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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

Index ; Bibliothèque

 

Tome Quatrième

Lettres I

 

Première édition
entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites et de nombreuses notes historiques.

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en février 1877.

PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1877

Tous droits réservés


PRÉFACE

Les Lettres de sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal vont couronner le monument que les mains filiales des Religieuses de la Visitation d'Annecy élèvent à la mémoire de leur immortelle Fondatrice. La Vie et les Œuvres de la Sainte, qui ont déjà paru, préparent à sa correspondance une faveur qui sera, nous l'espérons, pleinement justifiée.

Dans une approbation donnée par Charles-Auguste de Sales[1] à la première édition de ces Lettres, nous lisons : « Elles (les lettres de sainte de Chantal) sont sœurs des Épîtres du Bienheureux François de Sales, et une même légitime leur est due. »

Un des théologiens chargés par la Congrégation des Rites d'examiner les ouvrages de la Servante de Dieu, le Père Monsinat, s'exprime ainsi : « Je n'ai pas moins admiré ses Lettres que ses autres écrits. Je les ai trouvées à chaque page pleines de prudence, d'humilité, de charité, de zèle pour la maison de Dieu et le salut des âmes, de [vi] renoncement à soi-même, de confiance en Dieu, de pauvreté évangélique,, de patience, de courage invincible et de toutes les vertus chrétiennes. Chacun y trouvera de quoi guérir les blessures de son âme, ou s'avancer dans la perfection-, elles sont si pleines de suavité et si propres à inspirer la piété, que plus on s'en nourrira, plus on y trouvera un trésor caché, et des fruits inexprimables de délices spirituelles. »

Ces témoignages à la fois si autorisés et si magnifiques nous dispensent de tout autre éloge. Il suffira de faire connaître la nature de ces Lettres, les éditions qui en ont été données jusqu'à ce jour, et enfin le plan que le premier monastère d'Annecy a suivi dans celle qu'il offre présentement au public.

I - Les lettres et le reste des œuvres.

Il est à peine besoin de le faire remarquer, le lien le plus intime unit la Correspondance de sainte Jeanne-Françoise de Chantal à ses Œuvres diverses, ainsi qu'aux Mémoires écrits par sa fidèle secrétaire.

Ces Lettres, en effet, comblent des lacunes, éclairent des points demeurés obscurs dans la vie de la Sainte ; elles viennent s'ajouter à la biographie tracée par la Mère de Chaugy, les unes, comme des compléments indispensables, les autres, comme des pièces justificatives d'une valeur sans égale. En plus d'un endroit, la grande Fondatrice entre dans de curieux détails sur son propre compte, sur ses vues, sur [vii] ses entreprises ; elle cause, la plume à la main, de tout ce qui la concerne ; elle se peint au vrai ; elle se présente à nous comme dans un miroir.

D'autre part, bon nombre de ses Épîtres, celles surtout qui sont adressées aux Religieuses de la Visitation, ne diffèrent guère, que pour la forme, des Entretiens et des Instructions. Dans l'impossibilité de faire entendre sa voix, à tous les membres de sa famille monastique, la Sainte communiquait par écrit avec ses filles absentes ; elle leur envoyait des lettres, dépositaires de ses pensées, où elle versait des trésors de sagesse et de sollicitude maternelle. Au moyen de ces précieuses missives, elle faisait parvenir aux Sœurs les plus éloignées des avis et des conseils, des encouragements et des secours, et au besoin des réprimandes.

Des réprimandes ? Qui donc aurait droit de s'en étonner ? Ceux-là seuls qui ne sauraient par expérience combien lente, combien difficile est la transformation de notre nature sous l'action de la grâce ; car, pour les âmes même les plus privilégiées, sonnent des heures de détresse et de lutte, où parfois elles payent tribut à la fragilité humaine. Et certes, ce n'est pas un des moins beaux côtés du caractère de sainte de Chantal, où tout est grand, que cette prudence, cette énergie déployées dans la correction des défauts. C'est là surtout que nous pouvons admirer la douceur de sa force et la force de sa douceur. Après avoir laissé échapper des accents tels que ceux-ci : « Les moindres fautes me sont insupportables, » tout à coup son cœur perce à travers ces formes rigides, pour relever et soutenir, consoler et fortifier.

Toutefois, il est des circonstances où sainte [viii] Jeanne-Françoise paraît inexorable : son style s'anime, devient plus sévère ; les expressions les plus fortes abondent sous sa plume, la tendresse de la Mère fait place à la fermeté de la Fondatrice, c'est lorsqu'il s'agit de prévenir ou de stigmatiser les abus qui cherchaient à s'introduire dans son Ordre naissant. Alors les timides transactions de la prudence humaine viennent se briser contre « ce mur d'airain qui protège Israël ».

Ainsi la Fondatrice, la première Supérieure de la Visitation se retrouve tout entière dans sa correspondance ; elle vit, elle respire dans ces pages ; elle enseigne les autres monastères comme celui d'Annecy.

Quel genre d'intérêt s'attache à ce recueil épistolaire, il serait superflu de le faire ressortir longuement. Née de parents illustres, fille spirituelle du grand Évêque de Genève, associée avec lui pour l'établissement de la Visitation, Mère féconde d'une nombreuse famille de Vierges, type achevé de la femme forte, modèle parfait des plus sublimes vertus, tout se réunit en sainte Jeanne-Françoise pour recommander ses Lettres, non-seulement aux habitants du cloître, mais encore aux personnes qui vivent au milieu du monde ; car, pour goûter ces Épîtres, pour s'y attacher par l'esprit et par le cœur, il suffit d'avoir conservé, avec la foi, le sens chrétien, il suffit d'être sensible au spectacle de la grandeur morale.

D'abord, le côté historique de cette correspondance est de nature à piquer la curiosité du lecteur, quel qu'il soif. Effectivement, les intérêts multiples qui reposaient entre les mains de sainte de Chantal, et comme mère de famille, et [ix] comme fondatrice d'Ordre, les rapports qu'elle eut par la suite à entretenir avec des princes et des princesses, des évêques et des prêtres, des magistrats et des personnes de qualité, des religieux et des religieuses, communiquent à sa correspondance l'attrait d'une grande variété. On aime à parcourir les lettres échangées avec des personnages du plus haut rang. Or, avec ces correspondants, comme avec ceux de condition moins élevée, la Sainte prend toujours la note juste, et, chose remarquable, tout en se maintenant dans le ton que lui donne un tact parfait, elle ne paraît inférieure à aucun, pour la prudence, pour la sûreté du jugement, pour la perspicacité, pour la dextérité à manier les esprits, à conduire les affaires.

Il n'est pas moins intéressant de suivre sainte Jeanne-Françoise dans les courses qu'elle entreprend pour la fondation de nouveaux monastères, de l'accompagner dans les maisons qu'elle visite pour y surveiller la pratique des observances régulières, pour y affermir l'esprit de l'Institut, pour allumer et attiser dans tous les cœurs le feu de l'amour sacré. Partout elle inspire foi vive, confiance inébranlable en la divine Providence, mépris de tout ce qui passe, parce qu'elle ne voit, elle ne comprend, elle ne souhaite partout que l'accomplissement de la volonté de son Dieu.

Mais rien de plus émouvant, rien de plus instructif à la fois que la partie ascétique et mystique de sa correspondance. En écrivant aux premières Religieuses de la Visitation, sainte de Chantal s'ouvre pleinement à ses discrètes confidentes. Ces lettres nous donnent ainsi la clef de son âme, une des plus grandes qui furent jamais ; elles nous [x] introduisent dans ce cœur, fournaise ardente que consumaient les flammes de la plus pure charité. En parcourant ces Épîtres, nous assistons à de ravissants spectacles, à ces merveilles que le Seigneur opère ici-bas dans ses élus ; nous contemplons l'action puissante de la grâce sur une âme éminente, et la généreuse correspondance de celle-ci aux opérations divines ; nous admirons l'élaboration progressive des plus héroïques vertus, et leur exercice continuel au milieu des plus grandes épreuves. La Sainte nous fait elle-même l'aveu de ses peines, de ses ténèbres intérieures, de ses souffrances, de ses déchirements intimes, de ces croix que le divin Époux ne ménage pas à ses amantes. Tantôt nous l'entendons gémir comme la colombe, et tantôt nous la voyons prendre l'essor comme l'aigle, aller se reposer en Dieu, dans la privation de tout appui créé, dans cette nudité parfaite qui constitue le plus haut degré de la vie contemplative. La Providence avait ses desseins, en faisant passer la Fondatrice du nouvel Institut par ces alternatives. Choisie pour diriger les autres, elle devait être initiée par sa propre expérience à tous les secrets de la conduite de l'Esprit-Saint sur les âmes. Habituée du Calvaire et du Thabor, elle serait plus capable de guider ses filles spirituelles sur l'une et l'autre montagne, de leur apprendre à répéter sur la première comme sur la seconde : Seigneur, il nous est bon d'être ici !...

Mais où l'on peut étudier à fond, contempler dans tout son jour l'intérieur de sainte Jeanne-Françoise, c'est assurément dans les lettres qu'elle adressait à son Bienheureux Père, et dans celles qu'elle en recevait. Ces deux grandes âmes, [xi] si bien faites pour se comprendre et s'apprécier, éprouvaient l'une pour l'autre une estime qui revêtait, d'un côté, le caractère d'un dévouement paternel, de l'autre, celui d'une profonde vénération. Les lignes suivantes donneront une idée de l'espèce de culte que madame de Chantal avait voué au grand Évêque de Genève : » Dieu, dit-elle, m'en avait donné une si haute estime, que, s'il m'eût été possible, j'eusse voulu être la moindre de sa maison, pour avoir le bonheur de voir ses actions et ouïr ses saintes paroles ; car tout cela ne respirait que sainteté. Je l'avais en telle vénération, que, quand je recevais de ses lettres, je les ouvrais et lisais à genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu'il me disait comme provenant de l'esprit de Dieu. »

Aussi avait-elle recours en tout et partout à son incomparable Directeur ; aussi lui révélait-elle toute son âme avec la simplicité d'un enfant, avec l'abandon d'une confiance illimitée. De son côté, l'auguste Prélat faisait le plus grand cas de la Mère de Chantal. On en jugera par les paroles suivantes : « Je crois, disait-il un jour, que Dieu rendra tout à fait cette Mère une sainte Paule, une sainte Angèle, une sainte Catherine de Gènes, et telles saintes Veuves, qui, comme belles et odorantes violettes, ont été si agréables à Dieu, et ont embaumé le jardin sacré de l'Église, épouse de Jésus-Christ.[2] » Prédiction qui devait se réaliser un jour d'une manière admirable.

Une chose encore à signaler qui ne manquera pas de [xii] saisir profondément le lecteur, c'est le pieux attrait qui porte la Bienheureuse Fondatrice à parler souvent du Cœur adorable de Jésus. À la rencontre de ces nombreux passages, on ne peut se défendre de l'idée qu'elle a été initiée par avance aux mystérieux secrets d'amour, dont son petit Institut devait être un jour l'heureux dépositaire. Sans doute, elle ne s'exprime pas aussi nettement à cet égard, elle n'use pas de termes aussi clairs que l'aimable saint François de Sales, justement surnommé le Prophète du Sacré Cœur ; mais il n'en est pas moins vrai que, animée de son double esprit, elle nous renvoie les échos à peine affaiblis de la voix du doux Évêque, qu'elle puise à la même source de vie, qu'elle se plaît à conduire ses filles aux fontaines du Sauveur.

Pourquoi faut-il qu'à l'admiration provoquée par les lettres de sainte Jeanne-Françoise, vienne s'ajouter le regret inspiré par la destruction de sa correspondance avec le Guide vénéré de son âme ? On sait, en effet, que, mue par un sentiment d'humilité excessive, elle brûla les lettres qu'elle lui avait adressées, lettres qui étaient revenues dans ses mains, après la mort de ce sage Directeur. Voici comment la Mère de Chaugy raconte le fait : « M. Michel Favre (le confesseur du vénéré Prélat) nous a assuré que notre Bienheureux Père avait pris la peine de mettre à part les lettres de cette digne Mère, qui devaient servir pour sa vie, et en avait coté une partie de sa propre main, avec des petites marques et remarques, qu'il avait écrites en apostilles, espérant à son loisir, quand il serait déchargé de l'évêché, comme il désirait, écrire quelques mémoires [xiii] particuliers de ce qu'il savait de cette sainte âme. Dieu nous a frustrées de tous ces biens, qui feront une éternelle lacune dans la vie de cette grande Servante de Dieu... Il est vrai qu'il nous reste cette consolation que, par la date des lettres que ce Bienheureux écrivait en réponse aux siennes, nous voyons la suite de son état intérieur, et nous pouvons juger du mal par la médecine, et de la cause par l'effet. »

Quoi qu'il en soit, les quelques lettres de la Sainte à son grand Directeur qu'il a été possible de retrouver et de reproduire dans cette collection, sont de nature à faire regretter plus vivement encore celles qui ont été détruites.

Cet aperçu rapide suffit à marquer le caractère de la correspondance de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, l'attrait qu'elle offre à toutes les classes de lecteurs, avec les fruits qu'elle est appelée à produire dans les âmes. Comme on le voit, ces lettres constituent, avant tout, un trésor de haute spiritualité. De plus, elles nous offrent, avec l'autobiographie de la Sainte, une chronique de la Visitation, une peinture vivante de ses premiers temps, de son âge d'or. Enfin nous y trouvons un recueil admirable de principes pour le gouvernement et la direction des communautés religieuses, un commentaire sans égal des Règles et des Constitutions que le Bienheureux François de Sales a données à son Institut.

Le style n'est pas le grand côté de cette correspondance. Par le sérieux de son caractère, par la gravité de sa profession et des sujets qu'elle aborde, l'humble Fondatrice ne se met pas en frais pour orner ses lettres, pour les rendre [xiv] agréables ou piquantes. Tout entière aux avis qu'elle donne, aux instructions qu'elle adresse, aux faits qu'elle expose, elle écrit au grand courant de la plume, sans nul souci de la forme. Aussi bien, en matière de direction ou d'administration, qu'est-il besoin de se préoccuper de la grâce du tour, du bonheur de l'expression ? La Sainte écrit comme elle parle, avec le laisser-aller de la conversation, avec un abandon qui ne manque pas de charme ; sa diction, simple, claire, naturelle, est relevée par cette distinction spéciale que donne la vertu unie à la naissance. Que peut-on désirer de plus ?

Polir sa phrase, parer sa pensée, sainte de Chantal était placée trop haut, elle traitait des matières trop relevées pour descendre à ces détails. C'est dire assez que sa correspondance ne doit pas être jugée au point de vue littéraire. Il ne faut donc pas s'attendre à y trouver, au même degré, cette vivacité, cette finesse d'esprit, cette délicatesse de sentiments, cette grâce exquise, cette élégance de langage, qui devaient briller plus tard dans les lettres de sa petite-fille, la marquise de Sévigné. La grande, l'austère Religieuse ne nous offrira pas de ces beautés futiles et légères, dont tout l'effet est d'éblouir et de plaire. Elle nous donnera mieux : elle élèvera notre âme, elle lui communiquera lumière, force et chaleur, elle nous fera goûter des pensées et des sentiments d'un ordre tel, qu'ils gagnent peu de chose à la forme, que souvent même ils perdent aux ornements du langage et aux couleurs de l'imagination. [xv]

II - Les différentes éditions

Passons maintenant en revue les différentes éditions des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantal. La première fut préparée et faite sous la direction de la Mère Marie-Aimée de Blonay[3] ; elle parut à Lyon, en 1644, deux ans et demi après la mort de la Sainte, en un volume petit in-4°. Cette collection épistolaire, bien que revêtue d'excellentes approbations, ne saurait être regardée comme une édition complète de la correspondance de la vénérable Fondatrice. Le but, en effet, de la Mère de Blonay était moins de faire paraître intégralement et d'une manière régulière les lettres en question, que d'en former un livre ascétique pour les Religieuses de son Ordre. C'est ce que donne suffisamment à entendre le titre d'Épîtres spirituelles,, sous lequel parut cette publication. Mais faire un choix dans une vaste correspondance, c'était se condamner à être incomplet, défaut relatif et qui n'est pas le seul que nous ayons à signaler. D'abord les adresses sont mises assez souvent d'une manière vague et générale, selon le sujet des lettres et sans désignation personnelle ; les dates font ordinairement défaut, et le petit nombre de celles qui ont été conservées sont pour le moins fort douteuses. De plus, une grande partie des Épîtres données par [xvi] la Mère de Blonay ne sont qu'une réunion de divers passages analogues, tirés parfois de cinq ou six autographes, et coordonnés ensemble suivant le but qui a présidé à la publication de ce recueil épistolaire.

Entre autres inconvénients qui résultent d'un tel mode de compilation, il arrive souvent, on le conçoit, que le commencement d'une lettre ne coïncide pas avec la fin, que, dans la même épître, nous trouvons rapprochés des faits qui se sont passés à des époques très-différentes. Enfin, une dernière cause d'obscurité est la division de l'ouvrage en trois livres : le premier contient les lettres adressées aux personnes constituées en dignité ; le second, celles qui renferment des avis utiles aux Religieuses de la Visitation ; le troisième, celles qui offrent des conseils tant pour la pratique des vertus que pour les divers états intérieurs et voies d'oraison. Ce classement ne contribue pas peu à multiplier l'inconvénient indiqué plus haut : ainsi telle lettre qui donne la conclusion d'une affaire précède souvent de loin celle qui en raconte les préambules, d'où il résulte qu'une foule de détails et d'observations deviennent inintelligibles. Si l'on ajoute à cela des répétitions, des suppressions regrettables, des sutures plus ou moins bien réussies, on conclura que l'édition donnée par la Mère de Blonay avait un caractère trop spécial pour constituer une œuvre définitive. Au reste, cette conclusion ressort pleinement de l'Épître dédicatoire placée entête de l'ouvrage. « Mes très-honorées Sœurs, dit la vénérée Supérieure, je vous assure en sincérité que ces Épîtres ont été recueillies avec toute la fidélité que nous devons à cette bénite Congrégation, et que c'est la pure et [xvii] naïve parole de notre digne Mère, sortie de sa plume, ou de sa bouche lorsqu'elle faisait écrire ; sur quoi je vous dirai qu'outre les ramas que l'on avait faits de longue main en cette maison, nous avons employé plus de sept mois à choisir et à ranger les lettres les plus utiles, à joindre les points plus conformes l'un à l'autre et à retrancher toutes les redites, car si l'on eût voulu imprimer toutes les Lettres que notre incomparable Mère a écrites, ainsi que l'on nous les a envoyées, je crois, sans exagérer, que le livre surmonterait en grosseur la Légende des Saints... Or, mes très-honorées Sœurs, on a taché de ne laisser en ce livre que ce qui est nécessaire ou utile, et qui peut être vu de tout le monde. Ce que je dis, parce que l'on a jugé à propos que nous nous contentassions de garder en manuscrit plusieurs lettres qui ne sont propres qu'en certaines rencontres fort rares, ou à être serrées dans le cabinet de la charité... » Ce passage de l'Épître dédicatoire nous édifie pleinement sur le but de la Mère de Blonay, but qu'elle a parfaitement atteint ; il nous explique en même temps l'obscurité qui règne dans sa collection. Des raisons qu'il nous est facile d'apprécier ne permettaient pas à la digne Supérieure de faire imprimer divers fragments trop personnels pour être livrés au public, non plus que de donner les adresses des lettres de la Sainte, puisque la plupart des destinataires vivaient encore à cette époque.

L'édition publiée en 1644 par la Mère de Blonay contenait trois cent soixante lettres ; elle fut reproduite en 1666 et en 1753, avec addition de quelques épîtres. L'édition de 1753 contient quatre cent trois lettres. [xviii]

La quatrième édition des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantal est celle de Blaise, ainsi désignée parce qu'elle fut imprimée à Paris par un libraire de ce nom, en 1823, en deux volumes in-8°. Elle diffère peu des précédentes. Ce qui la distingue, c'est qu'elle est augmentée de quelques lettres, lesquelles portent le chiffre total à quatre cent dix-huit, augmentation qui ne l'empêche pas de demeurer encore fort incomplète.

Ce qui nous choque surtout dans la collection de Blaise, et avec nous les critiques les plus autorisés, c'est de voir l'éditeur imprimer et attribuer à sainte de Chantal plusieurs lettres que celle-ci aurait adressées à l'abbesse de Port-Royal, sans faire les réserves voulues sur l'authenticité de quelques-unes, et sans élaguer de quelques autres les interpolations habilement insérées par les jansénistes. La Sainte avait, de son vivant, et laissait après sa mort une réputation trop pure et trop grande, pour que ces novateurs ne s'efforçassent pas de s'en couvrir comme d'un voile. Avec l'astuce et l'audace qui les ont toujours caractérisés, ils firent subir à plusieurs de ces épîtres les falsifications les plus propres à autoriser leurs erreurs et à faire valoir leurs coryphées. C'est un fait bien constaté dans les annales de la Visitation, que plusieurs des lettres écrites par la Mère de Chantal à la trop célèbre abbesse ont été retouchées au point de devenir méconnaissables. Blaise aurait dû en tenir compte et ne pas admettre dans son édition des pièces tronquées.

Aussi, l'Ordre de la Visitation n'accepta jamais, que sous de grandes réserves, l'authenticité des Épîtres à Angélique Arnauld ; en maintes circonstances, il éleva la voix pour [xix] répudier plusieurs de ces pièces et les dénoncer comme apocryphes, notamment lorsqu'elles furent imprimées pour la première fois à Bruxelles, en 1698, à la suite de la quatrième édition de la Vie de sainte de Chantal, par Bussy-Rabutin, édition qui ne parut, il faut bien le remarquer, qu'après la mort de l'auteur.

Dès 1722, la Supérieure d'Annecy les désavouait et les traduisait elle-même au tribunal des notaires apostoliques. À l'apparition de l'édition Blaise, ce fut dans toutes les maisons de la Visitation un tolle général : des récriminations arrivèrent de toutes parts pour protester contre l'éditeur et cette partie de sa publication ; les deux monastères de Paris et de Venise (ce dernier n'est autre que celui de Lyon, transféré en Italie par suite de la révolution française) élevèrent à ce sujet de solennelles réclamations.

Autre fait capital dans la question qui nous occupe : les solliciteurs pour la canonisation de la Vénérable Mère de Chantal protestèrent, à leur tour, contre certaines lettres à l'abbesse Arnauld ; ils soutinrent qu'elles avaient été fabriquées, ou tout au moins falsifiées. La sacrée Congrégation des Rites s'arrêta longtemps à cet incident ; après mur examen, elle passa outre en déclarant que, vraies ou fausses, ces épîtres ne pouvaient, selon l'avis persistant des solliciteurs, infirmer en rien la réputation de sainteté dont jouissait la Servante de Dieu, ni ternir l'éclat de ses vertus héroïques.

D'ailleurs on sait assez que le jansénisme n'éclata et ne fut condamné qu'après la mort de la Sainte (1641), et que l'abbesse de Port-Royal jouissait alors d'une telle réputation [xx] de vertu que le Pape Innocent X lui adressa même, quelques années plus tard, un Bref, par lequel il accordait à son monastère de grands privilèges spirituels.

La cinquième édition des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantal est due à M. de Barthélemy, auditeur au Conseil d'État, lequel entreprit cette œuvre pour la gloire de la Sainte, son illustre parente. Cette édition, imprimée à Paris, en 1860 (deux volumes in-8°), est supérieure aux précédentes pour la richesse ; elle renferme près de quatre cents lettres jusque-là inédites, avec le texte authentique. Mais on nous permettra de faire remarquer que la méthode suivie dans la distribution de ces pièces, méthode qui, d'ailleurs, a été adoptée pour les précédentes éditions, est peu conforme à l'ordre chronologique. En effet, les lettres nouvelles sont séparées des lettres anciennes, division qui reproduit les inconvénients signalés plus haut. En outre, ces lettres sont groupées suivant les diverses classes de correspondants.

Malgré tous les soins du respectable éditeur, les adresses font défaut aux trois quarts des lettres, et celles qu'il donne sont parfois hasardées ou douteuses. Toutefois, disons-le à sa décharge, si les noms propres sont inexacts, nous oserions presque en faire remonter la faute jusqu'aux secrétaires de la Sainte, à l'habitude qu'elles avaient, alors que l'Institut était encore peu répandu, de désigner les personnes par de simples initiales.

Faut-il ajouter que M. de Barthélemy n'a pu se garantir des écueils contre lesquels se sont fréquemment heurtés ses devanciers, savoir les répétitions doubles et parfois triples des mêmes pièces ? Près de quinze lettres du premier [xxi] volume reparaissent dans le second, sous des noms différents ; deux sont même répétées jusqu'à trois fois, avec des variantes de dates et d'adresses. La lettre CCCV du second volume, attribuée à sainte de Chantal, est d'une théologie si élevée sur les fausses révélations, qu'elle ferait reconnaître la main d'un docteur et l'inspiration du Bienheureux Évêque de Genève, même à ceux qui ne sauraient pas que cette lettre figure dans toutes les anciennes éditions des Épîtres de saint François de Sales.

De plus, M. de Barthélemy, non content d'adopter les lettres que, selon Blaise, sainte Jeanne-Françoise aurait écrites à l'abbesse de Port-Royal, substitue, dans trois autres lettres, l'adresse d'Angélique Arnauld à celle de la Mère de la Trinité (Religieuse Carmélite), qu'indiquaient les autographes. La méprise est d'autant plus manifeste qu'il est question dans ces trois lettres d'établir des moyens d'union entre la Visitation elle Carmel. Cette édition reproduit aussi le prétendu billet de l'illustre Fondatrice à Saint-Cyran, billet fort court du reste, et dont l'origine a toujours été contestée.

En 1862, un homme dont les travaux ont rendu le nom cher aux amis de la religion et de la science, M. l'abbé Migne, insérait la correspondance de la Sainte dans l'édition des Œuvres complètes de saint François de Sales et de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, en neuf volumes in-4°. Le tout avait été laborieusement préparé, pendant vingt ans de travail, par un respectable ecclésiastique du diocèse de Genève, M. l'abbé de Baudry. Ami généreux de la Visitation, dévoué sans mesure à l'extension du culte des saints [xxii] Fondateurs de cet Institut, ce digne Prêtre comptait pour rien les sacrifices de tous genres, dès qu'il s'agissait d'augmenter leur gloire.

Remettre en honneur leurs maximes, faire mieux connaître leur esprit, était, pour sa foi, rendre un éminent service à l'Église, réveiller la flamme à demi éteinte dans bien des cœurs sur lesquels avait passé le courant glacial des erreurs jansénistes. Qui pourra dire l'ardeur avec laquelle il poursuivit cette noble entreprise ? Les bibliothèques publiques et particulières furent fouillées à grands frais, quantité de lettres inédites en furent retirées et transcrites par ses soins. Il ne devait pas avoir la consolation de donner au public le fruit de ses patients labeurs. Le 2 avril 1854, la mort vint frapper ce vénérable ecclésiastique au moment où, après avoir doublé sa précieuse collection de Lettres, il se disposait à faire subir un minutieux examen aux matériaux rassemblés avec tant de peine et de sacrifices pécuniaires.

Cette vérification, aurait sans doute amené le judicieux écrivain à éliminer les lettres copiées à double sur les originaux qui avaient servi à la Mère de Blonay, à faire justice de la liberté avec laquelle les copistes s'étaient permis de retoucher les autographes, surtout ceux de sainte de Chantal. Corriger, rajeunir, moderniser le style, n'est-ce pas briser le moule de la pensée, dénaturer le langage, lui enlever son cachet ?

Au milieu des regrets qu'excitait la perte de M. de Baudry, nul ne songeait à continuer son œuvre interrompue. Tous ses manuscrits furent renfermés dans les archives du [xxiii] premier monastère de la Visitation, auquel il les avait légués. Mais, cinq ans plus tard, ils durent, par un arrêt sans appel de Mgr Rendu, évêque d'Annecy, être envoyés aux ateliers de M. l'abbé Migne, qui fit imprimer avec trop de confiance les fruits d'un travail demeuré inachevé. C'est ainsi que la correspondance garde le mode des précédentes éditions, c'est-à-dire qu'elle est divisée en Lettres anciennes et en Lettres nouvelles.

Il n'est donc pas étonnant de trouver dans celle de M. Migne des répétitions sans nombre parmi les Lettres dites nouvelles ; plus de cent sont reproduites deux fois, et dix jusqu'à trois fois. Quantité d'autres ne sont que des fragments de lettres entières que l'on voit à quelques pages de distance. Il y a d'ailleurs de nombreuses inexactitudes, de regrettables bévues, et bien peu d'ordre dans le classement.

De plus, on remarque encore dans cette édition plusieurs lettres de saint Vincent de Paul, de Mgr de Bourges, des princes et princesses de Savoie, du commandeur de Sillery, etc., etc., lesquelles ont leur numéro d'ordre, comme si elles étaient de sainte Jeanne-Françoise. Si l'on défalque les pièces étrangères à la correspondance de la Sainte, ainsi que les lettres répétées deux et même trois fois, on trouve que la collection Migne se réduit à mille trois cents lettres environ. [xxiv]

III - La présente édition.

Bien que supérieure à celles qui l'avaient précédée, l'édition Migne restait encore au-dessous de l'attente et des désirs légitimes du-public ; il y avait donc lieu d'y revenir. N'appartenait-il pas, ce semble, aux filles spirituelles de sainte de Chantal, à celles qui sont dépositaires de ses sacrées reliques et des monuments qui intéressent sa mémoire, de publier à nouveau la correspondance de leur glorieuse Mère ?

Disons-le tout d'abord, elles ont bénéficié pour ce travail de la position naturelle de tout éditeur qui vient le dernier. Ensuite, elles avaient, comme Religieuses de la Visitation, des avantages considérables : pleinement au courant de tout ce qui tient aux origines de leur Institut, elles sont, par là même, à l'abri de bien des erreurs ; d'un autre côté, l'abondance de documents inédits, recueillis, par les contemporaines de la Sainte, plaçait sous leurs mains des trésors inconnus à nos devanciers. À l'aide de ces ressources, elles espèrent donner une édition à la fois plus complète, plus exacte et mieux ordonnée que les précédentes.

Les archives du monastère d'Annecy et des autres maisons de l'Ordre, celles des familles dont les membres ont eu des rapports épistolaires avec sainte Jeanne-Françoise, ou avec les premières Mères de la Visitation, telles sont les [xxv] sources principales où elles ont puisé. Elles en ont tiré des autographes, des manuscrits précieux, de nombreux éléments de vérification et de contrôle. Au moyen de ces richesses, elles sont parvenues à former une collection bien plus volumineuse que celles qui ont été publiées jusqu'à ce jour. En effet, aucune n'a dépassé le chiffre de mille trois cents lettres, tandis que la présente édition donne environ six cents lettres complètement inédites. Cette augmentation seule lui assure une incontestable supériorité.

À la richesse de l'ensemble, les Religieuses d'Annecy ont eu à cœur de joindre l'exactitude dans les moindres détails. Pour cela, elles ont restitué le texte original, si malencontreusement défiguré par tous les éditeurs ; elles se sont fait une loi de reproduire scrupuleusement les lettres manuscrites de la Sainte, ou, à leur défaut, des copies authentiques prises sur les originaux. Enfin, elles ont recherché toutes les indications de temps et de personnes, afin de rectifier les noms, les adresses et les dates erronées. Les peines et les soins qu'il en a coûté pour arriver à ces améliorations ne pourront jamais s'apprécier à leur juste valeur. Il ne fallait rien moins qu'un nombre considérable de documents, la facilité des rapports avec tous les monastères de leur Institut, la parfaite connaissance des traditions primitives et de tout ce qui concerne leur glorieuse Fondatrice, pour être en mesure de corriger les erreurs des éditions précédentes. Cependant, malgré la persévérance et l'exactitude de leurs recherches, elles n'ont pu découvrir ni la date, ni l'adresse d'une centaine de lettres ; ces lettres seront réservées pour la fin du dernier volume. [xxvi]

Le monastère d'Annecy a cru faire chose également utile et agréable au lecteur, en plaçant au bas du texte des notes courtes, mais substantielles, sur les personnages marquants dont le nom figure dans cette publication.

Afin de remédier au désordre signalé plus haut, la méthode chronologique a été adoptée pour la distribution de toutes les lettres, sans distinction d’anciennes et de nouvelles. Présenter ces épîtres au lecteur, les faire passer sous ses yeux précisément dans l'ordre où elles se sont succédé sous la plume de sainte de Chantal, quoi de plus naturel, quoi de plus historique ? Ainsi classées, les épîtres de la Sainte forment un journal écrit de sa propre main, une biographie qui nous la fait suivre mois par mois, semaine par semaine, presque jour par jour, qui nous la représente dans le gouvernement extérieur de son Ordre comme dans sa vie intime, avec ses pensées et ses sentiments, ses desseins et ses luttes, ses joies et ses tristesses, avec les roses et les épines semées sur sa route par la main et le Cœur de son Dieu.

D'autre part, cette correspondance, qui embrasse une période de vingt-six ans (de 1615 à 1641), se déroule de manière à présenter aussi les Annales de la Visitation. Ce nid de colombes, bâti par saint François de Sales et son illustre Coopératrice au milieu des montagnes de la Savoie, sur les bords du lac d'Annecy, la tendresse dont ce Père et cette Mère incomparables entourent leurs filles spirituelles, les tempêtes affreuses que l'enfer déchaîne contre elles, la merveilleuse propagation de ce petit Institut, les vertus qui fleurissent dans ce jardin de l'Époux, voilà tout autant de spectacles qui nous sont représentés avec le charme pieux d'une conversation douce et pénétrante.

Cinq volumes seront nécessaires pour contenir la précieuse correspondance de sainte de Chantal. Les Religieuses de la Visitation et des autres Ordres, les personnes pieuses qui vivent dans le monde, applaudiront de concert à la richesse de ce recueil épistolaire. Quant à ceux qui pourraient y trouver surabondance, nous nous contenterons de leur répondre : Lorsqu'il est question d'éditer la correspondance d'un prince, d'un homme d'État, d'un grand écrivain, toutes les lettres de ce personnage sont recherchées, recueillies avec soin ; il n'est si mince billet, pourvu qu'il soit authentique, qui ne soit admis dans la collection. Eh bien ! le monastère d'Annecy a des motifs pareils et des raisons d'un ordre encore plus relevé, pour éditer jusqu'aux moindres lignes émanées de sa glorieuse Fondatrice. La sainteté n'est-elle pas le sommet le plus élevé de la vraie grandeur ? Quoi donc de plus précieux, sous tous les rapports, que les inspirations du cœur, de l'intelligence des Saints, de ces âmes qui semblent jeter partout un parfum du ciel, même lorsqu'elles traitent des choses de la terre ?

Et pourtant, si volumineuse que soit cette collection, elle ne représente qu'une bien minime partie de la correspondance de sainte Jeanne-Françoise. Deux faits aideront à évaluer la prodigieuse quantité de lettres sorties de sa plume ou dictées par elle : une de ses Religieuses, la Mère Hélène-Angélique Lhuillier, en reçut, à elle seule, près de trois cents. Le grand cataclysme de 1793, en détruisant le monastère de Chaillot, nous a privés de ce riche héritage. [xxviii] D'autre part, on lit dans les Annales de la Visitation que la Mère Françoise-Madeleine de Chaugy, malgré son étonnante activité, ne pouvait suffire à la correspondance de la Sainte, dont elle fut, pendant dix ans, la fidèle secrétaire ; ce qui lui fit adjoindre deux autres Sœurs pour cet emploi. De ces données, il résulte qu'un grand nombre de lettres devaient émaner chaque semaine de la Bienheureuse Fondatrice. Toutefois, en n'en supposant qu'une par jour, pendant les trente et une années que sainte de Chantal passa en Religion, le calcul fait sur ces bases donne un total de onze mille lettres. Qu'on juge par ce chiffre, bien au-dessous de la réalité, de l'étendue des pertes que nous avons à déplorer !

Une pensée vient adoucir nos regrets, c'est l'espoir que nombre de ces précieuses missives échappées aux ravages du temps et des révolutions sont gardées dans des archives publiques ou privées. Les meilleures bénédictions d'en haut, ainsi que la plus vive reconnaissance du public religieux, sont assurées aux possesseurs et aux conservateurs de ces précieux autographes, s'ils voulaient bien en faire parvenir des copies authentiques aux Religieuses de la Visitation d'Annecy, copies qui leur permettraient d'ajouter de nouveaux diamants à leur écrin de famille, d'enrichir et de compléter la collection des Lettres de leur héroïque Mère, sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal.

A. G.

REMARQUES

Afin de donner à leur œuvre son cachet d'authenticité, les Religieuses de la Visitation d'Annecy ont eu soin d'indiquer au bas des lettres dont elles ont pu découvrir l'autographe, le nom du monastère ou de la personne qui le possède.

Quand l'original leur a été confié, et qu'elles ont pu le reproduire en son intégrité, l'indication porte ces mots : Conforme à l'original gardé à...

Que si elles n'ont eu à leur disposition qu'une copie, la formule suivante le désigne : Conforme à la copie de l'original...

Les lettres extraites des anciennes éditions, et dont on n'a pu découvrir les autographes, ne portent aucune indication. Ces lettres, d'ailleurs, étant composées de plusieurs fragments, ainsi qu'il a été dit dans la Préface, force a été, pour éviter les répétitions, de retrancher les passages qui appartiennent aux lettres originales ; c'est pour cette raison que quelques-unes paraîtront fort courtes.

Par respect pour le texte de la Sainte, les mots que parfois il a fallu ajouter pour compléter le sens de la phrase ou pour remplacer ceux qui étaient illisibles, ont été mis entre crochets. Quelquefois aussi a été placée entre crochets la signification d'un terme vieilli qui ne serait plus compris aujourd'hui par un bon nombre de lecteurs.

Conformément aux avis de personnes éminentes, l'orthographe a été corrigée. Cette modification, nécessitée par la différence qui existe entre l'orthographe de la Sainte et celle d'aujourd'hui, est la seule qu'on se soit permise. Le style est intégralement reproduit.

On pourra remarquer que quelques lettres de sainte Jeanne-Françoise sont en désaccord avec des faits relatés dans les Mémoires de sa vie, par la Mère de Chaugy. Tout en constatant ces inexactitudes, le monastère [xxx] d'Annecy a voulu publier textuellement les Mémoires dus au talent de l'immortelle annaliste de la Visitation. Quant aux lettres dont les originaux sont conservés, il n'est pas possible de contester les faits qui y sont relatés.

Comme il existe plusieurs recueils de l’Histoire des Fondations de l'Ordre, lesquels offrent entre eux des divergences parfois assez considérables, il a semblé qu'un seul devait servir de guide, c'est celui qui se conserve aux Archives du premier monastère de la Visitation.

Enfin, le lecteur est prévenu que le mot Nessy, qui se retrouve souvent sous la plume de sainte de Chantal, n'est qu'une abréviation du nom Annecy.

LETTRES DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

rangées par ordre chronologique

ANNÉES DE 1606 À 1615

LETTRE PREMIÈRE - À MONSIEUR LE CHANOINE DE SALES[4]

Témoignages d'estime et d'affection pour la famille de Sales.

Vers 1606.

Monsieur mon très-cher frère,

J'avais un peu d'envie de me fâcher contre vous de ce que vous ne m'écrivez point ; mais c'est grand cas que je ne saurais tenir mon cœur, ni l'empêcher de vous témoigner ses affections qui sont toutes pures, et toutes entières à vous souhaiter les chères bénédictions de notre bon Dieu. Mais, mon cher frère, [2] si vous pouviez voir ce que je dis, et de quel lieu cela part, et ce que m'apportent les bonnes nouvelles de ceux de votre nom, voyez-vous, cela est incomparable. Je souhaite ardemment que mon Dieu, mon Seigneur, nous unisse tous ensemble à Lui par le lien de son divin amour.

J'ai notre petite sœur[5] avec moi, je crois pour douze ou quinze jours ; pensez quel contentement ce m'est, et combien je voudrais que ce fût pour davantage ; mais il se faut accommoder à la volonté de Dieu et l'attendre. C'est une fille qui nous donnera à tous bien du contentement.

Je vous tiens maintenant pour être vers notre cher Évêque. Hé ! mon bon frère, que vous êtes heureux, et tous ceux qui voient les merveilles que Dieu fait en lui ! Oh ! Dieu, Dieu puissant et bon, nous le veuille conserver plein de ses plus chères grâces et d'une parfaite santé ! Mandez-moi de ses nouvelles. Je suis du tout, votre très-humble sœur et servante,

Frémyot.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DE MADAME DE BOISY À LA BARONNE DE CHANTAL

La lettre de madame de Boisy, demandant que sa fille fût élevée auprès de madame de Chantal, mérite d'être reproduite ici, en souvenir de cette vénérée mère de, saint François de Sales.

Vers 1606.

Madame ma très-chère Fille,

Ayant perdu l'espérance de vous revoir pour cette année, suivant ce que m'en a dit notre Évêque, mon fils, j'attendrai avec impatience d'avoir ce bonheur, la suivante ; et cependant, [3] puisque la petite que j'ai au Puy-d'Orbe n'est point portée à la Religion, je vous veux ramentevoir la prière que je vous fis de la retirer en ce cas-là, et vous supplie derechef de lui faire cet honneur et à moi, que de la recevoir. Je l'ai tenue pour bien confiée avec madame du Puy-d'Orbe, si elle eût voulu suivre la vocation religieuse ; je la tiens trop heureuse aussi d'être auprès de vous, voulant prendre cet autre chemin, auquel je prie Notre-Seigneur qu'il la veuille bien conduire, selon les bons exemples qu'elle verra.

Pardonnez-moi, madame ma très-chère fille, cette liberté avec laquelle je vous incommode de cette fille, qui ne pourra jamais, non plus que moi, correspondre à l'obligation qu'elle vous a. Notre-Seigneur vous en veuille récompenser, et je suis, madame ma très-chère fille, votre plus humble mère et. servante très-humble.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE II - À MADAME DE BOISY

Conclusion du mariage de Marie-Aimée de Chantal.

Monthelon. ce 16 avril 1608.

Madame ma très-bonne Mère,

Voilà Messieurs nos grands-pères qui parlent, lesquels, par la grâce de Dieu, ont un grand sentiment et désir de l'honneur de votre alliance.[6] Eh bien, ma chère mère, ne voilà-t-il pas, en votre désir et au mien, une assurance si assurée, qu'il n'y a plus rien à regarder, par la grâce de notre bon Dieu ? Que me [4] reste-t-il à faire pour maintenant, ma chère mère, sinon prier Dieu qu'il vous rende cette fille tout agréable, toute belle et vertueuse, et digne d'un si grand honneur que celui d'entrer en votre bénite maison ; être sœur d'hommes si précieux, oh ! quel bonheur ! Je ne me veux point laisser aller aux sentiments de ce contentement. Je supplie ce grand Dieu que cette œuvre soit à sa gloire, au salut et au repos de nos enfants, à votre consolation et à celle de tous les vôtres, lesquels, après vous, je salue tous du plus entier de mon cœur, duquel je suis et veux être éternellement, madame ma très-chère mère, votre très-humble et très-obéissante servante,

Frémyot.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE III - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Ardeur de la Sainte à se sacrifier au divin amour par la profession religieuse.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 1611

Quand viendra ce jour heureux, où je ferai et referai l'irrévocable offrande de moi-même à mon Dieu ? Sa bonté m'a remplie d'un sentiment si extraordinaire et puissant de la grâce qu'il y a d'être toute sienne, que, si le sentiment dure dans sa vigueur, il me consumera. Jamais je n'eus des désirs ni des affections si ardentes de la perfection évangélique ; il m'est impossible d'exprimer ce que je sens, ni la grandeur de la perfection où Dieu nous appelle. Hélas ! à mesure que je me résous d'être bien fidèle à l'amour de ce divin Sauveur, il me semble que c'est chose impossible de pouvoir correspondre à toute la grandeur de ce même amour. Oh ! que c'est chose pénible en l'amour, que cette barrière de notre impuissance ! [5] Mais qu'est-ce que je dis ? j'abaisse, ce me semble, le don de Dieu par mes paroles, et ne saurais exprimer ce sentiment d'amour qui me sollicite à vivre en pauvreté parfaite, en humble obéissance et en très-pure pureté.[7]

LETTRE IV - AU MÊME

Souvenir du pèlerinage de 1604, à Saint-Claude.

VIVE † JÉSUS !

Août 1611.

Monseigneur,

Priez fort [Dieu] pour moi, afin qu'il me retire de ces fâcheuses affaires. Ce qui me console parmi tant de travail, c'est que cela est pour la gloire de Dieu, et qu'enfin, après avoir bien travaillé, nous irons jouir du repos éternel, moyennant la grâce du divin Sauveur, lequel je prie soigneusement pour la perfection de notre cœur.

Je vous ressouviens, mon Père, qu'il y a aujourd'hui sept ans que Notre-Seigneur remplit votre esprit de mille saintes [6] affections pour le bonheur et perfection de ma pauvre âme. Je vous dirai que, dès hier, elle est demeurée remplie d'un sentiment si extraordinaire de la perfection que, si cela dure, il me consumera. Mon Dieu ! mon unique Père, rendez-moi, par vos prières et conduite, toute à ce Seigneur, que nous adorons, révérons et aimons parfaitement. Oh ! que je veux lui être fidèle ! il m'est impossible d'exprimer ce que je sens ; aussi ne ferais-je que l'amoindrir par mes paroles ; c'est un ouvrage fait de la main de Dieu. Nous voyons tous les jours clairement abonder ses miséricordes sur nous ; c'est pourquoi nous devons tous les jours nous rendre plus fidèles. Pour cela, je consacre de nouveau mon âme à votre volonté et obéissance. En ce désir, je vais recevoir mon Dieu, auquel je demeure, Monseigneur, votre, etc. [7]

LETTRE V - À LA SŒUR CLAUDE-FRANÇOISE ROGET

Au monastère d'annecy[8]

Il faut servir le Seigneur avec un cœur libre et joyeux.

VIVE † JÉSUS!

1611.

Eh bien ! ma chère petite Sœur, dites-moi un peu, ne faites-vous pas des merveilles ? Ne caressez-vous pas amoureusement notre bon Sauveur ? Je désire passionnément que vous rendiez votre âme tout amoureuse de ce divin Époux, qui nous a tant gratifiées que de nous avoir choisies pour être de ses plus particulières servantes. O Dieu ! quelle grâce, ma chère petite ! faisons-la bien valoir pour la sainte éternité ; tenez votre cœur (que j'aime bien) en grande liberté, afin que sans peine il soit toujours prêt à suivre et embrasser allègrement tout ce qui lui sera proposé ; soyez bien douce et joyeuse parmi nos chères Sœurs, au milieu desquelles je me souhaite continuellement.

Je prie Dieu qu'il répande sur ce petit troupeau, qui m'est si précieux, sa sainte bénédiction. Adieu, ma mie ; priez bien [8] pour votre sœur et servante. Mille saluts à ma grosse Sœur N. ; tenez-moi bien en ses bonnes grâces ; je salue aussi madame Guymer et dame Jeanne.[9]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE VI - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Joie de savoir te Bienheureux Évêque occupé à la composition du Traité de l'Amour de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1612.]

Monseigneur et unique Père,

Je supplie mon Dieu de remplir votre âme de tout soi-même et de ses très-chères bénédictions, surtout de celle de l'amour très-pur de Jésus. Mais, afin que l'on ne vous donne l'alarme, je vous dirai moi-même que ce matin je me suis trouvée fort mal. Après dîner, il m'a pris des tremblements, je suis demeurée comme morte ; mais à présent je me trouve fort bien, Dieu merci ! N'en soyez point en peine, pour l'amour de ce grand Dieu que mon âme aime, adore, et désire servir avec un cœur uniquement unique et parfaitement pur. Mon Père, demain en tenant ce divin Sauveur, faites qu'il me donne sa grâce si abondamment qu'à jamais nous l'adorions, le servions et l'aimions parfaitement. Je sens une extrême consolation quand je sais que vous travaillez après ce divin ouvrage de l’Amour divin,[10] après lequel je soupire, mais d'une ardeur [9] véhémente. Hé, mon Dieu ! quand sera-ce que nous nous en verrons tous abîmés ?

J'ai vu la bonne tante ; oh ! que c'est une vénérable dame ! Croyez que je me porte bien : vous savez que je ne voudrais mentir à mon escient. Vive Jésus et sa très-sainte Mère ! Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE VII (Inédite) - À MONSIEUR LEGROS

À Dijon

Réception de mademoiselle Leyros. — Assurances de religieuse estime.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 18 juin 1612.

Monsieur,

Nous avons reçu votre chère fille avec beaucoup de satisfaction.[11] Je crois que le grand Dieu aura cette offrande très-agréable, car elle lui est faite, et de votre part et de la sienne, avec beaucoup d'affection. Demeurez en repos et consolé de cette fille, car elle m'est et sera chère et précieuse. Mon Dieu m'oblige à un amour et soin extrême à l'endroit de toutes les âmes qu'il amène ici, et la bonté de votre cœur, en sa confiance en moi, me presse et me lie très-étroitement à elle.

Je n'ai pas le loisir de vous dire davantage ; mais, encore une fois, je vous dis : Demeurez en repos de cette chère petite âme, car elle a trouvé ici un père et une mère d'affection. Je vous suis extrêmement obligé du soin que vous avez de [10] l'affaire (mots illisibles). Pour Dieu, continuez, afin que nous partions de là, car les affaires de mon fils sont en telle disposition, que, s'il battait mal de ce côté, cela incommoderait grandement. Dieu vous remplisse de grâce, de consolation et de force, pour cheminer en la voie de ses divins commandements, et tous vos enfants que je salue avec vous de tout mon cœur. Nous avons fait alliance de sœur, la bonne madame Legros et moi. Je la chéris et estime fort, c'est une brave et généreuse femme ; Dieu la conduise à soi. Je suis pour jamais, Monsieur, votre très-humble servante,

Frémyot.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Ornans.

LETTRE VIII - AU DUC DE SAVOIE[12]

Remercîments à Son Altesse pour la bienveillance dont elle honore les Religieuses de la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, vers 1612.]

Monseigneur,

La bonté et piété de Votre Altesse ne pouvait jamais mieux se faire paraître, en aucune sorte d'action, qu'en recevant une troupe de pauvres filles assemblées au nom de Dieu, sous votre protection. Nous croyons très-assurément que Notre-Seigneur a eu fort agréable de voir la grandeur de Votre Altesse rabaissée jusque-là, et espérons que ce rabaissement vous élèvera toujours davantage devant les yeux de la divine majesté. C'est [11] un honneur pour nous si grand, Monseigneur, qu'il excède tout remerciment, de sorte que ce que nous pouvons faire, c'est d'offrir journellement à Dieu nos petites oraisons pour la conservation et prospérité de Votre Altesse ; en quoi nous essayons, de correspondre à l'étroite obligation que nous y avons, et à vous témoigner avec toute révérence et fidélité, Monseigneur...

Conforme à une copie de l'original gardé aux Archives de la Société Florimontane d'Annecy.

LETTRE DU DUC DE SAVOIE À SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

La Sainte avait demandé à Charles-Emmanuel que la duchesse de Mantoue, sa fille, fût protectrice de la Congrégation naissante. Bien que la lettre écrite pour ce sujet n'ait pas été conservée, les réponses des Souverains méritent d'être placées ici.

Trés-révérende, chère bien-aimée et dévote Oratrice,

Nous avons eu fort agréable l'élection que vous avez faite de l'infante duchesse de Mantoue, ma fille, pour votre mère et protectrice, et, louant fort votre piété, charité et dévotion, nous avons été très-aise que vous érigiez votre Congrégation en nos États, et avons-nous voulu vous assurer, par cette lettre, de vous vouloir avoir en particulière protection, et vous aider, favoriser, et assister en tout ce qui sera nécessaire, pour l'effet d'une si bonne œuvre, comme nous écrivons aussi de le faire au marquis de Lans, mon neveu, et à notre Sénat de Savoie, auquel vous pourrez recourir en toute occasion. La comtesse de Tournon a charge de l'Infante d'assister à la solennité que vous ferez, et de l'avertir de ce qu'elle pourra faire pour vous, que je prie d'avoir mémoire de nous en vos oraisons, et toute votre dévote troupe que je prie Dieu avoir en sa sainte garde.

Charles-Emmanuel, duc de Savoie.

Turin, ce 22 décembre 1613.

Conforme à une copie de l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [12]

LETTRE DE LA SÉRÉNISSIME INFANTE MARGUERITE DE SAVOIE

DUCHESSE DE MANTOUE

À SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Très-chère et dévote Oratrice,

La résolution que vous avez faite, de servir avec tant de zèle à Dieu et au prochain, nous a été très-agréable, et nous ne pouvions recevoir davantage de contentement que de l'élection que vous avez faite de nous, pour être mère et protectrice de votre dévote Compagnie, ce que nous avons accepté très-volontiers pour avoir part à une si bonne œuvre ; aussi avons-nous fait que Son Altesse Monseigneur et père vous ait particulièrement recommandée au marquis de Lans et au Sénat, auquel vous pouvez recourir pour toutes sortes d'occasions, comme aussi à nous qui ne manquerons pas de vous favoriser et assister de tout notre pouvoir, comme la comtesse de Tournon vous dira de bouche, à laquelle nous avons donné charge d'assister à notre nom, à la solennité que vous ferez. Il me reste donc à vous dire que, comme tous ces fléaux que nous souffrons viennent du courroux que justement Notre-Seigneur conçoit contre nos péchés, et qu'il ne se peut mieux apaiser que par les dévotes oraisons des âmes religieuses, nous avons jugé que les vôtres seraient très à propos pour faire souvenir sa divine majesté de sa miséricorde, et regarder de son œil de pitié nos afflictions publiques : voilà de quoi je vous conjure de prier sans intermission, afin que bientôt nous puissions voir quelque bout de tant de calamités ; ce que nous nous assurons que vous ferez volontiers. Je vous recommande de prier en particulier pour moi qui vous chéris bien fort.

Margarita, duchesse de Mantoue.

Turin, ce 22 décembre 1613.

Conforme à une copie de l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [13]

LETTRE IX (Inédite) - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

La Sainte s'excuse de n'avoir pas écrit une lettre. Réflexion sur la fête des Rois.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1614 ]

Hélas ! mon très-cher Père, je n'ai point écrit à Celse-Bénigne,[13] car ce matin l'on m'est venu dire que vous me mandiez que j'écrivisse en Bourgogne, ce que j'ai fait. Or, il n'importe, j'écrirai bien une autre fois à cet enfant ; je lui écrivis dès Meximieux. Bonsoir, mon très-cher et tout uniquement très-cher Père, notre doux Jésus règne seul en notre cœur sans doute. Oh ! que ces Rois furent heureux de voir de leurs propres yeux le très-saint Enfant, et que nous sommes heureux aussi de le recevoir et voir journellement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE X - AU MÊME

Désirs d'aimer Dieu et d'accomplir sa volonté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614.]

MONSEIGNEUR,

Je prie Notre-Seigneur qu'il vive à jamais glorieux au milieu de votre cœur parmi ces fâcheuses affaires[14] ; ce que je crois qu'il fera sans doute, et qu'il vous portera à une excellente sainteté. Mon Dieu ! que nous avons d'occasions de mériter ! Je [14] suis puissamment mortifiée quand je sais que l'on vous détourne d'écrire au livre de l’Amour divin, amour que mon cœur désire toujours plus ardemment. Je suis tout accablée d'affaires, mais je crois que tout ira bien. J'ai un grand désir d'accomplir la volonté de Dieu, c'est pourquoi je vous prie derechef de me marquer tout ce qu'il faut que je fasse pour cela ; car j'ai des mouvements que je ne puis exprimer, et certaine joie qui dit à mon âme que ce grand Dieu me conduira, et rendra capable de son amour, encore que je voie l'inhabileté de mon âme. Priez-le qu'il me donne la force de faire ce qu'il requiert de moi. Je vous demande votre sainte bénédiction. Dieu vous conserve toujours dans son amour.

LETTRE XI - AU MÊME

Embarras suscités à propos de la construction du monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Vers le milieu de l'année 1614.]

Mon très-cher Seigneur,

M. Ruphy me vient mander qu'il avait appris de bonne part que l'on avait résolu de ne nous laisser que le tiers du canal ; si cela est leur plaisir, il nous sera à charge, et nous servira de fort peu ; car le moins que nous nous saurions passer, c'est de dix pieds et demi, et si Monsieur[15] ne nous fait cette [15] charité-là, il nous incommodera pour jamais, et nous le serons déjà grandement de nous réduire aux susdits dix pieds et demi. Au bout de là notre bon Dieu nous aidera, s'il lui plaît, et après que vous aurez fait votre pouvoir, nous demeurerons- contentes de sa sainte volonté, n'est-ce pas, mon très-cher Père ? et certes, moyennant sa grâce, plus humbles et plus fidèles à son très-saint amour, duquel je supplie sa bonté vouloir remplir notre cœur.

N'oubliez pas l'église, car ne sachant où employer promptement nos ouvriers, nous les y ferons travailler. Bonjour, mon très-cher Père, mon unique ; conservez-nous bien votre très-chère santé.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XII - AU MÊME

Nouvelles contradictions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614.]

Il est force, mon très-cher Père, et, il me fâche de vous donner ce déplaisir : les N. N. ont, à force de menaces, tellement épouvanté nos ouvriers,[16] qu'ils ont quitté besogne, et [16] leur ont dit qu'ils les chasseraient à coups de pierres, et que, s'ils travaillaient, ils les battraient fort bien où ils les trouveraient. Certes, ceci me déplaît bien, mon très-cher Père, et particulièrement pour vous ; enfin il faut avoir patience. Les N. font faire ces boutades par leurs jeunes [gens], mais la justice mettra ordre à tout. Je vous écris parce qu'on nous a dit que le Père prieur vous était allé trouver, et aussi pour savoir ce que nous ferons.

Mon pauvre très-cher Père, ceci passera bientôt, et la paix nous durera éternellement, s'il plaît à Dieu ; mais, je vous prie, mon très-cher Père, pensez un peu, je vous en supplie, qui nous pourrons offrir pour être caution, et il en faudra donner une.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [17]

LETTRE XIII - À MADAME D'AUXERRE

Fondatrice du monastère, de la Visitation de Lyon[17]

Cordiale assurance pour le projet de la fondation de Lyon. — Avantages de la direction de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614.]

Madame ma plus chère et bien-aimée Sœur,

Que la paix de Notre-Seigneur soit en votre cœur. Il lui a plu de vous octroyer l'effet de votre demande ; c'est Lui seul qui vous en avait inspiré le désir ; Lui seul aussi a tiré toutes nos voix et nos affections pour vous les donner avec une générale satisfaction de toute cette petite Compagnie, laquelle avait communié et beaucoup prié à cette intention. Pour moi, je puis dire avec confiance à votre cœur que, lorsque je parlai à [18] Notre-Seigneur de cette affaire, il me sembla que sa divine bonté me montra comment c'était Lui-même qui vous avait conduite ici de sa propre main, dont je demeurai consolée et résolue de vous donner ce qu'il me commandait. Voilà répondre, ma bien très-chère Sœur, à ce que vous me demandez, simplement, mais véritablement. O Dieu ! que vous êtes heureuse d'avoir ainsi été appelée de Dieu pour un service si excellent ! Ayez un grand courage pour correspondre à tant de faveurs, et demeurez très-humble et très-fidèle à sa sainte volonté.

Il faut encore vous dire ce mot pour répondre aux sentiments que vous avez de la grâce que Dieu vous a faite, de vous donner un tel guide, un sien si grand et admirable Serviteur[18] ! Sachez, ma très-chère Sœur, que le même sentiment a été et est encore si puissant en mon âme, que journellement j'en ai fait, et fais encore une particulière action de grâces à Dieu ; et plus nous vivrons et tant plus nous le connaîtrons. Seigneur Jésus ! je me souviens à ce propos, ma très-chère Sœur, qu'un Capucin me dit une fois qu'il m'aimait davantage pour cette grâce, reconnaissant en icelle un particulier soin et amour de Dieu envers moi. On m'a donné mille autres joies sur ce sujet que nous dirons un jour à loisir ; et cependant demeurez en paix et en assurance, pleine d'actions de louanges, devoir et être assurée, autant qu'il se peut être en cette vie, que vous ferez, Dieu aidant, sa sainte volonté.

Nous le prierons continuellement pour vous. Toutes nos chères Sœurs, qui se tiennent avec moi pour une seule et même âme, vous saluent très-cordialement. Oui, ma très-chère et bien-aimée Sœur, tout ainsi que je tiens votre cœur pour le mien propre, ainsi faut-il, puisqu'il est vrai, que vous teniez mon cœur pour le vôtre propre en Celui qui en est l'unique amour. [19]

Adieu, ma très-chère Sœur ; à Dieu soyons-nous à jamais sans réserve et sans exception. Je suis, mais d'une incomparable affection, votre, etc.

LETTRE XIV - À MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT DE SAVOIE[19]

Affaires d'intérêts. — Annonce du départ de sa fille, Sœur Marie-Jacqueline.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], ce 8 novembre 1614.

Monsieur,

Nous avons reçu les deux cents florins par M. Roland. Pour le reste, il n'y a remède ; il faut bien s'accommoder avec les pauvres débiteurs, car ils ont prou de peine à recouvrer de l'argent. Je crois qu'ils feront leur devoir ; que s'ils y sont trop tardifs, nous vous avertirons ; je veux dire, Monsieur, que nos Sœurs qui demeurent ici vous le feront savoir ; car, quant à ma Sœur, votre chère fille [M.-Jacqueline], ma Sœur de Blonay et moi, nous espérons, Dieu aidant (après avoir reçu votre congé et votre bénédiction que nous vous demandons très humblement), de partir bientôt pour aller à Lyon et établir une petite Visitation, ainsi que je m'assure Mgr l'Évêque vous en aura donné avis. Assistez-nous de vos saintes prières, Monsieur, afin que la divine majesté nous fasse la grâce d'accomplir sa très-sainte volonté, et nous la supplierons continuellement de [20] répandre sur vous et toute votre chère famille l'abondance de ses bénédictions, demeurant pour jamais votre très-humble fille et servante en N.-S.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE XV - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Épreuves de la Sainte ; son courage et son abandon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614.]

Je vous écris et ne m'en puis empêcher, car je me trouve ce matin plus ennuyée de moi qu'à l'ordinaire. Je vois que je chancelle à tout propos dans l'angoisse de mon esprit, qui m'est causée par mon intérieure difformité, laquelle est bien si grande, je vous assure, mon bon Seigneur et très-unique Père, que je me perds quasi en cet abîme de misère.

La présence de mon Dieu, qui autrefois me donnait des contentements indicibles, me fait maintenant fort trembler et frissonner de crainte. Il m'est avis que cet œil divin, lequel j'adore de toute la soumission de mon cœur, outreperce mon âme et regarde avec indignation toutes mes œuvres, mes pensées et mes paroles ; ce qui me tient dans une telle détresse d'esprit, que la mort même ne me semble point si pénible à supporter, et me semble que toutes choses ont pouvoir de me nuire. Je crains tout, j'appréhende tout, non que je craigne que l'on nuise à moi, comme à moi, mais je crains de déplaire à mon Dieu.

Oh ! qu'il me semble que son assistance s'est éloignée de moi ! ce qui m'a fait passer cette nuit dans de grandes amertumes, et n'ai fait autre chose que dire : « Mon Dieu, mon Dieu, hélas ! pourquoi me délaissez-vous ? Je suis vôtre, faites de moi comme de chose vôtre. » [21]

Au point du jour, Dieu m'a fait goûter, mais presque imperceptiblement, une petite lumière en la très-haute suprême pointe de mon esprit ; tout le reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui ; mais elle n'a duré environ qu'un demi Ave, Maria, que mon trouble s'est rejeté à corps perdu sur moi, et m'a tenue tout offusquée et obscurcie.

Nonobstant la longueur de cette déréliction, mon très-cher Seigneur, j'ai dit, mais sans sentiment : « Oui, Seigneur, ce qui vous agréera, faites, je le veux ; anéantissez-moi, j'en suis contente ; accablez-moi, je le veux bien ; arrachez, coupez, brûlez tout ce qu'il vous plaira, oui, je suis à vous ! »

Dieu m'a appris qu'il ne fait pas grand état de la foi, quand on en a l'expérience par les sens et sentiments ; c'est pourquoi, contre mes contrariétés, je ne veux point de sentiment. Non, je n'en veux point, puisque mon Dieu me suffit. J'espère en lui nonobstant mon infinie misère ; j'espère qu'il me supportera encore, afin que sa volonté soit faite.

Voilà mon faible cœur entre vos mains, mon vrai Père et Seigneur ; vous lui donnerez, s'il vous plaît, la médecine qu'il doit prendre.

LETTRE XVI - AU MÊME

Demande de quelques papiers.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1614.]

MON TRÈS-CHER SEIGNEUR,

Nous envoyons prendre ces papiers que nous dîmes à soir,[20] pourvu qu'il ne vous coûte point de temps à les chercher ; ne vous plaira-t-il pas que nous les brûlions ? [22]

Bonjour, mon très-cher Père ; que la très-sainte Vierge vous tienne sous sa protection, et vous donne son cher Enfant pour l'unique amour de votre cœur et du mien. Amen.

Mon tout bon et très-cher Père, partez à bonne heure, je vous prie.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XVII - AU MÊME

Envoi d'un rochet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614.]

Ne voilà-t-il pas un bien brave rochet, mon très-cher Seigneur ? C'est encore de la toile de notre bonne Sœur [madame] de la Fléchère[21] ; mais nous l'avons fait, nous.

Madame la comtesse ne viendra que demain, comme je crois ; elle nous a tant envoyé de vivres et de perdrix qu'elles nous ennuieraient si nous n'avions d'espérance de les lui faire manger ; en voilà une couple.

Nous vous remercions de votre boite de confitures, mon [23] très-cher Père.[22] Nous nous portons prou bravement ce matin, ayant très-bien dormi, nonosbtant l'accablement que nous avions à soir. Bonjour, mon très-unique Père très-cher. Le doux Jésus remplisse notre cœur de son très-pur amour. Amen, amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XVIII - AU MÊME

Elle lui recommande madame de Loisey.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1614]

Mon très-cher Père,

Voilà la bonne madame de Loisey toute prête à se confesser, et n'avons su obtenir d'elle qu'elle différât de se confesser jusques après dîner, afin de communier demain ensemble. Elle veut tout faire ce matin et vitement, car elle craint de se trouver mal, si elle jeûne tard. Quand vous serez ici, ou que vous aurez mandé votre volonté, nous l'y ferons condescendre.

Bonjour, mon très-unique Père. Le doux Jésus soit le seul amour et entretien de notre cœur. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Brioude. [24]

ANNÉE 1615

LETTRE XIX - AUX SŒURS DU MONASTÈRE DE LA VISITATION D'ANNECY[23]

Affectueux encouragements à observer la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 16 février 1615.

Excusez-moi, je vous supplie, mes très-chères et très-bonnes Sœurs, si je ne réponds pas à chacune en particulier ; la faveur que vous m'avez faite le mérite bien, et mon affection le voudrait, mais ma tête ni mon loisir ne me le permettent ; aussi bien je ne vois aucune nécessité en pas une, dont je loue Dieu. Persévérez en vos bons désirs, croissez vos bonnes œuvres, et vous rendez tous les jours plus fidèles et affectionnées à l'observance de vos saintes Règles, et me croyez qu'en ceci seul vous devez avoir tout votre soin ; n'étendez donc [point] votre vue ailleurs, et soyez assurées que vous cheminerez assurément et ferez un bon et très-heureux voyage. Dieu, par son infinie miséricorde, vous visite et donne sa très-sainte bénédiction, pour parfaitement accomplir sa très-sainte volonté ! C'est ce que je vous désire de toute mon âme, qui vous chérit toutes en général, et chacune en particulier très-parfaitement, très-cordialement et plus chèrement que vous ne sauriez jamais [25] penser. Je dis de tout mon cœur à toutes, toutes généralement, autant à celles qui n'ont point écrit : Dieu vous bénisse, mes très-chères filles ! Dieu soit notre seul amour et prétention ! Amen. Priez, je vous supplie, pour les nécessités de votre pauvre Mère qui vous est très-affectionnée, et servante plus humble et indigne en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XX - À LA SŒUR JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À ANNECY[24]

Souhaits ardents pour la perfection de ses filles. — Confiance sans bornes en la direction de saint François de Sales. — Avis pour une confession générale. — Recommandation d'écrire les Entretiens faits à la communauté d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 1615.

Que nous sommes heureuses, ma très-chère fille, de nous savoir si bien aimer en Dieu ! car assurez-vous que je corresponds sincèrement à votre affection, laquelle j'envie et chéris de tout temps, vous le savez ; et plût à la divine bonté que je pusse vous en rendre les témoignages que je désire et à toutes nos chères Sœurs, la perfection desquelles m'est plus précieuse [26] que mille mondes et mille vies, et, si je les avais, je les quitterais de tout mon cœur, si par ce moyen je pouvais leur acquérir un petit avancement au souverain amour de notre doux Sauveur.

Je suis très-aise de quoi mon bon et très-honoré Seigneur vous communique de nos nouvelles. Ne vous tenez point en peine, ma chère fille, je vous supplie, pour ce qui est de ma santé : elle va assez bien, grâce à Dieu ; et puis, assurez-vous que Notre-Seigneur ne me donnera pas plus de charge que je n'en pourrai porter. Hélas ! vous m'attendrissez quand vous me parlez de me revoir en notre pauvre petite retraite d'Annecy qui est mon lieu de suavité et de repos, puisqu'il possède l'unique trésor de mon cœur, voire, et je le puis dire à vous, tout mon bien spirituel en Jésus-Christ, en la personne de notre très-honoré Seigneur et Père. Néanmoins, je suis très-contente de demeurer ici, autant qu'il plaira à la divine majesté ; trop heureuse et honorée de pouvoir, par le moyen de sa sainte grâce, pâtir la privation d'un bien qui m'est précieux, comme lui seul sait, et pour le seul amour de sa très-sainte volonté, qui sera à jamais, s'il lui plaît, le grand et souverain amour de notre amour. Hé ! Dieu, ma fille, que nous serons heureuses en cette béatitude, où l'une des félicités qui m'a toujours été des plus amiables est cette perpétuelle société ! Mais ce n'est [27] pas pour cela que nous la désirerons, ni pour toutes ses autres excellences ; ains pour le très-pur amour du Sauveur, pour lequel que ne devons-nous pas entreprendre ? Au moins, humilions-nous très-profondément. Demandez instamment cette grâce pour moi, afin que je me puisse parfaitement anéantir.

Que je serai consolée, ma très-chère Sœur, quand vous aurez bien vidé votre cœur devant ce digne Père, par une confession générale ! Ayez un grand courage pour faire cette action ; j'espère de la bonté de Dieu qu'elle vous sera très-profitable : c'est peut-être la meilleure action que vous puissiez faire en cette vie. Nous vous assisterons de nos petites prières, et vous conjure qu'en ce temps-là vous priiez bien Notre-Seigneur pour nous ; car je crois qu'il vous donnera tout ce que vous lui demanderez. Mais savez-vous, ma fille, quand mon unique Père aura suffisamment parlé à toutes nos chères Sœurs en particulier, je vous prie, quand il vous viendra voir avec un peu de loisir, que vous le fassiez parler en commun,[25] si toutefois il l'a agréable, afin que nous puissions avoir quelques miettes de l'abondance de vos consolations.

Votre, etc.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère de Bréchard. Archives de la Visitation d'Annecy. [28]

LETTRE XXI - À LA MÊME

Vertus particulières à l'Institut. — Sollicitude pour les intérêts du monastère et le soulagement des ouvriers.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615 ]

Ma très-chère Sœur,

Notre-Seigneur vous comble de sa très-sainte bénédiction, avec toutes nos très-chères Sœurs que je salue étroitement et très-amoureusement aux entrailles de notre doux Sauveur !

Je suis infiniment consolée du bon courage que je vous vois à toutes ; je vous conjure de persévérer et de croître en ce divin amour auquel nous sommes tant obligées. Sa bonté nous fasse connaître la grandeur de notre obligation, mais particulièrement celle de nous avoir rangées en l'état et au lieu où nous sommes.

Priez fort pour nous qui n'avons pas l'occasion d'une si grande tranquillité que vous ; mais nos Sœurs, par la grâce de Notre-Seigneur, font très-bien, et je leur vois un perpétuel désir de croître. Eh ! Seigneur Jésus, faites-nous croître en simplicité, douceur, humilité et cordiale charité les unes envers les autres. Mais, mon Dieu, je n'ai pas le loisir de suivre cette affection de mon cœur.

Je vous dis donc, ma très-chère Sœur, que votre faute n'est point faute, ainsi que vous l'avez faite ; mais sollicitez doucement afin que l'on vous rende votre prêt en temps à propos, et que l'on n'en reçoive de l'incommodité.

J'ai oublié de dire à mon très-cher Seigneur qu'il recommandât à M. Mingon que les matériaux ne manquent aux maçons que je salue, et auxquels, vu leur nombre, c'est assez de donner quelquefois, selon que vous en aurez la commodité ; car d'acheter, il ne le faut pas faire pour cela ; mais, de ce [29] qui sera à la maison, leur en faire part, selon la charité et commodité.

Je resalue de tout mon cœur nos très-chères Sœurs, et particulièrement celles qui m'ont écrit. Je leur ferai réponse quand je pourrai. Je salue aussi le bon Père dom Simplicien et sa sainte troupe,[26] M. Mingon,[27] mesdames de Lallée et Roget et nos autres amies. J'enverrai de l'étamine à la première commodité. Je salue notre cher M. Michel [Faure] et les dames de Sainte-Claire.

Sollicitez ceux qui doivent ; car les maçons détruiront beaucoup d'argent, et ne faut pas qu'il manque.

Adieu, ma très-chère Sœur. Je suis fort consolée de votre bon courage pour l'action que vous avez à faire. Elle vous sera utile, et je suis toute vôtre, ma mie, vous le savez, en Jésus.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXII - À LA MÊME

Détails pour la construction de l'église. — Commissions diverses.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, dimanche matin, 1615.

Ma bien-aimée et très-chère Sœur,

Je suis si pressée, que si votre lettre n'eût requis réponse, je ne vous écrirais pas. Je le fais pourtant de tout mon cœur qui chérit le vôtre uniquement, et toutes mes chères Sœurs, que je salue toujours de toute mon âme, je leur écrirai à loisir. [30]

Premièrement, je vais vous dire (c'est un souvenir) de faire une petite porte en la nef de l'église, du côté du lac, pour faire sortir les processions. Sachez de Monseigneur s'il est utile, et, s'il mande ou dit que oui, faites-le faire.

Il faut remettre cette petite fille jusqu'à notre retour, n'était que mon bon Seigneur jugeât qu'il fût nécessaire autrement ; car peut-être en mènerons-nous d'ici.

Nous avons envoyé par le sire Pierre des laines pour ma fille de Thorens ; je porterai des dentelles pour sa toilette, et en enverrai à Françoise[28] quand le sire Pierre reviendra ; ne lui en achetez point. Il ne donna point céans la boîte de Sainte-Claire, mais je crois qu'il la leur porta ; au moins ont-elles ici renvoyé une autre boîte pour nous la faire tenir, mais il faut attendre la commodité des marchands, cela veut dire après les fêtes.

Je n'ai pas le loisir de penser à ce que je voudrais vous dire, encore que ma Sœur Péronne-Marie [de Châtel] soit à mon oreille qui m'en dit prou ; mais je ne puis. O bon Sauveur ! remplissez de vous-même les cœurs de ces très-chères filles que vous avez assemblées et nous rendez uniquement une en vous, mon Dieu, notre vraie espérance et amour !

Je salue donc très-chèrement toutes ces chères filles, je dis toutes, petites et grandes, et notre cher M. Michel, mon bon fils, toutes nos amies et amis. Nos Sœurs vous saluent ; priez fort pour nous en ces grandes solennités.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [31]

LETTRE XXIII - À LA SŒUR MARIE-MARGUERITE MILLETOT

À Annecy[29]

Exhortation à profiter des enseignements du B. Fondateur. — Abandon à la volonté de Dieu et à celle des Supérieurs.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 1615.

Dieu soit béni et loué des merveilles qu'il fait pour les âmes qui ont été et sont encore toutes siennes ! Oh ! ma très-chère Sœur ma mie ! Dieu nous fasse la grâce à toutes de cheminer humblement et fidèlement en notre voie, et de suivre avec grand amour et sainte liberté les saints conseils qui nous sont donnés en particulier, par la bouche et les exemples de ce très-cher Père et Seigneur incomparable ! Ma chère Sœur, ce qu'il nous dit doit être gravé dans nos cœurs.

Je réponds à notre Sœur l'assistante [J.-Ch. de Bréchard] pour les affaires. Dieu veuille tout acheminer selon son bon plaisir.

Je vous assure aussi que je trouve mon séjour ici long ; mais je ne sais pas quand j'en partirai, sinon que je sais très-bien que ce sera quand Monseigneur le commandera ; et cependant je me tiens en paix, et espère bien que vers Pâques ou peu après nous aurons fait les choses plus nécessaires. Nous avons une peine très-grande de trouver une place commode pour nous loger ; priez pour cela, je vous prie, et dites à ma pauvre vieille Sœur Anne-Jacqueline [Coste] qu'elle ne pleure point et que je l'aime bien de tout mon cœur, et toutes ces autres chères [32] Sœurs. Je vous ressouviens des entes [greffes], et je finis, car nous donnons l'habit à une fille ; les parents commencent à venir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXIV - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

À Annecy[30]

Tendre affection pour la Sœur Rosset. — L'obéissance est préférable aux austérités volontaires. — Il faut suivre simplement la direction des Supérieurs.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615]

Certes, ma très-chère fille, si, fais-je bien, moi aussi ; je prends beaucoup de contentement à recevoir de vos lettres et de celles de toutes nos chères Sœurs, parce que je les vois pleines d'une bonne et sainte affection de leur avancement, dont je loue Dieu de toute mon âme, avec laquelle, ma très-chère fille, vous êtes assurée que je vous chéris très-amoureusement et tendrement en ce divin Sauveur. J'ai bien remarqué tout ce que vous me [33] dites par votre lettre, de votre cœur. Oh ! ma très-chère fille, il faut doucement travailler pour l'affranchir de cette si grande tendreté qu'il a à ressentir les contradictions ; car c'est trop, ma fille, pleurer tout un jour pour une légère correction ; mais ce n'était pas la correction que vous ressentiez tant, oui bien la suite du retranchement de l'abstinence et de la lecture. Eh ! mon enfant, encore que ce soient de bonnes actions, et une grande consolation de les faire, néanmoins la sainte soumission et l'amoureuse obéissance valent mieux que tout cela. Ne vous souvenez-vous pas, ma fille, de ce que notre très-digne Seigneur nous en dit au dernier entretien qu'il nous fit pendant que nous étions encore là ? N'ayez donc rien en si grande affection que la sainte obéissance.

Non, ma fille, ne vous mettez point en peine de tout ce que vous entendez dire de l'oraison ; cela ne se dit pas pour vous. Demeurez ferme en l'état où notre bon Dieu vous a mise et suivez simplement ce que notre très-cher Père vous dit en cela et en toute autre chose. Demandez hardiment à lui parler quand il vous surviendra quelque peine ou quelque chose de nouveau, et, quand vous le verrez, suppliez-le de vous donner sa sainte et bénite main, et la lui baisez révéremment et [34] très-amoureusement de ma part, l'assurant que je le fais en esprit d'une affection nonpareille.

Faites-moi le bien, ma fille, de saluer souvent Notre-Dame de ma part.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy

LETTRE XXV - À LA SŒUR JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À ANNECY

La Sainte désire voir ses filles progresser dans l'amour divin et la perfection des vertus. — Détails de construction.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 14 avril 1615.

Enfin, il n'est pas croyable combien j'aime tendrement et fortement le cœur de cette pauvre Jeanne-Charlotte ; mais vous êtes faite d'une sorte que si j'en disais davantage, vos yeux en verseraient des larmes. Eh ! mon doux Sauveur, faites que toutes ces chères affections que j'ai pour cette fille et pour toutes ses chères Sœurs soient conservées dans le sein de votre paternelle dilection ! que ces cœurs que vous avez assemblés soient des lis en pureté, afin, mon Dieu, que vous y preniez vos délices, et qu'aidées de votre divine présence, nous puissions toutes ensemble, et tous les moments de notre vie, vous offrir les sacrés parfums d'une sainte humilité, mortification et parfaite obéissance.

Ma très-chère bien-aimée Sœur, voire, toutes mes chères Sœurs, puisque je vois l'impossibilité de vous pouvoir écrire particulièrement, comme en vérité je le désire, je l'avais résolu et m'y sens obligée, excusez-moi donc et recevez le salut très-cordial que vous offre votre pauvre très-indigne Mère, laquelle en vraie vérité vous chérit, aime et honore plus que [35] maternellement, et vous conjure de persévérer saintement, voire, décroître tant qu'il vous sera possible au très-saint amour de Celui qui nous a aimés jusqu'à donner sa propre vie afin que nous l'aimions. O Sauveur ! faites-nous un peu goûter quelque chose de cette tant profonde et incompréhensible charité, et si nous faites vivre et mourir en elle, pour elle et par elle, que nous serions heureuses !

Vous m'excuserez donc, mes très-chères Sœurs, pour cette fois ; et ne laissez de me consoler toujours de vos lettres, car certes elles me sont fort chères et agréables, vous n'en doutez pas, je m'en assure. Redoublez un peu vos prières à ces grands jours pour nous autres et pour ce petit dessein.

Or sus, que dirons-nous, nous deux ? Il faut revoir vos lettres. Non, ne vous peinez pas pour les Règles de la directrice, c'est une trop forte besogne pour vous maintenant, et puis nous avons ici la même traduction que celle de M. Michel. — Ne vous mettez point en peine, ma mie, de notre santé d'ici. Je me trouve bien forte, Dieu merci, et vous êtes en partie cause de quoi je n'écrirai pas davantage, parce qu'il approche midi, et il faut dîner afin d'être prête pour voir Mgr de Lyon[31] qui viendra tantôt. Sa venue, Dieu aidant, raccourcira ma demeure ici, car je m'en vais bander à faire tout ce qui est nécessaire pour l'établissement de cette maison.

Mon très-cher Seigneur vous dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à baiser sa chère bénite main que j'aime tant, toutes les fois qu'il ira chez vous. Hélas ! qu'est-ce qu'il y a au monde de comparable à ce tant digne Père ? Vous êtes [36] bien-heureuse de le voir de vos yeux, et je me console en ce bonheur, attendant que j'en jouisse moi-même. Je lui écris une petite raillerie ; car j'étais en joie en finissant ma lettre. Il faut finir, l'heure me presse.

Il est vrai qu'il y a de la peine d'entretenir le bon M. Mingon, mais il est si nécessaire que vous le saurez bien faire ; que si je puis, je lui écrirai un mot. Il est très-nécessaire d'amasser les matériaux qu'il faut, avant les œuvres, et de pourvoir au tout pour les voûtes. Je suis bien aise de quoi le fonds est encore bon pour les bâtiments.

Quand bien l'on s'accorderait avec M. le Fiscal, il ne faudrait pas toucher à cela ; cela s'entend si mon très-cher Seigneur ne le commandait.

M. Coulon me tient en tutelle, je n'ai point encore reçu l'argent de ce côté-là, ni les mémoires. Pour le coup ! des dentelles à Françoise. Je vous ai déjà mandé que nous en avions envoyé il y a longtemps !... Les laines que vous aviez encore demandées pour ma fille de Thorens, si elles sont perdues, renvoyez un autre mémoire.

Je suis fort aise de savoir que notre église s'avance. Je salue nos pauvres ouvriers et tous nos amis et amies, spécialement notre M. Michel, mon bon fils ; le Père dom Simplicien, je lui écrirai une autre fois ; le Père Blanc.[32] Faites mes honneurs et mes excuses partout. — Adieu, ma mie ma très-chère et bien-aimée Sœur ; mille saluts encore à toutes ces chères pauvres filles. Le doux Jésus soit l'honneur, l'amour et le cœur de votre cœur ! Amen.

Un mot à part à ma vieille Sœur Anne-Jacqueline [Coste[33]]. Je l'aime de tout mon cœur. [37]

Un salut tout à part à ma chère Agnès [Joly de la Roche], à la pauvre grosse,[34] à ma petite Marie-Avoye et à la bonne Sœur Marie-Madeleine [de Mouxy] ; je leur écrirai sans faillir.

Dieu soit béni à jamais ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXVI - À LA MÊME

Avis relatif aux constructions et aux provisions. — Haute estime de la direction de son Bienheureux Père. — Approbation d'un changement d'emploi et autres détails. — Désir d'avoir un recueil des Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 28 avril 1615.

Mais comment vous écrire, ma très-chère et bien-aimée Sœur, puisque voilà que l'on vient de demander les lettres ? Je ne puis relire les trois vôtres, auxquelles je répondrai à la première occasion ; il me souvient pourtant que vous me demandiez si l'on fera des greniers sur l'église. Si cela n'accroît guère la dépense, il ne sera que bon, puisque l'on ne saurait avoir trop de vide en telle maison ; mais pour couvrir les parloirs du même toit de l'église et de notre chœur, je ne sais si ce sera à propos ; je trouverais les pentes difformes, [sans compter] le jour qu'on perdrait pour notre chœur ; mais je m'en rapporte à ceux qui entendent mieux cela que moi. M. de la Roche,[35] [38] M. Flocard[36] en pourront dire leur avis, après celui de mon très-honoré et très-cher Seigneur.

Quant aux pots ou autres instruments pour faire résonner les voix, ce n'est pas trop mon sentiment, sinon qu'il fût bien approuvé de Monseigneur.

Ma très-chère amie, je vais tous les jours plus découvrant l'incomparable grâce que Notre-Seigneur nous a faite de nous avoir rangées, soumises et remises à ce trésor de sainteté, mon très-digne, très-unique et très-aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d'en remercier, louer et aimer cette souveraine bonté. Oh ! quelle grâce ! Dieu nous en fasse jouir longuement et saintement ! Vrai Dieu, ma mie ! comme je la ressens et l'estime ! mais aussi comme je chéris ce Seigneur ! qui le comprendra ?

Quant au vin, si la nécessité le requiert, il en faut acheter, sinon, comme je ne le pense pas, il faudra attendre le nouveau, qui, à mon avis, coûtera toujours moins, et il sera bien à propos de traiter avec les frères de la bonne Sœur Françoise-Gabrielle [Bally], doucement, et de faire les modérations que leur pouvoir et bon naturel désireront, plutôt que de traiter exactement.

Certes, ma mie, je suis bien touchée de ces deux petites et tant chères filles qui ont ainsi tant d'incommodités ; il faudra bien en avoir du soin, et faire tout ce qui se pourra pour leur soulagement.

Vous avez bien fait de retirer cette pauvre infirme du tracas de la sacristie, encore que ce soit une charge qui ne doit guère peser à l'assistante, la sacristine devant avoir un amour si soigneux et diligent, que son aide lui doit être quasi inutile, sinon autour des grandes fêtes ; mais, hélas ! cette chère sacristine, puisque nous parlons d'elle, il la faut un peu saluer tout à [39] part, car je l'aime bien. Si elle savait le désir que mon cœur a devoir le sien rempli de douceur, affabilité et humilité, elle ferait, je m'en assure, beaucoup de pratiques de ces saintes vertus afin de me donner consolation, car elle est grandement de mes amies.

Ne vous peinez pas pour faire ces recueils[37] ; ils me seraient très-utiles et agréables, mais je vous vois tant occupée que je vous plains ; ni ne pressez non plus mon très-cher tout bon Père de faire l'entretien, puisqu'il est tant accablé et que ce livre le presse si fort.[38]

Hélas ! mon enfant, vous avez là un portrait muet, et je suis ici une idole morte ; vous êtes bonne d'aimer tout cela. Faites par vos prières que mon Dieu nie rende digne de vos chères amitiés, que je chéris précieusement.

De vrai, l'ardent amour de votre cœur me tire comme à vous la larme des yeux. Eh ! Seigneur, faites que nous vous aimions parfaitement, et nous en vous, uniquement.

Nous avons eu plus de loisir que je ne pensais, mais il ne faut pas abuser de la courtoisie de cet honnête garçon qui est venu prendre mes lettres ; je finis donc en vous saluant toutes, mes très-chères et bien-aimées Sœurs, mais d'une affection la plus sincère et cordiale qu'il m'est possible, suppliant la divine bonté répandre sur vos cœurs l'abondance de ses suavités et grâces, afin que nos vertus soient des vertus véritables, cordiales, solides et constantes.

Adieu, mes très-chères Sœurs ; je vous embrasse toutes très-amoureusement. Je vais vous écrire tous les jours que j'en aurai le loisir, car j'y ai une grande consolation et à recevoir de vos lettres. Et vous, ma très-chère Sœur ma mie, je vous embrasse tout particulièrement, et suis d'une affection vraie et entière toute vôtre en Jésus. [40]

Mille saluts à tous nos amis et amies, et tout à part à M. Michel, mon cher fils.

Vive Jésus ! qu'il soit béni à jamais !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXVII - À LA MÊME

Bonheur insigne d'être sous la direction de saint François de Sales. Annonce de quatre sermons sur l'Oraison.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615.]

Mais, oh ! mon Dieu, que je suis consolée de la plénitude de votre consolation ! Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père est un cœur qui n'a point d'égal que soi-même en amour plus que paternel. Ne vous l'avais-je pas dit, que vous en sortiriez plus que consolée ? De vrai, ce Seigneur est tout admirable en sa bonté, en son humilité, en sa confiance ; mais, comme vous me dites, l'on ne peut écrire de ce sujet. Pensez, ma fille, combien il me doit tarder d'en parler avec vous, qui m'êtes infiniment plus chère maintenant que vous n'étiez auparavant, [parce que vous savez] quelque chose, de ce qui ne se peut savoir ni comprendre, de l'union que Dieu a faite entre ce saint cœur et le mien chétif. Notre Sauveur, qui nous favorise d'une si spéciale et désirable grâce et miséricorde, soit à jamais béni, honoré, servi et glorifié de cette unité incomparable. Je vous dis ceci, mon unique et très-aimée fille, de l'abondance de mon cœur. Prenez la bénédiction de mon Père pour moi, et priez plus que jamais notre cher Sauveur qu'il nous rende toutes siennes sans exception. Il me mande, ce cher Père, qu'il fera quatre sermons de l'Oraison : vous êtes bien heureuse [41] d'entendre les conceptions et affections de cet esprit rempli de l'Esprit très-saint et de voir cet homme tout plein de Dieu.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXVIII - À LA SŒUR MARIE-ADRIENNE FICHET

À ANNECY[39]

Exhortation à la pratique des vertus.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615.]

Je crois, ma très-chère Sœur, que notre bon Dieu vous sollicite souvent d'avancer votre âme en son saint amour. Je vous ai toujours vue pleine de bonnes inspirations et de grandes affections, c'est ce qui me fait espérer que vous serez très-soigneuse de produire beaucoup de saintes actions, sans lesquelles nos désirs sont inutiles. Pratiquez fort la douceur, la simplicité à l'obéissance, et la mortification intérieure de vos petites passions ; c'est ce que nous avons résolu ensemble, n'est-ce pas, ma chère Sœur ? Priez fort pour moi, je vous supplie ; aimez-moi bien toujours, puisque je suis de toute affection,

Votre très-humble sœur et servante,

Frémyot.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [42]

LETTRE XXIX - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

À ANNECY

Maternels encouragements à la poursuite du divin amour.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615]

C'est pour vous mortifier, ma petite chère fille, que vous ne m'avez point écrit, et moi, c'est pour me consoler que je vous fais ce petit salut à l'oreille de votre cœur, où je crois que Jésus repose, et je l’y adore de toute mon âme ; faites-lui la soumission pour moi, qui vous désire toute pure et toute sainte, et saluez souvent sa sainte Mère, ma très-honorée Dame, de ma part.

Bonjour, ma très-chère bien-aimée fille. Vivez toute en Dieu, pour Dieu et de Dieu, qui seul règne à jamais dans nos âmes. Amen.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXX (Inédite) - À LA SŒUR JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À ANNECY

Conseils pour la construction de l'église. — Recommandation de ne pas déranger saint François de Sales pendant qu'il travaille au Traité de l'Amour de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1615.]

Ma très-chère Sœur, je vous vais répondre selon le loisir que l'on me donne d'écrire, qui est fort court. Ce ne sera que bien fait d'accorder à la Sœur Françoise-Gabrielle [Bally] ce qu'elle désire, et il est à propos de le faire. Dieu soit béni du soin qu'il donne à notre bon M. Mingon de nos petites affaires, et [43] de ce que tout va bien au bâtiment. Si maître Jean trouve tant de difficultés à faire le confessionnal, il le faut laisser. Mais, si je ne me trompe, il ne ferait nul préjudice, parce que la chaire du prédicateur ne doit pas être de ce côté-là, ains de l'autre, vis-à-vis de notre balustre. Mais pour ces petites choses, il n'est pas besoin de donner la peine à mon très-cher Seigneur de venir ; au contraire, il le faut attirer le moins qu'il se pourra et lui laisser son temps pour son livre. Que si l'on fait ce confessionnal, il faudra qu'il soit petit. Je pense que, quand la fenêtre aura un pied de hauteur et un peu moins de largeur, ce sera prou. Mais il faudra quant et quant y poser un petit treillis de fer qui soit posé en maçonnant, en sorte qu'il ne se puisse ouvrir. Pour l'autre confessionnal de la sacristie, nous en parlerons une autre fois, et peut-être que Notre-Seigneur me ramènera là avant qu'il se fasse.

Voilà ce que je vois être pressé de vous dire ; c'est pourquoi je finirai en vous saluant de toute mon âme, ma très-chère Sœur, et toutes nos bonnes Sœurs, que je prie Dieu faire persévérer saintement et croître de jour à autre en humilité, simplicité et parfaite charité. Nos bonnes Sœurs d'ici vous saluent toutes étroitement. Adieu, ma chère Sœur. Jésus vous comble de son pur amour. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXXI - À LA MÊME

Réponse à quelques questions touchant les affaires temporelles.

VIVE † JÉSUS !

Lyon. juillet 1615.

Vous n'aurez que ce mot, puisque mon très-honoré et cher Seigneur vous dira de nos nouvelles,[40] et puisque, vous gardant [44] toujours pour la dernière, je n'ai point de loisir maintenant ; mais croyez que vous êtes ma très-chère et bien-aimée Sœur.

Il faut avoir patience avec moi qui ai le plus de douleur pour le retardement de mon retour, et faire cependant le mieux qu'il se pourra de toutes parts.

Il fallait envoyer les lettres de ma Sœur Françoise-Gabrielle pour son frère, et pour celui à qui la procure est faite. Réparez cette faute le plus tôt que vous pourrez, ma chère amie ; et je m'essayerai de leur persuader de faire tenir ici l'argent à la Saint-Barthélemy. J'envoie de l'étamine pour Francine.

Les espèces d'or que je vous ai envoyées sont selon le taux du Roi : ici la pistole [vaut] sept livres quatre sous ; le sequin, quatre livres ; le ducat, quatre livres ; et se met partout ; ainsi il y a trois cents livres en tout.

Il est bien force, ma mie, de faire faire les sacristies ; le prix fait n'en est pas donné ; mais ces bonnes gens travaillent fidèlement. Il faut aussi faire fermer la petite cour, suivant les fondements, et faire faire le portail, comme aussi faire tailler la porte pour entrer dans la maison ; car vous savez comme tout cela a été disposé. Cette besogne mènera bien loin nos ouvriers avec ce que l'on a à achever.

Peut-être pourrai-je être de retour dans ce temps-là, et voir ce qu'il sera bon à faire ; cependant, ma mie, faites faire la treille de notre chœur, et n'oubliez pas, dans les sacristies, la fenêtre du tour et du confessionnal que vous y ferez poser en la maçonnant, la treille de fer bien polie ; et, du côté de la rivière, il faut faire de petites choses pour vider l'eau. Il faudra rabattre aux maçons les deux fenêtres de taille qu'ils devaient faire en la nef, et le raccourcissement de l'église, qui a été raccourcie de deux pieds, mais il faut faire faire cela au bon M. Mingon.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [45]

LETTRE XXXII - À LA MÊME

Pressant désir de voir achever les Constitutions de la Visitation. — Tendre sollicitude pour la communauté d'Annecy. — Détails de construction et de provisions de ménage.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 9 juillet 1615.

Ma très-chère Sœur ma mie,

Vous jouissez maintenant de la consolation de cette chère présence de mon très-honoré Seigneur ; voilà donc votre peine levée. Il s'en est allé avec beaucoup de désir de travailler pour nos Règles,[41] qu'il rendra fort courtes selon le désir de Mgr l'archevêque [de Lyon]. Je crois qu'il passera encore à Annecy ces deux mois de juillet et d'août ; car il dit qu'aux grandes chaleurs il a plus de loisir pour être moins visité ; j'en serais bien aise, afin qu'il achevât ce béni livre tant désiré et attendu.

Je crois que mon terme de partir d'ici, et retourner à Annecy, sera après avoir remis à l'imprimeur ce trésor si précieux pour être communiqué au monde. Si vous avez donc tant de nécessité et de désir de ma présence, comme vous me le mandez, contribuez par vos prières et tout le soin et diligence qu'il vous sera possible, afin que ce bon et très-cher Seigneur de mon cœur ait beaucoup de temps pour achever cet ouvrage, puisque toutes les heures du jour qu'on lui laissera franches peuvent être employées à cela, la chose ne requérant pas maintenant une si grande attention. Le grand Dieu ne veuille permettre que la chose prenne plus long train ; toutefois, sa très-sainte volonté soit faite en tout et partout.

Cependant, ayez bon courage, ma très-chère Sœur, nous [46] serons tout étonnées quand nous nous trouverons au mois de septembre, et puis Dieu nous consolera. Vous pouvez penser le désir que j'ai de retourner ; il est certes incomparable, ma mie ; mais Monseigneur n'avait point entendu cette grande nécessité de ma présence de delà, comme vous me l'écrivez, de sorte qu'il a jugé plus utile, pour la satisfaction de certains esprits, que je demeurasse le temps susdit ici, que de retourner plus tôt par delà, et je fais bien nos petites affaires. J'espère en la bonté de Dieu, et au bon courage de cette si chère Sœur de mon cœur, que ce temps passera doucement. Je retournerai, Dieu aidant, en la vraie saison où il y aura plus d'affaires pour les nécessités de la maison, et alors je déchargerai de tout mon pouvoir ma pauvre petite Sœur ; elle n'aura plus rien à faire qu'à animer le cœur de ses chères novices au saint amour de leur Époux, et à caresser sa pauvre Mère qui l'aime tant. Mais n'oubliez [pas] les confitures pour les pauvres, les fruits secs en quantité tant qu'il se pourra, la provision de beurre et de fromage au mois de septembre ; ma Sœur Anne-Jacqueline [Coste] aidera en tout cela.

Je suis un peu étonnée de ce que vous me mandez qu'il n'y aura de blé que jusqu'à la fin de ce mois ; car la provision allait jusqu'en septembre ; vous n'avez peut-être pas fait payer celui qui était dû, ni remplacer ce que l'on avait avancé pour les maçons : oh ! quoi que ce soit, il en faudra acheter quand il en sera besoin, et plutôt du vieux que du nouveau pour ces deux premiers mois, après lesquels, voire plus tôt, mon fils, peut-être, vous en pourra secourir de celui qu'il doit, attendant le dequoi et la saison propre à faire les provisions.

Faites que ma Sœur Marie-Marguerite [Milletot] écrive que l'on nous fasse tenir ici sa pension, et qu'elle demande hardiment l'aiguière et la robe qu'on lui a tant promises ; [il] n'y aura point d'excuse pour le port, il est facile et aisé d'ici à Dijon. [47]

Il faut aller fort doucement avec ma pauvre Sœur Marie-Madeleine [de Mouxy] ; je crois qu'enfin elle pensera à ce qui lui est nécessaire.

Je vous écris fort à la hâte par Monseigneur. C'est une nécessité inévitable que de faire les sacristies, achever l'église, et faire la clôture de la petite cour ; car vous savez qu'il se faut élargir, et puis nous sommes à la fin. Pour ce qui est de la continuation des bâtiments, il faut attendre et voir ce que l'on pourra quand nous serons par delà. Si l'on achète les maisons, ainsi que Monseigneur me mande, et puis le jardin des Pères, ce sera prou de besogne à la fois.

Je salue de tout mon cœur mes très-chères et bien-aimées Sœurs ; Jésus soit leur tout, et leur tout soit Jésus ! Amen.

Je salue aussi le cher fils M. Michel [Favre], tous nos amis et ouvriers. J'envoie deux peignes pour mes filles, de la laine rouge, deux aunes d'étamine pour couvrir un corps de robe à Francine, et de l'étoffe laide et fort chère pour un corps de cotte et les manches, pour achever l'été, avec des couvre-cou ; je ne me fie plus à personne pour choisir ce qu'il lui faudra, j'emporterai, Dieu aidant, de quoi la vêtir.

Bonjour et bonnes vêpres, ma très-chère et bonne Sœur ; il est près de midi, nous sortons de table, car Mgr de Lyon, à son accoutumée, est venu à près de dix heures, et puis la bonne madame de Saint-Chamond. Priez fort pour moi, qui suis, certes, misérable. Le grand Dieu ne laisse pourtant d'accomplir sa très-sainte volonté en nous ! Amen.

Dieu soit béni à jamais ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [48]

LETTRE XXXIII - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DU SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION d'ANNECY[42]

Consolation de l'âme unie à Dieu. — Estime et éloge de quelques Religieuses.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 12 septembre 1615.

Mon très-cher fils,

J'écris à ces deux bonnes dames de Sainte-Claire pour obéir à votre désir et à mon devoir encore ; mais j'ai si peu de loisir qu'il me faut souvent excuser, et vous prie bien fort, mon bon fils, de ne cesser à me mander des nouvelles de Monseigneur, des vôtres et de celles de nos pauvres Sœurs ; vous savez comme cette petite troupe-là m'est chère. Maintenant que Monseigneur n'y est pas,[43] je les plains un peu ; mais le grand et souverain Consolateur ne nous manque jamais, quand volontiers et amoureusement nous nous contentons de lui seul.

Je vous remercie de l'avis que vous me donnez, lequel j'emploierai si dextrement, Dieu aidant, que l'on ne s'en apercevra point.

Je vous prie, mon très-cher fils, puisque vous me connaissez suffisamment pour avoir une pleine confiance en moi, parlez-moi toujours nettement et sans crainte, spécialement quand il y va du bien de cette pauvre petite troupe de filles, le repos et tranquillité desquelles m'est si cher. Bientôt Dieu nous [49] rassemblera, s'il lui plaît pour sa gloire, tout étant en fort bon train ici, Dieu merci. Ces trois professes sont des filles d'or, et toutes les novices de vraies petites colombes. Certes, il y a ici une aimable petite troupe, le grand Dieu en sera glorifié, s'il lui plaît. Ma Sœur Marie-Jacqueline [Favre] est une digne et très-sage fille, et qui conduit tout cela avec une grande douceur et prudence. Je vous dis ceci à vous, mon bon fils, pour votre consolation, afin que vous en remerciiez Notre-Seigneur et le suppliiez continuellement de les faire toutes persévérer. Je vous prie, mon fils, écrivez-moi amplement pendant l'absence de Monseigneur et confidemment. Faites bien tous mes honneurs vers M. le prévôt[44] et ces autres messieurs de Saint-Pierre,[45] et à tous nos autres amis et amies que vous jugerez à propos, mais tout à part au bon M. Mingon, à nos pauvres maîtres et à la chère Sœur Anne-Jacqueline [Coste], qui ne se souvient plus de me faire des recommandations ; elle se contente de me bien aimer sans le dire. Mon bon et cher fils, croyez que vous êtes toujours mon cher fils, et que je suis toute vôtre en Jésus et Marie.

Frémyot.

Par hasard ce bon prêtre nous a donné l'occasion d'envoyer vos lettres, desquelles nous ne savions que faire. Le frère Adrien est fort en souci de sire Pierre. Je vous conjure qu'au plus tôt je sache des nouvelles de Monseigneur, par Chambéry ou autrement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [50]

LETTRE XXXIV - AU MÊME

Inquiétude sur l'issue de la maladie d'une Religieuse. — Confiance en la bonté de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 18 septembre 1615.

Hélas ! mon très-cher fils, vous me mandez que ma bonne Sœur Claude-Agnès [Joly de la Roche] m'écrit pour me lever de la peine que vous aviez pu me donner en l'avis du mal de ma pauvre Sœur Jeanne-Charlotte ; elle m'y met bien plus que je n'y étais, car, ainsi qu'elle me le dépeint, j'en appréhende une fâcheuse issue. Néanmoins, j'espère en la bonté de Notre-Seigneur que tout ira bien, et je l'en supplie de tout mon cœur. Vous pouvez penser si cette nouvelle me touche ; c'est pourquoi je vous prie, mon fils, que j'en sache au plus tôt la nouvelle.

Notre-Seigneur pourvoira à toutes les affaires intérieures et extérieures, s'il lui plaît. Puisque mon bon et cher Seigneur est de retour, tout ira bien. Adieu, mon cher fils.[46]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [51]

LETTRE XXXV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LION[47]

Encouragement à tout quitter pour Dieu. — Décision relative à la sainte communion.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

Nous sommes arrivées très-heureusement, grâce à Dieu, ma plus chère et bien-aimée Sœur, et me porte très-bien. Ma Sœur de Gouffier[48] vous dira toutes nos nouvelles ; caressez-la joyeusement ; elle ne fait que passer et s'en va absolument mettre fin à ses affaires. Oh ! mon Dieu ! ma très-unique Sœur, que j'ai de consolation, et que j'en ai donné à notre digne Père, [52] quand je lui ai dit votre conduite et l'espérance que j'ai du grand service que vous rendrez à Notre-Seigneur ! Ma très-chère Sœur, je ne vous souhaite rien que la persévérance, et que vous teniez votre esprit en douceur, force et joie ; faites-le, je vous en conjure, ma chère amie ; eh ! pour Dieu, rendez votre service fidèlement et joyeusement, notre Sauveur a besoin de cela.

Quel honneur, ma très-chère amie, quel bonheur de pouvoir dire en vérité à Notre-Seigneur : « Que veux-je en terre, et que prétends-je au ciel, sinon vous ? vous êtes ma portion, mon héritage éternellement ! » Oh ! ma fille, c'est en l'éternité des siècles où seront consolées les âmes qui auront tout quitté pour Dieu ; quelle consolation, quelle gloire elles y recevront ! Cette vie, passons-la comme nous pourrons, pourvu que nous parvenions à l'autre. Ma très-chère Sœur ma mie, je vous supplie et conjure d'obtenir de Notre-Seigneur que je meure ou que je ne vive plus que pour Lui, pour obéira ses saintes volontés.

Hélas ! je voudrais vous dire beaucoup plus, mais jugez si j'en ai le temps. On ne communiera plus les mardis, mais les professes, tantôt un jour, tantôt un autre, selon que vous le jugerez, vous leur pourrez concéder la sainte communion plus facilement. Eu égard à la lettre que M. Brûlart écrivait à Dijon, faites-la chercher, je vous prie, comme aussi la licence que Mgr l'archevêque me donna pour aller à Dijon.[49] Nous attendons ici mon dit seigneur [de Lyon] ; s'il revient, sollicitez-le d'expédier nos Règles ; puis, envoyez-nous-en promptement une copie, car nous n'en avons point. Prenez pour coutume de saluer de ma part tous ceux que vous jugerez à propos. Adieu, ma mie.

Je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XXXVI - À LA SŒUR PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

À LYON[50]

La tristesse est incompatible avec la donation de soi-même à Dieu. — Se soutenir mutuellement dans la pratique de la perfection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

Ma pauvre très-chère Sœur,

Je vous sais si bon gré de vos lettres, qui sont selon mon cœur, qui aime tant sa chère Péronne.

Il est vrai, mon enfant, c'est toujours à recommencer en cette vie ; mais si ce n'était cela, que ferions-nous ? Cet exercice nous est uniquement nécessaire pour notre humilité et confiance, qui sont les deux chères vertus que notre bon Dieu requiert de nous. Bon courage donc, ma chère amie, exercez-vous bien en cela et en l'observance. Soyez joyeuse et gardez-vous surtout du chagrin. Dieu est tout nôtre, ma fille, et nous ne voulons sinon être toutes siennes. À quoi donc se peiner de chose que ce soit ? Or sus à votre loisir, vous me direz des [54] nouvelles du cœur que j'aime bien, et que je connais fort bien, je dis fort bien, Dieu merci.

Je suis toute consolée de ce que vous me mandez que ma très-chère Sœur Marie-Jacqueline [Favre] fait si bien, je n'en ai jamais douté, et suis tout en repos de ce côté-là ; aidez-la bien à supporter sa charge, et soulagez-la en tout ce qui vous sera possible ; ayez soin de sa santé, je vous la recommande, et, à elle, de vous bien croire en cela.

Je vous prie, ma mie, servez de bon exemple aux autres ; évitez tout propos inutile ; ne vous retirez point des assemblées que pour des extrêmes nécessités ; faites des défis pour vous encourager l'une et l'autre à la vertu, et surtout au recueillement ; remettez-vous-y à bon escient, ce doit être notre grand exercice. Excitez-vous-y l'une l'autre, et surtout à chercher purement Notre-Seigneur et votre perfection.

J'ai reçu toutes vos lettres et hardes que [vous] avez envoyées par Chambéry, mais fort tard.

Ma très-chère fille, mon cœur vous dira ce que le vôtre désire pour sa consolation une autre fois ; maintenant j'ai froid et fort hâte. Enfin, humilité, bonne observance, et sainte confiance et joie en Dieu.

Le très-cher Père est tout vôtre à ce qu'il dit. Toutes nos [55] Sœurs vous saluent ; vous êtes enfin, ce disais-je l'autre jour, ma très-chère Péronne, que j'aime de tout mon cœur.

Quand M. Michel ira là, il vous dira force nouvelles ; ce ne sera pourtant pas encore si tôt. Toute vôtre en Jésus.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XXXVII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

L'humilité et la vigilance sont nécessaires à une Supérieure. — Utilité de sa présence au milieu de la communauté. — Conseils de direction pour plusieurs Sœurs. — Rien qui résultera de l'infime union formée entre saint François de Sales et Mgr de Marquemont.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

On me surprend, et c'est M. de Boisy qui me mande que si je veux écrire à ma très-chère fille, l'occasion s'en trouve bien bonne, qu'il part devant jour ; et devant jour aussi je fais ce billet sans loisir. Donc, je vous dis que toutes vos lettres me plaisent et me consolent extrêmement ; je vois que, grâce au bon Dieu, il vous conduit et tient de sa main paternelle, et que vous n'avez besoin que de le laisser faire, et vous bien attacher à lui, cheminant en la plus grande humilité et simplicité qu'il vous sera possible, sous sa sainte protection, faisant fidèlement avancer votre petite troupe ; car enfin c'est en cela que le grand Dieu veut le service de votre fidélité. Et à ces fins, je vous dis toujours, ma très-chère fille toute bien-aimée, que vous teniez votre temps le plus franc et libre de toute occupation, afin que, tant que les justes et nécessaires devoirs vous le permettront, vous puissiez demeurer au milieu de vos Sœurs, lorsqu'elles sont ensemble, afin de les éclairer et animer à leur devoir, tant par votre exemple que par vos paroles. Je [56] trouve le désir de nôtre tant bon et digne Mgr l'archevêque tout juste en ce sujet ; il a raison, ma fille, croyez-moi, il faut être Mère et maîtresse ; et néanmoins vous faites très-bien d'exercer l'esprit de notre Sœur ***[51] ; car il est bon, quoique un peu amoureux de se tenir chez soi, et encore un peu paresseux, et il y a du naturel ; mais j'espère en Dieu qu'elle profitera néanmoins tous les jours davantage à ces chères filles, et par son bon exemple, et par sa langue qu'elle déliera ; et toujours elle vous sera un grand soulagement, car enfin vous serez souvent tirée hors de la troupe.

Votre résolution pour la dame Raime est conforme à mon inclination ; retenez l'argent que coulent les raisins-damas sur celui que vous recevrez ; vous prendrez conseil avec M. de Médio[52] et M. Voullart comment vous le ferez tenir. Demeurez en repos avec la chère et bien-aimée Péronne-Marie ; je n'ai point pensé à ce que l'on vous a dit, mais ne laissez pour cela de faire dresser des filles pour le ménage ; car, en vérité, la charité nous commande de faire reposer cette bonne fille, après qu'elle aura fait et mis en bon ordre la maison, et qu'il y en aura de façonnées pour cela.

Hélas ! ma très-chère fille, j'ai bien de la compassion de ma pauvre Sœur *** ; certes, il y a bien de l'imagination en son fait ; il faut que notre bon Mgr l'archevêque aide à la guérir et encore le confesseur, méprisant fort et ravalant ce qu'elle estime tant en elle ; je lui écrirai comme à toutes les autres à mon premier loisir. Il faut avoir grand soin de la bonne Sœur *** ; il la faut tenir joyeuse tant qu'il se pourra et occupée, et avoir l'œil à la bien faire manger et dormir ; car à l'ordinaire la débilité du cerveau coopère fort à telles tentations d'imagination ; pour cela, ma chère fille, exercez une grande compassion, [57] charité et patience envers elle : Dieu et le temps feront voir ce que c'est que tout cela.

Le jour vient ; je ne sais rien qui presse à être répondu, sinon qu'en vérité, ma très-chère fille, Dieu vous a fait une grâce qui ne se peut jamais assez reconnaître, de vous avoir donné pour pères ces deux grands et très-dignes prélats,[53] dont la piété éclate et plaît à Dieu et aux hommes. Je ne vous saurais dire la consolation que je ressens de la grande union que Dieu a faite entre eux ; je crois qu'elle servira à la gloire de Notre-Seigneur plus que nos petits jugements ne le peuvent comprendre. Enfin j'en loue Dieu de tout mon cœur ; il m'a donné la consolation qu'en cela j'ai longuement désirée et demandée à sa honte, car je voyais clairement que l'utilité en serait grande, et particulièrement que notre très-bon seigneur l'archevêque en recevrait les contentements et consolations que sa piété mérite et requiert. Notre cher Seigneur d'ici se fond tout en charité pour ce prélat ; il l'a en singulier respect. J'écrirai tant qu'il me sera possible à ces chères filles à la première commodité ; maintenant je salue leur cœur de tout le mien et très-amoureusement. Le grand Jésus les remplisse de sa douceur, simplicité et innocence ! Je salue avec grande révérence, mais cordiale affection, Mgr l'archevêque ; je salue aussi le bon Père Philippe, M. de Saint-Nizier, M. l'aumônier, et tel autre qu'il vous plaira. Ne mandez plus à M. le président[54] que vous ne recevez pas de nos lettres ; car aussi bien ne manquons-nous pas d'écrire à toute occasion. Je salue tout à part vos deux chères compagnes, mes filles et Sœurs très-chères. Bonjour, ma mie. Jésus soit notre tout. Amen, amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [58]

LETTRE XXXVIII (Inédite) - À LA MÊME

Reconnaissance envers l'archevêque de Lyon. — Prudence nécessaire dans le choix des lectures. — Pieux témoignage d'affection. — Désir que la Mère Favre écrive la vie de madame d'Auxerre, fondatrice et première Religieuse de la Visitation de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

Nous avons eu l'honneur et la consolation de posséder ici votre très-honoré et très-digne Mgr l'archevêque,[55] avec une joie et contentement extrêmes, et encore avec utilité et édification très-grande de tous. Ma très-chère, toute très-chère Sœur, quand il vous ira voir, faites-lui très-humble révérence de ma part, et l'assurez du singulier respect et honneur que je lui porte ; Dieu, par sa bonté, le conserve longuement pour sa gloire et le remplisse de sa très-sainte dilection : c'est le continuel souhait que je fais et ferai pour lui. Au reste, il a tant montré d'affection à mes filles, et surtout à Francine, qu'il trouve bien à son gré, que je m'en sens toute son obligée ; il vous aime et estime fort, et toute votre petite Compagnie de laquelle il espère très-bien.

Je crois que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai écrites depuis notre arrivée ; je vais répondre aux vôtres qui m'ont donné une joie que je ne puis exprimer : enfin, ma très-chère Sœur, ma très-chère amie, vous êtes capable de me donner un vrai contentement. Mon Dieu, que vous êtes heureuse de servir Notre-Seigneur et sa sainte Mère ! Mais faites-le, ma très-chère amie, le plus joyeusement et courageusement qu'il vous sera possible. Notre tant bon Père, que je n'ai quasi point vu encore, vous écrivit l'autre jour une bonne et belle [59] lettre.[56] Eh ! qu'heureuses sont les âmes qui se sont retirées dans le sein sacré du Sauveur, et qui prennent là toutes leurs délices !

Mais je vais répondre à vos lettres, car pensez que je vous écris pendant que nos Sœurs soupent ; n'ayant nul loisir, je n'ai su entretenir encore pas une d'elles. Tenez ferme au même langage que vous avez commencé à dire à M. de Saint-Nizier[57] ; il ne s'en est rien dit ici ; il est besoin que je réponde au Père Théodose ; c'est à vous à faire cela. — Il est vrai que j'avais dit à ma Sœur *** que vous lui donneriez un petit livre de la perfection ; mais il ne lui en faut point, à cause de sa tendre imagination à croire qu'elle a les biens qu'elle désire, et dont elle entend parler ; tenez-la doucement et cordialement humble, et croyez, ma mie, qu'elle fera fort bien s'il plaît à Dieu. Ma très-chère Sœur, je voudrais vous dire beaucoup de choses sur la vraie et sincère affection de notre cœur ; je parle ainsi, parce qu'il me semble que nous sommes plus unies que jamais, et cela est vrai ; et, si nous ne sommes point séparées, la communication par nos lettres nourrit notre suavité plus fort, ce me semble. O Dieu ! rendez cette affection éternelle, car, certes, [60] la vie de l'homme est trop courte pour jouir seulement d'un si grand bien !

Mais, mon Dieu, il nous faut répondre à vos petites demandes. Loué soit Notre-Seigneur du bon courage que prennent nos bonnes Sœurs, pour la sainte obéissance : oh ! la douce et très-agréable nouvelle pour moi, et le grand trésor pour elles ! Je les conjure, ces très-chères filles, que j'aime parfaitement, de vous donner toute la consolation qui leur sera possible par une sainte et fidèle poursuite de leur perfection. Oh ! mon Dieu, ma très-chère Sœur ma mie, mourons ou aimons notre bon Sauveur ! Amen.

Monseigneur a fait répondre au désir de madame Colin, par celle qu'il écrivit à M. l'aumônier. Vous avez bien répondu à N***, et il ne me faut point remercier de tel paquet ; si je puis, j'écrirai à M. ***, sinon faites-le, vous, ma mie, car ce sont nos petites affaires. Croyez que l'on prie et priera bien pour vous, surtout les chers Père et Mère.

Je crois que c'est cinq écus qu'il doit pour les cierges, M. de Villars, et il est bien vrai pour le moins. Mon bon neveu de Boisy, j'ai eu prou peine à lui dire adieu ; car il est tant occupé ; mais Dieu sait si nous parlerons de la pauvre chère Sœur ***. Vous êtes bien plus brave en votre ornement noir que je ne voulais, enfin les enfants valent mieux que leur mère. J'ai fait déjà et ferai le reste de vos honneurs et recommandations ; faites bien là les miens, à mon petit et cher neveu surtout, et à nos pauvres chères professes, que j'aime tant et si parfaitement ; assurez-les-en bien, ma mie, je vous en prie, et toutes nos chères petites novices ; certes, il ne se peut dire combien tout cela m'est cher. Mais, mon Dieu, faisons bien, nous avons dix braves Règles [copiées]. Je ne sais si je vous ai point déjà dit comme toutes nos Sœurs vous saluent. Certes, nous ne parlons quasi que de vous ; pour moi, je ne m'en puis taire, et j'y ai une grande consolation ; si l'ont-elles bien toutes, [61] car elles vous aiment chèrement. Je voudrais que vous et M. l'aumônier écrivissiez la maladie et mort de votre pauvre défunte,[58] et nous l'envoyassiez.

La petite Austrain[59] m'a fort commandé de vous saluer.

Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur toute parfaitement aimée, ma petite. Bonsoir aussi, ma pauvre Péronne, et toute la chère bien-aimée troupe. J'écris un mot à ma Sœur de Gouffier ; si elle est partie, vous le garderez, si vous n'avez adresse pour le lui faire tenir jusqu'à ce que vous en ayez. Enquérez-vous quand le messager de Besançon viendra. Écrivez au Père Placide [Bally] que je vous ai priée de lui mander derechef qu'il nous envoie au moins les sept cents livres qu'ils ont de prêtes ; certes, cette maison est vide d'argent et de toute provision, et prou de dettes et d'affaires pour achever l'église. Toute vôtre, ma chère Sœur ; je vous supplie de faire tenir ce paquet à Dijon le plus tôt que vous pourrez.

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [62]

LETTRE XXXIX - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Admiration que lui inspire une lettre du Saint. — Traverses pour le bâtiment. Aimable plaisanterie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

Mon unique Père,

Je vous renvoie la lettre que vous daignâtes me communiquer hier. Certes, mon très-cher Père, il y a des traits dans cette lettre qui méritent d'être écrits en lettres d'or.

Dieu veuille que ce pauvre cher esprit, à qui elle s'adresse, puisse bien surtout se réduire à marcher par le milieu de ces sacrées et bénites vertus d'humilité et de simplicité. Je n'ose prendre le loisir de revoir partout cette lettre ; je vais la reporter là-bas et y verrai derechef ce que je pourrai. Mon tout unique très-cher Père, ce grand Dieu soit à jamais notre grand et unique amour, et notre cœur très-seul y soit sa demeure éternelle. Amen.

Mon vrai Père, si M. le Poivre va à Paris, recommandez-lui bien fort notre expédition.

Il me fâche bien de vous dire que nous avons de nouvelles traverses pour notre bâtiment. Il faudra que vous preniez la peine de venir pour apaiser cette nouvelle bourrasque, laquelle, j'espère, passera bientôt, et la paix nous demeurera, s'il plaît à Dieu, jusqu'à l'éternité.

Je ne puis finir ce billet sans vous dire, mon vrai cher Père, qu'il me semble que vous n'avez pas assez mortifié ma fille N.[60]. [63] Mais voyez-vous, voilà la coutume : les pères gâtent leurs filles, parce qu'ils en sont tendres et ont pour elles trop de douceur et d'indulgence. Je sais bien que vous me répondrez que aussi souvent les mères gâtent leurs garçons, parce qu'elles ont pour eux un cœur trop flexible et des paroles trop faibles ; mais après tout, mon vrai cher Père, rien ne sera gâté, Dieu aidant, parce que en tout la volonté divine sera suivie.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy

LETTRE XL - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

L'Époux divin prend ses délices dans les âmes humides et dépouillées de tout. Tendre souvenir conservé aux Sœurs de Lyon.

Annecy, 12 novembre 1615.

Je loue Dieu de tout ce que vous m'écrivez, ma plus chère et très-chère Sœur, que mon âme chérit uniquement. Je supplie cette infinie bonté de vous faire sentir sa douceur, et le plaisir qu'il prend de voir des âmes se dépouiller amoureusement et joyeusement, pour l'amour de lui. Mon Dieu, ma mie, ma très-chère Sœur, vivez bien joyeuse, je vous en conjure, pour l'amour et par l'amour indicible que je vous porte. Au reste, à mon accoutumée, j'écris sans loisir, je pèse que mon temps, [mots illisibles] Dieu veuille que je ne le perde point ; je ne répondrai point à votre dernière, car je ne l'ai pas, notre très-bon et digne Père l'a emportée à la Thuile, où ils allèrent hier tous pour le baptême du fils de M. [son frère].[61] Je me souviens pourtant [64]

1

 

64 LETTRES DE SAINTE CHANTAL.

de la représentation que vous m'y faites de l'esprit de ma bonne Sœur ***, elle est toujours excessive et admirable à exagérer. Mon Dieu, quelle fille ! je l'admire, grâce à Notre-Seigneur ; certes, nos Sœurs d'ici sont de bonnes filles, et qui désirent de devenir tous les jours meilleures ; [deux lignes illisibles]. N*** a grandes occasions de s'humilier et de louer Dieu pour ses bénéfices. Qui plus, qui moins, Dieu sait comme je les aime toutes ; mais en vérité ce qui m'est absent selon le corps m'est très-présent et intime selon l'esprit ; et mes délices, c'est d'en parler. Mais n'ai-je pas raison ? car enfin c'est ma grande très-chère ancienne "fille, ma pauvre Péronne [de Châtel], et ma chère petite Aimée [de Blonay], que j'aime uniquement. Tout ce qui est ici vous honore, estime et chérit : humilions-nous bien seulement, et que ces deux filles professes ne fassent [mots illisibles] ; qu'elles m'écrivent s'il leur plaît, et que pour cela elles n'attendent de réponse que quand il le faudra et que je le pourrai. Mille saluts à ma pauvre chère Jéronyme ; certes, je l'aime très-bien, et la pauvre Câlin et tout le reste ; mais je ne puis écrire. Tenez la main à l'affaire de Besançon, et très-humble révérence à votre bon seigneur l'archevêque, que j'honore tant, et à tous les autres, surtout à mon petit neveu. M. Voullart emporte procure pour recevoir l'argent.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [65]

LETTRE XLI - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Demande de prédication.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615].

Il me semble, mon très-cher Père, que vous avez accoutumé de nous faire toujours quelque faveur extraordinaire à ces saints jours des fêtes de Notre-Dame. Si donc vous ne prêchez point à la ville, vous prêcherez volontiers, je m'en assure, à votre petite Visitation ; nous vous en supplions, si vous le pouvez, mon très-cher Père ; et, si nous n'avons la consolation de vous voir après dîner, nous vous renverrons ce soir les lettres pour Mgr de Lyon ; car l'homme est parti dès le grand matin.

Dieu bénisse vos pénitentes, mon très-cher Père, et remplisse votre cœur de son très-pur amour et de celui de sa très-sainte Mère. Amen.

Bonjour, mon très-cher Père, et de tout mon cœur très-chèrement bonjour.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XLII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Nouvelles du président Favre et de saint François de Sales. — Changement de cellule. — Désir de répondre à la confiance des Sœurs de Lyon. — Détails de ménage.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 10 décembre 1615.

Mais que pourrai-je dire à celle chère Sœur, la bien-aimée de mon cœur, car voici qu'il faut envoyer cette lettre à cause [66] de la nuit qui vient, et je ne l'ai pas encore commencée. Or ça, ma toute chère fille, je vous dirai ce qui me viendra, et premièrement que votre très-bon père se porte très-bien, grâce à Dieu. Il faut déjà faire ici une pose pour aller trouver M. de Foras ; nous parlerons un peu de ma pauvre grande novice,[62] toute chère et mignarde de sa Mère.

Je reviens, ma mie, et vous rapporte un cordial bonsoir de la part de ce cher père [le président], qui vous l'envoie ; je lui ai fait vos recommandations. Notre bon Père[63] revint hier seulement de La Roche ; je ne l'ai quasi point vu depuis trois semaines, il est tout occupé autour de Mgr de Maurienne qui l'est venu voir.

Il sera bon d'attendre une année pour tirer les cellules ; aussi bien n'avez-vous que des novices, à qui il les faut donner chacune selon leurs besoins et votre discrétion. Oui, certes, ma chère fille, nos Règles sont très-aimables, et je loue votre zèle de les faire observer ; j'en suis consolée. Il faut avoir patience avec ce bon Mgr l'archevêque, et encore ne sera-t-il pas mal à propos de commencer ces belles cérémonies un peu solennellement. Que plût au bon Dieu que ce fût pour madame de Grolée, que l'on me dît avant-hier qu'elle était entrée parmi nous.

Qu'il me tarde que je reçoive de vos nouvelles ; j'en suis déjà en appétit. Hélas ! je n'ai pas fait la réponse qu'attendait la pauvre Sœur Françoise-Jéronyme[64] ; accommodez un peu ce [67] manquement, je vous en ai déjà écrit, mais avec protestation que je fais de ne vouloir jamais manquer de servir toutes ces chères filles qui sont autour de vous, en tout ce qui me sera possible, et je vous en conjure, ma mie, de me le mander fort librement ; que si mes lettres leur sont utiles, ou les puissent consoler, ne faites que me le dire.

Je crois que vous avez reçu des nouvelles de Besançon ; je désire seulement que l'on change les écus de France en monnaie blanche, car ils ne valent pas tant ici. Si vous pouvez trouver commodité de si bien accommoder vos fruits secs, vous nous obligerez bien de nous en envoyer, car nous n'en avons point, et notre chère Sœur N*** à qui ferait grand bien d'en avoir un peu, et surtout de la Gray. Si vous les donnez à ce porteur, il faudrait les bien recommander et surtout les bien accommoder.

Or sus, certes, il faut finir en commençant pour ce coup, ma très-chère fille, puisque je n'ai pas plus de loisir ni pour vous ni pour les autres très-chères Sœurs, que je salue avec vous ; mais surtout je vous prie de saluer avec grand respect, amour et cordiale affection Mgr l'archevêque, certes, très-bon et digne prélat ; comme aussi saluez d'un salut parfait le bon Père Marcellin ; je n'ai [pas] moins de désir de le voir, je m'assure qu'il le croit. Mille saluts aussi à M. de Saint-Nizier, au Père Philippe et à M. l'aumônier ; je lui ferai réponse au premier jour, Dieu aidant. Adieu, ma fille ma mie. Je suis très-assurément toute vôtre, et prie Dieu que nous soyons toutes siennes. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [68]

LETTRE XLIII - À LA MÊME

Avis touchant les fondations demandées. — Annonce de plusieurs prétendantes et de deux professions à Annecy. — Conseils de direction pour madame la présidente Le Blanc. — Mépriser les inquiétudes qu'on a sur soi et sur autrui. — Affaires diverses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

Ma très-chère Sœur ma mie, tout premièrement, c'est la vérité que je suis toute vôtre, et puis, que ce n'est point faute de diligence que vous êtes si longtemps sans avoir de nos nouvelles ; car fort souvent nous avons envoyé chez les marchands savoir s'ils allaient à Lyon. Or, de cela, il ne faut point que vous doutiez que je n'y aie du soin et de l'affection, et ne sais comme est passé ce marchand que vous dites. Je prends vos lettres pour y répondre, ma très-chère fille, et vous écris fort à la hâte, je vous assure.

Nous envoyons nos heures. Nous avons reçu tout du carrossier, et la belle bougie dont je vous remercie, et surtout les crucifix.

Cela ira très-bien que les filles de Riom aillent à vous pour se dresser, Dieu vous donnera prou ce qui sera nécessaire. Nécessairement, il faut que les filles se viennent dresser ou à Lyon ou ici, car il est impossible de fournir des filles et d'en tirer de céans, d'un bon espace de temps. Oh Dieu ! ce n'est pas chose sitôt faite que des Supérieures.

M. le premier président de Toulouse a écrit à Monseigneur d'en mander [des Sœurs pour une fondation], et on lui répond qu'il en envoie [des sujets pour les former]. La maison de céans s'en va être une grande famille et de grand soin et peine.

Mademoiselle du Châlelard et mademoiselle d'Avisé étaient ici [69] la semaine passée, qui ont requis avec une grande humilité et ferveur que l’on tirât les voix pour être admises à la probation, de sorte qu'elles les ont eues et viendront commencer en ces fêtes prochaines ; [ce] sont deux âmes tout à fait à mon gré. Plusieurs autres demandent.

Nous ferons les professions de nos Sœurs M.-M. [de Mouxy] et Marie-Françoise [de Livron], le jour de la Saint-Jean [l'Évangéliste], comme nous espérons. Vous voyez, ma très-chère fille, s'il est nécessaire que nos deux professes et les novices se rendent de bonne observance pour l'exemple de celles qui viendront.

Certes, N*** a tort de nous engager à de grandes obligations vers la bonne madame la présidente Le Blanc[65] ; mais il la faut supporter avec charité, et employer le vert et le sec pour éloigner d'elle ses frères et sœurs, et puis lui faire retrancher le commerce des lettres, c'est son lien ; jamais elle ne s'affranchira bien de ce côté-là si elle n'est aidée. Dieu, par sa bonté, la prenne de sa bonne main, et la conduise hors de tout soin superflu. Mgr l'archevêque a prudemment fait de lui trancher court que sa sœur ne sera pas reçue ; il n'est pas expédient de faire autrement. Mille cordials saluts à la bonne madame la présidente Le Blanc : c'est une des femmes du monde que j'honore le plus. — Pour Dieu, ma très-chère fille ma mie, écrivez moi toujours tout naïvement vos petites affaires, et ne vous peinez point de les faire doubles, je veux dire d'écrire à part à notre bon Seigneur et à moi ; écrivez seulement à l'un ou à l'autre, il suffira. Aussi ne sommes-nous pas deux, par la grâce de Dieu, et je vois que tant écrire vous fait mal à la tête ; et puis cela mange votre temps. Tout le monde vous excusera bien, sinon quelquefois le cher frère de Boisy ; pour le reste, il faut qu'ils vous écrivent et qu'ils n'attendent point [70] de réponse, sinon quand vous le pourrez et voudrez pour vous récréer.

Je ne sais si je pourrai écrire à M. Austrain ; en tout cas, vous aurez soin de faire mes honneurs. Certes, leur petite est bien heureuse ! nous sommes trois qui en avons un soin tout particulier. Elle sera bien gentille, mais il faut toujours que M. et madame Austrain lui recommandent l'obéissance et qu'ils se tiennent en crainte ; je l'aime tendrement et toutes nos Sœurs aussi ; assurez-les-en, et du grand désir que j'ai de les servir et de les contenter en ceci.

Vous faites bien aussi pour les tendretés qui vous saisissent pour mon regard. Hélas ! ma très-chère fille, nous n'en sommes point exemptes ; mais il faut pourtant tenir l'esprit en grande générosité, et n'en guère parler, ni moins y penser ; le mieux est de les souffrir, et les sentir doucement sans faire semblant de les voir.

Que je serais consolée si M. D. se prenait au filet ! le bon Dieu lui ferait grande miséricorde. Je serai bien aise que vous nous mandiez les sentiments du Père général des Feuillants, et quelques nouvelles des affaires temporelles de feu notre bonne Sœur Marie-Renée [Trunel] ; le premier papier que ma Sœur P.-M. [de Châtel] envoya était un brouillon... Vous aurez reçu celle que nous vous écrivîmes par M. Voullart.

Pour Dieu, ma mie, faites tout ce qui se pourra, afin que l'argent de ma Sœur F.-A. nous soit bientôt apporté ; nous sommes nécessiteuses, personne ne veut payer. M. Voullart a la procure pour recevoir [deux lignes illisibles]. Notre bonne madame Voullart, que je salue de tout mon cœur, fera bien cette emplette.

Adieu, ma très-chère fille ma mie, que j'aime de tout mon cœur. Je me porte fort bravement et toute désireuse de bien faire quand j'aurai le loisir d'y penser ; et je prétends de me bien prévaloir de ma coadjutrice ; je ne sais qui choisir, sinon [71] ma Sœur N***. Notre Sœur P.-M. est excellente pour cela ; un jour, Dieu aidant, je la prendrai ; mais, cependant, je vous conseille de vous en servir.

À Dieu, derechef, soyons-nous à jamais.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [72]

ANNÉE 1616

LETTRE XLIV - À LA MÊME

Il faut mettre tout son contentement en Dieu. — Proposition de mariage pour Françoise de Chantal. — Difficultés suscitées contre les Règles de la Visitation. — Conseils pour la pratique de certaines mortifications extérieures.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 4 janvier 1616.

Un mot seulement, car, ma pauvre très-chère fille, il n'y a pas moyen d'écrire à souhait, il faut donner les lettres aussitôt qu'on sait qu'il faut écrire. Pour Dieu, ma chère amie, ne vous laissez point aller aux attendrissements, fichez votre esprit, votre amour et tout votre contentement en Dieu. Tenez votre cœur en force et générosité, et la joie intérieure vous retournera. Ma fille uniquement très-chère, nous ne sommes point séparées, tenez-vous en cette assurance, et vous accoutumez à penser et à parler de moi, quand il sera besoin, avec un esprit libre et joyeux, comme si je vous étais présente. Hé Dieu ! ma mie, que nous sommes heureuses de savoir que notre bon Dieu est partout et toujours prêt à nous servir de Père, de Mère, et d'Époux très-doux et suave ! Je suis bien aise que vous preniez madame de Chevrières pour mère.[66] [73] c'est une vertueuse et utile amie ; saluez-la très-humblement de notre part, car je l'aime bien.

Les Noëls de nos pauvres Sœurs aussi, je les trouve bien bons ; mon Dieu, que j'aime tous ces cœurs-là ! assurez-les-en bien, ma mie, je vous en prie. Si ce bon Père est encore à Lyon, ô Dieu ! saluez-le étroitement de notre part, et le Père recteur quand il sera venu, et les Pères Marcellin et Philippe, et tout premier Mgr l'archevêque. Plût à Dieu que cette sainte âme allât se [mot illisible] parmi nous !

Par votre première lettre, dites-moi bien comme vous vous portez, car je ne sais, mais je ne prendrais pas plaisir que vous devinssiez maigre. Ma fille [de Thorens] vous écrit [mots illisibles] parle du mariage de M. de Foras avec Françon. Je vous assure, ma chère amie, que la bonne madame a tort de me blâmer si Monseigneur ne lui a pas écrit ; je le vois fort peu et ne saurais dire le temps qu'il y a que je ne lui ai parlé, tant il est accablé d'affaires. Je lui dirai pourtant, si je le vois, qu'il lui écrive... Si je puis, je lui écrirai. Assurez-la souvent du grand amour que je lui porte, car, certes, je l'aime de tout mon cœur, mais tout de bon. Puis après, hélas ! certes, j'ai compassion du bon M. de Lyon et de ses règles, le pauvre homme en accablera ; et, vrai Dieu ! que ne pêche-t-il où il sait qu'il y a bonne eau et en abondance ! mais n'envoyez point les règlements qu'il nous fit faire sans nos Régles ; sachez, mais délicatement, son dessein et la cause de ce retardement.

Quant aux mortifications extérieures, il s'en fait ici de très-bonnes et avec grands sentiments... Vous en voyez, de vrai, prosternées au travers la porte, la face contre terre, d'autres en croix..., d'autres, la corde au col, demander pardon, détester leurs imperfections tout haut, demander l'aumône et semblables... Or, je les permets rarement, parce que, quand elles sont fréquentes, cela diminue leur valeur ; et faites ainsi, avec tant de sentiments, elles profitent et mortifient celles qui les font [74] et édifient les autres. Vous leur pouvez donc permettre, mais qu'elles n'en fassent jamais [outre les temps marqués] sans vous les demander, et que cela vienne d'elles [deux lignes illisibles].

On vient prendre les lettres. Ma très-chère fille, bonjour de tout mon cœur tout vôtre. Humilité en tout, ma très-chère fille, et mortification d'esprit. Vive Jésus !

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé au deuxième monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE XLV - À LA MÊME

La vraie et solide vertu se forme dans les contradictions. — Tendre charité pour une Sœur éprouvée. — Nouvelles de saint François de Sales. — Détails pour affaires temporelles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 janvier [1616].

Dieu vous bénisse et vous remplisse de son très-saint amour, au commencement de cette nouvelle année, ma très-chère fille mon enfant ! Je viens de recevoir vos lettres qui me plaisent toujours bien. Notre bon Seigneur et très-cher Père les voit toujours le premier, comme chose qui nous est commune. Je suis en peine de cette pauvre Sœur N***. Oui-da, si vous pensez que l'ôter pour quelque temps de la cuisine lui puisse profiter, il le faut faire ; mais, croyez-moi, éprouvez-la et l'exercez, car quelquefois il semble que nous devenions toute sainte, et c'est parce que nous ne sommes ni tentée, ni attaquée ; la bonne vertu se forme parmi les occasions et contradictions.

Voilà une bonne mortification, ma très-chère fille, que celle de la pauvre Sœur N*** ; elle est digne de grande compassion, [75] et vous faites bien de la soulager le plus doucement que vous pouvez ; je lui écris et à une partie de nos Sœurs. Croyez, ma très-chère fille, que j'ai bien peu de loisir. Monseigneur part d'ici ; il s'en est allé pour recevoir Mgr de Maurienne qui retourne le voir pour trois ou quatre jours ; il vous salue avec son cœur plus que paternel. Hélas ! ce très-bon Père, nous le voyons très-courtement et assez rarement, car il est toujours accablé d'affaires.

Ma fille ma mie, que l'on considère bien le lieu où l'on vous mettra, avant que de vous faire changer de logis, et ayez un peu de fonds pour cela, car tout va bien juste à Lyon ; mais vous avez de bons conseillers. Une très-humble révérence à Mgr l'archevêque, et dites-lui que mes deux filles[67] le saluent très-humblement, qu'elles vous ont écrit : tout cela est vrai. Je loue Dieu de ce qu'il vous a bien remise à notre première franchise avec la bonne Sœur de Gouffier ; ce sera un jour une brave fille. Notre-Seigneur la conduise et nous la ramène bientôt et heureusement.

Oui, certes, mon enfant, j'aime bien mon grand saint Jean, mais, ô bon Dieu, que j'ai besoin de sa mortification ! Le vôtre est par excellence, avec l'exercice qui vous est infiniment propre ; mais notre très-bon Père n'a pas trouvé le sien ; mandez-en le nom et la pratique de vertu.[68] Je suis, certes, bien en peine de ma pauvre chère Péronne,[69] et en peine de tout. Hélas ! ma mie, je sais bien que vous n'y épargnez rien ; mais il lé faut bien faire ainsi, Dieu le veut et cette bonne fille le mérite : vous verrez qu'elle vous servira et profitera en sa [76] charge de coadjutrice,[70] car elle est si sincère ; la mienne me promet d'être bien fidèle.

J'écris à M. Voullart, je ne sais que dire, sinon que ces marchands se jouent de nous ; car, depuis le temps que l'argent est là et qu'ils ont eu les lettres, ils pourraient bien s'assurer de ce qu'ils doivent faire ; cependant nous en avons grand besoin, mais Dieu soit béni ! Et, puisque nous sommes à parler d'argent, faites bien accomplir et payer le contenu du transport de feu ma pauvre Sœur Marie-Renée. Il y a cinquante écus pour Mgr l'archevêque qu'il prêta ; il les lui faut bien rendre, et retirer la sûreté que j'en fis à son fermier qui nous les apporta [deux lignes illisibles]. Mais ce n'est pas moi, ma chère fille, qui envoyai un paquet pour M. Héraud, c'était ma Sœur Marie-Madeleine ; elle est bien en peine, car il était d'assez bonne importance. Je ne ferai pas réponse pour le coup à ce cousin de ma Sœur Anne-Marie, je suis trop lasse.

Ma très-chère fille, faites bien tous mes honneurs et devoirs partout, surtout au grand Supérieur, et puis à tous les petits, entre lesquels j'honore tout particulièrement le bon M. de Saint-Nizier.

Et mon cher petit neveu, personne ne m'en dit rien ? Je lui écrivis encore le jour de Noël. Ma très-chère fille ma mie, que j'aime de tout mon cœur, soyez toujours brave et généreuse ; tenez-vous tant humble et douce qu'il vous sera possible, et toujours proche de notre cher Époux, que je supplie de verser abondamment ses bénédictions sur votre chère âme que j'aime de toute la mienne ; mais de cela je vous en assure. Enfin vous êtes ma fille aînée, très-aimée. Vive Jésus ! Dieu soit béni. [77]

Toutes nos bonnes Sœurs vous saluent de tout leur cœur. Voilà des graines de jardin.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XLVI - À LA MÊME

Une Religieuse qui possède l'esprit de la Règle a, par là même, l'esprit de Dieu. Indisposition de madame de Charmoisy et de Françoise de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 janvier 1616.

Mon enfant, je vous fais ce billet au milieu de la récréation, car j'ai su cette commodité en allant à Complies. J'ai reçu toutes vos lettres, et neveux vous rien dire, sinon que vous êtes et serez toujours ma très-chère fille toute bien-aimée ; il me tarde déjà d'avoir de vos nouvelles, car il me semble qu'il y a longtemps que nous n'en avons reçu. Mandez-nous le saint que vous avez tiré pour Monseigneur, et faites bien fort et bien cordialement mes remercîments à nos pauvres chères Sœurs de leurs Noëls ; certes, je les ai trouvés beaux et bien à mon goût : ma Sœur Anne-Marie tient le haut bout ; elle a fort bien rencontré. Je les salue toutes, ces très-chères filles, avec mon cœur tout plein d'amour pour elles, je les en assure, et les conjure de bien prendre l'esprit de nos Règles, qui est le vrai esprit de Dieu, parce qu'il est d'une douce charité, et d'une humble et généreuse obéissance. Hélas ! mon enfant ma très-chère fille, il y a quelques jours que nous sommes exercées de l'appréhension de la mort de ma pauvre sœur, madame de Charmoisy,[71] laquelle, venant nous voir, est tombée malade à [78] Samoëns ; je vous laisse à penser notre peine. Notre bon Seigneur y va demain, car elle a désir extrême de le voir, et le médecin croit que cette vue lui sera profitable ; le bon Dieu le veuille. Ce me serait une très-grande douleur si elle mourait ; mais en tout la très-sainte volonté de Notre-Seigneur soit faite. Amen. Françoise a la petite vérole, mais M. Grandis, qui revint avant-hier, assure qu'il n'y a nul péril ; je crains plus pour ma Marie-Aimée qui ne l'a point eue. Je salue bien nos deux professes et surtout ma très-chère fille. Vive Jésus ! Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XLVII - À LA SŒUR PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

À LYON

Encouragements à supporter une épreuve intérieure. — Éloge de la Mère Favre — Devoir d'une coadjutrice.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1616.]

Enfin, ma très-chère fille, je prends vos lettres pour y répondre tant que je pourrai ; le bon Dieu me donne son Saint-Esprit pour dire chose qui soit à sa gloire et à votre consolation.

Toutes vos répugnances à me parler, tous vos sentiments et aversion, et toutes vos difficultés, aboutissent, selon mon jugement, à votre plus grand bien, et si bien vous êtes obligée à ne pas faire ce que tels mouvements désirent, et que tous les jours vous devez faire des résolutions de vous en défendre et de les combattre, néanmoins quand vous tomberez, je dis cinquante fois par jour, jamais, au grand jamais, vous ne devez vous en étonner ni inquiéter, mais tout doucement reprendre votre cœur et le remettre au train de la vertu contraire, et ne cessez non plus, ma très-chère Péronne, de dire à Notre-Seigneur des [79] paroles d'amour et de confiance, aussi bien après avoir fait mille fautes que si vous n'en aviez fait qu'une. Souvenez-vous de ce que nous vous avons tant dit sur ce sujet, pratiquez-le pour l'amour de Dieu, et soyez assurée que Dieu tirera sa gloire et votre perfection de cette infirmité ; mais n'en doutez point, et supportez-vous avec douceur et patience quoi qu'il arrive ; et si quelquefois vous vous trouvez sans force, sans courage, sans sentiment de confiance, prenez-vous à dire des paroles toutes contraires à votre sentiment et dites fermement : mon Sauveur, mon tout, malgré mes misères et ma méfiance, je me fierai tout en vous ; vous êtes la force des faibles, le refuge des misérables, la richesse des pauvres, et enfin vous êtes mon Sauveur qui avez toujours aimé les pécheurs. Mais ces paroles et autres semblables, ma très-chère fille, dites-les sans vous attendrir ni pleurer, mais fermement, et puis passez outre à quelque divertissement, car le Tout-Puissant ne vous laissera échapper de sa main qu'il vous a trop bien prise ; et ne voyez-vous pas comme cette douce bonté vient à votre secours et d'une façon remarquable et utile ?

Je vous prie, gardez soigneusement la mémoire des enseignements que vous avez reçus autrefois, et les pratiquez en leur lieu et ès occasions qui se présenteront. Écrivez-moi toujours selon que votre consolation le requerra, je vous répondrai toujours avec mon cœur qui est tout vôtre, et promptement. Ayez un grand soin de bien édifier, et pour cela vous savez qu'il faut être exacte à l'observance et avoir grand soin de son extérieur, la bonne composition duquel dépend de la présence de Dieu. Déchargez-vous tant qu'il se pourra tout bellement des affaires du ménage. Je l'ai déjà mandé à ma Sœur,[72] qui, à mon avis, le trouvera bon, car autrement il ne le faudrait pas faire, et il ne sera qu'à propos de voir marcher devant soi celles à qui l'on donnera les charges. [80]

Certes, ma mie, j'ai une grande consolation et satisfaction de votre pauvre chère petite Mère qui est là, elle fait très-bien ; tout le monde m'en rend témoignage, et ce que vous m'en écrivez me plaît tous les jours davantage, car je sais que vous me parlez sincèrement. J'espère en Dieu que ce sera un jour une grande et digne servante de Dieu et qui profitera à plusieurs ; il faut toujours qu'elle s'approfondisse davantage en humilité et résignation : aidez-la selon votre petit jugement, et lui dites hardiment en sincérité ce qui vous semblera bon pour elle et pour la maison. Je connais son cœur, et Dieu sait comme je l'aime parfaitement ; elle s'en sentira votre obligée, et puis c'est qu'en votre conscience vous le devez faire. Je sais bien le fruit et utilité que m'apporte ma coadjutrice ; c'est un bien incomparable pour les Supérieures, lesquelles, pour la multitude de leurs affaires, ne peuvent faire attention sur prou de petites choses auxquelles il est pourtant nécessaire de remédier. Or, voyez-vous encore, ma pauvre Péronne, je veux que vous ayez un grand soin de la réjouir, notre chère Sœur, et ayez bien l'œil sur sa santé, ne l'importunez pas, mais dites-lui hardiment ce qu'il sera nécessaire pour icelle, et le lui faites faire, car elle doit vous condescendre en cela, comme aussi vous lui devez obéir bien simplement lorsqu'elle vous commandera ce qui sera requis pour votre santé. Vous lui pourrez remontrer humblement ce que vous pouvez ; mais soulagez-vous en telle sorte qu'elle n'ait pas occasion d'avoir de la méfiance ni du mécontentement ; il faut plutôt excéder en charité qu'en travail ; et, pour Dieu, voyez-vous, ne vous laissez point accabler du mal, faites tout ce qui se pourra pour guérir, car ce ne sont que vos nerfs. Je vais finir, l'estomac commence à me faire mal ; mille millions de saluts à toutes nos très-chères Sœurs ; certes, j'aime d'un cœur parfaitement cordial toute cette chère petite troupe-là. Je souhaite qu'elles soient perpétuellement attentives à leur Époux et qu'elles [81] conversent autour de Lui comme de pures, douces, simples et chastes colombes. Je les baise en esprit, grandes et petites, toutes, amoureusement et tendrement, mais surtout ma pauvre bien-aimée Péronne-Marie. Monseigneur vous salue et chérit tendrement. Vive Jésus !

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE XLVIII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À LYON[73]

Il faut garder le silence sur les tentations passagères. — Avantage d'une sincère ouverture de cœur. — Conseils pour la charge de maîtresse des novices.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Ma très-chère fille,

Voilà vos deux lettres que j'envoie à Monseigneur afin qu'il contente votre cœur. Je me contenterai de vous dire qu'il n'est pas besoin de parler de la tentation dont vous m'écrivez et [82] demandez, puisqu'elle passe comme les autres. Au reste, je crois que ma Sœur Marie-Jacqueline [Favre] a une si grande consolation de votre confiance, et vous en avez tant de lui avoir bien ouvert votre cœur, que j'espère que vous trouverez bien du soulagement. Déclarez-vous donc de toutes ces petites tricheries qui vous attaquent comme mouches, et faites ainsi qu'elle vous dira, surtout pour le manger.

Mon Dieu ! ma très-chère petite, élargissez votre cœur à parler à ces bonnes novices ; dites-leur simplement ce qui vous viendra. Demandant secours à Dieu, dites-lui : Seigneur, je suis une enfant de trois ans, mettez en ma bouche les paroles que vous voulez que je dise à vos servantes. Leur confiance, ma chère fille, vous doit bien faire affranchir. Au bout de tout, faites tout ce que vous pourrez par parole, par bon exemple, pour ce service que Dieu veut de vous, et attendez tout de sa bonté, demeurant toujours tranquille et attentive à Dieu ; surtout je vous recommande cela, ma fille très-chère. Je vous écris à perte d'haleine. Mon cœur est tout vôtre, je vous en assure. Vive Jésus ! Dites, s'il vous plaît, que ma Sœur de Gouffier mette le dessus de cette lettre, qui est pour la mère des bonnes filles de Billom.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [83]

LETTRE XLIX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Rien ne peut ébranler une âme fondée en l'amour divin. — La santé doit être méprisée en certaines occasions et soigneusement gardée en d'autres. — Désir d'un parfait accord entre saint François de Sales et l'archevêque de Lyon. — La mortification d'une inclination naturelle est préférable aux pénitences corporelles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 janvier 1616.

Ce bon Père nous est venu trouver ce soir, de sorte, ma très-chère fille ma mie, que je ne vous écrirai pas si à souhait que je désirerais, mais pourtant tout ce que je pourrai. Nous reçûmes à soir votre lettre du quatorzième ; eh ! bon Dieu, ma mie, que les hommes sont inconstants ! Que bienheureuses sont les âmes parfaitement fondées en l'amour et volonté de Dieu ! Attachons-nous là, ma fille très-uniquement aimée, afin que rien du tout ne nous ébranle. Ah ! non, ma fille, il ne faut point se mettre en peine de tout ce que l'on dit par là,[74] encore qu'il fâche un peu ; mais ne laissez rien entrer de tout cela dans votre cœur, recommandez-le tout à la Providence divine, et puis n'y pensez plus. Je suis plus en peine de votre infirmité que de tout leur dire ; mais, mon Dieu, ma fille, il faut couper chemin à cela par deux moyens et remèdes : le premier sera de rappeler la joie dans votre cœur, quoiqu'il vous coûte un peu de peine et de violence ; l'autre, de bien manger et de vous reposer. Mais, voyez-vous, il faut faire ceci absolument et sans marchander ni différer ; car votre santé est entièrement nécessaire au service de Notre-Seigneur pour maintenant ; c'est pourquoi il la faut procurer et puis la conserver avec soin. Je [84] parle tout de bon, sans mollesse ni tendreté, et vous dis derechef, ma très-chère fille, que l'une des meilleures fidélités que Notre-Seigneur requiert de vous maintenant, c'est celle de tenir votre corps en bonne force pour faire le service qu'il requiert de vous en votre charge. O ma fille très-chère ! notre corps et notre santé doivent être méprisés en certaines occasions pour Dieu, et en d'autres ils doivent être précieusement gardés et accrus ; faites-le donc fidèlement, et vous rendez souple à votre coadjutrice à qui je vous recommande.

Je suis très-aise de ce que Mgr l'archevêque va voir nos Règles, afin que la conclusion se fasse de tout, en sorte que l'on puisse en donner des copies à ceux qui les désirent ; hâtez-le en cela tout doucement, mais comme de vous-même, lui coulant pourtant que Monseigneur attend toujours ses sentiments, et qu'il est expédient que la chose se fasse, afin de pouvoir envoyer des copies desdites Règles à ces bonnes âmes qui les désirent, et cependant faites que le Père Philippe console ces pauvres filles de Billom[75] et qu'on leur donne espérance qu'on les assistera. Si vous voulez, vous leur pouvez écrire, même à ce bon M. Favre qui m'a écrit ; car je pense que c'est pour ces filles de Riom[76] ; mais j'en parlerai avec Monseigneur et peut-être je lui écrirai moi-même.

Ma très-chère fille, quand ce bon Mgr l'archevêque vous parlera de la clôture, ou de quelque autre point essentiel de nos Règles, ne lui répondez que par votre modestie et égalité, avec un petit ris doucement joyeux ; s'il faut ajouter quelques paroles, que ce soit seulement pour lui dire qu'ils s'accorderont bien, lui et Monseigneur ; que de nous, nous sommes filles d'obéissance, aimant parfaitement notre Institut, et cette [85] réponse soit pour tout. Dieu, par sa bonté, entretienne ce bon prélat au sentiment qu'il emporta d'ici.

Ne vous peinez pas, mon enfant, d'écrire votre confession. Hélas ! je la sais sans l'avoir vue. Dieu, par son infinie bonté, vous rende tous les jours plus sienne et plus entièrement dépendante de Lui seul, puisque en cela consiste notre unique bonheur et félicité. Ne vous mettez pas en peine du livre De l’amour de Dieu ; vous l'aurez bientôt avec notre bon M. Michel, s'il plaît à Dieu.[77]

Je crois que notre pauvre sœur [madame] de Charmoisy nous demeurera [guérira]. Monseigneur n'a su éviter d'y aller, il en a été fort prié par M. de Charmoisy ; il ne reviendra que dimanche.

Le bon Dieu conduira notre pauvre Sœur de Gouffier ; je suis bien consolée de ce que ce bon Dieu vous a bien unies toutes deux ; mais y aura-t-il adresse de lui écrire ? À-t-elle donné ordre pour cela ?

Une autre fois, je vous parlerai comme il faut conduire les mortifications extérieures, afin qu'elles se fassent selon l'esprit de Dieu ; cependant il les faut permettre rarement. Enfin, Monseigneur me disait dernièrement qu'il aimerait mieux une petite inclination mortifiée que tout cela, et que, depuis qu'on les avait choisies de soi-même, la nature s'y complaisait ; néanmoins il nous les faut honorer, puisque les Saints l'ont fait, et en permettre quelquefois. Certes, ma très-chère fille, je suis comme vous, je n'ose point mortifier nos Sœurs ; et quand elles me demandent des pénitences, je ne sais que leur dire ; quand il les faudra donner pour leur bien, Notre-Seigneur me les inspirera.

Je ne vous puis répondre à propos pour ces confesseurs [86] extraordinaires que je n'aie parlé à Monseigneur ; car les gens de delà sont si délicats, que, s'ils le savaient, cela les émouvrait bien fort.

Le gris qu'il faut,[78] c'est pour faire des œillets sur du satin cramoisi, et partant je crois qu'il ne le faut pas trop brun. Ne nous envoyez point de verre pour les Agnus Dei, il s'en trouve à Chambéry.

J'écris en la récréation, ne l'ayant su faire ailleurs ; toutes nos Sœurs vous saluent très-cordialement. Souvent vous êtes le sujet de nos entretiens en nos récréations, car enfin vous êtes ma très-chère fille, et vos deux compagnes aussi, que je salue de tout mon cœur. Je commence à faire les grandes lettres que je leur ai promises, mais je ne puis les envoyer a ce coup. Bonsoir, mon enfant ; Dieu vous comble de grâce. Je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

De la main de la Sœur J.-C. de Bréchard. — Mille saluts à ma très-chère Sœur, à laquelle notre Mère m'a commandé de dire que vous lui envoyiez le livre de saint Jean Climacus et les poudriers qu'elle laissa sur la fenêtre. Elle salue toutes nos Sœurs, vos chères novices, aussi fais-je de tout mon cœur, mais plus fort les professes.

Notre Mère vous prie de lui faire savoir des nouvelles de M. de Neuchèze.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [87]

LETTRE L (Inédite) - AUX SŒURS PERONNE-MARIE DE CHATEL ET MARIE-AIMÉE DE BLONAY

À LYON

Souhaits de perfection. — Avantages de l'humilité ; estime qu'en fait saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616].

Que mes deux pauvres très-chères Sœurs veuillent bien se contenter de ce billet ; car, certes, mes chères enfants, mon chétif estomac est tant las et faible, que c'est pitié. Hélas ! mais que dire à ces deux filles que je chéris comme mon âme ? En un mot, mes filles : Vive Jésus ! Je vous conjure que Jésus soit votre joie, votre paix, votre repos et consolation en toutes choses. Toutes à Jésus, mes chères filles, sans exception, sans si, sans vouloir, sinon que sa très-sainte volonté soit faite au corps, à l'esprit, et sur tout ce qui est nôtre ; et avec cela aimons bien nos pauvretés, nos abjections, nos faiblesses et nos infirmités ; car Monseigneur (notre unique Père de nous autres) disait qu'il nous aimerait bien mieux avec plus d'humilité et moins d'autre perfection qu'avec plus d'autre perfection et moins d'humilité. Soyez à Dieu, mes plus que très-chères filles, et laissons à ce Sauveur le soin de nous-mêmes.

Ma Péronne, voilà des graines pour votre jardin ; vous n'avez pas envoyé tout le linge de la petite Austrain. Que ma petite cadette[79] m'envoie une copie de la dernière lettre que Monseigneur lui a écrite ; or sus, bonsoir. Ma très-chère fille Péronne, je vous recommande de bien vous soulager en vos lassitudes, et de bien franchement et cordialement faire la charité à votre petite Mère. Et bonsoir aussi, ma petite ; je vous [88] embrasse toutes de cœur amoureusement. Mes très-chères filles, ces petites lettres s'écrivent sans préjudice de la grande réponse que M. Michel portera.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Regret de ne pouvoir lui écrire, et désir de recevoir plus souvent de ses nouvelles. Exhortation à un abandon sans mesure au divin Sauveur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], ce 26 février 1616.

Je vous assure, ma très-chère fille mon enfant, que nous n'avons pas eu moins de mortification que vous d'avoir tant arrêté sans vous écrire. Plusieurs semaines se sont passées sans en trouver la commodité, et, pour nous rafraîchir, nous allâmes donner nos lettres à madame de la Croix qui devait partir du jour au lendemain, et je pense qu'elle est encore à Rumilly ; elle vous les portera de bonne date. Ces petites mortifications viennent sans [être] mandées ; elles n'en valent que mieux à un bon cœur.

Mais que faites-vous aussi, ma très-chère Sœur ? car il y a fort longtemps que nous n'avons que de courtes et rares lettres de votre part ; vous avez été malade : dame ! il se faut tenir sur ses gardes, et faire en faveur de ces chères filles qui sont autour de vous ce que vous mandez que nous fassions, et je vous assure, à propos de ces incommodités corporelles, que nous nous portons assez bien. Il est vrai qu'il fâche à notre main d'écrire, depuis ce dernier accident qui eut son effort sur le côté droit. De cinq ou six lettres que nous devons écrire, nous avons commencé par ce billet, et je vous assure, ma fille, qu'elle me fait déjà si mal, que nous appréhendons de ne [89] pas faire ce à quoi la nécessité nous oblige ; c'est pourquoi vous n'aurez pas grand discours ; mais assurez-vous que nous ne laisserons passer aucune occasion sans vous dire un mot, car n'êtes-vous pas la chère fille de mon cœur, que je chéris parfaitement ? Oui, certes, et n'en faut jamais douter. Hé ! ma très-chère fille, abandonnons-nous bien et sans réserve à notre doux Sauveur, afin qu'il fasse de nous tout ce qu'il lui plaira ; je supplie sa bonté de répandre sur vous l'abondance de ses bénédictions, et sur toute votre chère Compagnie. Mandez-nous-en un peu des nouvelles ; je les salue très-amoureusement toutes, mais un peu à part ma chère petite cadette. Elle veut bien que je ne lui écrive pas pour ce coup ; je prie Dieu qu'il la fasse cheminer doucement et joyeusement. Je salue aussi madame Colin[80] et serait très-nécessaire de l'avoir associée à votre communauté, espérant que Notre-Seigneur lui donnera l'esprit d'humilité et de douceur. Je salue encore M. l'aumônier et tous les autres amis et amies. Je vous prie, ma très-chère fille, envoyez-nous nos Règles ; elles nous font grand'faute. Dieu soit votre tout, ma très-chère fille ; je suis en Lui toute vôtre sans réserve.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LII - À LA SŒUR PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

À LYON

La Sainte se réjouit de la victoire que cette Religieuse a remportée dans une épreuve. Témoignages de confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Enfin, ma pauvre très-chère Péronne, vous voilà hors du [90] combat, et, grâce à Dieu, avec la victoire ; la gloire en soit à Celui sans lequel nous ne pouvons rien. La faveur dont vous m'écrivez est très-grande et extraordinaire.[81] Il faut, ma fille, produire des fruits correspondants à une si particulière grâce, laquelle je crois que vous ferez très-bien de dire à notre chère grande fille, même pour sa consolation en sa charge. Quant à moi, je vous confesse, ma toute chère fille, que vos lettres me sont à utilité particulière. Je vous prie de m'écrire bien au long toutes vos pensées sur l'Institut, afin que, proposant tout à notre cher Père, il range toutes choses pour le mieux. [91]

LETTRE LIII - AUX SŒURS PÉRONNE-MARIE DE CHATEL ET MARIE-AIMÉE DE BLONAY

À LYON

L'amour parfait n'a plus de regard sur son propre consentement.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616],

Ma pauvre très-chère Péronne, et ma petite fille, à toutes deux je vous dis que vous êtes si très-avant dans mon cœur, qu'il ne se peut dire davantage ; mais ne le croyez-vous pas ? Oh ! Dieu, vous me dites oui de tout votre cœur, car vous savez bien qu'il est vrai. Mes chères enfants, aimons Notre-Seigneur tant que nous pourrons ; mais aimons-le et servons-le comme il veut, sans goût ni connaissance, s'il lui plaît, nous contentant de vouloir à jamais être toutes siennes. Je ne peux vous dire que ces trois mots ; agréez-les, mes chères amies, car ils partent du fond du cœur de votre indigne sœur et servante en Notre-Seigneur.

Frémyot.

Conforme à l'original gardé aux archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON'

Prudence à garder au milieu des contradictions que l'on suscite au monastère. Nouvelles de diverses personnes.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 mars [1616].

Enfin, le bon sire Pierre veut partir, ma pauvre très-chère fille ; il a beaucoup tardé selon votre affection, si je ne me trompe. Oui, j'ai reçu vos deux lettres de Chambéry, et vois [92] par elles toujours l'incertitude et irrésolution de plusieurs esprits. Il faut demeurer, de notre part, moyennant la grâce de Dieu, fermes, invariables et immobiles, surtout en la douceur et humilité, toujours prêtes à obéir, soit pour persévérer, soit pour se retirer, quand on voudra nous apprendre à faire ce que nous ne savons pas ; mais croyez, ma mie, et espérons en Dieu qu'il achèvera l'œuvre qu'il a commencée. Travaillons de notre côté, et n'oublions rien de tout ce qui sera en notre petit pouvoir, pour bien servir à la gloire de notre doux Maître, et lui dresser ces chères âmes avec le plus grand soin qu'il nous sera possible. Au reste, je ne vous dis rien davantage sur ce sujet, car notre bon Seigneur me dit qu'il vous en avait écrit une grande lettre. Tenez-vous bien sur vos gardes pour ne témoigner en façon quelconque que vous doutiez de rien, comme aussi il ne faut pas que vous le fassiez, parce qu'en toute bonne raison, il n'y a pas d'apparence que l'on puisse faire une religion comme il pense : aussi ne le fait-il que penser, ce bon Seigneur, et veut seulement avoir cette liberté, et cependant il ne nous en doit chaloir, puisque, comme il l'a écrit à notre bon Père et qu'il nous l'a dit, il veut que nos Règles soient observées là comme ici, ponctuellement. Il faut que vous marchiez en cette affaire généreusement et fidèlement devant Dieu, n'y prétendant que sa seule gloire. Mon Dieu, ma très-chère fille, que nous serons heureuses, quand nous nous contenterons en toutes choses delà très-sainte volonté de Dieu ! car bon gré, malgré les hommes, elle s'accomplira. Or, notre bon Père ne peut mettre la main aux Règles[82] qu'après Pâques ; mais il les fera magnifiquement, et Dieu veut que cette œuvre soit toute sienne. Il a un grand désir, mais je n'ose le presser, le voyant accablé d'ailleurs.

Non certes, ma fille, vous n'avez point fait de mal d'ouvrir [93] mes lettres, et je vous donne congé de le faire tout librement. Madame de la Croix est toute glorieuse et contente de la lettre que vous lui avez écrite. — Le Père dom Simplicien dit qu'il est toujours le même. Je fais tous vos honneurs ; faites bien les miens à tous nos amis et amies fort bravement et cordialement ; et bien grand merci de vos bonnes figues. — Madame de Thorens vous prie de lui envoyer une pièce d'étamine de dix ou douze livres ; payez-la, s'il vous plaît, et vous retiendrez l'argent quand on vous livrera celui de Besançon, qui sera bientôt, Dieu aidant, ayant écrit par voie sûre, qui est M. de Charmoisy. J'écris à M. Favre de Riom ; voyez la lettre, et, conformément à icelle, écrivez quand il en sera besoin à ces bonnes filles de Billom. — J'écris à la pauvre Sœur de Gouffier ; certes, j'ai pitié d'elle ; elle tracassera longtemps. — Nous attendons Mgr de Bourges[83] pour la grande semaine ou aux fêtes de Pâques, et force dames en ce temps-là. Adieu, ma mie, ma fille très-uniquement chère ; vous savez bien que je suis toute vôtre. Je finis afin d'avoir du temps pour ces autres lettres que j'envoie. Très-humbles saluts à Mgr l'archevêque, si vous le trouvez bon. Mon Dieu, notre bon Révérend Père recteur n'est-il point venu ? il m'en tarde. Adieu, mon cher enfant, encore une fois. Votre plus humble sœur et servante en Notre-Seigneur,

J.-Françoise Frémyot, de la Visitation.

Dieu soit béni !

Nos pauvres Sœurs vous saluent de grand cœur ; elles vous eussent écrit, mais nous sommes empressées à la broderie de notre devant d'autel de damas. Si mon neveu est là, je le salue comme mon enfant. Adieu derechef, ma vraie unique très-chère fille. Dieu soit votre tout. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LV - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Difficultés pour la construction de l'église. — Inquiétudes de la baronne de Thorens.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616].

Comme garderons-nous le bois de notre clocher, mon très-cher Seigneur, que messieurs de la ville veulent prendre ; comme aussi toute notre chaux et sable ? Et ils disent encore qu'ils nous feront refaire leur muraille. Nous avions pensé de prier M. de Travernay d'aller trouver Son Excellence pour cela, afin qu'elle nous garantît ; mais je désire, mon très-cher Père, de savoir si vous l'agréerez, et comme nous pourrons mieux faire.

Notre Marie-Aimée a été bien troublée sur ces nouveaux bruits [de guerre] et que son mari était de la partie. Nous l'avons consolée le mieux qu'il nous a été possible. Enfin, mon très-bon et très-cher Père, bienheureux sont les enfants de Dieu qui se sont retirés sous sa sainte Providence ! rien ne leur arrivera qui ne soit pour leur plus grand bien. Sa divine Majesté convertisse toutes ces afflictions à sa gloire et au salut de son peuple ! Amen.

Mon tout unique Père, ah ! le doux Jésus fasse régner dans notre cœur ce pur amour que nous y désirons si fort ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [95]

LETTRE LVI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Nécessité de bien éprouver les vocations. — Les caractères mélancoliques sont peu propres à la vie religieuse. — La Sainte blâme une prétendante qui veut mettre quelques conditions à son admission. — But vers lequel doivent tendre les novices.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616].

Ma chère fille,

Votre lettre nous a certes bien touchée ! Dieu nous veuille donner la vraie vertu d'humilité, douceur et soumission ; car jamais il n'y a en cela de tromperie, et, où ces pièces manquent, il n'y a pas de fondement, mais pour l'ordinaire de la déception. Il n'y a rien à consulter, il faut mettre cette bonne femme dehors pour mille raisons, et gardez de vous laisser vaincre d'aucune raison humaine des parents, sinon que Dieu vous donnât lumière du contraire. Enfin, ma fille, il faut avaler le calice, et supporter le mépris pour nous maintenir dans notre pure observance ; mais, je vous conjure, agissez en ceci avec toute douceur et respect, sans rien dire qui puisse troubler ni affliger cette bonne femme.

Quant à mademoiselle N., certes, nous ne savons qu'en dire ; car nous craignons cette inégalité et mélancolie qui la rend sèche. Toutefois, vous ne pouvez faillir à la recevoir au premier essai, et lui dire librement qu'il faut qu'elle se laisse éprouver pour le moins quatre mois dans la maison, avant d'y recevoir l'habit. Quant à la condition qu'elle veut se réserver, se faisant Religieuse, d'être toujours avec vous, il n'en faut point parler. Le traité qu'elle prétend faire en se faisant Religieuse n'est pas l'achat d'une métairie, et par conséquent il ne faut point de glose ni de réserve en son contrat. Tout ce qu'elle se peut réserver, c'est la résolution de ne jamais faire sa [96] propre volonté, et de vivre doucement et humblement dans la Congrégation. Je vous conjure, ma vraie fille, dans tout ce tracas d'affaires, tenez votre cœur doux, humble, généreux et joyeux ; car Dieu requiert cela de vous.

Vous dites la vérité, ma chère fille, nos Sœurs [de Châtel et de Blonay] sont deux perles de vertu ; elles ne m'ont pas peu obligée de vous avoir bien ouvert leurs cœurs ; je ne doutais point de cela, et je m'assure que toujours plus vous en recevrez du support et de la consolation. Encouragez doucement le cœur de la chère cadette à se bien élargir et ouvrir avec les autres Sœurs, et de leur donner de la satisfaction ; elle le peut si elle se surmonte avec humilité et en regardant Dieu, lequel je supplie faire parvenir ses chères novices en l'amour de la correction, et leur en fasse faire du profit. Elles doivent aspirer à une grande pureté de vie et à se rendre familières autour de leur divin Époux. Je ne leur écris pas maintenant, il suffit que nous nous entretenions nous deux que Dieu a si intimement unies ensemble.

Dieu vous bénisse, mon cher enfant ! Je suis bien aise de voir l'état de votre cœur ; tenez-le diverti de toute inutilité et dans son unité avec Dieu, et vraie fidélité à sa règle ; car, ma vraie fille, Dieu vous a commise pour notre secours, et pour porter avec nous la charge que lui-même nous a imposée. Ne me dites pas que vous êtes sans consolation à cause de notre séparation. Je vous proteste que je vous écris beaucoup plus que je ne parle à nos Sœurs qui sont ici ; nous nous voyons, il est vrai, mais c'est tout, et il me semble que ce peu d'absence corporelle vous rend plus présente à nos esprits que si vous étiez ici. Au reste, ne faites jamais différence entre vous et nos Sœurs de céans, sinon que vous êtes plus chérie et plus soigneusement instruite. Or sus, ne vous plaignez donc plus d'être séparée, puisque Jésus-Christ est notre unique lien.

Votre, etc. [97]

LETTRE LVII - À LA MÊME

Obligation de bien former les sujets et de ne pas trop multiplier les nouvelles fondations. — De quelle importance est le choix des Supérieures.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 3 avril 1610]

Ma toute chère fille, à ce grand jour que le Seigneur a fait, je viens vous faire ce billet entre l'exhortation et Complies ; vous savez que je fais l'Office, et ne sais que vous dire, car, par empressement, je ne trouve pas votre dernière lettre ; je n'en perds point pourtant de celles de ma très-chère fille. Nous ne devons nullement payer les dettes de M. Condelot, et ne le lui ai point promis. Quant au bon serviteur de feu ma pauvre Sœur Marie-Renée (car je ne puis trouver son nom à présent ; ah ! il me semble qu'il s'appelle Gervais), vous savez qu'il ne faut point de jardinier chez Monseigneur[84] ; certes, je voudrais pouvoir servir ce bonhomme-là.

Je m'en viens d'aviser que j'ai beau chercher votre lettre, je l'ai donnée hier à Monseigneur, lequel avec moi, nous sommes d'un même sentiment, et m'a commandé, à la fin de son exhortation, de le vous mander, et vous dire de sa part qu'il se faut bien garder de s'engager à donner des filles pour faire des maisons, parce qu'en vérité nous ne le pouvons ; c'est pourquoi il faut demeurer ferme, et dire que celles qui voudront se servir de nous viennent se faire dresser à Lyon ou ici ; et puis après on les aidera de plus, si l'on peut alors ; car pour maintenant, derechef je vous dis qu'il ne se peut. Hélas ! pour moi, encore que je ne vaille rien, l'on juge que je ne puis ni dois quitter cette maison maintenant, et quand il y en aurait une [98] pour tenir ma place, que serait-ce ? Toujours ne pourrais-je servir qu'en un lieu, et on nous désire en plusieurs. Enfin, ma fille, croyez-moi, en cinq ans et demi, l'on ne saurait faire tant de Supérieures ; nous avons des filles de grande vertu, mais pour gouverner, ô Dieu ! qu'il faut de choses ! Et nous aimons mieux peu embrasser et mieux étreindre, que de faire des maisons à imperfection. Nos Règles ne seront point épargnées à celles qui désireront les avoir, mais oui nos personnes. Vous les aurez, ces chères Règles, sans faillir, Dieu aidant, à la première commodité ; mais non pas polies, car notre bon Père n'en peut sitôt prendre le loisir, et je pense encore pour nous reculer il lui vient un ouvrage sur les bras du côté de Thonon. Il y mettra pourtant les choses nécessaires, essentielles, selon le mémoire que vous avez vu. L'on demande ce billet, l'obéissance m'appelle ; adieu, ma fille, ma fille très-chère et très-chèrement aimée de mon cœur ; mille saluts à nos deux pauvres filles, et à tout le reste ; j'écrirai au premier loisir. Ceux que vous saluez vous resaluent. Vive Jésus. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LVIII - À LA MÊME

Les personnes qui demandent des fondations doivent connaître les Règles et le but de l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 avril 1616.

Ma plus que chère fille, ne voilà-t-il pas une chose étrange ! Je vous écrivis hier avec la ci-jointe pour ma Sœur de Gouffier ; aujourd'hui, ce matin, quand je suis partie de ma cellule, je laisse sur la table cette lettre, et il est impossible de la retrouver ; personne n'entre ici sans congé ; nulle ne l'a vue que moi ; ne voilà-t-il pas qui est admirable ! car elle n'était point encore [99] fermée. Le vent l'aura emportée par-dessus le toit ; cependant, il est plus de six heures ; je n'écris plus le soir, en ayant reçu une obéissance absolue. Je ne sais ce que je vous disais, qui était des choses utiles ; me voilà tout empêchée, ma très-chère fille ; mais je refais ce billet sans loisir, et vous dis que j'ai toujours un extrême désir que vous ayez beaucoup de santé, c'est pourquoi je vous conjure d'en avoir du soin ; je sais de quelle importance cela est pour votre petite famille.

Voyez celle que j'écris à ma Sœur de Gouffier, puis fermez-la bien et lui envoyez avec la Règle, que vous ferez pour cela copier en toute diligence ; car enfin nous ne partirons plus sans que ceux des lieux qui nous voudront ne sachent bien ce que nous sommes. Si donc ces gens d'Auvergne vous la demandent, envoyez-la-leur avec conjuration qu'ils n'en fassent aucune copie, à cause que la dernière main du maître n'y a pas passé ; mais rien pourtant ne s'y changera de l'essentiel, ni de tous les exercices. À ceux qui demanderont l'approbation, comme font ces dames de Billom, dites-leur qu'on leur eût envoyé les bénédictions qu'il a plu au Pape de donner à notre Congrégation, n'était que Monseigneur a renvoyé à Rome pour faire réformer certains manquements qui ont été faits en l'expédition. Au reste, attendez voir si nous demanderons à Mgr de Lyon la copie de la permission du roi et sa permission pour nous établir à Moulins, parce qu'il administre le spirituel en attendant que Mgr d'Autun soit en âge.

Que saurais-je plus vous dire, ma fille tout uniquement chère, prou de choses, si j'avais le loisir. Le sire Pierre portera le reste, et à nos très-chères Sœurs que je salue tout cordialement, et tout autre qu'il vous plaira. Adieu, mon enfant ; Dieu soit notre tout. Amen.

Ma fille, encore ce mot : vous verrez par les ci-jointes comme nous ne refusons point tout à plat d'aller à Moulins, espérant qu'il se passera plusieurs mois avant que les choses soient en [100] l'état qu'il faut pour nous faire partir ; car enfin, chat échaudé craint l'eau froide.[85] Je vous dirai que la disposition de cette maison requiert fort ma résidence, et vous ai dit la résolution de Monseigneur par ma précédente ; mais je crois pourtant que s'il voyait tout disposé, il donnerait des filles ; car enfin ma Sœur J.-Charlotte [de Bréchard] est prou prête ; mais si vous pouvez, sans trop rien déclarer, tirer ces filles d'Auvergne à faire leur noviciat à Lyon ou ici, cela irait grandement bien, après quoi on leur donnerait des filles. Je vous écris sans haleine ; car, nonobstant la nuit, je viens d'écrire au Père Philippe.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LIX - À LA MÊME

La Mère Favre est priée de dire sa pensée sur la Sœur de Châtel. — Ligne de conduite à tenir pour une Religieuse dont les ravissements paraissent illusoires.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 avril 1616.

Ma très-chère fille,

Il n'y a remède, il faut boire doux comme lait cette mortification de ne pouvoir écrire par le sire Pierre ; j'ai su par hasard qu'il allait partir. Nous ne pouvons répondre à ces messieurs de Riom ; aussi ne sais-je pas encore ce que Monseigneur aura résolu pour eux, car il y a huit jours que je ne lui ai parlé ; je l'attends aujourd'hui pour cela, mais il sera trop tard, patience en tout. Je vous prie, ma fille toute chère, dites-moi un peu bien naïvement votre sentiment de notre Sœur Péronne-Marie ; vous en pourriez-vous passer d'ici à quelque temps ? la pourrait-on retirer des mains de Mgr de Lyon, sans le toucher ? pourrait-elle être Supérieure en quelque maison [101] où tout fût bien tranquille et arrêté ? Je lui trouve un cœur bon, ferme et absolument à Dieu, et un bon esprit ; qu'en dites-vous ? Voyez-vous, j'aime et estime cette fille-là : que m'en direz-vous, mon enfant ? car nous deux, nous ne devons avoir qu'un cœur ; si l'on m'emploie jamais à aller par le monde faire des fondations, il ne me semble pas que je me puisse passer d'elle, à cause de mes incommodités corporelles, et je la trouve à Dieu partout ; car nous disons toutes choses librement nous deux.

Or sus, je suis pressée, car cet homme va partir. Vous avez bien fait avec ces bonnes filles de Billom, je les aime bien ; notre Péronne [Marie] les irait bien servir six mois ou un an, car il ne leur faut que cela à elles.

Quant aux ravissements de ma Sœur N***, certes, pour dire selon mon sentiment, je les soupçonne et crains, ou crois que c'est la nature, et qu'il y a bien de l'imagination [sept lignes illisibles], ce qui me coûte un peu à dire et que je vous prie de rayer quand vous l'aurez vu ; je la doute un peu du côté de la naïveté et rondeur et vérité en ses actions. Peut-être ne sait-elle pas encore que la sainte simplicité ravit le Cœur de Notre-Seigneur.[86] Vous pouvez dire tout ce que je vous dis à notre très-bon Père recteur, lequel j'honore parfaitement, assurez -l'en ; mais ne dites rien à aucun autre. Et je pense, voire, que ce n'est pas une maligne duplicité et hypocrisie, oh ! non, sans doute ; mais je vois qu'elle se laisse un peu aller mollement, comme, par exemple : les bras lui affaiblissent un peu, et au lieu de les tenir fermement, elle les laisse aller mollement. [102] Enfin, ma fille toute chère, l'humilité et mortification de sa propre volonté, à quoi vous la devez exercer doucement, éprouvera quel esprit la conduit, et faut imperceptiblement la conduire à la créance que cela vient de la nature et non pas du diable, car cela l'épouvanterait, et aussi je ne le crois pas ; mais si elle ne se tient humble, il s'en pourrait bien mêler. Faites-la marcher le train des autres tant qu'il se pourra, et qu'elle aime et estime sur toutes choses les vraies et vivantes vertus. Tout ce que je vous dis, ne le faites que par l'avis de ce très-bon et très-digne Père recteur, et le lui dites ; car je n'en ai su parler avec Monseigneur, ni n'ai eu le loisir de le pouvoir penser ni digérer. Il faut finir, ma toute chère fille, en vous disant que vous preniez même avis de ce bon Père pour ma Sœur Péronne-Marie. Mon enfant, je n'ai loisir davantage ni de voir ce que vous me mandez ; mais je sais bien que je suis toute vôtre en Jésus et Marie, l’unique amour de notre vie. Amen. Mille saluts à tous et à Mgr de Lyon, s'il est à propos.

Ce dernier avril.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LX - À LA MÊME

Impression du Traité de l'Amour de Dieu. — La Sainte se prépare à faire une retraite. — Commissions pour le trousseau des deux Sœurs Jeanne-Françoise et Françoise-Agathe de Sales, novices à la Visitation d'Annecy. — Comment traiter avec Mgr de Marquemont.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], mai 1616.

Nous eussions bien voulu, ma toute chère fille, que le sire Pierre fût venu avant le départ de notre bon M. Michel [Favre], qui s'en va enfin avec ce béni livre[87] qui est un grand trésor : j'ai dit à ce fils qu'il vous dît bien toutes nos nouvelles, cela me [103] rendra courte, me remettant à lui. Oh ! qu'il va de bon cœur voir ces trois chères Sœurs ! Si vous êtes contente de ce voyage, certes moi aussi, car enfin vous m'êtes grandement chère. Je n'écris point à notre pauvre Sœur de Gouffier ; je pense qu'elle sera allée à la poursuite de son affaire, au moins je le désire. Je ne sais si nous répondrons à ces messieurs de Riom, à cause de l'accablement d'affaires qu'a noire très-bon Seigneur et Père. Certes, je voudrais qu'il ne se fit nulle fondation que les Règles ne fussent imprimées, 'afin qu'il n'y eût plus rien à recommencer. Mais il faut laisser gouverner notre grand et bon Sauveur, que je supplie très-humblement par sa douce bonté d'accomplir en nous sa très-sainte volonté. Or sus, ma pauvre fille, priez fort pour moi, car je désire, ces jours prochains, faire un peu de retraite et revoir ma chétive âme devant notre bon Père, n'ayant su, depuis mon retour, avoir la consolation de son assistance et entretien ; pour cela encore, je crains bien que ce ne soit à ce coup ; le saint vouloir de Notre-Seigneur soit fait.

Disons un mot de M. l'aumônier. Voyez, ma fille toute chère, il faut que vous lui persuadiez bien doucement de ne faire ici guère de séjour ; M. Michel ne pourra pas vous servir de confesseur, et faut craindre les ombrages qu'un long séjour pourrait apporter, vous m'entendez !... Dix ou quinze jours lui doivent bien suffire.

Si M. de Médio a la charge d'acheter la garniture de lit de nos Sœurs de Sales,[88] que ma Sœur Péronne-Marie prenne garde qu'il faut sept aunes de grossière serge pour les tours de lit, et que les matelas et couvertes, avec les tours de lit, ne montent qu'à cent francs les deux ; encore faut-il réserver de [104] quoi payer les bois des deux lits, et les tables et la chaise,[89] car vous savez que notre bon Seigneur n'a pas trop d'argent. Je ne sais que vous dire autre chose, ma toute chère fille ; l'Esprit très-saint veuille verser très-abondamment ses chères faveurs sur vous et toute votre petite troupe. Amen. Ma fille, croyez que vous tenez un maître rang au cœur de votre pauvre Mère ; aimez-la bien hardiment.

Retirez les Règles des mains de Mgr l'archevêque, et, s'il se peut, que le bon Père recteur les voie, et lui en parlez comme de vous-même, lui disant comme Monseigneur avait trouvé bon de nous mettre sous la Règle de Saint-Augustin, à telle fin que rien ne pût être changé de nos Constitutions, et en tirez son sentiment ; et lui dites toutes les objections de Mgr l'archevêque, car il fait maintenant celle du rejet des filles scandaleuses, et ne se voudrait contenter de la clausure [clôture] telle qu'elle est au concile de Trente. Il faut avoir une grande patience, car ce prélat est si bon que rien plus. Que si jamais vous le voyez en propos de ce sujet, si vous osiez lui dire que s'il eût embrassé cet Institut avec amour et sans témoigner son dégoût, la maison de Lyon serait pleine : c'est la vérité, ma fille, que s'il l'embrasse à bon escient, que Dieu en sera fort glorifié ; et je crois qu'il le fera quand la chose sera arrêtée ; mais il a son esprit ainsi infini en pensées et en réflexions. Ne lui témoignez rien de ce que je vous dis qu'il propose en ces deux points, de la clausure et du rejet des filles obstinées.

O Dieu ! ma vraie fille tout uniquement chère, je suis votre plus humble sœur et indigne servante en Notre-Seigneur.

Sœur J.-F. Frémyot, de la Visitation.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [105]

LETTRE LXI - AUX SŒURS PÉRONNE-MARIE DE CHATEL ET MARIE-AIMÉE DU BLONAY

Elle leur recommande la parfaite indifférence dans tous les états de la vie intérieure, et l'obéissance pour ce qui concerne le soin de leur santé. — De quelle manière on peut communiquer les lumières reçues à l'oraison. — Conseils pour l'état de sécheresse et d'impuissance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1616.]

Ma très-chère fille,

Je commence à vous répondre par la vôtre dernière, puis je remonterai autant qu'il me sera possible à la précédente. Dieu, s'il lui plaît, me donnera ce qu'il lui plaira que je vous dise.

Et premièrement, ma chère fille, je vous dis ce que Notre-Seigneur désire de vous et de nous toutes, c'est l'humble et tranquille soumission à sa très-sainte volonté en toutes les choses qui nous arrivent sans exception, et lesquelles infailliblement sa divine Providence nous envoie pour sa plus grande gloire et notre utilité. Donc qu'il nous soit dorénavant indifférent d'être en santé ou maladie, en consolation ou désolation, en jouissance ou privation de ce qui nous est de plus cher, et que notre cœur n'ait plus qu'un seul désir, qui est que la très-sainte volonté de Dieu se fasse en nous, de nous et sur nous. Et partant ne philosophons point sur tout ce qui nous peut arriver ou aux autres ; mais, comme j'ai déjà dit, demeurons douces, humbles et tranquilles en l'état que Dieu nous mettra ; en la peine, patienter ; en la souffrance, souffrir ; en l'action, agir, sans penser que nous faisons des fautes en ceci ni en cela ; car ce n'est que l'amour-propre qui fait telles réflexions. Au lieu de tout cela, regardez à Dieu, employant fidèlement les occasions de pratiquer les diverses vertus selon qu'elles se présenteront. Quand vous aurez manqué par lâcheté ou infidélité, point de trouble, point de réflexion ; mais demeurez doucement [106] confuse et abaissée devant Dieu, vous relevant soudain par un acte de courage et de sainte confiance.

Or sus, ma fille [Péronne-Marie], faites bien ainsi, et ma petite fille [Marie-Aimée] aussi, car je sais que vos cœurs ne se cachent rien ; c'est pourquoi cette lettre vous sera commune. Et dorénavant, à cause de mon peu de loisir, je vous écrirai toujours ensemble, sinon que vous témoigniez désirer que pour quelque chose particulière et extraordinaire je vous réponde à part ; en ce cas-là, je le ferai de tout mon cœur, car je suis toute vôtre, et croyez que je vous aime parfaitement, et que j'ai ma bonne part de la mortification de votre absence, encore certes que vous m'êtes présentes selon l'esprit plus que jamais. Ce grand Dieu fait cela, et en sa sainte volonté tout nous est doux.

Vous, ma Péronne, et la petite Sœur, si l'occasion en vient, rendez-vous extrêmement souples à recevoir les soulagements quand vous aurez des incommodités corporelles, mais voyez-vous, soit pour le lever, coucher ou manger, quoi que ce soit, soyez simples à obéir sans discourir.

Ma chère Péronne, marchez fermement votre ancien chemin pour l'intérieur et l'extérieur, et quand l'on vous fera ces petites questions : Quel point d'oraison [vous prenez] et semblables, dites hardiment les choses que vous avez faites ou pensées autrefois en cette façon : « J'ai pensé ou fait telle chose en l'oraison, en me promenant, étant dans le lit, etc., » mais ne dites pas : « Aujourd'hui ou à telle heure j'ai fait telle chose » ; car il n'est pas nécessaire de dire le jour que l'on a fait telle action, mais simplement : « J'ai fait cela, j'ai vu telle chose. » Et vous pouvez sans scrupule nommer oraisons toutes vos bonnes pensées et élévations d'esprit ; car en effet c'est oraison, et même toutes nos actions sont oraisons quand nous les faisons pour Dieu. Il suffit de saluer notre bon Ange soir et matin, la sainte attention à Dieu et à Notre-Dame comprend tout, car les [107] bienheureux esprits sont enclos en cet abîme de divinité, et il est de plus grande perfection d'aller simplement.

Quand une novice vous demande : « Que pensez-vous ? » répondez en vérité : « Je pense à Dieu », sans dire (si ce n'est pas) : « Je pensais à la Passion » et semblables ; car sans doute, marquant particulièrement un sujet, nous mentirions, s'il n'était pas ainsi. Vous édifierez toujours assez de répondre simplement : « Je pense à Notre-Seigneur », et ajoutez, par exemple : « Mon Dieu, qu'il serait heureux celui qui aurait toujours cette sainte Passion ou Nativité devant les yeux ! »

Je ne vois plus rien à vous dire, mais oui bien encore un mot à ma petite. Je vous prie, ma très-chère Sœur, ne vous mettez en souci de rien de ce que vous sentez ou ne sentez pas, et ceci soit dit pour une fois. Servez Notre-Seigneur comme il lui plaît, et tandis qu'il vous tiendra au désert, servez-l'y de bon cœur ; il y tint bien ses chers Israélites pendant quarante ans pour faire un voyage qu'ils pouvaient accomplir en quarante jours. Soyez là de bon cœur, et vous contentez de dire et pouvoir dire, quoique sans goût : « Je veux être toute à Dieu et ne jamais point l'offenser » ; et quand il vous arrivera de chopper, comme il fera sans doute (fût-ce cent fois le jour), relevez-vous par un acte de confiance. De même pour le prochain, contentez-vous de le vouloir aimer et d'avoir le désir de lui désirer et procurer tout le bien qui vous serait possible, et faites doucement ce que vous pourrez autour de lui. Enfin cheminez hardiment au chemin où Dieu vous conduit ; il est très-assuré, encore que vous n'y ayez pas toutes les clartés et satisfactions que vous voudriez ; mais il est temps de renoncer et quitter pour Notre-Seigneur toutes telles prétentions et affections, et marcher comme aveugle dans cette divine Providence ; croyez qu'elle vous conduira bien. Or sus, adieu, notre bon M. Michel [Favre] vous dira de nos nouvelles. Dame ! savez-vous, je le vous recommande, car j,e l'aime de tout mon cœur, c'est notre [108] cher frère et enfant tout nôtre. Millions de saluts tout cordials à ces très-chères filles de mon cœur, un peu en particulier à celles que vous savez, et à toutes, car certes je les aime toutes sincèrement. Adieu, mes filles chèrement aimées.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXII - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY,

À LYON

Veiller à l'impression du Traité de l'Amour de Dieu, et supporter courageusement les petites mortifications.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Rien que ce billet, et vous en contentez, s'il vous plaît, mon cher fils, encore ne sais-je si l'on me donnera le loisir de l'achever.

La clef de l'armoire ne s'est point trouvée pour y prendre celle de votre coffre, pour prendre les Agnus Dei.

Je n'ai nul loisir de parler à Monseigneur, mais sitôt que je le pourrai, vous êtes assuré que je le persuaderai que vous ne bougiez de là que ce cher livre ne soit imprimé ; et prenez patience, mon fils, vous rendant grandement soigneux qu'il ne s'y fasse point de fautes. Au reste, je m'essayerai cependant de disposer ici les esprits contrariant le vôtre ; mais, voyez-vous, il ne faut plus être enfant, ains devenir brave et généreux, souffrant les petites mortifications.

Je salue étroitement M. Rigaud[90] et sa femme, je le remercie de son offre en l'acceptant de tout mon cœur ; bientôt il aura le reste du livre, et je lui écrirai. [109]

Il est force de finir, adieu. Vivons tant qu'il se pourra en l'amour et volonté de ce Sauveur. Je suis en Lui votre humble fille et servante.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXIII - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Elle lui demande des nouvelles de sa santé et exprime le désir de prolonger de quelques jours sa retraite annuelle.[91]

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616].

Comment vous portez-vous, mon pauvre très-unique Père ? Toujours mieux moyennant la grâce de Dieu, n'est-ce pas ? Hé Dieu ! oui, s'il vous plaît, mon bon Sauveur, et pour longtemps je vous prie que cette chère santé de mon Père soit bien [110] établie. Or bien nous en parlerons de cela ; mais cependant, me pourrez-vous dire oui ou non simplement et courtement de ce que je vous ai demandé ? Mes quatre jours sont passés auxquels vous m'aviez marqué ce que je ferais, et je vous rends compte en ces deux derniers petits feuillets de ce qui s'est passé ; car les deux premiers, c'est ma confession en laquelle vous n'entendrez rien. Pourrai-je encore demeurer quelques jours en ma chère solitude, y continuant cette dernière affection ? J'y aurais bien de l'inclination pour un peu bien accoiser mon esprit en Dieu ; car vraiment j'ai été un peu distraite ces jours passés, et si bien votre mal ne m'a pas donné de l'inquiétude, il m'a donné de la douleur et de la distraction ; à trois diverses [111] fois, l'on m'en parla assez pour me toucher jusqu'au fond. Quand l'on me disait enfin qu'il était dangereux, pensez, mon très-cher Père, où cela allait. Oh bien ! Notre-Seigneur m'assiste, qu'il soit béni !

Mon très-cher Père, un mot de vos nouvelles, et si je demeurerai ou non en ma petite retraite ; car, pour le reste, il se fera à loisir. Je demande ce mot pourvu qu'il n'incommode rien ; autrement ma Sœur Marie-J. me le dirait bien. Bonjour, mon pauvre très-cher Père, le doux Jésus soit votre tout !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES À SAINTE DE CHANTAL

EN RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE

Ma très-chère Mère, je sais bien qu'il me faudra demeurer encore aujourd'hui en solitude et silence, et peut-être demain ; si ce n'est, je préparerai mon âme, comme la vôtre, ainsi que je vous dis. Je veux bien que vous continuiez l'exercice du dépouillement de vous-même, vous délaissant à Notre-Seigneur et à moi, Mais, ma très-chère Mère, entrejetez, je vous prie, quelques actions de votre part, par manière d'oraisons jaculatoires, en approbation du dépouillement, comme par exemple : Je le veux bien, Seigneur ; tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt mon cœur. O Seigneur, non, je n'excepte rien, arrachez-moi à moi-même. O moi-même, je le quitte pour jamais, jusqu'à ce que Monseigneur me commande de te reprendre. Cela doit être doucement entrejeté, mais fortement.

Encore ne faut-il pas, s'il vous plaît, ma très-chère Mère, prendre aucune nourrice : ains quitter celle néanmoins que vous aurez, et demeurer comme une pauvre petite chétive créature devant le trône de la miséricorde divine et demeurer toute nue, sans demander jamais ni action ni affection quelconque pour [112] la créature ; et néanmoins vous rendre indifférente à toutes celles qu'il lui plaira vous ordonner, sans vous amuser à considérer que ce sera moi qui vous servirai de nourrice ; car autrement, prenant une nourrice à votre gré, vous ne sortiriez pas de vous-même, ains feriez-vous toujours votre compte, qui est néanmoins ce qu'il faut fuir sur toutes choses.

Les renoncements sont admirables : de sa propre estime, même de ce que l'on était selon le monde (ce qui n'était en vérité rien, sinon en comparaison des misérables), de sa propre volonté, de sa complaisance en toutes les créatures et en l'amour naturel, et en somme de tout soi-même, qu'il faut ensevelir dans un éternel abandonnement, pour ne le voir ni savoir jamais plus, comme nous l'avons vu et su ; ains seulement quand Dieu le nous ordonnera, et selon qu'il le nous ordonnera.

Écrivez-moi comme vous trouverez bonne cette leçon. Dieu me veuille à jamais posséder ; Amen, car je suis sien ici et là où je suis en vous, comme vous savez, très-parfaitement ; car vous m'êtes indivisible, hormis en l'exercice et pratique du renoncement de tout nous-mêmes pour Dieu.

François, Évêque de Genève.

LETTRE LXIV - AU MÊME

Elle expose les dispositions de parfait abandon que l'Esprit-Saint lui a données pendant la retraite.

[Annecy, 1616].

Hélas ! mon unique Père, que cette chère lettre me fait de bien ! Béni soit Celui qui vous l'inspira ; béni soit aussi le cœur de mon Père es siècles des siècles !

Certes, j'ai un extrême désir, et, ce me semble, une ferme résolution de demeurer en ma nudité, moyennant la grâce de [113] mon Dieu, et j'espère qu'il m'aidera. Je sens mon esprit tout libre, et avec je ne sais quelle infinie et profonde consolation de se voir ainsi entre les mains de Dieu. 11 est vrai que tout le reste demeure fort étonné ; mais faisant bien ce que vous me dictez, mon unique Père, comme je ferai sans doute, Dieu aidant, tout ira toujours mieux.

Il faut que je vous dise ceci : mon cœur chercherait, si je le voulais laisser faire, à se revêtir des affections et prétentions qu'il lui semble que Notre-Seigneur lui donnera ; mais je ne le lui permets nullement ; de sorte que ces propositions ne se voient que de loin ; car enfin il me semble que je ne dois plus rien penser, désirer ni prétendre que ce que Notre-Seigneur me fera penser, aimer et vouloir, ainsi que la partie supérieure me l'ordonnera ; car, pour l'inférieure, je suis exacte à ne la point regarder.

Mon Dieu nous veuille fortifier par sa douce bonté, et nous faire accomplir parfaitement ce qu'il désire de nous, mon très-cher Père.

Que Jésus vous fasse un grand Saint ! et je le crois ainsi. Bénie soit sa bonté de votre guérison et bon repos !

Bonjour, mon vrai Père. Ce soir je vous manderai de mes nouvelles.

LETTRE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES À SAINTE DE CHANTAL

EN RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE

O Jésus ! que de bénédictions et de consolations à mon âme de savoir ma Mère toute dénuée devant Dieu ! Il y a longtemps que j'ai une suavité nonpareille quand je chante ces Répons : Nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu je retournerai là. Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l'a ôté, le nom du Seigneur soit béni.

Quel contentement à saint Joseph et à la glorieuse Vierge [114] allant en Égypte, lorsqu'en la plupart du chemin ils ne voient chose quelconque, sinon le doux Jésus ! C'est la fin de la transfiguration, ma très-chère Mère, de ne plus voir ni Moïse ni Élie, mais le seul Jésus-Christ. C'est la gloire de la sacrée Sulamite de pouvoir être seule avec son seul Roi, pour lui dire : Mon Bien-Aimé est à moi, et moi je suis à Lui. Il faut donc demeurer à jamais toute nue, ma très-chère Mère, quant à l'affection, bien qu'en effet nous nous revêtions ; car il faut avoir notre affection si simplement et absolument unie à Dieu, que rien ne nous attache à nous. Oh ! que bienheureux fut Joseph l'ancien, qui n'avait ni boutonné ni agrafé sa robe, de sorte que, quand on voulut l'attraper par icelle, il la lâcha en un moment !

J'admire avec suavité le Sauveur de nos âmes sorti nu du ventre et du sein de sa Mère, et mourant tout nu sur la Croix, puis remis dans le giron de sa Mère pour être enseveli. J'admire sa glorieuse Mère, qui naquit nue de maternité, et fut dénuée de cette maternité au pied de la Croix, et pouvait bien dire : Nue j'étais de mon plus grand bonheur quand mon Fils vint en mes entrailles, et nue je suis, quand, mort, je le reçois dans mon sein. Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a ôté, le nom du Seigneur soit béni. Je vous dis donc, ma chère Mère, que béni soit le Seigneur qui vous a dépouillée. Oh ! que mon cœur est content de vous savoir en cet état si désirable ! et je vous dis comme il fut dit à Isaïe : Marchez et prophétisez toute nue, ces trois jours. Persévérez en cette nudité de demeurer auprès de Notre-Seigneur. Il n'est plus besoin que vous fassiez des actes, s'il ne vous vient au cœur, ains que seulement vous chantiez doucement, si vous pouvez, le cantique de votre nudité : Nue je suis née du ventre de ma mère, et ce qui s'ensuit.

Ne faites plus aucun effort ; mais, fondée sur la résolution d'hier, allez, ma très-chère fille, et oyez et inclinez votre oreille : [115] oubliez toute la peuplade des autres affections et la maison de votre père, car le Roi a convoité votre nudité et simplicité. Demeurez en repos là, en esprit de très-simple confiance, sans seulement regarder où sont vos vêtements ; je dis regarder avec attention ou soin quelconque.

Bonjour, ma très-chère Mère. Vive Jésus ! dénué de Père et de Mère sur la Croix ! Vive sa très-sainte nudité ! Vive Marie ! dénuée de Fils au pied de la Croix !

Faites doucement les insensibles acquiescements de votre nudité, ne faites plus d'efforts, soulagez votre corps suavement. Vive Jésus ! Amen.

François, Évêque de Genève.

LETTRE LXV - AU MÊME

Sublime disposition de dénûment intérieur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Mon cher Père,

M. Grandis[92] m'a dit aujourd'hui que nous eussions encore bien soin de vous, que vous ne deviez plus faire une si grande diète, qu'il fallait bien vous tenir et contre-garder de près, à cause de la fluxion qu'il faut craindre. Je suis bien aise de toutes ces ordonnances, et de ce que vous garderez votre solitude, parce qu'elle sera encore employée au service de votre cher esprit. Je n'ai pu dire notre, car il me semble n'y avoir plus de part, tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce qui m'était le plus précieux.

Mon Dieu ! mon vrai Père, que le rasoir a pénétré avant ! Pourrai-je demeurer longuement dans ce sentiment ? au moins [116] notre bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s'il lui plaît, comme je le désire. Hé ! que vos paroles ont donné une grande force à mon âme ! que celles-ci m'ont touchée et consolée où vous me dites : « Que de bénédictions et consolations votre âme a reçues, de me savoir toute dénuée devant Dieu ! » Oh ! Jésus vous veuille continuer cette consolation, et à moi ce bonheur !

Je suis pleine de bonne espérance et de courage, bien paisible et bien tranquille. Grâce à Dieu, je ne suis pas pressée de regarder ce que j'ai dévêtu ; je demeure assez simple, je le vois comme une chose éloignée, mais il ne laisse pas de me venir toucher, soudain je me détourne. Que béni soit Celui qui m'a dépouillée ! que sa bonté me confirme et fortifie à l'exécution quand il la voudra. Quand Notre-Seigneur me donna cette douce pensée, que je vous mandai mardi, de me laisser à Lui, hélas ! je ne pensai point qu'il commencerait à me dépouiller par moi-même, me faisant ainsi mettre la main à l'œuvre ; qu'il soit béni de tout et me veuille fortifier !

Je ne vous disais pas que je suis avec peu de lumière et de consolation intérieure ; je suis seulement paisible partout, et semble même que Notre-Seigneur, tous ces jours passés, avait un peu retiré cette petite douceur et suavité que donne le sentiment de sa chère présence. Aujourd'hui encore, plus ou moins, il me reste fort peu de chose pour appuyer et reposer mon esprit ; peut-être que ce bon Seigneur veut mettre sa sainte main par tous les endroits de mon cœur pour y prendre tout et le dépouiller de tout ; sa très-sainte volonté soit faite !

Hélas ! mon unique Père, il m'est venu aujourd'hui en la mémoire qu'un jour vous me commandiez de me dépouiller ; je répondis : « Je ne sais plus de quoi », et vous me dites : « Ne vous l'avais-je pas bien dit, ma fille, que je vous dépouillerais de tout ? » Oh Dieu ! qu'il est aisé de quitter ce qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans [117] l'intime de la moelle, qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c'est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu. La seule gloire donc lui est due et lui soit rendue à jamais.

Mon vrai Père, si ne me revêts-je point sans votre congé de cette consolation que je prends à vous entretenir. Il me semble que je ne dois plus rien faire, ni avoir pensée, ni affection, ni volonté, qu'ainsi qu'elles me seront commandées.

Je finis donc en vous donnant mille bonsoirs, et vous disant ce qui m'est venu en vue. Il me semble que je vois les deux portions de notre esprit n'être qu'une, uniquement abandonnée et remise à Dieu. Ainsi soit-il, mon très-cher Père, et que Jésus vive et règne à jamais ! Amen. Ne vous avancez point de vous lever trop tôt ; je crains que cette sainte fête[93] ne vous fasse faire un excès. Dieu vous conduise en tout.

LETTRE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES À SAINTE DE CHANTAL

EN RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE

Tout cela va fort bien, ma très-chère Mère. C'est la vérité, il faut demeurer dans cette sainte nudité, jusqu'à ce que Dieu vous revête. Demeurez là, dit Notre-Seigneur à ses Apôtres, jusqu'à ce que d'en haut vous soyez revêtus de vertu. Votre solitude ne doit point être interrompue jusqu'à demain après la messe. Ma très-chère Mère, il est vrai, votre imagination a tort de vous représenter que vous n'avez pas ôté et quitté le soin de vous-même, et l'affection aux choses spirituelles ; car n'avez-vous pas tout quitté et tout oublié ? Dites, ce soir, que vous renoncez à toutes les vertus, n'en voulant qu'à mesure que Dieu vous les donnera ; ni ne voulant avoir aucun soin de les acquérir, [118] qu'à mesure que sa bonté vous emploiera à cela pour son bon plaisir.

Notre-Seigneur vous aime, ma Mère ; il vous veut toute sienne ; n'ayez plus d'autre bras pour vous porter que le sien, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence. N'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en Lui seul. Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne, que rien ne soit entre deux. Ne pensez plus ni à l'amitié, ni à l'unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos enfants, ni à votre cœur, ni à votre âme, enfin à chose quelconque ; car vous avez tout remis à Dieu. Revêtez-vous de Notre-Seigneur crucifié, aimez-le en ses souffrances et faites des oraisons jaculatoires là-dessus. Ce qu'il faut que vous fassiez, ne le faites plus parce que c'est votre inclination, mais purement parce que c'est la volonté de Dieu.

Je me porte fort bien, grâce à Dieu. Ce matin j'ai fait commencement à ma revue, que j'achèverai demain. Je sens insensiblement, au fond de mon cœur, une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en sainteté et justice tous les jours de ma vie, et je me trouve aussi nu, grâce à Celui qui est mort nu, pour nous faire entreprendre de vivre nus. Oh ! ma Mère, qu'Adam et Eve étaient heureux, tandis qu'ils n'eurent point d'habits ! Vivez tout heureusement paisible, ma très-chère Mère, et soyez revêtue de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen.

François, Évêque de Genève.

LETTRE LXVI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE ! À LYON

Quelques détails sur une indisposition de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], ce 28 mai [I616].

Ce n'est pas pour vous écrire, ma très-chère fille, puisque le [119] départ de cet honnête homme me surprend ; ce n'est simplement que pour vous donner le bonjour de très-grand matin avant que d'être habillée, et vous assurer que notre très-bon et cher Seigneur se porte bien, autant toutefois que le peut permettre le mal qu'il a eu, lequel fut court, mais très-dangereux : c'était une grande inflammation de gosier dans lequel on craignait qu'il se formât un apostème qui l'eût peut-être étranglé ; vous pouvez penser, ma fille toute chère, si cela me fut une bonne mortification en ma solitude. Oh ! Dieu soit béni, qui me maintint sa paix parmi tant de douleurs ; Il nous l'a conservé et le conservera longues années, s'il lui plaît. Je vous écrirai grandement à la première occasion, car j'y prends plaisir quand je le puis faire. Cependant, que ce mot soit aussi pour réponse à M. Michel, mon cher bon fils, auquel (et à celle chère âme que vous avez nouvellement auprès de vous) je ne puis écrire, mais je les salue de toute l'affection de mon cœur, avec vous et toutes nos chères Sœurs. Je suis toute vôtre sans réserve. Vive Jésus ! Que mon fils[94] envoie ces petits livres de l’Imitation de Jésus.[95]

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [120]

LETTRE LXVII À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D’ANNECY

À LYON

Arrangements à prendre pour l'impression du Traité de l'Amour de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 mai 1616.

Vous me dites, mon très-cher Père, que l'on ne se peut persuader que, sur les lettres que l'on m'a écrites, j'aie été trompée ; cela n'empêche pas que cela ne soit la vérité, mais mes inconsidérations méritent plus de blâme. Oh ! grâce à Dieu, Monseigneur s'est rendu à notre première requête.

De retrancher rien des livres que nous demandons,[96] nous ne le pouvons ni devons faire, me semblant qu'il ne serait pas raisonnable que nous les achetassions. Donnez, mon cher Père, adresse à ces deux billets, écrits avant la réception des vôtres, car de voir leurs lettres, il n'y a moyen. Bonsoir, mon très-cher Père, mille saluts à tous ; recommandez, s'il vous plaît, la lettre de M. Guichard au Révérend Père de Villars.[97] Je suis, par affection maternelle, votre vraie mère, et votre fille très-humble en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [121]

LETTRE LXVIII - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Crainte de nouveaux changements dans la récitation de l'Office divin.

VIVE † JÉSUS!

[Annecy. 1616.]

Mon très-cher Père,

L'on vient de nous dire tout maintenant que demain matin il part un homme pour Lyon ; si vous pouvez, écrivez, je vous supplie, un mot à Mgr de Lyon, mais de bonne encre ; car il me semble que cette affaire est de si grande importance pour cette maison, qu'elle mérite d'être pressée. Mon très-cher Père dira que je suis toujours ardente ; oh ! certes, je le serais de bon cœur pour ceci, si j'y pouvais quelque chose. Il me semble qu'il ne faut point témoigner à Mgr de Lyon que l'on ait nulle sorte de doute de ne pas obtenir l'Office, et ne sais pour cela si je lui en dois parler, ains seulement de nous faire avoir ces dépêches, selon que le Père[98] a écrit qu'on l'avait accordé. Voilà ce que j'écris, car il faut aller souper. Vous me manderez ce que je dirai de plus, s'il vous plaît, mon vrai et très-cher Père. Que Dieu vous fasse très-parfaitement saint en toute votre âme.

Nos filles iront-elles demain vous trouver, et à quelle heure ?

Bonsoir, mon pauvre très-cher Père.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [122]

LETTRE LXIX - À LA MÈRE JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Saint François de Sales se résout à solliciter l'érection de la Visitation en Ordre religieux. — Quelle estime faire de sa vocation. — Joie que donne l'annonce d'un prochain voyage de la Mère Favre à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], juin 1616.

Ma très-chère fille ma mie,

Il faut que perpétuellement vous me pardonniez et toutes nos chères Sœurs à qui je dois des lettres ; car n'ayant pas du loisir de reste pour tenir mes lettres prêtes, je suis contrainte d'écrire sans haleine, puisque je suis mal avertie. Je croyais que le sire Pierre ne partirait que demain, et l'on me vient dire qu'il s'en va ; en tout il faut avoir patience ; mais, si, avais-je à vous écrire beaucoup et grand désir d'écrire à mon fils, M. Michel, et à nos Sœurs ; M. l'aumônier emportera tout cela.

Donc vous êtes maintenant assurée de la volonté de notre bon Seigneur touchant la religion, je veux dire la conversion de notre Congrégation en Religion, aux conditions qu'il nous a marquées, qui sont toutes saintes et dont la résolution est invariable. Il y a longtemps que l'on a offert ce parti à Mgr de Lyon et [il] ne voulait pas qu'on le sût, car, je vous prie, que nous importera-t-il de faire nos vœux solennels ou publics comme nous les faisons ; d'être appelée Religion ou Congrégation ? Certes, cela ne nous importe ; au contraire, nous avons toujours témoigné de le vouloir, mais toujours avec cette invariable réserve de ne rien changer de la fin de notre Institut, ni des moyens de parvenir à cette fin, lesquels nous avons tenus jusqu'à maintenant, grâce à Dieu, à sa gloire, à l'utilité du prochain ; et qui ne nous voudra comme [123] cela, qu'on nous laisse ; nous ne prions et ne recherchons personne de nous prendre, ains nous serons très-contentes de demeurer humblement en notre petitesse, et plus mille fois qu'autrement si la gloire de Notre-Seigneur ne nous en tirait. Voilà donc, ma très-chère fille, votre esprit tout éclairci pour ce sujet, et vous pourrez satisfaire ceux qui vous parleront. Oh ! je désiré bien fort que notre cher et Révérend Père recteur sache bien tout et qu'il en die en charité son sentiment à Monseigneur et sur tous les articles, car Monseigneur le désire, d'autant que c'est un grand homme de bien et capable ; il m'a semblé voir en la lettre qu'il m'a écrite la dernière, qu'il croyait tout le contraire de ce qui est ci-dessus. Au reste, ma fille très-chère, s'il y a moyen, faites que Mgr l'archevêque écrive à Monseigneur sa résolution sur sa dernière lettre, parce qu'il nous importe pour l'affaire de Rome ; mais ne lui témoignez pas cette particularité, ni même que nous ayons mandé de la solliciter, voilà tout pour ce sujet.

Oh ! ma très-chère fille, qu'il nous faut, de vrai, avoir un grand et ferme courage pour aimer et servir notre bon Dieu tout de bon, car nous y sommes infiniment obligées. Oh Dieu ! quelle grâce il nous fit, il y a six années, de nous appeler à cette manière de vie si propre, si convenable au sexe, pour parvenir à la vraie perfection ; il soit béni à jamais ce divin Sauveur. Je vous assure, ma vraie première et très-chère fille, que je tâche aujourd'hui de fort renouveler mon cœur afin de vivre dorénavant selon la très-sainte volonté de Dieu. Croyez-moi, ma fille, vous m'êtes grandement chère et précieuse, et j'ai un désir incomparable que vous vous dépouilliez fort de tout ce qui n'est point Dieu, et que, n'ayant qu'un seul cœur, vous le conserviez tout entier pour le seul Sauveur qui a donné sa chère vie pour obtenir notre amour et notre salut.

Voyez-vous, ma chère fille, je vous aime grandement et ces deux filles qui sont auprès de vous, et toute la chère petite [124] troupe ; vous m'êtes grandement présente, et j'ai autant de soin de vous servir en tout ce qui me sera possible, que celles qui sont autour de moi ; ne le croyez-vous pas ? il est bien vrai. Faites gaiement là votre petit service ; rien ne se fait ici qui ne se fasse là.

Il est vrai, ma fille, j'ai un extrême désir que nous animions nos Sœurs, afin que les prémices de l'esprit que Dieu répand ici et là soient bien employées ; mais partant il faut aller toujours avec douceur et suavité, supportant nos petites imbécillités et faiblesses, car nous ne sommes ni ne serons jamais sans cela.

O Dieu ! ma toute chère fille, quelle joie se répandit hier dans mon cœur, quand j'entrevis quelque espérance de vous revoir, et quel bruit et émotion ne se fit-il pas dans notre récréation à la nouvelle que j'en donnai[99] ! Certes, c'est chose admirable de l'amour que vous portent toutes ces filles ; mais, voyez-vous, ne faut-il pas que je laisse épancher mon cœur de ce côté-là, craignant la douleur si elle n'arrivait pas ? Hélas ! notre pauvre Péronne, il faudra bien la renvoyer à [Annecy] si le mal lui continue, qu'elle se rende là inutile, et que le changement d'air lui soit propre. Dieu sait comme nous la recevrons de bon cœur, mais je crains qu'elle ne fasse encore faute à votre petit ménage ; toutefois, Dieu pourvoira à tout.

Je serais bien aise que vous ne donnassiez l'habit à la bonne N*** dès qu'elle n'ait fait ses six semaines ; si l'on me donne le loisir, je lui ferai un billet, sinon son humilité me supportera, et sa charité aura soin, je l'en prie, de prier Dieu qu'il me donne la grâce d'être toute sienne.

Mille saluts, ma fille ma mie, à toute la chère troupe, un peu à part à nos deux filles, au Révérend Père recteur, au cher neveu et à qui il vous plaira. Mais, mon Dieu, j'admire ma Sœur de [125] Gouffier, nous lui écrirons par le retour de M. l'aumônier, car enfin elle perd son temps, et je suis étonnée de ce qu'elle ne nous écrit point. Oui, elle perd son temps. Adieu, ma mie, ce jour saint de la fête de Saint-Claude. Votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXX - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Difficultés suscitées pour l'achat des moulins du duc de Nemours.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Bonjour de tout mon cœur, mon très-cher Père très-unique ; j'ai à vous dire maintenant qu'avant-hier je parlai à M. Dufresne, par le conseil de M. Flocard, pour les moulins de Monsieur[100] ; il y trouve une grande difficulté, mais non pas impossibilité ; c'est pourquoi la grande utilité que cela apporterait à cette maison ne peut me permettre de quitter cette poursuite qu'à l'extrémité. Il vous en parlera aujourd'hui, mon très-cher Père, à ce qu'il me dit ; voyez bien, s'il vous plaît, tout ce qui s'en pourra espérer, car M. Flocard ne doute point que la chose ne puisse réussir, en toutes les façons qu'il se pourra.

Il faudra bien, mon très-cher Père, que je vous voie aujourd'hui moi-même, car ma Sœur de Gouffier presse fort sa réponse pour l'affaire de Moulins[101] ; je lui ai déjà mandé votre absence, mais le départ du sire Pierre à demain nous donnera sujet de lui répondre.

Cependant, mon très-unique Père, je vous donne derechef million de bonjours. Le doux Jésus soit à jamais au milieu de notre cœur !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [126]

LETTRE LXXI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce de la réponse de saint François de Sales à l'archevêque de Lyon. — Sage direction de la Mère Favre à ses filles. — Projet pour un changement de maison. — Réponse au sujet de la communion. — Avis pour une affaire d'intérêt.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 juillet 1616,

Ma pauvre chère fille,

J'ai su ce soir, en entrant à table, cette commodité de vous écrire ; de la perdre, il n'y a pas moyen, et je viens d'écrire premièrement ces quatre lettres ci-jointes que vous ferez tenir. Notre cher et très-digne Père répond couramment et brièvement à Mgr l'archevêque, et je m'assure qu'il vous mande que oui ; enfin il faut se sacrifier pour Dieu et pour sa gloire, à laquelle très-assurément toute cette affaire réussira grandement et n'en faut point douter.[102] Mais il faut que ce bon prélat donne promptement, s'il lui plaît, sa conclusion, parce que nous sommes persécutées de gens qui demandent nos Règles, et de les leur donner qu'elles ne soient conclues, il n'y a plus d'apparence. Ma fille mon enfant, ce bon prélat ne vous dit rien qu'il ne m'eût dit, je vous assure ; or il faut que tout se passe doucement et quasi imperceptiblement parmi les Sœurs.

Il ne sera que bon que toutes ces filles d'Auvergne fassent leur noviciat vers vous, et ne doutez rien, Dieu fournira tout ce qu'il faudra. Je crois que ces lettres que j'écris les arrêteront et accoiseront pour quelques semaines. Quant à ma Sœur ***, vous la conduisez à mon goût, et ce qui est le mieux, selon celui de Dieu, si je ne me trompe ; continuez et travaillez pour la gagner à Notre-Seigneur, j'espère qu'il vous en consolera. Ce coup de ma Sœur *** est admirable et fait voir la condition de son esprit. Dieu, qui vous a assistée jusqu'ici, vous aidera toujours, et je pense qu'enfin elle sera bonne fille, et je suis consolée de la savoir remise, et du bon dessein de N***, Dieu l'y confirme.

Certes, mon cher enfant, je suis bien aise qu'on vous fasse des charités ; saluez-la bien, notre bonne mère,[103] de ma part ; je suis sa très-humble servante, et du Père Philippe bien fort, et toutes nos amies ; enfin vous me faites un plaisir incroyable de me mander ainsi toutes vos petites affaires. Au reste, ma fille, je n'avais pas reçu de vos lettres il y avait huit jours, et vous me mandez que vous m'avez tant écrit ; je n'ai pas reçu trop de lettres, mais ce n'est pas par reproche, non. Je vous ai déjà écrit que la chère Sœur était guérie, grâce à Dieu. Marie-Aimée se porte fort bien ; l'autre aussi[104] est bien enrôlée [en bon chemin].

Choisissez bien votre maison avant que changer ; la maison verte est bien sèche et éveillée, si je ne me trompe. Nous prierons pour cela ; mais priez aussi pour obtenir les places qui nous sont nécessaires. Je n'ai encore rien vu de ce que les marchands ont apporté ; leur balle se dépliera demain seulement. Mon Dieu ! que j'aime tendrement ces filles qui sont autour de vous et qu'elles me sont chères ! assurez-les-en bien. Que je leur souhaite de sainteté et de pureté, mais surtout à leur pauvre petite Mère, que j'aime comme mon cœur, et à qui je ne recommande rien, sinon qu'elle s'étreinsse [se plonge] bien en la confiance de son Sauveur, et qu'elle se repose en Lui de toutes choses et se tienne joyeuse et en santé. Et quant à la sainte communion, ô ma fille, faites-la tant que vous voudrez par extraordinaire sans ordinaire, sinon qu'il n'y a point de [128] doute qu'il la faut faire trois fois la semaine, ce n'est pas trop pour vous. Il faut que je vous dise que si quelquefois vous pouvez prendre la confiance de dire quelque chose à N***, je pense que cela déchargerait un peu votre cœur.

L'impression du livre tire trop à la longue, Rigaud a tort. Au reste, en confiance je vous dis qu'il faut que vous disposiez imperceptiblement M. l'aumônier à ne demeurer ici que huit ou dix jours, quand il y viendra ; je ne vous en dis pas davantage, vous devinerez prou. Faites bien qu'il m'excuse si je ne lui écris. — Au reste, quant à cet argent de Lyon, pour Dieu parlez au marchand, et lui dites qu'il fasse savoir à celui de Besançon qu'il y a trois mois que la quittance est là, et qu'il ne nous tienne plus en longueur. Je voudrais encore que vous écrivissiez au Père Placide (qui demeure au couvent réformé de Saint-Benoît de Besançon) le tort que ces gens nous font, et que pour Dieu il y mette ordre. Je n'en puis plus, mon enfant, c'est pourquoi je finis, Dieu soit notre tout. Je suis toute vôtre d'une façon incomparable. Jour de Notre Dame.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXII (Inédite) - À LA MÊME

Comment se conduire à l'égard de Mgr de Marquemont, au sujet des changements qu'il voulait introduire à la Visitation. — La dot des Religieuses ne doit être reçue qu'après leur profession.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 juillet 1616.

Eh ! mon Dieu, ma très-chère fille, que je suis marrie de quoi le sire Pierre nous surprend ainsi, car j'aurais grande envie de savoir de Monseigneur s'il n'était point besoin de répliquer quelque chose à Mgr de Lyon, sur ce que vous me dites qu'il vous mande. Il faut, je pense, toujours faire entendre [129] doucement que les bons enfants ne se divisent jamais de leur mère ; que telles que l'on sera ici nous serons là-bas, et que vous vous assurez que Mgr de Lyon aura pour vous autant de temps que l'on en a donné ici pour apprendre le grand Office, qui est sept ans ; que pourvu qu'il se trouve des forces suffisantes aux filles, il se trouvera assez de bonne volonté pour obéir... (sous-entend, dès que l'on convertit la Congrégation en Religion). Enfin dites ce que Dieu vous inspirera ; car d'entre-ci à sept ans il arrivera quelque chose, et l'on en pourra encore avoir sept autres, voire plus.[105] — Dieu m'aide, ma fille, car voilà Monseigneur qui vient dire adieu à madame Rochette, et il m'a dit que vous deviez écrire vous-même à Mgr de Lyon ; faites-le donc, mon enfant, encore que je ne vous envoie point de copie, car je n'en ai pas le loisir, et parce que le pauvre Père dom Juste[106] n'avait pas la patience requise pour bien faire mettre dans les expéditions tout ce qui était requis, Monseigneur veut que vous conjuriez saintement Mgr de Lyon d'obtenir pour toutes les maisons que l'on dira seulement le grand Office, ainsi que les prêtres le disent, sans être obligées à l'Office des morts, à celui de Notre-Dame, aux sept psaumes que les Religieux disent à certains temps et jours, lui remontrant que ce serait chose impossible de s'obliger à cela ; qu'il verra, quand il sera de retour, ce que c'est que de la force de ces filles, et ce que Dieu vous inspirera, et à M de Saint-Nizier qu'il serait bon qu'il se joignit avec vous. Monseigneur ne mettra dans les Constitutions que le seul grand Office, car la Règle de Saint-Augustin n'en ordonne point, mais il sera toujours plus assuré [130] pour arrêter les chimères du monde qui fantaisie sur tout. Au reste, je ne sais si c'est une Providence divine, que je me suis toujours oubliée de vous dire, qu'il ne faut jamais rien prendre des dots des novices qu'elles n'aient fait profession, car le saint Concile l'ordonne ainsi ; c'est à propos de ma Sœur Élisabeth. Ma fille ma mie, je suis contrainte de finir. Adieu, à toutes, mon enfant ; je suis vôtre du tout, du tout.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXIII (Inédite) - À LA MÊME

Ferme résolution de maintenir la liberté de l'Institut. — Il n'y a que l'autorité du Saint-Siège qui puisse faire changer la Règle. — Nouvelles diverses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Ayant achevé de lire votre chère lettre que je viens de recevoir, ma pauvre chère fille, je vous dis de tout mon cœur que je serais très-grandement mortifiée, si l'on rompait le dessein de votre venue.[107] Oh ! certes, il faut par-dessus tout aimer la très-sainte volonté, et nous le voulons aussi, ma plus que très-chère fille ; mais nous croyons que ce l'est bien aussi, et qu'elle recevrait de la gloire en notre commune utilité. Il ne faut point se trop attendre à me voir au mois d'octobre ; car, pour vous le dire ingénument, quoi que l'on vous die, assurez-vous que nous ne partirons pas d'ici que tout ne soit bien assuré pour continuer notre petite manière de vie aux lieux où l'on nous appellera, et que, dans les permissions ou licences, rien n'y [131] soit obscur ni à double entente. Je le vous dis clairement, ma chère fille, il n'y a que la souveraine autorité du Saint-Siège qui nous fasse jamais rien changer ; car ce qui est résolu est résolu, ainsi que vous savez. Mais quoi, le Pape n'a garde de nous forcer à dire ce que nous ne savons pas et que nous ne saurions jamais apprendre. En tout le très-saint vouloir de Dieu soit fait.

Je ne puis cesser d'admirer N*** [madame de Gouffier] ; elle a une bonne intention que Dieu convertira à sa gloire, mais elle a pourtant tort de se plaindre de nous, qui n'avons reçu de ses nouvelles, il y a quatre mois, et sommes les dernières qui avons écrit ; je lui ferai un mot pourtant, si je puis, car je l'aime grandement cette fille-là. Faites-moi réponse, quand vous pourrez, du sentiment du Père recteur et du Père Grangier. M. l'aumônier[108] n'a dit adieu à personne de céans, dont je fus un peu mortifiée, car j'aime et honore grandement ce bon homme ; nous ne l'avons vu ni parlé qu'à moitié nos dents, il m'en a été en mal : c'est une vraie bonne âme, conservez-moi en la souvenance de ses prières ; j'y ai confiance, je ne l'oublie jamais aux miennes petites. Faites-le bien prier pour notre affaire de Rome, et faites que discrètement il s'enquière des Ursulines, si celles de Paris disent le grand Office.

Je pensais vous écrire une longue lettre, mais les dames de Sainte-Catherine m'ont pris tout mon temps. Il faut finir, ma toute chère fille, et obtenir tout doucement de ce bon prélat [de Lyon] l'accomplissement de notre désir. Il n'y a moyen de s'en dédire ; ma chère fille, dix ou douze jours sont bientôt passés, Dieu ne nous éconduira pas. Ma fille, je ne puis davantage écrire ; mille saluts à tous, à toutes nos très-chères bien-aimées Sœurs. À notre bon M. Michel, point de billet pour ce coup, [132] mais de grands et cordials saluts. Très-humble révérence à Mgr l'archevêque, au Père recteur, quand vous les verrez, et à tout autre. Adieu, ma très-chère fille ma mie ; je suis votre plus humble sœur et servante très-fidèle en Notre-Seigneur.

Jeanne-Françoise Frémyot, de la Visitation.

Dieu soit béni !

Une autre main :

Notre chère Mère n'a pas le loisir de vous dire, chère Sœur, que vous êtes d'une très-bonne conscience, comme sa grand'mère, et que vous fassiez un mémoire exact de tout ce que vous envoyez, car elle ne veut en façon quelconque vous être en rien redevable. Bonsoir, pauvre Sœur, venez vitement pour mon contentement.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXIV (Inédite) - À LA MÊME

Maternelles inquiétudes. — Désir de connaître la pensée du Père recteur des Jésuites sur les Règles de la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 15 juillet 1616.

Que veut dire, ma très-chère fille ma mie, que vous nous tenez en si longue attente de votre arrivée ? Nos Sœurs sont en perpétuelle émotion dès que l'on sonne ou heurte un peu fort. Il faut bien qu'il vous soit arrivé quelque chose, car M. Michel nous avait écrit que vous deviez partir le jeudi, 7 de ce mois ; or sus, il faut prendre patience. Je ne peux pourtant vous écrire de rien, sinon que si d'aventure vous n'êtes partie, que vous tachiez de savoir si les Ursulines de Paris disent le grand Office, et que vous fassiez avertir madame de la Cluse qu'elle envoie [133] de la laine noire pour tracer ses montants, et du fond pour ses chaises, et des soies si elle veut qu'on les mette.

Sachez aussi de mon petit cher neveu, de ses nouvelles, pour me les bien rapporter, s'il vous plaît, et ce qu'il sait de Mgr de Bourges et de mon fils. Adieu, ma mie, ma très-chère fille ; nous vous attendons avec extrême désir de vous voir, et votre pauvre compagne. Mon Dieu ! qu'il y aura de joie ici ! Souvenez-vous d'apporter le sentiment du Père recteur sur nos Règles, s'il se peut. Adieu, ma mie, à Dieu soyons-nous éternellement, sans exception ni réserve. Oh ! qu'heureuses sont les âmes qui sont tout à Dieu, et qui en vérité peuvent dire : Jésus est tout mon bien, et je suis toute sienne ! Je vous ai fait ce billet sans loisir. Mille saluts à toute la chère troupe. Je suis toute vôtre sans réserve en Celui qui s'est donné à nous.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXV - À MADAME DE GOUFFIER[109]

Départ des Sœurs fondatrices de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 juillet 1616.

Ce n'est pas pour vous écrire, ma très-chère fille, que je vous fais ce billet ; car je laisse à Monseigneur de répondre à vos [134] lettres, et puis pensez si nous sommes empressées autour de nos Sœurs de Lyon [Favre et de Châtel] qui nous arrivèrent à soir. Dieu soit béni de tout ce que vous écrivez, et que l'œuvre pour laquelle vous avez tant travaillé vous soit une couronne précieuse ! Que la gloire du Sauveur en soit accrue, et notre consolation augmentée en le servant !

Certes, ma chère fille, si cette gloire de Dieu et votre réputation n'eussent été fort mêlées en cette occasion, nous n'eussions nullement fait le coup que nous faisons de vous envoyer de nos Sœurs pour les raisons que ma Sœur Jeanne-Charlotte vous dira, qui sont inflexibles, et l'eussent été pour tout autre que pour vous maintenant ; car Lyon nous a appris comme il faut marcher. Mais quel moyen de manquer au cœur et au désir de cette fille qui est une partie de nous-même ? Dieu soit votre unique partage et le nôtre pour l'éternité !

Ces filles que nous vous envoyons, car il est impossible que je quitte pour maintenant cette maison, elles seront à Lyon, Dieu aidant, le 29 de ce mois, et vous les pourrez aller prendre le 5 ou 6 août, mais non pas plus tôt ; nous vous écrirons par elles derechef. Dieu soit notre amour, et notre amour soit tout à Jésus éternellement !

Adieu, ma fille ; je vous embrasse en esprit de toutes les forces de mon âme, de laquelle je suis entièrement vôtre ; mais ne nous engagez plus au combat, jusqu'à ce que nous soyons [135] bien armées de toutes les pièces requises. Il vaut mieux peu de maisons, et [les avoir] bonnes, que beaucoup et mal accommodées.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXVI - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

MAÎTRESSE DES NOVICES À LYON

Toutes nos actions sont mêlées d'imperfections ; ne pas s'étonner de ses faiblesses ni s'en fâcher. — Éviter toute curiosité et réflexion sur les voies de Dieu, et s'affectionner à la pratique des vertus solides. — Conseils pour l'oraison.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Qui en doute, petite, que toutes nos actions ne soient mêlées de mille imperfections ? Nous devons croire cela et nous en humilier, mais non jamais nous en étonner ni s'en fâcher ; mais aussi ne s'y faut-il point amuser, ains promptement s'en détourner, après avoir fait l'acte intérieur de la très-sainte humilité. Ni aussi vous ne devez plus regarder à vos sentiments ; mais, voyez-vous, que je ne vous entende plus parler de cela ; employez-les tous au service de l'humilité et abaissement de vous-même devant Dieu, vous tenant en sa présence comme un vrai rien, et ainsi faisant, il n'y a nul mal, mais de la souffrance, à tous ces sentiments dont vous me parlez. Voire, il en est de même de ce défaut de tendreté, mais qu'importe-t-il, je vous prie, si vous êtes dure ou tendre ? Qui ne voit que c'est le seul amour-propre qui voudrait ses satisfactions en cela ? Pour Dieu, ne m'en parlez donc plus, et aimez votre abjection et la très-sainte volonté de Dieu qui vous a donné ce naturel ; et puis, si vous êtes aimée ou non, réservée ou large, tout doit être indifférent. [136]

Ne faites point l'ignorante, et essayez de parler à qui que ce soit en la présence de Dieu, et selon qu'il vous l'inspirera.[110] Si vous êtes satisfaite de ce que vous direz, votre amour-propre sera bien aise ; si, moins, il y aura de quoi pratiquer la sainte abjection.

Et enfin, mettez-vous au train de l'indifférence, et me retranchez, mais très-absolument, ces réflexions et regards que vous faites sur vous-même ; je vous ai déjà tant dit cela.

Je crois bien, dah ! que vous ne savez pas répondre à ces filles qui demandent la différence qu'il y a entre union et contemplation. Oh ! vrai Dieu, et comment est-ce que ma Sœur [la Supérieure] leur souffre cela, et vous, en son absence ? Bon Jésus ! où est l'humilité ? Il faut donc leur retrancher cela, et leur donner les livres et entretiens qui traitent de la pratique des vertus, et leur dire qu'il faut se mettre à faire, et puis elles parleront de ces choses si relevées ; car, par l'exercice des vraies et solides vertus, les clartés arrivent de la part de Celui qui est le Maître des humbles, et qui se plaît avec les âmes simples et pures, et enfin quand elles seront Anges, elles parleront angéliquement.

Pour ce qui est de l'oraison, demeurez en paix sans vous travailler d'y vouloir faire autre chose sinon de demeurer là auprès de Notre-Seigneur ; mais je vous l'ai déjà tant dit autrefois. Enfin, il faut être la sage statue, ne voulant absolument que ce qu'il plaira à Dieu ; et quand sa bonté vous donne cette lumière de ce que vous y devez faire, en faut-il perdre la mémoire, et changer de posture quand les sentiments n'y sont plus ? Nullement, il ne faut faire cela. Or enfin il faut avoir l'esprit de simplicité, et ne plus tant se regarder, mais aller à la bonne foi. [137]

Vous avez bien satisfait votre amour-propre d'écrire tout ceci. Je ne veux pas vous renvoyer votre papier, encore que je croie que vous en serez mortifiée. Vivez toute à Dieu simplement.

J'aime fort notre Sœur Barbe-Marie[111] ; soyez soigneuse de lui retrancher ce soin superflu qui l'empresse sur son avancement et le salut du monde.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Aimable reproche sur son retard à écrire. — Bienveillance du prince Victor-Amédée pour saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 15 août 1616.

Ce n'est que pour vous faire la correction, ma mie, que je vous écris ce billet, et vous dire que vous ne nous traitiez point comme cela de laisser passer les occasions d'écrire sans le faire. Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais bien serrée pour [138] vous mortifier.[112] Oh ! bien, je pardonne tout le passé, mais n'y retournez plus. Ne savez-vous pas que j'aime bien ma pauvre vieille fille et ses lettres aussi ? De moi, je pense que vous êtes partie pour Moulins, mais il me tarde bien que je sache comme tout est allé. Écrivez-nous bien au long et de la chère et très-aimée Sœur de Gouffier. Je ne puis lui écrire, je suis sans loisir ; ce n'est pas pourtant que la venue de M. le prince [de Piémont][113] m'occupe, encore que je l'aime bien, parce que l'on dit qu'un jour il sera saint, au moins s'il persévère.

Je crois, au moins je m'en doute, que Monseigneur n'écrira point. Il est grandement occupé et ce prince l'aime grandement, et lui en est tout amoureux. Dieu mette ici une bonne paix. Nous avons force malades ; le reste est gaillard et de bonne volonté.

Adieu, ma très-chère Sœur ma mie, vous voyez que c'est à traits de plume que j'écris. Je salue cordialement nos très-chères [139] Sœurs que j'aime tendrement. Faites que toutes prient bien pour la santé de Monseigneur, pour la perfection de cette manière de vie et pour mes misères. Adieu derechef. Jésus soit notre unique amour et le Roi souverain de notre cœur. Je suis en Lui votre plus humble servante.

Frémyot, de la Visitation.

Jour de l'Assomption Notre-Dame. Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXVIII - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Sollicitude pour le voyage d'une prétendante.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Voilà qui va le mieux du monde, mon très-cher Père et Seigneur, car ceux qui reviendront prendre la bonne madame Favrot[114] viendront en assurance. Il faudra bien que M. de la Thuile [Louis de Sales], mon très-cher frère, apporte enfin au moins la réponse, parce que, sans cette commodité, ma Sœur Favrot se résolvait de prendre ici des chevaux pour s'en aller. [140]

Eh ! bonjour, mon très-unique Père, voilà un bouquet. Que plût au bon Dieu que la très-sainte charité et pureté régnassent parfaitement en ce cœur qui est ici ! Jésus soit la vie de notre âme et son Roi souverain ! Amen, mon très-cher Père.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXIX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Joie de sa guérison. — Avec quel désintéressement on doit procéder pour la dot dans la réception des sujets. — Il faut témoigner peu d'empressement pour les fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], ce 4 septembre [1616.]

Hélas ! ma très-chère fille, que nous avons eu bon marché de votre maladie ; je loue Dieu qui nous a mandé les nouvelles de la santé avec celles de l'accroissement du mal ; car hier au matin nous reçûmes deux paquets qui portaient l'une et l'autre nouvelles, comme aussi n'avons-nous encore rien d'assuré de la maladie de notre pauvre Sœur Barbe-Marie [Le Blanc]. Dieu soit béni encore une fois de vous savoir toutes guéries. Sachez, ma fille, que votre santé n'est pas vôtre ; laissez-la gouverner par ma Sœur Marie-Aimée, et gouvernez la sienne en contre-échange, et celle des autres. Avant-hier M. de Saint-Pierre nous vint trouver et nous dit la persévérance de sa cousine ; je lui promis de vous écrire que vous la gratifiassiez en tout ce qu'il vous serait possible, et je vous en prie.

Certes, il ne faut pas être si tenace, elle a sept cents écus, on pourrait bien s'accommoder à cela, gardant deux mille francs pour sa dot et deux cents francs pour le reste ; ce serait bien peu, mais je crois que la mère donnera l'habit de la profession et quelques pièces de toile ; enfin, si elle est brave fille, [141] il ne faut pas regarder de si près. Vrai Dieu ! nous qui recevons des demoiselles qui n'ont que cent ducatons ! Dieu bénit la charité que l'on fait à celles qui le désirent ; faites votre pouvoir, ma fille, pour alentir ce désir que l'on a tant aux choses temporelles.[115] Au reste, je vous prie, [une ligne illisible] j'en suis en peine ; Dieu, par sa toute bonté, les gouverne ; elles auront prou d'affaires, ainsi que me mande N***,[116] Si ceux de [Riom] persévèrent, sans doute, Dieu aidant, nous leur enverrons des filles qui les serviront bien au mois de mai, lesquelles seront : ma Sœur Marie-Madeleine [de Mouxy] avec la petite Paule-Jéronyme [de Monthoux], et une brave novice, car ils en demandent une, sinon il nous fera grand bien de demeurer [de les garder] pour quelque autre ville. Si je n'y suis pas absolument nécessaire, je n'irai pas ; car je crois que d'ici là nous aurons douze ou quinze novices, si la guerre ne les retient, et des filles d'élite. Adieu, ma plus que très-chère fille ; je suis uniquement toute vôtre. Vive Jésus !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [142]

LETTRE LXXX - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Annonce d'une visite.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 septembre 1616.

Mon très-cher Père,

Voilà le marquis venu, il ne désire pas de voir cette pauvre femme céans. Je lui ai fait mander qu'il y vînt ; et elle a ajouté qu'après qu'elle lui aurait parlé ici, elle pourrait, s'il désirait, le voir en votre logis. S'il vient, je l'assisterai, et lui dirai ce que Dieu me donnera.

Plaise à la très-sainte Vierge Notre-Dame de prendre notre cœur pour son berceau ! O Dieu ! mon très-cher Père, le suave et précieux trésor !

Bonjour, mon Père, plus que très-uniquement cher.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXXI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Inquiétudes pour la fondation de Moulins ; prévoyances pour celle de Riom. — Sollicitude pour la santé de la Sœur de Châtel. — Nouvelles de diverses personnes.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 septembre 1616.

Ma très-chère fille ma mie, je vous le dis confidemment, je suis bien en peine de nos Sœurs [de Moulins]. L'esprit de ma Sœur***[117] est un terrible esprit ; je crains qu'elle n'ait encore reçu celle que nous vous envoyâmes. Je vous conjure de leur faire porter diligemment, mais très-sûrement, ce paquet ; [143] que si vous ne trouvez bonne commodité, envoyez homme exprès, lui donnant de l'argent pour la moitié de son voyage, et écrivez à ma Sœur [de Bréchard] qu'elle lui donne pour s'en revenir ; nous payerons ce que vous donnerez. Loué soit Dieu de tout, nous apprendrons à nos dépens.

Faites que vous sachiez dextrement si ceux de Riom continuent à nous vouloir ; car si cela est, il faudra que M. l'aumônier aille jusque-là pour voir les choses spirituelles et temporelles, si elles sont bien disposées ainsi que nous l'espérions. Sachez si les filles de Sainte-Ursule disent le petit Office de Notre-Dame au chœur ou en particulier, et ayez à reprendre votre patience avec le bon Mgr l'archevêque qui vous exercera ; je le salue en toute révérence. Ne doutez qu'aussitôt que nous pourrons, vous n'ayez des nouvelles de Rome. Je ne puis écrire pour le coup à M. [Austrain] ; mais disposez le selon que vous le jugerez à propos ; c'est une enfant terrible que cette petite !

Dieu vous donne bonne fortune et accroisse votre nombre ; je suis bien aise de cette brave prétendante. Je ne fais pas état de répondre à vos lettres, je n'en ai pas le loisir ; car outre que ce porteur presse, il est passé midi ; il faut aller dîner, car il me semble que je vois ma fille toute tendre qui me dit : Ma pauvre chère Mère, il faut dîner et ne point écrire à votre cadette ; et j'obéis simplement, encore que je voudrais bien autrement.

Je ne sais ce qu'il en sera des lassitudes de la pauvre Sœur Péronne-Marie [de Châtel], les médecins y perdent leur science ; j'en suis bien marrie, car elle servirait bien, c'est un bon cœur. Je loue Dieu de ce que tout va bien chez vous. Mille saluts à tous, et un mot de nouvelles de Mgr de Bourges et du fils,[118] si Mgr l'archevêque les a vus. Adieu, ma mie ma fille [144] toute chère. Vive Jésus et sa sainte Mère ! Amen. Ce 17 septembre. Hélas ! ma fille, l'on défait le paquet, et la petite Marie-Aimée,[119] qui mange la dragée selon votre désir, ma très-chère fille, vous salue bien doucement de tout son cœur : elle ne savait point que l'on écrivît à ma très-chère fille. Que Dieu vous fasse toute sainte. Je vous recommande derechef ce paquet de Moulins.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXXII - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Motifs qui portent les saints Fondateurs à solliciter l'exemption du grand Office pour la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1616.]

Hélas ! mon pauvre très-cher Père, que le temps m'est long de ne rien entendre de vous ! Il me semble, quand les petits billets ne viennent pas, que vous êtes bien empêché ; mais je ne me plains ni ne veux me plaindre, seulement je veux dire, mon très-cher Père, que si vous écrivez au Père dom Juste,[120] [145] vous le priiez de faire considérer surtout la fin de notre Institut ; car si l'on nous donne ce grand Office, les femmes et filles âgées et de débile vue, comment l'apprendront-elles ? N'y a-t-il pas céans des Sœurs qui sont venues seulement pour cela ; et ne faut-il pas que ceux qui tiennent le gouvernail de la sainte Eglise aient soin de pourvoir de bergeries, aussi bien pour les agneaux que pour les brebis, et que l'on ait soin des malades aussi bien que des saines ? Certes, si l'on considère mûrement comme il faut ce point-ci, et que la charité se doit exercer également sur les âmes qui ont des corps faibles, comme sur celles qui ont des corps robustes, il sera impossible de rien rayer. Enfin, mon très-cher Père, inculquez au Père que surtout il fasse comprendre la fin de cet Institut, et que les moyens marqués pour y parvenir sont uniques. Je vous parle sans loisir de penser ce que je vous dis, mais vous m'entendrez prou ; que si nous eussions pu écrire au Père dom Juste, nous l'eussions fait et longuement. Il est nuit ; bonsoir, mon très-cher Père, tout uniquement bon.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXXIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Recevoir avec simplicité les soulagements nécessaires à la santé. — Nouvelles de la communauté d'Annecy et des poursuites faites à Rome pour l'érection de la Visitation en Ordre religieux. — Fermeté déployée à l'égard d'une enfant incorrigible.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 28 septembre 1616.

Ma très-chère fille,

Je viens de recevoir vos lettres, et premièrement je vous dis touchant l'aversion que vous avez à recevoir les soulagements [146] que l'on désire, qu'il la faut absolument surmonter, et user d'une douce condescendance ; car enfin vous les édifierez mieux par là qu'en tracassant et faisant votre propre volonté contentieusement. Il faut dire simplement, naïvement et véritablement vos incommodités ; au partir de là, obéir ; et qu'elles fassent de même en leurs incommodités, autrement vous leur apprendrez d'être opiniâtres sous le prétexte d'un grand courage. Ne voilà-t-il pas dire naïvement la vérité à ma très-chère fille ?

Dieu sait si je suis consolée de ce que notre petite cadette fait si bien. Ma Sœur Péronne-Marie fait aussi sa charge avec un soin et utilité nonpareils.[121] Il fait bon prêcher avec les actions de vertu, outre qu'elle dit fort bien ce qu'il faut ; mais elle ne peut arracher cette impression de son insuffisance, laquelle se convertira en confiance.

Si les troubles n'empêchent, nous aurons une douzaine de novices cette année. O Dieu ! que je désire qu'il nous vienne de braves esprits, et capables d'être dressés au gouvernement des autres ; car, voyez-vous, Notre-Seigneur étendra fort cette petite Congrégation. Quel honneur et quel bonheur d'être sacrifiées et consacrées au service de la gloire de ce divin Sauveur et de ses chères Épouses !

Ma fille, surtout l'humilité, la douce charité parmi les Sœurs, avec la bonne observance des Règles.

Nos affaires sont bien acheminées à Rome ; Dieu fera réussir heureusement cela, je l'espère de sa bonté, puisqu'il y a tant d'apparence que ce sera sa gloire.

Nous sommes toujours attendant des nouvelles de N.[122]. Hélas ! que j'en désire et qu'elles soient selon l'esprit de Dieu ! J'aurais grande peine si ces deux paquets, que nous vous avons [147] envoyés pour elles, n'étaient pas rendus sûrement. Il me tarde aussi de savoir quel esprit ce bon prélat aura rapporté pour nos Règles, et s'il sait quelque chose de Mgr de Bourges et de mon fils. Mandez-le-moi, et le saluez en toute révérence de notre part, l'assurant de l'honneur singulier que je lui porte.

La petite Austrain a des appétits qui seront tous les jours plus incorrigibles ; c'est chose effroyable à ouïr que ce que cette enfant dit ; ma fille de Thorens en est en grand étonnement. Elle dit qu'elle ne peut vivre céans, que l'on n'y parle que de Dieu, dont elle est si ennuyée, que quelquefois elle a envie de se désespérer. Je l'ai aujourd'hui fouettée moi-même, et la vais réentreprendre de nouveau ; tandis qu'on nous la laissera, nous ferons le mieux que nous pourrons. Nous souhaiterions bien qu'on l'envoyât quérir bientôt ; mais il ne faut pas presser, car ce bon M. Austrain est si bon, que nous avons bien de la douleur de n'avoir pu le servir en cela.

Je finis par où j'ai commencé. Pour Dieu, ma fille très-chère, rendez-vous douce et condescendante aux désirs de ces filles en vos incommodités, car autrement vous les troubleriez. Ne veuillez rien pour ce sujet, sinon ce qu'elles voudront. Enfin la santé et la force vous sont requises pour le service de Dieu.

Je ne sais que vous dire de cette montre ; rendez la vieille si vous pouvez. Notre réveil va maintenant, mais avec tant d'incertitude que volontiers nous le changerions encore, pourvu que ce soit avec une montre dont la bonté soit bien expérimentée. Adieu et bonsoir, ma très-chère fille ; je suis invariablement votre très-humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur.

J. F Frémvot, de la Visitation.

Dieu soit béni !

Mille saluts à tous ceux qu'il vous plaira.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [148]

LETTRE LXXXIV - À LA MÊME

Il faut demeurer humblement soumise dans les épreuves. — Désir de voir retarder l'établissement du monastère de Riom. — Éloge de la Sœur de Châtel comme directrice. — Judicieuses réflexions pour développer les grandes et fortes vertus. — Conseils relatifs au gouvernement des choses temporelles. — Se défaire du parloir est un grand soulagement à une Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 2 octobre 1616.

Que votre cœur soit tout rempli de Jésus, ma très-chère unique fille !

Vous aurez reçu, il y a longtemps, la réponse pour Mgr l'archevêque ; je ne sais quel contentement il en aura reçu ; mais, en tous cas, il faut avoir grande patience et demeurer bien humble et soumise à Notre-Seigneur qui nous permet ces exercices et humiliations. Enfin, il nous exaltera si nous sommes fidèles en notre entreprise, et que sa seule gloire soit toujours notre unique prétention, comme nous l'en supplions très-humblement.

Vous aurez encore reçu par la voie susdite de M. Vilasca, d'autres lettres pour nos Sœurs de Moulins. Plût à Dieu qu'elles fussent ici ! Ma Sœur de Gouffier a fait là une entreprise difficile à faire réussir. Enfin, ma très-chère fille, il faut faire des coups d'apprentis, avant que d'être maîtres. Il est vrai que celui-là n'a pas été fait par notre choix ni volonté, la force nous y a contraintes.

Je ne serais pas marrie, mais très-aise que ceux de Riom se refroidissent ; nous leur mandâmes que, s'ils continuaient en leur dessein, ils nous avertissent promptement. S'ils ne le font, ils auront un refus tout court, et puis je ne pense pas que tout ce que nous désirons soit bien prêt. Il faut être convenablement logées et avoir assurance pour la nourriture de huit filles [149] pour le moins, et de l'entretien d'un bon et capable confesseur ; car d'aller servir leur ville aux dépens de cette maison, nous n'avons pas de quoi le faire ; et d'envoyer des filles qui soient accablées du soin des choses temporelles et de la pauvreté, il n'y a pas moyen. Aussi il est mieux de les tenir ici en paix que de les exposer à tant d'inquiétudes ; et ceci, ma très-chère fille, c'est chose résolue, et il n'y aura pas danger quand l'occasion se présentera, de le bien faire entendre. Ils aimeront peut-être bien d'envoyer instruire leurs filles à Moulins, et ils nous obligeraient grandement : voilà pour ce sujet.

Voici des lettres pour la bonne madame Favrot ; écrivez-lui un mot, et puis adressez le paquet à M. Béraud.

Il est vrai que notre maîtresse des novices fait parfaitement bien, et avec un soin tout charitable, sa charge ; rien ne lui manque aussi qu'un peu de l'humeur des nourrices enjouées autour de leurs enfants ; mais cela viendra quand Dieu connaîtra qu'il sera nécessaire ; car elle connaît ce manquement, et tâche de se rendre d'autant plus douce ; mais pour tout cela, ma très-chère fille, ne lui en donnez point de joie, car il faut aider à l'humilité, tant qu'il sera possible, puisqu'une seule once de cette bénite vertu vaut mieux que tous les trésors du monde. Elle a pourtant toujours ses lassitudes, qui ne sont point lassitudes, mais défaillance et accablement.

Or sus, ne me dites pas non plus qu'il n'y a que vous de misérable ; nous vous aimons bien ainsi avec toutes vos sécheresses, dégoûts et insensibilités de Dieu et de toutes choses bonnes. Vraiment, ma mie, n'êtes-vous pas bientôt assez grande et forte pour cheminer sans tous ces appuis-là ? Une seule chose est nécessaire, qui est d'avoir Dieu ; plus vous le posséderez nûment et simplement, plus vous serez forte. Contentez-vous donc de le posséder par les saintes et invariables résolu-lions d'être toute sienne, et de ne jamais l'offenser à votre escient, et travaillez avec la pointe de votre esprit, ainsi que [150] vous faites. O Dieu ! ma très-chère et unique Sœur, une seule action de vertu que vous faites en cet état, en vaut cent et plus de mille faites avec et par la suavité des sentiments de Dieu. Votre chemin est celui de la croix ; n'êtes-vous pas bienheureuse, ma chère âme, de cheminer avec votre saint Époux, la croix sur le dos, et, dans le cœur, le pur amour de sa sainte volonté ? Lisez bien les livres VIII, IX et X du Traité de l'Amour divin, et vous y trouverez de grandes consolations et lumières. Je supplie ce doux Sauveur de vous tenir nue de ce qui n'est point lui-même, et très-parfaitement unie à lui. Tenez-vous bien au-dessus de tous vos sentiments, et ils ne vous feront pas grand mal.

Je suis bien aise de ce que vous avez écrit à ces filles. J'ai donné la lettre de ma Sœur Claude-Agnès [Joly de la Roche] en présence de toutes sans y penser ; mais aussi ne désiré-je pas qu'elles soient si tendres ; certes, il ne faut point les nourrir comme cela. Il faut qu'elles aient une charité solide qui ne dépende point de tant de petites choses.

Vendez notre montre et gardez l'argent ; notre réveil qui est ici va fort bien maintenant, il nous suffit. Dieu nous pourvoira quelque jour d'une horloge ; nous n'avons pas moyen d'en acheter, puisqu'elles sont si chères.

J'ai remis à ma Sœur Péronne-Marie la petite [Austrain], afin qu'elle soit servie et soignée exactement ; si au bout de là elle ne fait pas mieux, il sera nécessaire pour notre repos de la faire retirer. Je chéris si fort M. [Austrain] et sa femme que j'aurais grand regret si je ne puis le leur témoigner en leur fille.

Je suis bien aise de votre amitié avec la Mère des Carmélites. Recommandez-nous un peu à leurs prières et de nos chères Sœurs que je salue cordialement. Il est bon aussi que M. d'Halincourt aime la maison.

Je suis bien en peine de ce que vous dites que les choses temporelles manquent ; mais confiez-vous bien en Dieu, et il [151] vous pourvoira. Je pense que vous êtes mal payée des pensions ; nous en sommes ici en nécessité. Dieu soit béni ! Les parents de nos Sœurs n'y pensent pas.

Je salue plus qu'amoureusement ma très-chère Sœur madame Le Blanc. Il faudra bien que, quand elle ira à Grenoble pour les Avents, vous l'instruisiez bravement, afin qu'on laisse à Monseigneur les matinées bien franches.[123]

Hélas ! vous êtes bonne, ma fille, de me demander dispense de ne plus déjeuner, je le veux donc bien ; mais prenez garde bien fort à votre santé, et d'avoir beaucoup de force. Je dis à Monseigneur votre lettre ; il trouve bon que vous fassiez un peu de retraite, mais cela selon l'utilité que vous en sentirez, et aussi la nécessité de votre maison ; vous la pourrez faire faire aussi comme vous jugerez aux deux autres professes. Mais ma Sœur Anne-Marie [Belle !] fait-elle bien ?

Mon Dieu ! que cela vous soulagera d'être défaite du parloir ! Grâce à Dieu, aussi je m'assure qu'une heure m'y suffit par semaine. Il est vrai que quand il vient de certains extraordinaires, comme en peut-on échapper ? Enfin il faut rouler avec-abandon à la volonté de Dieu.

Je vous prie, mon unique Sœur, d'être toujours brave, joyeuse et courageuse, c'est tout un. Quand vous le trouverez bon, saluez toujours avec honneur et amour Mgr l'archevêque, comme aussi notre bon Père recteur. Conservez-moi au souvenir de ses prières ; j'ai grande estime de ce Père-là. Je salue aussi M. l'aumônier, et tous les autres qu'il vous plaira.

Bonjour, ma très-chère Sœur ma mie, vous m'obligez étroitement à être tous les jours, si je pouvais, davantage vôtre. Je le suis sans réserve, et, ma très-chère Sœur, votre humble sœur et servante en Notre-Seigneur.

J.-F. Frémyot, de la Visitation. [152]

 [P. S.] Je ne puis écrire à M. Austrain ; mais je vous prie, ma très-chère fille, de le faire saluer de notre part, et assurer que nous ne perdrons point courage autour [de sa fille], car l'extrême désir que nous avons de le contenter nous porte à cela. J'espère que le soin de ma Sœur Péronne-Marie profitera. S'il vous donne de l'argent, serrez-le jusqu'à ce que vous trouviez commodité bien assurée, et vous payez devant toutes choses, de tout ce que vous avez fourni. Faites fort prier pour ces troubles.

Le pauvre M. de Travernay est mort ; l'on fera venir ici sa veuve pour lui donner cette nouvelle.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXXV (Inédite) - À LA MÊME

Difficultés qui se rencontrent dans l'établissement du monastère de Moulins. Résolution de différer le plus possible les fondations demandées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 octobre [1616],

Certes, ma pauvre très-chère fille, je n'ai pas le loisir de revoir votre lettre, car il a fallu écrire de grandes lettres à ces filles [de Moulins] ; Dieu soit le maître, leurs aversions nous sont dures, parce qu'elles préjudicient au service de Dieu. Si ma Sœur de Gouffier passe vers vous, ne lui témoignez rien du tout que vous en sachiez quelque chose. Enfin je pense et crains qu'il ne faille renvoyer l'autre fille, la maladie de ma Sœur N*** nous servira de couverture et de prétexte. O Dieu ! [ne faisons] plus de fondation, qu'il n'y ait des personnes plus solidement capables de tout support. Plût à Dieu que ces messieurs ne voulussent plus penser à nous ! toutefois, s'ils le font, Dieu nous aidera ; mais si je rencontrais occasion propre, il faudrait toujours bien leur faire entendre que tout soit bien disposé, et [153] qu'il y ait de quoi vivre pour huit filles et un bon confesseur.

Je suis très-aise de ce que vous avez vu ces bonnes Carmélites,[124] cela vous fera grand bien. Mille saluts à tous ceux qu'il vous plaira et au bon M. de Médio. Je ne sais si vous aurez reçu le paquet dernier pour nos Sœurs [de Moulins], et si vous le leur aurez fait tenir sûrement. Je vous supplie, ma mie, que celle-ci leur soit portée assurément et promptement : vous pouvez juger de leur importance. Très-humble révérence à Mgr l'archevêque et à notre Révérend Père recteur ; je l'honore tous les jours davantage et suis toute vôtre en Notre-Seigneur.

Donnez un bon sauf-conduit à ce paquet de Moulins.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE LXXXVI - À MADAME DE GOUFFIER

Doux reproches de son long silence. — Impossibilité d'envoyer des sujets aux fondations et d'en accepter de nouvelles. — Nécessité d'une grande et cordiale union avec la Mère de Bréchard. — Admirable encouragement à se faire violence.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 octobre 1616.

...Enfin certes, ma très-chère fille, je m'ennuie de ne point savoir de vos nouvelles par vous-même ; changez-moi cette paresse. Eh ! je sais bien que votre cœur est toujours le même et tout mien ; mais je prendrais grand plaisir qu'il me le dît ; et je m'étonne qu'étant ce qu'il m'est, il puisse tant demeurer sans me parler. Or sus, si vous me voulez obliger, commencez à m'en dire des nouvelles, et n'en perdez plus [154] d'occasion, comme aussi dites-moi un peu bien si nos filles vous ont satisfaite, et celles qu'elles sont allées servir. Notre chère Sœur Jeanne-Charlotte de Bréchard, vous savez ce qu'elle est à mon cœur, combien nous l'estimons, et de quelle utilité et nécessité elle était ici. Certes, nous l'avons laissée choisir celles d'entre nous qui lui ont été les plus propres de celles qui se pouvaient mettre dehors ; car, ma très-chère fille, vous ne sauriez croire combien il s'en trouva peu de disposées pour cela : les unes manquant de voix, les autres de santé, et les autres encore embarrassées en affaires.

Enfin, je vous le mandai bien par ma première lettre, il ne nous est pas possible de recevoir toutes les maisons que l'on nous présente ; nous pourrons encore fournir Riom de deux professes et une novice, au mois de mars, s'ils continuent à nous en prier. Au bout de là, il se faut reposer deux ou trois ans pour le moins ; les premiers vont devant ; vous avez pris les deux meilleures que nous leur avions destinées, de sorte qu'il faut les retarder maintenant. Or je les vous recommande, ces pauvres Sœurs-là, ma très-chère fille ; c'est à vous et pour l'amour de vous que nous les avons envoyées. J'espère en la bonté de Dieu qu'elles feront bien et donneront bon exemple.

C'est un point d'absolue importance que votre esprit et celui de ma bonne Sœur Jeanne-Charlotte soient parfaitement unis, mais d'une union cordiale et confiante, pour bien faire le service auquel la gloire de Dieu vous emploie toutes deux ; il se faut bien garder l'une et l'autre de ne rien faire que selon le mouvement de la vraie charité et raison. Pourvu que vous n'ayez qu'un cœur, et qu'il n'arrive point d'ombrage, vous ferez des vrais fondements de piété en ce nouvel édifice ; car il importe beaucoup de bien commencer et donner de bonne impression des filles de ce commencement.

Ma fille uniquement chère, vous connaissez mon cœur, parce qu'il est vôtre, et je connais le vôtre, car il est mien ; nous [155] entendrons bien ce que nous voulons [dire], sacrifions nos inclinations, nos désirs et honneurs à la gloire de Dieu, n'ayons point d'autre but ; et quoiqu'il nous coûte, avançons chemin de ce côté-là, sans nous amuser à regarder les contradictions et mortifications qui arrivent à dextre et senestre. Oh ! je sais bien que le cœur de ma chère fille ne craint pas les grandes, elle les dévore ; mais la multitude des petites fâche quelquefois, et ce sont celles qu'il ne faut point voir.

Si j'avais le loisir, je vous dirais beaucoup de nos nouvelles ; mais sachez que c'est par un messager de Riom que je vous écris, lequel est arrivé environ l'heure de nos Tierces, et veut partir à midi, de sorte qu'il faut faire sa dépêche sans haleine.

Adieu, ma fille toute chère ; j'ai le cœur gros de tout plein de choses, mais je ne puis prendre le loisir de les écrire. Je vous recommande mes filles, je les aime chèrement, et vous, parfaitement. Bien fort de vos nouvelles à la première occasion. Je suis toute vôtre en Jésus.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXXVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE, À MOULINS[125]

La Sainte lui recommande d'avoir une grande confiance au Révérend Père recteur des Jésuites, et promet d'envoyer une maîtresse des novices. Elle conseille à l'égard de madame de Gouffier une déférence cordiale.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er décembre 1610.

Je n'en pouvais quasi plus du grand désir que j'avais d'entendre de vos nouvelles, ma pauvre vieille très-chère fille ; que [156] bénite soyez-vous du Sauveur, lequel, comme j'espère, convertira nos petites angoisses en douceurs et suavités 1

Vous me consolez de votre courage, ma très-chère fille ; pour Dieu, persévérez à suivre entièrement les sages conseils de ce très-bon et prudent Père recteur, je dis en tout ; car, voyez-vous, outre qu'il a l'esprit de charité, il a aussi la connaissance et expérience des choses de delà. Si donc il trouve bon que vous donniez l'entrée à ces deux dames, faites-le ; je crois qu'il sera expédient en ces commencements, et que cela profitera. Quand Dieu aura résolu nos affaires, s'il se faut retrancher, on le fera, et personne ne s'en offensera.

L'on n'a pas encore l'expédition que nous poursuivons à Rome ; il faut grandement prier pour cela.

Faites un petit livre pour écrire vos reconfirmations.[126] Ma Sœur, ma très-chère fille, tenez toujours votre cœur en joie et en courage, cela aidera beaucoup votre santé. Je ne vous souhaiterais rien qu'une Sœur pour être maîtresse des novices, afin de vous soulager. Si après Pâques vous jugez qu'il soit nécessaire, mandez-nous laquelle vous désireriez' : ma Sœur Anne-Marie [Rossel], ma Sœur Paule-Jéronyme [de Monthoux], ma Sœur Marie-Adrienne [Fichet] feront bien l'affaire, mais Dieu nous donnera conseil d'ici là. Cependant, assurez-vous que notre cœur est toujours demeuré et demeurera à jamais en l'assurance qu'il doit avoir du vôtre, et en l'amour entier qu'il vous porte. Mais souffrez volontiers les traits de mon esprit sur de telles rencontres ; enfin, et en effet, il se faut vendre, briser et [157] anéantir pour la plus grande gloire de Dieu. Qui connaît mieux que moi votre cœur, et qui l'aime davantage ?

Or sus, il faut persévérer en cette parfaite soumission au Révérend Père et à l'entière condescendance à ma bonne et chère Sœur de Gouffier. Laissez-lui gouverner le temporel, tout ainsi que bon lui semblera. Pourvu que l'infirmité soit soulagée, n'importe si l'on ne mange que du bœuf ; c'est la viande ordinaire de céans. Il faut que nos pauvres Sœurs se montrent fort courageuses. Je les aime parfaitement, ces trois filles-là ; je ne puis leur écrire parce qu'il est nuit, et l'on demande réponse en donnant les lettres.

Tout se porte bien chez M. de la Ruaz et céans aussi, grâce à Dieu. Monseigneur est à Grenoble. Je vous prie, ma très-chère Sœur, écrivez-nous amplement toutes vos nouvelles, tant souvent que vous pourrez ; faites-le tout franchement et naïvement ; car vous êtes uniquement toute nôtre, et de même devez-vous demeurer assurée de notre part ; soyez bonne ménagère, ma très-chère fille, tandis que vous êtes parmi les occasions. Adieu.

Vive Jésus ! Dieu soit béni !

[P. S.] Nous souhaitons du fond de notre âme toute sorte de vrai bonheur à madame Verne.[127] O Dieu ! qu'elle sera heureuse e servir Notre-Seigneur en humilité et simplicité !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [158]

LETTRE LXXXVIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

User d'une humble et prudente douceur envers les personnes qui s'opposent à l'établissement de la Congrégation. — Dieu veut propager ce petit Institut. — Conseils de direction.

vive jésus !

Annecy, 25 décembre 1616.

Ma très-chère grande fille,

Je viens vous écrire le saint jour de Noël, tant que la célébrité du jour me le permettra. Je souhaite qu'en ce jour sacré, où reluit la douceur des douceurs, votre cœur et celui de toutes vos chères filles soient pour jamais remplis des plus aimables vertus de ce saint Enfant ; mais surtout la désirable soumission, simplicité et humilité. Mon Dieu ! que ces vertus sont nécessaires à celles de notre condition ! Je le dis avec un sentiment tout particulier, considérant votre dernière lettre ; car, ma chère fille, tout de bon Notre-Seigneur veut et requiert de nous une profonde et très-intime humilité intérieure et extérieure, et pour cela il a voulu que notre condition fût moins éclatante devant les yeux des hommes, et que leurs esprits nous éprouvassent par divers jugements et sentiments, tantôt nous élevant, aussitôt nous rabaissant ; et comme je crois, il y a toutes sortes de vraies apparences que cette divine Sagesse veut élever et grandement multiplier cette manière de vie pour sa gloire. Elle veut auparavant jeter des fondements si profonds et solides, que l'édifice soit ferme et perdurable ; vous savez pourquoi je vous dis ceci.

Tenez-vous donc toujours parmi ces personnes, avec qui il faut traiter, avec une extrême douceur et humble gravité en vos paroles et en toutes vos actions, afin que votre modestie et sagesse les tiennent en règle et nourrissent l'estime qu'ils ont de vous, laquelle est nécessaire pour la gloire de [159]

Notre-Seigneur, en cette maison qu'il vous a commise. Enfin, ne vous laissez toucher d'aucune chose ; ayez seulement un grand soin de vous rendre toujours plus fidèle à Notre-Seigneur, et de bien faire observer nos chères Règles. Mais je vous prie, ma chère enfant, reposez-vous toute en Dieu.

Cela va très-bien, que vous n'ayez pas le temps de réfléchir sur vous-même, puisque toutes les actions qui vous occupent sont pour Dieu. Mais ne serait-ce point une tentation ce que vous nous dites si souvent, que vous avez des grands remords de ne pas bien édifier vos filles, et que vous leur servez de scandale ? Or, voyez-vous, ne nous dites plus cela, car premièrement, je n'en crois rien ; secondement, croyez-moi bien en ceci, ayez un œil tout particulier sur votre conduite extérieure ; accompagnez la modestie et la douce gravité naturelle que Dieu vous a données, d'un amour tout céleste à cette vertu ; que toutes vos actions en soient parsemées ; et comme nous l'avons souvent résolu, faites toutes choses tranquillement et humblement. Mon Dieu ! oui, ma fille, je voudrais que toutes nos actions eussent ce bel atour de la sainte humilité : certes je l'aime uniquement, j'en suis toute vide.

Adieu, ma fille ; je suis plus à vous, et vous m'êtes plus chère que vous ne sauriez jamais penser. Jésus, par sa sainte Nativité, vous comble de toutes bénédictions. Votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [160]

ANNÉE 1617

LETTRE LXXXIX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Fruits opérés, à Grenoble, par saint François de Sales, qui y prêche l'Avent. — Estime que l'on fait à Rome des Règles de la Visitation. — Nécessité d'une mutuelle correspondance entre les monastères. — Premier projet d'une fondation à Turin. — Détails sur la communauté d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, le 1er de l'an 1617.

Que le Sauveur très-cher vive et règne à jamais dans nos cœurs, ma très-bonne et très-chère Sœur ! nous venons vous saluer un peu en ces saints jours pleins de douceurs et de délices éternelles, puisque notre Salut nous est né. Ah ! puissions-nous naître et vivre à jamais en son très-saint amour, par une parfaite soumission à sa très-sainte volonté !

Que faites-vous, ma très-chère amie, en cette nouvelle école, et parmi ces jeunes novices ? Comment est-ce aussi que vous vous êtes renouvelée,[128] et nos chères Sœurs qui sont auprès de vous ? Ici, grâce à Dieu, l'on a assez bien fait cette action ; au moins Monseigneur en était fort content. Il est encore à Grenoble, où il est admiré et honoré incroyablement pour ses prédications et conversations toutes saintes et vraiment apostoliques, à ce qu'ils disent, et que nous savons et croyons ici être ainsi, dont la seule mais très-grande gloire en soit rendue à Celui qui l'a fait de sa main. [161]

Nous n'avons point de nouvelles présentes pour vous écrire, n'ayant loisir de les chercher. Nous laissons à nos Sœurs de vous entretenir longuement ; nous les voyons disposées à cela. Nos affaires se remuent fort à Rome,[129] où notre manière de vie est très-approuvée et admirée, et tous disent que nous ferions mieux de demeurer ainsi pour la grande utilité qu'elle apporterait. Je ne sais à quoi Monseigneur se résoudra, ce sera à ce qu'il connaîtra être pour la plus grande gloire de Dieu, il n'en faut point douter ; mais cependant, ma très-chère fille, prions toutes fort pour cela, je vous en prie.

Nos pauvres Sœurs de Lyon sont toujours parmi la souffrance de cette ancienne persécution de leur chef, sur ce sujet-mais patience, il faut faire profit de cette humiliation, et suivre, le mieux qu'il nous sera possible, l'intention de Notre-Seigneur, qui veut que nous soyons humbles et basses.

Je crois qu'il vous serait utile, au moins pour la suavité de votre charité, de vous communiquer un peu plus avec nos Sœurs de Lyon, à cause de l'unité qu'il faut avoir un grand soin de nourrir ; mais prenez, je vous supplie, ce petit avis tout simplement, sans interprétation, ma pauvre très-chère fille. Enfin, ce que je désire, c'est que nous nous tenions toutes présentes et unies par cette continuelle communication de lettres ne la pouvant avoir autrement de quelques années. Eh Dieu ! ma très-bonne et chère Sœur, si vous saviez ce que ces absences font dans mon cœur, vous l'aimeriez bien. Bref, c'est la vérité que ce que Notre-Seigneur a uni ne reçoit point de déchet pour les absences ; il est vrai que par les lettres on reçoit certaines suavités désirables.

Or sus, nous avons repensé à ce que nous vous dîmes la dernière fois, pour vous envoyer encore une fille qui pût élever les [162] novices ; mais nous vous disons que si le Père recteur ne juge avec vous qu'il soit tout à fait nécessaire, que nous serons très-aise de n'en point envoyer, car tout nous fera besoin ici, où je prévois qu'on ne nous laissera [pas] longtemps en paix sans nous écarter.

Je crois que si la paix était en Piémont, il y faudrait passer plus tôt que nous ne voudrions. Il y a une brigade des plus signalées dames et filles de la cour, fort ébranlées, et qui sollicitent l'affaire vers le prince, lequel nous affectionne bien fort. Certes, si Notre-Seigneur le dispose ainsi pour sa gloire, moyennant sa très-sainte grâce, nous le servirons là et ailleurs où bon lui semblera, de tout notre cœur ; mais nous tirerons à la longue tant qu'il sera possible, pour nous rendre plus solides et capables de ces services si importants. En d'autres lieux nous serons bien demandées, mais patience partout.

Nous n'avons point de nouvelles de ce qui est dû de votre pension ; je vous prie, ma mie, sollicitez vos parents, car nous avons une extrême nécessité d'argent. Nous allons entrer aux bâtiments sans savoir bonnement où prendre de quoi y fournir. Dieu, par sa bonté, y veuille pourvoir, s'il lui plaît. Mandez que l'on vous fasse tenir là l'argent (je crois qu'il est dû près de cent écus), car vous l'enverrez bien à nos Sœurs de Lyon, qui nous le feront tenir. Mais, ma chère amie, je vous supplie, pressez un peu, cela est de justice, et notre grand besoin nous fait ressentir leur tardiveté trop grande.

Que vous dirai-je de plus ? Le bon M. le prévôt nous a fait de fort bous sermons cet Avent, et le dernier du grand saint Jean a été admirable. Oh ! Dieu nous fasse la grâce qu'abandonnées sans réserve à sa divine providence, nous le puissions servir humblement, fidèlement et utilement.

Nous avons écrit cette lettre à plusieurs reprises, et elle nous est demeurée faute de commodités. Monseigneur est arrivé cependant [de Grenoble] en très-bonne santé, grâce à Dieu. [163] Ce matin, nous avons eu l'honneur de lui faire toutes la révérence et recevoir sa bénédiction. Il nous a dit la sainte messe, et commencé les sacrifices de cette première année ; il est vrai que nos Sœurs n'y ont [pas] communié, à cause de la nouvelle messe que nous avons eue, en laquelle on a reçu Notre-Seigneur.

Il m'est avis, ma chère amie, que vous êtes fort réservée à nous écrire, et qu'il ne le faut point tant être ; nous n'avons [pas] reçu de vos nouvelles depuis l'homme de M. de Montaret. Il faut bien nourrir la sainte union, confiance et franchise avec toutes ; mais il me semble que nous l'avons déjà dit.

Je ne pensais pas vous tant écrire ; mais c'est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons finir, aussi êtes-vous ma très-chère Sœur que j'aime uniquement. Le porteur nous surprend, et nous sommes nécessitées de beaucoup écrire. Il nous tarde de savoir de vos nouvelles. Notre Monseigneur nous a commandé de vous saluer étroitement de sa part, ne pouvant vous écrire.

Adieu, ma pauvre très-chère ; le doux Jésus soit au milieu de votre cœur, et y répande ses plus chères bénédictions et consolations. Nous sommes pour jamais votre plus humble Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Jeanne Frèmyot, de la Visitation.

Dieu soit béni !

[P. S.] Mille saluts au Père recteur, mais cordials et pleins de respect ; et à nos chères Sœurs novices.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [164]

LETTRE XC - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Envoi de lettres pour Grenoble.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617.]

Notre bon Sauveur vous comble de ses très-douces bénédictions, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très-honoré Seigneur, que j'aime de toutes mes forces !

Voilà les lettres pour Grenoble. Celle à qui nous disons : ma très-chère demoiselle,[130] nous avions l'intention de parler à la demoiselle, nièce, ce me semble, d'une dame présidente. Eh Dieu ! mon très-cher Père, que les âmes que Dieu amène ici sont heureuses, pourvu qu'elles soient fidèles à suivre la direction !

S'il vous plaît que M. Michel copie les Règles, envoyez-nous-le aujourd'hui et nous les lui donnerons, et lui marquerons ce qu'il devra vous demander. Monseigneur de Bourges fait une décharge par l'entremise de M. de Neuchèze pour les avoir ; il faut voir ce que l'on répondra dimanche quand vous viendrez, mon très-unique Père.

Bonjour de tout mon cœur très-humblement. Jésus soit le seul amour de votre âme ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [165]

LETTRE XCI (Inédite) À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

La santé est un bienfait de Dieu qu'il faut ménager pour travailler à sa gloire. — Encouragement aux vertus de douceur, d'humilité et de modestie pour imiter saint François de Sales. — On ne peut pas faire de modifications extérieures sans permission. — Nouvelles de madame de Thorens.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1617.]

Certes, ma toute chère fille ma mie, le temps m'était bien long de trouver occasion de vous écrire : il y aura demain trois semaines qu'il ne s'en était présenté ; or bien, il n'y a remède. Depuis les vôtres dernières, nous avons su que, grâce à Dieu, vous vous portiez bien. C'est M. de Médio, à mon avis, qui l'écrit à Monseigneur en lui envoyant les réponses de Mgr de Lyon ; il me tarde pourtant que j'aie encore des nouvelles ; car, outre que vous m'êtes très-chèrement chère, je sais la nécessité que l'on a de votre santé dans votre petite famille. Savez-vous, ma mie mon enfant, il en faut avoir dorénavant un plus grand soin, car elle n'est pas votre, vous l'avez toute dédiée à Dieu, au service de Dieu, et de ces chères âmes qui sont autour de vous. Une fois pour toutes donc, je vous la recommande, ma fille, pour vous parler simplement comme à vous.

Je n'ai point de souvenance de la lettre de madame de Travernay ; si vous m'en avez envoyé, ne laissez pas de la contenter d'un mot ; et la bonne madame de N. est morte !... Je suis bien aise de la bonne Sœur B. F. ; il la faut toujours mieux aider et les autres aussi, afin que la gloire de Dieu soit accrue en notre petite Congrégation, uniquement aimable ; je voulais vous écrire beaucoup sur ce sujet ; mais le peu de loisir (ayant été surprise), et surtout l'incertitude du messager, me fera différer jusqu'à nos marchands qui partiront cette semaine. Ma [166] très-chère fille, continuez en votre humilité et modestie, montrant néanmoins, quand l'occasion s'en présentera, l'estime et l'amour invariable que nous avons pour elle [la vocation], donnant aux filles, sans faire semblant de rien, la même affection, et ne leur découvrant rien de plus que les Règles ne soient imprimées.

Oui, certes, ma fille, nous avons un Père qui est admirable en son humilité, douceur et modestie ; imitons-le fidèlement. Le temps me presse, mais faut-il que je vous dise comme l'on a réduit les mortifications extérieures. Premièrement, il ne s'en fait point d'extraordinaires qu'on ne le demande à la Supérieure ; et ce congé, qu'il faut avoir, les règle bien et les mortifie plus que la mortification même, car chacun aime son invention, et c'est cela qu'il faut retrancher ; car, comme dit Monseigneur excellemment, « notre choix diminue fort le prix de nos vertus ». Quand donc l'on me vient demander une chose, j'en ordonne une autre ; par exemple : une de nos Sœurs me demanda, après avoir dit sa coulpe, de baiser les pieds des Sœurs ; je lui dis : « Non ; mais faites-leur baiser votre main » (laquelle était fort laide) ; cela ainsi fut une vraie mortification ; ainsi en d'autres. Mais voici qui est bien meilleur : la Supérieure ayant reconnu ou étant avertie de quelque faute, elle fait que la lectrice sur la chaire en dise tout haut la coulpe de la défaillante, avec l'imposition de la pénitence en cette sorte : « De la part de Dieu et de la sainte obéissance, je dis très-humblement la coulpe de ce que une telle Sœur parle en particulier, et pour pénitence elle mangera à terre. » La pauvrette, qui était déjà assise, sera sans doute plus mortifiée de se relever que si elle eût choisi de le faire, et voilà, ma mie, qui est, en cette sorte, selon le jugement et sentiment de vos Père et Mère, et par conséquent, il sera bien au vôtre, je m'en assure, car vous êtes notre propre cœur, et nous vous chérissons comme cela. [167]

Or sus, il faut finir, et ne pas écrire à pas une de nos très-chères filles, ce sera pour les premières ; mais, assurez-les toutes, en général et en particulier, qu'elles me sont chères et précieuses, comme les vraies filles de mon cœur. Je leur écrirai, car encore que j'aie peu de loisir, je ne m'en pourrai tenir ; je les aime parfaitement et tendrement. Mon enfant, ma vraie fille, je suis toute vôtre en Jésus et Marie.

Ma pauvre fille de Thorens est hors de tout péril, grâce à Dieu, mais extrêmement débile, dont nous ne sommes pas étonnés.[131] Notre chère Sœur de la Fléchère est une nouvelle veuve toute sainte. Mille saluts à mon neveu et à tous les autres, surtout au Père recteur ; mandez-moi s'il est remis. Je n'oublie pas le Père Marcel et le Père B...

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XCII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

MAÎTRESSE DES NOVICES, À LYON

Il faut avoir un confiant abandon à Dieu dans l'exercice de son emploi. — Les novices trouveront la paix et le bonheur si elles se dévouent à l'observance de la Règle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1617.]

Certes, ma très-chère petite, vous m'avez fait un singulier plaisir de m'écrire ainsi largement et naïvement ; faites toujours de la sorte. J'ai montré votre lettre à Monseigneur, lequel vous aime bien chèrement. Dieu sera avec vous, et tout ira bien. Ayez toujours un grand courage, et sans réserve demeurez abandonnée entre les mains de la divine Providence ; elle vous conduira et portera en tout, n'en doutez jamais, pourvu que [168] vous employiez fidèlement et doucement votre petit talent, il le saura bien accroître. Au reste, qu'avons-nous à faire de nous regarder, ni ce que nous sommes, ni comme nous ferons ce que l'on nous commande ! Mettons-nous à faire simplement, regardant à Dieu, et nous appuyant en sa bonté, et tout s'accomplira saintement.

Oh ! que je suis consolée de vous savoir de braves prétendantes ! Saluez-les tendrement de ma part ; mais votre dernière novice, offrez-lui, je vous prie, mon cœur que je veux lui dédier pour la servir et pour l'aimer parfaitement en Notre-Seigneur. Elle m'a déjà fait ressentir une grande consolation, quand je lus dans votre lettre qu'elle était exacte à l'observance.

O Sauveur de mon âme, qu'elle sera heureuse si elle persévère ! Je l'en conjure et toutes nos chères Sœurs novices, et qu'elles me croient, je les supplie, que leur paix sera parfaite si elles s'attachent invariablement à l'observance. Qu'elles s'oublient de toutes autres choses pour accomplir avec perfection celle-ci si importante. Oh ! qu'elles seront heureuses si elles marchent en ce chemin humblement et fidèlement[132] !

Le jour me manque, ma fille ; je suis toute à vous.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [169]

LETTRE XCIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Avec quelle prudence on doit ménager les intérêts et la réputation des novices. — Promesse d'une communion générale de la Communauté et témoignages d'affection maternelle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 11 janvier 1617.

Nous venons de recevoir votre paquet et celui de nos pauvres Sœurs [de Moulins] ; nous espérons que M. de Médio aura celui que nous leur écrivions ; le sire Pierre dit l'y avoir remis. Nous n'avons su parler à Monseigneur pour cette pauvre Sœur M. T.[133] ; mais tout ainsi qu'il conclut sa soudaine sortie, sur ses actions de désespoir, et la crainte qu'elle ne perdit le jugement, de même je m'assure qu'il approuvera avec moi que l'on conduise cette affaire le plus doucement qu'il se pourra, pourvu qu'il n'y ait point de scandale à craindre pour ceux de dehors, et que son esprit demeure en repos. Voilà, ma très-chère fille, ce que le peu de loisir que nous avons nous permet de vous dire ; nous avons reçu toutes les lettres sûrement.

Oh ! Dieu ! l'effroyable nouvelle que vous nous dites de N*** ! mais j'espère en Dieu qu'il n'y aura rien de si mal, il l'en faut prier. Jeudi dernier, l'on fit la communion générale pour votre [170] maison ; jeudi prochain on la fera pour ma plus chère fille, que Dieu fasse toute sainte. Amen.

Pour Dieu, ma mie, faites prier pour les nécessités particulières de ma chétive personne ; nous en avons grand besoin. Mais encore ce mot, n'êtes-vous pas fâcheuse de vous ressouvenir avec attendrissement du temps passé ? Certes, vous ne nous fûtes jamais que chère, et le serez toujours plus, croyez-le, ma fille, croyez-le bien, et je prie Dieu qu'il vous bénisse de ses éternelles bénédictions. Amen. Je suis toute vôtre, vous le savez. Ce jour de saint Antoine.

Nos Sœurs [de Moulins] ont ici envoyé vos lettres.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XCIV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

La Sainte lui recommande de prendre souvent le conseil du Père recteur des Jésuites et d'avoir aussi la haute main sur les affaires temporelles. — Elle l'exhorte à supporter doucement quelques contrariétés et à mettre toute sa confiance en Dieu. — Divers avis propres pour les commencements de la fondation. — Ne pas se presser pour recevoir des sujets, et préférer ceux qui ont bon esprit à ceux qui n'ont que des avantages temporels.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 15 février 1617.

Certes, ma très-chère fille ma mie, depuis le billet que nous vous écrivîmes dernièrement, nous n'avons su en façon quelconque vous faire réponse, partie un peu de traînasserie et de faiblesse, partie aussi à cause de l'occupation que la bonne madame la comtesse de Tournon et ses filles nous ont donnée, lesquelles nous espérons, Dieu aidant, qu'elles retireront de l'utilité et consolation de leur séjour parmi nous.

Pendant qu'elles sont un peu allées à Sainte-Catherine, nous vous écrivons, et je prends votre lettre en main, afin que nous [171] n'oubliions rien de ce que vous désirez de nous. Et pour commencer, ma pauvre très-chère Sœur, qui m'êtes très-chèrement chère, nous vous dirons que nous vous supplions bien fort de vous tenir bien unie et soumise à la volonté et conseil du Révérend Père recteur,[134] car nous voyons que c'est un très-bon, sage et expérimenté Père, et lequel vous aime et votre maison pour la gloire de Dieu. Oh ! certes, l'on connaît par ses lettres qu'il marche en sincérité et qu'il a l'esprit de Dieu. Donc, demeurez ferme là, soumettant même tout ce que nous vous dirons à sa prudence et discrétion.

Vous nous avez fait un grand plaisir de nous mander toutes vos affaires : ne craignez rien, vous nous connaissez ; nous ne gâterons rien, et puis, il n'est pas expédient de rien remuer davantage. Notre-Seigneur acheminera tout à sa gloire et à noire mieux ; mais il nous faut être bien humbles et charitables à supporter dans le prochain ce qui est de son défaut et qui nous est fâcheux ; car, ce qui y est de bon, nous serions trop fâcheuses, si nous ne l'aimions. Encore ce mot, ma très-chère Sœur : ces conditions, incommodités et manquement des choses utiles, voire nécessaires, ne doivent être regardés qu'en la providence de Dieu, et non en la main de celle qui nous les présente ou procure, et par ce moyen, ma très-chère fille, croyez-moi, elles vous seront des suavités au lieu de contrariétés ; vous m'entendez. Enfin, si bien Notre-Seigneur n'agrée pas ces choses en celle qui les fait, il se plaira toutefois grandement de vous les voir souffrir comme des tribulations et épreuves que sa divine bonté vous envoie pour vous avancer en la perfection de son divin amour.

Nous écrivons à nos Sœurs, voyez les lettres, et si elles sont bonnes, donnez-les ; si, moins, rompez-les. Ma très-chère Sœur ma mie, ayez tout le soin qu'il vous sera possible pour les [172] tenir unies avec vous ; je leur écris en sorte que si elles montrent leurs lettres, l'on ne s'ombrage point.

Il faut laisser gouverner cette chère Sœur de Gouffier[135] ; mais il faut essayer tout doucement, avec l'aide du Révérend Père, que pour ces petites choses qui regardent le dedans de la maison, vous les traitiez et disposiez selon que vous savez qu'elles se font ici, comme : de l'ordre de la table, des meubles, habits, Offices et semblables, lesquelles sont pour le bon ordre de la Communauté, et pour maintenir l'égalité, afin que toutes ces choses se fassent selon la sainte simplicité et pauvreté accoutumées. Ces grands châlits seront bien inutiles, puisque la Règle ordonne que, tant qu'il se pourra, les filles aient chacune leur petite chambre et couchent seules. Le bon Père pourra bien persuader ces petites raisons à ma Sœur de Gouffier, s'il le juge nécessaire, comme je crois qu'il fera ; comme aussi de s'élargir de logis, puisqu'il y en a de reste, de faire fermer le tabernacle, et accoutrer ce qui est requis pour la cuisine, car la petitesse de la dépense qu'il faut pour cela n'est pas considérable.

Comme nous avions écrit jusqu'ici, nous avons reçu vos dernières lettres ; vous avez donc bien accommodé toutes ces petites affaires-là, Dieu en soit béni ! Il faut bien, ma très-chère Sœur, essayer, avec l'aide et prudence du Révérend Père, de gagner pied à pied tout le gouvernement qui regarde le corps de la maison. Pour ce qui est du gros des affaires temporelles, il faut la laisser faire ; mais pour les filles, je crois qu'à ce commencement il est très-requis et nécessaire qu'ayant rencontré des esprits propres pour [servir] Dieu en cette manière de vie, l'on ne se rende pas si exacte pour le bien, pourvu qu'elles apportent de quoi s'entretenir, selon la pauvreté et petitesse que nous tenons ici. Bon Dieu ! ce point est très-considérable, [173] car qui prétendra d'avoir des filles d'argent, n'en aura point d'or.[136] Il est vrai qu'il faut tout faire avec prudence ; mais il est expédient de former la maison de quelque petit nombre, car tout en va mieux : puis, les richesses mêmes, jamais on ne manquera de ce côté-là, si l'on vit en bonne union et observance. Nous sommes un petit en peine de notre Sœur Marie-Avoye [Humbert] ; tâchez, je vous prie, de la bien faire cheminer ; car je vois grande difficulté d'envoyer si loin une autre fille, sinon que l'extrême nécessité le requière.

Il y a longtemps que le dessein de Riom est rompu, dont nous louons Dieu ; l'on ne pouvait y satisfaire sans grande incommodité ; ces grands éloignements sont fâcheux.

Nous ne voyons guère d'apparence de pouvoir vous aller secourir ; nous le désirerions, certes, infiniment et de tout notre cœur, mais mon peu de santé, nos bâtiments et la multitude des filles sont de grands obstacles, et Monseigneur n'en veut point ouïr parler. Je crois que même il ne me sera plus permis de retourner en Bourgogne : mon fils m'en avait fort priée, afin de le mettre en son bien et rendre mes comptes ; mais s'il n'y a une absolue nécessité, nous n'irons pas, de sorte, ma très-chère fille ma mie, que nous voyons peu d'espérance de ce côté-là.

Prenez en cela un plus grand courage et espérance en Notre-Seigneur, et croyez qu'après vous avoir éprouvée, il vous aidera et consolera, non-seulement pour l'établissement de votre maison à sa gloire, mais encore pour votre repos et consolation particulière, et cependant, vous faites très-bien d'acquiescer à son bon plaisir et de l'attendre en patience. Ce m'est un grand repos de vous sentir le secours et support de ce bon Père ; nous voyons qu'il vous aime. Tenez-vous toujours bien [174] sur vos gardes contre votre vivacité naturelle, car la gravité et modestie nous est du tout nécessaire, ma pauvre Sœur. Je vous dis ceci ainsi simplement, comme il m'est venu ; et courage, mon enfant, soyez joyeuse en ce service, et vous consolez en vous abandonnant tout à la divine Providence ; un jour, nous serons bien aises d'avoir souffert toutes ces choses pour Dieu.

Je reviens à votre grande lettre : il faut, dit Monseigneur, retrancher ces offrandes à l'entrée des filles, et se garder de faire quelque chose qui ressente l'avarice.

Je pense que vous ferez bien de ne pas vous charger de ces bonnes gens du jardin, ce serait s'exposer aux murmures ; mais vous pouvez en tout temps aller vous récréer dans le jardin, encore qu'ils y soient, pourvu que vous soyez deux, et ne baissez le voile, sinon en approchant et parlant, nonobstant la petite clôture ; l'on ne saurait que faire en ces commencements, souvenez-vous des nôtres.

Pour cette fille idiote, vous pouvez la retirer par charité, comme vous nous mandez, pourvu qu'elle soit simple et non brutale ou désespérée pour troubler la maison.

Oui, vous pouvez aller au logis de ma Sœur de Gouffier, pourvu qu'il n'y ait point d'hommes, et elle vous peut servir encore de compagne ; mais, certes, puisque ce logis est dans le vôtre, et vôtre même, il faut essayer de gagner qu'elle n'y reçoive personne ; le parloir doit suffire pour les séculiers, sinon aux femmes qui entrent avec licence.[137]

Et quant à la retraite que désirent ces bonnes femmes anciennes, vous pouvez la leur donner ; mais nous avons déjà appris de Rome qu'il ne leur sera permis qu'une seule sortie après leur entrée ; voilà votre lettre répondue.

Il y a quinze jours pour le moins que cette lettre était écrite, [175] attendant commodité de l'envoyer. Monseigneur n'a point encore écrit, mais il vous écrira ; enfin on ne l'a quasi vu qu'en courant ; Dieu le conserve et l'emploie tout, à sa gloire, et fasse en nous sa sainte volonté.

C'est notre chère madame de la Croix qui porte ces lettres ; caressez-la bien, je vous prie, elle le mérite. Elle prétend que vous serez son hôtesse, j'en serai bien aise.

Adieu, ma très-chère Sœur ma mie je suis un peu accablée et pressée, mais je vous assure entièrement toute vôtre en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XCV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Il faut du courage et de l'énergie pour entreprendre la vie religieuse. — Nouvelles des instances qui se faisaient à Rome. — Recommandations pour un envoi de lettres.

Vive † Jésus !

[Annecy], 6 mars 1617.

Ce bonhomme nous vient avertir quand il veut partir, de sorte, ma très-chère amie, que vous n'aurez que ce mot pour lequel je quitte l'Office. Il n'y aurait nulle apparence de retenir ici la bonne M... Nous l'y avons résolue, elle est demeurée contente. Nous la garderons un peu et essayerons de lui fortifier son corps et lui faire connaître que ce n'est pas tout ce qu'elle pense, de ces grands sentiments de Dieu. J'ai aversion aux mollesses d'esprit et trop grande tendreté ; enfin l'esprit de Dieu est joyeux et vigoureux et non tendre ni languissant ; j'espère, en Dieu que nous l'affranchirons.

Éprouvez bien la Sœur N*** ; je crois qu'elle sera brave fille ; son esprit me plut. Mais il leur faut faire croire cette [176] vérité : que notre bon Dieu ne nous demande point des paroles ni des sentiments, mais oui bien l'humilité et douceur de cœur, avec les œuvres que ces chères vertus produisent où elles sont réellement. Certes, ma très-chère fille, c'est de vrai une grande affliction aux parents de notre pauvre Sœur N*** et une bonne mortification pour nous de la voir sortir, mais quel moyen de ne pas le faire ? II ne faut pourtant rien précipiter, mais aller selon la prudence et le conseil. C'est un grand bien que les Pères Jésuites la connaissent ; Dieu conduira tout cela, vous le verrez :

Quand vous écrirez à notre très-chère Sœur Barbe-Marie, saluez-la étroitement de notre part ; nous aimons son cœur de toute la force du nôtre. Croyez, ma très-chère fille, que vraiment nous avons eu notre part de la mortification de ne vous pas écrire à l'accoutumée, car vous m'êtes chère en un degré que tout le monde ne sait pas. Vivez joyeuse, je vous prie, ma très-chère fille, et toujours courageuse en ce service où Dieu vous tient pour sa gloire, et croyez que sa bonté vous en saura gré et sa Sainte Mère.

Nous avons eu des nouvelles que nos affaires se poursuivent fort à Rome ; nous ne savons encore ce qui en réussira. Chacun loue l'Institut, et Mgr le cardinal Bellarmin en a écrit à Monseigneur. [Plusieurs lignes illisibles.]

Ma chère fille, le paquet de madame Favrot est d'importance ; si vous n'êtes bien assurée qu'elle le reçoive tôt, mandez-lui que je lui ai donné jour pour venir et recevoir l'habit le 2 avril, et qu'elle en avertisse les sœurs Clément. Il y a plusieurs autres choses d'importance, c'est pourquoi il serait bien mal à propos si le paquet n'était donné sûrement et bientôt.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Reims. [177]

LETTRE XCVI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Moyens de rendre son cœur conforme au Cœur de Jésus. — Il faut porter les Sœurs à se contenter de la direction de la Supérieure. — Sentiment du cardinal Bellarmin sur l'Institut. — Dans quoi esprit faire les mortifications extérieures. — On doit garder au chœur une posture recueillie et modeste. — Regret de ne pouvoir aller à Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 16 mars 1617.

Le doux Jésus vous comble de son pur amour, ma très-chère Sœur ma mie ! Nous avons reçu toutes vos lettres, et vous en aurez encore eu des nôtres. Vous faites très-bien, ma chère fille, d'abaisser votre âme sous la main de Dieu, et d'embrasser de bon cœur les humiliations et contradictions comme choses vraiment convenables à notre petitesse et misère. Mon Dieu ! ma très-chère Sœur, tandis que vous avez les occasions, devenez vraiment humble, douce et simple, je vous en prie, afin que par ce moyen votre pauvre cher cœur, que j'aime très-tendrement, soit un vrai Cœur de Jésus. Amen. Hélas ! il faut que je coure, car j'ai peu de loisir, et le bras et la main commencent à me lasser et faire mal tout en commençant d'écrire, car je ne suis pas si brave que j'ai été. Dieu soit béni de tout !

Puisque nos bonnes Sœurs ne rencontrent pas dehors ce que leur esprit désire, ma chère Sœur, qu'elles se contentent et s'arrêtent à vous ; nous trouvons partout que c'est le meilleur de s'arrêter à la conduite de l'esprit de la maison ; elles savent tout ce qu'elles doivent faire ; et puis, pour les nouvelles arrivées, vous les satisferez prou. Satisfaites donc, en cela seulement, à la prudence ; vous saurez bien tirer ces esprits nouveaux à la simplicité de confiance tant utile et nécessaire. L'expérience nous l'apprend tous les jours, il faut que nos [178] Sœurs le soient si parfaitement [simples], qu'elles attirent les jeunes par leur exemple.

Quant aux affaires de Rome, les deux points sont accordés ; il ne reste que le troisième, qui est le principal : c'est l'Office. Nous en attendons des nouvelles bientôt ; ils louent tous notre Règle, et Mgr le cardinal Bellarmin a écrit à Monseigneur qu'il se pourrait contenter de maintenir l'Institut comme il est, comme étant tout conforme aux anciennes Religions. Monseigneur se résoudra sur les premières nouvelles, incontinent après son retour [de Grenoble], qui ne sera que quinze jours après Pâques.[138]

Vous faites bien de vous communiquer davantage à nos Sœurs ; cela aide à maintenir la suavité de l'amour. Hélas ! ma chère fille, quand nous vous dîmes qu'il suffirait que vous nous écrivissiez de mois en mois, ou de six en six semaines, je parlais comme celle qui vous avait présente, et qui ne sentait alors la peine qu'il y a d'être longtemps sans nouvelles de ce que l'on aime chèrement ; car depuis votre absence, nous [179] avons trouvé quelquefois, et maintes fois, les mois et les semaines bien longs ; il est vrai que puisque le port coûte si cher, il faut se retrancher et employer seulement les occasions qui se présenteront, sinon qu'il y eût quelque chose d'importance, et nous manderons à ma Sœur (la Supérieure de Lyon) qu'elle prenne garde à chercher des occasions favorables, sinon quand nous lui recommanderons particulièrement.

Ma chère fille, il ne faut point que vous fassiez de mortifications, ni que vous disiez de coulpes ; mais il faut que nos professes en fassent ; il nous semble leur en avoir dit un mot en leur dernière lettre ; mais prenez bien garde qu'elles se fassent sincèrement, et les ordonner toujours, plutôt que permettre qu'elles les choisissent, cela selon la prudence. Ici, certes, il s'en fait de bonnes, mais rarement ; la règle témoigne qu'elle les estime, et veut qu'elles soient continuées.

Oh Dieu ! non, il ne faut point jeûner du tout, et ne voilà-t-il pas que le Père recteur vous le défend, et que l'expérience vous fait toucher au doigt votre impuissance à cela ; il n'en faut plus jamais parler, non plus que moi, à qui ils sont si absolument défendus que jamais nous n'avons la hardiesse d'en demander. Il faut croire le Père en tout. Il est vrai qu'un peu de discipline, et le lever et le coucher avec les autres, est de grand exemple ; pourvu que vous le puissiez, vous ferez bien ; mais s'entend toujours sans préjudice notable, car votre santé et votre force sont si absolument nécessaires à toute la maison qu'il les faut maintenir.

Oh Dieu ! non, ma chère Sœur, il ne faut point souffrir ces postures extravagantes, il faut que toutes les Sœurs se tournent modestement du côté de l'autel pendant les prières, et surtout durant la très-sainte messe ; et quelle impertinence de faire autrement, et ne pas regarder ce que nous croyons être vraiment Dieu, et qui l'est en vérité ! Point de telles coutumes, je vous prie, il ne faut point être singulières, et puisque les [180] distractions ne sont pas volontaires, il suffit de temps en temps de s'accuser de la négligence que l'on peut avoir à les rechasser.

Oui, il est très-bon de ne pas reprendre à chaque petite faute, cela lasse l'esprit et l'accoutume, en sorte qu'il se rend insensible à la correction ; et, si, faut-il un peu différer la correction quand il la faut faire, et la faire à part cordialement.

Il ne faut permettre à personne, sous le prétexte de leur charge, d'aller ainsi furetant par la maison : la Supérieure et l'économe ont ce soin, il suffit ; mais surtout à ma pauvre Sœur N***, elle n'a pas besoin de cette liberté ; il faut toutefois lui laisser achever son année, et la tenir en courage ; car elle est fort tendre, et pourtant bonne fillette.

Plût à Dieu, ma très-chère, que nous fussions vers vous pour un mois ou deux ! Certes, nous en avons un désir plus grand et plus pressant que nous ne pouvons le dire ; mais pour maintenant, il n'y a pas apparence que j'en sollicite Monseigneur, lequel n'en veut ouïr parler, tant à cause de ces accidents où nous sommes retombée, que pour la multitude des affaires qui nous pressent. Que si Dieu permet que nous ayons de la santé (comme nous en prendrons grand soin), et que nous puissions un peu ébaucher nos affaires, je vous assure, ma très-chère fille, que nous ferons tout ce que nous pourrons pour obtenir congé sur la fin de l'été. En l'automne, il me semble que nous pourrions le faire ; mais, voyez-vous, ma mie, je vous le dis simplement, Monseigneur a grande aversion de nous voir partir d'ici. Néanmoins, si la nécessité était extrême, nous ferions, je vous assure, tout notre pouvoir pour l'y faire consentir. Regardez donc bien à ne pas le demander autrement, et à ne pas le désirer trop ardemment ; car si ces accidents me poursuivent, le voyage se trouverait bien long. Mais il faut aviser le moyen qu'il y pourra avoir de faire venir ma chère Sœur de Gouffier ici, et je le désire, certes, pour son soulagement ; car nous la servirions ici très-bien. Si elle continue à [181] être malade, elle serait aussi bien inutile là ; nous lui écrivons assez librement sous le prétexte de son incommodité, et, certes, elle ne doit rien douter. J'espère en Dieu que vous conduirez cette petite maison très-bien, et mieux que si elle était présente cent fois, puisque le malheur est qu'elle n peut ajuster son esprit.

Cette bonne damoiselle, qui est votre mère spirituelle, vous serait une grande aide ; vous avez le bon Père recteur que vous pouvez consulter sur ce qui se pourra et devra, car il ne faut pas effaroucher son esprit. Hélas ! il est bien raisonnable que vous maniiez les pensions ; mais il faut tout doucement s'introduire, et enfin je crois que c'est le mieux. Madame Verne pourrait servir à cela ; mais vous êtes assez adroite pour gagner ce qui se pourra peu à peu.

Nous sommes bien aises de M. de Chastellux, et que vous receviez de braves filles.

Je pense qu'oui, il faut faire selon la Règle ; pour ce qui regarde les contrats, vous ferez selon votre prudence, et comme vous pourrez ; car nous voyons que l'on ne peut pas toujours ce que l'on veut et qui se devrait.

Hélas ! le Révérend Père ne doit point s'ombrager si notre bon Seigneur ne lui écrit ; certes, s'il voyait ses occupations, il ne s'en étonnerait pas ; il le fera pourtant à son retour [de Grenoble] et à vous, il nous l'a mandé.

Je finis, ma très-chère Sœur, ne pouvant davantage écrire, ni à nos chères Sœurs, que nous saluons très-étroitement et cordialement avec vous. Nous les conjurons toutes et les chères novices de servir Dieu amoureusement, joyeusement, doucement et humblement, et avec une parfaite observance des Règles.

Adieu, ma très-chère Sœur ; nous saluons le Révérend Père et madame votre chère mère.[139] Dieu les récompense tous de [182] leur charité qu'ils exercent envers vous. Adieu, ma très-chère fille, que je chéris parfaitement et tendrement en notre doux Sauveur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE XCVII - À LA sœur MARIE-AVOYE HUMBERT

À MOULINS[140]

Elle l'exhorte à avancer dans l'esprit d'humilité et de confiance en sa Supérieure, et lui recommande de ne pas se troubler de ses fautes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617.]

Je vois beaucoup de choses dans votre lettre, ma très-chère petite fille, mais ne voulez-vous pas bien que je les ramasse et y réponde ainsi :

Ma fille, au nom de notre doux Sauveur, je vous conjure et vous prie de cheminer en esprit d'humilité et de simplicité, ne vous amusant point à considérer beaucoup ce qui se passe en vous-même. Mais rendez-vous attentive à faire et observer soigneusement les conseils que votre bonne Mère vous donne, lui tenant votre cœur bien ouvert et obéissant ; car je sais que ses conseils et sa direction vous ont été toujours très-utiles, et vous le savez.

Prenez donc, je vous prie, un nouveau courage pour avancer [183] votre âme au service de Dieu ; ne vous attristez point pour vos chutes, mais relevez-vous-en promptement sans changer pour cela d'humeur ; car ici, pour vous en dire un mot, l'on n'ose plus témoigner ses répugnances. Faites de même, ma très-chère fille, et ne vivez désormais que d'obéissance, et votre chère âme sera en paix. Je l'aime chèrement, votre âme, ma chère fille ; mais, croyez-moi, et montrez bon exemple à nos Sœurs. Je suis toute vôtre en Jésus.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE XCVIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Maternel encouragement. — Saint François de Sales est retenu pour une nouvelle station de l'Avent à Grenoble. — Désir que M. de Bérulle poursuive son voyage de Lyon à Annecy. — Conseils pour remplacement d'un monastère. — Inquiétudes sur la fondation de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 avril 1617.

Ma très-chère fille, le doux Sauveur vous comble de lui-même. Nous avons reçu vos deux dernières lettres, lesquelles, certes, me consolent toujours infiniment ; mais ne me dites point de mal de ma très-chère grande fille,[141] je la connais mieux que vous, et gouvernez-la-moi bien et joyeusement, car je l'aime parfaitement. À-t-elle pris le..., ma pauvre grande fille ? Je crois qu'il lui fera grand bien. Hélas ! vous n'aurez pas vu notre bon Seigneur, puisqu'on l'attend aujourd'hui ; il est à Rumilly dès samedi ; le bon Dieu l'amène heureusement ! Si Son Altesse le trouve bon, il retournera l'an prochain à Grenoble, car ces messieurs du Parlement l'ont pressé d'une [184] manière si extraordinaire, qu'encore que ce bon Seigneur était tout résolu, et que ses affaires et son devoir le tirassent ici, il n'a su se défendre autrement que de remettre la chose à Son Altesse. Il a fait un grand fruit là, grâce à Dieu, et ma Sœur Barbe-Marie (présidente Le Blanc) l'a bien entretenu ; cette femme est tout aimable. Nous sommes tout aise de ce que vous avez vu M. de Bérulle[142] ; je crois que Mgr l'archevêque n'a pas manqué de lui parler des Règles ; mais voilà qu'il sera bon que l'on ait notre établissement du Parlement. Plût à Dieu que M. de Bérulle vînt voir Monseigneur ! Si vous le voyez encore, recommandez-nous à ses saintes prières ; et tous nos amis, saluez-les bien gros. Je crois, ma très-chère fille, que vous ne devez plus douter de mettre dehors ma Sœur***[143] ; mais seulement, s'il se peut, la conduire jusqu'au temps que... [mots illisibles] nous a marqué.

Tenez bon, ma fille, pour être accommodée de logis ; c'est bien vrai, ce me semble,, que vous êtes en très-bon air ; si vous pouviez avoir de l'eau, vous ne pourriez être mieux ; mais il faut se résoudre pour commencer à s'accommoder. Dites-nous un peu [quelque chose] des nouvelles filles, et si elles seront [185] bien braves. Madame Colin s'en retournera bientôt après qu'elle aura un peu parlé à Monseigneur ; mais je ne sais quand ce pourra être, car son grand synode et la multitude des affaires qui l'attendent l'occuperont bien.

Mon Dieu ! que nos pauvres Sœurs [de Moulins] ont de l'exercice ! J'écris ce mot ; il y a deux mois et demi, voire trois, qu'elles n'ont de nos nouvelles, si madame de la Croix ne leur a fait maintenant tenir le paquet que nous lui donnâmes, dont elle a un peu de tort. Adieu, ma fille, voici l'heure que le sire Pierre dit de partir ; nous vous embrassons amoureusement, et toutes vos chères filles, mais ma petite cadette tout particulièrement ; nous lui écrirons à la première occasion. Je suis toujours tout uniquement vôtre, ma très-chère fille, que Jésus remplisse de son très-pur amour. Amen. — 3 avril, à sept heures du matin.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE XCIX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Regrets de ne pouvoir secourir le monastère de Moulins. — Il faut recevoir les biens et les maux de la vie avec un cœur simple, et ne pas s'abandonner aux sentiments de joie ou de tristesse.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 avril 1617.

Ma pauvre très-chère Sœur, mon cœur a une grande compassion de vous, mais Dieu soit béni qui vous éprouve toutes ! Il faut avoir un grand courage pour supporter et surmonter, moyennant l'aide divine, tout ce que sa bonté permettra vous advenir ; il en saura bien tirer sa gloire et votre utilité, ce bon Sauveur.

Croyez, ma mie, que nous ne manquons pas à prier [186] soigneusement pour vous, et pour celles de Lyon qui ont bonne part de contradictions aussi. Quand Monseigneur sera de retour, nous prendrons quelque résolution. Vous devriez écrire fort librement, s'il y a de l'apparence que cette maison commencée puisse subsister ; si l'on connaît qu'oui, il faut persévérer et faire ce que l'on pourra ; que, si, moins, il aimerait mieux [Monseigneur] se retirer de la rive que du fond.

Le bon Père recteur écrit à Monseigneur que ma Sœur de Gouffier est en une peine excessive pour payer la dame qui prêta l'argent pour payer la maison, et que la maison de Lyon et celle-ci feraient un grand bien de fournir cet argent-là. Hélas ! ma très-chère fille, s'il se pouvait, la raison et la charité surtout nous y porteraient ; mais la pauvre maison de Lyon ne saurait contribuer vingt écus sans s'incommoder, quand elle est toute naissante, sans fonds, sans logis, et veillée et maniée par un Supérieur qui ne permettrait jamais cela.

Pour les commodités de céans, vous les savez, ma très-chère fille : depuis votre départ, il ne s'y est reçu que douze cents florins, que le manseau a payés, ce qui fait environ mille ducatons, avec l'argent qui était en réserve pour l'achat des maisons du fiscal qui sont toujours là, ne les ayant pu avoir, mais nous nous en passerons encore un an ou deux ; car de cet argent, nous en avons donné et devons donner quatre mille deux cents florins à M. de la Roche, pour ses vignes, que nous achetâmes la semaine passée quinze mille florins ; voyez ce qui nous demeure pour notre bâtiment ; car nous sommes contraintes de faire une partie du corps de logis cette année. Les filles qui nous viennent du pays n'ont point d'argent : M. d'Avise n'a pas seulement donné un sou de la pension de sa sœur,[144] et [187] a deux ans de terme pour le principal. Si les filles de la Comté viennent, leurs dots ne seront données que d'ici à un an, nous avons ainsi accordé. Tout cela vous montre clairement l'impossibilité que cette maison a maintenant de fournir huit cents ou mille écus.

Mais je vous dirai bien, ma très-chère fille, que si madame du Châtelard vient, comme elle le dit toujours, et qu'elle apporte de l'argent, et que la nécessité vous continue, je suis de ce sentiment que l'on aide de cette partie ; car, puisque ce sont nos très-chères Sœurs qui sont là maintenant, certes, il nous semble que nous le devons faire par la charité dont Notre-Seigneur nous a liées ensemble. Mais, ma très-chère Sœur, ne dites rien de ce que nous vous mandons ; cette affaire est d'importance, et partant n'est pas en notre seul pouvoir, non plus que de vous dire que vous vous serviez de l'argent que vos parents vous doivent ; essayez pourtant de le tirer, et leur remontrez votre nécessité. Quand Monseigneur sera venu, nous lui demanderons s'il trouvera bon que vous l'employiez à votre nourriture et entretien ; car je crains que vous n'ayez de la nécessité ; vos parents seront bien durs s'ils ne vous envoient une chose qu'ils doivent si bien.

Vous voyez comme nous vous écrivons sans loisir de pouvoir penser quoi, ni former nos lettres. Hier seulement nous reçûmes [188] la vôtre du 15 mars, nous fumes si lasse que nous ne pûmes répondre. Ce matin, le marchand veut partir, et [je] ne peux écrire à ma pauvre Sœur de Gouffier ; il y a deux paquets en chemin ; madame de la Croix a tort de bon, elle est chez son beau-père. Nous avons écrit que ma Sœur vînt ici, nous l'en prierons encore étroitement ; plût à Dieu qu'elle y fût ! son corps et son esprit en vaudraient mieux. Adieu, ma très-chère fille, que j'aime parfaitement. Dieu soit votre force !

Nous avons fait ce billet couramment à cette pauvre Sœur. Nous nous oubliions quasi de vous dire que nous entendons que Dieu vous visite de ses grâces et consolations ; nous en avons une grande joie, et bénie soit la bonté de ce très-doux Sauveur ! Recevez bien simplement ce qui vous sera donné sans vous amuser à regarder ce que c'est ; demeurez fort humble devant Dieu, et ne vous abandonnez point aux sentiments ; tenez votre cœur tant ferme que vous pourrez en Dieu. Quand vous nous écrivez, demandez simplement à Notre-Seigneur qu'il vous donne ce qu'il veut que vous nous disiez de cela, et regardant à lui, écrivez ce qui vous semblera être, tout simplement.

Il faut finir. Ne vous alarmez point de moi, tout va prou bien, et [il] n'est point arrivé de nouveaux accidents depuis que vous nous avez écrit.

Je salue toutes nos chères Sœurs ; nous les aimons, certes, parfaitement, et surtout celles qui font le mieux. Tirez doucement la petite Marie-Avoye et l'égayez en l'encourageant tant que vous pourrez ; la misère humaine est grande. Vive Jésus !

Adieu, mon enfant ; je vous embrasse en esprit. Très-humble salut au Révérend Père recteur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [189]

ANNÉE 1617. 189

LETTRE C (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Inquiétude que donne la santé du Bienheureux Fondateur ; ne lui écrire que pour l'utilité spirituelle. — Désir d'une fondation à Grenoble, et envoi d'une copie de la réponse du cardinal Bellarmin sur l'érection de la Visitation en Ordre religieux.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 10 avril 1617.

Voilà enfin notre bonne Sœur ***[145] que nous vous renvoyons, ma toute et très-chère fille ; certes, il me semble que son cœur est en bon état et bien disposé pour servir Dieu, et ne vois rien en elle qui mérite d'être rejeté. Cette parole un peu sèche lui est naturelle ; je crois qu'elle y pourra gagner quelque chose, elle le désire et d'être bien douce. Elle vous contera toutes nos nouvelles, et comme elle a vu Monseigneur tant et si extrêmement accablé d'affaires que je pense qu'il en est tout ennuyé. Grenoble lui en donne de surcroît, par la multitude de lettres qu'il leur écrit et faudra écrire, si les dames n'ont un peu de considération de ne l'employer, et ne lui écrire que quand leur utilité et nécessité spirituelle le requerra ; car je vous assure qu'il n’a pas besoin de cela. L'on nous a dit que vous en devez voir quelques-unes ! Pour Dieu ! voyez si vous pouvez discrètement éviter et détourner ce qui ne sera pas nécessaire, par leur entremise. Vous connaissez la bonté de ce Seigneur, et qu'il ne manque jamais à répondre ; cependant, l'on dit que s'il ne se retranche de tant écrire comme il fait, qu'il en recevra un grand préjudice à sa santé et avancera ses jours, lesquels il me semble que tout le monde doit tenir bien chers, et ne les employer que pour la gloire de Dieu et pour l'utilité spirituelle. [190] Mais je vais écrire à Dijon, à Chambéry, à Sainte-Catherine, et partout où je pourrai, qu'on ne lui donne point d'occasion d'écrire que pour l'utilité et nécessité ; car, de cela, il ne peut pas l'éviter ni empêcher. Vous verrez bien que je suis un peu alarmée, et il est vrai, ma pauvre chère fille, car ce matin l'on m'en a bien dit tant de choses que cela m'a tout attendrie, et vous savez comme il nous est chèrement précieux ; et, certes, il ne saurait l'être trop ; il retournera l'an prochain à Grenoble ; plusieurs, et quasi tout son diocèse, en sont marris, surtout M. de Boisy ; mais moi j'en suis bien aise, car enfin cela ne pourra pas beaucoup préjudicier à l'évêché ; et cependant il profitera grandement à la gloire de Dieu, et fera en ce second voyage une double moisson, s'il plaît à Dieu. Il se loue grandement de la bonté et piété des Grenoblois, et particulièrement des dames. Ma pauvre Sœur Barbe-Marie arriva trop tard, mais elle doubla le pas ; Monseigneur l'a toute gagnée. C'est un cœur tout aimable que celui de cette femme ; c'est elle qui nous doit mener des dames, ce m'a-t-on dit ; encouragez-la bien pour établir là une Visitation. C'est grand cas, on nous désire en tous lieux, et nous n'avons point d'inclination que pour Grenoble. Il y a une assez bonne disposition pour cela, et toutes les dames le désirent passionnément ; mais quelqu'un détourne Mgr l'évêque[146] ; recommandez l'affaire à Notre-Seigneur, ma très-chère Sœur, car il me semble qu'elle serait à sa gloire. Notre chère Sœur [Barbe-Marie] vous dira tout : elle nous a écrit trois fois depuis le retour de Monseigneur ; nous lui en avons écrit une ; c'est assez, car elle n'a pas tant d'affaires que nous ; elle vous verra et vous affectionne passionnément.

Tenez main, je vous prie, à bien faire faire un encensoir de notre belle coupe ; souvent nous en avons à faire, et nous incommodons nos voisins. Faites vendre, je vous prie, mon [191] enfant, notre montre, pour aider à en payer la façon, et ce qu'il faudra, car nous sommes fort courtes d'argent. La bonne madame Colin veut à toute force que nous gardions sa montre : je ne le voudrais nullement, sinon qu'elle en prît la valeur ; elle est prou juste et bonne, et nous en avons bien besoin d'une telle.

Ma pauvre très-chère Sœur, j'aime chèrement votre cœur ; vivez toute à Dieu, ma très-chère fille, par un entier abandonnement de vous-même en sa sainte volonté, et le laisser faire. Certes, ma chère fille, nous avons un extrême désir de faire le même, et je prie Dieu que je meure si je ne l'aime désormais de toutes mes forces. Voilà le désir du chétif cœur de votre pauvre Mère qui a mal aux dents, si, qu'il faut finir, jusqu'à ce qu'on ait résolu la réponse pour Mgr de Bourges ; notre très-bon Seigneur doit venir ce soir pour cela ; croyez que nous ne le voyons guère ; mais nous sommes contentes et aimons mieux qu'il fasse ses affaires ; plût à Dieu que je l'en pusse décharger !

Voilà donc la réponse pour Mgr de Bourges ; écrivez au petit neveu, comme de vous-même, que si leur affaire presse, qu'à grand'peine pourra-t-on donner des filles, n'en ayant pas de bien prêtes à ce que vous pensez. Je crois que Monseigneur vous enverra la lettre du cardinal Bellarmin, pour la faire voir premièrement au Père recteur, puis à Mgr de Lyon. Si N... entendait cette langue, elle verrait que les vœux simples ont devant Dieu le même mérite que les solennels[147] : le Père recteur [192] la peut guérir de cette tentation, car il sait cette vérité ; mais, ma très-chère fille, affermissez-la bien, avant que de lui donner l'habit. Je saurai la tentation de la pauvre N... Hélas ! sa pauvre Sœur s'est perdue, à ce que l'on dit ; je prie Dieu qu'il la redresse.

Au reste, ma très-chère fille, prenez bien simplement ce que nous avons dit des écritures de Monseigneur : il est vrai, je le fais avec sentiment, car on dit que cela lui nuit fort, et hier je lui dis que j'allais écrire partout que l'on se retranchât ; il me dit que je ne le fisse pas, et qu'il accommoderait bien cela. Voyez-vous, ma très-chère fille, je ne m'adresse nullement à vous, ni à aucune de nos Sœurs, car je ne voudrais pas, quand leur utilité le requerra, qu'elles manquassent de lui écrire. Oh Dieu ! non, ni aucune autre personne ; je crois que vous m'entendez bien sur ce sujet où il faut de la discrétion. Adieu, ma fille toute chère, adieu ; je vous embrasse en esprit de tout mon cœur, et suis toute vôtre en notre doux Sauveur Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CI - À LA MÊME

Résignation au décès du baron de Thorens. — Espérances que donne le monastère de Lyon. — Sollicitudes pour la réception de deux postulantes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mai 1617.]

Eh Dieu ! ma toute chère fille, que vous dire sur cette nouvelle si douloureuse et qui m'a été si sensible, sinon que, de toutes les forces de mon âme, j'acquiesce à cette divine et tout aimable volonté de mon Dieu, lui remettant et l'âme de ce si [193] cher enfant,[148] et cette pauvre jeune veuve qui sans doute renouvellera souvent ma douleur ? Nous lui allons tantôt dire cette funeste nouvelle ; car elle l'attend déjà il y a deux ou trois jours. Béni soit Celui qui nous touche ! car enfin nous voulons courageusement embrasser cette croix et l'aimer. Oh ! ma fille, il se faut invariablement attachera la très-sainte éternité en laquelle nous aurons le loisir de nous voir.

Hélas ! ma fille, croyez-moi que j'ai eu de l'appréhension et de la grande peine de la venue de M. de Rohier ici, pour le même sujet que Mgr l'archevêque ; et ç'a été contre mon sentiment ; mais vous connaissez notre cher Père et son cœur, lequel avait résisté à cette bonne fille et à ses parents tout le long du carême et de l'avent, qu'ils l'avaient importuné pour qu'elle fut reçue en cette maison. Les ayant refusés [mots illisibles], comme on n'y pensait plus, ceux qui traitaient l'affaire de l'établissement à Grenoble et les parents demandèrent de la garder pour cette maison-là, et ils se résolurent de ne la pas envoyer à Lyon, pensant que l'on pourrait retirer [trois lignes illisibles]. Nous leur dîmes que nous ne la prenions pas pour cette maison, de sorte que vous l'aurez si la maison de Grenoble ne se fait. [194]

Pour le regard de cette bonne damoiselle, votre parente, il faut essayer de gagner Mgr l'archevêque, et lui dire que puisque nos affaires sont résolues, il ne doit plus avoir tant de crainte, car nous augmenterons notre soin ; et puis vous verrez que Dieu fera heureusement cette maison, et qu'il faudra doucement persuader ce bon prélat de regarder plus aux esprits qui seront propres, que non pas aux richesses, lesquelles Notre-Seigneur ne manque jamais de donner ; vous verrez ce que je lui écris.

Je désire fort que nos Sœurs fassent profession[149] et me soumets d'y aller ; mais voyez ce nouvel accident et nos affaires, ne sera-t-il point plus à propos de différer ? Il y a longtemps que nous désirions occasion de vous écrire ; enfin, ma fille, vous m'êtes uniquement chère.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Arrangements pour la dot de la mère de Bréchard. — Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 mai 1617.

Dieu soit béni de l'heureux trépas de M. votre père.[150] Il faut essayer de trouver quelque expédient pour tirer le fonds, quand bien nous devrions en quitter quelque chose, afin [195] d'en pouvoir secourir cette maison ; et il faut faire cela le plus tôt qu'il se pourra. Il faut en écrire à M. de la Curne pour savoir comme il faudra conduire l'affaire, car ces deniers-là doivent appartenir à cette maison-ci, et être employés en celle-là, si la nécessité y est ; et faudra pourtant que ce soit cette maison qui les prête ; mais M. de la Curne vous dira comme il faudra faire. Tirez cependant les pensions, mais ne montrez pas que c'est de vos parents, ains du propre de cette maison-ci, comme il est en vérité ; nous vous enverrons comme il faut que vous fassiez en cela.

Je trouve votre intérieur bien, mais suivez bien les petits avis ci-dessus, et me croyez ; exercez en cet état une grande douceur, support et extraordinaire charité et cordialité vers cette bonne fille,[151] et embrassez courageusement les humiliations et contradictions : Notre-Seigneur veut cela de vous.

Il faut que cette chère novice que Dieu caresse soit fort simple et obéissante.

Pour la bonne madame Verne, il faut traiter son esprit tendrement, lui donner toute la connaissance et tout le goût que vous pourrez de la vraie perfection, laquelle n'est autre chose qu'un parfait dépouillement de soi-même et soumission à Dieu ; car elle a besoin d'être dépouillée, mais doucement.

Je parlerai à M. Roland de la Péronne.[152] Madame la [196] comtesse de Tournon n'ira point là, mais madame de la Croix la pourrait ramener. Elle ferait grande charité.

O Dieu ! ma très-chère fille, que vous dirai-je ? sinon la si sensible et douloureuse affliction qui nous est arrivée en la mort de mon pauvre très-cher fils de Thorens. Dieu nous fortifie ! Certes, il faut se taire, car c'est la main de Dieu qui l'a fait. Soit à jamais son saint Nom béni et sa volonté accomplie !

Tenez-vous fort douce et constante en cette occasion.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Elle fait l'éloge du baron de Thorens, et de la résignation chrétienne de sa veuve. Envoi des règles et constitutions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 2 juin 1617.

Dieu soit béni de toutes vos bonnes nouvelles, ma chère fille, et sa bonté répande abondamment ses grâces sur vous et [197] sur la chère troupe, que j'aime très-chèrement et tendrement ; la petite cadette verra un tour de l'empressement et faute d'attention de ma Sœur N... ; il faut souffrir cela de cette fille qui fait tout fort bonnement. Je la salue étroitement, cette petite ; je l'aime fort, vous le savez, ma très-chère fille.

Hélas ! qui ne ressentirait jusqu'au fin fond la perte de tant de douceur et de consolation que le cher enfant donnait[153] ? Certes, ma fille, je n'eusse jamais cru durant sa vie qu'il m'eût laissé la vingtième partie des douleurs que j'ai reçues [par sa mort] ; mais, grâce à Dieu, nous avons en tout aimé et aimerons toujours très-chèrement la volonté de notre bon Sauveur ; la pauvre petite veuve est si douce et aimable en sa douleur, que ne se peut dire davantage.[154]

Voilà les règles : vous avez les nôtres, et nous demeurons sans aucun mémorial [cérémonial] pour faire l'établissement, à l'habit, à la profession ; c'est pourquoi nous vous supplions de les renvoyer promptement. Mes très-humbles saluts à Mgr l'archevêque, à nos chères Sœurs, aux amis, et particulièrement à la très-chère et bonne Sœur Barbe-Marie, et à vous par-dessus toutes ; car toujours vous êtes la très-chère fille de mon cœur. Dieu vous rende parfaitement sienne. Amen. Vive Jésus !

Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [198]

LETTRE CIV - À LA sœur MARIE-AIMÉE DE BLONAY

MAÎTRESSE DES NOVICES, À LYON

Dans quel esprit elle doit diriger les novices.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

Ma très-chère petite, quelque grande hâte que j'aie, si ne puis-je pas m'empêcher de vous saluer et embrasser amoureusement avec toutes vos chères novices, que mon cœur chérit parfaitement en Notre-Seigneur. Je vous les recommande, ma très-chère fille ; faites-les avancer dans l'amour de leur céleste Époux tant qu'il vous sera possible, mais avec un esprit de douceur, de patience, de charité, lequel vous fasse supporter toutes les petites faiblesses, négligences, tardivetés et manquements, sans témoigner jamais un seul instant d'étonnement, afin que la parfaite confiance qu'elles vous doivent avoir ne soit point altérée.

La leçon [du support] des prochains est la plus excellente leçon [que nous devons tirer de la doctrine] des saints. Bienheureux ceux qui la pratiquent parfaitement ; faites-le bien, ma très-chère petite fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Décision de la Sainte pour la réception des Sœurs tourières et pour leur vêtement.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

Je répondrai brièvement à votre billet, ma très-chère Sœur, [199] n'ayant le loisir de beaucoup écrire ; j'en suis pourtant marrie, car je désirerais bien d'écrire à ma Sœur de Gouffier et à nos Sœurs, mais il ne se peut : depuis quinze jours, nous vous avons écrit deux fois.

Non, il ne faut faire aucune cérémonie en la réception des Sœurs servantes,[155] mais oui en la profession, ainsi que la règle l'enseigne. Pour ce qui est de l'habit de la servante, il serait plus modeste comme vous le désirez ; mais si l'on témoigne de ne le pas agréer, je crois que vous ferez bien de différer pour éviter les pointilles ; la chose étant quasi indifférente, il faut se mettre du côté de la condescendance ; car enfin, ma très chère fille, une once de cette vertu vaut mieux que cent livres de propre volonté ; je m'assure que vous serez toujours bien aise de demeurer dans la vertu et laisser les autres en leur volonté.

Il nous tarde grandement de savoir de vos nouvelles, et quel effet nos dernières lettres auront produit. Dieu, par sa bonté, veuille qu'elles aient été bien reçues !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CVI (Inédite) - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Elle le prie d'écrire à Mgr de Bourges en faveur de Celse Bénigne, et témoigne un grand désir d'être délivrée de toute affaire du monde.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

Vous le ferez, mon très-cher Seigneur, vous goûterez un peu, puisque je vous en prie, et me manderez en vérité si le sirop [200] a bien profité ; j'aurais bien voulu que vous eussiez vu mes lettres, mais elles sont trop longues et fâcheuses, et ne sont encore achevées, n'ayant rien écrit depuis dîner. Si vous pouviez écrire un mot de lettre à Mgr de Bourges en témoignage du ressentiment que vous avez du bien qu'il promet pour l'avancement de notre fils,[156] je crois qu'il lui serait agréable et lui profiterait. Oh ! mon vrai et cher tout bon Père ! que d'embarrassements aux affaires du monde ! le bon Dieu m'en délivre. Je serai toute guérie de cette secousse quand j'aurai le bonheur de vous voir moi-même, mais non pas devant... Il est bien vrai que je n'en ai nul trouble par la grâce de Dieu, mon très-bon Père. Le doux Jésus bénisse votre cœur et le mien de son très-pur amour. Amen. Bonsoir, mon très-cher Père, tout uniquement et chèrement bien-aimé. La petite chère Sœur n'en veut-elle pas ?

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CVII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Guérison de sœur Marie-Gasparde d'Avisé. — Charité de la Sainte pour le salut d’une âme. — Désir de voir une fondation à Grenoble. — Prévoyance pour le retour à Lyon d'une enfant qui lui avait été confiée. — Nouvelles de sa santé, et de la communauté d'Annecy. — Achat d'une custode.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 3 juillet 1617].

J'ai envoyé vos lettres à Monseigneur, ma très-chère fille ; s'il y a quelque chose d'importance, je crois qu'il vous répondra. Grâce à Notre-Seigneur, toutes nos malades sont hors du péril de mort ; elles nous ont fait belle peur, mais surtout la [201] pauvre Sœur Marie-Gasparde [d'Avise] ; elle peut bien compter pour une !

J'avais deux choses ou trois à vous dire, mais votre chétive Mère n'a mémoire qui vaille, ma très-chère fille ; nous écrirons un mot à M. l'aumônier, en réponse de celle qu'il écrivit à Monseigneur... Si cette pauvre créature veut, nous la retirerons ici, et lui ferons de grand cœur l'assistance qui nous sera possible ; mais comme nous vous avons déjà mandé, il n'y a moyen que vous lui donniez l'entrée à votre maison de Lyon ; or, si elle ne cherche que Dieu, et sa réconciliation avec sa Bonté, elle agréera de venir ici, sinon la divine Majesté se contentera de notre bonne volonté.

N'est-il pas vrai, ma chère fille, que M. [Austrain] doit venir quérir sa fille, et non pas nous laisser la charge de la renvoyer ? Vraiment, nous le ferions de bon cœur, si nous en avions la commodité ; mais il ne se faut pas attendre de la rencontrer. Obligez-nous donc, ma très-chère fille, de leur faire savoir, et de leur persuader dextrement de l'envoyer prendre : il ne faut pas tant de façon, un homme à cheval l'emportera bravement devant lui. Or je vous recommande cela, ma très-chère enfant, et de nous bien mander de vos nouvelles et de votre famille ; car j'en suis un peu affamée. Tout va ici à l'ordinaire ; mais je ne vous saurais dire ce que j'y fais, car nous avons tant d'affaires que les unes poussent les autres dehors. Nos filles font prou bien, mais surtout nos Sœurs novices se rendent soigneuses. La pauvre Sœur *** a toujours ses passions vives ; mais je dis ceci à votre cœur, auquel je parle en toute confiance. Nos comtoises prétendantes[157] et madame de Rohier sont de bonnes filles. Maintenant que notre chère Sœur Barbe n'est plus à Grenoble, nous en savons rarement des nouvelles ; les dernières pourtant que Monseigneur en eut [202] étaient que les affaires de la nouvelle Visitation étaient en bon terme. Certes, ma chère fille, nous serions bien aises que le Seigneur nous établît là pour sa gloire. Je ne puis écrire à cette très-chère Sœur Barbe-Marie ; mais je vous prie, ma fille, assurez-la toujours fort de l'entière affection de mon cœur pour le sien tout aimable en sa cordiale franchise. Eh ! Dieu vous rende toute pleine de son très-saint amour !

M. le trésorier Bonfils a donné en aumône à notre église cent ducatons ; nous les avons remis pour être employés en deux chandeliers et une custode, dont nous envoyons le portrait pour montrer à peu près notre intention ; non que nous ne laissions à la discrétion de [l'orfèvre] ce qui est raisonnable. J'écris un mot à madame Voullart, pour qu'elle soit entremetteuse en cette occasion. Je suis contrainte de finir ; depuis dix ou quinze jours je ne me porte pas trop bien de ces accidents : j'en ai eu un assez fort ; mais je me ravigorerai, s'il plaît à Dieu. Bonsoir, ma fille toute chère, et à votre bénite troupe que j'embrasse en esprit de toutes les forces de mon âme, sans oublier notre bonne Sœur Colin. Et, s'il vous plaît, ma fille, recommandez-nous à la révérende Mère des carmélites. Je salue tout à part ma chère cadette, et enfin tous. Je suis, mais de tout mon cœur, je suis entièrement toute vôtre en cette immense Bonté, qui vive et règne à jamais dans nos cœurs. Amen. Ce 3 juillet.

La petite Christine[158] craint fort de retourner chez son père, voyant qu'elle n'y est pas désirée, et plus encore à Sainte-Ursule ; elle prie grandement M. son père de la faire mettre à Neuville. Il y a eu ici une dame de là, et depuis elle a toujours désiré d'y être mise : aidez-nous, je vous prie, à nous en décharger, mais doucement et bravement.

Ma mie, s'il fallait le pied de votre calice pour la custode, [203] vous le donneriez ; je le trouve beau, et me semble que s'il était bien redoré, il serait bien propre, et que cela aiderait ; les 700 florins pourraient suffire bravement.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CVIII - À LA MÊME

Nomination à Annecy de M. le président de la Valbonne. — Une enfant est reçue au monastère par déférence pour le président Favre. — Attente de madame l'abbesse du Puy-d'Orbe.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 8 juillet 1617].

... [Plusieurs lignes effacées.] Hélas ! ma très-chère fille ma mie, le grand accident qui arriva à soir du pauvre M. le président d'ici, qui se noya.[159] Dieu lui fasse miséricorde, et nous console de donner sa charge à M. de la Valbonne[160] ; pensez, je vous prie, si je le désire. Ces jours passés, M. votre père a, par d'extraordinaires prières, obtenu de Monseigneur que la petite M. de B... serait prise céans ; elle n'est qu'entrée en sa quatorzième année ; c'est une chose qui nous a un peu mortifiées et que nous avions résolu de ne jamais faire, mais il a été impossible de le refuser à ce bon seigneur M. le président, lequel nous avons toujours honoré et regardé comme notre second père. Cette occasion, sans qu'il en faille rien dire, nous fait grandement désirer que l'on envoie quérir la petite [Austrain] ; l'on nous ferait grande charité que ce fût à la fin [204] de ce mois, où les deux ans qu'elle est avec nous finiront ; ma fille, faites tout ce que vous pourrez pour cela, je vous en prie. Nous attendons madame du Puy-d'Orbe,[161] avec un extrême désir de la voir et servir ; l'on a su qu'elle avait été à Lyon, et cela me faisait craindre, puisqu'elle tarde tant, qu'elle ne vienne pas... [Plusieurs lignes indéchiffrables.]

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CIX - À LA MÊME

Indisposition de la Sainte ; souhaits de fête à la Mère Favre. — Projet d'un voyage à Lyon. — Elle annonce la construction d'un nouveau corps de bâtiment pour achever le monastère, et l'envoi d'une lettre à Mgr de Marquemont.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 25 juillet 1617.

Certes, ma très-chère fille, nous étions en peine d'être si longtemps sans trouver commodité de vous écrire ; ce n'a pas été faute de les faire chercher ; mais les eaux ont été si débordées qu'elles ont retenu beaucoup de gens en leurs maisons. Hélas ! je ne puis sinon vous faire ce billet, car je ne me porte rien trop bien. Depuis le départ de ma Sœur Colin, nous avons été grandement travaillée de défluxions, et m'a fallu purger enfin ; et, le même jour, il nous arriva un petit accident qui nous a laissée un peu faible ; c'est la raison pourquoi nous attendons nos marchands qui vont sur la fin de cette semaine à Lyon, pour écrire à Mgr l'archevêque et à ces chères Sœurs qui nous ont écrit ; mais à ma pauvre très-chère grande fille, il n'y a eu moyen de retarder. Ce jour saint[162] ne s'est point passé sans avoir mémoire très-particulière de vous, et sans la donner aux [205] autres. Hélas ! ma très-chère vraie fille, ne croyez-vous pas que mon affection me porte à désirer de vous voir, et servir votre petite maison en tout ce qu'il nous sera possible ? Certes, je ne vous dirai que ce mot, car il me semble qu'il ne vous serait pas possible d'en douter. Or, vous savez bien que c'est une résolution absolue de ne point partir d'ici que nos affaires ne soient résolues [à Rome]. Mais quand Dieu y aura mis une fin, si vous jugez que ma présence vous soit si entièrement nécessaire que Mgr l'archevêque vous le témoigne, je pense que notre bon Seigneur nous donnera bien congé pour un mois ; mais je vous assure, mon enfant, que je ne vois pas comme l'on pourrait quitter maintenant cette maison pour plus longtemps, car voilà les ouvriers qui commencent le bâtiment ; et puis voici une si grande famille et qui grossit tous les jours, qu'il y aura peine à la laisser ; mais cependant je suis toute à vous, pourvu que je vous sois nécessaire. Considérez bien, pour prendre le temps à propos, que vos affaires soient disposées, vous aurez du temps pour cela ; j'écris si à la hâte que je ne sais ce que je dis ; mais je sais bien pourtant que vous êtes toujours et serez ma très-chère grande fille.

Faites faire l'encensoir ; nous le manierons doucement. Au reste, ma mie, s'il se peut trouver de la laine prête à filer, comme vous savez que je la file, envoyez-m'en deux pièces ou une, pour achever la pièce de serge qui est prête à faire, et qui demeure, faute de n'en pouvoir recouvrer ici. J'écris donc à Mgr l'archevêque, car la douceur de sa lettre mérite bien réponse, et à ma Sœur Colin, à la cadette, et à nos Sœurs de Moulins ; faites toujours bien et priez pour nos affaires de Rome. Adieu, ma très-chère amie ; vous savez que je suis toute vôtre.

Dieu soit béni ! Ce jour saint Jacques.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry [206]

LETTRE CX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Obligation de sauvegarder les intérêts de chaque monastère. — Éloge de M. Grandis. — La Sainte compare le Bienheureux Évêque de Genève aux anciens Pères de l'Eglise. — Commissions affectueuses pour les Sœurs de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1er août 1617.

Vous pouvez penser, ma très-chère fille, si nous sommes consolées de trouver cette occasion de vous écrire ; mêmement ayant appris par vos dernières que vous n'avez point reçu toutes celles que nous vous avons écrites en réponse des vôtres, n'ayant rien oublié de tout ce que vous me demandez ; mais il n'y a moyen pour ce coup de rechercher vos lettres pour y faire une nouvelle réponse.

Je redirai seulement ce que je sais être nécessaire touchant ce que vos parents vous doivent : premièrement, que si vous êtes nécessitée, vous pourrez prendre les pensions pour votre secours et entretien, comme aussi le principal, si Dieu ne vous envoie d'autres secours, à la charge toutefois que tout sera reconnu être des deniers de cette maison-ici, et que celle de Moulins s'en obligera, et à le rendre dans quatre ans ou six ; et, pour cela, selon que vous me manderez par le retour de ce porteur, nous vous enverrons une procure pour recevoir ledit argent.

Certes, mon enfant, il n'y a pas grande apparence que nous puissions vous aider que par cette voie-là ; les charges de cette maison sont extrêmes, car nous sommes forcées de bâtir et d'acheter les places pour cela. Priez Dieu qu'il nous assiste, car nous ne pouvons faire joindre M. le fiscal. Il est vrai que pour cela nous en serons quittes pour de l'argent ; mais le [207] jardin de Saint-Dominique est notre grand fléau, j'espère pourtant que Dieu nous assistera.

Ma sœur de Gouffier nous mande qu'elle s'en ira bientôt, et que cette maison commence à s'accommoder. Dieu, par sa bonté, le veuille ! mais il est bien difficile, sinon que le nombre des filles y croisse.

Monseigneur revint à soir ; il a dit ici la sainte messe, mais incontinent multitude de gens l'ont emmené ; il se porte très-bien, grâce à Dieu. Je ne vois pas que je le doive avertir de cette occasion ; je le ferai pourtant parce qu'il ne pourrait écrire, car, outre les visites, la Saint-Pierre [es liens] le tient trop attaché à l'église.

Je vous écrivis fort longuement environ la fêle du Très-Saint-Sacrement, et cette fois-là nous vous mandâmes la grande affliction dont Dieu nous avait visitées par la mort de mon pauvre fils de Thorens ; sa chère petite est grosse, elle est ici auprès de nous. Sa sœur s'en va avec madame de la Fléchère.

M. de Lespine et le très-bon M. Grandis sont morts, et encore M. Desouches bien malade[163] : voilà de grandes pertes pour le collège de Saint-Pierre, mais surtout de M. Grandis, homme de parfaite sainteté que chacun pleure et regrette pour l'extrême perte que l'Église a faite. Les seigneurs de Genève même, forcés par sa rare vertu, le regrettent et disent que c'était un ange du ciel ; certes, cette mort me toucha jusqu'au fond du cœur. Monseigneur en a ressenti et ressent une douleur nonpareille. Encore ce matin les larmes lui en venaient aux yeux ; il n'était [pas] ici quand il mourut. Enfin les maladies sont grandes et dangereuses en cette ville.

J'eusse bien désiré que Monseigneur n'y fût retourné, au moins qu'après la fin d'août ; mais Dieu en aura soin, s'il lui plaît, et nous le conservera. Il a été six semaines par son [208] diocèse, où il a fait tant de bonnes œuvres, que c'est chose digne de louer Dieu ; mais il travaille si extraordinairement qu'il ne pourrait subsister sans l'aide particulière de Notre-Seigneur. Cette sainte âme va toujours se sanctifiant et avançant du côté de la désirable éternité, et ne s'arrêtera qu'il ne soit aux rangs de ces grands et anciens Pères et Prélats de l'Église ; faites fort prier pour lui. Nous avons peu souvent la consolation de le voir depuis un an ; mais j'en ressens tant plus de voir son train. Dieu nous rende dignes filles d'un tel Père ! Il me semble que tout ce qu'il nous a jamais dit et dira doit être parfaitement accompli.

Or sus, c'est pour votre consolation que je vous dis ceci, et que, grâce à Dieu, nos Sœurs vivent avec la plus grande douceur et joie spirituelle qu'il est possible, ayant un grand soin et désir pour l'entière observance.

Nous n'avons encore reçu la dépêche de Rome, l'on est toujours en incertitude de quel côté Monseigneur ira pour l'avent et le carême. Dieu, par sa bonté, fasse de lui et de nous toutes sa très-sainte et seule très-adorable volonté !

Je vous prie que nos Sœurs m'excusent pour ce coup ; je leur ai écrit il n'y a pas longtemps ; qu'elles relisent nos lettres, et fassent bien ce que vous leur direz : enfin il faut toujours être attentives à la sainte humilité, simplicité et parfaite obéissance. Dieu nous étant présent, rien ne nous sera impossible. Je les salue toutes très cordialement, et tout particulièrement ma bonne et très-chère Sœur Verne, que je souhaite toute douce et innocente en l'école de Notre-Seigneur ; certes, je la chéris cordialement pour la bonté de son cœur qui a voulu enfin se consacrer sans réserve à l'amour et service de son Dieu, notre bon Sauveur ; mandez-nous leurs noms.

Adieu, ma très-chère Sœur ma fille ; je prie Dieu qu'il vous remplisse de ses saintes grâces, afin qu'en vraie humilité et douceur vous le serviez en la personne de ses [209] chères épouses ; je ne peux oublier ma Sœur Gabrielle [Bally] que j'aime tant. Je suis toute vôtre, ma mie, de tout mon cœur.

[P. S.] S'il y a moyen, ma très-chère Sœur, je vous supplie de nous envoyer par ce porteur deux livres de laine pour achever de fournir une robe [soutane] pour Monseigneur ; il ne s'en trouve ni à Lyon, ni à Genève qui se puisse filer comme il faut ; nous payerons bien le port et le prix, assurez-en le messager. M. de la Valbonne est président ici, l'autre s'étant noyé.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Les âmes vraiment royales se dévouent au service de Notre-Seigneur au milieu des difficultés. — Conseils pour la direction d'une Sœur qui jouissait de grandes consolations spirituelles. — Avec quel courage on doit surmonter les répugnances que donne une charge. — On ne saurait choisir les prétendantes avec trop de soin. — La Mère Favre doit s'employer auprès de Mgr de Marquemont pour les affaires de l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1611]

Je viens donc vous écrire tant que je pourrai en ces trois quarts d'heure, pour ne perdre cette occasion, ma très-chère fille. Certes, vous m'avez fait un singulier plaisir de nous dire un peu des nouvelles de votre tant aimé cœur, et de vos chères filles ; loué soit Dieu de tout ce que vous nous dites de l'un et de l'autre. Oh ! que vous serez heureuse, ma très-chère fille ma mie, si vous persévérez de servir notre grand et doux Rédempteur, avec la pointe de l'esprit, indifféremment, comme vous dites, en tout ce qui se présentera : ce sont les âmes vraiment royales qui font ainsi. La divine Majesté vous fasse la grâce de persévérer en fidélité. Vous avez bien fait de ne pas continuer votre [210] retraite ; croyez-moi, ne l'entreprenez jamais en des grandes chaleurs, à cause du grand assoupissement qu'elles causent. Enfin, si Dieu veut que nous marchions comme aveugle et à tâtons, ne nous importe, car nous savons qu'il est avec nous.

Je suis étonnée de ce que vous nous dites de Paris et de Châlons[164] ; nous n'en savons autre chose. Ce nous serait grand profit de ne nous séparer d'un an ; mais en tout la sainte volonté de Dieu soit faite ! Nous sommes pressées par la grâce à cela. Que si l'on m'envoie, il me fera grand bien de nous revoir.

Je ne sais bonnement que dire de ma Sœur***, écrivez-moi un peu plus particulièrement ce que c'est, et les effets que tels sentiments lui laissent, et en communiquez avec le révérend Père recteur, et lui faites parler aussi ; certes, elle doit employer tout son courage pour couvrir cela et ne s'y point abandonner. Faites-la bien dormir et manger, et l'éprouvez. Demandez à Dieu la lumière pour le bien faire, car s'il y a de l'humilité et une parfaite obéissance, il n'y a rien à craindre. Il lui faut grandement recommander la naïve et sincère vérité et simplicité en toutes ses actions, surtout quand elle aura ces consolations. Bref, si elle a les vertus, il n'y a rien à craindre, quand bien ce serait de l'esprit malin ; mais de la nature ou de l'imagination me semblerait plus dangereuse ; parlez-en, je vous prie, et devant elle, au Père recteur.

Je vous assure que je suis consolée de vous savoir la petite Orlandin ; mais cette autre petite Raton, que fait-elle ? Ma fille, vous faites uniquement bien de ne retenir ces filles qui ne sont propres ; tâchez de gagner que l'on nous laisse recevoir celles qui nous seront agréables, encore qu'elles n'aient tant de biens. Mon Dieu, que c'est de grande importance d'avoir de braves filles ! Je serai marrie si ma Sœur N... s'en va ; car je pensais qu'elle se pourrait rendre propre pour être directrice un jour, [211] pour soulager cette fille qui vit en cette charge avec un esprit si ennuyé ; la continuation de cette peine m'en donne. O ma fille ! c'est la vérité qu'il faut être plus que femme pour servir Dieu au-dessus de toute humeur et inclination naturelle ; mais quel bonheur aussi de renverser la nature pour faire place à la grâce ! Sa divine bonté nous assiste pour cela, s'il lui plaît, car il ne faut pas un moindre secours.

Je vais écrire un mot à M. Austrain, qui nous prie de garder sa fille au moins jusqu'au mois de septembre ; nous le ferons volontiers pour l'amour de lui, car je vous avoue, ma fille, qu'elle ne profite point.

Nous n'avons encore point de nouvelles de Rome ; je crois que Mgr l'archevêque voudra aider à l'affaire ; si elle n'était expédiée, priez-le, je vous prie, de la faire expédier, et que ce soit surtout avec les privilèges que le Père procureur a mandé qu'il avait obtenus ; car enfin il est impossible de se soumettre à autre chose. Je crois, ma fille, que vous ferez bien de lui écrire une belle et honorable lettre de supplication sur ce sujet ; car je crains que le Père procureur ne soit un peu long en ses poursuites ; mais écrivez comme de vous-même. Mon enfant, il faut finir : Dieu soit notre tout. Amen. Bénie soit sa bonté, et je suis sans réserve vôtre, et à la Sœur Barbe-Marie, et à toutes vos filles. Vive Jésus !

Mon enfant, j'écris si à la hâte que j'oublie la moitié de ce que je voudrais dire. Or sus, oui certes, et de bon cœur, nous vous ferons faire un voile de calice ; mais il faut laisser passer les grandes chaleurs, car on ne travaillerait pas proprement. Je ne sais si nous avons des soies, ma Sœur Péronne-Marie nous a dit que non, mais elle vous écrira de cela. Ne faites voir les lettres que les deux Sœurs s'écriront. Celle-ci n'est pas fort touchée ; nous y ferons ce que nous pourrons.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [212]

LETTRE CXII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Elle l'encourage dans les traverses suscitées par madame de Gouffier, et la prie de résoudre quelque affaire d'après le conseil des Pères jésuites, sans attendre son voyage ou celui de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 11 août 1617.

Ma très-chère fille ma mie, j'aime mieux que vous n'ayez que ce billet que de perdre l'occasion de vous l'écrire. Oui certes, nous avons répondu à toutes vos lettres et à toutes celles de nos Sœurs. Or, Dieu soit béni ! Je vous écrivis l'autre jour par un homme que l'on envoyait à M. de la Croix. Croyez, ma très-chère Sœur, que Monseigneur et moi ne manquons pas de soin ni d'affection pour votre maison ; mais nous ne savons bonnement comme employer et l'un et l'autre, tant il faut ménager l'esprit de cette pauvre Sœur,[165] et encore son travail qu'elle a pris après cette maison. Voilà un billet que je lui écris, qui est à cachet ouvert, et Monseigneur un autre pour la persuader de venir ici. O Dieu ! que nous le désirons ! mais nous ne l'espérons pas, non plus que vous ne devez pas espérer que je puisse aller à vous cette année : l'impossibilité y est toute claire.

Quant à Monseigneur, je pense que vous le verrez ; mais encore n'y a-t-il rien d'assuré. C'est pourquoi il faut que vous preniez bien le conseil des bons Pères jésuites, et celui des amis de delà avec poids et considération, tant de la nécessité de la sortie de cette fille, que de la considération qu'il en faut avoir, eu égard à ce qu'elle a fait, car jamais il ne faut demeurer en ingratitude. Faites donc cela, et puis vous écrirez bien tout au [213] long et votre avis et sentiment de ce que nous devrons faire ; car, étant sur les lieux, vous pourrez mieux juger que nous. Que s'il faut exécuter quelque sortie pressante, il me semble encore qu'il serait plus séant de la lui faire persuader par d'autres que par nous. Enfin, nous ferons tout ce que nous pourrons qui sera selon Dieu, car qui peut douter que cette maison-là ne nous soit très-chère ?

Vous ne nous mandez rien de l'affaire des Pères barnabites ; je le désirerais pourtant, puisque sur ce que vous nous mandâtes, nous leur avons parlé et ils ont désiré que l'on s'y employât. Il faut nécessairement finir. Je suis de tout mon cœur toute vôtre, vous le savez, ma très-chère fille, et à toute la chère troupe.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Acquisition d'une maison. — Estime spéciale pour M. de Saint-Nizier. — Commissions pour diverses personnes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 15 août 1617].

Que pourrais-je vous dire dans ce moment, ma chère fille ? Je n'ai rien de nouveau, sinon qu'enfin je pense qu'aujourd'hui nous aurons les maisons de M. le fiscal avec sa fille, bonne, douce et de grande affection d'être ici. Au reste, les filles de la ville commencent à s'échauffer maintenant que l'on est en train de les faire patienter ; mais il va bien ainsi, n'est-ce pas, ma fille ?

Or, voilà des lettres pour Mgr de Lyon, qu'il faut envoyer promptement, car n'ayant point de dépêches ni nouvelles, [214] ainsi que le Père procureur des barnabites avait promis, nous craignons qu'il ne s'oublie de nous ; c'est pourquoi nous conjurons Mgr de Lyon de nous faire la charité. Notre bon M. de Saint-Nizier fera bien l'office de les faire tenir sûrement : je le salue avec cette ancienne et cordiale dilection que mon âme a vouée à la sienne, de laquelle je ne veux ni ne peux jamais m'oublier ; assurez-l'en toujours, ma très-chère fille, et le saluez souvent de ma part ; car soit que je le nomme ou non, mon intention est toujours telle, l'honorant invariablement et de tout mon cœur.

Au reste, ma fille toute chère, nous désirons bien fort d'avoir notre custode et les chandeliers le plus tôt qu'il se pourra ; le mois que l'argentier avait demandé à M. le trésorier est bien passé ; faites, je vous supplie, qu'il soit sollicité. Adieu, il faut finir sans oublier cette très-chère sœur Barbe-Marie, que j'aime tant. Mais je crains bien que ces messieurs de Grenoble ne laissent échapper Monseigneur jusqu'à Paris.[166]

Dieu sur tout et en tout soit glorifié, n'est-ce pas, ma fille toute chère, que j'aime tout parfaitement et tout particulièrement ? Je suis toute vôtre enfin et de tout mon cœur. Vive Jésus éternellement ! Ce jour saint de Notre-Dame.

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXIV - À LA MÊME

Assurances de prières pour un ami de la communauté. — Annonce du sacre de l'église. — Estime de la Sainte pour les contradictions. — Elle parle de plusieurs bonnes prétendantes ; incertitude pour l'époque de leur réception.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 26 août 1617].

Ma très-chère Fille,

Vous pouvez penser si nous avons prié pour le pauvre [215] M. [Austrain] que nous chérissons grandement et particulièrement pour l'amitié qu'il porte à cette chère maison de Lyon ; Dieu, par sa bonté, lui donne ce qui lui est nécessaire ! Nous espérons que si Notre-Seigneur le laisse, il nous tiendra parole de retirer sa petite d'ici au mois de septembre ; nous le désirons fort, car elle se gâte avec nous qui ne pouvons rien gagner sur elle.

Je ne sais, ma très-chère fille, si vous avez reçu toutes nos lettres, car nous avons souvent écrit. Je vous supplie de vous souvenir d'envoyer au plus tôt qu'il se pourra la custode. Le mois que l'argentier avait demandé est bien passé ; nous avons les prières [le Jubilé] la semaine prochaine ; plût à Dieu qu'elle vînt ! mais il n'y a point d'apparence. Nous espérons de faire sacrer notre oratoire le mois prochain, et je crois que nos chères dames les présidentes y seront ; pensez quel contentement ce nous sera.

Nous avons enfin les maisons et la fille,[167] laquelle me plaît bien ; mais les Pères de... nous veulent empêcher notre bâtiment, ce qu'ils ne pourront, mais oui bien nous donner de la peine. Dieu soit béni, il faut avoir des croix, et qui portera les plus grandes sera le plus heureux.

Nous avons toujours grande quantité de filles qui demandent, lesquelles la plupart me reviennent grandement ; mais toutes pauvres, excepté deux qui ont un peu de commodité. Quand nous pourrons voir Monseigneur avec un peu de loisir, car il est quasi accablé, et nous n'avons pu seulement être confessées de lui pour le Jubilé, excepté quelques professes ; quand, dis je, nous l'aurons avec loisir, nous tiendrons un petit conseil pour résoudre si nous croîtrons en nombre ou non, car s'il n'y a point d'apparence de fondation, il faudra prendre haleine, [216] parce que cette maison est grandement chargée et pleine. Madame la comtesse de Rossillon a été ici huit jours ; elle a fait sa confession générale ; c'est une brave femme ; sa demoiselle aussi l'a faite ; elle a un esprit bien fait, et ardente au désir d'être céans. Nous serons contraintes et forcées d'en recevoir au moins trois ou quatre, quoi qu'il arrive, et en outre une fille de prophétie, je veux dire, qui a été prophétisée dès le ventre de sa mère pour être religieuse, laquelle se convertit pendant qu'elle la portait ; mais je dirai le reste une autre fois, étant contrainte de finir. L'on dit que le sire Pierre part. J'aurais grande envie d'envoyer un billet au cœur de notre très-chère Sœur Barbe-Marie ; mais je ne pourrai. Adieu à toutes que j'embrasse très-amoureusement.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXV - À LA MÊME

Elle la félicite d'habiter un nouveau monastère. — Nécessité de renvoyer les prétendantes sans vocation. — Envoi d'une custode et de chandeliers pour le sacre de l'église.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1617].

Certes, ma toute chère fille, pour ne perdre cette commodité, je fais une petite demi-désobéissance, car il m'est ordonné de n'écrire point après souper ; il est vrai que c'en est bien loin, puisque l'on va dire matines. Vous êtes bonne et brave d'avoir pris la peine de m'écrire tant au long de votre beau logis. Dieu soit béni, qui vous a si bien placées, et encore de ce qu'il vous a délivrées de la bonne Sœur N...[168] Vous verrez qu'elle sera humiliée comme il faut. Hélas ! ma fille [217] très-chère, qu'il y a peu de vraie dévotion ! Dieu vous donnera de bonnes et utiles filles, puisque vous êtes fidèle à ne vouloir garder celles qui ne nous sont propres. Je suis très-contente et consolée du bonheur de la bonne hôtesse de mon cher neveu. Au reste, mon enfant, je vous supplie de faire solliciter les chandeliers et la custode, car bientôt l'on sacrera l'église. Si j'avais le loisir, j'en eusse prié M. Voullart que j'aime de tout mon cœur ; faites-l'en prier, je vous supplie, ma fille, car M. le trésorier demande fort si l'on a des nouvelles : l'argentier avait promis que dans un mois ils seraient faits. L'argent qu'il faudra pour les achever et payer, qui sera à mon avis de 80 florins, vous le donnerez pour nous, s'il vous plaît, et incontinent nous vous le renverrons. Si toutefois M. Voullart avait charge de les donner, mon neveu dit qu'il les faudrait laisser faire ; mais certes, je n'ai nulle intention ni désir de rien dire ni faire pour les exciter à cela.

Dieu le sait, ma fille, si nous avons de la consolation d'avoir ici cette chère petite présidente [de la Valbonne]. Je pense qu'il ne faut pas lui donner notre Sœur de N... Nous en parlerons. Adieu, mon enfant. Je n'ai point parlé à Monseigneur ; il m'a mandé que demain il donnerait une heure et demie à ma sœur de la Tour pour sa confession ; cela ne monterait guère à la chère Sœur Barbe-Marie, à qui quatre heures ne sont rien. Il se porte très-bien, grâce à Dieu ; mais jamais il ne fut en un tel accablement ni moins de loisir.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [218]

LETTRE CXVI - À LA MÊME

Profonde affliction et admirable résignation de la Sainte à la mort de sa fille, la baronne de Thorens.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1617].

Ma très-chère fille, je bénis, j'adore, j'aime, et me soumets de toutes les forces de mon âme à la très-sainte volonté et Providence céleste qui m'a ravi quasi imperceptiblement ma très-chère fille uniquement bien-aimée.[169] Oui, ma fille, c'était, et non sans vraies raisons, l'âme de notre cœur, du très-cher Père, et de moi misérable qui n'ai pas mérité la grâce de jouir plus longtemps d'une vertu si complète en un si bas âge. Je me fonds, ma fille, car cette privation m'a vivement touchée et ne puis vous en dire davantage. O Dieu, qui blessez mon cœur avec un mélange de si grande miséricorde et suavité, que je ne [219] peux jamais ni ne dois faire que vous bénir, faites-moi la grâce de suivre la vie et la mort de cette mienne vraie fille ! Je ne peux, ma très-chère fille, vous parler de cette vie ni de cette mort heureuse ; je crois que mon très-cher Père duquel c'était l'unique fille, et mon très-cher neveu, vous en écriront au long. Enfin, nous la croyons tous au ciel, où elle régnera avec le cher Époux de son âme, avec lequel elle voulut en sa vie et en sa fin se lier si étroitement.

Voilà, ma fille, un échantillon de ma douleur, qui me fait replier mon esprit plus fortement du côté du ciel et crier de toutes mes forces : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Voici mon âme qui se répand devant vous et ne veut plus jamais respirer ni aspirer que pour vous et en vous. Accomplissez en moi très-parfaitement votre très-sainte volonté. Ma fille, faites faire une communion à cette intention, afin que dorénavant je ne vive plus à moi, mais que mon Sauveur vive seul en moi. Je sais que vous ferez fort prier pour ma chère défunte. Je vous prie, ma fille, que cette lettre soit communiquée à ma Sœur Jeanne-Charlotte, car je ne puis écrire davantage et je désire qu'elle sache cette affliction pour faire faire des prières. Oh ! ma fille très-chère, il faut bien élargir notre cœur pour recevoir tout ce que cette divine Bonté y voudra mettre. J'embrasse amoureusement votre cœur et celui de toutes nos chères filles que je souhaite pures, simples, humbles et douces. Je suis, ma très-chère fille, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [220]

LETTRE CXVII - À LA MÊME

Même sujet. — Elle annonce la profession des Sœurs de Sales et d'Avise et la consécration de l'église du monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1617],

Je le crois bien, ma très-chère Sœur ma mie, vous avez été touchée infiniment de notre affliction ; Dieu soit béni éternellement pour tant de miséricordes qu'il y a mêlées, et me fasse la grâce d'en faire mon profit, car, certes, je le désire bien, ma très-chère fille, et de savoir un peu de vos nouvelles et de celles de nos jeunes novices que je chéris cordialement. Je ne peux écrire à pas une de nos bonnes Sœurs, n'en ayant le loisir, car l'on vient de me dire cette occasion, et voilà qu'il faut aller dîner ; mais, certes, mon enfant, je ne saurais de bon cœur laisser passer l'occasion de vous dire un mot que je ne le fasse. Or, sachez que ma misère est si grande que, depuis ce dernier coup, je ne sus me remettre en ma joie ordinaire ; quoique, grâce à Dieu, j'aie mon esprit en repos et tranquillité, et content en l'ordre de la divine volonté que j'aime chèrement en cette douleur et privation de ma pauvre petite très-chèrement aimée.

Nous donnons le voile [noir] à nos deux Sœurs de Sales et d'Avise le jour de Saint-Michel, et le jour de Saint-Jérôme on consacre notre église.[170] L'on espère toujours que la Visitation sera établie à Grenoble. [Le reste n'est pas lisible.]

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [221]

LETTRE CXVIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Même sujet. — Éloge de la jeune baronne.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1617].

Il est vrai, cette divine Bonté a percé et outre-percé mon cœur d'une extrême douleur à la mort de ma fille de Thorens ; mais que puis-je faire que baiser amoureusement la chère main qui m'a donné ce grand coup ? Bénie soit-elle éternellement ! Il est vrai, cette fille était la plus aimable et la plus sage qui se puisse trouver en son âge ; j'admirais son extrême vertu et j'avais une consolation incroyable de la voir résolue avec tant de fermeté de se dédier entièrement à Dieu. O bon Jésus ! je ne méritais pas une telle compagne, et peut-être qu'il n'était pas expédient pour elle et pour moi que nous jouissions en cette vie de tant de douceurs et contentements que nous en eussions pris l'une avec l'autre. Enfin elle jouit du souverain bien que je lui ai toujours souhaité, et Dieu a environné cette affliction de tant de miséricordes et de faveurs, que m'oubliant tant que je puis de ma juste douleur, je le bénis et le remercie de ce bénéfice que je tiens très-cher.[171] [Le reste a été coupé].

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [222]

LETTRE CXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

La Sainte sollicite l'entrée d'une nouvelle prétendante.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 17 septembre 1617].

Je vous fais seulement ce billet, ma très-chère Sœur ma mie, pour vous dire que madame Léotard, de Grenoble, désire se retirer en votre maison pour lui servir de passage au dessein qu'elle a de se consacrer à Dieu ; elle nous a instamment priée de lui faire avoir cette grâce ; c'est pourquoi Monseigneur et moi, nous vous en prions. Je vous fais ce billet sans jour ni loisir, et ne suis assurée par qui nous vous l'envoyons. Si c'est le révérend Père Raymond, assurez le que je suis toute sienne en Notre-Seigneur. Adieu, ma toute très-chère fille ; vous savez ce que je vous suis et à votre troupe.

Conforme à une copie de l’original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXX - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Elle exprime de nouveau sa douleur de la perte de la baronne de Thorens et parle d'une croix envoyée pour l'église par la duchesse de Mantoue, infante de Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

La paix de Notre-Seigneur avec son éternelle bénédiction [223] soit pour jamais au milieu de votre cœur, mon vrai très-cher Père ! Certes, la médecine spirituelle que ce bon Sauveur nous adonnée a fait encore aujourd'hui son opération avec la corporelle ; mais l'une et l'autre avec tant de douceur, que je n'en ressens que fort peu de lassitude. Voire même, mon unique Père, je me sens soulagée de ces maux de cœur, et mon esprit reste tout plein de douceur et de suavité dans sa soumission et son amour en la divine volonté, laquelle j'ai toujours plus de désir de voir régner souverainement en notre sainte unité.

Mais, mon Dieu ! nonobstant cela, je vois et je sens combien cette fille était véritablement l'enfant parfaitement aimée de notre cœur ; elle le sera toujours, le méritant, ce me semble. Ce m'est un soulagement nonpareil dans cette douleur, de sentir cet amour où vous l'avez placé, comme une goutte d'eau précieuse dans un grand océan.

Je me soulage encore de vous dire ceci, mon unique et très-bon Père ; Dieu soit loué ! mais je le dis de toute mon âme, en paix, en douceur, et avec une très-grande connaissance et reconnaissance de la grâce que sa Bonté nous a faite de nous donner une telle enfant et de l'avoir attirée à soi si heureusement.

Vraiment, cette croix est très-précieuse, et celle de madame la duchesse[172] bien riche, et pour sa valeur, et pour l'honneur du témoignage de sa protection. Je le veux bien dire à tout le monde, car il nous vaudra.

Mais pour un peu de temps, il me semble que je devrais me retrancher de parler tant de feu notre pauvre petite ; car le contentement que j'y prends me laisse toujours de [224] l'attendrissement. Mon Père, mon unique Père, et tout ce que vous savez que vous m'êtes, ceci me sera un petit restaurant de vous avoir un peu parlé, car enfin tout ce qui est çà-bas de créé n'est maintenant rien du tout pour moi en comparaison de mon Père très-cher, Monseigneur, votre très-humble, etc.

LETTRE CXXI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Affaires de l'Institut. — La reconnaissance due à M. Austrain oblige à user de compassion envers sa fille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, ce 10 octobre 1617].

Peut-être que ces lettres que je vous supplie d'envoyer à Moulins arriveront trop tard, et que ma Sœur de Gouffier sera déjà en chemin ; mais faisant ce que nous pouvons, il faut remettre tout entre les mains de la divine Providence. Mais, mon Dieu, ma très-chère fille, que nous fûmes consolée quand nous sûmes que mon cher neveu vous était allé voir, tant pour votre consolation que pour la nôtre ! car enfin il nous dira grandement de vos nouvelles, et il nous tarde fort d'en savoir bien amplement. N'en avez-vous point de Mgr l'archevêque [de Lyon], et n'y a-t-il moyen de savoir promptement par l'entremise de quelqu'un si nos affaires sont expédiées ou non ? car enfin nous sommes résolues d'y voir une fin, et d'envoyer un très-digne et très-affectionné solliciteur qui fera sans doute, avec la grâce de Dieu, bien et bientôt nos affaires. Or sus, nous n'avons le loisir que pour ce billet. Si ma Sœur de Gouffier passe à Lyon, faites-le savoir à madame Austrain, afin que, si elle veut, on lui renvoie [sa fille] par cette commodité, sinon nous la garderons jusqu'à Pâques. Elle fait un peu mieux [225] avec sa nouvelle maîtresse, ma Sœur Marie-Adrienne [Fichet] la tient bien court ; certes, nous avons tant de mémoire et d'affection pour le défunt, que nous faisons tout ce que nous pouvons. Mille saluts à nos très-chères Sœurs et qu'elles m'excusent ; mais elles sont trop bonnes pour user de ce mot. Adieu, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXXII (Inédite) - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Difficultés survenues à l'agrandissement du clos du monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1617].

Mon pauvre très-cher Père, il ne faut laisser de manger de ces bonnes poires, encore que M. le prieur de... nous ait déclaré une prétention nouvelle toute contraire à la parole qu'il nous avait donnée de plein abord. Certes, j'ai été touchée de douleur de voir ce procédé ; mais je crois fermement que tout se convertira à notre bien, car Dieu est notre espérance et il nous fait la grâce de cheminer droitement et simplement. Il ne faut donc, mon très-cher Père, que nous déterminer à nous tourner du côté qui nous semblera être le plus selon Dieu, afin de commencer à faire ce qui sera besoin. Notre-Seigneur veut que nous ayons et souffrions doucement cette contradiction. Il nous aidera, s'il lui plaît, je l'en supplie.[173]

Conforme à une copie de l'original gardé au second monastère de la Visitation de Marseille. [226]

LETTRE CXXIII (Inédite) À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Madame de Gouffier quitte Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 26 octobre 1617.

Ma très-chère Sœur ma mie, nous venons de recevoir la vôtre du 15 de ce mois, et avons reçu les précédentes avec toutes celles de madame de Gouffier, qui nous promettait de partir le lendemain pour aller à Paris. Croyez-nous, ma très-chère Sœur, que nous la portons sur nos épaules, et n'est point besoin que vous vous mettiez en peine, ni personne, pour nous représenter son humeur, ni la nécessité qu'elle parte de là, nous le savons assez, il ne nous reste qu'à trouver le moyen de l'en faire partir, et Dieu y pourvoira. Elle doit bien juger par nos lettres que nous ne la désirons plus là. Monseigneur et nous [227] voulons lui écrire amplement. Nous la croyions déjà en chemin pour Paris, mais ce bon Seigneur n'est pas ici et ne reviendra que samedi, de sorte que si madame de Montaret est partie, comme elle mande qu'elle fera, nous enverrons nos lettres par Lyon ; aussi bien nous est-il impossible d'écrire tant, parce que le laquais attend ce billet au parloir, qu'aussi nous nous attendons à un accès de fièvre qui ne viendra pas, s'il plaît à Dieu, l'heure s'en allant passer.

Pour Dieu, faites ce renvoi le plus sagement qu'il se pourra, s'il n'est déjà fait. Enfin pourvu qu'elle soit dehors, j'espère que Dieu vous bénira, et aussitôt que vous en serez délivrée nous vous écrirons ce qu'il plaira à Dieu nous donner. Mais gardez-vous d'altérer son esprit et la provoquer à des éclats. Enfin, ma pauvre très-chère Sœur, la très-sainte humilité et patience n'est jamais abandonnée de Notre-Seigneur. Croyez et espérez, et ayez compassion de cette pauvre fille ; car ce ne sont que tentations, et nous savons qu'au fond elle a une très-bonne âme, et puis enfin Dieu s'est servi de son labeur pour cette petite Compagnie. Il faut toujours lui en montrer de la gratitude et la traiter avec honneur.

Nous n'avons point vu madame de la Croix, ni reçu de ses lettres, oui bien les vôtres. Si cette pauvre femme s'en va, je vous prie que nous le sachions incontinent ; si elle est là et qu'elle sache que nous vous avons fait ce billet, dites bien cette vérité que nous [ne] voulons lui écrire, la croyant à Paris, et que, pour ce coup, nous ne le pouvons pour les raisons ci-dessus. Nous écrirons à toutes une autre fois. — Bien en hâte.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [228]

LETTRE CXXIV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Souhaits de bénédictions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

Mon doux Sauveur fasse de vous et sur vous sa très-sainte volonté.

Nous venons de recevoir les lettres de Mgr l'archevêque, écrites de Chambéry ; je crois que vous lui aurez recommandé l'expédition de vos affaires ; il écrit que vous avez des nouvelles professes qu'il a faites ; oh ! Jésus en soit béni et glorifié ! Je les conjure, ces chères filles, de se rendre tant plus simples, pures et parfaites en l'observance, afin que bientôt elles ravissent le Cœur de leur cher Époux. Mon Dieu ! ma fille, qu'il est heureux qui ne pense et ne travaille que pour acquérir ou accroître le souverain amour ! Certes, je désire de mourir ou de ne plus vivre que pour cela, mais je suis [le reste manque].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXXV - À LA MÊME

La Sainte exhorte la Mère Favre à ne pas refuser obstinément les soins nécessaires à la conservation de ses forces, et prend occasion de lui dire qu'elle-même a failli en ce point.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617].

Vitement ce petit billet à ma très-chère fille, afin de lui donner un très-cordial bonjour avant que partir de notre cellule ; car à soir bien tard le bon Père nous dit qu'il allait à Lyon, et nous ne saurions laisser passer une occasion sans vous dire peu [229] ou prou, car enfin vous êtes la très-chère grande fille de mon cœur. Mon neveu est retourné tout consolé de votre visite, il nous en entretint une petite heure avec Monseigneur ; mais il nous avait promis de le faire encore bien plus amplement. Hélas ! il nous dit que vous alliez vous rendant fort maladive, cela nous tient fort en peine, car enfin la force et santé corporelle nous est nécessaire à nous autres, ma très-chère fille ; mais ne vous rendez pas obstinée comme j'ai fait autrefois. Pour l'amour de Dieu, laissez-vous gouverner, vous ne sauriez faire un meilleur service à nous, ni de meilleure édification à vos filles. Souvenez-vous du trouble que j'ai donné pour cela, et faites comme maintenant je fais, par la grâce de Dieu, qui m'a enfin fait connaître ma faute. Recevez fort simplement tout ce que l'on vous donnera, et faites ce que l'on voudra, je vous en conjure, ma très-chère fille, et ne faites pas le contraire sous quelque prétexte que ce soit. Bonjour, je n'ai pas le loisir.

Dieu soit béni !

Je ne sais si vous avez reçu un billet que nous vous avons écrit, où Monseigneur et moi vous priions de retirer madame Léotard, si elle vous en priait.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [230]

LETTRE CXXVI - À M. DE NEUCHÈZE

SON NEVEU[174]

Sur la mort de la baronne de Thorens. — Douleur de la Sainte en apprenant le péril que courait l'âme de son fils.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 6 novembre 1617.

Hélas ! mon très-cher neveu, je pensais bien, que vous saviez déjà la mort de ma chère défunte, car cinq jours après son décès nous en annonçâmes la nouvelle à Mgr de Bourges. Je vois et crains que les lettres ne soient perdues. Il est vrai, mon enfant, que ce m'a été et est encore une extrême douleur de me voir privée de la présence d'une si chère et aimable fille, mais j'adore et embrasse de tout mon cœur cette divine volonté qui me l'a donnée. Puis la sainte et heureuse mort de cette chère âme me donne une grande consolation, là où l'âme de votre cousin me donne une affliction de désolation, et en suis si infiniment touchée que je ne sais où me tourner, sinon du côté de la souveraine Providence, et là, abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et l'honneur de cet enfant à demi perdu. Oh ! douleur et affliction incomparables, mon très-cher neveu ! il n'y en a quasi point d'égale. Si je n'étais arrêtée d'une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie pour l'aller ôter de là où il est. Je lui mande qu'il me vienne trouver. S'il ne le fait, je conjure Mgr de Bourges de le faire aller à lui sous quelque prétexte, et le retenir jusqu'à ce qu'il vienne à Nantua. Hélas ! il le faut aider, mon très-cher [231] neveu, je vous conjure d'aider à cela. Je ne puis passer outre, tant les larmes m'aveuglent, et la douleur de toutes parts m'a saisie. Faites prier pour lui toutes ces bonnes âmes qui sont là et cheminent fermement en la crainte de Dieu. Mon très-cher neveu, je supplie sa Bonté vous combler de bénédictions et suis invariablement votre plus humble tante et servante en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Sœur J. F. Frémyot, de la Visitation.

Mille saluts à tous ceux de la maison.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE CXXVII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Se confier à la divine Providence dans les afflictions, les considérant moins que le Cœur de Celui qui les envoie. — Projet de départ de M. de Sainte-Catherine pour Rome, en qualité de solliciteur des affaires de l'Institut. — Grande importance que la Sainte met à l'étude du Catéchisme.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 25 novembre 1617.

Ce sont des fruits de la très-sainte croix, ma très-chère fille, que cette âpre mortification que ce bon... vous a faite ; eh ! Dieu nous fasse la grâce de faire profit de toutes les mortifications qu'il nous enverra. Ma chère fille, que vous êtes heureuse ! car voilà que le divin Sauveur vous donne charge sur charge ; sa Bonté vous donne sa sainte force ! Il le fera, ma fille, puisque de toute votre âme vous vous abandonnez entre les mains de sa divine Providence, et que vous n'avez point d'autres bras pour vous porter que les siens, et point d'autre sein pour vous reposer que le sien tout aimable. Demeurez là, ma très-chère fille, comme une douce colombe, toute simple et toute tranquille ; ne [232] regardez point vos afflictions, mais le Cœur de Celui qui vous les envoie. Certes, on a pleuré céans cette chère défunte, et a-t-on prié pour elle : j'en suis toutefois consolée, car quel plus grand bonheur à cette âme innocente et pure que d'aller trouver son Sauveur ? Aimez son repos, ma très-chère fille.

Je vous écris sans loisir de pouvoir revoir vos lettres, pour ne point perdre cette occasion ; croyez, ma fille, que si nous sommes fidèles à notre vocation, et que nous ne recherchions en nos petits services que la pure gloire de Dieu, que sa Majesté nous exaltera. Monseigneur veut que l'on fasse encore cette recharge avant que d'envoyer à Rome M. de Sainte-Catherine qui sera admirable solliciteur. Dieu nous aidera, ma fille ; mais il faut nous tenir humbles et patientes, et nous laisser fouler aux pieds. Monseigneur espère que cette recharge avec les règles et témoignages que l'on rend fera le coup. Si Mgr l'archevêque trouvait bon de faire de sa part une nouvelle recommandation à ce gentilhomme qui sollicite pour lui (afin qu'il se tînt uni au Père procureur des barnabites, en cette sollicitation), je pense que ce serait à propos, car de lui demander qu'il envoie les attestations de la maison de Lyon, comme l'on a fait de celle de deçà, je crois que ce serait temps perdu. M. le prince a eu des réponses que de son côté l'on poursuivra chaudement. Oh bien ! ce que nous pouvons est fait, et pour tout bien rencontrer le reste, il le faut laisser à la divine Providence, et la supplier continuellement de conduire et nouer cette besogne selon sa très-sainte volonté ; j'espère que dans peu de semaines nous en aurons des nouvelles.

Monseigneur partit hier,[175] et me manda de faire fort ses excuses vers vous de ce qu'il ne vous écrit point, il le fera dès Grenoble. Il ne s'est jamais ouï parler d'un tel accablement d'affaires ; nous parlâmes de notre vœu d'obéissance, et il [233] trouve que Dieu l'agréera ; il me demanda comment vous avez reçu cette rude mortification, mais je ne l'ai su dire, hélas !

Il est vrai, ma chère fille, nous lisons quatre fois la semaine le catéchisme à nos Sœurs[176] ; que si quelqu'une voulait savoir autre chose que ce qui est dans le livre, j'arrêterais son esprit, désirant qu'elle et moi assujettissions nos entendements à ce que nous lisons, sans passer outre ; et ainsi, je leur fais grand bien, car il y a bien de l'ignorance parmi nous autres.

Je vous remercie mille fois, ma très-chère fille, de vos belles bougies ; elle nous sont bien commodes, mais une suffit abondamment pour un an, nous n'avons point vu les grains bénits. Faites tenir promptement et sûrement le paquet de Dôle, s'il vous plaît. En voilà un de Mgr de Paris. Ma mie, je suis uniquement toute vôtre, et salut à tous. Ce jour de sainte Catherine.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXXVIII - À MADAME DE LA FLÉCHÈRE

Nous sommes trop peu de chose pour rendre des services à Dieu ; mais il faut lui laisser faire de nous selon son bon plaisir.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1617]

Oh ! qu'à jamais notre très-bon et doux Sauveur soit la force et la vie de votre chère âme, laquelle, en vérité, je chéris d'une [234] sorte si spéciale et particulière que personne ne va au delà. J'excepte ce que vous savez, qui ne reçoit point de comparaison. Mon Dieu, ma Sœur, hâtons-nous d'aimer par une très-fidèle obéissance ce très-aimable Sauveur. Non, nous ne saurions lui rendre du service, nous sommes trop peu de chose ; mais, au nom de sa Bonté, laissons-le faire de nous tout ce qui lui plaît ; dépendons si absolument de lui et de sa Providence, que nous ne nous attendions qu'à cela.

Je vous fais ce billet sans loisir, mais il a fallu, pour contenter mon cœur, saluer le vôtre. Adieu et bonjour, ma toute chère Sœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [235]

ANNÉE 1618

LETTRE CXXIX - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Demande d'un court entretien pour l'arrangement d'une affaire temporelle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Mon très-cher Père,

Si vous venez aujourd'hui, il faudra que vous me permettiez, s'il vous plaît, de vous dire une douzaine de paroles au parloir d'en bas ; et si vous trouvez bon que nous concluions l'affaire avec M. de Conflans, il faudrait que demain, après dîner, je les pusse voir, je veux dire M. de Conflans et M. Flocard, mais un peu de bonne heure, à cause de mon accès [de fièvre].

Bonjour, mon très-cher Père ; Dieu soit notre aide et notre force !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXXX - AU MÊME

Aimable et confiante réflexion. — Elle parle de quelques prétendantes de Grenoble qui arrivaient à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Monseigneur,

Jésus Notre-Seigneur comble votre cœur et le mien de ce très-pur amour que nous désirons tant ! Mais combien y a-t-il, [236] mon très-cher Père, que nous n'avions envoyé de petits billets par la sœur À. J. ! Enfin, nous devenons encore plus braves et bien mortifiées. Vous voyez que je suis en joie, et j'en dirais bien davantage, si cette Jacquement [Anne-Jacqueline Coste] ne voulait aller acheter du blé.

Voilà donc l'occasion qui nous a été favorable, et je crois que ces lettres sont de M. et de Mme de Bouqueron. Nous n'avons point vu ces chères Grenobloises,[177] nous les attendons ; mais voyez, mon très-cher Père, comme il vous plaira que nous voyions le bon M. Dulme[178] ; car de s'en passer, ce serait chose dure. Dites-nous donc s'il montera à nous, ou si nous descendrons à lui.

Et bonjour mille millions de fois, mon tout cher et très-unique Père. Jésus notre Sauveur veuille, par sa bonté, vous élever au rang de ses plus grands Saints ! Amen, mon Père, mais mon très-cher Père.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXXXI (Inédite) - AU MÊME

Achat de moulins.

vive jésus !

Annecy, 1618.

Mon très-cher Père,

Nous demeurâmes hier d'accord avec M. de Conflans pour le [237] rachat des moulins,[179] sauf la réserve que nous désirons, que l'achat courant qui se fera de nos deniers nous demeure spécialement hypothéqué ; il veut bien pour la première emplette, mais venant à le retirer et employer à autre chose, il veut faire librement et sans notre consentement, ce qu'il dit qu'il ne pourrait faire, si nous faisions la réserve générale ; je ne sais si vous m'entendez, car je ne dis guère bien. Il promet de faire ratifier sa maintenance à M. son père, à cause de leur substitution ; mandez-nous votre avis là-dessus, mon très-cher Père, s'il vous plaît, et nous donnez licence de faire entrer deux prud'hommes qui doivent venir visiter notre jardin et verger pour accorder des [mots illisibles] que l'on nous en demande. Certes, mon très-cher Père, je porte nos hôtes sur mes épaules, tant ils me fâchent ; mandez-moi si j'oserai dire absolument que l'on s'en aille quand le laquais sera venu. Bonjour, mon unique, mon très-cher Père. Jésus soit la seule vie de votre cœur et du mien.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXXXII - AU MÊME

Elle confie Celse-Bénigne à sa direction.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1618.

Je ne pouvais quasi plus durer, mon très-cher Père, sans avoir un peu de vos nouvelles. Il ne faudrait pas traiter avec ce garçon maintenant,[180] autrement que vous le faites ; mais, Dieu [238] aidant, j'espère que son esprit se rassérénera, et qu'avant qu'il parte, il vous ouvrira le chemin d'une plus cordiale familiarité pour son utilité. Hier, je ne lui parlai qu'en commun ; aujourd'hui, je dois lui découvrir ses plaies. Mon très-cher Père, dites la sainte messe à cette intention, afin que Dieu m'assiste et lui touche le cœur ; je ne pourrai m'empêcher de vous mander ce qui se sera passé. Je serais bien aise que vous entreprissiez un peu ces autres messieurs en particulier.[181] J'espère que Dieu nous aidera, mon très-cher Père ; il faut que je vous dise que c'est la façon de ce garçon de se tenir réservé vers les personnes d'autorité et de respect ; néanmoins, je m'assure qu'il s'apprivoisera plus, avant qu’il parte.

Dieu soit notre aide et notre seul amour ; mon très-cher Père, il ne faut venir que samedi.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DE LA SŒUR PÉRONNE-MARIE DE CHATEL À LA MÈRE J. CH. DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

[Cette lettre mérite d'être placée ici, vu les détails qu'elle renferme.]

Annecy, 1618.

Dieu soit à jamais notre tout, ma très-chère et bien-aimée Mère. Nous vous dirons un peu des nouvelles de notre très-chère Mère [de Chantal], car nous savons bien qu'une des plus grandes consolations que vous puissiez recevoir, c'est d'en avoir souvent. Nous voudrions bien les donner bonnes, pour votre consolation et pour la nôtre ; mais Notre-Seigneur ne le [239] veut pas encore, puisqu'il lui laisse cette fièvre quarte, laquelle l'abat fort, bien qu'elle ne soit pas trop violente. Sa défluxion l'a grandement travaillée ; elle lui donne des grandes douleurs de dents. Nous croyons qu'elle ne vous pourra pas écrire, parce que le messager nous a averties trop tard. Elle vous salue très-amoureusement comme sa chère première fille, qu'elle aime fort tendrement. Il nous semble que vous demeurez trop sans lui écrire, et sans nous faire un peu part de vos nouvelles. Nous attribuons ce silence à ce que vous nous écrivîtes la dernière fois, qui est, disiez-vous, que l'on vous avait annoncé que notre chère Mère avait défendu d'écrire plus de deux fois l'an. Nous ne savons qui a pu vous dire telle chose ; mais nous n'en avons pas ouï parler ; les supérieures ne sont pas comprises en cela ; mais vous le savez bien, ma très-chère Mère. Vous savez bien aussi que nous sommes toutes vôtres, et que nous vous chérissons de tout notre cœur, plus que nous ne vous pourrions exprimer. Nous oubliions de vous dire encore quelques particularités de notre chère Mère pour vous tenir plus en repos : c'est que depuis que sa fièvre quarte l'a reprise, elle ne laisse pas d'être à toutes les assemblées de nos Sœurs et d'aller à la messe, et de communier fort souvent et faire son ouvrage. M. le baron, son fils, est ici, qui l'est venu voir. Certes, il fait bon le voir ; il ressemble fort à feu M. de Thorens. Mademoiselle de Chantal ne est si en œuvre qu'elle ne le peut quitter.

Voilà tout ce que nous vous pouvons dire pour cette fois. Toutes nos chères Sœurs vous saluent, et nos chères novices tout particulièrement ; notre chère Mère trouve qu'elles font fort bien toutes ; c'est cela que nous désirons grandement pour la gloire de Dieu. Croirez-vous bien, ma chère Mère, que nous n'avons point de satisfaction en cet office [de directrice], sinon celle de l'obéissance ? et, certes, nous en avons bien le sujet, ce sont de bonnes filles. Il faut vous dire que ma Sœur Anne-Marie [Rosset] fait fort bien en sa charge d'assistante avec [240] une grande utilité, et ma Sœur Claude-Agnès [Joly de la Roche], en celle d'économe. Certes, toutes font fort bien, Dieu soit béni. Dites-nous un peu de la ferveur de vos chères novices, comme elles s'avancent en la perfection ; car nous croyons qu'elles font un grand chemin. Elles ne peuvent de moins, ayant une si bonne mère et maîtresse. Nous les saluons toutes de tout notre cœur et vous tout particulièrement, ma chère Mère, car nous sommes de tout notre cœur votre très-humble fille et servante,

P. M. de Chatel, de la Visitation.

Dieu soit béni !

Post-scriptum écrit de la main de la Sainte. — Mon Dieu, ma très-chère Sœur ma mie, que nous avions bien résolu de vous écrire, au moins une bonne petite lettre ; mais, las ! nous sommes toujours infirme, et aujourd'hui nous nous sommes trouvée si mal de la défluxion que nous ne pouvons, sinon vous saluer et embrasser en esprit de tout notre cœur et toute votre chère troupe ; il nous tarde de la savoir augmentée. Dieu, par sa douce bonté, la multiplie à sa gloire. Nous vous envoyons tous les Entretiens que Monseigneur nous a faits depuis notre retour de Lyon ; celui sur la règle est admirable. Le doux Sauveur vous tienne sous sa protection et vous comble de bénédictions avec nos chères Sœurs. Adieu et bonsoir, ma toute chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [241]

LETTRE CXXXIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Souhaits affectueux pour des Sœurs malades. — Elle donne des nouvelles de sa santé et demande des prières pour son fils.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Vraiment, ma très-chère fille, à ce coup nous trouvons le temps long d'attendre de vos nouvelles, et de vos pauvres malades que nous supplions Notre-Seigneur de vouloir guérir, pour sa gloire et votre consolation. Hélas ! qu'elles sont heureuses de porter avec tant d'amour et de douceur la croix que le divin Sauveur leur a imposée ! De vrai, ma fille, ce sont de bonnes épreuves que les grosses maladies, et des occasions grandes pour s'enrichir et affermir aux vertus, quand l'on y est fidèle. Or nous ne disons point ceci, en vérité, pour avoir été assez longuement mal, car Notre-Seigneur nous traite en faible ; et puis, certes, nous n'avons rien profité, sinon à reconnaître notre grande misère, et avoir un peu plus de soin et de compassion des pauvres malades ; voilà que ce bon Dieu nous a encore garantie de notre fièvre quarte ; qu'il soit béni et nous fasse la grâce de le mieux servir avec le peu de santé qu'il me laisse.

Nous avons vu mon fils, et pensons qu'il sera passé vers vous, dès Grenoble, où il était ; mais nous ne savons encore ce qu'il en sera réussi. Dieu lui soit en aide ! nous le recommandons à vos prières, ma très-chère fille, et à celles de la chère troupe, que je prie Dieu de remplir de sa grâce ; je les salue toutes très-chèrement, mais à part notre pauvre petite cadette que j'aime bien, et ma très-chère grande fille plus que toutes.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [242]

LETTRE CXXXIV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Elle s'excuse de ne pouvoir écrire à quelques Sœurs, et les prie de chercher sa réponse dans la méditation de leurs saintes règles.

 [Annecy] 30 janvier 1618.

O vrai Dieu ! ma très-chère fille, que nous aurions grand désir de vous écrire longuement, et à ces chères âmes qui nous écrivirent il y a quelques mois ; mais c'est chose quasi hors de mon pouvoir, et qui ne nous serait pas permise. Or sus, pour toute réponse à toutes vos grandes lettres, nous vous renvoyons à nos chères règles qui doivent être notre sûr guide. Considérez tous les mots et syllabes, et vous trouverez plus que nous ne pourrions vous dire. Enfin, la très-sainte humilité, douceur et modestie doivent accompagner toutes nos paroles et actions, voire nos pensées.

Quand notre bon Dieu nous aura remise en santé, s'il lui plaît de nous la rétablir, croyez, ma très-chère Sœur ma mie, que nous ne manquerons pas de vous répondre distinctement ; car enfin vous êtes et serez toujours ma très-chère ancienne et bonne Sœur, que nous aimons de tout notre cœur. Faites bien nos excuses à ces bonnes filles qui nous avaient écrit et à M. de Mosdière ; c'est impossible d'écrire longuement à cette heure.

Monseigneur ne sait pas que nous vous écrivons ; il se porte très-bien, grâce à Dieu. Adieu, ma très-chère fille ; nous vous saluons et embrassons en esprit de fout notre cœur et toutes nos chères Sœurs.

Dieu soit notre tout !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [243]

LETTRE CXXXV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Désir d'une fondation à Grenoble. — Commissions pour différentes personnes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy,] 15 février 1618.

Ma pauvre très-chère fille, il y a si longtemps que nous ne vous avons écrit, que j'en étais ennuyée, et faut que je le fasse maintenant tout en courant, pour vous dire que vous m'êtes très-uniquement chère, et que, puisque ces petits maux continuent, il faut acquiescer aux conseils du bon M. N..., et bien croire et suivre le gouvernement de votre petite directrice. Mais quant à nous, nous ne croirons pas, pour le coup, celui de Mgr de Lyon, de ne pas prendre une maison à Grenoble, si l'on nous en veut donner une ; mais il ne lui en faut rien dire car aussi n'est-ce pas chose si prête.

Je vous prie, ma chère amie, faites tenir sûrement ce paquet à Mgr de Bourges et celui de M. Favrot. Vous nous obligerez de nous renvoyer nos règles : faites-le, je vous prie, à la première occasion ; elles nous font faute. — À ma très-chère Sœur Barbe-Marie, je dis à l'oreille de son cœur que je la chéris de toute la force du mien. À la petite cadette de la chère mère et à toute la chère troupe, mille saluts. Certes, mon enfant, il faut finir : quand bien j'aurais du loisir pour écrire davantage, je ne le pourrais pas, mon bras ni ma main n'en pouvant plus. Je me porte bien du reste, nonobstant les accidents, et suis toujours toute amoureuse de ma grande chère fille. Promptement, je vous prie, faites que si M. Vaillascot n'a envoyé les contours pour notre tableau, qu'il les envoie ; M. le marquis le lui a commandé. Vive Jésus ! [244]

[P. S.] Saluez très-humblement de ma part le Père Marcellin et le Père Raymond, et ma Sœur Françoise-Jéronyme [de Villette].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXXXVI (Inédite) - À LA MÊME

Le bon esprit et la bonne réputation sont des conditions nécessaires pour être reçue dans un monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

[Les premières lignes manquent dans l'original.]

Il nous est impossible de recevoir cette bonne fille dont vous nous parlez, au moins maintenant ; car notre famille est trop grande, trop chargée de dettes et de pauvreté pour cette heure ; mais si je la vois en passant à Lyon et qu'elle nous revienne bien, nous la pourrons amener.

Quant à cette pauvre femme que son mari a quittée, je prie Dieu qu'il la touche et convertisse à lui ; nous voudrions bien lui faire la charité pour l'amour de Dieu, et particulièrement pour le respect de la bonne et vertueuse mademoiselle N..., que j'ai tant envie de servir, mais c'est chose impossible et qui ne nous serait permise, outre le tort que pourrait recevoir la maison, à cause que la chose est publique, il ne faut jamais parler de cela.

Oh ! ma fille, il me semble que j'ai tout répondu, tant à vos lettres qu'à celles de ma Sœur Barbe-Marie. Bientôt il est midi, c'est pourquoi je vais dîner, s'il plaît à Dieu, en attendant de vos nouvelles qui me tarderont, car j'aime, je chéris, et suis [245] tendre de votre cœur, comme de ma vraie grande fille. Adieu, je suis lasse et sans loisir.

Dieu soit béni !

Mille saluts à M. de Saint-Nizier. Il nous tarde de savoir des nouvelles de Rome. Oh ! Dieu nous aidera, s'il lui plaît, ma toute chère fille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXXXVII - À SAINT FRANÇOIS DE SALES

Affaires de famille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Vous demanderez donc les bagues à Mgr de Bourges, mon très-bon et très-cher Père, et encore, qu'il assure (au mieux qu'il pourra) la pension qu'il donne à son neveu ; car M. N... le désire bien fort. Certes, il nous fâche de vous savoir prendre cette peine, car, si je ne me trompe, vous êtes fort abattu et las. Mon pauvre très-cher Père, Dieu soit votre force ! Eh ! je supplie notre grand et très-bon Sauveur de remplir votre chère âme de l'amour de sa très-sainte Passion, et de la passion de son plus saint et très-pur amour.

Puisqu'il faut que vous ayez la peine d'écrire pour ce sujet, écrivez de bonne encre à Mgr de Bourges ; je vous en supplie, mon très-cher Père mon unique Seigneur. Jésus vous rende très-saint. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [246]

LETTRE CXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Elle lui annonce son départ pour la fondation de Grenoble.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 29 mars 1618.

Vraiment, je n'ai pas le cœur de refuser cette occasion de vous saluer très-cordialement, ma très-chère et toute bonne fille ; elle me prend dans le lit. Vous n'aurez donc que ce billet qui vous annoncera que nous nous portons toujours mieux et espérons en ce moment de mener nos Sœurs Cl.-Agnès, M.-Françoise et M.-Antoine à Grenoble.[182] Nous enverrons votre voile par le sire Pierre : il est fait quasi. Il y a force or de reste, que l'on vous payera par Monseigneur. Bonsoir derechef, ma chère fille, et à toute la chère troupe. Je me réjouis du soulagement des pauvres malades. Saluez le bon M. de Médio, et de Saint-Nizier. Toute vôtre en Jésus. Avez-vous reçu notre paquet pour Bourges ? je vous le recommande.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry [247]

LETTRE CXXXIX - À LA MÊME

Arrivée de la Sainte à Grenoble. — Elle nomme les Sœurs fondatrices qu'elle y laissera et prie la Mère Favre de l'avertir si son passage à Lyon est nécessaire. — Recommandations diverses.

VIVE † JÉSUS !

Grenoble, 20 avril 1618.

Nous voici donc, ma très-chère fille, en cette brave ville,[183] où sans doute les pauvres et les riches témoignent de la joie de nous voir. Je ne vous dis rien de la joie et empressement de notre pauvre très-chère Sœur Barbe-Marie ; c'est chose inexplicable, et des charités qu'elle fait à cette maison, qui ne vit que d'aumônes, tant l'on y en fait. J'espère que plusieurs bonnes âmes profiteront autour de nos Sœurs.

Nous laissons pour supérieure ma Sœur Péronne-Marie [de Châtel]. Ses aides seront : la petite et tout aimable Sœur Marie-Françoise [de Livron],et la grosse fille Marie-Marguerite [Milletot] ; ma Sœur Marie-Antoine Tiolier est pour la cuisine. Nous ramènerons ma Sœur Claude-Agnès [Joly de la Roche]. Écrivez, je vous prie, une bonne, cordiale et courageuse lettre à la chère Péronne ; car vous savez qu'elle est de naturel craintif ; mais c'est une fille toute d'or et digne de la charge qu'on lui donne. J'espère qu'elle fera ici une maison de solide vertu. Hélas ! ma très-chère fille, je vous écris sans loisir de bien penser à ce que je voudrais vous dire. Vous nous conjurez d'aller repasser vers vous. O Dieu ! quelle consolation serait-ce à mon âme de revoir un peu le cœur de ma très-chère grande fille que j'aime si uniquement, et celui de ses autres filles tant aimées ! Je vous [248] dis donc, ma très-chère fille, que si vous avez quelque notable nécessité de ma présence, nous vous verrons si vous le voulez ; car, quant à l'affection de notre part, elle est incomparable ; mais je vous parle ainsi, notre très-digne Père me l'ayant commandé, sur la considération qu'il fit de la nécessité des affaires de cette nouvelle maison, et de celle de Nessy, dans laquelle nous sommes nécessitée d'être pour l'Ascension, ou, au fin plus tard, le samedi matin d'après, pour des affaires qui seraient trop longues à vous dire. Voyez donc, ma très-chère fille, ce que vous voulez que je fasse, et me commander tout librement, je vous en supplie, en cette occasion ; mais faites-le, ma fille très-chère, je vous en conjure. Que si vous vous résolvez de nous voir, ne le faites savoir à personne du monde, afin que ces deux ou trois jours que nous pourrons être près de vous soient libres, et pour vous seule. Or, voilà parler comme je dois à ma très-chère fille ; reste que vous nous avertissiez de bonne heure de votre résolution. Que si vous délibérez que nous n'irons pas, écrivez-nous tout au long de votre novice dauphinoise, et nous vous répondrons ce que Dieu nous donnera, comme sur tout ce que vous nous manderez.

Si vous n'avez acheté les soies pour Nessy, et que vous vouliez que nous allions là, retardez encore, car nous les choisirions bien ; sinon, je vous en prie, que l'on suive bien les montres et le mémoire ; incontinent vous en aurez l'argent. Bonjour, ma très-chère fille, je ne puis écrire davantage. La chère petite cadette que j'aime tant m'excusera bien, et les autres filles. O Dieu ! j'oubliais de vous dire que si ma Sœur Anne-Marie,[184] en sortant, ne laisse 50 livres, ou au fin moins 40 sur sa pension, nous ne prendrons point sa sœur ; [249] car, certes, notre maison de Nessy est trop pauvre, et n'avons en ceci nulle obligation de le faire, que pour l'amour de ma très-chère Sœur Barbe-Marie ; mais je connais bien son cœur qui aimera toujours mieux l'utilité et contentement de notre maison, que la préférence d'une personne particulière. Bonjour, ma très-chère fille, de tout mon cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXL (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE À ANNECY

Commissions et souhaits.

VIVE † JÉSUS !

Grenoble, 1618.

Ma très-chère fille,

Dieu vous comble de bénédictions et toutes mes très-chères Sœurs, que j'aime avec vous parfaitement de tout mon cœur. Mandez-nous par le retour de ce porteur de vos nouvelles et du bâtiment. Je n'ai nul loisir, mais toute vôtre je suis pour jamais en Notre-Seigneur.

Dieu soit béni !

À ma très-chère Sœur de la Fléchère, à ma Françon et à toutes nos amies, mille saluts. Je n'oublie pas M. Michel, ni M. Roland, ni nos maîtres [ouvriers], non plus que ma pauvre Jacquement.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [250]

LETTRE CXLI - À LA SŒUR PAULE-JÉROMYME DE MONTHOUX

MAÎTRESSE DES NOVICES, À ANNECY[185]

Les Novices doivent en toute occasion s'adresser à leur maîtresse et suivre sa direction. — Exemple d'humilité et sollicitude de la Sainte à provoquer la pratique des vertus de douceur, de simplicité et de droiture.

VIVE † JÉSUS !

Grenoble, 1618.

J'ai reçu toutes vos lettres, ma pauvre très-chère fille, mais ç'a été en deux fois, et je vous ai fait réponse aux cinq premières ; maintenant, j'en tiens quatre pour vous y répondre ce qui sera requis. Il n'y a point de doute que les novices se doivent adresser pour tout à leur maîtresse ; la règle le dit, et ne sera que très à propos que, tant qu'il se pourra bonnement, notre Sœur assistante leur dise par votre entremise ce qu'elle jugera leur devoir être dit, autrement cela leur nuirait grandement. Oui, vous faites bien de me dire les choses principales ; mais faites fort mal de m'appeler sainte ; confessez-vous-en, et [251] n'usez jamais de ce mot. O grand Dieu ! je ne suis qu'un abîme de toutes misères. Vous faites bien de faire votre charge de directrice tant que vous pourrez ; la faiblesse humaine est grande ; ayez soin pourtant de ne rien faire qui nuise à votre santé. Dieu bénisse vos remèdes ; j'ai grand'peur qu'ils ne vous laissent malade, mais en tout il faudra être contente du bon plaisir de Dieu.

Vous vous pouvez bien tromper, ma fille, en l'opinion que la Sœur assistante n'en use pas assez franchement avec vous ; ne vous arrêtez pas en cela, et allez votre train à la bonne foi. Le bon M. le sénateur n'avait-il pas raison ? Saluez-le de ma part, mais avec tout le respect et affection que vous pourrez. Je vous vois fort malade, et certes, cela me tient en peine ; or il faut tout bien dire au médecin, et lui obéir sans réserve. Je le salue de grand cœur, le bon homme. Et votre infirmière ; mais d'où vient que je n'en ai point eu un brin de nouvelles ? O Dieu ! que je l'aime pourtant, et que je la conjure de grand cœur de prendre le dessus sur son cœur, afin qu'elle le conduise à une parfaite douceur et simple observance ; mais voilà que je vais le dire à cette chère fille Marie-Adrienne [Fichet].

Vous me faites plaisir d'employer la petite Sœur Françoise-Marguerite [Favrot] ; dressez-la bien, et qu'elle s'avance dans la parfaite modestie et observance. Si ces chères novices s'attachent toutes à cela et à ce que vous me marquez, elles iront bien loin, je les en conjure. Ne craignez point de m'écrire franchement, les lettres viennent tard, mais sûrement. Je voudrais que vous m'eussiez un peu plus particularisé les causes qui empêchent la capacité de supérieure, je les pensais plus extérieures qu'intérieures. O Dieu ! faut-il que notre négligence porte tant de préjudice au service de notre bon Dieu ! Écrivez franchement, et soyez fidèle à cheminer dans une très-extrême douceur, simplicité et droiture, et avec un support du [252] prochain incomparable. Regardez à Dieu en toutes choses et lui soyez fidèle. Il a ses yeux sur votre cœur ; parlez hardiment avec pleine confiance à notre bon M. Michel, c'est un bon homme et sincère. Adieu, ma fille ; le grand Jésus vous rende toute sienne. Amen.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CXLII - À LA MÊME

Recommandation de fuir la mélancolie et d'inspirer une sainte gaieté aux novices.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble, 1618].

Ma très-chère fille, tenez votre esprit en paix, détournez-le doucement de cette mauvaise humeur mélancolique, je vous en supplie, mais faites-le, et que votre dilection s'égaye autour de ces chères novices, agrandissant leur courage, pour les faire cheminer selon l'esprit de nos saintes règles ; tenez leur esprit gai et content, car c'est un grand moyen de bien avancer.

Monseigneur sera bientôt à vous. O Dieu ! ma fille, au nom de Jésus, chassez tous les ombrages de la mélancolie, ayez un cœur tout franc, tout doux et tendre vers la Sœur assistante ; elle a un bon fonds, mais il la faut tirer à vous, et vous unir, laissant passer le reste. Ma fille, vivez joyeuse et contente, mais surtout courageuse et douce. Adieu. Hélas ! que l'on prie pour nous et pour mes misères particulières.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. [253]

LETTRE CXLIII - À M. MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY

Respect de la Sainte pour la parole divine. — Elle insinue les moyens à prendre pour corriger de la jalousie et de la mélancolie. — Quelle prudence doit avoir la supérieure dans la direction des novices.

 

[Grenoble, 1618].

Oh ! bon Dieu, mon bon Père et cher fils, que je voudrais avoir du loisir pour vous écrire selon mon cœur ! mais il m'est impossible. Ce même cœur vous assure qu'il vous chérit maternellement, et je suis fort consolée que vous lui rendiez le bon office de lui envoyer les volontés de son Dieu, qu'il a témoignées à ces chères âmes pour les faire fermement aspirera Lui, et reposer en son sein paternel ; car, me voyant toute jetée là, j'en sens une consolation incroyable, et souhaite le pain de ces divines paroles pour m'en nourrir ;.je dis ceci avec un sentiment de dilection. Je désire que vous me contentiez en cela, et que vous viviez de cette manne sacrée. Bon Dieu ! hé pourquoi, et comment chercher une autre retraite et assurance ?

Hélas ! mon cher Père, quelle pitié de notre infirmité et imperfection ! Je vois que ces deux bonnes Sœurs se regardent trop curieusement l'une l'autre ; elles ont cette condition naturelle. J'ai pensé que je ne devais pas leur dire moi-même ce défaut, craignant que la jalousie qu'elles ont de mon affection et de me contenter ne les troublât sur ce sujet ; mais vous, mon cher Père, faites-le-leur remarquer et les rendez plus simples, plus ouvertes et plus cordiales l'une envers l'autre. Il ne leur faut que cela pour les guérir ; car je vois bien que toutes deux craignent de mal faire. Il faut que notre Sœur l'assistante, qui a, ce semble, moins de coulpe en ceci, ait une grande compassion à supporter et à divertir l'esprit de ma Sœur N... Il m'est [254] avis que si elle se rendait familière, cordiale, confiante, un peu compagne, elle la tirerait de cette mélancolie. Si j'étais là, je ferais ainsi ; et souvent j'ai soulagé, voire guéri des âmes par ce moyen, échauffant leur cœur par confiance, leur montrant une grande franchise, et même leur parlant de plusieurs choses, et leur demandant leurs avis comme si j'en avais bien besoin, sans leur parler toutefois de leur mélancolie, ni de leurs difficultés, ni de choses sur quoi elles puissent philosopher, ou qui regardent le prochain, ou faire soupçonner. Enfin il y a un certain biais que la charité leur enseignera, si elles le demandent à Notre-Seigneur ; car, comme nous le disait hier notre très-cher Seigneur,[186] c'est cette divine Bonté qui donne la vraie science aux âmes humbles.

Mon Dieu ! que cela est bien hors de propos que les Sœurs novices connaissent que la conformité aux enseignements manque ! c'est chose d'importance ; ce point est trop important pour être manié à notre fantaisie. Il faut que la maîtresse conduise ses novices par les exercices ordinaires de la maison ; s'il arrive quelque occasion sur laquelle elle ne trouve pas à se résoudre dans les avis de la maison, elle en doit communiquer à la supérieure, pour apprendre ce qu'elle aura à faire ; mais pour ce qui est ordinaire, je voudrais que quand les Sœurs qui sont sous la charge de la maîtresse viennent parler à la supérieure de leur intérieur et de leurs difficultés, elle leur demandât, avant que de rien répondre, si elles n'ont pas parlé à leur maîtresse et qu'est-ce qu'elle leur a dit sur ce sujet. Si elle voit qu'elles sont bien enseignées, qu'elle les confirme et encourage à suivre cette direction ; si au contraire elle voit que la maîtresse les fourvoie, qu'elle n'en fasse rien connaître à la novice ; mais, la confortant, qu'elle la fasse retirer imperceptiblement ; puis qu'elle aille trouver la maîtresse, afin de [255] communiquer ensemble et la rendre éclairée et affectionnée pour le service des Sœurs ; me semblant qu'il est toujours mieux, voire nécessaire, de nourrir l'amour, l'estime et la confiance des novices envers leur maîtresse. Et tant qu'il se pourrait, je voudrais que la supérieure ne leur parlât guère que par cette entremise, excepté quand la règle l'ordonne. Mais j'ai déjà tant écrit cela, que j'espère qu'il se fera ; car, certes, je vois que notre Sœur l'assistante est d'un très-bon cœur. Il la faut grandement encourager à se quitter elle-même, et à rechercher avec grande simplicité et intégrité l'avancement, le repos et la consolation des Sœurs, et à ne point parler que pour cela ; car quelquefois en nous satisfaisant sur de certains mauvais petits retours que l'on fait, nous pressons et affligeons les esprits, quoique nous ne le voulussions pas faire, si nous prenions le temps de le considérer.

Je vous écris confidemment mon sentiment ; ménagez-le, mon très-cher Père, selon votre discrétion. Il me semble que de faire passer tout ceci par l'alambic de votre cœur, et étant dit comme de vous-même, il n'étonnera pas comme si je le disais moi-même. Certes, il y a bien de la mortification en cette vie ; c'est pourquoi il faut essayer de tenir le dessus, espérant une meilleure vie, en laquelle vous verrez clairement que je suis votre, etc.

LETTRE CXLIV - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE À ANNECY

Exhortation à suivre la sainte règle et à entretenir les liens de la plus étroite charité avec les monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble, 1618].

Vous serez toute consolée, ma très-chère Sœur, de voir [256]

Monseigneur[187] et d'entendre comme tout ce peuple ici espère de profiter au service de Notre-Seigneur par le moyen de cette maison. La divine bonté nous en fasse la grâce !

Nous sommes fort consolée que ma Sœur Paule-Jéronyme fait bien sa charge, qui est si importante. J'espère que toutes nos chères Sœurs iront tous les jours profitant en la voie de Notre-Seigneur, par une très-fidèle et très-stricte observance de nos saintes règles ; je les en supplie et les conjure au nom de notre très-doux Sauveur. Je les embrasse toutes en esprit, avec toute la dilection et sincérité que je puis. Qu'elles continuent à prier, ainsi que la règle nous enseigne, et tout extraordinairement pour la sainteté et santé de Monseigneur ; qu'elles ne nous oublient point, ni ces autres nouvelles et chères maisons, lesquelles, pour être plantées par-ci par-là de la main de Notre-Seigneur, nous doivent être précieuses et chères comme la nôtre même, car c'est le vouloir divin que nous demeurions en parfaite unité de cœur, comme nous le sommes, par sa grâce, d'exercices.

Vous pouvez faire communier une Sœur chaque jour, voire deux, si Monseigneur le trouve bon. Saluez ou faites saluer, ma très-chère Sœur, tous nos amis et amies, surtout notre chère madame la présidente [de la Valbonne], et ma Sœur de la Fléchère quand vous la verrez ; n'oubliez pas ma pauvre vieille Sœur Anne-Jacqueline, ni nos maîtres [ouvriers], car je les aime bien.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [257]

LETTRE CXLV - À LA SŒUR PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

MAÎTRESSE DES NOVICES À ANNECY

La simplicité et la candeur sont louées par la Sainte. — Conseils pour se conduire à l'égard de la Sœur assistante. — Décisions pour la maîtresse des novices.

VIVE † JÉSUS !

Grenoble, 26 avril 1618.

Ma pauvre Jéronyme, j'ai vu vos petites difficultés avec la bonne Sœur assistante. Vous étiez deux enfants, mais je vois par la vôtre dernière que vous l'êtes maintenant en simplicité et candeur ; voilà ce que j'aime et que je désire pour le cœur de ma très-chère petite Jéronyme. Il faut continuer ainsi et ne point faire réflexion sur le passé ; et puisqu'il vous fait grand bien de me dire bien toutes vos affaires, faites-le, ma fille, car je suis aussi bien aise de les savoir. Il faut être grandement généreuse à se supporter et supporter les autres. Oui, parlez hardiment avec la bonne Sœur assistante de tout ce qui vous semblera à propos, en esprit de charité et de confiance cordiale.

Dieu soit béni du bon train que vont nos chères novices. les faut toujours avancer, quoique doucement, et supporter ces petites mouches de fantaisie qui sont en quelques-unes. Oui, la maîtresse peut parler en cas de nécessité à l'assemblée, et envoyer une jeune professe quérir son ouvrage, et les lettres lui doivent être remises ; qui en doute ? Comme aussi de parler aux novices au grand silence ; mais il faut qu'il y ait de la nécessité. Si la quantité des novices qu'il faut satisfaire est considérable, faites en esprit de charité ce que vous penserez devoir en cela.

Vous êtes une enfant que j'aime bien chèrement. Oh ! non, il ne faut pas aller dire à l'assistante : « Notre Mère ne ferait [258] pas cela », si ce n'était en conseil, et avec la nécessité et le respect.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CXLVI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Elle lui promet de passer à Lyon. — Détails touchant l'admission d'une prétendante à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble] 27 avril 1618.

Tout maintenant nous recevons vos lettres, ma très-chère fille et sans loisir nous vous faisons ce billet pour vous dire que de tout notre cœur nous sommes vôtre et désirons de vous voir- mais, ma très-chère fille, il y aura bien de la difficulté à cause du peu de temps ; néanmoins, nous ferons, Dieu aidant, selon que vous nous le manderez, sur celle que nous vous écrivîmes l'autre jour.

Quant à la Bellet,[188] c'est à la vérité que nous faisons le tour purement et premièrement pour Dieu, et parce que cette chère Sœur Barbe-Marie le désire passionnément, de sorte que nous l'emmènerons ainsi de là. Ce sera à la bonne volonté du chapitre de la recevoir, si elle est trouvée agréable ; mais que ma bonne Sœur Anne-Marie ne craigne pas de lui donner, l'année durant, 50 livres de pension, car il ne se peut moins, et je sais bien, ma très-chère fille, que cela ne sera assuré que durant la vie de ma dite Sœur Anne-Marie. Faites toutefois qu'au contrat, cela soit bien couché, et que lesdites 50 livres [259] nous demeureront entre les mains pour être employées à la nourriture [mots illisibles]. Pensez si nous avions besoin, en cette première maison d'Annecy, de cette charge avec trois autres qui n'ont quasi rien. Dieu nous aidera, car notre seule confiance est en sa bonté. Ma Sœur Barbe-Marie l'habillera, mais petitement. Nous attendons bien de vos nouvelles. Voici M. de la Mothe qui vient. Adieu, ma fille. Je ne puis plus, sinon être à jamais, sans réserve, toute vôtre. Dieu soit voire tout et de la petite cadette.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXLVII - À LA SŒUR PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

MAÎTRESSE DES NOVICES À ANNECY

Il faut faire régner la volonté de Dieu au-dessus de toutes nos inclinations.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble] 1er mai 1618.

O Dieu ! que vous serez heureuse, ma très-chère Sœur, si vous ne laissez plus prendre le dessus à vos inclinations, mais qu'au contraire vous fassiez avec celle générosité toute sainte régner puissamment la très-sainte volonté de Dieu ! Ne vous étonnez point d'avoir des étonnements, mais dévêtissez-vous-en tout doucement, et mettant humblement et profondément votre confiance en Dieu, faites avec une sainte hardiesse et une cordiale charité toutes les actions de votre charge, laquelle je vous supplie d'aimer parfaitement, et toutes ces chères âmes qui sont tant bonnes et tant aimables. Je les salue derechef avec vous, ma très-chère Sœur, avec un cœur tout plein d'amour pour elles. Ma chère Sœur Françoise-Marguerite saura de Monseigneur ce qu'elle devra écrire à M. H. pour son argent, et puis [260] elle nous l'écrira afin de faire ce qu'il faudra. Jésus vous comble de son très-pur amour. Amen.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE CXLVIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce de son arrivée à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble] 3 mai [1618].

Ma fille très-chère, nous nous verrons donc, s'il plaît à Dieu, et que l'impossible ne nous en empêche ; mais tenez bien tout votre fait prêt, car je ne pourrai demeurer que deux jours. D. S. B. C'est sans loisir, mais avec grand amour que je suis toute vôtre en Notre-Seigneur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXLIX - À LA SŒUR ANNE-MARIe ROSSET

ASSISTANTE À ANNECY

Recommandations pour une cérémonie de profession.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble] 5 mai 1618.

Ma très-chère Sœur,

Le très-bon Sauveur soit votre consolation et celle de toutes nos très-chères Sœurs, que je salue avec vous de toutes les affections de mon cœur ! Nous avons peu de loisir ici, mais il faut que je vous prie de faire écrire tout promptement notre [261]

Sœur M... à M. N..., son père, afin que, sans plus de remise, l'on fasse la profession de nos bonnes Sœurs le dimanche d'après l'Ascension. Il me semble vous avoir déjà écrit, afin que nos Sœurs H. M. et A. C.[189] avertissent les parents pour ce jour-là sans faillir, et avant notre départ nous dîmes à notre Sœur N... comme elle ferait les habits et voiles. Or sus, ma très-chère Sœur, je vous supplie que tout soit bien préparé, et surtout que nos bonnes Sœurs fassent leur retraite et confession le mieux elle plus utilement qu'il se pourra. O Dieu ! qu'elles seront heureuses de se lier et consacrer ainsi à l'amour du grand et très-bénin Sauveur de nos âmes ! Quelle pureté, quelle humilité et fidélité se doivent-elles proposer d'acquérir, afin d'être des vraies amantes et épouses de ce très-divin et très-amoureux Époux !

Mandez-nous si l'on vous a apporté une cloche de Genève pour mettre à la porte ; car si vous n'en avez, nous vous en porterons une.

Il faut finir, car je suis entièrement pressée. Mille saluts derechef à toute la troupe bien-aimée. Que ma Sœur N... nous mande la réponse de M. N... sitôt qu'elle l'aura, car je ne puis rien résoudre sans cela. Je n'oublie de saluer madame la présidente, tous nos amis et amies, notre pauvre vieille Jacquement et nos maîtres.

Je suis toute à vous en l'amour de notre très-bon Sauveur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [262]

LETTRE CL (Inédite) - À LA MÈRE PÉRONNE-.MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Maternels enseignements pour l'exercice de la supériorité.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 1618.

Mon Dieu, ma très-chère Sœur ma mie, qu'il me larde que je sache de vos nouvelles et qu'en vérité vous me disiez : « Ma Mère, tout ce que je craignais est évanoui. » O Dieu ! quelle consolation à mon âme, si j'entends jamais cela ! Donnez-la-moi donc, ma très-chère Sœur, je vous en conjure, et me croyez, car en sincérité il n'y a rien à craindre ni à désirer en vous, que la privation de cette ombrageuse opinion[190] ; mais je n'ai loisir de vous en dire davantage ; je vous en supplie, ma mie, que cela suffise. Au reste, plus je pratique votre bon et cher Père, M. Dulme,[191] plus je le trouve aimable et digne d'une parfaite confiance, pour lui voir une entière affection et sincérité envers vous, et une capacité même pour les affaires extérieures. Soulagez-vous donc avec lui pour tout ; car il vous aidera, et me croyez. Soyez autant franche, confiante et sincère qu'il vous sera possible, mais je sais que vous l'êtes.

Faites-moi le bien de faire très-humble révérence à Mgr de Chalcédoine[192] de notre part et un mille d'embrassements à toutes [263] nos chères Sœurs, un peu à part secrètement à celles que vous le jugerez à propos et à ma très-chère Sœur Barbe-Marie, comme vous savez que je le ferais, et à notre bonne Sœur madame de Granieu et à toutes celles que vous jugerez à propos. Pensez si je suis contente d'être ici, où certes je trouve de bonnes filles et une brave supérieure[193] ; de la maîtresse[194] je n'en dis rien, afin d'entretenir ma bonne coutume de vous mortifier. Je n'oublie M. de Lagrand, M. Clément ni tout ce que vous voudrez. Adieu, ma chère amie ; certes, en vérité je vous aime de tout mon cœur. Vivez toute à Dieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

La Sainte annonce son retour à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 30 mai [1618].

Certes, ma très-chère fille, je n'en peux plus, mais si, faut-il que je salue votre cœur plus qu'amoureusement, et toutes vos chères filles. Nous n'avons point reçu les soies. Pour Dieu, ma chère fille, envoyez-les ; quand j'aurai rendu compte à mon Père[195] de notre voyage, je vous dirai son sentiment, mais je ne l'ai su faire, ni lui en dire un mot. Adieu, ma fille, à Dieu soyons-nous à jamais, sans réserve. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [264]

LETTRE CLII (Inédite) À LA MÊME

Témoignages d'affection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Il ne se peut que ce billet, car votre bon Père, M. Brun, veut partir toujours courant. Je ne peux dire un mot à Monseigneur de toute notre négociation, car il est environné de toute la chère famille de M. le président ; il est prou empressé. Ma très-chère fille, que de bénédictions je vous souhaite à votre chère troupe, tout aimable, certes ! Je n'ai apporté qu'une mortification de chez vous, qui est que je n'y ai pas demeuré assez longtemps à mon gré, ni par conséquent eu le loisir de caresser ces pauvres filles selon l'amour que je leur porte. Dieu soit béni, qui m'a donnée toute à ma chère fille, toute très-chère et très-aimée.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CLIII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Il faut porter joyeusement pour Dieu les peines et travaux qu'il nous envoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Je viens pour vous donner le bonjour, ma mie, et aussi me courroucer un peu de ce que vous vous laissez abattre et travailler par l'appréhension que vous donne la charge. Hé ! je vous prie, ne faites plus cela, le bon Dieu qui vous y a posée la fera pour vous, confiez-vous en Lui. Puisqu'il Lui a plu vous faire [265] souffrir quelques contradictions et travaux, portez-les joyeusement pour son amour, car cette vie ne se peut passer sans peine. Or sus, soyons de même en paix, et voyons combien nos travaux sont légers et petits en comparaison de ceux des autres. Dieu soit béni de tout et en tout. Priez-le bien pour les nécessités de tout le monde, et pour les miennes qui sont si grandes. Béni soit le saint Nom de Jésus et Marie. Amen. Toute vôtre.

LETTRE CLIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Elle lui dit sa pensée sur une prétendante sans vocation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 25 juin 1618.

Ma très-chère Sœur ma mie, je ne sais que vous dire, de plus que ce que je vous ai déjà dit, de madame Léotard ; aussi bien notre avis arriverait trop tard. Dieu vous aura conseillée, s'il lui plaît. Je crois fort qu'elle n'a point de disposition pour la vie religieuse, mais je vous prie de lui bien dire que je vous en avais parlé, comme en effet vous savez que je fis, et ce que vous me répondîtes, que je crains bien qui n'arrive. Dieu vous assistera, s'il lui plaît, et vous donnera force, convertissant tout à sa gloire. Certes, je serais bien aise que cette pauvre femme-là fut assistée et aidée, pourvu qu'il n'en arrive point de trouble et scandale à la maison. J'ai pour elle une lettre de Mgr de Bourges, qui ne veut pas que le mariage réussisse, si elle ne tient toute sa parole. Je la lui enverrai bientôt, maintenant je n'ai le loisir de lui écrire.

Envoyez-nous, je vous prie, du poivre blanc ; c'est pour en faire user à Monseigneur qui a son estomac tout détraqué. [266]

M. Bonfils m'a fait assurer de payer les 30 ducatons pour les chandeliers ; mandez-moi, je vous prie, s'il l'a fait ; et bonjour, ma très-chère fille et toute unique Sœur ; nous vous écrirons plus amplement bientôt. Je salue votre chère troupe ; Dieu la comble de grâces, et notre chère Sœur que j'aime parfaitement.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry

LETTRE CLV - À LA MÊME

Mgr de Bourges désire que la Mère Favre aille fonder dans sa ville épiscopale.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Je suis de même surpressée du départ de notre bon M. de Médio, comme vous le fûtes, ma très-chère fille, dont je suis mortifiée un peu ; car j'avais grande envie de répondre à Mgr de Bourges, sur le désir qu'il a que nous allions ensemble[196] ; mais je ne le peux que je n'aie parlé à Monseigneur.

J'avais bien résolu qu'il emporterait l'argent des soies et de votre or ; mais, en aussi peu de temps, l'on ne saurait voir M. Roland : ce sera pour le sire Pierre quand il retournera. Il me tarde déjà de savoir de vos nouvelles et de vos chères filles. Bonjour, la mienne toute chère. M. Le Blanc vient samedi ici.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [267]

LETTRE CLVI (Inédite) - À LA MÊME

La Sainte lui recommande de se décharger du gouvernement de Lyon afin de commencer une autre fondation. — Elle l'engage a ne pas refuser les prétendantes pauvres des biens temporels, pourvu qu'elles soient braves de cœur et d'esprit. — Envoi de quelques Sermons et des Entretiens de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

C'est la vérité, ma très-chère fille, que ma pauvre Sœur Barbe-Marie me donna l'alarme, et j'étais en peine de vous. Je loue Dieu de voir la disposition de votre cœur à le servir indifféremment, selon son bon plaisir ; croyez, ma très-chère fille, que vous nous êtes chère en un très-particulier degré, et nous voudrions bien que la liberté nous fut donnée pour vous employer selon notre désir ; néanmoins, puisque la divine Providence en dispose ainsi, il faut croire que c'est sa plus grande gloire. Cependant, nous désirons qu'avec sincérité vous recherchiez comme l'on pourra faire pour vous déprendre de là, sans altérer Mgr de Lyon, ni faire tort à la maison, à laquelle il me semble que, dans quelques mois, vous ne serez plus absolument nécessaire, quoique utile ; mais, si je ne me trompe, la cadette fera prou. Voyez donc comme vous ferez, et ce que nous devons faire de notre côté ; et je loue Dieu de ce que les prétendantes s'échauffent ; prenez-en, je vous prie, si elles sont braves, et ne doutez point que Dieu n'assiste et ne pourvoie au temporel, pourvu que les filles soient de bonne observance. — Quant à notre Sœur ***, certes, il ne serait bon de lui faire changer d'air, et la faire venir ici ; il la faut disposer, et tous ceux qui le doivent être ; cependant, si vous pouvez, ne lui souffrez point tant ses impertinences.

Mon Dieu, qu'il me tarde de savoir ce que Mgr de Lyon fera [268] pour ce privilège de l'Office ; certes, c'est chose impossible de s'en passer. Nous avons reçu l'argent ; ne donnez pas les robes pour les Sœurs, il vaut mieux les garder ; nous déchargerons votre maison de quelques filles, tant qu'il se pourra.[197] Voilà des Prédications et Entretiens[198] que ma Sœur Barbe-Marie a demandés pour faire faire des copies ; envoyez-les-y. Vous voyez comme je me hâte de vous parler, je n'ai nul loisir, et c'est un accablement que les affaires de céans. Nous ferons tout ce qui se pourra pour cette bonne demoiselle, mais de la loger céans, il ne se peut. Mon Dieu ! il faut finir ; j'eusse bien voulu dire un mot à la cadette, mais je ne puis.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CLVII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Une supérieure doit avoir pleine confiance en l'assistance divine.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618]

Ma très-chère Sœur, je désirerai toujours plus ardemment de vos nouvelles, jusqu'à ce que vous me mandiez que vous tenez le dessus de toutes les petites tricheries qui affligent votre esprit ; car enfin je sais que cela ne peut que vous beaucoup nuire, et que ce n'est pas votre chemin de vous amuser à cela, ains celui d'une sainte humilité et confiance en Dieu, lequel prend plaisir de gouverner entièrement les âmes qui se reposent en Lui, et qui ne désirent ni force, ni science, ni expérience [269] et capacité, sinon celle que sa Bonté leur distribue à mesure qu'elles en ont besoin. Je ne pensais pas que Monseigneur vous écrivit, mais il le fera ; c'est pitié de voir son accablement parmi tant de gens qui sont logés chez lui. Je ne sus lui parler de ma Sœur Jeanne-Marie[199] ; parlez-en avec M. Dulme, votre bon Père, et nous en mandez son sentiment, car cela est d'importance. Au reste, ma très-chère Sœur ma mie, plus je vais pratiquant ce bon Père, mieux je reconnais sa capacité, je dis même pour les affaires ; c'est pourquoi vous ferez très-bien de lui communiquer de tout et d'avoir une grande franchise et confiance avec lui, car il ne veut que cela et il vous aidera grandement. Il faut que dorénavant vous le fassiez mettre dans les contrats, il le mérite ; assurez-le fort de mon intime et cordiale dilection envers lui, je ne puis lui écrire.[200] Je salue aussi, et toujours quand vous le trouverez bon, notre très-cher Père M. de Lagrand ; remerciez-le étroitement de l'assistance qu'il nous a donnée, et saluez aussi M. d'Aoste[201] et toutes les dames que vous savez, et quand vous connaîtrez qu'il sera à propos ; mais surtout, pour cette fois, madame la vibaillive, la remerciant de tant de faveurs que nous reçûmes en sa maison. Oh ! pour nos chères Sœurs, je ne puis dire combien elles me sont chères, toutes, mais surtout nos pauvres anciennes.

Il faut finir, on me presse ; envoyez quérir M. Léotard et lui donnez ma lettre ; que l'on ne le voie point, ni les autres. Bonjour, ma très-chère Sœur ma mie ; vous savez ce que je vous suis.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLVIII - À LA MÊME

Mieux vaut s'appliquer à la stricte observance que s'inquiéter de ses tentations. Envoi des Entretiens.

 

[Annecy, 1618].

Je n'ai guère de loisir, ni guère de choses à vous dire ; aussi, ma très-chère fille, il me tarde de savoir si notre bonne Sœur J.-Hélène aura fait profession, et comme va de sa tentation. Vrai Dieu ! que si elle veut un peu à bon escient la mépriser et s'appliquer fidèlement à l'observance de nos chères règles, qu'elle serait heureuse ! Hélas ! ma très-chère fille, il en faut avoir une grande compassion et lui élargir toujours son cœur, tant qu'il vous sera possible.[202]

Nos maçons iront voir votre dessein sur la fin du mois qui vient ; si vous n'êtes bien résolue de les faire travailler, ne les faites pas aller là, car il vous coûterait de l'argent inutilement. Pour votre première pierre, Monseigneur dit qu'il faut que vous vous conseilliez de cela avec ces sages et prudents amis de la maison, parce que ceux qui sont sur les lieux peuvent mieux juger de cela que non pas nous. Nous avons été bien aises de voir la bonne madame Maroz. [271]

Vous aurez tous les Entretiens que Monseigneur nous a faits, et qu'il nous fera encore ; car, ma très-chère fille, tant qu'il me sera possible, je lui veux faire employer le temps qu'il vient céans à cela, avant notre départ, afin que toutes les maisons participent à ce trésor. Celles qui sont ici auront toujours assez de temps pour lui parler, et puis, certes, nous ne savons que trop ce que nous devons faire, nous n'avons besoin que de pratique. Mille saluts à ces très-chères filles et à tous. Dieu soit notre tout, ma très-chère Sœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLIX (Inédite) - À LA MÊME

Affaires et plans de construction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Je ne puis prendre le loisir de vous écrire, ma très-chère Sœur, outre que je le fis hier. Nous prendrons le loisir de voir les plans, et puis ne soyez pas en souci que l'on ne vous les renvoie assurément. Vous pouvez retirer le coffre de la bonne madame Léotard. Je pense bien que ce mariage ne se fera pas, car enfin on désire l'accomplissement de sa parole. Mille saluts à tous et à toutes nos très-chères Sœurs. Vivez, je vous prie, contente, car vous en avez l'occasion, et nos deux chères professes qui m'ont écrit me donneront bien un peu de terme, et M. Clément aussi, que je salue. Je suis accablée de tant d'écritures qu'il m'a fallu faire. Bonjour, ma très-chère et bonne Sœur ; faites que M. Le Poivre retire les couteaux et autres choses que l'on vous a envoyés, car c'est au chasse-marée qu'on les donna. Nous avons reçu vos provisions. Grand merci, ma très-chère Sœur. — Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [272]

LETTRE CLX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Arrangement pour la fondation de Bourges, annonce de celle de Turin et du passage de la Sainte à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618],

Je repense, ma très-chère fille, à ce que vous me dites, de remettre la disposition de la venue de notre Sœur [F.-Jéronyme] au temps que nous serons vers vous ; il me semble que, s'il se peut, j'aimerais bien mieux l'envoyer devant, et nous remmènerions celle qui viendrait avec elle ; car aussi bien prendrons-nous une de vos filles pour Bourges, voire même notre Sœur A.-Françoise, si vous le trouvez bon, car l'on donnera bien une compagne à notre Sœur Marie-Aimée, lorsqu'on vous prendra. Pensez donc voir un peu à cela, et s'il ne serait point mieux ainsi que je dis. Pour ce qui regarde cette fille, j'espère qu'il lui fera grand bien d'être ici, puisqu'elle est si [mots illisibles].

Nous n'avons point de nouvelles de Paris, mais oui bien de Turin, où il faudra aller au printemps. La signora Genevra, plus ardente qu'il ne se peut dire, attend impatiemment ce temps-là ; l'on s'y promet des merveilles. Monseigneur est en crainte de l'esprit de Mgr de Lyon ; mais il espère pourtant que M. le président le gagnera. Il est grandement nécessaire de penser, que l'on acheminera cela, voire de commencer à le faire ; car c'est une chose absolument nécessaire, et je vois que vous ne l'êtes plus tant à Lyon, car je trouve notre cadette brave, et la décharge que l'on fera de quelques filles ouvrira la porte à d'autres, qui accommoderont le temporel, s'il plaît à Dieu, que je supplie de tout mon cœur de vous en donner de bonnes. [273]

Voici une autre sorte d'affaire, ma très-chère fille : c'est que nous avons ici 1,000 écus en espèces, contenus en ce bordereau, lesquels nous ne pouvons trouver moyen d'envoyer chez vous, où je mandai à M. Coulon qu'il les vînt prendre de nous le jour de Notre-Dame, ou le 10 septembre, en nous en faisant une quittance ; et je vois bien qu'il faudra qu'il les vienne prendre ici, sinon que vous puissiez, employant votre crédit, lui faire donner selon que le bordereau le porte, en quoi vous me feriez un signalé plaisir, et dont je vous conjure si vous le pouvez, vous assurant en toute vérité que j'ai cette somme entre les mains, en mêmes espèces contenues au bordereau, et laquelle je vous donnerai, Dieu aidant, moi-même, le 12 ou le 13 d'octobre que nous serons vers vous[203] ; certes, ma fille, si vous le pouvez, je sais que vous le ferez ; si moins, il faudra que le bon M. Coulon vienne ici. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles, ma très-chère fille ; vivez joyeuse et toute à Dieu, et vous assurez que mon cœur est tout vôtre. Croyez-le.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CLXI (Inédite) - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

La Visitation est reconnue à Rome comme Ordre religieux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Le départ de ces bons Pères se trouve sur une dépêche d'importance qu'il me faut faire et qui est tout avancée ; car voici toujours nouvelle affaire du côté de mes enfants, et un messager [274] exprès pour cela. Que dire donc, ma très-chère fille, sinon que je me suis toute consolée de voir votre cœur content ? Oh ! vrai Dieu, quel bonheur d'être bien dénuée de nous-même et de ne se revêtir jamais que de Dieu ! Je pense que Monseigneur écrira à M. Dulme, comme la N... peut entrer parmi nous en parfaite assurance, outre que vous pouvez dire à Mgr de Chalcédoine[204] que l'expédition est venue de Rome pour convertir ceci [la Congrégation] en Religion, et que Monseigneur en a la commission.

Nous attendons ce soir M. Le Blanc, et puis nous écrirons plus au long. Bonjour, ma très-chère fille, et à toutes, et à la chèrement aimée Sœur de Granieu ; je lui écrirai bientôt, et à M. Dulme.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

MAÎTRESSE DES NOVICES À LYON

Conseils de direction et encouragements.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Elles me plaisent grandement, ces nouvelles de votre noviciat ma très-chère fille, Dieu en soit béni ! mais non pas tant quand vous me faites des lamentations, me disant que ma pauvre fille va toujours de mal en pis ; or sus, patience. Vous avez bien fait de décharger votre cœur au bon Père recteur ; mais vous n'êtes point obligée ni ne le devez faire à M. le supérieur ; car, quelque docte et bon qu'il soit, cela ne serait pas à propos. Dieu vous confortera et fera régner enfin sa très-sainte volonté [275] en vous. Dieu veut que vous le serviez comme vous faites et en ce que vous faites ; n'ayez donc point de scrupule, mais un grand courage.

La maison de Paris n'est pas encore résolue. Certes, je crains un peu la jeunesse de cette petite Sœur A. L...[205] ; c'est pourquoi il faut bien regarder s'il n'y en aura point une autre plus propre ; car cela est trop important. Adieu, ma fille ; vivez fortement toute en Dieu, et mille saluts à ces chères filles.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXIII (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Préférer, dans le choix des vocations, le bon esprit des prétendantes aux avantages temporels. — Il faut agir prudemment avec une âme peu propre à la perfection religieuse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1618].

Voilà, ma très-chère fille, que je viens de satisfaire à votre désir pour ce qui regarde vos Sœurs, n'ayant compris votre intention que pour ces cinq à qui j'écris. Je vous assure, ma fille, que j'ai peu de loisir et un grand accablement d'affaires. MM. de Saint-Dominique nous travaillent fort ; nous sommes en procès et en traité d'accord. Ils veulent absolument 1,200 écus d'or pour le morceau de place qui nous est nécessaire [pour agrandir le jardin] ; pensez où nous en sommes. Je vous assure que c'est chose impossible, ayant très-grande peine de trouver de quoi entretenir les ouvriers et vivre.[206] Nous en [276] devons plus de 200 d'emprunt, mais nous entreprendrons pourtant ce que nos amis voudront. Dieu soit béni ; tout va assez bien au reste.

Oh ! mon Dieu, ma chère fille, plus je vais en avant, plus je vois que tout le bonheur de ces maisons consiste au bon choix des filles, et ne saurais souffrir que celles qui ont des commodités moyennes soient refusées, quand elles ont les parties de l'esprit requises. Enfin les maisons où Dieu est aimé et servi purement n'ont jamais faute de pain, je vous l'ai déjà tant écrit, ce me semble. Prenez des filles qui vous plaisent, encore qu'elles ne soient pas si riches, et même s'il s'en présentait quelque excellente qui n'eût rien, je voudrais la prendre à deux mains, car Dieu pourvoirait. Je ne dis pas pourtant qu'il en faille remplir la maison à ce commencement ; aussi ne s'offriront-elles pas. Dame, je ne trouve pas que ce soit pauvreté quand elles ont 400 ou 500 écus ; cela payera vos dettes si vous en recevez. Trois ou quatre de ce prix feraient votre famille, et ne chargeraient guère votre dépense. Et il me semble que le nombre [marqué] fait que l'observance est mieux gardée ; elles n'ont pas tant de tracas. Dieu vous veuille bien fournir, je le désire grandement, et que l'on soit fidèle à l'observance. Mais il faut revenir aux filles. Hélas ! cette pauvre Sœur qui se travaille tant pour ses fautes doit être grandement supportée, et ne faut pas exiger d'elle la perfection, puisque son esprit en est incapable. Pourvu qu'elle observe la règle aux choses extérieures, et qu'elle ne fasse pas des mutineries et scandales, il faut tolérer le reste et ne faire pas semblant de le voir, puisque vous l'avez reçue à profession. Ce sera assez qu'elle soit exempte du péché mortel et qu'elle ne donne point de trouble à la maison ; il y faut tenir son cœur fort large et content. Pour l'autre qui tombe en l'oraison, il faut bien examiner si son imagination ne tient point le dessus, car la pauvre fille, si elle a l'imagination forte, elle se trompera sans coulpe, [277] toutefois il la faut faire manger et dormir ; car je pense qu'il y a de la débilité en ces chutes, et craindrais, si elle ne fait bon effort pour cela, que quelque tentation ne s'y mêlât. Bref, la douceur, l'humilité et simplicité à l'obéissance tiennent assurées toutes choses, pourvu que véritablement ces vertus règnent. Quant à la Sœur servante, je pense qu'elle n'a pas fait profession ; c'est pourquoi il lui faut faire savoir librement que si elle veut persévérer en ce service, il faut qu'elle se résolve d'être toute douce et toute soumise. Pour les jeunes filles, certes, je ne voudrais pas les donner à ma Sœur M.-Hélène, oui bien plutôt à notre sœur Jeanne-Marie. [Quelques lignes illisibles.]

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXIV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce de son passage à Lyon en se rendant à Bourges.

VIVE : † JÉSUS !

[Annecy] 27 septembre 1618.

Ma très-chère fille, il n'y a plus moyen de faire de grandes lettres, puisque nous espérons nous voir si tôt, Dieu aidant ; et puis je vous assure, ma pauvre amie, que nous n'avons nul loisir, vous le voyez à mon écriture ; nous attendons de bon cœur notre cadette et la chère Sœur Françoise-Péronne : nous vous en ramènerons deux, et faites bien tenir notre Sœur A. Fr. prête, car nous la mènerons à Bourges avec nous.[207] Adieu, ma très-chère fille. Dieu soit au milieu de votre cœur. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [278]

LETTRE CLXV (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

La Sainte annonce son passage à Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 27 septembre 1618].

Ma pauvre très-chère Sœur, il n'y a moyen de refuser ce billet au bon M. Jantel, qui nous assure de vous voir bientôt. Ce n'est que pour vous saluer, attendant l'aimable jour de vous embrasser amoureusement et de tout mon cœur. Nous nous tenons prêtes pour le 8 ou le 9 du mois prochain, ainsi que nous avons écrit à notre bon Mgr de Bourges ; s'il était arrivé quelque chose qui retardât de leur côté, nous serions bien aise de le savoir. Monseigneur notre très-cher Père est de retour en bonne santé, Dieu merci. Adieu, ma très-chère amie. Dieu soit au milieu de votre cœur. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Maladie de Françoise de Chantal. — Saint François de Sales attend l'arrivée du prince-cardinal de Savoie pour le suivre à Paris. — Explication au sujet de la Bulle envoyée de Rome pour l'érection de la Visitation en Ordre religieux. — La Sainte s'occupe de faire imprimer les Règles.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 14 octobre 1618].

Ma très-chère fille, notre Françoise a toujours bien la fièvre continue, c'est aujourd'hui son neuvième jour, mais cette mauvaise couleur et défaillance lui est passée ; quoiqu'elle ait, [279] certes, bien la fièvre, si est-ce que M. Grandis ni moi n'en avons nullement mauvaise opinion, et espérons, moyennant la grâce de Dieu, qu'elle n'en craint rien pour ce coup. Ce sont ses excès à manger du fruit, et surtout des pêches, qui lui ont causé cette fièvre.

Au reste, ma très-chère amie, il y a aussi peu de certitude au voyage de notre très-cher Père qu'il se peut dire ; car tous les jours il y a des remises à l'arrivée de Mgr le prince-cardinal, et enfin l'on craint que cela ne s'en aille en fumée ; voilà comme les choses de cette vie sont incertaines. O bon Dieu ! quel bonheur pour les âmes de n'y avoir aucune attache, mais de colloquer tout leur bonheur et repos en la sainte éternité !

Nous sommes aussi étonnée de ce que nous n'avons point de nouvelles de Bourges, et je crains que Mgr l'archevêque ne soit en peine pour ce que je lui avais écrit qu'il fallait qu'il envoyât à Rome pour obtenir un bref pour nous établir en sa ville ; mais c'est chose qui ne sera point nécessaire, ains inutile, puisque enfin Monseigneur s'est résolu de convertir [ériger] cette maison en monastère, suivant sa commission du Pape, et par ainsi nous avons le privilège de nous établir en toutes les villes où les évêques nous voudront recevoir, avec même le privilège de notre petit Office ; et les seules maisons qui sont déjà faites ont besoin de recourir à Rome. Mais Mgr de Lyon n'a garde [de] s'oublier. Si j'avais le loisir, j'eusse pu écrire ceci à Mgr de Bourges ; mais l'on me demanda cette lettre aussitôt que je sus le départ de ces jeunes enfants. Voyez si vous trouvez occasion de le faire, ma très-chère fille, à qui je suis si entièrement. Comme aussi je vous prie de parler à Rigaud pour savoir si l'on voudra imprimer nos règles à la condition qu'il nous avait promise, qui est de nous en donner mille exemplaires. Peut-être le quitterions-nous bien à moins, il est vrai ; puisque Monseigneur veut bien que tout le monde les voie, il y gagnerait prou. Parlez-lui-en, ma fille, car nous en trouverons [280] bien un autre, s'il ne veut les imprimer. Il est besoin, et Monseigneur le désire, que l'impression s'en fasse bientôt. Elles sont toutes prêtes et achevées, grâce au grand Dieu, et ce sera un livre admirable. Dieu nous donne la grâce de les bien observer ! Faites-nous promptement réponse, ma vraie très-chère fille ; nous écrirons plus à loisir par le sire Pierre et à la cadette. À Dieu soyons-nous éternellement, ma plus que très-chère fille. Amen.

Dieu soit, béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXVII - À MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE BOURGES

PRIMAT D'AQUITAINE[208]

Elle lui dit que la Bulle de Paul V pour l'érection de la Visitation en Ordre religieux suffit à tous les monastères qui s'établissent, sans qu'il soit besoin d'un nouveau recours à Rome.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 16 octobre 1618].

Monseigneur, Puisque j'ai cette digne occasion de pouvoir envoyer ce mot de lettre jusqu'à Moulins, je l'emploie volontiers pour vous dire, [281] Monseigneur, que n'ayant point eu de vos nouvelles depuis votre laquais, et voyant la saison propre à voyager si fort avancée, j'ai pensé que ce qui vous retarde d'envoyer est que vous attendez de Rome ce que nous vous avions mandé qu'il fallait obtenir, et dont il n'est nul besoin maintenant, puisque enfin pour ôter cette peine aux prélats qui nous recevront en leur diocèse, Monseigneur de Genève s'est résolu d'accomplir sa commission avant que [de] nous laisser partir d'ici, et a réduit aujourd'hui notre petite Congrégation en Religion formelle dont nous devons et rendons beaucoup de grâces à notre bon Dieu,[209] duquel nous espérons infailliblement le bénéfice du petit Office.

Si quelque autre sujet avait diverti ou retardé le dessein de ces bonnes âmes de votre ville, je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de nous le faire savoir le plus tôt que vous pourrez, afin de donner consolation à nos filles de Dijon qui nous pressent, voire, importunent ; car allant à vous, nous ne pouvons les servir sitôt qu'elles désirent. Cependant, si votre dessein réussit, comme je l'espère, c'est une vraie providence de Dieu de ce peu de retardement, et voudrais que l'on ne nous vint prendre de douze jours, parce que votre pauvre nièce a la fièvre continue, il y a dix jours ; mais le médecin n'y voit nulle apparence de péril, et ce matin elle était fort diminuée. J'espère, Dieu aidant, de vous la mener heureusement. Que si vous aviez déjà envoyé ici, ne vous mettez pas en peine si vous nous voyez un peu retardées ; car croyez que nous irons le plus tôt qu'il se pourra. [282]

L'on m'a donné trois ou quatre mois pour me décharger des affaires de mes enfants.[210] Dieu vous conserve, mon très-cher seigneur ; je suis fort pressée, mais toujours toute vôtre, et votre très-humble sœur, fille et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Françoise Frémyot, de la Visitation Sainte-Marie.

Dieu soit béni !

[P. S.] Je salue nos neveux[211] de tout mon cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce du passage de saint François de Sales à Lyon avec la cour de Savoie. — Une supérieure doit gouverner le monastère par elle-même et selon la règle. — Questions que la Mère Favre devra faire au Bienheureux Évêque pour les Constitutions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 17 octobre 1618.

Ma pauvre très-chère amie, encore ce billet ; car le départ du sire Pierre me surprend ; je désirais fort de vous envoyer les règles, pour les faire imprimer, ainsi que je vous l'ai écrit par M. Roland ; car enfin Mgr le prince-cardinal va,[212] et vous aurez [283] ce cher contentement de voir notre cher Père. Mon Dieu, faites qu'il dise un mot à M. de Saint-Nizier pour la réception de ces filles. Qu'il vous laisse gouverner ! votre maison n'aime pas cette conduite-là [mots illisibles]. Si vous aviez des filles qui fussent braves, l'on en prendrait toujours pour les fondations, comme nous vous avons mandé, et votre maison se ferait par ce moyen. Bon Dieu ! puisqu'ils n'ont pas le soin de quoi vous vivez, qu'ils vous laissent gouverner. Enfin si cette fille dont vous m'avez écrit est si brave, nous la prendrons ; il est vrai que nous sommes déjà un grand nombre, et, certes, grandement chargées, même de dettes, aussi bien que vous, mais non si grosses, car nous n'avons pris que 13,000 florins à rente à six et sept pour cent.

Au reste, ma très-chère fille, demandez à notre très-cher Père Monseigneur s'il ne faut pas mettre un titre au fin [tout] premier chapitre de nos Constitutions, De la fin pour laquelle elles ont été dressées, et comme il le vous dira, nous l'y ferons mettre lorsque nous vous enverrons les règles. Je suis tant pressée que rien plus ; mais voilà un billet pour M. l'aumônier ; ma fille, vous savez qu'en vérité je suis toute vôtre ; la petite cadette le sait aussi, et ma Sœur Barbe-Marie. Vivons toutes à Dieu, et nous mandez bien des nouvelles de Monseigneur, et lui baisez sa chère main de ma part. Adieu, ma fille, mais à Dieu soyons-nous à jamais. Amen. 17 octobre.

Voilà donc qu'il faut partir, mais non pas avant lundi, car Françoise a toujours sa fièvre. N'envoyez pas, ma fille, les lettres que je vous mandai pour Mgr de Bourges ; je les donne à M. Roland ; je ne vois pas qu'il faille envoyer un carrosse : nous irons jusqu'à Lyon comme nous pourrons, et ne sais encore ce que nous ferons de cette fille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [284]

LETTRE CLXIX - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Convalescence de Françoise de Chantal. — La Sainte permet de communiquer les Règles et Constitutions à quelques personnages de haute piété.

VIVE † JÉSUS !

Octobre 1618.

Ma très-chère fille, je vous écris parmi notre voyage que vous savez déjà que nous faisons,[213] au moins si vous avez reçu celle que je vous écrivis jeudi dernier, que notre très-cher Seigneur et Père vous aura donnée ; je vous ai tout écrit et ne sais plus rien à vous dire, mêmement que notre bon M. Michel [Favre] vous dira prou toutes nos nouvelles, et comme ma Françoise et moi aussi sommes mortifiées de ce qu'elle n'a su venir. Grâce à Dieu, elle n'est en aucun danger, mais, comme vous savez, elle est sujette à traînasser longtemps après ses [285] maladies ; c'est pourquoi nous n'avons su l'attendre, mais s'il plaît à Dieu, M. de Vars l'amènera à Lyon sitôt qu'elle pourra être remise, et de là nous la ferons conduire à Moulins, où nous l'enverrons prendre. Demeurez bien en paix, ma très-chère fille, et avec toute votre chère troupe à laquelle je voudrais pouvoir dire un mot par écrit, mais je n'en ai pas le loisir ; je les embrasse toutes très-amoureusement avec vous, que je chéris tout cordialement. Ne laissez pas de nous mander de vos nouvelles, encore que nous soyons loin, car elles me feront toujours grand bien. Adieu, adieu, ma très-chère fille.

Nous aurons, Dieu aidant, nos règles imprimées dans trois semaines ; il faudra que vous y contribuiez votre part. J'ai dit qu'il vous en fallait cinquante copies.[214] Aux amis et amies très-confidents, vous en pourrez donner, ou à quelque grand personnage de piété qui désirera les voir ; elles coûteront 20 écus pour l'impression, et 10 écus pour la reliure ; car nous retirons tout, et il y aura six cents copies. Nous allons à la sainte messe pour partir. J'ajoute ce mot : je salue M. Clément et tout le reste que vous savez.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [286]

LETTRE CLXX - À LA sœur CLAUDE-AGnÈS JOLy DE LA ROCHE

ASSISTANTE À ANNECY[215]

Haute estime de la Sainte pour la grâce de la vocation à la vie religieuse.

VIVE † JÉSUS !

1618.

Je loue Dieu, ma très-bonne et très-chère Sœur, des bonnes nouvelles que vous me mandez de toutes nos chères Sœurs, et de celles en particulier que vous me dites de votre cœur, lequel j'aime si chèrement et si amoureusement. Dieu le rende tout sien et tout saint, ce cher cœur de ma pauvre Agnès ! Ayez-en bien du soin, ma mie, car il est bon, mais il le faut bien conduire fidèlement, doucement, humblement, et surtout le tenir encourage, afin qu'il persévère. Hélas ! que nous sommes toutes heureuses, ma très-chère fille, de n'être occupées, employées, ni dédiées qu'au service royal de notre céleste Époux ! Eh ! que ne devons-nous pas faire pour ce bon [287] Sauveur, en reconnaissance de cette si particulière grâce ? Certes, quand je la considère, je voudrais être anéantie et fondue dans sa divine volonté, afin qu'il fît de moi tout à son gré, puisque je n'ai la suffisance de le servir dignement.

Secourez-moi fort de vos prières, je vous en conjure, et toutes nos chères Sœurs, et saluez quelquefois Notre-Dame pour moi, avec son glorieux époux saint Joseph, et son cher fils adoptif, mon bon patron [saint Jean].

Je salue, mais très-cordialement, M. votre père, mon cher frère, et madame votre mère, ma bonne sœur. Pour Dieu, qu'ils prient un peu pour moi, afin que mon Dieu me faisant miséricorde, il me rende toute sienne.

De grâce, ma mie, quand mon très-cher Seigneur vous verra, baisez-lui révéremment sa chère main de ma part ; mais, je vous en prie, je le fais en esprit de grand cœur.

Adieu, ma mie. Baisez de ma part ma pauvre Sœur Anne-Jacqueline [Coste]. Je l'aime bien et vous aussi, ma chère Agnès. Vive Jésus !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Peines de la Sainte concernant ses enfants. — Pauvreté de la communauté de Bourges.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 20 novembre 1618.

Ma très-chère fille, je sais si peu de vos nouvelles et de celles de Nessy que cela me donne des pensées qu'il ne soit arrivé quelque chose à Françoise ; si elle n'arrive bientôt, l'hiver la combattra. Je trouve ici de bonnes et poignantes épines, que si Dieu n'y met sa bonne main, elles me poindront longuement, [288] parce que je suis mère. Il est vrai que tant que je puis, je détourne ma pensée des choses avenir, voire même des présentes, les remettant au soin et providence de mon Dieu, auquel je me repose et confie.

Les neuf filles de 10,000 écus qui servaient de fondement à ce nouveau monastère sont réduites à une ; et enfin on nous voulait, et j'espère que de la multitude des filles qui demandent, qui sont pauvres ou petites en commodités temporelles, nous en recevrons cinq ou six, après que nous les aurons un peu examinées. Il ne s'était encore rien commencé de plus appuyé sur la divine Providence, et c'est ce qui nous console.[216]

Voilà pour cette pauvre nouvelle veuve qui me donne bien de la douleur et compassion. Je n'ai moyen ni loisir d'écrire à Nessy, car le messager me surprend, et si ces deux lettres n'eussent été prêtes, il n'y avait moyen. Adieu, ma fille ; je sais que vous me croyez toute vôtre. Jésus soit notre tout... et sera de bon cœur que vous lui manderez nos nécessités.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXII - À LA MÊME

Témoignages d'affection. — Conseils pour la direction d'une novice tentée.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 1618.

Ma pauvre très-aimée fille, mon esprit retourne à vous incessamment, uni en la sacrée dilection du divin Sauveur, voulant [289] vous tenir toujours précieusement dans mon cœur et toute votre chère famille, que j'aime avec une dilection très-tendre, et les conjure toutes, ces chères âmes, de vivre allègrement et suavement autour de leur bonne Mère ; et vous, ma fille, d'être toute paisible avec notre bon Dieu, et toute douce, suave et franche avec vos chères filles.

Au reste, ne vous alarmez pas de cette novice tentée ; c'est une chose qui est assez ordinaire, que telles attaques à ceux qui entreprennent le service de Dieu. Et je vous supplie, ne faites ni disciplines, ni abstinences extraordinaires pour elle : vous n'êtes pas assez forte, ni assez saine. Il faut avoir patience, il la faut conforter, et lui faire voir que c'est une tentation du malin, qui lui veut faire quitter Dieu, afin qu'ayant abandonné sa bonté, qui dès si longtemps l'a attirée à soi, il la fasse tomber en désespoir pour la damner éternellement. Il lui faut dire les malheurs qui sont arrivés à ceux qui ont quitté leur vocation religieuse, et l'encourager doucement, comme vous faites, et fort prier pour elle. Si vous l'eussiez fait parler au bon Père dom Philippe, il lui eût bien fait appréhender sa tentation et lui en eût donné horreur ; si elle lui dure avec violence, faites-le appeler. Cette fille est bonne, et réussira bien, avec la grâce de Dieu ; le diable voit cela, et la tente du côté qu'elle est déjà tentée par sa propre inclination. Enfin, ma chère fille, vous n'avez aucune difficulté importante ; dès notre commencement cela s'est trouvé en la vie spirituelle, qui est souvent mêlée d'épines poignantes parmi les agréables roses. Dieu permet ceci pour notre exercice, et nous fait marcher parmi les difficultés, aussi bien que parmi les facilités. Ne nous étonnons de rien, mais faisons ce que nous pourrons avec entière confiance que Dieu réduira tout à sa gloire et à notre mieux. J'en supplie sa bonté. Amen. [290]

ANNÉE 1619

LETTRE CLXXIII - AUX SŒURS DE LA VISITATION D'ANNECY

La Sainte exhorte ses filles à n'avoir que le seul désir d'aimer Jésus, et de se conformer à son bon plaisir par une exacte observance de la règle.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1619].

Puisque la divine bonté de Notre-Seigneur a assemblé nos cœurs en un seul cœur, permettez-moi, mes très-chères Sœurs, de vous saluer toutes en général et en particulier ; car ce même Seigneur ne me permet pas de le faire autrement. Mais quel salut ! Celui que Monseigneur, notre grand et digne Père, nous a enseigné : Vive Jésus ! Oui, mes très-chères Sœurs et mes vraies filles, je dis ce mot avec grand sentiment de dilection : Vive Jésus en notre mémoire, en notre volonté et en toutes nos actions ! N'ayez en vos cœurs que le seul désir de son saint amour, et en vos œuvres que l'obéissance et soumission à son bon plaisir, par une exacte observance de la règle, non-seulement pour les choses extérieures, mais beaucoup plus pour les intérieures ; cette douce cordialité les unes envers les autres le sacré recueillement de votre cœur autour de ce divin Maître cette véritable sincérité et humilité qui nous rend simples, souples et maniables comme des petites brebis, et enfin cette union amoureuse de tous nos cœurs qui produit la sainte paix et donne les bénédictions qui se peuvent souhaiter en la maison de Dieu et de sa sainte Mère. Je vous les désire, mes très-chères filles, et vous recommande de croître en la sainte dévotion de [291] Notre-Dame, que je vous supplie de saluer quelquefois de ma part, et tous les jours de ma vie je vous offrirai à sa bonté maternelle. Vivez joyeuses et contentes. Je suis vôtre d'une entière affection, etc.

LETTRE CLXXIV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Sollicitude de la Sainte pour sa fille et pour le monastère d'Annecy. — Demande des Règles et des Sermons de saint François de Sales. — La Supérieure doit par son zèle et son bon exemple, briller comme un soleil au milieu de sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges] ce 8 janvier 1619.

Ma très-chère fille, Dieu comble votre cher cœur de son très-saint amour au commencement de cette nouvelle année.

Je me fais accroire que vous aurez reçu toutes nos lettres, et particulièrement un gros paquet que nous envoyâmes par nos Sœurs de Nessy, il y a environ trois semaines ; je n'ai rien de nouveau à vous dire ; car des nouvelles de Paris, vous en savez plus que moi, je m'assure. Je ne sais si l'on sera déjà allé prendre Françoise, il m'en tarde, car elle ne peut que vous incommoder là. Je suis étonnée de ce que nous ne recevons point de nouvelles de Nessy, ni de Grenoble ; si, ne me veux-je pas dépiter pour cela ; vous ne me le conseilleriez pas non plus, n'est-ce pas, ma très-chère fille ?

Oh ! mais, envoyez donc ces bénites Règles et notre entretien ; et je vous prie encore que, sans plus tarder, notre bonne Sœur Barbe-Marie nous envoie les Sermons[217] ; certes, mais je le dis tout de bon, car j'ai peur enfin qu'ils ne s'égarent. C'est par un marchand d'ici que nous écrivons qui pourrait les apporter, et [292] de vos nouvelles. Or sus, je reçus dernièrement votre lettre du 2 décembre, où je vois que votre nombre s'accroît, Dieu en soit béni ; sa bonté veut que votre maison éclate en piété. O ma très-chère fille, brillez comme un soleil au milieu de cette petite troupe que Dieu vous a commise, et à laquelle vous devez un parfait exemple et une entière sollicitude pour les faire avancer en la perfection de l'observance ; ma fille, je meurs d'envie de voir cela dans toutes nos maisons. Adieu, mon enfant ; je les salue, ces chères filles, et ma Françon, si elle y est encore, et qu'elle m'écrive.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CLXXV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Tenir son âme en tranquillité parmi les accidents de la vie. — Rappel prochain de Sœur F. G. Bally. — C'est assez de garder trois jeunes filles. — Conseils divers pour le gouvernement du monastère de Moulins. — Prendre l'avis des Pères Jésuites. — Propositions de plusieurs prétendantes. — Séjour de Françoise de Chantal à Lyon. — Envoi des Directoires.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, vers le 20 janvier 1619.]

Il n'y a pas longtemps que je reçus votre lettre du 8 janvier ; j'y vois l'accident arrivé à la pauvre Sœur Marie-Jeanne, et du depuis vous ne m'en avez rien dit. Eh ! Dieu soit béni, ma très-chère Sœur ma mie, qui tient nos âmes en la sainte tranquillité parmi tous les accidents ! Il vous faut de plus en plus enfoncer en l'abîme de cette sagesse et providence éternelle ; mon Dieu ! quel bonheur de vivre et mourir là !

Ces filles sont admirables avec leur désir de charges honorables ; quelle impertinence ! Quant à noire Sœur N..., je sais [293] aussi peu ce qu'elle veut, et ce que je dois faire d'elle, qu'avant sa lettre ; elle ne le sait pas elle-même ; et je crois, ma très-chère fille, qu'il la faut un peu faire retirer [en solitude] pour vaquer à elle-même, et puis prier le très-bon et très-sage Père recteur de l'ouïr et lui donner de la fermeté, et, à vous, conseil. Or, en tout cas, il faut qu'elle demeure là jusqu'à notre retour (je ne sais pas quand il sera, puisqu'il y a beaucoup d'apparence que l'on ira à Paris), parce que retirant notre bonne Sœur Françoise-Gabrielle, il me semble que cette jeune fille vous sera nécessaire. Certes, ma très-chère fille, il me lâche bien de vous ôter cette bonne Sœur,[218] mais son expérience et sa solide vertu sont plus nécessaires ici que vers vous. Maintenant vous connaissez notre petite Supérieure [la Mère Rosset] et sa grande vertu et recueillement ; elle ne pourrait pas être attentive aux affaires.

Si vous n'avez pas besoin de notre bonne Sœur Hélène-Marie [294] [Le Blanc], mandez-le-moi ; c'est une vraie Israélite, bon esprit ; mais elle ne peut ni comprendre l'Office, ni faire ici la seconde utilement, comme fera notre Sœur Françoise-Gabrielle ; si vous vous en pouvez passer, ce sera autant de déchargé.

Non, ma très-chère Sœur, il ne faut pas se charger de tant de jeunes filles ; vous en avez trois, il me semble que c'est assez ; il faut donner haleine aux autres ; en attendant, celles-là prendront l'habit.

Si cette fille que la Reine mère propose est digne pour notre vocation, l'occasion serait bonne ; car cette princesse ne fera pas la charité à moitié, et puis, c'est occasion de plus grande connaissance. Ne vous l'avais-je pas mandé que la Reine avait si bien reçu nos lettres ? Dieu conduira bien tout.

Oui, l'assistante doit donner ces menus congés en l'absence de la Supérieure. Ne faites pas faire davantage de cachets, le nôtre suffit.

Nous avons ici retenu cette bonne fille dont je vous ai écrit pour servir ; elle n'est pas de taille plus forte que l'Antoinette ; mais elle est vive, saine et courageuse ; elle a un grand désir, et il y a longtemps qu'elle sert Notre-Seigneur ; elle n'a encore que vingt-cinq ans, elle coud fort bien. Si vous voulez envoyer la vôtre, mandez-le-moi, et je vous enverrai celle-ci. Nos Sœurs la trouvent fort à leur gré ; elle servira trois ou quatre ans de tourière, puis elle sera Sœur blanche. Nous [en] avons une environ de même taille et à même condition que nous ne changerions pas pour une bien riche ; celle-ci est joliment vêtue et lingée, et a environ cinquante écus. Mandez-nous votre commodité ; si vous la prendrez et dans quel temps. Quant à celle de la Châtre, elle n'ira point à vous qu'elle ne donne cinq cents écus au bout de l'an, et, à son entrée, sa pension de cent francs et tous les meubles et habits ; c'est une fille qui se rendra utile, mais ce qui me tient en peine, c'est ce mal qu'elle a eu. Revoyez ce que je vous en écrivis, et en conférez avec le Père recteur ; [295] puis me mandez ce qui se résoudra. — Je ne vois point de moyen de faire ici recevoir cette demoiselle ; il faudrait avoir patience qu'il en fût venu ici qui apportassent à suffisance ; niais cependant, ma très-chère fille, si elle a les conditions que vous me mandez, et qu'elle n'ait point été participante du mal qui règne en cette mauvaise compagnie, qu'en son particulier elle n'ait point été diffamée, je pense [qu'il] ne peut y avoir intérêt de la recevoir ; mais je voudrais lui faire faire l'essai de six mois, voire, d'une bonne année.

Vous voulez, ma très-chère fille, que je vous dise qui pourra porter les charges de la bonne Sœur Françoise-Gabrielle. Voici mon sentiment : il n'importe pas beaucoup que notre Sœur Marie-Hélène [de Chastellux] soit directrice, et Jeanne-Marie [de la Croix de Fésigny] assistante et économe, sous une Mère vigilante et qui se tient volontiers avec son petit troupeau, cela me semble bien ; mais le bon et sage Père recteur doit être consulté, et son avis suivi avec le vôtre ; je m'y soumets pour tout ce que je vous dis, avec raison et de tout mon cœur.

J'ai été touchée du séjour de Françoise à Lyon ; je suis en la saison des bonnes mortifications pour mes enfants ; mais, grâce à Dieu, tout passe soudainement. Or, je lui écris que si elle est encore à Lyon, elle trouve moyen de s'en venir ici, et j'accepte votre offre de l'envoyer prendre en cas qu'elle vous en avertisse ; mais je lui manderai fort qu'elle prenne commodité à Lyon ; mon neveu de Neuchèze l’ira prendre chez vous si elle y vient. Voilà bien de la peine là qui eût été évitée, si l'on ne m'eût divertie, car la pauvre fille montait dans le carrosse pour venir ici, lorsqu'elle reçut la défense de le faire, pensez son sentiment. Or, je pense que dès qu'elle sera arrêtée quelque part, le mariage se fera bientôt ; elle sera heureuse avec ce gentilhomme si plein de vertu.[219] [296]

Il ne faut donc plus dire de paroles de tendresse à cette très-chère fille, qui est pourtant aimée aussi tendrement et fermement qu'il se peut désirer. Je le veux bien, et j'aime cela, et d'aimer néanmoins invariablement. Adieu, car il me faut beaucoup écrire ; je salue le Révérend Père recteur, tous les amis et amies, et par-dessus tout nos très-bonnes et chères Sœurs, auxquelles je suis toute dévouée, et à la Mère plus qu'à toutes incomparablement. Je souhaite à ce béni troupeau une sainte et ponctuelle observance.

Dieu soit béni !

[P. S.] Ma fille, s'il se peut, envoyez par la poste ces lettres à Lyon, et y mettez un bon port, encore que je pense que cette fille sera partie. Voilà déjà les Directoires ; mais renvoyez-les promptement ; vous aurez bientôt les Entretiens. Oh ! mais souvenez-vous dépolir et accoutrer le Directoire de la maîtresse des novices, et n'y oubliez rien, et pour cela ramassez votre esprit : il y est dit que le mercredi, quand elle tiendra le noviciat, elle dira au commencement ce qu'elle aura à dire ; cependant elle ne le fait qu'après que les avertissements et les coulpes sont dits ; aussi est-il mieux.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXVI - À LA SŒUR MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX.

À MOULINS[220]

Mépris qu'où doit faire de la tentation et du tentateur.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1619.]

Ma très-chère fille, j'aurais plus de pitié que je n'ai de vos [297] peines, si je ne les avais moi-même expérimentées, et si je n'étais assurée qu'elles font plus de peur que de mal aux âmes qui craignent d'offenser Dieu, comme je sais que vous faites, par sa miséricorde.

Monseigneur de Genève, notre véritable Seigneur et Père, me recommanda de ne point m'amuser à combattre avec cet ennemi, et me dit qu'il suffisait de le mépriser, que le rebut est le plus sensible affront qu'on, lui puisse faire, étant un esprit tout d'orgueil. Faites-le même, ma chère fille, et dites souvent : « Je veux, je crois, j'espère mon Dieu, je veux mon Dieu, oui, et rien autre au ciel ni en la terre, et j'espère uniquement en sa bonté. » Après ces actes, faites de temps à autre des invocations dévotes à la Sainte Vierge et à votre bon Ange, et soyez en repos sous leur protection.

LETTRE CLXXVII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Recommandations maternelles pour sa fille. — Amour de la Sainte pour la Règle, et son désir de la pratiquer avec toute la perfection possible.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1619].

Mais que veut dire cela, ma toute unique fille, je ne reçois [298] point de vos nouvelles et de celles de Nessy, j'ai peur qu'il ne soit arrive quelque chose à Françoise, laquelle je veux envoyer prendre, le plus promptement qu'il sera possible, pour la faire conduire droit à Dijon, car je ne veux point qu'elle aille à Paris, puisque Mgr l'archevêque s'en va, et que mon fils ni mes neveux n'y sont pas. Je vous supplie de la conjurer fort, cette chère fille, qu'elle ne laisse point dissiper son cœur à la vanité. Je ne désire rien tant, sinon qu'elle excelle en humilité, affabilité, et surtout en la crainte de Dieu ; si elle a soin de cela, la divine Bonté la conduira bien. Tous nos parents se réjouissent fort de la voir, et c'est à qui l'aura.

Au reste, ma fille, nos Règles sont attendues impatiemment, je vous prie de nous en envoyer par ce messager, et nous mandez si vous en aurez envoyé à Monseigneur. Nous avons grande consolation du jugement que tous les vrais serviteurs de Dieu en font ; le Saint-Esprit les a composées, dit-on. O Dieu, quand j'entends cela, je me voudrais fondre ! Ma fille, quelle fidélité devons-nous apporter pour les observer, puisque c'est Dieu lui-même qui de toute éternité nous a marquées et appelées pour cela ; quelle bonté ! et combien la devons-nous aimer et servir fidèlement ! Je vous conjure, avec toutes vos chères filles, de correspondre à cette miséricorde.

Oh ! qu'elles viennent donc, ces bénites Règles, et que je puisse mourir, si je n'en embrasse la ponctuelle observance de tout mon pouvoir ; mon Dieu me veuille bien aider pour cela, je l'en supplie très-humblement, par l'infini amour qui l'a fait mourir sur la croix ; et ce souhait, je le fais pour toutes, de tout mon cœur, dites-le à vos filles, et le mandez aux autres encore.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [299]

LETTRE CLXXVIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Accord pour l'envoi des lettres. — Trésors qu'on acquiert par la douceur dans les petites contrariétés domestiques. — Recommandation d'écrire à saint François de Sales ; il n'approuve point le désir de changer de monastère. — Proposition d'une fille pour être tourière.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1619.]

À l'instant que nous eûmes reçu votre paquet, nous lui donnâmes la meilleure conduite qu'il nous l'ut possible, ma très-chère fille, et l'homme de M. de Palierne[221] nous avait promis que dans six jours il nous donnerait commodité de vous écrire, mais il ne s'en parle plus. Je vous proteste, ma très-chère amie, que je sens de la peine de trouver si peu de commodités de vous écrire, et je ne sais encore qui portera celle-ci. Mais, savez-vous, dorénavant nous nous servirons du messager de Lyon, qui passe vers vous et loge au Grand-Dauphin, si j'ai bonne mémoire. Je crois que vous lui donnerez volontiers une couple de sous pour son port, car autrement il ne vous porterait pas ma lettre, et il pourra nous rapporter des vôtres.

Je vous compatis beaucoup, ma pauvre très-chère Sœur, de vous voir environnée de tant de malades et attaquée de chagrin. Hélas ! mon Dieu, la multitude de ces petites occasions sert de fortes tentations quelquefois ; mais, ma pauvre très-chère Sœur, ne [vous] souvenez-vous point que notre très-cher Père nous disait une fois que le miel le plus délicieux se cueillait sur le thym, qui est petit et extrêmement amer ? Mon Dieu ! ma chère amie, que de trésors, que de suavités s'acquièrent par la douceur de l'esprit, parmi ces petites occasions domestiques ! Soyons donc bien douces, ne nous fâchons de rien, puisque [300] aussi bien cela n'empêche pas que le mal ne soit, quand il est arrivé. Voyez-vous, ma très-chère fille, je désire que vous vous tourniez toute de ce côté-là ; car enfin c'est l'esprit de notre Institut, et il nous faut reluire et éclater en cette vertu.

Monseigneur se porte bien, il travaille sans fin. Il y a des difficultés pour notre établissement [de Paris] ; mais enfin j'espère que Notre-Seigneur le fera, si c'est pour sa gloire. Ne lui avez-vous point écrit, à ce bon Père ? Il le faut faire quelquefois ; car je vois que ce cœur-là aime tant ses enfants, qu'il est bien aise de recevoir quelquefois les témoignages de leur amour. Nous n'avons aucune nouvelle de nos Sœurs de Nessy. Françoise ne viendra pas ici, elle ira droit à Dijon.

Notre cher Père n'est point content du désir de notre Sœur Jeanne-Marie[222] de changer de lieu ; je suis marrie qu'elle ait cette fantaisie, qui marque une grande imperfection ; mais il ne lui faut pas dire. Mandez-moi si elle s'en est déclarée à vous ; car je voudrais qu'elle se mit en la sainte indifférence. Je vous écrivis longuement ; je ne vois pas que vous ayez reçu ma lettre.

Il y a une jolie fille ici qui est bonne couturière ; elle s'offre [301] de vous servir trois ans au tour, à la charge qu'après on lui donnera [le voile] blanc ; voyez si cela vous serait commode. Je suis contrainte de finir. Bonjour, ma très-chère Sœur, et à toutes nos chères filles et à nos amies, et au Révérend Père recteur. Je suis toute vôtre en Jésus ; qu'il soit béni !

[P. S.] Ce marchand repassera ; que je sache de vos nouvelles. J'attends l'homme de M. de Palierne pour lui récrire.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXIX - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

La Sainte la rassure sur son état intérieur. — Prix des actes d'humilité. — On ne doit pas regarder à la dot des filles, mais à la bonne vocation.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 25 janvier 1619.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que j'ai de consolation à voir votre cœur que votre lettre me représente si naïvement ! Que Dieu le bénisse, ce cher cœur, et le fortifie contre tous les petits assauts qui ne sont en vérité nullement dignes d'être regardés, oui bien d'être soufferts. Bref, tout ce qui nous peut rendre un peu plus humble nous doit être précieux ; ne visez qu'à cela, ma très-chère fille, et à la bonne observance. Je sais votre chemin, qui est très-bon ; vous n'avez besoin que de vous tenir en courage et en joie, aimant et caressant toutes sortes de contradictions et d'abjections ; mais faites ceci, ma vraie très-chère fille, que j'aime d'un amour incroyable. Je ne vous dis rien autre, car je vous connais mieux que moi-même, et me fie plus en vous qu'en moi, et avec juste raison. J'ai un désir grand que nous servions parfaitement notre bon Sauveur.

Tout va bien ici, mais tout bellement, n'y ayant encore rien [302] d'assuré pour Paris. J'ai bien eu des croix, ma fille, et de bien sensibles ; je me suis trouvée avoir le cœur fort maternel, Dieu convertira tout à sa gloire. Vous voyez que je cours, c'est parce que j'ai peu de loisir, et grande quantité de lettres et d'affaires, car nous étions sans nouvelles de Nessy dès la Toussaint. Je ne sais si je pourrai écrire à tous ; où je manquerai, suppléez, ma fille, je vous en prie.

Je sais bon gré à vos filles de leur Noël, je les salue cordialement. Mais pourquoi cette bonne demoiselle dit-elle que nous n'avons pas la clausure [clôture] à Grenoble ? Elle y est et y sera comme aux autres maisons. Cela ne la doit arrêter ; ni aussi vous ne devez [pas] tant regarder aux riches dots des filles, pourvu qu'elles soient telles qu'elles méritent d'être gratifiées ; car, ma fille, il n'est pas croyable le bien qu'apportent à nos maisons les bonnes filles. Il y a une dame de Grenoble qui se signe : de la Porte, je ne sais qui elle est ; mandez-le-moi, afin que je lui réponde ; car sa lettre et son cœur le méritent.

Oh ! adieu, ma très-chère fille, à Dieu soyons-nous sans réserve. Je salue cordialement nos chères Sœurs ; elles savent que je suis toute à elles sans réserve. Je n'entends rien de la chère Sœur Barbe-Marie, mais je l'aime bien de tout mon cœur. Je vous prie, ma fille, de nous envoyer notre cachet, ou un tout semblable, car je le trouve fort bien fait ; mais envoyez-le-moi bientôt, et m'aimez bien toujours.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [303]

LETTRE CLXXX (Inédite) - À MADAME DE LA FLÉCHÈRE

Nouvelles de la fondation de Bourges, de Françoise de Chantal et de Celse-Bénigne.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 2 février 1619.

Ce seul petit mot à ma très-chère Sœur que j'aime de toute mon âme, car il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit, et j'attends bien de vos nouvelles ; les nôtres sont bonnes, grâce à Dieu ; notre petite maison va faisant doucement son petit accroissement avec [bonne] odeur. De ce qui est de mes enfants, je pense établir ma fille en Bourgogne, et que le mariage se conclura bientôt avec M. de Foras.[223] Mon fils m'a fait ressentir les plus sensibles douleurs que peut souffrir une mère ; la cause, je vous la dirai de bouche[224] ; il est en cour, tout brave, tout galant, ce dit-on, fort résolu de se bien conduire et de chercher fortune ; je désirais qu'il la prît avec notre bon prince, je ne sais ce qu'il fera, mon très-cher Père l'aidera. Accablée de lettres qu'il faut écrire encore, je finis ; ô ma très-chère Sœur, le grand Jésus soit notre unique amour. Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [304]

LETTRE CLXXXI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Les Sœurs du voile noir ont voix au chapitre. — Une prétendante à humeur bizarre ne peut être admise. — Il ne faut pas recevoir beaucoup de jeunes filles qui ne sont point encore en âge de prendre l'habit. — La Supérieure ne doit prêcher que la Règle et y être fidèle.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 16 février 1619.

Voilà une lettre de vieille date par laquelle je réponds quasi à tout ce que vous me demandez derechef ; notre Sœur l'assistante fera le surplus, je l'en ai priée. Oui, la Sœur qui a le voile noir aura voix au chapitre. Si la Sœur Antoinette a les mêmes humeurs d'esprit qu'elle avait à notre passage, je ne trouverais pas grande difficulté à la renvoyer ; car comment l'admettre avec cette humeur ? Il faut néanmoins en conférer avec Notre-Seigneur, le Révérend Père recteur et les Sœurs, et vous résoudre de cette fille dont je vous écris, comme cela.

Je ne crois pas que vous dussiez prendre tant de jeunes filles qui ne soient prêtes à prendre l'habit ; car vous avez de vrai peu de logis maintenant ; par ce moyen, vous fermeriez la porte aux filles capables de le recevoir ; puis, tant de jeunesse ensemble tout à coup accablerait la maîtresse. Je m'en doutais bien que la pauvre Sœur Jeanne-Marie serait guérie de ce remède ; mais quelle enfance ! Aussi, certes, toutes ses actions montrent qu'elle l'est encore, et je voudrais qu'elle prît plus de poids et de gravité ; enfin nous ne nous formons pas assez à notre modèle. Oh bien ! maintenant qu'elles auront chacune leur petite règle,[225] elles feront merveille, Dieu aidant ; enfin, ma très-chère fille, il ne leur faut prêcher que cela, et nous-mêmes être en [305] tout très-exactes, je dis même pour ce qui est hors de nous. Dieu vous bénisse, mon enfant, de vous être souvenue de votre pauvre Mère ! Hélas ! que je désirerais de commencer à mieux vivre toute en Dieu ; priez bien pour moi, je vous prie. Mille salutations à tous et à toutes ; adieu, ma pauvre très-chère et très-aimée Sœur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXXII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Bon état de la maison d'Annecy, où chaque Religieuse a un livre des Règles et Constitutions. — Zèle de la Sainte pour maintenir la récitation du petit Office. — Devoir de l'assistante des parloirs. — En quoi consiste l'autorité du Supérieur. — Une Supérieure peut faire un grand bien par sa fidélité à l'observance.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1619.]

Je vous assure, ma très-chère fille, que le temps commence à me fort durer de ne savoir de vos nouvelles ; Dieu soit béni de tout ce que vous me mandez. O Dieu ! que de consolation de savoir tant de bonnes âmes cheminer par une même voie avec tant de désirs de la perfection ! Nos Sœurs d'Annecy font fort bien, à ce que m'écrit M. Michel, et ce petit livret de leurs Règles, qu'elles possèdent chacune, leur donne grande aide et ferveur. Vous avez fait avec grande prudence pour la clausure.

Il faut toujours demander le privilège de l'Office,[226] parce [306] qu'enfin il n'y a moyen de se soumettre à l'autre, et faire que toutes vos filles aspirent fermement à le demander et à l'obtenir ; car cela est plus important pour conserver la fin de notre Institut qu'il ne se peut dire. — Il faut, ma très-chère fille, introduire sans exception, que l'assistante du parloir voie les Sœurs qui parlent à qui que ce soit, même au Supérieur,[227] quoique, quand il lui plaira, il pourra la faire retirer, en sorte qu'elle n'entende pas ; et, certes, même ne faudrait-il pas attendre qu'on lui dise. Mais, quant à la veuve, la règle ne fait point d'exception : cela étant, il faudra avoir patience ; néanmoins, s'il vous semblait qu'il y eût de l'amusement, vous avez de grands Supérieurs pour y faire mettre ordre. — Il est vrai que les filles sont encore plus obligées au Supérieur qu'à la Mère, mais c'est en gardant et observant la Règle, car il n'est Supérieur que pour cela, et l'on ne lui doit pas l'obéissance pour des choses qui tirent de là ; mais le grand Dieu ne permettra pas qu'il y en ait de mauvais. M. de Foras n'est point encore venu ; nous n'avons pas encore reçu le commandement de partir pour Paris ; nous irons, s'il plaît à Dieu, avec trois ou quatre filles seulement ; nous en prendrons des nôtres de Moulins ; puis, à loisir, nous verrons celles qu'il sera expédient de faire venir. Vous avez raison, cette petite Sœur n'est point prête à être tirée. Certes, à Nessy, notre Sœur*** ne l'était pas ; croyez, ma fille, qu'il faut des filles bien ferrées pour commencer ces maisons. Nous mettrons encore ici notre Sœur Françoise-Gabrielle [Bally] ; car vous ne sauriez croire combien cette maison sera importante. Nous sommes fort regardées, et avec un peu de tentation d'envie, ce dit notre cher Père. J'espère que nous laisserons ici avant que de partir six ou sept bonnes filles avec les anciennes. [307]

Je n'en doute point, ma très-chère fille, qu'il ne faille que vous passiez les monts.[228] Dieu fasse de nous tout ce que bon lui semble. Ma fille, jamais vos lettres ne me sont trop longues, et suis toute consolée de voir vos nouvelles, surtout celles que vous me dites de votre cher cœur. Croyez que Dieu veut de vous une très-exacte observance, car il vous emploiera fort pour le service de cet Institut ; c'est pourquoi, ma fille, il vous veut toute pour cela, et que votre esprit, vos affections et vos prétentions y soient toutes renfermées. Quel honneur, ma fille, et quelle grâce ! mais vous verrez quelles faveurs il vous fera, lui étant fidèle. Je serais bien aise de savoir l'état de vos affaires temporelles et qu'elles soient bien acheminées. Jamais il ne faut penser à tirer de là la petite Sœur E.-Marie. Pour cette fille, qui est si brave, à ce que vous dites, on la pourra recevoir, sinon, certes, il n'y a pas apparence de le faire, néanmoins toutefois l'on verra si les fondations feront place à ces pauvres braves filles.

Mon neveu de Neuchèze ne vous peut écrire. Je salue chèrement notre petite chère Sœur Marie-Aimée ; je n'en peux plus, c'est pourquoi je me dispense d'elle [de lui écrire]. Je salue M. de Saint-Nizier, car il s'en faut bien entretenir ; il est en presse de son départ pour Bourgogne, et dit néanmoins qu'il ne peut dire autre chose pour M. B.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [308]

LETTRE CLXXXIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Éprouver longtemps les esprits difficiles. — Choix des Sœurs pour la fondation de Paris ; dispositions à prendre pour leur voyage. — À quelle heure on doit sonner le silence en Carême.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 22 février 1619.

Vous aurez reçu, ma très-chère Sœur, réponse à toutes vos précédentes lettres par le messager de Lyon, qui partit lundi dernier ; mais si cette pauvre fille a trempé au mal, cela est bien fâcheux, et le serait tant plus si le mal était connu et épanché ; néanmoins si la chose n'est venue en scandale public, et qu'elle ait présentement bonne volonté, je pense qu'il la faut aider [tout de] même, ayant les bonnes qualités que vous me dites ; mais il la faut éprouver longuement, surtout en cas qu'il y ait eu du mal ; voilà mon sentiment. Vous verrez ce que Monseigneur[229] dira, à quoi il se faut tenir, voire même, comme il est très-raisonnable, au jugement du sage Père recteur et au vôtre.

Non, ma très-chère fille ma mie, ne vous mettez jamais en peine de ma santé ; je n'en ai besoin que pour le service de Notre-Seigneur, il pourvoira donc à ce qui m'en sera nécessaire, et, certes, j'en ai abondamment selon ma nécessité ordinaire ; mais vous, mon enfant, je vous prie, prenez garde à la vôtre, et vivez à l'accoutumée, voire, s'il en est besoin, faites tout ce qui sera requis pour vous tenir en force et servir cette chère troupe, à laquelle vous êtes plus nécessaire que jamais, et d'autant plus que nous allons vous lever vos aides au premier jour ; car voici que Monseigneur nous mande que notre établissement de Paris est résolu par une autorité absolue de Dieu, ayant [309] été combattu plus qu'il ne se peut dire, et par quantité de personnes de grande dévotion qui pensent que nos Sœurs étant là auront la vogue et diminueront l'estime des autres ; grande misère que la prudence et fragilité humaine ! Hélas ! bon Dieu ! nous n'avons point ce dessein, ains de nous tenir pour les plus petites !

Il me commande donc, ce bon Seigneur, de nous tenir prêtes pour aller sitôt que les oppositions qui se faisaient seraient levées, dont il nous avertira, et il ne veut pas que l'on prenne le temps d'aller prendre des filles à Nessy, disant que l'on en fera venir à loisir, que je me secoure des filles de votre maison ; il entend de notre Sœur, J.-Marie et de madame de Gouffier, de la petite Sœur Marie-Anastase [Pavillon] de Paris, car, dit-il, on l'a ainsi promis à ses parents. À l'abord, je vis prou de difficulté à vous ôter tout à coup nos deux professes ; mais vous ayant bien considérée et notre Sœur Marie-Hélène de Chastellux, avec le reste des filles, il m'a semblé que tout le train ne laisserait pas d'être bien conduit, que notre Sœur Hélène-Marie [Le Blanc] d'ici ne vous serait point nécessaire, et qu'enfin la divine Providence, par cette décharge, voulait faire place à quelques autres, et, de plus, que vous êtes notre très-chère fille toute à Dieu, et que la nécessité n'a point de loi.

Je vous dirai que je pense que la Sœur Jeanne-Marie eût eu de la peine à se tenir en quiétude ; car, par cette dernière occasion, elle m'a écrit une lettre de quatre pages pleines du bonheur qu'elle a avec vous et en votre maison ; mais enfin elle ne peut s'empêcher de témoigner le désir d'en sortir et de venir quelque temps auprès de nous : esprit enfantin. Dites-lui, ma très-chère fille, que je ne lui écris pas, puisque j'ai l'espérance de la voir bientôt ; mais que je la conjure d'apporter ici une façon et conduite qui soient modestes, graves, et ne ressentent point l'enfant. Il me semble que notre Sœur Marie-Anastase n'est pas professe, mais il n'importe ; vous ne laisserez pas de recevoir sa dot [310] [comme simple dépôt toutefois, car vous ne pourrez l'employer qu'après ses vœux]. Enfin, ma très-chère fille, il faudra faire ce dépouillement gaiement, doucement, sans quasi en parler ; car je trouve qu'il est mieux de faire ainsi tout simplement. Faites, je vous supplie, ma fille, que leur habit soit bon et honnête avec les manches larges, selon que le Directoire marque, enfin comme vous savez qu'il les faut accommoder. Il faudra encore, ma très-chère fille, s'il vous plait, que vous cherchiez équipage commode à les envoyer avec un homme d'Eglise. Nous donnerons de l'argent pour retourner l'équipage, et, s'il se trouve des commodités à Paris, votre maison en aura sa part, Dieu aidant. Sitôt que nous aurons des nouvelles de Monseigneur, nous vous enverrons un laquais, mais tenez bien tout prêt, je vous prie.

Oui, l'on fait le silence dès Tierce, sinon que l'on avançât l'heure de l'Office ; en ce cas, il ne se ferait qu'à dix heures[230] ; que si pour s'accommoder au sermon, l'on retarde l'Office jusqu'à neuf heures, on sonne toujours le silence à huit heures et demie. L'on donne un demi-quart d'heure entre l'oraison et la collation. Adieu, ma toute très-chère fille ; je prie nos Sœurs de m'excuser, je ne puis écrire, mais n'importe, nous les verrons. Nous avons tout reçu ce que vous nous avez envoyé, et grand merci, ma très-chère fille, de vos cachets. Dieu soit notre Tout.

[P. S.] S'il vous semblait que vous eussiez affaire d'une fille, il me le faudrait mander, afin d'en faire venir une de Nessy. J'écrirai à M. le doyen quand l'on vous avertira pour envoyer les filles. Si elles viennent à cheval, faites-les sortir de la ville dans un carrosse, et donnez-leur charge que, quand elles seront à la dernière dînée, elles fassent avancer le laquais que je [311] vous aurai envoyé, afin qu'un carrosse les aille prendre proche d'ici. Ne dites encore guère rien de ceci, sinon au Révérend Père et aux filles qu'il faut envoyer ; il est vrai qu'il faut chercher l'équipage.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXXIV - À LA MÊME

Recommandations pour le voyage des Sœurs fondatrices de Paris. — État de la maison de Bourges. — Nouvelles de Celse-Bénigne et de Françoise de Chantal. — Bien que fait saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 27 février 1619.

Je vous écrivis vendredi, ma très-chère Sœur ma mie, mais le petit homme qui nous apporta vos dernières lettres ne vint [pas] prendre la réponse ; néanmoins, hier au malin, un bon homme de votre ville assura fort qu'il vous les rendrait le soir. Vous aurez donc vu que, selon le commandement de Monseigneur et la nécessité de cette maison, nous sommes contraintes de vous incommoder [priver] de trois de vos filles. Je vous suppliais de les tenir prêtes avec leur habit, s'entend un seul, mais qui fût fort bon et honnête, et les manches larges selon que sont les nôtres ; mais vous aurez vu tout cela, car il me semble que je vous ai écrit assez amplement, et vous savez que comme j'ai une parfaite confiance en vous, aussi je m'assure que vous l'avez en moi pour me dire franchement votre besoin. J'attends demain des nouvelles de Monseigneur. Si l'inconstance de toutes les choses créées n'a rien changé en l'établissement de nos affaires, je crois qu'il faudra partir bientôt, et Monseigneur me mandait que ce coup est si important pour la gloire de Dieu et la ferme solidité de notre Institut, qu'il ne se peut davantage, c'est pourquoi nous y contribuerons tant [312] plus courageusement [par] nos commodités et incommodités. Nous vous avertirons à temps, mais il faut se tenir prêtes, sans toutefois en faire bruit, à cause de ces grandes incertitudes du monde.

Nous reçûmes avant-hier la fille de M. Thibaut et deux ou trois autres qui sont proches d'entrer ; Dieu bénisse ces petits commencements ! Au premier beau jour, nous irons visiter une place pour nous bâtir quand Dieu aura donné de quoi. Je vous prie, mon enfant, envoyez-nous votre plan, s'il est fait. Ces deux filles attendent fort votre réponse ; souvenez-vous de la faire à la première commodité. Vous êtes trop brave de faire nos cachets d'argent, mais combien coûtent-ils ? car il faut rembourser ; ils sont du tout bien faits et gravés.

Vous ai-je dit que Françoise était à Dijon, et que tous les parents s'accordent à son mariage ? mais M. de Foras est retenu par Monseigneur à cause de quelque digne occasion qui regarde son bien. L'on me dit aussi que mon fils prend le frein aux dents, et qu'il y a apparence que Dieu l'assistera ; sa divine bonté le veuille.

Oh ! ma très-chère fille, que nous sommes obligées à notre divin Sauveur d'avoir mis dans nos cœurs la très-sainte et unique prétention de lui plaire ! Heureuses les âmes qui n'espèrent ni n'aiment que les choses éternelles !

Notre très-cher Père rend de grands services à notre cher Maître et Seigneur, tant en ses prédications qu'aux conférences ; mais il n'est pas exempt de l'envie. O misère du cœur humain ! Je n'écris point à cette bonne Sœur Jeanne-Marie parce que je l'espère voir ; que, sinon, je ne manquerai pas, puisqu'elle le désire.

Adieu, ma pauvre vieille très-chère fille ; en vérité, je suis toute vôtre. Dieu bénisse la chère troupe.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [313]

LETTRE CLXXXV (Inédite) - À MADAME DE CHARMOISY[231]

Consolations et conseils affectueux. — Détails sur le monastère de Bourges. La Sainte annonce son départ pour Paris.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 15 mars 1619.

Mais, mon Dieu, j'apprends que ma pauvre très-chère Sœur est toujours tout attendrie. Hélas ! et je crains que cela ne dure, en sorte qu'elle s'en fasse habitude ; c'est pourquoi, ma vraie et très-chère amie, je vous conjure, par l'Amour éternel de notre cœur, que vous ayez un grand soin de vous divertir intérieurement et extérieurement. Je vous dis ce remède, n'en ayant point trouvé en mes afflictions de si propre, après l'humble et amoureuse soumission au très-saint vouloir de Dieu... outre que celui-ci nous est ordinaire [qu'il est facile de se le procurer]. Courage, ma très-chère unique Sœur ; je dis ceci avec un sentiment extrême, et, certes, avec la larme à l'œil, tant je suis tendre de votre cher cœur ; mais courage pourtant ; tenez le dessus à tous vos sentiments, et, avec une sainte générosité et un cordial amour à la Providence, vivez avec une sainte joie et une sainte espérance de la vie éternelle, en laquelle nous reverrons tous nos chers amis, mais surtout le Souverain bien de nos amis et le nôtre, duquel nous jouirons éternellement, sans interruption, moyennant sa divine miséricorde. Or sus, demeurons tout accoisées. [314]

Monseigneur notre très-cher et très-bon Père vous retournera bientôt, s'il plaît à Dieu, et j'en suis consolée pour l'amour de vous tout particulièrement. Pour moi, je ne sais pas encore quand cela sera, car, si l'on va à Paris, ce ne pourra pas être sitôt. Pour ce qui est de cette maison, grâce à Dieu, dans la fin d'avril, je pourrai me retirer, et nous le ferons, si Monseigneur ne commande le contraire. Nous laisserons, Dieu aidant, demi-douzaine de novices et la maison assez accommodée. Je vous assure, ma très-chère Sœur, qu'il m'en tarderait si la très-sainte volonté de Dieu ne nous était plus chère que nos inclinations.

Je salue ma très-chère nièce et nos chères amies, mais surtout votre bien-aimé cœur, auquel je suis toute dédiée par un amour singulier.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Ornans.

LETTRE CLXXXVI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Courage et confiance de la Sainte pour la fondation de Paris, où elle prévoit de grandes difficultés. — Elle attend à Bourges les trois fondatrices et Sœur Françoise-Gabrielle Bally.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, mars 1619.]

Ma très-chère Fille,

Mon Dieu ! quelle surprise, ma très-chère fille, avec un peu d'empressement ; car à soir, à la nuit, j'ai reçu nouvelles de Monseigneur, qui nous commande de partir le jeudi saint, ou enfin le lundi de Pâques, et, pour ce dessein, d'établir [le nouveau monastère] avant son départ, le jour duquel est incertain, et toutefois pressé. « Cette affaire, dit-il, s'entreprend sous la seule Providence de Dieu ; c'est un coup de hasard, dit-il encore, et plus que cela ; mais Dieu requiert qu'on le fasse, et il vaut [315] mieux n'être appuyé que sur sa très-sainte Providence que de se gouverner selon la sagesse et prudence humaines. » Madame de Gouffier me dit que l'on nous attend avec toute la petitesse et pauvreté que nous saurions imaginer, mais avec très-grand contentement ; elle ne me détaille rien, ains seulement que j'irai et verrai, et que je trouverai de quoi employer tout mon courage pour Dieu. Sa divine bonté nous en veuille donner, et la grâce de l'employer sans réserve au service de sa très-sainte gloire. Voilà comme nous avons occasion de nous tenir toujours en notre petitesse et de prier fort Notre-Seigneur qu'il soit glorifié en elle. Donc, ma fille toute chère, je vous conjure que vos trois filles soient ici samedi, veille de Pâques, accommodées comme vous savez qu'il faut, cela s'entend d'un bon habit et de linge suffisant, car l'on est pauvre partout.[232] Obtenez, en toutes les façons qu'il se pourra, par l'aide de votre bon père, M. de Palierne, un honnête homme pour amener nos filles ; car de prêtres il n'en faut espérer cette semaine ; mais n'importe, donnez seulement de quoi défrayer tout l'équipage dès Moulins jusqu'ici, et notre homme à son retour ; car, pour tout le reste, nous le payerons.

Dieu sait si je suis occupée et un peu marrie de n'avoir que le jour de Pâques pour voir et entretenir de tout notre chère Sœur Françoise-Gabrielle [Bally], mais ce que je ne ferai maintenant sera pour notre retour. Écrivez-moi incontinent à Paris de ce que vous aurez besoin de savoir de Monseigneur, afin que si d'aventure il ne passe pas vers vous, vous ayez toutefois vos résolutions. Ma fille, il faut finir ; mille saluts à tous et à toutes. Dieu sait combien je suis vôtre.

[P. S.] La Sœur Marie[233] vous ira trouver ces fêtes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [316]

LETTRE CLXXXVII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À BOURGES

La soumission à la divine volonté console dans les séparations et maintient la paix de l'âme.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 14 avril 1619.

Ma très-chère Sœur ma mie,

Il est bien difficile d'empêcher nos sentiments de se mouvoir sur les occasions de telles absences[234] ; néanmoins la volonté étant unie avec Dieu ramène bientôt le reste en sa quiétude. Ce bon Dieu, auquel nous sommes unies, nous conservera en sa sainte amitié et unité qu'il nous a données ; sa bonté sait que rien ne saurait préjudicier à cela.

Je suis marrie de la faiblesse de la Sœur N… Vous faites bien de la faire déclarer et d'user de charité ; mais, après l'avoir exercée, il faudra se résoudre. Je vous écrirai par le Révérend Père recteur plus amplement. Et de ce que vous me demandez, je vous répondrai aussi ; mais, pour ce coup, je vous assure, ma pauvre chère Sœur, que je ne le saurais faire, car j'ai une douleur de tête et de dents si grande, que rien plus. Ni de nos affaires, je ne vous en dirai rien encore. Adieu, ma mie ; priez, et faites fort prier nos Sœurs afin qu'en tout sa sainte volonté soit accomplie. Je vous salue chèrement, et notre chère Sœur Françoise-Gabrielle, et les autres. Je prie Votre Dilection de saluer le Père principal et les autres amis et amies. À Dieu ! qu'il soit béni à jamais !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [317]

LETTRE CLXXXVIII - À LA MÊME

La Sainte lui dit que Sœur Françoise-Gabrielle Bally a été envoyée à Bourses pour la décharger de l'administration des affaires temporelles du monastère.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 1619.

Ma très-chère fille, vous avez notre bonne Sœur Françoise-Gabrielle Bally, que nous avons fait venir auprès de vous pour porter la charge de toutes les affaires généralement.[235] Je vous prie, ma chère amie, de vous en reposer sur elle et de lui en laisser tout le soin et toute la conduite, je dis même de traiter au parloir avec ceux du dehors. Il suffira que vous signiez et approuviez ce qu'elle fera : laissez-lui faire les affaires avec les séculiers et vous tenez dans votre recueillement, et vous soulagez enfin et de corps et d'esprit sur cette bonne fille tant que vous pourrez, car elle est forte pour cela ; au reste, mon enfant, ne soyez point fâchée ni ne vous attendrissez point contre vos infirmités corporelles qui vous ôtent le moyen de travailler beaucoup ; mais, au contraire, aimez-les, puisque c'est le vouloir de Dieu, et bénissez cette éternelle bonté, qui par ce moyen vous rend plus libre pour jouir de sa sainte présence et [318] vaquer à l'intérieur et profit spirituel de vous et de vos filles, ce qui est le principal. Je sais une âme qui est très-sainte qui fait son gouvernement comme cela ; c'est la Mère Françoise, Supérieure des Ursulines de Lyon, laquelle, avec une Sœur Renée, fait tout ainsi que je vous ai dit de faire avec notre Sœur F. G. ; aussi est-elle grandement infirme de corps. [Plusieurs lignes illisibles. ]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CLXXXIX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Établissement du premier monastère de Paris. — Mort de la présidente Le Blanc.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 5 mai [1619].

Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas petite mortification de vous écrire si rarement et courtement ; mais, bon Dieu ! si vous saviez encore parmi quel empressement il le faut faire, vous m'excuseriez bien. Dieu veuille que quelqu'un vous écrive toutes nos nouvelles ; car je ne le puis, [sinon] ce mot : nous sommes établies, grâce au grand Dieu[236] ; toujours deux ou trois [319] Sœurs malades, aucune parfaitement, mais Dieu est notre attente et notre pourvoyeur.

Dieu soit béni de ce que vos affaires se vont ainsi accommodant. Voyez-vous, je vous dis que ce bon M. de Saint-Nizier nous force de l'aimer, de l'honorer et de l'estimer ; je l'ai toujours fait, mais je le ferai toujours davantage, si Dieu plaît ; assurez-l'en, je vous prie.

Notre Françoise a chancelé pour les commodités temporelles ; j'attends demain sa résolution, il n'en faut rien dire. Oh ! ma fille, je vous conjure de vivre avec une sainte générosité et observance. O Dieu ! si ce n'était sa sainte volonté, que l'on serait fâchée de la privation de la présence de ma très-chère Sœur Barbe-Marie ; vraiment, je ressens ce coup profondément. Dieu soit béni ! demeurez en paix ; écrivez-moi comme cela est arrivé ; le Seigneur mette sa chère âme en son saint paradis.[237] Je suis entièrement à vous, ma toute chère unique fille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [320]

LETTRE CXC - À MADAME DE JARS[238]

Il faut supporter doucement et humblement les critiques du monde.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 5 mai [1619].

Ce m'est une grande mortification de ne pouvoir vous écrire au long, ma très-chère Mère ; voici la troisième fois, ô Dieu ! l'on est ici accablé, et avons de plus deux ou trois malades. Je ne manquai, dès le vendredi matin, d'envoyer à Mgr de Bourges nos Règles et une lettre pour le bon Père Feuillant que je connais bien. Hélas ! il faut laisser parler ceux de Bourges, ce n'est pas chose qui se puisse ni doive que de faire voir à tout le monde les Règles des Instituts ; demandez-le voir au bon Père recteur, lequel les a vues, et plusieurs autres personnes d'honneur, car on ne les refuse point aux amis qui les demandent à voir. Ma très-chère Mère, nous sommes pour souffrir telles et semblables censures ; Notre-Seigneur en a bien souffert d'autres. Vraiment, nous ne nous étions jamais trouvées en une ville où l'on fit tant de contrôlement qu'à Bourges ; or bien, nous les laisserons dire, et nous irons notre petit train. Mais cela fâche ma très-chère bonne Mère, qui voudrait que chacun aimât la Visitation comme elle ; c'est chose impossible. Vous aurez déjà su que cette bonne dame n'a pas été bien avertie. Dieu soit votre conduite, votre force et votre consolation parmi toutes vos peines. Je suis, en Lui, toute vôtre, ma très-chère Mère.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [321]

LETTRE CXCI - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À BOURGES

L'humilité, la patience et le discernement des esprits sont nécessaires a une maîtresse des novices. — La maladie éprouve les Sœurs de Paris. — À quel âge on peut entrer au noviciat.

VIVE † JÉSUS !

Paris, mai [1619].

Certes, ma très-chère Sœur ma mie, votre lettre me consola beaucoup pour y voir beaucoup de traits de votre sage conduite en cette petite troupe. Tenez-vous fort humble, ma très-chère fille, et croyez que la lumière de Dieu ne vous manquera pas ; vous faites bien, grâce à Dieu, élargissez fort votre courage et faites hardiment ce que Dieu vous inspirera. Il faut, de vrai, retrancher les superfluités de notre Sœur N... Quand elle ne désirera plus savoir, il la faudra enseigner. Ce sera charité de contenter cette pauvre Sœur N..., car elle a un cœur bon et doux. Il faut avoir une grande patience avec les novices, et faire tout ce que l'on pourra pour les affranchir ; mais de les laisser nourrir dans la propre volonté, il ne le faut nullement. Il est vrai que quelquefois, quand l'on peut prévoir ou que l'on voit qu'elles se rendent dures, il faudrait acquiescer dextrement. Vous pouvez parler de cela aux bons Pères Jésuites, et même à l'assistante,[239] avec laquelle vous vous devez tenir fort ouverte, lui communiquant toutes choses avec grande confiance, amour et familiarité ; vous en serez consolée et soulagée, car elle est bonne et fort sage fille. C'est tout ce que je puis vous dire.

Nous avons toujours notre Sœur A. C. [de Beaumont] malade, et, de plus, la pauvre Sœur Jeanne-Marie avec une grosse fièvre continue ; croyez que je ne suis pas sans occupation, cela m'empêche d'écrire à notre bon Mgr l'archevêque, que je salue [322] avec le cœur que Dieu m'a donné pour lui ; priez fort que Notre-Seigneur lui donne abondance de bénédictions. Je salue aussi notre bonne et chère madame de Jars ; tout à part nos bons Pères Jésuites ; mais cela de bonne sorte, et tous nos autres amis.

Vous ne pouvez prendre de fille qui ne soit en la quinzième année et qui ne veuille être Religieuse. — Envoyez l'argent de votre camelot rouge. Dieu soit avec vous toutes, et bénisse la chère troupe que je salue, et n'oubliez jamais madame Thibaut. Le Père André vous adresse les filles auxquelles il écrit ; voyez si elles ont l'esprit propre, elles ne seront à négliger. Je suis toute vôtre en Jésus ; mais que l'on prie pour nous et Monseigneur.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même, archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXCII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À LYON

Affaires de madame la présidente Le Blanc. — Nouvelles de la maison de Paris. — Ardeur de la Sainte à poursuivre l'œuvre de sa perfection ; son assurance que tôt ou tard on vaincra l'opposition de Mgr de Marquemont à la récitation du petit Office.

VIVE † JÉSUS !

[Paris] 20 mai [1619].

Ma très-chère grande fille, j'ai parlé ce matin à Monseigneur de l'affaire dont vous m'écrivez, ne l'ayant vu plus tôt : il n'en sait que dire, ne sachant ni l'état des affaires de M. Le Blanc, ni la façon avec laquelle il s'adressera à vous. Il dit qu'il faut que vous vous conseilliez de tout cela avec M. de Saint-Nizier, puisque déjà il sait que vous avez l'argent de cette pauvre chère défunte, laquelle peut-être se sera mieux déclarée à sa mort ; [323] voilà, mon enfant, tout ce qu'il a dit, car on ne le voit que courtement et rarement. De cette nouvelle maison, je n'ai rien d'extraordinaire à vous en dire : nous sommes toujours sans logis, et, pour ce, en quête d'un. Dieu, par sa bonté, nous y veuille aider ; car nécessairement il faut que nous sortions d'ici à la Saint-Jean. Nous avons toujours force poursuivantes, et nous commencerons à en recevoir la semaine prochaine, si Dieu plaît. Notre Sœur Anne-Catherine [de Beaumont] se remet, Dieu merci, la fièvre tierce la quitte. Nous sommes toujours fort visitées, et moi fort chargée d'écritures ; vous n'aurez donc-que ce mot, ma chère fille, avec prière de nous envoyer un cent d'exemplaires de nos Règles ; nous vous les payerons bien, mais avec un peu de loisir.

O Dieu ! ma très-chère fille, je vous supplie et conjure de prier pour nous et pour m'es nécessités particulières ; car j'ai un grand désir de m'anéantir parfaitement, et de vivre en parfaite observance. Nous sommes grandement obligées à cela, nous autres anciennes, afin de montrer le chemin aux autres. Ma fille, nous voici à la fin de notre neuvième année ; eh ! bon Dieu, je n'ai pas commencé, quel compte rendrai-je à mon Dieu, et quelle confusion recevrai-je, si je ne fais pas mieux ? Certes, ma fille, je veux prendre un peu de bon courage, et ne m'en veux jamais dédire, moyennant la très-sainte grâce de mon Dieu ; mais prions fort l'une pour l'autre, afin que nous puissions être agréables à notre bon Dieu.

Monseigneur dit aussi qu'il ne faudra point faire de résistance à Mgr de Lyon, mais que, s'il ne nous apporte pas le privilège du petit Office, il faudra demander en toute humilité des années pour apprendre le grand, et que cependant on l'obtiendra ; car, aussi bien, faudra-t-il que toutes les maisons se joignent pour en obtenir la continuation ; nous l'emporterons, ma fille, Dieu aidant. Adieu, et à toutes nos chères filles ; l'Esprit très-saint vous confirme toutes de son très-saint amour. [324] Amen, ma toute chère fille. Envoyez-nous la date de votre établissement du Roi et du Parlement, et priez Dieu pour moi, qui suis vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CXCIII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

MAÎTRESSE DES NOVICES, À LYON

Conseils pour la direction des novices.

VIVE- † JÉSUS !

[Paris. 1619].

Dieu soit béni, ma chère fille, au moins une fois je vous vois contente de votre noviciat. Prenez garde que la tentation de liberté n'entre en quelques-unes de vos filles. Il faut bien gagner leur cœur, ma chère fille, et pour ces esprits un peu douillets et qui ont encore l'âme sur les contentements du monde, c'est un bon remède que de leur tenir le cœur large, conférer avec elles, leur témoigner de l'amour, de la confiance et de l'envie de leur profiter, leur communiquant même les difficultés que l'on a eues, l'aide et le secours de Dieu, bref, leur donner du contentement, et surtout prier et faire souvent prier les Sœurs pour elles. Dieu par sa bonté vous fasse entendre ce que nous devons pour le service et conduite de ces chères âmes.

Je salue toutes nos chères novices, cette petite colombine, la Sœur Raton,[240] et toutes les autres bonnes Sœurs qui, comme [325] petites brebiettes, se laissent conduire aux divins pâturages. Qu'elles sont heureuses ! Je les conjure de se rendre tous les jours plus simples et fidèles à la direction qui leur est baillée ; et vous, ma fille, ayez le courage grand pour persévérer à les servir, attendez-les patiemment, supportez-les doucement et les excitez amoureusement et cordialement. Ainsi soit-il. Priez toutes pour nous. Je suis vôtre en Notre-Seigneur qui soit béni.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Venise.

LETTRE CXCIV - AUX NOVICES DE LA VISITATION DE BOURGES

Vertus que les novices doivent pratiquer pour mériter la grâce d'être filles de Notre-Dame.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1619].

La très-sainte paix de Notre-Seigneur soit au milieu de vos âmes, mes chères filles ! C'est la bénédiction que je vous souhaite, par laquelle l'unité de nos esprits, en une même vocation, sera perfectionnée. Oui, mes chères filles, je désire que vous n'ayez qu'un cœur et qu'une seule âme. Vous n'avez toutes qu'une seule prétention, qui est de vous unir à Dieu par l'observation entière d'une même règle ; vous ne devez avoir qu'une seule volonté et un seul jugement, qui est la volonté et le jugement de la Supérieure, à laquelle vous vous devez laisser conduire sans résistance ; et, si vous faites ainsi, vous serez très-heureuses, sinon vous témoignerez que vous ne voulez point être filles de Notre-Dame ; mais je vous conjure, mes chères filles, de ne point perdre la couronne qui vous est préparée. Employez fidèlement la sainte mortification pour le retranchement de ce qui se trouvera de contraire à votre entreprise, qui est la perfection religieuse ; que chacune embrasse [326] généreusement l'observation de la Règle, et, en particulier, ce qui lui est recommandé selon sa nécessité. Je souhaite ma chère petite Marie-Louise[241] toute douce et attachée à son Dieu. Ma bien-aimée Sœur Marie-Françoise,[242] je ne saurais changer mon désir sur elle ; qu'elle soit à jamais, cette chère Sœur, une petite brebis, toute douce, toute simple et maniable dans là bergerie du céleste Pasteur.

Je vous conjure, ma très-chère Sœur Anne-Marie, d'être fort fidèle à l'obéissance, faisant reluire dans toutes vos actions une exacte observance ; et, pour notre bonne Sœur Claude-Marie, que lui pourrais-je souhaiter de plus nécessaire et utile que la très-sainte-humililé, pratiquée dans l'exacte soumission de son jugement et volonté ? Enfin que toutes ensemble, par une sainte émulation, marchent devant Dieu en simplicité et innocence ; c'est ce que je vous souhaite, et que vous vous assuriez toutes que je vous chéris avec une affection très-cordiale.

Priez, je vous conjure, pour celle qui est toute vôtre, etc.

LETTRE CXCV - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

La Sainte sollicite des prières pour son fils.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 15 juin 1619.

Ce n'est que pour commencera rompre notre silence, ma très-chère fille, et pour saluer très-amoureusement votre cher [327] cœur, remettant à notre Sœur Marie-Marguerite à vous dire nos nouvelles ; c'est aussi pour vous prier et conjurer de toute mon affection d'obtenir pour moi, de nos Sœurs, qu'elles prient fermement et persévéramment pour mon fils.[243] Faites que les plus unies à Dieu le prennent en tâche, et vous particulièrement. Il est bon, et a de bons mouvements, mais la jeunesse l'emporte. Je crois que Notre-Seigneur le prépare à quelques grosses croix ; sa bonté lui fasse la grâce de les recevoir comme il faut.

Je salue très-chèrement M. votre bon Père Supérieur, notre très-chère madame de Granieu, toutes nos chères Sœurs ; à part notre Sœur Marie-Françoise [de Livron| et toutes nos amies.

Vous savez que sans réserve je suis vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXCVI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Prière de recevoir madame du Tertre.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 9 juillet 1619.

Ma très-chère Fille,

Ce mot va vous avertir que Monseigneur et moi désirons que vous ayez agréable de recevoir une bonne damoisellc qui a besoin de retraite et qui la désire passionnément auprès de [328] nous ; ce que n'ayant su obtenir ici, nous vous l'envoyons, et je vous supplierai plus à loisir de la recevoir cordialement et l'aimer et traiter charitablement. C'est une damoiselle de qualité et qui portera bonne pension : préparez-lui une petite chambre, un bon lit, bien net, bien propre, et que tout soit de même chez vous ; vous l'aurez dans quinze jours.[244] Adieu ; elle vous portera le reste de nos nouvelles. N'attendez pas Monseigneur pour donner l'habit ; hélas ! ce bon et très-cher Père se trouve tout malade. Priez pour lui. Adieu, je vous écrivis l'autre jour.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [329]

LETTRE CXCVII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Il faut demeurer calme et soumise dans les tentations, être heureuse de vivre sans lumière ni sentiment. — Nouvelles de saint François de Sales. — Quelques règles à suivre à l'égard du confesseur. — Conseils sur la réception de deux novices d'un autre Ordre.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 22 juillet 1619.

Hélas ! que direz-vous, ma pauvre chère amie, de ce que je suis si tardive à vous écrire. Certes, ce n'est pas faute d'affection ; mais il y a ici un terrible tracas ; puis, nous avons changé de logis, fait une professe et six novices ; tout cela nous a assez occupées, outre les continuelles et journalières affaires et distractions qui sont ici en nombre infini.[245] Croyez-moi, que j'ai un grand contentement quand je reçois de vos nouvelles. Oh ! combien êtes-vous la chère fille de mon cœur !

Ne soyez point en peine de votre chemin ; je le vois et connais mieux que vous, il est très-bon. Reposez-vous-en, je vous en supplie, en moi, car Dieu m'en donne assez de lumières ; mais cette infinie bonté n'est-elle pas notre unique prétention [330] et repos ? Quelle autre assurance est-il besoin d'avoir ? Mon Dieu, ma très-chère fille, demeurons là, tout abîmées et anéanties ! Nous serons bien heureuses de vivre aveugles, sans connaissance ni sentiment aucun ; il nous suffit que Dieu est notre Dieu, notre espérance et notre désir. Je suis bien aise que vous n'ayez guère à nous dire de vos fautes quand vous nous verrez ; ayant aperçu celles que Dieu permet que nous remarquions, et nous en étant humiliées bien profondément, il les faut oublier et aller en avant. Nous vous connaissons assez bien, n'en douiez pas, je vous prie, et persévérez à marcher avec la pointe de l'esprit, supportant le plus doucement qu'il vous sera possible ces soulèvements de la partie inférieure ; comme vous dites, c'est un tribut, et Dieu se plaît en cette souffrance. Croyez qu'il n'est pas expédient d'être délivrée de ces assauts-là.

Cette vigne vous accommodera bien ; je suis bien aise que vous l'ayez toute ; l'on ne saurait avoir là trop de vide pour faire un peu de verger. Mgr de Grenoble me dit je ne sais quoi, que vous vouliez encore avoir ; c'est un bon prélat, mais il ne l'agréait pas. Je suis bien aise que votre nombre croisse un peu. Non, nous ne vous ôterons pas notre Sœur Marie-Françoise [de Livron] ; nous vous enverrons la copie de la profession.

Monseigneur se porte bien, grâce à Dieu ; nous le voyons quelquefois ; mais on ne peut lui parler. Nos pauvres Sœurs n'ont encore su avoir cette consolation, ni moi. Nous ne savons encore quand il s'en ira, et moins encore moi. Je pense qu'il faudra faire l'annuel entier. Dieu fasse en tout sa sainte volonté. Amen.

Je salue très-chèrement nos pauvres Sœurs ; je voudrais leur écrire, mais, certes, je ne puis, ni à la petite très-chère Sœur, que j'aime comme mon cœur. Assurez-l'en, mais sans faillir, car je ne puis davantage. Saluez tous les amis et amies ; mais à part M. d'Aoste, que je vous souhaiterais tout entier. En tout, [331] Dieu fasse de vous à son gré. Ma fille, vous savez que je suis toute vôtre ; priez fort pour nous, même pour Monseigneur, car la peste menace.

Ceci était écrit justement (ce jour de sainte Madeleine) quand j'ai reçu votre lettre. Il faut porter grand respect aux confesseurs, et faire tout ce qui se peut pour les contenter, honorant Dieu en eux ; mais de s'assujettir à eux pour ce qui est de prendre des prédicateurs, faire dire la sainte messe, se communier de la main des personnes de respect, ou autre que l'on voudrait quelquefois gratifier, se confesser à telles personnes quand vous jugez que cela serait à propos, tout cela, il faut que vous le fassiez très-librement, car il ne dépend que de vous. La Règle et nos coutumes sont comme cela ; et tout ainsi qu'il faut user sagement et discrètement de la sainte liberté qui nous est donnée, aussi faut-il la conserver soigneusement et jalousement, quoique toujours avec humilité, rendant le respect qui se pourra, et faisant entendre franchement notre sainte liberté. Enfin, je crois que quand l'on ne se peinera pas tant de retenir ce bon homme, qu'il ne se rendra pas si fâcheux. Que s'il se retire, et que vous ne puissiez avoir M. d'Aoste, croyez-moi, prenez un bon simple prêtre, de bonne vie et exemple ; car ces si braves voudront toujours gouverner, et, cependant, ce n'est pas ce qu'il faut pour plusieurs saintes et utiles raisons. Enfin, j'en suis toujours là, selon aussi le goût de notre règle, qu'il ne faut pas que les confesseurs ordinaires se mêlent de nous gouverner, ains simplement de recevoir les confessions ; et n'avoir hors de là grande familiarité avec eux.

Nous vous ferons rendre vos cent écus à propos, Dieu aidant. Vous m'écrivîtes si court des dames Religieuses,[246] que je ne sais qu'en répondre. Avant que les envoyer, je dis l'une à Annecy, [332] je voudrais que vous jugeassiez et connussiez bien si elle sera propre à notre Institut ; puis, que les parents donnassent de quoi les y nourrir et entretenir ; car, certes, notre maison est pauvre ; il faut conduire cela bravement. J'ai un si grand désir de voir et d'avoir des filles capables pour prendre l'esprit de cette maison, que je suis tous les jours plus résolue de ne jamais renvoyer celles qui se présenteront, encore qu'elles soient pauvres. Bonjour, ma fille très-chère, je suis toute vôtre en Jésus. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXCVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À BOURGES

L'Esprit de Dieu ne manque pas d'assister une âme humble et confiante. — La grâce seule peut donner aux novices la vocation et la persévérance. — Quelle quantité de nourriture donner aux Sœurs. — Il ne faut pas recevoir dans le monastère une enfant trop jeune. — La Supérieure doit maintenir une sainte joie dans la communauté.

VIVE † JÉSUS !

Paris, août 1619.

Ma très-chère Sœur,

Je suis fort consolée de votre conduite. Je m'assure que si vous continuez à vous tenir humble et confiante, l'esprit de Dieu ne vous manquera point, cela est infaillible. Celles que la divine Providence a destinées pour notre Institut, le monde ne les détournera pas ; que, s'il le fait, elles ne persévéreront pas ailleurs. Enfin, demeurons humblement abandonnées au gouvernement de ce divin Sauveur, et soyons fidèles à l'observance ; il nous élèvera et multipliera quand il en sera temps. Je le pense, que ces bonnes filles du Père André ne nous seraient pas propres. Ce sera hasard si la Sœur N... fait profession ; il la faut grandement aider, et ne la point laisser parler en particulier [333] avec les autres Sœurs ; Dieu nous aidera, n'en doutons point.

Je me souviens de vous dire qu'il faut donner jusqu'à six onces de viande aux Sœurs, nous le faisons ici. Je ne saurais penser que M. de Lissey[247] se veuille altérer de ce que l'on ne recevra maintenant sa petite fille, puisque c'est chose que la Règle ne nous permet ; mais il est bien à propos de le lui dire fort doucement, et même, s'il est requis, d'employer pour cela le bon Père recteur. Je ne puis écrire à la petite Maurice ; je la salue ; si son père lui voulait donner jusqu'à deux mille francs pour sa dot, et ses meubles un peu petitement, il n'y aurait point de danger de la recevoir. Si je puis, nous vous déduirons [conduirons] quelques filles d'ici ; il s'en présente de bonnes, et en très-grand nombre ; mais la plus grande part ont fort peu de commodités. Vivez contente et consolée, je vous en prie, ma mie, et ayez soin que les Sœurs soient de même, car cela m'importe fort. Monseigneur se porte bien ; nous le voyons quelquefois, mais nous ne lui pouvons quasi point parler.[248]

Je salue chèrement notre bon Père P. et le Père principal et Berthus ; je les chéris cordialement. Je vous prie, dites à l'oreille du cœur de toutes vos novices et en secret que mon âme les chérit très-cordialement, mais je les conjure d'aimer bien leur esprit.[249] À la bonne madame Thibaut un mot cordial. Il [334] faut supporter la bonne madame de Jars et faire tout ce que vous pourrez pour la contenter. Je salue tous les amis et amies et les gens de Mgr de Bourges. Sans loisir, j'écris à nos Sœurs. Priez pour nous. Certes, ma mie, je suis toute vôtre en Jésus.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CXCIX - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Encouragements à porter le faix de la supériorité.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1619].

Seigneur Jésus ! ma pauvre très-chère fille ma mie, il s'en faut bien garder d'arrêter votre pensée, et encore moins votre désir, à vouloir sortir de la supériorité ; par la divine miséricorde, vous faites trop bien et utilement votre charge.[250] Oh ! non, ma fille, vous ne gâtez pas tout, comme vous me dites, ains, assistée de la grâce de Dieu, vous ne gâtez rien. Que plût à Dieu eussions-nous prou de semblables gâteuses ! Je vous assure que ma conscience me permettrait bien de les mettre en charge. Arrêtez votre esprit à l'avis de notre tout unique Père, et soumettez votre cœur au mal et à la charge. Ne soyez pas si âpre à vous-même, et vous verrez que tout ira bien. Vivez très-joyeuse et allègre, je vous en conjure, ma fille très-chère, que j'aime comme ma propre âme. [335]

LETTRE CC - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À BOURGES

Charité et prudence dans la réception des infirmes. — Il faut marcher hâtivement, humblement et fidèlement à la suite du Sauveur.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 25 août 1619.

Ce doux Jésus vous comble de bénédictions, ma très-chère Sœur ! Je commence à me remettre de ce peu de fièvre que j'ai eue, grâce à Notre-Seigneur.

Je me souviens de notre bonne Sœur Anne Tillier.[251] Si son mal ne se prend point, et qu'elle soit si bonne Religieuse que vous dites et que je l'espère, à la vérité, il faut grandement peser son affaire, et avec charité et bon conseil des Pères Jésuites, car je ne vous en puis dire autre chose, et il ne faut pas que les Sœurs se rendent si douillettes. Où il n'y a point de péril, la charité supporte tout ; mais vous voyez mon sentiment ; que l'on s'en rapporte aux Pères.

Je crois que vous êtes sur le terme de vous loger ; Dieu soit votre aide en tout ! Dites, je vous supplie, à l'oreille de vos chères novices, que je salue amoureusement leurs cœurs, mais que je les conjure de cheminer hâtivement, humblement, fidèlement, en la voie de la parfaite observance et soumission. Eh ! mon Dieu ! quelle misère que la nôtre ! voir Dieu qui est mort pour nous, et qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, qui veut dire toutes sortes de travaux et d'abjections, et n'avoir pas la détermination de vivre selon sa [336] sainte volonté en une parfaite obéissance ! Je salue aussi chèrement nos chères professes et nos bons Pères Jésuites. Je n'oublie jamais tous nos amis et amies, ni notre bonne Sœur Jeanne, mais qu'elle prie pour moi !

Ma très-chère Sœur, je suis toute vôtre en Notre-Seigneur. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCI - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

L'extrémité de la pauvreté doit nous exciter à une plus parfaite confiance en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1619].

Vous me demandez, ma chère fille si nous sommes pauvres ; oui, je vous assure, et je n'y pense quasi point. Le ciel et la terre se peuvent bouleverser, mais la parole de Dieu demeure éternellement pour le fondement de notre espérance. Il a dit que si nous cherchons son royaume et sa justice, il nous fournira du reste ; je le crois et m'y confie. L'extrémité de la nécessité où nous nous trouvons quelquefois nous donne de hautes leçons de la perfection de la sainte confiance en Dieu, et véritablement nous voyons déjà combien il fait bon s'attacher à Dieu et espérer en Lui contre l'espérance humaine, car notre établissement s'est fait par la divine grâce, mieux mille fois que nous n'eussions osé l'espérer. [337]

LETTRE CCII - À LA RÉVÉRENDE MÈRE DE LA TRINITÉ

CARMÉLITE[252]

Témoignages d'estime et d'affection. — Humilité de la Sainte. — Difficultés pour la réception d'une prétendante.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1619].

Ma très-bonne et très-chère Mère, la paix de notre divin Sauveur soit toujours au milieu de votre cœur. Je ressens une consolation profonde d'avoir eu de vos nouvelles, et de voir que vous avez si bonne souvenance de la sainte amitié par laquelle Notre Seigneur et Maître unit nos cœurs en sa sainte dilection. Vraiment, ma très-chère Mère, il est très-vrai que ce que Dieu a joint, rien du monde ne le peut séparer, et si je pouvais avoir un jour le bonheur de vous voir, j