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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

 

Index ; Bibliothèque

 

Tome Septième

 

Lettres IV

 

 

Première édition
entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites et de nombreuses notes historiques.

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en avril 1879.

PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1879

Tous droits réservés


LETTRES DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

rangées par ordre chronologique

ANNÉE 1632

LETTRE MCXXXI - À LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE LABEAU

À ARLES[1]

L'Esprit de Dieu exige une grande pureté des âmes qu'il favorise.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Vous m'avez si naïvement représenté l'état intérieur de votre âme, qu'il me semble la voir, comme si je la tenais entre mes mains. Béni soit Dieu qui m'a donné cette consolation ; mais mille et mille fois soit-il loué des grâces qu'il vous confère, car [2] je vois bien, ma fille, qu'elles sont grandes et que vous y devez une fidèle correspondance, non-seulement de l'exacte observance aux actes extérieurs, mais d'une soigneuse et amoureuse attention à suivre l'attrait intérieur, qui est celui du propre et particulier esprit des Filles de la Visitation. Marchez donc fermement et avec une très-humble assurance et confiance en cette sainte voie d'amoureuse simplicité : car cet unique regard de l'esprit en Dieu, par un entier délaissement de soi-même à sa très-sainte volonté, comprend tout ce qui se peut désirer pour s'unir à cette Bonté, qui doit être notre seule prétention. Retournez donc, ma fille, avec humilité et douceur dans ce bienheureux état, et y demeurez ferme et constante, sans jamais plus vous en laisser divertir ; car l'Esprit de Dieu est délicat et requiert des âmes qu'il favorise de sa sainte présence et familiarité, une grande pureté et anéantissement de tout ce qui n'est point Lui ou pour Lui. Je le supplie de vous conduire à l'extrême perfection de son amour ; ayez mémoire en vos prières de celle qui vous offre ses plus fortes et tendres affections, et qui est toute vôtre. [3]

LETTRE M CXXXII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Égards dus à madame de Mépieu. — Le style des Religieuses doit être éloigné de toute affectation. — Moyens d'entretenir la confiance réciproque.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Vous avez été bien fidèle à m'écrire tous les quinze jours ; je vous en remercie de tout mon cœur et vous réponds encore promptement pour cette fois. Mais désormais il ne sera plus besoin de nous écrire si souvent, puisque, grâce à Dieu, Il vous a conservée en santé ; car nous voilà hors de l'appréhension qu'il ne vous arrive du mal. Bénie en soit à jamais sa douce Bonté.

Il n'y a point de danger, ma très-chère fille, tandis que vous serez là,[2] de donner l'entrée parmi vous à ces dames qui le désirent, ni même de les y laisser coucher quelquefois, pourvu que cela ne soit pas aux frais de votre maison, car elle n'a pas de quoi fournir, et je m'assure aussi que leur discrétion ne le permettrait pas, et cela vous attirera encore quelque charité. La bonne madame de Mépieu m'écrit qu'elle a si envie d'entrer parmi vous et me prie de l'agréer. Vous le lui pouvez librement permettre avec permission de M. le chevalier [son fils], car elle est tout affectionnée à votre maison et tout à fait bonne. Entretenez-vous bien d'elle, ma très-chère fille, et la saluez, s'il vous plaît, fort cordialement de ma part, car c'est une dame que je chéris grandement.

Ma très-chère fille, il faut que je vous dise encore ce mot : prenez garde aux lettres que nos Sœurs écrivent, car celle qu'elles [4] ont mandée à la communauté n'est pas d'un style assez simple. Il y a certains mots recherchés et qui ressentent un peu l'affectation. Il ne faut point permettre cela, ni aussi qu'on envoie par les monastères cette poésie qu'elles ont mise dedans. — Au surplus, je vous prie que le dimanche après les Rois, vous fassiez faire la communion générale, et neuf jours durant celle des trois [Sœurs] selon mon intention, pour demander la volonté de Dieu au bon succès de quelque affaire importante pour sa gloire.

J'ai vu votre reddition [direction] et votre lettre, et je vois que Dieu vous maintient toujours en votre état ; il n'y faut que continuer doucement comme vous faites. Et pour votre conduite, la rendre plus suave et égale envers toutes les Sœurs tant qu'il vous sera possible, soit que vous ayez [en leur endroit] de la peine ou non, ou qu'elles en aient [au vôtre] ; et même je vous dis que c'est à celles-ci que vous devez témoigner le plus d'amour et de franchise, tant pour vous surmonter que pour les gagner. Prenez garde à tenir toutes les Sœurs bien liées ensemble et avec vous, et ne permettez point qu'elles parlementent les unes des autres pour désapprouver, contrôler ou rapporter ce qu'elles font, car cela détruit la charité. Si vous faites bien ceci, vous maintiendrez une grande paix chez vous. C'est ce que je désire, et que Dieu vous comble toutes de son saint amour. Je suis vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [5]

LETTRE MCXXXIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

La mortification est le fondement de la perfection. — On peut prolonger le noviciat des jeunes professes selon leur besoin,

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Vous ne sauriez croire le plaisir que je prends à voir vos lettres, pour y remarquer les grâces que Dieu vous fait, en la lumière et connaissance qu'il vous donne du vrai bien et des moyens qui peuvent avancer les âmes en la vertu. Oh ! qu'il est bien vrai, ma très-chère fille, que l'on n'a pas assez de soin de bien fonder les filles en l'entière mortification d'elles-mêmes, car cela est cause qu'elles demeurent immortifiées et que toute leur vie elles ont prou peine. Mais ce qui n'a pas été fait, il faut que vous tâchiez de le faire désormais ès âmes que Dieu a commises sous votre soin, et en toutes celles qu'il vous commettra à l'avenir.

Et pour ce qui est délaisser les jeunes filles plus longtemps au noviciat qu'il n'est marqué, c'est une chose qui a toujours été en pratique céans et que je fais encore à présent ; car il y en a deux, dont l'une a tantôt deux ans et demi de profession, mais parce qu'elle a un esprit vert et enfant, je l'y ai laissée et laisserai encore peut-être un an ; enfin, tant que je verrai qu'elle en aura besoin, car cela demeure en la discrétion de la Supérieure, qui les en sort, les y remet, les y laisse, selon qu'elle connaît qu'elles en ont nécessité. Et même pour celles qui en sortent et qui sont encore un peu jeunes, je les laisse encore un peu de temps sous la conduite de la directrice, qui leur parle une fois la semaine seulement ; ou, si le noviciat est trop chargé, je les remets à une Sœur qui leur parle tous les huit jours. Il me semble qu'il n'est pas besoin de faire de règle [6] pour cela, ma très-chère fille, parce que chaque Supérieure en peut user selon le besoin de ses Sœurs.

Nous avons bien su comme Monsieur frère du Roi est hors du pays, et je crois que M. votre frère étant embarrassé maintenant parmi ses affaires, ce n'est point le temps de parler de la fondation qu'il prétendait de faire. Mais ne doutez point, ma chère fille, que si cependant vous vous occupez bien à cultiver votre âme et celle de vos Sœurs, Dieu ne prenne soin de vous pourvoir de quelque lieu pour vous y établir. Que nos Sœurs prennent donc seulement bon courage pour travailler à se rendre telles qu'elles doivent être, et elles verront que Dieu ne leur manquera point au besoin ; c'est de quoi je les conjure, et vous, ma chère fille, de les y bien aider. — Quant à ce que vous me demandez touchant le choix d'un Père spirituel, nous n'avons pas vu Mgr de Bourges pour en savoir son sentiment, à cause de la grande maladie qu'il a eue ; c'est pourquoi je ne saurais vous en dire rien. Mais il faut que vous-même, qui êtes sur le lieu, en fassiez le choix par l'avis des Révérends Pères Jésuites, selon qu'eux et vous jugerez être pour le mieux ; car vous le pouvez connaître mieux que moi, qui vous supplie, ma très-chère fille, de faire appliquer la messe de communauté et la communion générale du dimanche après les Rois, selon mon intention, pour demander à Dieu quelque grâce signalée, que je désire d'obtenir par les intercessions de notre Bienheureux Père, en une affaire de grande considération ; et faites, s'il vous plaît, faire encore neuf jours durant la communion des trois [Sœurs] tous les jours à cette même intention. Ma toute très-chère fille, le saint et pur amour du Sauveur vive et règne dans nos cœurs. Je suis, sans réserve, toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [7]

LETTRE MCXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Comment une Supérieure doit nourrir sa communauté. — Désir que les Filles de la Visitation se servent de la Retraite du Père dom Sens pendant leurs solitudes annuelles. — Poursuites à faire pour la fondation de Mâcon. — Observations sur le chant de l'Office. — Les Pères Jésuites préparent une nouvelle Vie de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 janvier 1632.

Ma toute chère et bien-aimée fille,

Je suis toujours un peu en peine de votre pauvre santé, qui revient si lentement ; mais j'ai bien toujours pensé que vous ne seriez point tout à fait bien remise avant Pâques. Je persévère donc à vous conjurer, ma très-chère fille, de faire tout ce qu'il vous sera possible pour faire retourner et conserver cette santé : j'ai confiance que le grand amour que vous avez pour moi fera que vous me donnerez cette consolation. J'en reçois beaucoup de savoir que ma Sœur N. vous donne contentement. [Plusieurs lignes illisibles.]

Vous faites très-bien de faire bien traiter et nourrir nos Sœurs ; je trouve cela fort à propos comme vous me le dites, et surtout de leur faire manger de bon pain et boire du vin franc et naturel ; car, ma très-chère fille, cela sert à l'esprit que le corps ait bien sa petite nécessité. Nous savons un de nos monastères où les filles mouraient une partie, et les autres étaient toutes chétives, qui se refont maintenant par le soin que la Mère a de les faire bien nourrir, ce qu'elles n'étaient pas auparavant. Je l'ai écrit fort gaiement à ma Sœur la Supérieure, lui disant que je pensais que son humilité aurait été cause qu'elle aurait voulu suivre le train de celle qui l'a devancée, et que je savais bien qu'elle ne faisait pas assez bien traiter les Sœurs, que je serais bien aise qu'elle me mandat s'il était vrai [8] qu'elle eût suivi son train. Je pense que cela suffira, et que, si vous ne lui avez encore rien dit, il serait bon de n'en pas faire semblant, afin qu'elle ne connaisse pas que c'est un avis de ma Sœur de *** et que cela n'apporte quelque petit je ne sais quoi.

Au surplus, ma très-chère fille, je suis bien si aise que rien plus de voir que nous nous rencontrons toujours de même sentiment nous deux : ce que je vois encore par ce que vous me dites du livre du Père dom Sens ; mais je suis marrie de ce qu'il me semble que je ne l'ai pas assez recommandé dans mes Réponses ; c'est pourquoi, s'il y a moyen, je voudrais bien que vous suppléassiez à ce défaut, en y ajoutant ce que vous jugerez à propos, et disant la manière dont il en faut user, ainsi que vous me l'écrivez, car je trouve que c'est un admirable livre. Notre Bienheureux Père en faisait grand état ; aussi son auteur était un des grands serviteurs de Dieu et des plus expérimentés en la conduite des âmes qu'on puisse guère rencontrer : c'est pourquoi on ne peut recevoir que beaucoup d'utilité de se servir de ce livre-là, des Points d'humilité et [de] sa Retraite. Ce que les filles appréhendent un peu, c'est sa longueur ; mais il faut qu'elles en usent comme par manière de lecture. Nous en faisons venir quatre ou cinq exemplaires sans être reliés, pour les distribuer plus facilement à celles qui seront en retraite, car nous avons fort envie que nos Sœurs d'ici s'en servent, pour le temps des solitudes seulement. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir l'autre petit livre des Exercices ; nos Sœurs de Grenoble nous l'ont envoyé ; mais nous aimons bien nous tenir au Père dom Sens.

Nos Sœurs de Lyon nous ont mandé que madame de Senecey leur a promis de les établir à Mâcon, et de donner cinq mille écus pour cela, à la charge qu'elle aura le titre de fondatrice. Mgr l'évêque a donné la permission et ceux de la ville aussi : chacun souhaite l'accomplissement de cette bonne œuvre, et même en ont écrit et envoyé les permissions à madame de Senecey, et cependant elle ne répond rien et tire cela à la longue ; [9] rien ne se peut accomplir si elle ne tient sa promesse ; c'est pourquoi, ma chère fille, nous vous prions, si vous le jugez à propos, de lui en dire quelque chose pour la solliciter de mettre à effet son bon dessein, quand vous la verrez. Ce qui nous le rend recommandable, c'est que ma Sœur la Supérieure de Lyon, qui est toute cordiale, a promis de prendre deux ou trois Sœurs à Bourg pour la fondation si madame de Senecey leur tient parole.[3] Je crois que cela vous rendra aussi affectionnée à le poursuivre, car vous savez que nous avons toujours pitié des maisons faiblettes et commençantes.

Je vous ai déjà écrit comme l'on est après nous pour le changement de notre chant [de l'Office] ; mais c'est la vérité que j'ai une extrême aversion de voir ouvrir la porte à aucun changement à cause des conséquences, et aussi parce qu'il nie semble que si on disait bien le nôtre comme il faut, et comme on le dit céans sans traîner et sans le dire langoureusement, ains gaiement, et qu'on observât bien tout ce qui est marqué en la Règle et au Coutumier, je trouve, dis-je, que le nôtre est fort beau, et qu'on n'aurait point besoin de parler de le changer ; mais le mal est qu'on ne le sait point maintenir. Nous vous disons comme nous faisons ici, (pour répondre à ce que ma Sœur l'assistante nous propose de votre part, de mettre toujours chantres les deux meilleures voix,) qui est que, pour ne point contrevenir au Coutumier, nous mettons les deux Sœurs qui ont meilleure voix, [10] l'une d'un chœur, l'autre de l'autre, afin de tenir [soutenir] chacune son chœur : cela veut dire pour relever ce que la chantre a commencé, et toutes les autres Sœurs la suivent. On la laisse pourtant au rang du sort, et nos Sœurs trouvent que celle qui tient le chœur a plus de pouvoir pour maintenir un bon ton que celles qui commencent les psalmes, parce qu'elle reprend toujours un peu avant les autres, et que, quand la chantre ne prend pas un bon ton, [la Sœur assistante] donne un petit signe sur ses Heures, afin que les autres se rendent attentives à reprendre sur le même ton qu'elle reprend. Et pour ce qui est de mettre chantres aux grandes fêtes les meilleures voix, quoiqu'elles ne soient pas des plus anciennes, le Coutumier dit clairement que cela se peut faire.

Nous avons parlé au Père dom Juste, touchant ce que vous nous écrivez : il nous a dit que l'intention pour laquelle il désire savoir ce que vous avez donné à leurs Pères, c'est afin d'en faire le récit à leur Chapitre général, et que même il voudrait bien savoir ce que nos Sœurs de la ville leur ont donné ; et si le gentilhomme qui loge maintenant leurs Pères, près de Paris, si ce n'est point à la considération de nos Sœurs ou de Mgr de Bourges. Ce bon Père dom Juste est bien si passionné pour nous et pour les affaires de notre Bienheureux Père, qu'il veut bien faire savoir à tous leurs Pères, en cette assemblée du Chapitre, que si bien il est employé aux affaires de ce Bienheureux, leurs Pères aussi reçoivent beaucoup de bien et d'assistances à sa considération, de Mgr de Bourges et de nos Sœurs : et voilà la raison pour laquelle il désire savoir les charités que vous leur avez faites. Au reste, vous lui avez donné un bon conseil de n'aller pas à Paris, car il ne croyait pas pouvoir faire ce voyage en cette saison, sans en être malade, d'autant qu'il est fort flegmatique et catarrheux. S'il y a à faire aux dépositions de Paris et d'Orléans, le Père dom Chrysostome, qu'il en a fort instruit, pourrait accommoder le tout utilement à son retour [11] de Flandre. — Les Pères Jésuites ont envie d'écrire la Vie de notre Bienheureux Père ; Mgr de Genève en est fort content et nous aussi. Ils proposent pour cela le Père Binet, ou le Père qui a fait la Cour Sainte, ou deux autres dont je ne me souviens pas ; on se servira des dépositions pour cela. J'ai grande envie que cette besogne soit bien faite comme il faut, parce que je crois qu'elle sera de grande utilité ; je vous prie, dites-nous-en votre sentiment. Je vous ai déjà écrit que je trouvais votre petite épître tout à fait à mon gré.

Obligez-nous un peu, ma très-chère fille, de nous mander des nouvelles de madame de Port-Royal, autrement Sœur Marie-Angélique ; car c'est une âme qui tient si fort à mon cœur, qu'il n'y a moyen que je puisse m'empêcher de désirer de savoir de temps en temps de ses nouvelles ; mais je n'ai loisir de lui écrire maintenant. Faites-la saluer de ma part, je vous prie, si vous le trouvez à propos. — Je m'oubliais de vous dire qu'il est vrai que Mgr de Genève, qui vous chérit jusqu'à un point qui ne se peut dire, a cette opinion que l'air de Paris vous est contraire : l'autre jour, après qu'il vous eut écrit, il vint nous raconter toute l'histoire de ce qu'il vous mandait, à ma Sœur la Supérieure de Chambéry et à moi. Mais pourtant, ma très-chère fille, Dieu fera connaître où et à quoi Il veut que vous soyez employée quand le temps de votre déposition sera venu, et cependant demeurons en paix, attendant le bon plaisir de Dieu au lieu et au service où Il nous a mises. Au reste, je vous plains grandement, ma très-chère fille mon enfant, d'avoir le mal d'hémorroïdes qui est fâcheux, car je l'ai expérimenté. Vous êtes au lieu pour avoir des remèdes, et je m'assure qu'ils ne vous manqueront pas.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [12]

LETTRE MCXXXV - AU PÈRE DOM GALICE, BARNABITE

À MONTARGIS

Les vertus de la Mère Clément ne permettent pas de douter de la réalité des faveurs extraordinaires dont elle est comblée.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Mon Très-Révérend Père,

Je vous remercie très-humblement de la peine que vous avez prise de m'écrire si au long,[4] de ce qu'il plaît à la bonté de Notre-Seigneur d'opérer en cette bénite âme, et des bons jugements que Mgr l'archevêque de Sens et les Révérends Pères de Condren[5] et de Suffren[6] en font. Je ne crois pas qu'à présent il soit besoin d'en avoir de plus grande certitude, craignant, comme vous dites, mon très-cher Père, que quelqu'un ne jetât de l'inquiétude dans cet esprit de paix. Pour moi, connaissant la véritable humilité, sincérité et simplicité de cette âme, comme je fais dès si longtemps, il me serait quasi impossible de pouvoir douter que ce qui se passe en elle ne soit pas de Dieu. Et je vous dirai, mou Révérend Père, que dès son enfance on a vu [13] reluire en elle des grâces prévenantes et fort extraordinaires à celles de son âge, et qu'étant reçue en cette maison, l'on vit tout aussitôt éclater les vraies vertus religieuses en ses actions et Dieu l'attira toute à Lui par des clartés et sentiments de dévotion fort particuliers, comme elle pourra dire à Votre Révérence. Je reconnais par la lettre qu'elle m'a écrite, qu'elle veut toujours un peu agir, et cela lui provient de l'ardent désir qu'elle a de plaire à Dieu ; mais je pense, mon très-cher Père, que toute son affaire est de laisser faire à Notre-Seigneur, et qu'elle le regarde simplement, sans divertir sa vue ailleurs. Dieu ayant mis cette bonne âme à votre soin et direction, Il vous donne de même les lumières requises pour sa bonne conduite ; enfin, il y a de quoi grandement louer Dieu, et elle est bien heureuse d'avoir rencontré Votre Révérence, qui prend un soin si paternel d'elle. La divine Bonté vous en récompensera bien, outre que je crois, mon très-cher Père, que cette charge vous est légère et à soulagement. Conservez un souvenir dans vos saints sacrifices de celle qui vous souhaite le très-pur amour de Notre-Seigneur, et qui est de cœur, vôtre, etc.

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère A. -Marg. Clément.

LETTRE MCXXXVI - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Difficulté de correspondre avec Montpellier. — Reconnaissance pour les bienfaits du prélat. — Souhaits de bénédiction.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 21 janvier 1632.

Ma très-chère fille,

Je crois que vous aurez maintenant reçu quantité de nos lettres que le muletier de Mgr votre digne prélat vous a portées. Du depuis nous en avons reçu une des vôtres, par laquelle vous [14] vous plaignez toujours de n'avoir pas assez souvent de nos nouvelles. Croyez, ma très-chère fille, que je voudrais bien que nous eussions quelque commodité assurée pour vous écrire tous les mois- mais je vois bien qu'il se faudra contenter à moins. Nous vous écrivons pourtant bien aussi souvent que vous à nous ; et maintenant, nous envoyons ce billet à ma Sœur la Supérieure de Lyon, m'imaginant qu'il y aura là quelques marchands de Montpellier qui le vous porteront. Nous n'avons pas grand'chose à vous dire pour ce coup, sinon que tout va ici à l'ordinaire et tout y est en santé, grâce à Notre-Seigneur, hormis notre pauvre Sœur M. -Gabrielle [Clément], qui est toujours toute traînante

Mgr de Bourges et Mgr de Belley seront ici infailliblement après Pâques, moyennant l'aide de Dieu, pour parachever les affaires de notre Bienheureux Père. Il ne se peut dire l'affection que ces bons prélats témoignent pour cela. — Ma Sœur la Supérieure de Chambéry est enfin revenue pour les Avents ; elle a ramené la petite nièce de Mgr de Montpellier, qui est bien jolie fille, mais qui n'a point d'envie d'être Religieuse. Cette chère Sœur nous a dit merveille de la bonté et charité et des assistances que ce bon et digne prélat vous fait, lesquelles continuent toujours et son affection paternelle envers vous, ce qui me console infiniment, et me donne des sentiments de dilection et de reconnaissance envers lui, que je ne saurais exprimer.

Ma fille toute chère et bien-aimée, je n'ai loisir de rien ajouter, aussi n'ai-je jamais guère à dire qu'en répondant. Ce mot n'est seulement que pour saluer votre bon et cher cœur de tout l'amour du mien chétif et toutes nos Sœurs. Je vous laisse toujours le soin de rendre mes devoirs à Monseigneur et à qui vous le jugerez à propos. Notre Sœur de Châtel me dit que vous avez force prétendantes. Je crois que vous ferez très-bien d'en recevoir quelque nombre promptement, y ayant assez longtemps que vous êtes là pour les avoir reconnues, et puis il est [15] temps de le faire, cela satisfait et en attire d'autres. Ma pauvre très-chère fille, mon cœur est autant vôtre que mien ; qu'il soit sans réserve au doux Sauveur, qui soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXXXVII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Hâter le retour de sa communauté au monastère. — Une Supérieure doit tenir en paix le cœur de ses filles. — De la simplicité du chant. — Avis touchant une novice très-infirme.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Nous avons été bien aise de savoir de vos nouvelles par votre grande lettre. Loué soit Dieu qu'elles sont toutes bonnes. — Pour ce qui regarde votre retour à Crémieux, puisque vous voulez que je vous en dise encore mon sentiment, il est que je voudrais que vous y fussiez déjà, puisque la ville est nette.[7] Oui, vous pourrez laisser entrer les dames qui vous accompagneront, dans votre maison, tout ce jour-là, et y aller en procession depuis la porte de la ville, si vous voulez. Il faut que nos Sœurs soient bien soigneuses de se tenir dans la modestie et recueillement en cette occasion comme en toute autre, afin de donner bonne édification.

Je suis bien aise de la bonne résolution que vous prenez de traiter cordialement et confidemment avec ma Sœur N. ; car, l'un des grands biens que puisse faire une Supérieure, c'est de tenir les esprits et les cœurs de ses Sœurs en paix et contentement et unis [16] avec elle par la confiance qu'elle leur doit donner. Je ne doute pas que cela ne lui profite beaucoup ; car ayant son esprit en paix, elle s'appliquera mieux à se former aux pratiques des vertus dans l'exacte observance. Je la salue chèrement, cette chère Sœur, n'ayant le loisir de lui écrire pour ce coup ; mais je la prie qu'elle se tienne attentive à Dieu et à son devoir par la fidèle observance.

Au surplus, je suis consolée de savoir le courage qu'ont nos Sœurs pour se bien mettre dans l'exacte observance dans leur clôture. Je les en conjure de tout mon cœur. Il est vrai, ma chère fille, que le chanter plus simplement est le plus beau ; nous faisons ici retrancher les fredons des litanies aussi bien qu'ailleurs ; car l'on n'en use plus. Je l'écrirai à ma Sœur N. ; mais en attendant ne laissez pas de le lui dire.

Quant à ma Sœur N., étant si bonne et vertueuse et ayant l'habit dès longtemps, ce ne serait pas mon sentiment de la rejeter pour ses infirmités de corps, si elle apporte de quoi se faire servir en la Religion, parce qu'elle peut observer les principales règles de l'humilité, obéissance, douceur et les autres qui regardent l'esprit. Néanmoins, si elle n'était pas reçue et avec l'habit, je pense qu'il ne la faudrait pas prendre ; mais puisqu'on en est si avant, étant bonne, je ne vois pas qu'il la faille renvoyer.

Ma très-chère fille, Dieu vous remplisse de ses plus saintes grâces et toutes nos Sœurs que je salue chèrement, vous demeurant à toutes de cœur, vôtre, etc.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [17]

LETTRE MCXXXVIII - À LA MÈRE MARIE-PHILIBERTE AYSEMENT

SUPÉRIEURE À SAINT-ETIENNE

La droiture et la simplicité attirent les grâces de Dieu. — Les écrits de saint François de Sales doivent être la nourriture ordinaire de ses Filles. — Il ne faut pas dépasser le nombre de quarante Religieuses.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 23 janvier 1632.

Ma très-chère fille,

Votre lettre m'a été une bonne étrenne pour la singulière consolation qu'elle m'a apportée, y voyant comme Notre-Seigneur continue à répandre ses bénédictions spirituelles et temporelles sur votre chère famille. Je crois, ma très-chère fille, que la bonne foi, droiture et simplicité de votre bonne conduite est si agréable à Dieu qu'elle sera cause qu'il accroîtra de plus en plus ses grâces et faveurs célestes sur vous et votre chère troupe, ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa Bonté.

Oh ! non certes, ma fille, je ne doute point de votre dilection envers moi, ni de celle de nos chères Sœurs vos filles, car je sais bien qu'elle est cordiale et sincère, comme aussi je vous puis assurer que la mienne envers vous est telle et fidèle. Et je me contente d'être assurée de votre affection de toutes, pour croire que vous ne m'oubliez pas en vos prières, qui est ce dont j'ai plus de besoin et que je vous demande de tout mon cœur ; car, ma très-chère fille, me voici aujourd'hui entrée dans mon année soixante-unième avec certes beaucoup de confusion de les avoir si mal employées. C'est pourquoi je désirerais bien que le peu qui m'en reste fût au moins employé à vivre dans une sainte crainte de Dieu, et entière obéissance à toutes ses volontés ; mais mon indignité m'empêche quasi d'oser espérer un si grand bien, lequel pourtant je vous supplie de m'obtenir de sa divine Majesté ; et vous remercie très-cordialement d'avoir fait faire [18] les prières que nous vous avions demandées. - Je bénis Dieu de ce qu'il lui a plu donner un peu de convalescence à vos pauvres infirmes pour se remettre en la communauté. Je prie sa Bonté leur donner la force d'y persévérer longuement. C'est une grande bénédiction, ma très-chère fille, sur votre communauté que, parmi le grand nombre que vous êtes, il n'y ait point d'esprit fâcheux, sinon un peu votre pauvre simple, laquelle encore, je pense, n'y fait pas grand mal.

Mon Dieu ! que nos Sœurs ont bien raison, ma chère fille, de ne point désirer les communications au dehors, et de se nourrir des viandes solides et délicates que notre Bienheureux Père nous a laissées- car nous y trouverons tout ce dont nous avons besoin. Dieu nous fasse la grâce d'être fidèles à ne le chercher ailleurs ! — Je vois que votre nombre s'en va bientôt jusqu'à quarante : certes, ma fille, quand vous y serez, il ne faudrait pas passer plus outre, car c'était le sentiment de notre Bienheureux Père qu'on n'allât pas plus avant que ce nombre-là. — Je salue de tout mon cœur le bon M. Journel et prie Dieu qu'il le rende tout agréable à ses yeux divins et toutes nos chères Sœurs aussi, que je salue chèrement, vous conjurant derechef toutes de me témoigner votre chère amitié en priant notre bon Dieu pour mes besoins, à ce que je le puisse servir avec humilité et pureté, et que je vous puisse témoigner combien véritablement et de quelle affection je vous suis et serai toujours, ma très-chère fille, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [19]

LETTRE MCXXXIX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Dieu envoie la souffrance aux âmes généreuses comme un gage spécial de son amour. — La Visitation se maintiendra par l'humilité. — La Sainte n'approuve pas une messe en musique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 janvier [1632].

C'est bien tout à la hâte que je vous fais ce billet, ma tant chère fille ; mais, sollicitée par l'extrême compassion que j'ai de votre mal, je ne veux retarder de vous envoyer cette recette, que l'on dit être excellente pour adoucir les douleurs d'hémorroïdes. Certes, vous les souffrez au corps et moi dans le cœur, bien que je voie en tout cela des effets d'un spécial amour de Dieu qui veut de plus en plus vous épurer et affiner dans ces tourments, pour rendre votre union avec sa bonté plus parfaite et excellente. Hélas ! qu'il est aisé de dire le fiat voluntas tua emmi les douceurs ou choses indifférentes et qui nous touchent peu ; mais de le dire sans exception dans les sentiments des douleurs et ennuis, des mortifications et abjections, certes, cela n'appartient qu'à l'amour pur et fort. Oh ! que bienheureuses sont les âmes traitées de cette sorte et qui ont la générosité de le supporter ! Je supplie l'infinie Bonté de vous fortifier de plus en plus en cette voie. — Je n'écris point à votre chère Sœur la directrice, qui m'a bien fait plaisir de me mander la solennité de la fête de notre Bienheureux Père[8] ; c'était un vrai saint, solide et vrai imitateur de son [Sauveur]. Dieu veuille tirer sa gloire de toutes les bonnes intentions. [20]

Mon Dieu ! qu'il est vrai, ma toute chère fille, qu'il nous est bon de ne nous mêler que de nous et de notre petit Institut, que j'espère que Dieu maintiendra pour sa gloire si nous lui sommes fidèles à le conserver sous les larges feuilles de la très-sainte humilité. Non certes, je n'approuve pas la messe en musique ; donnez-en l'avis confidemment. Oh ! Dieu nous préserve de cet appétit d'excellence et de vouloir paraître !

Je tiendrai main que M. Flocard envoie les greffes par votre entremise. — Nous avons aujourd'hui fait la communion générale pour vous ; la messe et neuf jours trois communions se feront à ce qu'il plaise à Dieu accomplir sa très-sainte volonté en vos souffrances, vous en soulageant, si c'est sa gloire. — Nos petites recettes de village sont plus efficaces à tels maux que les remèdes des grands chirurgiens qui les entretiennent bien souvent. Je fais écrire en Comté à une dame qui en a un excellent, ce m'a-t-on dit.

C'est notre bon Dieu, ma chère fille, qui répand cette sainte affection dans le cœur de ce bon seigneur M. le commandeur de Sillery, afin que dans les occasions elle produise quelque digne effet en faveur de la béatification de notre Bienheureux Père. Je n'ose prendre la hardiesse de le saluer ; mais, si vous le jugez à propos, offrez-lui les prières de cette petite Congrégation que nous présenterons au divin Sauveur de nos âmes pour son bonheur. — Bonsoir, ma vraie fille tout uniquement bien-aimée. Le saint et pur amour vive et règne en nous et soit béni ! Amen !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXL (Inédite) - À LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ

PRIEURE DES CARMÉLITES, À TROYES

Renouvellement d'une sainte amitié.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma vraiment très-bonne et chère mère,

Je supplie ce divin Sauveur de nos âmes de remplir la vôtre bénite de son saint et pur amour ! Je ne vous saurais dire, ma bonne Mère, la grande consolation que j'ai reçue d'apprendre de vos nouvelles, par celle qu'il vous a plu de m'écrire. Mon Dieu ! que les amitiés fondées en Dieu ont de fermeté et de suavité au prix de celles du monde ; car c'est la vérité, ma chère Mère, que je sens toujours au milieu de mon cœur la sainte dilection que Dieu m'a donnée pour vous aussi vive qu'elle fut jamais ; et d'où procède donc cette négligence que j'ai à vous la témoigner, au moins par mes lettres ? Certes, je n'en vois point d'autre cause que cette multitude d'affaires et continuelles occupations où la divine Providence me tient pour la correspondance que tous nos monastères ont à celui-ci. Votre bonté me supporte en cela, ma très-chère Mère, et ne laisse de me continuer son charitable amour et souvenir devant la divine Bonté ; que j'en suis obligée à Votre Révérence ! car vous ne sauriez croire l'extrême besoin que j'ai de l'assistance divine. À mesure que je m'enfonce dans les distractions, il m'est avis et n'est que trop vrai que j'y vais perdant la dévotion si [nécessaire] pour les soutenir. Mais enfin je me console en ce que ce n'est point par mon élection [que] je suis dans ce train, et que la disposition divine et sa très-sainte volonté me doit suffire pour tout contentement.

Me voici à mes soixante années passées, et vous parlez de faire [22] le voyage de l'autre vie devant moi, ma très-chère Mère. Hélas ! certes, vous méritez cette miséricorde, et moi le châtiment de demeurer encore en ce misérable monde ; [Dieu me fasse] la grâce que ce soit pour y faire une dure pénitence ! Cependant je vois que sa Bonté vous gratifie de plusieurs souffrances dans les infirmités corporelles. C'est pour [accroître] votre amour et accroître votre couronne, ma très-chère Mère, ainsi en supplié-je sa souveraine Douceur en laquelle sans réserve, ains de tout mon cœur, ma très-bonne et chère Mère, je suis votre très-humble et indigne sœur.

Conforme à une copie de l'original gardé chez les Révérendes Mères Carmélites de Troyes.

LETTRE MCXLI - À LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE LABEAU

À ARLES

Excellence de la voie de simplicité. — Il est très-utile de passer par les épreuves intérieures ; avantages qu'on peut en retirer.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 février 1632.

Non, je vous supplie, ma très-chère fille, ne vous détournez jamais de cette très-solide et très-utile voie de la sainte simplicité en laquelle Dieu vous a mise, et je remercie sa Bonté d'avoir voulu, avec sa divine lumière, confirmer ce que je vous en avais écrit. Demeurez donc invariable en cette résolution, quoique vous entendiez dire des merveilles des autres voies. Laissez-les suivre à ceux à qui Dieu les donne, et suivez toujours la vôtre ; car cette unique simplicité et très-simple unité de présence et abandonnement en Dieu les comprend toutes, et d'une manière très-excellente, ainsi que je m'assure que votre âme l'expérimente par les lumières et mouvements intérieurs qui la portent toute à l'union intime avec son Dieu et au détachement de toutes choses créées, qui est la fin de toute bonne oraison. Or, [23] remarquez que les autres voies conduisent là, et que celle-ci y est arrivée. Ce serait donc une folie à celui qui tiendrait en sa main quelque chose de précieux, de le quitter pour l'aller chercher ailleurs : voilà pour ce premier point.

Quant au deuxième, Dieu vous a soustrait les vues et sentiments de ses richesses pour un temps, à ce que je vois, et j'en suis consolée, car c'est chose très-utile, voire, nécessaire à l'âme, de passer par telle étamine. Vous en avez expérimenté les fruits qui sont la connaissance de notre impuissance et misère, et une plus grande pureté et nudité d'esprit. Dieu, par un amour très-grand, nous dépouille des affections et sentiments plus désirables et spirituels, afin que ses dons n'occupent pas nos cœurs, mais lui seul et son bon plaisir. Oh ! qu'heureuse est l'âme qui se laisse manier sans résistance au gré de ce divin Sauveur ! Ce serait, ce me semble, le contrarier, qui voudrait en ce temps de délaissement se forcer à faire des actes de l'entendement ou de la volonté, soit pour s'exciter au bien ou pour repousser le mal. Je crois donc que l'âme qui est réduite dans cette extrême impuissance, ténèbres et insensibilité, se doit contenter de se laisser très-simplement à la merci de la miséricorde de Dieu par un très-simple acquiescement à tout ce qu'il lui plaira faire d'elle, sans le vouloir même sentir, ni en faire l'acte ; ains par un simple regard en Dieu, de la suprême pointe de l'esprit, qui ne veut résister en rien à Dieu, ains consent à tout ce qu'il lui plaît. Et faut se contenter du même très-simple regard à la rencontre du mal, ne lui résistant qu'en lui déniant le consentement et l'acte. Et surtout, ma très-chère fille, il faut absolument retrancher toutes sortes de réflexions sur ce qui se passe en nous, ne faisant pas semblant de le voir, quoique nous le sentions bien, ains demeurer dans la souffrance, douce, patiente et sans rien vouloir, attendant en paix le bon plaisir de Dieu, et cependant redoubler, s'il se peut, notre fidélité en la pratique extérieure de toutes vertus, [24] selon les rencontres, employant généreusement, et malgré nos répugnances et dégoûts, toutes les occasions que la Providence céleste nous présentera pour cela chaque moment, sans en faire élection, ni les prévoir de plus loin, et cela comme en trompant notre mal et ne faisant semblant de voir nos répugnances.

Vous me demandez encore si l'âme conduite par la voie de cette sainte présence de Dieu, ayant la liberté quelquefois d'agir, si elle le doit faire ? Je dis que non, sinon lorsqu'elle se sent attirée de Dieu, ou obligée par quelque devoir de sa vocation ; mais il n'y a nul mal de s'abstenir de faire ce que nous connaissons appertement qui nous peut incommoder, quand légitimement nous le pouvons faire, au contraire nous le devons. Les âmes qui se sont totalement abandonnées au soin de la divine Providence se doivent, tant qu'il leur est possible, s'oublier d'elles-mêmes et de toutes choses par ce continuel regard de Dieu ; mais, quand elles sentent quelque mal ou peine intérieure ou extérieure, elles doivent simplement l'exposer à leur Supérieure, pour [faire] ce qu'elle dira, lui laissant le soin du surplus, surtout en ce qui regarde nos corps. Toutes les actions d'une âme remise à Dieu et de celles qui veulent faire une excellente vie se doivent faire purement pour son bon plaisir, soit qu'elles y soient incitées intérieurement ou non. Jésus ! non, ma fille, il ne faut pas laisser les pratiques des vertus dont nous avons la vue à dessein d'en tirer notre confusion, ce serait une tromperie ; mais quand, par faiblesse et surprise, nous les omettons ou faisons quelques défauts, alors il faut employer la sainte et tranquille confusion de nous-mêmes, nous anéantissant humblement et doucement devant Dieu, selon notre manière simple. Jamais vous ne devez disputer avec vous-même pour la pratique des vertus, ains sitôt que vous en apercevez l'occasion, vous la devez embrasser, et suivre toujours la lumière du bien que Dieu vous présente. De les rechercher et inventer, je ne vous le conseille pas ; mais seulement d'être totalement fidèle à celles [25] qui se présenteront dans l'exacte observance de notre Institut, et dans les événements, de quelque part qu'ils viennent, vous offrant et unissant toujours à Dieu en toutes choses, selon votre manière très-simple.

Vous vous êtes fort bien exprimée par votre lettre, ma très-chère fille. Oh ! ne sais-je si je vous aurai bien entendue, il me le semble ; mais je sais encore moins si j'aurai répondu selon votre besoin et désir ; j'en supplie Notre-Seigneur et que le tout soit à sa gloire ! Quand j'eus lu votre lettre, je pensai d'y répondre par une douzaine de paroles substantielles ; mais j'eus crainte que votre chère âme n'en fût pas satisfaite, et j'ai grand désir de son contentement et avancement, l'aimant et chérissant avec une dilection très-spéciale. Je prie sa divine Bonté qu'elle vous maintienne en sa miséricorde, et je la conjure de vous rendre très-petite et vile à vos propres yeux, et très-agréable aux siens divins. Je suis en son amour tout à fait vôtre et de cœur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXLII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Elle lui recommande M. Pioton. — Instances faites pour la fondation de Mâcon. — La fidèle pratique de la Règle est préférable aux austérités volontaires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Sans reproche, je vous dis que je vous écris bien autant que vous m'écrivez ; et maintenant c'est par notre bon et vertueux M. Pioton que nous aimons bien, car il est tout à fait affectionné à la Visitation, et nous en recevons mille assistances [26] et charités. Je vous prie de l'en remercier encore, car c'est pour vos Sœurs de votre patrie qu'il s'emploie avec tant d'affection ; je m'assure que vous le connaissez bien. Nous n'avons point vu le bon Père Jésuite dont vous nous parlez, qui a ménagé votre affaire de Condrieu ; j'en serais volontiers marrie ; mais pourtant je laisse gouverner Notre-Seigneur comme de raison.

Pour votre affaire de Mâcon, ma Sœur la Supérieure du faubourg de Paris nous mande qu'elle a bien écrit trois ou quatre fois à madame de Senecey ; mais que le grand éloignement de Paris de la Reine est cause qu'on n'en a pas réponse, avec ce que cette bonne dame a été malade ; mais qu'elle lui en allait encore récrire pour savoir si on pourrait tirer d'elle quelque résolution. Je pense qu'il faudrait avoir un peu de patience que la Reine se rapproche de Paris, car on en aura plus facilement des nouvelles.

Le paquet de Moulins aura, je crois, enfin été rendu ; car ma Sœur [de Bigny] Supérieure nous fait faire des remercîments en général. Mais je ne sais que dire de ces pénitences qu'elle fait ainsi, tant de jeûnes au pain et à l'eau, se prosterner contre terre devant le Saint-Sacrement, et telle autre chose ; je crois que vous feriez bien de lui en écrire, et qu'elle le trouverait bon ; je lui en vais aussi dire mon sentiment. Mon Dieu ! ma chère fille, si nous employons bien toutes nos forces à bien observer tout ce qui est de l'Institut, nous ferons un sacrifice très-agréable à Dieu, qui n'exauce que les prières des humbles ! Certes, elle se laisse un peu trop aller à l'inclination qu'elle a à cet esprit particulier, je le lui dirai franchement. Mais, pour vous, ma chère fille, ne vous vantez point de ce que vous me dites, ne faites point de pénitence, car votre inclination y est assez portée ; mais vous savez trop bien les intentions de notre saint Fondateur pour vous y laisser aller.

Au surplus, nous désirons que ma Sœur Agnès [Daloz] [27] retourne ici, quand ma Sœur M. E. reviendra de Moulins ; mais je voudrais que vous l'attirassiez quelque temps auprès de vous auparavant, afin qu'elle nous apporte bien amplement toutes vos nouvelles, et que vous me disiez aussi ce qu'il vous semble de son esprit. La nièce a le naturel bon et une âme pure et candide ; son entendement fait bien son devoir, mais sa volonté n'est pas encore attirée. Priez bien Dieu pour elle. Elle n'a pas encore l'habit ; mais c'est la faute de MM. ses parents, qui ont voulu traiter avec un peu trop de liberté avec nous. Dieu fasse abonder son saint amour en nos cœurs, et de toutes nos chères Sœurs que je salue, et suis sans fin ni limite toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXLIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

La Sainte hésite à entrer en correspondance avec le commandeur de Sillery. — Projet d'un voyage à Chambéry.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 février 1632.

Ma très-chère fille,

M. le président Flocard s'en est revenu fort satisfait et édifié de vous. — Loué soit Dieu de ce que vous voilà exempte et soulagée de vos douleurs ! J'espère que vous ferez tout ce que vous pourrez pour vous conserver en santé, comme je vous en prie de tout mon cœur ; car, ma très-chère fille, je ne saurais m'empêcher de désirer qu'il plaise à Dieu vous la maintenir, autant que je le ferais pour moi-même, ains bien plus. Ma fille, ma Sœur la directrice m'écrit que vous ne voulez pas prendre [de soulagements] ; mais je crois que c'est son affection qui la fait parler de la sorte, car vous ne pouvez pas être en état de [28] vous mettre au train commun ; aussi ne le faudrait-il pas faire. Je pense que l'on vous ordonnera de manger de la viande ce Carême, à quoi vous devez obéir simplement et sans difficulté.

La lettre du seigneur[9] dont vous me parlez m'a extrêmement plu, car on voit là dedans une si grande candeur, bonté et simplicité, et cela est tant extraordinaire en une personne de sa condition ; mais je n'eus jamais plus de peine que je n'en ai eu après [la réponse que je viens de lui faire], aussi est-elle fort mal faite à mon gré, car je ne sais presque ce que je lui dis. Je n'ai point trouvé de fondement en la sienne pour y faire une solide réponse, d'autant qu'il me demande des avis sans me dire rien de particulier. Je l'ai pourtant fait de bon cœur ; mais si vous jugez qu'il ne soit pas à propos de la lui envoyer, vous me feriez grand plaisir de la retenir, et d'en faire écrire une autre, ainsi que vous penserez qu'il la lui faut ; car, ne connaissant ma lettre, il lui sera tout un. J'ai remarqué un esprit dans la sienne qui ne me semble pas avoir besoin de rien qui puisse venir du mien, quoique son humilité la lui fasse désirer ; et s'il est encore commençant en la voie de Dieu, je crois qu'il tirera plus de profit et d'utilité de vous que non pas de moi, à cause de la confiance et grande estime qu'il a de vous, et qu'aussi je me trouve fort ignorante en ces choses-là, si ce n'est pas [pour] les Filles de la Visitation ; car je me lasse tellement de faire toujours les mêmes choses qu'il y a longtemps que je fais, que je voudrais volontiers qu'on me laissât là sans me rien dire, si ce n'est pour les choses de l'Institut.

Au reste, ma très-chère fille, vous avez fait un grand plaisir à madame la princesse de Carignan d'obtenir la permission pour la faire entrer dans vôtre monastère. C'est une princesse tout à fait de bon naturel, mais qui n'a pas beaucoup de [29] dévotion : je voudrais bien que son bon Ange lui inspirât de s'en revenir, et elle ferait fort bien de le faire. Je vous prie de lui faire donner celle que nous lui écrirons, comme aussi à madame de Nemours, laquelle nous a témoigné, par une des siennes, tant de joie et de consolation de venir ici. [Plusieurs lignes effacées.]

J'ai confiance que Dieu fera réussir le tout à sa gloire, et j'en recevrai une particulière consolation, à cause de la vénération ordinaire qui s'y fera au Saint-Sacrement. Je vous prie qu'en nous renvoyant les Dépositions de notre Bienheureux Père, vous nous envoyiez les papiers et mémoires qu'on avait donnés au Révérend Père Goulu. — Ma très-chère fille, j'aurai à faire, dès trois ou quatre semaines après Pâques, pour voir nos Sœurs de Rumilly, qu'il y a une année qui le demandent, et que Mgr désire que je voie, et encore nos Sœurs de Chambéry qui veulent que je leur aille aider à choisir une place pour bâtir ; c'est pourquoi je désirerais que vous me fissiez le bien de savoir si Mgr de Bourges sera ici précisément après Pâques, ou si ce temps de trois ou quatre semaines se pourra écouler avant son arrivée. Mais il le faudrait savoir dextrement sans lui dire mon dessein ; car, pour aucune chose, je ne voudrais pas retarder les affaires de notre Bienheureux Père d'un moment.

Ma pauvre très-chère grande fille, il m'est avis que mon chétif cœur se joint et serre tous les jours davantage au vôtre tout bon et tout pur, que je sens tout dans le mien. Mon Dieu ! que je désire que ce pur et saint amour du Sauveur y règne : sa divine douceur le veuille selon la mesure de son dessein éternel. Je vous dis encore que la lettre de ce bon seigneur était pleine d'une si grande douceur et simplicité, que tout à fait il est entré bien avant dans mon cœur ; mais je ne crois pas lui pouvoir être utile en rien.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [30]

LETTRE MCXLIV - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY[10]

À PARIS

Humilité de la Sainte. — Souhaits de perfection. —Promesse d'un souvenir

devant Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 février 1632.

Monsieur,

Vous m'avez écrit avec cent fois plus d'honneur que je n'en mérite, et le titre de mère m'est d'autant plus honorable qu'il m'est peu convenable partant de vous, Monsieur, de qui la qualité et la dignité me rendent, avec grand honneur, très-humble servante. Mais je vois clairement par la douceur, franchise et candeur de votre lettre, que vous n'agissez pas selon ce que vous êtes dans le monde, mais en vrai serviteur de Dieu, et [31] partial de l'esprit pur et très-simple de notre Bienheureux Fondateur, lequel paraît si naïvement en toute votre lettre, que j'admire avec consolation, comme vous, Monsieur, vivant dans le monde et occupé aux affaires du siècle, avez su l'acquérir au degré que je vois que vous le possédez. J'en loue et bénis notre bon Dieu et le supplie vous en donner l'entière perfection, car j'estime que l'esprit dont ce Bienheureux Père [vous] favorise est un des plus précieux dons de la divine Miséricorde, et je vous confesse ingénument, Monsieur, que selon la grâce que Dieu m'avait faite, et la véritable bonté que ce vrai Père avait à se communiquer à moi, je devrais posséder ce trésor et m'en être enrichie comme vous estimez que je le suis.

Mais, hélas ! il faut que je vous dise, et à ma confusion, que ma misère a bien été si grande qu'elle s'est, ce me semble, contentée d'admirer et désirer le vrai bien que je connaissais en ce grand Saint, sans que je me sois appliquée sérieusement comme il est requis pour acquérir les solides vertus qu'il m'enseignait, et par ce moyen je suis demeurée toute pauvre et toute destituée, ce que je vous dis avec la douleur dans le cœur, mais avec entière vérité, selon que je me puis connaître, afin, Monsieur, que vous ne m'estimiez pas meilleure que je ne suis, et que néanmoins, en suivant les maximes de notre Bienheureux Père, vous ne laissiez pas de m'aimer et de m'accepte !-en l'honorable association que vous désirez avoir avec les Filles de la Visitation, puisque tout maintenant, selon la doctrine encore de ce grand Père, je me résous et fais état de commencer tout de bon à suivre avec une plus grande fidélité ses suaves enseignements, à quoi certes m'excitent grandement l'amour et vénération que Dieu vous a donnés pour son esprit. Il est hors de propos de vous dire ceci, Monsieur, mais c'est que je me trouve dans une disposition de vous parler avec toute simplicité et confiance, comme si j'avais l'honneur de vous avoir vu et connu très-particulièrement, tant vous m'avez [32] ouvert le cœur par la bonté, franchise et confiance avec laquelle il vous plaît de me parler, de sorte que, si j'avais de la capacité, je crois que je vous dirais merveille pour correspondre à votre humilité et piété ; mais je ne sais que vous dire, Monsieur, étant une ignorante ; et puis quand notre bon Dieu parle lui-même au cœur de ses serviteurs, il faut que la créature se taise. Je vois que sa divine lumière vous éclaire et que la chaleur de son saint amour vous anime.

Que reste-t-il, sinon, comme disait notre très-saint Père, que nous humiliant profondément sous sa très-sainte main, nous nous laissions conduire dans les voies de son bon plaisir, selon son même bon plaisir, ne résistant en rien du tout à ce qu'il lui plaira faire de nous ; correspondant de notre part à sa grâce par la suite du bien que sa Providence nous montrera dans les occasions' qu'elle nous fournira. Cette pratique était infiniment estimée et fidèlement observée par notre Bienheureux Père. Ses écrits que vous lisez avec tant de soin et d'amour sont pleins de cette doctrine ; ils vous fournissent, je m'assure, Monsieur, toute la consolation et instruction nécessaire à votre chère et très-digne âme, pour laquelle je me sens un respect et dilection nonpareille, qui m'empêchera toujours bien de m'oublier jamais de vous, Monsieur, devant sa divine Majesté, que je supplierai incessamment de conserver en vous ce que sa Bonté y a mis, et de le perfectionner selon ses éternels desseins, afin qu'après avoir longuement et efficacement servi et accru sa souveraine gloire en cette vie, vous en soyez comblé en l'éternité des éternités bienheureuses. C'est ce que sans fin mon âme vous souhaitera de toutes ses affections, ayant ainsi résolu devant Dieu, en la très-sainte communion que j'ai faite à votre intention, et ne doutez point, Monsieur, que je ne sois toute vôtre en ce divin Sauveur, et que je ne vous garde la fidélité du secret que votre bonté et confiance mérite. [33]

Notre grande très-chère Sœur Favre m'écrit de vous en des termes qui me font assez connaître que votre vertu et piété se sont puissamment acquis son cœur et toute autorité vers elle ; néanmoins puisqu'il vous plaît, Monsieur, lui en écrire [plusieurs mots illisibles] ; je les estime bienheureuses de communiquer avec vous dans la simplicité et franchise de l'esprit de notre Bienheureux Père, et de pouvoir vous donner quelques petites satisfactions pour correspondre selon notre petitesse à la dignité de votre très-chère, très-honorable et très-utile bienveillance que j'estime incomparablement. Je désire que dès maintenant et toujours nous vous révérions et chérissions comme notre très-bon père et très-cher seigneur, et en cette qualité, je demeurerai en tout respect et d'une affection incomparable, Monsieur et très-honoré Père, votre très-humble et très-obéissante fille et servante en Notre-Seigneur.

Excusez, s'il vous plaît, si je vous envoie cette lettre ainsi brouillée ; c'est votre bonté qui m'en donne confiance.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE MCXLV - À MADAME LA PRINCESSE DE CARIGNAN

À PARIS

Pieux souhaits et félicitations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Madame,

Je supplie le divin Sauveur de nos âmes de combler celle de Votre Altesse Sérénissime des trésors de ses grâces, afin que parmi toutes les grandeurs et contentements périssables dont elle jouit en cette vie mortelle, les vertus chrétiennes reluisent de plus en plus en toutes ses actions, comme seules [34] capables de lui donner la vraie paix et un solide bonheur. Voilà, Madame, le souhait continuel que celle qui vous honore avec tout respect et sincérité offre de tout son cœur à la divine Majesté pour Votre Altesse Sérénissime. On nous a dit que Monsieur votre cher petit prince parle maintenant. Nous avons écrit à madame la marquise de Saint-Maurice pour en avoir une entière assurance, et de la santé du très-aimable Monsieur le petit poupon, afin d'en remercier Notre-Seigneur.

L'approche du printemps nous fait espérer le retour de Votre Altesse en ce pays ; et certes, Madame, je crois bien que le temps vous doit ennuyer d'être privée de la présence de Monseigneur le prince, et que votre affection vous sollicite vivement de retourner bientôt vers Son Altesse. C'est aussi le désir de tous ceux qui vous honorent, Madame, et particulièrement de celle qui vous fait très-humble révérence et demeure d'une affection pleine d'honneur, Madame, de Votre Altesse Sérénissime, la très-humble, etc.

LETTRE MCXLVI - À MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS

À PARIS

Invitation à assister à l'ouverture du tombeau de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Madame,

Mes désirs seront accomplis, quand, par effet, nous posséderons l'honneur et le contentement de votre présence, ainsi que Votre Grandeur nous le fait espérer, par la lettre dont il lui a plu de m'honorer. Quel bonheur et quelle jubilation et consolation pour vos petites filles et obéissantes servantes ! Nous prions incessamment la divine Majesté de vous amener heureusement, Madame, avec Messeigneurs vos chers et dignes [35] enfants, desquels M. le président Flocard nous a raconté des merveilles, et comment, par votre soin vraiment maternel, ils sont élevés en la crainte de Dieu, et en toutes les vertus convenables à la grandeur de leur naissance. Notre-Seigneur les veuille bien conserver et perfectionner pour sa gloire, pour le bien des peuples et pour votre consolation, Madame. Notre Bienheureux Père leur est un puissant intercesseur, car il honorait et chérissait singulièrement Votre Grandeur, à laquelle j'espère qu'il obtiendra quelques nouvelles faveurs du ciel, lorsqu'elle s'approchera de son sacré tombeau. Je prierai MM. les commissaires de ne le point ouvrir que vous ne soyez arrivée. Attendant ce bonheur, nous supplions la divine Majesté de vous conserver, Madame, vous comblant de ses plus grandes grâces, et de vous faire arriver en ce lieu en pleine et parfaite santé. En cette affection, je demeure, après vous avoir fait une très-humble révérence, Madame, de Votre Grandeur, la très-humble, etc.

LETTRE MCXLVII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

À RIOM

Congratulations sur le courage qu'elle a montré en demeurant à Riom pendant la peste.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 19 février 1632.

Ma très-chère fille,

Enfin, après que j'ai prou tourné de tous côtés, j'ai appris de vos nouvelles par le moyen de nos bonnes Sœurs de Montferrand qui sont à Saint-Flour, ce qui nous a été de grande consolation, parce qu'elles nous assurent que Notre-Seigneur vous a préservées du mal contagieux à Riom où vous êtes demeurées,[11] en quoi j'ai bien loué votre courage et fermeté à n'en [36] pas vouloir sortir. Et certes, ma très-chère fille, je crois que Dieu a tant eu agréable votre confiance en sa sainte protection et votre résignation à son bon plaisir, que cela a été cause que vous n'avez point eu de mal, dont je bénis et remercie de tout mon cœur sa douce Bonté, la suppliant de vous continuer son soin et assistance avec laquelle vous n'avez rien à craindre. L'on nous dit que nos Sœurs qui sont sorties avec ma Sœur la Supérieure n'ont pas été exemptes de maladies, et qu'il leur est mort une Sœur. Il nous tarde bien d'avoir des nouvelles assurées.

Voici la troisième fois que nous vous écrivons depuis que vous êtes parmi les périls, et nous n'avons point reçu des vôtres. Je vous prie, ma chère fille, de nous en faire un peu de part, quand vous en aurez la commodité. — Nous nous portons toutes assez bien ici, grâce à Notre-Seigneur, et tout y va à l'ordinaire avec bénédiction. Je salue chèrement toutes nos bonnes Sœurs qui sont avec vous, et prie Dieu de vous donner à toutes l'abondance de son saint et pur amour, auquel je demeure, d'une affection sincère, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [37]

LETTRE MCXLVIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Gomment procéder à l'égard d'une novice dont la vocation paraît douteuse : on ne peut la renvoyer sans la faire passer par les vois, du Chapitre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 février 1632.

Ma très-chère fille,

Je supplie Notre-Seigneur de répandre sur votre chère âme et sur celles de nos chères Sœurs l'abondance des plus particulières grâces de son saint amour éternel. — Je vous remercie de la charité que vous m'avez faite de communier pour moi le jour de saint Jean l'Aumônier ; c'est bien à tel jour, ce me semble, que Dieu me fit la grâce de me recevoir au giron de son Église. Vous avez fort bonne mémoire ; car, à ce jour-là, je suis entrée dans ma soixante-unième année. De prier Dieu qu'il me donne encore une suite d'années en cette vie, c'est ce que je vous prie de ne pas faire ; il faut laisser cela à la disposition divine, mais implorer sur moi la Miséricorde divine ; c'est de quoi je vous prie et toutes nos chères Sœurs, afin que, quand je partirai de cette vie, je puisse être digne de participer aux mérites de Notre-Seigneur.

Quant à votre novice, je ne vois pas un point bien déterminant ; car je vois en elle plusieurs choses de grande considération, et, si elle était ici, nous n'y ferions autre chose que ce que je vais vous dire : j'avertirais le Chapitre avant que de la proposer, et l'exhorterais confidemment de prier Dieu pour ce sujet, afin qu'il lui plût donner la lumière de ce qui serait de sa volonté ; après quoi je ferais voir au Chapitre les conditions de son esprit, ainsi que ma Sœur Marie-Antoinette me les a dépeintes, qui sont fort à mon gré. Je vais vous envoyer la lettre à cet effet, croyant que vous serez possible bien aise de [38] la faire lire au Chapitre, en laquelle j'ai marqué deux ou trois points qui sont fort dignes d'une cordiale considération. Au reste, c'est une bonne âme que Dieu veut sauver, mais je ne sais pas si la Providence a projeté que ça fût dans notre Institut : vous le connaîtrez si les Sœurs y procèdent en sincérité de cœur et devant Dieu, après lui avoir demandé la lumière de son bon plaisir. Mais, ma chère fille, il ne faut pas qu'elles fassent aucun fondement (soit pour la réception, soit pour le rejet) sur l'espérance du bien ou du mal à venir ; mais qu'elles s'appuient sur l'état présent, car Dieu ne requiert pas ces prévoyances de nous ; il faut qu'elles fassent considération sur l'état présent de son esprit, car c'est ce que Dieu veut de nous. Voilà, ma très-chère fille, ce qu'il me semble que je ferais, car vous ne la pouvez pas mettre dehors sans la faire passer par les voix. Dieu nous donne sa sainte lumière à toutes, et nous comble toutes de ses plus saintes bénédictions. Croyez, ma très-chère fille, que je suis de cœur entièrement vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse,

LETTRE MCXLIX - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE a BESANÇON

Éloge de quelques Sœurs de Besançon. Bien choisir la place pour bâtir le monastère. — Projet de fondation à Gray. — Une Supérieure doit éviter l'exagération en faisant l'éloge de ses Religieuses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de la satisfaction que vous continuez de recevoir par la bonté et les vertus de nos chères Sœurs, et je supplie sa Bonté leur départir toujours plus abondamment ses grâces et miséricordes, afin qu'elles persévèrent au bon chemin, où, par [39] la grâce de Dieu, je vois qu'elles marchent, par le récit que vous m'en faites.

Je suis particulièrement consolée de ce que vous me marquez de ma Sœur M. -Dorothée [de Velleclef], de ma Sœur Mad. -Angélique [Boulier], et L. -Madeleine [Adelaine], car c'est un grand contentement que de voir les âmes s'avancer en leur voie, par l'affranchissement des imperfections qui les y arrêtaient ; mais vous ne me dites rien en particulier de ma Sœur [Catherine-E.] de la Tour, et si est-ce pourtant qu'on la jugeait être une fille de grande espérance, c'est pourquoi je voudrais bien que vous m'eussiez dit si elle [ne] s'est point secouée de ces petites tracasseries qui lui peinaient l'esprit autrefois. — Quant à ma Sœur [M. -Françoise] de Remelon et ma Sœur M. -Agnès [Charmigney], oh ! c'est la vérité que ce sont des dignes Religieuses, et qui ont des bons talents pour bien rendre du service à Dieu et à l'Institut, à ce que j'en ai pu connaître pour avoir vu l'une et entendu l'autre dans ses lettres. Dieu vous les conserve, s'il lui plaît. — Nous participons bien à votre douleur en la maladie de notre chère Sœur M. -Séraphine [Monnier], mais je vois que Dieu veut accroître la Visitation qu'il a faite au Ciel, par celles qu'il retire de cette vie, et c'est grand cas que toujours les bonnes s'en vont ; car sa Bonté sait bien cueillir le grain qui est mûr ; mais j'espère qu'il remplira la place de cette chère Sœur de quelque autre digne sujet qu'il vous a destiné de toute éternité pour le bien de votre maison.

Je trouve votre temporel assez bon, pour le peu de temps qu'il y a que vous êtes établies, et votre sacristie bien fournie. Tout ce qui vous est le plus nécessaire, c'est d'avoir une belle place suffisante pour votre logement. Je crois bien que ce sera votre avantage de demeurer encore pour quelques années en maison de louage, pourvu que vous y ayez assez de place pour vous y accommoder suffisamment. Celle de M. le conseiller Busson vous sera, comme je pense, fort propre, et [40] [je] m'assure que si M. le comte de la Tour étant ami de votre maison comme il le témoigne, il ne trouvera pas mauvais que vous sortiez de chez lui pour vous loger plus commodément ; puisque, même à ce que vous me dites, ce changement vous est tout à fait nécessaire, et vous verrez, dans le temps que vous y serez, les occasions qui se pourront présenter afin d'avoir quelque belle place pour bâtir un monastère. — Quant à votre fondation de Gray, ma très-chère fille, ce sera fort à propos que vous alliez gouverner cette nouvelle maison-là, puisque même vous avez des Sœurs si vertueuses et capables pour laisser à celle de Besançon ; mais un peu avant le temps de l'accomplissement de cette bonne œuvre, je crois que vous ferez bien d'écrire à Mgr de Genève pour lui demander votre obéissance, car il faut toujours rendre à nos Supérieurs le respect et la soumission que nous leur devons. Mais vous nous dites que vous allez recevoir une douzaine de filles qu'il faudra mener à cette fondation ; il sera donc nécessaire que la maison où vous irez soit bien grande pour loger d'abord tant de filles.

Il faut que je vous dise, ma chère fille, selon la cordiale confiance qui doit être entre nous, que vous louez votre famille si hautement et par des termes de perfection si élevés, que cela fait penser qu'il y a de l'exagération, et l'on n'en est pas édifié. Ce que je dis pour certaines lettres que vous avez écrites à nos maisons ; car chacun sait que les communautés sont composées de différents esprits et d'inégales perfections, c'est pourquoi il serait mieux de dire : Toutes marchent bien fidèlement, chacune selon sa portée ; nous en avons quantité ou tel nombre qui vont à grands pas, soit au dénûment ou en la pratique de l'humilité, simplicité, pauvreté et semblables vertus. Cela édifierait plus et donnerait plus de foi, car nous autres, si bien nous devons tendre à la plus haute perfection, qui consiste à la très-humble, simple et totale union de nos âmes avec Dieu, si en devons-nous toujours parler en des termes simples et [41] rabaissés. Certes, l'on ne pourrait parler de la sainteté de notre Bienheureux Père plus hautement que vous [ne] faites de nos Sœurs. Il a fallu, ma très-chère fille, que mon cœur vous ait donné ces petits avis, que je m'assure vous recevrez comme il faut, avec votre amour filial.

Vous aurez bientôt nos Réponses que l'on dit être fort propres à pratiquer, pour y voir l'esprit de cordiale humilité et simplicité que l'Institut requiert ; vous m'en direz votre sentiment, et, bien que je me mortifie de vous dire ceci, je ne laisse de le faire par confiance. Croyez que de cœur sincère je suis totalement vôtre.

[P. S.] Ma chère fille, vous ne nous faites point de mention si vous avez reçu une lettre, que nous vous avons écrite par les bonnes Sœurs de Sainte-Claire ; je crois que notre communauté vous a aussi écrit nos nouvelles. Je ne vois pas les lettres qui sortent de céans parce que je n'en ai pas le loisir ; mais j'ai commis une Sœur pour les voir, et je crois que le style en est simple ; c'est pourquoi je pense que nos Sœurs feraient [bien] de se former selon ce qu'elles verront en ces lettres, pour ce qui regarde la simplicité aux paroles et aux écrits. — Je ne sais si le bon M. Chassignet aura reçu une lettre que je lui ai écrite ; je voudrais bien que vous me disiez cordialement comme quoi il est satisfait de vous, et comme il se lient bien ami à votre maison, et qu'encore plus cordialement vous tâchassiez de lui donner tout le contentement et gratitude qu'il vous sera possible, pour les bons offices qu'il a faits à votre maison.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [42]

LETTRE MCL (Inédite) - LA SŒUR FRANÇOISE-CATHERINE DE PINGON[12]

À Apt

Affectueux encouragements.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 mars [1632].

C'est de ma main et de tout mon cœur que je fais ce billet à ma pauvre très-chère fille Françoise-Catherine, pour lui dire que j'ai reçu et lu sa bonne lettre avec fort grande consolation, y ayant vu clairement que la bonne main de Dieu la tient toujours à soi et conserve dans son cœur ses saintes affections et résolutions, que par sa miséricorde il y a mises. Conservez bien ce trésor, ma très-chère fille, par une grande fidélité à l'observance et à la suite du bien que vous connaîtrez que cette infinie douceur désirera de vous.

Quant à ce qui vous est arrivé par le changement de lieu, vous vous devez assurer fermement que c'a été par disposition divine, pour votre bien et celui de la maison où vous êtes. Demeurez-en donc à jamais totalement en paix, car je vous y aime beaucoup mieux qu'ailleurs, et tâchez de tenir votre esprit dans une grande confiance en l'amour de Dieu, vous abandonnant toute à sa sainte disposition, avec une douce, suave et tranquille humilité et confusion de vous-même, qui soit accompagnée de générosité et bonne espérance. Croyez, ma chère fille, que je [43] vous aime fort chèrement, ainsi que notre Sœur Françoise-Angélique [Moynet] aussi, et suis toute vôtre. — Saluez toutes nos Sœurs de ma part. Dieu répande son amour sur cette troupe, et soit béni.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Thonon.

LETTRE MCLI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE LE PARIS

Elle applaudit au bon état du deuxième monastère de Paris. — L'esprit du monde doit être éloigné de la Religion. — Prochain voyage de Mgr de Bourges à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

C'est la bénédiction que Dieu répand sur notre union cordiale, ma très-chère unique fille, que cette sainte consolation que nous ressentons sur la communication que nos cœurs se font de leurs réciproques affections. Certes, je la sens très-intime et incomparable, et j'admire la conformité de nos sentiments en toutes choses. Cela m'est un surcroît de suavité et de contentement dans cette intime union que Dieu a faite en nous. Sa douce Bonté me la continue, s'il lui plaît, dans son éternité !

Je suis bien aise que vous m'ayez dit tout au long ce qui se fait chez vous, car je trouve cela tout bien. Je n'en croyais rien moins auparavant, et je jugeais acertement [aisément] que ces bonnes filles avaient vu quelque chose d'extraordinaire pour la liberté [d'esprit qui règne en] votre maison. Je sais qu'elle est sainte et selon le vrai esprit ; mais elle ne fut pas goûtée à cause de la contrainte et rudesse où l'on vit à N... et où elles ont été élevées, et je n'y ai su rien gagner, au moins fort peu. C'est grand cas comme notre bonne ancienne de là n'a point réussi en son gouvernement, ni pour le temporel, ni pour le spirituel. Ces [44] grands esprits ne sont pas les plus propres à la religion. Elle a toutefois le cœur très-bon et tout cordial. Hélas ! elle désire retourner ici ; mais je ne puis avoir ce sentiment de l'y tirer. Au contraire, j'appréhende son humeur et sa manière de traiter, nonobstant que je l'aime chèrement, car, de vrai, sa bonté le mérite. Ne lui faites point savoir que vous ayez connaissance de ce que ses filles ont dit de votre maison et des autres. Je trouve tout à fait selon mon cœur cette parole que vous me dites, que jusqu'aux moindres circonstances, la modestie religieuse doit paraître. Mon Dieu ! ma très-chère fille, que cela est conforme à l'esprit de notre Bienheureux Père !

Il faut que je vous dise, mais à vous seule, que la Supérieure qui fut ici l'été passé (je crois que vous la devinerez) était si parfumée, avec la robe fort traînante et les souliers fort hauts, et semblables vanités, que nous en étions toutes scandalisées. Seigneur Jésus ! que cet esprit du monde doit être éloigné de la sainte Religion ! et que je le crains pour la nôtre ! Je prie Dieu qu'il ne permette jamais qu'il y entre ! Elle s'en alla de céans avec beaucoup de bons changements ; elle y admirait la pauvreté et simplicité religieuse qui y reluit. Elle a le cœur bon, et j'espère qu'elle fera prou, car elle goûte fort le vrai esprit de religion quand on lui en parle. Enfin elle fit ici de fort bonnes résolutions.

Je suis bien aise que notre bonne Sœur la Supérieure de Montargis vous ait vue, et que ces Messieurs et vous jugiez bien de son intérieur. C'est une âme qui a eu des marques de grande piété dès son enfance. Dieu lui continue ses grâces. Amen.

J'admire l'entortillement de l'esprit de notre chère Sœur de la ville. Il y a sans doute de la tentation de jalousie, et un grand désir d'être fort aimée et approuvée de vous. Je lui sais bon gré de ce dernier, pourvu qu'elle en demeure en paix. Enfin, notre misère est grande, ma très-chère fille ; mais pourtant c'est un bon cœur, et je suis extrêmement aise qu'elle soit partie [45] d'avec vous si contente et satisfaite. Son cœur requiert des témoignages d'un grand et franc amour de ceux qu'elle aime ; mais je l'admire d'avoir parié de cela à notre bon archevêque, auquel je ne puis écrire pour cette fois, ni à d'autres. Je le salue chèrement quand vous le verrez, et ma fille [de Chantal] qui a bien envie de venir ici avec lui ; mais je ne sais s'il l'agréera. J'en attends la réponse, et lui encore de meilleur cœur ; je sais qu'il viendra de toute son affection. Dieu nous les amène ! L'on ne veut plus de M. Ramus ; c'est pourquoi le Père dom Juste en écrit [propose] un autre moyen à notre bon archevêque, afin que si quelque accident lui arrivait ou à Mgr de Belley, notre affaire ne se retarde plus. Ma fille, je suis votre propre cœur, et vous êtes le mien en Jésus. Qu'il en soit l'amour !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLII (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE

Remercîments ; promesse de prières.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 9 mars [1632].

Monsieur,

Nous vous remercions très-humblement du soin et de la peine que vous avez pris pour nous faire jouir des charitables libéralités de Son Altesse Sérénissime. [Que Dieu], par son infinie bonté, veuille répandre sur ce grand et incomparable prince les plus riches trésors de ses grâces célestes, et sur vous, Monsieur, toutes sortes de bénédictions et de consolations, et vous ramener bientôt en pleine santé et contentement. C'est notre désir et notre espérance, et pour cela nous offrons incessamment nos vœux et nos communions à la divine Majesté, [46] nous confiant que sa souveraine Bonté nous donnera, malgré la malice de nos persécuteurs, ce qui nous sera le plus utile pour sa gloire en nous et notre vrai bonheur et repos, et couronnera enfin notre patience et innocence d'une sainte victoire, ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa douce Miséricorde, et de vous être lui-même la récompense de tant de biens et assistances que nous recevons de votre bonté et sainte affection. Je demeure sans fin avec une dilection pleine de respect, Monsieur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Salo (Lombardie).

LETTRE MCLIII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Inquiétudes sur la santé de cette Supérieure ; abandon à la volonté de Dieu. — En quoi consiste l'esprit de la Visitation. — Désir que la fondation de Nîmes se fasse par le monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 mars [16321.

Ma très-chère fille uniquement bien-aimée,

Croyez que ce n'est pas sans douleur bien sensible que j'ai appris, par le récit de notre Sœur M. -Renée [Fabert], les extrêmes incommodités où vous vous êtes trouvée, et les remèdes violents que l'on vous fait, lesquels sans doute, s'ils se continuent, vous ruineront tout à fait ; car, à mon avis, vous n'avez besoin que d'un peu de manne de temps en temps pour décharger votre poitrine, et du reste j'écris à notre Sœur M. -Renée, à quoi je vous supplie, ma très-chère fille, de donner foi et consentement, me confiant que, par ce moyen, Dieu vous maintiendra dans une santé suffisante, pour le bonheur de cette nouvelle plante. Hélas ! ma fille, que je le désire et que j'en supplie la divine Bonté de bon cœur, avec toutefois entière [47] soumission à sa très-sainte volonté. Tâchez fort de vous récréer par la confiance que vous devez prendre en Dieu, que s'il lui plaît de vous tirer à soi, il pourvoira voire maison selon son besoin et fortifiera nos Sœurs, lesquelles vous devez fort porter à cette confiance et entière résignation en Dieu ; car elles doivent cela à la souveraine Bonté, à leur propre conscience, et à l'honneur de leur saint Institut. En tout et partout il nous faut toujours montrer vraies servantes de Dieu et imitatrices de notre Bienheureux Père, comme nous le devons être ; que si la douleur nous étreint le cœur, la raison et la crainte de Dieu nous doivent néanmoins toujours tenir dans les termes de notre devoir.

Monseigneur votre digne prélat fait avec tant d'affection ce qu'il juge pour votre mieux qu'il lui en faut savoir bon gré, et en effet vous expérimenterez, moyennant la grâce de Dieu, que c'est un avantage de n'être point contraintes de s'accommoder dans des maisons bâties, et qu'il sera mieux de faire à pleine liberté votre monastère. Dans deux ans au plus, vous y pourrez loger. — Je vais donc écrire au bon Père Carrel : je voudrais que vous sussiez de lui imperceptiblement où je l'ai vu, si c'a été à Besançon ; cela m'aiderait mieux à me souvenir de lui ; car je connais son nom seulement. — Je prie Dieu qu'il vous pourvoie d'un bon confesseur : cela est étrange qu'en une si grande ville il ne se trouve des ecclésiastiques capables de cet office. — Je salue le bon M. Crespin qui vous fait la charité ; mais avec très-humble respect Monseigneur, la bonté duquel m'est toujours plus à cœur. On fait son voile : mandez-nous si c'est votre intention que nous le lui offrions de la part de cette maison ; le présent serait un peu gros, mais nous lui devons plus que cela en vos personnes, ou s'il ne sera pas mieux que ce soit votre maison qui le lui donne. — Saluez M. et mademoiselle de Vallat de notre part, selon que vous le trouverez à propos. [48]

Je suis bien aise que nos Sœurs vous donnent contentement ; je prie Dieu leur vouloir de plus en plus donner l'esprit de leur sainte vocation qui est humble, simple et doux. Je supplie notre chère Sœur l'assistante d'y faire une spéciale attention, ainsi que toujours je l'en ai priée, afin que cette bénite vertu reluise en toutes ses actions. Je les salue toutes. — M. Descôtes est trépassé ; ce que je vous dis afin que vous priiez pour lui. — L'on m'a écrit que Mgr de Nîmes voulait faire sa fondation des Filles de la Visitation et qu'un Père de l'Oratoire a pour cela écrit à nos Sœurs de Valence pour y prendre des Religieuses. Or je sais qu'elles n'ont pas des Supérieures, ainsi que je leur ai mandé, et que l'on s'était adressé céans, et puis je désirerais bien fort que cette fondation-là se fit de nos Sœurs de Thonon, qui sont certes très-bonnes et vertueuses, et la Mère, comme vous savez, est très-capable ; mais nous y mêlerions des Sœurs de céans, et la Mère en étant, il faudrait dire qu'elle serait de ce monastère ; car il m'est avis que l'on doit être bien aise d'avoir des Religieuses de Nessy pour fonder. Voyez, ma très-chère fille, si vous pourrez gouverner cela, en sorte qu'il puisse réussir, mais comme de vous-mêmes, sans témoigner que je vous en aie écrit ; peut-être que le bon Père Carrel vous y pourra aider. — Ma fille, Dieu sait en quel rang vous êtes dans mon cœur, et combien vous m'êtes uniquement chère ; notre bon Dieu vous conserve ! Je me fie que vous y aurez du soin. Sa douce Bonté règne entièrement et à jamais en nous ! Amen. — Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [49]

LETTRE MCLIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Envoi des Réponses. — Régler la correspondance- suivant la cordialité et la pauvreté. — Prise d'habit de Sœur J. M. de Mongeny.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 mars 1632.

Vraiment, je ne sais que faire avec cette très-chère fille qui se plaint toujours de quoi elle n'a pas assez souvent de mes nouvelles, tant elle en désire, et pense que je suis paresseuse à lui écrire ! Mais, si elle compte bien, elle verra que cela n'est pas, et qu'elle m'en doit encore de reste. Je n'ai point su que Mgr de Genève envoyât un messager à Lyon ; car si nous en eussions été avertie, il y aurait bien eu un petit billet pour vous, ma très-chère fille. Nous vous avons écrit depuis, par M. Pioton, et [nous] vous avons fait écrire par nos voituriers d'ici, afin que vous leur remissiez la balle de Paris que vous nous voulez envoyer.

Ma Sœur la Supérieure du faubourg [de Paris] vous mandera dix exemplaires des Réponses, à ce qu'elle nous a écrit. S'il y a quelque chose de bon et utile là dedans, la gloire en est toute à Dieu ; car c'est Lui seul qui me l'a donné, je vous en assure, ma chère fille. — Nous vous avons déjà mandé que nous n'avions point vu le Père Jésuite à qui vous donnâtes de vos lettres, lesquelles pourtant nous avons bien reçues, et toutes les autres aussi que vous nous marquez. Oui, ma très-chère fille, vous aviez raison de nous écrire ce qui regarde ces ports de lettres, et je vous répondis simplement selon la proposition que vous m'en faisiez ; mais maintenant que vous nous dites la chose plus amplement et clairement, j'entends mieux ce que vous voulez dire qu'alors ; et c'est pourquoi je vous dis que nous avons déjà écrit à quelques-unes de nos maisons et le [50] ferons encore aux autres, autant que ma mémoire et celle de ma petite coadjutrice pourra porter, afin que l'on n'écrive plus tant, car aussi certes l'on excède bien quelquefois. Il y a telle fille qui m'écrira des lettres de seize pages, et je veux retrancher cela désormais ; car je ne veux plus que les filles m'écrivent, si ce n'est qu'il y ait une vraie nécessité. Elles se doivent contenter que les Mères m'écrivent, autrement je leur déclare que je brûlerai leurs lettres sans les décacheter, car je ne puis plus fournir à tant d'écritures. Et pour les autres maisons, je manderai que l'on se tienne au Coutumier tant qu'il se pourra, excepté une fois l'année aux communautés ; et pour les Sœurs entre elles, qu'elles s'écrivent rarement et courtement. Je crois, ma très-chère fille, que voilà ce qui se peut faire en cela. Vous ne devez pas avoir eu crainte de faillir en me disant ce que vous m'en avez écrit, parce que la parfaite confiance qui doit être entre nous nous doit faire tout dire sans quasi le considérer.

La chère nièce prit enfin le saint habit il y a aujourd'hui huit jours et bravement : elle se nomme Sœur Jeanne-Marguerite.[13] [51] M. le baron de Lucinge, M. de Bernex et M. de Mongeny vinrent ici pour cela, mais sans apporter argent ni chose quelconque pour l'habiller, ni pour sa pension, de façon qu'il a fallu que la maison fournit tout cela : seulement ils donneront deux cents florins d'ici à un an pour la pension ; et, du reste, il a fallu se contenter d'une rente constituée de deux mille et trois cents florins. Dieu veuille encore que nous en soyons bien payées ! Certes, je ne leur ai point celé que votre considération avait beaucoup opéré en cela ; car autrement les nécessités de cette maison ne nous eussent pas permis de traiter de la sorte ; mais, pour l'amour de vous, et parce que nous croyons que la fille sera bonne, nous avons passé par-dessus tout le reste. Vous, ma chère fille, je ne veux pas que vous nous envoyiez de vos biens, sans que nous ne vous en demandions ; ce que nous ferons cordialement et tout confidemment quand nous en aurons besoin, je vous en assure.

Au reste, je vous prie de ne vous point retrancher de m'écrire tant amplement que vous voudrez ; car vos lettres [me] délassent de la peine que les autres me donnent pour la consolation que j'en reçois, et je ne veux pas que vous m'en priviez. Il est bien vrai que, si ce n'était la charité de ma petite coadjutrice et de notre Sœur M. -Antoinette [de Vosery], à qui je dicte les lettres tout de suite, et elles les vont écrire tandis que j'en lis d'autres ou que j'écris, je n'y pourrais pas fournir ; mais cela me soulage fort. Gardez-vous bien, ma très-chère fille, de vous retrancher de m'écrire, car certes vos lettres me soulagent. Quand je reçois des paquets de Lyon, je les ouvre aussitôt pour y prendre votre lettre, et puis laisse le reste pour le voir à mon loisir. Bref, Dieu a donné, comme je crois, une fort spéciale bénédiction à notre sainte alliance que je désire être éternelle, pour le glorifier en son saint paradis. — Mille saluts à toutes nos Sœurs. Tâchez de connaître l'esprit de notre Sœur Agnès [Daloz], et m'en dire après votre pensée.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLV - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Les soulagements pris par obéissance sont plus méritoires que le jeûne fait par sa propre volonté. — Préparer la fondation de Nîmes. — Manière d'éprouver une prétendante. — Qualités nécessaires à une directrice.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 mars [1632].

Ma très-chère fille,

Il n'y avait que deux jours que je vous avais écrit par la voie de nos bonnes Sœurs d'Avignon, quand j'ai reçu votre dernier paquet, me semblant que celle de Lyon n'est pas bien assurée, puisque même vous ne me faites point de mention d'avoir reçu le paquet que nous vous envoyâmes dernièrement par là. Nous vous écrirons bien toujours le plus souvent que nous pourrons ; mais dites-nous quelle voie est la meilleure pour vous faire sûrement tenir nos lettres ; et si vous n'en recevez pas si souvent comme vous désireriez, il ne faut pas que vous attribuiez ce manquement à [défaut de] confiance, ma chère fille, parce que les monastères se multiplient si fort que je suis grandement surchargée d'écritures et de lettres.

Je loue et remercie Notre-Seigneur de tout mon cœur de ce que vous êtes maintenant en meilleure disposition [santé], et le supplie vous y conserver longuement pour le service de sa gloire. Mgr votre digne prélat nous a écrit pour nous remercier des reliques de notre Bienheureux Père, et nous dit ensuite l'appréhension que l'on a eue de votre mal, mais que votre obéissance aux médecins et votre vertu vous ont fait aussitôt retourner en santé. Néanmoins, ma très-chère fille, comme je vous ai déjà écrit, je crois que tant de remèdes que les médecins donnent sont plus nuisibles qu'utiles, et qu'il ne vous faut que quelques petits remèdes fort doux, une bonne nourriture [53] et du repos, et avec cela vous garder du froid et du serein, tant qu'il vous sera possible ; car, comme je l'écrirai à Mgr votre bon prélat, je vous ai vu céans rouler dix ans depuis votre grande maladie sans tenir un jour entier le lit, au moins que je me souvienne, et sans prendre que fort peu de remèdes, et il me semble que vous vous en trouviez mieux. Toutefois, il faut toujours que nous autres Religieuses demeurions soumises pour ces choses-là, comme pour tout le reste, à ceux qui ont du pouvoir sur nous, après que nous avons représenté simplement les choses que nous pensons le devoir être.

Je suis bien aise que vous soyez si bien cautérisée, car je crois que c'est ce qui vous sera le plus utile. L'on a bien fait de vous ordonner de manger de la viande ce Carême, parce que cela vous était nécessaire ; et je vous prie, ma très-chère fille, de vous rendre toujours fort simple à ces commandements ; car votre obéissance en cela, avec ce que vous ne le faites point par plaisir, sera incomparablement plus agréable à Dieu que si vous aviez jeûné quatre Carêmes tout de suite. Enfin, je désire que vous fassiez ce qui se pourra pour vous maintenir en santé, pour au moins aller jusqu'à la fin de votre temps en la conduite de cette maison que Dieu vous a commise, à ce que vous la puissiez laisser bien établie en l'esprit de l'Institut, et que vous y ayez quelques filles qui vous puissent succéder. Mais, au bout de tout, ma chère fille, je remets tout entre les mains de Dieu, pour en disposer selon son bon plaisir ; car Il sait mieux ce qu'il nous faut que nous-mêmes.

Je suis bien consolée de savoir votre nombre accru, et de filles qui ont de si bonnes dispositions pour prendre l'esprit de notre vocation, et qui appartiennent à des personnes de considération ; car il vous fallait cela pour le commencement surtout, puisqu'elles vous apportent de quoi aider à faire votre bâtiment et fournir à votre entretien. Je suis bien aise que vous ne soyez point gênée en la grandeur de la place qu'il vous faudra pour [54] bâtir, puisqu'on y en pourra ajouter autant qu'il sera requis pour vous bien mettre au large. Je m'assure que Monseigneur y fera bien avancer la besogne, et cependant vous êtes assez bien logées pour un commencement. Si vous vous agrandissez un peu en prenant ces chambres qui touchent à votre maison, comme vous me dites que vous voulez faire, cela vous accommodera toujours en attendant que votre bâtiment soit en état d'y aller.

Ce nous sera de la consolation que vous receviez la fille de la sœur de Mgr de Nîmes, parce que je pense que cela réveillera la fondation dont on parle il y a si longtemps en sa ville. Je vous ai écrit ces jours qu'un Père de l'Oratoire de là en avait écrit à nos Sœurs de Valence, auxquelles nous avons mandé que l'on s'en était adressé céans dès longtemps, et que nous pensions que Mgr de Nîmes voulait des filles de deçà, parce que nous savons assurément qu'elles n'en ont pas pour y employer. Si vous pouvez contribuer quelque chose pour faire réussir cette bonne œuvre, [je] m'assure que vous vous y emploierez fidèlement et un peu dextrement. Nous serons très-aises qu'il y ait plusieurs de nos maisons en ces quartiers de delà, parce que le pays y étant bon et les personnes riches, les maisons y seront assez tôt accommodées, et surtout parce que je crois qu'il en réussira beaucoup de gloire à Dieu, auquel néanmoins nous laissons la disposition de tout.

Quant à cette bonne veuve qui se présente pour être Sœur domestique, à la vérité, ces femmes si dévotes ont souvent de la peine à se soumettre à quitter leurs dévotions, et ce naturel triste et couvert sont deux mauvaises conditions ; mais néanmoins vous pourrez essayer si elle aura tant de souplesse comme l'on dit, lui faisant déjà quitter quelques-unes de ses dévotions pour l'éprouver, avant que de lui donner parole pour sa réception, car je crois que par là vous pourrez bien connaître si elle sera propre ou non. — Je loue Dieu de ce que Mgr votre bon prélat vous continue avec tant de bonté sa chère dilection, [55] et je supplie Notre-Seigneur lui donner abondamment ses grâces et sa sainte lumière et la force pour la bien suivre, afin qu'il corresponde dignement à ce que sa divine Bonté veut de lui. Vous suivez grandement mon inclination de tâcher de ne lui être point à charge, et je vois que pour cela il ne manque pas de soin de pourvoir à vos petites nécessités ; mais vous me consolez fort en ce que vous me dites, que vous traitez avec lui, en tout ce que vous avez à faire, avec respect, déférence et filiale confiance ; car c'est de la sorte, ma chère fille, que nous devons traiter avec nos Supérieurs.

Vous avez bien fait de vous décharger du soin des novices sur ma Sœur G. -Angélique [Brunier] ; car, pourvu qu'elle se ressouvienne bien de ce que je lui ai dit et qu'elle le pratique fidèlement, les élevant en vraie directrice de la Visitation et non en maîtresse du monde, j'espère que Dieu sera glorifié de son petit travail et qu'elle fera de bonnes filles, car elle est fervente et a un bon cœur. Mais qu'elle fasse sa charge selon les avis qui lui ont été donnés, et suive ce que j'en dis en mes Réponses, mais surtout les conseils que vous donnerez pour cela ; et dites-lui que je la prie que la sainte douceur, suavité et cordialité reluisent en toutes ses actions et paroles, et avec cela elle sera une bonne fille, vous le verrez bien. Je la salue fort chèrement, et vous prie de lui dire ceci. — Nous vous remercions cordialement de vos jolis petits ciseaux. Ne vous mettez pas en peine de nous rien envoyer, parce qu'il fâche à ceux qui viennent de se charger de nos affaires, si ce n'est quand il vient quelque muletier. M. Garin nous a dit qu'il n'avait pu apporter votre petite caisse.

Je ne pense [pas] que vous puissiez recevoir pour véritable la crainte qui vous vient, que notre éloignement de présence corporelle en refroidisse mon affection envers vous, ma fille. Je vous dis la vérité, que tout le monde ensemble n'y saurait apporter aucune diminution : cette dilection vient de Dieu, et [56] est si bien fondée que rien ne l'ébranlera jamais ; au contraire, certes il me semble que je la vois toujours croître. Et si je ne regardais Dieu, j'aurais grand'peine de vous avoir éloignée de moi et m'avoir privée des chères consolations et utilités que je pouvais recevoir de votre chère présence ; mais je loue Dieu, qui n'a pas permis que je me sois jamais préférée à ce que j'ai connu être du service de Dieu. Croyez donc bien, ma vraie très-chère fille, que je vous porte tendrement dans mon cœur, et en un lieu où rien ne vous déplacera jamais. Je suis de même très-assurée de votre invariable affection et confiance filiale ; c'est ma consolation, et que vos petits services sont reçus agréablement de Dieu et de ses créatures ; car Monseigneur m'en dit merveille. Dieu seul en soit glorifié, duquel je vous souhaite le plus pur et le plus saint amour. Amen.

Le voile [de calice] de Mgr de Montpellier sera fait pour Pâques. M. Garin nous a promis de le faire tenir sûrement ; vous le lui présenterez, s'il vous plaît.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLVI - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Ne permettre l'entrée de la clôture aux dames amies que pour les seuls exercices de la retraite. — Déférence due à la fondatrice.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de savoir que vous êtes toutes retournées heureusement et avec édification du prochain dans votre bénite clôture, et je supplie sa Bonté vous faire la grâce que vous n'ayez plus sujet d'en sortir. J'ai été consolée de savoir aussi que toutes ces bonnes dames de par delà vous continuent leur [57] affection ; mais pour ce qui est de les laisser entrer dans votre maison, si ce n'est pour y faire les exercices, je ne pense pas que cela se doive permettre, car ces entrées d'un jour ou deux ne servent de rien qu'à donner sujet de distractions aux Sœurs, et si vous les permettiez, vous en seriez continuellement importunée.

Je ne sais pourquoi vous attendez madame de Granieu, pour poser la première pierre de votre église ; car je crois que si elle avait la volonté de se rendre votre bienfaitrice, elle se déclarerait. Ne vous en faisant point de semblant, vous ne lui en devez rien témoigner, car il ne faut pas que nous servions de cloche pour inviter les personnes à nous faire du bien. Cela appartient plutôt à madame de Saint-Julien ou à madame sa mère de poser la première pierre, puisqu'elles portent le nom de fondatrices, si ce n'est qu'elles voulussent laisser cela à quelque personne qui serait invitée par ce moyen à vous aider de quelque chose pour faire votre bâtiment. Il faut que vous ménagiez cela, comme vous le jugerez plus à propos. Ma chère fille, Dieu vous donne son saint amour ! Priez Dieu pour moi, je vous en prie, qui suis de cœur sincère toute vôtre.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [58]

LETTRE M CLVII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-ISABELLE DE LA LUXIÈRE[14]

À CRÉMIEUX

L'humilité attire l'Esprit de Dieu. — Chasser avec soin toute pensée de défiance,

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Vous m'aviez déjà confié ce secret de votre cœur, dont je vous sais très-bon gré ; mais ne pensez plus aux choses passées. Qu'elles nous servent seulement pour nous faire tenir très-humbles et basses devant Dieu, qui nous a été si miséricordieux, et très-petites à nos propres yeux et à l'égard de toutes créatures. Ce doit être notre principale affection, et de nous rendre très-fidèles à la pratique de cette sainte vertu, seule digne d'attirer l'Esprit de Dieu en nous.

Pour votre oraison, suivez avec grande simplicité l'attrait de Dieu, selon le conseil de votre bonne Mère. N'admettez nullement la pensée que vous serez damnée : c'est un soufflement de l'esprit malin. Vous avez des bonnes arrhes de la bienveillance de Dieu, par la grâce de votre vocation. Demeurez en paix et confiance entre les bras de sa bonté et miséricorde ; elle vous sera favorable. Mais soyez-lui bien fidèle, ma très-chère [59] fille, en votre rabaissement et vous tenez fort unie avec vos Sœurs et également. Je vous assure que de cœur je suis toute vôtre. L'on proposera des Sœurs pour l'élection capables de porter la charge, et les Sœurs seront en liberté d'élire selon l'inspiration de Dieu, que je supplie vous bénir et soit béni.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Marseille.

LETTRE MCLVIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-PÉRONNE BAILLARD[15]

À CRÉMIEUX

Elle lui recommande la charité et la joie an service de Dieu.

VIVE + JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Encore ce petit billet, puisque Dieu m'en donne le loisir. Vous m'avez bien consolée de me parler avec une si entière confiance. Je vous dirai aussi et à cœur ouvert, comme à ma chère fille, que j'ai bien trouvé du changement en votre esprit, remarquant qu'ici vous veilliez avec plus de soin de ne pas faire tant de fautes, surtout envers les Sœurs, auxquelles vous portiez grand respect et soumission. Reprenez ce train, ma chère fille, et soyez si fort sur votre garde que vous n'échappiez plus de paroles contre la charité. Rendez-vous fort obéissante, douce, cordiale et respectueuse envers toutes.

Pour votre oraison, suivez-y l'attrait et ne vous laissez pas dissiper volontairement. Pensez souvent à la Vie et Passion de [60] Notre-Seigneur, afin de l'imiter en ses vertus, et vivez joyeuse dans la maison de Dieu, ne vous laissant porter à aucun désir, sinon à celui de plaire à Dieu par l'exacte observance.

Nous vous nommerons pour l'Ascension des Sœurs des plus capables qui nous sera possible, pour proposer à votre élection ; mais, pour Dieu, que l'on laisse bien agir le Saint-Esprit, en l'amour duquel je suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Témoignages de gratitude. — Il faut donner aux Religieuses le temps de s'affermir dans la vertu avant de les envoyer en fondation. — N'admettre aucune interprétation des Règles et coutumes. — La Sainte désire que ses filles écrivent rarement et courtement.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mars [1632].

Vraiment, il est beau et riche en excellence ce béni parement ! aussi est-il parti du grand et charitable cœur de ma grande et très-unique fille. Nous l'avons offert à Dieu et à notre Bienheureux Père, avec une communion générale de notre communauté, qui avec moi vous en offre, et à la vôtre très-chère, mille actions de grâces. Nous avons fort supplié cette divine Bonté de répandre abondamment la blancheur de sa sainte innocence et pureté sur toutes vos chères âmes, et le vermeil de son pur amour, afin qu'avec les saintes vierges et les glorieux martyrs nous le puissions bénir et louer éternellement. Amen. Je remercie en particulier vos chères novices du petit tableau de notre Bienheureux Père qu'elles ont envoyé aux nôtres. Je l'ai trouvé si à mon gré que je l'ai gardé pour notre cellule, et vais pensant ce que je leur pourrais envoyer en [61] contre-échange qui leur pourrait être agréable. Ma très-chère fille, si vous le pouvez savoir d'elles, dites-le-moi, et je le ferai de bon cœur.

Nous reçûmes avant-hier votre dernière lettre ; je m'assure que maintenant vous avez aussi reçu deux ou trois des nôtres avec la réponse pour M. le commandeur [de Sillery]. Vous me dites qu'il l'attendait de bon cœur ; mais, hélas ! qu'il la trouvera indigne de son attente ! J'en veux aimer de bon cœur mon abjection, et récompenser, si je puis, mon impuissance, par mes prières ; car c'est la vérité que ce bon seigneur m'est en grande vénération. —Nos pauvres Sœurs me font pitié d'être là si seules : si ce n'était cela, j'aurais plus d'inclination que cette fondation fût retardée ; nous en faisons tant que nos Sœurs n'ont pas le loisir de se bien fonder elles-mêmes. Je crois bien que ma Sœur M. -Euphrosine [Turpin] est bien capable ; mais [il] lui eût fait grand bien d'être encore sous votre main ; néanmoins, si vous n'en avez point d'autres, il faut espérer, comme disait notre Bienheureux Père, que la Providence suppléera à tout ce qui manquera. Mais, devant que de les envoyer, il me semble qu'il serait nécessaire qu'il y eut quelques dispositions pour le temporel, soit de quelque bonne personne qui donnât ou avançât quelque chose, ou qu'il y eût des filles prêtes. Je le vais faire écrire à notre Sœur la Supérieure de N. ; elle gouverne fort bien sa maison. — C'est dommage si notre Sœur la directrice n'a des forces suffisantes au corps et à l'esprit pour vous pouvoir succéder ; je pense que toutes ses faiblesses et attaques se guériront plutôt par une humble et tranquille souffrance en se divertissant simplement, que par toute autre manière de les combattre. Or bien, entre ci et deux ans l'on verra ce que Dieu fera. [Plusieurs lignes inintelligibles.]

Sa Bonté nous conserve notre bon Mgr de Bourges et nous l'amène heureusement. Ces incertitudes tiennent en peine ; mais Dieu les veut, il s'y faut soumettre de bon cœur. Je suis [62] soulagée de ce qu'il n'amènera pas ma fille de Chantal, pour la crainte que j'avais que cela ne l'incommodât ; mais il ne lui faut pas dire à elle, car elle pourrait penser que je ne l'aime pas, bien que je la chérisse de tout mon cœur ; mais les entrevues me sont assez indifférentes. — Que me voilà bien consolée dé vous savoir toute remise ! Je prie Dieu que votre santé soit rétablie pour longues années, afin que sa Bonté en tire de plus en plus sa gloire.

Nouez le plus tôt que vous pourrez l'affaire de madame de Senecey ; tout ce qu'elle demande est juste et raisonnable. Il est vrai que ce n'est pas un article de la Règle de ne prendre que trois petites Sœurs ; mais elle est du Coutumier. Ces bons Pères [mot illisible], et le Père Maillan même, ne sont que trop libres en l'interprétation de notre Institut, en ayant donné quelquefois d'assez contraires aux intentions du Bienheureux ; enfin, quand on désire une chose, on trouve qu'elle se peut. C'était, je m'assure, par tel moyen que nos Sœurs de Lyon avaient cinq petites filles, et qu'on voulait prouver que notre Sœur de Blonay pouvait être réélue Supérieure autant de fois que les Supérieurs et les Sœurs le jugeraient nécessaire, et qu'aussi elle est du monastère de Lyon, et autres bonnes interprétations qu'on a voulu faire. Or néanmoins, ma très-chère fille, il faudra gratifier ce bon Père en tout ce qui se pourra, car il est un digne serviteur de Dieu, fort affectionné à notre Institut, et qui nous a toujours fort obligées. Voici ma pensée : la petite de Ragny ne doit tenir aucun rang entre les petites [filles], puisqu'elle est en qualité de bienfaitrice ; que si l'une des trois autres était de quinze ans pour être mise au noviciat, vous pourriez en liberté en prendre encore une. Que si cela ne se peut, je laisse à votre jugement, ma très-chère fille, de faire ce que vous jugerez pour le mieux en cette occasion ; bien qu'il soit vrai qu'il sera regardé de vous plus que de toute autre, et qu'il est toujours fâcheux de rompre ses coutumes. Notre [63] Bienheureux vous dira ce que vous avez à faire. Ma fille, vous m'êtes de plus en plus uniquement chère.

[P. S.] Ma très-chère fille, nos Sœurs de Lyon m'ont mandé que nos Sœurs de par delà écrivent tant et tant en Provence et en Dauphiné, que le maître de la poste disait que ses sacs étaient tout pleins des paquets de la Visitation : certes, je crois qu'il y a prou d'inutilités parmi tout cela, et, ce qu'il y a plus à craindre, des impertinences [puérilités] qui, si elles étaient vues et lues, seraient bien des risées, et de plus surchargent les maisons de ports. Si vous pouvez savoir quelles sont ces grandes écriveuses, il les en faudrait avertir. Je minute de les retrancher à celles qui s'adressent à moi, y ayant bien des Religieuses qui m'ont écrit des lettres longues de seize pages. Oh certes ! je [leur réponds] comme il faut ; car je ne puis fournir à lire et répondre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation do Chambéry.

LETTRE MCLX (Inédite) - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE À BLOIS

Condoléances sur la mort du Père spirituel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mars 1632.

Ma très-chère fille,

Il y a fort peu de temps que je vous ai écrit ; c'est pourquoi je ne vous fais maintenant que ce billet, pour seulement me condouloir avec vous de la mort de M. votre bon Père spirituel. Voilà, ma très-chère fille, comme la vie de l'homme est incertaine, et comme nous nous devons toujours tenir sur nos gardes. Je prie Dieu qu'il le veuille recevoir en son saint repos. — Puisque vous avez des filles capables en votre maison pour vous succéder, il n'est pas besoin d'en mettre de celles de [64] dehors sur le catalogue pour proposer à l'élection. Néanmoins, avec toute bonne liberté, faites ce que Dieu vous inspirera, tant pour ce sujet que pour tout le reste. Je supplie sa Bonté vous donner abondamment ses célestes grâces, et à toutes nos chères Sœurs que je salue de cœur.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE MCLXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Comment faire le choix des Sœurs destinées à être envoyées en fondation. — L'obéissance est la solide base de la sainteté. — Il faut conserver soigneusement les usages établis par le B. Fondateur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er avril 1632.

Ma très-chère fille,

Il n'y a que trois ou quatre jours que je vous ai écrit ; mais je le fais encore maintenant à l'avantage, afin que cette lettre soit prête quand il se présentera une commodité pour Lyon. Je vous ai déjà mandé que je me porte bien depuis quinze jours en ça, Dieu merci, et vous ai aussi écrit touchant l'affaire de madame de Senecey.

Oui, ma très-chère fille, que ce sera suffisamment, ains abondamment, faire la charité à notre maison de Bourg d'y prendre deux Sœurs pour votre fondation de Mâcon. Pour celle de Villefranche,[16] peut-être que nous emploierons la bonne [65] volonté de nos Sœurs de l'Antiquaille pour quelque autre de nos pauvres maisons, en cas que celle de Bourg donne trois ou quatre filles pour une petite fondation dont on parle, je ne sais où, au Comté, qui se doit faire bientôt. Quant à ce qui est du choix de la Supérieure que vous devez envoyer à Mâcon, vous ferez bien de suivre ce que le Coutumier marque pour cela, d'en conférer avec vos coadjutrices ou avec vos Sœurs anciennes pour en savoir leur sentiment, si les conseillères sont de celles que vous y voulez envoyer, et puis en communiquer avec le Supérieur ou Père spirituel. Après cela, s'il veut et que vous le jugiez à propos, vous pouvez lui faire parler à toutes les Sœurs pour vous mieux résoudre. Et faisant de cette sorte, ma chère fille, il ne faut point douter que ce qui se conclura ne soit selon le bon plaisir de Dieu. Je trouve, en ce que vous me dites de notre Sœur Fr. -Gertrude [Pinedon], des fort bonnes conditions à mon gré. Pour ma Sœur M. -Denise, il me semble qu'elle est un peu bien bruyante pour être si tôt renvoyée dehors ; néanmoins, il faudra que vous fassiez le jugement de cela selon la Supérieure que vous enverrez.

Mgr de Genève nous avait déjà bien dit que madame de Vendôme vous a envoyé un cœur d'or. Dieu veuille rendre les nôtres tout d ; or de sa charité et de son pur amour ! — Vous avez bien fait d'ôter l'habit à cette bonne grosse fille ; car ayant l'imagination forte, toutes les impressions qu'elle prendra, il est à craindre qu'elle ne les tienne pour des vérités. — Quant à ma Sœur la Supérieure de Moulins, Mgr de Genève lui a déjà bien [66] écrit ; je ne sais pas s'il voudra redoubler. Pour moi, si j'ai le loisir, peut-être lui ferai-je encore un billet. Certes, les choses qu'elle fait sont du tout contraires à l'esprit de sa vocation, et fiel ne sais comme elle se laisse si fort porter à cette inclination qu'elle a à l'austérité, car c'est une bonne fille qui a des bonnes dispositions pour rendre du service à Dieu, et elle se gâte par ce moyen. Pour moi, j'estime toujours plus la sainteté qui a son fondement dans la soumission. — Ma très-chère fille, je vous dis encore en confiance qu'il y a une de nos maisons qui désirerait avoir notre Sœur Claude-Agnès [Daloz] pour Supérieure. Je crois que vous l'avez maintenant auprès de vous, ainsi que je vous en ai écrit deux [fois] pour vous prier de l'y faire passer ; c'est pourquoi je désirerais que vous en sussiez le sentiment de notre Sœur la Supérieure de l'Antiquaille,[17] et que vous me le mandassiez avec le vôtre. C'est une âme en laquelle je ne sais rien que de bon, et [je] crois bien que pour la conduite intérieure, elle y réussira toujours bien ; mais ce que je craindrais un peu, c'est qu'elle ne fût pas tant ménagère pour le maniement du temporel ; néanmoins, je serais bien aise d'en savoir votre pensée de vous deux seules à qui je la dis. Je désirais la garder un peu ici avant que [de] la remettre en charge, pour cette raison ; mais puisqu'elle aura été auprès de vous et [67] de notre Sœur de l'Antiquaille, j'estime que c'est assez, voire, c'est plus que si elle avait été auprès de nous.

Voilà tout, ma très-chère fille, sinon ce que vous savez si bien, que je suis de cœur entièrement à vous. Notre gros paquet est demeuré : nous y joignons ce billet, et [je] vous supplie de faire tenir sûrement ces deux paquets qui s'adressent à Paris. Dans celui pour la ville, il y a une étole de notre Bienheureux Père pour l'église cathédrale d'Ypres, en Flandre. Voyez s'il le faut bien recommander.

Dieu soit béni !

Ma chère fille, je vous dis encore sur ce que vous me proposez défaire faire l'élection de la Supérieure que vous voulez envoyer à Mâcon, par voix de chapitre, que nous ne devons point mettre de nouvelles coutumes en notre Institut, ains suivre simplement ce que le Bienheureux nous a laissé. Vous souvenez-vous, ma chère fille, de la peine que vous pensâtes avoir quand Mgr de Lyon voulait faire l'élection de ma Sœur la Supérieure de Saint-Étienne ? C'est pourquoi je vous dis derechef que vous conserviez toujours l'autorité que la Supérieure et les Sœurs doivent avoir dans l'exacte observance, et [que vous] n'en donniez point au dehors plus qu'il ne faut, car cela est important. — Je vous prie de nous faire réponse touchant ma Sœur C. -Agnès, par ce porteur, et de faire joindre cette lettre pour Troyes au paquet du faubourg. — Ne payez point de port à ce porteur, parce que nous le payons ici.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [68]

LETTRE MCLXII - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Conseils pour la prochaine élection.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 11 avril 1632.

Ma très-chère fille,

Par une si bonne occasion, je vous ai voulu faire ce billet pour vous dire ce que je réponds à vos Sœurs conseillères qui m'ont écrit pour l'élection, qui est que vous pourrez proposer sur le catalogue ma Sœur Marie-Françoise de Livron, qui est une fille fort vertueuse et bien expérimentée au gouvernement spirituel et temporel, et que je crois qui serait utile à votre maison en cas que vous ne puissiez pas porter plus longtemps la charge, à cause de vos infirmités corporelles, et parce que aussi, selon la première parole que nous donnâmes de ne vous laisser là que trois ans, nous serions bien aises de vous avoir ici : vous y seriez plus soulagée, ma chère fille, et votre santé en serait peut-être meilleure. Croyez que vous y serez toujours reçue chèrement et avec des cœurs pleins d'une sincère dilection pour vous, je vous en assure, ma très-chère fille.

Il y a encore d'autres Supérieures déposées que je nomme à nos Sœurs. Vous pourrez choisir ensemble celles que vous trouverez plus à propos pour mettre sur le catalogue, s'il est besoin. Je remets tout entre les mains de Notre-Seigneur, m'assurant qu'il vous inspirera à toutes ce que vous aurez à faire en cette occasion. J'en supplie sa douce Bonté, et de vous rendre participantes des mérites de sa glorieuse résurrection. Je suis en son amour plus que je ne puis dire, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [69]

LETTRE MCLXIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Sentiment de la Sainte au sujet des opérations que nécessitent certaines maladies. — Voyage à Rumilly et à Chambéry.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 avril [1632].

Ma très-chère fille,

Voilà les réponses pour Paris et Riom, que ce bon Père vous portera ou vous les enverra. Il a fait merveille en cette ville par ses doctes et dévotes prédications ; il nous a aussi prêchées quelquefois, dont nous sommes restées fort consolées et édifiées. — Je crois que vous aurez reçu nos réponses touchant votre fondation de Mâcon. Puisque vous avez la parole de madame de Senecey, je pense que vous pouvez bien faire partir vos Sœurs quand vous voudrez, car elle n'est pas femme qui veuille manquer de tenir sa parole.

Quant à votre pauvre Sœur malade de la pierre, certes, je ne sais quasi que vous en dire, parce que je sais que notre Bienheureux Père se trouvait fort douteux pour donner conseil en de semblables occasions. Pour moi, j'aimerais mieux mourir que de subir les remèdes proposés, tant pour éviter les abjections que cela causerait, que pour le danger qu'il y a d'offenser Dieu. — Au surplus, ma très-chère fille, nous espérons de partir demain pour Rumilly, si Dieu permet qu'il fasse beau temps ; car Mgr de Genève m'a recommandé d'aller voir nos chères Sœurs de là, et puis celles de Chambéry. Ma bonne Sœur la Supérieure a si bien poursuivi, nonobstant le refus qui lui avait été fait, qu'elle a obtenu de Mgr que nous leur irions aider à choisir une place pour les loger ; et encore pour conclure une affaire bien importante, bien qu'elle ne regarde que le temporel, à quoi j'ai un peu de répugnance parce qu'il ne me [70] semble pas que cela soit bien nécessaire ; mais c'est qu'il me fâche toujours de sortir ; car j'aime bien à demeurer ici. Je ne sais non plus que vous [ce] que nous ferons de cette pauvre maison de Riom ; tout s'y consomme. Nous sommes dans l'impuissance de les aider encore, étant quasi toujours à l'emprunt pour rouler, ne pouvant être payées, outre qu'il se fait et fera toujours plus de dépenses pour les affaires de notre Bienheureux. Vous savez ce que je vous suis. Dieu soit béni et vous fasse vivre de son saint amour ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 2 mai [1632]

Je vous écrivis avant-hier, où je vous mandai la joie et la consolation que je ressens de la santé de Mgr de Bourges, de quoi je bénis Dieu. Croyez, ma très-chère fille, qu'il faut bien regarder le divin bon plaisir de Notre-Seigneur au retardement de cette affaire, car c'est Lui qui le fait. Or, à toute fin, si Mgr de Bourges ne s'acheminait pas pour venir si promptement, comme il nous en donne l'espérance, nous vous envoyons les Mémoires du Père dom Juste. Je vous avais déjà écrit que, s'il se pouvait, vous nous fissiez venir notre bon M. Ram us avec Mgr de Belley ; que si Mgr de Belley l'ancien ne pouvait venir, nous nous servirions du moderne. Nous craignons fort les longueurs du côté de Rome : je vous prie de regarder bien avec M. le commandeur [de Sillery] tous les expédients qui se pourront prendre pour acheminer promptement cette [71] affaire. Vous êtes sur les lieux, vous voyez comme toutes choses vont, c'est pourquoi je vous supplie d'y employer tout votre soin, et de voir derechef avec notre très-cher et honoré frère M. le commandeur et le Père dom Maurice, pour vous résoudre ensemble à ce que vous jugerez le plus court pour l'acheminement de cette affaire, et si ce serait bon de faire venir Mgr de Belley et M. Ramus. Que si toutefois Mgr de Bourges était sur le point de son départ pour venir ici, il ne lui faudrait pas dire la résolution que nous prenons d'avoir recours à Rome ; car, si je ne me trompe, le bon seigneur a un peu de remords de conscience de n'avoir eu son recours en ce lieu-là, ainsi que Mgr de Genève lui avait mandé, il y a environ quatre mois. Et pour conclusion, ma chère fille, je remets cette affaire à votre prudence et sage conduite, pour prendre tous les expédients les plus courts et les plus assurés, ainsi que vous le jugerez pour le mieux. J'écris à Mgr de Bourges, je laisse la lettre ouverte : vous la donnerez ou retiendrez, comme vous jugerez pour le mieux.

Ma toute chère fille, je suis ici à Chambéry, bien embarrassée en ce parloir ; mais certes bien consolée parmi nos Sœurs, qui sont fort bonnes et braves. Pour la Mère, vous la connaissez. Nous nous en irons, Dieu aidant, dans dix jours. Dieu soit notre seul amour ! Vous savez ce que je vous suis ; certes, toute vôtre et de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [72]

LETTRE MCLXV (Inédite) - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Elle lui conseille d'entreprendre la construction d'un monastère régulier.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry], 4 mai [1632.]

Ma très-chère fille,

Nous vous avons écrit, il n'y a qu'environ dix ou douze jours et à nos Sœurs de Lyon, pour savoir si elles vous pourraient faire avoir les neuf mille francs que vous désirez. Nous n'en avons encore point eu de réponse depuis. — Nous avons reçu M. et madame de Vallat, avec tout le bon accueil qu'il nous a été possible de leur faire, et sommes marries que nous n'ayons point d'occasion de leur rendre quelques bons services, car nous le ferions avec grande affection. M. de Vallat m'a dit qu'il espère que dans neuf mois vous aurez un corps de logis bâti. Je l'ai voulu mettre dans l'achat d'une maison qui est à votre passage et qui vous est nécessaire ; mais il n'y a pas voulu entrer. De façon, ma chère fille, que je vois bien que leur inclination est que vous bâtissiez, et je crois que vous êtes trop sage pour vouloir acheter une maison et laisser de bâtir contre l'inclination de Mgr de Montpellier, lequel vous ayant engagée en ce dessein de faire bâtir, ne manquera de vous aider à l'avenir, comme il a fait par le passé, et comme je vois qu'il fait toujours, en quoi certes vous lui êtes grandement obligée. Et croyez, ma fille, que si tous les commencements de nos établissements étaient aussi bien appuyés que le vôtre, il n'y aurait pas de quoi se plaindre, ni de quoi me donner tant de rompements de tête que j'en ai pour ces choses-là. Je vous dis donc, ma très-chère fille, que l'argent que vous destiniez pour acheter cette maison dont vous me parlez, vous le pourrez [73] employer à faire bâtir. Et cependant, M. de Vallat m'a dit que vous pouviez vous mettre au large là où vous êtes, en prenant une petite maison qui est joignant la vôtre, où il y a deux chambres qui vous pourraient suffisamment accommoder en attendant mieux.

Quant à ces bonnes demoiselles de Béziers, je prie Dieu qu'il leur fasse la grâce de mettre en effet leur dessein, puisqu'il est pour la plus grande gloire de sa divine Majesté. Nous sommes après vous chercher une bonne Sœur domestique pour lui faire faire son essai céans, et vous l'envoyer avec madame de Vallat. Nous avons aussi fait dire la neuvaine de messes que vous avez envoyée et recommandé à Dieu l'intention pour laquelle on les a dites. — Ma fille, vous savez, et il est vrai, que je suis [vôtre] de tout mon cœur et vous supplie de n'en douter jamais. Je supplie l'Esprit Très-Saint de vous remplir de ses dons et grâces avec abondance, et toutes vos chères Sœurs, que je salue de toutes mes affections.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXVI - À LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

C'est une faute de censurer la conduite de la Supérieure. — De la prochaine élection qui doit se faire à Crémieux. — Respect pour la clôture.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 5 mai [1632].

Ma très-chère fille,

Je suis marrie que vous vous soyez mise en dépense pour envoyer cette offrande à notre Bienheureux Père, car je m'assure qu'il aurait bien agréé votre bonne volonté ; néanmoins, puisque la chose est faite, j'espère qu'il vous en récompensera [74] bien. M. votre bon confesseur ne nous a pas trouvée en notre monastère d'Annecy, mais en celui de Chambéry, où nous sommes venue pour quelque affaire importante, et je crois que nous partirons mardi prochain, Dieu aidant. — Nos Sœurs ont bien eu tort de désapprouver qu'on nourrît ce bon M. votre confesseur ; car ayant les bonnes conditions que vous me marquez, il faut bien s'ajuster avec lui pour le conserver. Mais pourtant si madame de Saint-Julien veut tenir sa parole, vous ferez bien de vous y accorder, car cela vous épargnera toujours autant. Les Supérieures sont toujours sujettes à être censurées, comme vous voyez ; néanmoins, je supplie nos Sœurs de se bien amender de ce défaut, qui est important dans une communauté.

Pour ce qui est de votre bâtiment, il faudra, s'il se peut, faire voir le dessin à quelque Père de Religion qui s'entende à cela, comme si vous avez là quelques Capucins, ou qu'il y en passât qui fussent intelligents en l'architecture, ou bien encore que ces dames vos bonnes amies employassent quelqu'un de leurs amis pour le considérer et vous en dire par après leurs sentiments ; car ils vous pourraient mieux conseiller que moi en ces choses-là. M. votre confesseur pourra [vous] dire le surplus de ce que nous avons conféré ensemble pour ce sujet. — Quant à l'élection qui se doit faire en votre maison, puisque l'on n'a pas goûté la proposition que nous avons faite de celles que j'ai cru être plus convenables pour être mises sur le catalogue, je m'en démets et laisse faire ce que l'on voudra. Puisque l'on se contente de ce qu'on a dans la maison, je leur laisse faire le catalogue : je m'assure que l'on vous y remettra. Seulement, vous dis-je, mais à vous seule, que si l'on élit une Sœur de votre monastère, autre que vous, je crois qu'il sera nécessaire de vous y laisser encore un peu de temps pour aider, pas vos bons conseils et exemples d'humilité et d'exacte observance, la nouvelle Supérieure. Vous verrez ce [75] que je dis à M. N. touchant ce point de l'élection ; mais faites en sorte que vos Sœurs conseillères ne s'en aperçoivent pas, et faites rendre la lettre bien fermée. Croyez, ma fille, que ce me sera bien de la consolation de vous ravoir à Annecy ; mais, pour la raison que je vous ai dite ci-dessus, si l'on élit une de vos Sœurs, ce ne pourra pas être si tôt, à cause que votre présence serait encore nécessaire. Je prie Dieu qu'il inspire à nos Sœurs ce qui sera de son bon plaisir.

Non, ma fille, ce n'est pas bien que M. N. entre ainsi souvent en votre maison pour parler aux Sœurs. Je leur écrivis bien l'autre jour ; mais, puisque cela n'y a pas servi, je crois qu'il faut que les Sœurs conseillères toutes ensemble lui représentent que cela est contre la clôture, et qu'il ne se pratique point en nos monastères. Pour ce qui est de sa nièce, si c'est une fille rare et de grande attente, on la pourra recevoir ici pour le Val d'Aoste en lui faisant bien apprendre la broderie, car cela aiderait pour la faire recevoir et grossirait toujours sa dot, qu'il faudra qui soit au moins de cinq cents ducatons pour toutes choses. Mais si elle n'est pas telle que je dis, que ce ne soit point une fille rare, il ne la faudra pas envoyer parce qu'on ne la garderait pas, d'autant que pour Annecy nous ne l'y pouvons recevoir, et ici et à Rumilly on est déjà assez grand nombre, comme aussi à Thonon, si bien que je vous en avertis à bonne heure, afin qu'on ne l'envoie pas, si elle n'est fort brave fille, parce que l'on ferait plus de déplaisir de la renvoyer, qu'on ne ferait de plaisir de la recevoir. En vérité, je vous dis que de cœur je suis toute vôtre.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [76]

LETTRE MCLXVII - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE GUÉRIN[18]

SUPÉRIEURE À VALENCE

La fondation de Romans est résolue. — Le cœur humain aimant beaucoup la créature en aime moins le Créateur. — Les redditions de compte doivent être succinctes. — Réserver quelque place pour les âmes d'élite qui pourraient se présenter. — Mgr de Valence est mécontent du trop grand nombre de filles que l'on reçoit.

VIVE † JÉSUS !

Chambéry, 8 mai 1632.

Donc, ma très-chère fille, voilà une fondation à Romans résolue et vos prétendantes bonnes, Dieu merci, ce qui est un bon fondement. Je vous supplie bien fort de n'y envoyer que de bien bonnes Sœurs, et que les considérations humaines ne vous empêchent point d'en faire un bon choix. Vous ne me dites point celle que vous y mettez Supérieure ; mais je m'assure que vous choisirez la plus capable entre vos Sœurs pour exercer cette charge. Quant à ce que vous m'écrivez que l'on veut que vous y alliez, je ne saurais bonnement que vous dire là-dessus. Si la Supérieure est comme il la faut, sa présence pourrait suffire ; néanmoins vous ferez ce que vous et vos Sœurs et votre Supérieur jugerez être mieux.

Ma chère fille, pour ce qui est de l'engagement avec ce bon [77] ecclésiastique, je ne pouvais pas vous répondre autrement, selon que vous m'en aviez écrit. Or maintenant, sachant son nom et son état présent, je vous dis que vous pourrez ne pas retrancher tout d'un coup ses lettres, mais oui bien ces grands témoignages d'affection et paroles choisies, comme encore petit à petit la fréquence de telles lettres, et faire que le style soit humble, cordial et simple. Car enfin, ma chère fille, il faut considérer que notre cœur est si chétif, qu'aimant beaucoup les créatures, il en aime moins le Créateur.

Je suis bien consolée que nos Sœurs s'affectionnent à la pratique des vertus que nous leur recommandâmes l'autre jour ; car je souhaite bien qu'elles s'avancent en icelles. Je suis bien aise que vous déchargiez un peu votre maison ; car je désire que dorénavant vous ne passiez pas le nombre de trente-six ou trente-huit au plus, afin que vous ayez toujours quelque place pour les esprits rares qui pourraient se présenter. — Vos Sœurs sont trop longues en leurs redditions de compte ; il leur en faut retrancher : car ces grandes parleuses ne sont jamais guère bonnes faiseuses. Je les salue toutes avec vous très-chèrement, et les supplie de faire toujours quelque bon souhait devant Notre-Seigneur pour moi, non pas pour que je sois sainte de la sainteté qui éclate, mais de la sainteté qui me fasse être bien humble et pure. — Vous nous ferez bien plaisir d'envoyer la caisse à Grenoble, et je crois que nos Sœurs ne manqueront pas de commodités pour nous la faire avoir. Vous savez bien que vous êtes toujours ma très-chère fille, et que je suis de cœur votre, etc.

[P. S.] Depuis cette lettre écrite, j'ai reçu des lettres par où l'on me dit que quelques personnes, extrêmement affectionnées à notre Institut, ont prié quelqu'un de grande qualité de nous avertir que Mgr de Valence était mal content du trop grand nombre de filles que vous recevez. Vous savez, ma très-chère fille, que je vous en ai écrit il y a longtemps. Les mêmes [78] personnes nous disent encore que l'on trouve fort étrange qu'une maison qui n'est composée que de jeunes filles aille faire une fondation ; que n'ayant point d'expérience, elles ne pourront qu'y faire beaucoup de fautes. Sur cet avis, je vous conseille, ma très-chère fille, de retarder cette fondation, et nous verrons, après l'Ascension, s'il y aura moyen de vous faire avoir quelque bonne Supérieure, tant pour l'utilité du dedans que pour la bonne édification du dehors.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Montélimart.

LETTRE MCLXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La fondation du Croisic n'a pas été sagement conduite. — Maladie de Mgr de Bourges.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, mai 1632].

Ma très-chère fille,

Nous vous supplions de faire tenir promptement ces lettres de Moulins, qui sont pour cette pauvre fondation du Croisic, laquelle, si Dieu n'y met la main, inquiétera tout l'Institut ; car ma Sœur la Supérieure de Moulins et ses Sœurs ne firent pas très-heureux choix des esprits qu'elles y envoyèrent, en quoi elles ont eu grand tort. Mais je crois aussi qu'elles auront la mortification d'en voir retourner une partie en leur maison, d'où elles sortirent les esprits médiocres pour les envoyer en cette fondation ; et maintenant Mgr de Nantes en est si très-mal content et insatisfait que résolument il les veut renvoyer, si l'on n'en retire deux ou trois. Voilà, je crois, une bonne occasion pour nous faire devenir sages et avisées en ce sujet des fondations. Dieu veuille que nous en profitions !

Nous vous recommandons aussi bien fort les lettres pour [79] Paris, qui sont encore pour les affaires de notre Bienheureux Père ; car derechef Mgr de Bourges a pensé mourir, si bien que cela le retarde encore de venir, et Dieu veuille qu'il ne l'en empêche pas tout à fait ! On nous le fait espérer, il en arrivera tout ce qu'il plaira à Notre Seigneur. — Au reste, je m'en doutais bien, ma chère fille, que quand vous nous sauriez en nos maisons de deçà, le péché d'envie entrerait chez vous. Mais pourtant je vous supplie de ne laisser pas grossir votre désir, parce qu'il n'y a pas grande apparence qu'il puisse réussir. Ma Sœur la Supérieure d'ici et moi avons bonne espérance de la petite nièce[19] ; mais avec un peu de patience parce qu'elle a été mal élevée ; il lui faudra du temps pour la bien affermir. — Certes, je soupe avec la grosse Mère [de Châtel] ; mais je voudrais que vous fissiez la troisième. Dieu ne le veut pas, ni nous aussi.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXIX - À LA SŒUR MARIE-BONAVENTURE DE NOUVELLES[20]

À AOSTE

Combien étroitement nous oblige le précepte de la charité fraternelle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632. 1

Ma très-chère sœur,

Je reçois toujours de nouvelles afflictions, en recevant de vos lettres, voyant que votre esprit est encore enveloppé, entortillé, et presque étouffé dans ses propres recherches. Mon Dieu ! ma [80] chère fille, que vous avez d'amour-propre ! que vous estimez votre propre jugement et que vous avez d'attache à la vanité ! Voyez-vous, je vous parle encore comme à mon cher enfant ; car je vous chéris d'un cœur tout maternel et tendre. Mais que vous dirai-je donc, sinon que l'esprit humain, la prudence mondaine, les conseils et inventions de la chair et de la nature vous gâtent. Et ne voulez-vous pas sortir de ce mauvais chemin et de cette fange, ou bien voulez-vous, en y persévérant, faire trois maux : Premièrement, offenser Dieu, qui est le mal le plus grand qui puisse souiller votre âme, et ajouter à la mienne douleur sur douleur ?

Vous me dites une parole, sur la fin de votre lettre, qui m'a donné une nuit bien amère et un sommeil bien interrompu. Il faut que je vous avoue la vérité, que vous me faites jeter bien des larmes. Vous dites que vous obéirez en tout, hormis à vous unir à notre Sœur N. : ma fille, quels discours sont-ce là ? Ne savez-vous pas que vous désunissant de votre prochain, vous vous désunissez de Dieu ? Où sont tant de désirs de souffrances que vous aviez ? Où sont les maximes de la croix, que vous disiez avoir tant à cœur, quand vous étiez ici ? O Seigneur Jésus ! voilà qui m'est sensible ! Que vous a fait notre Sœur N. pour dire tout ce que vous dites d'elle ? Certes, je ne sais. J'ai, selon ma coutume, profondément examiné cette affaire, et presque partout je la trouve innocente. Quand même elle serait coupable, ne savez-vous pas qu'il faut aimer ceux qui nous haïssent et bénir ceux qui nous maudissent ? Je ne vous ai, grâce à Dieu, jamais enseigné autre chose. Ma fille, je vous en conjure, mettez de la crainte de Dieu en votre cœur, ramenez votre esprit au pied de la croix du Sauveur, d'où il s'est écarté ; et là, pardonnez et demandez pardon à notre Sœur N. — Humiliez-vous beaucoup, et considérez vos obligations, vos vœux et vos règles, et la loi du bien que vous êtes obligée d'observer, tout cela sous peine de la vie [éternelle], et vous ne le pouvez [81] faire tandis que vous suivrez votre esprit particulier, vos passions et le conseil de la prudence humaine.

Je ne puis vous écrire autre chose à cause de ma douleur de tête ; faites profit de ceci, ma fille, et croyez que c'est d'un cœur de mère que je vous le dis. Je fais beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j'ai pitié de l'état où vous êtes ; mais j'ai confiance que Notre-Seigneur vous mettra de la boue sur les yeux, pour vous les ouvrir. Vous m'entendez bien.

LETTRE MCLXX - À L MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À BESANÇON

Importance de l'éducation des novices.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Quand je n'aurais pas su que ces chères Saluts qui nous ont écrit sont vos filles, je l'aurais sans doute deviné, car, comme vous, elles ne respirent que feu, que flamme, que ferveur et qu'ardeur au divin amour. Continuez, ma très-chère fille, à leur donner vos soins, si vous voulez que je n'aie point de peine sur ce grand nombre de filles ; car je vous avoue que j'appréhenderais beaucoup pour elles, si elles étaient en d'autres mains que les vôtres. C'est une chose de grand poids, disait notre Bienheureux Père, que la soigneuse éducation des novices. Ma fille, Dieu vous a donné un talent particulier pour cela, et je vois avec consolation que vous le faites valoir en leur faveur. Saluez-les de ma part, je vous en prie, et obligez-les souvent de recommander à Dieu les besoins de ma pauvre âme. [82]

LETTRE MCLXXI - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Projets de plusieurs fondations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 juin [1632].

Ma toute très-bonne et chère fille,

Nous avons reçu ce matin votre grande lettre ; et, parce que nous écrivons à Lyon, je vous y fais à la hâte ce mot de réponse, pour vous dire que Dieu soit éternellement béni des saintes inspirations qu'il répand dans ces bonnes âmes, pour l'accroissement de sa gloire. Je pense que c'est en faveur d'un grand nombre de braves filles, qui ne respirent que la retraite et ne la peuvent avoir faute de place. Dieu veuille conduire tout à sa gloire, si la chose se conclut avec les avantages que vous me marquez, par la bonté de ces demoiselles. Et pour le personnel, nous résoudrons d'y employer notre chère Sœur Madeleine-Élisabeth [de Lucinge], qui est toujours meilleure, et à laquelle il fera grand bien de trouver son nid fait, parce que, comme vous savez, elle n'est pas trop intelligente aux choses temporelles. Or je vous laisse le soin de tout cela ; car je crois que vous saurez bien traiter cette affaire sûrement, et obtenir toutes les licences nécessaires avant le départ des Religieuses, et nous manderez bien tout ce qu'il faudra faire de notre part.

Quant à l'établissement pour Nîmes, nous l'avons destiné à nos Sœurs de Thonon. Il n'est nul besoin de le presser ni à propos de le faire. Il faut laisser agir l'Esprit de Dieu sur Mgr de Nîmes qui doit faire éclore ce dessein, et je vous prie de mander à nos Sœurs d'Arles et de Valence de ne le point presser. — Le bon M. Gautery aime le change par l'ardeur de sa charité, pensant qu'il vous serait plus utile qu'à nos Sœurs [83] d'Avignon. Laissez-le agir en cela, lui témoignant simplement que vous l'auriez agréable, si nos Sœurs d'Avignon en étaient contentes. Certes, ils ont de vrai bien des desseins pour ces établissements. Je leur ai mandé ma pensée pour celui de Rome[21] ; c'est Mgr le Vice-Légat qui l'entreprend ; il serait fort utile à l'Institut. Il veut que la Mère d'Avignon y aille ; il l'aime ; mais, mon Dieu, je ne sais si elle sera assez capable d'une si grande entreprise. Notre Sœur de Châtel dit qu'oui et qu'elle a force bonnes qualités. La divine Bonté conduise tout à sa gloire. Vous êtes heureuse d'avoir un si bon prélat ; s'il vient ici, nous le caresserons bien et nous lui donnerons le voile [de calice], sinon nous vous l'enverrons quand vous nous en donnerez le moyen, et vous en ferez ce que vous voudrez, puisque même je vois que nos Sœurs d'Arles nous en ont fait un pour lui si pressément. Non, notre Sœur d'Arles ne peut faire plus qu'un triennal. — J'honore chèrement le Père Carrel ; il m'écrit une toute bonne lettre. Je le salue de tout mon cœur. J'écris donc selon votre désir au bon M. Crespin. — Quand vous nous écrirez par Lyon, adressez votre paquet chez nos Sœurs en Bellecour et y mettez le port, autrement ils les mettent à leur fantaisie, et [les paquets] courent fortune de se perdre. Oh Dieu ! ma fille, si vous serez toujours dans mon cœur ? vous n'en sauriez douter, car je vous y tiens chèrement comme ma propre âme. Tenez-vous joyeuse, je vous prie, et faites tout votre pouvoir pour vous bien porter. Croyez bien le bon Père Carrel pour cela. Je salue nos chères Sœurs. L'Esprit Très-Saint les remplisse de son saint amour, surtout votre cher et bien-aimé cœur. Dieu soit béni. — J'ai écrit pour cette fois à vos Sœurs novices ; mais je serai bien aise qu'on ne m'écrive plus, car je suis si accablée d'autres affaires !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [84]

LETTRE MCLXXII (Inédite) - À MONSIEUR L'ABBÉ CRESPIN

À MONTPELLIER

Elle le rend participant aux biens spirituels de la Congrégation.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 2 juin 1632.

Monsieur,

L'Esprit Très-Saint du divin Sauveur veuille combler votre chère âme des plus précieuses grâces de son très-pur amour ! Nous ne pouvons ni ne devons savoir Votre Révérence dans l'exercice de son incomparable charité envers nos bonnes Sœurs, ainsi que nous l'avons appris par ma Sœur la Supérieure de là, sans vous en rendre nos très-humbles remercîments, et vous témoigner le véritable ressentiment que nous avons de la cordiale et franche dilection avec laquelle votre débonnaireté daigne obliger si particulièrement ces petites servantes de Dieu, et en leur personne toute notre Congrégation, aux biens et prières de laquelle ma Sœur la Supérieure nous écrit que vous désirez la charité de participer. Nous nous reconnaissons si redevables aux mérites de celle que Votre Révérence pratique journellement envers elles, que nous ne saurions ni ne devons vous la dénier. Nous souhaitons seulement que cette participation que votre piété vous fait désirer aux biens spirituels de notre petite Congrégation vous puisse être utile pour cette vie, mais plus encore pour la bienheureuse éternité, où nous supplions l'infinie Bonté d'être la récompense de toutes vos charités, et de faire abonder sur vous les plus riches trésors de ses grâces, et en cette véritable affection nous demeurons invariablement, Monsieur, votre très-humble fille et indigne servante.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Chambéry. [85]

LETTRE MCLXXIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Fondation de Mâcon. — Mort de Sœur M. -Gabrielle Clément. — Élection de Sœur Cl. -Agnès Daloz à Crémieux, et de Sœur Cl. -Catherine de Vallon à Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 6 juin [1632].

Ma très-chère fille,

Loué soit Dieu de ce que voilà enfin cette bénite fondation de Mâcon accomplie,[22] et de si bonnes filles, à ce que vous me dites, car je n'ai pas encore eu le loisir de m'en enquérir de nos Sœurs qui les connaissent. Je prie Dieu [de] répandre abondamment ses bénédictions sur cette nouvelle plante, afin qu'elle fructifie en toutes saintes vertus. Vous leur avez donné si bon nombre de Sœurs, qu'elles ne penseront peut-être guère à en prendre de celles de Bourg, qui pourtant s'y attendaient ; car je les en avais assurées sur l'assurance même que vous m'en aviez donnée.

Voilà une lettre de la mort de notre chère Sœur M. -Gabrielle [Clément] ; nous vous supplions d'en envoyer une copie à Saint-Étienne et au Puy, et que nos Sœurs de l'Antiquaille en fassent aussi faire une, s'il leur plaît, pour Condrieu et Paray. Il [86] ne faudra pas oublier non plus nos Sœurs de la nouvelle fondation de Mâcon, car vous êtes si bonnes toutes que vous nous ferez bien cette charité ; mais au plus tôt qu'il se pourra, je vous en prie afin que l'on prie pour cette chère défunte, qui était en vérité une Sœur toute pure et sainte, par la véritable, solide et sincère humilité et charité dont elle était remplie : c'était mon principal conseil en cette maison, à cause de sa droiture, sagesse et bon jugement. Cette maison a perdu un grand trésor, et certes nos Sœurs sont très-bonnes, grâce à Dieu ; la gloire lui en soit ! Notre Sœur C. -Agnès [Daloz] les trouve grandement à son gré, et d'un air fort religieux. Nos Sœurs de Crémieux l'ont élue pour Supérieure, noire Sœur Anne-Marie [Rosset] étant fort sourde et infirme. Certes, j'ai été mortifiée de cette élection, ayant désir qu'elle fût demeurée ici quelques années, me semblant que cela lui eût bien profité pour les charges ; mais je me soumets à la conduite de Dieu et espère qu'il la bénira ; car, en effet, elle est toute bonne et droite en ses intentions. Je désirais que notre [Sœur] l'assistante, votre cousine, y fût élue, car elle est très-vertueuse et sage ; mais Dieu en a disposé autrement. Notre Sœur C. -Catherine de Vallon est élue à Thonon ; elle s'est toute changée dès quelques années, et est maintenant fort brave et vertueuse fille. Je les recommande à vos prières.

Ne vous mettez pas en peine de ce que ma Sœur A. -Françoise [de Clermont] écrit sous moi, c'est une âme en qui l'on peut et doit avoir toute confiance. Elle a le cœur, l'esprit et le jugement parfaitement bien faits, mais de petite vie et santé. Dieu la nous conserve, et par sa bonté vous maintienne les forces pour bien régir votre chère famille selon son bon plaisir ! Je la salue avec vous, et lui souhaite la pureté du divin amour. Je vous recommande nos lettres.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. [87]

LETTRE MCLXXIV - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Prière de se rendre à Annecy pour assister à l'ouverture du tombeau de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Mon très-honoré frère,

Considérant votre désir de venir ici, à l'ouverture du tombeau de notre saint Fondateur, je vous dis que je crois fermement que ce voyage sera à la gloire de Dieu et à l'utilité et consolation de votre âme. La glorieuse Vierge et notre grand Saint vous y feront connaître comme Dieu veut que vous lui fassiez cette entière offrande et dédicace de vous-même ; car notre bonheur consiste à savoir et à accomplir les sacrés vouloirs de notre bon Dieu. Venez donc, mon très-cher et honoré frère. Vous trouverez auprès du Père, ses filles, qui se tiendront favorisées du ciel si elles peuvent, par quelques effets, vous témoigner leur sincère dilection et leur reconnaissance de vos bontés et charités, qui les rendront éternellement vos obligées.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [88]

LETTRE MCLXXV (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Désir que le nouvel évêque de Belley soit nommé commissaire apostolique pour les affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Monseigneur de Bourges doit être ici dans quinze jours ou trois semaines pour parachever les affaires de la béatification de notre Bienheureux Père ; Mgr de Belley l'ancien, désire de venir pour cela ; M. Ramus a aussi la même volonté. Mais pour nous, ma très-chère fille, nous aimerions mieux Mgr de Belley le moderne, pourvu qu'il lui plût de se contenter d'amener avec lui un train modéré. Et parce que nous sommes incertaines de ses intentions, nous avons pensé que nous eu pourrions être assurées par l'entremise de M. des Échelles et de M. Jantel, lesquels, nous étant si fidèles et intimes amis comme ils sont, les pourront tirer discrètement de ce bon prélat, sans qu'il s'aperçoive que cela vient de nous, et le pourront possible disposer à se contenter de deux ou trois personnes au plus avec lui. Pour les ecclésiastiques, ils ne lui manqueront pas : M. Michel le suivra et accompagnera partout. Pour la cuisine, il n'aura besoin de personne, car venant avec ce train modéré de deux ou trois personnes, lui, faisant la quatrième, Mgr de Genève le logerait et nous soulagerait de sa dépense là, ou s'il vient à plus grand train, la dépense en serait sur nous, qui nous serait à très-grands frais et incommodités. Son séjour ici pourrait être d'environ six semaines ou deux mois.

Si ces Messieurs ne sont pas à Belley, envoyez prier ce bon prélat de vous venir parler, et faites vous-même cet office le [89] plus discrètement qu'il vous sera possible, et nous envoyez la réponse par ce messager que nous envoyons exprès. Que si à son retour nous savons que ce bon prélat se dispose à nous faire cette charité, Mgr de Genève lui en écrirait plus particulièrement. [La fin de la lettre a été coupée dans l'original.]

Gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXXVI - À L MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX :

À BLOIS

La Supérieure déposée doit reluire par son humilité et sa soumission.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Vous avez bien raison, ma chère fille, d'avoir de la consolation en cette volonté divine qui vous fait la grâce d'être maintenant sous la seule obéissance ; que c'est un train désirable que celui-là ! J'espère que vous ne serez pas moins utile à votre maison, par les saints exemples de votre humilité et soumission, que vous l'avez été par votre gouvernement. Je m'en assure bien avec vous, ma très-chère fille, que la Mère élue[23] fera son gouvernement utilement, pourvu qu'elle l'accompagne de l'esprit de son saint Institut, qui est humble et doux.

Au reste, ma fille, ne vous étonnez pas si nos lettres tardent un peu d'aller à vous ; car je vous assure que ce n'est point faute d'affection, puisque je vous ai toujours aimée et aimerai tant que je vivrai, fort cordialement et sincèrement, car vous savez que vous êtes ma très-chère petite Jéronyme. Mais de vrai, c'est que les monastères si fort multipliés font que nous avons tant d'affaires, dans cette grande famille, qu'il me faut [90] bien un peu supporter. J'ai été toute mal environ dix ou douze jours ; je me trouve mieux à présent, Dieu merci. Il ne nous reste de temps que pour vous assurer, ma chère fille, que je suis toujours plus votre, etc.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE MCLXXVII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE[24]

À MOULINS

Félicitations de son heureux changement ; moyens à prendre pour en assurer la persévérance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 16 : 52.]

Je sors de la très-sainte communion, ma très-chère fille, où j'ai béni et remercié cette infinie Bonté de la puissante voix dont il lui a plu se servir pour vous ramener à Lui, et l'ai suppliée de toutes les forces de mon âme de vous tenir si fortement en ses bénites mains, que jamais plus chose quelconque ne vous en puisse tirer, ainsi que je l'espère de sa sainte grâce et de votre fidélité et coopération, ma très-chère fille, me confiant qu'il serait impossible à la bonté de votre cœur d'oublier jamais une si abondante miséricorde. Pensez souvent aux conseils sacrés que donnent les Princes des Apôtres ; car, dans [91] leurs Épîtres, ils nous inculquent souvent d'opérer notre salut avec crainte et tremblement, et d'assurer notre vocation par bonnes œuvres. Ma très-chère fille, il me semble que l'expérience de vos misères passées vous doit tenir dans une sainte crainte de retomber, et vous rendre fort attentive sur vous-même, afin d'éviter toutes les occasions, spécialement celles que vous savez qui sont les plus préjudiciables, comme les conversations, confiances, affections et communications au dehors, même avec des personnes spirituelles, si ce n'est rarement et pour quelque juste nécessité. Votre grand bonheur serait de vous contenter des instructions que vous pourrez recevoir de la bonne Mère [M. -Angélique de Bigny], qui, outre sa capacité et charité, a un amour tout singulier pour vous. Et je pense que ses larmes, ses jeûnes et austérités et les oraisons qu'elle a faites pour vous, ont beaucoup touché le Cœur de Dieu et aidé à votre conversion ; et je m'assure que Dieu lui donnera tout ce qui sera requis à votre bonheur ; ne doutez point que sa Bonté ne vous conduise droitement par son entremise. Je crois fermement que quiconque quitte la conduite de ses Supérieurs, quitte celle de Dieu.

Enfin, ma très-chère fille, je souhaite que vous vous appliquiez plus à faire qu'à apprendre. Nous avons avec abondance des instructions dans l'Institut, les plus saintes et solides que nous saurions souhaiter, et uniquement propres pour nous conduire [92] à la très-haute perfection que notre vocation requiert de nous. Que vos délices soient dorénavant de les lire et de les pratiquer fidèlement ! je vous en conjure, ma très-chère fille, afin que par ce moyen vous rendiez à la divine Bonté des fruits dignes de sa miséricorde, et à l'Institut l'odeur d'une sainte et véritable conversion, par une exacte observance de vos vœux et de tout votre Institut. Par ce moyen, toutes les douleurs et confusions qu'il a souffertes de vos dérèglements passés seront assoupies, et vous nous comblerez d'une sainte consolation, moi tout particulièrement, qui en ressens déjà une si grande par les actes généreux que vous avez faits, qu'il me serait impossible d'avoir aucun mécontentement contre vous, ma très-chère fille, pour toutes les choses passées ; mais je vous proteste que je vous sens maintenant au milieu de mon cœur, où je vous chéris parfaitement comme ma vraie toute chère fille, et croyez que vous ne recevrez de nous et de tout l'Institut qu'amour et témoignages de sincère affection.

Je trouve bon que d'ici à quelques mois, que vous sentirez votre âme persévérer en ses bons propos, vous en rendiez des témoignages aux maisons de l'Institut, avec quelques humbles paroles satisfaisantes pour le mal passé. Vous avez bien fait, ma très-chère fille, d'avoir sans aucune réserve donné votre cœur et tout votre être à Dieu ; vous verrez que sa Providence ne vous manquera en rien, ni ne permettra pas que l'on vous manque. Si la bonne Sœur qui vous servait est digne de la grâce que vous lui désirez, on la lui pourra accorder cordialement d'ici à quelques années, que l'on verra sa persévérance au bien. Je prie Dieu faire abonder en vous l'assistance de sa grâce. [93]

LETTRE MCLXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Il faut faire servir les infirmités corporelles à l'avancement de l'âme en la perfection. — Dévouement du commandeur de Sillery pour la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 juillet [1632].

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de tout mon cœur, de ce qu'il lui a plu vous redonner un peu de santé, et vous supplie que vous fassiez ce que vous pourrez pour vous la conserver, et que vous ne vous ennuyiez point de prendre tous les remèdes et soulagements qui vous seront nécessaires pour cela ; car nos pauvres Sœurs les vous donnent de si bon cœur, que cela vous doit bien encourager à les recevoir. Et puis, ma chère fille, il faut être bonne ménagère et faire tout valoir, oui même la misère de nos corps, les remèdes, les soulagements, les ennuis de les prendre, et enfin tout employer pour avancer notre union arec Dieu. Faites un peu bien cela, ma très-chère fille, en vous rendant fort souple à vous laisser traiter selon votre besoin ; car notre Bienheureux Père disait que c'était la propre volonté qui nous faisait tenir fermes à ne nous vouloir pas soumettre en ces choses-là, sous de beaux prétextes, parce qu'il ne lui soucie pas en quoi elle s'exerce, pourvu qu'on la laisse régner.

Au surplus, je m'étonne de ce que vous me dites, que nos Sœurs ne sont pas encore établies à Mâcon, et qu'elles ne vous mandent point les raisons pourquoi. Pour ce qui est d'y aller, vous, je ne sais quasi qu'en dire, parce que vous êtes si valétudinaire que vous n'avez pas trop besoin de ce tracassement ; néanmoins je m'en remets à ce qui sera jugé plus expédient. — Nos bons prélats travaillent ici à force avec beaucoup de consolation de trouver de si belles dépositions. — Si M. le [94] commandeur de Sillery vous va voir en venant ici, il le faudra bien caresser ; car c'est l'un des plus intimes, affectionnés et passionnés amis que notre Bienheureux Père nous ait acquis. Si la peste continue à Grenoble, en sorte que le commerce n'y soit pas libre, vous le lui direz, s'il vous plaît, afin qu'il prenne son passage d'un autre côté. — Vous trouverez ici le mémoire de l'argent que vous garderez et de celui que vous donnerez au marchand, à qui la lettre ci-jointe s'adresse ; et [vous] en tirerez, s'il vous plaît, la quittance que vous nous enverrez, afin que nous nous fassions payer ici la même somme que vous délivrerez là. Si ma Sœur C. -Agnès vous a écrit de retenir les cent livres que nous vous avons dit en notre lettre précédente, vous les garderez et ne nous enverrez que le surplus, bien qu'elle nous aurait bien fait plaisir de s'en passer, maintenant que nous sommes dans une si grande dépense et difficulté de trouver de quoi y fournir. Dieu pourvoira à tout, c'est mon espérance, ma très-chère fille.

Je crois bien certes que votre cœur se réjouit sur les bruits du changement d'archevêque, en la personne de notre pauvre bon Mgr de Bourges, qui devient toujours meilleur, mais si las de corps, bien qu'il ait repris un peu de forces, et si dégoûté des grandeurs qu'il a refusé tout à plat la proposition que Mgr le cardinal lui a faite pour lui, l'ayant néanmoins acceptée pour Mgr de Châlon. S'ils se peuvent accommoder, le bon vieillard ira demeurer à Lyon la plupart du temps, et il est vrai, ma très-chère fille, que cela donne quelque espérance de notre commune consolation. Mais Dieu et son saint contentement soient toujours notre unique désir. Il y a longtemps que je souhaite vous écrire un peu au long, je n'en puis prendre le loisir, tant nous sommes occupées. Portez-vous bien, ma fille, et faites ce que vous pourrez pour cela.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [95]

LETTRE MCLXXIX (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À GRENOBLE

Empressement de la Sainte à satisfaire madame de Granieu. — Exhortation à l'union mutuelle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 juillet 1632.

Je vous écris un peu précipitamment pour ne pas perdre l'occasion de le faire. Si la petite de Granieu n'a point de vocation pour la Religion, elle se résoudra sans doute de retourner au monde ; je ne sais que dire à cela, sinon que je suis marrie qu'elle soit entrée dans votre maison, puisqu'elle en doit sortir. J'écris à madame de Granieu pour lui offrir tout ce qui est de notre pouvoir, tant de la maison de Chambéry, que pour celle-ci. Si la petite voulait aller à Chambéry, elle y serait admise de grand cœur, et ici tout de même ; car nous désirons de faire tout ce qui se pourra pour le bien de cette chère âme, et pour la consolation de sa bonne et vertueuse mère. Si cependant cette petite n'a ni vocation ni inspiration pour la Religion, il ne serait pas à propos de la faire venir ici ni à Chambéry ; néanmoins je laisse cela à la discrétion de notre très-chère et vertueuse sœur madame de Granieu ; mais je ne voudrais pas qu'on la portât à cela, ains que madame de Granieu le lui dise simplement, ou bien vous, ma très-chère fille, si sa bonne mère le trouve bon ; mais enfin qu'on ne lui en parle que par une simple proposition.

Nos Sœurs Anne-Catherine [de Sautereau] et Marie-Félicienne [Baudet] nous expriment beaucoup de témoignages de contentement de votre réélection, comme aussi toute votre communauté ; mais je ne vois pas qu'il y en ait aucune de particulière qui mérite réponse, aussi certes n'en ai-je pas le loisir. J'ai tant de confiance en leur bonté qu'elles se contenteront de [96] l'assurance que je leur donne par votre entremise que, tant que Dieu me donnera de vie, je leur conserverai mon cœur plein de dilection pour elles, et d'affection pour le bien de leur maison, tant au général comme au particulier. Je les supplie seulement de me tenir la promesse qu'elles me font maintenant, qui est de demeurer entièrement soumises sous votre conduite, et que non-seulement elles continuent de vivre en l'union où elles me disent qu'elles sont entre elles, mais qu'elles l'accroissent de plus en plus : car c'est le plus riche trésor d'une maison religieuse que l'union entre les Sœurs. Je la leur recommande donc à chacune en particulier et à toutes en général, en les saluant, comme je fais de tout mon cœur, les assurant que j'aurai toujours pour elles une affection bien sincère. Je me recommande à leurs prières, mais aux vôtres plus particulièrement, ma chère fille, en vous suppliant d'employer si bien ce dernier triennal que vous le passiez à la gloire de Dieu et à la consolation de toutes nos Sœurs, tant en général qu'en particulier, et cela en la douceur et charité.

Je suis comme vous savez incomparablement toute vôtre de cœur, et en cette qualité je me dirai toujours votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [97]

LETTRE MCLXXX - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Elle la reprend de quelques soupçons. — Notre bonheur en cette vie consiste à rencontrer et à aimer la souffrance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 juillet [1632].

Je viens de faire votre obéissance, ma toute très-chère et bien-aimée fille, écrivant un billet à nos Sœurs ; mais je ne puis plus fournira tant d'écritures, et suis étonnée, ma fille, comme vous vous plaignez de n'avoir que rarement de nos lettres, vu que voici la cinquième fois que je vous écris cette année. Mais ce qui m'étonne le plus, ma bien-aimée fille, ce sont les petites philosophies que vous faites, pour chercher les causes de ce qui n'est point, pensant que c'est que je ne me soucie guère de vous, ou bien que c'est que vous ne me communiquez pas assez vos affaires. O ma fille très-chère ! je vois bien que la source de ceci est claire ; car elle n'est autre que votre ardente affection qui vous cause un peu d'empressement, et cela trouble le ruisseau. Ma très-chère fille, il n'est nul besoin que vous me communiquiez vos affaires par le menu, cela même me surchargerait de lecture. Il suffit donc que de gros en gros vous me disiez les choses principales de votre progrès, de temps en temps, et celles dont vous croirez que nos petites pensées vous seraient utiles et dont vous auriez loisir de les attendre ; hors de là faites tout franchement ce que vous jugerez être à propos.

J'ai été consolée de cette parole que vous me dites, que vous passez facilement parmi les contradictions, sur cette connaissance qu'il faut en avoir en cette vie ; car, bon Dieu, ma très-chère fille, tout en est plein, et c'est notre bonheur que de [98] les rencontrer, pourvu que nous les fassions valoir selon le dessein de Dieu. Soyez grandement généreuse et tenez votre esprit au-dessus de tout ce qui n'est point Dieu, et très-petit et soumis à sa divine conduite ; ne vous regardez point, mais Dieu, vous remettant incessamment entre les mains de sa bonté et de son divin bon plaisir. Gardez-vous bien des attendrissements pour ce qui me regarde, ni pour tout ce que vous avez laissé ici, et ne les permettez pas à vos Sœurs ; car tout cela n'est rien auprès de l'honneur et faveur que Dieu nous fait de tout quitter pour son amour et saint contentement, dont une gouttelette vaut mieux que toutes les joies de cette vie, ni que tout ce que les créatures imbéciles sauraient fournir. Oh ! cela n'empêche pas que je ne fusse très-consolée de vous revoir encore une fois en cette vie, mais la très-sainte volonté de Dieu soit faite.

Oh ! je vous prie, que je n'oie plus ces paroles, qu'on ne se soucie guère de vous, que l'on y pense seulement quelquefois, car cela est fort éloigné de mon cœur qui ne saurait jamais diminuer d'un seul brin la sainte, très-entière, très-cordiale et sincère dilection que Dieu m'a donnée pour vous, laquelle, vous savez, tient un rang en moi fort au-dessus des ordinaires, car elle est très-singulière ; n'en doutez donc jamais, je vous prie, et priez fort Notre-Seigneur qu'il me fasse miséricorde. Je le supplie nous unir parfaitement à Lui ; qu'il soit béni ! Amen. Vôtre, vôtre, mais de cœur, toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [99]

LETTRE MCLXXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Témoigner beaucoup de reconnaissance au commandeur de Sillery. — Affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 juillet [1632].

Ma très-chère fille,

J'ai ri de bon cœur en la lecture de votre lettre, où vous me dites au commencement que vous venez d'en recevoir une des miennes, et cinq ou six lignes plus bas, vous me dites qu'il vous tarde de recevoir de mes nouvelles. Mon Dieu ! ma fille, croyez que c'est bien sa divine Bonté qui a fait notre union, puisque toute ma maussaderie ne la saurait défaire ; mais cependant, il n'y a pas moyen de s'empêcher d'avoir joie de quoi vous n'avez pas plus tôt reçu une lettre de moi, que vous en voudriez vite avoir une autre ; cela n'est-il pas gracieux ? — Je vous ai écrit ces jours passés pour vous envoyer un billet, afin que nous reçussions ici l'argent que vous êtes en peine de nous envoyer ; voilà donc qui est fait pour ce point.

Maintenant, nous vous envoyons le billet ci-joint pour M. le commandeur de Sillery : s'il est encore là, vous le lui donnerez, s'il vous plaît, sinon vous le renverrez. Je vous dis derechef, ma très-chère fille, que c'est un seigneur plein de vertu, de piété, et qui révère avec tout respect notre Bienheureux Père, qui a une bonté et affection nonpareilles pour tout ce qui appartient à ce Bienheureux ; c'est pourquoi il ne manquera pas de vous aller voir, et je m'assure que vous en serez consolée.

Nos bons prélats sont allés en Chablais, pour recevoir quantité de dépositions que l'on dit être prêtes ; ils retourneront ici vers la fin de ce mois-ci, après quoi l'on ouvrira le tombeau de [100] notre Bienheureux Père, et je crois que ce pourra être au commencement d'août. Je vous prie, ma très-chère fille, d'aviser notre Sœur la Supérieure du second couvent en quelle considération nous est le bon M. le commandeur ; car je crois qu'il l'ira aussi voir. Je lui dis, de vous, que vous êtes de ce couvent, et lui ajoute encore un mot que je ne vous veux pas dire, nonobstant que vous soyez ma vraie fille.

Au reste, certes, vous me témoignez tant de désir de me voir que vous m'en feriez aussi volontiers avoir envie ; mais il faut attendre que Dieu dispose le temps et les affaires pour cela. Traitez fort bonteusement et cordialement avec ce bon seigneur et lui faites voir votre communauté, car il est tout à l'Institut, et c'est un ami d'importance. De dire ce que je vous suis, il n'en est plus question. Dieu conserve notre unité et la parfasse à sa glorieuse éternité ! Mon Dieu ! que d'odeurs qui se répandent de la sainteté de notre Bienheureux Père ! Dieu en soit béni et de toutes choses ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXXXII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À LYON

Joie que sa visite donnera aux Sœurs de Lyon. — Travaux des commissaires apostoliques.

VIVE † JÉSUS, LE SOUVERAIN ET TRÈS-UNIQUE AMOUR DE NOS CŒURS !

Annecy, 15 juillet 1632.

J'ai reçu [hier] à soir fort tard le paquet de Paris, où je trouve ce matin la vôtre du 24 juin. Mon Dieu ! mon très-cher et vrai frère, combien en ai-je reçu de consolation et non pas moins certes d'admiration ! Oh ! que la source de l'infinité de la bonté de Dieu est grande et adorable en ses suavités, puisqu'on [101] en trouve tant ès ruisseaux qu'elle en départ à ses vrais et fidèles serviteurs ! Que bénite soit-elle éternellement, et que pour jamais elle bénisse votre très-digne et chère âme de la pureté de son divin amour ! Amen.

Je vous fais ce billet fort en hâte pour ne perdre l'occasion de ce porteur, qui me fait espérer de le faire rendre à Lyon bien promptement ; mais je doute pourtant qu'il ne vous y trouve plus. Mon très-bon et très-cher frère, je crois que vous ne devez point communiquer vos pensées que nous ne les ayons digérées ici, si ce n'est par manière de simple discours et entretien, et non faisant connaître que c'est avec dessein formé. Vous ne laisserez de découvrir les sentiments de ces chères âmes, et de leur inspirer doucement ce que vous jugez de pouvoir faire, la nécessité et l'utilité du fait, et que cette pensée est purement vôtre et de quelque autre digne serviteur de Dieu ; il est ainsi et pouvez ajouter que vous me la voulez communiquer. Tout cela est donc la sincère vérité ; et je vous conseille cette méthode, mon très-cher frère, votre humilité m'en donnant la confiance, parce que je sais que dans l'Institut il faut manier cette corde délicatement. Vous trouverez là deux bonnes Mères et des bonnes filles, qui seront tout honorées et consolées de votre présence ; celle du premier couvent est de ce monastère, fille d'un esprit apostolique.

Nos bons seigneurs les prélats travaillent à force. Ils partirent lundi, pour aller en Chablais et en Faucigny recueillir les dépositions et miracles de ces quartiers-là : ils retourneront ici à la fin de ce mois. Oh ! que j'eusse désiré que votre bon Ange vous avertît de ce voyage, afin qu'avançant le vôtre, nous eussions eu plus de temps libre ; mais Dieu nous en donnera autant qu'il faudra, car sa bonté est incompréhensible sur les âmes vraiment siennes. Je suis en son amour toute vôtre et très-humble et fidèle servante.

Dieu soit béni ! [102]

LETTRE MCLXXXIII - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Il est bon et salutaire à quelques âmes de tomber dans l'abîme des tentations. — La vue de nos misères doit nous inspirer une profonde humilité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Loué soit éternellement ce divin Sauveur qui a daigné jeter dans votre âme un rayon de sa sainte lumière ! À Lui seul appartient d'éclairer les ténèbres de nos âmes et d'ouvrir les yeux aveuglés. Ma fille, vous auriez peut-être péri dans la vanité et propre estime de vous-même, si vous ne vous fussiez perdue dans vos passions. Il fallait, ce me semble, que pour votre bonheur vous tombassiez dans l'abîme où vous vous êtes précipitée ; car la science de toutes les créatures ensemble, mise à vous désabuser de vos impressions, n'y eût rien fait. Mais Dieu a eu soin de vous selon la grandeur de sa miséricorde, devant laquelle vous devez demeurer tout le reste de vos jours profondément anéantie, et devant les créatures très-humble et soumise. Laissez-vous gouverner sans résistance et vous tenez très-basse dans votre abjection, l'aimant chèrement. Dieu vous en fasse la grâce. Et moi, chétive, je suis la plus fidèle et cordiale amie que vous ayez. Je prie Dieu qu'il vous sanctifie dans la pureté de son très-saint amour, et toutes nos chères Sœurs, que je salue cordialement.

Quant aux plaintes que vous me faites de vous-même, ma chère fille, la cause est en votre naturel, qui est un peu lent et tardif mais il ne faut, sinon que vous ayez un grand soin de bien dresser vos intentions, faire tout pour Dieu, prendre courage pour vous porter et supporter doucement en vos imperfections. Je suis toute vôtre. [103]

LETTRE MCLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Achèvement des informations pour la béatification de saint François de Sales. — Arrivée du commandeur de Sillery. — Les Filles de la Visitation doivent mettre toute leur gloire dans l'humilité et la dépendance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 juillet [1632].

Ma très-chère fille,

Je vous écris ce peu de lignes avec un peu d'empressement, car, [hier] à soir, nos bons et très-dignes prélats sont revenus du Chablais et Faucigny, où ils ont demeuré environ trois semaines, et y ont trouvé des grands fort beaux miracles et des belles dépositions. Ils ont fini par là leurs informations fort heureusement. À ce même soir, demi-heure auparavant, est arrivé M. le commandeur de Sillery, et, ce malin, nous faisons deux professes.[25] Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là assez de quoi nous occuper sans l'autre suite d'affaires, qui s'entend sans être dite.

Ce que j'ai à vous dire, ma très-chère fille, c'est que je commence à me mieux porter : ce qui m'était arrivé était une toux violente, avec plusieurs défluxions les unes sur les autres ; mais par la grâce de notre bon Dieu, je me suis secouée de tout cela. Je n'ai plus de fièvre, aussi n'aurais-je pas le loisir de [faire] remède ; car, de vrai, nous sommes dans l'embarras bien avant.

Quant à ma Sœur M. -Sylvie [Ange], je n'ai rien à lui dire, sinon que les Filles de la Visitation n'ont rien à faire, sinon à s'humilier profondément devant Dieu, en lui remettant, et à leurs Supérieures entièrement, le soin et la conduite de leurs âmes [104] et de leurs corps ; car c'est en cette totale démission de tout leur être, qui en vérité n'est rien, qu'elles doivent chercher tonte leur gloire. Voilà ce que sans loisir je vous puis dire, sinon que si vous avez délivré l'argent que vous aviez de nous à ces marchands pour lesquels nous vous avons envoyé une lettre, que vous nous en fassiez tenir la quittance au plus tôt. — Tous ces Messieurs qui ont soupe ensemble chez Mgr de Genève auront résolu du jour que l'on ouvrira le sépulcre de notre Bienheureux Père ; mais je ne le sais pas encore, mais oui bien que je suis en vérité toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Mêmes sujets.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 juillet [1632].

Ma très-chère fille,

Messeigneurs nos bons prélats sont retournés [hier] à soir du Chablais et Faucigny, où ils ont eu beaucoup de sujets de consolation, y ayant trouvé des grands miracles et des fort belles dépositions : ils ont fait entièrement tout ce qu'il y avait à faire en ces quartiers-là. Environ demi-heure auparavant, M. le commandeur arriva, de sorte que vous pouvez penser si nous manquons d'occupations ; ce matin nous faisons encore deux professes, sans une multitude d'affaires que vous pouvez imaginer. Je crois que le bon M. le commandeur vous dira le jour où il a été résolu d'ouvrir le tombeau de notre Bienheureux Père ; car ils ont soupé tous ensemble chez Mgr de Genève pour en prendre la résolution. Néanmoins, parce que Mgr le prince Thomas et madame la princesse s'y veulent trouver, je crains [105] que le jour ne leur soit encore incertain ; mais vous ne laisserez de bien prier Dieu pour cela. Je ne sais encore que vous dire de ce bon et très-digne seigneur, sinon que nous avons fait notre entrevue avec beaucoup de franchise et de simplicité, et que, au peu que je l'ai vu, il me semble que c'est un ami qui n'a pas son pareil, et que Dieu l'a entièrement donné à notre Bienheureux Père et à toutes ses filles. Nous lui avons fait dresser le logis de Mgr le commandeur de Genevois, à Saint-Jean, où ma Sœur de Vigny s'est employée pour le faire accommoder [plusieurs mots illisibles], de quoi nous y avons fourni lits et autres meubles tant que nous avons pu, soit par emprunt ou autrement, avec tous les linges que nous pouvons : voilà tout ce que je vous puis dire pour le coup.

Bien que je ne pus m'empêcher de lire à soir votre lettre, pour tard qu'il fût, j'en reçus une pleine consolation. O mon Dieu ! que vous m'êtes uniquement précieuse, ma très-chère fille ! J'ai été toute mal ces quinze jours passés d'une véhémente toux et défluxion sur la poitrine, avec un peu de fièvre ; j'y suis sujette maintenant, cela se va passer de cinq à sept quintes.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCLXXXVI - À MADAME ROYALE, CHRISTINE DE FRANCE,

À TURIN

Remercîments pour une offrande au tombeau de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Madame,

Nous voyons que la grandeur des afflictions qui environnent Votre Altesse Royale n'arrête pas le cours de ses libérales charités et bienfaits ; nous l'éprouvons, Madame, aux très-beaux [106] et riches ornements qu'il vous a plu d'envoyer au tombeau de notre Bienheureux Père, dont nous offrons à Votre Altesse Royale de très-humbles et infinies actions de grâces, avec nos vœux et continuelles prières à sa divine Bonté, afin qu'il lui plaise de protéger Votre Altesse Royale et l'environner de la toute-puissante garde de ses saints Anges, à ce que nul mal ne lui arrive, et que, après que sa souveraine] Providence aura éprouvé sa constance et fidélité, elle comble son grand cœur de l'abondance de toutes saintes bénédictions et consolations. C'est ce que nous espérons et désirons incessamment de la douce miséricorde de Notre-Seigneur, ne voulant point cesser de l'en supplier de toutes les forces et affections de nos âmes, comme très-obligées à la douceur et débonnaireté de Votre Altesse Royale, et incomparables au zèle de lui rendre notre très-humble obéissance. Avec une entière révérence et dilection, et baisant amoureusement et en tout respect ses chères et bénites mains, je me dis, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCLXXXVII - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE DES FILLES REPENTIES DE LA MAGDELAINE, À PARIS

La Visitation ne doit pas se charger à perpétuité de la direction des Filles repenties. — Comment combattre les tentations contre la foi.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 4 août 1632.

Ma très-chère fille,

Le grand accablement d'affaires et de visites où nous sommes m'oblige à vous répondre courtement, vous renvoyant à apprendre plus au long mes pensées, de notre très-honoré frère M. le commandeur, qui est véritablement le vrai frère ou plutôt le père de la Visitation. Sa grande bonté, candeur et humilité sont [107] tout à fait admirables, et nous avons bien sujet de bénir Dieu du don qu'il nous a fait de sa digne et précieuse affection. Il nous a parlé de votre affaire de la Magdelaine, de laquelle vous désirez que je vous dise ma pensée, ma très-chère fille. Elle est simplement que, pour obliger la Visitation à continuer pour toujours ce qu'elle a fait pour la maison de Sainte-Magdelaine, je ne puis digérer cela pour des raisons et considérations que ce digne porteur vous dira plus amplement, et la modification dont nous avons pensé qu'on pourrait user, pour empêcher que le bien reçu de la Visitation ne se dissipe, ce qui me semble doit suffire.

Au surplus, pour vos trois scrupules, ma très-chère fille, si vous me croyez, vous ne vous en mettrez point en peine, ains vous suivrez simplement les coutumes et ce qui s'est toujours pratiqué en l'Institut, car autrement si l'on voulait croire tout ce qui se dit, ce ne serait jamais fait, parce que, autant qu'il y a de têtes, c'est autant d'esprits différents, et toutes les personnes à qui on parlerait on recevrait autant de diversités d'esprit. Il faut donc se tenir simplement à ce qui est de l'Institut, par ce moyen nous ne pouvons errer. — Ne vous travaillez point l'esprit pour discerner si cette présence de Dieu sensible, que vous avez dès quelque temps, est effet de la grâce ou de la nature, car je sais que notre Bienheureux Père lui-même, qui était si éclairé de Dieu, quand il recevait ainsi des grâces extraordinaires, disait : « Je ne sais si c'est effet de la grâce ou de la nature ; grâces en soient toutefois à Dieu », puis il tâchait d'en tirer profit, sans se mettre davantage en peine pour connaître d'où cela provenait ; et ainsi faites-en de même, ma chère fille, tirez le profit que vous devez de cette grâce et n'épluchez point d'où elle vient, car cela n'est pas nécessaire. Au reste, je vois que notre bon Dieu vous veut éprouver, par le moyen des tentations qu'il permet vous arriver ; c'est pourquoi il faut que vous ayez un grand courage, ma très-chère fille, [108] pour les souffrir généreusement autant qu'il plaira à Dieu ; mais je vous avoue pourtant que celles qui sont contre la foi sont bien des plus fâcheuses qu'une âme saurait supporter. Néanmoins je crois que vous ne les devez point appréhender, ni vous amuser à les regarder ni contester avec elles, ains que vous devez vous en divertir fort simplement, en jetant tout votre cœur et votre confiance en Dieu, espérant qu'il vous assistera de sa grâce pour ne le point offenser en ces choses-là. Je supplie sa divine Bonté de vous combler de son très-pur amour, et vous assure, ma très-chère fille, que, d'une incomparable affection, je suis de plus en plus votre très-humble, etc.

J'ajoute encore que je trouve bon que l'on continue pour quelques années d'assister les bonnes filles de la Magdelaine, mais sans qu'il en soit fait mention en leurs Constitutions ; et pour ce qui est de la difficulté d'élire des Supérieures, cela se pourrait faire par l'avis des Supérieurs de cette maison-là et des deux Supérieures de nos monastères, qui pourront faire choix de celles qui seront plus capables pour mettre sur le catalogue, et auront soin d'assister cette maison-là et de les visiter quelquefois selon leur besoin, sans pourtant leur donner de leurs filles. Notre très-honoré frère dira le reste.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [109]

LETTRE MCLXXXVIII - À MADAME DESBARRES

SA COUSINE, À DIJON

Dieu veut nous faire arriver à l'éternité par la voie des tribulations.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 août 1632.

Ma très-chère cousine,

Vous devez croire, qu'étant si proche de vous selon le sang, je n'ai garde de vous oublier selon l'esprit, ni tout ce qui vous appartient non plus ; car je vous chéris fort cordialement et particulièrement, ainsi que ma pauvre nièce Gontier, laquelle je crains bien, vu ce que vous m'en dites, qu'elle n'ait pas sujet de grand contentement, non plus qu'elle n'a eu ci-devant. De vrai, cela me donne de la douleur au cœur ; mais je crois que par les tribulations et les afflictions de celle vie, Dieu nous veut faire arriver en sa bienheureuse éternité, pour l'y louer et bénir éternellement, pourvu que nous soyons fidèles à bien employer ces occasions qu'il nous présente pour notre bonheur. Jetez bien toute votre confiance en Lui, ma très-chère cousine, et espérez fermement que sa divine Bonté aura soin de vos chers et dignes enfants, et les pourvoira bien selon leurs besoins. Reposez-vous-en donc au soin de la divine Providence et vous assurez, ma chère cousine, que je ne manquerai pas de les recommander de tout mon cœur à Notre-Seigneur, car véritablement je leur souhaite autant de bonheur qu'à moi-même, et à vous tout spécialement, ma bonne chère cousine. Ainsi je suis et serai, tant que Dieu me donnera de vie, d'une dilection infinie, ma très-chère cousine, votre, etc.

[P. S.] Mille cordials saluts à M. mon cher cousin.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Dijon. [110]

LETTRE MCLXXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Éloge du commandeur de Sillery et du Père dom Maurice. — Maintenir la fondation de Troyes. — Union entre les monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 août [1632].

Mon Dieu ! ma vraie très-chère fille, la grande et véritable bonté que celle de votre très-cher frère [le commandeur de Sillery] ; le Dieu de toute bonté vous le conserve ! Vous me le recommandiez avant que je l'eusse vu ; mais maintenant je le vous recommande, comme une âme qui m'est précieuse et toute mienne. Je crois que nous ne saurions excéder en dilection et parfaite confiance envers une si grande sincérité et affection, que celle qu'a cette bénite âme pour nous, et cela sans attache aux créatures particulières, bien qu'il les aime sans réserve. Il a un grand amour et estime pour vous et pour la petite Mère de la ville aussi : vous, pour le solide ; l'autre, pour la délicatesse, et qu'elle a plus été dans le monde que vous, ce qui lui sert, à cause qu'il y a été fort avant ; mais enfin, il a entière confiance en vous.

Nous avons parlé de toutes choses à cœur ouvert et sans ombre, et de l'union pour le général et les maisons particulières ; et parce qu'il s'est chargé de vous tout dire nos pensées et sentiments (car je n'en voudrais pas avoir une seule qui vous fut cachée), je n'en dirai rien ici, lui laissant le soin de vous les rapporter et à notre Père dom Maurice, que je trouve toujours plus à mon gré, car je lui dis aussi tout. Ce bon et très-cher Père veut que vous l'exerciez, et contrariiez quelquefois ses inclinations. Il a une grande ferveur qui requiert continuel adoucissement : vous connaissez parfaitement son esprit, aidez-le bien, je vous en prie, il le désire ; sa confiance requiert [111] cela. Je vous le recommande comme ma propre âme, et il a voulu que je le fisse, parce qu'il sait, dit-il, que votre puissant motif, après la volonté divine, est de faire la mienne.

Je vous plains dans ce merveilleux tracas de Paris ; mais toutefois moins, pour l'aide que la grâce divine vous y donne, laquelle vous tient parmi cette diversité et multiplicité d'occupations toujours unie à Dieu ; car, pourvu que cela marche, il n'y a rien à craindre, et peut-être seriez-vous moins sensible [à la grâce] dans le repos. Enfin nous sommes heureuses de nous laisser tout à la merci de cette douce Providence ; qu'elle fasse de nous ce qui lui plaira ! Votre étal est très-solide et désirable : sa divine douceur vous y maintienne. Il nous est impossible [à nous autres Supérieures] de garder le silence : il nous doit suffire de nous empêcher de parler au grand silence, au chœur et réfectoire, sinon pour utilité. — La Mère de la ville ne parle point, ni n'en a parlé à aucun pour celles qu'elle doit proposer à l'élection prochaine : il est impossible d'y donner notre Sœur de Chambéry. J'ai dit fermement et supplie votre cher frère que la maison de Troyes ne se défasse point, que par l'absolue nécessité, encore faudra-t-il bien le considérer ; et vous ne devez nullement tirer sur vous les difficultés qui se rencontrent là, car vous n'y avez pas mis ombre de contre.

Mille remercîments des chandeliers ; certes, vous donnez trop ; nos Sœurs sont comblées d'obligations de toutes sortes de biens que vous faites à cette maison, mais il faut s'arrêter.

— Nous prierons pour M. de Vaugelas et nous ne vous avons oubliée auprès de Dieu. — Notre Père dom Maurice sait la pensée de l'union ; je ne la lui ai su celer. Véritablement, cette union entre les monastères de même ville, et celle d'entre ces cinq maisons sera d'une merveilleuse odeur aux autres et à tout le monde, et d'une grande utilité, pourvu qu'elle soit dans la vraie sincérité et franchise, et trouve fort bon cette communication réelle ; je veux dire que les monastères de même lieu se [112] [communiquent], et rendent leur esprit, au gouvernement, le plus conforme qu'il se pourra ; et pour cela, que l'on se communique fort et prenne avis les unes des autres. J'ai dit tout franchement à notre cher frère que je croyais utile à la petite Mère de passer un an avec vous, quand elle sera déposée, et il l'approuve, car il a une merveilleuse estime de vous. Il faut finir, n'ayant plus de loisir. Dieu soit le protecteur de sa sainte Église, et nous fasse vivre, mourir et revivre en son saint et pur amour. Amen. — Jour saint Laurent.

Je m'oubliais de vous dire que M. [de Sillery] votre cher frère me dit qu'il donnerait mille livres de rente, pour l'assistance des pauvres monastères ; je ne lui en ai point reparlé. S'il établit cela, ce sera un grand secours et utile. Il m'a dit que nos maisons voulaient y contribuer ; pour peu qu'elles le fassent, ce sera le plus grand ressort pour conserver l'union, que cette sainte assistance. Je laisse à vous autres de voir comme cela s'établira et départira. — Nous n'avons pu voir la lettre que notre noviciat écrit au vôtre ; c'est pourquoi, s'il y a quelques simplicités, il les faut excuser.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCXC - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Moyens proposés par le commandeur de Sillery pour l'union entre les monastères.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Je n'ai loisir que pour vous dire l'extrême édification que nous avons reçue de notre très-vertueux frère, M. le commandeur [de Sillery] ; c'est une âme la plus humble et ardente au service de Dieu que j'aie guère vue. Dieu nous a fort étroitement unis [113] ensemble et je ne puis avoir de réserve avec lui, tant je vois clair sa véritable bonté, et l'entier don que Dieu nous en a fait, pour sa gloire, l'honneur de notre saint Père et l'utilité de nos maisons. Il a fort à cœur de nous voir affectionnées à ces petits moyens d'union qu'il propose ; et, pour moi, je n'y vois rien du tout qui nous y lie que la charité, et qu'il n'y a rien de contraire à l'Institut, et même [qui ne soit] conforme à cette sainte union que notre Bienheureux nous a recommandée, et à tout ce que j'en dis dans la lettre d'union et aux éclaircissements. Car, de recommander entre cinq monastères l'étroite union qui doit être entre tous, à cette fin qu'eux, qui sont placés dans des lieux où ils peuvent servir et secourir en diverses manières les autres, et par cette voie et l'exemple de leur union à ce monastère d'Annecy, les maintenir et encourager à y continuer la leur, que peut-il y avoir en cela de contraire aux intentions de notre Bienheureux ? rien du tout. Et quant à ce qui est que les Mères se communiquent, pour procurer en ces maisons des plus vertueuses filles de l'Institut, soit qu'elles soient chez elles ou ailleurs, pour les proposer aux élections, cela n'est-il pas conforme à la Règle, et à ce que j'en dis dans les éclaircissements, particulièrement pour cette maison ? Je ne puis étendre mes raisons, mais notre cher frère vous les dira.

Je vous conjure de joindre votre cœur au mien en ce sujet comme en tout autre, sans en parler à âme qui vive ; car on penserait que ce serait quelque grand'chose, et ce n'est rien de nouveau, rien du tout, sinon que l'on fera un fonds, par la charité de ce bon seigneur et de ces quatre monastères, pour les autres en leurs besoins, ce qui servira fort à les entretenir en cette bonne intelligence.[26] Je vous en dirai plus par la voix du Père dom Maurice.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [114]

LETTRE MCXCI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AGNÈS DE BAUFFREMONT[27]

À BESANÇON

Les contradictions sont un gage des bénédictions divines. — Il faut travailler à acquérir l'esprit de douceur et d'humilité.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 23 août 1632.

Ma très-chère fille,

C'est la conduite ordinaire de Dieu de faire réussir les affaires dont Il veut tirer plus de gloire, parmi les plus grandes peines et difficultés. Vous devez prendre les contradictions que vous avez eues en votre poursuite, pour un témoignage assuré des desseins que Dieu a de vous rendre une vraie et parfaite servante de sa divine Majesté. Et pour cela, ma très-chère fille, [115] il faut que vous ayez une grande détermination pour vous établir fermement en l'esprit d'humilité, douceur, soumission et charité, vous rendant extrêmement reconnaissante envers Dieu de la grâce qu'il vous a faite, et douce et respectueuse envers les Sœurs. Ainsi, ma très-chère fille, vous expérimenterez la douceur du vrai bien que vous possédez, et vous vous rendrez une véritable fille de notre Bienheureux Père, à qui nous vous avons offerte et offrirons de tout notre cœur, vous acceptant de sa part et de la nôtre comme une des filles les plus chéries qui soient dans l'Institut. Et, en cette qualité, je me recommande à vos saintes prières, vous assurant que je serai sans fin, d'un cœur et d'une affection invariable, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Ornans (Doubs). [116]

LETTRE MCXCII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

Ouverture du tombeau de saint François de Sales ; conservation miraculeuse de son corps. — La Supérieure peut faire sa retraite avant la fête de saint Michel. — Le Père spirituel doit appartenir au clergé séculier et ne peut exercer les fonctions de confesseur ordinaire. — De la visite canonique. — À qui il appartient de faire passer une Sœur d'un rang à un autre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 27 août 1632.

Ma très-chère fille,

Voilà donc les reliques de notre Bienheureux Père pour mademoiselle de Bourbon et pour madame sa mère, si elles en désirent. On a ouvert ces jours passés le tombeau de ce Bienheureux, et a-t-on trouvé son saint corps tout entier[28] ; c'est pourquoi on n'y a pas osé toucher pour y rien prendre pour distribuer, ains seulement on a pris ce qui était autour, dont nous vous envoyons. Le procès-verbal de sa béatification s'en va bientôt heureusement achever, grâce à Dieu ! Il faut néanmoins continuer à bien prier pour cela, afin qu'il plaise à sa Bonté nous [abréger les] longueurs de Rome, et donner un heureux succès à cette sainte besogne, et que tout réussisse à sa plus grande gloire. Nous ne vous saurions dire, ma très-chère fille combien la dévotion à ce Bienheureux a paru grande en cette occasion de l'ouverture de son tombeau ; car il y a eu une foule de monde dans notre église pour le vénérer, si grande qu'il fallut tenir des gardes de M. le prince [Thomas de Savoie] à la porte, pour empêcher qu'il n'entrât trop de gens, et il s'y faisait un tel tintamarre pour les faire sortir, que nous craignions à tout coup qu'il ne s'y tuât quelqu'un. Quantité de personnes [117] de qualité sont venues exprès de bien loin pour se trouver à cette action, et l'on a recueilli avec grande dévotion tout ce que l'on a pu avoir de reliques de ce Bienheureux Père, jusqu'au gravier de son sépulcre et au bois de sa châsse de noyer qui se trouva toute pourrie, à cause de la grande humidité du lieu où il était, ce qui fait davantage connaître la merveille de Dieu en la conservation de ce saint corps, dont il le faut bien remercier.

Je viens maintenant au second point de votre lettre, sur quoi je vous dis que vous demeuriez donc bien ferme, ma très-chère fille, à maintenir votre intérieur dans cet état de simplicité, sans jamais vous en départir, sous quel prétexte que ce soit, puisque Dieu vous a fait connaître qu'il vous voulait ainsi ; mais accompagnez-le de l'esprit d'humilité, de douceur et suave charité et support du prochain, le plus qu'il vous sera possible. Pour notre pauvre Sœur M. -Madeleine, si elle veut bien souffrir les médecines, il la faudra souffrir, nonobstant ses vifs ressentiments. — Je ne pense pas pouvoir faire ce que vous me dites pour les exercices des retraites ; néanmoins je verrai, si Dieu m'en donnera le loisir, et de quoi y satisfaire, bien que je croie que si nous regardions bien ce qu'en dit le Coutumier, et que nous nous y tinssions, cela suffirait. Oui, ma chère fille, la Supérieure peut avancer sa retraite, et la faire avant la Saint-Michel, si elle juge n'avoir pas assez de temps pour elle et pour les autres Sœurs.

Nous sommes ici après combattre un Père spirituel religieux ; car c'est la vérité qu'il ne faut pas que les Religieux exercent cette charge en nos maisons, bien que pour les Pères Barnabites, ce sont Religieux tellement dépendants de l'évêque, et qui portent le nom de clercs réguliers, qu'il n'y a pas grand danger qu'ils soient Pères spirituels, quand on n'en peut pas avoir de plus propres pour cette charge. Mon Dieu ! ma chère fille, que j'ai de désir que nous demeurions dans notre sainte liberté d'esprit ; il ne faut pas que vous doutiez que je ne fasse bien [118] tout ce qui me sera possible pour cela, et pour empêcher qu'il ne se fasse plus tant de fondations, car je voudrais que de quatre ans nous n'en fissions ; mais on ne peut pas empêcher que chacun ne die ses raisons humaines. Vous ne pouvez mieux faire que de procurer que M. Perrot soit continué votre Père spirituel ; car il est vrai qu'il faut que ce soit un autre que le confesseur ordinaire qui ait cette charge. Il y a pourtant à dire entre un peu de délai que l'on fait, jusqu'à ce qu'il se rencontre un Père spirituel propre, et entre faire coutume de n'avoir qu'un même [ecclésiastique] pour Père spirituel et confesseur ; car, de cela, il ne le faudrait pas faire.

Non, ma chère fille, il ne faut pas que ce soit le confesseur qui reçoive l'examen de la visite, car il sait déjà assez les manquements qui se commettent ; mais vous n'avez pas besoin de demander cela tandis que vous avez Mgr votre bon prélat, puisqu'il fait lui-même votre visite ; et quand vous ne l'aurez plus, vous penserez alors à ce que vous aurez à faire ; car il ne faut pas tant prévoir l'avenir. Arrêtons-nous au présent, regardons bien ce que disent la Règle, le Coutumier et les éclaircissements, et nous y tenons, sans tant faire de questions sur questions. Que dirait-on à la visite, si l'on ne disait les choses qui sont marquées ès Réponses ? Je ne dis pas qu'il faille dire tout ce qui est marqué des manquements qui se peuvent commettre, mais que l'on choisisse en chaque monastère ceux que l'on y fait, et qu'on les die simplement, car tout ce que je marque là n'est que pour donner lumière de ce qu'il faut dire en cette occasion, d'autant qu'on pourra commettre tel défaut en un monastère et tel autre en un autre : il faut que chacun die ce qu'il a fait. — Oui, vraiment, ma très-chère fille, l'on avertit céans des fautes qui se font contre ce qui est dans les Réponses et contre de bien plus minces coutumes que celles-là, je vous en assure ; car l'on y va tout simplement dans l'observance, grâce à Dieu.

Si cette bonne prétendante que vous avez ne veut de bon [119] cœur et franchement être du rang des Sœurs associées, vous ferez fort bien de la mettre du chœur, puisqu'elle a de si bonnes conditions. Vous avez bien répondu sur la proposition qu'on vous a faite touchant les filles illégitimes, et suis consolée des bonnes dispositions que vous me dites être en ma Sœur M... — Pour votre novice qui a des évanouissements, il faut voir jusqu'à la fin de son noviciat ce que ce sera de son mal, et après cela, s'il ne lui passe pas, je crois que vous la devez renvoyer ; car si elle en guérissait après être retournée au monde, vous la pourriez reprendre. Nos Sœurs me feront plaisir de ne me point écrire, car je n'ai ni le loisir de voir leurs lettres, ni d'y répondre ; je le fais pourtant encore cette fois, mais je désire que désormais chacune se contente de sa Mère.

Il n'y a point de doute, ma chère fille, que c'est à la Supérieure et aux conseillères de discerner à quel rang sont propres les filles que l'on reçoit, et non au Chapitre ; mais pour ce qui est de les changer de rang après la profession, si c'est pour les faire passer de celui des associées à celui des choristes, la Supérieure le peut aussi faire. Mais il y a bien de la différence à faire passer une Sœur du chœur au rang des associées, car il faut que ce soit le Supérieur qui fasse cela, à cause qu'il la faut dispenser de dire son Office, et ceci je vous le dis ensuite de ce que j'en ai vu résoudre à notre Bienheureux Père. Ma très-chère fille, il me faut beaucoup supporter à cause de mes continuels accablements et infirmités ; car je deviens fort lasse. J'ai prou dit dans les éclaircissements et dans une infinité de lettres ; la science ne nous manque pas. Dieu veuille que nous soyons fidèles à ce que nous avons reçu, nous serons bien heureuses, et n'aurons pas de quoi être en peine, ni chercher hors de nous. Marchons humblement et simplement, et Dieu nous bénira : donnez bien cet esprit à vos filles. Je suis, mais je vous le dis de tout mon cœur, ma très-chère fille, entièrement vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [120]

LETTRE MCXCIII - À MONSIEUR DE LA FLÉCHÈRE

À Rumilly (Savoie)

Condoléances sur la mort de sa mère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Monsieur mon très-cher fils,

J'appris [hier] au soir comme Notre-Seigneur a tiré à soi ma très-chère sœur, votre vraiment toute bonne mère.[29] Je sais que votre bon naturel vous doit bien faire ressentir cette perte ; mais je crois aussi que vous aurez cherché votre consolation au lieu où cette âme s'est retirée, ou plutôt, comme j'ai dit, auquel Dieu l'a retirée, pour l'accroissement de sa gloire ; car, en telles occasions, il ne s'en trouve point de solide hors celle de sa sainte volonté. Pour moi, mon très-cher fils, j'ai ressenti cette perte comme de l'une de mes plus chères et fidèles sœurs, mais dans la soumission que je dois à la divine Providence. Consolez-vous, mon très-cher fils, et prenez la Sainte Vierge pour votre mère, et vous expérimenterez le pouvoir de ses intercessions envers ceux qui ont recours à elle. Maintenant il faut que vous soyez père, mère et frère à votre pauvre sœur. Je ne vous la recommande pas, sachant la véritable affection que vous lui portez et votre bon naturel. Dieu soit le protecteur de tous deux. Je suis d'une affection très-grande votre, etc. [121]

LETTRE MCXCIV - À MONSEIGNEUR PIERRE CAMUS

ANCIEN ÉVÊQUE DE BELLEY

Elle le supplie d'éviter dans ses écrits toute parole défavorable aux Religieux. Exemples de modération donnés par saint François de Sales à ce sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Mon très-honoré et très-cher seigneur,

Vous avez laissé cette petite ville toute parfumée de la suavité de votre douce, dévote et débonnaire conversation, particulièrement Messeigneurs nos bons prélats, qui en parlent avec grand sentiment. Mais surtout nos pauvres Sœurs sont demeurées tellement consolées de l'entretien de la pure dilection, qu'elles regrettent avec moi de n'avoir su jouir plus souvent du bonheur de votre désirable présence.

Il est vrai, mon très-cher seigneur, à vous parler dans la pure vérité, que j'étais intérieurement sollicitée du désir de vous parler d'un sujet que ces bonnes âmes ne savent pas ; et bien que ma bassesse et la révérence que je porte à votre mérite et que je dois à votre dignité combattissent cette pensée, néanmoins c'était elle qui m'excitait à vous prier souvent de nous venir voir, et à me plaindre à votre bonté de ce que vous ne le faisiez pas. Or je croyais que par votre absence je serais défaite de cette secrète excitation, et néanmoins je m'en trouve plus pressée et si fort que je ne puis l'anéantir sans scrupule ; c'est pourquoi, mon très-cher seigneur, me confiant en votre débonnaireté et humilité, et prosternée en esprit à vos pieds, je vous supplie et conjure, avec toute la révérence qui m'est possible, par la pure dilection que vous avez à notre divin Sauveur, et par l'amour que vous portait et que vous portez à notre Bienheureux Père, de vous déporter d'écrire contre les Religieux, et de prendre garde aussi de ne heurter personne, ni en général ni en [122] particulier, pour chétive qu'elle soit, dans vos livres, ni d'y rien dire qui puisse émouvoir des contentions ou réfutations ; car tout cela ne fait qu'engendrer beaucoup d'offenses contre notre bon Dieu, les Religieux qui répondent n'ayant pas assez de mortification pour le faire avec l'humilité et le respect qu'ils doivent à votre digne personne et à votre qualité.

Ce mépris que l'on donne des Religieux peut aussi grandement diminuer la piété des peuples, qui est fort soutenue et accrue par leurs bons exemples et doctrine, et de plus, mon très-cher seigneur, les ennemis de la sainte Eglise se fortifient dans leurs erreurs, et font des trophées et des risées quand ils voient que ses propres enfants se dévorent l'un l'autre, et surtout quand les pères, qui sont Messeigneurs les prélats, découvrent les plaies de leurs enfants, avec confusion, et que les enfants ne le souffrent dans la soumission qu'ils doivent ; cela, dis-je, donne un grand scandale, ce qui ne peut apporter qu'un très-grand détriment à la très-sainte Épouse de Notre-Seigneur. Il vous a donné une âme et un esprit propres pour écrire de son divin amour, et enrichir l'Eglise d'infinité de traités de dévotion, pour le bien et avancement des âmes : c'est la sainte occupation que ceux qui vous honorent désirent maintenant à votre aimable loisir, afin que, par le moyen de cette pure dilection de notre divin Sauveur, dont votre chère âme est si parfaitement amoureuse, vous preniez garde dorénavant d'épargner dans vos écrits les Religieux. Vous voyez qu'ils ne reçoivent pas avec profit vos avertissements, et qu'il y a grand risque, si cela n'est bientôt étouffé par votre bonté et charitable support, qu'il ne s'allume un feu qui éteigne celui de la sainte charité en plusieurs âmes, et ne cause de très-grands scandales en l'Église de Dieu, ainsi que plusieurs bien sensés appréhendent et prévoient qu'il arrivera infailliblement, si votre débonnaireté et votre zèle à la plus grande gloire de Dieu ne vous fait supporter sans revanche [123] l'insolence d'une réponse que l'on dit avoir été faite à un de vos livres, laquelle, étant si extravagante et éloignée de la vérité et du respect qui vous est dû, ne peut porter coup contre l'estime que l'on a de votre véritable vertu.

Oubliez donc, mon très-cher seigneur, cette offense, à l'imitation du divin Sauveur, qui en avait reçu de bien plus grandes de ceux pour qui Il demanda pardon en les excusant, et vous souvenez aussi, mon bon seigneur, de la modestie et douceur avec laquelle notre Bienheureux Père parle en la préface de l'Amour divin, de celui qui l'avait si insolemment bafoué en pleine chaire : il attribue cette faute à son zèle. Vous chérissez si tendrement l'esprit de ce Bienheureux, imitez-le, mon très-cher seigneur, en sa patience à tout supporter, et en celle prudence charitable, qui le tenait attentif à ne dire ni écrire jamais aucune chose qui pût tant soit peu blesser le général, ni les particuliers d'aucun Ordre, ni décrier personne du monde, pour vile et chétive qu'elle fut. L'on voit cette vérité dans ses écrits, où il oblige par témoignages d'honneur et d'estime tout le monde, et particulièrement les Ordres religieux qu'il révérait et aimait, et disait que c'était l'une des plus saines parties de l'Église. Quand il en savait quelque défaut, il les couvrait tant qu'il pouvait, et s'employait soigneusement à les aider à réparer : je l'ai vu dans cette pratique seize années ; avec combien de charité, de travail et d'écrits il se conduisait ! les sensibles douleurs qu'il ressentait quand leurs défauts et ceux des ecclésiastiques venaient en évidence, parce que la mésestime de telles personnes diminue et affaiblit grandement la piété des peuples, qui est fort soutenue et conservée par leurs bons exemples.

Monseigneur mon très-cher frère, votre bonté me pardonnera-t-elle la confiance que je prends de lui dire ainsi simplement tout mon sentiment ? Certes, après la gloire de Dieu, j'ai été excitée par le véritable amour que je vous dois et veux [124] vous rendre toute ma vie, et prie Dieu de vous donner la sainte inspiration d'employer dorénavant ce talent qu'il vous a donné pour écrire de sa pure dilection, et par ce moyen enrichir la sainte Église de plusieurs traités utiles à ses enfants. Permettez-moi, Monseigneur, de vous supplier de me donner quelques petits témoignages que vous n'aurez point désagréé ma simplicité et confiance en votre bonté, car mon cœur aurait une bonne touche s'il pensait avoir fait quelque chose qui vous déplût, ayant tant de désirs de se voir continuer l'honneur de votre précieuse amitié.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXCV - À LA SOEUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

On doit faire valoir les dons de Dieu avec crainte et confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Puisque Dieu vous a fait la grâce de vous recevoir entre les bras de sa bonté, vous convertissant à elle, il ne faut plus parler des choses passées, mais vous appliquer fidèlement à cultiver en crainte et confiance le don de Dieu, convertissant les lumières de sa grâce en des effets. Pour moi, ma fille très-chère, je puis vous assurer que je n'aurai du passé aucune mémoire ; et, si je l'ai bonne, je ne fus nullement fâchée de votre lettre, mais oui bien du trouble où je savais votre maison ; mais n'en parlons plus, et me croyez toute pleine d'une sainte dilection et amour maternel pour vous, et que toujours vous me trouverez disposée à vous rendre toutes les assistances qui me seront possibles pour votre consolation et profit spirituel. Il faut demeurer ferme, ma fille, car désormais vous ne seriez plus [125] excusable : la considération de ce que vous devez à Dieu, à votre salut, à votre réputation, et à celle de l'Ordre où Dieu par sa grâce vous a mise, doit être souvent devant vos yeux. Vous me demandez ce que je désire que vous fassiez. Oh Dieu ! ma très-chère fille, que puis-je vous dire sinon que vous renonciez et méprisiez absolument toutes les choses périssables pour n'aspirer qu'aux éternelles, par la voie d'une parfaite observance des Règles que vous professez ? Devenez bien petite à vos yeux, aimez la retraite, et que vos délices soient d'être avec Dieu et non avec les hommes. Amen.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Nevers.

LETTRE MCXCVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

L'absence de Mgr de Genève et les occupations que donnent les retraites annuelles ne permettent pas à la Sainte de se rendre à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 septembre [1632].

Ma très-chère fille,

Je viens de recevoir, ce premier matin de ma solitude, la lettre de Mgr de Bourges et la vôtre, par laquelle j'ai vu l'honneur qu'il plaît à Mgr le cardinal de me faire, désirant que j'aie le bonheur de le voir et vous autres toutes, mes chères filles, ce qui m'a remplie de confusion, voyant le peu que je suis et mon inutilité partout, pour être désirée avec tant d'affection. Si Mgr de Genève était ici, je crois qu'il me commanderait d'obéir aux désirs de Mgr le cardinal ; mais il partit hier pour le Piémont, de sorte que, sur son absence, je ne puis ni ne dois penser à sortir d'ici avant son retour ; outre que vous pouvez bien juger, ma très-chère fille, que nous sommes maintenant en une saison où mon petit service est plus requis [126] à nos chères Sœurs d'ici qu'à nulle autre. C'est pourquoi je vous prie de faire savoir ma légitime excuse à Mgr le cardinal, avec tout le respect et soumission qui lui sont dus ; et, puisqu'il ne plaît pas à Dieu de disposer maintenant les affaires en sorte que nous puissions recevoir la chère consolation de notre entrevue, nous attendrons avec patience et soumission à son bon plaisir une occasion plus favorable. J'espère qu'il la donnera, si c'est pour sa gloire.

Je salue ma Sœur M. -Denise [Goubert] ; je ne puis lui écrire. Je n'ai jamais su croire ce que ce Père dit si peu charitablement. Cela m'apprend toujours mieux combien il nous faut être retenues, si ce n'est avec ceux dont nous savons la discrétion et affection. O ma fille ! vous m'êtes certes précieuse plus que ma vie, et vos deux maisons ; et croyez que je désire fort de vous voir ; mais Dieu ne veut pas que ce soit maintenant.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCXCVII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

La voie de l'humble confiance conduit au comble de la perfection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma bien chère fille,

N'exposez jamais vos confessions pour les envoyer écrites, cela est trop hasardeux ; et bien qu'il n'y ait rien, grâce à Dieu, d'important, l'on en pourrait recevoir de grands déplaisirs par la perte. Or je connais si clairement votre chère âme que je n'ai pas besoin pour cela de voir vos confessions. J'admire cette particulière conduite de Dieu sur vous, de vous laisser la crainte de ses jugements, et comment sa bonté vous [127] donne le contre-poids, pour votre très-grand profit, et je vois, ce me semble, que cela vous est laissé par un amour tout spécial. O ma fille ! mais je dis ma fille très-chèrement aimée, ayez de plus en plus une entière et très-absolue confiance en ce divin Sauveur, lui remettant incessamment toute votre âme et tout le soin de vous-même et de toutes choses, c'est la vraie voie en laquelle sa divine Providence vous veut conduire jusqu'au comble de toute perfection, et faut suivre ce train en l'oraison, comme je vois que vous faites. Il m'est avis que je vois clairement votre cœur, tant votre bonté et confiance filiale m'en ont toujours donné une entière et fidèle connaissance.

Vous devez, avec une profonde humilité et reconnaissance envers Dieu, conserver le précieux trésor que sa Bonté vous a donné en ce discernement, par simple vue, de voir ce qui vient de sa grâce et ce qui part de votre misère ; car, par ce moyen, référant à Dieu ce qui lui appartient, vous irez toujours croissant en grâces, qui est le bonheur des bonheurs, et que je vous souhaite avec ce cœur que Dieu m'a donné pour vous, qui est en vérité très-incomparable en ses affections, n'en doutez jamais. J'ai plus écrit que je ne pensais ; car je ne puis plus guère le faire ; j'ai un très-grand rhume et oppression dès quinze jours. Cela m'excusera vers Monseigneur, auquel je désirerais témoigner quelque partie du ressentiment que j'ai des bontés et charités qu'il exerce si paternellement envers vous. Prenez sa bénédiction pour moi, et lui faites très-humble révérence de ma part, avec les reconfirmations de ma sincère reconnaissance. Je salue aussi M. et mademoiselle de Vallat ; je les chéris et honore bien fort. Et la chère petite Constance, je la salue aussi avec toutes nos Sœurs, à part notre Sœur M. -Jacqueline [Grassis] qui m'a écrit ; je l'assure que je la chéris tendrement et me réjouis de son avancement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [128]

LETTRE MCXCVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE DES FILLES REPENTIES DE LA MAGDELAINE, À PARIS

Attribuer à Dieu seul le bien qu'elle opère dans la maison de la Magdelaine. — Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 octobre [1632].

Croyez, ma vraiment très-chère fille, que si vous recevez quelque contentement de mes lettres, j'en reçois toujours un bien grand et beaucoup de consolation de voir, par les vôtres, comme Dieu se sert de votre petitesse, et de celle de nos bonnes Sœurs vos compagnes, pour l'avancement de sa gloire en ces chères âmes qu'il vous a commises. J'en bénis de tout mon cœur sa douce Bonté, que je supplie vous donner à toutes une nouvelle augmentation de ses très-saintes grâces et bénédictions, rendant toujours plus utile et fructueux le soin et le travail que vous prenez pour son service, comme j'espère qu'il fera.

Et quant à votre particulier, ma très-chère fille, je vois que Notre-Seigneur continue à vous tenir de sa sainte main. Je le remarque particulièrement dans ces deux choses que vous me dites, qui sont très-précieuses, et viennent de sa seule bonté : ce zèle que vous avez du bien et avancement des âmes et cette bonté à les supporter. J'espère que Celui qui vous a donné ces affections les rendra utiles et profitables pour l'augmentation de sa gloire et pour votre salut. Tenez-vous bien près de Dieu, ma chère fille, parmi les affaires et le tracas, le plus que vous pourrez, et ne l'abandonnez point de vue, et vous verrez que sa divine Bonté vous fera des grandes grâces, je l'en supplie de tout mon cœur, et de bénir ces chères âmes qui vous donnent tant de consolation et de soulagement par leur zèle et affection au bien de votre maison. Il est vrai, nos deux chères [129] Sœurs les Supérieures de la ville et du faubourg nous ont écrit avec des témoignages d'avoir été grandement consolées et édifiées du bon état auquel elles ont vu votre maison, et de l'avancement qu'elles y ont trouvé ; elles sont fort satisfaites de votre bonne conduite. Ma fille, demeurez bien humble devant Dieu, qui daigne se servir de vous si utilement à sa gloire.

Je vous assure que je remarque avec une singulière consolation ce que vous me dites, que quand ces âmes ont fait quelque échappée, dès qu'elles vous voient et que vous parlez, elles sont toutes douces et souples comme un gant ; cela vient purement de Dieu, ma chère fille, en ces âmes-là qui ont été si éloignées de Lui. — Je supplie sa Bonté remplir votre chère âme de son pur et saint amour, et celles de toutes nos chères Sœurs que je salue avec vous de tout mon cœur, qui est entièrement vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCXCIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Impossibilité de quitter Annecy sans l'agrément de Mgr de Genève. — Combien est ferme l'amitié fondée en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1632.]

Croyez, ma très-chère fille, que, si c'était le bon plaisir de Dieu, je voudrais bien être en disposition pour vous écrire un peu à souhait ; car il me semble que j'y prendrais bien plaisir, et vous dirais bien que vos affaires ne vont pas tant mal qu'il y ait de quoi se beaucoup plaindre. Si je ne me trompe fort, vous n'avez guère plus d'envie de me voir que je n'en ai de recevoir encore une fois, avant que mourir, cette [130] chère consolation ; et certes, s'il plaisait à Dieu de me délivrer de ces défluxions qui me travaillent, et que j'eusse le congé de mon Supérieur pour sortir d'ici, je ne regarderais guère à ce que nous sommes proches de l'hiver ; mais j'irais de tout mon cœur vous voir, en cette saison comme en une autre.

Je serais très-marrie si Mgr le cardinal ne recevait pas mon excuse, qui est, ce me semble, bien légitime ; car, ma très-chère fille, dites-moi, je vous prie, me conseilleriez-vous de sortir d'ici sans l'agrément et la licence de Mgr de Genève ? Je pense que non ; et outre cela, l'incommodité qui m'est survenue m'aurait sans doute empêchée de sortir d'ici, c'est ce qui est cause que je n'ai su faire de retraite ; car j'ai la tête si mal faite que je ne puis remuer mon esprit, ni rien faire, pas même lire, ni beaucoup parler sans douleur, tant la défluxion me tient la tête occupée. Je bénis Dieu pourtant de ce qu'il lui plaît m'envoyer de quoi un peu souffrir. Ne soyez néanmoins pas en peine de ce mal ; car, ma très-chère fille, si vous me voyiez quand je me porte un peu bien, vous y auriez du plaisir, d'autant qu'on dirait que je n'ai que quarante ans, tellement je suis regaillardie ! Le printemps sembla mètre un peu favorable à cela ; mais enfin, au bout de tout, il faut toujours dire : Que la sainte volonté de Dieu soit faite !

Quant à ce que vous m'écrivez des dits du monde, [cela me peine,] je vous l'avoue ; mais pourtant, ma fille, il me semble que chose quelconque, excepté Dieu, ne nous saurait séparer, ni tant soit peu ternir l'union de vraie mère et de vraie fille qui est entre vous et moi, et que, quand tout le monde ensemble s'y mettrait, il n'aurait pas le pouvoir de m'ôter un brin de la ferme croyance que j'ai que vous êtes toute mienne ; mais il nous fait quelquefois grand bien de savoir les choses que le monde dit, parce qu'il me semble qu'avec la grâce de Dieu on en tire toujours quelque profit. Il est vrai, il y a fort peu que l'on m'a encore mandé que vous n'aviez plus tant d'empressement pour [131] moi qu'autrefois ; mais j'ai vu que c'était par affranchissement de sentiments naturels. Le monde n'entend pas ces puretés, et que le vrai amour en demeure plus solide, plus ferme et agréable à Dieu, et à l'esprit qui le possède ; laissons dire et continuons. Dieu soit béni ! Je n'en puis plus de la tête.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCC - À LA MÊME

Obstacles au voyage de Lyon. — La vraie cordialité rend communicative. — Projet de fondation à Vienne. — On propose des moyens d'union qui ne sont pas conformes à l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 octobre [1632.]

Ma très-bonne et chère fille,

Oui, nous avons bien reçu tous vos paquets et tout ce que vous nous avez envoyé ; car hier on me mena à la roberie pour me faire une tunique de l'étoffe que vous avez mandée pour cela. Or je veux bien, mais pour cette fois seulement, être revêtue de la charité de ma très-chère et bien-aimée fille, de laquelle je la remercie de tout mon cœur ; mais je ne prends pourtant pas plaisir que nos Sœurs vous demandent ainsi des choses pour moi, sans me le dire. Je vous avais déjà priée une fois de ne rien envoyer que je [ne] vous le demandasse moi-même et que je le ferai bien quand j'aurai nécessité de quelque chose.

Je suis certes bien marrie que Mgr le cardinal n'ait pas agréé mon excuse. Il est vrai qu'elle fut un peu sèche ; mais sa réponse le fut bien aussi. Je pense qu'il faudrait, si vous le jugez à propos, que tout doucement vous fissiez entendre à Son Éminence que je suis attendant le retour de ma santé et la [132] réponse de la volonté de Mgr de Genève, auquel j'écrivis le plus tôt que je pus, pour me donner l'honneur d'écrire à Son Éminence, en cas que je ne puisse pas obéir à son désir, ce que je n'ai su faire jusqu'à présent ni même lui écrire, à cause de mon indisposition, de laquelle je ne suis pas encore bien libre. Mais il faut que je vous dise maintenant, ma chère fille, selon l'entière confiance qui doit être entre nous, que je ne peux croire qu'il y ait rien en moi qui puisse donner aucune satisfaction à Son Éminence ; c'est pourquoi peut-être que cette pensée qu'il a eue est maintenant passée et qu'il ne s'en soucie plus. Que s'il est ainsi, il me serait bien plus commode d'attendre une meilleure saison pour vous aller voir à cause de mon âge, qui me cause autant d'inconstance et de variété de dispositions comme il y en a au temps et saison où nous sommes ; et je m'assure que vous obtiendriez bien permission de Mgr de Genève que je vous visse en un autre temps ; mais néanmoins si Son Éminence continue au désir que j'aille à Lyon, et que vous puissiez prévoir que quelque changement occasionnerait sa retraite en quelque autre lieu, en sorte que je ne pusse pas recouvrer l'honneur de le voir, certes, si Mgr de Genève me le permet (ce que je m'assure qu'il fera), et que je me trouve en disposition de pouvoir entreprendre à cette heure le voyage, je vous assure que j'irai de tout mon cœur recevoir cette faveur de voir ce digne seigneur ; et, en ce cas, nous prendrons notre équipage ici si nous l'y pouvons trouver ; sinon nous vous en avertirons. Mandez-nous donc bien la vérité de cette affaire, afin que, selon la réponse que nous aurons, nous résolvions au plus tôt ce qu'il faudra faire.

Vous verrez ce que je réponds à notre Sœur de l'Antiquaille, mais refermez bien ma lettre avant que de l'envoyer. Vous aurez bien pu connaître, par celle qu'elle m'écrit, que je lui avais donné quelques petits avis. Je m'étonne fort du peu de communication qu'elle a avec vous ; c'est une des choses que je [133] voudrais réformer en elle. Je vous assure que nous ne ferions pas la moindre chose entre nous autres d'ici proche, ma Sœur la Supérieure de Chambéry et nous, sans le communiquer l'une à l'autre ; et si vous connaissiez toutes nos Sœurs de céans, nous ne ferions pas une fondation que nous ne vous nommassions celles qui y iraient, pour en avoir votre avis, parce que cela nourrit l'union et cordialité entre nous ; mais cette chère Sœur de l'Antiquaille a le cœur parfaitement bon et affectionné à sa vocation ; elle est tout à fait aimable, nonobstant qu'elle n'ait pas toute la douceur extérieure qui serait à désirer en elle. Vous avez là une pensée digne de votre cœur tout de charité pour sa fondation, de donner ma Sœur [M. -Marg.] de Sainte-Colombe pour Supérieure, et notre Sœur de l'Antiquaille [cédera] ma Sœur [L. -Gasparde] de Saint-Paul pour seconde ; puis prendre deux Sœurs de Condrieu, et deux à Crémieux pour le reste de ce qu'il en faudrait à Vienne, puisque ces deux monastères sont du diocèse de Mgr de Vienne. Je vais mander à cette chère Sœur qu'il faut qu'elle fasse ainsi ; vous pourriez encore donner, ou elle, une Sœur domestique, s'il en faut sept.

Certes, je ne sais que dire de cette pensée d'union, car il m'est avis que tout ce qu'ils disent est compris au Coutumier, aux Réponses et à la lettre d'union, sinon qu'ils voudraient que les monastères de France s'adressassent à ceux de Paris ; ceux de Provence et de Bourgogne, à Lyon ; ceux du Dauphiné et Savoie, ici ; ce que je ne peux goûter, car c'est division d'union. Or je trouve bon le fonds proposé pour aider les monastères, pourvu qu'en besoin notable et non pressé les monastères s'adressent ici, et que celui-ci prie ceux de Paris ou de Lyon de donner l'aide qui serait jugée nécessaire ; cela tiendrait toujours les monastères dans le respect et recours à celui-ci ; vous pouvez dire cela si vous voulez, ou simplement que vous vous rapportez à moi et disculper le bon Père dom Maurice. C'est sans loisir que j'écris pour ne perdre cette commodité de Chambéry. Certes, [134] ma vraie très-chère fille, il ne nous faut que cela, de nous bien tenir en notre tout qui est Dieu, allant à Lui par voie d'amour et d'humilité en tous nos besoins, et le plus souvent que nous pourrons. Je salue nos très-chères Sœurs ; je me vante librement d'avoir plus de désir de les voir qu'elles, au moins plus solidement, de vrai toujours quand Dieu voudra ! Qu'il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [134]

LETTRE MCCI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Affectueuse compassion pour cette Mère. — La Sainte s'estimerait heureuse de n'être pas une seule heure sans souffrir. — Conserver l'amitié du commandeur de Sillery.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er novembre [1632].

Mon Dieu ! ma tout unique et très-chère fille, que veulent dire toutes ces fâcheuses et douloureuses coliques qui vous ont tant affligée ? n'avez-vous point quelque mélancolie et sujet d'afflictions ? car je pense avoir ouï dire qu'elles procèdent de là. J'ai tant pensé si la dureté dont ces Messieurs de Troyes usent envers nos Sœurs n'aurait point contribué à cela : enfin dites-moi bien simplement, selon notre entière confiance, d'où. vous pensez que ce mal vous puisse venir ; si aussi l'air de Paris ne contribue rien à tant de grandes et fréquentes infirmités. Hélas ! je sais bien que Dieu est par-dessus toutes ces causes secondes ; mais je sais bien aussi qu'il ne veut pas toujours empêcher leurs effets, et que bien souvent II les laisse agir, et veut aussi que nous les prévenions et nous en détournions quelquefois. Vous voyez où mon esprit va autour de vos maux ; mais je ne laisse de les regarder comme voulus ou permis de Dieu pour votre avancement en son amour, et vous rendre conforme à Lui en [135] ses souffrances ; et en cette sorte je vous estime heureuse, ma tout unique fille, de les souffrir ; je les honore et révère, et voudrais être jugée digne de si. grande grâce, s'il m'était permis de désirer quelque chose. Or je vous dirai que Notre-Seigneur connaissant ma faiblesse me traite bien plus doucement ; car si bien je ne puis dire être un jour sans quelque incommodité, et que je me voie dès quelque temps fort vacillante en la santé, ce sont toutefois des incommodités plus traînantes et provenant de l'âge que douloureuses, excepté des douleurs de tète et certaines fluxions qui m'affligent, lesquelles sont un peu douloureuses tandis qu'elles durent. Oh ! Dieu me fait trop de miséricorde ! J'estimerais à grande grâce qu'un seul jour de ma vie ne fût sans douleur, ni même une heure, afin que par ce moyen je fisse un peu pénitence de tant de fautes que je commets journellement ; mais en tout la très-sainte volonté de Dieu soit faite, car en elle seule consiste tout notre bonheur ! Je trouve le temps si long, ma très-chère fille, dès que je n'ai de vos lettres, et la petite assistante ne m'a point écrit si vous étiez hors de vos douleurs, bien que notre Sœur la Supérieure de la ville m'en ait écrit, et le bon chanoine d'Ypres m'assura que vous étiez tout à fait mieux.

M. le commandeur [de Sillery], votre cher frère, ne m'a point écrit de Lyon ; j'ai vu dans une lettre à notre Sœur de Bellecour qu'il accuse notre bon Père dom Maurice de l'avoir persuadée de ne pas embrasser ses moyens d'union, disant que l'on prétendait d'attirer de l'autorité ou préférence aux monastères de Paris par-dessus les autres, et certes je crains que cela ne lui donne quelque dégoût ; c'est une âme qu'il faut manier très-délicatement et conserver précieusement, car elle le mérite. Raccommodez un peu cela avec votre douce prudence, le plus promptement possible. Je ne crois rien de tout cela, car je m'assure que ce Père n'a pas dit telle parole, ou peut-être que les monastères [plusieurs mots inintelligibles] seraient attirés [136] par les assistances de ceux de Paris. Je le salue, ce très-bon et cher Père ; je ne puis lui écrire ; nous attendons de bon cœur de ses nouvelles touchant les procès d'Orléans, et s'il viendra les apporter. — Ma très-chère fille, Dieu vous rende une constante et longue santé pour sa gloire, et comble votre très-cher cœur de son pur amour ! Je suis vôtre, mais certes d'une manière incomparable ; et je vous prie, invoquez bien la divine miséricorde sur mes besoins, afin que ce qui me reste de vie et ma mort soient à son honneur et gloire. Amen.

Dieu soit béni !

Sa douce Bonté nous fasse la grâce de chanter un jour le grand cantique des louanges éternelles à sa souveraine Majesté, avec tous ces Saints et bienheureux Esprits dont la sainte Église célèbre aujourd'hui la fête.

Je laisse à cachet volant celle que j'écris à notre très-cher frère ; de vrai, c'est une âme qui m'est bien précieuse. J'attends ce que vous me direz sur le mémoire que je vous ai envoyé, et sur ce que vous aurez pu juger avec lui qui sera pour le mieux ; car je me déporte facilement de mes sentiments pour suivre ceux que j'estime meilleurs. Mais il ne m'est pas avis qu'il se puisse rien faire de plus que ce qui est déjà écrit, si ce n'est pour le temporel ; car, de ces intimes unions et conformités entre les maisons de Paris et celles de Lyon, c'est une chose tout aimable et désirable. Mais qui subsistera autant que les esprits des Supérieures auront l'alliance l'un avec l'autre. Je me confie en Dieu plus qu'en tout cela ; Il fera ce qu'il lui plaira. — J'ai reçu aujourd'hui une lettre de votre cher frère de Vaugelas, qui m'écrit la paix et leur retour en France. Mon Dieu ! que j'en suis consolée pour l'amour de lui et de notre bon M. de Foras tout particulièrement ; je ne puis maintenant lui écrire, mais je le salue très-chèrement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [137]

LETTRE MCCII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Prochain retour de Mgr de Genève. — Dans la réception des sujets, saint François de Sales ne voulait pas qu'on dépassât le nombre de quarante ou quarante-cinq.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 novembre [1632].

Ma très-chère fille,

Je crois que maintenant vous avez reçu nos grandes réponses de celles que vous nous envoyâtes par la voie de Chambéry, lesquelles vous auront été remises par le messager de Riom, que nous envoyâmes passer à Chambéry pour les prendre, et où nous les avions fait tenir dès le lendemain et par le même porteur qui nous remit les vôtres ; si bien, ma très-chère fille, que c'est à vous à nous répondre. — Je suis toujours attendant des nouvelles de Mgr de Genève ; je lui écrivis après que j'eus reçu celle de notre bon Mgr de Bourges. Je lui ai fait encore une recharge, sur l'avis du Père N. ; j'en attends la réponse avec lui-même, car il doit être ici la semaine prochaine. — Si ma santé se peut un peu affermir et que le temps soit beau, de vrai, ma très-chère fille, ce me sera une consolation nonpareille de vous aller voir, et je crois que Mgr de Genève me le permettra facilement ; mais si Dieu ne permet pas que tout cela soit, j'écrirai à Mgr le cardinal pour faire mes excuses, si vous me dites que je le doive faire, comme déjà je vous ai écrit.

Ne soyez point en peine de ma santé ; car, en l'âge où je suis, il ne faut pas espérer de me voir sans toujours quelques nouvelles incommodités ; mais je n'y vois pourtant encore rien qui doive si fort alarmer nos Sœurs comme elles font. — Je pense que c'est vous qui m'avez envoyé une boîte d'écorces d'orange, bien que vous ne m'en dites rien par la vôtre ; ma très-chère fille, si vous ne faites en cela ce que je vous ai dit, de ne me rien envoyer que je ne le vous demande, je vous en donnerai quelque bonne pénitence. [138]

Vous me dites que votre nombre est de quarante-cinq, et que je prie Dieu que vous ne l'accroissiez pas davantage. Je le ferai de tout mon cœur ; mais, pour vous parler simplement, je vous dis que vous ne le devez pas faire, et je vous conjure de ne passer pas plus avant ; car, quand la Règle dit qu'elles pourront en prendre quelques-unes de plus, elle ne dit pas qu'on en prendra une douzaine, et je suis bien assurée que notre Bienheureux Père a dit qu'il ne fallait pas passer quarante ou quarante-cinq ; il nous faut honorer nos Règles en cela comme en toute autre chose. Nous ne sommes que trente-neuf Religieuses et deux [Sœurs] du petit habit ; mais je me tiens ferme là de ne point ouvrir la porte à pas une, quoique nous ayons un grand nombre de prétendantes et de braves filles. — L'on nous a dit que Mgr de Belley avait fait imprimer un petit livre de tout ce qui s'était passé à l'ouverture du tombeau de notre Bienheureux Père, de la grande vénération qu'on lui rendit, laquelle on ne put empêcher. Si cela est, ma très-chère fille, je vous prie de nous en envoyer un exemplaire, parce que nous craignons qu'il y ait mis quelque chose de quoi notre bon Père dom Juste se fût bien passé à Rome.

Au surplus, dites très-humblement votre coulpe de ce que vous ne nous avez point envoyé les lettres de vos deux dernières Sœurs mortes ; et, pour pénitence, nous vous prions de les nous envoyer, si vous en avez de faites. Voilà un voile de calice que nous avons fait céans pour Mgr de Montpellier, qui est le plus mignard et bien travaillé, à mon gré, que j'aie vu. Ce bon prélat témoigna à nos Sœurs qu'il désirait qu'elles lui en fissent un ; elles lui ont bien voulu donner ce petit contentement. Je le vous recommande, ma très-chère fille, pour le leur faire tenir par les marchands bien sûrement. Les lettres que nous leur écrivons sont dedans. — Je ne pensais pas ce matin vous pouvoir écrire un seul mot de ma main, tant j'étais tourmentée en la tête d'un violent catarrhe ; j'en suis un peu soulagée ce soir. Voilà comme [139] va ma santé dans une incertitude continuelle durant l'hiver ; hier seulement, je me trouvais assez bien, et dès ce soir et cette nuit il y a eu changement. Dieu soit béni ! Sa bonté accomplisse sans réserve sa sainte volonté en moi et en vous, que je chéris en son amour comme moi-même ! Mon Dieu ! ma fille, les bonnes Sœurs que nous avons ! La nièce fait bien ; nous avons beaucoup de bons sujets, grâce à Dieu, qui en soit loué à jamais !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCIII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

On prépare une nouvelle Vie de saint François de Sales. — Fondation de Draguignan. Celle de Béziers semble réussir ; quelques Sœurs d'Annecy sont proposées pour y être Supérieures.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2 novembre [1632].

Ma très-chère fille,

Il faut bénir et remercier Notre-Seigneur avec beaucoup d'humilité, de ce qu'il lui plaît remettre en paix la province où sa bonté vous a établie. Ce nous a été beaucoup de consolation de savoir que notre très-digne Mgr de Montpellier ait été reçu avec tant de débonnaireté auprès du Roi, mais surtout de ce que notre Bienheureux Père a tant de soin de l'assister, car il est très-vrai qu'il l'aimait chèrement- et il est vrai encore ce qu'il vous a dit de l'ouverture du tombeau de notre Bienheureux Père. Mais je laisse à nos Sœurs à vous en écrire amplement les particularités, me contentant de vous dire seulement que cette année on lui a fait quantité de très-belles et riches offrandes, lesquelles nos Sœurs écrivirent aussi à votre communauté.

Nous ne pouvons vous envoyer encore notre Déposition de ce Bienheureux, n'en ayant aucune copie, parce qu'un très-bon et [140] vertueux Père Jésuite l'a emportée avec la fleur des autres dépositions, pour en composer l'idée de la sainteté intérieure du Bienheureux, ce que nous espérons qui réussira avec bénédiction, d'autant que celui qui l'entreprend est une âme des plus pures, dévotes, et qui a un des meilleurs esprits et jugements qu'on saurait guère désirer. Je pense que dans une année vous jouirez de la consolation de voir ce livre-là imprimé. — J'aurais fort désiré que ma Sœur Anne-Marguerite[30] n'eût point été mise si tôt en charge de supériorité, à cause de son peu d'années de Religion ; mais la nécessité l'aura sans doute fait faire ; je crois pourtant qu'elle demeurera ferme en ce qui est de son devoir, car je la tiens pour une Religieuse solide et fort sage, et qui a bien travaillé depuis qu'elle est en Religion. — Je ne sais quelle nécessité peut avoir aucune des Filles de la Visitation de recourir au dehors ; car il me semble qu'elles ont si bien tout ce qu'il leur faut : Règles, Constitutions, Coutumes, et tant d'avis de notre Bienheureux Père, avec les Réponses sur leurs demandes, que rien ne leur saurait manquer, tandis qu'elles se tiendront bien à cela. Vous faites grandement bien, ma chère fille, de vous conserver toute la liberté que l'Institut donne ; car c'est une prudence très-nécessaire aux Supérieures. — Je suis fort consolée de voir que la fondation de Béziers se remette sur pied, parce que je crois qu'elle réussira grandement à la gloire de Dieu. J'écris à la bonne veuve le mieux que [141] je peux, comme vous verrez. Cependant, vous nous avertirez, s'il vous plaît, de tout ce que nous devons faire sur ce sujet.

Nous envoyons donc le voile pour Mgr de Montpellier, à Lyon. Je le trouve fort mignard ; mais il ne faut point parler de reconnaissance pour cela, ma chère fille, car nous n'en voulons point d'autre que celle de vos affections devant Dieu. Je n'écris pas à Monseigneur, afin de ne lui en point parler. — Je m'oubliai, la dernière fois que je vous écrivis, de vous remercier de votre suc de réglisse, mais je le fais maintenant de tout mon cœur ; je le trouve fort bon et profitable. — Vous connaissez toutes nos Sœurs, qui certes sont fort bonnes et avancent : dites-moi celle que vous pensez plus propre pour être envoyée à Béziers,[31] car il me semble que pour le gouvernement vous pouvez faire état de notre Sœur Mad. -Élisabeth [de Lucinge] ; J. -Françoise de Vallon, qui a parfaitement bien dressé ses novices et sans bruit ni empressement. Notre Sœur J. -Thérèse [Picoteau] est une fille très-solide. Notre Sœur M. -Antoinette [de Vosery] s'avance bien, mais elle nous est fort utile. Nous avons aussi notre Sœur A. -Marie Rosset et notre Sœur M. -Françoise Humbert : voilà ce qui me semble être plus prêt pour le gouvernement. Les jeunes, comme notre Sœur infirme M. -Françoise de Corbeau et quelques autres, se font tout à fait braves. Notre Sœur M. -Françoise de Livron est allée à Sisteron ; c'est une âme de grande vertu ; notre Sœur C. -Agnès Daloz, à Crémieux ; notre Sœur C. -Catherine de Vallon, à Thonon où elle fait bien... Ce qu'il faut donner aux maisons nous ôte de nos bonnes pièces. Dieu veuille conduire cette affaire à sa gloire et vous comble de son saint et pur amour, ma très-chère fille, qui m'êtes si précieuse et chère ! Je salue en tout respect Mgr votre prélat, et les amis selon que vous le jugerez à propos, mais surtout nos chères Sœurs, que je prie Dieu rendre très-humbles et simples. Dieu soit béni ! [142] Je ne désire pas d'avoir le sentiment de nos Sœurs, mais seulement le vôtre, ni que vous leur disiez que je vous le demande.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCIV - À LA SŒUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE

À MOULINS

Exhortation à s'adonner entièrement à l'œuvre de sa sanctification.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma chère fille,

Comme votre détraquement avait rempli mon âme d'une très-sensible douleur, ainsi votre conversion me soulage et console, bien que c'eût été avec une tout incomparable suavité, si de vous-même vous vous fussiez accusée, selon que notre bon Dieu vous l'inspirait. Béni soit-il toutefois de la miséricorde qu'il vous a faite ! Je supplie sa Bonté de la confirmer en vous si fortement que jamais plus vous ne retourniez en tels malheurs et oubli de votre devoir. Souvenez-vous, ma fille, que je vous ai dit que vous ne sauriez demeurer en la médiocrité. Il faut que vous soyez parfaitement bonne Religieuse, ou vous la serez très-méchante. Ayez donc un grand soin de vous tenir sur vos gardes, et très-humble et craintive devant Dieu. Redoutez incessamment la légèreté et vanité de votre esprit. Tenez votre cœur ouvert à votre Supérieure. [Le reste de la lettre a été coupé.]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [143]

LETTRE MCCV - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY[32]

À LYON

Regret d'avoir été privée de sa visite. — Promesse de prières.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1632.]

Madame,

Ce m'eût été un honneur très-grand de recevoir le bien de vous voir ; mais puisque Dieu ne l'a pas permis, je tâcherai de réparer cette perte par des prières et communions que je ferai à la divine Majesté pour votre consolation, à laquelle je voudrais pouvoir contribuer. Mais je crois que Dieu aura mis sa main pour vous soutenir dans l'effort d'une si sensible touche, et que vous réciproquement, Madame, aurez aussi soumis toutes vos volontés à la sienne très-sainte, adorant du profond de votre âme les décrets de sa souveraine Providence, qui sont toujours très-justes et tendant au bien éternel, où, je m'assure, vous jetez toutes vos affections et prétentions.

Vous nous en donnez une preuve assurée, Madame, par le [144] dessein que vous faites de l'établissement d'une de nos maisons pour votre retraite, ainsi que nous dit hier de votre part M. N. Nous rendons grâce à Dieu du choix que votre bonté fait de notre petite Congrégation ; et vous assurons, Madame, de contribuer tout ce qui sera en notre pouvoir pour votre contentement sur une si digne entreprise, qui regarde la seule gloire de Dieu et votre richesse spirituelle. Je supplie sa divine Bonté de répandre les richesses de son saint amour sur votre âme, et la faire abonder en saintes consolations, demeurant en tout respect et de toutes mes affections, Madame, votre, etc.

LETTRE MCCVI - À LA SŒUR ASSISTANTE ET À LA COMMUNAUTÉ

DU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Témoignages d'affection et souhaits de bénédictions.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon], 22 novembre [1632].

Ma chère sœur assistante et toutes nos très-chères [sœurs],

Je retourne de bon cœur mon esprit à vous pour vous saluer toutes très-chèrement avec les plus tendres affections de mon [145] cœur, qui vous souhaite la pureté du très-saint amour de notre divin Sauveur. Mes très-chères filles, travaillez à ce bonheur fidèlement, et demeurez en paix pour ce qui me regarde, car je me porte aussi bien que quand nous partîmes. Dieu nous fera la grâce, comme j'espère, de vous revoir au temps que je vous ai dit, si l'équipage vient pour le 12 du mois prochain. De vous dire la joie de nos Sœurs et notre commune consolation de nous revoir, ce serait chose superflue. Ce sera pour le retour que nous raconterons tout cela, Dieu aidant, que je supplie vous bénir toutes en général et chacune en particulier des bénédictions de son saint amour, auquel je demeure d'une affection incomparable toute vôtre. Dieu soit béni. — 22 novembre.

Ma très-chère fille, je vous assure que vous avez raison d'aimer mes intentions. Elles sont toutes pour votre bonheur, car je vous chéris sincèrement et vous souhaite un grand amour de Dieu dans la sainte observance.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCVII - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À BESANÇON

Visite du Père de Lizolaz. — Il est bon de céder au prochain, cependant on peut maintenir ses droits. — Bon état de la communauté de Besançon.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 29 novembre [1632].

Je m'en doutais bien, ma très-chère fille, que vous recevriez beaucoup de consolations de voir le bon Père de Lizolaz [Jésuite] et d'apprendre si particulièrement des nouvelles de nos monastères de Nessy et Chambéry. Vous avez très-bien fait de faire vos confessions annuelles vers lui et lui témoigner toute sorte de confiance. Je crois qu'elle vous sera utile ; car c'est un [146] grand serviteur de Dieu, et tout rempli d'affection pour servir notre Institut. Je ne doute pas que cette sainte affection ne réussisse à la gloire de Dieu et de notre Bienheureux, qui vous comblera aussi de grâces, ma chère fille. Eh ! ne vous dirai-je pas que votre chère âme m'a fait un singulier plaisir, et votre chère famille, de s'épanouir de joie des faveurs dont cette suprême Majesté le gratifie [le Bienheureux]. Oh ! ma chère fille, que nous sommes heureuses d'être filles d'un si saint Père ! Dieu nous fasse la grâce de bien imiter ses vertus ! Il y a certes de quoi louer Dieu de trouver tant d'âmes en vos quartiers qui soient disposées à recevoir cet esprit.

Ma chère fille, si Mgr votre prélat ne veut point donner de permission pour vos fondations, [il] se faut donner patience. La divine Providence, qui ordonne de tout si sagement, saura bien en son temps faire réussir les choses qu'elle a destinées pour sa gloire, qui est cela seul que nous devons souhaiter. — Ma chère fille, vous m'avez fait un grand plaisir de céder votre droit à ces bonnes Religieuses ; mais néanmoins puisque vous avez été les premières à faire marché de la maison, quand vous eussiez enchéri dessus elles, vous n'eussiez point fait de mal, car, en cas d'achat pour maisons religieuses, la charité bien ordonnée commence par soi-même. Or sus, Dieu soit béni, qui en a disposé de la sorte et a mis ordre à vous loger ailleurs, où je crois que vous serez plus commodément, quoique plus cher ; mais il n'y a remède. Toutefois, je trouve votre maison bien serrée, au moins si la toise n'est beaucoup plus grande que la nôtre, qui n'a que six pieds de roi. Ma très-chère fille, une des choses plus nécessaires pour un monastère, c'est qu'il y ait de l'air, lequel sert à la récréation et des corps et des esprits. Mandez-moi si de cette maison on voit la campagne, et si les maisons prochaines n'ont point de vue dans icelle ; car [ce] serait une incommodité notable, à quoi [il] faut prendre garde devant que s'engager du tout. Et quanta ces maisons religieuses [147] qui méprisent la vôtre et l'Institut, ma chère fille, voyez, je vous prie, en une des épîtres de notre Bienheureux Père, la réponse qu'il fit en telle occasion. Je suis bien aise que vous ayez agi de la sorte.

Et pour ce qui regarde M. Chassignet qui s'est retiré de votre maison, je me souviens qu'il y a environ un an qu'il me témoigna d'en être mécontent ; mais, ainsi que vous dites, ma chère fille, tout va à la gloire de Dieu et au bien de votre maison. Il faut pourtant lui témoigner en toutes occasions le respect et la dilection que vous avez pour lui, afin que nous ne demeurions point courtes en la reconnaissance de ses bienfaits et à l'obligation que nous lui avons. — Nous avons vu à Annecy M. le procureur général de Dôle, lequel vint rendre un vœu au tombeau de notre Bienheureux Père ; il s'offrit de rendre toutes les assistances qui étaient en son pouvoir, et me pria de vous l'écrire. — Au surplus, ma toute chère fille, ce m'est une riche consolation de savoir que les intérieurs de nos Sœurs sont si bons et que votre cher et bien-aimé cœur se maintient dans son bon train. Dieu, par son infinie douceur, fasse" de plus en plus abonder les richesses de son saint amour sur vous et la bénite troupe de nos Sœurs, et vous fasse sans fin cheminer dans l'exacte observance de notre saint Institut ! — Voilà les mémoires pour la vie de notre Bienheureux : remettez-les en mains propres au bon Père de Lizolaz. Je vous écris de Lyon, où nous sommes venues pour trois semaines. Adieu, ma fille, je suis tout à fait entièrement vôtre. Mon Dieu ! ma fille, si vous avez crédit, procurez que l'on ne donne guère de divertissements à notre Père de Lizolaz.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [148]

LETTRE MCCVIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE GUÉRIN

SUPÉRIEURE À VALENCE

Mgr de Genève ne permet pas à la Sainte d'aller à Valence. — Conseils pour l'oraison et le gouvernement de la communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1632.]

Ma très-bonne et chère fille,

Je dérobe ce temps sur mon dormir pour vous écrire, et si je puis [j'adresserai] quatre lignes à celles de nos Sœurs qui m'ont écrit : car d'aller à vous, Mgr de Genève ne le peut goûter. L'on a eu sa réponse, il craint les maladies ; il faut donc que nous demeurions en paix dans cette divine disposition, qui nous donnera la consolation désirée, quand il lui plaira. Certes, ma très-chère fille, j'eusse fait cette visite de grand cœur, car je chéris votre âme d'un amour très-spécial et toute votre chère famille, en laquelle je vois que Dieu répand beaucoup de bénédictions. — Je reçus hier votre lettre du 26 octobre, qui me fut envoyée d'Annecy. J'y vois votre manière d'oraison, que je trouve fort bonne et utile ; et, bien qu'elle soit privée du discours de l'entendement, si ne laisse-t-elle pas de l'éclairer, mais en une manière plus simple, et partant plus excellente. Gardez-vous bien, ma très-chère fille, de vous divertir de cette douce, tranquille et presque imperceptible occupation, pour chose que ce soit, et ne veuillez pas même voir ni savoir ce [dont] votre âme s'occupe, ains, demeurez très-simplement en l'unique vue de Dieu. La dévote Sœur Marie[33] vous aidera bien en cela ; je la salue chèrement et sa vertueuse compagne. Je m'estimerai heureuse qu'elles prient quelquefois pour moi, et je les en prie par leur souverain Amour et le nôtre.

Gardez-vous de changer votre manière de gouvernement, et croyez que ce que la douceur ne fera pas dans les âmes, la rigueur y gâterait tout. Tenez l'esprit de vos filles fort content et dans une sainte joie ; portez-les surtout à bien faire leurs exercices spirituels, surtout la sainte oraison, et les animez à vivre au-dessus d'elles-mêmes, de toutes leurs inclinations, passions et habitudes, afin que l'Esprit-Saint règne en toutes leurs actions. — Je vous prie, tenez-vous ferme dans l'observance de tout l'Institut, et croyez que Dieu fournira tout ce qui sera besoin au spirituel et temporel ; ne vous chargez donc nullement de petites filles, que conformément au Coutumier. — Je salue toutes nos chères Sœurs, à part notre Sœur M. -Constance. Dieu la veut très-humble ; qu'elle emploie à cet usage ses chutes et imperfections. Il la laisse là dedans pour cela ; quand donc elle manquera à la fidélité duc à la pratique des vertus, qu'elle ne manque pas à s'humilier doucement. Ma très-chère fille, Dieu vous rende toute selon son Cœur. Je suis en Lui totalement et entièrement vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE MCCIX - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Les talents sans humilité sont plutôt préjudiciables qu'utiles.

VIVE † JÉSUS !

Lyon, 9 décembre [1632].

Ma très-chère fille,

Je suis ici depuis vingt jours par le commandement de Mgr de Genève, selon le désir de Mgr le cardinal ; vous pouvez penser si c'est aussi à la sollicitation des bonnes Mères d'ici. Vous aurez reçu, je m'assure, votre lettre et le voile [de calice]. [150]

Je ne vois pas qu'il y ait rien à dire ; aussi n'en ai-je pas le loisir. J'écrirai à ma Sœur Marie et enverrai la lettre ouverte ; vous avez besoin de lui faire entendre et goûter l'humilité, pour par après lui faire savourer et connaître son utilité et nécessité en nos actions ; autrement tous ses talents lui seraient grandement préjudiciables. Ma chère fille, j'ai été bien aise d'apprendre l'état du temporel et spirituel de votre maison ; je loue Dieu de quoi tout y va si bien ; notre obligation s'en accroît à Mgr votre bon prélat. — Vous ne m'avez rien dit de la fondation de Béziers ; je serais bien aise de savoir si elle réussira.

Ma chère fille, [ce] sera lundi que nous partirons pour notre retour à Nessy, pleine de l'édification de ces deux chers monastères, qui vont si parfaitement en l'observance ; je ne dis rien des deux Mères, sinon qu'elles se rendent toujours plus dignes de la charge que Dieu leur a commise. — Ma fille, votre bien-aimé cœur va bien au gré du mien, qui vous chérit incomparablement ; c'est tout ce que je vous puis dire sans loisir. Dieu soit notre tout ! Amen.

[P. S.] Je vous prie de faire faire une communion générale pour le Père qui écrit la vie de notre Bienheureux.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Sollicitude au sujet de la santé de cette Mère. — Conseils pour la distribution des charges ; celles d'assistante et de directrice ne sont pas incompatibles.

VIVE † JÉSUS !

[Lyon, 1632.]

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que ces médecins et excessives saignées qu'ils vous font m'affligent ! J'en ai le cœur outré d'appréhension qu'ils ne vous jettent en quelque mal, d'où ils ne vous retireront pas comme ils voudront ; votre fièvre lente et votre difficulté de respirer ne viennent que de là. N'y a-t-il moyen de les empêcher, et de se contenter du gouvernement du bon Père Capucin ? Enfin cela m'est intolérable, et j'ai peine encore de m'empêcher de croire que l'air de Paris ne vous soit pas bon ; car jamais vous n'avez fait de telles maladies que depuis que vous êtes là. En somme, je veux bien regarder le bon plaisir de Dieu en tout cela et m'y conformer de bon cœur, car je sais que vous êtes si intimement sienne qu'il permet tout pour votre bien ; mais aussi je sais bien qu'il veut que l'on fasse tout ce qui se peut bonnement pour éviter le mal, et je vous conjure, mon unique très-chère fille, de vous soumettre à tout ce qui sera requis pour votre soulagement ; vous devez cela à ma consolation et au bien de votre maison et de notre cher Institut.

Il faudra voir ce qu'il plaira à Dieu déterminer de l'affaire de Troyes, et le recevoir en patience ; enfin tout réussira à notre bien. — Vous ne sauriez mieux faire que de remettre assistante ma Sœur la directrice ; ces deux charges ne sont point incompatibles ; enfin il est à craindre que l'esprit de votre Sœur assistante se trouve fort faible, pour être trop [152] subtil et plein de propres recherches. Dieu suppléera par quelque autre sujet plus solide. Je me suis méprise, n'ayant loisir de relire votre lettre ; mais je me souviens que c'est ma Sœur [M. -Élisabeth] de Lamoignon que vous proposez pour être assistante, et certes il sera très-bien de le faire, car c'est une sage et modeste fille. — J'écris un mot à M. votre cher frère. Bon Dieu ! quelle mortification de s'en être déjà retourné ! Voilà une triste paix en toute façon. Dieu soit partout sa conduite. — Il ne faut pas parler de vous déposer ; j'espère que Dieu aura pitié de votre famille et vous redonnera de la santé ; je l'en supplie de toutes mes affections, qui vous souhaitent incessamment le pur amour du Sauveur, auquel vous savez que de cœur incomparable et au-dessus de toute comparaison, je suis entièrement vôtre.

Dieu soit béni !

[P. S.] Vous savez que nous voici à Lyon par le désir de Mgr le cardinal. Certes, j'ai été bien consolée de voir ces deux familles qui vont très-bien, grâce à Dieu, et je vous dis en toute vérité que je trouve le cœur de notre Sœur de Blonay dans un amour et estime du vôtre tout à fait grands. Ma très-chère fille, faites faire, s'il vous plaît, une communion générale pour celui qui écrit la vie de notre Bienheureux Père. — Je salue très-affectionnément et chèrement toutes nos chères Sœurs, et particulièrement les deux qui m'ont écrit ; je n'ai nul loisir de leur faire réponse.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Regret de n'avoir pu s'entretenir plus à l'aise des choses de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

Crémieux, 16 décembre 1632.

Ma très-chère fille,

Il vous faut dire tout simplement la vérité : je partis d'avec vous extrêmement touchée de n'avoir eu la consolation de vous entretenir plus à loisir des choses de Dieu ; mais je mérite cette privation, pour me trop amuser aux choses extérieures. Je voudrais que souvent vous m'écrivissiez de ce qui se passe en vous, et comment votre esprit s'occupe aux mystères, si c'est vous qui vous y occupez, ou si Dieu vous prévient et comment, et si c'est par simple pensée, vue ou lumière non recherchée : je serais bien aise de savoir bien cela. Au surplus, je vous sens si intimement dans le fond de mon cœur, qu'il n'y arien de comparable. Dieu me continue par sa miséricorde cette sainte union dans son éternité ! Je vous recommande derechef votre santé, mais je vous en prie. Je salue toutes nos Sœurs que j'aime tendrement, et les amis.

J'ai trouvé ici de bons sujets et une fort aimable famille ; je crois que Dieu ne la délaissera pas en ses besoins. La Mère[34] en est toute bonne, mais ferme pour l'observance et soigneuse de ménager. Les filles l'adorent, s'il faut ainsi dire, et lui ont une entière confiance. — Bonjour, ma toute très-chère fille ; Dieu soit tout votre trésor ! Amen. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [154]

LETTRE MCCXII - À LA MÈRE CLAUDE-CATHERINE DE VALLON

SUPÉRIEURE À THONON

La Supérieure doit toujours recevoir cordialement les Sœurs qui ont à lui parler. — Il ne faut point faire de voyages sans vraie nécessité. — S'abandonner à Dieu et retrancher fous les retours inutiles sur soi-même.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Ma très-chère fille,

Ce peu de lignes est pour répondre à vos deux grandes lettres. Nous avons vu ces jours passés le bon Père de Lizolaz. Je bénis Dieu de quoi nos bonnes dames de V. et de C. se portent bien. Je vous supplie de les saluer très-humblement et chèrement de ma part. Vous n'avez point fait de mal de leur faire voir quelques personnages et raconter quelques vers de votre histoire, bien qu'il est très-bon de ne pas le faire ; mais ces dames étant d'extraordinaire piété et vertu, elles ont bien mérité cette petite gratification puisqu'elles l'ont désirée si instamment. Vous avez pourtant bien fait de ne pas tout faire devant elles. — Pour madame de Ruffe, je vois par le récit que vous m'en faites que c'est une âme de rare vertu ; si Dieu la veut dans notre Institut, je crois que nos Sœurs lui ouvriront de bon cœur la porte. Vous êtes grandement obligée de l'offrir souvent à la divine Bonté, puisqu'elle vous a fait voir le fond de son cœur et ses besoins qui sont grands, s'en retournant parmi les misères du monde.

Quant aux manquements de douceur que vous faites à l'endroit de vos Sœurs, lorsqu'on va vous importuner pour choses de rien ou de peu, vous savez, ma très-chère fille, qu'il ne le faut pas faire, puisque la Supérieure est pour entendre et répondre à toutes celles qui lui veulent parler, bien qu'après les avoir écoutées vous pouvez faire connaître qu'il y a en cela [155] de la superfluité ou inutilité. Il ne faut pas que vous soyez si jalouse de votre retraite, que l'on ne vous y ose aborder que pour des grandes choses.

Je ne vois point d'apparence que je vous puisse aller voir ; car, outre que votre maison n'a point de nécessité de ma présence, il ne serait pas à propos que je quittasse si promptement cette maison, après en avoir été si longtemps dehors ; et, de plus, nous devons grandement prendre garde à ne pas faire des sorties sans vraie nécessité, car nous sommes fort surveillées de ce côté-là. Après avoir dit ma pensée, je suis et serai toujours prête à faire l'obéissance. Mgr de Genève doit venir bientôt ; il vous ira voir. Vous pourrez lui dire vos besoins, soit pour faire que j'aille en votre maison, ou pour permettre que vous veniez ici. Vous pouvez penser, ma chère fille, si je serais consolée de vous voir ; mais si l'on ne le juge pas à propos, patience, deux années seront bientôt passées.

Vous faites très-bien d'entretenir vos Sœurs en général, leur parlant selon que vous connaissez leurs besoins, comme vous avez fait touchant la modestie que les Religieuses doivent avoir en toutes choses, soit au boire, manger et autres ; mais il ne faut pas spécifier les choses qui peuvent donner confusion à celles qui les auraient faites, comme pouvait faire l'exemple que vous me marquez. On profite davantage de le dire en particulier à celles que l'on connaît y manquer. — Pour ce qui est de ces esprits un peu difficiles, je ne vous en puis dire autre chose que ce que je vous en ai déjà dit. Il vous faut comporter envers eux selon que Dieu vous donnera lumière, et ne point tant tracasser votre esprit à penser que votre conduite est la cause de leurs défauts. Je vous prie ne me plus dire cela et de ne plus tant faire de réflexions. Oh ! mon Dieu, serez-vous toujours votre croix ? car je vois que, de quelque côté que Dieu vous tourne, vous convertissez tout en amertume et affliction pour vous, à force de vous regarder et de réfléchir incessamment sur [156] vous-même. Eh ! pour Dieu, cessez cette conduite sur vous ; vous vous êtes donnée à Dieu et remise à Lui et à son soin, laissez-le-lui, et anéantissez toutes ces vues au simple et pur regard de sa Bonté. Faites mourir là toutes vos craintes et réflexions. Je ne puis m'empêcher de vous le répéter, et de vous dire qu'en vérité si vous ne les retranchez et que vous ne quittiez vos aigreurs contre vous-même et tous vos désespoirs sur vos misères, je ne vous y répondrai plus rien ; car je vous vois toujours là dedans, et que vous lirez de toutes choses des angoisses et conséquences de vous martyriser.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXIII (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À TURIN.

Avantage des adversités. — Pauvreté des monastères de Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 décembre [1632].

Monsieur,

Nous sommes ici en peine de votre plus long séjour en Piémont que l'on espérait ; cela nous tient d'autant plus attentives à prier, afin qu'il plaise à la divine Bonté réduire bientôt vos affaires à sa plus grande gloire et à votre utilité, ce que nous espérons de sa douceur et providence paternelle, en laquelle j'ai confiance, Monsieur, que vous regardez et aimez toutes les traverses que sa souveraine sagesse permet vous arriver, puisqu'elle nous départ avec égal amour les choses adverses comme les prospères. Et pour l'ordinaire, elle nous les rend plus profitables et plus utiles pour l'acquisition même d'un solide honneur et contentement en cette vie, et surtout pour notre avancement en sa grâce en la bienheureuse éternité, qui sont les vrais biens impérissables et désirables, et ceux que de [157] tout notre cœur nous vous souhaitons, avec un prompt et heureux retour en santé et en votre contentement.

L'on nous refuse ici notre sel, nonobstant que Mgr le prince Thomas ait commandé qu'il nous fût payé ; l'on dit qu'il nous faut avoir la confirmation de nos patentes, autrement nous perdons non-seulement les deux derniers quartiers échus, mais encore toute l'année suivante, si l'on ne nous fait mettre sur le bilan à ce renouvellement d'année. Hélas ! nous n'avons pas besoin de perdre cette charité, car jamais, je pense, toutes nos maisons de Savoie ne se sont trouvées en si grandes nécessités qu'elles sont maintenant, à cause des mauvaises prises [récoltes] et des troubles passés. Nous écrivons à M. le commandeur Balbian, afin qu'il se joigne avec vous, Monsieur, pour nous obtenir la confirmation du don qu'il a plu à Son Altesse Sérénissime de nous faire pour toutes nos quatre maisons, et à quatre minots pour chaque monastère. Faites-nous ce bon office, Monsieur, nous vous en supplions très-humblement, tandis que nous supplierons Notre-Seigneur vous tenir en sa divine protection, et vous départir ses plus chères grâces et à tout ce qui vous est de plus cher, demeurant d'une entière affection, Monsieur, votre très-humble et obligée servante.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Chambéry. [158]

LETTRE MCCXIV (Inédite) - À MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES

ÉVÊQUE DE GENÈVE, À ANNECY

Intervention charitable de la Sainte en faveur d'un ecclésiastique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1632.]

Monseigneur,

Le bon M. l'official m'a apporté ces papiers, me disant qu'il ne les pouvait remettre en mains plus assurées pour vous être remis sans être vus. J'ai donc dit qu'ils vous soient donnés en mains propres à votre arrivée, ce soir, Monseigneur. Il s'en est allé faire un tour chez lui, tant parce qu'il se trouvait tout mal, que pour se divertir un peu de l'ennui qu'il a de ne s'être su résoudre de faire ce que vous désiriez, touchant cette affaire dont vous le chargiez pour Thonon ou Évian, et m'a dit qu'il n'avait pas eu la force de vous le dire, ni vous refuser en face, tant il craint de vous déplaire, Monseigneur, car j'ai vu qu'il avait grande peine et douleur de ne vous pouvoir servir en cette occasion. Il m'en a dit plusieurs raisons et quantité de choses que je pourrais vous dire, mais qui seraient trop longues à écrire.

Je vous donne très-humblement le bonsoir, Monseigneur, et prie Dieu vous donner abondamment son esprit de force et sainte consolation en toutes vos affaires. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [159]

LETTRE MCCXV - AU RÉVÉREND PÈRE BINET

PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sur les moyens d'union entre les monastères. — Les Religieuses de la Visitation ne peuvent reconnaître d'autres Supérieurs que leurs évêques respectifs.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, décembre 1632.]

Mon très-honoré et cher père,

Je supplie le divin Enfant de Bethléem de faire abonder votre âme en grâces et [la combler] des bénédictions de sa sainte Nativité. Il y a longtemps que je ne me suis donné l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas toutefois que vous m'oubliiez devant Dieu, et vous conjure de me donner une de vos messes, car je suis pauvre à l'extrémité. Cette vie me serait pesante, si je n'y voyais le bon plaisir de Dieu, qui me suffit pour toute consolation ; c'est tout ce que je puis dire de moi, mon cher Père, n'en sachant que dire autre.

Notre chère Sœur la Supérieure du faubourg Saint-Jacques de Paris m'a communiqué l'avis qu'il vous a plu nous donner au sujet de notre union. Il est bon et solide ; mais je n'ai su néanmoins y joindre mon cœur, ce que je vous dis avec franchise, parce que votre bonté m'en a donné la confiance. Notre esprit ne saurait supporter nulle autorité sur nous, que celle de Messeigneurs nos prélats, ni nul secret contre eux. Il faut, si nous voulons avoir nos esprits en repos, que nous y traitions avec une entière confiance et simplicité, autrement nous ne serons plus Filles de notre Bienheureux Père, qui nous a laissé cette affection gravée dans nos cœurs, outre que nous avons un certain goût et révérence qui nous porte à nos Supérieurs, ce qui ne peut procéder que de la grâce, et qui me fait espérer de grandes bénédictions par cette voie-là.

C'est pourquoi, mon très-cher Père, voyant tous les moyens [160] d'union que l'on nous propose, heurter en certaine manière cette autorité, nous ne saurions en accepter pas un ; et j'ai cette confiance que Dieu fera ce qui ne se peut faire par formalités, ni prudence humaine. Jusques ici sa Providence nous a conduites et maintenues dans une parfaite union et conformité : j'espère qu'elle nous y fera persévérer par les mêmes moyens ; et notre lien de la sainte charité aura plus d'efficace et de force en sa douceur et sainte liberté, que toutes les lois et obligations que l'on pourrait établir : voilà mon sentiment, mon cher Père, qui est tout conforme à celui dans lequel notre Bienheureux Père est parti de cette vie. Dites-moi si je ne dois pas demeurer en paix là-dessus. J'écris à nos Sœurs sur cela et les exhorte, en la meilleure façon que je puis, à persévérer en la voie où Dieu les a mises, et de conserver par ci-après leur esprit, union et conformité, par les mêmes moyens qu'elles ont pratiqués jusques ici, et lesquels les ont tenues unies et liées ensemble. Je pense seulement, mon cher Père, qu'il faut entretenir la mémoire de notre communication, et donner un peu d'attention aux Supérieures de ne rien changer ni innover en nos institutions et coutumes, et de conserver la sainte union en tout ce qui leur sera possible avec les autres maisons, et spécialement avec celle-ci d'Annecy, comme avec la mère et maîtresse de toutes les autres, pour s'y conformer en tout ce qu'elle a reçu de son saint Fondateur, ainsi qu'il s'est pratiqué jusques ici ; si vous trouvez cela bon, vous pourrez dire à nos Sœurs de le faire.

Mon très-cher Père, mais dites-moi, s'il vous plaît, comment vous trouvez à votre gré nos Sœurs de ce lieu-là. Je les trouvai fort au mien, quand nous y passâmes. Dieu leur fasse la grâce de cheminer dans leur voie avec sincérité et simplicité et de vous rendre leur très-humble obéissance, selon cet esprit. Soyez-nous toujours vrai père et protecteur, je vous en supplie, et faites par votre soin paternel que les volontés de celui que [161] vous honorez au ciel soient fidèlement gardées en la terre par ses filles. C'est tout le bien que je leur souhaite, et à vous mon très-cher Père, la plus haute sainteté qui se puisse acquérir en ce monde. Faites-moi l'honneur de me tenir toujours, car je le suis pour jamais, votre, etc. [162]

ANNÉE 1633

LETTRE MCCXVI - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Elle bénit Dieu des heureux fruits de son passage à Belley.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 4 janvier 1633.

Ma très-chère fille,

Je bénis Dieu des bons effets que vous dites que notre voyage a opérés en votre maison, et le supplie de réduire le tout à sa gloire. Ce m'a été aussi une grande consolation de savoir que le bon M. des Échelles se soit remis dans le train de sa cordialité envers vous. Je vous conjure, ma très-chère fille, de faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour conserver son affection ; car, après tout, c'est un bon et vertueux personnage. Nous avons été consolées de voir le Révérend Père qui vous porte ce billet, lequel nous a fait une fort belle prédication sur les louanges de notre Bienheureux Père. C'est tout ce que je vous puis dire maintenant, sinon que je salue chèrement toutes nos Sœurs, auxquelles je souhaite le comble de toutes saintes bénédictions, mais à vous particulièrement, ma très-chère fille, de laquelle je suis, d'un cœur et d'une affection invariables, votre très-humble et indigne sœur et servante.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [163]

LETTRE MCCXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Prière d'envoyer certaines fournitures pour un ornement d'église destiné à servir aux fêtes de béatification de saint François de Sales. — Dispositions intérieures de la Sainte.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 janvier [1633].

Ma très-chère fille,

Je vous écris ce billet seulement pour saluer votre cher cœur, et lui souhaiter le comble des grâces du très-saint et pur amour en ce commencement d'année, et pour lui dire que Mgr de Genève est en peine du beau tableau qu'on lui envoie de Paris, afin qu'on prenne soin de le lui faire apporter sûrement. Il payera ce que vous donnerez à la douane, en le lui faisant savoir. Je vous prie aussi de nous envoyer le patron de la croix de la belle chasuble de madame de Chevrières, avec quelques-uns des plus beaux bouquets qui y sont parsemés ; mais surtout nous désirons d'avoir la croix. Mandez-nous aussi en quel endroit il faut mettre la cannetille brune, la façon de la laine et toutes ces autres particularités, et combien nous coûterait l'once de tous ces ors à Lyon, pour voir si nous aurons meilleur marché de les faire venir de Milan, car il est temps que nous commencions à faire nos provisions de ce côté-là. Espérons que notre bon Dieu pourvoira à fournir de quoi, quand il sera requis ; certes, il faut bien regarder sa Providence pour tout.

Je me porte mieux, Dieu merci, depuis cinq ou six jours que j'ai mis l'emplâtre du bon cher frère Antoine que je salue ; mais auparavant, je fus plusieurs fois que, m'allant coucher, je me préparais à mourir la nuit, car j'y étais assaillie si violemment de cette défluxion que rien plus. Je prends aussi de son opiat, et enfin, ma très-chère fille, je me porte beaucoup [164] mieux. Il durera tant qu'il plaira au bon Dieu, car certes, par sa grâce, je ne veux en cela que sa très-sainte volonté, ni en toute autre chose, ce m'est avis. Mais ses yeux divins qui pénètrent mon chétif cœur y voient peut-être ce que je n'y aperçois pas, pour mon peu de clarté, et l'extrême embarrassement de mon esprit dans les affaires, dont je suis bien lasse, selon l'inclination naturelle, mais contente, puisque c'est mon Dieu qui me tient en ce train. Je ne puis m'empêcher de vous parler toujours avec cette simplicité et parfaite confiance.

Dites à notre bon M. Marcher, que j'honore fort chèrement, qu'il ne soit pas en peine de sa petite sœur. Je m'étais méprise ; car elle n'est pas dans l'embarras, c'est une autre, ce dont je suis bien aise pour l'amour de lui que je salue cordialement, voire, Mgr le cardinal, s'il est à propos, et tous ceux que vous jugerez, surtout nos pauvres Sœurs que j'aime tant, et à part la petite de Lécluse et la bonne économe. Je ne sais encore si notre Sœur de Châtel ira à Grenoble ; car la Mère tient que ce lui sera une bonne abjection. Bonsoir, ma vraie fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXVIII (Inédite) - À LA MÊME

Regrets du départ de l'archevêque de Lyon. — Se maintenir dans l'indifférence, en sollicitant une guérison corporelle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 28 janvier 1633.

Ma très-chère fille,

J'ai bien maintenant reçu tous vos paquets, et pense qu'il ne s'en sera point égaré. Un marchand de cette ville part demain pour Lyon ; c'est pourquoi je ne veux perdre cette occasion de vous saluer chèrement et cordialement, et vous dire que je suis bien dans les mêmes ressentiments que vous du départ de [165] Mgr votre bon et digne cardinal ; car le monde a beau dire ce qu'il voudra, c'est une âme qui a de bons sentiments, et en l'absence duquel vos maisons de Lyon perdront bien. Mais la sainte volonté de Dieu soit faite ! — Vous me faites bien aise de me dire que nous aurons un beau dessin pour l'ornement de notre Bienheureux Père ; vous nous ferez bien plaisir de nous l'envoyer le plus tôt que vous pourrez. — Je vous remercie de votre pâte de Gênes ; mais vous me deviez donc envoyer des dents pour la manger, car les miennes ne valent guère pour cela. [Plusieurs lignes ont été coupées dans l'original.]

[Dites à ma Sœur] Élisabeth que je ferai faire la neuvaine qu'elle désire, bien que, pour ne lui point celer, j'aurais beaucoup plus agréable de demander pour elle la vue intérieure des choses célestes et éternelles que celle du corps ; mais néanmoins pour lui condescendre je ferai ce qu'elle désire, et lui conseille cependant de demeurer en paix et se résigner entièrement à la volonté de Dieu, en faisant sa neuvaine d'un quart d'heure d'oraison, proche du cœur de notre Bienheureux Père. — Certes, ma toute chère fille, vous me ferez grand plaisir de m'écrire celle lettre toute de votre cœur et de votre main. Il m'est avis que ce que je vous écrivis à Crémieux requérait cela. Faites-le donc, ma fille, car c'est une vérité que Dieu a mis entre nous un amour et confiance tout particuliers et incomparables. lien soit béni. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [166]

LETTRE MCCXIX - À LA MÊME

Désir que la Mère de Blonay ou quelques-unes de ses Religieuses se rendent à Moulins pour une affaire importante.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

Vous connaissez l'esprit de Moulins. J'eusse été bien aise, puisque ma Sœur s'est découverte à vous, de vous envoyer les lettres tout ouvertes ; mais j'ai pensé que si je ne donnais à ce messagerie paquet de Moulins à part, que possible ne passerait-il pas vers vous.

Je crois que le plus tôt que vous pourrez envoyer vos Sœurs sera le mieux ; car d'attendre que la communauté les vous demande, cela n'est pas nécessaire et tirerait trop à la longue, sinon que vous puissiez obtenir de Mgr le cardinal la permission d'y aller vous-même, ou que vous vissiez quelque apparence que si la Mère de Moulins la demandait, elle l'obtiendrait ; car, quelque défiance que vous ayez de vous-même, vous y feriez un grand fruit, et rendriez votre voyage très-utile à cette pauvre maison-là[35] ; car vous diriez sincèrement et véritablement les choses comme elles se passent, dans la douceur de votre esprit et de votre vocation ; car parmi tant de choses [167] redites, l'on a bien peine d'en tirer la vérité. Mais n'y ayant point apparence que l'on puisse obtenir ce congé, il faut que M. Brun y mène vos Sœurs, et qu'il parle à la Mère et à toutes les Sœurs pour savoir au vrai les choses comme elles se passent ; mais particulièrement si ce voyage-là s'est fait avec toutes les circonstances que vous avez vues dans la lettre que je vous ai envoyée, car c'est là le fond de l'affaire. Pour ce qui est des Sœurs que vous y envoyez, ma Sœur [M. -Marg.] de Sainte-Colombe, quoique fort bonne et vertueuse, n'a pas assez de vue pour ce lieu-là. C'est pourquoi il lui faut donner une compagne qui supplée à ce défaut ; et puisque vous voulez que je vous en dise mon sentiment, j'ai pensé que ma Sœur [M. -Isabeau] de Ravachot, ou plutôt ma Sœur M. -Aimée [Coultin], qui était votre assistante quand nous fumes à Lyon, y seraient les plus utiles, les accompagnant d'une forte recommandation déporter en cette maison-là, parleurs bons exemples, l'édification et bonne odeur de la vertu ; et par le retour de M. Brun nous serons assurées de la vérité de l'affaire.

Quant à ce que vous pensez qu'elle demande vos Sœurs pour pouvoir plus facilement venir à votre monastère, c'est à quoi elle ne pense pas ; car elle parle d'aller faire une fondation à Angers. Mais si ce que l'on m'écrit de ce voyage est vrai, il faudra que Mgr d'Autun lui en fasse une si bonne correction qu'elle répare en quelque façon le mauvais exemple que les maisons en ont reçu, ou que du moins elle puisse servir d'exemple à l'avenir, afin qu'il ne s'en tire point de conséquence. Voilà, [168] ma très-chère fille, ce que je vous puis dire pour ce coup. Vous savez bien de quel cœur je suis vôtre.

[P. S.] Mille saluts à toutes nos Sœurs. Que Dieu les rende toutes saintes !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

En quoi consiste le comble de la parfaite indifférence. — Éloge du commandeur de Sillery. — Voyage du Père dom Maurice à Annecy. — Projet d'une fondation.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 13 février 1633.

Ma très-chère fille,

Il faut que je vous confesse que j'ai bien de la peine de vous savoir entre les mains de ce M. Seming ; mais puisque vous commencez à vous mieux porter, et que c'a été par le sage et charitable conseil de notre très-cher frère le commandeur, je n'ai rien à dire, sinon que de tout mon cœur j'en recommande la bonne issue à la divine Providence ; car, ma très-chère fille, votre santé nous est incomparablement plus chère et précieuse que nous ne vous saurions dire. Il me semble vous avoir déjà dit plusieurs fois que je croyais que les affaires de la maison de Troyes avaient beaucoup coopéré à votre maladie ; c'est pourquoi je vous prie, ma très-chère fille, de prendre ces affaires-là en esprit de paix et de douceur ; car notre Bienheureux dit que c'est le haut point de la parfaite indifférence de cesser de faire le bien quand Dieu veut que nous cessions. Il lui a plu que vous vous soyez employée pour faire avec beaucoup de peine et de charité tout ce que vous avez pu pour le bien de ces chères âmes, et peut-être se contente-t-il de votre commencement, et veut que vous vous en retourniez de moitié [169] chemin.[36] Il me semble qu'en tout, le grand secret est d'attendre avec patience le succès qu'il plaît à Dieu nous donner de nos entreprises, et adorer en tout ses volontés éternelles. Ma Sœur la directrice me dit que le Père dom Maurice y est allé ; je ne sais ce que ce bon Père pense d'entreprendre tant de choses, sachant la nécessité qu'il y a qu'il vienne ici, et de quelle façon il y est attendu, et que même nous serons toujours en peine jusqu'à ce qu'il y soit avec les procédures d'Orléans et de Paris ; mais il n'y a remède, il faut remettre tout entre les mains de Dieu. Je le crois si bon et si affectionné aux affaires de notre Bienheureux que je veux espérer qu'il n'y perdra point de temps, car je ne saurais qu'y faire après lui en avoir tant et tant de fois écrit et fait prier par votre entremise.

Au surplus, ma très-chère fille, notre très-cher et très-honoré frère M. le commandeur nous fait bien voir la véritable bonté et vertu qu'il a au fond du cœur ; car, par ses lettres, il se déprend entièrement de toutes ses pensées sur le sujet d'union, avec une douceur et bonté admirables. Pour moi, j'en suis toujours où vous m'avez vue, qui est que je n'y vois rien d'efficace pour remédier au mal qui pourrait nous frapper en notre particulier, par le désordre des monastères ; j'en attends toujours vos sentiments, et j'ai une ferme confiance en Dieu que, tandis que la charité régnera parmi nos maisons, elles s'assisteront toujours cordialement les unes les autres en leurs besoins. — Nous attendons toujours aussi les patrons de votre parement [d'autel] et de votre chasuble, et que vous nous fassiez savoir [170] (mais quand vous vous porterez mieux) si vous pensez qu'il fût bien de mettre au milieu de la chape et de la croisade de la chasuble, une image de notre Bienheureux Père ; car s'il en faut, comme Mgr de Genève le croit, il faudrait que vous nous les fissiez faire à Paris, le mieux qu'il se pourra. Nous vous enverrons la grandeur qu'il y faudra selon la grandeur des pièces esquelles elles devront être posées. Nous attendons encore réponse de vous, et si vous jugez que nous fissions mieux de les acheter à Paris qu'à Milan ; vous êtes sur les lieux pour nous bien conseiller en cela. Nos Sœurs de la ville nous ont envoyé le sujet de leur ornement ; mais les brodeuses le trouvent un peu confus ; et pour vous dire le vrai, il ne m'a pas agréé non plus ; car nous qui ne sommes pas en une ville si pleine de profusion et d'éclat comme Paris, il nous faut quelque chose qui soit vraiment riche, mais avec cela mignard et délicat, et non pas de ces belles choses toutes d'or.

Au surplus, ma chère fille, je vais laisser, entre ma Sœur la Supérieure de la ville et vous, le soin de donner de l'argent au Père dom Maurice pour son voyage : je crois qu'entre vous deux il lui faudra bien vingt écus, plus ou moins selon que vous jugerez, car je ne peux pas savoir cela. Vos deux maisons ont toute part à cette dépense ; mais votre grande charité supporte tout. Dieu nous fasse la grâce de pouvoir fournir à celles qu'il nous faudra soutenir désormais. — Nos Sœurs brodeuses désireraient que les vôtres leur pussent faire une pièce de broderie de faux or, ou une bourse de corporal, en laquelle on puisse voir quelque sujet où elles puissent comprendre comme il faut poser les cannetilles et l'or ; mais je vous prie, que ce soit promptement. — L'on nous a dit qu'à cause des gelées, il n'était pas bon de couper maintenant les greffes ; mais ce sera le plus tôt qu'il se pourra. J'ai donné la charge à ma Sœur Marie-Antoinette de les faire couper et vous les envoyer.

Ma pauvre chère fille, nous vous donnons prou peine ; mais [171] votre bon cœur accepte tout avec amour. J'ai été bien étaminée ces jours derniers par une diarrhée qui m'a rendue si faible que rien plus : je commence à m'en remettre. Eh ! mon Dieu vous veuille donner une entière santé, ma vraie fille, et le comble de son saint et pur amour. Je suis vôtre, autant que je le puis être, de toute l'étendue de mes affections.

[P. S.] Ma très-chère fille, l'on m'a dit que Mgr le cardinal n'est point satisfait de M. N., et qu'il le voulait renvoyer ; je vous prie que si cela est, vous ne lui fassiez pas donner ma lettre, car je ne voudrais pas qu'il en fît gloire. — Voyant les solides raisons que madame la maréchale de Saint-Géran [désire] aux esprits qu'elle demande, pour l'établissement qu'elle veut faire en sa terre de Sainte-Marie,[37] nous nous sommes résolues de lui donner des Religieuses de céans, et d'y envoyer ma Sœur Mad. -Élisabeth pour Supérieure, qui est une fille qui a de fort bonnes conditions, comme vous savez. Le Père recteur de Moulins m'écrit qu'elle [madame de Saint-Géran] doit être pour le commencement de ce Carême à Paris : nous lui disons de s'adressera vous pour savoir tous les petits accommodements qu'il faut pour un établissement. Vous ferez cela comme pour vous-même, c'est vous tout dire, et non-seulement pour les accommodements, mais encore pour tout ce qui est requis pour la fondation et entretien des Religieuses.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [172]

LETTRE MCCXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Instante prière de secourir les Sœurs de Crémieux dans leur pauvreté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma vraiment très-chère fille,

Parce que cette lettre est de la charité, je l'écris de ma main et de tout le cœur qui vous aime parfaitement ; c'est donc pour vous conjurer, parla charité de notre bon Dieu, de secourir cette pauvre maison de [Crémieux], qui a en soi tant de bonnes âmes. Elles ont commencé avec le conseil de notre Sœur [A. -M. Rosset] qui, avec son peu de prudence aux choses temporelles, a entrepris un bâtiment qu'elles n'ont le moyen d'achever sans le secours charitable de votre cœur, celui de nos Sœurs de [l'Antiquaille] et de cette maison qui est maintenant si fort dans la nécessité, et néanmoins dans une extrême dépense pour les affaires de notre Bienheureux Père, ayant dès huit mois plus de six hommes, qu'il nous est impossible de rien fournir à ces pauvres filles devant la Saint Jean, après que les Pères seront partis pour Rome, ce qu'ils ne feront qu'après Pâques, si le Père dom Juste, que nous attendons journellement, vient. Or donc, ma toute chère fille, il faut que votre charité abonde ici, et qu'au plus tôt vous secouriez ces pauvres filles de douze ou quinze cents livres ; elles s'en obligeront, si vous voulez. Mais, ma fille, il faudra qu'elles vous en payent l'intérêt, et qu'à la fin vous leur en fassiez la charité tout entière. La bonne Mère de [l'Antiquaille] me dit qu'elle leur voulait faire quelque charité ; je la réserve pour la Saint-Jean, auquel jour elles sont obligées de donner grande somme à leurs entrepreneurs. Maintenant elles sont nécessiteuses de la somme que je vous [173] demande an nom de Dieu. Ma très-chère fille, je sais que vous le ferez de grand cœur : pour moi, je suis résolue de les bien secourir. Nos Sœurs s'y sont affectionnées, dont je leur sais bon gré.

Oh ! quand je lis dans ce saint Apôtre de la charité ce qu'il disait à ses enfants, qui avaient fait part de leur pauvreté à leurs pauvres frères, je suis fort encouragée : « Leur pauvreté, dit-il, avait abondé ès richesses de leur simplicité et confiance en Dieu, n'ayant point crainte de s'appauvrir, eux déjà pauvres, pour subvenir à la nécessité de leurs frères », en la deuxième Épître, chapitre neuvième, que je vous supplie de lire ; non que je ne sois assurée de la généreuse et tout entière charité de votre bon cœur, que je sais avoir délice et suavité à donner pour la charité, mais pour recevoir accroissement de joie et consolation en Notre-Seigneur, qui vous donne moyen de la pratiquer envers nos pauvres Sœurs. Or, parce que je ne sais pas quand je pourrai écrire à noire Sœur la Supérieure de [l'Antiquaille], et qu'il sera bon qu'elle soit avertie à l'avantage, je vous prie que cette lettre vous soit commune, afin que son bon cœur, qui a dès longtemps projeté de faire quelque charité à cette maison-là, ainsi qu'elle m'a dit, ait le temps de faire son amas pour la Saint-Jean. Or, je vous dis, avec le grand Apôtre, que Dieu est puissant, pour faire abonder sur vous toutes grâces, afin qu'ayant toujours suffisance en toutes choses, vous soyez abondantes en toutes bonnes œuvres. Ainsi que dit le Psalmiste sacré : « Il départ et donne aux pauvres ; sa justice demeure éternellement. » Mais, mes très-chères filles, le divin Sauveur, mourant pour la charité des hommes, comble vos âmes des sacrés mérites et trésors de sa sainte Passion.

Or pardonnez, je vous prie, mon importunité ; l'impuissance de tout faire et fournir à ces pauvres filles me contraint. La charité me presse, certes, nonobstant nos très-grandes charges et pauvretés, de les aider de plus grande somme que je ne vous [174] demande, et de les décharger, si nous pouvons, de quelques filles. Je vous assure, mes très-chères Sœurs, ceci soit dit simplement, que nous n'avons pas du revenu pour l'entretien de cette maison, et néanmoins nous avons donné à nos maisons sept ou huit mille francs, desquels nous n'espérons d'être remboursées que de deux cents écus. Nous n'avons reçu que deux filles céans qui aient apporté mille écus chacune, et cependant la divine Sagesse nous a toujours si bien pourvues que l'on ne refuse aucune chose de ce que l'on nous demande. C'est la bénédiction de Dieu qui fait tout. Votre, etc.

LETTRE MCCXXII - À LA MÊME

Même sujet. — Zèle de la Sainte à maintenir l'esprit de simplicité et de pauvreté religieuse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 16 mars [1633].

Ma très-bonne et chère fille,

La lettre que vous avez écrite à notre Sœur A. -F. [de Cler-mont-Mont-Saint-Jean], de laquelle elle m'a dit quelque chose, a bien rabattu ma joie en l'espérance que j'avais que vous feriez la charité à cette pauvre maison de Crémieux, selon la prière que je vous ai faite il y a quatre ou cinq jours, de l'aider, en lui faisant trouver mille ou douze cents livres à emprunter, desquelles elle s'obligerait ; mais j'espère encore tant en la bonté de Dieu et en celle de votre cher cœur, que vous ne nous éconduirez pas tout à fait de notre demande, et je vous en supplie et conjure derechef au nom de Notre-Seigneur, ma vraie et très-chère fille, et qu'au moins vous fassiez en sorte, s'il y a moyen, que ces pauvres chères Sœurs puissent avoir au plus tôt mille livres, si vous ne pouvez mieux, car elles sont en telle nécessité que quand je vois cela et que j'y pense, je me [175] voudrais volontiers vendre si je pouvais, pour les aider ; non qu'elles n'aient bien quelque chose pour vivre, mais c'est pour ce bâtiment que notre Sœur Anne-Marie [Rosset] a commencé, lequel, si elles quittent, les voilà couvertes d'ignominies, de mépris, de rebuts, de rejet et d'abandonnement de tout le monde. Nous sommes du tout dans l'impuissance de fournir maintenant ce qu'il leur faut donner pour poursuivre ce bâtiment, car il nous faut bien trois mois pour leur amasser, tant par emprunt que par le moyen de ceux qui nous doivent, la somme de cinq ou six cents écus que nous leur ferons avoir pour la Saint-Jean prochaine, Dieu aidant. Faites donc, ma chère fille, je vous en prie, qu'entre vous et notre Sœur de l'Antiquaille, qui me témoigna avoir volonté de les aider de quelque somme, vous leur puissiez avoir an plus tôt mille francs et autant pour la Saint-Jean, ou au moins cinq ou six-cents francs si vous ne pouvez davantage. Et si vous ne pouvez en payer les fruits pour elles, nous vous en déchargerons, et ferons tout ce que nous pourrons de notre part, afin que vous n'en demeuriez point en peine.

Au reste, ma très-chère fille, pour ce que vous marquez de cette multitude de lettres, c'est que, à cette heure, presque tous les monastères s'écrivent en ce commencement d'année, cela est, à mon avis, ce qui fait ce grand déluge ; mais je voudrais que vous remarquassiez s'il y a quelques maisons qui écrivent trop souvent et que vous me les nommassiez. Croyez cependant que j'écrirai, et de bonne encre, afin que l'on en retranche tout ce qui se pourra, et que l'on fasse, comme vous dites, d'attendre le coche ou quelques commodités d'amis pour celles qui ne sont pressées. — J'ai bien reçu la lettre de la fondation de Vienne ; certes, si la chose en allait de la sorte, il serait bien fâcheux. Serait-il bien possible que cette bonne Mère eût cet esprit-là ? mais il faudra voir et un peu attendre ce qu'elle dira, et cependant vivre en paix les unes avec les autres. [176]

On ne pourrait guère faire plus grande charité que de décharger un peu cette maison de Crémieux, au moins d'une fille, et nous les en faisons décharger d'une autre pour la fondation que nos Sœurs de Bourg font, et leur donnons mille francs pour cela, et les déchargerons encore, si nous faisons quelque fondation. — Je crois que ma Sœur la Supérieure de Moulins se contentera bien de ma Sœur [M. -Isabeau] de Ravachot, pourvu que vous la jugiez assez ferme. Je crois qu'elle leur profitera. L'on m'a écrit bien des affaires de cette maison : des vanités de robes traînantes, des parfums. S'il se peut donner moyen à notre Sœur de Ravachot de nous en écrire la vérité, cela serait bon.

O ma fille ! j'ai bien ma défluxion qui me tient la moitié de la tête, et l'oreille et les dents, mais ce mal n'est point dangereux ; il ne fait point de peur comme les dents aux trépassés. — Hélas ! ma très-chère fille, que c'est de grand cœur que je vous recommande ces pauvres Sœurs de Crémieux, puisque nous sommes hors de pouvoir de le faire maintenant : nous n'y avons tantôt plus que trois filles ; mais quand nous n'y en aurions point du tout, il me serait impossible de ne les pas aider. Ma fille, Dieu soit où II a placé votre bon cœur dans le mien chétif.

Dieu soit béni à jamais.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [177]

LETTRE MCCXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Délais du Père dom Maurice. — Obligation d'éviter toute correspondance inutile.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 19 mars 1633.

Ma très-chère fille,

Je vous écris seulement ce billet par la main d'une de nos Sœurs, parce que me voilà reprise d'un grand catarrhe qui m'est tombé sur le visage. Je crois que Dieu veut que je passe ainsi la suite de mes jours, pour me faite faire un peu de pénitence-car, dès que je suis quitte d'un mal, il m'en revient un autre ; son saint Nom en soit béni, et me lasse la grâce de le porter selon son bon plaisir ! — Je vous prie de faire tenir le plus promptement et sûrement qu'il se pourra ces lettres que nous vous envoyons pour nos Sœurs de Lorraine : elles sont importantes pour le repos de ces maisons ; c'est pourquoi je vous prie de leur donner bonne et prompte adresse.

Nous avons reçu vos patrons : j'ai trouvé la croisade de la chasuble fort belle, et les parements aussi, excepté les bouquets de la croix que j'ai trouvés un peu confus ; mais je pense que c'est la mode. Je ne peux rien dire de plus là-dessus que ce que ma Sœur Marie-Aimée vous écrit, sinon que nous tâcherons de faire nos affaires ici tant que nous pourrons, à cause de la difficulté qu'il y a à faire venir les choses de si loin. — Il faut que je vous dise simplement que le Père dom Maurice nous donne bien de la peine par ses longueurs. Mgr de Genève fut touché quand il sut ce qu'il dit, que le Père dom Juste lui avait écrit qu'il n'était pas nécessaire qu'il fût ici si promptement ; et le Père dom Juste n'est point souvenant de lui avoir écrit cela. Au nom de Dieu ma chère fille, s'il désire s'employer à la poursuite des affaires [178] de notre Bienheureux Père, qu'il vienne et qu'il apporte lui-même les procédures, car elles seront bien plus sûres entre ses mains que non pas de les remettre, comme il dit, en main tierce pour les apporter. Je ne lui écris pas maintenant, car je ne saurais ; mais s'il fait encore quelque séjour par delà, je lui écrirai à la première commodité.

Au surplus, ma très-chère fille, je suis bien aise que les affaires de Troyes soient dans le bon état auquel elles sont. Dieu les bénisse de plus en plus ! Ma Sœur la Supérieure de la ville m'écrit qu'elle ne reçoit point de mes lettres : je ne sais pas d'où cela vient, car je lui en ai prou écrit. J'admire les grandes quantités de lettres que nos Sœurs de la France font tenir deçà, par votre entremise ; cela est d'une grande dépense à cause des ports, et d'une grande surcharge pour vous. Je crois que pour toutes les lettres des filles, excepté celles qui s'adressent à moi, il les faudra envoyer par le coche ou aux occasions des messagers qui se présentent, et non point mettre à la poste, car il coûte trop cher.

[De la main de la Sainte.] Je ne serais pas contente si je ne vous disais de ma main que vous êtes de plus en plus, ce me semble, la vraie très-chère fille de mon cœur. Le doux Sauveur fasse abonder en vous l'amour sacré, dont Il nous a témoigné l'effet par ses souffrances, en ces grands jours où nous allons entrer. Salut à tous, surtout à M. votre très-honoré frère [le commandeur de Sillery].

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [179]

LETTRE MCCXXIV - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

La considération des souffrances de Notre-Seigneur est le meilleur moyen d'adoucir toutes nos peines.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 mars [1633],

Ah ! mon cher Monsieur, qu'est-ce que je viens d'apprendre tout maintenant ? que vous voilà serré et chargé de nouvelles accusations ! Qu'est-ce que notre bon Dieu désire tant de vous, en la permission de tant d'afflictions, sinon de vous rendre conforme à son très-cher Fils, notre très-débonnaire Rédempteur ! Monsieur, si vous fermez les yeux aux choses de la terre et les ouvrez aux vérités éternelles, vous verrez et sentirez que si vous embrassez avec une généreuse patience et humble soumission à Dieu ces tribulations qu'il permet vous arriver, qu'elles opéreront enfin le poids d'un honneur solide, d'une paix stable et d'une joie perdurable ; et un seul brin de ce vrai bonheur vaut mieux un million de fois que toutes les prospérités que le monde vous saurait présenter, lesquelles, comme vous voyez, Monsieur, ne sont que trompeuses et imaginaires.

Nous voici dans un temps où les travaux du divin Sauveur nous sont représentés ; Monsieur, vous n'êtes pas plus innocent que ce très-saint Fils du Père éternel. Voyez et considérez profondément les accusations dont on le charge, les travaux qu'on lui fait souffrir ensuite, et sa mort douloureuse et ignominieuse. C'est pour vous, c'est pour moi et pour tous les hommes pleins d'ingratitude qu'il souffre tout cela, mais avec un amour incompréhensible, une patience et humilité inconcevables, parce que tel était le bon plaisir de son Père éternel. Tâchez Monsieur, de l'imiter en cette partie de sa sainte Passion qu'il [180] vous fait souffrir ; et, d'un cœur amoureusement filial, embrassez généreusement sa divine volonté, que vous devez regarder en tout ce qui vous arrive, et vous y résignez absolument et entièrement, remettant entre ses bénites mains toutes vos affaires et vous-même, afin qu'il en dispose selon son bon plaisir. Et si vous avez confiance, vous expérimenterez les richesses de la miséricorde divine et son soin paternel sur vous ; mais il se faut tout remettre et reposer en sa sainte Providence.

Je ne vous dis point comme nous aurons soin de prier pour vous ; l'affection et le devoir nous y obligent. — Excusez ma mauvaise écriture, je suis fort incommodée d'un grand catarrhe qui m'a tout enflé le visage ; mais je n'ai su m'empêcher de vous tracer ces lignes, vous souhaitant du fond de mon cœur une continuelle assistance et conduite de notre bon Dieu, que je supplie d'être votre joie et consolation et de madame ma très-chère sœur, étant sans réserve votre très-humble servante

Jour du glorieux saint Joseph, auquel je vous recommande de tout mon cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCXXV - À MADAME DE VAUDAN

À AOSTE

Les fondatrices séculières peuvent porter l'habit religieux dans l'intérieur du monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

Je vous disais, par ma dernière lettre, que Dieu n'aurait pas moins agréable votre service et amour avec l'habit que vous portez, que si vous aviez celui de la Religion,. puisque ce n'est que pour son même amour que vous différez de le prendre ; et [181] au contraire, je crois que le renoncement que vous faites de l'inclination que vous avez de l'avoir vous rend plus agréable à la divine Bonté.

Or, je crois toutefois que vous devez porter simplement l'habit dans le monastère en qualité de bienfaitrice, sans que pourtant M. votre beau-fils vous puisse fâcher en rien de votre profession ; car de cette sorte que l'on ne le prend point en cérémonie, on le peut quitter quand on sort dehors du monastère, et le reprendre quand on y rentre, cela n'étant que par simple privilège : voilà ma pensée.

Au reste, ma très-chère sœur, vous êtes bien heureuse d'avoir été choisie de Dieu pour cet établissement, duquel la divine Bonté veut tirer sa gloire. Certes, vous avez bien raison de vous abandonner à la volonté de Celui qui vous a témoigné un si grand amour : c'est la grâce des grâces que d'être en tout soumise à son bon plaisir. Je suis tout à fait vôtre, avec un cœur sans réserve.

LETTRE MCCXXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE DU PREMIER MONASTÈRE DE LYON.

Elle excuse la conduite d'une Supérieure, — Quelles Religieuses doivent être proposées à la communauté de Paray pour la prochaine élection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 avril [1633].

Ma très-chère fille,

Voilà un paquet auquel je vous supplie de donner bonne, prompte et sûre adresse. Je n'ai pas su me ressouvenir du logis de M. le commandeur pour le mettre au-dessus ; mais je vous prie de fort recommander qu'il lui soit rendu fidèlement, parce que c'est pour l'affaire dont on vous a tant avertie, en laquelle j'espère qu'il n'y aura pas tant de mal que l'on crie, [182] car on me dit tant de bien de la vertu de cette âme-là que je crois que ce que son défaut de vigilance et ses infirmités ont causé, Dieu le réparera bientôt et ne permettra pas que le mal passe plus avant.

Cependant, comme vous voyez, ma très-chère fille, je vous écris sans cesse par toutes les occasions que je puis trouver pour cela, et toujours vous vous plaignez et dites que vous ne recevez point de mes nouvelles. Mais je vois bien que c'est que vous êtes insatiable en ce désir-là, c'est pourquoi je ne vous saurais contenter avec toutes mes diligences. La bonne Mère de Chambéry, que voilà qui s'en retourne, se plaint bien plus de vous, et a toujours grand désir de vous revoir, ainsi qu'elle se propose de vous en écrire plus amplement quand elle sera à Chambéry. Je ne vous en dis rien autre, sinon qu'elle est toujours elle-même, et dit qu'elle n'est point jalouse de ce qu'elle voit que je vous aime plus qu'elle ; car vraiment c'est Dieu qui met dans les cœurs la mesure de l'amour : celui qu'il m'a donné pour vous est, ce me semble, sans mesure.

Ma très-chère fille, je crois que ma Sœur la Supérieure de Paray[38] vous écrit pour sa déposition, aussi bien qu'à moi, qui n'ai encore su avoir le temps de lire toute sa lettre ; mais je m'assure qu'elle sera réélue, et néanmoins il la faut contenter, lui proposant les Sœurs qu'elle désire, dont ma Sœur M. -Marguerite du Piney est l'une, et ma Sœur Anne-M. Pillet, l'autre, et encore une de [l'Antiquaille] qui se nomme, je pense, M. -Catherine, mais je ne m'en souviens pas bien. Je vous supplie de lui mander cela, en attendant que je lui puisse répondre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [183]

LETTRE MCCXXVII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Nombreuses fondations projetées. — Décès de M. Michel Favre. — Le monastère ne peut pas cautionner sans la permission des Supérieurs. — On doit tellement établir son cœur dans la soumission à la volonté de Dieu que rien ne puisse l'ébranler et le troubler.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 avril [1633].

Ma très-chère fille,

Croyez que, pour ce qui regarde votre particulier, vos lettres ne me sont que trop rares, car je n'en reçois jamais qu'avec beaucoup de consolation ; mais je crois que nous ne nous en devons guère l'une à l'autre, car je vous écris bien, ce me semble, autant que vous m'écrivez. Il est vrai qu'il plaît à Dieu que je me charge avec la vieillesse de plusieurs infirmités, auxquelles on dit que tant lire et écrire n'est guère bon ; mais cela ne doit pas pourtant vous empêcher de m'écrire quand vous le jugerez nécessaire, pourvu que vous le fassiez brièvement et reteniez ce qui sera de superflu, attendant aussi toujours de moi les réponses nécessaires, telles que Dieu me les donnera ; car je vous les écrirai de tout mon cœur, comme à ma très-chère et bien-aimée fille que je chéris sincèrement et cordialement.

Les fondations sont œuvres de Dieu ; c'est pourquoi il faut les lui laisser conduire. Nous attendrons ce que vous nous direz pour celle de Pézenas, car vous ne nous marquez point les conditions qu'il faut ès trois Sœurs que vous désirez, ni si vous prendrez la Supérieure chez vous ; et cependant on nous propose tant de fondations de deçà que je pense que nous aurons prou besoin de nos Sœurs pour les y employer, en cas qu'elles réussissent ; mais nous en laisserons plutôt quelques-unes que de vous manquer. Quant à votre logement, ma [184] très-chère fille, à la vérité, puisque cette maison que vous nous marquez vous est nécessaire pour bâtir, on voit bien que ce serait votre avantage de l'acheter dès maintenant, et de vous y accommoder plutôt que d'en prendre une de louage ; mais, si vous ne pouvez pas gagner cela doucement sur Mgr votre bon Supérieur, je crois que vous ne le devez pas violenter pour le faire condescendre à vos sentiments, et qu'il est mieux que tout doucement vous vous soumettiez à ce qu'il désirera, que de le désobliger.

Pour ce qui est d'emprunter de l'argent à Lyon, je ne vous le conseille pas, ma très-chère fille, parce que cela étonnerait un peu nos Sœurs, et que je m'assure que vous ne manquerez pas d'en trouver à emprunter au lieu où vous êtes, ce qui sera beaucoup mieux ; car Monseigneur vous fera prou trouver quelqu'un qui vous cautionnera, outre qu'il est plus à propos d'emprunter peu à peu, parce que l'on rend plus facilement à mesure que l'argent vient, que de prendre de si grosses sommes à la fois. Et pour conclusion de tout ce que vous me dites de votre temporel, ma très-chère fille, il faut prendre un cœur large et dilaté dans la confiance en la divine Providence, qui ne vous laissera jamais sans le secours nécessaire en vos besoins. Je sais plusieurs de nos maisons établies qui ne sont pas encore si bien accommodées que vous êtes en votre commencement, et elles ont déjà plusieurs années sur la tête ; mais petit à petit Dieu donne de quoi faire les maisons et les entretenir, et non pas toujours tout à coup.

Quant au spirituel, ma très-chère fille, c'est la vérité qu'en ces pays chauds il faut donner une liberté modérée aux filles que l’on reçoit, surtout au commencement, crainte que si on les voulait tout à coup réduire dans la sujétion et souplesse qu'on voit d'ordinaire en celles de deçà, on ne fit renverser leur esprit,, nais il faut peu à peu les y conduire, doucement et suavement, tant qu'il se pourra. Pour ma Sœur N., elle fait voir [185] maintenant ce qu'elle est, mais je crois que vous lui devez parler fortement, dans la douceur et cordialité néanmoins, et tâcher de l'affranchir de tous ces petits desseins et prétentions que vous voyez en elle, afin de la rendre une bonne fille de la Visitation. — Puisque Mgr votre bon prélat veut être votre Père spirituel, ce vous est beaucoup d'honneur ; et partant vous vous en devez contenter, tandis qu'il lui plaira d'en prendre la peine. — Je suis fort aise que vous ayez trouvé un si bon confesseur ; vous ferez bien, quand vous en aurez le moyen, de vous l'assurer par une honnête pension, puisque vous le trouvez propre pour cette charge.

Je pense que vous saurez comme il a plu à Dieu nous affliger par le trépas de notre bon et très-vertueux M. Michel. Croyez, ma fille, que c'a été une perte bien sensible pour nous : je la ressens toujours quand j'y pense ; mais enfin il faut vouloir tout ce qui plaît à Dieu. Il mourut d'une pleurésie qui l'emporta dans sept ou huit jours, de façon que le vendredi saint on l'enterra dans notre église. Sa mort a été comme sa vie, toute sainte et heureuse, si que nous croyons qu'il jouit de Dieu. Nous ne laissons pourtant de le recommander encore à vos prières, car je sais bien que vous le ferez de bon cœur. — Au reste, nous vous remercions de votre voile de calice, l'invention en est bien jolie ; nous ne manquerons de l'offrir à notre Bienheureux Père selon votre désir, et je crois qu'il l'aura bien agréable. — Nous ferons ce que nous pourrons pour vous chercher une bonne Sœur domestique ; mais je ne sais s'il s'en trouvera qui veuille aller si loin. — Il faut vous adresser à nos Sœurs de Lyon pour avoir des Règles, et si nous en avons ici, nous vous en enverrons ce que nous pourrons, en attendant que vous en puissiez avoir davantage de Lyon. Il faudra que vous récriviez pour avoir les Heures que vous avez demandées à nos Sœurs, car encore que l'on ne vous réponde pas la première fois, il ne faut pas cesser de récrire pour cela. [186]

Ma très-chère fille, je vous dis par avance, mais à vous seule, que voilà M. Crespin que je voudrais bien que vous eussiez assez de crédit pour arrêter en Languedoc et l'empêcher de retourner en Savoie ; car, pour moi, si j'étais en sa place, je ne voudrais pas quitter le certain qu'il a en votre pays pour prendre l'incertain qu'on lui fait espérer de deçà ; je vous prie, ménagez un peu cela doucement, car je ne le dis qu'à vous. Il m'a fait entendre la difficulté qu'il y a que vous puissiez trouver des cautions là ; c'est pourquoi j'écris à ma Sœur la Supérieure de Lyon pour savoir si elle vous pourra faire la charité de vous cautionner, et lui mande, afin qu'elle ne craigne rien en cela, que ma Sœur la Supérieure de Chambéry et nous serons vos contre-cautions ; mais parce que, comme vous savez, ma chère fille, ces choses-là ne se peuvent faire sans l'autorité des Supérieurs, il serait bon que vous priassiez Mgr de Montpellier d'en écrire à M. de la Faye pour lui faire entendre comme, grâce à Dieu, vous avez de quoi rendre la somme que nos Sœurs vous feront prêter, et leur écrire à elles pour leur mander qu'elles vous fassent savoir toutes les assurances qu'elles désireront de vous, et que vous les leur enverriez en la forme qu'elles désireront.

Je vois clairement, ce me semble, votre chère âme en ce que vous m'en dites. Oh ! ma très-chère fille, il faut gagner pays et s'affermir si fortement dans cette providence et confiance en Dieu, que rien ne nous inquiète ni attendrisse, quelque fâcheux et contrariant qu'il puisse être, j'excepte ces premiers mouvements des atteintes ; mais, hors de là, rehaussez promptement votre cœur en Dieu et en sa sage conduite ; car puisque rien, rien du tout ne nous arrive que par sa Providence et pour notre mieux, ne faut-il pas, quelque amertume que notre nature y trouve, y acquiescer doucement ? Oh ! je vous supplie, ma très-chère fille, vivez joyeuse là dedans et toute paisible et contente. Vous avez là tant de bons Pères [187] Jésuites ; est-il possible que vous ne puissiez vous soulager avec quelqu'un ? Ne vous tenez pas si réservée ; ouvrez un peu votre cœur à la bonne foi. Du reste, je vous admire, ma très-chère fille, de me demander si je ne vous ai pas oubliée : non, non, je vous en assure, je m'oublierais plutôt moi-même ; vous m'êtes chère et précieuse comme la prunelle de mes yeux, et je crois que mon dépouillement de votre présence ne cède rien au vôtre, quoique moins nourri, parce que je le veux fortement, puisque la gloire de Dieu et son bon plaisir l'ont ainsi requis. Je ne laisse ni ne cesserai jamais, Dieu aidant, de vous porter chèrement et tendrement au milieu de mon cœur, comme l'une de mes plus intimes, plus aimées et plus fidèles filles, que Dieu rende sainte, c'est mon souhait.

Ma très-chère fille, pour tout ce que je vous dis des affaires, ce n'est point mon intention de vous contraindre en rien, ains que vous fassiez en tout ce que vous jugerez pour le mieux.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXXVIII - À MADAME DE HARAUCOURT

DAME D'HONNEUR DE LA DUCHESSE DE LORRAINE, À NANCY

Témoignages de reconnaissance pour les bienfaits dont elle comble le monastère de Nancy.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 27 avril 1633.

Madame,

J'ai été grandement consolée de voir par votre lettre la soumission avec laquelle votre chère âme a reçu les afflictions dont il a plu à Dieu vous visiter, et comme vous avez fait plus d'état de son bon plaisir que de toutes les consolations. Je m'assure que sa divine Bonté aura eu cela très-agréable et vous [188] en récompensera abondamment, ainsi que de tout mon cœur je l'en supplie ; et vous remercie très-humblement, Madame, de tant de témoignages d'amitié que vous et mesdames vos filles les Abbesses rendez à nos Sœurs de cet Institut, partout où il y en a en vos quartiers, et particulièrement vous, ma très-chère Dame, à nos bonnes et chères Sœurs de Nancy[39] auxquelles vous avez fait la charité de les cautionner, de quoi certes elles vous demeurent et nous aussi très-obligées, et j'espère que vous n'en recevrez point de déplaisir, et que, comme vous dites, Dieu leur fera la grâce de recevoir plusieurs filles par le moyen desquelles elles auront de quoi se dégager et bien accommoder leur maison avec le temps. Je suis particulièrement consolée qu'elles aient reçu, en leur commencement, une de vos chères petites-filles,[40] ma très-chère Dame, pour le désir que j'ai que Dieu nous rende digne de pouvoir correspondre en quelque façon à tant d'obligations que nous vous avons, du moins le serons-nous toujours en l'affection que nous avons de vous honorer et chérir à jamais, et moi particulièrement qui suis très-véritablement, Madame, votre très-humble et très-obligée servante.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [189]

LETTRE MCCXXIX - À LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE-CHRISTINE

AU COUVENT DE NOTRE-DAME, À BELLEY

Assurance d'une cordiale union en Notre-Seigneur.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 28 avril 1633.

Ma très-chère et bien-aimée Mère en Notre-Seigneur,

que je supplie vous combler de son saint amour.

Votre lettre du 4 janvier m'est seulement arrivée environ le 15 avril, et je confesse que sa suavité et humilité m'ont donné beaucoup de douceur et de sujets de bénir Dieu. Vous avez un grand désir de rendre à cette divine Bonté ce qu'elle désire de vous, ma très-chère Mère, et ce désir est un grand trésor qui vous est donné de sa libérale dilection envers vous. Vous désirez aussi que notre Bienheureux Père vous impètre la grâce d'une fidèle correspondance ; je l'en supplie avec mes plus tendres affections, bien que je croie que votre sincérité et dévotion à l'invoquer avec confiance aura incomparablement plus de crédit vers sa débonnaireté paternelle que je n'en puis avoir, à cause de mon indignité.

Vous désirez en troisième lieu, ma très-chère Mère, que nous vous recevions pour toute nôtre en Notre-Seigneur, et nous le faisons de tout notre cœur, vous suppliant que réciproquement vous nous admettiez dans votre chère âme pour vos vraies Sœurs, et qu'en cette qualité vous nous offriez journellement à notre bon Dieu, à ce qu'il lui plaise nous faire la grâce de suivre avec entière fidélité les lois qu'il a plu à sa souveraine Providence nous destiner, et donner par la main de son très-humble Serviteur que je supplie vous être vrai protecteur, et vous impétrer de Dieu les plus riches bénédictions de son saint amour, et pour madame votre bonne et révérende Prieure, que je salue en [190] tout respect avec sa chère et dévote communauté, nous recommandant à ses saintes prières. Je demeure d'une entière sincérité, ma très-chère et Révérende Mère, votre très-humble et obéissante fille et servante en Notre-Seigneur.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXXX - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

À BLOIS

Conseils de douce charité et de support cordial. — Regrets que laissent le trépas de M. Michel Favre et celui de la Mère M. -Marthe Marceille.

[Annecy, 1633.]

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je supplie le Saint-Esprit d'être de plus en plus l'amour de votre cœur ! Je vois que Dieu a permis qu'il y ait eu à souffrir quelque petite douleur, par le procédé de la bonne Mère envers vous. Hélas ! ma très-chère fille, ces pauvres jeunes Supérieures, avant qu'elles soient bien dressées au métier, sont toujours un peu sujettes à chopper ; mais votre prudence et support saura bien redresser tout cela, je m'en assure, car, selon l'apparence, il procède plus de quelque mauvais conseil et d'un peu de crainte que d'ombrage et défiance contre vous, parce qu'elle aurait bien tort si elle en avait, puisque vous l'avez élevée avec tant d'amour et de soin. Je pense, ma très-chère fille, que votre douce charité lui faisant bien entendre tout cela, elle la guérira des soupçons qu'elle pourrait avoir pris, ainsi que je vois par la vôtre qu'elle a déjà fait. Enfin, il faut toujours être valet avant que d'être maître, en toutes sortes d'arts ; c'est pourquoi en celui de la supériorité qui est si difficile, il ne se faut pas étonner si l'on y fait toujours quelque petit manquement, surtout au commencement. Au surplus, ma chère fille, je vois que notre bon Dieu continue à vous tenir dans des infirmités, qui se vont toujours augmentant ; mais je crois que c'est qu'il veut vous rendre sainte par cette voie de la souffrance. Je le supplie de tout mon cœur de vous donner la grâce de correspondre au dessein éternel qu'il a sur vous en cela et en tout le reste, puisque de là dépend tout notre bonheur.

Je ne veux pas oublier de vous dire, ma très-chère fille, la très-sensible douleur que nous avons ressentie par le départ de notre bon et très-vertueux confesseur M. Michel, qui trépassa entre le jeudi et vendredi saint, n'ayant maladie qu'environ six ou sept jours d'une pleurésie qu'il prit en allant chez un sien frère, qui était mort il y avait fort peu. On croit qu'il s'échauffa là ; car, quelques jours après qu'il fut revenu, il commença de se trouver mal. Ce qui nous fit plus craindre que nous le perdrions, fut qu'il avait une gaieté tout extraordinaire pendant sa maladie, et qu'il était si content de mourir qu'il disait que s'il échappait de ce mal, ce serait une punition de ses péchés. Enfin il fit une mort toute sainte, et a laissé remplis d'édification et de bonne odeur de ses vertus tous ceux qui le connaissaient, ayant été regretté universellement en la ville, surtout de Mgr de Genève qui le pleurait chaudement ; et moi certes, ma fille, je l'ai pleuré de bon cœur et j'ai bien ressenti cette perte ; je m'assure que vous en serez aussi fort touchée, mais il faut en tout se soumettre à la volonté de Dieu.

J'ai reçu, encore hier, une bonne touche du trépas de la bonne et vertueuse Mère d'Aix en Provence,[41] qui était véritablement une sainte fille et une mère toute de charité pour les pauvres maisons ; mais Dieu soit béni de tout et nous fasse la grâce de tirer profit de telles occasions ! Recommandez-moi fort à la miséricorde de Notre-Seigneur, et croyez, ma très-chère fille, que je serai, tant que j'aurai de vie, votre très-humble.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [192]

LETTRE MCCXXXI - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

Encouragement à souffrir avec patience. Espérance de voir bientôt l'issue de ses épreuves.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1633.]

Monsieur,

Il semble que Dieu vous poursuit et traite comme un de ses plus chers amis, auquel Il a donné afflictions sur afflictions, car j'apprends que vous êtes malade, ce qui certes m'a touché le cœur. Mais, Monsieur, il faut redoubler votre courage et humble soumission, à l'imitation de ces grands fidèles serviteurs de Dieu, qui se fortifiaient par la patience à mesure que leurs travaux se multipliaient ; et plus vous sentez votre âme innocente des calomnies qu'on lui impose, plus vous devez vous réjouir et vous rendre aimable, même à l'endroit de vos ennemis, afin de vous rendre conforme à notre divin Sauveur. Je sais bien que ces pratiques sont dures à la nature ; mais ce n'est pas aussi selon ses inclinations que les vrais chrétiens doivent-vivre, mais selon la lumière de la grâce, qui nous assure que le Sauveur de nos âmes est entré dans sa gloire par plusieurs tribulations. Aussi ne pouvons-nous parvenir à la jouissance de la souveraine félicité que par cette voie. Que ces vérités vous consolent, Monsieur, outre l'espérance que vous devez prendre de vous voir bientôt, s'il plaît à Dieu, hors de cette peine, ainsi que nous l'a dit ma Sœur la Supérieure de Chambéry, laquelle, à son départ pour venir ici,[42] pria le Père N. de parler à Mgr le prince pour vous, sachant combien il en fait d'état ; et ce bon Père lui [193] rapporta qu'il lui avait témoigné grande affection pour vous, mais qu'il fallait que vous eussiez patience ; que cette affaire ne dépendait pas de lui, mais de Son Altesse, qu'il ferait ce qu'il pourrait. Patience donc, Monsieur, un peu de non semblance envers ceux que vous pensez qui vous traversent. Cependant nous ne cesserons de prier pour votre consolation et conservation de votre innocence. Votre...

LETTRE MCCXXXII - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Pieux souhaits.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Madame,

Je supplie notre divin Sauveur d'accomplir en vous ses divines promesses, afin que votre âme soit comblée de toutes les grâces et saintes consolations que son Saint-Esprit répand sur les plus chers enfants de son Eglise : ce sont mes souhaits immortels sur vous, Madame, que j'honore et révère, non certes selon vos mérites, mais de toute l'étendue de mes affections. Et je m'assure que votre débonnaireté aura toujours agréable que, de temps en temps, je me donne l'honneur de lui confirmer cette vérité, puisque je suis de cœur et par mille devoirs, Madame, votre très-humble, très-obéissante et très-obligée servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers [194]

LETTRE MCCXXXIII - À MONSIEUR LE CHEVALIER JANUS DE SALES[43]

À NICE

Témoignages de sainte affection. — Éloge de M. Michel Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 mai 1633.

Monsieur mon tout bon et très-honoré frère,

J'admire votre cordiale bienveillance, je la chéris, je l'estime avec très-grand respect, et prie Dieu de me la conserver jusque dans son éternité de gloire ; car il me semble que les vraies amitiés ne peuvent venir que du ciel, et que là elles se perfectionnent. Assurez-vous donc, mon très-cher et bien-aimé frère, que si Dieu me fait miséricorde, je continuerai à vous aimer en la vie bienheureuse, et que là je ne vous oublierai pas, non plus qu'en celle-ci, où tous les jours de ma vie je veux vous recommander à notre bon Dieu, auquel il a plu tirer à soi notre très-vertueux et tout bon confesseur, M. Michel [Favre], ce qui nous a été une sensible douleur et une perte importante à ce monastère ; mais le saint Nom de Dieu soit béni, et toutes ses volontés accomplies, car sa douceur fait toutes choses pour notre mieux. Il est passé, ce bon et vertueux homme, de cette vie à la bienheureuse, si saintement, si généreusement, et avec une si parfaite résignation et indifférence dans la suprême volonté, qu'il a laissé chacun très-édifié et consolé en l'espérance, comme toute certaine, qu'il jouit de Dieu. Monseigneur a été assez grandement touché de cette mort, et je sais que vous le serez aussi, mon [195] très-cher frère ; car vous aimiez chèrement ce pauvre homme, qui vous honorait et chérissait avec les plus tendres affections de son cœur. Nous aurons peine à trouver un confesseur qui occupe dignement sa place : Dieu nous en veuille pourvoir s'il lui plaît !

Quant à la fille au sujet de laquelle vous m'écrivez, mon très-cher frère, certes, en votre considération, nous voudrions bien la consoler, mais pour maintenant il nous est impossible ; notre maison est toute pleine, et si grand nombre de prétendantes qui attendent, que nous ne savons que faire que leur donner patience. — La chère Sœur M. - Hélène [d'Arènes] se sent votre obligée du souvenir que vous avez d'elle, et toutes nos Sœurs, qui vous saluent en tout respect et de tout leur cœur, et vous souhaitent avec moi les dons précieux du Saint-Esprit, et en cette affection je demeure pour jamais votre, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Prière de hâter le retour du Père dom Maurice. — On doit faire la charité avec discrétion. — Ne pas accepter facilement des œuvres de zèle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 26 mai [1633].

Ma très-chère et grande fille,

Nous reçûmes [hier] à soir vos lettres du jour de la Pentecôte, auquel je vous souhaitai l'abondance des précieux dons du Saint-Esprit. Quant au Père dom Maurice, il est vrai que notre Père dom Juste, qui a fini tout ce qu'il avait à faire ici, et qui est pressé de partir pour Turin, où il faut qu'il emploie le peu de [196] temps qui lui reste jusqu'à la fin d'août pour plusieurs bonnes affaires, tant pour leur Ordre que pour des personnes particulières, nous faisait désirer que le bon Père dom Maurice fût bientôt ici, où le Père dom Juste désirerait d'être quatre ou cinq jours avec lui, avant son départ ; c'est pourquoi il faudra, le plus promptement qu'il se pourra, nous faire savoir le temps auquel le Père dom Maurice pense d'être ici ; car s'il n'y peut pas être sitôt, le bon Père dom Juste s'en ira toujours faire ses affaires, et le Père dom Maurice prendra tout le temps requis pour bien faire celles qu'il a en mains.

Vous ne me dites rien si vous n'avez point de fondation en mains et si votre maison n'a point besoin de décharge ; car il me semble que vos bâtiments doivent vous avoir mises bien en arrière ; néanmoins, je sais que votre confiance en Dieu est si puissante que rien ne vous manquera, moyennant sa grâce. Quant à nos bonnes Sœurs N. N., je crois que vous avez bien trouvé le secret ; car il est vrai qu'elles n'ont point de conduite, non plus que la Mère qui les a élevées, laquelle, comme vous voyez, vous fournit souvent de bons moyens pour exercer votre charité ; mais certes, si vous m'en croyez, vous n'y correspondrez pas. Il semble que, parce que vous êtes dans une bonne ville, vous regorgez toutes d'argent, sans considérer la grande dépense de votre bâtiment et les autres charges de votre maison ; et enfin, ma chère fille, il me semble que la charité bien ordonnée commence à soi-même ; c'est pourquoi je vous dis : gardez d'en trop faire, car tout cela ne sert qu'à ouvrir l'appétit de ces esprits-là, quand ils voient qu'on leur donne un peu librement, pour demander toujours davantage. Et pour toutes ces petites plaintes, je pense qu'il vous faudrait accoutumer à ne rien répondre, ains seulement leur dire quelques paroles de cordialité, avec des témoignages de bonne volonté à les servir si l'on en avait le moyen, car autrement il ne serait jamais fait. — Pour la fondation de madame la maréchale de Saint-Géran, je ne sais que c'en sera, [197] encore moins de nous aller établir en si petit lieu, où il n'y a point de secours : de vrai, je n'y correspondrai jamais.

Nous n'avons pas encore reçu les soies ; nous ne manquerons pas de satisfaire à tout, pourvu que nous ayons regardé ce que nous désirons que vous nous achetiez encore. Certes, ma très-chère fille, vous nous obligez plus qu'il ne se peut dire, et nos chères Sœurs avec vous, de faire avec tant de soin et de charité toutes les petites commissions de nos ouvrages, dont je vous remercie de tout mon cœur. — Je vous prie de donnera M. Ramus, au nom du Père dom Juste, douze ducatons, qui sont trente-trois livres douze sols, et les mettre sur notre partie, et nous vous ferons tenir le tout bien assurément.

Quant à la proposition qui vous a été faite de la part du Père Binet, il est vrai que, selon l'apparence, ce serait une grande œuvre de charité ; mais je ne crois pas que Dieu requière cela de nous, au moins n'en ai-je point de vue ; et je pense, ma très-chère fille, que vous fîtes bien de détourner doucement cela, sans laisser passer la proposition plus avant. Et je crois que si M. le commandeur [de Sillery] doit m'en écrire, il pensera bien à ce qu'il devra m'en dire, s'il se ressouvient de ce que je dis sur la proposition que l'on me fit faire, qu'il fallait que la maison de Paris fût obligée de fournir toujours des Supérieures à la Magdelaine. Enfin, je crois que le plus doucement que l'on pourra détourner ce dessein-là sera le meilleur. La Magdelaine a bien réussi, il est vrai ; mais c'est une merveille, de laquelle il faut louer Dieu, et se contenter d'avoir celle-là. — J'avais déjà appris, il y a quelque temps, qu'une partie de votre perte vous avait été rendue, et j'ai confiance en Dieu que vous obtiendrez encore le reste.[44] Ma vraie toute chère fille, je vous [198] souhaite toute sainte : je vous écris sans loisir, mais avec un cœur incomparable pour ma très-chère grande fille. Je salue toutes nos Sœurs et le bon et très-honoré M. le commandeur.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCXXXV (Inédite) - À LA MÊME

Faire dresser procès- verbal d'un miracle opéré à Bourges par l'intercession de saint François de Sales. — Diverses commissions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 27 mai [1633.]

MA TRÈS-CHÈRE FILLE,

Le Père dom Juste s'est avisé encore d'une autre chose, qui est que le Père dom Maurice pourrait amener avec lui jusqu'à [Bourges] M. Ramus ; il ferait recueillir le miracle de cette bonne Sœur [Tillier], qui est vraiment bien digne d'être ramassé : vous en parlerez au bon Père dom Maurice, ma très-chère fille, et le disposerez à l'affaire, s'il le peut ; c'est en cas qu'il le trouve bon et qu'il le puisse faire comme nous le désirons bien fort. Vous écrirez, s'il vous plaît, à ma Sœur la Supérieure de Bourges, et lui direz que, si ma Sœur F. -Gabrielle n'a pas déposé par-devant l'ordinaire cette particularité qu'elle m'en écrivit : qu'un jour étant dans la chambre de cette Sœur, elle la trouva toute pleine de parfums et d'odoriférantes et suaves odeurs, au lieu des puanteurs qu'elle avait accoutumé de sentir, il faudra qu'elle la joigne encore à sa déposition ; car c'est une particularité qui ne doit pas être omise, non plus que tous les miracles, s'il se peut. M. Ramus n'aurait pas besoin de passer plus outre qu'à Bourges. Je ne puis écrire au Père dom Maurice, faute de loisir ; mais c'est assez de vous le dire, [199] ma très-chère fille, et de vous prier de le saluer très-chèrement de notre part, et l'assurer que nous l'attendons toujours de bon cœur.

J'écrivis hier à ma Sœur la Supérieure de Chambéry bien pressément, pour la prier de vous écrire et vous supplier de nous envoyer pour cinquante écus de toutes sortes d'or et de cannetille, cartisanne, et autres que nos Sœurs vos brodeuses savent qu'il nous faut pour faire nos ouvrages, excepté du fil d'or et d'argent, et que ce soit par le Père dom Maurice, s'il vous plaît ; car nous désirons d'avoir cette petite quantité d'or de Paris pour voir si nous nous pourrions mieux ajuster à en faire venir de Milan, et quelle quantité il nous en faudra. Nous n'avons pas encore reçu vos soies ; mais nous les attendons de bon cœur, car nos Sœurs ne peuvent presque rien faire sans cela. Voilà, ma très-chère fille, comme de tout notre cœur nous vous donnons nos petites commissions, parce que nous savons bien que les vôtres nous font la charité avec une extrême bonté et franchise. Je vous prie toujours de bien faire notre partie,[45] à laquelle nous satisferons soigneusement, quand nous aurons tout ce que nous croyons qui nous sera nécessaire. Ma vraie très-chère fille, vous savez de quel cœur je suis à vous ; certes, cela n'a nulle comparaison. Je salue tous les amis, et prie Dieu nous rendre toutes selon son Cœur.

Il soit béni.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [200]

LETTRE MCCXXXVI - À MONSIEUR LE COMMANDEUR BALBIAN

À TURIN

La Sainte lui annonce l'arrivée à Turin du Père dom Juste. — Heureux acheminement des affaires de la béatification.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mai [1633].

Monsieur,

Je ne puis laisser passer une si digne occasion sans vous saluer en tout respect, et vous ressouvenir de vos très-petites, mais très-obligées et cordiales Filles de la Visitation, qui vous honorent avec une dilection toute sincère. Notre bon et vertueux Père dom Juste s'en va à vous pour se préparer à son grand voyage de Rome. Je m'assure, Monsieur, que vous serez consolé de savoir l'état où sont les affaires de la béatification de notre Bienheureux Père, et comme la dévotion est de plus en plus grande envers cette sainte âme. Nous avons prié le bon Père de nous faire faire quelques emplettes à Milan pour commencer les ornements nécessaires à la solennité de cette désirée béatification, que nous espérons obtenir de la bonté de Dieu. Je m'assure, Monsieur, qu'il emploiera votre charité et courtoisie pour cela, et pour nous les faire apporter sûrement. Si nous trouvons cette première emplette convenable à notre dessin, nous vous importunerons pour la continuer. Et cependant nous supplions sa divine Majesté de faire abonder en vous les richesses de son saint amour ; et je demeure, d'une affection pleine d'honneur, Monsieur, votre très-humble et très-obligée, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [201]

LETTRE MCCXXXVII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE, À PIGNEROL

Vanité et néant des prospérités de ce monde. — Les seuls Liens solides consistent dans la vertu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mai 1633.

Ma très-chère fille,

C'est par notre bon Père dom Juste que je salue votre bon cœur filial. Il s'en va à Turin pour se préparer au grand voyage de Rome qu'il va faire pour y poursuivre les affaires de notre Bienheureux Père, le procès de l'information étant conclu. Ce Père est si cordial que, s'il peut, il vous ira voir, car il vous chérit tendrement. Vous savez de quelle bonté et vertu il est rempli ; et, avec tout cela, il est tout passionné d'une sainte dilection pour notre Bienheureux Père et pour les Filles de la Visitation. Certes, je serais consolée qu'il vous vit ; car vous en recevriez grand contentement et utilité. Je ne sais si les considérations du monde ne vous empêcheront point ce bonheur : il faut vivre selon le temps, et prendre toutes choses en patience comme de la main de Dieu, que je supplie vouloir toujours être votre débonnaire Père et Protecteur, afin que voire chère âme ne s'embrouille point parmi les affections des choses terrestres, lesquelles sont de si basse étoffe, pour grandes qu'elles paraissent, qu'elles ne méritent nulle considération que pour les mépriser.

Pensez souvent, ma très-chère fille, combien sont aimables et estimables les vrais biens que l'on peut posséder en cette vie, qui ne sont autres que les vraies vertus : la sainte crainte de Dieu, l'amour et charité envers le prochain comprennent tout. Je supplie l'infinie Bonté d'en remplir votre bon cœur : ce sont les [202] solides grandeurs et richesses que je vous souhaite en cette vie, afin que vous puissiez parvenir à la jouissance des trésors infinis que Dieu réserve là-haut au Ciel à ses chers enfants. Vivez contente, ma très-chère fille, en cette espérance : rendez à votre cher mari, ce que, selon Dieu, vous lui devez ; élevez votre fille en l'amour et crainte de Notre-Seigneur, et procurez que vos domestiques vivent aussi en la crainte de Dieu.

Votre fille [de service] (je ne me souviens pas de son nom), nous a rendu l'argent qu'on lui avait donné. Dieu fasse-la grâce à son mari de faire bonne pénitence, et à elle qui est grosse. Ma fille, je suis sans fin de tout mon cœur, votre très-cordiale mère, qui vous chérit uniquement.

Je salue tendrement votre chère fille Gabrielle.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXXXVIII - À MONSIEUR DE MIMATHA

GRAND VICAIRE DE MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE D'AIX

Elle le remercie de la bienveillance dont il entoure les monastères de Provence et se réjouit de l'élection faite par celui d'Aix.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 31 mai 1633.

Monsieur,

Je suis une trop petite créature pour pouvoir obliger en rien un si digne seigneur d'Eglise, comme vous. J'oserai pourtant bien vous assurer, Monsieur, que je sens au fond démon âme un désir plein d'une respectueuse affection de vous honorer et vous souhaiter le comble des grâces célestes. Vous nous consolez et obligez extrêmement, Monsieur, parles témoignages que votre piété nous rend de sa bonne volonté, non-seulement à l'endroit de nos chères Sœurs d'Aix, mais de celles de toute la Provence. C'est un effet de votre grande bonté, qui nous rendra de plus [203] en plus affectionnées à vous rendre nos petites reconnaissances devant Dieu.

Nos bonnes Sœurs ont fort bien fait d'élire notre Sœur M. -F. de Monceau ; laquelle des trois qu'elles eussent su choisir, elles ne pouvaient du moins que d'en être bien servies, car ce sont toutes de bonnes et vertueuses Religieuses : je crois qu'elles l'auront bientôt selon leur désir. Et cependant, Monsieur, nous nous recommandons en tout respect à vos saints sacrifices, et supplierons Notre-Seigneur vous combler des précieux dons de son Saint-Esprit, et en cette affection, demeurerons invariablement, Monsieur, votre très-humble et indigne fille et servante en Notre-Seigneur.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d’Annecy.

LETTRE DCCXXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Détails touchant un ornement destiné à servir aux fêtes de la béatification de saint François de Sales. — Départ du Père dom Juste. — Sentiments de la Sainte au sujet des nombreuses fondations proposées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 juin [1633].

Ma très-chère et très-uniquement aimée et bonne fille,

Nous avons enfin reçu les soies et les ors que vous nous avez envoyés : tout s'y est trouvé et parfaitement beau et bien choisi. Nos Sœurs ne peuvent assez louer la bonté, candeur, franchise et charité avec laquelle nos bonnes Sœurs vos brodeuses prennent la peine et le soin de leur écrire toutes les particularités qu'elles doivent observer en leur ouvrage, dont je leur sais bon gré et les en remercie de tout mon cœur. Je laisse à nos Sœurs le soin de leur écrire amplement de leurs patrons : il me suffit de vous supplier, ma très-chère fille, de prendre [204] celui de les faire faire ; car je pense qu'il faudrait que vous fissiez peindre tout notre ouvrage. Je vous prie seulement de faire bien mettre toutes choses en liste, et nous y satisferons soigneusement. — Je crois que vous savez déjà que notre bon Père dom Juste est parti pour Turin, où, comme nous croyons il arriva en bonne santé vendredi dernier : il a laissé ici toute la procédure en fort bon état. Le Père dom Maurice ayant à faire encore pour tout le temps qu'il nous marque, à Paris, ne pourra pas faire ici grand séjour ; car le Père dom Juste est tout à fait résolu de partir pour Rome, et le plus tard au fin commencement de septembre ; aussi, certes, ne faudrait-il pas tarder davantage cette bénite affaire.

Je n'aurai pas le cœur bien content, ma chère fille, que je ne voie toutes les Filles de la Visitation éviter plutôt les fondations que de les rechercher ; car il est vrai, nous nous multiplions trop ; je ne cesse de le dire, mais l'on ne me croit pas. Je suis bien résolue que quiconque me demandera désormais mon sentiment pour les nouvelles fondations, si ce n'est en quelque bon lieu, auquel on trouve le secours spirituel qui nous est nécessaire, et qu'il y ait un honnête fondement, que je ne le donnerai pas. Néanmoins, si vous avez de bonnes filles, comme vous dites, et qu'il se présente quelque bonne occasion où toutes les conditions requises se trouvent, je pense que vous ne la devez pas perdre, et que vous ferez bien de rendre ce service à la gloire de Dieu, et par ce moyen feriez place à plusieurs bonnes âmes ; car Dieu requiert cela de nous dans les occasions où, comme je dis, les conditions requises se trouvent.[46] La raison pourquoi je vous demandais si vous n'en aviez point en main, fut parce que ma Sœur la Supérieure de la ville nous avait écrit [205] que nous ferions celle de Bordeaux, avec celle de madame la maréchale de Saint-Géran : je pensais de vous donner l'une des deux ; mais nos Sœurs de Lyon ont pris celle de Bordeaux, et celle de madame la maréchale est fort mal assurée encore.

Nous n'avons point ouï parler de M. de N., nous avions fait donner sa lettre à M***, croyant qu'il la lui ferait tenir ; mais il n'en a point eu de nouvelles non plus ; nous tâcherons de la lui faire tenir. Prions Dieu qu'il veuille apaiser toute cette tempête et conserver la renommée de notre Saint et Bienheureux Père, laquelle, je ne pense pas, puisse être intéressée pour aucune faute que l'on puisse imputer à ce bon homme, lequel n'a jamais, que l'on sache, demeuré en cette ville ni auprès de ce Bienheureux, sinon quelques heures ou journées, et toujours j'ai ouï dire je ne sais quoi de lui qui n'était pas bon. Dieu l'assiste par sa bonté !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCXL (Inédite) - À LA MÊME

Affaires de M. Dufour. — Désir de la prompte arrivée du Père dom Maurice. — On projette l'établissement d'un second monastère à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 juin [1633].

Ma chère fille,

Il y a fort peu de jours que je vous ai écrit ; mais je me sers à présent de la commodité de M. Dufour, qui est venu en ce pays depuis cinq ou six jours, et est en volonté, comme je crois, de retourner à Paris ou au moins fort près de là, pour apprendre un peu ce que c'est que cette tempête qui s'est élevée [206] contre lui. Il a été fort étonné et marri de cette nouvelle. Je n'ai pas été de sentiment qu'il laissât retourner seul ce seigneur qu'il a accompagné en ce pays, ains il m'a semblé qu'il le devrait reconduire jusque de delà, et après s'en retourner s'il est jugé expédient. Néanmoins, je verrai encore demain, en l'entretenant, à quoi il se résoudra, et m'essayerai de lui parler cordialement et franchement pour son bien, s'il m'en donne la confiance. Au surplus, j'ai reçu vos lettres et celles du Père dom Maurice : un de nos Pères d'ici ouvrit celle qu'il écrivait au Père dom Juste, où il vit qu'il partirait seulement à la fin de juillet ; mais, ma chère fille, s'il attend de venir jusqu'à ce temps-là, il n'aura pas de loisir pour tout ce qu'il a à faire ici, et il n'est point expédient de retarder leur départ pour Rome plus que le commencement de septembre. C'est pourquoi je vous supplie de faire tout ce qu'il vous sera possible pour le faire résoudre de partir, pour venir ici au 15 de juillet, comme il m'a écrit, afin qu'il ait du temps suffisamment pour faire ce que le Père dom Juste lui a laissé à faire à son départ pour Turin, où il est allé ; car nous voulons aussi un peu avoir la consolation de le voir à loisir. Je le salue en attendant bien cordialement ; mais je vous prie, dites-lui bien que je l'attends de près au temps qu'il m'a marqué, et que je le supplie qu'il ne me manque pas de parole ; car, s'il ne part qu'à la fin de juillet, il n'aura pas un mois pour demeurer ici.

Je n'écris pas pour cette fois à mon bon archevêque ni à ma fille [de Chantal] ; mais je vous prie de les faire saluer de ma part. Madame de Nemours m'a écrit par M. Dufour ; mais elle ne me témoigne rien du tout du mécontentement que vous dites qu'elle a de vous. Il y a bien quelque temps que Mgr de Bourges m'écrivit que, sur ce que le Roi avait fait entrer une demoiselle en une de nos maisons, laquelle il ne me nommait point ni la demoiselle non plus, M. le commandeur et lui étaient allés trouver Mgr de Paris pour le prier de ne plus [207] permettre telles entrées ; mais depuis je n'en ai point ouï parler, car M. le commandeur ne m'en a rien écrit, de façon que je ne sais bonnement ce que c'est. Vous faites bien de ne pas vous mettre en peine de toutes ces affaires-là ; car la bonne princesse enfin s'apaisera.

Au surplus, ma très-chère fille, il y a ici une affaire sur le tapis que plusieurs personnes de piété et d'honneur sont après remuer : c'est de nous persuader de faire encore une de nos maisons en cette ville, cela veut dire au lieu où nous commençâmes, parce que nous avons maintenant la fille de M. de la Pesse, qui est une très-bonne novice, et nous avons aussi tout proche de là le jardin du sire René, notre apothicaire, qu'il nous a donné. Mais tout cela pourtant n'est pas le plus grand attrait, ains c'est la multitude des filles qui se présentent et qui ont, ce me semble, de bonnes dispositions pour notre manière de vie ; car nous recevrions ici les pauvres, et celles qui auraient quelque chose on les recevrait là. Il y a fort longtemps qu'on nous a proposé ce dessein ; mais je n'y voulais pas quasi penser. Or maintenant que je vois que c'est le sentiment de Monseigneur, du Père dom Juste, de M. le président votre frère, de madame la présidente, et de tout plein d'autres personnes d'honneur, cela nous y a fait penser tout de bon ; mais néanmoins nous ne voulons rien conclure sans en avoir votre sentiment. Je vois que l'on demande tant de Supérieures ici, et que les filles y ont l'esprit si propre pour la régularité, que je crois que cela serait à la gloire de Dieu qu'il y eût encore une maison de la Visitation en ce lieu : nos Sœurs aussi sont de ce sentiment ; je vous prie, dites-nous ce qu'il vous en semble.

J'espère que dans un mois nous saurons la rupture ou la conclusion de la fondation de Verceil ; car j'ai fort prié le Père dom Juste, s'il n'y a pas apparence qu'elle se fasse cette année, de rompre tout à fait, afin que cela ne nous tienne plus en suspens. Nous y avons destiné de bonnes filles et solides, si elle [208] réussit ; sinon certes, je crois qu'elles seraient bien propres pour la fondation de Bordeaux, et plus que celles que nos Sœurs de Lyon y veulent envoyer, qui sont presque toutes fort jeunes, mais pourtant très-bonnes et vertueuses. Je remets le tout à la conduite de la divine Providence ; car vous ne sauriez croire, ma chère fille, combien je suis indifférente en toute cette affaire de fondations, et comme j'aimerais que nous demeurassions comme nous sommes, parce que nous avons de très-bonnes Sœurs, pourvu qu'on ne m'en demandât point et qu'il n'y eût point de prétendantes. Je pense que nous recevrons après Pâques les deux filles de M. le président votre frère,[47] qui est un saint et bon juge ; madame la présidente en a toutes les envies du monde.

Je viens de parler au pauvre M. Dufour, qui me fait grande compassion : Dieu, par sa bonté, veuille le tirer de ce mauvais pas, à la gloire de sa divine Majesté, et avec profit de son âme. Il veut que je le vous recommande, mais je sais qu'il n'en a pas besoin. — Au surplus, ma chère fille, j'ai eu une bonne attaque ces jours passés d'un grand dévoiement : il commence à s'arrêter. — Mon Dieu ! qu'il me tarde que le Père vienne, au moins qu'il soit ici à la fin de juillet ; je le salue encore. Je vous ai priée de nous envoyer par lui pour cinquante écus d'or. Ma très-chère grande fille, vous m'êtes précieuse comme un Ange.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [209]

LETTRE MCCXLI - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN[48]

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Le cardinal de Lyon se réserve la fondation de Bordeaux. Refus de celle proposée à Saint-Sauveur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 juin 1633.

Ma très-chère pille,

Je vous supplie et conjure, avec ma Sœur H. -Angélique [Lhuillier], que l'on ne parle plus de la fondation de Bordeaux pour nous ; car nous nous en démettons entièrement, puisqu'elle est entre les mains de Mgr le cardinal [de Lyon], l'esprit duquel ne trouverait pas bon qu'on lui voulût ôter ce qu'il pense lui bien appartenir. C'est pourquoi je vous supplie derechef qu'il ne s'en parle en aucune façon pour nous ; car nous en remettons entièrement et pleinement la conduite à la Providence divine, par celle de Mgr le cardinal. Il n'y a que deux ou trois jours que nous vous avons écrit ; je ne vois rien à y ajouter qu'un salut à votre cher cœur et à toutes nos chères Sœurs, que je prie Dieu combler des plus précieuses grâces de son divin amour, particulièrement ma Sœur H. -Angélique, à laquelle j'écris aussi un billet de ma main. Croyez que je suis de cœur et d'affection, etc.

[P. S.] Comme nous voulions fermer cette lettre, nous avons reçu la vôtre et celle de la chère Sœur H. -Angélique, du 5 juin, auxquelles je ne vois rien que je n'aie déjà répondu par les miennes précédentes, sinon un mot pour madame la maréchale de Saint-Géran, qui est que si elle demeure ferme à nous vouloir établira Saint-Sauveur, nous le sommes aussi à ne le pas [210] accepter ; car je suis bien résolue de n'envoyer de nos Sœurs nulle part, si le lieu n'est pas conforme au Coutumier. Je vous prie qu'entre vous et la chère H. -Angélique, vous concluiez cette affaire avec elle, et je vous prie derechef de ne point ouvrir la bouche de celle de Bordeaux, nonobstant tout ce que j'en avais écris par mes précédentes à la chère Sœur H. -Angélique. Je ne puis m'empêcher de vous dire et à ma vraie fille Angélique, que vos lettres si cordiales m'ont touché le cœur. Assurez-vous toutes deux que vous êtes intimement logées dans le mien, et d'une manière inexplicable. Si Dieu veut que je vous revoie et cette bien-aimée Angélique, ce sera avec une entière consolation de mon âme. Je salue, ma fille [de Chantal] et sa petite fille et notre digne archevêque.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCXLII - AU RÉVÉREND PÈRE BINET

PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Avec quelle circonspection les Filles de la Visitation doivent accepter les œuvres de zèle étrangères a leur Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 24 juin 1633].

Mon très-honoré Père,

Je supplie le glorieux saint Jean, mon bon patron, duquel nous célébrons aujourd'hui la fête, d'impétrer de notre doux Sauveur les richesses de son saint amour pour Votre Révérence !

Je ne suis pas si insensible que je n'aie ressenti en Dieu la grâce qu'il a faite à nos Sœurs, d'avoir réussi heureusement en la conduite des bonnes filles de la Magdelaine. Pour la frayeur [211] que Votre Révérence me dit que plusieurs personnes de qualité ont eue, d'ouïr dire que je voulais retirer nos Sœurs de l'exercice de cette charité, certes, mon très-cher Père, j'en embrasse l'abjection de tout mon cœur, quoique je n'y aie pas pensé. Premièrement, je n'ai pas tant de témérité que de penser que j'aie l'autorité de le faire, quand je le voudrais, ni la voudrais avoir aussi. Quand ès occasions l'on me demande mes sentiments, je les dis le plus sincèrement que je puis ; et si on ne les suit pas, de vrai, mon très-cher Père, je ne m'en offense pas, et j'aurais tort de le faire. Il est vrai que quand on voulut obliger nos Sœurs, dans les Constitutions de la Magdelaine, de leur fournir incessamment des Supérieures et des Sœurs pour leur conduite, et que l'on m'en demanda mon avis, je ne pus avoir d'autre sentiment devant Dieu que celui de ne nous point lier en cela, mais de continuer avec liberté la charité commencée, tandis que nos Sœurs le jugeront être nécessaire, et qu'elles pourront l'entretenir.

Quant aux deux points de votre lettre, mon très-cher Père, que l'on désire derechef que nos Sœurs prennent le gouvernement d'une nouvelle maison de même qualité qu'est celle de la Magdelaine, il s'en faut adresser à elles, car elles ne m'en ont encore rien dit. Que si elles m'en écrivent, et en veulent savoir mes pensées, je les demanderai à Notre-Seigneur le plus sincèrement qu'il me sera possible. Si sa Bonté me daigne écouter, et donner la lumière de sa sainte volonté, je la leur dirai selon la parfaite union et confiance que Dieu a mises entre nous, leur laissant, comme de raison, l'entière liberté de faire ce qu'elles jugeront pour le mieux ; car je ne traite ni ne dois traiter autrement avec nos maisons. Je serais justement répréhensible par les Supérieurs et de ma propre conscience, si j'en usais autrement. J'attendrai donc, s'il vous plaît, mon très-cher Père, que nos Sœurs m'en disent leurs pensées, leurs inclinations, leurs pouvoirs, et ce qu'elles jugeront devoir faire en une [212] occasion de si grande importance et considération, pour la gloire de Dieu, la conservation d'elles-mêmes, et au progrès et salut des âmes de la conduite desquelles on désire qu'elles se chargent.

Quant à ce que Votre Révérence me dit, que si nos Sœurs n'embrassent franchement cette proposition Mgr de N. le commandera et le fera faire par force, certes, mon très-cher Père, je n'oserais appréhender cela pour elles, bien que je sache que Messeigneurs nos prélats ont tout pouvoir et autorité sur nous. Nous les révérons et chérissons plus qu'il ne se peut dire, nous confiant en Dieu qu'ils ne s'emploieront jamais qu'à l'utilité et conservation de l'Institut qui leur est soumis et confié, et non à nous forcer à faire des choses au delà de nos obligations et de notre pouvoir. Mais en ce que nous pouvons légitimement, il ne faut pas douter que nous ne tenions à grand honneur et consolation de leur témoigner la franchise de notre très-aimable soumission et fidèle obéissance. Mais vraiment, je crois que si Dieu requiert ce service de nos Sœurs, Il en parlera à leurs cœurs et leur donnera les forces, le courage et la détermination requis à une entreprise si difficile et ardue, et certes, qu'elles devront peser au poids du sanctuaire et avec la charité bien ordonnée. Si nous avons cet honneur de voir Votre Révérence à son passage, j'espère que Dieu me fera la grâce de vous pouvoir exprimer les vues et sentiments que j'ai sur cette proposition, par lesquels, à mon avis, votre bonté envers nous vous fera avouer, qu'en conscience nous sommes obligées de ne nous point porter à embrasser cet emploi, qu'avec une très-claire connaissance que Dieu le requiert de nous, car avec ce passe-port rien ne nous sera difficile ; mais sans cela, la chose est dangereuse. Dieu par sa bonté nous guide dans la voie de son bon plaisir en toutes nos actions, et veuille donner à Votre Révérence le comble de son saint amour. [213]

LETTRE MCCXLIII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

L'âme religieuse doit être indifférente à l'affection des créatures : Dieu lui suffit. — Encouragement à porter la croix de la supériorité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 27 juin 1633.

Ma vraiment bonne et très-chère fille,

Votre lettre m'a touchée d'un côté, voyant vos sentiments, et m'a grandement étonnée de l'autre, de voir encore une de mes premières et plus chères compagnes de la Visitation dans ces soupçons pour une chétive créature. Eh ! ma très-chère fille, Dieu ne vous suffirait-il pas, quand toutes les créatures du monde vous auraient oubliée ? Mais croiriez-vous bien que je le puisse, quand je le voudrais, vous oublier ni vous vouloir du mal ? Non certes, ma très-chère fille ; c'est pourquoi j'en dis très-humblement votre coulpe, d'avoir laissé entrer dans votre esprit de tels sentiments et méfiances. Si vous ne recevez de mes lettres si souvent, ce n'est pas ma faute, car je vous ai écrit deux fois depuis Pâques, et voici la troisième. Il me semble que c'est bien assez pour mon âge de soixante-deux ans et pour la grande multitude de réponses qu'il faut que je fasse, outre que, depuis une année en ça, je me trouve accablée de tant d'infirmités que j'ai prou peine de fournir à tout.

Quant à ce que vous me dites, si vous pourrez continuer votre charge, à cause des infirmités que vous me dépeignez ; il faut, ma très-chère fille, que vous le demandiez aux fruits que vous en voyez, lesquels étant si bons, comme vous me dites, votre communauté n'étant jamais mieux allée dans le train de l'observance, je crois que vous ferez bien de rouler doucement avec le plus de support et de charité que vous pourrez, vu même que [214] vous ne me dites pas que vous ayez de Sœur qui puisse être chargée du fardeau. Voilà donc mon sentiment, que vous rouliez sous Je faix de cette charge tant que vous pourrez- et je crois que vos petites souffrances, jointes à la fidèle correspondance de parler à vos Sœurs quand elles le désireront, seront une œuvre bien agréable à Dieu.

Je crois que vous avez reçu celle par laquelle nous vous disons amplement l'état des affaires de la béatification de notre Bienheureux Père. — Pour ce qui est de ce Père Capucin, il vient bien de Crémieux, et je ne pense pas que cela soit. Si néanmoins il est ainsi, quelque Sœur le peut avoir dit inconsidérément, car je sais bien qu'elles n'ont point de sujet de se plaindre ; mais il ne faut pas, ma très-chère fille, que nous pensions être exemptes qu'il n'y ait toujours quelques petites plaintes et tracasseries parmi nous. — Je vois par celle de ma Sœur la Supérieure de Montferrand que vous aurez reçu nos lettres du commencement de mai, et les nôtres dernières, que nous vous avons écrites par le Père Gardien des Cordeliers de Lyon, qui est cause que je ne multiplie pas mes lettres et ne répète pas ce que je vous ai dit, outre que j'ai une grande douleur de tête, qui m'empêche même de vous écrire de ma main. Mais croyez-moi, ma très-chère fille, soyez assurée de mon cœur et de mon affection, qui vous sera invariable et qui n'aura pas moins de durée que l'éternité ; mais, au nom de Dieu, ne vous alarmez plus quand vous ne recevrez pas de mes lettres ; car vraiment je ne saurais plus y fournir.

Voilà M. Amhélion qui m'a aussi écrit. Je lui écris un mot ; mais certes, je n'ai guère besoin de ses lettres de compliments. Je vous prie de faire tenir la lettre ci-jointe à la dame à qui elle s'adresse. Certes, ma très-chère fille, je voudrais bien que ce commerce fût rompu, et ce serait une grande charité de ne m'écrire que les lettres nécessaires, et surtout les personnes que je ne connais pas ; car je vous répète derechef, ma très-chère [215] fille, que je n'y puis plus fournir. Que Dieu répande toujours plus abondamment sur votre chère âme les plus riches grâces de son divin amour, auquel et par lequel je suis, mais de tout mon cœur, votre, etc.

[P. S.] Pour la promenade de cette bonne Sœur, on dit qu'elle y est allée mener une fille ; mais je lui en ai écrit ma pensée. J'ai appris aussi que nos Sœurs portaient leurs corps de robes et de tuniques piqués ; le corps de leurs robes plissé fort menu ; leurs croix d'argent excessivement grosses. Je vous supplie, ma chère fille, tenons-nous dans notre simplicité, le plus qu'il nous sera possible.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXLIV - À LA MÈRE FRANÇOISE-AUGUSTINE BRUNG

SUPÉRIEURE À SAINT-AMOUR[49]

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, juin 1633].

Ma très-chère fille,

Je ne puis ni ne dois jamais douter de votre dilection envers moi, qui réciproquement vous puis assurer que la mienne persiste en sa fidélité, sans jamais varier : En un mot donc, ma très-chère fille, nous devons nous tenir assurées l'une de l'autre [216] pour toujours. — J'espère que Dieu, qui vous a envoyée en ce lieu-là, tirera sa gloire du service que vous lui rendrez ; et je suis bien consolée de vous savoir dans la charge d'une de nos maisons, parce que je crois que vous y maintiendrez toujours l'exacte observance, comme vous me le promettez, et que je vous en conjure de tout mon cœur. Ma très-chère fille, faites en sorte que nos bonnes Sœurs vivent en grande paix et union ensemble et avec vous, afin que par ce moyen elles se puissent disposer pour recevoir les grâces de Notre-Seigneur, qui leur sont nécessaires pour arriver à la parfaite union de leurs âmes avec sa divine Bonté, que je supplie verser abondamment ses plus désirables bénédictions sur ce nouvel établissement, pour le faire croître et fructifier en toutes saintes vertus. Tout ce que vous me mandez qui s'est passé en celle occasion, me donne sujet de beaucoup bénir et remercier sa divine Majesté. Puisque le peuple de ce lieu-là est si bon et vous affectionne tant, ce qui est une chose fort désirable, tâchez de leur correspondre, ma chère fille, en tout ce qui vous sera possible, et croyez que, tant que je vivrai, je serai toujours, ma très-chère fille. votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [217]

LETTRE MCCXLV - AUX SŒURS DE LA VISITATION DE SAINT-AMOUR

Exhortation à vivre dans la parfaite soumission et l'union mutuelle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 juin 1633.

Mes chères Sœurs et Filles bien-aimées en Notre-Seigneur,

que je supplie vous combler des richesses de son saint amour,

Je vous remercie des témoignages que vous me rendez de votre dilection envers moi, qui vous assure que j'y correspondrai toujours de tout mon cœur et de toutes les affections que Dieu me donnera, en vous chérissant très-sincèrement et cordialement comme mes filles bien-aimées. Je suis bien consolée de voir les bons désirs que Dieu vous donne à toutes de cheminer fidèlement dans la vraie observance. Vous serez bien heureuses si vous faites de la sorte, mes chères Sœurs, et suivez en cela l'exemple de votre bonne Mère, de laquelle je suis bien aise de voir que vous ayez l'estime que vous devez, et que vous la chérissez avec une entière confiance et amour. Vous avez bien raison ; car c'est une âme que j'ai toujours aimée et reconnue pour une vraie fille de la Visitation. Suivez bien simplement et humblement la direction qu'elle vous donnera à chacune en particulier et à toutes en général, et je vous assure que vous marcherez bien droitement en la voie de votre sainte vocation : c'est ce que je vous désire de tout mon cœur. Et me recommandant à vos plus ferventes prières, je demeure pour jamais, après vous avoir conjurées de continuer à vivre en parfaite union les unes avec les autres, mes très-chères filles, votre très-humble, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [218]

LETTRE MCCXLVI (Inédite) - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Nécessité de travailler avec courage à l'œuvre de sa perfection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 juin 1633.]

[Les premières lignes sont coupées dans l'original] Nous eussions bien désiré qu'il y eût eu quelque chose en ce monastère qui vous eût été utile et agréable ; car nous vous l'eussions envoyé de très-grand cœur, je vous en assure, tant pour correspondre à Vos Charités que pour vous témoigner aussi notre cordiale dilection ; mais je crois que notre Sœur l'économe ne sait rien trouver de propre qu'un peu de gruau d'avoine, que l'on nous a dit serait une chose rare par delà.

Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous dis pour ce coup, et qu'en vérité vous êtes toujours ma vraie très-chère fille, que je porte chèrement en mon cœur, avec un amour très-spécial et particulier. Mon Dieu ! ma fille, vivons bien toutes à Dieu dans la simplicité et exactitude de nos observances, et donnons cet esprit aux âmes que sa divine Bonté commet à notre soin. Certes, je vois tous les jours plus clairement que la leçon de la sainte perfection est bien haute et qu'il ne faut pas s'amuser à des vétilles en ce sacré chemin, mais y travailler fidèlement à la mortification de nous-mêmes et à la pureté de nos intentions : Dieu nous en fasse la grâce ! Je suis en son divin amour tout à fait vôtre et de cœur sincère. Dieu soit béni ! — Jour de saint Pierre et saint Paul.

Les fondations que nous espérions du côté de la France se sont évanouies, et pour celle de Verceil j'en suis fort indifférente.

Je crois que le Père dom Juste rompra ou nouera à ce coup. [219] Nous serons contraintes d'en faire encore une en cette ville, pour loger un nombre très-grand de filles bonnes qui se présentent ; chacun le désire.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXLVII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE, À PIGNEROL

User des bienfaits de Dieu avec reconnaissance et humilité. — Une éducation chrétienne est le plus riche héritage qu'elle puisse léguer à sa fille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

J'apprends que Dieu vous a donné la bénédiction d'une heureuse grossesse : je veux croire pour ma consolation que vous reconnaissez cette grâce, et toutes les prospérités dont vous jouissez[50] comme provenantes de la main de Dieu, qui vous les envoie, non pour paraître, ni pour les employer à la vanité, mais pour vous avancer à la sainte humilité et amoureuse crainte de Celui de qui vous les recevez. Dites-moi, ma très-chère fille, mais dites-le moi avec toute franchise et vérité, à quoi en êtes-vous pour ce sujet ? Car je crains toujours un peu que l'affluence des biens et dignités de cette vie ne vous offusque de leur fumée ; voire, ne vous étouffe, si vous n'êtes bien [220] sur vos gardes et attentive à leur inconstance et à l'incertitude de notre départ de cette vie, où il les faut quitter. Pensez souvent à ce passage, ma très-chère fille, et à la bienheureuse éternité de ceux qui auront plus fait d'estime de la véritable félicité que des moments périssables de cette caducité. Ayez soin d'imprimer dans le cœur de votre fille ces vérités ; c'est le meilleur et plus solide héritage que vous lui puissiez acquérir et laisser. Faites-lui fort appréhender l'offense de Dieu, et grandement estimer le bonheur de vivre en son saint amour et crainte.

Vous savez, ma très-chère fille, que dès votre tendre jeunesse je me suis essayée de graver bien avant dans votre cœur cet amour de Dieu, et que je vous ai toujours recommandé d'obéir à ses volontés, et particulièrement en rendant à M. votre mari tous les devoirs auxquels vous êtes obligée selon Dieu. Je vous conjure encore de le faire, et de lui donner tous les contentements qu'il vous sera possible : dites-moi aussi comment vous êtes en état pour ce sujet. Hé ! pour Dieu, ma fille, que l'abondance des biens et honneurs ne vous jette point dans une pompeuse gravité. L'on m'a dit que vous vous mettez sur la raillerie. Croyez-moi, ma très-chère fille, rendez-vous remarquable par la modestie chrétienne, par la suave, affable et gracieuse conversation, que vous devez avoir avec un chacun. La raillerie n'est pas séante à celles de votre condition et de votre âge. Tâchez de reluire et d'attirer les cœurs par les moyens que je viens de dire, et que la sagesse et sainte retenue en vos actions surpassent tout. Recevez ces avis comme de votre mère qui vous chérit, et désire que vous soyez toujours parfaite en votre condition. Dieu vous en fasse la grâce. [221]

LETTRE MCCXLVIII À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

On doit travailler sans empressement à l'œuvre de sa perfection. — Difficultés qui s'opposent au voyage de la Sainte à Paris ; son avis sur les moyens d'union proposés par le commandeur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Mon très-cher frère,

Il est vrai que j'ai une si entière et fidèle affection à votre vrai bien, qui consiste en la douce et suave correspondance aux lumières et saints attraits que Notre-Seigneur vous donne, qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire et souffrir pour cela. Mais, voyez-vous, je ne vous dis pas cela pour vous donner de l'ardeur à vouloir rechercher les moyens de faire cette correspondance ; car, au contraire, Dieu veut que vous mortifiiez tout cela par un adoucissement et accoisement de tous ces désirs sensibles, les réduisant à des simples acquiescements de vouloir et faire le bien sans ardeur, mais parce seulement que Dieu le veut ; et de même acquiescez amoureusement à cette divine volonté quand elle aura permis que vous ayez omis quelque bien ou fait quelque manquement, vous résignant même à ce à quoi vous ne pouvez vous résigner si entièrement et généreusement que vous désirez, ou qu'il vous semble que Notre-Seigneur le désire de vous.

Je ne sais si je me fais bien entendre : mais je veux dire qu'en tous vos biens vous vous unissiez à la volonté du bon plaisir qui les veut ; et en vos maux et imperfections vous vous unissiez aussi à la volonté permissive de Dieu, et tout cela avec paix, douceur et repos d'esprit. « Faisons, disait notre Bienheureux Père, par fidélité tout le bien que nous pourrons, paisiblement et doucement ; et quand nous aurons manqué à la fidélité, [222] regagnons cette perte par humilité, mais humilité douce et tranquille. » Vous savez ceci mieux que moi, mon très-cher frère et je sais que vous le faites, mais il le faut toujours mieux faire. Renoncez et remettez fort entièrement entre les mains de Dieu ces désirs de votre avancement et perfection, laissez-lui-en le soin, et n'en veuillez que selon la mesure qu'il lui plaira vous en donner ; mais, je. vous prie, défaites-vous absolument de tous ces désirs-là, car ils vous causeraient enfin de l'anxiété et inquiétude, outre que l'amour-propre se mêle imperceptiblement par là-dedans. Ayez un seul désir, pur, simple et paisible de plaire à Dieu, lequel vous fasse agir, comme nous avons dit ci-dessus, sans empressement ni ardeur, mais avec paix et suavité. Tout votre plus grand soin doit être de gagner ceci sur vous ; mais un soin qui ne soit point soucieux, ains doux et amoureux, attendant ses fruits avec une patience sans limite et de la seule grâce de notre bon Dieu, vous confiant qu'il vous les donnera quand il sera requis pour sa gloire et votre bien, et ne les veuillez pas plus tôt. Sa douce Bonté aura plus agréable mille fois de vous voir reposer en son soin et remis à sa sainte volonté, que si vous souffriez toutes sortes de tourments pour acquérir cette perfection que vous désirez si ardemment. Voilà, mon vrai très-cher frère, mes petites pensées et sentiments pour votre chère âme, et ne m'en dites plus tant de mal, ni que vous êtes si lâche ; car, voyez-vous, je vous ai une fois si bien vu, que je ne puis qu'avoir une très-grande estime de ce que Dieu a mis en vous. Je vous écris un peu empressement, mais certes d'une très-grande affection au bien et consolation de votre très-bon et cher cœur, qui m'est infiniment précieux.

Il faut que je me découvre et vous dise tout franchement que c'est vrai que j'ai été un peu touchée de la perte du petit livre ; mais certes, je le suis plus pour la mortification que vous en avez : c'est pourquoi je vous supplie de n'y plus penser non plus que moi ; car, pour vous consoler, je vous assure d'avoir les [223] principales pièces qui étaient écrites, qui le sont de la propre main du Bienheureux. Il est vrai que, si ce ne vous est trop de peine, je serai bien aise que vous m'envoyiez une copie de ce que vous en avez tiré ; mais je vous prie derechef, mon tout cher et bien-aimé frère, de ne plus admettre aucune mortification pour cette perte.

Vous me croirez facilement quand je vous dirai, mon vrai frère, que mon désir de vous revoir, et nos deux chers monastères de Paris, surtout leurs bonnes Mères, n'est point moindre que celui que votre bonté à tous vous fait avoir, de me voir ; mais, à vous parler comme à mon propre cœur, je n'ai pas ce sentiment que Dieu veuille que je fasse encore ce voyage, puisque sa Providence m'a attachée au service particulier de cette maison, où il y a quantité de bonnes âmes disposées à grandement bien réussir au service de Dieu, si elles sont bien assistées et conduites. Outre cela, il y a force bonnes et nécessaires. affaires auxquelles il faut pourvoir, spécialement celle de notre Bienheureux, pour la dépense de Borne, et puis à préparer les ornements nécessaires qui sont en grande quantité, de plus qu'il ne les faut aux autres maisons. Une couple d'années sont bientôt passées ; après quoi, si Dieu me donne de la santé plus que je n'en ai maintenant, je m'assure que vous, Mgr notre bon archevêque, et nos maisons m'obtiendrez facilement de notre bon prélat, qui vous honore parfaitement. Et alors, Dieu aidant, nous parlerons à plein fond de nos moyens d'union ; car je n'ai pas le sentiment de partir encore sitôt de cette chétive vie, Dieu sait tout.

Or, il est vrai ceci, mon tout unique frère, que les Mères de Lyon, surtout celle de Bellecour, m'assurent que jamais elles n'ont su vous dissimuler le dissentiment qu'elles ont toujours eu que l'on fit cet établissement, d'adresser les monastères de France à Paris, une partie à Lyon et l'autre à Nessy. Vous savez aussi ce que je vous en dis ici. Il m'est impossible d'en mettre toutes les raisons sur ce papier.

— J'ai déjà fait cette lettre à quantité de reprises, car j'ai une mauvaise tête. Mais, mon vrai frère, qu'il n'y ait rien de notre part à blâmer, qui est-ce qui le pourrait ou oserait penser, sachant avec quelle sincérité et droiture vous cheminez en toutes vos actions, et le saint zèle que Dieu vous a donné pour le bien de cette petite Congrégation ? Au contraire, je puis assurer que de tous les moyens d'union qui se sont jamais proposés, aucun n'a été plus doux et convenable ni plus à mon gré. Si la chose se pouvait pratiquer selon votre intention et avec l'esprit d'une parfaite charité, il ne serait qu'utile. Mais quand je considère les conditions de l'esprit humain, et que je tourne et retourne toutes choses, je me trouve aboutir où notre Bienheureux se réduisit enfin, qui est de tout laisser aux soins de la divine Providence, attendant qu'elle nous éclaire et fasse voir ce qui est de son bon plaisir, lequel, avec sa grâce, nous suivrons de point en point. Et cependant je demeure en paix.

Hélas ! mon tout bon et cher frère, que votre incomparable charité me soulage, au soin que vous prenez de la santé de cette pauvre grande fille, qui nous est à la vérité infiniment chère et précieuse. Vous ne voulez pas que je vous fasse de grands remercîments pour cette incomparable affection et soin plus que paternel ; c'est pourquoi je m'en tais, suppliant Notre-Seigneur de bénir ces remèdes ; puisqu'ils se font avec votre agrément je me tiendrai en paix. Nous ne manquerons de vous faire voir la Vie qui s'écrit du Bienheureux, avant qu'on la mette sous la presse. — Notre bon archevêque [de Bourges] nous parle de vous avec des sentiments nonpareils, et combien il fait d'état de ce que vous le voulez aimer d'un amour spécial. Faites-le, mon vrai frère, car il en profitera.

Mon Dieu ! je ne sais comment cette lettre est bâtie ! Mais tout est bon à votre tout bon et sincère cœur, qui sait que le mien traite avec lui avec un amour, sincérité et confiance tout à fait droite, cordiale et pleine d'une entière affection, certes tout [225] incomparable pour mon vrai frère, qui m'est précieux comme mon propre cœur. Vivez tout en cette céleste Providence et remettez tous vos soins et affections au plus secret de son saint tabernacle. Je suis vôtre et toute vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCXLIX - À LA MÈRE ANNE-BÉNIGNE JOQUET

SUPÉRIEURE À NEVERS

Affectueuses recommandations au sujet de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 juillet 1633.

Ma très-chère fille,

Voilà donc cette vraie et chère fille de mon cœur qui s'en va à vous[51] ; je dis que vous me l'avez demandée, car il est vrai que vous le fîtes il y a deux ans. Or, ma fille, je n'ai point besoin de vous la recommander, car je sais que vous avez une entière dilection pour elle et pour toutes nos Sœurs, et qu'elle vous aime aussi d'une entière affection. Dieu lui rende par sa bonté ce voyage utile ! Croyez que je le désire fort, car cette âme m'est [226] précieuse comme ma propre vie, et plaise à Dieu nous la conserver ! Je ne désire pas qu'elle soit à charge dans votre maison ; mais je veux que vous me mandiez bien sincèrement ce qu'elle y dépensera, m'assurant que ce ne sera pas sur nous que vous voudrez faire bourse, mais vous contenterez de sa juste dépense, selon la raisonnable charité ; mais je vous en dis trop, vous connaissant comme je fais. Nos Sœurs du faubourg Saint-Jacques de Paris vous payeront la pension de notre chère Sœur M. -Françoise [Richart] sa compagne ; car enfin, en chose quelconque, nous ne voulons pas qu'elle vous soit à charge, comme il est raisonnable.

Ma très-chère fille, en tout ce qu'il me sera possible de vous servir je le ferai d'une entière affection ; continuez-moi votre dilection, et confiance entière et filiale, sans ombre, car je demeure et suis en Notre-Seigneur, vôtre, selon que vous le pouvez souhaiter.

Extraite de l'Histoire de la fondation du monastère de Nevers.

LETTRE MCCL - À MONSIEUR DE CORNILLON

Elle l'assure que sa fille n'est pas appelée à la vie religieuse ; bonnes qualités de cette jeune personne.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 juillet 1633.

Monsieur et mon très-honoré frère,

Nous avons désiré que Monseigneur daignât parler en particulier à votre chère petite,[52] pour apprendre d'elle-même la vérité de son désir ; et nous vous assurons qu'elle vous rendra [227] fidèle témoignage de la vérité. Pour moi, je vous dis véritablement que je n'ai jamais reconnu en son esprit vocation pour la Religion. La Providence divine, mon très-cher frère, a ses desseins éternels sur toutes ses créatures. C'est à elle de les appeler et donner la vocation à laquelle elle les a destinées de toute éternité. Or donc cette chère âme n'était point appelée de Dieu à la Religion, de laquelle elle a aussi de si pressants désirs de sortir qu'elle y séchait, et y est demeurée toute dégoûtée et traînante, spécialement dès qu'elle a bien découvert son dessein, qui est environ d'un mois ou trois semaines. Vous faites une grande charité de l'envoyer prendre, car elle nous faisait compassion de la voir dans ses peines et langueurs. C'est une bonne âme, un bon naturel, un bon esprit, un bon jugement, et en laquelle j'oserai vous assurer, Monsieur, d'avoir reconnu toutes les conditions nécessaires pour vivre dans la crainte de Dieu et vertueusement dans le monde, auquel, je m'assure, elle vous donnera tout le contentement et consolation que vous en sauriez désirer, car elle est une fille tout à fait de bon naturel, et de laquelle vous tirerez de bons services.

Nous vous renvoyons une lettre par laquelle vous verrez que nous n'avons reçu que cent trente trois livres six sols. Le monastère se contentera de la reconnaissance qu'il vous plaira lui faire pour le temps qu'elle y a demeuré, tant pour sa nourriture qu'entretien d'habits, et ne cessera de prier Notre-Seigneur à ce qu'il lui plaise faire abonder sur vous et sur elle la plénitude des plus riches trésors de sa grâce, particulièrement moi qui suis et serai sans fin, Monsieur, votre, etc. [228]

LETTRE MCCLI - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À BOURGES

Préparatifs de la fondation de Poitiers. — Choix d'une Supérieure pour le monastère de Bourges.

VIVE † JÉSUS

Annecy, 27 juillet 1633.

Ma très-chère fille,

Puisqu'on vous presse tant pour aller à Poitiers, il n'y a remède, il faut subir la nécessité. Cet établissement-là se faisant avec l'approbation de Mgr votre bon prélat, et la rupture de votre triennal aussi, cela vous doit mettre en repos. Mais il faut que je die ce mot à votre cœur : c'est que, pour moi, je ne crains rien tant en cette affaire des fondations, sinon que vous n'ayez pas assez de filles capables pour cet emploi ; c'est pourquoi je vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, de les bien choisir afin que vous fassiez de bonnes maisons de la Visitation. Je me confie tant en votre prudence que je crois que vous ne ferez rien mal à propos, ce qui fait que je ne vous dis rien de plus sur ce sujet, sinon qu'il n'est que bien que la fondation de La Flèche ne se fasse pas sitôt, et si on la pouvait tirer jusqu'après Pâques, ce serait le meilleur.

Pour ce qui est de vous proposer une Supérieure, je vous dirai, ma très-chère fille, que nous avons retiré ma Sœur Fr. - Gasparde de la Grave de notre maison de Belley, qu'elle a fort bien et sagement gouvernée six ans durant : c'est un cœur d'une sincérité entière, qui a une bonne simplicité, mais qui ne l'empêche point d'être bien accorte et entendue aux affaires ; elle a bon esprit et bon jugement, et est très-solide en la vertu. Nous vous la proposons avec ma Sœur Fr. -Jacqueline de Musy, afin que vous puissiez choisir et entre celles de votre maison, [229] celle que Dieu vous inspirera. Que si ma Sœur Fr. -Gasparde de la Grave était élue, nous la garderions ici jusqu'à la Saint-Michel, après quoi nous vous l'enverrions avec une compagne, la plus conforme à votre désir que nous pourrions, jusqu'à Lyon, où vous l'enverriez prendre. Et cependant, si vous êtes pressée de partir avant ce temps-là, vous pouvez remettre la charge de votre maison à ma Sœur M. -Geneviève ; car, par ce moyen, on verrait toujours mieux sa capacité pour le gouvernement, et ma Sœur F. -Gasparde vous porterait non-seulement les coutumes de céans en la pratique, mais encore par écrit, car nous en avons fait un petit recueil depuis peu. Voilà, ma très-chère fille, tout ce que nous vous pouvons donner des Sœurs de céans ; car si bien nous avons ma Sœur Mad. -Élisabeth [de Lucinge], que vous connaissez et qui est une digne fille, nous la gardons pour être Supérieure à la seconde maison que nous prétendons faire l'année prochaine en celle ville, s'il plaît à Notre-Seigneur. Nous avons bien encore quelques autres Sœurs pour le gouvernement ; mais je vous dis franchement, ma très-chère fille, que je ne m'en veux pas défaire, étant nécessaire qu'il y en ait toujours céans, à cause du grand recours que l'on y a.

Ma Sœur la Supérieure du faubourg Saint-Jacques de Paris, qui est maintenant à notre monastère de Nevers, connaît ma Sœur Fr. -Gasparde de la Grave, et elle verra aussi ma Sœur Fr. -Jacqueline de Musy. Elle vous pourra bien dire son sentiment de l'une et de l'autre si vous le désirez, avant que de vous résoudre à en choisir l'une pour votre élection, sur laquelle je supplie le Saint-Esprit de bien présider, afin que vous et vos Sœurs fassiez le choix de celle qui sera la plus convenable pour le bien de votre maison, qui est tout ce que je désire, et que Notre-Seigneur vous remplisse toutes de ses plus saintes grâces. Je demeure en son amour pour jamais, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [230]

LETTRE MCCLII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

La Sainte désire qu'on borne la correspondance aux choses purement nécessaires. — Nouvelles du monastère de Metz.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 juillet [1633].

Ma très-chère fille,

Encore ce mot et puis plus. Soyez très-assurée, mais je vous en prie, que quand vous ne m'écririez jamais, ni moi à vous, mon cœur demeurera immobile dans la sainte dilection et sincère affection qu'il vous a toujours portée et portera invariablement.

Je suis marrie que vous ayez pris la peine, dans les infirmités où vous êtes, de me déduire si menûment les choses de votre sacristie, avec les particularités de votre bel ornement : cela n'était nullement nécessaire. C'est en quoi j'admire d'autant plus la bonté et candeur de votre tout bon et cher cœur, qui veut que je sache toutes choses ainsi par le menu. Il n'est pas nécessaire aussi que vous m'envoyiez le mémoire de l'état temporel de votre maison ; car cela ne pourrait être utile à rien, et je ne sais pas si j'aurai le temps de le voir. Je suis bien assurée que, si votre bon cœur savait les accablements d'affaires où je suis pour l'ordinaire, il dirait bien qu'il ne me faut pas envoyer de si grands mémoires ; car, outre la charge d'une famille telle que celle de céans, voilà soixante moins une maisons d'établies, à qui il faut que je fournisse ; et, si Dieu ne nous aide, l'année ne se passera peut-être pas qu'il ne s'en fasse encore quatre ou cinq, ce qui me sera toujours autant de surcroît de peine. Croyez, ma très-chère fille, qu'il faut que je mesure bien tous les moments de mon temps pour fournir et satisfaire à tout cela. — Je crois bien ce que vous me dites de la simplicité de vos habits ; mais pour ce qui est des tuniques, il me semble que vous [231] n'auriez pas plus de dépense à couvrir les corps de quelque petite étoffe, que de les faire d'une double toile.

Pour ce qui est de nos Sœurs de Metz,[53] il est vrai que je crois et crains tout ensemble que la vanité ne se glisse un peu dans leurs esprits ; j'en ai déjà écrit mes pensées à la Mère, de laquelle j'ai reçu une bien grande lettre avec de fort amples mémoires ; mais je ne sais pas si mon loisir me pourra permettre de les voir. Je trouverai de belles excuses, si je ne me trompe, pour tout ce que le bon Père Jacques nous a dit ; il l'a fait fort simplement, et pensant bien parler à votre avantage. J'ai vu la lettre, et j'ai répondu à la Mère de Metz : certes, elles ont assez de besogne, et ne font pas grande chère. Elle est toute contente de ses Sœurs, qui marchent, dit-elle, fort bien en l'observance ; elle me témoigne grand désir de vivre en son devoir, et m'écrit qu'elle a les jambes tout enflées, et qu'elle est fort mal ; cela me fait peine. Mon Dieu ! que cette multitude de maisons que l'on n'a pas le moyen de soutenir, tant au spirituel qu'au temporel, me fait grande peine ! Mais je remets tout au soin de notre bon Dieu, que je supplie y vouloir régner souverainement, surtout en votre chère âme que la mienne salue chèrement.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [232]

LETTRE MCCLIII - À MONSIEUR BESANÇON[54]

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'AOSTE

La Sainte le remercie de son dévoûment à la communauté d'Aoste et l'accepte pour son fils spirituel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1633.]

Monsieur et mon très-cher père,

Puisqu'il vous a plu que je vous écrive de ma main, ce sera mal et courtement, mais de fort bon cœur, pour vous remercier de votre lettre, et des témoignages que vous nous y rendez de la sainte dilection que Notre-Seigneur vous a donnée pour l'Institut de la Visitation, mais particulièrement pour nos Sœurs d'Aoste. La divine Providence les a bien gratifiées en la rencontre qu'elles ont faite de votre chère personne pour être leur confesseur ; car je vois bien, dans votre lettre, que notre bon Dieu vous a donné l'esprit d'une sincère charité ; et c'est ce qu'il faut aux pauvres Filles de la Visitation. Dieu nous fasse la grâce que vous trouviez toujours votre consolation avec nous ! Je l'espère en la bonté de Notre-Seigneur et en la fermeté de vos résolutions.

Vous désirez, mon très-cher Père, que je vous reçoive pour mon enfant en Notre-Seigneur, et moi je vous supplie de m'accepter pour votre fille, quoique indigne ; et, pour obéir à votre humilité, je vous reçois, selon le bon plaisir de Dieu, pour mon, enfant en son saint amour et pour mon père, suppliant son [233] infinie douceur de répandre sur cette alliance ses très-saintes bénédictions. En cette affection je vous conjure de me donner part en vos saints sacrifices, comme jamais je ne veux vous oublier en mes petites prières, demeurant de cœur votre, etc.

LETTRE MCCLIV - À LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE À BOURG-EN-BRESSE

Bon état du monastère de Saint-Amour. — Charité à exercer envers un sujet sans dot. — Se supporter et se prévenir mutuellement.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 11 août 1633

Ma très-chère fille,

Tout ce que vous me mandez qui s'est passé en l'établissement de Saint-Amour est parfaitement bien allé, et il y a beaucoup de sujets de bénir Dieu, qui y a donné un si heureux acheminement : j'espère que sa Bonté sera bien glorifiée en cette petite fondation. J'ai écrit à ma Sœur la Supérieure qui m'a aussi mandé toutes les particularités de ce qui s'y était passé.

Quant à la fille qui s'est jetée chez vous, et qui n'aura rien, de vrai, ma très-chère fille, puisqu'elle a les bonnes conditions que vous me marquez, pour moi je la garderais, et laisserais crier le monde tant qu'il voudrait ; car, puisque Notre-Seigneur vous a déchargée de six filles qui sont allées à Saint-Amour, il me semble que vous pouvez bien prendre celle-là, que sa Bonté vous présente, et je suis consolée de voir votre cœur incliné à faire cette charité. — Au surplus, pour ce qui regarde notre bonne Sœur [Daloz] Supérieure de Crémieux, il faut que la charité nous fasse supporter les unes les autres ; et, encore qu'elle ne vous écrive pas, vous ne devez pour cela laisser de lui écrire quelquefois, le plus cordialement que vous pourrez. Il est vrai [234] qu'elle n'est pas grande faiseuse de compliments, et n'écrit pas souvent, même à moi, ni à nos Sœurs de Lyon. Hors la nécessité on ne reçoit guère de ses lettres, et ne vous étonnez pas si elle envoya bien à Bourg sans vous écrire ; car quelquefois nos gens de Nouvelles, qui est un bien que nous avons ici auprès, vont bien à Rumilly sans que j'écrive point à nos Sœurs ; on ne pense pas toujours à cela, et n'y doit-on pas moins prendre garde.

Je voudrais bien que vous me mandassiez si vous prétendez quelque chose en la fondation de Châlon ; car vous savez bien, ma chère fille, que pour y aller il faut une grosse somme d'argent comptant, et je ne pense pas que madame votre sœur puisse s'en rendre bienfaitrice, parce qu'elle ne doit pas diminuer le bien de ses enfants, qui n'en ont pas déjà trop, ni les frustrer de celui qu'ils doivent attendre d'elle. Ma fille, vous le savez, il est vrai, que mon cœur est entièrement vôtre en l'amour du divin Sauveur : qu'il nous veuille bénir de ce pur amour ! Amen, et toutes nos Sœurs que je salue chèrement.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLV - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES. À PARIS

Sollicitudes au sujet de la maladie de la jeune baronne de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, août 1633.]

Mon tres-bon et très-honoré seigneur,

Votre lettre du 8 de ce mois m'a sensiblement touchée, par la maladie de ma pauvre très-chère fille [de Chantal] et par la douleur où je vous en vois. Eh ! Dieu nous la voudrait-il aussi ravir ? Si c'est sa volonté, je l'adore de tout mon cœur ; car, en tout et partout, nous la voulons embrasser amoureusement. Et ce m'est à [235] consolation, mon très-cher seigneur, de vous voir fermement uni à ce divin vouloir, nonobstant les sensibles et tendres affections dont votre naturel est comme accablé, et qui causent un grand redoublement à ma douloureuse appréhension du succès de celle maladie. Me voici donc dans l'occasion de plusieurs résignations, attendant ce qu'il aura plu à Dieu de faire d'une chère créature, qui causerait par son départ tant d'affliction à sa bénite maison ; mais je sens l'autre, mon très-cher seigneur, au-dessus de tout, c'est la perte irréparable que ferait sa pauvre petite fille. Mais enfin, il faut subir les coups de fouet que notre bon Dieu nous donne et baiser tendrement ses verges, car Il ne nous frappe que par amour. Vous pouvez penser, mon très-cher seigneur, si nous prierons soigneusement pour cette chère fille et pour tous les affligés. Je confesse qu'il me tardera fort d'en avoir des nouvelles. Dieu nous fasse ressentir dans cette occasion la douceur de sa miséricorde. Amen ! [236]

LETTRE MCCLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

On doit donner le baiser de paix aux jours de vêtures et de professions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 août [1633].

Ma très-chère fille,

J'attends de bon cœur des nouvelles de votre fondation et les trois billets de nos Sœurs qui iront, si elle se fait.[55] — Je vous prie de donner une sûre et prompte adresse à ce paquet de Nevers, car il est important pour les affaires de notre Bienheureux Père.

Mgr de Genève et plusieurs personnes de piété jugent que nous devons entreprendre de faire une seconde maison en cette ville, pour y recueillir tant de bonnes filles qui se présentent, lesquelles nous ne pouvons recevoir faute de place. Je vous prie, dites-m'en votre pensée. — Au reste, ma Sœur M. -Adrienne [Fichet] dit que quand je revins de Paris en passant dans votre maison, j'ôtai la coutume que l'on avait de se donner le baiser de paix les unes aux autres les jours que les filles prennent l'habit et font la sainte profession. Je vous prie, [237] dites-moi si cela est vrai ; car je ne m'en souviens nullement et ne sais pas pourquoi je l'aurais fait, sinon par cette liberté que j'avais de faire et défaire pendant la vie du Bienheureux. Il semble bien que la Règle donne à entendre qu'il le faut faire ; c'est pourquoi dites-m'en votre pensée, ma très-chère fille. Que s'il faut se le donner, je pense que, pour n'allonger la cérémonie, il faudrait que, quand les Sœurs novices nouvelles ou professes auraient passé la Supérieure de deux ou trois Sœurs, que les Sœurs se le pourraient donner l'une l'autre, tandis qu'elles achèveraient.[56] O ma fille ! Dieu vous veuille donner son sacré baiser de paix qui surpasse tout entendement.

Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLVII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAlN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Maladie de la jeune baronne de Chantal. — La prudence chrétienne doit régler toutes nos actions.

VIVE † JÉSUS

[Annecy], 18 août 1633.

Ma très-chère fille,

Votre lettre m'a grandement consolée, pour y voir la charité que vous voulez si cordialement exercer envers nos pauvres Sœurs de Rouen ; c'est ainsi que doivent faire les vraies Filles de la Visitation. Mais ne croyez pas pourtant que si la bonne Mère ne s'adresse à vous pour vous dire leurs nécessités, ce soit par manquement de confiance ; oh ! non, ma chère fille, mais c'est qu'elle est de naturel un peu craintif et timide, en quoi elle [238] est d'autant plus aimable et chérissable ; car certes, c'est en effet une digne fille. Or sus, faites donc pour elle ce que vous me mandez, ma chère fille, et le lui écrivez si vous ne l'avez déjà fait, et Dieu bénira votre charité.

Hélas ! vous pouvez penser si je suis vivement touchée de l'extrémité de la maladie de ma pauvre fille de Chantal, tant pour voir toute sa maison en désolation, que particulièrement pour l'affliction cuisante qu'en a notre très-digne Mgr de Bourges ; mais enfin il faut plier les épaules et nous soumettre sous la bonne main de Dieu, qui fait ce qu'il lui plaît de ses créatures. — Je vous prie de saluer de ma part notre très-chère Sœur H. -Angélique, laquelle j'aime, ce me semble, du fin fond de mon cœur. Je me dispense de lui écrire pour cette fois, parce que je sais bien que c'est une fille avec laquelle je peux faire ce que je veux. Je salue aussi toutes nos chères Sœurs, et prie Dieu de les combler des grâces de son pur amour.

Ma très-chère fille, c'est sans doute la malice du monde qui convertit ce que l'on croit faire par charité, en iniquité ; mais cela n'empêche pas que nous soyons blâmables, car il faut que la prudence règle toutes nos actions. Or je sais que cette âme est pure comme le soleil et blanche en tout comme la neige, et il me semble qu'il me fallait avertir tout sincèrement dès le commencement, et que même la charité vous obligeait à en faire l'office ; car vous pouvez penser que les âmes innocentes ne pensant point de mal en ce qu'elles font, ne sauraient manquer de bien recevoir les avis que l'on leur donne sur les sujets qui mal édifient et qui tirent conséquence ; j'espère que Dieu ne permettra pas que le mal s'accroisse. Mon Dieu ! combien est-il vrai, ma fille, que cela me touche sensiblement ! Vivez toujours dans cette parfaite confiance que je suis vôtre sans réserve.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [239]

LETTRE MCCLVIII - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, À PARIS

Douleur et résignation de la Sainte à la mort de sa belle-fille. — Espérance d'une éternelle réunion.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Mon très-honoré seigneur,

Ne faut-il pas adorer avec une très-profonde soumission la volonté de notre bon Dieu, et baiser amoureusement les verges dont II châtie ses élus ? Oui certes, et, nonobstant toutes les répugnances de la nature, lui donner mille louanges et offrir mille remercîments, parce qu'il est notre bon Dieu qui nous envoie avec égal amour l'affliction comme la consolation, et même nous fait encore tirer pour l'ordinaire plus de profit spirituel des choses adverses que des prospères.

Mais d'où vient donc, qu'ayant cette connaissance et expérience, nous ressentons si vivement le départ de ceux que nous aimons ; car il faut avouer, mon très-cher seigneur, qu'à la rencontre que je fis, dans un petit billet, de la mort de notre pauvre très-chère fille,[57] je fus tellement saisie qu'il y a apparence que, si j'eusse été debout, je fusse tombée de mon haut, et n'ai pas souvenance qu'aucune affliction m'ait causé un tel effet ; mais, à la lecture de votre lettre, Seigneur Jésus ! mon très-cher seigneur, quel contre-coup à mon chétif cœur, et combien votre douleur a accru la mienne ! Je vois le juste sujet que vous en avez, et combien de douceur et support en votre âge vous avez perdu en cette fille si parfaitement affectionnée à votre santé, et à tout ce qui concerne votre service. Tout cela m'a bien attendrie, et plus que je ne saurais dire, quand il n'y [240] aurait que ce qui vous touche, [cela] m'est entièrement sensible. Mais quand je considère que, par le moyen de ces privations acceptées amoureusement, notre bon Dieu nous veut être Lui-même toutes choses, et que le moindre avancement que nous ferons en son saint amour vaut mieux que tout le monde ensemble et que toutes ses consolations, et combien par-dessus toutes choses notre bon Dieu prise et estime l'union de nos volontés à la sienne, en des rencontres si âpres et qui nous dépouillent de nos plus chers contentements ; certes, dis-je, mon très-cher seigneur, quand je considère cela, je trouve tant d'avantages aux afflictions, que je ne puis m'empêcher d'avouer que plus on en reçoit, plus on est favorisé de Dieu. J'espère que maintenant vous aurez reçu cette lumière et pris votre cordiale consolation en celle vérité ; je vous la souhaite, et prie Dieu de tout mon cœur vous faire cette grâce.

Mon très-aimé et tout bon seigneur, les premiers mouvements sont inévitables et notre doux Sauveur ne s'en offense point ; mais j'espère qu'après cela Il vous comblera de mille suavités et saintes consolations. Je l'en supplie incessamment, et vous, mon très-cher seigneur, de vous divertir le plus que vous pourrez, et fortifier votre âme dans l'espérance et confiance que nous nous reverrons tous unis à la jouissance de la bienheureuse éternité. Certes, la vertueuse vie de cette tout aimable fille avec sa sainte mort, nous donnent espérance, par la miséricorde de Dieu, qu'elle y est déjà, ce qui nous doit être une grande consolation ; car enfin, mon très-cher seigneur, nous ne sommes en ce monde que pour parvenir à tel bonheur, et plus tôt que nous y passerons sera notre mieux. Je m'étonne comment cette vérité ne nous empêche de ressentir si fort le départ de ceux que nous aimons.

J'écris à M. et madame de Coulanges, lesquels, je m'assure, ont reçu un grand coup pour cette si rude perte. Je crois que leurs cœurs seront toujours les mêmes qu'ils ont été envers la [241] pauvre petite orpheline. Mon Dieu ! quand mes yeux se tournent de ce côté-là, il ne faut pas que je les arrête guère. Je l'ai remise à Dieu, qui, j'espère, lui sera père et protecteur, et l'ai donnée à la Sainte Vierge de tout mon cœur. Hélas ! je crois que nos Sœurs de l'une et l'autre maison n'ont rien oublié en cette occasion ; car, outre le très-particulier amour qu'elles portaient à notre tout aimable défunte, elles ont ressenti en sa perte votre affliction et la mienne. J'ai quelque soulagement de la savoir en dépôt, avec le cœur de mon pauvre fils, chez nos Sœurs de là. — M. votre juge de Nantua nous dit l'autre jour que vous êtes à N. J'en suis bien aise, mon cher seigneur, car cela aidera au divertissement que vous devez chercher. Monseigneur, votre, etc.

LETTRE MCCLIX - À MADAME DE COULANGES

À PARIS

Affectueuses condoléances. — Elle lui recommande sa petite-fille, Marie de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Madame toute chère et très-honorée sœur,

Hélas ! et qui eût jamais pensé que nous dussions nous condouloir ensemble sur le trépas de cette fille si uniquement aimée et si entièrement aimable ? Mon Dieu soit béni loué et glorifié éternellement en tous les effets de son bon plaisir ! Et bien qu'en celui-ci nos cœurs soient touchés d'une très-sensible douleur, si ne laissons-nous pas, ma très-chère sœur, de dire d'une entière et cordiale affection ce saint cantique : Dieu soit béni ! Oui, Dieu soit béni en tout ce qu'il lui plaira faire de nous, en nous, et de tout ce qui nous appartient, pour le temps de cette misérable et chétive vie et pour l'éternité, où j'espère, ma très-chère [242] sœur, que nous reverrons nos chers enfants et nos plus intimes amis, et que là réunis, sans crainte d'être jamais plus séparés, nous chanterons tous ensemble d'une allégresse incompréhensible : le saint Nom de Dieu soit béni et sa très-adorable volonté toujours accomplie. Car nous verrons, ma très-chère sœur, comme elle a tout bien fait pour sa gloire et pour notre bien éternel, qui est le. seul bien que nous devons uniquement désirer.

Pour notre petite orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver mon très-honoré frère et vous, ma toute chère sœur ; car je sais que plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que Messieurs vos dignes enfants la chériront toujours. Le cœur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement de père et de mère ; mais je la mets de bon cœur entre les mains de notre bon Dieu et de sa très-sainte Mère. Je supplie cette infinie Bonté de la rendre toute sienne, et qu'il lui plaise de faire abonder ses saintes consolations en votre très-chère âme, et sur toute votre bénite famille ses plus précieuses bénédictions ; demeurant d'une affection infinie et invariable, Madame, ma très-honorée et très-aimée sœur, votre très-humble et très-obligée sœur et servante. [243]

LETTRE MCCLX - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON[58]

SA FILLE, À PARIS

Les seules consolations véritables se trouvent dans la conformité à la volonté de Dieu. — Éloge de la jeune baronne de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Madame ma très-chère fille,

Je savais la parfaite union qu'il y avait entre vous et notre chère défunte ; c'est pourquoi je peux, bien juger que son départ vous a causé une extrême douleur, comme, à mon avis, il a fait à tous ceux à qui elle appartenait, et qui avaient une singulière amitié et connaissance avec elle. Mais je suis bien aise, ma très-chère fille, de voir comment vous avez pris votre consolation dans l'humble soumission au bon plaisir de Dieu ; comme aussi quand j'ai rencontré dans les lettres de M. de, Coulanges, mon très-honoré frère, et dans celles de ma très-chère sœur, tant d'amoureuses résignations et généreuses résolutions parmi les douleurs d'une si sensible affliction. Bienheureuses sont les âmes qui, vivant dans ce monde, font leur possible pour s'habituer à la sainte soumission et conformité au bon plaisir de Dieu ; car, quand la tempête des afflictions arrive, elle ne les ébranle point. Cette fille, qui nous était si précieuse, avait appris cette bonne leçon, puisque, à ce que Mgr de Bourges m'a écrit, elle a fait son passage non-seulement avec résignation, mais encore avec une entière indifférence de [244] vivre ou de mourir. Quelle vertu dans une âme si jeune ! et qui n'eût aimé cette âme parfaitement ! Pour moi, je suis bien résolue de l'avoir présente, autant que si elle était en cette misérable vie, et de lui porter une dilection immortelle.

Au surplus, ma très-chère fille, je vous remercie de l'affection que vous avez pour la consolation de Mgr notre bon archevêque ; cela le soulagera en l'extrême perle qu'il a faite. Il vous a toujours fort chérie et avec confiance. Je suis en peine de ce qu'il m'a écrit de l'incommodité de madame de Coulanges, ma très-chère sœur. Dieu nous la veuille conserver, s'il lui plaît ! Si je ne lui puis écrire pour ce coup, saluez-la pour moi, et M. mon très-honoré frère. Elle m'a infiniment obligée pour l'amour maternel qu'elle porte à la pauvre petite orpheline ; et encore sa bonté s'étend jusqu'à avoir soin et servir de maîtresse à la petite : je l'en remercie très-humblement. Je suis aussi très-humble servante de M. votre mari, que je salue en tout respect, et suis d'une affection invariable votre, etc.

LETTRE MCCLXI - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

La volonté divine doit être encore plus aimée dans l'épreuve que dans la prospérité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Mon très-honoré et très-cher frère,

Je ne saurais rien dire en cette occasion si sensible et douloureuse, sinon que Dieu m'avait donné une fille très-sainte et vertueuse et que j'aimais uniquement ; il lui a plu de la retirer à soi, son saint Nom soit béni ! Il faut plus aimer cette souveraine Bonté dans les effets douloureux à la nature, que dans ceux qui lui sont à consolation, puisque en vérité ce très-bon Père céleste en lire plus de gloire et nous, plus d'utilité, quand nous les [245] recevons avec l'humble et amoureuse soumission que nous devons. Cette chère âme est bien heureuse d'être partie de cette misérable vie avec tant de résignation au bon plaisir de Dieu : cela m'est une grande consolation et me fait espérer qu'elle jouit ou qu'elle jouira bientôt de la souveraine félicité.

Je plains bien toute sa famille, mais surtout la pauvre petite orpheline, et mon très-cher seigneur l'archevêque, qui me fait grande compassion de le voir dans de si profonds ressentiments. J'ai confiance que Notre-Seigneur lui départira quelques saintes consolations qui le soulageront. Certes, il a fait une grande perte, et d'autant plus que son âge requiert dorénavant des soins et petites douceurs, dont cette chère fille abondait pour lui ; mais il n'a pas plu à Dieu de lui en laisser une plus longue jouissance. Cependant, mon très-cher frère, vous vous montrez en tout un vrai et loyal ami. Et qui en pourrait douter, cette charité est donnée de Dieu, qui la rendra éternelle en votre âme et en la mienne, s'il lui plaît, puisqu'il a voulu l'unir à son saint amour. J'en remercie sa Bonté et l'en bénirai à jamais, étant véritablement, Monsieur, votre, etc.

LETTRE MCCLXII - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

La certitude que Dieu fait tout pour notre bien maintient l'âme en paix au milieu des orages de la vie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Monsieur mon très-honoré et plus cher frère,

Une de mes lettres vous aura déjà témoigné la part que je prends à votre affliction, et l'espérance que j'avais, qui m'est confirmée par la vôtre, du grand profil spirituel que votre âme en tirerait par sa parfaite soumission au bon plaisir de Dieu. [246] Eh ! mon très-cher frère, que les plaies qui sont faites par cette douce main nous apportent de vraie santé, lorsque nous avons cette ferme foi et confiance qu'il fait tout pour notre mieux ! Je remercie sa Bonté qui vous a donné cette croyance ; elle établira et conservera votre cœur en la désirable paix qui passe tout entendement, et qui suffit seule pour consoler et affermir nos esprits" dans les plus grands orages de cette vie. Consolez-vous, mon bon et cher frère, en l'espérance de nous voir tous ensemble en la très-sainte éternité : là nous vivrons sans plus de crainte de nous séparer. Je supplie Notre-Seigneur d'être sans fin votre force et le protecteur de vous et de votre bénite famille. Je suis de cœur en son amour, votre, etc.

LETTRE MCCLXIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Remercîments pour les preuves d'affection données à sa belle-fille, lu feue baronne de Chantal.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 septembre 1633.

Il est vrai, ma très-chère fille, on ne peut éviter la douleur ès occasions telles qu'est celle du départ de ma pauvre très-chère fille de Chantal ; mais la sainte volonté de Dieu, qui l'a ainsi ordonné, mérite d'être toujours, en tout et partout, adorée et aimée. Je loue sa divine Bonté de ce qu'elle a attiré à soi cette chère défunte en une si bonne et sainte disposition, qu'elle nous donne sujet d'espérer qu'elle jouit ou jouira bientôt de la félicité, moyennant sa sainte grâce, ce qui nous est à consolation. Mgr de Bourges m'écrit que votre maison a bien témoigné son affection envers cette chère défunte pendant sa maladie et après sa mort, de quoi j'ai pensé vous devoir [247] remercier, ma très-chère fille, bien que je croie que vous n'avez regardé que Dieu en tout cela : ce m'est bien de la consolation de savoir que son corps soit chez vous en dépôt. Ma très-chère fille, le silence sur ce sujet m'est plus utile et facile que la parole. Dieu soit glorifié de tout, et vous comble avec toutes nos Sœurs de son saint amour et notre chère Sœur de Villeneuve.

Mon Dieu ! serait-il bien possible que le Père dom Maurice fût encore à Paris ? Si cela est, ma très-chère fille, pressez-le de venir. Certes, il tarde trop, ce me semble.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCLXIV - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

À BOURGES

Elle la remercie des prières faites pour sa belle-fille, et applaudit à l'élection de la Mère F. G. de la Grave à Bourges.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 septembre 1633.

Ma très-chère fille,

Il faut que je commence à vous répondre par un remercîment, que de tout mon cœur je vous fais, des prières que vous avez offertes à Dieu pour feu ma pauvre très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai ressenti aussi vivement que saurait faire une mère le trépas de sa fille qu'elle aimait uniquement ; mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu parle ? Rien sans doute, sinon qu'il nous faut soumettre humblement et amoureusement à tout ce qu'il lui plaît d'ordonner, espérant que sa douce Bonté sera père, mère, et toutes choses, à la petite que cette chère défunte a laissée.

Je crois véritablement que le Saint-Esprit a opéré en [248] l'élection que vos Sœurs ont faite de notre très-chère Sœur F. -Gasparde de la Grave, de laquelle je ne puis dire autre chose sinon que je réponds de sa droiture, sincérité et zèle pour la conservation de l'Institut, et que je crois qu'une maison en sera bien servie. — Il faut que je vous die tout simplement que la venue si prompte de votre bon confesseur nous a bien surprises ; car je m'attendais toujours que vous nous avertiriez de l'élection de ma Sœur avant de l'envoyer prendre ; mais, puisque les affaires vous ont nécessité de faire de la sorte, nous vous l'enverrons le plus tôt que nous pourrons, bien que nous eussions été fort aises de la garder et sa compagne aussi, qui est une très-bonne et vertueuse Sœur,[59] de laquelle je m'assure que nos Sœurs ne recevront que du contentement et de l'édification. Vous pouvez parler à la bonne Mère avec toute confiance ; je vous donne cette parole, et vous prie de lui donner connaissance des esprits de votre maison, le plus que vous pourrez, et de tout ce que vous penserez être nécessaire. Je vous dis derechef que voilà deux âmes vraiment israélites ; elles ne sont pas dans cette polissure de langage que l'on a par delà, mais je les aime ainsi ; car je n'approuve point que les Religieuses soient autrement que dans une vraie simplicité et sincérité : ces deux chères âmes l'ont en perfection. La compagne est d'un bon jugement, mais non tant dans l'expérience. Dieu soit glorifié de leur service et de notre dépouillement.

Votre cœur va bien, n'en soyez en souci. Dieu vous conduit par la voie royale et solide ; ayez seulement soin de faire des fréquents abaissements d'esprit devant Dieu, comme mendiant son secours en toutes occasions, par la connaissance de votre faiblesse, et vous rendez de plus en plus suave et supportante en votre gouvernement. — Je suis fort en repos de cette fondation puisque vous y êtes employée, car j'ai une entière confiance [249] en vous. J'espère que Dieu vous bénira, et même en la pensée particulière que vous avez de fort prier pour la conversion des hérétiques. Je salue notre très-cher Mgr de Châlon : si je puis, je lui écrirai. Je suis bien aise aussi de ce qu'il s'emploie à cette fondation. Ma très-chère fille, je vous souhaite autant de grâces qu'à ma propre âme, et suis de cœur entièrement vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE MCCLXV - À MONSEIGNEUR J. J. DE NEUCHÈZE

SON NEVEU, ÉVÊQUE DE CHALON

Douleur de la Sainte à la mort de la baronne de Chantal. — Remercîments pour le zèle avec lequel Mgr de Neuchèze s'occupe de la fondation de Poitiers.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1633.]

Mon très-honoré et cher seigneur,

Certes, je ne veux pas que nos Sœurs s'en aillent à vous sans vous porter un très-humble et cordial salut delà part de votre pauvre et vieille tante, qui vous chérit parfaitement. Mais, hélas ! ne vous dirai-je pas la sensible touche que mon cœur a reçue, par le trépas de ma pauvre et chère fille de Chantal que j'aimais tendrement, comme en vérité sa vertu et son bon naturel m'y obligeaient ? Voilà comment notre bon Dieu nous tire pièce à pièce tout ce qui nous est de plus cher ici-bas. Sa Bonté veuille tirer à soi toutes nos affections, afin que, dépris des choses de cette vie, nous ne vivions plus que pour le Ciel.

Cependant j'apprends, mon très-cher seigneur, que vous vous employez fortement pour établir nos bonnes Sœurs à Poitiers.[60] [250] Je vous en remercie très-humblement ; c'est une bonne œuvre, et de laquelle j'espère que Dieu sera glorifié. La Mère qui va faire cet établissement est bien vertueuse et bien faite à mon gré ; elle mène de bonnes filles. Dieu répande sa sainte bénédiction sur elles, afin qu'elles rendent l'odeur très-suave des vertus de leur Bienheureux Père et qu'elles les communiquent à plusieurs âmes ! Sa divine Bonté vous rende tout selon son Cœur ! Je suis sans fin et d'une affection incomparable, Monseigneur, votre, etc.

LETTRE MCCLXVI - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Les dames bienfaitrice : d'un monastère n'ont pas le droit d'entrer dans les autres. — Mort de M. de Toulonjon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 septembre 1633.

(La première partie de la lettre est coupée dans l'original.) Je suis bien aise de ce que vous voilà logées ; car j'espère avec vous que Dieu vous pourvoira de tout ce qui vous sera nécessaire, pourvu que vous ayez soin de le servir fidèlement, par une très-exacte observance. Faites, ma très-chère fille, qu'elle règne dans votre maison, et toutes sortes de biens y abonderont.

Quant à madame de Faverolle, ce n'est pas une bonne conséquence pour lui donner l'entrée chez vous, que de dire qu'elle est bienfaitrice d'une de nos maisons. Si néanmoins, sous ce [251] titre-là, vous pouviez lui accorder son désir, sans que cela tire à conséquence pour d'autres dames qui ne manqueront pas de demander la même gratification, j'en serais bien aise à cause de sa vertu ; car il n'y a point de doute que sa présence contribuera à l'édification de votre maison ; mais prenez bien garde à ne désobliger personne pour favoriser celle-là. [Plusieurs lignes illisibles.]

Voilà ce que sans loisir je vous puis dite, venant de recevoir par homme exprès la nouvelle de l'heureux trépas de mon fils de Toulonjon.[61] Loué soit Dieu de tout ! Priez pour son âme et pour celle de ma fille de Chantal ; c'étaient de vrais enfants en amour pour moi. J'adore mon Dieu et embrasse de tout mon cœur ses volontés toutes saintes ! Je suis de cœur tout à vous. Au nom de Dieu, ma très-chère fille, vivez selon l'esprit de notre Bienheureux Père, et nos Sœurs aussi que je salue. Oh ! que je désire que nous soyons les vraies filles de ce grand Saint !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [252]

LETTRE MCCLXVII - À SON ALTESSE LE PRINCE THOMAS DE SAVOIE

À TURIN

La Sainte est prête à se rendre aux désirs de Son Altesse, mais ne peut le faire sans l'autorisation de Mgr de Genève.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, octobre 1633.

Monseigneur,

Je recevrai toujours les volontés de Votre Altesse Sérénissime, et celles de Mesdames les Infantes, avec l'honneur et soumission que je leur dois ; et autant qu'il sera en mon pouvoir, leur rendrai une très-humble et parfaite obéissance. Mais, Monseigneur, vous savez la dépendance que notre condition religieuse nous donne à notre prélat. C'est pourquoi, si Votre Altesse désire et Mesdames ses Sœurs, de favoriser ce petit Institut le faisant passer en Piémont, il sera requis de lui en faire parler de votre part, Monseigneur, afin qu'avec la bénédiction et mérite de la sainte obéissance religieuse, nous puissions avec toute promptitude et respect exécuter les désirs et commandements de Votre Altesse Sérénissime, à laquelle nous souhaitons le comble de toutes saintes prospérités. Et, lui faisant la très-humble révérence, je demeure en toute humilité, Monseigneur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Gênes. [253]

LETTRE MCCLXVIII - À LA SŒUR BONNE-MARIE DE HARAUCOURT[62]

À NANCY

Avantages de l'état de parfait dénûment.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Dieu vous bénisse, ma très-chère fille, pour les bonnes nouvelles que vous m'écrivez de la convalescence de ce bon prélat, et Dieu bénisse la Mère de toutes les chères filles qui ont tant prié pour lui ! Je vois dans votre lettre les traits de la Mère et delà fille ; mais Dieu, qui voit tout, sait que je corresponds et à l'une et à l'autre en toute sincérité. Cette première Mère [P. J. Favrot], qui est la fille de mon cœur, s'assure bien de la fidélité de notre alliance, encore que pour ce coup je ne lui veux point écrire.

Revenons à vous, ma très-chère fille, que j'aime plus que je ne puis dire. Reposez en paix dans votre nudité ; bienheureux sont les pauvres, car Dieu les revêtira ! Oh ! que nous serions [254] heureuses si nous avions le cœur nu de tout ce qui n'est point Dieu, et que nous aimassions cette nudité et pauvreté ! Être là sans lumière, sans goût, sans sentiment de bien, privée de toute connaissance, et sans nulle satisfaction ni secours des créatures, que cet état est bon ! O ma fille ! quand l'âme se trouve en ce point, que peut-elle faire, sinon, comme un petit oiseau tout déplumé, se cacher. et se musser sous l'aile de sa bonne mère la Providence et demeurer là retirée, sans oser sortir, de crainte que le milan ne l'attrape ? or voilà donc maintenant le lieu de votre refuge. Que sauriez-vous craindre là ? Où pourriez-vous mieux être ? Quel plus riche vêtement que d'être couverte à l'abri de la très-douce et paternelle Providence de votre Père céleste ? Demeurez là, toute contente de posséder cet unique trésor. — Vous savez, ma fille, que vous êtes dans mon cœur, en un lieu d'où jamais personne ne vous déplacera. Votre, etc. [255]

LETTRE MCCLXIX - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

À BLOIS

Nous devons, à l'exemple de Notre-Seigneur, souffrir en esprit d'humilité. — Ne considérer que Dieu en ses Supérieures. — Devoirs des Sœurs déposées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

Vos lettres me font grande compassion pour vous voir parmi tant de souffrances ; mais je ne vois pas pourtant qu'il soit expédient de vous tirer encore de cette maison, la Mère étant telle, crainte que par votre absence, il n'y arrive du mal. Ains je crois, ma très-chère fille, qu'il est très-nécessaire que vous pratiquiez fidèlement cet attrait que vous me dites en votre dernière lettre, que vous souhaitez de vivre dans un profond rabaissement, pour imiter plus parfaitement le divin Sauveur, qui se soumit non-seulement à son Père, mais encore à ses enfants et à ses créatures, lesquels ne lui firent pas de bons traitements, mais, comme vous savez, lui causèrent une infinité de mépris, d'opprobres et de souffrances, qu'il supporta sans jamais s'en plaindre. Si donc vous avez le courage, ma très-chère fille, de souffrir tout ce qui se présentera à vous, en esprit d'humilité, de douceur, de patience et de silence, je crois véritablement que vous rendrez votre âme toute sainte par cette voie, que vous ferez un service très-agréable à la divine Majesté, et de grande utilité à l'Institut et à votre maison particulièrement.

Je ne voudrais pas prendre garde à ces petites choses que vous me marquez : que la Mère ne lave pas la vaisselle, et qu'elle ne balaye pas. Je lui dirais bien une fois en passant avec humilité ; mais quand vous remarquerez les choses importantes, dites-lui avec esprit de douceur et d'amour, et tâchez de gagner son [256] cœur ; car si une fois vous le possédez, vous en ferez tout ce que vous voudrez, et il faut que vous fassiez tout ce qui vous sera possible pour cela, ma très-chère fille ; et non-seulement pour gagner son cœur à elle, mais encore celui de toutes les Sœurs, afin que si Dieu vous donne assez de vie, vous puissiez après son triennal remettre cette maison-là en bon état.

Oh ! ma très-chère fille, il faut que de ma main, comme de tout mon cœur, je vous conjure de faire tout ce qui vous sera possible pour apaiser ce mal. Voyez-vous, ma fille bien-aimée, je crains que vos Sœurs anciennes ne veuillent faire les contrôleuses : je le collige de leurs lettres, et que l'humilité et respect leur manquent envers la Mère. Certes, quand une Sœur, quelle qu'elle soit, est dans la charge de Supérieure, il lui faut rendre les mêmes devoirs et sujétions que nous faisions à la précédente ; autrement nous faisons voir que nous n'avons point de vertu et que nous ne regardons pas Dieu en la créature, comme nous le devons faire. Bref, il faut honorer et obéir aux Supérieures tandis qu'elles portent la charge ; et ne l'ayant plus, il nous les faut chérir comme Sœurs et nous tenir les plus humbles que nous pourrons, sans nous mêler de rien que le moins qu'il se pourra ; que s'il est requis de faire quelque avertissement, ce soit avec tant de respect et charité qu'il ne gâte rien. Et enfin, comme nous voulions que l'on traitât envers nous, étant en charge, il faut faire le même à celles qui la portent.

Je vous assure, ma très-chère fille, que j'ai tant de douleur, quand je sais que les Mères élues et les Sœurs déposées ne s'accordent pas, que rien ne me saurait plus fâcher ; car je vois clair comme le jour que cela ne procède que de défaut d'humilité, et que ce malheur apportera la ruine de la paix, de l'observance, et de la bonne estime des maisons où il sera. Dieu y mette sa bonne main. Croyez que si je vis par delà mon triennal, que je me résous de me tenir si basse et si ignorante des affaires de la maison que je ne donnerai ombrage à personne. Si je voyais [257] quelque mal, oh ! certes, je le dirais avec toute douceur et humilité, et puis m'en tairais si l'on n'y mettait ordre, jusqu'à la visite que je le représenterais simplement au Supérieur, sans l'agrandir ni l'exagérer. Pour conclusion, ma très-chère fille, laites tout ce que Dieu vous suggérera pour le bien de cette maison et pour sa paix. La charité accommode tout. J'écris une bonne lettre à la Supérieure. Recevez ce que je vous dis, comme parlant d'un cœur qui ne désire que le bien, et qui est tout vôtre.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE MCCLXX - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Il faut aimer incessamment Celui qui ne peut jamais être assez aimé.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 octobre [1633].

Que dirai-je à votre bonté, sinon que tous les jours plus, ce me semble, je me sens intimement portée à révérer et chérir ce que Dieu a mis en vous, et à vous souhaiter toute fondue dans son divin amour ? Car, puisque la souveraine Providence vous a avantagée d'un naturel et d'une disposition si capables d'aimer, et a retiré à soi les objets qui vous occupaient, pour vous attirer toute à Lui, oh Dieu ! ma très-chère Madame, aimez, aimez incessamment, fortement et tendrement Celui qui ne peut jamais être assez aimé. Votre cœur est fait pour cela, Madame, et je supplie Celui qui l'a créé pour une fin si excellente, de le porter jusqu'à l'extrémité de son plus saint et pur amour, auquel je suis de cœur et par mille devoirs, Madame, votre très-humble, très-obligée servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE MCCLXXI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Quel travail permis les jours de dimanche et de fête. — Dans quel cas la Supérieure peut dispenser du jeûne. — Regrets de la mort de Sœur A. L. de Verdelot. — Projet de fonder un second monastère à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 octobre [1633].

Ma très-chère fille,

Votre bonne Sœur est bien heureuse, puisqu'elle a vécu et est morte si saintement et vertueusement que nous avons tout sujet d'espérer en la bonté et miséricorde de Dieu qu'elle est allée jouir de Lui. J'ai fait une communion pour elle, me semblant que je lui devais cela, tant pour sa vertu particulière qu'encore à votre considération. Je le crois bien, ma chère fille, que votre bon cœur a vivement ressenti la séparation de cette bonne Sœur ; mais je crois aussi que ç'a toujours été dans son amoureuse soumission à la volonté de Dieu, qui fait et ordonne tout pour notre mieux.

Quant à vos demandes, ma très-chère fille, si l'on ne continue pas à faire des petites besognes les fêtes et dimanches comme de plier des linges et couper des bouquets pour l'autel, et remettre à balayer quelque office, je vous dirai que c'est chose qui ne s'est jamais pratiquée céans. Pas pour en faire coutume, on peut plier une serviette pour l'autel, si l'on en a besoin sur-le-champ, et qu'on n'ait su prévoir cela dès le samedi ou veille de la fête, et de même balayer les offices nécessaires, comme le réfectoire, la chambre de l'assemblée. Mais de remettre à balayer les autres offices et plier du linge, pour employer le temps le samedi à d'autres choses, il se faut bien garder de le faire, car cela ne serait pas bien. Et pour ce qui est des autres ouvrages dont il faut avoir permission pour [259] y travailler les fêtes, il me semble que je le dis ès Réponses.

Quant à ce que vous dites aussi, si la Supérieure n'a pas le pouvoir de dispenser ses Sœurs des jeûnes de l'Eglise, je vous dis que non, ma chère fille, si ce n'est en cas de nécessité présente et pressante : comme si une Sœur avait un accès de fièvre un jour de jeune ou qu'elle rejetât son dîner et semblables occasions, il n'y a point de doute qu'elle en peut dispenser ; car notre Bienheureux Père ne dit-il pas dans un Entretien que pour une vraie nécessité les Supérieures peuvent dispenser de quelques-uns des commandements de l'Eglise ? Mais si une Sœur, par exemple, ne peut jeûner le Carême ou les vigiles pour un ordinaire, il faut que cela se fasse par l'avis du médecin, et que la Supérieure sache de lui si en vérité la Sœur ne peut pas porter le jeûne. Il faut encore, outre cela, que la Sœur en parle à son confesseur, parce que les Supérieures ne se doivent pas charger des péchés des autres ; et la Règle ne dit-elle pas tout clair qu'il faut que ces choses-là se fassent par l'avis des médecins ? — Au surplus, pour ce que vous demandez, si la Supérieure ne peut pas faire confesser les Sœurs à quelque confesseur qu'elle jugera à propos, lorsque le confesseur ordinaire est malade ou absent, sans en parler au Père spirituel, qui en doute, ma chère fille, que cela ne se puisse et doive faire ? Gardons bien notre sainte liberté, et ne prenons pas des sujétions ès choses où nous ne les devons pas prendre, autrement nous ne nous en trouverions pas bien.

Il faut maintenant que je vous dise, ma très-chère fille, comme j'ai vivement ressenti la perte qu'a faite votre maison par le trépas de notre bonne Sœur Anne-Louise [de Verdelot], parce que non-seulement votre maison, mais encore tout l'Institut, a perdu en cette chère défunte une Sœur qui en avait le vrai esprit, et de laquelle la conduite eût été grandement utile à sa conservation. Mais enfin c'est Dieu qui a fait ce coup ; c'est pourquoi nous n'avons qu'à adorer humblement sa sainte [260] volonté en lui soumettant les nôtres. Cette chère âme était un fruit mûr, et partant Notre-Seigneur l'a cueillie pour la loger, comme je crois, en son saint paradis. — Je vous prie, ma très-chère fille, de faire saluer M. et madame de Coulanges de ma part. Ce marchand nous a si fort surprises qu'il ne me donne le loisir de leur écrire ; mais je vous prie nous mander un peu de leurs nouvelles et de celles de Mgr de Bourges, lequel je crois être à Ferrières, et partant je ne lui écris pas pour ce coup, n'en ayant aussi le loisir.

Au surplus, ma très-chère fille, je pense que je ne vous ai pas encore dit comme nous sommes ici dans le dessein de faire une seconde maison, pour avoir le moyen de loger quantité de très-bonnes filles que nous ne pouvons recevoir faute de place ; mais cela, nous l'entreprenons sur la Providence et confiance en Dieu, qui est bien le meilleur et plus solide fondement qu'on saurait avoir. Mais il faut pourtant qu'avec toute confiance je vous dise que nous avons seulement cent florins dans notre layette, pour l'achat des places et du surplus qu'il nous faut pour cela ; et en parlant au bon Père dom Maurice, il nous a dit que vous et ma Sœur la Supérieure du faubourg pourriez bien nous faire avoir une couple de filles, entre vous deux, qui auraient quelque bonne dot, comme deux mille écus chacune, pour nous envoyer ; ce qui certes nous viendrait bien à point pour nous aider en ce commencement. Et partant, si vous nous pouvez procurer cette charité, vous nous obligerez fort, pourvu que les filles soient bonnes, car autrement nous n'en voudrions point ; et qu'il n'y en ait que deux, parce que cette seconde maison est pour loger les filles de ce pays. — Au surplus, le Père dom Maurice nous a dit merveilles de votre maison, et que vous avez de fort braves filles : certes, c'est là la plus chère consolation que je puisse recevoir ; et ce m'en est une particulière de voir la bonté et confiance que votre cher cœur continue au mien. Certes, vous avez sujet de vous tenir très-humble [261] devant Dieu pour les assistances et grâces que sa douce miséricorde vous fait, et pour votre particulier et pour le général. Je le supplie de vous les continuer et de répandre sur vous et toutes nos Sœurs l'abondance de son saint amour. Je vous salue toutes de tout mon cœur et la chère sœur madame de Villeneuve. Je suis vôtre sans réserve.

[P. S.] Le Père dom Maurice ayant ouï votre Office, l'a trouvé fort bien ; mais il m'a dit que nos Sœurs de la ville le disent sur un ton extrêmement haut et celles du faubourg fort bas, ce qui m'a fait résoudre de vous prier les unes et les autres de vous modérer, et que celles qui le disent trop haut le rabaissent, et celles qui disent trop bas le rehaussent aussi.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCLXXII - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Une Religieuse doit être indifférente au blâme et à la louange. — À Annecy, chaque Sœur n'a pas à son usage particulier tous les livres de saint François de Sales. — Justification de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

Il me semble qu'il n'était point besoin que vous prissiez la peine de me répondre sur ce que je vous avais écrit ; car, pour moi, quand j'ai dit une chose, je n'y pense plus, et surtout pour ce qui ne regarde que le temporel, parce qu'il me semble que nous autres Religieuses ne nous devons pas beaucoup amuser après ces petites choses-là.

Je vous mandais que je pensais que la fondation de Metz vous aurait apporté du soulagement, parce que ma Sœur la [262] Supérieure m'écrivit que l'on prendrait mille écus de dot d'une novice que vous aviez, pour faire cette fondation, et que cela n'incommoderait pas beaucoup votre maison, et je le crus ainsi. Quant à ce que vous me dites que je n'ai pas voulu que vous me rendissiez compte du temporel de votre maison, hélas ! ma chère fille, c'est parce que je suis maintenant en un âge, et parmi des accablements d'incommodités et d'affaires où j'aurais peut-être bien peine de prendre le loisir pour voir cela. Et quand je l'aurais vu, il n'en reviendrait aucun profit ; car il me semble qu'il n'y a grand honneur ni déshonneur pour nous autres Religieuses, qu'on dise que nous sommes ménagères ou que nous ne le sommes pas. Au moins ne m'offenserais-je pas si on disait que je ne le suis point ; et quand je verrais que vous l'êtes bien, je ne vous en estimerais pas davantage pour cela. Que si néanmoins j'ai dit ou écrit quelque chose qui vous ait pu fâcher, je vous en demande pardon, ma très-chère fille. Mais j'ai bien répondu sur ce qu'on me mande de quelques-unes de nos maisons où elle avait passé, qu'on avait remarqué qu'elle n'avait pas beaucoup de conduite pour le temporel, je dis qu'on avait touché au blanc. Mais croyez-moi, ma très-chère fille, que celles qui vous ont redit ou écrit tout ce que vous me marquez pour ce sujet, et encore ce que vous me dites de la délicatesse au manger, sont peut-être elles-mêmes la cause qu'on leur ait fait ces demandes-là, par des paroles qu'elles peuvent avoir dites, qui ont donné sujet à tels propos. C'est pourquoi je ne les voudrais pas entièrement croire, puisqu'elles ont cette infidélité à Dieu et à leurs Sœurs, que de redire ce qui ne sert qu'à refroidir la charité que nous devons avoir les unes pour les autres.

Au surplus, ma très-chère fille, pour ce qui est de pourvoir votre maison d'une Supérieure, certes, je suis bien d'avis que, puisqu'il n'y a point de filles propres pour cette charge, au moins de quelques années, vous y persévériez le plus que vous [263] pourrez ; car nos filles de ce pays de Savoie sont trop simples et grossières pour aller gouverner en ce pays-là, comme vous savez. Mais vous pourrez regarder entre toutes celles que vous savez qui sont déposées en l'Institut, laquelle vous jugerez plus propre pour servir utilement votre maison, en cas que vous n'y puissiez plus porter le fardeau. — Quant à ce que vous dites, ma chère fille, s'il faut donner tous les livres de notre Bienheureux Père à chaque Sœur en particulier, c'est une chose que je sais qui se pratique en quelques-unes de nos maisons et que je ne désapprouve pas ; mais je ne la fais pourtant pas pratiquer ici. Nous faisons bien donner le livre des Entretiens aux Sœurs que je vois qui ont besoin de se bien former selon l'esprit de l'Institut, parce que c'est le moyen de le bien prendre que de pratiquer ce livre-là, et beaucoup de Sœurs l'ont céans pour leur lecture ; mais celles à qui nous faisons donner d'autres livres pour leur lecture n'ont pas celui des Entretiens. Tant de livres ne sont pas nécessaires, puisqu'il faut peu de science, mais beaucoup de pratique ; et nos bonnes Sœurs, vos filles, ont bien tort de ne se pas soumettre à votre jugement en cela.

Vous pouvez bien croire que oui, ma chère fille, que je sais le voyage de Paris à Nevers, Mgr de Genève l'ayant commandé sur la déclaration que les médecins ont faite de l'absolue nécessité qu'avait cette bonne Mère [Favre] de prendre ce remède, auquel elle avait bien de la répugnance, parce qu'il fallait sortir de son monastère pour cela. Mgr de Paris l'ayant encore commandé, il a fallu obéir, et cela s'est fait par le conseil de tant de personnes de signalée piété, comme de M. Le Blanc, vicaire général de Mgr de Paris, de [S. Vincent de Paul] Père spirituel de ces deux maisons-là, de Mgr de Bourges, de M. le commandeur de Sillery et de plusieurs autres amis de l'Institut, que je pense qu'enfin ceux qui s'en sont moqués, la moquerie leur en demeurera dessus ; car, comme dit Mgr de Genève quand il conclut qu'elle y devait aller : « Il y a bien de [264] la différence entre sortir pour aller en une autre de vos maisons boire des eaux dans le monastère et sortir pour aller aux bains. » Nous pouvons bien aller en une de nos maisons pour de moindres sujets, que celui de la conservation d'une personne utile à un Ordre, comme est cette bonne Mère à l'Institut. Je ne sais pas si c'est selon les Constitutions canoniques ; mais je crois qu'il n'est nullement contre celles de notre Institut. — Au reste, ma chère fille, vous avez fort bien rencontré à ne pas croire que j'eusse approuvé le voyage de Metz à Nancy, car j'ai bien écrit le contraire ; mais je n'ai point su que ma Sœur la Supérieure de Nancy fût allée à Metz. Je pense bien que, de vrai, elle doit aussi bien savoir le chant de notre Office que celle de Metz.

Voilà, je pense, votre lettre répondue, ma toute chère fille ; mais ne voulez-vous pas bien que je vous dise, selon ma confiance ordinaire, qu'il me semble apercevoir dans votre lettre certain dégoût et mécontentement de notre bonne Sœur la Supérieure du faubourg ? Et cela procède, je pense, des petits rapportements qui, comme renardeaux, détruisent la vigne, ou du moins ôtent la suavité de la charité. Mon Dieu ! ma fille, tenons nos esprits au-dessus de tout cela, et apprenons à ces âmes caqueteuses qu'elles doivent, selon leur Règle, appliquer leur esprit, leurs paroles et tout leur être à l'amour de leur souverain Époux, auquel je suis invariablement tout à fait vôtre de cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [265]

LETTRE MCCLXXIII - À LA SŒUR LOUISE-MADELEINE ADELAINE

À BESANÇON

La force de résister aux tentations nous vient de la seule bonté de Dieu ; s'abandonner sans réserve à sa divine volonté.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 29 octobre 1633.

Ma très-chère fille,

Je ne puis m'empêcher de vous témoigner la consolation que j'ai reçue de voir la franchise avec laquelle vous m'avez ouvert votre cœur, lequel j'ai toujours aimé, et l'aimerai tant que je vivrai. Je vois que Notre-Seigneur l'a un peu voulu éprouver par la tribulation, en laquelle néanmoins Il vous a tenue de sa sainte main, de quoi vous le devez bien remercier et reconnaître cette faveur de sa seule Bonté. Toutes les saisons de l'année se retrouvent donc en votre âme, ma très-chère fille ; car l'hiver est déjà passé, le printemps est venu, et j'y vois aussi quelque bon fruit de l'été, qui est cette résignation et totale dépendance de la volonté de Dieu, à quoi toutes les vraies Religieuses doivent tendre, en s'abandonnant entièrement à sa conduite dans la parfaite soumission à l'obéissance, qui est celle qui nous signifie en toutes choses la volonté de Dieu. Et persévérant à le servir comme cela, et dans cette reconnaissance que vous avez du bien et de la grâce de votre vocation, vous attirerez sans doute les divines miséricordes toujours plus abondamment. C'est ce que je vous souhaite de toute mon affection, vous demeurant pour jamais, ma très-chère fille, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [266]

LETTRE MCCLXXIV - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME FAVROT

SUPÉRIEURE À NANCY

Regrets de ne pouvoir la secourir dans ses embarras pécuniaires. — On ne doit pas s'imposer une violente contrainte pour se tenir attentive à la présence de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

Dieu soit béni, qui a rétabli Mgr votre digne évêque en bonne santé. Dieu le remplisse de son Saint-Esprit, et lui donne la force et la grâce de le répandre dans tous les cœurs que Dieu a commis à son soin ! — Je suis marrie de ce que vos affaires ne s'avancent point ; mais il n'y a remède, ma très-chère fille. Le doux Jésus, sa sainte Mère, avec le glorieux saint Joseph, à mon avis, n'étaient pas mieux logés que vous. Patience, confiance ! et fidélité à chercher le royaume de Dieu par l'exacte observance, et vous verrez les effets du secours de la divine Providence. J'écris à nos Sœurs [de Pont-à-Mousson] qu'elles fassent effort de vous secourir. Si nous avions le moyen de le faire, certes, ce serait de grand cœur ; mais nous sommes dans l'impuissance. Je pense que partout il y a de la misère et du sujet de souffrir la pauvreté. Priez Dieu qu'il lui plaise avoir pitié de son peuple, et de convertir leurs afflictions temporelles en bénédictions éternelles.

Je le bénis d'avoir ouvert vos yeux intérieurs à sa divine lumière : suivez-la fidèlement, car vous ne sauriez avoir une guide pour vous conduire plus assurément, et n'y a rien à douter, tandis que vous demeurez dans la totale dépendance de sa Providence. Que vous serez heureuse de tenir votre âme en sa divine présence et à vos observances ! Mais prenez garde de bander votre esprit pour l'assujettir à la continuelle présence de [267] Dieu, car cela est dangereux. Il vous doit suffire, attendant que la grâce vous attire, de retourner fréquemment votre esprit et votre pensée en Dieu,. et cela sans effort, suavement et doucement. Pour les distractions, il ne faut que la patience et la fidélité à s'en détourner.

Disons un mot de votre Père spirituel : tâchez de lui donner à connaître ce que c'est que l'esprit de votre vocation et de l'en bien instruire, afin que dans les visites il n'arrive rien qui ne maintienne la paix.

LETTRE MCCLXXV - À MONSIEUR JAQUOTOT

CONSEILLER DU ROI AU PARLEMENT DE BOURGOGNE

Affliction et générosité de la Sainte à la mort de ses enfants.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 novembre 1633.

Monsieur mon très-cher et très-honoré cousin,

Il faut que je vous avoue que je me suis trouvée bien éloignée de la perfection en laquelle vous me croyez, dans les afflictions dont il a plu à Dieu me visiter ; car j'en ai vraiment été touchée, comme de la séparation de deux personnes qui m'étaient très-chères ; néanmoins j'ai dit et dirai toujours de tout mon cœur, moyennant la grâce divine, en tous les événements de douleur et d'affliction qu'il plaira à Dieu m'envoyer : Que son saint Nom soit béni ! C'est une chose si incertaine et si ordinaire que la mort des hommes que cela ne nous doit point étonner ; ce sont des fruits de cette misérable vie que Dieu permet nous arriver, afin que nous y dépouillant de tout ce qui nous y peut être de plus cher, nous n'y voulions ni cherchions que son bon plaisir, dans l'espérance qu'il nous donnera un jour sa très-sainte et [268] désirable éternité. C'est le souhait que mon cœur fait pour le vôtre, mon très-honoré cousin, avec autant de zèle que je suis d'une affection très-entière et sincère, votre très-humble et très-affectionnée, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXVI - À MADAME JAQUOTOT

À DIJON

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 novembre 1633.

Madame ma très-chère et très-honorée cousine,

Je vous remercie de tout mon cœur de la condoléance que vous me témoignez sur le trépas de M. de Toulonjon et de ma fille de Chantal, lequel j'ai ressenti comme la privation de deux personnes qui m'étaient vraiment très-chères. Mais, qu'y a-t-il à dire, ma très-honorée cousine, puisque c'est Dieu qui a fait ce coup et qui a voulu gratifier ces chères âmes, en les retirant de ce misérable pèlerinage, dans lequel nul ne doit se promettre aucun vrai contentement ? Oh ! qu'ils sont heureux d'avoir cet avantage par-dessus nous, et que je me sens obligée à votre bonté d'avoir ressenti mon affliction avec tant de tendresse ! Continuez-moi, je vous en prie, l'assistance de vos saintes prières, comme je ne manquerai aussi à supplier Notre-Seigneur qu'il vous comble, et tous mes très-chers petits cousins et cousines, vos enfants, de l'abondance de ses plus précieuses grâces, comme étant de mes plus intimes affections, Madame, votre très-humble cousine et servante.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [269]

LETTRE MCCLXXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Affaires diverses. — La question du Visiteur sera soumise au Pape.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 novembre 1633

Ma très-chère fille,

Ces bonnes dames Religieuses sont toutes auprès de vous : certes, un peu de bon loisir chez vous leur ferait grand bien. C'est une grande charité que d'aider à telles bonnes œuvres. Saint Bernard, sans doute, a bonne intelligence avec notre très-saint Père, de vouloir que ses filles aident ainsi aux siennes ; ce nous est un grand honneur envers Dieu, ma très-chère fille. Elles ont raison d'admirer notre manière de vie : tout y est aimable. Je les salue en tout respect, et certes j'aurais grande consolation de les servir. Assurez-les de ma très-humble affection et obéissance.

Le Père Prieur des Feuillants a des lettres assurément ; certes celles des hommes ne sont quasi qu'affaires. Mais, ô Dieu ! ma fille, l'admirable livre que ces Épîtres [de saint François de Sales] ! — Ma fille, nous ferons changer les pistoles de Gènes que vous avez, entre-ci un mois ou deux ; sera-ce assez tôt ? — Je pense que vous ferez bien de continuer nos deux Sœurs en leurs charges, et faire économe notre Sœur A . F. Cela la dégourdira et rendra plus ouverte pour la faire directrice après. — Le bon Père dom Juste est sur son départ pour Rome, à ce qu'il écrit.

Je vous prie, dites-moi votre sentiment sur ces divers avis touchant le Visiteur, si je ne ferais pas bien d'en faire juge le Pape ; car je ne désire pas qu'on lui demande, mais qu'on lui propose pour en avoir son avis. Cela, me semble, nous ôterait de [270] scrupule de tous côtés, puisqu'en terre nous n'avons point de plus assuré moyen pour connaître la volonté de Dieu que celui-là. Au moins, notre Bienheureux Père, aux choses grandes et douteuses, disait qu'il fallait rapporter là pour connaître la volonté de Dieu assurément, qui est tout ce que nous cherchons. Et faut que je vous dise [une chose], mais à vous seule : un jour, comme je remettais cette affaire entre les mains de saint Augustin et de notre Bienheureux Père, afin que Dieu en fît connaître sa volonté par quelque voie, j'entendis distinctement que ce serait par celle du Pape, qui était notre chef en terre ; cela m'accoisa fort, et je demeurai dès lors tout en repos. Je vous dis ceci simplement, ma fille, mais c'est à vous aussi, de sorte que depuis, j'ai pensé qu'il fallait prendre l'avis du Saint-Père. Répondez-moi votre sentiment, après l'avoir humblement considéré devant Dieu.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXVIII - À LA MÊME

Prudente conduite à tenir envers une personne qui est dans l'illusion. — Miracles opérés par saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère fille,

J'écris cette lettre où je n'ose vous donner l'avis de voir toutes les lettres que cette fille[63] écrira. Vous le devez faire après qu'elle les aura cachetées. Il vous la faut prendre avec une force cordiale, la faire marcher le train commun et lui dire que si elle veut que vous croyiez en ses visions, qu'elle vous fasse voir quelque chose d'extraordinaire. Faites-la parler à [271] quelque Père d'expérience et confiance, si vous en avez là... Enfin, si elle vous demeure, faites tout ce que Dieu vous inspirera pour la détromper. Je ne crois pas qu'elle le fasse par force, mais sous le prétexte de quelque dévotion. Ayez patience. Faites que quelque Sœur de confiance l'attire et lui témoigne de l'amour, de la compassion et la fasse parler, et vous verrez bientôt quel esprit c'est. Elle se coupera d'elle-même.

L'écrit que vous nous avez envoyé de la petite de Saint-Chamond serait bien un beau miracle, s'il était bien prouvé. Il s'en est fait un grand en notre maison de Paris. — Au reste, vous nommez toujours Réponses l'éclaircissement des commémorations. Cela n'est nullement de mon cru, car je suis tout à fait ignorante en ces choses, et ne les sais que quand je les vois. Les Petites Coutumes ne sont non plus des Réponses ; tout cela est simplement ce qui se pratique ainsi en ce monastère. Ne leur donnez donc pas ce nom-là, car il ne convient pas, ains comme il est titré. — Oh ! que je suis touchée de notre bon Père Maillan ! c'est une âme parfaitement à mon gré. Je suis tant lasse de cette vie, que je trouve qu'il faut avoir bon courage pour y demeurer. L'on parle fort d'aller en Piémont ; mais je ne sais que c'en sera. Dieu conduise tout à sa gloire. — Notre Sœur d'Avignon m'écrit qu'elle vous propose une petite fondation, que je trouve prou considérable. Je voudrais que vous la puissiez faire avec celle de Bordeaux. Je suis lasse, les affaires m'accablent. Dieu soit mon soutien et notre seule et unique vie. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXIX (Inédite) - À MADAME DE COYSIA

À CHAMBÉRY

Assurance de dévouement et de prières.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 15 novembre [1633].

Madame,

Suivant ce que nos chères Sœurs de Chambéry m'ont mandé, que vous désirez savoir l'état des affaires de M. votre mari, par le moyen de Mgr le prince, j'en ai parlé à Mgr de Genève, qui s'est employé fort volontiers pour en parler à Mgr le prince, lequel lui a témoigné qu'il ne savait pas l'état présent des affaires de M. votre mari, et qu'il était porté de bonne volonté pour lui, mais qu'il voudrait qu'il ne se rendît pas si sensible, ni si tendre envers ceux qu'il pense l'avoir contrarié. Peut-être qu'un mot d'avis que vous pourrez donner sur ce sujet à M. votre mari profiterait beaucoup. Nous voudrions bien pouvoir le servir en cette affaire ; Dieu sait de quel cœur nous nous y emploierions ! Mais au moins le faisons-nous en le recommandant journellement à Notre-Seigneur, à ce qu'il lui plaise de lui donner et à vous, Madame, une heureuse issue de cette affaire, et vous faire jouir tous deux des saintes consolations que vous souhaite celle qui est d'une entière affection, Madame, votre, etc.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Chambéry. [273]

LETTRE MCCLXXX - À MONSIEUR CHARLES-AUGUSTE DE SALES[64]

PRÉVÔT DE LA CATHÉDRALE DE GENÈVE, À LYON

Projets du commandeur de Sillery pour la publication des Œuvres de saint François de Sales ; on désire que ses Épîtres soient traduites en latin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 24 novembre 1633.

Monsieur mon très-cher et très-honoré cousin,

Vous m'êtes si bon que vous me pardonnerez bien si je vous vais un peu distraire de la sérieuse et fidèle application que vous apportez à votre tant aimable et bénite besogne ; mais c'est pour vous dire seulement que le Père dom Maurice la trouve parfaitement excellente, et dit qu'usera grandement utile qu'elle soit imprimée en français. Il désire avoir les papiers que vous avez laissés, et je ne les lui veux pas donner sans votre licence. — Travaillez de plus en plus, mon cher cousin, pour ce cher et Bienheureux Père qui a tant travaillé pour vous. J'ai certain sentiment de cœur tout à fait grand que votre travail sera utile à la gloire de Dieu, et de grande consolation [274] aux siècles avenir et aux provinces éloignées, à cause de la fidèle exactitude avec laquelle vous marquez toutes les actions et les emplois de cette précieuse vie, qui a été si bien employée au service de Dieu ; de plus, que vous avez dressé comme un fonds et un directoire véritable, naïf et sincère, que les écrivains pourront ci-après suivre pour écrire à la louange de ce grand homme, que Dieu, par sa grâce, a rendu un si grand Saint. M. le commandeur de Sillery a de grands desseins pour la gloire de Dieu et l'honneur de ce sien serviteur. Je crois qu'il désirera que vous lui donniez des pièces que vous avez entre les mains, et que vous lui aidiez en certaines choses ; car il désire écrire ou faire écrire pour notre Bienheureux. Je me tiens tout assurée de votre bonté, mon très-cher cousin, que vous contribuerez aux désirs de ce bon seigneur, avec toute la franchise et cordialité de votre digne cœur. En vérité, il le mérite, car il est incomparable en affection pour notre Bienheureux ; il ne respire, ce me semble, que cela. Et je vois de plus en plus que Dieu donne une réputation si universelle à son [275] très-humble serviteur, que tout le monde est avide de voir ce qui porte le nom ou seulement la marque de l'esprit du bienheureux François de Sales. Quelques personnes de grand mérite m'ont dit que je vous devais prier de mettre en latin les Épîtres de ce Bienheureux ; qu'il n'y a personne au monde qui fît mieux cela que vous ; que ce serait rendre un service signalé à l'Eglise et aux bonnes âmes. Mais de cela nous en parlerons à loisir. — Au reste, la chère Mère de Bellecour m'écrit qu'elle est toute glorieuse du bonheur qu'elle a de vous tenir un peu là. Je m'assure aussi que vous lui faites l'honneur de la gratifier de votre particulière bienveillance ; elle le mérite certes, outre que c'était la chère cadette de notre Bienheureux. Et moi, quoique indigne, je suis de cœur, votre, etc.

LETTRE MCCLXXXI - À MONSIEUR LE CHANOINE BOULIER

SON COUSIN, À DIJON

Consolantes dispositions dans lesquelles sont morts la baronne de Chantal et le comte de Toulonjon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 30 novembre 1633.]

Il est vrai, mon très-bon et très-cher cousin, qu'il me serait impossible, ce me semble, de dire à Notre-Seigneur que c'est trop ; car la douceur de sa Providence ne lui permet pas de nous charger par-dessus les forces qu'il nous donne. J'adore de tout mon cœur la bénite main qui nous frappe et baise ses verges, confessant que nos afflictions sont mêlées de tant de bénédictions que nous avons plus de sujet, selon l'esprit, de bénir et de remercier notre très-bon Père céleste, que de nous [276] affliger de nos pertes ; car ces chères âmes qui ont quitté cette vie pour en commencer une meilleure ont vécu si vertueusement dans leur condition, et sont parties avec tant de résignation au bon plaisir de Dieu et tant de constance et confiance chrétiennes, qu'elles nous ont laissé tout sujet d'une solide consolation, en l'espérance de leur bonheur et repos éternel.

Hélas ! mon très-cher cousin, qu'y a-t-il d'aimable en cette vie, sinon l'attente d'un trépas favorable, par le moyen duquel nous allions jouir de Dieu ? Certes, j'ai devant les yeux, avec suavité, la représentation de la sainte disposition de ma très-chère cousine. votre mère. Oh ! qu'elle est heureuse cette bonne et chère âme ! car je crois qu'elle s'en ira droit entre les mains de la divine Bonté, que je supplie être la consolation de tous ses chers enfants, mais particulièrement de vous, mon très-bon et cher cousin, auquel je souhaite incessamment la paix, douceur et suavité du Saint-Esprit. Je n'ai su savoir si vous aviez reçu celle que je vous écrivis au printemps dernier ; je serais marrie qu'elle se fût perdue.

Voilà que je viens de recevoir nouvelle que ma fille vient, et a passé le mont Cenis heureusement : elle espère être ici une partie de l'hiver ; je la recommande à vos prières, et notre bon prélat, qui a été fort malade. Oh ! que cette vie fournit bien des occasions de douleurs ! — Mon très-cher cousin, je suis et serai sans fin et d'une affection incomparable, votre très-humble cousine et servante.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [277]

LETTRE MCCLXXXII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Elle se réjouit du bon état de la communauté de Montpellier. — Arrivée de madame de Toulonjon à Annecy. — Convalescence de Mgr de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, décembre 1633.]

Ma bonne et vraiment très-chère fille,

Croyez que vos lettres ont été reçues de grand cœur, et qu'il me tardait bien d'avoir de vos nouvelles ; car ce m'est toujours une toute particulière consolation quand j'en reçois. — Pour ce qui est de votre temporel, je ne m'en mets en peine ; vous avez un si bon père qui a soin de vous, qu'il ne permettra pas que rien vous manque. Je ne sais si je pourrai lui écrire cette fois ; car je suis tellement accablée, et de lettres et d'autres affaires, que j'ai prou peine à y fournir. — Je suis bien aise que vous ayez entrepris la moitié de votre bâtiment : c'est un trait de courage et de générosité que j'aime bien ; car pour le pain, ma très-chère fille, il ne manquera jamais aux âmes qui cherchent Dieu. Le Fils de Dieu s'est engagé de parole à cela, il n'en faut point douter.

Certes, je suis consolée plus que je ne puis vous dire de voir le bon état de votre maison ; mais plus particulièrement les bonnes nouvelles que vous me dites du spirituel, que nos Sœurs se soient si bien avancées en la perfection. De vrai, ma chère fille, les âmes qui servent Dieu et qui ne tâchent pas continuellement de s'avancer en la vie et la vérité de leur vocation, montrent bien qu'elles ont peu de courage, et se rendent indignes des bénédictions que Dieu répand ordinairement sur celles qui cheminent fidèlement en leur voie. Je prie sa divine [278] Bonté qu'il leur fasse la grâce d'y persévérer de plus en plus.

Pour ce qui est de vos offices, je pense que vous ferez fort bien de laisser encore cette année la charge d'assistante à ma Sœur Gasparde-Angélique, à cause de votre déposition, et pourriez mettre au noviciat ma Sœur Anne-Marguerite ; et cependant ma Sœur M. -Renée aura cette année pour s'affranchir et se rendre plus capable pour exercer la charge d'assistante l'année qui vient. Vous la pourrez faire première surveillante, et la faire encore économe ou portière, qui sont des charges plus importantes. Enfin, ma très-chère fille, je trouve que vous disposez fort bien de vos Sœurs. — Je vous dis derechef que ce m'est une très-grande consolation de savoir le bon train où elles marchent toutes ; car si bien il y en a quelques-unes qui ont bien de la besogne à faire, puisqu'elles goûtent l'oraison, c'est la bonne marque, et le signe assuré que Dieu leur donnera le courage de parachever l'œuvre qu'elles ont commencée. Mais ce qui me console le plus, c'est de savoir celles que vous avez emmenées si bien unies avec vous ; car c'est une chose tout à fait nécessaire pour attirer beaucoup de bénédictions sur une maison commençante, laquelle pourtant ne se trouve pas partout.

Je crois bien ce que vous dites que, quand vous serez à votre nouvelle maison, vous aurez grand nombre de filles ; car les parents font grande considération là-dessus, et les filles mêmes quand elles ne sont pas courageuses. — Il est vrai que je ne vous ai pas écrit dès le départ de M. de Vallat, n'en ayant eu la commodité ; car croyez, ma très-chère fille, que si je vous écrivais aussi souvent que j'en aurais envie, vous recevriez de mes lettres assez fréquemment. Mais je sais bien que vous ne pensez pas que ce soit faute de bonne volonté, ni d'affection envers vous, non plus que je ne pense pas que vous en manquiez envers moi quand je ne reçois pas des vôtres, n'en ayant [279] reçu qu'une depuis le départ de M. de Vallat qui fut presque tout aussitôt après. — J'ai oublié de vous dire ci-dessus que je ne suis point souvenante d'avoir ouï dire que ce bon Père Barnabite passât vers vous ; car non-seulement je vous aurais écrit de tout mon cœur, mais encore plusieurs de nos Sœurs. Pour le paquet d'Arles qu'il vous remit, il le prit à Chambéry ou ailleurs ; car nous n'écrivîmes nulle part par lui, sinon à nos Sœurs de Valence.

Il faut que je vous avoue que je suis encore si attachée aux affections naturelles, que j'ai vivement ressenti le trépas de ma pauvre fille de Chantal, car je l'aimais parfaitement, parce que c'était une bonne âme, et de même celui de M. de Toulonjon, lesquels, je pense, moururent tous deux dans quinze jours. Je vous remercie, ma très-chère fille, des prières que vous avez faites pour eux ; c'est tout ce que je désire que leurs âmes soient soulagées par les prières. Ma fille de Toulonjon est ici, laquelle, dans la violence de son affection, a ressenti sa perte avec une douloureuse affliction. Elle fait état de passer ici l'hiver avec ses deux enfants, cela veut dire un fils de trois mois, et une fille qui a environ douze années. Je la recommande à vos prières. — J'écrirai à ma Sœur la Supérieure du faubourg, pour la recommandation que vous désirez qui soit faite en votre faveur à madame la duchesse.

Je suis bien aise que madame de N. ait son entrée en votre monastère ; c'est une dame dont j'ai eu l'honneur d'avoir la connaissance autrefois, et de laquelle, je suis assurée, vous n'en recevrez que consolation et bonne édification. — Enfin Mgr de Genève, après avoir été trois mois affligé de maladie, est maintenant en fort bonne convalescence, par la grâce de Notre-Seigneur, ne lui restant plus que quelques faiblesses ; mais il est si vigoureux qu'il n'en fait point d'état. Vous aviez bien raison, ma très-chère fille, de croire que j'en avais de la douleur ; car je vous assure que j'étais aussi malade de cœur comme il était [280] de corps. — Nos Sœurs écrivent toutes nos nouvelles à votre communauté. Et moi je vous dis que nous sommes sur le point de commencer une seconde maison en cette ville, pour la retraite d'un grand nombre de bonnes et vertueuses âmes qui poursuivent, lesquelles nous ne pouvons plus recevoir céans, étant quarante Religieuses. Nous avons déjà acheté les places pour bâtir, sur les créances de céans, et avons trois cents florins en bourse pour meubler la maison et faire toutes nos provisions. Priez Dieu qu'il les accroisse.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXXIII - À MADAME LA COMTESSE DE LA FOREST

À CHAMBÉRY

Affaires d'intérêt.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 décembre 1633.

Madame,

L'assurance que l'on nous donna l'année passée, de votre part, que vous désiriez payer entièrement le reste que votre bonté doit à ce monastère, nous donne la confiance, dans la nécessité où nous sommes, non-seulement de vous en ressouvenir, mais de vous conjurer, au nom de Dieu, Madame, de vouloir bien nous faire cette charité, laquelle, dans l'état, où nous sommes maintenant (dans l'engagement de plusieurs dépenses extraordinaires pour la gloire de Dieu et l'édification du prochain), nous ne la recevrons pas avec moins de reconnaissance et de gratitude envers vous, que si vous nous la faisiez par pure aumône. C'est pourquoi, Madame, nous vous conjurons derechef qu'il vous plaise nous aider de cette partie, [281] pour nous tirer un peu de la peine où nous sommes, en laquelle rien ne nous presse tant que deux cents ducatons, que nous sommes obligées de donner à M. le sénateur Ducrest pour le mois prochain, parce que nous nous voyons dans l'impuissance de les pouvoir trouver, si votre bonté et piété, Madame, ne nous secourent, comme nous l'en supplions très-humblement, et la prions et conjurons derechef, pour l'amour de la très-sainte Vierge, à laquelle vous avez une toute particulière dévotion, et encore par notre Bienheureux Père, pour lequel aussi je sais que vous avez un amour cordial et révérencieux, de ne nous pas éconduire en cette occasion, laquelle nous touche de près, puisqu'elle nous nécessite à vous écrire de la sorte ; ce que nous faisons avec d'autant plus de confiance, que nous nous tenons si assurées de l'honneur de votre bienveillance, que nous croyons assurément qu'encore que vous ne nous dussiez pas ce peu que nous vous demandons, vous ne laisseriez de nous en assister, dans l'extrême besoin où nous sommes.

Et pour conclusion, je vous dis, ma très-chère et honorée dame, qu'il faut que sans remise vous nous tendiez la main cette fois, ainsi que nous vous en prions et que nous l'espérons de votre bon et très-digne cœur, pour lequel nous offrirons incessament à Dieu nos petites prières, afin qu'il lui plaise le combler de l'abondance des plus riches trésors de sa grâce. C'est le souhait de celle qui est et sera invariablement, Madame, votre très-humble, etc.

Extraite du Procès de canonisation de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. [282]

LETTRE MCCLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Sentiments de la Sainte sur la maladie et la guérison de Sœur M. -Alix. — Ne pas déranger le prévôt de Genève pendant qu'il écrit la Vie de son Oncle. — Convalescence de Mgr Jean-François. — Il ne faut pas ajouter foi aux bruits malveillants répandus contre le deuxième monastère de Paris.

[Annecy, 1633.]

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Enfin loué soit Dieu qui a, par votre moyen, opéré la guérison de cette pauvre Sœur M. -Alix. Si c'est miracle ou si ce ne l'est pas, je n'en sais rien 3 mais je vous dirai bien que la même chose lui arriva ici, où elle me dit qu'elle eut une vision de saint Joseph et de notre Bienheureux Père, et fut entièrement délivrée sans qu'elle eût aucune de ces fariboles plus d'un an durant qu'elle demeura céans, et elle persévéra dans sa paix encore plusieurs mois, depuis qu'elle fut retournée à Grenoble ; mais il lui arriva depuis tant d'affaires en ce monastère-là, qu'elle retourna comme auparavant. Je crois certes que vous ferez une grande charité si vous la pouvez garder jusqu'à ce que ma Sœur la Supérieure de Grenoble n'y soit plus ; car elle se laisse si fort préoccuper l'esprit par les sentiments de ce bon Père pour ce qui regarde cette petite que cela gâte tout. Il faut que je vous dise ce petit mot en riant : quoique j'estime ce bon Père un grand serviteur de Dieu en toutes choses, si ne puis-je pas m'empêcher de voir qu'avec notre peu d'expérience, nous avons mieux connu la vérité de ces choses-là de bien loin, que lui qui en était fort près ; car il est vrai que cette petite a un esprit fort fin ; et le temps qu'elle fut céans depuis sa guérison, je n'y reconnus pas pour cela beaucoup de dévotion.

Si Mgr votre bon cardinal vous va voir, je pense qu'il sera [283] difficile de vous exempter de lui dire quelque chose du mal et de la guérison de cette petite, laquelle vous ferez très-bien de maintenir dans le train de la communauté. Elle est bien un peu infirme, c'est pourquoi je crois qu'elle aura besoin de quelques petits soulagements ; mais sa plus grande nécessité est, à mon avis, d'établir bien en son cœur une sainte et filiale crainte de Dieu, et une vive appréhension de ses divins jugements. Je crois que ma Sœur la Supérieure de Chambéry vous aura écrit ce qu'elle connaît de cet esprit. Il est vrai que, quand je fus à Grenoble, je remarquai quelque chose en elle qui me fit croire qu'elle avait l'imagination gâtée ; mais enfin, pour savoir si sa délivrance est miraculeuse, vous en croirez ce que ces Pères vous en diront, après que vous leur aurez dit ce qui arriva céans avec ce qui lui est arrivé chez vous ; car des Pères Barnabites estimaient que ce fût un miracle que sa délivrance quand elle fut ici. Je serais bien aise de savoir quelles prières particulières nos Sœurs ont faites pour elle.

Quant à M. le prévôt,[65] certes il a beaucoup d'occupations ; c'est pourquoi, je vous prie, ne le sollicitez pas tant de vous prêcher, mais laissez-le un peu reposer. Nous n'avons eu qu'un ou deux sermons de lui pendant tout le temps qu'il a travaillé à la Vie de notre Bienheureux Père ; et puis vous avez là tant d'autres prédicateurs, que vous lui pouvez bien laisser employer son temps à sa sainte besogne. Je suis bien aise que vous l'ayez trouvé à votre gré, car il est bien fort au mien. Mgr se porte assez bien, c'est-à-dire il ne sent point de mal et on croit qu'il soit guéri ; mais il lui est demeuré une si grande faiblesse de jambes qu'il en est contraint de demeurer souvent au lit. Il fut ici dire la messe le jour de Toussaint ; mais véritablement les larmes me vinrent aux yeux quand je le vis, car [284] il est si fort déchu, et tellement pâle, maigre et défait, qu'il me semble quasi la mort. Néanmoins on croit qu'il se remettra tout à fait avec un peu de loisir et de temps. Au reste, il a une si grande reconnaissance des présents que vous lui avez envoyés, qu'il a voulu que je vous en remerciasse encore, ce que je fais de tout mon cœur. Et j'ai été bien aise que vous lui ayez envoyé quelque chose pour son soulagement, excepté en ce qu'il y avait de l'excès véritablement ; car quand vous lui eussiez envoyé un pot de mirabolans la moitié aussi grand que celui que vous mandez, il eût été suffisant, et la moitié ou le quart des noix avec quelques autres petites choses ; mais c'est que vous êtes splendide à merveille.

Au reste, je ne savais rien qu'il y eût un pot de mirabolans pour moi, jusqu'à ce que je l'aie trouvé derrière un rideau en notre chambre où on l'avait caché ; mais certes si je savais qui vous a fait faire cela, je les en mortifierais. J'ai demandé à ma petite secrétaire si ce n'était point elle, et elle m'a répondu que [cela] pourrait bien être, de quoi je lui ai donné un petit coup bien serré sur son nez, et vous en ferai bien autant à vous si vous y retournez plus ; car il y en a prou là pour dix ans. Je ne sais pas seulement si je vous en veux remercier, tant vous me fâchez en cela ! — Je vous prie de faire saluer M. le prévôt de ma part, et lui dire que je suis bien aise [de savoir] que ses presses font merveille, et que je ne lui écris pas pour ne pas le surcharger de lectures ni d'écritures. — Je crois que vous avez maintenant la présence du bon Père dom Maurice, que je vous prie de ne guère garder. — Nous vous envoyons treize quadruples et deux demi-pistoles d'Espagne, que je prie instamment de faire tenir par voie sûre à ma Sœur la Supérieure d'Orléans, avec cette lettre qui y est jointe. — Nous ferons brûler toutes ces informations et papiers de niaiseries, s'ils ne le sont. — Je voudrais que l'on dît en particulier ce que l'on désapprouve du faubourg ; car toutes ces généralités [285] ne sont que paroles ; et, pour vous dire [ma pensée intime], je crains que cela ne vienne d'une fâcheuse fille qui est là dedans ; car enfin le Visiteur, qui est un homme de probité et de prudence très-grandes, m'assure que tout y va parfaitement bien. Certes, il en doit savoir des nouvelles plus assurées que tous ceux qui écrivent. Le bon Père dom Maurice en sait bien des nouvelles : secouez-le un peu sur ce sujet, et m'écrivez ce qu'il vous dira ; mais il l'affectionne grandement. N'oubliez de lui donner l'argent. Bonsoir, ma toute chère fille ; certes, je suis bien inquiétée.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXXV - À LA MÊME

Mépris du monde ; amour de la volonté de Dieu. — Diverses recommandations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 décembre [1633].

Ma très-chère fille,

Mon Dieu ! que nous serions heureuses si nous étions tout à fait hors des faveurs du monde ; car y aimant la volonté de Dieu, ce serait le moyen de nous faire entrer plus avant dans sa grâce, de laquelle une once vaut mieux que non pas cent mille mondes : j'eusse été bien aise néanmoins que vous m'eussiez dit le sujet qui vous donne maintenant cet exercice. Et pour conclusion de ce point, ma très-chère fille, je prie Dieu qu'il nous fasse la grâce de nous tenir toujours pour les plus petites, les moindres et les plus basses ; car cette bassesse nous est uniquement propre, et si nous en conservons l'esprit, Dieu nous protégera et nous confirmera aussi. — C'est un grand cas que des choses du monde, comme elles vont : j'ai écrit et récrit à Chambéry et à Grenoble pour avoir cette bénite [286] obédience, sans que j'en aie eu aucune réponse ; peut-être la vous enverront-ils par delà. J'en attendrai des nouvelles pour vous en écrire plus amplement. Mais cependant faites bien savoir à Mgr le cardinal que ce n'est pas par ma négligence qu'elle est retardée.

Ma fille vous écrit qu'elle vous portera son argent. Le Père dom Maurice vous écrit, et vous prie de prendre soin de faire faire cette lame de laquelle il écrit à M. le prévôt, lequel je vous prie de faire saluer très-humblement de ma part. Le Père dit que vous lui devez quelque argent et que vous payiez la lame là-dessus. — Je crois que maintenant vous avez vu le marchand de Paris qui vint avec le Père dom Maurice, lequel vous aura remis toutes nos lettres. Ma fille vous prie de faire tenir promptement et sûrement les siennes. Le divin Sauveur naisse, s'il lui plaît, dedans nos cœurs, par un renouvellement et accroissement de son saint amour, auquel, certes, je suis vôtre d'une manière nonpareille. — Jour de saint Thomas.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCLXXXVI - À LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ

PRIEURE DES CARMÉLITES, À TROYES

Joie de penser qu'au ciel on se reconnaît. — Remercîments de la bienveillance que les Mères Carmélites témoignent aux Religieuses de la Visitation de Troyes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1633.]

Ma très-chère et très-honorée mère,

Je supplie notre débonnaire Sauveur de faire abonder dans votre âme les délices de son saint amour ! Puisqu'il plaît à sa Bonté de me laisser encore dans cette pénible et chétive vie, et m'y donner la consolation de savoir comme votre digne cœur [287] me continue sa dilection, il faut que je me donne le contentement de vous dire que c'est une douce pensée que celle que la très-sainte foi nous donne, que, dans les délices immortelles que l'incompréhensible bonté de Dieu a préparées à ses enfants, ils se reconnaîtront et se souviendront des particulières consolations et utilités de leurs saintes amitiés. Faites par vos saintes prières, ma très-chère Mère, et celles de vos dévotes Sœurs, que mes ingratitudes ne me privent pas de ce bonheur.

J'ai su par nos bonnes Sœurs qui sont à Troyes, combien de consolation et de profit spirituel elles ont reçu de la faveur que vous leur fîtes de les faire entrer dans votre monastère, et de leur parler avec un cœur tout suave et maternel.[66] Je vous en remercie, et de tant d'autres charités et assistances que votre charité leur fait ; aussi certes, sont-elles bien vos filles ; et je vous supplie de leur continuer vos bons avis, car je leur mande qu'à leurs besoins elles recourent à vous en toute confiance. Ah ! si j'avais encore une fois ce bonheur, combien tendrement nous embrasserions-nous, ma très-chère Mère, et combien de suavité recevrait mon esprit de communiquer en toute sincérité et franchise avec le vôtre ! Je ne mérite pas cette grâce, Je demeure d'une affection incomparable, votre, etc. [288]

LETTRE MCCLXXXVII - À LA MÈRE ANNE-BÉNIGNE JOQUET

SUPÉRIEURE À NEVERS.

Témoignage rendu à la communauté de Nevers par la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, décembre 1633.]

J'ai été bien aise de voir par votre lettre, ma très-chère fille, la continuation du bon état de votre maison, sur laquelle je prie Dieu de répandre toujours plus abondamment les grâces de son Esprit. Ma Sœur la Supérieure du faubourg Saint-Jacques [de Paris] en a aussi rendu bon témoignage. Je suis consolée de la sainte édification que vous et toutes vos Sœurs avez reçue de la présence de cette bonne Mère, et des charités que vous me marquez qu'elle a faites à votre sacristie : je suis assurée qu'elle ferait davantage si sa condition le lui permettait, car elle a vraiment un grand cœur quoique très-humble, et qui fait franchement et cordialement ce qu'elle fait.

Pour ce qui est du clos que vous avez acheté, il ne faut qu'un peu de patience, puisque, comme vous me le dites, vous en serez quitte pour un peu d'argent. Je suis bien aise de vous voir dans la résolution de commencer à bâtir, car ce m'est une consolation très-grande quand je vois que les Supérieures ont le courage d'entreprendre de loger leurs Sœurs, et nous voyons journellement que la divine Providence pourvoit toujours le nécessaire à cette générosité. Voilà, ma très-chère fille, tout ce que je vous puis dire maintenant, sinon que je supplie Notre-Seigneur de vous combler, et toutes nos chères Sœurs que je salue cordialement, des grâces et mérites de sa Nativité, vous remplissant des grâces et vertus que ce divin Sauveur nous enseigne dans la crèche. C'est le souhait de celle qui est d'un cœur et d'une affection invariable, ma très-chère fille, votre, etc.

Extraite de la fondation du monastère de Nevers. [289]

ANNÉE 1634

LETTRE MCCLXXXVIII - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

Souhaits de bonne année. — Témoignage d'une invariable affection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1634.]

Monsieur mon très-honoré frère,

Ne faut-il pas qu'à ce commencement d'année je vous reconfirme l'immortelle résolution et affection que j'ai de vous honorer et chérir parfaitement tant que je vivrai, et toute votre bénite famille, et qu'après avoir présenté à Dieu mes désirs et mes vœux pour le bonheur de tous, je vous les offre aussi, mon très-cher frère ? Je le fais de tout mon cœur, vous assurant que mon intention est devant Dieu pour vous souhaiter incessamment les plus riches grâces de son saint amour, et je supplie sa Bonté que mon indignité ne l'empêche pas de m'octroyer ce qu'à votre faveur je lui demande, puisque la Providence n'a mis entre mes mains autre moyen de vous servir, et témoigner le souvenir que j'aurai à jamais des obligations que je vous ai et qui s'accroissent journellement, par le soin et bienfait paternel que votre bonté exerce auprès de notre chère petite orpheline. De vous la recommander, mon très-cher frère, ce serait chose superflue ; je prie Dieu seulement qu'il lui conserve longuement votre sage conduite et celle de ma très-chère sœur, demeurant d'une affection incomparable, etc. [290]

LETTRE MCCLXXXIX - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE S BESANÇON

Prière de contribuer aux dépenses de la béatification de saint François de Sales, et d'envoyer deux Religieuses à Annecy, pour aider à la fondation du second monastère.

Annecy, 7 janvier 1634.

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je dois la réponse à une des vôtres, ne m'étant pas hâtée de la faire, parce que je n'y voyais rien qui pressât. Je suis néanmoins bien aise de me servir de cette bonne occasion pour y satisfaire, et vous dire que les affaires de notre Bienheureux Père sont en fort bon état. Le Père dom Maurice est ici, qui a apporté la procédure de Paris et d'Orléans, laquelle est fort belle et bonne : il a vu aussi celle d'ici qu'il trouve parfaitement bonne, et les miracles beaux et bien prouvés, ce qui lui en fait espérer une fort bonne issue. Il fait état de partir sur la fin de ce mois, pour s'aller joindre au Père dom Juste à Turin, et, de là, partir pour Rome. Je sais, ma très-chère fille, que votre affection est si entière pour ce Bienheureux Père que vous ne manquerez de bien prier Dieu et faire prier par nos Sœurs, et encore par de bonnes âmes de votre connaissance, afin qu'il plaise à sa Bonté de faire réussir cette bénite affaire bientôt pour sa gloire, ainsi que nous l'espérons. L'on nous dit que, dès que l'affaire sera à Rome, il faudra quantité d'argent pour en faire les poursuites ; c'est pourquoi je vous demande, ma très-chère fille, ainsi que je ferai à tous nos autres monastères, ce que vous pourrez contribuer pour cette sainte œuvre. Je sais que, par la grâce de Dieu, votre maison est assez commode ; vous nous ferez savoir ce que Dieu vous inspirera pour cela. Nous avons déjà donné pour ce commencement quinze cents écus, ce qui nous a [291] grandement épuisées, et même n'y aurions-nous pu fournir si nos deux maisons de Lyon ne nous eussent aidées chacune de deux cents écus, lesquelles nous ont promis encore chacune quatre cents livres. Mon désir en ceci est que toutes nos maisons regardent ce qui sera de leur petite portée, et fassent ce que Dieu leur inspirera ; car c'est son œuvre, pour laquelle néanmoins il faut user de prévoyance, afin que, faute d'argent, elle ne soit pas retardée ; vous me ferez donc savoir votre volonté sur ce sujet, je vous en prie.

Il faut que je vous dise, ma très-chère fille, comme il y a eu ici un bon et honnête homme de votre pays, par lequel nous avons appris beaucoup de vos nouvelles, desquelles j'ai été extrêmement consolée, spécialement de ce qu'il a dit qu'il n'y avait point de maison religieuse dans Besançon qui fût plus aimée, estimée, ni de meilleure odeur que la vôtre ; que tout y allait si bien, et pour le dedans et pour le dehors, que l'on en recevait une très-grande édification ; que vous avez un Père spirituel si sage, honorable et de bonne réputation, un confesseur si modeste et rempli de piété et de vertus que chacun en est édifié. Vous êtes bien heureuse d'avoir si bien rencontré ; car les personnes de telles conditions sont de riches trésors pour nous, d'autant qu'il s'en trouve rarement ; aussi, quand Dieu nous en a pourvues, nous devons bien tâcher de les maintenir. Nous en pouvons parler par expérience ; car depuis la mort de notre bon et vertueux M. Michel, nous n'avons encore point pu trouver de confesseur qui eût toutes les conditions requises, et nous sommes contraintes de nous servir de la charité des Pères Barnabites pour nos confessions, et de faire dire nos messes à un jeune ecclésiastique de la ville. Cet honnête homme a dit encore que vous aviez acheté une maison où vous faisiez bâtir à force ; mais de ceci je ne l'ai pas cru facilement parce que vous ne m'en dites rien, et que vous m'aviez écrit que vous étiez sur le point d'acheter une place. [292] Je serais pourtant bien aise de le savoir et en quel quartier ; car je ne veux pas m'imaginer que ce soit en la maison que vous teniez de louage, à cause des notables incommodités que vous m'aviez écrites, sur lesquelles il me semble vous avoir dit mon sentiment. Nous serons bien aises de savoir où c'est, à votre première commodité ; car je suis si consolée quand nos Sœurs les Supérieures font bâtir leurs monastères, que rien plus.

Nous voici maintenant sur les projets de faire une seconde maison en cette ville, pour la retraite d'un grand nombre de bonnes âmes qui la désirent, et nous avons déjà une partie des places pour commencer le bâtiment. Et, ma très-chère fille, puisque vous me dites que Mgr votre archevêque est toujours ferme à ne vous pas donner licence pour faire une nouvelle fondation, si vous nous pouvez faire la charité de nous adresser deux filles de par là qui fussent bonnes et qui eussent chacune deux mille écus de dot, ou plus s'il se pouvait, vous feriez une grande charité pour nous aider un peu à ce commencement- car nous entreprenons cette petite maison sans aucun fondement temporel, ains sur la seule Providence divine. Je vous dis ceci, ma très-chère fille, parce que je sais bien que votre bon cœur fera cordialement ce qu'il pourra, puisque c'est pour une œuvre qui regarde la gloire de Dieu, lequel je supplie, de toutes les forces de mon âme, faire abonder sur vous et sur toutes nos chères Sœurs, que je salue cordialement avec vous, le comble des plus riches trésors de sa grâce, étant, mais de cœur invariablement, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [293]

LETTRE MCCXC - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Assurance de respectueuse affection. — Les épreuves de cette vie sont des échelons par lesquels Dieu nous fait monter à la bienheureuse éternité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Madame,

La lettre dont il a plu à votre bonté de m'honorer a tellement touché et attendri nos cœurs, que nous en avons versé quantité de larmes. Nous n'avons rien en notre pouvoir de plus utile à votre consolation, que d'offrir à la divine Majesté la communion générale de cette communauté, afin qu'il lui plaise de vous octroyer, par les mérites de son Fils Notre-Seigneur, les consolations et soulagements intérieurs et extérieurs nécessaires et utiles au bien et au repos de votre âme. Et je vous assure, Madame, que nous ne vous oublierons jamais devant Dieu, et que nous continuerons à faire de fréquentes communions à votre intention, et de prier notre Bienheureux Père de vous impétrer, par la force de ce divin sacrement, les délicieuses et suaves bénédictions et consolations qu'il contient en soi. C'est par ce seul moyen que nous pouvons vous témoigner le singulier respect et dilection que Dieu nous a donnés pour vous, Madame, à qui nous nous sentons autant obligées, que si nous jouissions déjà des effets absolus de votre bonne volonté.

Que si Notre-Seigneur retarde l'exécution de vos saintes pensées et désirs, ne croyez pour cela de lui être désagréable ; au contraire, vous devez vous assurer qu'il le fait pour votre plus grand profit spirituel, afin d'enrichir votre âme d'une constante patience et soumission à la conduite que sa Providence tient sur vous. Vous verrez un jour cette vérité, Madame, que toutes [294] les afflictions et traverses que Dieu a permis vous arriver en cette vie, seront les échelons par lesquels sa sagesse vous fera monter à la bienheureuse éternité. Vous n'avez donc besoin, ma très-chère dame, que de vous bien abandonner entre les bras miséricordieux de ce très-bon Père céleste, et lui confier le soin de votre personne et de toutes vos affaires, ne vous réservant que celui de lui plaire et de le bien servir, en tout ce qui vous sera possible.

Pardonnez-moi, Madame, si je vous parle avec tant de franchise ; certes, le sentiment intérieur que j'ai pour votre consolation m'a poussé ces paroles au dehors. Dieu vous soit favorable en tout et partout, ma très-honorée dame, et vous fasse sentir la grandeur de son saint amour, en remplissant votre cœur, que je supplie encore de pardonner à ma longueur, et de croire que d'une affection incomparable et pleine d'honneur, je suis et serai sans fin, Madame, votre, etc.

LETTRE MCCXCI - À SON ALTESSE ROYALE VICTOR-AMÉDÉE

DUC DE SAVOIE, À TURIN

La Sainte implore son intervention pour l'établissement' d'un second monastère à Annecy, et dit que la Règle ne permet pas de dépasser le nombre de trente-cinq ou quarante Religieuses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Jamais, Monseigneur, je n'eusse osé prendre la hardiesse d'écrire à Votre Altesse Royale, si l'on ne m'en eût pressée, et assurée que sa débonnaireté ne l'aurait point désagréable. C'est pour la supplier très-humblement nous octroyer cette grâce, de faire savoir à Messieurs du Sénat et à ceux de cette ville sa volonté absolue touchant l'érection du second monastère de [295] notre Ordre [à Annecy] ; car, Monseigneur, le Sénat de cette ville n'a pas voulu entériner les patentes qu'il a plu à Votre Altesse Royale nous donner pour cela ; sur lesquelles et sur les assurances que le bon Père dom Juste nous a données plusieurs fois de la bonne volonté de Votre Altesse en ce sujet, nous avons acheté au faubourg de La Perrière, par l'avis de Mgr de Genève, des vergers qui sont en très-bon air et spacieux, mais infertiles, pour bâtir le monastère, chose qui n'a pas plu à ceux de cette ville qui nous voulaient qui d'un côté, qui d'un autre, selon les désirs de nous vendre leurs places et maisons. À quoi ne pouvant acquiescer, ils se sont roidis et fait quelque brigue, à ce que l'on dit, pour empêcher le fait de cette bonne œuvre, que je proteste en toute vérité à Votre Altesse Royale, Monseigneur, n'avoir été entreprise que pour la seule gloire de Dieu, en la retraite des filles qui aspirent à la vie religieuse, et pour le soulagement des familles de ce pays, en leur donnant, dans quelques années, deux maisons dans lesquelles elles puissent loger leurs filles, et cela par les dispositions de la divine Providence, qui inspire nos maisons de France et de Bourgogne à nous aider pour le bâtiment. Nous ne désirons pas néanmoins plus ample privilège, pour doter [ce nouveau] monastère, que celui dont il a plu à Votre Altesse Royale de gratifier celui-ci, n'étant, par la grâce de Notre-Seigneur, nullement désireuses de les enrichir des biens périssables de cette vie.

Mgr le prince Thomas se témoigne très-affectionné à l'érection de cette seconde maison, parce que Mgr a vu la petitesse de celle-ci en bâtiments et jardins, et l'impuissance de s'y agrandir ; sur quoi Messieurs du Sénat et ceux de cette ville disent qu'il faut donc faire un monastère si grand, que nous y puissions recevoir tant de filles que l'on voudra, et puis faire démolir celui-ci, proposition, Monseigneur, que Votre Altesse Royale jugera être tout à fait inrecevable. Aussi aimerions-nous mieux mourir que d'y acquiescer, puisque ce couvent est la source [296] et le chef de tout notre Ordre, et qu'il a été consacré par notre saint Fondateur qui l'a choisi pour sa sépulture, et qu'il a planté la première pierre au nom de madame la Sérénissime Infante duchesse de Mantoue. Outre ces raisons, Monseigneur, nous ne pouvons, selon l'ordonnance de la Règle, être en chaque monastère plus de trente-cinq ou quarante Religieuses, au fin plus. Nous ne disons rien à Votre Altesse Royale des choses que ceux de cette ville ont avancées contre nous, par des requêtes et réponses indignes, parce qu'ils sont en cela très-dignes de commisération et particulièrement de toutes les personnes d'honneur et mieux sensées d'Annecy. Il n'y a [pas] un seul chef qui ne soit palpablement contre la vérité ; ce que je ne voudrais pour chose quelconque assurer à Votre Altesse Royale, s'il n'était ainsi.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXCII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À POITIERS

Tendre intérêt pour le nouveau monastère de Poitiers. — Reconnaissance des bontés dont l'abbesse de Sainte-Croix a comblé les Sœurs fondatrices.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 janvier 1634.

Ma très-chère fille,

Ce m'a été un grand sujet de louer Dieu de vous savoir si heureusement arrivées à Sainte-Croix,[67] particulièrement voyant le grand et bon accueil avec lequel vous avez été reçues de ces [297] dames de Sainte-Croix. J'attends de savoir plus particulièrement votre établissement, bien que je sois très-consolée de voir comme ce commencement a si heureusement réussi. Mais ce qui me contente plus, c'est la bonté de Mgr l'évêque ; car, ayant un tel prélat, je vous estime trop heureuses. Vous m'excuserez, s'il vous plaît, si je n'écris pas à madame de Sainte-Croix, car je ne la connais pas ; et, outre cela, je suis dans un âge et dans un accablement d'affaires qui m'ôtent tout à fait la force et le loisir de faire toutes les condescendances que je désirerais bien. Mais en celle-ci, ma très-chère fille, vous êtes plus capable que moi pour lui rendre vos reconnaissances, et lui donner toute la satisfaction que sa piété lui saurait faire requérir de vous.

Nous avons fait bien soigneusement la neuvaine que vous nous aviez écrit ; Dieu la rende utile à sa gloire et au désir de cette bonne et vertueuse dame. C'est tout ce que je puis dire maintenant, attendant plus amplement de vos nouvelles. Dieu répande sur vous [ses bénédictions] et sur votre chère petite troupe, que je salue cordialement avec vous, et supplie Notre-Seigneur vous combler toutes des plus riches trésors de sa grâce. Je suis en Lui, d'une affection invariable, ma très-chère fille, votre très-humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur.

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot,
Vôtre de tout son cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [298]

LETTRE MCCXCIII - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Elle la félicite de son heureuse arrivée à Bourges.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 janvier 1634.

Ma très-chère fille,

Ce n'est que pour faire la fête de votre bonne arrivée à Bourges, et m'en réjouir avec vous, n'ayant rien à vous dire de plus, d'autant que je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis celle qui m'annonçait votre heureuse arrivée, et la commune consolation que vous avez reçue, ma Sœur la Supérieure de Poitiers et vous, par la cordiale et sainte franchise de vos bons cœurs l'une envers l'autre, laquelle je vous conjure de continuer, et de bien servir cette maison-là, je veux dire avec humilité et une parfaite douceur et patience, et vous verrez que Dieu vous bénira. C'est tout ce que je vous souhaite, n'ayant autre chose à vous dire pour le présent, sinon que je prie Dieu vous combler et toutes nos Sœurs de ses plus saintes et désirables bénédictions, étant du cœur que vous savez que Dieu m'a donné pour vous, ma très-chère fille, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [299]

LETTRE MCCXCIV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Sollicitude pour la santé de cette Mère. — Contradictions que rencontre la fondation du second monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 janvier 1634.

Ma très-chère fille,

Il est vrai certes, je le confesse, que j'ai demeuré un peu longtemps sans vous écrire, mais il faut que vous me le pardonniez, comme je sais que votre bon cœur fera fort franchement ; et quand je ne vois rien de nécessaire ni qui presse à écrire, je m'en dispense désormais assez facilement. Vous aurez néanmoins reçu une de mes lettres, que je vous ai écrite il y a quelque temps, et qui est la réponse de toutes les vôtres précédentes, tellement que je ne vous suis redevable maintenant que de la vôtre dernière, en laquelle encore je ne vois rien qui requière réponse, sinon en un point qui me met extrêmement en peine, et c'est que vous me dites que vous êtes devenue fort faible ; car j'en voudrais bien savoir la cause, et je vous prie, ma très-chère fille, de me la dire.

Si je ne savais que vous êtes en un lieu où les choses requises à vous faire recouvrer votre première santé ne vous peuvent manquer, je m'empresserais bien fort à écrire que l'on prît tout le soin qu'il est possible pour aider cela ; mais sachant que vous les pouvez avoir avec toute facilité, je crois que je n'ai besoin sinon de vous prier de laisser faire ce qui sera jugé nécessaire pour votre soulagement, afin que vous vous puissiez bientôt remettre, s'il plaît à Notre-Seigneur de vous redonner de la santé. Et je vous conjure, ma très-chère fille, d'y aider de votre part, en tout ce que vous le pourrez faire, car je désire bien fort que vous duriez longuement [300] au service de Notre-Seigneur et de ce petit Institut, auquel vous avez reçu tant de bénédictions de sa main paternelle. Je supplie sa douce Bonté de vous les accroître en cette nouvelle année et à toutes nos chères Sœurs, afin que vous alliez toujours en avançant et faisant le progrès que sa Majesté désire de nous en une si sainte vocation.

Au reste, j'attends toujours quelles bonnes espérances vous nous pourrez donner, au sujet du secours que nous vous avons priée de nous faire avoir pour notre seconde maison, par la réception de quelques filles. Dieu permet que nous ayons des grandes contradictions en ce dessein, de la part des hommes qui en doivent même recevoir beaucoup de fruits, mais cela sans aucune raison ; de sorte qu'il est évident que ce n'est qu'une pure contradiction, que Dieu permet pour le mieux et qui se dissipera comme une bouffée de fumée. Il y a quelque chose d'approchant de ce qui se passa au premier monastère de la Mère [sainte] Thérèse ; cela me fait voir plus clairement que cette entreprise doit être fort utile à la gloire de Dieu, comme aussi il est très-évident. Je recommande tout à vos prières, et à votre bon et charitable cœur, que le mien salue de toutes ses affections, et toutes nos chères Sœurs, vous souhaitant à toutes les richesses du saint amour du divin Sauveur, fait petit enfant pour nous.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [301]

LETTRE MCCXCV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Préparatifs pour l'établissement du second monastère d'Annecy. — Affaires de la béatification ; prochain voyage du Père dom Maurice à Rome. — Le cœur de saint François de Sales doit être conservé dans un reliquaire bien fermé.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 janvier 1634.

Ma très-chère fille,

Accablée d'affaires, je n'ai su écrire plus tôt à Mgr le cardinal, ni me prévaloir des occasions qui se sont présentées, et maintenant il les faut attendre. Certes, si l'on peut obtenir qu'il agrée le séjour de la petite Sœur M. -Alix, au moins pour encore quelque temps auprès de vous, ce sera une très-grande charité, et vous y devez employer tous ceux que vous penserez avoir quelque crédit auprès de lui. Quant à ce que vous me dites de ma Sœur la Supérieure de Grenoble, vous ne vous en devez pas mettre en grande peine, car la bonne fille est faite ainsi ; mais cependant si la petite Sœur vous demeure, il est tout clair qu'il faut qu'elle vous paye sa pension, et moi-même je lui en écrirai, s'il est besoin.

Je vous prie de faire tenir sûrement cette lettre à nos Sœurs de Saint-Étienne ; car c'est pour avoir deux cents écus qu'elles doivent donner pour les affaires de notre Bienheureux Père. Nous leur mandons qu'elles vous les fassent tenir au plus tôt, afin que vous nous les envoyiez pour les rendre à Mgr de Genève, de qui nous les avons empruntés pour les donner maintenant au Père dom Maurice. Certes, cette maison est épuisée de ce qu'il a fallu fournir jusqu'à présent ; caries écritures sont bien si chères ici, que le Père dom Maurice trouve qu'elles le sont plus qu'à Orléans, et il a fallu refaire, je pense, pour le moins trois ou quatre fois, la [302] transcription, ce qui nous a levé fort gros ; mais aussi le Père trouve qu'elle est maintenant bien en perfection. — Notre Sœur économe écrit un mémoire à la vôtre pour savoir ce que coûtent à Lyon les choses dont nous avons à faire provision. Je vous prie qu'elle nous fasse réponse avant que de rien acheter, afin que nous sachions si nous aurons meilleur marché à Genève qu'à Lyon.

Nous sommes après commencer à pourvoir ce qu'il faut pour notre seconde maison. Nous avons déjà une petite custode que nous leur donnerons : il leur faut encore un petit soleil et un calice ; mais je crois que nous leur en prêterons un des nôtres pour le commencement, sinon qu'il plût à la charité de ma Révérende Mère de là-haut[68] et à la vôtre de donner, l'une le calice, l'autre le soleil, pourvu qu'ils ne passent pas chacun vingt écus ; mais toutefois certes, pour vous, je vous sais en une certaine nécessité que je ne veux pas que vous donniez rien à cette heure. Au reste, il se présente mille difficultés et empêchements, sans raison ni fondement, pour cette seconde maison ; mais cela ne nous étonne pas ; au contraire, nous nous consolons en ce que c'est une œuvre de Dieu, et que partant, il faut qu'elle soit contrariée, prenant cela pour un bon signe qu'elle réussira bien. Or, néanmoins nous ne laissons pas d'aller commencer à faire bâtir dès que le beau temps sera venu, et toute cette entreprise est appuyée sur la Providence de Dieu.

Vous avez bien fait d'écrire à M. le commandeur, comme vous me dites ; mais moi, je lui vais écrire clairement. J'en ai parlé au Père Binet que vous verrez bientôt, et je pense qu'il n'y aura point de danger que vous lui disiez encore qu'il l'encourage fort, et nos Sœurs aussi, à nous aider pour cette petite maison de laquelle il trouve le dessein fort bon. J'ai été grandement [303] consolée et satisfaite de lui avoir parlé ; car c'est un Père [le Père Binet] tout d'or et grandement affectionné à l'Institut. Vous verrez nos lettres de communauté et les lui donnerez s'il vous plaît ; il les portera, et elles ne coûteront point de port par ce moyen. — Je ne vous puis encore rien dire des Règles que vous m'avez envoyées, parce que je n'ai pas eu le loisir de les voir ; j'ai seulement vu quelques feuilles du cérémonial pour l'habit, mais je trouve le papier fort gros et chétif.

Je viens de parler au Père dom Maurice, qui est en impatience d'avoir de vos nouvelles, à cause de l'épitaphe qu'il attend de Lyon. Il vous prie de faire en sorte qu'il l'ait au plus tôt ; il en écrit plus au long à M. le prévôt duquel vous saurez ce que c'est. Il est grandement pressé d'avoir cette pièce, parce qu'il a achevé ici ce qu'il y avait à faire, et qu'il n'attend plus que cela pour partir. Je ne sais si c'est bien ce mot d'épitaphe qu'il m'a dit, mais enfin c'est la déclaration que font ceux du Chablais, comme c'est notre Bienheureux Père qui a planté la foi catholique en ce lieu-là ; il faut qu'elle soit écrite sur une grande lame de cuivre. II vous prie tenir main à ce que cela soit bien gravé comme il faut, et dit qu'il vous tiendra compte de ce que vous fournirez pour cela sur l'argent que vous lui devez. M. le prévôt est instruit plus au long de cette affaire. Il attend aussi ses papiers qu'il lui a demandés, dont il est fort pressé de les avoir. Si j'avais loisir, je lui eusse écrit pour l'en prier et presser encore ; car le bon Père est impatient de son départ, ne lui restant rien qui le retarde que cette lame de cuivre et ce reste des papiers de M. le prévôt dont il veut emporter la copie. Je ne vis jamais tant d'écritures ; un cheval sera prou chargé de les porter. — Saluez, mais bien chèrement, M. notre bon prévôt de notre part. Il me tarde qu'il vienne avec ses bénis ouvrages. Faites tenir bien promptement et sûrement au Père de Lizolaz ce paquet. — Je salue chèrement toutes nos bonnes Sœurs, et leur souhaite [304] les richesses du saint amour du Sauveur très-débonnaire, et à vous, le comble entier de ce pur et saint amour. Je vous prie toutes me bien recommander à la divine miséricorde, certes j'en ai besoin. Je suis vôtre, vôtre en la manière que Dieu sait.

[P. S.] Je ne puis écrire à notre Sœur M. -Denise [Goubert] ; je la salue et suis bien aise qu'elle soit attirée à l'humilité ; je la supplie de s'y plonger entièrement. — J'ai prié le Père Binet de présenter lui-même ma lettre à Son Éminence, car je pense qu'il sera à Lyon quasi en même temps que vous recevrez nos lettres, et il m'a promis de vous aller voir, et de prier encore Mgr le cardinal d'accorder la prolongation du séjour de la petite Sœur M. -Alix à Lyon ; car, pour moi, véritablement après son refus, je n'ai pas eu le courage de l'en importuner davantage ; mais je me suis contentée de l'en faire prier par sa [révérence].

Au reste, une personne d'honneur et de piété à qui vous avez, il n'y a pas longtemps, fait voir le cœur de notre Bienheureux Père, m'a dit qu'il s'était bien repenti de ne s'être pas préparé pour en prendre une bonne pièce, voyant que vous le laissiez voir avec tant de facilité. Mais si vous continuez en cela, il nous a assuré qu'un jour on vous le changera, ou vous y fera-t-on quelque autre mauvais trait. C'est pourquoi je crois que vous le devriez très-bien faire souder pour jamais, au moins si vous désirez le conserver en son entier ; car autrement il est fort à craindre. — Je vous adresse tous nos paquets, et vous prie de leur donner bonne conduite. Je les laisse tous à part, afin que chacun paye son port, selon que vous jugerez. Vous pourrez faire tenir tous ceux d'Orléans à Montargis, Nevers et autres, par le coche ; et pour ceux de Paris, si le Père Binet ne part pas sitôt ou qu'il aille bellement, vous les ferez mettre à la poste, parce qu'il y a un paquet pour les affaires de ma pauvre fille. Je joins à celle-ci la lettre que j'écris à M. le commandeur, afin que si le Père Binet ne peut pas porter les autres de Paris, il porte au [305] moins celle-là ; que s'il était parti, donnez-lui une sûre et bonne conduite, car elle est importante, d'autant que je lui demande fort franchement la charité pour la petite maison.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXCVI - À MONSEIGNEUR ALPH. -LOUIS DU PLESSIS-RICHELIEU

ARCHEVÊQUE DE LYON

Très-humbles instances pour obtenir la prolongation du séjour de Sœur M. -Alix à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1634.]

Monseigneur, Jusqu'à ce que j'aie su que l'obédience de la petite Sœur [M. Alix] fût à Lyon, je n'ai osé écrire à Votre Éminence ; je le fais maintenant, pour la remercier très-humblement de l'honneur qu'elle daigna me faire de me répondre, et me dire ses considérations touchant le séjour à Lyon de cette petite Sœur. De vrai, Monseigneur, je ne regardai qu'à la nécessité ; mais Votre Éminence, qui conduit ses actions avec une profonde sagesse et prudence, me fit voir ce que je n'avais pas considéré, à quoi je me soumis et me soumets de tout mon cœur, avec l'amour et révérence que je dois et veux rendre toute ma vie à vos volontés. Toutefois, je ne puis m'empêcher que je n'espère de Votre Éminence, Monseigneur, quelque prolongation de temps pour le séjour de cette Sœur, en faveur de la très-sainte charité et débonnaireté qui vous animent. Je supplie le divin Sauveur naissant de vous combler des mérites et suavités de sa sainte enfance ; et baisant en tout respect vos sacrées mains, je demande en toute humilité votre sainte bénédiction pour cette famille. C'est, Monseigneur, de Votre Éminence, la très-humble, etc. [306]

LETTRE MCCXCVII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Témoignages de reconnaissance. — La paix intérieure est la marque du règne de Dieu dans l'âme. — Affection de la Sainte pour les deux communautés de Paris. Elle propose au commandeur de se rendre fondateur du second monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Mon très-honoré et très-chèrement bien-aimé frère,

Non, vraiment vous ne me sauriez faire de meilleures étrennes ni qui me soient si précieuses, que le renouvellement de vos saintes affections devant la divine Bonté, pour le bonheur de ma pauvre âme. Il me semble, mon vrai très-cher frère, qu'elles me sont un riche trésor et un rempart contre les embûches de mes ennemis. Vous ne sauriez croire la douceur et consolation que m'apporte cette assurance que je vous suis présente à vos prières. Je n'ai pas connaissance que jamais je manque de vous voir particulièrement en la sainte communion, et je n'y veux jamais faillir, me confiant que le mérite de la sainte communion me sera une digne correspondance à la véritable et incomparable dilection que Dieu vous a donnée pour notre Bienheureux Père, et pour sa chère Visitation, et pour moi, ce me semble, en particulier, quoique en vérité j'en sois très-indigne. Il est vrai que, toute chétive que je suis, Dieu a voulu unir mon cœur très-intimement au vôtre, dont je bénirai sa Bonté à jamais.

Vous pouvez donc juger, par cette vérité, la part que j'ai en la consolation de votre heureuse et sainte retraite,[69] et de ce [307] qu'il a plu à la débonnaireté de notre divin Sauveur de la conduire en telle sorte qu'elle rende sa bonne et suave odeur à la grande gloire de Dieu et à l'édification des gens de bien, et ce qui est de plus rare, au contentement de messieurs vos parents. O vrai Dieu ! mon très-cher frère, que la bonne main de Dieu vous a bien conduit en tout cela ! et cependant je remarque que votre humilité en veut donner toute la louange aux petites prières des Filles de la Visitation, et aux conseils de ces chères Sœurs qui ont le bonheur incomparable de jouir plus particulièrement de votre douce et tant utile conversation et communication ; et voilà comme en toutes choses vous augmentez vos richesses spirituelles. Loué soit Dieu de toutes ses miséricordes et surtout du cœur qu'il vous a donné, lequel, à mon avis est bien tout selon le sien très-sacré. En vérité, mon très-cher frère il est capable, votre bon cœur, de faire fondre les nôtres par son incomparable dilection. L'on voit bien que vous l'avez tirée de l'inépuisable amour du divin Sauveur ; car toutes les considérations humaines, ni toute la nature ne sauraient rien faire d'approchant. C'est un don grand et précieux, plus qu'il ne se peut imaginer, que je crois vous avoir été impétré du sein paternel de notre bon Dieu, par la tendresse de l'amour qu'a notre Bienheureux Père pour sa chère Visitation.

Enfin, mon vrai frère, je vous regarde et vous tiens avec un grand sentiment pour l'ange visible et tutélaire de notre Congrégation, grâce que nous ne saurions jamais assez reconnaître envers la divine Providence, ni envers vous, mon tout bon et très-cordial frère ; mais je sais que vous ne voulez de nous, sinon que nous soyons fidèles à notre vocation, et que, par ce moyen, nos cœurs soient tous fondus dans le vôtre très-cher. Certes c'est mon grand désir, et j'en sens l'effet en mon particulier, dont je bénis Dieu. Mais pourquoi vous dire tout ceci, mon très-cher frère, puisque Dieu l'a fait dès le commencement de notre connaissance ? Je n'y avais pas pensé en commençant cette lettre ; [308] mais il m'est venu ainsi parce que j'ai le cœur tout plein de ce sentiment, que nulle parole toutefois ne saurait exprimer.

Hélas ! il est vrai, mon tout cordial frère, je ne répondis pas à votre lettre précédente distinctement, parce que, quand l'occasion se présenta de vous écrire, elle fut si pressante que je n'eus le loisir que de vous faire un billet ; et, chétive que je suis, le temps qu'il fallut attendre une autre occasion, et l'embarrassement d'affaires où j'ai été extraordinairement depuis quelques mois, m'ôta de la mémoire ce que j'y devais conserver ; mais vous m'êtes si incomparablement bon, mon très-cher frère, que vous n'avez fait autre jugement du sujet de ce manquement, que celui que je vous déclare en sincérité, ce me semble.

Mais retournons à votre bénite retraite, qui est un effet de la toute-puissante grâce de Dieu : oui, mon très-cher frère, car Lui seul pouvait, avec votre fidèle correspondance, qui est aussi un don de sa bonté, rompre vos liens et surmonter les grandes difficultés qui étaient inévitables dans votre condition ; et voilà que sa divine douceur a dénoué vos cordages et aplani vos difficultés en telle sorte que votre passage de l'une des extrémités à l'autre s'est fait quasi sans peine, au moins sans nul ébranlement ni effarouchement d'aucun esprit ; ains, ce qui est admirable, avec satisfaction, douceur et approbation de tous, ce qui vous est et doit être à tout jamais un témoignage sensible et véritable du dessein de Dieu sur vous en celle seconde vocation. Et quelle plus grande grâce et consolation pour votre cher et digne cœur, que cette assurance que vous accomplissez la volonté de Dieu, en passant le reste de vos jours en cette aimable et douce retraite ?

Au reste, mon très-cher frère, l'état de votre esprit, que vous me représentez si naïvement dans votre lettre, est incomparablement meilleur et plus solide que si vous vous fondiez en douceurs et sentiments de grandeur de courage. Il est impossible que dans un si grand changement la nature ne soit étonnée ; mais cette [309] paix intérieure, cette constante fermeté en Dieu et ces lumières, quoique minces, qui assurent l'âme sans aucun discours, de sa fermeté et stabilité en l'état où Dieu l'a mise, sont des marques infaillibles du règne de Dieu en vous, et qui donnent une grande espérance que sa Bonté vous veut mettre dans une vote de pureté et simplicité excellente et tout intellectuelle. C'est pourquoi je pense, mon tout très-cher frère, que vous ne sauriez mieux faire que de retrancher, tant qu'il vous sera possible, toute réflexion ; et, au lieu de vous occuper en de grandes considérations, regardez Dieu et le laissez faire, c'est une parole de notre Bienheureux ; car ce divin Sauveur étant l'unique objet de vos affections et prétentions, et le seul soûlas de votre cher et bien-aimé cœur, vous trouverez en Lui tout ce qui vous sera nécessaire ; surtout il est besoin qu'en ce commencement vous fassiez simplement cette pratique, elle fortifiera votre partie supérieure et accoisera les étonnements de la nature. Mais, mon très-bon et très-aimé frère, vous saurez mieux faire ceci, que je ne le sais pas dire ; mais votre humilité et mon affection me donnent confiance de vous dire tout ce qui me vient.

Je suis consolée, plus qu'il ne se peut dire, de la bonne rencontre que vous avez faite de ces dévots ecclésiastiques. Cette conversation sainte sera bien selon le goût de notre Bienheureux : il n'approuvait pas tant que l'on vécût dans des grandes solitudes ; mais que la retraite fût accompagnée d'un bon règlement des actions et exercices journaliers qui se doivent pratiquer dans la maison, et que l'on eût aussi quelque emploi pour l'exercice de la charité extérieure envers le prochain, comme de visiter quelques malades et personnes affligées. Or, quand vous m'aurez dit ce que vous dessignez [avez dessein] de faire, par le menu, en cette bénite retraite, cela m'ouvrira l'esprit, et il me viendra peut-être tout plein de choses en mémoire de ce que j'aurai entendu de notre Bienheureux, lesquelles vous pourront être utiles à votre dessein. Que si Dieu me rend digne [310]

de pouvoir contribuer quelque chose à votre consolation, croyez, mon très-cordial et très-cher frère, que je le ferai de grand cœur ; car cette douce Bonté me donne un si grand amour pour votre précieuse et chère âme, que je ne saurais avoir contentement comparable à celui de faire quelque chose qui vous soit agréable et utile à votre consolation. Mais, bon Dieu ! aussi combien est-ce que votre cher et digne cœur m'y oblige. Après celui de notre Bienheureux, il n'en sera jamais un semblable pour la Visitation. Je supplie ce grand Saint qu'il nous impètre la grâce d'y correspondre, selon son esprit et son désir.

J'ai toujours aimé chèrement et estimé notre maison de la ville [le 1er monastère de Paris], et l'on sait bien céans qu'entre toutes celles de France, elle, et celle de Bellecour de Lyon, tiennent le premier rang dans mon [cœur]. J'ai tant d'occasions de le leur conserver, qu'il m'est avis que chose quelconque ne saurait jamais m'en faire déprendre ; mais votre si tendre affection à me recommander cette bénite maison portera, Dieu aidant, un effet extraordinaire. Oui, je le vous assure, mon vrai et très-cher frère, et j'en crois tout le bien que vous m'en dites sans aucun doute ; car je connais les deux Mères et les tiens pour deux solides piliers de la Visitation, surtout ma très-chère Angélique ; je sais aussi le grand nombre de bonnes et vertueuses et capables filles dont cette famille est composée. — Il est vrai que je ne fais jamais attention de parler de nos maisons que l'on ne m'en donne sujet. La Mère de Moulins m'écrivait dernièrement beaucoup de bien des deux maisons de Paris, mais bien différemment, quoique fort savamment, car elle me les dépeignit fort distinctement. De celle de la ville, elle n'oublia rien des bonnes remarques qu'il y avait à faire. Je lui répondis courtement qu'elle avait très-bien jugé, et que j'admirais comme, en un si petit séjour, elle avait pris une si entière et véritable connaissance de ces maisons, lesquelles je voyais et savais être telles. [311] C'était tout dire, sans rien tenter ; car, mon très-cher frère, je n'ose pas dire à chacun toutes mes pensées, comme je vous les dis. Il faut que je prenne garde à ne point donner de jalousie ni de refroidissement, ains que j'entretienne, par témoignage d'un amour égal, la bonne intelligence et confiance qui ont toujours régné entre nous, et que j'aie encore égard à la paix des cœurs. Si j'étais auprès de vous, j'en dirais bien davantage. Me voici quasi à la fin de mes quatre pages, et toutefois mon cœur n'a pas tout dit, tant il a de plaisir et de consolation à vous parler dans cette parfaite confiance.

Mon tout bon et cordial frère, vous verrez, par ma précédente, comme je vous dis franchement que je veux que vous ayez part à notre petite maison, parce que c'est une œuvre de Dieu purement entreprise pour sa gloire au bien des âmes qui y sont appelées, et pour un secours charitable à ce pauvre pays, où je désire que notre saint Père, d'ici à quelque temps, ait deux maisons pour y recevoir, Dieu aidant, les filles pour rien ; car aussi bien les meilleures dots ne sont quasi rien et accablent les parents. Et je dis à l'oreille de votre cœur que, quand Dieu me donna cette résolution d'entreprendre ce dessein, je n'avais vue quelconque d'aucun secours humain de notre côté ni de nos maisons ; et quand Mgr de Genève m'en parla, je lui répondis que Dieu pourvoirait au temporel, que l'œuvre était sienne. En vérité, il m'a suffi de connaître que c'était sa volonté ; et les traverses qui sont grandes m'y donnent plus de courage. Mais, mon très-cher frère, combien pensez-vous que j'aie ressenti la pensée que Dieu vous donne pour ce dessein ? et n'est-ce pas un véritable effet du soin que la divine Providence en a, et que cette œuvre sera toute sienne ? Cela est sans nul doute, ce me semble.

Or, je vous ai déjà écrit que je désirais que vous vous missiez devant Dieu, pour entendre en ce sujet sa volonté, afin qu'elle soit notre règle en toutes choses. Et parce que notre [312] Bienheureux Père a dit que d'être fondateur d'une maison religieuse était l'œuvre de plus grand mérite qui se puisse faire, je désire, mon très-cher frère, que vous le soyez de cette bénite maison de charité, sans que toutefois vous y employiez de grandes sommes d'argent, cela n'étant pas nécessaire, mais seulement ce que Dieu vous inspirera en toute liberté, sans beaucoup incommoder vos affaires. Mais, voyez-vous, mon vrai frère, il faut faire ainsi ; car ce ne sera pas le plus ou le moins que Dieu regardera, mais cette ancienne et cordiale affection de le glorifier, en procurant et facilitant la retraite de plusieurs bonnes âmes qui le serviront en pureté et sainteté tant que le monde durera, moyennant sa miséricorde. Et m'est bien avis que la sainte joie que je reçois au fond de mon cœur, de vous voir fondateur de cette bénite maison, ne procède nullement de l'espérance du secours temporel qui en proviendra, mais d'une pure dilection qui répand en mon âme une certaine consolation de vous voir ce bien, et que le tout soit à la pure gloire de Dieu et à l'accroissement de vos richesses spirituelles.

Il faut que je vous dise encore ceci : que quand il me tomba en l'esprit de vouloir que vous eussiez part à ce bon œuvre, ce fut si hors de temps et d'occasion, ayant alors d'autres choses en l'esprit, que j'en fus comme surprise et y vis je ne sais quoi, qui me fit penser que c'était inspiration de Dieu. Or, comme j'ai inclination que vous y contribuiez, j'ai aussi répugnance d'accepter les deux mille écus que nos Sœurs de la ville [de Paris] nous offrent ; car il me semble qu'elles ne pourraient faire cela sans s'incommoder. Je le dis à Mgr de Genève, qui me dit qu'il les fallait accepter en faveur de la pauvreté du pays, et des grandes richesses qui se peuvent acquérir à Paris. Cela certes me répugne plus que je ne saurais dire, et voudrais me contenter des témoignages de leur véritable et cordiale affection et charité, que j'estime plus que tout l'argent du monde : voyez, mon très-cher fière, comment cela se pourra [313] accommoder. Je sais qu'il n'y a qu'un cœur et qu'une âme entre vous et elles ; car, moi, à cause de ce que me dit Monseigneur, je n'ose refuser absolument : il est ravi, ce bon seigneur, de notre dessein.

Au reste, il m'est venu un peu d'appréhension, que dans cette retraite vous ne veuilliez vous charger de quelques nouvelles austérités : non, je vous en supplie, mon très-cher frère, ne le faites pas, et que rien ne manque, s'il vous plaît, de tout ce qui est requis à votre âge et à la délicatesse de votre complexion, à votre soulagement, et encore aux choses requises à la bienséance de votre condition. Il m'est venu de vous dire cela, et je le fais tout simplement. [La fin de la lettre est illisible.]

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCXCVIII - À SAINT VINCENT DE PAUL

À PARIS

Estime pour M. de Sillery. Elle le recommande à son zèle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 11 lévrier [1634].

Mon très-honoré et cher père,

Ah ! que votre cœur m'est bon et paternel, et, comme je veux croire pour ma consolation, très-fidèle à me continuer son cher souvenir devant la divine Bonté, car j'en ai un extrême besoin dans l'âge et le tracas où je suis. Louée soit éternellement la divine Bonté des miséricordes qu'il lui plaît de répandre sur les âmes, par la douceur sainte et efficace de l'esprit de son fidèle et vrai serviteur, notre très-saint Père. Car il est vrai, je le confesse avec vous, mon très-cher Père, que l’esprit de notre très-digne et vrai frère et père [M. de Sillery], certes, [314] s'est pris dans ses filets ; et je ne crois pas qu'aucune autre main que celle de ce Bienheureux l'eût pu conduire si sagement, si suavement, ni si fortement qu'elle a fait dans cette retraite si exacte, que le voilà dans une absolue séparation du monde, avec l'édification et consolation de tous, et qui plus est, à la très-grande gloire de Dieu et consolation de sa chère âme ; et certes à l'utilité, honneur et consolation des Filles de la Visitation, qui lui ont des obligations infinies. Surtout nos chères Sœurs de la ville sont privilégiées d'un grand bonheur de l'avoir si près d'elles. Ah ! Dieu nous fasse la grâce de correspondre fidèlement à la sincère amitié et entière charité qu'a ce bon seigneur pour nous ! Je vous puis assurer, mon très-cher Père, que je l'aime, l'honore et le révère de toute l'étendue et les forces de mon âme. Je vois que maintenant vous faites plus de séjour à Paris. Eh ! mon Dieu, ayez bien soin de cette chère et digne personne, et ne lui permettez pas une vie trop sévère ni trop austère ; je sais qu'il a grande confiance en vous. Il me semble que je m'endurcis avec l'âge.

Il faut finir pour aller à ce béni parloir. Mon très-cher Père, Dieu vous rende de plus en plus selon son Cœur ! Priez fort sa Bonté qu'il me fasse miséricorde, afin qu'avec notre Bienheureux Père, et vous tous, nos chers amis, je le puisse louer éternellement. Amen.

Mon très-honoré Père, je suis de cœur votre très-humble et très-obéissante fille et servante en Notre-Seigneur.

Conforme aune copie de l'original gardé à la Visitation de Chartres. [315]

LETTRE MCCXCIX - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

Condoléances sur la maladie de madame de Coulanges ; neuvaine pour son soulagement. — Tendresse de la Sainte pour sa petite-fille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Mon Dieu ! Monsieur mon très-cher frère, que votre lettre m'a vivement touché le cœur ! les larmes m'en sont venues aux yeux, voyant la grandeur de l'affliction où est ma pauvre très-chère sœur, et la vôtre, en conséquence de celle de toute votre bénite famille. Hélas ! il est vrai, notre bon Dieu afflige ordinairement ceux qu'il aime, qui sont les très-chers enfants de son éternelle élection, parce qu'il leur veut faire mériter par patience et souffrance sa bienheureuse éternité, où toutes nos larmes seront essuyées. Mon très-honoré et très-cher frère, vous êtes sans doute de ce nombre ; car il me semble que Dieu a toujours mêlé les prospérités qu'il vous a données de beaucoup de traverses et de travaux. D'une façon ou d'autre, devant le trépas de notre très-chère fille, vous eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà que Dieu a fait retourner les afflictions ; béni soit son saint Nom ! et c'est ma consolation de voir que vous regardez en tout cela la bonne main de Dieu et la baisez avec une amoureuse soumission, quoique douloureuse. Enfin, il faut passer cette misérable vie le plus doucement et saintement qu'on peut, parmi les divers travaux qu'elle fournit.

Je supplie la divine Bonté d'être votre force et votre consolation, et qu'il lui plaise de donner à ma pauvre et très-chère sœur les soulagements intérieurs et extérieurs que sa sagesse connaît lui être utiles pour le plus grand bien de sa chère âme. Si par mon sang et martyre je la pouvais soulager en son mal, [316] et vous, en vos douleurs de cœur, croyez, mon très-aimé frère que j'en fournirais de grand cœur tout ce qui en serait requis et en mon pouvoir.

Nous commençâmes, dès le lendemain que nous eûmes reçu vos lettres, sa neuvaine qui finira demain ; le bon Père dom Maurice en dit les messes. Je l'entends et communie journellement à cette intention ; mais, avec toute l'attention et affection qui m'est possible, je la recommande à la douceur de notre très-bon Dieu et à notre très-bénin Père ; car j'ai un grand désir que cette âme soit soulagée, pour plusieurs raisons qui me touchent au cœur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite tient un bon rang. Hélas ! mon très-honoré frère, que de résignations et de dépouillements il faut faire en ce monde ! mais aussi, les faisant pour Dieu, sa divine douceur est si grande qu'il nous est tout en toutes choses. Vous me consolez bien des nouvelles que vous me dites de cette petite orpheline.[70] Qu'elle sera heureuse si Dieu vous conserve et ma pauvre très-chère sœur, pour lui continuer votre sage et pieuse conduite ! C'est la vérité que j'aime cette enfant, comme j'aimais son père, et tout pour le ciel. Je me réjouis de la grâce qu'elle aura de communiera Pâques. J'en aurai bien mémoire, et je prie Dieu qu'à cette première réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière possession de cette petite âme, qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous suis obligée en cette petite créature ! Notre-Seigneur en sera votre récompense, je l'en supplie du fond de mon âme, et de faire abonder en la vôtre toute bonne, et en celle de ma pauvre sœur, les saintes consolations de son saint amour, auquel je serai sans fin de tout mon cœur, votre, etc.

LETTRE MCCC - À LA MÈRE JEANNE-AGNÈS PROVENCHÈRE[71]

SUPÉRIEURE À MAMERS

Une Supérieure ne doit pas exiger de foutes ses Religieuses une égale perfection. — Tout en usant de charité dans la réception des sujets, n'en point admettre qui ne soient bien appelés de Dieu : marques auxquelles on peut reconnaître cet appel.

VIVE + JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille,

Jésus soit notre guide et notre unique vie en ce monde, notre gloire et consolation éternelle en l'autre ! Je vous supplie de demander à sa divine Bonté cette grâce, et ne lui demandez aucune autre chose de cette vie pour moi ; car je ne souhaite, sinon que sa seule et très-sainte volonté vive et règne absolument en moi ; je vous désire le même bien, et à toutes nos chères Sœurs. Mon Dieu ! ma fille, qu'il m'a fait grand bien de recevoir de vos nouvelles, et d'entendre l'état de votre maison, et les bénédictions saintes que Notre-Seigneur y répand : il faut nous attacher invariablement à sa sainte conduite en toutes choses. Donnez bien cet esprit à nos chères Sœurs ; car c'est celui de leur aimable vocation, dont la pratique les conduira à la très-sainte et nécessaire humilité et douceur de cœur.

Vous avez eu un peu d'exercice en votre commencement : [318] cela vous profitera et donnera de l'expérience pour d'autres occasions, pour vous faire ajuster votre zèle à ce qui se peut selon le temps et les dispositions des filles, lesquelles ne marchent pas toutes d'un même pas. Il faut que la Supérieure conduise chacune selon son attrait et la portée de son esprit. Certes, il est impossible que dans le commencement des établissements l'on puisse, avec peu de Sœurs, observer tout ce qui se pratique dans les maisons formées. — Je loue votre intention d'avoir voulu prendre la première fille de votre établissement pour l'amour de Dieu, et d'avoir, pour cette considération, un si grand support autour d'elle. Oh ! néanmoins, ma fille, il se faut tenir ferme dans la volonté de Dieu, qui nous est signifiée par nos Règles, et se garder bien de l'admettre à la profession, si elle n'a pas les qualités requises, ains il faudra la renvoyer, et en prendre une autre en sa place, qui la puisse occuper dignement à la gloire de Dieu et au profit particulier de son âme. Ainsi la bonne volonté que vous avez de faire cette charité sera toujours accomplie. J'approuve bien que l'on patiente et fasse tout ce qui se pourra pour lui conserver la grâce que vous lui avez faite, puisque même vous me dites qu'elle aime sa vocation, qu'elle a le cœur bon, et qu'elle fait des essais de son amendement. Ces trois choses sont de bonnes marques ; mais la plus certaine, c'est, si vous voyez que l'amendement [319] qu'elle fait, et l'amour de sa vocation procèdent d'une vraie crainte de Dieu, et du désir de lui plaire, et si, lorsqu'elle a failli, elle s'humilie, confessant franchement son défaut, et en est marrie pour le respect de Notre-Seigneur : car si elle a cela, certes encore qu'elle fît quelque échappée par-ci par-là, je ne lairrais de la recevoir. J'ai été parfaitement consolée de votre boiteuse ; il faut bien garder cette fidélité à Dieu et aux volontés et intentions de noire Bienheureux Père, de ne refuser jamais les infirmes quand elles ont les dispositions de l'esprit convenables. La Providence divine en enverra beaucoup de bien faites de corps. Quant à votre particulier, ma fille, observez inviolablement ces trois points suivants : tenez-vous si bien et si fidèlement auprès de Notre-Seigneur, que vous puissiez puiser en son sein la lumière et la force dont vous avez besoin ; ne vous relâchez jamais de vos exercices et observances, sinon quand la vraie charité et nécessité vous le dicteront ; en troisième lieu, ayez pour maxime de faire votre gouvernement avec esprit d'humilité, de douceur et support. Et vous assurez que, faisant de la sorte, Dieu conduira lui-même votre famille par votre entremise, et y verrez reluire ses grâces et miséricordes, ainsi que de tout mon cœur je l'en supplie. Votre, etc.

LETTRE MCCCI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-AGNÈS DE BAUFFREMONT

À BESANÇON

C'est par l'épreuve que Dieu prépare les âmes à de grandes grâces.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 février 1634.

Ma très-chère fille,

La bonté de Dieu est si grande envers nous que, quand Il nous veut départir des grâces plus particulières, c'est alors qu'il nous prévient aussi par de plus grandes difficultés, et les [320] âmes qui sont si heureuses que de demeurer fermes dans la confiance et soumission qu'elles doivent avoir à son bon plaisir gagnent entièrement le Cœur de sa divine Bonté, qui se plaît et se dilate à répandre sur elles les effets de sa grâce et de ses miséricordes. Louez son infinie Bonté, ma chère fille, de la paix et du repos d'esprit duquel vous jouissez maintenant dans votre sainte vocation, l'esprit de laquelle, pour dire la vérité, est tout d'amour et de suavité, et plein de vrais moyens pour s'y perfectionner. Je ne manquerai pas d'offrir votre bon et cher cœur à notre Bienheureux Père, lequel, comme je crois, l'a déjà reçu et offert à Notre-Seigneur ; car il ne se peut pas que ce Bienheureux n'aime tendrement une âme qui aime si parfaitement son Institut et tout ce qui en dépend, comme vous faites, et particulièrement encore la sainte maison d'Annecy, de laquelle je vous offre tous les cœurs et le mien en particulier, vous assurant qu'il vous aime et vous chérit très-sincèrement, vous souhaitant de plus en plus l'abondance des grâces célestes, et avec cette affection, je demeure de cœur entièrement, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Ornans.

LETTRE MCCCII - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À BESANÇON

La Sainte se réjouit de la fondation de Champlitte. — Générosité de la Mère Michel à céder de ses Religieuses pour favoriser le second monastère d'Annecy et celui de Crémieux.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 février 1634.

Ma très-chère pille,

Hier, 24 février, j'ai reçu les vôtres du 24 janvier, lesquelles nous ont été rendues fort fidèlement, mais non par votre messager, car nous ne l'avons point vu. Nous vous écrivons [321] maintenant par la voie de Dijon, et vous envoyons des lettres pour nos Sœurs de Lorraine. Je vous prie de leur donner une bonne et sûre adresse, pour les faire tenir à celle des maisons pour laquelle vous rencontrerez plus tôt une sûre occasion. Je vois par votre dernière lettre comme votre fondation de Champlitte s'en va être résolue, dont je me réjouis.[72] Nous vous envoyons votre obédience de Mgr de Genève, ainsi que vous l'avez désirée, pour y conduire les Sœurs. Je suis consolée que vous ayez tant de bonnes filles ; car, en ayant un si bon nombre, il ne faut pas craindre d'en épuiser la maison, puisqu'il vous en reste encore trois avec les conditions requises pour le gouvernement. Il faut pourtant avoir un grand soin de bien choisir celles que l'on envoie aux fondations, afin qu'elles soient vraiment bonnes, puisqu'elles doivent être comme les pierres fondamentales, qui doivent donner l'esprit de leur vocation à toutes celles que Dieu associera à elles.

Je passe à votre première lettre, ma très-chère fille, par laquelle votre bon cœur me témoigne, avec tant de franchise et de cordiale affection, sa bonne volonté pour contribuer aux frais de béatification de notre Bienheureux Père, que vraiment j'en ai le cœur touché, voyant l'ouverture de cœur avec laquelle vous m'en dites vos petites pensées, à quoi je ne puis rien ajouter sinon que j'accepte de tout mon cœur les deux cents écus que vous offrez, me confiant en Notre-Seigneur que si la plupart de [322] nos maisons en donnent autant, ainsi qu'elles me le font espérer, cette sainte œuvre ne demeurera pas en arrière faute d'argent. Nos bons Pères qui sont destinés à cette poursuite, sont partis avec les procédures. Nous leur avons donné seize cents écus, sans les frais de leur voyage jusqu'à Turin, et les écritures qui nous ont coûté ici ce que nous ne saurions dire. C'est pourquoi il nous faut continuer à amasser une autre mise, afin de ne demeurer pas dépourvues.

Mais, ma très-chère fille, votre bon cœur n'a pas seulement touché le mien en ce sujet, mais encore en la charité que vous nous voulez faire pour la petite maison, de nous donner deux de vos professes avec chacune mille écus de dot. Certes, ma très-chère fille, j'accepte de tout mon cœur ce parti, et avec d'autant plus de joie et de confiance que je vois que cette offre part du cœur. Il ne me reste en ceci qu'à vous supplier de les choisir un peu à mon goût ; car je sais que vous le connaissez et que vous avez un peu d'envie de le contenter, parce que vous m'aimez toujours un peu comme votre bonne vieille mère, qui vous aime et vous chérit aussi de toutes les affections de son cœur. Pour les autres trois, si vous leur pouvez faire jusqu'à huit cents écus de dot, vous les pouvez envoyer avec les deux de la petite maison, et nous en ferions la charité à nos pauvres Sœurs de Crémieux, qui en ont bon besoin, et encore à nos autres maisons par ici, puisque vous avez beaucoup de bons sujets [323] pour les remplacer, lesquels même vous pourront porter de meilleures dots encore, que de huit cents écus, avec leurs meublés. Mais je vous prie, ma très-chère fille, de bien choisir et les unes et les autres, afin que vous nous envoyiez de bonnes filles, lesquelles pourtant vous ne ferez pas venir avant Pâques, parce que nous sommes si [encombrées] que nous ne saurions où les loger ; mais soudain après Pâques elles seront les bienvenues, parce qu'en ce temps-là nous prétendons, moyennant la grâce de Dieu, de commencer notre seconde maison.

Pour ce que vous me dites, si je trouverais non que vous donnassiez encore de vos Sœurs à nos Sœurs de Saint-Amour, ou à d'autres de nos maisons, je laisse cela à votre liberté et à la leur. Je vous dis toutes mes pensées, ma très-chère fille, parce que je sais bien que vous le voulez ainsi. Dieu, par son infinie bonté, veuille répandre sur vous et sur toute votre chère famille que je salue cordialement avec vous, l'abondance des plus riches trésors de sa grâce. C'est le souhait de celle qui est, mais de cœur et d'affection, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCIII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Elle le remercie de ce que, par ses libéralités, il se rend fondateur du second monastère d'Annecy. — L'humilité attire l'Esprit de Dieu dans nos cœurs.

VIVE † JÉSUS !

(Annecy, 1634.]

Mon très-honoré père,

Je n'ai point de termes assez forts pour vous exprimer notre gratitude des excessives bontés que continuellement vous nous faites paraître, par des effets d'une libéralité magnifique. Le [324] dessein que Dieu vous a donné de nous assister et secourir en notre besoin, n'est-ce pas une preuve manifeste que Dieu gouverne votre cœur, et le porte lui-même aux œuvres qui regardent sa plus grande gloire et le soulagement des personnes qui l'aiment et s'abandonnent aux soins de son amoureuse Providence ? Vous ne voulez pas être connu ; mais Dieu voit le cœur de celui qui a fait le don, et accepte son offrande très-agréablement. Il faudra donc prier pour le fondateur inconnu aux hommes, mais qui ne peut être caché à Dieu et à son fidèle serviteur, notre saint Fondateur.

Oh ! que c'est un don précieux que ce sentiment de votre bassesse[73] ! la suavité de son parfum embaumera non-seulement votre cœur de mille suavités, mais y attirera toutes sortes de bénédictions et le Dieu même des bénédictions, lequel ne repose son Esprit que sur l'humble de cœur. Et il faut bien que vous croyiez fermement, avec cette sainte et humble confiance, que Celui qui a mis dans votre âme un si solide fondement, a dessein d'y élever l'édifice d'une accomplie sainteté, pourvu que vous coopériez fidèlement à ses attraits. Je ne vous puis exprimer combien je vois votre état précieux devant Dieu, qui vous fera tenir tout reposé et accoisé dans le dessein éternel de son adorable et douce Providence, comme un des plus chers enfants de son amour.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [325]

LETTRE MCCCIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Madame de Toulonjon vient de quitter Annecy. — Sœurs proposées à l'élection de Crémieux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 février [1634].

Ma très-chère fille,

Je vous écris ce billet et toujours sans loisir, pour vous prier que vous ayez soin de donner une sûre et prompte adresse à ces lettres pour Paris, parce qu'elles sont pour les affaires de ma fille, laquelle vous en écrit aussi. Elle est enfin partie ce matin et a laissé nos pauvres Sœurs pleines de larmes de la voir si touchée quand il a fallu se séparer ; c'est la vérité que c'est bien le meilleur cœur et des meilleurs esprits et jugements que l'on ne saurait guère voir. Enfin certes, elle est fort aimable en la disposition où elle est présentement.

Puisque vous avez vu la lettre que j'ai écrite à Crémieux, vous aurez bien sans doute connu ce que j'avais effacé en disant mon sentiment de notre Sœur [Marg. -Élisabeth] Sauzion, qui était, que je ne croyais pas qu'elle leur fût propre [pour y être Supérieure] ; mais je m'en retranchai et les renvoyai à vous, comme elles ont fait. Elles ne veulent pas attendre l'Ascension pour leur élection,[74] et veulent que nous leur proposions des Sœurs fortes de corps et d'esprit. Nous ne leur nommons pas celles qu'elles veulent, parce que nous ne nous en pouvons défaire ; mais nous leur en proposons pourtant deux que je pense leur être les plus propres, surtout l'une, car elle les a déjà servies, et c'est notre Sœur F. -Emmanuelle de Novéry, puis je les laisse faire ; car certes nous ne pouvons faire autre chose [326] que cela. Je vous prie de les toujours bien conforter, puisque vous êtes leur si proche voisine et qu'elles ont particulier amour et confiance pour vous.

Je ne sais [ce] que vous voulez dire par cette dévote compagnie que vous marquez qui vient ici avec tant de jubilation ; car nous n'en avons point vu et j'en suis bien aise, parce que nous avons prou d'autres affaires sans cela. — Vraiment, je ne contenterai pas votre curiosité à vous dire ce grand dessein pour la gloire de Dieu, parce que mon Supérieur m'a défendu de le dire. Et pour les difficultés de la petite maison que Dieu veut qui se fasse, je vous les dirai une autre fois à loisir, quand elles seront un peu dévidées. — Au reste, il s'en faut bien garder de donner votre fondation de Bordeaux à la Mère de Moulins ; car elle n'a pas de Sœurs pour une ville si importante ; il faut supporter les humeurs et les petites menées de cette bonne Mère-là, et toujours bien aimer votre pauvre vieille, et bien prier pour elle qui est toute vôtre en vérité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCV - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Compassion pour les épreuves de la communauté de Riom. — Charitable offre de la Supérieure de Besançon. — La présence de la Mère P. J. de Monthoux est nécessaire à Blois.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 28 février 1634.

Seigneur Jésus ! ma très-chère fille, que voilà de terribles histoires que celles que vous me dites ! Mais j'espère que ces choses-là n'arrivant point par aucun défaut de votre maison, vous n'en serez nullement responsable devant Dieu, et partant [327] vous ne vous en devez point affliger, ains prendre le tout en patience, comme venant de la main de Dieu ; car vos Sœurs s'avançant en la vertu et tâchant d'être fidèles à sa divine Bonté, en marchant dans l'exacte observance et avec l'esprit d'oraison et de recueillement, il faut espérer que cela réparera tout, et attirera les bénédictions de Notre-Seigneur sur votre maison, en sorte qu'il fera abonder la consolation là où a abondé la tribulation : c'est mon désir et de quoi je le supplie de toutes les forces de mon âme. Vous avez une bonne assistante et une bonne directrice qui vous pourront bien soulager en votre charge. Pour ce qui est de votre temporel, de vrai, j'ai une extrême compassion de vous savoir toujours tant dans la nécessité, et d'autant plus que nous nous voyons dans l'impuissance de vous pouvoir assister ; car nous avons mille peines à rouler, nous étant épuisées pour fournir à la dépense des affaires de notre Bienheureux Père ; et, outre cela, nous voici engagées dans l'entreprise d'une seconde maison en cette ville, ainsi que vous l'aurez appris dans la lettre que noire communauté a écrite à la vôtre. Cela est une nouvelle charge ; mais l'œuvre étant de Dieu, nous nous confions pleinement qu'il pourvoira à ce qui sera requis pour la faire réussir à sa gloire.

Notre Sœur la Supérieure de Besançon nous a écrit que sa maison était abondante en bonnes filles de grande vertu et exacte observance ; que, si nous voulions, elle pourrait donner de leurs bonnes professes en quelques-unes de nos maisons, avec leur dot de sept cents écus. Mandez-nous si vous voulez que nous vous en procurions quelqu'une ; nous en faisons venir deux ici, pour aider à faire notre petite maison. — Eh ! mon Dieu, ma très-chère fille, que vous me dites là une bonne parole, et qui m'a consolée, que vous tâchez de faire en sorte que la charité et la raison dominent entièrement sur toutes vos inclinations, et que votre esprit est plus supportant qu'autrefois. Croyez, ma très-chère fille, que vous vous en trouverez bien. [328] Faites bien toujours ainsi, je vous en conjure, et ayez en tout une grande patience et profonde confiance en Dieu, et vous verrez que sa Bonté vous assistera et que tout ira bien. — Je crois bien que vos infirmités ne vous permettent pas de faire beaucoup d'oraison ; mais ces ferventes aspirations que vous faites fréquemment suppléent très-abondamment à ce défaut de ne pouvoir guère faire d'oraison. Hélas ! je le voudrais bien, ma chère fille, que nous eussions la consolation de vous revoir encore une bonne fois ; car c'est la vérité que nous pourrions mieux tout dire de vive voix que par écrit ; mais je ne vois pas grande apparence à cela. J'espère que notre bon Dieu nous réunira toutes dans sa bienheureuse éternité, et là nous aurons tant de suavité que cela nous fera oublier tous les travaux et peines que nous aurons eus en cette chétive vie.

Vous avez bien fait d'accepter le Père Charles pour Père spirituel ; car, portant le titre de vicaire général, il n'y a point de danger en cela, et vous n'eussiez pu le refuser, outre que les Pères de l'Oratoire sont de certains prêtres qui dépendent absolument de l'évêque. — Pour ce qui est de ma Sœur [P. -Jéronyme de Monthoux], il y a longtemps que je suis avertie de tout ce qui s'est passé en la maison où elle est, et je sais aussi que, grâce à Dieu, les choses y vont mieux maintenant. Je ferais conscience de la retirer, et je ne sais pas même si nous le pourrions faire, à cause que Mgr de Chartres en a fort grande estime, et, si je ne me trompe, il ne désire pas qu'on l'ôté de là. Et, outre cela, n'y ayant plus qu'un an, dès l'Ascension qui vient, jusqu'à la fin du terme de celle qui est en charge ; je crois que ma Sœur Paule-J. sera réélue là, parce que la Mère de maintenant, quoiqu'elle soit fort bonne, n'a pas néanmoins beaucoup de capacité pour le gouvernement, de façon que ce serait faire tort à cette maison-là d'en retirer ma Sœur Paule-J. — Voilà votre lettre répondue, ma très-chère fille. Hélas ! il faut que je répète que les choses qui sont arrivées [329] chez vous me font frémir ; mais j'ai confiance que si cette bourrasque est bien employée, elle attirera de grandes bénédictions sur vos âmes et sur votre maison ; c'est mon désir, et j'en supplie notre bon Dieu de toutes les forces et affections de mon cœur qui est entièrement tout vôtre et sans réserve.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCVI (Inédite) - À SON ALTESSE ROYALE VICTOR-AMÉDÉE

DUC DE SAVOIE, À TURIN

Recours à la bienveillance du prince au sujet de la fondation du second monastère d'Annecy.

VUE † JÉSUS !

Annecy, 28 février 1634.

Monseigneur, Nous avons tant d'expérience de la bonté et clémence de Votre Altesse Sérénissime envers nous, qu'avec toute confiance nous la supplions encore très-humblement de nous protéger puissamment pour l'érection de cette seconde maison de la Visitation, en cette ville, qui est en vérité, Monseigneur, un dessein de Dieu, entrepris pour sa seule gloire et le bien des âmes et du pays. Que si nous y avions autre intention, ou connaissance du moindre [préjudice] pour le prochain, je proteste en toute simplicité à Votre Altesse, que nous aimerions mieux mourir que de le poursuivre. Il plaît à la divine Providence de permettre à quelques-uns de cette ville de se roidir contre cela et d'avancer derechef, par une nouvelle requête, des choses autant éloignées de la vérité que celles qu'ils dirent dans leur première réponse ; mais nous espérons en la bonté de Dieu, qui dissipera bientôt tous ces empêchements et traverses, par l'entremise de l'autorité et piété de Votre Altesse, Monseigneur, ainsi qu'en toute humilité nous l'en supplions derechef, [330] au nom de notre doux Sauveur, de sa très-sainte Mère et de notre Bienheureux Père.

Nous avons pris un peu d'alarme sur le voyage que Votre Altesse va faire à Thonon, craignant, Monseigneur, que si cette affaire n'est conclue avant son départ, elle ne soit retardée pour longtemps, ce qui nous ferait beaucoup de préjudice, car enfin toute notre confiance après Dieu est en Votre Altesse, Monseigneur, à laquelle nous souhaitons, du fond de nos âmes, les plus riches et précieuses bénédictions du divin amour, demeurant en tout respect et soumission votre très-humble, très-obéissante et très-obligée servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Gènes.

LETTRE MCCCVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE DE MONCEAU[75]

SUPÉRIEURE À AIX EN PROVENCE '

Reconnaissance pour la part qu'elle prend aux frais de béatification de saint François de Sales. — Encourager de ses conseils la Supérieure de Draguignan. — L'abandon entre les mains de sa Providence est la disposition que Dieu exige des Filles de la Visitation. — Il ne faut pas aller à Grasse si on ne promet d'observer les formalités requises. — Estime de la Mère Balland. — Fondation de Toulon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 mars [1634].

Ma très-chère et bonne fille,

Certes, ce que vous voulez contribuer, pour les affaires de la béatification de notre Bienheureux Père, est au-dessus de vos forces ; c'est pourquoi il en faut aussi attendre quelques [331] bénédictions extraordinaires. Mon Dieu ! ma chère fille, qu'il m'est avis que ce Bienheureux reçoit un grand contentement dans le ciel de voir la bonté, cordialité et franchise avec laquelle les maisons de la Visitation, et la vôtre en particulier, veulent contribuer de tout leur petit pouvoir à ce qu'il reçoive au plus tôt l'honneur qui lui est dû en la terre, par sa béatification. Certes, votre bon cœur et celui de vos chères Sœurs montrent bien leur affection envers ce Bienheureux, en cette occasion ; et, pour moi, je vous assure que j'en ai reçu une grande consolation. Mais je ne veux pas pourtant que vous donniez davantage que les six cents livres, avec les quatre cents du vœu pour être préservées de la peste, et encore est-il requis que vous [332] nous mandiez si ces quatre cents livres n'ont point été destinées à quelque dévotion particulière, comme à faire faire quelque tableau ou chose semblable ; ou si, en faisant le vœu, l'on eut dessein de nous laisser en liberté d'employer cet argent où nous verrions être expédient pour les affaires de notre Bienheureux Père. Je vous prie de le bien savoir de nos Sœurs et puis le mander, afin que nous suivions bien l'intention pour laquelle le vœu a été fait, car cela se doit. C'est pourquoi nous voudrions bien que, quand nos maisons font des vœux, elles nous laissassent en liberté d'employer ce qu'elles donnent où il serait jugé à propos pour notre Bienheureux Père. Vous pouvez envoyer votre argent à Grenoble chez nos Sœurs, si, comme je le pense, les plaideurs qui vont là vous en peuvent donner quelque bonne commodité. Et en le mandant à nos Sœurs, il faudrait leur dire que, par l'entremise de M. de Granieu, elles le fissent tenir à nos Sœurs de Chambéry, sinon que vous pensiez de pouvoir trouver une commodité plus sûre pour le mander à nos Sœurs de Lyon : je vous laisse faire comme vous jugerez plus à propos.

Pour ce qui regarde ma bonne Sœur la Supérieure de Draguignan,[76] je n'ai pas souvenance qu'elle se plaigne de rien que de n'avoir pas une Sœur pour la seconder au noviciat ; mais ma Sœur M. C. de Passier n'est pas propre pour cela. Je lui ai déjà bien écrit à cette chère Supérieure, sur l'avis qu'elle me demandait, lequel serait mieux d'acheter une place vide pour bâtir, ou bien des maisons. Rien ne les pressait de se bâtir si tôt, puisqu'on nous avait dit qu'elles étaient si bien logées. Je lui en écrirai bien encore, bien que quelquefois on perd des occasions d'acheter en un temps que l'on ne peut pas recouvrer quand l'on veut, et je pense que c'est pour cela qu'elle parlait d'acheter un lieu pour se bâtir, à cause qu'elle nous mandait [333] qu'il se trouvait de fort belles places vides à vendre et à fort bon prix. C'est une âme humble et craintive, et qui est pour suivre un bon conseil en ce sujet si vous le lui faites donner, et faites-le hardiment, ma chère fille, car elle en fera profit ; et je lui ai mandé qu'elle ait en vous une entière confiance et ouverture de cœur, pour s'y adresser en tous ses besoins, fit si vous la connaissiez jusqu'au fond, vous l'aimeriez comme votre propre cœur, je m'en assure.

Vous ferez bien de ne point aller à Grasse, que ces Sœurs ne vous désirent et que l'on ne promette d'observer les formalités requises, selon que je les dis à M. le prévôt. Je le crois certes, ma chère fille, qu'il vous fera grand bien et à la chère Sœur M. -Marguerite [Balland] d'être un peu longtemps ensemble. Il faut que je vous avoue que je sens une tendresse toute particulière pour cette chère fille, et que j'en ai bonne espérance ; mais j'eusse voulu qu'elle eût été un peu plus longtemps sous l'aile de la Mère ; mais elle fera fort bien. — Ma très-chère fille, vous faites très-bien de faire manger du beurre aux Sœurs qui sont de ce pays, et je vous prie que vous-même ne vous priviez pas de ce dont vous faites jouir les autres ; mais voyez-vous, ma fille, je veux être crue, puisque je suis la vieille grand'mère, qui vous chérit d'une dilection très-particulière. — Puisque vos Supérieurs et vos Sœurs conseillères désirent que vous alliez conduire celles qui iront à Toulon, il y faut condescendre puisque même cela sera utile à vos Sœurs.[77] J'écrirai donc à Mgr votre bon prélat selon votre désir ; mais, ma chère fille, je m'en [334] vais en un âge où il ne faut plus guère me procurer de telles commissions. — Nous vous remercions très-cordialement de vos provisions de Carême ; je voudrais que nous eussions le moyen de correspondre à cette charité en vous envoyant quelque chose de ce pays, mais encore nous y faut-il aviser pour quelque jour, et faut que ma Sœur la Supérieure de Chambéry nous donne quelque bonne adresse pour cela, afin qu'entre elle et nous, nous vous puissions mander quelques provisions, que vous ayez peine à recouvrer là.

Ma toute chère fille, la disposition de votre chère âme est celle que je désire, ou plutôt que notre Jésus veut de toutes ses vraies Filles de la Visitation : qu'elles se délaissent sans se regarder au soin de la divine Providence, s'y reposant entièrement, et faisant avec paix et douceur ce que cette même Providence leur présente dans chaque occasion. Dieu ne requiert de nous que cette fidélité. Ma fille, sa douce Bonté vous tient de sa sainte main ; je le supplie de vous conduire au moins dans les voies de son pur amour et toutes nos Sœurs, que je salue avec vous et me recommande affectueusement à leurs prières. Je salue aussi M. le grand vicaire et votre bon confesseur, non pour requérir de leurs lettres, mais pour obtenir d'eux leur saint souvenir devant Dieu. Faites fort prier pour les affaires de notre Bienheureux Père, que je supplie nous rendre toutes ses vraies et très-humbles Filles.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Marseille. [335]

LETTRE MCCCVIII (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

Désir de prévenir un nouveau procès.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 24 mars [1634].

Monsieur,

Il me semble que notre bon Dieu se plaise à faire naître des occasions pour employer la charité qu'il vous a donnée pour les Mlles de la Visitation, et par ce moyen accroître toujours les obligations qu'elles ont à votre bonté ; car voilà M. l'avocat Fichet, lequel ne se contentant pas de l'arrêt rendu par le souverain Sénat contre MM. de la Ravoire et Descostes, au même sujet que celui pour lequel nous agissons contre lui, s'est porté appelant de la sentence que MM. du conseil du Genevois ont rendue en notre faveur, ensuite, comme je pense, dudit arrêt et de la justice de notre cause. Vous savez, Monsieur, combien il est important, pour le repos de nos maisons, que les parents de nos Sœurs nous fassent jouir sans conteste des dots qu'ils nous promettent pour elles, quand elles ont fait profession, comme a fait très-légitimement notre Sœur M. -Thomassine Fichet. C'est pourquoi, avec toute l'humilité et affection de nos cœurs, nous recommandons cette affaire à votre bienveillance paternelle, pour en obtenir l'exécution au plus tôt qu'il se pourra, parce que je crois que nous pouvons encore avoir un arrêt favorable, comme la justice de notre cause nous le fait espérer, que cela arrêtera tous ceux qui, par ci-après, voudraient troubler nos monastères pour ce sujet.

Nous avons écrit fort au long à M. Fague tout le procédé de M. Fichet, par lequel vous pourrez savoir comme il ne prétend que de nous tirer à des longueurs extrêmes, comme déjà il a [336] fait dès plusieurs années, sous prétexte d'accord et autrement, et même que nous avions traité avec lui à notre perte, mais la nécessité où nous étions d'argent nous le fit faire. Et voilà qu'il nous a manqué de parole, voulant, au lieu d'argent comptant qu'il nous avait promis, nous donner une obligation sur laquelle tout de même il nous faudrait plaider ; outre que nos amis d'ici nous disent qu'il nous sera tout à fait utile d'avoir encore un arrêt, après lequel nous ne laisserons pas de traiter avec toute sorte de douceur avec lui quand il nous donnera de l'argent, car de prendre des papiers, l'on nous assure, et Mgr de Genève même, que nous n'en aurons jamais rien que par procès, qui est tout ce que nous craignons et fuyons plus que chose quelconque, après le péché.

Je prie Dieu, Monsieur, qu'il soit votre récompense de tant de bien que nous recevons de votre bonté, et qu'il répande sur votre digne personne et celle de madame votre femme et de tous vos chers enfants les plus riches trésors de ses grâces. Dans cette affection, je vous demeure invariablement, Monsieur, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCCIX - À LA MÈRE MARIE-ÉLISABETH GUÉRARD[78]

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE LYON

Reconnaissance pour une offrande faite en faveur du second monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 mars [1634].

Ma très-chère fille,

En lisant votre chère lettre, je voyais clairement la véritable correspondance de votre tout bon et cher cœur à ces paroles toutes cordiales, par lesquelles vous me témoigniez si naïvement [337] la suavité et grandeur de votre toute sincère dilection envers moi. Mon Dieu ! que cela répand et remplit mon âme d'une sainte consolation ! Il faut bien dire que c'est la bonne main de Notre-Seigneur qui lie ainsi étroitement nos cœurs ; car je vous assure, ma très-chère fille, que je me sens si jointe à vous, et si cordialement et intimement affectionnée à votre sainte communauté, que je n'ai point de paroles capables de l'expliquer. Dieu nous rende immortelle cette sainte dilection, et récompense par l'abondance de son saint amour le don et l'aumône que ce même amour vous inspire de faire en faveur de la petite maison d'Annecy. Je vous supplie, ma très-chère fille, d'offrir ma cordiale reconnaissance et notre très-humble remercîment à toutes nos chères Sœurs, qui y ont contribué si franchement leur bonne volonté et consentement. Je les salue toutes très-chèrement, comme mes filles très-aimées et de cœur.

Ne soyez en souci pour le secret : il sera gardé [338] soigneusement. La très-chère Sœur de Bellecour ne m'en a pas dit un mot, ni moi à elle. Dieu soit notre unique amour. Je suis en Lui, vôtre, sans aucune réserve. Il soit béni. Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Nouvelles des poursuites faites pour la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 avril 1634.

Ma très-chère fille,

Voilà la réponse de ma Sœur la Supérieure de Marseille ; vous la lui ferez donc tenir bien sûrement. Je lui mande qu'il suffira qu'elle donne deux cents écus pour ce coup, parce que les Pères en ayant emporté près de dix-huit cents, je ne pense pas qu'ils aient besoin si tôt d'argent. Au reste, vous êtes admirable à demander des nouvelles des affaires de ce Bienheureux, et ces Pères ne font que d'arriver à Rome. Nous leur avons envoyé la lettre de Mgr de Bourges qui porte la réponse de Mgr le cardinal-nonce, touchant ce Décret qui interdit toute poursuite de béatification de cinquante ans. Dame ! il faut bien prier Dieu pour cela ; car l'on aura de la peine à le vaincre. — Ce papier sur lequel M. Cœursilly veut imprimer le Coutumier est assez bon ; mais je n'ai pas le loisir à cette heure de penser à cela. Vous nous envoirez donc les six paires d'Heures par quelque voiturier, quand la commodité s'en présentera. Elles ne valent pas plus de trente sols, le papier en étant fort chétif. Pour ce qui est de la lame, certes Mgr de Genève ne sait [ce] qu'on en fera, car on ne la pourra ni faire venir, ni l'appendre à notre église ; c'est pourquoi il aurait bien voulu qu'on l'eût [339] faite d'argent, puisqu'elle devait tant coûter ; car elle en serait plus belle et plus portative, et ne nous aurait pas coûté davantage. Mais c'est grand cas que je ne me suis jamais pu bien faire entendre en cela, ni faire qu'on se tînt au marché de M. le prévôt, qui ne revenait pas à ce qu'on la fait valoir.

Mon Dieu ! ma fille, certes je n'ai nul loisir que de rire d'une lettre que je viens de faire écrire à notre Sœur de Châtel, sur son attelage de chevaux et de charrettes, qu'elle nous vante tant qu'elle peut pour notre petite maison. Vous en aurez des nouvelles quand j'aurai loisir d'écrire sa grande lettre. Cependant certes, je vais vider mon esprit tant que je pourrai pour passer cette sainte semaine avec Notre-Seigneur, s'il m'en fait la grâce. Il soit béni.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXI - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Affiliation à l'Ordre de la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Monsieur et notre très-cher frère,

Puisque Dieu vous a rendu un si bon et dévot fils de notre Bienheureux Père, et que vous désirez d'être associé à sa petite Congrégation, nous vous y admettons de tout notre cœur, en tant que nous le pouvons, afin que désormais vous soyez participant de tous les biens qui se feront dans notre Congrégation de la Visitation, bénissant Dieu qui vous a donné ce désir pour notre consolation et utilité spirituelle, nous confiant en votre bonté que vous nous ferez participantes de vos saints sacrifices et bonnes œuvres, offrant journellement à la divine Majesté [340] toutes vos petites filles et sœurs de la Visitation, et particulièrement, selon votre promesse, celle qui est de cœur, votre très-humble fille en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation. d'Annecy.

LETTRE MCCCXII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE, À ALONNE

Encouragement à bénir la volonté divine dans les afflictions qu'elle nous envoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Votre lettre, ma très-chère fille, a grandement touché mon cœur de le voir dans une si sensible douleur. À la vérité, vos afflictions sont grandes, et les sujets en sont pénétrants, les regardant selon les choses de cette vie ; mais si vous éleviez votre considération au-dessus des choses basses et caduques qui n'ont point de durée, pour regarder la bienheureuse éternité, où sont les grandeurs et consolations infinies, vous seriez toute pleine de douceur parmi les accidents de cette mortalité, et vous vous réjouiriez de voir en lieu d'assurance ceux que vous regrettez. Mon Dieu ! quand serons-nous un peu attentives à ces vérités de la foi ? Quand sera-ce, ma chère fille, que nous savourerons la douceur de la volonté divine en tout ce qui nous arrivera, n'y voyant que son bon plaisir, qu'il nous départ avec un amour égal et incompréhensible tant ès prospérités qu'es adversités, le tout pour notre mieux ? Mais, misérables que nous sommes, nous convertissons en poison les remèdes que ce grand médecin nous applique pour guérir nos maladies. Ne faisons plus de la sorte ; mais, comme enfants obéissants, soumettons-nous amoureusement à la volonté de notre Père céleste, et correspondons à ses desseins, qui sont de nous unir plus [341] intimement à Lui par le moyen des afflictions ; et faisant ainsi, Il nous sera tout, et nous tiendra lieu de frère, de fils et de mari, de mère et de toutes choses. Prenez donc bon courage, et vous fortifiez par ces considérations. Je supplie Notre-Seigneur qu'il vous donne la connaissance des riches trésors que sa bonté enclôt dans les afflictions reçues de sa main.

À LA MÊME

Conseils pour vivre chrétiennement dans le veuvage.[79]

Ma très-chère fille,

Vous désirez voir en écrit mes intentions sur vous, les voici donc en suite. La plus forte affection que j'aie, c'est que vous viviez en vraie veuve chrétienne, avec la modestie aux habits, aux actions et surtout aux conversations, desquelles il est tout à fait requis que vous bannissiez les jeunes hommes vains et mondains ; autrement, ma très-chère fille, quoique, par la grâce de Dieu, je tienne votre vertu pour inébranlable et que j'en sois assurée plus que de moi-même, si est-ce qu'elle serait ternie et sujette aux divers jugements du monde, si vous receviez telles personnes en votre maison et vous plaisiez en leur compagnie. Je vous prie de me donner créance en ceci, pour votre honneur et le mien et pour mon repos. Je sais bien, ma très-chère fille, que l'on ne peut bonnement vivre en ce monde sans quelques contentements ; mais croyez-moi, ma mie, que vous n'en trouverez point de solide, sinon en Dieu, en la vertu et aux soins [342] justes et raisonnables que vous devez prendre en l'éducation de vos enfants, et au gouvernement de leurs biens et de votre maison ; si vous en voulez prendre ailleurs, vous aurez mille angoisses de cœur et d'esprit, je le sais bien. Je ne rejette pas les légitimes contentements qui se peuvent tirer, par forme de divertissement, aux conversations honorables de personnes vertueuses, ni les visites qui se peuvent faire de telles personnes, bien qu'il soit plus raisonnable de les faire plus rarement en la condition où Dieu vous a mise. Enfin, ma très-chère fille, il faut, pour la gloire de Dieu en vous, pour l'honneur et l'amour que vous devez à la mémoire de votre tant cher mari, pour la conservation de votre propre réputation et pour l'édification de votre fille, qui sans doute se moulera sur vous, que vous contraigniez un peu vos inclinations et les soumettiez à Dieu, à la raison, à votre utilité, à celle de vos chers enfants, et encore pour la bienséance de votre naissance et condition et la consolation de vos proches. Vous serez fort aidée pour cela, ma très-chère fille, si vous suivez fidèlement les petits exercices de piété dont nous avons parlé et que je vais ici marquer.

Premièrement, à votre réveil du matin, pensez à cette toute présence de Dieu, et remettez entre les mains de sa Bonté votre cœur et tout votre être ; puis regardez brièvement le bien que vous pouvez faire le jour, et le mal que vous pouvez éviter, surtout en vous abstenant du défaut auquel vous êtes le plus sujette, et vous résolvez qu'avec la grâce de Dieu vous ferez le bien et éviterez le mal. Vous levant, étant descendue de votre lit, ou sur votre lit même, mettez-vous à genoux, adorez Dieu du profond de votre âme, remerciez sa Bonté pour tous les bénéfices et grâces qu'il vous a faits ; car, si vous y pensez un peu, vous verrez que ses miséricordes vous ont environnée et qu'il a eu un soin spécial de vous, ce qui doit bien toucher votre cœur, lequel vous lui offrirez derechef avec vos résolutions et toutes vos affections, pensées, paroles et œuvres que vous [343] ferez ce jour-là, en union de l'offrande sacrée que notre divin Sauveur fit de soi-même sur l'arbre de la croix, et lui demanderez sa sainte grâce et assistance pour votre conduite ce jour-là, puis prendrez sa sainte bénédiction, celle de la Sainte Vierge, de votre bon Ange, et de vos saints protecteurs, en les saluant par une simple inclination de cœur et révérence intérieure. Tout cet exercice se peut faire en l'espace de deux Pater et Ave, Maria ; puis habillez-vous diligemment.

Tant qu'il vous sera possible, oyez la sainte messe tous les jours, le plus attentivement et dévotement que vous pourrez, avec quelques saintes considérations, selon qu'il est enseigné à Philothée ; si vous ne la pouvez entendre réellement, entendez-la spirituellement, ainsi que le même livre le dit, qui doit être votre cher livre et votre guide spirituel. Or, soit pendant la sainte messe, si vous ne pouvez mieux, ou en quelque autre temps et lieu retiré, faites tous les matins environ un quart d'heure d'oraison cordiale, vous mettant devant Dieu ou à ses sacrés pieds, ou à ceux de la très-sainte Vierge, comme une fille devant son père ou sa chère mère, et vous entretenez avec leur divine Majesté avec une humble confiance filiale, soit par l'entremise de quelque mystère, ou bien selon le besoin que vous aurez présentement et que l'esprit vous dictera. Finissez toujours par un grand désir d'aimer Dieu et de lui plaire, avec un renouvellement de vos saintes résolutions et invocation de sa grâce. Surtout tâchez d'avoir une pure intention en tout ce que vous ferez et d'offrir souvent vos actions à Dieu, retournant fréquemment votre esprit à sa Bonté, par des saintes affections, selon qu'il vous suggérera ou que votre cœur vous le dictera.

Lisez tous les jours un quart d'heure ou demi-heure dans quelque livre dévot, surtout dans Philothée. Devant le souper, étant un peu retirée, ou en vous promenant, remettez-vous entre les mains de Dieu, par quelques saintes aspirations. Faites un examen avant que vous coucher ; et, prosternée devant Dieu, [344] adorez-le, remerciez-le, offrez-lui votre âme et l'invoquez. Et, si vous pouvez, ajoutez les litanies de Notre-Dame, faisant répondre vos filles. Communiez au moins tous les premiers dimanches du mois et les bonnes fêtes qui y écherront, comme celles de Notre-Dame et les grandes fêtes de Notre-Seigneur, le jour de saint Joseph, auquel je désire que vous soyez dévote.

Et pour fin, ma très-chère fille, tâchez de pacifier vos passions et de les ranger, avec vos inclinations, sous la loi de la raison et de la sainte volonté de Dieu ; car autrement vous n'aurez jamais que trouble et perturbation en votre âme. Mais si vous êtes si heureuse que de recevoir avec douceur et patience les afflictions et contradictions de cette vie, que Dieu permet ou envoie aux enfants de son élection éternelle, pour leur bien et acheminement en sa glorieuse béatitude, assurez-vous, ma très. chère fille, que vous commencerez dès cette vie à goûter quelque chose des délices de la bienheureuse éternité de gloire ; mais il faut avoir le cœur bon envers Dieu et l'aimer souverainement en tous les effets de son bon plaisir, et préférer, par une sainte obéissance, sa divine volonté à toutes nos volontés, désirs et inclinations. Dieu, par sa douce bonté, nous octroie cette grâce, ma très-chère fille ; je l'en supplie incessamment et de tout mon cœur, qui vous aime uniquement et de toute l'étendue de ses affections. Amen.

Conforme à une copie authentique gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [345]

LETTRE MCCCXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Affaires concernant madame de Toulonjon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 11 mai [1634].

Ma très-chère fille,

Je vous prie de donner une sûre et prompte adresse à cette lettre de Mgr de Bourges, parce qu'elle est importante pour les affaires de ma fille qui me témoigne, en ses dernières lettres, n'être guère contente de ce que vous avez mandé son argent à M. l'abbé [de Saint-Satur] son beau-frère, parce qu'il le lui consomme tout là ; et de quatre mille écus qu'il a reçus pour elle, il lui mande qu'il lui en a seulement mis huit mille francs en rente et que le reste il le garde, parce qu'il lui consomme beaucoup d'argent là. Si vous l'eussiez fait remettre entre les mains de ma Sœur Favre, elle en aurait été bien aise, mais non de ce que M. l'abbé l'a reçu ; et, puisque vous lui voulez faire la charité de lui garder trois mois les mille sept cents livres que vous avez encore, pour savoir ce qu'elle veut que vous en fassiez, je pense que nous les pourrons bien prendre, parce qu'au lieu de les faire tenir à ma Sœur Favre, qui nous doit envoyer de l'argent, nous pourrons savoir d'elle si elle agréera que nous prenions toujours celui-là, à bon compte d'une plus grande somme qu'elle nous doit donner, avec deux filles pour la [seconde] maison. Ma chère fille, je vous dis derechef que si vous faites la charité à ma fille de lui garder son argent trois mois, on pourra se résoudre pendant cet intervalle à le lui loger en quelque lieu assuré, sinon que vous en trouvassiez plus tôt quelque bonne commodité, que vous le pourriez faire de vous-même. Nous lui devons quarante ou cinquante pistoles pour joindre à cette somme ; mais nous ne le saurions faire de deux mois. [346]

J'attends de bon cœur la caisse de Paris et de vos chères nouvelles. Je vous prie, ma fille, faites tenir aussi celle que j'écris à ma fille, laquelle n'est point si résignée que je voudrais ; mais certes, elle est digne de compassion pour la quantité et diversité de ses traverses. Priez bien Dieu pour elle et pour mes besoins ; certes, les affaires nous accablent quasi. Dieu tire tout à soi et nous tienne en sa douce protection. — La vie de notre Sœur Sauzion[80] est à mon gré. je veux dire ses vertus.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXIV - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Heureuses espérances que donne le monastère de Montpellier. — De la fondation de Nîmes. — Il ne faut rien changer ni innover à l'Office. — Les Supérieures peuvent dispenser des menues coutumes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 11 mai 1634.

Ma très-chère fille,

C'est la vérité que je suis bien si accablée d'affaires que je ne puis pas toujours faire tout ce que je voudrais bien. Et croyez, ma fille, que quand je ne vous écris pas, j'en laisse bien d'autres ; car certes j'ai une particulière affection à votre consolation. Mais la multitude d'occupations qui m'arrivent l'une sur l'autre m'ôte bien souvent le moyen et la mémoire de ce que je dois faire, et pense qu'enfin il faudra que je me résolve à ne [347] plus répondre, que pour des choses bien importantes et qui regardent l'Institut ; car je défaille, et les affaires me croissent par la multiplicité des maisons, en sorte que j'ai grand'peine à y fournir ; c'est pourquoi il faut que désormais chacun s'accoutume à former son jugement, et faire la conduite ordinaire de sa maison sans s'attendre plus à moi. Ce que je ne vous dis pas pour vous empêcher de m'écrire, car je suis toujours bien aise de savoir de vos nouvelles ; mais afin que vous n'attendiez pas toujours réponse quand il n'y aura rien de nécessaire à répondre ; je vous écrirai pourtant, le plus que je pourrai.

Je ne me suis pas beaucoup mise en peine de vous nommer des Sœurs pour votre catalogue de l'élection, tant parce que je ne vois point d'inconvénient de proposer les trois que vous me nommez de votre maison, que parce que je ne doute point que vous ne soyez réélue, et cela sera le bien de votre maison. Je suis bien consolée de la bonne odeur qu'elle répand et de ce que votre bâtiment s'avance. J'espère que vous ferez là une maison de bénédictions spirituelles et temporelles, qui réussira grandement à la gloire de Dieu et à l'édification de tout ce pays-là. — Quant à ma Sœur N... je ne sais quel fondement elle peut avoir en l'estime qu'elle vous veut persuader que j'ai prise d'elle, car j'ai toujours reconnu en elle un grand besoin de l'esprit d'humilité et d'élever son esprit droit à Dieu, sans s'amuser autour des créatures, et de ne se point tant rechercher elle-même. Je l'aime bien, parce que je la crois bonne fille ; mais j'ai toujours vu que son grand besoin était de s'adonner à bon escient à ces pratiques-là. Et pour l'estime qu'elle dit que ma Sœur la Supérieure de Chambéry a d'elle, je n'en puis rien dire, car je n'en ai rien connu. Il est vrai encore qu'elle a ce défaut, qui est d'attirer les filles à elle, ce qu'il faut tâcher de lui bien faire connaître, car c'est un manquement grandement important en Religion, pour le mal que cela peut causer ; c'est [348] pourquoi, je vous prie, portez-la grandement à travailler pour s'en affranchir.

Quant à ce que vous me dites du Père Fichet, il est vrai qu'il a l'esprit sec. Je crois qu'il leur faut laisser faire de cette fondation de Nîmes comme ils voudront. La Providence divine sait quelles filles elle y a destinées ; mais je vous dirai bien pourtant que c'est la vérité que nos Sœurs d'Aix, ni même celles de Lyon n'ont point de filles pour le gouvernement, au moins pour une telle ville que celle-là, et que partant, si l'on s'adresse à elles pour cette fondation, je ne pense pas qu'elles la puissent faire. — Au reste, pour ce qui est des menues coutumes que vous demandez, nous sommes après les faire séparer de l'éclaircissement de l'Office, car nos Sœurs avaient tout écrit pêle-mêle ; et je crois qu'il nous faudra faire imprimer ce qui regarde l'Office à la fin du Coutumier, qu'on réimprimera bientôt. Et, pour le reste des menues coutumes, on les gardera à part, écrites à la main, parce que ce ne sont pas des choses importantes comme ce qui est de l'Office, auquel on ne doit rien changer ni innover ; mais les Supérieures peuvent dispenser des menues coutumes, quand elles le jugent à propos ; et quand nous aurons tout ajusté, nous vous en ferons part, assurez-vous-en, ma très-chère fille. — Non-seulement je trouve bon que vous reposiez demi-heure de plus que la communauté, le matin ; mais je vous prie et vous conjure de prendre les soulagements nécessaires à vos infirmités, afin que vous duriez longuement au service de Notre-Seigneur.

Je pense que vous ferez bien de procurer que Monseigneur fasse votre visite le plus tôt qu'il pourra, et de faire en sorte qu'il vous nomme quelqu'un à qui vous vous puissiez adresser en son absence. Ma chère fille, vous pouvez vous résoudre en ces choses-là sans attendre mes réponses ; car Dieu vous a donné assez d'esprit pour juger ce qui est le mieux pour votre maison. —Au reste, ma toute chère fille, la première pierre du second [349] monastère fut posée vendredi, et j'espère que cette maison sera de grande bénédiction pour le grand nombre de bonnes filles, bien que pauvres la plupart, qui s'y présentent. Mon Dieu ! que je voudrais bien avoir une douzaine de Sœurs Louise-Dorothée en ma main, pour les placer où la gloire de Dieu le requerrait. Certes, ma fille, je vous aime toujours plus, et la bonté et souplesse de votre cœur ; mais aussi ne faut-il pas faire ainsi ?

Adieu, je ne puis plus quasi écrire de ma main ; mon estomac s'en fâche trop. Faites mes devoirs vers Monseigneur et mes excuses vers M. et madame de Vallat. Je salue aussi toutes nos Sœurs, en leur souhaitant le saint amour du Sauveur, surtout à ma très-aimée fille, leur bonne Mère.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXV - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Les monastères de Paris sont le recours de tous ceux qui se trouvent dans le besoin. — Désir que Sœur H. A. Lhuillier accompagne les Religieuses envoyées à la fondation du Mans. — Éloge de M. Deshayes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 mai [1634].

Ma vraiment bonne et très-chère fille,

Votre cœur m'est si bon et si cordial qu'il me donne une entière confiance de vous écrire comme et quand je le puis ; c'est pourquoi vous pouvez, avec toute liberté, m'écrire franchement tout ce que vous désirez que je sache, vous assurant que je vous répondrai toujours fort sincèrement à tout ce que je verrai qui pourra vous être utile et nécessaire, et le plus promptement qu'il me sera possible. Je bénis Dieu de tout mon cœur de ce que votre bénite et chère maison se remplit tous les jours de si bonnes et excellentes filles ; c'est un grand bien pour [350] vous et pour votre famille, et encore pour les pauvres maisons qui ont leur recours à vous pour avoir des filles.

Pour ma Sœur la Supérieure de Metz, il est vrai que nous ayant écrit pour avoir une directrice, je lui répondis qu'il fallait qu'elle requit de vous cette charité, m'assurant que si vous leur en pouviez donner une, vous le feriez de grand cœur ; car, ma très-chère fille., il me semble de voir votre cher cœur et celui de ma chère Sœur H. -Angélique tout élargis en charité et dilection pour les pauvres maisons, en telle sorte que je ne doute nullement que tout ce que vous pouvez faire pour leur bien, vous ne le fassiez avec une entière sincérité et franchise ; et je vois tous les jours ce que j'ai déjà dit qu'il faut que les maisons de Paris soient le secours et le soulagement des pauvres maisons qui sont autour d'elles. — Quant à ce qui est de votre fondation du Mans, ce sera un grand bien que ma chère Sœur H. -Angélique y conduise les Sœurs, lesquelles recevront de ce bonheur une consolation pleine de douceur et de suavité ; et outre cela, sa présence ne pourra qu'être fort utile aux maisons où elle passera. Mais il faudra savoir si sa santé lui pourra permettre ce voyage, et si elle le pourra faire sans incommodité. Et si elle passe par Blois, je la supplie prendre le loisir de bien considérer l'esprit de ma Sœur la Supérieure, et de reconnaître celui des filles, avec la disposition présente de la Mère déposée, afin qu'à son retour elle m'en écrive un peu au long ce qu'il lui en semblera.

Si madame la maréchale pouvait donner ses mille francs à nos Sœurs de Rouen, j'en serais bien aise ; cela les aiderait à vous sortir des engagements où vous vous êtes mises pour elles ; je lui en écrivis, il n'y a pas longtemps, par le Père. — Je suis bien aise de ce que vous appelez père notre vraiment très-cher et bon père M. le commandeur [de Sillery] ; car, maintenant qu'il a pris l'ordre sacré de prêtrise, il faut que son humilité nous souffre cela. Nous lui avons des obligations si grandes et [351] si pressantes, que nous ne saurions jamais en avoir assez de reconnaissance. C'est pourquoi il faut au moins lui accorder tout ce qu'il témoigne désirer de nous ; car je suis bien assurée que sa prudence, sagesse et grande piété ne lui feront rien requérir que nous ne lui puissions facilement accorder. — Quand M. Deshayes sera à Paris, il vous en donnera avis ; car nous l'avons prié de recevoir l'argent de la charité. Ce bon seigneur est incomparable dans son affection ; c'est lui que notre Bienheureux Père appelait son bon et fidèle ami du monde, aussi se témoigne-t-il tel dans toutes sortes d'occasions, tant envers notre bon Père, comme à tout ce qui le touche ; aussi ai-je un grand désir que nos maisons le reconnaissent pour tel, et traitent avec lui cordialement, en lui témoignant un amour plein d'une sainte dilection.

Je croyais vous dire ici un mot de ma main, et à la très-chère Sœur H. -Angélique ; mais ma tête ne me le peut permettre. Je salue bien chèrement votre cher et tout bon cœur avec toutes nos chères Sœurs, suppliant Notre-Seigneur de vous rendre toutes de plus en plus selon son Cœur. Je vous prie de faire saluer de notre part M. et madame de Coulanges et ma petite. Il n'y a pas longtemps que j'ai écrit à notre bon Mgr l'archevêque, que je vous prie de faire aussi saluer de ma part, et de croire que je suis d'un cœur entier et sincère, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [352]

LETTRE MCCCXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Élection de Crémieux ; prévision pour celle d'Orléans.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 mai [1634].

Ma très-chère fille,

Je suis étonnée de ce que vous me dites qu'il y a si longtemps que vous n'avez point de nos nouvelles ; car je crois bien que nos bonnes Sœurs de Crémieux vous auront fait tenir celle que nous vous écrivîmes du 20 ou 27 février avec un gros paquet de lettres, dont une partie était de ma fille qui s'en est allée, lequel je leur avais grandement recommandé de vous faire tenir promptement ; et du depuis je vous ai encore écrit par l'homme de madame de Nemours, auquel nous avons aussi donné un grand paquet, que, je crois, vous aurez reçu maintenant.

Vous dites que nos Sœurs de Crémieux vous ont bien mortifiée en l'élection qu'elles ont faite ; si, ont-elles bien moi [aussi mortifiée] ; mais il n'y a remède. Dieu veuille que le tout réussisse à sa gloire ! je n'ai point de volonté en cela, sinon que, puisqu'elles l'ont élue, il faut tâcher de la leur faire avoir, si elle y veut venir.[81] J'en ai écrit à ma Sœur la Supérieure de Montferrand, ainsi que vous aurez vu ; car je crois que nos Sœurs de Crémieux vous auront adressé leurs lettres. Tout ce qui est à désirer, c'est de leur procurer une prompte réponse, pour savoir si elles l'auront ou non, bien qu'elles n'aient rien qui les presse en cela, car elles ont une très-bonne assistante. Si elles eussent cru le conseil que je leur donnais, d'attendre à [353] l'Ascension, on eût eu le moyen de les mieux pourvoir. — Pour ce que M. le grand vicaire vous a dit de l'élection de ma Sœur la Supérieure de l'Antiquaille à Orléans, je n'y ai point de part pourtant, n'en ayant écrit ni d'un côté ni d'autre ; mais ç'a été le bon Père dom Maurice, lequel, selon la connaissance qu'il a eue de notre maison d'Orléans, au temps qu'il a demeuré là, leur dit que cette bonne Mère leur serait propre. Je n'ai rien coopéré en cela, sinon, quand le Père dom Maurice m'en a parlé, de lui dire que cela serait bien ; car enfin, ma très-chère fille, je ne fais tout le mal que l'on pense que je fasse. Mais pour vous dire ce qui en est : la maison d'Orléans a besoin d'une bonne Supérieure, et elles n'en ont point parmi elles, ni je n'en sais point du côté de la France, si ce n'est ma Sœur Paule-Jéronyme de Monthoux ; mais elles l'appréhendent, craignant qu'elle ne soit trop austère, et je les laisse faire. Je serais bien aise pourtant, si elles se peuvent passer de ma Sœur de l'Antiquaille, qu'elles le fassent ; je leur en écrirai pour la consolation de M. le grand vicaire, lequel je vous prie de saluer très-humblement de ma part, et l'assurer qu'en cela, comme en toute autre occasion, je serai toujours bien aise de lui témoigner le désir que j'ai de le servir, ou plutôt le respect et l'honneur que je porterai toute ma vie à ses désirs.

Un bon gentilhomme de cette ville, qui s'appelle M. de T..., nous a délivré ici deux cents livres qu'il nous a priées de faire tenir à son fils qui étudie à Orléans. Je vous prie, ma chère fille, de les faire tenir à ma Sœur la Supérieure d'Orléans, afin qu'elle les remette le plus promptement qu'il se pourra audit sieur de T..., étudiant à Orléans. Que si vous ne pouvez sitôt faire tenir l'argent, au moins faites tenir les lettres que nous vous envoyons pour ma Sœur la Supérieure d'Orléans. — Notre Sœur l'économe nous a dit que vous devez les cinquante écus de la rente qui sont échus le premier de janvier passé ; vous y joindrez encore cinquante livres de l'argent de Saint-Étienne, [354] pour faire les deux cents livres que vous enverrez à Orléans, et nous vous en envoyerons votre quittance. — Voilà quarante sols pour une paire d'Heures que nos Sœurs ont fait venir ; mais c'est à condition que vous réduirez ce bon homme-là à n'en prendre que trente ; car certes, elles n'en valent pas davantage, à cause qu'elles sont si mal imprimées et de si mauvais papier ; et les dix sols restant vous demeureront pour arrhes, jusqu'à ce que nous en achetions d'autres ; car, quand nous saurons qu'elles seront à trente sols, nous en prendrons davantage.

Il vous en prend bien que ce n'est pas de ma main que je vous écris, car je ne vous dirais pas tant de choses, quoique j'aie bien envie de vous écrire un peu à mon gré. Cependant, devenez sainte, et priez tant Dieu que je sois parfaitement humble. Je suis tout a fait vôtre et à nos pauvres Sœurs.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXVII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Moyens d'acquérir la paix du cœur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Oh ! quel bonheur, mon vrai Père, d'être ainsi tout dédié et immolé à la souveraine Majesté ! Quant aux désirs que vous avez d'être fort reconnaissant envers notre bon Dieu, pour l'excellence des grâces qu'il vous a conférées, il m'est avis, mon très-cher Père, que sa divine lumière, qui les pénètre et voit dans votre âme, se contentera que vous les conserviez, sans vous peiner ni occuper beaucoup à entreprendre de grandes choses, ni à en rechercher les occasions ; mais vous tenir [355] préparé à les accomplir quand son adorable volonté vous les présentera : c'est le plus parfait et le plus utile pour que, ce me semble, dans une vraie simplicité et révérence, vous joigniez et vous serriez amoureusement votre cœur à ce divin Sauveur vous unissant à l'unité de Dieu, par un amour simple et épuré. Le calme que cela donnera à votre âme fera qu'elle connaîtra avec une clarté bien plus grande les inspirations, les motions et les lumières que le Saint-Esprit lui communiquera. Tâchez de faire vos actions avec le plus de pureté et de perfection que vous pourrez, mais sans contrainte ni gêne : s'il vous vient en vue d'y avoir commis quelque défaut, humiliez-vous tranquillement, par un simple abaissement d'esprit devant Dieu, et n'y pensez plus. Notre saint Fondateur, que vous voulez imiter, disait qu'il fallait souffrir que nous fussions de la nature des hommes, puisque Dieu ne nous avait faits des Anges, et partant de nous contenter de la pureté qui se peut humainement acquérir.

LETTRE MCCCXVIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

On ne doit proposer aux élections de la communauté que des Religieuses capables de gouverner, et ne pas empêcher une Supérieure de se rendre au monastère où elle a été élue.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, juin 1634.]

Si la douceur de notre doux Sauveur guérit ou du moins soulage ma pauvre grande fille, quelle consolation pour ses chères filles et pour nous ! Nous en supplions sa Bonté de tous nos cœurs, les soumettant toutefois à son bon plaisir, à votre imitation ; car je sais que vous ne voulez que cela.

Quant à tout ce qui s'est passé pour [Troyes], vous l'avez [356] fait avec tant de pureté d'intention que Dieu ne lairra de l'approuver, encore que quelque partie du monde vous en blâme. Conduisez cela selon la douceur et suavité accoutumées de votre esprit, car il ne faut rien rompre, mais tout plier doucement. — Une de nos maisons propose qu'il faut mettre sur le catalogue aux élections des Supérieures, toutes les filles qui ont les années de Religion, sans distinction de celles qui pourraient être imbéciles [infirmes] et tout à fait sans capacité du gouvernement ; et cela pour éviter les murmures de celles qui ne sont pas proposées, et ne leur donner la confusion qu'on les tient pour incapables. Que dites-vous à cela, ma vraie fille ? J'en désire savoir votre sentiment ; car, outre que la pratique contraire est établie dès le commencement en notre Institut, où je n'ai pas su que personne trouvât à redire, il m'est avis que ce serait contre la sincérité due aux communautés de leur proposer quantité de filles, qu'en conscience l'on juge incapables de les conduire.

Vos lettres nous ont certes touché le cœur jusqu'au fond. Hélas ! que vous avez bien raison de croire que nous ne doutons point de votre incomparable sincérité et obéissance ; car vraiment il nous serait impossible de le faire. Je n'ai aucune vue d'en avoir eu une ombre de doute. Si Dieu a régenté en votre élection [à Rennes],[82] Il en détournera tous les obstacles que les hommes donnent à votre voyage. Cependant ils font grand tort à notre Institut, et lui veulent ôter l'un des moyens plus efficaces qu'il ait pour conserver son esprit. Si j'osais, je dirais de tout mon cœur : Plût à Dieu que cette élection n'eût point été faite car elle me donne assez de peine de vous mener si loin de nous ; mais, regardant à la céleste Providence, je me soumets, et prie Dieu que sa sainte volonté s'accomplisse, et qu'il tire [357] sa gloire de tout. Ils ont grand tort en leurs contradictions ; c'est n'aimer guère l'Institut de préférer leur consolation au bien de toute une Religion ; car, comme vous dites, ma vraie très-chère fille, il sera bien plus important et visible en votre personne qu'il ne serait en toutes les autres filles. Certes, je sens mon cœur tout malade et touché. — Le souverain Maître et médecin fasse son saint vouloir et vous conserve en santé.

LETTRE MCCCXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Détails sur l'établissement du deuxième monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 juin [1634].

Ma très-chère fille,

Je vous envoie toutes mes lettres ouvertes, afin que vous les voyiez vous seule, et les lisiez en votre particulier, sans que cela passe hors de vous. Je vous envoie de même la lettre de ma Sœur Jeanne-Charlotte [de Bréchard]. [Plusieurs mots ont été coupés à l'original.] — Nous avons reçu une boîte que vous nous avez envoyée. Si vous en avez encore quelqu'une, remettez-la à Bernard, le voiturier ordinaire, avec le trophée, s'il se peut apporter. Vous nous enverrez encore, s'il vous plaît, par lui, les six paires d'Heures que votre libraire nous a promis de nous donner pour trente sols.

Enfin, ma très-chère fille, la petite maison est commencée, dès le jour de la Sainte-Trinité, jour anniversaire de la vingt-quatrième année que notre Institut est commencé à même jour, et quasi à même heure ; car nous sortîmes, et nos Sœurs qui ont été employées à cette seconde maison, après souper, et reçûmes la bénédiction de M. notre Père spirituel de la part [358] de Mgr de Genève qui vint le lendemain dire la sainte messe, avec une petite exhortation sur le sujet de notre établissement, lequel s'est fait avec beaucoup de témoignages de contentement de ceux de la ville, et même des particuliers qui y avaient le plus contrarié. Elles y sont déjà au nombre de dix-neuf, y compris la Sœur tourière. Nous y avons employé de fort bonnes Sœurs : ma Sœur Madeleine-Élisabeth de Lucinge, Supérieure ; ma Sœur Françoise-Angélique de la Croix [de Fésigny], que vous avez vue, assistante ; ma Sœur Marie-Hélène de Vars, que vous connaissez aussi, économe et portière, avec deux autres professes de cette ville, qui sont de très-bonnes et vertueuses filles, et une novice du voile blanc. Elles ont déjà reçu dix prétendants, qui entrèrent avec elles, et il y a un si grand nombre qui prétendent et de bonnes, qu'une troisième maison serait encore nécessaire pour les loger toutes.[83] Ces chères Sœurs de la petite maison vous prient de leur envoyer douze paires d'Heures, avec les six paires que vous enverrez pour nous ; si vous pouviez les avoir toutes pour trente sols, cela serait fort conforme à leur pauvreté. Vous enverrez encore, s'il vous plaît, le boucassin incarnat que vous avez acheté, avec le mémoire toujours de ce que les choses coûtent.

Je vous prie d'envoyer à ma Sœur la Supérieure d'Orléans deux cent trente livres sept sols, pour le neveu de M. notre Père spirituel, à compte de ce que vous nous devez. — Souvenez-vous bien, ma très-chère fille, de ne pas cacheter la lettre de Mgr d'Autun, ni [celle] de M. de Ganay, mais oui bien celle que j'écris à ma Sœur la Supérieure de Riom et de Montferrand. Je n'ai loisir de vous dire rien de plus. Devenez sainte, ma très-chère fille, et priez Dieu pour moi.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [359]

LETTRE MCCCXX - À LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE À RIOM

Nécessité de déposer une Supérieure qui a manqué aux lois de la clôture. Moyens à employer pour exécuter cet acte.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 juin [1634].

Ma très-chère fille,

Voilà une triste affaire, bien rapportante à l'esprit de celle qui l'a faite. Dieu, par sa bonté, lui veuille faire la grâce de rentrer si bien en elle-même qu'elle demande d'être déposée de sa charge. Et pour moi, je crois qu'elle doit absolument être déposée, par l'autorité de Mgr d'Autun, afin que nos autres monastères sachent que tels manquements ne sont point laissés sans punition exemplaire.[84] Voici donc ma pensée : pour faire que les choses passent plus doucement pour le dehors et pour [360] ses parents, [il faut] qu'elle demande d'être déposée, et que, pour l'instruction et édification de nos monastères, on sache qu'on l'a fait déposer pour châtiment de ses sorties : voilà le chef de l'affaire.

Or maintenant, pour en venir à bout, j'écris à Mgr d'Autun et à son grand vicaire, sans lesquels vous ne pouvez rien faire. Je dis ainsi, ma très-chère fille, parce qu'il faut nécessairement que vous fassiez le voyage, si vous avez le zèle de la gloire de Dieu et du bien de l'Institut ; car nous autres infirmes n'avons pas toujours des maux si pressants que nous ne puissions bien rendre quelques services à Dieu et à notre Religion, dans les occasions que sa Bonté nous présente et qui sont importantes, comme est celle-ci. Que si toutefois vous êtes dans l'impuissance d'aller jusque-là, je crois que le Père Charles ne refusera pas à ma Sœur [de Préchonnet] Supérieure de Montferrand la licence pour y retourner, ce qui sera bien nécessaire, en cas qu'elle ait reconnu que toutes les choses que l'on vous a fait entendre et que [361] vous m'avez écrites sont bien véritables ; et, cela étant, elle pourra se servir des lettres que j'écris pour avoir le secours et l'autorité de Mgr d'Autun, afin d'apporter le remède convenable au mal de cette maison. Si j'avais la santé et la liberté pour faire moi-même le voyage, je ne vous en donnerais pas la peine, ni à l'une ni à l'autre ; mais vous, n'en étant qu'à une journée et demie, et moi à sept ou huit, vous pouvez plus facilement les aller servir que moi. Que s'il arrive que Mgr d'Autun soit absent, vous pouvez lui écrire en lui envoyant ma lettre, et si vous avez quelque ecclésiastique ou père de Religion propre à vous assister en cette occasion, vous le lui pourriez demander, afin qu'avec son autorité il puisse utilement faire ce que vous jugeriez convenable pour le bien du monastère de Moulins, particulièrement pour faire déposer ma Sœur la Supérieure, le plus doucement qu'il se pourra, pour le repos de son esprit et la satisfaction de ses parents, et après cela la faire transmarcher en un autre monastère. Je crois que celui d'Autun serait le plus convenable. [362]

Pour ce qui est de pourvoir le monastère de Moulins d'une autre Supérieure, je n'en vois point de plus propre pour remettre cette maison-là que ma Sœur de Chastellux. Elle est réélue à Bourg, mais elle n'a pas encore accepté la charge qu'elle n'ait des nouvelles si Mgr d'Autun, son Supérieur, l'agréera ; et cependant elle est ici depuis quinze jours, et y sera encore quelque temps. C'est pourquoi, si Mgr d'Autun désire l'employer à Moulins, elle sera en liberté pour cela, et nous tâcherons de pourvoir le monastère de Bourg de quelque autre Supérieure, qui le puisse servir utilement. Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous puis dire sur ce que vous m'écrivez. Dieu veuille que vous puissiez réparer le mal qui est arrivé ! Et pour cela je vous prie d'agir selon l'esprit de notre saint Institut, avec toute sainte liberté ; car de tant écrire et renvoyer, cela ne fait que retarder les affaires.

Si vous ne pouvez aller, vous communiquerez, s'il vous plaît, cette lettre, avec les autres que j'écris, à ma Sœur la Supérieure de Montferrand, en cas qu'elle soit employée pour remédier à cette affaire. Dieu y mette sa bonne main, et vous donne son Esprit à l'une et à l'autre ! Vous avez assez de jugement pour faire les choses à propos sans me les renvoyer. Mais, ma chère fille, il se faut dépouiller des intérêts particuliers ; ce que je vous dis pour avoir été touchée de ce que vous m'écrivez des biens et charités que vous avez reçus de cette Mère [de Bigny], qui vous fait désirer qu'elle ne sache pas que vous vous mêliez de tout cela ; au contraire, il le faut faire par charité, et n'avoir autre intérêt, ni considération que la gloire de Dieu et le bonheur de l'Institut. Je vous conjure, ma très-chère fille, de vous rendre ferme en cela. — Vous savez de quel cœur je suis à vous et sans réserve.

[P. S.] Ma très-chère fille, je vous dis encore qu'il faut que vous sachiez bien que les choses que vous m'écrivez soient véritables avant que d'envoyer mes lettres aux Supérieurs ; et [363] faut-il encore que celle que vous écrirez dise quelque chose qui fasse connaître ce qu'il en est du mal, comme que la Mère ne ménage pas bien, et ne traite pas assez doucement ses filles, afin qu'on n'en juge pas autre chose.

Notre petite maison est commencée heureusement. Je n'ai loisir d'en dire davantage. — Depuis cette lettre écrite, j'ai pensé que si Mgr d'Autun n'était pas au pays, il serait bon que vous ne lui envoyassiez pas ma lettre, mais que vous la retinssiez ou fissiez retenir par nos Sœurs d'Autun. J'ai pensé que vous pourriez demander le Père Plumeret, recteur d'Autun, homme fort capable, au cas que M. de Ganay ne fût tant propre pour cela.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXXI - À LA MÈRE MARIE-ANGÉLIQUE DE BIGNY

SUPÉRIEURE À MOULINS

Sévères reproches sur son voyage à Bourbon. — Moyens à prendre pour remédier au trouble que cette sortie a occasionné dans le monastère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma fille,

Premièrement, je vous proteste qu'aucune de vos Sœurs ne m'a écrit, et n'ai point su les choses qui se sont passées, de la part de votre maison ; mais oui bien de quelque autre de nos monastères. Mais surtout plusieurs monastères, avertis de votre sortie pour aller aux eaux de Bourbon, m'ont marqué des particularités de ce voyage, que, si elles sont véritables, non-seulement vos Sœurs, mais tout l'Ordre en recevrait un notable préjudice et scandale ; car on m'a écrit que vous étiez allée avec deux carrosses, et que dans l'un vous étiez avec une Sœur, un Père Minime, M. votre frère et le médecin, et dans l'autre [364] trois Religieuses avec une tourière et avec certains autres séculiers, et que vous avez tenu maison ouverte à Bourbon. Si cela est, ma très-chère fille, vous m'en pouvez dire la vérité. Quant à ce que l'on dit que vous étiez obligée sous peine de péché mortel d'obéir au commandement d'aller aux eaux, ma chère fille, cela est un commandement extraordinaire et non du mouvement de M. votre Supérieur, auquel, si vous eussiez fait vos remontrances avec humilité et respect qui lui est dû, je m'assure qu'il ne vous aurait pas derechef rechargée d'un autre commandement. Et c'est peut-être pour cela que N. N. ont dit que vous méprisiez le Bienheureux et moi, parce que vous n'avez pas suivi son intention ni la mienne en ce sujet, selon que je l'ai mis dans les Réponses. Et enfin, si tout ce que l'on dit est vrai, des promenades que vous avez faites depuis Bourbon et le reste que l'on me marque, certes, ma fille, telle conduite est tout à fait hors du train et de l'esprit de notre Institut ; mais j'attendrai d'en savoir la vérité.

Au surplus, les N. ont grand tort de [parler] contre l'obéissance ; car s'il y avait quelque chose à dire, il fallait avec humilité et charité faire les remontrances à ceux qui pouvaient apporter remède au mal, et non pas en faire des plaintes en dedans et au dehors, selon que le Révérend Père m'écrit ; et on a raison de croire que je n'approuve pas [telle chose], car il est vrai ; mais j'approuve bien les humbles et charitables remontrances, et ne trouve point mauvais qu'on les fasse dans la vérité. Mais de remède à tout ceci, ma fille, certes je n'en vois point, sinon que les choses n'étant pas si secrètes comme vous les tenez, il faudrait, comme je pense et comme il me semble, que Mgr d'Autun commît quelque personne de vertu et de piété, capable d'entendre vous et toutes vos Sœurs, depuis la première jusqu'à la dernière, afin qu'avec un esprit désintéressé il pût plus sainement et droitement juger, sachant la vérité des choses qui se sont passées, et du remède qu'on y doit apporter, voire [365] même des pénitences qui seront convenables à être données, si les fautes sont telles que vous me les marquez. Car, ma très-chère fille, il ne serait pas à propos que vous, qui êtes offensée par ces manquements, vous les donnassiez vous-même. — Vous pouvez penser que je serai bien aise que vous ayez de nos Sœurs de Lyon, car il y a longtemps que je le désire ; et je crois que ma Sœur la Supérieure vous les enverra ; car, de vous les mener elle-même, je ne pense pas qu'elle en puisse obtenir licence : ce serait toutefois le plus grand bien qui saurait arriver à votre maison, car sa présence accommoderait toutes choses. Mais, à ce défaut, je crois qu'elle vous enverra M. [Brun] avec nos Sœurs : il est homme de vertu, de piété et d'expérience, par le long temps qu'il y a qu'il sert le monastère. Il pourrait parler à toutes vos Sœurs, et peut-être qu'après cela il en pourra faire le rapport à qui il doit être fait.

Au reste, ma chère fille, je ne puis m'empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire, que je vous admire, vu que vous faites profession d'en avoir une si particulière envers moi, comme quoi vous faites des coups si importants à l'Institut sans m'en rien dire qu'après qu'ils sont faits : car voilà votre voyage de Bretagne, celui des bains, cette fondation pour laquelle vous avez déjà reçu deux filles, que je n'en ai rien su que quand les choses ont été faites. Ce n'est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me les communiquer ; mais c'est pour vous faire voir que je ne suis pas encore si grue, que je ne connaisse bien que vous me demandez mes avis en de petites choses pour m'entretenir, et qu'ès importantes, où je vous pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous semble, et puis me les demandez. Et, pour conclusion, souvenez-vous, je vous prie, de ce que vous avez dit et écrit des sorties de ma Sœur [de Monthoux] et de celle de ma Sœur [Favre], quoiqu'il n'y ait rien eu en leur voyage de semblable à ce que l'on dit du vôtre ; et jugez par là [de la peine] que tout l'Institut en [366] reçoit, si les choses sont véritables comme on les fait entendre.

Pardonnez-moi, ma chère fille, si je vous parle ainsi ; je ne puis m'empêcher de dire la vérité à toutes celles de l'Institut, tandis que je vivrai : que l'on le prenne bien ou mal, je n'y saurais que faire, je fais toujours ce que ma conscience me dicte. Ce n'est point que je veuille faire la Mère par-dessus vous ; mais seulement parce que je me sens obligée d'en user de la sorte, et de vous dire encore que je ne sais comme quoi vous voulez entreprendre cette fondation, vu que vous n'avez pas des filles pour la fournir, et pour laisser ce qu'il faut pour le service de votre maison, au moins qui soient dans la disposition requise à tel emploi. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'Il vous donne son Saint-Esprit pour faire toutes choses selon son bon plaisir, et selon l'esprit de notre sainte vocation, et non selon la prudence humaine et les inclinations naturelles. Sa douce Bonté veuille vous combler de son saint et pur amour, et vous rendre toute sienne avec toutes nos Sœurs. Je demeure en Lui, etc.

LETTRE MCCCXXII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Congratulations sur le bon état de sa communauté. — Divers messages.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 juin 1634.

Ma bonne et vraiment très-chère fille,

Nous avons grand sujet de bénir et louer Dieu des grâces et bénédictions qu'il plaît à sa Bonté de répandre sur notre petit Institut, et particulièrement sur votre bénite communauté, en qui j'ai tant de sujets de consolations que je n'ai point de parole pour en exprimer les sentiments de mon cœur. Je vous réponds ainsi courtement sur le sujet de votre visite, ainsi que sur tout [367] le reste de votre lettre, étant si accablée et alangourie que je n'ai pas la force de faire davantage. Je ne suis pas pourtant malade tout à fait ; mais il y a je ne sais quoi en mon corps qui me rend si faible qu'à peine me puis-je traîner, dans le tracas des affaires où je suis.

Pour madame de Nemours, vous ferez tout ce que vous jugerez pouvoir faire pour sa consolation ; et quant à ce qui est de l'argent de la charité, vous le délivrerez à M. Deshayes. Je vous prie de saluer très-humblement notre très-cher et très-honoré père M. le commandeur ; j'ai une lettre commencée pour lui, il y a bien trois semaines, sans qu'il m'ait été possible de la finir ; je la finirai pourtant le plus tôt que je pourrai. Faites aussi présenter un très-humble salut à Mgr notre bon et très-digne archevêque, et à M. de Coulanges et à toute sa famille : j'ai reçu toutes leurs lettres, mais il m'est tout à fait impossible d'y répondre maintenant ; je le ferai le plus tôt que je pourrai. Pour ma pauvre chère Angélique, je la salue aussi de cœur, avec sa bonne et très-chère sœur et la mienne, sans oublier toute la chère communauté. Je me recommande aux prières de toutes, les assurant que je les aime cordialement et que je leur souhaite le comble des grâces célestes, mais à votre cher cœur particulièrement, duquel je suis et serai sans fin votre très-humble, etc.

[P. S.] Je salue encore M. Vincent [de Paul], auquel j'écrirai de tout mon cœur quand je pourrai, et au bon M. Crichant que je salue aussi bien chèrement ; je me recommande à leurs saintes prières.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris [368]

LETTRE MCCCXXIII - À MONSIEUR DE COULANGES

À PARIS

Témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prend de sa petite-fille.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 juin [1634].

Monsieur mon très-honoré et très-cher frère,

Je voudrais que vos yeux pussent pénétrer le plus intime de mon cœur, pour y voir le véritable amour et respect avec lequel il vous honore et chérit, car je vous assure que c'est de toute l'étendue de ses affections. L'une des chères consolations que je pourrais recevoir en ce monde, serait de me voir réellement encore une fois avec vous, comme j'y suis souvent en esprit. Mon Dieu ! mais il ne le faut pas désirer, n'y ayant point d'apparence que sa Bonté le veuille jamais ; et en tout il nous faut conformer à sa sainte volonté. Au moins, mon très-cher frère, prendrons-nous souvent le contentement de parler de vous avec notre très-cher Mgr l'archevêque, de vos bontés, des effets de votre singulière amitié et de la tendresse d'amour que Dieu vous a donnée pour cette pauvre petite orpheline, de laquelle, et de ses affaires, vous avez un soin si paternel. Dieu, par sa douce bonté, en sera votre récompense, mon très-cher frère, comme de tout mon cœur je l'en supplie, et de donner toujours plus grande grâce à cette petite, afin que croissant en âge, elle accroisse aussi le contentement que vous en recevez, par des plus solides actions et devoirs de son obéissance.

Je ne vous saurais dire, mon très-honoré frère, ce que je sens vous devoir et à madame ma très-chère sœur, et certes à tous les vôtres. Je supplie Notre-Seigneur de répandre miséricordieusement les plus riches faveurs de ses grâces sur votre digne [369] personne et sur toute votre bénite et honorable famille ; au moins serai-je à jamais, et du fond de mon cœur, sans aucune réserve, Monsieur mon très-honoré frère, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé chez M. Feuillet de Conches, à Paris.

LETTRE MCCCXXIV (Inédite) - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES

Affaires de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, juillet 1634.]

Mon Dieu ! où êtes-vous, mon tout unique et bien-aimé seigneur ? Personne ne me dit de vos nouvelles ; mais j'ai confiance en la bonté de Notre-Seigneur, que vous êtes partout et pour toujours en sa divine protection, comme un serviteur fidèle, qui ne se démarche point de son train ordinaire, ni de la fermeté de ses saintes résolutions à plaire à son bon Maître, quelque part qu'il soit, ni quelle affaire il négocie. Notre très-sainte Dame et Maîtresse vous aura, je m'assure, visité en l'abondance de sa suavité ; je l'en supplie de tout mon cœur, car nous voici dans l'octave de ses saintes visites.

Vous savez déjà, mon très-cher seigneur, comme nos Pères Barnabites ont quitté Rome, comme le Père dom Maurice est venu ici et m'a dit vous avoir écrit [plusieurs mots illisibles] ; il fait encore quelque chose qui était nécessaire à la perfection des procédures, lesquelles se sont trouvées très-bonnes, et cette affaire n'a rien à craindre que la longueur. Ce bon Père retournera à Rome au mois de septembre, et pense qu'il y faudra bien un an pour faire faire les transcriptions et copies italiennes, et faire reconnaître si les procédures seront au gré des députés commis pour cela, sans qu'il veuille parler d'autre chose. Tandis [370] qu'il fera cela, il découvrira les moyens de [mot illisible] le Décret dont il nous donnera avis, afin d'être aidé de notre secours- car il croit que la chose ne sera pas impossible, vu que notre Bienheureux est en très-grande estime dans Rome et parmi Nosseigneurs les cardinaux, notamment même que le Pape a témoigné, par quelque action et parole, l'estime qu'il fait de notre saint et très-fidèle serviteur de Dieu. Je crois qu'il nous faut un peu aller en cette affaire à la bonne foi, et y espérer une conduite et assistance toute spéciale de la divine Providence.

Je n'ai loisir do vous écrire plus, et aussi que mon estomac devient fâcheux et rétif à ce métier. Je supplie la très-sainte et débonnaire Mère de notre doux Sauveur de vous conserver en santé, mais surtout en sa très-sainte grâce, vous donnant le comble de toutes consolations et bénédictions célestes. Je suis d'un cœur incomparable, mon très-honoré et très-aimé seigneur, votre très-humble et très-obéissante sœur, fille et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Boulogne-sur-Mer.

LETTRE MCCCXXV - AU PÈRE DOM JUSTE GUÉRIN

BARNABITE, À TURIN

Sentiments de résignation au sujet des retards apportés à la béatification de saint François de Sales. — Visite du duc de Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Mon vrai très-cher et unique père,

Notre très-sainte Dame et Mère veuille, selon sa débonnaireté visiter votre cœur en l'abondance de ses suavités maternelles, afin que jamais plus il ne se laisse surprendre ni affliger pour les divers succès de cette misérable vie, quels qu'ils [371] puissent être ; car enfin, puisque la souveraine Providence de notre Père céleste gouverne tout, et qu'il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans sa conduite, non pas même une feuille d'arbre, pourquoi nous affligeons-nous de ce qu'il lui plaît de faire ? Or il nous faut bien agrandir notre courage sur cette vérité, mon très-débonnaire Père, afin que chose quelconque ne nous ébranle, non pas même le retardement de la déclaration de cette bénite et tant désirée béatification. Attendons, avec une amoureuse patience et soumission, le temps que cette sage Providence a marqué pour cela, nous consolant en notre bon Dieu, de la certitude qu'il donne à nos âmes que ce Père que nous chérissons si tendrement jouit de sa glorieuse présence, et qu'il règne avec tous les Saints, en cette cité de Jérusalem où sont tous nos désirs et nos espérances. Demeurez donc en paix, mon vrai Père, et ne me parlez jamais de la dépense, surtout de la vie particulière ; car je me confie que Dieu pourvoira à tout ce qu'il faudra pour cette sainte œuvre. Je n'en suis point en souci, non plus que de notre passage en Piémont ; mais je laisse tout à la souveraine Providence. Et je vous ai déjà écrit comment la véritable débonnaireté de Son Altesse Royale l'avait portée à nous donner l'incomparable bonheur et consolation de sa présence, quand il fut en ce pays ; mais avec tant de suavité qu'il nous laissa toutes parfumées de sa bonté, et des cordiaux témoignages qu'il nous donna de son estime pour notre Bienheureux Père, et de sa bienveillance envers notre petite Congrégation. Vous savez quels ont toujours été mes sentiments pour ce grand prince, et je prie Dieu qu'il achève ce qu'il a commencé en sa belle âme ; car je crois qu'il sera saint. Il ne se peut dire la fermeté qu'il a témoignée pour la seconde maison de cette ville, comme ont fait mesdames nos sérénissimes princesses : remerciez-les encore.

J'écris à notre bonne madame l'Infante Catherine comment les Sœurs allèrent faire leur commencement chez M. le [372] président de la Valbonne, attendant que le monastère soit bâti, auquel on travaille fort. Elles ont déjà reçu dix filles, et il s'en présente d'autres en grand nombre. — Nous attendons ce que vous nous direz pour Verceil, et ferons ce que vous nous manderez, s'il se peut. Je voudrais bien que l'on ne demandât pas d'argent à Son Altesse Royale. Il nous faut peu, et ce grand prince a tant d'affaires 1 Croyez que nous avons rendu grâces à Dieu de bon cœur de la naissance du petit prince. Je suis, mon cher Père, votre, etc.

LETTRE MCCCXXVI - À L'INFANTE CATHERINE DE SAVOIE

À TURIN

Détails sur la fondation du deuxième monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Madame,

Il me semble avoir déjà trop tardé de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime du commencement et progrès de sa petite maison de la Visitation, à laquelle Dieu donna commencement le jour de la très-adorable Trinité, vingt-quatre ans après, et quasi à même heure qu'il plut à sa Providence de donner naissance à toute cette petite Congrégation ; sa sagesse ayant choisi ce jour contre notre inclination, qui en avait marqué un autre, pour nous donner confiance d'espérer fermement en sa bonté, qu'elle ne se veut pas moins glorifier en cette seconde maison qu'elle l'a fait en la première, puisque aussi n'a-t-elle été entreprise pour autre fin.

Nous avons déjà reçu dix filles, mais qui ont tant de bonnes dispositions et qui sont si ferventes au désir de leur perfection, que Votre Altesse aurait grande consolation de les voir. Il y a [373] plusieurs prétendantes, mais on leur veut donner un peu de patience, attendant que les premières soient un peu plus formées. — Le bâtiment du monastère s'avance fort, et espérons d'en avoir suffisamment bâti pour y loger les Religieuses dans quinze ou dix-huit mois. Voilà, Madame, l'état présent de cette bénite œuvre, pour laquelle Votre Altesse et celle de madame votre sœur ont tant travaillé et montré tant d'affection, qu'elles en méritent toute la louange et la récompense devant Dieu, que nous supplions incessamment pour la conservation de Vos Altesses, et demeurons en tout respect et du profond de nos cœurs, Madame, votre très-humble, etc.

LETTRE MCCCXXVII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Dans l'ordre spirituel, qui désire obtient. — L'élection faite au deuxième monastère de Paris a été inspirée par l'Esprit de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Mon vrai et très-cher frère, que j'honore sincèrement,

Plaise au divin Sauveur de nos âmes de remplir la vôtre très chère de son saint amour ! Notre Bienheureux Père disait que qui désire bien, obtient ; c'est pourquoi sans doute, mon très-bon et très-cher frère, vous possédez déjà et vous posséderez de plus en plus le souverain bonheur d'être tout à Dieu et de n'être qu'à Dieu, puisque incessamment votre cœur ne respire que cela ; et nonobstant que vous ne connaissiez pas en vous ce trésor, il ne laisse pas d'y être. Mais notre doux Maître nous tient à couvert ses grâces et dons pour notre plus grand bien ; et pensant ne les avoir pas, nous les cherchons toujours avec plus de fidélité, et par ce moyen ils nous sont accrus. [374]

À la vérité, mon très-cher frère, l'Esprit divin était si abondant en notre Bienheureux qu'il régissait toutes ses actions, et je ne doute nullement qu'il ne lui ait dicté tous les règlements et institutions qu'il nous a laissés. C'est une bonne remarque que celle que vous faites de nos élections avant la fête du Saint-Esprit. Cette solennité nous doit être en particulier respect et dévotion ; car c'a presque toujours été au temps de cette sainte fête que les plus fortes résolutions et acheminements de notre établissement se sont faits. Loué en soit éternellement ce souverain Esprit, et de ce qu'il lui a plu de présider si heureusement en la nouvelle élection qu'ont faite nos chères Sœurs du faubourg ; car elles ont fait un bon choix en la personne de la Mère [M. -Agnès Le Roy]. J'espère en Dieu qu'elle maintiendra bien cette maison au bon état où notre chère Sœur Favre l'a laissée ; et que l'exemple que donnera à toute heure cette toute bonne Sœur par ses vertus, ne sera pas moins utile à nos Sœurs que leur a été sa sage et vigilante conduite.

Cependant, mon très-cher frère, je vois que, comme une sage abeille, vous tirez le miel de toutes sortes de fleurs, pour en remplir la ruche de votre grand cœur. Le grand saint Antoine en usait ainsi. — J'attends, selon votre promesse, une plus ample lettre de vous ; et cependant je vous ai voulu faire ce billet pour vous témoigner, quoique sans loisir, que mon cœur vous honore avec toute l'étendue de la dilection que Dieu lui a donnée ; et cela c'est avec une entière sincérité et confiance. [375]

LETTRE MCCCXXVIII - AU MÊME

Retard survenu à la cause de béatification de saint François de Sales. — Estime et respect pour le commandeur et le premier monastère de Paris.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 juillet [1634].

Mon très-honoré et cher père,

J'emploie un peu la main de ma pauvre chère petite Sœur pour vous dire que je reçus hier au soir votre lettre du 21 juin ; [la précédente] était déjà écrite et achevée, il y a plus de huit jours ; mais j'attendais le retour de notre muletier pour vous l'envoyer. Je vous dirai donc seulement, mon très-honoré et cher Père, que nous avons ici le bon Père dom Maurice, qui est revenu pour faire faire encore certaines choses qui étaient nécessaires aux affaires de notre Bienheureux Père. Il s'en retournera ce mois de septembre prochain à Rome, pour donner l'acheminement et les dispositions requises à tout cela. Il dit qu'il faut bien un an avant que tout soit en l'état qu'il faut, et peut-être que, pendant ce temps-là, Dieu touchera le cœur du Saint-Père ; mais quand cela n'arriverait pas, toujours n'auront-ils pas perdu leur temps, parce que tout sera prêt. Ce bon Père dit qu'il vous a écrit, qu'il attend de bon cœur de vos nouvelles. Mon très-cher Père, il faut conduire cette affaire tout à la bonne foi, et espérer que Dieu en prendra un soin et conduite toute spéciale.

Il est vrai, mon cher Père, que mon estomac a grand'peine à se soumettre aux écritures qu'il faut que je fasse de ma main, et c'est la vérité que j'ai été un mois ou six semaines toute traînante, depuis que j'eus ce grand mal de tête ; mais il me semble que, dès quelques jours en ça, je me remets et me sens toute vigoureuse, Dieu merci, et soulagée de ma tête. Quand il plaira à sa Bonté de me renvoyer le mal, il le faudra recevoir de sa main. [376]

Mon tout bon et très-cordial Père, qui a parlé de la musique et de l'église ? Je n'ai point su que cela fût contrôlé, et certes ce serait sans raison. O mon cher Père, Dieu vous a donné pour le bonheur de cet Institut ; vous n'y apporterez jamais que bénédictions, et cette chère maison en aura toujours la meilleure part, par vos saintes et fréquentes communications ; et m'est avis que notre bon Dieu y fait un grand avancement. Le très-bon M. Vincent [de Paul] m'en dit des nouvelles qui me donnent grand sujet de louer Dieu. Or je n'écrirai point pour ce coup à ma très-chère Sœur la Supérieure, ni à notre tant aimée et tout aimable Angélique, car je ne le puis ; aussi n'ai-je rien qui me presse à cela, sinon mon affection qui est tout entière et incomparable en sa cordialité pour ces chères âmes. Mon tout cher Père, certes vous êtes aussi admirable en votre bonté pour moi de recevoir avec tant de suavité tout ce que je vous dis. Oh ! c'est Dieu qui fait cela ; Il en soit glorifié, et comble votre cher et digne cœur de son très-pur amour ! Amen !

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCCXXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Douleur de la Sainte en apprenant que ses Réponses se vendent publiquement. — Prochaine réimpression du Coutumier.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 juillet [1634].

Ma très-chère fille,

À ce matin, Monseigneur nous est venu avertir que l'on vendait publiquement les Réponses que j'ai faites sur les choses de l'Institut. Je vous laisse à penser si cela m'a été sensible ; car vraiment si aucune chose me peut mortifier, je le suis de celle-là [377] jusqu'au fond du cœur ; mais j'espère que Dieu me donnera la force de la supporter et d'embrasser amoureusement la confusion qui m'en revient ; au moins le veux-je de tout mon cœur. J'en écris à nos Sœurs de Paris, et les prie de faire toute la diligence possible pour savoir d'où l'affaire est sortie, afin de l'anéantir tout à fait. Je vous fais la même prière, ma très-chère fille : au nom de Dieu faites-vous enquérir soigneusement dans Lyon, afin que, s'il s'y en était fait quelque impresse [impression], vous la fissiez supprimer promptement. Que si vous n'en pouvez point avoir de nouvelles, écrivez, je vous prie, par nos maisons, avec toutes prières et supplications, a ce qu'elles apportent tous leurs soins à découvrir d'où peut être venue l'affaire, afin de l'étouffer tout promptement, si elles ne veulent m'affliger entièrement.

Nous avons rangé par ordre les éclaircissements sur le Directoire, les commémorations et cérémonies du chœur ; cela veut dire que nous les avons séparés d'avec les petites coutumes. Et, parce qu'il faut réimprimer le Coutumier, le Père dom Maurice nous conseille de mettre l'éclaircissement à l'endroit où il vient ; comme par exemple l'article du Coutumier sera en belles lettres, comme il l'est, et au-dessous l'on mettra en petites lettres l'éclaircissement. Nous ferons cela encore afin de soulager l'assistante [pour qu'elle n'ait pas] tant de livres après elle. Nous voyons par expérience que ces petits éclaircissements sont d'une très-grande utilité. Je vous prie de me renvoyer un peu le Coutumier que je vous avais envoyé pour faire réimprimer ; car il y a encore trois ou quatre fautes qui ne sont pas corrigées. — Faites donner au Père Maillan la lettre que j'écris au Père Binet, afin qu'il la lui fasse tenir au plus tôt.

Ma fille, il faut faire avec grande discrétion cette enquête, afin que l'on ne découvre pas ce qui peut-être est secret ; mais du moins écrivez aux maisons qu'elles me donnent cette consolation de les tenir plus secrètes qu'elles ne font pas, et qu'elles [378] ne les fassent point relier dehors de la maison. La sainte volonté de Dieu soit faite au péril de ma réputation et de mon contentement ! Mais je confesse que si cette nouvelle est vraie, elle me servira d'une grande et sensible mortification. Sa divine Bonté me fasse la grâce de profiter de la confusion, afin de ne pas tout perdre ! Communiquez cette lettre à nos chères Sœurs de l'Antiquaille, afin d'avoir aussi leur sentiment. — Donnez bonne adresse à nos lettres.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXXX - AU PÈRE DOM JUSTE GUÉRIN

BARNABITE, À TURIN

Dieu convertit tout à l'avantage de ses serviteurs. Bénédictions qu'il répand sur le deuxième monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 22 juillet 1634]

Mon très-aimé père,

Je ne sais que veut dire que je sens un amour toujours si tendre pour votre cœur ; c'est, je pense, que parmi les retardements et longueurs des affaires de notre Bienheureux Père, vous devenez toujours plus saint, par un dépouillement des plus tendres affections dont votre cœur ait jamais été revêtu. Voilà comment notre bon Dieu, par une admirable industrie de son amour, convertit tout au profit des siens ; et même les choses qui leur sont plus amères leur sont rendues douces. 0 bonté et sagesse de Dieu, que vous êtes inconcevables ! J'espère que la part que vous m'avez donnée en vos saints sacrifices et en toutes vos bonnes actions m'obtiendra de Notre-Seigneur la grâce de reconnaître ses miséricordes. [379]

Si vous voyiez la communauté de cette petite famille,[85] vous diriez que j'ai grand sujet de louer Dieu et de me confondre qu'il ait daigné se servir d'une si chétive créature pour une œuvre qu'il semble vouloir faire réussir à sa très-grande gloire ; car, mon cher Père, la divine Bonté a répandu de si grandes lumières et grâces célestes sur les premières filles de cette maison, spécialement sur quatre ou cinq, que j'en suis en admiration. Dimanche passé, nous en vêtîmes trois ; demain nous en vêtirons quatre autres[86] ; il en reste quatre, et il y en a un grand nombre qui aspirent. Les douze de dedans, surtout les sept premières, sont des âmes d'élite, qui cheminent avec un courage nonpareil dans une fidélité sincère, et tout à fait grande pureté ; aussi Dieu les favorise bien fort. N'ai-je pas en cela grand sujet de le louer ? Faites-le avec moi, mon cher Père.

Il n'y a que peu de jours que j'ai écrit à madame la sérénissime Infante Catherine ; je ne sus pas lui mander ces bonnes nouvelles, car je n'avais pas vu nos Sœurs depuis l'établissement. Je voudrais bien pourtant qu'elle le sût ; mais je n'ose lui écrire si souvent. Je le ferai quand il y aura quelque nouvel avancement, car je lui écris pour la solliciter de notre établissement ; outre que je suis assurée que sa piété singulière et l'affection qu'elle a à notre Institut la rendent assez attentive à cela, certes je ne puis pas la presser. Je vous laisse ce soin, mon tout bon et cher Père ; je me contente de me tenir en disposition d'une prompte et cordiale obéissance, au commandement de Leurs Altesses, quand il leur plaira de nous en honorer ; car je vois que Mgr de Genève est maintenant tout disposé, depuis qu'il a su l'intention de Son Altesse Royale. [380] Mais, mon cher Père, si nous y allons, ne viendrez-vous pas à Turin ? et ne serez-vous pas le guide et le support de vos très-chères filles, les petites colombes de notre Bienheureux Père[87] ?

Je supplie votre débonnaire cœur de ne parler jamais des comptes, ni de l'argent, ni de votre dépense pour le fait de la béatification. Seigneur Dieu ! tout ce que nous avons n'est-il pas vôtre ? Je pense que l'argent ne manquera point à cette sainte besogne, de laquelle je ne désespère aucunement, puisque, selon que je vois, on la peut acheminer, et qu'il faut bien deux ans pour travailler à ce qui est requis à la préparation. Et cependant mon tout bon Père se reposera d'un côté et travaillera de l'autre : cela s'entend pour les colombes du Bienheureux, lequel n'aura pas moins agréable cet emploi. Or, voyez-vous, cette béatification est l'œuvre de Dieu, c'est pourquoi je lui en laisse le soin et la conduite. — Je m'avise de ce que vous me dites de la bonne volonté que mesdames nos princesses ont pour notre accommodement, dans les petites nécessités des ameublements et vêtures ; certes, cela nous oblige grandement. Mais vous connaissez mon cœur, qui n'est pas porté à beaucoup vouloir hors la nécessité, et encore moins à surcharger les grands. Or bien je vois que vous voulez vous décharger de nous, pour jouir en paix de votre solitude ; mais je vous en recharge tout à fait, et n'en veux avoir aucun souci pour ce qui regarde ce passage. — Certes, si vos bonnes Religieuses de Verceil ont le cœur d'embrasser la sainte communauté, j'espère en Dieu qu'elles en recevront grande consolation. Dieu vous fasse saint, mon très-cher Père, mais de la sainteté [381] qui abonde en paix, joie et consolation du Saint-Esprit, que je supplie régner en vous, et vous tenir mémoratif de votre pauvre vieille fille, en vos saints sacrifices. Je suis sans réserve, vôtre, etc.

LETTRE MCCCXXXI - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE COMPAIN

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Exhortation à la pratique de la pauvreté et du saint abandon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille, La fièvre qui vous travaille est la croix de votre corps. Mais, ô Dieu ! que j'en vois bien une plus grande et plus pressante à votre esprit, qui est le travail que vous donne la pauvreté de votre maison, et que cette affliction, me dites-vous, a beaucoup contribué au mal que vous avez. Eh ! Seigneur Jésus ! que vois-je en ma très-chère fille ? Un si petit cœur dans un si grand corps ! Eh quoi ! se faut-il affliger de la pauvreté, nous autres qui en avons fait vœu ? Ne devons-nous pas embrasser amoureusement les petites nécessités et disettes que Dieu nous mande, pour notre avancement en son saint amour, et pratiquer ce que nous lui avons voué et promis si solennellement ? Tant de nos maisons qui ne sont pas si bien que la vôtre ; car je pense qu'il y en a plus de trente qui ne sont ni bâties, ni reniées, et qui ne vivent que d'emprunt, et faut-il pour cela qu'elles s'en tourmentent ? Non, certes, ma très-chère fille ; il faut attendre avec patience et confiance en Dieu le temps qu'il a désigné pour nous donner le secours nécessaire, lequel sa Bonté ne manque jamais d'envoyer au besoin.

Nous autres même, nous n'avons justement que ce qui est [382] nécessaire pour rouler, encore avec beaucoup de peine. Nous sommes néanmoins bien engagées à l'entreprise d'un bâtiment qui nous coûtera beaucoup, sans avoir rien d'assuré devant nous pour fournir à cela que six mille écus dont on nous a fait la charité ; mais nous nous confions que la divine Providence pourvoira au reste, ce qui sera bien nécessaire, d'autant que nous ne pouvons pas attendre grand secours par le moyen des dots des filles que l'on recevra ; car de douze ou quinze que nous avons déjà reçues en cette seconde maison, je ne pense pas que nous en ayons trois ou quatre mille écus en tout. Je vous dis donc, ma très-chère fille, que nous ne vous pouvons pas aider, et que cette maison a assez fait pour la vôtre, quoique certes, si nous avions le moyen, nous ferions davantage ; nous vous assisterions en votre nécessité pour vous braver en courage et cordialité, mais nous en sommes dans la totale impuissance. Et pour conclusion, ma fille, je vous dis que puisque vous avez trouvé de si bonnes âmes, vous devez vous assurer que Dieu ne les délaissera pas ; car l'intérieur de vos Sœurs rendant à sa divine Majesté ce qu'elles lui doivent dans l'exacte observance, elles attireront infailliblement les bénédictions de Dieu sur elles et sur leur maison, et obtiendront le secours nécessaire à leurs besoins.

LETTRE MCCCXXXII - À MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS

À PARIS

Souhaits de bénédictions. — Respectueux hommages des deux monastères d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Madame,

Sachant que Votre Grandeur est arrivée à Paris fort heureusement, grâce à Dieu, nous allons en esprit nous réjouir avec sa bonté de tant de bons accueils qu'elle a reçus du Roi, de la [383] Reine, de messeigneurs vos enfants, et de tant de personnes de qualité qui vous honorent. Je vous regarde avec consolation parmi tous ces contentements, et il m'est avis que je vois votre bon cœur, Madame, qui rapporte tout cela à son Dieu, comme à l'unique objet de son amour, et à la vraie source de tout véritable bonheur. Vos très-petites filles, qui honorent Votre Grandeur avec un amour incomparable, ne cessent point de réclamer les miséricordes du divin Sauveur de nos âmes, afin qu'il lui plaise faire abonder en la vôtre, Madame, les richesses de son saint amour, et que toutes saintes bénédictions vous arrivent et à messeigneurs vos enfants. Elles désirent grandement, ces pauvres chères Sœurs, que Votre Grandeur leur continue l'honneur de la bienveillance qu'elle a daigné leur témoigner avec tant de débonnaireté. Celles de la petite maison ont les mêmes désirs et sentiments ; et je vous assure, Madame, que Dieu fait voir que cette œuvre est sienne, par les bénédictions que sa bonté y répand ; car je puis dire que les filles qui sont appelées là, y reçoivent des grâces et faveurs célestes très-particulières. Nous donnâmes l'habit à sept, il y a quinze jours ; et quasi autant se préparent pour le recevoir dans quelque temps. Il y a des poursuivantes en grand nombre ; mais il faudra qu'elles aient un peu de patience qu'il y ait lieu pour les recevoir. Le bâtiment du monastère s'avance, grâce à Dieu, et avec satisfaction de tout le peuple. Les plus contredisants s'en réjouissent, et avouent que cette entreprise est à la gloire de Dieu et utilité de leur ville.

Voilà, Madame, comment Dieu accommode et réduit en paix ; les choses les plus confuses, ce que sa bonté a fait en notre maison de Moulins par la présence de Mgr d'Autun[88] ; Dieu, comme je l'espère, tirera sa gloire de tout. Votre Grandeur nous [384] a témoigné en cette occasion sa véritable bonté envers notre Institut. Je vous en rends mille très-humbles grâces, en vous demandant pardon de ma trop grande lettre. C'est, Madame, de Votre Grandeur, la très-humble, etc.

LETTRE MCCCXXXIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Mgr de Genève désire que la Mère Favre se rende à Rennes. — Éloge de la Mère Mad. -Élisabeth de Lucinge et de sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 août [1634].

Ma très-chère fille,

Nous reçûmes, il y eut hier huit jours, vos lettres ; et le lendemain Mgr de Genève nous vint trouver au partir de ses Vêpres solennelles de Saint Pierre, et nous dit fort fermement qu'il était résolu que vous allassiez à Rennes, qu'il avait eu cette inspiration ; ce qui certes me surprit un peu, et comme il vit que je tardais à lui répondre pour ne lui pas témoigner d'abord la répugnance que j'y avais, il me dit : « Voyez-vous, Dieu donne sa lumière aux Supérieurs pour la bonne conduite de ceux qui dépendent d'eux ; il les faut laisser un peu gouverner. » Sur cela, il vous voulait aller écrire que vous y allassiez, mais je lui dis qu'il me semblait qu'il serait bon d'attendre la réponse de Mgr de Rennes, parce que peut-être aurait-il déjà fait faire une autre élection, selon qu'il m'avait écrit qu'il ferait s'il ne vous pouvait pas avoir, et comme cela il s'en alla. Mais certes, ma très-chère fille, le style des secondes lettres de Rennes me fit bien changer de sentiment le lendemain ; car elles nous faisaient voir l'impossibilité de remettre cette maison-là dans la paix et union sans une assistance telle que la [385] vôtre, et que, quand vous n'iriez que pour cela, l'on s'en contenterait, et vous lairrait-on en liberté pour vous en retourner après avoir mis ordre aux affaires de cette maison, selon que vous le jugeriez à propos, parce que l'on croit que Mgr de Rennes se rangera facilement à tout ce qui sera de vos sentiments. Et enfin tous ceux qui connaissent le fond du mal de ce monastère-là ne craignent sinon que la Mère déposée soit réélue, ce qui arriverait sans doute, Mgr de Rennes la [désirant] ; c'est pourquoi, ma très-chère fille, certes, il est tout à fait nécessaire que vous fassiez ce voyage pour la gloire de Dieu et le bien du monastère. Mgr de Genève le veut tout à fait, et sa confiance est telle qu'il croit que vous vous en porteriez mieux. Dieu veuille qu'il en arrive ainsi ! Et pour moi, ma chère fille, certes, je dis maintenant de tout mon cœur qu'il est vrai que Dieu donne son esprit aux Supérieurs, puisque la nécessité de cette maison-là étant telle, Il a donné la volonté à Monseigneur de vous y envoyer pour la remettre en bon état.

J'avais grand désir que vous passassiez votre année à Paris, pour fortifier cette maison-là de votre bon exemple, pour vous un peu reposer et pour appuyer la conduite de la nouvelle Mère ; mais, puisqu'il plaît à Dieu vous appeler autre part, de tout mon cœur je m'y soumets, espérant que sa Bonté suppléera à tout cela, et de façon, ma très-chère fille, que voilà comme Notre-Seigneur vous a destinée à beaucoup de peine et de travail ; mais, puisque c'est tout pour sa gloire et le bien de l'Institut auquel Il vous a mise, il faut espérer qu'il vous donnera la force et la santé pour les supporter, ainsi que de tout mon cœur je l'en supplie. Vous pouvez donc aller dès que vous verrez que le temps sera propre, et ne vous engager là qu'autant que la gloire de Dieu le requerra pour le bien de celle maison.

Au surplus, ma très-chère fille, ne vous avais-je pas dit toutes les nouvelles de notre petite maison, et comme elle se commença le jour de la Sainte-Trinité, quasi à même heure que [386] celle-ci, puisque nous allâmes après souper conduire nos Sœurs en la maison de M. le président votre frère, qui était toute préparée ? C'est notre Sœur Madeleine-Élisabeth [de Lucinge] qui y est Supérieure, et de laquelle il faut que je vous dise cette bonne nouvelle qu'elle y réussit parfaitement bien, et que ce sera un jour une très-bonne et digne Supérieure. Elle est plus pour le dedans que pour le dehors ; mais les occasions la feront davantage ouvrir avec le temps. Nous y avons été une semaine. Il y a environ quinze jours que nous donnâmes l'habit à sept très-bonnes filles, et j'y trouvai autant de sujets d'admiration que de consolation ; car depuis cinq semaines que je les avais laissées, ces filles-là avaient fait un tel avancement en la vertu et étaient si parfaitement bien dressées qu'il n'y avait rien à redire, vous assurant, ma très-chère fille, que je n'ai point vu de commencement où Dieu ait répandu plus de bénédictions spirituelles qu'en celui-là ; car ces filles sont autant éclairées et remplies de bons sentiments et désirs de la perfection et fidélité à Dieu que j'en aie guère vu. Au reste, la Supérieure y a bien fait voir son bon jugement ; car la maison est aussi bien dressée et accommodée que si elle y avait déjà été dix ans ; elles sont bien une vingtaine déjà et encore grand nombre de poursuivantes. — L'on parle toujours de notre passage en Piémont plus fermement que jamais ; je ne sais encore ce qui en réussira.

Quant à l'offre que votre bonté incomparable nous fait des deux mille écus, certes, ma très-chère fille, il me serait impossible de l'accepter sans une fille, nonobstant la très-grande nécessité que nous en avons ; mais je pense qu'il se pourra bien rencontrer quelque occasion de nous faire revenir notre Sœur Jeanne-Marie [de la Croix de Fésigny] au moins jusqu'à Moulins ; car souvent il va des damoiselles de Paris en ce lieu-là, et nous l'y enverrions prendre. Enfin, ma toute chère fille, je vois que ma pauvre Sœur la Supérieure est un peu en méfiance de ma sincère affection pour elle, et de l'estime que Dieu m'a donnée [387] de sa véritable vertu ; certes, Dieu, qui voit mon cœur, sait que je ne puis pas avoir plus d'amour et de bons sentiments que j'en ai pour cette très-chère Sœur-là. Hélas ! peut-être qu'elle m'attribuera le commandement que Monseigneur vous fait pour Rennes ; mais en vérité la chose s'est passée comme je vous le dis ci-dessus, et j'en eus une sensible touche quand ce bon seigneur me dit si fermement les paroles que je vous écris, et ne sus faire autre chose que de lui faire prendre du temps. Mais certes, quand nous eûmes reçu les secondes lettres de Rennes, et considéré l'état de cette maison et l'offre que l'on fait de ne vous y garder qu'autant que vous voudrez, après que vous y aurez mis la paix et fait élire une Supérieure, si vous n'y jugez pas votre présence nécessaire, de vrai, ma fille, je me rendis, et ferais grand scrupule de détourner Monseigneur de sa résolution et de la confiance qu'il semble que Dieu lui donne que vous, pourrez faire ce bon œuvre, sans l'intérêt de votre santé, et après, vous retirer ; à quoi, certes, j'ai une fort grande inclination, pourvu qu'elle ne contrarie point aux desseins de Dieu sur vous. Que si votre santé vous permet d'accomplir cette obéissance, vous nous le ferez savoir, et au plus tôt, s'il vous plaît, de vos nouvelles ; et croyez, ma très-chère fille, que le temps m'en sera bien long et que nous prierons et ferons bien des communions pour vous. Dieu seul sait ce que je ressens sur ce sujet, aussi est-ce sa seule et paternelle main qui a su et pu vous loger dans mon cœur en la manière que vous y êtes. Il en soit béni éternellement ! Je vous prie, ayons de vos nouvelles avant que vous partiez, si vous allez.

[P. S.] Ma très-chère fille, je ne sais si je vous ai dit que nous bâtissons notre second monastère au verger de M. de la Pesse, proche de la galerie ; nous y avons adjoint le verger de madame de Monthoux, et le bâtiment se fait en haut, de façon que je ne pense pas qu'il se puisse voir un monastère en meilleur air et plus belle vue. Si la Providence de Dieu ne nous [388] manque pas, en laquelle nous avons toute notre confiance, j'espère que dans dix-huit ou vingt mois, nous aurons deux corps de logis bâtis pour y loger nos Sœurs, qui se vont fort multipliant. — Je me porte fort bien maintenant, grâce à Notre-Seigneur ; je pense que c'est qu'il me veut donner un peu de vigueur pour faire le voyage de Piémont. Ma nature y répugne fort ; mais pourtant si Dieu le veut, nous le ferons joyeusement et de bon cœur, moyennant sa grâce.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXXXIV - À MONSEIGNEUR PIERRE DE CORNULIER

ÉVÊQUE DE RENNES

Une impuissance absolue pourra seule empêcher la Mère Favre de se rendre il Rennes.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre dont il vous a plu de m'honorer, avec le respect que je dois, et tonte la volonté que vous sauriez désirer en moi, pour l'exécution des vôtres toutes justes et tendant à la gloire de Dieu et au bien de cette chère famille de la Visitation, qui est si heureuse que de vivre sous votre obéissance ; en suite de quoi j'ai parlé à Mgr de Genève, lequel j'ai trouvé tout plein d'affection pour vous contenter, ainsi qu'il vous témoigne par sa lettre, comme je crois ; et pour cela même il a écrit à notre chère Sœur Marie-Jacqueline Favre, et m'a recommandé de lui écrire encore, afin que, si elle peut sans péril de sa vie, elle s'achemine à vous, Monseigneur, pour vous rendre sa très-humble obéissance, et servir ces chères Sœurs qui l'ont élue pour Supérieure. Mais je crains grandement qu'elle ne se trouve [389] dans un état d'impuissance, à cause des extrêmes maladies qui ont ruiné son corps depuis quelques années, ainsi qu'elle nous a écrit, il y a plusieurs mois, qu'elle se trouvait hors de pouvoir et de capacité de se charger de la conduite d'aucune maison. Je sais assurément toutefois qu'il n'y aura que l'impuissance qui l'empêche ou retarde d'aller ; car les lettres de Mgr de Genève sont pressantes pour lui faire tirer des forces de sa faiblesse, pour peu qu'elle ait de santé. Que s'il ne plaît pas à la divine Bonté de lui donner la vigueur nécessaire à ce service, il vous plaira, Monseigneur, d'agréer la véritable et entière affection que nous avons eue de vous contenter et obéir en cette occasion, comme en vérité nous l'aurons toujours en toutes celles où il vous plaira de nous honorer de vos commandements.

Je baise en tout respect vos mains sacrées, Monseigneur, et vous demande votre sainte bénédiction, suppliant notre bon Dieu de faire abonder en vous et sur votre cher troupeau les richesses de son saint amour, et demeure, Monseigneur, votre très-humble, etc.

LETTRE MCCCXXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Prière de ne séjournera Rennes qu'autant qu'il sera nécessaire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 août [1634.]

Ma toute très-chère et bien-aimée fille,

Ces lettres ci-jointes, qui ont été faites avec tant d'empressement, nous étant demeurées faute de moyen pour les envoyer, j'ajoute ce billet. Mon Dieu ! ma fille, qu'il me tardera de savoir de vos nouvelles, car je m'attends que vous me direz avec toute confiance ce que vous dira votre cœur sur le commandement [390] si absolu que vous fait Mgr de Genève d'aller à Rennes. Pour lui, il croit si fermement avoir connu que c'est la volonté de Dieu, qu'il espère que sa Bonté vous en donnera la force ; et, voyant cela, j'en suis consolée, puisque, et lui et ceux qui vous demandent avec tant d'instances, vous laissent en pleine liberté de vous retirer quand vous le jugerez convenable ; car je vous confesse que je ressens une grande répugnance de vous y voir attachée, m'étant avis qu'après que vous aurez mis là le bon ordre que votre présence y peut apporter, Dieu vous destine à quelque service plus grand pour sa gloire. Et mon cœur aurait grand sentiment du contraire, bien que sans réserve je soumette tout à la très-sainte Providence, qui vous a choisie pour beaucoup de travail et de service à l'accroissement de son honneur et utilité de l'Institut, auquel elle vous a donnée si entièrement, ainsi que le ressentait notre Bienheureux Père. Ceux de Rennes écrivent qu'il y a des dispositions pour quelque établissement en cette province-là : peut-être que Notre-Seigneur a des desseins que nous ne savons pas, et qu'il vous y fera rencontrer quelque bonne occasion de soulager votre maison du faubourg, à quoi j'ai toujours bien de l'inclination. Enfin Dieu est le Maître, Il vous fera connaître en quoi Il veut que vous le serviez, et vous êtes laissée en pleine liberté d'agir et de faire ce qu'il vous montrera désirer de vous ; car, au péril de tout, nous ne voulons que cela par sa grâce, dont II soit béni éternellement.

Si l'on élit une fille de Rennes, il faudra [plusieurs mots illisibles] ; mais toutes choses sont laissées à votre prudence. Toutes ces filles vous parleront beaucoup, mais dites-leur peu ; et, pour Dieu, en tout soulagez-vous le plus qu'il vous sera possible. Couchez-vous de bonne heure, levez-vous tard, prenez généralement tous vos soulagements nécessaires, surtout parlez peu. Eh ! Dieu soit votre force, ma vraie très-chère fille, puisque, pour son amour, vous entreprenez par-dessus les vôtres ; [391] croyez que vous me serez très-présente à mes communions et petites prières. Je vous conjure que nous ayons souvent de vos nouvelles ; si vous vous trouvez plus incommodée là qu'à l'ordinaire, ce sera un légitime sujet de revenir.[89]

Ma très-chère fille, je ne doute pas que vous ne soyez informée de la conduite de la Mère [de Moulins] ; nous croyions que Monseigneur la déposerait, ce qu'il n'a pas fait. Je ne le laisserai pas en paix, tandis que je pourrai espérer par toute voie possible de la faire déposer. Je vous conjure que si madame de Ragny a crédit vers le bon prélat, qu'elle l'y emploie avec tout son zèle, [plusieurs lignes effacées]. Si l'autorité de Mgr de Lyon pouvait quelque chose, mon Dieu ! la grande charité de l'y faire employer : mon unique très-chère fille, voyez ce que vous pourrez en cela. J'en écris à Mgr de Bourges pour s'y employer comme il faut. Dieu, par sa bonté, veuille régner en toute cette affaire et soit béni. Amen. Je n'écris pour ce coup à Mgr de Bourges touchant Moulins. — Jour de saint Laurent.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [392]

LETTRE MCCCXXXVI - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

La Sainte est heureuse de devoir l'église du premier monastère de Paris aux libéralités du commandeur. — Fondation du Mans. — La perfection consiste à vouloir être ce que Dieu veut que nous soyons.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 août [1634],

Mon très-honoré et véritablement très-cher Père,

J'espère de la bonté de Dieu que vous aurez maintenant reçu ma grande lettre ; je la mis dans un paquet adressé à M. de Coulanges, qui contenait plusieurs lettres sur le trépas de feu madame de Coulanges, parce que je ne sus écrire à nos chères Sœurs ; il fut remis, mais un peu tard, à nos chères Sœurs de Lyon, car quelquefois nous avons difficulté à trouver des occasions pour Lyon. Vous aurez trouvé en cette lettre ample réponse aux vôtres précédentes. Je fus longtemps sans pouvoir écrire, et j'ai meshui peine à le faire ; mais croyez, mon tout bon et cordial Père, que je serai bien dans l'impuissance quand je délaisserai à vous répondre. Je me porte mieux ; au moins j'ai été, dès environ six semaines, fort bien. Il y a quelques jours que je suis un peu travaillée ; mais cela ne m'arrête pas, grâce à Dieu. Je vous en écrirai plus court toutefois, sur la confiance que vous aurez reçu la nôtre.

Tenez pour assuré que l'on ne reçoit aucun avis de cette maison, en celle qui s'en est vantée. Pour la charité de nos Sœurs de la ville, je la dis en pleine récréation, et l'écrivis au faubourg, car l'on ne m'avait pas signifié ce secret ; de tout le reste, rien du tout. —Certes, je suis bien consolée de la sainte liaison qu'il y a entre vous et notre bon archevêque, qui en témoigne un contentement et satisfaction nonpareils. Personne ne m'a [393] écrit de notre église de la ville (qui est bien vôtre), que notre bon archevêque qui en est ravi ; il dit qu'il la faut appeler Sainte-Marie de la Rotonde. Je sais que notre bon Père [S. François de Sales] aimait fort les belles églises et qu'elles fussent bien ornées pour la révérence, disait-il, de Celui qui y réside en une manière admirable. C'est pourquoi, avec que c'est l'ouvrage de votre charité et industrie, certes je n'y saurais rien trouver qui ne m'y agrée, ce m'est avis. — Je vous ai déjà écrit sur l'affaire de notre Bienheureux Père. Le Père dom Maurice n'y perd pas l'espérance ; il dit qu'il y a à travailler pour un an ou deux à faire translater et copier les informations et autres préparations nécessaires. Tandis que cela se fera, Notre-Seigneur disposera quelque moyen pour passer outre.

Mon Dieu ! mon tout très-cher Père, que c'est de vrai une grande consolation de voir faire des maisons de la Visitation avec des filles solides, telles que sont les chères Sœurs qui sont allées au Mans[90] ! Je ne sais ce que nous pourrions faire pour arrêter cette ardeur que l'on a à en faire ; chacun n'y regarde bien souvent que sa décharge. Surtout je me fâche de voir que l'on se met en des petits lieux, où il n'y a quasi point d'assistance spirituelle et peu de fonds pour le temporel ; cela ruinera notre Institut, si Messeigneurs nos prélats ne se rendent plus attentifs et fermes pour empêcher cela ; mais souvent ce sont eux qui [394] les veulent. La divine Providence y pourvoira, s'il lui plaît.

Or sus, mon tout bon et très-cher Père, ne vous voilà-t-il pas tombé au point que j'ai toujours appréhendé que votre grande ferveur vous réduirait ? Et puis vous me dites encore que vous craignez de vous flatter et de ne pas assez craindre vos craintes. Mon Dieu ! mon vrai Père, pour l'amour de sa Bonté, ne faites point ces réflexions-là ; croyez-moi, que Notre-Seigneur aura plus agréable notre soumission dans les soulagements qui sont requis à notre corps et à notre esprit, que toutes ces petites appréhensions de ne pas faire assez et désirs de faire plus. Dieu ne veut que notre cœur ; et notre inutilité et impuissance lui agréent davantage quand nous les chérissons pour la révérence et amour que nous portons à sa sainte volonté, que si nous nous brisions et fissions des grandes œuvres pénales. Enfin, vous savez que le haut point de la perfection gît à nous vouloir comme Dieu veut que nous soyons : or Il vous a fait d'une complexion faible et délicate, laquelle Il veut que vous ménagiez, et que vous n'en veuillez exiger ce que sa douceur n'en veut pas. Il faut souffrir cela, et au lieu de ces trop grandes applications d'esprit, qui vous ont violemment mis où vous êtes, sa Bonté requiert de vous une douce et suave inutilité auprès de Lui, sans attention quelconque, ni action de l'entendement ni de la volonté, sinon quelques paroles d'amour, de fidèle et simple acquiescement, proférées doucement et tranquillement, sans aucun effort, ni en vouloir sentir aucun goût ni satisfaction. Et cela, mon très-cher Père, pratiqué avec paix et repos d'esprit, je vous assure qu'il sera très-agréable à Dieu et plus, comme je crois, qu'aucune autre chose que vous pourriez faire.

Encore ce mot : si vous m'en croyez, au lieu de quatre ou cinq heures que vous étiez chaque jour à genoux, vous n'y serez plus qu'une heure. Un quart d'heure après être levé, un quart d'heure pour la préparation à la sainte messe, et autant pour l'action de grâces ; un petit quart d'heure pour l'examen du soir ; [395] c'est bien assez. Et tâchez, pour l'amour de Dieu, de vous remettre, par le repos du corps et d'esprit et par bonne et fréquente nourriture, dans vos premières forces ; mais, je vous en conjure, mon très-cher et très-aimé Père, par tout ce qui vous est de plus cher au ciel et en la terre. Si ce n'eût été pour vous faire cette prière, je ne vous eusse pas écrit si tôt ; mais je veux espérer de votre bonté cordiale et toute paternelle envers nous, que, pour notre consolation, vous n'oublierez rien à faire de tout ce que vous connaîtrez pouvoir aider à vous remettre, et que vous croirez mieux dorénavant notre très-chère et tant aimable et bien-aimée fille H. -Angélique. Je ne lui écris pas, car elle n'y est pas, ni à la chère Mère ; certes, à dire vrai, je ne le puis bonnement.

Je vais dire quatre paroles à la bonne Mère Angélique que je tiens pour toute nôtre en Notre-Seigneur, nonobstant que nous nous écrivions si peu. Je prie Dieu que, par sa douce miséricorde, Il vous conserve à longues années, pour le service de sa gloire et le bonheur de notre Congrégation. Amen ! Je suis en son saint amour, et veux toujours plus être s'il se peut, entièrement vôtre, etc.

N'avez-vous point ouï parler, mon très-cher Père, du voyage que la Mère de Moulins a fait aux bains, de ses promenades ? C'est risée dedans et dehors sa maison. Nous avons sollicité Mgr d'Autun de la déposer, car chacun qui sait cela en est scandalisé. Vrai Dieu ! la bonne mortification et abjection. Dieu nous en fasse tirer profit, et en tout sa sainte volonté soit faite ! Mgr de Genève envoie l'obéissance à ma Sœur du faubourg pour aller mettre ordre à la maison de Rennes. Si elle n'est au lit, malade, je m'assure qu'elle ira. — Il est vrai, M. Guichard est bien digne homme et capable serviteur de Dieu : il sera maintenant à vous, qui vous dira le surplus.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [396]

LETTRE MCCCXXXVII (Inédite) - À MADEMOISELLE DE LA FLÉCHÈRE[91]

À RUMILLY

Dans quelles dispositions on doit être pour connaître la volonté de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille,

J'ai communié pour vous, afin de vous recommander plus efficacement à notre divin Sauveur et recevoir sa sainte lumière en une chose si importante, à laquelle toutefois vous ne devez pas beaucoup différer de vous déterminer ; car c'est une mauvaise assiette que l'incertitude. Or toutefois, ma très-chère fille, je pense qu'auparavant vous devez donner de la tranquillité à votre esprit, par la cessation de toutes pensées et considérations [397] sur ce sujet, ains seulement vous bien mettre entre les mains de Dieu, avec une indifférence, si vous pouvez, ou du moins avec une entière résignation à suivre sa très-sainte volonté, au choix qu'elle a fait pour vous, dès son éternité, pour la vocation en laquelle vous le devez servir ; car, ma fille, le fondement de notre salut dépend de bien suivre cette divine disposition. Communiez donc et priez souvent à cette intention, sans vous amuser à des pensées et considérations sur ce sujet. Remarquez seulement les lumières et mouvements intérieurs, s'il plaît à sa Bonté de vous en donner ; s'il ne lui plaît pas, priez-le avec confiance de vous faire connaître sa volonté par l'entremise des créatures, vous en proposant quelques-unes. Cependant, nous prierons fort pour vous, et je demeurerai sans fin votre, etc.

Extraite de la Vie manuscrite de Sœur F. -Innocente de la Fléchère. Archives de la Visitation d'Annecy. [398]

LETTRE MCCCXXXVIII - À MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON

SA FILLE, À ALONNE

Témoignage de tendre affection. — Nouvelles du monastère de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma vraie très-chère fille,

Je me promets que le bon M. N. vous fera tenir ce billet que je vous fais sans loisir, pour vous témoigner, mon enfant, que je ne veux perdre aucune occasion de vous écrire sans l'employer de bon cœur ; car vous m'êtes si chère et si précieuse que je me console en vous consolant, sachant que votre cher cœur n'a rien qui soit comparable à l'amour que vous me portez, auquel il m'est avis que je corresponds sincèrement ; car je sais qu'il n'y a rien en mon pouvoir que je ne voulusse faire pour votre contentement. Et pour cela je veux de plus en plus prendre bien soin de votre chère petite fille Madeleine,[92] afin qu'elle se puisse bien affermir en la vraie vertu, et, par ce moyen, soit capable de vous donner un jour le contentement que vous en désirez ; car je vous plains grandement de vous voir ainsi destituée de toute personne en qui vous puissiez prendre confiance et soulager votre pauvre cœur dans ses ennuis. Oh ! ma toute chère fille, si une fois vous le pouvez bien engager, ce cher cœur, en l'amour de son Sauveur et en l'estime des vrais biens éternels, que vous serez heureuse ; car un petit brin de ces divines consolations est plus précieux à l'âme qui les reçoit et lui donne plus de satisfaction que ne sauraient faire tous les plaisirs et contentements du monde, mis tous ensemble. Ce m'est une douceur nonpareille de savoir que vous tâchez de prendre [399] là, en cette bonté paternelle de notre bon Dieu, votre soulagement et votre recours en vos ennuis.

Je crois que nous ne passerons point en Piémont cette année. J'ai été toute résolue d'aller à Moulins, nonobstant mes infirmités qui m'ont un peu travaillée dès quelque temps ; mais il est venu ici un bon Père de l'Oratoire qui nous assure que notre Supérieure de Moulins était résolue de procurer sa déposition, sur l'assurance qu'on lui avait donnée que Mgr d'Autun la voulait déposer. Je vois que l'affaire est en bon train ; car ce Père qui est venu ici pour cela est habile, et voit qu'il faut nécessairement que la chose passe. Dieu en veuille tirer sa gloire et la restauration de cette pauvre maison ! — Je salue M. Lusse et baise en esprit vos chers petits enfants, auxquels je souhaite du fond de mon cœur les très-saintes bénédictions de Dieu, et surtout à ma toute très-chère fille, qui suis de cœur tout entièrement et sans réserve, etc.

Dieu soit béni !

LETTRE MCCCXXXIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La Mère M. -Hélène de Chastellux est la plus capable de remédier aux embarras du monastère de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 septembre 1634.

Ma très-chère fille,

Aujourd'hui votre messager est arrivé environ les quatre heures après-midi ; nous lui avons fait promptement son dépêche pour [qu'il puisse] partir demain au point du jour. Nous lui avons fait dire qu'il faut qu'il soit vendredi de grand matin à Lyon, afin que vous puissiez faire mettre nos lettres à la poste. [400] Je vous supplie, ma très-chère fille, de prendre ce soin-là et de les bien recommander.

Quant à mon passage à Moulins, je suis tout à fait résolue de n'y point aller tandis que la Supérieure y sera. S'il plaisait à Mgr d'Autun de la tirer de là, il serait bien plus à propos que vous y allassiez pour faire promptement faire une nouvelle élection, et y proposer ma Sœur la Supérieure de Bourg, qui aurait tout aussitôt remis cette maison-là, tant au spirituel qu'au temporel. Je n'en sache point d'égale à elle, qui soit libre et ma Sœur Claude-Marie de la Martinière. Je ne sais [pourquoi] l'on s'est mis en tête que je devais aller là. Pour moi, je n'y ai point d'attrait ; mais, outre cela, je suis accablée d'affaires. Je ne sais si c'est lâcheté ou manquement de courage ; mais je me trouve bien pesante pour entreprendre ce travail. Enfin j'en suis tout à fait au dégoût.

Nous n'avons encore point vu ce bon Père. Vous vous deviez bien payer de ce que nous vous devons.

Nous avons ici dès hier deux de nos Sœurs de Besançon,[93] que ma Sœur la Supérieure nous a envoyées avec leurs dots, qu'elle doit faire tenir bientôt à Lyon. Vous nous ferez la charité de les mettre en rente constituée, dès que vous les aurez reçues. Elle envoiera deux mille écus de Bourgogne, mais il y aura bien de la perte sur les monnaies. — Ma très-chère fille, je vous désire certes toute sainte, et nos chères Sœurs, et vous prie de me recommander bien fort à Notre-Seigneur ; de vrai, j'en ai besoin, ma fille toute chère.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [401]

LETTRE MCCCXL (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Conseils pour la fondation de La Flèche. — La douceur et la tranquillité doivent régner dans la communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 septembre [1634].

Ma très-chère fille,

Je n'ai point répondu à vos lettres touchant l'affaire de Moulins, parce que cela ne vous aurait de rien servi, et que j'ai été assez occupée à écrire les lettres qu'il m'a fallu faire pour procurer quelque remède au mal de cette pauvre maison, duquel j'ai été avertie presque de toutes parts et de diverses personnes religieuses et séculières. J'ai fait tout ce que j'ai pu vers Mgr d'Autun pour l'obliger à déposer ma Sœur la Supérieure ; mais jusqu'ici je ne sais si j'y aurai rien pu gagner. Nous avons employé tous ceux que nous avons pensé pouvoir servir en cette affaire, mais sans grand fruit jusqu'à présent ; c'est pourquoi, voyant que je n'y puis faire autre chose, je remets tout à la Providence de Dieu, qui en aura soin, s'il lui plaît.

Quant à votre fondation de La Flèche,[94] je trouve que le fonds est assez bon, pourvu que les Sœurs y aillent bien meublées et accommodées de toutes leurs petites nécessités. Pour le choix de la Supérieure, s'il y avait dans votre maison des Sœurs propres pour cette charge, je m'étonne comme on est venu en chercher une ici, si loin, et une directrice. Mais, ma très-chère fille, pour ce qui est des Sœurs que vous voulez envoyer à cette fondation, comme je ne les connais pas, sinon ma Sœur J. M. Brunel et A. L. Détery, qui ne sont pas filles de [402] fondation, si elles n'ont fait un changement tout extraordinaire, je ne vous en puis dire autre chose, sinon que vous fassiez, avec l'avis du Coutumier, des Réponses et de Mgr votre Supérieur, ce que, selon Dieu et votre conscience, vous verrez être pour le mieux ; car j'ai résolu de ne vouloir plus m'attirer des scrupules d'avoir donné mon consentement pour envoyer des filles en fondation, que je ne connaîtrais pas propres et bien fondées en la vertu, selon qu'il est requis pour un tel emploi. Il semble que quand on a mon consentement, c'est assez ; mais dorénavant je vous assure que je ne le donnerai pas sans savoir bien comment, parce que je vois que, quand quelqu'un n'y réussit pas bien, je n'en ai par après que des plaintes. Pour ce qui est de conduire les Sœurs, vous ferez en cela ce que Mgr votre Supérieur vous commandera, sans qu'il soit besoin d'avoir l'obéissance de Mgr [de Genève] pour cela.

Au reste, ma très-chère fille, je suis consolée de vous voir toujours dans votre bon courage de faire de mieux en mieux ; surtout tenez-vous proche de Notre-Seigneur, et réprimez tant que vous pourrez vos promptitudes à parler et agir, faisant votre gouvernement avec toute la douceur et suavité qu'il vous sera possible, ne permettant toutefois aucun relâchement à l'observance ; mais avec cela que la douceur et la tranquillité règnent, je vous en supplie, et vous tenez en bonne intelligence avec les Pères Jésuites. Ce sont de bons serviteurs de Dieu, et très-affectionnés et utiles à notre Institut. Croyez que de cœur je suis et serai incessamment vôtre en Notre-Seigneur, qui soit béni.

[P. S.] Mille cordials saluts à toutes nos chères Sœurs, un peu à part à notre A. F. à laquelle je ne puis écrire, quoique sa lettre m'ait bien consolée. Je la conjure de persévérer au bon train où elle me faisait voir son bon cœur ; que Dieu le rende tout selon le sien très-sacré, et ceux de toutes nos Sœurs aussi ! — Veille de la sainte Nativité de Notre-Dame.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [403]

LETTRE MCCCXLI À LA SŒUR MARIE-MADELEINE MERMILLOD[95]

MAÎTRESSE DES NOVICES, À BOURGES

Assurance de maternelle affection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 septembre 1634.

Ma très-chère fille,

Croyez que si vous aimez bien votre pauvre vieille Mère, qu'elle ne vous chérit pas moins ; mais ne prenez pourtant pas à mortification quand vous ne recevez pas si souvent de ses nouvelles, comme vous désireriez bien ; car certes, ma fille, je ne puis plus tant écrire, étant accablée des lettres qu'il me faut faire ; c'est pourquoi dites hardiment à votre chère Mère qu'il faut que désormais elle endurcisse un peu plus la peau de son bon cœur de ce côté-là, afin qu'il ne soit plus si sensible en la privation des nouvelles de cette chétive Mère qu'elle aime tant. Ne laissez pourtant toutes deux de me toujours continuer ce que vous me promettez, qui est votre souvenir devant Dieu ; car j'en ai besoin, non pour ma santé corporelle, mais pour la spirituelle et pour mon amendement ; comme réciproquement je supplierai sa divine Bonté de vous départir abondamment ses saintes grâces, afin que de plus en plus vous le serviez avec toute pureté, humilité et sincérité dans une exacte observance. [404] C'est ce que mon cœur vous souhaite de toutes ses affections, étant, ma très-chère fille, votre très-humble et indigne sœur et servante.

Conforme à l'original gardé par Mgr Mermillod, évêque d'Hébron, vicaire apostolique de Genève.

LETTRE MCCCXLII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À POITIERS

L'évêque d'Autun est résolu de déposer la Mère de Bigny, — Les novices ne peuvent être renvoyées que par le Chapitre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 septembre 1634.

Ma très-chère fille,

Il faut que je vous réponde courtement, parce que les affaires se multiplient tous les jours et m'accablent, en sorte que j'ai peine à y fournir. — Il ne faut pas que vous doutiez que nous ne fassions bien tout ce que nous pourrons pour empêcher que ces sorties pour les bains ne prennent suite ; car nous sommes bien résolues à cela. Et parce que ma Sœur la Supérieure de Moulins s'est si mal conduite au voyage qu'elle y a fait, Mgr d'Autun est résolu, par les prières que nous lui en avons faites, de la déposer de sa charge et de la transmarcher ailleurs ; et encore aujourd'hui, nous lui avons renvoyé un laquais pour ce sujet.

Nous avons fait et accompli vos dévotions à notre Bienheureux Père, ma très-chère fille, au mieux qu'il nous a été possible, et nous vous remercions très-cordialement de votre beau voile de calice, offert à ce Bienheureux, que je supplie vous impétrer à toutes l'abondance de son vrai esprit et la continuation de l'assistance qu'il vous a faite, au sujet pour lequel [405] vous lui envoyez cette offrande. Je vous prie de remercier aussi cette bonne demoiselle qui a envoyé le mouchoir de cou ; elle nous a fait grande compassion, et certes nous avons prié de bon cœur et fait des communions pour elle. Dieu, par sa bonté, veuille que cela lui soit aussi utile que nous le désirons. J'ai fait moi-même la neuvaine de communions pour cette autre bonne demoiselle qui envoyait la pistole que vous aviez oubliée ; et la cire de votre pistole a été brûlée pendant cette neuvaine, selon votre désir. J'ai confiance que notre Bienheureux Père vous aura bien pardonné cette négligence, puisque vous en avez été si marrie, et y avez suppléé avec tant d'affection.

Au reste, ma Sœur la Supérieure de Bourges n'a pas bien compris ce qu'elle vous a dit, qu'on pouvait renvoyer une novice sans en tirer les voix, car cela ne se doit point faire, parce que, ayant été admise à l'habit par les voix du Chapitre, il faut que de même elle soit rejetée par les voix ; mais oui bien les prétendantes, quand elles ne sont pas propres, on peut les renvoyer sans tirer les voix. Voilà tout, ma très-chère fille, ce que je vous puis dire pour ce coup, sinon vous assurer que je suis toujours plus d'une affection très-entière et sincère, à vous et à toutes nos chères Sœurs, que je salue de tout mon cœur, ma très-chère fille, votre très-humble et indigne sœur et servante.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [406]

LETTRE MCCCXLIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE SU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

Au sujet de la nouvelle élection qui doit se faire à Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 septembre 1634.

Ma très-chère fille,

Je vous envoie toutes mes lettres ouvertes, afin que vous voyiez en quel état est cette affaire [de Moulins]. L'humilité de Mgr d'Autun est bien si grande et débonnaire qu'il a voulu que je lui aie prescrit le règlement qu'il tiendra pour la déposition (car il est résolu de la déposer),[96] et pour la réélection. Je lui ai dit tout simplement mes pensées là-dessus, par un laquais de ma fille qu'elle avait envoyé ici ; mais comme nous n'avons point de Supérieure qui fût plus utile à la maison de Moulins que ma Sœur de Chastellux, ou ma Sœur la déposée de l'Antiquaille, je vous conjure, au nom de Dieu, ma très-chère fille, d'employer tout votre crédit vers Mgr le cardinal, afin qu'il agrée que l'on propose l'une des deux, mais plutôt ma Sœur de Chastellux [407] que l'autre. Vous verrez ce que j'en écris à M. Marcher. Au nom de Dieu, ma très-chère fille, employez-vous-y de la bonne sorte, je vous en conjure derechef, et par le saint zèle que vous avez à la conservation de notre Institut. Voyez toutes mes lettres, puis les cachetez, et tenez secrète leur substance. Concevez bien l'état et l'importance de cette affaire pour m'y seconder de tout votre pouvoir, afin qu'elle puisse réussir à la gloire de Dieu et à la restauration de cette pauvre maison-là, et encore à l'honneur de notre Institut. Surtout, ma très-chère fille, je vous prie de presser fort M. Marcher pour avoir la réponse de Mgr le cardinal. Je le prie, comme vous verrez, de la faire tenir promptement au Père recteur de Moulins, qui la donnera à ma Sœur de Bréchard quand elle sera là, ou bien qu'il la vous envoie, et vous la lui ferez tenir le plus tôt que vous pourrez. Vous ferez le paquet des trois lettres de Riom que vous adresserez au Père recteur de Moulins, auquel nous les recommandons.

Vous aurez reçu l'argent de nos Sœurs de Valence : vous en prendrez les deux cent huit livres que nous vous devons, et garderez les quatre cents moins huit livres pour le fils de M. de la Valbonne, qui désire que vous lui donniez une lettre de change pour prendre la même somme à Orléans. Il faut bien faire la charité à ces bonnes gens, qui sont tout de Dieu et fort amis de [408] céans. Ma toute très-chère fille, voilà ce que sans loisir je vous peux dire, car vous savez que de cœur je suis incomparablement vôtre.

[P. S.] Certes, je fusse allée de bon cœur à Moulins ; mais une raisonnable considération, jointe à ma faiblesse et variable santé, fait que nous renvoyons cette commission à nos Sœurs plus proches de là, qui iront avec moins d'incommodité et y feront mieux que moi. Dieu vous rende sainte !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXLIV (Inédite) - À MADEMOISELLE DE LA FLÉCHÈRE

À RUMILLY

Moyens de bien faire le choix d'un état de vie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille,

L'on connaît la volonté de Dieu par les événements. Je vous conjure de tranquilliser votre esprit et de le mettre entre les mains de ce béni Sauveur, avec toute la confiance qu'il vous sera possible, mais à loisir, afin que vous puissiez entendre les paroles de vie et de bonheur que j'espère Il dira à votre cœur. Les deux considérations que je vous prierai de faire en votre solitude sont : de regarder les biens et les utilités de la sainte Religion, les peines aussi et les commodités et incommodités de la vie séculière, et voir à laquelle de ces deux conditions Dieu vous attirera, non selon les sentiments, mais dans l'esprit et la raison, et laquelle vous voudriez avoir choisie à l'heure de la mort. Oh ! qu'heureuse est l'âme laquelle, laissant toutes choses, choisit pour sa part et portion son souverain Bien, le divin Sauveur ! Enfin tâchez de remarquer de quel côté votre barque sera tirée, et sans plus marchander, embrassez le parti [409] que Dieu vous montrera ; car de quel côté qu'il vous tire, pourvu que vous le suiviez, ne craignez rien : Il sera votre protecteur, votre guide et votre éternelle consolation. Mais si vous me croyez, vous ne marchanderez plus, ains vous vous déterminerez, et l'ayant fait, il ne faut plus de réflexions ; mais marcher devant soi avec une sainte confiance et grand courage de surmonter toutes les difficultés qui se présenteront en votre entreprise ; car Dieu a permis, béni et fait toutes les voies et vocations par lesquelles Il nous conduit à Lui, au bienheureux repos de la félicité éternelle, M. votre bon frère est un peu préoccupé ; il faut porter cela doucement. Nous prierons fort pour vous, car je suis de cœur tout à fait votre très-humble Mère de cœur, etc.

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère F. -Innocente de la Fléchère, par la Mère de Chaugy

LETTRE MCCCXLV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La communauté de Crémieux doit procéder à une nouvelle élection. — Pauvreté du monastère d'Annecy. — Affaires.

[Annecy, 1634.]

VIVE † JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je suis consolée de savoir ma pauvre Sœur la Supérieure de Crémieux auprès de vous ; il lui fallait cette charité pour la remettre. Je crois que le mieux pour cette maison de Crémieux est qu'elle pense à une nouvelle élection, avec un peu de temps.[97] Je leur en écris mes pensées. — Pour ma Sœur [410] M. -Isabelle [de la Luxière], nous la retirerons de bon cœur, et serons bien aises de soulager cette maison-là, d'autant que vous leur donnez aussi les deux Sœurs que vous leur avez promises, avec sept cents écus. Cela les remettra un peu, et j'espère, ma très-chère fille, que, quand votre maison sera un peu remise, vous leur donnerez bien quelque chose davantage, parce qu'il y a deux années que vous leur avez promis huit cents écus, pour chacune. Je crois que leur mieux serait d'élire leur assistante, laquelle, selon la connaissance que Dieu m'en a donnée, j'estime fort sage et très-vertueuse.

Au surplus, ma très-chère fille, je ne doute point que votre maison ne soit grandement surchargée, et que vous ne vous soyez bien mise en arrière, par le moyen de ce que vous dites avoir fourni pour vos fondations ; mais, ma chère fille, c'est que vous y avez envoyé beaucoup de filles, et que vous recevez de bonnes dots. Nous avons bien fourni pour la maison de Crémieux douze cents écus pour le moins. Je trouve que, selon notre pauvreté, nous faisons quasi autant que celles qui sont plus riches que nous. Je vous dirai que je suis bien résolue, sitôt que nos Sœurs auront élu leur assistante ou une autre bonne Mère, de lui écrire qu'elles m'envoient l'état de leur maison, et si elles ont besoin d'être assistées [nous le ferons] de tout ce que nous pourrons. — Ce qui me fait plus vous compatir ès charges de votre maison, c'est ce que vous me dites que vous devez encore dix-sept mille livres, car je sais par ma propre expérience la peine que cela est ; car je vous puis dire avec vérité que, depuis six années en ça, nous avons été réduites dans une pauvreté si grande que nous n'avons ouvert que trois fois le coffre pour y mettre l'argent de réserve, encore n'était-ce que cent ou deux cents florins, qu'il fallait tirer de suite par après. [La fin de la lettre a été coupée dans l'original.]

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [411]

LETTRE MCCCXLVI - À LA MÊME

Désir que l'élection de Crémieux soit retardée.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Mon Dieu ! ma très-chère fille, que je vous plains d'avoir tant de tracas d'affaires ! Or, c'est le bon plaisir de Dieu que vous et moi soyons ainsi, c'est pourquoi il nous y faut aimer et prendre patience.

Je pensais cette nuit que, si l'on dit si promptement qu'il faut changer de Supérieure à Crémieux, cela fera faire plusieurs philosophies, et qu'il serait peut-être mieux de laisser écouler quelque temps, sous le prétexte de la maladie. Cependant, l'on verrait comme l'assistante de là serait goûtée dedans et dehors ; et, à loisir, l'on ferait faire l'élection. Je laisse cette pensée à votre disposition de toutes deux ; mais cependant mes lettres sont conformes à ma pensée ; vous les verrez et y ajouterez ce qu'il vous plaira. Ma fille, priez Dieu pour moi, qu'il me donne force, s'il lui plaît, pour accomplir sa sainte volonté. Je vous prie, faites tenir promptement ces lettres pour Marseille et Moulins, en diligence et sûrement.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [412]

LETTRE MCCCXLVII À LA MÈRE MARIE-ANGÉLIQUE DE BIGNY

À MOULINS

La tribulation généreusement supportée purifie l'âme et la conduit à l'union divine.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille,

Je ne vous dis rien sur tout ce que vous écrivez, touchant ce qui s'est passé. J'adore de tout mon cœur la divine Providence, qui permet tout cela pour humilier cette petite Congrégation, et la supplie que nous en tirions le fruit que sa Bonté prétend dans cette occasion d'humiliation si excellente.

Pour vous, ma très-chère fille, vous n'avez à faire sinon d'ouvrir votre cœur à Dieu, et de toute son étendue recevoir les moyens de perfection que sa douce bonté vous présente, ne laissant pas tomber à terre un seul brin de cette croix qui est si précieuse. Que si vous la recevez et portez dans l'humble soumission que vous devez, vous perdant et anéantissant dans les desseins de cette éternelle Providence, avec toutes défenses et propre intérêt, j'espère que non-seulement elle vous servira d'une sainte pénitence pour toutes vos fautes passées, mais encore d'échelons pour monter à la solide et amoureuse union de votre âme avec Dieu, qui ne se fait jamais si utilement et si fortement que dans les occasions de souffrances et d'abjections. Je vous supplie sur toutes choses que la sainte oraison, l'humilité et le silence vous accompagnent. Je m'assure que vous trouverez toutes sortes de douceur et de support dans la maison où vous allez.[98] Je supplie Notre-Seigneur d'être votre force, votre conduite et votre consolation.

Je suis en son amour tout à fait votre, etc. [413]

LETTRE MCCCXLVIII - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Trait de Providence an sujet des procédures de la béatification de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 octobre 1634.

Ma très-chère fille,

J'allais toujours attendant de vous quelque bonne nouvelle sur le sujet qui vous a tant causé d'affliction, espérant qu'enfin Dieu vous en aura lait apprendre quelqu'une ; mais, je crois, ce sera par le retour de M. Garin que vous nous en ferez part. Je vous assure que toutes les fois que mon esprit se tourne du côté de ce sujet-là, j'en ressens toujours de la peine. Il faut pourtant vouloir tout ce qu'il plaît à Dieu permettre qu'il nous arrive.

Ce jeune homme qui s'en va à Montpellier est le propre neveu de notre Sœur M. -Catherine Truitat ; c'est pourquoi, ma chère fille, je vous le recommande, afin que vous le recommandiez aussi à vos amis, et que, s'il venait à tomber en quelque maladie, vous ayez soin de l'assister charitablement. Quant à nos nouvelles, je vous dirai que demain le Père dom Maurice part pour s'en aller à Rome poursuivre la béatification de notre Bienheureux Père. Mais il ne faut pas manquer à vous dire un trait de la Providence de Dieu sur cette bénite affaire, qui nous a bien donné sujet de bénir sa douce bonté : c'est qu'hier M. le greffier Ducrest, qui était le notaire apostolique, signa, le matin qu'il se portait bien, tous les papiers que le Père doit emporter à Rome, et l'après-dînée, il tomba tout d'un coup d'un catarrhe qui lui ôta toute sorte de sentiment et de connaissance, sans que jamais il pût proférer aucune parole, et tôt après passa de cette vie à une meilleure, comme nous espérons en la divine [414] miséricorde. Voilà comme ce bon Dieu a eu soin de cette sainte œuvre ; remerciez-l'en avec nous, s'il vous plaît.

Au reste, voilà une petite image de sainte Dorothée que je vous envoie, en témoignage de l'affection avec laquelle je vous tiens toujours comme l'une des plus chères et très-bien aimées filles de mon cœur. Ma très-chère fille, vivez de plus en plus toute à Dieu, toute dépendante de sa souveraine Providence, toute reposée dans son sein. Ah ! ma fille, que puissions-nous être à jamais tout abîmées et consumées en son divin amour ! Amen ! — Très-humble révérence à Monseigneur ; Dieu le fasse saint, et M. et madame de Vallat, et toutes nos chères Sœurs que Dieu bénisse !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCXLIX (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

Prière de s'intéresser à un procès.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 octobre 1634.

Monsieur,

Nous vous rendons mille remercîments de la peine qu'il vous a plu de prendre de voir notre petit procès, et de la bonne espérance que vous nous en donnez ; il suffit de le savoir entre vos mains pour en demeurer entièrement en repos. Nous vous dirons seulement, Monsieur, pour répondre à ce qu'il vous a plu en écrire, que Claude d'Arvillars était tout à fait insolvable, lorsque mesdames de Sainte-Catherine nous cédèrent leurs droits ; et pour sa caution il était prêt à être condamné à nous payer, ainsi que vous avez pu voir par les procédures, n'eût été la nullité du contrat, que les dames de Sainte-Catherine nous ont remis, lequel ayant été déclaré nul et faux par le conseil, [415] à faute d'avoir été signé par le témoin qui savait écrire, la caution par ce moyen a été mise hors de peine, et nous, condamnées aux dépens contre lui, et il n'y a pas de difficulté à soutenir cette vérité, puisque même dans toute la procédure, mesdames de Sainte-Catherine n'ont rien avancé qui prouve ou mette en difficulté qu'il ne fût pas insolvable lors de la cession. Vous verrez tout cela clairement, Monsieur, si l'on vous a remis des mémoires que nous avons envoyés pour donner une plus particulière connaissance de l'affaire et avec moins de peine, particulièrement un, qui est le résultat de toute l'affaire et l'abrégé des [mot illisible] et opinions de MM. les arbitres que nous avons assemblés, pensant de nous accorder, lequel est de même caractère que cette lettre.

Nous avons fait remettre votre lettre à la chère nièce, pour laquelle, Monsieur, je vous supplie très-humblement de croire que nous n'épargnerons ni soins, ni rien qui soit en notre pouvoir, non plus que si elle était ma propre fille. — Excusez-moi, Monsieur, si je ne vous écris de ma main, je ne l'ai pu faire à cause qu'il a fallu écrire à N., pour ne perdre cette occasion. Nous serions bien aises que notre cause ne se plaidât pas en audience, s'il se pouvait, afin que tant de monde ne s'aperçût pas que nous plaidons avec une maison religieuse ; néanmoins, s'il le faut, ce nous sera un extrême bonheur d'être favorisées de votre assistance.

Il n'y a point de doute, Monsieur, que les deux ou trois premières fois que l'on vous verra dans votre premier exercice, que cela donnera un peu de sujet de parler à ceux qui aiment à le faire ; mais l'action étant honorable et louable, si elle n'est approuvée de quelques mondains, elle le sera de Dieu, et je vous avoue, Monsieur, qu'il ne faut pas moins de courage pour l'entreprendre et soutenir les traverses, que pour quelque bien plus important à faire ; mais, Monsieur, il le faut faire avec égal amour et force d'esprit, puisque Dieu le veut, que je supplie [416] être votre force, votre lumière, votre courage, et enfin votre récompense en la gloire éternelle. C'est le souhait et l'affection de celle qui est de tout son cœur entièrement, Monsieur, votre très-humble et obligée servante.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCCL - À MADEMOISELLE DE LA FLÉCHÈRE

À RUMILLY

Dieu ne fait entendre sa voix qu'au cœur paisible.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Que fait votre cœur, ma très-chère fille ? Tâchez-vous de le tranquilliser et de l'abandonner tout à Dieu, ainsi que je vous en ai priée, car Dieu ne parle qu'au cœur paisible. Avez-vous fait votre retraite ? Et les deux considérations que je vous ai données, quelle impression ont-elles faite sur votre cœur ? O ma chère fille ! qu'heureuse est l'âme qui entend la voix de Dieu et qui la suit ; car par quelque route qu'il la conduise, elle fera un heureux voyage, et arrivera au port du salut.

LETTRE MCCCLI - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE[99]

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Encouragement à continuer avec joie le gouvernement de sa communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1634.]

Mon Dieu ! ma toute bonne et chère fille, que de sujets nous avons de louer Dieu, des bénédictions qu'Il répand sur votre [417] bénite famille ! Certes, j'en suis fort touchée envers sa Bonté, qui nous fait toujours mieux connaître que nous avons fait sa très-sainte volonté, qui est, qui doit être et qui sera à jamais, s'il lui plaît, notre unique désir et consolation.

Ne voyez-vous pas, ma fille, que Dieu bénit votre petit emploi ? Que cela vous suffise qu'il se daigne servir de votre chétiveté et imbécillité. Je suis un peu tracassée, et quasi la [418] plupart pour les affaires de cette chère seconde maison. Dieu veut que le temporel aille avec grand'peine ! Mais louée soit sa Bonté, qui conduit heureusement le spirituel. L'esprit malin, qui voit que cette nouvelle plante est pour rendre de grands services à Dieu, et que sa divine Bonté la favorise de beaucoup de grâces, commence à y vouloir jeter du trouble et dégoûter, s'il pouvait, votre esprit en la poursuite de ce service très-utile qu'il voit que vous y rendrez. Ma fille, voilà l'intention du malin esprit ; mais celle de Dieu est bien différente, car II a permis ce trouble afin de vous faire jeter toujours plus profondément et entièrement entre les bras de sa Bonté.

Je suis bien consolée de ce que vous me dites de votre petite troupe. Vous avez grand sujet de bénir Dieu et de vous réjouir avec sa Bonté. Vous verrez un jour de vos yeux combien Il tirera de gloire de vos petits soins et travaux. Servez-le donc avec allégresse ; cette petite troupe m'est en grande consolation de cheminer si fidèlement. Dieu lui veuille continuer sa sainte grâce.

LETTRE MCCCLII - À SON ALTESSE ROYALE VICTOR-AMÉDÉE

DUC DE SAVOIE, À TURIN

La Sainte demande au prince sa royale protection pour l'établissement de deux monastères en Piémont.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Monseigneur,

Quand nous eûmes l'honneur et bonheur incomparable de voir en personne Votre Altesse Royale, ce fut avec tant de suavité et favorable témoignage de sa bienveillance à la mémoire de notre Bienheureux Fondateur et de sa petite Congrégation, qu'elle nous imprima une entière confiance en votre bonté. En [419] suite de quoi, Monseigneur, nous avons prié ce bon Père qui va à Rome pour la canonisation de notre Bienheureux Père, de prendre les commandements de Votre Altesse, et lui proposer simplement quelque occasion qui se présente pour l'établissement de nos Sœurs en deux villes de ses États.[100] Elle en ordonnera ce que sa grande sagesse lui dictera pour le mieux du service de Dieu et le sien ; à quoi nous nous soumettrons avec une profonde révérence et amour de sa volonté, et avec égale satisfaction et désir de lui être à jamais très-humblement obéissantes, suppliant notre grand Dieu de vouloir multiplier les jours de Votre Altesse Royale, et la combler des plus riches bénédictions de son amour. Ce sont les continuels souhaits, Monseigneur, de celle qui révère avec un infini respect Votre Altesse Royale et lui est de cœur, Monseigneur, votre très-humble, très-obéissante et très-obligée oratrice et servante en Notre-Seigneur.

LETTRE MCCCLIII - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

La grande richesse, de l'âme est de souffrir beaucoup avec paix et amour. — Se préparer à revenir en Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma grande première fille uniquement aimée,

Votre lettre a bien touché mon cœur, car il n'est pas croyable combien il est sensible à tout ce qui vous touche ; il tire à soi par amour incomparable tous les sentiments du vôtre. O ma fille, que les voies de Dieu sur vous sont adorables ! Il est vrai qu'elles sont pénibles à la nature ; mais je m'assure que vous les [420] expérimenterez plus douces que le miel dans le fond de votre esprit. Que vous faites bien de tenir vos yeux arrêtés sur cette immense bonté de Dieu ! Il vous tirera de cette fournaise, pure comme l'or sort du creuset. C'est enfin la grande richesse de l'âme que de beaucoup souffrir avec paix et amour. Si j'étais ce que je devrais être, je ne voudrais d'autre bonheur.

Vous êtes toujours dans vos maladies, loué soit Dieu ! Et certes, je vous puis assurer, ma vraie fille, que ce n'était pas l'intention de Mgr de Genève que l'on exposât en façon quelconque votre santé, qui lui est certes précieuse. Je crois qu'il ne faudra plus parler de ce départ que quand la saison propre sera venue, qu'il se pourra faire insensiblement et sans bruit.

Je crois que Dieu a conduit tout ceci, et a permis ces empêchements pour accomplir ses desseins et la volonté de notre Bienheureux Père.[101] Enfin il faut partir de Paris, et retourner de deçà avec l'honneur et bienséance convenables à une fille telle qu'il plaît à Dieu que vous soyez. J'espère que tout réussira à sa gloire et à votre consolation ; la souveraine Providence vous conduira où elle vous a destinée. Mon unique fille, je vous conjure de récréer votre cœur. Assurez-vous de mon âme comme de la vôtre propre ; car je vous dis, en la présence de Dieu et des Anges, que je suis autant vôtre qu'à moi-même, et que l'amour que Dieu me fait sentir pour vous est incomparable, fidèle, tendrement maternel et plus que tout cela. Je ne voudrais pas épargner ma propre vie pour votre repos et consolation. Dieu sait que je dis vrai, et que je suis votre, etc. [421]

LETTRE MCCCLIV - À LA SŒUR MARIE-MARGUERITE DE LYONNE[102]

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Éloge de la Mère Favre. — Heureuses sont les âmes qui s'oublient elles-mêmes pour ne vivre qu'à Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy- 1634.]

J'ai tant de confiance en la bonté de votre cœur que je crois qu'il recevra agréable ce billet, quoique tardif. Or il est vrai, ma très-chère fille, notre bien-aimée Sœur [Favre] est une règle vivante, et je suis consolée du bonheur qui vous est échu de l'assister en ses maladies, car en telles occasions la véritable vertu se témoigne ; grâce soit à Dieu qui la lui a donnée pure et solide. Vous trouvez, me dites-vous, ma fille, cette infinie Bonté si intimement dans votre âme que vous ne vous y trouvez presque point. Oh ! que bénies soient éternellement ses divines miséricordes ! voilà deux grandes grâces. Sentir Dieu en soi si intimement et efficacement que l'on ne se voie plus soi-même, c'est avoir abîmé cette gouttelette de notre être dans l'Océan de l'Être divin. Oh ! que bienheureuses sont les âmes qui se sont ainsi perdues en Dieu, car en vérité elles peuvent dire avec l'ardent saint Paul : « Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi ! » Mais, dites-vous, ma fille, ce n'est que le seul [422] esprit qui tende à cette intime union et qui y soit arrêté- il faut que vous vous fassiez violence pour faire tendre les autres puissances. Ne vous étonnez pas de cela, car elles ne sont pas capables de cette si simple et intime union : Dieu les accoisera quand il sera expédient. Les passions émues et non voulues ni suivies nous servent d'exercice de vertu. Votre amour pour le prochain est pur, puisqu'il est tout en Dieu et pour Dieu : laissez-vous employer par l'obéissance selon qu'il lui plaira. Dieu demande de vous une absolue dépendance de sa volonté et une pure pureté ; pour cela il faut anéantir tout ce qui n'est point Dieu.

Je suis consolée de voir que vos affections de savoir se tiennent dans l'enclos de l'Institut : tout y est, ma très-chère fille, je dis tous les plus excellents moyens de la très-haute perfection. Dieu nous fasse la grâce de ne les chercher ailleurs, et remplisse votre chère âme de son saint et pur amour, auquel je suis tout à fait vôtre de tout mon cœur.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCLV - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Échange de présents. — Difficultés que rencontre la fondation du Pont-Saint-Esprit. — Prendre conseil de Mgr de Montpellier au sujet d'une dame bienfaitrice. — Bonheur de l'âme qui est en tout dépendante de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 16 novembre 1634.

Ma très-chère fille,

J'ai été bien aise de savoir de vos nouvelles, et particulièrement de ce que cette pauvre âme qui vous a tant causé d'affliction, n'a point eu de mal au sortir de votre maison, et qu'elle est maintenant en lieu d'assurance. Mgr votre digne prélat a eu [423] raison de vous dire que quand elle vaudrait retourner parmi vous il ne l'y faudrait pas recevoir, sinon que l'on vît en elle une si grande contrition et repentance de sa faute, que cela obligeât à croire qu'elle serait tout à fait changée et convertie en bien pour la Religion. Au reste, je vous admire, en ce que vous me demandez si vous vous tiendrez à la décharge que Monseigneur vous a faite de cette âme. Oui vraiment, ma chère fille, car qui vous en peut mieux décharger que lui en toute façon ? Je crois qu'après avoir fait ce que vous avez fait, vous en devez totalement demeurer en paix et n'en plus tourmenter votre esprit.

Nous n'avons point vu M. le prieur de Bubie, qui nous a fait tenir vos lettres. S'il fût venu ici, nous n'aurions pas manqué de le recevoir avec toute la cordialité qui nous eût été possible, pour lui témoigner la reconnaissance que nous avons des assistances qu'il vous rend. — Nous avons aussi reçu votre suc de réglisse et votre belle serge, de quoi nous vous remercions infiniment, comme encore de la cire d'Espagne qui est très-belle et bonne. Nous désirons bien fort de contre échanger ces charités de quelque autre chose que nous pourrons avoir de deçà qui vous soit agréable ; et pour cela nous faisons chercher du meilleur lin que nous pourrons avoir pour vous envoyer, avec du chanvre et des filets, si la commodité s'en présente bonne, vous assurant, ma très-chère fille, que nous voudrions encore mieux faire, si nous pouvions, et cela d'une très-sainte affection. — Je suis fort aise de ce que votre bâtiment s'avance, et il me semble que vous n'avez besoin que de persévérer fidèlement, avec toutes vos Sœurs, à rendre à Dieu ce que vous lui devez dans l'exacte observance ; car par ce moyen-là elles attireront toutes les bénédictions nécessaires et utiles à votre maison. Ce que vous me dites de leurs dispositions me contente fort ; je les salue avec vous très-chèrement, et je prie Dieu qu'il les rende toutes parfaitement selon son Cœur.

La très-vertueuse dame veuve, qui désire avoir l'entrée chez [424] vous en se rendant bienfaitrice, ayant de si bonnes qualités, et étant remplie de tant de piété, ne peut être que fort utile à votre maison ; mais pour ce qui regarde son bienfait, vous en devez conférer avec Mgr votre très-bon et digne prélat, pour faire en cette chose-là selon qu'il vous ordonnera. Nous sommes certes bien marries de l'indisposition de ce bon évêque, et nous ne manquerons pas de bien prier Dieu pour sa conservation ; car c'est un prélat bien utile à son Eglise, et surtout à votre maison, dont il s'est montré vrai père, par le charitable soin qu'il a de pourvoir à vos besoins. — Je suis en peine de ce mal de pied qui vous est survenu, car il est à craindre que l'humeur se jetant ainsi sur les jambes, vous en demeuriez fort incommodée ; mais ce sont de petites croix que Dieu vous présente, lesquelles il faut embrasser de bon cœur. Je vous prie pourtant de faire tout ce qui sera jugé nécessaire pour votre soulagement en cela.

Quant à nos Sœurs du Pont-Saint-Esprit, j'aurais beaucoup plus désiré qu'elles fussent retournées dans leur monastère d'Avignon que là où elles sont,[103] me semblant qu'il n'est pas à propos qu'elles retournent en leur ville contre le gré de Mgr leur prélat ; c'est pourquoi je ne crois pas que cette fondation-là puisse bien réussir. Je suis toujours dans l'appréhension que la [425] multitude des fondations qu'on est si échauffé à faire, n'apporte un grand déchet à l'esprit de l'Institut : Dieu y mette sa bonne main, s'il lui plaît ! — Ce vous est un grand repos d'esprit, ma chère fille, de n'avoir aucun soupçon contre aucune de vos Sœurs, et je crois aussi qu'elles ne vous en donnent pas sujet, étant toutes si bonnes. Si notre Sœur N. peut bien prendre un bon fondement dans la véritable et sincère humilité de cœur, et pureté d'intention à ne voir et chercher que Dieu en toutes choses, elle sera un jour une brave fille. — M. Garin ne s'est pu charger du chanvre maintenant, mais il nous a promis de le faire porter avec d'autres choses qu'il envoie à Montpellier, d'ici à quelques semaines ; nous vous envoyons en attendant un peu de notre filet blanc. Nous avons assez de réglisse pour deux ans, et pour les [mot illisible] que vous vouliez nous envoyer, ce serait trop d'un demi-quintal ; mais pour un peu, que vous pourriez remettre à quelqu'un qui les pût apporter facilement, cela serait suffisant. Nous trouvons que de faire des provisions de si loin, cela est trop incommode.

Ma toute chère fille, que vous me feriez grand tort si vous écoutiez la misérable tentation qui vous suggère des doutes de mon affection et de mon souvenir ! Vraiment, elle est bien assurément pure tentation ; car je vous assure en toute vérité, ma très-chère fille, que je vous chéris avec une dilection si pure, si invariable et si constante, que vous ne sauriez en désirer davantage, et cela avec une certaine confiance et assurance de tout votre bon cœur pour moi, que je ne pourrais avoir une ombre de soupçon ni de doute de votre toute filiale affection. Enfin, ma fille, vous m'êtes très-précieuse, et Dieu vous a mise en mon cœur au rang de mes plus chères filles, dont chose quelconque ne vous déplacera jamais. Oh ! demeurons en cette sainte assurance et confiance, je vous en conjure. Je vois que votre chère âme est en une très-bonne disposition : ses lumières, ses sentiments et ses pratiques sont vraiment de Dieu et selon [426] Dieu ; allez vous purifiant de plus en plus, afin que le divin Sauveur prenne ses délices en vous, et abandonnez-vous incessamment à la disposition de sa très-douce Providence. Oh ! quel bonheur, ma fille, d'être tout à fait dépendante de sa divine conduite ! Recommandez-moi souvent à sa miséricorde, et me donnez et consacrez avec vous à son très-saint et très-adorable bon plaisir, afin qu'il fasse dans le temps et dans l'éternité tout ce qui lui plaira de nous.

Je salue nos très-chères Sœurs en leur souhaitant l'esprit d'une sincère humilité, douceur et simplicité dans l'exacte observance. Et, si vous le jugez à propos, je salue en tout respect Monseigneur, que j'honore du fond de mon cœur, et supplie Notre-Seigneur le rendre tout selon son Cœur divin. Je salue aussi M. et madame de Vallat et la petite Constance. Notre bon Dieu verse sur eux ses plus saintes grâces. — Je suis de cœur, ma toute très-aimée fille, entièrement vôtre.

[P. S] Attendant d'envoyer du lin, voilà un peu de notre beau filet : le présent est petit, mais fait de grand cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCLVI - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

User de condescendance et de support envers une âme imparfaite ; maximes de saint François de Sales sur ce sujet. — Compassion pour des Sœurs malades.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 novembre [1634].

Dieu par son infinie bonté me veuille donner ce qu'il lui plaît que je réponde à votre lettre, ma très-chère fille, touchant notre pauvre Sœur N. Mon Dieu ! que son détraquement me touche, surtout quand je me souviens de l'avoir vue cheminer [427] céans avec tant de simplicité en la parfaite observance, et aussi que notre Bienheureux Père l'aimait tant pour cela ; mais voilà que c'est de notre misère ! elle me fait grande compassion. Or je vous dirai tout sincèrement, en la présence de Dieu, puisque vous le désirez, ma très-chère fille, que je crois que le plus grand bien que vous sauriez faire à cette pauvre Sœur, c'est de regagner son cœur par douceur et amour maternel, l'encourageant cordialement à son amendement, en l'assurant que vous désirez, par une sincère dilection, de l'aider et la voir disposée à la parfaite observance, afin que par ce moyen elle regagne l'estime des Sœurs ; que vous tâcherez de votre côté d'excuser les fautes qu'elle a faites en leur présence, afin que si elle se met en bon train, vous lui puissiez donner la charge d'assistante ; que c'est tout votre désir, pourvu qu'elle s'y dispose.

Mais ce remède, ma très-chère fille, doit être appliqué avec tout amour et cordialité, et je crois qu'il profitera, puisque cette pauvre âme a le fond du cœur bon, et que son détraquement procède de l'opinion qu'elle a prise que vous la vouliez déprimer et que vous ne l'aimiez pas, et que pour cela vous ne l'employiez pas aux premières charges qu'elle désire tant ; en quoi elle fait bien voir la faiblesse de son esprit, et qu'elle n'est pas capable des solides remèdes, qui sont la parfaite mortification de telle inclination. Or, c'est à ces pauvres esprits faibles qui n'ont pas la force de se plier, qu'il faut exercer un support et douceur vraiment maternels, et comme disait notre Bienheureux Père : « Où l'infirmité abonde et que l'humilité et soumission leur manquent, il faut que notre charité surabonde et les soutienne. »

Je me souviendrai toute ma vie de ce qu'il me dit à Lyon, touchant une novice domestique qui voulait avoir le voile noir, et jamais on ne la sut vaincre ; il le fit donner. Une autre fois je lui disais que mon sentiment était de fort humilier et ravaler une Sœur que je jugeais en avoir grand besoin : « Attendez, [428] me dit-il, qu'elle soit armée pour recevoir des coups si fermes ; elle ne l'est pas assez. Il ne faut pas donner aux malades la médecine que l'on voit qui ne leur profitera pas. » Il dit encore à ses dernières années, que l'expérience lui avait appris que par douceur on plie les âmes, et que l'on aurait beau chercher d'autres moyens, il en faudrait toujours venir là. Ces avis sont bien différents de ceux de M. N., de faire changer de lieu à cette pauvre fille ; il n'y faut pas penser seulement, ni lui en donner espérance, me semble, ma très-chère fille, cela rendrait le remède trop lent et lui empêcherait l'opération. Il vous faut roidir et animer votre charité d'un vrai zèle et support cordial pour sa guérison, et j'espère fermement de la miséricorde divine qu'elle enrichira votre âme d'un grand zèle, dont vous recevrez après mille consolations et bénédictions éternelles. Je supplie cette souveraine Bonté de vous inspirer ce qu'elle me donne en vue et en sentiment sur ce sujet qui serait trop long à écrire ; mais que plutôt, il lui plaise vous faire connaître sa très-sainte volonté, étant très-assurée que vous ne respirez que l'accomplissement d'icelle. Voilà un mot que j'écris à cette malade. Voyez, ma très-chère fille, si vous jugerez à propos de le lui donner. Mon Dieu ! que je désire de la savoir guérie, et encore toutes ces pauvres Sœurs que Votre Charité m'écrit qui sont malades. Dieu, par sa douce bonté, lui donne ce qui lui est nécessaire. Je suis bien aise que vous ne manquiez [de lui donner] un bon traitement, que vous lui jugez utile, tant en santé qu'en maladie.

Vous faites fort bien de ne point faire cet ouvrage de vanité ; Dieu vous fera abonder ès choses nécessaires. — Véritablement, j'ai été touchée de la perte qu'a faite M. N. en son procès. Je prie Dieu qu'il veuille lui récompenser cette perte temporelle par toutes sortes de bénédictions spirituelles. — Si N. vous écrit quelque chose au préjudice de la sainte affection et estime que nos Sœurs vous portent, il a tort et nous n'en savons rien. Je [429] vous prie, faites que notre Sœur N. ne découvre point son mal en dehors tant qu'il se pourra, sinon en toute extrémité, et avec des personnes bien capables de cette confiance, et cela ne fait pas seulement décrier les Sœurs malades, mais aussi toute la maison. — Au reste, ma toute bonne et très-chère fille, je vous prie de prendre tout ce que je vous dis selon ma simplicité et franchise qui vous parlent avec confiance. Que si Dieu me fait jamais la grâce de vous revoir, ce que je vous confesse qui me serait une entière consolation, nous parlerions à cœur ouvert de tout et pour la seule gloire de Dieu : cela dépend de Monseigneur, auquel il en faudrait écrire si vous pensez que cela vous puisse être utile ; car de moi, ma très-chère fille, Dieu sait avec quel cœur je le ferais. Tous nos pauvres monastères respirent cela, même avec passion ; mais le voyage de Piémont nous divertit bien. Dieu fasse en tout sa très-sainte volonté ! Amen ! et vous comble de son pur amour avec toutes vos chères filles, que je tiens pour toutes miennes, et que je chéris cordialement en Notre-Seigneur. Qu'il soit loué.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCLVII - À LA MÈRE ANNE-LOUISE DE MARIN DE SAINT-MICHEL[104]

SUPÉRIEURE À FORCALQUIER

Sollicitude pour la Mère de Sisteron. — Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 novembre [1634].

Ma très-bonne et très-chère fille,

Je ne sais où votre lettre a tant demeuré ; nous la reçûmes seulement l'autre jour ; elle est datée du 22 août. Je vous vois, ma très-chère fille, dans les attentes des troubles de guerre dont [430] la pauvre France est si affligée, spécialement les provinces qui nous environnent, où nous avons quantité de nos monastères qui souffrent de grandes appréhensions, et Dieu veuille qu'elles en soient quittes pour cela. Toutefois, je remets tout à sa sainte volonté, laquelle voudra pour nous ce qui sera plus à sa gloire et à notre bien, et nous n'avons plus rien à souhaiter que cela.

Je bénis sa Bonté, ma très-chère fille, de la charité et assistance que vous avez rendues à ma pauvre Sœur la Supérieure de Sisteron et du témoignage que vous me rendez de sa vertu. Qu'elle soit tenue pour autre dans le monde, qu'elle n'est, cela n'importe guère devant Dieu, qui connaît le bien qu'il a mis en elle. Je suis toujours un peu en peine de sa jambe, car je n'en ai point eu de nouvelles depuis que j'ai reçu une lettre de notre Sœur Jeanne-Charlotte [Magdelain], qui était datée de la fin de juillet, par laquelle elle se plaignait fort de ce qu'elle ne voulait se laisser gouverner par les médecins ; et je crains que cela ne porte préjudice à son mal. Je vous prie, ma très-chère fille, continuez toujours à donner vos avis et conseils à cette chère Sœur, selon les choses que vous apprendrez et que vous penserez [431] lui pouvoir servir ; car je suis assurée qu'elle les recevra de bonne part. Ah ! ma fille, que je souhaite aux Filles de la Visitation ce souverain bonheur de se confier pleinement à Dieu et dépendre absolument de son bon plaisir, ne voulant ni se souciant que de ce qu'il lui plaira vouloir et faire d'elles. Demeurez dans ce bienheureux état, où la sage et très-douce Providence vous tient par un excès d'amour envers vous. Demeurez en paix dans cette sainte oisiveté et impuissance, qui est plus excellente que toute autre occupation. Non, je vous prie, ma fille, ne faites rien, ni regard, ni chose quelconque par réflexion, sur vous-même ; souffrez la peine qui vous environne, quand il plaît à Dieu vous l'envoyer ; mais ne voyez que Dieu, et n'arrêtez votre esprit qu'en Lui seul. Enfin laissez-le faire ; et, pour vos actions, persévérez fidèlement en ce que vous faites, tandis que Dieu ne vous donnera pas d'autre emploi.

Vous avez tout sujet de bénir Dieu pour le bon état de votre maison, dont chacun me dit tout bien. O Dieu ! que de grâces nous devons à cette infinie Bonté ; ma fille, jetez-y quelquefois [432] un petit soupir pour moi qui ai tant besoin de sa spéciale assistance. J'ai confiance que vous le ferez, car je sens votre cœur tout joint au mien et n'être qu'un seul. Dieu rende cette sainte union éternelle ! Croyez que vos lettres ne me sont jamais à charge, mais à très-grande consolation ; écrivez-moi donc, au moins quand Dieu le vous dictera, car je suis intimement toute vôtre en son amour.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Montélimart.

LETTRE MCCCLVIII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE h POITIERS

Il n'est pas permis aux Filles de la Visitation de quitter leur monastère pour posséder une abbaye. — Dans quelles conditions on peut accepter de nouvelles fondations. — Pensée de la Sainte sur l'admission d'une petite fille qu'on voulait mettre au monastère pour la civiliser.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma très-chère fille,

Je trouve votre procédé fort bon en ce qui est de la conduite des désirs de M. votre frère.[105] Si la Providence divine, pour le service de sa gloire et l'utilité de nos maisons, vous appelle en quelque lieu où ce bon gentilhomme puisse avoir le contentement qu'il désire, j'en serai bien consolée ; mais que nous autres [433] Religieuses, après avoir quitté nos maisons, nos parents et tout ce qui est du monde, et être entrées en Religion, où nous sommes utiles et nécessaires pour le service d'icelle, sortions pour aller en une autre, afin seulement de profiter à nos parents, certes, ma fille, je ne saurais avoir ce sentiment ni cette prudence humaine. Mais s'il vous peut attirer par le moyen de quelque fondation eu quelque lieu où il puisse avoir votre personne, cela ne serait qu'utile, pourvu que la ville soit suffisante, et capable d'un établissement de filles ; et si les secours spirituels de la part des Religieux y manquent, qu'il y ait du clergé ou quelque corps ecclésiastique où la vertu règne, et avec cela un fondement suffisant pour nourrir les Sœurs que l'on y enverra. Autrement nous ne ferons que des colombiers où nos colombes mourront de faim, et pour le spirituel et pour le temporel. Voilà ce qui est requis du lieu de l'établissement ; et du vôtre, d'avoir des filles bien mortifiées, de bonne observance, et qu'elles soient bien unies entre elles, et d'avoir une bonne Supérieure pour les conduire. Faites ce que Dieu vous inspirera ; car, voyez-vous, ma très-chère tille, la nécessité nous contraint de faire des fondations pour décharger nos maisons, et bientôt après, cette fondation-là a besoin d'en faire une autre pour se décharger ; et ainsi nous ferons beaucoup de maisons, mais sans esprit [religieux]. C'est pourquoi il est important d'envoyer en ces commencements des bonnes filles, afin qu'elles puissent montrer le chemin et donner bon exemple à celles qu'elles recevront, car autrement nous perdrions bientôt notre esprit.

Il faut que je vous dise ce mot en confiance : je sens une grande douleur en la crainte et appréhension que j'ai en cela, et que par cette multitude de fondations nous ne venions à déchoir. Je crains plus pour le spirituel que pour le temporel, parce que « là où la volonté de Dieu est accomplie le pain quotidien ne manque jamais », disait notre Bienheureux Père. Et c'est pour cela que je désirerais que nos Sœurs se mortifiassent bien et se [434] maintinssent en unité les unes avec les autres, là où elles sont sans désirer d'aller ailleurs en fondation ; car, par ces deux moyens, elles attireront plus de bénédictions sur leur maison pour le secours temporel, qu'elles n'auraient besoin.

Je bénis Dieu de tout mon cœur avec vous de ce qu'il plaît à sa Providence de jeter des âmes si bonnes et si pures dans notre Congrégation. Puisqu'il lui plaît de mettre de si bons fondements en ce petit édifice, j'espère que ce sera pour l'élever en sa gloire. Enfin, ma très-chère fille, je crois que nous n'avons besoin que de nous humilier et anéantir devant sa souveraine Sagesse, et nous confier en son soin paternel pour voir réussir les petites entreprises qu'il nous remet en main, à sa très-grande gloire. Bénite derechef soit sa Bonté !

Pour ce qui est de la réception de cette petite demoiselle que l'on veut mettre chez vous pour seulement la civiliser, cela est contre nos coutumes. Vous le devez humblement représenter à Mgr votre prélat ; puis, s'il vous commande de la recevoir, il le faudra faire. Mais, je vous prie, ma très-chère fille, qu'il n'y ait en cette occasion que votre seule obéissance ; car autrement vous feriez contre votre Institut, votre, etc.

LETTRE MCCCLIX (Inédite) - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Reconnaissance pour la délicatesse dont on a usé à l'égard de la Mère Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 décembre [1634].

Mon très-honoré et vrai Père,

Je loue et remercie mon Dieu de la conduite que notre très-digne archevêque et vous avez tenue sur le départ de cette si chère fille ; si l'on n'en eût usé de la sorte, son pauvre bon [435] cœur eût eu bien de la peine de guérir de cette plaie, qui aussi à la vérité eût été bien sensible, et non moins pour moi que pour elle, je vous l'avoue tout sincèrement, mon très-cher Père ; mais comme l'on procède, tout se passera avec douceur et bonne odeur ; car vraiment cette chère âme mérite bien que l'on ait égard à son contentement et à sa réputation. Or son séjour là apaisera tous ces bruits, que notre très-bon prélat m'écrit qui s'étaient levés sur les nouvelles de ce prompt départ, que je ne sais comme il s'est pu ainsi épancher ; mais Dieu l'a permis. Cependant ce pauvre cœur s'accoisera ainsi, et votre bonté et charitable cœur tout paternel la voyant souvent comme il projette, l'aidera beaucoup à se remettre et à se préparer doucement à sa sortie, qui se fera honorablement par l'élection que notre maison de Chambéry fait d'elle, laquelle la désire passionnément, et c'est une famille de laquelle elle aura tout sujet de parfait contentement, car elle est composée de si braves et dignes Religieuses qu'il y en ait dans notre Congrégation. Nous la voudrions bien ici aussi ; mais pour ce coup il faudra servir la maison de Chambéry, pour plusieurs bonnes raisons.

Mais, mon Dieu, mon vrai très-cher Père, votre cœur n'est-il pas admirable en sa charité et bonté pour moi, qui me va attribuant des biens que certes je ne mérite pas ; aussi suis-je bien assurée que vous les référez à Celui qui seul contient en soi toutes les lumières et les départ selon sa sagesse, selon qu'il juge expédient pour le bien et utilité des âmes qui lui sont chères. Hélas ! que je suis un vaisseau très-indigne de telle grâce ; mais sa Bonté se plaît quelquefois à faire des beaux ouvrages avec des outils très-chétifs pour mieux faire reconnaître sa grandeur et suave conduite. — Le messager presse si fort que je n'ai loisir quasi de penser à ce que je vous dis ; mais votre bon cœur paternel convertit tout en bien, et excuse avec sa douce charité très-volontiers mes défauts. Je n'écris point [436] à nos très-chères Sœurs, n'en ayant le loisir. Il n'y a pas longtemps que j'ai écrit à la très-chère Mère. Dieu sait ce qu'elle et toute cette chère famille m'est. Dieu la remplisse de plus en plus des saintes bénédictions, et comble votre chère et digne âme de l'abondance de son saint amour, auquel je suis et serai sans fin d'une affection incomparable, mon très-honoré et très-cher Père, votre très-humble, très-obligée et fidèle fille et servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCCLX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Joie de la Sainte dans l'espoir d'une prochaine réunion. — Éloge de la maison de Chambéry.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Je repense pour la veuve que, si vous ne pouvez mieux, vous la pouvez garder. Notre maison de Chambéry et celle-ci vous désirent passionnément, mais je dis de cœur et de vrai amour et estime : cependant, je crois que Chambéry l'emportera pour ce coup. C'est une famille composée des plus braves et meilleurs sujets qui soient peut-être en aucune maison religieuse. Chacun vous honore et désire là, et s'en fera une joie nonpareille. J'espère en Dieu que vous y jouirez d'un parfait contentement et repos ; car elles seront très-bien logées en leur maison neuve : de beaux grands jardins, quantité d'excellents fruits ; c'est au jardin du marquis de Lans. Enfin, ma vraie unique fille, je veux que vous veniez de courage auprès de nous qui vous chérissons plus que notre propre vie ; au moins [437] j'assure que pour moi ce sentiment véritable est dans mon cœur. — Je serais bien aise de savoir si nos très-chères Sœurs du faubourg continuent en leur bonne volonté d'assister notre petite maison pour son bâtiment, par leur décharge d'une fille ou deux, si elles veulent. Je vous laisse gouverner cela, ma vraie fille, selon votre incomparable bonté pour nous, et la connaissance que vous avez des affaires de nos chères Sœurs. O ma fille ! Dieu vous rende sainte. Je ne puis exprimer la douceur que mon âme ressent en l'espérance de revoir mon unique et très-chère fille ; car quelle joie et bénédiction que ces deux cœurs se retrouvent ensemble, que Dieu a si saintement unis en son amour ! Il soit béni. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCCLXI - À MONSEIGNEUR SCIPION DE VILLENEUVE

ÉVÊQUE DE GRASSE

Gratitude pour la bienveillance qu'il témoigne aux Religieuses de la Visitation, nouvellement établies à Grasse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Monseigneur,

Je sors de la sainte communion, où j'ai souhaité pour votre digne cœur une sacrée augmentation de toutes les précieuses grâces du Saint-Esprit ; aussi cette lettre doit être toute remplie de grâces puisque je vous dois rendre, mon très-honoré seigneur, une infinité d'actions de grâces, pour la grâce que vous avez faite à nos très-chères Sœurs de la Visitation, de les recevoir en votre bonne ville de Grasse[106] : voilà donc pas bien [438] des grâces l'une sur l'autre ! Oui, mon très-cher Seigneur ; mais celle que j'estime infiniment, c'est le bonheur que ces chères filles auront de vivre toutes sous votre très-honorable et très-souhaitable obéissance et direction. Mon Dieu ! que je les en estime heureuses, et que ce leur est un contentement incomparable d'avoir trouvé un cœur si paternel, comme l'est celui de Votre Grandeur ! J'espère, Monseigneur, qu'aussi trouverez-vous en elles des vrais cœurs de filles, pleines de parfaite révérence, soumission et très-prompte obéissance. Enfin, Monseigneur, ce sont de pauvres petites brebis qui vont accroître le nombre des vôtres, et vivre paisiblement et innocemment en un coin de votre bercail, dans la parfaite observance de leur Institut. Maintenez-les-y, Monseigneur, selon votre parfaite charité, dans l'esprit doux, amoureux et paternel de leur Bienheureux Père et Fondateur, de l'esprit duquel ma Sœur la Supérieure m'écrit que vous êtes incomparablement amoureux. Hélas ! mon très-cher seigneur, il possédait véritablement l'esprit des saints et des vrais pasteurs tels que vous êtes. Notre chère Sœur la Supérieure m'écrit encore que vous leur faites de journalières aumônes et charités temporelles ; c'est une nouvelle action de grâces que j'ai à vous rendre, et une nouvelle obligation de prier notre bon Dieu qu'il élargisse de plus en plus sur Votre Seigneurie les bénédictions temporelles et spirituelles. Je demande de tout mon cœur la vôtre, et, baisant vos mains sacrées, je demeure d'un profond respect votre, etc. [439]

LETTRE MCCCLXII - À LA SŒUR FRANÇOISE-EMMANUELLE DE VIDONNE DE NOVÉRY[107]

À RIOM

Moyens à prendre pour acquérir et garder la paix du cœur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1634.]

Ma TRÈS-CHÈRE FILLE,

Que vous dirai-je sur les ressentiments que vous avez d'être éloignée de moi, sinon que les âmes qui possèdent la présence de Dieu ne doivent point désirer celle des créatures ?

Vous avez bien raison, ma fille, de me parler à cœur ouvert avec une entière confiance ; car certes je vous souhaite avec une très-grande affection le seul bien qui est Dieu. Et pour cela je vous conjure de vivre au-dessus de vous-même et de toutes vos inclinations, afin que plus facilement vous opériez les actes des vertus également et continuellement, dans les occasions que la divine Providence vous présentera. Ne vous amusez point à tant de petites tricheries ; laissez faire comme [440] l'on voudra, et allez votre train droit à Dieu, traitant cordialement et également avec toutes les Sœurs, sans faire semblant de voir ni d'ouïr ce qui se peut dire et faire contre vos inclinations. Mais je vous prie de me croire et de ne parler avec aucune Sœur de ce qui se passe contre votre jugement et inclination ; car ce défaut dissipe tout à fait l'esprit d'oraison et de vertu. Faites bien ceci, comme encore en ce qui regarde la Supérieure, en ce qu'elle dit ou fait ; ne vous amusez point à toutes ces petites choses ; rendez-lui une ponctuelle obéissance, et traitez avec elle, nonobstant ses froideurs, le plus franchement et cordialement qu'il vous sera possible.

Il est vrai que votre chemin est la croix ; mais c'est de quoi vous vous devez le plus consoler, et en remercier Dieu, vous offrant avec une entière franchise pour faire et souffrir tout ce qu'il lui plaira. Si vous faites cela, Il vous enrichira de bénédictions, pourvu aussi que vous vidiez votre esprit de tout ce qui est terrestre ; car sa Bonté veut que vous vous occupiez en Lui seul, et que vous vous laissiez gouverner par vos Supérieurs, soit que leur conduite sur vous fût à votre goût ou non. Bon courage donc, et croyez que je suis votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [441]

ANNÉE 1635

LETTRE MCCCLXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-CATHERINE DE SÈVE DE SAINT-ANDRÉ[108]

SUPÉRIEURE SU DEUXIÈME MONASTÈRE DE LYON

Recommandation pressante de vivre dans une exacte observance des Règles.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1635.]

Ma très-bonne et très-chère fille,

Votre lettre m'a consolée, par le récit que Votre Charité me fait du bon état de votre chère communauté. La pureté et sainte union qui règnent entre elles en sont des témoignages évidents, et c'est la fidélité qu'elles ont à leurs observances qui rend ce bon fruit. Notre bon M. Marcher est revenu très-édifié de vous, ma très-chère fille, et de votre bénite famille. — Si la novice qui est sortie a bon courage. le monde ni ses richesses ne pourront l'arrêter ; ce sont des liens trop faibles et imbéciles pour [442] arrêter une âme qui a été appelée et touchée par la sacrée dilection de notre bon Dieu. Mais si elle retourne, elle fera outre-passer le nombre limité ; c'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous en enverrez une en la place de celle qui est revenue, et si le monastère est pauvre, vous la doterez. Ma fille, je vous dis ce que je ferais ; car, avec la grâce de Dieu, j'aimerais mieux mourir que de manquer à observer ce qui est écrit ; car si est-ce que Dieu nous en demandera un compte très-exact. Tous nos règlements sont si saints et si aimables à la raison, qu'il n'y a que la fausse liberté et le peu de crainte de Dieu et de révérence à notre saint Fondateur qui les osent enfreindre.

J'ai reçu grande consolation de ce que vous me dites, ma très-chère fille, que vous sentez un grand désir et résolution de vous tenir fidèlement dans la pratique de tout ce qui nous est marqué, afin d'être vraie fille de notre Bienheureux Père ; c'en est l'unique moyen. Ses écrits sont pleins du désir qu'il avait que nous vécussions dans une ponctuelle et très-exacte observance, et les Filles de la Visitation ne le peuvent ignorer. Mais il faut que je vous dise avec douleur que plusieurs ne s'y rendent pas assez fidèles, et que quelquefois l'on fait les choses de l'observance, parce qu'elles sont conformes à notre jugement, et non pas parce qu'elles sont commandées ; et c'est toutefois à leur obéissance à quoi nous devons avoir notre attention et notre intention arrêtées, et non pour aucun autre sujet. Oh Dieu ! ma très-chère fille, qu'heureuses seront les Supérieures et les Religieuses qui conduiront et se laisseront conduire par la règle écrite dont la Supérieure doit être l'esprit et la langue, pour la faire parler en toutes les occasions où elle requerra notre obéissance !

Ma très-chère fille, je n'avais point pensé à vous dire tant de choses, mais mon cœur se console et soulage franchement quand il parle à de vraies Filles de la Visitation, comme je sais que, parla grâce de Dieu, vous êtes ; et dès la première fois que je [443] vous parlai, cette créance m'entra dans le cœur avec un grand I amour et estime de votre chère âme. Ma très-chère fille, allez de bien en mieux, établissant nos Sœurs dans les saintes observances qui nous donneront le vrai esprit humble, doux, solide, simple et charitable qu'elles contiennent, qui est celui de notre Bienheureux Père, à qui Dieu les a inspirées. Cet esprit est honoré, désiré et recherché de tout le monde. Jà ! ne plaise à ce grand Dieu que la moindre portion nous en demeure par notre infidélité ; mais que sa totalité subsiste à jamais dans nos esprits. Amen.

Je vous souhaite et à toutes nos chères Sœurs, que je salue avec vous, un comble de bénédictions, vous conjurant toutes de ne point demander à Notre-Seigneur la vie ni la santé du corps pour moi, mais cette miséricorde, que je vive et meure en sa grâce, et tout parfait accomplissement de sa sainte volonté, qui m'a rendue et de cœur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE MCCCLXIV - À LA MÈRE ANNE-MARGUERITE GUÉRIN

SUPÉRIEURE À ROUEN

Les bonnes Supérieures sont un trésor pour leur communauté. — Conseils de direction. — Rappel de la Mère Favre en Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 23 janvier 1635.

Tant que Dieu me donnera de moyen, je vous servirai et de cœur, car vous êtes l'une de mes plus chères et précieuses filles, et en qui je me fie autant [qu'à moi-même] pour la conservation de l'Institut. Hélas ! que les bonnes Supérieures sont de riches trésors ! ma fille, tout le bien de cette pauvre petite, mais digne Congrégation, dépend de leur conduite après Dieu, [444] et rien ne la maintiendra ou fera périr que les Supérieures. C'est pourquoi, ma fille, il nous faut bien invoquer Dieu, afin qu'il lui plaise nous en donner toujours qui aient le vrai esprit de cette sainte vocation, et le zèle pour la donner et conserver. Tâchez de bien former à notre mode les âmes que Dieu vous donnera, qui auront les talents convenables au gouvernement. Toutes celles que vous avez menées de Paris n'y sont nullement propres, selon mon sentiment, quoique pleines de bons désirs, comme je crois. Notre Sœur T. F. non plus que les autres, puisqu'elle ne se force pas de mortifier ses passions et inclinations ; car, las ! il ne faut vivre en cette charge que selon l'esprit de la vocation, qui n'est que vertu et raison divine, et c'est ce qui rend une maison odorante, en telle sorte que l'on en aime, estime et recherche les parfums. Je serai bien aise que vous communiquiez à ces bonnes âmes ce que vous jugerez tant être nécessaire et utile : la charité donne libéralement. Vous faites très-bien de ne vous pas presser à prendre des filles. Hélas ! l'on demande toujours des choses nouvelles, et nous avons dans l'Institut tout ce qui se peut désirer pour sa conservation et accroissement en toute perfection.

Ça est une pure souffrance que Dieu vous a donnée que l'appréhension de la peste, c'est pourquoi il fallait acquiescer doucement sans essayer de la surmonter, ni même s'amuser à la regarder, quoiqu'elle se fît bien sentir. « Mes yeux sont toujours au Seigneur [dit David], Il dégagera mes pieds de tous les filets et embûches de mes ennemis ; » il dit vrai. Le divin Maître nous conduit dans un sentier de dépouillement et anéantissement de nous-mêmes et de toute propre satisfaction. Il veut que nous cheminions comme aveugles sous sa divine protection et conduite. Vous n'avez à faire qu'à suivre fidèlement ses lumières et vous reposer en sa bonté.

Notre Sœur F. M. vous chérit et estime grandement ; c'est un bon cœur que j'aime nonobstant ces petits je ne sais quoi, qui [445] ne sont [pas] supportables. Il est vrai, l'on me presse fort d'aller à Paris et d'en retirer notre Sœur M. J. Favre, ce que je pense qui se fera en la rappelant par deçà, pour servir notre maison de Chambéry. Sans doute ses grandes maladies ont causé tous ces bruits fâcheux, ce que l'on n'a pas assez considéré, et il est vrai que l'on a fait un grand édifice de parlementeries sur un fort petit fondement : Dieu, qui a permis tout, tirera sa gloire de tout. C'est une digne et toute bonne fille, mais nul de parfait ; vous la connaissez. Si nous étions ensemble, nous dirions tout ; et, à ce défaut, je vous prie, repensez à ce que vous avez vu et me l'écrivez sincèrement, car je m'arrêterai là, et ne puis croire beaucoup approchant de ce qu'on en dit. Enfin il faut avoir des croix, et on en a de bonnes. [Le reste est illisible.]

Conforme à une copie de l'original gardé au deuxième monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MCCCLXV (Inédite) - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Quelques monastères sont trop ardents à entreprendre des fondations. Désir que celle de Toulouse soit faite par des Sœurs d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 2. 4 janvier [1635].

Ma très-chère fille,

Je vous ai déjà tant mandé que vous n'aviez rien à faire, pour ce qui regarde cette pauvre âme qui est sortie, qu'à suivre l'avis de Mgr de Montpellier, que je n'ai plus rien à vous dire sur ce sujet. — Quant à ma Sœur N., je crois que vous lui devez faire connaître ce défaut d'être trop attachée à son jugement, qui lui fait être marrie quand on ne suit pas ses avis, car il faut qu'elle tâche de s'amender de cela. [446]

Je suis bien aise que votre bâtiment s'avance, et encore plus de ce que Mgr de Montpellier se porte bien. — Vous avez raison, ma très-chère fille, de dire que nos bonnes Sœurs d'Arles, d'Avignon et d'Aix sont trop ardentes à faire des fondations ; car encore qu'on leur en témoigne du désagrément, elles ne laissent pas de poursuivre leur pointe, et cela sur des bonnes raisons. Mais pour ce qui est de leurs menées pour Toulouse, mandez-leur nettement que vous y prétendez pour y procurer des Sœurs de Nessy, et qu'elles cessent leurs poursuites, que vous les en suppliez, quoique je n'ambitionne pas trop cela ; mais c'est que je sais qu'il y a de nos maisons qui ont mieux de quoi faire cette fondation qu'elles, qui n'ont pas de filles pour cet emploi.

Nous avons bien reçu tout ce que vous nous envoyâtes, dont nous vous remercions derechef. M. Garin nous avait promis de vous faire porter le lin et le chanvre qui est tout prêt ; nous sommes toujours après lui pour cela. Nous faisons tenir vos lettres à Messieurs vos parents, mais ils ne nous envoient aucune réponse pour vous. Je crois pourtant que tout se porte bien, excepté votre bonne Sœur de Sainte-Catherine, qui avait l'autre jour un peu mal aux yeux.

Ma très-chère fille, si je vous chéris toujours ? Seigneur Dieu, en pouvez-vous douter ? Or, ne le faites jamais, je vous en conjure ; cela me serait autant insupportable qu'il m'est impossible de ne vous pas aimer parfaitement. Vivez toujours tout à Dieu dans cette sainte confiance et abandonnement, faisant tout le bien que vous pouvez, et donnant à ces chères âmes l'esprit de leur sainte vocation tant qu'il vous sera possible. — C'est sans loisir que je fais ces lignes. Dieu soit à jamais notre unique amour et soit béni. Mille saluts à tous.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [447]

LETTRE MCCCLXVI - À LA MÈRE MARIE-ANGÉLIQUE BELLEFIN[109]

SUPÉRIEURE À CRÉMIEUX

Éviter tout examen inutile sur soi-même. — Précautions à prendre pour empêcher qu'une élection faite en dehors des lois canoniques puisse avoir des conséquences fâcheuses dans l'avenir.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1635.]

Or sus donc, ma très-chère fille, vous voilà sous le faix de cette bénite famille, de laquelle j'espère que Dieu rendra la charge légère, se mettant lui-même sous le joug pour la porter avec vous. Avec cette sacrée assistance, que pouvez-vous craindre ?

Or premièrement il faut bien se garder de permettre à votre esprit de se regarder en ses actions, ni s'arrêter en façon quelconque autour de soi-même pour examiner curieusement et de trop près ni son bien ni son mal, mais le relever soigneusement de ce dernier quand vous l'y apercevrez ; et avec une grande douceur, le laisser jouir en simplicité du bien, consolation, facilité [448] et lumières que Dieu lui donnera sans philosopher d'où elles procèdent, mais en rendre les actions de grâces et les fruits qu'en prétend Celui qui les donne. Voilà pour ce qui vous regarde.

Je pense que votre élection-est extraordinaire, car selon l'extérieur, vous êtes fort jeune et vous n'avez pas les années de Religion marquées, bien que vous les ayez en vertu et capacité. Il est requis que M. l'official fasse un acte fort authentique par lequel il déclare les raisons, et combien d'années il y a que vous avez fait les vœux et gardé l'observance en tout votre procédé, comme aussi la nécessité de votre monastère, le consentement universel de tout le couvent, et bref tout ce qui sera requis pour la perfection de cette action, afin que ci-après l'on n'en puisse point tirer de mauvaises conséquences ; mais, cela, faites-le comme il faut, puis écrivez au livre du monastère les mêmes raisons et l'acte fait, afin que l'on sache les causes de cette élection inusitée, et que l'on ne s'en étonne ni prévale pour en tirer quelque exemple préjudiciable.

Enfin, ma très-chère fille, tenez-vous toujours très-fortement unie à Dieu, qui vous a tirée non-seulement à Lui, mais en Lui, depuis votre jeunesse. Le total abandonnement, qu'il vous imprime à sa divine conduite et paternelle Providence, étant fondé sur la parfaite défiance de vous-même, doit vous faire espérer qu'il gouvernera par vous, qui n'avez, je le sais, d'autre désir que de marcher et faire marcher vos filles dans la parfaite observance.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [449]

LETTRE MCCCLXVII (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

Consolations au sujet de la perte d'un procès.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 février 1635.

Monsieur,

Je viens de recevoir une deuxième lettre avec la nouvelle de la perte de votre procès. Vous savez que tout ce qui vous afflige me touche ; mais toutefois il faut bénir Dieu en toutes choses. Sa douce Bonté voulut présider par sa volonté absolue pour faire réussir à votre honneur et contentement le précédent procès, qui vous était bien plus important. Puisqu'il lui a plu de permettre que vous soyez déchu de celui-ci, où il ne s'agit que des biens de ce monde, lesquels ne sont de nulle considération dans l'éternité Monsieur, tâchez d'unir doucement votre cœur à cette volonté de permission, et vous confier en ce que la divine Bonté envoie à ses enfants, le bien et le mal qui leur arrivent, avec un très-paternel amour, et toujours pour leur mieux, si, comme bons enfants, ils se tiennent dépendants de son bon plaisir et se fient en sa Providence. Je vous confesse que j'ai un grand désir de vous voir totalement abandonné et reposé en sa divine conduite. Quand le cœur est en perplexité, son grand refuge doit être la prière. Priez donc le plus que vous pourrez, et vous serez non-seulement soulagé, mais conforté et guidé de cette souveraine Bonté, que je supplie vous faire sentir les effets de son incomparable suavité, et à madame ma très-chère sœur. votre digne femme. Je ne vous oublierai jamais, car je suis invariablement et tout affectionnée, Monsieur, votre très-humble et fidèle servante.

Conforme à une copie gardée à la Visitation de Chambéry. [450]

LETTRE MCCCLXVIII (Inédite) - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Madame de Montmorency désire contribuer à la fondation de Toulouse. — Prière d'envoyer quelque secours au monastère de Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 14 février 1635.

Ma très-chère fille,

J'ai reçu ces jours passés des lettres de madame de Montmorency, laquelle me presse grandement pour savoir en quel état sont les propositions de la fondation de Toulouse. Elle m'en parle d'une sorte qui fait voir qu'elle désire y contribuer ; c'est pourquoi il faut que vous tâchiez de tenir cette affaire-là liée tant que vous pourrez. Et si ce sont gens de marque avec qui l'affaire se traite, vous leur pourrez faire entendre qu'il y a quelque personne de qualité qui désire contribuer à cette bonne œuvre, sans pourtant la nommer. Faites-moi savoir le plus promptement qu'il se pourra, en quel état est cette affaire, quelles sont les propositions, les difficultés et tout ce qui en est. J'ai écrit à madame de Montmorency que c'était vous qui l'aviez en main. Cette bonne dame ayant bien de quoi y contribuer, je crois qu'il ne la faut pas négliger ; c'est tout ce que j'ai à vous dire maintenant, n'y ayant pas longtemps que je vous ai écrit et envoyé de l'argent de M. Truitat, par la voie de Lyon.

Dieu vous rende de plus en plus selon son Cœur, ma très-chère fille, et toutes nos Sœurs que je salue cordialement avec vous, me disant sans fin et sans réserve, mais de cœur, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, je suis si surchargée de lettres et de tant d'affaires que je ne saurais fournir à tant écrire ; c'est pourquoi je ne saurais répondre à ma Sœur M. -Marg. de Vallon. [451] Dites-lui, je vous prie, de ma part, que je la salue chèrement, et que je la supplie de baisser son cœur par humilité, et de le relever par une grande générosité de courage ; et Dieu la bénira, ainsi que je l'en supplie de tout mon cœur. — Ma très-chère fille, je ne sais si vous n'aurez point su le débris qui est arrivé à notre pauvre maison de Moulins, par l'imprudence et peu sage conduite de la Mère, laquelle a été déposée pour ses fautes, spécialement pour celle qu'elle a faite d'aller aux bains de Bourbon. [Plusieurs lignes illisibles.] Il faut beaucoup prier Dieu pour elle et conforter la bonne Mère, qui est ma Sœur de Chastellux, par vos lettres et prières, ne le pouvant faire par vos charités, car elle en a besoin.

J'ajoute ici, ma très-chère fille, qu'en écrivant à la Mère de Moulins une bonne lettre, si vous pouviez mettre dedans une pistole ou deux, j'en serais consolée à cause de l'exemple que cela donne, et que vraiment c'est une marque de la charitable union qui doit être parmi nous. Et si vous n'avez pas le moyen de lui envoyer ni une ni deux pistoles, quand vous ne pourriez lui envoyer qu'une demi-douzaine de barbettes,[110] je vous en supplie, et cela cordialement et franchement ; Dieu vous en saura gré, je vous en assure.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [452]

LETTRE MCCCLXIX - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Différer son retour en Savoie jusques après Pâques. — Explication de quelques difficultés survenues entre Mgr de Genève et la famille Favre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1635.]

Ma toute chère et très-bonne fille,

Croyez qu'il me fâcha bien d'écrire à Paris le mois passé, sans vous faire un petit billet, mais je ne sus.

Dès le commencement de cette année j'ai été malade, et encore suis-je maintenant travaillée d'un grand rhume et violente toux qui me lasse fort ; mais, si, faut-il que j'écrive un peu à M. notre très-cher frère [de Sillery], qui m'écrit une lettre qui ressent un cœur tout parfumé de piété et parfaite union avec Dieu. Hélas ! qu'il est heureux de vivre ainsi dans le monde sans participer à ses misérables affections et prétentions ! Il m'écrit ses sentiments sur votre départ de Paris, en des termes d'une âme vraiment religieuse. Oh ! Dieu le maintienne en ce bon état, et lui accroisse ses grâces jusqu'à la perfection de son divin amour ! Au moins faut-il lui laisser la consolation de jouir de votre douce société jusques après Pâques, et que le temps soit entièrement propre au voyage, afin que cette délicate santé qui nous est si précieuse ne soit point ébranlée, mais fortifiée d'un air doux et agréable.

Mgr de Genève le veut ainsi ; car croyez-moi, ma vraie fille, je vous parle devant Dieu, ce prélat a un bon cœur pour vous ; mais comme il est prompt et assez absolu de son naturel, cela le porte à ne vouloir pas être vaincu [mot illisible] de son ordre, et à faire quelquefois de petites saillies en paroles ou écrits.

Il m'a fait voir une lettre que M. votre cher frère écrivit dernièrement à M. le marquis de Lullin, par laquelle il disait être averti de diverses personnes, comme ce bon prélat n'avait plus [453] d'affection pour ceux de votre maison, qu'il leur faisait de mauvais offices et se joignait même à ceux qui leur voulaient mal ; il en était fort touché. Ceux qui sèment telle zizanie offensent grandement Notre-Seigneur ; et je vous puis assurer que, selon ma connaissance, elles sont sans aucun fondement. Il s'est passé certaines petites occasions pour certaines choses du monde où M. le comte de Sales, que vous savez être un saint, tint un peu ferme, ce qui heurta notre bonne madame la présidente, qui en fit des plaintes sensibles, attribuant à Mgr de Genève ce que M. le comte avait fait ; et cependant c'est la vérité que le bon prélat n'en savait rien. Je crois que si M. de Vaugelas lui a écrit, il lui dira bien tout son cœur. Hélas ! il est difficile que ceux qui demeurent en même ville et qui ont les dignités ne se heurtent quelquefois pour cela ; mais cela n'empêche pas l'amitié. M. le président votre frère, qui est une sainte personne, ne leur saurait vouloir mal ; madame la présidente est très-brave dame tout à fait. Ce sont des esprits loyaux et francs, mais elle est un peu sensible ; ils vivent, grâce à Dieu, en bonne paix. Je pense vous devoir dire ceci, selon mon ordinaire confiance.

Il y a plusieurs jours que je n'ai vu notre bon prélat, parce que je ne sors guère de la chambre que pour aller ouïr messe et communier. Je n'écrirai point à ma très-chère Sœur [M. -Agnès Le Roy] votre Supérieure, pour ce coup ; je la salue chèrement et toutes nos Sœurs. Bonjour, ma toute très-chère et vraie fille ; croyez que jamais rien ne vous a déplacée ni ne vous déplacera du milieu de mon cœur, où Dieu, pour ma consolation, vous a logée, et j'en ressens toujours plus de suavité, à cause de votre véritable vertu et bonté envers moi. — Il est vrai que notre Sœur la Supérieure de Poitiers est une fort bonne et sage fille. Dieu la tienne de sa sainte main, s'il permet qu'elle soit exposée à toutes ces vanités périssables et dangereuses !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [454]

LETTRE MCCCLXX - À LA MÈRE JEANNE-FRANÇOISE DE VALLON[111]

SUPÉRIEURE À RUMILLY

La Sainte se propose d'employer cette Supérieure à la fondation de Verceil.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1635.]

Ma très-chère fille,

M. Catherin vous dira les batailles qu'il a fallu ici soutenir ; si c'eût été pour la maison de céans, j'eusse persuadé ma Sœur de la Fléchère de se rendre plus tôt qu'elle n'a fait. Il faut bénir Dieu ; il vaut mieux moins avec paix, que plus avec trouble, débat et contention ; car ce qui est mis au jugement des hommes est fort incertain.

[Hier] à soir, nous reçûmes des lettres des Pères dom Juste et dom Maurice, qui disent que l'affaire de Verceil s'en va [être] toute conclue, et que bientôt l'on nous enverra prendre. Le Père dom Maurice m'a toujours pressée de vous y employer, l'ai bien sentiment que Dieu en serait glorifié et que sa Bonté vous y destine. Que vous en dit le cœur, ma très-chère fille ? car ces entreprises se doivent embrasser avec très-grand amour et courage. Dieu a mis en vous tout ce qu'il faut pour ce service, et j'ai confiance qu'il vous en donnera l'inclination et l'inspiration [455] conformes à sa sainte volonté. Dites-moi bien toutes vos pensées et sentiments sur ce sujet, et sur le surplus que M. Catherin vous dira. Je suis vôtre et de cœur fidèle.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCLXXI (Inédite) - À MONSIEUR DE COYSIA

CONSEILLER AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE, À CHAMBÉRY

Remercîments pour son intervention dans une affaire temporelle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 16 mars 1635.

Monsieur,

Vous nous avez incomparablement obligées d'avoir voulu prendre la peine de plaider notre cause, de quoi nous vous rendons nos très-humbles remercîments. Dieu n'a pas voulu que vous en ayez reçu toute la satisfaction que votre véritable affection envers nous vous eût pu faire désirer ; mais il faut nous soumettre, et adorer les effets de la Providence en ce petit renoncement, comme en tout autre.

Il est vrai, Monsieur, ce que vous nous dites, que suivant l'avis des amis qui se trouvent maintenant au Sénat, l'on nous a écrit de traiter à quelque prix que ce fût. À la vérité, ce nous serait une confusion bien grande de nous voir condamnées encore une fois, non-seulement à la perte de notre argent, que nous avons donné avec tant de bonne foi à mesdames de Sainte-Catherine, mais peut-être aux dépens, comme si nous étions des frauduleuses. Et néanmoins, nonobstant cette crainte, qui est, ce me semble, digne de considération pour une maison religieuse, nous voulons déférer à vos pensées et sentiments tout ce que nous devons, en vous disant que nous remettons entièrement cette affaire à Dieu et à vous, Monsieur, car nous ne doutons [456] point que l'équité ne soit de notre côté ; mais nous ne savons pas si cette vérité pourra être approuvée par les hommes, desquels le jugement est si incertain. Que s'il vous plaît, Monsieur, d'en communiquer à quelques-uns des juges et de vos amis ! pour en tirer leur sentiment, et en particulier avec M. le comte de Sales qui est là, vous nous obligerez extrêmement. Dieu réduise le tout à sa gloire, Monsieur, et soit Lui-même votre éternelle récompense, de toutes les charités que vous exercez envers nous ; c'est le souhait de celle qui sera sans fin, etc.

[P. S.] Excusez-moi, Monsieur, si je ne vous écris de ma main ; mais je suis travaillée d'une défluxion sur un œil, qui m'empêche de me donner cette consolation. Nous ne manquerons de recommander à Notre-Seigneur l'affaire de laquelle vous nous écrivez, avec l'affection que Dieu nous a donnée pour tout ce qui vous touche.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCCLXXII (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Éloge de la Mère de Loge de Puylaurens. — Sollicitude pour Sœur M. -Madeleine Mermillod. — Affaires diverses.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 mars 1635.

Ma très-chère fille,

J'ai écrit à nos Sœurs de Paris, pour leur nommer les Sœurs que j'ai cru pouvoir être proposées à l'élection de nos Sœurs de Blois, auxquelles aussi nous en avons écrit nos pensées. Je m'assure qu'elles ne manqueront de les communiquer à Mgr leur bon et digne prélat. — Quant à tout ce que vous m'écrivez des desseins de M. de Puylaurens pour sa bonne sœur, ma chère fille, Dieu y a remédié, et j'espère qu'il en tirera sa gloire et [457] l'accroissement de la couronne de cette chère Sœur, laquelle, quoi que l'on en sache dire, est toujours toute bonne et vertueuse. Je lui ai écrit, selon votre désir, une lettre de consolation sur le sujet de M. son frère. J'ai reçu aussi de ses lettres ; mais elle ne me parle point du renvoi de la Sœur dont vous m'écrivez ; et de vrai le sujet n'en est pas trop légitime.

Je suis marrie des infirmités où est tombée notre bonne Sœur M. M. [Mermillod]. J'espère pourtant qu'elle se remettra. Il faut que vous l'aidiez fort à éveiller son esprit, ma chère fille, et à se quitter soi-même, pour se rendre utile au service de Dieu et du prochain ; car elle a de bonnes dispositions pour cela. — Je n'écris point à notre Sœur M. M. parce qu'il n'y a rien dans sa lettre qui requière réponse ; mais je la salue chèrement par votre entremise, et lui dis qu'il ne faut pas qu'elle s'attende à avoir tous les mois de mes nouvelles. Il lui suffira bien de s'accoutumer à en attendre de six en six mois, ou au bout de l'an une fois, quoique je ne les vous fais pas tant Jeûner, ma chère fille, car voici la troisième fois que je vous écris de cette année. Mais de vrai, je ne saurais plus fournir à écrire si souvent, s'il n'est bien nécessaire.

Je crois vous avoir déjà priée de ne point communiquer les éclaircissements et petites coutumes que vous emportâtes. Je vous en supplie derechef, ma chère fille, parce que tout cela n'était point mis en bon ordre, et que depuis on l'a tout raccommodé. Mandez-le à nos maisons à qui vous en avez donné des copies, afin qu'elles ne les communiquent point. — Je supplie Notre-Seigneur vous combler des mérites de sa sainte Passion, avec toutes nos Sœurs que je salue cordialement, étant de cœur, ma très-chère fille, votre humble, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, pour ce qui est de la bonne Sœur dont votre assistante m'écrit, si c'est une fille qui ait des bons talents pour l'utilité de la Religion, qui ait de quoi s'y entretenir et que l'on connaisse que son désir d'être remise du chœur [458] procède de tentation, après qu'on aura tâché de lui faire connaître cela et qu'elle se sera soumise, vous l'y pouvez bien remettre. Mais certes, autrement je ne l'y mettrais pas : voilà en peu de mots mon sentiment. Je salue votre Sœur l'assistante et toute la chère communauté, à qui je souhaite la très-sainte bénédiction de Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MCCCLXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Bonheur de l'éternelle réunion. — Dispositions que doit prendre la Mère Favre pour son retour à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 mars 1635.

Ma tout unique et très-chère grande fille,

Vos lettres sont demeurées longuement par les chemins, mais elles m'ont bien consolée de savoir que votre tant désirée et chère santé s'affermit ; j'en loue Dieu. Vous aurez maintenant reçu de nos nouvelles. Mon Dieu ! quelle consolation en la pensée de revoir, d'embrasser et de jouir à souhait de l'aimable présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement chérie de mon cœur ! Certes, vous ne renierez pas la sainte joie que j'en recevrai, ce me semble ; tout m'en rit en cette espérance. Oh ! quelle suavité recevrons-nous, quand nous nous verrons toutes ensemble en la jouissance de ce grand Dieu en la bienheureuse éternité, et que là nous nous reconnaîtrons et verrons que notre société ne sera plus interrompue ! Je m'imagine le contentement de notre Bienheureux Père, et le nôtre de le voir. Dieu nous en fasse la grâce ; et, attendant cette [faveur] [459] incomparable, [tâchons] de le servir fidèlement et notre chère petite Congrégation. Amen.

Ma très-grandement chère fille, madame la marquise de Ragny n'a point fait toucher à nos Sœurs de Lyon les mille écus ; mais, n'importe, il faut s'accommoder pour la dot de ces deux chères Sœurs que vous amènerez, en sorte que cela n'incommode pas trop nos Sœurs. La moitié pourra suffire à notre bâtiment pour cette année, avec ce que l'on nous fait espérer de l'autre côté, dont il ne faut rien témoigner. Madame la présidente désire que nous lui fassions donner pour M. votre neveu quatre cents livres, quand elle écrira, et elle nous les rendra ici. Comme aussi, si vous pouvez, vous donnerez, s'il vous plaît, à M. Deshayes trois cents livres qu'il nous faut donner en cette ville ; que si vous ne pouvez, avertissez-en nos Sœurs de la ville. Vous rabattrez aussi ce que nous vous devons de l'ornement de notre Bienheureux Père, et nous le rendrons ici au bâtiment. Voilà, ma très-chère fille, ce que je pense vous devoir dire ; mais, nonobstant notre besoin, j'ai toujours peur que nos pauvres Sœurs s'incommodent, car je les plains d'être si fort chargées.

[Plusieurs lignes illisibles.] J'attends de vos nouvelles, et par où vous passerez. Si c'était par Moulins, j'en serais bien aise, car votre présence ferait du bien à cette maison-là, qui est accablée d'un grand nombre de filles et de pauvreté. Si vous y passez, je vous prie, ma très-chère fille, d'avertir du temps notre Sœur de Bréchard, afin qu'elle y envoie une de nos Sœurs que vous nous ferez la charité d'amener avec vous ; nous payerons ses dépenses, et même celles des deux Sœurs que vous amènerez de Paris, si vous le trouvez bon. Ma chère fille, je vous dis toutes mes pensées, et que de cœur fidèle je suis entièrement vôtre.

Je m'oubliais de vous dire que l'on nous a mandé de Piémont qu'il y faut aller après Pâques ; les dépêches de Rome sont venues [460] pour le monastère de Verceil ; je ne sais ce que c'en sera, car cela se dit, il y a longtemps, qu'il y faut aller, et nous voici encore. Ma fille, je vous donne mille et mille bonjours.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MCCCLXXIV (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-HÉLÈNE GUÉRIN

À ROMANS

Il faut tenir les faveurs divines à couvert sous la sainte humilité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 mars [1635].

Ma très-chère fille,

Ce très-débonnaire Sauveur nous veuille faire part de ses divines souffrances et de leurs mérites sacrés, afin qu'éternellement nous le bénissions, et nous nous réjouissions de son incompréhensible bonté et amour envers nous ! Je vois que sa souveraine douceur en répand toujours beaucoup en votre âme. Il ne me semble pas, ma très-chère fille, que je vous aie dit de ne pas penser aux divins mystères, car il le faut bien faire, et recevoir, mais avec grande humilité, les bons sentiments qui proviennent de si sainte cause. Il est vrai qu'il faut tâcher de les tenir à couvert le plus que l'on peut, et ne se pas plonger dans ces délices ; car la nature gourmande y prend trop de part, si elle n'est mortifiée. Enfin, ma très-chère fille, il faut fuir l'admiration que l'on fait de ces choses-là, et nous tenir à couvert sous la très-sainte humilité, et fidélité à la pratique des vraies vertus et d'une exacte observance. Notre Bienheureux Père m'écrivait une fois, que Dieu lui communiquait beaucoup de bons sentiments, mais qu'il ne savait pas s'ils étaient tous de grâce ou de nature ; que toutefois il lui en rendait grâces, parce qu'il en tirait grand profit. Il faut donc tâcher de l'imiter en [461] cela, et tant qu'il se pourra, en ce que jamais il n'en laissait rien connaître. Vous avez un naturel fort affectif et tendre qui contribue beaucoup à ces engourdissements, ce me semble ; il faut faire ce que l'on peut pour les empêcher, divertissant le corps par quelque action, et non l'esprit à des choses inutiles ; ains il le faut tenir en Dieu, tant que l'on peut, par une généreuse affection. Ma fille, tenez votre âme en paix ; et en bien faisant ne craignez rien. Priez toujours bien notre bon Dieu pour moi et toutes nos Sœurs, surtout notre Sœur la Supérieure.

Laissez l'élection au soin de Notre-Seigneur, qui soit éternellement béni. Amen. Mille saluts à toutes.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE