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Sainte Jeanne-Françoise Frémyot
de Chantal
sa vie et ses Œuvres

 

 

Index ; Bibliothèque

 

Tome Huitième

Lettres V

 

Première édition
entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites et de nombreuses notes historiques.

ÉDITION AUTHENTIQUE
PUBLIÉE PAR LES SOINS DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'ANNECY

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en octobre 1879.

PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

e. plon et cie imprimeurs-éditeurs
rue garancière, 10

1879

Tous droits réservés


LETTRES DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL

rangées par ordre chronologique

ANNÉE 1638

LETTRE MDXXXIII - À UN RELIGIEUX

Peines intérieures de la Sainte ; elle réclame des prières.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Mon très-bon et très-cher Père,

Le divin Sauveur soit à jamais notre vie et notre amour ! Me trouvant dans quelque exercice intérieur qui me peine beaucoup, j'ai pensé que, selon notre entière confiance, je vous en devais avertir, afin que vous redoublassiez vos prières pour moi dans mon extrême besoin, et qu'encore vous me procurassiez celles des bonnes âmes de votre connaissance. Car, moi, me trouvant dans des pauvretés et délaissements si grands, je ne puis quasi prier ; mais j'ai grande confiance aux prières des bonnes âmes, et surtout aux vôtres, mon tout bon Père, à qui j'ouvre mon [2] cœur en simplicité et confiance, sachant la sainte dilection que Dieu vous a donnée pour nous ; et que ce que je vous dis ne partira point de votre cœur, ains vous l'y conserverez pour donner à Dieu le mien chétif avec le vôtre tout bon et fervent. Protestez souvent à mon Dieu ma fidélité, et le conjurez par son amour de me tenir toujours de sa sainte main, afin que jamais je ne l'offense, mais qu'en tout je fasse et souffre tout ce qu'il lui plaira, et qu'enfin II me reçoive dans le sein de sa douce miséricorde, quand il lui plaira me tirer de cette misérable vie, que je trouve bien longue. Voilà, mon très-cher Père, comment je vous expose naïvement ma misère et mes besoins. C'est assez pour vous, qui avez un cœur tout paternel et charitable pour celle qui est toute vôtre en Jésus, qui soit éternellement béni.

LETTRE MDXXXIV - À MONSIEUR LE MARQUIS DE LULLIN

À THONON

Consolation sur la mort de sa fille unique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Hé bien ! Monsieur, voilà qu'il a plu à Dieu de mettre votre chère âme sous le pressoir de la plus sensible et pénétrante douleur qu'on puisse imaginer, il est vrai ; mais considérez que cette pure et blanche colombe a pris son vol sur les hautes montagnes de la très-sainte éternité, et s'est allée reposer dans le sein de son Époux céleste. Considérez, Monsieur, que ce bon Père a voulu que son très-cher Fils ait été cloué en croix, et y soit mort pour nous racheter de la mort éternelle. Veuillez donc [offrir], par un réciproque amour, le trépas de cette unique fille, en faveur et à l'honneur de la très-adorable et toute sainte volonté divine. Offrez et sacrifiez à son immortelle [3] gloire tous les contentements que Votre Excellence espérait recevoir d'une fille si bien née, et vous expérimenterez les richesses de sa bonté, par de nouvelles et très-abondantes bénédictions. Mais surtout j'ai confiance que sa douceur paternelle aura mis sa main pour soutenir votre cœur à la rencontre d'un si violent assaut ; et que là où la douleur aura abondé, Il fera surabonder les suavités de ses divines consolations, en sorte, Monsieur, que votre amertume se passera en paix. C'est pour cela que nous offrirons nos prières et communions, compatissant à votre juste douleur avec des ressentiments très-grands, et ensuite de l'intime dilection et révérence que Dieu m'a donnée pour vous, Monsieur, à qui je suis et serai sans fin, etc.

LETTRE MDXXXV - À MADAME LA MARQUISE DE LULLIN

À THONON

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Madame,

J'ai confiance que Dieu tient votre âme si saintement unie à sa sainte volonté, que la grandeur de votre affliction n'aura rien ébranlé en vous. Il est vrai, Madame, que le sujet de votre douleur est incomparablement sensible ; et personne ne peut ni doit trouver étranges vos ressentiments. Pour moi, je m'assure que votre piété les vous fait tenir dans les termes d'une parfaite soumission au décret de la divine Providence. Hélas ! Madame, que peut-on espérer de cette vie fragile et misérable, qu'afflictions et douleurs. Que bienheureux sont ceux qui en partent avec innocence, ainsi qu'a fait cette chère petite âme, qui comme un ange est volée dans le ciel ! et maintenant [4] ce gage si précieux vous servira comme d'aimant pour attirer votre cœur et vos affections aux choses éternelles. Et peut-être déjà vous ressentez les effets du crédit qu'elle a auprès de Dieu, duquel elle votre impétrera les saintes consolations dont vous avez besoin. Et je supplie encore son infinie Bonté de les faire abonder en vous, jusqu'à la perfection d'une sainte et accomplie constance et résignation parfaite à la divine volonté. Que si la part que nous prenons à votre affliction pouvait vous apporter quelque soulagement, ce nous serait aussi une grande consolation. Nous supplions Notre-Seigneur incessamment, par nos instantes prières, qu'il vous conserve heureusement, étant de cœur et d'affection incomparable, Madame, votre, etc.

LETTRE MDXXXVI - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Le choix des confesseurs extraordinaires doit être approuvé par l'évêque. — Il faut avoir beaucoup de confiance aux Pères Jésuites. — Remerciement pour un secours donné aux Sœurs de Saint-Amour.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 janvier 1638.

Ma très-chère fille,

Je supplie notre divin Sauveur de vous faire abondamment part des sacrés mérites de sa sainte Naissance. Je vous prie, ma fille, ne faites point tant de souhaits ni de prières pour ma conservation ; priez seulement la divine Bonté qu'elle me fasse la grâce d'accomplir parfaitement sa très-sainte volonté.

Si ce que vous me dites avoir répondu au Père provincial a été fait avec grande humilité et douceur, cela est bon ; mais il eût été encore meilleur de ne lui pas faire tant de répliques, car il eût suffi, pour ce point des confesseurs extraordinaires, de lui dire : Mon Père, il nous est dit dans nos Constitutions [5] que nous demanderons à Messeigneurs les évêques ou pères spirituels un confesseur extraordinaire de trois en trois mois, pour confesser toutes les Sœurs. Et lorsque l'on ne nous peut pas donner ceux qu'ils nous ont ordonné de prendre, nous devons recourir à eux pour en avoir un autre ; c'est pourquoi Votre Révérence ne trouvera pas mauvais si nous n'acceptons pas ceux que nous ne vous avons pas demandés. Ni vous aussi, ma très-chère fille, ne devez pas trouver mauvais, s'il ne vous donne pas les Religieux que vous désirez ; car, de même que vous connaissez vos filles, aussi connaît-il ses Religieux, et quel emploi il leur doit donner. Enfin il faut grandement honorer la parole de notre Bienheureux Père, lequel a dit qu'il désirait que l'on eût soin de s'entretenir avec ces bons Pères, en observant les règles. Il faut aussi témoigner une grande confiance à ce bon Père provincial ; et s'il arrive qu'il vous dise quelque chose qui ne soit pas de nos observances, il ne faut sinon lui représenter doucement, et faisant cela, il demeurera fort édifié et consolé, car je sais qu'il est fort affectionné à notre Institut. Au reste, ma très-chère fille, vous et nos chères Sœurs m'avez grandement consolée de voir la charité que vous avez faite à nos pauvres Sœurs de Saint-Amour. Croyez que notre bon Dieu en saura bien récompenser votre communauté. J'ai écrit à nos Sœurs de Nevers si, à votre exemple, elles pourraient faire la même charité. — Pour cette Sœur de Troyes que l'on vous a présentée, peut-être ne l'aurez-vous pas ; mais, soit que vous l'ayez ou non, vous m'avez fait un très-grand plaisir d'avoir fait une réponse si cordiale à ma Sœur la Supérieure de Paris, pour ce sujet-là. Elle m'en a témoigné les grands sentiments de reconnaissance que son cœur en a eus, et l'affection que cela lui a donnée de servir votre maison, lorsque les occasions s'en présenteront. — Or sus, ma toute chère fille, vivez toute à Dieu avec l'esprit de parfaite douceur et humilité, et qu'il règne en toutes vos actions, surtout en la conduite de votre chère famille, [6] que je salue avec vous très-chèrement, en suppliant Notre-Seigneur de les bénir d'une parfaite observance, paix et union cordiale entre elles. Je suis vôtre, ma fille, vous le savez bien, de tout mon cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDXXXVII - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, À PARIS

Il est jugé nécessaire que la Sainte aille présider à la fondation de Turin. — Nouvelles calomnies contre l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 janvier 1638.

Mon très-honoré et très-aimé seigneur,

Je supplie le divin Sauveur de nos âmes de remplir la vôtre très-chère des sacrés mérites de sa sainte enfance. Quelle plus digne et agréable [étrenne] vous puis-je donner au commencement de cette année, que je vous souhaite être pleine de toutes bénédictions et saintes consolations !

Je suis bien aise de vous resavoir résidant à Paris, mon très-cher seigneur, croyant que ce sera à la gloire de Dieu et à l'utilité et repos de plusieurs. Déjà nous en recevons le fruit, par la lettre que votre bonté a obtenue de Mgr le Nonce. Je vous en remercie très-humblement, mon très-cher seigneur. J'espère en la bonté de Dieu que cette bourrasque ne durera pas, et que nous en tirerons profit, moyennant sa divine grâce. Il faut bien être un peu étaminé. — Quant à ce qui est de notre passage à Turin, les puissances de delà le veulent si absolument, que je ne sais comme l'on s'en pourrait exempter ; mais ce qui nous touche, c'est que l'on juge qu'il est tout à fait nécessaire pour le bien de notre Institut, tant à cause de ces [7] calomnies que pour faire effort de nous maintenir là dans la sainte liberté que nous avons, touchant la conduite extérieure, que l'on dit être fort différente de celle de deçà. Or, le Père dom Juste sait bien que je n'y puis pas séjourner que quelques mois, et l'on m'assure que l'on ne prétend que cela aussi, et que je ne suis nullement comprise dans le nombre des Religieuses qui sont destinées pour la fondation, que c'est par licence particulière que l'on permet que nous y allions pour retourner. Or néanmoins, mon très-cher seigneur, votre avis me sera utile ; car j'ai déjà écrit au Père dom Juste que je n'irai point que l'on ne m'envoie licence d'une pleine liberté pour retourner quand je le jugerai à propos. En effet, puisqu'il a plu à Dieu que je me sois laissé recharger de la conduite particulière de cette maison [d'Annecy], pour la consolation de nos bonnes Sœurs, je ne puis pas faire un grand séjour à Turin. Pour ce qui est des autres monastères, ils auront autant de facilité à m'écrira là, et moi à leur répondre, qu'ici, à cause des courriers qui y vont d'ordinaire ; et je m'assure qu'ils ne m'oublieront point là non plus qu'ailleurs pour prier Notre-Seigneur, si la providence de Dieu ne m'y arrête par la mort, ce que je ne pense pas toutefois. Sa sainte volonté soit faite !

J'espère que le plus grand séjour que je ferai sera de quatre ou cinq mois, ou six au plus, et que Dieu nous fera la grâce, qu'après un peu de soumission, nous obtiendrons les mêmes libertés dont jouissent maintenant nos bonnes Sœurs d'Avignon, que j'ai vues par deux fois avec fort peu moins de liberté pour le parloir que nous en avons ; car, pour ce qui est de l'observance intérieure et conduite de tout le monastère, nos Sœurs sont absolues, ce qui est le meilleur pour nous ; car ces bons Italiens ne pensent qu'à la clôture, et à vouloir que l'on ne parle à ceux de dehors qu'avec leur licence. Cela est la moindre chose qui nous puisse fâcher. Cependant nous achèverons ici notre hiver, et entendrons ce que le bon Père dom Juste nous [8] dira sur ce que nous lui avons écrit de nos pensées, et craintes qu'il nous retienne. Mon très-honoré seigneur, aimez bien toujours votre pauvre vieille sœur, et priez le bon Dieu d'accomplir en elle sa sainte volonté. Je le supplie de faire abonder en vous les plus riches grâces de son saint amour, auquel je suis et serai à jamais de tout mon cœur, etc.

[P. S.] Monseigneur, depuis cette lettre écrite, le Père dom Juste m'a mandé que Mgr le Nonce de Turin avait avoué d'avoir écrit contre nous à Rome, et cela accroche notre fondation. Je laisse tout au soin de Notre-Seigneur, qui prendra en main notre défense. Ils disent que nous donnons l'absolution à nos Sœurs d'une partie de leurs péchés, et les envoyons au confesseur pour le reste. Cela est une risée ; Dieu pardonne à qui l'a inventé.[1]

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE MDXXXVIII - AU NONCE APOSTOLIQUE DE TURIN

À TURIN

Envoi d'une lettre du Nonce de Paris. — Humble prière de dissiper les préventions répandues contre l'Institut.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Monseigneur,

Puisqu'il a plu à votre débonnaireté que je me sois donné l'honneur de lui écrire une fois, sur le sujet de la calomnie que l'on nous a imposée auprès de Votre Seigneurie Illustrissime, [9] je la supplie très-humblement me permettre encore de le faire, en lui envoyant la lettre de Mgr le Nonce de Paris, lequel a été prié de Messeigneurs les archevêques nos Supérieurs de s'enquérir vers qui bon lui semblera de notre manière de procéder touchant la liberté de conscience pour les confessions, afin qu'il lui plût en rendre témoignage à Votre Seigneurie, comme font aussi plusieurs personnes de divers lieux, de grande probité et qualité, qui nous ont confessées longtemps ou connues particulièrement, lesquelles je m'assure, Monseigneur, que votre piété croira, s'il lui plaît, en faveur de notre innocence. Et comme le zèle de Votre Seigneurie l'a porté à communiquer l'avis qu'elle avait reçu pour remédier au mal, s'il y eût été, qu'aussi sa charité le presse de justifier un Ordre qui, par la grâce de Dieu, est très-innocent, épuré de tel abus, et lequel par ce moyen demeurera très-obligé à Votre Seigneurie, et à prier la souveraine Bonté pour sa prospérité. Que s'il juge qu'il soit besoin d'autres preuves, je m'assure que Messeigneurs les prélats de France les rendront au Saint-Père et à la Congrégation de Messeigneurs les Réguliers, puisque le sujet est important à la gloire de Dieu et au bien d'une Congrégation qui, grâce à la divine Bonté, a toujours rendu une bonne odeur partout où elle a été établie. Je demande en toute humilité votre sainte bénédiction, et suis votre, etc.

LETTRE MDXXXIX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Les calomnies répandues contre la Visitation obligent à ajourner la fondation de Turin. — Éloge des monastères d'Annecy et de Paris.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, janvier 1638.]

Mon Dieu, mon très-honoré et très-cher Père, qu'il y a longtemps que je n'ai reçu de vos chères et aimables lettres ! Mais [10] je ne le dis pas par reproche ; non certes, car je sais bien que vous avez été grandement occupé en vos visites, et que votre tout bon cœur paternel ne m'y a point oubliée devant Dieu. Hélas ! que j'en ai besoin de vos saintes prières, mon très-cher Père ! Secourez-m'en bien, je vous supplie ; car outre la grande perte et privation que je porte pour le trépas de feu notre bonne Mère Supérieure, il m'a fallu, pour satisfaire à l'obéissance et au désir de nos Sœurs, me laisser recharger de la conduite particulière de ce premier monastère, si, qu'avec les affaires qui nous viennent continuellement de nos maisons, je vous assure, mon très-cher Père, que j'en ai autant que j'en puis porter. Dieu veuille tout prendre à soi pour sa plus grande gloire.

L'on m'écrit que votre cœur tout bon et paternel est en peine sur notre passage à Turin, craignant que l'on ne m'y retienne ; mais assurément je n'irai qu'avec le Bref d'assurance d'en pouvoir revenir quand je voudrai. Je ne suis nullement comprise dans la licence des Religieuses destinées à la fondation ; cela nous fera passer notre hiver en repos, car il faudra du temps pour dévider cette fumée. Mais voyez, mon tout bon et cordial Père, ce que la souveraine Providence permet ! Elle tirera sa gloire et notre utilité de tout ceci sans doute. Cependant, nous attendons ce qu'opérera la lettre de Mgr le Nonce de Paris et les attestations de tant de personnes de qualité et [mots illisibles]. Il dit à un confesseur de l'une de nos maisons que l'on se cachait de lui pour cela, mais que l'on avait beau faire, qu'il serait bien force de lui parler, et que si les Religieuses allaient sans son aveu, qu'il les ferait retourner ; et dit certaines paroles contre le Père dom Juste, lui attribuant ce secret, car il a certaine pointe contre lui. Mon bon et très-cher Père, je vous dis ainsi toutes nos petites affaires, il m'en fait grand bien. Je les laisse toutes entre les mains de notre bon Dieu. Je sais bien, et en ai la confiance, que tous ces mauvais bruits s'en iront en [11] fumée, n'ayant point de fondement, et cependant nous aurons eu cette petite persécution, qui nous réveille et profitera beaucoup en plusieurs façons, moyennant la divine grâce ; car les maisons, voyant qu'elles ont de bons surveillants, se tiendront mieux sur leurs gardes.

Nous voici en notre seconde maison ; de vrai, mon tout bon et cordial Père, vous auriez consolation si vous voyiez ces petites âmes cheminer avec tant d'innocence et de ferveur ; béni soit Dieu qui a voulu que, par votre charité, vous vous soyez acquis si grande part en tout cela ! mais vous l'avez aussi en tout le petit bien de tous les monastères. Certes, nos Sœurs du premier monastère cheminent fort solidement ; nos très-chères Sœurs de Paris nous donnent aussi toute consolation. Eh ! qu'elles sont heureuses d'avoir part en votre chère conversation, mon tout cordial et très-cher Père ! Vivez toujours heureusement et saintement en la suite de plusieurs années, que je vous souhaite abondantes en toutes bénédictions et consolations célestes ; c'est le continuel souhait de celle qui vous honore avec une très-sincère dilection, et continuelle reconnaissance de tant de biens reçus de votre bonté, étant de cœur, mon vrai et très-honoré Père, votre très-humble, etc.

[P. S.] Je ne vous répète pas ce que je vous ai écrit par mes précédentes, sachant que cela suffit à votre tout bon et cordial cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [12]

LETTRE MDXL - À MONSEIGNEUR. BENOÎT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, À MOUTIERS

Témoignages d'humble gratitude.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 janvier 1638.

Monseigneur,

Ces lignes seront pour vous rendre nos très-humbles remercîments de tant de témoignages d'affection et de bonne volonté, dont il vous plaît gratifier notre petite Congrégation, nous ayant choisies parmi une infinité d'autres pour nous établir en cette ville.

Son Altesse Royale ayant fort franchement accordé la patente, sur la requête qu'il a plu à Votre Illustrissime Seigneurie lui en faire, c'est un bien que nous recevons de votre bonté, Monseigneur, comme un surcroît d'obligations à celles que nous vous avons du passé, par les preuves qu'il vous a toujours plu nous rendre de votre sainte et paternelle affection, de quoi tout notre petit Institut vous demeurera à jamais obligé. Il me reste seulement à supplier Notre-Seigneur que celles qui seront si heureuses d'être employées à ce bon œuvre soient telles qu'elles puissent rendre premièrement gloire à Dieu, et à vous, Monseigneur, toute l'édification et satisfaction que votre bonté et piété en peuvent attendre, par leur très-humble soumission et obéissance. Voilà le souhait de mon cœur, Monseigneur, avec lequel je finis, en vous demandant votre sainte bénédiction.

Je demeure d'une affection pleine de respect et de soumission, Monseigneur, votre très-humble fille, etc. [13]

LETTRE MDXLI - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Se fortifier par la pensée de l'éternité au milieu des misères de cette vie. — Pieux souhaits.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Hélas ! ma fille, il ne nous faut point étonner de nos faiblesses ; Dieu permet que nous les ressentions afin de nous mieux faire voir ce que nous sommes de nous-mêmes, et nous faire jeter toute notre confiance en sa Bonté. Or je suis bien aise que vous ayez eu cette fâcherie, afin que, rehaussant votre courage en Dieu, vous vous déterminiez de le servir emmi les croix, contradictions et toutes sortes de peines, ne vous promettant en rien des facilités, mais des difficultés partout, résolue de servir sa souveraine Bonté. C'est le chemin que Jésus a frayé et que les Saints ont tenu. Usez souvent de cette parole : Nul bien sans peine ; et de celle de saint François : À cause des biens que j'attends, les travaux me sont passe-temps. Je vous supplie de recevoir le souhait que je fais à mon Dieu pour votre bonheur. Oui, Seigneur Jésus, bénissez à jamais de votre saint amour le cœur de ma très-chère fille et la rendez votre vraie et fidèle amante ! Que nuit et jour elle se consume au feu de votre divine dilection, à l'imitation de sa sainte protectrice et patronne, la glorieuse sainte Madeleine, et que votre souveraine douceur nous donne, par ses intercessions, la grâce de vivre en sa grâce et mourir en l'acte de contrition amoureuse, afin qu'éternellement nous vous bénissions, aimions et adorions par tous les siècles des siècles ! Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [14]

LETTRE MDXLII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

L'Institut se maintiendra par l'humilité et la charité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Je m'estime heureuse, ma très-chère fille, d'être dans le mépris et moquerie du monde, au sujet de vouloir établir un général ou une générale en notre Ordre : car vraiment, si j'étais si téméraire que d'avoir cette pensée, je le mériterais bien. Ces lettres qui s'entr'écrivent, il y a un mois, et ce que vous en dira N., vous en fera voir la vérité. Nous n'avons pas besoin d'établir rien de nouveau parmi nous ; je désire seulement que Dieu nous fasse la grâce d'avoir l'humilité et la charité requises pour conserver ce que nous avons reçu de notre Bienheureux Fondateur, et nous maintenir au train auquel il nous a laissées. Mais il nous est bon, ma très-chère fille, que le monde nous jette quelquefois de la boue sur les yeux, pour nous empêcher que l'éclat de tant de grâces, dons et faveurs, que nous avons reçus et recevons journellement de Dieu, par le moyen de notre saint Fondateur, ne nous éblouisse et ne nous fasse évanouir dans la propre estime et vanité de nous-mêmes.

Et je pense que ce bruit procède de ce qu'il y a plusieurs grands serviteurs de Dieu dans N. qui conseillent fort cela, et disent que, si on ne le fait, notre esprit se perdra bientôt et notre union et conformité ; mais je n'en crois rien, car j'ai confiance en Dieu et en la vertu de nos Sœurs, que le sacré lien de charité qui nous tient unies aura plus de force et de persévérance que tout ce que la prudence humaine saurait inventer Ou penser. Et, pour fin, je sais très-bien les intentions du Bienheureux ; je les honore et les suivrai sans jamais varier, moyennant la divine Volonté, jusqu'à l'extrémité de ma vie. Priez Dieu qu'il mette [15] cette même affection dans tous les cœurs des Filles de la Visitation ; et il ne faudra pas craindre que notre union se perde.

Je vous vois, ce me semble, un peu lasse et abattue sous le pesant fardeau de votre charge. O ma fille ! il faut prendre bon courage, et n'en point regarder la grandeur, mais Dieu qui vous l'a imposée, et qui sans doute en portera ce qui sera plus difficile. Regardez-le toujours, et Il vous rendra toutes choses faciles. Il ne se faut pas lasser au commencement. Je supplie la divine Bonté d'être votre force et consolation. Votre, etc.

LETTRE MDXLIII (Inédite) - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Oppositions que la Sainte a dû surmonter pour maintenir l'Institut sous l'autorité des évêques ; elle n'attend sa récompense que de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère fille,

Il faut que je dise en confiance à votre chère âme, que si l'on savait ce qu'il m'a fallu supporter de la part de plusieurs grands serviteurs de Dieu, même de quelques prélats et de plusieurs de nos Sœurs les Supérieures, pour empêcher que l'on ne mît dans l'Institut un moyen d'union avec autorité, ce que tous jugeaient être nécessaire pour la conservation de l'Institut, et cela par la grande affection qui leur fait dire et craindre qu'après ma mort l'union de chanté que Dieu a donnée à cet Institut ne périsse, et ensuite que l'Institut ne s'abâtardisse ; si vous saviez, dis-je, ce que j'ai souffert pour empêcher cela, et les batailles qu'il m'a fallu soutenir pour nous maintenir dans la seule dépendance de Messeigneurs nos prélats, selon que je sais être des intentions de notre Bienheureux Père, qu'il me dit en ses derniers jours, vous jugeriez [16] bien que l'on ne doit pas me croire [capable] de faire un si lâche tour, et que la connaissance que la première impression que l'on prit était sans fondement devait empêcher la seconde ; car je vous prie, me faire tympaniser en pleine assemblée pour déserteuse de notre Institut ! Hélas ! je mérite bien de plus grandes confusions, mais non pour ce sujet, par la grâce de Dieu ; aussi la divine Providence m'a défendue par des étrangers, qui ont rendu témoignage de la vérité sans que j'en susse rien ; et je m'étais tue. Mais cette recharge et votre silence blessaient un peu mon cœur ; mais je remets tout entre les mains de Notre-Seigneur, qui sait que je n'eus ni part ni quart en tout, que pour sa seule gloire, et que je n'attends aucune reconnaissance des créatures de tout le travail et service que sa Bonté veut que j'aie et que je rende à ce cher petit Institut. Ma fille, ceci soit dit entre nous deux par simple confiance, et Dieu soit béni de tout. Amen. Je suis vôtre de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDXLIV- À MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON

À CHAMBÉRY

Désir de le voir entrer dans l'état ecclésiastique. — On a obtenu des Bulles pour la fondation de Turin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 février 1638.

Mon bon et très-cher frère,

Voilà la lettre que j'écris à la bonne Mère de Rochette, que je vous prie prendre la peine de lui porter vous-même et de l'assurer de la bonne volonté que la Mère de Ballon a pour elle, bien qu'elle ne puisse pas les venir servir, pour les raisons que vous vous souviendrez que je vous dis quand vous fûtes ici. [17] Au surplus je ne me saurais empêcher de vous dire un souhait que la bonne Mère [de Lucinge] destinée pour Turin, me dit hier de si bon cœur : « Eh ! mon Dieu ! n'y a-t-il pas moyen de le faire résoudre à se faire prêtre[2] ? » Certes, c'est grand cas comme nous le désirons, et le tout pour l'amour de nous ; car l'amour bien ordonné commence à soi-même. Il fallait bien vous dire ce petit mot, mon très-cher frère.

Nos Bulles sont venues de Rome, et nous nous disposons de partir aussitôt après Pâques : que si vous êtes libre en ce temps-là, nous le serons aussi prou pour vous prier de venir avec nous. Voilà un petit conte de récréation, qui vous récréera sans doute un peu. Au reste, je vous supplie de bien continuer à prier Dieu pour nous, à ce qu'il plaise à sa Bonté de conduire tout pour sa gloire, vous assurant que je suis toujours plus, mon bon et très-cher frère, votre très-humble sœur et fidèle servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDXLV - À MADAME MATHILDE DE SAVOIE

À TURIN

Remercîments pour le zèle avec lequel elle prépare la fondation de Turin : mérites qu'elle acquiert par cette bonne œuvre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 février 1638.

Madame,

Dieu qui vous a inspiré un si saint et sacré dessein pour le service de sa gloire, et pour votre plus grand mérite devant Lui, n'a pas voulu vous donner la consolation de le voir réussir, [18] ni à nous de vous aller rendre nos très-humbles soumissions et obéissances, sans y faire naître plusieurs difficultés, afin que votre piété exerçât son zèle à surmonter et conduire à sa perfection l'œuvre qu'il vous a commise. Et vous avez fait cela si heureusement, Madame, que j'apprends par le Père dom Juste que tout est disposé selon votre désir pour notre passage auprès de vous, dont nous avons reçu très-grande consolation, tant pour voir que Dieu se veuille servir de notre petitesse en ce dessein pour l'accroissement de sa gloire et votre contentement, que pour les richesses spirituelles que vous attirez sur vous en particulier, Madame, et sur toute votre illustre maison. Loué soit Dieu de ses miséricordes, qui veut par cette sainte action vous rendre participante en cette vie et en l'autre de toutes les prières et mérites des vertus qui se pratiqueront, non-seulement en la maison que votre piété aura fondée, mais encore également en toutes celles de l'Ordre qui sont déjà en nombre de septante-quatre. Car comme disait notre Bienheureux Père : « La fondation d'une maison religieuse est l'œuvre d'un des plus grands mérites qu'on puisse avoir devant Dieu. » Sa Bonté nous fasse la grâce qu'ayant si heureusement rencontré une vraie Mère en votre personne, Madame, nous puissions aussi être votre joie et votre consolation, tant par notre filiale obéissance, que par l'odeur d'une sainte vie et conversation, et avec ce souhait je demeure d'une affection pleine de respect, Madame, etc. [19]

LETTRE MDXLVI - À MONSEIGNEUR BENOÎT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, À MOUTIERS

Dispositions relatives à la fondation de Moutiers.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 26 février [1638].

Monseigneur et très-honoré Père,

La lettre dont il vous a plu m'honorer m'a donné réciproquement un grand contentement, voyant la sainte affection que votre bonté nous témoigne et la satisfaction que vous recevez en l'espérance d'avoir de nos chères Sœurs en votre ville.[3] Je crois que M. Maurice est maintenant auprès de vous, Monseigneur, pour lâcher d'avoir la permission de la ville, sans laquelle sans doute le Sénat ne vérifiera pas les patentes ; ainsi l'a-t-on assuré à nos Sœurs. Les affaires de Dieu reçoivent toujours de grandes difficultés, et d'autant plus grandes qu'elles doivent davantage réussir à sa gloire ; mais enfin sa souveraine sagesse les fait aboutir selon son bon plaisir.

Quant aux jeunes filles, Monseigneur, que Votre Seigneurie Illustrissime trouve bon que l'on reçoive, nos Sœurs suivront en cela vos avis, m'assurant, Monseigneur, que vous ne trouveriez pas à propos que le nombre en soit grand, ni que leur âge soit si tendre qu'elles fussent encore incapables de recevoir des instructions en piété et bonne éducation. Enfin nous nous en remettons à votre jugement et sainte dilection paternelle. — Notre bon Dieu vous comble des grâces de son saint amour, et vous conserve longuement pour sa gloire et le bonheur de votre peuple. Votre sainte bénédiction à celle qui est de cœur et avec tout respect, Monseigneur, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [20]

LETTRE MDXLVII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET

SUPÉRIEURE À ROUEN

Encouragement à porter le fardeau de la Supériorité ; ce serait faire brèche à l'Institut que de demander à être déposée avant le temps. — S'abandonner à Dieu au milieu des peines intérieures, et les regarder le moins possible. — Pour ce qui concerne sa santé, la Supérieure doit se rendre aux désirs de la coadjutrice.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 27 février 1638.

Ma très-bonne et chère sœur,

Notre très-débonnaire Sauveur soit la force et consolation de votre très-cher cœur que je vois tout affligé, non sur la maladie contagieuse sur laquelle je vous ai déjà écrit, bénissant Dieu derechef de vous avoir conservée ; car croyez, ma très-chère fille, que votre chère personne et celle de notre Sœur A. -Marg. [Guérin] me tiennent bien au cœur. Mais je vous vois, dis-je, peinée sur la retraite de notre Sœur A. -Marg. pour l'appréhension que vous avez de demeurer là sans elle. À la vérité, je confesse que ce vous est un grand appui ; mais, ma toute chère Sœur, le divin Sauveur qui vous a imposé cette charge s'est mis dessous pour la porter avec vous. C'est pourquoi vous ne devez rien craindre, ni vous laisser abattre par les appréhensions, ains faire doucement ce que vous pourrez, tant au spirituel qu'au temporel, et ne vous peiner ni affliger du reste, car vous n'avez pas épousé cette charge, six années seront bientôt écoulées.

Prenez donc bon courage, je vous en supplie et conjure, et ne pensez nullement à faire cette brèche à notre petite Congrégation que de vouloir vous faire déposer devant la fin de votre triennal ; mais je vous en supplie et conjure, et de vous tenir au-dessus de toutes ces peines et tentations qui travaillent votre chère âme de leur appréhension. Ne les regardez point, ne les écoutez point, je vous le répète ; remettez au soin de notre bon [21] Dieu tous vos soucis pour ce qui vous regarde. Confiez-lui votre salut et votre vie, et vous tenez en repos dans le sein de son amour, souffrant doucement vos peines sans les regarder. Je sais bien que notre saint Père vous a écrit autrefois sur ce sujet : revoyez ce qu'il vous dit et le faites fidèlement, comme aussi les instructions qu'il donne sur les peines intérieures. Je vous prie derechef, ne vous laissez point abattre, tenez-vous au-dessus de tous vos sentiments, soulagez votre esprit par une sainte joie et confiance en Dieu.

Il est vrai, à ce que l'on dit, que les Normands sont un peu fins, mais Dieu est mort pour eux comme pour nous. Croyez qu'il donnera bénédiction à votre travail et au service que vous lui rendez en cette maison-là. Je vais écrire au faubourg que l'on vous laisse ma Sœur A. -Marg. pour encore quelques mois, car je sais bien que pour elle, elle s'aime avec vous, qu'elle honore singulièrement ; et cependant vous irez vous disposant à cette séparation.

Au reste, je sais que vous êtes un peu austère sur vous-même, c'est ici où je vous prie tout à fait de me croire. Vous avez un corps extrêmement faible et délicat ; c'est pourquoi vous ne devez faire aucune austérité outre celles de la Règle, et encore les laisser quand on vous le dira, et prendre les petits soulagements que l'on connaîtra vous êtes nécessaires. Et pour cela vous vous soumettrez, s'il vous plaît, à notre Sœur A. -Marg. tandis qu'elle sera avec vous ; et quand elle n'y sera plus, vous prendrez une autre Sœur propre à vous rendre ce soin avec une raisonnable charité en l'exerçant, car je sais bien qu'il ne se trouve que trop de filles qui s'empresseraient à cela et vous importuneraient, c'est ce que je ne désire pas ; mais qu'aussi en ayant une capable de [comprendre] votre mal, vous vous obligiez de la croire en ce qui regarde votre corps. Mais je vous supplie d'user de condescendance à l'humble et très-affectionnée prière que je vous en fais. Et me permettez que je [22] vous dise encore, que ce n'est point par défaut d'affection que ma Sœur A. -Marg. ne vous condescend à demeurer, car je sais qu'elle vous honore et estime extrêmement. Je pense que c'est pour ne pas contrevenir à l'obéissance de ceux qui la rappellent ; toutefois elle a tort de vous résister. Je lui réponds ce qu'elle vous dira touchant la confession ; vous le lirez, s'il vous plaît, car il est tout à fait nécessaire de ne donner point sujet de renouveler cette plainte, qui était étendue quasi en toutes les provinces. Elle nous a donné de l'exercice, mais j'espère en Dieu qu'elle s'étouffera tout à fait.

Ma toute chère et bonne Sœur, vivez joyeuse, je vous en prie, et portez gaiement la croix que Notre-Seigneur vous a imposée. Je le supplie d'être votre force et courage et votre éternelle gloire. Recommandez-moi à sa miséricorde, mais je vous en conjure, j'en ai un grand besoin. Je suis de cœur tout entièrement vôtre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Rouen.

LETTRE MDXLVIII - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, À PARIS

La Sainte se réjouit de l'espoir de la naissance d'un Dauphin. — Mort de la Mère de Bréchard. — Convalescence de la Mère H. A. Lhuillier ; son dévouement pour l'Institut. — Le voyage de Turin est remis après Pâques.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 27 février 1638.

Monseigneur très-honoré et très-tendrement et uniquement aimé de votre pauvre vieille sœur,

Jésus vous comble de son saint amour et soit éternellement béni. Amen ! J'ai reçu une grande consolation de la vôtre du 26 janvier, que j'ai reçue avant-hier, mon tout bon et très-cher [23] seigneur. Oui certes, car qui ne se réjouirait de la bénédiction que Dieu donne à la France, et en particulier à cette toute humble et sainte Reine [Anne d'Autriche] ? J'exécuterai avec toute promptitude et affection l'honneur de ses commandements, et le désir que vous m'en témoignez avec une si grande bonté et cordiale dilection. Hélas ! quel bonheur, mon très-cher seigneur, s'il plaît à la souveraine Providence remédier aux maux et afflictions de son pauvre peuple, par un secours si favorable et désirable que la naissance d'un Dauphin ! Ce grand Père des miséricordes veuille, par son infinie puissance et débonnaireté, convertir nos espérances en la jouissance du bien qu'il semble nous promettre. Nous lui recommanderons incessamment par nos petites prières, et lui offrirons plusieurs communions à cette intention.

Nous avons, grâce à Dieu, reçu nouvelle de la convalescence de notre très-chère Sœur [Lhuillier] Supérieure de Paris. Hélas ! mon Dieu, mon très-honoré seigneur, que cette affliction nous eût été pesante, après celle que nous avons si vivement ressentie et ressentons du départ de Sœurs et Mères, pour le défaut que nous expérimentons de leur utilité et de la douce consolation que j'en recevais ! Ma Sœur de Bréchard, l'une des trois premières Sœurs qui commencèrent cette bénite Congrégation, trépassa aussi environ un mois après feu notre pauvre très-chère Mère Supérieure[4] ; de sorte qu'en six mois, Dieu nous a ravi trois [24] de nos premières Mères, et en la même année, trois autres Mères qui étaient en vérité des âmes saintes, si qu'en voilà six depuis un an. Si nous ne regardions que la perte que nous avons faite, selon le jugement humain, à la vérité le cœur sécherait de douleur ; mais ce grand Dieu, qui convertit nos maux et nos pertes à sa gloire et à notre plus grand bien, les a tirées à soi pour les rendre, par leurs intercessions, plus utiles à notre Institut ; car sans doute, leur charité qui est maintenant parfaite, les rendra d'autant plus attentives à nous impétrer les secours et bénédictions nécessaires qu'elles voient mieux nos besoins. J'ai celle confiance en cet amour si filial et cordial qu'elles m'ont toujours porté et à leur petite Congrégation, et j'espère que Dieu se contentera pour cette fois et laissera à longues années, s'il lui plaît, ma très-chère H. -Angélique qui, comme vous savez, mon très-cher seigneur, est une âme si digne et si utile et nécessaire à toutes les maisons de France ; car elle se porte sans réserve à les assister en tous leurs besoins. Dieu nous la conserve ; j'en supplie sa bonté, de tout mon cœur. [25]

Nos chères Sœurs du faubourg m'écrivent que vous leur faites l'honneur de ne les point oublier, les visitant souvent, dont elles reçoivent toute consolation. Ce sont certes de fort bonnes Religieuses, et la Mère [M. -Agnès Le Roy] est toute vertueuse et bonne, bien qu'un peu froide, mais c'est son naturel. Je vous les recommande toujours, mon très-cher seigneur ; mais cela est superflu, à vous qui avez un cœur tout paternel pour toutes les Filles de la Visitation. Je voudrais bien que ces chères filles du faubourg eussent un peu plus d'ouverture et de confiance en la première maison, cela leur serait utile. Je sais que la charité y est entière ; mais la cordiale communication leur manque : Dieu la leur donnera, s'il lui plaît, quand il sera temps. Je supplie sa Bonté vous conserver à longues années avec un continuel accroissement en son divin amour. C'est le continuel souhait de celle qui vous honore et chérit plus que sa vie, et qui est de cœur, Monseigneur, votre très-humble, etc.

[P. S.] Depuis cette lettre écrite, nous avons nouvelle que la Bulle de notre passage à Turin est obtenue, avec la liberté de notre retour, de ma compagne et de moi, quand nous voudrons. L'on nous presse fort de partir promptement, mais certes nous ne le ferons qu'après Pâques ; et, Dieu aidant, s'il me donne vie, nous retournerons ici au mois de septembre, au plus tard. Bonjour, mon tout bon et très-cher seigneur. Je bénis Dieu du contentement que vous avez de la petite cantaline[5] : il est tout certain qu'elle ne pouvait pas être mieux élevée qu'elle l'est, grâce à Dieu.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. [26]

LETTRE MDXLIX - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Divers points relatifs à l'élection de la Supérieure. — La Sainte demande des prières pour la reine.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.[6]]

MA BIEN-AIMÉE FILLE,

Je dis très-humblement votre coulpe de ce que vous avez reçu quelques pensées au préjudice de mon affection, qui est très-sincère et entière, je vous en assure. Si j'ai demeuré longtemps sans vous écrire, c'est que j'attendais la grande lettre que vous m'aviez promise.

Mon Dieu ! ma fille, je m'étonne un peu de la difficulté qu'a faite N. que l'on fît un catalogue pour l'élection. Peut-être ne sait-il pas que les déterminations du Coutumier ont été prises par notre Bienheureux Père, considérées et approuvées par tant de grands prélats qui les font pratiquer en leurs diocèses, et que, véritablement, de mettre toutes les Sœurs d'un monastère sur le catalogue, c'est donner de la perplexité aux esprits. Les Sœurs sont néanmoins en pleine liberté d'élire celles qu'elles voudront qui sont dans le monastère. MM. nos Supérieurs nous font pratiquer céans de mettre la main sur le saint Evangile, après la protestation de foi.

La difficulté que M. N. vous fait de l'entrée de la fondatrice ou bienfaitrice est vraiment une difficulté italienne ; mais pour toutes ces provinces de deçà les monts, cette pratique est universelle en tous les monastères les plus réformés. Il faut [27] tâcher tout doucement d'insérer dans les esprits de ceux auprès desquels nous prenons nos conseils, les maximes de l'esprit de l'Institut, et la pratique qu'en faisait notre Bienheureux Père durant sa vie.

Au reste, ma fille, notre bon Mgr l'archevêque m'écrit qu'étant allé témoigner la joie à la Reine de son heureuse grossesse, elle lui commanda de nous en avertir, afin que par tous nos monastères l'on fit des prières continuelles, à ce qu'il plût à Dieu de donner un Dauphin à la France. Mgr de Bourges ajoute que cette sainte princesse et grande Reine a fait cette demande avec les paroles les plus humbles, douces et courtoises qu'une simple dame aurait su faire, ce qui nous doit servir de grande édification. S'il faut que je joigne ma prière au commandement de cette vertueuse et très-aimable Reine, je vous en conjure au nom de Dieu, et par le saint zèle que nous devons avoir de sa gloire, afin qu'il plaise à Dieu, ainsi que nous l'espérons, de donner un fils à la France pour son bonheur et pour la consolation d'une si digne Reine. Je m'assure que votre charité, et celle de toutes nos chères Sœurs, vous rendra saintement passionnée à obtenir cette faveur du ciel. Je vous en conjure derechef des plus tendres affections de mon cœur qui vous souhaite la perfection du divin amour. Votre, etc.

LETTRE MDL - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Faire une neuvaine pour obtenir la lumière divine à M. Pioton. — De la prochaine élection du deuxième monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère pille,

Je ne veux pas tarder davantage de vous dire que le très-bon M. Pioton nous promit de faire le voyage de Turin, sinon qu'il [28] arrivât ce qu'il ne peut prévoir. Et quant à se lier à l'Eglise, selon votre désir que je lui avais témoigné, il répond qu'il priera toujours Dieu de lui faire la grâce de recevoir en son cœur mes conseils pour commandements, et qu'il s'attend de nos charités l'assistance pour voir et accomplir la sainte volonté de Dieu. Je désire donc, ma très-chère fille, que nous fassions des prières, communions et quelques bonnes œuvres, afin d'obtenir de Dieu la lumière de sa sainte volonté en ce sujet, qui me paraît si propre et utile et si avantageux pour la maison de Turin. Je vous prie donc, ma fille, que ces neuf jours suivants vous ayez une spéciale attention de recommander cette affaire à Dieu, et m'en mandiez, dans quatre ou cinq jours, ce que le cœur vous en dira. — Nous parlons tant avec les Sœurs qui doivent aller avec vous, que je vois que cela leur éclaircit l'esprit, et je les trouve toujours meilleures, me confiant en Dieu qu'il en sera bien servi ; et vous, ma très-chère fille, bien satisfaite, consolée et assistée.

Je pense que notre Sœur l'assistante de là-haut[7] vous aura montré la réponse que je lui ai faite touchant l'élection. J'en ai parlé avec M. le doyen, et crûmes tous deux que pour maintenir le bon état de cette famille, qui est encore naissante et pleine de tant de jeunesse, il était nécessaire de lui donner, pour quelques années, un appui et conduite qui eut de la fermeté dans sa douceur et un peu plus de gravité que votre très-chère Sœur l'assistante n'a pas, laquelle elle pourra cependant mieux prendre. Pour cela, ma très-chère fille, j'ai un peu marchandé ; mais enfin j'ai congédié les autres, le bien de cette petite maison m'étant plus cher. L'on pourra encore mettre sur le catalogue notre Sœur M. A. [de Rabutin] ; mais nous nous verrons d'ici là, Dieu aidant.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [29]

LETTRE MDLI - À LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ

PRIEURE DES CARMÉLITES, À TROYES

Demande de prières. — Éloge de la Mère de Châtel. — De l'union projetée entre l'Ordre du Carmel et celui de la Visitation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mars 1638.]

Ma très-honorée et très-chère Mère,

Le très-débonnaire Sauveur de nos âmes soit éternellement béni en la douceur de son enfance et aux souffrances de sa sainte Passion ; car nous voici au saint temps de Carême, et je n'ai reçu votre lettre que dès deux jours. Elle m'a certes grandement réjouie, y voyant clairement la sincère et toute cordiale dilection que notre bon Dieu veut que vous ayez pour moi, très-pauvre et chétive que je suis, qui ai un besoin nonpareil de l'aide de vos prières et de celles de vos chères filles, nos bonnes Sœurs. Je le dis très-confidemment à votre cœur, que le mien chérit en Notre-Seigneur de toutes ses forces. Continuez donc à me faire la charité à ce que noire divin Sauveur me tienne de sa sainte main, et me conduise dans le sentier d'un parfait accomplissement de toutes ses volontés, et qu'à l'heure de mon trépas il lui plaise de me recevoir entre les bras de sa divine miséricorde : que si je reçois cette grâce, assurez-vous, ma bonne Mère, que je prierai bien pour vous. Hé, mon Dieu ! faites-nous la grâce, à cette chère Mère très-digne épouse, et à moi votre très-chétive et indigne servante, qu'un jour nous puissions être unies ensemble pour vous louer et bénir ès siècles des siècles, et vivre sans fin de votre divin amour avec la très-sainte Vierge et cette troupe innumérable des Saints. Ma chère Mère, mon Dieu ! quand posséderons-nous ce bonheur ? Quand reverrons-nous nos bienheureux Père et Mère, et cette troupe de Saints qui ont vécu en nos saintes Congrégations et en notre [30] société ! Oh ! que cette vie est longue et pénible ! Notre chère Mère Supérieure de ce monastère, Péronne-Marie de Châtel, est allée accroître le nombre des nôtres, dont nous avons reçu une douloureuse affliction. C'était une de nos premières Mères, une âme pleine de bonté, de charité, d'humilité, de vraie conduite et de toutes les vertus, et qui était en cette vie toute ma consolation et soulas dans mes besoins ; mais Dieu l'a voulu, son saint Nom soit béni ! Amen.

Je suis bien aise, ma chère Mère, que vous ayez eu ces trois bons serviteurs de Dieu. M. Vincent est un homme rare, de grande et solide vertu. — Je bénis Dieu qui continue le bonheur à nos pauvres Sœurs [de Troyes] d'une parfaite union avec vous. Derechef, je vous demande l'aumône de vos saintes prières. Mon Dieu ! que j'en suis nécessiteuse ! Sa Bonté le sait, et ce qu'il lui plaît me faire souffrir en l'intérieur. Je ne désire point de délivrance, mais grâce pour tout porter en innocence et parfait accomplissement de son adorable volonté.

Ma très-chère Mère ma fidèle amie, je vous remercie encore des images de cette bienheureuse servante de Dieu [Marie de l'Incarnation]. Je bénis l'infinie Bonté qui la manifeste par [des] miracles. — C'est un effet du soin de votre charité pour nous et de celle de notre très-bon et incomparable Père M. le commandeur de Sillery, cette pensée d'union entre nos maisons ; vraiment je la désire de tout mon cœur. Mais vous êtes nos très-chères Mères et les aînées de la glorieuse et très-sainte Mère de Dieu, prescrivez-nous comment cela se doit faire, et les pratiques d'union qu'il conviendra pour nourrir et rendre utile un si grand bien. J'attendrai votre ordre, et cependant je prie Dieu de vous combler de son pur amour, et toutes nos chères Sœurs, vos filles. Votre, etc. [31]

LETTRE MDLII - À MONSEIGNEUR BENOIT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, À MOUTIERS

Témoignages de respect et de reconnaissance

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 7 mars 1638.

Monseigneur,

Il est vrai que tout est disposé pour notre passage à Turin ; mais néanmoins nous ne partirons qu'après Pâques.[8] Je vous remercie très-humblement, Monseigneur, des bons souhaits qu'il plaît à votre bonté de faire sur ce dessein, que je prie Dieu vouloir être à sa seule et pure gloire, comme aussi celui que je vois que votre piété désire toujours de voir accomplir en votre ville, ce qui nous est une continuation des obligations que nous vous avons, Monseigneur. Ensuite de quoi, nous tâcherons d'obtenir de Madame Royale les recommandations nécessaires, afin que les fruits et mérites de celle bonne œuvre soient ajoutés à tant de saintes et charitables actions que Votre Seigneurie Illustrissime l'ait continuellement. Que si Dieu nous donne vie, et que nous retournions par la Valdotte [Val d'Aoste], nous recevrons votre sainte bénédiction, Monseigneur, et jouirons de l'honneur et consolation de votre chère présence, ce que je souhaite de tout mon cœur, vous honorant avec tout le respect et affection possibles. Et baisant en toute humilité vos mains sacrées, je prie Dieu combler Votre Seigneurie Illustrissime de ses plus riches grâces, et vous donner quelque souvenir en vos saints sacrifices de celle qui est et sera sans fin, Monseigneur, votre, etc. [32]

LETTRE MDLIII - SANS ADRESSE

Affaires d'intérêt.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 19 mars 1638.

Messieurs,

L'envie que nous avons de vous témoigner notre affection à vous servir, quand Dieu nous en donnera les moyens, nous aurait fait embrasser l'occasion de le faire par le moyen de nos Sœurs du second monastère de cette ville, lesquelles devant recevoir dans peu de jours six mille francs qui leur sont dus à Paris et lesquels elles doivent en cette ville. Néanmoins nous avons obtenu cela d'elles, qu'au lieu de s'acquitter de cette dette, elles vous la prêteraient, ainsi que notre chère Sœur Anne-Marie Rosset l'enjoint à M. le docteur Rosset son frère ; mais comme il ne vous a pas plu d'agréer la proposition faite, que ce fût moyennant une caution sur ce M. du Genevois, ainsi qu'il avait été déterminé ici par M. notre Supérieur, nous croyons, Messieurs, que vous nous ferez la grâce de nous tenir pour excusées, si nous ne pouvons satisfaire à votre désir, car nous sommes dans l'impuissance de le faire autrement, d'autant qu'étant Religieuses nous ne pouvons disposer de plus de cent écus sans l'autorité de nos Supérieurs.

C'est pourquoi, Messieurs, nous vous supplions d'accepter notre bonne volonté, et de nous continuer votre affection, et nous prierons Notre-Seigneur d'être votre force et consolation avec la même sincérité que nous sommes, Messieurs, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Dôle. [33]

LETTRE MDLIV (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE BOLLAIN

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Prière d'adresser ses commissions à Sœur M. A. de Vosery.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 19 mars 1638.

Je salue mon unique et très-chère fille Angélique, et ma pauvre vieille fille que j'aime de tout mon cœur, et lui dis qu'elle n'adresse plus ses commissions à notre Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy, mais à ma Sœur M. -Antoinette de Vosery, qui est notre assistante et bien méritante. Bonsoir, mes très-chères filles, toutes, toutes. Dieu nous fasse selon son Cœur et soit béni. Amen. —Jour de saint Joseph.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDLV (Inédite) - À LA SŒUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

À MONTPELLIER

Elle l'invite à tenir son cœur dans une sainte joie.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 avril 1638.

Ma très-chère fille,

Je n'ai voulu laisser passer une occasion si bonne, de cet honnête homme qui s'en va droit à vous, sans vous faire ce petit mot, bien qu'il n'y ait pas longtemps que je vous ai écrit et répondu à vos lettres ; et je vous reconfirme encore par celle-ci tout ce que je vous ai dit par les miennes dernières. Je vous prie, ma très-chère fille, de vous tenir joyeuse parmi ces saints jours de la Résurrection, qui nous portent tous à la sainte joie, [34] et de me recommander tout particulièrement à Notre-Seigneur, afin que sa très-adorable volonté soit accomplie en nous. Ne m'oubliez donc pas, je vous en conjure, en vos bonnes prières, et croyez, ma chère fille, que mon cœur vous chérit cordialement, et vous souhaite les mérites de la très-sainte mort et douloureuse Passion de Notre-Seigneur, auquel je suis plus que je ne puis dire, votre très-humble, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, au nom de Dieu, faites bien ce que je vous ai dit par mes dernières.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLVI - AU RÉVÉREND PÈRE BINET

PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

La pauvreté est le trésor des servantes de Dieu. — On ne doit pas recevoir un plus grand nombre de jeunes filles que celui permis par le Coutumier, et ne pas les admettre au noviciat avant l'âge de quinze ans.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Mon révérend et très-cher père,

Le Saint-Esprit remplisse votre âme du don précieux de son amour ! Je loue l'infinie Bonté de la satisfaction que Votre Révérence et vos concitoyens ont de nos chères Sœurs. Mais combien est grande l'obligation que nous avons à votre bonté ! Certes, je ne saurais exprimer les sentiments que j'en ai. Ne craignez point, mon très-cher Père, que nous nous plaignions jamais de la pauvreté : c'est la richesse des servantes de Dieu et leur trésor le plus précieux. Car, y a-t-il quelque bien comparable à celui d'attendre tout de la Providence de Dieu, de recevoir de sa main paternelle toutes nos nécessités ? Non certes, mon très-cher Père ; c'est pourquoi nulle apparente [35] nécessité ne nous fera reculer du service de Dieu, moyennant sa grâce.

Mais quant à la réception d'un plus grand nombre de jeunes filles que l'Institut ne porte, oh Dieu ! mon cher Père, je vous supplie de ne point laisser entrer ce désir dans votre âme ; car nous devons tant de respect à votre jugement et de soumission à votre volonté, que ce nous serait un tourment d'être contraintes par notre premier devoir de vous éconduire ; mais je vous le dis eu toute sincérité. Mettez-vous donc de notre côté, mon cher Père, afin de nous fortifier en l'observance des choses que nous avons reçues de notre bon seigneur et Bienheureux Père, lequel n'accorda pas à Mgr de N. une semblable requête, que celle que Messieurs de votre ville nous font, ains la divertit par prières et remontrances. Enfin, plusieurs bonnes considérations firent conclure à ce bon seigneur que l'on n'en recevrait que trois ; de sorte que pour rien au monde, sous aucun bon prétexte, nous ne contreviendrons à cette loi. Mais je vous dirai, mon très-cher Père, que si les parents veulent envoyer leurs filles au parloir, nos Sœurs les aideront et instruiront le mieux qu'il leur sera possible. Pourvu qu'elles soient en petit nombre, je crois que cela ne nous serait pas nuisible, et l'on pourrait employer quelque heure du silence à cet office de charité. Voilà, mon très-cher Père, ce que nous pouvons pour ce regard.

Je mande à notre Sœur la Supérieure de notre maison de N. qu'elle considère les raisons que Votre Révérence nous marque et l'avancement des filles en ce pays-là, que notre bon seigneur et Père eût facilement accordé que le nombre de trois fût accru ; car si elles ont le jugement et la force de corps à treize ans ou à douze, que celles de ces quartiers ont à quinze ans, cela suffit pour commencer à les former en la vraie vertu. Je pense toutefois qu'il ne faut pas mettre trop de ces jeunes filles ensemble ; mais la discrétion de la Supérieure, avec votre sage conseil, [36] usera en cela de modération requise pour rendre cette liberté utile et non dommageable. De les admettre au corps de la Congrégation, par la réception à l'habit avant quinze ans complets, ce nous est chose impossible, parce que la Constitution est absolue ; et même notre bon seigneur et Bienheureux Père me dit encore à Lyon qu'il la fallait garder étroitement, et que les longs noviciaux ralentissent la ferveur. Au reste, mon cher Père, je vous dis derechef que je suis fort consolée de la satisfaction que vous recevez de nos bonnes Sœurs. Oh ! qu'elles sont heureuses d'être filles de la divine Providence ! En cela doit être leur repos ; et puis votre soin paternel leur étant acquis, rien ne leur manquera. Que s'il leur manquait quelque chose, en cela même je m'assure qu'elles accroîtraient leur consolation et confiance. Bienheureuse l'âme qui attend tout de Dieu et n'a point d'autre richesse ! Mon très-cher Père, croyez que sans aucune réserve nous sommes dédiées à Notre-Seigneur, et que je suis votre, etc.

LETTRE MDLVII - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Ligne de conduite à tenir lorsqu'on se trouve obligé de défendre des intérêts temporels.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Je vous assure, ma très-chère fille, que la pacification de vos affaires m'a apporté grand sujet de bénir Dieu. Enfin, cette douce Bonté nous éprouve par de petites afflictions, afin de nous mieux faire connaître son assistance, et nous donner plus de goût dans l'entier abandonnement que nous avons fait de toutes choses entre les mains de sa Providence. Oh ! quel repos et assurance, ma très-chère Sœur, d'être logées sous ce tabernacle ! Dieu nous fasse la grâce d'y habiter éternellement ! Le Révérend [37] Père recteur nous assure que vous étiez obligée de vous défendre, et que cela n'était point contre l'esprit de notre Bienheureux Père ; quoique je lui objectasse ce que Notre-Seigneur dit : « À qui te veut ôter ta robe donne encore ta tunique. » Cette parole de saint Paul me revient souvent : « Ne vous défendez point, mes bien-aimés. » Mais ils disent que cela ne se doit pas entendre pour les biens de l'Eglise, autrement on la dépouillerait, et que votre affaire ne regarde pas votre particulier, mais celui des filles que Dieu vous a commises, de sorte qu'après avoir fait les objections nous devons suivre le conseil de ceux qui entendent les intentions de Dieu en ses paroles. Je me confie si fort en votre vertu que je m'assure que vous demeurerez ferme dans les termes de la vraie charité et douceur chrétiennes. Je pense que vous deviez faire prier ces bonnes dames de ne vous point travailler par justice, et leur offrir de remettre votre différend au jugement de Monseigneur N. et de M. N. Enfin n'oubliez rien pour accommoder l'affaire par douceur, et ne vous embarquez pas en procès sans bien faire consulter. Dieu sera votre conseil en cette affaire. Ma très-chère fille, demeurez bien en paix et en ferme confiance ; et croyez que celui qui sera le plus humble et charitable, sera le mieux logé. Votre, etc.

LETTRE MDLVIII - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Élection de la Mère M. A. de Rabutin au monastère de Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, mai 1638.]

Ma toute très-chère fille,

Il m'est avis qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit. Hélas ! je crois que vous savez comme nos Sœurs de Thonon ont élu notre Sœur M. -Aimée [de Rabutin]. M. le doyen la [38] leur a accordée, et certes la conscience nous a pressées de ne pas la refuser. La souveraine Providence pourvoira d'ailleurs votre chère petite maison, quand elle en aura besoin. Je ne laisse de ressentir la mortification qu'en recevront ces bons cœurs qui la désiraient. Demain de grand matin elle vous ira voir avec ma Sœur l'assistante, et reviendront le soir, s'il vous plaît, car il y a tant d'affaires ici, à cause que notre Sœur l'assistante va un peu mettre en ordre les affaires des livres de Thonon. Elles vous diront tout ce que je ne puis écrire. Seulement, j'avais pensé de vous proposer que, puisqu'il y a apparence de n'aller à Turin qu'au mois de septembre, que vous regardiez s'il vous semblera plus utile de vous envoyer la petite [Sœur] de Saint-Innocent avec notre Sœur J. M. pour voir comme elle se comportera au noviciat, sur quoi vous veillerez pour la dresser ; car elle a un merveilleusement bon cœur en toute façon. Voyez donc, ma fille, avec nos Sœurs, ce qui vous semblera le mieux pour votre maison ; car je ne veux que cela, et que vous priiez pour celle qui vous chérit de cœur et vous souhaite les dons précieux du Saint-Esprit à toutes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLIX - À LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET[9]

SUPÉRIEURE À NEVERS

Conseils pour le gouvernement de sa communauté. — On ne doit pas permettre aux dames bienfaitrices d'avoir des chiens et des oiseaux dans l'intérieur de la maison. — Ne pas excéder le nombre de Religieuses prescrit par la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 mai 1638.

Ma bonne et chère fille, Puisque Dieu vous voulait employer au gouvernement d'une maison, Il vous a bien gratifiée, vous donnant à conduire celle de [39] Nevers, qui est véritablement pleine de paix et bénédictions. Par-dessus les regards de votre incapacité et de la pesanteur de votre charge, jetez votre vue et votre confiance en Dieu : si vous ne cherchez que sa gloire et le bien des âmes qu'il vous a commises, sa Bonté gouvernera elle-même et portera votre propre fardeau. Vous n'avez à faire, ce me semble, ma chère fille, qu'à maintenir votre communauté au train où vous la trouvez. Gardez-vous de la tristesse : c'est un défaut des plus notables en une Supérieure. Notre Bienheureux Père me dit un jour que les plus désirables conditions d'un bon pasteur, c'était l'humilité, la sainte joie et la douceur. Soyez donc bien humble et bien joyeuse, ma chère fille, et vous serez capable de conduire le troupeau que Notre-Seigneur vous a confié. Prenez volontiers conseil de ma chère Sœur la déposée [A. -Bénigne Joquet]. Quand vous n'auriez que cet appui-là, vous n'avez point de sujet de vous serrer le cœur, ains de vivre avec une grande paix ; et je vous en conjure de toute mon affection.

J'ai été bien consolée de la grande satisfaction que vous me [40] témoignez avoir reçue, voyant ma fille de Toulonjon et sa petite famille. Il est vrai, cette fille est bonne, et ses deux enfants fort aimables. Je vous prie de les recommander souvent à Notre-Seigneur, afin que sa Bonté les accroisse en grâces et bénédictions célestes. — Oui, ma fille, c'est aux bienfaitrices qui ne font pas leur résidence ordinaire dans le monastère, à qui l'on doit limiter les entrées et sorties ; c'est pourquoi vous n'avez point fait de mal de ne les pas limiter à cette dame. Quand les bienfaitrices veulent avoir des petits chiens ou oiseaux dans la maison, il les faut renvoyer à la Constitution qui le défend absolument, et ne dit pas seulement que les Sœurs n'en auront point, ains qu'il n'y en aura point dans la maison.

Vous faites un grand bien à votre communauté de bâtir le monastère : suivez en cela l'avis de ma chère Sœur Anne-Bénigne. Je vois que notre bon Dieu vous envoie pour cette entreprise de bons secours ; qu'il en soit béni ! Si nous avions seulement la moitié de cela pour nos chères Sœurs de la seconde maison, elles seraient trop glorieuses ; mais il se faut contenter de notre petitesse parmi l'âpreté de nos chères montagnes. Si vous pouvez vous établir à [La Châtre], j'en serai bien aise, m'assurant que vous aurez grand soin du fondement temporel et spirituel ; je ne peux être en peine ni de l'un ni de l'autre, tant j'ai d'estime de votre maison. Mais, ma chère fille, si vous n'avez pas apparence ni espérance de faire dans quelque temps cette fondation, pour l'amour de Dieu, honorez grandement les ordonnances de votre Institut, n'excédant point le nombre des Religieuses. Il est vrai qu'il y a certains sujets si dignes qu'on ne les peut éconduire ; mais comme ils sont rares, ils ne surchargent pas. C'est notre bonheur de nous tenir en tout fermes à l'observance, et c'est la grâce que je souhaite à nos chères Sœurs, que je salue du même cœur que je suis votre, etc. [41]

LETTRE MDLX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Souhaits de bénédictions pour la réussite de ses projets.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 juin [1638],

Mon très-honoré Et très-cher Père,

J'emploie ce moment tout à la hâte pour vous dire que j'ai vu le petit livret des règlements faits pour votre chère Congrégation[10] : tout cela est saint et merveilleusement bien digéré. Dieu, par son infinie bonté, veuille donner la grâce d'une parfaite observance à ceux qui seront si heureux que d'être appelés à une manière de vie si sainte, et destinés à des emplois tant utiles à la gloire de Dieu et au salut des âmes ! Mon très-cher et vrai Père, je crois que notre bon Dieu récompensera de grandes bénédictions votre chère âme pour ce service si digne, pour lequel vous avez eu tant de travaux et de si grandes dépenses, tout cela sera bien mis en compte par le divin Trésorier, que je supplie de répandre, de plus en plus ses divines grâces sur votre chère âme, mou vrai et très-cher Père, et que vous priiez sa Bonté pour celle qui est de cœur, mon très-honoré Père, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. [42]

LETTRE MDLXI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

La charité qui couvre les défauts du prochain attire de grandes grâces sur les âmes. — Divers avis.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 23 juin 1638.

Ma très-chère fille,

Je vous fis déjà écrire hier et si empressement que je n'eus pas le moyen de vous dire un mot de ma main, et nous n'en sommes pas moins pressée aujourd'hui.

Je serais très-contente que notre chère Sœur l'assistante demeurât encore quelque temps auprès de vous ; mais personne de céans ne sait rien dire sur les affaires qui surviennent, ni même M. Duret ; car il dit que notre Sœur l'assistante ne l'appelle que pour les traités et non pour les conclusions. Enfin, quand je l'envoie appeler, il est aussi ignorant que moi ; je crois que c'est qu'il manque de mémoire. Je me console, en bénissant Dieu, des remarques que vous me faites de nos Sœurs. Croyez que cette charité à couvrir les défauts d'autrui attirera de grandes grâces sur elles, et cette bonne volonté ne sera pas sans fruit. Hélas ! c'est une vigne en friche que Dieu veut que vous répariez par l'assistance de sa grâce et de celle de sa sainte Mère et de notre Bienheureux Père. L'amour, la crainte et la sincérité qu'elles ont pour vous sont des bons fondements ; mais, ma très-chère fille, conservez vos forces, et surtout votre esprit en joie et courage. J'écris au Père Pierre une bonne lettre, afin qu'il vous aide : il le fera ; puis M. Quêtant fera prou. Et faut que vous tâchiez de gagner par quelque témoignage de confiance la Sœur N. afin qu'elle aide aux affaires de dehors ; petit à petit elle reviendra.

Nous vous enverrons quelque chose pour votre estomac ; [43] mais, pour Dieu, ne faites rien qui le gâte, et faites ce qui lui sera utile. — Je parlerai, Dieu aidant, demain à M. Quêtant, qui dira notre sainte messe et dînera céans. — Il me semble qu'il ne faudrait point faire la visite [canonique] chez vous sitôt, que les filles ne fussent mieux éclairées et dressées, et que vous eussiez plus de connaissance d'elles. Vous aviserez avec ma Sœur l'assistante quelle des filles vous désirerez que l'on vous renvoie par les chevaux qui l'amèneront ; l'on vous en écrivit hier au long. — Il faut doucement excuser ma Sœur C. C, et certes supporter le surplus. Quelquefois les gens du monde grossissent bien les fautes des Religieuses. Dieu soit votre conduite, ma toute chère fille ! Tenez votre cœur haut en Dieu et en sa sainte Mère, et le priez pour moi, qui vous souhaite leurs plus chères grâces et suis de cœur tout à fait vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉ ! À GRAY[11]

Cordiales salutations de quelques Sœurs d'Annecy. — La Sainte prie cette Supérieure d'agir avec suavité et charité dans la conduite d'une affaire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère et bonne Mère, Nous n'avons le temps que de vous saluer de cœur ; car l'on commence à faire le paquet pour Fribourg où on l'adresse. S'il plaît à notre bon Dieu, nous [44] prendrons un jour la consolation de vous écrire un peu amplement. Notre très-digne Mère continue à se bien porter, Dieu merci, au moins selon ses incommodités ordinaires ; elle a, pour le présent, le rhume, mais il commence à se passer. Votre pauvre Sœur, J. -Thérèse Picoteau.

Ma très-chère Mère, Vous connaissez bien que c'est à la hâte que nous écrivons, et l'affection que nous avons pour Votre Charité fait que nous avons voulu écrire un mot chacune de sa main, aussi bien que nous souhaiterions avoir le loisir de vous écrire ; mais ce saint prêtre qui nous a averties (car je suis portière) qu'il allait à Fribourg, ne nous donne du temps que pour vous assurer que je suis toute vôtre, mais sans réserve, très-humble. Sœur M. -Françoise de Corbeau.

Ma très-chère et bien bonne Mère, Voici la lettre de la petite communauté qui se trouve dans la chambre de notre très-digne Mère, qui se porte bien, grâce à Dieu, après avoir été travaillée du rhume. Béni soit Notre-Seigneur qui nous fait garder la chère conversation de cette unique personne. Le voyage de Turin est toujours au même point. Une autre fois nous dirons plus de nouvelles. Notre chère Sœur M. -Aimée est Supérieure à Thonon et notre chère Sœur l'assistante l'est allée mener en son nouveau ménage. Nous avons ici ma Sœur Claude-Catherine et ma Sœur M. -Madeleine de Mouxy qui est hydropique. Pour l'amour de Dieu, ma très-chère Mère, envoyez-nous [l'histoire de] votre fondation, bénédictions et afflictions, et croyez que je supplie le glorieux saint Joseph qu'il vous obtienne mille bénédictions. Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy.

Puisque je me trouve en cette petite communauté, ma très-chère Mère, je prendrai ma part de la consolation de vous saluer très-humblement et très-chèrement, en me plaignant de quoi nous sommes privées de vos nouvelles. C'est bien sans loisir, [45] mais non sans affection que je fais ce petit mot à Votre Charité. Sœur M. -Gasparde d'Avise.

[De la main de la Sainte.] Et moi, chétive, qui suis l'indigne Mère de cette petite communauté aussi bien que de la grande, je dis que ma très-chère Sœur Catherine-Élisabeth est l'une des très-chères filles de mon cœur. Je la supplie derechef de traiter avec la chère Mère de Besançon en sorte que la suavité et charité surnagent en toute la conduite de cette affaire. Dieu soit béni éternellement Amen. Et sa sainte Mère. Amen.

M. Marcher veut aussi être de cette communauté, et nous a mandé dire de saluer tant chèrement Votre Charité de sa part.

LETTRE MDLXIII - À LA MÊME

S'accommoder charitablement avec la Supérieure de Besançon. — Estime pour le B. Pierre Fourier.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 25 juin [1638].

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Il n'est pas moyen que je perde cette tant précipitée occasion sans saluer, par ce billet, votre cher cœur et lui souhaiter mille et mille bénédictions.

Suivant la lettre de votre bon Père spirituel, je viens d'écrire à la Mère de Besançon, afin qu'elle n'aille pas faire la fondation de Gray tandis que vous y êtes ; c'est un bon cœur et doux qui se plie facilement. Il faut vous accommoder charitablement et suavement ensemble, comme vraies filles de Dieu et de la Visitation. — Quant à cette parente de M. d'Andelot, je ne sais que vous en dire, sinon que si elle a les dispositions de l'esprit, et que votre conscience vous permette de la recevoir, je serai consolée que ce bon seigneur reçoive cette satisfaction de nous. [46] — Adieu, ma bonne et très-aimée fille, priez, je vous supplie, pour moi, qui suis d'un cœur plein de dilection tout à fait, etc.

[P. S. De la main d'une secrétaire.] Ma très-chère fille, je fais un mot de [réponse] à M. votre très-digne Père spirituel.[12] Je vois par sa lettre pleine de suavité pour mon cœur, que c'est un trésor pour votre maison. O Dieu ! il le faut conserver comme la prunelle de nos yeux ! Pour moi, je l'aime intimement. Mon Dieu ! que ces occasions si pressées pressent le cœur de mortification à celle qui, comme cette secrétaire, voudrait bien entretenir la chère et très-aimée Mère de Gray. Mille et dix mille bonjours.

[De la main de la Sainte.]Mon Dieu ! ma très-chère fille, que j'ai reçu de consolation et d'édification de la lettre de M. votre bon Père spirituel ! Vous avez là un grand trésor ! — Ma fille, je trouve bien juste que, puisque vous êtes là, vous fassiez la fondation ; mais certes au soulagement de la maison de Besançon qui en a fait les poursuites et obtenu licence, et d'autant plus que ce monastère est pauvre et fort chargé. Il faut que tout cela se fasse avec grande douceur et charité pour la maison de Besançon. Ma fille, je suis vôtre de cœur ; priez pour moi. [47]

LETTRE MDLXIV - À LA MÈRE JEANNE-SÉRAPHINE DE CHAMOUSSET[13]

SUPÉRIEURE À AOSTE

La Sainte applaudit à l'élection de cette Supérieure ; comment exercer sa charge.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma chère fille,

Puisque la divine Providence vous a commis le soin de cette famille, travaillez avec un esprit de force et de persévérance autour de ces âmes, afin que le divin Sauveur règne en elles, et que l'exacte observance soit gardée par toutes. Et pour faire réussir ce dessein à la gloire de Dieu, portez vous-même la lumière du bon exemple devant toutes, vous appuyant en la grâce et en l'assistance de Notre-Seigneur, par une très-humble confiance que sa Bonté fera en vous et par vous tout ce qui sera [48] requis pour le bien de ces âmes. Notre béni Sauveur soit loué qui vous a commis cette chère troupe, que sa Bonté conduira, j'espère, par votre entreprise, fort heureusement : vous n'avez besoin que de vous tenir en sa sainte main par une très-humble et fidèle confiance, et voir souvent votre pauvre incapacité pour cela ; car l'esprit de Dieu repose sur le cœur humble et qui craint ses paroles. Inculquez souvent ces deux saintes vertus d'amoureuse crainte et profonde humilité ; c'est le nécessaire fondement pour le salut et la perfection. Et, avec cela, faites-les marcher généreusement et exactement dans la voie de l'observance, et que jamais elles ne soient oisives.

Extraite de l'Histoire de la fondation du monastère d'Aoste.

LETTRE MDLXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Notre-Seigneur prend soin de la perfection de la Supérieure quand elle travaille à le faire régner dans le cœur des Religieuses.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 juin 1638.

Ma très-chère fille,

Personne ne fait pour moi mes recommandations, c'est de tout mon cœur que je les fais moi-même, et vous dis que vous n'ayez aucun soin de vous-même en particulier, je dis de votre perfection. Notre-Seigneur l'aura, tandis que vous travaillerez à le mettre dans le cœur de ces pauvres Sœurs ; mais souvenez-vous d'aller tout doucement en cette besogne et de vous tenir joyeuse et au-dessus de tout. Je suis vôtre.

Ma très-chère fille, je vous écrirai au premier jour ; cependant soulagez-vous parmi votre grand tracas et durant ces [49] grandes chaleurs. Laissez-vous soigner, car je sais que vous en avez besoin. Mortifiez-vous en cela, et Dieu soit béni.

Ce billet est formé de deux post-scriptum ajoutés par la Sainte à des lettres que Sœur J. -Th. Picoteau adressait à la Mère de Rabutin. Les originaux sont gardés aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXVI - CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION[14]

Envoi du Coutumier ; désir d'en voir la pratique solidement établie dans l'Institut. — Promesse de communiquer bientôt à tous les monastères les Vies des Sœurs défuntes, les Fondations, les Méditations, les Petites Coutumes et plusieurs points omis dans les Entretiens de suint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 4 juillet 1638.

Ma très-chère fille,

Je bénis Dieu qui me donne le contentement, avant mon départ de cette vie, selon le grand désir que j'en avais, de distribuer à nos monastères le Coutumier nouvellement réimprimé, et qui est augmenté de plusieurs éclaircissements nécessaires en la déclaration plus spéciale des intentions de noire Bienheureux Père, dont nous avions ici la science et pratique ordinaire, selon les occasions et nécessités. Et ne me reste, pour le comble de mon désir en ce sujet et pour ma consolation, que le témoignage que j'attends de la bonté cordiale de nos très-chères Sœurs les Supérieures et de leurs bénites familles, qu'elles embrasseront amoureusement l'exacte et fidèle observance, sans jamais s'en départir d'un seul point, non plus que de nos saintes Constitutions. Après cela, il me semble que je dirai de bon cœur, en l'espérance de la divine miséricorde : « Seigneur, laissez aller votre très-indigne servante en faix. » Et, afin que cette grâce m'arrive, je vous conjure, ma très-chère fille, et toutes [50] nos chères Sœurs, d'implorer sans cesse sa douceur sur moi, vous assurant que, tandis que sa Bonté me lairra en cette vie, je continuerai à vous servir, et mourrai, moyennant sa sainte grâce, en aimant parfaitement vos dilections. Et vous souhaite, pour comble de bonheur, à toutes en général, l'intime union de vos âmes avec Dieu, et la très-sincère et cordiale [union] entre vous, par la parfaite observance de tout ce qui nous est marqué, vous assurant que je suis, d'une affection très-sincère, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, j'ai pensé que je vous devais dire encore que la cause pourquoi l'on a retardé jusqu'à présent de distribuer le Coutumier, c'a été pour l'amour de toutes ces petites tracasseries et censures que l'on nous a faites, ainsi que je vous l'écrivis l'an passé. Il me l'a fallu tout revoir : et Mgr de Sens, qui est un saint prélat, auquel nous avons des obligations incomparables, a pris la peine de le relire mot à mot, sur les mémoires que je lui envoyai, afin que, comme dit notre Bienheureux Père, lorsqu'il revit les Constitutions, nous ne laissions rien qui puisse donner matière de picoter et tracasser aux esprits qui se plaisent à cela. Au reste, ma très-chère fille, j'espère que, d'ici quelques mois, Notre-Seigneur me fera la grâce de vous communiquer encore les Vies de nos chères Sœurs défuntes, les Fondations, les Méditations, que l'on a extraites des écrits de notre Bienheureux Père pour les solitudes annuelles, et encore nos Petites Coutumes de ce monastère, et plusieurs bons points qui ont été omis dans ses Entretiens imprimés, et que j'ai fait ramasser soigneusement du bon manuscrit que nous avons céans ; car je désire vous communiquer absolument tout ce qui est du Bienheureux et de l'Institut, afin que les Filles de la Visitation vivent toutes du bon et suave pain de cette sainte et pure doctrine, incomparablement profitable à leurs cœurs. Dieu soit béni.[15] [51]

LETTRE MDLXVII[16] (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-HENRIETTE DE PRUNELAY

SUPÉRIEURE À RENNES

On doit être très-réservé dans les communications avec le dehors. Maxime de saint François de Sales à ce sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 4 juillet 1638.

Ma très-chère fille,

Ma dernière lettre vous aura été rendue, qui répond à celle que je reçus encore l'autre jour de vous, sur le sujet des tracasseries que l'on vous fait sur les confessions et conduite intérieure de votre maison. Vous n'avez pas été seule en ce sujet. Personne ne m'a écrit ni parlé que vous de ces mémoires. Enfin vous avez Dieu pour vous, puisque la sainte paix règne dans votre communauté. Laissez aboyer les mâtins dehors tant qu'ils voudront : qu'ils clabaudent, ils ne vous mordront pas ; Dieu les en empêchera. Pour cette défense que Mgr de Tours a faite, que l'on ne vous assistât point, je crois que si Mgr de Rennes est d'intelligence avec lui qu'il la fera bientôt lever ; sinon il faudra employer quelque prélat ou autre personne qui ait crédit vers lui. Ma Sœur la Supérieure de Paris ou celle du faubourg vous pourront servir en cela. J'en écrirai à celle de la ville, qui est fort affectionnée à servir nos monastères. Je voudrais que vous lui fissiez savoir comme ces bons Pères vous traitent, et le sujet. Mon Dieu ! qu'il nous est nécessaire de n'avoir point ou peu de communication, sinon avec nos bons Supérieurs ! Que si quelquefois la nécessité le requiert, certes il faut bien choisir les Pères de Religion ; qu'ils soient affectionnés, capables, qu'ils [52] connaissent et estiment l'Institut et de bonne intelligence avec les Supérieures. Tant qu'il se peut, ma fille, il faut observer les maximes de notre Bienheureux Père : il disait « qu'il fallait être ami de tous et familier de peu ; que tant qu'il se pouvait, il ne fallait déclarer personne être nos ennemis, s'entretenir de tous tant qu'il se pouvait, et que personne n'eût sujet de se tenir offensé de nous. Il faut faire pour cela ce que l'on peut, mais droitement, regardant toujours Dieu ; que pourvu que sa Bonté soit pour nous et avec nous, que nous devions demeurer en paix, quand bien il permettrait que tout le monde se bandât contre nous. »

Je suis certes marrie que notre Sœur la Supérieure d'Orléans ne corresponde pas à votre dilection : ne laissez pas de persévérer ; ce que je vous dis, m'assurant que vous serez reçue. — Les Ursulines qui se sont séparées de leurs bons prélats s'en repentiront à loisir. Dieu nous fasse la grâce que tel malheur ne nous arrive jamais, mais que toujours ils nous soient vrais Pères, et nous, leurs très-obéissantes et cordiales filles. Je vous porte dans mon cœur, comme ma très-chère fille, que Dieu bénisse et soit béni.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDLXVIII (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-AUGUSTINE BRUNG

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE À BOURG EN BRESSE

Éloge de la Mère M. -Aimée de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 juillet 1638.

Ma très-chère fille,

Dieu et sa très-sainte et divine Providence soit à jamais adoré en tout ! Je ne doute pas que vous ne receviez grande consolation et satisfaction de ma très-chère Sœur M. -Aimée de [53] Blonay ; car, en effet, c'est une âme de très-grande bonté et vertu, et à laquelle vous pouvez avoir une entière confiance et franchise. C'est un grand honneur à la communauté de Bourg de l'avoir pour Supérieure, et vous et votre communauté en serez aussi participantes.

Je suis bien aise que M. Deville et le Père Milieu aient fait votre visite et qu'ils aient vu de quel bois vous vous chauffez, afin qu'ils en fassent le récit à Son Éminence. Je crois aussi bien qu'eux, que, puisque vous êtes séparées,[17] que vous ferez bien de demeurer comme vous êtes, attendant qu'on voie où tous les malheurs de la guerre aboutissent...

Je m'oubliais de vous dire que notre très-chère Sœur Marie-Aimée me mande qu'elle reçoit aussi toutes sortes de satisfactions de vous. Je prie Dieu qu'Il vous comble abondamment des grâces de son saint et sacré amour, avec nos très-chères Sœurs que je salue de cœur. Je suis, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXIX - À MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE

ARCHEVÊQUE DU SENS

La Sainte se réjouit d'avoir pu connaître et apprécier la Mère Prieure des Ursulines de Loudun. — Combien il importe à chaque monastère d'avoir un Père spirituel attentif à maintenir l'observance de la Règle. — Utilité de la Visite canonique. — Envoi de reliques de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Monseigneur et très-honoré Père,

Nous avons joui, avec beaucoup de douceur et consolation, de la présence de la vertueuse Mère Prieure, votre très-chère [54] nièce[18] ; elle nous est précieuse en cette qualité et pour sa véritable bonté ; mais certes, par-dessus tout pour les grâces que Dieu opère en elle, où Il a manifesté sa puissance et ses miséricordes, et nous a voulu consoler, de faire voir au monde le crédit que sa divine Majesté a donné au ciel à notre Bienheureux Père, dont nous lui rendons infinies louanges et actions de grâces. Mon Dieu ! mon très-cher Père, que de merveilles il y a en cette victoire ! Dieu en soit glorifié éternellement !

Je confie beaucoup de choses à cette très-chère Mère pour vous dire, dont elle me fera les réponses, pour vous exempter des longues lettres, car je sais la multitude de vos occupations ; mais je bénis Dieu qu'elles sont toutes pour sa gloire et le service de sa très-sainte Eglise. Il n'y arien à désirer, sinon que la divine Bonté montre par vous sa toute-puissance par-dessus l'humaine, et qu'elle vous conserve longtemps pour sa gloire et le bien d'infinies âmes, particulièrement pour notre bonheur et conservation de ce pauvre petit Institut, notre très-bon et vrai Père ; car il le faut, s'il vous plaît, que vous en soyez cela et le protecteur. Je sais et je sens que cette affection est dans votre cœur ; plût au bon Dieu qu'elle fût ainsi dans le cœur de tous Messeigneurs nos prélats ! Vous savez qu'il est tout à fait nécessaire que les Supérieurs veillent sur nous, et qu'ils sachent à quoi nous sommes obligées, afin de nous le faire observer selon l'esprit de notre vocation. Ceux qui ne sont pas sur les lieux, ou qui ne nous peuvent voir, qu'ils soient plus attentifs de nous donner de bons Pères spirituels, qui surtout prennent garde qu'on observe exactement tous les règlements qui concernent la clôture, l'élection des Supérieures, la réception des filles et leur éducation, les fondations et les visites, et la communication au dehors, surtout à bien choisir ces Pères que l'on appelle pour [55] les confessions extraordinaires. Dieu nous fasse la grâce de nous bien tenir chez nous ! À la vérité, où les Supérieures sont capables, on se peut bien reposer sur elles. Et bien qu'il faille toujours prendre garde et faire les visites annuelles (car, quand cette action se fait comme il faut, elle est d'une grande utilité et tient chacun éveillé), si est-ce que je vois que notre misère est si grande, qu'encore plus souvent l'amour a besoin de l'aiguillon d'une sainte crainte.

Hélas ! mon très-honoré Père, quel bonheur et bénédiction pour moi et pour toute cette famille, si vous fussiez venu ici ! J'en avais quelque douteuse espérance. L'unique consolation que je désire en cette vie, après la grâce de mon Dieu, est d'ouïr vos pensées pour la conservation de ce pauvre petit Institut en son intégrité, sur tant de choses qui arrivent. Il faut faire tout ce qui se pourra humainement, et puis s'en reposer au soin de la céleste Providence- car, puisque c'est son ouvrage, j'ai ferme confiance en sa bonté, et qu'elle en aura la protection et conservation à cœur, et n'avons besoin que de fidélité à marcher simplement et exactement dans nos observances ; car, par la grâce de Dieu et votre soin et assistance paternelle, tout est fort bien ordonné, sans qu'il y ait rien à censurer.

Mais vous voyez, mon très-bon Père, comment les inclinations naturelles et cette misérable prudence humaine se veulent fourrer partout, et pour tout gâter, si la douce bonté de Dieu ne la renversait. Enfin, nous sommes pauvres, et à chaque [monastère] manque quelque chose. Dieu fasse la grâce à toutes les Filles de la Visitation d'être très-humbles, et je supplie sa Bonté de faire en vous et par vous les œuvres de sa gloire, et continuez-moi la grâce de votre souvenir en vos saintes prières ; j'en ai tant de besoin, et pour mon salut particulier, et pour servir cette chère Congrégation. Ce mot d'encouragement que vous me donnez méfait grand bien. — Je vous envoie les plus précieuses reliques de mon Bienheureux Père, et avec [56] d'autant plus de consolation et affection que cette grosse pierre m'était comme unique, les autres étant fort petites. Vous savez, comme je pense, qu'en la bourse de son fiel, il ne se trouva que des petites pierres, qui sont toutes triangulaires sans exception, ce qui a été trouvé fort considérable. Mon très-cher Père, donnez-moi, je vous supplie, votre sainte bénédiction. Je suis en esprit à vos pieds pour cela ; et baisant en tout respect vos mains sacrées, je vous supplie m'honorer de votre sainte affection paternelle. Monseigneur, votre, etc.

LETTRE MDLXX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Voyage à Annecy de la Mère Prieure des Ursulines de Loudun. Estime de la Sainte pour cette Religieuse. — Dieu sollicite quelquefois à faire un bien dont cependant Il ne veut pas l'exécution. — Sentiment de saint François de Sales sur le zèle qu'il faut avoir pour entreprendre une bonne œuvre, et l'indifférence à pratiquer quand Dieu en arrête le progrès.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 juillet 1638.

Mon très-honoré et cordial Père,

Béni soit éternellement notre très-doux Sauveur, qui tire sa gloire et le bonheur des âmes des choses les plus éloignées et désespérées au jugement des hommes ! Ce sont des merveilles de sa toute-puissante et infinie miséricorde que les choses advenues en cette affaire, et en la personne particulière de la très-chère Mère prieure [de Loudun]. Nous avons vu renouveler les saints et sacrés Noms qui sont imprimés sur sa main, [par le moyen desquels] il a plu à l'incompréhensible Bonté vouloir manifester le crédit qu'il a donné aux intercessions de notre Bienheureux Père.[19] C'est le sujet de notre consolation particulière, dont nous lui rendons mille grâces. Vous avez, ce semble, [57] mon très-cher Père, très-bien remarqué les bonnes qualités que Dieu a mises en la bonne Mère. À la vérité, je crois que c'est une âme de grâce, humble, franche, simple, dans un bon esprit et grande candeur. Il nous semble que sa manière d'oraison est fort bonne et facile et tout à fait solide. Nous avons bien parlé de vous, mon très-cher Père : elle vous honore, estime grandement votre piété, et m'a témoigné toute satisfaction de vous. Mais qui ne le ferait ? car vraiment vous avez un cœur [58] qui se fond tout de cordiale dilection envers ceux que vous aimez, et qui correspondent à votre piété par une réciproque affection, qui soit toute en Dieu et tendante au bien ; car votre chère âme est si ardente, qu'elle s'enflamme de plus en plus en l'approche de celles qui ne cherchent que Dieu. Vraiment, mon tout bon et cher Père, la fête eût été bonne, et notre consolation de toutes et de plusieurs autres personnes d'honneur, si vous y fussiez venu. Mais je n'ose plus espérer ce bonheur et honneur incomparables : la délicatesse de votre complexion, et les bonnes affaires où Dieu vous emploie, m'en ôtent tout espoir. Mais j'ai confiance en l'infinie Bonté et en ses incompréhensibles mérites que nous nous verrons au ciel pour le bénir et louer éternellement. Ainsi-soit-il. Amen.

J'admire, mon très-cher Père, l'ardeur de votre esprit au service de Dieu et à la poursuite de votre perfection : cette grâce est un grand don de Dieu. Ce qui se passe maintenant en ces attraits de vous dépouiller tout à fait des biens de la terre, est une haute pensée qui mérite d'être sérieusement examinée, afin de connaître clairement si elle est inspiration divine et volonté de Dieu, qui veut l'effet absolu, ou seulement disposition d'une volonté et résolution de suivre et faire ce qui sera reconnu clairement être de la sainte volonté de Dieu ; car quelquefois Notre-Seigneur nous sollicite à faire un bien, où Il ne veut toutefois que notre consentement et non le fait. J'ai dit mes pensées tout au long à la bonne Mère [Ursuline], qui vous les rapportera, puisque votre humilité et très-grande bonté veulent que je lui dise avec simplicité et franchise mes sentiments. Je ne suis pas capable de chose si importante, où tout consiste à bien juger et reconnaître par vos mouvements et lumières intérieures ce que Dieu veut : car, quand sa volonté est reconnue, il n'y a rien à douter ni à craindre pour en entreprendre l'exécution ; car sa Bonté donne tout ce qu'il faut pour cela, et dissipe les nuages et toutes difficultés. Nous ferons en nos [59] communautés des prières et communions particulières pour cela : car vous savez combien nous sommes vôtres.

Et pour votre affaire du Temple et la neuvaine, nous ne l'avons pas encore commencée, ayant eu un grand tracas cette semaine pour la multitude de peuple qui est venue voir la bonne Mère Prieure. Nous n'avons quasi point eu de temps pour nous entretenir, bien que nous ayons bien parlé et plusieurs fois de votre affaire du Temple, laquelle paraît être si à la gloire de Dieu, que je ne puis douter que sa Bonté ne la fasse accomplir. C'est chose ordinaire que les contradictions aux œuvres de Dieu ; et plus elles doivent réussir à sa gloire, plus il y a de la contradiction, pour l'ordinaire. Notre Bienheureux Père disait, comme vous savez, mon très-cher Père, « qu'il fallait avoir un courage ferme et de longue haleine pour la poursuite des bonnes œuvres que Dieu nous commettait, sans jamais nous y alentir, tandis que nous y voyons la sainte volonté de Dieu ; mais qu'aussi, quand il lui plaisait que nous en cessassions la poursuite, voire même qu'elles ne réussissent pas, qu'il s'en fallait déporter doucement et tranquillement ». Ce Saint était admirable en cette pratique. Oh ! mon très-cher Père, quand il plairait à Notre-Seigneur que l'affaire du Temple ne passât pas outre, ce que je ne pense pas, toujours sa divine Bouté mettrait en compte le désir et résolution que vous avez eus pour tout ce que vous y avez destiné. Et, outre cela, cette entreprise vous a déjà fait faire mille biens pour le prochain et pour votre chère âme, qui, je m'assure, en est enrichie de beaucoup. Quand ce ne serait que cette dernière action d'humilité et de démission de vous-même, dans la paix et douceur que vous la fîtes, cela vaut mieux et plus que mille autres petites actions.

Oh ! Dieu soit béni, qui nous fait tant de grâces ! Pour l'affaire de notre Bienheureux Père, puisque Dieu y met un juste empêchement, il faut avoir patience et attendre son bon plaisir ; mais quand on pourra faire la poursuite, je ne crois pas qu'il [60] la faille différer pour les craintes des Capucins, mon tout bon et cher Père. — Nous sommes bien pressées de tant d'écritures et de visites, à cause de la bonne Mère. Dieu vous rende tout sien et tout saint, et vous tienne en mémoire de moi devant sa divine Majesté, que je supplie vous conserver ; et vous, mon très-cher Père, de me tenir pour vôtre et sans réserve, car je suis de cœur votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDLXXI - À LA MÈRE ANNE-MARGUERITE CLÉMENT

SUPÉRIEURE À MELUN

La Sainte applaudit à la réélection de cette Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Je suis consolée que nos Sœurs vous aient réélue par le seul mouvement du Saint-Esprit ; car, cela étant ainsi, j'ai confiance que Dieu bénira votre conduite. Il est vrai qu'il était nécessaire que l'on se comportât de la sorte dans votre réélection ; mais, je vous prie, qu'il n'en soit plus parlé. Il faut seulement croire que Dieu fait tout pour le mieux.[20]

Extraite de la Vie manuscrite de la Vénérable Mère A. -Marg. Clément. Archives de la Visitation d'Annecy. [61]

LETTRE MDLXXII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE BOLLAIN

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Recommandations au sujet de la santé de la Mère Lhuillier. — Demande de cent exemplaires du Coutumier. — Affaires d'intérêt. — Moyens à prendre pour empêcher une Religieuse de la Visitation d'accepter une abbaye. — Opposition faite à la réélection de la Mère A. -Marg. Clément, à Melun.

VITE † JÉSUS !

[Annecy], 10 juillet [1638].

Ma très-chère fille,

Je ne saurais m'empêcher d'être toujours un peu en peine de ma très-chère Sœur la Supérieure, votre bonne Mère [Lhuillier], dans la surcharge d'affaires que je sais qu'elle a, sachant d'ailleurs la délicatesse et faiblesse de sa complexion, bien que je ne doute point que votre bon cœur, qui abonde en charité et dilection pour elle, n'ait un grand soin de la soulager. Et je vous conjure, au nom de Dieu, ma pauvre très-chère fille, d'y apporter toujours un plus grand soin, et de vous faire soulager vous-même par quelque autre en ce que vous ne pouvez pas faire, sans trop vous accabler et surcharger. Je crois, ma très-chère fille, que vous ne permettez pas à votre bonne Mère d'aller à Matines, ni de se lever le malin [avec la communauté], et qu'avec ce repos qui lui est tout à fait nécessaire, vous avez [62] soin de la faire bien nourrir. L'entière confiance que j'ai que votre bon cœur prend garde à tout cela m'empêche de vous en rien dire : je vous recommande seulement de ne rien omettre de tout ce que vous jugerez être utile ou nécessaire à son soulagement.

Certes, je suis un peu touchée de ce que les monastères ont si peu de reconnaissance des charités continuelles que vous exercez pour eux, ès commissions si fréquentes qu'ils vous donnent ; mais il faut avoir patience et souffrir cela doucement, car, ma très-chère fille, moins vous en aurez de gratitude et reconnaissance des créatures, plus vous en recevrez de grâces et de bénédictions de Notre-Seigneur. Je dis un mot sur ce sujet à l'épître seconde du Coutumier, qui fera un peu rentrer nos Sœurs en elles-mêmes. Et j'ai été bien aise aussi que votre bonne et très-chère Mère en ait touché quelque chose dans la lettre qu'elle a écrite aux Supérieures, parlant de l'homme que vous avez été nécessitées de prendre pour suppléer à l'expédition des affaires extraordinaires qui vous arrivent de la part des maisons. — Nous avons reçu le Coutumier par la bonne Mère Prieure de Loudun. J'ai déjà écrit comme les trois articles marqués dans le vôtre, qui sont rajoutés, vont fort bien. Je ne suis marrie que de cette grande quantité de fautes que l'imprimeur y commet ; car cela est un peu mortifiant. Je crois que maintenant vous aurez reçu nos lettres du 8 du courant, par lesquelles nous vous disons le nombre des exemplaires que vous nous enverrez : nous vous en demandons cent exemplaires, douze desquels seront reliés pour ce monastère. Nous vous avons envoyé aussi le mémoire de trente-quatre monastères auxquels votre bon cœur prendra la peine de les distribuer avec trente-quatre lettres,[21] une pour chaque maison où vous enverrez le Coutumier : mais vous ne recevrez lesdites lettres que par le [63] messager, avec nos Petites Coutumes [manuscrites], que nous vous envoyons aussi, afin que vous fassiez la charité de les communiquer, ainsi que nous vous marquons amplement par nos précédentes lettres.

Nous avons reçu l'argent que vous aviez remis à la bonne Mère de Loudun, le compte tout ainsi que vous nous l'avez marqué, excepté qu'il y a dix-sept écus d'or qui sont mis pour cent livres, avec trente-six sols de monnaie, et le tout ne fait que quatre-vingt-dix livres et quatre sols. Pour les pistoles de Gênes, nous ferons du mieux que nous pourrons pour les faire passer avec les autres. Vous êtes admirable en l'exercice de votre charité, d'avoir pris tant de peine pour faire avoir à nos pauvres Sœurs des espèces de poids ; cela était nécessaire aussi. Dieu, par sa bonté, en veuille être votre éternelle récompense, comme nous l'en supplions et supplierons de tous nos cœurs.

Pour ce qui est des prétentions de cette bonne Sœur [Jeanne-Mad. Olivier] de Leuville d'avoir une abbaye, j'en écrirai à madame de Saint-Loup, sa tante, laquelle nous aime et affectionne fort notre saint Institut ; j'en dirai aussi mes pensées à ma Sœur la Supérieure de Moulins, afin qu'elle ne donne point de facilité à ces commerces. J'en écrirai aussi à ma Sœur la Supérieure d'Orléans, qui se doit fortement opposer à cela. Ce n'est pas que je ne fusse bien aise que cette bonne Sœur fût bien à son aise dans cette abbaye, pourvu qu'elle n'eût jamais été parmi nous. C'est en ce sens que j'ai pu avoir dit que je n'en serais pas fâchée ; car autrement je n'y ai pas pensé. Si ma Sœur la Supérieure ou Votre Charité connaissait quelqu'un qui ait du crédit auprès de madame de Saint-Loup, il serait bon de les y employer, afin de gagner sur elle un honnête refus de cette abbaye pour sa nièce ; car il ne faut que procurer cela, ce qui, je pense, sera assez facile, d'autant que madame de Saint-Loup, outre l'affection qu'elle a pour notre Institut, connaît fort bien sa nièce. — Pour l'affaire de Guéret, j'en [64] ai parlé à madame Amaury, qui vous en dira mes pensées : la bonne Mère de Riom n'a pas bien entendu la proposition qu'elle vous a faite.

Quant à l'élection de Melun, Mgr de Sens m'écrit que l'on a fait ce que l'on a pu afin que la Mère [Clément] ne fût pas réélue, et que la Mère de Montargis et les Pères Barnabites y ont travaillé puissamment, et certes un peu plus qu'ils ne devaient, jusqu'à cela qu'elle n'a point été mise sur le catalogue ; et nonobstant toutes leurs peines elle a eu généralement toutes les voix, excepté une. Certes, c'est une âme humble : elle n'a pas de talents, il est vrai ; mais peut-être que Dieu nous veut faire voir qu'il sait faire de beaux ouvrages avec de fort chétifs outils. Je vois tous les jours plus clairement qu'il faut fort peu parler en ce qui regarde les élections, si ce n'est pour donner connaissance au Chapitre de celles qu'on veut proposer de dehors, ce qu'il faut faire simplement et sincèrement. La pauvre Mère de Blonay fit grand éclat de la vertu de celle qui fut élue à Lyon ; l'on voit ce qui en a réussi ! Il nous faut habituer désormais à laisser un peu agir le Saint-Esprit dans l'esprit de nos Sœurs ; car si cet Esprit-Saint ne préside en ces occasions particulièrement, l'on ne s'en trouvera guère bien. — J'écrirai encore à Mgr d'Autun afin qu'il s'oppose aux prétentions de cette bonne Sœur de Leuville. — Ma pauvre vieille toute chère et bien-aimée fille, priez bien Notre-Seigneur pour moi ; faites-en souvenir nos bien-aimées Sœurs. Embrassez-les toutes de ma part, car je les chéris cordialement, et surtout vous, ma très-chère ancienne, que Dieu bénisse et soit éternellement béni. Amen. — 19 juillet.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [65]

LETTRE MDLXXIII - À MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE

ARCHEVÊQUE DE SENS

Prière de s'opposer fortement à ce qu'une Religieuse de la Visitation accepte une abbaye.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Monseigneur,

L'on m'écrit que vous désirez savoir mon sentiment sur les prétentions qu'a une de nos Sœurs de se faire Abbesse.[22] Vraiment, il est nécessaire que vous vous y opposiez fortement, et que vous ne permettiez jamais qu'une de vos filles donne un scandale de si grande ambition et vanité en notre petite [66] Congrégation, que notre Bienheureux Père a établie sur les fondements d'une vraie humilité, et en laquelle il n'a rien tant désiré sinon qu'elle y reluisît toujours et en toutes les actions des Filles de la Visitation. J'espère, Monseigneur, que vos remontrances paternelles à cette bonne Sœur lui feront étouffer ses misérables pensées, et je vous supplie très-humblement de lui faire retrancher tous les moyens de ses poursuites, les lui défendre absolument. Hélas ! que son aveuglement est grand ! car je crois qu'entre sa sortie et sa perte il n'y aurait point d'entre-deux.

Je recommande de tout mon cœur, et avec toute l'humilité et le respect qu'il m'est possible, à votre soin paternel, Monseigneur, toutes ces petites maisons qui sont si heureuses que de vivre sous votre obéissance, afin qu'elles cheminent toujours dans une sainte candeur et simplicité, par l'exacte observation de leur Institut. Votre bonté, Monseigneur, m'a toujours été si favorable, que je prends librement la confiance de m'adresser à elle pour le bien de ces pauvres maisons, et Dieu sera la récompense de votre soin.

LETTRE MDLXXIV - À LA MÈRE MARIE-MARTHE DE MARTEL

SUPÉRIEURE À CONDRIEU

Quand le Chapitre s est trompé, il peut revenir sur sa décision.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma vraie fille,

Je n'ai point de pouvoir sur nos maisons, mais seulement je réponds cordialement à ce que leur bonté me propose. Quand un Chapitre a fait ce qu'il ne devait pas faire, il n'y a point de doute qu'il le peut défaire, et effacer et ôter de dessus le livre ce qui aura été écrit sur cela ; bien que nous n'ayons pas fait [67] les fautes, ma chère fille, nous devons néanmoins ne pas laisser ces sortes d'exemples à celles qui nous succéderont. Voyez-vous, la charité parfaite doit veiller à ce qu'il n'y ait point d'afflictions en Jacob ni de douleurs en Israël ; c'est-à-dire qu'il faut bien choisir vos sujets sans restriction ou condition, pour ne rien laisser aux esprits faibles à désirer ou à envier.

Extraite de l'Histoire de la fondation de Condrieu.

LETTRE MDLXXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Plusieurs réponses au sujet de la clôture. — Du soin charitable des malades.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 28 juillet 1638.

Ma très-chère fille,

Faites votre charge avec liberté d'esprit et gardez-vous bien d'être trop rétrécie ni gênée. Vous avez bien fait de faire entrer le Père dom Candide, puisque cette bonne Sœur l'a désiré pour la confession. Vous savez bien que l'on n'est point obligé de faire entrer le médecin pour tenir compagnie à un Religieux ou autre qui entre pour confesser une malade. S'il est nécessaire, vous ferez entrer le Père Pierre pour l'assister à sa mort- mais vous ne devez pas permettre que son frère y entre pour lui servir de clerc ; car si l'on ouvre cette porte, tous les parents voudront avoir ce privilège. Vous devez dire que si bien ma Sœur Claude-Catherine l'a fait, elle a eu bonne intention en cela ; mais que, pour vous, vous vous êtes informée en ce monastère-ci pour savoir ce qui se pouvait faire en telle occasion, et que l'on vous a répondu qu'il ne le fallait pas permettre.

Vous avez bien fait de permettre l'entrée à la Mère Ursuline [68] de Belley, puisqu'elle l'a désiré, comme aussi à la Mère prieure des Ursulines de Thonon lorsqu'elle y voudra entrer ; je serais bien aise qu'elle vous voie. — Pour ce qui est de madame Tressan, vous devez demander à M. Quêtant et à vos Sœurs, pour savoir s'ils jugeront être nécessaire de la laisser entrer.

Quant à ce qui est du traitement des malades, il leur faut bien faire donner leurs petites nécessités, quoique toujours un peu selon la sainte pauvreté, afin d'éviter aussi la superfluité. Si cette chère Sœur que vous me dites être fort mal ne peut pas manger du solide, il lui faut faire quelques petits apprêts ; que si elle ne peut pas user de ce que dessus, il lui faut faire avaler quelques jaunes d'œufs, du bon bouillon et choses semblables, comme vous avez pu voir que l'on donne aux malades en cette maison, car l'on ne peut vous donner une règle générale pour cela. Vous avez bien fait de tenir un peu ferme pour faire que la charité se pratique selon la nécessité ; car si cette bonne Sœur a déjà été souvent à l'article de la mort, elle n'a pas pour cela moins besoin de soulagement. Quand les enflures montent si fort, c'est la vérité qu'il est à craindre quelque accident. — Si quelques Sœurs peuvent coucher au logis d'Yvoire, ce sera bien fait de le faire, puisque l'on craint les larrons. — Pour ce qui vous regarde, ma très-chère fille, prenez bien simplement vos nécessités, ainsi que je vous en ai priée. Hors de là, retranchez à vos filles nettement toute superfluité, et apprenez-leur fort à regarder Dieu et son autorité en leur Supérieure, et Dieu en leurs Sœurs ; et, par ce moyen, elles exerceront la charité également selon la nécessité et non selon leur inclination.

[P. S.]. Ma très-chère fille, je vous prie, tenez fort votre cœur au large et je dis même pour prendre vos soulagements. Ne soyez point rigide, vous savez mon intention en cela. Dieu nous fasse mourir à nous-mêmes et vivre tout à Lui, et soit béni. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [69]

LETTRE MDLXXVI (Inédite) - À LA SŒUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

À MONTPELLIER

Reconnaissance pour Mgr de Montpellier. — Nécessité de l'union entre la Supérieure et la Sœur déposée ; maux qui résulteraient du contraire. — De la fondation de Toulouse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère fille,

À notre arrivée [du deuxième monastère], j'ai reçu vos deux grandes lettres.

Je bénis de tout mon cœur Notre-Seigneur de quoi sa très-douce bonté permet que Mgr votre très-digne prélat vous continue ses assistances spirituelles et temporelles. Si Dieu permet que les Religieuses puissent vivre doucement parmi vous, ce sera un grand bien.[23] Je crois avec vous qu'il sera bon de les laisser tourner du côté qu'elles voudront, et que Dieu les inspirera, en les aidant selon votre prudence ordinaire. — Quant à ce que mondit seigneur vous a dit qu'il serait bon de mettre au Coutumier, il l'est déjà ; il y a plus d'un an que nous n'entrons plus dans le chœur des prêtres. Je crois que bientôt vous aurez le Coutumier, si vous ne l'avez déjà reçu. — Je suis bien touchée de l'accident qui vous est arrivé en cette pauvre Sœur ; mais, ma fille, il faut regarder cette affliction dans la très-sainte volonté de Dieu et s'y soumettre humblement, et ne faut pas croire que ce mal puisse être arrivé pour avoir fait quelque pénitence ou mortification un peu extraordinaire ; bien qu'il faille être un peu réservé à les permettre, surtout en ce pays-là.

Vous me consolez bien fort de ce que vous me dites que l'union subsiste entre vous et ma Sœur la Supérieure ; car c'est le moyen d'y tenir aussi, avec édification et contentement, [70] votre petite famille. Vous voyez comme le contraire a pensé renverser la maison de Lyon : cela m'a touchée à un point qui ne se peut dire. Ce n'est pas que, par la grâce de Dieu, il y soit survenu autre [misère] que de ce que les filles étaient trop attachées à ma très-chère Sœur M. -Aimée [de Blonay], ce qui a causé un si grand [ombrage] à N. qu'elle ne l'a pu supporter.[24] [Plusieurs lignes illisibles.] Oh Dieu ! ma fille, que ce mal est grand ! et d'autant plus qu'il se rend presque universel ès maisons où la Supérieure et la déposée demeurent ensemble ; car les déposées ne peuvent souffrir que les Supérieures agissent [71] selon la lumière que Dieu peut leur donner, ains veulent tout gouverner, ou bien il leur semble que tout est perdu, et néanmoins elles profiteraient incomparablement plus en se tenant en leur devoir, et en pratiquant ce qu'elles ont enseigné de paroles pendant leur gouvernement. Au nom de Dieu, ma très-chère fille, prenez bien garde à ne jamais permettre à nos Sœurs qu'elles vous fassent aucun rapport de leur Supérieure. Encouragez-les à aller elles-mêmes lui dire avec humilité ce qu'elles auront remarqué qui ne sera pas bien ; et, de votre côté, continuez à dire confidemment à ma Sœur la Supérieure ce que vous croirez être pour son bien et celui de votre maison, sans prendre garde si vous en recevez satisfaction ou non.

D'autre côté, il y a des Supérieures qui ne peuvent supporter aucune chose des déposées, non pas même qu'elles leur disent ce qui leur pourrait beaucoup servir si elles le suivaient, les voulant tenir si basses que cela est insupportable, ne pouvant non plus permettre aux filles qu'elles leur rendent quelques témoignages de reconnaissance des peines qu'elles ont prises pour leur bien et avancement. Tout cela me fait quelquefois passer une bonne partie de la nuit à penser quel remède [apporter à ce mal] ; mais je n'y en vois point que celui de la charité, qui devrait être entre les unes et les autres pour supporter doucement la diversité des humeurs qui ne se peuvent jamais rencontrer égales.

Vous m'avez fait tous les biens du monde de me dire que ce que vous avez appris, par la lettre de ma très-chère Sœur la Supérieure de Bourg en Bresse, vous a donné un nouveau courage et à ma Sœur la Supérieure, de profiler du mal que l'on connaît être arrivé ès autres maisons. — Quant à l'autre sujet d'affliction,[25] il est ainsi que vous nous marquez ; mais il est mieux de n'en rien dire que d'en parler. Notre-Seigneur ne [72] permet pas pour le présent que cela apporte aucun détriment à notre saint Institut. Nous espérons que Notre-Seigneur ne le permettra pas non plus à l'avenir. [Plusieurs lignes inintelligibles.]

Ma très-chère fille, je ne recommencerai pas à dire à ma Sœur la Supérieure ce de quoi je vous parlais ci-dessus ; je vous prie de lui dire ce que vous jugerez, car elle m'écrit presque la même chose. Nous avons si grande quantité de lettres à répondre, que j'ai bien de la peine à y fournir ; car vous pouvez penser qu'en avançant en âge je diminue en forces, surtout en la vue qui est bien faible, c'est [pour ce] sujet que je ne peux à présent écrire à Mgr votre très-digne prélat. Je vous supplie lui présenter ma très-humble obéissance, et l'assurer que je tiendrai toujours à grand honneur d'être une de ses petites filles, et honorerai toujours ses commandements.

Quant à la fondation de Toulouse, madame de Montmorency m'a dit qu'elle n'y pouvait pas penser qu'elle n'eût moyen de la faire, et de plus qu'il faut attendre que la paix soit faite. Plût à Dieu, ma très-chère fille, que partout l'on tînt les mêmes règlements que ceux que vous me dites qu'ils font à Toulouse, de ne point recevoir de maisons religieuses qu'avec de bonnes fondations, nous n'en aurions pas une si grande quantité de mal fondées, et Dieu veuille que la trop grande pauvreté n'y apporte pas du détriment ! — Je recommande à ma Sœur la Supérieure de faire prier Dieu pour quelques affaires qui regardent le bien de notre Institut ; je vous le recommande encore. Je salue toutes nos chères Sœurs.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [73]

LETTRE MDLXXVII - À LA SŒUR ANNE-MARGUERITE DE LA LUXIÈRE

À DRAGUIGNAN

Demeurer tout abandonnée à Dieu avec une entière confiance.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Il est vrai, ma très-chère fille, que Dieu m'a donné, ce me semble, une grande connaissance de votre âme, qui m'est très-précieuse. Je crois que vous n'avez à faire qu'à patienter doucement dans vos peines. Tenez votre âme en repos dans le parfait abandonnement de vous-même en Dieu, vous remettant à sa merci, et demeurez là avec une entière confiance. C'est une grande grâce que d'avoir la paix, comme vous l'avez, emmi toute cette guerre que vous soutenez. Croyez que Dieu vous aime bien, et j'ose vous en assurer. Soyez donc en repos sur votre salut, vous confiant aux divins mérites de Notre-Seigneur.

LETTRE MDLXXVIII - À LA SŒUR MARIE-SUZANNE DURET

ASSISTANTE À DRAGUIGNAN

L âme qui aspire à l'union divine doit se borner à regarder Dieu et à le laisser faire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère fille,

J'ai lu votre lettre avec grande consolation. Quand Dieu daigne parler à une âme, il faut que toute créature cesse : je vois cette grâce en vous par la divine miséricorde. Ce que vous avez à faire, c'est que tout cesse en vous par cette unique pratique de regarder Dieu et le laisser agir en vous selon son bon [74] plaisir. Qu'il vous donne du doux ou de l'amer, de la satisfaction ou de l'insatisfaction, il vous soit tout un : amusez-vous aussi peu à l'un qu'à l'autre ; mais arrêtez-vous à Lui seul, suivant fidèlement et simplement les lumières du bien qu'il vous montrera dans chaque occasion ; laissez-le faire, et vous verrez comme Il vous dépouillera, sans vous en laisser autre soin que celui de la correspondance. Sa divine Bonté vous maintienne en ce train jusqu'à l'extrême perfection de son saint amour. Je vous prie, tenez votre esprit en joie et en courage, et vous verrez combien Dieu est doux. Recommandez-moi à sa Bonté qui suis de cœur tout à fait vôtre.

[P. S.] Ma fille, j'ai vu notre bon Père le Chartreux : il se porte bien, et chez vous aussi. Nous avons peine de bien démêler vos lettres. Je suis vôtre de cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

La Sainte la reprend de sa trop grande dureté sur elle-même.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1638.]

J'ai été sensiblement touchée de la nouvelle de votre maladie ; mais je ne puis vous taire que j'ai été fâchée d'apprendre que, faute d'avoir pris quelques soulagements dans les premières atteintes de votre mal, vous vous soyez mise au danger où vous êtes. J'ai un pressentiment que dans trois ans je dois quitter ce monde ; mais Dieu veuille que vous les duriez au train que vous allez. Je loue et remercie notre débonnaire Sauveur de vous avoir conservée, et je le supplie de vous laisser longtemps en cette vie pour sa gloire et pour le bien de [75] notre Institut ; que s'il ne lui plaît pas, sa très-sainte volonté soit faite !

Pour vous, hélas ! quel bonheur, ma chère fille, [c'eût été] de sortir de cette misérable vie dans les lumières et les sentiments où vous étiez ! Je ne suis pas marrie que vous fussiez sans mémoire de moi, puisque cet oubli provenait de votre occupation intérieure en Dieu et en sa sainte Mère. 0 Dieu ! que vous recevez de grâces de leurs infinies bontés ! Mais, hélas ! chère fille, parmi la jouissance de tant de miséricordes, redoublez vos prières pour moi, puisqu'il plaît à cette souveraine sagesse de redoubler mes angoisses, mes impuissances et mes pauvretés dans mes effroyables peines, afin qu'il plaise à sa divine Bonté de me soutenir, en sorte que je ne l'offense point.

LETTRE MDLXXX - À UN RELIGIEUX

Joie de la Sainte en voyant que Dieu manifeste la sainteté de son Bienheureux Père. — Remercîments.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Mon Révérend et très-cher Père,

J'ai lu votre lettre avec très-grande consolation, y ayant remarqué des traits si particuliers de la spéciale Providence et volonté de notre doux Sauveur, à faire toujours plus connaître la véritable sainteté de son très-humble serviteur notre Bienheureux Père, et à manifester le dessein de sa glorification, que je ne puis assez à mon gré en remercier sa divine Majesté, ni vous, mon très-cher Père, de la communication si cordiale que votre bonté nous fait des saintes inspirations que vous avez reçues pour cela. La foi, la confiance et la persévérance que Dieu nous communique en cette occasion sont d'autant plus [76] remarquables que moins la chose était espérée par tant de personnes de considération. Dieu soit éternellement béni, qui a voulu en cette occasion consoler votre âme, et donner, par ce moyen, ce signe manifeste à tout le monde de la sainteté de ce Bienheureux prélat. Nous avons fait mettre son image, que Votre Révérence nous a envoyée, sur son tombeau, attachée au dais. Vraiment, elle est excellemment élaborée, et nous vous en offrons mille très-humbles remercîments, mon très-cher Père, vous suppliant d'avoir agréable celle que vous trouverez dans cette lettre, et laquelle représente, autant naïvement qu'il se peut, le visage de ce Bienheureux.

J'ai ressenti au cœur la douleur qu'a reçue le vôtre tout bon, de n'être venu ici avec ces bons Pères qui amenèrent la Révérende Mère des Ursulines de Loudun, car Votre Révérence en eût reçu, je m'assure, très-grande consolation, et nous aussi, qui regrettons la privation de ce bien ; mais notre bon Dieu l'ayant permis, il nous faut soumettre. Je vous supplie, mon cher Père, que nous ayons part à vos saintes prières et sacrifices, et je vous assure que nous ne vous oublierons point devant Dieu, et dès maintenant j'en présente à sa Bonté l'intention. — Je suis, puisque Votre Révérence désire de le savoir, cette très-indigne première fille du Bienheureux François de Sales, mon vrai et très-débonnaire Père, qui ai très-mal correspondu à cette très-précieuse grâce. Aidez-moi de quelques saints sacrifices, mon très-cher Père, afin que je commence à mieux faire. Dieu en sera votre récompense, je l'en supplie, et de vous combler des trésors infinis de sa grâce, demeurant en tout respect, votre très-humble, etc. [77]

LETTRE MDLXXXI - À LA MÈRE MARIE-PHILIPPE DE PÉDIGON

SUPÉRIEURE À CHAROLLES

Désir de recevoir de ses nouvelles. — Promesse de quelques secours.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère fille,

Il y a si longtemps que nous n'avons de vos nouvelles que votre pauvreté m'en fait désirer, et vous prier de me mander bien au long comme vous êtes : si vous êtes accommodées en votre logement, si vous êtes en clôture en vos jardins, et si vous avez de quoi rouler et avoir le bien nécessaire, et si vous ne recevez point de filles. Il m'est venu un fort désir que nos bonnes Sœurs de Paray vous donnassent deux de leurs Sœurs avec leurs dots, qui fussent raisonnables, pour vous aider un peu, et je leur en écris avec toute l'affection qu'il m'est possible, comme aussi je suis après pour vous procurer quelques petites charités vers les maisons de bonne volonté. Mais je vous assure, ma très-chère fille, que chacun est tant accablé des misères du temps que l'on a peine à rouler. J'espère en la divine Bonté que vivant dans nos observances, en jetant dans son sein toute votre confiance, que sa paternelle Providence vous pourvoira pour le nécessaire, faisant de votre côté ce que vous pourrez. Jésus ! hé ! que sa bonté jette ses yeux de miséricorde sur vous et vous comble de grâces, avec nos bonnes Sœurs, que je salue avec vous, vous conjurant toutes de me recommander à notre divin Sauveur, et de me donner de vos nouvelles.[26] Je suis de cœur votre, etc. [78]

LETTRE MDLXXXII (Inédite) - À LA MÈRE FRANÇOISE-EMMANUELLE DE VIDONNE DE NOUVERY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Assurance de maternelle affection. — Message pour la Sœur déposée.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 28 août [1638].

Ma très-chère fille,

Ce petit billet n'est que pour vous saluer chèrement, et pour vous assurer que nous avons reçu les vôtres datées du 20 juin, sur lesquelles je ne vous réponds rien, parce que je vous ai répondu sur tout cela par les dernières que je vous ai écrites, par la voie d'un jeune homme fort assuré, qui s'en allait en vos quartiers. Je n'ai reçu aucune de vos lettres, à quoi je n'aie toujours fait réponse. Je m'étonne fort de voir que nos lettres se perdent ainsi. Il faut bénir Dieu de tout. Je n'ai loisir de vous dire pour le présent autre chose, car l'on nous vient dire qu'il faut nos lettres, et néanmoins l'on nous avait promis un peu plus de temps. Il faut donc seulement dire que, Dieu merci, nous nous portons bien.

Je pensais aussi écrire un mot à ma très-chère Sœur L. -Dorothée [de Marigny], mais l'on ne nous en donne pas le temps. Dites-lui que je lui mande qu'elle s'est très-bien comportée en l'affaire de quoi sa charité me parle. La Providence divine est grande, il ne faut sinon nous confier pleinement en elle. — Je la salue chèrement et cordialement avec vous, et vous assure que vous êtes bien mes deux chères filles. J'ai grande consolation de vous voir vivre en union, et votre chère famille que je salue [79] aussi. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses plus chères grâces et bénédictions. Je suis de tout mon cœur, ma chère fille, votre très-humble, etc., toute vôtre de cœur sincère.

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Montpellier.

LETTRE MDLXXXIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Se contenter de demeurer en paix auprès de Dieu. —Une Supérieure doit travailler sans empressement à la perfection de ses filles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 5 septembre 1638.

Ma très-chère fille,

Ce divin Sauveur soit la vie et l'amour de votre cœur ! L'on ne peut éviter les surprises. J'excuse donc le sentiment que vous eûtes sur le passage de Piémont- mais, ma fille, je vous conjure de tenir votre âme en paix et confiance en Dieu. Que si sa Bonté veut qu'il se fasse, comme il y a de l'apparence, Il en tirera sa gloire et me ramènera. Mais, mon Dieu ! que je souhaite que par-dessus toutes vues et sentiments nous soyons toujours amoureusement, et humblement soumises à tout ce que sa Bonté veut et voudra à jamais faire de nous, et cela allègrement selon l'esprit.

Quant à votre occupation intérieure avec Dieu, elle ne peut être meilleure ; mais je vois que vous vous tracassez toujours un peu, voulant faire quelque chose, et Dieu ne le veut pas. Quand votre esprit est arrêté auprès de Lui, ne devez-vous pas vous contenter ? Cette divine infinité ne contient-elle pas tous les mystères sacrés de Jésus et de Marie ? Ne veuillez donc rien rechercher et connaître que ce qu'il lui plaira vous en découvrir. Croyez-moi, je vous prie, tenez votre esprit tant au large et en joie qu'il vous sera possible. [80]

80 LETTRES DE SAINTE CHANTAL.

Ne prenez point à cœur les fautes et inutilités des filles. Dieu ne vous les a pas commises pour les rendre parfaites, mais seulement pour leur enseigner la perfection et leur devoir. Si elles vous croient, elles seront heureuses, sinon vous ne sauriez qu'y faire ; car c'est à vous de planter et arroser et à Dieu de donner l'accroissement. Tirez de chacune ce que vous en pourrez avoir. Dites-leur ce qui est de leur devoir, selon leur portée. Ne les laissez pas croupir dans leurs défauts, sans les reprendre avec une douce force, car il en faut avoir, surtout pour celles qu'il faut ranger à la soumission et à la sainte modestie religieuse.

Si vous ne faites en vos trois ans tout le fruit que vous désireriez, j'ai confiance pourtant que Dieu vous en fera recueillir, et que vous verrez un grand changement dans ces âmes. Il faut avoir patience : Paris ne fut pas fait en un jour. Il faut aller pied à pied, et se contenter du peu que chacune vous pourra donner, et ne se point fâcher de ce que quelques-unes ne donneront rien. Enfin mettez ce que je vous dis dans votre cœur ; qu'il suffise pour une bonne fois, et ne vous fâchez de rien. Faites doucement ce que vous pourrez par prières, remontrances, corrections et pénitences ; et laissez à Dieu le reste, car il a plus d'intérêt que vous en ces âmes-là. — Bonsoir, ma toute chère et vraie fille, ne vous mettez nullement en peine du voyage de Turin : il se fera heureusement, Dieu aidant. Nous partirons environ le quinzième de ce mois. Priez bien Dieu qu'il me tienne de sa sainte main. Vôtre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [81]

LETTRE MDLXXXIV - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À FRIBOURG

Dispositions pour la fondation de Gruyères. — La clôture doit être rigoureusement observée. — Prochain départ de la Sainte pour Turin.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1638.]

Ma très-chère fille,

C'est la vérité que cela est bien fâcheux de voir toutes ces petites tracasseries qui sont toujours entre vous et la Mère de Besançon. Je lui vais encore écrire, selon que Dieu me dictera, afin qu'elle tâche de s'ajuster avec vous et de vous laisser ma Sœur de Vallimbert, puisqu'elle vous est nécessaire, pour avoir la charge des Sœurs que vous laisserez à Fribourg ; et vous pourrez être Supérieure en l'établissement que vous faites.[27]

J'ai vu ce Père Chartreux, lequel m'assure que ce lieu de Gruyères est un fort bon lieu, et que si bien vous ne m'en dites rien, c'est que vos lettres étaient déjà écrites, lorsque vous avez reçu les lettres de votre réception en ce lieu-là. Ma très-chère fille, je remets toute cette affaire en la bonne et sage conduite de Mgr votre très-digne prélat, et de vous ; car n'ayant aucune connaissance de ces lieux-là je ne vous en saurais rien dire. Vous savez tout ce qui est de nos règlements : je vous prie, ma très-chère fille, de vous y tenir le plus exactement qu'il se pourra, et surtout que les Sœurs que vous emploierez ès principales charges en soient vraiment capables, par la solide vertu et bonne observance. — J'ai vu tous les écrits que vous nous avez envoyés ; je suis bien aise que vous soyez en lieu [82] d'assurance pour loger les filles que vous avez reçues. Quant à ce qui est de ma Sœur M. -Angélique, vous avez très-bien fait de ne la pas envoyer à Thonon ni en cette maison, car on n'eût pas manqué de la vous renvoyer dans son même équipage. Et je vous prie, ma fille, gardez-vous bien de permettre cela ; car chacune a prou à faire à porter son fardeau, sans se charger de celui des autres. Vous voyez, ma très-chère fille, en cette bonne Sœur, combien il est bon de déférer au jugement de celles qui nous ont devancées. Feu notre très-chère Sœur Favre, comme un bon et sage jugement, n'avait nullement trouvé cette fille propre pour la Religion.

Pour ma chère Sœur M. -Désirée [Clément], je serais bien aise qu'elle ait la consolation qu'elle désire ; mais, à présent qu'elle a le voile, il se faut bien garder de permettre ces allées et venues ; car nous sommes déjà assez surveillées en ce qui est de la clôture. Il y a fort peu de temps que l'on a fait de grandes plaintes de nous à Sa Sainteté pour ce sujet-là ; nous ne savons pas encore ce qu'il en arrivera. Voyez-vous, ma très-chère fille, il n'est pas permis que les Religieuses sortent de leur clôture que pour des occasions de grande nécessité et utilité pour le bien de leur Institut, et pour des choses qui sont grandement à la gloire de Dieu, et qui ne se peuvent faire autrement. Ce que vous avez à me communiquer se peut facilement dire par lettres, en les remettant à personnes assurées. Je sais que l'on a déjà fait plusieurs sorties qui n'étaient pas nécessaires, sous de petits prétextes.

Or sus, ma très-chère fille, il faut bien vous dire que nous voici proche le temps de notre départ pour Turin. Après avoir prou fait de résistance pour empêcher que j'y aille, néanmoins l'on n'a pas pu empêcher cela, et faut que nous sortions mardi prochain. Nous espérons de revenir dans deux ou trois mois : l'on nous donne toute espérance et assurance de nous laisser revenir. Je vous prie, avec toutes nos chères Sœurs, [83] de bien prier Dieu pour nous, afin que toute cette affaire s'accomplisse selon sa très-sainte volonté et pour sa plus grande gloire. Je prie sa très-douce Bonté qu'il vous comble de ses plus chères et précieuses grâces, avec toutes nos Sœurs que je salue avec vous, et vous suis d'une sincère affection, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXXXV - À LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE

SUPÉRIEURE À BOURGES

Divers éclaircissements au sujet des confesseurs extraordinaires. — Les Supérieures doivent traiter ensemble avec une douce charité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 septembre 1638.

Ma très-chère et bonne fille,

Enfin nous voici sur notre départ pour Turin dans quatre jours : accompagnez-nous de vos prières, et toutes nos chères Sœurs aussi, je vous en supplie, ma chère fille. Nous espérons n'y demeurer que deux mois, Dieu aidant ; sa très-sainte volonté soit faite !

Pour ce que vous me dites, ma chère fille, quand la Constitution dit : « On demandera un confesseur auquel toutes se confesseront », s'il est indifférent qu'ils viennent deux ; il s'est ainsi pratiqué durant la vie de notre Bienheureux Père ; car ne voyez-vous pas que la fin de la Constitution est accomplie, qui est que les Sœurs qui n'auraient pas confiance au confesseur ordinaire en aient un extraordinaire à qui découvrir leurs cœurs ; il n'y a donc point de difficulté à cela. Il est très-vrai qu'il est très-bon de ne changer ces confesseurs-là que le moins qu'il se peut ; mais comme nous voulons observer notre Règle, ces Religieux aussi, comme de raison, veulent observer la leur. Il faut donc tâcher d'obtenir des Supérieurs que, quand ils les [84] changeront, ils nous en donnent qui aiment et connaissent l'Institut. Et croyez-moi, ma chère fille, qu'il le faut connaître, et que bienheureuses sont les âmes qui se tiennent humblement ramassées dans l'esprit qu'elles ont reçu de leur Bienheureux Fondateur, qui avait le Saint-Esprit. — Quant à l'union avec cette bonne Mère, j'ai déjà écrit ; et certes je remarque que lorsque les Supérieures ont quelque affaire à démêler ensemble, elles ont plus d'humanité, [de sentiments humains et terrestres], que notre saint Fondateur ne requérait. Tâchez, ma chère fille, que de votre côté l'union et vraie douce charité subsistent.

Je vous conjure, ma très-chère fille, de faire mettre ordre à votre hydropisie ; je sais que c'est un mal qui, étant pris à son commencement, l'on y peut remédier. Je vous supplie de le faire soigneusement et franchement, pour l'amour de Notre-Seigneur et encore pour ma consolation ; car vous êtes bien ma chère fille, et je suis votre très-humble et indigne Sœur que vous savez être toute vôtre de cœur.

[P. S.] Nous vous supplions de faire les prières ordinaires pour une de nos chères Sœurs, décédée à Thonon.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXXXVI - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Sollicitudes pour la santé de la Mère Lhuillier. — Conseils de direction. — Départ des Sœurs fondatrices du monastère de Turin.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 septembre 1638.

Mon très-honoré et très-aimé Père,

Il m'a fait grand bien d'avoir de vos lettres, car je n'avais eu aucune nouvelle de Paris depuis celles que la bonne Mère de Loudun nous apporta. Béni soit éternellement notre bon Dieu [85] de tout ce qu'il lui plaît faire en nous et de nous ! À Lui seul soit la gloire du bien que la chère Mère de Loudun dit avoir vu en ce cher monastère ! Il est vrai, mon très-cher Père, qu'il y a des âmes de rare perfection, et que tout y chemine avec paix et observance, grâce à la divine Bonté.

Je suis bien en peine, mon vrai Père, des infirmités qui accablent ainsi notre très-chère Sœur la Supérieure de Paris ; car il faut avouer que cette âme est d'un grand honneur et utilité, non-seulement à sa maison, mais à tout l'Institut, Dieu lui ayant donné un esprit de charité universelle pour le bien de toutes les maisons. Sa divine Bonté nous la veuille conserver, s'il lui plaît ! Je suis bien de votre sentiment, mon très-cher Père, qu'il la faut décharger au bout de son triennal, et cependant commettre une Sœur pour faire les fonctions qu'elle ne pourra pas faire, lui donnant tout le repos qu'il sera possible ; surtout il la faut soulager au parler. Il y a de capables et très-vertueuses filles dans le monastère ; d'autres qui en sont [prêtées] dehors ; il faut choisir ce qui est pour le mieux.

Je vois, mon très-cher Père, que votre zèle au service de notre divin Sauveur, et de sa glorieuse Mère notre sainte Maîtresse, vous fournit continuellement des nouveaux désirs et desseins de perfection et dévotion ; à la vérité, c'est une grâce fort spéciale que d'être tout dédié à l'honneur et service du Fils et de la Mère. Il me semble, mon très-cher Père, puisque vous désirez que je vous die simplement mes sentiments, que c'est toujours très à propos de faire examiner nos inspirations à quelque digne serviteur de Dieu, qui nous connaisse et auquel nous ayons confiance : voilà ma pensée, et que les vœux doivent être bien pesés et ne s'en pas trop charger. La glorieuse Vierge vous fera connaître comme elle veut que vous lui fassiez cette entière offrande et dédicace de vous-même ; je l'en supplie de tout mon cœur, car notre bonheur gît à connaître les sacrés desseins et vouloirs de notre bon Dieu sur nous et à les [86] accomplir. Vous n'oubliez jamais d'exécuter vos desseins de charité, mon très-cher Père : Dieu les acceptera agréablement et les rendra d'un mérite infini à votre chère âme, et nous en demeurerons de plus en plus vos obligées ; car j'avoue que c'est une grande consolation et commodité à une maison religieuse d'avoir une messe assurée et à heure certaine. — Oh ! Dieu soit béni, qui conserve à son Eglise le très-vertueux et digne prélat, Mgr de Sens, et l'y maintienne longuement pour sa gloire ! Ce me sera grande consolation de savoir ses sentiments et les vôtres sur notre mémoire et sur la béatification de notre Bienheureux Père. [Un papier collé sur la fin de la page rend une dizaine de lignes tout à fait indéchiffrables.]

Enfin, mon très-cher Père, il faut partir demain pour le Piémont[28] ; peut-être ne passerai-je pas la cité d'Aoste ; la fondatrice viendra là prendre les Religieuses. Je ferai encore mes efforts afin qu'elle se contente de cette année ; mais, au moins, j'espère en Dieu de [rentrer] ici à Noël. Nous menons notre Sœur qui était Supérieure en la petite maison, et trois sages et solides Religieuses professes, avec deux novices, dont l'une est domestique. Priez bien pour nous, mon vrai Père, car nous sommes vôtres de cœur, et Dieu soit notre amour ! Avec votre congé, je salue la chère Mère de Loudun ; j'attends bien de ses nouvelles. Je suis, mon très-honoré et bien-aimé Père, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [87]

LETTRE MDLXXXVII - À LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY[29]

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Il n'est permis de sortir du monastère que pour des occasions très-importantes. — Supporter les faiblesses qu'on ne peut corriger.

VIVE † JÉSUS !

Turin,. 5 octobre 1638.

Ma très-chère fille,

Ce divin Sauveur soit béni ! J'ai certes été touchée de voir l'étonnement et l'alarme que vous vous êtes donnés de notre passage ici, puisque de si longtemps la chose était résolue jusqu'à en faire le voyage. Oh bien ! il faut une autre fois être mieux sur nos gardes et mettre si bien nos cœurs au ciel, que les événements de cette vie ne les étonnent ni troublent point. M. Marcher va demain à Pignerol ; à son retour, il ne tardera pas à partir, alors il vous portera toutes nos nouvelles. Cependant je vous dirai que je ne trouve nullement à propos que vous sortiez de la maison, nonobstant les désirs de ma Sœur la Supérieure du second monastère [d'Annecy] ; car je n'y vois autre [88] besoin que celui de sa consolation et la disposition de leur verger, qu'un jardinier peut faire. Je ne puis avoir ce sentiment.

La novice blanche eut tort bien grand de rapporter ce que la maîtresse lui dit, à ma Sœur F. P. ; et cette petite a fait voir là qu'elle n'est pas encore trop bien fondée en la mortification, non plus que notre Sœur M. -Agnès. Quand tout nous rit et réussit selon nos inclinations, nous sommes de braves filles ; mais le contraire nous abat. Or cela est pardonnable aux novices, mais certes non pas à celle qui doit leur montrer le chemin de la vraie vertu. O misère humaine ! misère humaine ! Cependant, il faut faire aux unes et aux autres tout ce qui se peut pour les faire cheminer, et supporter le reste doucement et humblement, car nous sommes aussi fragiles. Que ce billet soit commun à ma Sœur de là-haut et à vous. Je salue toutes nos Sœurs. Je ne puis davantage écrire. Je suis vôtre.

[P. S.] Ma chère fille, je vous prie de ne communiquer à nos maisons les appréhensions que vous avez que l'on ne me retienne ici ; car elles sont sans fondement. Un mot de notre Sœur de Thonon.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDLXXXVIII - À LA MÈRE F. -ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D ANNECY

La bonté et le support gagnent les cœurs. — Caractères de la vraie amitié.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma très-chère fille,

Béni soit éternellement notre très-débonnaire Sauveur, qui nous a amenées heureusement et nous maintient en très-bonne santé ! Pour nos nouvelles, je m'en remets à M. Marcher. — [89] Quant à votre conduite en ce qui se passa avec la petite Sœur N., cela ne pouvait être mieux. Croyez-moi, la patience, l'amour cordial et maternel, avec la fermeté douce et raisonnable, gagnent tout sur les cœurs. Continuez à prendre cet esprit de la sorte et vous lui profiterez, et à vous encore et à toutes les autres aussi.

Je suis bien aise et bénis Dieu de quoi vous trouvez soulagement et assistance en notre Sœur F. A. [de la Pesse]. C'est une digne fille, qui me témoigne aussi grande satisfaction de vous et confiance. Affranchissez-vous de ces craintes, et agissez en esprit de sainte liberté et franchise. Reposez-vous fort en notre bon Dieu, Il conduira tout bien. N'écrivez point tant à notre Sœur l'assistante, sinon dans les besoins ; car souvent ce n'est que vaine satisfaction et temps perdu. L'union qui est en Dieu n'a pas besoin de tant de démonstrations ; il les faut rendre par les effets, et non en paroles, lorsque l'occasion s'en présente. Enfin il faut que cette union soit constante, forte, inébranlable, et non environnée de crainte, ni nourrie de tendresse et paroles de compliments. Dans le vrai besoin elle pourrait aller à vous, je veux dire notre Sœur l'assistante ; hors de là, point. Je salue votre cher cœur et toutes nos Sœurs : qu'elles prient Dieu pour nous. À part, je salue nos Sœurs assistante et directrice. Je ne puis leur écrire.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [90]

LETTRE MDLXXXIX - À MONSEIGNEUR BENOÎT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, À MOUTIERS

Heureux commencements de la fondation de Turin. — Difficultés survenues pour l'achat d'une maison. — Nomination du Père dom Juste à l'évêché de Genève.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 28 octobre 1638.

Monseigneur,

Il est déjà trop tard pour rendre compte à Votre Seigneurie Illustrissime de notre voyage et arrivée ici. Tout cela s'est fait fort heureusement, grâce à Dieu ; car Madame Royale, et chacun ensuite, a témoigné par ses caresses et faveurs grande satisfaction de notre venue, et l'on espère beaucoup d'utilité de cette fondation, pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.[30] Nous avons un très-bon prélat, et qui nous rend des témoignages d'un amour et soin très-paternel. Nous avons reçu sa nièce, qui est une bonne demoiselle, et encore deux autres, qui sont de bons sujets. Madame notre fondatrice et M. le marquis son fils nous portent dans leur sein avec une tendre affection. Voilà beaucoup de biens et de sujets de bénir Dieu : ce que je fais de tout mon cœur, car à Lui seul en est due la gloire. Mais comme Votre Seigneurie Illustrissime sait, Monseigneur, jamais les bonnes œuvres ne se font sans contradictions et sans difficultés.

Nous avons acheté une maison très-propre pour bâtir et nous [91] loger présentement ; maintenant il se trouve que Mesdames les Infantes, qui nous avaient témoigné grande affection, la veulent pour bâtir les Pénitentes Converties, disant qu'il y a longtemps qu'elles l'ont fait marchander, ce que l'on dit être vrai : mais le marchand voulait en avoir une fois de plus, ou peu s'en faut, que ce qu'elles en voulaient donner, sur quoi la chose demeurait là. Et, ayant trouvé son compte avec madame Mathilde, il l'a vendue et veut que nous tenions marché, comme aussi il a reçu la plus grande partie de l'argent. Voilà-t-il pas qui est bien fâcheux ?

L'on dit que Mesdames les Infantes ne sont fâchées que contre madame Mathilde, sachant bien que nous n'en pouvons rien, comme il est vrai. Nous leur avons fait faire des offres de la leur relâcher, si le prélat le trouve bon, en nous en donnant une autre, et tout plein d'autres propositions. Elles n'y veulent entendre, et jusqu'ici les deux partis témoignent de vouloir tenir bon, chacun en sa prétention. Je ne sais ce qu'il en arrivera : l'équité est de notre côté. Nous laissons faire Madame Royale, Mgr l'archevêque et les fondateurs, et demeurons en paix sur ce que Dieu en fera réussir. En tout sa très-sainte volonté soit faite, et son saint Nom soit béni ! Amen.

Quant à l'affaire du Père dom Juste, Mgr de Mondovi lui a apporté parole de la part du Saint-Père qu'en toute façon il veut qu'il se charge de l'évêché de Genève, de sorte qu'à cela le bon Père s'est rendu entièrement. Mgr le Nonce a fait les informations, et promet de les envoyer au plus tôt. Certes, je le fais solliciter tant que je puis, et le bon M. le marquis de Lullin y tient bonne main. Quand l'affaire sera achevée, il veut proposer à Madame Royale la nécessité d'un coadjuteur. Vous pouvez bien penser, Monseigneur, celui sur qui l'on jette les yeux.[31] [92]

Je pense que voilà toutes nos petites nouvelles. Dieu, par sa bonté, prospère les vôtres de ses plus chères bénédictions, Monseigneur, et vous donne un cordial souvenir de nos besoins dans vos saints sacrifices, puisque de cœur nous vous révérons chèrement, et suis en tout respect, de Votre Seigneurie Illustrissime, Monseigneur, la très-humble, etc.

[P. S.] Que votre bouté me permette, Monseigneur, de saluer ici humblement et cordialement M. de Sales, mon très-cher cousin.

LETTRE MDXC (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Affaires. — Réception de deux postulantes. — Les Sœurs ne doivent pas parler à l'assistante hors la nécessité.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma très-chère fille,

Je n'ai point vu le messager de Poitiers, et vous ne me dites point si vous l'avez encore là, oui bien que vous lui avez donné un teston. Cela m'a fait résoudre de mettre aujourd'hui ces réponses à la poste avec celles que j'écris à Paris. Ma Sœur M. A. [de Bigny] me demande sa pension, disant qu'on lui a promis de la continuer et veut qu'on l'augmente. Certes, comme je n'ai souvenance de cela, et que je crus ce qu'elle me dit, que ses parents la lui payeraient et même lui donneraient une dot, je n'ai fait aucun compte ni pensée de la lui payer. Si vous avez quelque mémoire de cela, dites-le-moi, car je n'en ai point.

Vous pourrez donner l'habit à la prétendante quand on le jugera à propos, mais je trouve qu'en peu de temps elle doit donc avoir fait un grand changement ; car votre précédente me disait qu'elle se prenait fort lâchement à la besogne. Je vous [93] laisse juger de cela. Pour ce qui est de sa dot, pourvu que les deux mille francs et les trois cents soient bien assurés, il y a de quoi se contenter. Pour la Catherine, je l'avais oubliée ; si on la juge propre, qu'on la reçoive, mais j'aimerais mieux que ce fut à la petite maison, car il faut prendre garde de ne pas tant charger notre monastère. Dieu aidant, nous y retournerons et peut-être les Sœurs de Pignerol, car c'est le sentiment presque de tous ceux d'ici, du Père dom Juste et autres, que l'on rompe cette maison ; outre qu'il me semble que cette fille n'est pas robuste pour le travail. J'en laisse toutefois le jugement à vous autres. Pour ce qui est du Père Prépavin, que j'aime grandement, nous ne pouvons rien résoudre qu'avec les Supérieurs.

Le Père dom Juste enfin est notre évêque.[32] Il faudra aussi avoir son avis. Il y a près de trois semaines que nous ne l'avons vu, que bien lui fâche et à nous. C'est à cause de la bataille qu'il a fallu soutenir de Mesdames les Infantes, mais Dieu a tout ajusté avec douceur. Nous irons, Dieu aidant, la semaine prochaine à la maison achetée.

Vous me dites que les Sœurs mangent votre temps à parler ; excepté le compte des mois, ne les laissez point tant parler hors la nécessité, cela n'est qu'entretien d'amour-propre, auquel il est bon de ne pas complaire. Allez simplement avec Notre-Seigneur, ne réfléchissez pas pour voir comme vous faites avec Lui ; mais, au lieu, regardez-le droitement et faites le bien qu'il vous montre. Je salue très-chèrement toutes nos Sœurs, le bon Père, M. Marcher, et tous les amis et amies. Dieu répande sur tous ses saintes bénédictions et soit loué et béni à jamais de nos âmes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [94]

LETTRE MDXCI - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À POITIERS

Avis relatifs à une acquisition. — Charité des Sœurs de Paris. — Regret de ne pouvoir secourir le monastère de Poitiers. — Motifs pour lesquels la Mère de Blonay a dû quitter Lyon ; éloge de cette Supérieure. — Réclamer au monastère de Moulins la pension de Sœur M. A. de Bigny.

VIVE † JÉSUS !

[Turin], 8 novembre 1638,

Ma très-chère fille,

Ce divin Sauveur règne en nous ! Votre messager ne nous a pas trouvée à Nessy, car nous sommes à Turin. Il y a près de deux mois que nous en partîmes. Ma Sœur l'assistante m'écrit qu'elle lui avait donné courage de venir passer ici ; mais il le perdit, à ce que m'a dit celui qui nous a apporté vos lettres, que nous reçûmes hier ; et incontinent j'écrivis à nos Sœurs les Supérieures de Paris, le mieux que je sus, pour les exciter de vous assister, selon votre désir. Je sais qu'elles sont si bonnes qu'elles le feront si elles le peuvent. Je leur enverrai cette lettre, n'ayant point d'autre moyen de la vous faire tenir. Je prie celle de la ville de vous l'envoyer promptement. Écrivez-leur avec les meilleures raisons et affections qui vous seront possibles.

À la vérité, ma très-chère fille, de la sorte que vous me dépeignez votre besoin et les commodités de cette maison, avec l'avantage d'y gagner les lods et amortissements, il n'y a rien à douter que vous ne fassiez très-bien de l'acheter si vous pouvez, et qu'il ne faille que vous fassiez tous les efforts possibles pour cela, et d'autant plus que Mgr votre évêque le désire et le vous conseille. Cela était suffisant sans que vous prissiez la peine d'envoyer un messager exprès pour en avoir mon sentiment ; car, ma très-chère fille, en ces choses, dont je ne puis juger que sur Votre jugement, et qui ne regardent pas l'Institut, vous devez toujours faire ce qui vous semble le mieux, avec l'avis du [95] Supérieur et de vos Sœurs. Or, je pense que, puisque Mgr de Poitiers vous conseille si fort de ne perdre cette occasion, et que, comme vous dites, il a de bonnes pensées pour vous, il sera très-bon qu'il voie que vous n'oublierez rien de tout ce qui sera en votre pouvoir pour suivre son conseil, et peut-être que cela l'excitera à vous aider ou à vous cautionner.

Je crois que vous devez écrire fort au long à nos Sœurs les Supérieures de Paris tout ce que vous pourrez, pour les moyens de leur assurance et remboursement de ce qu'elles vous prêteront ; selon que je les connais, je crois qu'elles vous assisteront. Toutefois, je sais qu'elles ont des dettes, surtout au faubourg ; ne sais-je si elles trouveraient crédit ? mais il faut que vous les sondiez toutes deux. Certes, la saison est maintenant et partout si difficile pour avoir de l'argent, que chacun a besoin d'en avoir ce qu'il lui faut ; toutefois, ces grandes villes-là abondent, si aucun lieu le fait. Certes, si nous avions le moyen, nous vous aiderions de bon cœur ; mais Dieu sait que nous sommes dans l'impossible, et que si nous avions de quoi, nous avons quatre monastères autour de nous : la seconde maison, Pignerol, Saint-Amour, et celle-ci, qui ont de grands besoins, et faut faire par-dessus ce que l'on peut, quasi : Dieu, par sa bonté, y veuille pourvoir ! Celle-ci est fondée de deux mille livres ; mais tout y est si cher ! et a fallu acheter chèrement une maison qui nous surcharge ; mais il y a apparence que cette fondation sera fort à la gloire de Dieu : il y a force prétendantes. Pour nos Sœurs de Lyon, je ne pense pas qu'elles vous puissent aider ; au moins n'a-t-on rien su tirer d'elles pour nos pauvres Sœurs de Saint-Amour, qui sont dans la peine, et les faut aider sans cesse.

Pour ce trouble de Lyon, c'est la vérité qu'il m'a donné bien de la douleur, car cette maison, qui avait toujours fleuri en observance et bonne odeur dedans l'Institut et devant chacun, la voir en tel délustrement envers chacun ; et, qui pis est, troublée et travaillée au dedans par le défaut de conduite et les [96] mauvais conseils que deux ou trois Sœurs, que l'on a rappelées, donnaient à la Supérieure, parce qu'elles n'aimaient pas ma Sœur de Blonay, qui ne les élevait pas dans les charges comme elles le désiraient, au moins on le pense ; et ont fait en sorte que la pauvre Mère de Sainte-Colombe, qui est toute bonne, simple, mais de fort petit esprit, entrât en une si forte jalousie contre ma Sœur de Blonay et si grande aversion, parce que les Sœurs l'aimaient, et qu'en une grande maladie qu'elle eut, elles avaient témoigné tant d'amour pour elle et tant d'appréhension de la perdre, que cela fit résoudre ces bonnes Sœurs de persuader à la Mère de faire des menées pour faire sortir ma Sœur de Blonay, disant que les filles y étaient si attachées que cela leur nuisait. Enfin, sous le prétexte de changer d'air, on la fit aller à l'Antiquaille ; puis, nos Sœurs de Bourg l'élurent, qui a été une conduite de Dieu sur cette pauvre maison-là.

Certes, la maison de Lyon continua en son affliction ; car la Mère n'a point du tout de conduite [talent pour gouverner], et ses partisanes faisaient feu contre notre Sœur de Blonay. Et la communauté, qui témoignait sa douleur de l'avoir perdue et de voir le mauvais état de leur maison, demanda enfin de parler à Mgr le cardinal, lequel informé de la vérité, et étant retourné là plusieurs fois pour voir ce qui se devait faire, voyant enfin que cette maison n'était pas conduite du bon esprit, et que la Mère n'avait la capacité de le faire, la fit déposer et changer toutes les officières ; de sorte qu'elle se tient maintenant en sa cellule, bien penaute, et ses adhérentes encore plus. Le reste de la maison est tout remis, et même chacune de ces pauvres déposées tâche de faire le mieux qu'elle peut : elles ont une maîtresse Supérieure, qui a bien eu sa part de la douleur pour le départ de notre Sœur de Blonay.[33] Voilà en abrégé l'histoire, [97] qui nous apprend qu'il faut bien choisir les Supérieures, et ne point prendre de jalousie contre les déposées, qui ont travaillé et fait les maisons par l'aide de Dieu, lorsque les filles les reconnaissent et leur rendent leur devoir, surtout à celles qui ont le mérite, la vertu et la sagesse pour se maintenir dans leur devoir, comme faisait notre chère Sœur de Blonay, qui est véritablement une âme sainte, droite, et toute pleine de bonté. Elle a bien fort ressenti l'affliction de ses pauvres filles de Lyon, et porté avec grande douceur et charité les mépris et tracasseries que ces trois ou quatre lui ont faits, et j'ai été consolée de la voir avec tant de paix et de conformité au bon plaisir de Dieu, emmi toute cette persécution. Bienheureuse est l'âme qui est fondée en Dieu et en la sainte humilité, les vents de tempête ne l'ébranlent point ! Croyez que cette bonne Mère est vertueuse, quoi que l'on vous en die. Plût à Dieu que je le fusse autant ! Je vous en dis trop ; car il faut fermer cette lettre pour ne perdre l'occasion de la poste, qui part aujourd'hui. Vous pouvez prendre six petites filles.[34] Dieu vous assiste, par sa bonté, à acheter cette place : faites tous vos efforts pour [98] cela, et écrivez bien à nos Sœurs, afin qu'elles n'appréhendent pas de demeurer chargées de ce qu'elles vous prêteront. — Notre Sœur M. -Angélique [de Bigny] nous demande sa pension ; elle ne se souvient pas de la peine que nous avons à rouler et de l'assurance qu'elle me donna que nous ne la payerions que la première année, et que ses parents la payeraient, et que même ils lui donneraient quatre ou cinq mille livres. Je lui vais écrire : certes, nous avons bonne volonté, mais les forces nous manquent. Elle sait bien les charges de la maison de Nessy : elles sont grandes ; si Dieu n'y donnait bénédiction, elle succomberait. Je vais écrire à Moulins, qui pourvoira à la pension, si les parents ne la payent. Ma fille, je suis vôtre, d'une affection invariable. Dieu vous comble de grâces. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE MDXCII - À MONSEIGNEUR J. J. DE NEUCHÈZE

SON NEVEU, ÉVÊQUE DE CHALON

Recommandation en faveur du Père dom Cerisier.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 13 novembre [1638].

Monseigneur,

J'ai tant de confiance en votre bon naturel que je me tiens comme assurée que vous m'accorderez la très-humble demande que je vous fais de donner à dom Philibert de Cerisier, parent de feu notre Bienheureux Père, l'institution du prieuré de Chesne en Savoie, valant de revenu environ vingt-cinq pistoles, sur lesquelles il faut lever une portion congrue pour un curé, ayant ledit Cerisier le placet de Madame Royale, par la faveur de M. N., abbé de Chizery, seigneur de grand mérite, et qui nous a assistées et grandement obligées en une affaire qui nous était très-importante, et peut toujours nous beaucoup aider par [99] son crédit auprès de Madame Royale, laquelle sans doute ne révoquera son placet pour tout autre qui le puisse demander, étant sa volonté qu'il vaille pour ledit Père de Cerisier qui, avec dispense, a pris l'habit de Saint-Benoît, et ensuite il a eu sa nomination de vicaire général de Nantua, et, en même temps, a été mis en possession de l'économie dudit prieuré par le sénat de Savoie, n'ayant jamais été en commende.

L'affaire étant en cet état, favorisée de Madame Royale, et portée de ce révérend seigneur, M. l'abbé de Chizery, je ne doute nullement, Monseigneur, que vous n'y joigniez avec contentement votre agrément et institution ; et je vous en supplie derechef et de tout mon cœur, et croyez que vous m'obligerez, par ce moyen, plus que je ne puis dire. Je sais que ceci est assez pour vous faire faire tout ce qui ne serait point contre Dieu, tant je suis assurée de votre bonté pour celle qui est de cœur, en vous souhaitant les plus saintes bénédictions de Notre-Seigneur, votre très-humble et obéissante tante, fille et servante en Notre-Seigneur.

De Turin, 13 novembre. — Il n'y a que huit jours que je vous ai écrit par Paris.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon,

LETTRE MDXCIII (Inédite) - LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Affaires d'intérêt.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 21 novembre 1638.

Ma très-chère fille,

C'est sans loisir et pour vous dire seulement que le Père dont Juste désire que vous donniez, à celui qu'il vous écrit, les quinze pistoles qu'il réserve ici pour ses petits besoins. Lorsqu'il aura [100] reçu le Bref de sa proclamation pour l'évêché, qu'il recevra bientôt de Rome, et puis les Bulles viendront après, il vous les rendra quand il sera par delà et qu'il aura reçu quelque chose de l'évêché. Il m'a dit que vous pourrez donner à plusieurs fois lesdites pistoles. Il vous marquera cela. C'est un grand bonheur à l'évêché de Genève d'avoir un si bon prélat.

Vous devez faire que ma Sœur la Supérieure du deuxième monastère écrive à la Mère de Lyon pour avoir les douze cents écus qu'il doit ; et si M. le doyen trouve bon qu'on en prenne quelque chose pour achever l'église, on le fera. Ma Sœur la Supérieure de Lyon m'écrivit avant notre départ de Nessy qu'elle avertirait celle de l'Antiquaille pour les payer. Je pense que vous feriez bien d'écrire à notre Sœur de Paris pour savoir quand elle fournira les deux cents écus. Il y aura trois ans à Pâques que le terme qu'elle avait demandé sera fini.

Je salue tous ceux qu'il faut. Dieu répande ses richesses sur tous et soit éternellement béni ! Nos Sœurs vous diront une autre fois des nouvelles. — Jour de la sainte Présentation de Notre-Dame, Mère et Protectrice.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDXCIV - À LA SŒUR JEANNE-FRANÇOISE MARCHER[35]

À THONON

Avantages des souffrances endurées avec paix et humilité.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma très-chère fille,

Béni soit éternellement notre bon Dieu qui vous a visitée en sa douceur dans votre solitude, pour vous préparer aux souffrances que vous me marquez dans la vôtre, qui sont grandes, [101] certes, mais qui vous doivent être précieuses pour le respect de la divine volonté et de l'amour qui vous les envoie. Bénies soient les âmes qui cheminent dans la voie de la croix, pourvu qu'elles s'y soumettent humblement et se tiennent en paix parmi cette guerre, opérant tout le bien que la lumière leur montre ! Voilà, ma chère fille, en peu de paroles, ce que vous devez faire, et tenir votre âme en cette joie. Votre bonne Mère entend bien les chemins, suivez fidèlement ses conseils. Dieu nous en fasse la grâce, ma chère fille, et nous donne sa sainte bénédiction. Je suis en Lui toute vôtre. [102]

LETTRE MDXCV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Conseils de direction.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 24 novembre 1638.

Ma très-chère fille,

Je me suis quasi dépitée contre vous, lisant les premières lignes de votre lettre, voyant que toujours vous voulez trouver des sujets en vous, pour tracasser et ennuyer votre esprit, et même l'intimider, si vous pouviez. De vrai, si Dieu ne vous favorisait de tant de grâces et saintes lumières comme sa Bonté fait, vous tomberiez bas. Je vous ai toujours tant prêché de ne vous point regarder ; je vous prie de le faire, ma très-chère fille, et regardez seulement notre bon Dieu qui vous favorise tant, car je vous dis que j'aimerais mieux ce qui se passe en vous que d'être ravie. Suivez toujours très-simplement les attraits de ce très-débonnaire et souverain Maître, et tenez votre esprit en joie et en courage, sans lui permettre de recevoir aucun ennui ni appréhension de quoi que ce soit. Ayez soin de ne rien faire qui gâte votre santé, et cela par simple obéissance. Je salue nos chères Sœurs, je bénis Dieu du progrès qu'elles font en son amour ; je les conjure de faire ferveur pour cela, et prie Dieu les aider de sa grâce et vous combler de ce saint amour pur. Je salue tous ceux et celles que je dois et que vous jugerez à propos, surtout nos dames, que Dieu console et soit béni.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. [103]

LETTRE MDXCVI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

User de ménagement envers le prochain. — Messages.

VIVE † JÉSUS !

[Turin], 25 novembre 1638.

Ma très-chère fille,

Je vous dis derechef que si l'on peut changer ma Sœur L. D. à cause de l'ennui qu'en reçoivent les filles et qu'elle ne les avance point, que ce sera un grand coup, mais qu'il faut bien recommander à Notre-Seigneur et le faire adroitement, afin qu'il n'altère point cette chère âme et qu'elle ne pense qu'il vienne de moi et de peu d'affection, ce que Dieu sait qui n'est pas. Enfin faites selon que vous jugerez pour le mieux. Je salue en tout respect M. le doyen, le Père Prépavin, s'il est là, M. M. et tous les bons amis et amies ; mais surtout nos très-chères Sœurs, à part ma Sœur M. F. [Humbert], A. M. [Rosset], M. M [de Mouxy], M. A. [Fichet], J. M. [de Mongeny], et le reste que je prie Dieu bénir de sa très-sainte grâce et tout spécialement votre chère âme. J'ai si mal à un œil que je ne peux écrire.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDXCVII (Inédite) - À LA MÊME

Elle recommande les malades aux soins de la Sœur infirmière.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638]

Ma très-chère fille,

Notre Sœur Jeanne-Thérèse [Picoteau] vous répondra. Vous direz à notre chère Sœur l'infirmière que je la prie d'envoyer appeler M. Bérard [médecin], quand elle en verra de la [104] nécessité en ses malades, que je lui recommande de tout mon cœur. Elle sait bien ce qu'il leur faut ; qu'elle le fasse en toute liberté, selon la sainte charité que Dieu lui a donnée. Quand il sera besoin que M. Bérard entre, au moins qu'elle vous le dise franchement : quand il suffira qu'elle lui parle seulement au parloir, qu'elle le fasse aussi, le tout avec congé. Bonsoir, ma très-chère fille, et à toutes nos Sœurs. Je prie Dieu vous bénir toutes, et que sa Bonté vous exauce quand vous me recommanderez à sa miséricorde. Dieu soit béni et sa sainte Mère. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDXCVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

C'est un grand bonheur de connaître sa misère ; combien on doit estimer l'humiliation. — Admirables conseils de charité ; oublier et dissimuler les torts du prochain. — On doit cacher soigneusement dans son cœur le baume du mépris.

VIVE † JÉSUS !

[Turin], 27 novembre 1638.

Ma toute très-chère et bien-aimée fille,

O Dieu ! quel bonheur de bien voir et connaître notre vraie néantise et pauvreté, pourvu que, comme vous, nous soyons toutes à Dieu, et toutes à notre saint Institut ! Certes, ma fille, je désire que nous n'ayons jamais autre richesse ; car cette disposition nous fera posséder le seul unique trésor du ciel et de la terre, notre très-débonnaire Sauveur. Qu'il veuille à jamais, par sa douceur infinie, tout ce qu'il lui plaira pour nous ! Que s'il fallait désirer quelque chose (dont sa bonté nous garde), certes, ma très-chère fille, il me semble que ce devrait être des humiliations et souffrances pour ce divin Sauveur, et encore [105] comme le plus assuré partage qui nous puisse arriver en cette vie.

Oh ! vraiment, je suis tout à fait marrie de ces petites sécheresses dont vous m'écrivez de la Mère de Lyon que j'ai toujours vue vous porter un respect et amour très-grands, accompagnés d'une estime incroyable. Mon Dieu ! serait-elle fille à se laisser aller à l'impression de quelques-unes de ses Sœurs qui s'étaient bandées contre vous ? Je ne le pense pas ; mais vous savez son naturel qui est rude et sec, bien que je lui aie toujours connu un très-bon cœur. Or nonobstant, ma très-chère fille, qu'il lui puisse arriver de ne pas vous écrire comme elle doit, je vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, et par la douceur de notre Bienheureux Père et de son saint Institut, de n'en rien témoigner ni dedans ni dehors à qui que ce soit, ni de lui écrire ou faire écrire que dans la véritable douceur, charité et confiance qui doit régner entre nous. Dieu requiert cela de vous pour votre propre bien et perfection et pour l'édification du prochain ; car si quelqu'un remarquait de l'altération entre vous, cela serait de mauvaise odeur. Si donc elle continue à s'échapper en ses rudesses, vous, ma fille, qui êtes sa Mère, remontrez-lui maternellement, ou plutôt encore, tâchez de l'excuser à vous-même et de supporter cela doucement, sans en rien témoigner du tout, je vous le répète ; car il est important que cela ne soit pas connu que vous en ayez du ressentiment et en fassiez des plaintes. Aussi peu faut-il lui faire connaître sa faute par votre silence ; oh ! non, je vous supplie, écrivez avec toute douceur et bonté cordiale, comme si de rien n'était. Je vois bien qu'il est inévitable que votre nature ne ressente ces petites sécheresses-là d'une âme que vous avez si bien servie ; mais c'est en ces occasions où il faut la soumettre, et faire régner la vraie vertu qui est en vous. Je suis marrie que vous ayez cessé d'écrire ; je vous conjure qu'en celle occasion la vertu de Dieu répare tout cela, et la faites surnager à toutes les raisons et considérations humaines et naturelles. Je sais bien que votre volonté et attrait [106] est de vivre au-dessus de tout cela : Dieu vous en fasse la grâce et de porter vos peines d'esprit selon son bon plaisir !

Il y a tantôt trois ans que Dieu m'a chargée d'une peine qui m'est plus douloureuse que chose qui me pût arriver, ce me semble. Prions bien Dieu qu'il nous tienne de sa sainte main, afin qu'éternellement nous le bénissions, accomplissant son bon plaisir ; et cependant regardons Dieu et le laissons faire, ne nous arrêtant jamais à vouloir regarder nos peines : c'est l'unique remède. J'ai un grand désir, aussi bien que vous, de passer ce peu de vie qui me reste en obéissance et souffrance, si c'est le bon plaisir de Dieu ; car en tout je désire qu'il me fasse la grâce de ne pouvoir ni vouloir jamais que ce que sa sainte Providence voudra pour moi ; faites, je vous prie, envers sa Bonté qu'il m'octroie cette grâce. Je vous écrirai le plus souvent que je pourrai ; car vous savez bien que vos lettres me sont chères et l'amour de votre bon cœur précieux, et que sans réserve je suis toute vôtre.

[P. S.] Ma très-chère fille, il est vrai que, selon la fausse opinion du monde, il y a quelque ombre de confusion de vous avoir fait sortir de Lyon, comme on a fait, et je l'ai fort ressenti et ressens quand j'y pense ; mais selon la nature seulement. Car au reste, vous et moi, qui ne sommes qu'une en Dieu, devons chérir le don précieux que Dieu nous a fait de cette occasion et la cacher dans notre sein, sans l'éventer ni en parler, afin que ce baume de mépris parfume tous nos cœurs de son odeur sainte, la très-sainte humilité ; c'est l'intention de notre bon Dieu, qu'il soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [107]

LETTRE MDXCIX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Comment on doit allier les devoirs de son emploi avec le soin de sa perfection.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Mon très-honoré et très-cher frère,

Dieu soit béni, qui nous a fait enfin recevoir vos lettres du 4e de septembre, qui ont été si longtemps par chemin. J'en étais avide ; aussi mon cœur les a reçues avec joie et consolation.

Le récit que vous me faites de l'état où vous trouvez votre esprit au retour de vos visites, nie fait ressouvenir des plaintes que notre Bienheureux Père me faisait du sien, quand il était sur la fin de celles de son diocèse. « Hélas ! disait-il, ma pauvre âme est si maigre, défaite et abattue de tant de tracas, qu'elle me fait grand'pitié ; je m'essayerai au premier temps de la voir, restaurer et remettre en son train, moyennant la grâce de Dieu ; je la prendrai tout doucement, afin de ne la pas effaroucher. » Voilà un exemple pour vous, mon très-cher frère, de cette âme que vous révérez et aimez uniquement, laquelle, après quelques mois de repos en sa maison, sans toutefois laisser rien en arrière des affaires et exercices de sa charge, retournait à cette bénite visite avec allégresse et courage ; et cela a duré environ six ans, se consolant de se quitter soi-même, son repos et avancement spirituel, pour s'employer aux affaires de la gloire de Dieu et bien des âmes, à quoi sa vocation l'obligeait, exposant et abandonnant ainsi tout ce qui le concernait à la merci de la miséricorde de Dieu. Et en cette manière il a connu qu'il n'avait rien perdu en ce trafic, mais beaucoup gagné, puisque notre richesse consiste en l'accomplissement de sa divine volonté, et que nous ne gagnons jamais tant que lorsque nous quittons nos propres intérêts pour ceux de Notre-Seigneur. [108]

Or je vois bien, mon très-cher Père, que votre âme est résolue de rendre à Dieu en cette occasion ce qu'elle voit lui devoir, et sa Bonté ne manquera point de vous éclairer et faire connaître jusqu'à quel point Il veut que vous employiez votre personne, et où il faudra aussi que vous la soulagiez, car c'est la vérité que la délicatesse de votre complexion requiert un soin et soulagement très-grands ; et je crois que pour ce point vous devez avoir quelqu'un avec vous, qui ait l'œil à cela, et à qui vous défériez ; autrement vous pourriez ruiner votre santé, car je sais qu'aux œuvres de Dieu vous agissez ardemment.

L'affaire de votre Ordre, après les visites, ne vous tiendra pas si attaché, que vous ne vaquiez à tout. Pour celle de notre Bienheureux Père, quand vous jugerez qu'il la faille relever et* reprendre, l'on suivra vos avis. Je voudrai toujours et à yeux clos faire ce que votre cœur paternel approuvera. Pour nous, vos très-humbles et obligées filles, nous ferons force communions et prières pour vous et les sacrés desseins que Dieu vous met en main, afin que tout réussisse à sa très-grande gloire, et que votre chère personne nous soit conservée longues années ; c'est le désir de celle que Dieu vous a donnée. Dieu vous fasse un grand Saint, et soit à jamais béni !

LETTRE MDC - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION[36]

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma très-chère fille,

Je suis bien mauvaise, mais je ne le suis pas encore à ce point que de vous donner une pénitence ; car certes je vous crois si bonne et si pure en vos intentions, que vous faites toutes choses [109] droitement. Je bénis et remercie l'infinie Bonté des grâces qu'elle a conférées à nos Sœurs en leurs solitudes, la suppliant de leur faire la grâce de réduire le tout en effet, et de les maintenir en la bonne union que Notre-Seigneur a répandue entre elles.

Il faut s'humilier, ma très-chère fille, sur la louange des hommes et référer le tout à Dieu. Aussi il faut recevoir les contradictions de la main de Dieu et dire avec le bon Job : « , Si nous avons reçu les biens du Seigneur, pourquoi n'en recevrons-nous pas les maux ? » Dieu réparera tout cela, ma fille, car Il sait que vous avez besoin de cette place pour votre accommodement. C'est bien fait de recourir à Dieu et à ses Saints dans nos afflictions ; nous en serons toujours consolées. — Vous fîtes fort bien de ne point mettre dehors cette fille sur le soupçon de la peste ; et il me semble que les filles, quoique prétendantes, lorsqu'elles sont parmi nous et qu'elles sont bonnes, ne doivent point être mises dehors, bien que le mal les y prenne : la charité le requiert ainsi. Certes, je loue bien l'affection que nos Sœurs ont de se servir les unes les autres ; néanmoins, si le mal venait grand, il faudrait prévoir à faire quelque petit bâtiment en quelque endroit de la maison où vous êtes, si elle n'a point de lieu écarté pour les mettre. — Que vous faites bien, ma fille, de purger votre maison des esprits qui ne sont pas propres ! Au reste, il faut avoir un grand zèle pour les maisons que Dieu commet à votre soin ; mais il faut que ce zèle se pratique avec humilité et douce charité. Ayez un grand support, et reprenez les manquements sans les exagérer. [110] — Je vous conjure, si vous m'aimez, comme je sais que vous faites, que vous et vos Sœurs ayez un soin persévérant à me recommander à la divine miséricorde, mais je vous demande cette charité par aumône.

Enfin, ma très-chère Sœur, j'espère que Dieu me fera encore la grâce de vous communiquer dans quelque temps le livre des Vies de nos Sœurs défuntes, les Fondations, les Méditations pour nos solitudes annuelles, tirées des écrits de notre Bienheureux Père, les Petites Coutumes de cette maison, et plusieurs points notables qui ont été omis dans les Entretiens imprimés, que je fais ramasser exactement dans le manuscrit que nous avons céans ; car je désire intimement que les Filles de la Visitation nourrissent leurs âmes de ce bon et suave pain ; et, pour cela, ne rien oublier de tout ce que nous avons de notre Bienheureux Père et de l'Institut. Notre chère Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy travaille à tout cela fort soigneusement, et j'y tiens la main et le revois tant que je puis ; c'est pourquoi, ma fille, j'ai besoin de mon loisir. Vôtre, etc.

LETTRE MDCI - À MONSEIGNEUR BENOÎT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILETTE

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, À MOUTIERS

Le monastère de Turin est définitivement établi. — Éloge de madame de Chevron.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 3 décembre 1638.

MONSEIGNEUR,

Nous voici enfin en la jouissance de la maison que nous avons acquise. Dieu a fait voir sa bonté envers nous par la fermeté que Madame Royale a eue à conduire cette affaire avec une douce force, de sorte que Mesdames les Infantes ont cédé aux propositions toutes de respect et de soumission que nous leur faisions, et sont demeurées contentes, à ce qu'elles nous [111] ont fait dire, avec assurance de la continuation de leurs bonnes grâces. Certes, la raison et l'équité étaient de notre côté.

Le jour de la Présentation, M. l'archevêque nous donna le Très-Saint Sacrement et liberté de chanter publiquement les Offices, ce que nous n'avions pas encore fait. Il nous a aussi donné licence de faire venir nos deux professes, que nous avions laissées à Aoste pour le temps que je serais ici, et plaira de nous y laisser de bon cœur, à ce qu'il témoigne, jusqu'à ce que nous puissions repasser les monts sans nous trop hasarder, notre Supérieur m'ayant aussi écrit d'attendre un temps commode pour cela. Il fait si froid en ce pays que nous en sommes tout étonnées.

Le nombre de nos prétendantes croit. Nous donnerons l'habit à trois, bientôt ; mais il reste encore quelque chose à faire pour les formalités touchant le temporel, que Mgr l'archevêque fait expédier. Je suis tout étrangère à tant de formalités ; mais le bon seigneur le fait pour notre assurance, car il nous aime fort paternellement.

J'ai parlé à Madame Royale de la fondation que Votre Seigneurie Illustrissime désire à Moutiers. Elle témoigne toute bonne volonté ; mais depuis, toutes ces brouilleries sont arrivées, si, que l'on n'a rien fait. Je pense, Monseigneur, que si votre bonté lui en témoignait son désir et l'utilité des âmes, avec la nécessité de donner moyen de retraite à celles qui voudraient se consacrer à Dieu, votre diocèse étant dépourvu de monastère propre à cela, je crois, dis-je, Monseigneur, que cela avancerait bien l'affaire, et y rendrait Madame encore plus affectionnée. Nous attendrons votre volonté avant que d'en reparler.

Notre Père dom Juste attend de Rome la réponse sur les informations que Mgr le Nonce y a envoyées. Il nous tarde bien qu'elle soit venue, car sans doute ce sera un bonheur incroyable à ce pauvre évêché de Genève d'avoir un si bon et vertueux prélat. — Nous avons eu l'honneur de voir quelquefois la bonne madame de Chevron : nous la voudrions bien voir plus souvent, [112] car j'ai demandé à Mgr l'archevêque le congé pour la laisser entrer ; mais elle est fort infirme. J'ai de la consolation de voir en cette chère dame tant de vertus et d'affection pleine de révérence et confiance qu'elle a pour vous, mon très-cher seigneur, et pour tout ce qui regarde la maison de Chevron ; en quoi je l'ai louée, étant vraiment digne de louanges pour cela. Dieu veuille que toutes les veuves conservassent tel respect et affection à la mémoire de leur mari !

Monseigneur, priez toujours notre bon Dieu pour moi, qui vous honore si parfaitement, et vous souhaite le comble des grâces célestes. Toutes nos Sœurs saluent en tout respect Votre Seigneurie Illustrissime, de laquelle je suis et de cœur, Monseigneur, votre, etc.

[P. S.] — Je voulais écrire à notre M. de Sales, mais je ne puis ; je le salue avec désir de savoir si sa besogne avance.

LETTRE MDCII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

MAÎTRESSE DES NOVICES, À NANTES

Avantages de l'humiliation. — Condescendance envers une âme imparfaite.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma très-chère fille,

J'ai reçu, en cette ville de Turin, vos papiers et votre lettre du mois de septembre ; je vous en remercie de tout mon cœur, et bénis Dieu d'avoir traité des affaires de votre conscience avec tant de satisfaction. Cette grâce est grande, et veux espérer avec vous qu'elle vous sera très-utile, et moyen d'un grand avancement au pur amour de notre divin Sauveur, auquel nous devons garder une fidélité invariable ; sa douce Bonté nous fasse la miséricorde de nous ôter la vie plutôt que d'y manquer.

Oh ! que c'est un aimable et assuré état que celui de [113] l'humiliation et méfiance de nous-mêmes ! Notre bon Dieu nous le veuille donner à toutes. Il me semble qu'avec son aide vous irez croissant comme une belle aube en la pureté de son divin amour, ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa divine Majesté, et vous, ma fille, de grandement prier pour mes besoins ; mais, je vous en prie, votre amour filial m'en donne confiance.

Il est dommage que ma Sœur N. N. s'embrouille autour d'elle-même, il la faut bien aider. Dieu soit béni du bon progrès de tout le reste. Je pense que, sans faire semblant de rien, il ne faudrait jamais donner à cette Sœur rien pour son usage qui fût rapiécé. Il faut faire de grandes condescendances pour empêcher une âme de pécher. Assurez ma Sœur la Supérieure que je la chéris sincèrement. Il me suffit que l'une ou l'autre m'écrive. Je la salue chèrement et toutes nos Sœurs, que Dieu bénisse toutes avec vous. Je bénis Dieu aussi du transport de nos Sœurs de Vannes.[37] M. L. nous est tout bon, et ce qu'il fait est parfait ; la modération pourtant est bonne.

Je crois qu'il est besoin de changer la Supérieure d'Angers. Je suis vôtre de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE MDCIII - À LA MÈRE F. -ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Souhaits de bénédiction. —Perte de plusieurs lettres.

VIVE † JÉSUS !

[Turin], 17 décembre [1638].

Ma très-chère fille,

Notre doux Jésus, unique Rédempteur de nos âmes, y veuille naître et régner éternellement ! Amen. C'est ainsi que je vous souhaite les bonnes fêles, ma toute très-chère fille, et à nos [114] très-bonnes Sœurs, à part aux anciennes et à ma chère fille F. -Angélique [de la Pesse]. Priez bien toutes pour moi, je vous en prie, et qu'il plaise à son infinie bonté de répandre ses saintes grâces sur cette maison, afin qu'étant toute consacrée à sa gloire elle y réussisse heureusement. Au reste, il faut avoir patience en tout et se tenir joyeuse et encouragée, même pour la perte de vos lettres, car nous ne les avons point reçues ; c'est pourquoi je n'y puis répondre, ne sachant ce qu'elles me disaient. Sur ce que vous écrivîtes, par une autre voie, à notre Sœur l'assistante, que vous attendiez ce que je trouverais bon touchant le Père Prépavin, ne sachant la proposition, je vous fis répondre que vous vous adressassiez à M. le doyen, car il vous doit suffire de prendre ses avis et les suivre. Si ce bon et vertueux Père Prépavin est là, saluez-le chèrement de ma part ; c'est un bon serviteur de Dieu que je chéris cordialement. Qu'il me tienne promesse de prier pour moi au saint sacrifice. Écrivez quelquefois à ma Sœur la Supérieure d'ici. Dieu vous bénisse, ma chère petite : je suis toute vôtre en son saint amour.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCIV - À LA SŒUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA PESSE[38]

MAÎTRESSE DES NOVICES AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Elle l'exhorte au complet abandon entre les mains de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1638.]

Ma chère fille,

Combien précieuse doit vous être cette favorable et sainte parole intérieure, que la débonnaireté de notre divin Sauveur prononça au fond de votre cœur ! Avec cette grâce demeurez [115] bien en paix. Observez bien cette digne leçon : ne soyez point en souci de vous-même ; confiez-vous bien en Celui qui est avec vous ; ne regardez point vos difficultés et incapacités. Vraiment, Dieu n'a garde de se fier à nous pour la conduite de ces chères âmes, Il la fait lui-même en nous et pour nous. Demeurez en paix et cheminez fidèlement et humblement.

Ma bonne et chère fille, je crois que Notre-Seigneur ne vous laisse guère longtemps sans quelque bonne visite, qui remonte votre cœur en de nouvelles lumières et désirs d'un parfait abandonnement de vous-même à sa sainte volonté. Ma chère fille, ce divin Maître vous a toujours attirée à ce bonheur ; coopérez fidèlement à sa grâce, ne vous chargez d'aucun soin de vous-même ; mais, vous reposant tout en son sein, recommandez-moi à la divine miséricorde.

Cette lettre est formée de deux fragments extraits de la Vie de Sœur F. A. de la Pesse. [116]

ANNÉE 1639

LETTRE MDCV - À LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Nouvelles du monastère de Turin. — Conseils pour la conduite des novices. — L'expérience de notre faiblesse doit nous faire excuser les fautes du prochain.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1639.]

Ma très-chère fille,

Béni soit notre bon Sauveur en toutes nos petites difficultés, comme en la grâce de son assistance en beaucoup de choses, où sa Bonté nous fait réussir heureusement ! M. Marcher vous dira ce qui l'a arrêté, plus que nous ne pensions. Enfin, pour nos affaires, il y a apparence que celle fondation réussira bien à la gloire de Dieu ; mais il faut avoir bonne patience. Dieu nous la donnera, s'il lui plaît, et fera que tout s'accommodera bien et heureusement et solidement. Le Père dom Juste dit que c'est une Providence divine que je sois venue. À la vérité, quand les difficultés de ce commencement seront dévidées, ce qui se fera, Dieu aidant, avec un peu de temps, je n'y servirai plus de rien du tout ; car, cela passé, le Père dom Juste dit que nous serons comme des reines qui n'auront que faire de personne, cela veut dire pour des affaires fâcheuses. Or sus, je laisse à notre bon M. Marcher à vous dire le reste.

Je lui ai parlé confidemment de notre Sœur la directrice, sans rien découvrir de ce que vous m'écrivez ; ains seulement que je craignais que ses ennuis d'esprit ne préjudiciassent aux [117] novices ; car il pourra, dans les occasions de la confession, servir. De tous côtés, voyez-vous, ma chère fille, prenez garde à ne pas donner trop de confiance aux novices de s'adresser à vous ; et quand elles le feront pour des plaintes, faites-leur connaître que c'est leur imperfection qui ne peut rien souffrir ni supporter, que la maîtresse le fait pour les humilier et exercer, et que ce n'est pas à elles d'observer ses actions ni à philosopher sur ce qu'on leur dit, mais à s'y soumettre et en tirer profit avec humilité ; et choses semblables que vous leur pourrez dire selon les occasions pour les porter à la vraie vertu, et les tirer de l'enfance et mollesse dans la pratique de la sainte mortification. Enfin, ma très-chère fille, il faut travailler autour de ces chères âmes avec plus de charité que de prudence, bien que l'une et l'autre soient très-nécessaires, et toujours excuser et supporter le prochain, par l'expérience que nous devons prendre et avoir de notre propre faiblesse et imbécillité [incapacité], et cacher leurs défauts, n'en parlant que quand la charité le dicte ; ce que je ne dis pas pour moi, car entre nous deux il faut tout dire pour le bien des âmes, n'y prétendant que cela.

Je bénis Dieu de quoi ces deux bonnes Sœurs reçoivent profit du très-bon Père Prépavin ; sa divine Bonté les raffermisse et soit éternellement louée de nos âmes. Amen. — Je salue toutes nos chères Sœurs de tout mon cœur, et prie Dieu répandre ses plus chères bénédictions sur toutes, et elles de prier pour moi. Dieu soit béni et sa sainte Mère !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [118]

LETTRE MDCVI (Inédite) - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

La Sainte lui sait bon gré de n'avoir pas ajouté foi à des rapports malveillants, au sujet de la fondation projetée à Saint-Denis.

VIVE † JÉSUS !

[Turin], 12 janvier 1639,

Ma très-chère fille,

Mon Dieu ! que je vous sais bon gré de me dire que l'on peut avoir exagéré au rapport que l'on vous a fait des murmures de N... sur votre fondation,[39] car je m'assure que c'est de cœur. Et voilà, ma fille, comme il faut faire avec nos Sœurs, toujours les excuser, et ne pas croire tout ce que l'on dit quand il est mal ; comme aussi les choses rapportées se grossissent grandement. Or, si vous pouviez, sans intéresser ceux qui ont rapporté, faire savoir à N... cela, lui demandant s'il est vrai, car je crois qu'elles vous avoueront la vérité. [Le reste est illisible.]

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris. [119]

LETTRE MDCVII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Vanité de tout ce qui passe. — Décès des Supérieures de Marseille et de Digne. — Peu d'esprits sont capables de mettre la paix où est la guerre.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1639.]

Ma bonne et chère fille,

Votre déplaisir d'être longtemps sans savoir de nos nouvelles me donne de la consolation, en ce qu'il m'est un témoignage de votre véritable dilection : mais certes, ma fille, l'assurance en est gravée dans mon cœur. Béni soit Dieu qui purifie votre imagination ; c'est une grande grâce, comme aussi cette claire vue de votre néant, et de tout ce qui est en ce monde. « Tout ce qui est sous le soleil n'est que vanité », dit le Sage. Dieu veuille donner cette lumière à tous ceux qui rivent en ce monde ; mais surtout aux âmes religieuses, qui ne s'appliquent pas assez à considérer et estimer celle vérité du néant ! Plus vous me parlez selon vos sentiments, plus vous me consolez. Je vous prie donc, ma très-chère fille, n'ayez jamais de réserve pour cela ; car vous ne sauriez m'écrire, ni parler avec trop de franchise.

Il est vrai, j'ai ressenti et ressens toujours, quand j'y pense, la perte que l'Institut a faite en notre pauvre défunte Mère Péronne-Marie de Châtel. La mienne est si grande qu'il n'y a que Dieu qui la sache ; mais c'est sa douce Providence et main paternelle qui a donné ce coup : son saint Nom soit béni ! Voilà encore deux bonnes touches du trépas de ces chères Mères de Marseille et de Digne. La divine Bonté veuille être notre soutien, et nous fasse abonder et croître en humilité, confiance en Lui, douce charité et sincère simplicité. Ah ! ma fille, faut-il encore vivre longtemps et dans les épines ? Que celle vie est dure, mais douce en la divine Bonté ! Je remercie Notre-Seigneur, [120] qui me donne l'amour de votre cœur, et de celui de vos chères filles. Mais je vous prie qu'on ne m'estime point tant ; qu'on ne prie point pour ma santé ; qu'on laisse cela à Dieu. Impétrez de sa bonté et miséricorde la grâce que je vive et meure en son saint amour, crainte et entier accomplissement de sa très-sainte volonté ; mais je vous supplie que cette prière soit journalière chez vous. Oh ! que je suis touchée quand je vois tant d'humanité entre les serviteurs et servantes de Dieu, et si peu d'humilité ! Il faut que d'ores en avant [dorénavant] nous soyons fort attentives à bien faire choix des Supérieures ; car il y a fort peu d'esprits capables de mettre la paix où est la guerre, et de relier ce qui se détruit. Croyez que souvent la prudence humaine fait bien du mal à la charité, et le faux zèle à la douceur. Votre, etc.

LETTRE MDCVIII - À MADAME MATHILDE DE SAVOIE

À TURIN

Congratulations sur le rétablissement de sa santé. Désir de recevoir sa visite.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1639]

Notre très-honorée et vraiment très-chère et bonne Mère,

Nous ne pouvons plus demeurer sans nous conjouir avec Votre Excellence du retour de sa tant désirée santé, pour laquelle, comme nous avons beaucoup prié notre bon Dieu, aussi maintenant nous l'en remercions de tous nos cœurs, en suppliant sa souveraine douceur de nous conserver à longues années votre chère vie, pour la combler de grâces et de mérites devant sa divine Majesté, et lui donner une entière consolation de la sainte » œuvre que votre piété, ma très-honorée Madame, a si généreusement accomplie pour sa plus grande gloire. Mais que Votre [121] Excellence me permette de lui faire cette douce plainte, de quoi nous jouissons si peu de l'honneur de sa chère présence. De vrai, j'en ai quelquefois mal au cœur. Nos Sœurs qui sont pour demeurer ici, pourront recouvrer cette perte ; mais moi, jamais, sinon que Votre Excellence fasse un jour une saillie jusqu'à nous, ce que je désire de cœur, car enfin je vous honore entièrement et me sens très-obligée d'être à jamais et de toutes mes affections, Madame, votre très-humble, très-obéissante et fidèle servante.

LETTRE MDCIX - À MONSIEUR BAYTAZ DE CHATEAU-MARTIN

DOYEN DE LA COLLÉGIALE DE NOTRE-DAME D'ANNECY, PÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION

Lenteur des affaires de la fondation de Turin. — La Sainte demande son obéissance pour revenir à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 3 février [1639].

Monsieur mon très-honoré Père,

J'ai reçu la vôtre du commencement de cette année, elle a demeuré longtemps en chemin ; nous fîmes donner incontinent celle de M. de Verbeau, et avons salué de votre part le Père dom Juste, lequel vous honore et chérit très-particulièrement ; ses affaires à Rome vont avec autant de longueur que les nôtres ici. Si jamais, que je me souvienne, je fus exercée en patience pour des affaires temporelles, nous le sommes ici pour les affaires de cette maison, où quelque presse que nous ayons su faire, nous n'en avons encore su avoir la conclusion. L'on nous promet enfin que ce sera dans la semaine prochaine, car je témoigne du déplaisir de telles longueurs ; la volonté de madame notre fondatrice est forte ; mais elle est si attachée à la cour que ce qui se pourrait faire en une heure avec elle, il y faut des mois. Nous n'attendons que cela pour nous retirer, car [122] le temps va s'adoucissant ; toutefois, je vois si peu de certitude aux promesses, que je crains du retardement.

Je vois bien que l'on me menace de Madame qui voudra nous arrêter jusqu'à Pâques, mais je me résous de parler si ferme que l'on nous laissera aller sitôt que nos affaires seront conclues ; cela veut dire entre ci et le 8 ou le 15 de mars au plus loin, si Dieu en donne le temps. Je pense toutefois, mon très-cher Père, que, pour plus grande assurance et facilité, il sera bon que Votre Révérence nous envoie une petite obéissance de nous retirer en notre maison [d'Annecy] le plus tôt qu'il se pourra, voire, soudain après avoir ici achevé les affaires de la fondation ; et, si vous jugez à propos d'y faire insérer notre passage vers nos Sœurs de Pignerol, je crois qu'il serait bien utile de les voir, afin qu'après cela l'on résolût ce qui se doit faire de cet établissement-là. — Le Père dom Juste espère que les Bulles seront expédiées dans la fin de ce mois, puis les procès de ces premiers actes, reçus sans difficulté. Dieu, par sa bonté, réduise toutes choses à sa gloire et vous comble de ses saintes bénédictions ! Je suis de cœur en tout respect, mon très-honoré Père, votre, etc.

LETTRE MDCX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Détails sur la communauté de Turin. — On ne peut dispenser de l'assistance aux Offices du chœur que dans une absolue nécessité. — Ce serait charité de recevoir au monastère de Bourg les Sœurs de Saint-Amour réfugiées dans cette ville.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 7 février 1639.

Ma très-chère fille,

Dieu soit éternellement béni de nos âmes ! J'ai enfin reçu une de vos lettres en date du 8 janvier ; le temps m'était long dès que je n'en avais eu. Je remercie la bonté de Dieu de vous avoir [123] guérie et la supplie de vous maintenir longtemps en santé. Nous y sommes toutes, grâce à sa divine Majesté, et me suis toujours très-bien portée dès que nous sommes ici. Je vous ai écrit il y a plus de six semaines toutes nos nouvelles. Nous avons trois novices, une prétendante, trois d'assurées qui toutes me plaisent bien ; nous en avons renvoyé deux. Nous sommes toujours après ces bénites affaires temporelles de la fondation, pour laquelle l'on remet deux fort beaux grangeages. Nous espérons, Dieu aidant, de partir pour retourner à Nessy au commencement de mars, si la saison le permet, comme nous l'espérons.

Vous êtes si bonne que vous jugez ainsi chacun. Je crois bien certes que votre Sœur que vous avez mise au noviciat est bonne, mais ne laissez de bien veiller sur elle et sur les autres. Si votre maison a une vraie nécessité, vous pouvez dispenser ces deux bonnes Sœurs de l'assistance à l'Office du chœur, pour, du travail de leurs mains, y subvenir ; mais non certes pour autre occasion, sinon pour quelque Office, par-ci par-là.

Nos Sœurs écriront bientôt à votre communauté toutes leurs nouvelles. Il y a longtemps que je n'en ai eu de nos Sœurs de Saint-Amour. Certes, j'ai compassion d'elles, car les maisons sont si pauvres, excepté quelque petit nombre, qu'elles ne peuvent pas redoubler leurs charités : ce sont celles-là qui ont besoin de travailler. Hélas ! la grande charité que vous feriez si vous pouviez les retirer en une partie de votre maison ; mais il faut bien regarder si vous pourrez vous en passer, et s'il sera à propos, cela étant, que les filles parlent beaucoup ensemble. Je crois que chacune se devra, pour l'ordinaire, tenir en son quartier. Bonjour, ma très-chère et vraie fille. Dieu vous bénisse toutes et vous fasse prier pour moi, qui suis toute vôtre.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [124]

LETTRE MDCXI (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE ROSSET

AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY

Témoignage de maternelle affection.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1639.]

Ma très-chère fille,

J'ai reçu depuis peu de jours votre lettre et mémoire, lequel je ne lirai qu'à notre retour, n'ayant, je vous assure, aucun loisir. Il ne faut plus envoyer les lettres par le Val d'Aoste, cette voie est trop longue. J'ai reçu grand contentement de vous ouïr un peu parler en ce langage muet. J'espère, Dieu aidant, qu'environ le commencement de mars nous parlerons avec profit de tout ce que vous m'écrivez, et tandis je bénis Dieu des saintes grâces qu'il continue à votre chère âme, et vous conjure, ma très-chère fille, de me recommander souvent à ce très-débonnaire Sauveur, afin que sa très-sainte volonté s'accomplisse en nous et par nous.

Je salue, mais très-cordialement, mes très-chères filles M. -Gasparde [d'Avisé], M. -Françoise [Humbert], Jeanne-M. [de Fontany], Jeanne-Marg. [de Mongeny], et toutes les autres que je voudrais nommer, ayant leurs noms engravés dans mon cœur. Croyez qu'il me tarde bien de revoir cette chère et bénite troupe. Dieu répande sur elle ses chères bénédictions. — J'écris à ma Sœur l'assistante qu'il faut que vous cachetiez toutes les lettres.[40] Ma très-chère fille, je suis, mais de cœur, entièrement vôtre.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy. [125]

LETTRE MDCXII - À LA SŒUR* FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA PESSE

MAÎTRESSE DES NOVICES AU DEUXIÈME MONASTÈRE D'ANNECY

Recevoir avec une profonde humilité les lumières et faveurs divines.

VIVE † JÉSUS !

[Turin, 1639.]

Ma très-chère fille,

Je bénis et remercie de tout mon cœur notre divin Sauveur des lumières et grâces qu'il a départies à votre chère âme, qui m'est chère et précieuse, parce que véritablement elle sert à Dieu. Oh ! ma fille, où sa douce Bonté parle, il faut que les chétives et stériles créatures se taisent. Conservez comme un baume précieux dans le fond de votre cœur ces célestes lumières que sa miséricorde paternelle y a répandues. Jouissez avec une profonde humilité des grâces et bons sentiments dont cette Bonté vous fait jouir ; et quand il lui plairait de cacher ces sacrés sentiments et lumières, demeurez fidèlement et constamment par l'esprit de la très-sainte foi en la disposition et fin qu'il vous a montrée, qui est d'un parfait abandonnement de vous-même et repos en sa sainte volonté, et d'une fidèle correspondance par la pratique d'une vie pure et vertueuse. Il m'a semblé que peut-être Dieu vous dispose, par ces grâces, à quelque service signalé à sa divine Majesté ; tenez donc votre courage en sa main, et faites cependant bien et amoureusement la conduite de ces chères âmes que sa Providence a commises à votre soin. Continuez-moi votre sincère dilection et confiance en Dieu, et croyez que de cœur, je suis vôtre et que vous êtes ma très-chère fille.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. [126]

LETTRE MDCXIII - À MONSIEUR BAYTAZ DE CHATEAU-MARTIN

DOYEN DE LA COLLÉGIALE DE NOTRE-DAME D'ANNECY PÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION

Le affaires de la fondation ne seront pas achevées avant Pâques. — La Sainte juge inutile la prolongation de son séjour a Turin.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 4 mars [1639].

Monsieur mon très-honoré Père,

Je vous remercie très-humblement de vos chères lettres, et je suis marrie que le voyage de M. Marcher n'ait pas été plus utile à ces pauvres chétifs établissements ; mais il faut se contenter de faire ce que l'on peut, et remettre tout à Dieu, que je supplie d'avoir toujours en sa sainte protection ce pauvre petit Institut.

Mon très-cher Père, je ne vis jamais un tel procédé pour les affaires qu'en ce pays. Ils ne peuvent rien achever, et donnent des promesses et assurances de jour à autre. Certes, je ne fus en ma vie si pressante de tous côtés, comme je le suis ; et ne sais si devant Pâques l'on en aura la fin, à ce qu'a dit M. le vicaire général, qui veut que les biens soient si exactement de la valeur que la Bulle porte, qu'il y aura peut-être au fond plus de longueur qu'il ne dit, à cause de tant de formalités qu'il faut faire, quoique nous disions que nous sommes contentes des [mots illisibles], comme en vérité il y a de quoi, car elles sont très-belles et bonnes. Or, si nous voyons que l'affaire tire à la longue de plus de quinze jours, je voudrais bien avoir votre sentiment si nous devons demeurer ici pour cela, n'y servant de rien que pour presser ; car c'est à Mgr l'archevêque et à M. le grand vicaire que touche la conduite, à quoi ils sont très-affectionnés. Je prendrai l'avis de notre bon Père dom Juste, si nous [127] n'avons pas de vos nouvelles ; car on dit qu'il fait fort bon passer la montagne.

Priez Dieu pour nous, mon très-cher Père, et je supplie sa Bonté vous combler de son saint amour, et demeure de cœur votre, etc.

LETTRE MDCXIV - AU MÊME

Le Père dom Juste est préconisé évêque de Genève. — Achèvement des affaires de la fondation. — Prochain retour en Savoie.

VIVE † JÉSUS !

Turin, 28 mars [1639].

Mon très-honoré et très-cher Père,

Il faut donc boire le calice et demeurer ici jusqu'à Pâques, et de bon cœur, puisque c'est la divine volonté ; le Père dom Juste le conseille ainsi, auquel Votre Révérence m'a envoyée. Il est bien préconisé évêque de Genève, bien qu'il ne veuille pas encore le publier qu'il n'ait ses Bulles pour se faire sacrer, et c'est humilité ; car il dit qu'il appréhende de se voir en cet habit d'évêque. Il vous salue très-chèrement et vous honore, chérit et estime grandement. Il n'a cessé d'écrire à Rome dès qu'il eut reçu le commandement du Pape de ne plus résister, afin d'accélérer l'affaire ; mais c'est une mort que les longueurs de ce lieu-là, aussi bien que celles d'ici.

Enfin les affaires de cette fondation sont au point, grâce à Dieu, que l'on rendra la sentence devant Pâques pour la possession de ce béni temporel, et la fulmination de la Bulle ; car l'un dépend de l'autre. Il ne fallait pas une moindre affection et diligence que celle du très-vertueux M. Pioton pour solliciter et faire venir là où on en est. Certes, je crois bien que sa présence et la mienne y ont bien aidé ; que s'il vient de nouvelles [128] difficultés, elles seront d'une nature que nous n'y pourrons plus rien, et elles seront seulement quelques nouvelles longueurs, si que, Dieu aidant, je puis assurer que nous partions incontinent après Pâques.[41] Je me recommande à vos saintes prières, et prie notre bon Dieu vous donner ses plus précieuses grâces, et demeure en tout respect, mon très-honoré Père, votre très-humble, etc.

LETTRE MDCXV - MADAME MATHILDE DE SAVOIE

À TURIN

Hommage de respectueux dévouement

VIVE † JÉSUS !

[Pignerol], 27 avril 1639

Madame et très-chère Mère,

Je n'ai pas eu loisir de quasi respirer dès que je quittai Votre Excellence, et, à faute de plus grand papier, agréez que je salue votre incomparable bonté et celle de M. notre digne marquis, en ce billet, et que je vous assure derechef tous deux que je vous porte dans mon cœur, avec le plus grand respect et tendre dilection qu'il m'est possible. Vous m'êtes et serez toujours précieuse en mes petites prières, à ce qu'il plaise à notre bon Dieu de vous conserver et protéger en tous les hasards de cette [129] vie, dont le temps présent me tient en douleur ; mais j'espère que Dieu vous gardera tous deux, et ce qui vous est de plus cher. J'en supplie sa Bonté de toutes les forces de mon âme. Quant à Madame Royale, je n'oublie point les besoins de ses pauvres États. Baisez de ma part, je vous supplie, sa chère main, et me tenez toujours dans votre cœur ; car je suis, etc.

LETTRE MDCXVI - À LA MÊME

Arrivée- de la Sainte à Chambéry. — Promesse d'un continuel souvenir devant Dieu pour le marquis de Pianesse exposé aux dangers de la guerre.

VIVE † JÉSUS !

[Chambéry, 1639.]

Madame notre très-honorée et très-chère Mère,

Nous voici, par la divine miséricorde, arrivées heureusement et en santé à notre maison de Chambéry, non sans avoir couru fortune de tomber dans un précipice ; mais la divine Providence nous en préserva. Bénie soit-elle éternellement ! Enfin, Madame, celle misérable vie est partout pleine de croix, de malheurs et d'afflictions. Le pauvre Piémont en est maintenant le théâtre. Hélas ! que les grandeurs, les plaisirs, les honneurs et les richesses de ce monde sont frivoles, inconstants et de peu de durée ! Que bienheureuse est l'âme à qui cette vérité est bien imprimée dans le cœur ! car, par ce moyen, elle s'élève joyeusement et avec grande facilité en l'amour et au seul désir des biens éternels, dont l'espérance certaine adoucit l'aigreur des calamités de ce monde, qui sans cela se rendraient insupportables.

Oh Dieu ! Madame, que la souveraine sagesse de notre grand Père céleste est adorable et admirable, car elle fait tirer de tous ces malheurs temporels des richesses spirituelles à ses enfants, par la patience, douceur et résignation avec laquelle ils portent [130] leurs travaux. J'ai consolation de penser que Votre Excellence et celle de M. votre fils possèdent ce bonheur, jouissant d'une sainte paix dans vos âmes, tandis que tout est en trouble par la guerre. Il est vrai que pour vous, ma très-honorée Mère, je sais bien que votre cœur maternel ne peut être exempt des douleurs d'une vive appréhension sur la personne de cet unique fils, incomparable en vertu et débonnaireté. Et véritablement, quand cela se présente à mon esprit, j'en ressens une grande peine. Mon recours est à Dieu, vous présentant tous deux à sa Bonté avec une affection très-tendre ; car, ma très-chère dame, je ne vous saurais dire combien vos personnes me sont précieuses ; le cher fils encore plus intimement m'est présent devant Dieu, pour les continuels hasards où je sais qu'il est. La divine Bonté le conserve avec vous, Madame, et la chère madame la [jeune] marquise, et toute la bénite famille, Je salue en tout respect Vos Excellences, attendant toujours l'honneur et la consolation de vous voir en notre petit Annecy, où je vous désire de tout mon cœur ; et, après vous avoir souhaité les plus grandes grâces du saint amour de Dieu, je demeure, de Votre Excellence, Madame, très-humble, etc.

LETTRE MDCXVII - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE

SUPÉRIEURE À TURIN

Sollicitudes pour la communauté de Turin. — Instruction sur les devoirs d'une Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma toute chère fille,

Combien ont été chèrement reçues vos lettres et les nouvelles que nous a dites ce jeune homme qui nous les a apportées ! Car, ma très-chère fille, nous étions dans une peine incroyable [131] de vous et de votre famille, bien que, dès quelques jours, elle était un peu adoucie par l'assurance qu'on nous donnait qu'il n'y avait point de batterie de votre côté.[42] Mais auparavant, ma fille, j'ai souffert ce que je ne vous puis dire, vous ayant souvent toutes désirées ici. Nos Sœurs font de continuelles prières, et l'on nous assure qu'il y a trêve pour deux mois, et espérance de paix. Dieu, par son infinie bonté, la veuille établir dans les âmes et entre les hommes ; car les cheveux hérissent de savoir les désolations et calamités que souffre la pauvre chrétienté. Je bénis l'infinie Bonté de tout, et de ce qu'il lui plaît vous fortifier de sa grâce parmi tant de sujets d'épouvante ; c'est une grande consolation de savoir que rien du tout ne saurait arriver que ce que Dieu voudra, et qu'il voudra tout bien pour nous qui ne voulons que sa volonté ; de sorte que la mort et la vie, et la manière de la recevoir, nous sont indifférentes, puisque tout part de cette source d'incomparable miséricorde. Il faut donc faire toujours ce que nous connaissons devoir faire pour éviter les périls, afin de ne point tenter Dieu. Pour tout le reste, je n'ai guère à ajouter à ce que je vous ai écrit pour votre conduite sur cette chère Sœur dont vous m'écrivez ; elle a un cœur très-bon, doux et qui veut le bien, mais il la faut aider. C'est l'obligation des Supérieures à qui Dieu commet les âmes qui lui sont chères, de les régir, gouverner, redresser et affranchir de leurs défauts et imperfections ; et non-seulement cela, mais il les faut avancer en la voie de la perfection, afin de les rendre dignes de la sainte union à laquelle leur vocation et la bonté de Dieu les appellent, lequel ne s'est choisi ces âmes d'entre tant d'autres qui croupissent au [132] monde que pour les rendre conformes et une même chose avec Lui ; et c'est en cela principalement que consiste la charge de Supérieure. Dieu lui en demandera compte, et ne recevra point les excuses de l'amour-propre, de timidité et de considération de nos intérêts ; car, au-dessus de tout cela, Il veut que l'on cultive les âmes, qu'on arrache les mauvaises plantes, qu'on y sème les saintes vertus, et qu'on les arrose d'exhortations, d'encouragements et d'oraisons, puis qu'on laisse le soin à la divine Providence d'y donner de l'accroissement et les fruits au temps qu'il jugera convenable, car c'est de cela qu'il ne nous demandera pas compte ; mais oui bien si nous avons dit ce qui est en nous pour leur bien, et il faut attendre les effets [de notre travail] ; et, bien qu'ils ne paraissent pas sitôt, il faut avoir patience et persévérer à faire et travailler, comme nous avons dit, sans se lasser, te Dieu nous bénira. Voilà, ma fille, comme vous devez travailler après toutes, sans exception ; et, grâce à la divine Bonté, il me semble que les filles de ce pays sont de bonne trempe pour être de vraies Filles de la Visitation.

Pour les esprits du lieu où vous êtes, l'on a toujours dit qu'il n'en fallait pas attendre la douceur et souplesse telles qu'en ces quartiers : la nation ne le porte pas. Elles ne laissent d'être filles de Dieu : et certes ce que j'en connais est bon ; il y a là dedans de bonnes vertus, quoique non si agréables. Il faut se contenter de ce qu'on en peut avoir, surtout il les faut tenir en courage et joie, et ne leur pas faire voir toute la perfection qu'on requiert d'elles, sinon petit à petit, leur témoignant du contentement de ce qu'elles font, autrement on les abattra. Il sera bon qu'elles rendent compte à leur maîtresse ; mais je crois toujours que c'est leur grand bien, que vous leur parliez tous les huit jours, puisque vous en avez le loisir. Tenez vos filles allègres ; ne vous ennuyez point de leurs défauts, corrigez-les maternellement. Mon Dieu ! que je suis consolée de voir les [133] assurances que Notre-Seigneur vous donne ! et que de grâces Il vous fera, ma chère fille, si vous donnez une fidèle correspondance aux desseins qu'il a de se glorifier en ces chères âmes ; car je crois toujours que ce n'était pas en vain que notre Bienheureux Père avait tant d'inclination que l'Institut passât les monts. Votre, etc.

LETTRE MDCXVIII - À LA MÈRE PAULE-JÉRONYME FAVROT

SUPÉRIEURE À NANCY

Heureuse est l'âme qui chemine simplement et paisiblement dans sa vocation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma chère fille,

Le doux et débonnaire Sauveur soit notre éternelle consolation et l'unique amour et louange de nos cœurs ! Votre lettre m'a toute consolée, y voyant le bon état de votre communauté, dont je bénis mon Dieu de tout mon cœur. Hélas ! que ces bénites âmes sont heureuses de cheminer ainsi paisiblement et simplement dans leur sainte vocation, et ne la point mélanger par les communications étrangères ! Je loue et remercie notre divin Sauveur de ce qu'il lui plaît répandre cette affection en presque toutes les Filles de la Visitation ; c'est une des bonnes marques qu'on en possède l'esprit. Je n'ai donc à souhaiter à nos très-chères Sœurs vos filles, que la sainte persévérance dans l'affection d'une profonde humilité et douceur de cœur, qui sont les deux chères vertus de l'Institut. [134]

LETTRE MDCXIX - À MADAME MATHILDE DE SAVOIE

À TURIN

La Sainte prend part à ses inquiétudes et l'excite à se confier en la divine Providence, qui fait tout pour le bien des élus.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Madame ma très-honorée et vraie Mère,

La lettre que je viens de recevoir de Votre Excellence a vivement touché mon cœur, pour y voir les justes douleurs et appréhensions du vôtre tout maternel, sur le péril où est d'ordinaire M. votre digne et unique fils. 0 Sauveur de mon âme ! protégez et conservez en votre grâce et en santé celui duquel je crois que l'âme est très-précieuse à votre divine Bonté. Ma très-honorée et très-chère Madame, ne doutez point que nous ne fassions de très-particulières prières à cette intention et pour votre consolation ; car Dieu sait l'amour, la révérence et estime que j'ai pour Vos Éminences, et ce que je ne voudrais pas faire pour votre contentement et la conservation de ce digne seigneur, que j'honore et chéris avec des sentiments très-particuliers.

Madame, nous sommes tous comme rien en la main de Dieu, et vous devez croire assurément que la souveraine Providence a un soin spécial de M. votre fils, parce que je sais que son cœur regarde droit à Dieu, et qu'il n'a point de prétention en tous ses desseins que de cheminer dans les sentiers de son très-saint bon plaisir. En cela vous devez prendre votre repos et mettre votre confiance, ma très-honorée Madame, espérant fermement que Dieu ne permettra lui arriver chose quelconque qui ne soit pour son bien. Madame, que Votre Excellence me permette de lui dire que nous devons, nous autres chrétiens, petit à petit dégager nos cœurs des choses créées, par la considération d'une meilleure vie, et jeter dans cette bienheureuse [135] éternité nos affections, nos désirs et prétentions ; c'est le profit que votre prudence vous fera tirer des misères et calamités qui sont si pressantes.

À la vérité, je vous souhaiterais de tout mon cœur en cette petite retraite [d'Annecy], et nous en recevrions toutes un contentement inexprimable ; mais, comme vous le dites, Madame, il vous serait impossible de quitter Madame Royale dans les sensibles afflictions qui l'environnent. Cette grande et toute bonne princesse touche vivement nos cœurs ; l'on fait continuellement des prières pour elle et pour cette tant désirée et désirable paix. Que notre doux Sauveur remplisse de la sienne votre âme ! Je demeure en tout respect, Madame, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXX (Inédite) - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

C'est une grande vertu de se soumettre à la volonté do Dieu dans l'insuccès des œuvres entreprises pour sa gloire. — Souffrir patiemment les distractions. — Explications relatives aux fondations fuites par le commandeur pour la célébration d'une messe quotidienne et la réception d'une prétendante sans dot.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Mon très-honoré et très-digne Père,

Votre bonté me récompense largement le retardement de vos chères et très-aimables nouvelles, ayant voulu prendre la peine de m'écrire si au long, et de votre propre bénite main, les ardentes et sincères affections de votre tout bon cœur, mon très-cher Père, et tous vos pieux desseins. Je n'ai su douter que le retardement de cette communication procédât d'autre motif que de vos grandes occupations et de votre absence.

Certes, il n'est pas possible de ne pas ressentir la perte de tant de biens spirituels que l'on pouvait attendre de [136] l'établissement commencé au Temple, et ne puis penser qu'un jour Dieu ne le redresse et ne suscite quelques bonnes âmes pour cela. Cependant, sa divine Providence, qui vous avait fait entreprendre si sagement ce dessein pour sa gloire, ne vous en lairra sans récompense, et fera valoir si hautement la douceur de votre humble acquiescement à sa divine volonté, que vous verrez un jour, mon très-cher Père, moyennant sa grâce, que cet acte vous aura mis dans un avancement de perfection et dégagement plus grand que l'on ne saurait estimer. Et je crois que c'est un conseil de Dieu de n'avoir pas suivi celui que l'on vous donnait de maintenir votre entreprise, et en cela je vous assure que vous avez suivi le vrai esprit de notre Bienheureux ; car, comme vous savez, il voulait que l'on fût courageux à entreprendre, et souple à quitter quand le bon plaisir de Dieu le signifiait. Oh ! que de trésors pour votre âme en cette défaite, mon très-cher Père, et je ne doute point que Dieu ne vous donne une grande assistance pour vous en enrichir ! car je vois que de tous côtés sa Providence vous en fournit des sensibles occasions, à quoi, selon l'esprit que votre bonté aime et estime tant, il ne faut rien faire que souffrir doucement la peine que tant de divers sujets vous donnent, ne les point regarder d'un œil arrêté, point du tout, ne point combattre ni vouloir les surmonter, mais se divertir et tenir paisible.

De même il faut faire pour l'évagation de votre esprit, sans en prendre aucune peine, mais tâcher de demeurer en paix parmi cette guerre de distractions, et vous contenter, mon très-cher Père, de demeurer le temps destiné à l'oraison coi et paisible, sans faire aucune chose devant Dieu que de se contenter d'être à sa vue, et cela sans le vouloir sentir ni en faire l'acte, sinon que vous y ayez la facilité, vous tenant assis avec un repos et révérence intérieurs et extérieurs ; et croyez que cette patience est une grande oraison devant Dieu. Vous ne devez pas vous étonner de trouver votre esprit comme il est ; il [137] était inévitable qu'il ne tombât là à cause des grands, continuels et divers emplois et occupations qu'il a eus durant deux ou trois ans ; cela arrive à chacun, et à notre Bienheureux Père même, je vous l'ai déjà écrit. Quand il retournait de ses visites, qui n'étaient que de quatre ou cinq mois à la fois, il trouvait sa pauvre âme si distraite, si maigre et délabrée qu'elle lui faisait pitié. Dame ! il ne la remettait pas à force de bras, mais la prenait doucement ; et, avec une grande patience et sans effort, la remettait petit à petit, et je sais qu'en telles occasions il donnait les avis que je vous dis à la fin de la page précédente. Surtout il recommandait de retrancher les réflexions, l'empressement et désir d'être délivré de telles importunités, et la patience à les souffrir. Dans plusieurs Épîtres et Entretiens, vous trouverez cette doctrine ; et j'espère, mon très-cher Père, que, dans peu de temps, faisant de la sorte, vous serez remis en votre premier train. Enfin, il faut être aussi content d'être impuissant, oisif et immobile devant Dieu, sec et aride, quand Il le permet, qu'agissant et jouissant de Lui avec grande facilité et dévotion : le tout consiste, pour notre union avec Dieu, d'aimer autant l'un que l'autre.

Il m'est avis, mon très-bon et cordial Père, que je vois votre esprit qui s'en va renouveler et refondre tout dans celui de notre Bienheureux, et passer en ce saint exercice (à l'aide de ce dépouillement que vous vous proposez de faire, de tout embarras des choses de la terre), le reste de vos jours dans une grande douceur et solide dévotion, votre âge et votre complexion n'étant plus pour agir, mais pour s'employer tout à l'amour et repos en Dieu ; et j'estime que l'effet de vos desseins résultera à la très-grande gloire de Dieu, à l'enrichissement de votre chère âme et à l'édification du prochain. Vous ne pouvez donner un plus grand exemple de vraie piété et de l'entier mépris des choses que le monde estime tant ; Dieu, par sa bonté, vous veuille donner beaucoup d'imitateurs. Je souhaiterais la même [138] résolution à Mgr de Bourges, qui a une parfaitement bonne âme, qui désire la retraite afin de mieux servir Notre-Seigneur ; mais le monde et les visites, quand il est retiré en son abbaye, le persécutent et le distraient grandement, et il est si bon et facile qu'il ne se peut dénier à ceux qui le désirent.

Je vais répondre aux autres lettres ; je prie Dieu me donner sa sainte lumière, afin que je le fasse selon son bon plaisir. Mon vrai et très-aimé Père, je n'ai su plus tôt achever cette lettre ni prendre le temps (tant j'ai été accablée) de lire les deux dernières, où véritablement je trouve des marques sensibles de la grandeur de la sacrée et divine onction dont notre bon Dieu remplit votre chère âme, dont je bénis et remercie son éternelle bonté. Vous voyez, mon très-cher Père, comme cet Esprit divin ne laisse pas de verser les influences de ses grâces dans les âmes pour les distractions, sécheresses et impuissances d'esprit, quand elles procèdent des embarras et affaires entreprises pour sa seule gloire, comme ont été les vôtres ; c'est pourquoi cette Bonté infinie en tire de si grands profits pour votre très-chère âme, et pour la consolation de la mienne très-pauvre ; car je vous assure que j'en ressens une très-grande, avec une entière satisfaction de toutes vos dispositions, qui vraiment sont inspirées de Dieu et dans l'ordre d'une parfaite charité[43] ; vous assurant, mon très-cher Père, que, par la divine grâce, j'ai plus de joie de voir cette distribution s'étendre sur les besoins de ces chères et bénites âmes, que si elles étaient toutes employées pour nous ; car enfin il faut suivre la lumière [139] de Dieu et secourir ses prochains selon l'ordre de la charité.

Votre bonté, mon vrai Père, veut bien que je l'avise de ce que cette parole : que la fille de fondation soit effectivement pauvre, pourrait peiner les Sœurs, d'autant qu'assez rarement les filles de cette condition se trouvent avec les talents et dispositions nécessaires pour bien prendre l'esprit de notre vocation, lequel bien compris accomplira facilement votre intention ; laquelle je crois être que le monastère choisisse et puisse prendre cette fille chez quelque pauvre gentilhomme, bourgeois, ou autre famille qui serait pauvre en leur condition, ou chargé de famille avec peu de moyens pour la pourvoir selon sa condition ; charité, pour l'ordinaire, plus à la gloire de Dieu que l'aumône donnée à ceux qui mendient leur pain. Le reste des conditions que votre bonté marque laisse une juste liberté, et crois bien avec vous, mon très-cher Père, qu'il suffira d'aumôner la moitié du revenu, tandis que la place sera vacante, cela sera bien puisqu'une Sœur de la maison pourra en attendant tenir vos intentions en vigueur devant Dieu et sa sainte Mère. De mettre un contrôleur ou surveillant sur la maison pour faire observer cette fondation, outre que cela montrerait un peu de méfiance, non des personnes présentes, mais de celles de l'avenir, il serait à craindre qu'il ne donnât quelque inquiétude au monastère. Mais je crois que cette chère fille doit être pardessus le nombre, et que cela assurera contre les conseils qui ajustent les consciences à la prudence humaine, desquels Dieu nous garde par sa bonté. Et enfin je crois qu'il faut charger la conscience de toutes les Supérieures et des conseillères, en sorte que, sous quelque prétexte que ce soit, elles ne puissent changer votre intention, d'autant que son fruit est d'une charité qui, en tout temps, sera très-bonne et nécessaire à quelques bonnes âmes.

Pour la messe que votre bonté fonde céans, il est bien raisonnable qu'elle se dise selon votre intention ; vous en ferez, [140] s'il vous plaît, dresser la fondation ; ce monastère vous en est très-obligé, et de laisser l'heure à sa commodité et le choix de l'ecclésiastique. Nous en élevons un céans, neveu de feu M. Michel, notre premier confesseur, qui est une âme toute pure et innocente, et qui étudie fort bien. Dans deux ans, il dira sa messe, Dieu aidant ; cependant nous la faisons dire à un vertueux prêtre, à qui nous donnerons par écrit vos intentions, attendant de les faire afficher en la sacristie. Mais, mon très-cher Père, il les faudra faire comprendre en peu de lignes, en tirant la substance seulement, car les écritures sur le cuivre sont extrêmement chères en ces quartiers. — Vraiment, mon très-honoré et très digne Père, je suis ravie de voir l'abondante piété que notre bon Sauveur verse dans votre chère âme, et comme cette divine Providence se sert de vous pour l'établissement de tant de grands et saints moyens d'amplifier sa gloire par la conduite des âmes au salut éternel. Béni soit à jamais l'Auteur de tant de saintes pensées ; et vous, mon très-cher Père, soyez pour jamais comblé des richesses de la divine Bonté.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDCXXI- À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Agir fidèlement selon Dieu, et s'abandonner à son Esprit. — Bien choisir les sujets propres à l'Institut, et ne jamais admettre les filles qui feignent d'être extatiques. — Détails sur le voyage de Turin.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1639.]

Ma très-bonne et chère fille,

Béni soit notre divin Sauveur qui vous a donné tant d'amour et de cœur pour noire Bienheureux Père et pour votre très-indigne Mère ! [141]

Je vois votre bon cœur en langueur et ennui ; c'est Dieu qui vous veut éprouver et faire part de sa sainte croix. Ce que vous devez faire, c'est de demeurer de bon cœur dans ces privations de vigueur et puissance pour agir, les souffrant doucement sans vous efforcer de les surmonter. Demeurez là paisible, toute soumise et abandonnée au bon plaisir de Dieu, sans faire aucune réflexion sur vos peines, ni sur tout ce qui se peut passer en votre intérieur. Faites fidèlement, selon l'extérieur, à votre ordinaire, et laissez le soin de votre intérieur à Notre-Seigneur, vous contentant de le regarder comme vous pourrez, et de demeurer patiente et souffrante selon son bon plaisir. De même pour ces combats entre la partie inférieure et la supérieure, ne vous en étonnez point. Bienheureux sera le serviteur qui sera trouvé veillant et combattant, car il recevra la couronne de gloire. Soyez joyeuse en ce travail, tant qu'il vous sera possible ; vous avancerez plus par cette voie, si vous êtes fidèle, que si vous abondiez en consolations.

Je vous ai déjà remerciée de l'aube que vous avez offerte à notre Bienheureux Pète, avant que de l'avoir vue ; mais, l'ayant vue, je résolus de redoubler mon remercîment, tant je la trouve excellemment belle. Je supplie la souveraine Bonté, par les intercessions de notre saint Fondateur, qu'elle revête votre dilection et toutes vos chères filles d'une robe d'innocence et de grâce en ce monde, et d'une éternelle gloire en l'autre. — Tenez-vous ferme à ne jamais admettre aucune fille qui n'ait les véritables dispositions requises à l'esprit de notre sainte vocation, et Dieu vous bénira de plus en plus ; surtout il faut éviter ces filles qui font les saintes et les extatiques. C'est une belle sainteté qu'une profonde humilité et soumission, accompagnée d'une sainte joie dans la vie commune. — Vous avez bien fait de ne pas accorder un si grand séjour dans voire monastère à ces bonnes dames Religieuses ; il nous faut servir le prochain de tout notre pouvoir, notamment les servantes de Dieu, mais [142] cela sans détriment de nos premiers devoirs. — Je salue toutes nos chères Sœurs, et un peu en particulier celle que vous me dites qui est travaillée d'une grande colique et peine intérieure. Je lui compatis ; mais, d'un autre côté, je la trouve très-heureuse, puisque véritablement ce doit être le plus délicieux partage des servantes de Notre-Seigneur que la croix et les travaux. Et il faut tâcher, par fidélité, de témoigner en iceux notre amour à Celui qui nous a montré l'excès du sien par ses incomparables souffrances, au prix desquelles les nôtres ne sont rien. Dieu bénisse cette chère âme, et vous aussi, ma fille, à laquelle je veux encore dire un mot de nos nouvelles, afin que vous disiez toujours que les vieilles amies valent mieux que les autres.

Nous sommes venues et très-heureusement de Turin, grâce à Dieu ; nous en sortîmes si à la hâte et à propos, que bientôt après le siège y fut mis. Nous avons trouvé bonne compagnie de soldats français, mais fort honnêtes gens, qui ne nous ont fait que civilités. Nous avons, à cause des détours pour éviter les gens de guerre, cheminé huit jours sur le bord des précipices les plus effroyables qu'il est possible de s'imaginer ; le mulet, devant notre litière, tomba une fois ; que s'il fût aussi bien renversé à droite qu'à gauche, nous étions perdues sans ressource. Voyez, ma fille, si nous avions de quoi nous reposer toujours plus pleinement en cette souveraine Providence, laquelle a beaucoup béni notre voyage, et j'espère, par la divine miséricorde, que ce nouveau monastère réussira grandement bien. Nous avons donné l'habit à cinq filles, et place à trois ou quatre autres. Or sus, il faut bien que vous soyez ma très-chère fille, de vous écrire si longuement, car vraiment je suis accablée de lettres à ce retour ; et outre cela, en devenant vieux l'on ne devient pas robuste et habile au travail. Dieu nous rende très-vigoureuses en son saint amour, auquel je suis toute vôtre ! [143]

LETTRE MDCXXII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-FRANÇOISE BOURGEAT[44]

À AVIGNON

Obligation pour une Religieuse de se rendre au monastère où l'obéissance l'envoie. — Éloge des Sœurs de Marseille.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 juin 1639.

Ma très-chère fille,

Je n'eusse pas cru que ma Sœur la Supérieure ni nos Sœurs eussent donné leur consentement pour [que vous soyez] élue hors de votre maison d'Avignon ; mais puisqu'elles l'ont fait, quel moyen de se dédire, sinon que Mgr le cardinal l'empêche ? car le lieu du séjour de votre personne dépend de lui. Comme j'ai confiance en Dieu que votre bon cœur, par l'intime affection qu'il a au mien, se trouvera toujours de même volonté et désir que moi, [plusieurs mots illisible]. Je suis bien de votre [144] sentiment que l'on ait ma Sœur la déposée de Forcalquier devant que vous sortiez, et à laquelle il ne faudrait point d'autre témoin pour faire croire la certitude de votre vœu, que votre seule parole ou écriture. Les effets font bien voir qu'il vous fut inspiré de Dieu.

Il est vrai, ma fille, que je ne me souviens pas de ce que vous a dit notre Bienheureux Père ; mais vous me le manderez bien à votre loisir. Certes, vous trouverez une famille de bénédiction ; car ces chères Sœurs de Marseille sont de très-bonnes filles. Je crois que vous en recevrez de la consolation, et nos chères Sœurs, de votre conduite. Ma très-chère fille, priez bien Dieu pour moi quand vous serez à Marseille, et nos Sœurs aussi. Je crois que Mgr le cardinal, étant dans les sentiments où il est, ne vous refusera pas. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses plus précieuses grâces, et suis sans réserve, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Montpellier.

LETTRE MDCXXIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-FRANÇOISE DE MONCEAU

À AIX EN PROVENCE

Bon témoignage que les Sœurs d'Arles rendent de leur Supérieure ; elles s'opposent à ce qu'on avance sa déposition. Les difficultés survenues seront soumises au jugement de la Mère de Saint-Michel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 juin [1639].

Ma très-chère fille,

Je viens de recevoir une lettre de plusieurs Sœurs d'Arles, comme aussi de M. le grand vicaire d'Arles, lequel avec une grande sincérité me raconte l'état auquel il trouva le monastère quand il fit la visite [canonique], me disant naïvement les défauts de la Supérieure ; mais certes leur jugement est bien différent et celui des Sœurs aussi, à ce que Mgr l'archevêque, M. Ailhaud et vous nous avez écrit, car tous ensemble ne jugent [145] pas qu'il y ait sujet de déposer ma Sœur la Supérieure, et les Sœurs me mandent nettement que si l'on s'ingère de le faire qu'elles s'y opposeront, ce qui leur serait aisé à faire, puisque l'on ne peut pas déposer une Supérieure qu'à la requête du Chapitre ; et je vous envoie une copie de ce que nous en avons trouvé écrit de la propre main de notre Bienheureux Père. Je suis bien marrie de voir que cette affaire ici s'évente et fait éclat, et se ferait plus grand s'il se faisait de la sorte que vous l'écrivez, dont il s'en faut bien garder ; ce serait une mauvaise brèche à l'Institut.

J'écris à ces Messieurs et à nos Sœurs ma pensée sur ce sujet, qui est la même que je vous écrivis, que, ma Sœur Anne-Louise étant là, elle conférerait avec les Sœurs, et que ce qui serait requis pour la gloire de Dieu et le bien de cette maison-là on le fît, et que nous recevrions de bon cœur nos deux Sœurs si elles nous étaient renvoyées. Mais, mon Dieu, ma très-chère fille, comme s'accorde ceci ? L'on m'a écrit, je veux dire M. Ailhaud ou vous, qu'il n'y avait que trois ou quatre Sœurs au plus qui fussent pour la Mère, et l'on m'écrit qu'elles sont dix-huit ou dix-neuf pour [elle]. Voyez-vous, ma très-chère fille, si jamais vous vous trouviez en telles occasions, arrêtez-vous au dire des bonnes et vertueuses, bien qu'elles fussent en petit nombre, et non jamais aux esprits mal faits et préoccupés. Or bien, en toutes choses il faut toujours demeurer en la parfaite charité, et conduire cette affaire avec grande douceur, sagesse et droiture. Et comme j'ai déjà écrit, quand notre Sœur Anne-Louise de Marin sera là, elle prendra une entière connaissance de l'état de l'affaire avec les Sœurs et Supérieurs, et ils concluront ce qu'ils jugeront être le plus expédient à la gloire de Dieu et à la paix de ce monastère ; et je m'assure que Mgr l'archevêque sera content que l'on procède de la sorte. Quant à la Supérieure [F. -Angélique Garin], elle se soumettra à tout, et nous, à la recevoir, si l'on nous la renvoie ; et je vous prie, ma [146] très-chère fille, d'agréer et faire agréer à Mgr l'archevêque que les choses se passent ainsi doucement. Que si notre Sœur de Saint-Michel, je veux dire Anne-Louise de Marin, ne peut aller là et que le monastère n'agrée pas, comme je l'appréhende, notre Sœur [Anne-F.] Bourgeat, il faudra derechef entendre les Supérieurs et les Sœurs, car il faut conduire cette affaire par l'ordre convenable. Voilà, ma très-chère fille, ce que j'ai cru vous devoir dire : votre bon cœur, qui connaît le mien et le vrai amour que je lui porte, le recevra utilement, je m'en assure. Dieu conduise tout à sa gloire et vous comble des grâces du Saint-Esprit ! Je suis toute vôtre. — 13 juin.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXXIV (Inédite) - À QUELQUES RELIGIEUSES DE LA VISITATION

À ARLES

La Sainte les remercie de s'opposer à la déposition de leur Supérieure. Avec quelle prudence on devrait procéder, s'il était jugé nécessaire de le faire avant le temps.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 13 juin 1639.

Mes vraiment très-chères filles,

Je vous sais certes très-bon gré du zèle que vous me témoignez pour la conservation de la bonne odeur de notre Institut, et bénis Dieu de la lumière qu'il vous a donnée comme vous vous devez opposer à la déposition de votre bonne Mère, [si] en conscience et devant Dieu vous voyez qu'elle n'ait rien fait qui mérite cela et qu'elle ne soit pas incapable de sa charge. L'on m'en avait écrit tant de choses, que je serais bien misérable si je n'eusse pas témoigné de la soumission au commandement que Mgr d'Arles me faisait de la rappeler et d'en envoyer une autre d'ici : comme nous n'en voulions point envoyer, nous priâmes que l'on attendît après l'élection d'Avignon, que l'on [147] verrait laquelle de ma Sœur de Saint-Michel ou Bourgeat vous pourrait être envoyée ; et quand elle serait là, elle aviserait, avec les Supérieurs et toutes les bonnes Sœurs de la maison et votre chère Mère, si elle devait être déposée : voilà en substance, mes très-chères filles, ce que j'ai mandé et ce que je réitère.

Mais, pour vous ôter de toute perplexité, voici une copie de l'ordre que notre Bienheureux Père avait ordonné que l'on tînt quand il faudrait déposer une Mère avant le temps : il faut suivre cela, mes très-chères filles. C'est par la négligence des copistes que cela est omis dans nos Constitutions, mais nous le faisons mettre ailleurs, Dieu aidant.[45] Vos bons cœurs jugeront bien, mes très-chères filles, qu'outre l'intérêt général que cette maison a du bien de l'Institut, le particulier qui nous touche pour le regard de votre bonne Mère, qui est certes fille bien-aimée de cette maison, nous ne devons ni pouvons faire autre chose en ce sujet : il faut, comme vous voyez, faire les preuves de son incapacité, avant que l'on la puisse déposer selon toute justice et ordre de l'Institut.

J'espère en Dieu que toutes vous autres, qui êtes zélées pour le bien de votre maison, parlant aux Supérieurs, selon que la divine Bonté vous inspirera, la chose ne passera pas plus outre. Mais je vous demande, mes très-chères filles, que tout ceci se fasse avec grande douceur de cœur, suivant la règle de la vraie charité, compatissant aux défauts du prochain que l'on ne peut pas empêcher. Je prie le Saint-Esprit qu'il vous donne la lumière dont vous avez besoin, et me recommande à vos prières, mes très-chères filles, vous assurant que je vous chéris très-cordialement, et suis en toute sincérité, votre très-humble, etc. Deuxième jour de la Pentecôte.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [148]

LETTRE MDCXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE[46]

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE À BOURG EN BRESSE

Elle bénit Dieu de l'élection de cette Mère et lui rappelle les devoirs réciproques des Supérieures et des déposées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma très-chère sœur et bien-aimée fille,

Je reçois bien de la consolation de savoir que votre maison s'est tenue ferme en l'observance touchant l'élection d'une nouvelle Supérieure ; celle règle est trop importante pour être énervée. Je bénis Dieu du choix que nos Sœurs ont fait de voire chère personne. J'ai confiance, ma très-chère fille, que Dieu bénira votre gouvernement : faites-le avec une profonde humilité, et totale dépendance de la souveraine et paternelle Providence de notre bon Dieu ; ayez-y recours en tous vos besoins, afin d'y être éclairée de sa sainte volonté, et qu'elle travaille en vous et par vous, et vous reposez en son soin, sans négliger toutefois de faire de votre côté ce que vous pourrez et fidèlement. En tout ce qui nous sera possible de vous servir, assurez-vous que nous le ferons de tout notre cœur.

Je m'en vais vous dire tout candidement, à vous, ma très-chère Sœur la Supérieure, et à ma très-aimée Sœur F. -Augustine [Brung], ce que je pense que l'une et l'autre devez faire, afin qu'il n'arrive point de trouble entre vous deux ni en votre maison, par le défaut de la parfaite intelligence qui doit être entre vous, et dont le défaut à apporté tant de troubles en plusieurs de nos monastères. [149]

Premièrement, je vous conjure toutes deux de pratiquer très-fidèlement les avis qui vous sont donnés au Coutumier réimprimé, que nous vous envoyons ; et de plus, tâchez de conserver une sainte liberté et une sincère confiance entre vous deux, qui ne tendez qu'à la gloire de Dieu, à la parfaite observance, et à l'avancement de vos Sœurs en la sainte perfection de leurs âmes. Qu'elles n'aient aucun congé général de parler en particulier à la déposée ; que si quelques-unes en obtiennent le congé de la Supérieure, qu'elle ne leur permette jamais de dire rien qui désapprouve le gouvernement de la Mère ; que si elle était d'aventure contrainte d'écouler quelques plaintes, que ce soit simplement pour excuser et les porter toujours à l'amour, estime et obéissance à leur Supérieure, laquelle aussi doit maintenir la déposée en bonne estime, portant les Sœurs à lui conserver une grande dilection et reconnaissance en leurs cœurs, et non par des flatteries et respects singuliers d'actions ou paroles qui seraient contraires à l'observance ; mais, selon la règle, un respect cordial, sans mystère ni affectation ou applaudissement.

Il serait très-bon que ma Sœur déposée n'eût aucune charge cette première année, j'excepte l'absolue nécessité. S'il est force qu'elle ait celle du noviciat, il n'y faut pas laisser aller les Sœurs qui n'en sont pas ; mais je dis derechef qu'il serait mieux de la laisser reposer et lui donner le loisir de rentrer un peu en elle-même et vaquer à Dieu, afin que plus utilement elle enseignât par œuvres et bons exemples, l'humilité, douceur, dévotion et soumission qu'elle a enseignées de paroles aux Sœurs. Je ne dis pas qu'il ne la faille pas employer par-ci par-là selon les nécessités et occasions, et même elle se doit porter à tous les services communs du monastère : elle se doit bien garder de faire aucune correction ; que si, par l'habitude passée, elle le fait, qu'elle en demande pardon, comme elle ferait d'un autre manquement. Mes très-chères filles, je sais que vos cœurs recevront ces petits avis cordialement ; ils ne vous sont pas tant [150] nécessaires qu'à d'autres, mais il m'est venu de vous parler ainsi. Dieu réduise tout à sa gloire et vous comble de son saint amour, et toutes vos chères Sœurs, vous conjurant de réclamer la divine miséricorde sur moi.

Elles [les déposées] ne doivent pas être exemptes des avertissements et corrections quand elles en donnent sujet ; elles les doivent recevoir humblement ; mais il faut pourtant en ces occasions que la Supérieure et les Sœurs s'y comportent avec plus de respect et de retenue qu'envers les autres, surtout les jeunes ayant des charges. La Supérieure ni la déposée ne doivent non plus prêter l'oreille aux rapports et flatteries des filles, car cela gâterait tout à fait la paix : il faut fermer la bouche à celles qui voudraient faire ce métier, et les renvoyer instruites en la charité. — La Supérieure ne doit pas contrôler la conduite de celle qui l'a précédée : si, pour quelque spéciale utilité, il faut qu'elle change quelques-unes de ses ordonnances, que ce soit avec toute modestie ; et il serait bien cordial qu'elle en dît ses raisons à la déposée, qu'elle doit avoir un grand soin de ne point contrister. [Plusieurs mots usés sont illisibles.] Elle ne se doit exempter de faire toutes les actions d'humilité et observance ; même elle doit servir d'exemple [à la communauté]. Si la Supérieure fait des fautes, la déposée la doit avertir en particulier avec tout respect, et la Supérieure la doit écouter avec respect et gratitude, la laissant consolée. Enfin, la grande règle est la charité.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [151]

LETTRE MDCXXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Impossibilité de se rendre à Thonon. —Dans quel esprit la Supérieure doit travailler à la perfection de ses Sœurs. — Du remède à toutes les tentations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 10 juillet [1639.]

Ma très-chère fille,

Ce serait bien de tout mon cœur que je désirerais la consolation d'être auprès de vous un bon mois ou trois semaines, bien que, pour parler confidemment à votre bon cœur, je ne pense pas en conscience que je puisse quitter ce monastère pour le reste de cette année ; bien que quand il y aurait toute la facilité, vous savez qu'en ce qui me regarde je ne veux rien entreprendre, soit pour aller ou demeurer, que par l'ordonnance de nos Supérieurs. Je pense que cela se pourrait plus commodément faire au commencement du printemps de l'année prochaine, si Monseigneur le me commande.

Certes, ma très-chère fille, nos Sœurs vos filles ne feront pas profit de ce que je leur dirai ou écrirai si elles ne le font pas de ce que vous leur dites. C'est pourquoi je vous prie de ne leur pas permettre de m'écrire ; car je ne me saurais empêcher de leur répondre selon leurs propositions, ce qui peut-être les fâcherait et causerait de nouveaux sujets d'exercice. Travaillez doucement à les faire amender, et ne vous laissez pas emporter à un trop grand zèle de leur perfection ; car comme je vous ai déjà dit plusieurs fois, après que l'on a fait ce que l'on a pu, il faut demeurer en paix, et attendre avec patience le temps que Dieu a destiné pour leur conversion ; sa douce Bonté, à laquelle appartiennent ces chères âmes, sait le temps. Je me souviens d'avoir entendu prêcher que saint Paul avait un extrême désir d'aller convertir un certain peuple qui le désirait aussi ; mais [152] Dieu lui fit entendre que l'heure de leur conversion n'était pas encore venue. Enfin, ma chère fille, il faut aider les bonnes à s'avancer à la perfection, et attendre patiemment les autres, les aidant et encourageant pour cela autant que l'on peut.

Pour ce qui est du manger de ces Sœurs qui sont si difficiles, faites selon que la charité vous dictera être nécessaire et selon la portée de votre maison, et ne vous mettez pas tant en peine si l'on désapprouve un peu ce que vous ordonnez ; car l'on ne peut pas empêcher que quelque esprit ne soit toujours un peu tracasseur. —Dieu veuille, ma très-chère fille, que vous fassiez bien ce que je vous ai tant dit : pour toutes sortes de peines et tentations intérieures je n'y sais que cet unique remède, de ne s'en point étonner, ne les point regarder, point du tout, ni même faire semblant de les voir, mais porter leur ennui doucement comme l'on ferait une douleur de tête. Or bien, vous savez prou que Dieu ne vous a point livrée à vos ennemis, et que l'enfer n'est point pour les âmes à qui sa Bonté se manifeste si souvent, non toutefois si souvent que nous voudrions, parce que nous aimons les délices spirituelles, et non les temporelles, par la divine grâce. Il faut finir. Dieu soit béni ! Vous savez de quel cœur je suis vôtre.

[P. S.] Je vous dis encore, par ma Sœur J. -Thérèse [Picoteau], ce que madame de Chalay m'a écrit que vous êtes fort pâle. Certes, je suis tout à fait fâchée de quoi vous ne vous conservez pas, bien que je le vous recommande tant ; je vois bien que cela vient des peines d'esprit que vous vous causez. Au nom de Dieu, tenez votre esprit content et fort en paix ; car, comme me disait une fois notre Bienheureux Père, vos peines ne sont pas si grandes que Dieu ne vous donne de temps en temps quelque chose pour passer et supporter doucement le fardeau.

Mgr de Genève [Juste Guérin] doit aujourd'hui arriver à Chambéry. — Ma Sœur M. -Isabelle dit qu'elle n'a rien à répondre à sa Sœur, ne lui pouvant donner les assurances qu'elle désire [153] pour la Religion, et Votre Charité sait que l'on n'aime pas envoyer les mauvaises nouvelles. — Bonsoir, ma Mère de Thonon.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXXVII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉE À GRAY

Envoi du Coutumier et des Méditations. — Raisons qui justifient l'élection de la Mère H. F. Belin à Besançon. — Remercîments pour une aumône faite au deuxième monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 13 juillet [1639].

Ma bonne et vraiment chère fille,

Si vous eussiez un peu attendu, vous eussiez reçu la réponse de vos précédentes avec trois Coutumiers, pour votre maison de Fribourg et Besançon ; et à tout hasard nous vous en envoyons un, afin que votre bon cœur ne soit pas plus longtemps sans en avoir la jouissance, bien que je pense que ce même messager les trouvera encore à Thonon, où nous les envoyâmes il y a plus d'un mois. Nous vous envoyons aussi la Vie de feu notre très-chère Sœur la Supérieure et une copie de l'original des Méditations ; car véritablement nous avons un grand désir de correspondre à la grande cordialité et affection que votre bon cœur a pour nous. Nous avons bien reçu vos lettres avec celles de Besançon ; mais nous n'avons point vu le messager, ains elles nous ont été envoyées de Thonon par ma Sœur la Supérieure, et lui avons adressé nos réponses.

Oui, ma très-chère fille, vous répondîtes un peu trop sèchement à cette bonne jeune Mère [H. F. Belin], l'accusant d'imprudence et tirant de là des conséquences, à quoi je crois qu'elle [154] n'avait pas pensé. Elle m'écrit maintenant toute la conduite de leur élection, avec le trépas de feu la pauvre défunte,[47] et me dit et conjure grandement de procurer sa déposition, si, tant peu que ce soit, je pense que cela puisse nuire à l'Institut, car, si cela était, elle n'aurait nullement la force de persévérer ; que Mgr l'archevêque y consentirait, n'ayant point voulu qu'elle fût proposée que sur l'assurance qu'un Père Jésuite lui donna que, du temps de notre Bienheureux Père, il avait approuvé que les prélats dispensassent de l'âge, lorsque l'absolue nécessité le requérait, et que les filles eussent les vertus et les années de Religion requises. Il lui dit encore que j'en avais fait user ainsi à Chambéry, ce qui est vrai ; et vraiment il me semble par sa lettre qu'elle marche simplement et naïvement. Or, ma très-chère fille, il faut à cette heure ensevelir toutes ces petites impressions passées, et tâcher de donner exemple à cette jeune Mère d'une franche et cordiale communication, et l'attirer à cela. Que s'il arrive quelques petites prétentions qui choppent de part et d'autre, faites que le différend me soit remis, et faites en sorte que l'union subsiste entre vous.

Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux gouverneur que M. le marquis de Saint-Martin. Je prie Dieu qu'il le conserve et le console avec tout le christianisme, d'une bonne et sainte paix. Plût à Dieu, ma très-chère fille, que cette bénite neutralité fût bien établie. Quand cela sera, nous verrons ce qui se pourra faire, pour voir si vous pourrez venir ici. Vous pouvez penser quelle joie nous aurions de vous voir ; mais nous sommes fort surveillées, principalement en ces allées et venues, et de quoi l'on porte de nos nouvelles à Rome : cela nous fait quelquefois de la peine.

J'ai su ici la grande aumône que vous avez faite à nos pauvres [155] Sœurs du second monastère, et dit-on que vous prétendez aller jusqu'à cent écus. Je vous en remercie bien fort, non pour vous exciter à parfaire cette somme, mais plutôt pour vous dire que vous ne vous mettiez pas en peine de faire cette charité, sinon en tant que votre maison n'en soit point incommodée. Vous avez bien raison, ma chère fille, de vous pleinement abandonner à sa divine Providence, vous y confiant entièrement. — Je ne doute pas que vous ne receviez bien de la douleur du trépas de tant de bonnes Sœurs ; mais elles sont bien heureuses. Et je pense que Notre-Seigneur veut remplir leurs places de quelques autres âmes. Enfin, ma fille, il faut humblement baisser le cou sous la main du bon plaisir de ce souverain et très-débonnaire Père céleste, et la lui baiser amoureusement en tout événement. Je sais que c'est le désir de votre tout bon cœur, que le mien chérit très-cordialement, n'en doutez jamais, ma toute très-chère fille ; car je suis vôtre en Notre-Seigneur, qui soit éternellement béni ! Amen.

[P. S.] Votre messager n'est arrivé qu'à [hier] soir, et ce malin il a fallu en dépêcher un de Genève, qui est arrivé avec des lettres de nos Sœurs de Besançon. — Je salue très-cordialement toutes nos chères Sœurs vos filles, et leur souhaite le vrai esprit, humble, simple et doux de notre sainte vocation. Je vous conjure, et elles toutes, de bien prier Dieu pour moi. Loué soit notre bon Dieu et sa sainte Mère, le glorieux saint Joseph et notre Bienheureux Père et saint Augustin !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [156]

LETTRE MDCXXVIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE BOLLAIN

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Témoignage de sainte amitié.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma toujours plus chère et bien-aimée vieille fille,

Certes, vous me donnez toujours une nouvelle consolation quand je reçois des nouvelles de votre si bon cœur, du bon état de votre maison et de la très-aimable union qui est entre la chère Mère et vous. Oh ! béni éternellement soit Celui qui est l'auteur de toutes ces grâces ! Ma pauvre chère vieille fille ma mie, je suis tant accablée de lettres, d'affaires, de l'âge et de la charge, que je ne puis que me recommander à vos prières, et vous assurer que je suis toujours la pauvre vieille Mère, et vous serez toujours ma très-chère et précieuse fille, à laquelle je me confie totalement pour le soulagement et conservation de sa bonne Mère. Je suis vôtre de cœur, qui vous souhaite le saint amour.

[P. S.] Saluez bien toutes nos chères Sœurs, et dites, s'il vous plaît, à ma chère Sœur Petit[48] que j'ai prié pour madame sa mère ; et à ma Sœur Marguerite-Dorothée [de Monsors] qu'elle demeure soumise à la direction de sa bonne Mère, et que toutes ses peines se convertiront à son bien et à la gloire de Dieu, qui la veuille bénir.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [157]

LETTRE MDCXXIX (Inédite) - À MONSEIGNEUR CLAUDE D'ACHEY

ARCHEVÊQUE DE BESANÇON

Assurance de soumission et de profond respect. — Sœur M. -Agnès de Bauffremont sera reçue avec plaisir au premier monastère d'Annecy. — La Mère M. -Marg. Michel a été calomniée ; estime que saint François de Sales faisait de sa vertu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monseigneur,

Votre débonnaireté, reconnue de tout le monde, dont nous recevons de si paternels témoignages, nie donne confiance de vous offrir notre très-humble et filiale obéissance, avec des infinies actions de grâces pour tant de bonté, de saint zèle et de paternelle affection qu'il vous plaît, Monseigneur, témoigner en toute occasion aux filles de celui dont votre piété chérit si hautement et tendrement la mémoire et sainteté. Je ne puis vous témoigner les véritables ressentiments que j'en ai, Monseigneur ; mais j'assure Votre Seigneurie Illustrissime que Dieu a imprimé en mon âme une très-profonde révérence et dilection filiale envers elle, et un très-grand désir d'avoir quelque occasion de lui témoigner l'absolue autorité qu'elle a sur moi, par la promptitude et fidélité de mon obéissance à vos commandements. S'il vous plaît, Monseigneur, me faire la grâce de m'en imposer, je les estimerai précieux.

Ma Sœur la Supérieure de Besançon m'écrit le désir que votre bonté a que nia Sœur, sa chère cousine,[49] soit en ce monastère [d'Annecy] ; autrefois elle a eu quelque volonté d'y venir, maintenant elle n'en parle plus. Et selon que je connais son esprit, la proposition ne lui en doit pas être faite de notre part, cela mettrait en son esprit des pensées contre, ce me [158] semble ; mais si jamais elle nous en signifie la moindre inclination, je vous assure, Monseigneur, que nous la tirerons à nous et de tout notre cœur. Cependant, je crois que Votre Seigneurie en doit demeurer en repos, ce n'est pas une âme pour faire une mauvaise action. Je sais qu'elle aime sa vocation, et singulièrement notre Bienheureux Père, et qu'elle y vit plus contente que jamais et fait bien. Il est vrai qu'elle est attachée à la Supérieure par grande affection ; et certes, Monseigneur, c'est encore ici son conseil bonnement [plusieurs mots illisibles]. Elle a toujours eu une grande charité pour cette chère Sœur, que Dieu a fait passer par des grandes difficultés et peines intérieures, et ne fallait pas un cœur moins maternel et vigilant que le sien pour lui aider à passer les mauvais pas.

Votre douceur, Monseigneur, qui a autrefois honoré de sa bienveillance cette pauvre Mère [M. M. Michel], me permettra bien, je l'en supplie, de lui en dire ma pensée, puisque je pense que Dieu le veut, et que, si elle est déchue de la bonne estime que l'on a eue d'elle en vos quartiers, Monseigneur, c'est comme je crois avec beaucoup moins de sujet que l'on ne pense ; car j'ai peine à croire qu'une fille qui s'est dédiée à Dieu dès son enfance, qui a persévéré au bien tant d'années, s'en départe [jamais]. Nous l'avons eue céans longues années ; notre Bienheureux Père l'aimait et estimait grandement, et disait qu'il y avait quelque chose de divin en cette âme. Elle a gouverné céans grand nombre de novices, sous la conduite de ce Bienheureux ; elle y a été assistante en l'absence de la Supérieure, avec une générale satisfaction ; elle a gouverné trois monastères (celui de Besançon est le dernier) avec une grande édification et régularité. Notre confesseur, qui fut à Fribourg l'an passé, dit qu'il n'y vit que du bien. Tout cela, Monseigneur, me fait tirer cette conséquence, qu'au fond il n'y peut avoir tant de mal, mais que, comme c'est un cœur complaisant et cordial, la nécessité où elle se trouve et le désir qu'elle a de réussir en son entreprise, l'a [159] fait épancher au dehors, plus peut-être que la retenue et modestie de notre vocation ne requiert, et cela pour gagner les affections et être aidée en ses besoins ; en quoi certes elle a très-grand tort et se trompe en sa prudence humaine ; car un grain de confiance et résignation en la sainte Providence nous peut seul aider, et pourvoir en un moment plus d'affection à nous faire du bien, que toutes nos industries humaines en mille années. J'avoue aussi, Monseigneur, qu'elle s'est montrée trop sensible en ces petits tracassements temporels qu'elle a eus avec feu la pauvre Mère de Besançon ; mais tout cela, Monseigneur, ne vous doit pas tenir en peine pour ma très-chère Sœur [votre cousine]... Je demeure avec un très-profond respect, Monseigneur, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXXX - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À SUSE

Douleur de la Sainte en apprenant la maladie de madame Mathilde ; prières faites pour elle.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monseigneur,

Nous venons d'apprendre que Votre Excellence est auprès de notre très-honorée dame Mathilde, votre digne Mère et la nôtre très-chère et très-aimée. Monseigneur, je sais et je vois les épreuves que notre souverain Seigneur a fait de la fidélité de votre tout bon cœur. Mais quand sera-ce, me disait une fois notre Bienheureux Père, sur une occasion de voir trancher la tête à feu mon fils pour les misérables actions du monde [les duels], quand sera-ce, me disait ce grand Saint, que nous témoignerons à Dieu notre inviolable fidélité, qu'en ces occasions si âpres et si dures à la nature ? Oh ! Monseigneur, j'ai ferme [160] confiance que Celui devant lequel vous avez dépouillé votre âme de tout intérêt et affection humaine, pour la remettre en cette parfaite nudité dans le sein de son éternelle Providence, vous soutiendra de sa toute-puissante main, et vous confortera de ses saintes et intimes consolations, vous faisant savourer la douceur incompréhensible de l'union parfaite d'une âme avec le bon plaisir de son Dieu ; c'est le bonheur que mon âme souhaite à la vôtre très-chère, qui m'est précieuse. Et ne doutez point que nous ne fassions de continuelles prières pour la très-chère malade ; car Dieu sait l'amour et l'honneur que nous sentons pour elle, et le désir que nous avons de sa santé, mais surtout de son bonheur éternel. Je prie Dieu de départir à Vos Excellences l'abondance de ses plus riches grâces, et à tout ce qui vous appartient, demeurant en tout respect et de cœur sincère, Monseigneur, votre très-humble, etc.

LETTRE MDCXXXI - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Respectueuse affection. — Félicitations de son rétablissement. — Oratoire de saint Joseph.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 août [1639].

Madame,

J'ai eu un si grand accablement d'affaires dès notre retour de Turin, que bien que j'aie pensé à vous écrire, je n'en ai su bonnement prendre le temps, et votre bonté m'a prévenue, dont je la remercie très-humblement, vous assurant, Madame, qu'entre toutes les amitiés que Dieu m'a données, il n'y en a point que j'estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute précieuse, dont votre débonnaireté m'a voulu honorer et gratifier, et me donner des assurances en des termes tels que je n'y pense point sans une particulière consolation. Et je vous [161] conjure, ma très-chère Madame, de me continuer cette grâce, surtout par quelques saintes aspirations à notre doux Sauveur pour mon bonheur, vous assurant, Madame, que si ce que vous me proposez pouvait arriver, j'en recevrais un contentement indicible, pour jouir encore une bonne fois de l'honneur de votre chère et très-utile conversation ; mais je suis en un âge où je n'ose me promettre six mois de vie, ayant soixante-huit ans et la charge d'une famille de quarante-cinq filles. Je me trouve quelquefois dans des faiblesses qui me font douter si j'achèverai mon triennal ; en tout, la très-sainte et très-adorable volonté de Dieu soit faite.

Je bénis son infinie Bonté de vous avoir affranchie de tant de douleurs et incommodités corporelles. Sa Providence, je m'assure, a de grands desseins sur vous, ma très-honorée Madame, pour sa très-grande gloire. Et le glorieux saint Joseph vous est donc un puissant et débonnaire Protecteur. Je le remercie de tout mon cœur de la santé qu'il vous a obtenue. Ma très-chère Madame, recommandez-moi, je vous supplie, à sa sainte intercession. Votre prudence n'aurait garde de vous laisser tromper en l'ornement de son oratoire. Celui qui donne le fait à son gré.[50]

Le doux Jésus parachèvera, s'il lui plaît, la grande œuvre qu'il a commencée en votre chère âme, la portant jusqu'à l'extrême perfection de son saint amour. C'est le souhait de celle qui en toute sincérité et respect demeure de tout son cœur, Madame, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [162]

LETTRE MDCXXXII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Remercîments pour la promesse d'établir des Prêtres de la Mission dans le diocèse de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Notre bon prélat a grands sentiments de la charité que votre bouté veut faire aux âmes de ce diocèse[51] ; certes elle est grande, mon très-cher Père, et pour la gloire de Dieu. Ce diocèse étant si étendu et dans plusieurs lieux bien inaccessibles, il est besoin qu'il y ait des hommes qui aient des cœurs apostoliques. Oh ! quelle précieuse couronne Notre-Seigneur prépare à votre chère âme pour tant et de si grandes œuvres de vraie et solide piété ! J'en ai des sentiments inexplicables, et envers la bonté de la souveraine Providence sur vous et sur ce cher diocèse. Je le supplie d'accomplir ses hauts desseins en vous. Je suis toujours plus, votre, etc.

J'ajoute ce mot pour vous dire qu'au reste, plus nous considérons cette sacrée inspiration que la souveraine Providence de notre bon Dieu a versée dans votre digne cœur, pour l'établissement de ces bons ouvriers en ce diocèse, plus nous en sommes ravis, Mgr de Genève, moi, et tous ceux qui entendent parler de la charité de notre cher Père et pasteur, laquelle se perfectionnant dans le ciel, vous a obtenu cette chère et précieuse pensée pour le salut peut-être d'un million d'âmes dans son cher troupeau ; car cet évêché étant si étendu, si nombreux en peuple, et si voisin de la malheureuse Genève, ce secours y était tout à fait nécessaire. Ah ! mon vrai et très-cher Père, que vous êtes [163] heureux d'avoir été choisi de Dieu pour de si grandes œuvres ! Vos desseins, vos affections, vos biens, vos peines et toutes vos actions, et tout ce que vous êtes est tout employé à cette souveraine gloire de Dieu et salut des âmes rachetées de son sang, et au bien et conservation de notre petite Congrégation. Or je m'assure, mon très-cher Père, en la bonté de Dieu, qu'elle sera une couronne de gloire autour de votre tête ; je le désire du fond de mon âme, qui ne veut point être ingrate envers son tout bon et vrai Père, moyennant la grâce divine.

Je dis à notre bon M. Vincent que je crois que son zèle et piété lui feront faire cet établissement de ces bons Pères, si solidement que jamais il ne puisse être anéanti, ni par la disette des hommes, ni [par elle] des moyens qui pourraient arriver à sa Congrégation. Je m'assure, mon vrai Père, que vous ferez, sur la fermeté de cet établissement, tout ce qui se pourra humainement, afin que le salut des âmes en soit perpétuel. Je suis ravie d'admiration quand je vois le grand bien que ce dessein comprend pour les pauvres âmes. Dieu l'établisse selon son bon plaisir, et vous comble de plus en plus de l'abondance de toutes ses grâces ! Loué soit son très-saint Nom, mon très-cher et vrai Père !

LETTRE MDCXXXIII - À SAINT VINCENT DE PAUL

À PARIS

La Sainte se réjouit de l'arrivée des Prêtres de la Mission, et s'informe de ce qui est nécessaire à l'ameublement de leur maison.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Au reste, mon très-cher Père, ce m'est une consolation extrême d'espérer d'avoir ici de vos chers enfants ; notre tout bon et cher Père M. le commandeur de Sillery nous l'a promis. N'est-il pas [164] incomparable en sa charité, et nous très-obligées à la divine Providence de nous avoir donné un tel appui ? Bénie soit-elle éternellement ! Vous nous manderez bien, mon très-cher Père, tout ce qui sera requis de faire et de savoir pour la consolation de ce bon serviteur de Dieu. Je supplie sa douceur infinie de vous conserver longuement pour sa gloire et l'utilité de la sainte Eglise. Conservez-moi en votre souvenir devant Dieu et en votre affection paternelle, puisque je suis de tout mon cœur quoique indigne, etc.

[P. S.] Mon cher Père, quand je considère les fruits que ces deux bons ouvriers feront en ce grand et nombreux évêché, j'en suis ravie, et m'assure de votre piété et zèle en la divine gloire, que vous ferez faire cet établissement si solide, qu'il ne puisse jamais déchoir, ni pour la disette d'hommes ni de moyens qui pourrait arriver en votre Congrégation. Faites-nous aussi savoir comme il faut les lits et autres ameublements nécessaires à vos bons Pères.

LETTRE MDCXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE JEANNE-FRANÇOISE DE CHALLES[52]

SUPÉRIEURE À CHAMBÉRY

Conseils pour le choix des Sœurs qui doivent être proposées à la prochaine élection, et le changement des officières.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 août [1639].

Ma très-chère fille,

Voilà notre bon M. Marcher qui s'en va auprès de vous, mais un peu plus tôt que vous ne désiriez. — Quant aux propositions [165] que vous me faites, je crois vous y avoir déjà répondu ; il est bien fâcheux quand les lettres se perdent. Je vous répète que vous devez être remise sur votre catalogue, et vous disposer à porter plus courageusement le fardeau, si Notre-Seigneur a destiné que vous soyez réélue. Je ne sache point de Sœur dans votre maison qui soit encore propre à être proposée que vous et ma chère Sœur Anne-Françoise [Bertrand de la Perrouse]. Soit sur l'une ou sur l'autre que le sort tombe, j'espère que Dieu donnera sa bénédiction et sera Lui-même le conducteur. Notre chère Sœur M. -Julienne a, de vrai, bien les conditions ; mais, étant si infirme de corps, je ne pense pas qu'elle eût la force de subsister à la peine qu'il faut pour une si grande communauté. Vous pourrez donc, avec vous et ma Sœur Anne-Françoise, mettre sur votre catalogue ma Sœur la déposée d'Aix. Pour ma Sœur Françoise-Gasparde [Favier], elle ne doit pas y être mise. S'il est besoin d'en rendre capable M. Maurice, vous lui direz tout simplement que, bien que cette chère Sœur soit très-bonne et très-vertueuse, que néanmoins l'expérience a fait voir que Dieu ne lui a pas donné les talents pour la conduite. [166] La maison d'Aoste est en tel état, que l'on ne la peut remettre en l'état qu'elle devrait être.

Pour le changement de vos officières, c'est à celle qui sera élue à juger de ce qui sera bon d'être fait. Je pense pourtant que vous ferez bien de faire assistante ma Sœur Françoise-Gasparde. — Pour ce que vous devez à ce monastère, vous savez ce que je vous en ai écrit : pour les intérêts, il n'en faut point parler ; pour le principal, j'espère aussi que Notre-Seigneur permettra que l'on ne le vous demandera pas, sinon que cette maison devienne bien pauvre et la vôtre bien riche, et que, par ce moyen, vous rendiez le réciproque. — Pour les coulpes que vous devez dire à votre déposition, c'est par exemple : Monseigneur ou mon Père, je dis très-humblement ma coulpe de n'avoir pas servi nos Sœurs avec assez de soin ; je ne leur ai pas donné assez de confiance de s'adresser à moi dans leurs besoins ; j'ai été aussi trop facile à parler sans nécessité au silence de la nuit. Voilà, ma fille, pour vous condescendre, que je vous marque comme il faut dire. C'est à vous de choisir ainsi quatre ou six des fautes à quoi vous connaîtrez avoir plus ordinairement manqué. Ma fille, M. Marcher vous dira le surplus, et moi, que de cœur je suis toute vôtre. Dieu soit béni et vous bénisse et toutes nos chères Sœurs, et les deux chères germaines. Quand enverrons-nous prendre notre tourière, et combien faut-il pour son hiver ? Dites-le-moi.

Ma très-chère Sœur, je vous recommande grandement le paquet de Turin ; remettez les lettres de madame la marquise de N. à M. Marcher, afin qu'il prenne la peine de les donner lui-même.

Conforme à une copie de l’original gardé à la Visitation de Chambéry. [167]

LETTRE MDCXXXV - AU RÉVÉREND PÈRE DE CONDREN

GÉNÉRAL DE LA CONGRÉGATION DE L'ORATOIRE, À PARIS

Demande d'un souvenir devant Dieu, — Désir de voir prolonger le séjour d'un Père Oratorien à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Mon Révérend et très-cher Père,

Vous n'avez garde de conserver en votre souvenir une si pauvre et si chétive créature que moi ; néanmoins, il y a quatre ans passés que votre bonté m'avait promis de me recommander souvent à notre débonnaire Sauveur, et de m'écrira tous les ans une fois quelques-unes de vos divines pensées et affections. Votre Révérence l'a fait une seule fois. Je ne veux pourtant pas me plaindre, car vous êtes mon très-honoré et très-cher Père ; mais je vous ressouviens de votre promesse, et vous dis que j'ai une extrême nécessité de votre assistance devant Dieu, vous conjurant de m'en faire souvent la charité.

Nous avons ici un fort cher gage de votre sainte Congrégation, le Révérend Père N., homme rare en zèle au service de la gloire de Dieu et du bien des âmes, et l'un des plus désintéressés serviteurs de Dieu qui se puisse guère rencontrer. Il y a environ dix ou onze mois que nous l'avons ici logé avec notre confesseur ; il a fait tant de fruits en cette ville, par ses belles et dévotes prédications et conférences, qu'il a gagné le cœur de tous ceux de la ville et des environs. Notre bon prélat Mgr de Genève, que Dieu nous a donné seulement depuis peu de jours,[53] le siège ayant été vacant quatre ans, a un amour et estime très-particulière de ce bon Père, et désire grandement que Votre Révérence agrée qu'il demeure avec lui. Je vous [168] en supplie de fout mon cœur, et avec espérance que votre débonnaireté ne nous éconduira pas, puisque même, je crois, cela n'est point contraire à vos statuts, ayant vu plusieurs de vos Pères demeurer ainsi avec des prélats, pour les assister ès fonctions de leur charge pastorale. Nous attendons la même grâce, car ce bon Père ne veut arrêter que par obéissance, et j'espère que Dieu bénira sa demeure ici de beaucoup de profits spirituels.

Je demande à Votre Révérence si elle a bien travaillé et beaucoup avancé au sacré dessein dont il lui plut de me parler à Paris. Mon Dieu ! que je le désirerais, et d'autant plus que je crois qu'il y a peu d'esprits qui pensent à cela, et qui aient la clarté pour y réussir, comme ferait Votre Révérence. Dieu vous donne le temps et les lumières pour un si grand et utile ouvrage, et comble toujours d'une plus grande sainteté votre chère âme, et lui donne quelque petit ressouvenir d'offrir à la divine miséricorde celle qui demeure en tout respect, votre, etc.

LETTRE MDCXXXVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Différer la conclusion d'une affaire.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, août 1639.]

Ma très-chère fille,

Nous avions [hier] à soir fait notre dépêche, quand nous reçûmes votre seconde lettre qui m'étonna un peu, voyant que M. votre Père spirituel étant ici, vous ne lui disiez ni écriviez rien de toute cette affaire, et disiez être sur le point de vous accorder. Certes, ma très-chère fille, lui et moi en serions très-marris, craignant que cela ne préjudiciât et encore n'apportât [169] du trouble à votre maison. Si l'accord est fait, patience ; mais s'il ne l'est pas, il faut absolument retarder jusqu'à ce que lui et moi soyons par delà. Il partira vendredi et sera samedi vers vous. Il faut donc délayer, ma très-chère fille, pour attendre votre Supérieur. — Je vous donne le bonjour et prie Notre-Seigneur qu'il vous comble de ses grâces. Je suis tonte vôtre.

Il faut seulement attendre M. Quêtant pour aider à votre accord s'il n'est pas fait. « La paix est une chère marchandise », disait notre Bienheureux Père ; mais aussi, celle de la maison doit être considérée. Enfin, si votre accord n'est pas fait, attendez M. Quêtant ; s'il l'est, patience, Dieu accommodera tout, s'il lui plaît. Je le supplie vous combler de ses grâces.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXXXVII (Inédite) - À LA MÊME

Dispositions à prendre pour un voyage de la Sainte à Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 août 1639.

Ma très-chère fille,

Il faut adorer Dieu en tout ce qu'il lui plaît permettre nous arriver. L'affaire que vous nous marquez est vraiment fâcheuse ; mais vous êtes bien obligée de rendre grâces à Dieu de la miséricorde qu'il vous a faite de vous y être comportée si sagement en vous retirant, et quittant par ce moyen de plus grands bruits contre vous, et de plus grandes parlementeries parmi les séculiers, qui auront sujet de s'édifier de votre retenue, laquelle m'a d'autant plus consolée, qu'elle est conforme à l'esprit des vraies Filles de la Visitation. Soudain la vôtre reçue, nous avons envoyé chercher M. Quêtant, auquel ayant raconté l'affaire, il s'en est allé vers Monseigneur pour faire ce qu'il faut, qui ne [170] sera autre, comme je pense, pour aujourd'hui, qu'un commandement de part et d'autre de ne rien bouger jusqu'à ce que des prud'hommes aient réglé et donné à chacun ce qui lui vient, conformément à ce que vous avez écrit ; car c'est comme je pense le plus court.

Quant à mon passage auprès de vous, Mgr de Genève m'a dit qu'il était nécessaire que j'y aille, ainsi que M. Quêtant vous l'aura écrit. Si vous nous envoyez la litière lundi, nous pourrons partir mardi, pour être là le jour de la Notre-Dame. Si moins, vous enverrez en sorte que nous puissions partir le lendemain de la fête. Je presse un peu parce qu'il me faut être ici pour le commencement d'octobre, à cause des solitudes ; et pour me tenir plus prête, je commence de parler à nos Sœurs pour le mois.

M. Quêtant dit que vous n'aviez pas bien compris le jour comme nous le lui avions dit, qui est que si vous faites que l'équipage soit ici lundi, qui est d'aujourd'hui en huit jours, nous partirons mardi, pour arriver auprès de vous le mercredi, veille de la Notre-Dame ; ou bien vous l'enverriez pour partir le lendemain de la fête. Plus vous avancerez, et plus vous aurez de temps ; mais tâchez d'obtenir de ces dames que nous allions, ma compagne et moi, dans la litière, car j'ai un peu de peine de voir aller une Religieuse seule à cheval. Et si vous pouviez avoir un cheval d'ami pour M. Marcher, nous le pourrions arrêter quelques jours avec nous. M. Quêtant a fait toute diligence après votre affaire, qu'il a fallu prendre d'un autre biais que nous ne pensions, tout à fait par bon conseil. Or sus, ma fille, ne vous empressez de rien, faites tout doucement ce que vous pourrez, sans désirer davantage. J'écris à M. de Félicia : il voudra quelque chose ou non.

[P. S.] Ma très-chère fille, voilà un paquet important pour nos Sœurs de Nancy et les autres maisons de Lorraine ; pour Dieu que notre bon M. de N. le recommande de bonne sorte, [171] afin qu'il aille sûrement. Dieu fasse abonder sur vous et votre famille son saint amour. Je sens de la joie en l'espérance de vous voir. Dieu fasse que ce soit à sa gloire. Il soit béni.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXXXVIII - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

Félicitations sur la guérison de sa mère. Joie d'apprendre qu'elle a fait vœu de se consacrer à Dieu au premier monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 septembre 1639.

Monsieur,

Nous avons reçu le 2e et le 3e de ce mois vos deux lettres. Un peu auparavant je vous avais écrit. Dieu soit béni de la bonne espérance que vous nous donnez par la vôtre dernière de la convalescence de notre très-honorée dame, Madame Mathilde, et du saint vœu qu'elle a fait de consacrer le reste de ses jours au service de notre divin Maître et débonnaire Sauveur. Quel bonheur pour Son Excellence et quelle douce consolation pour la vôtre, Monsieur, et pour toutes nous autres, puisque ce bon dessein nous donnera l'honneur de posséder sa chère présence ! Certes, sa maternelle bonté nous oblige en ce choix, plus que je ne vous saurais dire, Monsieur. Hélas ! avec quel cœur la recevrons-nous ! nos esprits se réjouissent déjà en cette espérance, Croyez, Monsieur, que nous l'honorerons, servirons et chérirons comme votre et notre vraie et chère Mère. Je vous supplie de l'en assurer, et que nous persévérerons à prier Dieu qu'il lui augmente sa santé et la confirme en ses saints désirs, et veuille, par son infinie miséricorde, combler de plus en plus votre belle âme de son saint amour, vous protégeant en tout, et votre très-illustre famille.

Je demeure invariablement, en tout respect, et incomparable affection, votre, etc. [172]

LETTRE MDCXXXIX - À MONSEIGNEUR JUSTE GUÉRIN

ÉVÊQUE DE GENÈVE, À ANNECY

Regret de partir pour Thonon, sans avoir reçu sa bénédiction. — Vœu fait par Madame Mathilde de Savoie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monseigneur et mon très-aimé Père,

Mon Dieu ! qu'il me fâche de partir [pour Thonon] sans recevoir votre sainte bénédiction ! Nous arrêtâmes tout hier pour avoir ce bonheur et consolation ; mais la bonne fête nous presse pour arriver avant le jour de la Nativité, et le muletier aussi nous sollicite, de sorte que, quelque temps qu'il fasse, il faut partir. Mon très-honoré Père, priez Dieu pour nous que ce voyage soit à sa gloire ; je le fais de bon cœur, puisque c'est sa sainte volonté, bien mortifiée de partir sans vous voir, mon très-cher Père. Je laisse à ma Sœur M. -Antoinette [de Vosery] le soin de préparer ce qui sera requis pour l'accommodement des bons Missionnaires, et d'en parler avec Votre Seigneurie Illustrissime.

Je reçus avant-hier une lettre de M. le marquis de Pianesse, qui m'écrit que dona Mathilde étant dans l'extrémité, Dieu la leur donna, et qu'elle a fait vœu de passer le reste de ses jours au service de Dieu en cette maison. Je crois que votre bonté aura consolation de cette nouvelle. Mon Dieu ! Monseigneur, nous reviendrons vous trouver ici.

Mon vrai très-cher Père, que je chéris et honore si tendrement, et avec un entier respect et soumission, Dieu vous conserve ! Je suis votre pauvre, humble, indigne fille, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Pistoie (Toscane). [173]

LETTRE MDCXL - À LA MÈRE MARIE-INNOCENTE JOLY DE LA ROCHE

SUPÉRIEURE À BELLEY

Éloge de M. des Échelles. — L'abandon à la volonté de Dieu est le chemin par lequel doivent marcher les Filles de la Visitation. — Nouvelles de Turin.

VIVE † JÉSUS !

[Thonon, 163 !).]

Ma très-chère et bonne fille,

Je ne puis que je ne bénisse toujours Notre-Seigneur avec une nouvelle action de grâces du zèle que le bon M. des Échelles a pour maintenir l'observance en sa pureté. Je ne pouvais penser autre chose d'une âme si vertueuse que celle de ce fidèle serviteur de Dieu. Je prie sa souveraine Bonté de nous donner toujours de pareils Supérieurs, et de nous faire la grâce d'en profiter comme d'une faveur très-précieuse, départie de la bonne main de Dieu, de laquelle, ma très-chère fille, vous devez encore recevoir les peines dont vous m'écrivez : ne les craignez point, ne les appréhendez point ; regardez-les et les recevez comme une voie dans laquelle Dieu veut que vous le glorifiiez maintenant. Faites fidèlement ce que vous me marquez, ma très-chère fille. Regardez cette sainte Providence, acceptez sa très-sage conduite, et vous y soumettez avec une entière confiance, vous souvenant que c'est le vrai chemin des Filles de la Visitation de marcher toujours fidèlement à la vertu, acceptant et embrassant filialement tout ce que la très-sainte volonté de notre bon Dieu nous présente, ne voulant, au temps et en l'éternité, que l'accomplissement de cette très-sainte volonté.

Nous avons vu avec consolation la bonne madame la baillive, laquelle je n'eusse point reconnue, ni celles qui sont avec elle, si l'on ne m'eût dit qui elles étaient ; nous l'avons caressée de bon cœur, car elle le mérite. Puissions-nous, ma très-chère fille, nous tenir si proche de notre glorieuse Mère au long de [174] sa sainte octave, que nous obtenions la grâce de sa maternelle bénédiction ! Je vous supplie, ma très-chère fille, de la demander et faire demander pour moi à nos chères Sœurs que je salue cordialement, et leur souhaite la grâce que leurs cœurs ne soient plus en la -terre, puisque tous nos trésors sont au ciel. Faites-les beaucoup prier pour la paix, ma très-chère fille, et pour notre très-bonne princesse, et encore pour nos Sœurs de Turin, desquelles nous ne pouvons apprendre nouvelles quelconques. Je vous assure que j'en suis en peine ; mais je remets tout entre les mains de notre bon Père céleste, qui ne permet que rien arrive aux siens que pour leur mieux. Sa seule Bonté soit à jamais votre unique bien. Je suis, ma très-aimée fille, entièrement vôtre.

Ma chère fille, l'on nous a assuré que nos Sœurs de Turin n'ont point à craindre, et que le prince Thomas a grand soin des maisons religieuses. — Votre très-humble indigne sœur et servante en Notre-Seigneur, toute vôtre très-cordialement. Ma chère fille, jetez-vous en Dieu tant que vous pourrez.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MDCXLI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À FRIBOURG

Réponses au sujet des difficultés qu'offre la fondation de Fribourg.

VIVE † JÉSUS !

Thonon, 23 septembre [1639].

Ma très-chère fille,

Je n'ai reçu aucune de vos lettres depuis notre retour de Turin. Je bénis Dieu de quoi sa bonté n'a pas permis que vous vous soyez mise en chemin en ce temps si calamiteux et plein de dangers, tant pour les maux contagieux qu'autres, et même [175] j'eusse eu crainte que Mgr notre très-digne prélat ne l'eût pas approuvé, car je m'aperçois qu'il est extrêmement exact en ce qui regarde la clôture ; j'eusse pourtant été fort consolée de vous voir.

Quant aux deux points de votre lettre, [mots illisibles] vous savez bien que je n'étais pas à Annecy quand M. Marcher vous fut trouver, ni quand il revint- et à mon retour je ne m'aperçus pas que Mgr votre digne prélat attendît de nous aucune réponse. Secondement, quant à la proposition que vous nous faites, me disant qu'il serait nécessaire que le monastère d'Annecy acceptât par contrat les filles que vous recevez, ainsi que l'on a fait pour ma chère Sœur M. -Désirée [Clément], je ne pense pas que nos Supérieurs ni le Chapitre l'acceptent ; car si bien l'on a fait cette gratification à cette chère Sœur, l'on ne voudrait pas la faire à d'autres. — Votre messager est arrivé sur le temps de notre départ de ce lieu. À la vérité, il eût bien été à souhaiter que vos Sœurs fussent toutes ensemble ; mais, selon que vous me dites, il semble qu'il ne se peut pour maintenant, c'est pourquoi il faut avoir patience. Je remets le tout au jugement de Mgr votre prélat, ne me voyant aucun remède pour cela, espérant en la bonté de Dieu qu'il prendra soin de tout, si toutes, comme je le veux croire, tâchez de le servir dans l'observance. Ma très-chère fille, je crois que vous tenez main à cela ; car je ne puis me méfier de vous en ce point, ayant trop de connaissance de votre zèle et affection à votre vocation. Au nom de Dieu, faites que sa bonne odeur soit conservée pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, et croyez que mon cœur conservera toujours son entière dilection pour vous, suppliant Notre-Seigneur vous combler de grâces et vous guider en tous vos besoins. — Je suis vôtre de cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [176]

LETTRE MDCXLII - À MONSIEUR BAITAZ DE CHATEAU-MARTIN

DOYEN DE LA COLLÉGIALE DE NOTRE-DAME d'ANNECY PÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION

Désir d'apprendre de ses nouvelles. — Offres de service.

VIVE † JÉSUS !

[Thonon, 1639.]

Monsieur mon très-honoré Père,

Nous voici extrêmement en peine de votre maladie, bien qu'avec bonne espérance que notre bon Dieu vous conserve pour le bonheur et consolation de plusieurs et de nous très-particulièrement, mon très-cher Père, qui nous êtes si précieux. Nous avons prié M. Marcher d'aller jusqu'à vous, pour nous rapporter la vérité de votre état, et savoir si nous ne pourrions point vous servir en quelque chose, ce qui nous serait grande consolation ; car Dieu sait combien cordialement vos chères filles et tout ce qui leur appartient est totalement vôtre. Mon très-cher Père, Dieu, par sa bonté, vous l'établisse en parfaite santé, et vous comble de sainteté. Je suis de cœur, mon très-honoré Père, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXLIII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉS À GRAY

Bon état du monastère de Thonon. — Les malheurs du temps et l'autorisation de l'archevêque de Besançon justifient l'élection de la Mère H. F. Belin.

VIVE † JÉSUS !

Thonon, 28 septembre [1639].

Ma très-chère fille,

Avant que partir de notre monastère de Thonon, il faut que je vous fasse ce petit billet pour saluer chèrement votre bon et cher cœur. J'ai été extrêmement consolée de voir la bonne [177] conduite de la bonne petite Mère [de Rabutin] que vous connaissez, mais c'est Dieu qui conduit avec bénédiction par elle ; car ce monastère a fait un changement nonpareil de bien en mieux ; et son saint Nom en soit béni et glorifié éternellement !

Je viens de recevoir une lettre de ma Sœur [Hélène-F. Belin] Supérieure de Besançon, laquelle me fait clairement voir son cœur et sa conduite ; car elle me parle avec une naïveté très-grande. Je ne puis douter que ce ne soit Dieu qui l'ait choisie pour la conduite de cette maison-là, bien qu'il serait à souhaiter qu'elle eût l'âge marqué en nos Constitutions ; mais nous sommes en un temps si calamiteux qu'il ne serait pas à propos d'aller chercher des Supérieures hors de son monastère. Et c'est le sujet pourquoi Mgr l'archevêque de Besançon a permis qu'elle fût proposée. Il faut espérer que Dieu suppléera à ce défaut, puisque c'a été la nécessité qui l'a fait faire, et non pourtant aucune persuasion ni menée, et je connais par ses lettres une très-bonne conduite et une prudence et sagesse très-grandes, surtout en l'affliction de la contagion qui s'est prise en leur monastère. Ç'a été par le commandement de Mgr leur prélat, quoique bien à leur corps défendant pour ne le pas faire ; mais il était tout à fait expédient pour éviter un mal plus grand. Je vous prie, ma chère fille, d'avoir grande union avec elle, par vos petites communications, et aussi avec la Mère de Fribourg ; car je désire que ma grande fille fasse cela, pour faire, par ce moyen, que l'union se maintienne entre vous.

Ma toute très-chère fille, que mon chétif cœur chérit sincèrement, Dieu vous rende toute selon son Cœur divin et toutes vos chères Sœurs. Ma fille, priez bien toutes notre doux Sauveur qu'il me reçoive dans le sein de sa miséricorde au partir de cette vie, et que ce qui m'en reste soit tout employé selon son bon plaisir. Amen. Dieu soit béni ! Je suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [178]

LETTRE MDCXLIV - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

Consolations sur la mort de Madame Mathilde de Savoie. — Abandon à la divine Providence an milieu des tribulations de la vie. La Sainte recommande le monastère de Turin à sa protection,

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monsieur,

J'ai reçu avec une sensible douleur de cœur la nouvelle du départ de Madame Mathilde, votre très-chère mère,[54] et ne regarde point vos afflictions qu'avec tendresse, admirant les voies de Dieu sur vous, lesquelles j'adore et révère avec vous d'une entière soumission à la très-sainte volonté de notre grand et très-miséricordieux Père céleste. J'honorais avec une très-forte affection la très-vertueuse défunte ; mais, laissant à part les sentiments naturels causés par son absence visible, j'ai en mon âme une grande consolation de la savoir au port assuré de la bienheureuse éternité. Oh ! que la grâce qu'elle a reçue de l'immense bonté de Dieu est grande ! Et toutes choses considérées, je dis encore une fois de tout mon cœur : Oh ! qu'elle est heureuse ! et que nous avons bien sujet de nous réjouir de la félicité qu'elle possède, en espérance ou en effet ! [179]

Sitôt que j'eus reçu votre lettre, Monsieur, j'écrivis et fis écrire de ma part à tous nos monastères généralement, suppliant de faire offrir l'adorable sacrifice avec une communion générale pour le repos de cette chère âme, qui m'a intimement obligée ès témoignages qu'elle m'a rendus de sa précieuse amitié ; elle me sera toujours présente en mes pauvres prières. Et pour vous, Monsieur, je désirai, dès l'honneur que j'eus de votre connaissance, que votre âme et la mienne ne fussent qu'une en Dieu par une intime union à sa très-sainte volonté, que je connais être votre régente et souveraine gouvernante. Nous voici bien au temps et dans les occasions de jeter fixement notre regard en elle, et lui témoigner notre invariable fidélité en la pratique de cet incomparable document, qui est au chapitre du neuvième livre de l’Amour divin : « Es-tu pris dans les filets des tribulations ? Hé ! ne regarde point ton aventure ; regarde Dieu et le laisse faire. » Certes, Monsieur, il n'y a que ce seul refuge parmi tant d'orages ; mais heureuse l'âme qui demeurera dans le saint tabernacle en repos et confiance, attendant le secours de la souveraine Providence, qui ne manque à ceux qui espèrent en elle !

Je ne suis pas sans peine de nos pauvres Sœurs de Turin, en cas que la paix ne se fasse point, car leur maison est toute à la batterie, à ce que l'on nous dit. Votre Excellence, qui sait les affaires du monde, leur donnera, s'il lui plaît, les conseils qu'elle jugera leur être nécessaires ; je l'en supplie très-humblement. Que si la souveraine douceur de notre bon Dieu vous donnait une sainte paix, hélas ! que de bonheur et de sujet de le bénir ! Je ne douterais nullement, Monsieur, que votre bonté ne pourvût avec un soin et dilection toute paternelle à l'affermissement de leur établissement et à leur consolation ; j'aurais mon entier soulagement de ce côté-là. Notre débonnaire Sauveur ait pitié de nous, et vous conserve et protège en tous vos besoins et affaires. [180]

Il me semble, Monsieur, que vous témoignez de désirer garder le crucifix que nous avions envoyé à feu madame votre mère ; il est tout vôtre, et ne laissera d'être mien demeurant nôtre entre vos mains. Gardez-le donc, je vous prie, et croyez que mon âme vous chérit et honore avec toute l'affection qui lui est possible. Ne m'oubliez jamais devant Dieu, et croyez que vous m'y serez toujours présent, vous souhaitant incessamment les richesses du saint amour. Je demeure en tout respect, Monsieur, votre, etc.

LETTRE MDCXLV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Tendre sollicitude pour cette Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma très-chère fille, ce n'est que pour saluer très-chèrement votre tout bon cœur, et le conjurer de bénir Dieu avec nous de toutes ses miséricordes. Recommandez-moi bien à sa Bonté que je salue avec nos bonnes dames.

Voyez-vous, je n'ai loisir d'écrire ; mais si vous faites bien ce que je vous dis dans ma dernière lettre, vous serez toujours plus ma chère fille, que j'aime uniquement. Je salue toutes nos Sœurs. Dieu soit loué, ma très-chère fille, et vous bénisse toutes. Amen.

Je vous ai songé cette nuit avec un visage pâle et défait, comme l'on vous a dépeinte. Certes, ma chère fille, je ne puis avoir consolation de cela : si vous vous amendez, je pardonnerai tout, sinon, de vrai, je demeurerai en mon mécontentement, et d'autant plus que je vois que même vous n'obéissez pas à M. votre Supérieur, en ce qu'il vous commande pour votre soulagement. De vrai, cela n'est pas selon la vertu, bien que [181] sous beau prétexte. — J'ai reçu votre sacrifice ; je l'offrirai demain à Notre-Seigneur à la sainte communion, Dieu aidant, avec le mien. Je supplie la divine Bonté de consumer l'un et l'autre au feu de son pur amour, et que jamais nous ne reprenions ce que nous avons donné.

Ma vraie très-chère fille, que j'aime certes uniquement, je vous conjure d'avoir de la santé, que je désire plus que la mienne propre. Nous sommes revenues heureusement, grâce à Dieu, que je supplie vous combler de son saint amour. Mille saluts à toutes nos chères Sœurs et à nos dames. — 1er octobre.

Celle lettre est formée de quatre post-scriptum ajoutés par la Sainte à différentes lettres que des Sœurs d'Annecy adressaient à la Mère de Rabutin en cette année 1639.

LETTRE MDCXLVI - À LA SŒUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

À MONTPELLIER

Estime pour la Mère M. A. de Rabutin. — Il est dangereux de recevoir des Religieuses d'un autre Ordre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], À octobre 1639.

Ma très-chère fille,

Ce mot est pour vous saluer par cette bonne occasion de ce bon Monsieur, frère de Monseigneur, et pour vous dire que, grâce à Dieu, nous nous portons bien. Il y a trois ou quatre jours que nous sommes de retour d'un petit voyage que nous avons fait à Thonon, où j'ai reçu grande consolation de voir l'avancement que ces chères Sœurs ont fait sous la bonne conduite de cette jeune Mère. Dieu donne grande bénédiction à sa conduite. C'est une âme vraiment humble ; et, pour cela, la grâce de Dieu habile en elle, et fait par elle ce saint ouvrage.

Je ne réponds pas à vos dernières, parce que les vôtres précédentes me disaient presque les mêmes choses, sinon le changement qui était survenu à ces Religieuses que vous avez de ce [182] prieuré. L'on voit par là comme il est dangereux de nous mélanger avec des Religieuses d'un autre Ordre ; c'est une grande charge dans un monastère. Je n'ai rien à vous dire sur cela ; car je trouve que vous vous y êtes bien comportée. Donc, ma très-chère fille, celle que je vous ai écrite par un jeune homme parisien, fort assuré, et qui était la réponse de la vôtre précédente, répondait aussi à tout ce que la vôtre dernière disait, excepté ce susdit point. Ce m'est bien du contentement de savoir toujours un peu de vos nouvelles, mais je m'aperçois que les lettres se perdent bien par les chemins. Priez toujours bien Dieu pour la sainte paix, à ce qu'il plaise à notre bon Dieu nous la donner, si c'est son bon plaisir. Je me recommande à vos prières, et vous assure que je suis de tout mon cœur d'une entière affection, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives (le la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXLVII (Inédite) - À LA SŒUR JEANNE-FRANÇOISE PONSILLION

À TURIN

Encouragement à servir Dieu avec allégresse et générosité. — Messages.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 octobre [1639].

Il faut que de ma propre main et de tout mon cœur je vous dise que vous êtes ma très-chère fille et bien-aimée filleule,[55] à qui je souhaite une grande générosité et sainte allégresse d'esprit. Oui, ma fille, il la faut avoir pour faire et souffrir [183] tout ce qu'il plaira à ce bon Dieu vous envoyer, et ne faut plus pleurer cette chétive marraine et indigne, mais bien prier Dieu pour elle. Oh ! que je suis contente de savoir votre cher cœur renouvelé en paix et vigueur pour le saint amour. Conservez bien ce cher sentiment divin ; ne vous étonnez point de vos défauts, embrassez votre abjection et ne vous laissez jamais abattre, mais relevez toujours votre cœur dans ce doux Cœur de notre souverain Bien, le divin Jésus, qui soit éternellement béni et glorifié de nos âmes. Amen.

Quand vous écrirez à la très-bonne signora votre chère mère, saluez-la étroitement de ma part ; je l'aime et l'estime plus que je ne puis dire et ses chers petits-enfants, que je prie Dieu bénir et leur conserver leur bonne grand'mère, la comblant de son saint amour. — Je vous prie, ma chère filleule, de saluer tendrement de ma part toutes nos bien-aimées novices ; certes, je les porte toutes dans mon cœur comme mes filles très-chères, auxquelles je souhaite sincèrement toute sainte perfection, surtout celle de la sainte douceur, obéissance et allégresse d'esprit. Et, vous embrassant toutes, professes et novices, avec les plus tendres affections de mon cœur, je demeure toujours de toutes, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original ; gardé à la Visitation de Sorésine (Lombardie). [184]

LETTRE MDCXLVIII - À MONSIEUR TRUITAT[56]

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION, À TURIN

Demander à Dieu les lumières nécessaires pour bien s'acquitter de ses fonctions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monsieur,

Je bénis Dieu qui a tenu en sa divine et paternelle affection notre chère maison : croyez qu'elle m'est bien présente devant Dieu. Je suis bien aise que Mgr l'archevêque ait agréable que vous commenciez à confesser nos Sœurs. Demandez journellement à Dieu sa sainte lumière pour lui rendre ce service utilement, et à la consolation et utilité de ces chères âmes. La présence de Dieu vous fournira et inspirera ce qui leur sera nécessaire, si, vous abaissant devant sa divine Bonté, vous réclamez sa grâce et ce qui sera profitable à chacune.

Je vous prie d'aller faire très-humble révérence de ma part à Monseigneur et saluer toute sa maison, comme aussi M. de Roncasio et madame. Saluez très-chèrement le Père recteur, M. le marquis et madame la marquise de Pianesse, M. le marquis de Lullin, la signora Catherine, ma chère madame la comtesse Rippes et sa suite, et enfin tous les amis et amies, nos chers voisins et voisines et les bonnes Annonciades. Je ne puis [185] leur écrire ; mon corps se lasse incontinent. Je me recommande à leurs saintes prières ; assurez-les qu'en ce que je pourrai les servir, en la personne de leurs bonnes Sœurs en ce pays, je le ferai de bon cœur. Conservez-moi en votre souvenir devant Dieu, et croyez que je suis de cœur votre très-humble, etc.

LETTRE MDCXLIX (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Maternelles recommandations.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 octobre 1639.

Ma très-chère fille,

Dieu soit béni de tout et en toutes choses, particulièrement en la bonne santé que vous me dites que vous avez, et au soin de faire tout ce que l'on vous prescrit pour la conserver. Voilà une boîte de tablettes : usez-en comme il est marqué, et des autres remèdes, je vous en prie ; mais cela exactement, car tout est doux et facile, et avec peu de frais. Je vous prie, ne faites aucun jeûne extraordinaire, et encore abstenez-vous-en pour peu d'incommodité que vous ayez. Continuez à prendre de bon cœur les petits soulagements que l'on vous a marqués, et ceux que vos incommodités requerront, comme vous les feriez prendre à une autre. Buvez votre vin, pour le moins la moitié de votre pot,[57] car ils sont fort petits chez vous. Ne vous levez ni couchez plus tôt ni plus tard que les autres, ni ne travaillez aux choses pénibles, car je sais que votre complexion ne le porte pas ; et gardez-vous de faire aucune discipline que celle [186] du vendredi. Tenez votre esprit en paix et tranquillité, et passez cette misérable vie doucement. Ne prenez point à cœur les fautes de vos Sœurs, ni leurs tracasseries ; faites ce que vous pouvez doucement autour d'elles et remettez le surplus à Dieu.

Priez et faites fort prier afin qu'il plaise à Dieu convertir les misères et calamités de ce monde à sa gloire et au salut du peuple, et ne m'oubliez pas. Si vous voulez que j'écrive à ma Sœur J. -Antoine, je le ferai ; enfin il la faut tenir ferme dans les promesses qu'elle m'a faites, et lui dire que je vous en ai parlé et de me mander comme elle fera. Dieu nous soit en aide et soit béni et sa sainte Mère. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCL - À LA MÈRE MARIE-AGNÈS LE ROY

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Satisfaction que la Sainte a reçue du bon état de la maison de Thonon. — Rédiger la relation d'un miracle opéré par saint François de Sales. — Mort de Sœur A. -Marg. de la Luxière.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 octobre [1639].

Ma toute très-chère fille,

La douceur de votre affection touche mon cœur, qui réciproquement vous chérit plus que nous ne saurions dire, et toute votre bénite famille, entre laquelle la chère Sœur A. -Marg. [Guérin] m'est aussi bien chère. Je vous assure, ma très-chère fille, que je suis tant accablée de la multitude de lettres qui m'arrivent, des affaires, et meshui de la vieillesse, que j'ai peine à fournir, encore que j'aie trois Sœurs qui m'aident. Outre cela j'ai été absente un mois. J'ai visité notre cher monastère de Thonon où j'ai reçu entière satisfaction de la vertu et bonne [187] conduite de ma Sœur M. -Aimée de Rabutin. C'est une âme faite, à mon avis, au gré de Notre-Seigneur ; mais, las ! pour me donner le contre-poids, je l'ai trouvée tout infirme. Le saint Nom de Dieu soit béni, et fasse toujours et en tout sa très-sainte volonté en nous. Ma fille très-chère, je vous conjure que vous et toutes nos bonnes Sœurs, vous m'obteniez cette grâce de sa divine Bonté, que je vive et meure en sa grâce et bon plaisir ; et laissez-lui un peu faire de ma vie ce qu'il lui plaira.

Que ce nous a été une grande consolation que de savoir ce qui est arrivé à M. votre bon confesseur, par les mérites de notre saint et bienheureux Père ! Bénie soit l'infinie bonté de Dieu qui glorifie son Serviteur, et nous fasse la grâce d'être fidèles à ses saintes instructions. Tenez main à faite recueillir ce miracle. Je crois que celui de la guérison de la dame abbesse qui l'obtint en votre église le sera. Il en est arrivé un à Chambéry ; et ici une damoiselle s'en est allée en bonne santé, qui était malade il y avait deux ans.

Que vous faites bien de ne point vous empresser pour les fondations. Je crains que nous n'ayons plus de maisons que de Mères ; il en est mort une très-bonne qui était de céans.[58] — Je crois que vous recommandez bien à Dieu l'affaire du Visiteur. Ma toute chère fille, je suis tout à vous de cœur. Dieu vous comble de grâces et toutes nos Sœurs que je salue.

Conforme à une copie gardée au deuxième monastère de la Visitation de Paris. [188]

LETTRE MDCLI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Désir de la bienheureuse éternité. — Nouvelles des Sœurs de Turin. — Entretenir de charitables relations avec les deux monastères de Lyon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er novembre [1639].

Ma très-chère fille,

Ce divin Sauveur soit éternellement béni de la sainte gloire et félicité dont Il fait jouir ses Saints ! car c'est aujourd'hui leur grande fête. Hélas ! et quand sera-ce, ma bien-aimée fille, que nous participerons à leur sainte félicité ? Mon Dieu ! que notre pèlerinage est long ! et que cette vie serait ennuyeuse si l'on n'y trouvait le très-saint bon plaisir de Dieu, que je supplie vouloir être toute notre consolation, en cette vie et en l'autre, par une très-parfaite obéissance à tout ce qu'il lui plaira faire de nous et de toutes choses. Vous vous plaignez toujours de n'avoir point de nos nouvelles, et il me semble qu'il est vrai que je ne manque point de répondre à toutes celles que je reçois de vous ; mais votre affection toute parfaite pour moi vous a toujours donné cette avidité. Or je vais maintenant prendre la voie de Belley pour vous écrire ; nous verrons si elle réussira mieux, vous nous le ferez savoir.

Hélas ! je ne vous sais que dire de nos pauvres chères Sœurs de Turin, sinon que parmi le déluge des canons et mousquetades qui les environnaient, et des continuelles alarmes de guerre, Dieu les a conservées, bien qu'elles aient eu à leur part soixante boulets de canon. Dieu a préservé leurs personnes et elles sont demeurées dans une grande paix, toujours dans la disposition d'être tuées. Je veux espérer de la divine Bonté et de la protection de la très-sainte Vierge et de nos saints Protecteurs, que ce bonheur leur sera continué, ainsi que de tout mon [189] cœur j'en supplie notre divin Sauveur, et vous supplie que vos Sœurs avec nous et celles de votre voisinage les aient en grande recommandation.

Je voudrais que vous m'eussiez envoyé cette lettre piquante. Voyez-vous, ma chère fille, il faut dissimuler tout cela, et ne lui donner aucun signe que vous sachiez ce qu'elle ne vous dit pas, afin qu'il ne lui semble pas, et aux autres, que vous les vouliez tenir en tutelle et toujours gouverner. Ce n'est pas votre intention, je le sais bien ; mais je vois que l'on se rend si douillet qu'il faut bien peser ce que nous disons. Croyez-moi en ce que je vous dis : ne traitez ensemble que de cordialité, et vous gardez d'échapper une seule parole par écrit, ni à qui que ce soit, qui ne soit totalement détrempée dans l'esprit de vraie douceur et ne ressente la parfaite union et cordialité. Vous faites excellemment de ne penser ni de parler de retourner en Bellecour. Il y a du temps d'ici à la fin de votre triennal ; nous verrons d'ici là ce que Dieu disposera et requerra de vous. Mais cependant, donnez-moi ce contentement de nourrir et cultiver la paix avec les deux maisons de Lyon, sans empressement, mais tout simplement et cordialement : vous m'entendez bien. — Mon Dieu ! serait-il bien possible qu'il ne se trouvât point de fille chez vous pour vous succéder ? Cela est fâcheux d'être toujours à pain quérir ; et à Saint-Amour, n'y en a-t-il point ?

Or sus, il faut finir, ma toute vraie et très-chère fille ; vous savez ce que je vous suis, toute vôtre et de cœur invariable. Dieu soit notre tout, et soit éternellement béni et loué de nos âmes, et sa sainte Mère en son rang, et tous nos bénis Saints, et notre débonnaire Père, avec nos bonnes chères Mères et Sœurs ! Hélas ! je les supplie qu'ils nous protègent et nous aident. Dieu soit béni ! Amen !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [190]

LETTRE MDCLII - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

Combien est précieux à la Sainte un souvenir que lui a fait remettre feu Madame Mathilde de Savoie. — Promesse de prières.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Monsieur,

Vos lettres me sont toujours très-chères et à grande consolation ; mais je supplie très-humblement Votre Excellence de n'user plus d'aucune excuse envers moi, pour quoi que ce soit, Notre-Seigneur ayant mis une certaine confiance en mon âme pour la vôtre, qui m'affranchit de tout soupçon, de toute défiance envers vous, Monsieur, quoi qu'il puisse arriver. Je tiendrai bien cher ce que Votre Excellence m'a envoyé par l'ordre de feu madame votre très-vertueuse mère : ce me sera un gage précieux du souvenir et bienveillance qu'elle me témoigna dans un détroit où l'on s'oublie volontiers de toutes créatures. Elle savait bien (ce qui est vrai) que je l'honorais parfaitement. Il n'est point besoin que vous m'envoyiez des crucifix. Je me sens obligée à Votre Excellence que vous veuilliez garder celui qui était à la bonne défunte.

Assurez-vous, Monsieur, qu'il n'y a créature au monde qui me soit plus précieuse devant Dieu que Votre Excellence, surtout maintenant que je vous sais dans les périls si grands et qui causent souvent des atteintes dans mon cœur. Dieu, par son infinie miséricorde, vous tienne sous sa sainte protection ! Il est évident que souvent Il vous sert de bouclier, et je veux espérer que sa Bonté vous continuera sa sainte lumière, toujours et en toutes choses, surtout en l'affaire si importante que vous nous recommandez pour connaître sa divine volonté, et vous donnera la grâce de l'accomplir ; car je sais que cela est [191] la grande et unique ambition de votre cœur, que je supplie la souveraine Bonté de combler des trésors de son amour. Ne m'oubliez point en vos prières, je vous supplie, et me faites l'honneur de me tenir toujours, Monsieur, pour votre, etc.

LETTRE MDCLIII - À LA MÈRE HÉLÈNE-FRANÇOISE BELIN[59]

SUPÉRIEURE À BESANÇON

Dieu nous donne les biens et les maux avec une égale bonté. — L'amour de l'abjection est la crème de l'humilité. — Éviter tout examen inutile.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma très-chère fille,

Quelle consolation de voir le changement que Dieu a fait en vous ! Voilà les fruits de la sainte patience et résignation qu'il vous a fait pratiquer dans les angoisses et les tentations dont la divine Providence a voulu vous exercer et épurer comme l'or dans la fournaise. Bénie soit éternellement cette infinie Bonté ! C'est une grande douceur, ma très-chère fille, de se trouver dans [192] le calme après un si rude orage, pourvu que l'esprit soit toujours disposé à recevoir avec indifférence l'amer comme le doux, en regardant la très-sainte volonté de Dieu ; car, ma fille, Il nous donne l'un et l'autre avec un égal amour ; et bien souvent les travaux, avec une toute spéciale grâce et profit de nos âmes.

Votre oraison est totalement bonne, sainte et solide ; il ne faut que tenir votre esprit affermi en cette douce et tranquille attention de simple regard en Dieu. Selon le récit que vous me faites de votre disposition, de vos sentiments et pratiques, je trouve que tout cela va parfaitement bien. Il ne faut que persévérer fidèlement dans le désir de l'humilité et l'amour de votre abjection, qui en est la crème et plus solide pratique ; c'est un grand trésor et une grâce qui attire en l'âme toutes les autres grâces et Dieu même, qui se plaît avec les petits. Demeurez là, ma fille, et soyez inviolable en la pratique de cette sainte vertu, sans pointiller autour d'elle ni examiner s'il y a de la subtile vanité là dedans. Non, je vous prie ; s'il vous en paraît quelque chose, déniant les actes à telles subtilités et recherches de votre amour propre, ne faites rien, pas même semblant de les voir ; et laissez le soin à notre adorable Sauveur de vous purifier de cela et de toutes les autres petites imperfections dont notre nature [193] est chargée. Prenez le seul soin de regarder sa Bonté, selon votre attrait, faisant le bien à mesure que sa Providence vous le montrera en chaque moment, sans vous charger davantage ; la sainte simplicité étant uniquement propre à votre voie, c'est ce qui est cause que vous avez peine à réfléchir, ce qu'il vous faut absolument retrancher. Vous faites bien de ne guère communiquer votre intérieur-, peu de personnes entendent ce chemin et voie si simple. Obligez-moi, ma chère fille, de me recommander souvent à la divine miséricorde ; je vous en supplie et toutes nos Sœurs que je salue, étant tout entièrement votre, etc.

LETTRE MDCLIV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À PIGNEROL

Compassion pour une âme faible.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 novembre [1639].

Mon Dieu ! vous me dites en deux mots l'esprit de notre Sœur N. N'est-ce pas misère que cet aveuglement de propre estime ? Dieu la guérisse ! Mais je suis encore plus touchée de notre pauvre Sœur, quand je me souviens des bonnes dispositions de cette âme-là et des grâces que Dieu lui a faites ; car sa candeur, sincérité et observance étaient remarquables, et s'acquittait très-bien de tout ce à quoi on l'employait, bien que toujours avec ce naturel lent et froid. Pour les comptes, nous n'avions point de Sœur qui les dressât mieux. Mon Dieu ! ma toute chère fille, que cela me touche le cœur, quand je vois des âmes déchoir ainsi ! Il s'y trouve encore un bon fond, mais dans un esprit si abattu que cela me fait grande pitié. Je sais que votre bon cœur n'oublie rien pour l'aider à se relever ; les témoignages de votre amour cordialement maternel lui profiteront beaucoup. Certes, je la fais un peu piquer par N. ; mais [194] dites, ma toute chère Sœur, penserez-vous qu'en une autre maison, elle pût se mieux relever et servir ? Au moins, m'est-il avis que difficilement trouverait-elle une Mère qui la pût si bien ni si utilement aider que vous.

Vous voyez que mon esprit recherche, car cette âme me fait compassion de la savoir ainsi inutile et de fâcheuse humeur. Dieu, par sa bonté, en ait pitié et lui donne ce qui lui est nécessaire ! Mais surtout je supplie son infinie douceur de vous conserver, ma vraie très-chère fille, et vous combler des grâces de son saint amour, et toutes nos Sœurs, que je salue avec vous, et suis de cœur invariablement et absolument toute vôtre.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Pignerol.

LETTRE MDCLV - À MONSIEUR TRUITAT

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION, À TURIN

Sollicitude pour les Sœurs de Turin. Reconnaissance des soins dont il les entoure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 novembre [1639].

Monsieur,

Je supplie notre très-débonnaire Sauveur de vous avoir en sa divine protection et vous conserver emmi tant de périls. Hélas ! Monsieur, que je suis en grande peine, et de nos pauvres Sœurs et de vous, que Dieu leur a donné pour leur bonheur en toute façon ! et j'espère que cette douce et paternelle Providence aura soin de tous. Je l'en supplie incessamment, et qu'elle nous donne la force et la grâce de porter tous les événements de son bon plaisir, selon ce même bon plaisir, afin qu'éternellement nous le bénissions de ses miséricordes.

Ma Sœur la Supérieure ne se peut taire des grandes et utiles assistances qu'elles reçoivent de votre bonté, et me témoigne un contentement accompli de votre sage et pieuse conduite [195] en toutes choses, dont chacun reçoit édification, et toute la communauté très-grande consolation, et sujet de bénir Dieu de leur avoir donné un tel secours dans leurs besoins et un si vertueux confesseur. La divine Providence vous avait réservé pour cela, Monsieur. Je la supplie que ce soit pour longues années à sa très-grande gloire. Ne m'oubliez point en vos saints sacrifices, et croyez que je suis de cœur votre très-humble servante en Notre-Seigneur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Mesures à prendre pour se garantir de la peste.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 21 novembre 1639.

Ma très-chère fille,

Je bénis le saint Nom de Dieu en toutes nos afflictions ! Je sais que sa divine Providence vous tient en sa paternelle et spéciale protection ; c'est ce qui me console dans les appréhensions inévitables de vous savoir en lieu où est la peste, me confiant que cette infinie bonté vous préservera. Mais je vous dis de la part de Monseigneur et de tout mon cœur que vous soyez sur vos gardes le plus qu'il vous sera possible, et que, si quelque accident de mal arrive à vos Sœurs, bien qu'il ne soit pas découvert être de peste, que vous vous gardiez bien de les approcher, et ne manquez de prendre une fois la semaine de la thériaque et tous les matins de ce préservatif dont l'on vous envoie le mémoire. Mais, aurez-vous quelque Sœur généreuse qui franchement s'expose, si Dieu permettait qu'il y eût du mal chez vous, ce que j'espère qui n'arrivera pas ?

Je suis bien en peine de ce que vous n'avez pas vos provisions [196] de blé et de vin ; de les prendre ici, c'est chose impossible. M. Quêtant viendra vendredi ici ; nous conférerons de tous vos besoins et des remèdes qui s'y pourront apporter, et croyez que nous ferons tout ce que nous pourrons, Dieu aidant.

Or, je ne puis répondre à vos lettres, par lesquelles je vois combien vous êtes chère à Dieu. Tenez-vous fort joyeuse et vos Sœurs aussi. Gardez-vous de vos tourières que je pense qu'il vous faudra envoyer à N., afin de vous faire là quelques provisions, mais nous parlerons de tout à M. Quêtant ; et pour l'entrée de votre prêtre, il faudra craindre M. Dunant. Ce porteur presse ; je me réserve pour l'homme de M. Quêtant. Ce n'est pas le temps de se mal nourrir. Prenez comme de la main de Dieu ce qui vous sera donné ; je le supplie vous conserver et toutes nos Sœurs. Ne doutez pas que vous ne nous soyez fort présente devant Dieu, qui soit béni. — Jour des renouvellements.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLVII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-MADELEINE DE GRANIEU

À GRENOBLE

C'est par une disposition de la Providence qu'elle a été envoyée au monastère de Grenoble. — Encouragements.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 novembre [1639].

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Je viens par ce billet saluer votre tout bon cœur et lui demander cordialement de ses chères nouvelles, m'assurant qu'elle me les donnera avec une entière confiance, puisqu'il est vrai qu'après la bonne Mère je ne veux pas céder à personne en affection et désir de votre vrai bien et repos, pour lequel, ma fille, je voudrais donner mes yeux si Dieu le requérait ainsi ; et, avec sa grâce, croyez que je les donnerais de bon cœur, mais sa Bonté n'a que faire de moi pour parfaire sa sainte œuvre en [197] vous. O ma toute chère fille ! je tiens que c'est par sa sacrée inspiration que madame votre très-vertueuse mère vous a attirée vers elle parmi nos chères Sœurs,[60] et que là, vous trouverez des soulagements et des remèdes impossibles à rencontrer ailleurs. Correspondez fidèlement aux desseins et dispositions de la très-douce Providence sur vous, faisant généreusement tout le bien que vous connaîtrez que sa sagesse désirera de vous, parles bons conseils qui vous seront donnés, et surtout soyez fidèle aux lumières intérieures que sa Bonté vous départira, car je sais qu'elles ne vous manquent pas. Nous ferons faire des prières particulières pour vous, ma très-chère fille, à qui mon cœur souhaite abondance de grâces célestes en cette vie et l'immortelle félicité en l'autre. Faites le même souhait pour moi, qui suis toute vôtre.

Je salue ma très-chère Sœur la Supérieure et nos bonnes Sœurs ; je leur demande l'aide de leurs prières.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MDCLVIII - À SAINT VINCENT DE PAUL

À PARIS

Espérance de voir saint Vincent de Paul faire un voyage à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ah ! mon très-cher Père, serait-il bien possible que mon Dieu me fit la grâce de vous amener en ce pays ? Ce serait bien la plus grande consolation que je puisse avoir en ce monde. Je suis persuadée que ce serait par une spéciale miséricorde pour mon âme qui en serait entièrement soulagée, à ce qu'il me semble, en quelque peine intérieure que je porte, il y a plus de quatre ans, et qui me sert de martyre. [198]

LETTRE MDCLIX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Souhaits de bénédictions. — De quel secours est à un pauvre prêtre la fondation de la messe quotidienne. — Avantage des Missions dans le diocèse de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 décembre [1639].

Mon très-honoré et très-unique Père,

Ce billet vous trouvera dans la solennité de ces incompréhensibles mystères de notre Rédemption, et je vais en esprit dire à l'oreille de votre cœur tout dévot, mais avec toutes les plus cordiales affections du mien : O mon très-cher et vrai Père, qu'à jamais soyez-vous béni et comblé des sacrés mérites et saintes consolations de la divine enfance de notre doux et très-débonnaire Sauveur ! Amen. Oh ! que ces mystères sont suaves et adorables !

Mon très-bon et cher Père, j'ai confiance que vous ne m'oubliez jamais en vos saints sacrifices. Hélas ! que j'ai de besoin d'en être aidée, afin que Notre-Seigneur m'octroie la miséricorde de vivre et mourir en sa grâce et bon plaisir. Il faut que je vous dise, mon très-cher Père, une consolation toute particulière que j'ai eue, considérant la douceur de la céleste Providence en l'emploi de vos charités, qui me fait connaître combien sa Bonté les a agréables. Sachez donc, mon très-cher Père, que la pension de votre messe de fondation est venue si à propos pour aider à sustenter et nourrir deux très-vertueux ecclésiastiques : un vieillard vénérable et son neveu, personnages de très-bonne maison et qui avaient des grandes commodités en Bourgogne. Ils ont tout perdu et se sont réfugiés ici, où ils eussent pâti de très-grandes nécessités sans ce céleste secours ; car il semble que ce petit retardement de la fondation ne se fit qu'afin que ces bonnes âmes en fussent aidées, car ils [199] arrivèrent en même temps que vous nous le mandâtes. Je vous confesse, mon très-cher Père, que ce trait de la Providence m'a fort consolée, voyant le soin qu'elle a de ceux qui se confient en elle et se soumettent de bon cœur à sa très-sainte volonté, comme font ces vertueux ecclésiastiques. Le neveu dit les messes, car le bon vieillard est souvent malade. Je ne sus m'empêcher de vous dire cela, mon très-cher Père ; je crois que votre bonté en sera consolée.

Je crois que vous aurez reçu nos dernières lettres, où je dis tout avec une entière soumission et confiance que votre incomparable charité et affection parfera l'affaire du Visiteur. — Je ne puis me lasser d'admirer les fruits que Dieu tire pour sa gloire et le bien des âmes, de la vôtre bénite et très-chère, mon vrai unique Père. Oh ! qu'il y a grand sujet d'en louer et remercier sa divine Majesté ! Un Père de l'Oratoire fut, il y a quelque temps, en une certaine paroisse de ce diocèse : il dit que les âmes y sont en grandes bonnes dispositions et altérées du bien. Oh Dieu ! mon très-cher Père, il y en a six cents en ce diocèse, presque toutes catholiques. Eh ! quelle abondante moisson feront ces chers ouvriers ! et tout cela pour combler de plus en plus la très-bonne âme de mon vrai Père de richesses spirituelles. Oui, sans doute ; car je ne crois pas qu'il se puisse faire une bonne œuvre, en fait de mission, qui embrasse et contienne tant de mérites que celle-ci. Dieu en soit glorifié éternellement, qui l'a si saintement inspirée à votre chère âme !

Par mes dernières, je vous ai tout écrit, mon très-cher Père, et ne pensais vous dire qu'une douzaine de paroles, mais avec vous je ne puis être si courte. J'ai une défluxion sur les yeux, qui me fait encore plus tôt finir, en vous souhaitant derechef, mou très-unique Père, les plus suaves et précieuses grâces de notre bon Dieu, et que toujours vous teniez dans votre cœur paternel votre très-humble et obéissante et obligée fille et servante, etc.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. [200]

LETTRE MDCLX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

La Sainte s'oppose à ce que la Mère de Blonay aille faire la fondation de Bordeaux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 décembre [1639].

Ma très-chère fille,

Je lus hier vos lettres : vraiment, je fus touchée, si c'est vrai qu'on eût ce dessein de vous envoyer à Bordeaux. Je ne vois pas que ces hautes puissances parlant et commandant nous puissions ni osions sonner mot ; car, que servirait-il, sinon à faire plus de mal ? Or cependant, j'écrivis dès hier à la Mère de Bellecour que l'on m'avait donné cet avis de l'une de nos maisons, ce qui m'affligeait sensiblement ; et que je la suppliais de tourner ce dessein, ne croyant pas que vous eussiez de la santé et vie suffisante pour fournir à un tel voyage, et plusieurs autres choses, bien que, si je croyais que ce fût un dessein de Dieu sur vous, j'y acquiescerais de tout mon cœur. Or, ma très-chère fille, il faudra écouter et voir à quoi tout cela aboutira. Quand j'aurai réponse, je la vous ferai savoir, car je ne pense pas que l'on remue rien de cet hiver.

Or, il est vrai qu'ils n'ont pas une Supérieure à mon gré pour le lieu, qui est très-important. Je leur ai écrit de choisir en leurs deux monastères la plus capable et une bonne seconde, qui fût aussi propre pour la conduite, et que le reste des filles devait être de solide vertu, mais non se croyant capables des premières charges, comme il me semblait qu'étaient la plupart de celles qui étaient nommées ; cela ferait du grabuge avec le temps. Au reste, il est vrai que je suis marrie que vous ayez échappé des paroles contre la Supérieure ; car cela fait croire que c'est par envie et jalousie. Je vous prie que meshui cela ne soit plus. Montrez-vous indifférente pour la maison de [201] Bellecour, bien que très-affectionnée, et lâchez de vivre avec une franche cordialité. Ma dernière lettre vous dit tout mon cœur à ce sujet.

Dieu assistera nos pauvres Sœurs de Saint-Amour. Hélas ! qu'il y a peu de fiance [confiance] en ce monde de grandeur ! Dieu soit béni. Sans loisir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLXI (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET

SUPÉRIEURE À ROUEN

Prévisions pour l'élection qui doit se faire à Rouen. — La différence des nations ne doit pas altérer l'union des cœurs. — Décès de trois Supérieures de grand mérite.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 14 décembre 1639.

Ma toujours plus chère et très-aimée fille,

Je commence à répondre à votre lettre du 24 octobre, par l'assurance que je vous donne que j'ai fidèlement répondu de point en point à la vôtre précédente, et envoyé ma lettre à Paris, et crois que vous l'aurez maintenant. Assurez-vous, ma toute chère fille, que, tandis que Dieu me donnera vie et santé, je ne manquerai point à correspondre à vos chères lettres, qui sont toutes les bienvenues. Il y a si longtemps que votre bon cœur connaît le mien, que c'est assez dit sur ce point.

Je passe à votre élection de Rouen ; et vraiment, nia chère fille, je vous sais bon gré de la généreuse franchise avec laquelle vous promettez à vos chères filles de leur continuer votre service, si vos Supérieurs l'agréent, et je vous conjure de ne rien oublier pour en obtenir la licence, et pour cela d'employer les mêmes puissances vers Mgr de Clermont pour vous garder à Rouen encore trois ans, que celles que j'employai pour vous y faire [202] aller. J'en ai déjà écrit au Père Charles [de Graffort],[61] auquel je n'y vois pas du dissentiment, et lequel, avec son esprit toujours sage et considéré, ne voulut point permettre à nos Sœurs de Montferrand, après le décès de leur bonne Mère [M. -Michelle des Roches], d'attendre le temps de votre déposition, comme elles désiraient, pour faire leur élection, en quoi il a grandement bien fait ; car tel retardement de l'élection aurait tiré une grande conséquence dans l'Institut. Nos bonnes Sœurs ont donc élu ma Sœur [A. -Charlotte] de Cordes, qui est une très-vertueuse fille, et de laquelle je m'assure qu'elles recevront tant de satisfaction qu'elles pourront faire la charité à nos bonnes Sœurs de Rouen de leur laisser encore votre chère personne. Je leur en ai déjà écrit un mot, et leur en écrirai encore, Dieu aidant, voyant bien que la famille que vous servez en a un vrai besoin. Les Sœurs que vous me proposez pour mettre sur votre catalogue sont tout à fait bonnes et vertueuses. Pour ma Sœur [M. -Geneviève] de Furnes et ma Sœur [M. -Agnès] Le Roy, il s'en faudrait adresser au monastère de Paris dont elles sont ; quant à ma Sœur [A. -Bénigne] Joquet, je ne crois pas que nos Sœurs de Nevers la donnent, car elles sont dans le pourparler d'une seconde maison dans cette ville-là. Et pour conclusion, j'espère que vous n'aurez besoin ni des unes ni des autres, et que l'on obtiendra de vous mettre sur le catalogue, et par conséquent vous serez réélue.

Quant à ce que vous dites, ma très-chère fille, de votre fondation,[62] je trouve que vous lui faites un très-bon parti, pourvu que vous donniez quelque ameublement aux Sœurs que vous enverrez, et ne crois pas que vous puissiez envoyer ma Sœur [Foras] de Bernard pour Supérieure ; car, quoiqu'elle soit bonne, je n'ai pas ce sentiment qu'elle ait les talents et [203] dispositions pour être Supérieure. Vous y pourriez donc envoyer votre première professe, pourvu que vous ne dépouilliez pas trop votre maison d'en ôter ce bon sujet ; car s'il se peut, après votre second triennal, il faudrait qu'une Sœur normande vous succédât. Mon Dieu ! ma fille, que j'ai ri de bon cœur quand vous me dites que vos anciennes procurent aux plus jeunes les mortifications dont elles ne voudraient point pour elles-mêmes. Elles ont été bien mortifiées à leur tour ; mais elles ne s'en souviennent plus, puisqu'elles n'en ont pas l'amour et l'habitude bien enracinés. Vous verrez la réponse que je fais à ma Sœur [J. -Élisabeth] Edeline, c'est pourquoi je ne vous en dis rien. Mais, ma très-chère fille, au nom de Dieu, tâchez de faire prendre à toutes ces bonnes Sœurs l'esprit universel que Dieu vous a donné ; car c'est une chose fâcheuse de voir régner en des âmes obligées de tendre à la hauteur de la perfection les antipathies naturelles de nation à nation. Oh ! ma chère fille, faites-leur bien entendre ceci, que nous sommes toutes filles de Dieu, duquel l'amour est assemblant et unissant les choses plus éloignées. Et ce divin Maître veut, par sa loi de grâce et de dilection, tellement joindre toutes choses, qu'il veut que l'on voie le loup, l'agneau, le lion et le léopard demeurer paisiblement ensemble sous la conduite d'un petit enfant ; c'est-à-dire que les esprits de diverses nations et endroits de la terre ne doivent plus être qu'un en ce divin amour, surtout quand on est dans une même bergerie et vocation religieuse. Que s'il y a du contraire dans quelques esprits, c'est signe que ce qui est d'humain et de naturel vit plus en eux que ce qui est de la grâce ; et enfin c'est que celles qui seront atteintes de ce mal doivent beaucoup s'humilier et commencer tout de nouveau à se mortifier, reconnaissant que vraiment elles n'ont pas encore mis la cognée jusqu'à la racine, puisque l'on voit, comme vous dites, assez souvent des rejetons de cette mauvaise plante. Si Votre Charité trouve bon de leur lire ceci, j'en serai bien aise, et je les conjure toutes de peser les paroles du [204] Sauveur, qui veut que les siens soient consommés en un, et qu'elles imitent ce divin Sauveur, qui n'est point accepteur des personnes, et qui départ ses grâces généralement sur toutes les nations.

Que dirons-nous de plus, ma très-chère fille, sinon que vraiment je le crois, que votre bon cœur a été bien touché du décès de la bonne Mère de Montferrand. La fin couronne l'œuvre ; l'on a vu jusqu'au bout que c'était une âme de vraie vertu, quoiqu'elle fût un peu sévère et rigide, et vous, ma chère fille, toute douce et franche. Voilà ce qui a été cause que quelques esprits se sont cabrés ; mais Dieu est bon, et tire sa gloire de tout. J'estime que l'Institut a fait une grande perte en cette chère défunte. Nos Sœurs de Montferrand confessent avec douleur qu'elles ne l'ont point connue que dans la privation. J'espère qu'elle nous sera favorable au ciel, où notre bon Dieu retire fréquemment des meilleurs sujets de cet Institut. Il nous est mort en Provence une Mère déposée [A. -Marg, de la Luxière] qui était professe de ce monastère, qui était une vraie règle vivante. La bonne et vertueuse Mère [M. -Henriette de Prunelay supérieure] de Rennes est aussi décédée comme vous aurez su. Priez pour moi, ma toute chère fille, afin que j'imite les vertus de ces chères âmes, car je crois que c'est pour cet effet et afin que je m'amende que Notre-Seigneur me laisse tant çà-bas. Je disais l'autre jour à nos Sœurs que je n'ai point de mal que trop de santé. La très-sainte volonté de Dieu soit faite en tout et partout : sa Bonté nous fasse la grâce de ne vouloir éternellement que cela. Croyez, ma très-chère fille, que je suis en son saint amour très-absolument et de cœur toute vôtre, avec la sincérité de cœur que vous connaissez.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Riom. [205]

LETTRE MDCLXII - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, À PARIS

Joie de la Sainte en voyant la résignation de son frère dans une perte temporelle. Elle applaudit à ses projets de retraite.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1839.]

Monseigneur,

J'ai su par ma très-chère Sœur la Supérieure de Paris la part que notre bon Dieu vous a donnée aux calamités dont il plaît à sa souveraine Providence de châtier son peuple, et comme vous avez reçu cette affliction avec telle douceur d'esprit et soumission amoureuse à Dieu, que chacun en a été grandement édifié. J'en ressens une consolation si entière, que je ne la puis exprimer ; car je vois en cela le soin spécial que Notre-Seigneur a de votre avancement en son saint amour, vous voyant enrichi par celle perte temporelle de très-grands trésors spirituels, dont le moindre vaut mieux que la possession de tout le monde. Je me souviens toujours de ce que notre Bienheureux Père disait : « Qu'une once de vertu pratiquée parmi les tribulations, valait mieux que cent mille livres opérées dans la prospérité ; car c'est où le vrai amour se montre. » Béni soit éternellement notre bon Dieu, qui vous a visité en ses miséricordes ! Oh ! que vous êtes heureux, mon très-cher seigneur, de pouvoir dire avec tant de courage et indifférence : Le Seigneur m'avait donné ces abbayes, le Seigneur me les a ôtées : le saint Nom du Seigneur soit béni ! car c'est sa grâce qui fait cela en vous. Encore une fois, j'en bénis la souveraine douceur et l'en remercie.

Par la dernière lettre que j'ai reçue de vous, vous me disiez comment Notre-Seigneur vous sollicitait d'avancer votre sainte retraite, que dès si longtemps Il vous a inspirée. Mon Dieu ! que [206] cela me console ! car j'espère que vous disposez vos affaires pour y correspondre en la manière que vous penserez lui être plus agréable ; mais je vous supplie, ne changez nullement le dessein d'une retraite modérée, si Notre-Seigneur ne vous fait voir clairement autre chose de vous. Je suis en son amour pour jamais, Monseigneur, votre, etc.

LETTRE MDCLXIII - À LA MÈRE MARIE-SUZANNE MANGOT[63]

SUPÉRIEURE À SAINT-FLOUR

Regrets du trépas de la Mère M. M. des Roches, éloges de ses vertus. — Nouvelles du monastère d'Alby. — Mgr de Toulouse désire confier à la Visitation la réforme d'une abbaye. — La Supérieure commet une faute quand sans motif elle ne fait pas rendre compte aux Sœurs tous les mois. — Le bon exemple produit plus de fruits que les paroles. — Comment agir quand on travaille à réformer une maison religieuse.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma très-chère fille,

C'est avec juste sujet que vous ressentez la séparation de feu notre très-chère Sœur [M. Michelle des Roches] ; car outre les nonpareilles obligations que votre monastère lui avait, l'ayant établi et servi si dignement, c'était une âme digne d'être chérie, et la mémoire de laquelle sera toujours en bénédiction dans votre communauté. Pour moi, je l'aimais avec une estime singulière. Il faut en notre douleur acquiescer doucement à la volonté de Dieu, le remerciant de ce qu'il nous a fait jouir quelque temps [207] de ses fidèles services. Non, je vous assure, ma fille, je ne suis point fâchée ni ai désapprouvé le voyage que cette défunte fit pour vous mener la nièce de Mgr votre digne prélat, le sujet était hors de toutes considérations\ et l'état de la santé de cette bonne Mère méritait qu'on fit quelque essai si on pourrait la conserver. Dieu a purifié cette chère âme par un chemin pénible où elle a fait paraître une généreuse vertu.

C'est un sujet de glorifier Dieu de l'avancement de notre cher monastère d'Alby ; mais toutes ces grandes louanges ne nous doivent servir qu'à nous approfondir bien avant dans notre néant, et prendre des profondes racines dans la sainte humilité. — Il faut bien considérer si nos Sœurs ont des filles solidement vertueuses, je veux dire vraiment humbles, pour rendre les services à cette bonne abbesse que Mgr de Toulouse désire, et pour travailler à cette réforme. Cela étant, il ne sera que bien de seconder les intentions de ce bon prélat, puisque tout tend à la gloire de Dieu et au bien des âmes, et encore à notre établissement dans Toulouse, qui serait d'un très-grand bien ; car c'est non-seulement une bonne ville, mais encore toute sainte.

Bon Dieu ! ma très-chère fille, que dites-vous ? que vous passez souvent deux mois sans faire rendre compte à nos Sœurs ? Au nom de Dieu ne commettez jamais ce défaut. Confessez-vous de l'avoir commis et en demandez pardon à Dieu et à votre Règle. Grâce à Dieu, il ne m'est jamais arrivé, nonobstant ma grande surcharge de lettres, et la grandeur de cette famille, de manquer à cette observance.

J'écris de bon cœur et de ma main à la chère petite abbesse, très-contente que je suis que Dieu l'ait amenée parmi nous. Quant à ce prieuré, ma très-chère fille, au nom de Dieu, ne nous avançons point sur le bien d'autrui ; et si quelque maison de l'Ordre de ces bonnes Sœurs prétend à leur réforme, cédez de bon cœur. Dieu ne nous ayant commises que pour travailler à notre petit Institut, les autres ouvrages ne sont que des petits [208] accessoires, auxquels pourtant nous nous devons tenir très-honorées de travailler, et nous y employer fidèlement quand Dieu et nos Supérieurs le veulent, tâchant, autant qu'il sera possible, de donner satisfaction à chacun, ce qui est bien difficile dans de telles entreprises, esquelles il faut se résoudre à une généreuse patience, et faire plus de fruits par le bon exemple que par les paroles ; car ces anciennes Religieuses, et certes presque tout le monde, prennent plus garde à ce qu'elles voient faire, qu'à ce qu'elles entendent dire ; et n'est pas bonnement imaginable combien elles sont soigneuses et surveillantes. Il ne faut point de prime abord leur ôter toutes leurs petites libertés, mais seulement leur faire voir la beauté et le mérite de la sujétion religieuse. Certes dans ces anciennes abbayes et dans ces prieurés, il se trouve d'ordinaire de très-bonnes âmes grandement disposées au bien ; et nous devons nous tenir grandement honorées de leur apprendre ce que par la grâce de Dieu notre Bienheureux Père nous en a appris. — Adieu, ma très-chère fille, je suis de cœur parfaitement toute vôtre.

LETTRE MDCLXIV - À MADAME DE NOAILLES[64]

AU MONASTÈRE DE LA VISITATION DE SAINT-FLOUR

Encouragement à exécuter généreusement la volonté de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Madame et ma très-chère fille,

Je supplie notre divin Sauveur, qui vous a donné de si saintes pensées et désirs pour vous consacrer toute à Lui, qu'il parachève en vous ce que, si efficacement, il lui a plu de commencer ; [209] j'ai confiance que sa Bonté vous conduira par l'effet de votre généreuse résolution. Les traverses qu'il permet que M. votre père vous fasse ne sont que pour allumer davantage l'ardeur de vos désirs... [de renoncer au titre d'abbesse pour embrasser la vie humble de la Visitation]. [210]

ANNÉE 1640

LETTRE MDCLXV - À LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET

SUPÉRIEURE À NEVERS

On ne doit pas chercher de soulagements contraires à l'observance. — N'envoyer en fondation que des Supérieures capables d'enseigner par leurs exemples une y raie mortification.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 4 janvier [1640].

Ma très-chère fille,

Je vous remercie de la sainte affection que vous me témoignez, et vous assure que j'y correspondrai de bon cœur et avec suavité. Bénissez cent fois le jour la douceur de notre Dieu qui vous a rendue fille de son Eglise. Soumettez-vous humblement et sans raisonnement humain à toutes ses lois et aux vérités infaillibles que cette Mère des enfants de Dieu nous enseigne ; avec cela, demeurez en la pratique de l'observance dans l'esprit d'humilité et de douceur, et Dieu vous bénira.

Au reste, je m'oubliai, il y a quelque temps, de répondre à un point d'une de vos lettres, et il me fâche grandement de ce qu'il était échappé à ma vieille mémoire ; c'est, ma chère fille, qu'en me parlant de la fondation de La Châtre[65] et de la Supérieure que vous y devez envoyer, vous me disiez qu'elle était sujette au mal de rate, et que la charge de Supérieure lui donnerait [211] assez de divertissement, sans qu'elle en prît contre l'observance, parce, dites-vous, que ce mal en requiert. Voyez-vous, nia chère fille, je ne vous saurais rien laisser passer, vous m'êtes trop chère. Quelque mal que nous ayons, nous ne devons point chercher de divertissement ni récréation contre nos observances, mais seulement nous soulager selon que notre besoin le requiert, et que la charité de l'Ordre et sa tolérance pour les infirmes l'ordonne et le permet ; comme si l'on a besoin, pour quelque temps, de se coucher pendant Matines, de se lever plus tard que la communauté, de se divertir un peu au silence avec congé. Pourvu que la vraie nécessité exige cela, ce n'est pas liberté contre l'observance, mais pratiquer la débonnaire charité de notre Bienheureux Père pour les infirmes, dont il se nommait le partisan. Au reste, ma chère fille, il faudrait bien se garder de penser qu'il fallût, pour quelques incommodités, requérir des licences générales et du libertinage [exemption], qui n'est pour l'ordinaire nullement propre à la santé, et est très-préjudiciable à la sainteté. Notre perfection nous doit être mille fois plus chère que notre santé, outre que l'incommodité de la rate n'est pas des plus extraordinaires pour requérir des soulagements trop particuliers.

Il faut soigneusement prendre garde que celles que l'on veut envoyer pour être Supérieures aux nouvelles maisons ne soient pas tendres sur elles-mêmes, ni soigneuses et affectionnées à leur soulagement corporel ; car autrement elles donnent un esprit trop mol aux maisons qu'elles fondent, et ne rendent pas, par leurs exemples, l'exercice d'une vigoureuse mortification familier entre leurs filles. Je crois que vous avez une grande attention là-dessus, et que, possible, n'ai-je pas compris ce [212] que vous me voulez dire par votre lettre précédente ; mais comme la chose est importante, et que votre cœur me donne une si entière confiance, je ne lui puis celer mes pensées. Recevez-les du même cœur que je vous les dis et que je suis votre, etc.

Extraite en partie de l'Histoire de la fondation de Nevers.

LETTRE MDCLXVI - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉE À GRAY

Souhaits de bonne année. — Nouvelles des Sœurs de Turin. — Affaires.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 janvier [1640].

Ma bonne et très-chère fille,

Ce marchand nous assurant qu'il va à Besançon, il ne le faut laisser passer sans employer le moment du loisir qu'il nous donne pour vous saluer avec toutes vos chères filles, en cette nouvelle année, que je vous souhaite toute sainte et toute bonne par un perpétuel accroissement au très-saint amour de Notre-Seigneur. Et vous conjure, ma fille très-chère, que vous me continuiez toujours la charité de vos prières ; car, plus je vais, plus je m'en trouve nécessiteuse. La très-sainte volonté de Dieu soit faite en tout et partout ! Nous nous portons bien, grâce à Dieu, et attendons bientôt de vos chères nouvelles : celles de nos bonnes Sœurs de Turin sont toujours à l'ordinaire, au moins quand elles nous écrivirent ; il les faut beaucoup recommander à Notre-Seigneur. Elles sont toujours dans les hasards de la guerre. — Je vous prie, ma très-chère fille, de poursuivre vers M. Richard l'affaire dont je vous ai écrit pour la dot de ma Sœur [M. -Isabelle] Flory. Voilà tout ce que ce moment de loisir me permet de vous dire, et que je suis, ma très-chère fille, votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [213]

LETTRE MDCLXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Conseils pour l'âme appelée à L'état de simplicité. — Affectueuses recommandations. — Divers détails.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 janvier 1640.

Ma très-chère fille,

Je vous réponds par la main de ma Sœur Jeanne-Thérèse, mes yeux ne me permettant de le faire. Je connais si bien votre cœur, ma fille, qu'il n'est pas besoin qu'il me parle pour l'entendre. Priez bien Dieu pour celle que vous chérissez tant, et qui le mérite si peu ; car elle en a grand besoin. Ne dites plus, et ne vous arrêtez guère à penser que vous êtes aveugle à connaître vos défauts de Mère ; abaissez-vous devant Dieu simplement pour cela, et ne laissez pas votre âme dans l'ignorance de la grâce que Dieu vous fait de vous tenir de sa sainte main et vous empêche de faire plusieurs défauts, dont il lui faut rapporter la gloire fort simplement. Moins vous permettrez à votre esprit de faire des réflexions et d'agir, prou vous cheminerez en la voie que Dieu vous veut ; et tant plus vous simplifierez et purifierez votre regard en Dieu, tant plus vous laisserez de place et de liberté à Notre-Seigneur pour faire ses opérations en votre âme ; faites-le donc et souffrez doucement, comme vous faites, les tracassements de l'amour-propre, qui veut toujours faire quelque chose, où l'on n'a pas à faire de lui, ni de son service.

Je viens à cette heure à cette grande santé que vous dites que vous avez, laquelle je vois pourtant avoir de très-dangereuses marques et dangereuses attaques. J'ai pensé que vous étiez fille de ne pas tenir le régime que je vous ai priée d'observer [214] exactement, et que je fais encore, sans vous en départir ; car l'obéissance de votre Père spirituel, la prière affectionnée que je vous en ai faite, et le grand désir que vous savez que j'ai pour cela, méritent bien que vous ne vous en départiez point, sous quelque prétexte que ce soit ; et moins encore des veilles du soir et du trop lever matin, et de souffrir le froid en ce temps ici et le soleil en été ; car c'est cela qui vous attire ces grands catarrhes, et c'est un grand miracle qu'ils aient ainsi passé. Et spécialement gardez-vous du serein ; car si vous ne prenez garde à ces choses-ci, Dieu ne vous en saura pas gré et vous me désobligerez extrêmement. [Plusieurs lignes illisibles.] Ne faites point de réplique sur ce que je vous dis ci-dessus ; car cela sera plus agréable à Dieu que toute satisfaction que vous avez à mortifier votre corps.

Pour tout ce que vous me dites, touchant ces pauvres Sœurs, je vois que Dieu vous assiste de sa lumière pour leur conduite ; c'est pourquoi je n'ai à vous dire sur cela sinon que vous continuiez à la suivre. Je suis touchée avec vous du rejet que nos Sœurs ont fait de ma Sœur A. -Françoise [Dunant] ; vous me ferez plaisir de leur dire de ma part qu'elles ne connaissent pas la bonté et vertu de cette Sœur ; elles n'ont pas fait en cette occasion ce qu'elles voudraient qui leur fût fait. Pour ma Sœur J. F., vous ferez grande charité de lui faire connaître cette vanité. Il y a longtemps que je sens cela en elle. Faites-lui bien connaître la nécessité qu'elle a de s'amender de ce défaut-là.

Nous reçûmes [hier] à soir votre billet daté du 22 janvier. Dieu soit béni de quoi la maladie n'a pas repris en votre ville. Nous ne pouvons dire davantage, crainte que cette occasion ne nous échappe. Nous ne manquons de vous écrire par toutes celles qui se présentent. Nous avons reçu le paquet de lettres ou étaient toutes vos images et votre grande lettre. Nous ne savons pas nous souvenir des. précédentes, au moins vous a-t-on toujours répondu à toutes vos lettres ; mais vous savez nos affaires, [215] et par-dessus tontes je prends volontiers la consolation de vous parler ; car vous savez bien que vous êtes ma bien-aimée et très-chère fille. — Jour de saint Paul.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLXVIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-MADELEINE. DE GRANIEU

À GRENOBLE

Comment combattre des craintes sur la prédestination. — Saints encouragements.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma pauvre très-chère fille,

Eh bon Dieu ! que je vous] porte de compassion de vous savoir ainsi toujours travaillée sur les doutes de votre salut. Ma fille, ne sauriez-vous une bonne fois vous abandonner à Dieu, Lui laissant le soin des choses de l'avenir, et prendre celui de faire le mieux que vous pourrez en cette vie, selon la sainte liberté qu'il nous a laissée de tendre notre main et choisir ce que nous voudrons ? Eh ! ma fille, choisissez le parti du bien ; car, dès le moment que vous le ferez, il vous donnera de la consolation, et la suite de nos passions et du mal ne nous fournira jamais que des angoisses. Courage donc, ma très-chère fille ; car je vous dis de la part de Dieu que si vous vous faites violence pour ne point offenser grossièrement cette infinie Bonté et faire ce que vous pouvez pour son amour et votre salut, que vous ravirez le ciel. Je ne puis m'ôter une sainte espérance de ce bonheur pour vous, quand je me souviens des lumières et des attraits que vous avez reçus pour votre vocation. Courage donc encore une fois, ma très-chère fille, je vous en conjure. Faites les actions intérieures et extérieures qui sont en votre pouvoir, et attendez en patience le : moment que Dieu destiné [216] à votre délivrance. Il se faut faire violence. Vous avez l'assistance de ma très-chère Sœur, votre bonne Mère ; suivez ses conseils. Je prierai et ferai prier pour vous, car je vous chéris de cœur, et vous souhaite le vrai bien.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MDCLXIX (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À PIGNEROL

Affaires d'intérêt. — Avis pour la direction de quelques Religieuses. — Dieu a retiré de ce monde quatre Supérieures de rare vertu.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 19 février 1640.

Ma très-chère fille,

Nous avons reçu vos deux lettres, datées du 7 janvier et 10 février. Je vous assure, ma très-chère fille, que ce m'était une grande consolation d'apprendre de vos nouvelles. Je bénis et rends grâces de tout mon cœur à notre bon Dieu des grandes charités et assistances que sa très-douce Bonté vous fait, par l'entremise de tant de bonnes âmes. Je suis bien aise de voir que, par ce moyen, vous meublez un peu votre sacristie.

Nous avons déjà écrit deux ou trois fois à ma Sœur la Supérieure de Besançon, touchant la cense qu'elle vous doit ; nous attendons la réponse pour savoir comme vont les monnaies en ce pays-là, afin de se pouvoir accommoder ; les pistoles y sont beaucoup plus hautes qu'en ce pays-ci, ni qu'au vôtre. Vous devez, tant qu'il vous est possible, prendre vos pistoles qui soient de poids, plutôt que de rabattre sur les autres qui ne le sont pas. Il sera mieux, ma très-chère fille, que vous écriviez tout confidemment à ma très-chère Sœur la Supérieure de Lyon, qu'elle vous fasse un mot de l'assurance de l'argent que vous lui avez envoyé, signé de ses conseillères. [217]

Nous n'avons point reçu de vos nouvelles par la voie de M. de Châtillon, ni su aucune de ses nouvelles. Nous ne manquerons de faire la communion selon votre désir pour M. le comte d'Harcourt, afin qu'il plaise à Dieu seconder ses bons desseins.[66] Je connais et me souviens fort bien de M. N., je lui écris et lui envoie des lettres de ses parents de Paris. Je le remercie des assistances qu'il vous fait. Je vous envoie aussi une lettre pour M. le marquis de Pianesse, que je vous prie lui présenter de ma part ; c'est un saint en sa condition que ce bon marquis. Je vous sais bon gré et vous remercie, ma très-chère fille, des soins que vous avez de nos pauvres chères Sœurs de Turin, je ne puis m'empêcher d'en être en peine. Les neuf pistoles que M. le marquis vous a données pour elles seront de leur part pour la cense des six cents ducatons, que nous vous devons à six et quart, encore y a-t-il quarante sous par-dessus ; et, par ce moyen, nous ne pourrons pas l'envoyer à Grenoble, selon que l'on nous en prie, mais nous ferons tout notre possible, d'avoir au plus tôt celle qui vous est due à Besançon, pour la faire tenir audit lieu de Grenoble.

Je suis extrêmement touchée de savoir que ma Sœur N. ne [218] profite pas des bonnes lumières que Dieu lui donne, et de ce qu'elle se laisse toujours aller dans ses abattements d'esprit. J'espère pourtant que Notre-Seigneur bénira votre travail et soin ; je vous la recommande toujours plus. Je n'ai pas souvenance de vous avoir écrit de lui proposer le changement de maison, car elle ne saurait être mieux qu'auprès de Votre Charité ; elle me mande dans sa lettre que jamais pensée ni désir de changement de maison n'est entré dans son esprit, me disant avec beaucoup de connaissance d'elle-même, que partout elle se portera elle-même, me protestant que si l'on met cela à son choix, qu'elle ne changerait pas de Supérieure pour toutes celles qui sont en l'Institut, que si elle a quelques petits exercices, ils sont causés par sa propre infirmité et misère, et non pour aucun chatouillement de dégoût. Voilà ses propres paroles, en me témoignant grand désir pour travailler à son amendement. Je lui écris pour l'y toujours- exhorter le plus qu'il m'est possible.

La petite que vous tenez par aumône ne doit pas tenir place au nombre des six, et partant vous pouvez recevoir la parente de M. le grand vicaire. Vous pouvez aussi recevoir celles que l'on vous présentera pour retirer en ce temps-ci, et après que notre bon Dieu aura donné une sainte paix vous garderez seulement celles qui vous seront propres ; car je crois, ma chère fille, qu'il sera mieux, pour le bien de votre maison, de les recevoir comme cela, que de prendre en tant de divers monastères de Religieuses, lesquelles ne se rencontreront peut-être pas telles qu'on les désire ; car difficilement donne-t-on celles qui sont de grand service, car elles sont rares. Néanmoins, je vous laisse faire ce que vous trouverez, bon. — Je suis, fort aise de quoi vous me dites que ma Sœur N. a profité des exercices de sa solitude, et marrie de quoi ma Sœur N. [une ligne illisible]. Je lui dis nettement en notre passage qu'elle ne devait prétendre revenir ici ; elle a grand tort d'être si peu reconnaissante des charités que la Religion lui a faites. [219]

Pour ce qui est de vous déposer cette année, certes, ma très-chère fille, je ne le désire nullement ; car la gloire de Dieu et le bien de votre maison ne le requièrent pas, et j'espère que dans ces quatre années suivantes Dieu vous donnera une meilleure saison, et que vous, mettrez celle pauvre maison en bon état, moyennant sa sainte grâce. Mais je vous conjure, ma très-chère fille, de vous conserver le mieux qu'il vous sera possible. Hélas ! vous voyez comme il plaît à notre bon Sauveur de tirer toujours à soi de nos meilleures plantes pour la guide des maisons. Voilà que l'an passé Il en tira quatre : celle de Besançon, la déposée de Draguignan, et les Supérieures de Rennes et de Montferrand, qui étaient des âmes rares et de grande utilité à l'Institut et à leurs maisons. Béni soit son saint Nom ! mais cependant je crois que sa Bonté a bien agréable que celles qu'il laisse, et surtout les anciennes, qui sont les piliers, se conservent. Ma très-chère fille, faites-le donc, et vous faites soulager aux écritures par cette bonne Sœur N. Je suis certes touchée de sa voie ainsi sèche ; que Votre Charité l'anime tant qu'elle pourra, je l'en supplie, bien que je sache que vous n'y manquez pas. Ma très-chère fille, ce m'est une grande consolation de voir l'assurance et confiance que vous avez en l'invariable, constant et ancien amour que je sens en mon cœur pour le vôtre ; il ne s'y peut rien ajouter. Persévérons ainsi pour la gloire de Dieu, que je supplie vous combler de son saint amour. Je vous conjure, ma très-chère fille, priez pour moi, j'en ai besoin. Je salue M. le grand vicaire, lui souhaitant tout bonheur, et toutes nos chères Sœurs.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. [220]

LETTRE MDCLXX - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Empressement avec lequel les Prêtres de la Mission ont été reçus en Savoie. Dispositions prises pour l'ameublement de leur maison.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Mon très-cher et cordial Père,

Votre chère âme soit entièrement comblée des grâces du divin Jésus et des suaves douceurs de sa très-sainte Mère !

Vos Missionnaires arrivèrent il y a huit jours.[67] Ils ont été reçus de Mgr de Genève et de ses bons ecclésiastiques avec tant de joie et louanges à Dieu, que rien plus. Pour nous, mon très-cher Père, je ne saurais vous exprimer notre consolation ; certes elle est accompagnée d'une reconnaissance autant grande que je puis envers notre bon Dieu, et envers vous, mon vrai et cher Père, à qui cette souveraine Providence a voulu donner, et comme je crois, par les intercessions de notre Bienheureux Père, une si sainte inspiration dont l'accomplissement donnera une éternelle gloire à Dieu par le salut [d'un nombre] infini d'âmes. Oh ! la grande œuvre, mon très-cher Père ! et je crois par vos fondations que le même bien est communiqué encore à d'autres évêchés. Béni soit Celui qui vous a choisi pour des œuvres de si grand mérite, et desquelles votre récompense sera incompréhensible. Je ne vous saurais dire ce que je ressens d'une si haute grâce qui vous est communiquée, sinon louer Dieu et le supplier de parachever son ouvrage en vous, portant [221] votre chère âme, qui nous est si précieuse, dans la plus élevée et pure perfection que sa souveraine Providence vous a destinée.

Je ne vous dis rien, mon tout cordial et vrai Père, de la réception que l'on a faite à vos Missionnaires en la paroisse où ils travaillent, car ils vous le doivent écrire : chacun montre une sainte jubilation en l'espérance des fruits que l'on prévoit de cette sainte fondation. Je trouve que le revenu que vous leur assignez est suffisant ; et quand les monnaies seront ici de prix égal à celles de la France, je pense qu'il y aura quelque chose de reste pour les ordinants ; car, vivant en communauté, j'estime que cinq cents livres, monnaie d'ici, seront suffisantes pour chaque personne, qui seront, pour eux six, trois mille livres, et qu'il pourrait en rester mille pour les autres dépenses ; car, quand les monnaies sont égales, seize cents livres de France valent ici quatre mille livres.

Pour ce qui est de leur ameublement, Mgr de Genève a voulu y contribuer, de sorte que nous le faisons par moitié, selon notre petit pouvoir ; car l'on a grand'peine d'avoir de l'argent ici, tant le peuple est accablé. M. le commandeur de Compesière a promis sa maison pour les loger. Ils seront fort bien, en attendant qu'on leur ait bâti un petit logement, à quoi votre débonnaireté, mon très-cher Père, a voulu pourvoir par sa charité incomparable, dont je vous remercie de tout mon cœur. Pour ce qui est d'acheter du fonds pour les rentes, j'ai prié des amis de veiller pour cela ; mais tout est tellement littéral en ce pays, à cause que chacun fait des substitutions, et que rien ne s'y achète par décret, comme en France, qu'il est fort difficile d'acheter sûrement. Nous n'avons que trois fonds qui tous courent fortune de nous être ôtés, bien que l'on ait été fort circonspect aux achats ; de sorte qu'il faudra du temps pour bien trouver. Cependant, mon très-cher Père, la maison de Saint-Lazare fournira à ces bons Missionnaires. [222]

LETTRE MDCLXXI - À SAINT VINCENT DE PAUL

À PARIS

Arrivée des Prêtres de la Mission à Annecy. Joie avec laquelle ils ont été accueillis. Observations sur quelques-uns d'entre eux.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Mon très-cher Père,

Béni soit notre divin Sauveur qui nous a amené vos chers enfants heureusement, pour sa très-grande gloire et pour le salut de plusieurs. Chacun en est réjoui en Notre-Seigneur : mais certes, Mgr de Genève et moi nous en recevons une consolation indicible ; et il nous semble que ce sont nos vrais frères, avec lesquels nous sentons une parfaite union de cœur, et eux avec nous, dans une sainte simplicité, franchise et confiance. Je leur ai parlé, et eux à moi, comme vraiment si c'étaient des Filles de la Visitation. Ils ont tous une grande bonté et candeur. Le troisième et cinquième ont besoin d'être aidés pour sortir un peu d'eux-mêmes ; je le dirai au Supérieur, qui est, de vrai, un homme capable de cette charge. M. Escart est un saint. Je leur ai donné à chacun une pratique ;. je fais tout cela, et le ferai toujours, Dieu aidant, avec grand amour,. pour vous obéir, mon très-cher Père, et pour notre commune consolation ; car vraiment il y en a beaucoup à parler à ces chères âmes. Le bon Père N. m'a déclaré ses difficultés fort naïvement : c'est un cœur vertueux et bon jugement ; mais il aura peine à persévérer. Je l'ai fort prié de ne penser ni à sortir ni à demeurer, mais à s'appliquer à bon escient à l'œuvre de Dieu, et se bien abandonner et confier en sa Providence. Je voudrais qu'il s'affermît, car il est de bonne espérance. Enfin ils sont tous aimables et ont donné grande édification en cette ville les trois jours qu'ils y ont demeuré, et ressemblent bien l'esprit de mon très-cher bon Père. [223]

LETTRE MDCLXXII - À LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS

SUPÉRIEURE À POITIERS

Souhaits de bonne année. — Sainte mort de Sœur M. A. de Bigny. — Nomination du Père dom Juste à l'évêché de Genève. — Nouvelles des Sœurs de Turin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 24 février 1640.

Ma très-chère et très-aimée fille,

Comme c'est la coutume au commencement des années, de faire de bons souhaits sur ceux que l'on chérit, mon cœur, qui aime tendrement le vôtre très-cher, ne veut pas passer plus avant dans cette année nouvelle sans vous saluer cordialement avec ma très-chère Sœur M. -Angélique de Bigny, priant le divin Sauveur qu'il nous fasse la grâce de passer si fidèlement nos années périssables à son divin service, que sa miséricorde nous soit appliquée, et que nous le bénissions toutes ensemble dans sa très-sainte éternité. Ma très-chère fille, il y a bien si très-longtemps que je n'ai point eu de vos chères nouvelles, que je vous assure que le temps m'en dure, n'ayant reçu aucune de vos lettres depuis mon retour de Turin. Je crois, sans doute, qu'elles se perdent ; car votre bon cœur m'est trop cordial pour demeurer si longtemps sans me mot dire. Voilà ce que je crois de vous, ma très-aimée fille, en vous priant de me donner la consolation de vos chères nouvelles et de ma chère Sœur M. -Angélique [de Bigny], laquelle l'on m'a écrit qui devient toute fort infirme. Je lui compatis bien fort ; mais, d'autre côté, je l'estime bien heureuse d'avoir à souffrir pour glorifier Dieu, par sa patience et résignation.[68] Sa divine Bonté voit bien que [224] je suis indigne de cette grâce, me faisant part de beaucoup de santé pour mon âge de soixante-neuf ans. Priez pour moi, ma très-chère fille, afin que tous les moments qu'il plaira à cette souveraine volonté me laisser en cet exil, soient employés à sa gloire et selon son bon plaisir.

Je crois, ma très-chère fille, que vous savez maintenant comme la divine Providence nous a donné pour évêque en ce diocèse le Révérend Père dom Juste, qui était le commis du Saint-Siège apostolique pour les affaires de la béatification de notre Bienheureux Père. Je le recommande à vos prières ; il est tout incommodé. Je vous conjure aussi, ma très-chère fille, de bien faire prier pour nos chères Sœurs de Turin, qui sont toujours dans les hasards de la guerre. Notre-Seigneur les a préservées jusques à maintenant, bien que des [boulets] de canon soient entrés jusque dans leur chambre, noviciat et cuisine. Tout ce pauvre pays est bien à plaindre : mais c'est le peuple de Dieu ; sa Providence sait où elle veut faire aboutir tous ces maux.

Nos deux communautés d'ici vont avec grande bénédiction en l'observance. Dieu nous fasse la grâce d'augmenter tous les jours en cet heureux chemin : c'est le seul bien que je souhaite à toutes vos chères filles, que je salue et embrasse cordialement par votre chère entremise, et vous conjure, ma chère fille, de me bien recommander à leurs prières, et je crois de votre bonté et charité que vous n'oubliez pas ès vôtres celle que vous savez qui est du meilleur de son cœur votre, etc., que je vous assure être parfaitement et sincèrement toute vôtre. Mais, ma fille, je vous conjure, et toutes nos Sœurs, de bien prier Dieu pour moi.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [225]

LETTRE MDCLXXIII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

La douce gravité est nécessaire à une Supérieure. — Les écrits de saint François de Sales doivent faire la lecture ordinaire de ses Filles. — Décision sur un point touchant les élections.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 27 février 1640.

Ma très-chère fille,

Que vous dirai-je sinon que Dieu veut que vous travailliez à vous rendre suave, douce et gracieuse, mais non point molle, ni trop caressante ; mais dans cette douce et humble gravité qui rend nos petits labeurs utiles auprès des âmes.

Cette bonne novice est bien heureuse de n'avoir point de volonté que celle de ceux qui la gouvernent. En cela elle a une bonne partie de sa besogne faite. Dieu lui fasse la grâce de persévérer en cette bonne simplicité et démission d'elle-même, car ainsi elle fera un doux et heureux voyage à la perfection. Je suis grandement consolée de voir votre communauté si retirée des communications au dehors, et si affectionnée à pratiquer et lire les écrits de notre Bienheureux Père. C'est le grand moyen pour nous maintenir en santé spirituelle, de vivre du pain que ce bon Père nous a laissé : il est uniquement propre pour nos estomacs. Dieu nous fasse la grâce de ne rien chercher hors de là.[69] [226]

Quant à ce que vous me demandez si l'on peut mettre Supérieure une fille qui n'est pas légitime, notre Bienheureux Père lui-même a résolu cette demande, et dit que les enfants ne peuvent être maîtres de leur naissance et ne portent pas l'iniquité de leur père et mère. Croyez-moi, ma fille, où est la vraie vertu, le reste ne peut nuire. Notre-Seigneur n'est point acceptant des personnes. Sainte Brigitte était bâtarde d'un esclave, et Dieu ne laissa pas de la choisir pour son épouse et de la rendre illustre et renommée en son Eglise. Cet exemple nous doit suffire pour repousser les raisons de la prudence humaine. Je me souviens que notre Bienheureux Père me parlant une fois sur le sujet d'une réception, me dit que véritablement il n'aurait pas agréé que l'on reçût si facilement les filles illégitimes que les autres, qu'il les fallait un peu plus considérer et prendre garde à la bonté et douceur de leur naturel ; et quant à ce qui est de les mettre en supériorité, qu'il n'y avait point de danger, pourvu qu'elles eussent les vertus et les talents requis ; et qu'il fallait encore prendre garde de les envoyer en des lieux où leur naissance ne fût pas un sujet d'abjection.

Vous m'avez fait grand plaisir, ma fille, de m'envoyer l'état de votre petit temporel : il n'est pas suffisant pour vous mener jusqu'au bout de l'année ; mais il faut souffrir avec tout le monde qui souffre en ce temps de misère, user de ménage, se passer [contenter] de peu, et pratiquer en tout la sainte pauvreté, et Dieu nous enrichira de son pur amour, auquel je suis vôtre. [227]

LETTRE MDCLXXIV - À LA SŒUR CLAIRE-MARIE-FRANÇOISE DE CUSANCE[70]

À GRAY

La Sainte bénît Dieu de ses ferventes dispositions.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Votre lettre m'a donné une fort tendre douleur, mais aussi un fort solide contentement, voyant la sainte disposition que notre bon Dieu vous donne pour faire heureusement votre [228] passage à la sainte et seule désirable grâce de voir Dieu, l'aimer et l'adorer dans son éternité de gloire. O ma fille ! nous avons toutes sujet de regretter la douceur de votre conversation, mais beaucoup plus de bénir cette souveraine Bonté qui vous attire à soi si miséricordieusement, et désirer le même bonheur. Oh ! que cette vie est dure et longue à qui désire jouir de Dieu ! Ma fille, nous ferons pour votre santé ce que, par la volonté de votre bonne Mère, vous désirez ; ne me refusez pas ce que de tout mon cœur je vous prie de demander à mon Dieu pour moi, qui est le bien de vivre et mourir en sa grâce et bon plaisir, et ne m'oubliez point devant sa sainte face, que je supplie vous être propice. Je suis en son amour toute vôtre de cœur. Amen !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [229]

LETTRE MDCLXXV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Prochaine visite de Madame Royale au premier monastère d'Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 mars [1640].

Ma CHÈRE FILLE,

Vous n'aurez qu'un billet, vous qui aimez tant les grandes lettres, et c'est seulement pour vous demander de vos bonnes nouvelles, et vous dire que, grâce à Dieu, nous nous portons bien. Il n'y a que notre bonne Sœur M. -Agathe [Guignan] qui est bien, bien malade ; l'on n'en espère pas beaucoup. — Nous voici dans l'attente de Madame Royale que l'on nous a dit qui sera ici vendredi.[71] Je vous supplie, ma très-chère fille, de faire faire des prières continuelles pour que Dieu inspire à son cœur sa divine volonté et lui donne force de la suivre ; c'est ce qu'elle demande et que je souhaite pour moi-même, qui suis entièrement toute vôtre. Ma fille, Dieu vous console de son saint amour ; priez bien sa Bonté pour celle qui est toute vôtre de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. [230]

LETTRE MDCLXXVI - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

La Providence divine nous enrichit de grâces par la tribulation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 mars 1640.

Monsieur,

Il me semble que mon chétif cœur a ressenti à la nouvelle de votre arrivée une certaine et suave joie qu'il n'avait pas expérimentée dès longtemps, tant il est vrai qu'en la sacrée dilection de notre divin et très-adorable Jésus, votre âme m'est intimement chère et précieuse ! Mais, Monsieur, la mienne très-pauvre n'aura-t-elle point la consolation de voir la vôtre, que je vois être grandement enrichie de grâces célestes, par les diverses tribulations où la très-sainte Providence éprouve sa fidélité et la purifie comme l'or dans le creuset ? Cette divine sagesse parachève, s'il lui plaît, son saint ouvrage en vous ! Je l'en supplie très-humblement et du fond de mon cœur, qui veut que je sois à jamais, comme j'y suis très-obligée, Monsieur, votre, etc.

LETTRE MDCLXXVII - À LA MÈRE ANNE-LOUISE DE MARIN DE SAINT-MICHEL

SUPÉRIEURE À AVIGNON

Avis favorable pour la fondation de Tarascon. — Bonheur d'une âme entièrement livrée à Dieu. — Humilité de la Sainte.

VIVE † JÉSUS !

Annecy. 23 mars 1640.

Ma toujours plus chère fille,

Je confesse que j'ai, aussi bien que Votre Charité, un grand dissentiment de cette multitude de maisons que l'on veut établir, crainte que les bons sujets ne manquent. Or néanmoins, [231] ayant considéré et pesé devant Dieu les points de votre lettre, sans autre regard ni intérêt que celui de sa gloire et de correspondre aux saintes intentions de ceux qui nous désirent, il me semble que je vois en la fondation proposée [à Tarascon] un grand assemblage de petits biens, que Notre-Seigneur offre pour un plus grand accommodement et soulagement à votre maison ; mais ce que je vois de plus considérable, c'est l'affection que ces bonnes gens ont, par un général mouvement, de vouloir cet établissement, sans que vous les en ayez ni priés ni recherchés, ce qui est une marque toujours plus assurée que le désir de ce peuple est une inspiration de Notre-Seigneur. J'espère en sa Bonté qu'elle en tirera du bien pour la ville et pour votre maison.

Quant au temporel, c'est un grand bien que cette ville soit du même diocèse et ne soit éloignée de vous que de trois lieues ; par cette proximité les monastères se soutiennent plus aisément. Puisque l'on vous offre une maison si bien meublée, je vous conseille de l'accepter pour autant de temps qu'il vous sera nécessaire : cela étant joint au revenu de deux mille écus, avec les petits accommodements, et ayant là des filles de bon lieu prêtes pour y recevoir, je ne vois pas qu'il y ait rien à craindre pour ce point-là. Ma Sœur N. réussira bien dans cette nouvelle maison, puisque, comme vous me dites, elle est pleine de tant de bonté et vertu ; mais aussi votre maison sera incommodée par cette perte. Il est vrai que, considérant ce que vous me mandez par la vôtre dernière, que vous avez une dizaine de braves filles qui ont un solide jugement, un bon esprit et une bonne oraison, qui marchent d'un bon pas dans la sincère observance, j'espère que sous votre bonne conduite Dieu affermira de plus en plus votre communauté en la vertu et esprit de l'Institut.

Oh Dieu ! ma chère fille, que vous avez dit un bon Adveniat regnum tuum ! car maintenant Jésus [notre] divin Maître a bien pris une entière possession de votre chère âme et Il y règne bien [232] paisiblement. Oh ! la puissante grâce ! Elle est au-dessus de l'entendement et de l'intelligence humaine : il n'y a que la langue des Anges qui la puisse exprimer. La toute-puissance a englouti toutes vos puissances et facultés de votre âme ; quel bonheur ! Si les âmes se savaient bien livrer à Dieu, elles expérimenteraient ses faveurs bien autrement que nous ne faisons ; sa douce Bonté fasse, par sa toute-puissante grâce, ce que notre infirmité ne peut ! Priez-le, en votre langage muet, d'établir son règne et son union en nous ; et je le supplie vous continuer ses grâces. Ma très-chère fille, écrivez-moi amplement de la conduite de Dieu sur vous ; et ajoutez, s'il se peut, quelque chose de ce changement d'état, qui monte de pureté en pureté, toujours plus simplement et intimement en la très-sainte unité. Hélas ! je ne suis nullement capable de ces voies de Dieu si sublimes ; mais priez Dieu qu'il me rende très-humble. Je suis de cœur toute vôtre.

LETTRE MDCLXXVIII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Reconnaissance pour l'établissement des Prêtres de la Mission à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Je ne puis exprimer la consolation que nous avons reçue de la fondation des Pères. Chacun en bénit Dieu ; et Mgr de Genève ne sait quelles actions de grâces en rendre à Dieu avec nous, et à votre bonté, qui sans doute fait en cela une des grandes œuvres pour la gloire de Dieu, au salut des âmes, qu'aucune autre que vous puissiez faire, et sera d'autant plus efficace que vous enverrez plus d'ouvriers. Mgr de Genève vous en écrit ; il n'aura garde de manquer de mettre en sa cathédrale cette digne [233] fondation, afin que la mémoire en soit jusqu'à la fin du monde, comme elle le sera dans la bienheureuse éternité, par une très-grande gloire à votre chère âme.

LETTRE MDCLXXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Ne pas employer à l'examen de conscience plus de temps que le Directoire en donne. — On doit s'humilier de ses fautes, mais ne pas s'en inquiéter.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; c'est pourquoi je vous dis de demeurer en repos, sans donner la torture à votre esprit pour trouver en vous ce que votre fidélité à la grâce en éloigne. Faites avec application votre examen, sans y employer plus de temps que le Directoire ne vous en donne, et allez ensuite vous accuser simplement des fautes que vous aurez remarquées, sans vous amuser à des retours sur vous-même. Si vos misères sont grandes, humiliez-vous-en, mais ne vous en tourmentez pas. Je connais si à fond votre cœur, et vous m'en avez fait voir avec tant de sincérité tous les plis et replis, que vous devez, ma très-chère fille, vous reposer sur ce que je vous dis, et remercier Dieu des grâces qu'il vous fait. Priez-le de toujours vous tenir sous sa paternelle protection. [234]

LETTRE MDCLXXX - À MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, À PARIS

La question du Visiteur doit être soumise au Saint-Siège. — Regrets sur la mort du Père Binet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Monseigneur très-honoré et uniquement aimé,

Vous m'écrivez en des termes si cordialement affectionnés pour cette bonne Annonciade, qu'il faudrait qu'il y eût des milliers de difficultés pour ne pas joindre mes désirs aux vôtres, mon tout bon seigneur. Je le fais donc de tout mon cœur, bien que mon consentement ne soit nullement requis à cela, ains la seule approbation de Mgr de Sens et la connaissance que nos Sœurs ont de la bonne disposition de cette chère fille, de laquelle la Mère Supérieure m'écrit tout bien, et que sa dispense peut être obtenue facilement.

Il y a peu de temps que je vous écrivis amplement, touchant le Visiteur et les raisons pourquoi il ne faut pas le demander en votre nom, outre que je crois qu'il sera mieux reçu étant ordonné par le Pape, et qu'il coulera plus doucement que si cela venait par votre réquisition. J'en écris amplement à Mgr de Sens, à M. le commandeur, à M. Vincent, et en écrivis aussi au feu et très-bon et vertueux Père Binet. Son trépas a bien touché mon cœur : c'était un vrai ami de la Visitation, et que je crois que Dieu a placé dans sa bienheureuse éternité. Mon très-cher seigneur, je vous recommande cette affaire. De vrai, je vois clairement que cette pensée a été donnée de Dieu au très-bon Mgr de Sens.

Ma très-chère Sœur la Supérieure de Paris vous dira que l'on nous fait certains mauvais offices à Rome, qui serviront d'aiguillon au Saint-Père, d'ordonner le Visiteur avec plus de [235] liberté. Il faut souffrir cette persécution de certains Pères, que je veux croire avoir bonne intention ; mais leur action étant sans fondement, grâce à Dieu, j'espère que sa divine Bonté anéantira tout cela, et nous comblera toujours de plus en plus de son saint amour. Je l'en supplie de tout mon cœur, duquel je suis et serai sans fin, mon très-cher et bien-aimé seigneur, votre très-humble, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE MDCLXXXI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Ne pas se charger de la fondation de Bordeaux. — Affaire du Visiteur apostolique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 mars [1640].

Ma vraie très-chère pille,

Je ne puis goûter cette proposition de Bordeaux ; elle n'aurait point de raison en l'état où vous êtes. Je le dis comme il faut à la Mère de Bellecour, sans lui témoigner le dernier avis que j'ai reçu, mais comme répondant à sa lettre que je vous envoie. Si l'on vous propose ce voyage, et qu'après la réponse que vous ferez selon ce qui est en la ci-jointe, l'on vous fasse une recharge, vous répondrez derechef qu'en conscience vous ne pouvez entreprendre la conduite de celle fondation ni le voyage, n'ayant force pour cela, et ainsi en cette réponse leur refusant votre soumission, vous le ferez par l'obéissance de votre légitime Supérieure. — Quant à la peine de votre pauvreté intérieure, n'y faites nulle réflexion ni regard volontaire ; mais souffrez-la doucement, vous abandonnant à Dieu et faisant le mieux que vous pourrez. Ma vraie fille, il en faut bien souffrir d'autres et des croix bien plus crucifiantes. Dieu nous les donne selon son [236] bon plaisir, et nous fasse la grâce de les porter à sa gloire et à notre salut !

N'avez-vous point ouï dire que l'on nous voulait donner un Visiteur apostolique ? Or sus, voilà le mémoire que ces seigneurs ont envoyé et le narré au vrai de la naissance et suite de cette affaire, qui est très-importante. Pesez-la bien devant Dieu, comme je dis ; pesez bien tout, et le considérez bien à loisir avec quelque Sœur capable et discrète, sans rien éventer, puis m'en dites votre sentiment, après que vous aurez bien prié Dieu et pesé le tout à loisir devant Lui, à loisir et mûrement. Dieu, par son infinie bonté, nous éclaire de son divin vouloir, et nous fasse la grâce de le suivre ! Ma fille, sa bonté sait combien je suis, en toute vérité, toute vôtre. Dieu soit béni qui veut que vous soyez toute mienne.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLXXXII - À QUATRE PRÉTENDANTES

À LA VISITATION DE FRIBOURG[72]

Promesse de les compter au nombre des Religieuses d'Annecy. Vertus qu'elles doivent acquérir.

[Annecy], 7 avril 1640.

VIVE † JÉSUS !

Mes très-chères filles,

Le récit que le Père Dufour m'a fait des bonnes qualités que Dieu a mises en vos chères âmes, et la généreuse action que vous avez faite pour vous déprendre du monde et de ses vanités, [237] jointe à l'affection que vous me témoignez de vous rendre de vraies Filles de la Visitation, nous donne une grande consolation et courage de vous accorder ce que vous désirez. Mais, mes très-chères filles, comme cette maison [d'Annecy] a reçu les prémices de l'esprit, et la grâce d'avoir été si souvent arrosée des avis salutaires et des instructions de son saint Fondateur, elle requiert de ses chères enfants une ponctuelle observance de ses règlements, par le moyen de laquelle les âmes acquièrent et se forment dans une profonde humilité, une sincère candeur et simplicité, une amoureuse obéissance et une douce et suave charité en leur conversation : voilà les principales vertus qui doivent reluire aux vraies Filles de notre Bienheureux Père, et qui contiennent toutes les autres. Travaillez à les acquérir, mes très-chères filles, et devenez tous les jours plus petites en l'estime de vous-mêmes : c'est la vraie grandeur des âmes qui prétendent à l'union des épouses. Dieu vous a choisies pour ce souverain bonheur ; correspondez fidèlement à une si haute dignité, et sa Bonté vous comblera des grâces de son saint amour. Je l'en supplie de tout mon cœur, et vous, mes chères filles, de me recommander souvent à sa divine miséricorde, et croyez que je suis de cœur, mes très-chères filles, etc. [238]

LETTRE MDCLXXXIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE À BOURG EN BRESSE

La Sainte applaudit à sa résolution de garder auprès d'elle la Sœur déposée.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 11 avril 1640.

Ma toute chère fille,

Vous avez fort bien fait de mander à ma Sœur la Supérieure de Riom que vous ne pouviez pas donner la chère Sœur déposée ; car, en effet, étant dans un petit exil et votre santé en l'état où elle est, il n'y aurait pas moyen, en conscience, de vous ôter ce cher appui. Je vous avoue, ma chère fille, que je suis en peine de votre mal ; soyez bien souple, je vous en conjure, à prendre le repos et les soulagements que l'on vous jugera nécessaires, car votre santé et votre vie ne sont pas à vous, ains à la Congrégation, à qui vous les avez sacrifiées. Je suis bien consolée, ma chère fille, de la paix avec laquelle votre chère communauté persévère en l'observance. Je conjure toutes ces chères Sœurs d'avancer sans cesse par cet amoureux chemin à la très-sainte éternité, et de me recommander quelquefois à la souveraine bonté de Notre-Seigneur, qui ne les abandonnera jamais, tandis qu'elles se reposeront de tout en son soin paternel. Je salue tout à part ma très-aimée fille Fr. -Augustine [Brung], qui sait bien de quel cœur je suis toute sienne, et prie notre bon Dieu vous tenir toujours plus unies en son très-saint amour, auquel je suis d'un cœur tout invariable, votre, etc. — Mercredi après Pâques.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [239]

LETTRE MDCLXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Demande de renseignements sur une jeune personne entrée au monastère de Thonon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 avril 1640.

Ma très-chère fille,

Monseigneur nous a commandé de vous écrire, afin que vous nous mandassiez bien particulièrement toute l'histoire de cette fille qui s'est venue jeter chez vous, ce qu'elle a porté, où elle l'a pris, ou de qui elle l'a eu. Ces bonnes gens sont venus se plaindre à Sa Seigneurie, disant qu'elle leur a pris huit vingts pistoles, qui étaient toute leur substance pour vivre en ces temps de misère, que la Sœur Georges [tourière] l'a attirée et l'amena avec elle pour la faire travailler, puis l'amena chez vous. Enfin, ma chère fille, dites-nous bien tout comme la chose s'est passée, je vous en prie. Et moi je vous supplie de nous dire de vos nouvelles, et de m'offrir à Celui en l'amour duquel je suis toute vôtre, de tout le cœur que vous savez, ma fille. Dieu soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLXXXV - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE MAUPEOU[73]

SUPÉRIEURE À CAEN

Éclaircissement sur la Constitution XIVe. — Promesse de prier pour la conversion de son père. — Souhaits de bénédictions. — Dans quel cas on peut prendre une cinquième Sœur domestique.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 avril 1640.

Votre maison intérieure va donc bien, ma chère fille, puisque votre cœur ne veut que son Dieu et son observance ; et votre [240] maison extérieure va aussi bien, grâce à Dieu, puisque l'exactitude et l'union y règnent. — Vous n'avez nullement mal fait d'acheter des toiles et dentelles pour Mgr N. Quand c'est pour les prélats et ornements sacerdotaux, nous n'en faisons aucun scrupule. Pour plus d'honneur aux saintes ordonnances de la Constitution qui défend de vendre ni acheter, vous pouviez faire ces petites emplettes-là par quelque dame amie, bien qu'en vérité cela n'est pas grand'chose, ni vous n'en devez point entrer en scrupule.

Nous ne manquerons pas de prier Dieu de bon cœur, afin qu'il donne sa sainte lumière à M. votre père et le retire de son [241] erreur. Je ne doute point que ce ne vous soit une sensible touche de voir en un état de mort éternelle celui qui vous a donné la vie temporelle. Mais, ma chère fille, il faut se consoler en ce que ces âmes sont plus chères à Notre-Seigneur qu'à nous ; sa Providence sait quelle gloire elle veut tirer de leurs maux. Il ne faut pas laisser de solliciter, par une humble prière, la divine miséricorde.

Vous me demandez que je fasse un souhait sur votre communauté. O Seigneur Jésus ! que peut souhaiter mon cœur à ces très-chères filles, sinon qu'il plaise à votre souveraine Bonté de leur faire la grâce de cheminer de vertu en vertu en votre saint amour par une amoureuse, fidèle et sincère observance de tout ce qui nous est marqué par notre saint Fondateur ? — Certes, ma fille, j'ai eu une joie sensible d'apprendre avec quelle révérence et amour filial votre communauté a reçu le Coutumier nouvellement imprimé, où les intentions de ce Bienheureux sont. — Il n'y a point de doute qu'ayant une Sœur domestique infirme pour le reste de ses jours, vous n'en puissiez prendre une cinquième en sa place, puisque l'autre est hors de pouvoir faire ce qui est de sa condition, bien qu'elle demeure toujours dans ce rang. Votre, etc.

LETTRE MDCLXXXVI (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

MAÎTRESSE DES NOVICES, À NANTES

Conseils pour la distribution des charges. — La Sœur déposée ne doit pas être maîtresse des novices pendant la première année de sa déposition, sans une très-grande nécessité.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 16 avril 1640.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Je vous assure qu'il m'a fait très-grand bien de savoir un peu de vos bonnes nouvelles. J'avais bien cette espérance en Notre-Seigneur, que votre visite [canonique] se ferait avec douceur [242] et paix ; j'en bénis et remercie sa Bonté. — Pour la sœur de madame Hardouin, il la faut regarder comme une croix que Dieu veut que votre monastère porte en patience et en faire l'usage que sa Bonté prétend, pratiquant toujours plus envers elle le support, la douceur et la charité.

M. N., ma très-chère fille, a très-grande raison de trouver mauvais que [l'on nomme étrangère ma Sœur N.]. Si ne faut-il pas user de ce mot qui est banni de céans, ayant peine à souffrir [qu'une Sœur non professe de votre communauté] exerce les charges ; et quand il a dit [qu'on avait tort], il a dit ce qu'un bon et charitable Père spirituel doit dire et doit faire. Car vraiment, c'est un mauvais levain dans une communauté lorsque l'on prend garde aux charges et à la préséance ; c'est signe que les Sœurs sont bien [peu vertueuses] puisqu'elles ne sont pas humbles et détachées d'elles-mêmes et de leur propre estime. Non, je vous assure, ma très-chère fille, il ne faut point se rendre complaisante à cette fantaisie ; et, comme vous dites, ce n'est pas être jeune d'avoir six, sept et huit ans de profession. Quand les plus jeunes passent les anciennes en vertus et bons talents, il les faut employer sans crainte, et rendre les plus âgées capables de cela ; car enfin, ma chère fille, après que l'on a tenu les filles basses quelque temps, et que l'on voit que Dieu les dispose à servir la Religion, il les faut mettre en œuvre.

Pour votre catalogue, ma chère fille, il suffira d'y mettre votre bonne Mère, Votre Charité et quelqu'une de nos Sœurs, car je crois que pour cette Ascension nos bonnes Sœurs n'iront guère loin. — Pour ma Sœur la Supérieure de Bourges, il ne la leur faut pas proposer, car nous l'avons promise pour nos Sœurs de Guéret, et quant à ma Sœur la déposée de Troyes, l'on ne vous la pourrait donner, sa maison ayant besoin de son soutien. Au reste, ma très-chère fille, il faut que je vous dise, que si Dieu permettait que vous fussiez réélue, je donne maintenant un petit avis que j'ai toujours eu fort à cœur : c'est, ma [243] très-chère fille, qu'il ne faut point, sans une très-grande nécessité, mettre les Mères déposées directrices ; et, pour au moins un an, il leur faut faire la charité de les laisser vaquer à Dieu et à elles, leur rendant le devoir de cordialité, respect et union dans les occasions.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

LETTRE MDCLXXXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Précautions à prendre en temps de peste.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640]

Ma très-chère fille,

Votre messager est arrivé fort à propos pour nous relever de la peine où nous étions d'envoyer un homme jusqu'à Douvaine ; car nous n'aurions osé le faire passer plus avant, crainte qu'on ne l'eût laissé rentrer ici. Je bénis Dieu de tout mon cœur de ce que vous me dites que la maladie [de la peste] ne fait pas de progrès, et que sa Bonté vous donne le courage et la confiance pour demeurer là sous la protection de sa Providence. Il est vrai que vos maisons sont fort aérées et exposées à la bise, que votre enclos est grand, et que vous n'avez à veiller que sur le devant de votre monastère. Mais, dites-moi, ma chère fille, avez-vous de l'eau pour boire et pour toutes vos autres petites nécessités ? car pour celle de votre canal, je ne pense pas, quelque prévoyance que vous ayez de la prendre de nuit, ni quoi que l'on puisse en dire, que vous dussiez vous y fier, puisque c'est une eau commune, et que les pestiférés mêmes y font leurs lessives et la prennent au-dessus de vous. Répondez-moi à ce point.

Or sus, avez-vous fait vos provisions en sorte que vous ne soyez point nécessitées de rien prendre à la ville ni là où les autres se servent ? Où logerez-vous le prêtre qui dira vos messes, afin qu'il n'ait, ni tous ceux que vous tenez à votre tour, aucun commerce ni fréquentation, ni dans la ville ni avec qui que ce soit ? car pourvu que vous ayez de l'eau assurée, que vous ayez toutes vos provisions, que votre prêtre soit logé, que ceux qui sont à votre tour se gardent soigneusement, que vous preniez garde à votre réfectoire dont les fenêtres aboutissent sur la rue, au cas que ce quartier-là vînt à être infecté, pour éviter le mauvais air et la fumée des parfums, tout cela étant, je m'accorde avec vous qu'il ne sera que bien que vous ne bougiez point, et que vous êtes là comme aux champs ; mais avec tout cela il faudra un peu avoir de préservatifs. Je crois qu'un des plus excellents que l'on pourrait prendre, c'est de l'eau de notre Bienheureux Père,[74] encore qu'il en faille avoir d'autres. Votre santé est entière, dites-vous, ma chère fille, Dieu en soit béni ! Vous mangez, vous dormez bien, et pour cela vous vous voudriez remettre à votre premier train, pour retomber malade ! Non, ma chère fille, suivez vos petits règlements, et croyez que Dieu a plus agréable votre soumission et obéissance que vos sévérités sur vous-même. [Plusieurs lignes illisibles.]

Pour ce qui est de l'argent du second monastère, elles le prendront quand vous l'enverrez ; mais parce qu'elles désirent faire un fonds de trois ou quatre mille florins, pour loger en quelque lieu assuré où l'occasion se présente, elles seraient bien aises de ne pas prendre l'obligation de M. Arpeau. Nos Sœurs de Rumilly, en cas, la pourraient prendre. Envoyez votre argent à Douvaine, faites bien vos bordereaux, et M. Quêtant l'apportera après Quasimodo. — L'on vous envoie le reste des Vies que vous désirez. Regardez en quoi nous vous pourrons servir.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCLXXXVIII - À LA MÈRE MARIE-ÉLÉONORE GONTAL

SUPÉRIEURE À NICE

Mieux, vaut souffrir un tort que d'entrer en procès. — Dans quelle mesure on peut s'occuper de l'instruction des jeunes filles. — Regrets de la mort du chevalier Janus de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma bien-aimée fille,

Assurez-vous que je n'ai garde de vous oublier. Vous m'êtes trop chère et suis grandement contente de vous, puisque vous m'assurez que vous ne pensez plus à vous ennuyer d'être Mère, et que vous le serez autant que Dieu voudra. Demeurez bien ainsi soumise à cette divine volonté, qu'elle fasse de nous au temps et à l'éternité ce qu'il lui plaira.

Mon Dieu ! ma fille, que vous avez bien fait de vous accorder avec ces deux bonnes Religieuses, et leur quitter du vôtre plutôt que de vous embarquer en procès ; cela est faire selon l'esprit de notre saint Fondateur. Je me sens grandement obligée à M. l'archiprêtre des soins qu'il prend pour vous, et lui en offre, par votre entremise, un très-humble remerciaient, avec la prière instante que je lui fais d'avoir quelque peu de mémoire de moi en ses saints sacrifices. Excusez-moi, s'il vous plaît, ma très-chère fille, si je ne lui écris pas ; certes, en l'âge où je suis, il est temps, ce me semble, plus que jamais, que je n'écrive que pour répondre ou pour des grandes utilités. Vous êtes une si brave Mère que vos remercîments et témoignages de gratitude suffiront bien.

Quant à ce que vous me dites de l'instruction des jeunes filles, je trouve très-raisonnable qu'ayant reçu de la ville le bienfait qu'elle donnait aux Ursulines, vous correspondiez à leurs desseins, au moins en quelque chose. Votre lettre n'a pas devancé ma pensée, qui était d'avoir un parloir à part, et qui regarde [246] dans la chambre où telle instruction se fera, où la Sœur qui en aura la charge ira tous les jours une fois, ou de deux jours l'un (mais, s'il se peut, tous les jours ce sera le mieux), voir comme la maîtresse s'acquitte de son devoir ; voiries exemples, montrer les ouvrages et instruire à la piété. Il faut rendre cordialement ce service à ce bon peuple qui le désire tant, et espérer que Notre-Seigneur en tirera sa gloire et le bien de ces petites âmes, esquelles on tâchera à bonne heure de planter profondément la crainte de Dieu, la dévotion envers la Sainte Vierge, saint Joseph et leurs bons Anges.

Il est vrai, ma très-chère fille, j'ai été troublée du décès du bon M. le chevalier de Sales[75] ; mais, mon Dieu, n'est-il pas heureux d'avoir fait si saintement son passage ? Qu'y a-t-il de souhaitable dans ce monde, que de mourir en sa sainte grâce ? — Vous savez bien qu'en vérité vous êtes l'une des plus chères filles de mon cœur, à laquelle je souhaite toute sainte perfection. Priez notre bon Dieu pour moi. Votre, etc.

LETTRE MDCLXXXIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Affectueux intérêt pour la communauté de Thonon exposée à la contagion. — Affaires diverses. — L'âme doit demeurer paisible dans l'état où Dieu l'a mise.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Les dispositions que vous me marquez pour vous garantir du mal [de la peste] sont assez bonnes, pourvu que la divine Bonté ait l'œil sur tout cela pour en être la conduite et le principal préservatif, ce que j'espère qu'elle fera. Il faudra attendre une [247] conservation universelle de sa bonté sur cette ville-là. Vous avez un bon et charitable Père spirituel, et lequel, en cas de nécessité, ne manquera pas de vous faire apporter des choses nécessaires. À ce que je vois, prou de choses vous manquent, et ces bonnes Sœurs sont admirables de vouloir être si bien traitées en un temps où il y a tant de peine à le faire. La nécessité leur apprendra à se passer de ce que l'on pourra. Dieu vous donne son Saint-Esprit pour connaître et faire ce qui est le plus expédient pour subvenir à leur vivre et vêtir. Je trouve que l'un n'est guère moins nécessaire que l'autre : l'on peut vivre avec du pain et de l'eau, mais l'on ne se peut passer du vêtement.

Pour ce qui est de cette bonne fille, puisque vous savez la volonté du père, qui consent à sa vocation et à lui laisser ses pistoles, et qu'il leur reste suffisamment pour s'entretenir, je crois que vous ne devez pas vous mettre en peine du bruit que fait le frère. — Quant à votre horloge, je vous dirai que l'on dit que M. Sylvestre les fait bien et les raccommode bien ; M. le doyen de Notre-Dame le nous a dit. Quant à votre santé, béni soit Dieu qui la vous donne ; mais je vous prie, n'en présumez point tant que vous veniez à négliger les règlements que nous vous avons donnés, car je sais bien que vous avez une complexion qui a besoin d'être soignée et conservée.

M. Marcher vous écrit touchant les affaires de nos Sœurs de la seconde maison : elles eussent reçu à grande charité si vous leur eussiez pu donner l'entier payement pour faire une affaire de conséquence ; et comme vous dites n'avoir d'argent, nous avons pensé que nos Sœurs de Rumilly prendraient bien la dette de cent ducatons. M. Marcher vous écrit tout cela ; c'est pourquoi je viens à votre chère âme, que je vois que notre bon Dieu favorise de beaucoup de grâces et de saintes lumières, dont je le bénis de tout mon cœur, qui vous chérit toujours plus tendrement et fortement ; nonobstant sa misère, il aime ceux qui aiment Dieu. Vous faites grande charité de me recommander à sa [248] miséricorde ; j'en ai bon besoin. Je ne désire sinon la grâce de faire et souffrir ce qu'il lui plaira et comme il lui plaira. Je ne crois pas qu'il faille courir après les lumières, bien que sous prétexte d'en tirer le fruit ou de la gratitude ; car je crois qu'elles portent avec elles l'effet de cela, bien qu'il ne le semble pas, et qu'il est toujours mieux de demeurer en Dieu en l'état qu'il tient l'esprit, que de vouloir voir comment ni ce qui se passe. Enfin, je pense que vous n'avez qu'à vous tenir ferme à recevoir simplement ce qui vous sera donné, et à ne permettre à votre âme que le moins de mouvements que vous pourrez, sinon quand le Maître les excitera ; encore faut-il coopérer avec retenue et fort paisiblement. Moins l'on se remue, et mieux Notre-Seigneur fait ses ouvrages. Hélas ! je vous dis selon la lumière que je pense que sa Bonté me donne pour votre consolation, et non selon que je fais, car aussi ne suis-je digne de tant de grâces, mais une pauvre, chétive, impuissante à tout bien. Dieu soit béni et glorifié de nos âmes en tout et partout, et nous fasse la grâce de l'aimer éternellement en cette seule et désirable bienheureuse éternité. Oh Dieu ! ma fille, que vos prières m'y portent nonobstant mes misères.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXC (Inédite) - À LA MÊME

Diverses affaires. — Recommandations affectueuses.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 mai 1640.

Ma chère fille,

L'on ne fait pas ce que l'on veut, mais ce que l'on peut. Nous ne vous pouvons prêter un fer, car nous n'en avons qu'un ; l'autre est tout à fait gâté. Un serrurier à qui les Mères [249] Annonciades le voulurent donner pour le faire repolir, l'a tout à fait gâté et démarqué. — Je suis bien aise que vous m'ayez mandé au long l'affaire de cette prétendante ; il faut attendre avec patience ce que Dieu en ordonnera. Je vous recommande toujours le soin de votre santé. Vous pouvez penser que nous ne sommes pas sans appréhension de vous sentir dans ces hasards. Je trouve que vous avez un peu trop de condescendance à faire saigner cette Sœur par un chirurgien ; n'y retournez plus en ce temps ici [de peste], et vous portez toujours bien, je vous en conjure. Je veux dire que vous fassiez ce qui se peut pour cela, et notre bon Dieu fera ce qu'il lui plaira. Il soit béni. Je suis vôtre de cœur. — Sans loisir.

Si l'on me parle de la Sœur J. -Marie, je répondrai selon votre désir. J'écrirai une autre fois à ma chère Sœur Francoise-M. qui m'a écrit. Je la salue. Parfumez vos lettres avant que de les fermer, crainte d'envoyer du mauvais air.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXCI - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

La Sainte s'excuse de ne pouvoir se rendre à Moulins. — Désir de la bienheureuse éternité. — Projet de la fondation d'Avallon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 mai [1640].

Madame,

Je dois et porte tant de respect à votre mérite et à vos désirs qu'il n'y a que mon impuissance qui me pût empêcher de les suivre. Je suis donc tout à fait persuadée de vous obéir, ma très-honorée Madame, et vous assure que je le ferais de tout mon cœur, mais je ne vois nul moyen pour le faire ; car me voici dans la dernière année de mon triennal que je voulais briser à [250] cette première Ascension, mais Mgr de Genève et nos Sœurs ne me l'ont pas voulu permettre. Il faut donc que je fasse encore le tour d'une année entière, si Dieu m'en donne la vie, nonobstant l'extrême lassitude où je me trouve pour la pesanteur de tant d'occupations et d'années, car j'atteindrai septante années au mois de janvier prochain. Jugez, Madame, si c'est pour penser à faire d'autre voyage que celui de la très-sainte éternité, que j'attends en patience de la divine miséricorde et que je désire de tout mon cœur, le temps de mon pèlerinage m'étant bien long ; mais en tout la très-juste et très-adorable volonté de mon Dieu soit faite. Si nous voyions Mgr d'Autun, certes je m'essayerais de le persuader de ne point priver notre maison de Moulins de l'utilité et profit spirituel qu'elle recevrait de la visite du Révérend et très-vertueux Père de Lingendes. Il y a bien de l'apparence que ce bon prélat a eu quelques avis de personnes mal informées et mal affectionnées ; il est si bon que j'espère qu'un peu de temps fera dissiper ce nuage.

Pour la fondation d'Avallon, je n'ai rien à dire, pourvu que ma Sœur la Supérieure ne rompe point son triennal pour cela, qu'elle le conduise jusqu'au bout, et qu'elle ait de quoi fournir des bonnes filles et du temporel, selon que le Coutumier marque, car pour nos règlements, ma très-chère Madame, j'ai un grand désir que nous les suivions au pied de la lettre ; autrement nous ferons déchoir notre pauvre petite Congrégation de son esprit qui mérite bien d'être conservé. Dieu soit toujours l'ardeur et la force de votre courage, et fasse réussir vos saintes pensées selon ses éternels desseins ! Recommandez-moi, s'il vous plaît, à sa divine miséricorde, puisque je suis de cœur et en tout respect, Madame, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [251]

LETTRE MDCXCII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉE À GRAY

Conseils pour l'élection qui doit se faire à Gray ; de quel jour faire dater l'établissement de ce monastère. — Les Petites Coutumes ne sont pas achevées.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 16 mai [1640].

Ma très-chère fille,

Votre messager arriva hier au soir pendant Matines, et ce matin il demande la réponse avant le réveil, et dit que si on ne la donne promptement qu'il partira sans cela ; si bien, ma très-chère fille, que je vous réponds seule au point plus pressé qui est touchant votre déposition, car nous ne pûmes faire à ce soir que de lire votre lettre. Or, ma très-chère fille, vous devez permettre que l'on vous remette sur votre catalogue, et puis mettez avec vous celles de vos Sœurs ou autres que vous jugerez avec l'avis des Sœurs conseillères et de M. votre Père spirituel ; et si Notre-Seigneur permet que vos Sœurs vous réélisent, embrassez généreusement ce fardeau, et prenez nouveau courage à servir cette petite troupe. Nous verrons à loisir votre lettre et y répondrons de point en point. Vous devez commencer à tenir la Supérieure que l'on élira à cette Ascension pour Supérieure de. Gray, et vos livres de Champlitte doivent être conservés pour lorsque l'on y retournera. Et, à présent, il faut commencer les livres du monastère de Gray, et votre établissement doit commencer le jour que votre Père spirituel ou autres feront la prédication et vous publieront être reçues à Gray.

Ma très-chère fille, il faut avoir grande compassion de cette pauvre Mère de Fribourg. Je ne puis dire davantage, car votre messager s'en veut partir sans avoir nos lettres. Voilà une paire d'Heures. Pour les Petites Coutumes, elles ne sont pas encore [252] achevées d'être accommodées à cause des continuelles occupations que l'on a dans ce béni monastère. Bonjour. — Veille de l'Ascension.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXCIII (Inédite) - À LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Envoi des Petites Coutumes et des Vies des Sœurs défuntes ; prière de les examiner.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

... Pour les Petites Coutumes, je les ai encore toutes revues ; j'y ai retranché quelques petites choses qui sont aux Réponses et qui ne sont pas de coutume, mais de simple direction. Nous y ajouterons quelques points qui avaient été omis par l'écrivain de nos premières règles. Je sais que notre Bienheureux Père avait été fâché de ces omissions. Nous les faisons remettre au net, puis je vous les enverrai avec le livre des Vies de nos Sœurs, afin que vous les voyiez et me disiez votre sentiment, s'il ne sera point à propos de les faire imprimer. Vous les ferez lire au réfectoire, et direz que l'on cesse quand vous n'y serez pas, car je désire que vous les entendiez toutes.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. [253]

LETTRE MDCXCIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Maternelles sollicitudes — Précautions dont il faut user en temps de peste.

VIVE † JÉSUS. '

[Annecy, 1610-]

Ma toute très-aimée fille,

Je viens de la très-sainte communion vous mettre dans le sein de la divine protection, comme l'une des plus chères créatures que j'aie en ce monde pour le service de sa gloire et ma consolation et utilité ; car les dangers où vous êtes, et ce cœur si susceptible de se serrer [pour] les intérêts de Dieu et les manquements de vos Sœurs et du mal qui leur peut arriver, qui sont des choses quasi inévitables, me donnent de grandes appréhensions, sachant bien qu'un cœur pressé échauffe le sang et la bile, qui sont des dispositions à prendre plus facilement le mal contagieux. C'est pourquoi je vous prie de prévenir cela, autant qu'il vous sera possible, et de vous affranchir de cette peine d'avoir quelques particularités pour votre soulagement, puisque en conscience, si je ne vous les croyais pas nécessaires, je ne l'eusse jamais requis, et si vous les prenez à contrecœur, elles ne vous profiteront point, ains vous nuiraient, et il serait mieux que vous ne les prissiez pas ; mais je vous prie, au nom de Dieu, de vous affranchir de ce défaut, car je vous assure que la douce et cordiale soumission en cela sera plus agréable à Dieu et profitable à votre perfection que votre rigidité à satisfaire vos inclinations. Dieu, par son infinie bonté, vous conserve et toutes nos Sœurs !

Certes, je suis marrie que votre Sœur N. ne s'affranchisse pas de cette imperfection ; mais elle sera mieux apprise par cette [254] dernière faute. Votre conduite fut fort bonne puisque la chose était connue, mais je vous dirai que souvent il ne faut pas faire semblant de voir ces petites choses toutes les fois qu'on les remarque. — Pour Dieu, gardez-vous bien de vous exposer si Dieu permettait qu'il arrivât du mal chez vous, et au moindre soupçon séparez les filles et vous gardez de les soigner. M. Quêtant et moi nous avons pensé que votre grange serait bien propre à cela. Faites bien tout ce que ce bon Père vous dira ; et gardez surtout que vos gens qui sont autour ne [vous] fréquentent [pas]. Jetez dans l'eau ce qu'ils vous donneront. Enfin, souvenez-vous bien comme nous faisions ici durant la peste, et faites de même si elle vous environne. Ayez force genièvre, et faites-en brûler tous les matins chez vous ; et vos Sœurs feront bien d'en prendre quatre ou cinq grains tous les matins, et vous aussi, ma très-chère fille, que je conjure de toujours avoir une affection filiale devant Dieu pour moi, à ce que sa Bonté me fasse la grâce que j'accomplisse parfaitement sa divine volonté. Je le supplie vous combler de son saint amour. Je suis vôtre sans réserve.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXCV - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

Vœux de la Sainte pour la conservation du marquis ; elle lui recommande le monastère de Turin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 mai 1640.

Monsieur,

Il faut avouer la vérité : le siège de Turin tient mon cœur assiégé de beaucoup de douleurs, me. représentant les appréhensions et afflictions de nos pauvres Sœurs et de tant de bonnes [255] âmes.[76] Nous prions et faisons prier incessamment pour recommander à Notre-Seigneur les besoins de son peuple, et la conservation de votre digne personne qui nous est si chère et précieuse. Je ne doute nullement, Monsieur, que votre véritable bonté n'ait tout le soin possible pour la conservation de nos chères Sœurs ; après Dieu, c'est ma confiance, sur quoi je veux demeurer en paix, attendant ce qu'il plaira à la souveraine Providence d'ordonner, m'y soumettant dès maintenant de tout mon cœur. Je sais qu'autrefois M. le comte d'Harcourt aimait notre petite Congrégation. Dieu vous préserve de tout mal et vous conserve en sa grâce ; c'est l'un de mes plus grands désirs, étant de cœur en tout respect, Monsieur, votre, etc. [256]

LETTRE MDCXCVI - À MONSIEUR DE COYSIA

SÉNATEUR À CHAMBÉRY

Elle le félicite de sa promotion à la dignité de sénateur.

VIVE † JÉSUS !

(Annecy], 22 mai [1640].

Monsieur,

Certes, il me semble que c'est avec charité que je me suis réjouie de votre promotion au sénat, y voyant entrer un si bon juge, qui est le grand trésor des parlements, le repos et bonheur des peuples. Monsieur, j'espère en la divine Bonté qu'il vous tiendra de sa sainte main, comme il a fait toujours, et que là (demeurant ferme en vos saintes résolutions) vous y affermirez une élection éternelle et y acquerrez de grands mérites, et d'autant plus j'espère cette bénédiction pour vous, Monsieur, que ce sont vos amis qui vous y ont porté, et non aucune ambition de votre part, et que les contradictions ne vous y ont pas manqué, lesquelles Dieu a renversées, par et en considération de votre probité et vertu. Je supplie son infinie Bonté de régner en votre chère âme et en tous vos jugements. Je suis d'une affection immortelle et serai sans fin, Monsieur, votre très-humble servante en Notre-Seigneur.

Mille très-humbles saluts à madame votre femme.

Conformée une copie de l'original gardé par M. Faga, à Chambéry. [257]

LETTRE MDCXCVII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Fruits de salut que les Prêtres de la Mission opèrent dans le diocèse de Genève.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 23 mai [1640].

Mon très-Honoré et vrai Père,

Envoyant des lettres à M. Vincent de ses chers enfants et de nos fidèles ouvriers, je ne saurais m'empêcher de vous en dire un peu des nouvelles, qui sont dignes de donner une parfaite consolation à votre bénite âme, mon tout bon et cordial Père. Oh Dieu ! quelle grâce devez-vous à Dieu d'avoir fait cette œuvre, mon très-cher Père ; car il ne se peut dire les fruits innombrables que sa divine Bonté fait par ces bons messieurs. Enfin, les conversions et les changements de conscience de mal en bien et de bien en mieux sont universels, ou peu s'en faut, entre ceux qui les entendent. Chacun les admire et confesse qu'ils sont choisis de Dieu pour convertir le peuple.

Certes, M. Codoing est un digne ouvrier et tous les autres très-bons, qui donnent un exemple et satisfaction nonpareils. Mon cœur dit toujours : Cette bonne œuvre comblera de mérites mon très-cher et vrai Père, qui n'a su faire un bien plus purement pour la seule gloire de notre débonnaire Sauveur et le salut des âmes rachetées de son très-précieux sang, le mérite duquel vous sera aussi appliqué avec abondance de grâces en ce monde, et de gloire en la bienheureuse éternité. C'est ce que mon âme désirera incessamment à la vôtre toute chère, mon tout bon et très-cordial Père.

Faites toujours quelque petit souhait pour le salut de votre indigne, mais très-humble, très-obéissante et toute cordiale fille.

[P. S.] J'attends toujours de vos nouvelles pour écrire au monastère. M. Vincent vous dira un mot de la Mère Hélène. [258]

LETTRE MDCXCVIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-PÉRONNE BAILLARD

À CRÉMIEUX

Invitation à lui écrire en toute confiance.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 27 mai 1640.

Ma très-chère fille,

Le prompt départ de ces dames ne me donne pas beaucoup de loisir. Je ne vous ferai qu'un mot pour cette fois, pour vous dire que je suis très-aise que vous ayez pris la confiance de m'écrire, et vous prie de le faire avec toute franchise, non pour m'envoyer votre confession, car il ne le faut pas, mais comme Notre-Seigneur a gouverné votre bon cœur. Dites-m'en un peu bien des nouvelles, et de tout ce que vous voudrez, ma chère fille. Je m'assure que votre bonne Mère n'a garde de retrancher la liberté de m'écrire. J'attendrai donc votre seconde lettre, et puis, Dieu aidant, nous vous répondrons à toutes deux ensemble. Cependant, ma très-chère fille, tenez-vous fort unie à Dieu, à votre Règle, et me recommandez à la souveraine Bonté, et me croyez, ma chère fille, votre très-humble, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCXCIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE. À THONON'

Il est utile de ne pas faire la correction pour des fautes de fragilité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mai 1640.

Ma très-chère mère,

[De la main d'une secrétaire.] Notre bonne Sœur la dépensière ne peut faire réponse à votre grande lettre, elle fera [259] réponse une autre fois ; elle dit qu'elle a reçu toutes les lettres de Votre Charité. Notre unique Mère se porte bien et dit qu'elle salue Votre Charité, et que vous priiez et fassiez beaucoup prier pour la peste, qui s'épanche de tous côtés en la Provence, Languedoc et Dauphiné. — L'on a écrit à Chambéry pour votre procès, mais la peste s'y étant prise, l'on ne sait si le sénat cessera.

[De la main de la Sainte.] Ma toute chère fille, ne vous enquérez point si exactement des manquements qui se font chez vous : il est quelquefois utile de faire l'aveugle, crainte d'aigrir les cœurs, surtout quand ce sont des filles qui ne faillent pas par malice ni mauvaise intention, et celles-là il les faut croire en ce qu'elles assurent, bien que l'on vit du doute, autrement on les pourrait faire tomber en quelque grand embarrassement.

Je vous prie, faites remercier, et vous aussi remerciez notre bon Dieu de ses miséricordes en ma vocation, et le priez de me pardonner mes ingratitudes, et que meshui je le serve en pureté et humilité tous les jours de ma vie, et me donne patience sous la croix qu'il m'a imposée. Qu'il soit béni éternellement, et vous conserve et comble toutes de son saint amour, mais surtout votre cher cœur que je chéris uniquement !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCC (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À FRIBOURG

Conseils de douceur et de modération. — Soumettre à Mgr de Besançon les difficultés survenues entre le monastère de Besançon et celui de Fribourg.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 1er juin 1640.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Votre lettre du 26 mars ne nous a été remise qu'à la fin du mois de mai, et, bien que nous ayons déjà répondu aux [260] principaux points d'icelle par votre messager qui vint exprès, je ne lairrai [pas] de vous répéter, ma très-chère fille, que vous ne devez en façon quelconque vous davantage engager à vouloir poursuivre pour vous l'établissement de Salins, nos Sœurs de Besançon m'ayant nettement écrit, ainsi que je vous ai déjà mandé, qu'elles ne pouvaient en façon quelconque le céder, et qu'elles n'avaient que ce seul moyen de se décharger, dont elles ont grand besoin, et de se loger. Et d'autant, ma très-chère fille, que votre bon cœur et la charité requièrent que je vous parle clairement, je vous dirai que la Mère de Besançon [H. F. Belin] a un bon cœur qui vous chérit et honore, et voudrait donner de son sang, et de ce peu de vie qui lui reste, pour votre consolation et soulagement, et elle l'a tellement fait paraître que quelques-unes des conseillères ont inféré de là qu'elle vous voulait donner la fondation de Salins, et qu'elle avait plus d'affection pour vous que pour son monastère, et en ont fait des plaintes au Supérieur.

Cette pauvre jeune Mère m'avoue qu'elle se sent tracassée et peinée de tout cela, se voyant chargée d'infirmités, et appréhende extrêmement qu'il ne paraisse entre vos deux maisons moins d'union et bonne intelligence qu'il n'est bienséant aux Filles de la Visitation : cela lui serait sensible au dernier point ; et se voyant d'autre part dans l'impossibilité de vous accorder ce que vous demandez, elle craint de recevoir des lettres. Et je vous dirai bien en confiance, ma très-chère fille, que Mgr l'archevêque de Besançon, qui a pris la peine de m'écrire, me témoigne une grande estime et affection pour vous. « Bien est vrai, me dit-il, qu'il est sorti de sa plume des lettres si peu charitables, que j'ai admiré où un cœur si doux que celui de cette Mère-là a pu trouver des paroles si aigres. Je ne m'en étonne pas pourtant, ajoute ce digne prélat, sachant bien que de petites imperfections ne sont pas incompatibles avec une grande sainteté. » Croyez-moi, que notre Bienheureux Père a [261] dit bien vrai, que l'on prendra plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec six barils de vinaigre. Vous devez voirement écrire vos petites raisons, mais dans l'esprit de la vocation, et ne vous pas laisser ainsi emporter à votre zèle, qui est un peu trop fort.

Ma très-chère fille, je vous parle avec une rondeur sans déguisement : j'ai mandé à ma Sœur la Supérieure de Besançon qu'elle m'envoie toutes les lettres que vous lui avez écrites et que vous lui écrirez. Je m'assure que meshui elle n'en recevra de vous que de bien douces et cordiales ; car vous êtes si bonne, que je sais que votre cœur désire la consolation du mien chétif qui vous chérit tendrement, et je suis très-assurée que vous me rendez le réciproque.

Or, ma toute chère fille, puisqu'il n'y a plus lieu de penser à Salins, et que néanmoins, de nécessité, il vous faut une retraite assurée dans une ville de Bourgogne, et qu'autrement vous ne sauriez tirer les dots, tant de ma chère Sœur M. -Désirée, que des autres du Comté, j'écris avec tout l'honneur, respect et confiance que Dieu m'a donnés pour Mgr le digne archevêque de Besançon, afin que, comme Père débonnaire, il regarde votre nécessité et vous assigne quelque autre ville de son diocèse pour une retraite assurée. Je crois, ma très-chère fille, que comme il vous estime, et est plein de bonne volonté pour ma très-aimée fille M. -Agnès [de Bauffremont], vous devriez vous-même lui écrire humblement vos petites raisons, et cela courtement, sans exagération, sans plainte, mais comme une fille qui en toute humilité s'adresse à son digne Père, et attendre doucement et sans empressement, sans beaucoup presser les autres, ce qu'il plaira à notre bon Dieu que l'on fasse en votre faveur.

Quant au désir que vous auriez que ma chère Sœur la Supérieure de Gruyères et ma chère Sœur M. -Désirée fissent ici un voyage, ma très-chère fille, les deux raisons que vous me marquez pour l'entreprendre ne sont pas recevables ni battantes [262] pour sortir de la clôture : la première est afin d'avoir la consolation de me voir et parler à souhait ; ma très-chère fille, je crois qu'elles sont libres de nous écrire tout ce qu'il leur plaira, devant être assurées de l'inviolable fidélité qui leur sera gardée. Pour le contentement de se voir, il ne doit pas être recherché en ce monde par les Religieuses ; il faut le réserver pour l'éternité, où, si les divines miséricordes nous sont appliquées, nous serons en société éternelle. [La seconde raison, dites-vous,] ma très-chère fille, serait afin que ces deux Sœurs me rendissent compte de vous et de votre conduite. Oh ! vraiment, ma très-chère fille, je suis marrie que vous croyiez que j'aie besoin d'autres témoignages que de celui de vous-même. Selon que l'on m'avertit des choses, je vous les dis comme à ma très-chère fille, mais ce n'est pas pour cela que je veuille entrer en défiance de votre bonté et vertu.

Ma très-chère fille, je vous conjure derechef que demandant à Mgr de Besançon un lieu de refuge, vous lui disiez s'il agréerait que, comme Mère commune, vous lui disiez les petits griefs qu'il y a entre vous et le monastère de Besançon pour les choses temporelles, et que ce qui lui plaira de déterminer vous le suiviez exactement. Que s'il agrée que vous lui écriviez, ou s'il vous envoie quelqu'un pour entendre vos raisons, ma fille, je vous demande au nom de Dieu, que vous fassiez cela dans l'esprit de votre vocation, et regardant à votre Bienheureux Fondateur. Ne vous plaignez point, n'exagérez point, ne demandez point, exposez humblement ce qui vous semble raisonnable et les petits sujets de douleur que vous avez cru avoir, votre, nécessité ; et enfin, ma chère fille, demeurez si soumise à ce que ce digne seigneur ordonnera, que ce soit pour vous un arrêt du ciel. À la vérité, je pense que si vous tenez ce chemin-là, Dieu donnera bénédiction à toutes vos affaires, et [les fera réussir] à votre consolation ; et voyez-vous, ma chère fille, certes très-absolument il faut mettre une entière fin à [263] toutes ces aigreurs et mésintelligences. Seigneur Jésus ! notre saint Fondateur les nommait au-dessus de ses forces ; et qui les pourrait souffrir après cela ? il disait qu'il eût voulu que ce qui était en conteste eût été au fond de la mer. Certes, il vaudrait mieux que tous les desseins, et de vous et des autres, y fussent, que s'ils nourrissaient ce mauvais levain qu'il faut jeter entièrement arrière de nous.

Ma très-chère fille, je vous supplie de recevoir mes petits avis cordialement, puisqu'en vérité ils vous sont donnés d'un cœur maternel, et comme je les voudrais donner à ma propre âme. Et croyez que si je vous dis nettement mes pensées, je n'en fais pas moins aux autres, et ne manque point de vous excuser où il est besoin et faire voir votre nécessité, et que si vous voyiez ce que j'écris à Besançon, vous verriez bien que, grâce à Dieu, je ne suis pas plus pour les unes que pour les autres, et que je ne cherche ni veux chercher, moyennant la divine grâce, que la raison et l'équité de toutes parts, afin que Dieu soit glorifié, le prochain édifié et l'Institut consolé. Car je vous assure que de quatre-vingts maisons qui sont maintenant, je n'en sache pas une qui ait piqué l'une contre l'autre que Besançon et Fribourg ; mais je veux espérer en la divine grâce, et de la bonté de vos cœurs, que cela s'anéantira, et que l'on ne parlera plus que d'une cordiale bienveillance et union. Je vous conjure, ma très-chère fille, de n'oublier rien afin que cela soit, et croyez que je serai toujours, votre, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, je vous prie, pour une bonne fois, terminons ces débats, et puisque Dieu m'a donné la pensée de cette proposition de tout remettre à Mgr l'archevêque, faites-le dans la charité et humilité requises ; j'avoue que je suis lasse d'écrire sur des sujets si indignes à des Filles de la Visitation. Ma chère fille, je ne sais encore de quel côté j'enverrai ce paquet de Besançon ; s'il va à vous, faites-le tenir bien promptement et sûrement sans l'ouvrir, et vous assurez qu'il [264] est tout pour votre bien et pour faire rendre à chacun ce qui lui appartient, à la gloire de Dieu et bonheur de notre Institut.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCI - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE À GRAY

Regrets de la mort de Sœur C. M. de Cusance. — Fondation définitive de la communauté de Gray. — Affaires touchant le rétablissement du monastère de Champlitte. — Reconnaissance duc à la Mère M. M. Michel.

Annecy, 1er juin 1640.

Ma toute chère et bien-aimée fille,

Voici le supplément de ma réponse à votre lettre, votre messager n'ayant voulu donner nulle sorte de loisir d'écrire. Tels messagers sont bien désagréables et bien mortifiants.

J'avoue, ma très-chère fille, que vous avez sujet d'être sensiblement touchée de la séparation de votre chère petite fondatrice, votre bien-aimée Sœur Claire-M. -Françoise [de Cusance] ; mais il faut confesser aussi que ces jeunes âmes-là sont bienheureuses, qui, après s'être données à Dieu en un âge si innocent, et persévéré avec une si extraordinaire ferveur de dévotion et exactitude, sont allées en paix si saintement. Mon Dieu ! ma chère fille, que j'ai été consolée que cette chère Sœur ait reçu ma lettre avant son départ de cette vie, et qu'elle ait eu tant de bonté pour moi que de se souvenir de prier pour moi si peu de temps avant son heureux passage ! Vraiment, cela me fait espérer qu'étant proche de notre bon Dieu, elle augmentera en charité dans cette source éternelle, et me fera la grâce de réclamer les divines miséricordes [265] sur moi. Je suis bien consolée que vous l'ayez mise en dépôt chez les bonnes Mères Annonciades ; mais c'est un petit trésor qu'il faut bien retirer quand vous aurez une maison à vous, et un lieu propre, comme aussi le corps de la bonne Mère [de la Tour-Remeton] défunte de Champlitte.

Cependant, ma très-chère fille, vous voilà Mère de Gray.[77] Béni en soit notre bon Dieu, et veuille bénir votre conduite en ce second triennal ! car je ne doute nullement que nos bonnes Sœurs ne vous aient réélue. Vous désirez savoir, ma très-chère fille, si Gray doit être une transfération de monastère ou une fondation nouvelle. Il m'est avis qu'absolument ce doit être une fondation nouvelle, qui se doit faire comme les autres, et le jour de votre établissement à Gray se comptera dès le jour que votre Père spirituel fera la publication de vos permissions, que l'on dira une messe solennelle avec sermon, exposition du Saint-Sacrement et le reste comme dit le Coutumier ; car, ma très-chère fille, la ville de Champlitte étant un joli lieu si capable d'établissement, y ayant des biens-fonds, une maison, et si j'ai mémoire, de bons privilèges, il me semble qu'il faut laisser subsister cette maison-là.

Quant à la demande que vous me faites, si une partie des biens de Champlitte doit demeurer à Gray, ou s'il faudra que la maison de Gray, quand l'on ira remettre Champlitte sur pied, rende tout, ma très-chère fille, ceci est une chose bien importante et bien considérable : voici ce qui me semble raisonnable. C'est que les Sœurs de Champlitte s'étant, dans leurs afflictions, retirées à Gray, et y ayant commencé une maison et reçu des filles, toutes doivent vivre cordialement ensemble, tant du bien qu'on leur peut tirer des fonds et rentes de Champlitte que du [266] bien des dots des filles reçues à Gray, sans que le monastère de Gray soit obligé de tenir compte des rentes des biens de Champlitte ; cela s'en allant par égalité de dépenses. Mais il me semble que vous devez soigneusement mettre en écrit tout ce que la maison de Champlitte a vaillant, et les meubles et ornements plus principaux qui ont été apportés à Gray, afin que, quand il faudra retourner à Champlitte, on le rende, ou que l'on s'accommode amiablement et cordialement ; car comme il ne vous reste que huit Sœurs de Champlitte, sans doute, quand il y faudra retourner, l'on y en mènera davantage, et cela toujours déchargera la maison de Gray.

Ma très-chère fille, je vous dis tout ceci par forme de pensées, mais non pour choses déterminées ; je ne le peux ni dois faire, moi étant éloignée et ne voyant pas les choses, et les lettres étant sans réplique. Comme je vous l'ai déjà dit, la chose est de telle considération que ni vous ni moi n'en devons déterminer. Prenez l'avis de MM. vos Pères spirituels de Champlitte et de Gray, du Révérend Père recteur des Jésuites, du bon et vertueux M. Forestier et de quelques amis de votre maison, qui soient de justice et entendus aux affaires ; et avec ces bons avis et le conseil de vos Sœurs faites votre délibération, laquelle doit être mise par bon écrit, bien signée ; et comme vous êtes sous deux prélats, il faut, pour agir en cela stablement, le consentement et l'autorité de l'un et de l'autre. Enfin, ma chère fille, conseillez-vous bien de ceux qui sont sur les lieux, si les délibérations doivent se prendre présentement.

Il est vrai, ma très-chère fille, que je ne pense pas que ma bonne Sœur la Supérieure de Fribourg pense plus à Champlitte, et nous lui ôtons du tout l'espoir de Salins, crainte que cela ne cause quelque mésintelligence. Certes, elle est digne de compassion, et pour moi je la plains extrêmement de se voir là sans aucune assurance, des filles sur les bras, et ne sait où prendre pour leur entretien et nourriture, et des filles de Bourgogne [267] desquelles elle ne pourra jamais tirer de bonnes dots, si elles n'ont un lieu assigné dans la Bourgogne pour leur retraite. J'espère de la grande débonnaireté de Mgr de Besançon qu'il leur donnera retraite en quelque ville de son diocèse, en cas qu'elles ne soient pas reçues à Fribourg. Certes, tout bien considéré, vos maisons de Besançon et de Champlitte, de Gray et de Salins, ont grande obligation à cette bonne Mère-là, Dieu s'étant servi d'elle pour faire beaucoup en Bourgogne ; et si on ne lui peut pas donner toute la satisfaction qu'elle désirerait, au moins est-il plus que raisonnable de lui témoigner du respect, de la reconnaissance, et la tenir en estime, lui faisant et procurant tout ce que légitimement l'on peut pour sa consolation et pour son soulagement. Ma Sœur la Supérieure de Besançon me paraît un vrai bon cœur ; mais je lui écris afin qu'elle fasse un peu entrer ses Sœurs en considération sur ce que cette bonne Mère a fait pour elles. — Ma très-chère fille, pour ce que vous me mandez du vœu que j'avais fait pour la santé de feu notre chère Sœur Claire-Marie [de Cusance], il me semble que lorsque les choses pour lesquelles l'on voue ne réussissent pas, l'on n'est pas obligé, si l'on ne veut, à accomplir le vœu. Cela étant, il serait à votre liberté ; mais, si vous voulez, demandez-le à quelque personne de doctrine.

Ma lettre était écrite jusqu'ici, ma très-chère fille, quand il m'est venu une pensée en l'oraison, touchant votre affaire ; m'étant venue en si bon lieu, j'ai bien voulu vous la dire tout simplement. C'est donc, ma très-chère fille, que j'ai fait réflexion sur ce que vous me dites que vous vivez sur les dots des filles reçues à Gray, que votre maison de Gray n'a nul avantage que les huit mille livres cédées par Besançon, et que vous n'avez que huit filles de Champlitte. Tout cela considéré, possible serait-il bon de faire un entier transmarchement des personnes des Sœurs, et des biens de Champlitte à la fondation de Gray, et votre maison et vos biens en fonds qui sont à Champlitte, les [268] vendre à nos Sœurs de Fribourg pour acheter une maison à Gray, où je vois que vous n'avez encore ni fondement ni maison propre. Faisant ainsi vous feriez une fort bonne maison à Gray et accommoderiez nos pauvres Sœurs de Fribourg ; ainsi Champlitte et Gray subsisteraient. Voilà ma pensée, ma très-chère fille : prenez l'avis. des sages et des amis, comme je vous ai dit ci-dessus ; et ce qui sera jugé le mieux à la gloire de Dieu, et selon l'esprit de notre saint Fondateur, qu'il soit fait et conclu à la garde de notre bon Dieu, qui ne manquera pas de bénir les entreprises où l'on ne regardera qu'à faire sa divine volonté ! C'est en icelle, ma très-chère fille, que je vous chéris d'une affection toute maternelle.

Je vous en assure, Mgr notre digne prélat a reçu fort agréablement votre lettre ; il revint seulement avant-hier de sa visite, et ne l'avons vu qu'aujourd'hui, qui m'a recommandé de vous saluer de sa part, et vous donne sa grande bénédiction. Je pense que, s'il s'en souvient, il vous fera réponse, mais il est fort accablé d'affaires ; aussi suis-je certes bien, moi, mais vous voyez pourtant, ma très-chère fille, quelle grande lettre je vous écris ; que cela soit un petit témoignage de ma vraie dilection, et combien je suis véritablement, ma très-chère fille, votre, etc.

[P. S.] Mon Dieu ! ma fille, si vous pouvez aider à faire terminer ces tracasseries de Fribourg et de Besançon, faites-le. Je me confie en la bonté de votre cœur que vous le ferez, et me croyez toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [269]

LETTRE MDCCII - À LA MÈRE MARIE-SUZANNE LESCALOPIER[78]

SUPÉRIEURE À POITIERS

Vertus nécessaires à une Supérieure. — Éloge de la Sœur A. M. de Lage de Puylaurens.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 juin 1640.

Ma bonne et très-chère sœur,

Dieu m'a donné assez de connaissance de votre chère âme, pour me bien ressouvenir de Votre Charité, sur laquelle je suis très-aise que le sort soit tombé pour la conduite de cette chère maison, espérant que Notre-Seigneur en sera glorifié. Ma très-chère Sœur, tenez-vous très-humble devant sa divine Bonté, et vous verrez que, marchant en sa présence avec cet esprit de bassesse et méfiance de vous-même, vous confiant en son divin secours, qu'il vous bénira et toute votre famille. Je vous conjure, ma très-chère fille, de faire tout votre gouvernement dans [270] cet esprit d'humilité, de rondeur et simplicité, de douceur et de suavité, mais qui n'empêche pas la gravité et fermeté avec laquelle une Supérieure doit agir pour maintenir et faire marcher chacun dans une fidèle observance, autant qu'il se pourra. Tenez-vous fermement appuyée en la sainte confiance en Dieu, et après cela aux bons et sages avis de ma très-chère Sœur la déposée : je suis assurée de sa véritable vertu qu'elle sera, dans votre communauté, un flambeau de bon exemple par son humilité, recueillement et exactitude.

Vous avez bien raison, ma très-chère fille, de désirer qu'elle demeure en votre maison ; aussi n'avons-nous garde de penser à l'en tirer, voyant bien qu'étant toute naissante comme elle est, sa présence y est nécessaire pour l'utilité de votre monastère et le soutien et consolation de votre bon cœur, que je supplie derechef, non-seulement de s'approfondir continuellement devant Dieu, mais aussi de s'élargir incessamment en la confiance de ce divin Sauveur qui, vous ayant mis le fardeau sur les épaules, ne manquera jamais à vous donner, comme dit la Règle, « la force et la lumière dont vous avez besoin », pourvu que votre âme ait là un filial recours. Je supplie sa Bonté vous en faire la grâce, et vous, ma très-chère fille, je vous conjure d'avoir un peu de souvenir de mes très-grands besoins devant ce bon Dieu, en l'amour duquel je suis d'un cœur sincère, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur, toute vôtre de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. [271]

LETTRE MDCCIII - À LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET

SUPÉRIEURE À NEVERS

Remercîments pour l'envoi d'une serviette de communion. — Divers points d'observance relatifs à la clôture et aux vêtements.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 juin 1640.

Ma très-chère fille,

Loué soit le Très-Saint Sacrement de l'Autel !

C'est au jour de la solennité de la fête du Saint-Sacrement que j'emploie l'occasion de vous saluer cordialement et de vous dire que nous avons reçu votre boîte, et, comme je pense, toutes vos lettres. N'en soyez donc plus en peine, mais recevez, s'il vous plaît, de la part de notre communauté et de nous, le très-humble remercîment que nous vous faisons de la belle serviette de communion que vous nous avez envoyée, laquelle, selon votre intention, nous avons offerte à notre Bienheureux Père, et l'avons soigneusement serrée avec l'ornement de la tant désirée canonisation. Vraiment, ma chère fille, vos Sœurs travaillent merveilleusement bien ; nos Sœurs, quoique assez bonnes ouvrières, ne sauraient tant faire ; il est vrai qu'elles ne savent pas ce point à deux envers. Embrassez chèrement nos Sœurs qui ont fait ce bel ouvrage, et leur dites que nous souhaitons que leur âme soit le blanc et très-pur fond sur lequel le divin Époux trace et travaille à son gré, sans qu'elles y apportent aucune résistance. Et, bien que toute la communauté ne soit pas brodeuse, nous souhaitons en faveur de la sainte unité que la charité a établie entre nous, que toutes aient part à nos remercîments et à nos souhaits, comme nous désirons que toutes nous fassent part de leurs prières, afin que nous employions ce saint temps selon les intentions de notre Mère la sainte Église.[79] [272]

Il me vient au cœur, ma chère fille, de vous recommander de ne jamais ouvrir vos portes qu'aux fondatrices ou bienfaitrices : les entrées des dames qui ne portent pas ces titres sont fort censurées et regardées de bien près ; je ne vous dis pas ceci sans sujet. Vous avez un si digne prélat et père, Mgr de N., que je m'assure que sa bonté et sa piété vous soutiendront pour vous maintenir dans votre plus parfaite observance. Vous êtes bien heureuse, ma chère fille, d'être pourvue d'un seigneur si plein de mérite. Dieu vous le conserve longuement pour sa gloire et pour votre bien ! — Vous vous devez rapporter à sa seigneurie pour votre catalogue, et s'il veut que vous y soyez remise, il ne faut pas résister. Soumettez vos désirs à la sainte volonté de Dieu. Si sa Providence vous veut décharger, bénissez-la, et jouissez du repos pour vous humilier et tenir toujours plus proche de sa Bonté ; si elle vous recharge de la Supériorité, bénissez-la encore, et travaillez avec humilité et confiance en la bonne conduite de votre maison.

Quant à ce que vous me demandez si l'on peut se dispenser dédoubler les manches en été, je vous dis qu'oui ; c'est une omission au Coutumier, nous l'avons mise dans les corrections. Cela sera en liberté pour les maisons établies en pays chaud, ou pour les Sœurs qui en seraient incommodées. — Oui, ma fille, la Supérieure peut dispenser de porter les petites manches dans les excessives chaleurs ; mais, véritablement, je ne voudrais pas qu'elle dispensât les Sœurs de porter leurs cottes ou tuniques, cela étant tout à fait contre la modestie de n'avoir que la seule robe. Il faut que nos bonnes Sœurs s'accoutument de pratiquer la mortification aux souffrances qu'apporte la diversité des saisons, comme en toute autre chose. — Cette lettre vous sera remise par M. Duhamel, qui est de nos bons messieurs Missionnaires de cette ville. Il sort de maladie ; ce qui me fait vous conjurer que, [273] s'il retombait malade et que vous le puissiez servir, vous l'ayez en recommandation, comme si c'était mon propre frère. Je salue toutes nos chères Sœurs, auxquelles je souhaite la perfection du divin amour, et suis votre, etc.

LETTRE MDCCIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Maternelles sollicitudes pour cette Supérieure et sa communauté. — La peste ravage la Provence ; elle a fait une victime au monastère de Mamers.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 juin 1640.

Ma très-chère fille,

Par le passage de ces bonnes Sœurs converses de Sainte-Claire d'Evian je veux vous souhaiter la bonne fête, et vous dire, ma chère fille, que certes je suis fort en peine d'une nouvelle que l'on nous a dite, que le mal s'était pris de nouveau dans Thonon, et qu'il y avait sept maisons frappées. Mon Dieu ! ma chère fille, n'y a-t-il point moyen que vous nous fassiez savoir un peu plus souvent de vos nouvelles ? Je vous en demande au moins par la voie de M. Quêtant, et vous prie que vous vous conserviez : si le mal passait plus avant, j'ai confiance en la prudence et charité de votre bon Père M. Quêtant, qu'il pourvoira pour vous faire éviter le danger. L'on est aussi en cette ville dans des appréhensions à cause de l'abord continuel de toutes sortes de personnes. Nos pauvres maisons de Provence sont quasi toutes dans le hasard, et nos Sœurs de Mamers ont la peste chez elles, leur étant décédé une petite Sœur. Voyez, ma très-chère fille, si nous avons occasion de nous mettre efficacement et effectivement entre les mains et à la merci de notre bon Dieu. Sa Bonté veut que toutes nos Sœurs et nous aussi se portent bien, grâce à Dieu. [274]

Ma très-chère fille, je vous prie que, si vous trouvez commodité, vous nous envoyiez votre grand livre des Vies que Claude-Louis a écrites pour votre monastère, sur la copie corrigée que nous vous avons envoyée, et nous vous donnerons pour Thonon celui qu'il avait écrit pour céans ; car Thonon est un monastère voisin et de confiance, capable de nos rayures et colures de papier. Je désire d'envoyer au plus tôt nos livres à Paris, et m'est venu en pensée, si l'on pouvait les faire imprimer d'une impression secrète, comme les Réponses, que ce serait le mieux ; autrement jamais les monastères ne les pourront avoir, et l'on ne cesse de nous les demander. Je prie nos Sœurs de Paris et Lyon de m'en dire leur pensée, et vous aussi, ma très-chère fille, qui savez assez sans que je le redise, de quel cœur je suis entièrement toute vôtre, toute, toute, en toute sincérité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCV (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À PIGNEROL

Nouvelles de la famille de Beaumont. — On ne doit pas admettre les jeunes filles au noviciat avant leur quinzième année. — Avis relatifs à deux dames séculières. — Dangers auxquels sont exposées les Sœurs de Turin. — La peste sévit en Savoie.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 juin 1640.

Ma très-bonne et très-chère fille,

Nous avons reçu vos lettres du 7 mai, par lesquelles je connais, ce me semble, que vous n'avez pas reçu toutes les nôtres, mais possible les recevrez-vous. Cependant, je vous dirai, ma très-chère fille, que nous avons vu, il n'y a que deux ou trois jours, le bon Père Gardien, qui certes se fait tous les jours meilleur. C'est une âme bien unie à Dieu et bien agréable à sa Bonté. [275] M. de Beaumont était ici la semaine passée pour les accommodements de M. du Noiret et de M. d'Epagny ; il n'y a encore rien de conclu, il doit revenir pour cela. Tous se portent bien, Dieu merci. Il fallait bien dire ce mot de bonnes nouvelles à ma très-chère fille avant que de passer à parler d'affaires.

Premièrement, ma très-chère fille, M. le grand vicaire m'aurait bien mortifiée s'il vous avait fait déposer cette année et ne vous avait pas fait faire le tour, car votre maison n'a pas besoin de perdre plusieurs mois de votre conduite, que Dieu lui rend utile. J'espère que Notre-Seigneur aura tout conduit, et que vous serez retardée jusqu'à l'année qui vient.

Je suis bien aise que la petite Vibo ait permission de ses parents d'être mise à son essai et qu'elle le désire bien ; mais je sais que vous n'auriez garde de lui donner l'habit qu'elle n'ait ses quinze ans accomplis : quelquefois ces longs essais alentissent et lassent les filles. Toutefois, elle est en bonnes mains [étant entre] les vôtres, ma très-chère fille ; vous saurez mieux que moi connaître ce qui sera pour son mieux : je n'en suis nullement en peine. Il n'est que bon de la tenir en haleine au sujet de la petite pour domestique, à laquelle pourtant il ne faudrait donner l'habit premier qu'à elle, crainte de lasser et refroidir, et qu'il n'est que bon aussi que cette Sœur domestique fasse un peu un grand essai. Quant à la petite Anselme, elle me parut bien gentille quand nous la vîmes ; et puisqu'elle a l'âge et la bonne volonté, je crois, ma très-chère fille, que vous ne devez rien attendre pour lui donner l'habit, cela animera les autres.

Je suis bien aise que M. le grand vicaire ait permis à la bonne madame N. d'entrer chez vous. Mon Dieu ! qu'elle serait heureuse si elle pouvait ne plus penser à se remarier ; mais si elle demeure paisible avec vous en qualité de bienfaitrice, certes qu'elle ferait bien pour son âme et un grand profit pour votre maison. Il faut recommander cela à Dieu, comme étant à Lui [276] seul à qui appartient de toucher les cœurs, et leur donner de saints désirs et de bonnes résolutions. — Quant à notre madame Blanc, de vrai, ma très-chère fille, vous feriez bien de la laisser sortir le moins qu'il se pourra, car elle a une langue qui va bien vite, non par mauvaise volonté, comme je crois, mais par naturel. Mais de penser la garder dans la maison pour lui donner l'habit, je vous assure qu'il faudrait, ce me semble, que Dieu fît un miracle en elle. Il faut avoir patience pour maintenant. Quand vous serez logées et mieux accommodées, vous serez quittes pour lui donner quelque chose, et qu'elle se loge ailleurs. Quant à moi, j'aimerais toujours mieux ce parti-là, que de charger une maison d'un esprit qui y doit apporter du trouble, vu que rien n'est désirable que le repos et la paix en la maison de Notre-Seigneur.

Vous pouvez penser, ma chère fille, si je suis en peine de nos bonnes Sœurs de Turin, desquelles nous ne pouvons avoir des nouvelles, bien que l'on nous dise qu'encore que la ville se prendrait on conservera les églises et les couvents, ce qui sera bien digne de la piété des cœurs chrétiens. Enfin nous sommes bien entre les mains de Notre-Seigneur : son éternelle Providence sait ce qu'elle veut faire de nous toutes. — Notre maison de Thonon et quasi toutes celles de la Provence sont dans les hasards de la peste, et elle est aussi en sept maisons de Chambéry, et nonobstant [les habitants] ne laissent de fréquenter partout, ce qui fait craindre qu'ils la sèmeront ici et en tout ce pays. Dieu par-dessus tout ! qui fera de nous, s'il lui plaît, son très-saint et bon plaisir.

Le bon M. le grand vicaire vous surprit bien ; les esprits de là sont soupçonneux. Je m'assure qu'il ne fera pas ainsi une autre fois, puisqu'il a trouvé tout en si bon ordre ; et je vous assure, ma très-chère fille, qu'il n'y aurait pas grand mal, si l'on faisait telle surprise en quelques maisons : l'on n'y trouverait pas toutes choses si bien redressées, comme quand l'on [277] sait le jour que le Visiteur doit entrer. Enfin, ma très-chère fille, votre alarme a été courte et s'est terminée à l'édification du Supérieur, ce qui lui donnera plus d'estime et de confiance.

Vous m'obligerez bien, ma très-chère fille, de ne vous point lasser de supporter notre pauvre Sœur N. ; votre douceur et charitable amour maternel la rétabliront, Dieu aidant, dans le bon train où je l'ai vue autrefois. J'en ai toujours de la douleur et de la compassion quand j'y pense. — Ma fille, mon âme chérit la vôtre d'un amour incomparable, et je sens que la vôtre toute chère fait le même. Dieu en soit béni et nous tienne dans son Cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE MDCCVI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Désir d'avoir de ses nouvelles. — Périls où se trouve le monastère de Turin.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 juin 1640.

Ma très-chère fille,

J'emploie toutes les occasions pour savoir de vos nouvelles, car j'en voudrais avoir tous les jours. Je crois que vous employez toutes les occasions que vous pouvez, et je vous prie de le faire toujours.

Pour l'amour de Dieu, ayez un grand soin de conserver votre maison, et que vos hommes aillent si matin à l'eau qu'ils n'y puissent rencontrer personne. La divine Bonté vous conserve ! Je vous supplie de prier et faire prier incessamment pour ce désolé Piémont, où l'on dit qu'il se doit faire de furieux combats d'ici au 5 du mois prochain. Hélas ! nos pauvres Sœurs de Turin, quand je me les représente, me font grande pitié. J'ai [278] confiance que Dieu les soutient, et qu'elles se tiennent en paix sous sa divine protection au milieu d'une si cruelle guerre. Notre-Seigneur leur en fasse la grâce, et vous conserve et comble de son saint amour et toutes nos Sœurs.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCVII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

L'union cordiale est le caractère des enfants de Dieu. — On ne doit pas faire des avertissements pour des choses qui ne sont pas contre l'observance. Comment on les fait a Annecy. — On peut avancer Complies les jours de fête. — Chant des litanies, seconde table, quart d'heure du soir. — Les grâces extraordinaires sont périlleuses sans l'humilité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 juillet 1640.

Ma très-chère et très-aimée fille,

Voilà un grand sujet de bénédiction que cette union cordiale et universelle des Sœurs les unes envers les autres, et avec Votre Charité et ma bonne Sœur la déposée. Il faut très-jalousement conserver cette paix et bonne intelligence : c'est la marque des enfants de Dieu. Vous me dites encore que tout ce qui est de l'Institut est pratiqué au pied de la lettre ; c'est un nouveau sujet de bénir Dieu pour moi, qui vous conjure de tout mon cœur de faire continuer vos Sœurs dans ce bon train par la voie d'une profonde humilité ; car c'est cette bénite vertu qui vous rendra agréables à Dieu.

Au reste, ma fille, j'ai toujours eu de fort bons témoignages de la vertu de notre Sœur N., et l'on voit que Dieu a béni sa conduite. Ne permettez point aux filles de la désapprouver : si, comme il n'y a nul de parfait que Dieu, elle a fait quelque manquement par promptitude, rendez-vous sage par l'exemple d'autrui, faisant les choses plus mûrement. Si elle a fait la correction trop fréquemment et sur de légers sujets, tâchez de [279] vous y rendre considérée. Il est vrai que la Supérieure doit avoir attention de ne point importuner l'esprit des Sœurs sur toutes sortes de menus manquements qui n'ont pas de suite, et desquels on voit qu'elles-mêmes se relèvent, et doit être aussi attentive à ce que les Sœurs ne se tracassent point l'une l'autre par de petits avertissements des choses qui ne sont pas de l'observance ni écrites. C'est un point dont nous avons prié nos Sœurs les Supérieures, et de ne point donner d'assujettissement nouveau aux Sœurs, mais de leur faire observer amoureusement ce qui est de leurs obligations. Nous avons céans une grande communauté, et il est rare que les avertissements durent l'espace d'un demi-Miserere ou d'un entier. Il est vrai que, par la grâce de Dieu, cette communauté marche d'un bon pas dans les observances, et les Sœurs, quoique fidèles à se faire la charité, ne se pointillent ni surveillent les unes les autres. Vous savez, ma chère fille, que sur les coulpes et avertissements trois ou quatre bonnes paroles douces et fermes suffisent, et profitent plus que de grands discours ; aussi n'est-ce pas le temps de les faire.

Si les Sœurs de la seconde table ont fini de dîner ou souper avant la lecture d'un quart d'heure, elles ne sont pas obligées d'en attendre la fin. Toutefois il me semble que le temps d'un quart d'heure n'est pas suffisant pour prendre leur réfection, pour faire cette action avec la tranquillité et modestie qui doivent reluire en tous nos déportements. — Pour ce qui est d'avancer Complies les fêtes, nous tâchons de dire justement Ave, Maria, ou Deus, in adjutorium, à cinq heures, et Complies et les litanies ne durent qu'environ demi-heure, en sorte que, pour l'ordinaire, l'oraison se finit quand six heures sonnent. Il faut que vous teniez l'Office trop long, ou que vous fassiez trop de fredons et façon au chant des litanies, ou que vous les disiez doubles, ce que nous ne faisons pas sinon jusqu'à Sancta Maria ; puis la Sœur qui les chante dit un verset et les Sœurs, l'autre. — Ce n'est pas contre le Coutumier de faire le quart d'heure du soir [280] un peu plus court les jours de fêtes, bien que d'ordinaire nous le fassions céans également. Ces petites choses-là, pour le meilleur ordre de la maison, doivent demeurer au jugement de la Supérieure.

Je ne sais quasi, ma très-chère fille, que vous répondre pour cette bonne Sœur domestique ; véritablement, comme vous dépeignez son esprit et sa conduite, il faudrait que ma Sœur N. n'eût point eu tout à fait de lumière pour les choses de l'esprit pour approuver et confirmer, comme vous me faites entendre, par ses avis, le chemin et le procédé de cette fille ; j'ai un peu de peine à comprendre et digérer cela. Il faut tenir ces filles attachées à la solide pratique, et qu'elles sachent s'humilier. Vous avez fort bien fait de lui faire connaître que tout cela n'est que vain amusement d'orgueil et d'amour-propre, et de la tenir basse et attachée aux exercices de sa condition. Toutes ces belles choses si hautes et spirituelles sont d'ordinaire fort douteuses ; et surtout on est assuré de leur vide quand elles ne sont pas pleines d'humilité. L'Esprit de Dieu ne repose que sur les humbles, et ne remplit de lui-même que les âmes qui se vident généreusement de toutes leurs propres recherches et intérêts : tâchez de bien inculquer cette vérité en vos filles. Je les salue cordialement, et leur souhaite la plénitude des dons sacrés du Saint-Esprit et à M. votre très-bon Père spirituel.

Au reste, ma très-chère fille, je suis un peu en peine de votre fièvre ; certes, voyez-vous, il vous fallait joindre à l'avis de ma Sœur N. et ne point vous laisser faire tous ces remèdes. Quand les abattements et faiblesses corporelles viennent par abstraction de l'esprit, que peuvent les médicaments, que ruiner la santé ? En ce temps-là, ils ne peuvent rien sur ce mal. Il se faut divertir extrêmement, parce que la nature alors ne prend pas de nourriture, et par conséquent demeure affaiblie, c'est ce que l'expérience à la conduite a appris. Cette diète, ces bains et médecines vous ont, si je ne me trompe, acquis cette fièvre [281] lente, cela étant tout propre à brûler le sang de mettre feu sur feu. Quand ces abstractions et attraits extraordinaires du ciel arrivent à une âme, il faut simplement avoir patience que cela soit passé, car ils ne durent pas longtemps, et alors on peut reprendre des forces. Tenez cette maxime : quand les maux du corps viennent du feu du dedans, laissez agir ce feu sans médecine. — J'ai oublié de vous dire, ma très-chère fille, que, bien que vous puissiez quelquefois accourcir le quart d'heure, il n'en faut pas faire coutume. Il faut que nos litanies et le reste que nous chantons s'ajustent au temps que l'Institut nous a donné pour telles actions, afin que toujours, tant qu'il se pourra, l'on suive exactement toutes les heures marquées pour chaque exercice. — Adieu, ma très-chère fille, je suis de cœur votre, etc.

LETTRE MDCCVIII - À MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY

À PARIS

Heureux succès dont sont couronnés les travaux des Prêtres de la Mission.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Quant à vos bons Missionnaires, le fruit en est si grand qu'il ne se peut exprimer. La gloire en soit à Dieu, et la récompense à votre digne et charitable cœur, qui sera couronné du salut de tant de milliers d'âmes que ce bienfait acquiert à Dieu. Oui, mon vrai Père, je crois que cette mission en conduira plus au ciel, que ne feront peut-être douze d'autres, tant cet évêché est grand et nombreux en peuple et les âmes bien disposées ; et c'est pourquoi notre bon Dieu, voyant que cette moisson est grande, a inspiré à votre charitable âme d'augmenter le nombre des ouvriers ; ce qui me donne bien au cœur, avec la vue [282] continuelle que je veux avoir de votre incomparable bonté pour nous et innombrables bienfaits, qui me font avouer ce que vous dites, que jamais je ne saurai parvenir à la connaissance de votre incomparable dilection pour moi en particulier et pour tout l'Institut. Aussi certes me semble-t-il que ce que j'en ressens ne se peut exprimer, non plus que l'amour et la révérence que Dieu m'a donnés pour vous, qui nous êtes plus que père ; et vous suis plus intimement fille et très-humble servante qu'il ne se peut dire.

LETTRE MDCCIX - À SAINT VINCENT DE PAUL

À PARIS

Même sujet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Mon très-cher Père,

Nous avons reçu la vôtre du 14 mai assez tard. Croyez que l'affection et désir que Dieu nous a donnés de chérir et servir vos chers enfants ne produisent aucun [effet] comparable à notre dilection, qui voudrait bien avoir le pouvoir d'en faire davantage ; mais ils sont si bons, qu'ils font état de peu de chose. Au reste, la sainte édification et utilité de leur vie, leurs fonctions continuelles à la très-grande gloire de Dieu et profit des âmes, font dire à chacun qu'ils sont envoyés de Dieu et que M. Codoing a l'esprit de Dieu. Notre très-bon père M. le commandeur m'écrit que, si l'on veut, il fera que la maison de Troyes fournisse encore deux Pères et un frère. Dieu sait si de bon cœur Mgr de Genève l'acceptera ; car ce diocèse est de quatre cent cinquante-cinq paroisses catholiques, et cent quarante-cinq que les hérétiques tiennent, qui font six cents, mais grandes paroisses et très-populeuses. Aussi M. Codoing dit qu'il faut quatre ans [283] pour faire le tour. Voyez, mon très-cher Père, si l'accroissement à ce bienfait ne sera pas utilement employé. Vos chers enfants sont ravis de trouver un peuple si bien disposé ; la gloire en soit à la Très-Sainte Trinité ! Oh ! la grande couronne qui vous attend, mon très-cher père, et notre très-cher Père M. le commandeur par le bon emploi qu'il fait de ces fidèles ouvriers. Je pense que cette mission ici mettra plus d'âmes en paradis que plusieurs autres, moyennant la divine grâce.

LETTRE MDCCX - À LA MÈRE MADELEINE-ÉLISABETH DE LUCINGE

SUPÉRIEURE À TURIN

Bonheur d'une âme dépouillée et abandonnée au bon plaisir divin. — Dieu donne les inspirations nécessaires aux Supérieures qui réclament sou secours. — Espoir que la communauté sera préservée de tous dangers.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 1640.]

Ma très-chère fille,

Vous avez fort bien fait de recevoir ces trois petites filles ; vous les lairrez en leurs habits ordinaires jusqu'à ce qu'elles vous demandent le petit habit, et que vous jugiez à propos de le leur donner. Je regarde l'entrée de ces petites filles comme un effet de la divine Providence sur votre maison.

Ma fille, Dieu se plaît à votre dépouillement. Que vous serez heureuse si vous conservez les lumières que vous avez reçues ! Il ne fallait que cette entière détermination de vous abandonner vous-même entre les mains de Dieu, vous laisser à son soin, et prendre celui d'agrandir sa gloire en. vous et en vos filles, employant à cela toutes vos forces, vos affections et votre attention, sans être revêtue d'aucun intérêt, pour spirituel qu'il soit. Oh ! que mon âme est contente de savoir la vôtre qui m'est si chère, en cet état si désirable ! Maintenez-la en ce bonheur, et de [284] plus en plus affermissez-vous en cette pratique, laissant à Dieu une entière liberté de vous employer selon son bon plaisir. Ma chère fille, je ne saurais vous exprimer la consolation que je ressens de cette grâce qui m'est d'autant plus sensible, qu'il y avait longtemps que je vous souhaitais dans ce dépouillement de vous-même ; mais il n'appartient qu'à Dieu de faire ces coups si absolus. Je le supplie d'accomplir ses desseins en vous. II y a un grand sujet de bénir sa Bonté qui vous a donné un si parfait amour à sa volonté et en des sujets assez amers à la nature ; c'est l'unique bien désirable en cette vie, tout le reste étant périssable C'est ce qui donne de l'étonnement à ceux qui regardent ce qui se passe de la part des créatures qui sont mortelles, et qui vivent dans l'incertitude d'avoir un moment de vie, et néanmoins suivent leurs passions déréglées. Dieu, par sa bonté, leur ouvre les yeux et leur fasse profiter de tout ! Puisqu'une seule feuille d'arbre ne tombe pas en terre sans sa permission, dans ces dangers j'espère que Dieu vous environnera et vous servira de rempart, bien qu'il ne le faille pas tenter ; car si vos Supérieurs jugeaient expédient de vous faire sortir de là pour vous mettre en quelque maison plus assurée, il le faudrait faire de bon cœur.

J'écris à M. votre vertueux confesseur ; il faut bien être reconnaissante des bontés et charitables assistances que vous recevez de lui. Dieu donne toujours aux Supérieures qui réclament son secours sans propre intérêt, les inspirations qui leur sont nécessaires pour le bien de leur maison. C'en fut une très-utile et nécessaire que celle que vous reçûtes de tirer à vous ce bon serviteur de Dieu ; il en faut avoir un grand soin, et le supplier de ne pas s'exposer tandis que les batteries dureront. Hélas ! qu'il vous est d'un grand appui en toute façon ! Cette certitude que j'ai en mon âme, que Dieu gouverne les maisons par les Supérieurs et Supérieures qu'il y a mis, m'empêchera d'y en destiner d'autres, ains je suis invariable en ces sentiments, [285] qu'il faut que les Supérieures fassent leur charge tant au spirituel qu'au temporel : et c'est une pure tentation de faire autrement, sous quelque prétexte que ce soit ; ce qui se doit entendre et pratiquer selon la règle, la charité et la nécessité, tant générale que particulière ; en sorte que si la Supérieure ne peut pas faire les choses elle-même, elle voie et sache comme elles se font. Votre, etc.

LETTRE MDCCXI - À LA SŒUR MARIE-FRANÇOISE DE CORBEAU[80]

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES, À TURIN

Tendresse pour les Sœurs de Turin. — Compassion pour une postulante éprouvée intérieurement ; comment la diriger.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Il est vrai, ma très-chère fille, que Dieu m'a donné un amour et tendresse tout extraordinaires pour la Mère et les chères filles de Turin, qui sont vraiment miennes, et je les sens et [286] porte dans mon cœur avec une dilection toute particulière ; et le progrès qu'elles font me donne une très-grande consolation. Oh ! Dieu par son infinie bonté veuille accroître leur courage et allégresse à la poursuite de son saint et pur amour, mais par une suave observance et cordiale dilection et obéissance à leur très-bonne Mère, et une sainte amitié et franchise entre elles.

Mon Dieu ! que je suis touchée des peines de la très-chère petite prétendante : ce sont bien des vraies tentations que ces craintes de son salut. Il faut qu'elle fasse bien simplement ce que ma Sœur la Supérieure et vous lui direz là-dessus, et la portez fort à l'abandonnement entre les mains de Dieu. Il la faut grandement conforter et l'assurer de son salut, si elle [287] persévère en la sainte crainte de Dieu et en sa vocation, et lui donner courage pour cela. Le diable, qui voit que cette petite âme est choisie de Dieu pour être une vraie fille de la Visitation et y réussir utilement, la trouble et veut divertir de son bonheur ; car je suis assurée que si elle quittait cette sainte vocation où Dieu l'a mise, que jamais elle n'aurait que troubles et remords de conscience. J'ai fort regardé ceci devant Dieu à la sainte communion, et ne puis m'empêcher de voir que Dieu la veut en cette vocation pour son bonheur. Et qu'elle considère bien ce qui l'attire ailleurs ; elle verra que ce ne sont que des espérances de choses humaines et incertaines, qu'il n'y a rien de Dieu, et partant que ce ne peut être son Esprit, lequel ne donne jamais aux âmes des désirs humains, ni d'entreprendre des fardeaux qu'elles ne peuvent porter. Elle n'a donc besoin sinon de l'humiliation, et fermer la porte à toutes les pensées qui la voudront retirer de la vocation où Dieu l'a mise ; ce que je dis sans autre regard que de la volonté de Dieu et de son bonheur. Il lui faut grandement inculquer le retranchement de toutes réflexions sur toutes ses peines, et Dieu bénira sa soumission. Il lui faut aussi donner du divertissement et des occupations ; et, si elle a courage et qu'elle prenne l'habit, avec une ferme résolution de persévérer, Dieu la bénira et dissipera tous ces nuages ; mais je répète qu'il faut absolument qu'elle n'arrête jamais volontairement sa pensée sur ses tentations. Je la salue tendrement, car je l'aime de cœur et ces trois chères premières novices, et toutes avec nos pauvres professes et votre bon cœur. Vous savez ce que je vous suis et à toutes ; priez bien Dieu pour moi, et je supplie sa Bonté vous combler toutes de son saint amour.

[P. S.] Il ne faut pas espérer des lettres de ma main : j'écris trop mal et je n'en puis plus.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [288]

LETTRE MDCCXII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Refus d'une postulante. — Faire copier le livre des Fondations. — Appréciation que fait la Sainte de la Solitude de Philagie.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 juillet 1640.

Ma très-chère fille,

Je bénis de bon cœur Notre-Seigneur de quoi votre santé et celle de vos filles est en bon état, comme aussi la ville. Je supplie sa très-douce Bonté la rendre toujours meilleure, si tel est son bon plaisir et sa gloire. — Quant à cette femme dont vous me parlez, bien qu'elle aurait de bonnes conditions, il nous serait impossible de la recevoir, car nous n'avons plus de place.

Nous aviserons si nous vous enverrons le livre des Fondations et des Vies ; cependant, faites toujours continuer pour achever celui que vous avez commencé. — Je ne suis pas d'avis que vous fassiez dire vos messes à celui que vous me nommez. J'aime mieux que vous vous serviez pour un temps des Pères Capucins, puisque, grâce à Dieu, à présent il y a moins à craindre. — Nous avons lu le livre des Solitudes de Philagie : il est vrai qu'il y a trois chapitres qui seraient nuisibles à plusieurs filles, c'est pourquoi il serait bon que jamais aucune Religieuse de la Visitation ne les lût ; nous les avons fait couper, car le reste du livre est fort utile, et nous l'avons fait lire au réfectoire.

Ma toute chère fille, vivez joyeusement en Dieu, qui vous fait tant de grâces, et me recommandez toujours à sa divine miséricorde. Il soit béni ce bon Dieu éternellement, et sa sainte Mère et le glorieux saint Joseph et notre Bienheureux Père. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [289]

LETTRE MDCCXIII - À LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE

SUPÉRIEURE À BORDEAUX[81]

La Sainte se réjouit de la fondation de Bordeaux. — Édification qu'on attend de ce nouveau monastère. — Souhaits de bénédiction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-aimée et très-chère fille,

Mon Dieu ! que j'ai été consolée d'apprendre toutes les petites aventures de votre voyage, et comme enfin notre bon Dieu a réduit toutes choses à sa gloire et à notre utilité ! Nul bien sans peine, ma très-chère fille, et jamais Notre-Seigneur ne permit que les œuvres qui doivent beaucoup contribuer à sa gloire s'établissent que parmi plusieurs difficultés. Bénie soit son infinie Bonté qui les a terminées heureusement et de ce que vous êtes si bien accommodées avec vos chères Sœurs de Lyon. Certes, en ces grandes villes où tout est si cher, il est bien nécessaire d'être fondées.

Je me souviens bien que vous vous entendez à l'économie, et que vous ménagez bien : je sais encore mieux que vous avez beaucoup de lumières pour les choses de l'esprit et que vous êtes fort intelligente de tout ce qui est de l'Institut. Faites valoir [290] tout cela pour la gloire de Dieu et l'utilité des âmes qui sont sous votre charge. Ma fille, Dieu vous a colloquée et toutes vos chères compagnes en un lieu éminent, où vous serez regardées non-seulement de tout le peuple de cette grande ville, mais de toute la province, et avec des yeux et des esprits prévenus d'une merveilleuse estime de notre manière de vie, croyant que, comme filles de notre saint Fondateur, vous leur en devez représenter l'image vivante, par votre douceur, modestie, dévotion, sagesse et retenue en toutes vos paroles et actions, et enfin en la pratique des plus excellentes vertus qui reluisaient en lui.

Je ne doute point que persévérant en l'aimable et cordiale union qui règne entre nous, cela n'attire une très-abondante bénédiction sur ce nouvel établissement, où l'on verra croître et multiplier les plantes de toutes vertus. Je prie l'infinie Bonté qu'il en soit ainsi, et qu'il vous donne une si abondante plénitude de l'esprit de notre sainte vocation, que vous le puissiez répandre sur toutes lésâmes qu'il amène en votre Congrégation. Ma chère Sœur, surtout ayez de la douceur ; ne traitez rien avec ardeur, mais toutes choses avec un esprit paisible, humble, patient et condescendant en toute action légitime ; celles qui ne le sont pas, s'en retirer avec modestie, sans chaleur de parole ou d'action. Si vous ne m'étiez pas une fille précieuse, et que je désire qui réussisse à la gloire de Dieu, peut-être que je n'eusse osé vous dire tout cela ; mais votre bon cœur, qui a toujours été joint au mien, m'en donne confiance ; et vous êtes et vous serez toujours, ma très-chère fille, ma Mère ma mie, que j'aime chèrement. Dieu vous bénisse et toutes nos chères Sœurs vos filles et les miennes bien-aimées ! Priez toutes pour moi qui suis vôtre en Notre-Seigneur.

Extraite de l'Histoire inédite de la fondation de Bordeaux. [291]

LETTRE M DCCXIV (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-MADELEINE DE GRANIEU

À GRENOBLE

Promesse d'une communion générale et d'une neuvaine. — Les tentations ne sauraient souiller une âme qui les rejette.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Je vous assure que s'il me fût été permis, nous fussions allées vers vous avec consolation ; mais il n'a pas plu à Dieu, puisque l'obéissance ne l'a pas agréé. Nous n'avons pas encore reçu votre tableau, ma très-chère ; aussitôt que nous l'aurons, nous l'offrirons selon votre désir, et cependant nous ferons demain la communion générale à votre intention, et je ferai une neuvaine ensuite, car j'ai fort à cœur la pureté et conservation de votre chère âme au saint amour de notre divin Sauveur. Ayez bon courage, ma très-chère fille ; ne vous étonnez ni effrayez pour les assauts qui vous sont donnés, sur l'assurance que vous devez avoir que tout l'enfer ensemble ne saurait souiller une âme qui dénie son consentement au mal, car il n'y a que la volonté qui fasse le péché. Souffrez donc les attaques avec humilité, et vous fortifiez dans une absolue confiance que Dieu vous tirera de la fournaise de cette affliction pure et reluisante comme l'or qui sort du creuset, si vous lui êtes fidèle à ne vouloir point le mal, comme j'espère qu'il vous en fera la grâce, ainsi que de toutes mes forces j'en supplie sa Bonté par les intercessions de notre Bienheureux Père, qui, je m'assure, a un soin tout particulier de vous. Nos Sœurs prient de bon cœur pour vous, sans savoir qui vous êtes. Ayez patience et courage, et vous déterminez d'être toute à Dieu, et vous verrez sa gloire. Je suis d'une affection très-sincère toute vôtre en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE MDCCXV - À LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE À BOURG EN BRESSE

Heureuses sont les âmes dont l'exil en ce monde est abrégé. — Prendre conseil pour le choix de la ville où elle devra transférer sa communauté chassée de Saint-Amour. — Regret de ne pouvoir la secourir.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 juillet 1640.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Je me réjouis avec Votre Charité de la consolation que vous possédez en la présence de notre très-aimée Sœur la Supérieure de Bourg. Je ne doute nullement que la suavité de sa conversation ne vous apporte beaucoup de bien, aussi bien que l'exemple de ses vraies vertus. Mais, ma très-chère fille, j'apprends que votre santé est bien petite ; certes, cela me touche pour la perte que nos bonnes Sœurs feront si tôt de votre chère personne ; car pour vous, ma chère fille, je vous donnerais plutôt de la joie que de vous condouloir sur l'avis que les médecins donnent de votre peu de vie, m'étant semblant qu'il n'y a rien à estimer en ce monde, que de bien vivre et s'en aller bientôt en paix en la grâce de notre bon Dieu. Hélas ! ma chère fille, n'êtes-vous donc pas bien heureuse de voir ainsi abréger votre pèlerinage ? Persévérez à tenir votre cœur bien soumis et paisible dans la très-sainte volonté de Dieu.

Véritablement, s'il n'y a pas apparence que de longtemps tous ne puissiez retourner à Saint-Amour, et que l'on vous conseille de chercher à loger votre communauté, il faut bien peser, considérer et prendre bons avis, et puis faire ce qui sera jugé pour le mieux. Je dirai bien, ma très-chère fille, que Montluel est, ce me semble, une petite ville fort écartée du passage, et où, si je ne me trompe, il n'y a pas grand secours temporel ni [293] spirituel.[82] Le bon Père qui nous a remis vos lettres, et qui vous porte une si sainte et paternelle affection, m'a dit qu'il y aurait une autre petite ville sur la rivière de Loire où il y a une maison des Pères Jésuites, et laquelle est neutre, appartenant à mademoiselle de Montpensier, qu'il serait assez facile de vous y établir. À la vérité, ma chère fille, en ces temps de guerre, ce serait un grand bien d'être dans une ville neutre ; car nous ne savons jusqu'à quel point ces malheurs de guerre iront. C'est toujours un grand bien d'être proche de Lyon, où vous pourriez vous retirer en cas de danger ; enfin adressez-vous à nos bonnes Sœurs de là pour faire parler à Mgr le cardinal votre Supérieur, afin qu'il ordonne de vous selon son bon plaisir. J'écrirai à nos Sœurs de Lyon, afin qu'elles prennent un peu votre affaire à cœur.

Vous me dites, ma très-chère fille, que si les maisons qui font des fondations pouvaient vous décharger de trois ou quatre Sœurs, cela vous donnerait plus de commodité de loger le reste ; à cela je vous dis, ma chère fille, que je ne sache, pour maintenant, que nos Sœurs de Dijon sur le point de faire une fondation, et d'ordinaire on est bien aise de ne pas beaucoup mélanger et de connaître à fond celles que l'on envoie au commencement des maisons ; mais, si vous m'en croyez, ma chère fille, employez la bonne volonté de nos Sœurs de Saint-Étienne et de nos Sœurs de Pont-à-Mousson. Les Mères de l'une et de l'autre de ces maisons m'ont écrit, il n'y a pas longtemps, qu'elles étaient toutes prêtes, quand vous voudriez, à prendre chacune deux de vos Sœurs : ce sont des maisons faites, bâties et rentées ; acceptez l'effet de leur charité, et voilà quatre de vos filles bien logées. Écrivez aux Supérieures [294] de ces deux maisons-là, et sachez d'elles quand et par où il leur plaît que vous leur envoyiez vos Sœurs. Vous pourrez savoir de nos Sœurs de Dijon si les passages sont libres pour aller en Lorraine.

Ma Sœur la Supérieure de Rouen m'a mandé qu'elle vous donnerait cent écus ; je m'en vais lui écrire et à Pont-à-Mousson, et à Saint-Étienne et à Lyon, afin que l'on tâche de vous aider en tout ce qui se pourra ; et croyez, ma très-chère fille, que si nous avions autant de moyens de vous secourir que de bonne volonté, vous n'auriez besoin de rien ; mais c'est la très-sainte volonté de Dieu de nous priver de cette consolation, étant en un pays si destitué d'argent qu'à grand'peine cette maison, qui est chargée de soixante personnes tant dedans que dehors, peut rouler. — Voilà la quittance pour prendre encore les cinquante écus à Nantua. Croyez bien, ma chère fille, que c'est de l'abondance de notre cœur, non pas de notre bourse, que nous vous faisons cette petite charité, qui part du meilleur du cœur de votre très-humble.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Prière de donner fréquemment de ses nouvelles.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 juillet 1640.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Nous avons reçu de vos nouvelles par le billet que vous avez écrit à notre bonne Sœur la dépensière ; mais je vous en demande encore, car l'on nous a dit que l'on avait de nouveau enfermé certaines personnes. Ne perdez point d'occasion de nous écrire, [295] je vous en supplie, ma chère fille. Nos nouvelles sont bonnes ici, grâce à Dieu. Nous nous portons bien.

J'ai reçu une lettre de madame votre mère qui se porte bien et me demande toujours votre portrait. Or voyez, ma très-chère fille, s'il est expédient de refuser cette consolation à cette bonne et vertueuse mère. Nous n'avons rien de nouveau à vous dire, sinon que je supplie Notre-Seigneur verser sur vous et sur votre chère troupe ses saintes bénédictions. N'oubliez point en vos prières celle que vous savez bien qui est en ce divin Sauveur toute vôtre, vous le savez bien et de tout mon cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXVII - À LA MÈRE JEANNE-SÉRAPHINE DE CHAMOUSSET

SUPÉRIEURE À AOSTE

Divers envois. — Affectueux message a la communauté et à M. Besançon.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 25 juillet 1040.

Ma bonne et très-chère fille,

Nous avons reçu [hier] à soir, 24 juillet, votre lettre du 26 mai, et parce que je garde ma grande réponse pour la donner au bon Père René, je ne vous fais que ce billet pour dire à Votre Charité, ma très-chère fille, que je ne sais que c'est que ces soixante écus dont vous me parlez. Nous reçûmes bien cet hiver soixante-deux florins six sols de M. Violet, mais nous les envoyâmes soudain à nos chères Sœurs de Chambéry, et une pièce de toile que nous avions aussi reçue pour vous de madame N. Nous avons encore deux chapeaux de paille qui vous appartiennent, mais je ne sais pas si nous pouvons vous les faire tenir : la perte ne sera pas grande.

Cependant, ma très-chère fille, si vous pouviez apprendre [296] quelque chose de nos pauvres Sœurs de Turin, faites-nous la charité de nous en dire, le plus tôt que vous pourrez, un peu de nouvelles. — Je salue chèrement nos chères Sœurs et votre très-bon M. [Besançon] le théologal, qui certes est bien paresseux de ne nous point écrire. En récompense, je prie Notre-Seigneur le combler de ses saintes grâces et vous aussi, ma très-chère fille, étant sans réserve, votre très-humble, etc.

LETTRE MDCCXVIII (Inédite) - À LA MÈRE ANNE-MARGUERITE GUÉRIN

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS

Mécontentement qu'exciterait dans l'Ordre l'établissement d'un Visiteur. S'en tenir aux moyens d'union prescrits par saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Que veut dire, ma très-chère fille, que dès l'élection de votre supériorité je n'aie aucune nouvelle de votre maison, et ne sais qui est élue chez vous ? Je pense pourtant que c'est vous, et tant plus je pense que vous vous dépitez contre moi. Qu'ai-je fait ? Pourquoi, ma très-chère fille, me garder un si grand silence ? Je n'ai pas répondu à votre dernière, car j'allais attendant des nouvelles de Paris, pour ce béni Visiteur, et de celles de nos monastères qui en sont avertis et en grand nombre, bien que non pas de ma part. Vous êtes la seule maison qui l'approuviez, avec celle de la ville ; [les autres] qui le savent en ont appréhension que Messeigneurs leurs prélats les quittent d'affection et en disent de bonnes raisons. Ce sentiment étant si grand, et les dispositions si éloignées d'agréer ce dessein, s'il était poursuivi il est clair que cela troublerait toute la paix de notre petite Congrégation, surtout de la manière que l'on propose de l'établir, laquelle vraiment par son autorité fermerait bien la [297] bouche à tout le monde, mais sans doute ouvrirait la porte à de grands mécontentements et troubles dans l'Institut, et empêcherait tout le fruit que l'on peut espérer.

Je remarque dans deux ou trois lettres, que l'on prétend que le Visiteur peut, durant ses cinq ans, remédier par son autorité aux petits inconvénients qui pourraient arriver ès monastères, par exemple à ce qui s'est passé de ces Sœurs renvoyées de Rouen ; jamais je n'avais entendu cela, car ce serait être Supérieur général par-dessus nos bons seigneurs et prélats, ce qui serait tout à fait contraire aux intentions de notre Bienheureux Père et à toutes nos Règles et Constitutions ; cela ne se peut faire ni recevoir sans renverser les fondements de l'Institut où le Bienheureux a tout établi en douceur et charité. Il faut réduire ces grandes autorités à cet esprit-là, autrement on renverserait tout ; et, s'il faut un Visiteur, qu'il soit de charité, agissant sous l'autorité et bon plaisir de nos légitimes Supérieurs, sinon qu'il arrivât quelque grand déchet en la Congrégation, qui ne pût être remédié par les moyens marqués au Coutumier, alors il faudrait recourir au Saint-Père, qui ferait de soi-même ce qu'il jugerait nécessaire.[83] La chose étant éventée, l'on ne fera rien autrement, et c'est mon sentiment qu'il est plus expédient de laisser les choses comme elles sont au soin de la divine Providence qui sait et qui fera, quand il en sera besoin, ce qui sera requis pour la conservation de ce qu'elle a établi ; cependant tenons-nous fidèles à nos observances. Je vous prie, lisez ceci à nos Sœurs pour réponse à ce qu'elles m'avaient écrit, et croyez-moi, parlons de ceci le moins que faire [se peut]. J'écris à nos bons seigneurs. Ma très-chère fille, que j'aime de cœur incomparable, priez pour moi.

Ma très-chère fille, j'ai encore le temps d'écrire un mot à ma Sœur la Supérieure de la ville ; je vous prie de le lui faire tenir promptement.

Ma très-chère fille, je vous dis derechef, ne parlons plus de Visiteur en façon quelconque, et laissons étouffer cela en toute façon. — Ma fille, je ne puis écrire pour ce coup à notre chère Sœur de la ville par ce messager, outre qu'il n'y a guère que j'y ai écrit ; mais faites-moi ce bien de faire tenir sûrement ce paquet à mon très-bon Mgr de Bourges, auquel il y a bien longtemps que je n'ai écrit et à notre bon Mgr de Châlon.

Conforme à une copie do l'original gardé à la Visitation de Dijon.

LETTRE MDCCXIX - À LA MÈRE MARIE-MARTHE DE MARTEL

SUPÉRIEURE À CONDRIEU

Un cœur droit trouvera auprès de sa Supérieure le secours dont il a besoin. — L'habit religieux remplace ceux de toutes les confréries.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Je suis très-consolée, ma vraie fille, de la paix et de l'union qui règnent dans votre maison. Au nom de Dieu, conservez-les très-précieusement : c'est tout votre bien ; et que vos Sœurs ne respirent et ne cherchent qu'à se tenir au dedans et bien ramassées autour de Notre-Seigneur, qui est la vraie vie. Il faut incomparablement garder notre sainte clôture. Oh ! que l'amour-propre est subtil ! il met tout en usage pour parvenir à ses fins : un esprit simple et droit trouvera auprès de sa Supérieure ce que les esprits faibles et peines cherchent inutilement au dehors. — Pour ces confréries, cordons et habits de Notre-Dame, et choses semblables dont vous me parlez, quand nous fîmes profession notre Bienheureux Père nous fit quitter tout ; et la même proposition que vous me faites, ma chère fille, fut faite à [299] ce Bienheureux, qui répondit : « On ne trouve pas de toutes sortes d'herbes et de fleurs dans un même jardin ; il faut que chacun se contente de produire selon qu'il est ensemencé. » Nous aurions tort si nous trouvions mauvais que les autres ne portassent pas la croix d'argent ni ne pratiquassent pas les exercices de la Visitation ; nous sommes très-spécialement filles de la Sainte Vierge, et, très-indignes, nous portons l'habit de son cher Institut. Il se faut très-humblement arrêter à cela, et seulement mettre attention à bien faire ce que ce saint habit requiert.

Extraite de l'Histoire de la fondation de Condrieu (Année Sainte, IIIe volume.)

LETTRE MDCCXX - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Promesse de répondre fidèlement à ses lettres. — Obéissance pour le retour de Sœur F. E. de Nouvery. — Les monastères de Provence sont préservés de la peste.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 août [1640].

Ma très-bonne et chère fille,

Le divin Sauveur nous console de sa divine conduite en cette vie et de sa claire vision en l'autre ! Amen ! Je pensais n'avoir jamais manqué à répondre distinctement à tout ce que je pensais que vos lettres me proposaient ; mais j'y serai encore plus attentive y ayant grande affection ; et fort souvent, par ce motif, il me semble avoir écrit de ma main. Rarement aussi je ne manque à lire vos lettres, ce que je fais fort peu pour les autres, ayant peine meshui de m'occuper à lire et à écrire. Vous tenez un rang en mon cœur tout particulier, et qui me ferait beaucoup souffrir pour vos maladies si je n'y regardais la volonté de Dieu. Au nom de sa divine Bonté, conservez-vous et n'oubliez rien pour cela ; vous voyez si vous êtes nécessaire à votre maison.

Fortifiez en la solide humilité les filles que vous voyez sincères [300] à leur vocation et capables pour être dressées au gouvernement. Voilà l'obéissance de notre Sœur F. -Emm. [de Vidonne de Nouvery] ; mais ne l'envoyez que quand les chemins seront nets de peste et libres de gens de guerre, autrement elle courrait fortune d'affront, tant l'insolence est grande maintenant ! Bref, je laisse cela à votre, volonté et discrétion pour le faire selon que vous jugerez ; car en cela et en tout, tandis qu'elle est sous votre main, je désire que vous en fassiez comme de l'une de vos filles et qu'elle se soumette ainsi. Hélas ! certes je l'aime, car elle est bonne ; mais, grâce à Dieu, nous n'aurions pas besoin d'elle, n'était sa consolation : il ne lui faut pas pourtant dire. Et je vous prie, dites-lui franchement comme l'on a remarqué cette vanité et jactance de louange de parenté. J'ai une aversion mortelle à cela ; avertissez-la charitablement et cordialement de tout, et lui témoignez grand amour et confiance, cela lui profitera. — Dieu soit béni du prompt secours qu'il donne à votre pauvre novice, et de ce que sa Bonté vous a si heureusement préservées de la peste ! certes, vous y avez apporté aussi toutes les précautions nécessaires en telles occasions.

Grâce à Dieu, je n'ai point encore su qu'il soit arrivé de mal en pas une de nos maisons de Provence. J'espère que Dieu les conservera ; j'en supplie sa bonté. — Ma fille, quand vous m'écrirez mettez à part ce qui ne sera que pour moi, bien que jamais personne ne lise vos lettres que moi ou ma Sœur J. -Th. Picoteau en qui je me confie de tout avec raison ; mais je ne puis plus beaucoup lire, ni certes écrire, je m'en lasse promptement. Ma très-chère fille, priez bien notre bon Dieu de me recevoir entre les bras de sa débonnaireté à ma sortie de ce monde, et je le supplie de vous conserver longtemps pour sa gloire, et de vous combler de son saint amour, auquel je suis de cœur et d'affection incomparable, toute, toute vôtre. Je salue nos chères Sœurs, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [301]

LETTRE MDCCXXI - À LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST[84]

SUPÉRIEURE À MAMERS

Il est bon aux âmes destinées à la direction de connaître par expérience les difficultés de la vie spirituelle. — L'humilité est la vertu la plus nécessaire. — Cordiale déférence qui doit régner entre la Supérieure et la Sœur déposée ; celle-ci ne devrait exercer la première année de sa déposition que les charges de conseillère et de coadjutrice ; il ne faut pas donner aux Sœurs une permission générale de lui parler en particulier.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 24 août [1640].

Ma très-chère fille,

Puisque Dieu vous donnait le désir de m'écrire, vous ne le deviez pas étouffer pour les considérations que vous me dites ; car pourquoi est-ce que Dieu me laisse au monde, sinon pour servir également et cordialement toutes nos Sœurs de la Visitation ; et je prie Dieu qu'il m'en lasse la grâce et que ce soit à sa gloire et à leur consolation.

Voilà que Dieu vous a mise dans cette charge où quelquefois Il vous fournira des occasions de m'écrire, à quoi je [302] correspondrai de bon cœur, me souvenant assez particulièrement de votre esprit et des bonnes lumières et affections que Dieu vous a données dès votre commencement en Religion. Il fallait bien, ma très-chère fille, que la divine Providence qui vous destinait à l'emploi où vous êtes, vous fît passer par plusieurs tribulations et tentations, pour vous fonder en la très-sainte humilité et abandonnement de vous-même en ses bénites mains, qui sont les fruits que vous devez tirer de telles tribulations, et encore pour vous apprendre, par votre propre expérience, à conduire et conforter les âmes dans ces voies si pénibles et épineuses. Enfin, ma très-chère fille, ne vous laissez point abattre par les appréhensions de cet état, ni par les désirs d'en sortir ; mais tâchez de porter cette croix, doucement, paisiblement, sans regarder ni faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous ; [303] mais regardez Dieu avec soumission, en vous occupant fort ès choses de votre charge. Vous voyez comme Dieu vous traite doucement, qu'emmi vos ténèbres Il répand dans votre âme de si claires lumières et sentiments de sa présence. Le souvenir de cette grâce vous doit servir pour trois mois de soulagement emmi vos angoisses, bien que je pense que Dieu vous les donne plus fréquemment. Vous avez fait une sainte et nécessaire résolution de ne jamais parler de vous ni de vos appartenances. Observez-la soigneusement, et tâchez de faire que votre cœur aime à louer et à ouïr louer les autres au-dessus de vous-même. Cette pratique est bien nécessaire, et je vous conjure surtout d'avoir l'œil attentif sur cette vertu, comme la plus nécessaire, et y fondez bien nos Sœurs.

Vous me consolez bien de vous voir dans cette grande affection de vivre dans une parfaite confiance avec ma très-chère Sœur Jeanne-Agnès [Provenchère], que vous savez qui est toute bonne, qui a un amour et estime de vous, et a un désir tout cordial et très-grand de votre contentement. Or, j'espère que votre union ensemble et son humilité donneront gloire à Dieu et édification à vos Sœurs. — Il n'y a point de doute que le moins que l'on peut donner connaissance des affaires ès jeunes Sœurs c'est le meilleur. Or quand il arrivera que vous ne vous trouverez pas de même sentiment avec ma Sœur Jeanne-Agnès, dites-lui doucement vos raisons, et la priez d'y penser et de considérer ce que vous lui proposez, après quoi vous vous résoudrez avec les autres conseillères à ce qui sera pour le mieux, à quoi je m'assure qu'elle se soumettra humblement.

Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux Père spirituel et qui est si dévot à la Sainte Vierge. Je vous prie de me recommander à ses saintes prières. Au reste, ma très-chère fille, pour toutes les petites charges que vous avez données à ma chère Sœur Jeanne-Agnès, si vous avez des Sœurs à qui les donner, je désirerais bien que l'on laissât se reposer au moins [304] un an les déposées pour se un peu reprendre, leur donnant seulement la charge de conseillère et coadjutrice. Et pour celle de faire bâtir cette chapelle, je trouve qu'il est bien nécessaire et raisonnable de contenter votre bon Père spirituel en lui permettant d'en avoir soin.

Quant au congé général que vous avez donné aux Sœurs de parler à cette chère Sœur la déposée, cela ne se doit pas, car cela ne sert qu'à donner sujet aux filles de faire plusieurs petites parlementeries inutiles, et bien qu'il n'y ait aucun danger que les Sœurs parlent à cette chère Sœur, néanmoins il ne faut pas ouvrir cette porte ; il est toujours mieux que les filles s'assujettissent à demander congé à lui parler quand elles le désireront, et vous le devez donner fort franchement, et si elle désire aussi de parler à quelque Sœur elle vous le doit dire tout confidemment et librement. — Cette fille de laquelle vous me parlez, m'a écrit ; vous verrez la réponse que je lui fais ; l'on voit bien que c'est un esprit fort embrouillé.

Pour la fondation que vous m'écrivez, je n'y vois pas grand fondement. Croyez-moi, ma fille, il est toujours beaucoup mieux de bien établir une maison que d'en faire plusieurs petites que l'on n'a pas moyen de maintenir ; vous verrez ce qu'il en est dit au nouveau Coutumier, tâchez de vous y tenir. Voilà une lettre répondue, ma très-chère fille ; ayez un grand cœur, mais très-humble et doux en votre conduite, sans toutefois nourrir les tendresses et faiblesses des filles, bien qu'il les faille supporter en tâchant de les affranchir, afin que d'une sainte vigueur d'esprit elles cheminent en la voie de leurs observances avec toute fidélité et allégresse d'esprit, et que surtout la sainte union cordiale règne avec toutes, spécialement avec la chère déposée qu'il faut que votre amour et sainte confiance tiennent en consolation. Priez pour moi, je vous en conjure toutes, que je salue, priant Dieu de vous combler de son saint amour.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. [305]

LETTRE MDCCXXII - À LA SŒUR JEANNE-AGNÈS PROVENCHÈRE

À MAMERS

La Sainte bénit Dieu de la préservation des Sœurs de Mamers et loue leur charité. — Du bon choix des Sœurs conseillères. — Tempérer par la suavité un zèle trop ardent. — Avis pour la confession et la direction.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Je commence à vous répondre par une très-humble action de grâces que je fais à notre bon Dieu, de vous avoir si heureusement préservées de la contagion. Dès que notre chère Sœur la Supérieure du Mans nous eut donné avis que ce mal était chez vous, nous fîmes des prières particulières pour votre conservation. Toute votre conduite a été fort bonne en ce temps de dangers, aussi Notre-Seigneur ne manque jamais de donner au besoin sa sainte lumière quand l'on recourt confidemment à sa Bonté. — Cette petite Sœur est bienheureuse d'être sortie de ce inonde si vertueusement, avant que la malice du siècle ait corrompu l'innocence de son cœur. Certes, je sais bon gré à ma Sœur Paule-Marie de lui avoir rendu tous les derniers services et s'être exposée pour cela ; comme aussi vous m'avez grandement consolée de me dire avec quelle charité et courage nos bonnes Sœurs se voulaient exposer l'une pour l'autre. Notre-Seigneur ne lairra pas cette bonne volonté sans récompense.

Je n'en doute point, ma fille, que votre cœur n'ait une grande joie de se voir en l'aimable condition d'inférieure ; c'est un bonheur duquel il faut faire très-bon usage. Vous fîtes fort bien de ne point changer la première résolution prise pour votre catalogue, nonobstant les tracasseries de ces bonnes Sœurs conseillères ; et il faut tenir pour une maxime inviolable de ne jamais mettre en la charge de conseillère ces esprits [306] soupçonneux et ambitieux, car non-seulement ils ne sont pas capables de donner un bon conseil, ou à cause de leur faiblesse d'esprit, ou à cause de leur préoccupation ; mais aussi ils attirent et nuisent aux autres conseillères, voire, quelquefois peuvent renverser le conseil.

Mon Dieu ! ma fille, que je vous sais bon gré d'avoir si soigneusement cultivé ces chères âmes en l'esprit de leur vocation, et d'avoir si grande affection à ce que les intentions de notre saint Fondateur soient suivies ! Mais de prendre cela si à cœur que, quand on y manque, la douleur que vous en sentez vous affaiblisse et laisse des lassitudes corporelles, cela témoigne un esprit trop véhément, qu'il faut corriger par la très-douce et suave charité et tranquillité qui régnaient au cœur de notre très-débonnaire Père, qui regardait tout en esprit de repos. Je vous dis de même de la résolution que vous avez faite depuis que vous êtes déposée, de vous imposer une pénitence toutes les fois que vous chopperez à dire vos pensées et avis. Ma très-chère fille, si vous êtes prompte et active, vous auriez fort à faire ; il ne faut pas être si pénitente, s'il vous plaît ; suffit de faire une douce attention à vous tenir humblement ramassée auprès de Dieu. Quand vous verrez quelque chose qui ne sera pas bien, [contentez-vous de] n'en pas reprendre les autres, mais en avertir la Supérieure, si c'est chose importante ; si la chose est légère, faire cordialement les avertissements. Puisque M. votre Père spirituel a désiré que vous fussiez économe pour conduire le bâtiment, j'y acquiesce, bien que j'aie toujours grande inclination que l'on donne au moins un an de repos aux déposées ; et [je] voudrais que l'on se contentât de vous laisser économe, sans toutes ces autres petites charges que vous me nommez.

Pour ce qui est des confessions, il faut se tenir fermement. exacte à ce que les Petites Coutumes en disent, et ne voir jamais les confessions écrites sous quelque prétexte que ce soit. Il est [307] vrai que notre Bienheureux Père dit fermement que pour les scrupules et tentations contre la pureté, il faut toujours renvoyer les filles à leur confesseur, et que ni la Supérieure ni la directrice ne les interrogent jamais là-dessus, ni leur souffrent d'en parler à elles, sinon en général, par exemple : Je suis travaillée de tentations contre la pureté, et qu'elles ne disent rien de plus que cela, seulement pour être instruites et confortées. Il se faut donc tenir à cela, ma chère fille ; car c'est notre saint Fondateur qui a donné cet ordre-là. Vivez dans une douce joie et franchise avec votre bonne Mère, et ne prenez point garde à sa mine, car elle vous chérit parfaitement.

LETTRE MDCCXXIII - À LA MÈRE BARBE-MARIE BOUVART[85]

SUPÉRIEURE AU MANS

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté ; quel recours avoir a la Sœur déposée. — Les Filles de la Visitation doivent demeurer cachées sous les larges feuilles de leur petitesse. — La Sœur déposée devrait n'avoir d'autre charge que celle de conseillère pendant la première année de sa déposition.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 août [1610].

Ma très-chère et bonne fille,

Je bénis la divine Providence du choix que nos bonnes Sœurs ont fait de Votre Charité pour leur conduite. Je ne m'étonne point, ma très-chère fille, de la douleur que votre cœur a ressentie à ce rencontre ; mais aussi il faut toujours faire surnager la tranquille et très-humble acceptation des effets de la très-sainte volonté de Dieu, quoique contraire à nos propres désirs et consolations ; ce que je dis, ma très-chère fille, à cause de cette parole que vous me dites que l'attention à bien conduire pour ne rien gâter dans les esprits, vous ôte la suavité et gêne [308] l'esprit. Quant à la suavité, ma chère fille, elle doit être à faire ce que Dieu veut que nous fassions ; mais pour se gêner et bander l'esprit à la conduite, vous n'y avanceriez rien pour les autres et perdriez beaucoup pour vous-même. Il faut prendre pour maxime de votre gouvernement une très-grande confiance en Dieu, avec une grande fidélité à faire avec paix et soin votre petit travail autour des âmes, puis en remettre le succès et le fruit à la divine Bonté, qui seule le peut donner. Toutes vos sollicitudes et anxiétés n'y servent de rien, surtout en cette besogne de la conduite des âmes.

Votre Constitution vous apprendra excellemment tout ce que vous avez à faire pour faire une bonne conduite, selon l'esprit de Dieu et au contentement de toute votre communauté. Il est vrai, ma très-chère fille, que ce vous sera un très-grand et cordial appui que ma toute bonne et chère Sœur M. -Anastase [Pavillon], à laquelle vous pouvez sans scrupule parler et conférer de tout ce que vous voudrez, car c'est une âme de telle vertu et sincérité qu'il n'y a rien à craindre. Quand les Mères déposées ont des vraies vertus et l'esprit de l'Institut, on leur peut dire tout ce dont on a besoin pour se conseiller ou conforter ; car il est vrai, ma très-chère fille, que surtout les jeunes Supérieures ont besoin d'être un peu appuyées sur celles qui [309] les ont précédées, ne pouvant avoir l'expérience requise pour savoir se conduire en plusieurs occasions. Bien que je ne voudrais pas donner généralement ce conseil, de dire toutes choses particulières aux déposées, comme je vous ai déjà dit, ma très-chère fille, la vôtre est telle que vous y devez aller tout franchement et confidemment sans crainte, assurée que vous devez être que ce que vous mettez dans son cœur y demeurera comme s'il n'était point sorti du vôtre.

Pour ce que vous dites, ma très-chère fille, que vous ne recevez pas de filles, d'autant qu'elles cherchent l'éclat et que vous n'en avez point ; ma très-chère fille, réjouissez-vous de cela, et tenez-vous amoureusement cachée sous les larges feuilles de votre petitesse et abjection. Ne paraître en chose aucune, c'était le grand désir de notre saint Fondateur, et que nous fussions grandement amoureuses de notre petitesse, et pour cela il nous donna ce saint document de parler toujours bassement de notre Congrégation ; cela veut dire, ma très-chère fille, sans exagération de louanges, sans comparaison aux autres Ordres. À la vérité, nous pouvons bien dire que Notre-Seigneur avait donné à notre Bienheureux Père des grandes lumières [sur] la vraie et solide perfection religieuse pour l'établir dans son Institut ; mais il ne faudrait pas dire que cette perfection surpasse celle des autres Religions. Ce que notre saint Fondateur dit en son premier Entretien sur ce sujet, et ce qui est aux Réponses nous déclare entièrement comme il se doit pratiquer. Faites-le bien, je vous en conjure, ma très-chère fille.

Et ceci me donne sujet de vous répondre au dernier point de votre lettre, où vous marquez que ma très-chère Sœur M. -Anastase fait des miracles. Voyez-vous, ma toute chère fille, cet esprit de profonde humilité veut premièrement que l'on n'attribue pas à miracle les secours que Dieu donne dans les rencontres journalières. Et, en second lieu, quand il plairait à cette infinie Bonté de faire des choses évidemment miraculeuses [310] par cette chère Sœur, il faut que cela ne s'évente point au dehors, ni même que l'on n'en fasse pas grand bruit au dedans pendant la vie de cette bien-aimée Sœur, qui est vraiment une âme toute pleine de grâces et de vertus. Vous ne sauriez mieux faire, ma chère fille, que de vous tenir bien humblement et cordialement jointe et unie à elle, sans toutefois lui donner si grande multitude de charges qu'elle a déjà ; car, si ce n'est par vraie nécessité, j'aime grandement qu'au moins pour cette première année, l'on ne donne point d'autre charge sinon celle de conseillère, parce que la règle le témoigne aux Mères déposées, afin qu'elles aient plus de loisirs et de moyens de se tenir bien proche de Dieu, et rentrer tout de bon en elles-mêmes, après les tracas de la charge.

Je salue d'un cœur très-sincère ma chère Sœur M. -Anastase et la conjure avec vous de nous recommander à la divine Bonté, que je supplie vous combler de son très-saint amour, et toutes nos Sœurs que je salue, en me recommandant à leurs prières, et vous assure, ma très-chère fille, de mon invariable et toute sincère et cordiale dilection envers vous, à qui je me donne toute en l'amour de notre divin Sauveur qui soit béni. Amen.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE MDCCXXIV (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

La Sainte lui propose un nouveau confesseur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 14 septembre 1640.

Ma très-chère fille,

Je viens de voir ce bon ecclésiastique qui désire vous servir ; à la vérité, je crois que c'est un vrai serviteur de Dieu, et que votre maison ne saurait faire une meilleure rencontre. Il ne [311] désire sinon d'avoir une petite chambre et sa vie, et avec cela peu de chose pour s'entretenir courtement. Il se contentera de vivre comme votre communauté, car il sait bien pâtir, et ne désire sinon avoir un peu de retraite auprès de Dieu, et non être parmi les tracasseries des hommes. Si vous ne voulez le nourrir, je pense qu'il se contentera de trois cent cinquante florins. Mon Dieu ! ne perdez cette occasion. Mandez-nous promptement réponse, car il veut se pourvoir. Je vous écrirai à loisir, si vos Sœurs conseillères font difficulté. Ma fille, je ne peux écrire davantage ; recommandez-moi à la Très-Sainte Vierge.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXXV (Inédite) - À LA MÊME

Qualités de l'ecclésiastique qui s'offre pour confesseur au monastère de Thonon. — Les Supérieures déposées n'entrent pas en retraite après leur déposition.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, septembre 1640.]

Ma très-chère fille,

Enfin l'on tracasse toujours un peu sur vos confessions. Vous vous êtes fort bien comportée en cette occasion, de laisser parler en confession ces bonnes Sœurs, à ce bon Père Capucin.

Il est vrai que c'est une chose bien fâcheuse que les libraires vendent ainsi communément nos Règles ; j'en parlerai au plus tôt à Monseigneur afin de pourvoir aux remèdes que l'on y devra mettre. — Le confesseur que vous avez est tout à fait impropre et incapable de cette charge. Cela doit vous faire connaître le besoin que votre monastère a d'en avoir un qui ait les conditions requises à un emploi si important au bien des âmes. Je n'ai su m'empêcher d'un peu sourire de voir la simplicité du bon M. N. M. Quêtant, votre très-digne Père spirituel, vous parlera amplement de celui qui se présente pour vous aller servir de [312] confesseur. L'on en dit tout le bien qu'il se peut dire, et le principal, c'est qu'il est capable d'être dressé et instruit de ce qu'il devra faire, ce que n'est pas celui que vous avez à présent. Il faudra que vous en parliez à vos Sœurs conseillères, et que vous résolviez avec M. Quêtant et elles ce qu'il faudra faire, afin que l'on rende réponse à cet ecclésiastique d'une façon ou d'autre. On lui donne de gage, à Saint-Pierre, trois cents florins et sa messe. Je pense qu'il se contentera à beaucoup moins, pourvu que vous le nourrissiez de même que la communauté ; car c'est un homme fort sobre à ce que l'on dit. M. Quêtant vous dira tout. Pour moi, je crois que si Dieu permet qu'il se rencontre à son contentement et à celui de votre communauté, qu'il n'est pas tant attaché à son bénéfice qu'il ne le quitte bien pour servir peut-être toute sa vie le monastère de Thonon.

Nous n'avons pas écrit en point de lettre de communauté que les Supérieures déposées ne dussent point avoir de charge après leur déposition. J'ai bien écrit à quelques particulières que je trouvais fort bon de les laisser un peu en repos cette première année, pour se un peu reprendre. — Pour cette novice qui est si fort exercée intérieurement et extérieurement, selon le récit que vous m'en faites, l'on voit que véritablement c'est une âme choisie de Dieu. Vous vous y comportez fort bien. Je n'ai rien à dire sur cela, sinon qu'elle est en bonnes mains, étant entre les vôtres. — Je ne pense pas qu'il fût bien que les Supérieures déposées entrassent en solitude après leur déposition. Cela ne s'est pas encore fait.

Je n'entends pas ce que Votre Charité veut dire en disant que vous avez trouvé une table pour votre confesseur, sinon que ce oit une condition en quelque maison séculière ; mais il n'y veut point être, et cela par dévotion, car il est porté à la retraite intérieure. Notre bon M. Marcher le trouve fort à son gré. Quand M. Quêtant et vous aurez résolu ce qui se devra faire, si vous l'acceptez pour votre confesseur, alors je l'entretiendrai et lui [313] dirai tout ce qu'il faudra dire, surtout afin qu'il prenne une entière confiance avec vous. M. Marcher vous ira voir, puisque vous le voulez, et vous dira toutes nos nouvelles et nous rapportera toutes les vôtres.

Je vais un peu voir nos chères petites Sœurs de là-haut. Mon Dieu ! que je suis marrie de la petite de Blonay[86] ! Quel dommage que ces âmes ne veuillent sortir d'elles-mêmes ! Dieu soit toujours votre guide et votre unique prétention. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXXVI - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Quelle doit être son occupation intérieure pendant la retraite. — Sœur F. E. de Nouvery est rappelée à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 30 septembre [1640].

Ma toute très-chère et bien-aimée fille,

Je vois, par celle que le sieur Charcot nous a apportée, que vous n'aviez pas encore reçu les nôtres dernières. Béni soit notre très-bon Dieu qui vous conserve et préserve votre ville [de la peste]. Je vois voire très-chère âme toujours toute ardente au désir d'une vie toute parfaite et très-pure. Bénie soit-elle en l'accomplissement d'un désir si juste !

Ma très-chère fille, que vous dirai-je pour votre solitude et renouvellement ? Exposez-vous devant Dieu, vide de vous-même, autant que vous pourrez, par une très-simple remise de tout votre être en ses bénites mains, et cela en la manière que vous serez attirée, le plus doucement et simplement qu'il se pourra, et suppliez sa Bonté de vous remplir des saintes lumières et affections qu'il vous a préparées et destinées en son éternité, [314] ne voulant que cela et la grâce d'y correspondre selon son très-saint bon plaisir ; et ceci n'est qu'un renouvellement de la disposition en laquelle sa souveraine Providence vous a mise, il y a longtemps, laquelle il faut suivre et ne point chercher d'autre voie ni moyen de perfection ; et, avec cela, nous tenir fidèles à faire le bien et fuir le mal que nous connaîtrons, selon nos saintes observances.

Ayez un grand soin, je vous prie, de conserver cette faible santé que vous avez ; faites pour cela tout ce qui vous sera possible. Mais je vous conjure, prenez fort doucement les affaires tant spirituelles que temporelles de votre maison, ne vous chargeant par-dessus vos forces, surtout du soin de votre bâtiment, vous faisant aider pour cela à quelqu'un de dehors. — J'envoie à ce coup l'obéissance de notre bonne Sœur F. -Emmanuelle [de Nouvery], non toutefois pour s'en servir qu'après l'Ascension, afin que ce qui doit revenir se fasse ensemble ; cependant, je lui écris qu'elle demeure allègrement et en paix. Aidez-la à cela, ma très-chère fille, et que l'on ne lui fasse point la guerre de ce retardement, ni du désir qu'elle témoigne de s'en venir, de quoi je lui mande de s'abstenir. Je n'ai nulle pensée de la faire proposer à Arles ; notre Sœur M. F. qui y est assistante, y sera élue, s'il plaît à Dieu. Certes, nous sommes quarante-sept céans, et tout ce qui doit revenir nous chargera fort, car notre monastère n'en peut tenir que quarante-six ; mais la sainte Providence y pourvoira. Tout, grâce à sa Bonté, va bien en ces deux maisons. J'ai été la semaine passée en la seconde ; de part et d'autre, nous avons quantité de malades, dix ou douze céans, mais sans péril, oui bien de grandes langueurs.

Quand ma Sœur F. E. reviendra, et même tandis qu'elle sera là, tâchez de fort gagner son cœur, afin de lui pouvoir cordialement dire et faire bien connaître ses défauts particuliers et ceux qu'elle a faits au gouvernement, ce sera une bonne charité. Faites donc cela, s'il se peut, ma toute chère fille, et [315] jetez de bonne heure l'œil sur celles de votre maison que vous jugerez plus sensées et sincères à la Religion, afin de les dresser à la conduite, les faisant passer par toutes les charges, car d'aller dehors, il ne le faut plus, ni parler de mourir devant moi. Oh ! non, ma très-chère fille, bien que sans exception la très-sainte volonté de Dieu soit faite ! Priez fort sa Bonté que je passe le reste de mes jours et les finisse en sa sainte grâce et bon plaisir. — Voilà donc nos ciseaux ; je vous remercie des vôtres et de votre jus de réglisse, qui est très-bon et beau. — Quand vous verrez Monseigneur, saluez-le en tout respect de ma part. Je salue nos chères Sœurs ; qu'elles prient pour moi. Je vous souhaite à toutes le comble des grâces divines. L'Institut s'épanche fort : le nombre des maisons passe quatre-vingts.[87] Dieu réduise tout à sa gloire, et ne permette rien que selon son bon plaisir ! Ma fille, je suis très-sincèrement toute vôtre en Dieu, qui soit béni éternellement de nos âmes ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [316]

LETTRE MDCCXXVII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Indifférence au bon plaisir divin. — Conseils pour le gouvernement de la communauté.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 12 octobre [1640].

Ma très-chère fille,

J'ai reçu votre reddition de compte dans notre solitude. N'importe par où Dieu nous fasse faire notre chemin, par terre ou par eau, pourvu qu'il soit avec nous. Or, Il est avec nous très-assurément, et c'est Lui qui nous donne le désir d'être toute sienne ; il le faut être selon qu'il le veut, et puis, quand il lui plaît que nous cheminions dans la simplicité et dénûment de tout acte, il y faut obéir et ne s'empresser plus pour cela. Mais il faut demeurer ferme là et ne point faire de réflexions, jamais : ceci a tant été dit qu'il ne faut plus le répéter.

Il faut donner lumière à votre confesseur de la qualité des fautes de vos Sœurs, ou par M. Quêtant ou par vous-même, et ne le pas changer. Mais il faut tout à fait retrancher à ma Sœur N. sa conversation, et me semble vous l'avoir déjà écrit, et retrancher tous ces petits présents. Certes, ces choses ne doivent point être permises en nos maisons ; la règle en dit assez pour nous donner l'autorité de le faire. — Je parlerai ou ferai parler à M. le marquis par le bon M. Pioton, afin qu'il fasse retirer cette dame chez elle. — Pour N., recommandez-lui fort de ne point gâter sa santé, et qu'elle tâche de tirer ses gages, qu'elle ait au moins de quoi se vêtir ; mais il faut qu'elle soit bien résolue de servir à la cuisine sans autre prétention ; on la recevra environ Pâques. Si vous la retenez, vous l'éprouverez mieux. M. N. vous aura dit toutes nos nouvelles passées, et nos Sœurs écriront les présentes ; car, ma fille, je ne le puis, nous avons ici bien [317] de l'occupation. Dieu soit béni de tout et nous comble de son saint amour. Je me porte mieux qu'il ne se peut dire. Soyez en repos de votre âme, Dieu l'aime, je la chéris uniquement.

Mille saluts à M. Quêtant, à vos dames et nos Sœurs.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de la Côte-Saint-André (Isère).

LETTRE MDCCXXVIII - À MONSEIGNEUR CLAUDE D'ACHEY

ARCHEVÊQUE DE BESANÇON

Humilité de la Sainte. — Charitable accommodement entre les communautés de Besançon et de Fribourg. — Don fait pour une fondation à Lons-le-Saulnier.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 15 octobre 1640.

Monseigneur,

Nous avons reçu depuis peu de jours votre chère lettre. Je vous rends très-humble grâce de la permission que vous donnez à ces pauvres Sœurs de Fribourg pour leur établissement à Dôle, et de l'honorable et cordiale approbation que votre bonté fait de notre Coutumier.

Mais, mon Dieu ! mon très-honoré seigneur, combien me suis-je rendue indigne du titre que vous m'y donnez ; je ne saurais penser à la grâce de ma vocation, sous la conduite de notre Bienheureux Père, ni à la croyance que plusieurs ont que j'en ai tiré le fruit que je devais, sans douleur et sans larmes. Oh ! que mes ingratitudes et le peu de fidélité à y correspondre me servent d'une poignante épine, quand j'y pense ! La confiance paternelle que votre cœur me témoigne tire ces paroles du mien. Hélas ! mon très-cher seigneur, que les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes ! Obtenez-moi miséricorde de ce divin Sauveur, et grâce pour accomplir entièrement sa très-sainte volonté, puisque votre débonnaireté m'a fait la grâce de m'accepter pour sa fille, afin que les prières que [318] j'offrirai incessamment à sa divine Majesté pour votre conservation, Monseigneur, et pour votre consommation en son saint amour, lui puissent être agréables et à nous profitables, et que surtout sa douce Bonté nous donne le contentement de voir bientôt une sainte paix et renouvellement d'esprit dans votre cher diocèse, si accablé des ruines de cette misérable guerre.

Vous me commandez, mon très-honoré seigneur, de vous dire en confiance mon sentiment sur l'accommodement que ces dignes et vertueux ecclésiastiques ont fait entre nos très-chères Sœurs de Besançon et de Fribourg. Ils traitent cette affaire avec beaucoup de raison et de justice ; car, en effet, tous ces traités [antérieurs] sont de nulle valeur puisqu'ils sont faits sans l'autorité du Supérieur. Mais pour les "raisons, ou plutôt pour les considérations douces et charitables que nous devons avoir traitant ensemble, afin de conserver la sincérité que nous devons, je crois, mon très-honoré seigneur, que votre débonnaireté fera régner la charité au lieu de la justice, et que votre bonté ne désagréera pas que je lui en dise tout simplement les motifs qui m'en sont venus à notice, et que je joins à cette lettre, laquelle je n'eusse osé envoyer sans le commandement que vous m'en faites, les soumettant, et ma volonté et mon jugement, très-absolument à tout ce que votre prudente charité vous dictera, et veux espérer que nos Sœurs de Fribourg recevront aussi ce qu'il vous plaira en déterminer, avec la révérence et soumission qu'elles doivent. Pour nos chères Sœurs de Besançon, je n'en puis douter, bien qu'il y en ait quelqu'une un peu portée au temporel, mais vraiment non pas la Mère qui me paraît une vraie fille selon l'esprit de sa vocation. Si notre Bienheureux Père était en vie, je ne lui écrirais pas mes pensées avec plus de fidélité que je fais à votre débonnaireté, mon très-cher seigneur, qui m'en donnez aussi une si entière confiance.

Notre très-chère Sœur M. -Agnès de Bauffremont nous a écrit pour nous remercier de l'assurance que nous lui avons donnée [319] de la recevoir en ce monastère ; ce sera de tout notre cœur.[88] Elle m'écrit, Monseigneur, que vous lui en avez donné la licence, dont elle se servira quand Mgr de Genève rappellera leur bonne Mère pour venir avec elle. En cas que la fondation ne se fasse pas à Fribourg, nous ferons ce que Votre Seigneurie nous commandera.

J'oubliais quasi de vous dire, Monseigneur, que nous avons ici un bon ecclésiastique, nommé M. Belot, qui est de Lons-le-Saulnier. Ce vertueux prêtre a pris en telle affection notre Institut, qu'il lui a fait donation de sa maison qui était grande, mais presque toute brûlée, et les jardins et les vergers bien clos qu'il a, joignant quelque héritage, pour y fonder un de nos monastères quand il plaira à Dieu de donner la paix et rétablir la ville. Nous l'avons acceptée [sa donation] sous votre bon plaisir, Monseigneur, et celui de nos Supérieurs, nous confiant en votre sainte affection. Que si vous jugez le lieu convenable, lorsqu'il sera restauré, franchement et charitablement vous nous donnerez votre sainte bénédiction et permission pour nous y établir, ne voulant en cela que ce que vous jugerez à propos. Suppliant notre bon Dieu de vous combler des richesses de son amour, et vous conserver longuement pour sa gloire et le bonheur de votre cher peuple et le nôtre en particulier, et baisant en tout respect vos mains sacrées, je demeure avec une profonde révérence et fidèle dilection, Monseigneur, votre, etc. [320]

LETTRE MDCCXXIX - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Promesse de se rendre à Moulins, si Mgr de Genève le permet.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 octobre [1640].

Madame,

Je dirai tout simplement à votre bonté qui s'intéresse si fort pour notre bien (en quoi je reconnais tous les jours plus la grandeur de la bénédiction de Dieu sur nous, de nous avoir donné une si précieuse amitié et un si solide appui en votre digne personne, Madame), je lui dirai donc que bien que mon âge et mon inclination ne requièrent plus le travail des voyages ni l'emploi aux affaires, que néanmoins la force et l'autorité de votre jugement sur moi persévérant à m'imprimer la nécessité de la maison de Moulins, je m'y rends et rendrai avec tout le respect et soumission qui me sera possible, pourvu, Madame, que Mgr de Genève me le commande, auquel il faudra faire connaître les besoins et nécessités ; car, vous me permettrez d'observer cette maxime que Dieu m'a donnée que, quand il s'agit de l'emploi de ma chétive personne, je n'y veux rien du mien, mais la pure et simple obéissance, par laquelle la volonté de Dieu m'est signifiée, et cela me suffit ; car, peu m'importent toutes choses, pourvu qu'avec la divine grâce je vive là dedans. Voilà donc quelque espérance de recevoir encore le précieux et désirable honneur et consolation de vous revoir, Madame. Cependant je suis de cœur et en tout respect, Madame, votre très-humble et très-obéissante servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [321]

LETTRE MDCCXXX - À MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE

ARCHEVÊQUE DE SENS

Remercîments pour l'envoi d'un livre. — Prévisions au sujet des élections qui doivent se faire aux monastères de Montargis et de Melun. — Mort du commandeur de Sillery.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Monseigneur notre très-bon et très-honoré Père,

Mon Dieu ! que je trouve le temps long dès que je me suis donné l'honneur de vous écrire ! Depuis, j'ai reçu votre cher livre, que l'on m'envoya sans me dire qu'il fût vôtre ; je ne savais que voulait dire cela. Je le lus et me sembla d'y trouver votre esprit, car la plupart des écrivains de ce siècle n'écrivent pas si moelleusement ni si solidement. Le sujet en est totalement utile et nécessaire d'être suivi, et Dieu le fasse comprendre à ceux qui se mêlent de la conduite des âmes ! Seulement hier j'appris, par notre Sœur la Supérieure de Montargis, qu'il était vôtre, ce qui me le rend plus précieux, mon très-cher Père. Je n'avais encore lu que la première partie ; mais, Dieu aidant, je le lirai et relirai et avec profit, moyennant sa divine grâce. Je vous en remercie de tout mon cœur et de la très-belle et dévote image qu'il vous a plu de m'envoyer. Je supplie la souveraine Majesté qu'elle représente, et sa très-sainte Mère, de vous être à jamais favorables, mon très-cher Père, et que par cette sainte et douce représentation que j'aurai souvent devant mes yeux, mon cœur soit purifié de ses défauts, afin que ses désirs, que j'offrirai souvent à la divine Bonté pour votre conservation et augmentation en son très-pur amour, soient plus facilement exaucés.

Nos deux bonnes Sœurs les Supérieures de Montargis et de Melun m'écrivent pour l'élection qui se doit faire cette année [prochaine] en leurs petites maisons ; je leur nomme quelques [322] Sœurs que je pense être capables de cet emploi. Et pour celles qu'elles disent de pouvoir proposer de leurs maisons, je les renvoie à votre jugement, Monseigneur, ayant un extrême désir que ces chères âmes donnent gloire à Dieu par la fidèle observance de leur Institut, et consolation à votre bonté paternelle, de laquelle elles reçoivent tant de biens spirituels et temporels. La divine Bonté leur en fasse la grâce !

Enfin notre bon M. le commandeur est parti très-heureusement et saintement, à ce que l'on m'écrit.[89] On ne pouvait attendre d'une si bonne vie qu'un trépas conforme ; et je ne puis douter que notre bon Dieu ne lui donne une très-ample récompense de tant de charités qu'il a faites, et des œuvres pour sa gloire, qui enrichiront le ciel de beaucoup d'âmes. Il a fondé en ce diocèse une mission de prêtres, qui font des fruits merveilleux par les villages où ils travaillent. Il nous a laissées chargées de grandes obligations pour les charités qu'il a faites à plusieurs de nos maisons. Dieu les lui rende par un accroissement de gloire !

Pardonnez-moi, mon très-cher Père, ma mauvaise écriture ; la presse que le départ de ce bon Père me donne en est cause, n'ayant loisir de bien penser à ce que j'écris. Votre bonté me supportera, s'il lui plaît, et me donnera sa sainte bénédiction, puisque de tout mon cœur et en tout respect je suis, Monseigneur, votre très-humble, très-obéissante et indigne fille, etc. [323]

LETTRE MDCCXXXI (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Conduite que doit tenir l'âme attirée à la simplicité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Selon que je connais l'ardeur de votre esprit, il me semble que vous souffrez toujours beaucoup quand vous n'avez pas facilité à aller à Dieu ; sa divine Bonté vous a voulu laisser à vous-même pour vous faire voir qu'est-ce que peut la chétive créature de soi ; rien du tout certes. Et c'était dans cette impuissance que vous deviez demeurer patiente, paisible et souffrante, sans vous essayer de faire chose quelconque, sinon de dire de temps en temps de ces paroles que vous me marquez, mais sans effort, tout simplement, et vous contenter de demeurer en la vue de Dieu avec une grande révérence, sans vous essayer de le regarder ni d'aller à Lui, ni de faire chose quelconque. Vous ne fîtes pas bien de faire ces billets, mais il fallait demeurer soumise dans votre pauvreté. Oh bien ! vous serez une autre fois plus sage. Mais j'ai peine à supporter ces réflexions, que ce sont vos lâches infidélités et négligences ; car, par la divine grâce, selon que je vous connais, vous n'êtes nullement entachée de ces défauts. Votre solitude vous sera plus utile que si vous vous fussiez fondue en douceur ; Dieu le vous fasse voir un jour, s'il lui plaît ! Je le bénis et remercie des grâces qu'il fait à vos Sœurs ; faites qu'elles prient un peu pour mes besoins, surtout notre Sœur F. M.

Je commence à répondre à votre mémoire [sur] l'état de votre solitude. Je vous l'ai déjà dit, il ne fallait point s'essayer à faire ce regard, vous n'en étiez en pouvoir ; mais demeurer sans acte actuel, sans vous mouvoir à quoi que ce soit... Tous ces actes [324] que vous marquez de se laisser soumettre, quand [l'âme] a liberté de les faire, dans cette très-simple simplicité, il la faut laisser faire ; mais vous n'aviez pas ce pouvoir, et parlant il ne s'en fallait pas efforcer. Quand l'on a le simple regard libre, il comprend tout et en un degré d'unité qui surpasse tout, bien que l'on y puisse dire des paroles quand elles sont excitées par l'attrait divin ; mais non pas vous, car cène serait que pour rechercher des satisfactions humaines. Il faut recevoir tout ce que Dieu donne, soit les bonnes pensées, lumières, mouvements, paroles et semblables traits qui passent dans nos cœurs, s'ils arrivent en cette vue et simple regard en Dieu. Il ne faut pas quitter cette attention pour courir, ou se complaire ou amuser à cela, car ce serait quitter le principal pour l'accessoire. Ces choses demeurent comme il plaît à Celui qui les donne et se passent de même. Il faut suivre les attraits et excitations que Dieu fait à l'âme. Demeurez tout en Dieu qui soit béni. [Que] Dieu bénisse et possède ma fille ! Je suis toute vôtre de cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Paray-le-Monial.

LETTRE MDCCXXXII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE À GRAY

Encouragement à porter le poids de la Supériorité. — Témoigner une respectueuse dilection à la Supérieure de Fribourg. — Préservation du monastère de Turin. — Élection de Sœur M. -Françoise Humbert à Crest.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 21 novembre 1640.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Mais qui en doutait que vous fussiez réélue ? Certes, ce n'était pas moi ; nos chères Sœurs ont trop bonne vue pour aller [325] chercher loin ce qu'elles ont chez elles. Or sus, ma chère fille, je veux dire votre coulpe, je vous veux un peu mortifier de laisser entrer si avant dans votre esprit le désir de quitter la charge d'une maison que vous voyez qui n'a pas encore des sujets prêts pour sa conduite, et où vous voyez que Dieu donne de si grandes bénédictions à la vôtre, pour le spirituel et temporel et au contentement et édification de chacun. Ma très-chère fille, que cela vous serve de signe de la très-sainte volonté de Dieu, et vous fasse tenir très-humble et reconnaissante devant sa Bonté, qui daigne se servir de vous pour conduire sa maison et ses épouses. Continuez donc, ma très-chère fille, joyeusement votre petit service à ce cher monastère, et que nos bonnes Sœurs s'avancent de plus en plus en la sainte observance, et du côté de la sainte éternité, où je vois que Dieu retire toujours quelques-unes de vos bonnes Sœurs. Certes, vous en enterrez prou ; mais je pense que le souverain Maître veut toujours cueillir de temps en temps quelques-unes des fleurs des mieux épanouies. La très-sainte volonté de Dieu soit faite ! Mais vous, ma très-chère fille, que pensez-vous de vous trouver ainsi mal ? je vous conjure que vous vous laissiez soulager et traiter comme le médecin ordonne, afin qu'avec l'aide divine vous puissiez encore servir longuement, humblement et saintement notre Institut que vous chérissez tant.

Je suis bien consolée, ma très-chère fille, de votre heureux établissement dans Gray, et que ce soit un Père Jésuite qui ait fait toute la cérémonie et le sermon. Partout les Pères de cette Compagnie nous témoignent une si sainte affection que certes cela nous oblige à un grand respect et reconnaissance cordiale. Au reste, ma très-chère fille, vos pensées pour l'accommodement entre Champlitte et Gray sont fort conformes aux miennes, et je trouve tout cela fort bien dans la raison et dans une égale et cordiale charité pour les unes et pour les autres. J'espère bien en Notre-Seigneur qu'il n'y aura point de difficulté entre les [326] maisons de Gray et de Champlitte. — Pour ce qui est de la bonne Mère de Fribourg, ma très-chère fille, n'opposez à toutes ses froideurs qu'une très-humble et respectueuse dilection cordiale. Tenez-vous dans la disposition et bonne volonté de lui céder le nom de la maison de Champlitte ; mais ne vous mettez pas en peine de lui en écrire davantage, attendez qu'elle vous en parle. Pour moi, je crois qu'elle n'y pensera plus, puisque Mgr de [Besançon] a concédé de s'établir à Dôle.

Ma très-chère fille, j'avais écrit cette lettre à l'avantage, il y a bien trois semaines, attendant votre apothicaire pour mettre toutes les réponses ensemble ; mais puisqu'il ne vient point, je donne toujours ceci à un bon Père de Saint-Dominique qui va à Besançon, et nous a fait avertir ce soir qu'il part demain de grand matin. — Nous nous portons toutes bien, grâce à Dieu, bien que les fièvres aient essayé le courage de bien bon nombre de nos Sœurs qui sont maintenant hors de l'infirmerie. La secrétaire a été la dernière, et je vais toujours la première à souhaiter à ma plus chère fille mille saintes bénédictions, étant du tout, ma très-chère fille, votre très-humble et indigne sœur et servante qui est, je vous assure, vôtre, et toute vôtre de bien bon cœur, ma très-chère fille.

[P. S.] Notre-Seigneur a préservé de tout mal nos Sœurs de Turin dans les plus grands troubles de la guerre ; elles ont fini les affaires de leur Bulle et fait leurs filles professes. Notre Sœur M. -Françoise Humbert est allée ce mois d'octobre à Crest, où nos Sœurs l'ont élue. Ma Sœur M. A. Ducret est allée avec elle. [327]

LETTRE MDCCXXXIII - À MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE

À TURIN

Actions de grâces à Dieu pour la conservation du marquis et de la communauté de Turin pendant la guerre.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 9 décembre 1640.

Monsieur,

Que peut-on dire maintenant, sinon : Loué soit éternellement le grand Dieu d'Israël, qui a fait miséricorde à ce bon peuple de Turin, qui a conservé votre chère personne, Monsieur, emmi tant de périls, qui a tenu sous les ailes de sa paternelle protection cette petite famille consacrée à sa gloire et à l'honneur de la Très-Sainte Vierge sa Mère, et enfin a garanti des hasards de la mort le fidèle M. B. et le bon M. Truitat, que la divine Providence avait donnés à ces chères âmes comme des anges visibles, pour les aider et garder en tant de si grands besoins ! Bénie soit une si grande et souveraine bonté ! Monsieur, aimez bien, je vous prie, ces deux fidèles amis de la Visitation, laquelle je ne vous saurais recommander ; il serait superflu : vous en êtes le tout bon père et protecteur.

De la chère petite fille[90] en êtes-vous content, Monsieur ? L'élève-t-on selon vos saintes intentions ? Au moins devez-vous vous assurer que le soin et l'affection n'y manquent pas, non plus qu'une entière obligation à vous rendre toutes sortes de devoirs. — Nos Sœurs d'ici vous saluent en tout respect avec moi. Assurément, Monsieur, nous vous avons toutes tenu parole, vous nous étiez toujours présent devant Dieu. J'étais bien touchée quelquefois d'appréhension ; mais quand après la sainte communion, je vous montrais à Notre-Seigneur, il me semblait [328] que je demeurais consolée, et je me confie que vous ne m'oublierez jamais devant sa divine Bonté, je vous en supplie et conjure, Monsieur, et de me croire toujours, car je la suis, du cœur qui sans cesse vous souhaitera les très-précieuses grâces de notre divin Sauveur, Monsieur, votre très-humble, etc.

LETTRE MDCCXXXIV (Inédite) - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE À GRAY

Prière de céder la fondation de Champlitte au monastère de Fribourg.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 décembre 1640.

Ma très-chère fille,

Je supplie notre divin Sauveur de nous faire abondamment part des mérites de sa sainte Nativité.

Vous aurez reçu à présent les réponses que nous fîmes aux vôtres par la voie de votre apothicaire, lequel vous a été bien plus fidèle que n'a pas été celui de nos chères Sœurs de Besançon qui nous envoya si tard leurs lettres depuis Genève, que les réponses nous en sont demeurées, avec la croyance que j'ai qu'à présent vos affaires sont faites, et que vous serez demeurées d'accord et en bonne union, sachant bien que votre bon et cordial cœur ne désire rien tant que cela. Or, ma très-chère fille, en voici un autre qui se présente et lequel je vous propose, et afin de ne pas vous écrire la chose tout au long, je vous envoie la lettre que ma Sœur la Supérieure de Fribourg a écrite à ma Sœur Jeanne-Thérèse [Picoteau] ; c'est pour savoir si vous voudriez bien faire la charité de leur céder votre établissement de Champlitte, au cas qu'elles ne soient pas établies à Fribourg, sans que pour cela elles désirent aucunement de vos biens qui en dépendent ; mais ayant cette assurée retraite, au moins de nom, cela donnerait facilité aux filles de Fribourg d'entrer [329] parmi elles ; et cela étant, ce serait le moyen d'y avoir plus facilement leur réception, y étant fort aimées et estimées, et Monseigneur même leur veut donner sa maison. Les parents des filles ne veulent en façon quelconque leur permettre d'être Religieuses, qu'en mettant dans le contrat le lieu où elles se retireront, au cas qu'elles ne soient pas reçues à Fribourg. Nous retirerons toujours de bon cœur ma Sœur la Supérieure et ma Sœur M. -Désirée ; mais de nous hasarder à dire qu'en ce cas nous retirerions toute cette troupe-là, c'est chose que nous ne pouvons pas faire, bien que j'espère que Dieu ne permettra pas que l'on soit en ces peines.

Ma très-chère fille, je connais votre bon cœur, et je suis très-assurée que vous ferez en cette occasion tout ce qui se pourra faire, comme une bonne et vraie fille de la Visitation doit faire pour le bien de son cher Institut et de ses chères Sœurs. Je vous prie d'en écrire à ma Sœur la Supérieure de Fribourg tout franchement et confidemment, afin que par ensemble vous puissiez faire ce petit accommodement qui serait, à mon jugement, fort agréable à Dieu et servirait au repos de ces pauvres filles. Vous verrez plus amplement dans sa lettre ses propositions qui ne sont point chargeantes, n'intéressant votre maison.

Ma très-chère fille, votre tout bon cœur, que le mien chérit certes très-sincèrement, se confie en sa charité qu'il fera tout ce qui se pourra légitimement pour la consolation de ces pauvres filles, qui certes me font pitié. Ma bien-aimée et très-chère fille, que votre chère âme ait à cœur de prier pour moi, je vous en conjure, et toutes nos chères Sœurs que je salue chèrement avec vous. Dieu soit béni ! — Veille de saint Thomas.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [330]

LETTRE MDCCXXXV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Choix d'une Supérieure pour Moulins. — Désir que la Mère de Blonay soit élue à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 19 décembre [1640].

Ma toute très-chère fille,

Vous pouvez penser avec quelle consolation j'entendis le récit que notre bon M. Marcher me fit de vos nouvelles et de votre chère troupe ; mais il me mit en peine quand il me dit que votre maison aurait encore besoin d'une Supérieure de dehors, parce que je ne sais bonnement où la trouver, sinon que je pense que notre Sœur de Chastellux y retournerait d'aussi bon cœur que les filles la désireraient. Mais, selon qu'elle m'a déjà écrit, elle nous voudrait en sa place, non qu'elle me l'ait osé dire clairement, mais me demandant pour trois ans, si elle ne les peut obtenir, au moins pour trois mois, dit-elle, avec une Supérieure ancienne qui soit en grand crédit et estime, et dont la vertu et l'expérience se fassent révérer. Je n'en sais point que vous en tout l'Ordre. Je l'ai priée de me la nommer. Or c'est la vraie vérité qu'il en faudrait une telle en cette maison-là, pour achever son raffermissement et pour la consolation de madame de Montmorency, qui est un trésor de vertus et d'appuis en cette maison-là. Néanmoins je persévère à vous retirer ici, si nous pouvons, en cas que l'on ne vous veuille à Lyon, ce que je ne pense pas qui soit l'intention de Son Éminence et qu'il veuille vous laisser là. Or pourtant je voudrais, si l'on ne vous relâche à nous, que vous allassiez à Moulins, afin que n'étant plus en son diocèse nous vous puissions rappeler ici, qui est mon grand désir de passer le reste de mes jours avec vous, si c'est le bon plaisir de Dieu. J'attends quelque résolution de Lyon : je le presse. [331]

Cependant, je vous prie, faites tenir ces lettres à Paray, et les accompagnez d'une charitable recommandation, afin qu'elles assistent leurs pauvres Sœurs de Charolles, leur donnant une couple de leurs Sœurs avec leurs dots, pour les aider à se tirer de la misère, et leur faire avoir du pain,. le leur écris pour cela ; voyez ma lettre et puis la fermez. Dieu nous veuille donner cet esprit de parfaite charité ! Ma fille, je suis vôtre d'un cœur incomparable.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXXXVI (Inédite) - À LA MÊME

Douleur qu'éprouverait la Sainte si elle ne pouvait obtenir cette Mère pour le monastère d'Annecy. — Une Supérieure ne doit pas permettre des louanges et des flatteries autour de sa personne.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 19 décembre 1640.]

Puisque j'ai le loisir d'ajouter à ma lettre de ce matin, que j'ai faite si à la hâte, je vous dirai, ma très-chère fille, que ce que vous me dites de notre Sœur de Chastellux n'avait point été représenté à ma pensée, et je pense que c'est quelqu'un qui se veut rire ; mais je pense bien qu'elles s'écrivent fort confidemment ces deux bonnes [Sœurs].

Or, nous faisons ce que nous voyons pouvoir être utile, mais dans l'entière dépendance de Dieu ; et je vous prie de prier et faire prier pour cela, car cela nous serait dur que l'on ne voulût permettre voire retraite ici et que l'on vous tînt ailleurs. Que si l'on vous rappelait en Bellecour, oh ! ce serait nous faire justice et charité, et je leur céderais de bon cœur ; mais vous donner à d'autres, pour nous priver de votre chère personne, cela serait dur ; cependant demeurons en paix et disposées à [332] recevoir ce qu'il plaira à Notre-Seigneur, sans ouvrir notre bouche pour dire une seule parole de plainte. Et je vous prie d'être fort sur vos gardes de ce côté-là, avec qui que ce soit ; je connais votre bonté et facilité à parler avec ceux qui vous témoignent un peu de confiance. Enfin j'espère que Dieu convertira tout à sa gloire, et encore à votre honneur et avantage, bien que de ce point nous ne devions pas seulement y penser, mais laisser tout ce qui nous touche à Dieu. Voilà notre bon Père N... ce vrai serviteur de Dieu et cordial [ami] de la Visitation ; je l'aime chèrement et lui ai bien de la confiance.

Il faut que je vous dise selon notre pensée et confiance que notre bon M. Marcher, lequel est jaloux et exact à tout ce qui touche la Visitation, me dit à son retour de vers vous, qu'il avait remarqué que vos filles vous faisaient quantité de caresses et qu'elles vous louaient nonpareillement et que vous ne leur en dites rien ; que s'il eût eu plus de loisir, il vous eût dit confidemment que cela l'avait étonné. Il vit bien que vous le souffriez par bonté ; mais c'est la vérité qu'il ne faut pas souffrir cela aux filles qui abondent en telles flatteries. Il a fallu que mon cœur ait dit cela au vôtre qui m'est très-cher.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure (Suisse).

LETTRE MDCCXXXVII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Les grâces de Dieu doivent être conservées par la mortification.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, décembre 1640.]

Ma toute très-chère fille,

De vrai, notre très-bon Dieu vous fait de grandes grâces et à toute votre communauté. Je crois que la Très-Sainte Vierge en est le canal, et votre dévotion, l'attrait. Enfin, vous êtes [333] infiniment obligée à cette souveraine Majesté qui donne tant de bénédictions à votre chère âme et à celles de toutes nos Sœurs. Gardez-vous de tout désir et empressement intérieur, et vaquez à tout avec très-grande tranquillité.

Dieu fasse la grâce à notre Sœur J. -Baptiste d'être fidèle à la grâce reçue, elle est très-grande ; mais, si elle ne se mortifie fidèlement, il est à craindre que quand les sentiments seront passés, elle ne s'alentisse. Et ma pauvre Sœur Séraphine, si le Père qui les a confessées leur pouvait bien faire comprendre l'importance de demeurer fermes en la grâce reçue, et la crainte qu'elles doivent avoir de la perdre, car peut-être ne retournerait-elle jamais, je pense que cela leur ferait grand bien. Je vous confesse que je suis attendrie de la grâce donnée à ma Sœur M. -Séraphine, oh ! qu'elle est grande et précieuse ! Dieu lui donne mille morts avant que d'en déchoir ; mais J'espère qu'elle ne le fera pas, car Celui qui a commencé l'œuvre, par sa puissante main, la soutiendra et perfectionnera. Mille millions de louanges lui en soient rendues et à sa sainte Mère. Je sens cette fille toute dans mon cœur. Je me recommande aux prières de toutes.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXXXVIII - À LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ

PRIEURE DES CARMÉLITES. À TROYES

Mort du commandeur de Sillery. — Union proposée et acceptée entre l'Institut de la Visitation et le saint Ordre du Carmel. — Désir du ciel.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-bonne et très-chère mère,

Le divin Sauveur règne éternellement en nos âmes, et sa très-douce et sainte Mère notre vraie protectrice !

J'espère en la grâce de leur divine Majesté que ce qu'ils ont [334] uni en leur sacrée dilection, le temps ni le silence, ni chose quelconque n'y apportera aucune altération. Il me semble impossible de vous oublier ; vous m'êtes trop chèrement précieuse. J'estime tant la grâce de votre amitié et de votre souvenir devant Dieu que rien n'y est comparable. Ma bonne et chère Mère, obtenez de ce très-débonnaire Sauveur que je vive, ce peu de jours qui me restent, et que je meure dans sa grâce, accomplissant parfaitement sa très-sainte volonté.

Hélas ! que le très-cher et bon père M. le commandeur est heureux d'avoir vécu et fait son passage si saintement ! Cette chère âme ne respirait que la gloire de Dieu et l'honneur de sa sainte Mère. Mon cœur a ressenti cette perte qui est très-grande ; mais béni soit le saint Nom de Dieu qui nous le rendra plus utile devant sa Majesté où il verra, avec nos saints Fondateurs, les besoins de leur Institut, et de nos âmes en particulier, pour nous obtenir ce qui nous est nécessaire ! Il avait bien au cœur l'union de notre petite Congrégation avec votre grand et saint Ordre. Je crois qu'il vous fit tenir la lettre que je vous écrivais sur ce sujet, où je vous priais, ma bonne Mère, de nous signifier ce que de notre part nous devrions contribuer pour acquérir le bonheur d'une spéciale union avec vous. Le Révérend Père Gibieux nous fit l'honneur de nous en écrire et nous disait que nous devions faire une communion générale tous les samedis à cette intention les unes pour les autres. Je lui répondis comme nos Constitutions ne nous permettaient pas des communions générales par-dessus celles qui sont ordonnées, mais que nous appliquerions à cette intention celles qui se feront tous les samedis, qui sont au moins trois ; et que si votre saint Ordre nous faisait part de la sienne du samedi, cela serait bien convenable à la grandeur de sa charité. O ma très-bonne et très-chère Mère ! ne faut-il pas que les grands et abondants en richesses spirituelles en départent aux pauvres et petits, comme en vérité je crois qu'est notre petite Congrégation en [335] comparaison de votre saint Ordre, qui a déjà envoyé tant de saints et de saintes dans le ciel ?

Depuis peu de jours, j'ai reçu votre lettre du 8 de novembre, où vous me déclarez vos pensées pour cette sainte union, laquelle j'embrasse de tout mon cœur, ayant incontinent offert ma volonté à Dieu et celle de toutes les Filles de la Visitation, selon votre sainte intention qui est tout à fait selon que nous pouvions désirer, et laquelle me donne un certain sentiment qui me console et fait espérer beaucoup de grâces de cette liaison. Or, comme la fête de la très-sainte et pure Conception de Notre-Dame et celle de saint Jean étaient passées quand je reçus votre bénite lettre, je n'ai pas laissé de faire l'offrande et de faire coucher par écrit les saintes intentions de notre union, bien exprimées, que j'enverrai dans tous nos monastères, afin que dès maintenant nos Sœurs offrent au divin Sauveur et à sa sainte Mère leurs cœurs pour cela, attendant de le faire généralement au jour de l'Immaculée Conception, et les prie que cela soit écrit sur le livre du Chapitre et que tous les ans à ces deux saintes fêtes nous reconfirmions et reliions de nouveau notre sacrée union ; voilà, ma toute bonne et chère Mère, ce que nous ferons. Faites que votre monastère fasse le même, afin que ce bonheur nous soit permanent et constant, à la très-grande gloire de Jésus et de Marie.[91]

Vous me dites que nous ne vivrons plus guère nous deux. Oh Dieu ! la bonne nouvelle ! Mais pourriez-vous obtenir de la divine Miséricorde que nous partissions et allassions ensemble louer, adorer, aimer et bénir éternellement ce souverain amateur des âmes ? Ma bonne Mère, employez votre crédit pour cela, selon [336] toutefois le très-saint bon plaisir du Sauveur, que je supplie vous combler de son saint et pur amour et toutes vos chères filles, aux prières desquelles je me recommande, et je suis de cœur, votre, etc.

LETTRE MDCCXXXIX (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-FRANÇOISE DE CORBEAU

ASSISTANTE ET MAÎTRESSE DES NOVICES, À TURIN

Elle lui souhaite de progresser en humilité et simplicité.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

Ma très-chère fille,

Je vous salue réciproquement, et vous souhaite une profonde et solide humilité et sincère simplicité à l'obéissance ; et, avec cela, ma très-chère fille, votre cœur ne ressentira pas si sensiblement la répréhension de vos fautes, ains les vous fera accuser franchement, et chérir celles qui vous les montrent charitablement, avec amour.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCXL - À LA SŒUR JEANNE-BÉNIGNE GOJOS[92]

RELIGIEUSE DOMESTIQUE, À TURIN

Le cœur que Dieu gouverne n'a pas besoin d'autre directeur.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1640.]

MA FILLE TRÈS-CHÈRE,

En ce peu de mots que vous me dites de votre intérieure occupation, il me semble que Dieu me fait voir votre âme comme si elle était exposée à mes yeux. C'est Dieu qui opère [337] en vous, et sans vous, ce qui se passe en votre chère âme. Il m'est avis donc que ce que vous devez faire, c'est de regarder Dieu et le laisser agir, vous tenant dans l'amoureuse simplicité intérieure. Et quant à l'extérieur, employez fidèlement les occasions que sa Providence vous présentera dans chaque [338] moment pour la pratique des vertus. Mais ce que je dis est superflu, car le cœur que Dieu gouverne n'a besoin d'autre directeur. Suppliez sa Bonté, ma chère fille, d'accomplir en nous sa sainte volonté, sans que nous y apportions aucun empêchement. Votre, etc.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. [339]

ANNÉE 1641

LETTRE MDCCXLI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Comment recevoir les consolations et les désolations.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 10 janvier 1641,

Ma chère fille,

Je vois que votre chère âme est toujours dans ses vicissitudes de consolations et bonnes lumières, et aussi de délaissements, ténèbres et sécheresses ; toutes les bonnes âmes passent par là. Je vois que la vôtre a toujours un peu de peine quand elle est réduite aux impuissances, par la crainte que vous avez que cela ne vous arrive par votre faute et d'offenser Dieu par vos lâchetés et infidélités. Hélas ! où en serions-nous si les ténèbres et impuissances nous rendaient coupables devant Dieu ! Au contraire, sa divine Bonté nous les donne pour nous purifier, et faire mériter par cette souffrance portée humblement et doucement ; car qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités spirituelles ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n'y avons que le seul acte de la volonté ? De quoi donc nous tourmenter quand nous ne pouvons ceci et cela ? Mais je vois que Notre-Seigneur ne vous laisse pas de fort loin, et que dans vos sécheresses Il vous donne toujours de quoi passer chemin : que cela vous suffise et ne vous regardez point tant. Vous voyez trop ce qui se passe en vous : vous devriez recevoir le bien et le mal, la consolation et la désolation également, sans y vouloir prendre garde, ains tenir votre esprit simplement attentif à Dieu, sans vous amuser [340] à ce qui se passe, en sorte que vous ne voyiez ni sachiez dire ce que c'est. Tâchez, autant qu'il vous sera possible, de faire cela, et de ne point laisser entrer ces craintes du péché si avant dans votre cœur. Il le faut éviter soigneusement quand on le voit ; hors de là n'y point penser.

Je vois bien que vous ne faites pas tout ce que vous voulez de votre esprit ; mais c'est aussi une peine qu'il faut souffrir sans s'y amuser, lâchant toutefois de l'accoiser doucement et lui retrancher toute réflexion volontaire. Priez Dieu que je fasse bien ce que je vous dis. Sa Bonté vous bénisse et soit bénie !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon.

LETTRE MDCCXLII - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Envoi d'une lettre de Mgr de Genève, relativement au voyage de la Sainte à Moulins.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 15 janvier 1641.

Madame,

Il m'a bien fâché d'être si longtemps sans répondre à celle dont votre bonté m'a honorée ; mais il fallait que j'attendisse de pouvoir parler à Mgr de Genève, à qui l'âge et la saison ne lui permettent guère de sortir du logis, outre que j'ai aussi été retenue dans la chambre plusieurs jours pour un grand rhume : avant-hier seulement, il vint ici. Je n'eus pas besoin, Madame, de lui dire qui vous êtes, car il connaît très-bien votre illustre maison ; et, par réputation, la dignité des grâces naturelles et surnaturelles dont la suprême Providence vous a gratifiée, Madame, et il m'en parla avec singulier respect.

Voilà sa réponse à laquelle je n'ai contribué chose [341] quelconque, j'en ferais conscience ; car comme je me sens tout à fait incapable de rendre utilement le service que votre bonté attend de moi et toutes nos Sœurs, si ce n'est par la bénédiction de la sainte obéissance, je désire n'y avoir aucune part que celle d'une sincère soumission. Je pense que, comme ce bon prélat sait qu'il est impossible que je parte de ce monastère qu'après l'Ascension, il vous le mandera : s'il ne le fait pas, je vous le dis, Madame, qu'en conscience il ne se peut ; car ayant à faire ici l'élection d'une Supérieure, je ne puis en façon quelconque abandonner cette maison que cela ne soit fait. — Je ne sais pas ce que Mgr de Genève vous répond, mais je vous assure, Madame, que, s'il me commande d'aller, je le ferai de très-bon cœur, moyennant la grâce de Dieu, et d'autant plus que l'espérance de l'honneur de vous voir me sera un puissant attrait et consolation dans cette obéissance.[93] Dieu veuille couronner cette année et [répandre] plusieurs bénédictions sur votre digne personne, Madame, de qui je suis et serai sans fin et en tout respect, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [342]

LETTRE MDCCXLIII (Inédite) - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À FRIBOURG

Souhaits de bonne année. — Promesse de recevoir une postulante de Fribourg.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 17 janvier 1641.

Ma très-chère fille,

Je prie Dieu, au commencement de cette année, vous combler de grâces et bénédictions avec toutes nos très-chères Sœurs, et vous la rendre pleine de prospérités. — Il n'y a pas longtemps que nous vous avons fait réponse, touchant nos chères Sœurs de Besançon. J'ai été un peu tardive à répondre à la vôtre dernière, à cause de la grande multitude d'affaires que nous avons. Quant à ce que vous me dites, que les parents de cette demoiselle ne lui veulent pas permettre d'entrer parmi vous pour être Religieuse, ne se contentant pas de l'assurance que l'on vous a faite de la recevoir en notre seconde maison d'Annecy, désirant que son assurance soit d'être reçue en ce premier monastère au cas que l'établissement de Fribourg ne se fasse pas, s'ils savaient comme, par la grâce de Dieu, notre seconde maison et celle-ci sont proches et ne sont qu'une ensemble, ils ne feraient pas cette difficulté. Qui promet pour l'une, promet pour l'autre. Donc, vous les pouvez assurer qu'étant personnes telles que vous me les dépeignez, et la demoiselle étant si bonne et vertueuse et ayant une si puissante vocation, l'on n'aura garde de les éconduire en leur désir. L'on se contentera de la dot de deux mille cinq cents livres monnaie de France. Je crois bien, ma fille, qu'avec cela Messieurs ses parents ne manqueront pas de vous donner ses habits et quelque petit ameublement. Ma chère fille, je vous salue et toutes nos chères Sœurs, me recommandant à vos prières. Je supplie Notre-Seigneur vous combler de son saint amour. Je demeure, ma chère fille, votre, etc.

Conforme à l'original gardé aux Archive de la Visitation d'Annecy. [343]

LETTRE MDCCXLIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Elle l'engage à se maintenir dans le simple regard en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Je vois, ma très-chère fille, que notre très-bénin Sauveur vous traite toujours en fille qui l'aime, vous favorisant de beaucoup de grâces et de lumières, et surtout j'estime le courage qu'il vous donne pour les suivre et être absolument en sa sainte main ; bénite en soit sa Bonté. Votre petite lettre précédant cette dernière me disait que, vous ôtant les attaques, vous teniez votre esprit ferme dans ce simple regard dont vous voyez que ce soit le mieux, et il est vrai. Persévérez, ma très-chère fille, et à prier pour moi, que Dieu me fasse la même grâce, et accomplisse en moi sa sainte volonté.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.

LETTRE MDCCXLV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Qualités que les Sœurs de Moulins désirent à leur future Supérieure. — Prévoir l'élection de Bourg. — La communauté de Vannes souhaite la Mère de Chastellux. — Éloge de madame de Montmorency. — Aller d'un monastère à l'autre est contre la clôture. — Le cardinal de Lyon ne désire pas que la Mère de Blonay retourne à Bellecour.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Ma très-chère et toujours plus aimée fille,

Je crois que vous aurez reçu maintenant un mot de lettre que nous vous écrivîmes il n'y a que trois jours, par un Père Cordelier, qui était pour vous dire comme Monseigneur a écrit à [344] Son Éminence pour vous demander pour céans ; nous ne savons pas la réponse qui se fera. Dieu par sa bonté veuille tout conduire pour sa gloire !

Mais, ma très-chère fille, il faut que je vous avoue que je suis ravie de voir la lettre de ma Sœur [M. H. de Chastellux] Supérieure de Moulins, de dire que j'ai promis d'aller là, et faire entendre au bon Père Michel-Ange comme si je vous y avais proposée. Voici sincèrement comme la chose s'est passée : après plusieurs pressantes lettres pour ce sujet de m'en aller à Moulins, et les instantes supplications de madame de Montmorency, il me prit scrupule de continuer ma résistance, vu les raisons que m'apportait et les prières que me faisait une dame de telle vertu et mérite, tellement que je fis réponse à ma Sœur la Supérieure, et à madame de Montmorency aussi, que je dépendais de l'obéissance, que si l'on faisait voir à Mgr de Genève, qui est mon Supérieur, des raisons de nécessité, ensuite desquelles il me commandât d'aller à Moulins, que je n'apporterais pas de la résistance si la volonté de Dieu m'était connue par mon Supérieur : voilà toutes les promesses que j'ai faites.

La Mère de Moulins m'écrivait et les conseillères aussi, que je leur donnasse une Supérieure excellente et solide au-dessus du commun, laquelle fût ancienne d'âge, ancienne de Religion et qui eût une longue expérience à la conduite, qu'elle fût douce, d'une grande sagesse, d'une grande douceur et dextérité pour manier les esprits. À la vérité, ma très-chère fille, je ne pus pas m'empêcher de sourire de leur voir si bien dépeindre la Supérieure qu'elles voulaient, et fis réponse à la Mère que véritablement, grâce à Dieu, il y a dans l'Institut assez de sujets qui ont plusieurs des bonnes conditions qu'elles demandent en une Supérieure, mais que je ne savais que notre chère Sœur de Blonay qui les eût toutes ensemble et à un si haut degré qu'elles désiraient, mais qu'elle n'était nullement en notre disposition, [345] que donc elle regardât avec ses Sœurs, dans l'Institut, celle qu'elles jugeraient à propos pour les servir utilement ; que je les assurais, si elle n'était pas engagée, de faire mon petit pouvoir pour la leur faire avoir, et que toujours je leur allais nommer celles sur qui je pensais qu'elles pourraient jeter les yeux, à savoir la déposée de Nevers, la déposée d'Orléans, et ma Sœur de la Martinière qui sera déposée à Blois. Sur cette lettre, ma très-chère fille, la bonne Mère de Moulins, qui est un peu ardente en ce qu'elle désire, me fit une belle lettre de remercîments de ce que je leur promettais d'aller à Moulins, et me parlait aussi de vous, comme si je leur en eusse donné quelque assurance, sans me dire un seul mot des trois autres que je leur avais proposées. Oh ! croyez, ma chère fille, que je lui fis une bonne réponse, et leur disais bien que votre chère personne est entre les mains de puissances si hautes que nous n'y avions point de pouvoir pour nous-mêmes, à plus forte raison n'en avions-nous point pour les autres ; qu'au reste, il y avait un an que je ne cessais d'écrire pour savoir si nous vous pourrions obtenir, et qu'au bout de toutes mes diligences j'en suis aussi savante qu'au commencement.

Mais enfin, ma toute chère fille, je résigne tout entre les mains de Dieu ; sa Bonté sait avec quelle affection nous désirons votre chère présence, mais nous ne savons pas ce que sa Providence a destiné ; que s'il lui plaît de tirer de vous ce service, et vous envoyer à Moulins, Il est le souverain Maître. Mon âme a une parfaite consolation de voir la vôtre également indifférente entre les mains de Dieu et d'être disposée d'aller ici ou là, selon que sa divine Bonté l'aura destiné ; c'est la vraie disposition que je désire à votre cœur bien-aimé. Et comme nous sommes dans une si grande incertitude, il faut, ma très-chère fille, que vous pensiez sur qui vous voulez jeter les yeux pour laisser votre maison entre quelques bonnes mains, si Dieu ordonne que vous la quittiez : je désire savoir cela. Je sais bien que vos Sœurs [346] seraient bien aises de réavoir ma Sœur la Supérieure de Moulins, mais je ne crois pas que cela se puisse. Nos Sœurs de Vannes, qui sont filles de Moulins, la désirent et en ont besoin.

Il est vrai, ma très-chère fille, que la maison de Moulins a des esprits assez difficiles ; mais la charge n'est point à appréhender pour le regard de madame de Montmorency. Je vois bien que ce bon Père ne la connaît pas, quoiqu'il la nomme sainte, et vraiment elle l'est. C'est un bonheur, un honneur et une utilité incroyables à la maison de Moulins que la présence de cette vertueuse duchesse. Ce n'est point une femme de cour : son cœur ni ses affections n'y furent jamais. Elle ne couche ni ne mange avec ni parmi les Sœurs ; elle est logée en un corps de logis séparé, au bas de la basse-cour, qui est une marque du mauvais ménage de feu ma Sœur M. A…, qui fit bien de la dépense à le faire bâtir ; il est du tout hors le commerce des Sœurs. Là, cette vertueuse dame couche et mange, sans que les Sœurs s'en mêlent : elle va à la messe au chœur ; mais elle ne va que très-rarement parmi les Sœurs, et toujours elle y répand une nonpareille odeur de ses grandes vertus, qu'il ne [serait pas] à désirer qu'elle fût seule. Elle ne voit qui que soit ; mais quel moyen d'éviter qu'une telle dame ait quelque peu de suite, ni d'empêcher qu'elle ne trouve la porte de notre maison ouverte, étant là retirée par l'autorité royale ? Je le répète, c'est un bonheur sans pareil à notre maison d'avoir cette sainte princesse Dites-le bien à ce bon Père, et comme le couvent n'est non plus distrait d'elle, ni occupé à son service que si elle n'y était pas. Elle a une vénération si grande pour les exercices religieux qu'elle ne permettrait pas qu'une Sœur perdît seulement le commencement d'un Office pour elle. Je suis témoin oculaire de ce que je dis, et en ai été ravie.

Hélas ! ma chère fille, que ces allées et venues d'un des [347] monastères à l'autre sont fâcheuses et contre la clôture ; je savais déjà l'histoire de la récréation et suis très-aise que Son Éminence ait fait voir le défaut. J'ai écrit là-dessus mon sentiment et de quelques petites choses ; j'attends voir quelle réponse l'on me fera par le retour de nos marchands. — Je vous supplie, ma très-chère fille, de faire faire les prières ordinaires pour une de nos sœurs de la seconde maison, qui décéda hier. Elle se nomme M. -Agnès. — Nous n'avons pas encore reçu les lettres que vous dites nous avoir écrites, il n'y a que quinze jours.

[P. S.] Ma très-chère fille, un Père m'a dit que Son Éminence (ou quelque autre personne, je ne m'en souviens pas clairement), que Son Éminence n'avait nulle inclination que vous retournassiez à Lyon, et que vous n'y seriez pas proposée. Là-dessus Mgr de Genève a écrit, et nous espérons bonne réponse, sinon que l'on ne veuille aussi que vous ne soyez pas ici, ce que je ne crois pas, mais il en est venu quelque pensée à quelqu'un ; c'est pourquoi, si cela était, nous procurerions que vous fussiez à Moulins, je veux dire que nous ne l'empêcherions pas, afin qu'étant hors du diocèse, nous puissions vous retirer. Tout ceci m'est dur, mais Dieu qui le permet pour notre mieux soit béni ! — Un Père familier de Bellecour m'a dit que ma bonne Sœur N. y était plus crainte qu'aimée, et que sans doute le gros de la communauté vous désire. Je vous prie, n'écrivez qu'à la Mère fort cordialement, sans rien témoigner. Que si vous écrivez à quelques filles, que ce soit par réponse, sans rien témoigner que de grande cordialité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [348]

LETTRE MDCCXLVI - À LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST

SUPÉRIEURE À MAMERS

On ne doit rien négliger de son devoir au temps de la tribulation intérieure. — Divers points d'observance touchant l'entrée des Sœurs tourières, la Sœur portière, le coffre à trois clefs et le catalogue pour l'élection. — Il faut dire l'Office rondement et ne pas changer le chant noté par saint François de Sales. — Joie d'apprendre que le Saint visite le monastère de Mamers par des odeurs célestes. — Les communautés qui peuvent se suffire font bien de ne pas prendre une Supérieure au dehors. — Au milieu des dangers de peste, se tenir confiantes en la volonté de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Ma toujours plus chèrement aimée fille,

Je vous assure que je reçois une nouvelle consolation quand je vois de vos lettres, et que j'apprends des nouvelles de votre cœur, que le mien chérit d'une tendre affection. Je vois que Notre-Seigneur a permis qu'il soit un peu pressé et peiné, ce bon cœur ; mais je remarque aussi que notre Sauveur le lient et soutient dans ces attaques. O ma chère fille ! sommes-nous pas bienheureuses que ce miséricordieux Père nous fasse un peu part de quelques petites gouttelettes de son fiel, lequel enfin sera plus doux que le miel à notre âme ? Demeurons volontiers comme Dieu veut que nous soyons, et comme m'écrivait le Bienheureux, « ne regardons point par où nous cheminons, mais sur Celui qui nous conduit, et au bienheureux pays où Il nous mène ». Quelle sécheresse qui vous puisse arriver, ne rabattez rien de votre devoir ni de ce que vous devez faire, sans vous mettre en peine si vous n'agissez pas avec la vigueur ordinaire ni allégresse, car vraiment cela n'est pas en notre pouvoir, oui bien la fidélité : voilà pour votre cœur. Je veux maintenant répondre au reste de votre lettre.

Je suis bien aise, ma fille, que l'écrit de Marseille ait profité à votre communauté. Oh ! si vous aviez vu cette maison-là, vous [349] en seriez ravie ; je ne sais où j'ai eu plus de satisfaction pour le vrai esprit d'oraison, union et exactitude et très-grande simplicité qui y règnent. — Mais n'entrez pas en nul scrupule pour les entrées des Sœurs tourières : nous les faisons entrer pour toutes les occasions que vous me marquez, et on les peut faire entrer généralement pour tous les gros services de la maison. Nous les faisons aussi entrer le soir lorsque nous faisons deux ou trois fois l'année quelque petite récréation extraordinaire ; mais elles passent par le tour, et l'on en demande congé au confesseur ou Père spirituel. Mais si, pour laver la lessive ou pétrir, elles sont dans la maison, il ne faut point d'autre licence. Il ne les faut pas faire entrer exprès pour rendre compte.

Quant à toutes ces petites circonstances que vous observez pour la portière, nous ne les faisons pas. Quand la portière vient demander congé d'ouvrir la porte à quelqu'un, elle prend tout d'un train la clef de la Supérieure, puis sonne son aide. De même, si l'on sonne avant les Ave du matin, ce qui est très-rare, elle va simplement à la porte comme à l'ordinaire, après avoir été prendre les clefs à la chambre de la Supérieure. Il est vrai que si c'était bien avant dans la nuit, comme à deux ou trois heures après minuit, il faudrait qu'elle fût assistée ; mais pour demi-quart d'heure ou pour un quart d'heure, ou une heure l'été avant le réveil, cela ne veut rien dire. Pour la clef du coffre que vous envoyez prendre, cela est indifférent : la Constitution n'oblige pas à être toutes trois présentes quand le coffre s'ouvre, mais seulement que les trois nommées aient les clefs, afin qu'il ne soit point pris d'argent sans qu'elles le sachent. Voyez-vous, ma fille, si nous voulons faire ce qui n'est pas défendu, nous ferons beaucoup de choses ; céans nous nous contentons de faire ce qui est écrit. — Soyez soigneuse que l'Office se dise bien rondement, car il y a plusieurs prélats qui nous veulent faire changer notre chant, ce qui me fâcherait bien ; [350] car c'est notre Bienheureux Père qui le nota et composa des notre commencement.

Quand l'on veut proposer une ou deux des conseillères pour mettre sur le catalogue, elles vont comme les autres parler au Supérieur ; puis pour y aller toutes ensemble elles se retirent et n'y vont pas. Si la Supérieure veut appeler en leur place des surveillantes, cela est indifférent, je ne le voudrais pas mettre en coutume ; ains après que j'aurais parlé au Supérieur avec les autres coadjutrices, je les ferais appeler pour faire le catalogue, aussi bien faut-il qu'elles s'y voient.

J'ai été toute consolée que notre Bienheureux Père ait visité votre maison par ses odoriférantes et sacrées visites. Voyez, ma fille, ce Bienheureux vous est allé dire grand merci de la belle aube que vous lui avez offerte, et encore plus de la fidèle affection que vous avez de prendre son vrai esprit, et le communiquer à toutes celles que la divine Providence commettra à votre soin. — Or sus, béni soit Notre-Seigneur qui vous a préservées de la contagion. Il se faut servir de précautions humaines et naturelles, mais vous ne pouvez user d'un meilleur préservatif que de prendre de l'eau où les reliques de notre saint Fondateur ont trempé. Vous avez cueilli les fruits de votre confiance ; j'en bénis Dieu de tout mon cœur, et compatirais à la cécité de M. votre Père spirituel et de M. votre confesseur, n'était que j'espère en Dieu, puisque ce sont des âmes si pleines de vertus et de piété qu'il récompensera cette affliction et perte corporelle par les dons intérieurs de la soumission à sa divine volonté, qui est le plus précieux trésor que l'âme puisse avoir en ce monde, pourvu que nous voyions éternellement notre Dieu. Il n'y a point de doute que M. votre confesseur étant si bon et docte, sa cécité ne l'empêchera pas de continuer à vous confesser, et un autre dira votre messe. — Vous avez fait fort sagement de ne pas laisser finir l'année en la charge de directrice à cette bonne Sœur qui faisait tant de besogne en peu de temps. [351] Nous voyons tous les jours plus qu'il faut que l'humilité, la simplicité et la sincérité soient bien enracinées au cœur des filles qui sont employées aux principales charges, mais surtout à la direction des novices. — Je suis bien aise de ce que vous me dites, que vous êtes résolue de n'aller point chercher de Supérieure au dehors : les maisons qui ont de quoi se tenir chez elles s'en trouvent bien.

Ma chère fille, agréez humblement de voir que quelques-unes de vos Sœurs aient des pensées et aversions à votre sujet ; tirez-en le fruit d'une cordiale humilité, puisque Dieu fait la grâce à ces chères âmes d'en tirer celui de la sincérité, candeur et mortification. Celles qui sont travaillées de peines intérieures sont bienheureuses, pourvu qu'elles soient fidèles à Dieu, et à aller, malgré ces vents contraires, toujours constamment. Vous avez bien raison d'estimer le chemin de la croix ; car qu'y a-t-il de plus souhaitable en ce monde que d'être rendu conforme au Fils de Dieu, dont l'infinie charité a voulu, par multitude de travaux et de douleurs, entrer dans sa gloire ? Il me semble qu'entre tous les hasards que courent les servantes de Dieu en ce temps de calamités, la mort de peste est la moindre au prix des autres maux oit les guerres ont jeté des pauvres Religieuses. Et enfin, ma fille, ce grand Sauveur, qui sait faire toutes choses pour sa gloire et notre bien, tire de ces afflictions contagieuses tant de bien, mettant les cœurs à l'épreuve de la résignation à sa sainte volonté, de la confiance en sa bonté et providence, et de la charité véritable pour le prochain, par les assistances que l'on se rend les unes aux autres en semblables rencontres. C'est un grand aiguillon aux âmes, pour rentrer profondément en elles-mêmes, de se voir dans les hasards et de se voir subitement surprises de la mort. Je regarde maintenant votre cœur, ma chère fille, comme embrassant amoureusement et généreusement la sainte croix par laquelle le divin Sauveur vous a tant donné de lumières, de désirs et d'affections. Je vous conjure [352] de demeurer grandement joyeuse et allègre et de tenir votre communauté grandement contente, encouragée et sans appréhension, tant qu'il se pourra, d'autant que l'appréhension fait beaucoup de mal. Et puis, que doivent appréhender les vraies servantes de Notre-Seigneur ? Rien du tout que le péché. Que doue ces chères Sœurs soient fort gaies en l'attente de la divine volonté ; je les en prie par votre entremise, et supplie Jésus, sa sainte Mère, saint Joseph et notre Bienheureux Père vouloir prendre soin de cette chère troupe, des cœurs et des corps ; et vous, ma fille, je vous conjure, si nous vous pouvons servir en quoi que ce soit, de nous le demander. Je m'assure aussi que vous ne manquerez pas de précautions et de préservatifs convenables ; car, comme disait notre Bienheureux Père, « Dieu ayant donné la vertu aux remèdes, c'est sa volonté que nous nous en servions » ; mais, après avoir fait ce qui est de notre pouvoir, ma chère fille, disons de bon cœur et partout : Fiat voluntas tua !

Je ne pourrai m'exempter de peine que je ne sache de vos nouvelles. Votre, etc.

LETTRE MDCCXLVII - À LA SŒUR ANNE-MARIE ALMERAS[94]

À AMIENS

Vertus nécessaires aux Religieuses envoyées en fondation. Leur influence sur l'avenir du monastère.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 13 février 1641.

Puisque Dieu vous appelle à coopérer au commencement d'une maison de la Visitation, rendez-vous fidèle à sa Bonté, [353] ma très-chère fille, lui rendant amoureusement ce que vous voyez que sa Bonté requiert de vous, qui n'est autre sans doute que cette humble, amoureuse et cordiale exactitude à tout ce qui nous est marqué. Je suis consolée de voir que vous connaissez la bonté et vertu de votre chère petite Mère [M. E. Turpin] ; c'est un vrai cœur de la Visitation. Soyez toujours bien unie à elle, ma très-chère fille, et soyez son aide et sa consolation en l'œuvre que Dieu désire d'elle et de vous ; car des bons commencements des maisons dépend la plus grande partie de leur établissement et progrès en l'esprit de l'Institut, que je supplie la bonté de Notre-Seigneur répandre abondamment sur votre chère troupe, et surtout au cœur de ma très-chère fille, que je supplie de vouloir se souvenir de mes besoins devant Notre-Seigneur. Je vous eusse volontiers écrit un mot de ma main, mais une défluxion sur le visage m'en empêche ; c'est pourtant de tout mon cœur que je suis, ma très-chère fille, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. [354]

LETTRE MDCCXLVIII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE BOLLAIN

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Recommandations pour le soulagement de la Mère H. A. Lhuillier. — Succès qu'obtiennent les Prêtées de la Mission dans le diocèse de Genève ; croyance populaire à leur sujet. — Prière de faire passer les Vies des Sœurs défuntes au deuxième monastère. — Divers envois de livres.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 18 février 1641.

Ma très-chère fille,

Il faut que je supplée ici à ce que je n'ai pas dit à ma très-chère Sœur la Supérieure, n'ayant pu plus longtemps écrire de ma main, à cause d'une défluxion qui me tombe sur le visage, et qui me travaille un peu dès environ trois semaines en ça ; vous verrez ce que je lui écris touchant le voyage de Moulins et le direz au bon M. [saint] Vincent [de Paul], auquel je n'écris pas maintenant pour la même raison que je viens de vous dire. Sitôt que nous aurons la résolution de ce béni voyage, assurez-le que nous la vous ferons savoir. Or, ma très-chère fille, puisqu'il plaît à Dieu de tenir ma très-chère Sœur la Supérieure dans de si continuelles infirmités et maladies, bien que j'aie confiance que la divine Providence, qui sait le besoin que votre chère maison et certes tout l'Institut en a, nous la conservera encore pour quelques années, il faut la soulager, et pour cela la décharger entièrement, par l'autorité de M. Vincent, de tous les soins et fonctions de la supériorité, excepté de ses conseils, avis et ordonnances ès occasions un peu importantes ; et que, lorsque quelque Sœur particulière aura des nécessités, elle leur parlât quelque quart d'heure quand elle le pourrait sans incommodité, car le parler surtout lui est extrêmement nuisible ; c'est pourquoi il en faut éviter les occasions autant qu'il se pourra, si ce n'est pour des absolues nécessités.

Je suis du sentiment de M. Vincent, qu'il ne la faut pas [355] déposer, car ce mot de Mère portera toujours, pour son regard, des effets tout particuliers dans votre chère communauté ; mais il la faut absolument décharger des soins et fonctions de cette charge. Je sais, ma chère fille, combien cette chère Mère est précieuse à votre chère âme, c'est pourquoi je ne m'étends pas à vous la recommander : votre véritable charité et sincère dilection pour elle me tiennent en repos de ce côté-là. Vous agréerez pourtant que, pour ma consolation, je vous conjure d'apporter et contribuer tout ce qu'il vous sera possible et qui se pourra humainement faire pour son soulagement. Je m'assure que notre bon M. Vincent vous mettra le fardeau dessus ; recevez-le, ma chère fille, avec humilité et confiance en notre bon Dieu, qui vous donnera tout ce qui vous sera nécessaire pour le porter ; marchez seulement dans votre droiture, sincérité et bonne foi accoutumées, et sa Bonté vous bénira.

Je vous prie de saluer chèrement M. Vincent de ma part, et lui dites que je me tiens bien assurée qu'il ne m'oublie pas devant Dieu. Nos Messieurs de la Mission, ses chers enfants, se portent bien ; ils sont maintenant à une lieue près de Genève. Dieu répand de grandes bénédictions sur leurs travaux. Ils sont tous en œuvre et en admiration de voir la bonté et docilité des peuples de deçà. Il faut dire ceci aussi à leur bon Père M. Vincent, pour le récréer : M. Codoing nous écrivait l'autre jour que ces pauvres paysans, nonobstant les grandes neiges et mauvais temps qu'il a fait ces jours de deçà, venaient d'une grande lieue de ce pays (qui en veut dire deux ou trois de France), et étaient deux heures avant le jour à la paroisse pour ouïr les prédications, et que les larmes des pénitents attirent bien souvent les leurs. Ces bonnes gens disent entre eux que Notre-Seigneur leur a révélé tous leurs péchés, et d'autres que la fin du monde s'approche et que Notre-Seigneur les a envoyés avant l'Antéchrist, pour les exciter à faire pénitence ; d'autres disent qu'ils ont demeuré morts six années à Rome, et que Notre-Seigneur les a [356] ressuscités pour leur venir annoncer les peines de l'autre monde. Une bonne femme simple, qui les était allée trouver d'assez loin pour se confesser à eux, un matin s'en alla heurter à leur porte et dit qu'elle voulait parler au Père prédicateur. M. Codoing vint, et l'ayant interrogée de ce qu'elle voulait, elle lui répondit en son savoyard : « Je vous viens dire, Monsieur, que vous vous teniez prêt, car dans six ans vous irez faire vos missions dans Genève. » — « Qui vous l'a dit, ma bonne amie ? » — Elle répéta encore qu'elle l'assurait de cela, que dans six ans, ils feraient leurs missions dans Genève. M. Codoing écrit encore qu'il a fait des conversions tout extraordinaires. Enfin, ces bons ouvriers moissonnent abondamment dans le champ de Notre-Seigneur.

Je vous prie, ma chère fille, de nous faire savoir au plus tôt des nouvelles de ma Sœur la Supérieure et de M. Vincent, par la voie de Chambéry, puisque c'est la plus prompte ; car si bien je ne réponds qu'aujourd'hui à vos lettres, elles nous furent déjà remises le 14 de ce mois. Nous attendons de bon cœur des livres de Méditations, parce que les premiers sont perdus avec le livre de la Vie de notre Bienheureux Père, faite par le Père Talon, et une couple de paires d'Heures de la nouvelle impression et le devis sur le plan des monastères. Vous ne nous avez point dit, ma chère fille, si vous avez reçu nos livres, que l'on envoya avec les mémoires des corrections sur iceux. Il me tarde aussi un peu de savoir si vous avez lu les Vies de nos Sœurs, et de savoir les remarques que vous et vos Sœurs y aurez faites, parce que je n'attends que cela pour y raccommoder encore quelque chose. Quand vous les aurez vues, je vous prie de les communiquer à nos Sœurs du faubourg. Voilà, ma chère fille, tout ce qui m'est venu en vue pour vous dire maintenant. Vous savez combien vous m'êtes chère et que vous êtes et serez toujours ma pauvre vieille et très-chère grosse fille, à laquelle je souhaite le comble des grâces célestes, étant de tout mon cœur, etc. [357]

Je vous embrasse en esprit de tout mon cœur et toutes nos très-chères Sœurs. Je supplie la divine Bonté de répandre sur toutes ses très-Saintes bénédictions et qu'elle cous conserve votre bonne Mère. Votre très-humble et indigne sœur et servante, qui vous assure que vous êtes toute dans son cœur comme sa très-chère vieille fille. -— L'on nous avait fait espérer les Œuvres de notre Bienheureux Père, toutes en un ou deux tomes, et nous ne voyons rien. Je m'en plains à M. Rioton,[95] que je salue chèrement par votre entremise.

Conforme à une copie de l'original gardé an premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDCCXLIX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Prévisions pour les élections de Moulins et de Bourg. — Les âmes qui aiment la bassesse et la pauvreté possèdent un trésor. — Il serait prudent et charitable que la Mère de Blonay fût réélue à Lyon. — Il faut être très-réservé à parler des fautes du prochain.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 février [1641].

Ma très-chère fille,

Voilà la réponse de Dijon que j'ai faite ; mais, las ! elle arrivera bien tard, car elle a demeuré deux mois par les chemins. Envoyez-la le plus tôt que vous pourrez et sûrement. — Il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit par un Père Cordelier. — Il nous faut un peu laisser là Moulins, car il est vrai que si on ne voulait pas vous donner à Lyon ni ici, je craindrais que vous n'eussiez pas la force ni la santé de porter le faix de ce monastère-là ; mais si Dieu vous y voulait, Il vous la donnerait pourtant.

Vous m'avez ouvert l'esprit du côté de ma Sœur [358] Fr. -Augustine [Brung] ; mais pensez-vous que la maison de Montluel s'en puisse passer ? Vous connaissez les filles de cette maison-là, pensez-vous qu'il y ait des filles capables de succédera la Mère ? car, si cela était, on la pourrait proposer à Moulins, bien que, pour parler entre nous deux, je pense que la Mère déposée de Blois les pourrait mieux servir ; car elle est déjà faite dès longtemps aux esprits difficiles. Il n'y a encore rien d'assuré si j'irai ou non,[96] car je ne sais point la réponse que Mgr de Genève a faite, sinon que je ne pourrais sortir de ce monastère qu'après l'Ascension. Je ne doute point que si Son Éminence donne la liberté à nos Sœurs, qu'elles ne vous réélisent ; et pour moi je le désirerais, quoique au préjudice de ma consolation et de l'utilité de cette maison. Mais certes, toutes raisons et bonnes considérations faites selon la prudente charité, vous devez être rappelée en cette maison-là par voie d'élection ; mais si Dieu ne le veut pas, ni nous aussi. Il faut attendre le temps pour voir ce qu'il en ordonnera.

Me voilà bien contente de savoir que vous avez chez vous des filles propres pour vous succéder. Ma Sœur M. -Madeleine [de Mouxy] me dit que notre Sœur de Tavernoz est humble, zélée à l'observance et de bon jugement. Avec ces trois conditions, pour moi je lui donne ma voix, outre qu'étant de bonne maison, fort apparente dans le pays, cela appuiera votre monastère en ce temps calamiteux. Vous me dites que vous pensez que ma Sœur A. B. emportera les voix ; j'en serais marrie, car j'estime que l'autre servirait plus utilement. Il faut grandement recommander cela à Notre-Seigneur. C'est un grand bien quand les monastères se peuvent tenir chez [eux]. Je suis bien aise que vos Sœurs s'entendent bien au ménage, et qu'elles le fassent ménagèrement ; car il est bienséant aux Religieuses qui ont fait [359] vœu de pauvreté d'en faire souvent des pratiques. Que j'aime ces âmes que vous me dites qui se tiennent dans la bassesse et aiment la pauvreté ! Qu'elles sont heureuses ! Elles possèdent un grand trésor, et ne m'étonne pas si Dieu les tient unies à sa Bonté ; faites qu'elles prient souvent Notre-Seigneur pour moi.

J'ai vu la lettre de la Mère de Bellecour, elle est assez cordiale. Certes, elle a bien tort de son histoire : ses promenades de monastère à autre attireront des grandes censures ; mais le pis c'est qu'il y a grand péché. J'avais déjà su tout cela, j'en dirai ma pensée comme il faut. Vos filles ont écrit toute cette histoire à notre Sœur M. -Madeleine. Je n'aime point que l'on se communique telle chose, et moins que l'on en parle dans les communautés, car il peut intéresser la charité de parler des défauts : ceux-là sont grands, et vous lui deviez répondre quelque cordial avis là-dessus. Mon Dieu ! ma très-chère fille, que tout cela est contraire à cette sainte simplicité et exactitude qui nous sont tant recommandées. Hélas ! inculquez-la bien à vos filles et partout où vous écrivez. Notre bon Dieu la veuille cimenter dans nos maisons et vous comble de son saint amour.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCL - À LA MÈRE JEANNE-SÉRAPHINE DE CHAMOUSSET

SUPÉRIEURE À AOSTE

Conseils pour le choix des Religieuses destinées à la fondation de Verceil ; dans quelles vertus elles doivent exceller. — Estime particulière pour Sœur F. C Solar.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 22 février 1641.

Or sus, ma chère fille, je bénis Dieu de ce que l'on s'est adressé à vous pour fournir à la fondation de Verceil, et vous confesse qu'il me semble avoir les épaules extrêmement [360] déchargées ; car l'on s'adressait à nous, et l'on nous pressait fort. J'ai été un peu en peine et en doute, ma chère fille, si celle que vous me nommez pour être Supérieure aura assez de fondement et de clarté d'esprit ; mais je considère qu'elle n'aura que deux professes sous elle, et que ma Sœur Catherine-Françoise Solar[97] aura la conduite de tout le noviciat. Cette chère Sœur est une fille bien faite et solide, qui laissa dans mon cœur bien de l'estime et de bons sentiments de sa vertu ; il faut bien qu'elle soit assistante et directrice, et en donner une troisième si bonne qu'à son tour elle puisse être Supérieure ; car, en Italie, ils veulent qu'on les échange de trois ans en trois ans. Voyez-vous, ma chère fille, quand on fait des fondations il ne faut pas être attaché aux filles, ains il faut donner les meilleurs piliers, surtout en ces lieux-là, et donnant si peu de professes.

Il faut aussi dire à la chère Sœur destinée pour être Supérieure et à la directrice, que nous avons connu que les esprits piémontais sont fort enclins à la dévotion ; mais ils veulent y être conduits avec grande douceur, cordialité et témoignages [361] d'une généreuse affection. Recommandez fort à ces chères Sœurs de conserver surtout leur simplicité, humilité et amour à la bassesse. Gravez le plus que vous pourrez en leurs cœurs une inviolable résolution de se tenir fermes à l'observance ; car, ma chère fille, le bonheur des maisons dépend en partie du bon pli qu'on leur donne au commencement.

Les avantages temporels pour cette fondation sont très-bons : il n'y a qu'à bien établir le spirituel. Recommandez fort cela à nos bonnes Sœurs ; et quand elles seront à Verceil, il faudra avoir soin de leur écrire souvent, les encourageant fort de rendre à Dieu le service que sa Bonté requiert d'elles, comme étant une chose de très-grande conséquence. Je les salue, ces très-chères Sœurs, et les conjure, au nom de Notre-Seigneur, d'être si humbles, généreuses et fidèles à tout ce qui est de l'Institut, qu'elles en répandent la bonne odeur, et l'estime de l'esprit de leur saint Fondateur en tous ceux qui les fréquenteront. Je prie notre bon Dieu de les bénir à leur départ et de les accompagner et aider de sa sainte grâce, pour bien faire la besogne que sa [362] Bonté leur commet. J'espère qu'elles nous feront part de leurs prières, et de leurs nouvelles très-amplement ; je les en conjure, et vous aussi, ma vraie fille, qui savez de quelle sorte vous êtes intime dans mon cœur, et de quelle invariable dilection je suis votre, etc., toute vôtre de cœur.

Extraite de l'Histoire inédite de la fondation d'Aoste.

LETTRE MDCCLI - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

La bénédiction divine accompagne le gouvernement fait avec suavité. — On peut recevoir une bienfaitrice muette. — Désir d'être déchargée de toute supériorité.

[Annecy, 1641.]

Ma pauvre très-chère fille,

Je ne sais comme quoi vous recevez si tard nos lettres, car notre chère Sœur [M. E. Guérard] Supérieure à Lyon, où je les adresse toujours, est incomparable en son soin de faire tenir nos paquets à leurs adresses, mais la sainte Providence permet ces retardements pour notre commune mortification. O Dieu ! ma fille, que de bonheur et bénédiction accompagnent le gouvernement fait avec une humble suavité ; conservez bien cet esprit, qui ne peut être vrai et constant sans une vraie mortification et dévotion. Je m'imagine la complaisance de notre Bienheureux Père sur les familles où cet esprit reluit par une exacte observance. Il y a bien de la douceur à se représenter que ses yeux voient toutes nos actions, et encore plus les yeux de notre grand Père céleste, qui pénètre le fond de nos cœurs. O ma fille ! que cette pensée est utile aux servantes de Dieu !

Oui, vous pouvez recevoir cette bienfaitrice muette. Ces difformités de nature déplaisent aux sens, mais elles agréent grandement à la sainte charité. Si donc cette fille a l'esprit doux et porté à la piété, il la faut recevoir au nom de Dieu. — Je n'ai [363] pas encore mérité la grâce d'être tout à fait déposée de la supériorité. Si ce bien m'arrive un jour, je vous prie de vous en réjouir avec moi. Il me semble que l'on me devrait donner ce soulagement pour servir avec plus de loisir nos chères maisons, qui s'adressent à moi. Dieu, et l'autorité de laquelle dépend mon obéissance feront ce qui leur plaira.

LETTRE MDCCLII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Dispositions intérieures de la Sainte. — Anéantir les inclinations humaines par un simple regard en Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 28 février 1641.

Ma très-chère fille,

Je ne peux guère écrire de ma main sans que s'accroisse la défluxion que j'ai sur un œil ; noire bonne Sœur Jeanne-Thérèse vous dira donc le surplus. Hélas ! ma fille, que je serais heureuse si j'avais cette vue ou sentiment que c'est notre bon Dieu qui consume mon être dans son feu divin ; je ne me soucie pas de souffrir, mais je crains de l'offenser et de périr. Je ne saurais rien désirer, sinon l'accomplissement de sa très-sainte volonté, et que je fasse ce qui lui plaît : demandez-lui incessamment cette grâce.

Votre cher cœur va bien : plus il anéantira toutes ses vues et inclinations en ce simple regard d'unité, mieux il fera ce que Dieu requiert de vous ; alentissez, tant qu'il vous sera possible, ces ardeurs de faire et souffrir, réduisez tout à la douceur et à bien employer les occasions que Dieu vous présente en chaque moment, ne permettant à votre esprit de regarder plus loin, tant qu'il se pourra. Je vous prie, ma très-chère fille, n'ayez en aucune façon cette crainte de vous attendrir sur votre corps, je [364] vous assure que vous êtes incapable de le faire ; mais assurez-vous que Dieu veut que vous fassiez tout ce qui sera requis pour vous maintenir en force et en santé, je vous en conjure, car je sais bien que c'est la volonté de Dieu que vous le fassiez. — Ne me faites jamais excuse d'aucune chose que vous m'écriviez ou disiez, non, je vous prie ; vivons dans cette pleine et franche confiance, car je désire qu'il n'y ait qu'un cœur et une âme entre nous : je crois que Notre-Seigneur le veut. Son saint Nom soit béni et celui de sa sainte Mère. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE M DC CL III (Inédite) - À MONSIEUR DE BÉGET

ABBÉ DE SAINT-VOZY

Respect de la Sainte pour cet ecclésiastique ; elle recommande le monastère du Puy à sa sagesse.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 7 mars 1641.

Monsieur,

Depuis que Notre-Seigneur m'a fait la grâce d'avoir connaissance de votre piété, sa Bonté a gravé en même temps en mon âme une si grande estime de votre vertu, de votre mérite, et du bonheur que nos Sœurs vos filles ont d'être dirigées par vos saints et sages avis, qu'il me semble, Monsieur, avec la divine grâce, que de ma vie je ne vous saurais oublier, et prie Notre-Seigneur augmenter de plus en plus ses précieux dons et grâces en votre bénite âme. Mais, Monsieur, permettez-moi aussi de vous conjurer de me tenir la promesse que votre bonté me fait d'avoir mémoire de moi en vos prières et sacrifices. C'est une charité de laquelle j'ai grand besoin, étant ce que je suis et avec soixante et dix ans mal employés. Obtenez-moi, Monsieur, la grâce de m'acheminer à un heureux trépas en l'amour et crainte [365] de notre bon Dieu, que je bénis de tout mon cœur du meilleur état où je vois maintenant notre maison du Puy.

Vous faites un jugement conforme à celui de notre Bienheureux Père, Monsieur, [en disant] que la fantaisie que les filles prennent de changer de monastère est une tentation ; il faut traiter cette pensée comme telle, ainsi que disait notre Bienheureux Père, car pour changer le lieu nous ne nous changeons pas nous-mêmes, nous nous portons partout. Il disait, ce Bienheureux, qu'il ne fallait point écouter les filles en cet injuste désir, qui ne provient que de peu de vertu. J'espère que Notre-Seigneur conservera ma chère Sœur la Supérieure, et lui fera la grâce de dresser si solidement quelque Sœur pour lui succéder, que tous les défauts passés seront réparés, Dieu aidant, et vous, Monsieur.

J'ai une grande croyance que les bons succès qui arriveront en notre maison du Puy seront des bénédictions de Dieu départies à ces chères âmes, parce que vous les aurez obtenues de Dieu pour elles, en qui j'espère que sa Bonté rendra votre sainte affection et vos soins paternels utiles. Je vous supplie, Monsieur, de me joindre à ces chères filles, et me croire plus que pas une, Monsieur, votre, etc.

Conforme à l'original gardé à la Visitation Je Saint-Étienne.

LETTRE MDCCLIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Les Sœurs du deuxième monastère d'Annecy demandent à placer cette Supérieure sur leur catalogue pour la prochaine élection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 mars 1641.

Ma très-chère fille,

Nous voyant presque à la veille de [la fin de] votre triennal, et du mien, je ne me mets pas en peine de vous faire réponse [366] sur ce qui vous regarde, car je ne vois aucune apparence de vous laisser encore à Thonon ; car pour vous dire en toute confiance, par la main de ma Sœur Jeanne-Thérèse, si vous n'êtes pas élue dans ce premier monastère, ce que je ne désire pas pour encore, ce sera en la seconde maison, ne pouvant en conscience leur refuser cette consolation qu'elles désirent passionnément et avec raison, car elles en ont besoin, bien que leur Mère soit très-bonne. Vous ferez donc très-bien, sans faire semblant de ce que dessus, de dire à vos Sœurs qu'elles regardent à se pourvoir, et qu'elles ne se mettent pas en peine de nous davantage importuner pour vous ravoir ; car sans miracle cela ne se peut ; ce n'est pas que de bon cœur je ne veuille les servir en tout ce qui me sera possible. Donnez-leur votre avis, lorsqu'elles vous le demanderont, de ce que vous croyez être pour leur bien. — J'ai été presque toujours avec quelque défluxion, tantôt plus, tantôt moins, depuis le mois de janvier jusqu'à présent que je me porte assez bien, Dieu merci.

Ma fille, j'ai parlé l'autre jour à Monseigneur pour ma déposition. Il reçut bien mes raisons : c'est la vérité que je ne puis plus satisfaire à tant d'écritures et lectures et à la conduite d'une maison. Nos Sœurs sont fort bonnes, Dieu merci. Celles de la petite maison sont bonnes aussi, mais tout à fait dans le besoin d'une Mère ; la leur est une petite sainte, mais il est impossible qu'elle puisse plus porter le faix ni le faire utilement, et au gré de la plupart des filles,, de sorte que nos bonnes Sœurs de Thonon feront bien de penser à elles, sans leur dire toutefois à quoi vous êtes destinée. — Je suis parmi mille écritures qu'il faut ce soir pour Lyon, qui me font finir. Adieu, priez toujours plus fortement cette infinie Bonté pour mes besoins. Je suis totalement et entièrement vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [337]

LETTRE MDCCLV - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Vertus les plus nécessaires à une Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 mars 1641.

Je bénis Dieu des bonnes résolutions que vous me dites qu'ont faites nos Sœurs en leurs solitudes, et je supplie sa Bonté de leur faire la grâce de les réduire en effets : et vous, ma fille, je vous prie de les bien exercer en la mortification de leurs passions, mais particulièrement celles que vous voyez avoir quelque disposition pour le gouvernement. Portez-les fort au dénûment d'elles-mêmes, et de tout propre intérêt et recherche, car je vous dis, ma fille, que c'est de ces manquements d'où procèdent la plupart de ceux que l'on commet au gouvernement. C'est pourquoi il est nécessaire d'être grandement dénuée, et de marcher fort droitement et sincèrement devant Dieu pour y bien réussir, et surtout pour mériter de recevoir son assistance qui est si nécessaire, et sans laquelle toute notre peine et travail est de peu de valeur et sans fruit. C'est le grand bonheur d'une Supérieure d'avoir le support du prochain ; il faut supporter avec une douce égalité toutes les inégalités qui se rencontrent tant en nous-mêmes qu'en autrui. Il faut toujours tenir le dessus de nos inclinations, afin que la douceur, l'humilité et sainte joie ne manquent jamais, tant qu'il se pourra, en notre extérieur. Dieu nous donne sa sainte lumière ! Demandez-la bien pour moi, qui suis votre, etc. [368]

LETTRE MDCCLVI - À LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE[98]

SUPÉRIEURE À ANGERS

Les novices ne doivent pas sortir au parloir extérieur pour être examinées avant la profession. — Ne pas éconduire les infirmes, quand elles ont le cœur et l'esprit sains. — Il ne faut pas mettre les novices officières dans les emplois. — Il est important que la Supérieure assiste aux exercices de communauté. — Le bon air et les jardins sont nécessaires aux maisons religieuses.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 mars 1641.

Ma très-chère fille,

Je bénis Dieu de tout mon cœur de l'édification que vous avez reçue de nos Sœurs N. N. Ce sont des vraies servantes de Notre-Seigneur, grandement affermies dans l'observance de leur Règle.

Béni soit Dieu qui vous a donné un si bon Père spirituel. Il est vrai, ma fille, ce qu'il désire que les filles sortent dehors pour être examinées pour la profession, n'est pas notre coutume. Notre Bienheureux Père lui-même recevait leur examen à la grille, mais étant seul dans le parloir et la porte fermée sur elles. Il faut le dire tout simplement à ce bon Monsieur, qui étant si plein d'affection se laissera, comme je pense, gagner à cet exemple. Si néanmoins il tient ferme à son opinion, il faut lui [369] condescendre en ce point. — Soyez bien ferme à l'observance de la Règle ; mais ne soyez pas trop ferme ni chicaneuse pour le temporel. Et, pour Dieu, ne refusez jamais les filles infirmes, quand elles ont le cœur et l'esprit bien sains. Et pour les infirmités du corps, ne demandez pas de grands surcroîts de dot, sinon pour celles auxquelles il faut de grands soulagements extraordinaires. Enfin je désire qu'on connaisse que vous êtes des vraies Filles de notre Bienheureux Père. Je vous prie, ma fille, ne cherchons point l'éclat ni ces grands appareils, mais demeurons humblement à l'abri de la sainte pauvreté, il en ira mieux pour nous ; car Dieu regarde les humbles, et pour avoir un seul de ses regards, nous devrions souhaiter d'être cachées à toute la terre pour jamais.

Il me semble de remarquer dans la liste de vos officières que vous avez mis une novice blanche sacristine. Ma fille, il ne faut pas faire cela, s'il vous plaît, sinon qu'il y eût une nécessité tout à fait extraordinaire. Il faut se contenter de les mettre aides d'offices, et leur faut bien donner le temps du noviciat pour s'instruire des observances et se fonder dans l'esprit intérieur. — L'on m'a écrit que votre infirmité corporelle ne dure pas ; j'en suis fort aise, ne pouvant assez exagérer comme la présence d'une Supérieure est nécessaire dans les communautés. Tenez-vous-y le plus que vous pourrez. Certes, nous autres Supérieures avons grande obligation de nous tenir sur nos gardes, afin que servant les autres nous ne nous oubliions pas nous-mêmes pour le bien éternel de notre âme. — Je congratule nos chères Sœurs de l'utilité qu'elles ont trouvée ès Méditations de la solitude, que nous avons fait dresser ici par notre chère Sœur [F. -Madeleine de Chaugy]. Tout ce qui vient de l'esprit de notre Bienheureux Père et qui est conforme à cela nous est uniquement propre.

Vous me marquez deux mauvais points en la place qu'on vous veut vendre : le bon air et les jardinages étant tout à fait [370] nécessaires aux Religieuses cloîtrées. C'est une des choses à quoi les Supérieures qui vont aux fondations doivent plus prendre garde, de donner à leur monastère une bonne situation. Notre très-honoré frère M. l'abbé de Vaux vous conseillera bien là-dessus. Vous me faites plaisir de m'en dire des nouvelles : c'est l'ami fidèle de l'Institut, et qui a une si grande intelligence et pratique de l'esprit de notre Bienheureux Père que vous ne sauriez faillir en suivant ses conseils. Je le salue très-respectueusement, et très-cordialement toutes nos Sœurs. Je les conjure de demander à Notre-Seigneur que je me puisse acheminer à faire une heureuse mort en son amour, en sa grâce et en sa crainte. Je suis en un âge où il me semble que tous ceux qui me font la charité de m'aimer, nie doivent faire ce souhait. Je vous fais celui, et à toute votre chère troupe, d'aller toujours croissant en l'amour de Dieu, auquel je suis votre, etc.

LETTRE MDCCLVII (Inédite) - À LA SŒUR ANNE-MARIE BOLLAIN

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

La Mère H. A. Lhuillicr demande sa déposition ; on ne peut la lui refuser, vu le mauvais état de sa sauté.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 8 mars 1641.

Ma très-chère fille,

Je suis toujours dans une extrême peine des continuelles maladies de ma pauvre Sœur la Supérieure, aussi bien que vous, mais enfin, elle et nous sommes à Dieu, il lui faut laisser "la conduite de tout ; sa Providence sait ce qu'elle a déterminé d'en faire. Depuis mes dernières lettres auxquelles je m'étais jointe, comme de raison, au sentiment de notre bon M. Vincent, [371] j'ai reçu encore un billet de sa part, par lequel elle continue à me représenter ses raisons à ce qu'elle soit déposée ; et vraiment, les ayant considérées, il me semble que ce serait charité de lui donner ce soulagement ; car votre communauté ayant l'amour et l'estime qu'elle a pour elle, ne lairra pas de la regarder, et chérir ses avis et sentiments autant que si elle était leur Mère. Enfin, ma chère fille, je crois qu'il y a quelque obligation de condescendre au désir de cette très-chère Mère. Je sais, ma chère fille, votre affection pour elle : il me suffit de vous avoir dit mon sentiment devant Dieu.

Votre communauté s'est engagée à la nôtre d'un livre ou d'un tome de toutes les Œuvres  de notre Bienheureux Père ; je désire fort de l'avoir à cause des Épîtres qui sont augmentées. Quant à la crainte que l'on a qu'un parent de notre Bienheureux Père ne fasse imprimer ses sermons, si le dessein ne se rompt, au moins sera-t-il différé pour donner temps aux imprimeurs de se défaire de tous les exemplaires, pour se rembourser des grands frais qu'ils ont faits pour imprimer toutes les Œuvres de ce Bienheureux ; mais, ma fille, je crois que la Vie faite par le Père Talon n'est pas jointe à ce tome, c'est pourquoi je vous prie de la nous faire avoir à part. Nous n'avons toujours point de nouvelles du livre des Méditations, ni nos Sœurs de Lyon non plus. Recommandez-moi à la divine miséricorde et me croyez d'un cœur invariable, votre très-humble, etc. — Ma très-chère vieille fille que j'aime cordialement, mille saluts à notre très-bon Père M. Vincent.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.

LETTRE MDCCLVIII (Inédite) - À LA SŒUR MARIE-SUZANNE DURET

MAÎTRESSE DES NOVICES À DRAGUIGNAN

Instances faites par le monastère de Draguignan pour obtenir de la conserver. — Le comble de l'humilité consiste dans l'abandon de soi-même entre les mains de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Ma très-chère fille,

C'est la vérité que pour la consolation de votre bon père je désirerais vous retirer, mais ma Sœur la Supérieure me fait une si grande instance pour vous laisser, et de la part aussi de ses Sœurs, que je ferais conscience de vous ôter de là. Mais il faudra que vous en écriviez à votre bon père, selon que ma Sœur Jeanne-Thérèse vous dira de notre part. Ma très-chère fille, tâchez de correspondre à l'affection de vos Sœurs et à ce qu'elles attendent de vous, et surtout au dessein que Notre-Seigneur a de se servir de vous en cette chère maison. Et vous le ferez, ma fille ; je l'espère de la bonté de Dieu, et de votre fidélité à suivre exactement les saintes lumières et bons désirs qu'il vous a donnés en votre retraite : la très-sainte humilité, dont le haut bout est la parfaite remise et abandonnement de soi-même à Dieu, et la fidélité à vous tenir en sa divine présence, sans tous amuser à regarder comment, mais multiplier les retours et élancements de cœur à Dieu, tandis que vous le pourrez. Et pour Dieu, ma très-chère fille, défaites-vous bien de vous-même et de vos propres recherches et intérêts, et ne cherchez que Dieu et le bien des âmes que vous servez, et ayez une entière douceur et patience en ce saint service, et Dieu vous en bénira. J'en supplie sa Bonté, et vous de me bien recommander à sa [373] miséricorde, et toutes vos Sœurs novices que je salue avec vous, leur souhaitant la vraie humilité avec l'exacte observance. Je suis toute vôtre de cœur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLIX - À LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE À MONTPELLIER

Désir de connaître son avis sur Sœur F. E. de Nouvery, demandée pour être Supérieure à Saint-Flour. — Prolongation de séjour en Provence de quelques Religieuses d'Annecy. — Extrême pauvreté du monastère de Nancy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 15 mars [1641].

Ma très-chère fille,

Je supplie notre divin Sauveur de vous rendre abondamment participante de sa douloureuse mort et passion.

Ce mot est pour vous dire que ma Sœur la Supérieure de Saint-Flour nous demande instamment notre Sœur F. E. [de Nouvery] pour être mise sur le catalogue, à cause qu'elles l'ont connue pendant son séjour à Riom. Je lui ai répondu que je désirais qu'elle demeurât un peu auprès de vous avant de la remettre en charge, leur nommant plusieurs autres Sœurs déposées qu'elles pourraient avoir, en leur disant que je penserai encore si nous leur pourrons donner notre Sœur F. -Emmanuelle. Or, je vous prie, ma très-chère fille, de bien considérer devant Dieu si vous pensez qu'elle puisse utilement servir cette maison de Saint-Flour. Cela étant, je vous prie, obligez-moi d'écrire à la Mère de Saint-Flour que je vous ai priée de lui écrire qu'elles la pourront mettre sur leur catalogue, et comme vous espérez que si le sort tombe sur elle, elle réussira à la gloire de Dieu et à leur contentement, ou ce que Dieu vous dictera. Si donc vous pensez que cela se puisse faire, vous tâcherez de nous l'envoyer au plus tôt que vous pourrez avec une de vos Sœurs [374] tourières, après vous être bien en qui se si les chemins sont libres.

Notre Sœur Fr. -Catherine de Pingon ne s'en reviendra pas : nous avons prié ma Sœur la Supérieure de la garder à cause que nous sommes soixante Sœurs, qui est plus que le monastère n'en peut contenir. Notre Sœur M. -Suzanne Duret ne revient pas non plus ; ma Sœur la Supérieure de Draguignan ne s'en peut passer. — J'ai encore mandé à ma Sœur la Supérieure de Saint-Flour que ma Sœur la Supérieure d'Arles leur serait fort propre ; mais que l'on m'avait mandé qu'elle avait été fort malade et qu'elle avait grand'peine de se remettre, que néanmoins je vous écrirais pour savoir l'état de sa santé ; c'est pourquoi je vous prie, ma fille, de vous enquérir de sa santé, et selon cela écrivez-en de ma part à cette bonne Mère de Saint-Flour parce que vous avez plus de commodité de lui faire tenir des lettres que nous. Faites donc fort soigneusement cette commission. Si votre conscience vous dicte que ni l'une ni l'autre de ces deux chères Sœurs ne doivent pas être proposées, il ne se faudra pas tant presser de les faire, revenir, surtout ma Sœur la Supérieure d'Arles, laquelle, je crois, serait encore utile à cette maison d'Arles, et aussi pour le sujet du grand nombre que nous sommes. Je vous dis ceci afin que si vous renvoyez ma Sœur Fr. -Emmanuelle, l'on ne presse point ma Sœur Fr. -Angélique [Garin] de s'en revenir après sa déposition. Ne dites en façon quelconque à ma Sœur Fr. -Emmanuelle qu'on la demande à Saint-Flour.

Ma chère fille, je ne sais si vous savez l'extrême pauvreté où sont réduites nos pauvres Sœurs de Nancy. Elles nous ont mandé qu'il y a plus de trois ans qu'elles n'ont mis graisse dans leur potage, et qu'elles mourraient entièrement de faim n'était le pain de munition que le Roi leur fait [donner par] aumône, qu'elles vont pieds nus, faute d'avoir des bas, et qu'elles n'ont presque plus de quoi se vêtir ni reblanchir. Regardez un peu, je vous prie, si vous ne leur pourriez point faire quelque [375] charité, et si vous leur en pouvez aussi procurer. Si cela se peut, et que vous leur envoyiez quelque [secours], adressez-le à notre monastère de Lyon où nous le ferons prendre, en y joignant ce que nous espérons leur envoyer, sinon qu'il vous fût plus commode de le faire tenir à notre premier monastère de Paris. Votre Charité nous fera savoir au plus tôt ce que vous pourrez faire. — Ma toute très-chère fille, voyez et pesez bien devant Dieu si cette chère Sœur Fr. -Emmanuelle a de quoi servir utilement la maison de Saint-Flour, avec des bons avis que vous et moi pourrions lui donner ; car enfin je ne puis ni ne veux tromper les maisons. Faites-moi prompte réponse, et toujours un peu de vos nouvelles ; car vous êtes infiniment la très-chère fille de mon cœur, que je prie Dieu combler de son pur amour. Priez bien cette infinie Bonté pour moi qui suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLX - À UN RÉVÉREND PÉRE JÉSUITE

À AOSTE

La fondation de Verceil a été proposée au monastère d'Annecy, qui la céderait volontiers à celui d'Aoste. — Justification de la Mère J. S. de Chamousset ; persécution dont elle est victime. — Sentiment d'estime pour Sœur F. C Solar.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 mars [1641].

Mon Révérend Père,

J'ai communiqué votre lettre sitôt que je l'eus reçue, qui fut avant-hier seulement, à Mgr de Genève. Il se trouva de même sentiment que celui de Mgr d'Aoste et le nôtre, mon très-cher Père, jugeant qu'il est nécessaire de donner des filles bien solides en la vertu et l'esprit de l'Institut pour la fondation de Verceil. Madame l'Infante Marie lui avait écrit, le priant d'y pourvoir par des filles de Savoie ou du Piémont, ou bien, lui dit-elle, l'on en prendrait au monastère d'Aoste, sur quoi j'ai [376] dit à notre prélat, que j'avais reçu une lettre de nos Sœurs d'Aoste qui m'écrivent que Mgr leur digne prélat voulait, conformément au désir de la Sérénissime Infante, que la fondation de Verceil se fit des Sœurs de votre maison ; à quoi j'avais répondu que j'en serais fort aise, me semblant que l'on m'ôtait une montagne de dessus les épaules, de nous décharger du soin de cette fondation-là, ajoutant que j'appréhendais un peu que la Sœur qu'elle me nommait pour y être Supérieure n'eût pas tout ce qui serait requis pour la conduite d'une maison, que néanmoins il fallait espérer que Dieu suppléerait. Là-dessus, je ne pensais plus à cette affaire quand nous avons reçu votre lettre, mon très-cher Père, sur laquelle Mgr de Genève trouve bon que nous préparions deux ou trois de nos professes des plus propres à cet emploi ; que si Mgr d'Aoste continue en son désir, elles se trouvent prêtes ; mais nous ne remuerons rien que nous n'ayons son ordre et son commandement, suppliant Notre-Seigneur de lui faire voir ce qui sera de sa très-sainte volonté, et nous de l'exécuter à sa plus grande gloire, n'y prétendant que cela, m'étant très-indifférent où l'on prenne des filles pour cette œuvre. Et je vous assure, mon très-cher Père, que nos Sœurs sont si bonnes, que je serais toujours plus aise de les garder que de les mettre dehors, si le bon plaisir de Dieu était tel. En tout, sa très-sainte volonté soit faite !

Je suis extrêmement touchée du dégoût et déplaisir que Votre Révérence reçoit de nos Sœurs. Si jamais j'ai la liberté de leur en dire ma pensée, je le ferai fort librement, car vraiment elles ont très-grand tort. Je suis étonnée que la Mère y ait part, elle que j'ai toujours crue et connue fort bonne ; vos Révérends Pères m'en avaient rendu de fort bons témoignages. Je pense que cela procède de la personne que vous me marquez sans la nommer.[99] [377] Hélas ! mon très-cher Père, si elle s'oublie en sorte cette personne-là, que le monde en soit mal édifié, comment votre bonté et sainte affection pour l'Institut peuvent-elles souffrir cela, sans avertir Mgr l'évêque, qui est si bon et pieux, que je m'assure il ne lui permettrait pas la continuation du service qu'il rend ? Cela est bien important. Je prie Dieu, par sa bonté, d'y mettre remède nécessaire, et de donner à nos Sœurs de là le respect et la confiance que toutes les Filles de la Visitation doivent à tous ceux de votre Compagnie, à laquelle nous avons des obligations infinies. Faites-moi la charité, mon très-cher Père, de votre souvenir au saint sacrifice ; et je prie Dieu vous combler de son saint amour, demeurant de Votre Révérence, mon très-cher Père, etc.

[P. S.] Mon très-cher Père, j'ai considéré qu'il est impossible de bien fournir cette fondation, qu'il n'y ait quatre professes, tant pour les raisons que vous dites que pour celles de dire l'Office, et plusieurs que l'expérience m'a fait voir en la fondation de Turin. Et si l'on prend des Religieuses en cette maison, il serait tout à fait nécessaire, ce me semble, de ne prendre en Aoste que la Sœur Catherine-Françoise [Solar] avec des novices ; car si l'on y prenait encore une autre professe, je craindrais que son esprit ne se pût pas si bien unir avec les [378] nôtres, ce que fera celui de notre Sœur Catherine-Françoise que je trouve dans une disposition fort à mon gré. Je vous dis ainsi simplement toutes mes pensées, mon très-cher Père, et que nous désirons aussi que si Monseigneur se résout de prendre ici des filles, l'on nous avertisse à l'avantage, car nous désirons de bien accompagner la Mère, qui est une fille de solide vertu, qui a déjà gouverné, et qui y était destinée dès il y a cinq ou six ans que l'on nous pressait de la faire venir, laquelle parle et entend le piémontais, ayant demeuré en ce pays-là plusieurs années. Je ne dis rien du temporel, parce que je vois qu'outre les revenus du monastère, Messeigneurs les princes et Madame l'Infante Marie donnent suffisamment pour l'entretien de celles que l'on enverra. Quand feu Son Altesse Victor-Amédée voulut que le monastère de Verceil nous fût remis, il nous assigna de sa bonne volonté quatre cents écus d'or ; mais Mgr de Genève, qui avait les papiers, ne sait ce que tout cela est devenu. Je vous dis tout ceci comme il me vient, mon très-cher Père. Dieu veuille conduire tout ce dessein à sa gloire et soit béni éternellement !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lisbonne.

LETTRE MDCCLXI - CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE "LA VISITATION

Union de prières entre l'Ordre du Carmel et celui de la Visitation. Insérer cet acte dans le Livre du Chapitre.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 20 mars 1641.

Mes très-chères Sœurs,

La très-adorable Trinité ayant inspiré à feu M. le commandeur de Sillery, notre très-honoré Père et bienfaiteur, un désir extrême qu'il y eût une particulière union et sainte liaison entre le saint Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et le nôtre, il en parla au Révérend Père Gibieux, Supérieur de ce saint Ordre, [379] et à la Mère Marie de la Trinité, qui reçut cette proposition avec une affection toute sincère, ainsi que me l'a écrit le Révérend Père Gibieux, ajoutant qu'il a aussi reconnu le même désir en l'âme de la Bienheureuse Mère Madeleine de saint Joseph. Ce dessein étant d'une très-grande consolation et utilité spirituelle, nous l'avons accepté cordialement pour toute notre Congrégation, avec action de grâces à Dieu et envers ces saintes âmes qui nous font celle de le désirer. La fin de cette sainte liaison est d'honorer par icelle le saint mystère de l'Incarnation du Verbe et ses liaisons adorables avec notre humanité, qui est une chose beaucoup plus efficace que tout ce qui se pourrait faire à l'extérieur, appliquant à cette intention et pour les besoins des deux Ordres les communions qui s'y font le samedi. Pour cela, la Révérende Mère Marie de la Trinité m'écrivit, comme première professe de leur Ordre en France et plus ancienne prieure, qu'elle offre sa volonté à Dieu pour faire cette sainte liaison en toutes " les âmes de leur Ordre, selon les desseins et conseils adorables de sa divine Majesté et de sa très-sainte Mère sur ces deux Ordres, qui lui appartiennent plus particulièrement. Je fais le même pour toutes celles de notre Institut, me confiant en Vos Charités, mes très-chères Sœurs, que vous ne me désavouerez pas, ains que vous joindrez votre intention à la nôtre, ce que je vous supplie très-humblement de faire en une communion générale faite à ce dessein.

Et afin que rien n'alentisse cette sainte union, la bonne Mère de la Sainte-Trinité et nous désirons qu'à chaque fête de l'Immaculée Conception de la Très-Sainte Vierge Notre-Dame et à celle du disciple bien-aimé saint Jean, nous renouvelions cette offrande de nos volontés, et pour relier de nouveau nos cœurs en la dilection de Notre-Seigneur et de sa très-sainte Mère, avec cette sainte intention encore les unes pour les autres, pour nous aider à obtenir la grâce de mourir en acte de put-amour et vraie contrition. [380]

Fait en notre premier monastère d'Annecy, le 20 mars 1641.

[P. S.] Cet écrit, mes très-chères Sœurs, doit être inséré dans votre Livre du Chapitre, de crainte que dans la suite du temps, venant à s'en oublier, on perde les fruits d'une si sainte union, que je vous prie de tout mon cœur de conserver chèrement ; et dès que vous serez établies, dans la suite, en quelque ville où il y aura des Religieuses Carmélites, vous leur fassiez savoir, afin de la renouveler avec elles, et cela pour toujours, je vous en conjure.

Conforme à la copie insérée dans le Livre du Chapitre de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

Démarches faites par les Sœurs de Thonon pour conserver leur Supérieure. Désir de la voir élire au deuxième monastère d'Annecy. — Avis spirituels.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 20 mars 1641.

Ma très-chère fille,

Nos bonnes Sœurs vos filles font enfin tout ce qu'elles peuvent pour avoir la consolation de vous ravoir, en quoi elles ont raison ; mais je ne vois encore point d'apparence que cela se puisse faire, n'ayant point encore l'assurance si nous pourrons avoir ma Sœur de Blonay. Si donc ma Sœur M. -Antoinette [Teste de Vosery] est en cette maison, il est très-nécessaire que vous soyez dans la seconde ; car, comme je vous ai déjà dit, la petite Mère est très-bonne, mais elle n'a pas ce qui lui est nécessaire pour faire estimer sa conduite à plusieurs de ses filles, ce qui porte grand préjudice dans cette maison-là. Vous connaissez combien elle est craintive et appréhensive, toutes choses l'accablent, si qu'il lui serait impossible de faire encore un triennal ; elle vous désire passionnément. Je vous prie, ma fille, regardez [381] un peu bien devant Dieu laquelle des deux maisons, savoir, celle où vous êtes ou la seconde, a plus de nécessité de vous avoir, et me dites en cela, comme en toute autre chose, votre pensée ; car je vous assure que, si vous ou ma Sœur M. -Antoinette n'y êtes, je ne sais qui leur donner. Je crois qu'elles ne goûteraient pas ma Sœur Fr. -Emmanuelle, que nous faisons pourtant revenir. Si vos Sœurs la pouvaient goûter, j'en serais bien aise, et je m'assure qu'elle suivrait exactement le bon règlement que Dieu a établi par vous dans votre maison. — Ma Sœur la Supérieure d'Arles est si fort infirme que l'on craint qu'elle ne soit percluse de ses bras.

Voilà que nous nous venons d'obliger pour votre maison, car jamais l'on n'eût eu de l'argent autrement. Or, c'est une rente qu'il faut payer à jour nommé, et avoir promesse bien faite d'en dédommager le maître. — Non jamais, ce me semble, vous ne correspondrez à la conduite intérieure de Dieu sur vous, que par la fidélité du retranchement de tous ces actes que votre esprit veut faire soi-même sans y être attiré [de la grâce], qui ne veut de vous que cette vue et simple regard en Dieu sans mélange. Et plus vous vous tiendrez ferme là, plus vous avancerez, retranchant toutes ces réflexions et peines que vous vous donnez pour vos lâchetés et infidélités, car je sais que vous n'y faites aucune faute contre votre devoir qui vous presse. Il faut vous modérer, et bien prier Dieu pour moi qui suis toute vôtre.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [382]

LETTRE MDCCLXIII - À LA SŒUR PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

À BLOIS

Ne pas s'opposer à ce qu'on l'inscrive sur le catalogue pour la prochaine élection.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Ma très-chère fille,

Je reçus seulement hier une lettre à laquelle je suis nécessitée de répondre un peu brièvement, pour ne pas perdre l'occasion qui se présente demain de faire tenir nos lettres. Je vous dis donc, ma très-chère fille, que Dieu sait les misères qui sont en nous ; mais Il sait aussi les biens qu'il y a mis pour le service de sa gloire ; c'est pourquoi, ma très-chère fille, je vous prie de n'apporter point de résistance pour empêcher que vous ne soyez mise sur le catalogue. Laissez-vous à la merci de la divine Providence, sans aucun empêchement de votre part, car si vous n'êtes bien changée, ce que je ne crois pas (ains que vous vous serez rendue toujours plus solide en la pratique des vraies vertus de l'Institut), j'espère en Notre-Seigneur que vous servirez très-utilement cette maison-là, et la maintiendrez non-seulement en bon état auquel elle est, mais l'irez toujours perfectionnant davantage : j'ai celle confiance en Dieu. Demeurez donc humblement soumise à tout ce que l'on voudra faire de vous, et me recommandez sans cesse à la divine miséricorde. Croyez que je serai inviolablement et de tout mon cœur, votre, etc.

[P. S.] Ma très-chère fille, votre cœur va bien : tenez-le fortement dans cette sainte simplicité de ne se point regarder, ni ce qui se passe en vous, mais de vous laisser à Dieu telle que vous êtes, tâchant seulement de marcher fidèlement dans vos [383] observances avec l'esprit d'une profonde humilité, douceur et très-grande charité et support envers le prochain. Dieu vous en fasse la grâce.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXIV - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Promesse de se rendre à Moulins. Incertitude pour l'époque précise du départ.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 3 avril [1641].

Madame,

J'ai pensé que je devais vous accuser la réception de vos lettres, attendant que, par la guérison de Mgr de Genève, je vous puisse dire assurément le temps qu'il faudrait envoyer l'équipage ; car je n'ai su voir ce bon seigneur depuis la réception de vos lettres. Ne craignez point, Madame, que j'apporte aucune difficulté à ce désiré voyage ; je pense que je choisirais plutôt la mort que d'avancer une parole pour cela, ni aussi pour le faire, désirant absolument de n'avoir aucune part à la disposition de ce peu de jours qui me restent, que celle de la simple obéissance, bien que je vous puisse assurer, Madame, que lorsque Mgr de Genève me dit qu'il vous avait accordé votre désir, j'en ressentis quelque soulagement pour votre respect particulier ; car Dieu sait en quel degré d'honneur, d'estime et d'amour, votre digne personne est au milieu de mon cœur. Mais ce qui me fit écrire douteusement, c'est que je ne savais pas ce que Mgr de Genève avait écrit, et qui me fâcha un peu que nos Sœurs de Moulins eussent écrit à [quelques-uns] de nos monastères, et à moi aussi, que je leur avais promis d'aller, ce que je savais bien n'avoir pas fait, ains seulement que je leur avais [384] écrit que si l'obéissance m'ordonnait d'aller, je le ferais de tout mon cœur, ce qui est vrai. Dieu me fasse la grâce de faire toujours sa sainte volonté, et comble de son pur amour votre chère et digne âme, demeurant avec une profonde révérence, Madame, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE MDCCLXV - À LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE

SUPÉRIEURE À ANGERS

On ne recourt au Père spirituel que dans des occasions importantes. — Dès le commencement de l'Institut on a pris la discipline deux fois la semaine. — Les maladies mentales des parents ne sont pas toujours un empêchement à la réception des enfants.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 3 avril 1641.

Ma toute chère fille,

Vraiment, je trouve par votre dernière lettre que vous êtes pourvue d'un Père spirituel bien soigneux de vouloir visiter nos Sœurs si souvent, et pour l'ordinaire deux fois la semaine. Il faut ménager ses bonnes volontés fort discrètement, lui faisant voir la Règle qui dit qu'on n'aura recours au Père spirituel que pour les choses importantes, et où il sera requis d'une spéciale Providence ; que tout le reste demeure à la charge de la Supérieure, crainte d'être importunes, pour des choses trop minces, à Messieurs nos Supérieurs, avec lesquels nous traitons avec un très-grand respect. Il lui faut dire tout simplement que notre vie est de nous tenir le plus que nous pouvons auprès de Dieu ; que cela nous fait vivre en grande paix, sans beaucoup de choses à faire ni à dire. Et faut procurer que les Sœurs qui parleront à ce bon Monsieur lui fassent entendre, comme par manière d'entretien, mais très-respectueusement et [385] amiablement, que notre saint Fondateur nous a tellement laissé par le menu dans ses écrits, tout ce que nous avons à faire, que, si nous nous y tenions attachées, nous n'aurions quasi jamais besoin d'autre chose ; cela l'instruira facilement comme il se doit comporter en la charge de Père spirituel. Mais je vous conjure que ceci se fasse très-doucement et aimablement ; car il ne faut rien oublier pour se conserver un bon ami, à plus forte raison un cordial Père spirituel.

Vraiment, ma fille, c'est une mauvaise affaire que la défense si absolue que vous a faite, à toutes, Mgr votre bon prélat, de faire la discipline. Il est très-vrai ce qu'il dit, que notre Bienheureux Père ne l'a pas ordonné pour règle déterminée : aussi plusieurs Fondateurs n'ont point déterminé les macérations, et on ne laisse pas de les pratiquer, parce qu'ils en ont permis et conseillé l'usage. Il faut faire entendre, avec toute soumission et respect à ce digne seigneur, que la coutume est universelle dans toute notre Congrégation, et dès son premier commencement de faire la discipline deux fois la semaine, ce qui s'est établi par la permission et conseil de notre Bienheureux Fondateur, sans obligation de conscience toutefois ; que dans les Ordres religieux les coutumes générales ont force [de loi] et sont tenues pour règle ; que le sujet pour lequel la discipline n'est que permise et non commandée dans les Constitutions, c'est que notre Ordre étant institué pour les infirmes, si la discipline était d'obligation il les en faudrait dispenser ; et notre Bienheureux Père a désiré que les Règles obligeantes [d'obligation] fussent si saintement mitigées, que les infirmes mêmes les puissent observer. Il ne faut rien oublier pour ravoir votre liberté et vous tenir dans l'uniformité de toutes les maisons. Si vous ne pouvez rien obtenir de ce bon prélat, vous m'en avertirez, et je prendrai la confiance de lui en écrire ; cependant il faut avoir patience et obéir.

Quant à ce que le Coutumier dit de s'enquérir des races des filles que l'on reçoit, cela s'entend quand on sait quelques parents [386] fols ; il faut soigneusement s'informer si c'est un mal héréditaire. Que si l'on apprend qu'il y ait quelques parents de suite entachés de ce mal, c'est une marque qu'il y a une tare en la race, et ne faut point admettre les filles à la profession, sinon qu'elles aient l'esprit extraordinairement doux, fort gai et exempt de toute mélancolie et bizarrerie. Quant à ce que vous me dites du père de N., cela ne doit pas seulement être considéré ; et il faut savoir une fois pour toutes, que lorsque la folie ou l'humeur hypocondriaque arrive à une personne par des accidents funestes et des afflictions extrêmes, alors la tare n'est pas en la race, mais en la personne particulière, et cela ne doit pas préjudicier aux filles. — Quant à la fondation de N., je serais bien aise qu'elle se fît ; mais je ne saurais consentir aux fondations que l'entière observance du Coutumier n'y soit, pour le temporel et spirituel. Il n'y a rien à craindre, puisque vous avez l'avis de notre bon M. l'abbé de Vaux ; car c'est l'ami fidèle, les conseils duquel on peut et doit recevoir sans crainte, Dieu ayant mis dans cette âme bénite une si grande intelligence et pratique de l'esprit de notre Bienheureux Père, que je serai toujours en plein repos de ce que nos Sœurs feront par son avis. Recommandez-moi à ses prières. Votre, etc.

LETTRE MDCCLXVI - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Réponse favorable du cardinal de Lyon pour le retour de cette Mère à Annecy ; joie qu'en éprouve la Sainte et toute la communauté. Comment traiter avec les Sœurs de Bellecour.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 avril 1641.

Ma très-chère et bien-aimée fille,

Ma Sœur votre compagne m'a écrit que vous étiez bien malade d'une fièvre tierce, et ma Sœur la Supérieure de [387] Bellecour m'écrit qu'outre cela vous avez une enflure. Tout cela me tient un peu en peine, et fait désirer d'avoir promptement de vos nouvelles. Et cependant je m'en vais vous en dire une, qui est que Son Éminence a fait réponse à Mgr de Genève, auquel il écrit une lettre fort courtoise, lui disant que si bien on lui avait fait entendre que vous étiez professe de Lyon, que néanmoins, pour lui témoigner la déférence qu'il lui veut rendre et le désir qu'il a de le servir, il lui accorde votre retour en ce monastère, et envoie quant et quant une très-belle et fort honorable obéissance ; de sorte, ma très-chère fille, que vous voilà toute nôtre, dont je bénis Dieu de tout mon cœur, qui me veut donner la chère consolation de nous revoir un peu ici à souhait toutes ensemble.

Quant à mon voyage de Moulins, il est fort incertain. Monseigneur branle fort au manche, et M. notre Père spirituel encore plus, à cause que ces nuits passées j'ai été travaillée de mes défluxions. Pour moi, ma chère fille, j'en suis dans une parfaite et entière indifférence ; pourvu que j'obéisse, il me suffit. Ma Sœur la Supérieure de Bellecour, par un billet que j'ai reçu hier d'elle, me dit qu'elle attendait Son Éminence pour savoir sa volonté avant que d'accorder ma Sœur de la Martinière à nos Sœurs de Moulins.

Il me tarde un peu de savoir tout cela, mais surtout d'avoir de vos nouvelles ; faites-m'en donc part le plus promptement que vous pourrez, et me dites tout simplement si vous pensez d'avoir les forces et la santé, comme je l'espère et le désire, pour porter le faix de la supériorité ; car, voyez-vous, je ne doute point que nos Sœurs ne vous élisent, et c'est mon désir ; car il me semble que cela se doit pour plusieurs saintes raisons qui regardent encore la conservation de l'estime et bonne odeur que Dieu vous a données dans l'Institut, que la conduite que l'on a tenue sur vous à Lyon a semblé devoir ternir, bien que cela ne soit pas. Enfin, ma très-chère, j'adore la souveraine [388] Providence qui dispose toutes choses à notre mieux ; bénie soit-elle de cette douce consolation qu'elle nous prépare ! Et nos Supérieurs et nos Sœurs en ont un grand contentement ; mais il m'est avis que nul n'est égal au mien de revoir ma très-chère cadette auprès de moi, passer le reste de mes jours avec elle, l'avoir pour Mère très-chère, pour fille uniquement aimée, et pour Sœur de parfaite confiance. Je ne puis que bénir sans fin la bonté de notre divin Sauveur, et la supplier de me faire la grâce de profiter de ce bonheur.

J'ai écrit ma joie partout : témoignez la vôtre aussi de retourner ici, surtout à Lyon, disant que béni soit Dieu qui a donné une si heureuse fin aux afflictions que sa Providence a permis que vous ayez reçues, sans rien dire davantage, sinon les prier de vous aimer en Notre-Seigneur, et les assurer que votre dilection pour elles sera éternelle ; et ne dites à qui que ce soit une seule parole qui témoigne le moindre désir du monde de retourner à Lyon, ni aucun ressentiment de tout ce qui s'est passé, mais tout amour et témoignage de bienveillance pour chacun. Je vous conjure, ma toute très-chère fille, de vous témoigner en cette occasion vraie fille de Dieu et de notre Bienheureux Père qui ne fit jamais revanche, et à l'imitation de notre Sauveur qui ne se plaignait jamais, mais rendait des effets de bonté et témoignages d'affection à ceux qui le traversaient le plus. Que Lyon retire votre compagne, comme la raison le requiert ; il faut que chacun retourne en son nid. Quelque honnête séculière vous pourra accompagner : je vous dirai ce que j'ai découvert, et comme il est évident que l'on ne vous veut point là, et que si l'on vous y eût retirée, ce n'eût été qu'amertume pour vous. C'est sans loisir que je vous écris, mais d'un cœur incomparable.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [389]

LETTRE MDCCLXVII - À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté. — Une Sœur infirme peut avoir deux tours de lit de futaine. — Devoir des Supérieures et des Sœurs déposées. — Une vraie Religieuse craint le parloir et la perte du temps. Pensée de saint François de Sales à ce sujet. — Ce serait manquer à la clôture de permettre à une enfant retirée dans le monastère de sortir toutes les semaines pour aller voir sa mère.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 5 avril 1641.

Ma très-chère sœur ma fille bien-aimée,

Dieu vous a choisie pour la direction de cette chère famille ; c'est pourquoi vous devez avoir une très-humble assurance que sa Bonté la conduira par votre entremise, si, comme un chétif instrument, vous vous tenez en sa bénite main par une entière confiance, accompagnée de la fidélité à suivre exactement les ordonnances de votre Institut et les saints et sages conseils qui vous y sont donnés, particulièrement dans votre Règle de saint Augustin et dans la Constitution de la Supérieure ; et que toujours avant de commencer les actions de votre charge, vous vous abaissiez devant Dieu pour mendier son assistance en l'action que vous devez faire : cette pratique est bien utile et nécessaire pour le bon gouvernement. Je prie Dieu qu'il vous donne toujours plus abondamment son Saint-Esprit, lequel repose sur l'âme humble, afin que votre communauté prenne de si profondes racines en celle sainte vertu que jamais plus elle ne soit ébranlée, ains qu'elle rende à Dieu et à la chère vocation l'honneur et la bonne odeur d'une sainte et bonne édification au prochain ; ce qu'il faut particulièrement qu'elle fasse par la dévotion.

Pour ce que vous me demandez, si l'on peut avoir un tour de lit d'étoffe pour cette Sœur, je vous assure que je suis étonnée que M. votre médecin ne trouve pas que deux tours de lit de futaine, qu'on permet aux Sœurs infirmes, soient aussi [390] chauds qu'un d'étoffe. Je suis assez vieille, et je couche dans une chambre où l'on ne fait point de feu, où il y a deux grandes fenêtres et deux portes ; et, si, je ne me trouve point incommodée avec des tours de lit de futaine. Nous avons encore une bonne Sœur qui passe soixante et tant d'années, laquelle couche en une chambre sans feu et à deux portes, qui n'a son lit entouré que de deux futaines. Que si, à toute extrémité, le médecin veut qu'on mette un tour de lit d'étoffe, je voudrais que l'on en mît un de futaine dessus. Vous voyez, ma chère fille, combien je veux mal aux singularités. Dieu nous fasse la grâce de nous tenir si bien closes et serrées à notre sainte Règle que nous n'en déclinions jamais.

Dieu permet que vous trouviez quelque consolation et utilité dans nos lettres, parce que vous avez un bon cœur disposé au bien, tellement que peu de chose vous profite ; c'est faire en bonne ménagère. Faites bien toujours ainsi ; mais que votre principal soin soit de remettre et abandonner vous et votre maison à la divine Providence, travaillant pour son bien selon tout le pouvoir que Dieu vous en donnera. Là où est la paix et l'observance, Dieu y est. Je suis bien aise que cela règne dans votre communauté, comme aussi l'union qui est entre vous et ma chère Sœur la déposée. Mon Dieu ! que cela est d'édification pour les communautés quand les déposées sont bonnes déposées, c'est-à-dire fort humbles, fort récolligées et retirées, et que les Mères élues sont bonnes Mères, et qu'elles prennent entièrement le fardeau avec cordialité, bonté et très-exacte observance ; je dirais encore volontiers, avec charité envers les déposées, ne les divertissant de leur sainte solitude et repos que le moins qu'il se pourra, pour leur laisser l'esprit libre et paisible de vaquer à Dieu et à elles-mêmes ; cela, selon la portée de chacune et sans gène. Je sais qu'autrefois votre chère déposée avait des attraits spéciaux à la sainte familiarité avec notre bon Dieu ; dites-moi un peu de ses nouvelles ou qu'elle m'en dise. [391] Je serais consolée d'apprendre si, maintenant qu'elle doit être déchargée des écritures et du parloir qui la divertissaient dans son précieux loisir, Notre-Seigneur lui continue ses bénédictions ; dites-lui ce petit mot de ma part.

Je salue toutes nos Sœurs et leur souhaite un cœur vivant avec le divin Sauveur, d'une vraie vie ressuscitée, séparée de tout ce misérable monde et surtout d'elles-mêmes. Ne cessez de leur recommander la retraite intérieure, la simplicité et l'amour à la bassesse. Croyez, ma fille, qu'une âme religieuse qui se plaît au parloir, se rend très-indigne de parler avec Dieu en la sainte oraison. Gardez-vous bien qu'aucune de vos Sœurs y perde du temps, ni à des écritures inutiles. J'ai quelque petit sujet de vous donner maternellement cet avis. J'estime que c'est une grande perte pour l'éternité que la perle du temps. Notre saint Fondateur, qui employait soigneusement tous les moments, disait pourtant que, quand il considérait comme il employait mal le temps, il était en grande peine que Dieu ne lui voulût pas donner son éternité, parce qu'il ne la donne qu'à ceux qui emploient bien le temps. Voilà, ma fille, les propres paroles d'un Saint ; redites-les souvent à nos chères Sœurs. — Pour la jeune fille de cette damoiselle, n'ouvrez pas cette porte, qu'entrant chez vous elle puisse sortir toutes les semaines une fois pour aller chez sa mère, cela serait contre la clôture ; mais sa mère étant bonne et pieuse, priez Notre-Seigneur qu'il parle à son cœur et lui fasse entendre que la mère de Samuel ne requit jamais que son enfant sortit de la maison de Dieu pour l'aller voir ; mais elle l'allait voir elle-même en la maison de Dieu. Il faut qu'elle imite la piété de cette ancienne dame. Votre, etc. [392]

LETTRE MDCCLXVIII - À LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE À NANTES

Humilité de la Sainte à recevoir une observation. — Quand les jeunes Sœurs surpassent les anciennes en vertus et en capacité, il faut les employer aux charges du monastère. — Comment doivent se conduire les Sœurs déposées ; elles doivent être averties de leurs manquements ; égards qui leur sont dus. — Extrême pauvreté de quelques monastères. — Conseils au sujet d'une vocation.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Ma toujours très-aimée fille,

Gardez-vous bien, je vous prie, de nourrir ces attendrissements et appréhensions de mon départ de cette chétive vie. Hélas ! vous voyez combien mon pèlerinage est prolongé, puisque me voici en la soixante et dixième année de ma vie et en bonne santé, grâce à Dieu. Je dis, grâce à Dieu, puisque la santé et la longue vie sont des bénéfices de sa Bonté qui me les a donnés sans que je les aie demandés ; mes souhaits étaient bien autres ; sa très-sainte volonté soit faite ! Ne demandez rien pour moi à ce divin Sauveur, sinon que je ne l'offense point, qu'il fasse son bon plaisir de moi, et que, quand Il me fera la grâce désirée de me retirer de ce monde, qu'il me tire dans le sein de sa miséricorde. Vous devez bien croire, ma toute chère fille, que je n'oublierai jamais votre cœur ni tout ce cher Institut.

Que vous dirai-je, ma chère fille, pour la vocation de cette bonne damoiselle ? Je vois que c'est une âme que Dieu poursuit de longue main ; nous ne savons pas si c'est en notre Institut. C'est pourquoi il faut tâcher de sonder les attraits de Dieu en cette âme ; et si elle est appelée chez nous, il se faudrait bien garder de loi fermer la porte. — Vraiment je le crois bien, ma chère fille, que N. trouve étrange que l'on m'appelle digne Mère : je le trouve aussi infiniment étrange, quand j'y fais [393] attention ; mais la plupart du temps je n'y prends pas garde.[100] Il est vrai que j'avais prié plusieurs fois que l'on ne me nommât plus, sinon notre Mère de Nessy, tandis que je serai Supérieure ; et lorsque je serai déposée, notre Sœur Jeanne-Françoise Frémyot d'Annecy ; car je suis de cette chère maison où le Bienheureux m'a mise. Je vous conjure donc, et toutes nos bien-aimées Sœurs, de ne me plus appeler digne. Hélas ! de quoi suis-je digne ? d'un supplice éternel, si une clémence infinie ne m'était appliquée. Et je me sens au fond de mon cœur très-particulièrement obligée à N. qui trouve tant à redire à ce mot de digne Mère, et vous êtes très-particulièrement ma bien-aimée fille de m'avoir si naïvement écrit cette censure. N. me l'avait déjà bien écrit avec des termes plus convenables à ce que je suis, que vous, ma fille, qui m'êtes trop douce et trop bonne. — Mais, mon Dieu, ma fille, que me dites-vous ? que vous craignez que l'on perde l'esprit de simplicité. Hélas ! quand cela sera, nous perdrons tout à fait l'esprit de la Visitation. Dieu nous défende de ce malheur !

Non, je vous supplie, ma fille, ne vous rendez point complaisante à cette petite fantaisie des filles qui veulent discerner les anciennes d'avec les jeunes. Faites-leur bien entendre ce que dit notre Bienheureux Père que « l'amour égale les amants » ; que la Congrégation de la Visitation n'étant qu'un petit corps, il n'y doit avoir qu'un cœur et une âme, tant l'union doit être grande. Et puis, comme vous dites, ce n'est plus être jeune d'avoir sept ou huit ans de profession, et quand les plus jeunes passent les anciennes en vertus et bons talents, il les faut [394] employer sans crainte ; car enfin, après qu'on a tenu les filles basses quelque temps, et qu'on voit que Dieu les dispose à servir la Religion, on les doit mettre en œuvre, car Dieu ne donne pas ces talents et dispositions en vain ; c'est une marque qu'il veut être servi d'une âme quand II lui donne de quoi le faire.

Oui, ma fille, il faut avertir les déposées de leurs défauts. Si l'on ouvre la porte à ce respect humain de n'oser avertir et reprendre les déposées, l'observance serait bientôt à bas. Ce serait une étrange chose si pour avoir été Supérieure trois ou six ans, il fallait être le reste de sa vie exempte des soumissions et humiliations de la Religion ! Dieu nous défende de cette dangereuse contagion. Il faut rendre du respect cordial aux déposées selon la Règle ; mais cela ne doit point leur faire accorder des libertés contre cette même Règle, comme seraient des exemptions du silence, permissions de faire ce qu'elles jugent à propos, n'oser lire les lettres qu'elles écrivent ou reçoivent. Elles-mêmes doivent fuir cette liberté, quoique la Supérieure leur peut et doit déférer quelque chose, mais non pour en faire coutume d'obligation générale. Il faut que les déposées marchent dans une entière observance, comme les autres. Mon Dieu ! que je fais d'état des Mères déposées qui ne recherchent et ne veulent que la soumission, la retraite et le recueillement ! Et que j'aime de tout mon cœur les Supérieures élues qui se comportent envers les déposées avec une généreuse et cordiale humilité. Je dis humilité généreuse et cordiale, pour faire qu'elles traitent les déposées avec grande bonté, demandant humblement leurs avis, et agréant avec suavité que les Sœurs rendent aux déposées le respect et la reconnaissance qu'elles leur doivent ; et d'autre part une sainte générosité qui les empêche de se gêner pour le respect des déposées, et leur fasse faire à la vue de Dieu, ce qu'elles jugeront nécessaire pour le bien du monastère et des Sœurs. [395]

Je vous remercie, ma fille, de la charité que vous avez faite à nos Sœurs de [Semur] ; mais croyez que ce ne sont pas les plus pauvres. Nos pauvres Sœurs de Nancy, ruinées par la guerre, mangent du potage à l'eau et au sel, avec quelque peu d'herbes dedans, sans une goutte de beurre ni de graisse, vivent du pain de munition des soldats, par la charité du roi, vont nu-pieds l'été, l'hiver elles portent des sabots de bois, et ont ensuite toutes les pauvretés et disettes que l'on peut colliger de celles-là. Nos pauvres Sœurs sont en telle extrémité et ne disent mot ; sans doute que Dieu voit de bon œil cette humble souffrance, à laquelle je porte une extrême compassion. Mais je vois presque toutes nos maisons si abattues et reculées par la misère générale du temps, que chaque communauté a prou peine de se soutenir soi-même, et ne savons où recourir pour faire faire la charité, personne ne pouvant donner de son abondance, mais de ce qui lui est bien nécessaire. Et véritablement je remarque que la bonté de Notre-Seigneur fait abonder beaucoup de grâces spirituelles où ces grandes disettes temporelles se trouvent.

Quant à la vocation de madame N., je ne puis pas discerner si elle est véritable ; c'est affaire de ceux qui gouvernent sa conscience. Qu'elle ne prenne pas diversité d'avis vers plusieurs personnes, mais seulement de deux ou trois, qu'elle unira ensemble, qui soient de confiance, de doctrine, d'intelligence, et surtout fort désintéressées pour son regard ; qu'elle leur expose nûment les attraits qu'elle sent, et les raisons qui l'arrêtent. Que si véritablement son appel est de Dieu, Il est le maître souverain ; personne ne peut sans crime résister à sa volonté. Mais si ce n'est qu'un simple désir que cette âme a de la retraite,. et de son débarrassement des affaires du monde, je crois que la parole de l'Écriture, qui ordonne que les mères assistent leurs enfants, doit avoir plus de force que toute autre considération. [396]

LETTRE MDCCLXIX - À LA MÈRE MARIE-PHI LIBERTE AYSEMENT

SUPÉRIEURE À APT

Extrême indigence des Sœurs de Nancy. — Estime qu'on doit faire de la pauvreté. — Avis au sujet d'une fondation. — Ne pas sortir de la clôture pour traiter d'affaires qui peuvent l'être par écrit.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 8 avril [1641].

Ma bonne et très-chère fille,

Je vois, par votre dernière lettre, que vous n'aviez pas encore reçu ma réponse aux vôtres précédentes, et à celle de ma Sœur F. -Catherine [de Pingon]. Nous apprenions par icelle votre résolution de la garder et sa détermination de demeurer ; et je vous disais, ma très-chère fille, que sitôt que nous le pourrons, nous vous accommoderons de six ou sept cents francs. Je vous assure que Dieu permet que la pauvreté soit si généralement dans l'Institut, que ce m'est une douleur sensible de voir souffrir nos pauvres Sœurs sans pouvoir tendre la main partout, comme nous en aurions la véritable affection. Quand je pense à nos pauvres Sœurs de Nancy qui vont nu-pieds et nu-jambes, qui vivent du pain de munition des soldats dont le Roi leur fait la charité, qui ont pour toute pitance un peu d'herbes pour faire du potage avec de l'eau et du sel, sans qu'il soit entré une goutte de beurre ni de graisse chez elles dès trois ans, de vrai, cela m'est une compassion extrême, aussi bien que l'état de votre pauvre chère maison. Ma très-chère fille, pour l'amour de Dieu, continuez à faire de plus en plus peser à nos Sœurs la riche part que Dieu leur donne des souffrances et pauvretés de son Fils notre Sauveur, de la sacrée Vierge et du glorieux saint Joseph ; et qu'elles soient assurées que, si elles persévèrent à faire profit, de ces bonnes occasions, leur patience et humble souffrance toucheront notre bon Dieu. Mais qu'elles s'abandonnent fort à sa Providence, qui sait le moment auquel elle veut les secourir, [397] et qu'elles s'assurent sur cette divine parole qui a promis que qui cherchera véritablement sa justice et son royaume, toutes les autres choses nécessaires suivront. Faites quelque dévotion à la Sainte Vierge et au grand saint Joseph.

Je suis bien aise, ma très-chère fille, que votre fondation [de Castellane] soit retardée. Pour l'amour de Dieu, prenez bien garde à faire vos conclusions avec Mgr de Senez quand il sera de retour, en sorte que d'une pauvre maison vous n'en fassiez pas deux pauvres, comme ont fait nos Sœurs d'Autun établissant à Charolles. Toutes deux sont dans l'extrême pauvreté ; mais si Monseigneur fait quelque bon avantage et qu'il y ait là des filles disposées et dotées pour être reçues, vous pourrez un peu décharger votre pauvre maison. J'écris encore à ma Sœur la Supérieure d'Avignon, pour vous décharger, s'il est moyen, de cette Sœur Marthe-Angélique, par le moyen de leur fondation de Tarascon. Je m'assure que son bon cœur fera tout ce qu'elle pourra obtenir de ses Sœurs ; car, pour elle, oh certes ! c'est une âme accomplie en bonté et en charité.

Vous me dites que vous et vos Sœurs avez jugé à propos que ma Sœur M. -Marguerite [de Rajat] allât à Avignon, pour parler de cette affaire avec la bonne Mère. De vrai, ma très-chère fille, il ne faut pas faire des sorties pour des choses qui se peuvent traiter par lettres, surtout avec une Mère de si grande bonté, charité et vertu, qui croira autant à vos lettres qu'à vos paroles. Ma Sœur M. -Marguerite ne nie dit rien de son voyage. J'eusse bien voulu qu'elle m'eût un peu dit comme elle a trouvé les choses à Avignon, et la fondation de Tarascon, cela m'aurait consolée, et le résultat de ce qu'elle a conclu avec la bonne Mère. — Je crois bien certes, que nos Sœurs d'Aix feront ce qu'elles pourront pour votre procès, je les en prierai encore, et je conjurerai incessamment notre bon Sauveur de faire la grâce à nos chères Sœurs de le glorifier en la manière dont la divine Bonté leur offre le moyen. Je les salue de tout mon cœur et me [398] recommande à leurs prières. De vous dire, ma toute chère fille, que je me recommande aux vôtres, ce serait, ce me semble, chose superflue, puisque je sais que votre cœur me fait ce bien, et que vous savez que c'est d'une affection très-sincère et très-véritable que je suis, ma très-chère fille, votre très-humble, etc.

LETTRE MDCCLXX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Envoi de son obéissance pour revenir à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, avril 1641.]

Ma toute chère fille,

Après avoir très-respectueusement baisé l'obéissance que nous avons obtenue pour vous, je vous l'envoie. Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, régir cette chère maison, et en particulier ma pauvre âme. Je vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les ennuis que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront chassés par cette bénite et tant attendue venue.

LETTRE MDCCLXXI - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Regret de ne pouvoir se rendre à Moulins. — Désir de voir la duchesse faire un pèlerinage au tombeau de saint François de Sales.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 10 avril [1641],

Madame,

Mgr de Genève, qui est toujours malade, m'envoya hier soir la lettre qu'il écrit à Votre Grandeur. Je vous confesse, Madame, [399] que, nonobstant l'indifférence que Dieu me donne pour l'emploi du reste de mes jours, mon cœur a été touché à cette nouvelle, non certes pour un autre sujet que pour voir vos désirs privés de leur attente ; car je sens bien que votre bonté et humilité vous donnent une certaine créance et confiance en ma chétiveté, quoique très-indigne de cette grâce, que facilement vous ne la prendriez pas à une autre. Quand je regarde cela, Madame, Dieu seul sait ce que mon cœur en ressent, et avec quelle franchise j'exposerais ma vie pour votre consolation et obéissance, si c'était son bon plaisir ; mais ne le pouvant mieux savoir que par la volonté de mes Supérieurs, je demeure en paix, me confiant que Notre-Seigneur pourvoira par des moyens plus utiles et efficaces à votre contentement, Madame, et au bien de cette maison, comme j'en supplie sa souveraine Bonté de toutes les forces de mon âme.

On pensait, Madame, que, à cause de la bonne intelligence de la France avec la Savoie, votre piété pour notre Bienheureux Père vous exciterait peut-être à désirer de faire quelque jour un pèlerinage à son tombeau. O Dieu ! si cela arrivait et que je fusse encore en ce monde, mon âme serait comblée de joie de recevoir cet honneur et consolation incomparables de voir encore une bonne fois Votre Grandeur et l'entretenir à souhait ; si c'est le dessein de Dieu, il arrivera. Cependant, je supplie son infinie douceur de remplir votre digne et très-chère âme de ses plus précieuses et saintes consolations et bénédictions ; et vous, Madame, de m'honorer toujours de votre sainte et désirée bienveillance. Croyez que c'est un trésor pour moi, que j'estime plus que de posséder tout le monde, vous révérant et ce que Dieu a mis en vous avec un très-profond respect et une très-intime affection, à laquelle je demeure pour jamais, Madame, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. [400]

LETTRE MDCCLXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Dispositions à prendre pour son retour à Annecy. — Pauvreté de plusieurs monastères.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 avril [1641].

Ma très-chère fille,

Je crois qu'à présent vous aurez reçu celle que je vous avais écrite par la voie d'un Père Jésuite, en vous envoyant votre obéissance que Son Éminence a envoyée à Mgr notre digne prélat, et lui a écrit fort cordialement. Je vous ai mandé qu'il faudrait vous en venir ici avec une tourière après que l'élection de Bourg sera faite. Mais depuis j'ai pensé, à cause de vos infirmités, qu'il sera mieux que vous preniez la nouvelle Supérieure ou votre compagne, ou celle que vous voudrez de vos Sœurs pour vous accompagner jusques ici. Vous ferez bien encore d'amener une de vos Sœurs tourières pour s'en retourner avec celle que vous amènerez.

Ma très-chère fille, je sais un peu le jeu de Lyon. J'écrivis l'autre jour à ma Sœur la Supérieure que j'avais la pensée que vous devriez aller mener votre compagne à Lyon, et par ce moyen dire adieu à vos filles, et l'assurer que dorénavant il ne se parlerait plus du passé, comme en vérité il n'en faut plus parler. Je lui disais encore qu'elle vous ramènerait ici, et que j'espérais que ce voyage ne lui serait point inutile ; mais enfin sachant les dispositions du chef de ce lieu-là, et combien puissamment il influe sur tout ce corps-là, le mieux sera que vous veniez droit, passant toutefois parles monastères qui se rencontreront le long de votre chemin, car assurément vous ne recevriez à Lyon que de nouvelles douleurs et amertumes, [ainsi que] celles qui vous témoigneraient de l'affection. — Enfin, [401] Dieu veut que vous retourniez en votre petite maison de Nessy, où vous serez reçue et regardée avec amour et estime. Je crois vous avoir mandé que le voyage de Moulins est rompu. Venez gaiement, ma toute très-chère fille, Dieu vous amène et soit béni !

Je suis grandement consolée de voir la bonté et charité de nos chères Sœurs vos filles, à l'endroit des pauvres monastères. L'auriez-vous pu croire que Semur et quatre ou cinq autres maisons sont peut-être presque autant en nécessité que celle de Nancy, laquelle, grâce à notre bon Dieu, aura à présent reçu les charitables aumônes de plusieurs de nos monastères ? Nous leur avons aussi fait donner quelque chose. Je vous prie de dire à la bonne chère Mère de Paray qu'elle ne se refroidisse pas encore de ses charités pour nos chères Sœurs de Charolles, car peut-être que si les Sœurs de Châlon n'y sont pas encore allées, quelque occasion les en pourrait empêcher ; mais qu'elle se dispose à faire la charité de donner pour chacune deux mille francs.

Si le Visiteur [supérieur de Lyon] vous va trouver, je vous prie, ma fille, qu'il ne se parle que de l'estime, honneur et affection que vous portez à Son Éminence, et de l'amour et dilection que vous avez à la bonne Mère de Lyon et à toutes ses filles ; et, au reste, toute joie et consolation de vous en revenir dans ce monastère auprès de voire vieille Mère. Nous attendons de vos réponses par l'homme qui ramènera le cheval du Père Jésuite.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. [402]

LETTRE MDCCLXXIII - À LA MÈRE CATHERINE-ÉLISABETH DE LA TOUR

SUPÉRIEURE À GRAY

Moyens à prendre pour correspondre plus facilement. — Félicitations sur le bon état spirituel et temporel de la communauté de Gray. Accommodement avec celle de Fribourg. — Maladie de l'archevêque de Bourges.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 18 avril 1641.

Ma vraiment très-chère fille,

Je vous écrivis l'autre jour par un Père Carme, qui nous promit de remettre notre lettre à Genève, au correspondant de Bourgogne. Je voudrais bien, ma très-chère fille, que vous prissiez audit Genève un correspondant, que nous sussions son nom et l'endroit où il demeure. Quasi toutes les semaines il y va des gens d'ici ; nous ferions regarder s'il n'y a point de vos lettres pour nous, et nous y enverrions aussi les nôtres, que vous feriez prendre par ceux de Gray qui vont à Genève. Ainsi nous ne serions plus en la peine où j'ai été de vous, ma vraie chère fille, n'ayant reçu aucune de vos lettres dès le Révérend Père Jésuite jusqu'au passage de M. Jobelot, et le 14 de ce mois votre paquet du 8 octobre. Nous sommes dans l'espérance de recevoir celui que vous nous mandiez, par M. Jobelot, avoir envoyé, il n'y avait que huit jours, et nous voudrions bien savoir, ma chère fille, quelle adresse vous donnez à vos lettres, lesquelles me consolent toujours plus que je ne saurais dire, et si vous avez reçu tous les petits reproches que je vous ai faits de nous laisser si longtemps sans nous écrire. Vous verrez, ma très-chère fille, que je m'oublierais plutôt moi-même que de vous oublier ; ce que je dis selon la vérité du sentiment de mon cœur. Le vôtre très-cher, ma bien-aimée fille, me fait grand plaisir de se tenir courageux en la confiance en Dieu ; [403] espérez toujours, ma fille, que ce bon Père céleste ne vous abandonnera pas.

Que votre chère communauté continue à s'avancer en l'observance et esprit intérieur, cherchant tout premièrement le royaume des cieux. Vous êtes bienheureuse d'avoir une si bonne troupe ; c'est le grand allégement des pauvres Supérieures que les bonnes filles. Après ce bon état spirituel, votre petit et bon ménage temporel m'a fort contentée. Certes, ma chère fille, c'est une grande grâce à un monastère d'avoir des Supérieures qui ménagent dans la pauvreté, la raison et la charité. Ce que je dis encore pour la consolation que j'ai eue de voir comme, selon votre petite portée, vous faites cordialement la charité aux autres, et que notre bon Dieu vous le rend si amoureusement : tout cela me sont des marques que sa Bonté porte votre faix, ma très-chère fille, et daigne bénir votre conduite ; voyant cela, vous devez, en vous humiliant profondément de ses grâces, vous conserver pour obéir à sa sainte volonté. Cette fièvre et cette défluxion sur la poitrine sont un peu à craindre et me donnent de la peine. Je vous supplie, laissez-vous traiter selon votre besoin : faites-moi ce plaisir, ma bonne et très-chère fille.

Quant à votre affaire de Champlitte, je vous ai fait ample réponse aux lettres que le Révérend Père Jésuite nous apporta. Je ne pense pas que la pauvre Mère de Fribourg, que je plains en toute façon, se retire là, puisque l'on ne s'y peut retirer tandis que les guerres durent, et je trouve, ma très-chère fille, qu'encore les chargeriez-vous prou, leur cédant votre maison de Champlitte avec huit mille francs de biens fonciers, de les charger de sept ou huit Sœurs. Je crois qu'il ne vous en reste guère plus que cela de celles qui sont venues de Champlitte. Or sus, l'on n'en est pas encore là ; s'il faut en venir à terme de transport et d'accommodement, l'on verra, avec la grâce de Dieu, à faire tout avec une égale charité. Je sais bien que votre cœur ne veut que cela, ma très-aimée fille, étant, comme vous [404] êtes, amoureuse de l'esprit de notre Bienheureux Père, que je prie vous bénir avec toute votre chère troupe, que je vous prie d'embrasser pour moi bien cordialement, et de recommander à leurs prières le bon Mgr de Bourges, qui est fort mal. Bonjour, ma toute très-aimée fille ; ne recevez jamais l'ombre d'un doute que je ne sois à l'éternité et d'un cœur tendrement maternel, ma très-chère fille, votre, etc.

Mais, ma fille, je suis vôtre d'une affection incomparable, qui me fait prier notre bon Dieu de combler votre chère âme des plus saintes grâces de son saint amour, et toutes nos Sœurs que je salue.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXXIV - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

De l'élection de Thonon. — Affaires. — Hors du monastère de sa profession, on ne donne pas de voix pour l'élection de la Supérieure. — Le bonheur et l'avancement de l'âme consistent à suivre l'attrait intérieur de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 18 avril 1641.

MA TRÈS-CHÈRE FILLE,

Nous ne pouvons encore vous donner une entière résolution touchant le désir que vos Sœurs ont de vous remettre sur leur catalogue. Assurez-les pourtant que si l'on ne leur permet pas, ce ne sera pas faute d'affection. Vous ne devez pas vous étonner de ce qu'elles font leurs efforts pour vous ravoir, car elles ont raison en cela. Nous ne sommes pas encore résolues pour nous-mêmes de ce que nous pourrons faire. La semaine qui vient l'on fera notre visite [canonique], après quoi l'on résoudra ce qui se devra. Je ne pense point à leur donner des Sœurs de céans pour leur être proposées, au cas que vous ne le soyez pas, à [405] cause de ce qu'elles nous firent entendre, que si elles ne vous avaient pas elles penseraient à se tenir chez elles. Et, pour moi, je trouve que nos bonnes Sœurs ont grand tort de ne pas agréer que l'on mette sur leur catalogue ma Sœur Anne-Françoise ; car c'est une bonne Sœur, et si elle ne leur agrée pas, elles ne seront pas obligées de l'élire. L'on ne peut pas avoir des Sœurs d'égale vertu sur un catalogue. Pour moi, je pense qu'elles doivent proposer ma Sœur l'assistante, ma Sœur M. -Françoise de Blonay, et ma Sœur Anne-Françoise [Dunant]. Si Dieu permet que vous y soyez, l'on retranchera celle qu'elles voudront.

Si Votre Charité nous mandait ce qu'elle désire faire venir de Lyon, nous le recommanderions comme le nôtre propre. L'on ne fait pas ce que l'on veut ; ces chères Sœurs ont beaucoup de surcharge pour les affaires d'autrui. Il y a plusieurs mois que l'on nous a mandé de Paris que l'on nous envoyait des livres qui sont à Lyon, et que néanmoins nous n'avons pas encore pu avoir, ni d'autres choses que nos Sœurs de Lyon nous ont achetées, parce que les marchands n'ont pas pu y aller à cause des grandes eaux. Ces jours passés, ils sont sortis avec beaucoup d'appréhension, pour la crainte qu'ils ont des soldais qui font bien du mal, à ce que l'on dit. Il faut prier Dieu pour eux. — Quand l'on sera assuré si vous demeurerez à Thonon ou si vous reviendrez, l'on vous mandera ce qui se devra faire [pour] le retour de ma Sœur Jeanne-Françoise Marcher. Cependant, vous lui devez dire tout confidemment qu'il ne faudra pas qu'elle se trouve au Chapitre ou assemblée où il sera requis de parler de l'élection. Il ne faudra pas non plus qu'elle donne sa voix, parce qu'elle n'est pas destinée pour toujours demeurer là ; on le pratique ainsi dans ce monastère.

Quant à votre peine de ne point penser aux mystères que la sainte Eglise nous représente, hélas ! ma très-chère fille, si vous le pouvez et y avez tant soit peu d'attrait et de facilité, faites-le. Mais Dieu les comprend tous en soi ; quand on est [406] uni et attentif avec Lui, cela est plus que de méditer un mystère. Il est vrai que, pendant leur octave, notre Bienheureux Père conseillait que quelquefois l'on fit quelque acte d'adoration comme serait : Je vous adore, mon Dieu, selon toute l'étendue de la vérité de ce sacré mystère. Enfin notre bonheur gît et notre avancement à suivre l'aurait intérieur de Dieu. Sa Bonté nous en fasse la grâce et soit éternellement bénie ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXXV - À LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE À PIGNEROL

Il n'est pas nécessaire que le Coutumier soit approuvé de Rome. — Se tenir étroitement attachées à l'observance ; mais en province étrangère on peut faire quelquefois de petites concessions, afin de mieux conserver l'essentiel de la Règle.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 23 avril 1641.

Ma toute bonne et chère fille,

Vous avez parlé fort à propos à M. le grand vicaire. Il est vrai, ce qu'il dit, que le Coutumier n'est pas passé à Rome ; mais il est très-vrai aussi, et je l'ai appris de personnes de grande doctrine et expérience, que les Directoires et Coutumes d'un Institut n'ont nullement besoin d'être passés à Rome ; il suffit que les Constitutions le soient. Faites-lui voir comme en divers endroits des Constitutions, qui sont approuvées à Rome, elles renvoient au Directoire. Nous n'avons point besoin de faire de consulte pour nous tenir dans cette observance dans laquelle, grâce à Dieu, toute la Congrégation vit en paix. Il faut, ma fille, que vous et vos Sœurs vous vous comportiez avec grande douceur et humilité à l'endroit de ce bon M. le grand vicaire, vous montrant toujours très-affectionnées à votre fidèle et ponctuelle observance, fort unies ensemble et uniformes en volonté, lui [407] témoignant que cette sorte de vie est douce et paisible, que les Sœurs y vivent très-contentes, parce qu'elles s'occupent beaucoup auprès de Dieu, qui doit être l'unique joie des âmes religieuses.

J'écris à M. l'ambassadeur de France, selon votre désir, afin qu'il vous procure quelque soulagement dans cette affliction. Mais enfin, ma chère fille, nous portons la croix pendue au col, il faut que nous ressentions quelquefois la pesanteur des tribulations. Celles qui viennent du côté de nos Supérieurs et pour le sujet de nos observances sont les plus sensibles. Il faut avoir un grand recours à Dieu, qui tient en sa main les cœurs de ses créatures, et qui peut les incliner vers nous lorsque nous y pensons le moins. Nous ne manquerons pas de prier et faire prier pour vous ; car je puis dire que je participe à votre souffrance. Vous avez bien fait de ne pas faire une résistance absolue au Supérieur pour donner l'habit de novice à cette fille ; mais, si c'était pour la profession, il faudrait être bien plus ferme, remontrant avec respect que nous ne pouvons trahir notre Religion, y incorporant un mauvais membre qui étant gâté et pourri pourrait infecter tout un corps innocent ; et qu'enfin nos Supérieurs sont nos Supérieurs et établis sur nous, non pas pour abolir nos lois et observances, mais pour nous maintenir en icelles. Mais, mon Dieu ! ma chère fille, il faut faire la représentation de nos raisons avec tant d'humble respect et cordiale soumission que cela même touche le cœur des Supérieurs.

Étant en une province un peu étrangère, je crois qu'il faut condescendre à laisser quelquefois certaines petites choses pour conserver ce qui est de l'essentiel de l'observance. Je vous prie, ma fille, n'entrez point en peine ni en crainte de me fâcher ; je connais si bien la sincérité et droiture de votre cœur et son zèle pour l'Institut, que je ne vous puis blâmer, et je sais qu'en de telles occasions les pauvres Supérieures ne savent que faire, [408] et souffrent beaucoup sans coulpe, mais non pas sans mérite, si elles se tiennent bien unies à la volonté de Dieu. Demeurez courageuse et pleine de confiance en ce divin Maître, et le priez bien pour moi, qui ne cesserai jamais de me dire de cœur, votre, etc.

LETTRE MDCCLXXVI - À MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY

À MOULINS

Oppositions que fait Mgr de Genève au voyage de la Sainte à Moulins.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 25 avril [1641].

Madame,

Je ne saurais vous exprimer les sentiments que mon cœur reçoit de vous voir dans l'attente de ma chétive personne, et que vos désirs soient en cela éconduits. Ainsi que Mgr de Genève vous l'a écrit, lequel, à cause des accidents qui me sont arrivés les deux mois passés, s'est résolu, par l'avis des médecins, de ne point me laisser sortir de ce monastère.[101] Croyez, Madame, que j'ai reçu à cette nouvelle une très-sensible touche pour votre seule considération, ainsi que je vous ai déjà écrit, mais enfin il faut plier et se soumettre à la très-adorable et toute sainte volonté de Dieu, qui sait l'incomparable amour et respect que sa Bonté a mis dans mon cœur pour le vôtre très-précieux, duquel la consolation m'est plus désirable que la mienne propre. Cette souveraine Providence qui est le guide et l'arrêt de tous nos désirs et desseins, sera, s'il lui plaît, votre consolation et le remède de cette chère l'ample de Moulins ; et moi, ma [409] très-honorée Madame, je vous serai toujours et à jamais entièrement vouée pour vous révérer, chérir et souhaiter le comble de toute sainteté, en qualité, Madame, de votre très-humble, très-obéissante et très-fidèle servante en Notre-Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

LETTRE MDCCLXXVII - À LA MÈRE BARBE-MARIE BOUVART

SUPÉRIEURE AU MANS

Le bonheur d'une communauté consiste dans l'union des cœurs. — Avantages de la tentation. — Les réflexions sur soi-même sont un grand obstacle à la perfection.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 30 avril 1641.

Ma très-chère et bonne fille,

Nous venons de recevoir, ces derniers jours du mois d'avril, vos lettres du 24 juin de l'an passé, et à même temps celle du 13 février ; vous voyez, ma très-chère fille, connue j'ai été longtemps sans avoir la consolation d'avoir de vos nouvelles. Quand il passe six mois, c'est bien assez selon mon affection cordiale, qui a été toute satisfaite de voir de vos lettres vieilles et nouvelles : tout cela m'est à consolation, voyant que notre bon Dieu bénit votre petite communauté, et qu'elle continue à marcher son petit train fidèlement dans l'observance. Surtout je rends grâce à Dieu de cette paix, de cet esprit de paix, dis-je, d'union et de cordiale franchise que sa Bonté a répandu parmi vos Sœurs, et non-seulement pour votre maison, mais encore pour tout l'Institut, et singulièrement pour vos pauvres petites Sœurs de Mamers qui sont si bonnes. Il faut bien persévérer en cette cordiale et sainte communication, surtout quand on est comme vous êtes avec ce cher monastère-là, un peu écarté des autres ; les nouvelles et encouragements de nos chères Sœurs font si grand bien que rien plus, et nous font de nouveau [410] expérimenter que c'est notre grand bien et suave consolation de nous tenir humblement closes et couvertes en notre petit Institut. Je congratule de tout mon cœur vos chères Sœurs de n'être point parleuses au dehors ; plus elles iront avant, plus elles expérimenteront que c'est leur mieux de se tenir ramassées auprès de Dieu, attachées à leurs Règles sans rien chercher hors de là.

Vous m'avez fait très-grand plaisir, ma très-chère fille, de me dire un petit mot de ma très-chère Sœur Grasseteau : c'est bien une des filles qui est dans mon cœur, je l'en assure. Et qu'elle ne s'étonne point de ses tentations et difficultés : c'est pour son grand bien que Dieu les lui envoie ; qu'elle souffre avec humilité, qu'il lui suffise [de savoir] que sa volonté ne consent pas. C'est glorifier Dieu dans nos infirmités d'être combattue et non pas abattue. Qu'elle serve Notre-Seigneur avec un courage toujours nouveau sans s'abattre ; mais, au contraire, qu'elle relève son cœur par confiance vive et joyeuse. — Quant à cette pauvre bonne Sœur si tendre sur elle-même, vous feriez un petit miracle si Dieu vous faisait la grâce de la pouvoir affranchir de cette imperfection. Il faut avoir compassion d'elle et un généreux support, tâchant tout doucement de relever son courage : mais c'est un grand bien qu'elle soit si craignant Dieu ; elle a en cela un grand et désirable trésor.

Et vous, ma très-chère fille, avez reçu de cette souveraine Bonté un don très-précieux en cet attrait d'abandon et remise de vous-même entre les bras de cette souveraine Bonté, puisqu'elle vous a fait la grâce d'être affranchie des réfléchissements sur vous-même. Tenez ferme, ma très-chère fille, pour n'y jamais laisser embarrasser votre esprit : c'est l'un des grands empêchements qui soient en la vie spirituelle. Je suis tout à fait consolée de l'union mutuelle qui est entre Votre Charité et ma chère Sœur M. -Anastase [Pavillon] : il est vrai que c'est une âme de vraie vertu. Il me fâche bien de la voir si malsaine [maladive] ; mais il faut acquiescer en tout à la très-sainte [411] volonté de notre bon Dieu, en l'amour duquel je salue et embrasse cordialement toutes nos très-chères Sœurs, les conjurant de s'avancer toujours plus en la parfaite observance. Qu'elles me fassent bien la charité de me recommander à la souveraine miséricorde. Faites-moi vous cette même charité, et me croyez très-absolument et d'un cœur sincère, votre, etc.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

LETTRE MDCCLXXVIII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE À BOURG EN BRESSE

Joie que la Sainte attend de l'arrivée de cette Supérieure.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1er mai 1641.

Ma toute très-chère fille,

O Dieu ! quelle consolation de nous revoir ensemble en notre premier et petit séjour ! Il m'est avis que nous prendrons un nouveau courage pour servir de mieux en mieux notre divin Sauveur en cet aimable premier esprit de pauvreté et vraie simplicité. Dieu nous en fasse la grâce, nia toute chère fille ! Mon Dieu ! que vous serez la très-bien venue, et tendrement reçue. Je souhaiterais pouvoir consoler votre chère compagne la retenant ici ; mais, outre qu'il nous est impossible pour notre grand nombre, il y a d'autres considérations et conséquences que je vous dirai, si Dieu plaît, qui ferment tout à fait ce passage, où d'autres voudraient passer, comme l'on a voulu faire autrefois. Hélas ! je ne suis mortifiée que de celle que la toute bonne Mère de Mâcon recevra de ne vous pouvoir voir. Voilà la réponse de Mgr de Genève, écrite de la main de notre bon M. Pioton, que vous lui enverrez.

Certes, si nous avions le pouvoir d'une litière, nous vous [412] l'enverrions ; mais chose impossible de trouver des portants. Il faudra que nos chères Sœurs de Bourg en aient une d'ami ; nous vous aiderons un peu aux dépenses. Certes, il est vrai que partout et surtout ici l'argent est fort court, mais Dieu nous aide. Au reste, venez gaiement et à la légère des bienfaits de Lyon ; rien ne vous manquera ici, Dieu aidant. Jésus ! qui eût jamais pensé de voir telle chose, et encore ce que je vois qui se passe ! Enfin, ils ne vous veulent point voir ; ne montrez aucun désir [d'y aller]. Il m'est déjà avis que je vous tiens. Dieu vous amène heureusement et nous fasse la grâce de le louer éternellement ensemble ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXXIX - À LA SŒUR PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

À BLOIS

On ne doit pus empêcher une Supérieure déposée de rentrer au monastère de sa profession.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy, 1641.]

Je vois vos doléances, ma très-chère fille, avec d'autant plus de compassion qu'il n'est pas en mon pouvoir d'y donner remède, ne sachant pas ce qu'il plaira à Mgr de Lyon d'ordonner de notre très-chère Sœur [Cl. -M. de la Martinière] votre bonne Mère, qui est en la seule disposition de Dieu et de Son Éminence. Certes, ma très-chère fille, quand un monastère nous fait la charité de nous prêter une Supérieure pour trois ou six ans, il ne faut pas lui vouloir lier les mains, en sorte qu'il ne la puisse retirer. Je ne doute point que ce ne fût un bonheur nonpareil d'avoir une telle déposée. Oh ! vraiment si, serait ; mais si Dieu ordonne autrement, [et que] vous ne vouliez pas accepter le [413] fardeau que sa Providence vous impose, de vrai, ma très-chère fille, pardonnez-moi, c'est un peu trop s'appuyer sur la créature et trop peu au soin du Créateur, en la vérité de ses promesses, en la fermeté de ses paroles. Abandonnez-vous à l'aveugle, ma très-chère fille, ne voulez rien, laissez vouloir Dieu, confiez-vous pleinement en son soin, ayez-y votre continuel recours, et laissez-vous gouverner par cet amoureux Conducteur. S'il seconde votre désir jusqu'à vous laisser cette très-chère Sœur quand elle sera déposée, bénissez-le ; s'il veut se servir d'elle ailleurs, bénissez-le et servez sa divine Majesté au lieu où sa volonté vous attache, avec le plus de fidélité qu'il vous sera possible. Rentrez dans la charge avec une nouvelle douceur, bonté et support, réclamant sans cesse le secours de Dieu ; vous verrez qu'il viendra à votre aide et fera mieux ajuster toutes choses que vous ne pensez. C'est notre mal, ma fille, que nous ne nous perdons pas en Dieu de la bonne sorte. Faites-le sans réserve.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE MDCCLXXX - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

À BOURG EN BRESSE

Prière de hâter son retour à Annecy et de ne point parler de ce qui s'est passé à Lyon.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 mai 1641

Ma très-chère fille,

Sans ouvrir cette lettre,[102] je vous dis tout en hâte qu'il nie tarde bien tant de vous voir que je vous prie de partir au moins [414] mardi d'après la Pentecôte. Grâce à Dieu, me voici libre ; certes je ne pouvais plus fournir au général et particulier. Je ne sais qui Dieu nous donnera. Ne parlez point à Belley de ce qui s'est passé à Lyon, ni ici quand vous y serez ; car l'on n'en sait rien du tout.

Priez pour moi, ma fille, qui suis si intimement vôtre. Dieu soit béni, qui nous remplisse de son Saint-Esprit. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXXXI - À LA MÈRE MARIE-RENÉE DE GUÉROUST

SUPÉRIEURE À RENNES

Avant de confier aux jeunes Religieuses les emplois importants, il faut les consumer dans la soumission. — Vertus nécessaires à une maîtresse des novices. — Une Sœur tourière infirme doit être gardée dans l'intérieur du monastère sans toutefois la faire changer de rang. — La Supérieure peut ordonner le silence dans quelques lieux du monastère. — Exhortation à la pratique de la pauvreté.

VIVE † JÉSUS !

Annecy, 12 mai 1641.

Ma très-aimée fille,

Vous m'avez fait très-grand plaisir de laisser reposer vos anciennes, pour mettre un peu en œuvre votre brave et fervente jeunesse, et voir par cette épreuve si elle est solidement fondée en la vertu ; mais je vous dirai bien néanmoins qu'ordinairement deux ou trois années de Religion ne suffisent pas pour faire une bonne maîtresse des novices. Il est bon que les jeunes Religieuses, qui ont des talents et des dispositions pour de tels emplois, soient un peu consumées dans les petites charges et dans la soumission. Si vous avez quelque fille de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui ait de bonnes conditions pour la charge de directrice, vous pourriez la mettre assistante du noviciat, s'il [415] y a quantité de novices, pour un peu apprendre le train et la conduite ; l'année suivante, vous la lairrez directrice. Il est très-important que le noviciat soit bien cultivé, c'est le principal de la Religion. Prenez garde que celles que vous destinez à cet emploi soient fort désintéressées, fondées en l'amour de la bassesse, afin qu'elles y puissent bien établir les novices.

Pour l'amour de Dieu, ma tille, soyez bien soigneuse de l'Office divin, afin qu'on le dise comme il est marqué. — Il n'y a mille difficulté, ma fille, que vous ne puissiez garder cette vieille Sœur tourière dans la maison ; au contraire, c'est une charité, et il ne faut point parler de la faire passer en d'autres rangs, ni de lui donner l'habit de Religion. Ne voyez-vous pas que la Constitution, parlant des Sœurs domestiques vieilles ou chargées d'infirmités, dit qu'on leur pourvoira de repos en leur condition ? Il faut faire la même charité aux Sœurs tourières, quand elles ont la même nécessité. — Je suis très-aise que votre seconde maison s'achemine fort ; mais je suis bien plus consolée de la parole que vous me dites des Sœurs que vous y voulez envoyer, que vous pensez plus à vous dépouiller qu'à vous décharger.[103] Certes, celles qui font des fondations devraient avoir ce zèle d'y donner de si bonnes et vertueuses Religieuses, qu'elles puissent établir une parfaite observance et une solide humilité ; car ce sont des pierres de fondement.

Au reste, ma fille, ceux qui vous ont dit que c'était une obligation d'observer le silence au cloître ne savent pas que nous [416] ne nous tenons obligées qu'à ce qui nous est marqué. Il est vrai que, pour quelque temps ou pour quelque occasion, la Supérieure peut bien ordonner le silence dans quelques lieux du monastère pour la plus grande tranquillité, ce qui ne sera pas beaucoup nécessaire si nous observons bien la Constitution de la Modestie. — Je vois, ma fille, que votre maison est chargée, et que vous n'êtes pas riches, ayant peine de faire rouler la dépense ordinaire. Il ne faut pas toutefois être chiche ni chicaneuse dans la maison de Dieu. Il ne faut pas aussi qu'il y ait rien [au delà] du nécessaire, les superfluités étant tout à fait messéantes et nuisibles aux Religieuses. Il est raisonnable que les officières aient suffisamment ce qu'il leur faut pour leurs offices ; mais d'y vouloir avoir toutes sortes de petits ajustements, tellement que rien ne manque, cela n'est pas compatible avec notre saint vœu de pauvreté, vertu si précieuse que notre Bienheureux Père la nommait « une délicieuse maîtresse ». Apprenez à nos Sœurs d'en être saintement amoureuses. Certes, si les Filles de la Visitation savaient combien leur saint Fondateur les désirait petites en toutes choses, et combien il avait d'aversion à la superfluité et abondance temporelle, je crois qu'elles ne seraient pas à leur aise si elles ne vivaient avec quelque petite nécessité et disette des choses extérieures. Dieu nous veuille bien enrichir de son saint amour ! Amen. [417]

LETTRE MDCCLXXXII - À LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN

SUPÉRIEURE À THONON

La Sainte permet à cette Supérieure de rester au monastère de Thonon pour un second triennat. — La Mère de Blonay est élue à Annecy.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 mai 1641.

... Je vous assure que si le dictamen de ma conscience ne me pressait pour le regard de leur extrême nécessité, et qu'il faut avoir plus d'amour pour elles qu'elles n'ont d'humilité, jamais nous n'aurions le courage de vous y laisser. Or, néanmoins, nous leur accordons de vous remettre sur leur catalogue pour Supérieure, et vous avez très-bien fait de ne pas accepter leur élection jusqu'à ce que vous ayez eu de nos nouvelles ; mais vous ne deviez pas permettre que l'on procédât à faire l'élection. Je vois bien que tout cela procède de l'affection qu'elles ont pour vous ; mais pourtant cela n'est pas bien. Elles se sont si fort laissé préoccuper qu'elles n'ont pas pris le temps de digérer les paroles de ma lettre, qui portait que vous envoyassiez un homme le mercredi, afin qu'aussitôt notre élection faite il retournât promptement vous avertir de ce que vous deviez faire ; car vous n'étiez point engagée sur notre catalogue, mais pourtant ce retardement fut jugé nécessaire pour une considération que nous serions trop longue à dire.

Ma très-chère Sœur de Blonay est élue Supérieure dans ce monastère ; elle a eu toutes les voix, hors trois.

Il faut certes que vous travailliez à civiliser et rendre humbles et plus respectueuses vos Sœurs et surtout votre assistante. Elle écrit en impérieuse à Monseigneur ; faites-lui sentir sa faute. La connaissance de son esprit me fit l'adresser [la réponse] à M. Quêtant, car l'on jugea à son humeur qu'elle serait fille à ne rien [418] dire de ce qu'on lui manderait, et qu'elle ne vous donnerait pas aussi la lettre que l'on vous a écrite. Enfin il fut jugé qu'il fallait s'adresser au Supérieur, et cela n'a pas empêché sa faute ! Or sus, il faut tout pardonner, et vous, ma fille, prenez un nouveau courage pour achever l'œuvre que Dieu vous a commise, pour laquelle II vous a déjà donné tant de grâces et de bénédictions, et croyez que ce m'est un dépouillement, le plus grand que je puisse faire d'aucune créature, que de vous laisser encore là trois ans ; mais la gloire de Dieu et le bien de votre maison le requérant, il faut que nous fassions de bon cœur ce sacrifice. Mais je vous conjure d'avoir un grand soin de votre santé, autrement vous m'affligeriez plus que je ne puis dire. Nous ferons ce que nous pourrons pour vous faire venir ici, ramenant votre Sœur J. F. [Marcher].

Le saint et très-adorable Esprit de notre divin Sauveur vous remplisse de ses dons. Dieu soit béni ! Amen.

LETTRE MDCCLXXXIII - À MONSEIGNEUR J. J. DE NEUCHÈZE

SON NEVEU, ÉVÊQUE DE CHALON

Pieux, souhaits. — Avec quel détachement on doit posséder les Liens de ce monde. — Maternelles sollicitudes de la Sainte pour l'établissement de ses deux petites-filles.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 17 mai [1641].

Mon Très-cher et bien-aimé seigneur,

De tout mon cœur nous prierons et communierons pour vous, à ce qu'il plaise à cette infinie Bonté bénir votre bonne intention, en l'élargissement de M. votre cher cousin, et réduire tous nos desseins à sa souveraine gloire et au bonheur éternel de votre chère âme. Il m'est impossible, mon très-cher seigneur, de vous souhaiter chose quelconque de ces biens périssables, mais il [419] est vrai que je sens un grand désir de vous voir riche des grâces et biens spirituels qui ne se flétrissent jamais.

Hélas ! notre très-bon Mgr l'archevêque aimait donc trop ses beaux parterres, puisqu'il en chargea une si forte mélancolie ! L'on m'avait écrit qu'il avait reçu cette mortification fort doucement. Son cœur est si bon que je m'assure qu'il tirera grand profit spirituel de cette surprise, que l'affection à ces choses caduques avait jetée sur son esprit. Voilà, mon très-cher seigneur, comme il ne se faut attacher à chose quelconque ! [Mots illisibles.] Il faut jouir de ce que Dieu nous a donné, mais avec une certaine indifférence qui nous le fasse lâcher de bon cœur quand il lui plaît nous l'ôter. Mon Dieu ! que ces maximes étaient fidèlement pratiquées par feu notre Bienheureux Père, duquel je vous désire si fort une parfaite imitation, Hé ! que vous seriez heureux, mon très-cher seigneur, c'est toute la gloire que je vous puis souhaiter.

Quant au fils de M. de la Grave, si votre bonté lui fait la charité, il faudra qu'il ait la patience de marcher en son rang ; mais, mon très-cher seigneur, n'en faites donc plus passer devant lui, s'il vous plaît, car je vous assure qu'il est très-bien gentilhomme. Pour M. Roseau de Bourg, certes, je vous en écrivis contre mon gré, aussi ma lettre le sentait bien ; mais je ne sus refuser notre chère Sœur de Blonay. À propos, nous l'aurons enfin ici : Mgr le cardinal de Lyon l'ayant relâchée à Mgr de Genève qui la lui demanda comme fille de ce monastère, de quoi nous sommes extrêmement consolées ; car enfin, c'est une âme tout à Dieu et vraie fille de notre Bienheureux Père.

Pour Dieu, mon très-cher seigneur, considérez bien devant sa Bonté les qualités de l'esprit de ceux à qui vous penserez donner vos nièces ; et à ceux à qui vous ne trouverez pas le trésor de la sainte crainte de Dieu dans leur cœur, quand ils seraient au reste les plus grands et les plus accomplis de France, je vous [420] conjure par les entrailles de la divine miséricorde, de ne les leur point donner. Je ne désire d'avoir aucune voix au mariage de ces chères petites âmes que pour cela. Une personne très-digne de foi, qui connaît M. de Senecey dès son bas âge, m'a dit qu'il avait entièrement l'esprit du monde et de la cour, homme porté aux sens et au vice : quelle considération donc faut-il apporter à cela ! Ma Sœur la Supérieure de notre maison de Paris m'a écrit que M. de la Grange l'avait priée de me demander de sa part si j'aurais agréable que M. son fils recherchât ma fille de Chantal. Je renvoie cette proposition à Mgr de Bourges et à vous, mon très-cher seigneur : je ne connais pas le fils, mais sa mère est très-vertueuse ; si est bien madame de Senecey, mais l'on dit que son fils ne lui rend point d'obéissance ; l'aîné était une perle de vertu en sa condition. Je vous dis mes pensées confidemment. Dieu, par son infinie bonté, veuille de sa sainte main faire ces bénis mariages[104] et vous comble des grâces et dons de son Saint-Esprit. Souvenez-vous de moi en vos saints sacrifices, je vous en conjure, et d'aimer toujours celle qui est de cœur, mon très-cher seigneur, votre très-humble et très-obéissante tante, fille et servante en Notre-Seigneur.

[P. S.] Je viens de recevoir des lettres de nos pauvres Sœurs de Saint-Amour, qui ne reçoivent rien de vos fermiers. Un petit [421] mot de recharge, par charité. Hélas ! que je suis en peine de notre très-bon et vertueux Mgr de Sens, que l'on m'a écrit d'avoir la fièvre continue. Dieu, par sa bonté, le conserve à son Eglise ! Je vous prie m'en dire des nouvelles ; je serais touchée au cœur si cette ferme colonne tombait si tôt !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE MDCCLXXXIV - À UNE SUPÉRIEURE DÉPOSÉE

Heureux effets des peines intérieures. — Divers éclaircissements sur la Constitution XVIe. — Qui peut servir de clerc dans l'administration des sacrements. — En quel cas une Sœur tourière peut coucher dans la clôture. — Déposition de la Sainte ; élection de la Mère de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 1? mai 1641.

Ma très-chère fille,

Certes, votre lettre m'a donné de la compassion de voir l'exercice pénible où Notre-Seigneur vous a fait passer ; et par ce moyen Il purifie les âmes et leur donne un grand accroissement de mérites, quand elles le portent avec patience et soumission et se gardent de l'offenser, faisant tout le bien qu'elles peuvent ; mais je vois, ma fille, que cette infinie Bonté ne vous a pas laissée [422] longtemps dans cette angoisse. Voilà une grande grâce, qu'il vous ait donné le sentiment de sa présence et remise dans vos premiers attraits ; il faut tâcher de se maintenir dans ce bon état, par une grande pureté et humilité de cœur, par une douce société et condescendance avec vos Sœurs, et par une exacte obéissance. Notre-Seigneur vous a grandement gratifiée dans votre solitude, et le meilleur est la fidélité que sa Bonté vous donne de profiter dans les occasions ; ayez-la toujours, ma fille.

Je suis bien aise que vous ayez soin de la santé de votre bonne Mère, car il est vrai que les filles sont fort sujettes à faire beaucoup d'empressements autour de leur Supérieure, lesquels sont quelquefois plus nuisibles que profitables à leur santé ; car enfin tant de remèdes et de médicaments ne font que la gâter bien souvent. Je me souviens fort bien de l'avoir vue à N... ; je la trouve fort bonne ; il serait bien à souhaiter qu'elle eût plus de santé. Certes, il est bien dangereux, quand une Supérieure est si longtemps dans un lit, que cela n'apporte quelque préjudice à la communauté.

Céans, nous ne faisons pas de difficulté de donner au réfectoire des œufs aux Sœurs qui en ont nécessité, le Carême. L'on peut faire comme il est marqué au Coutumier, mettre toutes les Sœurs qui ont besoin de ces particularités en une table. Quand on m'a commandé de manger de la viande en Carême, à raison de mon âge et de mes infirmités, je n'ai pas laissé d'aller au réfectoire, car il est important que la Supérieure ne s'en exempte que le plus rarement [possible], à cause des avertissements et des coulpes. — On peut faire entrer un ami, au lieu du clerc, lorsqu'on porte le Saint-Sacrement aux malades ; mais qu'il ne soit pas longtemps sans nécessité dans le monastère. — Il suffit que le Père spirituel étant approuvé de l'évêque donne licence au confesseur, ou même à la Supérieure, de dispenser pour les viandes prohibées. L'on ne doit donner aucun dessert le vendredi au soir, les jours d'abstinence. — Quand on n'a qu'une [423] Sœur tourière, on la peut faire entrer pour coucher au monastère, si elle avait peur.

Aimez bien votre chère dernière place, car Notre-Seigneur s'est fait le dernier de tous les hommes. Posez bien au Cœur de Dieu toutes vos pensées et intérêts, et vous serez une bonne déposée. Ne prenez guère garde aux actions de votre bonne Mère ; dans les rencontres, louez-la de sa conduite, mais sans affectation ni flatterie.

Au reste, il faut bien vous dire la nouvelle que je suis déposée de la supériorité, et que nous avons élu pour Supérieure notre chère Mère M. -Aimée de Blonay, qui n'est pas encore ici. Nos Supérieurs ont jugé me devoir accorder ce peu de repos ; et de plus ce me sera une consolation de voir agir une Supérieure dans cette maison avant que je meure. Or sus, ma fille, continuez à bien prier Dieu pour moi, et croyez que je vous souhaite du fond de mon cœur le très-précieux don du Saint-Esprit. Qu'à jamais il remplisse votre chère âme ! Votre, etc.

LETTRE MDCCLXXXV - À UN RÉVÉREND PÈRE JÉSUITE

Elle le remercie de ses prières. — Désir du ciel. — Soumission à la sainte volonté de Dieu.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 22 mai 1641.

Mon Révérend Père,

Je vous assure que j'ai reçu la lettre dont il vous a plu de m'honorer, avec une grande consolation pour mon âme, voyant les bons souhaits que Notre-Seigneur vous a inspirés pour moi. Dieu vous veuille ouïr, mon très-cher Père, et que ses miséricordes m'étant appliquées j'aille à la fin de ma chétive vie dans la sainte Jérusalem, bénir son Nom avec notre saint Fondateur, et tant de mes bonnes Mères et Sœurs que nous croyons [424] pieusement être déjà là-haut, et aux intercessions desquelles je vous avoue que j'ai une particulière confiance. Dieu veuille, mon bon Père, exaucer votre charitable souhait ! Mais quant à celui que vous faites que je puisse voir la centième année de ma vie, hélas ! mon très-cher Père, que dites-vous ? Ayez pitié de cette mienne vieillesse, qui sera tantôt de soixante-dix ans, si chargée d'infidélités et de misères, que je crois très-véritablement que si vous le saviez au vrai, votre bon cœur entrerait dans la compassion de la longueur de mon emprisonnement. La très-sainte volonté de mon Dieu soit faite néanmoins en tout et partout, en la vie, en la mort ! Il me semble que bien que la fin du pèlerinage soit puissamment désirée, l'intime du cœur ne peut demander que l'accomplissement de ses ordonnances divines : c'est bien assez dit sur ce sujet, mon très-cher Père. Je vous rends une très-humble action de grâces de la part que Votre Révérence me promet en ses saintes prières et sacrifices. J'estime ce bien-là plus précieux que je ne saurais dire, et vous en demandant en toute humilité la continuation, je vous assure que, dès maintenant, je vous mets au nombre de ceux pour lesquels je prie journellement. Aussi serai-je toute ma vie d'une affection sincère, mon très-cher Père, votre, etc.

LETTRE MDCCLXXXVI - À LA MÈRE MARIE-ÉLISABETH GUÉRARD

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON

La fréquentation des parloirs est dangereuse. — Réception d'une bienfaitrice séculière. — Décès de Mgr de Bourges. — Élection de la Mère M. A. de Blonay.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy], 29 mai 1641.

Ma très-chère fille,

Voilà des lettres pour nos Sœurs de Provence qu'on m'a priée de vous adresser. Il faut que vous soyez soigneuse et cordiale [425] envers les maisons, car elles se louent de votre fidélité à leur faire tenir les lettres. Je vous assure, ma fille, que cela me console et soulage. Faites toujours la charité de bon cœur, et à elles et à moi, je vous en conjure. C'est une grande infidélité et manquement de charité d'être négligente à faire tenir les lettres qu'on adresse dans nos maisons, surtout en celle-ci, où d'ordinaire on demande des avis.

Il faut que je vous congratule grandement de ce que vous me dites, que jamais vas parloirs ne furent moins fréquentés que maintenant, et que vous n'y allez point par plaisir. O ma fille très-chère ! que voilà qui va bien. Certes, la grande fréquentation des parloirs est un mal plus dangereux qu'on ne saurait penser ; il n'est pas croyable combien la bonne odeur des maisons religieuses s'évapore par là, et comme l'esprit intérieur se dissipe. Il faut voirement y aller quand le devoir, la charité, l'utilité et la douce condescendance le requièrent, et y paraître douce, suave et cordiale, mais non jamais gênée. — Pour ce que vous dites de la vocation de cette damoiselle à se retirer chez vous, qu'elle est un peu sur les considérations humaines, je vous dirai, ma fille, que Dieu se sert quelquefois de quelques afflictions et déplaisirs pour retirer les âmes du monde ; et que, ne se présentant pas pour être Religieuse, ains bienfaitrice séculière, quoiqu'il fût à désirer que ses intentions fussent si pures qu'il n'y eût que le seul motif du pur amour de Dieu, néanmoins, si d'ailleurs elle a des bonnes conditions d'esprit, il n'y faut pas tant faire de considérations que sur celles qui veulent faire profession.

Il faut avant de finir, que je vous prie, ma fille, de faire appliquer une messe et faire prier pour l'âme de feu Mgr l'archevêque de Bourges, mon seul frère, qu'il a plu à Dieu retirer à soi le 13 de ce mois ; sa fin a été très-heureuse. Priez bien ce divin Sauveur pour moi, afin que je me dispose à faire aussi mon passage selon sa divine volonté. J'avais dix-huit mois de [426] plus que ce cher défunt, et voici que je me porte bien. Dieu me fasse la grâce que tous les moments de ma vie soient à sa gloire !

Au reste, il faut que vous bénissiez Dieu avec moi. Enfin nos chères Sœurs, après s'être prou défendues, m'ont accordé, par l'ordonnance de Mgr notre digne prélat, d'être déposée pour avoir un peu plus de temps pour vaquer à mon avancement, et à correspondre à nos chères maisons qui s'adressent à moi avec tant de bonté. Nous avons élu notre chère Mère M. -Aimée de Blonay, laquelle nous attendons aujourd'hui, et qui sera consolée, comme je l'espère, au service de cette communauté qui est très-bonne. Je salue la vôtre très-chère et conjure ces bien-aimées Sœurs de se renouveler tous les jours au désir d'être bien humbles et fidèles à Dieu.

LETTRE MDCCLXXXVII - À LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL

SUPÉRIEURE À FRIBOURG

Prière d'être très-réservée dans la réception des sujets. — Lettre du Roi en faveur du monastère de Fribourg. — Arrivée de la Mère de Blonay. — Mgr de Genève ne permet à personne l'entrée du monastère d'Annecy, pas même à madame de Toulonjon.

VIVE † JÉSUS !

[Annecy. 30 mai 1641].

MA TRÈS-CHÈRE FILLE,

Nous avons vu ce que vous écrivez à ma Sœur la Supérieure de Thonon, touchant la réception de ces filles, ce qui me fait vous supplier, au nom de Notre-Seigneur, de ne vous pas engager à en recevoir davantage que celles que vous avez, surtout de celles qui ne sont pas du lieu ; car, ma chère fille, je crains extrêmement qu'étant chargée d'un si grand nombre de filles, les maisons où vous les voulez mettre ne se trouvent [427] dans l'impuissance de les pouvoir toutes loger. C'est pourquoi, ma chère fille, je vous prie derechef de ne vous pas tant engager à en recevoir. Donnez-moi cette consolation.

Voilà votre lettre de recommandation du Roi, qu'avec l'aide de M. l'ambassadeur, par l'entremise de madame sa femme qui vous est si affectionnée, vous ferez valoir le mieux que vous pourrez. Il y en a une autre à M. l'ambassadeur, d'un des bons amis de nos Sœurs de Paris. Vous ferez poser le sceau du Roi comme il faut et cachetterez l'autre. Celle du Roi contient plusieurs clauses que je ne sais comme ils les ont comprises ; mais on le leur fera entendre le mieux que l'on pourra. Et je crois que si cette recommandation du Roi (ménagée comme j'espère qu'elle sera par M. l'ambassadeur) avec la réception des filles de la ville, n'opère en cette année votre établissement là, il n'y faut plus rien espérer, et c'est le sentiment et la con