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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

Index ; Bibliothèque

 

 

Tome Sixième

 

Lettres III

 

Première édition
entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites et de nombreuses notes historiques.

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en septembre 1878.

PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1878

Tous droits réservés


LETTRES DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

rangées par ordre chronologique

ANNÉE 1627

LETTRE DCCLIV (Inédite) À MONSIEUR LE BARON DE CHANTAL

SON FILS

Souhaits de bonne année. — La Sainte espère voir ses enfants à son voyage d'Orléans. — Penser souvent à l'instabilité de cette vie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Que toutes sortes de saintes bénédictions soient données à mon très-cher fils et à ma bien-aimée fille, à ce commencement d'année, et par tous les siècles, afin qu'après avoir vécu longuement et heureusement ensemble en cette vie, ils jouissent et continuent leur sainte et agréable société dans l'éternité de la gloire. Voilà mon grand et infini souhait sur vous, mon très-cher fils, et sur cette petite mais tant aimable créature que Dieu vous a donnée, et laquelle j'aime parfaitement et tendrement avec vous et en vous ; mais il me tarde de savoir des [2] nouvelles de votre santé et de la sienne, et de votre chère petite fille,[1] que Dieu rende aussi toute sienne, s'il lui plaît.

Je suis toujours dans l'espérance d'aller l'été prochain à Orléans, ainsi que nous commande la Mère [de Châtel], élue pour Supérieure [de ce monastère d'Annecy]. Étant si proche de vous, ce ne sera pas impossible de vous voir et votre petite famille, dont je me promets une très-grande consolation, moyennant la divine grâce que je ne cesse d'invoquer sur vous, afin qu'elle vous assiste, et conduise sûrement parmi les sentiers de cette misérable vie toute remplie de misères, et d'occasions de s'éloigner de Dieu et de sa divine crainte. Mon très-cher fils, je vous supplie et conjure de vous tenir ferme dans l'enclos du saint amour et crainte de Dieu. Regardez souvent à l'éternité de la vie où nous allons aboutir, et à l'instabilité de celle-ci, qui ne nous sert que de trajet pour passer à l'autre. Au nom de Dieu, vivons en sorte que nous puissions vivre éternellement ensemble dans cette gloire et félicité éternelles. Ce désir, mon très-cher fils, est immense et infini dans le cœur de votre indigne Mère qui vous aime d'un amour incomparable.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens.

Dieu soit béni ! [3]

LETTRE DCCLV - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET

SUPÉRIEURE À RUMILLY

Il faut s'abandonner à Dieu et travailler à l'acquisition des vertus solides. — Confiance due à la Supérieure d'Annecy. — Les lettres d'une Religieuse doivent être courtes et dévotes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Au nom de Dieu, ôtez-moi ces chimères de crainte, vous faites fort à la bonté de Notre-Seigneur de vous y amuser tant peu que ce soit. Moquez-vous décela, et vous jetez dans le fond de la miséricorde de Notre-Seigneur qu'il vous a préparée de toute éternité, et demeurez là à recoi, sans regarder les choses passées, les présentes ni les futures. Au nom de Dieu, faites ceci, et que je n'entende plus ce langage de crainte d'une fille qui a tant de preuves de l'amour de son Dieu : suivez l'attrait que sa Bonté vous donne, abandonnez-vous sans réserve à la merci de sa Providence ; mais confessez que c'est un bien et un acte que vous ne sauriez faire de vous-même ; humiliez-vous et le suppliez de vous tirer fortement.

Ne laissez point amuser nos Sœurs qui sont attirées au recueillement, à ces sentiments ; qu'elles les reçoivent simplement sans les seconder par des actes, ains qu'elles se laissent conduire à Notre-Seigneur et se portent aux solides vertus. Souvenez-vous de notre Sœur N..., qui en avait tant au commencement, et la voilà sans vertu ; il la faut patienter. Nous envoyons pour l'autre pauvre malade ce que nous pouvons. — Ma fille, il est vrai que je suis toute vôtre et que votre entière confiance en moi ne sera jamais trompée, n'en doutez nullement ; mais ne laissez pas aussi d'avoir confiance en cette maison et à la Supérieure, car, de vrai, vous y trouverez toute affection.

Écrivez à ces dames qui vous écrivent, mais dévotement et [4] courtement, quoique cordialement, et au bon Père Fichet, que je salue avec conjuration de prier Dieu pour moi ; je n'ai point reçu sa lettre. — Je suis fort marrie du déplaisir qu'a reçu notre très-chère madame de la Fléchère ; mais j'espère en Dieu que l'ardeur et petite affection que ces messieurs nous témoignent ne nous fera point de mal. — Il faut que vous regardiez bien si cette grange vous sera absolument nécessaire ; car vous ne devez nullement craindre qu'on leur permette d'avoir aucune vue sur vous ; cela, Dieu aidant, nous l'empêcherons bien. Je voudrais savoir qui sont ceux qui vous persécutent ; j'en parlerais à Mgr. Demeurez en paix cependant. Notre Sœur la Supérieure vous écrira pour notre Sœur A. B. ou pour la Sœur [Cl. M.] Tiolier, je vous laisse le choix.

Adieu, ma fille, et à toutes nos Sœurs ; vivez paisiblement et gaiement toute en Dieu. Je suis vôtre et serais bien aise que vous veniez amener la Sœur. Je vous en assure, il me fera grand bien de vous voir.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLVI (Inédite) À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Le voyage de Piémont est retardé. — Projet de fondation à Bourg en Bresse. — Les dames fondatrices d'un monastère particulier n'ont pas le droit d'entrer dans tous ceux de l'Ordre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Nous voici encore à Nessy avec bien de la consolation pour bien des sujets, particulièrement pour la douce société que nous avons avec nos chères Sœurs de Châtel, Supérieure céans, [5] et notre Sœur Favre, destinée pour l'être à Carmagnole, où je crois que nous n'irons qu'après l'hiver, et peut-être m'en exemptera-t-on ; on y fait ce qu'on peut. Cependant, ceux de Bourg en Bresse, dont ma Sœur Marie-Jacqueline Favre est [originaire], désirent passionnément l'avoir là pour le commencement de l'établissement de l'une de nos maisons qu'on y désire. Je ne sais encore si cela se pourra bien ajuster ; nous espérons qu'oui, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie vouloir être la douceur et conduite de votre très-chère âme, et veuille donnera nos très-chères Sœurs, vos filles, la sainteté requise à leur bonheur, avec un saint accroissement spirituel et temporel à votre bien-aimée petite famille, laquelle, comme j'espère, n'en est pas moins agréable à la divine Bonté, qui la multipliera quand sa gloire le requerra, ainsi que do toute mon âme je l'en supplie.

Quant à l'entrée des fondatrices en toutes les maisons de l'Ordre, je crois, ma très-chère fille, qu'il sera difficile d'obtenir cela des Supérieurs et des monastères, la chose étant extraordinaire, et de peu de profit pour les dames qui ne demeurent pas actuellement dans les monastères. Certes, je ne doute point que si madame de Limours venait ici, on ne la fît entrer, parce qu'en ce pays les conséquences ne sont pas d'importance. Voilà, ma très-bonne et chère fille, ce que je vous en puis dire, avec l'assurance que mon âme souhaite sans finie comble de toutes grâces à la vôtre très-chère, que je salue tendrement.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. [6]

LETTRE DCCLVII (Inédite) - À MONSIEUR DE COULANGES FILS

À PARIS

Félicitations au sujet de son mariage.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 janvier [1621].

Monsieur,

Je bénis Dieu de tout mon cœur des bonnes nouvelles que vous me donnez de votre heureuse alliance et de l'entière guérison de mon fils. Certes, je suis liée à votre honorable famille par tant d'obligations et d'une affection si étroite, que je ne saurais m'empêcher d'avoir très-bonne part à tout ce qui lui peut arriver de bien ou de mal. C'est pourquoi, Monsieur, vous voyant si pleinement content de votre mariage et avec tant de raison, j'entre dans vos sentiments autant que je puis, pour m'en réjouir avec vous et avec toute votre chère famille, remerciant notre bon Dieu de toutes mes forces pour cette grande bénédiction, et suppliant son infinie douceur de répandre en abondance ses grâces et faveurs sur votre mariage, afin qu'il arrive à longues années en toute sa prospérité. Voilà, Monsieur, les souhaits que mon cœur fait pour vous et pour madame votre femme, que je supplie m'accepter pour sa très-humble servante, étant et voulant être à jamais votre très-humble et affectionnée servante.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Boulogne-sur-Mer. [7]

LETTRE DCCLVIII - À MADAME LA COMTESSE DE DALET

Fondation de Saint-Flour. — Prochain voyage en France.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère sœur que j'aime uniquement,

Je viens de dire à ma très-bonne Sœur [M. J. Compain], votre chère Mère, que cette fondation proposée pour la ville de Saint-Flour est tout à fait convenable,[2] et mérite d'être acceptée avec bénédiction à la souveraine bonté de Notre-Seigneur, surtout parce qu'il lui a plu disposer et polir les pierres infues et fondamentales de cet édifice spirituel. Oui, ma vraie très-chère Sœur, nous oserons bien espérer la consolation de nous revoir cette année à loisir, moyennant la divine grâce que je supplie vouloir réduire ce dessein, et mon obéissance à l'accomplir à sa très-pure gloire, et consolation utile de nos très-chères Sœurs. [8] Voilà donc parler fermement, parce que j'en ai l'obéissance de mon Supérieur qui a jugé que ce désir universel de nos maisons ne doit être éconduit ; même ayant, par la conduite de la Providence de Dieu, un prétexte fort légitime, qui est l'élection que notre monastère d'Orléans a faite de moi pour Supérieure, quoique je ne puisse pas l'accepter, sinon pour y aller séjourner quelque peu de mois et y mettre une autre Supérieure. Au reste,, je bénis Dieu de tout mon cœur de l'espérance qu'il vous donne de vous voir bientôt toute libre, pour, sans réserve, vous consacrer à son amour en la condition où dès si longtemps Il vous a tirée. Mon Dieu ! ma très-chère Sœur, qu'il faut aimer ce Seigneur qui a tant de soins de nous ; reposons-nous totalement en son sein paternel, et le laissons bien faire tout ce qu'il lui plaira de nous et de tout ce qui nous concerne. Voilà le souhait que je forme pour vous comme pour moi au commencement de cette année, ma très-bonne Sœur ; et je finis, le jour me manquant, vous protestant que je suis à jamais toute vôtre en Notre-Seigneur qui vous aime. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé an premier monastère de Madrid.

LETTRE DCCLIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Désir de confier à la Mère Favre l'établissement d'un monastère à Bourg en Bresse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 16 janvier [1627].

Ma très-chère fille,

Cette affaire de Bourg est importante et pressante ; pour ce, je voudrais y envoyer notre Sœur Favre y conduire nos Religieuses, et pour y éclaircir un peu les affaires avec la fondatrice qui est bonne femme, et aider à ce commencement à démêler [9] les difficultés, parce qu'elle est dans ce lieu-là avec grand crédit, à cause de feu M. le président Favre qui a force parents là. Elle pourra faire cela avant que d'aller en Piémont. — Au reste, ne donnez pas ma lettre à M. de la Faye que vous ne soyez assurée qu'il se faut adresser à lui et non à Mgr d'Autun, et que la chose se fasse discrètement et secrètement, craignant un peu M. de Saint-Nizier. Au reste, il n'est pas besoin que l'on aille chercher Mgr d'Autun, s'il est hors d'Autun, à plus de deux lieues, sinon que M. Guyon, son grand vicaire, fit difficulté d'accorder cette licence. Le reste est en la lettre de ma grande fille, sinon que je vous prie, ma très-bonne et chère fille, de faire tout ce que vous verrez devoir être fait en cette occasion, que je serais marrie que nous perdissions, d'autant que nous avons de braves filles pour y employer et qu'il se trouve rarement de si bonnes fondations et dans de si bonnes villes.

Adieu, ma vraie très-chère fille, faites bien mon ordonnance qui est dans le paquet, je vous en conjure. Il nous demeura à cause que ce porteur ne sut partir par les grandes pluies, et cependant l'on nous envoya un laquais de Bourg qui a [occasionné] ce nouveau dépêche. Adieu, ma fille toute chère, et à toutes nos Sœurs. Je vous recommande la lettre de ma fille de Toulonjon. Ouvrez-la si vous voulez et puis la recachetez.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [10]

LETTRE DCCLX - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

Condoléances au sujet de la mort de son fils.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

J'ai su la perte qui vous est arrivée d'un fils. Dieu, par son infinie bonté, veuille la récompenser par l'abondance des bénédictions spirituelles et temporelles ! Je crois que vous avez reçu cette visite de Dieu avec patience et amoureuse soumission à son bon plaisir ; car en cette vallée de larmes, il faut attendre beaucoup d'afflictions et peu de consolations. Élevez souvent votre pensée à l'éternité : aspirez et soupirez après ce bonheur ; voyez qu'il n'y a de solide repos que celui-là ; aimez-le donc, et y jetez toutes vos espérances ; apprenez de bonne heure cette leçon à votre petite [Gabrielle].

LETTRE DCCLXI (Inédite) - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À ÉVIAN

Affaires concernant la maison d'Évian.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Eh bien ! mon très-cher frère, voilà enfin Mgr l'évêque, Dieu veuille bénir son voyage ! Parlez-lui bien du logement de nos Sœurs au château, et de ce que vous désirez pour cette maison-là, car son crédit est grand vers les princes. Si l'occasion s'en présente, faites-lui considérer la maison de M. d'Yvoire, afin que si un jour l'on se veut établir là, on s'en puisse mieux résoudre. Je vous supplie, mon très-cher frère, voyez un peu [11] pour nous comme quoi M. de Vallon traite avec madame de Charmoisy : pour nous, ils veulent encore nous donner deux de leurs Sœurs, peut-être serait-il à propos de prévoir de quoi ils les veulent payer, et s'il y aurait quelque héritage qui fût convenable pour fonder la maison que l'on pourrait faire là. Je vous recommande aussi M. de N. Dieu vous bénisse. Je suis vôtre de tout mon cœur.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXII (Inédite) - À LA SŒUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

ASSISTANTE COMMISE À BELLEY

Une novice atteinte des écrouelles doit être renvoyée. — Logement du confesseur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

[Les premières lignes sont inintelligibles] Quant à la nièce de M. Jantel, il faut bien savoir si ce sont les écrouelles ; car, en ce cas, vous devez être ferme ; que si ce n'est que de la gale, il faut la faire professe. Mais, pour ce qui est de sa dot, certes, vous en devez parler clair, et avec l'avis de vos coadjutrices et du Supérieur ; car vous êtes obligée de conserver le bien de la maison, autrement tout se dissipera. Il faut pourtant conduire cela avec douceur pour le respect de M. Jantel.

Quant à acheter une maison pour le confesseur, je ne trouve point cela à propos, et nous ne devons nous assujettir à cela, ains seulement à leur donner une pension raisonnable, et puis qu'ils se logent à leur gré. Voilà, ma très-chère fille, mon sentiment sur vos demandes ; mais, je vous prie, en tout traitez cordialement, et que la Mère de Dijon ne sache point que vous m'ayez avertie de tout ce tracassement. Au reste, vous ne devez [12] plus permettre aux Sœurs d'écrire à Dijon, ni de recevoir des lettres que vous ne les voyiez, afin de retenir de part et d'autre celles que vous jugerez devoir plutôt être brûlées que vues.

Je ne puis répondre à nos Sœurs J. -Charlotte et M. -Élisabeth. J'espère le faire de bouche bientôt, Dieu aidant ; mais mandez-moi si M. des Échelles a résolu qu'on fît l'élection de la Supérieure à l'Ascension prochaine- car je m'essayerai de m'y trouver. Ayez un grand courage et bonne patience, et tenez votre esprit on joie et douceur. Notre bon Dieu vous tienne de sa sainte main. Je suis en Lui toute vôtre. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Conseils pour la construction du monastère. — Le bien commun doit être préféré au particulier. — Voyage de l'archevêque de Bourges à Annecy pour les affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS

[Annecy], 19 février [1627]

Vraiment, ma très-bonne et chère fille, je serais bien répréhensible si j'avais tant demeuré à vous écrire ; d'assurance, ma fille, j'ai répondu exactement à vos lettres. Voici la dernière que j'ai reçue il y a quatre ou cinq jours, à laquelle il y a peu à répondre, sinon que nous avons reçu les permissions de Mgr d'Autun, dont nous vous remercions. — Je vois que ces messieurs du Chapitre tiennent leur place à un prix excessif. Vous avez là tant de bons amis et personnes capables de vous bien conseiller, que je ne saurais vous rien dire. Dieu vous fera choisir sans doute ce qui vous sera le meilleur, pour faire un monastère accompli de toutes ses commodités et des cours [13] nécessaires. Il y faut un carré de 26 toises de 6 pieds de roi la toise ; où les places seraient étroites, on peut réduire le plan à 18 ou 19 toises de carré. Or, je ne puis ni ne dois vous l'envoyer par cette occasion que je ne tiens pas tout assurée ; mais dans quinze jours infailliblement, Dieu aidant, nous vous l'enverrons par notre chère Sœur Favre qui va fondera Bourg, qui vous le fera tenir sûrement par Dijon.

Je suis fort consolée de savoir que votre famille se multiplie et de filles signalées. Certes, votre prétendante domestique a des conditions fâcheuses ; voyez-vous, ma fille, la première charité doit commencer à la maison, et faut préférer le bien commun au particulier. — Nous ne savons encore quand nous partirons d'ici ; nous attendons Mgr de Bourges pour les affaires de notre Bienheureux Père. Je ne puis quitter que cela ne soit bien acheminé. —Je suis fort en peine île ma fille et de ses malades ; mais je ne sais si j'aurai loisir de lui récrire. Bonsoir, ma très-chère fille, et à toutes nos Sœurs que je salue avec vous, mais chèrement ; car je ne puis dire comme vous m'êtes chère et votre petite troupe. Notre bon Dieu répande ses grâces abondamment sur vous, ma très-bonne et très-chère fille, Je salue mademoiselle Nanette de Noïs ; mais d'écrire, je ne puis. Quand vous verrez M. et mademoiselle de la Curne, certes, je les honore de tout mon cœur. Bonsoir, ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [14]

LETTRE DCCLXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Commencement du procès de béatification de saint François de Sales. — Ne pas permettre l'entrée des monastères aux Religieuses non réformées. — Prochain départ de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Assurez le très-bon et vertueux Père Binet que je ne l'oublierai jamais devant Dieu. Je le supplie qu'il me fasse la même charité, j'en suis tout à fait nécessiteuse ; je n'ai pas espoir de le voir à Moulins, mais oui bien que Dieu me donnera la consolation de le rencontrer quelque part. Je l'eusse bien désiré toutefois ; mais Dieu ne le voulant pas, il se faut soumettre. Ce qui nous empêchera et retardera ici, c'est l'attente où nous sommes de Mgr de Bourges qui viendra bientôt, comme nous l'espérons, pour procéder au procès de la béatification de notre Bienheureux Père. Or, je ne puis bouger d'ici que cette affaire ne soit en bon train, n'y en ayant aucune qui presse comme celle-là. Mais, Dieu ! ma très-chère fille, ce qui est différé ne sera pas perdu, parce que je me tiens assurée de vous voir, moyennant la grâce de Dieu, dans peu de mois ; je remettrai à ce temps-là beaucoup de choses à vous dire, et vous répondrai seulement au nécessaire, surtout maintenant que je suis grandement surchargée d'affaires.

Oh Dieu ! la grande bénédiction que la guérison de ces deux filles, nos bonnes Sœurs. Dieu les maintienne en cette santé. Quel bonheur à la pauvre Sœur M. A. si elle faisait profit de la présence de ce digne Père ! [Plusieurs lignes dont les mots usés.]

Vous avez très-bien fait de donner retraite aux sœurs de notre chère Sœur M. -Angélique. Pour ces dames Abbesses et [15] autres Religieuses passantes, je ne crois pas qu'il leur faille ouvrir la porte que très-rarement, et voire, point du tout, sinon qu'elles eussent besoin de cette charité pour s'établir en la piété ou être aidées en quelque dessein de la gloire de Dieu, et que pour cela elles désirassent leur retraite pour quelques jours parmi vous. — Votre monastère est bien dressé ; Dieu bénisse vos officières. J'espère en la bonté de Dieu que votre consolation croîtra en cette maison par la fidélité de nos Sœurs. — Je vous remercie de la charité que vous avez faite à nos pauvres Sœurs de Riom, cela était de justice et dû, car plus de charité ne vous pouviez librement... [La suite de la phrase est inintelligible.]

C'est un terrible embarras que l'entrée de madame de Chazeron ; il la faut encore supporter, mais enfin il la faudra régler à la raison. — Non, ce n'est point contre la simplicité de détourner des regards de notre Sœur M. A. ce que vous ne voulez ni ne devez lui donner, c'est éviter son importunité. Je pense que nous avons déjà fait la communion que vous désirez, sinon elle se fera. Toutes nos Sœurs vous saluent, mais chèrement, à part notre Sœur la Supérieure, et notre Sœur Favre, qui s'en va dans quelques jours fonder à Bourg ; c'est une digne fille. Priez toujours pour celle qui ne cessera jamais de vous aimer parfaitement et de vous souhaiter une persévérante union avec Dieu. Dieu soit béni. Saluez toutes nos Sœurs.

Conforme à une copie do l'original gardé à la Visitation de Voiron. [16]

LETTRE DCCLXV - À LA SŒUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

ASSISTANTE COMMISE À BELLEY

User de prudence et de patience envers les âmes encore imparfaites.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Persévérez à dissimuler ces petites tricheries de filles : allez votre grand train, ainsi que je vous ai mandé, et vous verrez que Dieu vous bénira. Gardez-[vous] de mettre dehors de la maison les imperfections du dedans que le moins que vous pourrez. Laissez encore un peu écrire ces filles sans voir les lettres ; je ferai bien retrancher tout cela, mais patience. Écrivez à ma Sœur [M. -Marg. -Michel] Supérieure de Dijon, qu'elle tâche par ses réponses de les détacher un peu fortement d'elle et les unisse à vous et à leur devoir. Ayez cordialité avec ces bonnes filles qui enseignent les filles, et les servez en ce que vous pourrez. Soyez suave et cordiale au parloir, mais fort modeste et tranquille. — Nous avons besoin que le bon Frère Michel nous aide à trouver des fermiers ; ma Sœur vous en écrit.

Bonsoir, ma très-chère fille ; je suis toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [17]

LETTRE DCCLXVI (Inédite) - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À ÉVIAN

Le transfert de la communauté d'Évian à Thonon est résolu. — La Sainte consent à rappeler à Annecy la Sœur de Feuge.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2" février [1627].

Il faut bien, mon cher frère, que le bon M. le prieur ne m'entendît pas bien ; il est vrai que peut-être c'est moi qui ne me suis pas bien donnée à entendre ; car je me souviens que, comme il me disait tant de raisons pour arrêter nos Sœurs à Evian, je ne lui parlai plus si clairement ; mais Mgr est tout résolu de les transmarcher [transférer] à Thonon. Toutefois, il le faut faire le plus doucement et insensiblement qu'il se pourra. Je crains que M. Brotty ne se tienne trop ferme. Je vous dis qu'il se faut donner garde de ne pas acheter si cher, espérant que la maison de céans fournira beaucoup ; car cela ne se peut, étant grandement chargée de filles et d'affaires. Nous laissons le tout à la sage conduite de votre charité et prudence.

Ma Sœur la Supérieure d'Évian désire que nous retirions notre Sœur de Feuge[3] ; nous le ferons de bon cœur pour la décharger. J'en écris un mot à madame de Charmoisy, qui la pourra ramener. Je vous dis franchement que je crains un peu le mécontentement des parents ; néanmoins soit fait ce qu'elle trouvera bon. [18]

Bonjour, mon très-cher frère. Dieu vous comble de Lui-même.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXVII - À LA MÈRE MARIE - AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Charité envers les malades. — Éloge de la Mère Favre. — Affaires d'intérêts. — Embarras de la communauté de Paray. — Difficultés de M. le prieur de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 4 mars [1621].

Vraiment, ma très-chère fille, si, suis-je bien touchée jusqu'au vif du mal de cette très-chère fille ; mais, mon Dieu, qui eut jamais moins d'apparence de ce mal qu'elle n'en avait quand nous passâmes vers vous. Oh ! j'espère en la bonté de Notre-Seigneur que nous aurons plus de peur que de mal, puisqu'elle est prise de bonne heure ; toutefois, sa très-sainte volonté soit faite ! car je m'assure que de quelque côté qu'elle s'accomplisse, ce sera pour sa plus grande gloire et notre mieux à toutes. Je pense que passé la première purgation, laquelle doit être douce et suffisante pour décharger le corps de cette chère âme des humeurs superflues, il ne faut pas l'accabler de remèdes ; néanmoins, représentant aux médecins ce que l'on craint de tant de médecines, il faut enfin leur obéir ; mais je crois toutefois que les saignées et la multitude des médecines la gâteront si son mal tend à l'étisie. Je serais bien aise de savoir au vrai son mal, comme il est venu, comme il est maintenant, et les ordonnances des médecins ; car nous avons ici un grand médecin et un gardien des Capucins qui l'était autrefois, et que l'on estime grandement pour cela. Retranchez-lui le parler tout à fait, autant qu'il se pourra, et les faites bien nourrir et [19] l'une et l'autre. Je ne puis rien dire davantage que je ne sache leur mal ; mais nous faisons bien prier pour elles, et je n'ai garde de les oublier : certes, elles me sont chères ; mais surtout m'est précieuse notre pauvre directrice. Ayez amour spécial à la divine volonté en cette affliction ; elle fera tout bien pour nous. Si elle vous ôte ces chères âmes, elle vous pourvoira d'ailleurs, car enfin sa Bonté a plus d'intérêt à nos maisons que nous-mêmes.

Je vous ai écrit amplement, il y a environ trois semaines ou un mois, et vous envoyai, ce me semble, plusieurs lettres, même une pour Mgr de Bourges. Depuis, je vous ai écrit un billet. Dieu veuille que vous receviez le tout ! — Notre bon archevêque viendra incontinent après Pâques ; nous attendons cette semaine le Révérend Père dom Juste. Cette affaire de notre Bienheureux Père nous arrêtera ici jusques environ la fin de mai ; incontinent que je pourrai, nous partirons, Dieu aidant. — Notre Sœur Favre, avec six autres très-bonnes Sœurs, mais je dis des Sœurs de fondation, partiront le 11e de ce mois pour Bourg. Au reste, ma vraie fille, en ces trois mois que nous avons ici gardé notre grande Sœur Favre, nous avons toutes reçu une merveilleuse édification de son humilité, obéissance et douceur ; c'est une âme fort pure, dépendante de Dieu, fort détachée et indifférente ; enfin elle a un très-bon intérieur et une vraie affection à l'Institut ; bref, c'est une bonne âme. Elle a demeuré ici avec un contentement et tranquillité grande, et n'en voudrait jamais sortir si c'était le bon plaisir de Dieu. Notre Sœur Supérieure de céans est toute ravie de la voir comme elle est.

Nous vous envoyons tout ce qu'il faut pour madame Daloz, ce sera charité, si elle nous paye. Vous garderez ce que vous en recevrez avec les deux cents écus du compte, dont l'on vous envoya l'autre jour l'obligation, et les quatorze cent cinquante livres que vous avez déjà ; le tout est pour les affaires de notre  [20] Bienheureux Père. —Ma fille, il m'est tout plein venu en la pensée que vous devez souvent écrire à notre Sœur l'assistante de Paray, qu'elle se tienne très-humble et rabaissée, parce que y ayant si peu de temps de sa conversion à Dieu, elle ne peut pas être encore si bien fondée ou consolidée en cette tant nécessaire vertu, qu'elle ne soit tentée, surtout étant en charge un peu relevée. Voilà [ce] que je pense vous devoir dire, ma très-chère fille. Je crains que la précédente assistante ne donne bien de l'exercice à cette nouvelle maison ; mais la douceur et l'égalité de la Supérieure pourront accommoder cela, avec vos lettres. Notre Sœur [Sauzion] Supérieure m'écrit que, selon qu'elle voit le lieu de Paray, elles auront grand'peine à y demeurer et à y vivre selon l'Institut ; « car, dit-elle, ni pour le spirituel, ni pour le temporel, nous n'y avons point d'assistance ; nous avons peine d'y vivre, et ne trouvons pas de quoi, avec notre argent ». Ce sont ses mêmes paroles, à quoi je réponds ce que vous verrez. Certes, ma fille, c'est pitié de mettre des filles en tels lieux ! On a résolu, pour les mêmes raisons qu'elle écrit, de transmarcher [transférer] nos Sœurs d'Évian à Thonon, car elles ne sont point là bien en repos. À Thonon, il y a force ecclésiastiques, médecins, apothicaires, et force noblesse qui rendent le lieu plus illustre, et mieux fourni des choses nécessaires à l'entretien de cette vie.

Le bon M. le prieur [de Blonay] est bien marri ; mais que faire là ? Aussi ne pensé-je pas qu'il y demeure curé ; car il y a une si extrême antipathie entre lui et ceux de la ville, qu'il est impossible qu'il puisse faire profit les uns des autres ; ce qui est fort à l'intérêt des âmes, et à la joie de ceux de Genève qui fréquentent là [Evian]. Mgr de Genève a fait ce qu'il a pu et moi aussi, pour lui persuader de remettre cette cure à quelque bon ecclésiastique. Il n'y a moyen de le vaincre ; il veut bien quitter la résidence, mais non pas la cure, c'est chose incompatible ; cela tient en peine toute la ville et surtout Mgr de [21] Genève. On a crainte que ce qu'il ne veut pas faire par douceur, on ne le fasse faire par l'autorité du prince. Mgr l'évêque a voulu que je vous en écrivisse, ce qui me fâche ; mais c'est qu'il désire que vous écriviez à M. le prieur pour le persuader. Certes, ce serait la gloire de Dieu et son propre bien ; mais il est préoccupé de son opinion, et veut que Dieu lui fasse voir sa volonté, dit-il, pour cela ; mais il faudrait que ce fût par révélation, autrement il ne la veut pas connaître. Je lui en ai dit et écrit tout ce que j'ai pu, mais en vain ; c'est le meilleur homme et qui a de très-bonnes intentions ; s'il croyait conseil et qu'il ne fût pas si attaché [à son opinion], il serait saint. — Je salue votre chère âme qui m'est précieuse plus que je ne saurais dire. Ayez soin de vous bien porter, et me faites savoir des nouvelles de ces chères malades que je salue toutes à part très-chèrement, et toutes les autres. Je ne puis écrire à la petite, je la salue.

[P. S.] J'avais écrit jusqu'ici, ma vraie très-chère fille, quand j'ai reçu la vôtre dernière, qui est tout maintenant. Je bénis Dieu du bon espoir que vous nous donnez des pauvres malades ; il les faut bien traiter et faire reposer et récréer, et que surtout elles ne parlent guère. Pour vous, ma fille, obligez-moi, je vous en conjure, d'entretenir votre santé. Prenez le malin une noix confite, et le soir le plus souvent qu'il se pourra. — Dieu fera réussir l'affaire de la double maison[4] quand il lui plaira. Dans huit jours j'écrirai à Mgr de Bourges qui ne viendra qu'après Pâques, sinon que Dieu m'en donne le loisir à ce coup. Je vous prie, recommandez-moi à Notre-Seigneur. Nous n'oublions point les chères malades.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [22]

LETTRE DCCLXVIII - À LA SŒUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

ASSISTANTE COMMISE À BELLEY

Avantages de la douceur dans la direction des âmes. — Se confier en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Je vous remercie, ma très-chère fille, de la diligence que vous avez faite de nous envoyer les lettres de mademoiselle de Saint-Loup. Faites-lui tenir nos réponses le plus promptement et sûrement que vous pourrez. Il s'est perdu grande quantité de lettres, encore à cette dernière fois. Il ne s'en est point trouvé de notre Sœur la Supérieure de Dijon. Pour Dieu, ma fille, faites voir enquête si elles se pourraient recouvrer ; et, une autre fois, empaquetez-les si bien et liez tous les paquets ensemble qu'il ne s'en perde plus, cela est trop important. — Je suis très-aise, ma chère fille, de ce que nos Sœurs commencent à se reconnaître : si vous continuez votre méthode, infailliblement vous les rangerez sans mot dire, et Dieu bénira cette conduite, vous en donnant plus de fruits que si vous vous empressiez à vouloir emporter les choses d'autorité. Voyez-vous, l'exemple profile plus que les paroles. Soyez toujours fort généreuse et pleine de confiance en Dieu : soyez patiente, charitable ; faites bien ce qui est de l'observance, et vous verrez les merveilles de Dieu.

Je ne sais si l'on pourra prendre maintenant Michel, la maison étant si extrêmement chargée que rien plus, outre qu'il témoigna l'autre jour qu'il ne pourrait abandonner sa mère. L'on donnera à ce porteur l'argent de son voyage, ou on vous l'enverra.

Bonsoir, ma toute très-chère fille ; je conjure nos Sœurs de cheminer dans l'esprit de la sainte humilité, douceur et [23] simplicité, qui est le vrai esprit de leur Institut et de leur saint Fondateur. Je les salue chèrement toutes comme mes filles bien-aimées. Si je puis, je vais écrire à MM. des Échelles et Jantel. Adieu, ma fille ; vivez joyeuse et courageuse. Dieu vous bénisse ! Je suis enfin toute vôtre.

Dieu soit béni !

[P. S.] Ma très-chère fille, je vous conjure de faire passer en toute diligence notre garçon jusqu'à Bourg, afin que les dames viennent prendre nos Sœurs[5] à Belley, où est le rendez-vous.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Demande d'un Nouveau Testament. — Prochain départ des fondatrices de Bourg.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 mars [1627].

Ma très-chère fille,

Je vous écrivis avant-hier : notre Sœur Anne-Marie [Rosset] me dit hier qu'elle avait adressé les lettres de Paray-le-Monial à Paris. J'espère que vous aurez bien connu cette équivoque ; si vous ne l'avez [pas] aperçue, réparez-la au plus tôt. — Je vous prie, ma très-chère fille, de nous envoyer à la première commodité le Nouveau Testament, mais qu'il soit de l'impression de Paris ou de Lyon, et des bons. Pour cela, faites-le choisir à M. Brun, s'il vous plaît ; c'est pour moi. Dieu me fasse la grâce de faire bon usage d'une si digne lecture. [24]

Nos Sœurs partent vendredi pour Bourg.[6] J'écris, comme vous verrez, afin d'avoir la bénédiction de Mgr l'archevêque pour ce nouveau monastère, lorsqu'il sera tout à fait en possession de ce diocèse de Lyon. Adieu, ma fille ; le temps m'est déjà long de savoir de vos nouvelles et de vos chères malades. Je vous écrivis l'autre jour assez longuement, et [vous] aurez vu nos nouvelles dans les autres lettres que j'envoyais. — Le bon Père dom Juste est arrivé ; il esta Chambéry pour quelques jours. — Nous avons ici le très-bon Père Bertrand, Jésuite, qui est excellent et sage prédicateur. Il nous fit hier un discours de la Providence, tout admirable et utile. J'espère qu'il profitera. Oh ! qu'heureuses et seulement heureuses sont celles qui se laissent conduire sans résistance à cette sage et douce conduite !

Bonjour, ma très-chère fille ; cachetez bien mes lettres et le paquet, et l'envoyez à M. Cabout, avec recommandation de le faire tenir promptement et sûrement à Mgr de Bourges, sinon que vous ayez une bonne voie.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [25]

LETTRE DCCLXX - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE

Espérance d'une prochaine entrevue. — Soumission à la volonté de Dieu.

VIVE -†- JÉSUS !

[Annecy. 1627.]

Ma très-chère fille,

Le doux Sauveur vous comble de son saint amour, et tout ce que vous chérissez le plus ! Je ne sais si vous avez reçu ma dernière lettre, qui répondait aux vôtres de confiance. J'attends de bon cœur des nouvelles du vôtre que j'aime si tendrement que j'en suis un peu en souci ; j'espère toutefois que la main de Dieu le soutient et le conserve pour son amour. Puisque Dieu nous donne une bonne paix, je veux attendre la consolation de vous voir cette année ; néanmoins, ma très-chère fille, n'en laissez point entrer le désir trop avant dans votre esprit, afin que si la divine Providence y mettait des obstacles, il n'en reçût point de secousse ; car je désire que vous aimiez souverainement sa sainte conduite, sa bonté étant si grande qu'elle dispose tout pour le mieux de ses enfants, du nombre desquels vous êtes assurément. Mon Dieu ! que je souhaite votre esprit attentif à cette vérité, que rien du tout n'arrive que par l'ordre et la disposition de l'éternelle volonté. Je salue votre chère Gabrielle. Je suis votre mère, etc. [26]

LETTRE DCCLXXI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Le voyage de l'archevêque de Bourges est retardé. —Travaux du Père dont Juste. — Les souffrances considérées dans la volonté de Dieu sont très-aimables.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 mars [1627]

Ma très-bonne et très-chère fille,

J'avais bien su, par l'entremise de ma Sœur la Supérieure de Moulins, que vous étiez malade ; mais je ne savais pas que ce fut si longuement et périlleusement. Dieu soit béni qui vous en a retirée ! Bienheureuses les âmes qui souffrent amoureusement, leur récompense sera grande ! J'ai été aussi incommodée d'une grande défluxion qui m'a laissé une débilité d'estomac et de tête assez grande ; c'est ce qui m'empêche encore de vous écrire de ma main, mais j'espère que bientôt je serai tout à fait remise.

Je ne vous saurais encore dire quand nous nous verrons, car la maladie de Mgr de Bourges nous tient en incertitude du temps qu'il doit arriver ici ; mais j'espère toujours avec l'aide de Dieu que ce sera cet été. — Il est vrai que notre Sœur de Montferrand m'écrivit qu'elle ne vous avait pas donné notre Sœur Marie-Michelle [des Roches], parce qu'elle en avait à faire pour la fondation de Saint-Flour.

Notre chère Sœur Marie-Jacqueline Favre partit, il y a dix ou douze jours, avec nos bonnes Sœurs, pour aller faire la fondation de Bourg en Bresse ; certes, celle chère grande fille a laissé ici une très-bonne odeur de sa vertu, et, en ces trois mois que nous l'avons gardée, j'ai reconnu un grand fonds de vertu en cette âme-là.

Le Révérend Père dom Juste est ici qui travaille à force au [27] procès de la béatification de notre Bienheureux Père, attendant le commissaire, Mgr de Bourges ; je vous prie, ma chère Sœur, de bien faire prier Dieu pour lui et pour les affaires. — Quant à ce qui est de vous voir pour l'Ascension, c'est chose impossible ; mais remettez bien toutes vos affaires entre les mains de la divine Providence, qui les conduira assurément selon son bon plaisir.

Bonjour, ma très-bonne, ma très-chère et bien-aimée fille. Mon Dieu ! qu'il nous faut avoir un grand et bon courage pour supporter doucement tous les travaux de cette vie ! Si nous les regardons dans leur origine, ils nous seront en consolation et bénédiction, car enfin rien ne peut partir de cette douce main paternelle qui ne soit pour sa plus grande gloire et notre mieux, cela nous doit suffire, ma très-chère fille. Dieu soit au milieu de votre cœur et de votre chère troupe que je salue avec vous. Amen.

[P. S.] Ma très-chère Sœur, je n'écris pas à cette bonne Sœur qui m'a écrit, parce que je ne le puis faire de ma main. Je la salue de tout mon cœur dans l'espérance de la voir bientôt.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE DE LIVRON

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Conseils au sujet de la fondation de Gap. — Secourir les Sœurs d'Embrun.

VUE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Ce serait une très-bonne fondation que celle de Gap, si elle était munie selon la proposition de M. le grand vicaire ; quand il y aura quelque chose de moins, il n'importera guère. [28]

La lettre que vous avez écrite à Mgr de Gap est fort bien ; s'il a volonté que cette fondation se fasse, il nous fera là-dessus une claire déclaration. Je suis marrie de ce que M. d'Aoste ne l'a pas approuvée, car il faut lâcher de ne l'altérer en rien ; mais vraiment, puisque vous étiez engagée de parole, il n'eût été à propos de se rétracter. Je ne sais que vous dire sur votre aller à Gap, ne sachant pas quelle serait la Supérieure que vous prétendez d'y mener, ni celle que vous pensez de laisser à Grenoble pendant votre absence. Sur la science de ces deux choses je formerai mon jugement, ce que je ne puis faire autrement. La raison que vous me marquez pour ne pas envoyer notre Sœur la Supérieure d'Embrun à Gap est purement vaine, jamais celle pensée ne me vint. Pour céans, nous prenons des Supérieures et des directrices ès autres maisons, témoin la Mère d'ici, et la Mère et La directrice de Bourg ; mais je ne sais comme ma Sœur [de Châtel] Supérieure céans a pris cette pensée, car je ne pense pas que ma Sœur N. y voulût aller. Elle presse fort que l'on la relire d'Embrun [plusieurs lignes inintelligibles].... Vous verrez ce que j'écris ; [je] pense qu'il leur faudrait donner quelque satisfaction d'une façon ou d'autre. Elle mande qu'elles sont dans une nécessité extrême ; ma très-chère fille, certes cela est de grande considération, car enfin leur bien est à Grenoble, et elles ne sont point là par leur choix, mais par l'obéissance. En ces petites villes, il est tout à fait nécessaire d'aider les filles que l'on y envoie ; ainsi le faisons-nous, la charité et la raison le veulent quand elles sont pauvres.

Je suis fort marrie de quoi M. d'Aoste n'agrée pas l'entrée de la petite Madelon. Mon Dieu ! pourquoi fait-il plutôt cette difficulté pour elle que pour celle de madame de Chevrières ? Oh ! néanmoins il faut tâcher de le gagner par douceur et patience, car si vous faisiez ce que vous me dites, de vous adresser à Mgr de Grenoble, vous perdriez tout à fait M. d'Aoste ; ma Sœur la Supérieure lui écrit. Soulevez le cœur de notre Sœur [29] A. C. ; c'est un bon sujet... [plusieurs mots illisibles] ; pour Dieu, montrez-lui grand amour et confiance, et la relevez tant que vous pourrez. — Nous espérons bientôt la chère consolation de voir notre digne M. d'Uriage qui vous dira derechef nos nouvelles. Je la salue cependant de tout mon cœur qui est vraiment tout sien et tout à fait uni à ma très-chère fille. Je salue toutes nos Sœurs avec M. d'Aoste et M. Antoine. Chérissons-nous mutuellement toutes dans son divin amour. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Pignerol.

LETTRE DCCLXXIII - À LA SŒUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU

MAÎTRESSE DES NOVICES, À GRENOBLE

Elle lui recommande l'adhésion à la divine volonté et la sainte joie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1621.]

Ma très-chère fille,

Non-seulement ma main, mais mon cœur, s'il pouvait, voudrait graver dans le vôtre très-cher les témoignages de sa véritable dilection pour vous, et m'estimerais heureuse de donner quelque soulagement à votre esprit bien-aimé, que j'aime tendrement et fortement, parce que je sais qu'il tend droit à Dieu et n'a d'autre prétention que l'accomplissement de sa sainte volonté.

Il est vrai, cette novice a l'esprit faible, et [je] m'étonne comme on l'a reçue ; mais, ma très-chère fille, après que nous avons fait nos efforts pour détourner quelque mal, si Dieu permet qu'il arrive, il nous faut joindre doucement et amoureusement notre volonté à cette divine volonté qui a voulu permettre cela, et demeurer en paix de l'affaire, quelque mauvaise apparence qu'elle puisse avoir, autrement il n'y a nul doute que ce [30] ne serait plus l'esprit de Dieu qui agirait en nous, mais l'amour-propre. Oh ! demeurez donc en paix là-dessus, ma très-chère fille, et détournez doucement votre esprit de tout cela, vous confiant que Dieu réduira tout à sa gloire.

Ma fille, ne regardez guère ce qui passe en vous, mais tenez-vous attentive à Dieu ; s'il se cache quelquefois, c'est qu'il veut prendre son plaisir à vous voir chercher sa bonté ; faites-le donc avec toute simplicité et amour, sans jamais vous lasser en ce saint exercice ; tenez votre courage haut levé dans une sainte confiance et toujours joyeuse. Une âme qui ne voudrait pour rien du monde offenser son Dieu aie fondement delà vraie joie. Dieu vous remplira de son pur amour, auquel je suis sans réserve, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE DCCLXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

La Sainte se réjouit de l'entrée de mademoiselle de Saint-André à la Visitation, — Soins à donner à une Sœur malade. — Emplacement du deuxième monastère de Lyon. — Nouvelles de celui de Bourg.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 mars [1627].

Ma très-chère fille,

[De la main d'une secrétaire.] Je bénis Dieu de fout mon cœur de l'entrée de mademoiselle de Saint-André, puisqu'elle est si bonne et si aimable. Je crois que cette entrée aidera au dessein de la deuxième maison. Je vous ai répondu, il y a plus de douze jours, qu'il fallait attendre M. de la Faye avant de se découvrir ouvertement, pour crainte de la contradiction de celui que vous savez. — Je ne sus écrire à madame de [31] Chevrières et à M. de Sève.[7] Je le fais maintenant, quoique j'aie toujours mon estomac fort faible.

J'ai vu les ordonnances de notre pauvre Sœur la directrice, il n'y a rien de trop. Je crois qu'il est nécessaire de les lui faire pratiquer exactement ; et pourvu qu'elle soit bien nourrie pendant ces remèdes-là, il n'y a rien à craindre ; ains, j'espère en Dieu qu'ils lui profiteront beaucoup, et j'en supplie sa Bonté ; car ce serait une grande perte si cette fille-là mourait. — Si le livre des Évangiles n'est déjà acheté, je voudrais que tout y fût, s'entend tout ce qui est de la Bible. S'il est acheté, il se faudrait contenter de cela.

Nos Sœurs de Bourg ne manqueront pas de vous envoyer l'argent des matelas et autres meubles que vous leur avez achetés ; car nous leur avons donné trois cents écus pour leur aider en ce commencement. Je vous prie donc, ma très-chère fille, de ne pas toucher à celui que vous avez ; car il est pour la béatification de notre Bienheureux Père, de quoi on aura bientôt besoin. Votre maison n'a garde d'avoir faute, la Providence de Dieu en a trop de soins. Je n'ai su faire jugement sur les plans que vous m'avez envoyés, sinon qu'il me semble que j'aimerais mieux que vous fussiez au-dessous de ce grand chemin qui va aux Capucins et aux Minimes que d'être au-dessus. Je vous trouverais trop haut, et il se faut mettre en bon quartier tant qu'il se peut.[8] — Sitôt que vous aurez reçu des nouvelles de nos Sœurs de Bourg, je vous prie [de] nous les faire tenir. — Votre paquet de Turin sera porté sûrement.

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, je me porte bien, Dieu merci, mais je suis fort faible, surtout d'estomac. Dans peu de jours, je serai remise, Dieu aidant. Priez pour moi, ma très-chère fille ; vous verrez par les lettres le reste.

[P. S.] Ma très-chère fille, je viens de recevoir vos lettres, je vois que vous êtes toujours un peu touchée, quand ce que vous faites pour nous ne réussit pas tant bien, parce que vous êtes toujours la cadette. Or, ne vous en mettez point en peine, je ne m'y mets guère aussi ; car, grâce à Dieu, nos Sœurs de Bourg sont bien ; elles ont été reçues avec un très-grand applaudissement et elles chantent l'Office publiquement. Si elles n'ont pas le Très-Saint Sacrement en leur église, elles l'auront tant mieux en leurs cœurs. — Je vous remercie du petit Nouveau Testament ; mais combien coûte-t-il ? — Je vous recommande l'affaire de madame Daloz, et que ces lettres soient mises à la poste, et fort recommandées pour être données promptement ; et la réponse, quand vous l'aurez, envoyez-la promptement aussi.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE,

Instances faites à Rome pour les fondations de Verceil et de Carmagnole. — On demande la Mère Facre pour être supérieure à Orléans.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1er avril 1627]

Ma vraie fille uniquement aimée,

Ce m'est grande consolation de recevoir de vos chères nouvelles, car votre bon cœur est au milieu du mien. Maintenant, je me porte bien, grâce à Dieu, mais sans loisir de vous écrire longuement, ains pour employer cette occasion qui portera cette lettre à Belley ; dans quelques jours M. de Pressin retournera à Dijon, et j'écrirai tant que je pourrai.

Dieu soit béni de tout ce qui se passe par delà, l'on ne peut [33] désirer rien de mieux pour l'état présent des affaires, mais il me tarde bien que nous ayons des nouvelles de Paris ; Dieu les donnera telles qu'il faut, s'il lui plaît, je n'en puis douter. Je ne sus encore assembler Mgr et le Père dom Juste pour voir comme l'on pourra nous dégager du Piémont sur l'occasion des longueurs de Rome, où il faut que les affaires de ce monastère de Verceil passent, il nous est remis avec toute sorte de bonne procédure et consentement requis ; il faut aussi que l'affaire de Carmagnole passe à Rome. Mon Dieu veuille conduire cela si c'est à sa gloire ; mais en tout son saint plaisir soit fait.

L'on m'écrit d'Orléans, et c'est le Père recteur, qu'il n'y a que vous en notre Ordre qui puissiez succéder à la Mère de là, et que partant, si nous la voulons retirer, que vous y êtes tout à fait demandée et nécessaire, autrement tout sera gâté. Dieu nous sera en aide en tout, s'il lui plaît, et toutes choses réussiront à sa gloire. Je ne puis plus écrire, je salue, mais tendrement, ma très-chère Sœur de Vigny et toutes nos Sœurs ; je ne puis répondre à ma bonne Sœur Cagues, mais je lui dis par vous que je ne lui recommande pas la mortification du corps, mais oui bien celle du cœur et la sainte oraison ; je suis bien aise de la voir toute courageuse. Je ne puis écrire à mesdemoiselles de Lure et de Saint-Loup ; je les salue chèrement, et le cœur de ma grande fille très-cordialement, comme ma bien-aimée très-unique fille, que je désire être toute sainte. Soulagez-vous fort, et s'il est besoin pour votre santé de dormir tard, faites-le, je vous en conjure. Adieu, ma fille. Dieu soit béni. — Le Père Bertrand écrira de la Providence. —Tout le monde vous salue.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [34]

LETTRE DCCLXXVI - À MONSEIGNEUR DE NEUCHÈZE

ÉVÊQUE DE CHALON, SON NEVEU

Elle le félicite de son zèle pour la gloire de Dieu et le bien du peuple. — Malheur des temps.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1627.]

Mon très-honoré et cher Seigneur,

Le divin Sauveur glorieusement ressuscité comble nos âmes de joie et sainteté I Je bénis son infinie Bonté de la grâce et force qu'il vous a données, pour Lui rendre ce que vous Lui deviez en l'emploi de votre commission à Paris. Vous ne m'en dites rien, Monseigneur, mais l'on m'a écrit que vous y aviez parlé pour le soulagement du pays, avec toute liberté et équité, et, bien que l'on pensait que cela servirait de peu, néanmoins les gens de bien en sont consolés ; et je m'assure que votre âme en ressent de la satisfaction, quoique la gloire en soit due à Dieu, seul auteur de tout bien. Je vous dirai que j'en ai reçu une particulière consolation en louant et remerciant Notre-Seigneur ; car enfin, c'est être prélat et père du peuple que de maintenir fortement l'équité ; et se montrer vrai serviteur de Dieu, là où il va de sa gloire et du repos de ses peuples, sans avoir égard aux intérêts particuliers ; oui, car il faut tout perdre plutôt que de manquer à la fidélité que nous devons à Dieu, et à notre propre âme ; sa bonté saura bien conserver ce que nous abandonnerons pour Lui, et nous le multiplier au centuple. Servir Dieu, comme l'on dit, au péril de tout le reste, c'est régner et s'acquérir les vraies richesses et honneurs en ce monde, et, ce qui est seul important, s'assurer par les mérites du Sauveur la béatitude éternelle, dont un moment de jouissance vaut mieux que la possession de mille mondes.

Je vous dis simplement ce qui me vient, selon mon [35] sentiment, qui est plein d'un très-grand désir de votre vrai bien. Je m'assure que vous le croyez comme cela, mon très-cher seigneur. Dieu, par sa bonté et toute-puissance, vous conserve en sa grâce et en santé, et veuille établir une bonne et sainte paix pour sa gloire et le salut des peuples ! Il est très-justement irrité contre nos iniquités ; car qui a jamais ouï dire que les barbares aient fait des cruautés égales à celles qui s'exercent de côté et d'autre ? C'est chose effroyable et indigne du nom chrétien ! Est-il possible que les gens de bien ne puissent empêcher ces malheurs ? Il semble que chacun soit aveugle et que les prédicateurs soient muets ; mais plutôt ce sont nos méchancetés qui nous aveuglent. Faites crier les prédicateurs, Monseigneur, afin que le peuple soit ému à pénitence, et me pardonnez ma longueur.

J'avais un grand désir de vous voir ; mais je le soumets à Dieu, pour en disposer selon son bon plaisir. Oh ! mon vrai neveu et très-cher enfant, servez et aimez ce grand Dieu de toutes vos forces, je vous en conjure ; ne vous épargnez en rien pour cela. Tout ce qui est de ce monde n'est qu'ombre de bien et passera bientôt ; Dieu seul est permanent et sa bienheureuse éternité ! Aspirons, je vous prie, de tous nos cœurs à celle jouissance de Dieu, et à celle sainte société des fidèles chrétiens et des Saints, où nous trouverons nos chers parents et amis avec des joies interminables Eh ! mon cher fils et neveu, que je souhaite ce bonheur pour nous tous. Priez pour moi, afin que Dieu me rende digne de cette miséricorde.

Je suis de cœur, Monseigneur, votre très-humble… [36]

LETTRE DCCLXXVII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

La vertu d'une Religieuse n'est pas toujours une preuve de sa capacité pour les charges. — Sage lenteur à accepter de nouvelles fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 avril [1627].

Ma très-chère fille,

Le temps m'est long de ne pas savoir de vos nouvelles. Je crois que vous aurez maintenant reçu le plan des monastères ; c'est notre original : c'est pourquoi il faudra bien nous le rendre, car si vous n'en pouvez tirer une copie, nous vous en enverrons une quand nous l'aurons reçu. — Notre Sœur la Supérieure de Moulins m'écrit que vous demandez notre Sœur N. pour être directrice. Croyez-moi, ma vraie très-chère fille, cette bonne femme-là est vertueuse ; mais, certes, elle n'a nul talent pour la conduite des âmes, et je vous prie ne l'y point employer, car elle les gâterait, non faute de bonté et d'affection, mais de capacité pour cela.

Ma Sœur me mande aussi que Mgr de Mâcon a grand désir d'avoir de nos Sœurs en son diocèse, et qu'il nous a donné licence d'établir à Cluny et à Charlieu. Bon Dieu ! ma très-chère fille, il ne vous faut point presser de faire tant de maisons. Nous ne pouvons pas avoir encore tant de filles capables pour cela, outre que ce n'était nullement l'intention de notre Bienheureux Père que nous nous missions en des lieux où, certes, l'assistance spirituelle et temporelle manque. Pour cette raison, il nous faut retirer nos Sœurs qui étaient établies à Évian, et je sais que celles de Paray pâlissent. Pour Dieu, ma très-chère fille, ne faites point cela. Je ne connais pas [ce] que c'est que Charlieu ; mais je pense que c'est un lieu où les Sœurs ne trouveront pas ce qui serait requis à leurs besoins. [37] Pour Cluny, oh ! certes, j'aurais bien de la mortification d'y savoir de nos Sœurs, pour des bonnes raisons. Croyez-moi, ma très-chère fille, ne nous hâtons point de tant faire de nouvelles maisons. Tâchons de bien observer ce qui nous est ordonné, et de rendre nos Sœurs bien solides en la vertu de l'Institut, et puis Dieu nous donnera des lieux bons et propres pour nous décharger ; et cependant, assurément, Il nous pourvoira nos maisons faites de tout ce qui sera requis. Je vous dis ceci en Notre-Seigneur, et je me confie en la bonté de votre cœur que vous le recevrez de même ; car vous savez combien je suis vôtre, et comme je vous tiens réciproquement pour toute mienne. Je connais votre cœur et son zèle et son affection ; c'est pourquoi je vais tout franchement avec vous, que je chéris parfaitement. Sans loisir.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Maladie et rétablissement de l'archevêque de Bourges. — Annonce d'un voyage. — Affaires diverses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 avril [1627].

Enfin, ma très-chère fille, nous avons reçu vos lettres du 11e avril, mais non pas celles que vous dites m'avoir écrites quatre jours avant. J'ai reçu aussi dimanche des lettres de notre pauvre cher archevêque [de Bourges], qui a été malade extrêmement ; dès le jeudi gras jusqu'au jour de Pâques, il a gardé le lit, de sorte qu'il est dans une si grande faiblesse que d'un mois il ne saurait entreprendre le grand voyage de [37] venir ici ; mais il nous promet, avec une affection nonpareille, de venir le fin plus tôt qu'il pourra, n'ayant rien du tout qui le retarde que son mal, de façon que je pense qu'il sera ici à la fin de mai, ou au commencement de juin. Cependant, pour gagner du temps, je vais à Belley,[9] Grenoble, Chambéry et Rumilly, et reviendrai ici, Dieu aidant, pour recevoir notre bon prélat ; car de m'absenter tandis qu'il fera l'affaire de notre Bienheureux Père, cela ne se peut ; mais incontinent qu'il aura fait ici, je m'en irai à vous. Il nous mande que Mgr l'archevêque lui a promis les établissements pour [le second monastère de] Lyon et pour celui de Bourg.

Non, ma chère fille, ne m'envoyez point de Bible ; mais sachez du bon libraire quand il pourra imprimer le Coutumier et les Règles. — Mon Dieu ! que je suis aise de la santé de votre chère directrice, et de ce que nos Sœurs vous donnent tant de contentement ; car j'espère que Dieu l'est aussi. De vrai, votre Sœur l'assistante est bien à mon gré ; mais qu'elle se rende attentive à ce que je lui dis pour sa perfection. — Mais, par ce que vous me dites, je me vois sans espérance d'avoir une Supérieure de chez vous ; Dieu pourvoira d'ailleurs.

Nous niions à Belley, et de là à Grenoble, où je vous prie nous faire avoir les lettres que vous recevrez pour moi entre ci [et] le 15 de mai, car je pense que nous y serons jusque-là. Je désire bien que nos lettres soient portées par la poste, afin que celles d'Orléans soient reçues à temps. Vous verrez leur importance ; je vous les recommande, et de toujours prier Dieu pour moi, et toutes nos chères Sœurs, que je salue avec vous du meilleur de mon cœur. — Château-Gaillard[10] est bien haut, ce me [39] semble. Y pourra-t-on avoir de l'eau ? n'est-il pas au-dessus des Carmélites ?

Adieu, ma fille ; Je saint amour règne dans votre chère âme ! Vous êtes uniquement mienne, mais je suis aussi uniquement vôtre en Celui qui est notre unique prétention, qu'il soit béni ! Nous venons de recevoir votre paquet précédent et le dernier. Adieu, ma vraie chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXIX - À LA MÊME

Les Religieuses ne doivent pas travailler pour leurs parents. — Estime pour la Sœur assistante.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble], 4 mai [1627].

Ma très-chère fille,

Je ne puis vous écrire de ma main ; car ma défluxion me tombe dessus les yeux. — Pour ce qui est des parents de nos Sœurs, il faut trancher ; c'est une chose assurée que cela tirerait une grande conséquence ; et, puisque la condescendance que l'on a déjà eue en leur endroit n'a pas assouvi leurs désirs, et que cela est tout à fait contre la Règle, qui dit que « les Sœurs ne sauront point à qui sont les ouvrages qu'elles font », il faudrait plutôt donner quelque charge à ces filles qui les occupât, en sorte que l'on puisse dire véritablement qu'elles ont assez à faire en leur charge, — Je suis, certes, touchée de la maladie de nos pauvres Sœurs. Eh Dieu ! qu'elles seront heureuses d'aller trouver cette divine Bonté ! Pour la pauvre directrice, elle serait encore bien nécessaire en la maison, mais Dieu sait bien ce qu'il veut faire et de l'une et de l'autre, car ce sont des âmes très-bonnes. Vous avez bien fait de mettre [40] votre Sœur l'assistante en sa place, car je m'assure qu'elle fera bien et l'une et l'autre charge : c'est un bon cœur et une sage fille.

Il faut prendre garde à ne pas recevoir cette damoiselle de Grenoble que son mari ne soit mort, car cela donnerait grand sujet de murmurer à ceux de Grenoble ; mais je ne désire pas que l'on sache que cet avis vient de moi. — Je vous remercie de tout mon cœur,. et toutes nos chères Sœurs, de votre belle boîte de raisins de Damas ; je ne mérite pas un si beau présent ; Dieu vous le rende, ma très-chère fille !

Oh ! que vous m'avez contentée de me dire que vous ne vous regardez point, ains laissez à Dieu le soin et la connaissance de ce que vous êtes ; il faut demeurer ferme et invariable en cet abandonnement. Certes, c'est notre bonheur de n'être rien qui vaille, pourvu que nous l'aimions et nous confiions en Dieu. Votre désir de me voir me donne celui de vous voir aussi. Je ne dirai jamais que non, quand Dieu le voudra. Fondez bien cet esprit en votre Sœur l'assistante, et l'affermissez et dressez comme celle sur qui vous devez jeter les yeux pour vous succéder en la charge de Supérieure ; car, il est vrai, un esprit qui ne serait pas ferme se changerait parmi de si fréquents divertissements et sentiments contraires à notre esprit. Oh ! qu'il le faut chèrement conserver ! Je ne vous dis pas ce que j'écris, parce que vous le verrez dans les lettres. Mes yeux se fâchent d'écrire et me font mal, car la défluxion les travaille. Mille saluts à nos Sœurs. Bonjour, ma toute chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [41]

LETTRE DCCLXXX - À LA MÊME

Départ de la Sainte pour Chambéry. — Bruits calomnieux au sujet de la fondation de Bourg en Bresse.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble], 16 mai [1627].

Ma très-chère fille,

Ce n'est que pour vous assurer seulement que me voici toute guérie, Dieu merci. J'ai eu un fort rhume avec la fièvre qui m'a tenue à l'eau quatorze jours, mais l'on me redonna le vin vendredi : hier, je pris une médecine qui m'a laissée toute brave, ce me semble. Je ne cesse de prendre des remèdes ici, [ce] qui m'a empêchée de bien rendre mon devoir à nos bonnes chères Sœurs. J'ai fait ce que j'ai pu, et elles me sont si cordiales, qu'elles se contentent. J'espère que nous partirons mercredi ou vendredi au plus lard, pour retourner à Chambéry. Je répondrai une autre fois plus amplement. — Je parlai avant-hier à M. de Sacconnex, et lui fis bien entendre que le passage de sa sœur n'était pas facile, ni en tout cas ne se ferait pour l'occasion de la nouvelle maison.

Je ne pense pas que notre Sœur la Supérieure de Paris puisse avoir la licence de recevoir cette bonne damoiselle, parce qu'en ce pays-là il faut grande considération, à cause des conséquences. Vous lui en pourrez écrire, mais non pas moi, pour les raisons que je vous dirai un jour. —Ma très-chère fille, l'on nous a mandé de Paris que l'on avait dit que notre établissement de Bourg avait été procuré de mauvais biais, par finesse et surprise, comme si nous eussions voulu mépriser l'autorité de Mgr l'archevêque, par le recours que nous fîmes à Mgr d'Autun pour avoir la licence. Vous savez le contraire, et que nous écrivîmes à M. de la Faye, et comme tout cela s'est passé. Nous n'avions rien du tout qui nous pressât de notre [42] part ; mais c'étaient ceux de Bourg qui pressaient, afin de pouvoir avoir notre Sœur Favre, que l'on croyait devoir être envoyée en Piémont à ce printemps, et ses parents avaient un ardent désir de l'avoir quelques mois. Ma fille, nous n'avons nullement l'esprit fait pour user d'artifice, ni manquer de respect aux prélats. Je vous prie, faites bien savoir par quelques amis la vérité de notre innocence.

Oh Dieu ! ma vraie fille, croyez qu'il me tarde autant qu'à vous de vous revoir et nos chères Sœurs ; car c'est la vérité que vous êtes la vraie fille de mon cœur et que je [vous] chéris d'une dilection toute particulière. Nos pauvres Sœurs, saluez-les tendrement, et priez Dieu que son amour règne en nos cœurs. Je ne pensais pas tant écrire, Bonsoir, ma toute très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXI - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY.

Prière de venir au-devant d'elle jusqu'à Rumilly.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 23 mai [1627].

Mon très-bon et cher Père,

L'Esprit Très-Saint remplisse votre âme de ses dons sacrés !. l'eusse certes été consolée que vous nous fussiez venu prendre à Grenoble, et au moins ici ; mais, comme vous dites, mon cher Père, les bons confesseurs de nos Sœurs montrant de désirer prendre cette peine, [il] leur faut acquiescer ; mais au moins vous nous viendrez prendre à Rumilly, la veille du Saint-Sacrement, afin que nous puissions nous récréer ensemble ces Mois ou quatre heures de chemin. Bonjour, mon bon cher Père ; toute cette bénite et très-aimable communauté vous salue [43] chèrement, et moi certes avec une affection, ce me semble, toute incomparable, et comme mon cher Père, votre très-humble fille et servante en Notre-Seigneur, — Jour du Saint-Esprit.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Conduite à tenir envers l'archevêque de Lyon. — Visite canonique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Que vous dire, ma très-chère fille, sur les menaces que Mgr l'archevêque[11] vous fait de vous donner force lois nouvelles ? Je ne crois nullement qu'il le fasse ; car sa piété et prudence sont fort grandes. Que s'il le fait, vous pourrez le prier avec votre troupe, en toute humilité, de ne point changer votre manière de vie ni vos coutumes, sous lesquelles cette petite Congrégation a pris un si saint accroissement, et a vécu avec tant de paix et de perfection, qui est la marque infaillible de la présence et assistance du Saint-Esprit ; ni aussi de ne pas accroître les lois, pour la crainte de donner des scrupules [44] et de la gêne à ces âmes, qui vivent si doucement et paisiblement dans l'observance de celles sous lesquelles Il lui a plu de nous appeler, [dans lesquelles elles] ont été instruites, et choses semblables ; car ne doutez point que Dieu ne vous inspire et maintienne.

Tout ce que vous avez à faire pour l'assurance de cette protection, c'est de bien observer nos Règles et Constitutions, et de nourrir les filles en un amour et estime très-cordial de leur manière de vie, sans jamais en vouloir décliner, ni à dextre, ni à senestre, autrement la division s'y mettrait, et tout serait perdu ; en ce cas, nous nous retirerions bientôt. Mais Dieu ne permettra jamais que cela arrive, ni sa sainte Mère, et je m'assure que quand bien Mgr l'archevêque ferait quelques changements par ordonnance, après il les retrancherait, et ne voudrait pas qu'elles fussent pratiquées. Or, enfin, il faudrait demeurer en paix.

Je serais bien aise qu'il fit la visite [canonique], et qu'elle se fit tous les ans ; car il faut tout introduire. Prenez garde à serrer les lettres qu'on vous a écrites, si vous ne désirez pas qu'il les voie, surtout celles de notre Sœur M. -Jacqueline, car ils verront tout. Ayez un grand courage, ma fille, et priez votre Père spirituel de maintenir notre Institut, jusqu'aux moindres [45] petites choses, surtout ce qui est dans les Règles et Constitutions.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXIII - À LA MÊME

Utilité des contradictions. — Condescendre au changement du Père spirituel. — Bulle d'établissement du monastère de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

« Celui qui n'a [pas] été tenté, que sait-il », et quelle est sa force ? Ne vous étonnez point, je vous prie, pour toutes ces contradictions ; Dieu les réduira à sa gloire et à notre mieux, cela indubitablement.

Je ne suis point d'avis que vous résistiez beaucoup à recevoir M. Deville pour Père spirituel, puisqu'il est très-homme de bien, et que enfin, bien qu'il eût mauvaise volonté (ce que je ne pourrais croire de lui), il ne pourra vous taire grand mal, les Constitutions étant bien approuvées, et le Coutumier bien reconnu et les filles bien affectionnées à leur saint Fondateur. Je ne voudrais pas que ce bon M. Deville, ni moins M. Mesnard, sussent que vous ayez fait difficultés d'accepter ce Père spirituel. Que si la chose est connue, et que vous sussiez probablement d'en pouvoir avoir un autre, vous feriez bien de le demander, craignant qu'il ne se ressouvint de votre refus.

Nous renvoyons le contrat et la copie, afin que l'on voie qu'il n'y a rien d'ajouté ni de diminué. Vrai Dieu ! que les hommes sont éloignés de la manière de traiter de notre bon Dieu ! M. Michel [Favre] copie tant qu'il peut la Bulle de nos [46] Constitutions ; mais parce que entre la préface et la conclusion de la Bulle, les Constitutions sont encloses, il est forcé de tout transcrire ; mais je vous les enverrai au plus tôt que je pourrai, ils verront bien par là qu'ils ne peuvent pas faire d'autres Règles aux Filles de la Visitation, et qu'il faut qu'elles observent de point en point celles qu'elles ont, sans y rien ajouter ni diminuer. — Sans doute que cette damoiselle ne serait point reçue en notre maison de Paris, ni non plus vos dames de Lyon en celle d'ici. — Je me porte bien, ma fille. Dans quatre jours, les Constitutions seront copiées, et par le premier [courrier] vous les aurez.

Quand Mgr l'archevêque vous demandera la Bulle de notre établissement, dites que feu Mgr l'archevêque nous manda qu'il l'avait obtenue, et si vous avez la lettre, montrez-la ; qu'au reste vous vous êtes en cela reposée en son soin, et contentée de ce que lui-même dit en pleine chaire, prêchant chez vous, qu'il avait obtenu cette Bulle et vous déclara que votre Congrégation était mise sous la règle de Saint-Augustin. Je sais assurément qu'il publia la même [chose] à Moulins, prêchant à nos Sœurs de là, en qualité de prélat du lieu, par le droit de régale de l'évêché d'Autun, dont il jouissait en ce temps-là. Il les déclara publiquement Religieuses sous la règle de Saint-Augustin ; et, si j'ai mémoire, il fit le même chez vous ; mais, nonobstant cela, vous ne laissez pas de l'être. Aussi, si l'on ne vous parle point de ceci, je vous prie, n'en dites mot à personne qui vive. Je ne vous le dis pour autre sujet que parce que les esprits de ce temps sont fort tracasseurs et picotent tout, et les choses même où il n'y a rien à picoter. Ma fille, faisons bien, ne nous étonnons de rien, et nous confions pleinement en Dieu, qui nous conservera et notre cher Institut, n'en doutez point, et ne craignez la menace des Constitutions nouvelles. Recommandons bien toute l'affaire à Dieu et souvent. — Je n'écris point à ce bon Père. Je n'ai su trouver un bon biais ; puis, je [47] ne pensais pas qu'ils fissent grand état de nos lettres, chacun ne m'aime pas comme vous, [ce] qui est la cause que vous trouvez bon tout ce qui vient de moi, qui suis tant et si incomparablement vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Il ne faut pas renvoyer une novice pulmonique. — La Sainte ne choisit pour Supérieures ni les plus habiles Religieuses ni les plus parfaites, mais celles qui ont les vrais talents du bon gouvernement. — Le grand devoir des Supérieurs est de faire observer la Règle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma fille très-chère,

Il s'en faut bien garder de renvoyer la novice qui est pulmonique ; que dirait notre Bienheureux Père ? — Mais elle mourra ! — Et ne mourrait-elle pas au monde, et ne serait-elle pas bien heureuse de mourir épouse de Jésus-Christ ? Il y a encore une prétendante à Annecy qui l'est ; mais pour cela certes, elle ne sera pas renvoyée. « C'est la chair et le sang qui donnent ces conseils », disait notre Bienheureux Père. Non, il ne voulait point que les filles fussent renvoyées pour aucune infirmité corporelle, excepté les contagieuses. Soyons fermes en tout, et inflexibles à conserver ce que nous avons reçu de notre saint Fondateur ; je sais que vous le voulez absolument.

Vraiment non, je vous assure que je ne choisis pas les habiles filles pour être Supérieures, non plus que celles qui sont excellentes en vertu, ains celles à qui je vois que Dieu a donné [48] les vrais talents du bon gouvernement. J'ai éprouvé les habiles et parfaitement admirables selon le jugement du monde, et qui étaient pieuses ; j'ai éprouvé les âmes toutes saintes, et de toutes deux je ne me suis pas bien trouvée, quand elles n'ont pas le don de savoir gouverner, ou qu'elles manquent à la vraie humilité, prudence et sincérité dues à l'Institut ; mais ayant cela, encore qu'il y ait d'autres imperfections particulières, desquelles je vois qu'elles tâchent de s'amender, je ne laisse de les mettre en charge, à l'exemple de mon saint Père qui en usait ainsi, sous l'espérance que Dieu y donnerait sa bénédiction. Ce Bienheureux regardait encore, dans les filles que l'on veut mettre Supérieures, aux talents extérieurs, « pour satisfaire et donner quelque attrait et goût aux séculiers », disait-il.

Votre réponse à Mgr l'archevêque est bonne, excepté qu'au lieu de se soumettre à contrevenir en ce point de la Constitution, s'il le commandait, il le fallait très-humblement supplier d'agréer que vous continuassiez en votre observance, laquelle vous obligeait de montrer tous les ans vos comptes à votre Supérieur, quand il lui plaît de les voir, ou à celui qui fait la visite, et non à aucun autre, par obligation ; car, ma très-chère fille, il faut qu'avec une humble fermeté, nous conservions nos observances ; autrement, après avoir fait brèche à l'une, tout se dissipera. Pour Dieu, soyons les plus soumises du monde à nos Supérieurs, en tout ce qu'ils désireront de nous, qui ne sera pas contre notre Institut ; mais gardons la fidélité que nous devons aux ordonnances de notre Instituteur. Nos Supérieurs ne sont nos Supérieurs que pour nous faire observer cola, et non pour le détruire. Que serait-ce, si chacun voulait faire des changements ? et que deviendrait l'Institut de la Visitation ? Il changerait bientôt de face. Ma très-chère fille, soyons invariables en notre fidélité ; après les petits dérèglements, les grands suivent. C'était ce que notre saint Fondateur nous a si souvent [49] recommandé, de ne décliner en rien, on bien que tout se dissiperait bientôt. J'écris à nos maisons pour leur recommander la persévérance, et la conservation de leur sainte union. Je fais, je dis ce que la conscience me dicte, et ce que je sais ou sens être des intentions de notre Bienheureux Père ; après, j'en laisse le soin à la divine Providence. Et quant aux risées et moqueries du monde, elles s'évanouiront bientôt ; car je suis indigne de souffrir leur durée ; il se faut donner garde que nous ne les causions pas nous-mêmes.

Je salue toutes vos chères filles, mais surtout nos bonnes anciennes. Dieu nous garde selon son Cœur. Votre etc.

LETTRE DCCLXXXV - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET

SUPÉRIEURE À RUMILLY

Avec quelle douceur une Supérieure doit exercer sa charge ; responsabilité qui pèse sur elle. — Humilité de la Sainte.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627].

[Les premières lignes sont illisibles.] Quant à vos tentations, divertissez-vous-en, et vous faites violence pour cela ; mais il faut que la violence soit douce, quoique forte. Vous voyez, ma fille que la voie par oit l'on vous conduit est douce et suave, néanmoins ferme et solide. Dieu a caché le prix de la gloire éternelle dans la victoire et mortification de nous-mêmes, mais toujours avec douceur, car autrement votre naturel prompt vous ferait souffrir et les autres aussi. Enfin, la douceur fait une grande partie du gouvernement ; et je vois tous les jours que la bonté, douceur et support, accompagnés de générosité, peuvent [beaucoup] autour des âmes. Vous savez que Dieu m'a donné un amour tout particulier pour la vôtre, et me semble que votre maison est un de nos dortoirs, ou corps de logis de céans. [50]

Comment, dit-on, vous n'avez pas bonne fortune dans votre maison, parce que vous êtes souvent affligées ? Voilà le langage du monde, mais Dieu en a bien un autre ; car c'est une grande marque de sa bénédiction sur une maison, quand elle est visitée de quelque tribulation, sans qu'il y ait de l'offense de Dieu, comme il n'y en a point au décès de vos Sœurs ; mais au contraire, Dieu s'y glorifie, parce que ces chères âmes vont au ciel pour le glorifier à jamais. — Au reste, prenez de plus en plus garde que vos collections ne soient point trop âpres, cela ne serait ni bienséant, ni utile. Ceux qui ont charge des autres ne peuvent pas dire pour l'ordinaire comme saint Paul : « Je suis innocent de votre sang », cela veut dire, des fautes que ce peuple commettait. Mais nous, au contraire, nous sommes ordinairement coupables, tant pour nos propres fautes que pour celles des autres ; ou pour avoir trop corrigé, ou pour avoir trop toléré ; ou pour avoir fait les corrections trop âprement, ou pour les avoir négligées, et n'y avoir pas mêlé le sucre de la sainte charité.

Au reste, ma très-chère fille, voilà l'argent de la robe neuve que vous m'avez envoyée, et je vous supplie qu'à la première occasion l'on nous envoie l'usée que nos Sœurs ont gardée. Elles ne sauraient rien faire qui me touche tant le cœur que ces signes extérieurs d'une sainteté imaginaire en moi : ce sont des pièges que le diable me tend, pour me faire tomber dans l'abîme de l'orgueil. Je suis déjà assez faible, et me suis à moi-même un assez grand sujet de ma perte, sans qu'on m'en donne davantage. Je vous supplie donc toutes de ne me plus servir d'occasion d'une si dangereuse tentation ; et si quelqu'une a quelque chose de moi, qu'elle m'oblige de le brûler. Plût à Dieu que mes Sœurs me traitassent comme je le mérite devant Dieu ; alors j'aurais quelque espérance, par les humiliations, de devenir ce que l'on s'imagine que je suis ; mais de me donner de continuels sujets de vanité, ce m'est [51] chose insupportable : je vous le dis, la douleur dans le cœur, et la larme aux yeux. Les bonnes N. N. sont bien heureuses d'avoir tant d'abjections extérieures, je les en chéris davantage, et les en estime plus grandes devant Dieu, les jugements duquel sont bien différents de ceux des hommes. Votre...

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Se réjouir dans les persécutions. — Prière de justifier la conduite de la Mère Favre. — La Mère de Blonay doit préparer sou départ de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 juin [1627].

Oh ! ma très-chère fille, si nous sommes vraies servantes de Dieu, il nous faut préparer à bien recevoir de plus grandes contrariétés et persécutions, quoique celles-ci soient assez prégnantes, et la calomnie contre la pauvre grande fille[12] fort piquante ; mais, grâce à Dieu, tout cela étant sans fondement ni vérité, n'avons-nous pas sujet d'accomplir la parole de notre bon Dieu, qui dit à ses disciples : « Quand le monde dira du mal de vous en mentant, réjouissez-vous fort. » C'est ce que je vois que vous faites, dont je bénis Dieu, et la grande fille aussi, [52] laquelle m'écrit qu'elle n'a pas eu un premier mouvement de désagrément de tout ce qu'on a dit et fait contre elle et ce pauvre établissement de Bourg. Certes, cette âme-là n'est pas connue ; mais je la tiens pour fort humble et dépendante de Dieu. Elle m'écrit qu'elle jouit d'une paix extraordinaire parmi celle persécution, et qu'en cette occasion vous leur avez témoigné une charité très-grande. II faut bien faire en sorte, surtout, qu'elle soit laissée là encore pour autant de temps qu'il sera requis pour l'entier établissement de cette maison. Ce n'est pas l'intention de Mgr [de Genève] de l'y laisser longuement, et [nous] serons contraintes de l'en retirer plus tôt que je ne voudrais ; vous en verrez les raisons dans celle que je lui écris. Et pour vous, ma très-chère fille, certes nous aurons bien besoin que la première maison de Lyon, et la seconde si elle se fait, se puissent passer de vous après votre triennal achevé ; car nous avons bien de quoi vous employer ailleurs, et voire, nécessité. J'espère que ces chères âmes, que vous avez nourries avec tant de soin, conserveront fidèlement l'esprit de notre saint Fondateur, que Dieu leur a donné par votre entremise ; qu'elles hériteront, ou, pour mieux dire, garderont vos affections, vos maximes et votre manière de procéder, pour les suivre en tout et partout, et qu'elles ne se départiront jamais de la sincère et cordiale union que Dieu a mise entre nous et elles. Mais, entre ci et là, j'espère que nous nous venons, Dieu aidant, pour parler de ceci avec mûre considération. [53]

Ma Sœur de Vigny et M. votre confesseur ont voulu que j'écrivisse à M. Mesnard, ce que j'ai fait, et tout ce que je lui dis, c'est avec sincérité, bien que je dissimule de savoir ce qui s'est passé, parce que ce n'est pas le temps d'en parler encore : s'il le faut faire un jour, il faudra que ce soit en présence.

Ne doutez point, personne ne verra vos lettres ; mais, je vous prie, quand l'occasion se rencontrera, de rendre une bonne fois témoignage de la vérité de votre procédé et du nôtre, à ceux à qui vous le jugerez à propos, particulièrement en ce qui regarde cette grande fille, qui ne courut jamais. Où elle est allée [à Montferrand] ; ç'a été, comme vous savez, par le commandement de notre Bienheureux Père, et le reste que vous savez. Pour moi, ma fille, je dis qu'ils en ont trop peu dit. Vous verrez pourtant ce qui est de la vérité et de mon sentiment dans celle de ma Sœur de Vigny. Je salue nos très-chères Sœurs avec vous, ma fille, je dis, ma vraie fille très-chère de mon cœur, à qui je suis sans réserve toute, et du cœur que Dieu seul sait, dont II soit béni, et vous bénisse de la grâce de ce pur amour que nous désirons tant ! Amen.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCLXXXVII - À LA SŒUR ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES À BOURGES

Une Religieuse ne doit pas s'inquiéter des choses dont elle n'est pas chargée. — Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 juin [1627].

Ma très-chère fille,

Je suis autant consolée de la sainte lumière que Dieu vous donne, pour conduire vos novices avec l'esprit de douceur et suavité qui est la vraie voie et celle que nous devons suivre, [54] comme je suis mortifiée de savoir que nos Sœurs professes de votre monastère se mêlent de syndiquer votre conduite douce. Pour Dieu, qu'elles attendent qu'on leur donne les charges pour s'en mêler, et cependant quelles se tiennent en paix. Mais, ma très-chère fille, encore faut-il supporter ces petites contrariétés et les négliger, allant toujours notre train. Dame ! céans aucune Sœur n'oserait lever la langue pour trouver à redire à ce que les autres font, surtout la directrice, sinon celles qui ont charge de le faire.

Suivez donc, ma très-chère fille, la lumière que Dieu vous donne ; car je vois que c'est la vraie voie de la perfection de conduire les âmes avec une grande dilatation de cœur et non avec rétrécissement ; par amour et non par la crainte. Notre Directoire est tout sur cet esprit ; il vous fournira tout ce qui sera requis pour cette charge si importante ; et je vois que tout va bien, selon que vous m'écrivez, mais je dis très-bien. Persévérez avec un grand courage, gaiement ; tenez l'esprit de vos filles content, et assurez-les de notre bienveillance. — Ne vous mettez point en peine de votre assoupissement à l'oraison ; cela vient du corps : Notre-Seigneur ne laisse de recevoir votre assiduité en sa présence. Abandonnez-vous bien à sa très-sainte volonté, et vous appliquez généreusement à bien dresser ses petites servantes et épouses : Il vous en récompensera bien. — Si le médecin juge qu'il soit requis de faire décharger notre Sœur la Supérieure du jeûne, il en faut parler à Mgr l'archevêque.

Bonsoir, ma chère fille, je salue votre bon cœur de toute l'affection du mien et vos chères Sœurs novices ; Dieu les fasse cheminer fidèlement en leur voie avec une véritable humilité et sincérité, et vous comble toutes de ses grâces. Je suis toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [55]

LETTRE DCCLXXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Moyens de conserver l'union entre les monastères. — Conseils au sujet d'une fondation que projetait la communauté de Saint-Étienne.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 juin [1627].

Ma très-chère fille,

Je vous vois toujours aux alarmes de ce conseil, lequel, en effet, doit être fort éloigné de vous. Oh bien ! ne soyez point en peine, je vous prie, Dieu est fidèle, auquel on a seul regardé en toute la conduite de cette affaire, et les seules intentions de notre Bienheureux Père y ont été employées et suivies. Il est vrai que nous ne les savions pas toutes ; car il me dit à Lyon, lorsqu'il résolut de laisser notre Compagnie comme elle était, sous les évêques, qu'il mettrait beaucoup de bons moyens pour tenir les monastères unis, et qu'il s'assemblerait à Saint-Joseph[13] avec ces grands Pères Jésuites pour aviser à tout ; et, dès là, je m'en allai et ne sais ce qui se fit depuis. C'est pourquoi nous avons perdu cela, qui est une grande perte pour nous ; mais Dieu en aura tant plus de soin, s'il lui plaît, si nous sommes unies en parfaite observance.

Je remets à nos Sœurs à vous dire tout pour la fondation de Saint-Étienne[14] ; je trouve qu'il sera fort bon que notre Sœur N. *** n'y soit employée qu'elle n'ait fait ses trois ans ; et enfin, s'il la faut accepter ou non, il s'en faut rapporter à l'avis de vos Supérieurs et de vous. C'est un lieu qui n'est pas à rejeter à cause du collège. Dieu soit béni. Sans loisir. — Jour de saint Jean.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [56]

LETTRE DCCLXXXIX - À LA MÊME

Les contradictions sont de grandes grâces. — Impression de deux Brefs concernant l'Institut. — Seconde édition des Épîtres de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 juin [1627].

Je ne voudrais pour rien du monde que vous n'eussiez eu l'exercice que l'on vous adonné. Oh ! que telles rencontres sont profitables ! Ma très-chère fille, j'espère que cela vous vaudra devant Dieu, et vous rendra mieux disposée à tirer plus grand profit de semblables occasions, si Dieu vous en renvoie. Qu'il soit béni en la tempête et au calme, et partout ! Sa Bonté nous fasse tenir très-humbles et très-jointes à sa sainte volonté !

Je suis très-aise que l'on vous continue M. de la Faye : c'est un grand bien pour votre maison, surtout puisqu'il s'est fait par l'entremise d'un autre- car il nous faut garder, tant que nous pourrons, de mécontenter personne, ni montrer de la défiance. Dieu bénisse ce bon Père Minime ! j'ai confiance que sa charité lui sera bien récompensée ! — Puisque les affaires de Bourg et de votre maison de Lyon sont à couvert, il ne sera qu'à propos de parler de la seconde maison ; mais il faut attendre quelque bonne ouverture. — Mgr de Bourges sera ici dimanche,[15] Dieu aidant. Il m'écrit qu'il est piqué du procédé de Mgr votre archevêque et qu'il lui en fera reproche, car il lui avait fait donner parole, et à M. Berger, qu'il établirait sans [57] difficulté nos Sœurs de Bourg, et permettrait la seconde maison à Lyon. Oh bien ! tout s'adoucira.

Voilà les Brefs du saint petit Office et de l'approbation des Constitutions. Je vous prie, ma fille, faites-les imprimer, mais si correctement qu'il n'y ait rien à dire, et encore plus fidèlement, en sorte que vous tiriez toutes les feuilles, et que cela ne soit vu que de ceux qu'il sera nécessaire de l'être. Faites-en tirer seulement cent cinquante ou deux cents copies, et que M. Cœursilly montre en cette occasion son affection et sa fidélité, je l'en prie. M. Michel [Favre] dit ce qu'il faut observer. Après quoi vous nous renverrez toutes les copies pour les faire ici collationner sur l'original et authentiquer par des notaires, comme il faut, puis nous les distribuerons à nos maisons. Ne vous fiez qu'à peu de gens, et tenez vos affaires à couvert, tant que vous pourrez. Je vous dirai [bientôt] une chose qui vous confirmera en ce que je vous dis et qui vous étonnera. Oh ! que les hommes sont chétifs et de peu de fiance [confiance] ! Dieu nous fasse la grâce de nous appuyer en Lui seul ! Je vous recommande cette besogne, de l'impression de ces Brefs, avec toute l'affection que je puis, comme une affaire qui mérite d'être bien faite. Je me confie toute en votre soin et vigilance.

Voilà les Épîtres rangées comme il faut. Je vous prie que l'on n'y touche point du tout, et que M. Cœursilly ait soin que l'on ne gâte point l'ordre, et qu'elles soient imprimées correctement avec les observances [observations] que M. Michel marquera. Adieu, ma vraie unique très-chère fille. Dieu vous fasse vivre toute en Lui et de sa très-sainte volonté, et toutes nos chères Sœurs que j'aime bien !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [58]

LETTRE DCCXC (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

La fondation de Charlieu doit être acceptée. — Éprouver sérieusement la vocation d'une Religieuse sortie d'un autre Ordre. — La Supérieure ne peut permettre des entrées inutiles dans son monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], juin 1627.

Ma très-chère fille,

J'ai reçu vos deux dernières lettres quasi en même temps. Je n'ai quasi rien à vous dire sur la fondation de Charlieu, parce que je ne connais pas le lieu ; pourvu que le temporel nécessaire à un monastère s'y trouve, ce sera assez, et certes nous sommes très-obligées à Mgr de Mâcon de la bonté et sainte affection qu'il nous témoigne, et nous lui devons correspondre avec tout le respect et soumission qu'il nous sera possible. Vous ne deviez pas attendre ma réponse pour lui donner parole assurée, car tout ce qui est requis en telles occasions, ma très-chère fille, est de bien suivre le Coutumier. Ce m'est consolation de savoir les fondations qui se font ; les filles, que vous m'écrivez pour y employer, seront, à mon avis, très-bonnes, et c'est à quoi il faut particulièrement prendre garde.

Pour cette dame sortie de Religion, vous ferez très-bien de ne vous engager point de parole qu'elle n'ait été bien éprouvée. Vous la pourrez recevoir en votre maison, pour être exercée en la manière de vie qu'elle veut embrasser ; et sera beaucoup mieux, de vrai, qu'elle fasse son essai à Moulins qu'en une autre maison. — Je ne suis nullement de ce sentiment qu'on fasse entrer les dames Religieuses passantes, dans nos maisons, et crois qu'en conscience les Supérieurs ne le peuvent permettre, et que l'on contrevient à la clôture. C'est pourquoi vous ferez fort bien de vous en faire écrire un mot de lettre à M. le [59] grand vicaire, par lequel il vous défende de ne point souffrir telles entrées. — Il ne faut point douter, ma très-chère fille, qu'il ne faille préférer les filles qui ont des dispositions hors du commun, et en cela il ne faut point écouter la prudence humaine. Il y a toute apparence, et je l'espère fermement, que nous nous verrons en ce mois de septembre, Dieu aidant. Je crois que Mgr de Bourges arrive ce soir à Nantua ; le temps nous est bien long de sa venue.

Je pense que voilà vos lettres répondues, quoique brièvement, n'ayant pas de loisir. Si j'avais loisir, j'eusse écrit un billet à notre chère Sœur M. À., mais l'espérance de la voir bientôt, et la presse de ce messager de Bourg qui va à Lyon pour affaires importantes, m'occupent trop. Ma très-chère fille, saluez-la chèrement de ma part et toutes nos Sœurs, mais surtout notre bon Père Binet. — Oh Dieu ! que ma Sœur Marie-Aimée [de Morville] sera heureuse si elle fait ce qu'elle m'écrit, de croire entièrement ce digne serviteur de Dieu ! La divine Bonté lui en fasse la grâce. Croyez, ma très-chère fille, que mon âme chérit la vôtre très-parfaitement et avec une dilection très-particulière et cordiale. Je n'aurai pas moindre consolation que vous en notre entrevue. Tout soit à la seule gloire de Dieu, qui soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [60]

LETTRE DCCXCI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

La fondation du second monastère de Lyon est résolue.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Je loue et bénis Dieu de la résolution de voire seconde maison ; c'est un coup de la toute-puissante main de Dieu et dont II retirera sa gloire. Laissez la conduite de toute celle affaire à M. le grand vicaire, à M. de Saint-André et autres de nos amis ; mais surtout pour le choix de la place, ils la choisiront beaucoup mieux que nous ne saurions faire, et ne m'attendez point pour cela. Regardez même de parler fort peu de moi, puisque vous savez que l'on y a un peu d'aversion. Je n'écris [pas] maintenant à M. de Saint-André, ni au Révérend Père Morand, parce qu'il m'est impossible de toute impossibilité ; mais je leur écrirai celle semaine où nous sommes, puisque vous le voulez.

Pour votre curiosité, vous verrez ce que j'écris à ma Sœur la Supérieure de Saint-Étienne. Et même voilà sa lettre que je vous envoie. — Certes, nous sommes bien occupées maintenant, mais cela ne nous lasse point, puisque c'est pour la gloire de Dieu et de son très-humble serviteur. Adieu, ma très-chère fille, et à toutes nos Sœurs. Dieu vous remplisse de Lui-même.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [61]

LETTRE DCCXCII (Inédite) - À LA SŒUR JEANNE-FRANÇOISE LE TELLIER

ASSISTANTE À ORLÉANS[16]

Sollicitude pour la Mère Joly de la Roche ; désir d'avoir de ses nouvelles.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er juillet [1627].

Mon Dieu ! ma chère fille, que le temps me sera long d'ici que je reçoive de vos nouvelles, car vos dernières me mettent en grande peine pour le surcroît de l'indisposition de ma pauvre très-chère et bien-aimée fille ; j'espère toutefois en la divine Bonté, qui la conservera encore pour sa gloire, et que je recevrai la chère consolation de la voir. Nous partirons, Dieu aidant et sans remise pour tout le mois de septembre, pour aller à vous ; cependant, quoi qu'il arrive, il faut demeurer très-humblement soumise au bon plaisir de Dieu, et faire fidèlement et soigneusement ce qui est de la charge, conduisant la communauté avec douceur, dans son train ordinaire. Dieu sera avec vous, ma très-chère fille, afin que vous n'erriez point. Soyez humble et pleine de confiance. J'attendrai cependant de [62] vos nouvelles avec un peu de soin de cette chère malade, que je prie Dieu de vous conserver.

Je salue très-humblement M. Boucher et toutes nos chères Sœurs. Sa divine Bonté répande en abondance ses plus saintes bénédictions sur vous toutes. Je suis de cœur toute vôtre, ma chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Angers.

LETTRE DCCXCIII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Le manque de sujets capables et la trop grande pauvreté doivent faire retarder une fondation. — Difficultés de celle de Cluny.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er juillet [1627].

Ma très-chère fille,

Votre incomparable bonté et soumission, dont vous avez rempli votre lettre, me confondent. Hélas ! ma très-chère fille, il ne me faut plus aucune parole pour m'assurer de la totale union de votre esprit avec le mien. Dieu en a gravé la certitude en mon âme, de sorte que rien ne la peut effacer, non plus que l'assurance de votre zèle à l'Institut. C'est la vérité que je crains toujours deux choses ès établissements : le manquement de filles capables pour servir de solide fondement à l'esprit de la Visitation, et la trop grande pauvreté. Par bonheur, sitôt que j'eus reçu et lu votre lettre, qui est ce matin, Mgr de Bourges et M. de Vitry, comte de Saint-Jean de Lyon, qui a apporté votre paquet, comme je crois, sont venus ; et comme ils connaissent le lieu de Cluny, je leur ai demandé si nous y serions bien. Ils m'ont dit que oui, pourvu que l'on eût [63] quelque chose pour l'entretien des filles ; qu'il ne se fallait pas fier à la ville, qui était pauvre.

Voilà, ma très-chère fille, ce que j'ai appris de ces messieurs. J'ai vu vos permissions qui sont bonnes, et l'incomparable ardeur de madame de Chauvigny. Je trouve la place, comme elle l'a dépeinte, fort belle et à bon marché ; mais qui la payera ? O ma fille, je laisse cet établissement tout à fait à votre soin et conduite. Il faut espérer que la divine Providence y versera ses bénédictions, comme sur les autres maisons. Tout ce qui me reste de peine, c'est pour une Supérieure : considérez bien si notre Sœur M. -Philippe [de Pédigon] pourra faire utilement cette charge. Je vous en laisse la connaissance ; car je n'en puis juger à cause du peu de connaissance que j'ai de son esprit. Envoyez là des meilleures filles que vous ayez, et peu, afin qu'elles ne soient si chargées, ou au moins envoyez-y quelqu'une qui porte sa dot, si vous pouvez. Vous ferez bien d'y envoyer notre Sœur des Marins, et une des filles de Chauvigny, bien que cela ne manquera pas. Mais ne vous arrêtez point à ce que je vous dis ; ains faites selon que Dieu vous l'inspirera, et que vous jugerez pour le mieux. Bien que votre maison d'Autun demeure un peu faible de filles, je ne m'en soucie pas ; car, avec l'aide de Dieu et votre présence, il n'y a rien à craindre.

Si vous ne jugiez pas que vous eussiez de Supérieure capable, peut-être que la Mère de Moulins pourrait en donner une, non pas notre Sœur [mot illisible], mais une autre dont j'ai oublié le nom, qui est de fort bonne maison et fille faite. Vous devinez bien son nom ; elle a été scrupuleuse, mais elle ne l'est plus. Voilà toutes mes pensées sur ce sujet, suppliant notre bon Dieu de bénir cette œuvre, comme je l'espère de sa bonté, que je supplie vous combler de son pur amour avec toutes nos Sœurs.

Nous voici bien occupées pour les affaires de notre Bienheureux Fondateur ; cela me retiendra encore ici une couple de [64] mois au plus. Faites fort prier Dieu pour cela. — Il me vient en pensée que si notre Sœur des Marins était bien fondée en l'esprit de notre Institut, il n'y aurait point de mal delà mettre en charge. Je laisse tout à votre jugement ; et, fort pressée que je suis, je finis et demeure entièrement vôtre, mais je dis de tout mon cœur et sans réserve. Mille saluts à votre cher cœur et à toutes nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCXCIV - À UNE DAME

À LYON

Elle lui demande sa coopération pour l'établissement du second monastère de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Madame,

Notre chère Sœur la Supérieure de Lyon m'écrit qu'elle a bonne espérance d'obtenir de Mgr l'archevêque la licence d'établir encore une de nos maisons à Lyon. Véritablement, il semble que la divine Providence veuille être servie et glorifiée en cela, puisqu'elle donne des mouvements d'une sainte retraite parmi nous à tant de bonnes âmes, qui ne sauraient parvenir à leur prétention sans ce bien-là ; c'est pourquoi, secondant leurs saintes intentions, ou plutôt celles de notre bon Dieu, je vous conjure, Madame, d'embrasser ce dessein de toute l'étendue de vos affections et de votre autorité ; car je sais que, pour plusieurs justes raisons, vous avez tout pouvoir en cette grande ville ; et je me confie pleinement en votre bonté et en la sainte affection que vous avez toujours eue pour nous, que vous le ferez de tout votre cœur, que les nôtres honorent et chérissent [65] avec tout l'honneur et sincérité qui nous est possible, votre piété nous ayant étroitement obligées. Je ne redoublerai point mes prières, sachant que le zèle que Dieu vous a donné de sa gloire vous portera à faire tout ce qui sera de votre pouvoir pour l'exécution de cette bonne œuvre. Je prie Dieu, Madame, d'accroître journellement son pur amour en votre bénite âme et jusqu'au comble de la perfection où sa Providence vous appelle. En cette affection, je demeure invariablement et de tout mon cœur, Madame, votre très-humble, etc.

LETTRE DCCXCV - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICIIET

SUPÉRIEURE. 1 RUMILLY

Les fautes des âmes faibles doivent servir d'instruction aux plus parfaites. — C'est une tentation que de penser n'être pas en grâce avec Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 3 juillet [1627].

Ma FILLE,

Mais je dis de tout mon cœur, ma fille très-chère, souffrez ma brièveté, car mes yeux ne veulent pas me laisser écrire ; et bénissez Dieu, derechef avec moi, de la miséricorde qu'il a faite à votre pauvre Sœur l'assistante. Il fallait que, par cette conduite de la Providence paternelle de notre bon Dieu, tout son tracassement fût découvert, afin qu'il fût mieux guéri, et que toutes les autres en tirassent profit, et reconnussent plus clairement voire cœur et ce que Dieu a mis en vous ; et me croyez, ma fille, que je crois que ma conduite en toute cette affaire a été guidée de Dieu, au moins [je] n'y recherchais que Lui et sa gloire en ses servantes. Vous pouvez penser que je ne manquais pas de douleur parmi tout cela ; car je suis fort jalouse de la perfection de nos maisons. Je digère tout cela entre Dieu et mon âme, et devez vous assurer que je n'ai rien dit [66] ni fait contre vous, car en telle occasion, je me tiens ferme du côté qu'il faut. Que si je ne le vous dis pas, croyez que ce n'était [pas] faute de confiance, Dieu m'en ayant donné beaucoup pour vous et une fort grande affection ; mais Dieu ne me suggéra pas de le faire. Demeurez en paix de ce côté-là.

Vous avez sujet de vous contenter, et n'admettez point, je vous prie, ces pensées, que vous n'êtes pas en grâce : ce sont de vraies tentations du diable, qui vous veut troubler et abattre l'allégresse de votre esprit, et, par ce moyen, vous rendre moins utile à votre chère petite famille, qu'il est marri de voir que vous cultivez courageusement. Croyez-moi donc, ma fille, et m'excusez. Je salue toutes nos Sœurs, surtout votre chère âme, et nos anciennes. Dieu répande ses bénédictions sur toutes et soit béni !

[P. S.] Gardez-vous bien de mettre votre Sœur l'assistante au noviciat. — Que nos Sœurs qui m'ont écrit m'excusent ; je ne puis écrire. Faites prier pour une affaire qui regarde l'Institut.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCXCVI - À MONSIEUR LE BARON DE CHANTAL

SON FILS

De quelle prudence user envers Mgr de Bourges. — Il faut toujours se tenir prêt à paraître devant Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, juillet 1627.]

Mon très-cher fils,

J'ai été si fort occupée dès l'arrivée de Mgr de Bourges, que je n'ai su prendre le loisir de vous écrire. J'ai considéré votre lettre, et ai vu que vous prenez à cœur des choses que je ne [67] trouve point considérables. Mon très-cher fils, il faut que nous adoucissions les passions et ardeurs de notre esprit, et que dorénavant nous regardions plus à nous contenter du bien reçu de notre bon Dieu et de Mgr votre oncle, que d'en souhaiter trop ardemment de nouveau, puisque en vérité il est plein d'une très-bonne affection pour vous ; mais vous savez qu'il craint seulement l'ombre d'être pressé et importuné, et que rien ne le rebute tant que cela. Soyez seulement attentif à lui rendre l'honneur et l'amour que vous lui devez, et vous verrez qu'avec l'aide de Dieu vous obtiendrez ce que vous me témoignez d'en désirer ; mais je trouve à propos d'attendre que nous soyons cet hiver à Paris, pour traiter de cette affaire. Il m'a dit, ce bon seigneur, qu'il gardait des bénéfices pour six mille livres de rente, pour un fils, si Dieu vous le donnait.

Au reste, mon fils, vous voilà parmi les hasards de la guerre,[17] à ce que ma fille, votre femme, m'écrit ; cela me rendra plus attentive devant Dieu pour vous. Et en tout lieu et en tout temps, un moment de vie ne nous est point assuré ; mais où sont les périls éminents, il y a encore moins d'assurance : c'est pourquoi je vous prie et vous conjure, mon très-cher fils, d'avoir un soin extraordinaire de votre âme, de la [68] mettre et tenir en bon état, et telle que nous voudrions qu'elle fût à l'article de la mort. C'est un passage qu'il faut que tous les hommes fassent ; l'importance est de le faire en la grâce de Dieu ; et pour cela il faut tâcher de s'y tenir, vivant en sa sainte crainte et obéissance à ses commandements. Mon très-cher fils, je désire qu'en ceci soit votre principal soin et affection ; tout le reste n'est que fumée qui se dissipe et évanouit de devant nos yeux ; mais la grâce nous rend heureux en ce monde et nous assure la félicité de la glorieuse immortalité, qui est le souverain bien auquel la raison seule nous devrait faire aspirer incessamment et au mépris de tout le reste. C'est là, mon très-cher fils, le vrai bien et la bonne fortune que je vous désire, et que je prie Dieu sans cesse de vous donner. Voilà les souhaits de votre mère, qui vous chérit comme son propre cœur, et s'estimerait heureuse de mourir pour vous acquérir la grâce de vivre dans l'observance des divins commandements, et de posséder enfin le bien incompréhensible du Paradis. — Je vous prie, écrivez à Mgr votre oncle le plus que vous pourrez. Dieu vous tienne sous sa divine protection, mon très-cher fils !

LETTRE DCCXCVII - À MADAME LA BARONNE DE CHANTAL

SA BELLE-FILLE

Inquiétudes maternelles au sujet des périls que court le baron de Chantal. Espoir d'une prochaine entrevue.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Que direz-vous, ma très-chère fille mon enfant, de ce que j'ai tant tardé à vous écrire ? Certes, j'ai eu tant d'occupations dès l'arrivée ici de notre très-cher Mgr l'archevêque [de Bourges], que je n'ai su prendre cette consolation : il travaille à bon escient après cette sainte besogne qui nous l'a attiré en ce pays. Il vous chérit plus qu'il ne se peut dire, et votre mari et toute votre chère maison. Je voudrais que mon fils fût un peu plus soigneux de lui écrire ; il fut en peine sur ces bruits de guerre de ce qu'il deviendrait, et consolé quand il sut où il était.

Oh ! ma très-chère fille, je ne doute point que votre pauvre cœur ne soit en peine de le sentir dans les hasards de la guerre : certes, quand j'y pense, j'en ressens aussi. Croyez que je prie plus soigneusement que jamais pour lui, et j'ai confiance que Dieu le tiendra en sa divine protection, et que, quoi qu'il arrive, sa Bonté le recevra entre ses mains paternelles, qui est mon principal désir, afin que tous ensemble nous puissions nous voir en cette éternité de gloire, où, en louant Dieu, nous jouirons encore d'une perdurable société les uns avec les autres. Voilà, ma très-chère fille, toute mon ambition pour mes chers enfants.

J'espère que nous partirons pour aller à Orléans dans cinq semaines ; mais peut-être que le temps du voyage sera un peu long, puisque je rencontrerai en mon chemin plusieurs de nos maisons. Tout cela n'est rien, puisque l'espérance de voir ma très-chère fille est hors de toute inquiétude, avec la grâce de Dieu, que je supplie vous conserver avec votre petite bien-aimée et toute votre honorable famille, que je salue très-humblement et chèrement, mais surtout madame ma très-chère sœur, et mademoiselle votre sœur ma chère fille, que je chéris de tout mon cœur, et toutes vos filles qui étaient avec vous en Bourgogne, je les salue aussi.

Quant à la petite fille de la pauvre Claudine, elle est bien jolie fillette, mais elle n'a que dix ou onze ans ; c'est la filleule de feu ma fille de Thorens. Faites-moi savoir au plus tôt si vous la voulez maintenant ; nous l'enverrions avec sa sœur chez ma fille de Toulonjon, où vous l'enverriez prendre. Adieu, ma [70] très-chère fille, jusques à vous revoir, faites-moi savoir des nouvelles de mon fils. Je suis certes toute vôtre, ma très-chère fille, que j'aime uniquement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCXCVIII - À LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE HUMBERT

SUPÉRIEURE À ÉVIAN

Le prince de Savoie approuve le transfert de la communauté d'Évian à Thonon, — Confiance en Dieu. — Choix d'un confesseur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Le départ de M. de Blonay nous surprend ; mais je ne puis le laisser partir sans envoyer à M. Pioton la lettre de Mgr le prince [Thomas de Savoie] pour votre établissement à Thonon.[18] Je n'ai loisir de lui écrire. Hélas ! ma très-chère fille, j'espère que par ce moyen vous serez un peu mieux et que Dieu me donnera la consolation de vous voir. Cependant, il faut toujours avoir bon courage de persévérer en parfaite confiance en cette Bonté divine qu'elle vous aidera. Puisque le spirituel de votre maison va bien, le reste viendra après. Notre-Seigneur n'a garde [71] de manquer aux âmes qui ont soin de le servir ; sa promesse y est engagée. Notre Bienheureux Père disait [que] « où la volonté de Dieu était faite, le pain quotidien ne manquerait jamais » ; j'ai certes cette confiance.

Puisque les Pères de la Mission ne veulent ni dire votre messe, ni confesser, je pense que Mgr ne les continuera pas. Pour nous, en vérité, il nous est impossible d'y plus rien fournir ; mais il n'en faut encore rien dire. — Nous avons la dot de notre Sœur de Ligny ; vous aviserez ce que l'on en fera. La fille de Grenoble n'est point venue. Je pense que ce serait bien fait de se délivrer de ces filles, en faisant vendre le bien ; cela est trop pénible. — Je vous donne le bonjour, ma très-chère fille. — M. Grelat attend votre réponse, savoir si vous le prendrez pour confesseur. Sa sœur qui est ici n'est guère propre pour nous ; elle a [reçu] l'habit il y a un an. Mandez-nous ce que nous ferons d'elle ; nous la garderons bien ainsi, mais de la faire professe, si elle ne change pas, il n'y a pas moyen. Mille saluts à toutes nos Sœurs. Ma très-chère fille, je suis vôtre sans aucune réserve.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCXCIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Ne pas s'inquiéter de l'opinion des hommes. — On peut juger des tentations par les effets qu'elles produisent.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 juillet [1627].

Ma très-chère fille,

Certes, je reçois toujours bien de la consolation de vos lettres, et suis grandement consolée du retour de M. de la Faye. Or, voyez-vous, ma fille, ayant ce digne personnage, certes, je [72] n'importunerais guère l'évêque. Ma fille, contre toutes ces paroles et menaces de nouveaux règlements, il ne se faut guère mettre en peine. Allons toujours notre chemin droit à Dieu, et que l'on dise ce que l'on voudra.

Voilà un Père de l'Oratoire qui me fera finir plus tôt ; il vous portera ce billet. Je me suis bien louée à lui de l'assistance que vous fait son confrère, le confesseur de Mgr votre archevêque. — Ne craignez pas que je m'ouvre à ce bon ecclésiastique qui est avec ma Sœur de Belley ; je le connais déjà. — Certes, ma fille, je ne suis pas capable de juger de cette fille si extraordinaire. Tant de science et tant de paroles sont un peu à craindre. Oh ! Dieu nous fasse toujours marcher par les basses vallées d'une véritable humilité et simplicité ! c'est mon inclination.

Je ne puis écrire à notre Sœur M. J. ; elle peut connaître la bonté de ses tentations par les fruits qu'elles opéraient en elle. Vrai Dieu ! ma fille, que toutes telles tentations sont grossières ! Certes, si je ne me trompe fort, il y a prou besogne dans la Visitation pour les plus braves, mais il la faut faire. — Que M. Cœursilly réimprime donc les Épîtres en leur même caractère. Adieu, ma vraie fille ; mille saluts à toutes vos chères filles que mon âme aime parfaitement.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [73]

LETTRE DCCC -. 1 LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Dépositions de sainte de Chantal pour le procès de son Bienheureux Père. — La Mère de Bréchard doit préparer les siennes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy] 19 juillet [1627].

Ma pauvre très-chère sœur,

Que faites-vous que nous n'avons point de vos nouvelles ? Certes, le temps m'en est long.

Or, nous voici dans la sainte occupation de faire nos dépositions[19] [sur les vertus] de notre Bienheureux Père ; car Nosseigneurs de Bourges et de Belley sont ici ; il y a trois semaines qu'ils travaillent fort à cela. Je vous envoie les articles que l'on donne à tous les témoins, sur lesquels chacun répond ce qu'il sait : vous en ferez de même, ma très-chère fille, et écrivez ce que vous vous souviendrez ; j'ai déjà écrit la mienne, qui est de dix-huit feuilles entières. On en témoigne de la satisfaction ; il n'y a que moi qui n'en aie point, car ce que j'ai su et connu des perfections des vertus en cette très-sainte âme est si relevé au-dessus de ce que j'en puis dire que, certes, je demeure à plat, ma connaissance surpassant infiniment ma capacité d'en parler.

Vous trouverez beaucoup de choses dans ses Épîtres qui vous aideront ; car lui-même, en plusieurs endroits, déclare sa foi, son espérance, sa charité, sa conformité au bon plaisir de Dieu, et plusieurs autres vertus. Voilà donc de la besogne pour vous, ma très-chère fille ; et quand les commissaires seront à Lyon, il faudra que vous y veniez pour déposer devant eux. [74]

J'espère, Dieu aidant, partir dans le mois de septembre : je ne pense pas pouvoir passer vers vous en allant, étant trop pressée ; mais au retour, Dieu aidant, nous nous verrons tout à loisir. Adieu, ma pauvre très-chère fille, que je chéris parfaitement. Voilà tout ce que mon peu de loisir me permet. Mille saluts à nos Sœurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Conseils pour la réception des prétendantes. — Admirables sentiments d'humilité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 juillet [1627].

Ma très-chère mère,

[De la main d'une secrétaire.] Notre chère Mère dit qu'elle ne fait pas état de vous écrire à cette heure, parce qu'elle n'a pas le loisir. Elle a reçu des nouvelles de Paris sans qu'il y en ait point de nos Sœurs ; cela la tient un peu en peine. On lui annonce un bréviaire ; elle craint que le bréviaire et les lettres ne soient perdus ; elle vous supplie de vous en informer et si M. Crichant n'en saurait rien.

[De la main de la Sainte.] Ma bonne et très-chère fille, je ne puis goûter que l'on ancessionne[20] des filles successivement les unes aux autres, car je crains que cela n'apporte de l'inquiétude aux Sœurs avec le temps, et vous savez combien il faut éviter cela.

Ah ! ma fille, je vous conjure de ne point admirer aucune chose qui soit de moi. S'il y a du bien dans quelques-unes de [75] mes lettres, portez-en la gloire à Dieu, ma très-chère fille ; car, certes, pour moi je ne mérite que confusion : mais vous savez que ce grand Dieu prend en sa main tel instrument qu'il Lui plaît ; Il s'est bien servi d'une chétive ânesse pour prophétiser. Mais je n'ai loisir de dire davantage, sinon que vraiment il me semble, par la divine grâce, que j'ai un grand désir que nous ne cherchions que Dieu, et j'aime parfaitement votre cœur, parce que je sais et connais qu'il n'a point d'autre prétention. — Accroissez votre patience, douceur et support vers ces pauvres filles faibles. Bonsoir, ma vraie très-chère fille, c'est sans aucun loisir.

Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Regrets de la mort de madame de Limours.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère et bonne sœur,

J'ai été fort consolée de recevoir de vos lettres. Puisque la divine Providence s'étend à toutes choses, il nous faut amoureusement conformer à tous les événements de son bon plaisir ; bénite soit-elle en tout ! Je suis bien aise, ma très-chère fille, que cette fondation de madame la comtesse de N. se retarde ; car, comme vous dites, d'ici là vos filles se feront pour les y employer. —Vraiment, je n'en doute pas, ma chère fille, que votre cœur n'ait été sensiblement touché pour le décès de la bonne madame de Limours, votre cordiale fondatrice. Je prie Dieu qu'il la mette en son saint Paradis ; c'était une âme douce [76] et pieuse. Je ne doute point qu'elle ne vous ait témoigné en son extrémité l'amour qu'elle vous portait, assurant bien ce qu'elle vous a promis. Vous avez de bonnes et fidèles solliciteuses en cette affaire. Je l'ai fort recommandée à nos Sœurs les Supérieures et à madame de Villeneuve. Certes, en l'espérance que j'ai de vous voir, qui me sera une des plus douces consolations de ma vie, j'ai un peu de tendresse pour la privation de la présence de cette chère dame, qui me faisait l'honneur de m'aimer et que j'honorais de tout mon cœur ; mais en tout le très-saint nom de Dieu soit béni !

Nous pensons partir au plus tard le 15 septembre pour aller à Orléans. Nous laisserons les affaires de la béatification de notre saint Fondateur en très-bon train. Mgr de Bourges y travaille de grand cœur. Cette besogne est de longue haleine, mais de grande consolation et utilité. Maintenant que Dieu découvre plus à plein les trésors qu'il avait mis en cette très-sainte âme, on est tout admiré de rencontrer des vertus si profondes, si pleines, si accomplies et parfaites. Oh Dieu ! quelle humilité, quel amour à la pauvreté et bassesse, et au mépris de lui-même ! quelle douceur et support ! cela ne se peut dire, ma très-chère fille. Dieu nous rende dignes filles d'un si saint Père !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Elle doit préparer sa déposition sur les vertus du Bienheureux Fondateur.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 août 1627.

Ma très-chère Sœur,

Il y a fort peu de temps que je vous ai écrit et n'ai rien de nouveau à vous dire ; mais je ne peux m'empêcher de saluer [77] chèrement votre bon cœur, et l'assurer toujours de mon infinie affection envers vous, qui vous chéris, certes, très-cordialement et plus que je ne puis dire. Je vous ai envoyé les articles pour faire votre déposition [sur les vertus] de notre bienheureux et saint Fondateur. Je crois que vous aurez reçu le tout à cette heure. Mille saluts à votre cher cœur et à toutes nos Sœurs, que je chéris sincèrement. Je prie Dieu qu'il vous remplisse toutes de Lui-même et soit béni. Je suis, d'une affection incomparable, toute vôtre, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCIV - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

Profession d'une nièce de M. de Coulantes. — Zèle et travaux de Mgr de Bourges. — Prochain départ pour Orléans.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 août [1627].

Monsieur mon très-cher frère,

Ce m'est une douce et glorieuse récompense que celle de pouvoir faire quelque chose qui vous puisse donner du contentement, et [je] vous supplie de croire que j'en embrasserai toujours les occasions de tout mon cœur ; mais le peu que je suis m'empêchera toujours de les rencontrer. J'ai bonne part à la consolation de la profession de notre très-chère Sœur, votre bonne nièce, qui me la témoigne très-grande par ses lettres. Celle que nous recevons ici par la présence de Mgr de Bourges est plus grande que je ne saurais le dire, car il est impossible de savourer la véritable bonté de son esprit, qu'avec un extrême contentement. Il travaille avec force et avec suavité en la sainte besogne que Dieu lui a commise. Il se porte beaucoup [78] mieux que lorsqu'il arriva ici, par le plaisir qu'il prend à ouïr parler des vraies vertus de notre Bienheureux Fondateur ; il fait état d'être ici jusqu'au commencement d'octobre, et moi, de partir le 15e septembre pour aller à Orléans. Il me fâche bien de le laisser ces quinze jours ici sans moi ; mais c'est afin que je puisse arriver à la Toussaint, car il nous faut faire de petites stations par les chemins, ce qui rend le voyage plus long. Certes, mon très-cher frère, je ne saurais exprimer le contentement que je. m'imagine de recevoir pour l'honneur de votre chère présence, et celle de madame ma très-chère sœur, que je salue avec vous du fond de mon cœur et le plus humblement que je puis, étant et voulant demeurer sans fin de tous deux, Monsieur, mon très-cher frère, votre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

La Sainte se réjouit de l'élection de la Mère Lhuillier. — Les dépositions mettent au jour les admirables vertus du Bienheureux Fondateur. — Supporter les esprits difficiles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 août 1627.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, qu'il fait bon se reposer en Dieu et ne prétendre que sa seule gloire ! Voilà qu'il a conduit heureusement cette élection de laquelle je me sens un grand contentement, et j'ai très-bonne espérance que cette chère Mère Hélène - Angélique [Lhuillier] fera son gouvernement avec beaucoup d'humilité et de douceur, et par ce moyen que Dieu sera fort glorifié, et nos Sœurs consolées et satisfaites. Mgr de Genève est fort aise que la chose [soit] allée ainsi. Quand vous serez en la nouvelle maison, je pense que vous ferez bien, ma [79] très-chère fille, de lui mander votre déposition et l'état de votre nouvel emploi.

L'affaire de notre Bienheureux Père est très-bien acheminée, grâce à Dieu. Le trésor de ses vertus et sainteté se découvre plus que jamais, et l'on voit par les dépositions son incomparable charité et sa profonde humilité ; ces deux vertus éclatent, et certes toutes, car il les possédait toutes généralement à un degré très-éminent. Seigneur Jésus ! que c'est une grande chose qu'un Saint ! Dieu nous rende dignes filles d'un tel Père, et nous fasse la grâce surtout de l'imiter en sa véritable humilité et basse estime de lui-même ! Oh ! que nous serions heureuses, si nous aimions cette bassesse et pauvreté qu'il a tant estimées ! Mgr de Bourges sera ici jusqu'en octobre, mais il n'achèvera pas : Mgr de Belley viendra pour poursuivre, car la besogne sera longue.

Nous partirons, Dieu aidant, au plus tard le 15 du mois prochain pour aller à Orléans. — Vous ferez grande charité de mener notre Sœur M. M., si son esprit n'est bien lié et satisfait de notre Sœur la Supérieure de Paris ; mais il me semble qu'elle aura sujet de l'être. Il y a pitié en ces pauvres esprits qui ne se contentent pas de ce qu'ils doivent ; mais ce sont des sujets de charité et de support. — Bonjour, ma très-chère fille ; je prie Dieu qu'il vous remplisse de son saint amour et toutes nos chères Sœurs, que je salue avec vous, surtout notre Sœur assistante.

Notre Sœur la Supérieure de Blois m'écrit que leur bonne fondatrice est décédée. Ma très-chère fille, si vous les pouvez aider à retirer la fondation,[21] elles ont confiance que vous le ferez de bon cœur, et je vous en prie.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [80]

LETTRE DCCCVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Dispositions à prendre pour l'établissement du second monastère de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 13 août [1627].

Ma très-chère fille,

Je veux dorénavant être plus fidèle à pratiquer ma maxime, de ne point donner de lettres aux Religieux. Ce bon Père de l'Oratoire m'en donne bien sujet. Il y a vingt-cinq jours qu'il a mes lettres où je répondais à toutes vos précédentes.

Je ne suis guère de sentiment à vous obliger[22] beaucoup ; c'est pourquoi, si vous pouvez trouver une maison de louage quelque part que ce soit, même proche de vous, louez-la pour commencer ; car les affaires de ce monde qui regardent la gloire de Dieu, quand elles tirent tant à la longue, volontiers ne réussissent pas. Faites donc doucement, en esprit de repos, vos diligences, et vous hâtez tout bellement. Si Dieu vous aide, tout ira bien, et vous trouverez ce qu'il vous faudra. Si vous ne rencontrez rien qui vous soit devisable [bon], consultez le Révérend Père recteur et M. de Saint-André, pour savoir s'ils trouveront bon que vous alliez à la maison de M. le grand vicaire, et s'ils le jugent à propos, voyez-les tout à la bonne foi ; et, en ce cas, il faudra que vous y envoyiez ma Sœur assistante, et faites ce qu'ils vous diront ; et au bout, patience et confiance que Dieu accomplira son œuvre, au temps que sa Providence sait ; voilà mon sentiment sur ce sujet.

N'oubliez point de m'envoyer le mémoire que vous avez fait sur mes Réponses, et si je puis, je ferai ce que vous désirez, [81] mais avec le temps. — Ne vous mettez plus en peine de M. de Belley. — Je compatis certes à notre chère Sœur Marie-Sylvie [Ange]. Je prie Dieu qu'il la brûle intérieurement de son saint amour. — Je n'ai su comprendre pourquoi vous me dites que vous êtes en peine pour la crainte que vous avez de manquer au Coutumier. — Vous pourrez écrire à Mgr de Genève une lettre d'honneur par le retour de M. Michel, qui aura soin de lui faire entendre vos affaires. Je salue très-humblement et de tout mon cœur le Révérend Père provincial. J'espère le retrouver à mon retour en ce pays-là.

Oh ! ma très-chère fille, que vous êtes obligée à Notre-Seigneur, qui vous favorise de grâces tant précieuses ; il y faut correspondre avec une grande humilité : voila tout ce que je puis dire. Je suis tant vôtre qu'il ne se peut davantage.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À BOURG EN DRESSE

La recherche de ses propres intérêts détruit l'esprit de charité. — Du Père spirituel. — Détails divers.

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère vraiment tout uniquement chère,

Certes, la pauvre chère Sœur de Vigny a été très-bien venue. Elle a arrêté ses gens ici aujourd'hui, et si nous n'avons pas eu grand loisir de l'entretenir, nous avons parlé pourtant de tout plein de choses, et je loue Dieu que tout va si bien en votre chère petite maison, qui sera sans doute une maison de [82] bénédictions. Oh ! quel grand bien vous y faites, de prendre la peine vous-même de tenir le noviciat ; non-seulement les novices en profiteront, mais [encore] j'espère les professes. Donnez-leur bien cet esprit d'union et de généreuse dilection. Oh Dieu ! que je suis marrie de le voir si peu régner parmi nous ! Enfin, il y a partout de l'humanité et de la recherche de nous-mêmes ; Dieu nous veuille délivrer de ce mal ! — Je suis bien aise que vous ayez M. Duplont ; il faut un peu attendre l'occasion de lui restreindre ses limites, puisque c'est l'avis du Révérend Père Morand, car il n'y a moyen de souffrir sans grand intérêt cette sujétion. Jetez bien votre cœur en Dieu, Il vous aidera. Il est extrêmement nécessaire que vous donniez un bon pli au Père spirituel et aux Sœurs pour cette conduite tant spirituelle que temporelle, autrement il vous rendrait esclaves.

Non, ma fille, Dieu ne vous a pas voulue en cette première maison de Paris, je ne sais s'il ne vous voudra point en la deuxième, puisqu'il m'en donne la pensée et le désir bien grand, s'il se peut, et c'est le sentiment de Mgr ; mais parce que cela ne se peut éclore qu'avec un peu de loisir d'un voyage, je ne sais ce que Dieu disposera pour notre emploi d'ici là, car nous sommes comme l'oiseau sur la branche. Pour cela, sa Bonté nous fera connaître sa sainte volonté, puisque, par sa grâce, ni vous ni moi ne prétendons chose quelconque que de la suivre le plus fidèlement que nous pourrons. Cependant, vous affermirez cette maison-là et pourrez servir celle de Crémieux, si elle se fait. Il est vrai que Mgr de Bourges et moi avions fort parlé de faire voyage nous deux. Certes, la plus précieuse consolation que je pourrais avoir serait de passer le reste de mes jours avec vous ; mais je ne sais si mes nouvelles pensées ne feront point changer celle-là ; car il ne serait pas à propos de vous mener avec ce dessein.

J'ai trop de choses à dire pour ce coup, je n'en puis venir à fin ; notre chère Sœur de Vigny dira tout ou l'écrira. Pour ses [83] obligations faites à la maison de Bourg, il faudra faire en sorte que l'on dégage la caution ; mais je ne sais comment, pour être valable ; enfin, la dextérité, ou bien gagner M. D., s'il est besoin, seront les meilleurs moyens ; mais nous y penserons encore. Il me semble que notre Sœur Aimée-Bénigne [Grossy] est capable de prendre le bon esprit ; je vous supplie de lui donner les lumières nécessaires pour la conduite. Oh ! Dieu qui vous l'a donnée lui fasse la grâce de la bien prendre. Vraiment, vous suivez le vrai chemin de la conduite de notre Bienheureux Père. Bonsoir, ma vraie fille uniquement aimée. Mille remercîments de la belle chaire. Oui, certes, vous êtes la vraie fille que Dieu m'a donnée, dont II soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DCCCVIII - À MADAME LA BARONNE DE CHANTAL

SA BELLE-FILLE

Héroïque résignation de la Sainte à la mort de son fils.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, août 1627.]

Eh bien ! ma très-bonne et très-aimée fille, ne faut-il pas aimer, bénir et embrasser généreusement cette très-sainte et très-douce volonté de Dieu en tous les événements qu'elle ordonne ! Oui, certes, ma très-chère petite, il le faut faire de bon cœur, et amoureusement ; et bien que la plaie soit grande et la douleur très-sensible, si la faut-il chérir pour le respect de la main qui l'a faite ; or, voilà l'exercice que je désire que votre chère âme pratique en son affliction. Votre bon mari était mortel, comme sont tous les hommes. Oh Dieu ! ma fille, repensez aux hasards qu'il a tant de fois courus de perdre la vraie vie de l'éternité ! Et voilà que la douceur de notre bon Dieu lui a [84] donné son trépas si chrétien,[23] si glorieux, que nous avons tout sujet de nous confier qu'il a commencé une vie de gloire et de félicité interminable. Prenez cette solide consolation, ma très-chère fille, et espérez une réunion avec ce digne mari qui rendra notre société avec lui exempte de toute crainte, et comblée de joie qui ne finira jamais ; c'a toujours été le véritable bonheur que je vous souhaitai dès votre béni mariage, et n'en puis désirer d'autre. Conservez-vous, ma très-chère fille, pour élever en la crainte du Seigneur le cher gage qu'il vous a donné de ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, sans y attacher par trop votre affection, afin que la divine Bonté en prenne un plus grand soin, et soit elle-même toute chose à cette chère petite enfant.

L'espérance que j'ai de vous voir dès que je serai à Orléans, où je m'essayerai de vous obtenir l'entrée de notre maison, me soulage, sachant que cela vous sera à consolation. Cependant, je vous commande, ma très-chère fille, de soulager votre âme, et vous assure que je ne ressentis jamais une plus étroite liaison avec vous que je fais maintenant ; car, sans l'intérêt de l'amour immortel que j'ai pour mon très-cher fils, je veux vous aimer [85] avec tout l'amour que Dieu m'a donné pour lui et pour vous. Je supplie cette souveraine douceur d'être Lui-même votre consolateur. Cherchez en Lui seul votre consolation, ma fille, et je vous assure que vous la trouverez et recevrez abondamment. Je demeure d'une affection incomparable, votre plus humble mère, etc.

LETTRE DCCCIX - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, août 1627.]

Monsieur mon très-cher frère,

L'on me dit, le jour [de l'Assomption] de Notre-Dame, le trépas de notre très-cher fils, et qu'il s'était préparé chrétiennement à ce passage. Je bénis et adore le décret de mon Dieu, et m'y soumets de tout mon cœur, remerciant sa Bonté de la miséricorde qu'il a faite à ce cher fils qui m'était unique ; car ayant été prévenu de la grâce de Dieu par la réception des sacrements, ainsi que l'on m'assure, nous avons en cela, mon très-cher frère, un solide sujet de consolation. Prenons-la donc, en cela, mon très-cher frère, et en cette volonté divine qui n'a pas voulu que nous ayons joui plus longtemps d'une vie qui nous était si chère.

J'avais commencé cette lettre quand j'ai reçu la vôtre : je confesse ma faiblesse, elle m'a un peu attendrie, mais non certes divertie de l'invariable résolution que Dieu m'a donnée d'embrasser amoureusement tous les événements que sa douce Providence permettra arriver. La vie de l'homme et toutes les choses de cette vie passent comme l'ombre. Puisqu'il a plu à Dieu que mon fils ait fini la sienne si heureusement, me voilà [86] contente, et je vous conjure de l'être aussi, et madame ma très-chère sœur, à qui je vous supplie de rendre cette lettre commune ; ayant si peu de loisir comme j'en ai, elle m'excusera, s'il lui plaît. L'espérance de vous voir tous, et ma pauvre très-chère fille avec notre petite, me fait espérer une commune consolation ; car je vous proteste, mon très-cher frère, que le trépas de mon bon fils ne dissout nullement notre alliance ; car outre le petit et très-aimable lien qu'il nous en a laissé, je me sens plus que jamais étroitement conjointe et unie avec votre fille, et avec vous et toute votre honorable famille, que je prie Dieu remplir de toutes bénédictions, et d'une telle surabondance, qu'après les avoir possédées en cette vie nous jouissions tous ensemble de l'éternelle société, qui est toute la douceur des douceurs désirables.

Je suis sans fin et d'une affection incomparable, à vous et à ma chère sœur, mon très-honoré frère, votre, etc.

LETTRE DCCCX - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET

SUPÉRIEURE À RUMILLY

Désir de l'envoyer comme Supérieure à la fondation de Crémieux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy !, 17 août [1627],

Ma très-chère fille,

Voici une proposition qui peut-être vous étonnera, mais n'en parlez point que vous ne l'ayez considérée : c'est que nous avons accordé à toutes ces honorables dames de [la] ville de Crémieux de leur donner de nos Sœurs pour le 15 de septembre. Elles nous demandent notre Sœur M. -Madeleine [de Mouxy] ; mais, bien que je la voie pleine de vertu et de piété, et qu'elle ait bien gouverné céans tandis qu'elle en eut la charge, je n'oserais toutefois la mettre dans une fondation éloignée [87] jusqu'à ce que j'aie encore plus d'expérience de sa manière de gouverner ; c'est pourquoi nous avons pense de la mettre en votre place à Rumilly, où la maison va un très-bon train pour le spirituel et temporel, et vous, ma très-chère fille, nous vous enverrions faire cette nouvelle fondation à Crémieux, qui est une petite ville à cinq lieues de Lyon, grande comme Belley, mais bien mieux bâtie et pleine de noblesse, et en est tout environnée.[24] Plusieurs filles attendent ce bien-là ; nous en avons vu ici une qui est tout à fait à notre gré. Voilà, ma très-chère fille, la proposition que je vous fais en toute sincérité et confiance ; n'en parlez qu'à notre Sœur Cl. -Marie [Tiolier], et voyez entre vous deux si la chose ne se pourra pas faire, et si notre Sœur Marie-Louise [Barfelly] pourrait demeurer en votre absence, ou si vous l'emmènerez avec vous ; car il me semble que vous avez rencontré le vrai bon biais pour la bien gouverner. Voilà, ma très-chère, à quoi je vous prie de penser devant Dieu et de m'en donner réponse au plus tôt que vous pourrez. Je traite rondement selon Dieu avec vous, que je prie faire le semblable avec moi.

Priez, je vous prie, pour l'âme de mon pauvre fils qui a été tué en l'île de Ré, mais que l'on m'assure être mort en vrai [88] chrétien et gentilhomme ; c'est une douceur de la divine miséricorde qui s'est voulu mêler pour me rendre plus supportable l'effet de sa divine volonté, en la mort de ce fils unique. Sa Bonté en soit éternellement bénie ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXI - À MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET

ÉVÊQUE DE LANGRES

Amour de la volonté divine ; désir de correspondre à l'attrait de parfait dénûment.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 août [1627].

Mon très-honoré Seigneur,

Vous savez l'amour peut-être trop grand que j'avais pour ce très-cher fils, qui m'était doublement unique ; je pense vous l'avoir dit autrefois. Or bien, voilà la bonne main de Dieu qui l’a tiré à soi : bénie soit-elle éternellement ! Je vous confesse simplement comme à mon très-cher Père, que ma douleur est grande, mais sans aucune secousse, ni violence, grâce à Dieu. Je me trouve plus inclinée et occupée à remercier Notre-Seigneur de la miséricorde qu'il a faite à ce pauvre fils, de l'avoir prévenu de sa grâce par la réception des sacrements, qu'il reçut peu avant sa mort, ainsi que l'on m'assure, que je ne suis à considérer et à ressentir ma perte, si perte se doit appeler ce que Dieu a reçu en sa miséricorde, comme nous espérons ; et enfin la très-sainte volonté de mon Dieu est là, et en tout et partout elle est très-aimable et adorable, cela me suffit ; je l'embrasse et m'y soumets de tout mon cœur. Mais, mon très-cher Père, je ne corresponds point à ce dessein de Dieu, qui m'appelle à un si parfait dénûment et anéantissement, car je demeure toujours pleine de moi-même. Oh ! Dieu me veuille [89] donner cette mort, qui vaut mieux, que toutes les vies de ce monde !

Mon Père, j'ai un grand désir de vous voir, me semblant que vous m'aiderez à monter où Dieu me tire : mes jambes sont faibles, si je ne suis appuyée. Que si sa Bonté me fait cette grâce, j'ai confiance que ce sera utilement. Jamais je ne vous oublie devant Dieu, ni ne vous oublierai, car je souhaite qu'il accomplisse en vous ses desseins. Je recommande toujours cette pauvre âme à vos saints sacrifices, et suis d'un cœur incomparable, mon très-honoré Père, votre très-humble et très-obéissante fille.

[P. S.] Dans trois semaines, nous allons faire une fondation du côté de France, et de là, à Orléans, Dieu aidant.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

La Sainte se console de la mort de son fils dans l'espoir qu'il jouit du bonheur éternel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

MA TRÈS-CHÈRE ET BONNE SŒUR,

Je vois que votre sincère dilection pour moi vous fait fort sentir ma douleur sur le trépas de mon fils. Certes, ma très-chère Sœur, elle n'a point été violente, Dieu merci ; car la Bonté divine a environné la mort de ce cher enfant de tant de miséricorde, et de marques qui nous font espérer que Dieu l'aura reçu entre ses bras, que cela m'a servi de contre-poids. Et pendant les premiers ressentiments de cette juste et tendre douleur, j'étais quasi plus occupée et attentive à bénir Dieu de la grâce de cette heureuse mort que je n'étais à ma perte. Oh ! Dieu soit éternellement béni dans tous les événements de son [90] bon plaisir, et me fasse la grâce qu'en tout et partout, sans réserve, je me soumette humblement et cordialement à sa sainte volonté. Nous n'avons qu'une petite fille de ce cher défunt, ni de ma fille[25] qui a reçu cette affliction avec un tel ressentiment qu'elle a bien peine de se remettre. Votre, etc.

LETTRE DCCCXIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Ma très-chère fille,

Comme il a plu à Dieu il a été fait à ce fils qui m'était si cher ! Bénie soit son éternelle Bonté, qui m'a assaisonné ce calice de tant de miséricorde que je me trouve avec beaucoup plus d'inclination de l'en remercier que de m'en affliger ! Je dis, selon mon esprit, car la nature ressent bien fort la privation d'un tel fils, qui était si uniquement aimé de mon âme, et avec raison ; mais Dieu ne m'a-t-il pas fait une grâce nonpareille, ma vraie très-chère fille, de m'avoir laissé tant d'occasions et de certitude du salut de cet enfant ? Oh ! que je la ressens ! et vous conjure, ma chère amie, d'en remercier sa douce Providence avec moi. C'est tout ce que je vous puis dire pour ce coup, espérant de vous écrire au long, avant notre départ. Je ne vous dis point de prier pour le repos de ce cher défunt ; je sais que vous l'avez fait et le faites, et nos chères Sœurs aussi, que j'en [remercie] en les saluant très-cordialement. Dieu répande sur votre esprit et sur le leur l'abondance de ses grâces. [91]

Je suis d'un cœur incomparable tout à fait vôtre, ma vraie très-chère fille.

Extraite du procès de béatification de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXIV - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1627.]

Je vous remercie, ma chère fille, des prières que vous avez fait faire pour mon fils. Il est vrai que j'ai ressenti cette mort, non toutefois comme mort, mais comme vie pour l'âme de cet enfant. Dieu m'avait donné un sentiment très-tendre et une lumière fort claire de sa miséricorde envers cette âme. Hélas ! la moindre des appréhensions que j'avais de le voir mourir en la disgrâce de Dieu parmi ces duels où ses amis l'engageaient, me serrait plus le cœur que sa mort, qui a été bonne et chrétienne. Je confesse que cette mort m'a été sensible ; mais la consolation que ce fils ait donné son sang pour la foi a surpassé ma douleur ; et, outre cela, ma chère fille, il y a si longtemps que j'ai donné ce fils et toutes choses à Notre-Seigneur que sa Bonté me fait la grâce de n'avoir plus de désirs, sinon qu'il lui plaise disposer de tout à son gré, au temps et en l'éternité. [92]

LETTRE DCCCXV - À LA MÈRE JEANNE-HÉLÈNE DE GÉRARD

SUPÉRIEURE À EMBRUN

La Supérieure ne peut pas s'assujettir à tout ordonner aux obéissances ; elle doit avoir une grande liberté d'esprit. — Encouragement à achever son triennal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 septembre 1627.

Ma très-bonne et chère sœur,

Je viens de recevoir votre lettre, et parce que nous sommes sur notre départ [pour Orléans], je n'y peux répondre si amplement qu'il serait peut-être requis, ni avec l'attention qu'elle mérite : Dieu suppléera, selon son accoutumée bonté, à tous mes défauts. — Il faut arrêter l'entrée de ces bonnes filles, selon l'ordonnance de Mgr votre archevêque ; que si les Révérends Pères nous en écrivent, je ferai selon son commandement.

Il est impossible qu'une Supérieure se puisse assujettir à tout ordonner au temps des obéissances, bien qu'il soit bon de penser ce que l'on a à y dire. Ce manquement que vous marquez en cela est peu de chose ; mais celui de trop presser les esprits, bien que rarement il puisse y avoir du péché à cause de votre pureté d'intention, si est-il de grande importance ; c'est pourquoi, ma très-chère Sœur, je vous conjure d'aller tout bellement en cette sainte besogne.

Lisez bien les écrits de notre saint Père [F. de Sales], et vous verrez l'extrême douceur et suavité avec laquelle il conduisait les âmes, lesquelles faisaient un avancement extraordinaire par ce moyen. Surtout en ce point, je vous conjure de bien suivre son esprit : animez, encouragez, mais toujours doucement, je vous supplie.

C'est l'ordinaire, ma chère fille, que, dans les grandes occasions, l'on a plus de force pour les supporter que dans les [93] petites ; c'est la grâce de Dieu qui fait cela par son assistance, et nous fait connaître le peu que nous sommes de nous-mêmes par les chutes que nous faisons ès petites rencontres, afin de nous tenir humbles et dépendantes de Lui seul. Toutes ces petites attaques que votre cœur souffre ne sont rien à un esprit éclaire et résolu de ne vouloir que Dieu, comme je sais que c'est votre unique prétention.

Je vous assure, ma très-chère Sœur, que votre sincérité à me dire cette pensée (que vous êtes plus éclairée que moi) m'a tout à fait plu : voilà la crème de la vertu que je désire aux Filles de la Visitation, cette candeur et simplicité de cœur. Dieu l'accroisse en vous avec l'amour de votre abjection et la sainte liberté d'esprit ; tenez-vous ferme en ce train, ma très-chère fille, et j'espère que Dieu vous fera ressentir les merveilles de ses miséricordes ; mais je vous prie, demeurez bien entre les bras de la divine Providence et de la sainte obéissance, et ne laissez point courir vos désirs hors de cette limite.

Croyez-moi, ma fille, c'est la gloire de Dieu que vous paracheviez votre carrière, je veux dire votre triennal, en la charge que la sainte obéissance vous a donnée. J'ai mille raisons selon Dieu, et encore selon la bienséance que doit avoir l'esprit de la Visitation, mais je n'ai loisir de les dire ; donnez-nous cette consolation de persévérer généreusement. Vous n'avez plus que dix-huit mois à poursuivre ; cela sera bientôt écoulé, et, au bout, vous aurez mille saintes consolations d'avoir satisfait au bon plaisir de Dieu, qui veut cela de vous. Avant ce temps-là, Dieu aidant, nous nous verrons et résoudrons ensemble de celle qui vous succédera, et les bâtiments encore sur lesquels il sera bon d'avoir l'assentiment de Mgr l'archevêque, afin de nous y conformer autant qu'il nous sera possible.

Il est vrai, ma très-chère fille, que ma Sœur [de Châtel] [94] Supérieure de céans donna ce congé à ces chères filles,[26] qui ne le demandèrent que par une extrême appréhension de se voir privées de votre conduite, mais cela ne devait pas tant durer, car rien n'est égal à la sainte simplicité. Je vais dire quatre mots à notre Sœur Marie-Aimée [Bon], et, pressée de finir, je prie Dieu de répandre avec abondance ses très-saintes bénédictions sur vous et toute votre chère famille, me recommandant de tout mon cœur à vos prières, afin que j'accomplisse la sainte volonté de Dieu en ce voyage et à jamais. Partout où je recevrai de vos lettres, j'y répondrai toujours, car Dieu m'a donné une véritable affection pour vous et votre petite maison, et [je] désire de correspondre à la sainte confiance que vous me témoignez avec toute sincérité et fidélité. Adieu, ma très-chère fille ; je suis de tout mon cœur votre très-humble sœur et servante.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Nouvelles de la communauté de Saint-Étienne. — On prépare une édition des Entretiens du Bienheureux François de Sales. — Maintenir les droits du Père spirituel.

VIVE † JÉSUS !

Octobre 1627.

Ma très-chère fille,

Certes, l'on nous a reçues à Saint-Étienne fort cordialement. L'exactitude y est fort grande pour toutes les choses extérieures : l'esprit y était un peu trop serré et contraint ; nous les avons, ce me semble, mises un peu au large. Il me semble [95] qu'une quinzaine de jours avec elles, pour les bien éclaircir, leur ferait grand bien ; s'il se peut, nous les leur donnerons à notre retour ; certes, ces filles-là méritent d'être cultivées, car elles ont le cœur très-bon et sincère. J'ai dit franchement à la Mère [Françoise-Jéronyme de Villette] qu'elle ne l'était pas assez, et m'est avis que le défaut vient encore un peu du noviciat ; ce mal n'est pas sans remède en de si bons sujets. Oh ! mon Dieu, ma très-chère fille, que toutes les bonnes filles ne sont pas propres à conduire ! La pauvre petite Sœur M. -Françoise aura peine de se retirer de ce grand désir qu'elle a de changer. Elle dit qu'on le lui a tant fait espérer que c'est cela qui l'a nourrie. Elle m'a promis toutefois d'en laisser le soin à Notre-Seigneur et de n'y penser plus ; cela l'a fort amaigrie du corps et abattue d'esprit.

Je n'ai rien oublié de ce que je devais dire à la bonne Mère ; elle m'a dit avec douleur, ce me semble, qu'elle ressentait fort de ce que vous ne lui écrivez pas avec la cordialité que vous faites aux autres ; faites-le, je vous en prie, sans lui témoigner rien de ce que je vous dis. Je ne vois pas que notre Sœur M. -Françoise ni la directrice soient fort propres à lui succéder. Il y en a une jeune qui a de bons talents, mais elle est jeune d'âge et de Religion ; si je puis pourvoir, nous les secourrons si elles le désirent. — Pressez un peu notre Sœur la Supérieure d'Annecy pour les Entretiens, qui sont entre les mains de M. de Thorens. Quand vous les aurez, voyez-les à loisir, et faites écrire ce que vous jugerez y pouvoir ajouter des Sermons et avis de notre Bienheureux Père.

Au reste, ma très-chère fille, vous ne sauriez croire le bon et cordial accueil que M. le comte de Vienne nous a fait. Il est parfaitement bon ; je vous prie lui en témoigner un peu de gratitude. — Je fus marrie de voir si peu M. de la Faye ; j'oubliai de le prier d'écrire à M. Duplont, pour lui délier les mains et lui laisser la liberté d'aider les Sœurs selon l'étendue des Règles [96] et Constitutions ; mais faites cela dextrement, je vous en prie, ma très-chère fille, comme aussi des Réponses que j'ai faites, lesquelles vous m'enverrez sûrement. — Si le calice n'est pas fait, ou s'il l'est et qu'on le veuille reprendre, laissez-le, et nous gardez l'argent à part ; car nous vous renverrons le calice avec la litière.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXVII - À LA MÊME

Préparer sagement sa déposition. — Une même Supérieure ne doit pas gouverner deux monastères en même temps. — Corrections à faire au Coutumier que l'on va imprimer. — Hâter la fondation du second monastère.

VIVE † JÉSUS !

22 octobre [1627].

Ma très-chère fille,

C'est la vérité qu'il eût été bien à propos de ne point du tout parler de ces supériorités, que l'on eût été près d'aller en la nouvelle maison de Lyon, car ce bon seigneur pensera que tout ce que vous lui dites de cela aura été en suite de ce que nous en avions résolu ensemble, ce qui pourra heurter son esprit ; mais cela est fait, il n'y a remède. Il ne faudra pas laisser pour cela d'observer la Règle, moyennant la grâce de Dieu. Je crois qu'il serait très-bon de n'en plus parler ni parmi les filles, jusqu'à ce qu'il soit nécessaire, et alors il faudra parler avec une humble force, représentant fermement les raisons et l'importance. Si l'on allègue la Supérieure de Paris, il faut répliquer que cela a été trouvé si mauvais par tous les couvents et de tout le monde, comme il est vrai, qu'on ne l'y laissera guère ; car vous ne sauriez croire, ma très-chère fille, combien cela est désapprouvé, et ce qu'il a fait dire de l'esprit de cette bonne Mère. Si l'on vous voulait retirer tout [97] promptement de là, l'on aurait sujet de craindre un peu que votre absence ne nuisît à ces jeunes Supérieures.

Je ne me souviens pas bien de la fin de l'épître, mais il me semble qu'il faut dire : Impétrez la divine miséricorde à celle-ci, ou comme la première finit, ou bien mettez la fin comme vous voudrez, et finissez comme l'on fait une lettre, par mes très-chères Sœurs, puis la souscription, votre très-humble et obéissante et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur, Sœur Frémyot, etc. Prenez garde, ma vraie très-chère fille, que si le Coutumier dit que les Supérieures déposées pourront être élues d'un autre monastère, il faut ajouter : « si une véritable nécessité le requiert. » Vous me connaissez si bien par l'amour parfait que vous me portez, qu'il m'est avis que vous entendez fort bien tout ce qui est de mes intentions, sans que je vous les exprime. Si donc, en revoyant ma lettre du Coutumier, vous trouvez quelque chose à y rhabiller, faites-le en esprit de sainte liberté ; car il m'est bien avis que Dieu, par sa bonté, a si bien uni nos esprits que nous ne pouvons avoir diversité de sentiments.

Vous oubliâtes de donner les huit écus que j'avais demandés pour la colle et les chemises de notre petite chère Sœur F. -Angélique [de la Croix de Fésigny], que nous avons laissée à Riom, où tout va mieux que je ne pensais, grâce à Dieu. — La famille de Montferrand est tout à fait bonne, avec quantité de filles d'élite, grâce à Dieu. Je vous écris ceci en chemin, proche de Moulins. J'aime chèrement nos bonnes Sœurs vos filles, et les salue avec vous de tout mon cœur. — J'oubliai de vous dire, ma très-chère fille, que vous ôtiez du Directoire de l'Office ce qui y pourrait être de contraire à l'Office de Notre-Dame qui est du Concile ; et qu'en l'article des communions, ou il est dit : une pour les princes chrétiens, ajoutez : « notamment pour celui du pays où la congrégation se trouve établie », Parce que ces mots sont dans la Constitution de la directrice. [98] Je vous dis que vous ajoutassiez, où il est dit que les bâtiments se feront simplement et solidement, ajoutez, dis-je, « à la capucine. »

J'avais écrit jusqu'ici quand je reçus vos lettres. Que dites-vous, ma très-chère fille, si je suis contente de votre maison, et si vous nous avez reçue avec assez de cordialité ? Vraiment, vous êtes admirable de douter de cela. Votre fait est tel qu'il n'en faut plus parler, et vous et votre maison êtes au milieu de mon cœur, et rien n'est comparable à cela, après Nessy, qui doit en tout tenir le premier rang dans nos affections. C'est assez dit, vous prisez trop ce qui part de moi, qui ne peut avoir aucune bonté que celle que Dieu y daigne mettre ; qu'éternellement soit-Il béni et glorifié Lui seul ! De retourner à vous, je m'en garderai bien maintenant ; et ces pauvres maisons qui nous attendent, que diraient-elles ? — Je ne puis ôter de mon sentiment que ce ne soit la gloire de Dieu et sa volonté que vous soyez déposée, et qu'un an durant vous serviez à dresser les nouvelles Supérieures. Cela doit contenter M. votre Supérieur, qui me désobligera fort, s'il ne le fait. — Faites au plus tôt votre seconde maison[27] et louez-en une en attendant l'achat d'une autre. Que vous devez à Dieu de vous départir ainsi ses grâces ! Bénie soit sa bonté, j'en suis consolée.

Tenez main que le Coutumier s'imprime au plus tôt, et fort correctement, voyez-[en] toutes les feuilles. Je vous enverrai par la litière la Constitution corrigée pour servir de copie à l'imprimeur. Ne soyez jamais en peine de ce que vous me direz. Il faut finir. Adieu, ma très-chère fille, à Dieu soyons-nous éternellement et sans réserve. Je suis vôtre d'une façon fout à fait incomparable. Je salue nos très-chères Sœurs, mais de tout mon cœur, et M. Brun.

Conforme à l'original gardé aux Archive » de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXVIII - À LA SŒUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FESIGNY

À RIOM[28]

Encouragements à servir Dieu avec joie et confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins, 1627.]

Eh bien ! ma très-chère petite, que fait votre pauvre petit cœur ? J'ai confiance en la bonté de Dieu qu'il est tout brave et tout reposé en son Dieu, qui sera sans doute sa douce consolation, puisqu'il s'est privé de ce qui lui était le plus cher pour le service de sa gloire et obéir à son très-saint bon plaisir. Courage, ma fille, soyez généreuse et joyeuse en ce service ; [100] souvenez-vous de ce que je vous ai dit, conservez voire cœur en dévotion, le tenant, près de Dieu le plus que vous pourrez ; ne faites point d'enfances, mais traitez judicieusement, sans contrainte toutefois, franchement et sagement, selon l'esprit que je sais que Dieu vous a donné. Adieu ! assurez-vous que, Dieu aidant, je vous reverrai et que je suis tout à fait vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il vous bénisse !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Conseils au sujet d'une jeune Religieuse qui avait besoin d'apprendre à s'humilier et à obéir.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 4 novembre [1627].

J'ai enfin reçu le livre de la Vie de notre Bienheureux Père et la lettre, le tout bien empaqueté. — Mon Dieu ! ma très-chère fille, comment est-il possible que cette bonne Sœur ait si mal pris l'intention que j'avais en lui conseillant la lecture du Père Rodriguez, ès chapitres : De la connaissance de soi-même, De l'humilité, et autres vertus dont il traite excellemment, et certes utilement, pour les âmes qui cherchent Dieu, ce dont cette bonne âme a tant de besoin ! Enfin cet esprit ne cherche pas les vraies vertus, mais elle-même ; il faut toutefois espérer que l'âge et surtout la grâce lui donneront un jour l'esprit de la vraie sagesse. Vous faites fort bien de ne la laisser guère aller vers les novices, ni les prétendantes, et aussi de ne lui pas pardonner les désobéissances formelles. Si la soustraction de la sainte communion la touche, [il] est bon de la lui faire, et les autres mortifications qui l'humilient plus. Vous lui fîtes fort à propos la mortification. [101]

Oui, ma très-chère fille, vous ferez fort bien d'avertir Mgr votre archevêque pour le sacre de votre église,[29] et de la dédier à Notre-Dame et saint Joseph ; que si notre Bienheureux Père était béatifié, on verrait ce que l'on ferait. — Certes, il faut que cette Sœur obéisse, assujettisse sa vivacité d'esprit à la Règle, autrement, après l'avoir souvent avertie, je lui ferais défense de lire qu'elle n'eût appris à le faire. Au reste, vous lui devez retrancher toutes les commodités de parler à la personne à qui elle a tant d'inclination et d'empressement de voir. Croyez, ma fille, qu'il faut bien éviter ces fréquentes communications avec telles personnes. Je n'ai loisir de dire plus.

Je vous prie, envoyez-nous deux pièces de bonne futaine blanche, et six couvertes blanches semblables à celles que vous avez envoyées les dernières [à Nessy], lesquelles étaient très-bonnes et bien choisies ; que celles-ci soient de même.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXX - À LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE HUMBERT

SUPÉRIEURE À THONON

Assurance du tendre et maternelle affection. — Demande de prières.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 11127.]

Ma très-bonne et très-chère sœur,

Ne pensez pas que pour être un peu plus éloignée de vous selon le corps, je le sois selon l'esprit. Oh ! certes, il me semble que, grâce à Dieu, notre union spirituelle va toujours [102] croissant, par le saint désir que nous avons de nous joindre et unir de plus en plus en notre bon Dieu, par l'exacte observance de nos Règles et Constitutions ; en cela est tout mon désir. J'ai voulu vous saluer avec toutes nos chères Sœurs par le retour de notre bon M. Michel, craignant que je ne le puisse faire de longtemps. Soyez joyeuse, ma très-chère Sœur, avec vos bonnes filles, et vivez en parfaite douceur et cordiale dilection. Certes, j'ai été bien consolée de voir nos maisons où nous avons passé ; ce sont de bonnes âmes qui font bien, grâce à Dieu, que je supplie de vous combler toutes de ses saintes grâces. Croyez que je vous chéris de tout mon cœur, et que vous êtes bien ma très-bonne et chère Sœur. Je vous supplie, faites faire des prières ferventes et une communion générale pour obtenir [mot illisible] si c'est la sainte volonté de Dieu.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon.

LETTRE DCCCXXI [Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Bon état des maisons d'Orléans et de Blois.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1627.]

Ma pauvre très-chère et grande fille,

Il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit ; mais je ne puis laisser aller M. Michel [Favre] sans saluer votre béni cœur, que j'aime si entièrement et si parfaitement. Nous voici prêtes d'aller à Orléans, d'où AI. Michel revint à soir, et de Blois, tout content et satisfait des caresses de nos bonnes Sœurs qu'il a trouvées fort à son gré, et m'a dit qu'il faut une maîtresse Supérieure à Orléans, qu'il y a de braves filles, que c'est un grand dessein que cette maison. Nous verrons, Dieu aidant, et [103] puis ce qui se pourra faire à Paris, et vous manderons toutes nos nouvelles. Faites-moi aussi part des vôtres, ma très-chère fille, et de celles de nos chères Sœurs que j'aime bien et les salue chèrement avec vous, que je prie Dieu rendre toute sainte. Nos Sœurs de N. sont de bons esprits et de bonnes filles. — Il y a ici une veuve de grandes dispositions pour un jour être digne Supérieure, et je pense qu'elle le sera, bien qu'elle n'ait que vingt-quatre ans, avec la licence de Mgr l'archevêque. Adieu, ma vraie fille toute chère, Dieu soit notre tout ; en Lui je suis vôtre incomparablement.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DCCCXXII - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Les Sœurs associées ne sont pas obligées à la récitation de l'Office. — L'assistante peut encore exercer un autre emploi. — De la coadjutrice. — Humilité de la Sainte.

VIVE † JÉSUS !

15 novembre 1627.

Ma très-chère fille,

Nous voici à notre première journée, d'où je réponds à votre grande lettre, afin qu'étant à Orléans, je ne sois pas distraite à écrire, car nous y aurons des affaires sans fin : Dieu nous aide, s'il lui plaît, pour les faire selon son bon plaisir. — Je ne vois nul inconvénient ni scrupule que cette bonne dame vous rende compte de sa conscience, surtout ayant le Père Binet pour garant, et certes, je crois que ce sera une charité agréable à Dieu.

Je crois que les Sœurs que l'on met par le congé du Supérieur au rang des associées ne sont pas obligées à réciter [104] l'Office, au moins notre Bienheureux Père l'a fait ainsi pratiquer à Annecy ; mais si les fêtes, elles désirent le faire, il leur faut laisser cette consolation. Pour la dépensière, l'on peut aussi lui faire réciter bas, et il est bon d'en avertir les Sœurs en général, et les particulières, afin qu'elles ne soient désolées. Je pense que notre Sœur M. -Catherine ne serait pas capable de ce retranchement, bien qu'elle ne fasse rien au chœur. —Oui, l'assistante peut avoir encore une charge comme vous dites : la pauvre Sœur M. A., que vous y avez destinée, est bien autrement occupée. La bonne odeur des maisons sort par celles qui ont commerce dehors ; si donc notre Sœur N. n'est pas goûtée, je pense qu'il serait bon de l'en retirer un peu, et tâcher de lui donner un autre exercice, et lui faire retrancher ces défauts que vous me marquez, qui sont apparents en elle. Si vous apercevez que notre Sœur M. E. [Verne] fût trop touchée de l'ôter conseillère, j'attendrais un peu de voir à quoi elle aboutira. Je prendrais notre Sœur A. -Louise [Gallois] pour coadjutrice. Je trouve bien bon que la Sœur nommée ait soin de vous, et que tout le reste se tienne en paix. Je vous prie qu'en tout ce qui regarde votre corps, vous preniez non-seulement le nécessaire, mais encore l'utile, cela fera du bien à votre esprit à cause de la grande répugnance que vous y avez.

Dieu permet ces vues de méfiance, pour l'exercice de votre anéantissement en tout ; mais c'est la vérité que je dis devant ce même Seigneur qui voit toutes choses, que vous êtes l'une de nos Supérieures que j'aime et estime le plus et à qui j'ai entière confiance ; soit dit cette fois pour toutes. Et je vois bien que votre vue est encore un peu choquée de ma façon de traiter, qui n'a aucune parole de cordialité et témoignage d'affection, l'inclination de cela m'étant, ce me semble, entièrement retranchée, et je ne fais pas attention pour le faire, quand même il serait bien requis. —Dès que je fus sortie de Bourges, avant que d'avoir vu votre lettre, j'eus un peu de [105] douleur, m'étant représenté que j'avais ainsi traité sèchement avec nos pauvres Sœurs et si courtement, que je suis étonnée comme l'on m'aime et désire voir, vu le peu de correspondance que je donne en paroles à leur affection. C'est avoir bien du loisir de vous dire tout ceci ; mais il m'est ainsi venu. Je voudrais bien que vous eussiez vu ma déposition[30] ; je ne pense pas en elle, ce sera pour le retour, car je n'ai rien que je voulusse vous cacher ; vous êtes certes ma très-chère Sœur que j'aime sincèrement plus que je ne puis dire.

Ce qui se passe en vous est très-bon et porte bon fruit ; il ne faut point douter que ce ne soit de Dieu. Ce me sera toujours consolation de le savoir ; c'est assez. Mille saluts à toutes nos chères Sœurs, à part notre bonne Sœur M. E. — Dieu vous remplisse toutes de son saint amour, auquel je suis tout à fait vôtre.

Dieu soit béni !

[P. S.] Je vous prie, écrivez à notre Sœur de Riom pour parler à ce bon Père de l'Oratoire, à qui nous remîmes notre paquet pour Lyon ; car notre Sœur la Supérieure de là écrit, du 10 de ce mois, qu'elle ne l'avait pas reçu d'Orléans.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [106]

LETTRE DCCCXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À LYON

Ne pas dépasser le nombre de Religieuses limité par la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Orléans, 16 décembre [1627].

Je ne puis écrire, ma très-chère fille ; mais vous en aurez maintenant reçu deux de nous avec plusieurs autres. Loué soit Dieu de tout le bien qu'il fait en votre chère maison et à nos bonnes jeunes professes. Vous avez fait sagement de donner la profession à notre Sœur M. J. ; vous devez cela aux Pères. Je salue très-humblement le Révérend Père provincial, c'est un digne homme qui nous aime grandement, et que j'honore d'une confiance toute particulière. Si vous recevez les Entretiens, faites en sorte qu'il les voie et en dise sa pensée.

Je vous prie, soyez ferme pour ne passer au moins le nombre de quarante-cinq, que notre Bienheureux Père nous dit à Paris qu'il ne fallait pas excéder. Retardez-les ; envoyez-en en la nouvelle maison, aux maisons voisines. Certes, les si grandes familles ne peuvent être si bien conduites ni ajustées à l'observance que les médiocres. Bonsoir, ma très-chère fille ; nous irons bientôt à Paris.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [107]

LETTRE DCCCXXIV - À LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU

SUPÉRIEURE À DOL, EN BRETAGNE[31]

Éloge de l'évêque de Dol ; user de ses libéralités avec discrétion. — Faire lire les Écrits de saint François de Sales. — On imprime le Coutumier et la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Orléans, 24 décembre [1627].

Je supplie le divin Sauveur de verser abondamment les sacrées bénédictions et consolations de sa sainte naissance sur vous, ma très-chère fille, et sur toute votre petite communauté, qui est certes bien chérie de mon cœur ; car je connais toutes les chères âmes que Dieu vous a associées pour l'accomplissement de cette sainte œuvre. Mon Dieu ! que ce m'aurait été une douce consolation de vous voir toutes avant votre départ, et vous particulièrement, ma chère fille, qui m'avez toujours été très-chère ; mais, puisqu'il n'a pas plu à Dieu, je ne le veux pas, espérant en sa miséricorde que nous nous verrons en la bienheureuse éternité. [108]

Notre très-chère Sœur [H. À. Lhuillier] Supérieure de la ville nous avait fait savoir l'assistance et bon conseil que le débonnaire prélat vous avait fait, de quoi je fus fort consolée. Oh ! ma très-chère fille, il lui faut correspondre par un grand et suave respect, et avec un amour tout filialement dévot et cordial, afin qu'il soit consolé [de la] bonne œuvre qu'il a procurée, et en quelque façon récompensé de ses biens temporels par les nôtres spirituels. — Ne voulez-vous pas bien, ma très-chère fille, que je vous dise tout confidemment un désir qui me vint, sitôt que je sus comme ce bon prélat vous avait reçue ? Voyant sa bonté et la charité qu'il vous faisait, il me vint au cœur de vous prier que vous le chargeassiez le moins qu'il vous serait possible, et que, puisqu'il vous veut nourrir et fournir ce qui vous sera requis, vous fissiez le moins de dépenses que vous pourrez, afin que, ne se trouvant pas trop chargé, il vous continue sa charité avec plus d'allégresse, et qu'enfin toutes les Sœurs usassent d'une grande gratitude et reconnaissance envers lui ; et ceci est tout conforme à l'esprit de notre saint Fondateur, ma très-chère fille. Dès votre commencement, vous avez bien fort chéri ses maximes ; je vous conjure de les conserver précieusement.

J'espère que l'été prochain les Entretiens seront imprimés et la Vie de ce Bienheureux Père écrite plus au long et plus selon sou esprit : nous vous enverrons le tout, Dieu aidant. Rendez, vos filles très-affectionnées à lire tous ses écrits, c'est le pain solide dont Dieu veut que nous fortifiions et nourrissions nos âmes ; c'est la doctrine qui nous est propre et particulière. Oh ! Dieu nous fasse la grâce de la si bien pratiquer que nous soyons tout enflammées de la pureté de l'amour divin, toutes détrempées en la douceur et charité du prochain, et toutes reluisantes en la modestie, affabilité, simplicité et sincère humilité qu'elle nous enseigne ! Vous trouverez là dedans, ma très-chère fille, tout ce que vous aurez besoin pour le bon [109] gouvernement de votre charge et de votre chère âme, sous ce fardeau que Dieu vous a imposé. Ayez un grand et allègre courage ; faites doucement votre petite besogne, toujours avec Dieu, et vous reposez entièrement au soin de sa divine Providence ; assurément, qu'il vous conduira très-bien, et fera croître en bénédiction et parfaite observance cette petite plante que sa main paternelle a daigné planter au jardin de sa sainte Eglise.

Vous verrez par la longueur de ma lettre la consolation que je prends à m'entretenir avec vous, et pour récompenser la perte que je ferai de ne pas vous trouver à Paris, où nous espérons d'aller bientôt, et vous témoigner la continuation de ma cordiale et confiante affection en Notre-Seigneur. C'est en notre retraite de Noël que je vous écris ; un autre temps ne m'eût pas permis un loisir si entier.

On imprime le Coutumier et les Règles, avec les Bulles du petit Office et de la confirmation [de notre Institut]. Nous [vous] ferons part de tout quand nous les aurons ; et cependant, ma très-chère fille, je vous supplie, et toutes nos chères Sœurs, de me recommander à la divine Miséricorde, comme une âme qu'il vous a donnée pour vous chérir et servir en toute sincérité. Je vous salue toutes en la dilection sacrée du doux Jésus, notre bon Sauveur, et si j'ose et que vous le trouviez à propos, je fais une très-humble révérence à Mgr votre bon évêque, que je prie Dieu [de] sanctifier, et suis sa très-humble servante. Je vous écrirai avant de nous en retourner de ces quartiers. Votre lettre était de fort vieille date, ne l'ayant reçue que dès quatre ou six jours. Je suis de cœur votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur.

D'Orléans, veille de la sacrée Naissance de Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXV - À DOM JUSTE GUÉRIN

PROVINCIAL DES BARNABITES, À LYON

Pressante invitation de se rendre promptement à Orléans. — Ne rien épargner pour avancer les affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Orléans, 26 décembre [1627].

Que de sujets de bénir Dieu, mon pauvre très-cher Père, en toutes ces bonnes nouvelles que vous m'écrivez des affaires de mon tant cher et bien-aimé Seigneur et Père ! Mon Dieu ! que mon très-cher Père dom Juste est incomparable en son affection et en son travail pour cette bénite béatification ; mais aussi, certes, nous sommes incomparables en la sainte affection que nous avons pour vous, mon pauvre très-cher Père ; car je vous tiens là, tout au beau milieu de mon cœur, dont jamais personne ne vous déplacera, Dieu aidant.

Je reçus seulement hier vos lettres, toutes ensemble. Je ne sus encore bien comprendre le dessin de la planche ; mais j'espère que je l'entendrai bien, et que nous le ferons faire bravement. Je me presse de vous écrire promptement pour vous dire que j'ai une consolation nonpareille de la résolution que vous prenez de venir promptement par deçà. Je vous supplie et vous conjure de le faire au plus tôt, et ne vous amusez point à beaucoup entretenir cette petite Supérieure de Lyon, ni ses filles ; car elles ne manqueront pas de vous attirer, elles en savent bien le métier. Venez vitement[32] vers la pauvre vieille, qui est ici encore pour un grand mois, et puis ira à Paris trouver notre bon archevêque de Bourges, qui y arrivera au commencement du mois prochain. Il m'écrit qu'il a un [111] grand courage et un grand amour pour achever cette sainte besogne.

Au reste, je vous prie, ne soyez point si craintif pour la dépense ; jamais argent ne sera mieux employé, ni donné de meilleur cœur que celui qu'il faut pour cette affaire. Certes, je ne pense pas que rien s'avance de deçà que vous n'y soyez. Vous trouverez ici et à Paris des personnes bien affectionnées et force grâces en cette ville. Venez donc vitement, car je voudrais bien vous voir en train ici devant que d'en partir pour Paris ; mais, bien que je vous dise tout ceci, nous ferons en tout ce que vous jugerez pour le mieux, et je vous supplie et conjure que vous fassiez en tout et partout ce que vous jugerez le mieux, sans vous astreindre à mon avis, ni à ce que je vous dis. J'écris fort à la hâte. Si vous changez de dessein, mandez-le-moi ; mais j'en serais en peine, craignant quelque traverse de la part du Révérend Père général.

Adieu, bonnes fêtes, mon vrai très-cher Père ; je suis d'une affection incomparable toute vôtre. Dieu vous rende tout saint en travaillant pour son Saint. Mon très-cher Père tout bon, je suis en vérité votre très-humble, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [112]

LETTRE DCCCXXVI - À LA SŒUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY

MAÎTRESSE DES NOVICES À RIOM

Les âmes humbles et confiantes sont les plus agréables à Dieu. — Conseils pour la direction des novices.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans, 1627.]

Ma très-chère petite,

Votre lettre m'a fort consolée, car je vous y vois un peu plus déterminée de suivre les conseils que nous vous avons donnés, qui vous sont uniquement propres. Ma très-chère fille, je vous conjure de tenir votre cœur haut élevé dans une sainte joie généreuse, et tout à fait confiante en la bonté de Celui qui a daigné vous choisir pour le servir en cette maison, où je sais bien que les esprits ont plus de capacité que le vôtre ; mais ce n'est pas cela que Dieu regarde, ni qui contente sa Bonté ; mais ceux qui seront les plus humbles, les plus fidèles à faire ses divines volontés, comme je sais que, grâce à Dieu, vous en avez la résolution, et je ne vous demande rien, sinon que vous viviez là comme vous avez fait à Nessy, croissant en perfection par la persévérance au bien, et rie vous fâchez point si vous faites des fautes par-ci par-là ; et, pour Dieu, n'en laissez abattre votre esprit ; mais relevez-vous courageusement. Je serais bien aise que surtout vous retranchassiez les enfances ; mais, s'il vous en échappe, ne vous fâchez point, mais je veux que vous me croyiez ainsi. Au reste, ma très-chère petite, prenez bon courage pour conduire vos novices selon votre Directoire, et vous verrez que Dieu bénira votre soin et travail. Pour moi, j'ai cette confiance que sa Bonté se veut servir de vous pour le bien de celle maison ; car, comme vous savez, tout dépend du noviciat.

Cette bonne Sœur Madeleine ne me plut jamais, et qu'elle [113] ne pense pas que j'aie cru ses révélations ; certes, Dieu ne les donne pas à des âmes si pleines d'imperfections ; elle peut mentir en ce qu'elle dit que je lui ai dit, comme en autre chose. Tâchez, toutefois, de la gagner et de donner à ma pauvre Sœur la Supérieure tout le contentement que vous pourrez. — Je vous écris sans loisir, et ne le puis faire si souvent que je voudrais ; mais nous nous reverrons, Dieu aidant. Ma fille, ma très-chère petite, je vous conjure derechef d'être joyeuse et généreuse en ce service que vous rendez à sa Bonté. Demandez-Lui toujours tout ce que vous aurez à dire et à faire, et assurez-vous qu'il parlera et fera par vous tout ce qui sera pour votre bien et celui de vos chères novices, que j'aime tendrement, et les salue chèrement et toutes nos Sœurs. Dieu veuille redresser notre Sœur N. Adieu, ma fille.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXVII - À SAINT VINCENT DE PAUL[33]

Elle lui découvre humblement et confidemment ses peines et ses combats intérieurs.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], décembre 1621.

Vous voilà donc, mon très-cher Père, engagé à travailler dans la province de Lyon, et, par conséquent, nous voilà privées de [114] vous voir de longtemps ; mais, à ce que Dieu fait, il n'y a rien à redire, ains aie bénir de tout, comme je fais, mon très-cher Père, de la liberté que votre charité me donne de vous continuer ma confiance, et de vous importuner ; je le ferai tout simplement.

J'ai donc fait quatre jours d'exercices [retraite] et non plus, à cause de plusieurs affaires qui me sont survenues. J'ai vu le besoin que j'ai de travaillera l'humilité et au support du prochain, vertus que j'avais prises l'année passée, et que Notre-Seigneur m'a fait la grâce de pratiquer un peu ; mais c'est Lui quia tout fait et le fera encore, s'il Lui plaît, puisqu'il m'en donne tant d'occasions. Pour mon état, il me semble que je suis dans une simple attente de ce qu'il plaira à Dieu faire de moi : je n'ai ni désirs, ni intentions ; chose aucune ne me tient que de vouloir laisser faire Dieu ; encore je ne le vois pas, mais il me semble que cela est au fond de mon âme. Je n'ai point de vue ni de sentiment pour l'avenir ; mais je fais à l'heure présente ce qui me semble être nécessaire à faire, sans penser plus loin. Souvent tout est révolté en la partie inférieure, ce qui me fait bien souffrir, et je suis là, sachant que, par la patience, je posséderai mon âme. De plus, j'ai un surcroît d'ennui pour ma charge ; car mon esprit hait grandement l'action, et, me forçant pour agir dans la nécessité, mon corps et mon esprit en demeurent abattus. Mon imagination, d'un autre côté, me peine grandement en tous mes exercices, et avec un ennui assez grand. Notre-Seigneur permet aussi qu'extérieurement j'aie [115] plusieurs difficultés, en sorte que chose aucune ne me plaît en cette vie que la seule volonté de Dieu qui veut que j'y sois. Et Dieu me fasse miséricorde, que je vous supplie Lui demander fortement, et je ne manquerai pas de Le prier, comme je fais de tout mon cœur, et qu'il vous fortifie pour la charge qu'il vous a donnée. [116]

ANNÉE 1628

LETTRE DCCCXXVIII - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL.

SUPÉRIEURE À DIJON[34]

Séjour de Mgr de Bourges à Dijon. — Avis sur divers sujets.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, janvier 1628.]

Ma très-chère fille,

C'est la bonté de votre cœur qui vous fait recevoir avec tant de contentement nos lettres. Certes, ce m'est aussi une grande consolation de savoir que tout va si bien et si doucement chez vous. J'en loue et remercie Notre-Seigneur, et supplie sa Bonté, ma très-chère fille, de vous continuer et accroître ses saintes grâces.

Hélas ! je n'en doute pas, que la présence de notre digne et bon archevêque ne vous donne beaucoup de suavité, non plus [117] que de la très-grande et sincère charité du pauvre cher cousin, qui est certes incomparable, et c'est elle qui lui donne l'aversion de voir entrer parmi nous des esprits qu'il n'en juge pas capables. Certes, je ne saurais dire si cette petite Desbarres sera propre ; car, d'une part, vous me dites qu'elle a un petit esprit, mais très-doux et maniable, et qu'elle fait des réponses de bon jugement. Je ne sais pas qu'en dire, sinon que vous qui la voyez, avec les Sœurs, fassiez ce que Dieu vous en dictera, car je sais que le cher cousin sera content de cela.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, je vous prie, ne laissez jamais entrer dans votre esprit ces niaises pensées qui vous pourraient troubler ; car je sais que votre bon et cordial amour pour moi ne pourrait souffrir ces petits soupçons sans peine ; et, de vrai, ma fille, c'est une tentation, car je vous aime et chéris de tout mon cœur. — J'espère de voir Mgr de Langres cet hiver ; mais puisque la Règle nous renvoie au Père spirituel, il faudrait s'arrêter là ; toutefois, puisque vous en avez écrit à ce bon prélat, il faudra encore un peu différer que je lui aie parlé. — Adieu, ma très-chère fille ; vivez dans ce parfait abandonnement de vous-même, et soyez toute pure et [118] toute simple dans l'étroite observance. Je suis de tout mon cœur toute votre. Mille saluts à nos chères Sœurs.

[P. S.] Je suis bien aise que notre pauvre chère Sœur de Vigny retourne à vous ; c'est une âme toute nôtre, et qui mérite une sincère et entière confiance.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXIX - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Gratitude et confiance dues aux Pères Jésuites. — Il ne faut pas donner le petit habit à des enfants trop jeunes.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 1628.

Ma très-chère fille,

À mesure que Dieu nous destitue plus d'appui et de secours humain, Il nous signifie qu'il veut que nous mettions en Lui toute notre espérance et confiance. J'espère pourtant qu'il vous conservera le bon M. Riollé. — Quant à ce bon Père Jésuite dont vous me parlez, je suis étonnée que vous ayez toujours quelque mortification de ce côté-là, vu qu'en tous nos autres monastères ces bons Pères nous témoignent tant d'affection, et nous rendent tant d'assistance que nous leur sommes grandement obligées. Il ne se peut pas dire l'honneur et la révérence avec laquelle ils parlent de notre Bienheureux Père en leurs sermons. Mais il ne se faut pas étonner si, parmi un si grand nombre, il s'en rencontre quelqu'un qui n'est pas de l'humeur des autres. Il ne faut pas pour cela vous aliéner cette sainte Compagnie, mais nous nous y devons tenir toujours unies, car notre Bienheureux Père nous l'a recommandé. Et si bien vous aurez trouvé là sujet de mortification vers [119] quelques-uns, il faut que vous vous souveniez qu'ailleurs vous avez aussi trouvé de l'utilité en d'autres, afin que le souvenir du bien passé vous fasse supporter doucement les petits mécontentements présents. Je n'ai jamais vu en nos autres maisons aucun sujet de plainte contre eux, grâce à Notre-Seigneur.

Je n'ai point su qu'en aucun de nos monastères on ait reçu des filles pour le petit habit à l'âge de six ans, sinon en qualité de fondatrices ou bienfaitrices ; car ce titre donne l'entrée du monastère à quelque sorte de condition que ce soit ; mais les prélats veulent et méritent toujours quelque préférence, et peuvent dispenser de l'âge en ce qui regarde ces petites ; et au reste, ma fille, il est toujours bon de se tenir ferme dans l'enclos de l'observance.

Ma très-chère fille, il faut que je vous dise en confiance que j'ai reçu une lettre, qui ne m'a été écrite d'aucun Jésuite, ni en nulle façon de leur part, qui fait mention de quelque chose qui s'est passé entre ceux de Blois et vous, en divers temps et occasions. Hélas ! ma très-chère fille, cela fera bien parler le monde d'eux et de vous s'il s'en apercevait, et que l'on connût de la froideur en la communication que leur maison et la vôtre ont toujours eue. Bien que l'on puisse avoir tort quelquefois, ma très-chère fille, si, ne devons-nous jamais mécontenter personne ni faire des revanches, ni moins, nous désunir de quelque ecclésiastique que ce soit, tandis qu'ils ont la crainte de Dieu et la bonne renommée, comme ont ces Pères qui nous obligent tant et partout. Prenez ceci fort simplement et en faites un bon et doux usage, selon la sainte et charitable prudence chrétienne et selon notre confiance cordiale.

Dieu répande son saint amour sur votre très-chère âme. Amen. Je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans [120]

LETTRE DCCCXXX - À LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU

SUPÉRIEURE À DOL, EN BRETAGNE

Impossibilité d'aller visiter sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 31 janvier 1628.

Ce n'est pas pour vous écrire, ma très-chère fille, car je n'en ai pas le loisir, mais pour vous témoigner seulement l'incomparable affection de mon cœur pour le vôtre, qui m'a toujours été très-particulièrement cher, parce que j'y ai vu un véritable et constant désir d'être tout à Dieu, dans la parfaite observance de nos saintes Règles. Hélas ! ma chère fille, croyez, je vous en supplie, que si nous ne pouvons vous aller voir, ce ne sera pas faute d'affection, et plusieurs de nos autres monastères seront aussi retranchés ; car déjà l'on me presse de retourner pour les affaires de notre tant saint et Bienheureux Père ; mais nous vous enverrons tout ce que nous aurons ramassé de ce Bienheureux, et croyez, ma très-chère fille, que mon esprit ne se séparera jamais du vôtre. Dieu nous a conjointes, et conservera, s'il Lui plaît, cette union en Lui, à l'éternité de sa gloire.

Pour ce mot que je vous écrivis, que vous vouliez bien que je vous disse, c'est ma façon de parler, et non par aucune méfiance de votre chère dilection, en laquelle j'ai parfaite confiance comme à ma vraie et très-chère fille. Je serais bien aise de savoir l'état de votre cœur avant notre départ d'ici, où je vois qu'il faudra passer l'hiver. — Je suis pressée. Adieu, ma fille très-chère et bien-aimée ; je salue toutes nos Sœurs, que j'aime cordialement. Dieu nous fasse toutes vivre dans la pureté de son amour divin et en l'amoureuse pratique de notre abjection. [121]

O ma fille ! l'amour de cette petitesse sera la vraie grandeur des Filles de Sainte-Marie. Je suis vôtre sans réserve.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La Sainte se réjouit des faveurs spirituelles dont Dieu comble cette Mère. Sa peine quand elle est obligée de contrister quelqu'un.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 10 février [1628].

Mon Dieu ! ma vraie très-chère fille, que voire lettre du jour du grand saint Paul m'a été douce et à grande consolation ! Oh ! ma fille, il est vrai, je crois qu'il n'y avait que notre Bienheureux Père, notre Sœur Favre et moi, à qui Dieu donnât la lumière et le sentiment de votre disposition, et de ce que sa Bonté faisait espérer de vous. Que béni soit éternellement Celui qui nous élève de la poussière de notre néant, pour nous donner la dignité et l'honneur d'être siennes ! Ma fille ! vraiment, mon incomparable très-chère fille, je ne vous saurais dire le ressentiment pressant que j'ai de tant de grâces que Dieu vous départ ; mais, ma fille, faites, je vous prie, par vos intercessions, que je ne sois plus ingrate à mon Dieu ; mais que dorénavant, je le serve en pureté et parfait anéantissement de moi-même. Je suis si fort accablée d'affaires, de visites, de tracas que j'admire comme Dieu me soutient et me supporte en tant de fautes que je commets. Sa douce Bonté me délivre de moi-même et me fasse vivre à Lui seul. Je la loue du bon progrès de nos très-chères Sœurs de l'une et de l'autre maison.

J'écris à M. de la Faye selon votre désir, mais je ne sais quoi ; [122] vous en ferez ce que vous voudrez. Ce serait un vrai dérèglement que de vouloir nous contraindre à vous laisser là encore Supérieure ; je crois que Dieu lui divertira cette pensée.

Voilà la lettre de deux mois que l'on avait égarée à Orléans ; je vous l'envoie sans me souvenir de son contenu. Vous verrez dans celle que j'écris à notre Sœur la Supérieure [d'Annecy] ce qui se passe ici : je lui parle avec confiance selon que je me sens obligée devant Dieu. Cette nuit, j'ai veillé deux ou trois heures, pour la peine que ma nature ressent de contrister le cœur de cette pauvre chère Sœur, et de faire des remuements ; mais je craindrais de manquer à Dieu et à notre Institut, si je ne représentais à qui je dois ce qui se passe, afin qu'eux, qui sont Supérieurs, concluent selon que Dieu leur inspirera, et moi, que j'obéisse et me charge de ce faix selon qu'il plaira à Dieu. Recommandez cette affaire et celles de notre Bienheureux Père à cette infinie Bonté. — Je ferai répondre aux affaires ; car certes je ne puis fournir à écrire, et c'est charité que de ne me point écrire pour avoir réponse ; ce que je ne dis pas pour vous, car vos lettres me soulagent, me consolent et font du bien, car Dieu a mis une très-spéciale bénédiction en notre alliance, dont II soit béni ! Amen.

[P. S.] S'il se peut, ma fille, faites-moi faire quatre ou cinq petits reliquaires comme le dernier que vous me donnâtes, dans lequel, comme en celui-là, vous fassiez mettre, s'il se peut, de ces petites fibrines qui sont autour de l'ouverture du cœur de notre Bienheureux Père, et me les envoyez le plus tôt que vous pourrez.

Je me suis toujours oubliée de vous dire que nous vîmes le Père Morin à Orléans ; je lui dis le désir qu'aurait M. de la Faye de vous mettre Supérieure au nouveau couvent ; il me répondit qu'il s'en fallait bien garder, que Mgr de Lyon le trouverait fort mauvais. Je vous prie, si vous n'avez [123] commodité prompte et assurée pour envoyer à Annecy, envoyez un homme exprès qui rapporte réponse, afin que cela ne nous retarde point tant en cette ville.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXXII - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Projet de fondation à Rouen. — Support à l'égard de la Sœur de Morville.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 12 mars [1628].

Ma très-chère fille,

Il me semble que ce que madame la maréchale de Saint-Géran offre pour la fondation [de Rouen] est suffisant ; car je m'assure qu'elle rendra perpétuelles les cinq cents livres de rente, ou du moins jusqu'à ce que le monastère soit suffisamment pourvu d'ailleurs. Je trouve que la difficulté est de lui donner des filles propres et solides, comme il convient pour le fondement spirituel ; car je ne sais pas si vous en trouverez dans Riom, ni à Moulins suffisamment pour cela, sans incommoder, voire, nuire à ces monastères, ce de quoi je vous laisse le jugement et à notre Sœur la Supérieure de Riom.

Je pensais que si vous jugiez de ne pouvoir tirer des filles de ces deux monastères, il faudrait donner seulement notre Sœur M. -Suzanne [Dupré] avec une autre, et prendre à Paris la Supérieure et le surplus qui serait nécessaire, jusqu'au nombre au moins de six en tout ; car je ne vois pas qu'on puisse se passer à moins en ces commencements ; ou bien, si vous pensez que notre Sœur votre assistante puisse être tirée de Moulins, et qu'elle ait les talents de bien gouverner, comme je le pense, puisqu'elle est si bonne directrice, vous pourriez l'y [124] employer ; mais, pour Dieu, n'envoyez en cette fondation que des filles solides et affermies en la vraie vertu : voilà ce que je puis vous dire pour ce point, ma très-chère fille.

Quant à notre Sœur M. A. [de Morville], je vous supplie de former et assurer votre conscience, par l'avis de votre Père Jésuite, sur ces difficultés dont vous m'écrivez. Pour moi, je crois que vous n'êtes chargée sinon de lui dire tout doucement et sans la presser, ce qui est de son devoir ; et ce qu'elle fera après, vous n'en aurez nulle coulpe, et vous prie d'en demeurer en repos. Tirez-en partant ce que vous pourrez suavement, et laissez passer le reste. Vous devez lui concéder ce que vous verrez qu'elle désirera ardemment, pourvu que les Pères Jésuites vous disent que vous le fassiez ; car aussi bien de la contrarier, l'on n'y gagne rien que de lui faire faire pire. Tenez toujours quelque ascendant sur son esprit, cela est nécessaire.

Je n'ai nul pouvoir de relire votre lettre pour y répondre distinctement. Je vous prie, ma fille, conservez bien votre cœur en paix et ne prenez aucun scrupule de toute la conduite de notre Sœur M. A. Je vous fais ce billet sans nul loisir, mais avec un cœur toujours plus affectionné à votre bien et consolation. Je salue toutes nos chères Sœurs, particulièrement notre Sœur M. A.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [125]

LETTRE DCCCXXXIII - À LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU

SUPÉRIEURE À DOL, EN BRETAGNE

Elle lui recommande le respect et la confiance envers son évêque.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 19 mars [1628].

Ma très-chère fille,

Certes, ce m'est toujours bien du contentement de recevoir de vos chères nouvelles ; car j'aime tendrement votre petite famille, et croyez que ce n'est nullement faute d'affection que je ne la vois pas, car j'en ai un désir très-grand que je soumets néanmoins à Dieu, à qui il ne plaît pas, puisque notre Supérieur ne le veut pas.

Or, vous trouverez dans nos Réponses sur les Règles celles aux questions de votre lettre ; et j'ajouterai seulement, ma très-chère fille, ce que votre bon cœur me donne confiance de lui dire, c'est touchant le très-bon Mgr de Dol, qui me dit une réponse que vous lui avez faite, que je trouve un peu trop sèche ; car tandis qu'un prélat ou supérieur ne touche point à l'Institut, il ne lui faut pas dire qu'on lui obéira jusque-là. Et si quelqu'un y voulait contrevenir, il faudrait vraiment s'y opposer, mais avec tant d'humilité, de respect et de douceur, que tout à fait on les gagnât par cette voie ; car vous savez, ma très-chère fille, que cela est l'esprit de l'Institut, et j'aimerais mieux que l'on cédât pour un temps que de manquer à la soumission et honneur qu'on leur doit ; l'esprit de la Visitation étant plus précieux et plus digne d'être conservé que quelque coutume extérieure. Enfin, ma très-bonne et chère fille, je vous conjure d'en avoir un grand zèle, et de croire que mon âme chérit la vôtre très-chère du meilleur de mon cœur ; et vous savez bien que vous avez toujours été ma très-chère fille, et le serez de plus en plus tandis que Dieu me conservera en sa grâce. [126]

Je supplie sa Bonté de répandre ses plus chères bénédictions sur vous et toute votre chère famille, à laquelle j'écris un billet. Je suis d'une affection incomparable tout à fait vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni I Amen. — Jour du grand saint Joseph.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY

SUPÉRIEURE À RUMILLY

Souhaits d'un saint avancement dans la parfaite observance.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 22 mars [1628].

Ce m'est un grand sujet de bénir Dieu, ma très-chère et bonne Sœur, de savoir le contentement où vous et vos chères Sœurs vivez ensemble, dans le soin d'une parfaite observance. Loué en soit éternellement notre bon Dieu. J'espère que tout ira toujours avec un saint accroissement à la plus grande gloire de sa divine Majesté et à votre consolation. — C'est bien dit, ma très-chère Sœur ; nous dirons tout quand nous nous reverrons ; nous parlerons du spirituel et du temporel, Dieu aidant, que je supplie répandre avec abondance ses plus saintes grâces sur vous et toutes nos chères Sœurs, que je salue de tout mon cœur avec vous. Je n'oublie [pas] nos bonnes Sœurs Bernardines, M. le curé, M. Billet, ni madame la comtesse [de la Fléchère]. Bonjour, ma très-chère Sœur ; tenez-moi pour entièrement vôtre en Notre-Seigneur, car je le suis. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [127]

LETTRE DCCCXXXV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE.

Invitation à se rendre promptement au deuxième monastère de Paris, où elle doit remplacer la Mère de Beaumont.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 30 mars [1628].

Ma très-chère fille,

Mgr de Genève s'est enfin résolu de retirer notre Sœur Anne-Catherine, Supérieure au faubourg,[35] pour l'employer par delà, à quoi elle s'est disposée avec très-grande promptitude, car c'est une âme vertueuse. Ce bon seigneur vous a proposée en sa place, de quoi tous les vrais amis de notre Bienheureux Père et de notre maison se réjouissent non pareillement, surtout la petite Supérieure de la ville. Vous devez donc vous [128] disposer, ma très-chère fille, et prendre un grand courage pour venir, en cette grande ville du monde, rendre de grands services à Dieu et à votre Ordre, y faisant régner et reluire de toutes parts l'esprit de notre saint Fondateur, agissant par la grâce que Dieu a mise en vous. Je sais que vous rendrez une odeur nonpareille ; c'est ma confiance et l'attente de tous ceux de ces quartiers, qui vous désirent et attendent avec amour et estime très-grande de votre vertu.

Certes, vous trouverez une petite troupe de neuf professes, dont la plupart sont des âmes d'élite, humbles, douces et soumises, qui ne cherchent que Dieu en la simplicité de leur cœur : il y a trois novices et autant de prétendantes, lesquelles ne manqueront pas. Mon Dieu ! ma très-chère fille, que j'ai de joie, que j'ai d'espérance en notre bon Dieu, qu'il sera glorifié par votre venue en ce lieu ! Or, il faudra que sans retardation, vous parliez le lendemain de Pâques, et que vous veniez tout droit sans aller passer à Lyon, car vous vous détourneriez grandement, outre que l'on ne fait en cette ville-là que nous tracasser. Vous savez qui c'est, et ma Sœur la Supérieure m'a écrit depuis peu que ce bon personnage-là avait dit des extravagances de nous à Mgr de Châlon. — Si vous ne pouvez avoir là une litière, vous prierez notre Sœur [de Blonay] de vous envoyer le samedi saint celle de Lyon. Je laisse à votre choix de prendre une de nos Sœurs religieuses pour vous accompagner ou notre Sœur de Vigny ; mais quiconque viendra, il faudra qu'il s'en retourne dans le même équipage avec notre Sœur la Supérieure du faubourg. Vous prendrez quelque ecclésiastique pour vous accompagner, et si vous n'avez [pas] de l'argent, vous manderez à notre Sœur la Supérieure de Lyon de vous en envoyer ; tout sera bien rendu ici. Vous recevrez bientôt votre obédience de Mgr de Genève. Faites les préparations de votre retraite doucement et sans bruit. Il faudra que vous veniez à bonnes journées, et sans vous arrêter que par [129] nécessité, parce que je désire de vous attendre ici, et le temps m'est long d'y être si longtemps, parce que c'est autant de diminution pour les autres maisons, d'autant que Mgr de Bourges ne veut pas retourner à Nessy, pour conclure les affaires de notre Bienheureux Père, que je n'y sois.

J'écrirai à notre Sœur qui vous succédera ; je ne le puis maintenant. Je suis fort marrie du mal de nos pauvres professes ; mais si elles sont à charge à la maison de Bourg, il eu faudra renvoyer à Nessy. Écrivez-moi au plus tôt, et me pardonnez de quoi il y a si longtemps que je ne vous ai écrit. Vous savez mon cœur pour vous qui est tout à fait vôtre. — Notre bon Mgr de Langres s'en va en son diocèse bientôt ; c'est un digne serviteur de Dieu, qui avance tous les jours. — Je suis bien aise que votre nombre soit accru par la charité de notre Sœur de Lyon. —Bonjour, ma très-chère fille ; mille saluts à nos Sœurs et à votre cœur bien-aimé. — Dieu soit béni et vous bénisse toutes. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Fausse édition des Entretiens. — Prévisions pour le voyage de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 30 mars [1628].

Ma très-chère fille,

Je reçus à soir les Entretiens ; nous les verrons tant que nous pourrons pour vous les renvoyer avec la correction du Coutumier ; je connus, l’oyant lire, [ce] qu'il fallait faire de nouveau. L'on a ajouté quelques petites choses au Directoire que je n'aime trop, et ne s'est jamais pratiqué. Au reste, [130] ma fille très-chère, j'ai répondu à tout ce que vous m'avez écrit qui était nécessaire ; mais, en vérité, il m'est impossible de faire mieux, ni plus promptement, ce me semble, car je suis accablée. Pour Dieu, que ce que vous m'avez mandé de ces Entretiens supposés[36] soit fait. Voilà des tours admirables, et un témoignage que nous sommes trop libres à communiquer ce qui n'est pas besoin.

Voyez ce que j'écris à Bourg, et si elle [la Mère Favre] veut la litière de Lyon, arrêtez-la de bonne heure, et traitez le mieux que vous pourrez [avec le conducteur], même de ce qu'il aura les jours de repos qu'il prendra ici, et faites qu'elle soit à Bourg le samedi saint, où ils séjourneront le jour de Pâques pour partir le lundi et tirer droit à Moulins. Vous donnerez aussi de l'argent si elle en demande. Mon Dieu, qu'il est heureux qui n'a pas tant d'affaires ; mais encore plus heureux qui les fait pour Dieu. Priez sa Bonté qu'il m'en fasse la grâce. J'écrirai au saint Père Binet bientôt ; mille saluts cependant et à nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Ma fille, renvoyez-moi l'écrit de la Tendreté, car nous avons égaré le nôtre. Je grossis bien ici mes Réponses, car l'on m'y fait bien des questions. Envoyez-moi aussi un livre des Épîtres, des dernières imprimées, ou plutôt me mandez où elles se vendent ici, M. Cœursilly vous le dira ; car elles ne coûteront pas tant de port.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [131]

LETTRE DCCCXXXVII (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

MAÎTRESSE DES NOVICES, À ORLÉANS

Réunir les Sermons de saint François de Sales. — Projet d'une fondation à Rennes.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 31 mars [1628].

Premièrement, si je ne me trompe, vous êtes de plus en plus ma très-chère fille, et j'aime bien notre Sœur l'assistante et toutes nos Sœurs. Je n'ai nulle nouvelle du décès de M. votre père, et ne le crois pas, car l'on m'en eût mandé quelque chose.

L'on nous écrit que c'est Mgr de Rennes qui veut nous fonder ; or, si cette demoiselle assure la rente de mille livres perpétuelle il faut accepter, et je crois qu'il vous y faudra aller, bien que nous ayons grand désir de vous donner à Mgr de Nantes, qui vous aime tant. Concluez cette affaire sans me la renvoyer, par l'avis du Révérend Père Binet et de vos Supérieurs ; mais n'allez pas que je ne sois à vous, qui ne sera que vingt jours après Pâques, à mon regret ; mais il faut que je voie notre Sœur Favre établie ici, Mgr de Genève l'y destinant, et je crois que les Supérieurs d'ici la désiraient fort. Tout se passe doucement ici, et ma Sœur [de Beaumont] est fort vertueuse ; Mgr la veut employer par delà ; il n'est pas temps.

Pour Dieu, faites faire grande diligence pour les miracles. Vous aurez le Père incontinent après Pâques. C'est un homme sans pareil en bonté. Envoyez-moi promptement ce que vous recueillerez des Sermons. Prenez-en peu, et me dites si vous pensez qu'il les faille ajouter aux autres, [en quels] lieux et endroits, ou bien s'il serait meilleur de les mettre à la fin de tous comme un recueil d'avis donnés à plusieurs ; car aussi [132] faut-il que si vous avez de beaux avis, vous les ajoutiez. — Faites fort prier pour nos pauvres Sœurs de Nevers et pour moi, qui suis toute vôtre. Dieu soit béni ! Mille saluts à tous.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE DCCCXXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE SU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Désir de l'employer ailleurs pour le bien de l'Institut. — Préventions de Mgr de Miron.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1628.]

Ma très-chère fille,

Vous verrez, par ce billet de M. Chapet, le nom du Cordelier qui fait imprimer les Entretiens ; prenez garde qu'il n'envoie les exemplaires à une autre ville, et, pour Dieu, ne croyez [pas] facilement à leurs paroles ; car d'assurance ils sont imprimés. Faites-y donc mettre bon ordre, je vous en conjure. J'ai fait voir ceux que vous nous avez envoyés.

Je le sens au milieu de mon cœur, ma très-chère fille, que vous êtes prête à tout ce que Dieu voudra faire de vous par votre Supérieur ; croyez que ce serait à mon corps défendant que l'on vous remettrait en charge, qu'au moins vous n'ayez fait votre année de repos ; mais d'en demeurer là, certes il ne se peut pas faire. Ma fille, faisons ce que nous devons, et ce que Dieu requiert de nous, et laissons dire au monde ce qu'il voudra. Personne ne tient le langage de Lyon, cela est particulier ; car que faisons-nous que les autres Religieuses ne fassent ? Eh quoi ! au commencement d'un Ordre, faut-il employer des enfants, et laisser les mères oisives ? Ce n'était pas le sentiment de notre Bienheureux Père, je le sais ; c'est pourquoi [133] ayant égard, tant qu'il se pourra, à faire reposer une année celles qui auront gouverné six ans de suite, après cela, certes, on les emploiera toujours plus librement à la nécessité, que celles qui sont sans expérience.

Je suis cette Religieuse de qualité, car ici ce bon prélat me tyrannise authentiquement, et dit qu'il ne veut en façon quelconque que j'entre dans les maisons de Lyon, ni ès autres de son diocèse. Je mérite bien ce châtiment, mais non toutefois pour la faute qu'il m'impute. Dieu me fait voir à l'œil que c'était sa volonté que ce voyage se fit, la maison de céans en peut rendre témoignage ; mais, voyez-vous, ma fille, il faut laisser parler le monde, et nous, demeurer en silence ; Dieu parlera pour nous. Il y a je ne sais quoi entre ce bon prélat et notre bon archevêque de Bourges ; mais ne disons mot. — Je vous prie aussi que la litière soit envoyée à Bourg sans bruit, quand on vous le mandera. Ne parlez de rien à M. le grand vicaire ; car il n'est pas résolu encore de vous employer deçà, ce ne sera qu'à l'extrémité.

L'on m'a dit que le même Cordelier des Entretiens avait dit, ce me semble, que l'on parlait aussi d'imprimer les Sermons de notre Bienheureux Père. Oh Dieu ! il faut bien empêcher ce coup-là ! Au reste, si M. Cœursilly imprime nos Règles[37] d'un si méchant papier qu'il a fait le Coutumier, il nous désobligera tout à fait ; dites-le-lui, car ce Coutumier n'est rien qui vaille. Votre bon Mgr de Lyon me profite. Faites ôter de tous les Coutumiers la lettre que je fis à nos Sœurs et la brûlez, il gloserait bien dessus ; faites mettre en la place celle que vous trouverez en ce paquet. Je suis vôtre, vous le savez.

[P. S.] Vous voyez combien les lettres de Nessy sont [134] pressées ; si vous n'avez commodité bien prompte, envoyez-les, s'il vous plaît, par homme exprès.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXXXIX - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Hésitation de la Sainte pour fonder à Cluny, — Promesse de passer à Autun.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, avril 1628.]

Ma très-chère fille,

Je supplie Notre-Seigneur qu'il vous bénisse et toute votre sainte communauté. Il n'est point besoin de faire vos excuses, car je suis bien contente que vous m'écriviez le moins qu'il vous sera possible pendant que je suis parmi nos maisons, où je n'ai quasi pas le loisir de lire les lettres.

Je serai bien aise de savoir quand cette bonne veuve sera entrée et comme elle se comportera ; j'ai un sentiment qu'elle fera très-bien. Vous me faites bien plaisir de traiter ainsi avec les parents des Sœurs, libéralement ; mais je suis bien d'avis que vous fassiez bien le choix des filles que vous recevez. — J'avais été avertie de tout ce qui s'est passé à votre entrée en votre nouvelle maison[38] ; vous en devez bien témoigner de la reconnaissance à ces Messieurs de la ville par des remercîments convenables à l'affection qu'ils vous ont montrée. Grâce à Notre-Seigneur, vous êtes bien logée, et ne devez rien : c'est [assez] pour se contenter. Je trouve qu'un monastère est assez [135] riche quand il est ainsi. C'est bien fait, ma très-chère fille, d'avoir bien de la confiance à la Providence de Dieu et faire peu d'estime des biens temporels ; c'est un point fort important que celui-là ; car Dieu ne manque jamais à ceux qui se confient seulement en sa Bonté.

Ce qui me rend un peu retenue à votre affaire de Cluny est Je peu de filles que je vous vois propres à cela, et il me semble que véritablement les Sœurs de Sainte-Ursule leur seraient plus profitables que nous ; néanmoins, je suis d'avis que vous preniez conseil de quelques serviteurs de Dieu, comme M. le grand vicaire, votre Père spirituel, M. de la Curne, ou quelques Pères Jésuites ; mais prenez garde que ce soit des personnes qui n'y aient point d'intérêt. S'ils en sont d'avis, choisissez de vos filles les plus propres pour y établir le véritable esprit de notre Institut, ou bien prenez-en quelques-unes de Moulins. Nos Règles ne sont pas encore imprimées ; je vous enverrai ce que j'ai écrit dessus ; ne le prenez pas ailleurs parce que l'on y a fait des fautes, lesquelles j'ai raccommodées. Notre Coutumier est imprimé, je vous l'enverrai avec le reste. Or sus, tenez-vous joyeuse et toute votre petite communauté, à qui mon cœur souhaite la bénédiction de Dieu, pour cheminer toujours entre la fidélité et la liberté. Je suis, ma très-chère fille, d'une affection toute sincère, votre, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, je suis si fort accablée que je ne puis écrire de ma main ; mais vous savez que mon cœur est tout vôtre. Il est vrai, il faut grandement encourager cette bonne Sœur, mais doucement.

Ma chère fille, j'ai reçu depuis cette réponse vos lettres du 23 février. Je ne manquerai pas, Dieu aidant, de vous aller voir, nonobstant la peste. J'écrirai un mot à notre bonne Sœur Grillet. Il faut qu'elle condescende à faire savoir son entrée au monastère ; M. de la Curne le lui pourra bien persuader, car [136] c'est une chose qui tire conséquence et une porte ouverte à plusieurs inconvénients.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXL (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À DIJON

Passage de la Mère Favre à Dijon. — Dans quel esprit de désintéressement doit agir une Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 12 avril [1628].

Ma très-chère fille,

Je crois que vous aurez maintenant reçu le paquet pour le Comté et que vous l'aurez fait tenir sûrement. Je vous prie, ma fille, s'ils vous font avoir la réponse, nous l'envoyer par voie assurée, car c'était la réponse à leurs articles qui ne sont la plupart nullement recevables. Voyez-vous, je ne sais par quel malheur les lettres de Dijon ont été perdues jusqu'à trois fois ; il faut que l'on ait rompu les paquets, parce que l'on en recevait quelques-unes qui venaient de là, et les principales étaient perdues, et cela sans espoir de les recouvrer. J'en suis plus marrie à cause de la mortification du cher cousin. Je pense que ceux qui les portèrent à Chambéry déchirèrent ou rompirent le papier du paquet, car quand ils passent par tant de mains, ils sont sujets à se froisser et rompre ; or, Dieu réparera cela.

Je pense que la fondation de Besançon est bien éloignée ; mais, si elle se faisait, il n'y aurait nul danger que notre chère Sœur de Bourg passât par Dijon ; c'est une âme qui fera du bien en tout lieu ; disposez à cela. Que nos Sœurs ne craignent rien : je suis fort aise de leur tranquillité et [137] contentement, et elles ont raison de l'être et de vous avoir bien donné leurs cœurs ; Dieu leur fasse la grâce de continuer ainsi ! Et vous, ma très-bonne et chère fille, puisque vous possédez leurs cœurs si entièrement, maniez-les bien et les formez selon l'esprit de la Visitation ; exercez-les en la mortification intérieure et extérieure selon les saintes coutumes et ordonnances de l'Institut ; ne laissez rien en arrière, employez tout votre soin pour les rendre solides en ce saint exercice ; car qui n'a pas ce fondement, l'édifice ne durera guère et sera tôt renversé par le moindre choc. —M. Boulier est un vrai serviteur de Dieu, et incomparable ami, digne de faire beaucoup de profit à ceux qui l'aiment avec entière confiance. Il est si humble que vous devez avec simplicité et humilité correspondre à son désir, non par forme de direction, mais de franchise et communication cordiale.

Je croyais bien que les amis de la maison ne se retireraient pas pour l'absence de ma Sœur [Favre], qui avait aussi tâché d'attacher leur affection plutôt à l'Institut qu'à elle, et c'est ce que celles qui gouvernent doivent toujours faire. — Je suis fort consolée de quoi vous ne perdez ni l'Office ni les assemblées ; il est pourtant bien difficile à une Supérieure de les toujours maintenir. — Je ne sais pourquoi le Père recteur vous dit ce que vous m'écrivez du parloir ; je serai très-aise que l'on y mange très-rarement, il y a certaines occasions toutefois où il le faut faire.

Vous m'avez fait plaisir de me mander ce que l'on dit de vous par Dijon ; mais, croyez-moi, n'en dites rien à personne, parce que comme cela est à votre louange, il serait à craindre qu'il ne se dise aussi au mépris de celle qui vous a précédée, et nous autres devons être extrêmement jalouses de conserver la bonne odeur et estime de celles de notre Institut, et particulièrement quand elles ont été en charge et en celle que nous avons. Ce que je vous dis, ma très-chère fille, c'est en Notre-Seigneur, [138] et avec grand désir que l'on voie toujours surnager en notre Ordre la parfaite union et charité ; ne laissez pour cela de me toujours tout dire, parce que je désire... [Deux lignes illisibles.]

Si vous avez des nouvelles de Mgr de Bourges, faites-m'en part et tirez une lettre de lui, me l'envoyant sûrement et promptement. Faites-leur tenir les nôtres. J'ai eu réponse que le paquet du Comté a été reçu et que Mgr l'archevêque avait promis l'établissement, et que bientôt il y fallait aller. Dieu conduise tout à sa gloire. — Je vous prie, en ce que vous pourrez, aidez de vos recommandations M. de Rouer ; il ne veut point d'argent maintenant, mais si d'aventure il en avait besoin et qu'il vous en demandât, prêtez-lui-en, tirant une cédule, et sera autant de reçu sur les huit cents écus de notre chère Sœur de Vigny. — Adieu, ma très-chère fille, que j'aime sincèrement et que je conjure de m'aimer toujours en Dieu. Je salue, mais chèrement, toutes nos Sœurs. Dieu soit béni. — 12 avril.

Ma très-chère fille, donnez, s'il vous plaît, à ma cousine Desbarres le chapelet que je lui envoie et ces trois reliquaires orange pour mes trois nièces, ses filles ; les deux reliquaires rouges, donnez-les à ma cousine Blondeau avec ma lettre : l'un est pour elle, l'autre pour ma cousine Frémyot.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. [139]

LETTRE DCCCXLI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Affaire des Entretiens falsifiés. — Chaque Religieuse dépend de l'évêque sous lequel elle a fait profession.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 14 avril [1628].

Ma très-chère fille,

Je ne connais pas par vos lettres que vous ayez reçu réponse de tout ce que vous m'avez écrit par ci-devant, notamment de l'affaire de Saint-Étienne dont j'écrivis aussi à M. Brun, et delà demande que je vous ai faite d'un petit Agnus Dei semblable à celui que vous nous donnâtes à Lyon avec un peu de fibre du cœur de notre Bienheureux Père. — Très-assurément, ma fille, les Entretiens sont imprimés avec permission du Parlement de Grenoble. Faites que nos Sœurs de Valence y veillent aussi. Je vous ai écrit le nom du Cordelier, duquel le frère libraire les a imprimés. Dieu fasse son saint bon plaisir de cela ; mais ce serait une sensible mortification s'ils étaient mis au jour.

Ma fille, quant au dessein que M. le grand vicaire pourrait avoir que vous fussiez Supérieure en votre dernier couvent, outre que Mgr votre archevêque ne l'agréerait nullement, ainsi que me le dit le Père Morin à Orléans, jamais Mgr de Genève ne vous le permettra, car je sais qu'il a aussi une très-grande aversion qu'une Supérieure soit plus de six ans en charge en une même ville, et qu'il désire qu'au moins ses filles, après avoir gouverné six ans, aient leur année, comme dit la Règle, en repos et exercice d'humilité, s'il n'y a quelque notable nécessité qui empêche, ce qui ne se trouve pas à Lyon, puisqu'il y a des filles capables. Voyez-vous, ma très-chère fille, ces Messieurs ont le cœur grand ; mais, quand l'occasion le requerra, il ne faut pas laisser de leur faire entendre humblement, mais fermement, qu'étant [140] des professes de Nessy, vous dépendez de Mgr de Genève, auquel vous voulez en toute façon obéir, et qu'il est aussi grand seigneur en son évêché que les autres évêques aux leurs ; que chacun est jaloux de son autorité.

J'écris à M. Berger très-affectionnément pour l'affaire de M. le grand vicaire, ne sachant à quel autre la recommander. N'envoyez pas la litière à notre Sœur Favre que vous n'ayez encore de nos nouvelles. Nous écrirons mardi prochain, car Paris est d'une longueur infinie, et ce qui se fait en une heure ailleurs, il y faut une semaine. Ils sont sur les formalités ; cependant il n'y a que moi d'intéressée, car toujours c'est autant de temps qu'il faut retarder ici. Dieu fasse en tout sa sainte volonté. — Ma fille, je suis très-entièrement vôtre, et à toutes nos Sœurs des deux maisons, que je salue chèrement avec vous. Je crois que vous aurez envoyé à notre Sœur la Supérieure de Bourg la dernière [lettre] que notre Sœur la Supérieure d'ici lui écrivit mardi.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXLII - À LA MÊME

Projet de fondation au Puy. — Désir d'envoyer la Mère de Blonay à Orléans.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 1628. 1

Ma très-chère fille,

Il y a quinze jours que je vous ai répondu pour la fondation de Saint-Étienne, que je n'avais nulle inclination à ces petits traités de passer d'une supériorité à une autre, surtout quand l'on rompt le triennal, parce que tout à fait cela est contre la Règle. Je considérai fort ce que je répondis à notre Sœur de Saint-Étienne, pour ne lui rien dire contre mon sentiment, et [141] m'est avis qu'il y a quelques paroles dans sa copie qui ne sont [pas] tout à fait semblables à l'original, mais je ne le voudrais pas assurer, et crois que je me puis tromper, et qu'elle a fait sincèrement. Bref, je me déchargeai et la remis à ses Supérieurs, comme, en effet, ce n'est pas à nous à disposer d'elle.

Or, je vous ai écrit ma pensée, que je crois qu'il serait bon d'envoyer au Puy notre Sœur votre directrice, et, pour décharger la maison de Saint-Étienne, y prendre deux ou trois filles. Nous avons prié le Révérend Père Arnoux de faire écrire deux de leurs Pères, amis de Mgr du Puy, pour avoir cette licence d'établir ; car ce bon prélat n'est plus ici. Notre Sœur de Saint-Étienne ne m'a jamais dit que l'on se fût adressé à Lyon.

De vrai, ce procédé ni le silence de M. Roussier ne sont point selon l'esprit de notre Bienheureux Père ; mais toutefois il faut excuser et tâcher de redresser doucement, en laissant agir le Supérieur sans parler de vous ni de moi. — J'ai répondu à notre Sœur de Paray, que si la sourde est fort douce et innocente, que l'on pourra lui faire la charité ; mais non pour être Religieuse, n'en étant [pas] capable. — Mille remercîments de vos reliquaires. J'en voulais un fort petit, comme celui que vous me donnâtes à Lyon, où il y avait seulement un peu de ces fibres qui sont au milieu du cœur de notre Bienheureux.

Faut-il que je vous cèle une pensée qui me vint hier devant Dieu ? que vous lui feriez un grand service d'être trois ans Supérieure à Orléans. Ma nature sent une grande répugnance à cela, à cause de l'éloignement ; mais si Dieu le veut, je préfère son honneur à ma consolation. Dites-m'en votre sentiment devant Dieu et comme à moi, sans en parler à créature qui vive, si ce n'est au Père Maillan, comme en confession. J'écrirai vendredi à Annecy. Faites-moi savoir au plus tut votre sentiment sur ce que je vous mande en la présente.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [142]

LETTRE DCCCXLIII (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Prière d'envoyer la relation d'un miracle opéré par l'intercession de saint François de Sales et d'écrire l'histoire de la fondation d'Annecy. — Générosité à exercer son emploi.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 16 avril [1628].

Ma très-chère fille,

Je commencerai à vous répondre par la fin de la vôtre, pour vous prier de nous envoyer une copie de ce miracle qui s'est fait à Riom, avec toutes les circonstances, pour le montrer au Père dom Juste, afin qu'il voie s'il sera digne d'être mis par écrit. Que si c'est une guérison qui soit bien approuvée, je ne manquerai point de vous avertir du temps qu'il faudra déposer, afin d'en avertir ces honnêtes personnes, pour aller trouver les commissaires à Lyon ou à Nessy, où. ils aimeront le mieux.

Je serais bien aise, ma très-chère fille, que vous mettiez en la fondation de Nessy les choses qui l'ont précédée, aussi bien que celles qui sont arrivées [alors]. Et me réjouis que vous pensiez à faire cette besogne-là, me confiant que Dieu vous y assistera. — Ne vous pressez pas de faire votre déposition de notre Bienheureux Père que je ne vous aie vue. Assurez-vous, ma pauvre très-chère fille, que les paroles d'excuse et d'humilité que je vous écrivis parlaient du fond de mon cœur, si je ne me trompe. Eh ! qui suis-je, ma fille, pour n'en devoir pas user envers [vous], quand je vous en ai donné sujet ?

Ayez courage et patience autour de ces filles : Dieu enfin vous en donnera de la consolation ; je l'espère de sa Bonté. C'est dommage de notre pauvre Sœur M. -Gabrielle ; je la salue chèrement. J'admire ces pauvres Sœurs qui n'ont pas courage [143] de faire vivement les charges que Dieu leur donne. Si notre Sœur M. -Élisabeth avait attention au profit qu'elle peut faire dans l'infirmerie, elle l'aimerait chèrement ; donnez-lui force pour cela. Je ne puis écrire davantage, ni à notre Sœur Louise-Antoinette Ogier ; l'espérance de vous voir toutes et mon accablement serviront d'excuse, je l'en prie. Adieu, ma vraie très-chère fille. Dieu vous rende toute sienne et toute sainte. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXLIV (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE a BELLEY

Encouragement à supporter les esprits difficiles.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 16 avril [1628].

Ma pauvre et très-chère fille,

Dieu vous veut faire beaucoup mériter par la souffrance et patience que vous aurez à supporter les mauvaises humeurs de N*** ; il faut toujours avoir un grand courage pour regarder avec douceur ces pauvres créatures en leurs extravagances et immortifications, tout à fait éloignées de leur devoir. Puisque notre grand Dieu, à qui elles ont tant coûté, les attend et supporte avec patience, faisons-en de même, ma très-chère fille ; ne vous affligez point de leurs passions, je vous en supplie, car cela abattrait votre esprit, et vous nuirait en la charge qu'il faut que vous portiez.

Tournez-vous du côté du reste des filles pour les encourager doucement. Cultivez leurs âmes le mieux que vous pourrez, afin qu'elles rendent à Dieu ce qu'elles lui doivent [quelques lignes inintelligibles]... Mgr de Belley témoigne de l'affection [144] pour vous et pour votre maison ; mais les effets, comme vous voyez, ne s'en ensuivent pas. Nous essayerons de lui faire donner les quatre cents livres de ma Sœur J. C.

Vous pouvez recevoir cette petite fille de neuf ou dix ans, car la qualité de bienfaitrice supplée à son âge. Ne vous mettez point en peine, ma très-chère fille, de gagner les bonnes grâces de ceux dont vous me parlez. J'espère que vous aurez celles de Notre-Seigneur par votre humilité et bonne observance, et cela vous devra suffire. — Dieu vous a conduite en votre réponse touchant la confession extraordinaire. Remerciez-en la divine Bonté, et soyez assurée, ma très-chère fille, que tant que vous prendrez conseil pour votre conduite dans vos Règles, la divine Providence bénira votre gouvernement. Je n'ai point reçu de lettre de ma Sœur M. -Augustine ; je ne laisse de la saluer très-chèrement et toutes nos Sœurs que je conjure, au nom de notre bon Dieu, de cheminer exactement en l'observance et en la suite des résolutions que nous prîmes ensemble. Je prie Dieu les rendre toutes siennes, et vous, ma très-chère fille, qui suis entièrement toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [145]

LETTRE DCCCXLV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

De l'élection de Lyon. — Divers détails.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 18 avril [1628].

Ma très-chère fille,

Il me semble que je suis sans désir pour l'emploi du reste de mes jours. Ce n'est donc pas cela qui m'empêchera d'être trois ans à Lyon ; mais, à mon avis, Mgr de Genève ne le voudra pas, ni même Mgr votre archevêque, mais à des fins bien contraires l'un de l'autre, puisque même ce dernier dit qu'il ne veut pas que j'entre dans les maisons de son diocèse. Cela me fera prendre un autre chemin pour mon retour, à mon regret toutefois, tant pour l'amour que je porte à nos Sœurs, que pour le déplaisir qu'elles pourront recevoir de la privation de notre commune consolation ; mais, ma vraie très-chère fille, il en faut bien souffrir d'autres.

Oui, ma fille, vous ferez bien de proposer notre Sœur Catherine-Charlotte [de Crémaux de la Grange] pour l'élection, car je crois qu'elle fera bien, et d'autant plus que nous vous laisserons, si l'impossible ne l'empêche, quelques mois auprès d'elle pour la bien acheminer en son gouvernement. Certes, ma fille, si j'étais pour être Supérieure à Lyon, ce serait un terrible effort qui vous en tirerait ; mais, voyez-vous, il nous faut être déterminées de vivre absolument nues de tout ce qui n'est point Dieu. — Ne craignez point de m'incommoder par la longueur de vos lettres ; car Dieu y met un certain goût pour moi, que jamais, je pense, je ne m'en suis trouvée importunée ; au contraire, j'aime leur longueur. — J'ai envoyé tout ce qu'il faut pour le Coutumier, il y a huit jours. Faites bien faire les [146] corrections, et ôtez l'épître [dédicatoire] pour y mettre celle que je vous ai envoyée. — Je vous prie, faites faire votre visite [régulière], et mettez en observance cette Règle ; elle est d'importance. — Au reste, je vous conjure, que je ne voie plus sur vos lettres le titre de Supérieure des monastères. Certes, cela me mortifie tout à fait quand je m'en aperçois, ce qui n'est pas souvent.

Nous sommes, ici en grande peine sur le grand bruit des guerres que l'on dit qui sont en Savoie. Cela me tient en incertitude si nous devons envoyer notre Sœur d'ici [la Mère de Beaumont] avant que la guerre soit plus allumée, ou si nous ferons venir notre Sœur Favre la première, ce qui nous serait le plus commode ; mais vendredi, je vous en enverrai la finale résolution, Dieu aidant. Cependant, s'il faut la litière, tenez-vous-en assurée, car tous ces délais reculent mon départ, ce qui me fâcherait fort si Dieu ne l'ordonnait ainsi. Adieu, ma vraie très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Prière de hâter son voyage et de peu séjourner à Dijon.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 25 avril [1628].

Je viens de recevoir votre dernière lettre, ma très-chère fille, où je vois que vous passerez par Dijon, ce que je ne pensais pas, parce qu'il est un peu écarté. Permettez-moi que je vous dise d'y faire très-peu de séjour, sinon pour prendre la consolation de voir Mgr de Langres, s'il y est ; autrement je pense qu'il serait bon de passer courtement. [147]

Quant à cette chère demoiselle convertie, je vous ai déjà écrit qu'il n'est nullement expédient de l'amener à cette occasion de votre venue ; mais, quand vous serez établie et [que vous aurez] un peu pris pied dans l'esprit des Supérieurs, vous l'appellerez à vous. Si vous la faites contenter de cela, je crois que vous ne vous en repentirez pas, et que tout à fait il est nécessaire d'en user ainsi : si son cœur est bon pour la Visitation, elle se soumettra volontiers à cela. Je vous conjure, ma très-chère fille, de venir le plus droitement et diligemment que vous pourrez, mais, je vous en prie ; si vous êtes partie le milieu de cette semaine, nous vous attendons la prochaine. Dieu vous amène heureusement ; certes, vous êtes chèrement attendue. Venez descendre dans la première maison, proche la rue Saint-Antoine, avec notre chère Sœur de Vigny ; je suis consolée de quoi vous l'amenez. Adieu, ma vraie très-chère fille.

Dieu soit béni !

[P. S.] Mgr de Bourges vient de me dire adieu, mais il s'en retournera quand vous serez ici : il m'a bien réjouie quand il m'a dit que vous seriez ici, de Dijon, en six jours.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DCCCXLVII - À MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES

ÉVÊQUE DE GENÈVE

Affaires de la béatification de saint François de Sales. — Poursuites faites pour saisir l'édition falsifiée des Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Paris, 25 avril 1628.

Mon très-honoré et très-cher Seigneur,

Vous aurez maintenant, je m'assure, les lettres de sursoyance, [148] que Mgr de Nemours a écrites, pour arrêter les poursuites de M. Charles. Maintenant, nous avons parole assurée que mondit seigneur révoquera le don fait de la chapelle à M. Charles, et nous la donnera en la meilleure façon que nous la désirerons ; car madame de Nemours est toute pour nous. Mais ce que vous m'écrivez, Monseigneur, de ne rien faire que nous n'ayons de vos nouvelles, nous fait surseoir, et aussi qu'il est besoin de voir notre patente pour savoir à quels services nous étions obligées. J'attends de vos nouvelles dans huit jours, Dieu aidant. J'envoie votre lettre à notre Sœur du faubourg, afin qu'elle ait la satisfaction que vous avez reçue, Monseigneur, de son obéissance ; certes, c'est une digne fille et grandement propre où vous l'avez destinée.

Je vous envoie des lettres de notre bon archevêque [de Bourges] qui se porte très-bien, grâce à Dieu. Il s'en va demain et retournera dans huit jours pour venir recevoir quatre ou cinq Dépositions qui sont encore à faire. Notre cher Père dom Juste est allé à Montargis, il y a demain quinze jours ; il doit être à la fin de cette semaine à Orléans pour tout préparer, afin que notre cher Mgr de Bourges y fasse moins de séjour. Il est tout résolu d'achever notre sainte besogne, et d'aller à Nessy, quand l'on aura recueilli ce qui est à Bourges, Orléans, Lyon et Grenoble, où je crois que Mgr de Belley ira en la plupart, ainsi nous l'a-t-il promis fort solennellement.

Nous sommes ici [occupées] à faire une fort diligente enquête des Entretiens, que l'on dit être imprimés ; car, de Lyon, l'on nous écrit qu'on a envoyé six cents exemplaires en cette ville et six cents à Toulouse, où l'on a aussi écrit pour les faire arrêter partout, s'il se peut. S'il est vrai, nous en aurons des nouvelles dans peu de jours. On dit qu'il est requis, Monseigneur, que nous envoyions promptement une procuration, comme héritières de notre Bienheureux Père, pour les faire saisir. Il faudra laisser le nom du procureur en blanc : cependant [149] nous ne perdrons pas le temps ; car nous présenterons requête pour les faire arrêter, en attendant que nous ayons averti madame de Villeneuve, qui, étant incomparable en son affection, n'oublie rien pour bien venir à bout de cette affaire, dont je lui ai remis la poursuite.

Le Révérend Père général des Feuillants nous écrit, Monseigneur, qu'il ne fera rien en notre sainte besogne que leur Chapitre ne soit tenu. Je désire seulement le pouvoir voir pour lui remettre les Dépositions. Je ne sais s'il viendra ici avant notre départ ; car il est toujours... Si je ne le vois, M. de Vaugelas[39] fera l'office. — Nous attendons de bon cœur notre Sœur Favre ; et, bientôt après son arrivée, nous partirons d'ici. Dieu, par sa bonté, mon très-cher seigneur, soit voire vie et votre résurrection éternelle. Je suis d'une affection infinie, mon très-honoré seigneur, votre très-humble et très-obéissante fille en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie gardée aux archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXLVIII (Inédite) - À LÀ MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Empêcher la Vente des faux Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 23 avril [1628].

Ma très-chère fille,

Tenez main, je vous prie, avec M. Brun pour ces Entretiens, qu'il ne s'en débile point, mais que nous en ayons un exemplaire et tout ce que contient le mémoire. Au reste, je suis tout [150] étonnée de quoi vous ne m'avez encore fait aucune mention des lettres que je vous envoyai, il y a plus de dix-huit jours, avec prière de les envoyer promptement à Nessy. C'est pour l'affaire de la chapelle de la Roche. Les réponses nous en tardent fort. Il y avait des lettres de M. de Nemours. Or bien, tout est entre les mains de Dieu, que je supplie, ma très-chère fille, vouloir être notre unique vie.

Ne vous mettez point en peine de N***, ni de tout ce qu'il dit ; cela s'en va avec le vent, ou du moins avec un peu de temps. — Mille saluts à votre cher cœur et à celui de toutes nos Sœurs de l'une et de l'autre maison.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXLIX - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Difficultés des Sœurs de Paray. — Il faut tout recevoir de la main de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Paris, 25 avril 1628.]

Ma vraie très-bonne et chère fille,

Je supplie le divin Sauveur de vous faire une ample portion des abondants fruits de sa sainte mort et glorieuse résurrection, et à toute votre aimable troupe que je chéris d'un amour tout cordial et fort particulier. Je vois bien que vous n'avez pas reçu toutes mes lettres. Dorénavant je ne votas écrirai plus de ma main, sinon ce qu'il faudra dire à votre cher cœur, si intimement chéri du mien ; car on me l'a défendu à cause de cette défluxion qui me tombe sur la poitrine ; mais je l'ai voulu faire cette fois pour vous dire cela, et que j'ai grande compassion de voir nos bonnes Sœurs de Paray en un lieu si chétif et peu [151] convenable à une de nos maisons ; mais il n'y a remède puisque leurs Supérieurs les y veulent, et qu'elles s'y sont si fort engagées par l'achat de tant de maisons. Il faut qu'elles y demeurent en paix, attendant que Dieu fasse voir plus clairement sa sainte volonté, car il ne se peut trouver lieu pour les transmarcher [transférer] où il ne faille de l'argent, et leur bien est tout en maisons. Certes, ma toute chère fille, cela m'est visible qu'il y eut un peu de je ne sais quoi entre elles et celles de Lyon. J'y fais ce que je puis ; mais il faut que Dieu et le temps fassent digérer cela, ce que j'espère, car de toutes parts ce n'est que vraie bonté et vertu.

Quand la Supérieure de Paray aura achevé ses trois ans, ils en pourront mettre une autre ; mais, sans doute, je ne pense pas que le mal vienne d'elle, je la trouve fort bonne.[40] — Hélas ! avec quel cœur souhaité-je la sainte patience à la pauvre chère malade, et un comble de perfection à toute cette petite famille, surtout à leur chère Mère ! — De vrai, les bonnes Ursulines ne font pas bien de vous traiter de la sorte ; mais que faire à cela, sinon patienter comme vous faites, ma très-chère fille, et recevoir tout de la bonne main de Dieu qui saura bien vous conserver et vous donner ce qu'il vous a destiné ! Je supplie son infinie Bonté vous tenir toujours dans le sein de sa douce protection et vous remplir de son pur amour, auquel je suis tout à fait vôtre, mais du meilleur de mon cœur.

Dieu soit béni !

Troisième jour de Pâques.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [152]

LETTRE DCCCL - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

MAÎTRESSE DES NOVICES, À ORLÉANS

Condoléances sur la mort de son père.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 1er mai [1628].

Hélas ! ma pauvre très-chère fille, qu'est-ce de cette misérable vie ? Vous ne sauriez croire comme mon chétif cœur fut touché hier, quand je rencontrai, dans la lettre de notre Sœur la Supérieure de Nessy, l'assurance du décès de celui dont vous m'aviez écrit que l'on vous avait dit la mort, il y a longtemps. Certes, il est bien heureux, et sa vie et sa mort ont toujours donné tout sujet de bénir Dieu, qui l'a retiré sans doute pour le colloquer à sa dextre. Ses vertus et bonnes œuvres nous donnent toute assurance de cela, en la douceur de la miséricorde de Celui qu'il a servi fidèlement. Je sais que votre chère âme ressentira ce coup, mais je sais aussi sa sainte résolution d'acquiescer sans réserve à tous les vouloirs de notre bon Dieu. Je vous conjure, ma très-chère fille, de ne vous point laisser abattre et de croire que nous prierons bien Dieu pour ce cher défunt. Si n'eût été aujourd'hui les renouvellements [des vœux], nous eussions communié pour lui. Je le ferai demain, Dieu aidant, et notre communauté, mercredi ; car j'honorais ce saint homme comme mon père, et je le chérissais comme mon très-cher frère.

L'on m'écrit que la chère Sœur, qui reste au monde, se rend Religieuse chez nous. Vous savez que la petite Lucas[41] y est entrée ou est proche d'y entrer. Dieu veuille récompenser la perle qu'a faite cette chère famille, par l'abondance de ses [153] grâces et plus saintes bénédictions. C'est le bon Père Théron, homme de mérite et très-affectionné à notre Institut, qui vous porte cette lettre. Il désire vous voir. — Je congédie cette femme sourde et sa compagne. Oh ! bon Dieu, ma fille, ce n'était pas notre fait ; mais il s'en présente une très-vertueuse et entendue [plusieurs lignes illisibles]. Dites-moi si vous la voudrez bien pour le tour ; je pense qu'elle y donnerait tout contentement. — L'on m'appelle à ce béni parloir qui m'accable. — Bonsoir, ma toute très-chère et vraie fille.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE DCCCLI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Recommandations au sujet des Entretiens. — La Sainte doit quitter Paris prochainement.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 8 mai 1628.

Ma très-chère fille,

J'emprunte la main de l'une de nos Sœurs parce que mon estomac ne me permet pas d'écrire, et je sais qu'il ne faut pas passer quinze jours sans vous écrire, autrement votre bon cœur serait en peine.

À même temps que je reçus les lettres de M. le grand vicaire, nous les fîmes porter à M. Tonnelier, et derechef nous avons recommandé de tout notre cœur son affaire à M. Berger ; et je vous assure, ma très-chère fille, que ce me serait un très-particulier contentement si nous pouvions rendre quelques petits services à ce bon seigneur, qui nous oblige tant, au soin paternel qu'il a de vos deux maisons ; en vérité, je l'honore de toute [154] mon affection. — Quant aux Entretiens de notre Bienheureux Père, puisque M. Brun en a vu un exemplaire, il n'y a nul doute qu'ils ne soient imprimés, et il serait bon de presser celui qui les a montrés [de dire] de quelle personne il les a tirés[42] ; assurément ce n'a point été la Supérieure de Bourg, car elle y a trop d'aversion. — L'on tient ici que l'impression des [vrais] Entretiens est une chose d'importance, c'est pourquoi je les fais [155] voir pour obtenir un privilège du Roi de les faire imprimer, qui portera défense à tous les autres libraires de les réimprimer, et que ceux qui se trouveront seront cassés [saisis]. Je désire tenir promesse à M. Cœursilly de les lui bailler à imprimer, pourvu qu'il fournisse de bon papier, de beaux caractères, et un bon correcteur. — Cela est fâcheux de voir la quantité de fautes qui sont à notre Coutumier, principalement aux sentences. Quant à l'épître [dédicatoire], je vous supplie de la faire ôter, et pour cause[43] ; faites-y mettre celle que je vous ai envoyée. — Je vous remercie de la diligence que vous faites d'envoyer litière pour notre Sœur [Favre]. Je désirerais bien qu'elle fût bientôt à Dijon, pour avoir la commodité d'y voir Mgr de Langres. J'espère de partir de cette ville, d'ici à huit jours. Notre-Seigneur vous bénisse à jamais.

[P. S.] Ma très-chère fille, me voici sur notre départ d'ici, s'entend la semaine prochaine ; pensez en quel embarras je suis. Ne soyez en nulle peine de moi, nous dirons tout à notre première vue, Dieu aidant. Quant à votre élection, vous avez une brave fille en notre Sœur [Catherine]-Charlotte ; je crois qu'elle fera fort bien. Je ne mérite nullement d'être dans l'estime de M. le grand vicaire, que je révère toutefois comme un digne prélat qu'il est. Je vous ai déjà mandé que je ne croyais pas que Mgr de Genève agréât que l'on me proposât à votre élection. Pour moi, ma très-chère fille, rejetant l'inclination que j'ai au repos, je me tiens dans l'indifférence, prête à tout ce qu'il plaira à Dieu et à mon Supérieur faire de moi, moyennant sa divine grâce. Voilà, ma très-chère fille, ce que je puis vous dire, saluant très-humblement M. de la Faye et toutes nos Sœurs.

La Mère de Saint-Étienne est certes tout affligée de l'état [156] où est la pauvre Sœur M. -Élisabeth, lequel est déplorable ; confortez-la et la consolez suavement. — Ma vraie très-chère fille, j'espère vous voir ; mais ne vous empressez pas pour obtenir des licences ; je crois que quand je serai là, on ne me fera pas fermer la porte ; si on le fait, la chambre de nos Sœurs tourières nous suffira ; car enfin il faut honorer et se soumettre doucement à la volonté des Supérieurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE

Promesse de la voir en passant en Bourgogne. — Affaires de famille.

VIVE † JÉSUS !

[Paris], 10 mai 1628.

Ma très-bonne et très-chère fille,

Je prie Dieu qu'il soit votre joie et consolation éternellement ! Mgr de Châlon m'a écrit la consolation qu'il a reçue de vous avoir eue un peu auprès de lui, et regrette de n'avoir pu vous y arrêter davantage ; il est tout à fait de bon naturel. Hélas ! ma très-chère fille, que je suis marrie que vous ne vîtes pas notre chère Sœur Favre, qui arriva à Châlon le jour que vous en partîtes ; mais, ma mie, il faut bien commencer à recevoir toutes ces petites contradictions avec douceur. Sitôt que j'aurai trouvé quelques jours, et achevé ici nos petites affaires, je m'en irai à Orléans, où Mgr de Bourges doit aller pour les affaires de notre Bienheureux Père, et de là je passerai le plus tôt que je pourrai à Moulins ; mais, toutefois, il y a tant de monastères d'ici là, que je pense que ce ne serait qu'en juillet ; mais ne doutez point que je ne vous avertisse assez tôt. Votre [belle]-sœur vous écrit. Certes, elle se comporte avec tant de vertu, et se rend [157] tous les jours plus affectionnée aux parents de feu mon pauvre fils, que cela nous doit obliger tous de l'aimer. Elle a un grand désir que l'amitié de sœur soit conservée entre vous. La petite orpheline est si uniquement chérie d'elle et de toute la maison, qu'il ne se peut rien désirer de plus. J'en reçois une grande consolation.

M. Coulon leur a apporté ici tous les contrats ; M. de Cou-langes l'ayant ainsi désiré, afin de me faire voir toutes les consultations, et par icelles ce que je savais déjà bien, ainsi que j'en donne le mémoire à M. de Bussy, pour vous faire voir, afin que M. de Saint-Satur prenne quelque résolution de se départir de ses prétentions ou bien de les déclarer ; car M. de Coulanges désire d'être éclairci de ce côté-là avant que mettre ordre à l'hoirie de mon fils. C'est pourquoi, ma très-chère fille, je vous supplie que l'on se résolve ; car si l'on met cette affaire en des longueurs, l'hoirie se consommera à la ruine de la petite de Chantal. Or sus, j'espère de la bonté de Notre-Seigneur qu'il nous fera connaître à tous la vérité, et que, cela étant, nous conserverons ce qui est plus précieux que tous les biens du monde, qui est la sainte paix et amitié entre les familles. M. Coulon vous saura témoigner l'affection que M. de Coulanges et ma fille de Chantal ont pour cela, et pour faire tout ce qui sera raisonnable et vite. Voilà, ma très-chère fille, ce dont je vous puis assurer, et vous supplie d'y penser ; car de dire que vous quitterez tout, si je vous le commande, cela n'est rien, car si vous aviez une juste prétention je voudrais que l'on vous en fit contentement, cela étant plus que raisonnable ; mais si vous n'en avez point, comme je le crois, et que les titres en font foi plus que le jour en plein midi, je voudrais que l'on n'y prétendît rien, et qu'on laissât faire en paix les affaires de cette pauvre petite. Que si Dieu la retire, vous aurez alors de quoi vous contenter. Voilà, ma très-chère fille, ce que j'ai cru vous devoir écrire pour la dernière fois, s'entend de [158] cette affaire, attendant la chère consolation de vous voir. Je prie Dieu de répandre en abondance ses plus saintes bénédictions sur vous et notre pauvre petite.

Ma très-chère fille, je demeure, nonobstant tout soupçon, franche et entière en la véritable et très-incomparable affection maternelle que Dieu m'a donnée pour vous, et laquelle, moyennant sa divine grâce, ne recevra jamais aucun déchet. Je salue M. de Saint-Satur et suis sa plus humble servante. — Bonsoir, ma très-chère fille.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de la Côte Saint-André.

LETTRE DCCCLIII - À LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHÂTEL

SUPÉRIEURE À ANNECY

Les Supérieures déposées ne doivent pas toujours demeurer au monastère qu'elles ont gouverné. — Profonde humilité de la Sainte. — Défense de parler de la prochaine élection.

VIVE † JÉSUS !

Susi, 22 mai [1628].

Ma très-chère fille,

Je reçois toujours nouvelle consolation en lisant vos lettres pour votre grande sincérité. Je vous prie, ne vous attachez pas à cette opinion qu'il faut que les Supérieures demeurent toujours aux maisons qu'elles ont gouvernées, elle n'est ni bonne ni juste ; et que ferait-on si cela était ? Quand donc les Supérieures ont bien établi leur maison par six années de séjour, ou par trois, et qu'on les peut laisser après leur déposition quelques mois, tant pour montrer l'exemple d'humilité à l'Ordre et à leur couvent, que pour affermir la nouvelle Supérieure en sa conduite, il est très-bon de les employer ailleurs, quand l'occasion et la nécessité le requièrent. Et surtout au commencement des Ordres, il serait impossible [159] et mal fait de laisser inutile une Sœur capable de gouvernement et employer celle qui le serait moins ou point du tout. Je vous prie derechef, arrachez de votre esprit cette maxime, car elle est fausse, et préparez-vous de porter la croix de la supériorité tant que vous vivrez, excepté quelque petit relâche pour vous reprendre et humilier.

Demeurez en paix de votre oraison, je vous en prie ; mais tenez votre esprit le plus recueilli que vous pourrez. — Je vous remercie de votre cordial avertissement ; vous ne sauriez croire combien ils me sont agréables et profitables, bien que pour la consolation de l'amour que vous me portez, je vous dise que, grâce à Notre-Seigneur, il me semble que je n'ai rien gâté en ce sujet, et que j'y ai cheminé avec le plus de soin et de circonspection que je puis.

Non, je ne pense pas qu'il faille que vous changiez votre directrice. Ma très-chère fille, pliez doucement les épaules à l'infirmité de notre Sœur C. J. ; car il vaut mieux la contenter en son traitement, que de laisser son esprit inquiet. — Je pense qu'il faudrait envoyer quelquefois une de nos Sœurs tourières à Nouvelle,[44] les fêtes, pour faire venir la pauvre Sœur Jacqueline à Nessy.[45] — Vous faites bien de traiter fortement ces filles fortes en leur jugement. — Hé Dieu ! ma très-chère fille, demeurez en paix, je vous prie, pour ce qui vous regarde, et m'en laissez le soin. — Je salue à part nos pauvres infirmes et toutes nos Sœurs, M. Michel et les amis..

Au surplus, ma très-chère fille, je vous supplie, ne parlez d'une façon ni d'une autre de l'élection qui se doit faire à Nessy l'an prochain. Certes, nos Sœurs ne doivent point penser à moi ; mais si elles le faisaient, et que je m'aperçusse que l'esprit [160] humain y a contribué en quelque façon que ce fût, véritablement je ne l'accepterais pas. C'est bien assez dit ; mais assurez-vous que je le ferais, et partant, que l'on ne préoccupe point les esprits par aucune parole, ains qu'on laisse agir le seul esprit de Dieu, auquel il appartient de disposer de ses créatures selon son saint vouloir, et non à la prudence humaine, que je déleste de tout mon cœur, et à laquelle, moyennant la grâce de Dieu, je ne me soumettrai jamais.

Je pense que notre Sœur Anne Catherine [de Beaumont] partira aujourd'hui. Nous partîmes hier, je vous écris en chemin. Traitez-la cordialement et lui dites qu'elle demande en confiance ses soulagements. Elle m'a priée que vous la missiez la dernière : la règle l'ordonnant, il n'y a rien à dire. Elle vous porte ce qu'il faut pour la chapelle de la Roche ; c'est un bon cœur. Adieu, ma chère fille, je suis fort pressée. Dieu soit au milieu de votre chère âme. Je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

S'opposer au débit dos faux Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans], 5 juin [1628].

Ma très-chère fille,

On voit toujours plus clairement combien ce livre [des Entretiens] doit être tenu à couvert. Je crois que vous vous serez opposée au débit, pour l'intérêt de notre Congrégation, suivant ce que je vous ai écrit, il y a quinze jours. Je vous ai priée aussi de procurer, vers Mgr de Genève ou vers Messieurs ses frères [161] ou neveux, une procure, afin d'obtenir un nouveau privilège qui fasse casser celui de Derobert. Faites un peu de diligence pour cela, et cependant ne laissez d'essayer de traiter avec lui, pour le dédommager de son impression. Je crois que M. Crichant vous en a écrit divers moyens. Il y a beaucoup d'apparence que c'est de Valence qu'il a eu ces Entretiens ; tâchez de le découvrir. Je recommande de tout mon cœur cette affaire à votre nouvelle Mère que je salue. C'est tout ce que mon peu de loisir me permet. Sa Bonté vous remplisse toutes de son Saint-Esprit !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE. AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

On applaudit à la sagesse de son gouvernement. — Espérances que donnent les Sœurs du deuxième monastère de Paris. — Prière de revoir le Coutumier et les Réponses.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans, juin 1628.]

Ma très chère fille,

Il faut que je commence à vous écrire par une instante prière que je vous fais au nom de Dieu, d'avoir soin de vous tenir en santé, et pour cela de vous efforcer de manger davantage que vous ne faites. Il faut, s'il vous plaît, et sans faillir, manger quatre fois le jour, ne faire votre lit ni votre cellule, ni rien qu'il soit requis que vous vous baissiez fort ; car je sais que tout à fait cela vous est nuisible à la défluxion qui vous tombe sur la poitrine et sur les dents. Or, cela soit dit pour une fois, et vous laissez un peu soulager à votre Sœur assistante, qui est bien discrète pour ne se rendre importune. Condescendez aussi un peu à votre chère fondatrice, car tout cela vous aime [162] chèrement ; et certes ce m'est une très-grande consolation de voir le contentement et satisfaction que toute votre maison et ceux du dehors ont de vous, ma très-chère grande fille. Je sentais bien que cela arriverait ainsi, et qu'il fallait pour la gloire de Dieu elle bien de l'Institut que vous fussiez placée là. Le bon M. Grillet, la Supérieure de la ville, madame de Villeneuve, M. Crichant, tout cela est ravi, et dans une aise sainte et un amour si plein d'estime de votre conduite qu'ils ne s'en peuvent taire. Vous connaîtrez que ce que je vous en ai dit est vrai ; ce sont des âmes tout à fait sincères et aimant la Visitation. Il faut que je dise ce mot et sans scrupule, puisque c'est pour le bien de cette pauvre Sœur [trois lignes inintelligibles]. Mon Dieu ! que je regrette de n'avoir eu le loisir de vous parler plus au long que je n'ai fait ; mon cœur en a ressenti de la douleur ; car peut-être ne recevrai-je jamais cette consolation, que je désirerais pour mon utilité même. Dieu soit béni, qui l'a ainsi permis.

J'espère en Dieu que vous recevrez toute satisfaction de vos filles, qui ont des cœurs tout ouverts, tout affectionnés et pleins de confiance pour vous. Il ne se peut autrement, car elles en ont une fort grande estime, et l'économe même ; c'est pourquoi elle se rangera bientôt. Pour cette petite, c'est la vérité qu'il la faut conduire dans la vérité et la tirer du mensonge ; Dieu vous donnera ce qu'il faut pour cela. Je savais qu'on devait tout brûler les écrits de notre Sœur F. B. Je n'approuve point cela [tant d'écritures] ; nous avons assez d'instruction ; cela ne fait que donner le change aux esprits, ce qu'il faut surtout craindre. — Je crois que vous avez maintenant des Coutumiers ; mais il les faut corriger, car il y a maintes fautes ; nos Sœurs de la ville vous donneront aussi les Réponses que j'ai faites, sur lesquelles je vous prie de marquer ce que vous ne trouverez pas bien pour me le mander ; car, depuis Nessy, j'y ai ajouté tout plein de choses, selon les questions que l'on m'a faites et l'expérience. — Je pensais que M. de Tigerie aurait répondu pour sa [163] demoiselle ; certes, votre maison n'est pas en état de prendre des filles pour rien ; [une ligne illisible]. Dieu sera votre richesse, rien ne vous manquera. Je ne sais que vous dire de cette fille. Dieu vous a conseillée.

On a élu notre Sœur assistante[46] : on voulait bien élire notre Sœur, M. -Élisabeth, mais certes il y avait peu d'apparence de lui donner une telle charge, n'ayant pas l'âge ni l'expérience. Je crois que celle qu'elles ont choisie fera fort bien ; c'est une âme fort vertueuse, qui a le jugement bon ; elle les conduira simplement dans l'observance, n'est-ce pas assez ? Ce qui fâche un peu la vanité, c'est qu'elle est fort petite, et partant de peu d'apparence. — Je vous prie, envoyez-moi les lettres pour ajouter aux Épîtres quand M. de Vaugelas les aura, et n'oubliez pas celle de madame d'Herse. Ma vraie très-chère fille, vous êtes toute précieuse à mon cœur ; Dieu vous rende toute selon le sien. Amen.

Il faut un peu caresser ce bon M. de Moyron. — L'on vend ici les [faux] Entretiens ; pensez la bonne mortification. ! nous les avons fait lever tant que nous avons pu ; mais de quoi servira cela si l'on ne fait ainsi partout ? Je voudrais que vous l'écrivissiez aux maisons, surtout à Lyon. Or, acquiescez à cette volonté de permission.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [164]

LETTRE DCCCLVI - À MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET

ÉVÊQUE DE LANGRES

Instance pour obtenir la visite canonique au monastère de Dijon. — Éloge de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

Orléans, 9 juin 1628.

Mon très-honoré Père,

L'Esprit Très-Saint répande en abondance ses dons sacrés sur votre chère âme ! — L'on nous écrit que vous devez être à Dijon à la Pentecôte. Je vous supplie, si vos affaires vous le permettent, de faire la visite en notre maison [de Dijon], et puis obligez-moi de me faire savoir s'il sera expédient que j'y aille ; car nos Sœurs m'en pressent, sachant que je dois aller à Autun ; mais de retourner en arrière, il me fâche un peu, si le service de Dieu ne le requiert, et d'autant plus que je suis pressée du temps.

Je laisse nos chères Sœurs de Paris des deux monastères en très-bon état : tout s'est passé assez doucement en ce changement de Supérieure, mais, mon très-cher Père, il faut que je vous dise que je trouve notre chère grande fille toujours plus à mon gré ; c'est une digne âme et qui se laisse fort gouverner à la grâce ; elle est dans une grande liberté d'esprit et force de courage. Si Dieu l'y maintient, elle fera un grand accroissement au service de sa gloire, non-seulement en notre Congrégation, mais en ceux qui la fréquenteront. Je lui dis tout ce que je pense sans nulle difficulté, elle le reçoit de même cœur. Notre-Sauveur en soit béni ! — Pour moi, mon très-cher Père, je ne suis que misère, et ne vois que cela, sinon que je crois et me confie, et ainsi je demeure en paix à la merci de Celui qui est riche en mérites et miséricordes, sans m'amuser à rien de plus. [165] — Je vis notre bonne Mère de Port-Royal,[47] avec notre confiance ordinaire : c'est une âme riche devant Dieu ; je la révère plus qu'il ne se peut dire ; elle a trouvé fort à son gré notre grande fille.

Recommandez-moi à Notre-Seigneur, je vous supplie, selon l'instinct [l'inspiration] qu'il vous en donnera. Je suis en Lui, en tout respect, quoique très-indigne, Monseigneur, votre, etc.

LETTRE DCCCLVII - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION d'ANNECY

La Sainte l'exhorte à vivre en paix dans sa vocation.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans], 20 juin [1628].

Je ne sais pas, mon cher Père, comment j'ai expliqué mes pensées ou mes songes ; mais je vous assure que je n'ai jamais eu aucune inclination de vous voir Religieux, n'ayant nulle vue ni sentiment pour cela, outre qu'il m'est bien avis que Dieu vous veut en l'état où vous êtes, et que sa Bonté vous y départira toutes les grâces et assistances requises pour parvenir à la perfection où Il vous a destiné ; et il me semble que nous n'avons rien à désirer que cela. Tenez toujours votre esprit joyeux et content, je vous en supplie, mon très-cher Père. Notre Bienheureux Père m'écrivait une lois que « ceux qui avaient la résolution de ne vouloir point offenser Dieu volontairement, avaient de quoi vivre contents » ; je m'arrête là dans la confiance [166] aux mérites infinis de notre bon Sauveur. Voilà ma consolation, mon très-cher Père ; et mon désir est que nous nous voyions tous ensemble, louant Dieu dans sa bienheureuse éternité, et je n'estime très-heureux que ceux qui s'en vont là. Que si la pauvre Jacquemine a fait son passage en Dieu, comme je l'espère, bien que j'en sois touchée, je ne la regretterai pas, et je prie Dieu qu'il pourvoie ces pauvres [gens] de quelque autre soigneuse et charitable mère, car celle-là leur ferait bien faute autrement.

Si j'eusse reçu votre avis pour les patentes avant qu'elles aient été faites, nous y eussions mis ce que vous m'écrivez ; mais ni le conseil, ni nous, n'y pensâmes pas. Je ne sais s'il y aura à gloser encore, mais un conseil très-capable a dit qu'elles étaient bien.

Bonjour, mon très-cher Père ; je crains la perte de deux paquets : dans l'un, il y avait des lettres du Roi pour la mission de Gex et des réponses à tous ceux qui m'avaient écrit ; je vous prie, mon bon cher Père, de vous enquérir vers ma Sœur la Supérieure si elle ne l'a pas reçu. — Je salue tous les chers amis et amies que je voudrais tous nommer, mais je ne puis ; leurs noms sont en mon cœur, surtout de Messieurs nos très-chers frères de Sales. Mon Dieu ! que je remercie de bon cœur sa Bonté des nouvelles que vous me dites de M. de la Thuile ! Dieu le rende digne neveu de son très-saint Oncle. Notre chère Sœur Cl. -Agnès [Joly de la Roche] vous dira nos nouvelles. Bonjour, mon très-cher Père, que je chéris tendrement comme mon fils, et vous honore en qualité de très-humble fille et fidèle servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [167]

LETTRE DCCCLVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

Conseils et encouragements. — Détails au sujet de plusieurs prétendantes.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans], 20 juin 1628.

Vive Jésus ! que je bénis et remercie de l'élection qu'il a plu à sa Bonté faire de vous pour la conduite de cette maison. « Il ne faut pas s'amusera discourir quand il faut courir », disait une fois notre Bienheureux Père aune nouvelle Supérieure ; je vous dis le même, ma très-chère fille. Rappelez tout votre esprit en Dieu ; et, en Lui, ayez un soin et une charité douce et vigilante sur votre petit troupeau, et vous verrez qu'il conduira Lui-même par vous ; ayez donc une grande confiance en sa Bonté. Ne m'attendez point pour mettre une assistante ; mais avec l'avis de ma Sœur F. -Gabrielle [Bally], donnez cette charge à qui bon vous semblera mieux d'entre les Sœurs.

J'ai écrit à Paris pour savoir quelles sont les conditions de l'esprit, de la santé et des biens de la mère des deux petites Lescalopier. Voilà encore une bonne fille de Paris, c'est celle dont je vous écrivis : elle vous porte ses contrats ; sa dot est bien suffisante. Elle a donné à notre Sœur la Supérieure de Paris cinquante écus pour les premiers six mois de sa pension. Si, à l'essai, on la trouve propre, elle donnera cent écus pour sa vêture. Si vous eussiez répondu à nos Sœurs d'ici, elles vous en eussent envoyé une qui a son extérieur un peu égaré et maussade, mais son cœur est bon. J'espère, Dieu aidant, partir d'ici le lendemain de notre fête, et vous voir cinq ou six jours après ; mais seulement en passant, parce que je crains de ne pas trouver une commodité à Bourges pour nous mener à Nevers. Je salue votre chère âme et celles de toutes nos Sœurs, [168] surtout [celle] de ma chère Sœur Françoise-Gabrielle. — Je vous recommande cette bonne fille, il la faudra apprivoiser doucement. Je suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

20 juin. Je viens de recevoir votre lettre delà d'Autun ; je n'ai loisir de voir celle du Révérend Père N... Vous devez envoyer votre procure à notre Sœur la Supérieure de Paris, et lui mander ce que vous en aviserez, car de moi, n'étant là, je ne puis vous y servir.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE DCCCLIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Sévères reproches sur la conduite des Sœurs de Lyon, qui s'étaient proposé de réélire cette Mère pour un troisième triennat.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans, 1628.]

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de votre élection qui s'est faite si à votre contentement,[48] et, comme j'espère, à la gloire de Dieu. Mais, ô Sauveur du monde, que me dites-vous ? que nos Sœurs vous voulaient réélire, qu'elles le désiraient tout ce qui se peut, et qu'il ne s'en est pas beaucoup fallu, nonobstant tout ce que vous y avez fait. Certes, si tout autre que vous me disait cela, j'aurais peine de le croire ! Quoi ! nos Sœurs de Lyon ont pu avoir cette pensée ? Voilà qui m'outre-perce le cœur d'une [si] sensible [169] douleur, que le ressouvenir de cette infidélité ne me vient qu'avec ressentiment et les larmes aux yeux. Cette maison, que j'avais estimé être la seconde pour conserver et maintenir l'Institut en son intégrité, est la première à le vouloir renverser ! Et où est la conscience et la crainte de Dieu ? Pensent-elles contrevenir aux lois essentielles de leur Règle sans offenser Dieu ? Où est la révérence et l'amour tant de fois protestés aux intentions de leur Fondateur, puisqu'elles ont intention de renverser les plus importantes ordonnances de son Institut ? Sont-ce là les fruits qu'elles nous rendent pour le service et le travail de treize années et demie, que nous avons employées à les élever et nourrir dans cette sainte vocation ? Leur avons-nous jamais rien tant enseigné que la fidélité et fermeté à conserver ce qu'elles ont reçu de leur Bienheureux Fondateur ? Ne savent-elles pas ce qu'il leur a prédit, que « si l'on ouvre la porte au moindre relâchement, tout se dissipera ! » car, ayant perdu le respect et la fidélité que l'on doit à ceux qu'il nous a donnés pour nous enseigner ses lois, par l'infraction d'icelles que peut-il arriver, qu'un détraquement et renversement total de l'Institut ? Je crois bien qu'elles n'ont pas vu ce mal, ni eu la volonté d'en tant faire, cependant leur manquement en ce sujet aboutirait là...

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLX (Inédite) - À LA MÊME

Mgr de Genève ne permettra pas qu'elle accepte la supériorité à Valence.

VIVE † JÉSUS !

[Orléans], 25 juin [1628].

Ma très-chère fille,

Je ne crois nullement que Mgr de Genève permette que vous alliez à Valence, bien que je craigne un peu les charités que [170] notre chère Sœur de Châtel a quelquefois. Si vous les voyez ébranlés pour cela, dites que vous êtes prête à obéir ; mais envoyez ce billet à Mgr, par lequel il verra ce que je juge, qu'il n'est nullement expédient de vous employer là, et qu'il est requis de vous laisser un peu pour aider ces jeunes Supérieures, et de vous avoir libre pour être employée en un lieu où je crois que Dieu veut être servi de vous.

Nous partons demain de grand matin, de sorte que vous n'aurez plus de mes lettres, au moins de longtemps. Je crois que vous aurez reçu la dernière que je vous ai écrite. Je serais marrie qu'autre que vous la vît ; car je l'ai écrite comme à vous et selon mon véritable et juste ressentiment. Adieu, ma très-chère fille ; vous savez que je suis sincèrement vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXI - À LA MÈRE FRANÇOISE-JACQUELINE DE MUSY

SUPÉRIEURE À NEVERS

Alarmes de la Sainte en sachant la communauté de Nevers menacée de la peste. — Abandon au bon plaisir de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 4 juillet [1628].

Ma pauvre très-chère sœur,

Arrivée aujourd'hui de Blois, j'ai trouvé la fâcheuse nouvelle de l'accident qui vous est arrivé. Mon Dieu, que cela me touche ! J'ai cette confiance en l'infinie Bonté que, si les corps sont affligés, vos esprits sont généreux pour les supporter avec une humble patience et amoureuse soumission à Dieu, sans la Providence duquel il ne tombe pas un cheveu de notre tête. Peu nous doit importer, mes très-chères et bien-aimées filles, de mourir tôt ou tard, d'une maladie ou d'une autre, pourvu que ce bon Dieu nous reçoive en sa main droite ; ce qu'il fera [171] infailliblement s'il nous trouve toutes résignées à sa sainte volonté. C'est à quoi je vous exhorte, mes chères filles : soyez donc fortes et courageuses, ainsi que joyeuses dans l'attente de ce divin bon plaisir. Gardez-vous de laisser saisir votre cœur d'aucune crainte, je vous en supplie ; car que doivent craindre celles qui sont sous la protection de Dieu, et qui savent, par une vérité de foi, qu'il ne leur arrivera rien sans sa volonté, qu'il leur donnera avec poids et mesure ce qui sera pour le mieux ? Que ce soit là votre consolation et votre force, mes très-chères filles, et avec cela vivez paisiblement au milieu du danger, et vous assurez que toutes nos maisons seront en continuelles prières pour vous.

Ma pauvre Sœur la Supérieure, soyez vaillante au milieu de votre troupe ; suivez fidèlement les conseils qui vous seront donnés ; conservez-vous pour conserver vos filles, et nous faites savoir de vos nouvelles par l'entremise de M. le lieutenant Desprez, ou de M. Poichon.[49] Je leur écris et leur envoie ce [172] messager, afin que nous sachions en quoi nous vous pourrions servir, ce que nous sommes résolues de faire de tous nos cœurs. J'invoque la Sainte Vierge et notre Bienheureux Père ; ils vous aideront. Dieu vous remplisse de Lui-même. Je suis en Lui tout à fait vôtre.

Extraite de la fondation du monastère de Nevers.

LETTRE DCCCLXII - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Tribulations des Sœurs de Paray ; prière de les secourir. — Mort du jeune abbé de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 5 juillet [1628].

Je ne sais, ma très-chère fille, si vous savez l'extrême peine et danger où sont nos pauvres Sœurs de Paray.[50] Elles m'ont envoyé [un] exprès pour m'en avertir ; mais tout ce que je puis, c'est de prier et faire prier pour elles. Elles sont environnées de peste sans espoir d'assistance, s'il leur arrivait [173] accident ; mais vous connaîtrez mieux leurs besoins par celle qu'elles m'écrivent, que je ne puis le dire ; c'est pourquoi je vous l'envoie. J'écris à madame la marquise de Ragny, pour la conjurer de les aider et avoir soin d'elles. Allant à Autun, je les approcherai Je plus que je pourrai et les aiderai de tout le pouvoir que Dieu me donnera. Je crois, ma très-chère fille, que votre charité vous dictera assez de les aider en ce besoin, sans que je vous en prie ; outre l'obligation particulière que vous en avez, vous verrez le besoin qu'elles ont d'être soulagées et déchargées de quelques filles. Mon Dieu ! si cela se peut, que ce serait un grand bien pour le spirituel ; car tant d'esprits ardents et violents en leurs passions ne s'accordent jamais guère bien ensemble ! Dieu vous veuille inspirer sa sainte volonté en cette occasion et vous donner le pouvoir de l'accomplir I

Oh Dieu ! que je suis touchée de l'accident de ce pauvre jeune ecclésiastique et de la douleur qu'en recevra Mgr de Genève[51] ! Vous m'avez bien obligée de l'enterrer chez vous, et d'en prendre soin. Notre Bienheureux Père vous en saura bien gré, ma très-chère fille. La divine Bonté vous fasse de plus en plus abonder en son saint amour, et soit votre lumière et votre guide en cette charge qu'il vous a imposée. — Oh ! je ne doute nullement que ma très-chère fille, notre Sœur M. A. [de Blonay], ne se montre, en tout, ce qu'elle est par la grâce de Dieu. Je la salue chèrement avec vous, ma très-chère fille, et toutes nos bonnes Sœurs, de l'une et de l'autre maison. J'ai répondu à toutes vos lettres. Dieu soit béni ! C'est sans loisir.

De Bourges, où nous arrivâmes [hier] à soir, ce 5 juillet.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [174]

LETTRE DCCCLXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Recommandation en faveur de madame de Châtillon.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 7 juillet [1628].

Ma très-chère grande fille,

La très-vertueuse madame de Châtillon, qui a pris la peine de nous conduire ici en notre maison de Bourges, dès celles d'Orléans et de Blois, désire de prendre une particulière connaissance avec vous, et pour cela veut que je vous la recommande, ce que je fais de tout mon cœur, comme une âme précieuse à Dieu, et qui m'est en respect pour sa solide vertu, laquelle j'aime aussi sincèrement pour sa sincère affection envers notre Ordre, où elle a résolution de se retirer sitôt qu'elle aura marié mademoiselle sa fille ; car cette chère âme demeura veuve à vingt-deux ou vingt-trois ans, d'un seigneur de qualité qui lui laissa une fille, les affaires de laquelle sont en bon état, mais elle n'a que onze ans, de sorte qu'il faut qu'elle patiente. Or, je vous la recommande, ma chère fille, mais de tout mon cœur.

Nos Sœurs d'Orléans sont certes bonnes, et celles de Blois aussi, et ne se peut dire comme tout cela vous chérit. Notre bonne Sœur de Vigny est fort en peine de sa petite nièce ; mais je vous écrirai de tout cela une autre fois. Il ne me reste donc pour le coup sinon vous conjurer de correspondre avec très-grande cordialité à cette très-chère darne, qui nous aime si parfaitement. — Adieu, ma vraie très-chère fille ; je suis en effet plus vôtre que vous ne pouvez penser. Dieu nous fasse la grâce d'être tout à fait siennes. Adieu. Il soit béni et nous bénisse, ma très-chère fille, avec votre troupe. — De Bourges, où tout va bien. La Supérieure nouvelle et l'ancienne sont fort vertueuses.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [175]

LETTRE DCCCLXIV (Inédite) - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Il ne faut pas désirer garder toujours à Lyon la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

Bourges, 9 juillet 1628.

Ma très-chère fille,

[Les premières lignes manquent dans l'original.] Je vous supplie, ne mettez point si avant dans votre esprit le désir de garder toujours notre Sœur Marie-Aimée [de Blonay] ; car vous le mettriez de même en l'esprit de ces Messieurs, qui, par après, en voudraient faire leur propre bien, ce qui, étant contre toute justice et raison, pourrait être suivi de beaucoup de choses qui seraient bien fâcheuses. Adieu, ma très-chère fille ; prenez garde à ceci.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXV (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

À ORLÉANS

Miracles opérés par l'intercession de saint François de Sales. — Regrets sur la perte du supérieur d'Orléans et le changement d'évêque. — Estime pour madame de Châtillon.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges], 14 juillet [1628].

Mon Dieu ! ma toute très-chère fille, que le petit billet que je trouve ici de votre main m'a consolée, tant pour ce miracle signalé que vous me dites s'être fait, que pour celui de votre recueillement ; car j'avoue que j'avais un peu de bonne envie que vous ayez cette grâce qui vous rendrait, ce me semble, toute [176] suave. Or, me dites si cela dure et si le miracle est prouvé ; comme vont les affaires de cette chère béatification, comme fait notre cher archevêque, s'il est gai, s'il est bien accommodé, qui est avec lui pour juge et commissaire.

Oh Dieu ! que la perte de la présence de notre bon M. Boucher[52] m'a été sensible, particulièrement pour cela. Vous changez aussi d'évêque, mais que rien ne vous trouble, pour tout cela ; car Dieu nous doit suffire, outre que les Filles de la Visitation n'ont pas tant de besoin d'être aidées ; pourvu qu'on ne veuille pas trop les aider, il n'en sera que mieux. Le bon Père recteur doit suffire ; quelqu'un donnera prou les licences. Or, je lui voulais écrire, à ce bon Père, car c'est la vérité que je l'honore plus que je ne puis dire, et vous prie de l'en assurer ; mais je suis accablée d'écritures et d'affaires. — Je crois que la Providence divine a retardé votre fondation de Rennes pour le mieux ; car, certes, il est tout à fait nécessaire que vous soyez à Orléans jusqu'à ce que les affaires de notre Bienheureux Père soient achevées. Je vous les recommande ; car si quelque chose y manque, je ne m'en prendrai qu'à dame Agnès, que j'aime plus-chèrement que je ne puis dire. Je lui envoie nos Règles, mais que personne qu'elle ne voie ce qui est écrit de ma main. Je l'ai permis à notre madame de Châtillon pour sa consolation : c'est une bonne âme, elle vous dira tout, et que je l'aime de tout mon cœur. Elle nous a entièrement défrayé le voyage, et nous a donné un beau tableau de Notre-Dame. Je lui ai donné celui de notre Bienheureux Père.

Nous partons dimanche au soir, pour rencontrer lundi nos pauvres Sœurs de Nevers, n'allant pas chez elles. Tout va bien céans. La nouvelle Mère[53] est fort sage et vertueuse. Adieu pour [177] longtemps. Je salue M*** et M. Julien. Je suis d'un cœur entier toute vôtre. — N'écrivez rien à la Mère déposée de Lyon, touchant ce que vous avez dit de leur élection, et que notre Père n'en écrive rien non plus. Je vous le recommande, ce cher Père dom Juste. Je salue toutes nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE DCCCLXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Saint Vincent de Paul se réjouit de voir le deuxième monastère de Paris gouverné par la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Bourges, 1628.]

Ma très-chère fille,

Nous partons enfin aujourd'hui pour aller à Alonne, et de là être lundi pour le plus tard à Paray, où je vois qu'il est requis que nous passions ; nous y serons deux jours, et sans faillir, Dieu aidant, nous arriverons de bonne heure à Mâcon pour nous y embarquer le lendemain, ne pouvant remonter à Châlon sans nous détourner beaucoup. Je n'en suis marrie qu'à cause de mon cher cousin, et ne sais si pour si peu de temps il y aura raison qu'il prenne la peine de venir. Toutefois, s'il en veut prendre la peine, ce me sera consolation, et j'espère que nous aurons assez d'heures pour tout dire ; je le salue, mais chèrement avec sa bonne sœur que j'aime, et vous la recommande de tout mon cœur, ma grande fille si uniquement aimée. Je salue toutes nos Sœurs d'un cœur entier, je les aime chèrement, car elles sont bonnes ; je laisse dire nos nouvelles à notre vraie bonne Sœur de Vigny. — Votre bon Père [saint [178] Vincent de Paul], que je sens que j'aime et honore de tout mon cœur, me remercie du don que nous lui avons fait de vous ; c'est, je crois, pour prévenir que l'on ne vous retire. Je lairrai gouverner cela à Mgr de Genève et à vous qui êtes bien adroite ; mais vous êtes encore plus ma vraie très-chère fille que mon âme chérit incomparablement. Je salue tout ce que vous voudrez.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DCCCLXVII - AU RÉVÉREND PÈRE MAILLAN, JÉSUITE

À LYON

Le gouvernement d'une Supérieure ne peut jamais se prolonger au delà de six ans dans un même monastère ; les Sœurs de Lyon sont répréhensibles d'avoir pensé réélire la Mère de Blonay après ce terme.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins, 1628]

Mon Révérend et très-honoré Père,

Le pur amour de ce divin Sauveur règne à jamais en nous !

Il est vrai que Dieu m'a donné un singulier respect et estime de tout ce qui m'a été dit par Votre Révérence ; c'est pourquoi je reçois avec toute l'humilité possible, et de tout mon cœur, la remontrance qu'il plaît à votre bonté paternelle de me faire, confessant que mes paroles ont été trop âpres, et que j'ai failli en cela et volontairement : car, bien que ma douleur fût fort grande, si ne m'aveuglait-elle pas ; mais je pensais que je devais ainsi écrire fortement pour mieux faire concevoir l'importance de cette faute, qui semblait n'être pas assez pesée pour sa conséquence, d'autant que ma Sœur [de Blonay] me l'écrivait comme en riant, bien qu'elle me dît que nos Sœurs désiraient tout ce qui se pouvait de la réélire, et que nonobstant qu'elle [179] eût fait tout ce qu'elle avait pu pour les en empêcher, qu'il ne s'était guère fallu qu'elle ne fût réélue. Oh ! certes, mon très-cher Père, sur ces paroles et la façon de les dire, je vis clairement que l'on n'estimait pas qu'il y eût aucune faute en cela, et néanmoins je sais que c'est l'une des plus grandes et des plus importantes qui se puissent faire en l'Institut, et des plus contraires aux intentions de notre Bienheureux Père. J'ai encore mémoire des paroles qu'il m'en dit à Lyon en ses derniers jours ; et nos Sœurs ne doivent jamais écouter ce que la prudence humaine dira contre cela : elles savent très-bien que notre Bienheureux Père a dit qu'en ce commencement de l'Ordre l'on pouvait, pour la vraie nécessité, dispenser l'âge, quand les filles se trouvaient avec les talents convenables au gouvernement ; et cela s'est pratiqué de son temps. Elles savent aussi qu'il a ordonné dans le Coutumier que les Supérieures peuvent être continuées jusqu'à six ans, après lesquels nécessairement elles doivent demeurer déposées, et que jamais aucune n'a été dans son Institut plus de six ans en charge en un même monastère. Elles n'ignoraient pas aussi que notre monastère de Grenoble élut pour troisième triennal notre Sœur de Châtel, suivant le conseil qui leur en avait été donné tout contraire à l'Institut ; que nous nous y opposâmes, et que [l'élection] ne subsista point, bien qu'en ce temps-là nous n'eussions pas encore fait reconnaître notre Coutumier, ni que nos Constitutions n'étaient pas approuvées, ce qu'elles sont maintenant, avec défense très-expresse d'y changer ni innover chose quelconque, à peine de nullité, ainsi qu'il se pourra voir dans les Bulles.

Mon très-cher Père, je ne pensais pas vous en tant dire, étant fort pressée ; mais, certes, la douleur que me donne la moindre ombre de changement, et l'amour à la conservation de ce pauvre petit Institut, que Dieu a gravés dans mon âme, m'emportent et me font écrire plus que je n'avais projeté. Dieu nous [180] veuille donner une telle horreur de toutes sortes de changements, que jamais nous n'ouvrions nos oreilles pour écouter les raisons de la sagesse et science humaine et naturelle ; mais que nous demeurions dans notre simplicité et exactitude d'observance, sans glose ni interprétation contraires à ce que nous savons être de l'intention de notre saint Fondateur. Si nous n'avons une fermeté inflexible à tout ceci, bientôt nous serons réduites à rien ; je dis même pour les moindres et plus minces observances, à plus forte raison pour celles qui sont des plus essentielles, et pour celle en particulier des élections des Supérieures, laquelle je vois que la nature heurtera souvent si tant soit peu on lui ouvre la porte. Oh Dieu ! qu'il nous est important de ne le faire jamais, sous quelque prétexte que ce soit ; ce doit être une loi inviolable pour nous. Et je vous supplie, mon très-cher Père, d'effacer tant qu'il vous sera possible l'opinion que l'on peut avoir donnée à nos Sœurs qu'elle se peut enfreindre, et de graver dans leurs cœurs une invariable résolution de ne chercher ni écouter jamais aucun conseil contraire à cette loi.

Si j'ai l'honneur et la consolation de voir un jour Votre Révérence, je m'assure qu'elle me confirmera qu'il est très-nécessaire de demeurer ferme en ceci. Je n'ai le loisir de dire mes raisons ; mais elles sont si fortes que j'aurais bien sujet de conserver ma douleur, si je ne voyais que nos chères Sœurs confessent ingénument qu'elles ne devaient avoir telle pensée ni dessein. Je m'assure que ce manquement leur sera profitable, et les fera tenir plus serrées dans la simplicité de l'observance, puisque je sais qu'elles ne manqueront jamais de bonne volonté en ce sujet ; aussi n'ai-je point accusé leur intention, ni certes je n'ai eu aucune pensée d'attribuer cette faute à notre très-chère Sœur [de Blonay], je la connais trop bien ; mais la parfaite amitié que j'ai pour elle me donna confiance de verser dans son cœur toute la douleur du mien, et ma [181] plainte contre nos Sœurs. Seulement je fus marrie de ce qu'il me sembla qu'elle n'en était pas assez touchée, et qu'elle laisserait peut-être la chose ainsi, sans en reprendre nos Sœurs : voilà mes mouvements, mon très-cher Père, et, bien que je ne croyais pas que ma Sœur dût faire voir ma lettre, si suis-je extrêmement aise que Votre Révérence l'ait lue et reconnu ce que je suis. Plût à Dieu que j'eusse le moyen de vous découvrir toutes mes misères ! j'espérerais en recevoir quelque aide pour mon amendement ; car c'est la vérité, mon cher Père, que vos paroles ont un grand pouvoir sur mon esprit, Dieu m'ayant donné très-grande estime de ce qu'il a mis en vous. Sa Bonté vous le conserve, et accroisse journellement, jusques au comble de la parfaite sainteté. Je suis d'une entière affection votre, etc.

LETTRE DCCCLXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 20 juillet [1628].

Ma très-chère fille,

Je confesse simplement que j'ai dit dans ma lettre quelques paroles exagérantes, bien que sans amertume de cœur, mais par le seul mouvement de ma douleur. Je supplie ma très-chère Sœur la Supérieure et vous de me pardonner ; ce n'a point été mon intention d'offenser, mais de persuader cette vérité : que c'est une faute de très-grande importance d'avoir eu ce dessein de vous continuer en la charge de Supérieure, ce que je voyais dans votre lettre n'être pas tenu ni reconnu pour aucun manquement. J'écrivais à vous seule, selon la franchise de notre [182] ancienne alliance et absolue confiance ; c'est pourquoi mon cœur, suivant sa manière de traiter avec vous, versa dans le vôtre tout naïvement ses sentiments, ne croyant pas que vous dussiez montrer ma lettre ; mais je suis très-aise toutefois que le Révérend Père Maillan l'ait vue, et que, par ce moyen, vous ayez soulagé votre cœur, lequel je n'aurai jamais volonté de blesser. Non plus que je ne veux ni ne pense vous accuser d'aucun défaut, en tout votre procédé en l'élection qui a été faite, laquelle je trouve très-bonne et en bénis Dieu, croyant qu'il ne se pouvait rien de mieux, quant au choix que l'on a fait de ma chère Sœur votre Supérieure, laquelle peut donc bien s'accoiser, et vous aussi, ma très-chère fille, pour ce qui vous regarde ; car je sais très-bien que vous êtes très-éloignée de vous procurer des supériorités. Tout le manquement que j'ai vu de votre part, je vous le dirai franchement, c'est que vous me parliez comme en riant de ce sujet, et il me semble qu'il était si important qu'il ne fallait pas le traiter de la sorte, craignant que l'opinion de pouvoir violer cette loi qui nous doit être si absolument inviolable, ne demeurât imprimée dans l'esprit de nos Sœurs, et qu'avec le temps il n'en arrivât de mauvais faits, ce qui serait ruiner la règle [la] plus importante que nous ayons en notre Institut. Certes, si nos Sœurs vous eussent réélue, comme vous me dites qu'il ne s'en fallut guère nonobstant tous vos efforts, il eût fallu renverser cette élection, ou bien le champ était libre pour faire partout ainsi.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, pourquoi avez-vous pris si amèrement ce que je vous ai dit ? Je confesse que mes paroles étaient dures et fortes ; mais certes je ne les dis pas durement. Ne connaissez-vous pas mon cœur, comme Dieu l'a fait pour vous ? et pourquoi donc tant de larmes ? Relisez cette lettre, et vous verrez que je me plaignais à vous comme à ma propre âme, et non comme vous attribuant la coulpe. Voyez-vous, ma vraie fille, il faut que vous supportiez un peu cette ardeur et [183] jalousie que j'ai pour la conservation entière de ce pauvre petit Institut. Si j'excède quelquefois et tombe en des manquements, cela n'est-il pas bien digne de ma misère ? Pour moi, je ne m'en étonne pas, et bien que je ne fasse pas ces fautes à dessein, si me font-elles grand bien quand je suis fidèle à les bien ménager. Or, parce que le Révérend Père m'écrit dans sa lettre plusieurs raisons par lesquelles il me veut prouver que l'on a dû et pu faire ce qui s'est passé, concluant qu'il n'y a point eu de faute, certes, ma très-chère fille, en me faisant voir tout cela, j'ai connu que l'on avait été plus avant en cette affaire que je ne pensais, que le mal est prou grand et qu'il est bien nécessaire de détromper l'esprit de nos Sœurs ; cela se doit faire sans bruit, mais judicieusement, ce me semble. Vous avez un très-sage conseil au Révérend Père Maillan ; je crois qu'il vous montrera ma lettre. Je crois qu'il faut tenir ce qui s'est passé fort à couvert, et que les monastères n'en sachent rien.

Mgr votre archevêque n'a du tout point d'occasion d'être insatisfait de l'emploi que l'on a donné à notre chère Sœur Favre, et c'est pure calomnie d'appeler causeresse celle qui ne procure rien, et qui fait ce qu'on lui commande ; répondez ce qu'il faut à celles qui vous en parleront. — Ma très-chère fille, vous concluez votre lettre par une protestation que vous aimez plus l'Institut que votre propre vie ; je proteste que je l'ai toujours cru, et ne pourrais faire autrement, et que je ne vous ai attribué aucune coulpe en la faute que nos Sœurs ont faite, laquelle je trouve toujours plus grande, quand je la regarde, et ce qu'elles prennent pour excuse m'est cause d'une plus grande douleur ; mais j'espère que ce manquement causera en leur cœur une aversion mortelle contre toutes sortes d'interprétations illégitimes et contraires à la simplicité de l'observance, à quoi nous devons être invariables, surtout en ce temps où l'esprit humain renverse tout. C'est trop écrire sans loisir, [184] étant fort occupée tant pour Nevers que pour cette maison. Mon Dieu ! ma vraie fille, tenez votre cœur en paix.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXIX - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Prévoyance de la Sainte pour les Sœurs de Paray. Itinéraire de son voyage. L'archevêque de Lyon est prévenu contre elle.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 20 juillet [1628].

Ma très-chère fille,

J'ai bien cru que la bonté de votre cœur vous ferait assister ces pauvres chères Sœurs de Paray en tout ce qui vous serait possible ; certes, elles me donnent grande compassion. J'y enverrai bientôt un homme pour savoir ce qu'elles font : si elles avaient une grande nécessité de changer de lieu, je prie madame de Dampierre (au cas que madame de Ragny ne fasse rien) d'écrire à un sien fermier d'une terre qu'elle a près de Paray, afin qu'il les reçoive. Cette chère dame nous a fait cette offre par sa seule charité, avec vrai désir que nos pauvres Sœurs s'y retirent à leur besoin. Je priai notre Sœur du faubourg Saint-Jacques de le leur faire savoir ; car alors je n'avais commodité d'écrire.

Nous voici dès avant [-hier] à soir en ce monastère de Moulins avec notre pauvre chère Sœur la Supérieure de Nevers, et une de ses Sœurs ; nous les sommes allées prendre à six lieues de Nevers ; nous la garderons jusqu'à la huitaine, c'est une vraiment bonne âme et humble. Nous allons sur la fin de ce mois en Auvergne, et j'espère qu'environ le 20 août nous serons à Autun, [185] de là à Dijon, puis à Bourg, sinon que Mgr votre archevêque, le sachant, ne fasse défendre que j'y sois reçue, ce qui serait une grande mortification pour nos Sœurs et pour moi aussi ; il n'en faudra donc rien dire. S'il continue en ses opinions, à ce que j'ai ouï dire, je pense qu'il ne voudra pas que j'entre non plus chez vous ; cela me serait dur, mais il n'y aurait remède ; vous me ferez savoir quelque part, du moins à Bourg, ce que je ferai, car je crois qu'il ne faut pas le violenter.

Ma très-chère fille, ma douleur sur les choses passées ne m'a point fait changer de cœur pour vous, ni pour nos Sœurs, m'assurant que l'on n'a pas connu l'importance de cette faute ; mais je désire bien, et il est nécessaire, qu'elle soit reconnue pour cela, autrement il pourrait s'en ensuivre de mauvaises conséquences. Je salue avec vous toutes nos chères Sœurs. Dieu veuille à jamais vivre et régner en votre chère âme, ma très-chère fille, et soit béni I

[P. S.] Ma fille, je vous prie de me faire savoir quand le Révérend Père provincial des Pères Jésuites sera arrivé à Lyon, car je désire de lui écrire ; cependant, saluez-le très-humblement de ma part, ma très-chère fille. Je supplie votre charité de faire tenir fort sûrement ces deux paquets et cette lettre au Père Arnoux, à Grenoble, et lui faire savoir que c'est de notre part.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [186]

LETTRE DCCCLXX - À MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES

ÉVÊQUE DE GENÈVE

Affaires de la béatification de saint François de Sales et de la publication de ses Entretiens.

vue † jésus !

[Moulins], 30 juillet [1628].

Mon très-honoré et cher Seigneur,

Ce m'est un honneur et consolation incroyables quand je reçois de vos lettres qui m'assurent de votre bonne santé ; Dieu, par sa bonté, vous la continue et conserve.

Mon Dieu ! mon cher seigneur, que je suis mortifiée de la réponse de Son Altesse ! C'est tout ce que notre bon Père dom Juste craignait, que le retardement de cette affaire ; mais il faut en tout et toujours adorer la conduite de notre bon Dieu et nous soumettre doucement à sa sainte volonté. Il fera aussi la nôtre, s'il Lui plaît, parachevant cette sainte besogne que nous avons commencée pour sa gloire et celle de son saint et bienheureux Serviteur. — J'écrivis avant-hier à Mgr de Belley, qu'enfin nous avons trouvé à deux journées de Paris. Certes, tout en riant, je lui dis un peu son tort. J'écrivis aussi à notre très-cher Père dom Juste, afin qu'il s'ajustât du temps pour aller à Bourges. L'on attend le privilège du Roi pour l'impression des [vrais] Entretiens.

Nos Sœurs de Paris croient qu'il faudra dédommager Dérobert, et disent qu'il faudrait lui donner les exemplaires corrigés ; j'y ai bien de la répugnance ; mais c'est M. le procureur général de Paris qui donne cet avis, et les autres amis le trouvent bon. Je trouve cela tout à fait hors de mes sentiments, et d'autant plus qu'il ne peut donner que la moitié des exemplaires imprimés. Je vous supplie, mon très-cher seigneur, [187] faites savoir à nos Sœurs de Lyon votre sentiment et volonté sur ce sujet, car je m'en vais leur écrire, afin que l'on arrête avec Derobert, bien que je serais fort aise que nous voyions auparavant ce que portera le privilège.

Mgr de Paris donne toujours quelque espérance pour les affaires de nos bons Pères Barnabites. Mgr de Bourges laissa le soin de cette poursuite à notre chère Sœur de Villeneuve et à ma fille de Chantal, lesquelles ne s'y endormiront pas. Certes, nous y emploierons tout ce qui se pourra imaginer pour la faire réussir. Je vous supplie, mon très-cher seigneur, d'en assurer notre tant bon et cordial Père prévôt [du Chapitre], et me permettez, s'il vous plaît, que je le salue très-humblement ; je l'honore et chéris de tout mon cœur pour la sainte affection qu'il a pour les affaires de notre Bienheureux Père, dont nous lui sommes tous très-obligés. — Je vais écrire à notre chère Sœur de Villeneuve pour vos tableaux ; ils sont maintenant d'un prix excessif. On veut avoir, de deux que je désire que l'on fasse de notre Bienheureux Père (l'un de sa hauteur, l'autre à moitié), soixante et quinze écus. — Je pense, mon très-cher seigneur, qu'il n'y aura point de nos papiers perdus, au moins ces seigneurs de Bérulle et de Paris ne nous en ont point envoyé pour vous, en quoi je les admire, mais le monde de Paris vit ainsi.

Nous allons partir d'ici pour repasser vers nos Sœurs d'Auvergne, étant nécessaire ; de là à Autun, puis à Dijon, Mgr de Bourges que je n'ai point vu à Orléans le désirant fortement ; mais ce qui m'y a fait résoudre, c'est Mgr de Langres et notre grande Sœur Favre, qui jugent qu'il le faut. Je séjournerai partout le moins que je pourrai. Tous ces lieux m'éloignent des moyens de vous écrire, mon très-cher seigneur, et de recevoir si souvent de vos chères nouvelles qui me sont si précieuses ; mais tout est pour Dieu. Certes, nous avons grand sujet de bénir sa Bonté divine des bénédictions qu'elle répand sur nos maisons. Il me semble que Dieu me fait voir que pour leur mieux ce [188] petit séjour que nous y faisons y est fort profitable ; la gloire Lui en soit éternellement !

Permettez-moi, mon très-cher seigneur, de saluer en tout respect Messieurs vos très-chers frères. Notre doux Sauveur répande sur vous ses plus riches grâces et vous conserve et gouverne à jamais ! Je suis d'une affection pleine d'honneur et tout à fait incomparable, mon très-honoré et cher seigneur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXI - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÈMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Impression des vrais Entretiens, des Règles et du Coutumier.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 30 juillet [1628].

Ma très-chère sœur,

Je vois bien que votre lettre du 11 de ce mois a été écrite dans votre sentiment ; je n'y veux pas répondre, car je connais trop bien la bonté de votre cœur qui, à mon avis, n'est plus dans cette émotion. Je vous assure seulement que si la lettre en question n'était pas fermée, ce n'a été que par oubli et mégarde, et que je n'ai rien à réparer en cela.

J'écris à M. Brun pour les Entretiens ; certes, ma très-chère fille, j'en laisse la conduite à votre charité et à notre Sœur M. -Aimée [de Blonay]. J'en écris à Mgr de Genève, afin qu'il vous fasse savoir s'il veut qu'on donne la bonne copie au sieur Derobert. Je vous supplie, à tout hasard, d'accorder ou faire accorder avec le sieur Cœursilly pour l'impression qu'il nous a faite de nos Règles, qui sont fort bien, et du Coutumier, qui est fort mal ; mais c'est tout un, il ne faut pas laisser de le bien [189] contenter raisonnablement de ce qu'il a fait, et je désire savoir à quoi le tout montera, afin que si nous sommes forcées de faire imprimer les [vrais] Entretiens par un autre, nous pourvoyions à le faire payer.

J'eusse fort désiré que l'on n'eût point parlé de moi à Mgr de Lyon ; je n'eusse pas laissé d'aller là, et de vous voir chez nos Sœurs tourières, s'il eût défendu mon entrée au monastère. Dieu fasse en tout sa sainte volonté ! Je suis de tout mon cœur vôtre en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La communauté de Lyon n'a pas droit de la retenir indéfiniment.

VIVE † JÉSUS !

[Moulins], 30 juillet [1628].

Ma très-chère fille,

Je fis faire réponse aux vôtres, dès le même jour, touchant notre Sœur de Paray ; je ne crois pas qu'il la faille changer, mais nous en dirons toutes nos raisons étant vers vous.

Je n'avancerai pas notre voyage pour recevoir l'affront d'être refusée d'entrer chez vous ; mais permettez-moi aussi que je ne le retarde pas, afin que si je suis digne de cette abjection, je n'en perde [pas] l'occasion. Je suis étonnée de voir que l'on m'écrit de tant de parts pour vous arrêter là [à Lyon]. Il me semble que dès le commencement j'ai dit assez nettement qu'il n'y aurait que l'impossible qui empêchât de vous y laisser un an ; mais de vouloir tirer des paroles d'assurance de vous y laisser toujours, cela est contre la liberté que l'on nous doit laisser d'employer nos Sœurs selon le bon plaisir de Dieu. Je vous prie, [190] que l'on demeure en paix, et que l'on ne se mette point ce désir si avant dans l'esprit.[54] C'est la vérité que je serais bien fort mortifiée, si l'on me privait de la chère consolation de vous voir, car enfin vous êtes ma vraie très-chère fille ; toutefois, je suis fort résolue, moyennant la grâce de Dieu, de recevoir de bon cœur tout ce qu'il Lui plaira m'envoyer. À Dieu, ma fille, soyons-nous sans réserve. Qu'il soit béni !

[P. S.] Ma chère fille, je m'oubliai à vous dire que le Père de Boullioud nous a parlé de votre fondation de Mâcon, et d'une vieille dame religieuse qu'il désirerait bien que l'on retirât au second monastère de Lyon, qui y porterait bien des commodités. Vous entendrez sa proposition et en ferez selon que vous jugerez à propos ; je trouve que cela est faisable, si elle a les conditions de son esprit accommodantes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXIII - À LA MÊME

Elle la charge de surveiller l'impression des Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Riom, 4 août [1628].

Ma très-chère fille,

Nous avons enfin reçu le privilège pour les Entretiens, autant favorable que nous pouvions désirer, sinon qu'il est pour peu d'années, mais c'est tout un ; et vous l'auriez déjà reçu, si ce n'était que ma Sœur la Supérieure de Paris m'a mandé ce que je voulais qu'elle en fit. Je m'adresse à vous en cette affaire, quoique je ne doute point de la capacité et bonne volonté de ma chère Sœur votre Supérieure, mais parce que votre âge, votre affection et votre expérience vous donnent plus de connaissance de mes intentions. II est besoin que cette affaire se traite dextrement ; c'est pourquoi je vous conjure de vous y employer soigneusement. Pour cet effet, il serait requis que vous eussiez un ami qui eût des adresses et qui nous fût affectionné et charitable, pour ménager l'affaire avec douceur et prudence avec Derobert, et tâcher, s'il se peut, de retirer de lui tous les exemplaires qu'il a faits des [faux] Entretiens, tant les huit cents qu'il a que les huit cents du Père Cordelier ; et, si ledit Derobert se porte à les rendre, il me semble juste de lui donner à imprimer la bonne copie ; et en ce cas, nous savons ce que l'impression de nos Règles et du Coutumier peut valoir, dont nous tâcherons de contenter Cœursilly.

S'il est jugé juste ou de charité, il le faudra satisfaire de quelque chose de ses peines ; car enfin je ne désire point d'entrer en procès, ains que tout se passe avec douceur, quoique, comme on lui pourra faire voir, parle privilège, nous le pourrions fatiguer ; enfin, ma chère fille, faites du mieux que [192] vous pourrez, je vous en prie, et le plus conformément à l'esprit que notre Bienheureux Père nous a laissé. Ayant reçu ledit privilège, vous en pourrez conférer avec le Révérend Père Binet, provincial, et lui mettrez en main tous les dits Entretiens, afin qu'il les voie, et vous étant résolue à qui on donnera l'impression à faire, vous retirerez du Révérend Père Binet le premier Entretien qu'il aura vu pour le faire mettre sous la presse, afin de ne point perdre de temps, et ainsi l'un après l'autre vous aurez soin de les retirer. Et surtout prenez garde que celui qui les imprimera y emploie du bon papier et un bon caractère ; j'estime qu'il suffirait du caractère [du Traité] de l’Amour divin, ou selon que ce bon Père avisera. Et quant à ce que je consens, de donner ladite impression à Derobert, c'est afin que tout se passe doucement ; car ce n'est pas que je fusse bien plus aise de les garder pour Cœursilly, s'il se pouvait. Bref, ma chère fille, je remets en vos mains le tout ; conseillez-vous et tâchez de le conduire selon la plus grande gloire de Dieu et l'esprit de charité. Vous recevrez bientôt tant le privilège que [les] Entretiens, l'ayant ainsi mandé à ma Sœur la Supérieure de Paris. Je prie Dieu de vous rendre toute selon son Cœur, et suis de tout le mien toute vôtre.

J'oubliai de vous prier, comme je fais bien fort, de tenir averti Mgr de Genève de tout le traité que vous ferez, afin que tout se passe avec son agrément ; comme aussi j'entends que celui qui les imprimera en donnera cent exemplaires pour Nessy et douze pour Paris, parce qu'en vérité ce monastère-là a reçu de la dépense et de la peine. Et pour chacun des autres monastères, il en faut deux exemplaires pour le moins, et pour le vôtre, ce que vous pourrez. Voilà mes pensées qui ne tendent qu'à la paix et à la raison, en cette affaire ; mais, ma très-chère fille, je vous remets le tout et à votre discrétion et sage conseil. Au reste, je suis fort empressée, car je me hâte pour être à Lyon le plus tôt que je pourrai, pour passer outre, si j'en [193] suis commandée, ou pour y rencontrer madame de Villeneuve, et de là aller à Annecy ; mais ne dites rien de tout cela. Je salue ma Sœur votre Supérieure et toutes nos Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXIV - À LA MÊME

Projet de passer à Alonne et à Dijon. — Nouvelles des Sœurs de Paray-le-Monial. Conseils touchant l'impression des vrais Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Riom, 14 août [1628].

Ma très-chère fille,

Voilà bien des fondations qu'on vous propose, mais pourrez-vous bien fournir à toutes ? Néanmoins, puisque vous me voulez attendre, nous en parlerons amplement. J'ai plusieurs choses à vous dire sur celle du Puy. Je m'avancerai tant que je pourrai pour être à vous au 15 ou 20 septembre. Il m'est tout à fait impossible de passer à Saint-Étienne ; mais nous parlerons avec vous des affaires de ce monastère et des remèdes convenables. — Il est nécessaire pour la gloire de Dieu et le bien de la paix, en ce peu de famille qui reste de mon fils, que je passe chez ma fille. Si la peste est si forte à Autun, je n'irai pas ; mais je ferai venir ma Sœur la Supérieure là. Il est absolument nécessaire que j'aille à Dijon ; mais j'y séjournerai le moins que je pourrai, pour me rendre à vous au temps susdit. Il faudra que vous m'envoyiez prendre à Bourg. Je vous tiendrai avertie du jour.

Pour nos bonnes Sœurs de Paray, j'en ai reçu hier même des nouvelles ; elles sont toutes en bonne santé par la miséricorde de Dieu, au moins affranchies de ce mal, et leur bon confesseur [194] leur rend une assistance incroyable, dont tout notre Institut lui est obligé. Il faut bien prier Dieu pour lui. Ma Sœur la Supérieure du faubourg de Paris leur a envoyé de l'argent pour les secourir. Étant chez ma fille, je les enverrai visiter, pour apprendre plus particulièrement leurs besoins et y remédier.

Voilà le privilège pour faire imprimer nos [vrais] Entretiens avec une lettre de commission du Roi adressante à Messieurs les gens du Roi, à Lyon, comme vous verrez en la lisant. Je vous ai déjà mandé qu'il était requis que vous ayez pour cela un ami sage et intelligent, qui sache conduire cette affaire avec douceur, convenablement. Ainsi que je vous ai déjà mandé, il faut tâcher de retirer non-seulement tous les exemplaires de l'imprimeur Derobert, mais encore ceux du Père Cordelier, que l'on m'a assuré être au nombre de seize cents en tout. Vous ferez copier les dites lettres et privilèges pour les envoyer à Mgr de Genève, et comme c'est à lui à nommer l'imprimeur, je m'assure qu'il nommera Cœursilly, et j'en serai aussi bien aise si l'on se peut accommoder autrement avec ledit Derobert. Enfin, conduisez cette affaire le mieux que vous pourrez, m'en remettant à votre prudence et au sage conseil que vous pourrez prendre et recevoir des Pères, et encore de Mgr de Genève. Vous aurez bientôt les Entretiens. Je pense qu'il sera bon de les imprimer du caractère de Philothée ; mais je m'en remets [à vous]. — Je suis certes un peu marrie de quoi vous avez retenu cette fille que nous avions reçue pour Marseille, où ils en ont grand besoin. Pour votre pénitence, je vous prie de leur en mander [envoyer] une autre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [195]

LETTRE DCCCLXXV - À LA MÊME

Prochaine arrivée de la Sainte à Dijon. — Traiter à l'amiable le différend avec l'imprimeur Derobert.

VIVE † JÉSUS !

20 août 1628.

Vous aurez maintenant force lettres que je vous ai écrites, et je suis étonnée de quoi vous ne les ayez pas encore reçues. Nous voici en chemin pour aller chez ma fille ; je vous prie que je trouve de vos nouvelles à Dijon où nous serons, Dieu aidant, à la fin de ce mois ; car il me tardera de savoir si vous aurez reçu le privilège du Roi pour l'impression des Entretiens, que je vous envoyai lundi dernier par un marchand de Riom ; je vous écrivis longuement pour ce sujet. Le sieur Derobert nous est venu parler et fait fort l'absolu de vouloir les Entretiens ; je vous ai remis cette affaire. Vous verrez, ma très-chère fille, ce que Mgr de Genève vous en dira ; je lui écris par Derobert que je pense que le tout doit être remis entre les mains de quelque ami commun, [afin qu'il juge] de l'équité pour la rendre à chacun. Pour moi, je désire que tout se fasse doucement ; mais je voudrais bien aussi que Derobert se contentât de la raison, et que l'impression se fit entre Coeursilly et lui. Il m'a dit qu'il prendra pour son juge M. le président de Sève, lequel, je crois, ne se doit pas si fort porter de son côté, qu'il ne soit juste.

Or, je trouve que Derobert est marchand de cette impression mauvaise et non auteur ; c'est pourquoi je pense que n'étant pas lui qui a le tort, ains ceux qui lui ont vendu, il faudrait voir s'il y aurait moyen de se prendre à celui qui a fait le mal, pour du moins lui faire rendre l'argent qu'il en a reçu ; à quoi je pense que M. de Sève peut beaucoup. Vous verrez ce que Mgr de Genève dira, et ferez le mieux que vous pourrez, [196] tant pour Derobert que pour Cœursilly, s'il se peut. En se rapportant aux amis, gens de bien, entendus et affectionnés, l'on ne saurait faillir. Voilà donc, ma très-chère fille, ce que j'en puis dire, et que je désire que l'on fasse, si Mgr de Genève le trouve bon. Or, qui [que ce soit qui] imprime nos Entretiens, j'entends d'en avoir deux cents exemplaires.

Je suis en peine de l'indisposition de notre Sœur la Supérieure. Dieu, par sa bonté, la conserve et vous donne, ma très-chère fille, le comble de son pur amour 1

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXVI - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Situation périlleuse de la communauté de Paray. Nécessité de la transférer ailleurs.

VIVE † JÉSUS !

La Motte, 23 août [1628].

Ma très-chère fille,

Nous sommes venues ici à deux lieues de Paray, afin d'apprendre des nouvelles de nos pauvres Sœurs. J'envoyai quérir leur confesseur, qui est l'unique assistance qu'elles ont après Dieu ; il m'a dit que les quatre Sœurs atteintes de la maladie sont hors de danger. La pauvre Sœur M. -Marguerite [Fontanet] est morte ; avertissez-en les monastères, s'il vous plaît, afin que l'on prie pour elle.

Or, revenons à nos Sœurs ; elles sont destituées de toutes sortes d'assistance humaine, que de leur prêtre qui va chercher par les villages ce qu'il peut pour les nourrir, où il court fortune de sa vie, car déjà ou a pensé l'assommer. Si ce pauvre [197] homme a mal, on ne voit par quel moyen elles seront empêchées de mourir de faim. Outre qu'elles sont dans un très-évident péril de la maladie, comme tous ceux de la ville, elles l'ont encore plus grand à cause que le cimetière des pestiférés est derrière leur maison ; de plus, selon le jugement du voisinage, il est impossible, humainement parlant, que la ville soit purgée, parce qu'il n'y a nul ordre pour cela, et que même les corps demeurent dans les maisons sans être ensépulturés ; voyez en quel péril sont et seront ces pauvres chères filles. Elles m'ont écrit, et le confesseur me l'a dit, qu'elles n'ont nul moyen de [se] faire secourir ; elles sont destituées de tout ; elles ont encore un peu de votre argent, du blé et vin, mais peu. Certes, ma très-chère fille, il faut, s'il vous plaît, pourvoira leurs besoins.

Nous avons pensé qu'il serait bon de les faire changer de lieu, et pour cela de leur procurer un petit monastère qui n'est qu'à une lieue d'ici, où personne ne demeure et qui est bien clos. Madame de Saligny m'a promis de leur fournir les meubles et les vivres qui leur seront nécessaires ; puis on la remboursera.[55] Que si le mal continue à Paray, et quand même il ne continuerait pas, certes, ma très-chère fille, c'est une chose bien digne de considération que de laisser des filles dans un si chétif lieu, parmi tant de huguenots, sans secours spirituels et temporels, bien éloignées des autres maisons : voilà deux propositions que je vous fais pour elles, que je vous supplie de peser mûrement et de prendre un sage et solide conseil là-dessus. Le Révérend Père provincial vous en pourra bien [198] servir ; je n'ai loisir de lui en écrire. J'ai prié le Révérend Père Jésuite qui est ici, tout plein de bonne volonté, de vous faire tenir cette lettre ; vous m'en pourrez faire avoir la réponse par l'entremise des Pères de Roanne qui les feront tenir ici. Voilà ce que mon peu de loisir me permet de vous dire, allant partir de ce lieu de la Motte, ce 23 août. Certes, ce que je vous dis est, à mon avis, fort considérable.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXVII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Inquiétudes de la Sainte en sachant la peste à Autun. — Offres de secours.

VIVE † JÉSUS !

Alonne, août 1628.

Ma très-chère fille,

Le divin Sauveur vous tienne toutes en sa paternelle protection !

Nous voici à Alonne bien marries de n'oser aller à vous, et bien en peine de vous savoir environnées de tant de périls, que même l'on nous a dit qu'une de vos tourières était atteinte de la maladie.[56] Or, j'envoie ce porteur pour savoir comme tout [199] va chez vous, et quels sont vos besoins et vos pensées pour y remédier. Que si vous jugiez qu'il fût nécessaire de vous retirer de là, il le faudrait faire plus tôt que plus tard ; et, en ce cas, nous fûmes hier voir le prieuré de Mesvre qui n'est qu'à demi-quart de lieue d'ici, où M. de Saint-Satur vous logerait de bon cœur, et ma fille vous assisterait très-soigneusement et cordialement ; mais ils désireraient que, si vous désirez d'employer ce lieu pour votre retraite, vous n'attendissiez pas que le mal fût dans notre couvent ; car ils craindraient que vous l'apportassiez en ce quartier, et que ceux du village de Mesvre ne s'opposassent à votre réception, comme ont fait ceux d'une terre de madame de Dampierre, où l'on voulait faire retirer nos pauvres Sœurs de Paray qui sont en grand péril, plusieurs ayant déjà été atteintes de la maladie sans mort, bien qu'une Sœur soit décédée d'autre maladie, pour laquelle vous ferez les prières.

Ma très-chère fille, voyez donc, en cas que ce mal se prît chez vous, quel moyen vous y auriez de vous disperser et purger votre maison, si les secours spirituels et temporels vous seraient donnés, et enfin quels sont vos sentiments et l'avis de vos amis sur ce sujet ; car moi, je n'en puis rien dire. J'attendrai donc de vos nouvelles, et croyez qu'en tout ce que nous pourrons, nous vous servirons cordialement et sans réserve. L'on craint fort de faire entrer des personnes dans Autun, et l'on voudrait que vous donnassiez adresse de vous parler, donner et recevoir ce que vous voudriez, par-dessus la muraille de la ville, qui est au [côté] droit de votre jardin. Voyez si cela se pourra, et nous faites bien savoir tout ce que vous désirez de nous tandis que je suis ici, où j'arrivai avant [-hier] à soir assez tard, et [nous] en partirons mercredi ou jeudi au plus tard.

Mon Dieu ! que ce m'est une grande mortification si je ne vous puis voir, et nos pauvres Sœurs que je salue chèrement avec vous ! Mandez-moi bien franchement toutes vos pensées, et si vous pourrez faire savoir à M. de la Curne que nous sommes [200] ici, et que nous irons coucher à Arnay-le-Duc mercredi ou jeudi, Dieu aidant. Je supplie sa Bonté vous conserver toutes et vous tenir pleines de courage et confiance.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXVIII - À LA MÊME

Impossibilité d'aller à Autun. - Quels moyens prendre pour se ménager une entrevue.

VIVE † JÉSUS !

Alonne, 26 août [1628].

Bon Dieu ! ma très-bonne et chère fille, la grande mortification que celle de ne vous point voir ! J'ai reçu ce malin vos lettres qui certes m'ont consolée de voir votre courage et résolution dans un entier abandonnement et confiance en Dieu, dont je remercie sa Bonté de tout mon cœur. J'ai tout aujourd'hui bataillé pour voir si l'on approuverait que nous vous allassions parler au pied de votre muraille, il n'y a moyen de gagner cela ; c'est pourquoi nous vous proposons si vous voudriez faire la moitié du chemin, et venir lundi jusqu'à Jeunan, un peu par deçà Moudra. L'on vous enverrait autant de chevaux que vous désireriez, et nous nous y trouverions à l'heure que vous nous donneriez, et parlerions là, bien que de loin ; car l'on ne veut pas que je vous approche.[57] Considérez, ma très-chère fille, si cela vous sera convenable ; que s'il n'est pas jugé à propos, envoyez-nous votre prêtre quand vous voudrez. Nous [201] lui parlerons, Dieu aidant, puis nous répondrons amplement à votre lettre et à tout ce que vous désirerez. — Pour des étoffes, nous vous en enverrons de Dijon ; mais il faudra dire la qualité et quantité.

Vous devez faire parler aux parents des deux novices ; s'ils refusent de venir, faites-les professes. Bonsoir, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Ne pas s'inquiéter d'un reproche mal fondé. — Comment traiter avec la Sœur de Morville. — La liberté de conscience ne doit pas dégénérer en abus.

VIVE † JÉSUS !

[Alonne], 26 août [1628].

Ma très-chère fille,

J'ai attendu des réponses de nos chères Sœurs d'Autun pour vous en faire part. Véritablement, elles sont dans un courage nonpareil, et espèrent que Dieu les assistera et conservera. Je L'en supplie de tout mon cœur ; priez, et faites prier pour elles.

Véritablement, l'entretien du Révérend Père recteur m'est aussi demeuré à charge sur le cœur ; mais il nous en faut tirer profit. Ne craignez pas que vous soyez artificieuse ; en ma vie, je ne reconnus en vous qu'une parfaite et très-sincère sincérité. Si votre nature vous fait user de quelque petite finesse quelquefois, c'est pour quelque bien qui vous vient en vue, et cela se fait innocemment et rarement, sans que vous vous en aperceviez, à cause qu'il n'y a nulle ombra de mauvaise intention de votre part, et certes je n'ai jamais rien reconnu de cela, et je pense que ce bon Père serait bien empêché d'en dire une action que vous ayez faite avec lui. Je pense que ce soupçon pourrait [202] bien venir de notre Sœur M. -Aimée, car elle m'a dit, ce me semble, quelques petites choses que vous lui aviez faites, qui ressentaient la dissimulation, à quoi vous ferez bien de prévenir, et de traiter avec elle tout franchement, lui refusant et disant tout nettement ce que vous jugerez lui devoir refuser et dire. Demeurez paisible dans votre paix et confiance ; Dieu, qui voit le fond de votre cœur, voit bien qu'il n'y a rien que pour Lui, et que vous ne voulez que Lui et sa seule gloire ; c'est assez pour vivre contente. Je crois que vous ne devez pas laisser prendre le dessus sur votre esprit à notre Sœur M. -Aimée, et que vous lui devez remontrer, par des paroles raisonnables, qu'elle ne doit point vous rebuter, ni parler de vous qu'avec le respect dû à votre condition. Ne témoignez nullement que vous la craignez, ains traitez avec elle en Mère, mais très-cordiale. Témoignez beaucoup de confiance et d'affection à M. de Palierne. Je suis fort aise de ce que vous vous ouvrez et égayez davantage, cela profitera. Consolez un peu ces trois filles : l'assistante, la directrice et Paule-Madeleine [Cadier] ; voire, tâchez de satisfaire à toutes, mais avec modération, retranchant les superfluités cordialement, et non jamais froidement.

Voilà la copie des corrections ; c'est notre original. Je vous prie qu'au plutôt que vous pourrez, vous fassiez part de nos Réponses à nos Sœurs d'Autun et d'Auvergne. Adieu, ma très-chère fille ; je suis de cœur et d'âme tout à fait vôtre.

[P. S.] Il faut faire en sorte que les Sœurs qui désirent parler dehors le demandent franchement, et leur faut faire savoir encore que quand elles le feront mal à propos et trop souvent, que l'on a droit, selon la Règle, de leur retrancher, et faut, si c'est besoin, dire cela aux Pères, afin qu'ils ne tracassent, ni prennent trop d'autorité.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE DCCCLXXX - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Satisfaction que donne à la Sainte le courage des Sœurs d'Autun. — La Supérieure ne doit pas sans une véritable nécessité s'exposer au danger de soigner les pestiférées. — Périls que courent les monastères de Paris, de Blois et de Nevers.

VIVE † JÉSUS !

[Alonne], 28 août [1628].

Certes, ma très-bonne et chère fille, la mortification est bonne ! mais Dieu soit béni, de la bonne main duquel il faut tout recevoir ! Je ne suis nullement d'avis que, contre l'inclination de ce peuple, vous partiez de votre maison, et d'autant plus que, comme votre bon confesseur m'a dit, il vous faudra passer proche de plusieurs maisons pestiférées ; il faut donc demeurer en paix et soumise. J'ai sondé si l'on aurait agréable que le Révérend Père recteur vînt céans ; mais je. vois que l'appréhension y est si fort grande de ce mal que je n'ose me procurer ce bonheur et contentement, que j'eusse tenu bien cher ; et vous supplie, ma très-chère Sœur, de le remercier de la bonne volonté qu'il a eue de nous donner cette consolation. Je vous estime bien heureuse d'avoir son assistance ; faites-moi le bien de le saluer très-humblement de notre part, et nous recommander à ses saintes prières.

J'ai répondu au bon confesseur pour la fondation d'Auxerre ; je crois qu'une maison y serait fort bien. La grande difficulté que j'y trouve, c'est qu'étant élue par votre Chapitre, vous ne pourriez aller là que [vous] n'eussiez achevé votre triennal, et cependant je vois que l'on vous y désire bien fort.

Je suis en peine de quoi vous n'avez point de viande pour la nourriture de vos Sœurs, car je crains qu'à la longue elles ne s'en trouvent mal ; si vous vouliez, on vous achèterait bien ici des moutons, que l'on ferait conduire jusqu'à un quart de lieue [204] d'Autun pour en tuer un toutes les semaines ; il vous faudrait bien cela. Vous les tiendriez chez vous ; car je vois bien que l'on ne pourrait se résoudre céans d'envoyer toutes les semaines à Autun vous porter des provisions, comme je l'eusse désiré, et que ma fille en aurait la volonté ; mais la crainte de ce mal les surmonte. Envoyez-nous ici ou à Arnay-le-Duc le mémoire des étoffes qu'il vous faut ; on vous les fera tenir. Le bon confesseur vous dira ce que nous pensons des Sœurs dont il nous a parlé ; il faut toujours quelques petites croix en chaque maison. Vous avez très-bien fait de décharger la pauvre scrupuleuse de la moitié de l'oraison ; aux esprits faibles, il suffit de demi-heure.

Je ferai tout effort pour répondre à nos chères Sœurs ; je les chéris de tout mon cœur, et loue grandement leur vertu et générosité de vouloir demeurer en leur monastère ; j'ai confiance avec elles que Dieu les y conservera et préservera du mal, ou du moins les y enrichira de grâces et bénédictions célestes, car sa Bonté aime les âmes courageuses qui s'abandonnent et se résignent totalement entre les mains de sa Bonté et de son soin paternel. — S'il vous arrive quelque accident, je ne crois pas que M. Guyon voulût vous presser de prendre des étrangères pour les servir ; il sera beaucoup mieux de se faire cette charité les unes aux autres, comme ont fait nos bonnes Sœurs de Nevers, sans qu'aucune en ait pris mal. Mais pour vous, ma très-chère fille, ce n'est nullement mon sentiment que vous abandonniez toute la troupe pour servir les malades. Si Dieu vous envoyait ce mal, vous mettriez toutes ces pauvres chères filles en déroute et toutes les affaires. Oh non ! il ne le faudrait pas faire, sinon que la malade fût en péril de son âme ; mais cela ne peut quasi être parmi nous, qui, grâce à Dieu, avons soin de nous tenir en état de mourir quand et comment il plaira à Dieu, et puis l'on vous assisterait, si besoin arrivait. Or, je m'en irai en repos, puisque je suis assurée que les secours spirituels et [205] temporels ne vous manqueraient pas ; c'est tout ce que l'on peut désirer en ces accidents. — Nos Sœurs de Paris, de Blois et de Bourges sont aussi aux mêmes peines que vous, et certes avec plus de périls ; car elles ne peuvent éviter la fréquentation, ni empêcher que les Sœurs tourières n'aillent par les villes acheter leurs nécessités. Dieu, par sa bonté, les tienne en sa douce protection, et vous aussi, ma très-bonne et très-chère fille.

Je crois que l'on vous a envoyé deux Coutumiers. Quand nous serons à Lyon, nous vous enverrons des Règles et Cérémonials ; car tout est imprimé. Cependant, voilà l'une de nos Règles que j'envoie pour notre chère et bien-aimée veuve,[58] que je salue avec toutes nos autres chères Sœurs, attendant que je leur écrive, si je puis en trouver le temps. — Nous avons donné dix écus à votre confesseur ; si nous avions moyen, certes, de tout notre cœur, nous vous en enverrions davantage ; mais si vous en avez besoin, faites-le-nous savoir, et nous en emprunterons pour vous le faire tenir. Croyez, ma très-chère fille, qu'en tout ce qui me serait possible, je voudrais vous servir et sans réserve, car je suis très-entièrement toute vôtre en Notre-Seigneur, que je supplie vous combler de ses plus riches grâces avec votre chère troupe, que je salue derechef de tout mon cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXXI (Inédite) - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE LE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Observations au sujet des Entretiens. — Bruits de peste à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 5 septembre [1628].

Ma très-chère fille,

Je vous prie de faire tenir sûrement à Chambéry ce paquet qui est important. Je crois que vous avez les Entretiens ; je vous prie, que l'on réserve celui qui traite de l'Office et de l'Oraison pour être imprimé des derniers, et celui aussi où il est parlé du document de ne rien demander et ne rien refuser, car l'on dit qu'en celui de l'Office il y a je ne sais quoi qui contrarie l'opinion d'un grand docteur, et il ne faut rien laisser qui puisse choquer qui que ce soit. Au reste, ma très-chère fille, on dit que la peste est bien échauffée à Lyon ; si cela est, faites-moi savoir si vous voulez que j'y aille ; car, Dieu aidant, je le ferai, sinon que je reçusse commandement contraire. Adieu et à la chère fille M. A. [de Blonay]. Je serais bien mortifiée de ne vous pas voir. La sainte volonté de Dieu soit faite !

[P. S.] Le retardement de l'arrivée ici de Mgr de Bourges nous y fera séjourner plus que nous ne pensions. Dieu soit béni de tout ! — 5 septembre, à Dijon, où nous sommes dès avant-hier à soir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [207]

LETTRE DCCCLXXXII - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Ne pas multiplier inutilement le nombre des séculiers dans le monastère. — La Supérieure doit voir en particulier ses Religieuses tous les mois.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 8 septembre [1628].

... Puisque le contrat est fait avec la bienfaitrice, il faudra le plus tôt qu'il se pourra lui dresser et faire agréer une Sœur pour la servir, afin de ne multiplier le nombre des séculiers et se tenir dans l'enclos de l'observance le mieux qu'il se pourra.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, le grand secret pour tenir tout en paix, que la douceur et égale charité d'une Mère à tenir les esprits contents entre la fidélité et sainte liberté d'esprit ! Vous le verrez toujours mieux combien il est profitable de parler tous les mois ; cela tiendra les cœurs en courage et tous unis au vôtre tout bon, tout cordial, et que je chéris certes uniquement plus que je ne puis dire.

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE DCCCLXXXIII (Inédite) - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

Désir de savoir ce qui a été résolu au sujet des Sœurs de Paray. — Retard de Mgr de Bourges.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 8 septembre [1628].

MA TRÈS-CHÈRE FILLE,

Je suis un peu étonnée de n'avoir aucune de vos nouvelles touchant nos pauvres Sœurs de Paray ; mais, pour ce point, il me suffira que vous leur fassiez savoir ce que le conseil trouve bon ; qu'elles [le] fassent, le plus tôt sera le meilleur. Vous avez maintenant les Entretiens. Je n'ai rien à dire de plus, [208] puisque notre bon Père provincial est là ; je m'assure que son conseil ne vous manquera pas ; il est bon, solide et droit ; c'est assez. Je n'ai nul loisir de lui écrire. Je vous prie de le saluer très-humblement de ma part et le Révérend Père Maillan, avec notre chère Sœur Marie-Aimée [de Blonay] et toutes nos autres Sœurs. — Mgr de Bourges n'arrivera ici de huit jours, de sorte que je n'en bougerai de quinze. Cela me mortifie un peu ; mais Dieu soit béni en tout ! — Bonsoir, ma très-chère fille ; je suis toute vôtre en Notre-Seigneur, qui soit béni. Amen. Jour de Notre-Dame.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXXIV - À LA MÊME

Affliction de la Sainte en apprenant que la peste sévit à Lyon. Précautions à prendre.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 9 septembre [1628].

Certes, ma très-chère fille, je n'ai su empêcher que les larmes ne me soient venues au bord des yeux en lisant votre lettre, et celle de ma très-chère Sœur M. -Aimée. Oh Dieu ! que cette vie est chétive et que ses espérances sont vaines ! Je me promettais un contentement incroyable dans la douceur de notre entrevue pour la gloire de Dieu et notre profit spirituel, car il me semble qu'en tous nos desseins nous ne prétendons autre chose, dont je bénis sa Bonté. Ma très-chère fille, j'ai confiance qu'elle vous préservera du mal ; tenez vos filles fort joyeuses et encouragées dans une parfaite résignation et indifférence sous la bonne main de Dieu. Que s'il Lui plaît vous affliger du mal, mettez au service des malades les moins appréhensives et les plus gaies et saines. [209]

Je ne suis nullement d'avis que ni vous ni ma Sœur M. -Aimée vous vous employiez à cela, et je vous prie toutes deux de ne le pas faire. Avec une de vos Sœurs vous pourriez donner une séculière pour servir les malades ; mais Dieu ne permettra pas que vous soyez en cette peine. Faites brûler souvent du genièvre chez vous, parfumez vos habits, sachez le meilleur préservatif pour en user. On dit que le beurre frais pris seul est bon, et en frotter les narines ; je vous prie, parfumez souvent votre maison de genièvre, de vinaigre jeté sur une pelle rouge ; n'allez point au parloir ; faites fermer votre église ; que vos tourières se secouent fort sur le feu avant de parler à la portière, et qu'elles soient sur leurs gardes et fort prudentes, qu'elles n'approchent pas la portière. Bref, usez de la plus grande circonspection que vous pourrez. Dieu vous aidera, ma très-chère fille, j'en supplie son infinie Bonté, et que, si c'est sa gloire, Il me donne la chère consolation de vous voir encore une fois en ma vie. Je vous écrivis [hier] à soir ; c'est par le même courrier que j'ajoute cette lettre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Regrets de n'avoir pu visiter sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon], 19 septembre [1628].

Ma très-bonne très-chère et vraie fille,

Je ne puis laisser aller le digne M. de la Curne, notre intime ami, sans vous saluer très-chèrement avec toutes nos bonnes Sœurs, que je chéris cordialement, et auxquelles je souhaite [210] l'abondance de l'esprit de notre bon Dieu. Ma très-chère fille, je suis tout à fait, ce me semble, dans votre cher cœur, comme réciproquement je vous sens dans le mien.

Nous voici encore à Dijon pour quelque peu de jours. Tout y va fort bien ; c'est une famille de paix et de douceur. Oh ! Dieu soit béni, qui m'a privée de la chère consolation de voir la vôtre très-chère. Je ne verrai non plus nos pauvres Sœurs de Lyon. Adieu, ma très-chère fille. Le doux Jésus soit tout nôtre, et soyons éternellement siennes. Je Le supplie vous conserver et vous faire abonder en toutes grâces. Il soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCLXXXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Elle la félicite de son bon gouvernement. — Demande d'un portrait de saint François de Sales. — Détails sur la communauté de Dijon.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon, 1628.]

Si fait, ma toute chère grande fille, je me porte fort bien, grâce à Dieu ; la semaine passée j'eus des faiblesses d'estomac, mais cela est passé. Nous partirons mercredi d'ici, et j'espère que Dieu nous rendra heureusement à Nessy. Nous verrons nos bonnes Sœurs de Bourg, et ferons ce qui nous sera possible aux choses que vous nous avez marquées. Pour la petite Sœur, je craindrais fort qu'elle ne donnât mauvaise édification à N*** ; je la voudrais laisser affermir davantage. Il me semble que vous lui profiterez plus qu'aucune autre conduite ; toutefois, faites-en librement ce que vous jugerez pour le mieux ; car il sera bien à propos de décharger votre maison de quelques filles pour cette fondation. La petite Supérieure a un cœur incomparable pour vous et pour toute votre maison ; elle m'en écrit [211] avec des termes admirables ; oh ! quel bonheur que cette sainte union ! Ma vraie fille, je suis si consolée de voir votre conduite sur ces filles un peu bizarres, et de voir votre soin en la conduite de votre maison. Oh ! ma fille, quel bonheur quand chacun s'applique à ce qu'il doit ! Dieu, par sa bonté, vous continue ses grâces et cette sainte liberté d'esprit ; c'est un trésor.

L'on m'écrit que vous gouvernez aussi force dames de la cour, j'en suis bien aise, et particulièrement de madame de Sénecey. Sachez d'elle, ma fille, s'il ne lui plaira pas de m'envoyer le tableau de notre Bienheureux Père, que je la suppliai de faire tirer par Ferdinand, sur l'original que je lui donnai. Elle m'avait tant promis de me le donner ; pressez-la là-dessus, ma très-chère fille, afin que je l'aie ; et s'il est bien, payez ce qu'il faudra ; je vous ferai rendre l'argent. — Je donne à propos l'avis à notre bonne Sœur de Pont-à-Mousson ; traitez avec elle cordialement, car je désire que vous preniez et possédiez le cœur de toutes nos Sœurs. Par où je passe, je travaille à cela, à quoi je n'ai pas grand'peine. lime semble que Dieu m'a assistée à entrer dans l'esprit de notre Sœur [M. -Marg. Michel]. [Plusieurs lignes inintelligibles.] Je ne l'ai pas épargnée ; je lui ai tout dit ce que Dieu m'a fait connaître être utile à son bien ; elle l'a bien pris, et, si je ne me trompe, cette entrevue sera profitable à son esprit, avec l'aide de Notre-Seigneur. Je leur ai fait vider leur cœur, à elle et à ma Sœur [madame de Vigny] ; j'en espère bien pour les filles. Elle gouverne bien ; ce sont des colombes ; tout y est content, excepté N*** ; mais encore cela va bien et s'accommode. Si l'on va au Comté, elle ira. [Plusieurs mots illisibles.] Elle a pâli ; mais c'est une âme généreuse et de grande vertu. L'on verra, si cette fondation se fait, ce qui sera bon à faire.

M. N. est toujours vôtre, mais tout retiré de la Mère de céans, avec peu de fondement, ce me semble ; car il a eu de certains soupçons de dissimulation et artifice, que je trouve n'être pas vrais dans un exact examen que j'en ai fait. Je vois que tout est [212] disposé à la paix et à vivre en contentement ; Dieu y répande ses miséricordes ! Je vous dis ainsi succinctement toutes choses comme à ma propre âme, ne faisant nulle différence ; car toujours plus je sens que vous êtes ma vraie très-unique fille. — Oh Dieu ! que je plains cette pauvre madame de Saint-Luc ; je la salue tendrement, et notre bon M. Grillet. Je vous remercie de l'oraison. Il faut donner les lettres. — Adieu, ma très-chère fille toute chère. Mille saluts à nos pauvres Sœurs. Dieu soit béni ! Notre bon Mgr de Langres est tout bon, mais je ne le verrai pas.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DCCCLXXXVII - À LA SŒUR  ANNE-MARGUERITE CLÉMENT

À ORLÉANS[59]

Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

[Dijon. 1628]

Il est vrai, ma très-chère fille, que Dieu vous doit suffire pour toutes choses. L'unique bien de l'âme, c'est d'être seule avec son Dieu ; demeurez dans cette simplicité et nudité. Aimez et obéissez à Notre-Seigneur en la personne de votre Supérieure, et suivez à l'aveugle sa conduite et ses commandements.

Oui, je sais bien, ma chère fille, que vous m'avez donné votre [213] cœur, et Dieu l'a logé dans le mien ; c'est pourquoi j'espère que jamais rien ne l'en séparera. Dieu nous fasse la grâce qu'ayant été élevées dans un même esprit et vocation dans ce monde, nous puissions ensemble aimer et louer éternellement ce souverain Bien-Aimé de nos âme.

Puisque Dieu vous a ôté le pouvoir d'agir avec la faculté intellectuelle de votre âme, ne vous efforcez nullement de le faire, acquiescez à son bon plaisir. Il veut que vous soyez comme une enfant entre les bras de sa nourrice : laissez-vous donc manier à son aise par la sainte obéissance, et tâchez petit à petit de vous oublier vous-même. Je ne pense pas qu'il y ait d'autre moyen de vous établir dans la paix de votre âme que celui-là, de vous laisser entièrement conduire et diriger par l'obéissance. Votre, etc.

LETTRE DCCCLXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

À ORLÉANS

Avantages de l'humilité et de l'ouverture de cœur. — Avis pour la fondation de Rennes. — On accuse faussement une Supérieure d'obliger ses filles à lui révéler leurs péchés.

VIVE † JÉSUS !

Dijon, 22 septembre [1628].

Je crois, ma vraie très-chère fille, que vous aurez maintenant reçu mes réponses, par lesquelles vous aurez vu que j'ai reçu [214] vos lettres précédentes, car ma Sœur votre Supérieure et le Père dom Juste me le signifient par les leurs du 1er septembre, et la petite Mère s'y accuse du défaut d'humilité qu'elle a eu contre vous, et cela était vrai, et je bénis Dieu du contentement qu'elle me témoigne que vous et elle avez d'avoir uni vos deux cœurs et de vivre ensemble avec franchise ; oh ! que c'est un grand bien que cette cordiale ouverture de cœur ! — Mais, je vous prie, ne grondez donc plus contre vous-même, et me retranchez cela tout à fait, le changeant en une douce et tranquille humilité et reconnaissance de votre vileté, qu'il faut aimer joyeusement, et devenir toute douce et sucrée ; je le demanderai à Dieu, mais coopérez par fidèle pratique.

Il sera assez de six filles [pour la fondation de Rennes],[60] puisque l'on ne mène point de Sœur blanche ; je l'écris à ma Sœur [la Mère d'Orléans], et qu'elle donne de l'argent ; demandez avec franchise ce que vous jugerez nécessaire. Au reste, il faut que [215] je vous dise que le Père de la N*** traite notre Sœur la Supérieure de Moulins fort impérieusement et la veut fort assujettir. Il me dit qu'une de nos Supérieures lui avait dit que les filles devaient dire tous leurs péchés aux Supérieures, et que nous tenions les filles gênées ; il me parla impérieusement. Certes, nous les devons honorer, mais nullement nous y assujettir, ni leur donner ouverture à nous mortifier, prenez-y garde. [Plusieurs lignes inintelligibles.]

Ma chère Agnès, je vous chéris comme moi-même. Dieu soit notre tout. Amen. — 22 septembre.

Je n'avais pas vu votre billet dans la lettre de notre Sœur Marie-Louise [de Balot] ; pour Dieu, travaillez à tenir votre esprit en joie et confiance. Si je ne puis écrire à nos Sœurs qui m'ont écrit, patience, je les salue tout particulièrement. Faites de notre Sœur Marie-Louise ce que la Supérieure et vous trouverez le mieux. Adieu, ma très-chère fille. Dieu soit béni. Nous partirons mardi ou mercredi d'ici.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE DCCCLXXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Se rendre indépendante des créatures, et ne consulter les personnes du dehors que par nécessité.

VIVE † JÉSUS !

Bourg, 5 octobre [1628].

Ma très-chère fille,

Je. suis si fort dans l'impuissance d'écrire, que je ne puis le faire longuement comme je voudrais, bien que je ne voie rien dans vos lettres qui requière une nécessaire réponse, me confiant en Celui qui vit et règne dans votre chère âme, qu'il vous éclairera pour tout avec le conseil de vos Sœurs ; et voyez-vous, [216] ma très-chère fille, il faut dorénavant vous rendre moins dépendante de qui que ce soit, et ne prendre avis dehors qu'en la vraie nécessité.

Si je vois jamais ce bon Père, certes, je lui parlerai plus ferme ; je ne voudrais pas qu'il parlât beaucoup à nos Sœurs pour leur donner ses maximes ; demeurons fermes dans les nôtres, et, pour Dieu, gardons-nous des assujettissements. Honorons et faisons ce que nous pourrons de petits services à leurs personnes et à leur maison, mais gardons notre liberté, et faisons franchement ce que nous savons selon notre Institut. Je crois que vous connaissez bien l'esprit de la Sœur M. -Aimée ; il ne faut rien négliger et prier beaucoup pour son âme, car elle ouvre une grande porte au diable ; Dieu la garde, s'il Lui plaît. Je ne puis écrire à notre pauvre petite Angélique. Je suis bien aise qu'elle vous contente et les Sœurs, et qu'elle le soit aussi ; c'est un vrai bon cœur que j'aime chèrement.

Nous voici à Bourg, privées de voir nos pauvres Sœurs de Lyon, pour lesquelles il faut bien prier. Tout commerce est rompu là ; on ne se peut pas voir ni écrire, ni aux autres maisons de France. Dieu apaisera son ire, s'il Lui plaît. Priez pour celle qui vous chérit parfaitement et qui est vôtre de cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [217]

LETTRE DCCCXC - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Maternelles sollicitudes pour les communautés de Lyon. — S'abandonner à la volonté de Dieu à la vie et à la mort. — Précautions à prendre contre la peste.

VIVE † JÉSUS !

Bourg, S octobre [1628].

Ma très-chère fille,

En partant de Dijon, j'ai reçu vos chères lettres du 13 septembre. Nous voici arrivées à Bourg, d'où je croyais vous envoyer un homme pour avoir de vos nouvelles avant notre départ d'ici ; mais il n'y a moyen de faire résoudre personne d'y aller ; c'est pourquoi j'envoie mes lettres au Pont-de-Veyle, d'où l'on m'assure que mademoiselle de Saint-Loup les fera tenir. Je porte une continuelle peine de vous savoir dans un si grand danger et toutes nos pauvres Sœurs ; tout mon recours est à Dieu, voyant que je ne puis en rien vous servir. Je me confie en sa divine Bonté, devant laquelle incessamment mon cœur répandra ses désirs et ses humbles prières pour votre conservation.

Croyez, ma très-chère fille, que si mes lettres vous ont attendrie, les vôtres me font bien jeter des larmes ; mais je relève mon esprit par-dessus toutes choses créées, et au-dessus de la mort parmi tant de morts. Je m'assure, ma très-chère fille, que vous faites de même avec la très-aimée Sœur M. -Aimée [de Blonay], vous tenant en paix et toutes cachées dans le sein de la divine protection avec votre chère troupe, laquelle étant toute parfaitement consacrée à sa souveraine Bonté, elle la conservera et l'enrichira d'une infinité de saintes actions de solides vertus, qu'elle pratiquera parmi les effrois de cette affliction publique. Que s'il lui plaît d'en toucher quelqu'une et de la tirer à soi, ce sera sans doute pour la mettre à sa dextre, et donner aux autres le sujet d'exercer la plus excellente [218] charité qui se puisse pratiquer en cette vie. Bref, notre consolation et notre assurance doivent être en ce qu'il ne nous saurait arriver chose quelconque que ce qu'il plaira à notre bon Père céleste, et que sa sainte volonté sera toujours notre mieux et unique contentement. Mais cette même volonté veut que l'on n'oublie rien de tout ce qui se peut faire pour la conservation. Ce que vous faites est fort utile, de bien parfumer votre maison et prendre le matin du préservatif : le genièvre mangé est très-bon. N'ouvrez point vos fenêtres, ni n'allez à l'air tant qu'il se pourra, qu'un peu après que le soleil aura dissipé le mauvais air. Je voudrais bien savoir comme vous faites venir les provisions nécessaires, car je crains fort que le mal ne vous arrive par là.

J'ai tant pensé comme vous pourriez faire, afin que ceux et celles qui vous servent en cela ne vinssent point au tour : il m'a semblé que vous devriez avoir une personne logée chez votre jardinier pour vous servir en cela, et que quand elle apporterait les denrées, elle les fit passer par-dessus un feu clair qui se pourrait faire en la rue proche de chez vous, et puis votre tourière les irait prendre là, car je voudrais que la Sœur tourière qui vous parle au tour n'approchât point celle qui fait les provisions ; je crois que cela serait bien et qu'il se peut. J'ai aussi tant regardé où vous pourriez mettre vos malades, si Dieu permettait que vous en eussiez. Nécessairement il les faudrait ôter du corps du monastère et les mettre dans vos oratoires ou dans des cabanes, et bientôt les séparer du reste des Sœurs, barrant le quartier où elles auraient été, et faudrait redoubler les parfums et préservatifs, faire changer d'habits aux Sœurs, faire faire des feux clairs par toute la maison, et que les Sœurs se chauffassent, et secouassent bien fort leurs habits, leurs lits sur le feu, et cela promptement. Si je savais mieux, je vous le dirais de bon cœur, ma très-chère fille.

Mademoiselle de Saint-Loup, qui demeure au Pont-de-Veyle, [219] nous a offert pour vous cinquante ânées de blé ; mandez-moi si on vous les enverra par la Saône, et si vous avez besoin d'argent ou de quoi que ce soit qui soit en notre pouvoir ; car assurez-vous qu'il vous sera donné d'un cœur et d'une affection incomparable. Si vous avez quelque occasion de faire savoir de vos nouvelles à Crémieux, où nous serons jusqu'au 21, ou à Nessy où nous allons de là, je vous prie de nous en mander ; car vous ne sauriez croire, ma très-chère tille, la peine que j'ai de n'en point avoir et de ne pouvoir vous envoyer des nôtres. Croyez que de toutes parts où je le pourrai, je le ferai de bon cœur.

Je suis consolée dès que vous vous êtes mise par vœu spécial sous la protection de Notre-Dame et de notre Bienheureux Père ; j'ai confiance que Dieu vous préservera par leur intercession. Je fais prier pour vous tant que je puis ; et pour moi, c'est continuellement [que je le fais]. Je supplie le divin Sauveur de nos âmes de nous tenir toutes dans son sein paternel, et là nous combler des plus riches trésors de sa grâce. — Puisque le Révérend Père provincial est à Vienne, vous pourriez peut-être bien lui envoyer les Entretiens ; je serais bien aise qu'il les vit. Dites-moi ce que vous et la chère Sœur Marie-Aimée [de Blonay] pensez pour leur impression : si l'on attendra que la maladie soit passée à Lyon, où l'on nous dit qu'elle est cruelle, ou si on les enverra à Paris ; que si vous pensez qu'il les faille faire imprimer à Paris, si vous aurez le moyen de les y envoyer ; mais je voudrais bien les avoir avant. — Si je puis, j'enverrai à vous de Crémieux. — Bonjour, ma très-bonne et chère fille ; je suis en vérité tout à fait vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni !

[P. S.] Je vous estime heureuse de voir le bon Père Maillan ; je le salue cordialement et très-humblement. — Si mes petits remèdes sont bons, faites-en part à nos pauvres Sœurs du second monastère, et des offres que nous vous faisons, que nous effectuerons de tout notre cœur à l'un et à l'autre monastère.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [220]

LETTRE DCCCXCI - À LA MÊME

Elle l'engage à se confier en la Providence et à livre saintement joyeuse.

VIVE † JÉSUS !

Bourg, 12 octobre [1628].

Eh bien ! ma pauvre très-chère fille, vous voilà maintenant dans l'occasion de pratiquer la sainte soumission et résignation parfaite au bon plaisir céleste, que la divine Majesté a gravée dès si longtemps dans votre chère âme. J'ai confiance en sa douce bonté que vous et nos très-chères Sœurs ferez voir votre générosité et fidélité en cette affliction si cuisante, mais laquelle, comme j'ai confiance, vous sera donnée selon la mesure de sa grande miséricorde, ainsi que j'en supplie sa Bonté. Ma fille, ma consolation en cette douleur qui m'est très-sensible, c'est de penser et de sentir au milieu de mon cœur cette assurance que nous sommes toutes à Dieu, et que notre unique désir et seul bien désirable est en l'accomplissement de sa très-douce volonté.

Je vous écris ce billet sans loisir sur notre départ, venant tout maintenant de lire la lettre de notre très-bon Père Maillan. Je vous écrivis l'autre jour ; vous verrez en quoi nous pouvons vous aider. Surtout, ma fille, mes yeux et mon cœur seront toujours devant Dieu pour implorer son assistance sur vous. Oh Dieu ! ma fille, vivez joyeuse en votre affliction, et recourez fort à l'intercession de la Sainte Vierge et de notre Bienheureux Père. Que nous sachions de vos nouvelles, s'il se peut. Dieu sait ce que je vous suis, et ce que je sens pour vous. Qu'il soit béni ! Amen. Sans loisir.

Conforme à l'original gardé aux archives de la Visitation d'Annecy. [221]

LETTRE DCCCXCII - À LA MÊME

Admirable soumission de la Sainte à la volonté divine ; sa charité envers les Sœurs de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

Crémieux, 16 octobre [1628].

Ma très-bonne et chère fille,

Vous verrez par les ci-jointes, qui m'ont été apportées, comme je reçus la lettre du bon Père Maillan avec la douloureuse nouvelle de l'accident arrivé en vos deux maisons. Il nous faut adorer la main et baiser les verges qui vous châtient. Dieu veut éprouver votre fidélité et soumission à son très-saint bon plaisir. Je remercie sa Bonté infinie de ce qu'il tient vos cœurs prêts à tout ce qu'il Lui plaira, me confiant que cette sainte disposition, qui procède de sa pure grâce, attirera sur vous, ma très-chère et bien-aimée fille, son soin spécial, et sur toute votre chère famille qu'il gouvernera comme un débonnaire père ses petits et obéissants enfants, et enfin qu'il redoublera ses bénédictions spirituelles. Tout mon déplaisir est en ce que nous ne pouvons pas vous assister, ne m'étant pas permis d'aller à vous, ma très-chère fille, ce qui me serait tout à fait désirable et suave, si c'était le bon plaisir de Dieu ; car il me semble que votre affliction en serait soulagée, et moi, consolée.

Pour des vivres, dont je crois que vous pouvez avoir besoin, je vous écrivis environ le 6 de ce mois, que mademoiselle de Saint-Loup, une de nos bonnes amies, vous ferait mener par la Saône de la farine, du vin, des moutons, du beurre, des œufs frais, de tout ce que vous aurez besoin, toutes les semaines ou tous les quinze jours, pourvu que vous lui marquiez le jour, l'heure et le lieu où vous ferez [tenir] quelqu'un pour recevoir le tout, un peu éloigné de la ville, où il n'y ait point de danger [222] quelconque [dans la] campagne ; et comme ils ne voudraient pas recevoir votre argent, je pourvoirai à la faire payer ; que si vous en avez encore besoin, ne manquez point de me le mander et nous vous enverrons assurément, Dieu aidant. — Communiquez cette lettre à notre très-chère Sœur la Supérieure du petit monastère ; car je lui dis le même qu'à vous, sachant que ce n'est qu'une même chose des deux maisons, et je n'ai loisir d'écrire. S'il se peut, que je sache de vos nouvelles d'ici à dimanche, que nous irons à Belley. Je supplie notre divin Sauveur de nous les donner selon la douceur de sa grande miséricorde, et de vous protéger et conserver toutes, surtout en sa grâce, vous saluant, mes très-chères filles, avec vos chères familles, en Notre-Seigneur, du profond de mon cœur, qui est tout à fait vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Marseille.

LETTRE DCCCXCIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

Dieu prend soin des âmes qui attendent tout de sa providence.

VIVE † JÉSUS !

23 octobre [1628].

Je ne puis passer outre sans vous demander, ma très-chère fille, comme vous vous portez et votre chère famille, parmi ces dangers de peste dans lesquels je vous vois, ce me semble, toutes courageuses et joyeuses de vous voir toutes entre les mains de notre très-bon Dieu, prêtes à tout ce qui Lui plaira ; en cela est ma consolation, et que sa divine Providence vous tiendra à l'abri de son soin paternel, comme ses chères petites brebis toutes siennes. J'écris à notre très-chère Sœur Favre pour avoir [223] de vos nouvelles, en cas que vous ne nous en puissiez mander, et de vous procurer tout le secours qui lui sera possible dans vos besoins ; c'est tout ce que je puis, si éloignée de vous ; car nous voici proches de Belley, où Dieu nous a amenées heureusement, non sans péril. Je supplie sa douce Bonté de vous conserver toutes, et vous combler de grâces. Vous saluant toutes je suis sans fin vôtre, en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE DCCCXCIV - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Sollicitudes pour les Sœurs de Blois. — Nouvelles de quelques monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Octobre 1628.]

Ma pauvre très-chère petite,

Je ne puis plus quasi attendre, tant il y a longtemps que je n'ai su de vos nouvelles, et les maladies de peste redoublent ma peine, bien que j'espère en la Bonté divine qu'elle vous conservera et tiendra dans le sein de sa douceur paternelle, ainsi que sans cesse je l'en supplie ; car, ma très-chère fille, dans ces dangers je ressens infiniment davantage le véritable amour que Dieu m'a donné pour vous toutes. J'écris -à notre chère Sœur Favre que si le mal vous arrive, elle vous procure tout le secours qu'elle pourra. Je crois qu'elle le fera à votre besoin, espérant que Dieu nous aidera pour satisfaire à tout. Nos pauvres Sœurs de Lyon ont le mal chez elles ; celles d'Autun se portent bien ; celles de Paray sont sorties par notre avis, car il n'y avait pas moyen de les voir en si extrême misère, n'ayant moyen d'avoir des vivres. Nos autres maisons sont exemptes, Dieu merci. — [224] Nous voici proches de Belley en santé, ayant couru des risques ; mais Dieu nous a préservées. Qu'il soit béni !

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE DCCCXCV - AUX MÈRES SUPÉRIEURES DES DEUX MONASTÈRES DE LYON

Douleur de savoir le deuxième monastère de Lyon affligé de la peste.

VIVE † JÉSUS !

Belley, 30 octobre [1628].

Vous voulez bien, mes très-chères Sœurs et filles uniquement bien-aimées, que ce billet vous soit commun, puisque je n'ai nul loisir de faire mieux, vos lettres m'ayant été apportées sur notre départ d'ici. Oh ! que mon Dieu soit béni de conserver vos chères personnes et votre grande maison ! Je supplie son infinie Bonté de vous continuer cette miséricorde et le grand courage qu'il vous donne au milieu de cette tribulation ; mais aussi que doivent craindre les âmes qui sont toutes à Dieu, puisque rien ne leur peut ravir leur cher trésor, et que l'extrémité du mal de cette mortelle vie, qui est la mort, nous donne entrée en la vie bienheureuse ? Mes très-chères filles bien-aimées, rien ne me soulage, dans l'appréhension que je ne puis éviter de vous sentir dans ce péril, que cette cogitation et la considération de l'amour et respect que nous devons avoir à la très-sainte ordonnance de notre bon Dieu, que je veux adorer et aimer uniquement en tout ce qui Lui plaira nous envoyer.

O mes très-chères filles, il est vrai, cette vie est misérable et méprisable, sinon en ce point qu'elle nous fournit les occasions d'exercer notre foi, notre espérance et toutes les saintes vertus, surtout celle de l'amour pur et nu, dans une absolue [225] résignation et acceptation franche de tout ce que Dieu nous présente dans les afflictions, où notre nature ni notre amour-propre ne peuvent rien prendre, ains notre seul esprit se joint cœur à cœur à son Dieu. — Je voudrais bien pouvoir m'entretenir davantage avec vous ; mais voilà cinq heures, il faut aller ouïr la sainte messe et partir.

Vous avez fait un excellent acte de charité, ma très-chère fille [Catherine-Charlotte], d'avoir retiré nos Sœurs [du deuxième monastère], et ma Sœur [M. -Élisabeth] a sagement fait de suivre le conseil en cette occasion.[61] Avec loisir, je vous en dirai mes pensées plus au long.

Nous allons à Nessy, d'où je vous écrirai tant que je pourrai, [226] mais les occasions seront rares. Pour Dieu, écrivez-moi tant que vous pourrez ; je n'appréhende point vos lettres, mais ne les datez pas de Lyon. Oh ! que cette pauvre ville me fait de compassion et cette petite troupe de la seconde maison ! Au surplus, je prie madame de Mépieu de fournir tout ce qu'il vous faudra. Nous payerons céans le beurre et le fromage, car ce sont nos Sœurs de Belley qui l'envoient. Nos Sœurs de Crémieux, par une équivoque, nous ont retenu vos lettres, et ne m'en ont envoyé que des copies, mais j'en veux l'original. Écrivez-moi derechef, je vous en prie, tant que vous pourrez. Voici la sixième et septième fois que je vous écris en ce mois.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXCVI - À LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU

SUPÉRIEURE À DOL, EN BRETAGNE

Nouvelles des Sœurs de Lyon. — Reconnaissance due à Mgr de Dol. — Les esprits légers ne sont pas propres à la vie religieuse. — Des voix au chapitre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 5 novembre 1628.

Ma très-bonne fille,

Notre bon Dieu vous a donc fait une bonne part de sa sainte croix ! Qu'il soit béni de nous rendre en toutes choses sa sainte volonté douce et aimable ! Certes, elle nous doit suffire pour toute consolation, quelque part que nous la trouvions. Nos pauvres Sœurs de Lyon sont bien avant dans cette pratique, étant atteintes de la peste dans la seconde maison, et déjà quatre Sœurs mortes ; au moins, dès le 24 du mois passé, deux l'étaient, et deux frappées à mort quand les lettres me furent écrites. Celles du grand couvent ont retiré chez elles la Mère du petit avec seize de ses Sœurs : c'est un acte de charité héroïque. Il en est resté huit ou dix seulement, que l'on craint [227] qui ne meurent l'une après l'autre ; Dieu y mette sa main ! Je les recommande grandement à vos prières, ma très-chère fille, et les nécessités des autres maisons qui sont en lieux contagieux ; car plusieurs sont en grand péril.

Vous êtes bien heureuse, ma très-chère fille, d'avoir un si bon et vertueux prélat, si charitable et affectionné à votre maison. Mon Dieu ! que ce m'est une grande consolation, et de savoir que vous lui correspondez avec grande gratitude et amour filial ! Certes, il le mérite, et je vous conjure de faire toujours ainsi, ma très-chère et bien-aimée fille. Il n'est que bien de lui faire voir le Coutumier, cela se doit ; mais il le faut prier de le tenir serré, afin qu'autres ne le voient. Pour les Entretiens, quand ils seront imprimés, on les vendra publiquement.

Les effets de la légèreté de cette bonne Sœur prétendante sont fâcheux et importants. Aussi voyez-vous que la Règle marque cette condition de légèreté pour cause légitime de renvoi ; de sorte que si avec le temps elle ne se changeait, je ne pense pas qu'il fût bon de la garder ; surtout si c'est une fille qui ait atteint l'âge de vingt ou vingt-deux ans, il y a peu d'apparence qu'elle perde cette faiblesse. Nos Sœurs ne savent pas les statuts de tous les Ordres ; car en plusieurs ils font comme nous pour les voix, Notre saint Fondateur l'ayant ainsi ordonné, il faut obéir. Il est vrai que si une Supérieure remarquait quelque incapacité à une Sœur, ou défaut qui pût nuire, en cette occasion elle peut et doit l'instruire ou forclore de voix pour quelque temps, ainsi que le Coutumier l'ordonne ou que la nécessité le requerrait.

Je ne sais si nos Sœurs sont déjà passées à Rennes ; mais je crois que s'il n'y avait de détour que de six lieues, de bon cœur elles vous verraient. — Certes, ma très-chère fille, j'ai reçu grande consolation des maisons de la Visitation que j'ai vues, Dieu y répandant beaucoup de bénédictions. Me voici en [228] celle de Nessy, dès la veille de Toussaint, où je trouve nos Sœurs toutes à mon gré, et la dévotion à notre saint Père toujours très-grande, et ne se peut dire les grandes merveilles que la divine Bonté opère par son intercession. L'on travaille toujours pour sa béatification. — Je salue nos très-chères Sœurs et leur souhaite un comble de perfection, dans l'humble et fidèle observance de leur saint Institut, et surtout à vous, ma très-chère fille, qui m'avez toujours été si avant au cœur, et très-chèrement aimée.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXCVII - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Elle la prie de fournir des provisions aux Sœurs de Lyon, et lui recommande la charité et la fidélité à l'observance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 novembre [1628].

Ma très-chère Sœur,

Puisque nos pauvres Sœurs de Lyon demandent du lard, des volailles et autres provisions, je vous supplie, au nom de Dieu, de leur en envoyer tant qu'il se pourra. Si vous n'avez [pas] de l'argent, prenez-en vers madame de Saint-Julien ou de Mépieu, et les priez de vous aider en cela, car je sais qu'elles le feront de très-bon cœur, et nous rendrons tout l'argent qui sera fourni pour cela.

Je presse notre Sœur de Belley pour avoir deux quintaux de beurre pour leur envoyer ; quand vous les aurez, faites-les-leur tenir. Certes, ce m'est une grande peine de les savoir en nécessité parmi tant de dangers.

Vous ne me répondez rien à celle que je vous écrivis l'autre [229] jour, si crois-je que vous l'avez reçue. Pourvu que tout aille dans la véritable charité et observance, c'est tout ce que je désire, je vous conjure d'y apporter sérieusement ce qui sera en vous pour cela. Dieu vous préserve et toute votre ville de ces maladies !

Je suis encore si fort accablée du tracas de l'arrivée que je vous écris sans nul loisir, mais avec un grand désir que Dieu soit glorifié en vous et en toutes nos Sœurs, que je salue chèrement, et supplie notre bon Dieu de répandre sur vous toutes ses plus saintes bénédictions ; qu'il soit béni ! — Mille saluts à ces chères dames.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCCCXCVIII (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Envoi de provisions au monastère de Lyon. — Conseils au sujet d'une Religieuse qui sortait d'un autre Ordre. — Diverses affaires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, novembre 1628]

Ma très-chère fille,

La première chose que je vous supplie de faire, c'est d'envoyer du beurre à nos Sœurs de Crémieux, pour faire tenir à nos Sœurs de Lyon, jusqu'à deux cents livres s'il se peut ; mais je vous prie derechef de leur envoyer au plus tôt qu'il se pourra.

Certes, je ne sais que vous dire de cette bonne Sœur Jeanne-C., sinon qu'il lui faut faire tenir mesure de marche, sans toutefois la pousser trop fort, crainte qu'elle ne se fasse quelque violence. Enquérez-vous discrètement d'elle, si elle a fait les vœux en la Religion où elle était, et puis me le faites savoir, et ne lui faut donner aucune charge, ains la tenir en règle le plus qu'il se pourra. — Je ne manquerai [pas] de faire tout [230] mon possible vers M. Vincent, touchant ce que je vous dis.

Je suis étonnée de ce que vous me dites de M. Jantel, car je le laissai en très-bonne volonté de faire de bien en mieux. Si vous trouvez bon, il le faudra régler à quelque petite pension, et le meilleur serait que Mgr de Belley lui donnât quelque autre emploi ; mais il faut conduire cela fort discrètement et ne point rompre du tout avec lui. Dieu sera votre conduite en cette occasion, s'il Lui plaît. — Vous savez ce que je vous ai dit pour la petite Sœur F. Il faut tâcher de savoir de ma Sœur la Supérieure de Dijon ce qu'elle avait accordé avec son père, et puis s'en tenir à cela. Mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'envoyer exprès à Dijon pour cela, mais d'employer la première commodité qui se présentera. Je crois que vous ne devez point toucher au procès de M. N***, que M. votre Père spirituel ne soit de retour ; néanmoins, vous pouvez cependant dresser votre intention de garder cette petite pour l'amour de Dieu. Vous ferez fort bien de parler franchement à M. Jantel touchant sa nièce ; mais faites-le cordialement, et lui faites entendre que l'on ne peut [tout à la fois] le contenter en ce qu'il désire et satisfaire à sa conscience.

Ma très-chère fille, ayez un grand courage ; demandez conseil à notre bon Dieu en tous vos besoins, et vous confiez pleinement en Lui ; assurément Il vous aidera et donnera contentement de votre travail. Certes, cette bonne Sœur M. C. a une forte tête ; Dieu l'assiste ! Je suis tout à fait à vous et de tout mon cœur. — Je vous recommande et prie derechef d'envoyer ce beurre à nos pauvres Sœurs, et saluez chèrement votre communauté de ma part. Je la chéris en l'espérance qu'elle marchera fidèlement devant Dieu, que je supplie les bénir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [231]

LETTRE DCCCXCIX - À LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY

SUPÉRIEURE À RUMILLY

Regret de n'avoir pu visiter sa communauté ; promesse de le faire au plus tôt.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, novembre 1628.]

Ma très-bonne et chère Sœur,

Ce divin Sauveur soit notre unique joie !

Je ne doute point que vous n'en ayez reçu de la grâce que Dieu nous a faite d'arriver ici heureusement. Bénie en soit sa bonté, et de ce qu'il vous a conservée, avec votre petite troupe, en santé, avec accroissement de dévotion, ainsi que chacun me dit. Croyez, ma très-chère Sœur, que je n'aurai moindre joie que vous, quand Dieu nous donnera la chère consolation de vous voir ; il m'en tarde, et j'espère que ce sera dans quelques semaines. J'avais certes bien envie de passer vers vous dès Belley ; mais l'on nous fit le chemin si fâcheux, que ceux qui avaient la conduite du voyage ne surent se résoudre à cela. Nous vous verrons, Dieu aidant, et avec un peu de loisir. Cependant, je vous salue mille fois, ma très-chère Sœur, du meilleur de mon cœur, et demeure toujours tout à fait vôtre en notre bon Dieu. Qu'il soit éternellement béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [232]

LETTRE CM - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Mort d'une Sœur de Chambéry. — Résignation à la volonté divine. — Préparer le départ de la Mère de Blonay. — Affaire des Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 8 décembre [1628].

Ma très-chère fille,

Assurément que votre lettre du 10 novembre me donna un terrible coup, sachant le mal dans votre chère maison ; mais je bénis Dieu que ce soupçon ne se soit pas trouvé vrai, ainsi qu'on me l'a écrit de Crémieux par homme exprès. Nous sommes à Dieu ; ce qui sera trouvé bon à ses yeux, qu'il soit fait ! rien n'est si utile pour nous que cette divine volonté, ni rien de si doux à nos cœurs. — Nous mourons ici aussi bien qu'à Lyon ; car avant-hier nous enterrâmes une de nos Sœurs ; c'était un trésor, une âme toute pure et colombine ; aussi crois-je en la bonté de notre bien-aimé Seigneur et Époux qu'elle vola droit au ciel, comme une chaste et blanche colombe. O ma fille ! il importe peu de quel mal nous mourions, pourvu que nous montions à cette bienheureuse éternité. O sainte Mère des enfants de Dieu ! quand reposerons-nous en votre sein et entre vos bras immortels ? Ma fille, nos âmes devraient défaillir en ce désir ; mais non, je me reprends, attendons doucement l'heure que le divin Sauveur a marquée pour nous combler de ce bonheur, et cependant n'ayons qu'un seul désir : de lui plaire par l'accomplissement de sa sainte volonté en toutes choses.

Ma fille, je vous écris à tire-d'aile, l'affection m'emporte, et certes le porteur me presse aussi. Notre Sœur de Crémieux m'assure que l'on vous a fait porter quelques provisions, au moins du beurre et fromage et autres petites choses, et que M. de Lestang est courageux pour cela. Je lui en vais écrire [233] pour le remercier et supplier de continuer. — Je n'ai point encore reçu les Entretiens ; je ne sais s'ils sont à Nessy, car j'en suis dehors il y a quinze jours, incertaine encore si nous irons à Grenoble, à cause du bruit de peste.

J'écris à notre chère Aimée [de Blonay] qu'elle se soumette à vous pour ce qui regarde son corps ; ayez-en aussi bien soin, ma très-chère fille, mais sans excès. Hélas ! Dieu sait que nous voudrions pour votre consolation vous la laisser toujours, et certes sans cela nous n'eussions eu garde de la laisser dans le péril ; mais je n'eus pas la force de vous ôter cet appui parmi tant d'afflictions. Mais après cela, ma très-chère fille, je crois que vous m'êtes si bonne fille que vous préférerez la gloire de Dieu et mon soulagement. N'arrêtez-vous pas de bon cœur votre consolation à la mienne, ma très-chère fille ? Or, j'ai cette confiance, et que s'il plaît à Dieu la préserver de ces maladies, après que le mal sera accoisé à Lyon, vous-même trouverez les expédients pour la faire sortir et nous l'envoyer sans bruit ni contention, car je crains toujours cela ; et pour l'éviter, je pense qu'il serait bon de n'en parler que lorsqu'il faudra exécuter la chose, et que peu de gens le sachent. Vous aurez encore de nos nouvelles sur ce sujet, duquel je ne vous eusse pas encore parlé si vous ne m'eussiez écrit votre désir de la garder. Certes, ma fille, quand nous n'en aurions point besoin, ce qui n'est pas, si ne faudrait-il pas cependant la mettre derechef dans le péril quand elle en sera retirée. Vous ne perdrez pas l'espérance de la ravoir un jour.

Je vous ai écrit très-souvent ; en l'une je vous priais, s'il y avait moyen, de faire brûler cette impression faite des [faux] Entretiens. Ils sont en vente ici, cela est fort fâcheux, car il y a de grandes impertinences. — Ma très-chère fille, je suis vôtre du meilleur de mon cœur, qui vous souhaite les plus chères grâces de Notre-Seigneur. Je pensais écrire à la chère Sœur de Sainte-Colombe ; mais certes je ne puis. Je la salue chèrement, et la [234] désire être une vraie colombe en amour, douceur et simplicité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMI - AUX MÈRES SUPÉRIEURES DES DEUX MONASTÈRES DE LYON

Nécessité de quitter le premier monastère de Lyon s'il est envahi par la peste. Prendre l'avis des Révérends Pères Jésuites.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble], 16 décembre 1628.

Mes vraies très-chères filles,

Je vous écrivis à toutes trois, il n'y a que huit ou neuf jours. Nous voici venues depuis à Grenoble, où je n'ai nul loisir ; c'est pourquoi je vous prie que cette lettre vous soit commune. Je l'envoie à Crémieux, ne pouvant en nulle manière trouver personne qui veuille aller jusque dans Lyon, où l'on me dit que le mal continue ; sur quoi me trouvant en peine, j'ai demandé l'avis du Révérend Père provincial des Jésuites, qui me répond qu'absolument il faut que la plupart de vous autres, mes très-chères filles, vous vous retiriez et bien vite dans quelque château, et que M. de Lestang vous prêtera bien l'un des siens. Je crois qu'une retraite ne vous manquera pas, si vous la voulez prendre, à quoi je vous exhorte et vous en prie, s'il est ainsi jugé à propos par les Révérends Pères recteur et Maillan, qui, selon l'état présent de la ville et les occurrences, vous peuvent donner avis sagement et solidement, et je m'assure que M. votre Supérieur ne vous divertira pas de cela. Certes, mes très-chères filles, le grand nombre que vous êtes ensemble est très-considérable[62] : je pense que vous êtes soixante et tant de filles. Si [235] le mal se prenait chez vous, comment tout ce grand nombre se rangerait-il ? Vous pourriez laisser une vingtaine de Sœurs des plus robustes au monastère, et retirer le reste ensemble dans un château de vos amis. Si vous craignez la dépense, ce que vous ne devez, et que vous n'ayez point d'argent, avertissez-moi promptement, nous vous ferons donner tout aussitôt ce que vous désirerez.

Je n'eusse osé faire cette proposition sans l'avis du Révérend Père provincial, auquel j'écrivis simplement que j'avais crainte que ce ne fût tenter Dieu de vous laisser là, mais que, d'ailleurs, la résignation que nous devons avoir à sa divine volonté et la confiance en son soin paternel me retenaient, craignant aussi de faire quoi que ce fût contre ce divin vouloir. Là-dessus il dit que sans retard ni remise, absolument, il vous faut ôter de là. Je vous renvoie derechef au conseil des Pères qui sont sur les lieux. Certes, ce me serait un incroyable soulagement de vous sentir hors de là ; car je ne puis contenir mon cœur, qu'il n'ait souvent de sensibles alarmes de vous sentir en tant de périls ; mais si Dieu le veut, qu'ainsi soit fait ! car, pour le temps et l'éternité, nous sommes siennes sans réserve. La mort et la vie et toutes sortes d'événements seront également bien reçus, venant de sa douce main, moyennant sa divine grâce. Mes très-chères vraies filles, faites qu'au plus tôt j'aie de vos nouvelles et [que je sache] à quoi vous vous déterminerez, et en quoi nous vous pourrons servir ; car j'ai un cœur pour cela qui n'a point de bornes en son désir, et qui le fera toujours, Dieu aidant, de tout son pouvoir.

Bonjour, mes trois très-chères et bien-aimées filles, et bonjour encore à toute la chère troupe, qui me sont aussi très-chères filles, suppliant notre bon Dieu de répandre avec abondance ses plus riches grâces sur vous, et vous conserve, mes chères âmes, pour servir longuement à sa gloire. Amen. Dieu soit béni ! [236]

J'oubliais de vous dire qu'il y a en cette ville plusieurs livres des [faux] Entretiens imprimés, dont l'on parle bien. Pensez si j'ensuis mortifiée comme il faut, et je vois tous les jours plus la nécessité de supprimer cette misérable impression. Pour Dieu, mes très-chères filles, travaillez pour cela. J'ai reçu les vrais Entretiens que vous m'avez envoyés, mais non les privilèges et approbations. — Je voudrais savoir si Cœursilly et Derobert sont amis.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMII (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À BENNES

La Sainte se réjouit de la fondation de Rennes. — Les bienfaitrices séculières doivent entrer seules au monastère. — La peste, la guerre et la famine menacent la Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble], 31 décembre [1628].

Je reçus fort tard votre lettre du 2 novembre, et crois que vous recevrez celle-ci, car je l'envoie à Lyon, dès Grenoble où nous sommes il y a trois semaines ; car étant à Nessy il ne faut rien espérer d'écrire, tout commerce est défendu. — Je loue Dieu de la sainte conduite qu'il a faite de votre voyage et heureux établissement, et surtout de ce que vous vous portez passablement bien ; car c'est cela, ma très-chère fille, que je souhaite pour la gloire de Dieu, que je crois avoir dessein de tirer de vous plusieurs bons services ; c'est pourquoi je vous conjure avant toutes choses d'avoir un grand soin de votre cœur, de le tenir en douceur et gaieté, et votre chétif corps en santé tant qu'il se pourra. Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous demande pour ma consolation, et Dieu seul sait quel est le cœur qu'il m'a donné pour vous. [237]

Vous me demandez si les bienfaitrices peuvent avoir des filles pour les servir. Certes non, et même, s'il se pouvait, il n'en faudrait point aux fondatrices, tant les filles de cette condition sont sujettes à préjudicier aux monastères. J'aimerais bien mieux qu'une Sœur laie [converse] bien adroite fût destinée au [service de telles personnes]... [Plusieurs mots illisibles] que d'ajouter le vœu particulier de la clôture. [Il] ne vous obligera rien plus à l'observance que nous ne le sommes, mais il rompra les règles et la conformité avec les autres maisons de la Visitation ; il faut donc humblement s'en défendre. La clause qui est dans la constitution de la Clôture fut mise pour satisfaire les prélats d'Italie : elle ne fait rien en France, où les prélats étendent leur autorité sur tout. Le moins que vous pourrez introduire de femmes séculières dans votre maison sera mieux, ce que je ne dis pas pour la bonne madame de..., que le Père Binet nous a dit être si vertueuse. Vous avez nos Règles et nos Réponses qui montrent assez l'intention de notre Bienheureux Père, et de plus, le sage conseil du Père Binet et le vôtre. — Tout se porte bien en votre famille. J'ai envoyé vos lettres à Nessy.

Je vous prie, ma fille, que s'il arrive quelque grâce par les prières de notre Bienheureux Père, vous les fassiez recueillir soigneusement ; et écrivez souvent à Orléans, mais ardemment, afin qu'on y fasse ce que le Père dom Juste ordonna, et qu'on lui en fasse savoir nouvelle. — Si Dieu n'assiste, nous allons avoir la peste, la guerre et la famine en Savoie, ce qui [mot illisible] empêche entièrement aux affaires de notre Bienheureux Père. Dieu sur tout, et en tout soit glorifié éternellement, Amen, et remplisse le cœur de ma bien-aimée et très-chère Agnès de son pur amour, et celui de ses chères filles, que je salue de tout mon cœur ! — Dernier de l'an.

Je pense que j'oubliais de vous dire qu'il est beaucoup mieux de vous loger au faubourg, pour y être au large et bien [238] aérées, que d'être dans la ville et à l'étroit ; car tous les jours j'apprends l'utilité et nécessité que les monastères de filles soient grands, je veux dire en jardinage et commodité ; que nulle maison ne touche là... [Le reste est illisible.]

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. [239]

ANNÉE 1629

LETTRE CMIII - À LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Sollicitudes pour la santé de cette Supérieure. — Impression des vrais Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

[Grenoble, janvier 1629]

[Le commencement est coupé dans l'original] Hélas ! que je crains que le mal n'ait pas une fin telle que je la souhaite ; car puisqu'il vous a causé des convulsions et des tremblements, il est fort à craindre qu'il ne se termine en paralysie. La sainte volonté de Dieu soit faite ! Je vous supplie et vous conjure de faire tout ce qu'il se pourra pour votre soulagement, et de croire vos bonnes Sœurs, faisant simplement ce qu'elles vous diront, et vous forcez à manger, je vous en prie derechef, ma très-chère fille.

Nous avons reçu le livre et les lettres de Lyon. Ne rendez point celui des Entretiens imprimés : dites qu'il y a quantité de choses fausses qui n'étant point de notre Bienheureux Père l'on ne désire pas qu'il se voie ; et leur promettez d'en donner un exemplaire des vrais Entretiens, sitôt qu'ils seront imprimés. Si vous trouvez une prompte occasion d'écrire à nos Sœurs de Lyon, mandez-leur que je les prie de me faire réponse à ma dernière lettre, touchant ce que je leur demande pour l'impression desdits Entretiens de notre Bienheureux Père, savoir : si Derobert les pourra imprimer à Lyon ou Cœursilly, et si la [240] maladie n'empêchera point. J'attends cette réponse pour les envoyer. — Bonsoir, ma chère fille ; je vous supplie de vous consoler en Dieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMIV - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Recommandation en faveur d'une prétendante. — Traiter pour l'impression des Entretiens.

VIVE † JÉSUS !

Moulart, 15 janvier [1629].

Ma très-chère fille,

Nous voici au Moulart, chez madame d'Uriage, retournant à Chambéry. Cette bonne dame est priée par madame de Montoison de vous faire supplier par moi de donner l'habit à sa petite, bien qu'elle n'y puisse pas aller, pour le danger qui est à Lyon. C'est pourquoi je vous supplie, ma très-chère fille, que si cette petite damoiselle est en âge, si elle a les qualités propres à notre vocation, et si vous avez traité avec Messieurs ses parents pour le temporel, que vous leur donniez ce contentement de vêtir cette petite. Le désir qu'en a madame d'Uriage, avec les susdites conditions, me presse de vous en conjurer, car cette chère dame, outre son rare mérite, est très-étroitement unie à nous, et tout à fait engagée dans les intérêts de la Visitation. Cela suffit pour ce point.

Je crois que vous aurez maintenant reçu le livre des Entretiens, avec plusieurs lettres et éclaircissements sur ce sujet. Je vous envoie la lettre que je viens de recevoir de notre Sœur la Supérieure de Paris, où vous verrez comme Derobert tâche de semer des plaintes, bien que sans sujet, et comme le libraire de Paris offre de le contenter si on lui donne l'exemplaire [241] [manuscrit] pour faire là l'impression. Je trouve cet expédient fort bon ; car il est fort à craindre que la maladie continue à Lyon, et partant que l'on ne les y puisse assurément imprimer, ou du moins que la débite ne s'en pourra faire promptement, ce qui serait à préjudice pour les raisons que je vous ai écrites. Ceci donc mérite d'être bien considéré ; et partant, ma très-chère fille, je vous supplie de le faire mûrement, et prendre conseil [de quelqu'un] qui ne regarde point les intérêts des libraires. Que si vous renvoyez les Entretiens à Paris, faites-le, je vous prie, promptement et sûrement, et tâchez, par l'entremise de quelques amis habiles, de faire traiter avec le sieur Derobert ; il considérera bien lui-même qu'il y aura grande difficulté à imprimer et débiter à Lyon, et partant qu'il se range à la raison, je vous en prie. Il me promit, quand je le vis, d'en croire M. le président de Sève. Je vous recommande cette affaire de tout mon cœur.

Il me tarde de savoir de vos nouvelles et de notre chère Sœur AI. -Aimée [de Blonay]. On m'a écrit de Crémieux que l'on avait une lettre de vous, mais que notre chère Sœur M. -Adrienne [Fichet], que l'on reconduit à Nessy, pour les grandes maladies qui lui sont survenues, l'y a voulu porter, croyant que j'y fusse. Hélas ! je ne sais plus comme nous vous écrirons, si le commerce ne se remet sur pied en ce pays-là ; nous le ferons dans les occasions qui se présenteront du côté de Belley et de Grenoble ; mais je vous prie aussi que nous ayons souvent de vos nouvelles. — Dieu, par sa douce bonté, vous tienne en sa divine protection ! Je vous salue toutes avec les intimes affections de mon cœur, sans oublier le Révérend Père Maillan. Sans loisir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [242]

LETTRE CMV - À MONSEIGNEUR DE NEUCHÈZE

ÉVÊQUE DE CHALON, SON NEVEU

Éloge de Mgr de Bourges ; exhortation à imiter ses vertus.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, janvier 1629.]

Vraiment, je le crois bien, mon très-cher seigneur, que vous êtes toujours joyeux et content de posséder si longtemps mon bon seigneur, mon très-saint archevêque [de Bourges]. Qui est-ce de nous autres qui ne voudrait avoir part à ce bonheur, duquel certes je me réjouis avec vous de vous en voir si à souhait la possession et la jouissance ? car j'espère que vous en tirerez non-seulement une entière consolation, mais une très-grande édification, de laquelle vous serez porté à l'imiter ; c'est là, mon très-cher seigneur, le principal fruit que j'espère et désire de tout mon cœur que vous tiriez de sa douce et très-utile conversation. Votre bonté m'est si connue que je sais que vous agréez tout ce que je vous dis en la simplicité de notre confiance, et puis vous savez quel cœur Dieu m'a donné pour vous, et le désir que j'ai de vous voir un des plus grands et des plus saints évêques de l'Eglise de Dieu. Je supplie son infinie Bonté vous en faire la grâce.

Certes, je n'ai point appréhendé de vous avoir laissé l'argent ; mais je suis pourtant bien aise que vous l'ayez remis à notre bon seigneur, qui ne le jouera pas. — Je suis extrêmement consolée que mon neveu des Francs se porte bien et mon fils de Toulonjon. Dieu leur donne son saint amour et crainte ! Il y a deux mois que nous sommes hors d'Annecy ; c'est pourquoi je ne vous fais point de recommandation de Mgr de Genève. — Je salue, avec votre permission, M. Robert et les bonnes Mères Ursulines. — Je prie notre bon Sauveur d'être votre grand amour et seule prétention. [243]

Je suis de cœur, mon très-cher seigneur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE CMVI - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Dieu console les âmes à proportion des épreuves qu'elles ont supportées pour son amour. — Former les novices à l'oraison et à la mortification. — Misère et désolation de la ville de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1629.]

O ma très-chère et bien-aimée fille, je loue la divine Bonté qui vous fait ressentir ses célestes faveurs ! Il fallait que les douceurs abondassent où les afflictions et peines intérieures avaient quasi tout desséché. Oui, nous servons un bon et riche Maître, ma fille, tout sage et puissant pour nous donner secours à point nommé ; aimons-Le, servons-Le de tout notre cœur, et nous reposons en Lui pour toutes choses, Lui laissant faire de nous tout ce qu'il Lui plaira. Je suis consolée de vous savoir une assistance si proche et si bonne en la personne du Révérend Père recteur ; je vous supplie de le croire fort simplement.

Je suis très-aise que vous ayez reçu ces cinq bonnes filles. Notre bon Dieu multipliera leurs dots par les bénédictions que leur bonté et exacte observance attireront de sa miséricorde. Je vous prie, ma très-chère petite, recommandez bien à la directrice de les conduire avec amour et douceur à une grande générosité, leur faisant beaucoup plus aimer les vertus que craindre les mortifications, afin qu'elles agissent et travaillent à leur acquisition par le motif de l'amour et de l'estime qu'elles en feront, et non par crainte. Qu'elle les forme surtout à l'oraison et mortification ; car tous les jours je connais mieux que, qui [244] défaut en l'un de ces deux exercices, n'est qu'une ombre et idole en Religion.

Je suis tout aise de vous savoir un peu élargies de logis et que N*** ait bien trouvé votre plan. J'estime que votre maison sera tout à fait agréable et bien assise. Dieu fournira pour le bâtiment, n'en doutez pas.

Vous avez très-bien fait de ne pas envoyer l'aube de votre charité à notre saint Père[63] ; il faut attendre que le commerce soit libre à Lyon, ce qui, je pense, ne sera pas si tôt ; car il ne s'est point entendu de notre temps semblable misère que celle de cette pauvre ville-là. Nos chères Sœurs ont leur bonne part du mal : cinq Sœurs sont déjà mortes au petit couvent ; le grand n'en avait point encore. Priez bien pour elles, ma très-chère fille. — Je salue toutes nos très-chères Sœurs. Certes, je les tiens toutes dans mon cœur ; mais surtout vous, ma très-chère petite, qui m'êtes plus chère et aimable que toutes.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CMVII - À MADAME DE VAUDAN[64]

À AOSTE

Projet d'une fondation dans cette ville.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1629.]

Ma très-honorée et très-chère sœur,

Nous voici heureusement de retour auprès de nos chères Sœurs de Chambéry, qui m'ont dit comme votre bon cœur continue à l'affection de notre établissement en votre cité [245] d'Aoste. Nous sommes toutes prêtes à accomplir la parole que nous vous donnâmes avant de partir, il y a environ dix-huit mois, ainsi que je priai ma Sœur la Supérieure d'ici de vous l'écrire et de vous donner notre Sœur Gasparde-Angélique [Favier] avec quatre bonnes Religieuses ; car on m'a dit que vous la désirez.[65] J'écris à Mgr votre évêque afin d'avoir quelque résolution finale ; car nous sommes disposées d'embrasser tout ce qu'il lui plaira nous commander, soit pour aller, soit pour demeurer, s'il juge l'affaire utile à la gloire de Dieu, ou faisable, pour les difficultés qui s'y peuvent rencontrer. Vous nous connaissez, ma très-chère Sœur, nous ne voulons rien violenter-mais nous désirons que toutes les affaires qui nous concernent se fassent avec toute douceur, et pour le seul honneur de Notre-Seigneur. Voyez donc ce qui se pourra faire avec votre digne prélat. Quoi qu'il arrive, nous demeurerons obligées à votre bonne volonté, et toujours plus affectionnées à votre bien spirituel, vous chérissant comme ma bonne et chère Sœur à qui je suis et serai toute ma vie, en Notre-Seigneur, très-humble servante.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMVIII - À MONSIEUR MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D’ANNECY

Décès de madame de Cornillon ; réception de sa fille au monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 3 février [1620].

Mon bon cher Père,

L'on nous retient ici à force de me dire qu'il faut voir, s'il se peut, la fin de ces patentes ; je pense que le Sénat fera son [246] coup cette semaine ; on nous le fait espérer ; Dieu conduise tout selon son bon plaisir ! mais le temps me commence fort à durer, puisque j'ai fait pour cette maison ce que je puis ; c'est une fort bonne famille.

J'écris à Mgr et au bon M. de Cornillon [son beau-frère], pour la petite fille de la pauvre chère défunte que j'honorais et chérissais comme ma propre Sœur, et quelque chose de plus, pour le respect de notre Bienheureux Père. Certes, je serais consolée que nous ayons cette petite fille qu'elle désirait tant de nous donner, et, prie Dieu qu'elle se rende digne du bonheur que de tout notre cœur nous lui procurerons, et que je m'assure que nos Sœurs lui accorderont cordialement. — Je vous assure, mon cher Père, qu'il me tarde bien de voir Votre Révérence et nos chères Sœurs, que je vous supplie de saluer toutes de notre part, avec les chers amis et amies, à part notre madame la présidente et notre chère petite Sœur, madame de Charmoisy, si elle est là. — Notre bon Dieu vous rende selon son Cœur, mon cher Père ! Je suis bien en Lui de tout le mien entièrement vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMIX (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À RENNES

Du bon choix des novices. — L'humilité est le grand remède à nos chutes. — Nouvelles de la famille Joly de la Roche.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 12 février [1629].

Ma très-chère fille,

Parce que je me trouve avec un peu de loisir, je vous écris de bon cœur ; car de nécessité il n'y en a point, ayant répondu [247] à toutes vos lettres. Je reçus l'autre jour celle du 2 décembre, deux mois justement après sa date. Il faut souffrir cela, maintenant que le commerce de Lyon n'est pas libre. — Dieu soit béni, ma toute chère fille, de quoi cette maison, que sa Bonté vous a commise, s'avance en la réception de bonnes filles, car je vous prie de les toujours bien choisir : c'est le bonheur et la conservation des maisons. Cela est pesant que l'on vous fasse recevoir deux filles avec la fondatrice. Toutefois si elles sont fort propres, il les faut recevoir, l'une pour Dieu, l'autre pour Notre-Dame. — Pourvu que nos Coutumiers soient bien corrigés, je serai bien aise que Mgr votre prélat en ait un. Il faut avoir patience pour en avoir avec les Règles et Heures ; car l'on ne peut rien faire avec ceux de Lyon que le commerce n'y soit libre. Je ne sais encore ce que le tout coulera ; mais vous le saurez quand l'on vous en enverra.

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que vous me contentez de ne vous plus fâcher pour vos défauts ! Pour Dieu, tenez ferme là, et me croyez que le grand remède à toutes nos chutes et tentations, c'est la très-sainte humilité et soumission à Dieu. Gravez bien cette leçon dans le cœur de vos filles, et les portez à faire tous leurs exercices avec une douce et sainte ferveur. O souveraine Bonté ! quand vous aimerons-nous parfaitement ? Ma fille, j'ai bien envie que ce saint amour règne dans nos maisons, car cela accommode tout. — Mais n'êtes-vous pas fâcheuse et contrariante de dire que si j'eusse voulu, je vous eusse amenée avec moi, et eussions envoyé notre compagne, mais que je n'eusse pas eu tant à gré voire compagnie que la sienne ? Vous êtes bien mauvaise et encore plus trompée ; car, en vérité, je préférerais votre compagnie à celle de trois compagnes ; mais vous savez que, parla grâce de Dieu, je ne fais nul état de mes inclinations, ains je fais ce que je pense être plus à sa gloire. Dédites-vous donc, et me croyez que vous m'êtes en une considération fort extraordinaire et en mon affection de même. [248]

Me voici encore à Chambéry ; mais j'espère en partir mercredi, Dieu aidant, notre affaire pour l'exemption des tailles se jugeant ce matin. Oh Dieu ! que de peines et de temps perdu, quand l'on a affaire aux princes !... — Tout va bien ici. Les parents se portent bien. La Sœur [Marie-Innocente delà Roche] est toute bonne, les deux du monde n'y sont que trop avant ; il y a quinze jours que je ne les ai vues. Que n'a-t-il plu à Dieu que vous fussiez venue ici être Supérieure, c'eût bien été selon mon gré et à la gloire de Dieu. Je supplie sa Bonté vous rendre tout à fait sienne. Je suis bien vôtre de tout mon cœur. — Je salue nos bonnes Sœurs. — 12 février.

Dieu soit béni !

[P. S.] Depuis cette [lettre] écrite, la bonne Mère [madame de la Roche] est venue et j'ai vu les sœurs : l'aînée se trouve un peu mal, c'est une bonne femme ; la fille ne sait à quoi se résoudre. Dieu l'assiste ! Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE CMX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Estime et affection de la Sainte pour les communautés de Grenoble et de Chambéry. Elle prépare l'Histoire des Fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 février [1629].

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma très-bonne et chère fille, et encore plus que je n'ai reçu de vos lettres ; mais de toutes parts l'on a peine d'en faire tenir maintenant. Or, j'espère que la souveraine bonté de Notre-Seigneur vous tient toujours en sa divine protection avec votre chère troupe, et que tout va de bien en mieux, dans la sainte et amoureuse [249] observance. Oh ! Jésus, ma vraie très-chère fille, que nous y sommes obligées !

Il y a trois mois que nous sommes hors de Nessy où nous ne séjournâmes que trois semaines, qu'il fallut aller à Grenoble pour affaire importante. J'y demeurai cinq semaines avec consolation, car c'est une brave famille. Nous voici dès lors à Chambéry, où les filles sont très-bonnes et de bons esprits ; je n'ai point vu de cœurs plus maniables ; elles vivent dans une paix, douceur, et union parfaites. Nous espérons d'en partir samedi, ayant heureusement, par la grâce de Dieu, vu la fin d'une affaire temporelle de grande importance aux quatre monastères de ce pays, qui m'arrêtait ici. Je m'en vais donc en cette bénite maison de Nessy, où je voudrais bien avoir votre fondation, faisant venir celles de tous les autres monastères[66] ; envoyez-la moi donc, ma très-chère fille, selon votre promesse, et je prie Dieu qu'il vous rende sa chère et bien-aimée épouse, et toutes nos Sœurs aussi, que je salue du meilleur de mon cœur avec vous, ma très-bonne et chère fille.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. [250]

LETTRE CMXI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Prochain retour à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 14 février [1629].

Ma très-chère fille,

Je crois que vous avez reçu celle que je vous écrivis, il y a environ quinze jours ou trois semaines. Elle était fort ample et requérait réponse conforme à nos désirs, ou plutôt à la sainte volonté de Dieu. De plus, je désire extrêmement de savoir comme vous vous portez ; cela me tient en peine, et de ne savoir si vous avez reçu le livre des Entretiens, et qu'est-ce que l'on en fait. Ayant tant dit tout ce qu'il faut pour ce sujet, je n'ai rien à ajouter, sinon, ma très-chère fille, que l'on fasse, et que nous aimions toujours souverainement Celui qui seul mérite d'être aimé de la sorte.

Enfin, nous partons demain d'ici pour m'aller enfermer en cette bénite maison de Nessy et vivre là, rester un peu à recoi, tandis que le divin Sauveur permettra. Son saint et pur amour comble nos cœurs ! Amen. Il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Remercîments pour l'envoi d'une mitre et d'une chasuble. — Maternelle confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 février [1629].

Ma toute très-chère et bien-aimée fille,

Nous avons reçu la chasuble et toute la suite, non sans [251] admiration de sa beauté ; mais surtout de la bonté et incomparable suavité et grandeur de votre cher cœur, qui ne peut assez donner, ce lui semble, à ceux qu'elle aime et chérit uniquement. Tous les remercîments que nous vous en pourrions faire ne sont rien en comparaison de nos sentiments ; nous vous en offrons toutefois sans limite. Notre bon Mgr de Genève fut tellement épris de la beauté de cette chasuble, et de l'excellence et richesse de sa mitre, qu'il en faisait fête à tout le monde. Aussi, certes, n'avions-nous rien vu en deçà de comparable ; Dieu en soit votre récompense ! Nous prétendons qu'elle sera destinée pour la béatification, et ferons bravement le reste de l'ornement le plus conforme que nous pourrons.

Je n'ai point reçu la lettre de votre cher cœur ; vous m'obligerez et consolerez de la récrire. Avant que recevoir la vôtre dernière, l'on avait écrit ici les fruits que votre conversation avait apportés à M. de Granier. Mgr de Genève me le dit ; j'en loue Dieu, et de bon cœur. Non, ma fille, ce n'a point été à moi qu'aucune créature de Paris ait écrit de cela ; mais sur le récit qu'on me fit de ce que je vous mande, je pris volonté de vous en dire la pensée qui m'en vint ; car enfin mon cœur est tellement ouvert, joint et uni au vôtre, qu'il ne faut point que vous doutiez que je n'aille toujours avec vous dans cette entière et parfaite confiance, comme je désire et sais que vous faites envers moi. Enfin, je crois qu'entre votre très-cher cœur elle mien il n'y a que Dieu seul, qui en est l'amour, le seul désir et le lien sacré, dont Il soit béni ! Amen.

Faites pour le bien de ce pauvre M. de Granier ce que vous jugerez selon Dieu. Ma fille, adieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [252]

LETTRE CMXIII - À MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS[67]

À PARIS

Espérance de l'arrivée de cette princesse. — Témoignage de profond respect et assurance de prières.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Madame, J'ai reçu celle dont il vous a plu m'honorer, avec la révérence que je dois à Sa Grandeur, mais aussi avec une fort grande consolation pour l'espérance qu'elle nous donne d'être bientôt en ce pays. Je ne puis m'imaginer, Madame, que Votre Grandeur puisse prendre un meilleur conseil que d'exécuter ce bon et utile dessein. C'est le désir de tous vos bons sujets et fidèles serviteurs, et le souhait de vos très-petites, mais très-obéissantes et très-obligées Filles de la Visitation, qui ne cesseront jamais d'importuner le Ciel pour la conservation de Votre Grandeur et celles de Messeigneurs nos princes, vos dignes enfants, Madame, suppliant l'infinie bonté de Notre-Seigneur faire abonder les richesses de son amour sur toutes vos chères personnes, et les amener bientôt et heureusement en ce pays, ce qu'attendant de sa grande affection et après avoir fait très-humble révérence à Sa Grandeur, je demeure en tout respect, Madame, votre, etc. [253]

[P. S.] Madame, nous ne manquerons à faire faire une neuvaine devant le saint corps de notre Bienheureux Père, à ce qu'il lui plaise prendre soin devant Dieu de toutes vos affaires, et surtout de la conservation de Votre Grandeur et celles de Messeigneurs les princes, vos chers enfants.

Conforme à une copie de l'original gardé à Paris, Archives nationales, fonds français, n° 3397.

LETTRE CMXIV - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La communauté de Lyon n'a pas le droit de retenir la Mère de Blonay. — Conclure au plus tôt l'affaire de l'impression des Entretiens. — Nécessité de transférer ailleurs les Sœurs de Paray-le-Monial.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, dernier février 1629.

Ma très-chère fille,

Je ne veux rien ajouter aux raisons que j'ai écrites ci-devant pour faire voir que nous sommes dans l'équité, dans la nécessité et pouvoir de rappeler notre Sœur Marie-Aimée de Blonay ; c'est pourquoi je vous supplie que, puisque c'est la volonté de son Supérieur et celle de son monastère d'où elle est professe, de la retirer ici, vous nous la renvoyiez le plus tôt qu'il se pourra. Je sais que les Supérieurs ne font rien en ceci que ce que vos affections leur persuadent, et que, comme vraie fille de notre Bienheureux Père, vous les devez rendre capables de ses intentions et ordonnances, lesquelles vous savez avoir été pratiquées de son vivant et depuis son décès, en telles occasions. Eh donc ! ma très-chère fille, je vous conjure, pour l'amour que vous portez à ce Bienheureux et à ses intentions, et par l'affection que vous me témoignez, de ne plus vous faire écrire sur ce sujet ; mais qu'en simplicité vous fassiez en sorte que notre chère Sœur Marie-Aimée obéisse et rende son devoir, et cela avec toute la douceur et révérence dues à M. votre [254] Supérieur, qui, sans doute, ne vous eût jamais défendu la sortie de ma Sœur, si vous lui eussiez fait savoir, à l'avantage, comme telle chose se pratique, et les raisons pourquoi.

Pour nos Entretiens, je vous supplie, ma très-chère, de nous renvoyer les deux copies que nos Sœurs de Paris vous ont envoyées ; car nous désirons de les faire revoir encore plus exactement, afin que, puisque nous sommes nécessitées de les faire publiquement voir, l'on n'y laisse rien, tant qu'il se pourra, qui puisse faire gloser. Que si pourtant, [vers] la fin de mars, Lyon est purgé de la maladie, on les pourra faire imprimer au sieur Cœursilly ; sinon nous les enverrons à Paris, et l'on fera évaluer l'impression qu'il a faite des Règles et Coutumier. Il a écrit de grandes plaintes contre moi sans fondement, qu'il me semble que vous ne devez pas lui permettre, puisque la promesse qu'on lui a faite a été conditionnelle et non absolue, ainsi que vous verrez par celle que je lui écris. Envoyez-nous la quantité des Règles, Coutumiers et Cérémonials qui sont imprimés, ce que vous en avez distribué en chaque monastère, et le prix que vous en avez reçu. Je ne puis écrire davantage.

Nous envoyons ce messager exprès à Crémieux porter ces lettres et pour nous rapporter nos Entretiens ; c'est pourquoi je vous supplie, ma très-chère fille, de les y envoyer tout promptement le plus qu'il vous sera possible. Vous nous pouvez répondre du reste à loisir. — Quant à nos hardes qui sont à Lyon, et à la caisse de faïence, si Dieu favorise Lyon d'une guérison entière, vous nous les enverrez à la première commodité. Vous avez bien fait, puisque vous en aviez besoin, d'en prendre ; car croyez, ma très-chère fille, nous n'aurons jamais rien à notre pouvoir qui ne soit entièrement vôtre, tant qu'il nous sera possible, voire même, notre très-chère Sœur Marie-Aimée ; quand elle sera ici, si vous en aviez un jour besoin, nous vous la rendrions de tout notre cœur.

Quant à nos chères Sœurs de Paray, certes, il y a bien [255] quelque chose dans la lettre qui ne me revient pas ; mais, ma fille, il faut que les Mères supportent les enfants. Elle est fille de votre maison, il faut tout excuser ; car je vous assure que j'ai toujours reconnu une grande bonté et sincérité en cette âme-là ; mais l'on voit bien qu'elle a été un peu piquée de cette lettre qui peut-être était un peu trop verte. Je me sens pressée de vous dire nettement mon sentiment sur le sujet de ces chères Sœurs-là. Il est tout à fait nécessaire qu'on les ôte de Paray ; car il est impossible qu'un monastère de filles puisse avoir en ce lieu les nécessités spirituelles et temporelles qui sont nécessaires à l'utilité et consolation d'une maison religieuse. Cela étant, ma très-chère fille, si vous m'en croyez, vous les aiderez à les faire établir à Roanne, où je pense qu'elles se seront retirées par la permission de Mgr d'Autun, comme en hospice et pour fuir la maladie ; car de les envoyer à Autun à dix ou douze grandes lieues de là où elles sont, quel embarrassement de mener là une douzaine de filles, et dans une maison fort petite et fort pauvre ! Je loue néanmoins la charité de nos Sœurs d'Autun ; mais je sais qu'il leur eût été comme impossible de l'accomplir. Confortez-les donc, ma chère fille, puisque vous ne les pouvez pas retirer à vous, pour le grand nombre de filles que vous avez déjà ; confortez-les donc, et les aidez.

Quant à ces deux filles qu'elles désirent que vous retiriez, certes, ce serait bien une grande charité ; notre Bienheureux Père n'était pas du sentiment de Messeigneurs vos archevêques ; oui bien de ne pas ouvrir la porte aux changements de maisons, à celles qui le désirent d'elles-mêmes, mais en telles occasions la charité doit surnager sur tout. Néanmoins, si elles s'établissent dans le diocèse de Lyon, cela dépend entièrement de vos Supérieurs. L'on verra avec un peu de temps, et faut espérer que l'on ira de bien en mieux, et j'écrirai à ma Sœur leur Supérieure ce que je penserai être convenable à leur conduite.

Hélas ! ma chère fille, quant au désir que vous et moi avons [256] de nous revoir, je ne sais si Dieu m'en donnera la consolation ; je n'y vois pas beaucoup d'espérance. Il faut que dorénavant je me prépare à faire le voyage du ciel. Il semble que Dieu commence à me le signifier par une infirmité qui m'est un pressentiment ; sa sainte volonté soit faite ! Cependant, priez Dieu pour moi, afin que nous nous voyions éternellement en Lui. — Je me sens grandement votre obligée du soin que vous avez de ma chère Sœur M. -Aimée [de Blonay]. Je vous la recommande encore. Faites-la hardiment rompre le carême ; faites-la prou dormir et peu parler ; et je pense que la charge de directrice lui est fort nuisible, et, pour cela, vous ferez bien d'en mettre une autre et de l'en décharger.

Il m'est venu une pensée qu'il faut que je vous dise : c'est que je ne voudrais pas que vous parlassiez de Cœursilly à Mgr, ni que vous lui donnassiez [à Cœursilly] la lettre que je lui écris, que les Entretiens ne fussent partis, crainte qu'il ne les arrêtât. Je ne voudrais pas pourtant faire ce jugement-là de lui ; car je ne le crois pas trop exigeant, mais je vous dis simplement la pensée comme elle m'en est venue. Je vous prie derechef de nous envoyer promptement les Entretiens, car ce messager les attendra à Crémieux. Nonobstant l'indignité avec laquelle le sieur Cœursilly a écrit contre moi, nous ne lairrons pas de les lui donner, pourvu que la maladie soit entièrement passée à Lyon. Mais attendant cela, je vous supplie de faire estimer par personnes capables et qui le fassent consciencieusement et selon Dieu, tant de sa part que de la nôtre, ce qu'il a imprimé de l'Institut. Je l'ai fait voir au Révérend Père Jésuite qui prêche ici et à quelques autres personnes, qui savent ce que telles choses valent, qui disent que le tout sera bien et hautement payé à cent écus. Je n'y comprends pas les Heures, parce que ce n'est pas nous qui les avons fait imprimer, et qu'elles sont tellement faillies qu'elles sont comme inutiles aux maisons qui les ont achetées, quoique bien chèrement. — Pour ce qui [257] est du sieur Derobert, je vous supplie aussi, mais au nom de Dieu, que l'on regarde dans l'équité ce qu'il lui faut donner pour les exemplaires saisis, que je voudrais qui fussent tous brûlés, et les autres huit cents dont vous m'écrivez. Vous avez là des amis d'autorité ; je vous conjure de leur bien faire entendre tout ce qui est de ce fait-là, et de les employer pour réduire le sieur Derobert à ce qui est de la raison, par la douceur ; car, de procès, nous n'en voulons point que par une absolue nécessité, et après toutes les offres qui se pourront faire dans la raison et charité. Obligez-moi, ma chère fille, de mettre une fin à toutes ces petites affaires-ci, afin que je ne vous en importune plus, et que je ne sois plus surchargée de tant d'écritures pour ce sujet. Je serai bien aise d'avoir réponse du contenu de cette lettre le plus tôt qu'il se pourra.

Vous savez, ma très-chère, combien je suis entièrement vôtre et à toutes nos chères Sœurs, que je salue de tout mon cœur, suppliant notre bon Dieu de faire abonder ses plus chères et saintes bénédictions sur vous toutes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Le premier monastère de Lyon doit secourir les Sœurs de Paray et ne plus s'opposer au départ de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er mars [1629].

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de votre avancement en la guérison de vos incommodités. Je vous supplie de vous soumettre aux ordonnances du médecin et à la volonté de votre Supérieure, et de manger gaiement de la viande ; car cela n'est rien et ne doit rien être à [258] une âme libre. Oh ! non, ma vraie fille, obéissez donc généreusement, car j'ai grand désir que vous serviez longuement ce très-débonnaire Sauveur, qui vous chérit et favorise si paternellement.

Hélas ! celle pauvre Sœur de Paray dit bien je ne sais quoi dans sa lettre qui me déplaît ; mais, mon enfant, il faut supporter cela bien doucement : ce sont vos filles que vous avez élevées, remontrez-leur amoureusement. Certes, j'ai toujours trouvé cette fille-là très-bonne et sincère, et je crois que si elles [les Sœurs] s'étaient retirées en quelque lieu où elles pussent avoir de l'aide nécessaire à une maison religieuse, qu'elles donneraient du contentement ; car pour vous dire vrai, ma fille, elles en sont tout à fait destituées à Paray, et ne puis avoir le sentiment qu'elles y demeurent ; mais j'en laisse disposer à qui il appartient. Je pense que peut-être seront-elles déjà retirées à Roanne, pour être mieux à couvert contre le passage des gens de guerre. Si cela est, certes, ce serait charité de les aider à y demeurer. Je n'ai point su de leurs nouvelles il y a déjà longtemps, n'ayant vu le dernier messager dont elles parlent dans leurs lettres.

Croyez, ma vraie très-chère fille, que cette lettre, qui a tant touché votre cœur, partit bien du fond du mien ; car il est vrai que je désire profondément cette consolation de vous voir auprès de moi, et Dieu sait que tous mes motifs sont purs et pour sa seule gloire, et qu'encore, il y a de la nécessité ; c'est pourquoi je suis douloureusement touchée des difficultés que l'on y fait contre raison et justice. Que si l'on continue, ce sera contre le gré et la volonté de Mgr [de Genève] votre Supérieur, celle de ce monastère et la mienne que l'on vous retiendra ; et partant je sais que ce sera aussi contre la vôtre ; ce que je vous supplie de témoigner si fortement et absolument, que vous donniez occasion à nos Sœurs de faire tout de bon ce qu'elles doivent, pour faire que M. leur Supérieur leur laisse la liberté de vous [259] rendre, avec l'honneur et la reconnaissance qu'elles nous doivent, et à ce monastère ; car je sais prou ce qui peut se dire en cette occasion, et que les Supérieurs font toujours ce qu'on leur montre être raisonnable et juste ; mais l'affaire [une ligne illisible]. Si l'on était disposé à recevoir notre manière de procéder douce et respectueuse, certes, Mgr de Genève et moi écririons avec tout l'honneur possible ; mais cela n'étant nécessaire, et pour les raisons que vous savez, nous ne le ferons pas, sinon, qu'étant instruits de ce qui est de la raison, on ne vît qu'il l'eût agréable. Voilà, ma très-chère fille, nos pensées et désirs. Dieu fasse en tout sa très-sainte volonté de nous ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXVI - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Mêmes sujets.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1620.]

Ma très-chère fille,

Je vous fais ce billet empressement, ayant longuement et fort sincèrement écrit à notre très-chère Sœur Marie-Aimée sur sa retraite, et au Révérend Père Maillan.

Ma fille, je ne crois pas que M. de la Faye voulût retenir par force notredite Sœur ; il n'en aurait pas contentement, ni vous aussi. Je vous supplie, ma très-chère fille, employez si dextrement votre prudence et charité qu'il la relâche avec douceur à celui à qui elle doit son obéissance ; car, mon Dieu ! il ne faut [pas] nous jeter dans cette extrémité de mettre des contentions entre les prélats. Aucun n'a jamais fait difficulté de laisser [260] disposer des filles qu'on leur a envoyées pour fonder, à ceux dont elles dépendent ; ce privilège est égal à tous. Vous savez en cela l'intention de notre Bienheureux Père, et en avez vu la pratique qui s'est toujours faite avec douceur, sans violence, avec l'agrément et bénédiction des Supérieurs, excepté quand notre Sœur Favre partit de Montferrand, que les Supérieurs de là usant de plusieurs remises à lui donner leur bénédiction, et étant pressée par l'obéissance de notre Bienheureux Père, elle leur manda qu'elle ne pouvait plus retarder, qu'elle s'en allait, en quoi elle contenta notre Bienheureux Père. Si tous les prélats voulaient nous faire ces difficultés, quel moyen de servir notre Institut en ses besoins ? Je vous prie donc, ma très-chère fille, d'acheminer cette affaire avec douceur ; car je suis tout assurée que si vous témoignez à M. de la Faye que cela est de raison, de coutume et de devoir, que vous désirez que l'on nous satisfasse en cela, qu'il s'y portera avec toute facilité. Obligez-nous donc en cela, je vous en prie, ma très-chère fille, et que nous ne recevions pas du mal pour le bien que nous avons fait à votre maison, laquelle nous étant précieuse et chère comme seconde de l'Ordre, vous devez vous assurer que nous ne faisons ceci que pour la plus grande gloire de Dieu, et que, toujours à son besoin, elle sera servie et assistée de nous en tout ce qui nous sera possible. — Mgr de Genève ni moi n'écrirons à M. de la Faye que lorsque vous l'aurez disposé à nous contenter. Nous en écrivons au Révérend Père Maillan ; je vous prie, employez pour cela les personnes que vous y jugerez plus propres, afin que tout se passe doucement.

J'ai communiqué au Révérend Père Binet, provincial, le changement de lieu pour nos Sœurs de Paray. Il le trouve nécessaire, d'autant plus que la mission de leurs Pères n'y sera [pas] permanente, et que peut-être ils n'iront plus. Ayez donc soin de secourir ces pauvres filles le plus tôt qu'il se pourra, car elles sont dignes de compassion et si mail Si vous avez [261] quelque lieu plus propre pour les mettre que Roanne, faites-les-y retirer, sinon aidez-les pour Roanne, quand ce ne serait que sous le prétexte de s'y retirer durant les pestes ; par ce moyen, elles éprouveraient si le lieu serait propre, comme je le crois, incomparablement plus que celui de Paray. Le Révérend Père provincial en a écrit au Père recteur de là ; je vous en écrivis il y a dix jours.

Je vous recommande les Entretiens, ma très-chère fille ; revoyez ce que je vous en écrivis en vous les renvoyant, car il est très-important qu'ils soient bientôt imprimés, et que la débite [vente] s'en fasse. Je ne sais si dès Lyon cela se pourra facilement, à cause de la maladie. J'enverrai la Préface et l'Exercice d'union pour le matin, qu'il faudra faire mettre à la fin des Entretiens, devant le traité de la Communion. — Encore une fois, ma très-chère fille, je vous conjure de conduire si dextrement la retraite de ma Sœur [de Blonay] que M. de la Faye ne s'en tienne point pour désobligé ; car, pour rien du monde, nous ne voudrions lui donner une juste occasion de mécontentement, et [vous] pouvez l'assurer que si d'ailleurs nous pouvions secourir vos besoins, certes, nous ne retirerions pas notre Sœur, puisqu'il l'aime si chèrement ; mais j'ai confiance que sa bonté recevra agréablement nos raisons, et la nous relâchera franchement et de bon cœur ; c'est tout mon désir, l'honorant parfaitement. Je vous assure qu'outre le besoin que nous en avons, je crois qu'il est nécessaire pour sa santé, et je crains qu'elle ne vive pas longtemps.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [262]

LETTRE CMXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARGUERITE-ÉLISABETH SAUZION.

SUPÉRIEURE À PARAY-LE-MONIAL

Les Supérieurs de Lyon n'agréent pas le transfert de la communauté de Paray. Regrets et résignation à ce sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-bonne et chère fille,

Ce paquet était fermé quand j'ai reçu votre lettre, laquelle m'a infiniment touchée d'une part, voyant vos peines et incommodités dans ce lieu de Paray, et d'autre elle m'a soulagée, vous sachant à l'abri de ces gens de guerre. J'ai écrit tout franchement mon sentiment à nos Sœurs de Lyon pour vous faire changer de lieu. Je vois, par celle de notre Sœur M. -Aimée [de Blonay], qu'elles sont fort éloignées de cela et leur conseil [aussi]. Tout ce que je vous puis dire, c'est que mon sentiment serait et est tout à fait de vous ôter de là et transférer votre maison ailleurs ; mais vous ne le devez ni pouvez faire qu'avec la permission de votre Supérieur de Lyon, et le congé de celui d'Autun, que vous devez requérir par honneur. Il faut premièrement que vous ayez la dernière résolution de Lyon, car Roanne étant du diocèse de Lyon, vous n'y pouvez aller pour vous établir que par leur licence. J'écris et fais encore écrire fortement à Lyon pour cela, je pense que vous en aurez bientôt des nouvelles ; que si l'on écrit que vous demeuriez là, faites-le en paix ; mais si j'étais en votre place, j'accepterais, à l'ascension prochaine, l'offre que l'on vous fait d'y envoyer une autre Supérieure.[68] [263]

Je leur écris aussi pour vous faire aider temporellement, notre Sœur la Supérieure d'ici m'ayant assuré n'avoir aucun moyen de recouvrer argent, car certes de tout mon cœur nous vous en enverrions, si l'on ne vous en envoie de Lyon. Faites que notre Sœur [la Supérieure] de Moulins vous en emprunte si vous n'en trouvez à Paray ; nous payerons les intérêts. Ayez grand courage et confiance en Dieu, et tenez votre esprit en paix et disposé à tout ce qui vous sera ordonné de Lyon. Il faut finir, le messager attend. Je suis, mais de cœur, tout à fait vôtre et à nos chères Sœurs, que je salue avec vous.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE CMXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Elle la rassure affectueusement contre toute pensée de défiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 mars [1629].

Ma très-chère fille,

Ce que vous écrivez, par vos dernières, à Mgr de Genève et à ma Sœur la Supérieure m'a quasi un peu étonnée ; car je suis très-assurée que je n'ai pas eu une ombre du moindre soupçon du monde contre vous ; revoyez mes lettres, ma vraie très-chère fille, vous y trouverez cette vérité. Oh Dieu ! j'ai trop de connaissance de votre sincérité pour la révoquer en doute. Je voudrais quasi savoir qu'est-ce qui a préoccupé votre esprit en cette dernière dépêche ; car toutes vos lettres précédentes ne ressentaient rien de cela. Vous me demandâtes que je vous disse qu'est-ce qu'il fallait que vous fissiez pour votre retraite. Je [264] répondis, ce me semble, que vous deviez témoigner une forte résolution et affection d'obéir à Mgr votre légitime Supérieur, et que vous recevriez mécontentement si l'on vous en empêchait ; à mon avis, voilà le principal, et je n'eus jamais intention que l'on fit rien contre le devoir ni la bienséance, ni que l'on représentât les nécessités et raisons de votre retraite, qu'avec tout le respect et la douceur possibles. Oh bien ! ma très-chère fille, demeurez en paix, et faites ce que Dieu vous inspirera, et croyez que chose quelconque ne saurait tant soit peu diminuer la dilection que Dieu m'a donnée pour vous. Que je n'oye donc plus, je vous prie, ces paroles qui témoignent des soupçons. — Je crois que la lettre de Mgr de Genève vous contentera ; au moins, l'ai-je laissé ce matin en cette résolution pour ma vraie très-chère fille. Ayant fait ce que j'ai pu, selon que j'ai cru le devoir, pour satisfaire à Dieu, je demeure en paix, laissant le surplus au soin de la divine Providence.

Je salue toutes nos Sœurs, à part notre Sœur Marie-Augustine, à laquelle je ne puis répondre maintenant ; je ne vois pas aussi qu'il y ait rien qui le requière. —Faites-moi ce bien de saluer très-humblement de ma part le Père Maillan. Il m'écrit qu'il a trouvé un peu de changement en mon style. Je proteste néanmoins qu'il n'y en avait point dans mon cœur, ni qu'il n'y en aura jamais, moyennant la grâce divine, et j'ai tant de confiance en sa bonté que, s'il savait clairement nos raisons et nécessités, il rendrait ses sages conseils favorables à nos désirs. — Bonsoir, ma très-chère fille. Dieu nous rende de plus en plus parfaitement siennes ! Je suis en son amour vôtre, selon qu'il Lui a plu. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [265]

LETTRE CMXIX - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Bonté et humilité de la Sainte au milieu des difficultés qu'on apporte au départ de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

Mgr de Genève est venu ce matin pour nous parler du sujet de vos lettres, que j'ai lues. Il m'a dit qu'il vous écrirait, et à votre contentement- mais, nonobstant tout, puis-je m'empêcher de vous dire que toutes vos lettres nous ont donné un grand étonnement et fait voir la préoccupation de votre esprit.

Si vous prenez la peine de relire celles que j'ai écrites sur ce sujet, vous verrez, à mon avis, que ce que j'écris à M. Brun est fort vrai, ce que je ne répéterai pas ici, n'ayant quasi point de loisir Oh ! Dieu soit béni de tout ! Il sait que nous ne regardons qu'à ce que nous croyons être sa plus grande gloire, et que nous n'avons autre prétention ; c'est pourquoi, sans aucune peine, je demeure en paix de l'événement de notre juste et raisonnable demande, me contentant que nous ayons fait ce que nous avons pu, sans nul dessein de rien gâter, ni requérir de vous, ma très-chère fille, ce qui vous eût été à préjudice. Vous savez que je vous ai toujours priée d'obtenir avec toute douceur et respect ce que nous demandions ; il nous suffit que la conscience ne me reprend point, vous ayant toujours parlé dans la même douceur et tranquillité accoutumée, mais le sujet n'était pas agréable. Je remets tout entre les mains de Dieu ; je n'y prétends que l'accomplissement de sa sainte volonté ; de quelque côté qu'elle nous tourne, j'espère en sa Bonté que je demeurerai contente et toujours égale en la confiance de la bonté de votre cœur, et en l'affection très-sincère de mon âme pour vous [266] et pour toute votre chère maison, qui m'est précieuse comme la fille aînée de cette pauvre Mère de la Visitation.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXX - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Rentrée des Sœurs de Paray dans leur monastère. — Combien on doit estimer la tribulation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 mars [1629],

Ma très-chère fille,

J'ai bien su la charitable offre que vous avez faite à nos Sœurs de Paray ; mais j'écrivis à nos Sœurs de Lyon que je ne croyais pas que, sans une grande incommodité, vous le puissiez faire. Je loue Dieu de ce que ces chères Sœurs sont retirées dans leur maison de Paray[69] ; car je vous assure, ma très-chère fille, que j'avais une peine incroyable de les sentir aux champs, pendant les passages de tant de gens de guerre. Je n'ai pas sentiment que jamais ces pauvres filles-là se puissent bien établir à Paray. Je crains qu'elles n'y aient toujours une très-grande disette du secours spirituel et temporel requis et nécessaire à une maison religieuse ; mais, puisque ceux de qui elles dépendent trouvent bon qu'elles persistent là, je m'en décharge et en laisse le soin à la providence de Dieu.

Dieu vous donnera, ma très-chère fille, quelque autre moyen de fonder ailleurs qu'à Auxerre ; et, cependant, votre petite troupe ne vaudra que mieux d'être cultivée un peu bien longuement par le soin et charité de leur bonne et chère Mère. [267]

Je suis, certes, en compassion du mal de ma pauvre Sœur Claude-Marie [Duguest] ; mais elle est bien heureuse d'avoir un mal qui lui fournit tant d'occasions pour s'enrichir des plus précieuses vertus qui se puissent pratiquer en cette vie. Si nous savions la valeur de la tribulation et les trésors qu'elle contient, certes, nous aurions peine de nous empêcher de les souhaiter et de porter envie à ceux qui possèdent un si grand bien !

Nous avons déjà fait faire la bougie et nous commencerons la neuvaine demain, s'il plaît à Dieu. — Je suis bien aise que votre famille se soit accrue d'une si bonne et douce fille, et bénis Dieu qu'il ait affranchi votre ville de la maladie et toutes vos chères Sœurs, que je prie Notre-Seigneur combler de l'abondance de ses plus chères grâces. — Je viens de prier pour votre pauvre malade et pour votre chère famille, mais surtout pour le cœur de ma très-chère fille leur très-bonne Mère, que mon âme chérit de tout son cœur, et avec une confiance tout entière en votre filiale et véritable affection pour moi. Oh ! non, ma fille toute chère, je ne saurais jamais douter de votre parfaite union avec moi- mais croyez aussi que vous êtes bien ma vraie très-chère fille, et que votre petite famille est tout à fait dans mon cœur. Je la salue, cette bénite troupe de vraies colombes, et leur souhaite la parfaite douceur, innocence et simplicité, que leur céleste Époux requiert d'elles. — Adieu, ma très-chère fille ; je suis d'une affection incomparable tout à fait vôtre.

[P. S.] Ma très-chère fille, j'avais commencé d'écrire à M. de la Curne ; mais je n'ai eu ni le temps ni la force de l'achever. Je vous prie de m'envoyer de ses nouvelles et de saluer très-humblement de ma part madame de la Curne. Je lui écrirai à la première commodité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [268]

LETTRE CMXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Elle la charge de distribuer aux monastères le Coutumier, les Règles et le Formulaire.

[Annecy, 1629.]

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère sœur,

[De la main d'une secrétaire.] Notre Mère vous prie d'écrire en nos maisons où vous avez déjà donné des Coutumiers, Règles et Formulaires [Cérémonials], comme aussi aux maisons qui n'en ont point encore, et leur dire que l'on est sur le point de faire les distributions de tout ce qui en est imprimé, et partant qu'elles disent toutes ce qu'elles désirent d'en avoir, outre ce qu'elles en ont déjà reçu ; et puis vous enverrez le mémoire de tout à Sa Charité ; puis elle vous écrira comme quoi vous les distribuerez, et combien en chaque maison ; et le prix qu'il en faudra tirer, elle vous l'écrira aussi. Dites-nous qui vous a donné l'argent que vous dites avoir reçu de nous, pour tout ce que vous nous en avez envoyé. Nous vous prions aussi que, quand il se pourra, vous fassiez tenir à Crémieux la cassette de ma Sœur A. C. de Beaumont, comme aussi les autres hardes que vous avez de notre digne Mère, et autres choses, afin que quand l'on mènera ma Sœur Anne-Marie [Rosset] à Crémieux,[70] on le puisse apporter ; mais il se faut bien garder de le donner s'il y a aucune infection, de quoi vous nous en avertirez au plus tôt.

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, comme je faisais écrire ce billet, Mgr nous a apporté ses lettres toutes ouvertes. Elles sont un peu plus fermes que je ne les attendais ; [269] mais c'est la condition de son esprit d'aller aussi droit. Je crois toutefois qu'elles peuvent être montrées, s'il en est besoin, et qu'elles suffiront pour faire voir son intention en votre retraite laquelle il faut toujours conduire avec douceur, sans rien précipiter ; car le temps aidera beaucoup à cela. — Bonjour, ma vraie très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXII - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Sentiments héroïques de soumission à la volonté de Dieu, en sachant le premier monastère de Lyon désolé par la peste.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Je désire de vos nouvelles avec tant d'affection, que j'aurais peine d'empêcher l'inquiétude, si je ne regardais le bon plaisir de Dieu. Cela est sensible, ma fille, mais Notre-Seigneur le veut ainsi, et j'espère en sa douceur qu'il y aura plus de peur que de mal.[71] Nous nous voudrions vendre et engager pour vous servir ; je vous dis ceci avec un véritable sentiment, et je vous prie nous faire savoir en quel lieu et comme on vous portera vos petits besoins ; car cela m'est bien dur de vous savoir en nécessité. Cependant nous prierons sans cesse que Dieu vous continue votre courage. [270]

Mon Dieu ! ma fille, que de consolation en mon âme, de voir la pratique de la véritable charité et union que Dieu a mise entre nous, exercée avec tant de ferveur et de cordiale affection ! Au reste, je vous prie de ne vous point mettre en peine, car je sais par expérience combien cela fait de mal. J'admire, me souvenant de la tendresse où j'étais pour nos maisons, comme je suis maintenant sans aucun souci, soin et appréhension, ni presque pensée de ce mal. Nous nous sommes fort mises entre les mains de Dieu, et demeurons là dans une entière dépendance de tout ce qui Lui plaira faire de nous, sans soin que de mettre le meilleur ordre qu'il nous est possible, pour éviter les occasions de mal ; et je ne vois nulle apparence qu'il entre céans, sinon que la volonté absolue de notre bon Dieu nous le veuille donner. En ce cas, il sera le bienvenu et tout chèrement reçu ; car il n'y a moyen de ne pas aimer cette divine volonté, de quelque part qu'on la voie partir de son Cœur tout paternel. Je loue Dieu des grâces qu'il a faites à votre âme, laquelle Il prépare à beaucoup de bénédictions. Correspondez fidèlement, ma très-chère fille, par un vrai anéantissement de tout ce qui n'est point Dieu, afin que vous ne viviez plus pour vous-même et à vos propres inclinations, mais que l'esprit de Jésus vive et opère en vous selon ses désirs. Il soit pour jamais notre unique amour.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [271]

LETTRE CMXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À DIJON

Bon état de sa communauté et de celle de Pont-à-Mousson.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1629.]

Ma très-bonne et chère fille,

Encore ce billet de ma main, puisque l'on ne veut plus que j'écrive que par main empruntée. Mais croyez que ce sera toujours avec tout mon cœur, qui vous chérit cordialement et votre aimable troupe, que je prie Dieu de remplir avec vous de l'abondance des mérites qu'il nous a acquis par sa douloureuse mort et glorieuse résurrection. Je suis consolée de votre accroissement en si bonnes âmes, et de quoi ma pauvre petite Blondeau est si douce et aimable. Dieu la rende sa vraie fille ! Et la petite Jacotot, que fait-elle ? J'aime chèrement ces bons parents-là, mais je ne puis écrire. — Il ne faut pas faire votre élection cette année, car il n'y a pas deux ans et demi que vous êtes là. — Faites promptement tenir celle que j'écris à notre Sœur la Supérieure de Pont-à-Mousson ; je l'aime bien, cette fille-là ; elle gouverne selon l'Institut, et Dieu la bénit ; elle a de bonnes Sœurs. Je vous ferai dire le reste, ma fille ; je suis toute à vous.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. [272]

LETTRE CMXXIV - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Conseils pour le gouvernement du monastère. — Il ne faut pas donner le petit habit à des enfants trop jeunes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1629.]

Ma très-chère sœur,

Je bénis Dieu de ce que vous êtes arrivée heureusement, sans qu'il vous soit arrivé aucun accident par les chemins ; mais plus encore de la cordialité et ouverture de cœur avec laquelle vous avez été reçue de nos chères Sœurs, ce qui, je ne doute point, vous a été une consolation toute particulière, voyant leur bonté et vertu, surtout de ma Sœur l'assistante, laquelle plus vous la connaîtrez, plus vous l'affectionnerez ; car c'est une fille d'un jugement solide et qui a le cœur droit et sincère. J'espère en la bonté de Notre-Seigneur que la suave et cordiale union sera parfaite entre vous. Et pour ce qui est de votre gouvernement, ma chère fille, après en avoir bien consulté avec vos Sœurs, faites avec une sainte liberté et gaieté d'esprit ce que vous verrez devoir être fait pour la plus grande gloire de Dieu.

Et pour ces dames [de Saint-Julien et de Mépieu], desquelles vous m'écrivez, je vous supplie, ma chère fille, de leur témoigner toujours une cordiale dilection ; car, outre qu'elles sont dames pleines de mérite, nous y avons encore des obligations particulières, pour l'affection qu'elles nous ont fait paraître. Mais pour cette fille qu'elles vous pressent de recevoir, qui n'a que six ans, le Coutumier vous le défend tout à fait, sinon qu'elles la fissent entrer en qualité de fondatrice, parce qu'en cet âge-là elle n'est capable de rien. Que si ces dames permettaient qu'elle fût mise entre les mains de quelque honnête [273] femme en pension pour quatre années, vous la pourriez, par après, recevoir pour le petit habit ; et pendant ce temps-là, on vous l'amènerait souvent et lui pourriez donner même des enseignements ; mais hors de là je ne vois pas qu'elle le puisse être, puisque le Coutumier le défend.

Je désirerais de déférer à madame la présidente de Granet toutes sortes de respect ; mais pour cette bonne mademoiselle de N. nous avons des raisons suffisantes pour quoi on ne la peut point recevoir parmi nous. Lorsque nous passâmes à Bourg, on fit ce que l'on put afin que nous la reçussions ; mais nous ne la voulûmes en point de façon. Vous pourrez encore écrire à nos Sœurs de Bourg, et les prier qu'elles vous en disent cordialement ce qu'elles en pensent ; car, pour ce point, je m'en remets à ce qu'elles vous en diront, parce que je ne m'en souviens pas bien, mais oui bien, de vous aimer et chérir tout cordialement et votre chère troupe. Que Dieu vous bénisse toutes des miséricordes de sa sainte Passion ! Je salue nos dames, mais je ne puis leur écrire. Je me porte mieux, Dieu merci ! — Quant au compte de la dépense, il faut que vous mettiez les choses comme vous les trouvez. — Ma Sœur l'assistante peut être continuée assistante et directrice et votre coadjutrice ; mais vous aurez le soin de cacheter les lettres, parce qu'elle ne pourrait avoir le temps de faire tant de choses.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [274]

LETTRE CMXXV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

À GRENOBLE[72]

On ne doit pas, malgré la contagion, quitter la clôture sans un danger imminent.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1629]

Ma très-chère et vraiment aimée fille,

Puisque la -Providence de Dieu a permis que vous ayez été envoyée là, et que sa Bonté veut que vous y trouviez de la besogne, je l'en bénis de tout mon cœur, espérant que votre travail réussira à sa plus grande gloire ; aussi est-il dommage que les bons ouvriers se reposent. Il nous sera fort aisé d'accorder à ces bonnes Sœurs de vous y laisser pour quelque temps, à cause de la maladie qui s'épanche si fort partout, qui nous fait croire que la fondation de Piémont ne se fera point encore, parce qu'on veut la laisser passer partout. On fait la quarantaine en cette ville, de sorte que nous n'avons pas même la commodité d'envoyer et de recevoir des lettres de Chambéry, tellement, ma chère fille, que selon l'apparence vous aurez du temps pour travailler autour de ces chères Sœurs, vous, étant enserrée d'un côté, et nous, de l'autre. Vous avez très-bien fait de leur permettre de nous écrire ; je ne leur fais point de réponse parce que je n'y vois point de nécessité ; votre soin peut suppléer à tout cela. [Plusieurs lignes inintelligibles.]

Quant à la petite de Granieu, je serais entièrement marrie si elle perdait sa vocation ; car, outre que c'est un esprit qui promet beaucoup, avec la grâce de Dieu, elle est fille d'une si sainte âme, et laquelle nous chérissons avec tant d'affection, [275] que nous voudrions faire tout ce qui se peut pour sa consolation ; mais, pour maintenant, nous ne sommes libres ni d'une part ni d'autre, je ne sais pas quand cela se pourrait faire. Si toutefois la maladie cesse dans Grenoble, et qu'au bout de six semaines elle la veuille envoyer, nous la recevrons de très-bon cœur.

Quant à ce que vous me dites, ma très-chère fille, de quitter Grenoble, certes, nous ne devons point sortir de nos maisons que pour des occasions très-pressantes et absolument nécessaires. Deux de nos maisons l'ont fait ; mais ç'a été pour une pire et absolue nécessité, pour n'avoir ni de logis, ni de quoi être secourues. Mais nos Sœurs sont si bien et en si bon air qu'avec la grâce de Dieu, elles n'ont rien à craindre ; car elles sont presque comme aux champs. Je supplie humblement ma Sœur la Supérieure de faire ce que nous lui en exprimons pour ce sujet ; j'espère en la miséricorde de Dieu que ce ne sera rien, et que, puisque Messieurs de Grenoble ont eu leur recours à Dieu par l'intercession de la Sainte Vierge et de ce grand Saint, qu'il exaucera leur prière. Je L'en prie de tout mon cœur ; mais il ne faut rien oublier pourtant de tous les remèdes qui peuvent servir de préservatifs du mal. — J'écris à ma Sœur l'assistante pour toutes celles qui m'ont écrit ; voyez ce que je lui dis, j'enferme la lettre dans la vôtre. Il ne faut pas manquer, si la maladie continue et s'accroît, d'en tenir les Sœurs ignorantes et leurs esprits fort joyeux. Au reste, il me fâche bien de ne pas vous écrire de ma main, mais vous savez que l'on me l'a défendu ; mais non pas de vous aimer très-chèrement, ce que je fais de tout mon cœur, et vous me consolez de le bien croire. Dieu vous rende toute selon son Cœur. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [276]

LETTRE CMXXVI - AUX SŒURS DE LA VISITATION DE MONTFERRAND

Elle leur conseille d'élire pour Supérieure la Sœur A. T. de Préchonnet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Vraiment, mes très-chères filles, je n'ai garde de vous conseiller de chercher une Supérieure hors de chez vous, puisque votre chère Sœur Anne-Thérèse[73] est sur la fin de son noviciat. Et je vous dis, selon la vérité qu'il me semble en avoir de Dieu, que, comme la conduite de cette âme est tout extraordinaire, vous pouvez vous dispenser de la coutume ordinaire au sujet de son élection, et qu'une heure après sa profession, vous ferez une action digne de votre jugement de la choisir pour votre Supérieure, parce que vraiment sa vertu mérite que nous comptions le rang de son ancienneté dans l'Institut par le jour auquel elle est entrée dans votre monastère, puisque dès ce [277] moment elle n'a cédé à aucune autre en ferveur d'esprit, et que vous dites en toute vérité qu'elle vous a servi d'exemple par son exactitude à l'observance de nos Règles.

LETTRE CMXXVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Bon état de la maison de Riom. — Saint François de Sales n'approuvait pas les changements de monastère. — Comment faire la correction.

[Annecy], Ier mai 1629.

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Vos vieux péchés vous sont de bon cœur pardonnés, étant très-assurée que ce n'est point par le défaut d'une sincère et véritable affection à mon endroit que j'ai été privée de vos lettres, de quoi il me lardait un peu ; car certes, ma très-chère fille, elles me sont fort douces ; je vous prie donc que nous ayons un peu plus fréquemment de vos nouvelles. — J'ai été consolée [278] de savoir l'état de votre maison. Je bénis Dieu de ce qu'il est tel que vous me dites. Vous avez très-bien fait de distribuer les charges comme vous avez fait, car c'est le moyen de bien connaître les esprits ; et pour ces deux bonnes Sœurs, lesquelles se trouvent avoir de l'antipathie ensemble, je laisse à votre douceur et bonne conduite de les aider et faire profiter de cette occasion. La charité lie et unit toutes choses. J'écris à celle que vous désirez ; mais non pas de ma main, parce qu'il m'est défendu, comme vous voyez, vu [que je] me sers même d'une main empruntée pour vous écrire.

Je suis bien aise qu'il vous ait pris un peu du scrupule de ce que vous n'avez encore écrit [l'histoire de] la fondation de votre maison, parce que cela sera cause que vous la nous enverrez plus tôt, comme je vous en supplie. — Je vous avais priée de vous informer un peu de madame Chaudon de la vie de ma Sœur Marie-Renée, notre chère fondatrice qui mourut à Lyon, et de nous envoyer un peu ses principales vertus ; je vous conjure encore, ma très-chère fille, de vous en ressouvenir. — Et quant à l'alarme que vous avez eue, que je n'aille en Piémont, la Providence de Dieu y a pourvu, ayant permis que la maladie se soit prise en une maison de cette ville, en sorte que nous sommes dans la quarantaine, et si bien j'espère avec la grâce de Dieu que ce ne sera rien et qu'elle s'arrêtera là, elle jettera néanmoins à la longue les affaires, et je pense que ce sujet, avec la considération de ma défluxion, qui m'a encore fort travaillée ce carême, servira pour m'excuser d'y aller ; et ainsi, ma très-chère fille ne pleurera plus sa pauvre vieille Mère, qui ne partira de ce monde que quand il plaira à Dieu.

Je compatis aux infirmités corporelles et spirituelles de ma pauvre Sœur N. Mon Dieu ! que ne considère-t-elle une bonne fois que tout son bien et bonheur est en la parfaite soumission et l'obéissance à sa Supérieure ! Au reste, j'ai aussi peu de mémoire de lui avoir jamais parlé d'être directrice qu'il y avait [279] peu d'apparence qu'elle m'en fît la proposition, et crois que si elle m'en eût parlé, que je vous l'eusse dit. Elle a eu désir, étant à Moulins, d'aller ailleurs ; étant ailleurs, elle désire de retourner à Moulins ou à Autun ; cela fait bien voir l'inconstance de son esprit, auquel, certes, je voudrais bien que nous pussions satisfaire pour son contentement et le soulagement de votre maison et le vôtre particulier ; mais il n'y a nulle apparence que ni l'une ni l'autre la veuille recevoir. Néanmoins, vous lui pouvez permettre pour son soulagement d'en écrire elle-même aux maisons où elle désire d'aller, et de faire tout ce qu'elle pourra pour cela, et vous aussi, y contribuant quelque chose selon son désir, afin qu'elle voie que sa consolation prétendue ne dépend pas de vous, ajoutant à votre lettre que vous m'en avez écrit, mais que je ne puis avoir sentiment à ces changements-là, que notre Bienheureux Père a tout à fait condamnés dans ses Épîtres, et que les filles auraient meilleur temps de travailler au lieu où la Providence de Dieu les a mises, que de s'amuser tant à tracasser autour de ces changements. — Je suis tout étonnée de voir les petites humeurs de ma Sœur N. ; elle a pourtant une bonne âme, et je pense que tout cela ne procède que d'un peu de faiblesse. Certes, les tricheries des filles qui ne tirent point de conséquence se guérissent plutôt en les étouffant et négligeant que par tout autre remède.

Il faut dire le reste de ma main. Mon Dieu ! ma très-chère fille, il vous faut bien une double charité pour supporter foutes ces filles en leur fâcheuse humeur ; mais voulez-vous bien que je vous dise que jamais il ne faut convaincre une Sœur tandis qu'elle est dans le sentiment de sa passion, ni guère autrement, si la chose n'est de grande importance, parce que cela laisse des amertumes ; mais vous fîtes excellemment de bien laver la tête à notre Sœur N. en particulier et après qu'elle fut rassérénée : c'est le moyen de leur rendre profitables les corrections [280] quand on les leur fait de sang-froid et qu'elles ne sont plus animées. — Je n'ai point vu la lettre de votre Sœur assistante. — La divine Bonté vous comble et votre chère troupe de l'abondance de ses grâces ! Amen. Vous savez ce que je vous suis, cela est invariable. Je salue les chères amies et le bon M. Amhélion.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Les Sœurs de Lyon manquent à l'équité et à la Règle en refusant de laisser partir la Mère de Blonay, élue à Grenoble.

[Annecy], 1er mai [1629].

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

J'ai reçu hier ou avant-hier vos dernières [lettres], et quelque peu de jours auparavant la vôtre grande. Je vois donc que ce que vous m'écrivez et ce que je vous écris est vu, ce que je ne croyais pas ; car toujours on a laissé la liberté aux Sœurs de m'écrire et recevoir mes lettres sans être vues, parce que c'était l'intention de notre saint Père. Mandez-moi, je vous prie, comme cela s'est fait ; car la confiance que j'ai avec vous est si particulière que je ne la puis étendre librement sous un autre esprit que le vôtre.

Vous me parlez de votre cœur, et je vous répondrai du mien, et comme à vous et seulement à vous. Certes, je ne suis pas bien édifiée de votre chère Sœur la Supérieure qui se laisse ainsi emporter à ses sentiments. Mgr de Genève non plus, qui trouva grandement étrange ce qu'elle lui écrivit, et si elle s'en souvenait, elle ne serait pas derechef si touchée de sa réponse, ni M. Brun. Je vois bien que l'on ne connaît pas ce prélat, et [281] que la grandeur de Lyon est si haute auprès de notre petitesse, qu'il semble que tout lui doit rendre hommage, et que nous sommes fort peu de chose. Certes, nous voulons bien nous tenir pour cela ; mais je pense que l'on ne le devrait pas faire. Or bien, cela n'est rien, car Dieu sait notre prix et que nous ne voulons que sa seule gloire. Il sait et voit aussi qui se tient le plus dans l'esprit du Bienheureux Père, et dans les coutumes de l'Institut. Nous pensons qu'avec la grâce de Dieu nous aimerions mieux mourir que de rien faire à notre escient contre cela ; mais, voyez-vous, ma très-chère fille, chacun pense aussi le même. Je ne doute point que vous soyez utile là, mais non pas nécessaire ; et je suis aussi peu étonnée de quoi l'on dit le contraire, car je suis faite dès longtemps à tels discours ; mais venons au fond. Ma très-chère fille, où est-ce que l'on a vu une telle attache que celle qui se témoigne en cette occasion, qui nous a contrariées de la sorte ? que ferions-nous si chacun voulait ainsi nous lier les mains et retenir nos filles pour eux seuls, sans en pouvoir secourir l'Institut ? quel exemple aux autres maisons ! n'en tirera-t-on pas de mauvaises conséquences ? cela n'est-il pas contre les sentiments de notre Bienheureux Père, et contre la coutume et pratique de l'Institut ? Mais de quelle douceur n'avons-nous pas usé, promettant de vous rendre, quand leur besoin Je requerra, comme certes c'est notre désir.

Depuis tout cela, la vraie nécessité de la maison de Grenoble a fait recourir ici, et Mgr de Genève, n'ayant autre moyen de les secourir, vous a proposée et notre Sœur la Supérieure de Marseille ; mais ils vous ont élue. Quel moyen de refuser cela, si vos infirmités ne servent de légitime excuse ? et en ce cas, et que l'on veuille toujours [vous] garder, quel moyen de secourir cette maison-là de celle qui est ici ? car nous sommes aussi nécessitées d'en donner une à Chambéry. Et celle maison demeurera-t-elle seule, tandis que nous serons en Piémont, où [282] nous serions allés si le mal contagieux ne fût arrivé ici ? Pendant que cela passera, l'on se pourra servir de notre Sœur A. -Catherine [de Beaumont].

Mais tout cela n'est pas considéré ; et il faut, pour donner contentement, que nous disions que nous serons très-aises que vous demeuriez là. Certes, ma très-chère fille, Dieu, qui voit mon cœur, sait que d'une affection très-tendre je voudrais que nous le pussions faire, pour le contentement de cette chère fille qui le désire, et tant d'autres ; mais tout ce que nous pourrons faire, c'est de supporter sans amertume et sans diminution de dilection la continuation du refus, si on le fait. Que si Dieu vous continue vos infirmités, et que sa Providence divertisse les fondations du Piémont, certes, nous nous réduirons à tel point que l'on aurait sujet de croire que nous sommes bien plus pliables, quoique vieilles, que ne le sont les jeunes ; mais toujours nous voudrions, pour la conséquence et autres bonnes raisons, que vous vinssiez ici, bien que pour un peu de temps, et que ma Sœur la Supérieure fît cela avec un cœur cordial et tel qu'elle le doit avoir pour nous, et pour conserver les coutumes de l'Institut ; puis nous vous renverrons là gaiement et franchement ; cela ne vous semblerait-il pas bien doux et raisonnable, ma très-chère fille ? Au reste, je ne puis celer que ce n'est pas aux Sœurs de votre communauté à juger si c'est bon ou non que l'on vous rende à qui vous appartenez. Certes, en bon français, parmi tout le procédé de cette affaire, et dès votre déposition, on n'a point [agi] selon la candeur et le respect que l'on devait avoir avec ceux de qui vous dépendez ; car enfin l'on n'y a pas seulement pensé, sinon à vous garder.

Or voilà trop écrire, pour avoir défense de ne le pas faire de ma main. La maladie qui s'est prise ici, qui est à Grenoble et encore à Lyon, nous donnera un peu de loisir, et cependant nous verrons si votre santé s'affermira assez pour vous charger de cette grande maison de Grenoble et si notre chère Sœur la [283] Supérieure ne s'accoisera point. J'espère qu'un peu de temps la calmera, et disposera à nous donner franchement ce que nous désirons justement. Oh ! ma fille uniquement chère et vraiment chère comme ma propre âme, je ne saurais dissimuler l'extrême consolation que j'espère de vous, et le désir que j'ai d'en jouir un peu ; car certes je confesse bien que je ne la mérite pas pour toujours, et ne voudrais pas aussi pour ce seul sujet priver une de nos maisons du bien et utilité que vous y pourriez rendre ; mais, hélas ! pour un peu je crois que Dieu aura bien agréable de nous donner cette sainte consolation, que nous désirons également pour sa seule gloire.

J'ai tant répondu pour Saint-Étienne que rien plus. — Adieu, ma vraie très-chère fille, je n'en puis plus. Je n'ai point encore donné votre lettre à Mgr ; il la recevra bien. Toutes celles que notre Sœur [de Châtel] Supérieure d'ici vous a écrites, ç'a été selon sa bonté, sans aucune amertume ni dessein de vous mortifier, ni ombre de méfiance de votre obéissance. Quand Dieu nous aura affranchies de la maladie, et que les choses seront disposées, nous enverrons l'équipage et écrirons à M. de la Paye. Ma fille, voyez ce que j'écris à M. Brun, et vous portez en cette affaire selon ce que j'attends de vous. — Ma très-chère Sœur, si vous n'avez pas de nos nouvelles, ne laissez pas de nous envoyer des vôtres ; car nous vous enverrions plutôt un homme exprès pour en savoir ; envoyez-nous-en comme vous pourrez. Quoi que je dise, je vous donne liberté de montrer cette lettre, si vous le jugez à propos.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [284]

LETTRE CMXXIX - À MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL[74]

ÉVÊQUE DE DOL, EN BRETAGNE

Remercîment pour la protection qu'il accorde à la Visitation de Dol.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 mai [1629].

Mon très-honoré Seigneur,

Vous ne sauriez croire combien la douceur de votre lettre est entrée avant dans mon cœur ; je l'ai reçue avec le respect que je vous dois, et avec une consolation sensible de voir ce tendre amour que votre cœur paternel a pour ces chères âmes, que la divine Providence a données à votre piété et confiées à votre soin. Je supplie cette infinie Bonté de leur continuer à longues années ce bonheur par la conservation de votre vie, mon cher seigneur ; et, à vous, la douce joie et consolation que vous prenez en leur dévotion, et en l'amour et obéissance filiale qu'elles vous doivent et désirent de toute leur affection de vous rendre, y étant très-étroitement obligées, même par l'assistance très-charitable que vous avez faite à notre chère Sœur la Supérieure pendant sa maladie, de laquelle elle ne peut assez [285] se louer, bien qu'elle me le témoigne par sa lettre, dont elle vous rend mille très-humbles grâces, mon très-cher seigneur. Vous imitez bien en toutes façons la douceur et débonnaire charité de celui que vous honorez avec un amour et respect tout filial. Je le supplie de vous impétrer de la divine miséricorde une abondance de grâces et bénédictions célestes, et vous, mon cher seigneur, je vous conjure de me donner quelquefois part en vos saints sacrifices et prières, puisque je suis, avec une affection pleine d'honneur et de dilection, Monseigneur, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Saint-Céré.

LETTRE CMXXX - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Nécessité d'envoyer une nouvelle Supérieure à Paray. — Les communautés auxquelles on a souvent recours pour les fondations peuvent recevoir jusqu'à quarante-cinq Religieuses, mais ne pas dépasser ce nombre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mai 1629.]

Ma très-chère fille,

Je trouve fort à propos que l'on change la Supérieure de Paray, et pour cela j'écris selon votre désir à ma Sœur la Supérieure d'Autun, et laisse la lettre ouverte où vous pourrez prendre le prétexte que vous voudrez pour la faire retournera Lyon. D'y laisser pour Supérieure la Sœur assistante, je la trouve trop jeune d'âge et de Religion, outre que je crois, selon l'apparence, qu'elle sera un peu dégoûtée de ce lieu-là ; et comme cela, vous ne pourriez vous affermir prou solidement sur l'avis d'une jeune pour le changement ou la demeure du monastère dans Paray. [286]

Pour ma Sœur Marie-Denise [Goubert], vous ferez fort bien de l'y envoyer ; elle est sage et solide en la vertu, et laquelle a bien des dons de Dieu pour réussir heureusement en la charge de Supérieure. On voit toujours plus l'importance qu'il y a de bien servir les monastères de bonnes Supérieures. Et pour ce que le confesseur de nosdites Sœurs vous a dit, il ne faut pas ajouter grand fondement, car une personne qui n'est pas satisfaite du monastère trouve toujours bien à censurer. Or il faudra conduire bien doucement la retraite de la Supérieure, afin que rien n'éclate qui puisse être de mauvaise odeur. Je vous avais bien dit d'envoyer quelqu'un à Paray, qui fût bien capable de juger si le lieu était propre pour y maintenir avec paix et tranquillité un de nos monastères. Pour moi, je vous en ai dit mon sentiment, lequel je soumets à ceux qui en auront plus de connaissance.

Nous n'avons pas encore reçu vos lettres que vous écrivîtes au bout de votre quarantaine. Voici les premières que j'ai reçues depuis que vous avez eu le mal chez vous. Je bénis Dieu de la vertu que nos Sœurs ont témoignée en ce sujet. — Et pour la réception de tant de filles qui se présentent, votre nombre étant si grand, certes, si vous n'avez pas des fondations prêtes, il n'y a pas d'apparence de vous charger davantage, car une Supérieure a assez à faire à bien servir une si grande famille. Si vous remarquiez quelque âme d'élite qui par sa vertu méritât d'être gratifiée, vous le pourriez faire ; mais autrement vous vous surchargeriez trop. Notre Bienheureux Père me dit que quarante ou quarante-cinq suffisaient bien, en cas de fondation ; mais à présent il ne s'en trouvera plus guère. II y a en ce monastère le même nombre que vous avez. Dans quelque temps ma Sœur Péronne-Marie de Châtel s'en ira à Chambéry être Supérieure ; mais nonobstant que la fondation du Piémont soit prêle, certes, nous ne recevrons plus de filles, quoique il y en ait grande quantité qui se présentent, sinon, comme je vous ai [287] dit ci-dessus, quelque âme bien d'élite et qui mérite gratification toute particulière.

Pour ce qui est de mettre mon nom dans les Épîtres, je laisse cela à l'avis des personnes sages et prudentes. Il ne faut faire que ce qui sera plus à la gloire de Dieu. — Je vous dis derechef que vous ne pouvez mieux faire que d'envoyer pour Supérieure ma Sœur Marie-Denise, à Paray. Cela vous ôtera toute la crainte que vous pourriez avoir d'ôter le monastère de ce lieu-là, sans bon et légitime sujet. La solidité de cette bonne Sœur vous [affranchira] de tout doute ; et déplus, puisque ainsi que vous dites, ces deux bons Révérends Pères [Jésuites] persévèrent à croire que ce lieu-là est propre pour un de nos monastères, de bon cœur j'acquiesce à leur sentiment que je sais être bon et solide, comme venant d'âmes auxquelles je crois que l'Esprit de Dieu réside.[75] — Cette lettre est mal fagotée, mais il n'y a remède. Il m'a été impossible d'écrire de ma main, mais votre bon cœur, ma très-chère fille, le veut bien ainsi, puisque vous êtes ma très-chère fille, et je suis votre pauvre vieille Mère, toute vôtre en l'amour sacré de Notre-Seigneur, que je souhaite combler nos cœurs. Amen.

[P. S.] Ma très-chère fille, nous voyons tant et de si notables fautes en l'impression du Coutumier, qu'il faudra nécessairement ou le réimprimer tout entier, ou du moins quelques feuilles les plus importantes. Certes, M. Cœursilly en a tort, et ceux qui y ont ajouté en trois ou quatre endroits des choses qui n'y avaient jamais été. Si je puis, j'en enverrai un tout accommodé ; mais, cependant, dites à ma très-chère Sœur Marie-Aimée qu'elle [288] attende cela à les envoyer aux monastères ; nous n'avons pas encore reçu sa liste.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXI - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Changement de la Supérieure de Paray. — Peste à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mai 1629.]

Ma très-chère fille,

Nous sommes toujours dans la peine où nous avons été pour le changement de cette maison de Paray, ce qui est cause que les Supérieurs sont résolus de faire revenir la Supérieure qui y est, et d'y envoyer une autre, pour éprouver si cette fondation pourra demeurer en ce lieu-là ou non. Je vous dis les choses naïvement à vous, ma chère fille, car je ne saurais déguiser avec mes Sœurs. Mais ce n'est pas que vous ne deviez dire aux Supérieurs de cette maison-là que la Supérieure a fait ces trois années, et que l'on trouve bon de la retirer avec celles que l'on jugera plus à propos de ses filles ; et dites hardiment que c'est moi, afin que vous fassiez agréer audit Supérieur qu'elle se retire le plus doucement qu'il se pourra, pour voir si une autre y réussira mieux qu'elle.

Au reste, nous nous portons toutes fort bien, grâce à Notre-Seigneur, quoique la contagion s'augmente fort en cette ville ; mais nous espérons que Dieu nous préservera. Nous sommes bien retirées, et point de maison ne nous touche, et nos Sœurs tourières ne sortent point ; en sorte qu'il ne nous peut point arriver de mal, si ce n'est que Dieu par sa Providence nous en veuille frapper. En ce cas, il sera le bienvenu, je vous en [289] assure. Cependant, je vous prie, ma chère fille, obligez-nous de nous envoyer un peu des Agnus Dei que vos Sœurs font si bien, parce que l'on ne les sait pas faire comme cela céans. — Faites bien cette commission, ma vraie très-bonne fille, car la gloire de Dieu requiert ce changement. Au reste, ne vous mettez pas en peine si vous n'avez pas de nos nouvelles ; car nous ne pourrons écrire qu'avec peine, tandis que le mal durera. — Vivez toujours toute à Dieu avec votre simple et innocente troupe que je chéris tendrement, mais certes, leur chère Mère tout incomparablement, comme ma très-bonne et cordiale fille que je souhaite toute sainte.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXII - À LA MÊME

Soumission de la Sainte à la divine Providence ; sa détermination de ne point quitter Annecy tant que durera l'épidémie. — Nouvelles des Sieurs de Paray. — Dévouement de Mgr de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Il me semble, ma très-chère fille, que je vois votre cœur tout plein d'affection pour votre pauvre vieille Mère, qui se va lamentant d'appréhension et de crainte qu'il ne lui arrive du mal. Non, ma chère fille, bon courage, elle est entre les mains de Dieu, il ne lui arrivera que ce que sa Bonté voudra ; et cela ne le voulons-nous pas ? oui, sans doute Je m'assure que vous le direz de bon cœur, quoique la nature y ait de la répugnance ; car enfin je sais bien que nous voulons être soumises à ses divines ordonnances en toutes sortes d'événements, puisque nous sommes bien assurées que rien ne nous peut arriver que par l'ordre de la divine Providence, au soin de laquelle nous [290] nous devons remettre entièrement de tout. Or sus, vous ferez ainsi, ma très-chère fille, et attendrez avec confiance tout ce qu'il plaira à Dieu de faire de nous qui sommes sous sa protection, espérant qu'il nous préservera, s'il Lui plaît ; car nous sommes si bien logées et si bien aérées ; nous ne fréquentons avec personne qu'un peu avec Mgr et quelqu'un des siens ; nos Sœurs tourières ne sortent point, et, à votre exemple, nous faisons cuire le pain dans le monastère, et y lavons nos lessives en une belle rivière qui passe dessous la maison ; enfin nous sommes si bien qu'il semble qu'il ne nous saurait arriver du mal que de la main de Dieu, de laquelle il sera le très-bienvenu et tout ce que sa Bonté voudra nous envoyer. Je vous dis tout ceci afin que vous demeuriez en paix et ne soyez pas si en peine de nous.

Je vous prie aussi, ne faites pas savoir que la maladie soit si grosse ici comme elle l'est, à ma fille de Toulonjon ; je lui ai bien écrit qu'il y avait un peu de mal ; mais non pas qu'il y fût grand, à cause que cela la tiendrait en appréhension. Pour moi, je suis résolue, puisque Dieu m'a mise ici, d'y demeurer, et je ne vois point d'apparence que j'en puisse sortir pour aller à Autun, ni autre part. Je ne laisse de vous être obligée de votre bonne volonté, ma très-chère fille, et du soin que vous avez de procurer ma conservation. — Mais, au reste, pour ce qui est de nos Sœurs de Paray, je vous ai écrit ces jours passés que l'on avait pris résolution de retirer la Supérieure qui y est, pour y en envoyer une autre, et vous prier de lui faire donner son obéissance par ses Supérieurs, afin qu'elle se retire doucement, et qu'en y mettant une autre l'on fasse un nouvel essai si cette maison pourrait demeurer là. Ç'a toujours été mon sentiment qu'elles n'y seraient jamais bien ; mais leurs Supérieurs de Lyon ne l'ont jamais su goûter, encore que je leur en aie écrit plusieurs fois, parce que des Pères de grande autorité leur assuraient le contraire. Je leur remets le tout et les laisse faire comme ils [291] jugeront plus à propos. Vraiment, ma très-chère fille, nous nous connaissons trop bien nous deux pour ne me pas dire toutes vos pensées et sans aucune considération. Allez toujours ainsi avec moi, je vous en prie, avec toute sorte d'ouverture de cœur. Quel ordre puis-je mettre à toutes ces petites paroles qui offensent ? je n'y en sais point de meilleur que de faire du mieux que nous pourrons et laisser parler le monde. L'on nous connaît assez, grâce à Dieu.

Le porteur est si pressé qu'il ne nous donne le temps de vous pouvoir envoyer des Règles maintenant, ce sera une autre fois. Je salue chèrement toutes nos Sœurs et vos deux nièces. Je les souhaite toutes de vraies filles de notre Bienheureux Père, et vous particulièrement, ma chère fille, que je conjure de bien faire prier Dieu pour Mgr de Genève, qu'il le conserve, d'autant qu'il s'expose pour nous, qui sommes en bonne santé toutes jusqu'à maintenant, Dieu merci. Ma très-aimée chère fille, je vous écris dans un empressement nonpareil ; mais vous savez quel cœur Dieu m'a donné pour vous. Il est tout à fait plein d'une extraordinaire affection, qui me rend intimement vôtre, et vous, toute mienne ; je le sens au milieu de mon cœur. Mille saluts à nos chères Sœurs, et à notre bon M. de la Curne et à notre chère sœur sa femme.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXIII - AUX MÈRES C. CH. CRÉMAUX DE LA GRANGE ET M. À. DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

En quoi consiste la perfection. — Éloge du nouvel archevêque de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 juin [1629].

Oh vrai Dieu ! que vous êtes toutes deux extrêmement mes [292] très-chères filles, quoique chacune selon le rang que la divine Providence lui a donné dans mon chétif cœur, qui ne peut cesser de vous souhaiter la plus haute perfection qui se puisse avoir en ce monde, que je crois être en la plus profonde humilité et véritable simplicité qui s'y puisse pratiquer ; ainsi Dieu nous unisse parfaitement à Lui, et à tous ses desseins éternels qu'il a daigné faire sur notre petitesse.

L'on m'écrit que Mgr [du Plessis-Richelieu] votre archevêque sera bientôt à Lyon ; c'est un prélat doux, à ce que l'on dit, affectionné à notre Institut, qui a témoigné grande affection à nos Sœurs d'Aix, mais qui veut que l'on traite avec simplicité et confiance grandes en son endroit, ce que j'ai cru vous devoir dire, en saluant vos cœurs très-chers et bien-aimés du mien tout pauvre, pour lequel je demande l'aumône de vos prières. — Écrit sans loisir et toujours toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXIV (Inédite) - À LA SŒUR  MARIE-JULIENNE BERTRAND DE LA PERROUSE[76]

À CHAMBÉRY

Conseils pour l'oraison.

[Annecy. 1629.]

Ma très-chère fille que je chéris de tout mon cœur,

Croyez que je n'aurais pas moins de consolation à vous ouïr parler rie votre bon et cher cœur, que vous à m'en déclarer tous les [293] sentiments, ce sera quand il plaira à Notre-Seigneur, cependant il m'est avis que par votre lettre vous me le faites voir bien clairement. Le grand bien et profit de l'âme se tirent de la sainte oraison, et le seul moyen de la bien faire, c'est de mettre simplement son cœur devant Dieu et suivre ses attraits en paix et repos.

Votre bonne Mère vous donna donc un bon et salutaire conseil, quand, reconnaissant que vous ne pouviez méditer ni discourir de l'entendement sur les mystères, elle vous donna la liberté de vous entretenir avec Notre-Seigneur tout simplement, selon qu'il vous viendrait ou que vous seriez excitée, et cette manière sert, pour l'ordinaire, d'entrée à la voie par laquelle il est bien reconnu que Notre-Seigneur conduit les vraies Filles de la Visitation, ainsi que vous l'expérimentez, et que je le vois dans votre lettre. Il est vrai que les distractions y importunent bien souvent ; mais il ne s'en faut nullement étonner ni inquiéter, ains il faut supporter leur ennui avec paix, comme un exercice permis de Dieu, qu'il faut souffrir et non pas nourrir.

O ma très-chère fille ! je loue Dieu qui vous donne tant de bonnes lumières, et vous en fait tirer de si utiles affections et connaissances ; il en faut bien conserver la mémoire et correspondre fidèlement à ses saintes intentions, car sans doute, ma très-chère fille, le divin Amant des âmes a dessein de vous rendre sa chère et blanche colombe, mais il ne Lui faut pas résister, je dis en chose quelconque ; car vous fîtes mal de vous violenter pour vous détourner des sentiments et suavités qu'il répandait dans votre chère âme. Il faut donc désormais, ma très-chère fille, demeurer devant Dieu en cette simple attention à sa bonté, et là recevoir avec égal amour et paix tout ce qu'il Lui plaira mettre dans votre cœur, sans vous remuer, sinon comme Il vous excitera. S'il y met des suavités, jouissez de cette grâce avec tranquillité, ne faites rien pour l'accroître ni garder ; ne faites rien aussi pour l'anéantir, sinon quand [294] l'obéissance vous l'ordonnera, faites de même pour les stérilités et sécheresses, et enfin soyez devant Lui et entre ses bénites mains comme un vaisseau vide, sinon du désir qu'il accomplisse en vous sa très-sainte volonté, et Lui laissez mettre et ôter tout ce qui Lui plaira, et faire de vous et en vous tout son bon plaisir. Marchez amoureusement par cette voie, et par celle de l'exacte et suave observance pour l'extérieur, et ainsi vous vivrez dans la sainte nudité de vos inclinations intérieures et extérieures, de vos intérêts propres, des soins de vous-même et de toutes choses, pour ne vouloir ni chercher que Dieu en toutes choses et son très-saint vouloir. Sa divine Bonté vous octroie cette grâce selon ses desseins éternels, et la mesure qu'il vous en a destinée, qui à mon avis est grande. Je suis en son amour tout à fait vôtre. Invoquez souvent sa divine miséricorde sur moi. Il soit béni. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CMXXXV - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À DIJON

La fondation de Besançon doit être différée. — Procurer une bonne Supérieure à la communauté de Dijon. — Élection de la Mère de Châtel à Chambéry. — Divers détails.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 juin [1629].

Ma très-chère fille,

Je suis toujours un peu incrédule sur ce qui est de la fondation de Besançon, jusqu'à ce que je voie la permission de Mgr l'archevêque en bonne forme. Je trouve bien bon que la Sœur Madelaine [Adelaine] achète une maison, la fasse accommoder et préparer ; mais, pour y aller, je ne crois pas que vous le deviez faire jusqu'à ce que la maladie [la peste] y soit passée ou [295] tellement accoisée qu'il n'y ait rien à craindre, parce que cela ressentirait un peu la précipitation, et encore pour honorer le conseil que vous en donne M. le comte [de Champlitte] par le bon M. Jobelot. Conduisez-vous en cela, ma très-chère fille par l'avis de personnes sages qui soient sur le lieu ; car ils vous pourront mieux conseiller sur ce sujet que moi. Je suis bien consolée de ce que vous me dites que la petite de Fallon est tout à fait gagnée à Notre-Seigneur, et de ce que nos Sœurs du Comté font si bien. Notre-Seigneur veuille leur donner la sainte persévérance selon les souhaits de mon cœur, et à notre pauvre petite Blondeau, que j'aime bien tendrement.

Si la fondation s'avance, il faudra regarder qui vous pourra succéder ; car, d'aller fonder, et laisser là votre besogne commencée, je ne pense pas qu'il fût à propos. C'est pourquoi, ma très-chère fille, il faut regarder si ma Sœur votre assistante pourra porter votre charge, et pour cela en avoir le sentiment de Mgr de Langres et des Sœurs, et encore de ma Sœur la Supérieure du faubourg de Paris ; car je crains que notre Sœur Marie-Aimée de Blonay ne puisse plus supporter la charge de Supérieure, parce qu'elle est très-mal dès Noël, et même qu'elle avait été élue Supérieure à Grenoble, où il en a fallu pourvoir d'une autre, à cause de son indisposition qui est très-grande. Quant à ma Sœur Françoise-Marguerite Favrot, je désire grandement qu'elle fasse son année à Marseille pour dresser la nouvelle Supérieure, et parce qu'aussi je trouve extrêmement utile que les Supérieures déposées demeurent une année la où elles ont gouverné, pour apprendre par leur exemple comme c'est qu'il faut obéir en telles occasions : voilà comme je vous dis mes petites pensées, ainsi qu'à ma très-chère fille que j'aime tendrement. Et encore ce mot en confiance : je pense que quand vous serez fondée au Comté, vous y aurez bientôt une seconde maison pour laquelle je voudrais garder cette chère Sœur Françoise-Marguerite ; car c'est une digne [296] femme qui réussira parfaitement bien en ce lieu-là, et je crois que vous serez consolées toutes deux d'être proches l'une de l'autre.

Je ne sais que dire de ces difficultés que Mgr de Langres fait de parler à nos Sœurs, et de faire la visite [régulière] ; vous ferez bien d'en tirer ce que vous pourrez, sans lui témoigner aucune méfiance. — Je suis grandement marrie et touchée de la perte de la vocation de la petite Jaquotot ; mais j'espère que Notre-Seigneur regagnera bien cette âme, comme de tout mon cœur je l'en prie, et vous, de saluer son père et sa mère de ma part. Je pense que la peste, qui est par deçà et sur les chemins, empêchera Mgr de Bourges et mes cousines de venir sitôt à Nantua ; néanmoins, vous prierez, s'il vous plaît, à l'avantage ma cousine Blondeau de garder une place en son carrosse pour mademoiselle de la Curne, et les saluerez toutes chèrement de ma part et tous les amis de delà.

Je m'étais encore oubliée de vous dire comme, avant que j'eusse reçu vos lettres, ma Sœur Péronne-Marie [de Châtel] avait déjà été élue Supérieure à notre monastère de Chambéry.[77] — J'ai vu autrefois que Mgr de Langres aimait fort ma Sœur l'assistante de Dijon ; si elle vous pouvait succéder, ce serait un grand bien. — Ne faites aucun semblant à la pauvre Sœur de Vigny que vous connaissez la peine qu'elle a avec vous, et ne vous affligez point de tout ce que vous voyez. Allez votre train, cheminez devant Dieu en sincérité, et croyez qu'il vous bénira ; assurez-vous-[en] et de mon affection vraiment maternelle pour votre cher cœur, que je prie Dieu remplir de toutes grâces, surtout de celle de son pur amour, auquel je suis tout à vous. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [297]

LETTRE CMXXXVI - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Solution de quelques difficultés.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1620.]

Ma très-chère fille,

Je vous remercie de tout mon cœur du soin que vous avez de moi. Je vous fais écrire celle-ci, sans pourtant savoir si vous la recevrez, parce que votre porteur n'a attendu la réponse. Je suis fort consolée de savoir que vous donnez sujet de satisfaction à ces bonnes dames et qu'elles le sont [satisfaites]. Je vous supplie de les saluer cordialement de ma part, et leur dire qu'elles ne recevront jamais tant de contentement et consolation de votre maison que je leur en désire.

— Je vous supplie, ma chère fille, de ne vous plus mettre en peine pour avoir de nos nouvelles, parce que nous avons défense de ne plus écrire. Vous vous pourrez adresser à nos Sœurs de Chambéry, lesquelles vous en pourront faire savoir. La maladie va croissant tous les jours, mais non pourtant à l'extrémité. Je me porte bien et toutes nos Sœurs aussi, grâce à Dieu. — Pour la fille de M. N., je crois que vous la pouvez bien recevoir, puisque M. N. donne des attestations si certaines qu'assurées, que le mal de ce bon gentilhomme ne se peut prendre. Vous ferez ce que M. Duplont et M. de Saint-Julien vous diront, puisque ce sont personnes qui ne vous voudraient mal conseiller. — Je trouve que la dépense de votre confesseur vous surcharge grandement ; vous demanderez conseil à ces bonnes dames et ferez ce qu'elles vous diront, puisqu'elles sont si affectionnées à votre maison. Je vous prie de ne me plus écrire les difficultés qui vous arriveront, puisque nous ne vous pouvons plus faire [298] de réponse que cette maladie ne cesse. Tâchez de faire ce que disent nos Constitutions et le Coutumier, et aux difficultés qui vous arriveront extraordinairement vous pourrez écrire à ma Sœur Marie-Aimée de Blonay, afin qu'elle vous donne conseil.

Ne vous mettez aucunement en peine de nous, ma chère fille, car nous espérons que Dieu nous conservera, sinon sa sainte volonté soit faite. Je suis, grâce à sa Bonté, prête à partir quand il Lui plaira ; ayez un grand soin de prier et faire prier pour Mgr et toute sa maison, et pour toutes les nécessités de cette ville désolée : voilà, ma très-chère fille, tout ce que je vous puis dire à présent. Continuez toujours de me recommander à la miséricorde divine, et croyez que je serai inviolablement d'un cœur vraiment maternel toute vôtre, et vous souhaiterai à jamais le comble de toute perfection, ce que je fais maintenant d'une grande affection. Ma très-chère fille, je vous prie encore une fois de n'être point en peine de nous. Remettez-nous souvent au soin de la divine Providence, et priez fort pour nous, etc.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Nécessité de réimprimer le Coutumier et les Épîtres de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 juin [1629].

Ma très-chère fille,

Je vous écrivis hier et le fais encore aujourd'hui pour vous dire que j'ai reçu, il n'y a pas longtemps, un fort grand mémoire des fautes qui sont dans le Coutumier, plusieurs [299] desquelles je n'avais pas encore remarquées, mais y regardant je les y ai trouvées ; c'est pourquoi, ma chère fille, je crois qu'il faudra que M. Cœursilly se résolve de le réimprimer ; car je vois que nos monastères sont si très-mal satisfaits de cette première impression, que je ne vous le saurais dire. L'on nous en a écrit plusieurs choses, et des omissions et des équivoques qui y sont, en sorte que je ne pense pas qu'il le faille laisser sans le réimprimer. Que si le libraire ne le voulait pas entièrement refaire, nous lui pourrions marquer quelques feuilles qu'il ne sera pas requis de réimprimer ; mais certes pour la plupart il est tout à fait nécessaire.

Et pour ce qui est des Épîtres, Mgr de Genève désire de les revoir à son premier loisir, avant que le libraire les réimprime ; et pour cela il faut qu'il prenne le temps de les réimprimer à loisir, afin qu'il y mette la dernière correction. Nous attendons toujours celles que nous avions envoyées à Paris ; que si elles vous tombent entre les mains, je vous prie derechef, ma fille, de nous les faire tenir au plus tôt, afin que l'on ajoute tout, pour le mander par après au libraire. Au reste, ma toute chère fille, je vous supplie que ce que je vous ai dit en ma dernière lettre ne passe point plus loin que vous et votre bonne Mère ; car ce que j'ai dit en confiance, je ne voudrais pas qu'il fût su, ni qu'il passât au dehors. Je crois que vous m'entendez bien.

Quand les Entretiens seront imprimés, faites, ma très-chère fille, que M. Cœursilly nous envoie ceux qu'il nous doit. Je crois qu'il y en a encore bien plus de vingt ; mais qu'il dresse le mémoire de ce qu'il nous en a fourni et le nous donne, puis lui faites fournir jusqu'à cent exemplaires, et tenez main, ma toute chère fille, qu'il répare le Coutumier. Il peut bien nous donner ce peu de besogne-là complète, j'en assure un bien correct quand il voudra. Mille saluts à ma très-chère Sœur la Supérieure et à toutes nos Sœurs, et quand vous verrez le Révérend Père Maillan mille saluts, avec recommandation en ses [300] prières. J'ai reçu la réponse de celle que je lui avais écrite. Notre bon Sauveur fasse en tout son bon plaisir. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

User de condescendance envers une âme éprouvée. — Projets de fondations à Mâcon et à Nantes. Conseils pour les Sœurs qui doivent y être envoyées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

Je vois bien que vous n'avez pas reçu les lettres que je vous ai écrites ; ces maladies sont cause qu'il s'en perd plusieurs. Je pense bien pourtant avoir reçu toutes les vôtres, auxquelles j'ai répondu.

Il y a longtemps que je sais que nos Sœurs de Paray sont retournées à leur monastère, et je crois qu'elles y demeureront. — Pour ce que vous me dites de mademoiselle Dubuysson, c'est une âme si vertueuse et si remplie de piété, que je ne crois pas qu'on lui doive refuser de l'enterrer dans le caveau, et cela, sans conséquence, car vous l'y pouvez faire enterrer en qualité de bienfaitrice, puisqu'elle donne dix mille francs. Vous pouvez prendre deux mille pour sa fille, et huit mille pour elle, et faisant de la sorte, il ne pourra point tirer de conséquence. — Pour la Sœur blanche, si vous pouvez éviter de la prendre, je crois que vous feriez fort bien (qu'à moins elle ne vous presse de la recevoir) sinon que vous n'en ayez besoin d'ici à quelque temps, comme vous verrez. Je ne vois rien en la novice de Bourges, qui ne me donne espérance qu'elle sera bonne Religieuse, puisqu'elle aime sa vocation. Je prie Dieu qu'il vous la conserve au moins jusqu'à la profession. [301]

Et pour ma Sœur l'assistante [M. -Angélique de Bigny], puisque tous les remèdes que l'on a jugé lui pouvoir être utiles ne lui servent, je suis d'avis que vous vous rendiez entièrement à elle, lui condescendant, et communiquant avec elle comme Sœur à Sœur, avec une sincère affection, que vous lui témoignerez le plus cordialement qu'il se pourra. C'est l'unique remède pour la guérir, mais qu'il ne faut appliquer qu'après que tous les autres ne lui auront pu servir. Vous en verrez l'expérience, si vous faites fidèlement ce que je vous dis, comme je crois que vous ferez, ma très-chère fille. Ce ne serait pas un bon remède de vous séparer ; mais vous verrez que si vous faites ainsi ces deux années, qu'elle a encore à être sous votre charge, que vous la guérirez, après lesquelles l'obéissance vous saura bien séparer pour vous employer ailleurs. Il n'est besoin de rien dire à personne. Je crois vraiment que c'est un exercice que Dieu permet en cette âme, afin que quand elle en sera délivrée, cela la tienne toujours humble, et lui fasse supporter et aider celles qu'elle en verra travaillées, car il la faut destiner pour vous succéder en votre charge, puisqu'elle a les talents pour cela. [Plusieurs lignes inintelligibles.]

Pour la fondation de Nantes et Mâcon, je ne pense pas que vous ayez des filles propres pour deux fondations, car il n'y faut employer que les meilleures Sœurs que l'on ait, et de celles qui sont plus fidèles à l'observance. Vous pourrez savoir si nos Sœurs de Lyon sont engagées de parole pour Mâcon, en leur écrivant. Que si vous voulez la faire, je vous conseille de quitter celle de Nantes, car de demander une Supérieure aux autres monastères, il ne le faut pas ; ceux qui les donnent veulent pour l'ordinaire donner les filles. Je crois que nos Sœurs de Lyon ont plus de moyen et de force pour cette fondation que vous. Je ne trouve pas à propos que ma Sœur Marie-Henriette [de Rousseau] aille en fondation pour être en charge. Ce serait beaucoup si elle y était envoyée pour changer d'air ; encore une nouvelle maison [302] en serait bien surchargée. Il vaut toujours mieux garder celles qui sont les moins propres, que de les renvoyer en fondation. Il n'est besoin, ma chère fille, de m'écrire davantage sur ce sujet, puisque je n'ai plus rien à vous dire, sinon que je vous prie fort de prendre garde que celles que vous envoyez fonder soient fort unies et liées avec la Supérieure, et la Supérieure avec ses filles, et les Sœurs entre elles, autrement vous en auriez du déplaisir, et courriez fortune de les revoir en votre monastère. — Et pour notre Sœur F. -Angélique [de la Croix de Fésigny], connaissant les conditions de son esprit, j'aurais crainte qu'elle ne fût pas contente sous une autre Supérieure, c'est pourquoi nous sommes résolue de la faire revenir. — Je suis fort aise de quoi vous êtes pauvres, car vous savez très-bien comme il faut se confier en la divine Providence, qui vous pourvoira de tout, et ne permettra pas que vous ayez de grandes nécessités, comme je l'en prie de tout mon cœur. Vous ferez fort bien [de] faire achever votre bâtiment, tandis que vous êtes en charge, car peut-être serait-il longtemps sans l'être.

Si vous faites la fondation de Nantes, comme ma Sœur la Supérieure de Paris m'écrit qu'elle vous l'a adressée, suivant ce que je l'en avais priée, c'est une très-bonne ville ; je crois que vous y serez bien, pourvu que vous preniez garde d'y envoyer de très-bonnes filles, comme je vous ai déjà dit. Mais pour y aller vous, certes c'est trop loin, et serait à craindre que vous n'en reveniez pas si tôt. Mais pour Mâcon, si vous faites cette fondation, je veux bien que vous y alliez, si vous le jugez à propos. — Ne vous mettez pas en peine de nos hardes ; vous ne nous les enverrez que quand Lyon sera libre ; faites cependant une liste de tout ce qui y est. Je n'ai pas peur que rien s'égare. — Je suis bien aise que ma Sœur F. -Angélique se porte bien, et qu'elle soit brave fille ; je lui avais écrit, mais je vois que vous n'avez reçu ces lettres.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. [303]

LETTRE CM XXXIX (Inédite) - À MADAME DE COULANGES

À PARIS

Assurance d'une sainte et invariable amitié.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er juillet [1629].

Pour ne perdre cette occasion, ma très-chère et plus honorée Sœur, il faut, s'il vous plaît, que cette lettre soit commune à mon très-bon et tant cher frère, à vous, et à votre très-aimée et tout aimable fille ; car tous trois m'avez envoyé de vos chères lettres, que je lis toujours avec amour et consolation sensible, me représentant la douceur et suavité de vos chères et très-estimables affections, auxquelles je prie Dieu me faire la grâce de correspondre dignement. Certes, je le désire bien de tout mon cœur, et que mon Dieu m'exauce au désir continuel que j'ai que ses plus riches et saintes bénédictions abondent sur vous trois, et s'étendent sur toute votre honorable famille ; car tout m'en est extrêmement cher, et me semble que [ce] soit la mienne propre. C'est ce qui me fait si fort ressentir, ma très-chère Sœur, les déplaisirs que vous recevez des desseins chicaneurs de ceux qui devraient user de continuelle reconnaissance envers mon tout bon et très-cher frère et vous, pour l'incomparable amour et soin que vous avez eus pour celui qui leur était à honneur, et dont la mémoire leur devrait être chère, et que vous avez encore pour cette pauvre petite pouponne, que vous obligez si paternellement et maternellement tous deux.

Or, j'espère que Dieu réduira tout à la paix ; j'en supplie sa Bonté, et vous, ma très-chère Sœur, de prendre plus que jamais avec douceur et amoureuse soumission tout ce qu'il plaira à notre bon Dieu de vous envoyer, afin que notre chère famille jouisse longuement du bonheur de voire chère présence, de celle de [304] mon bon frère, que je salue avec vous et tous vous chers enfants du meilleur de mon cœur, étant d'une affection infinie ma très-chère et très-cordiale Sœur, votre, etc.

[P. S.] Je ne croyais pas pouvoir écrire nulle part tandis que la peste sera ici ; car l'on craint de prendre nos lettres.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE CMXL - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Instances faites par Mgr de Genève pour le retour de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 juillet [1629].

C'est bien à ce coup, ma très-chère fille, qu'il faut venir et faire fidèlement tout ce qui se pourra pour partir au plus tôt de Lyon ; car le mal est ici si pressant, que Mgr de Genève ne veut point que notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel] abandonne cette maison, ce qui me fâche fort ; mais c'est sa bonté qui le porte à cela, craignant que s'il m'arrivait mal, il n'y eût personne ici pour me faire secourir comme elle. Il ne veut pas, ce bon seigneur, que vous veniez ici pour cela ; il aime mieux que vous alliez servir la maison de Chambéry, attendant que le mal soit passé ici, où certes je vois clairement que je ne pourrai subsister sans être secondée de vous ou d'elle ; ce que je ne puis espérer d'elle, puisqu'elle est élue et nécessaire à Chambéry, où certes il est tout à fait besoin que vous alliée en attendant. Vrai Dieu ! il ne me peut entrer dans l'esprit que l'on fasse une ombre de difficulté de vous envoyer pour nous secourir dans notre extrême nécessité. Sans cette résolution de Mgr de [305] Genève, j'avais bien résolu de vous laisser là, jusqu'à [ce que] la maladie fût passée ici, quoi qu'il m'eût pu arriver.

Le jour du départ de cette chère Sœur était échu aujourd'hui ; car ces pauvres filles la réclament ardemment, et non sans raison ; elles seront accoisées et consolées de vous avoir, en attendant la miséricorde que Dieu nous fera. Je Le supplie vous amener bientôt et en santé ; soyez généreuse et toute forte, et bonne à rendre service à Dieu, attendant la chère consolation de vous voir ici, car j'ai confiance que Dieu me la donnera. Je n'ai point encore reçu de paquet adressé par le Révérend Père Maillan, que je salue très-humblement, le suppliant d'aider en ce qu'il pourra pour votre conduite. — Adieu, vous savez ce que je vous suis ; soyons toutes à Dieu. Qu'il soit béni.

[P. S.] J'envoie la lettre de M. le grand vicaire, ouverte.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXLI - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÈMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La peste redouble en Savoie. — Injustice des oppositions qu'on apporte au retour de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très chère fille,

Je remercie votre bon cœur du meilleur du mien chétif des charitables offres que vous nous faites. Grâce. à la divine Boulé, il me semble que nous n'avons pas grand besoin des choses vraiment nécessaires, selon l'occasion où nous sommes : toutes nos Sœurs sont bien disposées à tout ce qu'il plaira à Notre-Seigneur faire de nous. Le mal croît et nous environne de près. Nous vivons néanmoins avec peu de soin de l'événement, le [306] laissant à notre bon Dieu, qui ne permettra nous arriver que ce qu'il a projeté en son dessein éternel, et c'est ce que nous désirons, et nous ôte les appréhensions que ce mal cause à tant de personnes.

Quant au retour de notre chère Sœur Marie-Aimée en cette maison, nous nous en soumettons à ce que Notre-Seigneur en permet, adorant sa Providence en la souffrance que j'ai pâtie de voir notre règle violée, par le refus que l'on a fait d'elle au monastère où elle avait été élue, et par celui que l'on nous fait de la rendre à qui légitimement elle appartient, qui la demandait néanmoins avec tant de prières, et pour une occasion de véritable nécessité et charité, nous obligeant même de la rendre. Or bien, Dieu soit béni de tout ! Ainsi les grands traitent les petits ! Je n'en parlerai plus, et lairrai à Notre-Seigneur le soin d'empêcher que cet exemple ne ruine ce pauvre petit Institut. Vivez toujours tout à Dieu, ma très-chère fille, et priez fort pour celle qui, en son saint amour, est toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXLII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Douleur d'apprendre qu'une communauté manque de douceur et d'humilité. — Les monastères doivent se conformer à celui d'Annecy. — Sans blâmer la conduite de la Mère de Monthoux, la Sainte condamne la sortie de la clôture pour aller aux bains.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 juillet [16291.

Ma très-chère et très-aimée fille,

Que je suis marrie que notre réponse se soit égarée ! mais encore, plus de la continuation de votre mal, dont je porte très-grande peine ; car Dieu seul sait ce que vous êtes à mon âme, [307] et combien lui est chère votre vie, non-seulement pour ma consolation, mais pour le bien de votre maison et de tout l'Ordre ; mais Dieu soit béni, qui sait bien ce qui nous est nécessaire et sait me toucher à l'endroit qui m'est bien sensible ! Vous avez procédé en vraie fille de la Visitation, vous étant soumise au commandement de votre sage Supérieur et à l'avis de tant de gens de bien, et je loue la divine Providence en l'admirant en la conduite de cette affaire.[78]

Vous m'écrivez si modestement de la réception que nos Sœurs de N. vous ont faite, que si M. Riollé ne m'en disait davantage, je n'eusse pas connu leur manquement. Certes, si les choses se sont passées ainsi, elles ont très-grand tort. Elles m'écrivent la très-grande édification qu'elles ont reçue de votre humilité et souplesse, de laquelle je crois que Dieu vous récompensera par nouvelles grâces, et de l'obéissance rendue au Supérieur nonobstant vos extrêmes répugnances. Ces deux pratiques de vertu sont grandes et dignes d'une vraie fille de la Visitation. Mais que je suis marrie, ma très-chère fille, de ce que votre bon confesseur et nos Sœurs ont été mal édifiés de celles de N., car tout le mal qui se fait à la Visitation m'est sensible ; il le faut couvrir et excuser tant que vous pourrez. Hélas ! que cela [308] m'est dur de voir cet esprit de douceur et d'humilité, que notre Bienheureux nous a tant inculqué, si peu pratiqué quelquefois ; mais la charité supporte tout. Ma très-chère fille, je vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, de notre Bienheureux Père, et par la tendre affection que Dieu m'a donnée pour vous, de faire tout ce qui vous sera possible pour votre soulagement, et pour tenir votre esprit content et en repos. Je prie notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel] de vous écrire le surplus, ayant grande peine de le faire de ma main. Je vous prie, que nous ayons de vos nouvelles par Lyon. Je suis d'un cœur incomparable foule vôtre, ma vraie très chère fille, et prie Dieu nous rendre toutes siennes. Amen.

[P. S] Ma très-chère fille, si je vous pouvais parler, je soulagerais mon cœur à vous dire la peine que j'ai pour la conservation de notre union et candeur de notre esprit. Chacun m'en tourmente ; mais, pour moi, je ne vois rien qui nous puisse être utile, sinon qu'on continue ce que la Providence de Dieu a établi, à savoir de se tenir conforme à ce monastère [d'Annecy], et avoir toujours une Mère commune, à qui l'on puisse recourir dans les besoins. Ma très-chère petite, pesez ceci devant Dieu, et m'en écrivez votre sentiment bien au long. Je n'ai le loisir de vous en dire davantage. Les premières Sœurs voient comme moi cette nécessité, par les choses qui arrivent. J'en ai parlé à Mgr de Genève, qui juge cela être nécessaire ; chacun le dit...

Depuis ma lettre écrite, nous avons reçu votre belle aube, qui est tout à fait digne de votre affection. Nous ne manquerons pas de l'offrir demain à notre Bienheureux Père tout ensemble avec votre cher et bien-aimé cœur, le suppliant de le joindre parfaitement au sien, par une pureté angélique et un amour séraphique. Aussi nous vous remercions de toutes nos affections de ce beau et riche présent. [309]

Au reste, ma chère fille, je me suis oubliée de vous dire qu'il faut bien imprimer dans l'esprit de nos Sœurs que ce n'est pas une chose faisable que d'aller aux bains ; que si bien vous l'avez fait, ç'a été par un commandement absolu de Mgr votre prélat, de quoi il ne faut point tirer de conséquence ; il leur faut dire, si vous le trouvez bon, qu'elles n'en parlent jamais ; car il pourrait servir de grande tentation à plusieurs ; cependant, il n'est pas expédient que cela se continue.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXLIII (Inédite) - À MONSIEUR LE CHANOINE RIOLLÉ[79]

SUPÉRIEUR DE LA VISITATION DE BLOIS

Les Religieuses de la Visitation doivent observer rigoureusement les lois de la clôture.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Monsieur et très-honoré Père,

J'ai une si absolue confiance en votre sagesse et probité, que je ne saurais être en peine d'aucune chose que nos chères Sœurs feront par votre conseil, m'assurant que vous les pèserez au poids du sanctuaire, surtout en des choses de telle importance, comme est celle dont il est question. Il ne fallait pas toutefois une moindre circonspection que celle que vous y avez apportée, mon très-cher Père, pour nous exempter de blâme, et encore ne manquera-t-on pas de nous bien censurer ; car, parce que nous avons peu d'austérités et une vie fort douce, chacun juge que nous devons être d'autant plus rigides à la [310] garde de la clôture ; aussi, certes, est ce notre désir, comme c'était aussi celui de notre Bienheureux Fondateur. Et néanmoins, je loue l'obéissance de ma Sœur, laquelle, après avoir humblement fait ses remontrances et résistances, s'est soumise comme elle le devait. Je reçus seulement hier votre lettre, qui nous est venue par la voie de Nevers, qui m'annonce qu'une semblable est par une autre adresse. Je prie Dieu qu'il tire sa gloire de toutes nos actions, et comble votre chère âme, mon très-honoré Père, de l'abondance de son saint et pur amour. C'est le continuel désir de celle qui, en toute humilité, vous supplie lui continuer l'assistance de vos saintes prières et l'heureuse qualité de, Monsieur, votre, etc.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE CM XLIV (Inédite) - À LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À RENNES

La conservation de l'Institut dépend de l'union des monastères avec celui d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 juillet [1629],

[Les premières lignes manquent dans l'original.] Pour ma consolation, et encore plus pour le bien de l'Institut, il faut que je vous dise ce mot. De vrai, ma très-chère fille, je vois arriver tant de choses où, selon l'apparence humaine, personne ne peut remédier utilement que moi, à cause de la connaissance que j'ai des maisons et des personnes qui leur sont propres, que cela me donne bien à penser, surtout maintenant que je me vois vieillie et environnée de la mort. C'est pourquoi j'ai fort considéré devant Dieu qu'est-ce qui pourrait se faire, pour conserver ce pauvre petit Institut en l'union et intégrité de son esprit. Je ne trouve rien, sinon que l'on continue [plusieurs mots illisibles] ce que la divine Providence y a établi, que tous les monastères se tiennent toujours conformément unis à celui-ci, et qu'il y ait toujours une Mère commune à laquelle toutes les maisons prennent entière confiance, comme en moi, et y aient recours en leurs besoins, et que, pour les servir utilement, on lui donne connaissance de l'intérieur des Sœurs et de leurs besoins. Je vous prie, ma fille, pesez ceci devant Dieu et m'en écrivez au long votre sentiment.

Je vous dirais bien davantage, mais je n'en ai nul loisir. [Plusieurs lignes illisibles.] Nous nous portons toutes fort bien, c'est tout ce que je vous puis dire, et qu'entièrement je suis vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.

LETTRE CMXLV - À MONSEIGNEUR DE NEUCHÈZE, SON NEVEU

ÉVÊQUE DE CHALON

Condoléances sur la mort de son frère, le baron des Francs.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Mon très-honoré seigneur,

Je prie Dieu qu'il soit votre éternelle consolation ! Je crois que vous avez reçu la lettre que je vous écrivis aussitôt que je sus le trépas de mon pauvre neveu, votre cher frère.[80] Depuis, j'ai reçu celle que vous m'avez écrite. Hélas ! que votre bon cœur me ferait de pitié, si je n'espérais que Dieu sera sa consolation dans cette si sensible perte ! Il faut, mon très-cher [312] seigneur, vous élever au-dessus de vous-même et de toutes les choses de la terre, pour aller prendre dans le ciel votre solide consolation et résolution, par la considération de la révérence et amoureuse soumission que nous devons à la très-adorable bonté de Dieu, qui a fait ce coup, et encore vous contenter en la béatitude et gloire que votre cher défunt possède, comme il est à croire pieusement. En cela il faut accoiser votre esprit ; et, puisque la Providence vous prive de prospérité temporelle, tâchez, mon cher seigneur, d'en avoir une très-grande pour le ciel, par l'amas des bonnes et saintes œuvres, et surtout des âmes, que vous devez lâcher avec un soin tout nouveau de conduire au ciel, afin qu'accroissant la gloire de Dieu, Il augmente la vôtre en ce monde et en l'éternité, que je vous souhaite du plus profond de mon cœur.

LETTRE CMXLVI - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Nouvelles d'Annecy. — Mort de M. de Boisy. — Éloge de l'évêque de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 11 août [1629].

Voyez-vous, il m'est impossible de m'empêcher, nonobstant toute la presse de ce messager, de saluer le très-bon cœur de ma pauvre vieille mais toute chère et bien-aimée fille, et pour la réjouir lui assurer que, grâce à Dieu, je ne fus il y a longtemps en si bonne santé, et toute notre maison qui vit en pleine paix et repos d'esprit, emmi cette affliction de peste qui consume cette pauvre ville, laquelle est quasi toute vide, tant de ceux qui ont été atteints, comme des autres qui se sont retirés ou que l'on a fait sortir, afin de purger plus tôt la ville. [313]

Il y a quinze jours que la maison de Mgr de Genève fut atteinte par la mort de M. de Boisy,[81]. son neveu, et d'un de ses aumôniers, lesquels tous deux, avec leur bon prélat, avaient persévéré près de quatre mois au service des pestiférés, pour leur administrer les saints sacrements ; ce qu'ils ont fait avec une charité, courage et allégresse nonpareille. Enfin nous avons tant pressé, que nous avons fait retirer ce bon seigneur à La Thuile ; car même la maladie se prit au-dessus de la galerie où il se relira, après que sa maison fut infectée. Il a fait et continue à faire des charités aux pauvres, si grandes que c'est chose admirable.[82] Si j'avais loisir, je vous dirais tout, mais je ne puis. N'ayez nulle peine pour nous ; tous les monastères sont en santé, l'air très-bon ; notre maison ne reçoit chose quelconque de la ville.

Adieu, priez pour celle qui est de cœur tout à fait à vous.

Je vous écrivis un billet dernièrement, faites réponse.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXLVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Trois points nécessaires à la conservation de l'Ordre de la Visitation. — Il ne doit jamais se ranger sous la conduite d'une Supérieure générale.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 août [1629].

Ma très-chère fille,

Puisque vous m'assurez que mes lettres ne sont point vues, [314] je vous dirai, selon ma parfaite confiance, que me voyant environnée de toutes parts de la mort, tant pour mon âge que pour la maladie qui consume presque toute cette pauvre ville, je pense, selon que je m'y sens obligée en ma conscience, aux moyens de nous pouvoir maintenir comme nous sommes ; car les choses que j'ai vues arriver, dans plusieurs maisons de notre Institut, me font voir l'absolue nécessité que nous avons de continuer dans l'Institut ce que Dieu y a établi.

Trois choses s'y sont pratiquées constamment : la 1re, l'exacte observance, sans y rien changer par accroissement ni retranchement ; la 2e, que l'on continue à se tenir conformes et unis à ce monastère en tout ce qu'il a reçu de son saint Fondateur ; la 3e, qu'il y ait toujours une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu que j'aie fait ; je ne dis pas une Supérieure générale, sous l'autorité de laquelle l'on met les maisons, cela me serait en abomination d'y penser, ni de rien changer en notre Ordre, ni contre ce que je sais être des intentions de notre saint Fondateur, outre que cela nous ruinerait. Mais je dis que simplement il faut continuer ce qui s'est fait jusqu'à maintenant ; que c'est l'unique moyen de conserver notre esprit, lequel autrement se dissipera et se perdra très-assurément, si ce n'est en toutes les maisons, ce sera en plusieurs, et ceci est le commun sentiment d'infinité de prélats, de grands serviteurs de Dieu, de Mgr de Genève, de M. Michel Favre et de nos Sœurs.

Je suis tellement importunée sur ce sujet de diverses propositions que l'on nous fait, lesquelles, étant hors de nous et buttant contre l'autorité de Messeigneurs nos prélats, me sont à plus grande charge que je ne puis dire. Les personnes de grande dignité contre lesquelles j'ai combattu m'ont assuré qu'au moins j'étais obligée en conscience d'y penser et de chercher ce moyen de nous maintenir. J'ai donc fort prié et fait prier Dieu pour cela ; mais chose quelconque de tout ce que [315] l'on nous propose ne me revient. J'ai seulement cette lumière, que la nécessité de plusieurs maisons m'a accrue : que nous devons nous maintenir et continuer en ces trois choses marquées ci-dessus, lesquelles ont été établies de Dieu parmi nous, et l'on voit combien sa Providence l'agrée et l'approuve par les fruits et bénédictions qui en proviennent, lesquels je sais, moi seule, au delà de tout ce qui s'en peut penser ; et les maisons et les âmes particulières qui l'ont expérimenté pourraient dire ce que chacune en a su en son particulier, s'il était loisible.

Voilà, ma très-chère fille, ce que je confie à votre âme, et que je vous supplie de considérer devant Dieu et m'en dire votre sentiment. J'avais grand désir de vous voir, pour cela particulièrement, car je vous eusse tout dit de bouche ; mais ce sont des choses que je ne dois confier au papier, lesquelles toutefois vous feraient voir la nécessité de nous maintenir dans notre pratique. Vous verrez dans le billet ci-joint quelques raisons, mais je n'ose marquer les principales. Tenez secret ceci jusqu'à ce que la chose soit encore mieux digérée, car alors j'en écrirai à nos très-chères Sœurs les Supérieures. Vous savez ce que je vous suis. Dieu soit béni et glorifié en tout et partout ! Amen. — Je vous prie que je puisse toujours vous écrire en confiance, sur l'assurance que nulle que vous ne verra mes lettres. Mille saluts à nos très-chères Sœurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [316]

LETTRE CMXLVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

La peste commence à se calmer. — Nouvelles de Mgr de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

C'est à la hâte que je vous écris, ne sachant si cet homme que nos Sœurs de Belley nous ont envoyé voudra attendre cette lettre ; je ne sais aussi si vous aurez reçu celle que je vous écrivis par l'homme que vous envoyâtes exprès, parce qu'il ne voulut attendre nos lettres. Je vous mandais que vous pourriez bien recevoir cette bonne demoiselle parente de madame de Saint-Julien, puisque vous avez des assurances certaines de sa santé, et que des personnes si qualifiées vous en assuraient, comme est M. Duplont et le Père Jésuite.

Nous nous portons toutes bien, et dès l'heure que je vous parle, cette maison est nette du mal, grâce à Dieu. La maison de Mgr a été atteinte de ce mal, et est mort M. de Boisy son neveu, et M. Clerc un de ses aumôniers, ce qui l'a contraint d'en sortir, et s'est retiré à La Thuile où il est à présent en bonne santé, et espérons que, moyennant la grâce de Dieu, il n'aura point de mal et achèvera heureusement sa quarantaine. Le mal de la ville se diminue fort, par le bon ordre que l'on y a mis, n'y étant presque resté personne. Faites savoir nos recommandations à nos Sœurs de Lyon, et que nous nous portons bien, et croyons qu'avec l'aide de Dieu cette maison sera conservée. Sa sainte volonté soit à jamais accomplie et soit votre unique consolation, ma chère fille, que je salue de tout mon cœur qui est entièrement vôtre.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [317]

LETTRE CMXLIX (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE h BELLEY

Le monastère d'Annecy n'a pas eu à souffrir de la peste. — Comment agir à l'égard de quelques postulantes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 26 août [1629].

Ma très-chère fille,

Ne vous tourmentez plus sur notre séjour en cette ville ; j'y dois ma résidence et j'y demeurerai puisque Dieu m'a remis le soin particulier de ce monastère, où tout se porte parfaitement bien, grâce à Dieu ; et ne soyez point en peine de nous, car nous nous conservons en telle sorte qu'il est quasi impossible, humainement parlant, qu'il nous arrive du mal. Demeurez donc pleinement en repos de ce côté-là, ma très-chère fille, je vous en prie. — Au reste, je suis grandement consolée de l'avancement de nos Sœurs ; je les conjure, au nom de Dieu, de faire toujours de bien en mieux, et vous, ma chère fille, de continuer à leur être de plus en plus bonne et douce, et de les traiter amiablement et cordialement, et par ce moyen vous les encouragerez de persévérer à travailler pour leur avancement.

Quant à ce que vous me dites de M. Jantel, vous avez fait excellemment bien d'avoir vidé cette affaire ; car vous n'avez pas besoin de davantage de ses nièces. Pour ce qui est d'écrire à nos Sœurs de Crémieux pour les faire recevoir, vous m'en excuserez, s'il vous plaît ; je leur laisse pleine liberté de recevoir des filles à leur gré. Je ne me veux point mêler de cette affaire-là ; mais si vous en voulez écrire à ma Sœur la Supérieure, faites-le avec la sincérité que nous nous devons les unes aux autres.

Je crois que vous ferez bien de recevoir la nièce de M. de Courtine ; car, pour la recevoir ici, nous avons des prétendantes [318] en quantité et nous n'en pourrons point prendre, si ce n'est que Dieu nous donne le moyen de faire quelque fondation, peut-être de dix ans, à cause que ce monastère est tout plein. Pour la fille de madame Chenu, puisqu'elle est des amies de votre maison, il faut que vous fassiez qu'elle ait patience que sa fille soit entrée en sa quinzième année, et que vous l'assuriez que dès qu'elle y sera, quand ce ne serait que d'un jour, que vous la prendrez pour prétendante du grand habit et non du petit, et en attendant faites-la souvent voir et parler aux Sœurs. — Je n'écris point à ma Sœur Jeanne-Charlotte, n'ayant le loisir ; Je vous prie, dites-lui que nous sommes en une saison où il ne faut parler d'aller nulle part ; mais qu'elle pense à bien faire là où elle est en attendant que Dieu en dispose autrement. Je vous prie aussi d'écrire à Dijon que nous nous portons bien, Dieu merci ; nous ne leur pouvons écrire maintenant. Écrivez-le aussi à Bourg en les saluant très-chèrement de notre part, et que votre bon cœur s'assure toujours de l'infinie affection que Dieu m'a donnée pour lui. Je supplie sa Bonté vous donner un comble de bénédictions et à toutes nos chères Sœurs. — Dieu soit béni.

Vous nous ferez un extrême plaisir de nous faire apporter nos hardes à Rumilly ou [mot illisible], où est maintenant ma Sœur la Supérieure de Chambéry, et nous les enverrons prendre par nos gens quand elles y seront.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [319]

LETTRE CML (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Conseils pour la distribution des emplois. — Une Supérieure a besoin de force de corps et d'esprit pour exercer sa charge. — Comment les monastères doivent être unis à celui d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère pille,

Je m'en vais toujours commencer de vous dire ce que je pourrai par la main de notre bonne Sœur notre coadjutrice, parce que, plus avant je vais, et plus j'ai de peine d'écrire de ma main, à cause de mes yeux qui diminuent fort et m'empêchent de me pouvoir guère tenir baissée. Je trouve bien bon que vous mettiez ma Sœur A. -Madeleine de Basset assistante, et ma Sœur A. -Françoise et A. -Catherine portière et sacristaine. Je ne suis pas d'avis que vous changiez votre directrice- mais néanmoins je laisse cela à votre liberté. Nous serons bien aise que vous nous envoyiez ma Sœur M. -Françoise [de Livron] au plus tôt que vous pourrez[83] ; nous avons mandé son obéissance à ma Sœur la Supérieure de Chambéry pour la faire revenir puisque la ville de Grenoble a fait sa quarantaine ; [plusieurs lignes inintelligibles].

Je n'ai nulle souvenance d'avoir jamais dit qu'il fallait renvoyer la petite Sœur X. Eh, mon Dieu ! au contraire, il m'est demeuré dans l'esprit que c'était une âme fort douce et que je trouvais bien bonne, si elle n'est grandement changée depuis que je ne l'ai vue ; je puis bien peut-être avoir dit que c'était un esprit petit, et qu'il ne faudrait pas charger votre maison de [320] beaucoup de semblables, que c'était déjà assez ; mais d'avoir dit que pour cela il la fallait renvoyer, je ne me souviens pas d'en avoir jamais parlé. — Nous vous avons fait écrire par notre Sœur économe une fois ou deux au mois de février, de nous envoyer la copie de la lettre que notre Bienheureux Père écrivait à madame de la Fléchère dont vous avez l'original ; faites-le, je vous en prie, ma chère fille, au plus tôt. Ma chère fille, je vois que Dieu vous a mis en main une besogne de grand travail et où la force de corps et d'esprit vous est nécessaire, c'est pourquoi je vous prie, ne quittez point l'oraison ; au moins, faites-la de demi-heure le matin, puis pendant la sainte messe, et celle du soir, et cela suffira ; mais n'en retranchez rien, car nous nous devons le premier et principal soin. Plus l'on donne aux filles, plus leur amour-propre les rend importunes. Je suis bien [aise] de quoi vous ne vous levez que demi-heure après les autres, continuez cela tandis que votre tête en aura besoin ; mangez bien et soulagez votre corps, afin qu'il dure au travail. La patience vous fera emporter la victoire sur toutes les âmes, mais surtout la grâce de Dieu, que votre humilité, dévotion, soumission et confiance attireront sur elles ;

Le Père dom Maurice, Barnabite, est ici, je lui ai dit mon sentiment au sujet de notre union ; je ne vois pas qu'il faille rien établir de nouveau ; mais je crois qu'il est nécessaire que les Mères et les Filles de la Visitation continuent par ci-après ce qui s'est fait par ci-devant, ainsi que je l'ai dit dans mes Réponses, et qu'après moi elles persévèrent en leur union entre elles et la communication avec celle qui sera Supérieure ici, pour continuer la conformité à ce monastère et y prendre toujours les intelligences des choses de l'Institut ; et pour cela l'on tâchera d'y avoir toujours des filles capables pour Mère, et je trouverais bon que les autres la nommassent notre Mère de Nessy, puisque les monastères reconnaissent pour leur Mère celui-ci ; toutefois, si l'on a dissentiment à le faire et la nommer [321] Mère, que l'on la nomme Sœur ; pourvu que l'union, conformité et correspondance se continuent, je m'en contente : voilà en peu de mots mes pensées, mais je voudrais savoir les vôtres, s'il ne serait pas bon que les monastères en fissent un acte afin que la chose continuât après mon décès.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE CMLI - À LA SŒUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU

À GRENOBLE

Il faut éviter les retours sur soi-même et se livrer sans réserve à l'obéissance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

Ce m'est bien de la consolation de savoir que, par la présence et bonne conduite de votre bonne Mère, votre famille s'avance en observance et perfection. Loué en soit notre bon Dieu ! mais que me dites-vous, ma chère fille, que votre esprit est toujours tracassé et dans ses timidités et recherches de lui-même ? Oh Dieu ! ma fille, il se faut tirer de cette puérilité et enfance ; il est meshui temps. Je dis donc à votre cher cœur que vous savez que le mien aime fortement, qu'il doit se mettre au-dessus de tout cela, souffrant néanmoins avec humilité et douceur les attaques, et inclinations qui viendront de ce côté-là, aimant cette abjection ; mais ne consentez nullement par aucun acte ni regard volontaire. Jetez-vous et toutes vos misères et vos intérêts et affections, dans le sein de la bonté de Dieu, vous laissant gouverner à la Providence et à l'obéissance, et cela à yeux clos, sans permettre à votre esprit de regarder où il va ; mais allez toujours, ne regardant que Dieu et la besogne [322] qu'il vous présente dans chaque occasion et moment, pour la faire fidèlement et avec la pointe de l'esprit sans vous amuser à vos sentiments ou dissentiments et répugnances ; car il faut absolument les fouler aux pieds et les ranger sous l'obéissance, qui est la seule voie pour votre esprit. Si vous observez ce peu de paroles, elles vous conduiront à la perfection que Dieu veut de vous ; j'en supplie sa Bonté.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE CMLII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

Ne pas admettre facilement une tourière au rang des Sœurs domestiques. Projet de fondation à Auxerre. — Divers détails.

[Annecy], 4 septembre [1629].

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je supplie Notre-Seigneur de verser toujours abondamment ses célestes grâces sur votre chère âme. J'ai reçu la vôtre du 15 mai, il y a quelque temps, où je vois le désir de votre bonne Sœur tourière d'être reçue dans le monastère ; sur quoi je vous dis, ma très-chère fille, que, quoiqu'elle ait ces bonnes qualités que vous me mandez, néanmoins, si elle a cette grande faiblesse d'esprit et facilité à recevoir l'impression de tous ceux qui lui parlent, en toutes les autres choses comme en ce qui regarde sa vocation, j'aimerais plus qu'elle s'en allât, que de la mettre dans le monastère, où elle servirait bien d'exercice et d'une grande croix. Mais si vous voyez quelque solidité en son esprit pour les autres occasions, et que vous jugiez qu'étant quitte de cette tentation, elle ferait bien dedans, vous lui pouvez bien promettre de la recevoir, d'ici à quelques années ; mais c'est bien à craindre que, quand elle sera reçue Sœur domestique, [323] elle ne reprenne ses inquiétudes, et voudra être du voile noir, et ce sera à recommencer. Or, pour éviter cela, en cas que vous soyez résolue de la prendre, je crois qu'il vaudrait mieux le lui promettre sous le prétexte de quelque fondation, où l'envoyant, vous le lui donneriez, et par ce moyen prévenir ses demandes et empêcher la tentation que cela pourrait causer aux autres.

Je serais consolée que vous alliez fonder à Auxerre ; mais je ne voudrais pas pourtant, ma très-chère fille, que vous témoignassiez aucun empressement pour cela, ains que seulement vous secondiez doucement la bonne volonté de ceux qui vous y désirent. Il ne sera que mieux que cette fondation tire un peu à la longue, car nos Sœurs auront plus de temps et de moyens de se fonder aux vraies et solides vertus ; et puis, je désire grandement que vous acheviez vos six ans avant que de sortir de là où vous êtes, après lesquels on verra ce que la divine Providence ordonnera. — Je suis bien aise que vous ayez auprès de vous une de vos chères nièces ; étant de si bonne naissance et de parents si vertueux, j'espère qu'elle réussira heureusement. — Je ne saurais vous dire, ma chère fille, combien notre communauté a reçu de consolation et d'édification des vertus de votre chère défunte. Dieu nous fasse la grâce d'en conserver longtemps la mémoire et de la bien imiter, comme nous le désirons. — Au reste, nous vous remercions très-cordialement des beaux Agnus et reliquaires que vous avez envoyés. Nos Sœurs auraient bien envie de savoir comme vous faites les petits Agnus de drap ; et si vous les coupez avec un fer, elles vous prient de leur en faire faire un, d'autant que l'on en a fait trois ou quatre en cette ville, sans pouvoir venir à bout d'en faire un bien. Si vous nous mandez ce qu'il faut pour cela, nous vous l'enverrons.

Tout se porte bien céans, grâce à Dieu. La ville sera bientôt nette comme l'on croit : elle est en quarantaine depuis cinq ou six jours, qu'il n'est point arrivé de mal qu'à deux personnes — O ma très-chère fille, toujours plus parfaitement chérie de [324] mon cœur ! que je suis consolée de savoir cette petite chère famille que Dieu vous a commise, marcher si simplement et innocemment dans leur sainte vocation. Le Dieu de toute douceur leur accroisse ses plus riches grâces pour persévérer et accroître en son pur amour, et en donne une double mesure au cher tout bon et cordial [cœur] de leur chère Mère ma vraie fille, toute parfaitement bien-aimée de mon cœur, que je l'assure être tout à fait sien, dont

Dieu soit béni !

[P. S.] Je pensais écrire à M. et à mademoiselle de la Curne. Ce sont deux personnes qui me sont très-chères en Notre-Seigneur. Mandez-leur que je les salue de tout mon cœur et me mandez de leurs nouvelles. Attendant que je leur écrive amplement nos nouvelles, dites-leur que c'est fort vrai que Mgr de Genève s'est fort exposé au service des malades.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLIII - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

L'âme doit demeurer en paix au milieu des désolations intérieures et peu s'en occuper.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 septembre [1629].

Votre pauvre cher cœur me donne certes de la compassion, ma très-chère fille, de le voir parmi tant de douleurs ; mais la vue et la confiance que j'ai que tout cela est à la gloire de Dieu en vous et à votre plus grande perfection, me consolent, et je vous dis derechef, ma très-chère : fille cheminez dans vos ténèbres, dans vos insatisfactions et désolations intérieures ; cheminez-y, dis-je, fermement, car nous voyons que Dieu vous y tient de sa main, et vous y conduit. Cela est aisé à voir pour nous, [325] et nous remarquons ce que Dieu ne permet pas que vous voyiez vous-même ; mais qu'il vous suffise, pour marque assurée de sa présence et bonté, de la résolution que vous avez de ne Le point offenser et de Lui vouloir plaire, et que vous avez sa sainte paix au fond de votre esprit. Souffrez avec cela vos peines sans les regarder, ni en parler que le moins que vous pourrez ; je dis même avec Notre-Seigneur, car il faut user de divertissement tant qu'il sera possible, vous retournant de toutes choses simplement à Dieu, Lui laissant ce qui vous regarde, comme je vois que vous faites excellemment. Persévérez, je vous en prie, ma très-chère fille, et croyez que c'est votre plus grand bien que de vivre en croix ; parmi les tribulations intérieures, les meilleures se trouvent. La défiance de soi-même est une excellente vertu, pourvu qu'elle soit animée et soutenue de la très-sainte générosité et confiance en Dieu, comme je vois qu'est la vôtre, grâce à Notre-Seigneur. Vous avez plus d'occasion de vous réjouir que de craindre : Dieu en soit béni !

Mais, croyez-moi, ma très-chère fille, vivez généreusement au-dessus de toutes sortes de sentiments, et vous assurez que toutes les fois que vous me parlez de votre cœur, vous me donnez une très-spéciale consolation. Tenez le cœur de vos filles au large, et les conduisez à cette sainte générosité, c'est le vrai chemin. Bref, il faut vivre avec une vaillance spirituelle, toujours les armes en main, jusqu'à ce que nous soyons parvenues au parfait anéantissement de toutes nos passions et inclinations ; c'est une besogne pour toute notre vie, il ne s'en faut pas donc étonner.

Vous pouvez essayer notre Sœur M. -Marguerite en la charge d'assistante, lui recommandant l'humilité et observance. Si elle ne la fait pas bien, vous la lui ôterez ; car il ne faut pas la nourrir tendrement. — Ma fille, puisque l'on continue à vous faire des charités, prenez, en récompense, quelqu'une de ces filles qui ne sont pas riches, pourvu qu'elles soient à votre gré. Dieu [326] donne quelquefois de grandes bénédictions pour tel sujet. — Vous parlerez à Mgr du Père spirituel : mon sentiment serait que vous eussiez M. de Sautereau.

J'ai reçu toutes vos lettres ; mais, parce que j'ai peu de temps, je réponds courtement aux points nécessaires. Je resalue tous les amis et suis en peine de votre mal ; je ne le saurais consulter maintenant, car les médecins sont tous embrouillés parmi cette contagion ; j'attendrai qu'elle soit passée, outre que je pense que les médecins qui vous peuvent voir en pourront avoir aussi plus de connaissance. Il faut faire ce que l'on pourra sans y rien oublier, et Notre-Seigneur fera ce qu'il Lui plaira. — Bonjour, mon enfant, priez fort la Très-Sainte Vierge pour moi, et le glorieux saint Bernard et mon saint Ange. Je suis vôtre, certes de tout mon cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Tendre affection pour la Sœur Turpin. — Envoi des Réponses, prière de les examiner.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 septembre [1629].

J'ai trouvé une lettre de ma chère petite fille Marie-Euphrosine[84] qui n'a point de date, parmi celles que je mets à part, qui [327] ne sont pas toutes répondues, par laquelle elle me témoigne de la douleur de ce que je ne lui ai point écrit, pour lui faire savoir si j'avais reçu deux autres lettres qu'elle dit m'avoir envoyées.

Certes, je ne me souviens pas si je lui ai répondu, car j'ai un si grand embarrassement de lettres que j'en suis quelquefois accablée ; mais je vous prie, ma chère fille, de l'assurer qu'encore que je ne lui écrive pas, je ne laisse pour cela d'être bien aise de voir la disposition de son cher esprit dans ses lettres, et que je lui répondrais bien si je croyais qu'elle en eût besoin. Mais il me semble que puisqu'elles vous ont, elles doivent trouver en vous tout ce qu'elles ont besoin, et que vous leur suffisez pour toutes choses ; et néanmoins si elle désire que je lui écrive, je le ferai, car je désire bien de lui complaire, parce que c'est ma très-chère petite fille que j'aime bien ; je vous prie de le lui dire.

Ma très-chère fille, je vous envoie les Réponses que je jette sur les questions proposées par [quelques-unes] de nos maisons ; dites-moi franchement votre sentiment si elles sont bien. Je pense (si vous le trouvez bon) qu'après que j'aurai lu votre sentiment et celui des Mères sur ces petits éclaircissements qui y sont recueillis, que je devrai en retrancher tous les avis et documents que j'y donne, et y laisser simplement et courtement [328] ce qui est nécessaire pour l'intelligence des choses de l'Institut, car je les ai apprises de notre Bienheureux Père ou des coutumes de céans ; cela seul donnera autorité. Mais quant aux instructions que j'y ajoute, bien que je ne les aie pas apprises ailleurs que de notre Bienheureux Père, si me semble-t-il que ce n'est pas à moi de les donner à toute la Congrégation, qui les peut prendre ailleurs plus utilement ; que cela était bon si ce ne fût pas parti de céans, parce que comme Supérieure je peux et dois instruire nos Sœurs, mais qu'étant communiqué aux autres maisons il faudrait qu'elles eussent bien de l'humilité pour faire état de ce que je dis, comme de moi, et que partant toutes ces instructions, qui sont tant vues en nos maisons, sont assez inutilement parmi les réponses des choses nécessaires. Enfin, ma très-chère fille, je ne me puis persuader qu'étant si misérable et imparfaite que je suis, l'on puisse goûter et tirer profit de ce que je dis ; mais ceci je vous le dis sincèrement et non point par humilité. Je ferai pourtant ce que vous me direz, pourvu que vous dépouillant en ce sujet de cette extrême déférence et amour que vous avez pour moi, vous pesiez avec attention ma demande et proposition, et m'en disiez franchement ce que votre jugement vous en dira ; après quoi, j'emploierai les moments que je pourrai avoir pour achever cette chétive besogne, de laquelle après vous ferez ce que vous voudrez, et cependant je pense que vous ferez bien de n'en point faire de copie pour les maisons.

Je vous prie que quand vous aurez vu ces Réponses que je fais sur les questions, vous les renverrez.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Dijon. [329]

LETTRE CMLV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Mesures à prendre pour arrêter la vente des faux Entretiens. — Peine et résignation de la Sainte en voyant prolonger le séjour de la Mère de Blonay à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 septembre [1629].

Ma très-chère fille,

Je crois que [vous] aurez vu dans les corrections que nous vous avons envoyées du Coutumier, comme celles qui sont imprimées y sont comprises ; c'est pourquoi il les faut faire ôter et n'y laisser que les dernières que nous vous avons mandées. — Pour les sentences, il n'y a pas grand danger qu'elles demeurent comme elles sont ; car les corrections sont après celles du Coutumier qui feront voir comme elles doivent être séparées, et les autres fautes qui y sont. Il n'importe pas aussi beaucoup de mettre les lieux d'où elles sont tirées ; je ne voudrais pas donner cette peine à notre chère Sœur. — Pour les prédications, nous ne les voulons pas faire imprimer, et ne faut pas craindre que l'on en fasse comme des Entretiens ; car le privilège que Mgr de Genève et nous, avons obtenu du Roi, défend à tout libraire d'imprimer ni débiter aucun écrit sous le nom du Bienheureux, sans la permission de Mgr de Genève ; et j'admire que ce privilège, et la commission qui est si authentique et si bien faite, que nous avons obtenus avec tant de peines et de soins, ne nous servent de rien, puisque, comme vous dites, l'on vend la fausse copie qui nous a été soustraite, à Valence. Certes, ma très-chère fille, il faut que vous en parliez à M. Brun, et que vous avisiez, avec le conseil de quelqu'un des amis, d'envoyer une copie du privilège et commission bien collationnée à nos Sœurs de Valence, et qu'elles le fassent [330] signifier à celui qui vend les Entretiens, et qu'elles fassent saisir toutes les copies qu'il a, s'il se peut. Je n'ai pas eu doute que cette copie ne fût venue du sieur Chapet, qui l'a assurément tirée de Belley. Il faut tenir si bon à Derobert que cela donne exemple aux autres de n'en pas faire de même ; véritablement, et lui et son associé mériteraient qu'on leur fît payer des bonnes amendes.

Je vous prie, ma fille, faites bien savoir de nos nouvelles à nos bonnes Sœurs de Valence et des autres monastères, tandis que vous pourrez. Je vous assure que je suis bien marrie que la maladie se soit reprise à Lyon ; mais, croyez que c'est une occasion que Dieu envoie, afin que son peuple, et particulièrement les Filles de la Visitation, s'abandonnent toujours plus entre les bras de la divine Providence qui tirera sa gloire de ce fléau, qui s'en va être si universel partout. Nous enverrons nos Réponses à ma Sœur la Supérieure de Chambéry pour vous les faire tenir ; mais c'est à condition que sitôt que vous en aurez tiré la copie, vous nous les renverrez, afin de ne pas fâcher nos Sœurs. — J'ai envoyé la réponse de la lettre de ma Sœur l'assistante, il y a quelques jours. Je crois bien ce que vous me dites que la maison qui sera sous sa conduite ira toujours bien pour l'observance, quant à l'extérieur ; mais certes pour l'intérieur, il lui faudrait donc donner une bonne assistante. J'en écris plus particulièrement à ma Sœur la Supérieure, voyez ce que je lui en dis avec franchise et sincérité ; mais que cela demeure entre nous et qu'elle ne le sache pas, car je dis naïvement mon sentiment quand on me le demande. Pour ce qui est de l'accompagner à Condrieu, vous ne pouvez que lui être utile, mais je remets cela à ma Sœur la Supérieure.

[De la main de la Sainte.] Mais ce n'est pas sans un peu de mal de cœur de voir que l'on dispose de vous comme l'on veut, et que ceux à qui vous appartenez n'ont eu nul crédit de s'en servir dans leur extrême besoin. Certes, vous avez beau me dire que [331] M. de la Faye m'affectionne tant ; il me serait fort difficile de le croire, tant parce que je ne le mérite pas, que pour le refus qu'il nous a fait sur une occasion qui méritait qu'il nous donnât les meilleures filles de son obéissance ; et, au contraire, il nous refuse celle qui nous appartient, que nous ne demandions que pour un temps ; mais bien, je loue Dieu de tant de sujets de sensibles mortifications qu'il nous donne. Certes, ma fille, je ne laisse d'honorer très-sincèrement ce bon seigneur et lui souhaite tout vrai bonheur. Et pour votre chère Sœur N., de vrai, je l'aime chèrement, car c'est un très-bon cœur, cordial et franc. Je lui mande qu'elle doit modérer ses sentiments : sa jeunesse lui aide et sa vivacité naturelle ; mais elle doit mortifier tout cela, Dieu le requiert d'elle et la sainte vocation qu'elle professe. Elle ne doit être en peine d'aucune chose que vous puissiez dire d'elle ; car mon cœur ne s'étonne de rien. Je connais le sien, pour lequel Dieu m'a donné un amour tout spécial ; écrivez-moi donc tout et sans réserve, car vous devez traiter de la sorte avec moi, qui brûle toutes les lettres qu'il faut.

Je veux absolument que vous demeuriez assise le long de l'oraison, car c'est cela qu'il faut, et non de la retrancher. Vous êtes heureuse que Dieu ait soin de vous donner des occasions de pratiquer les vraies vertus. Mon Dieu ! me laissera-t-on mourir sans me donner la consolation de vous avoir un peu auprès de moi ? Je crains que la grandeur de ces personnes et notre petitesse et modestie, qui nous empêchent selon les lois de notre esprit toute conteste et violence, me privent de ce bien ; la très-sainte volonté de Dieu soit faite ! car enfin, ma vraie unique fille, nous ne voulons jamais que cela, moyennant sa sainte grâce, et désirons que toutes choses nous servent pour nous serrer et unir toujours plus étroitement à ce divin Sauveur, qui soit glorifié éternellement en toutes choses ! Amen. Notre pauvre chère Sœur Claude-Simplicienne [Fardel] [332] mourut hier. Elle nous a laissées pleines d'une édification non-pareille. C'était une âme vraiment religieuse, droite, innocente, humble et pauvre. Oh ! que ce départ a touché mon cœur ! c'était elle qui m'assistait en mes petits besoins ; vous savez comme j'aimais sa pure simplicité et candeur ; je la crois bienheureuse, mais avertissez partout, afin que l'on prie pour elle. Dieu soit béni !

[P. S.] Cette lettre nous est demeurée huit jours ; nous avons reçu vos dernières aussi bien que le billet et toutes les lettres précédentes. Vous verrez dans les dernières que je vous ai écrites, mon sentiment véritable sur le sujet d'union. J'ai confiance que la divine Providence continuera les choses comme elle les a établies, autant qu'il sera nécessaire au bien des maisons, et la sainte union qui s'est pratiquée par le seul esprit de charité. Rarement je vous ai trouvée de divers sentiment à celui de notre Bienheureux Père et au mien. [Plusieurs lignes effacées.] Cette fille-là a le cœur humble, doux, simple et tout à fait dépendant de la Providence divine, avec une grande et amoureuse confiance en Dieu ; avec cela, un esprit fort sage et un cœur cordial. Tout cela la rend aimable et lui acquiert plus de réputation et de connaissances qu'elle ne voudrait ; mais quel moyen d'empêcher l'estime du monde au mérite ? Je crois qu'elle ne la recherche ni désire en façon quelconque ; certes, je ne lui connais maintenant que des prétentions très-épurées. Et tout ceci, je vous le dis dans une vraie simplicité et sans nulle prétention que de rendre témoignage à la vérité. [Plusieurs mots illisibles.] Mais c'est trop dire ; aussi je parle à vous qui m'êtes, en vérité, comme la prunelle de mon œil, n'ayant rien de plus précieux que vous. Mais, mon Dieu, ne vous verrai-je jamais ? La sainte volonté de Dieu soit faite ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [333]

LETTRE CMLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Correction et réimpression du Coutumier et des Heures d'Office.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 septembre [1629].

Ma très-chère fille,

Voilà enfin le Coutumier que nous vous renvoyons. Je l'ai trouvé fort bien corrigé ; mais pour le Cérémonial et l'éclaircissement que nous envoyons aussi, il n'est pas croyable la peine que cela nous a couté, tant pour démêler nos petites coutumes d'avec l'éclaircissement des commémorations et cérémonies du chœur, où elles étaient tout pêle-mêle, que pour transposer et ajuster chaque chose en son lieu ; mais aussi il me semble que tout y est maintenant fort bien en ordre, et j'espère que cette peine ne sera pas inutile à nos maisons. Il ne reste plus sinon que le tout soit bien imprimé sur du bon papier avec de bons caractères et fort correct. Mais certes si cela n'est, vous pouvez bien assurer M. Cœursilly que j'avertirai nos maisons de n'en point acheter, parce qu'enfin je vois qu'il ne vise qu'à bien faire ses affaires avec nous, et non à nous bien faire notre besogne. Ma chère fille, vous direz que je me plains toujours de lui, mais c'est parce que j'en ai toujours sujet ; car je pense qu'il y a je ne sais combien de cent fautes en la seule imprimerie du Coutumier, ainsi que vous pouvez voir ès corrections imprimées. J'écris à M. Brun et lui envoie le mémoire de ce qu'il faut faire observer en cette nouvelle impression du Coutumier et Cérémonial, afin qu'il prenne la peine de tenir main à ce que cela se fasse comme il faut.

Nous avons aussi fait accommoder nos Heures, où il y a je ne sais combien de manquements, et des mots tout entiers où [334] les caractères ne paraissent presque point. Enfin, il faut dire la vérité, qui est que M. Cœursilly nous a très-mal servies en tout ce qu'il a fait pour nous, et les six paires d'Heures qu'il nous a envoyées pour cinquante sols ne sont couvertes que de méchant veau tout regrigné, au lieu que cela devait être de bon maroquin. Certes, elles ne valent pas plus de trente sols, au moins je vous en assure bien. Or je ne veux pas maintenant que ce bon M. Cœursilly ait notre peine pour rien ; c'est pourquoi il faut qu'il nous donne au moins une centaine de Coutumiers et encore quelques livres des Entretiens dont nous n'avons presque plus ni des Épîtres. Je vous prie, ma très-chère fille, faites un peu bien notre marché avec ce bonhomme, et vous nous ferez grand plaisir et une bonne charité. Ne dites pas toutes nos plaintes à M. Cœursilly, car cela affligerait le pauvre homme ; mais je désire qu'il fasse bien, et qu'il ne vende point cher le Coutumier à nos maisons, et qu'il se garde bien de n'en vendre ni donner qu'à nos maisons. — Ma fille, vous m'êtes tout uniquement chère ; soyons éternellement à Dieu. Qu'il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLVII - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LION

Elle la remercie de ses libéralités. — Maternels reproches. — Misère générale à Annecy. — Décès de la Sœur Cl. S. Fardel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 septembre [1629].

Ma vraiment très-bonne et chère fille,

Je chéris et prise avec une affection incomparable cette si cordiale dilection qui vous porte à nous départir si largement [335] de vos biens ; mais vous m'eussiez consolée de ne point redoubler, car il y a de l'excès. Et en vous remerciant de tous nos cœurs d'une si grande libéralité, nous vous supplions, ma très-chère fille, de nous plus rien envoyer que nous ne vous le mandions, et je vous assure, ma bien-aimée et chère fille, qu'avec une entière franchise et confiance, nous vous demanderons ce que nous aurons besoin qui ne pourra se trouver ici ; et pour vous témoigner que nous ferons fidèlement cela, je vous prie de nous envoyer une petite boîte de poudre faite également d'anis, de coriandre et de fenouil avec un peu de réglisse. C'est pour mon estomac qui s'affaiblit fort ; mais si le mal a repris grandement en votre ville, ne vous peinez pas de nous en envoyer. Voilà comme je veux traiter avec vous, ma très-chère fille, tout simplement et franchement, comme avec ma vraie fille, que je tiens être toute mienne, et qui est précieuse à mon cœur.

Nous continuons à nous très-bien porter, grâce à Dieu, bien qu'il y ait deux de nos Sœurs qui ont la fièvre, l'une tierce, l'autre double tierce, bien mauvaise, sans ombre de mal contagieux. — Je suis extrêmement marrie de ce que nous n'avons point vu votre messager. Il alla à Sales, d'où on le renvoya bien vite, pour le grand bruit qui s'est fait du mal repris à Lyon ; l'on porta sa charge à La Thuile, où est notre bon prélat, qui retint les brignoles et quelques autres boîtes, selon que vous lui mandiez, et nous envoya le surplus. Il se sent fort obligé de tout cela ; il vous chérit fort. Certes, c'est un digne évêque ; il s'en va par son diocèse.

Dieu soit béni, ma très-chère fille, des bénédictions spirituelles et temporelles qu'il répand sur votre chère communauté ; j'en rends grâces très-humbles à son infinie Bonté. Cela vous donnera moyen d'aider la maison de Paray, et les autres qui sont pauvres ; et ce serait faire une grande charité que de leur envoyer quelques filles, puisqu'il s'en présente si grand [336] nombre. Mon Dieu ! que vous avez bien fait de renvoyer celles qui n'étaient pas propres. Il faut surtout bien choisir les esprits. Je crois vous avoir déjà dit mon sentiment touchant notre Sœur M. -Catherine [de Villars], et je lui ai écrit. Voyez-vous, ma très-chère fille mon enfant, elle ne pourra pas donner aux filles ce qu'elle n'a pas ; toutefois, lui donnant une bonne seconde et des professes solides et bien dressées qui se pourront maintenir et dresser l'esprit à celles qui viendront, il n'y aura pas grand mal de la faire Supérieure en ce commencement, pour le contentement de Messieurs ses parents. Ne lui témoignez rien de ce que je vous dis ; car cela la pourrait abattre et affliger. Hélas ! certes, je l'aime de bon cœur et elle le mérite, et m'y a obligée par son grand amour et confiance ; mais je ne puis que parler droitement. Notre Sœur M. -Aimée [de Blonay] lui sera toujours fort utile en ce commencement, pour un peu la mettre au train et unir tous les esprits ; mais je laisse cela à votre volonté et jugement.

Votre cœur vif et prompt vous donnera encore quelque temps de ces ressentiments aux occasions qui vous contrarieront ; mais j'espère en Dieu que cela s'affaiblira, et vous y devez travailler. Mais, ma bonne et chère fille, ne soyez jamais marrie que je sache vos échappées, car Dieu m'a donné un cœur de vraie mère pour vous ; et, en ce sentiment, je vous dis que vous gardez trop longtemps le vôtre contre Mgr de Genève, auquel vous aviez par vos lettres donné quelque sujet, outre qu'il est justement offensé du refus d'une personne qui lui appartient et qu'il avait demandée fort doucement. Guérissons donc cette plaie avec la raison et l'huile de la sainte humilité et charité. Et pour la chère Sœur M. -Aimée de Blonay, je sais bien quel est votre cœur pour elle, et je m'assure qu'il vous dicte assez que vous la devez toujours regarder avec le respect d'une fille envers sa chère mère, tandis aussi qu'avec humilité elle vous rend tous les devoirs dus à une bonne mère. [337]

Au reste, ma très-chère fille, la misère continue en telle extrémité en ce pays, que le secours de votre charité y fera très-grand bien ; car Mgr de Genève et cette maison sommes à sec, n'y ayant plus quasi du tout ni blé ni vin, et il nous faut à dix-huit ducatons de blé par semaine ; nous l'achetons autant. C'est pourquoi j'ai ouvert la bourse de votre charité et en ai fait mettre septante ducatons à part pour les pauvres. Nous n'excéderons pas cent écus ; mais jusqu'à cette somme nous en secourrons les pauvres, s'il est besoin. La ville est en quarantaine ; mais le peuple ne laissera pas de pâtir jusqu'à la fin d'icelle.

Notre pauvre chère Sœur Claude-Simplicienne trépassa le jour de Sainte-Croix (14 septembre) sans aucune apparence de mal contagieux, grâce à Dieu, excepté quelque peu de tac, qu'elle jeta après être lavée. Mon Dieu ! que c'était une âme vraiment religieuse et utile aux services pénibles de la maison ! elle s'y est consumée. C’était elle qui m'aidait quand j'avais quelques besoins particuliers. Je l'ai pleurée de bon cœur, car c'était une âme droite, humble, simple et sincère. Je la crois dans le ciel ; mais ne laissez de faire prier pour elle. Le reste se porte bien, Dieu merci, excepté notre directrice, ma Sœur Madeleine-Élisabeth [de Lucinge], qui a la fièvre tierce.

Si vous avez bonne commodité, envoyez-nous les prédications, car nous ne les avons pas reçues. Je viens de faire un billet à ces deux bonnes Sœurs, qui sont certes dignes de compassion, et pour lesquelles il faut avoir un extrême support, ma très-chère fille, et grande douceur pour la pauvre Sœur J. -Élisabeth [de Sommaire], à laquelle il faudra que vous donniez quelque occupation, qui lui serve de divertissement et la relève un peu de cet accablement. Pour la Sœur M. -Madeleine [Félix], je pense qu'il sera bon qu'elle ne retourne pas au noviciat ; mais vous lui devez laisser toute liberté de parler à notre très-chère Sœur Marie-Aimée, laquelle lui retranchera petit à petit [338] ce qu'elle jugera pour son mieux. Adieu, ma fille toute chère, je n'en puis plus ; il est fort tard. Dieu soit béni !

[P. S.] Donnez à M. votre Supérieur celle que je lui écris, si vous le trouvez bon. Je ne sus parler autrement, et si je ne me fusse tournée à Dieu, j'eusse dit beaucoup sur le tort que l'on a de nous retenir cette chère Sœur et nous l'avoir déniée dans un si extrême besoin ; mais je laisse tout à la divine Providence et ne veux nulle contestation. — Je n'ai su voir votre grand papier, mais ce sera à loisir que je vous en dirai mon sentiment. Je vous prie, envoyez une copie de la lettre [annonçant la mort] de notre Sœur [Claude-Simplicienne] à Paray, une à Saint-Étienne, une à Valence et à Crest,[85] et vous nous obligerez grandement, comme aussi de faire tenir nos autres lettres.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLVIII - À LA MÈRE JEANNE-FRANÇOISE LE TELLIER

SUPÉRIEURE À ORLÉANS

Témoignage d'affectueux souvenir. — Affaires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 septembre [1629].

Mon Dieu ! ma très-chère fille mon enfant, le pourriez-vous bien penser que je vous eusse oubliée ? Certes, je m'oublierais [339] plutôt moi-même ; car Dieu sait de quel cœur mon âme a toujours chéri la vôtre et toute la chère troupe de vos bénites filles d'Orléans, que j'aime chèrement ; mais, de vrai, je vous ai assez souvent écrit, et je vois bien que mes lettres se perdent de tous côtés ; la peste en est cause. Nous avons été affligées de ce mal du pays et violemment : Dieu nous a préservées par sa grâce et il y a peu de maisons infectées maintenant.

Je loue Dieu de ce que nos Sœurs vivent si contentes avec vous, et que la sainte union règne entre vous. Persévérez ma très-chère fille, et vous assurez que Dieu conduira Lui-même par vous. Soyez généreuse, forte, mais douce et cordiale. — Je vous fais ces lignes sans loisir, pour ne pas perdre l'occasion, parce qu'elles nous sont rares ici durant la peste. — Béni soit Dieu que les affaires de notre Bienheureux Père soient achevées.[86] Ma fille, cela m'oblige encore plus, et me lie plus étroitement à vous, qui en avez eu tant de soin. Dieu le vous rende et à tous ceux qui ont bien travaillé.

Il s'en faut bien garder de mettre la Sœur N*** assistante, vous en avez de plus propres, la vôtre est prou bonne. Enfin, faites tout selon que Dieu vous inspirera, et tout ira bien. Je suis bien aise de la petite de Châtillon ; il y a quelque temps que j'écrivis à madame sa mère ; je la salue et tous les amis, mais surtout le très-bon Père recteur et nos Sœurs.

Dieu répande en abondance ses sacrées bénédictions sur ma très-chère petite fille, et sur toute sa troupe bien-aimée de mon cœur ! Croyez, ma très-chère fille, que c'est tout de bon que je suis tout à fait vôtre. — Dernier septembre.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. [340]

LETTRE CMLIX - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

La Mère de Monthoux n'est allée aux bains que sur l'ordre de ses Supérieurs ; il ne faut pas croire les médecins quand ils conseillent de tels remèdes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 octobre 1629.

Ma très-chère fille,

J'ai reçu depuis deux ou trois jours la vôtre du 26e d'août. Je vous assure toujours de notre très-bonne et parfaite santé, grâce à Notre-Seigneur, quoique, comme vous avez su, il nous soit mort une de nos très-chères Sœurs, nommée Claude-Simplicienne, de la vertu de laquelle nos Sœurs professes de votre maison vous pourront assurer, car elles la connaissaient fort particulièrement. Pour moi, ma très-chère fille, je vous assure que j'en ai été grandement touchée ; mais j'acquiesce, de tout mon cœur au bon plaisir divin qui l'a ainsi ordonné. Elle eut onze jours durant une fièvre violente ; néanmoins, il ne lui parut aucune marque de mal contagieux que quelque peu de tac, qu'elle jeta depuis qu'elle fut morte, ce qui nous fait espérer qu'il n'y aura pas de danger pour le reste, qui se porte bien, Dieu merci.

Croyez, ma chère fille, que je n'ai nullement conseillé à ma Sœur la Supérieure de Blois d'aller aux bains ; mais qu'elle l'a fait, pressée par le commandement et les sollicitations que ses Supérieurs lui en ont faits, contre tousses sentiments et la forte répugnance que je sais qu'elle y avait ; en quoi ils m'ont désobligée plus que je ne puis dire ; car, lorsqu'ils envoyèrent ce messager exprès ici pour savoir si elle irait, je leur confirmai ce que j'en dis dans mes Réponses, et même leur assurai que notre Bienheureux Père n'avait jamais voulu qu'une Sœur allât aux bains d'Aix, qui ne sont qu'à deux lieues de nous, et fis tout [341] ce que je pus pour l'empêcher, et néanmoins vous voyez ce que tout cela a fait, dont j'en ai une douleur que je ne vous saurais dire ; mais je crois que Dieu, qui a permis tout ce qui est arrivé, en tirera sa gloire, et nos autres monastères, la fermeté à leur devoir et à l'observance exacte de la clôture ; car, comme je leur mandai, nous y sommes autant obligées que les Carmélites, les Filles de Sainte-Claire et autres Religieuses réformées. Que si elles sortaient pour de semblables occasions et qu'elles y pussent aller, certes, nous qui n'avons pas do grandes austérités pour le corps, si nous ne gardons pas exactement le reste de nos observances, et particulièrement en ce qui est de la clôture, on nous méprisera aussitôt. Je vous prie, ma fille, que les médecins ne soient point crus en cela.

[De la main de la Sainte.] Ma très-bonne et chère fille, vous devez vous assurer que je traiterai toujours avec vous en pleine confiance : votre sincérité et bonté m'a ouvert ce chemin il y a longtemps, c'est pourquoi ne doutez point que je ne le fasse. Certes, Dieu m'a donné un amour pour vous qui ne souffrira jamais aucune étrécissure ni manquement de franchise, qui m'empêche de vous avertir de ce que je connaîtrai de ce qui vous sera utile. — Je vois bien que votre soin à gagner les esprits n'est pas inutile : croyez-moi, ma très-chère fille, ce doit être l'un des principaux exercices d'une Supérieure que de gagner par cordialité et ouverture de cœur celui de toutes ses Sœurs ; faites-le toujours soigneusement, Dieu vous en saura gré. Je Le supplie vous combler de son saint amour. Amen.

Dieu soit béni !

Ma Sœur la Supérieure de Moulins m'écrit que notre Sœur de Blois n'est pas [allée] aux bains ; soit qu'il soit ou non, il le faut tenir à couvert, et ne le pas avouer, sinon que la chose fût toute découverte. Conduisez cela avec prudence.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [342]

LETTRE CMLX - À LA SŒUR MARIE-ÉLISABETH JOLY[87]

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS.

Elle lui recommande l'abandon entre les mains de l'autorité et la fidélité à la Règle. — Ne désirer aucune charge. — Comment avertir la Supérieure de ses défauts.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 4 octobre [1629].

Ma très-chère fille,

La pressure de cœur qui vous est demeurée sur la croyance que vous m'avez donné beaucoup de sujets de mécontentement est une tentation ; car je vous assure que cela n'est point, et que je n'ai jamais douté de votre salut, mais que je l'ai toujours espéré avec une ferme confiance en la bonté et miséricorde de Dieu.

Puisque vous me demandez de quoi vous vous devez amender et à quoi vous devez travailler, je vous dirai ce que je vous ai toujours dit, que le plus que vous pourrez vous laisser entre les mains de vos Supérieurs, pour votre corps et pour votre esprit, sera votre mieux, et que vous tâchiez de vous tenir exactement dans vos observances et institutions, selon la direction qu'ils vous en donneront. Je suis consolée de voir l'avancement que vous y avez déjà fait, et espère que vous vous trouverez encore mieux de la continuation. Je vous prie, ma chère fille, videz votre esprit tant que vous pourrez de toutes ces pensées et désirs d'être employée ès charges et offices. [Méditez] ce que dit notre Bienheureux Père en un Entretien : « Tenez-vous [343] disposés pour les recevoir quand l'obéissance le voudra et quand elle ne vous y occupe pas, ne les désirez et n'y pensez pas, car ce n'est que l'amour-propre qui conduit tout cela. » Soyez généreuse, et surtout tenez votre esprit en paix, quoi qu'il arrive. Occupez-le fort autour de Notre-Seigneur, et ne vous amusez point à regarder ni si l'on vous aime, ni si l'on vous estime, ni tout cela qui ne fait que vous inquiéter ; demeurez en repos de tout.

Et pour ce que vous me dites de la communion, quand les fautes sont grosses, il les faut dire à la Supérieure et puis faire ce qu'elle vous dira : et voilà, ma chère fille, ce que j'ai pensé qui vous pourrait être utile, suivant la demande que vous m'avez faite. — Quant à ce qui est des avertissements à la Supérieure, il faut en cela aller avec une grande simplicité et lui dire avec sincérité et humblement ce que l'on juge lui devoir être dit, et il est toujours mieux de le dire à elle avec confiance que de lui faire dire et en parler ailleurs ; mais, certes, il faut bien prendre garde de n'éplucher pas les actions des Supérieures, d'autant qu'elles ont quelquefois des raisons pour les faire que nous ne pouvons pas savoir ; enfin, marchons droitement devant Dieu en toutes choses. Je supplie son immense Bonté qu'elle vous comble de l'abondance de ses divines grâces. Je suis en son amour sacré pour jamais, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation du Mans. [344]

LETTRE CMLXI - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE DES FILLES REPENTIES DE LA MAGDELAINE, À PARIS[88]

Encouragements et félicitations au sujet de l'œuvre de la Magdelaine elle procurera la gloire de Dieu et le salut des âmes.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 octobre 1629.

Ma très-chère fille,

J'avais bien déjà su votre établissement de la Magdelaine, par ma Sœur la Supérieure de la ville [de Paris] qui me l'avait écrit, dont j'en bénis Dieu, et vous assure que j'ai reçu une consolation très-grande en lisant votre lettre, pour la bonne espérance que je vois que vous avez du bien qu'avec la grâce de Notre-Seigneur vous pourrez apporter à cette maison. Je vous conjure, ma très-chère fille, autant que je le puis, de persévérer en votre sainte entreprise, car j'espère que sa divine Bonté bénira le travail et le soin que vous y prendrez ; et il me semble que je vois notre Bienheureux Père qui a une complaisance et une joie incroyables de vous voir dans cet exercice, et qui bénit Dieu de ce qu'il daigne se servir d'elles [de ses Filles] [345] pour retirer du péché et conduire à une entière pureté les âmes qu'il a créées, et que Jésus-Christ a rachetées de son précieux sang.

Je ne puis vous exprimer le contentement que j'ai éprouvé en apprenant le fruit et le profit que ces âmes tirent de votre présence et de votre bonne conduite, ce qui procure la gloire de Dieu, l'édification du prochain et la bonne odeur de notre Institut. Tenons-nous bien petites, et nous attirerons par là les bénédictions du Ciel. Quel bonheur d'avoir été choisies de la Providence pour cueillir cette ample moisson ! Nous ramènerons ces filles dans la voie du salut et nous acquerrons des trésors de grâces et de mérites, si nous sommes fidèles à l'humilité, à la patience et à l'amoureuse souffrance du mépris.

Certes, ma très-chère fille, cette fermeté que vous avez à corriger leurs vices fortement, et l'amour et tendresse à les supporter, sont une marque assurée de la présence de Dieu en votre esprit. Continuez donc à faire ainsi, et ne vous point amuser à faire réflexion sur tout ce que vous faites. J'espère que sa Bonté en tirera sa gloire et le bien de ces pauvres âmes. Je l'en supplie de fout mon cœur, et de vous donner [346] l'abondance de ses plus chères et précieuses grâces, et à toutes nos chères Sœurs qui sont avec vous, que je salue chèrement. — Nous nous portons toutes très-bien en ce monastère, grâce à Notre-Seigneur, auquel et pour lequel je suis d'un cœur tout sincère, votre, etc.

LETTRE CMLXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Désir de la voir. — Projet d'écrire une lettre au sujet de l'union entre les monastères.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 octobre [1629].

Il le faut bien faire vraiment, ma très-chère fille, de m'écrire tout au long votre solitude, et le bien et le mal que vous y aurez remarqués. Qu'heureuses sont les âmes qui ne sont embarrassées d'aucune prétention, et qui vivent nues de tout ce qui n'est point Dieu ! C'est le désir unique que ce divin Seigneur m'a donné dans ma retraite où je suis dès lundi, mais avec les interruptions accoutumées. — Ne pensez point poursuivre la communauté de la table[89] ; laissez gouverner cela à la Supérieure.

M. de la Faye est bien bon d'avoir pris si doucement ma lettre ; de vrai, je ne serai pas contente que l'on ne vous ait laissé venir ici pour quelque temps ; car s'ils vous reveulent là, nous vous y renverrons sans contredit, et j'en serai bien aise. Je lui ai pensé écrire que, puisque nous avions usé d'une si grande soumission et respect en son endroit, je m'attendais qu'il userait de revanche, nous donnant le contentement de [347] vous laisser venir à nous pour quelque temps, sur l'assurance que, s'il jugeait votre présence être encore un jour utile là, l'on vous renverrait ; mais j'ai pensé que peut-être sa disposition n'était pas encore bonne pour cela ; vous le manderez. — L'on est allé voir si l'on aura les lettres de M. Guichard, qui sont à une lieue d'ici.

Je pense que vous aurez maintenant nos Réponses. L'on a envoyé à Chambéry la copie de céans pour vous la communiquer ; voyez-les à loisir et m'en dites distinctement votre sentiment et celui de nos Mères ; car je les ai revues à mon loisir, et n'y ai rien laissé dont j'aie scrupule. Elles vaudront ce que Dieu les fera valoir ; au moins sont-elles sincères et conformes à ce que j'ai appris de notre Bienheureux Père.

Je viens de recevoir vos deux lettres de M. Guichard, qui m'ont tout à fait consolée ; car, voyez-vous, vous m'êtes fille du fin milieu du cœur. Je ne puis répondre distinctement, aussi n'en est-il pas besoin. Ma prétention pour l'union ne s'étend pas si loin que les propositions que je fais selon les sentiments de ceux qui vous conseillent, et non selon les miens qui ne tendent et n'aboutiront, Dieu aidant, qu'à la vraie simplicité que les vraies Filles de la Visitation ne désapprouveront pas ; car je n'y prétends ni autorité, ni formalité, sinon qu'avec le temps les prélats la voulussent donner. Or bien, j'en écrirai un jour à nos très-chères Sœurs les Supérieures, quand j'en serai de loisir et que j'aurai bien digéré mes pensées et accoisé tous ceux qui me pressent pour cela ; car il faut écouter par respect les gens de bien et qui affectionnent, surtout quand on ne peut faire ce qu'ils conseillent. Mon Dieu, ma fille, qu'il est heureux qui se tient bien chez soi auprès de Notre-Seigneur et qui vit selon ses maximes, et non selon la nature et l'esprit humain ! Seigneur Dieu, que je m'affligerais volontiers de voir que dans la Visitation cela ne s'observe pas comme je voudrais ! Au moins faisons-le, nous autres, le mieux que nous pourrons. [348]

Oh ! que je désire que nous soyons au moins quatre mois ensemble ! Employez tout pour cela ; car je crois que ce sera la gloire de Dieu ; mais en tout, sa sainte volonté soit faite ! — Je ne reçus qu'un petit billet du Révérend Père Maillan pour sauf-conduit de nos lettres ; je l'honore de cœur, mais je ne puis plus écrire. — J'écris à notre Sœur la Supérieure d'Autun selon votre désir, c'est un bon cœur franc et droit. — Adieu ; c'est tout à fait sans loisir.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXIII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À AUTUN

La Sainte loue sa déférence envers la communauté de Paray. — Prétentions de la Sœur de Morville.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 octobre [1629].

Ma très-chère fille,

Ne soyez point en peine de nous : nous nous portons très-bien, grâce à Notre-Seigneur, et la ville s'en va être purgée dans peu de jours. Je suis toujours consolée de savoir de vos nouvelles, et je loue Dieu des bénédictions que sa Bonté répand sur vous et votre très-chère troupe, qui vit avec tant de paix et de douceur, et Le supplie les y accroître de plus en plus.

Ne vous mettez point en peine si nos Sœurs de Paray trouveront bon que vous receviez des filles de Charolles ; mais faites entendre à la bonne Mère votre procédé. Ne les allez pas chercher, mais aussi ne les refusez pas, d'où qu'elles viennent ; et néanmoins je vous sais très-bon gré de cela, ma très-chère fille, car c'est faire en vraie fille de la Visitation. Mandez-le-lui donc, afin de maintenir la sainte union entre vous et nos [349] monastères. Pour ce qui est de leur établissement de Paray, il faut un peu laisser cette affaire à nos bonnes Sœurs de Lyon. Je leur en ai dit ce que j'en pouvais dire : elles en verront l'expérience ; mais je vous prie, faites vers leur Supérieur qu'il ne leur limite point la dot des filles qu'elles recevront, car cela leur pourrait nuire, d'autant qu'il s'en présente quelquefois qui ont des qualités et dispositions si bonnes qu'elles portent leur dot.

J'ai vu les demandes de ma Sœur Marie-Aimée [de Morville] de Moulins ; je crois que si l'on fait bien ce que j'ai écrit pour cela, qu'il n'y aura nul danger de lui donner ce logement qu'elle désire, avec toutefois les conditions que j'ai marquées. L'affaire est maintenant entre les mains de ma Sœur la Supérieure du faubourg de Paris, pour la résoudre avec Messieurs les parents de notredite Sœur. Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous puis dire bien à la hâte, ayant dévoré votre lettre et ne pouvant seulement voir celle de la bonne veuve, notre chère Sœur [M. -Mad. Darlay], que je salue chèrement, et prie Dieu de répandre sur sa profession le comble de ses sacrées bénédictions, et sur tout le reste de la troupe qui m'est extrêmement chère.

Je la salue de tout mon cœur, mais surtout votre chère âme que je sens au milieu de la mienne toute jointe et unie à mon cœur, qui est autant vôtre que mien. Vivez bien toujours dans les maximes de l'Institut et les donnez à vos filles.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [350]

LETTRE CMLXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À DIJON

Acheminement de la fondation de Besançon et dispositions à prendre pour la communauté de Dijon. — La peste diminue à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, octobre 1629.]

Ma très-chère fille,

Le bon Père dom Maurice nous a écrit qu'il avait passé vers vous et nous a assuré que tout se portait bien en votre maison, dont je loue Dieu ; mais j'ai été un peu étonnée qu'il ne nous ait pas apporté de vos lettres. Je crois bien que ce n'est pas faute d'affection, car je sais que votre bon cœur est tout mien ; mais comme je vous aime chèrement, j'aurais bien pris plaisir, par une si bonne et assurée commodité, devoir de vos lettres et d'apprendre plus particulièrement comment tout se porte en votre cher monastère et en notre Dijon. Je vous écrivis il y a environ deux mois et point dès depuis ; je ne sais si vous avez reçu le paquet ; il y avait une lettre pour notre cher M. Boulier, où je lui disais toutes les nouvelles de la maladie ; sachez s'il l'aura reçue ; il y en avait aussi pour Mgr de Châlon, pour Autun et pour ma fille. Je serais bien marrie si ce paquet s'était perdu.

Le Père dom Maurice nous a aussi écrit que votre fondation de Besançon était prête : nous serons bien aise de savoir quand vous la ferez ; et, si vous y allez, qui vous laisserez en votre place ; si Mgr de Langres agréerait que nos Sœurs demeurent sous la conduite de ma Sœur assistante et si nos Sœurs en seraient contentes. Dites-nous bien tout cela, ma très-chère fille, et nous mandez de vos nouvelles, car il me semble qu'il y a longtemps que nous n'en avons point eu. Envoyez-nous aussi, je vous prie, [l'histoire de] l'établissement de votre monastère le [351] plus au long et amplement que vous pourrez, y faisant ajouter et que nos Sœurs qui y allèrent d'ici et celles qui sont de la ville se pourront souvenir, qui est arrivé à cette fondation.

Au reste, ma très-chère fille, nous nous portons fort bien, grâce à Notre-Seigneur. Nous pensions être hors de la prison où nous sommes par la divine disposition, il y a sept mois entiers, mais au bout de la quarantaine est survenu du mal en deux maisons, de sorte qu'il la faut recommencer ; au reste, il n'y a plus rien à craindre pour le mal, mais oui bien pour la pauvreté et misère que le peuple pâtit. Notre bon Dieu nous fasse la grâce de profiter de ces occasions qui nous doivent être précieuses. Dites ce peu de nos nouvelles à M. Boulier, ce bon cousin, et que je les aime comme tous nos chers parents et surtout nos très-chères Sœurs.

Je n'ai loisir de plus, car il ne faut laisser passer les occasions, parce que nous ne les avons à notre commodité. Il n'y a pas longtemps que nous écrivîmes à nos chères Sœurs de Lorraine, lesquelles j'aime bien ; mais si vous avez occasion, mandez-leur de nos nouvelles et les saluez chèrement de notre part. Ma très-chère fille, notre divin Sauveur vous comble de son saint amour, auquel je suis toute vôtre, mais de tout mon cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. [352]

LETTRE CMLXV - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Ne pas craindre la calomnie. — L'humiliation doit être appréciée comme un riche trésor. — Conduite à tenir envers la Sœur de Morville.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 31 octobre 1629.

Je vous assure, ma très-chère Sœur ma mie, que si ce n'était notre bon Dieu qui m'attache ici et me rend impossible l'obéissance à votre désir, que j'aurais bien de la douleur de n'y pas satisfaire tout promptement ; mais j'espère de sa bonté souveraine, qu'elle vous enverra un meilleur secours. Enfin, ma très-chère fille, il faut embrasser cette croix et généreusement. Tout ce qu'on dit de vous et de votre maison, étant sans fondement ni vérité, il passera et s'étouffera, et la bonne renommée subsistera. Cependant profitez de cette occasion, mais je vous en conjure, car jamais peut-être n'aurez-vous une semblable pour vous conformer à Notre-Seigneur. Embrassez tout, chérissez tous ces mépris, cachez-les dans votre sein et vous enrichissez d'un si précieux trésor. Ne regardez ni la langue ni la main qui vous frappe, mais voyez en tout cela la seule très-sainte volonté de Dieu, qui vous veut rendre conforme à Lui par cette tribulation.

Au reste, si mes lettres précédentes ne font rien et que cette pauvre créature se veuille retirer, laissez-la aller en paix, ou du moins demeurez-y et croyez que la divine Providence ne vous manquera pas. Mais tenez vous ferme et constante dans l'enclos d'une très-humble générosité et d'une extraordinaire douceur, charité, égalité et modestie. N'échappez en une seule parole de ressentiment et parlez sobrement de ses défauts, avec support et charité : vous verrez que Dieu vous aidera. Ne refusez l'assistance de personne ; mais, je vous prie, que chacun [353] connaisse que l'esprit de Dieu habite en vous et en vos filles. Ne refusez aucune soumission, s'il en faut faire, et dites toujours que vous ferez en tout ce qui vous sera conseillé et que Mgr l'évêque ordonnera, que tout votre désir est de vivre en l'observance en votre communauté et paisiblement avec cette bonne Sœur.

Ma très-chère Sœur, si cette pauvre créature sort, et qu'elle veuille emporter les meubles qu'elle a donnés, ne lui résistez pas, mais rapportez-vous de tout à Mgr l'évêque ou à quelque autre, car il s'en faut remettre à un tiers, et ne lui donner sujet de mécontentement en cela. Que si elle se veut retirer après lui avoir fait faire les remontrances dues, oh Dieu ! ma très-chère fille, laissez-la aller, et ne craignez point la pauvreté. Pour la fille qui la sert, parlez-lui maternellement, et lui faites parler, et pour cela vous aurez l'avis de Mgr l'évêque et son autorité, et le conseil du bon Père recteur qui ne vous manquera pas. J'écris à Mgr l'évêque : il nous peut rendre favorable madame la princesse, à laquelle vous devez faire faire la révérence. Je lui eusse écrit si j'eusse eu le loisir, mais Mgr l'évêque fera prou. Croyez, ma très-chère fille, que c'est bien par force que je suis [retenue ici ; mais il faut le vouloir] puisque c'est la volonté de Dieu et pour son service. Or, si le mal continue et que ma présence puisse servir, nous avancerons tant que nous pourrons les affaires d'ici pour aller là. Dieu soit votre protecteur, ma très-chère fille, et vous tienne de sa main. Il sait combien je suis vôtre. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [354]

LETTRE CMLXVI - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Conseils pour la fondation de Condrieu. — Il ne faut pas s'engager à dire l'Office des Morts pour tous les parents des fondateurs. — Sentiment de saint François de Sales au sujet de l'éducation des jeunes filles à la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1629.]

Ma très-chère fille,

J'ai vu les articles de votre fondation de Condrieu et j'y ai remarqué beaucoup de piété, de civilité et d'humilité en ce bon gentilhomme[90] qui vous les propose et une grande affection pour cet établissement. Vraiment il est bien raisonnable de faire tout ce qui se pourra pour sa consolation. Mais pour cette première proposition de nommer celles qu'il veut qui soient reçues sans dot, il faudrait obtenir, s'il se peut, que les Sœurs eussent la liberté de choisir les filles, à cause du danger qu'il y aurait que celles qu'il nommerait ne se trouvassent pas propres pour être reçues, et ceci est un point important, pour la conservation de la paix de notre Institut ; car, pour l'ordinaire, ceux qui présentent les filles ont tant de désir qu'elles soient reçues que, quand on vient à les renvoyer pour n'être pas propres, on [355] se les acquiert pour ennemis au lieu d'amis. C'est pourquoi, ma très-chère fille, il faudra bien ajuster ce point, en sorte que les Sœurs ne soient point gênées de prendre celles qu'elles ne trouveront pas propres ; le Coutumier vous servira de lumière en ce sujet.

Quant au deuxième article, il est bien raisonnable que madame sa femme ait les entrées qu'il désire, comme fondatrice ; mais pour les autres qui viendront après elle, certes, je crois qu'il sera nécessaire de les limiter, pour éviter l'inquiétude que les Sœurs en pourraient recevoir, ne sachant pas de quel esprit pourraient être celles qui lui succéderont. Pour leur sépulture, au lieu qu'ils désireront de l'église, cela est juste ; et les prières, vous leur pourrez dire celles que le Coutumier ordonne, qui, me semble, sont les mêmes que pour les Sœurs, sans toutefois le leur dire ; mais seulement que l'on dit tant de messes, que l'on fait tant de communions et tant de prières pour les fondateurs-car de vous charger de dire l'Office des Morts et autres prières pour ses père et mère, pour Mgr de Vienne, et pour lui et sa femme, chacun en particulier, ce serait contre l'Institut. Vous le pouvez bien dire une fois l'année, leur appliquer la messe et la sainte communion pour ses père et mère défunts ; mais qu'après sa mort, vous n'augmentiez pas les prières, ains le dire une fois pour tous ensemble à perpétuité.

Pour ce quatrième article de l'instruction de six jeunes filles, ce serait contre l'Institut de prendre des pensionnaires ; notre Bienheureux Père ne le voulut jamais approuver. Je ne sais si vous trouverez point dans ses Épîtres une lettre qu'il en écrivait à une de nos Supérieures, qui était sollicitée de son prélat pour ce sujet. Le Coutumier permet bien de prendre trois jeunes filles d'environ dix à douze ans, que leurs parents aient quelque dessein de faire Religieuses, pour les instruire et façonner, mais non davantage ; et partant, si l'on pouvait obtenir qu'ils se contentassent que l'on donnât l'instruction qu'ils [356] désirent, au parloir, aux jeunes filles et à quelques amies, les fêtes et encore un jour par semaine, cela se pourrait faire, de la sorte que je vous dis ; car, de faire autrement, ce serait contre l'Institut. Et voilà, ma chère fille, mes petites pensées, puisque vous les avez désirées. — Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas tant de mal en cette petite que vous m'en aviez écrit. — Pour ce qui est de madame Daloz, je vous remets cela pour en tirer ce que vous pourrez et quand vous le pourrez, me confiant que votre affection filiale en aura tout le soin nécessaire.

Voilà que j'écris à M. le comte de la Faye ; vous lui ferez donner ma lettre si vous le jugez à propos. Je lui dis ce qui m'est venu avec franchise ; c'est un seigneur que j'honore cordialement et filialement, tant pour l'amour et le soin qu'il a pour vos deux monastères, qu'encore pour l'affection qu'il me témoigne, dont je lui demeure grandement obligée, et pour ce qui regarde ma consolation particulière d'avoir un peu ma Sœur M. -Aimée [de Blonay] ici, j'en laisse le soin à la divine Providence. — Nous reçûmes hier vos lettres et y répondrons le plus tôt que nous pourrons ; mais celui qui les apporta ne nous donna pas seulement le loisir de les ouvrir ; nous les tiendrons prêtes pour les envoyer à la première commodité qui se présentera.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [357]

LETTRE CMLXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Le vrai mépris de soi-même doit produire la confiance en Dieu. — Mort de Mgr de Bérulle. — Éloge de la Mère de Villette.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Mon Dieu ! ma vraie fille, qu'il nous est bon de nous revoir et de trouver des misères en nous ! Cela nous enfonce dans le saint mépris de nous-même, et nous élève à une plus parfaite et absolue confiance en Celui qui tient en soi tout notre bien ; je l'aime mieux là qu'en moi-même. Vous êtes grandement obligée à son immense Bonté ; elle vous fournit de grandes lumières et un bon courage. Correspondez fidèlement, et pour cela mourez à toutes choses et à vous-même, pour ne plus vivre que dans sa divine volonté, et priez fort pour moi, afin que je fasse le même ; je le désire, mais je suis misérable. — Nous jouissons d'une solitude la plus douce et désirable qu'il est possible. Nous n'allons nullement au parloir. Oh ! s'il pouvait durer, car mon esprit est fort dégoûté de la conversation du monde. Je voudrais ne parler qu'à moitié bouche ; mais pourtant je ne veux nullement vivre selon cette inclination, mais comme notre bon Dieu voudra, car rien n'est précieux ni aimable que son divin bon plaisir.

Je suis bien aise que le bon Père ne vous ait point flattée. J'aurais besoin de passer par telles mains ; mais Dieu ne le voulant pas, ni moi aussi. — Non de vrai, vous n'avez point de coulpe à votre séjour là, quel moyen de faire des violences ? Cela n'est pas notre esprit. Il vaut mieux souffrir que l'on nous fasse tort que de regimber ; il faut laisser cela à Dieu, au moins pour encore il ne faut rien remuer. Je suis bien aise que vous [358] soyez éloignée de l'affection des austérités du corps, je n'y ai nul attrait, ce n'est pas notre esprit ; mais employons vaillamment celle du cœur. Oh ! qu'elle est excellente ! Croyez que vos lettres ne me sont jamais trop longues ; car il y a une si intime union et confiance entre nous deux, que je sens bien qu'il n'y a rien de semblable. — Certes je crois qu'il fera grand bien à notre Sœur votre Supérieure de venir ici ; mais il ne le faut proposer maintenant. Je l'aime bien, elle a le cœur bon ; mais il lui ferait du bien. Je vois, ce me semble, son esprit. — Je n'ose toujours vous écrire selon l'étendue de mon cœur ; je crains trop les accidents.

Oh ! la grande perte pour l'Eglise que l'absence de Mgr de Bérulle ! mais qu'il est heureux ! — J'écris à M. de la Faye, mais je ne sais s'il faudra donner la lettre... — L'on voudrait bien que la Sœur Jéronyme [de Villette] fût ici. J'ai peine de voir que l'on se veut vite décharger de ces bonnes Mères déposées. Elle m'écrit que si j'agrée qu'on l'envoie ici, qu'elle le fera de bon cœur, et je la crois ; mais n'étant pas encore bien assurée de notre séjour ici, à cause de cette fondation de Verceil, nous ne pouvons accorder cela et pour d'autres raisons encore. La bonne Sœur m'écrit qu'elle est fort contente et me dit mille biens de sa Supérieure, et de la confiance qu'elle y a et comme elle lui est obligée. Sa lettre me semble fort sincère, et enfin elle a bien servi cette maison-là [de Saint-Étienne]. Dieu veuille que toutes les Supérieures de la Visitation ne fassent pas pis. La Supérieure actuelle parle un peu au désavantage de celle qui l'a précédée. On n'en est pas édifié, non plus que je ne le fus pas de ce qu'elle vous écrivit [plusieurs lignes illisibles] ; car cette Mère est grandement zélée au bien de l'Institut, et de toutes les maisons en général et en particulier : c'est un cœur droit et sincère et de bon jugement. Il est à craindre que prenant ainsi facilement des petites opinions contre nos Sœurs et les disant ailleurs, que l'esprit de charité et [359] d'union ne se détruise bientôt entre nous ; avertissez afin qu'elle se redresse.

Je me suis ressouvenue, à propos de ce que vous m'écrivez, de n'avoir nulle coulpe en votre demeure-là, qu'il m'avait semblé que vous deviez prévenir l'esprit des Sœurs avant votre déposition, afin de les empêcher de préoccuper celui du Supérieur, comme elles firent, en quoi elles manquèrent fort, selon l'esprit d'humilité et de soumission que notre Bienheureux Père nous a enseigné. L'autre manquement que j'ai trouvé, c'est lorsque Mgr de Lyon vous demanda de quelle maison vous pensiez être professe, vous lui répondîtes que vous aviez pris l'habit et le voile noir en celle de Nessy, et j'eusse voulu que vous eussiez dit franchement que vous étiez de ce monastère, en quoi vous étiez particulièrement obligée à Dieu, et que vous n'aviez fait aucun acte de profession à Lyon, comme il est vrai : voilà tout, sur quoi il n'y a nulle coulpe.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXVIII - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Remercîments affectueux. — Ou ne peut recevoir une prétendante atteinte d'épilepsie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Sans mentir, ma très-chère fille, votre cœur si plein de bonté cordiale pour moi me ravit tout à fait ; mais je ne sais pas comment vous pouvoir plus aimer que je fais, parce que je sens que c'est de tout mon cœur, et je voudrais néanmoins aller au delà, si je pouvais, par reconnaissance de votre bonté. Or sus, Dieu suppléera à tout, et je supplie sa bonté de vous [360] rendre toute selon son Cœur, en douceur, en humilité, simplicité et vrai mépris de tout ce qui est créé, et qu'en votre cher cœur et en fout votre gouvernement ces divines vertus paraissent et éclatent de toutes parts. Certes, je vous le dis comme à mon propre cœur, et selon que je le désire faire moi-même. — Oh ! il est vrai que je souhaite toujours notre chère Sœur M. -Aimée pour quelque temps, car certes je désire qu'elle serve à Lyon tant qu'il sera jugé à propos. Mais, mon cher enfant, c'est la vérité que cela ne doit pas venir de vous ; Dieu donnera quelque ouverture. Soignez toujours bien sa santé, car elle le mérite.

Je vous laisse tout à fait de gouverner Derobert et le reste de cette affaire. Je lui ai écrit à Paris, je pense qu'il sera étonné de ce que vous avez obtenu. — Je désire fort de savoir des nouvelles de nos Sœurs de Valence. La Mère [M. -Hélène Guérin] est une colombe que j'aime chèrement ; faites-lui mes recommandations, car je ne puis écrire. Votre sûreté n'est que trop ample. — Mille remercîments de la poudre ; croyez qu'en tout ce qui sera possible nous vous servirons toujours et de grand cœur. Rien ne me manque que le temps et la force d'écrire de ma main, étant incommodée de le faire.

Voilà une bonne croix pour votre maison que cette petite nièce, car si M. de la Faye ne la veut retirer avec franchise, vous gâterez tout vers lui ; il le doit toutefois à cause du mal caduc, cela étant contre la Règle. Ce mal surprenant effraye à merveille les filles. Nous avons toujours fait renvoyer celles qui s'en sont trouvées atteintes. Pour son innocence, je la garderais, mais sans lui donner l'habit ; car assurément il ne faut pas obliger aux vœux celles qui ne sont pas capables de les observer. De vrai, ma fille, si ce mal ne peut guérir, il faut trouver moyen de s'en défaire dextrement avec un peu de loisir. — Croyez, ma très-chère fille, que ce me serait une consolation incomparable de vous revoir encore une bonne fois ; mais il [361] faut attendre que Dieu le veuille, car je ne sais s'il plaira à Dieu. Ma très-chère fille, en vérité, je suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXIX - À LA SŒUR MARIE-JACQUELINE COMPAIN

À MONTFERRAND

La Sainte se réjouit de l'élection de la Mère de Préchonnet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

Je me réjouis de tout mon cœur avec vous du bonheur que j'espère qui viendra à voire maison de la bonne élection qu'elle a faite ; car cette chère Mère a le vrai esprit de la Visitation. Dieu donc en soit béni ! Mais il faudra faire ce que j'écris, ce me semble : vous le verrez dans sa lettre et [dans celle] de notre Sœur assistante, comme aussi ce qui touche l'élection. Il n'y a rien dans l'Institut de contraire à ce que les Supérieurs, les uns et les autres ont fait et feront en cela. Je dis ce que notre Bienheureux Père a fait ici : si un évêque faisait le semblable, je ne conseillerais pas aux Religieuses de lui montrer de la méfiance.

Mon Dieu ! que vous faites sagement de ne laisser dire cette nouvelle des bains dans votre communauté ; nulle ne le sait céans que celle qui écrit sous moi, car, ma pauvre très-chère fille, je me sens grand'peine d'écrire de ma main. Vous verrez tout dans la lettre que j'écris à notre chère Sœur la Supérieure ; faites bien ensemble ce que je lui mande. Dieu, par sa bonté, vous continue ses chères grâces, jusqu'au comble de l'extrême perfection où sa Providence vous a destinée ; car, ma fille toute chère, mon cœur... [le reste est illisible].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. [362]

LETTRE CMLXX - CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION

Situation du monastère d'Annecy pendant la peste. Précautions prises pour le préserver de l'épidémie.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 6 décembre 1629.

Maintenant que nous voici sur la fin de l'année, ma très-chère fille, il vous faut bien dire un peu de nos nouvelles, qui, grâce à Dieu, sont très-bonnes, sa divine Bonté ayant, comme nous pensons, préservé cette maison du mal qui l'a si fort environnée. La ville n'en est pas encore entièrement purgée, quoiqu'il y arrive peu de mal ; mais cela nous tient toujours dans notre prison, et fait que le pauvre peuple souffre des nécessités et misères très-grandes. C'est pourquoi nous le recommandons de tout notre cœur à vos prières et toutes les autres misères et nécessités publiques ; car, selon que les hommes jugent, si Dieu n'y pourvoit selon la grandeur de ses miséricordes, ils pensent qu'elles seront encore plus grandes l'année prochaine que celle-ci. Mais, pour moi, j'espère que sa douce Bonté fera abonder les biens où tant d'afflictions ont régné, et ont été reçues par plusieurs avec beaucoup de soumission et d'actions de grâces.

Pour cette maison, il me semble qu'elle n'a pâti ni au corps ni en l'esprit ; rien du nécessaire pour l'entretien de la vie ne nous ayant manqué, grâce à la divine Bonté, nos jardins ayant suppléé à tout plein de petits besoins, excepté que nous avons eu faute de tassines et de verres, que nous avons été contraintes de boire dans les grandes salières de bois et des tasses de confitures, et qu'ayant distribué une partie de notre provision de blé aux pauvres, il nous a manqué dès le mois de septembre que nous avons eu grande peine d'en avoir jusqu'à maintenant, [363] si qu'il a fallu manger de gros pain, ce que nos chères Sœurs ont fait fort allègrement. Et quant à l'esprit, je les ai toujours vues dans leur tranquillité ordinaire, sans qu'il soit jamais paru dans la communauté aucun effroi, trouble, ni appréhension ; ains elle a cheminé exactement et sans retranchement de chose quelconque dans les exercices ordinaires de notre vocation, avec sa paix et sa joie accoutumées, bien que souventes fois nous avons eu des occasions de bonnes et fortes alarmes, tant dedans que de la part de ceux de dehors. Nous pensâmes être des premières prises, car [le maître] de la maison où le mal commença (et y fut assez longtemps sans que l'on s'en aperçût) était charpentier et travaillait céans avec ses serviteurs, et on leur apportait leur vivre de là dedans, lequel notre Sœur portière maniait et leur donnait ; et même, les Sœurs allaient parmi eux pour la charpenterie nécessaire au paradis [ou reposoir de l'église], jusqu'au jour qu'ils furent enfermés, que le maître n'était pas venu, mais seulement son valet, qui trouva le soir la porte fermée chez lui, quand il s'en retourna. Diverses autres fois, la divine Providence nous a préservées du péril éminent de ce mal, où des bons ecclésiastiques, qui venaient dire la messe céans, nous ont mises, en étant déjà quelque peu atteints. Or, comme on l'appréhende et s'en étonne-t-on extrêmement en ce pays, dès qu'il fut découvert à la ville, toutes les personnes de qualité, magistrats et bourgeois se retirèrent aux champs, de sorte qu'elle demeura entièrement destituée de tout secours, hormis de celui que Dieu y pourvut par l'entremise de Mgr de Genève et des syndics. Mais je crois que notre Sœur la Supérieure de Chambéry vous a déjà écrit comme ce bon et digne prélat a assisté son peuple, non-seulement de ses moyens qu'il leur a départis avec abondance et charité incroyables, mais encore de sa personne, administrant les sacrements, visitant et consolant les pestiférés, et y employant aussi les ecclésiastiques de sa maison, dont M. de [364] Boisy, son neveu, et l'un de ses aumôniers en sont morts. Et dès lors, voyant que le mal était si enflammé, on fit sortir presque tous ceux qui étaient restés dans la ville, et les envoya-t-on en cabane par les montagnes afin de la pouvoir plus tôt nettoyer, et par ce conseil que Dieu donna, il y resta peu de personnes, et l'on sauva la vie à plusieurs.

Mais il faut que nous vous disions un peu par le menu comme nous nous sommes comportées en cette occasion de la maladie, afin que vous nous disiez ce en quoi nous avons manqué. Premièrement, quand nous vîmes que le mal s'échauffait, nous fîmes prier les ecclésiastiques qui venaient dire la sainte messe céans, de s'en abstenir ; et par l'avis de Mgr de Genève, l'on fit mettre un autel proche de la grande porte de l'église, où les seuls ecclésiastiques de sa maison disaient messe, et le peuple l'entendait depuis la rue, de sorte qu'il n'y avait plus que ce digne prélat qui la dît au grand autel. Nous fermâmes aussi notre parloir à toutes sortes de personnes, excepté à lui et à ceux de sa maison, qui était bien la plus exposée de la ville, et celle dont la communication nous mettait au plus grand péril ; car non-seulement il administrait les sacrements aux malades avec ses prêtres, mais aussi tout le reste de sa famille était employé à distribuer les aumônes, que sa maison et la nôtre faisaient aux pestiférés et enfermés. Mais quel moyen, ma très-chère fille, de voir ce bon et digne prélat se priver, comme il voulait faire, de la seule consolation qui lui restait de se venir un peu soulager céans de l'extrême douleur que son âme souffrait, pour la grande compassion qu'il portait à son pauvre peuple, qu'il voyait si affligé ?

Outre que c'eût été nous priver d'une très-rare consolation que nous recevions, voyant la grandeur de son courage et de son zèle au bien des âmes, ce qui nous fortifiait et aidait merveilleusement à faire le total abandonnement de nous-mêmes entre les bras de la divine Providence, à laquelle, comme vous voyez, [365] par ce petit récit, nous avons l'entière obligation de la conservation de ce monastère et aux prières de notre saint Père, auquel, après Dieu et la Sainte Vierge, nous avions toute notre confiance.

Pour le reste de l'extérieur, nous avons usé de toutes les précautions possibles : car nous fîmes provision de quantité de farine et de bois pour chauffer le four, et retirâmes au dedans une de nos Sœurs tourières pour faire le pain et les lessives ; les autres deux furent laissées à Nouvelles, qui est un grangeage que nous avons à un petit quart de lieue de la ville, d'où elles nous apportaient ce qu'elles pouvaient par-dessus le lac, de sorte que nous ne faisions prendre chose quelconque dans la ville ; et de crainte que nos chats qui y allaient ne nous apportassent le mal, nous les fîmes tuer. Or, comme les gens de chez Mgr l'évêque venaient souvent céans, nous fûmes contraintes de laisser une bonne et vertueuse prétendante, qui a trois sœurs qui ont pris l'habit en ce monastère, dehors au tour pour leur ouvrir la porte ; mais certes elle y mourut, sans autre apparence de peste que quantité de tac qu'elle jeta depuis qu'elle fut morte. L'on fit venir une femme de la ville pour la servir, que nous laissâmes faire sa quarantaine dans le parloir. — Nous fîmes aussi dès le commencement serrer les plus précieux ornements de la sacristie dans une chambre bien cachetée, avec tous les meubles et habits dont on n'avait pas nécessité présente, donnant dehors ceux qui étaient nécessaires pour dire la sainte messe, lesquels nous ne retirions point, ains notre clerc les serrait ; et ne prenait-on que les burettes, encore avec du papier ou quelques feuilles d'herbes pour les jeter dans l'eau avant que de les toucher, et de même faisait-on de tout ce qui venait de dehors, que l'on parfumait, ou quand c'étaient des ustensiles, comme ce que l'on rapportait devers M. Michel, notre confesseur, qui a toujours son vivre de céans, on le mettait dans l'eau, et ne touchait-on le tout qu'avec du papier. [366]

L'on avait donné obéissance aux Sœurs, que dès que quelqu'une se trouverait mal, pour peu que ce fut, elle en avertît et se retirât en une chambre destinée à cela, hors du commerce des Sœurs ; plusieurs desquelles ont eu des grandes enflures de cou, des grosses gales au visage, qu'on ne savait si c'étaient des charbons, des accès de fièvre, des grands maux de cœur et dévouements d'estomac et semblables, qui donnaient doute que ce ne fût le mal contagieux. Quand cela était, l'on destinait tout promptement deux Sœurs pour leur service, lesquelles, après avoir pris la bénédiction de la Supérieure, allaient gaiement prendre le lit de la malade, qu'elles enveloppaient entièrement dans la couverture, puis nettoyaient et parfumaient entièrement sa cellule, y laissaient un gros parfum, ouvraient la fenêtre et fermaient la porte ; et quand elles emportaient ce qu'elles y avaient pris, deux Sœurs allaient, éloignées, l'une devant, l'autre derrière, avec du grand parfum, les portes des cellules et lieux où elles passaient étant toutes fermées. Incontinent aussi, on faisait bien parfumer tout le monastère, et les Sœurs auxquelles on faisait prendre quelque préservatif plus spécial. Et bien que deux ou trois fois l'on eût beaucoup plus de probabilité que le mal y était, néanmoins je n'en ai jamais vu de l'étonnement parmi nos Sœurs, qui prenaient leurs petits remèdes fort joyeusement, chacune se tenant dans la disposition du départ, comme elles en étaient averties ; car nous étions résolues de ne pas exposer notre bon et vertueux confesseur, et que si quelqu'une eût eu besoin de se confesser, il l'eût ouïe, mais de loin ; et, pour les communier, il eût mis le Très-Saint Sacrement entre deux petites lèches [tranches] de pain, puis l'eût posé sur le lieu préparé à cela, où celle qui servait les malades le fût venu prendre le plus révéremment qu'elle eût pu ; car c'est ainsi que l'on confère les sacrements en ce pays aux pestiférés. Nous nous étions aussi pourvues de préservatifs et remèdes requis à ce mal, et de l'intelligence nécessaire pour [367] les appliquer ; parce que pour médecin et chirurgien il n'en fallait point attendre ici, ni penser de faire entrer personne pour faire la fosse au cas de mort : nos Sœurs l'eussent faite elles-mêmes en un lieu fort reculé dans le jardin que nous avons hors l'enceinte de la ville, et qui est néanmoins dans notre enclos.

Je ne veux pas oublier de vous dire ici le grand courage avec lequel nos Sœurs s'étaient résolues de s'assister l'une l'autre, et comme elles s'y sont toujours offertes avec tant de franchise et de cordiale charité, qu'elles en ont [donné] beaucoup de consolation et une entière satisfaction, non-seulement à la maison, mais aussi à Mgr de Genève, et à tous ceux qui l'ont su. Nous avons été en grand péril pour ce qui était de l'eau, n'en ayant que celle d'un beau canal courant, qui sort du lac, au long duquel est posé l'hôpital des pestiférés, et l'on y avait mis les cabanes de ceux qui faisaient quarantaine, entre lesquels plusieurs mouraient tout proche du monastère, en sorte que tout se purifiait et nettoyait en cette même eau ; c'est pourquoi nous en faisions prendre dès la fine aube du matin ce qu'il nous en fallait pour tout le jour. L'on prenait quelques petits préservatifs après la messe qui se disait à la fin de Prime, et le reste de l'Office à l'heure ordinaire. Pendant les grandes chaleurs, nous fîmes séparer les Sœurs en deux chœurs : les unes disaient l'Office au chapitre, et les autres au chœur, semaine par semaine, et ne s'assemblait-on que pour la messe.

Aux récréations et assemblées, il y avait ordonnance de se tenir un peu séparée l'une de l'autre et en se parlant faire de même. Nous ne prenions point d'eau bénite que dans nos cellules, où celles qui font la visite le soir et le matin n'entraient point. L'on ne changeait point aussi les serviettes au réfectoire, et chacune laissait le reste de son pain plié dedans. Tous les matins et le soir une Sœur portait du parfum par les [368] cellules, au chœur et par le monastère, et l'on ne baisait point terre ni la main de la Supérieure.

Pour les prières extraordinaires que nous avons faites, tous les jours après la messe, nous disions la Stella cœli, le verset et l'oremus. C'est une prière que l'on tient être très-agréable à la Sainte Vierge, et que nous disons toujours de bon cœur tandis qu'il y a bruit de peste au pays. Outre cela, après None on disait ses litanies, le Sub tuum et l'oremus Defende, quæsumus.

Nous faisions fort souvent des neuvaines de processions en divers oratoires, et nos Sœurs en firent deux particulières par le cloître, pieds nus et la corde au cou, avec tant de dévotion, qu'elles tiraient des larmes des yeux de celles qui les considéraient, et à la fin elles allaient faire une forte discipline d'un Miserere. Mais tout cela se faisait y étant excitées plus par la commisération que nous avions de la grandeur de l'affliction du peuple, et pour la conservation de notre bon prélat, que pour celle de cette maison ; et il semblait que cette manière de prier était utile et agréable à Dieu. Mais spécialement nous remarquâmes de l'efficace à une neuvaine de processions où nous allions premièrement en l'oratoire de Notre-Dame, puis en celui de notre Bienheureux Père, implorer leur secours vers Notre-Seigneur ; et de là nous montions en celui du Calvaire, où l'on disait une antienne de la Sainte Croix, et la Supérieure le Respice, quœsumus : et, de vrai, j'ai reconnu que nos Sœurs faisaient ces dévotions avec grands sentiments de piété et compassion envers le peuple. Nous dédiâmes aussi nos infirmeries que l'on a bâties nouvellement sur le jardin, à sainte Anne, à saint Sébastien et à saint Roch, et y portâmes leurs images processionnellement, lesquelles la Supérieure attacha en chaque étage, et y dit les antiennes et oremus propres en chaque lieu. Outre cela, la communauté a jeûné deux fois, c'est-à-dire trois tous les jours, on a fait deux fois le tour ; et celles qui jeûnaient [369] faisaient la sainte communion, des pénitences au réfectoire, la discipline et demi-heure d'oraison extraordinaire.

Voilà, ma très-chère fille, ce qui s'est passé ici durant cette tribulation, pendant laquelle nous avons connu quelque chose de la valeur de l'affliction, et des grands biens que Dieu cache sous son écorce, qui paraît si dure aux yeux du monde, mais qui est abondante en ses fruits. Car il faut confesser ingénument qu'elle contient les vrais et plus riches trésors qui se puissent trouver en la vie spirituelle, et desquels, si nous avions le goût un peu bien affiné, nous savourerions la douceur et le prix qui est inestimable, et incomparablement plus désirable que tous les contentements et consolations que cette vie puisse fournir.

Nos monastères nous ont témoigné en cette occasion une charité si cordiale, et nous ont assistées de leurs prières avec tant d'affection, que cela nous adonné une consolation très-particulière et beaucoup de sujets de bénir Dieu, de voir des fruits si suaves de la sainte union qu'il a répandue parmi nous. Sitôt que nos très-chères Sœurs les Supérieures de Paris et la digne et très-vertueuse fondatrice du premier monastère eurent appris la nouvelle que la peste était ici, elles envoyèrent promptement un homme exprès, avec force préservatifs contre ce mal, et chacune trois cents livres pour nous secourir, si nous en avions besoin. Mais cela se fit par un amour si véritable et une participation de nos afflictions si grande, que jamais cette charité ne se peut assez estimer, ni ne se peut et doit oublier-car certes elles pâtissaient plus que nous, par la grandeur de l'appréhension que leur charité leur faisait avoir qu'il ne nous arrivât du mal.

Nos monastères voisins nous ont aussi rendu tout le secours et assistance de leurs biens qu'ils ont pu, selon leur pays. Et pour nos très-chères Sœurs de Lyon, que n'ont-elles pas fait en cette occasion ? Combien ces deux bonnes Mères nous ont-elles [370] envoyé de messagers exprès avec quantité de choses pour notre soulagement, et des préservatifs des plus exquis que je pense qui fussent dans Lyon ! Et la bonté du cœur de ma très-chère Sœur la Supérieure du premier monastère, qui, sachant l'extrême pauvreté et nécessité du peuple et voyant que sa maison n'avait pas sujet de faire des aumônes, en eut une si grande commisération qu'elle nous écrivit qu'elle désirait que nous employassions pour elle jusqu'à trois ou quatre cents écus pour le secourir, charité cordiale et qui me console extrêmement. Car il faut dire ici en passant que le défaut de commerce et d'assistance, qui a tout à fait manqué ici, a réduit non-seulement les pauvres, mais aussi ceux qui avaient bien de quoi s'entretenir avant la maladie, à une telle et si grande nécessité qu'il fallait départir l'aumône à tous, et faut encore continuer jusqu'à ce que Dieu y donne bénédiction, par l'entier rétablissement de la santé et le retour des magistrats et bourgeois.

Mais avant que je finisse cette lettre, je vous vais dire tout confidemment quelque chose de la bonté et vertu de nos Sœurs. Nous n'avons que deux novices, et sommes quarante-trois professes, entre lesquelles il y en a plusieurs qui ont de bons talents et dispositions pour rendre du service à la Religion, et toutes vivent avec un respect et union si cordiale, et leur récréation et conversation est si gracieuse et suave, que je vous assure, ma très-chère fille, qu'il y a de la consolation à les voir Elles sont fort pures et égales, et marchent, grâce à la divine Bonté, gaiement et fidèlement dans l'exacte observance et aiment fort leur vocation, en laquelle elles vivent avec beaucoup de paix et contentement, et sont grandement affectionnées à l'oraison : aussi n'en perdent-elles point des extraordinaires que la Règle permet, si ce n'est par vraie nécessité. Elles disent fort bien l'Office, et, ce me semble, selon le genre de notre Bienheureux Père, qui voulait qu'on le dît doucement et sur un ton fort médiocre. Bref, si je ne me trompe, c'est une troupe [371] très-aimable et bien digne d'amour et d'estime. Nous attendons encore le retour de quelques-unes de nos Sœurs qui viennent pour reprendre ici l'air du premier esprit [se retremper dans leur première ferveur].

Or sus, c'est bien tout dire, ma très-chère fille. Nous vous prions de faire un peu de part de ces nouvelles à nos chères Sœurs, et de leur dire qu'elles nous continuent toujours l'assistance de leurs prières et la cordiale dilection qu'elles ont pour nous, qui les saluons très-chèrement, et leur souhaitons un saint accroissement en la parfaite observance, et l'abondance des plus riches bénédictions du ciel, étant, d'une affection incomparable, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur,

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,

de la Visitation Sainte-Marie.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

Sainte J. F. de Chantal avait ajouté un post-scriptum particulier à chacun des exemplaires de la présente circulaire ; les deux suivants ont seuls été conservés.

À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

Or sus, toute cette grande lettre ne me suffit ; il faut saluer le très-cher cœur de ma toute cordiale et très-aimée Sœur de ma main, puisque je ne peux faire davantage, tant ma vue et mon estomac ont répugnance à me laisser écrire. Je suis marrie que ma grande lettre ait été perdue : je vous écrivais pour avoir votre avis sur notre union ; maintenant j'écris une lettre toute de mes pensées et sentiments. L'on vous l'enverra vous la considérerez, et puis m'écrirez vos pensées, car pour moi je ne sais rien de plus doux ni de mieux. L'on pourra dire que [372] s'il n'aura pas grande efficace, au moins ne fera-t-il pas de mal, et j'espère que celles qui auront l'esprit d'humilité et de l'Institut en tireront utilité. Enfin, rien de nouveau ; mais nous serons très-heureuses si nous nous maintenons comme nous sommes. Il me tarde que si nous avions [l'histoire de] notre fondation d'ici, que nous commencerions à la mettre en ordre. Il faudra aussi que vous nous envoyiez celles de Moulins et de Riom : il y aura en cela prou besogne pour une chétive ouvrière comme nous. Ma très-chère fille, je vous chéris de tout mon cœur et fais mille souhaits pour votre bonheur.

À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX.

Voilà de nos nouvelles bien au long, ma très-chère fille ; mais croyez que celles dont vous m'avez fait part simplement m'ont apporté une très-grande consolation. — Il est nécessaire de donner du repos et de la force à votre petit corps, le plus qu'il se pourra ; et, pour cela, il faut un peu céder pour un temps au conseil de ne pas laisser votre esprit à des attentions si fortes. — Je crois en conscience [qu'on] ne doit pas renvoyer votre novice sur un soupçon du mal des écrouelles, sinon que vous fussiez assurée que sa race y fût sujette.

Au reste, vous avez là une bonne croix en la maladie de ces pauvres filles. J'en suis bien marrie, car j'espérais qu'elles rendraient grand service à la Religion, surtout la seconde. Elles seraient bien heureuses d'aller toutes en paradis ; mais peut-être que Notre-Seigneur les laissera encore pour accroître leur couronne par l'humilité et patience, et pour accroître aussi la vôtre, ma très-chère fille, et celles de nos Sœurs, par la charité et support exercés envers elles ; mais vous voyez par là comme nous sommes instruites à nous bien enquérir de la race des filles avant que de les recevoir. [373]

Je vois que partout on se ressent des misères communes, en ce que vous me dites de votre pauvre ville. Vous ferez bien pourtant de tenir bon dans votre enclos, puisque, grâce à Dieu, vous y avez de l'air et de quoi vous étendre. S'il vous en arrive de la nécessité, je vous supplie, ma très-chère fille, d'avoir un grand soin de vous conserver et soulager, faisant pour cela ce que le médecin vous ordonnera. — Je m'assure que vous pensez à bien former les filles que vous jugez plus propres à vous succéder, afin qu'elles conduisent cette petite troupe par l'exacte observance et dans l'esprit de leur vocation, qui est humble, pauvre, simple et doux. Ma toute chère fille, c'est le seul trésor que je souhaite aux Filles de la Visitation, et je prie Dieu de le leur donner et conserver.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXI - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Justification de la Mère de Monthoux. — Combien les Filles de la Visitation doivent aimer la petitesse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma fille,

Qui n'entend qu'une partie ne peut pas bien juger. Moi qui sais tout ce qui s'est passé pour le voyage des bains, je suis contrainte d'avouer que la pauvre Mère [de Monthoux] n'a point de tort en cela, car Mgr l'évêque de [Chartres] alla lui-même et lui commanda absolument. Elle n'osa pas regimber à son autorité, comme elle avait fait à celle du Père spirituel, lequel est toutefois si bon et si pieux qu'il ne la sollicita qu'après les Révérends Pères Jésuites, le Père recteur, les Pères Capucins, les Minimes [374] et autres Religieux, lesquels conclurent enfin qu'elle y devait aller, et que nous n'étions pas plus austères que les Carmélites, les Capucines, les Feuillantines et les Filles du Calvaire qui y allaient dans de semblables maladies.[91] Et de fait, le jour qu'elle y arriva, les Feuillantines étaient sorties de la même chambre où elle fut logée : voilà son excuse légitime. C'est à nous maintenant de voir ce que nous aurons à faire à l'avenir, selon Dieu et la raison, afin qu'il ne se fasse rien mal à propos.

Je suis marrie que les filles tracassent tant pour la santé de leur Supérieure, surtout celles qui n'en ont point la charge. Il faut ôter cela ; je l'avais déjà bien dit dans mes Réponses, et cependant on ne laisse pas de le faire.

Je suis bien aise que notre Institut soit en bonne odeur dans Lyon comme il est partout, dont je loue Dieu ; pourvu que nous nous tenions bien petites, Il ne manquera pas de se glorifier en notre bassesse. Je crains tant la perte de cet esprit, et que nous n'aimions le haut bout à l'avenir, que je me voudrais fondre pour empêcher ce mal. Je sais que vous n'aimez pas cela, et c'est une chose particulière pour laquelle je vous chéris si parfaitement que je sens bien que nos cœurs ont le même sentiment, et qu'ils sont véritablement au Sauveur, auquel, de toutes les forces de mon âme, je demande incessamment la vraie grandeur pour les Filles de Sainte-Marie, qui est la très-sainte petitesse et le parfait anéantissement, et rien de tout ce que le monde estime grand et éclatant. Votre, etc. [375]

LETTRE CMLXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON'

Bonheur de l'âme qui s'oublie pour Dieu. — Affaires diverses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 décembre 1629.

Ma très-chère fille,

Je suis bien aise que vous trouviez nos Réponses à votre gré ; mais je désire que vous les lisiez à loisir et les considériez devant Dieu, puis m'écrire franchement ce qui vous semblera devoir être accru ou retranché, et cela simplement. — Votre retenue dans Lyon ne peut être blâmée où elle n'est pas sue ; car aucun monastère ne la sait que celui de Grenoble, à qui l'on vous a refusée, ni aucune Sœur de l'Ordre que nos Sœurs les Supérieures du faubourg Saint-Jacques et celle de Chambéry. Ce ne sont pas telles nouvelles dont il faut avertir les maisons ; je n'ai garde de me vanter de cela. Mais parce que non-seulement à Lyon, mais ailleurs, les filles ont fait des remuements en telles occasions, j'ai dit franchement la vérité sur ce sujet, comme je devais.

Oh ! que nous serons heureuses, ma vraie fille, quand nous nous serons entièrement oubliées. Mon Dieu ! quand sera-ce que rien ne vivra plus en nous que votre pur amour ? Ma fille, que je le désire ! mais Dieu, qui voit ma lâcheté, ne me donne pas le loisir d'y penser comme il serait requis. Laissez-vous bien et sans réserve à son bon plaisir. Le moins que nous pourrions nous mêler de nous serait le meilleur. — Non, ne dites rien de votre sortie de là ; laissez cela à la Providence céleste. De vous avoir ici serait mon unique consolation ; mais je n'en ai ni sens nulle ardeur ni empressement, grâce à Dieu. Non, [376] ne parlons plus du prochain qu'en bien on pour son bien, sinon entre nous deux qu'il faut tout dire.

Quoique vous m'assuriez que la chère Mère ne voit pas les lettres, si est-ce que je n'ose m'y assurer, et cela me tient en réserve en certaines choses. Maintenant, j'écrirais largement si j'en avais le loisir, car j'espère vous donner ma lettre par main sûre. Le bon Père N. est à grand travail pour les affaires de notre saint Fondateur ; je l'ai prié de vous parler et à ma Sœur de notre union. Selon que je l'entends, je la tiens nécessaire ; si je puis, je lui en donnerai les mémoires, sinon je les enverrai après. Je désire qu'ils soient pesés et considérés devant Dieu, et qu'on les consulte plus avec notre saint Fondateur et les Saints qu'avec les hommes. Adieu, ma fille.

[P. S.]. Je salue chèrement M. Brun ; dites-lui que je lui mande qu'il est trop docte pour soutenir les respects qu'il veut rendre à qui ne les mérite pas, et que le nom de Mère étant plus simple et le propre de la Visitation, il me serait plus doux et honorable ; mais au bout, pourvu que je sois écrite au livre de vie, le reste m'est indifférent, et j'aimerai toujours de tout mon cœur ce bon père-là. Je salue le P. Maillan chèrement ; s'il pensait m'avoir écrit deux fois et que je lui doive réponse, je la ferais, mais je n'ai reçu qu'une lettre, par laquelle il nous accusait les nôtres. Je l'honore de tout mon cœur. — Je vous prie, ma fille, mandez-nous tout ce que vous vous pourrez souvenir de notre fondation de Lyon et des vertus de ma Sœur Marie-Renée [Trunel].

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [377]

LETTRE CMLXXIII - CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION

La Sainte prescrit trois moyens pour conserver l'Institut en sa ferveur primitive : union avec Dieu par la fidélité à pratiquer la Règle telle que l'a donnée saint François de Sales ; union et conformité au monastère d'Annecy, par un confiant recours et une respectueuse déférence ; union mutuelle de tous les monastères, par une cordiale charité 1 s'entr'aider dans le besoin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 10 décembre 1629.

Mes très-chères et bien-aimées sœurs,

Je supplie le divin Sauveur de nos âmes d'être notre lumière et amour éternellement ! Me voyant proche de mon année soixantième, et dans la continuelle incertitude de notre passage en Piémont, et d'ailleurs sollicitée, et dès longtemps, de plusieurs personnes de piété affectionnées à notre Congrégation, de procurer quelques moyens d'union, et, pour dire tout, pressée de ma propre conscience, j'ai cru, pour ne pas lui manquer de fidélité et à notre cher Institut, que je devais sans plus tarder vous dire sincèrement mes pensées sur ce sujet, que j'ai fort recommandé et fait recommander à Notre-Seigneur.

J'ai considéré plusieurs fois les avis qui nous ont été donnés, mais je ne vois pas qu'ils nous soient convenables. Il n'est pas besoin, ce me semble, mes très-chères Sœurs, d'introduire des choses nouvelles entre nous, mais seulement de nous maintenir fermement en l'état où nous sommes par les mêmes moyens que la divine Providence a établis dans notre Institut, y persévérant ci-après comme nous avons fait ci-devant. Trois choses se sont, par la grâce de Dieu, constamment pratiquées : la première, la parfaite observance en tous les monastères de la Visitation des choses de l'Institut, comme elles ont été données et établies par notre saint Fondateur en ce monastère d'Annecy, [378] progéniteur de tous les autres. — La deuxième, l'union et la conformité en tout et partout avec lui, recevant de sa part non-seulement les institutions, coutumes et manières de faire, mais aussi l'intelligence pour la pratique d'icelles, et l'éclaircissement des difficultés qui arrivaient aux monastères, et ce, par mon entremise, qui en ai presque toujours été Supérieure, toutes les Supérieures ayant un spécial rapport, confiance et communication avec nous pour cela. Et ceci est le lien extérieur par lequel Notre-Seigneur nous a tenues liées ensemble, joignant et unissant tous les monastères à celui-ci, comme les enfants à leur mère, pour ne faire de tous qu'une seule Congrégation. — La troisième chose qui s'est pratiquée, c'est une grande communication, union et bonne intelligence entre les monastères, accompagnées d'une promptitude à s'entr'aider les uns les autres dans leurs besoins, avec une dilection et cordialité nonpareilles, ce qui rend une merveilleuse édification ; et tout ceci sans autre obligation ni lien que celui de la très-sainte charité, et de l'amour et révérence que nous portons aux intentions de notre saint Fondateur. En quoi se voit clairement, et par les fruits et bénédictions qui en sont arrivés aux monastères, que c'est une institution et ouvrage de Dieu, et un effet du soin et delà spéciale conduite de sa divine Providence sur cette petite Congrégation, en laquelle aussi notre Bienheureux Père a jeté tous les fondements et tiré ses maximes.

Voilà, mes très-chères Sœurs, les trois choses èsquelles nous devons persévérer, si nous voulons conserver notre union et conformité et l'esprit saint de notre vocation. Je les crois être pour cela d'absolue nécessité, et que si nous les quittons ou nous relâchons, nous changerons bientôt et d'esprit et d'union, et nos monastères, à faute de ce recours, demeureront sans assistance en leurs besoins, que je sais toutefois ne leur pouvoir être donnée avec telle utilité que par celles du même Institut, et plusieurs de nos maisons pourraient bien rendre témoignage [379] de cette vérité, l'ayant expérimentée à leur grand profit et consolation. Que si quelque monastère n'a pas eu ce besoin, il n'est pas exempt pour cela de l'avoir un jour. Et ceci est un des principaux fruits de notre union.

Un autre que je trouve encore plus important, c'est la conservation de notre esprit ; car je vous dis, mes très-chères Sœurs, que si nous n'y prenons garde, et de près, qu'en prenant les instructions des personnes de différente vocation, et communiquant beaucoup avec elles,, nous prendrons aussi leur esprit, ce qui fera périr celui de notre saint Fondateur, qui est le trésor précieux qu'il nous a laissé. C'est pourquoi je vous supplie, mes très-chères Sœurs, tenons-nous bien unies, liées et serrées ensemble ; nous n'avons pas besoin de doctrine pour l'explication des choses de l'Institut, mais d'une fidèle et simple observance au pied de la lettre. Les instructions ne nous manquent pas : notre Bienheureux Père en a laissé suffisamment. Il faut seulement nous les appliquer et nous en rendre savantes et très-intelligentes par la pratique. Si nous faisons cela, nous aurons rarement nécessité de les chercher ailleurs. Néanmoins, s'il nous arrive quelque difficulté, prenons l'avis de nos Sœurs voisines et plus expérimentées aux choses de l'Institut ; et si la chose ne presse pas, recourons au monastère d'Annecy comme à la source, et, par ce moyen, vous conserverez votre esprit et conformité ; ce que je ne dis pas pour forclore les avis qu'il faut prendre selon la Règle et en des occasions de nécessité ou de sujets qui surpassent la capacité des filles. Or, il me semble, mes très-chères Sœurs, que je vois dans vos esprits une seule difficulté en ceci, qui est de continuer votre spéciale communication, après moi, à celles qui seront Supérieures de ce monastère, vous semblant que vous n'y pourrez pas avoir l'amour ni la confiance que Dieu et la bonté de vos cœurs vous ont fait avoir en moi. Mais, hélas ! mes très-chères Sœurs et mes filles bien-aimées, ne craignez point cela, car la main de Dieu n'est [380] point accourcie sur nous. Soyez assurées que si, avec humilité et simplicité, vous suivez le train dans lequel Il vous a mises, Il pourvoira toujours ce monastère de si bonnes Supérieures, si solides en la vertu de notre vocation et si affectionnées et zélées à sa conservation, que vous en recevrez toute satisfaction et contentement, et incomparablement plus grand que vous ne l'avez reçu de moi, qui, par ma misère et infidélité, me suis rendue indigne de recevoir les grâces que Dieu m'avait destinées à votre considération et pour votre utilité. Que donc rien ne vous arrête ni empêche de suivre votre train ordinaire, je vous en supplie, mes très-chères Sœurs, et soyez assurées, je vous le dis encore, que si vous conservez par amour ce que Dieu a établi par notre saint Fondateur, pour le bien commun de notre Ordre, vous en recevrez autant et plus de bénédictions ci-après, que vous en avez reçu ci-devant.

Voilà ce que j'avais à vous dire, mes très-chères Sœurs, avant mon départ de cette vie : je le mets devant Dieu et devant vous ; conservez-le et vous y affermissez le plus solidement qu'il vous sera possible, je vous en supplie et vous en conjure de toutes les forces de mon âme, et par le saint amour et respect que je sais que vous portez à toutes les volontés et intentions de notre saint et Bienheureux Père, lesquelles vous sont clairement manifestées tant au Coutumier que par ses propres paroles, que je rapporte fidèlement dans mes Réponses, afin que, par ce moyen, il n'y ait jamais dans tous les cœurs et monastères de la Visitation que son seul esprit, vivant dans les mêmes observances. Je supplie notre bon Dieu que, par les intercessions de sa très-sainte Mère et de notre Bienheureux Père, Il vous confirme en ceci. J'ai confiance qu'il le fera, puisque ce cher et petit Institut a l'honneur et le bonheur d'appartenir si entièrement à cette glorieuse Dame, et qu'il est l'une des perles plus précieuses de la couronne de son très-humble et fidèle serviteur, notre très-débonnaire Père. []

Il me vient dans le cœur de vous dire, mes très-chères Sœurs, que vous devez avoir un grand soin de porter suavement Messeigneurs nos prélats et supérieurs à une grande affection à notre Institut, afin qu'ils joignent leurs cœurs à sa conservation, et de notre sainte union et conformité, et il faudra obtenir d'eux qu'ils accordent volontiers dans les occasions les congés nécessaires aux Religieuses qui sont ès monastères de leur juridiction, pour aller secourir et assister, selon que les Règles et le saint Concile le permettent, les autres monastères qui les demanderont en leurs besoins (et ceci est nécessaire), mais spécialement qu'ils relâchent avec facilité celles que le monastère d'Annecy pourrait élire pour Supérieures ; car il doit toujours faire choix des plus intelligentes et solides en la vertu de l'Institut, afin que cette maison qui doit servir de modèle aux autres soit toujours si bien conduite, que l'exacte observance y soit en sa parfaite vigueur et qu'elle puisse aussi répondre mûrement et utilement aux monastères qui s'adresseront à elle, et les servir selon tout le pouvoir de celui-ci, comme il a toujours fait.

Je ne m'aperçois pas que je suis importune en ma longueur. Pardonnez-moi, mes très-chères Sœurs, et impétrez de la divine miséricorde un parfait anéantissement de moi-même. Je la supplie de faire abonder sur vous les plus riches trésors de ses grâces, et qu'il lui plaise tenir toujours sous sa protection cette chère petite Congrégation, que je recommande et laisse de tout mon cœur au plus secret de sa douce Providence, avec tous les soins et affections qu'il m'a donnés pour elle. Je demeure d'une affection incomparable et toute sincère, après vous avoir derechef conjurées de tout mon cœur de persévérer dans le train où vous avez cheminé sous la conduite de notre Bienheureux Père et depuis son décès, mes très-chères Sœurs, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,

de la Visitation Sainte-Marie.

Dieu soit béni ! [382]

LETTRE CMLXXIV - CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION[92]

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629]

Mes très-chères Sœurs,

Il y a longtemps que plusieurs de Messeigneurs nos prélats et grand nombre de bons serviteurs de Dieu nous sollicitent de penser à quelques moyens pour entretenir notre union et conformité, et même plusieurs ont eu quelques pensées sur ce sujet, et communément chacun dit que si l'on n'en établit un entre nous, notre esprit se perdra dans peu d'années. L'on nous en a proposé plusieurs : les uns hors de nous, ce qui, à mon avis, nous ruinerait et offenserait l'autorité de Messeigneurs nos prélats, ce que nous ne pouvons ni ne devons jamais souffrir ; les autres en nous-mêmes, mais avec certaines formalités si éloignées, ce me semble, des intentions de notre Bienheureux Père, ou du moins de la manière qu'il a tenue en l'établissement de tout l'Institut, que nous ne les avons su goûter.

Nous avons beaucoup recommandé et fait recommander cette affaire à Notre-Seigneur. Bien ne nous semble comparable, selon la faiblesse de mon jugement, que de nous maintenir dans le train où nous sommes, par la fidèle conservation et pratique des moyens que la divine Providence a établis pour [382] cela dans notre Institut, et lesquels s'y sont constamment pratiqués dès notre commencement jusqu'à maintenant, qui ne sont autres, après ce grand et universel moyen d'union, que notre Bienheureux Père nous marque dans le Coutumier, de la fidélité que chaque Sœur doit avoir en son particulier et toutes en général de s'unir à Dieu par l'exacte observance, sinon, dis-je, que tous les monastères de la Visitation persévèrent invariablement par ci-après, comme ils ont fait ci-devant, à se tenir unis et conformes à celui d'Annecy en toutes les règles, constitutions, coutumes, cérémonies et manières de faire qui y ont été introduites par notre saint Fondateur, reconnaissant toujours et à jamais ce premier monastère pour leur mère et matrice, comme il l'est en effet, et que de lui ils prennent l'intelligence des choses de l'Institut, et l'éclaircissement sur les doutes qui pourraient arriver en la pratique d'icelles. Et que l'on persévère aussi en la cordiale communication et bonne intelligence les unes avec les autres, mais surtout avec la Mère de ce monastère, par un particulier rapport et toute spéciale confiance et communication, non-seulement pour les choses susdites, mais aussi pour les difficultés qui se peuvent rencontrer en la conduite des âmes, et en mille occasions que la sainte humilité et amour cordial peuvent suggérer pour l'entretien de ce commerce ; car celle pratique de prendre les avis dans l'Institut même est si nécessaire pour conserver notre esprit et empêcher que les communications étrangères ne le fassent périr, qu'elle ne se peut garder trop fidèlement.

J'ai vu arriver tant de profit de la bonne intelligence qui est entre nous pour le bien universel de l'Institut, et tant de bénédictions et utilités à des maisons particulières, que jamais je ne saurais assez dire ni exagérer combien il nous est important, et je dis nécessaire de la continuer fidèlement. J'ai si claire connaissance de ceci que j'aurais de grands scrupules et reproches de conscience, si je ne conjurais de tout mon cœur toutes les [384]

Mères et Filles de la Visitation de faire tout ce qui leur sera possible, avec l'aide de Notre-Seigneur, pour la maintenir avec vigueur. Or, comme tous les monastères reconnaissent celui-ci pour leur mère et matrice, il me semblerait bien convenable que les Sœurs de la Visitation, par principe d'humilité, reconnussent pour Mère commune celle de ce monastère, et la nommassent de ce nom ; que si toutefois l'on se trouve dépourvu de l'inclination de l'appeler Mère, qu'on la nomme Sœur ; car, pourvu que la confiante communication et l'union continuent, je serai contente, et qui plus, Dieu et notre Bienheureux Père léseront. Or, je n'entends nullement que si on la nomme Mère, cela porte conséquence à aucune autorité ni prééminence, que celle que lui donnera ce premier monastère tandis qu'elle en sera Supérieure, et que les Sœurs de cet Ordre lui donneront par leur humble, charitable et cordiale déférence. Je ne prétends pas non plus qu'en tout ceci il y ait autre lien que celui de la très-sainte charité, qui a été le seul qui nous a tenues jusqu'ici saintement et très-utilement unies et liées ensemble, en sorte que nous avons conservé notre esprit en son intégrité, et la conformité entre nous si entière et parfaite, que je ne pense pas qu'elle le puisse être davantage en aucune autre Religion.

Je ne vois rien aussi de contraire à l'autorité de Messeigneurs nos prélats, car tout ceci n'est qu'une continuation de la pratique de charité et d'humilité qui s'est faite pour la conservation de l'Institut en la simplicité de son esprit et de notre union cordiale, sans autre autorité que celle des intentions de notre saint Fondateur, ainsi qu'il les a marquées dans le Coutumier, et que je les ai exprimées plus au long dans mes Réponses par ses propres paroles ; aussi n'ai-je jamais entendu qu'aucun de nos Supérieurs ait eu le moindre dégoût de cette communication. Au contraire, je sais que plusieurs la louent grandement et y renvoient les Sœurs de leurs maisons, ès occasions des difficultés qui [se] sont rencontrées ès choses de l'Institut ; [385] mais pourquoi trouveraient-ils mauvais la persévérance d'un bien si utile aux monastères de leur juridiction ? aussi ne le feront-ils jamais, moyennant la grâce de Dieu, pourvu que nous le voulions bien nous-mêmes, et que, quand il arrivera des sujets de leur en parler, nous le fassions, non comme d'une chose nouvelle, ou que nous n'agréons pas, mais comme d'une coutume que Dieu a établie et qui s'est pratiquée dès le commencement de notre Congrégation, sous la conduite de notre saint Fondateur ; car volontiers l'on nous répond selon que nous proposons, et nous proposons selon que nous affectionnons. Celles qui jugeront à propos de leur en parler le pourront faire, et même leur montrer ce que j'en dis ici. Enfin, il n'y a nulle obligation que celle d'une humble et cordiale déférence, que nous devons nous rendre les unes les autres, en quoi la Supérieure du monastère d'Annecy devra exceller et surpasser les autres, prenant elle-même conseil des Mères plus intelligentes pour les affaires importantes dont elle serait consultée, et desquelles elle n'aurait point eu la pratique.

En tout ceci il n'y a rien qui soit répugnant à l'esprit de vertu et de religion ; au contraire, ce sera une continuelle pratique des deux principales vertus de notre saint Institut : de la sainte humilité par la déférence des unes aux autres, et de la très-sainte charité, conservant par amour le bien commun de notre Ordre, par les mêmes moyens que Dieu nous a donnés, et en nous entr'aidant par des conseils cordials et fidèles et en tout ce que nous pourrons dans nos besoins. Que si nous rompons ce sacré lien, je vous puis assurer, mes très-chères Sœurs, que nous serons bientôt changées et dissipées ; comme, au contraire, si nous sommes si heureuses de le conserver en son entier, j'ai ferme confiance que la divine Providence qui nous a mises dans ce train, et nous y a fait faire un si saint progrès à sa plus grande gloire et profil de nos âmes, nous y continuera ses bénédictions avec sa sainte et spéciale conduite et protection, [386] et fera voir que ce qui est fondé en elle, soutenu et guidé de son bon plaisir, aura plus d'efficace, de persévérance et d'utilité en ses fruits que tout ce que la prudence humaine saurait inventer, et que cette manière d'union est pour nous la meilleure et plus convenable, pour faire qu'en plusieurs cœurs et monastères il n'y ait qu'un seul esprit, vivant dans les mêmes observances et coutumes. Que si nous nous rendons lâches en ceci, certes, nous ne subsisterons pas en notre vigueur et perfection, ni en notre conformité.

J'en vois des raisons sans nombre qui seraient trop longues à écrire ; mais je le suis déjà trop, portée de l'extrême affection que j'ai à la conservation de l'esprit tout pur, tout simple, tout pauvre, tout amoureux de sa petitesse et abjection, mais tout généreux et charitable de notre saint Fondateur, qui est le trésor précieux qu'il a laissé à son pauvre petit Institut, et lequel, ce me semble, ne s'y peut mieux conserver que par la fidèle garde de ses intentions, et d'en prendre les intelligences de celles mêmes qui les pratiquent, et tant qu'il se pourra en même lieu. Que si nous ne sommes fermes en ceci, certes, comme les maisons ont souvent besoin de quelque conseil, il est fort à craindre qu'en les recevant de ceux de dehors et de vocation différente, nous ne recevions aussi leur esprit à la perte du nôtre. Hélas ! néanmoins pour ce qui regarde l'intelligence de notre Institut et de son esprit, nous n'avons besoin ni de docteur ni de doctrine, ains d'une simple et fidèle observance de ce qu'il nous ordonne, sans glose. Que si nous profondons [approfondissons] et examinons ses sentences et maximes, nous y trouverons sans doute la vraie science des Saints, seule nécessaire à la perfection que Dieu requiert de nous dans notre vocation ; faisons-le donc, mes très-chères Sœurs, plus soigneusement et attentivement que jamais. Je vous en supplie de tout mon cœur, et de considérer ce que je vous dis au pied de la croix, et d'en conférer avec notre saint Fondateur et les autres [387] Saints qui ont établi des Religions, plus qu'avec les hommes, ni la prudence humaine.

J'ai fait ainsi, et cent et cent fois j'ai pensé, j'ai regardé cette affaire devant Dieu et notre Bienheureux Père ; je n'ai rien vu de meilleur pour nous, ni plus conforme à ses intentions, que ce que je vous dis, et jamais il ne m'a été représenté qu'aucun mal ou intérêt en puisse arriver à aucune maison. Au contraire, j'ai toujours eu cette lumière, que si nous y persévérons, avec l'esprit de simplicité et de charité, les monastères en recevront par ci-après les mêmes profils et utilités qu'ils ont fait ci-devant ; car la main de Dieu n'est point raccourcie, et sa Providence, comme disait notre Bienheureux Père, a voulu mettre ès mains de notre humilité et fidélité la conservation de notre Institut ; aussi crois-je, certes, que ce que les Filles de la Visitation ne feront pas parmi franc et loyal amour, elles ne le feront par aucune autre voie, au moins utilement.

Voilà, mes très-chères Sœurs, ce que je crois vous devoir dire avant mon départ de celle vie. Je vous ai parlé sincèrement selon Dieu et ma propre conscience, de laquelle j'eusse appréhendé les reproches si je ne l'eusse fait. Considérez bien le tout devant Dieu, comme je vous en ai déjà suppliées. Que si sa divine Bonté vous inspire de joindre vos cœurs au mien en ce sujet, comme j'espère qu'elle fera si vous lui demandez sa sainte lumière avec humilité, faites-le-nous savoir, s'il vous plaît, et tout ce qui sera de vos pensées selon notre accoutumée franchise et confiance ; car, si vous l'agréez, nous vous dirons par après ce qui nous semble se devoir faire pour y donner suite et affermissement après mon décès, et le tout selon la simplicité accoutumée de notre esprit. Et même je serais bien aise que vous m'écrivissiez en même temps ce qu'il vous semblerait de convenable pour cela ; et je vous en supplie de tout mon cœur, mes très-chères Sœurs, comme aussi de prendre la peine de lire et considérer avec nos Sœurs les Réponses que nous avons [388] faites sur nos Règles, lesquelles j'ai revues ce Carême dernier, et que je pense que notre Sœur la Supérieure de Chambéry vous les aura envoyées, afin qu'après que vous aurez examiné le tout, vous me fassiez savoir tout franchement ce que vous penserez qu'il y faille accroître ou corriger, et nous le ferons, pour puis après les faire examiner par Mgr de Genève qui les pourra approuver, et le Chapitre de céans, si l'on juge qu'elles puissent servir, au moins à celles qui seront de ce monastère, où l'on lâchera d'avoir toujours une Mère des plus expérimentées et vertueuses de l'Ordre, et des Sœurs intelligentes des choses de l'Institut par leur fidèle observance pour la conseiller, afin que saintement, fidèlement et solidement, elles servent et conseillent les monastères selon leurs besoins et le recours qu'ils auront à celui-ci, ainsi qu'il s'est fait par ci-devant ; en quoi je vous conjure, par l'amour et révérence que vous portez à notre saint Fondateur, de vouloir persévérer, et je vous en supplie et conjure aussi de tout mon cœur, mes très-chères Sœurs. Et me croyez que ce sera votre grand bien, que ces trois choses ne partent jamais de nos cœurs, ni de nos mains : soyez invariables en la fidélité de vous tenir unies à Dieu par l'exacte observance ; unies et conformes à ce premier monastère en tout ce qu'il a reçu de son Bienheureux Fondateur, continuant avec lui et sa Supérieure ce qui s'est fait par ci-devant, comme j'ai déjà tant dit, et finalement unies entre vous, n'ayant qu'un cœur et une âme, et le seul esprit de notre saint Fondateur, vivant et régnant en toutes.

J'ai confiance en mon Dieu ès intercessions de la Sainte Vierge, de notre Bienheureux Père, et en la bonté de vos cœurs, mes très-chères Sœurs, lesquels m'ont toujours été si unis et si cordials que vous ferez ce dont je vous prie, pour votre bonheur. Si moins, je partirai de cette vie en paix, moyennant la divine grâce, remettant le tout entre les mains de sa divine Providence, au soin de laquelle de tout mon cœur je [389] recommande cette pauvre petite Congrégation, me consolant que, par sa sainte assistance, j'ai fait et dit ce que je crois, et connais être nécessaire pour lui conserver ce qu'elle a reçu de Dieu par son Bienheureux Instituteur. Impétrez-moi de son cœur, qui m'a toujours été si paternel, la continuation de sa sainte conduite, jusque dans la bienheureuse éternité, afin qu'à jamais nous puissions toutes ensemble, avec lui, aimer et louer éternellement le souverain Bien-Aimé de nos âmes.

Je finis avec ce désir que Dieu nous comble toutes en général et chacune en particulier, de ses plus riches grâces, et suis de tout mon cœur, mes très-chères et bien-aimées Sœurs, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,

de la Visitation Sainte-Marie.

Dieu soit béni !

LETTRE CMLXXV - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Pauvreté des monastères. — Importance du bon choix des sujets. — Ne point permettre d'entrées inutiles ; fermeté de saint François de Sales et de son successeur Mgr Jean-François à ce sujet. — De quelle étoffe doivent être les voiles de nuit. — Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 18 décembre 1629.

Nous pensions faire ce paquet quand nous avons reçu votre dernière lettre, ma très-chère fille- mais ceux qui le devaient emporter ayant été arrêtés, nous avons encore eu le loisir d'y répondre. Premièrement pour l'argent que vous désirez que nous vous fassions prêter, certes, ma très-chère fille, tous nos [390] monastères sont en nécessité, excepté celui de Lyon, et ne pense pas qu'aucun vous puisse faire cette charité que celui-là. Vous ferez bien de vous y adresser, et prier nos Sœurs de là de vous prêter cinq cents ou mille écus pour vous aider à commencer de bâtir ; ce sera bien assez de cette somme-là pour maintenant, et ce serait une honte de demander deux ou trois mille écus. Je pense que quand vous en emploiriez mille ou cinq cents pour bâtir, il suffira bien pour encore.

Je ne sais que vous dire de ma Sœur N. II ne faut guère prendre d'avis hors de votre monastère pour ces choses-là, car nous ne pouvons pas voir les esprits ni leurs dispositions. Cette parole que vous me dites qu'elle n'a guère pris l'esprit de l'Institut est importante, d'autant qu'il n'y faut pas recevoir ni garder celles qui ne l'ont pas. Vous avez l'Entretien de notre Bienheureux Père sur ce sujet, et j'en dis assez dans mes Réponses pour vous donner lumière et vous résoudre avec l'avis de vos Sœurs à ce que vous en devez faire. Si vous ne la jugez pas propre, ce serait un bon prétexte pour la renvoyer, que le retardement que font Messieurs ses parents. Considérez bien tout devant Dieu avec nos Sœurs ; car c'est une chose importante que de recevoir en la Religion celles qui n'y sont propres, comme aussi de renvoyer celles qui le sont et que Dieu y appelle. Voilà, ma chère fille, ce que je vous en puis dire. Si vous pouviez vous exempter de recevoir celle nièce de M. N., qui est d'une autre Religion [Ordre], vous feriez bien ; au moins lui faut-il représenter humblement que vous ne pouvez surcharger votre maison, voyant son état, d'aucune qui n'y apporte de quoi s'entretenir, afin qu'il lui donne une bonne pension.

Pour ce qui est de donner l'entrée de votre monastère à madame la comtesse de N., vous savez bien, ma très-chère fille, que l'on ne donne point ces entrées en nos maisons qu'aux fondatrices et bienfaitrices. Pour les Religieuses qui ne sont [391] pas réformées, elles ne les doivent point avoir. Notre Bienheureux Père ne voulut jamais que les Religieuses de Saint-Bernard entrassent céans, depuis que nous fûmes sous la règle de Saint-Augustin, et vous étiez ici lorsque Mgr de Genève refusa un gentilhomme qui s'était employé pour quelqu'une de ses parentes, Religieuse de Saint-Pierre de Lyon, laquelle était venue en cette ville et désirait d'entrer céans. Il se faut tenir en ces choses-là, à ce qu'en marque le Coutumier, et que vous en avez vu pratiquer en ce monastère. Si madame la présidente de Granet se fait votre bienfaitrice, elle pourra entrer ; mais il faudra que ses entrées soient limitées et celles des autres deux dames, afin qu'il ne s'en fasse point par simple compliment ; mais seulement à quelques jours, quand elles désireront se retirer pour faire les exercices de dévotion. Vous pourrez bien donner un livre des Règles à cette dite dame, et aussi à M. votre confesseur, pourvu toutefois qu'ils ne les communiquent à personne.

Oh ! non, ma chère fille, je ne veux pas que vous vous leviez avec la communauté, ni que vous fassiez les autres choses dont vous êtes dispensée ; car cela est utile à votre corps, et nécessaire à mortifier les inclinations de votre esprit. — Pour l'Office, je crains que votre petite voix ne fasse rire ceux qui vous entendront ; néanmoins, si vous le voulez faire et que vos filles trouvent qu'il soit passable, je le veux bien. — Si nos Sœurs n'ont rien qui soit nécessaire à me dire, et à quoi vous ne puissiez satisfaire, je serai bien aise qu'elles ne m'écrivent pas, car ayant une grande famille à conduire et à répondre à tous nos monastères, il me reste peu de temps, et pour ce qui est de voir leurs lettres, cela m'est indifférent ; mais néanmoins il est bon d'honorer jusqu'aux moindres pensées et intentions de notre Bienheureux.

Il faudra assurer M. votre bon confesseur, cela veut dire pour le temps qu'il se comportera comme il fait, en telle sorte [392] qu'il soit en liberté de se retirer quand bon lui semblera. Parlez un peu du traité que vous voulez faire avec lui à vos deux dames ; vous savez ce que j'en dis en mes Réponses. — Pour les voiles de nuit, il est mieux de les faire d'étamine, ou de quelque serge ou de petit camelot, que de celui qui est teint en soie. — Or sus, Dieu soit loué ! bien que vous n'ayez nul sentiment sensible de vos fautes et que vous les voyiez fort éloignées de vous, ne laissez, à mesure que vous les voyez, d'en faire un simple abaissement d'esprit devant Dieu. Quant à ce qui se passe en votre intérieur, vous savez dès longtemps ce que l'on vous en a dit : ne vous mettez en peine de rien. Allez toujours et sans vous arrêter dans cette voie où Dieu vous a mise, il n'y a rien à craindre ; mais évitez toute recherche et propre estime de vous-même tant qu'il vous sera possible ; ne faites jamais rien volontairement ensuite de ce mouvement-là.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXVI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

On doit obéir aux prescriptions du médecin. — Admission d'une parente de M. de la Rochefoucauld et de madame de Senecey. — Additions à faire à une nouvelle Vie de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 23 décembre 1629.

Ma très-chère fille,

Ces grandes maladies que vous faites me tiennent en extrême peine, et je ne saurais m'en empêcher, quoique de tout mon cœur je remets votre mal et votre personne toute entre les mains de Dieu, pour en disposer selon son bon plaisir ; mais véritablement, je crains fort que ces saignées que l'on vous fait [393] coup sur coup ne vous fassent tomber en quelque hydropisie ou grand accident- au moins, pour moi, je pense que si je fusse encore demeurée à Paris, je serais morte, car je n'en pouvais quasi plus, de tant être saignée. Néanmoins, puisque les médecins jugent nécessaire que vous le soyez tous les mois, il vaudrait mieux vous y assujettir que de vous saigner sept, huit et dix fois coup sur coup, car cela est capable de ruiner tout à fait les forces du corps ; et de l'être tous les mois, au moins l'intervalle du temps qu'il y aurait entre deux, serait cause qu'il ne vous affaiblirait pas tant. Mais nous sommes sous l'obéissance, il y faut demeurer amoureusement et tout abandonner à la divine Providence, qui fera en nous et par nous tout ce qui lui plaira. Puisque Dieu vous a donné un corps faible, je vous prie de le soulager tant que vous pourrez.

Au reste, je vois qu'il se perd tant de nos paquets, que cela nous lève la confiance d'en envoyer à Chambéry ; je ne sais s'il tient à nos Sœurs de là ou à celles de Lyon, mais j'ai remarqué qu'il s'en est déjà égaré deux ou trois fort importants, que nous avions mandés par cette voie. Cela est cause que nous attendrons la commodité assurée de vous envoyer quantité de lettres que nous avons d'écrites, par le Père dom Maurice, qui est en ce pays, il y a environ trois semaines, et ne devait rester que trois ou quatre jours ; et cependant nous l'attendions de jour en jour, mais il n'est point venu, et ne pense pas qu'il parte avant le jour de l'an. C'est pourquoi je vous redirai ce qui est déjà répondu dans les lettres que nous gardons écrites pour vous les envoyer par lui : que pour la réception de la parente de M. de la Rochefoucauld et de madame de Senecey, je n'y vois rien de contraire à l'Institut ; que vous la pouvez prendre quand vous voudrez, et je serai bien aise que vous leur fassiez cette charité au plus tôt. Vous vous pouviez bien résoudre à cela sans attendre ma réponse ; car, comme je vous dis, je n'y vois rien qui ne se puisse faire, ni de contraire à [394] l'Institut. Mgr de Bourges m'en écrit un billet ; faites-lui savoir ce que je vous en dis ; je vous prie de lui faire très-humble révérence de notre part.

Vous ne nous dites rien, par les vôtres dernières, de ma pauvre Sœur de Vigny, et j'en désire extrêmement des nouvelles, car je ne sais où elle est, ni comment elle se porte. Je lui avais écrit un billet, je ne sais s'il était dans les paquets qui se sont perdus, et si vous aurez reçu celui où étaient les lettres de Mgr de Genève pour Mgr de Bourges, sur le décès de feu mon neveu des Francs : ce serait bien dommage si elles étaient perdues. — Si vous pouviez avoir commodité, nous voudrions bien que vous nous fissiez la charité d'encore une bouteille de ce bon vinaigre que vous nous envoyâtes ; il n'y a point de tel remède. Nous désirerions bien savoir un peu plus en particulier la façon de le faire, car il ne le dit pas assez clairement dans la recette que vous nous avez mandée ; nous ne savons s'il faut sécher les herbes, ou quoi.

Or sus, ma très-chère fille, c'est assez pour cette fois vous entretenir : ma Sœur l'assistante m'excusera bien si je ne lui écris ou fais écrire, nous sommes accablées de tant de lettres ; mais, je la salue chèrement et toutes nos Sœurs, avec ma Sœur la Supérieure de la ville. Je supplie Notre-Seigneur leur donner à toutes l'abondance de son divin amour. — Je serais bien aise que le Père Feuillant travaillât à la Vie de notre Bienheureux Père ; mais je voudrais qu'il laissât ce que leur Père général a écrit comme il est, car je le trouve fort bien, excepté qu'il faudrait qu'il fît la correction de quelque chose qui n'est pas comme il doit être : nous en manderons le mémoire ; mais, pour le reste, je désirerais qu'il fît seulement les chapitres de ses vertus pour y ajouter ; il se servirait pour cela des Dépositions que nous laissâmes et des Épîtres.

[De la main de la Sainte. } Vous m'êtes uniquement chère et la vraie fille de mon cœur. Pour Dieu, conservez-vous, et [395] recevez toute la nourriture que l'on vous donnera pour reprendre vos forces. Le saint et doux Enfant dont nous attendons la sacrée naissance vous fortifie par l'abondance de ses consolations et bénédictions. Amen. — Si notre pauvre Sœur de Vigny est là, je la salue, mais de quel cœur ! Je voudrais savoir si en vous quittant elle acceptera le joli logement que nous lui avons offert avec tous nos cœurs, pour la récréer, consoler et soulager au mieux qu'il nous sera possible.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CMLXXVII - À UN RELIGIEUX

Joie d'apprendre que la Vie de saint François de Sales sera complétée.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Mon révérend et très-cher père,

Le divin Sauveur fasse abonder en vous son saint amour ! Nous avons su par notre chère Sœur Favre comme Votre Révérence veut obliger toute notre petite Congrégation par l'augmentation de la Vie de notre Bienheureux Fondateur ; ce nous sera un bien et consolation si grande, mon très-cher Père, que jamais nous ne saurions en avoir assez de reconnaissance envers Votre Révérence, et spécialement de ce qu'en cet ouvrage elle conservera en son entier celui du feu Révérend Père Goulu, personnage dont la mémoire nous est en bénédiction, et mérite d'être révérée par la postérité avec un honneur tout saint et spécial. Je crois, mon très-cher Père, que l'on vous aura remis les Dépositions que l'on avait données à ce digne et grand Religieux, pour achever et accroître la Vie qu'il avait si dignement écrite.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [396]

LETTRE CMLXXVIII À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME FAVROT[93]

SUPÉRIEURE À PONT-À-MOUSSON

Ne pas s'établir dans les grandes villes sans avoir des ressources assurées. — À quelles conditions on peut accepter la conduite des Repenties.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1629.]

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de ce qu'il manifeste tous les jours plus sa gloire par l'intercession de notre Bienheureux Père. Je vous prie, ma fille, informez-vous fort particulièrement comme tout s'est passé en cette guérison du flux de sang de madame la princesse, et me l'écrivez, afin que nous voyions s'il sera requis d'en prendre une attestation qui serait fort avantageuse, à [397] cause de la qualité et dignité de la personne. Je suis bien consolée de ce que madame la princesse de Phalsbourg continue à vous affectionner : c'est une bonne, vertueuse et aimable princesse. Je serai bien aise que nous soyons à Nancy, si elle est notre fondatrice ; car d'aller sans bons fondements dans ces grandes villes où tout est si cher, il n'est pas à propos, et c'est mettre les familles religieuses en l'occasion de beaucoup pâtir.

Je vous dis derechef que vous secondiez les saintes intentions de Mgr votre digne prélat touchant la réformation des Repenties. Voici la pensée que Dieu m'a donnée sur ce sujet : c'est que premièrement il faut que vous sachiez la disposition de ces âmes-là, et les conditions avec lesquelles on veut que vous y alliez ; si vous y serez en pleine et absolue autorité sur le spirituel et le temporel, ainsi que nos Sœurs de Paris. Je dis sur le spirituel, quant à la direction pour les exercices de religion et de piété ; car pour la confession et les péchés, cela doit être entièrement laissé au jugement du confesseur, singulièrement en ces pauvres chères âmes qui ont mille choses à dire, lesquelles, grâce à Dieu, nos bonnes filles n'entendent pas. Demandez bien la lumière de Dieu pour cette affaire, je vous en conjure, ma fille, et de prier pour celle de la béatification de notre Bienheureux Père, à laquelle on va travailler à bon escient. Les dépenses qu'il nous faudra faire pour cela nous ruineraient, si Dieu, auquel nous avons jeté toute notre confiance, ne nous assistait. J'espère que sa Providence nous fournira ce qui nous sera nécessaire jusqu'au bout. J'ai tellement à cœur cette sainte œuvre, qu'il me semble que je me vendrais moi-même s'il était requis, afin de voir notre Bienheureux Père béatifié et glorifié selon son mérite ; priez-le pour moi. Votre, etc. [398]

ANNÉE 1630

LETTRE CMLXXIX - À MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS

Hommage de respect et de reconnaissance.

VIVE † JÉSUS. '

[Annecy, 1630.]

Madame,

Puisqu'il a plu à la divine Bonté avoir pitié de son pauvre peuple en délivrant cette ville du mal contagieux [de la peste], j'ai pensé que Votre Grandeur aurait agréable que nous lui donnassions cette bonne nouvelle, avec la reconfirmation de notre très-humble obéissance et du souvenir que nous avons des obligations très-grandes que votre bonté, Madame, s'est acquises sur nous par ses libéralités, charité et bienveillance toute maternelle ; ce qui nous fait désirer incessamment l'honneur incomparable de sa digne présence, afin que, puisque notre petitesse nous ôte tout moyen de servir Votre Grandeur, au moins nous puissions lui faire voir nos cœurs parfaitement soumis à ses volontés, et pleins d'un amour et révérence toute filiale, qui incessamment offrent leurs vœux et prières à la souveraine Majesté de notre bon Dieu, à ce qu'il lui plaise faire abonder les plus riches trésors de sa grâce sur tout ce que Votre Grandeur chérit le plus, à laquelle ayant fait très-humble révérence, je demeure d'une affection pleine d'honneur et d'amour, Madame,

Votre très-humble, très-obéissante et très-obligée servante.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [399]

LETTRE CMLXXX (Inédite) - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Restreindre le nombre des personnes qui accompagnent la princesse de Conti dans ses entrées au monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 janvier 1630.

... Je vous ai répondu pour ce qui est de madame la princesse de Conti.[94] J'avais compris qu'elle voulait entrer sans heurter ; mais puisque les serrures sont en dedans et les clefs entre les mains de la Mère, je ne vois point de difficulté à cela ; néanmoins je m'en remets à ceux qui ont meilleur jugement que moi ; car pour moi, je n'y en trouve point du tout, seulement j'accroîtrais d'une clef, dont l'une serait gardée par la Supérieure, l'autre par l'assistante, et la troisième par la plus ancienne surveillante ; avec cela je n'y vois rien à craindre. Vous avez bien raison de mettre un très-bon règlement pour l'entrée de celles qu'elle veut mener avec elle, car il est très-important que peu de personnes, quand elles ne cherchent pas le profit spirituel, n'entrent point dans les monastères.

Pour les bonnes Religieuses que vous avez reçues, vous avez bien fait, car, ma très-chère, il nous faut exercer la charité spirituelle envers le prochain, tout autant que celle que nous devons à nos maisons le nous pourra permettre.

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris. [400]

LETTRE CMLXXXI - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À DIJON

Mesures à prendre avant de partir pour la fondation de Besançon. — Reconnaissance duc a madame de Vigny. — Dissiper une prévention contre la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 21 janvier [1630].

MA TRÈS-CHÈRE FILLE,

Nous avons enfin reçu votre grande lettre, de laquelle je pense que vous nous parliez en la vôtre dernière. Je suis bien du sentiment de M. Chassignet, qu'il ne faut pas que vous laissiez d'aller à Besançon, pour toutes les difficultés et oppositions qui se présentent, pourvu que vous ayez la permission ; car, quand vous serez là avec des filles de qualité et plusieurs de leurs concitoyennes, les choses changeront bientôt, et vous verrez que tout s'accommodera ; et puis, ce n'est que pour le temporel, il n'y faut pas seulement prendre garde.

Pour ma Sœur l'assistante, puisqu'elle a la vertu et les années de Religion, je n'y vois rien à craindre, et crois véritablement que ce sera le mieux, pour le bien de votre maison, qu'elle y soit élue, car, pour ces bonnes Sœurs qui y ont de l'aversion, comme je vous ai déjà écrit, chacun a sa petite croix à supporter, et j'espère, puisque ce ne sont pas des esprits extravagants, qu'elles se rangeront et que tout ira bien. Je ne vois pas qu'il fût à propos, ma chère fille, que vous emmenassiez la petite Blondeau à la fondation de Besancon ; et pour la petite Jaquotot, puisque vous devez donner l'habit bientôt à l'une de vos petites, je serais bien aise que vous la preniez.

Quanta l'offre que vous nous faites de l'argent, nous vous en remercions de tout notre cœur, ma chère fille ; car, bien que ce soit la vérité qu'en ce temps ici l'on ait bien peine d'en [401] avoir à cause que l'on ne peut être payé de personne, néanmoins Notre-Seigneur pourvoit à toutes nos petites nécessités. Nous désirerions seulement que vous nous fissiez la charité, tandis qu'il nous faudra fournir aux frais de la béatification de notre Bienheureux Père qui seront grands, de payer les quarante écus de la pension de notre Sœur Milletot, que l'on doit céans à notre Sœur de Vigny, parce que nous ne tirons rien des huit cents écus qu'elle a donnés pour la béatification de notre Bienheureux Père, à cause que nous ne savons [pas] l'heure de les employer, et néanmoins il ne faut pas laisser de lui en payer la pension ; car c'est à quoi nous ne voulons jamais manquer, moyennant l'aide de Dieu. Faites-nous donc cette charité, ma très-chère fille, s'il vous plaît, seulement pour le temps que nous aurons à fournir aux frais de la béatification de notre Bienheureux Père. — Vous devez interpréter en bien l'emploi que font nos bonnes Sœurs de Paris de ma Sœur de Vigny ; car, parce qu'elles l'aiment et qu'elles connaissent la bonté de cette femme-là et l'affection qu'elle a pour les affaires de l'Institut, elles sont bien aises de lui donner la consolation de l'employer, puisqu'elle s'y porte de si bon cœur.

Cette lettre était écrite quand nous avons reçu la vôtre dernière, où je vois que votre affaire de Besançon est bien retardée ; mais il faut tout remettre entre les mains de Dieu, qui conduira toutes choses selon son bon plaisir. — Quant aux plaintes que vous me faites du long temps qu'il y a que vous êtes en charge, ma fille, je vous connais trop bien pour m'en étonner. Il n'est pas fait qui commence seulement : courage donc, ma très-chère fille, ne nous attendrissons ni abattons point ; car Dieu est le guide des cœurs humbles, et Lui-même guidera ceux dont Il nous donne la conduite. Certes, ma toute chère fille, je serais bien marrie si cette fondation de Besançon ne se faisait pas, pour plusieurs grands biens qu'il me semble qui en doivent réussir. Dieu conduise le tout selon son bon plaisir ! [402]

J'ai une peine plus grande que je ne vous puis dire de cette mauvaise intelligence de notre chère Sœur de Vigny ; car nous sommes si obligées à cette bonne femme, que je voudrais bien qu'elle eût consolation parmi nous ; mais je ne sais comme quoi on la pourra guérir de cette préoccupation ; elle ne m'en a écrit pas un mot en toutes ses dernières lettres dès son retour à Dijon. — Mon Dieu ! ma fille, je vois bien qu'il y a de petits ombrages en votre esprit contre notre Sœur Favre ; le Père dom Maurice m'a dit que vous lui en aviez dit quelque chose. Il faut lever cela, ma fille, et se mettre en parfaite union. Je m'assure que vous y trouverez cette chère Sœur de Paris toute disposée, car elle a le cœur tout bon, vous le savez bien ; il ne faut donc que tirer le rideau et se montrer l'une à l'autre à découvert tout sincèrement, et vous verrez que vos deux très-bons cœurs se joindront incontinent avec une suavité et cordialité toutes saintes. Je vous en prie, ma très-chère fille, et puis vous assurer que mon cœur est vôtre avec une dilection, franchise et amour vraiment maternels, mais je vous dis ceci de cœur, avec sentiment. À Dieu donc, soyons-nous toutes parfaitement unies ensemble et en Lui. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXXII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Sur les moyens d'union entre les monastères. — Envoi prochain des Réponses. — Il ne faut choisir une Supérieure dans une autre communauté que par absolue nécessité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 janvier [1630].

Il est vrai, ma très-chère fille, que c'est une grande misère de ne pouvoir avoir des nouvelles les unes des autres plus [403] fréquemment ; mais il faut prendre ces choses-là comme venant de Dieu, ainsi que vous avez su faire. J'écris assez et plus que je ne veux plus faire ; mais toujours pourtant quelque billet à ma grande et vieille fille, de deux mois en deux mois ; ce sera bien assez, sinon qu'il arrive quelque affaire importante et extraordinaire. — Or, je vois bien que vous avez reçu la lettre par laquelle je vous disais, comme de moi-même, le sentiment d'autrui ; mais non pas celle où je vous disais simplement le mien touchant notre union ; car, si vous l'aviez reçue, vous n'auriez pas pris la peine de m'en écrire une si grande lettre. Vous verrez, par une lettre que j'écris par nos monastères, tout ce que je puis dire sur ce sujet, qui est fout conforme à mes Réponses,[95] lesquelles j'ai toutes revues ce Carême dernier ; je crois que vous les recevrez bientôt. Je ne vous répète rien de tout cela, parce que je n'y puis rien ajouter de nouveau. Ayant dit ce que je crois, je laisse notre union et tout ce qui est de notre Institut au soin de la divine Providence.

Je crois que vous n'avez pas accepté la fondation de La [404] Châtre que les conditions marquées dans le Coutumier ne s'y trouvent toutes ; je serai consolée de savoir qu'elle est bien acheminée, puisque c'est à la gloire de Dieu. — Pour ce qui est de votre personne, Mgr de Genève n'est pas ici pour lui en parler ; mais je suis bien assurée qu'il sera content que vous serviez Dieu en cette occasion. Et quant à l'élection future d'une Supérieure, puisque vous avez des Sœurs capables en votre maison, il faut faire en cela ce que marque le Coutumier, et ce que j'en dis dans mes Réponses, qui est qu'on ne les prendra ailleurs que par absolue nécessité. Que si vous en voulez une troisième avec les deux que vous avez pour mettre sur le catalogue, vous y pourrez mettre ma Sœur Françoise-Gabrielle [Bally], qui est déposée à Bourges. — Mais, ma très-chère fille, je vois que vous ne me faites point de réponse touchant [l'histoire de] la Fondation de céans ; je vous prie d'y mettre la main pour la nous envoyer avant que vous sortiez de cette maison, afin que nous finissions le reste.

Voilà vous répondre bien promptement, ma très-chère fille ; car je ne fais que de recevoir vos lettres, et n'ai loisir de voir celle de notre chère Sœur la Supérieure de Montferrand, à qui vous communiquerez ce que je vous écris louchant notre union. Enfin, si vous n'avez encore reçu la lettre sur ce sujet, vous pourrez voir dans les Réponses mon seul sentiment, lequel je n'ai su quitter, nonobstant ce que tant de grands serviteurs de Dieu nous en ont proposé, et qui disent que nous ne subsisterons pas sans le moyen que je vous ai écrit si au long ; et moi je crois qu'il nous ruinerait, et que Dieu conservera ce qu'il a établi. Bref, je ne puis avoir autre sentiment que la ferme confiance que la divine Providence sera notre grand gouverneur ; mais il faut être fidèle à l'observance. — Bonsoir, ma toute chère fille, et à nos Sœurs. Que Dieu vous bénisse toutes, et soit béni !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [405]

LETTRE CMLXXXIII (Inédite) - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À CHAMBÉRY

Affaires temporelles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 2 février 1630.

Mon bon et très-cher frère,

Je vous ai déjà salué par une [lettre] que j'ai écrite à ma Sœur la Supérieure [de Chambéry] et bénis Dieu de votre heureux retour, comme maintenant je le fais encore de tout mon cœur, vous assurant qu'il me tarde bien de vous voir et de vous entretenir un peu à souhait ; ce que j'espère dès aussitôt que cette pauvre ville sera en pleine liberté. Cependant, mon cher frère, en nous continuant votre charité ordinaire, vous acheminerez et solliciterez un peu vivement le procès contre M. de la Ravoire, lequel je vous recommande bien fort, et suis grandement étonnée de voir tant de langueurs en une affaire si claire ; car il y a deux ans ou dix-huit mois au moins que ce procès est sur pied, lequel est de très-grande importance pour tous nos monastères de Savoie ; car, mon très-cher frère, s'il arrivait qu'il en sortit une sentence qui ne nous fût pas favorable, cela susciterait tout incontinent plusieurs procès et troubles en ce monastère ; plusieurs de ceux qui nous doivent attendant l'issue d'icelui pour en intenter des autres contre nous. Il y a même M. Fichet, qui est à Chambéry, lequel nous a déjà plaidé et prétend nous faire perdre la dot de sa sœur qui est morte céans, professe d'une année et un jour. La raison sur laquelle il se fonde est parce que, nonobstant sa profession, elle fit un testament, par lequel elle donnait tous ses droits à ce monastère. Voilà, mon cher frère, comme de la bonne issue de celui du sieur de la Ravoire dépend la paix ou le trouble de nos maisons [406] de Savoie en ce qui regarde la dot des Sœurs. — Si encore vous pouvez obtenir l'entérinement des patentes du sel, ce sera un surcroît d'obligations que toutes nos maisons vous auront, et, outre ce, vous aiderez encore au bâtiment de nos Sœurs, attendant que vous nous veniez aidera bâtir notre église.

Je vous prie, mon cher frère, de faire nos recommandations à M. le commandeur Balbian ; je ne lui écris point parce que les lettres ne servent qu'à ennuyer ; et, en outre, je suis tellement accablée de lettres et d'affaires, à cause de la correspondance que les monastères ont à celui-ci, que j'ai prou peine à m'en débarrasser. On attend de jour à autre l'élargissement de la ville, après lequel nous prendrons loisir de vous entretenir amplement et de cœur.

Je me recommande à vos bonnes prières, et supplie Notre-Seigneur vous combler de ses plus chères grâces, de la même affection que je suis, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE MON

Il est décidé que la Sainte n'ira pas en Piémont. — Demande de livres. — Envoyer quelque secours aux Sœurs de Crémieux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 6 février [1630]

Ma très-chère fille,

Je vous veux bien dire cette bonne nouvelle : c'est que nous eûmes le bien de voir hier Mgr de Genève, qui venait de voir M. le prince majeur et le prince Thomas, où ils traitèrent de notre passage en Piémont, mais en telle sorte qu'il a été résolu que je n'y irai pas, sur les persuasions que Mgr fit, que si l'on [407] me faisait changer d'air et de climat l'on me ferait mourir, et sur les assurances qu'il donna de mes extrêmes infirmités, vieillesse et faiblesse. Et faut encore dire ce mot, que hier, quand je disais en sa présence que je me portais si bien et que je n'avais point été incommodée cet hiver comme les autres, l'on me répondit : Eh ! ne dites pas cela ! Certes, pour moi, ma chère fille, par la grâce de Dieu, je suis en une parfaite indifférence d'aller ou de demeurer, quoique la nature aurait bien un peu plus d'inclination de demeurer que non pas d'aller. Je vous ai écrit ceci parce que je pense que vous en serez bien aise et la chère Mère du second monastère [aussi].

Je vous prie, faites tout ce que vous pourrez pour nous envoyer nos hardes, tant celles qui viennent de Châlon que les autres, au plus tôt qu'il se pourra. J'ai écrit à ma Sœur la Supérieure de Chambéry que si elle savait quelque commodité des marchands ou autrement, qu'elle me l'adressât. Faites-nous aussi tenir nos livres, car je suis déjà lasse de les attendre. Si le libraire veut faire cette permutation que je vous ai écrite des cinquante livres des Épîtres, nous nous contentons d'en avoir une douzaine, et autant de livres [du Traité] de l’Amour de Dieu, et quelques-uns de C***, du Bien de la tribulation. J'ai toujours envie d'en avoir un qui est fait nouvellement par un Père Jésuite, gros comme un des tomes du Père Rodriguez ; je vous ai déjà mandé l'intitulation. — Nous n'avons point reçu, avec nos hardes que vous aviez envoyées à Crémieux, les prédications de notre Bienheureux Père, que vous nous aviez mandées. Nous ne savons ce qu'elles sont devenues, et nous avons bien envie de les avoir, car nous en voulons faire faire un manuscrit pour le communiquer aux monastères. — 6 février.

Ma chère fille, je vous recommande bien fort nos pauvres Sœurs de Crémieux. Je vous prie, aidez-les de quelques filles qui soient bonnes. Je vous avertis aussi du décès de la bonne madame de N***, afin que vous priiez Dieu pour elle. [408] Recommandez aussi à sa Bonté cette affaire du voyage de Piémont, afin que tout réussisse à sa gloire. Et je vous dis aussi que Mgr [de Lyon] a envoyé votre obédience pour vous tirer de Lyon, mais cela sans aucune induction d'âme qui vive. Il alla voir dernièrement notre Sœur du faubourg, et voulut savoir si c'était vrai ce qu'on lui avait dit que vous étiez professe de Lyon ; elle lui dit simplement que si vous l'êtes de Lyon, je l'étais de Paris elle d'Auvergne, et ainsi des autres. [Et tout cela] était certes de lui-même, et dit beaucoup de choses qui témoignèrent qu'il [le reste est illisible].

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXXV - À LA MÈRE ANNE-MARGUERITE CLÉMENT[96]

SUPÉRIEURE À MONTARGIS

Dans les consolations, l'âme doit regarder Dieu plutôt que savourer ses dons. — Soins à apporter au bon chois des sujets ; craindre surtout les esprits légers. — Il ne faut rien changer au chant de l'Office. — De l'entrée des dames séculières.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630]

Ma très-chère fille,

Selon que vous m'écrivez de ce qui se passe en vous, cela part de notre bon Dieu. Je ne saurais rien ajouter à ce que vous me dites que vous faites, qui est de ne rien faire, mais vous laisser à la merci de l'amour et recevoir humblement les lumières et grâces qu'il veut bien vous donner ; car ce que vous m'en marquez est solide, et il ne reste aucun lieu de douter. J'ai ce seul mot à vous dire, ma très-chère fille : demeurez en paix pour ce [409] qui regarde votre intérieur, car Dieu y est, mais sans doute. Pour ce qui est des sentiments sensibles à la nature, vous devez vous divertir de cela et n'en faire nul cas, mais vous tenir ferme à ne regarder que Dieu simplement, sans vous abandonner aux goûts et suavités que la nature peut prendre en telles choses.

Vous ne devez point faire de scrupule, ma très-chère fille, de donner quelque peu de temps à ces âmes, qui désirent de communiquer avec vous de leur conscience, car il faut faire tout ce que l'on peut pour la consolation du prochain, pourvu toutefois que cela se fasse sans aucun intérêt de ce que vous devez à nos Sœurs et à votre charge ; car il faut payer ses dettes avant que de faire l'aumône. — Puisque la Règle donne liberté aux Sœurs de parler de leur conscience à des personnes capables, il leur faut ôter ces faiblesses, de ne pas vouloir le demander ; et quand elles en auront besoin leur donner courage de le faire, sans qu'elles soient obligées de dire le sujet à la Supérieure ni autre. — Surtout, je vous conjure, ma très-chère fille, je vous recommande et vous prie au nom de Dieu, de bien prendre garde aux esprits que vous admettez en votre maison ; car quoique vous les puissiez supporter, peut-être qu'une autre Supérieure après vous ne le pourra pas faire de même, et ainsi ce sera un continuel exercice pour les unes et pour les autres ; et ce serait une grande charité de laisser les esprits mal faits dans le monde, plutôt que de les recevoir, parce qu'ils peuvent beaucoup nuire à la Religion. Il est vrai que l'on ne doit pas faire d'état de l'amendement que font les filles, étant proches le temps de la profession. Si celle que nous me dites a l'esprit naturellement léger, vous savez, ma très-chère fille, que la Règle dit tout clairement qu'elle ne doit point être reçue. Pour moi, je ne la recevrais point, qu'elle n'eût fait encore une bonne année de noviciat. Pour celle autre, il serait beaucoup meilleur qu'elle se portât à mortifier son jugement et sa volonté, que non pas aux austérités corporelles. [410]

Pour cette Sœur [prétendante] que vous avez mise dehors à cause des écrouelles, si elle vient à être guérie par l'attouchement du Roi, il n'y a point de doute que vous ne la puissiez reprendre. — Il me semble qu'il ne faut pas nommer les personnes qui nous disent quelque chose secrètement, et si c'est chose de péché et de conscience, il en faut tenir le secret. Pour le reste, on le peut dire à quelque âme discrète, quoiqu'il serait mieux de n'en point parler, si n'était pour quelque nécessité ou utilité. C'est autour de tels esprits qu'il y a beaucoup à travailler pour Dieu, où je supplie sa Bonté que vous agissiez ainsi. Il les faut cultiver doucement, persévéramment et courageusement, enfin renvoyer celles qui ne seraient pas propres. Mais, pour les infirmes de corps, ô ma fille ! il les faut cacher et conserver dans notre sein. Notre saint Fondateur ne trouvait pas bon qu'on s'arrêtât aux infirmités des filles qui ont des talents propres pour la Religion : nos Sœurs ont tort, si elles s'y arrêtent trop. Il n'y a point de doute que vous ne puissiez laisser novice votre Sœur tourière, qui n'a pas envie de faire profession, car, par ce moyen, vous garderez votre liberté, et elle, la sienne.

Pour ce qui regarde le chant de notre Office, c'est la vérité qu'il me fâcherait bien si on le changeait ; il n'est point trouvé désagréable par deçà, pourvu qu'on le chante comme il est marqué sur un ton modéré, d'une voix douce et un peu gaiement ; très-assurément on le trouve plus dévot que désagréable. — Pour ce qui est de l'entrée de cette bonne dame veuve, si vous voyez qu'il y ait de l'utilité pour votre maison et du profit spirituel pour cette âme, et qu'elle ait toutes les bonnes conditions que vous dites, vous lui pouvez donner l'entrée, pourvu que votre digne prélat le trouve bon. Je vous avertis seulement que c'est une grande sujétion de donner l'entrée aux dames séculières, et qu'il ne faut pas le faire sans l'avoir beaucoup considéré. [411]

LETTRE CMLXXXVI - AU PÈRE DOM GALICE, BARNABITE

À MONTARGIS

Éloge de la Mère Anne-Marguerite Clément.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, février 1630.]

Mon Révérend Père,

Le divin Sauveur soit par son amour la vie de votre âme !

Nous remercions très-humblement Votre Révérence de la congratulation qu'elle nous fait, de ce que Dieu a préservé cette maison, au milieu des déluges d'afflictions dont il Lui a plu visiter cette pauvre ville, et puisque sa charité est si grande pour nous, je la supplie d'en offrir une fois le saint sacrifice de la messe en action de grâces à la divine Majesté.

Je suis très-incapable, mon très-cher Père, de répondre utilement à votre lettre, touchant ma Sœur la Supérieure de Montargis. Je prie Notre-Seigneur qu'il me donne sa sainte lumière, afin que je le fasse selon son bon plaisir. C'est une âme en laquelle on a vu toujours beaucoup de traits d'une spéciale communication de Dieu : l'on a toujours vu en elle une vraie humilité, une solide charité envers le prochain et une grande droiture et sincérité envers ses Supérieurs, avec un grand amour à la mortification et à la pratique des vertus ; et tout cela sont de solides dispositions, qui ont accoutumé pour l'ordinaire d'être favorisées de Dieu. Je vois qu'il donne à Votre Révérence une si claire et délicate lumière pour discerner les mouvements de la grâce en cette âme, et que vous la conduisez par des conseils si sages et si solides, que j'ai plus à y admirer qu'à parler. Je vous dirai seulement, mon très-cher Père, que je n'ai rien vu de plus net que le langage de cette chère Sœur : elle s'exprime en des termes si simples, si humbles et si naïfs, et montre si [412] distinctement les opérations de Dieu en elle et les mouvements de son âme, qu'il m'est impossible de croire que ce soit autre chose que l'esprit de Dieu qui la meut. On dit communément que le bon arbre porte de bons fruits ; les effets de cette oraison portant le fruit de la pratique des solides vertus, comme ils font, je ne crois pas qu'il y ait rien à craindre. Avec votre congé, mon très-cher Père, je vous dirai seulement que le silence intérieur avec l'anéantissement dans ces faveurs si grandes sont, me semble, bien convenables. Elle m'écrit une bonne partie de ses sentiments, sur quoi je lui réponds courtement, mais assez selon ma pensée ; elle se doit fort peu regarder et ce qui se passe en elle, se contentant d'arrêter sa vue à cette unité et simplicité de présence de Dieu, le laissant faire. Pour ce qui est de la communion, Votre Révérence lui en fera user selon que sa prudence et discrétion le jugeront à propos. On dit que Mgr de Sens est un prélat de grande piété et fort intérieur ; j'ai pensé que s'il allait là, qu'étant ce qu'il est à cette maison, il serait bon, si vous le jugez à propos, de lui communiquer ce qui se passe en cette chère âme, et que l'on en pourrait recevoir beaucoup de lumières, ou du moins, que ce serait toujours assurer les affaires. Je suis bien de votre sentiment, qu'il serait bon qu'elle écrivît ce qui se passe en elle.

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère A. -Marg. Clément. [413]

LETTRE CMLXXXVII - À LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU

SUPÉRIEURE À DOL, EN BRETAGNE

Condoléances sur la mort de Mgr de Revol, évêque de Dol. — Nécessité de transférer ailleurs la communauté de cette ville.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 février 1630.

Ma toute bonne et très-chère fille,

J'ai ressenti avec beaucoup de douleur de cœur la perte que vous avez faite de ce bon et digne prélat, qui vous était vrai père. J'appris seulement hier (qui était le 14e de ce mois) cette nouvelle, par la réception de la vôtre du 21 octobre, et aujourd'hui j'ai fait la sainte communion pour lui, que j'espère en la bonté et miséricorde de Dieu, être jouissant de la gloire, ou en chemin pour y aller. Et quant à vos autres afflictions, ma très-chère fille, vous êtes bien heureuse de recevoir ces visites de Notre-Seigneur ; car c'est à ceux qu'il aime à qui Il les envoie, afin de les rendre plus conformes à Lui. Tout le plus grand mal que je vois en cela, c'est que vous êtes aussi atteinte de ces maladies, ce qui ne va guère bien pour nos pauvres Sœurs ; mais Dieu sait bien ce qu'il leur faut, c'est pourquoi nous devons tout laisser au soin et conduite de sa Providence, avec une entière confiance en sa Bonté.

Cette bonne fille qui vous était venue de Rennes est bien heureuse d'être allée posséder le paradis ; car, en vérité, ma très-chère fille, ceux qui partent de cette vie en paix et en la grâce de Dieu sont les plus avantagés. J'ai été consolée de voir que la divine Bonté ait tiré ce bien de vos maladies, que de vous avoir déchargée de ces deux filles, qui n'étaient pas propres pour nous et que vous eussiez peut-être eu bien peine [414] de renvoyer ; voilà, ma chère fille, comme ce bon Dieu sait bien convertir toutes choses au profit de ceux qui l'aiment et qui se confient en Lui.

Je ne vois pas qu'il faille beaucoup consulter pour le changement de lieu,[97] sur les raisons que vous m'en représentez ; c'est pourquoi il faut chercher les moyens pour cela, et le plus tôt sera le meilleur. — Je réponds le plus promptement que je peux à ma Sœur la Supérieure de Paris qui m'en a écrit ; mais je n'ai reçu sa lettre qu'avec la vôtre ; j'en ai aussi écrit à ma Sœur la Supérieure de Moulins, qui prétendait à la fondation de Nantes ; mais je crois qu'étant si bonne et remplie de charité, elle préférera toujours le bien général de votre maison au particulier de la sienne, et ne fera pas difficulté de vous la céder dans votre nécessité, et j'espère qu'en changeant de lieu, vous en recevrez un grand soulagement en vos incommodités, et que Notre-Seigneur pourvoira à tous vos besoins ; car, ma fille, jamais sa Bonté n'abandonne ni laisse sans secours ceux qui espèrent en Lui, et je crois aussi que la très-parfaite charité de ma Sœur la Supérieure de la ville [de Paris] ne manquera pas de vous aider en tout ce qu'elle pourra. — Au reste, ma chère fille, je ne puis finir cette lettre sans vous dire la consolation que j'ai prise à lire les qualités de l'esprit de celle bonne novice dont vous nie parlez. Il ne faut point craindre que les maisons de la Visitation diminuent jamais pour la réception de telles filles ; car il faut toujours préférer celles qui ont l'esprit de cette vocation aux autres, pour riches qu'elles soient. Je prie Dieu qu'il nous fasse la grâce d'être fidèles en ceci et de n'en point recevoir qui ne soient capables.

Je crois que vous aurez reçu notre grande lettre, que nous [415] écrivîmes à la fin de l'an passé, où étaient toutes nos nouvelles. Grâce à Notre-Seigneur, la santé continue à la ville. Je prie Dieu qu'il vous redonne la vôtre entièrement, ma très-chère fille, et fasse abonder sur vous les mérites de sa sainte Passion, et sur toutes nos chères Sœurs que je salue avec vous de tout mon cœur qui est vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXXVIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Ne pas accorder l'entrée du monastère aux Religieuses non cloîtrées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Pour ce que vous m'écrivez que vous avez de la peine de vous défendre des Religieuses qui désirent l'entrée dans votre monastère, si j'étais à votre place, ma très chère fille, les Religieuses qui sortent n'y entreraient pas ; car cela ne se doit nullement permettre que pour quelque grande utilité. — Au reste, si nous avions le moyen de vous aider à faire vos provisions, nous le ferions de grand cœur, je vous en assure, ma chère fille ; mais véritablement nous avons peine de fournir aux nôtres, parce que nous ne pouvons rien tirer de ceux qui nous doivent. Les misères et nécessités sont si grandes que c'est pitié - mais, néanmoins, si je savais que vous eussiez nécessité, quand nous le devrions emprunter en cent bourses, nous vous en enverrions et de tout notre cœur. Faites avec nous en toute confiance ; car votre maison nous est fort chère, et vous tout particulièrement et vos chères professes. Je les aime bien, mais je les prie de tout mon cœur de n'être point parleuses des choses dont elles doivent [416] laisser le soin à la Supérieure, et n'avoir que celui de bien obéir et vivre en parfaite observance.

Il me tardera, ma très-chère fille, d'avoir de vos nouvelles. Je prie Dieu de répandre sur vous ses plus riches grâces et sur votre petite troupe, que je salue avec vous, sans oublier nos chères mesdames de Saint-Julien et de Mépieu et les autres amies. Ma fille, je suis toute vôtre en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMLXXXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La Sainte ne quittera pas Annecy ; son amour pour la pauvreté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 23 février [1630].

Certes, ma très-chère fille, vous êtes bien facile à croire ce que vous désirez. Je vous dirai pourtant que je tiendrais tout à fait pour assuré que ce serait la volonté de Dieu que je fisse ce voyage, si je voyais celle de Mgr de Genève disposée à me le permettre. Il est vrai que le bon M. Gautery trouva à l'abord un peu de facilité dans l'esprit de Mgr pour cela, mais il s'en déprit tout aussitôt, de sorte qu'il ne veut point que je bouge d'ici ; je remets le tout entre les mains de la divine Providence, qui en ordonnera ce qu'il lui plaira. — C'est la vérité, ma très-chère fille, que le bon M. Gautery est un homme vraiment comme il le faut à la Visitation ; je l'ai trouvé parfaitement à mon gré.

Je vous prie de nous continuer votre soin en l'affaire de madame Daloz ; j'en ai écrit à ma Sœur la Supérieure de Bourg, je crois que vous en aurez bientôt la réponse ; je vous prie de la bien solliciter, afin que promptement vous nous en fassiez avoir [417] quelque chose ; car nous avons grand besoin d'argent, je vous en assure, car il ne s'en trouve point en ce pays. Dieu soit béni, et nous fasse la grâce de bien aimer la sainte pauvreté ! Jusqu'ici, je ne fais que me rire de notre pauvre économe, qui ne sait de quel bois faire flèche, me confiant que Notre-Seigneur enverra le secours quand il sera tout à fait nécessaire. Hélas ! nonobstant tout ce défaut d'argent, rien ne nous manque : telle pauvreté est bien aisée à souffrir. Ma très-chère, vous êtes incomparablement ma très-chère fille ; je désire par-dessus tout que nous soyons toutes sans aucune réserve à notre divin Sauveur. Qu'il soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXC - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À CHAMBÉRY

Prière de s'intéresser à l'issue d'un procès.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 28 février [1630].

Mon bon et cher frère,

Je crois que ces Messieurs qui disputent tant contre la justice de notre cause ont bonne intention. Je prie Dieu qu'il donne sa sainte lumière aux juges, afin qu'ils rendent à chacun ce qui lui appartient. L'importance de cette affaire pour nous ne regarde pas tant la perte des quatre mille florins, comme ce sera ouvrir une porte à mille sortes de troubles et d'inquiétudes aux maisons de la Visitation ; mais Dieu, qui en est le maître, aura soin de leur conserver leur paix et tranquillité, s'il Lui plaît. C'est de quoi je Le supplie de tout mon cœur, et vous mon cher frère, de continuer à travailler comme vous faites pour conserver notre bon droit, lequel nous recommanderons à [418] Notre-Seigneur, et aujourd'hui à la sainte communion le remettrons entre ses mains, pour en disposer selon son bon plaisir. Je supplie ce divin Sauveur de nos âmes faire abonder la vôtre ès grâces et mérites de sa sainte Passion, et demeure pour jamais, mon bon et cher frère, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCI - À MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS

À PARIS[98]

Regrets de n'avoir pas reçu ses lettres. — Témoignage de reconnaissance et de dévouement.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 2 mars [1630].

Madame,

Le divin Sauveur soit l'amour de votre digne cœur !

Ce m'est une grande disgrâce que les lettres dont il plaît à Votre Grandeur de m'honorer ne viennent pas jusqu'à moi, qui n'en ai reçu une seule avec cette dernière. Je n'ai osé, durant la furie du mal dont cette ville a été affligée, vous écrire, Madame, craignant d'envoyer à Votre Grandeur quelque mauvais air. Je le fis au commencement et à la fin du mal, ne sais-je si elle les aura reçues. Les obligations infinies que nous avons à votre bonté seront toujours vivantes en notre mémoire, et n'aurons rien de plus à cœur, Madame, que de nous conserver l'honneur de votre chère bienveillance, que nous révérons [419] comme l'un de nos trésors plus précieux ; et comme nous le tenons de la seule bonté de votre cœur, sans un mérite de notre part, ainsi avons-nous confiance que cette même bonté nous le continuera, puisque nous avons l'honneur d'être les très-humbles et très-obéissantes filles et Religieuses de Votre Grandeur, que nous honorons avec tout l'amour et respect de nos cœurs, qui souhaitent incessamment le bonheur de votre très-chère et digne présence. Mon Dieu ! ma très-honorée Mère, n'en jouirons-nous jamais ? Certes, il me semble qu'il serait bien nécessaire à Mgr et à nous...

Madame, venez un peu visiter vos pauvres sujets pour les ravigorer et soutenir par la douceur et l'autorité de votre présence ; ils désirent, et tous les officiers de Votre Grandeur, que cette grâce leur arrive. Mon Dieu ! n'y a-t-il point lieu à l'espérance ? Nous en supplierons de bon cœur Notre-Seigneur, afin qu'il dispose toutes choses à cette fin, si ce doit être sa gloire et le contentement de Vos Grandeurs, comme chacun le pense. Nous avons fait mettre [sur le tombeau de saint F. de Sales], proche de votre lampe, l'enfant d'argent que vous avez offert, Madame, et avons accompagné de nos prières et communions particulières et générales votre neuvaine, que ce bon prêtre a faite avec singulière dévotion, dont nous sommes été édifiées et consolées ; c'est pourquoi, Madame, je prends la confiance de le recommander en toute timidité à Votre Grandeur, au désir qu'il a d'être admis en notre église de Notre-Dame de cette ville : en vérité, sa piété mérite celle grâce, ainsi m'assurerai-je que votre bonté le lui accordera. Je prie Dieu, Madame, de faire abonder les plus riches trésors de ses grâces sur Voire Grandeur et tout ce qu'elle chérit le plus, demeurant en tout respect et de toute notre affection, Madame, etc. [420]

LETTRE CM XCII (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Affaires matérielles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 mars [1630].

Ma très-chère fille,

Je me réjouis bien de la consolation que vous recevrez de voir Mgr de Genève. Je vous en donne la joie ; vous vous pouvez ouvrir à lui avec toute sincérité et parfaite confiance ; car certes il le mérite, d'autant que c'est un très-vertueux et digne prélat.

J'ai écrit à M. Bebin de Nantua. Il y a fort longtemps qu'on lui remit à Dijon un réveil pour nous faire tenir, et cependant nous ne l'avons point reçu. Je l'ai prié vous l'adresser, s'il ne trouve pas commodité pour l'envoyer ici, afin que vous le nous mandiez par la voie de Chambéry, si vous ne pouvez autrement. Je vous prie, ma chère fille, d'avoir bien soin qu'il ne s'y fasse point de mal, d'autant qu'il est fort bon ; ce serait dommage qu'il se gâtât. Je vous envoie la lettre pour lui faire tenir avec une pour M. du Blâtre, de Nantua, par laquelle nous le prions vous faire tenir les cinquante écus de ma pension,[99] et pour cela voilà la quittance que nous vous mandons, afin que vous la remettiez à ceux qui vous apporteront l'argent. Si vous le pouvez avoir avec le réveil pour le nous envoyer par Mgr, ce serait une belle commodité ; sinon vous nous l'enverrez le plus sûrement que vous pourrez par la voie de Chambéry. Je vous recommande le tout, afin que vous donniez bonne adresse à ces Messieurs pour le nous envoyer, par le moyen de M. Jantel ou autrement. [421]

Adieu, car c'est sans loisir que j'écris ; mais vous devez être assurée que je suis vôtre de cœur. Dieu nous rende toutes siennes et soit béni. Amen. — Nous vous avions priée de nous envoyer l'intitulation de ce livre qu'on lisait à table quand nous passâmes à Belley, fait par un Père Jésuite ; mandez-la-nous s'il vous plaît, et faites tenir cette lettre du marchand.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCIII - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MIGUEL

À DIJON

Désir de voir la Visitation s'établir en Franche-Comté. — Difficultés survenues avec madame de Vigny ; chercher un moyen de lui donner quelque satisfaction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 mars [1630].

Ma très-chère fille,

Premièrement je vous défends, comme à ma fille très-aimée et très-obéissante, de dire que vous avez reçu de mes lettres, et vous prie que vous celiez le contenu de celle-ci, en ce qui est écrit de ma main.

Je viens de recevoir les vôtres dernières. Je trouve les conditions pour l'établissement d'Ornans fort bonnes, et j'ai un grand désir que nous entrions dans le Comté pour la gloire de Dieu et parce que notre Bienheureux Père le désirait ; et me semble que si nous y étions, Dieu en serait glorifié, d'autant que les âmes de ce lieu-là sont fort conformes à notre esprit, et qu'elles ont de bonnes dispositions pour notre manière de vie ; mais ce désir n'empêche pas que je ne veuille que nous secondions les desseins de la divine Providence sans les devancer.[100] Ce n'est pas que pour toutes les difficultés qui se pourraient présenter, tant de la part de Mgr l'archevêque que de la ville, je voulusse que nous laissassions d'aller là, si je voyais quelques conditions apparentes sur lesquelles nous nous y puissions établir avec bienséance, sagesse et discrétion ; et, en ce cas, ma très-chère fille, je désire que vous y entriez la première, parce que je sais que Dieu a mis en vous quelque chose de bien bon pour le service de ces âmes-là, à sa plus grande gloire et au bien de cet Institut. — Je sais bon gré à nos Sœurs de la franchise avec laquelle elles ont offert de payer la pension à ma Sœur de Vigny, bien que ce soit de l'argent de cette maison. — Je crois que vous ne devez pas différer de recevoir la petite Jaquotot ; car elle appartient à des personnes de piété, et qui, à mon avis, méritent bien quelque gratification.

Je m'en vais vous dire le reste de ma main : voyez-vous, mais à vous seule, mon inclination, fondée en toute bonne raison et surtout en l'apparence de la volonté divine, mon inclination, dis-je, est que si vous n'alliez point au Comté, que vous fassiez encore un triennal à Dijon ; mais ce qui m'empêche de trancher [423] cela et de m'en déclarer ouvertement, c'est ce que nous devons à cette pauvre chère Sœur de Vigny, ce qui m'a fait écrire à notre Sœur la Supérieure de Paris du faubourg l'extrême peine où je suis pour cela, lui disant, ce qui est vrai, que je vois que tout va bien en celle maison [de Dijon], que le dedans et dehors est satisfait, que cela me fait craindre, si je m'oppose à votre réélection, de préjudicier à cette maison, et partant au service de Dieu, que ces choses tiennent le premier rang dans mon esprit ; que, d'ailleurs, il m'est extrêmement sensible de voir cette pauvre Sœur de Vigny mécontente et sortie de votre maison sur des préoccupations ; que lui étant si obligées, devant à son affection ce que nous lui devons rendre, je voudrais faire toutes choses pour sa consolation, excepté de contrevenir au dessein et service de Dieu ; que c'est pourquoi je remets cela à la divine Providence et à Mgr de Langres, qui est sur les lieux, qui est Supérieur de cette maison, et qui en doit juger selon qu'il verra être pour le mieux. Que si l'on ne vous emploie pas là, et que [vous] n'alliez au Comté, nous savons prou, grâce à Dieu, à quoi vous employer. Or, voilà comme les choses sont dans mon cœur ; je les vous dis comme à ma propre âme, car c'est la vérité que vous êtes ma très-chère fille, et que je n'entende plus de paroles de méfiance de ce côté-là ; vous n'avez nul sujet d'en avoir, je vous en assure avec toute la sincérité de mon cœur. Or, voilà tout ce que je puis dire, laissant conduire à Notre-Seigneur et aux Supérieurs ; et je sais que ce procédé ne contentera pas notre pauvre Sœur de Vigny ; mais ma conscience ne me permet pas d'aller plus outre. Tout ce que je veux que vous fassiez, c'est de tenir ferme sur cette vérité, que je ne vous résous rien sur ce sujet, espérant que vous irez au Comté, comme je l'espère aussi ; mais je ne sais pas quand ; enfin, vous m'entendez, c'est assez dire ; et tout ce que notre Sœur Favre écrit sur ce sujet, c'est par la compassion qu'elle a de notre Sœur de Vigny. Ce n'est pas qu'elle ne vous chérisse, et estime [424] votre gouvernement, je le sais bien. Adieu. Gouvernez bien ma confiance sincère et droite.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Condescendance de la Sainte envers les Supérieurs de la Visitation de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 28 mars 1630.

Vous êtes admirable de me demander si vous viendrez à cheval ou en litière ! Je crois que vous n'en êtes pas à cette seule difficulté ; car, voyez-vous, je ne veux nullement penser à vous ôter de là, puisque cela donnerait du mécontentement ; mais, si d'une franche affection, et sans la moindre ombre de répugnance ou dégoût, l'on veut vous donner et à moi la consolation de nous voir, certes, je serai bien consolée et plus que de chose qui me puisse arriver ; mais toutefois je laisse cela à Dieu, espérant que nous nous verrons dans l'éternité. Notre bon Père Maillan m'écrit une lettre selon sa grande bonté : il me conseille toujours de vous laisser là, et j'honore ses avis et sentiments de tout mon cœur.

Bonjour, ma vraie et très-chère fille. Si l'on nous veut librement donner la consolation de vous voir, je crois qu'ils vous devront envoyer en litière, avec M. Brun. — Nous avons reçu les bobines, et vous en remercie très-humblement de la part de notre Sœur l'économe.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [425]

LETTRE CMXCV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Offre de secours. — Sollicitude pour les quatre monastères de l'Ordre établis en Savoie. — Éviter tout rapport inutile avec le Père spirituel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 avril [1630].

Ma très-chère fille,

Il me semble qu'il y a dix ans que je n'ai reçu de vos lettres ; mais au moins il y a bien deux ou trois mois. Il est vrai que nos Sœurs en ont bien reçu, par le moyen desquelles nous avons été assurée que vous vous portez bien ; mais j'eusse été bien aise d'en avoir l'assurance de vous, ma très-chère fille. Maintenant, nous vous écrivons pour savoir si vous n'avez point nécessité de quelque chose, et si nous vous pouvons tant soit peu faire servir ici. Pour nous, nous avons bien besoin que vous nous aidiez de vos prières, car l'on est en grande appréhension de deçà, et l'on craint fort que les Français ne se jettent dans le pays. Je crois, ma chère fille, que vous vous souvenez que nous avons quatre maisons dans la Savoie : Nessy, Chambéry, Thonon et Rumilly. Je vous prie aussi de le dire de notre part à mesdames de Saint-Julien et de Mépieu, afin que, si elles ont quelques amis d'autorité, elles procurent qu'on ne nous fasse point de déplaisir s'il arrivait du danger. Je crois que c'est assez dire et que cela suffit.

Mais je me souviens que je n'eus le temps de vous dire dernièrement un mot sur ce que vous me mandiez [au sujet du Père spirituel]. Vous ne devez pas permettre qu'on lui écrive par compliment, mais seulement, ainsi que la Règle le permet, pour l'avertir de quelque chose, si l'occasion en arrivait qu'elle ne voulût pas que la Supérieure vît ; mais, je vous prie, voyez un peu ce que je dis dans mes Réponses sur ce sujet. — Ma [426] toute chère fille, en vérité, je vous chéris de tout mon cœur et vous souhaite, et à toutes nos Sœurs, les plus chères grâces de notre bon Dieu. C'est tout ce que sans loisir je vous puis dire. Mille saluts à nos chères dames.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCVI - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À THONON

Espoir que les maisons religieuses n'auront pas à souffrir de la guerre ; précautions à prendre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 avril [1630],

Mon bon et très-cher frère,

Il est vrai que tout ce pays est en alarme ; mais je ne sais comme quoi l'on se donne l'épouvante si chaude par delà, car le Roi étant chrétien et si plein de piété comme il est, il est croyable que les monastères seront conservés, et qu'il ne permettra pas que les Religieuses reçoivent aucun déplaisir par les insolences qui se peuvent commettre, et qui seules sont à craindre en ces occasions ; car tout le danger que je prévois en cela serait de quelques soldats égarés ou particuliers, qui voudraient dérober, lesquels, pour insolents qu'ils fussent, étant petit nombre, ne pourraient faire grand mal, rencontrant une bonne troupe de filles auxquelles, en ces dangers-là, Dieu donnerait une force toute particulière et extraordinaire, tellement qu'ayant une assez grande communauté, avec les dames qui s'y veulent retirer, je ne vois pas qu'il y ait apparence de beaucoup craindre. J'écris à ma Sœur la Supérieure de bien faire fermer [427] et barrer par derrière toutes les portes et fenêtres du second et premier étage de sa maison. C'est tout ce que nous avons su et pu faire pour nous ; aussi est-ce tout le conseil que nous pouvons donner ; car, de penser de sortir des États, il s'en faut bien garder. Si néanmoins ma Sœur la Supérieure avait quelque chose de riche et précieux, userait bon de le mettre en quelque lieu d'assurance ; mais je ne sache pas où, car ni Abondance ni autre lieu de Savoie, je ne pense pas qu'il soit guère assuré. L'on tient que cette ville sera la plus assurée, à cause de Mgr de Nemours ; mais le tout est fort incertain, et partant il le faut tout remettre entre les mains de Dieu, quoique j'en revienne toujours là, que je ne pense pas que les maisons religieuses aient rien à craindre.

Pour ce qui est du tabernacle qui est à Rumilly, si nous pouvons trouver des mulets forts pour cela, nous ne manquerons de l'envoyer prendre, et de faire tout ce qu'il nous sera possible pour le soulagement et la consolation de nos bonnes et très-chères Sœurs. Cependant, mon très-cher frère, je me recommande à vos prières et vous assure que vous ne serez point oublié ès nôtres, puisque c'est de cœur et d'affection que je suis, mon bon et cher frère, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [428]

LETTRE CMXCVII - À MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET

ÉVÊQUE DE LANGRES

Éloge de la Mère F. J. de Villette. — La Sainte recommande la communauté de Dijon à la bienveillance du prélat, et le prie de faire la visite régulière.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 avril [1630].

Mon très-honoré Père,

Notre Sœur qui était Supérieure à Dijon[101] m'a écrit distinctement la réponse que vous avez faite touchant sa déposition et la nouvelle élection qui se devait faire en ce monastère-là. De vrai, j'en suis toute confuse, bien que je loue Celui qui vous a donné un cœur de si incomparable humilité ; mais, mon très-cher Père, si m'eussiez-vous obligée singulièrement de ne vous point arrêter à ce que j'avais écrit ou fait écrire, touchant l'emploi de cette bonne Mère, car je l'avais fait ensuite de ce qu'elle m'écrivit que vous trouviez qu'il serait beaucoup mieux qu'elle allât faire la fondation de Besançon, que d'y envoyer notre Sœur l'assistante ; et moi, certes, mon très-cher Père, je me trouve de ce même sentiment, me semblant que notre Sœur l'assistante ne pourrait réussir pour ce commencement, et qu'en une ville de telle importance, il fallait une Mère expérimentée ; et que, prenant là les filles, il était bien convenable qu'elle les y menât et fit cette fondation.

J'espère en la bonté de Notre-Seigneur que celle qui est élue donnera satisfaction. Elle a bien et utilement gouverné notre maison de Saint-Étienne six ans durant, et, en deux fois que je [429] l'ai vue dans l'exercice de son gouvernement, je n'y trouvai rien à redire, sinon qu'elle tenait les esprits un peu trop serrés ; mais je crois qu'elle aura fait de l'amendement en cela, et que vous, mon très-cher Père, faisant la charité à elle et à nos Sœurs de les voir et [de] leur parler en particulier, vous pourrez facilement amender les défauts que vous trouverez dans le gouvernement, et c'est de quoi je vous supplie très-humblement et au nom de Notre-Seigneur, mon très-cher Père, et j'ai confiance que votre bonté aura lieu de se réjouir de l'utilité et profit spirituel que vous leur verrez tirer de votre assistance et conduite paternelle ; car je connais que toutes ont le cœur fort bon et désireux de leur perfection.

Quelques-unes n'ont su goûter notre Sœur l'assistante pour Supérieure ; c'est une âme toutefois où je crois que l'esprit de Dieu règne, et que l'on m'avait écrit que vous agréeriez devoir en charge ; mais Dieu en ayant disposé autrement, Il en tirera sa gloire et le profit de cette chère famille, qu'en tout respect et de tout mon cœur je vous recommande derechef, mon très-cher Père, afin que l'esprit de la vocation y soit conservé en son intégrité et simplicité. C'est tout mon désir et que le divin Sauveur soit glorifié en nous et de nous, selon ses sacrés et éternels desseins. Je supplie son immense bonté de parfaire en votre digne cœur l'ouvrage de sa sainte grâce, et demeure sans fin, en tout respect et de toute mon affection, mon très-honoré Père, votre très-humble, etc.

[P. S.] Mon très cher Père, l'on m'a écrit que vous n'aviez point voulu faire la visite [régulière]. Eh, mon Dieu ! ne craignez-vous point que si vous, étant ce que vous êtes et plein de zèle de la gloire de Dieu, négligez cette action si importante, les autres prélats, à votre imitation, ne fassent le même, et que les pauvres maisons religieuses ne déclinent par ce défaut ? Mon bon et tout bon très-cher Père, je vous supplie, ne négligez plus [430] cela, s'il vous plaît, et me pardonnez si je vous presse. Je vais toujours avec vous à ma vieille mode et parfaite confiance en votre bonté, mon très-cher Père.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Recevoir avec simplicité les soulagements nécessaires à la santé.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 3 mai [1630].

Ma très-chère fille,

Je suis un peu étonnée de n'avoir point de vos nouvelles ; je désirerais bien d'en avoir amplement. Nos Sœurs m'écrivent que vous êtes toute indisposée et que, nonobstant cela, vous ne voulez point prendre de soulagement, ains suivre le train de la communauté. Ma très-chère fille, vous savez bien notre intention en cela, qui est que vous conserviez vos forces, autant qu'il vous sera possible, pour le service de Dieu en cette bénite troupe, au service de laquelle Dieu vous a destinée ; c'est pourquoi, ma très-chère fille, je vous conjure et prie derechef de suivre notre intention, recevant en simplicité les soulagements et remèdes qui vous seront jugés utiles et nécessaires, et vous supplie de ne rien faire qui vous peine, et de quoi vous ne puissiez réussir avec facilité. J'ai un grand désir que vous persévériez en votre charge ; mais si vos infirmités croissent, et que vous ne puissiez faire ce qu'elle requiert de vous, en nous en donnant avis nous lâcherons de vous faire revenir en cette maison, pour vous y faire servir et soulager avec charité, autant qu'il sera possible, en laquelle vous avez toujours été aimée et affectionnée, et serez auprès d'une Mère qui vous a toujours portée dans son sein.

La santé continue en cette ville ; il est vrai que l'on y est un peu affligé des appréhensions de la guerre ; mais nous en vivons en plein repos. Toutes nos Sœurs se portent bien, si ce n'est notre Sœur Bernarde-Marguerite [Valeray], qui s'en va mourant.[102] Le bon M. Magnin est mort et a fait une fin fort heureuse. Voilà, ma très-chère fille, nos petites nouvelles, avec l'assurance que mon cœur est tout vôtre, je vous en assure, ma très-chère fille, et je prie Dieu qu'il vous rende toute sienne. Amen et soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CMXCIX (Inédite) - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Les Religieuses de la Visitation ne doivent pas aller aux bains.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 3 mai 1630.

... Ma fille, je vous prie, considérez bien ce que j'ai ajouté dans mes Réponses, des bains, si les Carmélites et autres Religieuses d'exacte observance, comme nous devons être, y vont, que nous y pouvons aussi aller, et m'en mandez votre sentiment, d'autant que j'ai cela sur le cœur, et le voudrais biffer des Réponses, parce que je ne désire point que nous y allions, d'autant que nous, qui n'avons pas des austérités corporelles, devons être plus exactes à garder la clôture. Je vous prie, conférez encore avec quelque Père d'autorité et m'écrivez bien vos pensées sur ce sujet.

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris. [432]

LETTRE M - À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À THONON

Affaire concernant le monastère de Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 mai [1630].

Mon très-cher frère,

Cette occasion me surprend si fort que je n'ai pas le loisir de répondre distinctement à la vôtre. Je crois bien que le revenu de madame Dupuy serait utile à nos bonnes Sœurs ; mais il faut regarder s'il est nécessaire qu'elles se chargent d'un bien de telle condition, qui est sujet à tailles. C'est ce qu'il faut bien peser et considérer pour nos maisons. Je viens tout maintenant de parler à M. le chanoine Roland des dîmes de Thorens, Mgr m'ayant dit qu'il me pourrait dire au vrai la valeur desdites dîmes, duquel nous ne recevons que neuf pairs de blé par an, moitié froment, moitié avoine. Ledit sieur Roland nous a dit qu'en donnant trois mille cinq cents florins pour l'achat d'icelui, c'est tout ce qu'il peut valoir, pour le bien acheter ; et M. de Feuge [de Sales] n'eut garde d'en trouver ni six mille ni trois mille. Nous les donnerons à nos Sœurs. Je ne sais pourquoi M. de Feuge ne le nous veut pas vendre, n'étant point souvenante que nous lui ayons donné aucune sorte de mécontentement, sinon que nous avons désiré que les fruits qui doivent venir en cette maison durant la vie de ma Sœur Françoise-Agathe retournassent au profil de nos Sœurs de Thonon, et non pas au sien. Mais, mon très-cher frère, afin qu'on ne fasse pas double achat, il faut que nos Sœurs l'achètent pour elles et pour un ami à élire.

J'ai proposé aujourd'hui à Mgr ce que vous m'écrivez pour l'envoi de ces bonnes Sœurs dans celle maison, et même que ma Sœur la Supérieure y vienne ; mais il est toujours de ce [433] sentiment qu'il est mieux que j'y aille et afin de voir les filles qui seront propres pour les fondations ; car il est tout assuré, mon cher frère, que si Dieu nous en suscite quelqu'une, que nous voulons décharger la maison de Thonon. Je crois qu'il ne sera pas expédient que ceux de dehors ni même ceux de dedans, excepté ma Sœur la Supérieure, sachent que la Sœur de laquelle je vous parlais et que je prendrai pour ma compagne, si j'y vais, soit pour gouverner cette maison ; car il faut qu'un peu de détour serve d'épreuve, pour connaître si elle sera pour la conduite de cette maison-là.

Il faudra, mon très-cher frère, aviser où l'on pourra mettre l'argent de cette dîme, avec la dot de la sœur de M. Magnin qui est une bien jolie fille, et de laquelle ma Sœur la Supérieure fera tout ce qu'elle voudra. Nous la recevrons céans mercredi, attendant quelque bonne occasion pour la faire conduire. Que si vous la veniez prendre vous-même, vous seriez bien brave ; néanmoins tout à commodité. Que si cela ne se peut, nous attendrons que ces grosses bourrasques de guerre soient un peu passées pour la faire conduire. M. Magnin, son oncle, a été un peu mortifié de ce qu'on ne la peut recevoir en cette maison. mais nous nous en sommes excusées sur notre grande famille. Nous lui avons promis, ce que nous lui tiendrons, que si l'on fait des fondations et qu'on puisse décharger cette maison, nous la ferons venir ici, et la maison de Thonon gardera sa dot, et croyez que tout le bien et assistance que cette maison pourra faire à celle-là, elle le fera de bon cœur ; mais chacun a bien sa petite charge. Assurez-vous, mon très-cher frère, que je vous souhaite de toute mon affection les plus riches grâces de notre bon Dieu, et suis votre très-humble sœur de cœur et servante très-sincère.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [434]

LETTRE MI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La froideur contre le prochain est un fruit de l'amour-propre. — Éloge de la Sœur M. F. de Livron.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.

Ma toute très-chère fille,

Ne soyez point en peine de moi, je me porte mieux que vous ; car l'on me fait tant de choses que je n'ai garde de rien souffrir. — Mon Dieu ! que ces froideurs entre nous nous sont malséantes ! Enfin, il y a bien de l'humanité et de l'amour-propre en tout cela ; mais il le faut supporter et aller notre train, selon notre esprit. Vous avez raison, ma très-chère fille, de lamenter ce pauvre pays ; car il n'y a misère plus grande que la sienne, ce me semble ; mais il plaît ainsi à notre bon Dieu, la volonté duquel est toujours très-adorable et aimable. Par sa grâce, nous sommes disposées à tout ce qu'il Lui plaira, nous confiant en son soin paternel. Priez bien sa Bonté pour mes besoins particuliers, car certes je suis toute pauvre.

Nous avons ici notre Sœur Marie-Françoise de Livron qui est une règle vivante en humilité, douceur et pureté toute candide. — Il faut prier toujours pour ma très-chère fille. Je recommande aux prières de la communauté deux Sœurs que nous avons malades. — Je suis vôtre, de cœur incomparable.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [435]

LETTRE MII - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Les fondatrices séculières ont droit de porter l'habit religieux dans l'intérieur de clôture. — On peut se servir de pantoufles à l'infirmerie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Ma très-chère fille,

Nous avons parlé au bon M. des Échelles, lequel nous a donné espérance de le revoir dans huit jours. Il vous dira plus, pour ce qui est de ma Sœur Jeanne-Charlotte, que je ne vous saurais écrire. Quant à ce qui est du désir qu'a votre petite Sœur d'être votre fondatrice, il lui faut laisser faire, car il serait aussi mal fait de lui empêcher de faire ce bien, puisque cela vient d'elle, comme de le lui persuader si elle n'en avait pas envie. Et pour l'envie qu'elle a de prendre l'habit, si elle est fondatrice, vous ne lui devez pas refuser ; car c'est un droit que l'on doit aux fondatrices que de leur laisser porter l'habit de Religion dans le monastère. — Je suis consolée de savoir que nos Sœurs marchent si droitement en la voie de leur vocation ; je supplie Notre-Seigneur de les y rendre déplus en plus affectionnées par une exacte observance.

Je vous remercie de vos pantoufles, lesquelles je trouve fort commodes pour l'infirmerie ; mais pour le reste des Sœurs, il se faut tenir à notre coutume ordinaire, quoique maintenant, à cause de la cherté, l'on puisse faire ce que l'on peut, pour passer chemin en ces mauvaises saisons.

Si M. des Échelles revient, nous serons bien aise de savoir si vous aurez fait tenir la lettre que nous vous envoyâmes pour mademoiselle de la Tuilière, et si vous en avez tiré réponse, car c'est pour une affaire importante à ce monastère ; nous désirerions bien que M. des Échelles nous l'apportât. — Ma toute [436] très-chère fille, je souhaite à votre chère âme, que la mienne chérit parfaitement, le très-saint et pur amour du Sauveur, comme la plus désirable bénédiction que saurait désirer une âme religieuse. En ce saint amour, je suis toute vôtre et de cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MIII - À LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE HUMBERT

SUPÉRIEURE À THONON

Lettres patentes obtenues du prince Thomas de Savoie en faveur du monastère de Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 mai [1630].

Ma très-chère fille,

J'ai reçu hier votre lettre, qui me fait mention d'une précédente que je n'ai point reçue ; car vous pouvez bien croire, ma très-chère fille, que je n'eusse pas manqué de répondre et de vous soulager en votre peine, de tout ce qui nous eût été possible. Mais notre bon Dieu, par son infinie miséricorde, nous a levé toutes nos appréhensions par une sainte paix, dans un instant et conjoncture la plus désespérée du monde.[103] Nous devons Lui en rendre des infinies actions de grâces, et bien employer le temps de la tranquillité qu'il nous donne ; car meshui il n'y a rien du tout à craindre. [437]

Nous avons obtenu de Mgr le prince, pour votre maison de Thonon et pour celle de Rumilly, le même don de trois hémines de sel que nous avons ici et à Chambéry, où nous avons envoyé les lettres pour les faire passer en Chambre, ce qui sera un peu difficile, mais non impossible, Dieu aidant. Bien que ces Messieurs [de la Chambre] des comptes se rendent très-difficiles à passer les patentes que nous avons obtenues pour l'exemption des tailles, Messieurs du Sénat les ont [enregistrées]. Dieu accommodera tout avec un peu de patience ; cette sainte vertu est bonne et nécessaire pour toutes choses.

Ma Sœur la Supérieure [mot illisible] nous a dit que notre Sœur Françoise-Agathe s'en allait mourir ; je crois qu'elle est étique. J'ai confiance que sa chère âme est en bon état, et cela est seul désirable. Je prie Dieu qu'il l'assiste en ce passage, et que sa Bonté répande ses plus sacrées bénédictions sur vous, ma très-chère fille, et sur toute votre bénite famille, que je salue avec vous très-chèrement, demeurant tout à fait vôtre en l'amour de Notre-Seigneur, qui soit béni à jamais.

Conforme à une copie de l'original gardé au couvent des R. P. Capucins de Thonon.

LETTRE MIV - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Préférer la pratique de l'obéissance à celle de la mortification volontaire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Vous avez raison, ma très-chère fille, d'avoir de la peine sur le défaut que vous avez commis, voulant vous faire de votre propre inclination, votre direction. Ne retombez plus en cette faute, ma très-chère fille : tenez-vous humblement et fidèlement au train où notre Bienheureux Père et moi chétive, vous avons [438] établie, pour l'heure de vous lever, de vous coucher, et de prendre les autres petits soulagements desquels votre petite et faible complexion a besoin. Dieu veut de vous cette obéissance contre vos inclinations. Hélas ! pour changer de pays et de charge, nous ne changeons pas de corps. Nous traînons nos infirmités sur le siège de la supériorité, comme sur les petits bancs des novices ; mais partout nous pouvons être charitables, douces et humbles.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MV - À MADAME ROYALE CHRISTINE DE FRANCE[104]

Témoignage de reconnaissance ; promesse de prières.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Madame,

Nous avons reçu le commandement que Votre Altesse Royale nous fait de prier avec plus grande ferveur en ce temps de tribulations. Nous nous sommes essayées de l'exécuter par quelques exercices particuliers, et persévérerons encore plus soigneusement dorénavant, suppliant très-humblement votre bonté, Madame, de croire que comme notre petite Congrégation, entre toutes celles qui servent Dieu en ses États, est la plus obligée au soin dont il plaît à Votre Altesse de la protéger, aussi est-elle toute dédiée à lui rendre sa très-humble obéissance et à prier [439] continuellement notre Sauveur, afin qu'il répande ses grâces et consolations sur les personnes de Monseigneur, de Messeigneurs les princes et de Votre Altesse Royale.

LETTRE MVI - À LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET

SUPÉRIEURE À MONTFERRAND

Nouveaux empêchements a la fondation de Turin. — Misère du peuple en Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Or sus, ma très-chère fille, n'affligez plus votre cœur bon et tout aimable, qui aime cette chétive Mère si uniquement, sur l'appréhension du voyage de Piémont ; car il faut que je confesse que je crois que la divine Providence ne nous veut pas en ce pays-là ; au moins j'ai ce sentiment maintenant, parce que toutes les fois que nous avons été prêtes de partir, Dieu a toujours envoyé des empêchements si puissants que nous avons été contraintes d'arrêter, au moins ces deux années dernières ; car la peste nous arrêta l'année passée que tout était prêt. Les princes et les princesses avaient écrit pour nous faire partir, mais nous fûmes retenues, parce qu'il fallait faire quarantaine ; et cette année, comme l'on y pensait aller, en sorte que le mardi de Pâques était pris pour cela, la guerre est venue, qui en a aussi empêché. Et maintenant nous nous revoyons dans la peste que l'armée nous a laissée après beaucoup de pertes, de ravages et d'afflictions : les soldats ont laissé ce gage en cette pauvre ville, qui en est dans une affliction qui ne se peut dire ; cela est arrivé par les meubles qu'ils ont pris dans les villages infectés et les ont apportés ici, où ils les ont vendus. Dieu par son infinie bonté veuille avoir pitié des calamités et misères de ce pauvre [440] peuple. Ne soyez point en peine de nous, ma très-chère fille, car nous espérons que Notre-Seigneur nous continuera sa protection et nous préservera, si c'est son bon plaisir. Ne nous envoyez pas de messager exprès, et n'attendez guère de nos nouvelles, quoique nous tâcherons de vous en faire savoir de temps en temps, comme nous pourrons.

Au reste il est vrai, ma fille, qu'il n'y a rien dans la lettre de l'union qui ne soit conforme à l'Institut ; je serais bien marrie de jamais conseiller chose aucune qui y fût contraire. Je bénis Dieu de quoi M. l'official a prévu ces trois points. Et pour ce qui est de cette protestation, le Père à qui j'en avais parlé, pour le dire à ma Sœur la Supérieure du faubourg [de Paris], prit l'un pour l'autre ; car j'avais bien pensé qu'il serait bon de la faire, pour donner un peu d'attention aux Supérieures d'observer et faire observer les Règles et tout ce qui est de l'Institut, mais c'est une pensée que je n'avais pas encore bien digérée ; et, en la façon que je l'ai entendue, je suis bien assurée qu'il n'en peut point arriver de mal ; mais cette chose n'est pas encore résolue. Enfin, ma très-chère, la lettre que j'ai écrite n'est autre chose que le Coutumier ; mais j'en recommande l'observance, sachant encore plus particulièrement les intentions de notre saint Fondateur sur ce sujet. Ainsi que je le dis en mes Réponses, le point de cette protestation y a été ajouté à Paris, et par équivoque, car je ne veux rien de nouveau. — Mais dites-moi votre sentiment sur ces allées aux bains, car je ne puis accorder que l'on y aille, sous quelque prétexte que ce soit, bien que celle qui y est allée l'ait fait sans conteste. — Je salue votre chère âme et lui souhaite, comme à la mienne propre, ce pur amour de Notre-Seigneur ; qu'il soit béni ! Mille saluts et bénédictions à nos Sœurs.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Riom. [441]

LETTRE M VII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À MOULINS

Dispositions à prendre pour la communauté de Moulins : choix d'une Supérieure. — Fondation de Nantes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Ma très-chère fille,

Je vous ai déjà répondu que, faisant considération que vous n'avez plus que quelques mois de supériorité dans notre monastère de Moulins, je croyais que vous pouviez être employée à la fondation de Nantes.[105] Mais avant que de partir pour y aller, vous devez conclure deux choses : 1° l'affaire de ma Sœur M. -Aimée [de Morville], au moins par quelque article que vous laisserez à vos Sœurs pour leur servir d'instruction ; l'autre est [442] de regarder entre les mains de qui vous laisserez votre communauté. Et pour moi je pense, puisque vous avez de bonnes et vertueuses Sœurs, comme ma Sœur M. -Angélique [de Bigny] et ma Sœur M. -Henriette de [Rousseau], que vous devez proposer aux Sœurs en Chapitre, si elles en veulent élire une de celles-là ou telle autre qu'elles voudront, ou pour assistante [commise] ou pour Supérieure. Que si elles l'élisent pour assistante, peut-être que dans quelques mois nous leur pourrions donner une Supérieure, en cas qu'elles ne fussent pas contentes d'elle. — Je ne vois pas qu'il y ait apparence d'envoyer des Sœurs en cette fondation, si vous ne les y allez conduire, car je connais l'esprit de Mgr de Nantes, qui se tiendrait offensé si on le refusait. Mais laissez votre maison en bon ordre, le mieux que vous pourrez, et allez au nom de Dieu. Cette affaire est pour sa gloire et pour le bien et utilité de votre maison, chacun y doit contribuer ; mais toujours devez-vous fâcher de la laisser au meilleur état qu'il vous sera possible ; et pour cela il faut que vous voyiez en charge quelque Sœur avant que partir, celle que nos Sœurs éliront pour Supérieure ou pour assistante. Si vous laissez ma Sœur M. L. à Moulins, et que l'on y élise une Supérieure de dehors, je ne vous conseille nullement de la laisser en charge, ains de faire élire une assistante pour gouverner en votre absence. Je pense que vous pourriez proposer ma Sœur J. -Charlotte de Bréchard et quelqu'une de ce monastère, si vous le jugez à propos. Mais je crois que ma Sœur M. -Henriette réussirait fort bien là, car je la trouve fort judicieuse, et m'assure que sou gouvernement serait utile si elle l'accompagnait de suavité, et j'espère qu'elle le ferait. Que si ma Sœur M. -Angélique n'est pas élue pour Supérieure ou assistante, vous ne la devez pas emmener à Nantes pour cela, parce que c'est une fort brave fille qu'il faut laisser à Moulins, où je pense que si nos Sœurs ne la choisissent pas pour les conduire, que ce sera ma Sœur M. -Henriette, et elles se lieraient bien ensemble ; car pour ce [443] qui est de son désir de venir ici, il n'en faut pas parler en la saison où nous sommes.

Il me semble qu'avant votre déposition vous devez faire le choix, avec nos Sœurs, de celles que vous emmènerez. [Deux lignes illisibles.] Choisissez-en de bonnes et qui soient de bon exemple, le tout selon que Dieu vous inspirera. J'enverrai votre lettre à Mgr de Grenoble, et prierai ma Sœur la Supérieure qu'elle fasse en sorte qu'il n'y ait point d'empêchement d'avoir votre obédience ; mais si vous êtes pressée de partir avant que la recevoir, vous ne laisserez pas de partir, sur l'assurance que je vous donne que je crois qu'il l'agréera. [Plusieurs lignes inintelligibles.] Elle appréhende que notre Sœur M. -Angélique demeure en charge ; mais je lui mande que la Règle ordonne de laisser les Sœurs en liberté de choisir qui bon leur semble.[106] Voyez-vous, ma fille, j'ai sentiment que ma Sœur M. -Henriette donnerait une satisfaction plus générale que pas une, à cause de sa grande douceur et bonté, et je pense qu'elle se portera mieux étant en charge, car l'exercice porte et donne du courage. Je vous dis ma pensée : si les filles jettent les yeux sur elle, il serait bon qu'on l'élût Supérieure ; en ce cas vous pourriez laisser ma Sœur M. -Marguerite [d'Épineul] ou Anne-Marie. [Deux lignes illisibles.] Ceci soit dit entre nous deux... ; car c'est dans la parfaite confiance que je parle, et dans le seul désir de la gloire de Dieu, non que je veuille croire déterminément. Or, il faut que vous emmeniez au moins une fille sincère, droite et capable de vous seconder tant en maladie qu'en santé, laquelle santé je vous recommande ; et pour cela, ma très-chère fille, je vous prie, par tout le crédit que vous m'avez donné sur vous, de ne vous point travailler à des œuvres pénibles, de ne faire aucune austérité que comme la communauté, [444] de bien manger, de bien dormir, et de ne point veiller le soir ; mais que ceci soit une règle en ce sujet, et ne m'alléguez point les affaires ; car j'en ai plus que vous, une famille très-grande, de grandes et fréquentes réponses, et jamais je ne veille. Oh Jésus ! j'ai tant de confiance en votre amour filial que vous me donnerez le contentement de faire ceci.

Pensez-vous, ma fille, que mon cœur ne sente pas aussi bien que le vôtre l'éloignement que vous allez faire ? Oui, certes, et plus que vous ne pensez, car je m'étais promis la chère consolation de vous avoir un peu auprès de moi ; mais puisque Dieu veut que nous fassions ce dépouillement, sa sainte volonté soit faite. Vous aurez, je m'assure, toujours souvenance de moi devant Dieu, et nos cœurs continueront leur sainte union en son divin amour. Oui, ma fille, jamais rien ne nous séparera de la sainte dilection que nous avons en ce divin Sauveur. — J'écris à Mgr de Nantes, c'est un digne prélat, mais il faut aller avec lui avec une grande liberté et confiance filiale, sans art. —Je voudrais bien que notre petite Sœur F. -Angélique [de Fésigny] fût ici. J'écris à Lyon que si l'on nous renvoie, comme je l'espère, ma Sœur M. -Aimée de Blonay, que l'on vous en donne avis promptement, et vous la feriez mener, s'il vous plaît, à Lyon, et elles viendraient ensemble. Que si cette occasion ne se présente, à cause des gens de guerre, il faudra employer la première qui se rencontrera ; et pour ma Sœur A. -Thérèse, comment la laisserez-vous là ? Je la trouve bonne fille, et qui serait utile. La petite [Sœur] de Feu désire aussi d'aller avec vous, ses raisons sont considérables. — Mille et mille remercîments de vos beaux Agnus ; je voudrais que nous eussions chose qui vous fût convenable, elle serait bien vôtre, je vous en assure. — Ma chère fille, je vous prie de dire à ma Sœur A. -Thérèse et à ma Sœur M. -Charlotte de Feu, que ce que je vous réponds d'elles leur suffit, et que je n'ai le loisir de leur écrire.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MVIII - À LA SŒUR ANNE-BAPTISTE CHAUVEL[107]

À MOULINS

Exhortation à s'abandonner à la volonté de Dieu dans les souffrances.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1630.]

Ma très-chère fille,

Nous avons reçu vos petits Agnus, desquels nous vous remercions de tout notre cœur ; nous en avons maintenant à suffisance, Dieu merci, et partant il n'est pas besoin que vous nous en envoyiez davantage.

Quant à votre infirmité, ma très-chère fille, nous ne manquerons de faire faire votre dévotion, selon le désir que vous en avez, et tout maintenant je viens de faire la sainte communion à cette intention, non pour demander votre guérison, ma fille ; car si Dieu veut que vous souffriez, rien ne nous est meilleur que sa très-sainte volonté, et Il saura bien tirer sa gloire et votre salut éternel de cette souffrance. Vous ne devez donc faire de votre part autre chose, sinon que de vous abandonner totalement au soin et à l'amour éternel que Dieu a pour vous, Lui laissant faire de votre âme, de votre corps et de votre esprit, tout ce qu'il Lui plaira ; et ne craignez point, ma fille, que la violence de vos douleurs vous fasse perdre l'esprit ; car Dieu, qui connaît votre portée, ne vous donnera pas plus de mal que vous n'en pourrez supporter. S'il Lui plaît de vous donner cette affliction, vous vous y devez soumettre amoureusement, et vous remettre tout entièrement sans réserve à son très-saint bon plaisir, afin qu'il dispose de vous et de tout ce qui vous regarde selon sa volonté, en laquelle est tout notre bonheur. [446]

Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous prie de faire, vous assurant que si vous connaissiez la valeur de votre souffrance et affliction, vous la chéririez plus que toutes les prospérités du monde. Croyez, ma très-chère fille, que de tout mon cœur et d'une affection sincère, je vous demeure invariablement, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE MIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Espérance de son retour. — Il ne faut point ouvrir la porte de clôture après l'Angélus du soir.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 juin [1630].

Il me faudrait un loisir plus grand que je ne le puis prendre, pour vous écrire selon mon cœur et mon désir ; mais, ma très-chère fille, j'espère que la divine Bonté me consolera de votre présence, et alors nous dirons tout, pour, de toutes choses, nous affermir toujours davantage dans le parfait délais sèment de nous-mêmes et de tout ce qui nous concerne, entre les bras de la divine Providence. On me fâcherait pourtant et bien fort, si l'on vous empêchait de venir ; car je crois qu'il est expédient. Si l'on a puis à faire de vous, l'on vous pourra renvoyer ; mais je désire que, puisque Mgr le cardinal le juge à propos, et que cela est expédient pour l'exemple des autres prélats et pour mille bonnes raisons, l'on ne détourne plus votre retour. L'espérance de vous voir bientôt me fera remettre à ce temps-là à vous dire toutes choses.

L'accident de peste que les soldats avaient apportée ici ne fait nul progrès, grâce à Dieu, et la guerre ne vous doit pas [447] retarder. Hélas ! que les âmes et le pauvre peuple ont besoin d'une bonne et constante paix, pour le salut des uns et la vie des autres ! Dieu y mette sa bonne main. — Non, ma fille, il ne faut point ouvrir les portes après les Ave, Maria, pour faire entrer et sortir ces dames : la seule Reine pourrait commander cela ; que si elle en faisait coutume, encore lui faudrait-il représenter humblement l'intérêt et la messéance que cela apporterait.

Vraiment vous avez tort d'avoir pensé que je disais sérieusement que je me voulais corriger de vous tant écrire. Je le ferai toujours tant que je pourrai ; faites le même, et croyez que je ne reçois jamais de vos lettres qu'avec consolation. — Au reste, nous recevons de grands reproches de la mauvaise impression de notre Coutumier. De vrai, le sieur Cœursilly ne pense qu'à gagner, ce qu'il fait authentiquement, et j'en suis bien aise, mais marrie de ce qu'il nous a si mal servies en l'impression [des livres] de l'Institut, que même le papier des Règles est si chétif, qu'elles ne dureront rien ; il faut avoir patience. — Je salue ma très-chère Sœur la Supérieure. Si Dieu veut employer de ses filles à Montpellier, cela m'est indifférent ; mais je crois que Mgr de Genève, à qui l'on en a demandé il y a si longtemps, pourrait peut-être ne le trouver pas bon ; néanmoins je crois qu'il laissera Mgr de Montpellier en liberté. — Prenez soin de faire tenir promptement et sûrement cette lettre à Marseille. Les pauvres filles sont sans nos nouvelles. Je n'ai point reçu ces lettres d'Avignon. C'est tout ce que, sans loisir, je vous puis dire ; mais de cœur vous savez que je suis vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives, de la Visitation d'Annecy [448]

LETTRE MX - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE DES FILLES REPENTIES DE LA MAGDELAINE, À PARIS.

Encouragement à dresser des Constitutions aux Filles de la Magdelaine.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 juin 1630.

Ma très-bonne et très-chère fille,

Je suis toujours extrêmement consolée quand je reçois de vos lettres, voyant combien votre emploi est utile et profitable à ces bonnes et chères âmes. Il se faut grandement humilier et anéantir devant Dieu, de ce qu'il Lui a plu vous appeler et vos chères Sœurs en un office de charité si important à sa gloire et au salut des âmes.

Je bénis Dieu, ma très-chère fille, de quoi vous êtes prête à faire des professes[108] ; je trouve grandement bonne votre résolution de leur donner deux années de noviciat, espérant que le tout réussira à son plus grand honneur et gloire. Je Le supplie, ce bon Dieu, qu'il vous donne bien son esprit, afin que les Constitutions que vous allez commencer soient conformes à icelui. Mais, ma très-chère fille, il vous faut bien humilier par une totale démission de vous-même, et une parfaite confiance en sa bonté et providence. Redoublez votre courage, et vous verrez que Dieu vous donnera l'esprit de force et de lumière qui vous sera nécessaire, et à notre bonne et chère Sœur Marie-Simone[109] et nos autres Sœurs pour parachever l'œuvre qu'il vous a commise. [449]

Voilà tout ce que sans loisir je vous puis dire. Mais vous savez, ma très-chère tille, avec quelle sincérité mon cœur chérit et affectionne le vôtre, que j'ai toujours tenu pour intimement mien. Je salue notre bonne et chère Sœur Marie-Simone et nos Sœurs, sans oublier toutes vos chères nouvelles converties, lesquelles je prie Notre-Seigneur vouloir rendre toutes siennes, afin que nous nous puissions un jour toutes voir en Paradis. Je suis d'une affection incomparable votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MXI (Inédite) - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Les Religieuses de la Visitation ne doivent pas aller aux bains.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 juin 1630.

... Pour ce qui est des bains, il est vrai que la Règle de saint Augustin les permet ; mais elle permettait aussi de sortir pour voir les parents, dont la coutume n'est plus maintenant. Vous savez ce que notre Bienheureux Père en dit. Et pour moi, je suis toujours plus ferme en ce sentiment que nous n'y devons [450] point aller, et je suis bien aise de voir que c'est aussi le vôtre, comme je crois que ce sera toujours celui des vraies Filles de la Visitation. Dieu suscitera quelque autre moyen moins illicite et dangereux pour conserver notre santé, si elle est utile à sa gloire.

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MXII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

La peste reparaît en Savoie. — Comment il faut traiter avec les bienfaitrices.

[Annecy], 12 juin [1630].

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je vois bien, par les vôtres dernières, que vous n'avez pas reçu les deux ou trois lettres que je vous ai écrites depuis peu ; au moins ne m'en faites-vous point de mention. Je suis bien aise de savoir que vous n'êtes pas en nécessité pour votre entretien maintenant ; car certes, comme nous vous avons mandé, ma chère fille, nous eussions plutôt emprunté en cent bourses, que de manquer de vous assister dans le besoin ; mais Dieu soit loué, qui y a pourvu. Aussi n'avions-nous guère de moyens de le pouvoir faire maintenant, à cause des misères de ce pauvre pays, où la guerre a fait beaucoup de ravages ; et enfin les soldats ont remis la peste dans cette ville, par les meubles qu'ils ont pris aux villages infectés, ce qui a grandement affligé ce peuple, bien que l'on espère qu'elle n'y fera beaucoup de progrès. — Mon Dieu, que vous êtes heureuse, ma très-chère fille, de vous reposer sur la divine Providence pour ce qui est de l'avenir ! Assurément elle aura soin de pourvoir à vos besoins ; car elle ne manque jamais à ceux qui ont mis en elle [541] leur confiance comme vous faites ; loué en soit notre bon Dieu.

Nous vous remercions de l'offrande que vous avez faite à notre Bienheureux Père ; mais certes, ma très-chère fille, vous m'avez mortifiée de nous avoir envoyé cette aube ; ce n'était pas mon intention. — Je suis bien aise de quoi vous recevez ces deux filles de bonnes maisons ; mais certes il faut représenter à leurs parents qu'il faut bien qu'ils leur donnent davantage que ce que vous me marquez, et que le moins qu'ils puissent donner, c'est huit cents écus de fonds. — Au reste, je suis bien consolée de savoir que madame la présidente de Granet est sortie fort satisfaite de votre maison, et madame de Saint-Julien. C'est fort peu de chose, ce qu'elles donnent ; mais il faut avoir égard à leur bonne volonté, qui promet de faire toujours quelque chose pour le bien de votre maison. Pour notre chère madame de Mépieu, c'est une petite âme que j'aime bien ; assurez-l'en de ma part, ma chère fille, je vous prie, et entretenez bien sa chère affection. Je serais fort aise que sa Margot fût des nôtres. Si je pouvais, j'écrirais volontiers à ces chères dames ; mais certes, ma fille, je ne puis, tant je suis accablée d'occupations. Gouvernez-vous bien par leurs avis en ce qui concerne votre bâtiment, afin de ne l'entreprendre que bien à propos et de n'y rien faire qui soit inutile. Ma toute chère fille, je prie Dieu de répandre son saint amour en votre âme, jusqu'au comble de toute perfection et sur toutes nos chères Sœurs. Je suis de cœur toute vôtre, mais de bon cœur.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [452]

LETTRE MXIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Nouvelles démarches au sujet de son départ de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 juin [1630].

Ma très-chère fille,

Nous avons fait ce que nous avons dû, écrivant pour votre retour en ce monastère ; car je vois que qui considérera la lettre que Mgr le cardinal nous a fait écrire par M. d'Aoste, jugera qu'on eût taxé Mgr de Genève et moi d'imprudence, si nous n'eussions fait ce que nous avons fait ; c'est pourquoi je désire, mais bien fort, que ma lettre soit donnée à Mgr le cardinal, et pour vous, ma fille, vous obéirez à ce qu'il ordonnera ; mais certes, je suis un peu étonnée et ne sais pourquoi il y a tant de larmes, puisque nous avons tant promis de vous rendre quand on le désirerait, et qu'on le jugerait utile au bien de votre maison. De vrai, ma très-chère fille, je vous prie de croire que cette affaire m'est aussi ennuyeuse qu'à vous ; car je me romps la tête à tant écrire pour cela, et j'ai déjà écrit tant de raisons qu'on en ferait des volumes.

Enfin, ma très-chère fille, nous ne pouvons, ni ne devons écrire autre chose à Mgr le cardinal sur ce qu'il nous a fait écrire ; c'est à lui à dire maintenant s'il désire vous garder ou non, et je vous prie que la lettre que j'écris à M. de la Faye lui soit donnée, et que celle de M. d'Aoste lui soit montrée ; mais que je sois crue, ma très-chère fille, car si déjà l'on n'eût pas retenu celle que je lui écrivis il y a quelque temps, les affaires auraient peut-être une autre face. Dieu fasse en tout son bon plaisir. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [453]

LETTRE MXIV - À MONSEIGNEUR ALPH. -LOUIS DU PLESSIS-RICHELIEU[110]

ARCHEVÊQUE DE LYON

Sollicitations respectueuses pour obtenir le retour de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1630.]

Monseigneur,

Le style de votre lettre, la suavité qu'elle répand dans mon cœur, voyant comme vous nous continuez si débonnairement votre faveur, fait que je sens mon âme portée à une grande révérence et confiance filiale envers vous, Monseigneur, et à une totale ouverture de cœur, pour vous dire avec franchise mes pensées sur le sujet [du retour à Nessy de notre Sœur de Blonay], et j'ai un tel sentiment de la douceur et débonnaireté de votre cœur paternel, qui m'assure que vous ne le trouverez point mauvais ; car l'extrême amour et respect que Dieu m'a donnés pour vous, Monseigneur, ne pourraient souffrir ni me permettre de lâcher une seule parole qui, tant peu que ce soit, vous put être désagréable.

En cette assurance donc je vous dirai, comme à notre très-honoré Seigneur et Père, que le refus que l'on nous a fait de notre chère Sœur [de Blonay] est tout à fait contre notre Institut ; car chaque professe de cette Congrégation dépend toujours du Supérieur et du monastère où elle a fait la profession : il s'est ainsi constamment pratiqué. Notre règle et le sacré Concile donnent pouvoir aux monastères d'élire pour Supérieure, en [454] leur besoin, une Sœur du même Institut, de quelque monastère que ce soit : notre chère Sœur [de Blonay] avait été élue en celui de Grenoble, elle a été refusée : ces choses-là sont importantes, Monseigneur. Que si [celle-ci] était empêchée, il en reviendrait un grand préjudice à notre Congrégation. Je m'assure que si cela vous eût été représenté, et les mauvaises conséquences qui se peuvent tirer de cet exemple, votre piété, prudence et saint zèle à la conservation de ce pauvre petit Institut vous l'eussent fait lâcher ; de cette sorte donc que pour éviter tout ce mal, si vous m'en croyez, Monseigneur, vous la donnerez un peu, quand vous en jugerez la saison propre, sur l'assurance que je vous donne, que non-seulement cette chère Sœur, mais les autres de cette maison, sont entièrement vôtres ; et que nous vous la renvoierons assurément, sitôt que vous nous signifierez qu'elle sera nécessaire aux maisons de delà.

De vrai, Monseigneur et très-honoré Père, vous ferez chose agréable à Dieu et vous m'obligerez bien si vous faites cela, en faveur de la conservation de nos observances régulières. Je ne sais si c'est présomption ; mais j'ai le sentiment qu'il lui sera utile de revoir un peu sa maison et recevoir l'air du premier esprit, qui sera même profitable à vos maisons. Monseigneur, usez donc un peu de condescendance et de charité, nous faisant ce que vous voudriez que nous vous fissions si cette chère Sœur était ici, ou quelqu'une de celles de vos maisons, qui vous fût autant agréable qu'elle m'est. Je vous en supplie très-humblement. Que s'il ne vous plaît pas, certes, pour le respect que nous vous portons, nous en demeurerons en paix.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [455]

LETTRE MXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Amour de la Sainte pour la pauvreté. — Désir que la fondation de Montpellier soit faite par le monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 juin [1630].

Ma très-chère fi