien à craindre en ces âmes, dans lesquelles pour l'ordinaire on voit reluire une grande pureté et beaucoup d'exactitude à l'observation des règles. Il faut leur procurer de la consolation et de la lumière, par la communication avec ceux qui entendent ces chemins, ou par la lecture des livres qui en traitent, comme le Traité de l'Amour de Dieu, aux VIe, VIIe et IXe livres, les Entretiens, et enfin les écrits de la sainte Mère Thérèse.

Il y a plusieurs chapitres dans la Vie du père Balthazar Alvarez, jésuite, qui donnent une grande lumière sur ces manières d'oraison, et certes, plusieurs sur la pratique des vertus. C'est un bon livre, quoiqu'il y ait plusieurs chapitres qui ne sont pas pour nous. [339]

Si la supérieure n'a pas la connaissance de ces manières d'oraison, et que quelques Sœurs l'aient, comme, grâces à Dieu, nos maisons n'en sont pas dépourvues, elle doit leur faire parler charitablement ; et cela leur serait plus profitable que de les faire parler dehors, si ce n'était à quelqu'un bien intelligent. Enfin il faut les aider à mettre leur esprit en repos dans la voie où Dieu les veut qui est un grand dénûment, et perte d'elles-mêmes en lui, d'où procède la vraie et sainte liberté d'esprit, qui fait marcher les âmes au-dessus d'elles-mêmes, et de toutes les choses créées. Ce qui me fait si particulièrement parler de ceci, c'est l'extrême compassion que j'ai eue en la rencontre de quelques bonnes âmes qui étaient dans des embarras et des troubles d'esprit très-grands, faute d'être entendues et aidées. Enfin, quand on voit des âmes pures, et qui s'adonnent à la vertu et à la pratique des règles, il ne faut pas douter de leur oraison, car Dieu en prend le soin, pendant qu'elles ont celui de lui plaire en se perfectionnant par la vraie observance et le dénûment de toutes choses.

En somme, souvenez-vous de ces paroles de notre Bienheureux Père, ma chère fille : « Vous autres supérieures, vous êtes les mères, les nourrices, les dames d'atour des épouses du grand Roi. Quelle récompense si vous faites cela avec l'amour que requiert votre Dieu ! Et puisque vous tenez la place de ce bon Dieu dans la conduite des âmes, il vous faut être fort jalouses de vous conformer à ses desseins, d'observer ses voies, de soutenir fortement son attrait dans chacune, en leur aidant à le suivre avec humilité et soumission. À cet effet portez toujours sur vos lèvres et par vos paroles le feu que le divin Sauveur a apporté en terre, et qu'il désire voir dans les cœurs pour y consumer tout l'homme extérieur, et en reformer un intérieur qui soit tout pur, tout fort, tout amoureux, tout simple, et bien résolu à soutenir les épreuves que la grâce suscitera en leur faveur, pour les sanctifier, purifier, [340] perfectionner. Et afin d'animer ces chères âmes à courir dans les sentiers de l'Époux, faites-leur entrevoir les couronnes promises à la fidélité, et les magnifiques récompenses qui sont réservées aux vainqueurs d'eux-mêmes. »

Enfin, il me semble qu'une supérieure, vraie fille de notre Bienheureux Père, doit toujours avoir ses yeux attachés sur le Maître adorable qui lui a commis la charge d'une partie de son troupeau, pour travailler avec Lui en rendant ces âmes dignes d'être ses épouses, en leur apprenant à regarder seulement ses yeux divins, à perdre peu à peu les pensées que la nature leur suggérera d'elles-mêmes, pour les faire penser, agir et opérer en Lui, par Lui, et pour Lui seul.

Travaillez donc à cette sainte besogne, humblement, fidèlement, simplement, courageusement ; il ne vous en arrivera jamais, si vous vous tenez proche de sa Bonté, aucune distraction qui vous soit nuisible, car le bon Sauveur qui vous emploie à cette charge s'est obligé de vous soutenir de son bras puissant en toutes les occasions difficiles, pourvu toutefois que vous correspondiez de tout votre pouvoir par une très-humble et filiale confiance en sa bonté.

Pour tout ce qui a rapport au parloir, il me semble que la supérieure doit user de grande sagesse et surveillance, afin de garder l'uniformité entre nos monastères pour la communication à l'extérieur ; car on nous assure qu'il y a grande différence entre les supérieures : les unes se montrent fort austères et rigides, d'autres fort cordiales et ouvertes ; il y en a qui sont faciles à se communiquer au dehors, lever leur voile, à faire voir leur communauté, et choses semblables ; d'autres, au contraire, sont très-froides, retenues et sérieuses. La diversité des naturels, des habitudes et de l'éducation peut sans doute être cause de ce manque d'uniformité ; néanmoins, toutes les filles de la Visitation et surtout les supérieures, parce qu'elles ont plus de rapport avec les séculiers, doivent travailler [341] soigneusement à conformer leur naturel à l'esprit de leur saint Fondateur, qui était doux, gracieux, cordial, respectueux, et qui satisfaisait un chacun, sans toutefois se rendre trop familier, ni s'écarter jamais d'un seul point de la modestie, discrétion et gravité : voilà notre modèle. Quand toutes prendront le soin convenable de se former et se régler sur lui, comme nous le devons, l'on ne remarquera plus cette grande différence en notre extérieur. Il faut y prendre garde sérieusement, autrement, nous nuirions beaucoup à l'estime que l'on a de notre Congrégation, et nous nous écarterions de la conformité que notre Bienheureux Père nous a tant désirée. Sans doute, l'extérieur rigide, austère, sec, trop sérieux et trop froid, doit être tout à fait banni d'entre nous, comme aussi celui qui serait trop libre, trop familier, trop joyeux et facile à se communiquer, car cela ressentirait la légèreté, l'indiscrétion et l'indévotion, surtout quand l'on traite avec des personnes avec qui l'on a peu de connaissance. Il faut donc nous tenir à notre règle que je viens de vous dire ; et celles qui s'y ajusteront le mieux seront les plus agréables à Dieu et à notre Bienheureux Père.

Quant à notre maintien, il doit être comme la Constitution XXIIIe nous le marque, d'une modestie humble et rabaissée, mais douce et modérément grave, notre Bienheureux Père nous disait qu'il faut avoir une gravité de princesse, parce que nous sommes épouses du Fils de Dieu ; mais que cette gravité soit sans affectation.

Quant à la facilité de lever le voile, de faire voir la communauté, et de communiquer facilement à ceux du dehors, et semblables choses, je ne l'approuve pas. Il faut user d'une très-grande discrétion en ces sujets, surtout pour la communication ; car, avant de la faire avec franchise et confiance des choses qui se passent en nous, en nos maisons, il faut connaître les personnes et en espérer de l'utilité et du profit, parce que [342] si ceux à qui vous communiquez ces choses-là ne sont pas extrêmement fidèles, affectionnés et spirituels, ce que l'on ne peut connaître dans une visite passagère, il arrivera que si vous leur parlez des vertus particulières de vos Sœurs, ils penseront que vous êtes pleine de vanité ; si vous leur communiquez quelques défauts, ils s'en iront avec mauvaise impression de votre maison : il faut donc user d'une grande et sainte discrétion en cette occasion. Il faut se garder encore soigneusement et prudemment de faire des amitiés, des confidences spéciales qu'ensuite il faut entretenir par de fréquentes lettres et beaucoup de paroles cordiales et affectives, et par des fréquents témoignages de bienveillance et de petits présents de dévotion. Dieu nous garde de ce trafic ! Oh ! ma fille, tenons-en nos esprits et nos affections plus éloignés que le ciel n'est de la terre. Je ne veux point dire le préjudice que cela pourrait apporter, parce que, grâces à Dieu, je ne sais personne atteinte de ce mal en notre Ordre ; mais, croyez-moi, fuyons-en l'ombre avec une sainte crainte.

Gardez-vous de priver les Sœurs des exercices spirituels ordinaires par forme de pénitence, parce que ce serait leur nuire ; car, qu'est-ce qui nous donne plus de force pour nous relever de nos fautes, et nous maintenir dans le bien, que la sainte oraison et nos exercices spirituels ? La supérieure qui ferait cela serait bien ignorante de son devoir. Je n'ai jamais vu ni su que notre Bienheureux Père ait usé ni fait user d'un semblable remède ni d'une telle pénitence ; au contraire, il commandait toujours que l'on ne quittât, ni ne fît quitter les exercices ordinaires que pour des nécessités absolues, et qu'en ce cas, l'on regagnât, tant qu'il se pourrait, le temps de les refaire. Si donc, il y avait quelque Sœur qui dérobât le temps de l'obéissance pour l'employer à l'oraison, il faudrait lui retrancher cette liberté ; mais tout ce que la règle en ordonne et permet pour le bien des âmes, il les en faut laisser jouir, si [343] ce n'est en certains cas qui regardent à l'utilité et au soulagement dans leurs infirmités.

Vous devez avoir l'œil sur tous les offices et les officières, mais spécialement sur le noviciat et sur la maîtresse que vous devez tenir fort unie à vous, et en estime auprès de ses novices, afin que tout se fasse selon les Règles et les Directoires ; mais vous devez laisser à toutes les officières une grande liberté pour agir en leurs offices, sans les y gêner ni contraindre, ni les rebrouer ou bouleverser ce qu'elles font ; ains vous devez les instruire avec douceur, parce que c'est le moyen de les mieux dresser et de connaître leurs talents. Faisant ainsi, les choses en vont mieux, et les supérieures ont plus de temps pour vaquer à la conduite du spirituel, qui est le plus important ; car quand les choses de l'esprit vont bien, tout le reste va avec bénédiction.

Les supérieures élues doivent porter un cordial respect, qui paraisse devant toutes les Sœurs, à celles qui sont déposées, quelles qu'elles soient, se servant de leurs avis et conseils, comme dit la règle. Mais tout particulièrement il faut traiter de cette sorte celles qui ont été des premières à la fondation, et qui en ont porté le faix et le soin principal, ne les maîtrisant point, ne les humiliant ni mortifiant, comme l'on fait à l'égard des autres Sœurs, surtout en publie, sinon qu'elles y fissent des choses extravagantes. Elle doit tâcher de suivre, autant qu'il lui sera possible, le train de celle qui l'a précédée, honorant et approuvant son gouvernement, sans jamais le censurer, ni le picoter, bien que peut-être elle pût en avoir quelque sujet, car ce serait présomption de penser mieux faire que les autres, et un défaut de charité de vouloir s'exalter, et se faire connaître meilleure que celle qui nous a précédée. Une âme humble, sincère et droite, pour n'intéresser point la charité due à celle qui l'a devancée, couvrirait avec toutes sortes de soins les défauts qu'elle pourrait avoir commis, et ne les [344] réparerait qu'insensiblement et avec une si prudente charité, que personne ne s'en apercevrait. Enfin, il faut tenir en main notre grande règle, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait. Elle ne doit aussi témoigner aucune aversion ni jalousie, si elle voit que les Sœurs la respectent comme elles le doivent. Quand elles désirent lui parler quelquefois, elle doit leur en donner congé avec une grande franchise et charité, afin que ni les Sœurs, ni la déposée ne soient point gênées en cela. Que si les Sœurs manquaient à lui rendre leur devoir, elle doit les redresser ; car, croyez-moi, rien ne déplaît tant à Dieu que le péché d'ingratitude, et l'oubli des biens et des bénédictions que l'on reçoit d'une bonne et charitable supérieure.

Celles qui sont déposées de la charge de supérieure doivent se rendre exemplaires en toutes vertus, et faire paraître qu'en commandant elles ont appris la bonne leçon de l'obéissance et de la soumission qu'elles ont enseignée aux autres. Par le dernier rang que la règle leur marque, elles sont enseignées de se tenir en grande humilité, mais humilité suave et douce, sans gêne ni contrainte, se maintenant dans une sainte liberté parmi les Sœurs et même avec la supérieure, quoique avec un très-grand respect, en quoi elles doivent servir d'exemple aux Sœurs, et de toutes les autres vertus. Elles feront fort bien de vider leur esprit du soin du gouvernement, et de le laisser, comme elles y sont obligées, à celles à qui Dieu l'a remis, ne désirant ni ne cherchant de savoir ni plus ni moins des affaires, que ce que la supérieure leur en voudra communiquer ; et que jamais, ni par un biais ni par un autre, elles ne désapprouvent ni censurent sa conduite. Elles doivent dans les choses où elles verront qu'elle aura besoin d'avis, les lui donner avec franchise. Elles doivent bien se garder d'attirer les filles à elles ; mais elles les doivent continuellement porter à leur mère, ne leur témoignant aucun désir de leur parler ; au contraire, elles doivent les détourner d'en demander le congé, sinon que la [345] supérieure ne leur eût témoigné qu'elle le désirât pour l'utilité de quelques particulières. Elles doivent avoir un grand soin de faire profit du temps que Dieu leur donne pour vaquer à elles seules et à leur perfection.

Que si la supérieure élue et la déposée se comportent avec esprit de sincère charité, tel qu'il doit être entre les vraies filles de la sainte Vierge et de notre Bienheureux Père, mon Dieu ! que de bénédictions sa bonté répandra et sur elles et sur toute leur communauté, laquelle recevra une admirable édification de voir cet esprit d'union parfaite entre elles !

Et pour conclusion, je vous dis, ma très-chère Sœur, et à toutes celles qui ont le gouvernement de nos maisons, que le bien et la conservation de notre Congrégation, en sa simplicité et en l'intégrité de son esprit, dépend du soin et de la fidélité des supérieures, comme il a souvent été dit par notre Bienheureux Père ; c'est pourquoi vous devez être attentive et zélée à observer, et à faire observer par celles qui sont sous votre charge tout ce qui est de l'Institut, sans en rien omettre, pour petit qu'il soit, et vous rendre attentive à ce qu'aucune nouveauté, sous quel prétexte que ce soit, ne s'introduise dans la maison dont vous êtes chargée, ni que chose quelconque s'y fasse, qui tant soit peu répugne aux coutumes usitées entre nous, ni ne souffrez jamais que l'on donne d'autre explication des règles de l'Institut que celle qui est en pratique. Ce que je dis n'est pas sans raison et sans crainte ; car il ne se trouve que trop de personnes qui renversent l'Écriture et les choses les mieux établies par des explications défectueuses. Au nom de Dieu, ne nous laissons point conduire ni entraîner dans ce précipice.

Ayez aussi un grand amour pour la conservation de la conformité et de l'union que Dieu a établie entre les monastères. Élevez vos Sœurs dans cette affection, et communiquez-leur ce que vous apprendrez des maisons, qui pourra les consoler, les [346] édifier et les exciter à prier pour elles. Ce bien de l'union est si grand et si précieux, qu'il doit être cultivé par les supérieures avec une attention et une affection toutes cordiales et charitables en sorte que l'on ne voie jamais entre nous aucune mauvaise intelligence, ni de froideur ni de dégoût. Ainsi, quand même nous aurions quelque sujet de mécontentement des maisons ou des supérieures, gardons-nous bien de le témoigner jamais, ni par paroles ni par effet, surtout en nous plaignant à quelque séculier que ce soit ; car, outre que nous les édifierions mal, nous détruirions la bonne estime que l'on a de notre union, et nous blesserions les cœurs de nos Sœurs, auxquelles nous devons dire tout confidemment les petits sujets de plaintes que nous aurions reçus d'elles, et elles devraient tâcher avec toute humilité et charité de nous satisfaire par une légitime excuse, ou par un franc et humble aveu de la faute, accompagné de la meilleure et de la plus cordiale satisfaction qu'elles pourraient ; et ensuite que de part et d'autre l'on oublie tout sans aucune diminution de la franchise et confiance que nous devons avoir entre nous. Bénies de Dieu seront celles qui procéderont de la sorte !

Enfin, tenons-nous si fermes dans la pratique de ce que nous avons reçu, que jamais l'on ne voie dans la multitude des monastères aucune diversité, mais que toujours l'unité d'esprit et la conformité y reluisent, comme n'ayant toutes qu'un cœur et une seule âme, ainsi que nous dit notre sainte règle, et comme si nous étions toutes formées et élevées en une même maison, afin que partout et en tout nous nous montrions et soyons toujours reconnues pour vraies filles de notre Bienheureux Père.

Je me souviens que ce grand saint et très-cher Père de nos âmes nous dit au premier Entretien, que rien n'est si profitable aux âmes, que le lait de leur mère, c'est pourquoi je vous prie, ma très-chère Sœur, de nourrir votre âme le plus qu'il vous [347] sera possible de la lecture de ses écrits, et de suivre invariablement sa sainte doctrine et ses maximes, qui sont les mêmes que celles que le Fils de Dieu notre Sauveur nous a données, et rendez-y nos Sœurs très-affectionnées, retranchant la curiosité de l'esprit humain qui se plaît aux choses nouvelles, lesquelles pourraient nous détourner de la pratique de nos observances. C'est ainsi que nous conserverons l'esprit que Dieu nous a donné, duquel nous devons avoir une grande et sainte jalousie. Je prie Dieu qu'il nous la donne entièrement, afin que jamais l'esprit étranger ne fasse périr le trésor que la divine Providence nous a donné. Amen.

dieu soit béni !

CONSEILS AUX SUPÉRIEURES EN GÉNÉRAL

Les supérieures doivent être invariablement fermes en leur fin, mais douces et humbles dans les moyens d'y parvenir. Qu'elles n'ordonnent rien avec précipitation et par caprice ; car, si on les voit agir ainsi, on méprisera avec raison leur gouvernement, et l'obéissance sera refusée ou rendue avec répugnance. Qu'elles suivent volontiers le conseil des anciennes et des plus entendues aux affaires domestiques. Qu'elles ne fassent point trop les sérieuses avec leurs filles, sinon quand il faudra les corriger. Qu'elles ne reprennent jamais avec chaleur, car on ne saurait faire cas d'une correction qui en mériterait une. Qu'elles parlent toujours en bien de leurs filles et qu'elles [348] n'en croient pas facilement le mal. Qu'elles aient un grand soin de toutes, mais surtout de celles qui se négligent. Qu'elles emploient aux affaires le temps qui sera requis pour conserver les biens de leur maison et en assurer le repos. Et après y avoir donné tous leurs soins, qu'elles en attendent sans se troubler le succès de la main de la Providence ; car Dieu ne leur demandera pas compte de l'événement, mais de la manière dont elles auront agi. Qu'elles ne se plaignent point si elles sont pauvres, et qu'elles n'en parlent (tout au plus) qu'à ceux qui peuvent y remédier ; on ne doit pas se plaindre aisément de ce qu'on doit aimer. Qu'elles agissent dans leur conduite avec plus de charité que d'exactitude. J'ai éprouvé de toutes les conduites, et j'ai trouvé que la meilleure est celle qui est douce, humble et charitable, et que les supérieures de la Visitation la doivent suivre. Ce n'est pas qu'il ne faille joindre l'exactitude au support du prochain, mais que celui-ci l'emporte toujours quand il faudra choisir entre les deux. Notre saint Fondateur disait qu'il fallait supporter le prochain jusqu'à la niaiserie. Cela s'entend des fâcheuses humeurs, de certaines importunités qui ne font d'autre mal que de nous ennuyer, ces petits manquements d'un esprit déraisonnable, ces faiblesses, ces inconsidérations ; mais ces choses où il y a de la malice, ces opiniâtretés manifestes, ô mon Dieu, il ne nous enseigna jamais à les supporter sans correction.

Soyons humbles, mes chères filles, mais surtout de cette humilité généreuse qui ne craint que le péché, qui ne dépend et ne tient qu'à la volonté de Dieu, qui embrasse les humiliations avec joie, qui méprise les honneurs, qui fuit les louanges. Sans cette vertu, toutes les autres ne sont que des ombres. En un mot, l'humilité est la clef des trésors divins, et rend heureux dès ce monde ici tous ceux qui ne veulent se glorifier qu'en la croix de Jésus-Christ.

Ne nous étonnons point pour nos besoins ; la Providence n'a [349] jamais manqué à qui s'est confié en elle ; et soyons inébranlables sur cette parole de Notre-Seigneur : Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par surcroît, en abondance.

FRAGMENTS DE CONSEILS

À UNE SUPÉRIEURE NOUVELLEMENT ÉLUE.[41]

Je voudrais pouvoir, ma chère fille, satisfaire votre désir en vous donnant quelques avis sur la charge qu'il a plu au Maître souverain de vous imposer ; mais, pour éclairer plus utilement votre chère âme, je vous rappellerai les paroles que notre Bienheureux Père dit à une de nos Sœurs partant pour une fondation :

« Le service que vous allez rendre à Notre-Seigneur et à sa glorieuse Mère est apostolique ; car vous allez assembler, unir et conjoindre plusieurs âmes en notre Congrégation, pour les conduire comme un petit bataillon à la guerre spirituelle, contre le monde, le diable et la chair, en faveur de la gloire de Dieu ; ou plutôt vous allez former un nouvel essaim d'abeilles qui, en une nouvelle ruche, fera le ménage du divin amour plus délicieux que le miel. Il faut donc aller toute courageuse, ma chère fille, et pleine de confiance en la bonté du Maître qui vous appelle à cette sainte besogne. »

La défiance que vous avez de vous-même est bonne, tandis qu'elle servira de fondement a la confiance que vous devez avoir en Dieu ; mais si elle vous portait à quelque inquiétude, [350] mélancolie, chagrin, découragement, il faut la rejeter et la combattre comme une tentation pernicieuse qui paralyserait votre courage. Une âme vraiment humble, ma chère fille, quand elle se voit chargée du pesant fardeau de la supériorité par ceux qui en ont le pouvoir, ne discourt plus sur son indignité ; ains elle croit tout, espère tout, supporte tout avec la charité pure et simple ; car si la vraie simplicité refuse humblement les charges, la vraie humilité les exerce simplement.

Allez donc, ma fille, travailler à l'œuvre qui vous a été confiée. Dieu vous soutiendra, pourvu que vous comptiez sur lui seul uniquement.

À UNE AUTRE

Il faut, ma chère fille, tout ainsi que me l'a souventes fois dit notre Bienheureux Père, que votre humilité soit courageuse et vaillante en la confiance que vous devez avoir en la bonté de Celui qui vous a mise en charge. Et, croyez-moi, coupez court aux répliques que la prudence humaine vous inspire. Souvenez-vous que notre bon Sauveur ne veut pas que nous demandions notre pain annuel, mais celui de chaque jour. Vous tâcherez de bien faire le jour présent, sans penser au jour suivant ; puis le jour suivant vous tâcherez de faire de même ; ainsi vous vous garderez de penser à tout ce que vous ferez pendant les trois ans de votre charge. Notre bon Père Céleste qui a soin d'aujourd'hui, aura encore soin de demain et de tous les jours qui suivront, à mesure que connaissant votre infirmité, vous n'espérerez qu'en sa Providence, son secours et sa grâce.

Enfin, ma fille, vous vous souviendrez toujours de ce que nous [351] a tant de fois répété notre Bienheureux Père, à savoir : que le plus parfait gouvernement est celui qui approche de plus près celui que Dieu a de nous, qui est un gouvernement plein de tranquillité et de quiétude, et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle émotion, et n'étant qu'un seul, condescend néanmoins, et se fait tout à toutes choses.

À UNE AUTRE

Le Seigneur en appelant une âme à la supériorité semble lui dire ces paroles qu'il adressait autrefois à Moïse en le constituant chef de son peuple : « Votre communauté est comme un royaume où je conserverai toujours la première et souveraine autorité ; mais je veux en partager quelque chose avec vous. Je suis le premier Maître ; cependant, je veux qu'aucune personne de ce petit État qui m'est cher, ne fasse et n'entreprenne rien que par vos ordres. Je vous communique à cet effet mon pouvoir, dans le désir que vous en usiez selon mon esprit et mes desseins. C'est à vous qu'on s'adressera pour recevoir conseil et assistance dans tous les besoins. Vous serez chargée en mon nom de veiller, de commander, de corriger, d'instruire, d'encourager, de consoler ; et vous recevrez de moi, si vous y avez recours avec humilité et confiance, toutes les lumières, tous les secours propres à vous faciliter ces importants devoirs. »

O Dieu, ma fille, être choisie pour le gouvernement, le salut et perfection des âmes que notre bon Sauveur regarde comme ses épouses bien-aimées, et partager avec Lui le soin [352] et la conduite d'icelles n'est-ce pas un grand honneur ?... À la vérité, c'est un honneur bien redoutable, mais celui qui vous l'a imposé est tout disposé à vous soutenir de son bras tout-puissant.

Ayant à l'égard de vos Sœurs le titre de lieutenante et de coadjutrice de l'Esprit-Saint, vous devrez leur montrer, autant qu'il est possible à la faiblesse de notre pauvre nature, quelque chose des perfections divines : Dieu est partout, il voit tout, il souffre tout avec paix, il fait tout dans le temps convenable, il agit avec force et douceur, il punit et récompense avec équité et sans distinction de personne.

Ainsi, ma chère fille, mais selon votre petit pouvoir, il faudra être partout, voir et savoir tout par vous-même, autant qu'il se pourra prudemment ; il faudra souffrir paisiblement et patiemment ce que vous ne pourrez empêcher ; il faudra profiter des occasions et des moments favorables pour agir et reprendre plus efficacement ; il faudra surtout ne rien dire ni rien faire quand vous vous sentirez troublée ou émotionnée, et n'employer la force du commandement que dans l'absolue nécessité, et quand la douceur, la prière, la foi et la raison n'auront pu suffire.

« Une supérieure, disait souvent notre Bienheureux Père, est comme un canal par lequel Dieu se communique et se manifeste aux âmes : ce canal doit donc être toujours appuyé sur le sein de Dieu, unique source d'où la grâce découle jusqu'à nous. Il faut donc nécessairement être unie à Dieu et écarter tout ce qui pourrait souiller ce canal ; ce qui le souille, c'est le regard sur soi-même ou sur la créature, la complaisance et toute vaine recherche humaine. Ce canal doit être toujours incliné par la vue de son néant, le mépris de lui-même ; ainsi est-il requis d'être dans une disposition continuelle d'anéantissement, d'oubli de soi, et d'union à Dieu. »

« Une supérieure, me disait dernièrement un grand serviteur de Dieu, peut encore être comparée au gouvernail d'un [353] vaisseau qui, quoique la plus petite pièce du navire et caché dans la mer, donne cependant le mouvement et fait tout voguer en assurance, pourvu toutefois qu'il soit toujours mu par un pilote habile. Ainsi, ma chère fille, comme un petit gouvernail caché, enfoncé dans la mer de son néant, toujours entre les mains de Dieu, dépendante de son mouvement, une supérieure doit moins gouverner par elle-même, par son esprit propre, que par l'impulsion divine. »

O ma chère fille, quelle n'a pas été la vie de notre doux Sauveur sur la terre ! Chacun des instants de ce bon et cher Seigneur a été employé à travailler pour les âmes. Il s'est donné, sacrifié sans réserve pour chacune d'elles. Une vraie supérieure, selon que l'entendait notre Bienheureux Père, doit continuer celle œuvre du divin Rédempteur, mais avec Lui et pour Lui. Qui pourra dire ce que vaut une âme ? Toutes et une chacune est à Dieu, destinée à le glorifier et à l'aimer éternellement. Quel honneur donc, ma fille, et quelle grâce de pouvoir aider à glorifier et à aimer Dieu un peu plus !

Le principal moyen de faire du bien aux âmes, c'est le sacrifice. Vous aurez mille occasions de vous sacrifier, car la vie d'une supérieure vraiment mère est une croix continuelle ; ainsi, par conformité à votre Époux qui vous associe à sa mission divine, vous recevrez avec amour les petites et grandes croix que sa Providence vous ménagera, les appréciant comme des joyaux choisis et présentés par le Cœur de votre Jésus, lesquels se transformeront comme en pierres aimantées pour attirer sur les âmes les faveurs et les grâces du ciel.

A mon avis, ma chère fille, il n'y a point de meilleur moyen que la supériorité pour développer, en une âme fidèle et courageuse, les trois vertus théologales ; car que deviendrait une pauvre supérieure si elle n'a qu'une petite foi, une faible espérance et un chétif amour ? Il faut donc beaucoup attendre de la bonté divine, car plus les besoins sont grands, plus il faudra se [354] confier en Celui qui ne fait jamais défaut à l'âme suppliante, humble et défiante d'elle-même. Ce bon Dieu a promis et sa parole est vérité : jamais il ne manquera d'assister sa créature lorsqu'elle l'appellera et invoquera son secours. Il a soin des petits et des pauvres, selon qu'il est dit tant de fois dans l'Écriture ; ainsi, confiez-vous à ses bontés, comptez sur la fidélité de ses promesses, et lui abandonnez vous-même, les autres, et tout ce qui est de votre charge.

PAROLES, INSTRUCTIONS ET AVIS DE S. FRANÇOIS.

Fragments du recueil de quelques paroles, instructions et avis de notre bienheureux père saint François de Sales donnés à notre digne mère Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal

(Voir Œuvres diverses de la Sainte, 1er volume, p. 29[42])

Ma fille, tandis que Dieu voudra que vous soyez au monde pour l'amour de lui-même, demeurez-y volontiers et gaiement. Plusieurs sortent du monde, qui ne sortent pas pour cela d'eux-mêmes, cherchant par cette sortie leur goût, leur repos, leur contentement ; et ceux-ci s'empressent merveilleusement après [356] cette sortie : car l'amour-propre qui les pousse est un amour turbulent, violent et déréglé.

Ma fille, je dis, ma vraie fille, ne soyons point de ceux-là : sortons du monde pour servir Dieu, pour suivre Dieu, pour aimer Dieu ; et en cette sorte, tandis que Dieu voudra que nous le servions, suivions et aimions au monde, nous y demeurerons de bon cœur : car puisque ce n'est que ce saint service que nous désirons, où que nous le fassions, nous nous contenterons. Demeurez en paix, ma fille, faites bien ce pourquoi vous restez au monde : faites-le de bon cœur, et croyez que Dieu vous en saura meilleur gré, que de cent sorties faites par votre propre volonté et amour.

Le très-grand et miraculeux saint Paul nous a réveillés de grand matin, ma très-chère fille ; si fort il s'est écrié aux oreilles de mon cœur et du vôtre : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? »

Ma très-chère et toute chère fille, quand sera-ce que tous morts devant Dieu, nous revivrons à cette nouvelle vie, en laquelle nous ne voudrons plus rien faire, ains laisserons vouloir à Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et laisserons agir sa volonté vivante sur la nôtre toute morte.

Le Sage dit : « La vie et la mort de l'âme sont au pouvoir de la langue. » Saint Augustin ajoute : « L'homme dompte les bêtes farouches, mais il faut s'adresser à Dieu pour dompter la langue. »

Le Sage dit encore : « Que ce soit à l’homme de préparer son âme ; néanmoins c'est à Dieu de gouverner sa langue ; c'est pourquoi il faut toujours dire avec David : « Mettez, Seigneur, des gardes en ma bouche, et conduisez mes pas, mes paroles, mes œuvres, mes lèvres. » Notre-Seigneur dit : » Vous serez justifié ou condamné par vos paroles et vos œuvres. » Disons-lui donc cent fois le jour : Conduisez mes lèvres par votre inspiration, et conduisez mes paroles par [357] votre grâce, afin que tout ce que je dirai soit à votre gloire et honneur.

Il faut vivre en une vie exposée au travail, parce que nous sommes enfants du travail et de la mort de notre Sauveur. Je me plais à gourmander cet homme extérieur, et j'appelle l'homme extérieur mon esprit même, en tant qu'il suit ses inclinations naturelles.

Ce jour très-saint de l'honneur et exaltation de la glorieuse Vierge Marie et de l'abaissement de son Fils, jour aussi de la sacrée Passion, il m'est tombé en l'esprit qu'il fallait être fidèle es occasions de souffrances et d'humiliations, sans toutefois les rechercher ni désirer, ains accepter celles qui me seront données, et me donner garde de ma langue et de mes yeux, suivant la règle qui fait l'observance exactement.

Adorez Dieu le plus souvent que vous pourrez par de courts, mais ardents élancements de votre cœur. Je vous ai si souvent parlé d'admirer sa bonté, faites-lui des révérences, jetez vous aux pieds de sa sainte croix, invoquez son aide, donnez-lui mille fois votre âme, et quelquefois ne lui dites mot, mais jetez un simple regard sur sa douceur ; c'est ici un des grands articles du profit spirituel, parce que l'esprit s'entretenant si souvent et familièrement avec son Dieu, il se parfumera de toutes ses perfections.

Pour ne point vous troubler de ce qui arrive en cette vie temporelle, repensez souvent à sa brièveté, à l'éternité future ; pensez aussi à la Providence de Dieu, laquelle, par des ressorts inconnus aux hommes, conduit toutes sortes d'événements au profil de ceux qui le craignent. Considérez comme tout ce qui vous est arrivé de fâcheux jusqu'à présent est évanoui ; il en sera de même en ce qui vous arrivera désormais. Ne vous empressez point pour les confessions, pourvu que vous gardiez cette fidélité à Dieu, que de ne point retenir ni excuser vos péchés, c'est assez. [358]

N'ayons point de crainte que de Dieu, et encore une crainte amoureuse : tenons nos portes bien fermées ; prenons garde à ne point laisser ruiner les murailles de nos résolutions, et vivons en paix. Laissons rôder et vire-volter à l'ennemi ; qu'il enrage de mal-talent, mais il ne peut rien. Ne vous tourmentez point pour toutes les suggestions que cet adversaire vous fera. Il faut avoir un peu de patience à souffrir son bruit et son tintamarre aux oreilles de votre cœur : au bout de là il ne saurait vous nuire. Vive Dieu ! ou rien, ou Dieu ; car tout ce qui n'est pas Dieu, ou n'est rien, ou est pis que rien.

Il faut parmi les tentations, douleurs, afflictions, craintes et tout autre événement, quel qu'il soit et puisse être, et tout ce qui vous regarde généralement, tout abandonner à la Providence de Dieu, qu'elle gouverne et dispose du corps, de l'esprit, de la vie, et de tout selon sa très-sainte volonté, sans penser, vouloir, désirer, craindre chose quelconque. Vivez joyeuse et laissez à Notre-Seigneur le soin de tout le reste. Rejetez les tentations, prévoyances et semblables ; il faut toujours être résigné à ce que Notre-Seigneur voudra faire de nous, car cela est l'humilité, et non pas vouloir choisir puisque nous ne sommes plus à nous ; mais laissons-nous conduire par où il lui plaira, c'est le profit de l'âme.

Celui qui préviendra son prochain de bénédiction et de douceur, celui-là est parfait imitateur de son Maître.

En tous les troubles, il faut s'essayer de s'accoiser en Dieu pour l'amour de lui ; celui qui est doux n'offense personne, supporte volontiers, et endure volontiers ceux qui lui font du mal ; enfin il souffre patiemment les coups, et ne rend mal pour mal. Le doux ne se trouble jamais, mais entend toutes les paroles en humilité et rend le bien pour le mal, et traite avec le prochain avec grande douceur et charité, surtout avec celui qui par l'imperfection de son esprit, défaut de grâces naturelles, mauvais offices, occasionnerait quelque aversion ou [359] dégoût. Faites toujours vos corrections avec le cœur et les paroles douces ; reprenant les défauts, faites que votre cœur excuse le défaillant, amoindrissant la faute, enfin il faut avoir la douceur non-seulement jusqu'à l'extrémité envers le prochain, mais même jusqu'à la niaiserie, et n'user jamais de revanche envers ceux qui font de mauvais offices, et croyez que si nous perdons quelque chose pour cela, Notre-Seigneur nous en récompensera bien d'ailleurs. Quand on est contraint pour quelque bien de montrer le tort du prochain, il faut justement dire ce qui est requis pour le faire comprendre. Ne réservez jamais aucun sentiment ni courroux, pour quelque chose que ce soit, ni pour quelque prétexte que ce soit, et apparence de raison que ce soit, car c'est toujours imperfection. C'est toujours bien mieux, pour qui le peut, de recevoir et faire toutes choses avec le cœur et des paroles douces, en esprit de tranquillité et de repos, ceci est de grande perfection et édification.

Il ne faut nul remède pour les distractions que de ramasser doucement le cœur à son objet ; quand l'on s'aperçoit qu'il en est diverti, disons des paroles unitives, douces ; tandis que nous pouvons lever les yeux vers la Providence céleste, l'ennemi ne nous saurait accabler.

C'est la vérité que rien ne nous peut donner une profonde tranquillité en ce monde, que de regarder souvent Notre-Seigneur, en toutes ses afflictions qui lui arrivèrent depuis son enfance jusqu'à sa mort, car nous y verrons tant de mépris, de calomnies, de pauvretés, d'indigences, d'abjections, de peines, de tourments, de nudités, d'injures, de toutes sortes d'amertumes, qu'en comparaison de tout cela nous connaîtrons que nous avons tort d'appeler afflictions, peines et contradictions, ces petits accidents qui nous arrivent, et nous avons tort de désirer de la patience pour si peu de chose, puisqu'une seule petite goutte de modestie suffit pour bien supporter ce qui nous arrive. [360]

Je connais très-bien l'état de votre âme, et m'est avis que je la vois toujours devant moi avec ses petites émotions de tristesse, d’étonnement et d'inquiétude qui la vont troublant, parce qu’elle n'a pas encore jeté assez avant les fondements de l’amour de la croix et de l'abjection. Un cœur qui estime grandement Jésus-Christ crucifié aime sa mort, ses peines, ses tourments, ses crachats, ses vitupères, ses disettes, sa faim sa soif, ses ignominies, et quand il lui en arrive quelques petites pratiques il en jubile d'aise et les embrasse avec amour. Vous devez donc tous les jours, non pas en l'oraison, mais après, en vous promenant, faire une revue de Notre-Seigneur entre les peines de notre Rédemption, considérant quel bonheur ce vous sera d'y participer, de voir en quelles occasions ce bien vous peut arriver, c'est-à-dire, les contradictions que vous pourriez avoir en vos désirs, mais surtout es désirs qui vous sembleront plus justes et plus raisonnables, et puis, avec un grand amour de la croix et Passion de Notre-Seigneur vous vous essaierez de dire avec saint André : O bonne croix tant aimée de mon Sauveur, quand me recevrez-vous entre vos bras !

Voyez-vous, ma fille, nous sommes trop délicats d'appeler pauvre, un état auquel nous n'avons ni faim, ni froid, ni ignominie, mais seulement quelques petites incommodités en nos desseins.

« La paix de Dieu, dit saint Paul, qui surpasse tout sentiment » conserve votre esprit en Jésus-Christ. » Voyez-vous, ma fille ce grand Apôtre dit que la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment ; or, la paix de Dieu, la paix qui provient des résolutions que nous avons prises pour Dieu, et par les moyens que Dieu nous ordonne, nous fait marcher fermement au chemin où la Providence nous a mis, sans regarder ni à droite, ni à gauche ; c’est là le chemin de la perfection pour vous ; cette satisfaction d’esprit, quoique sans goût, vaut mieux que mille consolations sérieuses. Vive Jésus ! [361]

L'esprit délicat ne peut rien garder ni souffrir sans le dire, et il s'étonne toujours un peu aux dernières places d'humilité, de simplicité, de courage et de joie cordiale devant Dieu, qui est le très-unique objet de notre amour et de notre âme.

Demeurez toute en Dieu, ou avec consolation sensible, ou parfois aimez votre pauvreté ; car il est écrit : « Les yeux du Seigneur regardent sur les pauvres, et ses oreilles écoutent leurs prières. » Il ne se faut point soucier de se sentir faible, pourvu que sachant que Dieu est fort et bon pour nous, nous ne perdions courage ; au contraire, ma fille, j'aime mieux être infirme que fort devant Dieu ; car les infirmes, il les prend entre ses bras, et les forts il les mène par la main. Il faut toujours avoir patience, néanmoins, tâcher de brider un peu les désirs, prenant toutes les choses, même pour bonnes qu'elles soient, avec l'esprit d'indifférence ; enfin, il se faut mettre souvent dans l'indifférence et dire : je ne veux ni cette vertu, ni cette autre, je ne veux que l'amour de mon Dieu. Le désir de son amour, c'est la complaisance et l'accomplissement de sa volonté en moi.

Il se faut contenter, quand l'on sent ainsi les douleurs pour la charge de quelque personne qui moleste grandement, d'offrir à Dieu celle croix et de l'accepter de tout son cœur, se soumettant à la porter toute sa vie, si ainsi il lui plaît, puis demeurer doucement contente dans sa confiance, regardant cette personne avec amour et respect comme étant donnée de Dieu pour nous exercer en toutes vertus, considérant la grâce de Dieu envers nous qui nous fait tirer profit des fautes des autres. Que si cette personne revient à douceur, ô Dieu, il faut fondre sur elle en suavité, sans jamais lui parler du passé ; que s’il était à notre pouvoir de nous faire quittes de cette croix, il ne le faudrait pas faire.

Je ne sais si par ces consolations et ardeurs, Notre-Seigneur [362] veut disposer notre cœur aux travaux du service du prochain, et du service de l'accroissement de sa gloire, ou bien en la souffrance de quelques grandes croix et tribulations ; en somme, j'espère qu'avec sa grâce, nous embrasserons courageusement, humblement et paisiblement ce que sa divine Providence nous présentera.

Portez respect à l'élection de Dieu, suivez fidèlement son intention qui est de vous tirer à une excellente sorte de vie ; animez continuellement votre courage d'humilité, c'est-à-dire votre misère et le désir d'être humble et confiante en Dieu. Sachez que la tristesse n'est autre chose que la douleur d’esprit, que nous avons du mal qui est en nous contre notre gré, soit que le mal puisse être extérieur, comme pauvretés, maladies, mépris, infamies, etc. ; intérieur, comme ignorance, sécheresses, mauvaises inclinations, péchés, imperfections, répugnances. Et quand donc l'âme sent quelque mal en soi, elle se déplaît de l'avoir, et voilà la tristesse. Deuxièmement, elle désire d'en être quitte, et cherche les moyens de s'en défaire ; ces deux actes sont louables ; mais il faut chercher ces moyens avec patience, humilité et douceur, attendant ce bien, non tant de sa peine, que de la miséricorde de Dieu, rejetant tout empressement, et tout ce qui voudra émouvoir du trouble en notre cœur, sous quel prétexte que ce soit. Toutes telles choses viennent du diable, et partant ne les pas recevoir.

La bonne tristesse fait ce discours : Je suis misérable, vile et abjecte, et partant, Dieu exercera en moi ses miséricordes, car la vertu se perfectionne en l'infirmité, et ne s'étonne point d'être pauvre et misérable.

Il faut recevoir la tristesse avec patience, comme punition de nos vaines allégresses ; car le malin voyant que nous en faisons notre profit, ne nous en présentera pas tant ; mais il faut prendre patience pour le bon plaisir de Dieu, et elle ne laissera pas de nous servir de remède. [363]

Il faut contrevenir vivement aux inclinations de la tristesse, encore qu'il semble que cela se passe tristement, car l'ennemi qui prétend de nous alentir aux bonnes œuvres, voyant qu'il ne gagne rien, et qu'au contraire nos œuvres sont faites avec force et résistance, il cesse de nous affliger.

Il faut chanter des cantiques spirituels. Il est bon de s'employer aux œuvres extérieures, et les diversifier le plus que l'on peut, pour se divertir de l'objet triste, purifier et échauffer l'esprit ; bon, de faire souvent des actions extérieures de ferveur, quoique sans goût, comme croisant les bras, embrassant l'image du crucifix, le serrer sur le cœur et la poitrine, lui baiser les pieds et les mains, lever les yeux au ciel avec des propos pleins d'espérance, comme : Mon Bien-Aimé est à moi, et moi à Lui ; mon Bien-Aimé m'est un bouquet de myrrhe ; il demeurera entre mes mamelles. Mes yeux se fondent sur vous, ô mon Dieu, quand me consolerez-vous ? Si Dieu est pour moi, qui sera contre moi ? Quand vous serez, ô mon Époux, de mon parti, bataille contre moi qui voudra. Vive Jésus ! Vive mon Dieu, et mon âme vivra ! Qui me séparera de la croix de mon Dieu ? et semblables. J'en dis de même à l'endroit de la Vierge et de ses images.

La prière est un souverain remède, non qu'il faille faire de longues méditations, mais de fréquentes et ferventes demandes à Dieu, et toujours s'adresser avec l'invocation de titres joyeux, comme par exemple, hors de la tristesse pour m'exciter à la crainte, je dirais : O Juge très-juste et très-effroyable Majesté ; et au temps de la tristesse je dirais : O Dieu des miséricordes, très-bon, très-bénin, ma joie, mon espérance, mon cœur, cher Époux de mon âme, seul appui des pauvres, refuge des affligés, appui de mon âme ; venez, cher Époux, tirez-moi à vous, bon Jésus ; et semblables, lesquelles j'emploierais bon gré mal gré ma tristesse, à laquelle je ne donnerais point de crédit, quand elle voudrait m'en coûter cher, et si bien il [364] semble pour quelque temps que ce soit sans profit, je ne laisserais pas de continuer, attendant les fruits, qui ne manqueront pas de paraître après un peu de contention.

La communion dans cette intention est excellente, car elle nous donne le Maître des consolations. L'un des plus assurés remèdes, c'est de dévoiler et de communiquer, sans rien celer, à notre Directeur, tous les sentiments, affections et suggestions qui proviennent de notre tristesse, et il le faut faire fidèlement, et notez que la première condition que l'ennemi malin met en l'âme, c'est le silence ; et, au contraire, Dieu pour la première condition demande que l'on se découvre avec prudence et selon la règle d'une humble discrétion à personne de qualité requise. Priez pour celui qui a marqué ces règles ; o mon Dieu, qu'il soit tout vôtre, et moi aussi ! Amen.

À l'endroit de ceux qui vous offensent, je veux que vous y apportiez votre cœur doux, gracieux et compatissant, et que vous témoigniez que vous aimez toutes choses, oui, la mort même de votre père, enfants et plus proches, oui, la notre en l'amour de notre doux Sauveur. Courage, ma très-chère fille, cheminons et pratiquons ces communes, mais solides, mais saintes, mais excellentes vertus. Vive Jésus ! Vive Marie ! Croyez-moi, avançons chemin parmi le mauvais temps et sous le ciel trouble et nébuleux. Il est maintenant plus propre aux voyages, que si le ciel fondait sur nos têtes ses ardentes chaleurs. O Dieu, courage ! les lumières et les joies ne sont pas en notre pouvoir, ni aucune autre consolation que celle qui dépend de notre volonté, laquelle étant à l'abri des saintes résolutions que nous avons faites, et pendant que le grand sceau de la chancellerie céleste sera sur notre cœur, il n'y a rien à craindre. Dieu soit notre Dieu, ma très-chère fille, et que votre cœur soit son autel et maison, sur lequel nuit et jour il fasse darder le feu de son amour !

Vous pourrez tirer le motif du saint amour de toutes les [365] actions de vertu en cette sorte : quand il se présente quelque sujet de pratiquer quelque vertu, et il s'en présente à tout moment, voyez comme le Sauveur les exerçait tandis qu'il vivait ici-bas entre les hommes ; puis animant votre cœur d'une amoureuse invitation, dites-vous : Allons, imitons le doux Jésus. S'il vous faut prier, donner aux pauvres, consoler quelque être solitaire, être en conversation, souffrir quelques travaux, souvenez-vous que Notre-Seigneur, en diverses occasions, fit tout cela ; et puis quand il n'y aurait point d'autres raisons pour prier, pour acquiescer à cette souffrance, pour demeurer en cette solitude et en cette conversation, dites : Ne me suffit-il pas que mon cher Maître m'en ait montré le chemin ? Et cela se peut faire par un simple regard d'amour qui veut dire : Oui, Seigneur, je suis à vous.

Si nous avions la vraie charité, qui nous fait avoir un même cœur et une même âme avec le prochain, nous serions parfaitement consolés quand il ferait du bien.

Ce même amour fait que nous voudrions bien faire telle ou telle chose par notre élection ; mais nous ne la voudrions pas faire par élection d'autrui, ni par obéissance : nous voudrions la faire comme venant de nous, mais non pas comme venant d'autrui. C'est toujours nous-mêmes qui recherchons nous-mêmes, notre propre volonté et notre amour-propre : au contraire, si nous avions la perfection de l'amour de Dieu, nous aimerions mieux faire ce qui est commandé, parce qu'il vient plus de Dieu, et moins de nous.

Il ne se faut nullement étonner de trouver chez nous de l’amour-propre, car il n'en bouge. Il dort quelquefois comme un renard, puis tout à coup se jette sur l'épaule ; c'est pourquoi il faut avec constance veiller sur lui, et avec patience, et tout doucement se défendre de lui. Que si quelquefois il nous blesse, en nous dédisant de ce qu'il nous a fait dire, et en désavouant ce qu'il nous a fait faire, nous sommes sauvés. [366]

L'habitude des vertus s'acquiert par la raison. Les vertus peuvent faire leurs actes par cette habitude, sans le congé de la raison, mais non pas jamais contre la raison. Cajetan dit que les hommes parfaitement vertueux ont une telle habitude à la vertu, que même en dormant, quand ils songent, ils ne songent qu’à des vertus.

Saint Grégoire dit en parlant des misères qui arrivent de toutes parts en ce monde : « O très-heureuses misères, vous êtes aimables parce que vous empêchez mon cœur de s'affectionner aux choses de ce monde. »

Si la divine Majesté vous veut sur le lit de la croix acquiescez ; mourons-y comme fit le Sauveur. Ne nous fâchons point des tempêtes et orages qui parfois troublent notre cœur ; mortifions-nous jusqu'au fin fond de notre esprit ; pourvu que notre cher esprit de la foi soit fidèle, vivons en assurance. Tenez votre esprit ferme en Dieu par une entière confiance en sa sainte Providence, laquelle ne vous a point donné le désir de le servir, qu'elle ne vous donne tous les moyens de ce faire-humiliez-vous bien fort, mais d'une humilité douce et non empressée ; conservez vos vœux et vos résolutions, tenez-leur la bride de votre âme ; nous sommes assez riches si ce trésor nous demeure, comme il fera Dieu aidant.

Non, ma chère fille, il n'est pas besoin pour l'exercice des vertus de se tenir toujours actuellement attentive à toutes : cela de vrai, entortillerait et entreficherait trop vos pensées et affections. L'humilité et la charité sont les maîtresses cordes, toutes les autres y sont attachées : il faut seulement se bien maintenir en ces deux-là ; l'une est la plus basse, l'autre est la plus haute. La conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du toit. Tenant le cœur bandé à l'exercice de celle-ci, à la rencontre des autres, on n'a pas grande difficulté. Ce sont les mères aux vertus : elles les suivent comme les petits poussins font de leurs mères poules. [367]

Or sus, il ne faut point désirer d'un désir volontaire cette paix inutile et peut-être nuisible : mais ne vous tourmentez point à pratiquer ce commandement ; car c'est en cela que je veux que vous ne vous tourmentiez point, ni pour ces désirs, ni pour autres quelconques. Mon Dieu, ma fille, vous avez trop avant ces désirs dans le cœur ; pourvu que l'esprit de la foi vive en nous, nous sommes trop heureux. Notre-Seigneur nous donnera sa paix quand nous nous humilierons à doucement vivre en la guerre. Courage, tenez votre cœur ferme ; Notre-Seigneur nous aidera, et nous serons siens, et nous l'aimerons bien.

Tenez votre cœur au large ; ne le pressez point trop des désirs de perfection : ayez-en un bon, bien résolu, bien constant qu'il faut arroser souvent de l'eau de la sainte oraison. Il faut avoir grand soin pour le conserver dans le verger de votre cœur ; car c'est l'arbre de vie.

Mais certains désirs qui tyrannisent le pauvre cœur, qui voudraient que rien ne s'opposât à nos desseins ; que nous n'eussions nulles ténèbres, mais que tout fût en plein midi ; qui ne voudraient que suavités en nos exercices, sans dégoûts, sans résistance, sans divertissements, et tout aussitôt qu'il nous arrive quelque tentation intérieure, ces désirs-là ne se contentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudraient que nous ne les sentissions pas. Ils sont si délicats qu'ils ne se contentent pas que l'on nous donne une viande de bon suc et nourrissante, si elle n'est toute sucrée et musquée. Ils voudraient que nous ne vissions pas seulement les mouches du mois d'août passer devant nos yeux. Ce sont ces désirs d'une perfection trop douce : il n'en faut pas avoir beaucoup. Croyez-moi, ma fille, les viandes douces engendrent les vers aux petits enfants, et en moi qui ne suis pas petit enfant ; c'est pourquoi notre Sauveur nous les entremêle d'amertume.

Je vous souhaite un courage grand et non point chatouilleux : un courage, lequel, tandis qu'il peut dire bien résolument [368] vive Jésus sans réserve, ne se soucie point ni du doux, ni de l'amer, ni de la lumière, ni des ténèbres. Hardiment, ma fille, cheminons en cet amour essentiel, fort et impliable de notre Dieu, et laissons courir çà et là ces fantômes de tentations : qu'ils entrecoupent tant qu'ils voudront notre chemin.

Il faut que nous fassions un service particulier, toutes les semaines une fois, de vouloir et d'aimer la volonté de Dieu plus vigoureusement (je passe plus avant), plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde ; et cela, non-seulement ès occurrences supportables, mais aux plus insupportables.

Humiliez-vous fort, ma fille, et échauffez votre estomac du saint amour de Jésus-Christ crucifié, afin que vous puissiez bien digérer spirituellement cette céleste viande : mais qu'entendez-vous que l'on fasse digestion spirituelle de Jésus Christ ? Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement par tout leur corps, par la distribution générale qui se fait de la viande en toutes leurs parties. Ainsi, ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ, qui est leur viande, s'épanche et communique à toutes les parties de leur âme et de leur corps. Ils ont Jésus-Christ au cerveau, au cœur, en la poitrine, aux yeux, aux mains, en la langue, aux oreilles, aux pieds. Mais ce Sauveur, que fait-il partout là ? Il redresse tout, il purifie tout, il mortifie tout, il vivifie tout : il aime dans le cœur, il entend au cerveau, il anime dans la poitrine, il voit aux jeux, il parle en la langue, et ainsi des autres : il fait tout en tous. Alors nous vivons, non point nous-mêmes, mais Jésus-Christ vit en nous. O quand sera-ce, ma chère fille ? Mon Dieu ! quand sera-ce ? Mais cependant je vous montre ce à quoi il faut prétendre, bien qu'il se faille contenter d'y atteindre petit à petit. Tenons-nous humbles et communions hardiment : peu à peu notre estomac intérieur s'apprivoisera avec cette viande et apprendra à la bien digérer. C'est un grand point de ne manger [369] que d'une viande quand elle est bonne, l'estomac fait mieux son devoir. Ne désirons que le Sauveur, et j'espère que nous ferons bonne digestion.

Il ne faut disputer ni peu ni prou contre les tentations ; il ne faut nullement répondre ni faire semblant d'entendre ce que l'ennemi dit ; il faut seulement dire : Qui va là ? Quelque bruit et importunité qu'il fasse, il faut simplement se tourner vers Dieu et demeurer là, devant ses pieds ; il entendra bien, par cette humble contenance, que vous êtes sienne, que vous voulez son secours, encore que vous ne puissiez lui parler. Tenez-vous là bien ferme, et n'ouvrez nullement la porte pour voir qui c'est, ni pourchasser l'importun ; toutes ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres ; il faut s'accoiser sur le dire de l'Écriture : « Bienheureux est celui qui souffre tentation, car ayant été éprouvé il recevra la couronne de gloire. » Peu de personnes s'avancent sans cette épreuve ; ne vous effrayez donc point des fanfares de l'ennemi, il ne vous saurait faire nul mal ; c'est pourquoi il vous veut au moins faire peur pour vous inquiéter et vous fâcher. Tenez-vous à couvert sous vos inviolables résolutions, sous vos vœux et entière consécration ; n'ayez crainte que de Dieu, mais une crainte amoureuse ; ayez patience à souffrir le bruit, il ne vous saurait nuire. Toujours vos yeux arrêtés en Dieu, attachez-vous à sa Providence ; qu'elle fasse ce qu'elle voudra de vous. Mon Dieu, ma fille, que j'ai de consolation en l'assurance de nous voir éternellement joints à la volonté d'aimer et de louer Dieu ! que sa divine Providence nous conduise par où, il lui semblera mieux ; j'espère et je m'assure que nous arriverons à ce signe et aboutirons à ce port. Vive Dieu en cette confiance ; soyons joyeux à son service.

Quand la tempête et les foudres des tentations et travaux sonnent de tous côtés autour de nous, il faut avoir courage et tenir ferme dans notre saint Tabernacle, qui est sa divine protection ; il est notre maison de refuge et notre toit assuré ; il [370] faut demeurer là en paix et en confiance. Je viens de parler pour vous à Notre-Seigneur, mais je n'osais lui demander absolument votre délivrance ; car s'il lui plaît d'écorcher l'offrande, ce n'est pas à moi de désirer qu'il ne le fasse pas ; mais je le conjure, par la si extrême déréliction qui lui fit suer sang et eau et s'écrier sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé ? » qu'il nous tienne toujours de sa sainte main comme il l'a toujours fait. Vous devez regarder Notre-Seigneur crucifié sans vous amuser à considérer et à examiner votre mal, non pas même pour me le dire. Nous sommes au chemin des Saints ; cheminons-y courageusement malgré les difficultés qui y sont. Tenez votre esprit en paix et ne regardez point si vous l'avez (cette paix) ni ne vous mettez nullement en inquiétude de l'acquérir, mais divertissez-vous tant qu'il vous sera possible de regarder et retourner sur vous-même. Ne soyez point en peine de votre âme ni pour votre cœur ; non, ma chère fille, car Dieu à qui elle est la soulagera. Faites que votre très-amère amertume soit goûtée en paix, à l'exemple du prophète Ézéchias. Ayez le courage grand et de longue haleine, et ne le perdez pas pour le bruit des tentations, surtout celles de la Foi ; notre ennemi est un grand clabaudeur, ne vous en mettez en peine, il ne vous saurait nuire, je le sais bien. Dieu soit béni, ma toute chère fille, consolez-vous et affermissez votre âme en paix et confiance sur ces sages, solides et saints enseignements, les pratiquant fidèlement Dieu nous en fasse la grâce et nous bénisse ! Louange et gloire à jamais au divin Sauveur de nos âmes !...

Communiez hardiment en paix, en toute humilité ; correspondez à cet Époux qui pour s'unir à nous s'est entièrement et suavement abaissé jusqu'à se rendre notre nourriture, de nous qui sommes la pâture des vers. Qui se communie selon l'esprit de Notre-Seigneur s'anéantit soi-même et lui dit : Mâchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi, et convertissez-moi en vous. Je ne trouve rien au monde sur quoi nous voyons plus [371] d'humiliation que sur la viande que nous anéantissons pour nous conserver ; et Notre-Seigneur a cet excès d'amour que de se rendre viande pour nous ; et nous, que ne devrions-nous pas faire afin qu'il nous possède, qu'il nous mange, qu'il nous avale et ravale, qu'il fasse de nous à son gré ? Enfin il faut s'anéantir et communier toujours pour cela, et s'unir à cette souveraine Bonté ; reposez-vous en lui de tout, ma fille. Je me sens de plus en plus excité à l'honorer et servir par une totale dépendance de la Providence, toujours plus ferme et assuré en la foi et confiance de sa véritable parole, et sans réserve de me laisser à sa merci et à son soin. Même oui, mon Sauveur, vous le savez, je ne vois rien en moi où je me puisse et veuille appuyer, que l'espérance ferme que vous me donnez de mon salut éternel sur les seuls mérites de votre Passion et sur votre incompréhensible douceur et bonté. — Ainsi soit-il. À jamais Dieu soit béni !

Je vous conjure de ne dire jamais mal du prochain, ni rien faire qui tant soit peu que ce soit le puisse offenser. Il ne faut t