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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

 

Index ; Bibliothèque

 

 

Tome Cinquième

 

Lettres II

 

Première édition
entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites et de nombreuses notes historiques.

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en septembre 1877.

PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1877

Tous droits réservés


LETTRES DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

rangées par ordre chronologique ii

ANNÉE 1622

LETTRE CCCLXII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX.

SUPÉRIEURE À NEVERS

Mal qu'entraîne la mélancolie, — Les réprimandes doivent être tout à la fois graves, fermes et suaves.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, janvier 1622, ]

Il a fallu laisser passer ces grands et saints jours [de Noël] sans vous écrire. Je supplie notre bon Dieu d'être notre joie éternellement, et vous, ma très-chère fille, de ne jamais vous laisser aller à la mélancolie sous quelque prétexte que ce soit, car cela gâterait fout votre ménage, qui doit être manié avec une parfaite douceur. Je suis grandement marrie de la mauvaise intelligence de notre chère M. N***. Je crains fort que cela ne paraisse aux Sœurs, et qu'elle ne s'en découvre au dehors, ce qui nuirait ; mais, toutefois, il faut se reposer et confier en la divine Providence et demeurer là en paix ; car [2] aussi bien toutes nos crainte » et mélancolies ne servent qu'à tout gâter et nous chagriner. — Vous prenez à cœur un peu trop ces contradictions, ma très-chère fille ; vous devez ne l'aire semblant aucun de la plupart de ces choses-là, et même quand j'aurais repris une fois une Sœur d'un défaut qui n'est pas important pour le bien de l'esprit, et que je verrais que cela la contristerait, je ne lui en dirais plus rien, si ce n'était en particulier, quand je la verrais bien disposée, et cela fort cordialement par forme de prière ; car enfin, ma très-chère fille, il faut traiter avec nos Sœurs comme avec nos compagnes, je veux dire avec les anciennes, et celles qui nous sont données pour aides aux œuvres de Dieu ; car, de vrai, elles sont nos coopératrices ; eh ! pourrions-nous faire toutes seules ?

Voilà donc, ma très-chère fille, comme nous les devons regarder, et, quand elles feront des manquements, il faut plutôt user d'une douce et cordiale remontrance en particulier, que non pas de réprimandes et d'avertissements secs ; et, véritablement, il faut ainsi traiter tant qu'il se pourra avec toutes. Que nos remontrances soient suaves, graves et fermes, mais accompagnées d'humilité, de douceur, et non jamais de sentiment ni d'esprit tranchant. Ma fille, je pense que Dieu a voulu que j'aie écrit ceci, car je ne le pensais pas, et [c'est] hors de notre sujet, qui n'est enfin que sur le malentendu de cette bonne Sœur. Il y a bien du manquement en son esprit, et parlant nous sommes résolue de vous la changer et la Sœur sa compagne, et vous mener ma Sœur M. -Constance,[1] qui est une vraie vertueuse fille ; mais, ma fille, ne leur en faites rien paraître, et la gagnez par douceur, sans vous assujettir toutefois à ses inclinations, qui sont contraires à l'esprit de votre maison. Oh ! patience, ma très-chère fille, je suis bien aise de [3] ce que vous ne vous laissez point abattre le courage. Je sais que vous avez le naturel un peu sec ; combattez cela surtout, ma fille, et, pour Dieu, faites votre gouvernement avec une extrême douceur et suavité. Vous verrez que toutes les filles en iront plus gaiement et fidèlement. Je vous ai bien recommandée à Notre-Seigneur ces grands jours, ma très-chère fille, et votre troupe, que je salue cordialement.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CCCLXIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE-COMMISE À LYON

Soumission filiale à la-divine Providence. - Recommandations pour l'envoi des Règles.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 11 janvier 1622.

Ma très-chère fille,

Jésus notre doux Sauveur comble votre chère âme et celles de toutes vos filles de son très-saint amour ! Tenez toujours votre cœur haut, ma fille, dans cette éternelle Providence, humble et absolument soumise à son gouvernement.

Sur ce déclin, j'ai fort peu de loisir. Envoyez-nous les futaines que nous vous avons demandées, au plus tôt. Nous vous avons envoyé des Règles ; envoyez-en à Montferrand et à Valence ; mais, ma fille, faites-les toutes regarder, pour voir s'il n'y a point deux feuilles semblables, et, en ce cas, renvoyez les feuilles superflues et nous vous enverrons celles qui manquent. Je salue nos très-chères Sœurs, madame de Boissieux, et, si j'ose, je fais très-humble révérence à Mgr l'archevêque et mille saluts à M. de Saint-Nizier. Adieu, ma fille ; priez pour nous, je vous prie, afin que nous accomplissions le désir de Dieu en nous. Amen.

Conforme a l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [4]

LETTRE CCCLXIV (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Attente des ordres de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, janvier 1622.]

Oh ! loué soit notre bon Dieu, qui vous a rappelée de ce mal si soudain et mortel ! Je vous prie, conservez-vous. Nous enverrons vos deux cents livres à mademoiselle d'Asy, et j'espère en la miséricorde de Dieu que nous vous porterons votre affaire, puisque le Roi revient.

J'attends mon obéissance de Monseigneur pour partir. J'espère qu'il nous enverra M. Roland ou M. Michel. Nous ne pouvons partir toutefois avant le milieu de février. Nous dirons tout, étant avec vous, et je crois qu'il sera expédient de renvoyer notre Sœur Françoise-Jéronyme [de Villette] à Lyon. Elle en a quelque inclination, je l'écris à Monseigneur. Je ne sais ce qu'il me commandera de faire pour le service de Dieu et de nos maisons, auxquelles certes je suis fort inutile ; mais ma très-chère Sœur ne laissera pas de m'aimer pour cela. Ne faites aucun semblant de ce que je vous dis de notre Sœur Françoise-Jéronyme ; mais, je vous en prie, et m'en mandez votre sentiment. Je ne sais si j'ai quelque autre chose à vous dire, car j'avoue que je n'ai le loisir de revoir vos lettres, ni de vous plus écrire d'ici à mon départ, sinon qu'il fût bien nécessaire.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [5]

LETTRE CCCLXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

Résister aux sollicitations des personnes qui veulent la retenir à Montferrand. — Des processions. — Prochain départ de Paris.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 24 janvier [1622].

Ma très-chère fille,

Il ne faut plus de réplique, puisque vous et notre bonne Sœur N*** jugez que notre Sœur Anne-Louise [de Villars] sera propre, je vais écrire qu'on vous l'envoie.

Je suis en peine de l'humeur où se mettent ces messieurs de Montferrand.[2] Je crois que vous aurez écrit à Monseigneur, et le remède qu'il y faut apporter de faire parler M. votre père. Je dis à M. de Maussac que nous irons ensemble à Dijon ; mais que l'on traite d'une fondation à Chambéry, comme il est vrai, qu'il y a longtemps qu'on en parle, et que l'on vous destine là pour la consolation de M. votre père. Dieu les adoucira ; car il est expédient pour sa gloire que tout se passe doucement et suavement. [6]

Je crois que c'est une équivoque de celle qui a écrit le directoire des processions, car l'on a coutume de les faire devant la sainte messe,[3] et il est vrai aussi qu'il n'y a que ce qu'il faut de temps jusqu'à dîner, pour tout ; mais il suffit aussi, et les Sœurs, en ce cas, ont liberté de faire devant Tierce l'oraison que marque la Règle après None. Je suis fort pressée, ma très-chère fille, car sur ce déclin mille affaires se trouvent. J'attends mon obéissance pour partir environ le 20 février. Je séjournerai en nos maisons autant qu'il faudra ; je ne sais encore si nous vous irons prendre ; j'attends l'ordre que l'on nous donnera. Dieu vous comble de grâces, ma très-chère fille, et toute votre chère troupe. Si je puis, je ferai un billet à la très-chère Sœur M. -C., sinon ce sera pour une autre fois.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé a la Visitation de Chambéry.

LETTRE CCCLXVI - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE-COMMISE À LYON

Éloge du Père Bonvoisin, de la Compagnie de Jésus.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, janvier 1622. ]

[La moitié de l'original a été coupée.] Oh ! que vous voilà bien contente de ravoir le bon Père Bonvoisin qui vous a déjà fait et vous fera encore, je m'assure, de très-belles et utiles prédications ! Il ne nous en a fait qu'une, mais elle en vaut bien deux douzaines ; c'est que nous ne l'avons connu que fort tard. Or sus, nous attendons de vos nouvelles. Notre Sœur de [7] Montferrand dit qu'elle voudrait bien avoir la petite Sœur Anne-Louise [de Villars], mais il faut peut-être attendre, et voir à quoi se résoudra la fondation de Dijon. Cependant caressez bien ce bon Père, auquel nous sommes fort obligées pour la sincère affection qu'il a à notre Institut. Ma fille, que le doux Jésus notre cher Maître, vous donne la parfaite imitation de ses saintes vertus. Dieu vous bénisse et nos très-chères Sœurs, à part les affligées. Je suis vôtre, vous le savez bien.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

La Sainte a reçu son obéissance pour quitter Paris. — Il vaut mieux se fortifier dans l'esprit de l'Institut que multiplier les fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 12 février [1622].

Ma très-chère fille,

Monseigneur m'a envoyé l'obéissance par M. Roland de vous aller prendre à Montferrand, pour vous mener à Dijon ; mais, à ce que je vois, il y a un nouveau dessein, plein de conditions qui ressentent fort l'esprit humain. Or, ma très-chère fille, ce n'est pas à moi de résoudre cela ; vous verrez et vous ferez ce que Monseigneur vous ordonnera. Pour vous dire mon sentiment, je crains même, selon le jugement de M. de Maussac, que l'une des maisons n'empêche de faire l'autre : il m'a dit que les Pères de l'Oratoire ont voulu faire ainsi et qu'ils ont tout gâté. Peut-être serait-il mieux de bien laisser former la maison commencée, tant pour le temporel que pour le spirituel, que d'en commencer une nouvelle, et de se bien former et fortifier en l'esprit de l'Institut que de le tant dilater tout à coup. Je vous [8] annonce, ma très-chère fille, que je crains fort que la perfection de l'Institut ne se diminue et affaiblisse par ce moyen ; et qui pourrait différer, ferait très-bien, si je ne me trompe ; toutefois, je m'en rapporte à ce que Monseigneur trouvera le meilleur, je me contenterai de faire fort prier Dieu de lui inspirer ce qui sera de sa très-sainte volonté.

Je vous dirai encore que je refuse tout plein de fondations aux villes de deçà, pour cette raison ; et, si je suis crue, on laissera encore quelques années engraisser et fortifier les âmes en la solidité de la vertu, avant que de les tirer du sein de leur mère.

Nous espérons toujours de partir d'ici le 21 de ce mois, et pourrons être à Moulins sur la fin de mars. Il sera nécessaire, ma très-chère fille, en tout cas, que je sache si ce sera à propos que j'aille à Montferrand ; je vous supplie de le considérer devant Dieu et de me le mander franchement ; que s'il y faut aller, ce sera pour vous prendre, ou bien pour vous mener les filles que vous demandez ; car j'emmène notre Sœur J. -Françoise à Moulins, de laquelle aussi il faut décharger la maison de Bourges ; comme aussi [dites-moi] si vous enverrez quelque équipage pour cela. Enfin, ma très-chère fille, vous m'avertirez de tout ce que vous désirez que je fasse en cela, et tout franchement ; cependant vous savez ce que je vous suis.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [9]

LETTRE CC CL XVIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE-COMMISE À LYON

Chercher une Supérieure pour Valence. — Les tribulations sont des trésors.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, février 1622.]

Je viens de recevoir votre lettre. J'espère que Dieu garantira notre pauvre Sœur [la Supérieure] de Valence[4] ; si toutefois Dieu en dispose, je crois qu'il y aurait peine de trouver une Supérieure à Nessy, car il faudra des filles pour Dijon ; mais notre Sœur N. y pourrait aller, ou de Grenoble. Je crois qu'il y a quelques bonnes filles là, écrivez à la Supérieure. Il faudra prendre loisir de considérer pour notre Sœur Marie-Jacqueline ; je crois que ce serait encore pis de l'ôter de Lyon. Il faut beaucoup aimer les croix et tribulations que Dieu nous envoie ; [ce] sont des trésors. La Supérieure de Montferrand demande la Sœur À. -L. [de Villars]. Voyez s'il se pourra, et soyez courageuse, toujours au-dessus de tout, et nue de ce qui n'est point Dieu. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXIX (Inédite) - À LA MÊME

Déposition de la Mère Anne-Marie Rosset. — Départ pour. Nevers.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 26 mars 1622.

Ma très-chère fille,

Ne vous attendez pas à des lettres de moi maintenant, car je n'ai nul loisir. Nous voici à Bourges : la petite Supérieure a été [10] déposée. Je pense que nous l'emmènerons, et peut-être la Sœur Jeanne-Françoise [Étienne], pour accompagner notre Sœur Françoise-Jéronyme [de Villette], si les desseins d'Auvergne ne font changer de résolution ; car je n'en sais point de nouvelles et ne sais encore qui sera Supérieure à Dijon. Ma fille, prions Dieu qu'il accomplisse en tout sa très-sainte volonté et nous serons heureuses. Il n'est pas besoin d'envoyer la Sœur Anne-Louise qu'on ne le mande. Nous partons le lendemain de Pâques pour Nevers ; de là, à Moulins. Je salue chèrement M. de Saint-Nizier et nos Sœurs et tous ceux qu'il vous plaira.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

Comment triompher des obstacles qui s'opposent à sa sortie de Montferrand et se rendre promptement où l'appelle la volonté divine.

vive † Jésus !

Nevers, 2 avril [1622].

Ma pauvre très-chère fille,

Votre cœur a bien touché le mien, puisqu'il y a quelque incertitude de vous tirer de là. Dieu aidant, vous nous verrez bientôt ; nous vous mènerons Sœur F. -J. [de Villette] et Jeanne-Françoise, afin que si Dieu dispose d'elles pour le bien de Montferrand, on les y emploie, sinon vous les enverrez avec celles qui [mots illisibles]. Or, ce que je pense que vous devez faire en attendant, c'est de témoigner absolument à ces messieurs-là [de Montferrand] que vous désagréez tout à fait leurs procédés, et que si par force ils veulent retenir votre corps contre la volonté de Dieu et ses desseins sur vous, ils n'auront pas votre [11] cœur, et que vous vous démettrez de votre charge, sans plus vous en mêler, vous tenant retirée dans votre cellule pour vaquer à vous-même. Je remets toutefois le tout à votre prudence ; nous verrons enfin ce que Dieu voudra, et nous nous y joindrons de bon cœur ; cependant, demeurez en parfaite paix, ma très-chère fille. Je n'ai pas trouvé la lettre de Monseigneur au paquet. Vous n'aurez que ce billet ; car, Dieu aidant, nous dirons le reste. Adieu donc pour huit ou dix jours. Nous partirons d'ici samedi et serons dimanche à Moulins.

[D'une autre main.] Notre très-chère Mère me commande de dire à Votre Charité, que puisque vous avez tant de difficulté de trouver moyen de venir à Moulins, qu'elle vous ira prendre, mais que vous teniez tout prêt, et qu'elle n'y veut séjourner que le moins qu'elle pourra.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CCCLXXI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE-COMMISE À LYON

Envoyer Sœur Anne-Louise de Villars à Montferrand. — Visite canonique.

VIVE † JÉSUS !

[Nevers, avril 1622.]

Oh ! certes, sans loisir tout à fait, je vous dis pourtant que vous êtes très-chèrement ma fille. Tenez votre cœur haut, et ne vous regardez point, mais Dieu, dépendant absolument de lui. Il faut envoyer notre Sœur Anne-Louise à Montferrand, on l'y veut du tout. Il ne faut pas mander à Montferrand que notre Sœur [M. -Jacqueline Favre] est destinée pour Dijon ; mais que c'est M. son père qui la veut voir, comme en vérité aussi l'on parle d'une maison à Chambéry où on la destinera, quoique, cependant, elle sera un peu à Dijon. Elle n'est nullement nécessaire [12] à Montferrand ; on verra si l'on pourra la retirer, ou ce que l'on fera.

Mais, savez-vous comme il faut recevoir le prélat, en procession,[5] lui préparer un beau siège dans le chœur, lui mettre les Règles en mains. Dieu vous assistera ; il faut faire cette action avec grande solennité et dévotion.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXII - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS.[6]

Il faut nommer une Sœur pour s'acquitter des commissions des autres monastères de l'Ordre. — Regret de voir une jeune personne infidèle à l'appel de Dieu. — Projet d'une seconde fondation à Paris. — Ne faire aucune concession contre la Règle. —Estime pour le Révérend Père Binet, Jésuite.

VIVE † JÉSUS !

Nevers, 5 avril 1622.

Ma très-chère Sœur,

Il me semble déjà qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit ; car véritablement mon esprit retourne incessamment vers cette chère troupe qui est parfaitement chérie de mon cœur ; je la regarde en gros et puis en détail, et toutes les [13] pièces m'en sont chères. Mais particulièrement, ma très-chère Sœur, mes yeux s'arrêtent sur vous, qui m'êtes si intime ; puis sur ma petite Angélique [Lhuillier], que j'aime si cordialement, sur nos pauvres anciennes que j'embrasse tendrement, sur notre aimable jeunesse qui est chèrement logée dans mon cœur ; Dieu bénisse toute cette troupe ! Tenez-vous bien saintement joyeuse avec ces chères filles ; ouvrez-leur maternellement votre cœur, afin qu'elles vous ouvrent filialement les leurs.

Oui, ma très-chère fille, vous ferez très-bien de commettre une Sœur qui ait la charge des affaires et commissions de nos autres maisons qui s'adressent à vous ; il faut que ce soit une fille cordiale et vigilante. Je vous sais bon gré d'être ainsi affectionnée à servir nos maisons ; mais d'autant que l'abord est très-grand à Paris, il faut être soigneuse de retirer l'argent des commissions ; cela donnera plus de liberté aux monastères de s'adresser à vous ; ce que je ne dis pas pour forclore certains petits présents de cordialité, pour preuve de quoi je vous supplie de m'envoyer votre petit livre de l’Abnégation intérieure.

Il est certes vrai, ma très-chère Sœur, que notre Sœur [A. -M. Rosset] est une âme vraiment bonne et sainte ; mais, comme m'écrit Monseigneur, elle est toute propre à donner grande édification dans une communauté, et néanmoins n'a aucun talent pour le gouvernement, ce qui ne déroge rien à sa vertu ; car tous ne sont pas apôtres, ni prophètes : le Saint-Esprit a diversité de dons. [14]

Vous ne sauriez croire, ma très-chère fille, la compassion que je porte à cette demoiselle qui perd sa vocation religieuse, pour l'appréhension qu'elle a de dire ses coulpes. Oh vrai Dieu ! qu'elle trouvera bien d'autres mortifications dans le monde, où ce pauvre cœur n'aura jamais un vrai contentement ni repos ! Je voudrais, si c'était la volonté de Dieu, lui acheter avec mon sangle courage qui lui est nécessaire pour l'assurance de son bonheur, car je l'aime tendrement.

Quant à notre très-bonne madame la marquise de Dampierre, je crois que c'est la volonté de Dieu que son dessein de faire une seconde maison dans Paris réussisse ; mais il ne se faut pas presser ; la somme qu'elle offre est petite pour Paris. Monseigneur et unique Père, à qui j'en ai écrit, m'a fait réponse que la vertu de cette dame est grande et riche ; qu'il chérit parfaitement cette âme, et qu'il sera très-aise que pour son bonheur éternel elle fasse une si bonne œuvre.

Je suis très-aise que vous ayez la petite N***, mais ne lui donnez l'habit qu'à quinze ans. Il se faut garder, surtout à Paris, d'accorder aucune gratification qui contrevienne à l'Institut ; rendez votre force invariable en cela. Faites parler à cette bonne dame par le Père qui la conduit, afin que son désir s'ajuste à la raison.

Véritablement, c'est un trésor pour vous que les prédications du Révérend Père Binet. Envoyez-moi quelque recueil de son sermon de la Passion ; je n'ai jamais ouï un esprit plus conforme en solide dévotion à celui de Monseigneur [saint François de Sales], en la conférence particulière des choses de l'âme.

Ne suivez point tant ce désir d'austérités, outre-passant la Règle ; ce n'est pas par là que Dieu vous veut ; souffrez ce qu'il lui plaira et vous tenez en l'union de sa volonté. Découvrez Votre cœur au Révérend Père Binet, lui faisant savoir votre nouveau combat ; il vous confortera. Regardez le moins que vous pourrez vos maux et vos allégements ; mais regardez Dieu, [15] qui veut que vous lui soyez une grande servante. Nos chères Sœurs de céans le servent fort fidèlement ; elles sont pauvres, mais de grande observance. La gloire en soit à Dieu, auquel je suis toute vôtre.

LETTRE CCCLXXIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY

ASSISTANTE-COMMISE À LYON

Les autorités de Montferrand refusent de laisser partir la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Nevers], 8 avril 1622.

La petite Mère d'ici me presse fort de vous écrire, ma très-chère, et je le fais de bon cœur, car enfin vous êtes la fille de mon cœur ; mais je n'ai loisir que pour vous dire que la pauvre Mère de Montferrand est fort tracassée par ces messieurs de là, qui s'opposent si absolument à son départ. Cela nous tient en peine pour Dijon, où il est requis d'avoir une fort brave Supérieure ; mais peut-être que Dieu les changera. Elle m'a écrit qu'il est besoin de renvoyer une fille qui ne joint pas bien à la prétendue Supérieure de Montferrand, et que, si elle s'en va, il faudra nécessairement notre Sœur Anne-Louise en la place. Nous leur mènerons notre Sœur F. -Jéronyme et Jeanne-Françoise ; si quelques-unes leur sont propres, on leur laissera, et vous enverrons toutes les autres. Je vous prie, ma très-chère fille, faites trouver bon au Supérieur le renvoi de notre Sœur J. -Françoise ; il a été expédient de l'ôter de Bourges pour les raisons que je vous dirai.

Je voudrais bien trouver de vos nouvelles à Montferrand ; nous y serons au plus tôt, Dieu aidant, car nous espérons de partir demain d'ici. Dieu nous fera la grâce de vous conter [16] toutes les nouvelles de nos monastères. Cependant, vivez toute à Dieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives (le la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXIV (Inédite) - À LA MÊME

Nouveaux arrangements pour l'arrivée de la Mère Favre à Dijon.

VIVE † JÉSUS !

[Nevers], 11 avril 1622.

Ma très-chère fille, nous n'irons pas à Montferrand, ni n'aurons, pour le coup, la Supérieure ; mais j'espère qu'elle viendra incontinent après qu'elle aura reçu l'obéissance de Monseigneur ; et, partant, soyez diligente de lui envoyer ce paquet, car c'est aussi pour faire partir nos Sœurs, espérant de nous rencontrer toutes, à la fin de ce mois, à Dijon.[7] Il faudra aussi faire tenir notre Sœur Anne-Louise prête. Voilà tout pour ce coup. Je n'ai point parlé encore de notre Sœur F. -Jéronyme. Dieu vous bénisse, ma très-chère fille. Amen. Pardonnez-nous le port de ce paquet. Je vous prie, ma mie, que nos lettres soient portées sûrement et promptement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [17]

LETTRE CCCLXXV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Arrivée de la Sainte à Dijon. Empressement des habitants à la visiter. — Son exactitude à l'Office malgré la presse des affaires.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 11 mai 1622.

MA TRÈS-CHÈRE SŒUR MA MIE,

Nous voici arrivées à Dijon[8] fort heureusement, grâce à Notre-Seigneur. Dimanche, le Très-Saint-Sacrement fut exposé à petit bruit ; tout Dijon nous visite, de quoi nous nous passerions bien. Nous sommes logées en la paroisse Notre-Dame, à la Verrerie, où les dames de ce quartier sont passionnées de nous retenir ; nous ne savons encore s'il y aura moyen de les contenter. Nous sommes cependant dans un logis fort étroit, où il n'y a point de vide qu'une petite cour.

Nous vîmes M. Tachon passant à Autun ; je lui proposai la visite [régulière], le séjour de votre bonne Sœur,[9] et l'entrée de madame de Chazeron ; il me promit de me faire sa réponse : je l'attends, si toutefois il ne vous la fait tenir. Il me montra la reconfirmation de notre établissement, auquel j'ai trouvé quelque chose à dire, qu'il m'a promis de réparer comme nous voudrions. Je lui enverrai à cet effet une copie comme il le faut, avec un peu de loisir. [18]

Mandez-moi comme vous vous portez ; et, si rien ne se fait a Riom, si l'on pourrait vous tirer de là, sans rien gâter, surtout au cœur de notre très-chère Aimée [de Morville] que je salue très-chèrement, et toutes nos Sœurs, n'ayant le loisir de davantage ; car l'on m'attend au parloir, où je souffre certes, car je ne m'y aime point, comme vous savez.

Je n'ai perdu aucun Office, nonobstant leur presse, qui, j'espère, ne durera pas toujours. Ma très-chère Sœur ma mie, je suis toute à vous. Mille saluts aux amis, surtout à M. de Palierne.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

Détails sur la maison de Dijon. — Espoir d'être bientôt réunies. —Sollicitude pour le monastère de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], mai 1632.

Ma très-chère fille mon enfant, nous n'avons reçu que la vôtre du 17 mars ; Dieu amènera peut-être l'autre, s'il lui plaît. Vous ne pouvez retarder votre départ plus loin que ce que vous m'écrivez, Il me tarde, certes, que vous soyez ici, où vous faites besoin, et puisque les affaires de notre chère madame de Dalet sont hors d'espoir, avancez le plus que vous pourrez. Ma très-chère fille, la maison de Montferrand vous doit reconduire où elle vous a prise, et celle de Lyon de même ; or il n'y a guère plus loin de venir ici que d'aller à Nessy ; j'en écrirai à notre Sœur de Lyon, afin qu'elle pourvoie à cela.

Nous sommes pauvres ici, grâce à Dieu ; mais toutefois rien ne nous manque, Dieu merci. Il y a une cordiale et sage veuve de bon lieu qui se veut retirer avec nous en qualité de [19] bienfaitrice ; elle donne deux mille écus, ses meubles, et s'entretiendra. Nous avons reçu deux bonnes filles et prou de prétendantes ; mais l'importance est de les bien choisir ; à mon avis, ce que vous trouverez ici vous agréera.

Nous fûmes hier, avec Mgr de Langres, pour choisir des places[10] ; nous avons peine à trouver ce qu'il nous faut, mais Notre-Seigneur y travaillera pour nous. On nous conseille de prendre patience et de nous accommoder en la maison qui joint celle-ci, laquelle est assez commode pour le commencement ; cette bonne damoiselle y emploiera ce qu'elle nous donne et plus encore, de sorte que nous serions logées pour cela, et au bout de trois ou quatre ans, si plus tôt nous n'en sortons, elle nous rendra nos deux mille écus ; chacun juge que ce parti est à notre avantage. Le mal est que le jardin est fort petit ; les cours sont fort agréables : enfin Dijon est fort serré ; on n'y a su trouver une maison de louage capable pour nous mettre. Celle où nous sommes est petite, sans jardin, ni cour, qu'une qui n'est guère plus grande qu'une table, tirée d'un bout. Je ris de bon cœur en vous disant ceci ; à quoi il faut ajouter qu'il nous faut monter au-dessus de la maison pour avoir un peu d'air ; cela ne nous empêche pas d'être gaies et contentes, Dieu merci. Et gardez-vous bien, ma grande fille, de vous dégoûter pour cela ; oh ! non, je vous prie, tout le monde qui sait que vous venez ici s'en réjouit ; mais moi, mon unique grande fille, j'ai un si grand contentement en cette espérance et attente, que je ne vous le puis exprimer. Mon Dieu, quelle douceur ! me revoir un peu avec ma toute chère fille, il me fera grand bien ; mais qui sont ces craintifs esprits qui disent qu'il ne me faut pas dire des paroles d'affection ? je ne suis point de leur parti, n'en soyez point aussi, ma fille ; nos cœurs ne pourraient souffrir cela. [20]

Mgr de Lyon a peine de ce que vous ramènerez [mots illisibles] ; ils ont tracassé je ne sais quoi de la Sœur N***. Je crains que cette maison ne déchoie fort si l'on ôte notre cadette ; ils ne l'ont point élue ; si vous pouviez faire cela en vous déposant de supériorité.[11] Voyez, en votre passage, mais n'y arrêtez guère pourtant, et me mandez encore de vos nouvelles avant que vous partiez. Et que deviendra le dessein de madame de Chazeron ? Je salue, mais très-chèrement, votre succédrice. J'ai toujours regret de n'avoir pas vu votre troupe ; je ne laisse de l'aimer et saluer très-chèrement, et les bonnes amies. Je suis enfin, mais de tout mon cœur, entièrement vôtre.

Dieu soit béni !

Je vous prie d'obtenir de nos Sœurs qu'elles me fassent cette grâce, de prier fermement et persévéramment pour mon fils jusqu'à ce qu'il soit tout gagné à Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CCCLXXVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Prière de composer deux cantiques sur des sujets indiqués. — L'Introduction à la vie dévote doit guider dans l'examen de la retraite annuelle.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 1622.

Ma très-chère fille,

J'ai confiance que si votre cœur et celui de nos Sœurs se purifient bien, et se fondent tout en Dieu par un entier [21] abandonnement et confiance en sa sainte Providence, qu'il vous aidera ; mais ce n'est pas cela dont je vous veux entretenir, ayant à vous prier de nous faire deux cantiques ; que l'un soit sur la confession de notre néant, misère et insuffisance, de laquelle néanmoins l'âme se réjouira, étant consolée de ne trouver en elle aucune chose pour s'appuyer, et de se voir nécessitée de se jeter toute entre les bras de la divine miséricorde, toute consolée de n'avoir point d'autre sagesse et suffisance que la sienne, et que tout son bonheur et son salut est entre ses mains ; vous entendez bien ce que je veux dire.

Pour l'autre, je désire que vous le fassiez sur ces paroles : Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu'il me fait ! Que la première partie fût d'actions de grâces des incomparables miséricordes qu'il a faites à ce néant : que l'âme n'a rien, que dorénavant elle ne cherchera plus rien sur la terre que Dieu et son bon plaisir, ni prétendra rien au ciel, sinon lui. Voilà, ma chère fille, de la besogne ; faites-la moi bien, et faites que l'âme parle toujours à son Dieu tendrement et s'adresse à Lui seul.

Je vous prie, ne violentez jamais votre attention, car les fruits en sont pénibles et infructueux. Il ne faut pas non plus revoir par le menu les choses passées, sinon quelquefois confusément, pour nourrir la très-sainte humilité. Pour les examens annuels, il les faut faire fort simplement, suivant la méthode de celui de Philothée qui aidera à donner lumière. Tenez votre esprit le plus tranquille auprès de Notre-Seigneur qu'il vous sera possible ; je dis en tout temps. Vous savez mieux tout ceci que moi, ma très-chère fille.

Nous avons été reçues ici avec un grand applaudissement, grâce à Dieu. Il me semble que nous sommes comme des petits oiseaux dans un nid, sous le seul couvert et appui de la divine Providence qui nous regarde de ses yeux paternels, et qui se plaît de nous voir sans autre appui. Voyez, ma fille, si cette douce chanson spirituelle que je vous ai demandée ne viendra [22] pas à propos et sera chantée suavement. Mon Dieu, quel bonheur de vivre ainsi ! Il fâche pourtant bien à la servante, cette misérable partie inférieure, qui voudrait des choses sensibles et palpables pour s'accoiser et reposer. Ma fille, soyons toutes à ce Sauveur ; attachons-nous à Lui et à l'observance des Règles. Votre, etc.

LETTRE CCCLXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE. À LYON

On ne doit pas permettre aux séculiers de s'immiscer dans les affaires de la maison. C'est au Chapitre d'élire l'assistante. — Projet de deux nouvelles fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Ma très-chère fille,

Que vous dirai-je sur ce que vous me demandez de nos deux Sœurs ? [ce] sont de bonnes filles ; il sera plus à propos que je remette à vous en entretenir de présence que par lettres. Elles n'ont nulle disposition pour les charges d'autorité. Vous ne devez pas laisser disposer de la disposition du dedans de votre monastère à ceux du dehors ; c'est au Chapitre à élire l'assistante.

Il me semble que par ma lettre je faisais assez entendre à Mgr l'archevêque le sujet du retour de notre Sœur F. -J. [de Villette], car étant à Paris il m'en parla, et qu'elle lui avait écrit et témoignait qu'elle désirait retourner à Lyon, n'étant contente à Moulins. Le reste se dira aussi, car je ne voudrais rien celer à Mgr l'archevêque quand j'aurai l'honneur de le voir.

Je loue Dieu de vous savoir en cet état de paix ; demeurez-y très-simplement, et, tant qu'il vous sera possible, agrandissez votre courage, confiance et abandonnement en cette divine [23] Providence : c'est le lieu de repos et d'assurance ; toujours vous avez été attirée à cela.

Vous me parlez de la fondation de Saint-Étienne ; est-ce une bonne ville ? Y a-t-il des Jésuites ? car c'est grande pitié de mettre de pauvres Religieuses à ces petites villes où il n'y a point d'assistance spirituelle. Toutefois, si l'on s'y est engagé, Dieu pourvoira à tout. Mais vous me parlez aussi d'une autre fondation que veut faire madame N***. Vous ne m'en avez jamais parlé clairement. De quel côté sont ses pensées ? En quelle ville veut-elle qu'elle se fasse ? car pour la fondation de [mots illisibles], je la trouve bien suffisante avec l'ameublement. Avez-vous des filles pour fournir tout cela ? car, ma très-chère fille, il faut qu'elles soient bonnes et solides.

Il y en a encore de bonnes à Nessy ; on nous en a envoyé quatre pour cette ville. Nous y laisserons notre Sœur Anne-Marie [Rosset], et je pense que notre Sœur de Montferrand y viendra me dégager. Aussitôt qu'elle sera ici, nous nous retirerons et aurons la consolation de vous voir, Dieu aidant. Je salue toutes nos Sœurs, en particulier notre Sœur F. et notre Sœur Jeanne-Françoise à qui je ne puis écrire. C'est une bonne Sœur. Je salue notre bon et très-cher M. de Saint-Nizier, et votre madame qui veut être fondatrice.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [24]

LETTRE CCCLXXIX- À MONSIEUR DE NEUCHÈZE

SON NEVEU[12]

Il faut, en possédant les richesses périssables, ne pas se laisser posséder par elles.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 8 juin [1622],

Si je ne vous ressouviens de votre vieille tante, mon très-cher neveu, je cours fortune que vous en perdiez la mémoire ; Paris est assez grand pour cela. Je ne le crois pourtant pas ; car j'ai trop de preuves de votre bon naturel.

Mais que faites-vous dans ce grand Paris, et parmi tant d'honneurs et délices mondaines ? Oh ! je vous supplie, mon cher enfant, de vous tenir armé, tant qu'il vous sera possible, afin que la trop grande affection de ces choses-là ne touche point votre cœur. Mon Dieu ! que je hais tout cela, et n'ai-je pas raison, mon très-cher neveu, puisque nous voyons ordinairement qu'il ne reste point de pensées aux hommes, ni d'affection pour les biens éternels, tant ils s'enfoncent dans la jouissance de ces choses périssables ! Oh ! pour Dieu, mon très-cher neveu, ayez soin, mais je dis un soin très-fidèle, de votre chère âme, afin que si bien vous possédez beaucoup de ces choses temporelles, elles ne vous possèdent pas pour cela ; mais visez vilement et saintement au-dessus de tout cela. Mon très-cher neveu, c'est du cœur ce que je vous dis ; je crois que vous le recevrez ainsi ; puis, je suis de toute mon affection et serai à jamais très-désireuse de vous obtenir, si je puis, de la divine bonté, le comble de ses saintes bénédictions, afin de jouir en cette vie de sa grâce et en l'autre de sa gloire. Voilà mon souhait pour vous, mon très-cher neveu, qui suis sans fin, votre très-humble tante et servante.

[P. S.] Permettez-moi de saluer très-chèrement, le très-bon [25 M. Robert Dapanton[13] et tout le reste de votre compagnie, La chère Sœur Parise[14] prit l'habit le jour de saint Claude ; Mgr de Langres le lui donna, et fit toute la cérémonie. Elle vous salue de tout son cœur et la défunte Mère de Bourges,[15] et toute la petite famille, au nombre de neuf filles ; et, si elles osent, elles vous supplient toutes de faire la révérence de leur part à Mgr l'archevêque.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE CCCLXXX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Conseils pour la fondation de Saint-Étienne.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Je vous ai fait réponse, ma très-chère fille, et mandé qu'il fallait aller à Saint-Étienne, et pour cela choisir de bonnes filles qui soient zélées à l'observance et fort unies entre elles. Je suis marrie que je n'aie su plus tôt l'avancement de ce monastère, parce que je vous eusse envoyé la façon des meubles, des grilles et tournoirs ; mais il n'y a remède. Nous avons toujours [26] l'espérance de nous voir environ le mois de septembre, si notre Sœur Favre vient au temps qu'elle m'a mandé, et que nous ayons une maison ; car nous avons bien de la peine à trouver ce qu'il nous faut. Toutefois, il y a de l'apparence que dans peu de jours nous nous résoudrons d'en prendre une qui nous accommodera bien, si les espérances réussissent. Nous ferons ce que nous pourrons avec la grâce de Dieu, et nous lui lairrons le soin principal comme à Celui qui peut tout, et qui a soin de ses servantes.

Que vous avez été heureuse de voir ce vrai bon serviteur de Dieu ! Quand je serai à Lyon, avisez-moi, je vous supplie, de lui écrire. Je salue très-chèrement nos Sœurs, et surtout votre chère âme que j'aime de toute la mienne, et je n'oublie pas M. votre bon confesseur. Voilà donc un mot à Monseigneur, mais faites le tenir sûrement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXXI (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Prudence et sollicitude de la Sainte pour une âme faible.

vive † Jésus !

Dijon, 24 juin 1622.

Ma très-chère sœur,

Je vous ai fait réponse à toutes vos lettres précédentes par M. de Murat, de Riom. Ce messager me presse si fort, que je n'ai loisir de respirer.

La bonne Sœur M. -Marguerite me demande de la faire aller à Lyon ; j'en écrirai afin que si les Supérieurs l'agréent, notre Sœur M. -J. l'y mène ; car de la faire venir ici, ce n'est pas une fille de fondation ; de la mener à Nessy, vous savez qu'il y [27] en a une qui suffit pour exercer les autres. Chaque maison a sa croix ; cette bonne fille-là ne sera pas meilleure ailleurs qu'à Moulins. Je ferai mon possible [pour] que notre Sœur la laisse à Lyon, et nous en amène une de Lyon ici, pour faciliter, sinon je ne sais [ce] que l'on pourra faire. De parler de payer sa pension, ce n'est pas cela qui met en peine, ains son seul esprit, qu'elle portera partout avec elle. Au reste, ma très-chère Sœur, j'ai bien peur que cela n'ouvre la porte de semblables tentations à d'autres, mais Notre-Seigneur aura soin de tout ; je le supplie vous bénir, et combler de toutes ses saintes grâces, et toute votre chère famille que je salue de tout mon cœur, surtout notre chère Sœur M. -Aimée [de Morville]. Je lui écrivis l'autre jour.

Ce messager ne me donne aucune patience. Jour de saint Jean.

Conforme à ['original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Sentiments d'estime pour madame de Chevrières. — On demande des Religieuses de la Visitation dans plusieurs villes.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, juin 1622.]

Ma très-chère fille,

Il n'y a remède ; il faut envoyer notre Sœur À. -Louise [de Villars], puisque c'est le sentiment des Supérieurs de Montferrand ; celle qui demeure étant si sage et de si grande observance que l'on dit, lui profitera et sera bien auprès d'elle. J'écrirai un mot pour faire arrêter celle qui ne joint pas bien avec elle ; c'est pitié que notre faiblesse ! Mais si on la ramène, patience ; car vous savez qu'il faut [la] traiter délicatement. [28]

Je suis consolée de ce que vous m'écrivez de la fille de Saint-Étienne Puisque Notre-Seigneur a donné de si bons fondements à cet établissement-là, j'espère que le succès en sera bon. J'espère, Dieu aidant, être à vous au mois de septembre, si ma Sœur [Favre] vient comme elle me l'a écrit, et je serais bien aise de connaître les filles que vous enverrez là ; mais toutefois si une bonne occasion vous fait avancer, ne m'attendez pas. — N'avez-vous point oublié de m'envoyer une grande lettre que notre Sœur de Montferrand m'écrivait avant cette dernière ?

L'esprit humain a d'étranges extravagances : faire cette bonne Sœur N*** Supérieure, Seigneur Dieu ! qu'il y aurait à craindre ! Oh ! je ne pourrais penser qu'elle y profitât à elle, ni aux autres ; il faut bien un autre fonds.

Je suis consolée du dessein de la très-vertueuse et généreuse madame de Chevrières[16] ; son choix est bon en toutes les deux villes. Croyez que je n'ai pas moindre désir de la voir ; c'est une âme que j'ai toujours singulièrement honorée, et laquelle a des dispositions pour rendre de grands services à Notre-Seigneur. Je prierai continuellement pour elle, afin que les desseins de la divine Providence en elle s'accomplissent ; ce me serait une très-forte mortification si je n'avais l'honneur de la voir en notre passage à Lyon, et il sera bon qu'elle se tienne close en son dessein jusqu'à ce qu'il soit prêt à éclore.

Un Père Capucin nous est venu aussi parler d'aller à Villefranche ; je lui ai dit que je vous prierais de vous enquérir des [29] dispositions qui y étaient pour cela. Si c'est une bonne ville où il y ait des Pères Jésuites, ou de l'Oratoire, ou espérance d'en avoir, on y pourrait penser, voire y contribuer ; mais à ces petites villes, quel recours ou secours y a-t-il ? Et toujours, ma très-chère fille, il ne faut point recevoir de fondation que l'on n'ait des pierres bien taillées et propres aux fondements ; peu et bon, ma fille.

Non, ma très-chère, vous ne m'entretenez jamais trop, car Dieu m'a donné une si spéciale affection pour votre cœur, que le mien se console fort en vous oyant ou parlant. Oh ! vivons toujours plus purement et fidèlement, ma très-chère fille, nous fondant entièrement dans le sein de la divine volonté.

À nos Sœurs mille saluts, et à Mgr de Lyon et à M. de Saint-Nizier, si vous le jugez à propos.

Je vous prie, ma très-chère fille, obtenez-moi cette charité de nos Sœurs, qu'elles prient fervemment et persévéramment pour mon fils[17] ; que les plus unies à Dieu entreprennent cela, je les en conjure, et vous particulièrement.

Nous avons des Indulgences pour toutes nos maisons, le jour de la Visitation.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [30]

LETTRE CCCLXXXIII - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Avec quelle patience une Supérieure doit supporter les esprits difficile. — Confiance et abandon à la divine Providence. — Admission de plusieurs prétendantes et renvoi d'une autre.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 30 juin 1622.

Je vous assure, ma très-chère tille, que j'ai peine à m'ôter de l'esprit que notre N. N*** ne soit plus artificieuse que martyrisée, et je crois que si on la gourmande et néglige elle reviendra ; mais si Dieu n'y met sa bonne main, jamais elle ne fera que de la peine ; sa divine douceur y mette remède ! Voilà la lettre et ma réponse ; chose étrange que l'esprit du monde ! il faut demeurer ferme et patienter ses bouffées. J'ai reçu toutes vos lettres, vous le verrez par mes réponses.

Certes, mon enfant, il est difficile qu'en de si grandes familles il n'y ait toujours quelqu'une qui donne de l'exercice ; il y en a un si grand nombre de bonnes que c'est grand sujet de consolation. Et pour Dieu, je vous prie, ne faites point ce retour, que c'est par votre faute qu'elles n'avancent pas, cela n'est pas, grâce à Dieu, ma très-chère fille, et elles seraient très-heureuses si elles vous croyaient et vous imitaient. Enfin, je crois qu'en cela [le support des faiblesses spirituelles] gît une grande partie des croix des pauvres Supérieures. La fermeté d'esprit que Dieu vous donne à reprendre, leur servira grandement ; persévérez à ne leur rien souffrir de contraire à la perfection, car le zèle avec la douceur sert extrêmement à animer le cœur, et nous autres femmes voulons être perpétuellement excitées et poussées.

Il faut tout simplement vous dire la vérité ; que tout ce que vous m'écrivez de vous me donne grand sujet de louer Dieu ; [31] tout cela est très-bien. Allez toujours ainsi à Dieu seul. J'ai grande consolation à lire votre lettre, et surtout de voirie courage que Dieu vous donne. Mon Dieu, ma très-chère et vraiment très-chère Sœur, qui n'aimera, qui ne se confiera, qui ne se fondra pas toute entre les bras de la divine Providence, vraiment il faudrait être de bronze et tout insensible. Or sus donc, demeurons là à sa merci, qu'il fasse ce qu'il lui plaira de nous. Je ne vous saurais dire ce que je ressens pour les grâces que je vois et sais que Dieu vous fait, et me semble que j'ai grande part en cette obligation. Prêchez et annoncez continuellement à vos filles combien Dieu est doux, suave et abondant en ses miséricordes, à l'endroit des âmes qui s'abandonnent et confient entièrement à Lui.

Je suis fort aise de la petite de B***, je crois que ce sera une bonne fille si elle peut souffrir la mortification ; mais la douceur que l'on pratique chez nous la lui adoucira. Je trouve que cette veuve vous fait un bon parti ; toutefois c'est beaucoup que deux filles, il faudrait faire attendre l'une pour le grand couvent ; ne s'en parle-t-il point ? cela est nécessaire.

Bonsoir, ma très-chère fille, je suis certes tout accablée ici de visites et d'écritures. Je salue toutes nos amies, et surtout nos pauvres Sœurs de Villeneuve.

Faites voir ces lettres au Révérend Père. Je crois que s'il ne faut qu'un peu de temps pour faire cette sortie, nul doute qu'il ne faut pas refuser, et enfin ne rien dire, sinon que le Chapitre ne l'ayant pas reçue, on ne peut la garder, et souffrir avec patience le reste. Dieu conduira le tout et vous en tirerez votre profit. Ce bon Père qui vous portera ces lettres est grand ami de notre Institut, et nous a fort obligées.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [32]

LETTRE CCCLXXXIV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Elle doit procurer à sa communauté le bienfait de la visite canonique. — Ce serait donner entrée à des abus que de permettre facilement des changements de monastère.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 15 juillet 1622.

Ma très-chère sœur,

Nous envoyons à M. le grand vicaire d'Autun la copie de nos établissements, afin qu'il fasse dresser celui que Mgr d'Autun nous doit faire conformément à cela, ce qu'il me promit de faire, car celui qu'il me montra n'était nullement bien ; je lui ai envoyé aussi la copie du pouvoir que le prélat donne au Père spirituel, le tout conforme à nos Constitutions. Vous le devez prier avec toute instance d'aller ou de vous envoyer quelqu'un capable pour faire la visite [canonique], et assister à l'élection d'une nouvelle Supérieure, puisque votre temps est accompli. Je crois que si vous l'avertissez de bonne heure, il vous assistera de bon cœur.

Voilà un mot de lettre que j'écris à notre chère Sœur de Montferrand, en réponse à ce qu'elle me mande de la fille que vous désirez qu'elle amène ici. Je la supplie d'employer son crédit aussi bien que moi pour la faire tenir quelque temps à Lyon ; car de l'amener en ce nouveau monastère, il ne le faut nullement. Notre Sœur m'écrit cela même que je vous ai mandé, savoir que c'était de grande importance d'ouvrir cette porte, que plusieurs, à son exemple, seront tentées de semblables fantaisies. On peut, et il est requis quelquefois de faire de tels changements ; mais ce doit être par la prudence des Supérieurs, sans que l'on sache le sujet, et non selon le désir des filles ; c'est là mon sentiment au moins. [33]

Nous sommes dans la nouvelle maison[18] ; certes, c'est par une spéciale et visible conduite de Dieu, dont Il soit béni ! Vous pouvez penser que c'est bien et heureusement comme il est vrai. Nous bâtissons un oratoire et des parloirs, et j'espère que Notre-Seigneur donnera de quoi. Tout ce tracas m'occupe ; je ne puis écrire que pour la nécessité, c'est pourquoi je me contenterai de saluer ici notre très-chère Sœur M. -Aimée [de Morville] que j'aime, certes, très-chèrement, pour la bonté de son cœur qui est franc, cordial et plein de bons désirs. J'aime aussi toutes nos pauvres Sœurs qui sont autour de vous, de tout mon cœur, et vous plus que toutes, ma très-chère ancienne fille et vraie amie ; mais cette vérité est écrite en lettres d'or. Bonjour [à] toutes [et] aux amis.

Envoyez mes lettres. Pour Dieu, faites mon paquet pour Bourges. Je n'ai loisir d'enfermer ni trier les lettres.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Projet d'une fondation à Marseille. Conseils pour celle de Saint-Étienne — Il est certaines âmes qu'on ne doit pas presser dans le chemin de la perfection.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 27 juillet 1622.

Je vous écrivis l'autre jour, ma très-chère fille : Marseille est une bonne ville qu'il ne faut pas éconduire, et pourvu que ces cinq filles aient l'esprit bien fait, et par ce moyen leurs cinq [34] mille écus assurés, il me semble que cela suffira pour le commencement ; puis, j'estime beaucoup que ce soit par l'entremise des Révérends Pères Jésuites que celle affaire se pratique ; car ce sont personnes sages et pleines de piété. Envoyez hardiment les Règles ; car les confiant entre leurs mains, ils en sauront bien user. Nous pourrons, à notre passage, savoir encore mieux les dispositions, afin que d'après cela on pourvoie à ce qui sera requis. De notre part, je voudrais que la fondation ne pressât point.

Si vous jugez que l'on veuille mettre une autre en votre place à Lyon, et que l'on se serve, pour cela, de vous envoyer à Saint-Étienne, obéissez ; mais ne vous y engagez nullement, et n'y prenez point le nom de Supérieure ; ains, menez-en une avec vous que vous déclarerez être cela, lui donnant toutes les connaissances et autorités, comme je fis à notre Sœur Péronne-M. [de Châtel] à Grenoble, où je ne demeurai que six semaines, et faites en sorte que vous soyez de retour à Lyon à notre passage, qui sera sur le commencement d'octobre, Dieu aidant ; car, en ce cas, nous vous emmènerions à Nessy, pour vous envoyer de là à Marseille, après vous avoir gardée quelque temps.

Certes, si la fille que l'on a tant d'envie de faire Supérieure en était capable, j'en serais fort aise. Je remets le tout entre les mains de Dieu, que je supplie avoir soin de la conservation de cette maison-là.

Ma fille, je n'ai pas le loisir de vous répondre maintenant sur la conduite de ces humeurs bizarres, et aussi bien je vois que l'esprit de Dieu vous conduit en votre gouvernement. Ayez un grand support et douceur ; tenez ces esprits-là contents ; ne les pressez pas, cela profitera plus que toute autre méthode, et elles auront par ce moyen la vraie disposition pour recevoir les lumières de Dieu, qui enfin les affranchira de leurs imperfections plus tôt que tous nos empressements ne sauraient faire. [35]

J'ai peine à lire vos lettres, cela me dérobe du temps ; prenez garde, ma fille, à mieux écrire. Je n'ai su entendre quel mémoire vous demandez. Dieu vous bénisse ! Je suis toute vôtre.

[P. S.] Je vous obéis, ma fille, voilà une grande lettre pour Mgr l'archevêque, mais mal digérée. Si vous jugez qu'elle soit bonne à lui présenter, faites-le, sinon, rompez-la.

Je pense que la très-bonne madame de Chevrières pourrait bien amener ici notre Sœur de Montferrand, au moins depuis Mâcon, et me ramener. Je laisse cela à votre conduite. Je suis, certes, accablée d'écritures. Dieu soit béni !

Écrivez à la Supérieure de Moulins qu'elle écrive à Mgr l'archevêque sur ce changement, sans lui parler toutefois que j'ai parlé au grand vicaire d'Autun pour leur visite.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCLXXXVI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À MOULINS

Dispositions intimes de la Sainte. Elle désire que ses filles tiennent leur cœur eu paix au milieu des contradictions.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Ma très-chère fille,

Je viens de lire et chanter votre beau cantique, duquel je vous remercie de tout mon cœur. Vous ferez l'autre à votre loisir. Le sujet est d'une âme qui est entièrement dépouillée en la présence de Dieu, et a laissé tous ses vêtements à ses pieds sacrés, et s'est retirée dans le sein de la divine Providence, pour y vivre à jamais en une très-parfaite solitude, simplicité et nudité de toutes choses créées, ne réservant aucun soin ni désir [36] que d'être auprès de son unique Bien-Aimé. Dieu vous fasse jouir du bonheur de cet état, afin d'en pouvoir faire le divin cantique que je désire, par les doux entretiens duquel peut-être ma chétive âme, tout environnée du tracas de diverses peines et appréhensions, se pourra ravigorer. Mais pour ce que je vous dis, ma chère fille, n'en prenez point d'alarmes, oh ! non, je Vous prie ; car, grâce à Dieu, l'esprit supérieur est toujours sur pied et prêt à tout ce qu'il plaira au Seigneur.

Ma fille, tenez votre esprit le plus doux et joyeux qu'il vous sera possible, et celui de vos filles. Croyez-moi, dévorons ces menues et fréquentes contradictions, même les plus grandes, sans en recevoir aucun chagrin. Vraiment, il nous doit peu importer que les choses temporelles renversent, mais il nous est de grande importance de tenir nos cœurs en paix, en repos et en tranquillité ; faisons-le donc au péril de tout.

Mais, au cantique, il ne faut pas oublier de montrer au Sauveur notre faiblesse pour cette sainte persévérance, et le prier de nous la donner, afin que jamais, pour chose quelconque, nous ne perdions le doux repos de nos âmes entre les mains de sa bonté. Amen. Votre, etc.

LETTRE CCCLXXXVII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Dans les ténèbres intérieures, s'abandonner à la Providence sans retour sur soi-même. — Changement d'une directrice. — Accident arrivé à M. de Toulonjon.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, juillet 1622.]

Véritablement, ma très-chère fille, il m'a fait fort grand bien d'avoir reçu de vos nouvelles ; car, quelque négligence que vous ayez de m'en mander, cela ne m'en fait point perdre le [37] goût, non plus que vos imperfections ne nous empêcheront pas de vous voir de bon cœur et d'être bien aise quand j'arriverai vers vous, et n'ayez pas peur que ce que vous me dites m'en dégoûte. Or sus, Dieu soit béni ! vous tirerez plusieurs bons profits de la grâce que vous avez faite à madame de Pressin, et surtout j'espère que son âme en vaudra mieux tant qu'elle vivra.

Nous verrons à notre passage si c'est opinion ou vérité, le jugement que vous faites de notre Sœur N***. Il ne sera qu'à propos, en tout cas, d'en dresser quelque autre à cette charge. Je ne plains nullement les filles qui sont sous votre charge, quand bien elles n'auraient point de directrice ; et, nonobstant tout le mal que vous me dites de vous, Dieu vous tient en courage et confiance, et vous fait marcher sur la fine pointe de votre esprit ; que voulez-vous davantage ? Contentez-vous, cela vaut mieux que toutes les autres vertus ; il ne satisfait pas l'amour-propre, mais il contente Dieu ; c'est assez.

Voilà ce que je réponds à votre lettre du mois de juin ; je prends la dernière. Croyez-moi, ma très-chère, ces filles n'étaient pas bien appelées, ou du moins n'avaient pas l'esprit ferme pour notre Institut. Il nous faut en tout laisser gouverner à la divine Providence. Je vois que vous êtes toujours exercée dans les méfiances et dégoûts de vous-même ; pour Dieu ! ne vous regardez pas tant, ni votre maison ; Notre-Seigneur est content et vos Supérieurs, n'est-ce pas assez ? Vous le voudriez être aussi, mais il ne plaît pas encore à sa Bonté de vous dessiller les yeux. Continuez à marcher à l'aveugle ; il suffit que les fruits de votre travail soient bons. Enfin, vous tourmentez trop votre pauvre esprit, et voulez une perfection pour vous et pour les autres qui ne se trouve pas [en cette] vie. Allez à la bonne foi, grosso modo ; vous ne pouvez pas être recueillie ni faire tous les exercices comme si vous n'aviez à faire qu'à vous tenir dans votre cellule. Tirez de votre pauvreté et de celle des [38] autres le riche trésor de l'amour saint de votre abjection, et ne vous tourmentez de rien qui puisse arriver. Unissez-vous à Dieu eu tout sans exception.

Si vous voyez que les âmes reçoivent déchet de l'incapacité de la petite Sœur N***, et qu'elle ne puisse [pas] utilement les servir jusqu'à la fin de l'année, déchargez-la hardiment, car, quoique l'autre soit plus douce, l'utilité doit être préférée. Que si vous jugez à propos qu'elle aille jusqu'à la fin de l'an, donnez-lui pour assistante celle que vous jugerez plus capable de faire cette charge ; car, en se dressant, elle servirait déjà les novices.

Conseillez-vous à votre chère Sœur de Granieu pour la récompense que vous jugez devoir être donnée à madame de la Murat. Je la salue de tout mon cœur, cette chère Sœur, et le très-bon M. d'Aoste, et toutes nos pauvres Sœurs.

Mon fils de Toulonjon a été blessé d'un coup de mousquet au travers du corps ; l'on tient qu'il est hors de péril, Dieu merci, Ma fille est accouchée d'une fille.

Mon Dieu, ma très-chère fille, que j'ai d'aise en l'espérance de vous voir ; confortez votre cœur, il est bon et agréable à Dieu, et le service que vous rendez est utile, dont la seule gloire soit à ce divin Sauveur ! Je suis toute vôtre sans réserve.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [39]

LETTRE CCCLXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

Estime pour la comtesse de Dalet, — Entrée de la présidente Le Grand au monastère de Dijon. — Il faut être très-réservée à recevoir des petites filles. — Avantages de l'état de pure foi. — La Supérieure doit puiser ses principales lumières pour la direction dans les Entretiens de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], jour de saint Laurent [1622].

J'ai été tout aise de recevoir de vos nouvelles, ma chère fille, car enfin vous êtes la grande fille de mon cœur.

Je prie Dieu qu'il console la chère madame de Dalet : certes, cette âme ne se peut assez estimer, ni assez servir ; je bénis Dieu qui vous l'a donnée.[19] S'il survient des obstacles en son affaire, et qu'il soit nécessaire que vous demeuriez sans pouvoir l'assurer du temps de votre départ, je vous prie de le faire savoir à Monseigneur et à moi ; mais si vous pouvez venir dans le mois de septembre, mandez-le moi seulement, car une [40] infinité d'affaires me pressent sur le chemin, et il faudrait faire nouvelle disposition ; vous verrez après ensemble à quoi vous en serez. Par Lyon, vous pouvez me faire savoir de vos nouvelles.

Notre petit oratoire s'avance : dans le mois de septembre, vers le 15, je crois que tout sera fait. Notre bienfaitrice est entrée, [ce] qui fait crier le monde, mais c'est un bon cœur de femme tout à fait franc. La bonne madame la présidente Le Grand, vieille de soixante-douze ans, s'est jetée céans avec une ardente charité et une détermination d'humilité nonpareille. C'est une femme de qualité, fort robuste pour son âge et très-vertueuse ; tout le monde en pleure ; de sorte que vous en trouverez des vieilles et des jeunes, si vous venez, ce que je désire grandement, et l'on vous attend de bon cœur ; tous ceux qui vous connaissent s'en réjouissent, surtout. Mgr de Bourges et les neveux.

Et ma fille, son mari[20] a eu un coup de mousquet au travers du ventre, et par miracle, ce dit-on, il en est échappé ; priez toujours pour eux, car ils en ont besoin.

Il n'y a rien d'écrit dans les Constitutions pour les jeunes filles, mais pourtant on n'en reçoit pas ; néanmoins, attendez ce qu'on en résoudra. Si ces deux sont de bons naturels, et désirent d'être Religieuses, vous les pourrez prendre avec licence du prélat ; mais véritablement, le moins que l'on s'en pourra charger, je pense que ce sera le meilleur.

Je suis bien aise que nos filles n'aillent pas par la voie des tendretés : l'esprit de vaillance et de force est le meilleur ; mais il faut avoir bon courage et grande fidélité, afin d'opérer avec la pointe de l'esprit tout ce que Dieu veut de nous. Cette [41] voie n'est pas si agréable à la nature, mais elle est plus selon la grâce, et un acte fait ainsi en vaut cent. Pourvu que la Supérieure que vous laissez entende ceci, comme il me semble qu'elle fait, elle est assez savante, puisqu'il y a dans les Entretiens de Monseigneur tout ce qui se peut désirer pour la perfection : cette doctrine est admirable. Adieu, je suis pressée ; donnez-nous au plus tôt les bonnes nouvelles de votre venue. Je crois au moins que madame de Chevrières vous pourra amener ; elle est à Mâcon. Vous savez bien, et il est vrai, que je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la-Visitation de Chambéry.

LETTRE CCCLXXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce de la fondation de Belley ; celle de Marseille sera peut-être différée. Affaires d'intérêt. — Nouvelles de famille.

VIVE † JÉSUS

Dijon, 10 août 1622.

Vous avez beau vous plaindre de moi, ma très-chère fille, si ai-je répondu à toutes vos lettres, et ne sais que vous dire, sinon que, comme vous savez, nos Religieuses vont à Belley, de sorte que je crains, comme je vous ai déjà mandé, que si l'affaire de Marseille continue, il en faille différer l'exécution quelque temps ; toutefois, vous verrez ce que Monseigneur mandera, et puis, à notre passage, nous verrons les filles que nous avons. Je voudrais que vous écrivissiez à M. votre père et à votre frère qu'ils fissent raison de votre dot ; mais un peu fermement. Ils veulent réduire tout le principal et grande somme des arrérages à deux mille florins ; autrement, disent-ils, ils ne payeront pas. Que le monde est fâcheux, ma fille ! [42]

Voilà des lettres pour Montferrand ; vous les prierez de vous mander à l'avantage quand elle [la Mère Favre] pourra être à Lyon, afin de nous le faire savoir ici. Adieu, ma fille, et à toutes vos chères filles. Vous le savez, et il est vrai, que je suis vôtre.

Faites tenir ma lettre à Monseigneur. M. de Toulonjon est hors de péril de sa blessure, et ma fille, accouchée d'une fille heureusement, grâce à Dieu.[21] Jour de saint Laurent.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCXC - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

De quelle prudence user dans la direction des âmes. — La perfection des filles de la Visitation est toute tracée par leur Règle. — Il faut être courte aux conférences spirituelles et au parloir.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, août 1622]

Dieu soit béni, ma très-chère fille, qui tient votre cœur en courage parmi les petites difficultés et exercices que nos bonnes Sœurs vous donnent. Il faut tenir le cœur de notre Sœur N. au-dessus de ces niaiseries, et lui dire ses défauts avec une affection cordiale qui la rehausse et l'encourage à mieux, de même aux autres professes, et ne leur permettre nullement de suivre leur humeur. Faites-leur fort lire les Entretiens de Monseigneur, et les corrigez, comme votre Règle dit, fermement, assurément, quoique doucement, leur témoignant toujours que la raison et le zèle vous conduisent et non pas la passion ; car vous devez faire ainsi. [43]

Si cette fille qui a des hypocrisies n'est de très-bon esprit, et que Dieu ne la change et touche à son intérieur, elle ne doit point faire profession ; mais travaillez pour la gagner à Notre-Seigneur, s'il se peut, dont je doute, sans une grâce extraordinaire ; mais il la faut garder pourtant, sans lui rien faire connaître de la mettre dehors, jusque sur la fin de son noviciat. Je suis grandement marrie de la fille de M. N*** ; car, à ce que vous me mandez, je la crains mélancolique, ce qui serait une mort ; faites fort prier pour elle, et ne lui nourrissez pas ces niaiseries. Pour l'amour de Dieu, choisissez de bonnes filles, et ne regardez point tant au bien. Il faut parler au médecin pour celle qui est punaise, et faire ce que la Règle dit ; car, ma fille, il faut suivre cela ponctuellement. C'est à votre Père spirituel de vous conseiller là-dessus, et non au temporel ; mais il le faut écouter sans lui demander conseil en ce sujet. Je vous prie, mon enfant, aimez bien vos Règles. Il ne vous saurait guère arriver des difficultés que vous n'y soyez conseillée [dans vos Règles] comme vous vous y devez comporter ; et pour le spirituel, n'importunez point de demandes, ni ne le laissez faire aux filles, sinon quand votre Règle, vos Directoires et les Entretiens vous manqueront : vous trouverez votre chemin tout marqué là-dedans. Je vous enverrai bientôt le Directoire. Il les faut suivre tous et celui de la réception à l'habit. Enfin, croyez-moi, nourrissez-vous et vos filles de votre propre pain.

Je trouve les Jésuites bien sages de vouloir être courts, et il le faut ainsi ; ce n'est qu'un amusement d'amour-propre de tant parler. Je suis d'avis que vous soyez aussi courte au parloir, afin d'être en votre communauté tant qu'il se pourra ; surtout suivez les Offices. Cheminez comme vous avez accoutumé, ma très-chère fille ; faites tout pour Dieu, en esprit de repos et de tranquillité. Non, n'ayez point de soin superflu ; faites tout ce que vous pourrez, doucement, et vous confiez pleinement à Dieu, le regardant en toutes vos actions. [44]

Écrivez hardiment et cordialement à la Supérieure de Moulins, car elle ne fait rien contre vous, elle aimerait mieux mourir ; il faut nourrir l'union des cœurs et des maisons. Dieu soit notre cœur, ma très-chère fille ; au reste, je ne vous appellerai plus ma fille que par échappée, car le Directoire dit que les Supérieures s'appelleront Sœurs, mais pour cela vous ne laisserez pas d'être toujours la très-chère fille de mon cœur.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CCCXCI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Le dépouillement intérieur est la voie royale. —Ne jamais accorder de privilèges aux bienfaitrices religieuses. — Maternelles recommandations pour deux Sœurs éprouvées. — On ne doit pas sortir des assemblées de communauté sans permission. — Mort du cardinal de Retz.

vive † JÉSUS !

[Dijon], 25 août [1622].

Ma très-chère fille,

Ce doux et béni Sauveur soit éternellement la joie et la force de votre cher cœur, que le mien aime plus entièrement que je ne saurais vous dire ! Je vois que cette infinie bonté vous veut avoir dépouillée et nue de tout ce qui n'est point Lui ; ne lui résistez point, ma fille, ni par aucune crainte, ni par désir, ni par soin, ni d'aucune autre manière, mais délaissez-vous sans réserve à sa merci ; si même il plaît à sa bonté vous ôter toutes sortes de vues, même de la foi, laissez-vous dépouiller comme il lui plaira ; mais vous n'êtes pas encore à cette extrémité de dénûment. Peut-être que Notre-Seigneur vous lairra toujours quelque petite prise, comme je vois qu'il fait, mais s'il les ôte, acquiescez, et vous suffise [de savoir] qu'il vous reste toujours le pouvoir de dire résolument : Credo, et qu'il fasse tout ce qu'il lui [45] plaira, et cela sans goût ni satisfaction ; cette voie est royale. Voyez le petit traité de l’Abnégation intérieure, et vous souvenez de me l'envoyer. Demeurez ferme en votre confiance, quoique insensible, que Dieu sait la mesure de vos forces et des épreuves qu'il vous veut faire... [mots usés] ; mais allez de tout en avant, et à Dieu, sans vous travailler pour chose quelconque, même pour l'oraison.

Tâchez d'ôter à ma Sœur assistante cette niaiserie de tentation, je lui en ai déjà dit un mot ; portez-la tout à la générosité. J'honore singulièrement le Père N., je lis avec grande consolation sa prédication, qui est, certes, tout à fait selon mon goût. Vous faites fort bien de faire exercer toutes les Sœurs à travailler, chacune selon sa portée ; elles s'en porteront mieux. Je serai fort consolée si la petite Sœur Marie-Louise guérit ; Notre-Seigneur le veuille ! Il faut fort encourager notre Sœur M. -M., car cette fille sera capable de quelque chose de bon, si elle s'évertue [si elle prend un grand courage]. Je suis marrie du peu de courage de notre pauvre Sœur de Dampierre ; mais il lui en viendra. Je crois qu'elle sera bonne partout, et qu'elle profitera toute sa vie d'avoir été céans. Certes, je désire bien fort que l'affaire de notre chère madame de Dampierre réussisse. Dieu y fasse sa sainte volonté ! Si M. de M. et M. Berger l'entreprenaient, ils en viendraient à bout.

Je pense que c'est une imagination que le désir de Sœur domestique en notre Sœur N*** ; toutefois, il s'en faut conseiller ; si elle y persévère [mots coupés). Vous faites bien de craindre l'altération de ces esprits un peu violents, comme celui de notre Sœur M. -Hélène, mais parlez-en au confesseur, afin qu'il tranche, car, à mon avis, il y a de... [mots coupés]. Il faut que les parents sachent qu'après la profession on peut envoyer leurs filles ailleurs, aussi bien [le fait-on] aux autres Religions. — Si la fille de Picardie est propre, j'aimerais mieux qu'elle donnât moins, et qu'elle entrât en qualité de [46] simple Religieuse. Il n'y a rien en notre Institut qui ne soit facile pour le corps, eu égard à la charité qui s'exerce. Je ne voudrais donc jamais, si je pouvais, donner des privilèges à celle qui prétendra à la sainte profession ; demandez au Révérend Père. Je salue toutes nos chères Sœurs de tout mon cœur, surtout notre chère petite Angélique, mesdames de Dampierre et de Villeneuve, et les autres amis et amies. — Mon enfant, je suis certes toujours plus, ce me semble, tout entièrement vôtre. Dieu soit béni ! Au Révérend Père mille saluts ; je l'honore de tout mon cœur. — Je vous supplie, ma très-chère Sœur, d'envoyer à Port-Royal, avec nos lettres, les Directoires des novices et de la directrice. Monseigneur veut qu'on leur communique tout.

[P. S. ] Mon enfant, j'avais écrit cette lettre quand votre lettre est arrivée. Je suis en peine de votre mal. Soyez absolument obéissante pour votre soulagement. Vous me dites que notre Sœur Claire-M. [Amaury] est travaillée aussi comme notre Sœur M. -Louise. Mon Dieu ! ayez soin, s'il vous plaît, de ces petites âmes-là qui sont toutes bonnes. J'espère toujours plus de grandes bénédictions pour vous et pour ces âmes innocentes, et pour tout le couvent qui est affligé avec elles.

Hélas ! que je ressens la mort de notre bon seigneur cardinal [de Retz]. Voilà, ma fille, les grands tombent comme les petits. — Vous vous êtes fort sagement conduite pour la petite de Villeneuve. Mon Dieu ! soyez toujours ferme pour ces bénites Règles. Non, il faut que la coadjutrice demande toujours congé pour aller voir la Supérieure malade, car personne ne doit sortir des assemblées sans congé, et, si celle qui doit présider est coadjutrice, elle doit, tant qu'elle pourra, remettre sa visite à un autre temps.

Nos cellules sont fort bien. Je suis bien aise de ce que vous envoyez les affaires à nos Sœurs. Elles m'ont écrit que le port de leur calice et custode avait coûté onze francs jusqu'à Lyon ; [47] il y a de l'excès et... [mots illisibles]. Monseigneur est toujours à Turin ; il a été malade encore une fois,[22] et ne pense pas qu'il retourne sitôt [mots illisibles]. J'ai vu par hasard celle de M. Amaury ; pour Dieu, ma fille, faites-lui mes excuses ; certes, je ne puis écrire. Je l'honore avec souvenance de ses biens. Adieu, je salue tous, et surtout votre chère âme.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Clermont.

LETTRE CCCXCII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

MAÎTRESSE DES NOVICES. IV PREMIER MONASTÈRE DE PARIS[23]

Maladie de la Mère de Beaumont ; comment la soigner et observer la Règle. Avis pour la direction de quelques novices.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Ma très-chère fille,

Je vous vois tout alarmée du mal de notre chère Sœur, votre bonne Mère Supérieure ; mettez votre cœur en paix, et vous confiez fermement à Dieu qui ne lui donnera pas plus grande charge qu'elle ne pourra porter. Elle vous est trop nécessaire pour vous l'ôter ; mais il faut souffrir doucement de la voir [48] traîner encore, et est-ce grande grâce de ce qu'elle ne tient pas le lit. Je crois que du repos lui ferait plus que les médicaments, et qu'on la soulageât pour un temps de parler. Enfin, il faut être prête à recevoir tout ce qui plaira à Dieu ; s'Il nous ôte une Mère, Il nous en donnera une autre ; mais sa Bonté ne le fera pas. Il a bien fallu que nos autres couvents aient vu souvent leur Mère plus malade et longuement. Il y a un peu d'amour-propre et d'empressement en cela ; dites-le à votre Sœur l'assistante, et que l'on s'en tienne en repos, laissant le soin à Dieu et à celles qui le doivent avoir. Les Entretiens de Monseigneur vous fourniront prompts avis ; et puis, ne faut-il pas avoir son secours et confiance à Dieu, en nos besoins ? Demeurez en paix, ma fille, et que l'on retranche ce parler en particulier, sinon pour nécessité, cela n'est qu'enfance et vain amusement.

C'est une âme qui m'a toujours fort plu, que notre Sœur J. -Élisabeth, et si elle est fidèle à Dieu et à retrancher ses discours, Dieu la conduira bien avant. Notre Sœur Claire-Marie recevra de grandes grâces de Dieu, si elle a patience et courage ; Dieu l'épure dans le creuset de la tribulation. J'espère en sa bonté qu'elle en sortira toute nette, et la petite Sœur M. -Louise ; mais il faut qu'elles tiennent leurs cœurs en courage et en joie sainte ; elles me font grande compassion ! Il les faut grandement soulager, sans toutefois les laisser tremper en aucune opiniâtreté. [49]

L'état de notre Sœur F. -Madeleine est très-bon ; j'espère qu'elle réussira bien si elle persévère. Son exercice est bon, et il y a apparence que Dieu dispose celle âme-là pour lui et pour son saint service. Je redoute l'esprit de notre Sœur M. -Agathe ; il y a de l'imagination, et je ne sais quoi de couvert. Faites-la parler à quelque personne capable qui vous aide eu cela ; le Père Suffren sera bientôt à Paris, ou au Père Gibbeux. Il faut bien éprouver celle prétendante avec ses lumières ; la soumission est la pierre de touche ; faites-la voir aussi à ces Pères.

Il ne faut point éplucher les soulagements que la Supérieure prend, ni lui dire les pensées que l'on en a ; ce sont des extravagances. Si elle ne se soulageait pas, on en murmurerait ; chose étrange que notre esprit, quand nous lui permettons de discourir ! Je conseille à ces bonnes Sœurs de demeurer en paix.

Pour ce qui vous regarde, ma très-chère fille, votre chemin est très-bon ; continuez à ne chercher simplement que Dieu en toutes choses, et à lui rapporter tout ; cette voie est celle du ciel. On dira ce qu'il faut que la maîtresse fasse pour les coulpes ; cependant allez le train ordinaire. Laissez liberté aux novices de parler de vous, pourvu qu'elles ne disent rien de répréhensible. Vivez toute généreuse et gaie en votre occupation, ma très-chère fille, et ne craignez jamais de m'importuner, car, en vérité, votre cœur m'est précieux et je suis vôtre sans réserve. Dieu soit béni. Mille saluts à toutes nos Sœurs novices, que j'aime très-chèrement. Nourrissez-les fort dans l'esprit d'humilité.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [50]

LETTRE CCCXCIII - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION d'ANNECY.

Prochain départ de Dijon. — Nouvelles de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Mon cher Père,

J'en serais bien marrie si nous n'avions le bien que vous soyez notre conducteur pour notre retour ; toutefois, il se faut en tout accommoder doucement avec la volonté de Dieu. Nous ne pouvons pas partir d'ici avant le mois d'octobre ; car notre bonne Sœur de Montferrand ne viendra, à mon avis, que vers le 15 ou 20 de septembre, encore n'en est-on pas trop assuré, car la moindre chose qui peut arriver, avec l'opinion de madame de Montfan,[24] la peut faire arrêter ; mais je crois que de tout elle avertira Monseigneur, qui disposera selon les occasions, ainsi qu'il lui plaira ; Dieu, par sa douce bonté, le conserve heureusement ! Je suis bien aise qu'il ne se mette point en chemin que les chaleurs ne soient passées. Certes, il me tarde bien de le revoir, mais il faut attendre le temps que Dieu a ordonné pour cette consolation. Cependant, mon cher Père, priez toujours pour nous, et me tenez pour vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni ! Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [51]

LETTRE CCCXCIV - À LA SŒUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU

À GRENOBLE[25]

La fidélité aux exercices de sa vocation est préférable aux extases et aux ravissements.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Je révère et adore de tout mon cœur les voies de Dieu en vous. O ma très-chère fille, qu'un bon et sage Maître vous conduit ; marchez avec une très-humble assurance en sa voie, et quoiqu'elle soit pleine de difficultés, ne craignez point, tout se fait ainsi pour votre profil et pour vous épurer comme l'or dans le creuset. J'admire la douceur de ce divin Maître, et comme II attira et fortifia votre cœur au commencement, afin qu'il ne manquât point, et qu'il supportât le fort de ces différents orages, par lesquels il le voulait éprouver et affranchir de lui-même et de son propre amour.

Estimez, ma très-chère fille, et surestimez la grâce qui vous a été conservée, d'opérer toujours et sans négligence les exercices de religion et le contentement de votre vocation ; cela vaut mieux que d'être ravie bien souvent ; c'est là la voie royale que [52] de cheminer ainsi sur la fine pointe de l'esprit par une déterminée résolution.

J'espère que Dieu vous donnera bientôt la paix parmi la guerre ; abandonnez-vous sans réserve à la merci de sa Providence et demeurez là coite et immobile, souffrant patiemment la diversité des coups, opérant toujours à votre accoutumée, mais faites le moins de réflexions qu'il vous sera possible sur ce qui se passe en vous. Dieu bénira votre cœur, ma fille, et sa simple simplicité à se découvrir. Plût à Dieu que je fusse digne de vous servir, je le ferais d'une affection entière ; rien ne vous saurait manquer auprès de votre bonne Mère et maîtresse. Priez pour moi, ma fille, qui suis si entièrement votre très-humble sœur et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron

LETTRE CCCXCV - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

L'autorité du Père spirituel est limitée par la Règle et les Constitutions. — Faire la correction avec humilité et douceur. — Conduite à tenir envers une prétendante dont la vocation est incertaine. — Que les Sœurs aient une tendre dévotion à Notre-Dame, et prient pour la sainte Église et pour Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Mon Dieu ! ma très-chère fille, ce que vous me dites est si absolument dans la Règle qu'il ne se peut davantage. Vraiment, le Père spirituel n'a aucun pouvoir de faire recevoir ni rejeter une fille, ni de faire aucun changement en la manière de vie ; son autorité est renfermée dans les Règles et Constitutions ; aussi, certes, n'en avons-nous jamais trouvé qui veuillent franchir cela. Regardez bien vos Règles, ma fille, vous trouverez ce que je vous dis. Monseigneur y a fort peu ajouté, [53] quelque chose toutefois, vous le verrez quand elles seront imprimées. Ma fille, mon enfant, je vous prie et vous conjure et toutes nos chères Sœurs de vous attacher inviolablement à l'observance ; qu'on lise bien, qu'on entende bien, et qu'on soit fidèle et exacte à observer.

Pour cette bonne fille, je n'en puis donner jugement assuré ; si elle a de l'humilité et de la disposition pour persévérer en notre Institut, elle se soumettra doucement et de bon cœur à votre retardement. Puisque toutes les Sœurs lui veulent faire la charité de lui donner du temps pour son amendement, et qu'elles jugent qu'il doit se faire ainsi, je crois qu'il le faut faire, et puis l'aider avec tout l'amour et douceur qui se pourra ; car, ma très-chère fille, il faut corriger avec tant de cordialité que les filles soient contraintes de nous aimer comme mère et non comme maîtresse. Ma fille, plus je vais avant, plus je connais qu'il faut que tout se gouverne avec une extrême douceur et patience : point de sécheresse, point d'impétuosité, point de sentiment, même en corrigeant. Si l'on en a, je voudrais différer de parler et de corriger, enfin il faut convaincre les filles à force de douceur et de support.

Croyez, ma très-chère fille, que, si nous rendons bien notre devoir à Dieu et à notre cher Institut, Dieu nous donnera de grandes bénédictions. Faites que nos Sœurs aient une tendre dévotion à Notre-Dame et qu'elles prient avec soin pour l'Eglise, surtout pour la réduction de Genève, que l'on va assiéger. Je les salue, etc.

[P. S.] Je viens de recevoir votre dernière lettre, que cette bonne femme m'a apportée. Je ne sais qu'ajoutera ce que je vous ai dit de cette bonne fille : il semble, par ce que vous m'en dites, ma très-chère fille, que ce soit elle qui se veuille retirer. Si cela est, et qu'elle n'ait pas de la solidité et disposition pour prendre notre esprit, je la laisserais aller, m'essayant seulement de gagner son cœur par cordialité, afin qu'elle ne quittât pas [54] l'amitié qu'elle doit avoir contractée avec la maison ; mais si elle a de bons talents, je la voudrais gagner à Notre-Seigneur et la fortifier contre ces petites faiblesses, lui donnant du temps pour cela. Ma fille, vivons tout à Dieu, selon nos Règles. Je suis votre, etc.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CCCXCVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Désir de rentrer directement à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 8 septembre [1622].

Ma fille, Dieu soit au milieu de votre cœur. J'attends tous les jours notre Supérieure de Montferrand,[26] mais je crois que vous en saurez des nouvelles premier que moi, et j'en attends de vous aussi, et lui dites qu'elle écrive dès Lyon à Monseigneur, et faites savoir à la Supérieure de Valence et de Grenoble, et à vous aussi, que je ne vous verrai point, sinon que Monseigneur [55] ne me le commande, ce que je crois qu'il fera facilement. Très-humble révérence à Mgr l'archevêque, à M. de Maussac et à notre Sœur F. -. Jéronyme [de Villette], et à tous.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCCXCVII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

La Supérieure et la directrice doivent avoir un cœur large et dévoué. — C’est faire tort aux monastères de les charger de sujets tout à fait incapables.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 19 septembre 1622.

Je vous assure, ma très-chère fille, que vos grandes lettres me sont très-agréables, et le récit que vous me faites par le menu de votre conduite, surtout en ce qui regarde votre Sœur N***, m'a fort consolée, et certes j'y profite. C'est la vérité, si je ne me trompe, qu'il manque quelque chose à cette bonne Sœur pour être parfaite directrice et Supérieure, qui est une certaine latitude de cœur et [mots illisibles] ; mais elle est si humble, que je crois aussi qu'employant fidèlement son talent, Dieu la bénira. Ce petit changement aidera à lui ouvrir l'esprit ; mais surtout il faut ne point tenir les âmes rétrécies, mais les conduire avec grand amour ; que si elles ne sont pas menées [56] par là, elles ne feront rien qui vaille et marcheront en travail et en peine.

Il est vrai, c'est faire tort aux monastères de les charger de filles tout à fait incapables ; n'étant propre pour ce que vous l'avez reçue, je la renverrais doucement, puisque vous voyez que c'est le sentiment de toutes les Sœurs. Conférez-en avec M. votre bon Supérieur, afin d'en décharger votre cœur. Et je suis de votre sentiment, j'aimerais mieux en prendre une qui n'eût rien que de bons talents et capacité de corps et d'esprit, et de celles-là il s'en trouve quelquefois. Madame de Port-Royal m'a écrit qu'il y en avait une qui avait peu de moyens [temporels], mais grande disposition pour notre esprit ; je lui ai mandé les talents que je lui désirais ; que si elle les a, nous aimerions de la loger. Bref, il faut tendre là ; car toujours il se trouve de l'argent [et] rarement de bons esprits.

Votre chemin me plaît toujours davantage, encore que vous le voyiez affreux quelquefois ; Dieu veut être ainsi servi de vous. J'espère que bientôt, Dieu aidant, nous en parlerons à loisir ; certes, ma très-chère fille, ce me sera grande consolation. Je crois que vous aurez soin de faire que Monseigneur nous commande de vous voir ; car, s'il l'oubliait, cela me tiendrait en peine.

Adieu, ma très-chère fille ; mille saluts aux chères amies.

Priez et faites prier pour notre fille du monde, elle en a besoin ; elle et son mari sont ici[27] ; elle a une petite fille ; toujours elle-même !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [57]

LETTRE CCCXCVIII - À LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY

SUPÉRIEURE À BELLEY[28]

Quel esprit doit avoir une vraie Mère spirituelle ; son abandon et sa confiance au secours divin doivent être sans bornes ni limites.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 19 septembre 1622.

Or sus, Dieu soit éternellement béni, ma très-chère Sœur, vous voilà maintenant Mère.[29] Je supplie sa divine bonté de vous en donner l'esprit, mais je dis l'esprit propre aux Mères spirituelles, qui ont un amour si tendre, si cordial, si vigilant à l'avancement des âmes, et nullement empressé, surtout pour les choses temporelles ; car la confiance qu'elles ont en la providence et amour de leur Époux, leur ôte toutes sortes de soucis, et les fait assurer qu'il les pourvoira de toutes les choses nécessaires, pourvu qu'elles aient soin de lui plaire par une parfaite observance et confiance en sa bonté. Voilà l'état que je vous désire, ma très-chère Sœur ; lequel vous attirera toute sorte de bénédictions, je vous en puis assurer, et vous jurerais, s'il était besoin, que si vous faites ce que je viens de dire, tout abondera chez vous. Nous avons tant d'expérience de cette [58] amoureuse Providence sur les âmes qui s'y abandonnent et qui lui remettent toutes sortes de soins, ne se réservant que celui de lui plaire par la fidèle observance, que jamais nous n'en pourrions douter, et avons grand'peine de voir le contraire. Oh ! je sais bien, ma très-chère Sœur, que vous avez toujours été attirée à cette voie ; suivez-la, mon enfant, avec une sainte gaieté.

Je vous prie de m'excuser, si je ne mande pas que l'on vous donne à Nessy ce que vous demanderez ; si vous m'eussiez spécifié quoi, je l'eusse pu faire ; mais ne me l'ayant pas dit, je juge ne le devoir pas. Nous espérons vous voir bientôt.

Si je croyais que Mgr de Belley[30] fût encore là, et le bon M. Jantet, je leur eusse écrit ; si d'aventure ils y sont, un très-humble salut. J'apprends que ce bon prélat fait de grandes charités chez vous ; Dieu l'en récompense !

Je salue nos chères Sœurs de tout mon cœur, et vous, ma très-chère Sœur, par-dessus toutes, et suis entièrement vôtre.

Je vous supplie, priez et faites prier nos Sœurs pour ma fille, elle en a besoin.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. [59]

LETTRE CCCXCIX - À LA SŒUR MARIE-AVOYE HUMBERT

À MOULINS

Suivre fidèlement la direction donnée par saint François de Sales. — Avis très-utiles pour la retraite annuelle.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Je viens de relire la lettre que je nomme votre chemin ; ô ma très-chère fille ! qui oserait vous en prescrire un autre, le grand Dieu vous ayant prescrit celui-là par la main sacrée de notre très-digne Père ? Cheminez-y fermement et fidèlement, ma très-chère fille, sans regarder ni à dextre ni à sénestre. Non, ma fille, je vous prie, ne vous amusez jamais à regarder fixement ce qui se passe en vous, ni la grandeur et grosseur de vos difficultés, et encore moins la longueur de celles qui sont si longues ; mais avec un esprit de repos, que vous devez soigneusement conserver en toutes vos actions, faites votre voyage de cette vie, vous rendant attentive à l'exercice des saintes vertus qui vous sont recommandées : l'amour et le doux support de vos contradictions vous doit être en singulière considération, car c'est par où vous profiterez le plus, et rendrez à Notre-Seigneur les vrais témoignages de votre amour. Portez dans le sein de la divine Providence tous vos désirs, toutes vos affections et prétentions, et les y laissez, afin que sa divine Bonté en dispose selon son bon plaisir. N'y pensez que le moins que vous pourrez ; car Dieu y pensera assez pour vous, et demeurez, je vous supplie, ma très-chère fille, entre les bras de la paternelle bonté de ce doux Sauveur de nos âmes : demeurez là comme un petit enfant, pleine de confiance et de résignation, et croyez qu'il vous conduira bien.

Vous voulez que je vous dise ce qu'il faut faire au temps des retraites spirituelles ? Hélas ! ma très-chère fille, Dieu y sera [60] votre guide ; je ne suis pas capable de cela : je vous dirai pourtant que vous y devez lire, par forme d'entretien et de lecture spirituelle, la dernière partie de l'Introduction à la vie dévote. L'examen vous aidera à avoir lumière pour faire le vôtre ; car les premiers jours de la retraite doivent être employés à cela, et aux actes de contrition ; mais le tout se doit faire sans effort d'esprit, et fort doucement. Les autres jours, il faut penser un peu tout simplement et doucement à la bonté éternelle de notre bon Sauveur, à ce qu'il a fait et souffert pour gagner l'amour de votre cœur ; car, ma très-chère fille, s'il n'y avait eu que vous à racheter, ce très-bénin Sauveur se fut autant volontiers offert à ses supplices, comme il a fait pour tout le monde, tant il est amoureux de notre amour. Vous lirez quelque livre qui traite de cet amour infini, et de l'excès de la très-sainte Passion de Notre-Seigneur : cela répandra, je m'assure, de bonnes affections dans votre âme ; alors il faut faire des résolutions de souffrir amoureusement vos croix et contradictions particulières.

Sur la fin de la retraite, il faut essayer de dépouiller votre cœur de tout ce que vous connaîtrez qui le revêt, et mettre aux pieds de Notre-Seigneur tous vos vêtements, l'un après l'autre, le suppliant de les garder et vous revêtir de Lui-même ; et ainsi, toute dénuée et dépouillée devant cette divine bonté, jetez-vous derechef entre les bras de sa Providence, lui laissant le soin et gouvernement de tout votre être, et croyez, ma très-chère fille, que rien ne vous manquera. Ne vous déchargez ni revêtez jamais d'aucun soin, désir, affection ni crainte ; car, puisque vous avez tout remis à Notre-Seigneur, laissez-le gouverner, et pensez seulement à lui plaire, soit en souffrant, soit en agissant.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [61]

LETTRE CD - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE[31]

Conseils pour la retraite annuelle.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 22 septembre 1622.

Ma très-chère fille,

Vous voulez que je vous dise ce que vous devez faire en votre retraite ; hélas ! ma fille, vous savez que je ne suis pas capable de vous dire beaucoup là-dessus ; toutefois, pour contenter votre bon cœur et condescendre à votre humilité, je vous dirai que le premier jour que l'on entre en solitude il ne faut pas promptement se mettre à faire sa confession ; il le faut employer à bien tout ramasser, et calmer son âme devant Dieu, afin que, par après, comme une eau bien rassise opposée à ce beau soleil, l'on en voie clairement le fond. — Le lendemain, il faut faire son examen général tout doucement, sans empressement, effort ni curiosité. Je n'aime pas beaucoup que l'on s'accoutume à écrire tout au long sa confession annuelle, bien que cela soit en liberté à celles qui ne pourraient faire autrement.

Puisque les trois ou quatre premiers jours se doivent employer à la vie purgative, vous pourrez prendre les premières ou dernières méditations de Philothée, ou telles autres conformes à celles-là. — Les jours suivants, il faudra s'entretenir doucement de ce que notre doux Sauveur a fait pour notre [62] amour, et de ce qu'il a fait pour nous racheter. — Les derniers jours, vous prendrez quelque livre qui traite de l'amour infini et des richesses éternelles de ce grand Dieu ; car, sur la fin de la solitude, il faut s'essayer de dépouiller son cœur de tout ce que nous connaissons qui le revêt et mettre aux pieds de Notre-Seigneur tous ses vêtements, l'un après l'autre, le suppliant de les garder, et nous revêtir de Lui-même ; et ainsi, toute dénuée et dépouillée devant cette divine Bonté, il faut derechef nous jeter entre les bras de sa Providence, lui laissant le soin et le gouvernement de tout notre être ; et, croyez-moi, ma fille, rien ne nous manquera. Ne nous chargeons ni revêtons jamais d'aucun soin, désir, affection, ni contrainte ; car, puisque nous avons tout remis à Notre-Seigneur, laissons-le gouverner, et pensons seulement à lui complaire, soit en souffrant, soit en agissant.

Quant à ce qui est de gagner l'Indulgence concédée aux âmes religieuses qui font la solitude, vous ne devez avoir aucune crainte de ne la pas gagner pour ne pouvoir pas méditer en détail, ni discourir avec l'entendement au temps de l'oraison, Dieu vous donnant une occupation plus simple et intime avec sa Bonté. Mais, ma fille, voici ce que vous devez faire : vous devez lire très-attentivement les points que vous méditeriez si vous en aviez la liberté, et en les lisant, retirer dévotement votre âme en Dieu ; ainsi cette lecture vous tiendra lieu de méditation, et, lisant de cette façon, votre esprit recevra toujours de bonnes impressions de cette lecture, et jaçoi que le profit vous soit inconnu, il n'en est pas moindre pourtant ; et, après avoir fait votre devoir par cette lecture, vous trouvant par après en l'oraison, en votre manière simple et amoureuse, je vous dis que vous satisfaites plus que très-entièrement à la méditation, et en voici la raison : c'est que Dieu, infini en grandeur, comprend tous les mystères, si, que possédant Dieu, vous êtes excellemment dans l'essence du mystère que vous vous étiez proposé pour votre méditation. [63] Un Père de religion, fort spirituel, docte et vertueux, m'a encore reconfirmée en cet avis.

Certes, ma très-chère fille, c'est un exercice très-important que celui de nos solitudes annuelles ; il faut tâcher de les faire avec le plus de dévotion et fidélité qu'il se pourra ; j'estime qu'il sera très-utile à vos filles que vous fassiez lire à table le livre des Exercices du Père Dom Sens de Sainte-Catherine ; car, comme m'a dit Monseigneur (c'est-A-dire notre Bienheureux Père qui vivait alors),[32] il est ample et d'un style mouvant ; mais c'est le style des saints, fuyant l'immortification et détestant les recherches de l'amour-propre. Pour la méditation, il faut donner aux filles des points moelleux et doux, solides et affectifs.

Je suis, en l'amour divin, ma très-chère fille, etc.

Dieu soit béni !

LETTRE CDI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Estime pour Mgr de Langres. — Prudence à garder au sujet des personnes dont l'état tient de l'obsession.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 3 octobre 1622.

Ce n'est que pour saluer votre très-chère âme que j'aime de toute la mienne, ma pauvre très-chère fille, car je n'ai loisir de répondre à vos lettres, ni de les revoir pour cela. Nous voici à [64] bout de toutes nos petites affaires, non que nous soyons prêtes à partir, mais nous avons mille petites affaires ces quinze jours suivants, ainsi que notre Sœur Marie-Gasparde [d'Avisé] vous dira une autre fois.

Véritablement, j'honore Mgr de Langres de tout mon cœur ; je n'ai aucun loisir de lui écrire, mais assurez-le de cette vérité en le saluant de notre part. Vous serez consolée de voir les grandes faveurs et lumières que Dieu a données à ce prélat ; et vos filles malades [éprouvées], si vous jugez à propos de les lui faire voir, peut-être en tirerez-vous quelque utilité. Je crains beaucoup qu'il n'y ait imagination et imitation ; c'est pourquoi, non-seulement il faut tenir à couvert telles choses à ceux de dehors, et que les médecins soient fidèles au secret ; aussi faut-il [que] dans le monastère, il se connaisse le moins qu'il se pourra, surtout les jeunes filles, qui n'ont pas la tête encore bien ferme, reçoivent facilement des craintes et des impressions, et puis font, ou leur semble qu'elles fassent comme les autres. Il les faut faire fort dormir, les récréer, leur laisser faire peu d'oraison, leur donner de l'occupation extérieure, et ne leur permettre de parler de cela ni à Dieu, ni entre elles, ni à personne, que le moins qu'il se pourra, et leur donner ces divertissements si à propos, qu'elles ne connaissent point que ce soit à dessein, car ils ne leur profiteraient pas ; enfin c'est grande misère que nous !

J'ai écrit fortement à Bourges sur le sujet de la quittance ; je vous en dirai davantage une autre fois ; la chose se fera comme il faut, je l'espère. Mille saluts au Révérend Père, à nos pauvres Sœurs, à tous les amis, à madame la marquise de Villeneuve et à toutes les autres.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [65]

LETTRE CDII - À LA SŒUR HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS[33]

Exhortation à lui ouvrir son cœur. — C'est une grande grandeur devant Dieu que d'être bien petite à ses propres yeux.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622.]

Hélas ! ma très-chère Angélique, n'appréhendez jamais mon cœur, je vous en supplie, et ne craignez point de lui dire les petites maladies du vôtre que j'aime si parfaitement, et que je [66] sais avoir un vrai désir du souverain Bien. Et, avec cela, ma très-chère fille, il nous faut humblement supporter nos petites infirmités, devenant saintes à force de nous anéantir et aimer notre abjection. O ma fille, que c'est une grande grandeur devant Dieu que d'être bien petite à nos yeux ! nos imperfections journalières nous aident fort à cela. Aimons-les donc bien, ma très-chère fille, et m'aimez toujours, puisque Dieu m'a rendue si entièrement vôtre.

Je salue la très-chère Sœur [madame de Villeneuve], le Révérend Père Suffren et M. ***.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE CDIII (Inédite) - À LA SUEUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

MAÎTRESSE DES NOVICES AU PREMIER MONASTÈRE- DE PARIS

Consolation que donne à la Sainte la ferveur du noviciat de Paris et la sagesse de la directrice. — La Supérieure seule peut accorder des exemptions pour les articles importants de la Règle.

vive † JÉSUS !

[Dijon, octobre 1622.]

Ma très chère fille,

Je reçois un extrême contentement de vos lettres et des bonnes nouvelles que vous me dites de nos chères Sœurs que j'aime, certes, très-chèrement. O Dieu ! quelle consolation à mon âme de savoir qu'elles marchent en esprit d'humilité, de simplicité et cordialité ; vraiment, ma très-chère fille, je me sens obligée d'en grandement louer Dieu, aussi bien que vous, qui en avez aussi grand sujet, de voir que cette infinie Bonté donne bénédiction à votre petit labeur. Oh ! la gloire lui en soit tout entière ; et, à vous, l'humilité et reconnaissance de tant de miséricordes. Hélas ! ma fille, ce sont puissantes tentations qui travaillent ces pauvres chères âmes ; qu'elles seront heureuses si elles sont fidèles ! [67]

Pour la petite Sœur Louise, je crois qu'il y a de la maladie corporelle ; on les conduit et l'une et l'autre comme il faut. Il est nécessaire de les faire fort exercer, et les tenir joyeuses et confiantes, et que l'on ait un extrême support pour elles : Dieu les soulagera un jour, je l'espère de sa bonté. Si vous pouviez donner courage à cette Sœur, qui aurait commis quelque faute que ce fût, de la découvrir à la Supérieure, il serait bon ; mais, si elle ne peut, il ne la faut presser nullement. Or, si c'est chose qui ne lui advienne pas souvent, et que vous y puissiez suffisamment pourvoir, ne le dites pas ; que si c'était une novice blanche, qui tombât souvent en choses importantes, il le faudrait dire, car c'est à la Supérieure surtout à bien connaître celles qu'elle doit admettre à la profession : voilà mon sentiment présent ; mais j'en ferai dire quelque chose au Directoire de la maîtresse ; que si vous avez besoin encore d'autres avis, écrivez-le moi. Surmontez-vous, ma fille, et allez franchement demander à la Supérieure ce qui vous touchera en désirs.

Le Père Binet a fort bien dit, ma fille, c'est la pratique de nos maisons ; il faut toujours demander congé à la Supérieure pour ces choses importantes comme la Communion et l'Office divin, parce que ce sont exercices réglés. Dieu vous conduit bien, ma très-chère fille, soyez-lui fidèle, je vous prie, et persévérez en votre train, gaiement ; ne vous arrêtez point à tout ce qui n'est pas Dieu.

Si la Sœur Sanguin peut être tolérée et supportée sans intérêt, je le voudrais. Notre-Seigneur présidera, s'il lui plaît, à ce conseil. Je salue mes deux chères filles, particulièrement J. -Élisabeth [Édeline] et M. -Geneviève [de Furnes], et toutes, certes, je les aime parfaitement, et vous, ma fille, plus que je ne saurais dire. Votre cœur m'est très-cher, écrivez-moi grandement.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [68]

LETTRE CDIV - À LA SŒUR CLAIRE-MARIE AMAURY

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS[34]

Encouragement à supporter une grande épreuve intérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, octobre 1622.]

Ma très-chère fille,

Vous me dépeignez si naïvement vos souffrances, qu'outre la compassion qu'elles me donnent, il me semble qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous aider, et mettre votre âme au point que je veux espérer que la divine Bonté vous fera arriver, par cette voie si rude et difficile. Tout ce que vous pouvez faire, c'est adorer sa sainte volonté, souffrir patiemment vos travaux, vous garder fidèlement de faire le mal auquel vous êtes excitée. Tenez votre cœur ouvert au Révérend Père N***, qui est un vrai serviteur de Dieu : tenez-le aussi ouvert à votre bonne maîtresse, et faites soigneusement ce qu'ils vous diront. Soumettez votre jugement, et, par ce moyen, j'espère que Dieu vous préservera de la malice de votre ennemi. Pour ce qui est de parler haut, je laisse cela au jugement de votre bonne [69] maîtresse, comme aussi de parler la nuit, et en toute autre heure de silence, qu'elle jugera que la charité requiert de vous être utile. Je vous assure, ma fille, que toutes les choses que vous me dites, je les reçois d'aussi bon cœur et avec la même confiance que vous me les écrivez, me dédiant toute à Dieu pour vous servir en tout ce qu'il lui plaira.

LETTRE CDV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Elle lui annonce son arrivée à Lyon ; joie d'y trouver le Révérend Père Suffren.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 22 octobre 1622.]

Ma très-chère fille,

Nous espérons de vous voir la veille de la Toussaint, ou au moins, Dieu aidant, cinq ou six jours après. Je vous supplie de faire préparer le gîte de l'ecclésiastique qui nous accompagnera et de notre bienfaitrice [madame de Vigny], qui demeure avec nous, car je pense que Mgr l'archevêque ne voudra pas qu'elle entre dans le monastère. Monseigneur ne m'écrit point de passer à Valence, de sorte que nous n'irons pas, s'il ne nous le commande.

Mon neveu de Neuchèze vous donnera pour nous quarante-cinq pistoles, six quadruples et cinq pistoles d'Italie, quatorze écus et demi ou quart d'écu ; c'est de l'argent de Nessy que vous nous garderez. Je suis fort en peine de ce que Monseigneur n'avait encore reçu nos deux derniers paquets que j'écrivis à trois jours l'un de l'autre, environ les 15 et 18 septembre. Cela me tient incertaine s'il enverra quelqu'un nous prendre ou non, et s'il ne nous fera point aller prendre notre chemin pour aller [70] à Lyon par la maison de ma fille[35] et par Montferrand. Cela nous allongerait de huit ou dix jours, mais de tout Dieu soit béni ! Faites tenir nos lettres.

Je salue tous ceux que je dois, surtout le Révérend Père Suffren, que je me réjouis fort de trouver là : Mgr de Bourges et mon neveu iront chez vous dire la sainte messe le jour de la Toussaint ; caressez-les bien. À M. de Saint-Nizier, mille saluts.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy,

LETTRE CDVI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Départ de Dijon. — Il n'appartient pas à une simple Religieuse d'examiner les actions de la Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 25 octobre 1622.

Ma très-chère fille,

Ce n'est que pour vous dire adieu par la foule de ceux qu'il faut faire ici. Nous partons donc demain,[36] s'il plaît à Dieu ; j'emporte soigneusement vos trois lettres dernières pour y répondre à loisir par les chemins, n'en ayant eu aucun moyen ici. Hélas ! ma très-chère fille, que cette vie serait amère, si l'espérance de l'éternité ne nous l'adoucissait, et si la très-sainte [71] volonté [de Dieu] n'était regardée dans les événements ; mais qu'avec cela tout est aimable !

Mon Dieu, que ces chuchotements à l'oreille me déplaisent ; parlez-leur-en franchement, car elles sont capables de souffrir ce retranchement ; quelle misère ! Si vous l'approuvez, je leur en dirai mon sentiment ; grâce à Dieu, elles ont sujet d'approuver et d'imiter, et non de censurer ; mais au bout de là, ma fille, patience, et que ces occasions vous sont, je m'assure, précieuses ! Mais je plains votre santé, car elle souffre là-dessous ; or, sans considération de cette tricherie, je vous prie, je vous conjure, voire, autant qu'il m'est loisible, je vous ordonne de prendre vos soulagements, mais cela exactement.

Notre bon Père est tout malade d'un flux d'hémorroïdes, cela me tient en peine, mais j'espère en Dieu, au reste.

Si M. de Bérulle a vu notre Sœur N***, mandez-moi, tout au long que vous pourrez, ce qui se sera passé.

Je salue votre cœur de toute l'affection du mien, qui est tout vôtre, et celui de nos Sœurs, et surtout de mon Angélique [Lhuillier].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DE MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET, ÉVÊQUE DE LANGUES - À SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Aussitôt que la Mère Favre fut arrivée à Dijon, sainte de Chantal s'était empressée d'en instruire l'évêque de Langues ; en même temps, elle l'informait de son départ très-prochain et lui demandait sa bénédiction. Le prélat, qui professait une grande vénération pour la Bienheureuse Fondatrice, lui exprima ses regrets par la lettre suivante :

17 octobre 1622.

Vous me donnez bien de la joie, ma chère Mère, de me mander que la Mère Favre est arrivée ; à la bonne heure soit-elle venue dans ce diocèse, et, certes, je le dis de tout mon cœur ; [72] mais ce même cœur se trouble et s'afflige de votre éloignement. Je vois bien, ma chère Mère, que vous fuyez, comme les saints, les parents et la patrie, pour vous rendre en votre solitude. Il n'est pas impossible que je vous aille chercher jusque-là ; pour voir ma Mère, je pense que j'irais bien plus loin. Et puis, le grand prélat, Monseigneur de Sales, auprès de qui vous allez, est un grand aimant aux âmes. Or sus, allez-vous-en, ma chère Mère, puisque vous le voulez, avec les bénédictions de Notre-Seigneur, pour qui vous nous laissez. Mon cœur est saintement à vous, et si absolument que je m'oblige à ne l'en tirer jamais, quoi que vous me fassiez. Je sens vivement les obligations que je vous ai ; je voudrais vous l'écrire de mon sang. Priez pour moi, ma chère Mère, et m'aimez s'il vous plaît, comme votre fils et très-obéissant serviteur.

Sébastien, évêque de Langres.

LETTRE CDVII - À LA SŒUR MARIE-ÉLISABETH JOLY

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS.

Comment combattre les scrupules.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1622]

Ma chère fille,

J'ai toujours affectionné la consolation de vos cousines et [je] voudrais les pouvoir consoler.

L'affaire de Moulins n'est pas encore faite, et si ce monastère est si plein qu'elles ne peuvent plus en recevoir pour maintenant, je leur en écrirai toutefois.

Ma fille, les réflexions vous gâtent tout à fait, et vous faites d'une mouche un éléphant. Vous seriez bienheureuse si vous vous soumettiez à croire ce que l'on vous dit, et que vous [73] missiez toute votre confiance en Dieu, lequel n'est pas si cruel que de vouloir vous damner pour les fautes que vous faites. Ôtez-vous cela de la tête, ma chère fille, et tenez votre esprit en paix ; car, par la grâce de Dieu, vous en avez sujet, d'autant que vos inclinations, sentiments et mouvements ne sont pas des péchés, et que je sais fort bien que vous avez une très-bonne âme qui fait le mieux qu'elle peut. Laissez-la donc paisible, ma fille, et croyez entièrement M. Guichard[37] et votre bonne Mère ; et par ce moyen vos peines et tentations vous seront profitables.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE CDVIII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Promesse d'aller la visiter.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, novembre 1622.]

Hélas ! ma pauvre très-chère fille, eh ! pourriez-vous bien croire que ce fût faute d'affection que nous ne sommes pas allées passer vers vous ? Certes, mon enfant, j'en ai eu ma part de la douleur, et en ai ressenti beaucoup lorsque la chose était en doute, car Monseigneur m'écrivit, par M. Michel, que nous remissions à vous voir lorsque nous irions fonder à Chambéry mais, Dieu soit béni, ma très-chère fille, car ce bon Seigneur passant ici,[38] je lui dis votre douleur et qu'il était expédient que [74] je vous visse ; alors il nous accorda d'aller passer d'ici à Valence, et de là, à vous, ce que nous ferons de tout notre cœur.

Nous sommes ici retenues par faute de ne pouvoir trouver équipage pour aller à Montferrand ; si la chose continue, nous en serons bien marnes, car nos Sœurs de là le désirent fort, mais il faut bénir Dieu de tout. Nous nous embarquerons d'ici sur le Rhône pour aller à Valence, [encore] ne sais-je si nous pourrons trouver là de l'équipage pour nous mener vers vous. Notre-Seigneur nous aidera.

O ma fille, croyez-moi, que ma joie de vous voir ne sera pas moindre que la vôtre de nous voir. Dieu soit béni ! Sans loisir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDIX - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS[39]

Remettre ses sollicitudes au soin de la divine Providence et demeurer en paix parmi toutes sortes d'événements. — Difficultés pour la réception d'une prétendante.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon], 19 novembre [1622].

Ç'a été Notre-Seigneur, ma très-chère fille, et non pas moi, qui vous ai mise en la charge où vous êtes. Que si vous répondez [75] fidèlement à cette vocation, et jetez votre entière confiance et votre fardeau entre les bras de sa bonté, assurez-vous qu'il en tirera sa gloire et votre profit. Soyez donc déterminée, ma très-chère fille, à ne vous laisser surprendre d'aucun ennui, appréhension, ni crainte et aversion, pour chose que ce soit ; ne vous étonnez d'aucune contradiction, ni rencontre, ni de la diversité des états de l'esprit de vos filles. Faites, cordialement et suavement ce que vous pourrez. S'il profite, bénissez Dieu ; s'il ne profite pas, bénissez Dieu encore, sans vous laisser nullement abattre, et remettez le tout entre les mains de sa divine bonté, demeurant en paix parmi toutes sortes d'événements. Mais ma très-chère fille, il faut faire ainsi, s'il vous plaît, et devenir douce comme une brebis ; car c'est le seul moyen de gagner tout, et faire ce que l'on veut des cœurs.

Vous avez bien choisi votre assistante à mon gré, et c'est mon avis qu'elle fera très-bien ; elle est sage et bonne. Dieu vous assistera en tout, ma très-chère fille, ayez seulement bon courage et soyez joyeuse ; vous voyez déjà comme Dieu bénit vos affaires temporelles.

L'affaire de Paris est heureusement terminée, la Supérieure de là sera marrie de ce que l'on ne recevra pas la fille que j’avais destinée ; mais je laisse cela entre vous et elle. Pourvu que je sois dégagée envers Dieu, ce m'est assez. Je vous dis seulement que mon intention était sur une fort bonne et sage fille qui n'a rien du tout ; mais l'on m'a pressée de changer mon intention, à ce que l'on m'a écrit ; car je ne m'en souviens pas, et que je promis de faire recevoir la nièce de notre Sœur M. -Jeanne. Or, bien soit, si l'on veut, car je ne désire point de contestes ; mais, je vous dis derechef, que je me décharge devant Dieu de cela, et vous remets le tout et à la Supérieure de Paris ; faites ensemble ce que vous trouverez le mieux selon Dieu et l'intention que je vous ai déclarée, et je vous supplie ma très-chère fille, que l'on ne m'en écrive plus. [76]

Je mandai l'autre jour la résolution de l'affaire de Nevers à ma Sœur Jeanne-Charlotte [de Bréchard] ; ma fille, tenez main que cela s'achève doucement, je vous en conjure, et de croire. que je suis entièrement vôtre et que de tout mon cœur je vous. servirai, et votre chère troupe, en tout ce que vous m'emploierez. Je salue toutes nos Sœurs très-chèrement. Dieu soit béni. Amen.

[P. S.] Ma très-chère fille, Mgr de Nevers, la Mère Supérieure et les plus anciennes professes de ce monastère-là, s'obligeront de garder les deux filles. J'en viens de recevoir des lettres, et que vous recevrez à Noël la moitié de vos mille écus, et la moitié de tous les arrérages dus. Il ne faut pas requérir que notre Sœur Marie-Péronne [de Gerbes] ni Marie-Marthe [Bachelier] signent ce contrat ; vous connaissez ces esprits-là, qui se cabreraient : il ne leur en faut donc rien dire ; car aussi bien n'a-t-on que faire de leur consentement. Je vous prie, ma très-chère fille, que cette affaire se passe tout doucement, et que le monde n'y cause plus de brouilleries, je vous en conjure.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDX - À LA SŒUR MARIE-AVOYE HUMBERT

À MOULINS

Le désir de changer de monastère ruine la paix de l'Âme. — Dieu bénit l'humble simplicité.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1622]

Encore ce billet, ma très-chère fille, pour vous conjurer de ne point laisser entrer dans votre cœur le désir de changer de lieu, [77] car il vous ruinerait votre paix. Attendez que la divine Providence l'inspire à vos Supérieurs, et n'y pensez point ; mandez cela simplement à mesdemoiselles vos sœurs.

Ne prenez jamais du scrupule de ce que vous m'écrivez ; non, ma fille, et tenez votre cœur ouvert à votre Supérieure, car elle est bonne et sage. Elle vous a dit vrai, ma chère fille, vous ferez fort bien de tenir votre esprit en paix ; mais si vous saviez comme la promesse que vous me faites, de vous amender de ce défaut, m'a consolée, et vous a, ce me semble, poussée encore plus avant dans mon cœur ; car, ma chère fille, j'aime parfaitement les esprits qui ne font point les suffisants et qui se rangent simplement et humblement au conseil. Faites toujours ainsi, ma fille, Dieu vous bénira ; recommandez-moi à sa miséricorde et vous assurez de mon cœur, car il vous est tout dédié.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE CDXI - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

La Jointe se réjouit du bon état des maisons qu'elle a visitées. — On demande des fondations à Besançon et à Chambéry. — La ferveur des Sœurs doit s'ajuster à la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 3 décembre 1622.

Je suis ravie de voir comme Dieu départ ses grâces en abondance sur nos maisons, et combien de faveurs intérieures Il fait à plusieurs de nos Sœurs.

Nous avons laissé Dijon en bon état, grâce à Dieu, et avons vu nos Sœurs de Montferrand et de Saint-Étienne Nous voici à Lyon, tout va bien en ces chères maisons, mais très-singulièrement ici. Madame la duchesse de Chevrières et madame de [78] Courtambeau veulent faire chacune une fondation de notre Institut. Je vous prie, préparez de bonnes et de braves filles. Cultivez et exercez celles qui seront propres au gouvernement ; mais surtout fondez-les bien en humilité et dévotion. L'on nous demande à Besançon et à Chambéry ; il semble que Dieu veuille beaucoup employer ce petit Institut pour le salut de plusieurs âmes, mais il faut donner des pierres bien solides pour les fondements.

Je vous supplie, réglez vos Sœurs pour leurs pénitences et mortifications ; que leur ferveur s'ajuste à la Règle. Éprouvez bien soigneusement et discrètement cette petite fille qui a des choses extraordinaires ; un petit esprit faible et tendre sur soi-même se trompe souvent dans les ravissements et visions.

Envoyez, je vous prie, quelque aumône au monastère de Saint-Bernard, afin que notre Institut témoigne à ce Saint sa spéciale dévotion ; je désire que nos Sœurs aient une particulière affection à le réclamer.

Priez-le pour moi, qui suis de cœur toute vôtre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CD XII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Nouvelles des monastères de Montferrand et de Saint-Étienne — L'Office doit être chanté sur un ton doux et modéré. — Séjour de saint François de Sales à Lyon ; son estime pour les Révérends Pères Jésuites. — Éloge de Sœur Marie de Valence. — Comment se comporter à l'égard de diverses personnes.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon], 8 décembre [1622].

Ma très-unique très-chère fille,

Nous voilà de retour de votre petit Montferrand, où, certes, j'ai trouvé de fort bonnes âmes et de bons esprits, pleins du [79] désir de s'avancer en la perfection de l'observance. La pauvre Supérieure[40] était à moitié abattue sous l'effort des appréhensions de sa charge, comme vous avez appris par celle qu'elle m'a dit vous avoir écrite ; je la laisse tout encouragée, et vraiment elle me plaît fort ; elle a bon jugement, bon désir et un fort bon extérieur [plusieurs lignes illisibles].

L'Office, je vous prie, ma fille, faites-le à l'accoutumée ; les fantaisies passeront. Monseigneur désire qu'on le die sur un ton qui ne soit point haut, ains médiocre et fort doucement, voire, bassement ; et pour les autres défauts, je ne les ai pas connus, sinon quelques manquements de bonne prononciation ; je désirerais grandement que l'on conservât une même façon partout. J'ai trouvé qu'il se glissait quelque chose de différent ; or, Monseigneur fera derechef marquer tout ce qui sera possible pour cela, puis il ne faudra que suivre fidèlement. — À Saint-Étienne, l'on traîne insupportablement.[41] À propos, la Supérieure de là est admirée ; elle fait sa charge avec grande retenue : vous savez combien elle est exacte. Elle se porte fort bien ; je lui dis qu'elle était dans son centre. Certes, cette maison va bien ; il y a de bonnes professes et six ou sept novices de bon espoir et de bon cœur, elles me plurent fort ; aussi, je n'ai pas encore parlé de la fontaine ; mais l'on m'a dit qu'on l'avait faite sans profit.

Nous avons ici Monseigneur[42] que nous voyons un peu. Il ne [80] veut pas que nous partions encore d'ici : je crois que c'est pour condescendre à Mgr de Bourges. — Nous avons ici la Sœur Marie de Valence, qui est, certes, une âme vraiment simple et humble, sans que l'on y voie aucune contrainte et singularité, et sa petite fille de même.

Je vous prie, mon enfant, s'il y a moyen, lirez les lettres de madame de Puy-d'Orbe ; je voudrais que vous la pussiez aider, car elle en a grand besoin. Monseigneur veut sérieusement penser au moyen de tenir les maisons unies ; il en parlera avec les grands Pères Jésuites. Il veut fort aussi que l'on s'assiste toujours d'eux, car il dit qu'il n'y a rien de tel. Je suis bien aise que le Père recteur vous aime bien ; il l'a toujours fait ; faites-le saluer de ma part très-chèrement, et le bon Père Gentil ; je les honore parfaitement. Mais surtout, certes, j'honore [81] avec singulier respect et dilection Mgr de Langres, assurez-l'en, mon enfant : quand il sera à Dijon, et que je le saurai, je lui écrirai.

Voilà M. Gariot qui vous importunera pour des recommandations. Je crois qu'il n'est besoin de suivre toutes ses inclinations ; au moins je ne le fais pas, surtout au parloir où je tranche court ; néanmoins, je vous prie, ma mie, de faire recommander son affaire à M. le conseiller Berbisey par l'entremise du père ou de la mère de notre cousine Berbisey ; il me presse, car il veut partir ; mais si, faut-il vous dire que mon bon cousin est en admiration de vous [trois lignes illisibles] : c'est un vrai bon cœur ; traitez vraiment à la bonne foi avec lui et avec la bonne Sœur de Vigny, qui vous aime tant aussi, et certes, tout le reste. Adieu, mon enfant, ma vraie très-aimable et très-chère fille. Dieu soit béni. Jour de Notre-Dame.

Faites prier pour notre affaire et faites saluer nos parents, les amis, et ceux que vous voudrez.

Conforme a une copie de l'original gardé à la Visitation île Chambéry.

LETTRE CD XIII (Inédite) - LA SŒUR. ANNE-MARIE ROSSET

MAÎTRESSE DES NOVICES À DIJON

Il faut agrandir le courage des notices.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, décembre [1622].

Ma très-chère sœur,

Je n'avais jamais senti une si grande dilection pour votre chère âme que je fais maintenant. Vivez toujours toute en Dieu, ma mie, sans recevoir aucune crainte sur le sujet de votre chemin, lequel assurément est de Dieu. Ayez grand soin d'agrandir le courage à nos pauvres Sœurs novices, et les faire [82] cheminer très-simplement en l'observance, et gaiement. Je les chéris toutes d'un amour plus que maternel, et surtout notre pauvre vieille[43] et ma Sœur Claire-Marie [Parise], laquelle Dieu appelle à une grande perfection. Toutes, certes, sont au milieu de mon cœur ; ma Sœur J. -M. et N***, Dieu les fasse saintes ! Je vous recommande, et à toutes nos Sœurs, ma pauvre Sœur de Vigny,[44] et ma chère fille, mademoiselle de Villars. Dieu soit béni ; je suis toute à vous.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXIV - À LA SŒUR MARIE-MARGUERITE MILLETOT

À DIJON[45]

Conseils maternels et témoignages d'affectueux souvenirs.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, décembre 1622.]

Je vois bien que ma chère fille désire un billet de sa Mère qui l'assure qu'elle est et sera toujours très-chèrement aimée. Oui, certes, ma fille, et me croyez, vous m'êtes plus présente que jamais selon l'esprit. Oh ! vivons ainsi que la très-sainte volonté de Dieu le veut, ma très-chère fille, vivons, dis-je, en une parfaite et amoureuse soumission de son bon plaisir, afin [83] que la très-sainte humilité, la douce charité et la parfaite observance reluisent en toutes nos actions : c'est ce que je vous désire, et à nos chères Sœurs, que j'aime tendrement. Nos bonnes Sœurs Françoise-Augustine [Brung], Claire-Marie [Parise] et les deux chères prétendantes, ou nouvelles novices, car je ne sais encore leurs noms, embrassez-les pour moi, et toute la petite troupe que j'aime tant. Dieu vous bénisse, mes chères filles.

Extraite de la fondation manuscrite de Dijon.

LETTRE CDXV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Affaires temporelles. — Décision pour la réception de plusieurs prétendantes.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 11 décembre 1622,

Dieu conduise l'affaire de madame de Dampierre[46] ! Je la salue de tout mon cœur, je vous en prie, ma très-chère fille, et ces autres dames, nos chères amies. Je présenterai le rochet quand nous serons à Nessy, à Monseigneur, lequel dit qu'il n'est point besoin entre nous de ces quittances, il suffit que ce qui s'est fait l'ait été au su des Supérieurs, et l'écrire simplement sur le livre. Il dit aussi que si vous laissez notre Sœur M. -Denise [Langlois] à Nevers, que vous devez y donner sa dotation, nonobstant qu'elle soit en la place d'une autre.

À propos, ma très-chère fille, je crois qu'il faut bien sonder le cœur de notre Sœur M. Agathe,[47] car je le crains un peu ; j'ai ce sentiment et vous le dis tout simplement, comme aussi que si cette fille de madame de Port-Royal est bonne, qu'il la faut [84] arrêter pour une fondation, et que Monseigneur m'a dit que l'on devait suivre l'intention que j'ai eue devant Dieu, de loger la cousine de notre Sœur Marie-Élisabeth, à Moulins ; puisque l'affaire est faite, mandez-le-leur, et puis, que l'on fasse ce que l'on voudra. Ma fille, Dieu vous fortifie de cœur et de corps, et vous rende toujours parfaitement sienne. Je suis en lui plus vôtre que vous ne sauriez penser.

Je salue amoureusement le cœur de votre Angélique [Lhuillier].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE CDXVI - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

On ne peut acquérir la perfection sans peine. — La partie supérieure de l'âme doit dominer comme une reine sur tous les mouvements naturels.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, décembre 1622.]

J'ai été un peu longue à vous répondre, ma très-chère fille, mais vous me le pardonnerez bien, s'il vous plaît. Je vois toujours votre cœur, qui confesse ses fautes avec désir et courage de son avancement : voilà comme il faut faire ; car, ma chère fille, il faut avouer franchement et fidèlement nos défauts, s'en humilier doucement et tranquillement, et surtout s'en amender fortement et généreusement. Faites ainsi, ma très-chère fille, je vous en supplie, afin que Dieu soit glorifié en nous, car ce bon Sauveur veut des effets et des actions de vraie vertu : nul bien sans peine. Vous avez vos passions puissantes, c'est pourquoi vous ne devez point vous flatter, ni penser acquérir la perfection que vous désirez, sans peine. Il faut donc travailler à la parfaite mortification, et à faire jouer la partie supérieure, la [85] tenant au-dessus de tout ressentiment et aversion, comme une reine qui régente et gouverne absolument son royaume.

Ma fille, je vous dis ce que vous devez faire ; je vous conjure de l'entreprendre joyeusement et courageusement. Dieu sera avec vous, n'en doutez point. Humiliez-vous profondément, mais confiez-vous en sa divine Providence tout entièrement, et je supplie sa divine Bonté de' vous conduire comme sa plus chère brebis, et toute cette chère troupe de nos Sœurs, que je salue cordialement avec vous, les conjurant, par les entrailles sacrées de notre bon Sauveur, de marcher fidèlement en l'observance de nos Règles. Que si elles le font en simplicité, quel saint état d'âme, suivi de très-grandes récompenses ! Je leur conseille toutefois de le faire purement pour Dieu, et de prier pour moi qui les chéris avec une dilection toute cordiale, vous étant à toutes bien humble sœur et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nancy.

LETTRE CDXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Elle réclame des nouvelles de saint François de Sales. — Détails sur le monastère de Valence.

VIVE † JÉSUS !

Grenoble, [décembre] 1622.

Ma très-chère fille, je pensais que j'aurais ici quelques nouvelles de vous, et de ce qui s'est passé avec Monseigneur, tant pour ma consolation que pour les affaires de notre Institut, mais vous n'y avez pas pensé.[48] [86]

Nous avons reçu aujourd'hui le paquet de Dijon que M. Lambert a apporté. Nous allons partir pour Belley, après avoir arrêté ici neuf ou dix jours. Grâce à Dieu, il y a sujet de le bénir en cette maison, tant pour le spirituel que pour le temporel. Nous laissâmes nos bonnes Sœurs de Valence toutes pleines de bons désirs ; nous examinâmes toutes les officières. La Mère est bonne, sage et zélée plus que je ne pensais, grâce à Dieu ; mais ses maladies et la grande jeunesse de ses compagnes ont un peu nui. Ce sont pourtant de bonnes âmes ; sur toutes, je trouve à mon gré ma Sœur Hélène-Marie, et je reconnus clairement que ma Sœur M. -M. était un peu déchue de ce que vous m'en aviez dit : elle était trop jeune pour être en cette charge. Si la disposition que vous en faites là ne réussit pas, il faudra que vous la retiriez et envoyiez notre Sœur N***, qui était portière, pour être assistante et directrice. Elles rendent bonne odeur, mais il les faut aider si elles en ont besoin. Je vous prie de mander à la Supérieure de cette ville le devis de notre plan que je vous ai laissé pour le Père Feuillant, mais je vous prie de ne point tarder, car il est important.

Adieu, ma très-chère fille, je salue toutes vos Sœurs, je les aime très-chèrement.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Valence. [87]

ANNÉE 1623

LETTRE CDXVIII - À MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS

FRÈRE ET SUCCESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES À L'ÉVÊCHÉ DE GENÈVE

Sentiments héroïques de résignation sur la mort de saint François de Sales. — Déférence et soumission envers le nouvel Évêque.

VIVE † JÉSUS !

[Belley, 7 janvier 1623.]

Oui, Monseigneur, j'adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet incomparable Père, et m'y soumets sans réserve ; mais, ô Dieu ! non pas sans une extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle Providence sur moi qui mérite bien ce châtiment. Dieu nous fera miséricorde et vous conservera, s'il lui plaît, mon très-cher Seigneur, pour le service de sa gloire, en la place de ce grand homme de Dieu, qui nous a laissées si comblées de douleur, mais pleines de résolution de lui obéir toujours fidèlement et humblement en votre personne. Je vous supplie très-humblement de m'adresser un mot chez M. N. pour me faire savoir si vous désirez que je me hâte, et aussi ce me sera consolation en ma douleur d'être en notre pauvre petit monastère d'Annecy lorsque le précieux corps de cette sainte âme y sera apporté. Oh ! mon bon et cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans réserve, et, comme vous dites, adorer Dieu en silence et faire tout ce que nous pourrons pour parvenir à la participation de la gloire que nous espérons et que possède ce grand vaisseau d'élection. [88]

LETTRE CDXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Acquiescement à la volonté de Dieu. — Le testament de saint François de Sales indique le lieu de sa sépulture. — Il faut surmonter les difficultés qu'opposent les magistrats de Lyon au départ de sa dépouille mortelle.

VIVE † JÉSUS !

[Belley, 7 janvier 1623.]

Ma vraie et bien-aimée fille,

C'est de tout mon cœur que j'acquiesce à la très-sainte et très-adorable volonté de mon Dieu en cet événement si douloureux, et incomparablement sensible à mon chétif cœur. Je n'ai point de paroles ; il faut désormais se taire et adorer par un profond silence cette sagesse éternelle, qui m'a retirée tant de fois de la mort, pour me faire souffrir ces douleurs si prégnantes de me voir si promptement privée de la seule consolation qui me restait en cette vie. Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l'amertume répandue en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir !

J'entends que messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps ; je sais bon gré à leur dévotion ; mais nous mourrons à la poursuite de ce trésor ; car, de sa bouche propre, il me dit qu'il voulait être enterré en notre monastère d'Annecy, proche de notre treille [grille] ; et, outre ce, il a déclaré cette sienne volonté par son testament. Donc, ma fille, qu'il ne vous reste ni force ni courage que vous ne l'employiez pour nous le faire venir ; mais cela sans différer, je vous en conjure ; et, si je l'ose, je vous le commande, selon le pouvoir que Dieu m'a donné sur vous, et qu'il soit conduit le plus honorablement qu'il se pourra.[49] [89]

Mon Dieu, quelle douleur ! O bon Jésus ! ma fille, priez-le pour moi, à ce qu'il me fasse miséricorde, et la grâce de vivre désormais toute à Lui en la parfaite nudité et détachement de toutes choses, puisqu'il Lui a plu d'écorcher ainsi mon chétif cœur. Certes, je désire que ce grand et incomparable Serviteur de Dieu soit plus parfaitement parmi nous et plus ponctuellement obéi qu'il n'a jamais été.

Ce m'est une particulière douleur d'être partie de Lyon ; toutefois l'ayant fait, comme vous savez, pour obéir à son intention, j'acquiesce en tout.

Ma fille, ne vous êtes-vous point avisée de lui demander ses derniers commandements pour moi qui n'en puis plus ? Mais j'espère toutefois que je pourrai tout en Celui qui me conforte, la volonté duquel j'aime et confesse ; je l'adore et m'y soumets pleinement, sans réserve. Qu’à jamais elle vive et règne en nous ! Votre, etc. [90]

LETTRE CDXX - À LA SŒUR FRANÇOISE-MARGUERITE FAVROT

ASSISTANTE À ANNECY

La parfaite adhérence au bon plaisir divin n'empêche pas de ressentir vivement la douleur.

VIVE † JÉSUS !

[Belley, 7 janvier 1623.]

Oh Dieu ! qu'il est raisonnable, ma très-chère Sœur, d'acquiescer au très-saint et adorable décret de la divine Providence ! mais d'empêcher la douleur, il n'y a que Celui qui a fait la plaie qui puisse la guérir ! Il faut toutefois prendre courage. Il ne faut pas craindre nos Sœurs de Lyon ; elles sont filles d'obéissance. J'espère que bientôt nous aurons ce bienheureux corps. Hélas ! ma très-chère fille, quelle rencontre pour ma bienvenue ! Mais, ô mon Dieu, vous le voulez, et je le veux aussi de tout mon cœur, quoique avec des douleurs incomparables. Nous partirons lundi ou mardi, au plus tard ; il me tarde plus d'être en cette bénite maison que vous ne sauriez penser ; mais il faut ici servir Dieu sans réserve, en la façon qu'il lui plaira. Dieu soit notre unique consolation ! il n'y en a plus que là ; mais c'est assez. Qu'il soit béni éternellement ! Votre, etc.

LETTRE CDXXI - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

ARCHEVÊQUE DE BOURGES, SON FRÈRE

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VIVE † JÉSUS !

[Belley, 1623.]

Monseigneur,

Vous voulez savoir ce que fait mon cœur en cette occasion. Hélas ! il a, ce me semble, adoré Dieu au profond silence de sa [91] très-dure angoisse ! Certes, il n'avait jamais ressenti amertume si grande, ni mon pauvre esprit reçu une secousse si pesante ; ma douleur est plus grande que je ne saurais jamais dire, et il me semble que toutes choses servent pour accroître mes ennuis, et me porter au regret. Il me reste pour toute consolation de savoir que c'est mon Dieu qui a fait, ou permis que ce coup ait été fait ; mais, hélas ! que mon cœur est faible pour supporter ce pesant fardeau, et qu'il a besoin de force ! Oui, mon Dieu, vous aviez prêté cette belle âme au monde, maintenant vous l'avez retirée, votre saint Nom soit béni ! Je ne sais point d'autre cantique que celui-là : « Le Nom de mon Seigneur soit béni ! »

Mon très-cher frère et mon très-cher Père, mon âme est pleine d'amertume, mais aussi pleine de paix à la volonté de mon Dieu, à laquelle je ne voudrais pas contredire d'un seul clin d'œil ; non, je vous assure, mon très-cher Père, dont il lui a plu de nous ôter ce grand flambeau de ce misérable monde, pour le faire luire en son royaume, comme nous croyons assurément, son saint Nom soit béni ! Il m'a châtiée comme je méritais ; car vraiment je suis trop misérable pour jouir d'un si grand bien, et d'un contentement tel qu'était celui que j'avais de voir mon âme entre les mains d'un si grand homme, vraiment homme de Dieu.

Je pense que cette bonté suprême ne veut plus que j'aie de plaisir sur la terre, et je n'y en veux plus avoir aussi, que celui d'aspirer après le bonheur de voir mon très-cher Père dans le sein de son éternelle bonté. Je veux bien pourtant demeurer dans cet exil ; oui, mon très-cher frère, oui véritablement, ce m'est un exil bien dur, l'exil de cette misérable vie ; mais j'y veux demeurer, dis-je, autant que la souveraine Providence le voudra, lui remettant le soin de disposer de moi selon son bon plaisir. Je me recommande à vos saints sacrifices, et cette petite famille qui est tout en douleur, laquelle fait son petit [92] gémissement avec tant de douceur et résignation que j'en suis toute consolée. Nous en partirons bientôt, pour retourner en notre pauvre petite demeure d'Annecy, là où ma douleur se renouvellera en voyant nos très-chères Sœurs. Dieu soit béni de tout ! Vive sa volonté ! Vive son bon plaisir !

Je soulage bien mon pauvre cœur de vous parler de la sorte, et béni soit mon Dieu qui me donne encore cette consolation ! Je vous remercie de votre charitable lettre ; croyez que vous avez bien gagné les œuvres de miséricorde, car elle m'a l'ait grand bien, et à nos chères filles, de recevoir de vos nouvelles. Continuez-nous cette sainte affection, s'il vous plaît, et vous assurez, mon très-cher Père, que nous vous porterons toujours en notre souvenir devant Dieu ; car c'est de cœur que nous sommes vos petites filles ; et moi spécialement, qui, comme la plus nécessiteuse de toutes, me confie en votre paternelle affection.

Je suis, en l'amour du Sauveur, Monseigneur, Votre très-humble, etc.

LETTRE CDXXII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Entier abandon aux dispositions de la Providence. — Avoir un filial recours aux Pères de la Compagnie de Jésus dans toutes les difficultés. — Les Sœurs ne doivent pas demander de congés particuliers au Supérieur ni donner le nom de Mère à la Sœur déposée.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 31 janvier 1623.

Qu'à jamais ce très-saint nom soit béni et loué en nos tribulations, afin que l'extrémité de nos douleurs soit un parfum agréable à sa divine Majesté ! Ma fille, que le coup est grand et pesant, mais que la main qui l'a donné est douce et paternelle ! [93] c'est pourquoi je la baise et la chéris de tout mon cœur, baissant la tête et pliant tout mon cœur sous sa très-sainte volonté que j'adore et révère de toutes mes faibles puissances. Il ne me reste en cette vie que le désir ardent de voir nos monastères en la parfaite et très-amoureuse observance des choses que ce très-heureux et très-saint Père nous a laissées. Il faut entreprendre cela, ma très-chère fille, et y porter toutes nos chères Sœurs, mais doucement et suavement ; car surtout il faut que cet esprit de suavité éclate parmi nous ; je vous Je recommande de tout mon cœur.

La conduite de votre visite [régulière] et toute cette action a été très-bien. Il faut toujours faire ainsi. Le Père recteur est un digne homme que je salue révéremment ; nous sommes très-heureuses d'avoir l'affection et l'assistance de celle Compagnie-là. Notre Bienheureux Père me dit à Lyon qu'il la fallait chèrement conserver, et prendre là noire conseil et secours en nos besoins. Il faut tolérer doucement M. le doyen et l'honorer mais les Sœurs ont grand tort de s'adresser à lui pour avoir des congés ; je les conjure de ne plus faire cela, et d'aller simplement à la Supérieure, et en la sainte observance, tant qu'il leur sera possible ; elles savent bien que ce bon seigneur n'a pas été dressé aux choses de religion ; qu'elles aillent courageusement et cherchent Dieu, faisant son bon plaisir.

Il faut que ma chère Sœur Marie-Aimée [de Morville] se contente de jouir des choses qui sont marquées dans ses privilèges ; et je crois qu'elle le fera, car elle a son cœur très-bon, et je l’en supplie, sans passer outre, puisque c'est assez à une servante de Dieu. Tous ces congés ne la découlperaient pas devant Dieu. Oh ! je m'assure de sa bonté, et que, plus que jamais, elle prendra bon courage. Je la supplie de ne point lire la Bible ; je sais très-assurément que notre Bienheureux Père ne le lui eût pas permis ; il y a tant de bons livres et puis nous avons tant besoin de nous appliquer à faire plutôt [94] qu'à étudier. Les Sœurs, en façon quelconque, ne doivent demander aucun congé qu'avec l'avis de la Supérieure. Seigneur Jésus ! qu'elles ne se laissent point emporter à cette fantaisie ! Malheur à celles qui, sans nécessité, voudront être dispensées ! et, pour la nécessité, la Mère ne doit jamais refuser. Mais nos Sœurs sont, grâces à Dieu, bien éloignées de cela ; elles ont le cœur trop bon ; je les connais bien. Il faut que vous donniez vous-même les lettres du Père spirituel ; la Règle est claire, et ces petits commandements faits sans discrétion ne sont rien, sinon qu'il faut bien faire, en cela, ce que la charité requiert.

Pour Dieu ! suivez votre Règle en ce qui regarde les lettres, et qu'il suffise à ma Sœur M. -A. de vous donner fermées celles qui lui sont permises ; il la faut conduire en cela doucement ; et enfin que les paquets ne sortent de la maison sans passer par vos mains, cela discrètement, car il faut manier délicatement son esprit. J'espère qu'elle fera bien, Dieu aidant. Monseigneur haïssait ces miroirs ; petit à petit, tout sortira. La disposition des officières est bien, et je vois qu'elles ont toutes bon courage, amour et estime de vous et de votre gouvernement ; je ne leur puis écrire ; je les supplie de m'en excuser pour ce coup. Je suis surchargée d'affaires ; mais, Dieu aidant, je ne manquerai pas au besoin. Ayez un grand courage ; Dieu vous aidera, je vous en assure, et vous rendez douce et suave surtout.

J'écris pour achever l'affaire de Nevers ; Monseigneur l'avait à cœur. Au nom de Dieu, ma fille, contentez-vous et ne recherchez de glose en ce traité. Quand vous aurez ce que nous avons dit, jamais il n'en sera plus parlé. Je vous conjure derechef que le tout se passe doucement, sans conteste ; accommodez-vous à tous, afin que le débat finisse » Monseigneur de Nevers ne veut pas que l'on paye la moitié des intérêts, ainsi que j'ai dit, mais on ne laissera pas de les payer, je vous en donne parole et m'y oblige. Mais gardez-vous bien qu'on le [95] sache, car cela gâterait tout vers ce bon prélat qui est heurté à cela. Je suis marrie de ce que l'on contrevient pour une vanité à la Règle, puisqu'elle dit que la seule Supérieure sera appelée Mère ; je voudrais qu'on ne l'eût appelée que ma Sœur J. -Charlotte. Certes, cela n'est pas bien ; vous diriez que nous avons peur de pratiquer et faire pratiquer la sainte humilité, qui était la chère vertu de notre Père.

Je n'en puis plus ; je finis avec mille saintes salutations à nos chères Sœurs, et à vous, à qui je suis entièrement.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXXIII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

Exhortation à suivre en tout les intentions du saint Fondateur. — Conserver la liberté du Chapitre. — Égards dus à la communauté de Moulins. — Les Sœurs fondatrices doivent demeurer au monastère qu'elles ont fondé.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 31 janvier 1623.

Il est vrai, ma très-chère fille, je le confesse, que mon Dieu est très-aimable et très-adorable au décret de sa divine Providence, laquelle je révère de toutes mes forces en cet événement si incomparablement douloureux ; et je vous conjure de faire le même, et de prendre un nouveau courage pour faire que les choses que ce très-saint Père nous a laissées soient fidèlement observées, afin que nous puissions parvenir à Celui duquel il jouit pleinement. O ma fille, il ne faut plus avoir de pensées que pour cette bienheureuse éternité ; ces moments ne nous sont donnés que pour cela ; acheminons-y nos cœurs et ceux de nos très-chères Sœurs tant qu'il nous sera possible. Retranchez [96] de votre esprit ces peines que vous prenez, ma fille ; mettez tout entre les mains de Dieu, et vous verrez que tout ira bien. Il se faut tenir avec le devoir qu'on doit au prélat, mais il faut conserver son autorité et celle du Chapitre, et suivre ponctuellement la Règle, ne se rendant pas esclave ; je m'assure que les prélats nous laisseront toujours notre liberté.

Il me tarde, ma chère fille, que l'affaire de Moulins soit finie. Dieu y mette sa main, et veuille parfaitement unir ces deux communautés. Travaillez à cela et oubliez toutes ces petites tricheries ; jetez tout cela dans la fournaise de la divine charité. Je suis tellement lasse de cette affaire et désireuse de la voir achevée, que je voudrais avoir donné de mon sang, et que c'en fût fait. Au nom de Dieu, ma fille, sortez-en et avec l'esprit de notre Bienheureux Père, qui avait conçu tant d'aversion de ces petites contestes de N. Je connais bien votre cœur et je lui dis bien comme je vous avais toujours vue fort souple à tout ce que nous voudrions en cela. O mon enfant, il le faut achever ainsi et demeurer en paix. Je suis vôtre, ma fille, d'une sorte toute spéciale.

[P. S.] Courage, je vous prie ; embrassez amoureusement toutes les rencontres de pauvreté, d'humilité, de mortification et tout ce qui se présentera, coopérant aux desseins de Dieu qui veut que votre maison soit fondée sur l'humilité, sur la bassesse et la confiance absolue en sa Providence. Soyez donc toutes très-petites et très-contentes de l'être, et Dieu sera glorifié ; je l'en supplie de tout mon cœur. Amen.

Les deux filles qui sont à Nevers y doivent demeurer ; car, Seigneur Jésus ! où est-ce qu'on a coutume de ne pas vouloir garder les filles qui ont été envoyées pour fondement ? Vous savez ce que je vous ai écrit autrefois sur ce sujet : la raison, la justice et la charité veulent cela. On ne les doit renvoyer, on peut bien les retirer (ceux qui les donnent), ou les employer ailleurs ; mais que la maison où elles ont servi les en chasse, serait chose [97] indigne qui ne s'est jamais vue. Mon enfant, faites jouer tous vos ressorts afin que tout s'apaise, et enfin témoignez toujours que vous ne voulez aucun débat contre vos Sœurs, et suppliez humblement que l'on ne demande nul consentement de vous pour cela ; car c'est chose que vous ne pouvez ni devez. J'écris selon les sentiments que je crois que Dieu me donne. Mon enfant, je suis vôtre sans réserve.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CDXXIV (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À DIJON

L'espérance de revoir au ciel son Bienheureux Père console la Sainte dans sa douleur. — Ne pas juger les actions de la Supérieure et demander avec confiance les soulagements nécessaires à la santé.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Hélas ! ma très-chère Sœur, il est vrai, le seul bon plaisir de Dieu et la gloire que possède ce Bienheureux Père sont ma seule consolation en cette incomparable perte. Or bien, nous irons un jour le voir, moyennant la douce miséricorde de Dieu laquelle je vous conjure de m'impétrer. [Il manque plusieurs lignes.]

Nos Sœurs ont très-grand tort de s'amuser à regarder qu'elle [la Supérieure,] n'est pas assez infirme pour prendre les soulagements qu'elle prend. Certes, en cela je ne les puis excuser et dis encore qu'elles ont très-grand tort : leur appartient-il d’aller éplucher sur cela ? Si elle faisait des choses apparemment contraires à la Règle, il lui faudrait remontrer humblement ; mais aller peser si elle est assez malade pour s'aller coucher [98] ou non, cela me déplaît bien, et je sais, certes, qu'elle est infirme et sujette à beaucoup d'incommodités ; que si nos Sœurs les avaient, elles chercheraient bien leur soulagement. Voilà une mauvaise tentation ; je prie Dieu qu'il y remédie, car sitôt que l'estime que l'on doit à la Supérieure est levée, adieu, tout se dissipe.

Or, je vous prie, ma très-chère Sœur, faites tout ce que vous pourrez afin que la cordialité règne par là. Demeurez ferme en votre état ; Dieu ne veut de vous autre chose. Mais, je vous supplie, obéissez à la Règle qui dit que l'on demande en simplicité les soulagements dont l'on a besoin ; vous ferez chose agréable à Dieu, car en obéissant vous vaincrez votre cœur qui est attaché à ces choses extérieures.

Rendez-vous toujours plus cordiale, ouverte et familière avec la Mère, voire même aux novices, que je salue de toute la force de mon cœur. À part, notre Sœur M. -A. et la petite N***. À cause de sa tendreté, soyez-lui une bonne nourrice, je vous prie. Dieu fasse tirer profit à notre Sœur N*** de son retardement ; je crois qu'elle ferait plus par l'encouragement et cordialité que par les mortifications : essayez-le, je vous prie, c'est mon sentiment.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [99]

LETTRE CDXXV - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Misérable est le cœur à qui Dieu ne suffit pas. — Saint François de Sales visite le monastère d'Annecy par des odeurs célestes. — Ne plus aspirer qu'à l'éternité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère sœur,

Il est vrai, c'est l'extrémité des douleurs que je puis recevoir dans cette vie que la privation de la chère présence de mon Bienheureux Père, laquelle était mon unique trésor et ma seule joie en ce monde. Mais, puisqu'il a plu à mon Dieu de m'en priver, j'acquiesce de tout mon cœur à son bon plaisir, me consolant, en ce que je puis dire avec vérité, qu'il est maintenant mon unique et seule consolation ; mais aussi, ma très-chère fille, n'est-ce pas assez et même tout ? Certes, le cœur est trop avare à qui Dieu ne suffit, et le cœur est misérable qui se contente de moins que de Dieu.

Ma très-chère Sœur, ne faut-il pas que je vous dise et à ma très-chère Sœur Hélène-Angélique [Lhuillier], puisque, par la bonté de Notre-Seigneur, vous êtes parfaitement unies, je vous veux donc dire que cette très-sainte âme, qui nous a donné tant de parfums de vertus, nous en donne encore à présent des extérieurs.[50] La plupart des Sœurs d'ici ont senti une infinité de fois, et en divers lieux, des odeurs si suaves et [100] extraordinaires, que nous croyons probablement que c'est le Bienheureux qui nous visite et nous fait entendre, par ces odeurs célestes, qu'il prie pour nous. Que cela touche le cœur, ma très-chère fille. J'en fus dimanche tout attendrie ; car, par trois diverses fois, je les sentis.

De vous dire comme Dieu manifeste son très-humble Serviteur, ce serait une chose trop longue. Bref, il y a de quoi grandement glorifier et remercier Notre-Seigneur. Faisons-le donc, mes très-chères filles, que mon âme chérit uniquement, mais faisons-le par une fidèle observance des choses que nous savons. Oh ! quel honneur et quel bonheur que de servir, par une très-humble et absolue soumission, la sainte volonté de notre bon Dieu ! Mes très-chères filles, il ne faut plus penser ni aspirer qu'à cette glorieuse éternité ; là est notre Souverain Bien duquel nous jouirons éternellement, dont il soit béni ! Votre, etc.

LETTRE CDXXVI - À LA MÈRE FRANÇOISE-GABRIELLE BALLY

SUPÉRIEURE À BOURGES

Pratiquer fidèlement l'humilité, la douce charité et la confiance en Dieu. — Il ne faut priver aucune Religieuse du bienfait de la correction. — Rien au monde ne doit altérer la paix du cœur.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 février 1623.

Ma très-chère fille,

Vous savez, il y a longtemps je m'assure, l'incomparable [101] perte que nous avons faite en cette vie. Hélas ! j'espère en la bonté de Notre-Seigneur qu'elle nous sera récompensée dès le ciel, par celui qui maintenant jouit si à souhait de la félicité à laquelle il a tant aspiré, et qu'il nous obtiendra toutes les grâces nécessaires pour bien et fidèlement accomplir ce qu'il nous a si saintement ordonné. Ma très-chère fille, il n'a recommandé que cette ponctuelle observance. Au nom de Dieu, soyons-lui fidèles, et à conserver l'esprit d'une véritable humilité et douce charité ; surtout, surtout, je vous conjure, et toutes nos Sœurs pour ce point, de demeurer en paix avec une entière confiance en Dieu, car c'est où notre Bienheureux Père nous a toujours renvoyées.

Ce m'est un grand contentement de savoir que Mgr l'archevêque vous soit si affectionné ; c'est un très-vertueux prélat ; faites-lui très-humble révérence de ma part. Je crois que vous ne devez pas refuser des filles de huit cents écus avec leurs meubles, si elles ont de bonnes dispositions. Ayez grand courage ; croyez que Dieu ne vous délaissera point.

Je salue chèrement M. P., je le chéris et honore grandement comme un bon serviteur de Dieu et très-affectionné à notre Institut. O ma fille ! la Sœur assistante est votre fille comme les autres ; il la faut corriger, redresser et perfectionner ; elle est jeune, elle a bon zèle ; mais il la faut plier, quoique doucement, en la prenant par raison, cordialement, lui faisant voir ses défauts, et ne lui souffrir nullement qu'elle exerce sa charge impérieusement ; cela est tout contraire à son devoir et à l'esprit de Monseigneur notre Bienheureux Père ; mais en cela elle agit selon son naturel, lequel elle doit adoucir, modérer et humilier ; qu'elle voie les Entretiens. Enfin, il la faut aider et ne souffrir nullement que l'esprit d'aigreur entre chez nous sous nul prétexte ; il n'y aura point de danger de l'ôter de charge, si elle ne se change. Au moins, l'année prochaine, il faudra mettre une autre assistante : ma Sœur Anne-Marie est une [102] brave fille qui pourrait y être employée. Ma très-chère fille, je vous conjure de ne vous point laisser abattre l'esprit pour toutes les croix que vous avez. Croyez-moi, c'est un grand présage de sainteté que tout cela, et aimez, je vous prie, votre pauvreté. Hélas ! que notre unique Père l'aimait !

Ma fille, ma fille très-chère, la grande douleur que mon chétif cœur ressent pour cette privation ! mais je vous dirai que, grâce à mon Dieu, c'est avec paix. Oh ! qu'il aimait cette paix, et combien de fois nous l'a-t-il recommandée ! Non, jamais, disait ce saint homme, pour chose que ce soit, il ne faut perdre sa tranquillité. Je vous dis le même, ma très-chère fille, ne perdez point votre paix pour chose quelconque ; confiez-vous en Dieu ; remettez entre ses mains bénies toute votre charge, ayez soin qu'il soit glorifié, et vous verrez qu'il accourra à votre secours.

Je n'écrirai point à nos Sœurs, pour ce coup, je n'en puis plus. Certes, je sais bon gré à notre pauvre Sœur Marie-Hélène [Le Blanc] de vous soulager ; c'est un bon cœur ; mais qu'elle se décharge de ses soins, de ses craintes et désirs superflus, et se délaisse tout à l'obéissance. Voilà un billet pour cette petite Anne-Catherine qui me fait si grande pitié. Il y a trois mois que je n'avais reçu de vos nouvelles, le temps m'en était long. Je ne manquerai jamais de vous écrire et de vous répondre, ni de vous servir tant que je pourrai, ma très-chère fille, car je vous aime comme mon propre cœur. Notre Sœur Marie-Gasparde [d'Avisé] vous écrit nos nouvelles, car je ne le puis. À Dieu, ma fille très-chère, je supplie cette infinie Bonté de vous tenir sous sa sainte protection et pourvoir de tout ce qui vous est nécessaire. Je salue le Révérend Père recteur précédent. Je suis entièrement toute vôtre, ma très-chère fille.

Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [103]

LETTRE CDXXVII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Exposé de l'état de paix et de résignation dans lequel elle reçut la nouvelle du décès de son Bienheureux Père.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 février 1623.

Ma très-chère fille,

Il est vrai que mon âme ne fut jamais si sensiblement touchée qu'elle l'a été et est encore sur la privation d'une si sainte et utile présence que celle de notre Bienheureux Père ; mais il est vrai aussi que, par la grâce de Dieu, elle ne fut jamais moins troublée. Voici comme je reçus ce coup, lequel en vérité m'eût fait mourir, si une autre main que celle de mon Dieu me l'eût donné : nous étions à Belley ; et, le jour des Rois, les Révérends Pères Capucins et autres vinrent au parloir. Après avoir parlé d'affaires, je demandai : Mais, mon Dieu ! n'a-t-on point de nouvelles de Monseigneur ? On me dit tout froidement que oui, qu'il était malade à Lyon. Je dis incontinent qu'étant voyagère j'y voulais aller. Alors, ils me donnèrent une lettre de Mgr d'aujourd'hui, qui est son très-digne frère. Avant que de la lire, je me retirai intérieurement en Dieu, et ainsi j'ouvris cette lettre où je trouvai que notre Bienheureux était au ciel ; mon cœur fut saisi nonpareillement. Je me mis à genoux, et adorai la divine Providence, embrassant le mieux qu'il me fut possible la très-sainte volonté de Dieu et mon incomparable affliction en icelle. Je pleurai abondamment le reste du jour, toute la nuit et jusqu'après la sainte communion du jour suivant, mais fort doucement et avec une très-grande paix et tranquillité dans cette divine volonté et en la gloire dont jouit ce Bienheureux, car Dieu m'en donna beaucoup de sentiment avec des lumières fort claires des dons et grâces que la [104] divine Majesté lui avait conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que j'ai reçu de cette sainte âme. Après la sainte communion, je continuai ce que j'avais à faire ; mais j'avoue à votre cœur que je n'ai encore passé qu'un jour ou demi-jour sans larmes et en abondance ; car mon cœur est fort touché, quoique en paix, et ne laisse à faire aucune chose de ce que je dois. Mes attendrissements se font en écrivant, ou parlant à ceux que ce Bienheureux aimait.

Vous vous êtes excellemment bien comportée, et votre chère troupe, en cette affliction. Hélas ! il faut que je vous dise encore que je ne parlai à ce Bienheureux, étant à Lyon, que de nos maisons et de nos petites remarques pour notre Coutumier et pas un mot de mon intérieur. Dieu soit béni qui m'a encore voulu priver de cette consolation et profit ! Je reçois une grande satisfaction de voir comme Dieu manifeste son très-humble Serviteur par tant de miracles, que c'est chose digne de bénédictions ! O ma fille, prions, humilions-nous et soyons fidèles à Dieu, en reconnaissance de ses miséricordes. Je salue votre cher cœur, et suis de tout le mien, votre, etc.

LETTRE CDXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Prière de lui envoyer des reliques de saint François de Sales et de lui communiquer ses dernières intentions. — Ne pas s'absenter de l'Office pour travailler à quelque ouvrage, fût-ce même pour la sacristie,

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 2 mars 1623.

[De la main de la Sœur Marie-Gasparde d'Avise.] Ma très-chère Mère, notre très-digne Mère m'a commandé de dire à Votre Charité qu'elle ne vous peut écrire ; mais elle dit aussi qu'elle vous a déjà prou écrit sans avoir aucune réponse, ni [105] d'effet, ni de lettre. Elle vous prie de lui envoyer des reliques de notre Bienheureux Père ; toutes nos maisons s'adressent ici pour en avoir, et tant de monde qui s'adresse à Mgr l'évêque, lequel n'en a pas aussi. Ils vous prient tous deux de leur en envoyer de toutes celles que vous avez et en quantité[51] ; et, s'il y a moyen, que vous fassiez tant vers le jardinier qu'il rende la chemise qu'il a eue de feu Monseigneur.

Certes, notre très-chère Mère dit qu'elle voudrait bien avoir quelque réponse de tout ce qu'elle vous a demandé. Elle désire encore que Votre Charité lui envoie si Monseigneur ne vous a point dit ce qu'il faudrait faire, s'il se présentait une occasion comme celle de notre Sœur F. -Jéronyme, si par hasard un évêque voulait faire la même chose, et que vous lui envoyiez ce qu'il vous en a dit, et aussi s'il ne vous parla point de ce qui regarde l'union de nos maisons depuis son départ, si l'assemblée fut faite avec les Pères Jésuites et ce qui fut résolu. Elle vous prie de vous en informer bien particulièrement vers le Père Michaëlis [Jésuite].

Elle dit que pour la nièce de notre Sœur Marie-Catherine de Villars, nous ne la pouvons pas recevoir à cet âge, mais que quand elle aura l'âge, si elle est jugée propre, nous la recevrons.

[De la main de la Sainte.] Ma chère fille, je ne suis pas si sèche que cette Sœur M. -Gasparde. Oh ! non, je ne me fâche point, j'attends en patience la réponse à toutes mes petites demandes. C'est pour les Directoires,[52] car si je peux, je n'y veux [106] rien mettre que de l'esprit de notre Bienheureux Père et selon son intention. Votre paquet où étaient les Règles n'est point venu, et, partant, il faut que vous me récriviez longuement et bien. Voilà votre Entretien puisque vous en êtes si pressée ; si vous l'envoyez à Paris ou à Orléans, ils le pourront accommoder, si mieux vous ne voulez prendre la patience de le faire vous-même. Faites-y ajouter de la même main ce que Monseigneur a dit : qu'il ne fallait nullement quitter les Offices pour avancer les ouvrages, quoiqu'ils fussent pour l'église ; de faire la lecture aux Sœurs quelquefois, il le tolérait, mais il faut excepter les absolues nécessités.

Je répondrai à toutes vos lettres. Je vous prie de faire presser M. de Sacconnex par M. Brun, qui nous fera bien cette charité, et je le salue, et [de presser] aussi madame Daloz, car il n'y a plus moyen de tant différer. Je salue, mais chèrement, M. de Saint-Nizier et toutes nos chères Sœurs, et votre cher cœur, ma fille, Je me suis avisée de faire copier l'Entretien avant que de vous l'envoyer, mais sans le corriger, car je n'en ai pas le loisir tant je suis après nos Directoires. Je voudrais bien que vous sussiez du Père Michaëlis, sans parler de moi, les petits moyens pour conserver l'union en nos maisons. Nous en avons déjà quelqu'un de notre Bienheureux. Mais n'avez-vous pas reçu de Dijon les lettres de madame la première [présidente Brûlart] que Monseigneur lui avait écrites ? Bonsoir, ma fille.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [107]

LETTRE CDXXIX (Inédite) - À LA MÊME

Importance du bon choix des sujets.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 9 mars 1623.

Je ne sais ce qu'il vous faut, ma chère petite, je vous écris si souvent et toujours vous vous plaignez de moi ; aussi n'aurez-vous rien de moi, pour Je coup, que ce billet, car je viens de tant écrire que la tête m'en fait mal ; puis notre messe et le messager me pressent. Je n'ai pas loisir de chercher votre lettre, ni de la lire, mais c'est aussi que je n'ai pas souvenance qu'il y ait rien à quoi je n'aie répondu. Je vous dirai toujours : Choisissez bien les filles et n'épargnez point votre cœur pour recevoir les mortifications qu'il faudra souffrir pour cela. Communiez hardiment et humblement, selon le désir de votre très-bon Père spirituel, que j'honore plus que je ne saurais dire ; et toutes nos chères Sœurs, je les aime tendrement et leur sais très-bon gré de vous bien aimer, et encore plus de ce qu'elles sont si bonnes filles. Certes, la gloire en soit à Dieu ! Celles d'ici font bien.

Saluez le bon confesseur de Monseigneur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [108]

LETTRE CDXXX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À MOULINS

Paix et résignation an milieu des plus sensibles regrets. — Il ne faut pas être ardente à procurer de nouvelles fondations. — Prudence dans le choix des directeurs. — Recueillir avec soin les lettres et les paroles de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy [1623].

ma très-chère sœur,

Vous savez, il y a longtemps, les choses qui sont arrivées ; je ne puis sans larmes en parler ; c'est pourquoi je me tais, pour adorer en profond silence la très-sainte volonté de mon Dieu. Je n'avais rien à perdre ni à gagner en cette vie que cela ; béni soit Celui qui m'a mise toute nue ! Sa bonté me revêtira de Lui-même, ainsi [que] je l'en supplie, et que meshui je vive à Lui seul, en sorte que je parvienne à cette bienheureuse gloire que possède maintenant cette âme bénite et très-sainte, [de laquelle] nous possédons douloureusement, mais très-révéremment et chèrement, le saint corps. Tout le désir de mon âme, c'est de voir observer fidèlement en nos monastères les saintes Règles et instructions qu'il nous a laissées. Hélas ! quelle douleur d'en savoir la moindre négligée sous de chétifs prétextes ! Ce saint homme disait qu'il n'avait plus rien à nous dire, que tout était compris en ce qu'il nous avait donné, qu'il ne fallait sinon l'observer. Oh ! Dieu nous en fasse la grâce, et que nous préférions cela à toutes nos sagesses et inclinations humaines.

Vous n'aurez point de lettre pour Mgr de Clermont, ni n'en eussiez point eue, car notre Bienheureux Père m'avait dit qu'il ne trouvait nullement bon que nous fissions des poursuites pour nous établir nulle part ; qu'il fallait laisser cela à [la] divine Providence (ce fut à propos de la lettre que vous demandiez de la Reine). Puisque la maison est achetée à Riom, il ne faut pas la [109] changer. Dieu conduise cette affaire selon son bon plaisir ! Il faudra, quand la chose sera arrêtée, demander votre obéissance à Mgr qui est maintenant en charge, parce que vous êtes de ce couvent.

Il faut, ma très-chère fille, que vous soulagiez votre pauvre Mère le mieux qu'il vous sera possible. Tout plein de filles m'ont écrit qu'elle donnait satisfaction et que tout allait bien. Nos Sœurs qui écrivent et parlent au bon M. le doyen ont grand tort, car elles savent bien que ce n'est pas un homme à cela. J'espère qu'elles ne le feront plus, je les en conjure. Dites-le-leur, ma très-chère Sœur, et qu'elles s'attachent invariables à leurs observances ; elles ont les Pères Jésuites, gens solides. O Dieu ! faut-il voir ces enfances-là ! ce n'est qu'amour-propre. Je prie Dieu qu'il les en délivre, et qu'il leur donne l'esprit de leur saint Père ; il était bien éloigné de tout cela. Je n'ai point reçu votre cantique, renvoyez-le-moi, ma très-chère fille, et ce que Dieu vous donnera pour l'autre. Faites-[le] sur le chant que vous voudrez, et m'envoyez celui que vous me fîtes allant à Paris.

L'on veut faire la vie de Monseigneur et imprimer ses lettres ; c'est pourquoi on ramasse partout, et je vous supplie, ma très-chère fille, de nous envoyer des copies de toutes celles que vous pourrez reconnaître et avoir. Et des belles paroles qu'il vous a dites autrefois de lui, tâchez de vous en ressouvenir et me les envoyez, comme aussi les réponses à des demandes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [110]

LETTRE CDXXXI - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES, À DIJON,

Quand Dieu impose le joug, il aide à le porter. — Combattre la jalousie et chercher la perfection dans la pratique de la Règle et non dans les austérités de son choix.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 mars 1623.

Ma très-chère sœur,

Ne recevez jamais, sous aucun prétexte que ce soit, aucun doute que Dieu ne vous ait mise lui-même en la charge où vous êtes. Cette croyance doit être un fondement de confiance que Celui qui vous emploie se mettra avec vous sous le joug, pour vous rendre cette charge légère, si vous lui donnez votre consentement. Si vous êtes attaquée de la défiance de vous-même, ne vous en étonnez point, jetez-vous à l'aveugle entre les bras de la divine Providence. Ma fille, dès qu'une fois nos cœurs ne cherchent que Dieu et son bon plaisir, le divin Sauveur les remplit d'une si grande abondance de son esprit, que l'on n'y voit plus que bénédiction et perfection.

Il est vrai, c'est un trésor à votre maison, et, certes, à tout notre Institut, que cette chère Sœur [madame de Vigny]. Que la bonne femme ne s'étonne point ; cela est assez ordinaire que les grandes affections causent toujours un peu de jalousie, surtout dans les âmes encore immortifiées et attachées à elles-mêmes ; car les cœurs généreux attachés à Dieu et détachés de leur propre intérêt méprisent telles faiblesses. C'en était une dans cette chère âme qui lui a causé tout cela, et encore un peu de mélancolie et désir d'emploi. Elle me l'a dit naïvement, car elle est toute bonne. Or, j'espère que désormais nous laisserons là nos répugnances et sentiments, et nous mettrons tout de bon à courir en la voie de la perfection. Ne croyez pas, ma fille, de [111] l'acquérir par des austérités contre la Règle. Dieu veut que nous édifiions nos Sœurs par humilité, douceur, vraie dévotion et oubli de nous-mêmes, et non par les macérations du corps : l'un profite plus que l'autre en toute façon.

Nos Sœurs NN. ne vous écrivent pas ; elles sont allées à Rumilly par l'ordre de Mgr notre prélat pour dresser ès pratiques religieuses des parfaitement bonnes âmes qui se sont retirées du monastère ouvert [sans clôture] pour se réformer sous la règle de Saint-Bernard.[53] Je les recommande à vos prières et les misères de mon cœur qui est tout vôtre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXXXII (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À ORLÉANS

Il ne faut recevoir qu'une ou deux filles au plus, qui pour des maux de tête ne pourraient s'appliquer à l'oraison. — Ne pas permettre inutilement l'entrée du monastère, même aux personnes qui aspirent à la vie religieuse. — Projet d'établir une maison de la Visitation à Marseille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 31 mars 1623.

Il est vrai, ma très-chère fille, je le confesse, c'est l'extrémité de douleur pour mon chétif cœur ; mais quoi !mon Dieu le veut et mon Bienheureux Père jouit de la félicité éternelle, n'est-ce pas assez pour me confondre en mes tendresses et me [112] faire tenir coite ? Oui, certes, béni soit Dieu ! Ne parlez plus que de vivre en telle sorte que nous puissions un jour parvenir en ses tabernacles éternels. Je connais votre cœur, sa bonté, sa franchise et son amour pour moi, Dieu me fasse la grâce de vous correspondre ; je le veux de toute mon affection, et ne vivre un moment que pour vous servir toutes sans réserve ; mais, hélas ! que j'en ai peu de capacité ! Conseillez-vous à nos Règles et aux Pères Jésuites, pour les petites occasions douteuses qui vous arrivent avec les prélats. Il faut ralentir doucement cette grande affection qu'ils ont aux biens [temporels].

Il n'y a point de mal de prendre une fille qui ne peut s'appliquer à l'oraison, et notre Bienheureux Père disait qu'il n'en fallait qu'une ou deux en chaque monastère, au plus.

Quand les Sœurs vous demandent congé de parler en particulier, elles doivent dire pourquoi, s'entend le sujet en général, pour ce qui les regarde, de même de ceux qui leur parlent, la Règle nous instruit assez pour cela. Pour Dieu, que votre Sœur F. M. suive la communauté, et ne se couvre en son inclination du prétexte et conseil de notre Bienheureux Père ; il aimait souverainement que l'on allât toutes d'un pas. Certes, si cette dame ne peut quitter encore le monde et se rendre Religieuse, elle doit avoir patience, car ces entrées ne se permettent non pas même aux filles prétendantes. Ma toute chère fille, messieurs vos père et mère se portent bien ; je ne les ai point vus pourtant.

Bientôt on envoie à Marseille, je pense que ce sera notre [113] Sœur Françoise-Marguerite [Favrot], ce que je ressens un peu, car c'est une vraie bonne femme qui me soulage fort ; mais Dieu soit béni ! Ma très-chère fille, je suis plus vôtre que vous ne sauriez imaginer. Pour Dieu, soulagez-vous. J'espère que ces sueurs vous guériront, si Dieu plaît ; je l'en prie de tout mon cœur. Je vous écrivis un billet il y a quelque temps, n'ayant reçu aucune nouvelle de vous, il y avait trois mois et demi.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE CDXXXIII [Inédite) - À LA MÈRE. MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Dispositions concernant la fondation de Marseille. — La Mère de Blonay est autorisée à corriger les Directoires.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 31 mars 1623.

[De la main d'une secrétaire.] Ma très-chère Mère, notre très-chère Mère vous supplie d'envoyer ces lettres de Paris à la poste, et de mettre un bon port dessus le paquet, et la date du jour qu'elles auront été données à Lyon, disant que, s'ils les remettent promptement, on leur donne tant. Elle vous prie aussi de voir la lettre qu'elle écrit au Père Le Jeune, et vous mande que Mgr veut que l'on prenne ici toutes les Religieuses qu'il faut pour Marseille, puisque la Supérieure s'y prend, et qu'aussi elle a considéré devant Dieu qu'en vraie vérité vous n'en pourriez fournir, puisqu'il vous faut faire la fondation de Mâcon ; qu'après avoir tiré celles qui conviendraient, elle ne voit aucune des vôtres qu'on vous puisse lever sans intéresser votre maison ; mais qu'il faut que Votre Charité conduise si prudemment que l'on ne sache pas où on les aura prises, n'en étant pas besoin, et que vous fassiez réponse au Révérend Père, sur toutes [114] ses demandes ; que nous portons du linge, et mangeons de viande, et le reste. Vous n'aurez pas encore le Directoire, notre très-chère Mère le veut encore voir.

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, croyez que je ressentirai très-bien le dépouillement de notre bonne Sœur Françoise-Marguerite ; c'était ici tout mon soulagement ; mais je me trouve consolée que rien ne me demeure que Dieu, que je souhaite de tout mon cœur être mon seul appui et secours.

Vous pouvez envoyer l'Entretien dans nos maisons après que vous l'aurez raccommodé. J'écris à madame de Chevrières, selon votre commandement. Vous verrez nos pénitences ; ma Sœur vous portera tout, et je vous prie, ma fille, de le bien considérer et d'y ajouter ou diminuer ce que vous jugerez à propos. O ma fille, agrandissons fort notre courage pour servir Dieu avec toujours une plus grande piété, sincérité et vaillance spirituelle. Dieu soit béni !

S'il ne faut pas que nos Sœurs partent qu'on n'ait réponse de Marseille, mandez-le-nous, ma fille, au plus tôt, par les marchands qui sont partis. L'on a donné de l'argent à votre homme pour son retour. Vous manderez au Père qu'il envoie un homme, ainsi qu'il l'a écrit, pour conduire nos Sœurs, qui ait soin du voyage dès Lyon. Dieu soit béni ! Bonjour, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [115]

LETTRE CDXXXIV - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Les Filles de la Visitation doivent aimer la sainte pauvreté. — Ne pas garder dans le monastère des jeunes personnes sans vocation. — Conseils pour la direction de quelques Religieuses. — Il ne faut pas faire du dortoir une infirmerie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Dieu soit béni, ma très-chère fille, de votre accommodement avec nos Sœurs de Nevers ; je le savais, il y a longtemps. Je vous conjure, que dorénavant vous viviez ensemble avec une parfaite union et douceur vraiment cordiale : c'était le désir de notre Bienheureux Père. J'écrirai à notre Sœur la Supérieure de Paris, si elle peut vous laisser la dot de notre Sœur M. -Marguerite ; elle le fera, car elle n'est nullement avare ; mais il y faut suivre l'équité.

Pour Dieu, ma très-bonne et très-chère fille, tenez votre âme fort éloignée des désirs d'être bien accommodée. Aimez la pauvreté, et Dieu vous comblera de ses vraies richesses ; c'est le vrai esprit de notre Bienheureux Père. Il ne pouvait supporter qu'on eût de l'ardeur aux commodités temporelles et que l'on s'en souciât, et il se plaisait quand il voyait des âmes estimer et aimer la pauvreté. Hélas ! nous l'avons vouée, il est bien raisonnable que nous la chérissions plus que les richesses auxquelles nous avons renoncé, et c'est avec le grand Maître que ce contrat a été fait. O ma fille, ne vous fâchez pas de ce que je dis ceci : je ne vous accuse point de ce mal ; mais c'est que j'ai un extrême amour à voir la sainte pauvreté aimée et caressée parmi nous, et je désire que cette affection soit en toutes les âmes de notre Institut. O Jésus ! ma très-chère fille, ne vous chargez point de filles qui n'aient pas la vocation religieuse et les dispositions pour notre manière de vie. Après [116] quelques mois que vous aurez exercé la charité envers cette demoiselle, si Dieu ne la touche vraiment, et que de bon cœur elle ne veuille pas être Religieuse, vous devez prier fort humblement messieurs ses parents de la retirer ; car, quelle apparence, je vous prie, aller tenir dans le monastère des filles pensionnaires simplement, et faire là des tables à part ? Certes, ma fille, il ne faut pas faire cela, et je m'assure tant au bon cœur de notre Sœur Marie-Aimée [de Morville] qu'elle aidera à s'en défaire, et à l'envoyer manger à la communauté tandis qu'elle sera là. Mon Dieu, ma fille, qu'il nous faut garder de ce misérable monde, et grandement être sur nos gardes, afin qu'il n'entre pas dans notre monastère ; Dieu l'en préserve par sa bonté !

J'ai si grande aversion à ce mot de Mère ancienne, parce que cela est contre la Règle et, par conséquent, contre l'esprit de notre Bienheureux Père. Vous verrez dans son dernier Entretien qu'il fit à Lyon, le petit mot qu'il en dit. Je voudrais donc, ma très-chère fille, que nos Sœurs rendissent ce respect à sa mémoire et à la Règle, de les préférer à une frivole inclination et imagination ; et je m'assure que notre très-chère Sœur Jeanne-Charlotte [de Bréchard] en sera bien contente, comme elle doit. Hélas ! est-ce en cela qu'il y a de l'honneur ? n'est-il pas en la parfaite observance ? Je compatis beaucoup à notre pauvre Sœur M. -Catherine [Chariel] ; mais elle doit demeurer ferme à faire toujours les exercices, au moins en ce qui dépend d'elle, qui sont les actes extérieurs, et refuser consentement à ces mauvaises cogitations, ce qu'elle peut toujours avec la fine pointe de son esprit, car cela Dieu l'a mis tellement en notre pouvoir que nous ne le saurions perdre que par notre propre vouloir. Dieu se contentera, si elle fait bien cela, mais il faut qu'elle se soumette absolument ; je lui écrirai. — Il se faut bien garder de se refroidir des Pères Jésuites, ni leur donner sujet de se retirer de nous ; ce n'était pas le sentiment de notre Bienheureux Père. [117] Vous verrez bientôt, Dieu aidant, dans le Directoire ce qu'il m'en dit à Lyon. Ma fille, rappelez-les tout doucement et vous remettez à votre ancienne confiance. Encore que le bon Père eût pris mal chez vous, ils sont trop sages et pieux pour s'en altérer. Il me semble que je connais le Père de Geney ; c'est, de vrai, un très-bon Religieux ; vous lui pouvez parler confidemment, et se faut entretenir avec tous, et leur témoigner à tous de la confiance ; mais surtout aux Pères Jésuites et au recteur. Il vous a dit vrai : les filles se contentent et se disent mieux ; mais, ma toute chère fille, je vous conjure de prendre toujours un plus grand courage et de faire votre gouvernement en esprit de parfaite douceur. Voyez quelquefois les avis que je donne aux Supérieures, et, encore que je ne vaille rien, Notre-Seigneur n'a pas laissé de parler par moi en cela ; qu'il soit béni à jamais !

Si la Sœur M. -Charlotte [de Feu] a dix-huit ou vingt ans, qu'elle suive, au nom de Dieu, la communauté. Elle sera bien heureuse, si pour cela elle souffre quelque douleur ; au moins, qu'elle ne juge pas de sa nécessité, et qu'elle s'en soumette à vous ; faites-la fort travailler ; et, au partir de là, inclinez du côté du support. Il ne fallait pas laisser sortir la lettre que vous n'entendiez pas ; il est vrai que s'adressant aux nôtres il y a moins de danger. Supportez, je vous prie, cette pauvre vieille vous y gagnerez vers Dieu. J'aime mieux que vous écriviez pendant la récréation que le soir ; je fais ainsi, et au milieu de nos Sœurs. Faites-vous soulager en cela par notre Sœur Jeanne-Charlotte ou par quelque autre, et écrivez peu, sinon aux monastères ; mais lisez un bon quart d'heure tous les soirs après Matines, car cela vous sera utile. Il se faut consumer au service du prochain, et bienheureuses serons-nous de le faire.

Certes, ma fille, il ne faut pas rendre le dortoir infirmerie il n'y a remède. S'il y a un peu plus de peine pour les Sœurs, il y aura plus de mérite. Hélas ! mon Dieu ! les pauvres en ont [118] bien davantage. La maxime de notre Bienheureux Père était de ne refuser aucune incommodité et de ne demander aucun soulagement, et il les prenait aussi quand on les lui donnait. Oh ! ma fille, qu'il faut avoir un grand courage et ne chercher purement que Dieu, supportant tout pour son saint amour ! Je suis un peu étonnée de n'avoir aucune nouvelle de nos Sœurs J. -Charlotte et M. -Aimée ; si j'avais le loisir, je leur eusse fait un billet pour les réveiller et les assurer que je suis toute à elles, et que mon cœur les chérit cordialement ; mais dites-le-leur, pour cette fois ; et puis je leur ai écrit la dernière fois que je le fis à Moulins, au moins à notre Sœur ancienne.

Ma fille, que Dieu, par sa bonté, vous tienne de sa sainte main ! Je suis vôtre plus que je ne saurais vous dire. Dieu soit béni !

Je salue toutes nos Sœurs, à part notre Sœur l'assistante que j'aime de tout mon cœur ; mais je veux qu'elle m'écrive encore une fois, et puis je répondrai à tout ; ma fille, c'est que j'ai peu de loisir. Dieu soit béni !

[P. S.] Ma très-chère fille, j'ai pensé que je devais vous envoyer la première feuille du Directoire, qui marque comme l'on doit faire l'Office aux grandes fêtes de Notre-Seigneur, attendant que le reste soit prêt. Enfin, Monseigneur trouva bon que l'on fît ainsi. Il le faut introduire doucement et insensiblement ; nos Sœurs l'aiment fort.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [119]

LETTRE CDXXXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Désir que la fondation de Marseille soit faite par des Sœurs d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1er avril 1623.

Ma très-chère fille,

Je vous écris parmi une si grande occupation de diverses affaires, que je n'ai su bien considérer ce qui était requis. Voyez-vous, ce que je vous ai mandé est vrai selon ma connaissance, et je l'ai encore devant mes yeux. Vous n'avez pas des filles si fortes que sont les notres pour la fondation de Marseille, ni assez pour en fournir ; car il me semble que, quand vous aurez levé six ou sept filles pour Mâcon, le reste sera fort nécessaire à Lyon, outre que les filles d'ici sont fort liées ensemble, ce qui est très-nécessaire en telle occasion. Or, nonobstant tout cela, si vous aviez désir d'en donner, il me le faudrait mander tout franchement, et de quelle capacité elles seraient, et s'il [ne] serait point nécessaire de prendre à Valence notre Sœur qui y était assistante, je veux dire la sœur de notre Sœur Marie-Claire, si elle se trouvait propre ; car encore que je ne vous assure pas d'obtenir de Mgr l'évêque d'ici ce que j'eusse pu de mon Bienheureux Père, d'autant qu'il est fort ferme et absolu, néanmoins, je vous assure que j'y ferai ce que je pourrai, ne prétendant en tout que la plus grande gloire de Dieu et le bien de nos maisons qui me sont également chères. Voilà ce que dès hier j'eusse voulu vous avoir mandé. Cependant, nous tiendrons des filles prêtes, et attendrons pour les faire partir ce que vous en aurez résolu avec le Révérend Père Le Jeune, que je vous prie que nous sachions, par le retour des marchands, qui partirent hier. Nous donnâmes à notre homme sept paquets de lettres pour Paris, Bourges, Orléans, Nevers, Moulins, Montferrand, et un pour vous. Dieu veuille qu'ils aillent à bon port, car ils sont assez importants.

Bonjour, ma très-chère fille, priez pour celle qui est vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [120]

LETTRE CDXXXVI - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

La tendreté sur soi-même est contraire à l'esprit de l'Institut. — On ne doit jamais recevoir à la profession des novices qui font des réserves à leur sacrifice. — Surveiller la correspondance de la Sœur M. -A. de Morville et faire une relation exacte des miracles opérés par saint François de Sales.

vive † JÉSUS !

Annecy, 2 avril 1623.

Ma très-chère fille,

Ne craignez point de me dire toujours vos petites peines, je vous en prie. Hélas ! quelle misère que d'être ainsi attachée à ces tendretés ! Certes, cela me touche le cœur, et est tout à fait contraire à l'esprit de notre Bienheureux Père. Non, ma fille, il n'en faut pas faire semblant ; dans quelque temps, Dieu y mettra sa bonne main ; un peu de vrai et pur amour dissipera tout cela. Jamais, ma très-chère fille, on ne donnera profession à aucune qui veuille des conditions. Si fera, ma fille, l'Institut se maintiendra, moyennant la grâce de Dieu, en sa rectitude ; notre Bienheureux Père l'a assuré. Il faut que la communauté marche son train et ne se prenne point [garde] à celle-là ; et vous, ma fille, que vous supportiez avec douceur intérieure et extérieure tout cela.

Pour les lettres, il faut être ferme. J'écris à notre Sœur J. -C. [121] qu'elle la porte doucement [Sœur Marie-Aimée] à vous les montrer ; mais, d'en donner et recevoir que vous ne le sachiez, comme [cela] se peut-il faire ? Certes, je crois qu'enfin il faudra parler nettement à ceux qui aident à cela, quoique toujours humblement et doucement. Si elle a de la confiance à ce Père, au nom de Dieu, qu'il la porte à retrancher tous ses commerces, cela ne vaut rien pour elle ni pour votre maison ; mais, patience, ma fille. Ce fut une parole de passion que celle qu'elle jeta contre moi, cela n'est rien : plût à Dieu qu'elle m'eût bien battue, et qu'elle fût guérie de ses passions ! Il ne faut point de séculière qui n'ait l'esprit grandement bien fait, humble et dévot, ni point de jeunes filles, que comme vous verrez au Directoire. Tâchez d'ouvrir le cœur au Père recteur et de lui montrer une grande confiance ; que si ses affaires ne lui permettent de venir souvent à vous, priez-le de vous donner quelque Père ; mais, croyez-moi, ne les appelez que pour des bonnes occasions. Prenez avis, selon que la Règle dit, et vous mettez fort à faire suivre ce chemin.

S'il arrive quelque vraie guérison à vos filles, il le faudrait écrire ; mais il faut se garder des imaginations. Ayez grand courage, ma très-chère, pour accroître par votre perfection la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père. Dieu vous bénira et vous consolera enfin d'une parfaite paix dans votre maison. Je suis vôtre, ma fille, et très-entièrement. Dieu soit béni.

[P. S.] Ni notre Sœur J. -C. ni notre Sœur M. -A. ne me disent pas un mot du dessein de la mener à Riom. Oh ! certes, cela ne serait pas bien, et je ne pense pas qu'elles le fassent sans m'en dire quelques mots ; toutefois, je recommande tout à Dieu, et vous prie qu'après que vous aurez doucement et suavement fait vos remontrances et prières, vous laissiez aller la barque sans vous roidir ni opiniâtrer ; car enfin, au péril de tout, il faut conserver la sainte paix du cœur et la douce charité : ce serait [122] un moyen pour pratiquer saintement la pauvreté que vous m'écrivez que vous aimez tant. Enfin, ma très-chère fille, tout avec douceur et rien par force. J'écris nettement qu'il faut faire voir les dessus des lettres, et que l'on ne permettra rien au delà des conditions en ce point ; mais doucement, je vous prie. Dieu soit béni !

[De la main d'une secrétaire.] Notre très-chère Mère désire d'avoir la copie de l'oraison funèbre que l'on vous a faite de notre Bienheureux Père. Je salue très-humblement Votre Charité, me recommandant à ses bonnes prières.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXXXVII - AUX SŒURS DE LA VISITATION DE MOULINS

Que toutes à l'envi soient fidèles à l'observance, en esprit de douceur et de paix.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Mes très-chères Sœurs et filles bien-aimées,

Je suis en esprit au milieu de vous, et, prosternée à vos pieds, je vous conjure, par l'amour de notre Sauveur et par la douce mémoire de notre Bienheureux Père, que vous viviez unanimement, n'ayant qu'un cœur, une seule âme et volonté entre vous ; que la douce charité règne parmi vous, sans aucun conteste ; que chacune fasse en paix ce que l'obéissance lui ordonne, sans se charger du soin de la charge des autres. Au nom de Dieu, point de murmure ni de contrôlement, mais à qui mieux cheminera dans l'observance avec douceur et paix d'esprit. Il y a quelques mois que je vous disais ces choses ou semblables en esprit, pensant en vous, parce que mon cœur d'un amour tout cordial vous aime comme ses plus chères et tendres filles. Je vous le dis par effet, et vous conjure de prier [123] Dieu pour moi. Je le supplie de faire abonder sur vos chères âmes ses plus saintes bénédictions. Amen.

LETTRE CDXXXVIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À MOULINS

Parfait acquiescement do la Sainte a la volonté de Dieu. — Toutes les lettres qui sortent de la maison doivent être vues par la Supérieure. — Aimer la pauvreté, l'observance, et se garder de la familiarité avec les séculiers. — Souhaits pour la fondation de Riom.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 avril 1623.

Je pensais, ma très-chère fille, ce qui était, que vous n'aviez pas la force de m'écrire. Il est vrai, il n'en faut point parler avec attendrissement, s'il se peut ; hélas, oui ! s'il se peut ; car, puisque c'est une volonté divine et que ce très-humble Saint jouit de son Dieu, il faut demeurer en paix dans le parfait acquiescement, nonobstant les nonpareilles douleurs qui pressent le cœur. Il est vrai, ma très-chère fille, que souvent elles me poussent les larmes aux yeux, mais cela ne paraît point, et vous seriez émerveillée de me voir avec ma façon ordinaire. Qui fait cela, que ce grand Dieu que j'adore de tout mon cœur ? Obtenez-moi sa douce miséricorde, ma fille, afin que je parvienne à la perfection de cette éternelle union. O Dieu ! que je le souhaite ! et il me semble qu'il ne faut plus rien vouloir que cela, n'est-il pas vrai ?

J'ai tant dans mon cœur que l'on observe les Règles ponctuellement, que je donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes nos Sœurs. Dieu conduise à bon port l'affaire de Riom ! Si vous n'y allez [pas], peut-être vous enverra-t-on ailleurs. Ne croyez pas que notre Sœur la Supérieure de Nevers ait dit cela, non plus que je ne croirais pas, si l'on me disait que vous eussiez fait ce contrat. Il ne faut [124] pas faire état de tant de tracasseries que l'on dit : il faut négliger tout cela à la façon de notre Bienheureux Père. Je trouve le cantique fort bien ; si Dieu vous donne pour l'autre, j'en serai consolée.

Je réponds à vos articles : vous verrez le reste au Directoire, où l'on met le moins que l'on peut, selon l'avis de notre Bienheureux Père, laissant à la discrétion de la Supérieure beaucoup de choses qui ne sont pas nécessaires à l'uniformité. Je voudrais que vous portassiez doucement notre Sœur M. -Aimée à montrer ses lettres à notre Sœur la Supérieure, afin qu'elle y fût accoutumée en votre absence ; car, de laisser sortir des lettres d'un monastère sans être vues, cela est trop important, ma très-chère fille.

Mon Dieu ! soyons pauvres, et n'ayons jamais rien qui nous empêche cette parfaite paix qui se trouve en l'exacte observance. Vivons tout à Dieu, et ne cherchons jamais que Lui seul, quand le cœur et le corps en devraient succomber. Hélas ! que cette éternité est désirable ! quand y serons-nous ? Dieu soit béni !

[P. S.] J'avais écrit cette lettre, ma très-chère fille, quand j'ai ouvert la vôtre petite. Or sus, Dieu soit béni ! voilà votre obéissance et la copie de l'établissement.[54] Allez en paix, ma [125] très-chère Sœur, sous la sainte protection de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère, et de nos glorieux Pères saint Augustin et vraiment Bienheureux François de Sales. O ma très-chère fille ! la Règle vous donne assez d'avis pour votre conduite ; observez-la et la faites observer fidèlement chez vous, et les Directoires que dans peu de temps vous aurez, Dieu aidant. Seigneur Jésus ! que je souhaite que cela se fasse ! En particulier, inculquez ce document que notre Bienheureux Père nous a laissé pour dernières paroles : « Ne refusez rien, ne recherchez rien en la Religion. » Vous le verrez plus au long avec le temps. Gardez-vous des séculiers, et de leur trop grande hantise et de leur autorité et familiarité. Soyez toutefois très-douce et aimable avec eux, leur donnant bonne édification. Choisissez bien les filles ; emmenez-en de bonnes, et Dieu vous bénira.

Je suis, en son amour incomparable, toute vôtre, et souhaite que sans réserve vous soyez sienne. À cause de vos infirmités surtout, ayez une bonne assistante.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXXXIX - À LA SŒUR MARIE-AVOYE HUMBERT

À MOULINS

Ne pas désirer de changer de monastère, mais demeurer en paix où la Providence nous a placées.

vive † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Non, ma très-chère fille, je n'ai nulle souvenance que mesdemoiselles vos sœurs m'aient écrit pour vous attirer à Dijon, et quand elles l'auraient fait, je ne croirais nullement que cela vint de vous, car je sais bien que votre confiance en moi est grande, que vous me direz toujours plutôt vos désirs qu'à [126] personne. Mais croyez-moi, ma très-chère fille, demeurez en paix au lieu où Dieu vous a mise, jusqu'à ce qu'il plaise à sa Bonté de vous mettre ailleurs. Laissons à ce souverain Père le soin de nous-mêmes et l'emploi de nos jours, et nous employons fidèlement à observer ses volontés, qui nous sont signifiées par notre Institut et par nos Supérieurs. Vivez paisible avec nos Sœurs et joyeusement. Vous faites fort bien de vous peu regarder et de parler peu de vous ; faites le même envers nos Sœurs, et me croyez bien toujours toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit à jamais béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE CDXL - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Prière de renoncer à une correspondance trop active. — Défense de faire sortir aucune lettre qui n'ait été vue par la Supérieure.

vive † Jésus !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Il nous faut de toutes nos forces aspirer et nous acheminer à cette béatitude de laquelle jouit maintenant notre saint et Bienheureux Père, qui a tant fait pour nous en enseigner le chemin. Hélas, ma très-chère fille ! quelle consolation serait-ce à mon âme de voir la vôtre qui m'est si chère, un peu déprise de ce grand commerce de lettres. Il en faut recevoir du père et de la mère, sans qu'elles soient vues ; mais d'autres, à quoi sert cela, sinon à amuser votre cœur et à l'occuper toujours dans ces affections périssables. Au nom de Dieu, ma toute bonne et chère fille, défaites-vous de cela ; je n'entends pas que vous n'écriviez pas à la chère amie mademoiselle N., mais [127] il faut montrer ces lettres-là ; que si vous faites vos paquets, comment pourra-t-on croire qu'il n'y en ait que pour les chers parents, si vous ne voulez pas qu'on en voie l'adresse et de même en recevoir sans qu'on en puisse voir seulement le dessus ? N'est-ce pas causer de la peine à une Supérieure qui vous chérit de tout son cœur, et qui ne désire rien tant que votre avancement et contentement ? O ma fille, il faut et on doit vous conserver vos privilèges, puisqu'on vous les a promis ; mais ne veuillez que cela, vous protestant que vous serez l'unique en ce point. Au reste, ma fille, la Règle qui défend l'entrée d'une lettre sans la permission de la Supérieure, défend aussi les paquets qui en contiennent plusieurs. Tandis que ma Sœur de Bréchard a été à Moulins, il suffisait qu'elle vît vos lettres ; mais a présent qu'elle est absente, prenez, je vous en prie, la confiance de les montrer à votre Supérieure. Vous m'avez toujours été si bonne, ma chère fille, et vous m'avez donné tant de confiance, que je ne saurais vous servir à plats couverts, ni mon amour ne me le permettrait pas ; car je trahirais votre âme à laquelle je souhaite le souverain Bien, et le lui voudrais acquérir au prix de ma vie. Je dis vrai, ma fille, et suis toute vôtre.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [128]

LETTRE CDXLI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Envoi des Sermons et des Entretiens de saint François de Sales — Réception charitable d'une prétendante. — Douceur dans la conduite des âmes.

vive † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère -fille,

Je vous ai écrit fort au long par l'homme de ma fille [de Toulonjon], et à Mgr de Langres, et depuis encore, et je l'eusse fait plus tôt ; maïs j'attendais de vos nouvelles, lesquelles j'ai reçues toutes ensemble la veille que je vous fis réponse. Or sus, c'est pour vous dire, ma très-chère fille, que je vous suis bien fidèle et que je me porte bien, grâce à Dieu, avec un seul et entier désir de vivre selon le bon plaisir de Dieu, en une entière observance de ce qu'il lui a plu nous donner par la main sacrée de son très-humble et très-glorieux serviteur [saint François de Sales], et que ce désir soit gravé dans tous les cœurs de nos pauvres Sœurs.

Il est vrai que Monseigneur me dit que les aubes seraient mieux à son gré si les passements étaient de long, mais le bon seigneur n'entendait pas que l'on défît celles qui étaient faites autrement, et moins qu'on laissât de s'en servir. Vous avez tous nos Entretiens, car notre bon M. Boulier a notre livre il y a fort longtemps, et je vous ai déjà priée de nous les envoyer. Pour les Sermons, nous verrons ; s'il y en a qui ne sont pas dans ce livre, on vous les enverra avec un peu de loisir.

Je réponds pour notre Sœur Marie-Adrienne [Fichet], à laquelle il faudrait un bien autre loisir pour vous écrire que celui que ce porteur me donne ; c'est pourquoi je vous fais ce mot en courant. Si Mgr l'évêque de Langres veut que l'on reçoive cette bonne [fille], il le faut faire, car quelle raison de se roidir [129] contre lui pour cela, puisqu'il n'y a rien contre nos Règles, que la fille est dedans, qu'elle est bonne pénitente, et que notre Bienheureux Père me manda que j'avais fait excellemment de la recevoir. Il faut chèrement conserver la bienveillance de ce prélat, et se tenir humblement au devoir qu'on lui doit ; qui fera le contraire se désistera de l'esprit de notre Bienheureux Père. J'ai déjà écrit à notre Sœur N*** qu'elle attirât ses filles à leur devoir ; je n'ose leur écrire sur ce sujet que vous ne m'ayez dit comment, ou qu'elle m'en ait parlé. Je m'étonne de notre Sœur N***. Je crois qu'il ne faudra guère pour la ramener ; mais, ma fille, que votre bon cœur gagne cette fille-là par ouverture et franchise, et l'autre encore, laquelle à la vérité est difficile ; des croix partout, ma très-chère fille !

Je n'ai point reçu les lettres de feu madame la première [présidente]. Je salue très-humblement Mgr de Langres, nos bons Pères Jésuites, le cousin, la cousine, et toutes nos chères Sœurs, et votre bon cœur par-dessus tout d'une affection toute maternelle.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CDXLII - À LA SŒUR MARIE-MARGUERITE MILLETOT

À DIJON

Combattre courageusement la tentation et attendre en patience le secours de Dieu.

vive † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Ne vous étonnez pas de vous voir environnée de vos ennemis : gardez seulement de leur donner congé d'entrer dans votre cœur ; mais je sais que vous mourriez mille fois plutôt. [130] Demeurez donc en paix et en patience, attendant que notre bon Sauveur vous délivre, et il le fera plus tôt que vous ne pensez. Ma très-chère fille, cette affliction est fâcheuse ; mais, croyez-moi, si vous en aviez une autre, vous la trouveriez aussi pesante. Cette vie ne nous est donnée que pour combattre ; chacun a sa croix. Oh Dieu ! que mon extrême misère et infidélité m'en est une pesante ! Le bon Dieu me veuille délivrer de moi-même ! Ma très-chère fille, ayez bon courage : qui ne vaincra ne sera couronné. Je supplie la divine Bonté de vous donner sa force pour cela ; priez-la pour votre humble et indigne Mère.

Extraite de la fondation manuscrite de Dijon.

LETTRE CDXLIII - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À DIJON

L'assistante doit porter les Sœurs au respect et à la confiance envers la Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ce n'est que pour saluer votre cœur. et me recommander à vos prières, afin que Dieu me fasse la grâce de demeurer coite et paisible sous sa sainte volonté. Gouvernez-vous selon que Dieu vous inspirera et selon la Règle, et portez les Sœurs au respect et confiance qu'elles doivent à la Supérieure, laquelle a tant bien réussi en ses autres gouvernements, que j'espère en Dieu qu'elle fera toujours mieux. Il lui faut montrer de la franchise et confiance, et lui parler franchement et bonnement. Je la vois toute pleine d'un extrême désir d'observance, en quoi consiste tout notre bien. Vous pouvez parler aux Sœurs[55] ; mais, [131] une fois pour toutes, dites à la Mère si elle l'aura agréable, ne lui nommant que de petites occasions, et ne souffrez point aux filles de se rendre pointilleuses autour des actions des Supérieures, mais encouragez-les à l'aimer et à bien faire leur devoir. Voilà, ma fille, ce que je vous dis tout en courant, et que de tout mon cœur je suis entièrement vôtre en Notre-Seigneur. Je salue, mais de tout mon cœur, nos chères Sœurs novices, toutes en particulier et en général ; écrivez-moi comme elles font.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXLIV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Recherche des lettres de saint François de Sales. — Sollicitude pour la pauvreté des Sœurs de Bourges. — On doit chanter l'Office sur un ton doux et médiocre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, avril 1623.

Hélas ! ma très-chère fille, que je serais bien un peu mortifiée, si la lettre que j'écrivais à Mgr l'archevêque est égarée ! Notre paquet n'était pas fermé, comme quoi cela s'est-il pu faire, car je l'envoyais ouverte, afin que vous la vissiez, d'autant que je lui disais beaucoup de choses [qu'il] me coûtait de vous dire par le menu ; elle était de trois grandes pages. Or sus, si Dieu l'a permis, je le veux de tout mon cœur ; voilà que je lui fais un mot pour réparer un peu. Il y en avait pour mon neveu, pour mon fils et beau-fils ; patience, il n'y a pas de péché en cela.

Or je vous prie, ma fille, que nous ayons ces lettres de la bonne madame de Fodreit, elle a sans doute la copie, et comme [132] je crois l'original de celle de notre pauvre Sœur de Gouffier, car j'ai bien souvenance qu'elle me la demanda pour la copier, et je n'ai aucune mémoire qu'elle l'ait rendue ; peut-être la donna-t-elle à la bonne madame Cotet ; quoi que ce soit, nous nous contenterons de la copie, car c'est une lettre excellente.

Pour notre Sœur N***, si elle ne change, prenez solide conseil pour y mettre ordre. Et moi aussi, ma fille, je n'ai su le voir clairement, comme j'eusse désiré, l'esprit de notre Sœur M. -Agathe. Oh ! Dieu soit notre force et nous fasse la grâce d'être dignes de souffrir et de faire tout ce qui Lui plaira. Je ne laisse d'être un peu en souci de votre mal.

Envoyez-moi, je vous supplie, ma fille, un diurnal tout ainsi fait que le vôtre ; c'est pour M. le prévôt, cousin-germain de Mgr, et me mandez ce qu'il aura coûté.

Nous n'avons céans que les deux Directoires de la profession que j'envoie à Mgr, je vous prie de nous en envoyer des exemplaires. Voilà le Directoire de l'Office et celui de toutes les cérémonies du monastère ; bientôt je vous enverrai celui des choses spirituelles avec les Directoires ; mais cependant, ma fille, faites promptement copier celui-là, afin de l'envoyer à nos Sœurs d'Orléans, avec recommandation de promptement aussi le copier pour nos pauvres Sœurs de Bourges, qui sont tant pauvres que j'en ai grande pitié. Si vous faites maison nouvelle, il faudra un peu les décharger, et si vous leur pouvez envoyer quelque fille, ce serait grande charité. J'ai demandé à notre Bienheureux Père pour les dots de nos Sœurs que nous menâmes à Bourges et à Nevers, il me dit qu'il fallait que nous les donnassions assurément ; il faudra donc voir comme l'on fera pour notre Sœur M. -Denise : je ne sais si elle demeurera en ce pays où elle est, je lui ai écrit. Quand vous pourrez, conférez avec la Mère de Nevers, afin de vous accommoder ensemble.

Ma fille très-chère, il faut que vous me fassiez la charité de m'envoyer un diurnal qui soit de gros caractères, comme sont [133] les livres de la semaine sainte, voire, plus gros s'il se peut, et que les rubriques soient en français ; car, ma fille, ma vue s'est si fort affaiblie, que j'ai peine à voir dans le nôtre et à discerner ; cependant, il sert assez bien dans notre chœur, où je fais observer tant qu'il m'est possible toutes les circonstances marquées dans le Directoire. On chante fort doucement, sur un ton médiocre ; notre Bienheureux Père l'ordonna ainsi, et chacun en est édifié, et les Sœurs soulagées et consolées. Quand vous enverrez le Directoire, recommandez fort cela, et que les Supérieures et assistantes y tiennent fidèlement la main. Envoyez-moi aussi, je vous prie, ma fille, un bon et juste poudrier de demi-heure, qui soit dans une boîte de cuivre, et mandez-moi tout ce que le tout coûtera, afin que nous vous le renvoyions ; autrement nous n'oserions pas tout franchement vous demander. Il faut que les diurnaux soient reliés de maroquin noir, tout simples comme était le vôtre, avec de fermes dossiers, et le tourne-feuillets blanc et noir, comme était le vôtre.

Nos Sœurs vont bientôt partir pour Marseille ; une autre fois vous aurez des nouvelles. Je salue tous ceux qu'il vous plaira, mais nos pauvres Sœurs de tout mon cœur, et la chère petite Angélique, et votre chère âme par-dessus toutes. Que Dieu la comble de grâces et de sainteté. Amen.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [134]

LETTRE CDXLV - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Sentiments d'amour pour Dieu et pour l'Institut. — Charité que doit avoir la Supérieure pour les âmes imparfaites. — Comment recevoir les consolations spirituelles.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Je travaille à nos petites besognes pour notre Institut, et encore à ramasser les saintes paroles et lettres de notre Bienheureux Père. Ma fille, que de douleur, mais que de douceur de le savoir en cette éternité très-désirable, jouissant à son souhait de Celui auquel seul il aspirait ! O ma fille ! que mes forces sont faibles en comparaison de mes désirs ! Aimons et poussons à ce très-saint amour tous nos cœurs et ceux de ces chères âmes qu'il nous a commises. Je voudrais, ma fille, que nous fussions toutes converties en ce saint amour. Priez et faites prier pour moi. Il me tarde que j'aie des nouvelles de toutes nos maisons ; je sens un tel accroissement d'amour pour toutes nos chères Sœurs, que je voudrais me fondre pour elles et pour leur obtenir la grâce d'une parfaite observance. Pour ce que vous me dites de notre Sœur N***, je ne vous dirai autre chose que les paroles du Bienheureux : « Quand l'humilité et la soumission manquent aux filles, il ne faut pas pourtant que nous leur manquions de charité. »

L'état où vous êtes est surnaturel, et partant il vous est donné de Dieu comme un don précieux. Jouissez-en en paix, ma très-chère fille, et y demeurez tant qu'il plaira à la divine Bonté de vous y laisser, lui montrant quelquefois votre cœur prêt à se dépouiller de celle grâce pour entrer dans l'obscurité et pressure de cœur. Priez pour moi, ma fille, que Dieu me fasse miséricorde et la grâce de me consommer en son service. Votre, etc. [135]

LETTRE CDXLVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Départ des fondatrices de Marseille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1623.]

Ma très-chère fille,

Voilà nos pauvres chères Sœurs qui s'en vont de bon cœur, sous la protection de la divine Providence.[56] Si l'on trouve à propos que vous leur joigniez une de vos Sœurs de Lyon, j'en serai très-aise ; pour cela nous n'en envoyons que cinq. Il me semble, ma fille, qu'il ira bien ainsi, pour la consolation de tous. Notre Sœur la Supérieure est un peu craintive, elle a besoin d'avoir avec elle des Sœurs qu'elle connaisse. Enfin j'ai fort regardé à sa consolation et satisfaction, car Dieu le veut ainsi, mêmement puisqu'elles vont si loin, et en lieu où elles n'ont nulle connaissance. Je serais bien aise que vous lui donniez une Sœur selon son gré, ce que je vous dis avec confiance et simplement. Nous leur avons donné cinq cents florins ; mais si, étant là, on prévoyait que cela ne fût suffisant pour leurs dépenses d'ici à Lyon et le retour de M. Michel [Favre], je vous prie, ma fille, de leur en faire donner, et nous vous le rendrons. Ce sont de très-bonnes âmes, surtout la Supérieure ; certes, je ressentirais fort son départ, n'était que Dieu le veut ; mais en tout, sans exception, sa sainte volonté soit faite : elle vous dira le reste.

Madame de Chevrières envoya la semaine passée ici un [136] homme exprès pour sa fondation, elle nous demande fermement ; mais nous ne pouvons y aller. Elle veut traiter avec nous, et je désire qu'elle traite avec vous. Je mande ce qui est requis pour les places, et que je vous avertirai pour lui tenir des filles prêtes. Il la faut bien contenter, et, s'il se peut, il lui faut envoyer son petit ange, mais vous saurez bien disposer de cela à propos. J'écris à Mgr l'archevêque : faites-lui tenir [cette lettre] promptement et sûrement, je vous prie, car il faut qu'il la reçoive devant d'antres que je lui dois encore écrire bientôt pour nos affaires. Ma Sœur vous dira le reste, et saura si je vous ai envoyé le premier paquet pour Paris ouvert, parce qu'il s'y est trouvé de "manquer une lettre d'importance, qui était pour Mgr de Bourges. Bonsoir, ma très-chère fille ; au nom de Dieu, impétrez-moi sa miséricorde.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXLVII - À LA MÊME

Modérer son ardeur naturelle, même lorsqu'elle se mêle à la piété. — De quelle discrétion user dans la conduite des âmes.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 avril 1623.

Ma très-chère fille,

Certes, il me semble que je regarde seulement la plus grande gloire de Dieu en la disposition des Sœurs que nous avons destinées pour Marseille, c'est pourquoi je demeure en repos sur la satisfaction que je désire que nous donnions aux Supérieurs de Lyon, espérant que Notre-Seigneur, à qui j'ai tout remis, les fera contenter, et leur fera connaître qu'encore que nous soyons de Savoie, nous ne regardons que Dieu. Or sus, il faut demeurer en paix et la donner toujours plus douce, [137] plus tranquille et reposée à votre chère âme, laquelle, sans doute, mêle un peu de sa condition naturellement ardente parmi les ardeurs que la grâce lui donne, et, pour cela, je ne désire nullement le vœu que vous me proposez. Faites fidèlement ce que vous connaissez devoir être fait, mais sans empressement ni ardeur intérieure, s'il vous est possible, et les adoucissez, tant qu'il vous sera possible. Au reste, ma très-chère fille, pensez, je vous prie, comme le laboureur cultive patiemment et soigneusement la terre qu'il sait être froide et de petit rapport ; il ne s'étonne nullement, ni ne se fâche contre elle pour cela, parce qu'il sait qu'elle est froide de sa nature. Ma fille, faites ainsi autour de votre pauvre assistante et l'attendez doucement ; sa condition vous aidera à pratiquer mille bonnes petites vertus intérieurement et extérieurement. Si nos Sœurs sont encore là, hélas ! que de consolation pour toutes, car certes elles sont bonnes ! Voilà un mot pour ma très-chère Sœur l'assistante. Adieu, ma fille, allons doucement notre petit train. Dieu soit béni !

Ma fille, ne saurai-je point des nouvelles de la lettre que j'écrivis à Mgr de Bourges ? Nous n'avons reçu les vôtres du mercredi saint qu'après le départ de nos Sœurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXLVIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Lire attentivement les Directoires. -On ne fait pas la procession le jour de la Fête-Dieu.

VIVE : † JÉSUS !

Annecy, 25 avril 1623.

Ce n'est pas pour vous écrire, ma très-chère fille, ains seulement pour vous envoyer ce Directoire, afin d'en faire faire [138] toujours des copies, s'il vous plaît, pour nos trois monastères voisins : Orléans, Nevers et Bourges, lesquels les communiqueront à Moulins ; ce qui le suit, nous l'enverrons bientôt ; ce sont quelques chapitres de tout plein d'observances qui se gardent au monastère, les Directoires des officières, et la façon des livres, clôtures et meubles. Si on lit bien les Directoires, il m'est avis qu'on les entendra bien. Si vous y trouvez des difficultés, écrivez-les hors de vos lettres, et j'y ferai répondre, car j'ai fort peu de loisir, et mandez cela à nos autres monastères, s'il vous plaît, ma très-chère fille.

Jamais je ne sus goûter l'esprit de notre Sœur Marie-Agathe[57] ; il n'est point naïf ni simple, ce me semble, grandement réfléchissant, et plein de prudence humaine ; bref, je crains que la vraie vertu ne soit pas en son fonds et j'en ai un dissentiment ; mais suivez conseil, après avoir bien prié.

C'est par équivoque que M. Michel [Favre] a mis que l'on ferait la procession le jour de la Fête-Dieu. Je n'ai pas bien vu votre lettre tout du long ni pas une autre, n'ayant loisir de répondre. Portez-vous bien, je me porte fort bien, moi ; mais obtenez-moi la grâce de ne viser qu'à Dieu et de parvenir à la sainte éternité. Amen. Plus vôtre que vous ne sauriez penser.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [139]

LETTRE CDXLIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

L'examen des Directoires est confié aux Pères Fourier et Suffren. — Défense d'aller au parloir pendant l'Avent et le Carême. — Communion des mardis de l'Avent. — Nécessité de régler au plus tôt tout ce qui est de l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Je serai fort consolée que le Révérend Père Fourier[58] voie les Directoires, cela veut dire les points qui sont douteux ; car ce lui serait trop de peine de voir tout ce qui est de l'Office, et tant de cérémonies lesquelles sont de coutume, ou bien approuvées de Monseigneur. Il ne m'a pas semblé qu'au reste non plus j'y aie rien mis du mien, m'étant essayée seulement de réduire par écrit tout ce qui se fait en ce monastère, en celui de Paris et aux autres, ayant ajouté les choses que Monseigneur a dites ou écrites, et même je me suis tenue dans ses propres paroles tant qu'il m'a été possible.

Je n'ai souvenance d'aucune chose sinon de n'aller [pas] au parloir le Carême et l'Avent et autres temps, ce qui se pratique déjà en tous nos autres monastères, surtout à Paris, et [je] pense bien encore que ce n'a pas été sans en savoir sa volonté ; toutefois, je ne m'en souviens pas, mais c'est chose pratiquée en toutes les Religions réformées. La communion du mardi de [140] l'Avent, c'est à la persuasion de la plupart de nos monastères.

Quand toutes les maisons les auront vus, et connu par la pratique ce qu'il faudra retrancher ou ajouter, on les fera après accommoder et polir par quelque personne capable ; car, de moi, je me suis contentée de mettre toutes les coutumes par écrit, et ce que notre Bienheureux a dit ; mais de demeurer cinquante ans sans les clore, il ne me semble pas que cela fût expédient pour nous autres qui n'avons point de Provincial et à qui la constante coutume et fidèle observance des choses que nous avons reçues doit servir de Général ; autrement, bientôt on verrait de la disparité entre nos monastères et force lois nouvelles que chaque Supérieur y mettrait. Je sais bien qu'il peut survenir des occasions qui contraindront à quelques ordonnances nouvelles ; mais cela n'empêchera pas l'uniformité et l'union, si l'on se tient fermement et inviolables en l'observance des choses reçues. Hélas ! ma très-chère fille, je parle de tout ceci selon qu'il me vient en vue, car véritablement je ne suis nullement capable des choses de telle importance.

Si le Révérend Père Suffren est là, je serai bien aise qu'on lui communique aussi [les Directoires]. Je pensais que Monseigneur leur avait parlé sur le sujet de l'union depuis notre départ, mais j'ai su que non, et il m'en dit plus qu'à nulle autre ; car deux ou trois jours avant que nous partissions, il m'en parla longuement et de tout ce que le Père Antoine Suffren lui avait dit sur ce sujet, mais il m'ajouta qu'il les assemblerait encore, et c'est ce qu'il ne fit pas, à ce que j'ai appris. Or bien, nous attendrons les avis des Pères auxquels vous pourrez dire ce que je vous écris, et cependant il ne sera que bon de différer d'envoyer les Directoires à nos nouvelles maisons ; mais, pour nos anciennes Mères, il faut qu'elles les voient afin d'en dire leurs sentiments, quoique, pour ce qui est de l'Office et cérémonies, je ne pense pas que l'on n'y change [141] rien. Mgr l'évêque d'ici et M. le prévôt les ayant accommodés selon l'esprit de Monseigneur- c'est pourquoi il importera pour ceux-là de les envoyer partout. [La fin de la lettre manque.]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDL - À LA SŒUR MARIE-MARTHE LEGROS

À BOURGES

Le souverain bien de l'âme consiste à demeurer humblement contente de tout ce que Dieu veut faire d'elle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille

Véritablement je suis consolée de la candeur avec laquelle vous me rendez votre compte. Or, je vois que, par la grâce de Dieu, le désir de vivre toute à Dieu est toujours votre grand désir, et certes, ma très-chère fille, il faut faire en sorte qu'il soit aussi l'unique, et prendre pour votre exercice cordial ce sacré document que notre Bienheureux Père nous a laissé par testament, et avec lequel il a conclu et fini tous les enseignements qu'il nous a jamais donnés. Quand cela sera, ma fille, cette diversité de sentiments, de penser, tantôt que nous sommes inutiles, un peu après que nous sommes capables des grandes charges, se passera, et [nous] demeurerons humblement contentes de tout ce que Dieu voudra de nous, en quoi gît notre souverain bien. Conservez précieusement ce bon sentiment que vous eûtes en priant notre Bienheureux Père, car il le mérite.

Je réponds à notre Sœur la Supérieure sur vos questions. Vivez toute paisible, ma très-chère fille. Dieu nous rassemblera pour sa gloire un jour, si ce n'est en ce monde, ce sera en [142] l'autre ; mais croyez assurément que je vous chéris d'un cœur tout cordial, et que votre consolation me sera toujours chère. Je salue mille fois toutes nos Sœurs, que je souhaite toutes simples et paisibles dans la fidèle observance de leurs Règles et des volontés de leur Supérieure. Dieu soit béni ! Je suis vôtre, ma fille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE CDLI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À MONTFERRAND

Demeurer ferme dans les contradictions, et attendre le secours de la Providence, qui ne manque jamais à ceux qui se confient en elle.

[Annecy, 1623.]

Je suis fort consolée de la bonne hospitalité que vous font nos Sœurs de Montferrand,[59] ce sont de vertueuses filles. Je vous plains des longueurs où vous tiennent ces bons messieurs [de Riom], et surtout des coups de bec de M. V. Mais patience, ma fille ; souvenez-vous de la douceur d'esprit de notre Bienheureux Père qui, en telle occasion, avait toujours dans sa sainte bouche ces paroles de saint Paul : « Ne vous défendez point, mes bien-aimés, mais rendez témoignage de la foi, laissant le passage à la passion. » Il se faut tenir bien ferme parmi ces tentations afin de ne pas lâcher une seule parole de revanche, ni qui ressente autre chose que la vraie humilité et charité de notre Bienheureux Père. J'espère qu'enfin Dieu [143] vous assistera. Sa bonté se plaît qu'on Lui remette entièrement les affaires les plus désespérées, et vous faites bien d'attendre en patience les secours de sa Providence, car Il ne vous manquera point, pourvu que vous ayez en Lui votre confiance parfaite.

LETTRE CDLII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

Avis relatifs au gouvernement. — Courir avec allégresse dans la voie de l'observance. — Les Filles de la Visitation doivent avoir une amoureuse confiance en la très-sainte Vierge.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Dieu soit béni, ma très-chère fille, j'espère que vous voilà toute renouvelée pour le servir avec plus de courage et de fidélité que jamais ; vous voilà en bon train avec le bon Père Lallemant. Je suis consolée de vous voir ce support et consolation. Demeurez ferme, ma fille, et vous tenez par humilité vraie au-dessous de tout le monde. J'aime de tout mon cœur votre petite troupe ; je sais bon gré à ces petites que l'on a retardées d'avoir reçu cela comme elles ont fait ; j'espère qu'elles feront bien, Dieu aidant.

Faites tirer les voix pour la Sœur N***. Elle ne les aura pas, selon que vous m'écrivez ; mais c'est afin que tout simplement, à elle et aux autres, on puisse dire qu'on l'a renvoyée, parce qu'elle n'a pas eu les voix, sans rien dire davantage. Quoi que l'on dise, il n'y a remède ; il faut être ferme en cela. Je prie Dieu, mon enfant, qu'il vous conserve et fortifie toujours de plus en plus pour sa gloire, au service de ces petites âmes qu'il vous a confiées ; vivez joyeuse et toute douce et suave.

Si nous n'avions que les cent écus que vous nous demandez, nous les partagerions pour vous en donner la moitié, ma [144] très-chère fille ; or, vous les aurez donc, non de notre abondance, car nous n'en avons point, mais de la sincère charité que nous nous devons les unes aux autres. Faites-moi dire à qui nous les donnerons, afin qu'ils vous soient rendus sûrement, car nous autres d'ici n'avons nul moyen de le faire.

Et, pour Dieu, soyez ferme en la confiance que Dieu aura soin de votre famille. Ne vous empressez point pour des filles, vous en avez déjà tant. Ayez patience ; les autres maisons ne vont pas plus vite que vous : celle de Lyon, celle de Moulins sont allées à bien plus petit train deux ou trois ans durant ; patience donc, ma fille, n'ayez soin que de bien faire, et cultivez soigneusement les esprits que Dieu vous a commis ; mais avec une douceur, une bonté, une charité toute suave et pleine de support. Que vos filles soient tranquilles, joyeuses et sans chagrin, afin qu'elles courent avec allégresse en la voie de la sainte observance ; mais je les en conjure et les en supplie de toute mon âme, au nom de notre bon Dieu et de sa très-sainte Mère. Qu'est-ce qu'il faut à des âmes qui vivent dans un Institut si doux, sous la protection de la glorieuse Mère de Dieu, sinon la fidélité et l'amoureuse confiance en son soin maternel ?

Il est raisonnable de vous obliger des trois mille francs de Moulins. Courage, me très-chère fille, je vous supplie, ne recevez point l'ennui que les contradictions vous apportent : nul bien sans peine. Vous aurez un jour bien du contentement d'avoir souffert en espérant. Enfoncez-vous en la confiance en la divine Providence qu'elle ne vous abandonnera point ; je la supplie de vous fortifier et protéger.

Bonjour, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. [145]

LETTRE CDLIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À DIJON

La moitié des voix, plus une, suffit pour la réception des sujets. — Respecter la conduite de la Supérieure, et ne point la comparer avec celles qui l'ont précédée.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1623.

Certes, ma très-chère fille, il y a bien de l'immortification en notre Sœur N*** de parler si hautement qu'elle fait ; cette manière de procéder est fort éloignée de l'esprit de la Visitation. Bon Dieu ! ma fille, faut-il que nous parlions si haut ? Nous pouvons bien dire nos sentiments, mais il faut que ce soit si humblement et doucement que cela ne lie pas les mains à nos Supérieurs, auxquels enfin il est toujours mieux de déférer que de contester. Je suis étonnée de quoi ma Sœur n'a pas eu les voix ; je ne sais si vous savez que la pluralité l'emporte, qui consiste à une de plus : notre Bienheureux Père l'a ainsi déclaré. Or, il est vrai ce que vous me dites ; et ces bonnes professes si zélées veulent une perfection aux novices de laquelle elles auraient bien besoin.

Pour Dieu, traitez cordialement notre Sœur N*** et la relevez amiablement, lui donnant de la générosité et confiance en votre amour. L'on m'a dit qu'à tout propos on m'alléguait, et disait-on que je ne faisais pas ceci ou cela, ou que je le faisais autrement. Pour Dieu, ma fille, dites-leur que cela ne s'entende plus, et qu'elles se soumettent ; et celles aussi qui disent qu'elles donneront ou qu'elles ne donneront pas leurs voix, que celle-ci est propre, que l'autre ne l'est pas, qu'elles se corrigent de cette faute, laquelle j'estime si grande, que si elle s'était faite ici, je la priverais de voix, et lui donnerais encore une bonne mortification. Au reste, on parle trop, et dedans et [146] dehors, de ce qui se fait à la maison, la bonne odeur en sera intéressée.

Oh Dieu ! ma tille, après avoir ouï tant de saintes instructions par cette bouche sacrée, avoir des règles et des écrits qui ne prêchent et inculquent que douceur, qu'humilité, que paix, qu'union avec les égaux, que soumission aux Supérieurs, que support, que charité envers le prochain, faut-il que nos langues parlent contre la faiblesse des pauvres Sœurs qui sont de bonne volonté ? Oh ! misère intolérable que la nôtre ! Oh ! que nous avons de sujet de nous anéantir, de nous humilier ! Faisons-le au moins véritablement, et me pardonnez, ma très-bonne et chère fille, si je vous écris de cet air ; mon sentiment m'y porte, et le désir que nos pauvres Sœurs se remettent en cette vraie humilité et douceur.

Priez pour moi, et croyez que je suis vôtre de tout mon cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLIV - À LA SŒUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

ASSISTANTE À BELLEY[60]

Éviter les scrupules et obéir fidèlement à la direction, se confiant sans réserve en la miséricorde divine.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Ne connaissez-vous pas que c'est une pure tentation du diable, que ces appréhensions et tortillements que vous faites [147] sur vos confessions passées ? Ferme, ma chère fille, ne vous troublez nullement, car le diable ne prétend que cela de nous en sa malice ; souffrez doucement et humblement ses attaques et la peine qu'elles vous font, vous soumettant au bon plaisir de Dieu qui les permet pour éprouver votre fidélité et confiance. Ne regardez nullement ce que la tentation vous dit, ne disputez point contre elle, mais souffrez-la sans y consentir ; abandonnez-vous à la merci de la divine miséricorde, laissez-lui le soin de votre salut et de tout ce qui vous regarde, et lui dites que vous avez une pleine confiance en sa bonté. Quoiqu'il vous semble que vous n'en ayez point, dites toujours que vous l'avez, et que vous l'aurez toujours, moyennant sa grâce. Or je vous ordonne de faire ceci et prendre patience sous ce faix, sans désirer d'en être délivrée ; car ce serait une brave vertu si jamais nous ne voulions être attaquées, et une grande fidélité que de nous rendre aux attaques ! Demeurez ferme sans vouloir jamais vous confesser une seconde fois des choses passées, ni vous départir de la patience et confiance en Dieu, et vous verrez comme Dieu tirera sa gloire et votre bien de cette tentation, dont II soit béni en son infinie bonté.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [148]

LETTRE CDLV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Annonce de deux miracles opérés par l'intercession de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

[De la main d'une secrétaire.] Notre chère Mère vous supplie de remettre cette enseigne entre les mains de quelqu'une de vos bien bonnes amies et confidentes pour la faire voir à des orfèvres, et savoir, ce que l'on en pourra bien avoir. Elle est à une grande dame, qui, je m'assure, la veut employer à des œuvres pieuses. Elle vous prie encore de prendre garde que cette pièce ne demeure pas entre les mains des orfèvres.

[De la main de sainte de Chantal.] Le très-saint amour de Jésus soit au milieu de votre cher cœur, ma très-chère fille. Je n'ai rien à vous dire présentement, remettant à une autre fois. Envoyez-nous l'attestation de votre miracle. Il en est arrivé un fort notable dont on a fait les déclarations ces jours passés, et un en Piémont aussi ; Dieu soit béni et glorifié d'ainsi exalter les vrais humbles, comme l'était cet unique et Bienheureux Père.[61] Mandez-nous s'il est vrai que Mgr l'archevêque revienne de Rome. Ma très-chère fille, je suis vôtre intimement, et sans réserve en Celui qui est notre seul trésor. Faites, je vous prie, prier à bon escient pour ces deux pauvres maisons dont vous verrez la peine. Hé ! ma fille, la chétive vie que voici, puisqu'on n'y saurait aimer Dieu parfaitement !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [149]

LETTRE CDLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Prochain mariage du baron de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mai 1623.]

Hier il partit un marchand par lequel nous vous écrivîmes ; c'est après souper que nous avons pu seulement vous saluer, ayant été accablée tout le jour d'affaires. Vous êtes ma très-chère grande fille, que j'aime parfaitement et vous compatis avec sentiment pour le mal de ces pauvres chères filles. Dieu leur soit propice.

Je pense que mon fils est à demi marié, priez pour lui.[62] Heureux sont ceux qui aiment et espèrent en Dieu.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [150]

LETTRE CDLVII - À MADAME DE COULANGES

À PARIS

La Sainte se réjouit de l'union de son fils avec mademoiselle de Coulanges.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 13 mai [1623].

Madame,

Je ne saurais jamais vous témoigner le ressentiment que j'ai de l'honneur que vous faites à mon fils de le recevoir pour vôtre, par l'entremise d'un si digne et vertueux sujet comme est mademoiselle votre fille. Je sais, madame, l'affection que vous avez contribuée en particulier pour ce mariage, ce qui m'oblige à l'égal de l'estime que j'en fais pour le bonheur de mon fils, et ne souhaite meshui autre chose sinon qu'il plaise à la divine Bonté d'en donner à M. de Coulanges et à vous un parfait contentement. Oh Dieu ! avec quel soin veux-je continuellement répandre mon cœur et mes petites prières devant la douce miséricorde de Notre-Seigneur, afin qu'il Lui plaise de bénir ces chers mariés de ses plus saintes grâces et faveurs, en sorte qu'ils n'aient qu'un cœur et une seule âme, et qu'ils vivent longuement et heureusement en la sainte crainte de Notre-Seigneur ! Voilà mon désir, madame, et de vous honorer, chérir et respecter à jamais de toute l'affection de mon cœur, bénissant Dieu derechef de votre honorable alliance, de laquelle, avec tant de raison, j'ai un parfait contentement. Je demeure de toute mon affection, madame, votre très-humble sœur, s'il plaît à Dieu, et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de h Visitation de Paris. [151]

LETTRE CDLVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Envoi et correction des Directoires. — Bulle à obtenir du Saint-Siége en faveur de l'Institut. — Difficultés au sujet du petit Office.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 mai 1623.

Ma chère fille,

[Les premières lignes manquent.] Nos pauvres Sœurs qui les ont écrits [les Directoires] y avaient tant fait de fautes, que j'ai été contrainte de les revoir ; et encore plus à loisir, à cause des difficultés que vous y trouvez, et par ce moyen, je les ai mieux considérés ; mais n'y ayant rien trouvé qui ne soit de l'esprit de Monseigneur, je n'ai pas su remarquer sur quoi l'on fait ces difficultés, et je serais bien aise que vous m'en envoyassiez un mémoire. J'approuve fort que nous différions à les envoyer à nos derniers monastères jusqu'à ce que nos anciennes Mères les aient considérés, et que ces bons Pères [Jésuites] en aient donné leur avis, puisque vous leur en avez parlé. Ce que nous avons jugé être considérable, nous l'avons fait considérer par Mgr l'évêque d'ici, et par M. le prévôt, qui a fort l'esprit de notre Bienheureux Père ; au moins, il se servait de lui pour dresser nos Règles, et c'est un vrai cœur apostolique. Ils ont trouvé tout cela fort bien.

Voyez ce que j'écris à notre chère Sœur de Dijon ; car je vous fais la même demande et prière. Enfin il ne se faut point hâter, mais prendre le loisir convenable de bien considérer.

Mgr l'évêque d'ici est à Turin ; il prétend nous obtenir du Pape une Bulle par laquelle le Saint-Père nous confirmera sous l'autorité des évêques, avec recommandation et ordonnance aux prélats de nous maintenir dans les observances des choses de notre Institut établies par notre Bienheureux Père, sans [152] y rien changer ni innover, que ce ne fût du consentement de tous les monastères ou avec licence du Pape ; il me semble que voilà les mêmes paroles du mémoire. Or, j'avais bien envie d'avoir l'avis des Révérends Pères sur ce sujet-là ; mais il me dit qu'il le prendrait du Père Monnot, confesseur de Madame, et des Pères Barnabites de Turin, et il croit que la chose est plausible et facile à obtenir. C'est sur ce sujet que je voudrais bien avoir l'avis des Pères comme il faudrait faire pour bien arrêter que les prélats ne nous changeassent rien, et que notre Institut fût confirmé, comme il est, sous leur autorité ; car s'ils donnaient quelques bons avis bien digérés, je l'écrirais à Mgr l'évêque. Certes, ma très-chère fille, il faut bien faire prier Dieu pour tout ceci ; j'attendrai votre réponse.

L'on nous a dit que M. le comte de Sacconnex s'était rendu Capucin à Lyon. Si cela est, je vous prie, ma chère fille, de lui faire dire s'il a donné ordre au payement de la dot de notre Sœur. Je crois qu'il faut qu'il mette ordre à ses affaires, afin d'être en repos. — Nous nous résolvons de faire faire la sainte profession à notre Sœur Claude-Agnès, pourvu que madame Daloz donne une bonne et sûre caution à Lyon de ce qu'elle lui a promis ; mais avant que de lui proposer cela, parlez-lui encore s'il y aurait moyen de tirer l'argent ; que si vous voyez que non, aidez-nous, je vous prie, à faire quelque traité avec elle qui nous assure qu'au moins avec le temps nous serons payées, et cependant qu'elle paye sa pension.

Nous ne vous envoyons pas ce que vous nous avez fourni pour nos bonnes Sœurs de Marseille, car nous sommes courtes d'argent et avons quantité d'ouvriers, mais nous le ferons, Dieu aidant.

Je viens de recevoir votre lettre du 15 mai ; j'y vois que votre difficulté est sur l'Office ; j'y en eus beaucoup aussi ; mais comme celui que nous disions es grandes fêtes était combattu à Paris et que notre Bienheureux Père s'était résolu de nous le [153] faire quitter, sans toutefois résoudre du reste, Mgr l'évêque d'ici avec M. le prévôt ont jugé et assuré qu'à ces grandes solennités il nous eût fait prendre l'Office de l'Eglise, puisque toujours il s'était accommodé aux difficultés, et que de cela, il n'en fallait nullement douter. Ils me l'ont assuré plusieurs fois, parce que plusieurs fois je leur en ai témoigné de la répugnance : ce changement arrive si peu souvent qu'il n'y paraîtra point, sinon à mesure que nous nous en empresserons, surtout si l'on ne fait pas les octaves comme il est dans la lettre ci-jointe.[63] Puisque M. de Sacconnex se retire, faites-lui parler et aux Pères Capucins. Dieu soit béni.

Si voilà un cahier du Directoire pour envoyer à Paris ; mais vous accommoderez le vôtre dessus premièrement. À la première commodité, nous vous enverrons les autres pour y accommoder les vôtres aussi. Bonsoir, ma très-chère fille, Dieu soit béni, et bénisse toutes nos chères Sœurs.

[P. S.] Puisque je ne peux vous envoyer les Directoires pour raccommoder les vôtres, je n'écrirai pas encore à notre Sœur la Supérieure de Dijon ; mais voyez ce papier qui s'adresse à [154] celle de Paris. Dieu soit béni ! Je n'ai point encore reçu le paquet envoyé par Belley, oui bien une lettre de notre Sœur la Supérieure de Nevers qui s'adresse à notre Sœur M. -Gasparde [d'Avisé]. Je crois qu'il y en devait avoir pour moi ; mais il ne s'en est point trouvé.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLIX (Inédite) - À LA MÊME

Éclaircissement de quelques points des Directoires. — Crainte qu'on n'oblige la communauté de Paris à réciter l'Office canonial. — La Sainte raconte comment elle s'est déposée à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, mai 1623.

Ma chère mère,

[De la main d'une secrétaire.] Notre très-chère Mère vous prie que vous voyiez la lettre qu'elle écrit à Mgr de Bourges et que si vous ne trouvez pas qu'elle réponde bien comme il faut, que vous lui renvoyiez la lettre, et, si elle est bien, que vous la fermiez et la mettiez avec celle de Paris. Si celles qu'elle a écrites aujourd'hui ne sont pas parties, elle vous prie de les joindre toutes ensemble, que si vous ne les trouvez pas bien, vous lui envoyiez comme il faut répondre. Voilà le plan qu'elle vous envoie, lequel se peut accroître ou diminuer d'une arcade.

[De la main de sainte de Chantal.] Vous prendrez la copie du devis [des bâtiments] que j'envoie à nos Sœurs d'Orléans et leur ferez tenir celui-ci avec leur plan le plus tôt que vous pourrez. Je pense que l'envoyant à Nevers on le pourra faire tenir de là.

C'est une faute au Directoire ; car ce n'a pas été mon intention que la Supérieure ne puisse pas lire ce qu'elle voudra et [155] la Règle le dit. Ç'a toujours été la coutume, et même il a toujours été marqué dans le Directoire, que les anciennes professes assistent la Supérieure quand elle fait l'Office. — On avait pris cette coutume que l'économe parlât seule à la grille couverte ; néanmoins, je trouve qu'il sera mieux de suivre la Règle ; je n'y avais pas fait attention. Notre Bienheureux Père a lui-même montré d'écrire le décès des Sœurs comme il est au Directoire. On éclaircira le Directoire pour l'Office des Morts, afin que vous l'entendiez.

Pour les actes capitulaires, ils ne se doivent pas retrancher, M. le prévôt me le dit encore hier ; c'est une chose qui se fait si simplement qu'il n'y a rien à craindre : nous reverrons l'article pour l'éclaircir. Pour les coulpes, c'est bien mon sentiment que personne ne les voie, sinon les professes, et même les anciennes ; mais où les mettra-t-on, quand on les fera imprimer ? car ce qui ne sera pas imprimé ne se conservera pas : considérez-le. — C'est la coutume de faire des tuniques de frise d'Angleterre ; si elles ne sont couvertes, elles ne sont pas assez chaudes, au moins on le dit ainsi et l'expérience l'enseigne ; pour une ou deux qui ne sont pas frileuses, s'il s'en trouve, il y en a vingt qui le sont. Il faut regarder en cela comme au manger, que nous sommes établies pour recevoir les infirmes, et qu'enfin c'était l'intention de Monseigneur. Pour la qualité de l'étoffe, il importe peu, pourvu qu'elle soit bonne ; mais nos Sœurs disent que, par expérience, elles savent que si elle coûte un peu plus, elle dure aussi plus, et elle est plus chaude. Notre Bienheureux Père ordonna que les Sœurs s'entretinssent tous les mois, et c'est le Concile qui ordonne la lampe,[64] à ce qu'on dit, et par tous les monastères réformés cela s'observe ; la dépense n'est que de quatre pots d'huile. Vous m'avez fait un très-grand plaisir de m'envoyer toutes vos remarques ; [156] faites-le encore, comme je vous ai mandé tout simplement. Je serai bien aise de savoir tous vos sentiments pour, par après, me résoudre, et les dresser selon vos intentions. Mais pensez bien ce coup ; car après je ferai comme mon Bienheureux Père fit des Constitutions, je n'y repenserai plus ; car enfin il faut conclure.

Voyez cette copie du billet que j'ai ajouté à la lettre de notre Sœur Supérieure de Paris. Nous avons toujours été fort tracassées à Paris, surtout sur l'Office. Elles sont sur les appréhensions que Mgr de Paris faisant la visite [canonique] ne les charge du grand Office, ce qu'il ne fera pas, à mon avis. Enfin il faut que les monastères demeurent unis pour le petit [Office]. Ç'a été par mon imprudence que, dès le commencement, je n'envoyai pas ces petits articles pour mieux éclaircir de la volonté de Monseigneur notre Bienheureux Père, et faire les considérations auxquelles on se rangerait. Je n'y pensai pas, et me laissai aller à l'avis des Supérieurs d'ici, qui choisirent comme il est écrit, ce qui est le mieux aussi.

Je voudrais avoir le loisir de vous dire la surprise que je fis à nos Sœurs pour me déposer.[65] Je ne leur en avais rien dit, et elles croyaient qu'on voulût procéder à l'élection seulement. Jamais il ne s'est vu un tel étonnement, ni émotion, à quoi je ne m'arrêtai point, mais suivis ma Règle. Elles tinrent conseil entre elles sans m'en rien dire, où elles conclurent qu'elles avaient fait une grande faute, et qu'à l'élection elles déclareraient qu'elles ne recevaient point ma déposition et m'éliraient pour [157] Supérieure à perpétuité. Moi qui ne savais rien de cela, fus étonnée quand le Supérieur le dit tout haut. J'acceptai la charge, non perpétuelle, mais selon la Règle. Après, je m'essayai de leur remontrer leur faute ; il n'y eut moyen de leur persuader qu'il y en eût, qu'au contraire, elles étaient honteuses de ne s'être opposées sur-le-champ, [et disaient] que je n'étais [pas] comme les autres Supérieures, qu'elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela... des belles lanternes ! Et que ce n'était pas l'intention de Monseigneur que je fusse déposée, oui bien élue ; que d'autres monastères me voudraient élire pour Supérieure, ce qu'elles ne permettraient jamais. Enfin si j'étais leur fondatrice ou quelque personne de valeur, elles n'en diraient pas plus.

Je vous prie, considérez voir si j'ai encore quelque chose à faire sur ce sujet, afin qu'on ne tire pas des mauvaises conséquences de ceci pour les autres monastères ; car, pour rien du monde, il ne faut blesser notre Institut. Enfin je vous ai tout dit, et suis consolée de vous dire nos petites affaires. Je le ferais simplement, mais ordinairement je n'ai nul loisir.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [158]

LETTRE CDLX (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Promesse de revoir les Directoires après avoir achevé les Mémoires pour la vie du Bienheureux et la collection de ses Lettres.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 9 juin 1623.

Ma très-chère mère,

[De la main d'une secrétaire.] Notre très-chère Mère vous prie de l'excuser si elle ne vous écrit pas de sa main ; sa fluxion la travaille, qui est la cause qu'elle ne vous peut pas écrire. Elle vous supplie, que, si vous avez reçu les Directoires, vous ne les communiquiez à personne, pas même à nos Sœurs, parce qu'elle y remarque bien tant de fautes qu'il faudra qu'elle les revoie tous ; ce ne peut être de si tôt ; dans un mois, elle espère d'y pouvoir mettre la main. Véritablement, elle a eu tant d'accablements, et encore tant de travail pour faire les Mémoires pour la vie de notre Bienheureux Père, qu'elle n'a point de loisir.

Elle vous prie de bien considérer s'il ne serait pas mieux de dire en l'article qui parle du parloir, que la Supérieure n'y laissera aller les Sœurs que fort rarement, et le moins qu'il se pourra au temps qui est marqué ; et pour le quart d'heure qu'elle a mis pour l'action de grâces, s'il ne faudrait point dire : un peu de temps qui n'excède pourtant pas demi-quart d'heure ou un quart d'heure, parce qu'il y a des Supérieures qui donnent des demi-heures, c'est pourquoi notre très-chère Mère nomme le temps. — Elle vous prie de considérer aussi s'il ne serait pas bien que les Sœurs qui ne peuvent pas assister au chœur ne fussent point obligées à dire le grand Office, sinon le petit comme nous le disons, et que Votre Charité lui envoie un peu bien clairement quelles sont ses difficultés de l'Office, parce qu'elle n'a pas bien entendu votre lettre ; [159] véritablement, elle a bien tant d'occupations, qu'elle n'a pas encore su prendre le temps de voir vos questions.

[De la main de la Sainte.] Cela est vrai, ma très-chère fille, mais je ne laisse d'être votre Mère et de vous aimer de tout mon cœur. Faites-moi avoir l'avis du Révérend Père Binet pour l'Office, bien mûrement, et lui dites tout comme nous le disons ; notre Bienheureux Père me dit à Lyon que nous le pouvions dire ainsi en conscience, néanmoins, que puisque on le trouvait à dire... [plusieurs mots illisibles] je trouve le grand Office bien long pour être dit le long des Octaves [plusieurs mots effacés]. Parlez-en au Révérend Père Binet, auquel j'eusse écrit, mais certes je ne le puis.

Après qu'on aura achevé les Mémoires de la vie de Monseigneur [saint François de Sales] et [la collection de] ses Lettres, j'emploierai tout mon temps à revoir et mieux considérer les Directoires, et ferai écrire par quelqu'un qui n'y fera pas tant de fautes.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE CDLXI - À LA MÈRE FRANÇOISE GABRIELLE BALLY

SUPÉRIEURE À BOURGES

Comment témoigner sa reconnaissance pour deux guérisons miraculeuses obtenues par l'intercession de saint François de Sales. Il continue de visiter le monastère d'Annecy par des odeurs célestes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Dieu soit béni éternellement, ma chère fille. Seigneur Jésus ! Ah ! ne devrions-nous pas nous fondre en actions de grâces envers la divine Majesté, et la douceur de cet aimable Père qui, par la bonté de son tendre cœur, a obtenu à ces deux filles leur [160] guérison[66] ! Notre action de grâces envers sa bonté doit être spécialement par l'œuvre d'une parfaite observance des choses que nous avons reçues de Dieu, par le moyen de cette bienheureuse âme. Oh ! que cela doit donner un grand courage [aux nôtres] pour vivre doucement ensemble, n'ayant qu'un cœur et une âme en Dieu ; c'est la grâce que notre saint Père nous a surtout désirée.

Envoyez-nous au plus tôt une attestation de ces deux miracles. Prenez bon conseil afin de la bien faire dresser, car ils sont vraiment singuliers. Il s'en fait ici continuellement ; les odeurs se font toujours sentir dans notre maison. Dieu en soit glorifié. Demandons-lui la grâce d'en profiter.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Difficultés pour la fondation de Riom. — Comment faire respecter la clôture. — La Supérieure peut avoir un meuble qui ferme à clef. — Que les Sœurs soient courtes au parloir et n'y demeurent pas au temps des Offices. — Le corps du Bienheureux Fondateur vient d'être mis dans le sépulcre ; désir que son esprit vive et règne en l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], jour de l'octave de notre fête très-sainte, 1623.

Je vous assure, ma très-chère fille, que voilà une affaire conduite d'une sorte bien contraire à l'esprit de notre [161] Bienheureux Père. Ce que vous avez fait avec conseil, j'espère que Dieu le bénira ; mais j'avoue que j'eusse mieux aimé faire retourner nos Sœurs ; certes, elles méritaient bien cette mortification, et pour moi, j'en eusse été consolée. Oh Dieu ! est-il possible et qu'avons-nous à faire de maisons ? est-il possible qu'entre nous, il se trouve des Sœurs qui biaisent et quittent le train de la vraie simplicité et droiture pour chose quelconque ? Or bien, je crois qu'il y a plus de faute d'entendement que de volonté ; mais je crains toutefois, et mon cœur en est blessé ; je prie Dieu qu'il les redresse.[67]

Si les jeunes filles ne sont bien à votre gré et avec inclination d'être Religieuses, excusez-vous-en ; car enfin c'est une liberté que notre Bienheureux Père nous a voulu donner pour les bonnes occasions, mais non pas que nous soyons obligées à en recevoir. Il faut tout doucement procurer la sortie de cette-fille, quoiqu'il faille plutôt patienter que de les importuner.

Et sur quel fondement notre chère Sœur M. -Aimée [de Morville] veut-elle que tant de gens entrent dans votre monastère puisqu'on n'a jamais concédé cela qu'à mesdames ses mère, sœurs et nièces ? Certes, si j'étais à la place des autres, je me garderai fort bien de le faire, car elles encourraient l'excommunication. Et de votre part, ma très-chère fille, vous ne devez pas le permettre en conscience ; demandez-le au Révérend Père recteur cela n'appartient qu'aux Reines et Filles de France, encore feu notre Bienheureux Père disait qu'elles faisaient mal. C'est seulement dans le logis de notre Sœur Marie-Aimée que ses enfants doivent entrer. Certes, il serait à désirer que ces dames ne mangeassent point au monastère et encore moins y coucher ; toutefois, si on vous témoigne de le désirer, faites-le pour les parentes nommées ci-dessus, et vous servez sur les occasions de l'avis du Révérend Père. [162]

Je pensais vous avoir mandé qu'il ne fallait point pratiquer les Directoires que je ne les eusse revus, à cause de la multitude de fautes qu'il y a. L'article du parloir ne doit pas être si sévère que je le vois dans votre lettre, quoique notre Bienheureux Père me témoignât bien à Lyon qu'il désirait qu'on y fût courte, et que l'on ne quittât point les Offices, et dît qu'il fallait prier les amis de s'accommoder à cela ; mais ne remuez rien et faites à l'accoutumée et ne les envoyez pas à Riom, car les choses n'y sont pas écrites selon mon désir en tout plein d'endroits. Ma fille, je ne veux rien faire de nouveau, ni y mettre aucune chose que celles que nous avons reçues de notre Bienheureux Père et selon son intention ; et même plusieurs choses qu'on lui a fait dire sur des demandes, je les ai adoucies, selon que je sens qu'il l'eût fait quand je lui en aurais dit mes petites raisons, À mon avis, ma fille, quand nous aurons ramassé tout ce que nous faisons, ce sera chose suave et aimable à pratiquer !

C'est chose dangereuse que de prendre des filles tarées de lèpre ; Dieu vous assiste à vous en défaire. Il est vrai, les Religieux aiment votre maison et en disent beaucoup de bien ; cela m'est à consolation d'entendre que l'odeur qui en sort est toujours meilleure ; gloire en soit à Dieu ! et vos Sœurs vous aiment et estiment. Soyez-leur fort cordiale, et bénissez Dieu avec humilité ; car vous en avez sujet. — Il est nécessaire que la Supérieure ait quelque chose qui ferme [à clef].

Je n'ai point de nouvelles de nos Sœurs de Riom ; ne témoignez point au Père recteur ce que je vous ai dit ci-devant, et ne craignez pas que j'écrive rien à Riom qui gâte. J'espère que Dieu bénira votre bonne foi à les aider, et la condescendance que vous avez eue aux conseils. Demeurez-en donc en paix, et tâchez de tout votre pouvoir de tenir le cœur de vos Sœurs joyeux, paisible et content de vous ; une Supérieure qui a un zèle cordial, suave et vigilant, est un trésor dans le monastère. [163]

Nous venons de voir mettre le saint corps de notre Bienheureux Père dans son sépulcre ; je prie Dieu que son esprit vive et règne à jamais dans nos maisons.[68]

Vous savez bien que je suis entièrement toute vôtre, et il est vrai, je vous en assure, ma très-chère Sœur. Je salue toutes nos chères Sœurs, et particulièrement celle qui a reçu la grâce de mieux ouïr. Je souhaite que ce Bienheureux nous obtienne les grâces intérieures et non point les extérieures, car il me semble qu'il importe peu que nous soyons sourdes ou clairvoyantes du corps, pourvu que l'oreille de notre cœur soit attentive aux volontés de Dieu pour les exécuter fidèlement. Je salue encore les amis.

[P. S.] Notre chère Sœur M. -Jeanne nous presse de sa nièce. Pour la petitesse de sa dot, je vous prie, ne reconduisez pas puisqu'il y a si longtemps qu'elle persévère ; mais prenez garde à la tare ; un médecin vous pourra dire cela. Et la petite que vous avez reçue, n'est-elle pas de même race ?

Ma fille, je vous prie, ne tenez point votre âme contrainte ni restreinte ; faites avec une grande et sainte liberté d'esprit ce que vous jugerez le mieux, car il faut qu'une Supérieure ait cela : Dieu vous le donnera, ma fille ; tenez votre âme au large et contente en toute rencontre.

[De la main d'une secrétaire]. Voilà du sang de notre [164] Bienheureux Père que notre très-chère Mère vous envoie pour vous et ma Sœur Marie-Aimée (et que vous en donniez un petit grain à notre Sœur M. -Avoye), et aussi du linge trempé dans son sang, et de la chemise dans laquelle il fut ensépulturé, et du coton dans lequel il fut embaumé.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXIII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Au milieu des ténèbres intérieures, se reposer en Dieu, dans un esprit de parfaite confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille, que vous dirai-je de plus sur la continuation de vos peines, sinon qu'aussi il faut persévérer à faire ce que vous avez accoutumé ; car je sais bien qu'il faut ainsi aller, et s'il est possible, ne recevoir aucune sorte de désir d'aller autrement, ni aucun étonnement ni chagrin d'aller ainsi ; puisqu'en vérité ce chemin est très-bon, et voire même le plus assuré, et agréable à Dieu, quoique les sens ne l'agréent pas. Mais voyez-vous, ma fille, si Dieu avait permis que vous vissiez ce que je vois en cela, vous seriez guérie ou trop glorieuse, et perdriez plus qu'il ne se peut dire. Il faut donc demeurer dans ce saint aveuglement, contente de savoir en la raison, que Dieu est notre lumière, notre unique prétention, et parlant demeurer en un parfait abandonnement de tout votre être entre ses mains, et en esprit de parfaite confiance, sans toutefois vouloir sentir toutes ces choses. Gardez-vous de faire le mal volontairement : faites à la bonne foi tout le bien que vous pourrez, sans vous troubler quand il vous semblera de [165] manquer à l'un ou à l'autre ; mais aimez-en doucement votre abjection. Enfin, c'est Dieu qui par une miséricorde infinie vous tient ainsi. Assurez-vous et marchez donc le plus gaiement et courageusement que vous pourrez.

Vous faites toujours un peu trop de réflexions sur vos incapacités ; retranchez cela, mais absolument. Non, ma fille, ne vous alarmez point de la peine que j'ai de vous voir ainsi misérable ; cela ne m'en donne point, je vous assure, et voudrais que toutes nos Sœurs m'en donnassent aussi peu. Elles sont toutes fort bonnes ; mais c'est pour vous dire, que je n'ai peine que de voir que vous en avez ; et sitôt que je verrai que vous les chérirez, ce me sera une grande consolation ; et je vous assure que ce m'en est une. chère de vous voir aller par ce chemin et d'ouïr un peu les paroles de votre cœur.

LETTRE CDLXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Des actes capitulaires. — Il faut donner brièvement sou avis pour la réception des sujets. — Plusieurs Religieux se proposent d'écrire la vie de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 juin 1623.

Il n'est que trop certain, ma très-chère Sœur, que celles qui ont écrit les Directoires y ont fait plusieurs fautes ; mais, Dieu aidant, je les écrirai moi-même quand j'en aurai le loisir. Les actes capitulaires ne sont autre chose, sinon ce qui se résout au Chapitre, ainsi comme on a accoutumé : par exemple, les voix étant tirées pour la réception ou profession d'une fille, si elles lui sont favorables, la Supérieure écrit dans un livre qu'à tel jour et an, une telle a été reçue pour la profession par la pluralité des voix ; elle signe cela elle seule, et puis serre son livre dans une armoire ; car personne ne le manie [166] qu'elle.[69] Si une prétendante n'a pas les voix pour l'habit, on ne l'écrit pas ; mais si une novice ne les a pas pour la profession, on l'écrit simplement.

Au reste, vous faites excellemment de ne point tant laisser parler les Sœurs sur les défauts des filles ; car encore que l'Entretien dit qu'on en conférera, ce n'était pas, je m'assure, l'intention de Monseigneur [le Bienheureux] que l'on s'entretînt une heure et deux heures au Chapitre pour cela, comme on faisait souvent. Oh ! certes, je tranche court à cela, quoique, à la vérité, la Supérieure (à laquelle les Sœurs doivent dire en particulier les choses importantes qu'elles sauront) doit dire simplement au Chapitre et sagement ce qu'elle pense de la prétendante. Dieu est le grand conseiller.

Voyez ce que j'écris au Père Augustin. Si nos Sœurs de Grenoble peuvent faire cette fondation, j'en serai bien aise ; mais, mon Dieu, ma fille, je crains tant de maisons s'il n'y a de bons fondements. On a demandé notre Sœur la Supérieure de Dijon pour Mâcon. J'ai mandé qu'il fallait prendre les filles à Lyon et traiter avec vous, autrement Mgr l'archevêque en pourrait recevoir mécontentement. On tortille trop, mais il le faut laisser faire.

Nous ne savons point que Mgr de Belley écrive la vie de notre Bienheureux Père, oui bien un autre digne personnage.[70] Or [167] si le Père Supérieur de Lyon s'appelle Père Pierre, c'est celui que j'ai toujours désiré qui écrivît cette sainte vie. Le Révérend Père général des Feuillants a demandé des Mémoires pour l'écrire ; quand Mgr l'évêque sera de retour, qui sera bientôt, Dieu aidant, je lui dirai ; s'il ne revient, je lui écrirai. Tenez, voilà quelques miracles que j'ai fait extraire pour envoyer à Mgr de Bourges, mais je n'ai loisir d'écrire. Gardez-les et les voyez cependant. Je suis étonnée de M. Michel qui se fait tant attendre. Il faut laisser faire. Oh ! mon Dieu, ma très-chère fille, que je désirerais que nous vécussions toutes nues de tout ce qui n'est point Dieu !

Il n'y a guère d'argent céans. Faites voir savoir de M. de Sacconnex et de M. Daloz si nos droits payent ce que nous devons là, sinon on l'enverra ; mais mandez ce mémoire, et qu'au moins ils disent leur volonté. Matines vont finir. Bonsoir, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXV - À LA MÈRE JEANNE-CHAR LOTTE DE BRÉCHARD

À MONTFERRAND

Tendre sollicitude pour la Mère de Bréchard. — Éloge de la Supérieure de Marseille. — Dire sa pensée au sujet des Directoires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère sœur,

Vous voilà donc encore avec nos vraiment bonnes Sœurs de Montferrand ; je m'assure que vous y serez consolée, car ce sont des âmes fort aimables, surtout la Supérieure qui est toute bonne et sage à mon gré. mais vous voilà aussi dans les [168] difficultés de votre établissement. Notre bon Dieu y fasse régner son bon plaisir, car nous n'avons à désirer que cela. Hélas ! je vous plains pourtant, ma très-chère Sœur, craignant que vous ne soyez attaquée d'inquiétudes parmi ces contradictions. Je prie Dieu qu'il vous conserve sa sainte paix.

Vous aurez bientôt les Directoires, s'il plaît à Dieu. Vous considérerez l'écrit que j'ai envoyé aux Supérieures, afin que chacune considèrent que l'on arrête dans quelque temps. Notre Sœur l'assistante vous écrit nos nouvelles, je n'en ai pas le loisir, moi, ma pauvre très-chère Sœur, car je vous assure que nous ne manquons pas de besogne ; tout soit à la seule gloire de Dieu !

Notre Sœur Françoise-Marguerite Favrot est Supérieure à Marseille ; notre Sœur Claude-Catherine de Vallon, son assistante ; les autres, vous ne les connaissez pas. Elles sont allées six ; mais, certes, ce sont des âmes solides en vertu et propres à ce fondement. Elles ont été grandement bien reçues ; mais elles ne manquent pas d'autres difficultés ; les esprits y sont ardents, fins et pointilleux, mais grands catholiques. Vous ne sauriez croire comme la Supérieure est habile femme, prudente, douce, et grande servante de Dieu ; mais il ne la fallait pas moindre.

Ma pauvre très-chère, vous savez et il est vrai que mon cœur est invariable en son affection pour votre cher cœur.

Dieu soit béni !

[P. S.] Considérez bien, à part vous, tous les Directoires, et m'en mandez votre avis, afin que nous y mettions la dernière main, avant qu'on les montre aux Sœurs, au moins celui des choses spirituelles, car il y a bien des fautes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [169]

LETTRE CDLXVI - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

On ne doit ouvrir la porte de clôture que pour de grandes occasions. — Conseils pour la Sœur de Morville. — Introduire doucement la pratique du Directoire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère sœur,

Je vous ai déjà répondu pour ces jeunes filles ; il faut demeurer inviolable dans l'observance des choses reçues de Dieu par notre Bienheureux Père ; mais toujours faites vos refus et tous vos traités avec singulière douceur et respect, car c'est l'esprit de notre Bienheureux Père. Voilà ce que j'écris à Mgr d'Autun ; je m'assure que cette lettre sera utile, moyennant la grâce de Dieu. Si vous aviez déjà reçu quelque commandement, il faut différer l'exécution, et, en toutes telles occasions, prendre le temps pour dire vos raisons. Accompagnez ma lettre d'une des vôtres, car il se faut accoutumer d'écrire aux prélats et leur demander ce qu'ils nous peuvent donner.

Il ne faut point ouvrir la porte du couvent que pour quelque grande occasion comme vous verrez à l'Entretien, avec le temps. — Vous faites extrêmement bien de montrer grande confiance à notre Sœur M. À. [de Morville], C'est le grand moyen de lui ôter maintes fantaisies. Oh Dieu ! que je désire que cette âme-là se rende toute à Dieu, et je l'espère, car elle a le cœur bon. N'y a-t-il moyen que ce Père Minime auquel elle se confie lui puisse ôter tous ces commerces qu'elle a au monde ? c'est ce qui l'alentit en la dévotion. Donnez-lui ce billet si vous le trouvez bon, sinon différez, ce n'est que pour l'encourager.

Je réponds à notre Sœur Marie-Avoye [Humbert] sur les demandes qu'elle m'écrit que vous lui avez fait faire. Notre [170] Bienheureux Père me dit ce que je vous ai déjà écrit pour la réception de la fille de Paris en cas que notre affaire réussisse, et qu'il fallait que la dot de notre Sœur M. -Marguerite demeurât à la maison qui a la charge d'elle ; cela est de justice. Ma très-chère Sœur, demeurez en paix, je vous prie, parmi toutes vos affaires ; ne perdez votre tranquillité pour chose que ce soit ; recevez tout de la main de Dieu, et vous verrez comme il vous bénira et votre maison ; n'est-ce pas une grande consolation de la voir cheminer comme elle fait ? Bénissez-en Dieu et leur recommandez la sainte modestie et tranquillité religieuses. Je suis vôtre, ma fille, de tout mon cœur. Dieu soit béni.

[P. S.] Je vous ai déjà mandé que vous auriez bientôt les Directoires ; mettez-vous simplement et insensiblement à la pratique de ceux qui regardent l'ordre ; mais, avant que de montrer celui des choses spirituelles et sa suite, considérez-le bien à part vous, et m'en mandez votre sentiment, car, avant que de le conclure, je désire entendre l'avis de nos Supérieures. Il y a beaucoup de choses qu'il faudra retrancher après que les Sœurs en auront pris l'habitude. Enfin, considérez bien avant de le montrer, voire, ne le communiquez pas que je ne l'aie revu, après avoir ouï nos Supérieures, car il y a plusieurs fautes, mais nous les raccommoderons à loisir, si Dieu plaît.

Je suis surchargée de lettres, je ne puis écrire à M. le doyen, cela est inutile.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [171]

LETTRE CDLXVII - À LA SŒUR MARIE-AVOYE HUMBERT

À MOULINS

Le parloir intérieur ne doit point avoir vue au dehors — Éviter l'empressement pour les ouvrages. — Ne pas parler à la grille du chœur ; il faut que le châssis ferme à clef.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623]

Ma très-chère sœur,

Si vous êtes fidèle à cette pratique de ne rien demander et rien refuser, Dieu vous bénira.

Cela serait bien indécent que ceux de la rue vissent les Sœurs au parloir et qu'elles les saluassent. — Il ne faut pas faire rendre compte des ouvrages, si n'était quelquefois à quelqu'une qui s'y rendrait négligente. C'est assez qu'il soit dit au Directoire de l'économe, et il faudrait retrancher ces empressements-là : rien ne doit être préféré à la tranquillité. — Vous ne savez pas les raisons de la Mère à se consulter à notre Sœur Marie-Aimée ; elle le fait sagement, n'épluchez point cela. — On ne doit point parler à la treille du chœur ; le silence y est. Puis il faudra que le châssis ferme à clef. Certes, nos Sœurs sont heureuses d'avoir rencontré une si bonne Mère, elle est fort avant dans mon cœur.

Nous ferons la communion pour votre pauvre mère, et de tout mon cœur j'offre le vôtre à Dieu. Faites de même pour moi qui suis toujours et serai à jamais vôtre en ce divin Sauveur. Mille saluts à toutes nos Sœurs que j'aime chèrement.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [172]

LETTRE CDLXVIII - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Le Directoire spirituel guide les esprits sans les contraindre. — Parler plus aux Anges qu'aux hommes, et laisser à Dieu le soin de sa réputation. — Il n'y a jamais de vraie perfection intérieure, où manque le parfait amour du prochain. — On retrouve dans les papiers de saint François de Sales deux cahiers du Coutumier écrits de sa main, outre les Directoires.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 juin 1623.

Ma bien-aimée fille,

De quelque côté que l'on se tourne en ce monde, il y a de l'affliction, et le monde trouve toujours, je ne sais quoi, à redire aux serviteurs et servantes de Dieu. Que ferait-on là, sinon d'avoir patience ?

Le Directoire spirituel donne toute liberté de suivre l'attrait intérieur.[71] J'admire que ces bons Pères disent que nous soyons contraintes en notre spiritualité. Hélas ! en quoi, si ce n'est qu'on nous montre le vrai bien, lequel ne se peut acquérir qu'en contraignant et mortifiant nos passions, et faisant mourir le vieil homme. Ma fille, il ne faudrait pas être en ce monde, pour n'être pas censurée. Condescendons en ce que nous pourrons légitimement ; pour le reste, disons nos raisons, en peu de paroles fort suaves et respectueuses.

Attachons-nous bien à Dieu ; suivons notre Institut ; [173] choisissons bien les filles ; soyons très-considérées pour les fondations cordiales et franches à les faire, quand nous le pourrons, selon nos règlements. Parlons plus aux Anges qu'aux hommes ; et si nous sommes la fable et la risée du peuple, bénissons Dieu qui nous donne ce moyen d'aimer notre abjection, et lui laissons le soin de notre réputation ; souffrons aimablement les censures ; Dieu est notre Père. Nous espérons en sa grâce d'obtenir du Saint-Siège la confirmation de notre Institut sous l'autorité de Messeigneurs les évêques et la perpétuité de notre cher petit Office. J'avoue de tout mon cœur que cette misérable vie serait insupportable, si la sainte volonté de Dieu n'y était regardée.

Ma pauvre très-chère fille, je vous conjure d'égayer votre chère âme, tant qu'il vous sera possible ; cela est tout à fait nécessaire aux Supérieures et à leurs Religieuses. Je voudrais que vous me vissiez en. nos récréations, et quand je parle à nos Sœurs en particulier, je lâche de me rendre la plus suave et cordiale qu'il m'est possible, et je ne les reprends que de cet air-là ; parce que tous les jours l'expérience m'enseigne qu'il faut faire rarement les corrections fortes et sévères, et qu'elles profilent incomparablement davantage, étant faites avec une douceur vive, cordiale, sérieuse et aimante ; car cette façon dilate le cœur de celle qui parle et de celle qui écoule, et la renvoie toute gaie et encouragée au bien, et toute détrempée en la suave force qu'elle a trouvée en celle que Dieu lui adonnée pour Mère. Il faut que je vous dise en confiance que nos Sœurs de céans font très-bien ; elles vivent avec une sainte joie cordiale, dans une grande douceur et correspondance d'amour les unes pour les autres, ce qui leur est une source de bénédictions spirituelles. Je n'ai jamais remarqué qu'il y ait de la perfection intérieure où le parfait amour du prochain n'est pas.

Au reste, ma très-chère fille, nous avons trouvé deux des premiers cahiers de notre Coutumier que notre Bienheureux [174] Père avait rangés, outre les Directoires et plusieurs Mémoires qu'il a laissés à M. Michel [Favre] notre confesseur. Nous nous prosternons devant Dieu, et réclamons sa sainte assistance et lumière pour ranger le tout selon les intentions de notre Bienheureux Père. Je crois que c'était son cher désir qu'on laissât beaucoup de choses à la discrétion des Supérieures, car il ne voulait point qu'elles fussent gênées, et avait une aversion incroyable qu'on les contrôlât en leur conduite ; il me l'a dit plusieurs fois et si fermement que rien plus, ajoutant que, « s'il était Religieux, ce serait la chose dont il se ferait le plus de scrupule ». Je vous dis ses mêmes paroles.

Mais, mon Dieu ! ma pauvre chère fille, dispensez-moi de vous envoyer mon portrait. Il est vrai, ce que vous dites, notre Bienheureux Père dit à Lyon qu'il voulait me faire peindre ici ; mais, hélas ! faut-il que l'image d'une si misérable créature soit en parade ? Non, je vous prie, ma fille, ne désirez point cela de moi ; ce serait m'obliger à une condescendance trop pénible. Que voulez-vous voir en l'image d'une si mauvaise Religieuse ? Regardez celle de notre saint Fondateur qui était un Saint, et vous verrez en ce visage certaine sainte sérénité qui touche le cœur de dévotion.

J'ai recommandé à ce Bienheureux l'affaire de votre seconde maison. Je suis certaine qu'il aurait fait ce que vous avez fait. Pour ce contrat, n'en entrez point en scrupule ; tenez votre âme en paix, et croyez que je suis de cœur toute vôtre, etc. [175]

LETTRE CDLXIX - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES, À DIJON

Estime due à la Mère Favre. — Conduire les novices chacune selon son âge et sa capacité. — Avec quelle sagesse on doit procéder, lorsqu'il s'agit de donner sa voix au Chapitre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Dieu sait la douleur que je porte dans mon cœur pour le malentendu qui est dans votre maison, je prie Dieu qu'il y mette sa bonne main. Enfin, si l'on ne s'accommode, il faudra trouver moyen d'en ôter cette personne qui en est la cause. Jamais il n'est arrivé que tout mal quand les inférieures veulent contrôler les Supérieures ; s'il y avait de l'humilité et de la soumission, tout irait bien. Enfin, ma très-chère Sœur, celle qui préside là a fait si heureusement ailleurs que cela doit tenir les inférieures en repos ; faites-leur entendre, afin que l'humble et cordiale soumission y puisse régner. Aidez à cela, tant qu'il vous sera possible, et faites que la Sœur N. soit parfaitement unie à la Supérieure, et qu'elle s'ouvre cordialement à elle. Oh Dieu ! est-ce là l'honneur que l'on porte à la mémoire de celui qui leur a tant recommandé la paix et l'union ! Voilà une dangereuse tentation. Dieu, par sa bonté, y mette ordre ! nous nous emploierons pour l'y mettre, à l'aide de Dieu.

Il faut revenir à vous ; pour moi, je ne ferais nulle difficulté de donner la profession à notre Sœur A. M., car elle a bonne volonté, et ne manque que par manque de mémoire. J'admire comme cette Sœur ose entreprendre de la tracasser ; il y a bien de la témérité et immortification. Je pense que dorénavant les filles ne seront appelées à donner leur voix qu'elles ne soient hors du noviciat.

Certes, je tiens assuré, et l'expérience me l'a appris, que [176] rien ne gagne tant les esprits que la douceur et cordialité ; je vous prie, ma très-chère fille, prenez cette méthode, car c'est l'esprit de notre Bienheureux Père. Les sécheresses de paroles ou d'actions ne servent qu'à dessécher les cœurs et à les abattre, et la douceur les anime et dilate au bien. Je pense qu'il ne faut nullement se détraquer de son train pour la réception des jeunes filles ; il faut encore laisser couler une année et plus à la petite nièce de notre Sœur de Vigny,[72] et cependant, on tâchera de l'instruire doucement, mais nous la verrons, et je la tiens si raisonnable qu'elle s'y accommodera.

Je reviens à notre Sœur N***. Je n'entends pas qu'on la caresse, mais seulement qu'on la traite cordialement et doucement, je veux dire qu'on ne lui soit pas sèche de paroles et d'actions. Je vous dis le même pour notre Sœur N***, et encore plus ; car il ne faut traiter cette petite-là qu'en se jouant ; c'est encore une enfant qui n'a pas l'estomac fort pour manger des viandes solides ; qui lui en voudra donner la ruinera. Il la faut donc conduire bien doucement et tendrement, la dresser à l'observance du silence et des autres obéissances, mais non encore à des pénitences et mortifications. Enfin, ma très-chère fille, il faut donner à ces jeunes petites âmes-là beaucoup de vigueur, d'allégresse et de joie, et leur faire, par ce moyen, désirer les choses que par d'autres voies on leur ferait craindre et appréhender.

Si faut, ma très-chère fille, il faut gagner ce point sur vous, de demander des soulagements, et de vous rendre plus franche, familière, ouverte et cordiale avec la Mère, lui parlant à cœur ouvert de tout, au large. Donc, ma très-chère fille, et pour Dieu, donnez à notre Bienheureux Père cette gloire accidentelle de vous voir vivre selon son esprit de suavité et confiance [177] cordiale, et portez toutes les autres à cela. Priez pour moi et soulagez mon cœur par la nouvelle d'une parfaite cordialité entre vous ; car c'est en ces occasions où il faut témoigner notre pur amour, servant Dieu selon son goût par la pratique des vertus qui tendent à sa gloire et non à notre satisfaction. Vous savez que je suis vôtre sans réserve.

Dieu soit béni !

[P. S.] J'ajoute que si une Sœur céans avait dit qu'elle ne donnerait pas sa voix, je la ferais dire vrai, ne lui permettant de la donner. Dites donc à ma Sœur N*** qu'elle ne tienne plus ce langage. Les trois qu'elle dit sont fort bonnes âmes, et je ferais grande conscience de les éconduire. Pour Dieu, que les passions cessent, et ayez soin de votre faible corps, le soulageant tant que vous pourrez.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la -Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXX - À MONSIEUR L'ABBÉ ROUSSIER[73]

À SAINT-ÉTIENNE

Elle le remercie de son dévouement à la nouvelle maison de Saint-Étienne

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Oh Dieu ! mon très-bon et cher Père, que le récit que vous me faites de l'état de notre chère petite maison de Saint-Étienne m'est à grande consolation, et sujet de bénédictions envers Dieu que j'en loue et remercie très-humblement, et de ce qu'il plaît à [178] sa bonté leur continuer le bonheur de votre chère assistance ! Certes, mon très-cher Père, ce m'est une spéciale consolation de savoir que vous aidez toujours à cultiver cette petite vigne, et j'espère que Notre-Seigneur vous en saura bon gré, et vous le fera sentir par quelque spéciale assistance de grâces particulières, ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa bonté, et vous, mon cher Père, de me tenir toujours en la mémoire de vos saintes prières, puisque avec tant d'affection je suis et veux être à jamais votre très-humble fille et servante en Notre-Seigneur.

[P. S.] Toutes nos chères Sœurs, qui sont certes très-bonnes, saluent avec autant d'affection Votre Révérence, et moi je salue toute votre chère famille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lisbonne.

LETTRE CDLXXI (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À ORLÉANS

Combien doivent durer les Offices et l'action de grâces après la communion. — Des processions. — Ne point se surcharger de prières extraordinaires. — Conseils relatifs au médecin. — De quelle étoffe faire les rideaux de l'infirmerie. — Procès-verbal sur deux miracles opérés par saint François de Sales. — Sollicitude pour la santé de la Mère de la Roche.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy 22 juillet 1623.]

Ma très-chère fille,

[De la main d'une secrétaire.] Ainsi que vous me mandez, vous tenez votre Office trop long. Or, bien, j'ai eu grand tort ; car, en envoyant les Directoires, je devais dire ce qu'il fallait pour les Offices des grandes fêtes ; mais avant que Noël vienne ou la Toussaint, on verra à quoi l'on en sera, Dieu aidant ; et faites bien prier pour ce sujet, et cependant allez [179] votre train, car aussi bien il n'y a point de grandes fêtes avant la Toussaint.

L'on emploie [pour l'action de grâces de la communion] grand demi-quart d'heure après None. Il faut sans doute que vous traîniez trop votre Office, car ici Tierce, Sexte [la messe] et None ne durent que cinq quarts d'heure, et les fêtes, une heure et demie, de sorte que nos Sœurs ont toujours le loisir d'ouïr une messe et faire l'oraison demi-heure les jours de fête. Vêpres, demi-heure, et trois quarts d'heure quand on les chante ; Complies, un quart d'heure [sans y comprendre les Litanies]. Il me semble que le Directoire ne dit point que l'on fasse des processions le matin, sinon à certains jours de l'année, que l'Eglise l'ordonne, au moins nous les faisons après Vêpres, quand il n'y a point de sermon. Vous voulez être trop bonne ménagère ; il ne faut point doubler l'oraison après dîner, on ne peut pas tout dire, il faut que la discrétion de la Supérieure supplée à ce qui n'est pas écrit ; et quand elle jugera à propos de les faire dire [Complies] après Vêpres, qu'elle le fasse, mais d'en faire un ordinaire, il me semble qu'il ne le faut pas, sinon quand après les Vêpres on a le sermon, que l'on dit Complies et l'on chante les Litanies, quoique l'on sait qu'il ne soit pas cinq heures. C'est un oubli de ce qu'on ne vous a pas envoyé la note de ce que nous chantons.

Notre Bienheureux Père désirait que l'on dit l'Office sur un ton médiocre et pas trop haut, je vous supplie de vous y accoutumer, car je vous assure que céans le chant était tout à fait changé à cause de cela. Vous verrez distinctement ce qu'il faudra faire pour l'Office dans quelque temps, car de nous charger de dire tout ce que le monde voudra, et à leur fantaisie, nous renverserions l'intention de notre Bienheureux Père. Il faut laisser dire, et bien prier Dieu afin qu'il lui plaise de nous continuer notre privilège et la grâce de conserver la manière que notre Bienheureux Père a trouvée bonne : vous [180] verrez tout ce qu'il faudra, Dieu aidant, après un peu de patience, et cependant, ma très-chère fille, allez votre train, car je revois les Directoires qui sont pleins de mille fautes ; on mettra à part ce qu'il faut que les Sœurs voient, et ce qu'il faut que la Supérieure garde.

Nous n'avons point la coutume que les malades soient voilées devant les médecins, il faut que la discrétion de la Supérieure gouverne ces entrées ; dans le Coutumier, nous mettrons comme on le pratique ici. Dans l'infirmerie l'on n'a point d'autre lit que ceux de futaine, que l'on peut doubler en hiver. — Le Directoire et le Coutumier répondront à une partie de vos questions, le reste sera laissé à la discrétion de la Supérieure. — Je ne sais que dire si les professes du noviciat donneront toujours leur voix tandis qu'elles seront au noviciat, parce que je n'en ai rien appris de notre Bienheureux : je vous en demande votre sentiment, comme aussi celui de toutes nos autres Supérieures que je leur demanderai.

[Ce qui suit est de la main de la Sainte.] Si les Pères Jésuites, après M. votre Père spirituel, jugent que les choses que vous nous écrivez de ces deux guérisons puissent être tenues pour miracles, il faudra, ma très-chère Sœur, s'il vous plaît, que vous en envoyiez des certificats bien faits par leur avis. Mon Dieu ! ma très-bonne et chère fille, que le miracle de la vie de ce grand saint homme est incomparable au-dessus de tous autres ! Bénie soit la main toute-puissante de Celui qui s'est fait un tel Serviteur. O ma fille, quelle obligation avons-nous à cette incompréhensible Bonté de nous avoir donné un tel Père ! Je n'ose dire ce que j'en ressens ; mais j'ai un grand désir que nous correspondions à cette grâce par une très-fidèle observance des choses qu'il nous a laissées, et que nous fassions reluire en nous cet esprit de très-humble douceur, simplicité, confiance, et totale dépendance de la divine volonté. O Seigneur Jésus ! que nous mourions, je vous supplie, si nous [181] ne vivons ainsi. Je suis, certes, en peine de la continuation de vos douleurs ; je vous ai déjà priée de savoir des médecins si ce mal vous procède de l'air du pays, et de prendre bon et solide conseil avec les Pères pour cela, afin qu'après quand vous saurez ce qui s'en dira, vous en puissiez parler au Supérieur, lequel, je m'assure, ne dira pas que non pour une telle occasion. Et, s'il faut quitter, il faut voir où l'on pourra trouver une Supérieure, car je ne sais si notre Sœur Marie-Michel [de Nouvelles] serait capable de cela ; toutefois ayant fait un tel progrès à l'Auvergne, peut-être Dieu s'en voudra-t-il servir ; mais vous prendrez avis et vous direz votre sentiment là-dessus. Enfin, ma très-chère fille, il faut être bien douce et bien courageuse sur votre croix ; n'a pas de ces faveurs-là qui veut. Vous vous trouvez pauvre, et moi je vous trouve riche pour le peu de temps qu'il y a que vous êtes établies. Mon Dieu ! quand sera-ce que nous aimerons la sainte pauvreté que notre Bienheureux Père chérissait tant, et que par une entière confiance nous nous reposerons entièrement entre les bras de la divine Providence ? Il faut aller là, ma très-chère fille. Je prie Dieu qu'il vous tienne toujours de sa sainte main, et répande sur vous et votre chère troupe ses très-saintes bénédictions ; je vous salue toutes très-chèrement. Nos Sœurs font le même, toutes les nôtres se portent bien, je suis vôtre, ma très-chère fille, et de tout mon cœur, je vous en assure. Dieu soit béni.

Je revois nos Directoires. Je sépare ce qu'il faut que la Supérieure garde d'entre les Directoires communs, que tout le corps doit observer, puis je mettrai à part les coutumes comme je trouve que notre Bienheureux Père nous les avait commandées ; mais j'y veux donner le temps convenable, et ne les envoyer précipitamment et imparfaits comme la première fois. Faites bien fort prier pour notre Office ; que Dieu nous le conserve, et pour le reste des affaires de l'Institut. Dieu soit béni.

[P. S.] Ma toute très-chère fille, je crois que cette lettre [182] répond suffisamment à la vôtre grande que je viens de recevoir ; je l'ai parcourue, mais non lue. Pour Dieu, ma très-chère fille, tenez votre cœur en courage au-dessus de vos inclinations, et faites qu'il règne avec une douce et suave générosité. Bonsoir, ma très-chère fille, et à nos Sœurs.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE CDLXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Recommandation en faveur du président Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 26 juillet 1623.

Ma très-chère sœur,

Monsieur le président Favre a su que vous aviez quelque argent à mettre à frais ; il s'est trouvé avoir besoin de cinq mille francs pour payer partie d'une terre qu'il achète. Je vous puis assurer en toute sincérité que vous ne sauriez le loger en lieu du monde plus assuré ; c'est pourquoi tout franchement je vous prie et vous conjure, si vous le pouvez, de l'accommoder de cette partie. C'est un seigneur que vous savez que notre Bienheureux Père aimait et honorait comme ses yeux ; enfin c'était son cher ami. De vous dire ce que nous lui devons, et en quel respect il est à tout le monde et à nous en particulier, cela serait superflu, car vous le savez. Il suffit donc que c'est M. le président Favre qui vous requiert cette courtoisie, en laquelle je vous assure que j'aurai très-grande part. Or sus, je finis avec cette confiance que, si vous le pouvez, vous le ferez, et je demeure, ma très-chère Sœur, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [183]

LETTRE CDLXXIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Prière de lui donner de ses nouvelles et de dire sa pensée sur les Directoires.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 31 juillet 1623.

Je voulais attendre le bon M. Crichant pour vous écrire ; mais ce bon et vertueux Père a désiré que je vous fisse ce mot pour lui donner entrée vers vous ; car il aura quelquefois besoin de se consoler un peu avec vous : c'est un vrai bon dévot Religieux. Au reste, je suis en peine, certes, de ce que parmi les lettres que M. Crichant nous a envoyées, je n'y en ai trouvé aucune de vous, ni de nos Sœurs, sinon une de vous qui me semble qui s'adressait à Monseigneur, de sorte qu'il y a longtemps que nous n'en avons reçu des vôtres ; cependant, il me tarde fort d'en recevoir, et d'entendre le sentiment de notre bon Père Binet sur l'Office, et le vôtre ; car voilà les Directoires, excepté celui de l'Office ; ce qui y manque, accommodez-le ; pour moi, je ne sais plus rien à y mettre. J'en ai séparé ce qu'il faut que la Supérieure ait à part, et ce qui convient au Coutumier ; sitôt que Dieu me donnera le loisir, j'accommoderai le tout ; mais je voudrais que vous me disiez s'il est nécessaire de laisser dans le chapitre des pénitences, les coulpes ; s'il ne suffirait pas de marquer seulement les mortifications et pénitences ; et aussi, s'il sera bon que les novices professes ne donnent pas leur voix, parce qu'il faut que la réception des filles se fasse par la pluralité, qui est une de plus. Dites-moi aussi si j'ai marqué dans le Coutumier le demi-quart d'heure [d'action de grâces] après None, les jours de communion ; cela est si peu de chose qu'il me semble que je ne voudrais pas l'écrire, mais nos Sœurs d'ici disent qu'il y a eu des Supérieures qui les tenaient [184] quelquefois si longtemps qu'elles en étaient importunées. O ma fille, vos remarques sont bonnes, elles me serviront.

Le livre pour écrire les actes capitulaires me semble superflu, puisque les novices ont un livre où elles écrivent leur réception, et les professes, le leur ; considérez cela et me le mandez.

Bonsoir, ma très-chère fille, Matines sont dites, il faut finir, car je ne sus gagner le temps de vous écrire plus tôt ; ma très-chère fille, vous savez que d'un cœur entier je suis vôtre. Je salue nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE CDLXXIV - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Les souffrances sont de riches occasions que Dieu nous envoie pour nous aider à acquérir l'humilité, la douceur et la patience. — Ne pas recevoir des filles épileptiques.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 2 août 1623.

Ma très-chère fille,

Vous voilà en un exercice tout propre à vous faire devenir sainte ; certes, vous avez besoin d'un grand courage, mais j'espère que Dieu vous le fortifiera tous les jours davantage. Ne vous abattez point, je vous en conjure, ma très-chère fille, et faites profit de ces riches occasions que Dieu vous présente pour acquérir la vraie humilité, douceur, patience, et surtout cette grande leçon de notre Saint, qui est l'incomparable vertu du support des maussades et fâcheux prochains.

Mon Dieu ! ma fille, regardez souvent notre bon Sauveur parmi les diverses souffrances de sa Passion ; voyez comme on [185] le bafoue, méprise, et vilipende, et enfin : « Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Ma très-chère fille, cette pauvre créature ne sait, certes, ce qu'elle fait ; car sa passion la transporte ; mais patience, allez avec Notre-Seigneur, remettez-lui entièrement entre ses mains sacrées la charge qu'il vous a commise, et particulièrement celle de cette pauvre âme, et vous y confiez, et vous verrez le calme bientôt, et votre maison pleine de bénédictions, comme certes elle est, puisque la sainte union règne en toute la famille ; cela n'est rien d'avoir une brebis qui s'écarte du troupeau. [D'ailleurs] l'expédient que ces messieurs prennent de faire changer de. place à ce bon homme, y ajoutant qu'on procure une absolue défense de la part des Supérieurs qu'il n'écrive point, sera un remède entier, bien que cuisant. Or je crois que sur tous les préjugés que vous aviez pour douter du vain amusement, il était expédient et de votre devoir d'en procurer l'éclaircissement ; que si Dieu a permis que cela ait causé un éclat, c'est pour un plus grand bien, comme j'espère de sa bonté, et je trouve que vous vous êtes fort bien conduite en tout cela, dont je loue Dieu. Certes, si elle continue, il faudra prendre solide conseil pour savoir comme on s'y comportera ; cependant patientez, et l'adoucissez tant que vous pourrez.

Le Révérend Père recteur ne m'a pas écrit ; si je puis, je lui écrirai, mais je suis accablée. Je vous prie au moins que vos deux chères Sœurs qui m'écrivent m'excusent ; je les chéris très-parfaitement, et suis consolée de leur zèle et sainte affection envers vous.

Nous tenons nos parloirs fermés à clef et les châssis du chœur ; et la porte du chœur aussi, dès le dîner jusqu'à deux heures. Notre Bienheureux Père a ordonné cela, vous le verrez dans le Coutumier, car nous avons séparé des Directoires ce qui doit être rière la Supérieure et dans le Coutumier. J'ai envoyé les Directoires comme il les faut, je pense qu'on vous les enverra. [186]

Ayez un grand courage, ma très-chère fille, et Dieu vous aidera. Non, il ne faut point recevoir des filles qui aient le haut mal [épilepsie]. Nos Sœurs tourières et domestiques peuvent porter des couteaux sous leur robe.

Bonsoir, ma toute chère fille, portez votre croix patiemment, Dieu sera avec vous, n'en doutez point. Je suis sans fin vôtre et sans réserve. Voilà que je ne puis écrire au Révérend Père pour ce coup, mais je le salue très-humblement, et ne puis dire combien je ressens l'assistance qu'il vous donne. Je voudrais savoir son sentiment sur ce sujet et son avis. Mon Dieu ! que. nous lui sommes obligées ! Dieu soit sa récompense.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXV - À LA SŒUR MARIE- AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Rien n'est plus dangereux que l'abus des grâces.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.

Ma très-chère fille,

Ne voulez-vous pas bien que je vous dise tout à la bonne foi que si vous ne quittez absolument les pratiques et vaines affections mondaines, vous décherrez encore de vos bons propos et saintes résolutions ? car pensez-vous que Dieu vous veuille favoriser tous les jours de grâces extraordinaires quand vous persévérerez à le mécontenter et à préférer vos vaines inclinations à ses bénédictions, à votre devoir et à toute bonne raison ? Pesez ceci, ma fille, je vous en supplie, et apprenez ce que dit saint Paul aux âmes qui négligent la grâce. Certes, si vous ne [187] demeurez ferme à conserver celle que vous avez reçue, je crains fort qu'elle ne retourne pas quand vous la voudrez ; car c'est parla miséricorde divine que souvent la grâce est déniée aux âmes que sa Providence connaît qui n'en doivent pas faire leur profit, afin que leur condamnation n'en soit pas si grande : « À celui qui aura davantage reçu, on demandera davantage aussi. »

Ma très-chère fille, vous connaîtrez bien par ce discours que notre Sœur la Supérieure m'a écrit ce qui s'est passé de ces passants et donneurs de lettres plus propres aux vaines dames du monde qu'à une Religieuse nouvellement affermie en des résolutions de vivre selon sa vocation. Si votre affection est solide en Dieu, vous serez consolée que ces choses ne me soient pas celées, et [vous] devez croire que jamais-une sage Supérieure de la Visitation ne consentira à telles choses, ni ne me les cèlera ; car enfin, ma très-chère fille, meshui, nous ne pouvons plus dissimuler tels tracassements et pratiques ; elles sont trop préjudiciables à l'honneur de Dieu et de notre Compagnie.

J'espère que vous avez ce même sentiment que moi, et que partant vous serez bien aise que l'on éloigne de votre maison absolument telles sirènes. Notre très-heureux Père nous conseillait qu'en telles occasions l'on ne s'amusât point à dénouer, mais que l'on coupât et tranchât sans marchander. Suivez cet avis, ma très-chère fille, et Dieu vous bénira ; non, ne pensez jamais vous déprendre sans vous faire violence. Faites-vous-la donc, ma très-chère tille, et vous serez bien heureuse, puisque la Sapience éternelle a dit que les violents raviraient le ciel.

Je supplie son infinie bonté vous tenir de sa sainte main, afin que vous ne choppiez point en votre chemin, et que vous parveniez à cette éternelle félicité que je vous souhaite de cœur comme à ma très-chère fille que j'aime de tout mon cœur, en [188] l'espérance de sa constance et fidélité envers Dieu. Qu'il soit à jamais béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXVI (Inédite) - À MADAME LA BARONNE DE CHANTAL

SA BELLE-FILLE

Assurance de sa maternelle affection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-aimée et très-chère fille,

Ne me faites jamais aucune excuse de votre tardiveté à m'écrire ; oh ! non, ma fille, car je ne saurais rien prendre de travers de tout ce que vous ferez avec moi qui vous aime et chéris parfaitement. Ce m'est toutefois un grand contentement d'entendre celui que Dieu répand en votre mariage, ma très-chère fille ; cette union de cœur que vous avez avec votre cher mari est la bénédiction des bénédictions pour votre condition, et je prie Dieu qu'il vous la continue, avec l'accroissement de toutes ses saintes grâces, ma très-chère fille. Je sens que je dois et voudrais écrire à M. et madame de Coulanges, auxquels je porte un infini respect et une sincère affection ; mais mes accablements ordinaires m'en ôtent le moyen. Assurez-les, ma fille, que je ne cesserai jamais de leur souhaiter le comble des plus chères grâces de notre bon Dieu et à toute leur honorable famille, que je salue avec vous en toute humilité et affection ; et pour vous, ma fille, je vous assure qu'il ne se peut rien ajouter à la tendre et très-sincère affection maternelle que Dieu m'a donnée pour vous, que j'embrasse en esprit de tout mon cœur comme ma très-chère fille tout uniquement aimée.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. [189]

LETTRE CDLXXVII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Éclaircissement de quelques points d'observance. — Embarras suscités à la communauté de Belley. — Confiance en Dieu et support des imperfections du prochain. — Le Directoire spirituel a été fait par saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Belley, 10 août 1623.

Si mon cœur vous était connu tel qu'il est, vous y verriez des affections plus que maternelles pour le vôtre ; de cela, n'en ' doutez jamais, ma plus que vraie et très-chère fille.

Quand Mgr de Genève sera de retour, nous conclurons pour l'Office ; cependant, ma très-chère fille, continuons à le dire tout simplement à notre vieille mode ; car nous espérons, moyennant la divine grâce, qu'elle nous sera continuée, sinon je crois bien qu'il faudra suivre l'avis du bon Père Binet, quoique pour les trois jours de ténèbres cela serait bien difforme, et mérite bien d'être considéré. J'ai envoyé le Directoire des choses spirituelles et le Cérémonial, selon qu'il a toujours été ; ce peu qui est ajouté a été ordonné ou approuvé de notre Bienheureux Père. Il y a trois ou quatre choses qu'il en faut biffer, qu'il faut mettre au Coutumier, au moins deux : que l'on s'assemblera en la chambre des assemblées, quand on confessera hors le temps de l'assemblée ; que la Sœur qui doit laver les écuelles ira au partir du réfectoire. Biffez cela, si ce ne l'est, comme aussi que les Sœurs associées diront cinq Pater pour les morts, il n'en faut qu'un, si elles s'en souviennent ; et, si vous le trouvez bon, ôtez ce qui est dit, d'aller quelques jours après le décès des Sœurs dire un Requiescat sur la fosse ; nous enverrons le reste, si Dieu plaît, d'ici à quelque temps. Le bon Père Binet me mande que vous avez raison en ce que vous me [190] dites du Directoire des choses spirituelles, et qu'il ne faut point surcharger les Sœurs. Hélas ! ma fille, je n'oserais ni ne pourrais jamais rien changer de cela, car c'est notre Bienheureux Père qui l'a dressé ; mais j'envoie un écrit de lui, par lequel il enseigne comme il se faut servir de ce Directoire ; vous verrez, Dieu aidant, que tout sera bien.

Hélas ! nous sommes ici où ce bon Prélat[74] veut faire des constitutions nouvelles : il se passe des choses inouïes et que jamais on n'eût pu penser ni attendre. O Bienheureux Père de mon âme, que dites-vous ? secourez-nous ! Ma fille, Dieu nous aidera, car, moyennant sa grâce, nous ne voulons que son bon plaisir, et la persévérance invariable en nos observances. Dieu vous protégera, ma toute chère fille, et votre chère troupe. Mais, mon Dieu, je confesse que je ne suis pas sans peine de vous savoir parmi tant de dangers ; mais tenez vos filles joyeuses et courageuses, car enfin que nous peut-il arriver de mieux que la mort, pourvu qu'elle soit en la grâce de Dieu, lequel me garde de vous la désirer ? Tenez votre cœur au large, ma chère âme, et le fondez tout en cette divine Providence. Enfin nous ne voulons que Dieu et nous l'avons ; ce franc désir, ce sentiment qu'il a répandu dans nos âmes, nous en assure. Courage, ma fille, Dieu est vôtre. Rendez-vous tous les jours plus douce, plus aimable, plus suave à tout Je monde, surtout à ces filles fâcheuses. Certes, cette grande N*** a tort, et très-grand tort d'affliger votre cœur ; mais au moins ne montrez votre douleur qu'à celle-là. Il me souvient que vous m'écrivîtes, il y a quelques mois, des paroles que vous aviez dites à la mère de notre Sœur M. -Denise : elles étaient un peu sèches et trop fermes et sérieuses à telles gens qui ne veulent que du miel. Voilà, ma très-chère fille, "comme je traite avec votre cher cœur, auquel le mien souhaite toutes bénédictions ; une autre fois, je vous [191] dirai le reste. Dieu soit béni. Écrivez-moi de vos nouvelles souvent.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE CDLXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE. CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM[75]

La considération des souffrances et des humiliations de notre divin Sauveur nous aide puissamment à supporter les misères de la vie.

Véritablement, ma très-chère fille, votre lettre m'a fait frémir, et j'admire la grandeur de vos croix ; mais en même temps j'adore Celui qui permet tout ceci pour vous faire souffrir innocemment, comme innocemment Il a souffert, non-seulement en son très-sacré corps, mais en son âme divine, les abjections, les hurlements du peuple contre Lui, et toutes sortes d'amertumes et de mépris : lâchons de l'imiter, ma fille très-aimée, en la douceur et patience qu'il a exercées parmi tout cela ; aimons ce petit bout de sa très-sainte croix. J'ai confiance que cette tempête bien ménagée par votre cœur, qui dès longtemps chérit la croix, attirera des grandes bénédictions sur votre maison. Celui qui vous envoie ces grands travaux de corps et d'esprit vous donnera les forces pour les supporter, et pour en tirer le fruit qu'il prétend dans des infirmités corporelles extrêmes. [192]

LETTRE CDLXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Préparatifs d'une fondation à Chambéry. — Nouvelles de madame de Vigny.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1623.]

Ce seul billet, ma très-chère fille, ne pouvant plus. Nous avons eu impossibilité à trouver logis à Chambéry[76] ; enfin la maison blanche se trouve assez commode pour commencer. Nous irons, Dieu aidant, environ la Toussaint si la maison est prête. J'ai été logée chez M. votre père qui est une âme vraiment humble, bonne et désirant la gloire de Dieu. J'ai répondu par deux lettres depuis le départ du bon cousin à toutes les vôtres précédentes. Notre bonne Sœur de Vigny a un très-bon cœur et vous aime plus qu'il ne se peut dire. Elle voulait s'en aller pour conserver la demeure de sa nichon [nièce], au moins dans la ville de Dijon ; car elle craint que sa sœur ne la ramène en l'Autunois. Or je lui ai dit que je croyais qu'elle était toujours de chez nous, et que, puisqu'elle y avait autant demeuré et qu'elle s'y comportait si bien, je vous dirais de la garder. La pauvre femme a reçu une joie nonpareille, et envoyé cet homme pour cela, par lequel nous attendrons bien de vos nouvelles, de celles de votre maison, et du bon cousin que j'aime certes de tout mon cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [193]

LETTRE CDLXXX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Décès de la Sœur Anne-Jacqueline Coste ; éloge de ses vertus. — Ordre à suivre pour les retraites annuelles. — De quelle longueur doivent être les bouts des ceintures. — Les prétendantes n'entrent au chapitre que pour demander leur essai. — Quand elle est pressée d'affaires, la Supérieure peut se contenter d'une demi-heure d'oraison.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 25 août 1623.]

Voilà notre chère Sœur Anne-Jacqueline qui vient de passer à Notre-Seigneur.[77] Certes, elle a souffert longuement et grandement, mais avec une extrême douceur, patience et résignation. Vous savez, ma très-chère fille, la fidélité de cette pauvre Sœur et combien elle a toujours été humble, dévote et laborieuse, enfin c'était l'incomparable ; elle a langui quasi deux ans et demi. Avertissez nos maisons voisines, car je n'ai le loisir maintenant. Je vous rends mille grâces, ma fille, de votre papier et de vos biscuits ; mais je vous prie, n'en envoyez plus, car je n'use plus de ces choses-là, me portant trop bien. Et ne vous peinez nullement pour ma charge d'écrire, ce m'est honneur et consolation, pourvu qu'il en réussisse quelque petit service à nos Sœurs. — Il me semble que ce qui est marqué pour la direction des retraites et de l'essai des filles laisse une si entière liberté aux Supérieures et directrices, pour départir les jours et oraisons, que cela doit suffire. Il y a des Sœurs qui ont employé cinq, six et sept heures par jour à l'oraison, c'est pourquoi il est bon de régler : or ici on les fait tout ainsi que je les ai marquées ; mais la Supérieure doit librement faire ce qu'elle juge [194] à propos, tandis qu'elle est en retraite ; mais il n'en faut rien quitter de ce que l'on doit selon la discrétion. Pour vous, ma très-chère fille, vous ne devez jamais vous efforcer pour les considérations, aras demeurer en votre repos et simplicité. Nous avons ici du temps de reste pour toutes les professes, car elles y entrent quatre à la fois le dimanche matin, et le dimanche suivant elles assistent aux Offices, mais non ès autres assemblées, sinon qu'à celle de la récréation du soir où leur retraite finit. Et en leur place on en met d'autres dès le dimanche matin, et par ce moyen il ne faut à chaque rang qu'une semaine.[78]

Je suis bien aise, ma très-chère fille, que vous trouviez tous les Coutumiers et Directoires à votre gré ; c'est simplement l'ordre de cette maison, lequel je prie Dieu vouloir maintenir, et que les Supérieures fassent au reste selon leur discrétion. Le Père Fourier m'a dit que vous vous étiez engagée à lui pour lui tout faire voir. Je lui ai dit que j'en serais très-aise ; mais vous gouvernerez cela avec lui ; car il leur faut témoigner grande confiance. Je ne pense pas qu'il y ait guère à dire. — Je m'aperçois que l'on a oublié d'écrire la longueur des bouts de nos ceintures, qui ne doivent avoir qu'un quartier au plus. Mettez-le, ma fille, car cela étant de l'habit, il faut qu'il soit conforme. — Il y a plus de trois ou quatre ans que notre Bienheureux Père ordonna que les prétendantes n'entreraient au chapitre que pour demander l'essai.

Je suis grandement aise de ce que l'on se tient aux commémorations, cela ôtera tous murmures, et nous rendra uniformes ; car vraiment il se serait bien fallu garder de dire en Avignon l'Office composé. Or, Dieu soit béni, j'espère que notre Sœur Marie-Claire fera très-bien. Qu'elle ne se découvre [195] point devant les hommes que fort rarement, parce qu'elle est jeune, et que ce pays-là tient de l'Italie. Et si on l'attaque sur l'Office ou sur les approbations de l'Ordre, qu'elle ne s'étonne nullement ; mais qu'elle montre en cela une grande résolution et fermeté sans s'étonner [disant] qu'elle est de cet Ordre établi par ce Bienheureux [François de Sales], Ordre bien approuvé ; que par tous les monastères, qui sont déjà en si grand nombre, et aux meilleures villes de la France, on garde et observe tout ce qu'elles ont, et semblables. Voilà la copie de notre établissement ; il faut que le Père Maillan [Jésuite] fasse dresser celui d'Avignon en ce sens-là, mais cela dextrement, car il importe sur toute autre ville pour l'affermissement de l'Office et de l'Ordre, en ce qui est extérieur. Il faudra écrire sur le livre du Chapitre l'élection qui a été faite de nos Sœurs, pour cette fondation, et y faites écrire aussi les autres fondations qui ont été tirées de chez vous. Certes, vos filles me sont chères comme celles de céans, car j'aime toute notre Compagnie également.

Il ne faut pas donner l'enseigne pour deux cents écus ; au commencement, on en offrait cinq cents. Il la faut envoyer à nos Sœurs de Paris ou de Grenoble, pourvu que vous trouviez des commodités très-assurées, ou à celles de Dijon. — Ma fille, faites-nous tenir à Chambéry l'ornement de madame de Pluty, elle l'a laissé au logis de M. le premier président, et faites-le mettre dans une caisse, s'il vous plaît.

Nous devons traiter avec les Pères Jésuites fort cordialement, comme avec nos Pères, et lever le voile devant les recteurs, et ceux à qui nous avons une particulière connaissance, mais aux autres je ne le fais pas. — Oui, vous pouvez quitter demi-heure d'oraison quand vous êtes pressée d'affaires. — Je salue, mais chèrement, M. de Saint-Nizier ; dites-lui que nous suivrons son conseil. — Voilà une sûreté de madame Vigny, de Paris ; vous la rendrez quand on vous donnera deux cents écus qu'elle [196] aumône en notre église. — Voilà une copie de notre établissement ; il serait grandement nécessaire que celui d'Avignon se fît selon cela, à cause que c'est dans les États du Pape ; il faudra que ma Sœur le donne au Révérend Père Maillan qui ménagerait cela. Ne fermez pas les lettres de Moulins, ni celles de M. Aubry ; faites-en un paquet adressé à la Supérieure de là.

Ma très-chère fille, je suis vôtre, et Dieu sait en quel rang.

Je salue toutes nos Sœurs, mais très-chèrement. Dieu soit béni.

[De la main d'une secrétaire]. Notre très-chère Mère vous supplie de faire avertir nos Sœurs de Montferrand, Valence et Saint-Étienne, du décès de notre Sœur Anne-Jacqueline, et de faire copier cette copie d'établissement, et d'envoyer l'original à Orléans.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXXI (Inédite) - À LA MÊME

Conseils pour le choix des Religieuses qui doivent fonder le monastère d'Avignon. — L'humilité et la simplicité sont préférables aux visions. — La Sainte refuse le titre de Mère générale.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Si vous trouvez bon de donner cette lettre, faites-le, ma très-chère fille. Or je crois que si vous faites les deux fondations d'Avignon et de Mâcon, que difficilement aurez-vous une Mère pour Aix. Toutefois, quand les choses seront en état, on verra la disposition des filles et prendra-t-on le mieux. Il me semble que ma Sœur la Supérieure de Grenoble serait excellente là ; on verra. Je repense aux filles pour Avignon : il me semble qu'il [197] y faut envoyer notre Sœur M. -Claire [de la Balme] et Catherine-Charlotte de la Grange, laquelle dans trois ans pourrait lui succéder à la charge de Supérieure, en cas que notre Sœur M. -Claire fût nécessaire à Lyon au bout de vos six ans ; et avec ces deux-là, notre Sœur M. -Madeleine, cette bonne veuve, et quelque autre encore pour faire quatre, car c'est au moins qu'il faut en envoyer quatre. Madame de Chevrières choisira après cela ; mais, croyez-moi, préférez Avignon.

Il est vrai, notre Sœur Jeanne-Françoise est très-bonne fille mais gardez-la auprès de vous. Vous faites bien de ne tenir compte de ses visions. II faut toujours inculquer la véritable humilité, simplicité et douceur, et cette extase d'œuvres et d'actions. Nous ferons dire les messes et prier. Dieu fasse son bon plaisir, qu'il vous inspire. Obtenez-moi [la] grâce de vivre selon sa seule volonté.

Mon Dieu ! que la bonne madame Daloz nous fera grand plaisir de contenter M. Gaudeville, duquel nous avons acheté la maison de Chambéry ; car autrement [il] convient que nous la pressions. La chasuble vient d'arriver. Notre Sœur la Supérieure de Dijon, par ses dernières, nous demande toujours les Directoires. Envoyez-lui les vôtres à la charge qu'elle vous les renvoie, et mandez-lui qu'elle ne fasse pas copier l'article de la visite.

Je vous prie, ma fille, ne dites point que je suis votre Mère générale. Hélas ! il me semble que Dieu me fait l'honneur d'être la chambrière de peine de notre petite Compagnie ; c'est trop, ma toute très-chère fille. Dieu soit béni et glorifié. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [198]

LETTRE CDLXXXII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Instante prière de revenir à Annecy, si les difficultés qui s'opposent 1 la fondation de Riom se prolongent davantage.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 septembre 1623.

Ma très-chère sœur,

Puisqu'il plaît à Notre-Seigneur permettre que ces messieurs de Riom fassent de si puissantes et persévérantes contradictions pour votre établissement dans leur ville, je pense que vous feriez extrêmement bien de vous retirer humblement et doucement. C'est l'avis de M. le prévôt auquel j'en ai parlé ; car enfin, ma très-chère Sœur, nous sommes en peine de vous sentir là, parmi ces contestes et hors d'un monastère. Cela pourra être désapprouvé de plusieurs, et puis notre Bienheureux Père me dit à Lyon qu'il ne désirait point que nous nous montrassions ardentes à poursuivre des fondations, ni que nous employassions en façon quelconque la faveur des grands pour cela ; mais seulement que nous secondassions les bonnes intentions de ceux qui nous désireraient. Je vous dis ceci simplement, ma très-chère Sœur, car je sais que les intentions de ce très-saint Père vous sont en très-grand respect. Or donc, si votre affaire n'est [pas] terminée, l'avis de M. le prévôt est que vous vous retiriez ici, et c'est mon désir aussi, et ma consolation.

Voyez donc, ma très-chère Sœur, et travaillez à vous retirer doucement, avec l'avis de quelques personnes capables et qui puissent, selon les occasions, vous donner un solide conseil ; ce que je vous dis, parce que nous ne pouvons savoir l'état de votre affaire, d'autant que, s'il y avait une bonne apparence, de bientôt voir une heureuse issue, il faudrait encore patienter ; mais cela n'étant pas, vous ferez très-bien, ma très-chère Sœur, [199] et je vous en prie, de vous retirer vers nous le plus tôt que vous pourrez. Dieu sait si vous serez bien et chèrement reçue. Certes, il ne faut pas que vous en doutiez, car toute la maison vous aime et vous désire. Pour moi, il me semble que vous ne pourriez douter du contentement que ce me sera de vous revoir ici. Si donc vous prenez cette résolution, il faudra renvoyer ton tes vos filles à Moulins, et que notre chère madame de Dalet vous amène au moins jusqu'à Lyon, si elle ne voulait passer jusqu'ici où nous la recevrions d'un cœur et d'une affection incomparable, sinon et qu'elle ne puisse venir jusque céans, notre bonne Sœur la Supérieure de Lyon vous donnerait conduite, et peut-être elle-même la ferait, mais il faudrait faire tout cela entre ci et un mois, afin que nous eussions un peu de loisir de nous voir avant la fondation de Chambéry où nous espérons aller dans [à] la Toussaint, ou incontinent après. Voyez, ma très-chère Sœur, à vous résoudre ; cependant, nous prierons Dieu d'être votre conseil et votre conduite en tout.

Je salue notre très-chère Sœur de Dalet, ne pouvant lui écrire. Je suis, vous le savez, toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXXIII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Les occasions de souffrance nous doivent être précieuses. — Ne rien accorder qui soit contre la Règle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 septembre [1623].

Ma très-chère fille,

Nous ne pourrions maintenant envoyer M. Michel, et puis il faut un peu laisser passer l'orage et vous tenir constante en la parfaite douceur, patience et support ; car, quand sera-ce, ma [200] très-chère fille, que nous témoignerons notre fidélité à Dieu et aux vertus, sinon en ces occasions si âpres ? Certes, elles vous doivent être précieuses, et quand tout le monde s'élèverait contre vous, vous n'en devriez pas perdre un brin de votre paix et tranquillité. Enfin, offrez toujours de la vouloir laisser jouir des privilèges accordés, de vouloir servir et chérir cette pauvre âme cordialement, pourvu qu'aussi elle se contente de cela, et que ni elle ni les siens ne désirent rien qui soit contre notre Institut. Bref, témoignez que vous ne voulez que cela, et que vous vous rapporterez toujours à l'avis du Père recteur et à nous, et ne vous échappez point en nulle parole de ressentiment ni de plainte inutile.

Je vous ai déjà écrit touchant la venue de Mgr d'Autun[79] ; parlez-lui toujours avec respect et fermeté pour l'observance. J'espère en Dieu qu'il ne donnera point de mauvaise permission ; que s'il en avait donné, [il faut tâcher] de les faire révoquer. Je ne puis lui écrire, ne sachant comme tout ira ; mais je me résous bien d'écrire à cette pauvre Sœur et à ses parents, quand je saurai comme tout [se] sera passé à leur venue. Enfin, ma fille, bénissez Dieu qui vous fait part de sa croix, et espérez que sa bonté vous donnera le calme après cette bourrasque ; mais tenez-vous en douceur et toujours prêle de suivre en tout conseil. C'est sans loisir que je vous écris, mais avec une entière affection de votre consolation et profit spirituel. Dieu soit béni !

J'écris et envoie mes lettres ouvertes, afin que le Révérend Père recteur voie avec vous s'il sera à propos de les donner.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [201]

LETTRE CDLXXXIV - AUX SŒURS DE LA VISITATION DE MOULINS

Demeurer unie à sa Supérieure, c'est un moyen de s'unir à Dieu. — Le temps des afflictions est celui d'une abondante moisson. — Bienheureux les pauvres, Dieu est leur trésor.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Mes très-chères et bien-aimées sœurs,

Je vous assure en toute sincérité que ce m'est une douleur sensible de me sentir dans l'impossibilité de vous aller servir et assister en l'affliction où vous êtes ; mais j'espère que notre bon Dieu, pour le service duquel nous sommes arrêtée, vous pourvoira de meilleures et plus utiles assistances. Cependant, mes chères Sœurs, je vous conjure, par les entrailles de la divine Miséricorde, de porter humblement et patiemment l'effort de cette affliction, et de demeurer constantes et inviolablement unies à votre bonne Mère et Supérieure, afin que ce vent de tempête n'éparpille point ce que Dieu a uni et conjoint. Demeurez coites sous cet effort, paisibles, et pleines de confiance que la divine Providence vous secourra ; et pour chose quelconque que l'on vous dise et que l'on fasse, ne vous départez point de la douce et cordiale charité envers celle qui vous cause cette affliction.

Souvenez-vous, mes très-chères filles, que c'est ici le temps de la moisson pour vous, que peut-être n'aurez-vous jamais une occasion qui vous fournisse tant de moyens de pratiquer la patience, la douceur, l'humilité et le support du prochain, que celle-ci, et surtout la fidélité à votre sainte vocation. Faites-en donc bien profit, mes chères filles, et par ce moyen vous glorifierez Dieu on votre tribulation, vous conforterez votre bonne Mère et la soulagerez en cette charge qui lui tombe si rudement sur les épaules. [202]

Nous vous assisterons de nos petites mais continuelles prières, invoquant sans cesse le divin amour à votre aide par les intercessions de notre très-heureux Père. Que s'il faut acheter la paix à prix d'argent, je vous conjure, mes très-chères et bien-aimées Sœurs, que vous vous montriez en cela ses vraies filles, et que, avec une très-humble générosité, vous choisissiez la sainte pauvreté, plutôt que de demeurer dans les inquiétudes où vous êtes. Bienheureux sont les pauvres, car Dieu est leur richesse et trésor. Quelle consolation de vivre en parfaite observance, sous l'abri et protection de la divine Providence ! Mais je vous prie que tout se fasse avec la douceur et charité requises à celles de notre vocation, et gardons-nous de toutes paroles piquantes et fâcheuses qui, tant peu que ce soit, ressentent l'âpreté. Regardez toujours à Dieu, et Il vous conduira, ainsi que je l'en supplie de toute mon âme, et de répandre sur vous ses très-saintes bénédictions. Je me recommande à vos prières.

Votre, etc.

LETTRE CDLXXXV - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Sévère réprimande. — L'âme qui n'est plus retenue par l'amour de Dieu doit au moins redouter sa justice.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

Puisque vous avez fait passer vos misères et imperfections jusqu'à la connaissance des Sœurs, je ne puis plus me taire et m'empêcher de me plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux dans la maison.

Mon cher Sauveur, souffrez, s'il vous plaît, que touchée d'une intime douleur, je vous fasse cette plainte comme à mon [203] Dieu : permettez-vous d'admettre au bonheur de cette sainte vocation une fille si indigne de cette grâce ! Si c'est pour mes péchés et imprudences, ô mon Seigneur ! frappez sur moi et conservez ces pauvres chères maisons en paix et en unité sainte, car vous savez que rien ne m'est si sensible que le mal qui leur arrive de la sorte.

Ma très-chère fille, je voudrais par mon sang laver les plaies de votre âme et celles que vous faites à cette maison ; au moins que ma douleur et l'abondance de mes larmes vous touchent, car je ne puis empêcher mon cœur de se fondre sur le récit de votre misère. La dureté et l'immortification de votre cœur vous ont jetée dans le labyrinthe, et je pense encore notre trop grande douceur ; car nous espérions qu'étant chrétienne, vous vous laisseriez gagner par cette voie, mais je vois bien que votre félonie veut être matée. Croyez que si j'étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce de mon Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de tenir le dessus comme vous faites. Je prie notre Sœur la Supérieure de ne vous point épargner les mortifications qui vous sont nécessaires, si tant est que vous ne vous humiliez et rangiez à votre devoir, auquel je vous exhorte de la part de Dieu, et pour l'obligation que vous avez de sauver votre âme, laquelle vous exposez à la perte éternelle.

Pensez, je vous prie, au compte exact qu'il vous faudra rendre à Dieu de toutes vos fautes, et de celles que peut-être vous causez aux autres par vos dérèglements, actions désordonnées et déportements. Que la juste crainte du divin châtiment vous touche, puisque le saint amour n'a nul crédit sur vous, ni la peine que vous nous faites souffrir. Je prie Dieu qu'il ait pitié de vous et vous ramène à votre devoir. Amen. [204]

LETTRE CDLXXXVI - À LA SŒUR CLAUDE-SIMPLICIENNE FARDEL

À BELLEY[80]

Reddition de compte des novices, et manière de leur enseigner à se bien confesser.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille,

La Règle n'entend nullement d'obliger les filles à dire leurs péchés, ains seulement leurs inclinations et passions, comme, par exemple, elles doivent dire : « J'ai été fort sujette à la colère, à la passion d'aimer », et semblables, sans dire les fautes qu'elles auront faites ensuite ; que si elles veulent, pour leur consolation et utilité, vous dire tout, vous les devez simplement écouter sans les enquérir, et les conforter et consoler. Et de même vous les pouvez aider pour leurs confessions, sans toutefois voir celles qu'elles écriront elles-mêmes. Vous m'avez consolée, ma très-chère fille, de me demander ce petit avis. Oh ! soyez, je vous en prie, une bonne nourrice et donnez bien le lait pur de notre Institut à vos chères novices. Rendez-les fort généreuses à la mortification et fort amoureuses de la sainte oraison et recueillement. [205]

Nous sommes si chargées de filles que nous ne pouvons ouïr la proposition de la cousine que nous ne soyons à Chambéry. Écrivez-moi souvent, ma très-chère fille, et comme tout va chez vous. Vous savez combien vous m'êtes chère ; aimez-moi et priez pour moi, afin que nous parvenions à la sainte éternité. Amen.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy,

LETTRE CDLXXXVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Dieu sanctifie nos cœurs par la croix.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Hélas ! est-il possible que j'empêche mes yeux de rendre les témoignages de la douleur universelle que mon cœur ressent, sachant ma pauvre très-chère, très-aimée et ancienne compagne, en tant de travaux, de mépris, d'abjection et de traverses, et enfin la voyant si accablée de tous côtés ! Ma fille, croyez que Dieu veut sanctifier votre cœur bien-aimé par les croix. Je sais que vous tirez profit de tous vos maux, car il y a longtemps que votre âme est accoutumée à la douleur et à l'abaissement qui nous arrivent de la part des créatures, mais par la volonté du Créateur qui vous veut, et qui a le dessein de vous élever hautement en sa très-sainte éternité. [206]

LETTRE CDLXXXVIII - À MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'AUTUN

Prière de continuer sa protection à la communauté de Moulins. — Dieu ne saurait délaisser les Religieuses fidèles a leur devoir, et qui font leurs délices de la pauvreté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Monseigneur,

J'ai su que vous avez eu la bonté d'entendre nos pauvres Sœurs de Moulins sur les difficultés qu'elles ont avec leur fondatrice, et que, par la grâce de Dieu, vous et votre conseil avez reconnu la véritable vertu et probité de la Supérieure et de ses Religieuses, ensuite de quoi vous les avez protégées et confortées en leur extrême affliction. Mais, Monseigneur, à ce que j'apprends, elles ont plus besoin que jamais de votre paternelle assistance ; c'est pourquoi je vous conjure et supplie très-humblement au nom de notre bon Dieu, Monseigneur, de la leur donner. Que, si pour mettre la tranquillité en leur monastère, il ne faut que rendre l'argent à notre bonne Sœur la fondatrice, afin qu'elle se loge ailleurs, certes, nous en serons contentes ; car nous aimons mieux vivre pauvrement en nos observances que d'abonder en richesses et être traversées.

La Providence de Dieu, qui nous a toujours assistées, ne nous manquera point, tandis que nous persévérerons en la fidélité de son saint service ; et puis ce sont nos délices que de vivre en pauvreté sous sa protection. Voilà, Monseigneur, comment je vous représente naïvement mon sentiment, non toutefois que je ne fusse très-aise que notre Sœur la fondatrice se conservât le bonheur qu'elle possède, pourvu qu'elle se contente des privilèges que vous lui avez donnés ou confirmés, Monseigneur, et qu'au reste elle vive selon la bienséance de sa condition. Or j'espère que la divine Miséricorde pourvoira de secours à ses [207] bonnes servantes, par l'entremise de votre prudence et piété, ainsi que de tout mon cœur et très-humblement je vous en supplie derechef, Monseigneur, et je prierai notre bon Dieu de répandre avec abondance ses sacrées bénédictions sur vous et sur votre Eglise. Vous faisant très-humble révérence, je demeure, Monseigneur, votre très-humble, etc.

LETTRE CDLXXXIX - À LA MÈRE FRANÇOISE-GABRIELLE BALLY

SUPÉRIEURE À BOURGES

Il faut espérer contre toute espérance. — Bonheur d'être martyre de la pauvreté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Oh ! mon Dieu ! ma fille très-chère ; que vos lettres me donnent de consolation ! leur style ressent du tout l'esprit de notre vénérable Fondateur et Père. Persévérez en cette voie et cette confiance, ne sortez jamais de cet esprit, qui est celui de Jésus souffrant et s'offrant à la volonté de son Père : c'est lui qui conduit votre cœur, laissez-le faire.

En quelque extrémité que vous puissiez tomber pour le temporel, je vous conjure de demeurer ferme en la foi de la parole de Dieu. Imitez Abraham dans son délaissement, qui crut en l'espérance contre l'espérance. Si Dieu semble tarder un peu à vous assister, ce n'est que pour vous rendre plus affermie en votre fidélité et pour vous donner son secours plus à propos. Regardez toujours à Lui et à son éternité. Consolez-vous en la douce pensée qu'il est votre Père et que vous êtes sa fille, sa servante, sa créature et son épouse. Attendez son secours eu patience, et tenez pour certain qu'il ne vous manquera pas.

Oui, quand pour sa plus grande gloire en nous, il Lui plairait retirer de nous tout secours temporel, ne serions-nous pas [208] trop heureuses de mourir de faim, de soif et de nudité, pour révérer la faim qu'il endura pour nous dans le désert, et la soif et la nudité du Calvaire ? Quel bonheur de pouvoir être martyres de la sainte pauvreté, puisque les tyrans ne nous donnent plus d'occasion de pouvoir l'être de la foi ! Courage donc, ma fille ; la pauvreté est la première fille de l'Évangile, et la première béatitude que la foi nous enseigne.

Demeurez dans cette confiance, et sachez que le Sauveur convertira tout à sa gloire et à l'avantage spirituel de votre cher monastère. Nous devons nous réjouir que cette fondation ait commencé avec tant de marques de pauvreté, puisque le Fils de Dieu a voulu commencer sa vie temporelle et souffrante dans une pauvre étable, dans une pauvre crèche et sur de la paille.

LETTRE CDXC (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Envoi et correction des Directoires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Enfin, ma très-chère fille, il faut glorifier Dieu. Notre Bref de la continuation de notre Office ne nous sera point inutile, mais assuré, et nous espérons encore d'en obtenir la perpétuité, afin que pour jamais nos maisons soient en repos de ce côté-là. Vous verrez ce que j'en écris aux autres ; il suffira pour vous et pour nos Sœurs de Dijon auxquelles je ne puis écrire. Voilà le Coutumier séparé comme il faut. Voyez-le, et le considérez ; il est recueilli fidèlement, mais je ne l'envoie qu'à vous et à la Mère de Grenoble, à laquelle vous l'enverrez le plus tôt que vous pourrez, et lui manderez que l'ayant vu, elle me le renvoie [209] au plus tôt. Voyez si je n'ai rien oublié et qu'elle fasse de même. J'y penserai aussi encore.

Ce que vous nous aviez mandé de la visite, j'en parlai hier à Mgr l'évêque, qui me dit que j'avais raison, de sorte que je n'ai plus rien de nos petites coutumes qui me fâche. Nous ferons le Directoire de l'Office sitôt que Mgr l'évêque aura le loisir. Dieu nous fera la grâce, ma très-chère fille, de demeurer paisibles en notre simplicité.

L'on m'a dit que les coches de Grenoble sont maintenant ordinaires à Lyon, et qu'ils viennent toutes les semaines, c'est pourquoi je vous adresse le Coutumier, lequel vous ne mettrez qu'en mains bien assurées, et manderez à notre Sœur de Grenoble de faire de même. Fermez toutes nos lettres, et les renvoyez promptement, s'il vous plaît, à celui qui vous les donnera. Je n'ose le charger du Coutumier. Dieu vous bénisse, et notre Sœur de Vigny, et toute la chère troupe.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXCI (Inédite) - À LA MÊME

Conseils pour l'établissement du monastère d'Aix. — De quelle condescendance user à l'égard des âmes faibles. — Remarques sur le Coutumier et sur les Directoires. — Liberté pour le choix des confesseurs extraordinaires. — Réception des personnes infirmes et pénitentes. — On fait solliciter à Rome la permission de dire à perpétuité le petit Office.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 octobre 1623.

Vous exercez fidèlement la bonté de votre cœur sur moi ; Dieu soit béni qui m'a donné une telle fille ; c'est assez. Nous n'avons jamais vu votre Bulle : Mgr de Lyon l'a ; vous ferez bien de lui en parler, mais ceux d'Aix n'ont pas besoin de la voir ; ne leur doit-il pas suffire [de savoir] que nous sommes établies à Paris [210] et en tant d'autres villes de la France ? Je vois que ces gens-là s'adressent à vous et font le même à nos Sœurs de Grenoble, c'est pourquoi il faut bien savoir comme vous traiterez ; M. votre bon Père spirituel vous conseillera bien. Il faudra là des filles bien ferrées, s'entend surtout une Supérieure. Certes, puisque votre pauvre Sœur l'assistante est si pesante, je la retarderais, et [vous] ferez bien d'envoyer votre autre Sœur qui est certes pour mieux réussir. Puisque madame de Chevrières va là, elle vous aidera à vous déterminer pour les filles, car il lui faut un peu condescendre et lui en donner qui puissent manier son cœur.

Je vois que vous avez quelques filles qui vous exercent ; ma fille, il est impossible autrement ; mais, grâce à Dieu, vous en avez tant de bonnes, qu'il y a grand sujet de louer sa bonté. Certes, notre pauvre Sœur N*** me fait pitié avec cet esprit humain et discourant ; elle a bonne volonté et me témoigne un très-grand amour et estime de vous et de votre gouvernement. Elle est un peu tentée de croire que vous pensez qu'elle agréerait plus une autre Supérieure que vous. Or enfin, si je ne me trompe, je pense que vous feriez bien d'essayer pour un temps de l'employer selon ses inclinations ; car, à mon avis, elle n'avancera pas en humilité et simplicité tandis qu'elle y sera poussée. Si je ne me trompe, son esprit se roidit au lieu de se plier, à cause de l'impression qu'elle a qu'on la veut humilier, et elle n'a pas la force d'employer ces aides-là à son utilité ; c'est dommage, car c'est un bon cœur ; essayez, je vous prie, l'autre biais. — Je lis fort bien votre lettre, et je suis bien aise que vous m'écriviez de votre main.

Voilà les Directoires des officières et le Coutumier qui doit être gardé par la Supérieure : je fais recopier l'autre, qui est fort court ; peut-être ne sera-t-il pas achevé pour ce soir ; vous verrez si j'y ai oublié quelque chose. Les coutumes ès occasions qui ne sont pas ordinaires s'oublient facilement ; mais [211] j'espère que Dieu nous fera ressouvenir de tout. Je voudrais que nos monastères vissent cette copie [et] que vous fissiez qu'ils se l'envoyassent de main en main, s'entend Moulins, Nevers, Bourges, Orléans et Paris, sans toutefois les copier jusqu'à ce que je l'aie fait voir au Père Fourier, ou au Père Antoine Suffren que j'espère voir environ la Toussaint. Pour vous, si vous voulez, vous pouvez faire accommoder vos Directoires des officières dessus cette copie ici, et faire copier les deux Coutumiers afin de les faire voir au Père Fourier, lequel me dit qu'il serait à Lyon environ la Toussaint, mais je ne vois pas qu'il y ait rien à dire sinon pour la visite, car tout y est de notre Bienheureux Père ou approuvé de lui.

Surtout, je pense qu'il ne faudra pas montrer à N. l'article qui parle des Pères N***, car il me dit à Chambéry que, puisque nous nous voulions servir d'eux, nous ne nous devions pas confesser aux Pères de N***, ni conférer particulièrement, ni aux autres Religieux. Cependant notre Bienheureux Père m'a dit ce que j'ai mis dans le Coutumier, et nous l'avons toujours pratiqué ainsi, et c'est notre bien que d'avoir cette liberté ; je voudrais donc qu'il ne vît pas cet article-là. De même ce que j'ai mis dans le Coutumier de la Supérieure pour la réception des filles infirmes et pénitentes ; tout le monde combat cela et des plus grands serviteurs de Dieu. C'est tout à fait contre la prudence humaine ; mais nous devons être invariables à le garder ; car vous voyez comme notre Bienheureux Père l'inculque, et afin qu'il soit mieux gardé j'en ferai mettre quelque chose dans sa vie. Il faut que nous souffrions d'être combattues en cela, et que nous ne résistions pas par paroles, mais que nous demeurions fermes en ce fait. Si vous faites copier ces Coutumiers, vous enverrez notre copie à Dijon, pour la faire voir seulement, et où vous voudrez de nos monastères ; mais faites-vous-la rapporter afin d'en parler au Père Fourier, car je lui [ai] dit que vous le feriez. [212]

Voyez ce que j'ai écrit à la Supérieure de Bourges pour l'Office : cela va bien et ne faut plus qu'en obtenir la perpétuité ; or c'est à quoi l'on travaille maintenant, et encore faudra-t-il une autre Bulle pour le sujet que le Père Fourier vous dira, car je lui ai donné celle de notre établissement, afin qu'il nous dressât les mémoires, car c'est une pièce absolument nécessaire pour le repos de tous les monastères. Notre Bienheureux Père l'avait déjà fait poursuivre ; nous espérons que Dieu nous aidera, et faut beaucoup prier pour cela, et engager la bonne volonté de M. Denay et de M. de Maussac pour nous aider de leur faveur lorsqu'ils en seront requis. Or sus, mon enfant, je vous dis tout afin que vous teniez la main, vers le bon Père Fourier quand il sera arrivé, pour avoir nos mémoires, et des lettres encore de faveur a leur Père. Je crois que notre bon Père dom Juste ira lui-même faire cette poursuite, car c'est une chose tout à fait nécessaire pour empêcher que l'on ne nous brouille rien en notre cher Institut, et que l'on nous laisse vivre en paix en nos petites observances.

Je vous remercie, ma très-chère fille, de vos belles bougies. Voilà la lettre. Dieu vous bénisse, ma toute très-chère et bien-aimée fille, et toutes vos chères filles que j'aime de tout mon cœur, et me recommande à leurs prières, surtout la semaine prochaine que je pense faire ma solitude, afin que Dieu me fasse la grâce de le servir en vérité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [213]

LETTRE CDXCII - À LA MÈRE JEANNE. CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Elle la prie d'abandonner la fondation de Riom et de se retirer à Annecy ; joie que causerait ce retour. — Nouveau Bref au sujet de l'Office.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 octobre [1623].

Ma pauvre très-chère sœur,

Qui n'aurait du mal de cœur de vous savoir parmi les assauts et combats où vous êtes ? Je les ai représentés assez simplement à Mgr l'évêque [J. F. de Sales], lequel eût bien voulu que la chose n'en fût pas venue si avant, puisque vous y deviez être si indignement traitée ; car, certes, il est bon de prévenir telles intrigues et scandales. Il est impossible que ces bons messieurs les consuls n'en nient des remords de conscience tôt ou tard. Dieu leur pardonne par sa bonté, et vous donne la grâce et le courage de vous retirer de cette fâcheuse affaire avec la douceur et l'humilité que notre Bienheureux Père eût pratiquées en telles occasions. Et je vous prie, ma pauvre très-chère Sœur, de l'avoir toujours devant vos yeux en cette action ; car je m'imagine bien la difficulté qu'il y aura en tout cela et la peine qu'il y a de se retirer d'une bonne entreprise ; mais c'est aussi le vrai moyen de couronner tous les travaux que vous avez pris en cette poursuite, et faire voir que, tandis que vous avez cru de faire la volonté divine, vous l'avez poursuivie courageusement ; qu'aussi voyant le bon plaisir de Dieu en votre retraite, vous la faites simplement.

Mais, ma pauvre très-chère Sœur, je vous conjure de faire cette action en l'esprit de notre Bienheureux Père, et de notre vocation. Enfin il ne voulait point ces violences, ni que l'on entrât dans les villes qu'avec la bonne amitié du peuple ; c'est pourquoi, ma très-chère fille, je pense qu'il sera très à propos de vous retirer doucement, comme je vous l'ai déjà écrit. [214]

Je m'assure que notre chère Sœur madame de Dalet vous ramènera de bon cœur jusqu'à Lyon, et de là peut-être jusqu'ici, sinon notre chère Sœur la Supérieure de là prendrait une charrette et vous amènerait ici. Les filles de Moulins, vous les renverriez à Moulins ; car, mon Dieu, ma pauvre très-chère Sœur, quelle apparence d'aller entreprendre un procès, ni même pour avoir vos dommages et intérêts ? Laissez tout pour l'amour de Dieu et vous retirez en paix, sans lâcher une seule parole de ressentiment contre ceux qui vous ont traversée, et surtout contre ces bons seigneurs d'Eglise. Toutes nos Sœurs se réjouissent de vous revoir, et moi par-dessus toutes, qui serai extrêmement consolée d'avoir le bonheur de vous avoir auprès de moi, et [ce] me sera un grand soulagement.

Par la grâce de Notre-Seigneur, notre dernier Bref nous est assuré ; ç'a été avec une extrême peine qu'on l'a obtenu franc sans charge du grand Office ; car on voulait que nous le dissions toutes les fêtes ; on poursuit la perpétuité, car il n'est que pour dix ans. Quand on l'aura, on en donnera des copies aux monastères. Cependant, nous dirons le petit en paix, à l'accoutumée, excepté que nous ne prendrons rien du grand, ains nous ferons seulement les commémoraisons. Ma très-chère fille, Dieu sait de quel cœur je vous attends. Nous dirons toutes : Dieu soit béni !

Je salue notre Sœur M. -Catherine [Chariel]. Nous ferons la prière qu'elle désire pour son cousin ; mais d'écrire ce n'est temps. À notre chère madame de Dalet mille saluts, car je n'ai le loisir de lui écrire.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [215]

LETTRE CDXCIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Ardent désir de la gloire de Dieu. — Choisir pour Avignon une Supérieure prudente et ferme, — Revoir les Directoires avant de les communiquer aux autres monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 octobre 1623.

Votre bon Père spirituel ne m'écrit point ; il n'est pas homme à me communiquer par lettre ces affaires-là ; c'est à Moulins qu'il y a bien de la besogne, car cette pauvre fondatrice nous y [donne] de l'exercice... le bon Dieu y mettra sa bonne main. Je suis bien aise que les Ursulines s'établissent à Roanne ; je suis indifférente pour ces fondations, grâce à Dieu, et n'y veux servir que la seule volonté de Dieu.

Nos Sœurs de Moulins m'avaient écrit qu'on les y demandait ; enfin, ma très-chère fille, pourvu que Dieu soit servi, c'est assez. Le Révérend Père Maillan nous avait aussi demandé des filles, mais je suis fort aise qu'il se soit adressé chez vous, car, ma fille, nous irons là en la personne de nos chères Sœurs, et elles demeureront ici en la nôtre. Mon Dieu, notre très-cher M. de Saint-Nizier ne nous connaît pas bien encore !

Or je suis d'avis qu'avec son conseil, vous choisissiez pour Avignon les meilleures et plus solides filles que vous ayez, tant parce que la ville est de très-grande importance et cet établissement très-favorable pour tout l'Ordre, à cause que c'est dans l'État de l'Église, que parce qu'il y a déjà quantité de filles assemblées et de tout âge, et ne faut pas douter qu'il n'y faille une Mère fort adroite et bien ferme.[81] Ne craignez pas de [216] préférer cette fondation-là à celle de Mâcon, car elle est bien plus importante. Notre Sœur de la Grange sera bonne seconde, mais je la trouve bien jeune pour être Supérieure en cette grande ville ; je la mettrais plutôt à Mâcon, où il y aura moins à faire. Envoyez des filles graves et solides à l'observance. Vous avez extrêmement bien répondu à ces bonnes filles d'Avignon ; vous verrez comme Dieu nous bénira, ne cherchant que Lui seul. Il faudra avoir l'établissement du prélat en bonne forme ; pourvu qu'il soit dit que l'on vous recevra selon l'institution de l'Ordre de la Visitation établi par Monseigneur notre Bienheureux Père, et c'est assez. Mais quand M. le prévôt sera ici, je vous enverrai une copie de l'établissement, car c'est une chose de grande importance qu'il soit bien fait, à cause que nous sommes sous l'autorité des prélats.

Notre M. Michel a trouvé bon que j'envoyasse une copie de cet écrit à nos Supérieures. Il [mots illisibles] de vous dire ce qu'il contient, car je désire que vous n'ignoriez rien de toutes les affaires de notre Compagnie [de la Visitation]. Or quand le Révérend Père provincial sera à Lyon, qui doit être bientôt, vous lui direz comme je vous le fais savoir son sentiment sur l'Office, et qu'il m'a promis de communiquer avec vous sur toutes nos affaires, notamment sur la principale qui regarde [217] l'union des autres monastères avec celui d'ici, en ce qui regarde seulement l'observance des Constitutions, car c'est sans aucune prétention d'autorité. Or, notre Bienheureux Père avait grand désir de cela et en avait dressé les mémoires pour faire la poursuite. Le Révérend Père provincial a notre Bref pour l'établissement de notre Congrégation sous la Règle ; il vous le donnera avec ses avis, car il me l'a promis. Faites-lui voir ce que vous trouverez bon de notre Coutumier et Directoire, surtout qu'il donne son avis sur la forme de la visite, laquelle je fais mettre en une feuille à part, afin que, quand elle sera bien examinée, on l'écrive en son lieu. — Voilà donc le Coutumier et les Directoires des officières. Si vous y trouvez quelque chose à faire, pour Dieu, faites-le librement, car moi je n'y vois rien, l'ayant fait simplement, ainsi que je l'assure. Si vous trouvez à propos de différer de les envoyer jusqu'à ce que vous ayez conféré avec le Père, faites-le, car tout simplement, ma très-chère, je remets le tout à votre prudence et à la correction de tous. Considérez aussi s'il est à propos d'envoyer tout cet écrit en nos maisons, et me soulagez d'y ajouter et retrancher ce qu'il faudra. J'écris l'histoire à [mots illisibles]. Cela fait quelquefois grand bien. Dites-moi auquel nous nous tiendrons, car vous voyez le sentiment commun et celui de notre Bienheureux Père, duquel j'ai la lettre. Considérez aussi s'il sera bon que vous en parliez à notre M. de Saint-Nizier, ou, comme il sera mieux, de s'introduire tout simplement ; au cas que vous lui en parliez, il ne faudra lui rien dire de la faute que l'on a faite d'avoir dit le grand Office. Voilà une lettre de grâce que je lui écris, donnez-lui ou la retenez, comme vous le trouverez meilleur.

J'avais écris ce billet ci-joint avant la réception des deux vôtres dernières. Vous m'avez singulièrement plu en l'assistance que vous avez fait donner à ce bonhomme malade de cette ville ; cela donne une bonne odeur [de charité]. Notre chasuble [218] de Paris n'est point neuve. Ma fille, je n'en puis plus... [mots illisibles] pas ici pour bien commencer ma retraite. Dieu soit béni et nous fasse vivre parfaitement selon son seul bon plaisir. Amen. 9 octobre.

Envoyez les lettres de Bourges à Orléans, à Nevers, mais fermez-les et y mettez l'une de ces copies, si vous le trouvez bon. Je vous envoie la lettre tout entière à vous qui êtes capable de tout, parce qu'il y a je ne sais quoi de bon, mais gardez-la, si vous envoyez l'autre à Nevers. Aussi les lettres de Bourges et Orléans, mandez que l'on leur envoie aussi, s'il vous plaît. Mon Dieu, que je suis lasse de tant dire ! Dieu soit béni. Si vous envoyez ces Coutumiers à Paris, envoyez-y une copie de cet écrit.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Turin.

LETTRE CDXCIV - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES. À DIJON

Éloge de la Mère Favre. — Quelles maximes graver au cœur des novices.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Vous savez et ne pouvez douter combien vous êtes, ma très-chère fille. Soyez-le de plus en plus par la charité que vous exercerez à prier pour moi. Il est vrai, ma fille, cette chère Mère [Favre] est une âme de vraie vertu, toute à Dieu, toute à sa Règle et toute à moi. J'espère que vous expérimenterez toujours plus que c'est une fidèle amie ; et que si nos Sœurs pénètrent sans ombre d'amour-propre, et préoccupations des misérables affections humaines qui détruisent l'esprit de la Religion et la Religion même, la conduite de Dieu sur cette âme, et par elle sur les autres, elles s'établiront en une solide vertu. Animez fort vos novices, et gravez en leurs cœurs cette maxime, [219] qu'il ne faut qu'un seul amour, qui est celui du divin Sauveur, auquel seul il faut aimer le prochain, selon l'ordre de notre devoir et de la vraie charité. O Dieu ! que devons-nous chercher en terre, et prétendre au ciel, sinon vous qui êtes notre partage et héritage éternellement ? Ma fille, la Religieuse de la Visitation qui s'attachera à autre chose qu'à son Dieu se rendra indigne de sa vocation ; faites-le donc bien comprendre à nos Sœurs. C'est une vérité solide, chacun doit avoir un saint zèle d'arriver à l'éternité par le chemin que Dieu lui a marqué. Si nos Sœurs aiment bien leur saint Fondateur, elles le témoigneront non-seulement par le soin et plaisir qu'elles auront de lire ses écrits, car presque tout le monde s'y délecte, mais par la très-fidèle et continuelle pratique de ses maximes, surtout de cet amour et douceur incomparables pour tous les prochains, de cette humilité profonde qui le rendait si ennemi de l'éclat et si amoureux de l'humiliation et abjection, et de ce grand don de dévotion et d'application à Dieu.

Procurez, ma fille, que les exercices spirituels soient en grande estime entre vos novices ; car l'oraison, le recueillement et les fréquentes oraisons jaculatoires sont l'huile de bénédiction dans les monastères. Faites lire de bons livres à ces chères novices ; donnez-leur à ruminer de bonnes considérations qui détrompent leur esprit des fausses maximes du monde ; faites qu'elles prisent grandement les actes et exercices de leur Directoire. Leur mémoire étant ainsi bien attachée aux choses spirituelles et leur entendement bien éclairé, j'espère que notre divin Maître échauffera bientôt leurs volontés en son saint amour.

Votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [220]

LETTRE CDXCV (Inédite) - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON[82]

À CHAMBÉRY

Comment disposer la maison provisoire que doivent habiter les Sœurs de la fondation de Chambéry.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 23 octobre 1623.

Monsieur,

Excusez-nous si nous avons un peu tardé à vous envoyer de l'argent ; ces maisons ici n'en sont pas toujours bien fournies, outre que nous n'avions pas commodité assurée. Voilà quatre cents florins en pistoles. Il me semble que vous aviez proposé de faire la montée de la chapelle en dedans, et ainsi le chemin n'en eût pas été incommodé, et si l'on ne met les Sœurs tourières dans la boutique dessous (ce qui est quasi nécessaire à cause qu'il faut répondre à tout propos à ceux qui viennent), elle sera inutile, et le plancher de la chapelle excessivement haut, si vous l'avez déjà fait rehausser, et avec tout cela bien de la dépense ; ce que je dis parce que nous avons une incroyable peine de recouvrer de l'argent, et il en faut encore beaucoup pour se meubler et faire des provisions. Mais toutefois pourvu que l'on fasse le mieux que l'on pourra, comme je sais bien que de votre grâce vous faites, j'espère que la divine Providence y pourvoira. Certes, il se faut jeter de ce côté entièrement, elle ne nous a jamais manqué, c'est ma confiance. Le très-honoré et vertueux M. le chevalier [Balbian] le sait bien. [221] Je le salue très-humblement avec M. d'Hôtel et les bons Pères sans oublier nos bonnes amies.

Je vous supplie de savoir de M. de Quesnel ou de Rouen si les petites couvertes et la futaine à grain sont chères là, et nous le mander, s'il vous plaît, au plus tôt.

Dieu soit en tout votre conduite et votre récompense de tant de peines. Je suis en lui votre servante plus humble.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Paray-le-Monial.

LETTRE CDXCVI - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Il faut peu se regarder soi-même, et toutefois conserver précieusement le souvenir des grâces reçues. — L'humiliation est la grande gloire de l'âme religieuse. — Comment diriger une personne dont la spiritualité parait douteuse. — Marcher en esprit de confiance et de sainte liberté.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 octobre 1623.

Ma très-aimée fille,

J'estime ce qui se passe en votre intérieur très-bon et de Dieu ; mais regardez-le peu, crainte de la complaisance. N'examinez point curieusement si votre imagination y a part, ce regard lui en donnerait. Conservez les impressions des grâces au fond de votre âme ; oui même, marquez-en quelque chose sur le papier, afin que, quand les sentiments seront passés, vous revoyiez ce que Dieu vous a montré vouloir de vous ; car, comme disait notre Bienheureux Père, Notre-Seigneur ne donne pas toujours les lumières et sentiments, et néanmoins Il veut que la mémoire en soit gardée, et qu'une lumière qu'il n'aura donnée qu'une fois nous profite tout le temps de notre vie.

Oui, je vous assure, ma fille, la Supérieure peut faire dire la coulpe de l'assistante quand elle en donne sujet ; il ne faut [222] nullement qu'elle soit exempte de l'humiliation, qui est la grande gloire des âmes religieuses. — Je m'assure que cette fille N*** n'entend pas ce qu'elle dit que Notre-Seigneur a souffert, mais non pas ressenti les douleurs ; car quelle distinction met-elle entre le souffrir et le sentir ? Que souffrirait-on si on n'avait point de douleur ? et la douleur serait-elle douleur si on ne la sentait pas ? Outre ce raisonnement humain, c'est un article de foi que Notre-Seigneur a souffert et senti les travaux de sa Passion. Que si bien, il est très-vrai que la douleur c'est la suite du péché, et que Notre-Seigneur n'a eu ni pu avoir aucun péché en Lui, il est vrai aussi que la charité éternelle et sa douceur incompréhensible l'a fait charger de nos offenses, pour en payer la dette au prix de ses travaux intérieurs et extérieurs, et de son sang précieux : amour inexplicable ! Ceci me vient en vue, et je vous le dis simplement. Je trouve encore un point fort douteux en la spiritualité de cette fille, mais je n'ai le loisir de l'éclaircir. Faites-la parler à quelque docte et spirituel serviteur de Dieu, qui ne soit pas rabrouant, car cette pauvre chère fille est bonne et vertueuse, et certes, je crois, précieuse à Dieu. J'ai toujours remarqué des signes de prédestination fort grands en cette âme-là.

Bon Dieu ! ma chère fille, je ne sais de quels yeux on regarde la perfection spirituelle de notre Institut, ni où l'on va chercher ces gènes d'esprit. Je ne vois rien de plus doux ni de plus aimable que le chemin que notre Bienheureux Père nous a tracé. Nous sommes quarante Religieuses céans sans les Sœurs tourières, mais pas une ne trouve son chemin difficile : toutes, grâce à Dieu, marchent gaiement avec une sainte latitude de cœur, en la voie de leurs observances, et avec une grande douceur et union, les unes envers les autres. Vous savez, ma fille, comme je suis ennemie des esprits rétrécis et comme j'en hais la contrainte. Je vois tous les jours plus clairement que la douceur cordiale et sainte joie fait et peut tout entre les filles. [223]

Quant à notre Sœur [Claire-Marie Amaury], elle a toujours été si fidèle en l'observance que je ne doute point qu'à cette heure que Dieu a fait cette merveille de la délivrer par l'intercession de notre Bienheureux Père, on ne la voie croître en toutes les vertus ; si elle le fait, Dieu ajoutera en elle grâces sur grâces.

Je vous remercie, ma chère fille, des nouvelles que vous me dites de mon fils, et de sa chère petite femme ; quand ils se donneront l'honneur de vous voir, assurez-les que je ne leur souhaite rien tant que la crainte de Dieu et la fidélité à son divin service ; exhortez-les à l'estime du ciel, et au mépris de la terre.

Je suis bien de votre avis, qu'il est bon que nos maisons s'assistent charitablement, mais non pas que les premiers et seconds monastères d'une ville mêlent leur temporel, craignant qu'avec le temps cela offensât notre union et charité, par la faiblesse de cette misérable infirmité. Qu'il y a peu d'âmes parfaites et exemptes de l'intérêt du tien et du mien ; quand je vois cela, et que je considère l'excellence de cette sainte âme de notre Bienheureux Père, qui a vécu avec une si parfaite nudité de toutes choses créées, je ne saurais m'empêcher d'avoir de la douleur, voyant combien nous sommes éloignées de cette perfection. Dieu nous fasse la grâce, au moins, de tirer et aimer notre abjection de notre propre misère. C'est un effet de la sagesse humaine, que le soin que chacun a de soi. Mon Dieu ! que notre saint Père avait une âme puissante et élevée au-dessus de tout cela ! Pour être sa vraie fille, il faut avoir un grand courage pour se mortifier et abandonner totalement en Dieu.

Demandez-lui cette grâce, pour celle qui est toute vôtre, etc. [224]

LETTRE CDXCVII - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À CHAMBÉRY

Arrangements pour la chapelle du futur monastère.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 octobre [1623].

Monsieur,

Je crois que le balustre pour clore l'autel se pourrait différer jusqu'à ce que nous soyons là, afin que nous donnions la façon pour le faire, en sorte qu'il puisse servir pour une plus grande église. Nous les faisons assez hauts ; toutefois, si vous jugez qu'il soit nécessaire en ce commencement, il suffira de le faire faire légèrement de bois de sapin, mais toujours haut assez afin qu'on ne puisse passer par-dessus aisément. Si le sous-pied de notre chœur n'est plus haut que de deux marches que celui de l'église, il ne sera nul besoin de faire une tribune, et faudra seulement prendre la hauteur convenable du côté des séculiers pour poser la grille, car céans la nôtre est posée à un pied et demi de hauteur du côté du chœur des Religieuses, et de celui des séculiers il y a trois pieds ou trois et demi pour le moins. Il faut que les piliers du balustre des grilles soient ronds tout d'une venue, sans façon, mais tournés et fort menus.

Pour le tableau, si vous le jugez nécessaire, nous vous en laisserons faire comme vous jugerez mieux. Puisque le prix de la maison est fait et qu'on est d'accord pour le payement, nous passerons le contrat quand il plaira à M. le chevalier [Balbian] ; mais je pense qu'il sera temps quand nous serons là.

Je prie Dieu qu'il soit votre récompense de tant de charité et de travail par lequel vous nous obligez si étroitement. Mille très-humbles saluts au bon Père et à tous les amis et amies, s'il vous plaît. Je demeure, M., votre très-humble servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [225]

LETTRE CDXCVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Allusion aux tribulations de la communauté de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1er novembre 1623.

Ma très-chère fille, adressez ces lettres de Moulins au Père recteur de Moulins, et en faites un paquet sans les fermer, mais oui bien Je paquet. 0 mon Dieu ! ma très-chère fille, quelle croix ! mais Dieu qui l'impose soit éternellement béni. Nous n'avons encore reçu le paquet du départ de nos Sœurs. Je n'ai que ce peu de loisir, ma très-chère fille, je suis toute vôtre. Dieu soit béni !

Je salue en tout respect et très-cordialement madame de Chevrières. Jour de Toussaint.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDXCIX [Inédite] - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Départ pour Moulins. — Comment traiter avec madame de Vigny. — Encouragement à porter avec joie le fardeau de la supériorité. — Examen de la visite annuelle. — Conseils pour la distribution des emplois.

VIVE † JÉSUS !

Tarare, 8 novembre 1623.

Je vous écris à Tarare, ma très-chère fille, car je ne sus le faire à Nessy, dès que je reçus les vôtres dernières. Nous allons à Moulins. Quand Dieu nous aura fait la grâce d'y faire ce qu'il lui plaît, nous vous manderons tout.

Il est vrai que notre chère Sœur [de Vigny] a son cœur tout [226] pressé ; toutefois, il me semblait qu'à son départ et quelque temps auparavant, elle me l'avait fort déchargé et par conséquent élargi ; car la pauvre femme me l'avait tenu fermé longtemps, dont elle séchait, car je n'avais eu nulle commodité de lui parler. Enfin, sa douleur ne procède que de l'extrême amour qu'elle vous porte... Je me suis essayée de la guérir ; mais, ma très-chère fille, pour Dieu ne lui témoignez point que je vous ai dit son secret, et ne faites aucune chose [qui puisse faire comprendre] que vous connaissez cette maladie... Tâchez tout bellement de la regagner et lui donnez la confiance que vous l'aimez, ce qui ne vous sera pas difficile, car c'est un très-bon cœur. Si j'avais loisir, je vous en dirais davantage.

Il me semble, ma très-chère fille, qu'il y a quelque soupçon dans votre esprit que l'on m'écrit ceci et cela. Je vous proteste que non, et prie Dieu de vous lever cette opinion et toutes celles qui affligent votre pauvre bon cœur, que je suis extrêmement marrie de voir en la douleur que vous me le représentez. Ah ! ma fille, votre sincérité m'a toujours été entière, je n'en puis douter. Ne doutez non plus de la mienne et de mon incomparable amour en votre endroit ; rien ne la saurait ébranler. Je vois que tout est si content en votre maison et que vous seule ne l'êtes pas. Pour Dieu, ma fille, prenez-en votre part, et me donnez la consolation de vous savoir contente.

Pour la visite [canonique], elle convient généralement aux prélats ; l'examen se pourra recevoir par un autre, quand ils ne seraient pas gens spirituels ; et de dire les coulpes sans distinction, certes, il se pourrait trouver des visiteurs qui en riraient. Il me semble qu'il est bien maintenant. Je n'ai point pensé à faire des Directoires pour les Supérieures ; il me semble que notre Règle suffit avec quelques avis que j'ai mis au Coutumier, de feu notre Bienheureux Père.

Je vous dis en sincérité que nous avons emprunté deux cents florins pour venir à Moulins ; ce n'est pas qu'il ne soit assez dû à [227] notre maison, mais nous ne pouvons être payées. Ne laissez toutefois de donner à M. Vincent l'argent de mademoiselle d'Asy. Il nous viendra quelque autre somme avec le temps. Je pense que notre Sœur Françoise-Augustine [Brung] réussirait à être directrice, et notre Sœur Paule-Jéronyme [Favrot] aussi ; mais votre prudence y emploiera celle qu'elle jugera plus propre. Pour notre Sœur M. -M., certes, je ne sais qu'en dire : la lingerie ou la roberie sont prou bonnes pour elle, et puis elle est conseillère, n'est-ce pas assez ? — Bonsoir, ma très-chère et bonne fille ; je vous prie de vous bien attacher à Dieu, et laissez passer tout le reste. Dieu soit béni !

[P S.] Nous garderons le parement de velours incarnat ; si les dentelles que votre Sœur l'assistante faisait sont achevées et non employées, je crois qu'on ferait plaisir à Mgr de Genève de les lui envoyer pour un rochet.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE D - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Invitation à conclure promptement la fondation de Riom, ou à y renoncer. — Le bon plaisir de Notre-Seigneur doit toujours être le nôtre.

VIVE † JÉSUS

[Moulins, 1623. ]

Ma très-chère fille,

Nous vous croyions hors de peine, mais madame de Montaret dit que c'est à recommencer ; Dieu soit béni ! la seule et sainte volonté duquel nous doit suffire. Notre sage et bonne Sœur de Dalet a trouvé bon que j'écrivisse à M. l'official ; je le fais simplement et véritablement ; car, à notre départ de Nessy, [228] Mgr de Genève nous commanda que si votre affaire n'était terminée, nous vous ramenassions. Ma très-chère Sœur, il faut finir d'une façon ou d'autre ; car enfin cela est meshui intolérable de voir des Religieuses poursuivre un établissement et être hors de leur monastère. Je sais la peine où vous en êtes, et que les choses s'enfilent l'une après l'autre ; mais enfin il faut conclure. Je ne puis douter que ce ne soit à votre contentement ; mais si Dieu en dispose autrement, il faut que ce soit toujours à notre contentement, puisque [ce] sera celui de Notre-Seigneur.

On vous écrit ce que nous faisons ici : la messe me presse ; nous vous écrirons au long avant notre départ, si vous ne venez. Je suis toute vôtre. Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Sujet du voyage de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Moulins, 14 novembre 1623.

Ma très-chère fille,

Vous ne me pensez pas si près de vous : nous voici à Moulins pour l'affaire de notre pauvre Sœur Marie-Aimée [de Morville] ; certes, elle est fâcheuse, mais j'espère que Dieu en tirera sa gloire et l'utilité de tout l'Ordre. Nous avons écrit à ses parents, afin qu'ils voient la sincérité avec laquelle nous voulons traiter avec elle. Je crains fort que nous ne soyons réduite à l'emmener, aussi j'y ai une extrême aversion ; toutefois, nous ne refuserons rien de tout ce qui se pourra pour son salut et le bien de cette maison. Je ne puis demeurer ici que [229] quinze jours, c'est pourquoi je vous prie de faire presser ses parents, afin que nous ayons quelque nouvelle d'eux par la poste et au plus tôt.

Faites donner, ma très-chère fille, ce paquet avec ces dix pistoles à M. de Foras. Je vous écrirai au long avant que partir d'ici et à notre bon Père Binet.

Je salue mes très-chères Sœurs avec vous.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DII (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À ORLÉANS

Motifs qui obligent la Sainte de passer en Auvergne.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 21 novembre 1623.

Ma très-chère fille,

Nous sommes venue faire ici une course pour la consolation de nos pauvres Sœurs et leur repos, s'il plaît au bon Dieu d'affermir les résolutions qui ont été prises. M. Michel vous écrira le sujet et ce qui s'est passé, ou notre Supérieure de céans ; car, ma bonne et très-chère fille, je n'ai pas le loisir de ornement respirer, mais je ne pouvais me reculer de vous ans au moins vous saluer avec mon cœur tout cordial envers vous et votre chère troupe. Nous allons passer par l'Auvergne pour mettre fin à cette fondation [de Riom], si Dieu nous aide, ou ramener nos Sœurs qui sont là à combattre, il y a sept mois, chose entièrement contraire à notre esprit et inclination. Je recommande tout à vos prières et de nos pauvres Sœurs, que je salue avec vous très-chèrement. Tout se portait bien à Nessy, quand nous en parûmes, qui fut le 4 de ce mois. [230]

Ma très-bonne et chère fille, je suis sans réserve toute vôtre. Dieu soit béni ! Jour de nos saints renouvellements.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE DIII (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Conclusion favorable de la fondation de Riom.

VIVE † JÉSUS !

Montferrand, 29 novembre 1623.

Ma très-chère sœur,

Nous avons vu aujourd'hui M. l'official, duquel nous avons reçu beaucoup de satisfaction. J'espère que votre affaire se terminera bientôt, Dieu aidant, et à votre contentement. Voilà M. Villot que nous avons prié d'aller trouver Mgr de Clermont, afin de conclure le plus tôt qu'il se pourra. Nous l'enverrons chercher, je ne sais où, assez loin ; mais l'on nous dit qu'à l'aventure sera-t-il à Riom. Je vous supplie que si cela est, vous nous le mandiez fort promptement, car nous irons le trouver, et prierons M. l'official d'y aller, d'autant que je suis pressée de notre retour. Au reste, ma très-chère Sœur, M. l'official trouve à propos et nécessaire de changer notre Sœur assistante d'ici et l'une de vos Sœurs blanches pour les raisons que je vous dirai. Je vous supplie, ma très-bonne et chère Sœur, de l'avoir agréable, et nous mandez laquelle de vos Sœurs domestiques vous agréez qui demeure ici. Si vous y laissez la novice, vous ne lairrez d'en recevoir la dot, car il est ainsi résolu. Ne dites à personne ce petit marché, parce qu'ici on craint les parlements. Ma très-chère Sœur, Dieu vous comble de grâces et votre chère troupe que je salue avec vous et la bonne madame Chariel. Dieu soit béni ! Veille de saint André.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [231]

LETTRE DIV (Inédite) - À LA MÊME

Annonce de son départ pour Riom.

VIVE † JÉSUS !

[Montferrand, 1623]

Ma pauvre très-chère sœur,

Nous n'avons pas eu le crédit d'avoir un carrosse. Nous vous envoyons cet homme pour vous prier de nous en faire venir un le plus tôt que vous pourrez, car je serais marrie que Mgr de Clermont arrivât devant nous. J'espère que tout ira bien, moyennant la divine grâce. À l'heure que le carrosse arrivera ici, nous partirons, n'attendant que cela. Dieu soit béni ! Ma très-chère fille, je suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Nouvelles des communautés de Moulins et de Montferrand. — La fondation de Riom est heureusement terminée.

VIVE † JÉSUS !

[Riom], 6 décembre [1623].

Ma très-chère fille,

Je crois que notre Sœur la Supérieure de Moulins vous aura écrit ce qui s'est passé en leur couvent, car je l'en priai, n'ayant nul loisir de le faire. Je m'assure aussi que notre Sœur la Supérieure de Montferrand vous mandera le sujet qui lui a fait désirer notre présence ; nous l'avons laissée en repos et toutes ses filles, toujours plus ardentes au bien. Je les ai trouvées [232] avec un notable avancement, grâce à Dieu : ce sont de fort bonnes âmes ; je me remets donc à elles pour le reste,

Or, nous voici à Riom, où, après les plus extravagantes difficultés qui ont duré près de huit mois, nous espérons demain notre établissement, Mgr de Clermont étant ici pour cela,[83] et crois que le jour de Notre-Dame l'on dira la messe, et le samedi suivant, nous reprendrons notre chemin du côté d'Annecy. Peut-être passerons-nous à Saint-Étienne : toutefois, je n'y ai point d'inclination.

Ma fille toute chère, c'est assez pour n'avoir aucun loisir ; mais je n'ai su laisser aller ce porteur, qui assure s'en aller droit à Dijon. Bonsoir, ma très-chère fille, et à toutes nos pauvres Sœurs. Je suis en crainte que Mgr de Langres ne soit passé à Nessy, [ce] qui ne nous serait pas une petite mortification ; mais, en tout, Dieu soit béni, et ma très-chère fille comblée de grâces, et le cher cousin et la Sœur de Vigny. Jour de saint Nicolas.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [233]

LETTRE DVI - À MADAME DE VIGNY[84]

Témoignages d'amitié. — Il faut être fidèle à ses exercices de piété et attendre patiemment la visite de Notre-Seigneur.

VIVE † JÉSUS !

[Riom] 8 décembre [1623].

Ma très-chère sœur ma mie,

Le temps m'était bien long de savoir votre arrivée à Dijon. Je loue Dieu qui vous y a conduite heureusement. Croyez, ma très-chère Sœur, que j'ai un grand ressentiment de l'affection que vous me portez et de tous ses bons effets, et que votre amitié m'est plus chère que je ne le puis dire. Conservez-la-moi, ma très-chère Sœur, et votre confiance tout entière, je vous en conjure, car elle m'est à consolation, comme je l'ai aussi que vous chérissiez l'amour que je vous porte, duquel je ne vous dis autre chose, sinon qu'en vérité il est au delà de ce que vous en pouvez penser, et que vous serez conservée au milieu de mon cœur comme ma très-chère et très-bonne Sœur que j'aime très-parfaitement.

Tenez votre esprit content dans la volonté de Dieu, je vous en supplie, et avancez doucement en sa sacrée dilection, faisant vos petits exercices fidèlement et attendant patiemment la visite de Notre-Seigneur.

Il me tarde de savoir ce que vous avez fait avec M. votre frère. Dieu, par sa bonté, le dispose afin de vous laisser en paix. — Faites-moi ce bien de saluer de ma part nos bonnes et chères [234] amies dont les noms sont en mon cœur, vous les savez toutes. Et nos pauvres Sœurs professes, embrassez-les tendrement de ma part, je vous en prie, ma très-chère Sœur, et la petite cousine Bouhier. Je suis pour jamais et d'une affection entière, ma très-chère Sœur, votre, etc.

LETTRE DVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

La Sainte annonce son départ de l'Auvergne.

VIVE † JÉSUS !

Riom, 8 décembre 1623.

Nous avons employé ici nos quinze jours, ma très-chère fille, Dieu soit glorifié de tout ! nous allons nous retirer. Je suis sans aucun loisir ; notre chère Sœur [la comtesse] de Dalet vous dira nos nouvelles. Je ne puis écrire au Révérend Père recteur, mais certes je l'honore et révère comme un digne serviteur de Dieu. Il me tarde de savoir de vos nouvelles, ma très-chère fille. Soyez fort courageuse, patiente, supportante, et pleine de douceur. Je salue nos pauvres Sœurs que j'aime tant, et le bon M. de la Coudre.[85] Voilà [ce] que j'écris à madame de Morville ; si Dieu a donné la persévérance à notre bonne Sœur, envoyez-lui. Bonsoir, ma très-bonne et très-chère Sœur. Dieu soit béni ! Jour de Notre-Dame.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [235]

LETTRE DVIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Succès du voyage de Moulins. — Communiquer volontiers ce qui est de l'Institut aux autres Ordres pour leur utilité. — Il ne faut pas, sans de graves raisons, recevoir des prétendantes à l'insu de leurs parents. — L'esprit gêné et contraint n'est nullement l'esprit de Visitation.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 14 décembre 1623.

Ma très-chère fille,

Nous sommes partie de Moulins avec assez de consolation, grâce à Dieu, espérant que sa divine Bonté sera glorifiée. J'ai prié ma Sœur la Supérieure de Moulins de vous écrire l'affaire tout au long. Je ne désapprouve pas l'action de notre Sœur N*** ; toutefois, nous sommes disposée, s'il le faut faire. La crainte que l'évêque ne donne une autre Supérieure, [proposant] des Sœurs qui n'auraient pas les années de Religion, n'est pas recevable, ce me semble, ma très-chère fille, et toujours il est probable que celle qui aura fait l'établissement sera continuée, ou au moins on élirait quelqu'une des Religieuses qui y auraient été employées. Je pense qu'il n'y a pas de danger de laisser faire [plusieurs mots illisibles].

Ma très-chère fille, la charité se communique volontiers ; prêtez hardiment nos Règles et ce qui est de l'Institut, pour l'utilité des autres Religions [Ordres], pourvu qu'ils soient discrets. Prenez le conseil du Révérend Père Binet pour la réception de ces filles qui veulent entrer à l'insu de leurs parents : cela se peut, mais il y a quelquefois des occasions qui doivent être considérées. De même, prenez avis pour M N. : ce prélat est bon, mais il a certaines maximes qui ne sont pas goûtées de tous.

Oui, les novices portent leur mortification tout le jour [236] excepté aux Offices, et celles qui ont rompu quelque chose aussi ; mais peut-être que je l'ai considéré sévère pour l'été ; cela est de peu d'importance. — Mon Dieu, que je suis consolée de la vertu de notre pauvre Sœur M. -Dorothée [de Monsors] ! Je la salue amoureusement, comme au contraire la petite N*** me fait grande pitié ; vous la donnez à un bon maître que le Révérend Père Binet. Dieu par sa bonté lui donne lumière ! — Il sera bon d'écrire une fois l'année à Mgr de Genève, ou deux au plus, un peu de vos nouvelles.

Notre Sœur N*** a toujours son grand cœur et veut que je l'aime et estime bien fort ; c'est pourquoi elle doit être fort tranquille de l'opinion que vous m'écrivez ses défauts, qu'au reste vous faites parfaitement votre charge : je lui vais mander que ses résolutions ne tendent pas aux petites pratiques, sans lesquelles on ne peut parvenir aux grandes vertus.

Vous aurez su ce qui s'est passé à Moulins et à Riom où enfin la fondation s'est faite, grâce à Dieu, et j'espère que notre Sœur [Marie-Aimée] demeurera en paix à Moulins ; de la recevoir à Paris, il s'en faut bien garder. — Je suis étonnée de ce que l'on dit à Paris, que nos Sœurs ont l'esprit gêné : une seule de toutes nos autres maisons n'a cette réputation, ni le fait aussi. N'a-t-on rien ajouté au Directoire spirituel ? conférez-le au moins, et vous le verrez ; puis les avis qui sont à notre Coutumier montrent comme il en faut user ; faites voir le tout au Révérend Père Binet, le tout, si vous le trouvez à propos, je laisse cela à votre jugement et à son loisir ; je lui écrirai un mot en allant, ici je n'ai le loisir. Je vous prie, ma très-chère fille, priez notre Sœur de Villeneuve, ou autre de vos amies, de nous vendre cette enseigne ; mais si vous n'en tirez au moins trois cents écus, ne la donnez pas que vous ne m'en ayez avertie. Bonjour, ma très-chère fille, c'est sans loisir, afin de la donner à M. de Blamiens qui la vous remettra. Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [237]

LETTRE DIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Heureuse mort de la Sœur Françoise-Blandine. — Retour de la Sainte à Annecy, et consolation que lui donne l'avancement spirituel des communautés qu'elle a visitées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] décembre 1623.

Nous voici arrivées heureusement, grâce à notre bon Dieu, qui m'avait privée de la consolation d'accompagner ma pauvre Sœur Blandine[86] à son heureux passage. Je l'aimais certes particulièrement, car c'était une petite âme tout angélique ; elle a témoigné sa véritable vertu en sa très-grande douceur, patience et résignation. O ma vraie très-chère fille, qu'elle est heureuse de jouir de la seule désirable présence de son Dieu !

Certes, je m'en suis revenue toute contente d'auprès de vous et de vos chères filles, et je trouve bien du bon avancement en toutes nos petites maisons. Nos Sœurs sont fort aises de nous revoir, car elles sont bonnes.

Voilà nos Coutumiers, je n'ai le loisir d'ajouter ce que je vous dis ; je vous prie, envoyez-en une copie à notre Sœur la Supérieure de Marseille, et des Directoires, car il nous faut écrire quantité d'autres choses. Simon veut partir demain de grand malin, de sorte que je ne puis envoyer les Mémoires que vous désiriez pour M. P. Pierre.

Bonsoir, ma très-chère fille ; priez pour celle qui vous lient chèrement au milieu de son cœur. Je salue toutes nos Sœurs et, s'il vous plaît, tout à part notre bon M. de Saint-Nizier. Envoyez-nous son attestation. Dieu soit béni éternellement !

Conforme à l'original gardé à l'évêché d'Annecy. [238]

LETTRE DX - À LA MÊME

Envoi de mémoires pour la rédaction d'une Vie de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 26 décembre 1623.

Ma fille,

Voilà la lettre pour le Père de la Rivière. J'envoie tout au long notre histoire de Saint-Claude au Révérend Père général des Feuillants ; ce n'est pas sans répugnance, mais on me l'a commandé. On lui envoie tous les Mémoires pour la vie. Je suis grandement consolée qu'il la fasse. Faites-les tenir bien sûrement et bien promptement. Bonsoir, ma très-chère fille ; tout le monde est couché, et je n'ai pas dit Vêpres. Dieu soit béni !

[P. S.] Vous fermerez ces lettres, s'il vous plaît, et envoyez ces papiers au Révérend Père général des Feuillants. Les lettres du Père général vont droit à Paris. Ressouvenez le Révérend Père provincial de notre Mémoire. Jour de saint Etienne.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [239]

ANNÉE 1624

LETTRE DXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Il faut tendre incessamment à la générosité et a la pureté du divin amour. — Documents pour la Vie de saint François de Sales. — Entretenir d'affectueux rapports avec la Supérieure d'Avignon. — Ne pas faire de nouvelles fondations sans avoir pris conseil.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 9 janvier 1624.

Ma très-chère fille,

Nous reçûmes seulement hier vos lettres. J'aime certes le cœur de vos chères filles, et les supplie de n'admettre point de tendretés, car les Anges qui aiment tant ne pleurent jamais. Je ne pense pas que la plupart des noires d'ici me laissent partir sans pleurer, mais elles sont pourtant bonnes, je dis extrêmement bonnes, douces, simples et amiables. Que voulez-vous, il [les] faut aimer et supporter, car encore suis-je, ce leur semble, plus leur Mère. O ma fille, il faudrait avoir la générosité de notre Saint, et, je vous supplie, tendons-y incessamment et à la pureté de ce divin amour.

Nul loisir, ma fille, de faire ce que vous désirez, mais Dieu l'inspirera mieux à ceux qu'il a destinés pour écrire la Vie de cet homme angélique. J'ai bien envoyé au Père général des Feuillants, par le commandement de Mgr l'évêque, comme Dieu me remit entre les mains de notre Bienheureux Père. Tenez, voilà le brouillard que j'en fis, mais renvoyez-le-moi, afin que si on le voulait je n'aie plus la peine de l'écrire. Si je puis, j'écrirai à notre Sœur la Supérieure d'Avignon ; écrivez-lui [240] souvent, et faites qu'elle vous écrive, et la portez à la douceur et patience et à croire ric-à-ric le conseil du Père Maillan. Demandez, je vous prie, une copie de leur Bulle d'établissement et si on ne leur conserve pas le cher petit Office, car il faut être ferme là-dessus. Oh ! Dieu soit béni de tout !

Pour ces deux fondations, certes, ma très-chère fille, je ne vous en puis dire autre chose sinon ce que notre Bienheureux Père me dit, et qui est dans le Coutumier, c'est très-considérable ; néanmoins, ne sachant pas la qualité des villes, ce que je vous puis dire, c'est de consulter avec les Pères et M. de Saint-Nizier, leur remontrant ce que dit le Coutumier. Ils ont connaissance des villes et du secours que les filles pourront avoir. Le conseil qu'ils vous donneront sera solide, suivez-le ; mais il en faut avertir Mgr l'archevêque, et disposer tout pour cela. Fortifiez vos filles, car surtout il faut qu'elles soient solides. Je suis bien aise de ce que notre Sœur M. -M. ait rapporté son bon cœur. Faites saluer le Révérend Père provincial et le faites ressouvenir des Mémoires qu'il nous a promis. Nous allons dimanche à Chambéry.

Ma fille, je fais ce que je peux, et vous vous courroucez toujours. Oh ! tenez, voilà le plan où il y a des fautes ; mais les maîtres les ajusteront bien. Fermez bien mes lettres et m'aimez bien toujours. J'espère que Dieu nous conservera notre chère Sœur d'Avignon. Dieu soit béni, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [241]

LETTRE DXII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

La reconnaissance doit faire concéder aux bienfaitrices séculières tout ce qui est autorisé par la Règle. — Obligation pour une Religieuse de restreindre, autant que possible, ses rapports avec sa famille. — Veiller à ce que la directrice tienne les esprits des novices dans une sainte liberté.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 janvier 1624.

Ma très-chère fille,

Il est vrai, il faut faire tout ce qui se pourra pour la consolation de madame de Villeneuve ; j'étais résolue de lui en écrire et lui avais promis, mais ma mémoire me fait faute souvent. C'est un cœur qui est tellement à nous qu'il mérite, et pour sa vraie bonté, que l'on traite très-franchement et confidemment avec elle. Voyez donc, avec l'avis de M. Blanc et du Père Binet ce qui se pourra tandis que les filles seront à marier ; car c'est ce qui tient empêchée la mère, et l'empêche d'aller chez vous, d'autant qu'elle ne doit plus laisser ses filles que le moins qu'elle pourra sans sa présence. Montrez-lui votre cœur très-cordial.

Or, je pense bien que lorsque nous fîmes ce contrat, nous ne savions pas les privilèges des fondatrices, et que peut-être cela empêcha de parler des filles, mais je n'en ai pas claire connaissance. Somme, en telle occasion chacun met dans les contrats ce qu'il veut ; mais voyez, comme je vous le dis, ce qui se pourra faire pour sa consolation avec l'avis, car certes elle le mérite, et me semble juste, tandis qu'elles seront filles [de les laisser entrer avec leur mère] ; mais de la laisser aller au chapitre, cela est contre la coutume et ne se doit pas. Ou se donne des libertés sous bon prétexte qui méritent retranchement ; je voudrais assurément savoir si cela est. Je n'ai su plus tôt vous répondre parce que nous n'avons reçu votre lettre qu'hier. [242]

Je sais bien ce que vous êtes, et quel est votre bon cœur pour moi ; certes, aussi Dieu m'a donnée à vous sans réserve. Je -vois que tout y va bien dans ce cœur, et que Dieu le manie à son gré : laissez-vous toujours entre ses mains et tenez votre âme au large, je vous en supplie. Faites aussi, je vous prie, que les filles ne soient point trop contraintes, car je suis étonnée de ce que l'on dit que nous gênons les esprits ; par toutes les maisons les filles ont une sainte et innocente liberté, sans aucune contrainte. Il faut prendre garde que les maîtresses donnent cet esprit-là. Je vous réponds courtement, parce que nous sommes sur notre départ pour Chambéry. Je ne pense pas que M. Route soit votre fait, après l'avoir fort bien considéré ; dites-le confidemment au Révérend Père Binet.

Voilà enfin le portrait de notre Bienheureux Père : il est fort bien. Vous en avez un de Dijon. Je salue ma petite Angélique [Lhuillier], que j'aime de tout mon cœur, et toutes nos Sœurs et les amis ; c'est sans loisir.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DXIII - À MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES

ÉVÊQUE DE GENÈVE

Avec quels applaudissements les Religieuses de la Visitation ont été reçues à Chambéry.

VIVE † JÉSUS !.

[Chambéry, 1624.]

Monseigneur,

Il est vrai, nous avons été reçues avec toutes sortes d'applaudissements et un grand témoignage de contentement dans toute [243] la ville,[87] mais surtout du très-bon et vertueux M. le chevalier Balbian qui nous fait et procure tout plein de biens. Bref, l'on fait ce que l'on peut pour nous ôter toutes sortes de craintes d'avoir besoin ici. Dieu soit loué qui a tant de soins de ceux qui lui rendent leurs petits services ! Je renvoie à notre Sœur l'assistante de Nessy ce que vous savez, mon très-cher et très-honoré seigneur ; je vous en remercie de tout mon cœur. Je vois que nous n'en aurons point de faute ; elle le vous donnera sans savoir ce que c'est. Je vous remercie aussi de la lettre que [vous] écrivîtes. Je mande que l'on nous en envoie une copie pour Grenoble et Belley, cela était tout à fait nécessaire.

Nous espérons de recevoir bientôt mademoiselle de Château-fort qui est une fort jolie fille, et mademoiselle de la Pérouse qui est tout à fait selon mon gré. Nous vous manderons souvent de nos nouvelles. Conservez votre santé, je vous en supplie, mon très-cher seigneur, et aimez toujours celle qui sans réserve est, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissante fille et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [244]

LETTRE DXIV - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D ANNECY

Quelques détails sur la nouvelle fondation.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Mon cher Père,

Dieu vous bénisse de ses très-douces et saintes consolations. Je vous remercie des papiers que vous m'avez envoyés pour nos Sœurs d'Avignon ; elles les recevront et votre lettre dans peu de jours.

Notre petit ménage croît tout bellement ; nous avons deux fort honnêtes filles qui voudraient déjà être dedans, mais leurs mères s'opposent fermement, dont leur ferveur croît. II y en a aussi deux jeunes de douze ans qui font merveille en leurs petites ardeurs ; c'est la petite de M. d'Aiguebelette et de M. de Rohan ; prou d'autres encore, mais qui sont plus éloignées. Voilà nos nouvelles ; si vous me faites part des vôtres et de celles de nos Sœurs et du noviciat, j'en serai bien aise.

Pour M. Pernet, je lui ai écrit suivant ce que Mgr l'évêque me dit. Le bon M. Maurice est passionné et tout cordial à nous assister. Je serai bien aise que nos Sœurs montrent grande confiance au bon Père Jésuite.

Bonsoir, mon très-cher Père, je suis toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [245]

LETTRE DXV (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Humble aveu de la Sainte ; sa maternelle et prudente condescendance. — Tendres reproches et affectueux appel à une vie plus exemplaire.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624. ]

Ma très-chère fille,

J'avais répondu aux lettres de M. de Palierne et aux vôtres, et ne leur donnai pas mon adresse ordinaire ; ains je priai notre Sœur de Lyon de les envoyer par autre voie, car M. de Palierne me l'avait écrit. Il y a environ quinze jours qu'elles me revinrent aux mains, et je les jetai parmi quantité d'autres, parce qu'elles n'étaient plus de saison. Voilà une vérité, en voici une autre : soit, que mes lettres dernières n'ont point de date, vous le dites et je le crois ; mais croyez aussi, ma très-chère fille, que c'est par pur oubli, car je vous proteste que je n'y ai entendu aucune finesse, et je vous les écrivis tout de bon. Vrai encore que je n'ai écrit ni à Mgr l'évêque d'Autun, ni à M. Tachon ; et plût à Dieu que je me fusse trouvée là tandis qu'ils y étaient !

O ma fille ! et où est votre esprit et où sont tant de saintes inspirations ? où vos vœux ? où les respects de votre vocation ? Ma fille, ma très-chère fille, oh Dieu ! se faut-il ainsi abandonner à ses passions ? Hélas I vous dites que je vous ai abandonnée, vous voyez par la vérité que je vous ai dite s'il est ainsi. Et puis, estimez-vous que je vous abandonne, quand je vous remontre doucement et maternellement ? que voulez-vous que je fasse ? que je vous concède des choses que je ne dois, ni ne puis ; car que diraient les Supérieurs ? et puis, ne dois-je pas tenir la balance juste ? Je vous ai priée de vous contenter de la libre possession de vos privilèges, et de nous mander franchement si [246] l'on vous y troublait ; car cela vous étant promis, on ne veut ni ne doit vous y contrarier en façon quelconque. Mais au reste, ma très-chère fille, de vouloir au delà, certes, ce serait trop. Encore faut-il que vous considériez la condition et le lieu où vous êtes ; carde vouloir écrire et recevoir des lettres sans distinction et sans être vues, demeurer quasi à l'ordinaire dans un parloir, n'avoir pas la simplicité de l'habit, du parler, ni de l'action religieuse, qu'est-ce que tout cela, ma très-chère fille, sinon vous dissiper entièrement ? Certes, il ne fallait pas faire des vœux de Religion en une telle compagnie, pour puis vouloir vivre à la séculière. Pardonnez-moi, ma très-chère fille, je vous parle peut-être trop librement pour la disposition où vous êtes ; mais ma conscience me nécessite, et certes l'amour que je porte à votre chère âme me presse bien d'un fort désir de vous voir retourner à votre résolution, que nous fîmes étant à Moulins ; et quand je vois vos privilèges, je suis étonnée que vous désiriez quelque chose au-dessus de cela. Contentez-vous-en donc, ma très-chère fille, je vous en supplie et conjure au nom de notre bon Dieu. Que si vous le faites, assurez-vous que nos Sœurs vous rendront toutes sortes de devoirs, et la Supérieure ne prétendra jamais de vous vouloir assujettir comme une autre Sœur ; car cela serait déraisonnable, puisqu'on vous a concédé des privilèges contraires.

Sans la fondation de Chambéry, nous serions allée passer l'hiver auprès de vous, et j'ai confiance que vous m'eussiez vue de bon cœur, car Dieu sait que j'ai un véritable désir et affection de votre consolation, et que de tout mon pouvoir je voudrais vous servir. Que s'il vous plaît de venir vers nous, vous en recevrez des témoignages certains, et je vous en conjure. Que si vous ne voulez pas, vous savez que vous avez liberté d'aller à Nevers ; ou bien nous irons là au printemps, s'il plaît à Dieu ; et cependant, tâchez de demeurer en paix, et alors vous connaîtrez combien je désire votre vrai bien et la sincère affection que mon [247] âme a pour la vôtre. Que si tous ces moyens ne vous agréent pas et que vous vouliez vous retirer d'avec nous (ce qui me fâcherait fort), il sera raisonnable de vous rendre ce que vous avez donné. Mais, ma très-chère fille, si vous me croyez, vous aurez bien d'autres pensées, et j'espère que Dieu vous inspirera, ainsi que j'en supplie sa Bonté de toutes les affections de mon âme, avec lesquelles je vous embrasse et chéris en Notre-Seigneur très-sincèrement ; et en cette volonté je demeure toujours toute vôtre en Notre-Seigneur, Qu'il soit béni !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Violation d'Annecy.

LETTRE DXVI - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

Souffrir patiemment les sécheresses. — Ne pas s'attacher à son propre jugement, — L'humilité attire les grâces de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 29 janvier [1624].

Ma très-bonne et chère fille,

Vous pouvez toujours fort librement m'écrire ce que le cœur vous dictera, et je m'essayerai de correspondre toujours à votre chère confiance filiale, autant qu'il me sera possible et très-cordialement, car je vous assure que vous êtes bien ma très-chère fille.

Je vois que votre esprit a peine de s'appliquer à l'oraison, ne le forcez point ; souffrez doucement ces sécheresses et distractions ; elles ne font point de mauvais effets, puisque votre esprit n'en est ni inquiet ni chagrin. Contentez-vous de cela, et que vous marchiez avec le soin de pratiquer la vertu fidèlement, selon les occasions que la très-adorable Providence vous en présentera. Surtout, ma très-chère fille, mortifiez cette inclination de vouloir être [248] crue en vos sentiments et conseils, et tâchez de ne point réfléchir sur le passé ; mais, aux vues qui vous arrivent des manquements que vous y avez faits et que vous faites encore, humiliez-vous fort, car c'est la vraie vertu qui attire les divines et très-nécessaires grâces de notre bon Dieu. Tâchez aussi d'adoucir votre âme, vos paroles et vos actions autant qu'il vous sera possible, vous rendant suave, supportant le prochain, et bonne, tant qu'il vous sera possible : voilà ce que Dieu veut de vous. Sa Bonté nous fasse la grâce de le servir en cette vie selon son bon plaisir, et de le louer éternellement en sa gloire. Ma toute très-chère fille, je vous conjure d'invoquer souvent la divine Miséricorde sur moi, et que nos bonnes Sœurs me fassent celle charité, je vous en supplie de tout mon cœur, qui est entièrement vôtre en Notre-Seigneur ; qu'il soit béni.

La Règle qui donne liberté aux Sœurs de quelque pénitence pour la nécessité, avec conseil, la donne aussi à la Supérieure ; mais l'esprit de notre Bienheureux Père aimait singulièrement la suite de la communauté.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE DXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Invitation de se rendre à Annecy pour le service et l'utilité de la Congrégation.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma bonne et très-chère fille,

Je vous ai écrit amplement, et envoyé des lettres de M. le président pour Mgr de Langres, et des miennes pour préparer votre retraite ; nous attendons votre réponse, afin que, selon cela, nous prenions le jour de votre départ ; car il faut que vous [249] ne précipitiez rien, et aussi que nous nous accommodions à la commodité de nos Sœurs les Supérieures de Grenoble et Lyon que je désire voir avec vous à Nessy pour ma consolation, et encore pour l'utilité de notre Congrégation, si au moins il se peut, comme je l'espère de la bonté de Dieu. Oh Dieu ! quelle douce consolation à mon âme de revoir ma très-chère grande fille, avec ses deux premières compagnes de Lyon, et un peu à loisir ! Je pense qu'encore que vous ameniez notre Sœur M. -Marguerite [Milletot], il ne faudra pas laisser d'amener notre Sœur M. -Élisabeth [Sauzion] et la laisser à Lyon ; car je craindrais que la maison de Dijon ne fut trop chargée, d'autant que la Supérieure qui ira, mènera une compagne, et nous en avons ici prou ; je le dis à la Mère de Lyon que vous l'y laisseriez eu passant, ou du moins qu'elle la ramènerait, car j'espère que vous nous la ramènerez, cette petite Mère. M. votre père se porte fort bien, à ce que m'assure M. le prieur. Il y a apparence d'une grande moisson ici et de bons sujets. Je salue, mais de tout mon cœur très-humblement, votre bon Mgr de Langres, le cher cousin et nos pauvres Sœurs, et le cœur de ma chère grande fille, oui, chère fille surtout.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Choix d'un confesseur pour la Visitation de Chambéry. — Conseils pour la Supérieure d'Avignon. — Désir de réunir les premières Mères de l'Ordre, pour mettre la dernière main au Coutumier.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 7 février [1624].

Dieu soit béni ! Ma très-chère fille, je serais bien un peu mortifiée si mes lettres du commencement de janvier étaient [250] perdues ; car il y en avait une fort grande pour le Père de la Rivière. Je crois que vous aurez reçu celle que je vous écrivis partant de Nessy, et encore celle d'ici avec le plan ; de tout il faut se résigner. — Mais vous ne me dites point, ma très-chère fille, si vous avez reçu l'argent de madame de Vigny. J'attends de le savoir pour lui en faire les remercîments. — Croyez que je suis mortifiée avec vous de la mortification du bon M. Pernet, Mgr de Genève me dit tout à fait que nous ne le prissions pas, qu'encore qu'il soit bon, il ne serait propre pour nous ; mais je ne lui ai osé dire si ouvertement. Dieu nous a pourvues ici d'un très-homme de bien,[88] curé de cette paroisse, qui tient à grand honneur et consolation de nous confesser, et dire ou faire dire notre messe à point nommé, et cela par pure charité. C'est un trait de la douce Providence de Dieu. Notre Bienheureux Père l'aimait fort, et Monseigneur d'aujourd'hui nous le conseilla.

Je lui réponds ce que je puis de cette fondation de Mâcon. Croyez-le, certes, ma très-chère fille, je pense que je les lairrai faire, sans m'en plus mêler. Ces difficultés me font tant plus de dégoût des conditions que cette bonne dame nous demande.

Je crois que vous aurez reçu celle que j'ai écrite à notre Sœur la Supérieure d'Avignon. Il m'est venu en pensée que peut-être la difficulté qu'elle fait de recevoir cette principale femme qui est là, pourrait retarder Mgr l'archevêque à les établir ; car, si j'ai bonne mémoire, il me semble que le frère ou parent de cette femme a grand crédit vers Mgr l'archevêque, et vous savez que l'on peut faire jouer tels ressorts. Or enfin, nous ne saurions faillir en cette affaire, tandis que l'on se [251] gouvernera par le conseil du Père Maillan, auquel vous devez demander ce que vous devez [faire], et nos Sœurs doivent patienter, puisqu'elles font leurs exercices.

Si notre lettre au Père de la Rivière est perdue, je vous supplie, ma très-chère fille, de lui envoyer une copie de l'écrit comme Dieu me remit entre les mains de notre Bienheureux Père. Je salue très-chèrement le Révérend Père provincial et le bon M. de Saint-Nizier, et nos pauvres Sœurs que j'aime de tout mon cœur. Dieu soit béni !

[P. S.] Faites tenir nos lettres sûrement et promptement, et les fermez sans en point oublier. J'attends toujours votre grande lettre que vous me promettez. Nous ferons venir ici la Mère de Dijon. Je désire entièrement qu'elle vous prenne en passant, car j'ai jugé nécessaire que nous conférions ensemble. Je mènerai aussi la Mère de Grenoble. Il me semble que cela serait de grande utilité et que cette assemblée se fit à Annecy. J'en prévois mille biens ; assentez-le [obtenez le consentement] de M. de Saint-Nizier, car ce ne sera que pour peu de semaines, et le recommandez à Dieu.

[Veuillez me dire] si mes lettres du premier de l'an sont parvenues.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Il n'est rien qu'on ne doive souffrir pour sauver une âme et conserver la paix. — Aimer le mépris et se reposer en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 7 février [1624].

Que voulez-vous, ma très-chère fille, il faut prendre d'un méchant payeur ce que l'on en peut avoir. Ne faites point [252] semblant de ces petits manquements de paroles qui ne tirent pas conséquence. J'estime beaucoup qu'elle conserve le désir de nous venir trouver, et qu'elle ait quelquefois de si vifs et pénétrants remords de conscience, comme elle me témoigne par sa dernière lettre. Confortez-la le plus cordialement que vous pourrez et la supportez suavement. J'espère que Dieu nous aidera si elle vient, comme elle me promet et témoigne le désirer passionnément.

Elle se doute que madame de Morville nous écrit et nous à elle ; cela la tient en grande peine ; ne lui témoignez pas de le savoir, ni rien de ce que je vous dis ; mais voyez si vous lui pourrez dire quelque chose de cela pour sa consolation. Il faut un peu tolérer les menées de ce bon homme, et patienter jusques à ce que l'on voie si elle exécutera son dessein de venir ; car ce remède guérirait tout. Enfin, pour sauver une âme et avoir la paix, qu'est-ce qu'il ne faut pas souffrir et patienter ?

Payez, je vous prie, généreusement les salières d'argent. Si Dieu l'amène à nous, on pourra reprendre sur sa pension quelque chose ; car, pourvu que nous tirions ce qui sera requis justement, vous pourrez réparer du reste les frais qui se sont faits. Bref, ma très-chère fille, traitez si noblement avec elle qu'elle n'ait aucune juste prise sur vous. Il faut que mademoiselle de Morville fasse moyen de retirer la nièce ; mais de la retirer à Paris et non à Moulins, s'il se peut. Vous faites très-bien de ne pas faire semblant de toutes ses dépenses ; cela ne durera pas, Dieu aidant, et sa bonté vous bénira, n'en douiez point ; ayez en elle une entière confiance ; ne soyez point en souci de vos indemnités, je vous en prie, tout sera rompu assurément.

Oui, ma très-chère fille, il faut aimer le mépris et l'embrasser chèrement partout où il nous sera [présenté] ; il ne le faut pas mépriser, mais le chérir et caresser, sans s'amuser à le regarder ; tenez toujours vos yeux fichés en Dieu, parmi toutes [253] sortes de peines et difficultés ; ne laissez point charger votre esprit de craintes, de soins ni d'appréhensions, ni même de sollicitudes ; faites ce que vous pourrez doucement, et gardez invariablement votre paix. Dieu accourra à votre secours, si vous vous reposez en Lui de toutes choses et tenez vos yeux fichés sur sa Bonté ; c'est ce que je vous désire et à toutes nos chères Sœurs que je salue de tout mon cœur.

Nous sommes ici à Chambéry dès trois semaines ; nous avons reçu trois fort bonnes filles. Dieu soit béni qui m'a rendue tout entièrement vôtre, ma très-bonne et très-chère fille.

[P. S.] Pour chose quelconque n'ébranlez point votre paix, mais faisant ce que vous pourrez, confiez-vous en Dieu. Il conduira le tout à votre profit.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Difficultés que rencontrent les Sœurs d'Avignon. — Invitation de se rendre à Annecy pour l'assemblée des premières Mères. — Conseils au sujet de la fonda-lion de Mâcon.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 13 février 1624.

Vous avez très-prudemment et charitablement fait d'envoyer secourir ces pauvres filles,[89] desquelles l'affliction m'entre bien avant dans le cœur. Une seule faute avez-vous faite, ma très-chère fille, c'est d'avoir arrêté l'exécution de ce qui sera jugé à propos jusqu'à ce qu'on ait de mes nouvelles ; car, en telle occasion, ma très-chère fille, ni certes en aucune autre, vous [254] ne devez attendre cela, ains vous servir de votre propre conseil qui est très-bon, surtout pouvant vous résoudre avec l'avis des Pères [Jésuites] et de M. de Saint-Nizier. Mandez donc, et promptement, que l'on exécute ce qui sera là jugé expédient, surtout puisqu'on a le Révérend Père provincial. Certes, il faut savoir si l'on veut établir ou non, et encore, si on nous établit, qu'est-ce qu'on fera de ces filles si éloignées de notre esprit. Véritablement, il me semble qu'il y a de l'impossibilité à joindre les nôtres avec elles, ainsi que je le vois être dans les lettres de nos Sœurs. Vous verrez que peut-être on jugera que le mieux sera de les séparer. L'état de cette maison et l'extrême répugnance de Mgr l'archevêque à donner l'établissement sont de puissantes raisons pour nous faire retirer humblement et doucement, et [je] pense que la pauvre Supérieure en serait soulagée et que le mal d'esprit accroît fort celui de son corps. Je prie Dieu qu'il nous la conserve. Celle de Paris a aussi un mal fort dangereux ; priez pour elle. Oh ! ma fille, qu'il faut avoir les dents bonnes pour mâcher tous les morceaux de cette vie ! Si nos Sœurs arrêtent là, et que les Pères jugent que je puisse servir Dieu et la maison, je ne refuserai pas [d'y aller], pourvu que Mgr de Genève le veuille ; mais ce ne pourrait être si promptement.

J'ai un désir extrême de vous voir avec la Supérieure de Dijon et Grenoble, à Nessy, après Pâques, pour quinze ou vingt jours. Je crois que Dieu en serait glorifié à l'utilité de notre Compagnie. J'en écrirai à M. de Saint-Nizier quand vous me le manderez, et nos Sœurs devront désirer cela et vous laisser venir librement sans rien appréhender. La Supérieure de Dijon vous prendrait en passant. Mon Dieu me donne cette consolation, si c'est pour son honneur ! Vous pouvez vous servir de cette occasion pour ôter votre Sœur N*** de sa charge de directrice, soit en l'amenant pour compagne, ou la laissant en charge de Supérieure pendant votre absence ; mais Dieu vous [255] donnera lumière et quelque occasion. Il est bon d'employer les filles pour être assuré de leur capacité.

Je vous ai répondu pour la fondation de Mâcon. Prenez deux ou trois Pères Jésuites et leur proposez le tout, puis concluez, car il faut faire ou défaire. Cette bonne dame veut trop de choses ; mais elle est si bonne que l'on peut espérer d'en obtenir le retranchement. Si l'on va à Mâcon, il faudra au moins obtenir qu'elle laisse encore pour quelque temps notre Sœur M. E. à Saint-Étienne ; et, certes, quand elle aura connu nos Sœurs, elle les trouvera si bonnes qu'elle s'en contentera. Sur un si bon jugement que celui du Révérend Père provincial, l'on ne peut faillir, puisqu'en effet il ne manque à notre Sœur C. C. que l'âge et l'expérience. Dieu [les] lui donnera, car en forgeant on devient orfèvre ; c'est une vraie bonne fille.

Je n'ai point reçu la lettre du Père provincial. Nous parlerons de son sujet à Nessy ; ni si vous avez reçu l'argent de madame de Vigny. — J'aime de tout mon cœur la petite Sœur du Peloux ; si j'avais loisir, je lui écrirais, mais je viens de recevoir vos lettres auxquelles je réponds, et aux autres pour ne perdre l'occasion première du courrier qui va partir. — Dieu sait combien je souhaiterais de contenter M. Pernet pour votre consolation et la sienne. Je ne vois pas qu'il se puisse, au moins si tôt. Si nous nous voyons à Nessy, comme j'espère, nous parlerons de tout.

N'avez-vous pas reçu deux plans pour votre bâtiment ? — Dieu soit loué de la réduction de notre Sœur N*** ; je serai bien aise d'en savoir l'histoire. — Vous avez bien fait de donner le prix fait de votre bâtiment. Il n'y aura moyeu de recevoir si tôt les parentes de M. Gaudeville ici, parce que aussi nous y sommes pauvres. Le temps amènera tout. Je fais brûler et brûle moi-même les lettres de nos Sœurs. Depuis huit jours, voici la troisième fois que je vous écris, Dieu soit béni ! On attend cette lettre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [256]

LETTRE DXXI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

L'attrait du parfait dénûment doit être suivi en l'action et en l'oraison. —Devoir de la Sœur assistante envers la Supérieure malade.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Il faut que notre chère Sœur la Supérieure porte sa croix en souffrant, et vous autres, qui la voyez en ses peines, en compatissant et vous soumettant toutes au bon plaisir de Dieu, qui ordonne tout cela. J'écris à notre Sœur Hélène-Marie ; certes, elle est à plaindre et faut grandement dissimuler avec elle, sans toutefois lui souffrir nullement ni tolérer les manquements qu'elle fera devant la communauté, à cause des conséquences que les esprits faibles en pourraient tirer. Au bout, il la faut supporter et prier grandement pour elle, car il me semble que Dieu seul peut guérir son esprit. Je pense qu'il ne faut pas beaucoup se peiner autour d'elle, ni la laisser parler, mais la divertir et encourager imperceptiblement ; or, Dieu donnera les remèdes qui se pourront, je l'en supplie.

Je viens à vous, ma très-chère fille, que j'aime certes très-cordialement. Tout, ce qui s'est passé en votre solitude est très-bon ; ne vous peinez plus pour faire des actes en l'oraison ; demeurez en cette inutilité fort humble et soumise, Dieu ne veut de vous que cela ; continuez avec fidélité. Je vois que vous êtes toujours fort attirée au parfait dénûment et que ce sont les souveraines délices de votre âme que cet abandonnement en Dieu. Suivez bien cet attrait en l'action aussi bien qu'en l'oraison, vous dénuant fort de toutes ces petites craintes de faillir et prétentions de satisfaire. Méprisez tout cela, embrassez [257] très-chèrement l'abjection qui vous arrivera en toutes choses, car cette pratique est solide et assure tout le reste.

La Supérieure ne doit être estimée absente, que quand elle n'exerce pas la charge de sa supériorité, soit par son absence du monastère ou par maladie, en sorte que tout à fait elle ne fasse point les fonctions de sa charge de Supérieure ; [ainsi] que pour ces petits honneurs que vous marquez, on ne les rend pas à l'assistante que lorsque fout à fait elle tient la place de Supérieure. Oui, faites donner à la Supérieure ces petits soulagements, car sa grande infirmité le requiert, et faites faire des prières particulières pour elle tandis qu'elle sera ainsi malade, mais courtes ; comme aussi vous devez faire librement ce que vous connaissez être à faire, et ma Sœur la Supérieure se doit entièrement remettre à vous, et vous laisser la charge tandis qu'elle ne la pourra pas exercer. Allez avec une sainte liberté d'esprit en toutes vos actions, et me croyez, que je vous tiens toujours fort chèrement dans mon cœur, et certes toutes nos Sœurs aussi, quoiqu'en divers rangs, car je ne peux dire combien je les aime et leur souhaite le vrai esprit d'humilité, douceur et simplicité en l'exacte observance ; je me confie en leurs prières. Ma fille, ne m'oubliez pas devant Dieu, je vous en prie, et toutes nos très-chères Sœurs aussi. Dieu les bénisse, et soit à jamais béni ! Un salut cordial et tout affectionné à notre bonne Sœur Marie que j'aime bien.

Conforme à une copie de l'original garde à la Visitation de Voiron. [258]

LETTRE DXXII (Inédite) À LA SŒUR HÉLÈNE-MARIE GRISON

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

L'acquiescement au bon plaisir de Dieu dans les souffrances spirituelles et corporelles est une très-profitable oraison. — Se contenter pour l'ordinaire de la direction de la Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1621.]

Ma chère fille,

Les médecines sont toujours un peu amères au goût, mais on ne laisse de les prendre de bon cœur pour l'espérance qu'elles nous profiteront. Faites ainsi des mortifications que l'on vous présente, car enfin, ma chère fille, nous y sommes contraintes et obligées en conscience pour le bien des âmes en particulier et en général. Mais je suis bien contente et en loue Dieu, de voir que vous prenez bon courage pour votre amendement et pour l'amour de notre bon Dieu ; ma chère fille, persévérez et croissez, vous en recevrez mille consolations, et c'est le meilleur remède que vous puissiez donner à vos maux spirituels et corporels, outre le grand et principal motif que vous devez avoir de plaire à Notre-Seigneur, que je supplie vous fortifier en cette sainte entreprise. Ne vous travaillez point la tête pour faire des actes et exercices de l'entendement ; c'est une très-profitable oraison et très-agréable à Dieu que d'acquiescer pleinement à son bon plaisir en nos douleurs et incommodités corporelles ou spirituelles.

Je ne suis pas d'avis que vous parliez toujours à une même Sœur. Je manderai à votre chère Mère que les fêtes elle vous en baille une pour demi-heure ou trois quarts d'heure, avec laquelle vous puissiez vous encourager au bien. Quand vous aurez une vraie nécessité, je ne trouve pas mauvais qu'on appelle quelque Père pour vous soulager ; mais hors de là, ma [259] chère fille, si vous me croyez, vous n'en désirerez point, et irez avec toute la confiance qui vous sera possible à votre bonne Mère, vous rendant courte à cause de ses affaires et encore de son infirmité. Pour la licence de m'écrire deux fois l'an, je la vous donne de bon cœur, ma très-chère fille, vous conjurant de demeurer avec fidélité et humilité devant Dieu et les créatures, et vous assurez que je prierai de bon cœur pour vous, qui suis toute vôtre en Notre-Seigneur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

La prière, la douceur et le bon exemple profitent plus que la sévérité. — Ou demande une fondation à Brioude. — Respect envers le confesseur.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 18 février 1624.

Vous avez bien raison, ma pauvre très-chère Sœur, de ressentir plus l'imperfection de nos Sœurs que toutes vos autres peines ; certes, tout est doux aux âmes religieuses, pourvu que le soin de plaire à Dieu par une exacte obéissance vive et règne au monastère, car toujours la divine Bonté a soin de telles âmes. Je leur écrirai ce que Dieu me donnera, et je Le supplie de parler Lui-même à leurs cœurs. Je pense, ma très-chère Sœur, qu'en les reprenant il ne faut pas que vous vous montriez sensible, car la douceur, les prières, le bon exemple, et surtout la sainte oraison, profiteront plus que la sévérité ; on s'accoutume à ce bruit-là comme les enfants au fouet. Or, je sais que toutes ont bonne volonté. Je ne redoute que cette pauvre Sœur N. Dieu la veuille toucher, s'il lui plaît. On connaît les gens à l'œuvre ; vous pourriez donc employer notre Sœur M. -S. au [260] noviciat. Pour Dieu, que l'on dresse bien les novices à la douceur, simplicité et soumission, et qu'on leur inculque qu'elles ne doivent chercher autre perfection que celle-là par une parfaite observance.

Vous faites fort bien de conserver la bienveillance de M. l'official. Certes, je suis fort marrie de ce que cette mauvaise intelligence continue. — Je prie Dieu qu'il donne patience à votre bonne dame et à sa famille ; je serais très-aise qu'elle put avoir la consolation d'entrer parmi vous ; je ne vois rien qui l'en puisse empêcher, se rendant bienfaitrice de la somme que vous me dites, qui est assez suffisante. Vous verrez ce que notre bon Père en a ordonné dans le Coutumier de la Supérieure, que nous joindrons à l'autre en les faisant imprimer ; au moins, on en laissera peu.

Je réponds à notre Sœur de Montferrand pour la fondation de Brioude, car elle m'en écrit au long. Ces dames, qui en ont tant de désir, devraient pourvoir pour l'entretien des Religieuses, car il y a fort peu là de grandes difficultés, puisqu'on dit que les filles assemblées sont si bonnes. Serait-ce que les habitants n'aimassent pas nos Sœurs, parce qu'elles n'instruiront pas les jeunes filles ? — Je salue très-humblement madame de N. que j'honore grandement. — Vous faites bien de faire remettre les autorités ordinaires à votre confesseur, car la Règle le dit ; mais, pour Dieu, ma très-chère Sœur, observez bien le respect qu'elle ordonne qui lui soit rendu, non-seulement en sa présence, mais en son absence, usant toujours de mots respectueux et de prières.

Vous voulez que je vous dise toujours mes pensées, et que je répète que vous ne vous montriez point sensible sur les défauts des Sœurs, n'usant point de paroles [rudes], mais usez d'encouragements et de prières cordiales ; et quand il faudra corriger et donner des pénitences, montrez qu'il vous fâche et faites cela avec un amour de charité, et, comme la Règle dit, [261] blâmant le défaut, supportez la défaillante, et vous verrez que cette méthode est de Dieu et qu'elle profitera à vos filles. Votre cœur m'est si bon, que je sais qu'il recevra de bonne part ceci, puisqu'il part de l'affection sincère de celle que Dieu vous a donnée sans réserve. Nous voici à Chambéry dès un mois ; nous y sommes au grand contentement de tous ; nous avons prou de filles ; Dieu y répande sa sainte bénédiction !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

La Sainte s'excuse d'écrire quelques notes sur ses rapports avec son Bienheureux Père. — Précieuse mort de la Supérieure d'Avignon.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 22 février [1624].

Ma très-chère fille,

Nous avons enfin reçu votre paquet où était la lettre du Révérend Père provincial. Dieu me veuille délivrer de l'orgueil qui me donne tant d'aversion à faire ce qu'il me dit. Il me fâche fort de faire voir ce que je suis en comparaison de ce que l'on en pense, puisqu'on veut que je l'écrive. Seigneur Jésus ! ma très-chère fille, que suis-je et quelles sont mes actions pour donner de telles pensées ? Si Dieu me donne le loisir, je le ferai, si mes raisons représentées ne sont reçues.

Je ne sais d'où procède que vos lettres me sont si tard rendues ; faites-y mettre ordre, si vous le jugez utile. Notre Sœur la Supérieure de Grenoble m'a dit le décès de notre pauvre Sœur d'Avignon,[90] et la grande vertu que cette sainte âme a [262] témoignée à son passage. Je ne puis douter qu'elle ne jouisse de cette souveraine Bonté qui l'avait tant favorisée. Il me tarde de savoir comme tout cela ira et que deviendront ces pauvres chères filles. — Il faut adresser le paquet d'Auvergne à notre Sœur de Riom. Ma très-chère fille, dites-moi si nous ne pouvons pas avoir le bien de vous voir à Nessy et quand il sera le plus facile.

Mon Dieu ! et madame Daloz ne payera-t-elle point ? Le terme de payer cette maison [de Chambéry] s'approche, et je ne sais avec quoi. Ma fille, obligez-nous de la faire presser, et faites observer ce que dit la Règle ; mais, je vous en prie et conjure, ma très-chère fille, notre nécessité nous presse pour payer cette maison. — Bonsoir, ma très-chère fille. C'est un plaisir de voir l'empressement de la bonne Sœur de Grenoble qui est ici venue pour les affaires de leur monastère, car elle est au bout de ses six ans [de supériorité] ; or, nous vous verrons et en parlerons ensemble, je le désire, ma très-chère fille. Dieu soit béni ! Je salue nos Sœurs et votre chère âme.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [263]

LETTRE DXXV - À LA MÊME

Après l'humilité et l'entière dépendance de Dieu, rien ne contribue plus au bonheur des maisons religieuses que le bon choix des sujets.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 23 février [1624].

Vous n'aurez encore que ce billet avec ce plan pour lequel je vous ferai une autre fois un mémoire. Qu'importe, ma très-chère fille, ce que l'on dit et dira de vous pour le renvoi de cette bonne fille ? Je n'ai rien tant à cœur, après la très-sainte humilité et dépendance de Dieu, sinon que l'on choisisse bien les filles ; mais si je pouvais, je graverais tellement cela dans les esprits de nos Religieuses et surtout des Supérieures, que rien ne l'effacerait jamais. O ma fille ! surtout il faut être fidèle en cela d'établir bien vos filles en humilité, mortification et oraison, et vous verrez toujours que Dieu vous aidera.

Je n'ai point eu de nouvelles de M. N***, il y a un mois. Ce coup de pistolet qui a percé son chapeau nous donne grand sujet de remercier Dieu et le prier toujours plus soigneusement pour la conservation de ce digne Père. L'on dit ici qu'il est allé à Rome, Dieu le veuille !

Ce plan est bien, mais il faut toujours que ce soit une personne entendue aux bâtiments qui le pose sur les places où l'on voudra bâtir, afin de tourner les principaux logements des Sœurs du côté du levant et du midi. Ma fille, je vous conjure de prier pour mes besoins particuliers. Je salue toutes nos chères Sœurs, M. de Saint-Nizier, le Père spirituel, et M. votre confesseur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [264]

LETTRE DXXVI - À LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY

SUPÉRIEURE À BELLEY

Elle l'encourage à souffrir joyeusement la pauvreté et à se confier en la Providence. — Réception d'une prétendante aveugle.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma pauvre très-chère sœur,

Tâchons d'employer fidèlement les occasions que Dieu nous présente, pour nous avancer en son saint amour par une totale résignation et confiance en sa Providence. Je parle ainsi, parce qu'il plaît à Dieu de me faire sentir, au milieu de mon cœur, votre pauvreté, et tant d'afflictions et travaux que souffrent plusieurs de nos monastères. Que bienheureuses serons-nous toutes, si nous les embrassons joyeusement, demeurant soumises et en repos dans le sein de notre Père céleste, sans vaciller un seul moment en la confiance invariable que nous devons avoir à sa bonté ! Ne pensez point, ma très-chère Sœur, ce que vous aurez à faire, si Dieu permet que toutes choses vous manquent, ni si vous demanderez l'aumône, ou si vous attendrez que sa Providence vous pourvoie. Mais si vous tombez en ces points, et que Dieu veuille faire cette épreuve de votre cœur, alors vous lui demanderez ce que vous aurez à faire ; et avec une confiance nouvelle vous lui ouvrirez votre cœur, et le lui abandonnerez, espérant contre toute espérance. Que bienheureuses serions-nous, si nous mourions de faim par la volonté de Dieu, car les rassasiements éternels ne nous manqueraient pas !

Si cette bonne aveugle a l'esprit propre pour observer la Règle, je ne ferais point de difficulté de la recevoir.[91] Oh Dieu ! [265] qu'une âme est heureuse, qui a un vrai brin d'humilité ! J'aime bien toutes nos chères Sœurs qui sont auprès de vous, et les chères novices qui sont si bonnes. N'ayez peur que Dieu abandonne celle petite troupe-là ; ayez patience et confiance. J'ai vu de nos établissements plus abattus, et Dieu les a bien relevés. Tenez-vous joyeuse, ma pauvre très-chère Sœur, et vous reposez en Lui, qui vous a déjà témoigné des effets de sa providence. Votre, etc.

LETTRE DXXVII - À LA SŒUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY

À ANNECY[92]

Il faut s'humilier de ses fautes sans jamais se décourager. — Ne rien demander et ne rien refuser.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624]

Ma très-chère petite,

C'est une pure tentation que vos découragements ; car, dites-moi, quel fruit vous apportent-ils et quel sujet en avez-vous ? Pensez-vous qu'il soit en notre pouvoir d'être toujours attentives à Dieu, et de ne point faire de fautes ? Certes, il faudrait être Ange ; or, je vous prie de vous accommoder à la condition de celle misérable vie, tandis que vous y serez. Soyez, tant que vous pourrez, fidèle à Dieu, mais sans aucune anxiété ni [266] trouble, et quand vous aurez manqué à la fidélité, humiliez-vous sans découragement, et cette humiliation et amour de votre abjection en tranquillité et paix sera plus agréable à Dieu que vos pointilleuses fidélités.

Ma fille, résignez-vous bien entre les mains de Dieu, et n'ayez point tant de souci de votre âme ; laissez-nous-en le soin, je vous en prie, et quittez tout à fait cette pusillanimité. Au reste, ma fille, préférez la maxime de notre Bienheureux Père à vos inclinations : Ne demandez rien, ne refusez rien. Demeurez en paix ; si l'on vous laisse au noviciat, demeurez en paix ; si l'on vous en ôte et toujours, demeurez en paix ; c'est ce que je vous recommande.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Regrets du décès de la Mère de la Balme ; éloge de ses vertus. — Du changement de l'assistante et des autres officières.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 5 mars [1624].

Ma très-chère fille,

Je suis tant accablée d'affaires et d'écritures que je ne puis faire tout ce que je veux ; je fais le nécessaire. Je ne sus encore voir les lettres de nos Sœurs J. -Françoise et [mots illisibles] ; mais Dieu aidant, je leur répondrai par la première voie. Oh Dieu ! ma fille, que le trépas de cette chère Sœur d'Avignon m'a touchée, et quelle perte ! car il y a moins de telles âmes qu'il ne se peut [dire]. Dieu nous la rendra utile au ciel. Son saint nom soit béni ! Mais à quoi aboutira ce commencement de maison d'Avignon ? — Il faut que la petite Sœur du Peloux soit [267] exacte, mais non pas pointilleuse, cela pourrait lui ôter sa paix. Sur toutes les choses écrites, voire, en la très-sacrée sainte Écriture, il y a des choses qui semblent se contrarier ; pour cela il ne faut pas laisser d'écrire et d'enseigner ; mais il faut être fort simple et fidèle à suivre le train commun sans pointiller.

Pourquoi, ma très-chère fille, ôterait-on la liberté à nos monastères de changer les assistantes et autres officières, puisque la Constitution dit si clairement qu'elles ne demeureront ès charges qu'autant que la Supérieure voudra, et que le Coutumier marque que l'on se tiendra à cela ? L'intention de notre Bienheureux Père et la mienne ne peuvent pas être mieux déclarées, et je trouve étrange que vous me parliez comme s'il y avait quelque chose à douter de cela. Ma fille, il se faut affermir. Il ne faut non plus craindre [exiger] que les Supérieures s'assujettissent trop à donner les soulagements aux Sœurs qui ne les demanderont pas ; car chacun sait que ce qui est des Règles doit être préféré aux avis, et jamais notre Bienheureux Père ne l'a entendu autrement ; il y a assez d'autres occasions pour pratiquer son saint et sacré document : Ne rien demander et ne rien refuser.

Tâchez de faire regagner M. de Saint-Nizier et lui faire entendre que vous n'eussiez jamais entrepris de bâtir s'il n'eût dit qu'on le fit [mots illisibles] ; mais ce sont des petites affections et opinions qu'il faut supporter ; le temps emportera cela. Je crains que tout à fait vous ne le perdiez, si vous vous adressez à M. le grand vicaire. Je pense que Mgr l'archevêque n'est pas prêt à retourner. Certes, cela va mal que vous n'êtes point crue, ni que la visite [canonique] ne se fait point chez vous. Dieu veuille tout conduire à sa gloire ! — Nous vous remercions de vos beaux bouquets ; ils sont très-beaux. Je salue nos chères Sœurs ; ma très-chère fille, je suis plus vôtre qu'il ne se peut dire.

Dieu soit béni ! [268]

 [P. S. ] Faites tenir et promptement, s'il vous plaît, les lettres de Moulins, et, si l'on vous renvoie mon petit livre, gardez-le jusqu'à ce que je vous mande autre chose, et faites prier pour moi, je vous en prie, j'en ai besoin. Mais n'oserais-je espérer le contentement de vous voir à Nessy pour quinze jours, quand il sera jugé à propos ; cela me fâcherait un peu. Faites tenir mes lettres à madame de Vigny et nous faites tenir son argent, vous remboursant des quatre-vingts francs que vous avançâtes pour la maison d'ici, de laquelle je voudrais avoir le contrat, et que madame Daloz nous payât. Je crains que le temps ne fasse perdre nos chandeliers d'argent.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXIX - À LA MÊME

Comment faire utilement la correction fraternelle.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 9 mars 1624.

Or, pour répondre un mot à chacune de nos Sœurs, je dis à notre Sœur J. -Françoise que si jamais (ce que Dieu ne veuille permettre) elle voyait une Sœur tomber en quelque notable péché qui fut secret et qui ne tirât point de conséquence, et qu'elle n'eût point de doute que ses remontrances ne puissent profiler à la Sœur et l'aider à [se] relever, elle devrait simplement suivre la Règle en ses avis. Que si telle rencontre arrivait à notre Sœur Guérard, et qu'elle se sentît incapable de pouvoir aider la Sœur tombée, ou bien que, selon son jugement, elle pensât que son avertissement ne serait pas bien reçu d'elle, alors elle peut en toute simplicité et confiance avoir recours au droit commun qui est à l'avis de la Supérieure, pour savoir d'elle comme elle devra se comporter ; et elle ne doit point en telle occasion craindre de nommer la défaillante, [269] car il est requis de la connaître pour bien la conseiller ; et, en cela, ne ferait rien contre la Règle, laquelle n'entend jamais, non plus que toute autre loi, de priver personne du droit commun. Voilà ce que, selon Dieu et ma Règle, je leur puis et dois répondre. Quiconque marchera humblement et sincèrement devant Dieu ne se fourvoiera point par ce chemin...

Ma très-chère fille, je vous envoie des lettres pour M. Mugnier ; faites-les-lui tenir par la voie de ceux qui vous ont donné l'argent ou autrement. Il y en avait aussi pour notre Sœur de Dijon.

Quand vous aurez reçu notre livre du Père de la Rivière, envoyez-le-moi par une voie bien sûre et prompte, je vous en prie, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

[P. S.] Notre petit livre dont j'ai parlé, c'est pour l'envoyer au Père général des Feuillants [dom Jean de Saint-François], qui me le demande. Si le Père de la Rivière ne le fait pas tenir, écrivez-lui encore, et le pressez sans dire que c'est pour le Père général. Certes, il me désoblige de le tant garder, cela me tient en peine, car Mgr de Genève me commande de l'envoyer tout promptement, et je n'ai rien ; il faut en tout patience et bénir Dieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXX - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES

Miracles opérés par l'intercession de saint François de Sales. — Exigences de madame de Chevrières.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Monseigneur,

C'est la vérité que je ressens une extrême consolation et soulagement du bonheur de notre fils. La gloire en soit à Dieu, [270] et à vous la récompense, mon très-cher seigneur, qui lui êtes vrai père ; j'espère que plus que jamais vous aurez tout pouvoir sur lui, et que M. son beau-père pourra grandement le retenir et sa chère petite femme. Je ne peux leur écrire pour cette fois, car j'ai la tête toute mal faite. Je crois que le laquais leur sera arrivé maintenant ; j'écrivais à tous et à vous, mon cher seigneur. Je mettrai ici un mémoire de quelques miracles que Dieu fait par les prières de son très-humble serviteur [François de Sales]. Journellement on obtient des grâces, et cela en si grand nombre, qu'elles ne se peuvent écrire. On espère sa béatification ; on écrit sa vie, et plusieurs grands serviteurs de Dieu demandent des mémoires pour cela. Oh ! Certes, il fait bon servir un si puissant et si miséricordieux Seigneur qu'est-ce grand Dieu. Ces merveilles qui nous sont des témoignages de la gloire que possède ce Bienheureux au ciel, nous servent de grande consolation. Béni soit Dieu !

J'ai toujours bien pensé que madame de Chevrières ne ferait pas une fondation entière ; mais aussi n'avons-nous pas accoutumé d'être fort riches en ces commencements. On ne laissera pas d'accepter sa bonne volonté, et lui donner les privilèges de fondatrice, et l'entrée à celle qui lui succédera, et le cierge blanc le jour de la Présentation ; quoique, pour vous dire simplement, Monseigneur, je trouve qu'elle requiert là des marques d'une plus ample fondation que celle qu'elle veut faire ; mais passe pour cela. Quant aux six filles qu'elle propose de faire recevoir pour rien, oh ! certes, elle est admirable ; car, quand ce ne serait pour une seule fois, nous lui donnerions bien autant qu'elle nous donnerait : où irait donc cela, si on le faisait à perpétuité ? Vraiment, je ne pense pas que, quand nous serions les plus affamées du monde, de faire des monastères (ce que nous ne sommes nullement), nous acceptassions cette condition, sinon qu'elle fît une entière fondation de rentes et de bâtiments. Voilà donc mon sentiment [271] conforme au vôtre, Monseigneur, que je vous dis tout franchement. Je prie Dieu qu'il nous tienne toujours de sa sainte main ; qu'il vous protège et conserve dans le sein de sa miséricorde, et vous comble enfin de sa seule très-désirable éternité. Je ne manque point aux communions du mercredi et samedi, ainsi que je vous l'ai promis, afin que le mérite de ce divin Sauveur vous soit à salut éternel. Croyez, mon très-cher seigneur, que du fond de mon âme, je vous souhaite ce comble de tout bonheur, étant de cœur comme de fait votre très-humble et très-obéissante Sœur, fille et servante en Notre-Seigneur.

LETTRE DXXXI (Inédite) - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À ÉVIAN

Projet d'une fondation à Évian.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 mars 1624.

Mon cher frère,

J'emprunte la main de ma Sœur, parce que je n'ai su cette occasion qu'après souper. Le Père recteur a grand désir que le Père Dufour vienne pour Pâques. Je ne sais si vous serez de la troupe ; mais le bon M. le chevalier Balbian en aurait quasi envie ; au moins m'a-t-il déjà demandé deux ou trois fois si vous ne viendrez pas pour Pâques ; car, pour eux, je pense qu'ils s'en iront incontinent après. Or, je vous supplie, mon très-cher frère, que vous me mandiez bien amplement ce que vous pensez de cette prétendue fondation d'Évian, et ce que, de notre part, nous y devrons faire, et encore dans quel temps il faudrait envoyer des Religieuses, afin que je puisse donner parole aux filles qui sont reçues pour cela, pour le temps de leur entrée parmi nous. [272]

L'on fait courir [ici] le bruit que vous ne reviendrez plus en ce pays, je voudrais bien savoir s'il est vrai ; car nous vous voudrions bien ici et là pour quelque temps. Toute notre petite communauté vous salue très-chèrement. Notre [Sœur] Claude-Marie vous souhaite bien pour son paradis [reposoir] ; notre Sœur l'économe et notre Sœur l'assistante veulent dire chacune son petit mot. Bref, vous êtes bien le très-cher frère de toutes, surtout de moi, qui suis, mon très-cher frère,

Votre plus humble et affectionnée Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Affaires d'intérêt. — Du recours que les Sœurs peuvent avoir à la coadjutrice pour avertir la Supérieure. — Utilité d'une réunion des premières Mères de l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Dites-moi, avez-vous reçu un grand paquet de lettres que je vous envoyai, dès la fin de janvier ou le commencement de février, pour notre Sœur la Supérieure de Dijon, dans lequel il y avait des lettres de feu M. le président son père pour Mgr de Langres et des miennes ? car elle ne l'avait pas encore reçu le quatrième de mars. Je vous supplie derechef que si la Mère de Bourges vous écrit, de lui envoyer ce que nous vous avons prié de lui faire tenir au plus tôt, sans toutefois le prendre de l'argent de madame de Vigny, parce que nous sommes ici sans argent ; mais je vous promets, Dieu aidant, de le vous faire tenir dans un mois après que vous l'aurez délivré. Vous [273] prendrez pourtant vos quatre-vingts francs que vous avez avancés pour cette maison, de l'argent de madame de Vigny.

Pour ce qui est du sujet pour lequel le Révérend Père général m'avait écrit, nous en résoudrons à notre première vue, s'il plaît à Dieu. Je trouve qu'il n'est que bien d'avoir donné ce petit exercice à nos Sœurs ; l'occasion en était utile. Je vous ai répondu sur les lettres de nos Sœurs. Je crois que l'intention de notre Bienheureux Père n'était autre que celle qu'il a exprimée dans les Règles et l'Entretien. Je sais bien aussi qu'il a toujours voulu que les Sœurs me parlassent avec une entière simplicité ; mais il disait que toutes les Supérieures n'étaient pas propres à cela ; c'est pourquoi, parlant généralement à toutes, il a dû parler comme il a fait sans restriction de capacité ou d'incapacité ; car, s'il eût dit cela, les filles n'eussent cessé d'examiner la capacité de la Supérieure, et les unes la jugeraient capable, et les autres non ; de sorte qu'il faut en cela laisser abonder chacune en son sens, et selon qu'elles se sentiront inspirées ; car, en ces choses-là, si elles y ont quelques difficultés, elles doivent toujours demander la lumière à Dieu.

Or, ma très-chère fille, plus je vais avant, plus j'apprends de choses qui arrivent en nos monastères, lesquelles méritent grande considération, et me font toujours plus désirer de nous voir ensemble, nous autres premières filles de Nessy, afin que, devant que je meure, nous résolvions ce que nous aurons à faire pour le repos de nos pauvres maisons et l'affermissement de notre chère Compagnie ; mandez-m'en votre sentiment. La Mère de Grenoble le trouve bon, et le Père recteur d'ici auquel j'en ai parlé. Bref, cela ne peut que profiter, quand ce ne serait que pour faire voir l'état auquel notre Bienheureux Père a laissé le monastère de Nessy, et si nous avons recueilli sincèrement ses intentions ; le tout en demeurera plus ferme, et mille autres biens que je ne puis dire. Faites prier continuellement pour cela, afin que la sainte et seule volonté de Dieu soit faite. [274]

Ma très-chère fille, je vous supplie de faire tenir promptement au Père de la Rivière le papier qui traite de la remise que Dieu fit de moi entre les mains de notre Bienheureux Père, car ce bon Père m'en presse grandement. Je vous en ai déjà écrit deux ou trois fois, et de remettre l'argent de madame de Vigny à M. Bataillon, présent porteur de ces lettres, si déjà vous ne l'avez donné à quelque autre. Mais je vous prie de m'envoyer un bordereau de toutes les espèces que vous m'enverrez ; il me le remettra en mains propres.

Je salue très-chèrement nos bonnes et très-aimables Sœurs, et je les chéris très-cordialement. Mandez-moi si ce ne serait point à propos que j'écrivisse à M. de Saint-Nizier ; il me fâche si nous le perdons.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXXIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE À DIJON

Estimer l'esprit de tous les Ordres religieux, mais s'attacher de préférence à celui de son Institut. — Une âme qui veut tendre à la perfection doit rester égale au milieu des inégalités de la vie.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Je pense n'avoir reçu qu'une seule lettre de vous depuis que vous êtes chez ces bonnes dames [Bernardines[93]]. Au moins [275] y a-t-il fort longtemps que je n'en avais eu. Or sus, j'espère que vous en partirez bientôt, puisque nous attendons le retour de ma Sœur [Favre] à Pâques, pour Je plus tard, et qu'il faudra que vous soyez là en charge, en attendant que l'on y envoie celle que nous désirons bien fort d'y envoyer.

L'esprit des bons Pères de l'Oratoire est un très-bon esprit, quoique différent en quelque chose de celui de notre Bienheureux Père, lequel il nous faut chérir et conserver précieusement par une parfaite observance, et honorer les autres, laissant chacun suivre sa voie. Demeurez en paix sous la conduite de l'obéissance, et vous employez humblement à ce que l'on vous ordonnera. Je salue toutes ces bonnes dames, à part madame la coadjutrice et sa sœur ; quand son esprit sera un peu débarrassé du monde, elle fera prou. Je ne puis écrire à votre Sœur Catherine de Jésus,[94] que j'aime toujours bien. Oh ! qu'elle sera heureuse, si, par la force de ses résolutions, elle demeure égale dans les mouvements de ses inégalités, et qu'elle prenne sa consolation de vivre dans les désolations pour l'amour de la sainte volonté de Dieu !

Je salue chèrement notre Sœur Françoise-Augustine [Brung] avec vous, que je prie Dieu de bénir et rendre selon son Cœur. Je suis toute vôtre en son saint amour.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [276]

LETTRE DXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM.

De quelle importance est le bon choix des sujets ; n'en point admettre qui ne soient bien appelés de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 19 mars 1624.

Ma très-chère fille,

Je ne puis écrire à notre Sœur de Montferrand, que je ne salue votre bon cœur de toute l'affection du mien. Notre Sœur M. -Marguerite des Serpens m'écrit que l'on vous a envoyé sa jeune sœur, laquelle n'a que treize ans, et qu'on vous l'a conduite sans qu'elle ait aucune inclination à la Religion. J'ai cru vous devoir avertir de cela. Cette bonne Sœur est en grande appréhension que sa sœur aînée ne sorte de chez vous ; elle pense que la douceur et la patience la pourront gagner. Dieu, par sa bonté, vous donne son esprit pour bien discerner les esprits qui seront propres à notre manière de vie ! Je reconnais tous les jours mieux l'importance de n'en point admettre de bizarres ; car enfin un seul esprit mal fait est capable de renverser un monastère. Bon Dieu ! que les esprits d'ici sont bons pour la Religion !

J'espère que nous partirons incontinent après Pâques pour retourner à Nessy ; nous lairrons ici en charge notre Sœur M. -Adrienne [Fichet], laquelle a fait un grand profit ; elle est aimée dedans et dehors. C'est en attendant la Supérieure, notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel].

Je crois que notre Sœur de Paris vous procure la réception d'une fille, et que madame de Saint-Géran vous en désire une autre. Quand ces âmes sont vraiment touchées de Dieu, elles ne sont pas à rejeter. Je crois que l'on vous en aura avertie. Je suis fort pressée, je finis donc en vous saluant de toute mon [277] affection, et toutes nos Sœurs. Vous savez que je suis tout entièrement vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni I

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXXV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

L'assemblée des premières Mères à Annecy est ajournée aux fêtes de la Pentecôte. Utilité de cette mesure. — Envoi au Père général des Feuillants d'une collection de lettres de saint François de Sales, pour servir à l'histoire de sa Vie.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 24 mars 1624.

Je vois bien, ma très-chère fille, que vous ne viendrez pas pour ce coup. Notre Sœur [M. À. de Morville] nous écrit derechef qu'elle veut venir aussi ; je l'ai remise à la Pentecôte, car nous ne pouvons être de retour qu'en ce temps-là. Si vous n'étiez point si éloignée, certes, j'eusse bien désiré que vous eussiez fait cette conduite ; mais Dieu nous réserve cette consolation pour une autre fois ; cela ferait trop de bruit maintenant. Si Mgr de Nevers veut permettre à notre Sœur la Supérieure de l'amener je serai grandement aise que cette occasion nous donne le moyen de la voir un peu, car, à mon avis, ce lui serait utile.

Je pense que toujours nous poursuivrons notre dessein de mettre ici notre Sœur [M. A. Fichet] Supérieure, et que, par toutes ces raisons, je pourrai voir quatre ou cinq de nos Sœurs les Supérieures plus proches ensemble. Ce sera une grande consolation et utilité qu'elles voient comme notre Bienheureux Père a laissé le monastère d'Annecy, et aussi si j'ai bien recueilli fidèlement ses intentions, et pour résoudre, avec leur avis, si nous ferons poursuivre la perpétuité de notre petit Office et la Bulle pour tous les monastères, ainsi que notre [278] Bienheureux Père avait dessein, afin de donner tout le repos et l'assurance qu'il se pourra à nos pauvres maisons. Plût à Dieu que notre bon Père Binet eût pu dire son sentiment ! Je crois que vous avez une copie de notre Bulle : nous n'avons que celle-là. En tout, Dieu, par sa douce bonté, nous veuille donner ce qui sera nécessaire ! Chacun me dit qu'il nous faut servir de la présence de Mgr le cardinal de Savoie, qui est à Rome, et de l'occasion de la béatification de notre Bienheureux Père ; je n'entends rien à telle grande affaire. J'espère que Dieu donnera son esprit à Mgr de Genève pour nous bien conseiller.

Je vous prie, ma très-chère Sœur, considérez bien le Coutumier ; voyez si je n'ai rien oublié des intentions de notre Bienheureux Père et m'écrivez bien tout. Faites-le voir à notre Sœur la Supérieure d'Orléans ; après cela, nous le ferons mettre par chapitres et écrire par le bon M. Michel [Favre], afin qu'il n'y ait plus de fautes à l'écriture. — Voilà les lettres que nous avions recueillies, que nous envoyons au Révérend Père général des Feuillants, selon son désir et le vôtre ; je crois qu'il y en a beaucoup de superflues ; mais je n'ai su prendre le loisir de les trier, parce que le coffre m'a été envoyé tard, et j'ai été à moitié malade ces derniers quinze ou vingt jours ; cependant, Mgr de Genève me commande qu'il soit porté à Paris, pour exempter ce bon Père de peine. Offrez-vous à lui de trier ces lettres pour lui donner les plus belles, s'il veut ; envoyez-lui tout promptement le coffre comme il est ; la lettre que je lui écris est dedans. — Au reste, ma toute bonne et très-chère fille, priez pour M. votre père, lequel se porte si bien que l'on parle de le remarier ; ce sont des choses de ce monde. Nous avons besoin d'une vigne qu'il a tenant cette maison ; priez-le qu'il en traite avec une cordiale charité avec nous.

Je salue toutes nos pauvres chères Sœurs et nos bons amis et amies. Nous avons force prétendantes fort à mon gré ; je ne sais si toutes persévéreront. Dieu accomplisse en toutes sa [279] très-sainte volonté ! Nos Sœurs vous saluent chèrement. Je suis véritablement toute vôtre, ma très-chère fille bien-aimée.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DXXXVI (Inédite) - À M. MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY.

Confiance due à la Supérieure. — Quand recourir à la coadjutrice. — Humilité et dévouement envers les monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Mon très-bon et cher Père,

Je vous supplie que pour répondre à nos bonnes Sœurs [de Lyon] qui vous demandent l'interprétation de l'article de la correction, vous leur disiez qu'elles vous envoient la copie des deux lettres que j'ai écrites à notre Sœur leur Supérieure sur ce sujet ; car je ne puis, ni ne me semble que je doive donner d'autre interprétation que celle même que notre Bienheureux Père y a donnée dans l'Entretien ; il me semble que c'est celui des Aversions. Ce n'est pas pourtant que je ne sache bien que notre Bienheureux Père approuvait fort quand les Sœurs ne me faisaient aucune réserve ; mais il disait qu'il y avait fort peu de Supérieures capables de ces entières confiances, et n'est nullement besoin de donner avis aux filles de faire ce discernement sur la capacité des Supérieures ; car elles seraient toujours à considérer cela. Il vaut mieux laisser les Règles en leur entier, sans glose que les nécessaires, et les [laisser] pratiquer à la bonne foi de [par] celles qui seront portées d'un esprit de véritable humilité et simplicité.

Il ne faut point parler, s'il vous plaît, mon cher Père, de ce mot de visite ; car je n'ai point d'autorité pour cela, oui bien [280] ai-je beaucoup de devoir et d'affection de servir tous nos monastères quand ils le désireront utilement, et que l'obéissance de mon Supérieur m'emploiera. Certes, mon cher Père, je porte grande compassion à nos pauvres Sœurs de Marseille, car je vois bien qu'elles s'étonnent, et je désire bien fort que nous puissions les aider ; mais, pour ma présence, elle ne leur servirait à rien. J'écris à Mgr l'évêque afin que nous disposions le retour de notre Sœur Claude-Catherine [de Vallon]. J'ai dit à notre pauvre Sœur la Supérieure ce qui en arriverait. Or sus, Dieu conduira tout à leur mieux, s'il lui plaît. Je supplie sa Bonté vous donner ses saintes grâces. Vous savez que je suis toute vôtre en son amour.

Notre Sœur M. -Aimée est résolue de venir à Nessy. O mon Dieu ! que je désirerais pour l'utilité de la petite Mère de Nevers qu'elle pût ou voulût la venir conduire ! Essayez de lui en donner l'envie ; mais vous savez, mon cher Père, qu'il faut faire cela dextrement. Elle ne m'a point écrit dès Moulins. Je crains qu'elle ne soit fâchée, quoique sans sujet, de ce que nous n'y allâmes pas.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXXXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Désir que témoigne la Sœur de Morville de venir à Annecy ; mesures de prudence à ce sujet. — Du remède aux scrupules. — Les âmes qui se nourrissent du Pain des forts doivent triompher de leurs faiblesses. — Différer la fondation d'Autun.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Cela n'a point de doute, ma très-chère fille, que si cette pauvre Sœur [Marie-Aimée] avait l'intention qu'on lui impute, qu'il [281] nous serait impossible, par les voies douces que nous voulons tenir, de la rendre sûrement à Annecy. Mais, certes, pour vous parler selon mon sentiment, je ne puis croire qu'un tel dessein soit dans ce cœur-là ; elle me témoigne toujours le grand désir qu'elle a de se ranger auprès de nous, pour y prendre les moyens de vivre selon son devoir, et assurer son salut duquel elle est en crainte, ainsi qu'elle me dit. Or, ceci ayant toute bonne apparence, il la faut maintenir en la douceur d'esprit où elle est ; car il faudra différer sa venue jusqu'à la Pentecôte, d'autant que je ne puis être de retour à Annecy auparavant, et il ne serait pas à propos qu'elle y arrivât pendant mon absence, et de venir ici, cela ne se peut et ne se doit nullement. Je lui écrirai le chemin que je désire qu'elle tienne en temps et à propos, puisqu'elle témoigne de me vouloir croire. Il faut, sur cette bonne espérance, continuer de vivre contentes ensemble. Je soumets pourtant le tout à l'avis du Révérend Père que je salue très-humblement, ne lui écrivant pas à cause de ma petite incommodité ; car je suis un petit travaillée de ma défluxion.

Il me semble bien, avec l'avis du Père recteur, qu'il n'est pas besoin de faire la visite [canonique] cette année. — Pour cette petite novice, véritablement j'aurais peine de lui donner ma voix pour la profession ; mais conseillez-vous avec les Révérends Pères, après avoir pris le sentiment de la directrice et des autres coadjutrices. Je crains fort que ma pauvre Sœur Marie-Angélique [de Bigny] ne se laisse accabler sous le faix de ses scrupules, et, par ce moyen, se rende inutile. Il n'y a nul remède, sinon qu'elle se soumette à croire le conseil, et qu'elle s'abandonne fort à la merci de la volonté de Dieu ; car, enfin, cela ne provient que d'une âme rétrécie, timide, et qui n'a point de confiance. Je vous laisse à penser si Dieu n'a pas assez de mérites et de bonté pour sauver les âmes qui ne l'offensent que par infirmité, et qui ne le voudraient point offenser. Oh Dieu ! si elle savait souffrir avec patience les attaques et pressures qui se [282] passent en la partie inférieure, et tenir la pointe de son esprit en paix en la volonté de Dieu qui permet tout cela, qu'elle serait heureuse ! Je prie Dieu qu'il lui donne cette grâce, laquelle est d'un prix très-grand. Certes, il serait fort à désirer que meshui notre bonne Sœur ne vécût plus en enfant, mais selon la grâce qu'elle reçoit par la si fréquente réception du très-saint Corps de Notre-Seigneur, car enfin un jour il faudra rendre compte de tout cela. Nous mangeons le Pain des forts, et nous voulons toujours demeurer dans nos faiblesses.

Pour la fondation d'Autun, je vous reconfirme que, selon mon sentiment, il la faut différer, tant pour le bien de votre maison de Moulins que pour le sien même, et que vous devez avoir des filles si avancées en l'année de leur probation, que leurs dots vous puissent être assurées, tant pour payer la maison et l'accommodement qui vous sera nécessaire, que pour vivre. Croyez-moi, on se prépare à de grandes inquiétudes quand l'on fait autrement, l'expérience nous l'apprend tous les jours : car au lieu de servir Dieu avec quiétude et repos d'esprit, et de travailler autour des âmes, il faut s'employer à chercher de quoi vivre, cela donne à l'ordinaire beaucoup de chagrins et d'inquiétudes à ceux qui gouvernent. Il se trouve peu d'esprits déterminés et capables de vivre sous le seul revenu que la divine Providence envoie, qui est pourtant le plus assuré. Je me soumets toujours, toutefois, à l'avis de ceux qui sont plus sages que moi, et vous prie seulement de fort agrandir le courage de celles que vous destinez à cette fondation, et qu'elles s'y préparent par une fidèle pratique de la mortification et du saint recueillement. Certes, vous êtes bien heureuse d'avoir tant d'aide et de secours du Révérend Père recteur. C'est un vrai bon serviteur de Dieu ; soumettez-vous bien à ce qu'il vous dira, et me faites ce bien, tant qu'il vous sera possible, de retirer mon livre des mains du Père de la Rivière, pour me l'envoyer promptement et sûrement, s'il vous plaît. [283]

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que je suis consolée de savoir que votre cœur conserve sa paix ! Pour Dieu, persévérez ainsi, et ayez une extrême douceur envers les Sœurs, lesquelles je vous prie d'assurer que je les aime et chéris du meilleur de mon cœur ; qu'elles prient pour nous, car je ne les oublie point. Pour vous, ma très-chère fille, il me semble que vous ne pouvez douter de cette vérité, que mon cœur a un amour tout spécial et entier pour le vôtre, comme je sais que réciproquement vous m'aimez sans réserve. Dieu en soit béni !

Je ne sais écrire de ma main, au moins on ne le veut pas. Ma défluxion s'en va petit à petit, Dieu merci. Je salue notre cher frère M. de Palierne ; je l'aime cordialement, Dieu soit béni ! — Pour l'équipage de notre Sœur M. -Aimée, il faut qu'elle vienne en une charrette ou dans une litière, ou bien en carrosse. Elle me mande qu'elle désire d'amener notre Sœur M. -Gabrielle, celle qui la sert déjà ; je pense que ce sera soulagement à la maison de Moulins si elle l'amène, et qu'il la faut contenter en cela. Nous avertirons, Dieu aidant, quand il sera temps qu'elle parte.

Depuis ma lettre écrite, je viens de recevoir une lettre du Père de la Rivière qui dit qu'il faut que j'aie patience pour mon livre. Je vous supplie de lui dire que j'ai écrit à la Mère de Lyon, pour lui faire tenir le papier qu'il désire, où tout est compris, et que je le supplie de vous donner mon livre, que s'il a besoin de quelque chose qui soit dedans, qu'il le copie. Et vous, ma très-chère fille, je vous supplie derechef que vous fassiez en sorte que vous le retiriez, et quand vous l'aurez, faites-le tenir sûrement et promptement à la Mère de Lyon ; ou bien, si vous n'avez pas la commodité de le lui faire tenir, gardez-le et m'avertissez tout aussitôt que vous l'aurez.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [284]

LETTRE DXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Affectueux reproches de son long silence. — Remettre à plus tard son voyage d'Avignon.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 30 mars 1624.

Ma très-chère fille,

Je ne puis en façon quelconque deviner la cause de votre silence, ni du retardement de l'effet de vos promesses et de mes prières. Pour Dieu, je vous supplie, sans plus de retardement que nous ayons notre Coutumier et Cérémonial. Je vous avais aussi priée de plusieurs choses, -qui nous semblaient requérir raisonnablement réponse. Je vous supplie, ma très-chère fille, de la nous faire, et de vous servir de cette occasion pour renvoyer à notre Sœur d'Avignon réponse, ce que je ne puis faire, et lui faites savoir si vous ramènerez notre Sœur Catherine par ceux qui conduiront nos Sœurs. Mais quant à vous, ma très-chère fille, je croyais que vous aviez résolu de n'y point aller ; au moins ne faut-il plus parler de le faire devant notre assemblée, si davantage vous n'étiez déjà partie, ce que je ne crois pas, puisque vous ne nous avez point fait savoir vos résolutions, ni demandé votre obédience à Mgr de Genève. Pour Dieu, que nous sachions de vos nouvelles avec ce que nous vous prions d'envoyer.

Faites prier Notre-Seigneur pour cette pauvre fondatrice de Moulins ; cela ne me donne pas peu d'exercice. Dieu soit béni de tout ! Je suis en Lui toute vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de Marseille. [285]

LETTRE DXXXIX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Elle lui fixe le jour de l'arrivée des premières Mères à Annecy, et la prie de s'y rendre exactement.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 31 mars 1624.]

Ma très-chère sœur,

Après un accablement de lettres nonpareil, je vous dis simplement que Mgr de Genève trouve bon que nous assemblions à Nessy nos anciennes et plus proches Supérieures qui sont filles de ce couvent, incontinent après la Pentecôte, et moi je le souhaite extrêmement pour ma consolation en l'espérance que tout sera à la gloire de Dieu et à l'utilité de nos maisons. Nos Sœurs les Supérieures de Dijon, Lyon, Grenoble, Belley, et peut-être celle de Nevers, se rendront à Nessy la veille ou surveille de la Fête-Dieu, moyennant la divine grâce ; or, nous désirons que de même vous y veniez, si toutefois M. l'official le vous permet, et que votre maison, vos filles et votre santé puissent supporter votre absence et le voyage qui pourra être environ d'un mois.

Voyez, ma très-chère fille, ce que vous en pourrez faire, et nous [laisser] espérer. Je le désire bien fort, s'il se peut ; et, en cas que vous vous y résolviez, avertissez-m'en promptement, afin que je vous envoie l'obédience de Mgr de Genève. Ma très-chère fille, quelle joie de se revoir en cette bénite maison ! Mais quelle douleur d'ailleurs ! Oh ! Dieu soit béni, car il faut convertir nos larmes en joie et actions de grâces. — Si notre Sœur M. -Aimée continue au désir de nous venir trouver après la Pentecôte, vous pourriez vous joindre à elle à Moulins, ou bien venir tout droit à Lyon, d'où vous viendrez toutes ensemble ; car nous pourvoirons dès là. Dieu répande ses saintes [286] bénédictions sur vous et votre chère troupe que je salue, et toutes nos amies !

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXL (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Lettres égarées. — La Communauté de Lyon n'a pas le droit de s'opposer au voyage de la Mère de Blonay à Annecy. — Prétentions exagérées d'une dame au sujet d'une fondation.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 7 avril 1624.

Ma très-chère fille,

Notre triomphant Seigneur et Maître fasse son règne en nous éternellement ! — Enfin, le paquet de Dijon n'était point reçu à la fin de mars, ni celui que l'homme de M. Favre avait envoyé à M. Rousselet pour cette pauvre grande fille, laquelle, sur la perte de tant de lettres, est privée de nos nouvelles et par conséquent fort affligée. N'y a-t-il moyen de demander à ceux à qui vous les avez adressées qu'ils les quêtent ? Or sus, Dieu soit béni ! Vous voyez dans mes lettres beaucoup de choses que j'omets à vous dire. Fermez-les, et envoyez-[les] par la poste à notre Sœur de Paris, le tout avec bon port, et mettez dessus le jour où vous les donnerez. J'écrirai une autre fois à M. le grand vicaire. — Certes, vous m'étonnez de dire que vous ne savez comme dire à nos Sœurs que nous désirons que vous veniez à Nessy avec les autres. Seigneur Jésus ! pourquoi y trouveront-elles à dire ? Elles ont trop de vertu et de jugement pour cela. Certes, quand le Supérieur de Nessy vous voudra retirer, il ne prendra point de prétexte, car il en a tout pouvoir ; mais que nos Sœurs demeurent en paix, nous ne ferons pas, Dieu aidant, de si mauvais coups. [287]

La bonne madame de Chevrières est très-bonne à ses parentes, elle veut que nous leur fassions une maison. Je n'ai jamais ouï parler d'une telle fondation. Elle veut le titre, les privilèges et des reconnaissances de fondatrice pour seize mille francs qui ne sont que pour doter six filles, et elle veut qu'à perpétuité on en reçoive quatre, je ne sais que vous dire là ; car j'appréhende les embarrassements, et notre Bienheureux Père les appréhendait encore plus. Je vous prie, prenez avis des Pères Jésuites pour cela ; car, de moi, je n'ai nulle lumière pour donner avis là-dessus que celui que j'écrivis le premier. Je n'ai pas reçu les lettres de Paris et d'Avignon. Si notre Sœur Guérard veut une lettre de moi, qu'elle me demande autre chose, car je lui ai répondu, et à notre Sœur J. -F en votre personne, et ne veux pas qu'elle fasse des jalousies.

Je vous prie que les lunettes fassent la lettre bien grosse, et nous faites secourir par la partie de madame Daloz. — Ma fille, je vous dis derechef que je ne puis sentir [croire] que notre Bienheureux Père eût accepté les conditions de madame de Chevrières. On a beau mettre des clauses dans les contrats, elles ne servent, avec le temps, que d'engendrer des procès et des inquiétudes. Je voudrais que l'on s'obligeât de recevoir huit filles pour une fois ; nous prenons bien deux mille francs pour chacune. Ces seize mille francs seraient employés à cela, et outre ces huit filles, qu'on ne laissât de lui donner le titre de fondatrice en considération de l'avance qu'elle fait de cette somme. Certes, je ne puis sentir qu'il faille se ranger à cette succession. Dieu soit votre conseil ! Je ne vous en puis donner de conforme au désir de cette bonne dame ; vous en avez là de plus capables. Hé Dieu ! ma très-chère fille, qu'il fait bon traiter avec Dieu ! Que le monde et sa prudence sont de grands tracasseurs ! Je me recommande à vos prières et de toutes nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [288]

LETTRE DXLI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Elle doit réfléchir et prendre conseil sur l'opportunité de son voyage à Annecy. La Supérieure d'Orléans pourrait l'accompagner. — Témoigner beaucoup de confiance à la Mère de Nevers. — Quantité de lettres de saint François de Sales ont été retrouvées.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 7 avril 1624.

Ma très-chère fille,

J'ai reçu le vendredi saint votre billet que vous aviez mis à la poste, et le paquet qu'il annonce n'est pas encore venu. Je vous réponds le jour de la glorieuse résurrection de notre bon Seigneur et Maître, ne l'ayant su faire plus tôt faute d'occasion.

Vous croirez facilement, je m'assure, l'extrême consolation que ce me sera de vous revoir un peu, et, partant, de mon côté il n'y a nulle résistance, ains beaucoup de désir. Mais, ma très-chère fille, ce voyage étant si long, et vous, étant Supérieure d'une ville si éclairée, permettez-moi que je vous supplie de le bien considérer et d'en prendre bon conseil, et que vos Supérieurs l'agréent et vous le permettent bien doucement ; car l'affaire que vous me dites étant de telle importance qu'elle requiert ma présence sur les lieux, ou que vous veniez au moins me la communiquer ; certes, je ne pense pas que vos Supérieurs n'agréent votre venue, puisque [pour moi] il m'est quasi impossible d'aller, au moins si tôt, et ne sais si Mgr notre évêque me le permettrait, pour l'opinion que l'on aurait peine de m'en retirer, ce qui ne serait pas pourtant. Je lui ai écrit votre désir et ce que je vous répondais ; et pour conclusion, ma très-chère fille, je remets ce dessein entre les mains de Dieu et à votre prudence et à la nécessité de le faire, et pour cela faites parler comme vous connaîtrez qu'il sera utile à la gloire de Dieu. Si vous pensez qu'il faille dire et qu'il soit bien reçu, que c'est [289] pour faire une assemblée de nos plus anciennes Supérieures qui sont filles de ce monastère, faites-le ; maison glosera pourquoi la Supérieure d'Orléans n'est pas appelée. Je confesse que si vous venez, et que si ses Supérieurs lui veulent donner licence fort doucement et de bon cœur, que j'en serai bien aise aussi ; mais comme je n'ai pas loisir de lui écrire, je vous laisse le soin de cela, et celle-ci servira pour elle. Or, je voudrais aussi que vous prissiez la Mère de Nevers si déjà elle n'est employée à la conduite de notre Sœur M. -Aimée, ce que je ne pense pas, et désire bien fort que l'on n'avance pas le temps que j'ai écrit l'autre jour, d'environ la Pentecôte ou la Fête-Dieu, parce que Mgr de Genève ne sera ici que pour ces fêtes, et sa présence est requise. Je pense que l'on conservera bien notre Sœur M. -Aimée jusque-là, et certes je suis aussi engagée ici pour jusqu'alors ; il faudra que vous nous avertissiez à l'avantage de votre résolution. Dieu soit votre conseil et conduite ! Je suis en Lui très-irrévocablement toute vôtre.

[P. S.] Ne doutez point, encore une fois, je vous en prie, de l'affection que j'ai de vous voir ; mais c'est que je désire que nous fassions toutes choses sagement et saintement pour la gloire de Dieu et l'édification du prochain. J'ai eu loisir d'écrire à la Supérieure d'Orléans ; je ne pense pas qu'elle doive venir, car l'esprit des Supérieurs de là est trop délicat, n'y ayant point de sujet pressant pour leur demander le congé.

Je crois que vous aurez reçu le coffret que je vous ai envoyé pour le Révérend Père général, voyez-le avant de partir. Nous avons trouvé encore quantité de belles lettres qui font fort connaître l'esprit de notre Bienheureux Père. Je ne sais s'il voudrait qu'on les lui envoyât ; s'il les désire, vous les lui porterez à votre retour d'ici. Si vous venez avec la Mère de Nevers, comme je l'espère, je vous supplie, ma très-chère fille, témoignez-lui beaucoup de confiance et d'estime, cela lui sera utile, [290] et tâchez fort de lui ouvrir le cœur. Je crains qu'elle ait un peu de mécontentement de ce que nous ne l'allantes pas voir étant à Moulins, au moins n'a-t-elle point écrit depuis ; mais ne lui en témoignez rien, car elle a le cœur si bon que j'espère en Dieu, que si elle vient, tout cela se dissipera, puisqu'en vérité je ne pouvais ni ne devais y aller.

Je suis marrie que cette lettre m'est demeurée jusqu'à aujourd'hui par le retardement de celui qui pensait partir lundi, mais je n'y puis que faire. Notre bon Dieu conduira tout à sa gloire. Si le dessein mauvais dont on soupçonne notre Sœur M. -Aimée était bien avéré, il ne faut point empêcher ses parents de la reprendre au plus tôt qu'ils voudront ; car encore que je ne sois pas à Nessy, on ne laissera pas de la recevoir. Il est vrai que, si je suis avertie, je m'essayerai d'y aller, surtout si vous y êtes, mais il me faudra avertir. La divine Bonté veuille tout conduire à sa gloire et vous comble de grâces, ma très-chère fille, et toutes vos chères filles !

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DXLII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Il faut, autant que possible, traiter par voie amiable, et ne recourir à la justice qu'à toute extrémité. — Bruits de peste à Paris.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Il faut premier que de presser madame Daloz, la faire interpeller par quelque honnête personne de vos amis qui lui dise : « Madame, j'ai charge des dévotes Religieuses de la Visitation d'Annecy de vous prier et interpeller de leur en faire payement [291] ainsi que je fais présentement, et si vous avez quelque chose à dire au contraire, qu'il vous plaise de le faire entendre, et en cas de difficulté de la faire vider souverainement et amiablement par arbitres qui seront respectivement choisis, vous priant, sur ce, de me faire entendre votre volonté afin que les-dites Religieuses puissent délibérer comme quoi elles se comporteront avec vous ; car elles désirent grandement se régler avec vous par la voie amiable ; que s'il ne vous plaît y entendre et leur faire raison, elles seront contraintes de se pourvoir en justice, attendu que le terme est dès longtemps échu, et qu'elles ne peuvent entretenir ladite Religieuse que de ce qui leur a été promis par ses parents, protestant que, etc. »

Je viens de recevoir votre lettre, ma très-chère fille, et suis très-aise que le bon M. de Saint-Nizier et vous, soyez fermes à ne recevoir la succession des filles ; sans doute elle ne le doit pas être, et je crois que l'on fera plus d'en parler à madame de Chevrières. Mais il la faudra traiter fort cordialement et plutôt qu'elle donne moins d'argent. — Hélas ! Dieu veuille protéger son peuple parmi ces afflictions de peste afin qu'elle leur soit utile à salut, et conserve, s'il lui plaît, nos pauvres Sœurs de Paris desquelles je suis en peine, et de leur lettre qu'elles avaient, à mon avis, écrite par M. Crichant, et cependant il ne s'en est point trouvé. Dites-lui bien, ma très-chère fille, en cas qu'il ne passât pas par ici.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [292]

LETTRE DXLIII - À LA MÊME

Difficultés survenues avec M. de Saint-Nizier. — Il faut demander conseil avant de commencer la construction du monastère. — Voyage des Supérieures à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624 ]

Il n'y a remède, ma très-chère fille, il faut prendre, et de bon cœur, les calices que notre bon Dieu nous présente. Certes, je suis touchée de la retraite que notre bon M. de Saint-Nizier fait de nous, mais que faire là ? Je prie Dieu qu'il lui fasse connaître notre sincérité, si c'est son bon plaisir. Or, je pense pourtant que vous devez écrire à Mgr l'archevêque les choses comme elles se passent, avec l'avis du Révérend Père recteur, car il ne serait pas à propos qu'il crût les choses être passées autrement qu'elles ne le sont.

Quant à votre bâtiment, ma très-chère fille, je trouve extrêmement bon que vous suiviez conseil. Je suis marrie seulement que cela n'ait pas été fait avant que commencer ; car ces choses-là doivent toujours être délibérées mûrement ; mais il n'y a pas grande perte.

Je loue Dieu de l'établissement de nos pauvres Sœurs [d'Avignon], car je tiens cela pour fait. Au reste, mandez-moi s'il faudra que j'écrive à M. le grand vicaire pour vous laisser venir à Nessy après la Pentecôte.

Je me sers de l'occasion de la conduite de notre Sœur M. -Aimée pour faire venir notre Sœur la Supérieure de Nevers. Je ne sais si Mgr de Nevers le lui permettra, je l'en prie. Certes, c'est bien pour l'utilité de cette petite créature. Bonsoir, ma très-chère fille ; je suis toute vôtre.

[P. S.] Je reçus votre lettre dès ce billet écrit. Je loue Dieu que notre bon M. de Saint-Nizier soit revenu, et je suis très-aise que votre maison entre dans votre monastère ; vous en [293] devez avoir le plan que le Père dom Jean de Saint-Malachie avait fait. Faites-le chercher ; car il vous faut bâtir en sorte que vous ne soyez point obligée à l'avenir de faire un autre couvent, et je sais que vous pouvez bien le faire.

Je vous prie, ma très-chère fille, faites tenir bien promptement et très-sûrement ce petit coffre à nos Sœurs de Paris. Ce sont des papiers d'importance pour la Vie de notre Bienheureux Père. Une autre fois, j'écrirai à notre bonne Sœur Guérard. Je salue foutes nos Sœurs.

Je suis bien aise de quoi votre fondation de Mâcon est rompue ; car certes, les conditions qu'elle voulait [madame de Chevrières] étaient onéreuses pour nous. — Vous me feriez grand plaisir de m'envoyer des besicles, car mes yeux s'affaiblissent fort ; j'ai cinquante-deux ans.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXLIV - À LA MÊME

Établissement du monastère d'Avignon. — Les novices doivent être sérieusement examinées avant la profession. — Documents envoyés au Père de la Rivière.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 avril [1624].

Ma très chère fille,

Je loue Dieu de l’établissement de nos Sœurs d'Avignon.[95] Les [294] pauvres filles sont pour avoir bien de la peine ; toutefois, j'espère que Dieu les bénira si elles se soumettent très-humblement au conseil du Père recteur, lequel est si sage et si droit qu'il n'a garde de les conseiller mal à propos. Enfin, notre Bienheureux Père a fait un Entretien qui donne grande liberté de recevoir les tilles pour l'habit, à la charge que pour la profession on y regardera de plus près. Or, tout cela nous apprend à ne bouger pour les fondations, que nous ne sachions bien comment Je vous supplie, faites-nous avoir une copie de celle Bulle de l'établissement de nos Sœurs.

Je reçus seulement aujourd'hui vos lettres. Il faut, s'il vous plaît, quand vous les donnerez à la poste ou à des messagers ordinaires, que vous écriviez le port dessus, et tant que vous pourrez ne les mettez pas à la poste. Vous devez écrire souvent à nos Sœurs d'Avignon pour les adoucir. Elles ne me parlent point de leurs difficultés. Certes, il me semble que la dernière lettre que j'écrivis à feu la pauvre défunte leur devrait suffire ; toutefois je leur écrirai encore, puisque vous le désirez.

Mandez-nous si vous payâtes le port du petit coffret. Je ne sais si vous avez envoyé au Père de la Rivière le papier qu'où vous envoya de Nessy à notre départ, qui traite comme Dieu me remit entre les mains de notre Bienheureux Père. Il le demande, mais je vous prie de lui envoyer une copie, et à moi, l'original. Ce bon homme me fâche fort de me tant garder mon livre ; essayez de le retirer, je vous prie.

Je vous dis derechef que je crains que nos Sœurs d'Avignon ne satisfassent pas là si elles ne s'adoucissent extrêmement. C'est pitié de mettre des âmes sans expérience en telle charge et qui ne savent pas encore que c'est que la vraie solide vertu, qui consiste dans le support infatigable du prochain. Si je vous savais des filles plus faites, je vous conseillerais de les y envoyer ; mais elles sont toutes jeunes. Dieu surviendra par sa douce bonté, pourvu qu'elles se soumettent à la conduite du [295] Révérend Père et observent les points de ma lettre ; vous [le] leur devez souvent inculquer.

Je ne sais si vous aurez reçu le paquet pour les parents de notre Sœur M. A. ; il est important.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXLV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Envoi de lettres. — La Mère de Châtel est proposée pour être Supérieure à Dijon.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 22 avril [1624].

Vous ne le sauriez bien croire, ma très-chère fille, que vos lettres me puissent importuner, ni que j'aie le cœur pour demeurer longtemps sans vous écrire. J'espère que vous recevez toutes mes lettres. Enfin j'écrivis au décès de feu M. votre bon père, avec une lettre de Mgr de Genève ; l'on envoya le paquet à M. Rousselet de Lyon ; après je vous écrivis et à Mgr votre bon prélat et à d'autres, et envoyai mes lettres à M. le procureur Gariot, de Belley ; et enfin par un garçon qui a servi Mgr de Langres, qui partit d'ici le mardi saint ; j'espère que vous aurez tout reçu, car de répéter ce que je disais il serait impossible. Seulement, je vous dirai atout hasard que je remettais à votre cher prélat et à vous la considération de la nécessité de votre gouvernement en votre maison de Dijon ; que, s'il trouvait qu'il fût mieux que la Mère de Grenoble prît votre place, cela ne se pouvait de quelques mois ; mais que, cependant, notre Sœur Anne-Marie [Rosset] pourrait fournir et suffire aussi bien qu'elle avait fait, tandis que vous fûtes vers nos bonnes Sœurs Bernardines, et qu'en tout cas [296] il fallait, comme je le suppliais, que vous vinssiez incontinent après la Pentecôte, pour vous rendre avec la Mère de Lyon à Nessy, et que je m'y trouverais, Dieu aidant ; que je laissais au jugement de mondit seigneur et de vous, d'amener ou de laisser notre Sœur M. -Marguerite, que vous amenassiez notre Sœur Marguerite-Élisabeth [Sauzion], pour la laisser à Lyon, parce que nous ne savons où mettre les filles, tant nous en avons, et que celles qui sont ici sont toutes nôtres ; que si vous pouviez nous apporter ce que la maison de Dijon doit à Nessy, vous nous feriez un plaisir très-grand, car certes nous avons besoin ; que vous cherchiez bien l'obligation de M. Sorie et une cédule de lui d'une pistole ou deux, et nous l'apportiez. Je ne sais si je dis tout, car je suis accablée et pressée de toutes parts. Oh ! ma très-chère grande fille, Dieu nous donnera la consolation de nous voir à souhait, car en tout cas je désire vous garder assez. J'écris à votre cher prélat ; je vous prie de m'apporter sa réponse, quand vous devriez envoyer un homme exprès.

Je viens de recevoir votre lettre. Dieu soit béni de ce que vous avez les nôtres ; je ne vois rien à ajouter, sinon que j'ai réponse de notre cher Mgr de Langres, que je voudrais bien que vous vissiez avant votre départ, car vous comprendriez mieux ses avis et diriez plus de choses. Je remets toujours à votre jugement la conduite de notre Sœur [mot effacé]. Je lui écris un billet duquel vous vous servirez, s'il est besoin ; ma pauvre très-chère fille, Dieu soit béni qui nous prépare cette consolation. Hélas ! le pauvre cher cousin est excusable ; essayez de lui montrer de la franchise. Sans loisir. Mille saluts à tous, et faites mes excuses.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [297]

LETTRE DXLVI (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE À DIJON

Conseils pour la bonne direction de la communauté de Dijon, pendant l'absence de la Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 22 avril [1624].

Ma très-chère sœur,

Tout cela va bien, ainsi que vous me l'écrivez ; il ne faut que continuer avec une profonde et rabaissée humilité. Je pense que maintenant vous retournerez en notre maison [de Dijon] pour y tenir le pouvoir de la Supérieure,[96] en attendant que ma Sœur [Favre] y retourne ou que ma Sœur la Supérieure de Grenoble y aille. Or, je vous supplie de traiter avec les Sœurs avec tant de douceur, de cordialité et de franchise, que Dieu en soit glorifié, et toute la maison consolée et édifiée. Je vous conjure de ne vous point laisser emporter à votre zèle contre les faibles et défaillantes, mais de les supporter, de les attendre et fortifier avec une patience et débonnaireté vraiment chrétienne ; car en cela consiste la véritable et essentielle vertu.

Croyez-moi bien en ceci, ma très-chère Sœur, et vous en serez consolée la première. Dieu soit votre directeur ! Croyez qu'en son amour je suis vôtre très-entièrement, et le serai à jamais. Priez pour moi, je vous prie.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [298]

LETTRE DXLVII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

En quelle occasion les Religieuses étrangères à l'Institut peuvent entrer dans les monastères. N'y point admettre de jeunes filles qui n'aient le désir de la vie religieuse. — Obligation du petit Office.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 25 avril 1624.

Ma très chère fille,

Pourquoi [ne] dirait-on pas les grâces maintenant, tout ainsi qu'on les a dites autrefois ? — Je vous manderai une autre fois si les tourières vont à la messe, car je ne m'en souviens pas. Vous verrez dans peu de temps les Coutumiers par l'ordre qu'ils doivent être.

Il était expédient que je répondisse à ma Sœur Marie-Aimée, comme je faisais, et je savais bien que j'avais le temps de la conduire à ce qui était expédient ; mais vous ne sauriez manquer avec l'avis du Révérend Père que je salue de tout mon cœur ; vous aurez reçu des lettres qui répondent à cela. [Je] ne pense pas qu'il y ait mal à lui donner la lettre que je lui écrivais ; néanmoins, je remets cela à votre discrétion ; et, entre ci et la Pentecôte, vous aurez de mes nouvelles, si l'on ne fait rien du côté de Paris. — Dieu soit béni de quoi cette fille est dehors ; nous sommes obligées au bon M. de Palierne, que j'aime comme mon frère ; je le salue aussi de tout mon cœur. — Assurez-vous, ma très-chère fille, que les amis qu'avait notre pauvre Sœur Marie-Aimée n'avaient point mauvaise intention contre nous ; et vous voyez qu'ayant connu son humeur ils la quittent. Bienheureuses sont les âmes qui cheminent devant Dieu fidèlement ! car si sa Bonté permet quelquefois qu'elles soient affligées, Il les relève pour sa gloire et fait connaître leur innocence. Je loue Dieu de quoi plusieurs bonnes âmes sont [299] touchées pour vivre selon l'esprit, aidez-les tant que vous pourrez, et demeurez toujours ferme dans l'amour de la volonté de Dieu et au support du prochain jusqu'à l'extrémité. — Non, il ne faut point laisser entrer en façon quelconque des Religieuses dans le monastère, si ce n'est des Religieuses d'étroite clôture ; encore faut-il que ce soit par grand privilège.

Cela n'a point de doute que l'on ne peut point recevoir de filles, ni grandes, ni petites, sinon pour être Religieuses ; lisez votre Règle, elle y est expresse ; c'est pourquoi c'est chose que Mgr l'évêque ne peut [vouloir]. S'il le commande, vous devez faire votre réplique, et je m'assure qu'il ne vous contraindra point ; mais quant à la fille de M. de Palierne, je crois très-facilement qu'il n'a point tenu les langages que l'on dit, il est trop habile ; certes, c'est un personnage que j'honore de tout mon cœur, et sa bienveillance mérite d'être conservée chèrement ; c'est un vrai ami de notre Ordre, et il n'en faut jamais douter.

Il n'en faut point douter, ma très-chère fille, qu'on ne soit autant obligeait petit Office qu'au grand. — Après avoir remontré à ma Sœur Marie-Élisabeth qu'elle ne doit demander ces dispenses que par véritable nécessité, si elle vous assure de l'avoir, condescendez. — Je trouve votre jardin bien assez grand, et voudrais que mon cher frère M. de Palierne s'en contentât.

Cela est vrai que la fondation d'Autun mérite d'être faite, et [je] crois que nos Sœurs y seront avec profit ; mais le plus tard qu'elle se pourra faire sera le meilleur pour celle de Moulins, et même pour celle d'Autun, où il sera bon de voir quelque chose d'assuré pour le temporel ; les filles qui y prétendent devraient venir toujours pour se dresser à Moulins. Il y a du temps pour penser à celles que l'on y enverra ; cependant, vous pourrez y aviser vous même et à celles qui devront demeurer, car il faut préférer la nécessité de la maison de Moulins. Je n'écris point à M. Tachon, car je suis tellement accablée d'écritures que je ne sais que faire ; je lui écrivis dernièrement. [300] Je salue toutes nos Sœurs en général et chacune en particulier ; je les aime très-chèrement.

Ma très-chère fille, il me tarde que je sache à quoi l'on se résoudra du côté de Paris pour notre Sœur [Marie-Aimée], et partant, il la faut conduire à nous doucement, et que notre Sœur la Supérieure de Riom la vienne prendre, s'il se peut. Je lui en ai déjà écrit ; j'attends sa réponse, car il est expédient qu'on l'amène droit à nous. Je désire toujours que l'on ne vienne qu'après la Pentecôte ; car je suis fort engagée ici pour jusqu'à ce temps. Pressez notre Sœur la Supérieure de Riom de répondre, je désire grandement qu'elle amène notre Sœur Marie-Aimée. Ma fille, que vous serez heureuse et que nous serons chargées, nous ! Certes, ce me sera une bonne croix et à toute la maison : la seule connaissance que j'ai que Dieu le veut pour sauver cette âme me fait acquiescer à cela. Dieu soit béni et agrée ce que nous faisons pour sa gloire ! Pour Dieu, ma fille, excédez en support et douceur envers le prochain, je vous en prie. Vous savez que sans réserve, je suis vôtre. Mille saluts à toutes nos très-chères Sœurs. Jour de saint Marc.

[P. S.] Si vous trouvez plus commode de passer la fête de Pentecôte à Lyon, j'en serai bien aise ; car, pour moi, pourvu que je passe ici la fête de la Pentecôte, il me suffit, et je m'essayerai de me trouver à Nessy, trois ou quatre jours après.

Faites tenir nos lettres à nos Sœurs de Bourges.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [301]

LETTRE DXLVIII  À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Nouvelle invitation à se rendre à Annecy pour l'assemblée des premières Mères.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 30 avril [1024].

Ma très-chère sœur,

Il y a environ un mois ou six semaines que je vous écrivis pour savoir si vous pourriez venir en notre assemblée à Nessy. J'étais si pressée, à mon avis, que pour m'excuser d'une lettre je vous demandai si j'en devais écrire à M. l'official. Voilà que je l'envoie maintenant avec celle de Mgr de Genève, pour vous témoigner son cordial désir. Je crois que vous serez déjà toute disposée.

Certes, je désire de tout mon cœur que Dieu nous donne cette consolation. Ce voyage ne pourra faire qu'une absence d'un mois ; cela est peu, et puis c'est pour un si grand bien qu'il n'en saurait arriver mal. J'appréhende seulement un peu votre faiblesse ; mais Dieu vous donnera la force, s'il lui plaît, et je l'en supplie. Outre l'utilité de notre petite assemblée, vous avez encore un autre sujet de venir qui est pour amener notre Sœur Marie-Aimée de Morville à Nessy. Je laisse à votre discrétion de l'aller prendre à Moulins, ou de lui permettre, comme elle le désire, de vous aller prendre à Riom. Je crois que le moins de détours qu'elle pourra faire sera le meilleur. Que si, par hasard, elle était conduite autrement, ainsi que vous apprendriez, vous viendriez tout droit à Lyon avec une de vos filles, et dès là vous aurez bonne compagnie, Dieu aidant, et nous ferons en sorte que ce voyage n'incommodera guère votre maison. Or il faut, s'il vous plaît, partir en sorte que vous puissiez être, s'il se peut, à Nessy, la veille [302] de la Pentecôte, on au moins à Lyon, pour être à Nessy le mercredi d'après la fête, et nous vous y attendrons plutôt le mercredi d'après la Pentecôte que le samedi de devant.

Voilà un petit projet qui nous donne espérance de grande consolation, et certes de beaucoup d'utilité. Dieu l'achemine selon sa sainte volonté et pour sa seule gloire ! Par ma première lettre, je vous dis, ce me semble, le sujet de notre assemblée, c'est pourquoi je ne le répète pas ; mais j'espère en Dieu qu'elle nous sera très-utile. Mille saluts à nos Sœurs et à tous les chers amis.

[P. S.] Si vous connaissiez qu'il fût à propos de prendre pour votre campagne notre chère Sœur la Supérieure de Montferrand,[97] Dieu sait si j'en serais consolée ; mais je ne l'ose proposer à M. le grand vicaire, laissant cela à votre prudence et à la disposition que vous verrez. Venez, au nom de Dieu, ma très-chère fille, vénérer le sacré dépôt de notre saint Père, et voir cette bénite maison de bonheur.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DXLIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Bulle d'érection du monastère. — Nouvelles instances de madame de Chevrières pour la fondation de Mâcon. — L’assemblée des premières Mères aura lieu à la Pentecôte.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry), 1er mai 1624.

Ma très-chère fille,

[De la main d'une secrétaire.] Je vous avais déjà écrit afin que vous nous envoyassiez l'établissement de nos Sœurs d'Avignon ; [303] mais je ne sais si vous avez reçu la lettre. Je vous prie, ne manquez pas de nous l'envoyer ou bien de nous l'apporter. J'ai vu M. de Saint-Chamond, qui m'a parlé de la fondation de Mâcon. Je lui dis que nous remettions la résolution de cette affaire après notre assemblée.

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, ma Sœur parle ici bien sèchement. Or, il est vrai que nous avons vu M. de Saint-Chamond qui s'en alla content, nonobstant que je lui dis franchement mon sentiment. Il trouva mes raisons fortes ; mais néanmoins ils veulent ce qu'ils veulent, et pourvu qu'on accorde la succession des filles, il dit que, pour tout le reste, il le fera passer comme l'on désirera. Je ne sus mieux me retirer que de lui dire que nous faisions une assemblée à Nessy, à la Pentecôte, où nous traiterions cette affaire avec tout le soin qu'il nous serait possible, pour son contentement et celui de la bonne madame de Chevrières.

Ma très-chère fille, faites bien recommander ces lettres aux messagers de les laisser à Moulins en passant et [de] donner celles de Paris sitôt qu'ils seront arrivés ; vous ferez un petit paquet de la lettre et des deux papiers joints ensemble pour le Révérend Père général [des Feuillants], et puis l'adresserez avec la lettre à nos Sœurs de Paris. Il presse un peu ; car il a achevé la Vie de notre Bienheureux Père, et l'on commence de l'imprimer. Notre Sœur de Grenoble est empressée pour sa fondation d'Aix. — Certes, je voudrais que nos Sœurs qui doivent venir se rendissent, s'il se peut, à Nessy, pour la veille delà Pentecôte. Écrivez-le à la Mère de Dijon. Je sais que pour elle... [mois illisibles]. Je doute pour la compagnie que doit amener notre Sœur Jeanne-Charlotte [de Bréchard] et encore ses infirmités ; ayant fait ce que je peux, je laisse le soin du reste à Dieu. Mais pour vous, ma très-chère fille, il faut que vous soyez si absolument résolue à venir que rien que la puissante main de Dieu ne vous en empêche, et je sais que sa Bonté ne le fera pas. [304] Pour les hommes, je vous prie qu'ils ne le puissent, et conduisez si bien cela, s'il vous plaît, qu'il soit sans difficulté.

Je salue toutes nos très-chères Sœurs ; j'écrirai en Piémont pour avoir la lettre de Mgr le prince que nos Sœurs d'Avignon désirent. Vous savez comme Dieu m'a rendue vôtre ; Il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DL - AU RÉVÉREND PÈRE DE LA RIVIÈRE

RELIGIEUX MINIME

Divers renseignements pour une nouvelle Vie de saint François de Sales. — Détails sur les premières années de la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Mon Révérend Père,

La copie de l'écrit que l'on a envoyé à Votre Révérence touchant notre Institut, m'étant tombée entre les mains, j'y ai trouvé beaucoup de fautes, parce qu'étant faite en mon absence de Nessy, personne n'a su bien dire ce qui en était.

1° Ce ne fut point allant voir ma fille que je me résolus de demeurer là ; car notre Bienheureux avait son dessein et résolution de m'employer à l'établissement de sa Congrégation cinq ou six ans devant ce mariage auquel l'on ne pensait point alors ; mais la divine Providence s'en servit pour me donner prétexte de me retirer en Savoie ; et même cette divine Sagesse fit naître le moyen de faire ce mariage (qui sans cela était absolument impossible) par le décès de feu mademoiselle Jeanne de Sales, sœur de notre Saint, laquelle il m'avait confiée ; car à l'instant de son passage [de sa mort] qui m'affligeait grandement, Dieu m'inspira de lui offrir ma fille, pour la mettre en leur maison en [305] la place de la chère défunte, ce que je fis par forme de vœu, sur la pensée qui me vint en même temps que Dieu m'ouvrait, en cette occasion, la porte de ma retraite et m'en abrégeait les années, et que ce vœu fait ainsi à la chaude, dans ma douleur, me serait plus pardonnable par feu mon père et mes autres proches, et qu'il me donnerait force pour les gagner et avancer toutes les difficultés qui étaient en grand nombre ; ce qui arriva ainsi par la même conduite de Dieu, auquel en soit gloire et louange éternelle. Je n'avais point pensé à vous dire tout ceci, mon très-cher Père, mais il m'est venu ainsi, et je pense qu'il est bon que Votre Révérence sache ces vérités ici, afin de dire que le projet de cette Congrégation et son effet ont eu une toute spéciale conduite de la divine Providence ; quoique je pense, mon cher Père, que vous ne direz point toutes ces particularités, ni les autres où je suis mêlée. Je supplie votre bonté me faire cette grâce ; car en vérité je suis indigne d'être nommée dans la Vie de ce Saint, et il y a longtemps que j'appréhende cela.

2° Non-seulement le Père Bonnivard approuva ce dessein pour moi, mais quantité d'autres grands serviteurs de Dieu, et quand ce Bienheureux me le déclara, qui ne fut que quelques années après l'avoir résolu, je n'y sentis pas un brin de répugnance.

3° Nous ne fûmes que trois semaines assemblées sans recevoir des filles, et dans le bout de l'an nous fûmes neuf, toutes âmes choisies et appelées de Dieu par spéciale vocation, ainsi que me le confirma le même Père Bonnivard qui prêchait à Nessy cette première année-là.

4° Au bout de l'an, nous fûmes coiffées et vêtues tout ainsi que nous sommes [maintenant], excepté que nos robes étaient jointes au corps et les manches étroites ; et environ la troisième année notre Bienheureux Père nous recommanda de faire nos robes à sacs et nos manches larges, comme nous les portons. [306]

5° C'est la vérité que l'on pratiquait des rares et excellentes vertus, mortifications et charités en ce commencement, et cela dura environ cinq ans avec une ferveur d'esprit nonpareille. Il n'y avait que les premières professes employées à telles sorties, et non tes novices ; mais tout à coup nous nous trouvâmes toutes changées, et avec un désir de la clôture conformément à la résolution que notre Bienheureux Père en fit, ainsi qu'il est dit en l'écrit.

6° Il est fort vrai qu'il avait grand désir de nous maintenir sous le titre de simple Congrégation, quoique avec clôture et vœux publics de chasteté, pauvreté et obéissance comme nous les faisons, mais non solennels. Son humilité incomparable le fit acquiescer, et aussi que Notre-Seigneur déclara qu'il voulait que l'on se mît sous cette sainte Règle du grand saint Augustin ; c'est pourquoi ce Bienheureux disait que Dieu avait fait sa divine volonté, nonobstant la répugnance de la sienne, et qu'enfin, toutes choses bien considérées, c'était le mieux que nous fussions en titre de Religion, et en avait un grand contentement.

7° Je vois, mon très-cher Père, que l'on a oublié les raisons pourquoi notre Bienheureux Père nous donna le petit Office, et qu'il désirait si fort qu'on le conservât ; c'est pourquoi je les enverrai à Votre Révérence, écrites de sa main, si je puis. La plus douce est qu'il s'assurait que la sainte Église, qui avait destiné un jour de chaque semaine pour le culte de la très-sainte Vierge, aurait très-agréable de lui dédier entièrement un Ordre à son honneur pour chanter continuellement ses louanges. Mon très-cher Père, la conservation de ce cher petit Office est une pièce nécessaire à notre Institut. Certes, ce fut par une inspiration spéciale que ce Bienheureux dédia notre Congrégation à Notre-Dame, et par révérence et dévotion particulière au mystère de la Visitation, car il avait pensé de nous nommer les Filles de Sainte-Marthe, et tout à coup, peu de jours avant [307] notre entrée, il me fit entendre avec une grande allégresse que nous serions les Filles de Notre Dame.

8° Avant le décès de notre Bienheureux, le monastère de Dijon était établi, qui était le onzième, et dès son décès nos Sœurs ont été reçues à Marseille, Chambéry et Avignon.

9° J'ai vu dans ce Mémoire qu'on fait mention d'un ravissement : je pense que je pouvais avoir donné sujet de dire cela par faute de m'être bien exprimée, ou que l'on a oublié mes paroles ; car je sais que la fidélité de celui qui a fait les Mémoires est toute sincère. Je lui ai écrit pour savoir où il l'avait appris ; que s'il le tient de quelque lieu assuré, j'en avertirai incontinent Votre Révérence ; sinon, voici ce qui en est. La première fois que j'allai trouver ce Bienheureux, après l'entrevue de Saint-Claude, ce fut à Sales : or, il me dit qu'il m'était allé attendre sur le chemin, dans une petite grange proche de la maison, où il demeura seul bien trois heures, si j'ai bonne mémoire, avec des pensées admirables et des vues de je ne sais quoi de grand et extraordinaire sur le sujet de ma venue à lui, sans m'exprimer toutefois ce que c'était ; mais peu après il me dit : « Dans une année, je vous dirai mes pensées ou mes desseins ; laissez-moi le soin de l'emploi du reste de vos jours ; je m'en charge pour en rendre compte à Dieu. » Quand donc je l'allai retrouver, qui ne fut que deux ans après, il me déclara sa résolution ouvertement, et je pense que ce qu'il m'avait dit au premier voyage était cela que Notre-Seigneur lui avait inspiré ; mais comme je m'étais du tout remise à sa volonté, je n'étais point curieuse de savoir plus que ce qu'il me disait. Et pour cela, je n'en puis dire davantage, sinon qu'il est très-probable que Dieu lui a donné des grandes lumières sur ce sujet, avec des goûts et certitudes intérieures que cette petite Compagnie rendrait beaucoup de bons et de grands fruits en l'Eglise de Dieu, et, de ceci, il est en beaucoup de ses lettres ; il l'a dit prou de fois. [308]

10° Me reste à dire à Votre Révérence sur le sujet que notre Bienheureux Père n'a point voulu que nous fussions rangées sous un général : sa principale raison en est écrite ; il m'en dit encore à Lyon quantité d'autres très-solides, mais celle-là suffit, comme je pense, et m'ajouta « que le bonheur des maisons religieuses des filles ne dépendait pas d'être rangées sous la conduite d'un seul chef, mais à la fidélité que chacune aurait en particulier de s'unir à Dieu par l'exacte observance de l'Institut, » et qu'il nous marquerait tout plein de petits moyens pour tenir nos monastères liés et uniformes. Nous en pratiquons déjà quelques-uns ; mais il est clair qu'il en avait encore d'autres en dessein, lesquels nous eussent été très-nécessaires d'être déclarés de sa propre bouche ; mais Dieu ne l'a pas voulu, il faut acquiescer. Hélas ! je ne lui demandai pas ; car j'espérais que nous ferions tout cela à Nessy. Il me dit qu'il conférerait de tout ceci avec le Révérend Père Antoine Suffren ; et moi, sachant cela, je le fis prier de nous dire ce qu'il pouvait avoir appris de notre Bienheureux Père ; il donna un écrit que j'enverrai à Votre Révérence, si je puis.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Dispositions pour le voyage de la Sœur de Morville à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 1er mai [1624].

Ma très-chère fille,

Il faut, s'il vous plaît, envoyer tout promptement ces lettres à notre Sœur de Riom, et que, selon son jugement et le vôtre, tous avisiez à ce qui sera mieux, ou que ma Sœur Marie-Aimée [309] l'aille prendre, en cas que madame sa sœur ne soit pas venue, ou que notre Sœur la Supérieure de Riom la vienne prendre à Moulins ; car il n'y a détour pour chacune que de huit lieues ; et quand bien ses sœurs seraient venues, il faut toujours, s'il se peut, que notre Sœur de Riom l'accompagne. Or bien, je laisse la conduite de cela à votre prudence et diligence ; car il est nécessaire, si elles viennent, que ce soit pour être à Nessy la veille de la Pentecôte, ou, au plus tard, le mercredi d'après. J'ai répondu à toutes vos lettres ; vous savez, ma très-chère fille, que je suis très-entièrement toute vôtre.

Dieu soit béni !

[P. S.] Je salue très-chèrement le Révérend Père recteur, notre cher frère M. de Palierne et tous les amis, surtout le bon M. de la Coudre, notre chère Sœur Marie-Aimée et toutes nos bonnes Sœurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLII (Inédite) - À LA MÊME,

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 6 mai [1624].

Je viens de recevoir des lettres de notre Sœur la Supérieure de Paris, du 26 avril, qui me mande que madame Chauvelin viendra prendre notre Sœur pour nous l'amener et la rendre à Lyon la veille de la Pentecôte. Je crois, ma très-chère fille, que vous aurez envoyé avertir notre Sœur la Supérieure de Riom ; cela ira fort bien, et vous [voilà] bien déchargée. Dieu nous fasse la grâce de lui rendre bon compte de cette charge ! S'il se peut, je désirerais que la Sœur N., la fille qui la [310] sert, ne vînt point. Toutefois, s'il n'y a point de mauvais dessein, je ne voudrais point la contrister sur la bonne volonté qu'elle nous témoigne de vouloir si bien faire. C'est sans loisir.

Je salue avec tout respect le Révérend Père et toutes nos chères Sœurs, sans oublier notre bon frère M. de Palierne.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy-

LETTRE DLIII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

L'esprit de la Visitation est un esprit de douceur et d'humilité. — Comment se conservera l'union entre les monastères. — Nouveau duel du baron de Chantal. — Chant des Litanies.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 1624.

Hélas ! ma chère fille, que je mérite peu le rang que Dieu m'a donné dans votre cœur ! Mais il ne faut rien refuser d'une si bonne main ; ains je chéris précieusement votre affection et y correspondrai fidèlement, surtout à vous souhaiter incessamment ce que vous désirez le plus, qui est d'être fille de notre Bienheureux Père. L'esprit de sa petite Congrégation est un esprit de douceur, de petitesse, de simplicité et de pauvreté ; il ne s'en faut point départir, mais y assujettir tellement nos inclinations, qu'elles nous portent même au mépris du monde et de nos propres intérêts, et que la douceur et l'humilité surnagent toujours en nos paroles et actions. Nous sommes en un siècle où tout le monde veut le sucre et les suavités ; il nous leur en faut tant donner qu'ils en soient contents, par une affabilité généreuse, sans composition ni affectation, et pour cela il ne faut qu'être humble, dévote et naïve. [311]

Non, ma très-chère fille, avec la divine grâce, nous ne nous perdrons point, comme ces messieurs disent, faute d'un général. Dieu est l'auteur de notre Institut, Il le saura bien conserver. Si, dans un grand nombre d'années, il a besoin de plus d'appui et de refuge extérieur, la providence de Dieu, à laquelle notre saint Père nous a laissées, nous en pourvoira ; c'est elle qui gouverne son Eglise, lui envoyant de temps en temps le secours nécessaire, et inspirant la manière des gouvernements à celui à qui il appartient. Demeurons en paix, ma fille, et laissons chacun abonder en son sens, tandis que l'on nous laisse vivre dans nos Observances. Oh Dieu ! si nous nous savons parfaitement aimer les unes les autres, nous n'avons que faire d'autres liens pour nous maintenir en notre devoir. Et si tous les monastères se maintiennent avec respect, déférence et communication envers celui d'Annecy, c'est le plus grand moyen d'uniformité que nous puissions avoir ; et certes, s'il arrivait du détraquement, ce dont Dieu nous garde, ce ne seront pas ceux de dehors qui nous relèveront, mais notre bonne intelligence et notre fidélité au dedans. N'avons-nous pas nos prélats et nos Pères spirituels ? C'est à eux à qui je me plais extrêmement de recourir.

Croyez, ma pauvre très-chère fille, que je prierai bien Dieu qu'il vous assiste au choix de la place pour bâtir. Votre vendeur ne connaît pas encore l'esprit de la Visitation ; ses extravagances sont fâcheuses, mais il ne s'en faut pas fâcher pourtant.

Notre Bienheureux Père était admirable en telles occasions ; il les négligeait et les laissait passer, sans donner aucun signe qu'il s'en souciât. Bienheureux sont les débonnaires, car ils posséderont la terre.

Ma vraie fille, votre cœur incomparable pour moi tient le mien au large pour vous dire tout ce qui me vient en vue. Je suis, certes, en compassion quand je pense (ce n'est pas [312] souvent, sinon devant Dieu) à l'affliction de mon fils,[98] mais j'espère que Dieu lui rendra cette tribulation profitable, au moins pour l'éternité. Oh ! combien l'amitié du monde est ennemie de Dieu ! N'est-ce pas une déplorable chose de voir l'ami engager son ami dans ces misérables duels ? Il faut bien prier Dieu qu'il donne sa sainte lumière à toute cette jeune noblesse qui, à la pointe de l'épée, va si imprudemment chercher l'enfer.

Je loue Dieu du progrès que font nos Sœurs en la perfection ; sa Bonté les rende toutes des Règles vivantes ! — Nous avons reçu la note de vos Litanies ; je les trouve belles, excepté qu'elles fredonnent trop Ora pro nobis ; cela n'est pas assez simple pour nous. Notre Bienheureux Père avait une grande affection que nous fussions fort exactes à l'observance de toutes les circonstances qu'il a marquées pour ce béni Office. Oh Dieu ! que je trouve nos lois suaves et faciles ! Il ne faut qu'un peu d'amoureuse sujétion et renoncement à nous-même ; je les aime plus que je ne puis dire. Dieu me fasse la grâce de les observer au pied de la lettre et les faire observer où je serai.

Il est bon, ma fille, que les yeux de ceux qui nous regardent voient notre avancement, et que les nôtres n'en voient rien ; cela nous tient humbles devant Dieu. O ma fille ! quand il plaît à cette immense Bonté de nous aider et animer intérieurement, hélas ! quelle grâce à notre faiblesse ! Mais quand il fui plaît de retirer ces sentiments, c'est aussi une grande grâce ; [313] car, par ce moyen, nous voyons ce que nous sommes, et la seule fidélité nous fait marcher ; nous agréons davantage à Dieu, quoique nous soyons désagréable à nous-même. Mon Dieu ! que cet amour de la volonté divine et cette paix intérieure parmi les travaux spirituels est une grâce précieuse ! Votre, etc.

LETTRE DLIV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Joie d'apprendre que saint Vincent de Paul approuve le voyage d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 6 mai 1624.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre du 2 avril. Mon Dieu ! ma très-chère fille, puisque M. Vincent est d'avis que vous veniez, pourquoi voulez-vous d'autre commandement ? Certes, je vous écrivais assez ouvertement que si la chose était approuvée de personnes capables, vous me fissiez parler au reste comme vous voudriez. Je ne puis vous dire encore autre chose, en voyant la disposition du Supérieur, lequel ayant doucement agréable votre voyage vous ne devez point douter de le faire ; et je ne puis croire que lui disant que nous vous avons mandée pour notre assemblée et pour conduire ma Sœur Marie-Aimée, il ne le prenne franchement. Oh Dieu ! que j'ai peur que vous n'ayez laissé partir madame Chauvelin ; certes, j'en serais mortifiée ; d'écrire à Mgr de Genève, cela serait trop long, car je ne sais où il est en sa visite. Seigneur Jésus ! quelle consolation de vous voir et ma pauvre petite Angélique [Lhuillier]. En un mot, si vous pouvez avoir l'agrément du Supérieur, venez au nom de Dieu, Il en tirera sa gloire. — Oh ! quelle mortification si ce coffret est égaré ! il a été rendu fidèlement au messager de [314] Lyon. Faites la quête de votre côté, et nos Sœurs de Lyon qu'elles la fassent du leur.

Sans doute, je ressens l'affliction de mon fils et de sa pauvre petite femme, mais ne faut-il pas acquiescer en tout au bon plaisir de Dieu ? Qu'il soit à jamais béni ! Amen. Oh ! mais, apportez-moi de leurs nouvelles, s'il vous plaît.

Je pense que M. Berger [m'a parlé] de madame la marquise de N***. Non, ne dites rien à ma Sœur la Supérieure d'Orléans ; je crois que celle de Nevers ne viendra pas, mais tentez-la tout doucement et Mgr de Nevers. Dieu soit béni ! Je vous supplie au moins, venez au plus tôt que vous pourrez, ce que je dis sur la crainte que vous n'arriviez après notre assemblée, car les lettres sont tardives à être rendues.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DLV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Elle lui recommande la patience au milieu des oppositions que l'on apporte à son voyage d'Annecy. — Détails divers.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 mai [1624].

Ma très-chère fille,

Ayant fait ce que nous aurons pu, il faudra acquiescera cette souveraine et maîtresse volonté [de Dieu], que nous désirons qui régente sur nous sans réserve ; car de nous servir maintenant de l'autorité qu'a Mgr de Genève de vous retirer, il n'est pas temps. Cette maison-là n'a encore aucun esprit capable de la gouverner ; il faut y achever votre temps en paix, s'il se peut ; cela est requis à la gloire de Dieu. Si donc M le grand vicaire continue et ne se laisse vaincre à la raison, [315] demeurez et vous conduisez selon l'avis des Pères [Jésuites], et encore de notre Sœur la Supérieure de Dijon qui est assez prudente, et ne craignez point, quoique peut-être Mgr de Genève vous écrive, car son intention n'est pas de rien violenter. Il faudra pourtant lui faire parler par quelque autre que M. Brun, lequel je douterais fort qu'il le détournât ; mais il faudra attendre si Mgr de Genève lui écrira. Cela n'est nullement contre la clôture, et il lui faut faire entendre ces raisons par personnes capables. Le Révérend Père recteur ferait bien ce bon office, ou le Père Fichet ; Mgr l'archevêque n'aurait garde, à mon avis, de refuser une chose si juste et raisonnable.

Il n'y a que deux ou trois ans que l'on assembla à Dijon toutes les professes Carmélites de ces monastères-là, qui étaient éparses en diverses contrées, pour seulement faire l'élection d'une Supérieure au monastère de Dijon. L'on ne fait point de difficulté de laisser sortir les Religieuses pour aller visiter des maisons et voir les bâtiments ; cela est clair et en coutume, que pour de légitimes occasions on peut sortir. [Je vous dis cela] afin que vous sachiez que si c'était pour vous retirer du tout, et que vous eussiez un commandement absolu de Mgr de Genève, vous n'auriez que faire de la licence du Supérieur de là.

Or sus, ma très-chère fille, après avoir fait tout ce qui se pourra doucement, il faudra acquiescer pour ce coup. Vous serez présente à Nessy en ma personne, puisque véritablement je vous porte dans le milieu de mon cœur où Dieu vous a placée d'une façon très-extraordinaire. Ce n'est pas que je ne vous souhaitasse par-dessus toutes, Dieu le sait ; mais j'espère que la divine Bonté me réserve cette consolation pour ma vieillesse, afin d'être aidée à la mieux employer que je ne fais les bonnes années de ma vie. J'ai pourtant encore quelque espérance ; car la raison est si puissante de notre côté, qu'il m'est avis qu'elle vaincra ; Dieu en fasse ce qu'il lui plaira ! Si vous ne venez [pas], écrivez-moi comment notre chère Sœur la Supérieure de [316] Dijon fera là. À mon avis, vous y trouverez un bon changement ; c'est un vrai bon cœur. Les lettres dernières d'Auvergne sont du 22 mars. Je n'y répondrai pas, parce qu'elles me demandent notre Bulle que le Supérieur veut voir, et elle n'est pas pour leur maison ; cela nuirait. Mon Dieu ! ma fille, il faut bien prier et faire prier Dieu, afin qu'il lui plaise nous octroyer celle que notre Bienheureux Père avait tant désirée pour tous les monastères, afin qu'ils soient en repos. Nous en résoudrons ce qu'il faudra faire.

M. l'ambassadeur de France nous fit l'honneur de venir ici. Il nous promit toute son assistance avec une cordialité et affection nonpareille. Je crois que la Providence s'en servira. — Hélas ! ma très-chère fille, et ce cher petit coffret serait-il bien perdu ? Certes, je le rachèterais d'un de mes yeux, voire de tous deux, si Dieu le voulait. J'en recommande le soin à sa bonté, et à vous, la poursuite, ma fille. — Il me vient en la pensée que vous feriez bien de considérer avec notre Sœur la Supérieure sur laquelle de nos Sœurs de Lyon vous pourrez jeter les yeux pour vous succéder à la charge que vous avez, afin de la dresser et l'introduire en l'estime et amour des Sœurs petit à petit. Il me semble que notre Sœur Charlotte [de Crémeaux] pourrait être regardée pour cela ; voilà comme je vous dis mes pensées. Ma très-chère fille, priez pour nous, un peu fortement. — Le Père dom Juste [Guérin] arriva hier soir pour travailler à la béatification de notre très-saint Père,[99] lequel j'admire toujours plus en ses excellentes vertus. Loué soit éternellement le grand Maître qui peut seul faire de si excellents ouvrages ! Amen. [317]

[P. S.] Mais ne faudrait-il point que j'écrivisse un jour au bon M. de Saint-Nizier pour entretenir notre ancienne amitié ? dites-le-moi. Mille saluts très-humbles au Révérend Père provincial, au Père recteur et à nos Sœurs.

Je viens de recevoir vos lettres, il faut laisser dire le monde. Notre intention est pure et simple et appuyée de bons conseils, et Dieu en tirera sa gloire. Hélas ! je ne voulais que vous, la Mère de Dijon et celle de Grenoble ; les autres, c'est par condescendance. Or sus, demeurons en paix.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Comment obtenir le consentement des Supérieurs de Lyon, pour le voyage de la Mère de Blonay à Annecy. — Prière de passer à Belley et d'amener la Mère de Mouxy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 mai [1624].

Ma très-chère fille,

Mon Dieu ! que vous serez chèrement bienvenue. Faites voir et doucement concevoir, si vous pouvez, la raison et l'agrément de la venue de notre Sœur la Supérieure de Lyon à M. le grand vicaire ; mais il ne faut rien ébranler, car la présence de cette Supérieure est encore bien nécessaire à Lyon ; si l'on ne voulait pas qu'elle y retournât, il faudrait céder et nous tenir en modestie. Dieu le veut ainsi ; mais vous savez comme notre Bienheureux Père n'agréait nullement qu'on lui voulût empêcher de disposer de ses filles. Je sais qu'il m'en a écrit quelquefois, mais je sens aussi qu'il acquiescerait pour ce coup. Or sus, faites ce que vous pourrez, mais doucement et [318] sagement, quoique sans oublier les raisons. Je voudrais savoir si vous passerez la Pentecôte, parce qu'à mon avis, ma Sœur Marie-Aimée [de Morville] n'y viendra que la veille : toutefois, je n'en suis pas assurée, et vous viendrez ainsi que vous jugerez mieux. De moi, j'espère, Dieu aidant, que nous irons passer la bonne fêle à Nessy. Allez passer, s'il vous plaît, à [Belley], ma très-chère fille, et amenez la bonne Mère, et parlez à part à nos professes en toute confiance ; car, pour vous dire franchement, il y a je ne sais quoi à dire à la conduite de [mots effacés] ; reconnaissez ce que vous pourrez, étant là. M. [des Échelles], qui est le Père spirituel et très-vertueux et affectionné à notre Compagnie, vous pourra parler franchement, si vous lui en donnez la confiance. Ma très-chère fille, Dieu vous amène heureusement, et vous serez la très-bienvenue ! Notre-Seigneur m'accroît ma consolation en cette maison, par la bonté et candeur des filles qu'il y amène. Il soit béni à jamais ! Amen.

Conforme à une copie de l'original garde* à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLVII (Inédite) - AUX SŒURS DE LA VISITATION

(Cette lettre, qui se voit en tête du Coutumier rédigé en 1624, fut modifiée par sainte de Chantal, quatre ans plus tard, avant d'être livrée à l'impression.)

Annecy, 21 juin, 1624.

Monseigneur l'illustrissime et révérendissime François de Sales, évêque et prince de Genève, notre très-honoré Seigneur et Fondateur d'heureuse mémoire, outre les Constitutions qu'il a dressées et jointes à la Règle de Saint-Augustin, nous a donné [319] plusieurs adresses spirituelles, et introduit des coutumes grandement profitables pour nous avancer et entretenir en la perfection du service de Dieu, lesquelles nous avons gardées avec autant de soin que la Règle même.[100] Elles n'avaient pu être rangées par ordre, d'autant qu'elles nous avaient été données à divers temps, selon les occasions qui se présentaient ; mais son désir était, ainsi qu'il nous l'a dit et signifié, qu'elles fussent écrites et rangées en un corps ; ce que n'ayant pu entièrement exécuter pendant sa vie, j'ai estimé que l'obéissance que je dois à ses saintes intentions et la fidélité à notre Ordre m'obligeaient de le faire maintenant, et pendant que la plupart des Sœurs qui ont été des premières reçues en notre Ordre sont en vie, lesquelles pourront rendre témoignage que je ne mets aucun règlement ni coutume qui ne soit conforme à ses intentions et volontés, qu'il ne nous ait donné ou approuvé et fait pratiquer, et afin de faciliter ce dessein de mettre par ordre les susdites Coutumes, je les ai toutes rapportées aux articles suivants :

1° Intentions et souhaits de notre Instituteur sur les Religieuses de la Visitation. [320]

2° De la fondation des maisons.

3° De la réception des Sœurs à l'habit.

4° De leur instruction au noviciat.

5° De la réception à la profession.

6° Du Directoire spirituel pour les actions journalières.

7° Du Directoire pour les actions qu'on pratique ès mois et ès années.

8° De ce qui appartient à l'entretien du corps.

9° De ce qui appartient au gouvernement et union entre les monastères, chacun desquels chefs j'ai compris en un ou plusieurs articles, selon que l'ordre des sujets le requiert.

Je vous supplie et vous conjure toutes au nom de Dieu, mes très-chères Sœurs, et par la révérence et sainte dilection que nous devons à la mémoire de notre digne Père et très-honoré Fondateur, que vous graviez au plus intime de vos cœurs et observiez fidèlement les salutaires documents qu'il a reçus du Saint-Esprit, et qu'il nous a laissés pour acheminer [321] nos âmes à la gloire de l'éternelle félicité, laquelle je vous souhaite d'une entière et très-sincère affection, comme étant

Votre très-humble, très-obéissante Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,

Supérieure du monastère de la Visitation Sainte-Marie d'Annecy.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLVIII - AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION

VENUES À ANNECY POUR LA RÉDACTION DU COUTUMIER

Elle les assure de son affectueux souvenir. — Le Coutumier doit être rêvetu de l'approbation des évêques.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 1624.

Mon esprit vous va suivant, mes très-chères et très-bonnes Sœurs, pour compatir un peu avec vous au mauvais temps que vous avez ; cela me rend plus soigneuse de prier notre bon Sauveur de vous accompagner, comme j'espère qu'il fera. — Je vous envoie ce papier que je pense que vous aviez oublié. Il faudra, outre l'approbation du [Coutumier] que les prélats feront, qu'ils rendent témoignage de la bonne odeur que les maisons donnent, car cela servira bien. Nous essayerons d'avoir celle de Mgr de Langres, faite comme il faut, et nous l'enverrons ; cela pourra aider vers les Supérieurs qui seraient un peu difficiles. Or bien, c'est l'affaire de Dieu ; Il la conduira et vous inspirera à toutes la conduite que vous y devrez apporter, pour bien réussir à sa gloire et au repos et fermeté de cette pauvre petite Compagnie.

Je me suis oubliée de dire à notre très-chère Sœur la Supérieure de Riom que si notre Sœur M. A [de Morville] ne se [322] veut ranger à son devoir, et que Mgr d'Autun nous abandonne en cela, qu'il lui faut dire franchement que nous aurons notre recours au droit commun que notre Bienheureux Père nous a laissé pour telle nécessité, et que l'on s'adressera à Mgr le Nonce, afin que par son autorité elle soit rangée à vivre doucement en la jouissance de ses privilèges, et selon la modestie due à sa condition et au lieu où elle demeure. — Or sus, mes très-chères et bonnes [Sœurs], je vous embrasse derechef en esprit. Conservez-moi au milieu de votre cœur, et je vous assure que je vous porte toutes très-tendrement au milieu du mien, et ne cesserai de vous aimer uniquement et de prier pour vous. Faites le même pour moi, je vous en conjure, afin que Dieu me fasse miséricorde, et que je parvienne à Lui. Faites mes excuses à toutes nos Sœurs auxquelles je ne fais point de réponse, surtout, s'il vous plaît, à notre Sœur l'assistante de Moulins.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy,

LETTRE DLIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Départ des Mères assemblées à Annecy. — Affaires diverses. — La Sainte ne veut point être appelée Supérieure des monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Certes, ma très-chère fille, je suis un peu marrie de quoi nos bonnes Sœurs se pressèrent tant de partir d'ici, puisqu'elles ont été si longtemps par les champs, mais Dieu l'a permis ainsi, quoiqu'il me semble que le séjour [d'Annecy] leur était utile ; car enfin, ma vraie fille, cette maison est de grande [323] édification et bénédiction. Croyez que notre saint Père y a bien laissé son esprit ; la gloire en soit à Dieu seul et la récompense à son Saint ! — Il est vrai, M. Michel [Favre] veut écrire notre Coutumier ; cela sera un peu long, mais rien ne presse, car vous avez tout [dans] les vieux, excepté le chapitre du Supérieur. Vous ne me dites point s'il est à votre gré ; il me semble qu'il y sera, car je me suis essayée de le coucher selon les vrais sentiments et paroles de notre Bienheureux Père. Or sus, la volonté de Dieu a été faite en cela ; sa volonté, s'il lui plaît, sera qu'elle soit observée, sinon il faudra avoir patience pour [établir] ce qui n'est que direction et conservation des coutumes et éclaircissement des Règles ; aussi bien, il la faut prendre de voir que trop souvent on contrevient ou on néglige des Constitutions bien essentielles.

Savez-vous ce qui s'est passé à Grenoble ? Oh ! c'est bien en d'autres monastères que la règle de la visite [canonique] et de l'élection n'est point gardée ! Dieu nous fera la grâce de voir ci-après plus de fermeté, s'il lui plaît nous aidera obtenir la Bulle pour la perpétuelle observance des Règles et Constitutions.

Il me tarde de savoir ce qui sera résolu de la réception de ces filles en Avignon ; partout il y a quelque contrariété. Je voudrais vous pouvoir tout dire et que vous sussiez tout ce qui se passe, afin de vous donner de l'expérience ; Dieu suppléera à tout. — J'écris à madame de Chevrières ; voyez la lettre et la redonnez à ma cousine. L'on m'écrit que Mgr de Lyon a mandé à M. le grand vicaire je ne sais quoi de la fondation. Certes, ils auront tort d'accepter la succession des filles ; vous devez vous en défendre, sans m'alléguer nullement toutefois, ni le Coutumier. Croyez-moi, notre Bienheureux Père n'eût jamais accepté cette condition, à mon avis ; il craignait trop les embarras et inquiétudes aux monastères ; Dieu veuille détourner cela, et enfin son saint vouloir soit fait ! Au moins faudrait-il trois filles à Roanne, mais bonnes : une fondation serait [324] bien là. Je suis fort pressée. Bonjour, ma toute très-chère fille.

Dieu soit béni !

[P. S.] Ma fille, priez [Dieu] pour moi, afin que sa Bonté me fasse la grâce de convertir mes désirs en effets, et que je ne vive plus qu'en Lui, en toute pureté, simplicité et sincérité de vie, d'œuvres, de pensées et d'affections. Ma fille, j'oubliais encore de vous dire que vous ne m'appeliez point Supérieure des monastères, au-dessus de vos lettres ; il y a longtemps que j'oublie de vous le dire. Hélas ! je ne le suis point, Dieu merci ; je désire d'en être la plus petite et humble Sœur et servante. [J'ai] je ne sais quoi à vous dire sur le gouvernement de vos filles, mais je n'en ai le loisir maintenant. Mandez-moi comme vous avez trouvé nos Sœurs à votre gré.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLX - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À DIJON

Nécessité d'inspirer aux jeunes Religieuses l'amour et l'estime de leur Supérieure ; celle d'une fondation n'est jamais élue capitulairement.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 1624.

Ma très-chère fille,

Puisque vous venez à nous et notre Sœur [Paule-Jéronyme Favrot], je ne vous ferai que ce billet à vous deux, pour vous assurer que vous serez les très-bien venues, et que nous vous recevrons cordialement et chèrement. Je vous prie toutes deux d'accoiser l'esprit de ces deux jeunes professes, et leur donner [325] l'estime qu'elles doivent avoir des vertus et mérites de notre Sœur leur bonne Mère, avec l'amour et confiance filiale requis, et qu'elles lui doivent aussi. Je confesse que j'ai été marrie de ce que l'on a laissé entrer le contraire dans leurs esprits. Certes, cela ne se devait jamais faire, et l'Esprit de Dieu n'a point opéré les mouvements et pensées que vous m'écrivez qui sont dans les esprits. C'est notre Bienheureux Père et moi qui l'avons donnée pour Supérieure là, pour le temps qui sera convenable qu'elle y soit, et avons cru, comme il est vrai, gratifier grandement ce monastère, et puis l'on vient tracasser je ne sais quoi ! Vous avez été Supérieure à Bourges, fûtes-vous élue autrement ? Quand les trois ans seront complets, on fera élection. Celle qui fut présentée et acceptée des Sœurs, ce n'était qu'en cas que nous ne vous eussions pas renvoyé ma Sœur la Supérieure. Je vous dis ceci, ma très-chère fille, afin que vous rendiez ces esprits satisfaits et que la bonne Mère soit reçue comme il faut.

Je suis toute vôtre, mes très-chères filles, et vous dis derechef que vous serez chèrement reçues. Je vous attends allègrement ; venez de même affection.

Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [326]

LETTRE DLXI - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À CHAMBÉRY

Il ne faut pas recevoir de nombreuses prétendantes dans les commencements d'une fondation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Mon très-cher frère,

Je désirerais grandement que ceux qui veulent mettre des filles en notre monastère de Chambéry ne requissent pas de nous ce qu'en conscience nous ne pouvons pas [accorder] ; car nous sommes obligées de ne pas surcharger cette maison naissante, de crainte de l'accabler. Néanmoins, vous savez la répugnance que j'ai à mécontenter et à marchander ; c'est pourquoi je laisse cela à votre prudence et à celle de ma Sœur [Fichet].

Je vous supplie de saluer le Révérend Père recteur de ma part. Je désirerais bien de savoir s'il n'a point reçu une lettre que je lui avais écrite. Je vous prie de saluer aussi de ma part le bon M. Maurice et tous nos amis, et vous supplie de m'excuser si je ne vous écris [pas] de ma main, mais je me dispense ainsi librement à votre endroit, vous assurant que je suis, mon très-cher frère, votre plus humble Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [327]

LETTRE DLXII (Inédite) - À MONSIEUR LE BARON DE CHANTAL

SON FILS

Elle partage la douleur que lui cause la mort de son premier-né, et l'exhorte à se maintenir soigneusement dans la grâce de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 25 juillet [1624].

Véritablement, mon très-cher fils, ce fut une très-douce consolation à nos âmes de se communiquer un peu leur douleur, car je confesse que mon amour plus que maternel ne permet pas à mon cœur d'être insensible aux accidents qui vous touchent. Mais je bénis Dieu qui nous allège par l'espérance de votre rétablissement, et supplie sa douce Bonté d'affermir vos pas en telle sorte, que vous puissiez en paix et en sa crainte jouir à longues années du bonheur de votre saint mariage, et de la douce société et cordiale bienveillance de toute celle chère et très-honorable famille en laquelle Dieu vous a mis. Vous me consolez grandement, mon très-cher fils, quand vous me témoignez l'amour que vous leur portez, car je ne désire rien tant sinon que vous leur donniez un réciproque contentement. Pour moi, je les honore et les chéris tous en [un tel] degré que je ne puis exprimer, et ne cesserai jamais d'invoquer la divine. Miséricorde dessus tous, ne pouvant leur rendre aucun autre service. Certes, mon très-cher fils, aujourd'hui après la sainte communion, comme je vous mettais entre les mains de Dieu, et avec vous toute la famille, je ressentis une spéciale confiance qui m'a fait espérer que ce grand Père des miséricordes, après le châtiment, vous donnera sa consolation, ainsi que je l'en supplie de toute mon âme, et vous, mon très cher fils, de vous tenir le plus fidèlement qu'il vous sera possible en sa sainte grâce, vous abstenant des choses qui vous en [328] peuvent éloigner ; car enfin, mon cher enfant, c'est de sa douce Bonté que nous devons attendre tout notre bonheur en cette vie, et, ce qui est le principal, l'éternelle félicité en sa gloire.

Soumettez-vous amoureusement à la disposition qu'il a faite de votre pauvre petit fils : c'est une bénédiction que les prémices de votre mariage soient au ciel ; il vous impétrera des bénédictions, et Dieu vous en donnera bien d'autres.

Ne doutez point, mon fis, que nous recevrions ici la chère nièce de M. de Coulanges, et avec telle condition qu'il voudra ; il n'y aura rien à marchander ; mais s'ils la veulent loger à Paris, comme m'en prie ma Sœur la Supérieure de là, ou en quelque autre de nos monastères de France, il faudra la doter médiocrement, parce que les Supérieurs ne veulent pas que l'on reçoive les filles pour rien. — Je ne vous dis pas la consolation que ce me serait de vous voir ; mais aussi je ne voudrais pas que ce fût avec trop d'incommodité de votre part. Dieu vous suscitera quelque occasion moins difficile, s'il lui plaît.

Je salue très-humblement Mgrs de Bourges et de Châlon. Adieu, mon très-cher fils, à Dieu soyons-nous éternellement ! Je suis sans réserve et d'une affection maternelle, toute vôtre. Dieu répande sur vous ses très-saintes bénédictions ! Amen.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. [329]

LETTRE DLXIII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE

La Sainte se réjouit de la naissance d'une petite-fille. — Nouvelles du baron de Chantal. — Affectueuses recommandations,

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1624.

Ma pauvre très chère fille,

Je loue Dieu qui vous a donné un si heureux accouchement d'une chère petite fille, qui me fait espérer qu'un jour, Dieu aidant, son nom y aura quelque part. Sa douce Bonté répande sur vous toutes ses saintes bénédictions !

Vous aurez su, ma très-chère fille, le surcroît d'affliction qui est arrivé à votre pauvre frère, par la mort de leur petit ; mais s'il est mort après le baptême, comme je l'espère de la bonté de mon Dieu, il y a plus de sujet de consolation que de tristesse. Je pense que ses affaires traîneront à la longue. Dieu par sa douce bonté y donne une heureuse issue, et à vous, ma très-bonne et chère fille, tout le contentement que je vous souhaite, mais surtout la grâce de vivre et mourir en l'amour et sainte crainte de Notre-Seigneur. Ma fille, vous me promettez toujours beaucoup, et je prie Dieu que vous le fassiez ainsi.

Je salue très-chèrement mon fils votre mari que j'honore et chéris de tout mon cœur, et M. votre beau-frère. Mais devant tous, je salue M. de Toulonjon,[101] et mes deux chères petites ; je les baise et embrasse très tendrement. Ma Sœur [Favre], qui s'en retourne à Dijon, m'a dit que vous lui vouliez donner mon nom : j'en serai bien aise, pourvu que mon fils le trouve bon, et que vous n'ayez personne que vous désirez gratifier de cette alliance. [330]

Bonsoir, ma très-chère fille ; je retourne à Chambéry bientôt, puisque ma Sœur retourne à Dijon. Vous savez quel est mon cœur pour vous, ma très-chère fille chérie.

Dieu soit béni !

LETTRE DLXIV - À LA SŒUR MARIE-ADRIENNE FICHET

ASSISTANTE-COMMISE À CHAMBÉRY

La simplicité et l'amour du la petitesse sont des vertus essentielles à la Visitation. — La bonne oraison est celle qui conduit à la mortification.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Ma très-chère fille,

Ce que nous devons ambitionner d'emporter par-dessus toutes les autres, c'est la très-sainte humilité et amour de notre propre abjection. Je vous supplie, et toutes nos très-chères Sœurs, de mettre votre unique gloire et satisfaction en cela, et ayez toujours devant vos yeux ce que notre Bienheureux Père a tant de fois dit « que tandis que nous conserverions l'affection à la petitesse et abjection, les bénédictions de Dieu abonderaient sur nous, et que sitôt que nous nous élèverions par-dessus les autres, ses grâces cesseront ». Tenez-vous armée contre les tentations des vaines et dangereuses louanges du monde. Pour cela j'estime grandement la pratique intérieure des vertus qu'il n'y a que Dieu et nous qui les sachions ; ce sont les meilleures pour nous qui devons être toutes cachées aux yeux du monde. C'est en cet amour intérieur seul, et en la parfaite douceur et simplicité, que nous devons exceller ; c'est-à-dire, nous approfondir de plus en plus en notre petitesse et à l'anéantissement de notre propre jugement et volonté, et enfin de tout ce qui nous est propre. [331]

J'ai toujours remarqué que Dieu vous donne toujours beaucoup de bonnes affections ; c'est ce qui me fait espérer que vous produirez des bons effets, sans lesquels les bonnes affections sont de peu ou de point de valeur. Surtout, adonnez-vous à la sainte douceur et simplicité, et enfin à toutes les vertus chrétiennes. Votre oraison sera toujours bonne, quand elle vous portera à la mortification de vous-même. Ne vous étonnez pas de vos imperfections, mais humiliez-vous partout : comme disait notre Bienheureux Père, « c'est la meilleure médecine pour toutes sortes de maladies, que cette humilité de cœur ». Adonnez-vous-y tout de bon, et faites ferveur pour cela, et pour l'amour de Dieu et du prochain. Ayez toujours devant les yeux cette parole : La charité supporte tout avec esprit d'amour. Gardez-vous de la mélancolie et du chagrin ; interprétez en la meilleure part que vous pourrez les actions de vos Sœurs, les considérant comme épouses sacrées du Fils de Dieu ; regardez-vous fort petite, au-dessous de toutes. Pensez souvent que votre plus grande affaire est celle de votre salut, et de vous perfectionner selon votre Institut. Demandez cette même grâce pour moi qui suis toute vôtre, etc.

LETTRE DLXV (Inédite) À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Il faut servir les âmes avec latitude de cœur, zèle charitable et amour maternel. __.Divergence d'opinions au sujet d'un Visiteur général.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 29 juillet [1624].

Ma très-bonne et très-chère fille,

Le bon Mgr de Belley[102] s'accoise un peu. Je crois que le remède [332] qu'a donné votre charité consolidera [guérira] toutes les plaies, Dieu aidant. J'espère que nos Sœurs rembourseront sûrement.

Ma très-chère fille, je trouve que la pilule des filles présentées sans être nommées est toujours pilule, mais plus dorée. Or, je ne sais pourquoi vous me remémorez cette affaire, ma très-chère fille, car vous savez que je n'y puis rien, puisque ce n'est pas à ce monastère que l'on s'adresse ; mais j'écrirai à ma Sœur la Supérieure de Lyon qu'elle avise à contenter cette bonne dame et lui annonce le billet, afin qu'avec M. le grand vicaire elle résolve s'il se peut ; cependant, assurez-la que de tout mon cœur je la voudrais servir et désire sa consolation ; bientôt elle pourra savoir de leurs nouvelles.

Oh ! ma très-chère fille, je le vous proteste ainsi, que jamais rien au monde ne vous ôtera la place que Dieu vous a donnée dans mon cœur ; ne vous laissez point ébranler de ce côté-là, et ayez grand courage et vous estimez heureuse de servir et perfectionner ces âmes pour Dieu, quelque peine que vous y ayez. Attachez-vous à cela, ma chère grande fille, comme au plus grand service que vous puissiez rendre à Dieu, et qu'il désire de vous ; j'espère qu'il vous en donnera de la consolation. Montrez-leur un grand amour et que vous les voulez toutes douces, toutes simples et pauvres d'esprit, et parfaitement ponctuelles ; elles vous chériront, ma fille, sitôt qu'elles verront ce zèle en vous. Vous me conjurez de vous dire toutes [choses] franchement ; ma fille, croyez-moi que je traiterai avec vous comme avec ma propre âme, car j'ai confiance que vous le recevrez aussi comme de votre propre cœur.

J'espère que notre Sœur N*** profitera de la mortification d'être à Belley : elle la ressent très-bien. — Je n'ai point encore [333] parlé au cousin qu'en commun ; son cœur s'aguerrira bien, je l'espère. Bonsoir, ma fille très-chère. — On gronde notre Visiteur bien fort : vous savez le sentiment que j'eus sur cet article ; il faut écouler et peu parler. On m'a dit qu'une personne digne de foi assure qu'à Lyon notre Bienheureux Père lui dit qu'il ne fallait point de Visiteur ; si cela est, il faudra préférer ce témoignage-là à celui de M. Michel [Favre], parce que ce seraient les derniers sentiments du Bienheureux. Nous verrons ce que dira notre bon Père Mgr de Langres. Adieu, mille saluts à tous. Ma très-chère fille, soyez tout aimable, toute suave et gaie dans la parfaite observance. Ah ! mon Dieu ! qu'il nous faut être jalouses de notre esprit ! Dieu soit béni ! Je vous recommande cette Sœur de Villers que j'aime tant.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLXVI - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À NEVERS

Attachement inaltérable à l'esprit de l'Institut et aux maximes du Bienheureux Fondateur ; faveurs miraculeuses obtenues par son intercession. — Temps que doit durer l'action de grâces de la communion, après None. — Des pénitences. — Désintéressement dans la réception des sujets.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Oh ! ma très-chère fille, que je loue Dieu de bon cœur de la décharge que vous me faites de votre chère âme ! Vous aviez besoin de me faire cette confession. Or sus, n'en parlons plus, ma très-chère fille ; passé ceci, je ne vous veux rien dire, sinon que, si j'étais auprès de vous, je vous donnerais un petit soufflet d'amour avec un cœur le plus maternel que vous aurez jamais. Avoir laissé entrer dans votre esprit cette impertinence que nous nous voulions mettre du tiers ordre de [334] Saint-François de Paule, Seigneur Jésus ! ma fille, comme cela a-t-il pu être possible ? Hélas ! je voyais bien de la tentation en votre esprit ; mais certes, ma très-chère fille, je n'eusse eu garde de deviner celle-là. Oh ! Dieu soit loué, qui sait qu'aucune cogitation de changement n'entre dans mon esprit, non pas certes le moindre dissentiment des sentiments et inclinations que j'ai connus en mon très-saint Père. Ce me serait chose impossible, ce me semble ; et la plus grande répréhension que l'on m'ait faite dès son décès est, à mon avis, celle que plusieurs m'ont dit que je m'attachais trop fermement à ce que je croyais ou pensais être des sentiments de ce très-heureux Père. Oh ! vraiment, mon enfant, ce ne serait pas à Nessy ni auprès de ceux qui nous environnent qu'il eût fallu faire telle proposition. Or brisons, ma très-chère âme, et nous appliquons. avec une affection toute filiale à la sincère observance des choses que ce Saint nous a laissées. Je sais votre zèle pour cela ; si j'en ai, ce n'est que pour cela aussi, ne désirant rien que de voir par une exacte observance fleurir l'esprit d'une basse et très-humble humilité, douceur et simplicité, qui est le vrai esprit de notre grand saint Patriarche. O ma fille ! que cette vérité me touche, qu'à mesure que nous profiterons et avancerons en la vraie vertu, en suite des saints documents et exemples de notre Saint, nous accroîtrons en nous la gloire de Dieu et la gloire accidentelle de notre vrai Moïse.

1° Il n'y doit avoir que demi-quart d'heure dès la fin de None, tant pour l'examen et Pater qu'action de grâces, et nos Sœurs d'ici m'ont dit qu'il était bon de le marquer et régler. 2° L'article des pénitences ne sera point dans les Directoires, et ces choses n'ont été ramassées et écrites que pour aider les Supérieures qui l'ont tant désiré et demandé, ainsi qu'il leur était promis, et aussi pour empêcher que l'on en invente des nouvelles et contraires à la modestie [modération], comme ont fait quelques-unes, ce que notre Bienheureux Père ne [335] voulait nullement. Et ce n'a point été son intention de nous lier par ce qui se dit dans le Directoire : car ce sont des choses de direction, non des commandements. Bienheureuses seront celles toutefois qui les observeront fidèlement.

Je trouve céans cette ordonnance de notre Bienheureux Père, qu'à l'ordinaire on ne fait plus de mortifications que celles que la Supérieure fait imposer par la lectrice ou autrement, mais qu'autour des grandes fêtes et aux temps marqués, elle doit donner une générale licence d'en faire au réfectoire. Quand donc elle en verra faire à celles qu'elle jugera ne le devoir faire, elle leur retranchera. Pour les disciplines et macérations, on demande congé en particulier.

Oh ! s'il eût plu à Dieu de nous laisser encore notre Bienheureux Père six ans ! Mais Sa Providence sait ce qu'elle fait, elle nous protégera, s'il lui plaît, et nous fera la grâce de cheminer par la voie de cet esprit humble et doux qui nous conduira à la jouissance de cette éternelle béatitude, après laquelle seule nous devons soupirer. Certes, ma chère fille, les miracles que Dieu opère par les prières de son très-humble et très-saint Serviteur ne me sauraient accroître l'amour et l'estime que j'en ai ; car ce qu'il a plu à Dieu de me faire savoir et connaître de cette très-sainte âme me donne une croyance qu'il ne se peut faire un plus grand miracle que celui de sa vie incomparable et remplie, voire, comblée de toutes excellentes vertus et actions saintes ; mais je loue Dieu pourtant et reçois grande joie de ce qu'il manifeste son humble et fidèle Serviteur. Si je puis, nous vous enverrons un extrait de quelques-unes des grâces qui se sont faites.

Notre très-chère Sœur la Supérieure de Lyon nous envoya incontinent le recueil que je l'avais justement priée de faire sans que je pensasse, hélas ! à ce qui en devait arriver. Je me suis souvenue encore de quatre ou cinq bonnes choses que ce Bienheureux me dit à Lyon. [336]

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que de bénédictions vous attirerez sur vous et votre maison, si vous demeurez en cette pratique de ne point regarder aux biens des filles, mais à leurs bonnes conditions selon l'esprit : certes, jamais les biens ne vous manqueront, et vous le verrez. Vous apprendrez ce qu'il a dit touchant les Jésuites et autres Ordres ; c'est à ce choix des esprits propres à notre Institut que la Supérieure doit surtout montrer sa prudence.

Or je loue Dieu, ma très-chère fille, du bon état de votre maison, laquelle certes me donna une grande satisfaction [par le récit que vous m'en fîtes] dans ce peu de jours que nous eûmes le bonheur de demeurer avec vous. Que puissiez-vous de jour en jour, ma très-chère fille, croître en toutes vertus, sainteté et perfection, par une fidèle et amoureuse observance ! Je veux vous dire aussi que, grâce à notre bon Dieu, cette maison chemine sans exception, avec une douceur, simplicité et cordiale joie, dans ses observances très-fidèlement. Enfin, elle se ressent fort du bonheur dont Dieu la gratifie.

Je pense bien, ma fille, que le Coutumier n'a pas besoin d'autre autorité que de celle de son auteur. Les monastères ayant tant de certitude que tout est de lui, il ne faudra que la fidélité en laquelle j'espère qu'ils ne manqueront pas, et Dieu conservera notre cher Institut : c'est Lui qui l'a fait et qui en est l'Auteur ; Il en sera le protecteur, et notre très-saint Père n'en quittera pas le gouvernail. Pour moi, ma très-chère fille, je vous dis simplement que tout mon soin s'applique à les bien faire observer, car enfin, comme dit notre Bienheureux Père, « notre bonheur dépend de la fidélité que nous aurons chacune à nous tenir unies à Dieu, par l'exacte observance ».

Certes, ma fille, j'ai grand sujet de louer Dieu en ces deux familles de Nessy et de Chambéry, et faut que je vous dise confidemment que je n'avais vu encore un noviciat tel que celui de céans. Ce [337] sont des âmes les mieux faites, les meilleurs esprits, doux, maniables, et qui ne respirent que la piété.

Bonjour, ma très-chère fille, Dieu soit béni qui m'a rendue entièrement vôtre et de tout mon cœur.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE DLXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE LYON

Admirable humilité de la Sainte. — Témoignages de maternelle confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 9 août [1624].

Ma très-chère vraie fille,

Oh ! certes, votre lettre m'a tout à fait attendrie et touchée ; mais quel moyen de vous celer cela, ma très-chère fille ? Il est vrai qu'après que je l'eus écrite, j'eusse voulu ne l'avoir pas fait, me représentant que cela blesserait votre cœur, duquel toutes les douleurs me sont sensibles. Oh ! ma fille, assurément Dieu a permis ceci pour notre mieux, et nous affermir toujours davantage en l'invariable dilection qu'il a faite entre nous, laquelle, si je ne me trompe, est très-incomparable et inexplicable. Demeurons en paix et en confiance, et croyez-moi, ma vraie fille, qu'il me serait impossible d'entrer en méfiance de vous, non plus que je sens que vous ne le pourriez faire de moi ; mais je confesse qu'au récit de tout ce que je vous ai écrit, mon cœur reçut de la douleur et en fit un soupir de larmes ; mais cela fut aussitôt passé. Je vous dis naïvement ma faiblesse. [Plusieurs lignes indéchiffrables.]

Oh ! ma très bonne et très-aimée fille, si vous aimez ma consolation, effacez de votre cœur tout cela, car le mien ne sera pas à son aise qu'il ne vous en voie entièrement guérie. [338] Enfin, Notre-Seigneur m'a rendue votre Mère avec une affection si spéciale que rien ne la saurait ébranler, et sa Bonté vous a donnée à moi pour être la vraie fille de mon cœur et qui m'est en la considération que Lui seul sait. Demeurons fermes en cela. Hier, je vous écrivis une lettre répondant aux deux vôtres dernières. Ma fille, mon âme est vôtre, et je vous aime comme mon propre cœur. Demeurez en paix.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXVIII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

La parfaite observance est une source de paix dans les monastères. — Il faut chérir les contradictions et travailler à acquérir l'esprit de douceur. — Préparatifs de la fondation d'Autun.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 22 août [1624].

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de savoir la paix chez vous. Il faut bien prier sa divine Bonté de l'y continuer, et que chacune y apporte ce qui se pourra ; c'est le bonheur des bonheurs que celle sainte paix. J'espère que la fidèle pratique du Coutumier vous le rendra tous les jours plus agréable. Je serai bien aise de voir l'approbation [de l'évêque] d'Autun, et encore plus que Dieu soit glorifié en toutes choses.

Vous ne sauriez faillir avec l'avis du Révérend Père recteur, et je suis bien aise que l'affaire des indemnités soit passée à votre gré. Oh ! ma très-chère fille, que les occasions de désapprouvement de nos actions et conduite nous doivent être précieuses ! Il les faut cacher dans notre sein, disait notre Bienheureux Père, et les caresser et chérir tendrement. Cette bonne [339] Sœur a un cœur tout à fait bon ; mais cette liberté de parler est un peu fâcheuse. Oh bien ! ma très-chère fille, c'est cela qu'il faut supporter en elle et cordialement. Je sais que la charité ne vous manque pas, et que vous avez l'esprit fort juste ; mais, ma fille, parce que vous l'avez un peu rigide de votre naturel, il faut que vous le penchiez toujours du côté de la douceur et compassion. Croyez-moi bien en cela, ma très-chère fille, car il me semble que Dieu me fait assez connaître votre cœur, et sa Bonté m'a donné pour vous un amour très-cordial et particulier. Vous me demandez sur quoi il est fondé ? Ah ! ma fille, son fondement est Dieu, et les saintes affections que sa divine Majesté a répandues dans votre âme sont les liens qui me joignent à vous. Persévérez en cette attention d'accompagner votre zèle et exactitude de douceur, de suavité, de bonté et de tranquillité, et Dieu vous fera de grandes grâces, comme je l'en supplie de toute mon âme.

Je ne puis vous dire qui vous mettrez directrice ; il faut une fille solide, et je ne me souviens pas bien des vôtres. Cela est d'autant plus nécessaire, que je vois qu'il faut que vous alliez à Autun pour plusieurs bonnes raisons ; mais, je vous prie, consultez avec le Père [recteur] qui vous laisserez en charge de Supérieure et de directrice, car il est important que ce soient des filles faites, et d'exacte observance et douceur.

Puisque le bon M. de la Coudre trouve bonne la communion du samedi, vous la devez faire avec humilité, et pour obtenir la sainte douceur de cœur. — Oui-da, ma fille, les Sœurs peuvent écrire les documents du Coutumier pour les garder. Elles ne sont point obligées de lire, tous les mois, le Directoire spirituel ; vous savez que cela a toujours été en liberté. Pour l'Entretien, il suffit que vous en fassiez lire ce que vous jugerez à propos. — Les conditions que cette bonne demoiselle demande sont fort justes, vous les lui pouvez accorder et traiter avec elle. Notre Bienheureux Père a fait pratiquer ce qu'elle désire, de mourir [340] dans l'habit [religieux], à une dame qui le désirait sans autre occasion [motif] que de sa dévotion. Vous faites fort bien de préparer des filles pour Autun et de leur faire prendre là l'habit. Je laisse à votre discrétion et au jugement du Révérend Père recteur le temps d'aller à Autun, et de choisir les filles.

Je suis très-aise que notre Sœur la Supérieure de Paris vous ait bien édifiée : c'est une fille de vertu et bonne. Bonjour, ma très-chère fille ; je salue toutes nos chères Sœurs, à part le bon M. de la Coudre et la pauvre malade, et vous, ma fille, que je servirai toujours de bon cœur, Dieu m'ayant donné une affection très-sincère pour vous. Qu'il soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Conseils pour l'oraison. — On peut quelquefois tenir le Chapitre le matin, mais n'en pas faire coutume.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624 ]

[Est-il possible], ma très-chère fille, de voir telles passions en des âmes qui ne doivent aimer [que Dieu] et ne s'occuper qu'en Dieu ! Vu les raisons, je ne vois pas qu'il fût à propos de s'établir à Roanne ; au contraire, je crois qu'il n'y faut plus penser. Hélas ! nous n'avons pas besoin de tant [nous] multiplier ; à mesure que Dieu donnera des pierres fondamentales, Il pourvoira de fonds convenables pour les poser. — Oui, ma très-chère fille, vous avez fort bien dit à notre Sœur Marg. -Jacqueline [de Lestang] ; il lui faut laisser suivre son train d'oraison et ne lui rien dire qui l'en dégoûte, car cela lui apporterait grand trouble. Puisque cela se passe en elle par manière de vues et paroles intérieures et sans peine, il ne la faut point retirer de là, mais lui [341] faire tirer des résolutions pour l'imitation des vertus qu'elle voit que Notre-Seigneur pratique ès mystères, afin que ces fleurs de consolation se convertissent en fruits de bonne opération, surtout de la souplesse, douceur et support du prochain, et de cette petitesse et simplicité que Dieu requiert de nous.

Il n'y a point de mal de tenir le Chapitre quelquefois le matin, selon que les affaires le requièrent ; mais, ma fille, d'en faire coutume pour changer cet ancien [usage] de le tenir après dîner, je pense qu'il ne le faut pas faire ; au moins notre Bienheureux Père ne voulait pas que cela se fit céans. Il disait que quand les coutumes étaient établies, il les fallait conserver ; que sitôt que l'on commencerait à en changer une, on mépriserait les autres ; puisqu'on doit observer cela par tous les monastères, je ne voudrais pas faire coutume de la changer... [Plusieurs lignes illisibles.]

...Messeigneurs les prélats nous sauront bon gré de notre souplesse, mais il faut attendre ce qu'ils diront, et puis je m'essayerai de réduire tout au contentement de tous. Oh Dieu ! si cela se fait, que mes sentiments seront satisfaits, car je ne puis trouver repos qu'en cet abandonnement et parfaite confiance en la Providence. Vous pouvez faire savoir ce que je vous écris sur ce sujet à notre Sœur la Supérieure de Nevers et ès autres qui vous en parleront ; mais que l'on n'en parle que pour répondre, et selon la véritable intention que l'on a eue et que l'on a de suivre en tout l'intention de notre Bienheureux Père. Votre prudence conduira bien tout, et je pense que vous devez dire ceci à M. de la Faye et autres que [vous] jugerez à propos ; enfin, nous ne voulons rien qui fâche nos Supérieurs. [Plusieurs lignes illisibles.] M. Michel veut écrire notre Coutumier, mais il est tardif. Voilà vos lettres répondues, ma vraie et très-chère fille ; Dieu veuille que ce soit à sa gloire et soit éternellement béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [342]

LETTRE DLXX (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Détails relatifs à la maison de Moulins. — On désapprouve le projet d'un Visiteur général. — Dieu maintiendra l'Institut si on y conserve l'esprit d'humilité et la parfaite observance. — Pauvreté de quelques monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 3 septembre 1624.

Ma très-bonne et chère sœur,

Loué soit notre bon Dieu qui vous a fait arriver heureusement parmi vos très-chères filles ! Sa Bonté veuille conserver en l'âme de la pauvre Sœur Marie-Aimée [de Morville] les bonnes affections et résolutions qu'elle vous a témoignées ! Il le faut espérer de Notre-Seigneur.[103]

Je travaillerai, mais doucement et lentement, à adoucir le cœur de notre chère Sœur dont vous m'écrivez, afin qu'elle ne s'aperçoive point d'où me sont venus les avis. Ce qui est du naturel est longtemps à se polir. Elle aime la vertu, sa vocation et sa perfection ; cela me fait espérer que Dieu lui donnera du secours et delà force pour se polir. Je ne suis en peine que de voir qu'il n'y a point là des filles pour gouverner ; car, de s'attendre à notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel], je n'y vois point de moyen. Cependant, je sais que cette maison a besoin d'une bonne Mère ; je me tourne de tous les côtés, mais je ne vois pas que le secours lui puisse être donné si promptement. Dieu, qui est notre unique recours, y veuille pourvoir par sa bonté ! je m'en repose en Lui, Dieu nous aidera en nos affaires.

Il y a quelques prélats qui désapprouvent le Visiteur. Vous [343] savez ce qui se passe ici sur cet article ; mais Dieu, qui l'a voulu ainsi, en tirera sa gloire sans doute. Il n'y a pas grande utilité à ce Visiteur : la plus grande, c'est qu'il sert de marque extérieure de l'union entre les monastères, et peut servir à la conformité. Or bien, Dieu réduira tout au point de sa sainte volonté, et enfin si les prélats n'agréent pas, je crois qu'il le faudra dire simplement au Pape afin qu'il en ordonne et conclue, et cela est tout ce qui se peut faire. Pour Mgr de Lyon, on ira à la bonne foi avec lui pour recevoir ses avis et assistances. — Mgr de Langres n'a nullement été repris d'avoir laissé venir notre Sœur [Favre], et m'a écrit qu'il signerait sans voir tout ce que je lui enverrais. Il est contraire aux autres ; car c'est l'un de ceux qui voudraient que nous eussions un recours assuré, et qui eût toute autorité sur nous pour remédier à tous les inconvénients qui arrivent aux monastères ; souvent il m'en a écrit, et l'on s'empresse de savoir à qui l'on aura recours quand je serai morte. Je dis que la divine Providence, à laquelle notre Bienheureux Père nous a laissées, y pourvoira. Il nous faut peu répondre et parler de tout ceci, et nous appliquer fermement et fidèlement à faire, et à bien établir une parfaite observance dans nos monastères ; surtout que cet esprit de douceur, d'humilité petite et basse, de simplicité et pauvreté y reluise de toutes parts. Voilà, ma pauvre et très-chère fille, où je voudrais que butassent tous nos soins et prétentions, et Dieu nous gardera du reste. Oh ! que je suis consolée de vous voir pleine de courage pour cela, et vos pauvres chères filles que je salue très-chèrement avec vous !

Je n'oublie pas M. l'official, lequel j'honore d'un honneur tout cordial, et me réjouis de quoi vous l'avez plus présent. Ses avis ne nous peuvent qu'être utiles, et toujours je les recevrai avec l'honneur que je dois. — Ceux de Roanne se sont adressés à nos Sœurs de Lyon qui m'en ont écrit. Je leur ai dit mon sentiment ; je crois que l'on attend quelque réponse de Mgr [344] l’archevêque. — Je crains que les Supérieurs de Lyon ne permettent pas de vous prêter si grosse somme. Celles de Bourges, qui sont en extrême pauvreté, leur demandent aussi. Il faut avoir un grand courage parmi ces pauvretés. Si nous n'avions ces deux maisons de Belley et Chambéry, nous ferions prou ; mais, certes, ma fille, nous ne leur pouvons suffire. Dieu, qui est notre Père et qui sait de quoi nous avons besoin, nous pourvoira sans doute, au moins du nécessaire, si nous lui sommes fidèles, comme j'espère nous le serons moyennant sa sainte grâce ; et je suis tout aise, ma pauvre et très-chère fille, de vous voir avec un si grand courage pour l'observance et toute gaie et contente d'avoir été ici. Il me semble que nos Sœurs deviennent tous les jours meilleures, et que Dieu leur accroît ses grâces. Je L'en bénis, et Le supplie que nous soyons fidèlement invariables à faire et souffrir tout ce qu'il Lui plaira nous ordonner. Je suis en Lui, si très-entièrement vôtre qu'il ne s'y peut rien ajouter. Priez pour nous. Je salue tous les amis.

Dieu soit béni !

[P. S] Je vous ferai écrire un Coutumier, mais cela emportera plus d'un mois.

Conforme à l'original gardé aux Archive de la Visitation d'Annecy. [345]

LETTRE DLXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

La récitation du petit Office de Notre-Dame est obligatoire. — C'est une pratique de mortification de supporter les piqûres des insectes. — Tous les monastères s'affectionnent à la lecture du Coutumier. — Affaires d'intérêts. — Le mépris est le meilleur remède à opposer à certaines tentations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Ma très-chère fille,

En réponse au billet particulier, je vous dirai que toujours et tous les jours, sans exception d'aucune fête, nous sommes obligées de dire l'Office de Notre-Dame, tout ainsi comme il est, sans aucun retranchement de Kyrie, eleison ni autre chose, excepté les trois jours de Ténèbres, et ce que le Directoire marque pour quelques fêtes particulières. Quant aux commémorations pour les fêles de Notre-Dame, [des] personnes très-capables et entendues à ce qui est de l'Office les ont marquées comme elles sont au Directoire, car ce n'est pas pour faire commémoration de Notre-Dame, puisque nous en faisons l'Office, ains seulement du mystère que l'Église nous représente en ces grands jours : vous suivrez donc simplement le Directoire en ce qu'il marque. Je me suis aperçue que l'on a oublié de dire que l'on fait la commémoration du mystère de la Nativité de Notre-Dame tout le long de l'octave.

Il est vrai, ma très-chère fille, notre Bienheureux Père ne tuait pas les insectes, et disait ce qu'on dit dans le livre [de sa Vie] ; mais cela se doit entendre des insectes qui ne font point de mal et ne portent aucun préjudice. Aux âmes généreuses, je dis que notre Bienheureux Père souffrait doucement les piqûres et ordonnait de les souffrir par forme de pénitence.

Je vous assure, ma très-chère fille, que je suis comme vous, je prends un très-singulier contentement de lire et d'ouïr lire le Coutumier, et je vois que toutes nos Sœurs et toutes nos [346] maisons sont comme cela. Je ne crois pas qu'il se puisse voir un meilleur ordre pour toutes nos actions, que grâce à Dieu nous l'avons : il y a suffisamment de cérémonies pour l'ornement et peu toutefois, en sorte que tout y est simple sans un seul embarrassement. M. Michel a promis de vous écrire les Directoires. Il faudra faire comme vous dites : quand les novices seront sorties du Chapitre, il faudra lire le Coutumier, les Sœurs verront que ce sont leurs coutumes qu'elles pratiquent, c'est pourquoi il en faudra écrire l'acte à la fin du Coutumier, que la Supérieure, l'assistante et les conseillères doivent signer et sceller du sceau ordinaire.

Vous ne nous avez nullement renvoyé la lettre d'Avignon ni celle de Marseille ; vous devriez faire en sorte que. M. le grand vicaire écrivît lui-même son sentiment à madame de Chevrières, afin que cela lui donne patience d'attendre la réponse de Mgr l'archevêque. Il me semble que selon le dernier mémoire que je vous envoyai la chose est accommodable, et que ces deux filles qu'elle se réserve sont plutôt proposées que présentées, si les circonstances y sont bien observées ; si l'on se pouvait emboucher, je pense que l'on accommoderait toutes choses, néanmoins faut-il tâcher d'avoir son amitié, et cela sans querelle. Quant à cette dame Religieuse, je prie Dieu qu'il la loge à son contentement ; pour moi, je crois que tant qu'il nous sera possible, nous devons sur toutes choses lâcher de bien choisir les esprits, et ne nous guère charger de personnes qui aient été en Religion.

Vous avez fait une grande charité d'aider nos bonnes Sœurs de Riom. J'espère que Dieu assistera celles de Bourges ; toutefois l'on ne sait pas si la Providence de Dieu les veut encore exercer.

Ma défluxion m'a forcée de vous écrire par une autre main. Je réponds à notre Sœur Marie-Françoise ; c'est une âme de laquelle Dieu se servira. Donnez-lui le plus de connaissance [347] que vous pourrez des choses de l'Institut et de toutes les affaires qui vous arriveront, afin de la rendre expérimentée tant qu'il se pourra, et qu'elle prenne un humble, grave et gracieux maintien.

Vous devez grandement conforter celle que le diable travaille de ces pensées, qu'elle fait tout pour [mots illisibles]. Il ment ce misérable, et partant, qu'elle méprise ses attaques et lui crache souvent au nez sans autre revanche : qu'elle ne dispute point avec lui ni peu ni prou ; qu'elle ne se revanche point, qu'elle ne réponde point, sinon, Dieu soit béni, et semblables paroles. Deux ou trois fois le jour seulement, qu'elle fasse des actes positifs de renoncement à ces malignes suggestions : qu'elle ne s'inquiète point, car c'est tout ce que prétend le diable que de la troubler ; qu'elle se garde de le faire, et qu'elle porte cette croix humblement et doucement sans la regarder ; que si elle ne peut éviter le trouble, qu'au moins elle ne se trouble pas d'être troublée. Il faut accoutumer nos Sœurs à vivre en paix parmi la guerre, et à demeurer constantes parmi les agitations et toutes sortes de tentations. « Celui qui n'a été tenté, que sait-il ? » dit l'Écriture.

Si le bon Père dom Juste est encore là, je le salue chèrement ; mais je trouve qu'il demeure longtemps. Dites-lui, ma très-chère fille, que le Père général des Feuillants a envoyé douze de ses livres à Madame et aux Infantes ; mais que s'il trouve que nous devions en envoyer de ceux du Père de la Rivière, qu'il en fasse apporter ici pour cela. Je vous supplie, ma très-chère fille, faites dire à M. Lumaque, de Lyon, que nous avons ici les mille ducatons dus à M. le chevalier Balbian ; que s'il pouvait nous donner le moyen de les lui faire toucher ici et y envoyer sa quittance, il nous obligerait fort. Ma fille, ma tête ne veut plus me laisser écrire.

Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [348]

LETTRE DLXXII (Inédite) - À LA MÊME

Impression des Épîtres de saint François de Sales. — Les croix d'argent doivent être selon le modèle que donne le Coutumier.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1624.]

Ma très-chère fille,

Nous avançons nos lettres et vous renvoyons les vôtres. J'ai parlé à Mgr de Genève, lequel a laissé à ma liberté de choisir le libraire, de sorte que me voilà inclinée, si vous le trouvez bon, de donner occasion à ce pauvre libraire de ce pays de s'enrichir ; mais il faut que vous vous conseilliez vers les Pères Jésuites et autres amis pour savoir s'il a des bons caractères, et tout ce qui est requis pour bien faire une telle besogne et de telle importance. Enfin, je remets cela à votre prudence et discrétion. Je vous prie de vous bien conseiller, car la chose le mérite. Or, qui que ce soit qui fasse cette impression, il faut traiter avec lui que ce sera à condition qu'il imprimera gratis tout ce qui est de notre Institut : les Constitutions, le Coutumier, Directoire, et tout ce que vous savez qu'il faut imprimer, et qu'il nous donnera gratis quantité de livres des mêmes Épîtres Je vous lairrai un peu faire ce traité, mais il est d'importance, en ce que la besogne l'est ; c'est pourquoi conseillez-vous bien avec les Pères Jésuites.

Je ne vous renvoie pas encore la sûreté de M. Sorie ; mais je lui écris et lui envoie la copie de ses reçus, afin qu'il voie qu'il doit plus qu'il ne pense. — Voyez la façon des croix dans le Directoire de la robière, que nous envoyons pour Riom ; car ç'a été un oubli qu'il n'a pas été dans le vôtre. — Je vous écrivis, l'autre jour, pour vous supplier de remettre l'argent à celui que ma Sœur la Supérieure de Belley vous adressera pour le prendre. Je vous supplie de faire tenir sûrement les lettres de [349] M. de Champagne, du Père de Villars et de M. Sorie. Je vous enverrai au premier jour le change des pistoles de Gênes que vous avez de nous.

Ma fille, je suis fort empressée et crois que j'oublie prou de choses à vous dire. Je vous demande si vous avez choisi votre confesseur pour recevoir les confessions annuelles, et si vous ne le demandez pas à votre Supérieur, car notre Bienheureux Père voulait qu'on fit ainsi à Nessy. Il y a des Supérieurs qui les voudraient donner, en quoi ils entreprennent trop ; il y a aussi des Supérieures qui les veulent prendre sans en rien dire aux Supérieurs. Il me semble qu'il nous faut contenter de la liberté que la Règle nous donne. Dites-moi votre pratique, car ce point est important. Il y a longtemps que nous n'avons de vos nouvelles. Dieu soit béni ! Bonjour, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXIII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Qualités que doivent avoir les Sœurs envoyées en fondation. — Se réjouir de l'avancement des autres Ordres, comme du sien propre. — En quel cas on peut recevoir dans le monastère des Religieuses étrangères. — Soins à donner aux jeunes postulantes.

VIVE † JÉSUS !

[Belley] 21 septembre [1624].

Ma très-chère sœur,

Il me semble que mes dernières lettres répondent aux vôtres que j'ai reçues depuis deux ou trois jours, au sujet de la fondation d'Autun, pour laquelle je m'en suis rapportée au Révérend Père recteur et à vous pour le choix des filles. Je pense que la petite Sœur portière, qui est la fille [protégée] de la Reine mère, [350] sera fort propre pour cela ; je lui écrirai bien. Celles que vous mènerez doivent être des filles habituées à la douceur et cordialité, et d'exacte observance ; car cette vertu étant la principale de l'Institut, elle doit surnager en celles qui doivent être le fondement d'une maison et l'exemple de toutes celles que Dieu y amènera. Voilà donc, ma chère fille, le principal appareil qu'il faut à la fondation ; car sitôt que la véritable douceur se perdra, qui ne peut être sans une profonde humilité, l'esprit de la Compagnie n'y sera pas. Je vous conjure donc, ma très-chère fille, d'avoir un spécial soin pour cela.

Je suis bien aise que ces trois filles de dix mille francs soient allées aux Ursulines. Voyant que Dieu les y a menées, cela nous doit suffire, devant être aussi aises de l'avancement des autres Religions que de la nôtre, puisque tout notre but doit être la gloire de Dieu. — Pour ce qui est de l'observance, regardez à votre Règle, laquelle nous enseigne que celui que l'évêque nous a donné pour Père spirituel nous tient lieu d'évêque, sinon ès choses que la Règle marque expressément que l'on aura recours à lui. Et pour ce qui est du particulier, d'examiner celles qui peuvent faire profession, il n'y a point de doute que ce doit être le Père spirituel ou le grand vicaire qui les reçoive, ou quelque autre ecclésiastique, pour lequel vous aurez demandé la permission. Suivez votre Règle et votre Coutumier, ma très-chère fille, et ne vous arrêtez point au reste.

Nous vous avons déjà dit, ma chère fille, que nous croyons, sous le bon conseil du Révérend Père recteur, que vous devez aller faire cette fondation [d'Autun] pour y demeurer ; car je ne vois pas que vous ayez personne pour rendre ce service à Dieu si utilement que vous le feriez ; mais je crains que votre maison de Moulins ne demeure un peu destituée. Néanmoins, il faut essayer notre bonne Sœur l'assistante, l'on verra sous ce nom et en cette qualité comme elle gouvernera ; puis, si elle fait bien, on pourra à l'Ascension qui vient la proposer pour Supérieure. Il lui faudra [351] grandement recommander la douce cordialité envers les Sœurs et le support des infirmes, desquelles elle doit avoir un extrême soin et compassion, et excéder plutôt de ce côté-là que de l'autre. Je prie Dieu qu'il la tienne de sa main, afin qu'elle conduise les filles par la voie de l'exacte observance, en l'esprit de profonde humilité et véritable douceur.

Mais pour nous autres Supérieures, ma très-chère fille, il n'y a point de doute que nous pouvons et devons, avec licence, faire entrer des dames de Religion pour le sujet que vous me dites, pourvu que ce soient des dames vraiment touchées du bon esprit, et qui aient la capacité et la disposition pour en tirer l'utilité que l'on en doit attendre ; ainsi nous l'a fait pratiquer notre très-saint Père durant sa vie, et ainsi l'avons-nous fait céans depuis son décès.[104]

L'article de la déposition de la Supérieure était couché selon que notre Bienheureux Père l'a dit et laissé par écrit ; néanmoins, nous avons déjà jugé et considéré qu'il sera bon de retrancher cet « au moins pour un an » pour y mettre l'éclaircissement de l'intention de notre Bienheureux Père, qui n'était nullement qu'on employât cette liberté, que pour quelque occasion fort rare et de grande nécessité, et non pas pour donner sujet en mille sortes à tant d'intentions et malices desquelles j'espère que Notre-Seigneur gardera notre Institut. Ma chère fille, il ne faut pas vous déposer de votre charge, car cela obligerait à faire nouvelle élection, ce qui ne se peut maintenant.

Ma très-chère fille, j'ai fait écrire ceci tandis qu'on me tenait occupée en une besogne qui m'empêchait d'écrire moi-même. Maintenant nous voici à Belley où je n'ai loisir de revoir ni votre [352] lettre, ni cette réponse. Je crois pourtant n'avoir rien oublié, sinon que vous, n'allant à Autun que pour la Toussaint, je prendrai le loisir, d'ici là, d'écrire à Mgr d'Autun et autres que vous désirez.

Ma très-chère fille, je salue votre chère troupe, à part la pauvre chère Sœur M. -Henriette [de Rousseau],[105] avec laquelle j'ai compati pour ses infirmités. Votre amour cordial et compatissant peut beaucoup la soulager en ses longues infirmités. Ma très-chère fille, c'est en telles occasions que le cœur maternel doit se montrer.

Je suis plus à vous que je ne vous saurais jamais dire, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

[P. S.] Ma très-chère fille, je ne vous ai jamais dit que je ne permets pas aux jeunes filles qui n'ont pas dix-huit ans de se lever, sinon quand on cloche l'oraison, et qu'elles n'en font que demi-heure ; comme aussi je les fais déjeuner, goûter et récréer tous les jours jusqu'à cet âge-là. Faites ainsi, ma fille, aux vôtres.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [353]

LETTRE DLXXIV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

Comment supporter les peines intérieures. — Divers incidents de voyage.

VIVE † JÉSUS !

[1624.]

Hélas ! ma pauvre très-chère fille, que j'aurais moi-même de douleur et de peine de vous voir en cette angoisse, si Dieu ne me faisait voir que ce vent de tempête vous porte vivement dans le calme de la très-sainte résignation, et au port assuré du parfait abandonnement de vous-même dans le sein de la divine Providence. Bienheureux est votre aveuglement, puisqu'il vous impétrera la divine lumière avec laquelle vous marcherez fermement, et opérerez saintement foutes les actions de votre charge ; aimez chèrement cet état, ma vraie très-chère fille, et bientôt vous trouverez la vraie paix.

Nous voici logées aux Carmélites[106] que je trouve faites comme nous autres. L'homme de M. Maréchal a bien reçu sa lettre ; mais il nous a laissé la peine de chercher un bateau, que nous n'avons su trouver, ni aussi nous servir de notre carrosse, car les roues de devant sont si chétives qu'à peine retourneront-elles à Dijon, de sorte que ne pouvant ici trouver des roues, ni autre accommodement, nous prenons un petit barquot que l'on accommode, et là nous irons joyeusement sous la conduite de la divine Providence, moyennant sa sainte grâce.

Ma toute unique très-chère fille, demeurez joyeuse, je vous prie, avec votre chère petite troupe que j'aime très-chèrement, [354] à part nos pauvres professes, ma Sœur M. -Anne que j'aime très-spécialement, C. M., et tout le reste de la petite famille, et, je vous prie, ma Sœur de Villers que j'emporte dans mon cœur, votre bon confesseur, et toutes nos chères parentes, novices et amies. Mon enfant, adieu. Il faut partir.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXV (Inédite) - À LA MÊME

Voyage de Belley à Chambéry. — Dévouement de madame de Vigny pour la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 3 octobre [1624].

Ma très-chère grande fille,

Nous voici arrivée heureusement à Chambéry, mais extrêmement lasse du voyage, car il a fallu venir de Belley à cheval, et encore après avoir couru le plus grand hasard du monde de tomber dans le Rhône. Loué soit Dieu qui garde les siens, et nous fasse la grâce de mieux employer cette chétive vie qu'il nous a laissée, que je n'ai pas fait ci-devant !

Je ne sais rien de nouveau dès le départ de notre très-chère Sœur de Vigny. J'ai, certes, été touchée de quoi elle n'est pas venue jusqu'à Nessy ; mais je l'en vis dégoûtée quand elle sut que nous ne trouvions pas bon qu'elle vînt en Piémont, et je ne voulus pas la presser. Je n'ai jamais vu un meilleur cœur de femme, ni plus entièrement fondu dans les intérêts de la Visitation : elle n'a amour, après Dieu, que pour cela. Je désire infiniment que nous lui correspondions, et je vous conjure, ma vraie fille, d'avoir un grand soin de sa consolation et [355] avancement, et du cher cousin. Bonjour, mon enfant, ma vraie très-chère fille, que je prie Dieu de rendre toute sainte.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLXXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Motifs du voyage de Belley.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, octobre 1624.]

Ma très-chère fille,

Je vous prie de fermer dans un paquet les lettres de Moulins, sans toutefois les cacheter, et de l'adresser au Révérend Père recteur de Moulins. Notre bonne Sœur de Vigny vous dira toutes nos petites nouvelles et le dessein que nous avons pour nous voir ; Dieu le fasse réussir selon son bon plaisir ! Vous verrez ce que j'écris à Montferrand ; je vous prie que le plus tôt que vous pourrez, vous le leur fassiez tenir.

Le sujet de notre voyage de Belley comprenait beaucoup de choses : en substance, ç'a été pour secourir nos pauvres Sœurs qui étaient en un extrême trouble et embarrassement parmi toutes ces séculières, pour nous opposer à cela et au dessein d'une prétendue fondatrice, et pour ramener une Sœur qui était là en péril. Voilà, ma très-chère Sœur, le plus gros ; nous dirons le reste par le menu si Dieu le veut, lequel je supplie de se vouloir glorifier en tout et partout de notre petitesse et abjection, et cela sera quand je l'aimerai parfaitement. Mon Dieu, ma fille, que vous m'êtes chère !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [356]

LETTRE DLXXVII - À LA MÊME

Combien il est difficile de parler dignement des vertus de saint François de Sales. — Préparer une nouvelle élection. — Éloge des Sœurs M. G. d'Avise et M. --A. Fichet.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 15 octobre [1624].

Ma très-chère fille,

Je suis aussi contente que Dieu soit glorifié par les bonnes dames de l'Annonciade que par vous ; mais je désire bien que sa douce Bonté nous conserve l'amour cordial de madame de Chevrières que j'honorerai chèrement tant que je vivrai. Je la salue, si vous le jugez à propos.

J'ai fort peu de Mémoires à donner pour la Vie de notre Bienheureux Père. Si Dieu ne donne Lui-même sa lumière, jamais l'on ne parviendra à en parler comme il faut. Pour moi, j'en vois, j'en crois et sens ce que je ne puis exprimer, et je m'arrête là de bon cœur ; mais, certes, il y a tout plein de choses que je voudrais qui fussent ôtées, et les autres accommodées. J'ai peu de loisir pour marquer tout cela exactement ; je ferai pourtant ce que je pourrai. Il me fera grand bien de revoir notre Père dom Juste ; c'est un vrai Israélite. Si dans quinze jours le Père Dufour ne passe vers vous, mandez-le-moi afin que je vous écrive ce qu'il m'a dit d'Avignon. — Ne craignez rien de M. Pernet ; âme qui vive de deçà n'en sait rien. Pour Dieu, cultivez soigneusement ces filles de jugement et de vertu : elles sont rares.

Quand penserez-vous, ma très-chère fille, à faire faire votre élection ? car si Mgr l'archevêque ne revient, il faudra bien tout le temps d'ici à l'Ascension pour tout acheminer. Or, je laisse cela à votre prudence et à votre zèle à l'observance. Je loue Dieu de vos filles qui font si bien ; il y a grande consolation en cela. Certes, [357] celles d'ici font bien aussi, et notre Sœur Marie-Gasparde [d'Avise] a donné grande satisfaction en mon absence, et a fort bien fait ; si elle n'était si timide et tendre, l'on en tirerait de bons services.[107] Dieu accommodera cela. Je la recommande à vos prières et notre Sœur Marie-Adrienne qui a si bon cœur et si bon esprit, et tant d'attraits de Dieu et d'amour à la Règle. Néanmoins, il y a je ne sais quoi à dire ; notre Bienheureux Père l'aimait fort et la désirait en charge, mais je n'ai encore osé le faire. Priez pour elles ; car elles sont toutes deux capables de prou de bien. Un certain libraire de Lyon nous a envoyé des livres de M. de Longueterre qu'il a imprimés, et demande des écrits de notre Bienheureux Père pour imprimer. Faites-le remercier de ses livres et que je parlerai à Mgr de Genève de son désir.

Dieu soit béni !

[P. S.] Ma très-chère fille, aimez-moi bien ; mais gardez-vous de me louer, ni admirer rien de ce que je fais. Et quand dans mes lettres vous verrez quelque chose mal à propos, ne manquez pas de me le dire simplement, s'il vous plaît ; et priez pour celle que Dieu vous a donnée sans réserve.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [358]

LETTRE DLXXVIII (Inédite) - À LA MÊME

Le Père dom Juste est de retour à Annecy. — Affaires diverses.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 19 octobre [1624].

Ma très-chère fille,

Voilà la réponse qui presse si fort. Le bon Père dom Juste est retourné tout [édifié] de vous et de nos chères Sœurs que j'aime de tout mon cœur. Vous ferez bien de ne le pas faire payer ses dépenses ; non certes, ma fille, il ne le faut pas, et si vous pouvez contribuer à son voyage [de Rome], vous ferez bien, parce que nous pensions avancer ce qu'il faudrait, mais la bourse de Nessy s'est vidée pour payer cette maison d'ici. Il faudra toutefois que nous lui en trouvions encore. Dieu nous aidera pour si bonne œuvre que sont les deux qu'il va poursuivre.

Nous avons fort caressé M. Pernet, lequel est tout satisfait, et j'ai encore écrit à Mgr de Genève afin qu'il lui témoigne de la gratitude de son bon office qui a été très-utile.

Oh ! Dieu me fasse faire tout ce qu'il lui plaira ; mais si j'ai jamais la consolation de vous voir, comme je l'espère, surtout à Nessy, croyez qu'il m'en fera grand bien, car Dieu a mis une spéciale bénédiction en notre alliance ; Il en soit béni ! Ce mot est sans aucun loisir. Bientôt je vous écrirai.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [359]

LETTRE DLXXIX (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Ménagements charitables pour une âme faible et imparfaite. — Les Sœurs envoyées hors de leur monastère de profession peuvent demander à y retourner ; ce cas excepté, le désir de changer de communauté est dangereux.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 19 octobre 1624.

C'est la vérité que sur la lettre que ma Sœur M. D. m'écrivit dernièrement, je juge que (si elle parlait selon son sentiment, comme je le crois) elle serait très-digne de compassion ; et je lui mande que peut-être vous et ma chère Sœur la Supérieure de Nevers aviez plus de charité et de condescendance pour elle, qu'elle n'avait de vertu et. de soumission ; car elle me représentait les promesses que vous savez qu'il fallut faire pour la tirer de là sans bruit, comme aussi on avait la pensée de la ramener pour le grand couvent. Et certes, j'ai toujours cru que ce serait bien votre désir et intention de le faire ainsi, et que ce qui vous en tenait en peine n'était que la considération de ma Sœur la Supérieure de Nevers ; car, quant aux autres raisons, elles sont couvertes par l'occasion de votre nouvelle fondation, et j'ai toujours pensé qu'on ne la retirerait qu'en ce temps-là : voilà ce que je puis vous dire. Quant à la laisser ou retirer, je m'en remets à vous pleinement : que si vous la laissez, je crois qu'il ne lui faut pas déclarer tout à coup, ains lui laisser l'espérance du grand couvent ; car autrement, selon qu'elle m'a fait voir ses peines, elle serait pour tomber en quelque grand accident. Cependant, on emploierait ce temps à la disposer à la résignation tout doucement ; et faudrait, sans lui faire connaître les desseins, que ma Sœur la Supérieure de Nevers lui élargisse fort le cœur, et tâche de lui donner plus d'amour envers elle, [360] car la charité nous oblige à ne rien oublier pour conserver cette âme-là qui est certes bonne, mais fort imbécile et faible, en quoi elle est plus digne de compassion, et je m'assure que, sur cette espérance du grand couvent, elle s'accoisera, et que son cœur étant un peu dilaté par ce moyen on la rangera, après avoir été un peu fortifiée par attrait à tout ce que l'on voudra.

À vous donc, sans vous plus reporter à moi, à traiter cette affaire avec ma Sœur la Supérieure de Nevers, avec tant de douceur et charité que Dieu en soit glorifié en cette pauvre petite âme-là. Or voilà, ma très-chère fille, quant à ce point.

Mais il faut que je vous dise ce que notre Bienheureux Père disait, que les filles qui ont fait profession dans un couvent peuvent demander d'y retourner, étant leur propre maison, comme aussi leurs Supérieurs de là les peuvent redemander à ceux sous qui on les envoie ; mais je n'ai pas voulu mettre cela dans le Coutumier pour n'ouvrir la porte aux tentations, ni l'apprendre à celles qui ne le savent pas, car c'est la vérité que cela serait fâcheux. Il y a donc quelque différence de celles-ci à celles qui voudraient, sans ce sujet, passer d'un monastère à l'autre, comme j'en ai vu, et sur cette occasion je produirai une belle lettre de notre Bienheureux Père où il n'approuvait nullement cela, et disait qu'il fallait bien se garder d'ouvrir cette porte de changement à celles qui le désireraient. Quand on l'aura imprimée, elle fera profit à toutes ces filles, et encore à celles-ci, s'il plaît à Dieu ; car, sans doute, elles ne peuvent faire telle demande qu'avec imperfection. Notre Bienheureux Père approuvait que l'on fit cette charité à telles Sœurs, à qui les Supérieures jugeraient être nécessaire, et qui ne le demanderaient pas.

Je n'ai point encore reçu le coffret ni votre grande lettre. Je vous écris sans loisir pour ne pas perdre cette occasion. Je [361] salue très-chèrement nos Sœurs, et ma fille si elle est là, et toute l'alliance. Dieu soit béni ! Vous savez, ma toute bonne et chère fille, que je suis vôtre sans aucune réserve.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DLXXX (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE À ANNECY

Recommandations en faveur du P. Dufour.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Le bon Père Dufour[108] est parent de notre Sœur la Supérieure de Lyon, et a fait beaucoup d'assistances à nos Sœurs d'Avignon ; c'est pourquoi il le faut bien caresser modestement et cordialement. S'il va à heure commode et qu'il désire voir la communauté, ou du moins celles qui lui seraient parentes ou de sa connaissance, faites-les-lui voir, et que le bon M. Michel, lequel je salue chèrement, le caresse bien aussi. Je salue les amis et amies, mais surtout nos très-chères Sœurs que je prie Dieu rendre de plus en plus siennes par une exacte observance pratiquée en l'esprit de douceur, humilité et innocente simplicité.

Bonjour, ma très-chère Sœur ; [donnez-nous] un peu des nouvelles de Mgr l'évêque quand vous nous écrirez.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [362]

LETTRE DLXXXI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-FRANÇOISE HUMBERT

À ANNECY[109]

Elle lui recommande la fidélité à la grâce et le support des imperfections du prochain.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Il faut que je fasse ce petit billet à ma très-chère Sœur et fille de mon cœur, pour l'assurer que j'ai été consolée du bon état du sien tout aimable. O ma fille ! notre bon Dieu lui a daigné parler, à votre cher cœur, et en cette petite parole Il lui dit tout ce qui lui est nécessaire pour le rendre agréable à sa divine Majesté. Cheminez donc gaiement et humblement en cette droite voie, qui vous conduira sûrement à la bienheureuse éternité. De vrai, ma chère fille, ma pauvre Sœur C. C. a tort ; cela sont des marques de notre infirmité ; que si votre communication avec elle ne se peut pratiquer avec paix, il la faut borner à la juste et raisonnable charité nécessaire à vos âmes et à l'édification du prochain. [363]

Dieu vous tienne toujours de sa sainte main et vous fasse la grâce de Le bénir ensuite éternellement ! Amen.

Mille saluts à toutes nos très-chères Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLXXXII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À MOULINS

Toutes les Religieuses doivent être des Règles vivantes. — Avec quelle charité soigner les Sœurs malades.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Voilà des lettres pour Mgr d'Autun et pour M. l'official ; outre mon peu de loisir, je ne vois pas qu'il soit utile d'écrire à d'autres ; j'ai peu de connaissances là. Or, je prie Dieu qu'il vous prenne en sa sainte protection et répande sur vous le parfait esprit de nos Règles, afin que sa divine Majesté soit glorifiée en cette œuvre et le prochain édifié. Ayez un grand courage toutes, mais particulièrement vous, ma très-chère fille, et que la très-sainte humilité, la suave douceur et l'innocente simplicité reluisent en toutes vos actions dans une parfaite observance. Vous trouverez là des Supérieurs qui honorent notre Institut, et ne désireront que de vous le voir suivre exactement. Je vous supplie, ma très-chère fille, de leur rendre un très-grand honneur et la très-humble obéissance due. Que toutes vos filles soient des Règles vivantes, et qu'elles ne portent dans leur cœur ni dans leur visage que douceur, que modestie et suavité, avec une sainte allégresse qui témoigne combien franchement elles coopèrent à cette sainte œuvre. Je les [364] conjure de cela, et d'être parfaitement unies. Je les salue avec vous, nia très-chère fille, et surtout le bon Père recteur et les amis. Il me lardera de savoir des nouvelles de votre établissement, et de l'ordre que vous aurez laissé à Moulins, comme aussi de la disposition de notre Sœur Marie-Aimée. Vous daterez vos lettres et écrirez par Lyon, car souvent les marchands d'Autun y vont. Dieu vous accompagne, ma très-bonne et très-chère fille ! Je ne prie point sans vous, car je vous porte dans mon cœur.

Dieu soit béni !

[P. S.] J'avais écrit ceci quand je reçus la vôtre dernière, à laquelle ma dernière réponse doit suffire. L'approbation du Coutumier est bien. J'espère, si nous sommes fidèles, que jamais on ne nous troublera en nos observances. Certes, vous serez bien heureuse à Autun d'être sous de si bons Supérieurs qui chérissent et estiment tant notre pauvre petit Institut.

Il faut grandement bien nourrir notre Sœur M. -Henriette ; cela est de charité et de nécessité, et la faire bien reposer ; avec cela, vous verrez qu'elle fera prou, Dieu aidant. C'est un esprit bien sage et intérieur. Laissez notre Sœur M. A. en bons sentiments de vous, et qu'on lève tout soupçon, je veux dire que notre Sœur l'assistante vive en confiance avec elle. Vous me consolez de me promettre de travailler à bon escient à l'adoucissement de votre cœur ; faites-le, ma très-chère fille, je vous en conjure, car à cela l'on reconnaîtra que vous êtes fille de la Visitation. Que cet esprit surnage à tout, je vous en prie, et croyez que de tout mon cœur je vous servirai toujours et très-sincèrement comme ma très-chère et bonne fille, que je prie Dieu combler de grâces.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [365]

LETTRE DLXXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À DIJON

L'affaire du Visiteur est remise à la décision du Pape. — Bulle d'établissement du monastère d'Avignon. — En quelle forme doit être donnée l'approbation des prélats.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 1er novembre [1624].

Ma très bonne et chère fille,

Je trouve le temps long dès que je ne vous ai écrit. Croyez que ce n'est pas faute d'affection, car celle que Dieu m'a donnée pour vous est infinie ; mais vous savez mon accablement. Or sus, Dieu soit Joué de tout ce que vous me dites, et de la chère consolation que vous recevez de notre vrai et très-bon Père Mgr de Langres. Croyez-moi, que si Dieu le voulait, j'aurais un contentement indicible d'y participer ; mais il ne faut pas désirer le bien, ni en refuser la privation quand il plaît à Dieu. Son saint nom soit béni, et sa très-sainte volonté servie et suivie en tout. Pour ce Visiteur, je vois toujours que les sentiments des prélats sont différents. Vous savez que je n'y ai nulle inclination ; mais il faut que je vous avoue que puisque l'on nous a assuré que c'était une pensée de notre Bienheureux Père, j'aurais scrupule de n'en pas faire parler au Pape, auquel on ne le demandera pas, ains on lui proposera simplement la pensée de ce Bienheureux Père, afin que par ce moyen nous sachions la volonté de Dieu, et je vous prie de faire grandement prier Dieu pour toutes ces affaires-là, et [pour celles] de la béatification ; il se fait toujours des miracles. Le Père dom Juste vint samedi pour dresser les Mémoires ; nous voulons suivre en cette poursuite les Mémoires de notre Saint, qui embrassent le bien commun des monastères. Nous avons la Bulle d'Avignon [366] qui nous servira extrêmement, car elle établit nos Sœurs pour vivre selon l'Institut de la Visitation Sainte-Marie, selon qu'il se pratique à Nessy, Lyon et Paris, et c'est terre du Pape. Je voudrais que les prélats mêmes nous trouvassent quelques bons moyens pour tenir les monastères unis, suivant ce que notre Saint me dit à Lyon, qu'il en mettrait tout plein, mais il ne nous dit pas quels ils étaient. Dieu ne le permit pas, Il en tirera sa gloire et aura soin de nous, pourvu que nous fassions l'union qui dépend de nous avec sa grâce, et qu'il désire par l'exacte observance de notre Institut. Pour moi, j'ai cette confiance.

Je n'en ai garde, ma fille, de me départir de la vraie sincérité, Dieu aidant, mais j'espère qu'il remédiera au mal. L'on m'avait déjà dit cela de ce bon Père R. ; je n'oserais croire que son intention eût le dessein que ses paroles marquent, et [je] pense que la Sœur se peut tromper, et qu'en cette incertitude elle eût peut-être fait plus charitablement de vous le dire à part, afin de vous donner loisir de bien examiner la vérité, puis vous en laisser faire selon votre discrétion ; enfin, encore que l'on soit d'une Religion bien parfaite, il y en a toujours quelqu'un qui bronche. Il me semble que ce Père-là ne doit plus guère être en charge, et je confesse simplement que j'en serais bien aise, ma très-chère fille, mais à vous seule ; car vous savez quelle obligation nous avons à cette [Congrégation], de laquelle incessamment nos monastères reçoivent des assistances qui ne se peuvent dire, et je désire que nous leur correspondions ainsi que notre Bienheureux Père veut ; car j'espère que la divine Bonté ne permettra pas qu'ils se fourvoient avec nous. — Notre bon cousin Berbisey et ma cousine nous sont venus voir ; mon Dieu, ma fille, les bonnes gens ! ils vous chérissent grandement. — L'approbation est grandement bien.

Il est vrai, ma très-chère fille, il ne faut qu'une attestation des prélats que nous vivons bien en l'observance, et leur [367] rendons obéissance, et cela, selon l'estime qu'ils ont de nous, et qu'il leur plaît. Il faut qu'elle soit signée, scellée et contre-signée. Vous en demanderez donc une à votre bon seigneur et me l'enverrez, car le Père partira bientôt. Ma fille, je ne fus jamais plus accablée. Dieu soit béni et reçoive tous ces petits labeurs ! Certes, je suis vôtre en la sorte que vous pouvez désirer. Travaillez toujours autour de votre petite famille, et Dieu croîtra votre couronne. Je n'en puis plus, ma fille, mais je vous aime de tout mon cœur. — Jour de Toussaint.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Il ne faut pas se presser de faire de nouvelles fondations. — La Sainte est prête à se rendre au désir des communautés qui demandent sa visite. — Comment diriger une âme présomptueuse et éprouver les novices.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 20 novembre [1624].

Ma très-chère fille,

Je suis très-aise que les bonnes Religieuses [Annonciades] aient eu l'honneur que l'on désirait [nous] faire. Certes, je crois que nous avons très-bien fait de ne point accepter telles conditions, et que le bien de vos filles et des maisons que vous ferez [est] de se bien établir et fortifier aux vertus de notre Ordre, tandis que vous serez à Lyon, et puis l'on pourrait se multiplier, car c'est chose très-difficile que d'avoir une grande solidité dans une grande jeunesse et peu d'années de Religion.

Si cette petite fille de Dôle a des qualités d'esprit qui [368] méritent des gratifications, on la pourra recevoir, pourvu aussi que ses douze cents livres soient entières, selon la valeur des monnaies de deçà. Or je voudrais qu'elle se fît voir à Lyon, et que l'on ne nous pressât point trop, et je vous prie de vous bien enquérir d'elle, et, s'il se peut, que l'on ait le jugement de quelque Père Jésuite qui soit sans intérêt.

Mon Dieu ! que je suis consolée de savoir que l'on fera la visite [canonique] ! Certes, ma fille, il nous faut rendre très-fidèles et humbles, pressantes, afin que rien ne demeure de nos chères Règles [sans être pratiqué].

Ma fille, ne doutez point que si c'est la gloire de Dieu que je voie nos monastères, Il n'en fasse naître l'occasion ; et si nos monastères continuent en ce désir, et moi, en l'envie que j'en ai, il ne faudra autre chose que de le faire savoir à Mgr de Genève ; mais il y a du temps d'ici là ; car regardant cela devant Dieu pendant ma retraite, j'y ai été confirmée, mais non pas si tôt, car je vois que les affaires de deçà m'arrêtent légitimement. Dieu sait bien ce qu'il en fera ; laissons-Le gouverner, et attendons doucement le temps qu'il a marqué pour toutes choses. Vous verrez que Dieu réduira le Visiteur à ce qui sera sa pure volonté, et le fera connaître ainsi.

L'amour que notre Sœur N*** a pour sa vocation est un bien inestimable pour elle et pour la maison où elle sera ; mais, croyez-moi, faites-lui bien grandement voir ses défauts (car ils sont de conséquence), et la vraie nécessité qu'elle a d'être mortifiée et humiliée jusqu'au fin fond, et lui faites aimer et désirer devoir renverser sa nature, autrement elle aura bien de l'exercice et en donnera aux autres, et si elle n'avait le fond de l'âme extrêmement bon, comme en vérité elle l'a, je la craindrais ; mais avec ces deux bonnes qualités j'espère en Dieu qu'elle fera prou ; et si elle se mortifie, en vérité ce sera une fille très-utile. Or, pour quelques années je la tiendrais basse et ne prendrais nullement son avis, ains je négligerais [369] son jugement, et ferais comme celle qui connaît qu'elle n'en a point ; rien ne la peut tant abaisser que lorsqu'elle connaîtra cette opinion en vous, et par ce moyen elle sera aidée à prendre l'esprit d'humilité.

À l'ordinaire, ces filles qui ont tant de sentiments sensibles de dévotion sont immortifiées. Mon Dieu ! qu'il y a peu de vraie vertu ! Voyez-vous, ma fille, il ne faut prêcher à nos Sœurs qu'abaissement, que véritable soumission, qu'amour à l'obéissance et au mépris ; car, Seigneur mon Dieu ! est-ce avoir une obéissance établie en la parfaite abnégation de la propre volonté, que de s'inquiéter de quoi que ce soit que l'on nous commande ? Il n'y a rien qui me touche comme cela ! Qu'est-ce qui fait la Religieuse parfaite et agréable à Dieu, sinon la soumission, et non pas nos satisfactions et dévotions sensibles ? Certes, Dieu nous a fait la grâce de donner un tel pli aux novices de céans, que si je les voulais au-dessus des nues, elles s'y [élèveraient], et si je les ravalais dans le fond de la terre, elles s'y enfonceraient et les professes aussi ; c'est pourquoi je les qualifie bonnes Religieuses, et [considère] nos Sœurs d'Annecy comme des trésors.

Or toutefois, si ces deux Sœurs se sont soumises, quoique avec inquiétude, il les faut remettre au chœur, après toutefois que vous leur aurez fait connaître que c'a été pour les éprouver et combien elles ont peu de vertu ; et partant, qu'elles travaillent à se rendre indifférentes, qu'elles s'humilient profondément, et prennent sujet de celle trop véritable preuve de leur peu de vertu pour travailler dorénavant plus fidèlement à la mortification de leur propre jugement et volonté, afin qu'elles acquièrent de quoi mériter la profession. Voilà ce que je ferais, ma très-chère fille ; mais si elles ne reconnaissaient pas ce manquement, et qu'elles ne voulussent pas en tirer le profit d'une sainte humilité et redoublement de courage pour mieux se fortifier, je retarderais la profession, tâchant cordialement [370] de les rendre capables de mon procédé, et de les en faire profiter.

Ne suis-je point trop sèche, ma fille ? Or, voyez-vous, c'est que je sais qu'il faut de la souplesse aux Religieuses ; mais je voudrais faire cela tout doucement et charitablement. Certes, je souhaiterais aussi que notre Sœur se portât d'elle-même hors du chœur. Voyez-vous, où l'on ne voit point une absolue mortification et véritable humilité, toutes ces affaires-là peuvent en bonne conscience être crues procéder de la nature ; et sa réponse, que Notre-Seigneur permet nos doutes pour la faire souffrir, me déplaît tout à fait ; car cela ne sent point l'esprit d'humilité, lequel nous fait juger indignes de telles grâces, et craindre toutes choses. Enfin, si elle a assez de force pour souffrir le rasoir, je lui trancherais cela, et la ferais très-bien travailler tout le jour en lui faisant faire tout ce qu'elle ferait pour Dieu avec force oraisons jaculatoires. Je me soumets toujours de tout ce que je vous dis au jugement de ceux qui, par raison, en doivent savoir plus que moi.

Priez Dieu pour cette affaire de Grenoble,[110] elle est importante. Jusqu'ici je n'ai rien fait de fort ; mais je commençai [371] d'écrire avant-hier que je priais et conjurais que l'on agréât qu'après l'établissement d'Aix, ma Sœur [Péronne-Marie de Châtel] vînt me secourir en la charge que Dieu m'impose, autrement que l'on tenterait fort la modestie, le respect et la soumission où nous nous étions toujours tenues. Enfin, outre l'intérêt de la Règle que l'on renverse en un point d'importance et qui ne se peut tolérer, nous avons très-grand besoin de cette chère Sœur pour gouverner cette maison-ci, en laquelle Dieu fait venir tant de bonnes filles et si capables. C'est trop, ma fille, mais je me dilate facilement avec vous. Je prie Dieu que le Révérend Père de la Rivière ne fasse pas réimprimer, au moins si tôt. Dieu soit béni et bénisse toutes nos Sœurs ! Il sait ce que je vous suis.

[P. S.] Je ne sais ce que vous entendez me dire de nos Sœurs d'Avignon, car aucune de vos lettres ne m'en parle : si j'en reçois, je répondrai à la première occasion ; elles sont fort travaillées, et le départ du Père dom Juste m'est long pour cela ; mais il faut tout attendre en patience.

Nos Sœurs qui vous demandent de l'argent me font peine de leurs plaintes. Seigneur Jésus ! nous ne sommes pas encore réduites à manger les murailles de notre maison. Oh ! que nous voulons une pauvreté qui n'est nullement celle de la vertu I Dieu nous fortifie en nos faiblesses ! cela me touche le cœur, c'est assez que vous les aidiez de cinquante écus. Je suis en grand souci de notre pauvre Supérieure d'Orléans, quoiqu'elle me dise qu'elle se porte mieux ; c'est une digne fille. Gardez l'argent jusqu'à ce que j'envoie les papiers. Vous savez que je suis vôtre. Dieu soit béni !

Nous donnerons quatre cents livres au Père dom Juste, tant pour nos affaires que pour commencer l'acte de la Béatification. Si vous lui voulez envoyer cinquante écus à même fin, ce sera prou ; les monastères vous rembourseront. — Je viens de [372] recevoir des lettres de nos pauvres Sœurs d'Avignon ; elles sont bien tracassées. Nous ferons, Dieu aidant, que le Père dom Juste aidera leurs affaires.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXXV - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN[111]

La charité et la simplicité sont les vertus fondamentales de la Visitation. — Choix d'un confesseur. — Les lois de la clôture doivent être sévèrement observées.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry] 24 novembre 1624.

Vous êtes donc maintenant à Autun, ma très-chère fille. Dieu répande ses saintes bénédictions sur cette nouvelle plante. Oh mon Dieu ! ma très-chère, avec quelle affection vous conjurerai-je de planter au milieu de ce petit jardin la très-sainte et douce charité et la très-humble simplicité, afin que ces saintes vertus arrosent de leurs eaux sacrées toutes les plantes d'icelui, en sorte que tous ceux qui vous approcheront s'en retournent parfumés de l'odeur de vos saintes vertus ! [373]

Je m'assure que le très-vertueux M. Guyon vous sera vrai Père, je le salue en tout respect ; et [nous] prierons Dieu pour lui, ne pouvant lui faire autre service ; et nous ne manquerons point de faire une communion générale pour Mgr d'Autun, à ce qu'il plaise à Dieu convertir ses afflictions corporelles en bénédictions éternelles.

Pourvu que ce bon Père qui vous offre la charité de vous confesser et dire la sainte messe soit homme qualifié comme il est requis, et que cela ne soit tiré à conséquence, je n'y vois point de mal ; toutefois, je vous supplie d'en prendre l'avis de M. Guyon et du Révérend Père recteur d'Autun, et [me] l'écrivez.

Il faudra supplier Mgr d'Autun de faire faire une défense absolue à M. le Supérieur de Moulins de ne faire entrer aucun séculier dans le monastère, que les nécessaires, comme il est porté dans la Règle, et que s'il Je voulait, la Supérieure ne le permît pas sans la licence expresse de Mgr d'Autun ; mais il ne faut pas maintenant faire ce coup, ains se tenir en silence jusqu'à l'occasion. J'espère que Dieu vous aidera afin que cette bénite règle s'observe fidèlement. Vous avez bien fait de nommer les officières et régler tout votre petit train. Dieu tienne nos pauvres Sœurs de sa sainte main, et répande sur toutes ses très-saintes bénédictions.

Ma très-chère fille, j'ai peu de loisir pour ce coup. Pour Dieu, ma chère âme, faites votre service doucement, tranquillement, et avec une sainte et humble allégresse. Que nos Sœurs ne se dissipent point parmi le tracas, ains qu'elles lâchent de faire toutes choses pour Dieu, en Dieu, avec la modestie et tranquillité que la Règle ordonne, et qu'elles se tiennent fort unies ensemble et avec vous. Ma très-chère fille, je prie Dieu qu'il vous remplisse de bénédictions. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [374]

LETTRE DLXXXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

On prépare une fondation à Évian. — Charité de la Sainte envers un libraire pauvre.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Je viens de répondre gaillardement, et certes selon mon goût, à ces contrôleurs de pauvreté et simplicité ; mais [ne] suis-je point trop sèche ?

Or sus, nous aurons les chères cousines : nous ferons une maison à Evian, l'église est déjà toute faite. M. votre frère est ardent à l'exécution de ce dessein, et espère, Dieu aidant, que dans quatre ou cinq ans la prophétie de notre Bienheureux Père sera accomplie, qu'il y aura cinq ou six monastères de la Visitation en Savoie. — Certes, je serai consolée que notre chère madame de Chevrières nous chérisse toujours en Notre-Seigneur ; car nous ne sommes pas moins à elle que si elle nous avait fondé une douzaine de maisons Je la salue très-humblement, comme une âme que j'honore et chéris de tout mon cœur. — Mgr de Genève est ici, et je suis dans un accablement d'affaires. Dieu nous fasse la grâce d'être parfaitement humbles, et par ce moyen toutes siennes ! Bonsoir, ma vraie très-chère fille ; priez pour celle que Dieu vous a donnée.

Je [m'occupe à] procurer que ce bon libraire qui m'a écrit imprime les Épîtres ; mais considérez bien si c'est chose qu'il puisse bien faire, et s'il aura des bons caractères pour cela, et moyen d'imprimer tout ce qui sera de notre Institut, car j'entends que celui qui imprimera les Épîtres imprime tout le reste pour rien. Informez-vous-en secrètement, car ce livre des Épîtres est capable de rendre un homme riche ; et si [375] M. Rigaud sait que je veuille que l'autre le fasse, il nous importunera, et je voudrais faire la charité à ce pauvre homme. Je ferai réponse aux questions de nos Sœurs une autre fois.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXXVII - À MONSIEUR DE PALIERNE

TRÉSORIER DE FRANCE À MOULINS

Elle le prie de continuer sa protection à la communauté de Moulins. — De l'élection de la Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Monsieur mon très-bon et cher frère,

J'ai reçu trois de vos lettres toujours toutes pleines de témoignages de votre soin et sainte affection envers cette pauvre maison de Moulins ; ce que vous jugerez à propos d'y être fait ne pourra être que très-bien. Certes, je désire bien qu'elle so