Livre VII - Ch. XI-XV

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TROISIÈME PARTIE

LIVRE SEPTIÈME

CHAPITRE XI. Où l'on donne quelques détails sur la prudence avec laquelle la bienheureuse Marie dirigeait les nouveaux fidèles. — ce qu'elle fit à l'égard de. saint Étienne durant sa vie et au moment de sa mort. — Plusieurs autres événements.

lnstrucion que la grande Reine des anges m'a donnée.

CHAPITRE XII. La persécution que souffrit l’Église après la mort de saint Etienne. — Ce que lit notre auguste Reine dans cette occasion, et comment Par ses soins les apôtres rédigèrent le symbole de la foi catholique.

Instruction que j'ai reçue de la grande Reine des anges.

CHAPITRE XIII. La bienheureuse Marie envoya le Symbole de la foi aux disciples et aux autres fidèles. — Ils firent de grands miracles par son moyen. — Les apôtres se partagèrent le monde. — Autres oeuvres de la grande Reine du ciel.

Instruction que la Reine des anges m'a donnée.

CHAPITRE XIV. La conversion de saint Paul. —Comment la bienheureuse Marie y concourut. — Quelques autres mystères cachés.

Instruction que j'ai reçue de la grande Reine des anges.

CHAPITRE XV. On déclare les moyens secrets dont les démons se servent pour attaquer les âmes. — Comment le Seigneur les défend par les anges, par l'auguste Marie et par lui-même. — Conciliabule que ses ennemis tinrent après la conversion de saint Paul contre cette grande Reine et contre l'Église.

Instruction que la grande Reine des anges m'a donnée.

 

Note de l'Éditeur: Ici commence le tome VI de l'édition de Paris 1857(Poussièlgue-Rusand)

 

TROISIÈME PARTIE

LIVRE SEPTIÈME

 

CHAPITRE XI. Où l'on donne quelques détails sur la prudence avec laquelle la bienheureuse Marie dirigeait les nouveaux fidèles. — ce qu'elle fit à l'égard de. saint Étienne durant sa vie et au moment de sa mort. — Plusieurs autres événements.

 

179. Le Seigneur ayant investi l'auguste Marie du ministère de Mère et de Maîtresse de la sainte Église, devait lui donner en thème temps une science et une lumière proportionnée à un office si sublime, afin que par ce moyen elle connût tous les membres de ce corps mystique, dont le gouvernement spirituel lui appartenait, et qu'elle fournit à chacun la doctrine et l'enseignement propres à son rang, à sa condition et à ses besoins. Notre Reine reçut cette lumière avec toute la plénitude et toute l'abondance de sagesse et

 

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de science divine que l'on peut voir dans tout le cours de cette histoire. Elle connaissait tous les fidèles qui entraient dans l'Église, et pénétrait leurs inclinations naturelles, le degré de grâce et les vertus qu'ils avaient, le mérite de leurs oeuvres, les fins et les commencements de chacun ; de sorte qu'elle n'ignorait rien de tout ce qui regardait l'Église, à moins que le Seigneur ne lui cachât dans certaines occasions, pour quelque temps, des secrets, qu'il lui découvrait ensuite au moment opportun. Et toute cette science n'était point stérile, mais elle se trouvait accompagnée d'une égale participation de la charité de son très-saint Fils, par laquelle elle aimait tous les fidèles comme elle les connaissait. Et attendu qu'elle pénétrait d'ailleurs le mystère de la volonté divine, elle dispensait les sentiments de la charité intérieure avec poids et mesure, et suivant toutes les règles de cette sagesse, de sorte qu'elle n'aimait et n'estimait personne au-dessus ni au-dessous de ses mérites; défaut dans lequel nous tombons très-souvent à cause de notre ignorance, même en ce qui nous semble le plus juste.

180. Mais la Mère de l'amour bien ordonné et de la science la plus parfaite ne renversait point l'ordre de la justice distributive en L'application de son estime et de son affection maternelle; car elle les dispensait à la lumière de l'Agneau, qui l'éclairait et qui la guidait, afin qu'elle donnât de son amour intérieur à chacun ce qui lui était dû, plus ou moins, selon les divers degrés du mérite, quoiqu'elle fût à l'égard

 

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de tous la mère la plus indulgente, la plus tendre, sans tiédeur, sans parcimonie et sans oubli. Mais dans les démonstrations extérieures de sa bienveillance et dans ses actes, elle se conduisait, quand elle était obligée de se trouver avec les fidèles assemblés, par d'autres règles d'une très-haute prudence, évitant toujours ces privautés, ces singularités qui éveillent l'émulation, la jalousie, l'envie dans les communautés, dans les familles, et dans toutes les sociétés où les actions publiques sont remarquées et contrôlées par le grand nombre. C'est une passion commune et naturelle à tous de désirer d'être estimé et aimé, surtout des personnages distingués et puissants; à peine trouverait-on un homme qui ne se flatte lui-même d'avoir autant de mérite que tout autre pour être autant estimé et favorisé que lui, et même davantage. Ce mal s'étend jusqu'aux personnes les plus élevées en dignité et même en vertu, comme on l'a vu dans le collège des apôtres, qui, sans avoir aucun motif de soupçonner notre adorable Sauveur de la moindre partialité, débattirent entre eux des questions de préséance et de supériorité, qu'ils osèrent soumettre à leur divin Maitre (1).

181. Pour prévenir et empêcher ces sortes de disputes, notre grande Reine mettait le plus grand soin à se montrer toujours égale, toujours la même dans la distribution de ses faveurs et dans les témoignages d'affection qu'elle donnait à tous les fidèles à la vue

 

(1) Matth., XVIII, 1; Luc., IX, 46.

 

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de l’Église. Cette conduite fut non-seulement digue d'une telle Maîtresse, mais encore très-nécessaire dans les commencements, tant pour servir de système de gouvernement dans l'Église aux prélats dépositaires de l’autorité, qu'à raison de ce que, dans ces temps fortunés et prospères, tous les apôtres, tous les disciples et d'autres fidèles , se signalaient par des miracles et par d'autres dons divins, comme beaucoup de docteurs se distinguent dans ces derniers siècles par leur science et leur érudition. Il fallait leur enseigner à tous que, ni pour ces grands dons, ni pour d'autres grâces moins éclatantes, personne ne devait se laisser enfler d'une vaine présomption, ni se croire digne d'être plus honoré et plus favorisé de Dieu et de sa très-sainte Mère dans les choses extérieures. Le juste doit se contenter d'être dans l'amitié du Seigneur; et à celui qui ne l'est pas, tous les honneurs et tous les applaudissements ne serviront de rien.

182. Malgré cette réserve, notre très-prudente Princesse ne manquait pas de témoigner la vénération et de rendre l'honneur qui étaient dal à chacun dés apôtres et des fidèles, selon leur dignité ou leur ministère; de sorte que, quant aux marques de vénération, elle montrait à tous par sou exemple ce qu'ils devaient faire dans les choses d'obligation, comme par sa réserve elle leur enseignait là modération dans les choses volontaires et facultatives. Notre auguste Reine fut si admirable et si prudente en tout cela, qu'elle ne donna jamais le moindre sujet de plainte à

 

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aucun des fidèles qui l'abordaient; jamais aucun ne put lui refuser, même avec la moindre apparence de raison, son estime et son respect; loin delà, tous l'aimaient, la bénissaient, et, pleins de joie, se reconnaissaient redevables à ses faveurs et à sa bonté maternelle. Aucun ne put craindre d'en être négligé ou rebuté dans ses besoins, aucun ne put s'apercevoir qu'elle le méprisât et qu'elle. en favorisât ou aimât plus un autre; elle ne donnait jamais lieu aux fidèles de faire des comparaisons de ce genre, si grandes étaient la discrétion et la sagesse de notre Reine! si précis était le point auquel elle suspendait au levier de la prudence les balances de la charité extérieure ! C'est pour cela qu'elle ne voulut point distribuer par elle-même les offices et les dignités entre les fidèles, ni solliciter pour aucun. A cet égard elle s'en rapportait entièrement à l'avis et à la décision des apôtres, auxquels par ses prières secrètes elle obtenait les lumières du ciel.

183. Sa profonde humilité la portait aussi à agir avec tant de sagesse, que par sa conduite elle enseignait à tous cette vertu, puisqu'ils savaient qu'elle était Mère de la Sagesse elle-même, qu'elle n'ignorait rien, et qu'elle ne pouvait se tromper en ce qu'elle aurait fait. Néanmoins elle voulut laisser ce rare exemple dans la sainte Église, afin que personne ne présumât de sa science, de sa prudence ou de sa vertu, surtout dans les matières importantes, et que tous comprissent que le succès d'une affaire est attaché à l'humilité et au bon conseil, et qu'il y a présomption

 

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à s'en rapporter à sa propre opinion, quand on est obligé de consulter celle des autres. Elle savait aussi que d'intercéder poux les autres dans les choses temporelles, cela inspire à celui qui intercède,certains sentiments de supériorité présomptueuse et de vanité, que développent encore les remerciements flatteurs de ceux qui ont été favorisés par suite de cette intercession. Toutes ces misères, toutes ces taches inhérentes à une vertu commune, étaient infiniment au-dessous de la sainteté éminente de notre auguste Maîtresse : c'est pour cela qu'elle nous a enseigné par son exemple à nous conduire dans toutes nos actions de manière à ne point en diminuer le mérite et à ne mettre aucun obstacle à notre plus grande perfection. Toutefois, cette extrême circonspection avec laquelle elle agissait ne l'empêchait pas de donner aux apôtres ses conseils et ses avis en ce qui concernait l'exercice de leur ministère, et ils la consultaient souvent; elle traçait de même des règles de conduite aux autres fidèles de l'Église, car elle opérait toutes choses avec la plénitude de la sagesse et de la charité.

184. Saint Étienne, qui était du nombre des soixante-douze disciples, fut un des saints qui eurent le bonheur de mériter l'affection particulière de la grande Reine du ciel; car dès qu'il commença à suivre notre Sauveur Jésus-Christ, elle le regarda entre les autres avec une singulière tendresse, et lui accorda une des premières places dans son estime. Elle connut aussitôt que ce saint était choisi du Maître

 

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de la vie pour défendre son honneur et son saint nom, et pour donner sa vie pour lui. En outre, cet invincible saint avait un caractère fort doux et fort pacifique, que la grâce rendit encore beaucoup plus aimable envers tous, et plus docile à toutes les inspirations de la sainteté. Ce bon naturel plaisait extrêmement à la très-douce Mère; et quand elle trouvait quelqu'un de ce naturel doux et bénin, elle disait que celui-là ressemblait davantage à son très-saint Fils. Ces qualités et les vertus héroïques qu'elle reconnaissait en saint Étienne la portaient à l'aimer tendrement, à le combler de ses bénédictions, et à rendre des actions de grâces au Seigneur de ce qu: il l'avait créé, appelé et choisi pour être les prémices de ses martyrs; et dans la prévision de son martyre, qu'elle savait être si glorieux, elle l'aimait intérieurement beaucoup, car son très-saint Fils lui avait révélé ce secret.

185. L'heureux saint répondait avec une attention scrupuleuse et avec une respectueuse fidélité aux bienfaits qu'il recevait de notre Sauveur Jésus-Christ et de sa très-sainte Mère, car il était non-seulement pacifique, mais encore humble de coeur, et ceux qui le sont véritablement sont fort reconnaissants des faveurs qu'ils reçoivent, fussent-elles moins grandes que celles dont le saint disciple Étienne était l'objet. Il eut toujours une très-haute estime et une extrême vénération pour la Mère dé miséricorde, et lui demandait sa protection avec la dévotion la plus fervente. Il la consultait sur beaucoup de choses mystérieuses ;

 

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car il était fort savant, plein de foi et du Saint-Esprit, comme dit saint Luc (1). Notre auguste Maîtresse satisfaisait à toutes ses questions, le fortifiait et l'animait, afin qu'il défendit courageusement l'honneur de Jésus-Christ. Et pour le confirmer davantage dans sa grande foi, elle lui prédit son martyre, lui disant : « Étienne, vous serez le premier-né des martyrs que mon très-saint Fils et mon Seigneur engendrera par l'exemple de sa mort;  vous suivrez ses traces comme un fidèle disciple et un vaillant soldat, et vous porterez l'étendard de sa croix dans la milice du martyre. Il faut pour cela vous armer de force et du bouclier de la foi,  et soyez assuré que la vertu du Très-Haut vous assistera dans le combat. »

186. Cet avis de la Reine des anges alluma dans le cour de saint Étienne le plus ardent désir du martyre, comme on peut le conclure de ce que rapportent de lui les Actes des apôtres. Non-seulement il y est dit qu'il était plein de grâce et de force, et, qu'il opérait de grands miracles et de grands prodiges dans Jérusalem ; mais, après les apôtres saint Pierre et saint Jean, il n'est aucun disciple dont il soit dit qu'il disputât avec les Juifs et qu'il les confondit avant saint Étienne, à la sagesse et à l'esprit duquel ils ne pouvaient résister (2), parce qu'il leur prêchait et les reprenait avec un cour intrépide, se signalant par sa hardiesse parmi les autres disciples. Saint Étienne faisait tout cela, enflammé du désir du martyre

 

(1) Act., VI, 5. — (2) Ibid.. s.

 

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que notre grande Dame lui avait prédit. Et comme s'il avait eu peur qu'un rival vint lui enlever cette couronne des mains, il se présentait avant tous les autres pour disputer avec les rabbins et les autres maîtres de la loi de Moïse, cherchant avec empressement les occasions de défendre l'honneur de Jésus-Christ, pour lequel il savait qu'il devait sacrifier sa vie. Le dragon infernal étant parvenu par sa malignité à découvrir le désir de saint Étienne, tourna toute sa rage contre lui, et résolut d'empêcher que ce courageux disciple reçût publiquement le martyre en témoignage la foi de notre Rédempteur Jésus-Christ. Et pour exécuter son dessein il incita les Juifs les plus incrédules à donner secrètement la mort à saint Étienne. Lucifer était tourmenté par la vertu et le courage qu'il reconnaissait en ce saint disciple, et il craignait qu'avec une pareille magnanimité il ne fit de grandes choses, et en sa vie et en sa mort, pour honorer la doctrine et la foi de son Maître. Au reste, la haine que les Juifs avaient contre le saint était telle, qu'il lui fut facile de leur persuader de lui ôter la vie en secret.

187. Ils l'essayèrent plusieurs fois dans le peu de temps qui se passa depuis la descente du Saint-Esprit jusqu'au martyre du saint. biais la grande Reine de l'univers, qui connaissait la malice et les artifices de Lucifer et des Juifs, délivra saint Étienne de toutes leurs embûches jusqu'au moment marqué où il devait être lapidé, comme je le dirai bientôt. En trois différentes occasions la bienheureuse Vierge envoya un

 

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de ses anges qui l'assistaient, pour tirer saint Étienne d'une maison où ils avaient formé le dessein de l'étrangler. L'esprit céleste. le délivra de ce péril d'une manière invisible pour les Juifs qui le cherchaient, mais le saint vit son libérateur et sentit qu'il le transportait au Cénacle, et qu'il le présentait à sa Reine. D'autres fois elle le faisait avertir par le même ange de ne point passer par telle rue, ou de ne point entrer dans telle maison où ils l'attendaient pour s'en défaire. D'autres fois encore la charitable Mère l'empêchait elle-même de sortir du Cénacle, parce qu'elle connaissait qu'on l'épiait pour le tuer. Et non-seulement on l'attendit plusieurs nuits quand il sortirait du Cénacle pour s'en retourner chez lui; mais on lui tendit aussi les mêmes piéges en d'autres maisons. Car saint Étienne, entraîné, comme je l'ai fait remarquer, par l'ardeur de son zèle, allait sans aucune précaution visiter et consoler beaucoup de fidèles dans leurs besoins, parce que, bien loin de craindre les périls et les occasions de mourir, il les désirait et les recherchait. Aussi, ne sachant point en quel temps le Seigneur lui accorderait le grand bonheur qui lui était promus, et voyant que sa divine Mère l'arrachait si souvent au danger, se plaignait-il parfois amoureusement à elle, et lui disait-il : « Ma Reine et ma Protectrice, quand arrivera donc ce jour, quand arrivera celte heure en laquelle je paierai à mon Dieu et à mon adorable Maître la dette de ma vie,  en me sacrifiant pour l'honneur et la gloire de son saint nom! »

 

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188. La bienheureuse Marie ressentait une joie incomparable d'entendre ces douces plaintes de l'amour de Jésus-Christ dans la bouche de son serviteur Étienne, auquel elle répondait avec aine tendresse maternelle : « Mon fils et serviteur très-fidèle du Seigneur, le temps déterminé par sa très-haute sagesse ne tardera pas de venir, vos espérances ne a seront point frustrées. Travaillez maintenant à ce u qu'il vous reste à faire dans sa sainte Église, la  couronne de votre nom vous est assurée : rendez de  continuelles actions de grâces au Seigneur qui vous l'a préparée. » La pureté et la sainteté d'Étienne étaient d'une perfection suréminente, de sorte que les démons ne pouvaient s'approcher de lui qu'à une grande distance, et c'était pour cela que Jésus-Christ et sa très-sainte Mère l'aimaient beaucoup. Les apôtres l'ordonnèrent diacre. Il avait une vertu vraiment extraordinaire et héroïque, et il mérita ainsi d'être le premier qui après la Passion remporta sur tous la palme du martyre. Et pour découvrir davantage la sainteté de ce grand et premier martyre, j'ajouterai ici ce que j'en ai appris, selon ce que dit saint Luc au chapitre sixième des Actes des apôtres (1).

189. Il s'éleva dans Jérusalem des murmures parmi les fidèles; car les Grecs se plaignaient contre les Hébreux de ce que dans le service ordinaire des convertis on n'employait point les veuves des Grecs comme celles des Hébreux. Les uns et les autres

 

(1) Act., VI, 1.

 

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étaient juifs israélites; mais on -appelait Grecs ceux qui étaient nés en Grèce, et Hébreux ceux qui étaient originaires de la Palestine: et c'était là le sujet de la plainte des Grecs. Ce ministère journalier consistait dans la distribution des aumônes et des offrandes destinées à l'entretien des fidèles. On en chargea six hommes d'une probité reconnue , comme il a été rapporté su chapitre septième ; et cette mesure fut prise d'après le conseil de la bienheureuse Marie, comme il a été dit su même chapitre. Mais le, nombre des fidèles augmentant, il fallut aussi employer à ce même ministère plusieurs femmes veuves d'un âge mûr, qui pourvoyaient aux besoins de leurs frères, surtout à ceux des autres femmes et des malades, leur distribuant ce que les six aumôniers en titre leur remettaient. C'étaient des veuves d'Hébreux. Et les Grecs s'imaginant qu'il était injurieux pour leurs veuves de n'être point employées à ce ministère, se plaignirent devant les apôtres du tort qu'on leur faisait.

190. Pour terminer ce différend, le collège , des apôtres, fit assembler les fidèles, et ils leur dirent  Il n'est pas juste que nous laissions la prédication de  la parole de Dieu pour prendre soin de l'entretien  des frères qui viennent à la foi (1). Choisissez donc  vous-mêmes parmi vous sept hommes d'une vertu  éprouvée, qui soient pleins de sagesse et animés  du Saint-Esprit; nous leur confierons ce ministère,

 

(1) Act., VI, 2, etc.

 

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afin que nous puissions nous livrer à la prière et à  la prédication. Et vous vous adresserez à eux dans  les doutes ou dans les différends qui se présenteront à propos de l'entretien et des nécessités des fidèles. » Cette proposition plut à toute l’assemblée, qui choisit sans distinction de nationalité les sept disciples que nomme saint Luc. Le premier et le plus considérable fut saint Étienne, dont la foi et la sagesse étaient connues de tous. Les sept élus furent surintendants, des six premiers et des veuves qui remplissaient ce charitable office, dont les grecques ne furent pas plus exclues que les autres, car on ne fit plus aucune attention à la nationalité, mais seulement à la vertu de chacune. Saint Étienne fut celui qui par sa sagesse et sa sainteté admirable contribua le plus à terminer ce différend, et qui apaisa aussitôt les murmures des Grecs, en portant les Hébreux à leur donner satisfaction, afin qu'ils vécussent . tous en bonne intelligence, comme enfants de notre Sauveur Jésus-Christ, et qu'ils agissent avec sincérité et charité, sans partialité et sans acception des personnes; ce qu'ils firent du moins pendant les quelques mois que le saint vécut encore.

191. Toutefois ce genre d'occupations n'empêcha pas saint Étienne de prêcher et de disputer avec les Juifs incrédules. Mais comme ils ne pouvaient ni lui donner la mort en secret, ni résister à sa sagesse en public, cédant à leur haine furieuse, ils suscitèrent contre lui de faux témoins qui l'accusèrent de blasphème

 

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contre Dieu et contre Moïse (1), et qui dirent qu il ne cessait de parler contre le saint Temple et contre la loi, et d'assurer que Jésus de Nazareth détruirait l'un et l'autre. Et comme les faux témoins déposaient tout cela, et que le peuple était irrité contre lui par les faussetés qu'on lui imputait à dessein, on se saisit du saint et on l'emmena à la salle du conseil où étaient les prêtres comme juges de cette cause. Le président lui demanda devant tous si ces accusations étaient fondées (2), et en réponse le saint dit des choses inspirées par la plus haute sagesse, prouvant par les anciennes Écritures que Jésus-Christ était le véritable Messie qu'elles annonçaient. Et en terminant son discours il leur reprocha leur dureté et leur incrédulité avec tant de force et d'éloquence, que, se voyant dans l'impuissance de répondre, ils se bouchèrent les oreilles et grincèrent des dents contre lui.

192. La bienheureuse Vierge eut connaissance de la prise de saint Étienne, et aussitôt elle lui envoya un de ses anges avant qu'il arrivât devant les pontifes, avec ordre de l'animer de sa part au combat qui l'attendait. Saint Étienne lui répondit par le même ange qu'il allait avec la joie la plus vive confesser- la foi de son divin Maître, qu'il était bien résolu à donner, sa vie pour cette même foi, comme il l'avait toujours désiré, et qu'il la priait de, l'assister dans cette circonstance à titre de Mère et

 

(1) Act., VI, 11, etc. — (2) Act., VII, 1.

 

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de Reine très-clémente, et que la seule chose qui l'affligeât, c'était de n'avoir pu lui demander sa bénédiction pour mourir avec elle, suivant son voeu le plus cher, et qu'il la suppliait de la lui donner de sa retraite. Ces dernières paroles attendrirent extrêmement le coeur de la très-pure Marie, et elle aurait bien voulu l'assister en personne dans cette occasion, où le saint devait sacrifier sa vie pour la défense de l'honneur de son Dieu et de son Rédempteur. La très-prudente Mère se rendait compte des difficultés qu'il y avait d'aller par les rues de Jérusalem au moment où toute la ville était agitée, et plus encore de trouver le moyen de parler à saint Étienne.

193. Elle se prosterna et pria le Seigneur pour son bien-aimé disciple, représentant à sa divine Majesté le désir qu'elle avait de le favoriser à cette dernière heure. Et dans sa clémence le Très-Haut, qui est toujours attentif aux prières et aux désirs de son Épouse et de sa Mère, et qui voulait d'ailleurs rendre plus précieuse la mort de son fidèle serviteur et cher disciple Étienne, envoya du ciel une multitude d'anges, avec ordre de se joindre à ceux de l'auguste Marie, et de la transporter à l'instant à l'endroit où se trouvait le saint. Les anges s'empressèrent d'exécuter la volonté du Seigneur, et ayant placé leur Reine dans une nuée tout éclatante de lumière , ils la portèrent dans la salle du conseil où était saint Étienne , et où le grand prêtre achevait de l'examiner sur les accusations intentées contre lui. Cette apparition fut cachée à tous les assistants, excepté à saint Étienne, qui

 

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vit devant lui en l'air la Reine de l'univers, revêtue de divines splendeurs et de gloire; il vit aussi les anges qui la tenaient suspendue dans la nuée. Cette faveur incomparable augmenta la flamme de l'amour divin et redoubla le zèle de l'honneur de Dieu en son défenseur Étienne. Et outre la nouvelle joie que lui causa la vue de la bienheureuse Marie, il arriva aussi que les splendeurs de notre grande Reine frappant le visage de saint Étienne, il en rejaillissait le plus vif éclat et une beauté ravissante.

194. De ce prodige vint l'attention avec laquelle les Juifs qui étaient dans cette salle  regardèrent saint Étienne, comme il est rapporté dans le chapitre sixième des Actes, où saint Luc dit qu'ayant les yeux fixés sur le saint disciple, son visage leur parut semblable à celui d'un ange (1); car ils y voyaient sans doute quelque chose de surhumain. Dieu ne voulut point cacher à ces perfides Juifs cet effet de la présence de sa très-sainte Mère, afin que leur confusion fût plus grande si malgré un miracle si éclatant ils n'embrassaient point la vérité que saint Étienne leur prêchait. Mais ils ne connurent point la cause de cette beauté surnaturelle du saint, parce qu'ils étaient indignes de la connaître; et il n'était pas- même convenable de la découvrir alors : c'est pour cette raison que saint Luc ne l'a point indiquée non plus. La bienheureuse Marie adressa à saint Étienne des paroles vivifiantes et merveilleusement propres à le

 

(1) Act., VI, 15.

 

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consoler; elle ,assista en le comblant des bénédictions les plus douces et les plus abondantes, et en priant le Père éternel de le remplir de nouveau en ce moment de son divin Esprit. La prière de notre auguste Reine fut exaucée, et ce qui le prouve, c'est le courage invincible et la sublime sagesse avec lesquels saint Étienne parla aux princes des Juifs, et démontra l'avènement de Jésus-Christ en qualité de Sauveur et de Messie, commençant son discours dès la vocation d'Abraham jusqu'aux rois et aux prophètes du peuple d'Israël, et citant les témoignages irréfragables de toutes les anciennes Écritures.

195. A la fin de ce discours, en vertu des prières de la bienheureuse Marie qui était présente, et en récompense du zèle invincible de saint Étienne, notre Sauveur lui apparut du haut du ciel entr'ouvert, et Jésus-Christ se montra debout à la droite de son Père, pour marquer qu'il voulait soutenir son fidèle serviteur dans son combat. Saint Étienne leva les yeux su ciel, et s'écria : « Je vois les cieux ouverts a et leur gloire, et dans cette même gloire je vois n Jésus à la droite de Dieu (1). » Mais les Juifs perfides et endurcis prirent ces paroles pour un blasphème, et se bouchèrent les oreilles pour ne point les entendre. Et comme le blasphémateur, selon la loi, devait être lapidé, ils ordonnèrent qu'elle fût exécutée en la personne du saint. Alors ils se jetèrent sur lui avec la dernière violence; comme des loups

 

(1) Act., VII, 55.

 

ravissants, et le traînèrent hors de la ville avec de grands cris. Au moment où cette scène commençait, l'auguste Marie lui donna sa bénédiction; et l'ayant ainsi encouragé, elle le quitta en lui prodiguant de nouvelles marques de tendresse, et ordonna à tous les anges de sa garde de l'accompagner et de l'assister dans son martyre, jusqu'à ce qu'ils conduisissent son âme devant le Seigneur. Ensuite les anges qui étaient descendus du ciel pour la transporter auprès de saint Étienne, la ramenèrent au Cénacle, avec un seul des anges de sa garde.

196. Elle vit de là par une vision spéciale le martyre de saint Étienne dans toutes ses particularités; comment on le traînait hors de la ville avec de bruyantes vociférations, en le faisant passer pour un blasphémateur digne de mort; que Saul était un de ceux qui montraient dans cette exécution le plus d'emportement et d'ardeur (1), et qui, comme zélateur de la loi de Moïse, gardait les manteaux de tous ceux qui lapidaient saint Étienne. elle vit les pierres qu'on lui jetait, et qu'il y en avait quelques-unes qui pénétraient dans la tête du martyr, et qui y restaient toutes teintes de son sang. Grande et. profonde fut la compassion qu'un martyre si cruel inspira à notre Reine; mais plus grande encore fut la joie qu'elle eut de voir saint Étienne le recevoir si glorieusement. La compatissante Mère, voulant le secourir de son oratoire, priait pour lui avec beaucoup de

 

(1) Act., VII, 57.

 

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larmes, et quand l'invincible martyr sentit qu'il était près d'expirer, il dit : Seigneur, recevez mon esprit (1). puis, s'étant mis à genoux, il éleva la voix et ajouta : Seigneur, ne leur imputez point ce péché (2). La bienheureuse vierge s'associa aussi à ces prières avec une joie indicible de voir que le fidèle disciple imitait si parfaitement son Maître, priant pour ses ennemis et ses bourreaux, et remettant son esprit entre les mains de son Créateur et de son Rédempteur.

197. Saint Étienne expira accablé des pierres que lui avaient jetées les perfides Juifs, les Juifs, plus endurcis dans leur obstination que les pierres mêmes. Et à l'instant les anges de l'auguste Marie menèrent cette bienheureuse âme devant Dieu pour être couronnée d'honneur et de gloire éternelle. Notre Sauveur Jésus-Christ l'accueillit avec ces paroles de son Évangile : Mon ami, montez plus haut (3); venez moi, serviteur fidèle ; que si vous avez été fidèle en de petites choses qui ne font que passer, je vous récompenserai éternellement avec abondance (4) ; et je vous reconnaîtrai devant mon Père pour mon fidèle serviteur et mon ami, parce que vous m'avez confessé devant les hommes (5). Tous les anges, tous les patriarches et les prophètes et tous les autres bienheureux reçurent ce jour-là une nouvelle joie accidentelle, et félicitèrent le glorieux martyr de sa victoire, le reconnaissant pour les prémices de la passion du Sauveur, et pour

 

(1) Act. VII, 58. — (2) Ibid., 50. — (3) Luc., XIV, 10. — (4) Matth., XXV, 21 et 23. — (5) Matth., X, 82.

 

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le capitaine de ceux qui le suivraient dans la lice du martyre. Cette âme bienheureuse fut placée en un lieu de gloire fort éminent, et proche de la très-sainte humanité de notre Rédempteur Jésus-Christ. L'auguste Vierge participait à cette joie par la vision qu'elle avait de tout ce qui se passait; et pour en rendre des actions de grâces su Très-Haut, elle fit avec les anges divers cantiques à sa gloire. Les anges qui revinrent du ciel, où ils avaient laissé saint Étienne, témoignèrent à la divine Mère leur reconnaissance pour les faveurs qu'elle avait faites au saint, jusqu'à le placer dans la félicité éternelle dont il jouissait.

198. Saint Étienne mourut neuf mois après la Passion et la mort de notre Sauveur Jésus-Christ, le vingt-six décembre, le même jour que la sainte Église célèbre son martyre, et ce jour-là il achevait la trente-quatrième année de son âge : c'était aussi la trente-quatrième année de la naissance du Sauveur, et il s'était même déjà passé un jour de l'an trente-cinq. De sorte que saint Étienne naquit aussi le jour qui vient après celui de la naissance de notre Sauveur; il n'était plus âgé que des neuf mois qui s'écoulèrent depuis la mort de Jésus-Christ jusqu'à la sienne, et le jour de son martyre répondit à celui de sa naissance; tout cela m'a été déclaré. La prière de la très-pure. Marie et celle de saint Étienne méritèrent la conversion de Saul, comme nous le verrons plus loin. Et afin que cette. conversion fût plus glorieuse, le Seigneur permit que dès ce jour-là le

 

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même Saul entreprit de, persécuter l',Église et de la détruire, en se signalant entre tous les Juifs dans la persécution qui s'éleva après la mort de saint Étienne, par la haine qu'ils avaient contre les nouveaux fidèles, comme je le dirai dans le chapitre suivant. Les disciples prirent le corps de l'illustre martyr (1), et lui donnèrent la sépulture, pleurant et gémissant de ce qu'ils étaient privés d'un homme si sage et si zélé pour la loi de grâce. J'ai un peu étendu mon récit, parce que j'ai connu la grande sainteté de ce premier martyr, et parce que c'était un fervent dévot de la bienheureuse Vierge, qui l'a couvert de son côté d'une protection toute spéciale.

 

lnstrucion que la grande Reine des anges m'a donnée.

 

199. Ma fille, les mystères divins représentés et proposés ana sens terrestres des hommes ne font pas sur eux une vive impression, quand ils les trouvent dissipés et accoutumés aux choses visibles, et quand leur intérieur n'est point débarrassé des engagements du monde et des ténèbres du péché; car l'homme est de lui-même pesant et très-peu capable de s'élever aux choses célestes; et si, outre cette

 

(1) Act., VIII, 2.

 

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difficulté, qui lui est naturelle, il consacre toutes ses facultés à la recherche et à l'amour des choses apparentes, il ne peut que s’éloigner de plus en plus de la vérité; et accoutumé à l'obscurité, la lumière l'offusque (1). C'est pour cela que les hommes terrestres font si peu de cas des oeuvres merveilleuses du Très-Haut et de celles que j'ai faites et que je fais chaque jour pour eux. Ils foulent aux pieds les perles, et ne distinguent point le pain des enfants du grossier aliment des brutes. Tout ce qui est céleste et divin leur semble insipide, et répugne même à leur goût blasé par les plaisirs sensibles; ainsi ils sont incapables de comprendre les choses sublimes, et de profiter de la science de vie et du pain d'intelligence qu'elles renferment.

200. Mais le Très-Haut a bien voulu, ma très-chère fille, vous tirer de ce péril; il vous a donné la science et la lumière, et a perfectionné vos sens et vos puissances, afin que, fortifiée par la vertu de la divine grâce, vous fassiez une digne estime de ses oeuvres admirables, et jugiez sainement des mystères que je vous découvre. Et quoique je vous aie dit plusieurs fois que vous ne sauriez entièrement les pénétrer pendant la vie mortelle, vous n'en devez et pouvez pas moins, selon votre capacité, en faire une très-grande estime, tant pour vous instruire que pour m'imiter en mes oeuvres. Ma vie n'a été, même après que je me fus assise dans le ciel, à la droite de mon

 

(1) I Cor., II, 14.

 

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très-saint Fils, et que je fus revenue sur la terre, qu'un tissu de toute sorte de peines et de tribulations; cela vous fera comprendre que la vôtre doit passer par les mêmes vicissitudes, si vous voulez me suivre comme votre Mère, et apprendre à mon école le secret de la félicité. Ma conduite dans la direction des apôtres et de tous les fidèles était toujours prudente, toujours humble, toujours égale, exempte de partialité; vous y trouverez des règles qui vous serviront à vous comporter à l'égard de vos inférieures avec douceur, avec modestie, avec une humble gravité, et surtout sans acception de personnes. Une parfaite charité et une véritable humilité rendent tout cela facile à ceux qui gouvernent. En effet, si les supérieurs agissaient avec ces vertus, ils ne seraient point si absolus dans leur commandement, ni si attachés à leur propre sentiment; ils ne renverseraient point l'ordre de la justice avec un préjudice aussi notable que celui dont peut se plaindre aujourd'hui tonte la chrétienté : car l'orgueil, la vanité, l'intérêt, l'amour-propre et les considérations de la chair et du sang se glissent presque dans toutes les actions de. ceux qui ont quelque autorité, de sorte que tout,est perverti, et toutes les provinces sont livrées à l'injustice et à d'effroyables désordres.

201. Dans le zèle très-ardent que j'avais pour l'honneur de mon adorable Fils et que je déployais pour que l'on prêchât et défendit son saint Nom; dans la joie que j'éprouvais quand on accomplissait à cet égard sa divine volonté; et quand on faisait profiter

 

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dans les âmes le fruit de sa Passion et de sa mort en étendant la sainte Église; dans les faveurs dont je comblai le glorieux martyr Étienne, parce qu'il était le premier qui offrait sa vie pour la foi de son divin Maître: en tout cela, vous trouverez, ma fille, de grands motifs de louer le Très- Haut pour toutes ses oeuvres admirables et dignes de vénération et de gloire; de m'imiter, et de bénir sa bonté infinie de la sagesse qu'elle me donna pour opérer en tout avec plénitude de sainteté et selon son bon plaisir.

 

CHAPITRE XII. La persécution que souffrit l’Église après la mort de saint Etienne. — Ce que lit notre auguste Reine dans cette occasion, et comment Par ses soins les apôtres rédigèrent le symbole de la foi catholique.

 

202. En. ce même jour auquel saint Étienne fut lapidé et mis à mort, saint Lue rapporte qu'il s'éleva une grande persécution contre l'Église qui était à Jérusalem (1). Il ajoute expressément que (2) Saul la ravageait, cherchant par toute la ville ceux qui avaient embrassé la foi de Jésus-Christ pour les

 

(1) Act., VIII, 1. — (2) Ibid., 3.

 

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prendre et les mener devant les magistrats, comme il le fit à l'égard de beaucoup de fidèles, qui furent traînés en prison et maltraités, et dont plusieurs même reçurent la mort dans cette persécution. Et quoiqu'elle fût fort terrible à cause de la haine que les princes des prêtres avaient vouée à tous les imitateurs de Jésus-Christ, et parce que Saul se signalait entre tous par la violence avec laquelle il se portait le défenseur de la loi de Moïse, ainsi qu'il le dit lui-même, dans l'épître aux Galates (1) : néanmoins cette fureur des Juifs avait une autre cause secrète, dont ils ignoraient eux-mêmes le principe, tout en en sentant les effets.

203. Cette cause était le trouble de Lucifer et de ses démons, qui s'alarmèrent du martyre de saint Étienne, et par là redoublèrent leur rage contre les fidèles, et surtout contre la Reine et la Maîtresse de l'Église, l'auguste Marie. Le Seigneur permit, pour augmenter sa confusion, que ce dragon la vit quand les Anges la transportèrent auprès de saint Étienne. Lucifer ayant remarqué ce bienfait si extraordinaire, et frappé de la constance et de la sagesse de saint Étienne, se persuada que la puissante Reine en ferait autant en faveur des autres martyrs qui s'offriraient à mourir pour le nom de Jésus-Christ, ou du moins qu'elle les assisterait par sa protection, afin qu'ils ne craignissent ni les tourments ni la mort, mais qu'ils les subissent avec un courage invincible. Les tourments

 

(1) Galat., I, 13.

 

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et les douleurs étaient le moyen que le démon avait choisi pour intimider les fidèles et les retirer de la suite de notre Sauveur Jésus-Christ, s'imaginant que les hommes, qui sont si attachés à la vie et qui redoutent naturellement la mort et les douleurs, surtout quand elles sont extrêmes, pour, les éviter renonceraient à la foi, et que cet exemple déterminerait les autres à ne point l'embrasser. Le serpent se servit toujours de ce moyen; mais dans le progrès de l'Église il se trompa lui-même par sa propre malice, comme il s'était trompé le premier à l'égard du chef de tous les saints, notre Seigneur Jésus-Christ.

204. Mais comme alors l'Église était dans ses commencements, et que Lucifer se trouva si mal d'avoir irrité les Juifs contre saint Étienne, il en demeura tout confus. Quand il le vit mourir si glorieusement, il assembla ses démons et leur dit : « Je suis troublé par la mort de ce disciple, et par la faveur qu'il a reçue de cette femme, notre ennemie : car si elle fait la même chose pour les autres disciples et imitateurs de son Fils, il ne nous sera pas possible d'en vaincre aucun par le moyen des tourments et de la mort; cet exemple les excitera au contraire à souffrir et à mourir comme leur Maître; ainsi nous en viendrons à être vaincus par les moyens mêmes dont nous nous servons pour les vaincre; car pour notre propre tourment le plus grand triomphe qu'ils puissent remporter sur nous, c'est de sacrifier leur vie pour la foi que nous avons entrepris de détruire. Nous nous égarons dans

 

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cette voie ; mais je rien trouve point d'antres pour persécuter ce Dieu incarné, sa Mère et leurs imitateurs. Est-il possible que les hommes soient si prodigues d'une vie qu'ils aiment si éperdument, et qu'étant si sensibles aux moindres douleurs ils se livrent eux-mêmes aux tourments les plus cruels pour imiter leur Maître? Mais certes, ce n'est point cela qui apaisera ma juste colère. Je ferai que d'autres hommes braveront la mort pour soutenir mes mensonges, comme ceux-ci la bravent pour les intérêts de leur Dieu. Tous ne mériteront pas la protection de cette femme invincible; et tons ne seront pas non plus assez courageux pour endurer des tourments aussi effroyables que ceux que j'inventerai. Allons donc, et irritons les Juifs nos amis contre cette race odieuse, afin qu'ils l'exterminent et qu'ils effacent de la terre le nom de son auteur. »

205. Lucifer exécuta aussitôt son exécrable dessein, et alla avec une multitude innombrable de démons trouver les princes et les magistrats des Juifs et les autres gens dit peuple qu'il reconnaissait les plus incrédules; il les remplit tous de confusion, d'envie et de rage contre ceux qui suivaient la loi de Jésus-Christ, et les enflamma par ses suggestions hypocrites d'un faux zèle pour la loi de Moïse et les antiques traditions de leurs ancêtres. Il ne fut pas difficile an démon de semer cette ivraie dans des coeurs si perfides et souillés par tant d'autres péchés; aussi la reçurent-ils avec une entière volonté. Bientôt ils tinrent plusieurs assemblées, dans lesquelles ils

 

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proposèrent de se défaire d'un seul coup de tous les disciples et de tous les autres sectateurs de Jésus-Christ. Les uns disaient de les chasser de Jérusalem, les autres de les bannir de tout le royaume d'Israël ceux-ci opinaient qu'il fallait les faire périr tous ensemble, afin d'en finir en une fois avec cette secte; ceux-là enfin conseillaient de les condamner aux plus cruels supplices, pour intimider les autres et les empêcher par cet exemple de s'unir à eux, et de confisquer au plus tôt tous leurs biens, avant qu'ils pussent en remettre la valeur aux apôtres. Cette persécution fut si violente, au rapport de saint Luc, que les soixante-douze disciples s'enfuirent de Jérusalem , et furent dispersés dans la Judée et dans la Samarie (1), où ils prêchèrent néanmoins avec un zèle admirable. Les apôtres, l'auguste. Marie et d'autres fidèles demeurèrent dans Jérusalem ; mais, ils s'y tenaient cachés, et il y en eut plusieurs qui se blottirent dans les endroits les plus secrets, de peur de tomber entre les mains de Saul, qui les cherchait activement pour les prendre.

206. La bienheureuse Vierge, témoin attentive de tout ce qui se passait, commença, le jour même de la mort de saint Étienne, par donner ordre que son saint corps fût enseveli (car cela se fit aussi par ses soins), et demanda qu'on lui apportât une croix que le martyr avait sur lui. Il l'avait faite à l'imitation de cette même Reine; car après la descente du Saint-Esprit

 

(1) Act., VIII, 1.

 

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elle en porta une sur elle, et à son exemple les autres fidèles en portaient communément dans la primitive Église. Elle reçut cette croix de saint Étienne avec une vénération particulière, tant par rapport à la croix elle-même que parce que le martyr l'avait portée. Elle lui décerna le titre de saint, et ordonna de recueillir tout ce que l'on pourrait de son sang, et de le garder avec beaucoup d'estime et de révérence comme d'un martyr déjà glorieux. Elle loua sa sainteté et sa constance en présence des apôtres et de nombreux fidèles, pour les consoler et les animer par son exemple dans cette épreuve.

207. Pour se faire une idée de la magnanimité que notre grande Reine montra dans cette persécution, et dans les autres auxquelles l'Église fut en butte pendant le temps de sa très-sainte vie, il faut est quelque sorte récapituler les dons que le Très-Haut lui communiqua, en les réduisant à la participation ale ses divins attributs, participation aussi spéciale, aussi ineffable que l'exigeait le rôle de cette Femme forte en qui le coeur de l'Époux devait se confier entièrement (1), et qu'il allait charger de toutes les couvres au dehors que la toute-puissance de son bras avait faites; car il est certain que la très-pure Marie, en sa manière d'opérer, surpassait toutes les créatures; et la vertu avec laquelle elle agissait se rapprochait de la vertu de Dieu lui-même, dont elle paraissait être l'unique image. Elle connaissait toutes

 

(1) Prov., XXXI, 11.

 

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les oeuvres et toutes les pensées des hommes, et pénétrait tous les desseins et toutes les ruses des démons. Elle n'ignorait rien de ce qu'il convenait de faire dans l'Église. lit quoique tout cela fût réuni et renfermé dans son entendement, son intérieur ne se troublait point dans la disposition de tant de choses; les unes n'embarrassaient point les autres; elle ne se méprenait pas sur les moyens, et ne s'empressait point dans l'exécution; les difficultés ne la rebutaient point; elle n'était point accablée par la multitude des affaires; elle prenait soin de ceux qui étaient présents sans oublier les absents ; sa prudence n'était jamais en défaut, jamais au dépourvu, car elle paraissait immense; aussi s'appliquait-elle à toutes choses comme à une seule cri particulier, et veillait-elle aux besoins de chaque fidèle comme s’il eût réclamé seul la sollicitude de la divine Maîtresse. Semblable au soleil qui éclaire, vivifie et échauffe tout ce qui est sur la terre saris peine, sans lassitude, sans oubli, en conservant tout sou éclat, notre incomparable Reine, que le Seigneur avait choisie comme le Soleil pour son Église, la gouvernait, l'animait et vivifiait tous ses enfants sans en négliger aucun.

208. Quand elle vit l'Église si troublée, si persécutée et si affligée par la malice des démons et des hommes, qu'ils irritaient, elle se tourna aussitôt contre les auteurs de cette criminelle entreprise, et commanda avec empire à Lucifer et à ses ministres de descendre pour lors dans l'abîme, où ils furent à l'instant précipités par une force irrésistible, en poussant

 

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des hurlements épouvantables: Ils y demeurèrent huit jours entiers comme enchaînés, jusqu'à ce qu'il leur fut permis de remonter de nouveau. Ensuite la bienheureuse Vierge appela les apôtres, les consola et les exhorta à être constants et à espérer le secours du Ciel dans cette tribulation; et ses paroles les décidèrent tous à ne point sortir de Jérusalem. Les disciples, qui s'éloignèrent parce qu'ils ne pouvaient, vu leur grand nombre, se cacher comme il était alors convenable, allèrent tous prendre congé de leur Mère et de leur Maîtresse, et lui demandèrent sa bénédiction. Elle les exhorta et les encouragea, leur prescrivant de ne point cesser, malgré cette persécution, de prêcher Jésus-Christ crucifié; et en effet, ils le prêchèrent dans la Judée, dans la Samarie et ailleurs. Dans les épreuves qu'ils curent à traverser, elle les secourut par le ministère des saints anges, qu'elle leur envoyait avec ordre de les animer et même de les porter, en cas de besoin , comme il arriva à Philippe sur le chemin de la ville de Gaza, quand il eut baptisé l'Ethiopien, l'un des serviteurs de la reine Candace, selon qu'il est rapporté mi chapitre huitième des Actes (1). Elle envoyait aussi les mêmes auges pour secourir les fidèles qui étaient à l'article de la mort; ensuite elle assistait dans le purgatoire les âmes qui y allaient.

209. Les inquiétudes et les peines des apôtres furent durant cette persécution plus grandes que

 

(1) Act., VIII, 39.

 

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celles des autres fidèles, parce qu'en leur qualité de maîtres et de fondateurs de l'Église, il fallait qu'ils l'assistassent tant à Jérusalem que dans les autres endroits où elle s'était établie. Sans doute ils étaient remplis de science et des dons du Saint-Esprit; néanmoins, l'entreprise était si ardue et les obstacles si puissants, qu'ils se seraient souvent trouvés arrêtés ou même refoulés, sans le conseil et le secours de leur auguste Maîtresse. C'est pourquoi ils la consul-, talent souvent; et selon les affaires qui survenaient, elle les convoquait et les réunissait pour délibérer, car elle seule pénétrait à fond les choses présentes et prévoyait avec certitude celles à venir; et d'après ses avis ils sortaient de Jérusalem et allaient où leur présence était nécessaire, comme il arriva à saint Pierre et à saint Jean, qui se rendirent à Samarie quand ils apprirent que cette ville avait reçu la parole de Dieu (1). l a bienheureuse Vierge, au milieu de toutes ces occupations et de toutes les tribulations des fidèles, qu'elle aimait et assistait comme ses enfants, ne maintenait dans un état immuable de tranquillité parfaite et conservait une sérénité d'esprit inaltérable.

210. Elle mettait dans ses actions un ordre tel, qu'il lui restait du temps pour se retirer plusieurs fois dans son oratoire; et quoique ses occupations extérieures ne l'empêchassent point de prier, elle se livrait dans sa solitude à divers saints exercices dont elle se réservait le secret. Elle se prosternait en terre,

 

(1) Act., VIII, 14.

 

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baisait la poussière, gémissait et pleurait pour le salut des mortels, et à la pensée de la perte de tant de personnes dont elle prévoyait la réprobation. La loi évangélique, l'image de l'Église et ses progrès, les peines et les tribulations que les fidèles devaient souffrir, tout cela était gravé dans son coeur, et elle s'en entretenait avec le Seigneur et le repassait dans son esprit, pour disposer toutes choses par cette lumière et cette science divine de la volonté sainte du TrèsHaut. C'était là où elle renouvelait cette participation de l'être de Dieu et de ses perfections, dont elle avait besoin pour tant de choses divines qu'elle opérait pour le bien et dans la direction de l'Église, sans en négliger aucune, les accomplissant toutes avec une telle plénitude de sagesse et de sainteté, que, simple créature, elle semblait toujours cesser de l'être. Eu effet, douée d'une sagesse incomparable dans ses pensées, très-prudente dans ses conseils, très-équitable et très juste dans ses jugements, très-sainte dans ses œuvres, véridique et sincère dans ses paroles, toujours d'une bonté parfaite et vraiment merveilleuse, elle était indulgente envers les faibles, douce et tendre envers les humbles, sévère et majestueuse envers les superbes. Sa. propre excellence ne l'élevait pas plus que l'adversité ne la troublait, et que les afflictions ne l'abattaient enfin elle était en tout la vivante image de son très-saint Fils agissant.

211. La très-prudente Mère considéra que les disciples s'étant séparés pour prêcher le nom et la foi de notre Sauveur Jésus-Christ, n'avaient aucune

 

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instruction ni aucune règle explicite et déterminée pour prêcher une doctrine uniforme et concordante, et pour proposer à la créance des fidèles les mêmes vérités formellement exprimées. Elle sut, en outre, qu'il fallait que les apôtres se répandissent bientôt par tout le monde pour y étendre et établir l'Église par leur prédication , et qu'il était convenable qu'ils fussent tous d'accord sur la doctrine sur laquelle devait reposer toute la vie et toute la perfection chrétienne. La très-prudente Mère de la Sagesse crut que pour tout cela il fallait réduire en abrégé tous les mystères divins que les apôtres devaient prêcher et que les fidèles devaient croire, afin que ces vérités, rassemblées en peu d'articles, fussent pour tous plus faciles à apprendre; qu'autour d'elles toute l'Église fût unie sans aucune différence essentielle, et qu'elles fussent comme les colonnes inébranlables sur lesquelles s'élèverait l'édifice spirituel de cette nouvelle Église évangélique.

212. La bienheureuse, Vierge aspirant à la conclusion de cette affaire, dont elle connaissait l'importance, exposa ses désirs au même Seigneur qui les lui donnait, et persévéra plus de quarante jours dans cette prière, en l'accompagnant de jeûnes, de prosternations et d'autres saints exercices. Et de même que pour recevoir de Dieu la loi écrite, il fallut que Moise jeûnât et priât quarante jours sur la montagne de Sinaï, comme médiateur entre Dieu et le peuple (1),

 

(1) Exod., XXXIV, 28.

 

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de même pour la loi de grâce notre Sauveur Jésus-Christ fut auteur et médiateur entre son Père éternel et les hommes, et la très-pure Marie fut médiatrice entre les hommes et son très-saint Fils, afin que l'Église évangélique reçût écrite dans le coeur de ses enfants cette nouvelle loi, réduite à des articles de foi qui ne changeront point, qui ne péricliteront point dans cette même Église, parce qu'ils expriment des vérités divines et infaillibles. Un de ces jours, pendant sa prière, elle dit au Seigneur : « Souverain  Roi, Dieu éternel, Créateur et Conservateur de tout l'univers, vous avez par votre clémence ineffable  commencé l'œuvre magnifique de votre sainte Église. Or il n'est point conforme, Seigneur, à votre sa gesse infinie, de laisser imparfaites les couvres de  votre puissante droite; élevez donc à sa plus haute  perfection cette oeuvre que vous avez si glorieusement  commencée. Que les péchés des mortels ne vous en  empêchent pas, mon Dieu, puisque la voix de leur . malice ne crie pas si haut que la voix du sang et   de la mort de votre Fils unique et du mien : le cri de ce précieux sang ne demande point vengeance  comme la voix du sang d'Abel (1), mais il implore   votre miséricorde pour ceux mêmes qui l'ont répandu. Jetez, Seigneur, les yeux sur les nouveaux  enfants qu'il vous a engendrés, et sur ceux que  votre Église aura dans les siècles à venir; remplissez  de votre divin Esprit Pierre votre vicaire et les

 

(1) Gen., IV, 10.

 

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autres apôtres, afin qu'ils fixent dans l'ordre convenable les vérités sur lesquelles votre Église doit être établie, et que ses enfants sachent tout ce  qu'ils doivent croire d'une croyance unanime.»

213. Notre Sauveur Jésus-Christ descendit du ciel pour répondre à ces demandes de sa très-sainte Mère, et lui apparaissant avec une gloire immense, il lui dit : « Ma Mère et ma Colombe, soulagez-vous dans  vos amoureuses peines, et satisfaites par ma pré sente et par ma vue les ardents désirs que vous a inspirent l'intérêt de ma gloire et l'agrandissement  de mon Église. Je suis Celui qui puis et qui veux  lui donner les secours nécessaires; et vous, ma  Mère, vous êtes Celle qui pouvez me porter à lui départir mes faveurs : je ne refuserai rien à vos demandes et à vos désirs. » Pendant que le Seigneur lui adressait ces paroles, la bienheureuse Marie demeura prosternée, adorant la divinité et l'humanité de son Fils et de son Dieu véritable. Sa divine Majesté la releva aussitôt, et la remplit de joie et de consolations ineffables; elle lui donna sa bénédiction et la combla en outre de nouveaux dons de sa toute-puissante droite. Elle jouit quelque temps de ce bonheur de voir son adorable Fils, avec lequel elle eut des entretiens sublimes et mystérieux qui calmèrent les inquiétudes que lui causait son zèle pour l'Église, parce que sa divine Majesté lui promit de l'enrichir par son entremise de ses plus grands bienfaits.

214. Après la prière que notre Reine fit pour les apôtres, non-seulement le Seigneur lui promit de les

 

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aider à définir exactement le symbole de la foi, mais il lui déclara aussi les termes, les paroles et les propositions dont ils devaient alors le composer. Cette très-prudente Dame connaissait tout, comme il a été plus amplement expliqué dans la seconde partie; mais en ce moment marqué pour la promulgation publique de ce qu'elle avait su si longtemps d'avance, le Seigneur voulut en pénétrer de nouveau le coeur très-pur de sa Mère Vierge, afin que de la bouche de Jésus-Christ lui-même sortissent les vérités infaillibles sur lesquelles son Église est établie. Il fallut aussi prévenir l'humilité de notre grande Dame, afin que par cette même humilité elle se conformât à la volonté de son très-cher Fils, en ce que dans le Credo elle devait s'entendre nommer Mère de Dieu et Vierge avant et après l'enfantement, tandis qu'elle vivait encore en la chair mortelle parmi ceux qui devaient prêcher et croire cette vérité divine. Mais elle pouvait bien entendre prêcher d'elle-même une si grande excellence sans aucune crainte, puisqu'elle avait mérité que Dieu regardât son humilité pour opérer en elle la plus grande de ses merveilles (1), et c'était une chose bien plus importante de savoir elle-même qu'elle était mère et vierge, que de l'entendre prêcher dans l'Église.

215. Notre Seigneur Jésus-Christ prit congé de sa bienheureuse Mère et s'en retourna à la droite de son Père éternel. Puis il inspira à son vicaire saint Pierre

 

(1) Luc., I, 48.

 

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et aux apôtres de rédiger ensemble le symbole de la foi universelle de l'Église. Par suite de cette inspiration ils allèrent trouver leur auguste Maîtresse pour conférer avec elle sur les avantages et la nécessité de la résolution à prendre à cet égard. On convint alors que l'on jeûnerait pendant dix jours et que l'on persévèrerait dans la prière, comme une affaire si importante le demandait, afin que les apôtres y fussent éclairés du Saint-Esprit. Ces dix jours passés, ainsi que les quarante jours pendant lesquels l'auguste Marie avait entretenu le Seigneur de cette même affaire, les douze apôtres se réunirent sous les yeux de leur Maîtresse, et alors saint Pierre leur tint ce discours :

216. « Mes très-chers frères, la divine miséricorde a daigné, par sa bonté infinie et par les mérites de notre Sauveur Jésus-Christ, favoriser sa sainte Église, en commençant à multiplier ses enfants d'une manière si rapide et si glorieuse, comme nous le voyons et l'expérimentons tous les jours. C'est dans ce but que son puissant bras a opéré tant de merveilles et de prodiges, qu'il les renouvelle chaque jour par notre ministère, nous ayant

choisis (quoique indignes) pour les ministres de a sa divine volonté en cette oeuvre de ses mains,  pour la gloire de son saint Nom. Avec toutes ces   faveurs le Très-Haut nous a envoyé des tribulations et des persécutions du démon et du monde, afin a qu'elles nous servent à l'imiter comme notre Sauveur et notre Chef, et que la barque de l'Église,

 

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munie de ce lest, gagne plus sûrement le port du a repos et de la félicité éternelle. Les disciples se sont répandus, à cause de la colère des princes des  prêtres, dans les villes circonvoisines, où ils prêchent la foi de notre Rédempteur Jésus-Christ. Et  il faudra que nous allions bientôt la prêcher par  tout le monde, comme le Seigneur nous l'a ordonné  avant de monter au ciel (1). Or, afin que nous prêchions et que les fidèles croient une seule et  même doctrine (car la sainte foi doit être une,  comme le baptême (2) dans lequel ils la reçoivent  est un, il faut, à présent que nous sommes tous a assemblés au nom du Seigneur, que nous déterminions les vérités et les mystères qui doivent être  proposés explicitement à tous les fidèles, afin qu'ils  les croient avec uniformité parmi toutes les nations a du monde. C'est une promesse infaillible de notre  Sauveur, que partout où seront deux ou trois personnes assemblées cri son nom , il se trouve là au milieu d'elles (3) ; comptons sur cette parole, et espérons fermement que soir divin Esprit nous assistera maintenant, pour qu'en son nom nous entendions et déclarions par un décret invariable les articles que la sainte Église doit recevoir, pour  s'établir sur ces mêmes articles jusqu'à la fin du  monde, puisqu'elle doit durer jusqu'alors. »

217. Tous les apôtres approuvèrent cette proposition de saint Pierre. Le même saint célébra aussitôt

 

(1) Matth., XXVIII, 19. — (2) Ephes., IV, 5. — (3) Matth., XVIII, 20.

 

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la messe, et communia la très-pure Marie et les autres apôtres; et, la messe achevée, ils se prosternèrent, adorant et invoquant le divin Esprit; la bienheureuse Vierge en fit de même. Et ayant demeuré quelque peu de temps en prière, ils entendirent un grand bruit comme quand le Saint-Esprit descendit la première fois sur tous les fidèles qui étaient assemblés, et it l'instant le Cénacle où ils étaient fut rempli de lumière et d'une splendeur admirable, et ils se trouvèrent tous illuminés et remplis du Saint-Esprit. Alors l'auguste Marie leur dit de prononcer et de déclarer chacun un mystère, ou ce que l'Esprit divin lui inspirait. Saint Pierre commença, et tous les autres continuèrent en cette forme :

 

SAINT PIERRE.

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre.

 

SAINT ANDRÉ.

Et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur.

 

SAINT JACQUES LE MAJEUR.

Qui a été conçu du Saint -Esprit, qui est né de la Vierge Marie.

 

SAINT JEAN.

Qui a souffert sous Ponce Pilate, qui a été crucifié, qui est mort et qui a été enseveli.

 

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SAINT THOMAS.

Qui est descendu aux enfers, et le troisième jour est ressuscité des morts.

 

SAINT JACQUES LE MINEUR.

Qui est monté aux cieux, qui est assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant.

 

SAINT PHILIPPE.

Et qui de là viendra juger les vivants et les morts.

 

SAINT BARTHÉLEMI.

Je crois au Saint-Esprit.

 

SAINT MATTHIEU.

La sainte Église catholique, la communion des saints.

 

SAINT SIMON.

La rémission des péchés.

 

SAINT THADDÉE.

La résurrection de la chair.

 

SAINT MATHIAS.

La vie éternelle. Ainsi soit-il.

 

218. Ce symbole, que nous appelons vulgairement le Credo, fut rédigé par les apôtres après le martyre de saint Étienne, et avant que l'année de la mort de notre Sauveur fdt révolue. Dans la suite des temps

 

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la sainte Église, pour confondre l'hérésie d'Arius et de plusieurs autres hérésiarques dans les conciles qu'elle a tenus contre eux, a expliqué d'une manière plus étendue les mystères que contient le Symbole des apôtres, et a composé le symbole ou le Credo que l'on chante à la messe. Mais ils sont tous deux une même chose en substance, et renferment les quatorze articles que nous propose la doctrine chrétienne pour nous initier à la foi avec laquelle nous sommes obligés de les croire pour être sauvés. Aussitôt que les apôtres eurent achevé de prononcer tout ce symbole, le Saint-Esprit l'approuva par une voix qui fut entendue au milieu de toute l'assemblée, et qui dit : Vous avez bien déterminé. Alors la grande Reine de l'univers et les apôtres rendirent des actions de grâces au Très-Haut, et elle leur en rendit aussi à euxm0mes de ce qu'ils avaient mérité l'assistance du divin Esprit pour parler comme ses organes avec tant de sagesse à la gloire du Seigneur et pour le bien de l'Église. Et pour mieux confirmer les fidèles par son exemple, la très-prudente Maîtresse se mit à genoux aux pieds de saint pierre, et protesta de son adhésion à la sainte foi catholique telle qu'elle est contenue dans le symbole qui venait d'être prononcé. Ce qu'elle fit pour elle-même et pour tous les enfants de l'Église; puis s'adressant à saint Pierre, elle lui dit : Seigneur, que je reconnais pour le vicaire de mon  très-saint Fils, moi chétif vermisseau de terre, en mon nom et au nom de tous les fidèles de l'Église , je confesse et atteste entre vos mains tout ce que

 

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vous venez de déterminer comme vérités infaillibles  et divines de foi catholique, et dans mon adhésion  à ces vérités, je bénis et loue le Très-Haut de qui  elles procèdent. » Elle baisa la main au vicaire de Jésus-Christ et aux autres apôtres, étant la première qui fit profession expresse de la sainte foi de l'Église, après qu'ils en eurent déterminé les articles.

 

Instruction que j'ai reçue de la grande Reine des anges.

 

219. Ma fille, je veux, pour votre plus grande instruction et pour votre consolation, vous découvrir, à propos de ce que vous avez écrit dans ce chapitre, d'autres secrets de mes œuvres. Je vous fais donc savoir que, depuis que les apôtres eurent composé le Credo, je le récitais plusieurs fois à genoux et avec le plus profond respect. Et lorsque je prononçais cet article : Qui est né de la Vierge Marie, je me prosternais avec tant d'humilité, de reconnaissance et de louange pour le Très-Haut, qu'aucune créature ne le saurait comprendre. En faisant ces actes , je pensais à tous les mortels au nom desquels je les offrais aussi, pour suppléer à l'irrévérence avec laquelle ils prononceraient des paroles si vénérables Et ç'a été par mon intercession que le Seigneur a inspiré à la sainte Église de dire si souvent dans l'office divin le Credo, le Pater noster, l'Ave Maria; ç'a été encore par cette

 

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inspiration que dans les ordres religieux on a établi la coutume de s'incliner quand on les récite, et que tous les fidèles se mettent à genoux au Credo de la messe à ces paroles : Et incarnatus est, etc., afin que l'Église satisfît en partie à ce qu'elle doit au Seigneur pour lui avoir donné cette connaissance et pour les mystères si dignes de vénération et de reconnaissante que le Symbole contient.

220. Mes saints anges me chantaient aussi plusieurs fois le Credo avec tant d'harmonie et de douceur, que mon esprit se réjouissait dans le Seigneur; ou bien ils me chantaient l'Ave Maria jusqu'à ces paroles : Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Et quand ils prononçaient ce très-saint Nom ou celui de Marie, ils faisaient une très-profonde inclination; et par là ils ne faisaient qu'exciter mes sentiments d'humilité amoureuse, et je m'abaissais au-dessous de la poussière, reconnaissant la grandeur de l'être de Dieu et la petitesse de mon être terrestre. O ma fille ! soyez donc bien pénétrée de la vénération avec laquelle vous devez prononcer le Credo, le Pater poster et l'Ave Maria, et prenez bien gardé de tomber dans l'irrévérence grossière que plusieurs fidèles commettent en cela. Ce n'est pas parce que, dans l'Église on dit fréquemment ces prières et ces divines paroles, qu'on doit perdre le respect qui leur est dd. Mais ce manquement téméraire vient de ce qu'on les prononce du bout des lèvres, sans penser ni réfléchir à ce qu'elles signifient et à ce qu'elles renferment. Pour vous, ma fille, je veux que vous en fassiez la

 

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matière continuelle de votre méditation, c'est pour cela que le Très-Haut vous a donné ce gotlt si particulier que vous avez pour la doctrine chrétienne; et il est de son bon plaisir et du mien que vous la portiez sur vous et que vous la lisiez souvent, comme vous l'avez accoutumé et comme je vous le recommande de nouveau. Il faut que vous conseilliez à vos inférieures d'en faire de même, car c'est un ornement qui pare les épouses de Jésus-Christ, et tous les chrétiens devraient le porter avec eux.

221. Vous devez aussi regarder comme une leçon pour vous le soin que je pris de faim écrire. le Symbole de la foi aussitôt qu'il fut nécessaire dans la sainte Église. Car c'est une négligence fort blâmable que de connaître ce qui intéresse la gloire et le service du Très-Haut et le bien de la conscience, et de ne pas le mettre incontinent en pratique, ou de ne pas faire au moins tous ses efforts pour l'entreprendre. Quel sujet de confusion pour les hommes qui sont si diligents à se procurer toutes les choses temporelles quand il leur en manque quelqu'une, ils sont en des inquiétudes étranges; ils prient aussitôt le Seigneur de la leur envoyer selon leur désir, comme il arrive lorsqu'ils se trouvent privés de la santé ou des fruits de la terre, et même d'autres choses moins nécessaires, ou plus superflues et plus dangereuses, et cependant quand ils connaissent parmi toutes leurs obligations la volonté et le bon plaisir du Seigneur; ils fout semblant de ne pas comprendre, ou bien ils en différent l'exécution avec une injurieuse

 

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insouciance. Or gardez-vous bien, ma fille, de tomber dans ce désordre. Et comme je m'appliquais avec tout le zèle possible à ce qu'il fallait faire pour les enfants de l'Église, tâchez, à mon imitation, d'être ponctuelle en tout ce que vous saurez être la volonté de Dieu, soit pour le bien de votre âme, soit pour le profit des âmes de votre prochain.

 

CHAPITRE XIII. La bienheureuse Marie envoya le Symbole de la foi aux disciples et aux autres fidèles. — Ils firent de grands miracles par son moyen. — Les apôtres se partagèrent le monde. — Autres oeuvres de la grande Reine du ciel.

 

222. La très-prudente Vierge était aussi soigneuse, aussi vigilante dans le gouvernement de sa famille la sainte Église, que la mère et la femme forte dont la Sage a dit : qu'elle a considéré les sentiers de sa maison, pour ne point manger le pain de l'oisiveté (1). Notre grande Dame les considéra et les connut avec plénitude de science; et comme, tout en restant toujours ornée et revêtue de la pourpre dé la charité et de la blancheur éclatante de son incomparable

 

(1) Prov., XXXI, 27.

 

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pureté, elle n'ignorait rien, elle n'omettait rien de ce dont ses enfants et ses domestiques les fidèles pouvaient avoir besoin. Aussitôt que le Symbole des apôtres fut achevé, elle en fit de sa propre main d'innombrables copies, avec l'aide de ses saints anges qui l'assistaient et lui servaient de secrétaires, afin de le faire parvenir sans retard aux disciples qui se livraient à la prédication, disséminés dans la Palestine. Elle en envoya plusieurs copies à chacun d'eux, avec une lettre particulière par laquelle elle leur recommandait d'en garder un exemplaire, et de distribuer les autres aux fidèles, et les informait du mode et des moyens que les apôtres avaient pris pour composer ce symbole, destiné à être prêché et enseigné à tous ceux qui embrasseraient la foi, afin qu'ils le crussent et qu'ils le confessassent.

223. Comme les disciples étaient dispersés en divers endroits, les uns éloignés, les autres plus proches, elle envoya les copies du Symbole et sa lettre à ceux qui étaient plus près par la voie des autres fidèles, qui les leur remettaient; et elle les fit remettre à ceux qui étaient plus éloignés par le ministère de ses anges, qui apparaissaient et parlaient à la plupart des disciples; quant aux autres, auxquels ils ne se montraient pas, ils les leur laissaient toutes pliées entre les mains, produisant dans leur coeur des effets admirables; de sorte que par ces effets et par les lettres de notre auguste Reine ils savaient de quelle part leur venaient ces précieuses dépêches. Indépendamment de ces mesures qu'elle prit personnellement,

 

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elle donna ordre aux apôtres de distribuer aussi dans Jérusalem et en d'antres endroits les copies du Symbole qu'ils avaient faites, d'inculquer aux fidèles la vénération qu'ils devaient avoir pour les très-sublimes mystères qu'il renfermait; de leur faire comprendre que le Seigneur lui-même l'avait dicté, en envoyant le Saint-Esprit, afin qu'il l'inspirât et l'approuvât, et de les instruire de ce qui s'était passé et de toutes les autres choses nécessaires, afin que tous sussent que c'était là la foi unique, invariable et certaine, que l'on devait embrasser, confesser et prêcher dans l'Église pour obtenir la grâce et la vie éternelle.

224. Par ces soins le Symbole des apôtres fut en très-peu de temps distribué à tous les fidèles de l'Église, parmi lesquels il produisit un fruit et répandit des consolations incroyables; car ils étaient, en général si fervents, qu'ils le reçurent avec la plus grande dévotion. Et le divin Esprit qui l'avait inspiré pour établir l'Église, le confirma aussitôt par,de nouveaux miracles, non-seulement par l'organe des apôtres et des disciples, mais aussi par le moyen de beaucoup d'autres fidèles. Il y en eut qui en ayant reçu les copies avec les sentiments d'une vénération toute particulière, reçurent le Saint-Esprit sous une forme visible qui venait sur eux avec une divine lumière. Cette lumière les environnait extérieurement, et, entre autres effets célestes, les remplissait d'une merveilleuse science. Ces prodiges allumaient chez les autres le plus ardent désir de posséder et, de révérer le Credo. Il y en eut aussi qui, en l'appliquant

 

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sur les malades, sur les morts et sur les possédés, les guérissaient de leurs maladies, les ressuscitaient et en chassaient les démons. Entre autres faits miraculeux, il arriva un jour qu'un juif incrédule entendant un catholique qui récitait dévotement le Credo, entra en fureur et voulut le lui arracher des mains; mais avant de pouvoir exécuter ce détestable dessein, le juif tomba mort aux pieds du catholique. Et comme ceux qui recevaient alors le baptême . étaient tous des adultes, on leur prescrivait de faire leur profession de foi par la récitation du Symbole des Apôtres; et, à la suite de cette profession, le Saint-Esprit descendait visiblement sur eux.

225. On voyait aussi se perpétuer d'une manière manifeste le don des langues, que le Saint-Esprit accordait non-seulement à ceux qui l'avaient reçu le jour de la Pentecôte, mais à un grand nombre d'autres fidèles qui le reçurent depuis, et qui aidaient à prêcher et à catéchiser les néophytes; ainsi, quand ils s'adressaient à un auditoire composé de personnes de différentes nations, chacune d'elles les entendait en sa propre langue, quoiqu'ils ne parlassent que la langue hébraïque. Et lorsqu'ils instruisaient des gens appartenant à la même nation ou connaissant la même langue, ils se servaient de leur idiome, comme je l'ai rapporté plus haut en parlant. de la venue du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte. Les apôtres faisaient encore beaucoup d'autres merveilles; car quand ils imposaient les mains sur les nouveaux convertis, ou qu'ils. les confirmaient en la foi, le Saint-Esprit

 

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descendait aussi sur eux (1). Le Très-Haut opéra tant de miracles dans ces heureux commencements de l'Église, qu'il faudrait des volumes pour les écrire tous. Saint Luc a rapporté expressément dans les Actes des apôtres ceux qu'il était convenable de mentionner pour que l'Église ne les ignorât pas tous; mais, parlant de ces miracles en général, il dit seulement qu'il y en avait plusieurs (2), parce qu'il n'était pas possible de les renfermer tous dans une histoire si abrégée.

226. En apprenant, en écrivant tout cela, j'admirai la bonté libérale avec laquelle le Tout-Puissant envoyait si fréquemment le Saint-Esprit sous une forme visible sur les fidèles de la primitive Église. Pour diminuer mon étonnement, il me fut répondu les deux choses qui suivent : d'abord, que ce prodige ne faisait que montrer le prix que Dieu attachait, dans sa sagesse, dans sa bonté et dans sa puissance, à attirer les hommes à la participation de sa divinité dans la félicité et dans la gloire éternelle; et que, comme pour nous faire arriver à cette fin, le verbe éternel était descendu du ciel en nue chair visible, communicable et passible, de même la troisième personne descendit si souvent sur l'Église sous une autre forme visible, et de la manière la plus convenable, pour l'établir sur des fondements aussi solides et avec des témoignages de la toute-puissance du Très Haut et de l'amour qu'il a pour cette même Église.

 

(1) Act., VIII, 17. — (2) Ibid., 6.

 

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Et en second lieu, que dans ces commencements les effets méritoires de la passion et de la mort de Jésus-Christ, auxquels s'unissaient les prières et l'intercession de la très-pure Marie, étaient tout récents, et que par conséquent, dans l'acceptation du Père éternel, ils opéraient, pour ainsi dire, alors avec une plus grande force, parce que tous les péchés et tous les crimes que les enfants de l'Église ont commis depuis, ne s'étaient point encore interposés comme autant d'obstacles aux bienfaits du Seigneur et aux effusions de son divin Esprit, qui ne peut plus maintenant se manifester si souvent aux hommes qu'en la primitive Église.

227. Une année entière s'était écoulée depuis la mort de notre Sauveur, lorsque les apôtres résolurent, par une inspiration divine, d'aller prêcher la foi dans tout l'univers, parce qu'il était temps de faire connaître aux nations le nom de Dieu, et de leur enseigner le chemin du salut éternel. Et pour savoir la volonté du Seigneur quant à la distribution des royaumes et des provinces qui devaient échoir, en partage à chacun d'eux, ils convinrent, par le conseil de notre auguste Reine, de jeûner et de prier pendant dix jours consécutifs; car après avoir persévéré depuis l'Ascension jusqu'à la Pentecôte dans le jeûne et dans la prière polir se préparer à la venue du Saint-Esprit, ils observèrent cette sainte coutume dans les affaires les plus importantes. Ces pieux exercices accomplis, le dernier jour le vicaire de Jésus-Christ célébra la messe et communia la bienheureuse

 

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Vierge et les onze apôtres, ainsi qu'il avait été fait lors de la rédaction du Symbole, et qu'il a été rapporté dans le chapitre précédent. Après la messe et la communion, ils restèrent tous avec la Reine du ciel dans la plus sublime oraison, invoquant spécialement le Saint-Esprit pour qu'il les assistât et leur découvrit sa sainte volonté dans cette affaire.

228. Saint Pierre prit ensuite la parole en ces termes : « Mes très-chers frères, prosternons-nous  tous devant la divine clémence, et confessons de tout  notre coeur et avec le plus profond respect notre Seigneur Jésus-Christ pour vrai Dieu, pour notre  Maître et pour le Rédempteur du monde; professons hautement sa sainte foi telle qu'elle est contenue  dans le symbole qu'il nous a donné par l'Esprit Saint, et offrons-nous à accomplir sa divine volonté.  Ils le firent, récitèrent le Credo, et ajoutèrent tous ensemble avec le même saint Pierre: « Dieu éternel,  nous, abjects vermisseaux, hommes misérables, que  notre Seigneur Jésus-Christ a daigné, par sa seule  bonté, choisir pour être ses ministres, et pour enseigner sa doctrine, prêcher sa sainte loi et établir son   Église dans tout l'univers, nous nous prosternons  en votre divine présence, unis de coeur et d'âme. » Afin d'accomplir votre volonté éternelle et sainte, a nous nous offrons à souffrir et à sacrifier notre vie  pour la confession de votre sainte foi, pour l'enseigner, pour la prêcher dans le monde entier, comme  notre adorable Maître Jésus-Christ nous l'a  ordonné. Nous voulons, pour cette mission, nous

 

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exposer à toutes sortes de peines, de tribulations  et d'outrages, et braver même la mort s'il le faut. Mais nous méfiant de notre faiblesse , nous vous  supplions, Seigneur, d'envoyer sur nous votre  divin Esprit, afin qu'il nous gouverne et guide nos  pas dans la voie droite, sur les traces de notre Maître, et afin qu'il nous communique une nouvelle  force, et qu'il nous fasse connaître maintenant  dans quels royaumes ou dans quelles provinces il  sera plus agréable à votre divine volonté que nous  nous dispersions pour prêcher votre saint Nom. »

229. Cette prière étant achevée, il descendit sur le Cénacle une lumière admirable qui les enveloppa tous, et l'on entendit une voix qui dit: Que mon vicaire Pierre assigne h chacun les provinces qui doivent faire son lot. Je le dirigerai et l'assisterai par ma lumière et par mon Esprit. Le Seigneur remit cette distribution à saint Pierre pour confirmer de nouveau dans cette circonstance l'autorité dont il l'avait investi comme chef et pasteur universel de toute l'Église, et afin que les autres apôtres sussent qu'ils la devaient établir dans tout l'univers, sous l'obéissance de saint Pierre et de ses successeurs, auxquels l'Église devait être soumise et subordonnée comme étant les vicaires de Jésus-Christ. C'est ce qu'ils comprirent tous, et il m'a aussi été découvert que ce fit là la volonté du Très-Haut. Et pour l'exécuter, saint Pierre ayant ouï cette voix, commença par lui-même la distribution des royaumes, et dit : « Moi, Seigneur, je m'offre à souffrir et à  mourir en suivant mon Rédempteur et mon Maître,

 

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et en prêchant son saint Nom; que ce soit maintenant dans Jérusalem, puis dans le Pont, la  Galatie, la Bithynie et la Cappadoce, provinces de  l'Asie; je fixerai ma résidence d'abord à Antioche,  et ensuite à Rome, où j'établirai la chaire de notre  Sauveur Jésus-Christ, afin que le chef de son Église y tienne sa place. » Saint Pierre dit cela, parce qu'il avait ordre du Seigneur de désigner l'Église romaine pour le siège et la capitale de toute l'Église universelle. Autrement saint Pierre n'aurait pas décidé de lui-même un point de si haute importance.

230. Saint Pierre poursuivit et dit : « Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère André  le suivra prêchant la sainte foi dans les pro vinces de la Scythie d'Europe, d'Épire et de Thrace, a et se fixant dans la ville de Patras, en Achaïe, il  gouvernera toute cette province et les autres parties de son lot, autant que ce lui sera possible.

Le serviteur de Jésus-Christ, notre très-cher frère Jacques le Majeur le suivra en la prédication de la foi dans la Judée, la Samarie et l'Espagne, d'où il reviendra vers cette ville de Jérusalem pour prêcher la doctrine de notre divin Maître.

« Le très-cher frère Jean obéira à la volonté de  notre Sauveur telle qu'il la lui a manifestée étant  sur la croix. Il s'acquittera des devoirs d'un fils  envers notre grande Dame. Il la servira et l'assister avec un respect et un dévouement filial; il lui administrera l'auguste sacrement de l'Eucharistie

 

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et soignera aussi en notre absence les fidèles de Jérusalem. Et quand notre Dieu et notre Rédempteur aura appelé à lui dans le ciel la bienheureuse Mère, il suivra son Maître en la prédication dans l'Asie Mineure, dont il dirigera les Églises, en habitant durant la persécution l'île de Patmos.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Thomas le suivra prêchant dans l'Inde et dans la Perse, aux Parthes, aux Mèdes, aux Hyrcaniens, aux Brachmanes, aux Bactriens. Il baptisera les trois rois Mages et les instruira de tout; car ils attendent d'être instruits, et ils le chercheront eux-mêmes, attirés par le bruit que feront sa prédication et ses miracles.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Jacques le suivra étant pasteur et évêque dans Jérusalem, où il prêchera aux Juifs, et partagera avec Jean l'assistance et le service de la Mère de notre Sauveur.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Philippe le suivra par la prédication et par l'instruction des provinces de Phrygie et de la Scythie d'Asie, et résidera dans la ville de Hiéropolis, en Phrygie.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Barthélemi le suivra en Lycaonie, partie de Cappadoce, en l'Asie; il se rendra dans l'Inde citérieure, et de là dans l'Arménie mineure.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher

 

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frère Matthieu enseignera d'abord les Hébreux, et ensuite il suivra son Maître en allant prêcher,en Égypte et en Éthiopie.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Simon le suivra prêchant dans la Babylonie, dans la Perse, et aussi dans le royaume d'Égypte. Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Judas Thaddée suivra notre Maître prêchant dans la Mésopotamie, et ensuite il se joindra à Simon pour prêcher dans la Babylonie et dans la Perse.

Le serviteur de Jésus-Christ et notre très-cher frère Mathias le suivra prêchant la sainte foi dans l'Éthiopie intérieure et dans l'Arabie; d'où il reviendra en Palestine; Que l'Esprit du. Très- Haut nous conduise et nous assiste tous, afin que nous fassions en tout lieu et en tout temps sa sainte et parfaite volonté; et qu'il nous donne maintenant sa bénédiction , lui au nom duquel je la donne à  tous. »

231. Ainsi parla saint Pierre, et à peine avait-il cessé, qu'on entendit un très-grand bruit, et .le Cénacle fut tout rempli de lumière et de splendeur comme pour marquer la présence du Saint-Esprit. Et su milieu de cette lumière on ouït une voix douce et forte qui dit : Acceptez chacun le lot qui vous est échu. Ils se prosternèrent tous ensemble et dirent : « Souverain Seigneur, nous obéissons avec promptitude  et avec allégresse à votre parole et à celle de votre  vicaire; vos oeuvres ineffables remplissent notre esprit des douceurs de votre joie. » Cette soumission

 

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si prompte que les apôtres témoignèrent au vicaire de notre Sauveur Jésus-Christ n'était sans doute qu'un effet de la charité avec laquelle ils brûlaient de mourir pour sa sainte foi; néanmoins, en cette circonstance, elle les disposa à recevoir une nouvelle visite du divin Esprit, pour être confirmés dans la grâce et dans les dons qu'ils avaient reçus auparavant, et pour être encore favorisés de plusieurs autres. Par de nouvelles illustrations ils connurent mieux toutes les nations et toutes les provinces que saint Pierre leur avait assignées; et en outre, chacun connut les coutumes particulières et la topographie des royaumes qui lui étaient tombés en partage, comme si on lui en eut tracé intérieurement une carte fort distincte et fort complète. Le Très-Haut leur octroya un nouveau don de force pour supporter toute sorte de peines et de fatigues; d'agilité pour parcourir tous les pays, bien que dans leurs voyages les saints anges dussent maintes fois les assister; et intérieurement ils se sentirent tous embrasés comme des. séraphins des flammes du divin amour, et élevés au-dessus de la condition de la nature.

232. La bienheureuse Reine des auges était témoin de toutes ces merveilles, et observait tout ce que la puissance divine opérait dans les apôtres et en elle-même; car dans cette occasion elle participa plus aux influences de la Divinité qu'eux tous ensemble : parce qu'elle était élevée à un degré très-éminent au-dessus de toutes les créatures, et c'est pour cela que

 

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l’accroissement de ses dons devait être proportionné à son élévation , et surpasser tous les autres sans mesure. Le Très-Haut renouvela dans le très-pur esprit de sa Mère la science infuse de toutes les créatures, et notamment de tous les royaumes et de toutes les nations, dont les apôtres avaient aussi reçu une connaissance infuse. Elle sut ce qu'ils savaient, mais mieux et plus qu'eux , car elle eut une connaissance individuelle de toutes les personnes auxquelles ils devaient prêcher la foi de Jésus-Christ dans tous les royaumes; et grâce à cette science, elle était aussi su courant de tout ce qui se passait sur la terre, et en discernait aussi nettement tous les habitants, qu'elle savait ce qui se passait et voyait ceux qui entraient dans son oratoire.

233. Cette science lui appartenait comme étant la Maîtresse, la Mère et la Protectrice de l'Église, que le Tout-Puissant lui avait recommandée et confiée, comme je l'ai déjà dit et, comme je serai obligée de le répéter souvent dans la suite. Elle devait prendre soin de tous , depuis le plus grand en sainteté jusqu'au plus petit, et des misérables pécheurs enfants d'Ève. Et si personne ne devait recevoir aucun bienfait du Fils que ce ne fât par les mains de sa Mère, il fallait que cette très-fidèle Dispensatrice de la grâce connût tous ceux de sa famille, au salut desquels elle devait veiller comme une Mère, et comme quelle Mère! Notre auguste Reine avait reçu par infusion non-seulement les espèces et la compréhension de tout ce que j'ai dit, mais elle avait encore une

 

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connaissance actuelle de tout ce qui arrivait lorsque les apôtres et les disciples prêchaient : ainsi elle découvrait toutes leurs peines, les périls dont ils étaient menacés, les piéges que le démon leur tendait, et les prières qu'eux et les autres fidèles lui adressaient afin qu'elle les secourût par les siennes, ou par le ministère de ses anges, ou par elle-même; car elle les assistait par tous ces moyens, comme nous le verrons dans la suite en plusieurs événements.

234. Je veux seulement faire remarquer ici, qu'outre cette science infuse que la bienheureuse Vierge avait de toutes choses par les espèces de chacune, elle en avait en Dieu une autre connaissance par la vision abstractive, en laquelle elle regardait continuellement la Divinité. Mais entre ces deux genres de science il y avait une différence; car quand elle regardait en Dieu les peines et les afflictions des apôtres et de tous les fidèles de l'Église, comme cette vision était si douce et une espèce de participation de la béatitude, elle ne causait point à la charitable Mère cette douleur sensible qu'elle éprouvait quand elle envisageait ces tribulations et ces peines en elles-mêmes; en cette dernière vision, elle sen affligeait et pleurait souvent avec une compassion maternelle. Et afin qu'elle ne fût point privée de ce mérite et de cette perfection , le Très-Haut lui accorda toutes ces connaissances dans le temps qu'elle était encore au nombre des voyageurs. Et au milieu de cette plénitude d'idées, d'images et de notions infuses, elle avait

 

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sur ses facultés (comme je l'ai déjà dit) untel empire, qu'elle ne recevait de ces espèces nu images acquises que celles qui étaient absolument nécessaires pour l'usage de la vie, ou pour exercer quelque oeuvre de charité, ou pour la perfection des vertus. Enrichie de tous ces dons et parée de cette beauté qui éclatait aux yeux des auges et des saints bienheureux , la divine Mère leur était un objet d'admiration, en laquelle ils glorifiaient le Très-Haut pour la digne application qu'il faisait de tous ses attributs en la très-pure Marie.

235. Elle pria alors du fond de son âme, afin d'obtenir aux apôtres la persévérance, et la force durant leur prédication à travers le monde. Et le seigneur lui promit de les soutenir et de les assister pour faire éclater en eux et par eux la gloire de son Nom, et de leur donner à la fin une digne récompense de leurs peines et de leurs mérites. Cette promesse remplit la bienheureuse Marie de joie et de reconnaissance, et elle exhorta les apôtres à rendre des actions de grâces au Seigneur, et à partir avec allégresse et avec confiance pour aller travailler à la conversion du monde. Et leur ayant adressé plusieurs autres paroles consolantes et vivifiantes, elle se mit à genoux, les félicita de l'obéissance qu'ils avaient tous témoignée au nom de son très-saint Fils, et leur exprima de sa part la satisfaction que lui causait le zèle dont ils se montraient animés pour sa gloire et pour le bien des âmes à la conversion desquelles ils se sacrifiaient. Elle baisa la main à chacun des apôtres,

 

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et leur promit d'intercéder pour eux auprès du Seigneur et de s'employer à les, servir; ensuite elle demanda leur bénédiction; selon sa coutume, et ils la lui donnèrent tous comme prêtres du Seigneur.

236. Quelques jours après que fut fait ce partage des provinces, ils commencèrent à sortir de Jérusalem, et d'abord ceux qui devaient prêcher dans les régions de la Palestine; et le premier fut saint Jacques le Majeur. Les autres demeurèrent plus longtemps à Jérusalem, parce que le Seigneur voulait qu'on y prêchât premièrement la foi de son saint Nom avec plus de force et plus d'abondance, et que les Juifs fussent en premier lieu appelés aux noces de l'Évangile, sils voulaient entrer dans la salle du festin; car en ce bienfait de la rédemption, ce peuple fut plus favorisé, quoique plus endurci et plus ingrat que les Gentils (1). Après cela les apôtres se dirigèrent vers les royaumes qui leur étaient tombés en partage, suivant les circonstances et les exigences du moment, se conduisant en cela par les inspirations de l'Esprit divin, le conseil de la bienheureuse Vierge et les ordres de saint Pierre. Mais avant, de quitter Jérusalem, ils allèrent, chacun à son tour, visiter les saints lieux, comme le Jardin, le Calvaire, le Sépulcre, le lieu de l'Ascension, Béthanie et les autres qu'il leur était possible de voir. Ils les parcouraient avec un respect extraordinaire, les arrosaient de leurs larmes et baisaient avec dévotion le sol que le Seigneur

 

(1) Act., XIII, 46.

 

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avait touché. De là ils se rendaient au Cénacle, honoraient ce saint lieu à cause des mystères qui y avaient été opérés, et prenaient enfin. congé de la Reine du ciel, en lui demandant de nouveau sa protection ; alors la bienheureuse Mère les congédiait en leur adressant quelques douces paroles pleines d'une vertu divine.

237. C'est au moment du départ des apôtres que la très-prudente Dame leur montra la plus admirable sollicitude maternelle, comme une véritable mère à ses enfants. Ainsi, en premier lieu, elle leur fit à chacun une tunique tissue, semblable à celle de notre Sauveur Jésus-Christ, d'une couleur entre le violet et le cendré, et pour les faire elle se servit du ministère de ses saints anges. De sorte que par ses soins les apôtres partirent habillés les uns comme les autres, et comme leur adorable Maître Jésus-Christ, parce qu'elle voulut qu'ils l'imitassent, et qu'on pût les reconnaître pour ses disciples jusqu'en leurs vêtements. Elle fit aussi douze croix de la hauteur des apôtres, et donna à chacun la sienne, afin qu'ils l'emportassent dans leurs voyages et dans leurs missions, tant pour rendre témoignage de ce qu'ils prêchaient, que pour leur consolation spirituelle dans leurs afflictions. Tous les apôtres conservèrent et portèrent ces croix jusqu'à leur mort. Et ce fut à cause des grandes louanges qu'ils disaient de la croix, que quelques tyrans prirent occasion de faire martyriser sur la même croix ceux qui eurent le bonheur d'y mourir.

238. La tendre Mère donna encore à chacun des

 

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douze apôtres une petite boite de métal, quelle fit exprès, ayant mis dans chacune trois épines de la couronne de son très-saint Fils et quelques morceaux des langes dans lesquels elle avait enveloppé le Seigneur encore enfant, et du linge qui avait reçu son précieux sang en la Circoncision et eu la Passion. Elle gardait toutes ces reliques sacrées avec une vénération et une dévotion extrêmes, comme Mère et comme dépositaire des trésors du ciel. Quand elle voulut les remettre aux douze apôtres, elle les convoqua tous; et quand ils furent réunis en sa présence, elle leur dit avec une, majesté de Reine et une douceur de buire, que ces précieux gages quelle leur confiait, étaient le plus grand trésor qu'elle eût pour les enrichir dans leurs voyages, qu'ils leur rappelleraient vivement le souvenir de son très-saint Fils, et leur attesteraient l'amour que le même Seigneur avait pour eux, tant en qualité d'enfants qu'en qualité de ministres du Très-Haut. Puis elle les leur remit, et ils les reçurent versant des larmes de dévotion et de joie; ils rendirent mille actions de grâces à notre auguste Princesse pour ces faveurs, et se prosternèrent devant elle pour adorer ces reliques vénérables; après cela ils s'embrassèrent les uns les autres et se félicitèrent mutuellement du trésor inestimable qu'ils venaient de recevoir; et saint Jacques fut le premier qui partit pour aller commencer cette mission.

239. Mais, selon ce qui m'a été découvert, les apôtres prêchèrent non-seulement dans les provinces

 

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que saint Pierre leur avait alors assignées, mais encore en plusieurs autres voisines de celles-là et plus éloignées de Jérusalem. Il ne faut pas en être surpris; car ils étaient maintes fois transportés d'un lien à un autre par le ministère des anges, soit pour prêcher l'Évangile , soit pour se consulter les uns les autres sur les difficultés qu'ils rencontraient, et surtout pour les aller proposer à saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ; ils étaient plus souvent encore transportés auprès de la bienheureuse Marie polir lui demander les conseils dont ils eurent besoin dans la difficile entreprise d'établir la foi dans des royaumes si différente, et parmi des nations si barbares. Et si, pour donner un peu de nourriture à Daniel, l'ange porta le prophète Habacuc jusqu'à Babylone (1l), il n'est pas étonnant que, par un miracle semblable, les apôtres fussent transportés sur les lieux où ils devaient prêcher Jésus-Christ, faire connaître la Divinité, et établir l'Église universelle pour le salut de tout le genre humain. J'ai dit ailleurs que, l'ange da Seigneur porta Philippe, l'un des soixante-douze disciples, de la route de Gaza jusqu'à Azot, comme le raconte saint Luc (2). Voilà les merveilles qui, avec une infinité d'autres que nous ignorons , furent convenables pour envoyer quelques hommes obscurs et pauvres à tant de royaumes , de provinces et de nations possédées du démon, et pleines des idolâtries, des erreurs et des abominations, dont le monde

 

(1) Dan., XIV, 35. — (2) Act., VIII, 40.

 

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était infecté quand le Verbe incarné vint pour le racheter.

 

Instruction que la Reine des anges m'a donnée.

 

240. Ma fille, l'instruction que je vous donne datte ce chapitre est de vous engager avec toute mon autorité à pousser de profonds gémissements et verser des larmes amères, fût-ce des larmes de sang si vous en aviez, en songeant à la différence que présente la sainte Église entre son état actuel et ses commencements. Considérez comment l'or très-pur de la sainteté s'est obscurci (1), et comment la bonne couleur a été changée en perdant l'ancien éclat que lui avaient donné les apôtres, et par l'emprunt de couleurs fausses et étrangères employées pour couvrir la difformité et la confusion des vices qui ternissent si malheureusement la beauté de l'Église et y font régner une sombre horreur. Pour remonter au principe de cette vérité et la pénétrer à fond, il faut que vous renouveliez en vous la lumière que vous avez reçue pour connaître la. force et la violence avec lesquelles la Divinité tend à communiquer sa bonté et ses perfections à ses créatures. L'impétuosité du souverain Bien est si véhémente pour répandre ses

 

(1) Then., IV, 1.

 

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influences dans les âmes, que la volonté de l'homme qui doit les recevoir peut seule les arrêter par le libre. Arbitre dont il est doué; et lorsqu'elle repousse les effusions de la bonté infinie, elle la violente (selon votre manière de concevoir), et contriste en quelque sorte son amour immense dans les témoignages naturels de sa libéralité. Mais si les créatures ne l'empêchaient point et le laissaient opérer avec son efficace, il inonderait toutes les âmes de ses faveurs,, et les remplirait de la participation de son Être divin et de ses attributs. Il tirerait de la poussière ceux qui seraient tombés, et il enrichirait les pauvres enfants d'Adam, les délivrerait de leurs misères, les élèverait et les ferait asseoir parmi les princes de sa gloire (1).

241. Par là vous connaîtrez, ma fille, deux choses que la sagesse humaine ignore. L'une, c'est la complaisance que le souverain Bien prend en ces âmes qui, animées d'un zèle ardent pour sa gloire, travaillent par tous les moyens à ôter des autres âmes l'obstacle qu'elles ont mis par leurs péchés à ce que le Seigneur les justifie et leur communique tant de biens qu'elles peuvent recevoir de sa bonté immense, et dont le Très-Haut désire les enrichir. On ne saurait comprendre en la vie mortelle cette satisfaction que sa divine Majesté reçoit quand on liai aide en cette oeuvre de la conversion des âmes. C'est pour cela que le ministère des apôtres est si sublime, aussi bien que

 

(1) I Reg., II, 8.

 

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celui des prélats, des ministres et des prédicateurs de la parole divine, qui en cet office succèdent aux fondateurs de l'Église et qui travaillent à son agrandissement et à sa conservation ; car ils doivent tous être les coopérateurs et les exécuteurs de l'amour immense que Dieu a pour les âmes, qu'il a créées afin qu'elles participassent à sa Divinité. La seconde chose que vous devez considérer est la grandeur et l'abondance des dons et des faveurs que le pouvoir infini communiquerait aux âmes qui ne mettraient aucun empêchement à sa très-libérale bonté. Dans les commencements de l'Église évangélique, le Seigneur manifesta aussitôt avec éclat cette vérité, afin que les néophytes en eussent des preuves incontestables dans un si grand nombre de prodiges et de merveilles que le Très-Haut fit en faveur des premiers fidèles, lorsque le Saint-Esprit descendait si souvent sur eux avec des signes visibles, et dans les miracles que les croyants opéraient, ainsi que vous l'avez rapporté, avec les copies du Symbole, et enfin dans tant d'autres faveurs secrètes qu'ils recevaient du Seigneur.

242. Mais ce fut sur les apôtres et sur les disciples que sa sagesse et sa toute-puissance éclatèrent le plus, parce qu'ils n'apportaient aucun empêchement, aucun obstacle à la volonté éternelle du Très-Haut; ils furent les véritables instruments et les exécuteurs fidèles de son amour divin, les imitateurs de Jésus-Christ et les sectateurs de sa vérité; et c'est pour cela qu'ils furent élevés à une participation ineffable des attributs de Dieu lui-même, et en particulier de sa

 

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science, de sa sainteté et de sa puissance, par laquelle ils firent et pour eux et pour les autres âmes des merveilles telles, que les mortels ne les sauraient jamais dignement exalter. Après les apôtres, il y eut d'autres enfants de l'Église qui leur succédèrent,.et qui reçurent de génération en génération (1) l'infusion de cette divine sagesse et de ses effets. Et sans parler maintenant des martyrs innombrables qui ont versé leur sang et donné leur vie pour la sainte foi, considérez les patriarches des ordres religieux; les grands saints qui s'y sont distingués en toutes les vertus; les docteurs, les évêques, les prélats et les hommes apostoliques dans lesquels la bonté et la toute-puissance de la Divinité se sont manifestées avec un si vif éclat, afin que les autres qui sont ministres du salut des âmes ne pussent se plaindre, si Dieu ne leur accordait plus à eux et à tous les fidèles les merveilles et les faveurs qu'obtenaient les premiers, et qu'il continue même pour ceux qu'il trouve capables d'en profiter.

243. Et afin que la confusion des mauvais ministres qui se trouvent aujourd'hui dans la sainte Église soit plus grande, je veux, ma fille, que vous sachiez que dans les desseins de la volonté éternelle par laquelle le Très-Haut a déterminé de communiquer ses trésors infinis aux âmes, il les a d'abord destinés directement aux prélats,, aux prêtres, aux prédicateurs et aux dispensateurs de sa parole divine,

 

(1) Ps. XLIV, 17

 

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afin qu'en ce qui dépendait de la volonté du même Seigneur, ils ressemblassent tous par la sainteté et la perfection plus aux anges qu'aux hommes, et qu'ils jouissent de plusieurs privilèges et de plusieurs exemptions de nature et de grâce entre les autres mortels , et que par ces bienfaits singuliers ils se rendissent dignes ministres du Très-Haut, s'ils ne renversaient point l'ordre de sa sagesse infinie, et s'ils correspondaient à la dignité à laquelle ils étaient appelés et choisis entre tous. Cette bonté immense est maintenant la même que dans la primitive Église; l'inclination qui porte le souverain Bien à enrichir les âmes n'est point changée et ne saurait l’être; sa clémence libérale n'est pas diminuée; l'amour qu'il a pour son Église est toujours au même degré; la miséricorde regarde les misères, et les misères sont aujourd'hui sans mesure; les cris des brebis de Jésus-Christ ne peuvent pas monter plus haut; il n'y a jamais eu un si grand nombre de prélats, de prêtres et de ministres. Cela étant, à qui doit-on attribuer la perte de tant d'âmes et la ruine du peuple chrétien? D'où vient qu'aujourd'hui non-seulement les infidèles n'entrent point dans le sein de la sainte Église, mais qu'ils la persécutent et la désolent? Pourquoi les prélats et les ministres ne brillent-ils pas, et Jésus-Christ ne brille-t-il pas en eux comme dans les siècles passés et dans la primitive Église?

244. O ma fille ! je vous exhorte à pleurer sur cette perdition. Voyez comme les pierres du sanctuaire sont dispersées aux carrefours de toutes les

 

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rues (1) ! Considérez comme les prêtres du Seigneur se sont rendus semblables au peuple (2), lorsqu'ils devaient le sanctifier et le rendre semblable à eux-mêmes La dignité sacerdotale et ses riches et précieux ornements de vertus ont été souillés par le contact impur des mondains; les oints du Seigneur, expressément consacrés à son seul culte, ont dégénéré de leur divine noblesse; ils ont perdu l'honneur de leur rang pour le ravaler à des actions viles, indignes de leurs éminentes fonctions parmi les hommes. Ils embrassent la vanité; ils se laissent entraîner à l'avarice et à la cupidité; ils soignent leurs intérêts; ils aiment l'argent, et mettent toute leur, espérance dans les trésors; ils s'abaissent jusqu'à flatter et servir les mondains et les puissants, et même les femmes : et parfois ils ne font pas difficulté d'assister aux,assemblées et aux conseils d'iniquité. A peine y a t-il une brebis du troupeau de Jésus-Christ qui connaisse en eux la voix de son pasteur, et qui trouve la nourriture salutaire de la vertu et de la sainteté dont ils devraient être les maîtres. Les petits demandent du pain, et il n'y a personne qui leur en distribue (8). Et quand on le fait par intérêt ou par manière d'acquit, si la main est lépreuse, comment donnera-t-elle l'aliment salutaire au nécessiteux et au malade? Et comment le suprême Médecin lui confiera-t-il le remède dont dépend la vie? Si ceux qui doivent être les intercesseurs et les médiateurs se trouvent

 

(1) Thren., IV, 1. — (2) Isa., XXIV, 2. — (3) Thren., IV, 4.

 

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coupables des plus grands péchés, comment obtiendront-ils miséricorde pour ceux qui en ont de moindres ou de semblables?

245. Telles sont les causes pour lesquelles les prélats et les prêtres ne font pas dans ces temps les merveilles que faisaient les apôtres et les disciples de la primitive Église et les autres qui ont imité leur vie avec un zèle ardent pour l'honneur du Seigneur et pour la conversion des âmes. Par la même raison, les trésors de la mort et du sang dé Jésus-Christ, que le même Seigneur a laissés dans l'Église ne profitent ni dans ses prêtres et dans ses ministres, ni dans les autres mortels; car si eux-mêmes les méprisent. et n'en tirent aucun fruit, comment les distribueront-ils avec utilité aux autres enfants de cette famille? C'est encore pour cela que les infidèles ne se convertissent point maintenant à la véritable foi , comme les infidèles de ce temps-là, quoiqu'ils se trouvent sous les yeux des princes ecclésiastiques, des ministres et des prédicateurs de l'Évangile. Aujourd'hui l'Église est plus riche que jamais de biens temporels, de rentes et de possessions; les hommes devenus savants par l'étude y fourmillent, elle dispose de grandes prélatures et de toute sorte de dignités. Or, si ce sont là des bienfaits, on les doit tous au sang de Jésus-Christ; on devrait donc les employer tous à son honneur et à son service, à la conversion des âmes, à l'entretien de ses pauvres, aux besoins de son culte sacré, et à la glorification de son saint Nom.

246. Cet emploi se fait-il? que l'on compte les

 

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captifs que les rentes des églises servent à racheter, les infidèles qui se convertissent, les hérésies que l'on extirpe; que l'on compte aussi les sommes qui sont tirées des trésors ecclésiastiques pour des couvres semblables! Puis, que l'on compte les palais que l'on a bâtis avec ces richesses, les majorats que l'on a fondés, les tours superbes que la vanité a construites! Et, chose plus déplorable ! que l'on voie les usages profanes ou même criminels auxquels certains ministres des autels consacrent ces trésors, déshonorant le souverain Prêtre Jésus-Christ, et vivant aussi éloignés de son imitation et de celle des apôtres, auxquels ils ont succédé, que les hommes les plus mondains vivent éloignés du même Seigneur. Et si la prédication des dispensateurs de la parole divine est morte et sans vertu pour vivifier les auditeurs, il faut en attribuer la faute, non à la vérité et à la doctrine des saintes Écritures, mais au mauvais usage que les ministres en font avec leurs intentions perverses. Ils remplacent la fin de la gloire de Jésus-Christ par la recherche de leur propre honneur et des vains applaudissements, ils subordonnent le bien spirituel des âmes aux vils calculs de l'intérêt, et, pourvu qu'ils atteignent leur double but, ils ne se soucient point de tirer aucun autre fruit de leur prédication. C'est pourquoi ils ôtent à la saine et sainte doctrine la sincérité et la pureté (et quelquefois même la vérité) avec lesquelles les auteurs sacrés l'ont établie et les saints docteurs l'ont expliquée: ils la réduisent à des subtilités de leur propre invention , qui causent plus

 

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d'admiration ou de plaisir que dé profit aux auditeurs. Et lorsqu'elle arrive si altérée aux oreilles des pécheurs, ils y reconnaissent plutôt le produit du génie du prédicateur que la charité de Jésus-Christ; et ainsi, elle n'a ni vertu ni efficace pour pénétrer les coeurs, quoiqu'elle soit fort habile à chatouiller les oreilles.

247. Ne soyez point surprise, ma très-chère fille, de ce que, pour châtier ces vanités et ces abus et plusieurs autres que le monde n'ignore point, la justice divine ait tellement abandonné les prélats, les ministres et les prédicateurs de sa parole; et de ce que l'Église catholique, qui avait dans ses commencements monté si haut, soit maintenant descendue si bas. Que s'il y a quelques prêtres et quelques ministres qui soient exempts de ces vices si déplorables, l'Église a encore cette obligation à mon très-saint Fils, dans un temps où il est si offensé et si délaissé par tous. Le Seigneur est très-libéral envers ces bons, mais le nombre en est bien petit, comme le témoigne la ruine du peuple chrétien et le mépris dans lequel sont tombés les prêtres et les prédicateurs de l’Évangile : car si les ministres parfaits, si les zélateurs du salut des âmes étaient, nombreux, nul doute que les pécheurs réformassent leur vie et leurs moeurs , que beaucoup, d'infidèles se convertissent; nul doute que les fidèles regardassent et entendissent avec vénération et avec une sainte crainte les prédicateurs, les prêtres et les prélats, et les respectassent à raison de leur dignité et de leur sainteté, et non à. raison de

 

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l'autorité et du faste par lesquels ils cherchent à imposer une espèce de crainte révérencielle toute mondaine, tout extérieure et sans aucun profit. Ne soyez ni fâchée ni inquiète, ma fille, d'avoir écrit tout cela, car ils savent eux-mêmes qu'il n'y a rien là qui ne soit vrai; vous ne l'écrivez, d'ailleurs point par votre volonté, mais par mon ordre, afin que vous le déploriez et que vous conviiez le ciel et la terre à s'associer à votre douleur; car il y a très-peu de chrétiens qui s'en affligent; et c'est la plus grande injure que le Seigneur reçoive de tous les enfants de son Église.

 

CHAPITRE XIV. La conversion de saint Paul. —Comment la bienheureuse Marie y concourut. — Quelques autres mystères cachés.

 

248. Notre mère la sainte Église, dirigée par l’Esprit divin, célèbre la conversion de saint Paul comme tut des plus grands miracles de la loi de grâce, et pour la consolation universelle des pécheurs, puisque de persécuteur, de calomniateur et de blasphémateur du Nom de Jésus-Christ, comme l'Apôtre le dit lui-même (1), il devint apôtre par la divine

 

(1) Tim., I, 13

 

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grâce, après avoir obtenu une abondante miséricorde. Notre auguste Reine concourut si puissamment à la lui faire obtenir, que nous ne pouvons pas refuser à son histoire cette rare merveille de la toute-puissance. Mais on en appréciera mieux la grandeur quand on connaîtra l'état de saint Paul pendant qu'il s'appelait Sauf, et qu'il était persécuteur de l'Église, ainsi que les motifs qui le portèrent à se déclarer le défenseur si ardent de la loi de Moïse, et l'ennemi juré de celle de notre Seigneur Jésus-Christ.

249. Saint Paul eut deux principes qui le rendirent si attaché au judaïsme. L'un était son propre naturel, l'autre fut l'influence active du démon, qui en devina les ressources. Saul avait naturellement le coeur grand, magnanime, généreux, énergique, dévoué, et il apportait à ce qu'il entreprenait autant de zèle que de constance. Il avait acquis plusieurs vertus morales et se faisait gloire de professer hautement et de connaître à fond la loi de Moïse, quoiqu'en fait il fût ignorant, comme il le confesse lui-même à son disciple Timothée (1), parce que toute sa science était humaine et terrestre, et qu'il entendait la loi comme la plupart des Israélites , seulement à la lettre, et non d'après l'esprit, et sans la lumière divine qui est nécessaire pour en comprendre le vrai sens et pour en pénétrer les mystères. Mais comme son ignorance lui semblait une véritable science, et qu'il était tenace dans ses idées, il se posait en zélateur ardent des

 

(1) I Tim., I, 13.

 

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traditions des rabbins, (1), il regardait comme une chose aussi absurde qu'odieuse qu'on vint publier à l'encontre des docteurs et de Moïse (il le pensait ainsi) une loi nouvelle, inventée par un homme crucifié à cause dé ses crimes; tandis que Moïse avait reçu sur la montagne sa loi de la main de Dieu lui-même (2). Il en conçut une grande horreur pour Jésus-Christ, pour sa loi et pour ses disciples. Ses propres vertus morales (si on peut les appeler vertus, étant sans la véritable charité) servaient à lui raire illusion; car elles lui inspiraient une grande présomption , et il se flattait d'éviter l'erreur; comme il arrive à plusieurs enfants d'Adam qui se complaisent en eux-mêmes quand ils font quelque action vertueuse, et qui, dans cette vaine satisfaction, ne songent pas à réformer en eux des vices énormes. Saul vivait, agissait soifs l'empire de ces illusions, se prévalant obstinément de l'antiquité de sa loi mosaïque, qu'avait établie Dieu lui-même, dont il croyait défendre l'honneur avec un juste zèle, pour n'avoir pas entendu cette loi; qui dans les cérémonies et dans les figures était temporelle, et non éternelle : c'est pourquoi il fallait nécessairement, qu'il y eût un autre législateur plus puissant et plus sage que Moïse, :comme lui-même le dit (3).

250. Au zèle indiscret et au caractère impétueux de Saul se joignit, pour l'irriter davantage contre la. loi de notre Sauveur Jésus-Christ, la malice de Lucifer

 

(1) Galat., I, 14. — (2) Exod., XXXIV, 2. — (3) Deut., XVIII, 15.

 

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et de ses compagnons. J'ai parlé plusieurs fois dans le cours de cette histoire des moyens infernaux que le dragon inventait contre la sainte Église. Et un de ces moyens fut de chercher des hommes qui eussent des inclinations et des moeurs en rapport avec ses desseins, pour s'en servir comme d'instruments et d'exécuteurs dé sa méchanceté. Car quoique le même Lucifer et ses démons puissent par eux-mêmes tenter en particulier les âmes, ils ne sauraient déployer ici-bas publiquement leur étendard, et se mettre à la tête d'une secte ou d'un parti contre Dieu, sans se cacher derrière un homme capable de s'attirer des sectateurs aussi aveuglés et aussi insensés que leur chef. Ce cruel ennemi était furieux à la vue des heureux commencements de la sainte Église; il craignait ses progrès, et se consumait d'envie en voyant que les hommes d'une nature inférieure à la sienne étaient élevés à la participation de la Divinité et de la gloire, dont il s'était rendu indigne par son orgueil. Il reconnut les inclinations de Saul, ses habitudes, ses goûts, l'état de sa conscience; et tout dans cet auxiliaire lui parut s'accommoder fort aux désirs qu'il avait de détruire l'Église de Jésus-Christ par la main d'autres incrédules disposés à suivre ses impulsions.

251. Lucifer communiqua son inique dessein aux autres démons dans un conciliabule particulier qu'il tint pour ce sujet; et il y fut décidé d'un commun accord que le dragon lui-même et plusieurs de ses satellites accompagneraient Saul sans le quitter un instant, et qu'ils lui suggèreraient des idées et des sentiments

 

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conformes à l'animadversion qu'il se sentait contre les apôtres et contre le troupeau de Jésus-Christ tout entier; ils ne doutaient pas qu'il les écoutât tous , puisqu'ils l'attaqueraient par son côté faible, et qu'ils l'irriteraient par des motifs colorés d'une fausse apparence de vertu. Le démon se mit aussitôt à l'oeuvre. Saul était bien opposé à la doctrine de notre Sauveur dès le temps auquel le Seigneur la prêchait lui-même; néanmoins, tant que sa divine Majesté vécut dans le monde, il ne se fit point connaître comme zélateur aussi fougueux de la loi de Moïse et comme adversaire aussi implacable de celle du Sauveur; ce fut à la mort de saint Étienne qu'il découvrit la haine que le dragon infernal avait allumée en lui contre les imitateurs de Jésus-Christ. Et comme dans cette occasion cet ennemi trouva le coeur de Saul si disposé à recevoir et à suivre ses mauvaises impulsions, il s'applaudit tellement d'avance du succès de sa malice, qu'il s'imagina n'avoir plus rien à souhaiter, et que cet homme se prêterait à toutes les méchancetés qu'il lui proposerait.

252. Dans cette confiance impie, Lucifer prétendit que Saul ôtât lui-même la vie à tous les apôtres, et ce qui est encore plus horrible, qu'il en fit de même à l'égard de la bienheureuse Marie. L'orgueil du cruel dragon alla jusqu'à cette folie. Mais il se trompait Saul était d'un caractère trop noble et trop généreux. Aussi lui parut-il, au premier examen de ce projet diabolique, qu'il serait indigne de son honneur et de sa personne de commettre une pareille trahison et d'agir comme un homme de néant, tandis qu'il pouvait,

 

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croyait-il, détruire la loi de Jésus-Christ avec les armes de la raison et de la justice. Il eut encore une plus grande horreur d'attenter à la vie de sa très-sainte Mère, à cause des égards qui lui étaient dus en qualité de femme. Il l'avait vue si modeste et si constante au milieu des peines et dans le cours de la Passion de Jésus-Christ, qu'il la regardait depuis ce temps-là comme une femme grande et digne de vénération ; ainsi il la respectait, et il éprouvait même une certaine compassion de ses douleurs et de ses afflictions, que tout le monde savait avoir été extrêmes. C'est pour cette raison qu'il ne voulut rien entreprendre contre l'auguste Vierge, malgré les odieuses suggestions du démon. Et cette compassion qu'eut Saul des peines de notre auguste Reine lui servit beaucoup à avancer sa conversion. Il ne voulut pas davantage recourir à la trahison contre les apôtres, quoique Lucifer la lui présentât sous de spécieux prétextes, comme une chose digne de son courage. Mais, dédaignant ces moyens iniques, il se promit de se signaler entre tous les Juifs par l'acharnement avec lequel il persécuterait l'Église jusqu'à la détruire et abolir le nom de Jésus-Christ.

253. Le dragon et ses ministres furent satisfaits de cette résolution de Saul, n'en pouvant pas obtenir davantage. Et afin que l'on connaisse la haine qu'ils ont contre Dieu et contre ses créatures, je dois dire qu’ils tinrent ce même jour un autre conciliabule pour aviser aux mesures qu'ils pourraient prendre pour conserver la vie de cet homme, qu'ils trouvaient si

 

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propre à exécuter leurs desseins. Ces cruels ennemis savent très-bien qu'ils n'ont nulle juridiction sur la vie des hommes, et qu'ils ne peuvent ni la leur donner ni la leur ôter, à moins que Dieu ne le leur permette dans quelque cas particulier; cependant ils voulurent dans cette occasion devenir les médecins et les tuteurs de la vie et de la santé de Saul, pour les lui conserver autant que cela pouvait dépendre d'eux, en le poussant à se garder de ce qui était nuisible et à user de ce qui était le plus salutaire, et en faisant servir d'autres choses naturelles à la conservation de sa santé. Mais avec toutes ces précautions ils ne purent point empêcher que la divine grâce n'opérât en Saul, lorsque celui qui en est l'auteur le jugea à propos; d'ailleurs les démons étaient si loin de supposer que Saul pût en devenir le trophée, qu'ils n'eurent jamais le moindre doute qu'il reçût la loi de Jésus-Christ, et que la vie qu'ils tâchaient de conserver dût se prolonger pour leur ruine et pour leur plus grand tourment. Ce sont là les oeuvres de la sagesse du Très-Haut, qui laisse le démon s'abuser dans ses conseils d'iniquité, afin qu'il tombe dans la fosse qu'il creuse et dans le piège qu il tend sous les pas de Dieu (1), et que toutes ses machinations ne servent qu'à l'accomplissement de sa divine volonté, à laquelle ce rebelle ne saurait résister.

254 Le Seigneur disposait par ce grand conseil de sa très-haute sagesse, que la conversion de Saul fût et plus admirable et plus glorieuse. C'est pourquoi il

 

(1) Ps., LVI, 7

 

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permit que Saul, incité par Lucifer, allât, à l'occasion de la mort de saint Étienne , trouver le prince des prêtres, respirant la menace et le meurtre des disciples du Seigneur qui s'étaient dispersés hors de Jérusalem (1), et lui demander des pouvoirs pour les prendre partout où il les trouverait, et les amener prisonniers à Jérusalem. A l'appui de sa demande, Saul offrit sa personne , son bien et sa vie, et promit de faire ce voyage à ses dépens, pour défendre la loi de ses pères et pour empêcher que' la nouvelle loi que les disciples du Crucifié prêchaient, ne prévalût contre elle. Ces avances déterminèrent facilement le souverain prêtre et les membres de son conseil à accueillir les propositions de Saul , et ils lui donnèrent sur-le-champ une ample commission avec diverses lettres, notamment pour Damas; parce qu'ils avaient appris que quelques-uns des disciples s'y étaient retirés, après avoir quitté Jérusalem. Saul se disposa à partir accompagné d'un certain nombre de satellites de la justice et de soldats. Mais sa principale escorte consistait en plusieurs légions de démons, qui sortirent de l'enfer pour l'assister dans cette entreprise, s'imaginant qu'avec de pareilles mesures ils viendraient à bout de l'Église, et que Saul la mettrait à feu et à sang. Et c'était véritablement son intention et le désir que Lucifer et ses ministres lui inspiraient aussi bien qu'à tous ceux qui le suivaient. Mais laissons-le maintenant sur la route de Damas, où il se rendait pour

 

(1) Act., IX, 1.

 

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prendre dans les synagogues de cette ville tous les disciples de Jésus-Christ.

255. La grande Reine de l'univers n'ignorait rien de tout cela; car outre la science et la vision avec laquelle elle pénétrait jusqu'à la moindre pensée des hommes et des démons, les apôtres lui donnaient souvent avis de tout ce qu'on faisait contre les imitateurs de Jésus-Christ. Elle savait aussi depuis longtemps que Saul devait être apôtre du même Seigneur, le prédicateur des Gentils, un des ministres les plus illustres et les plus admirables de l'Église . en effet, son très-saint Fils l'avait informée de tous ces événements, comme je l'ai rapporté dans la seconde partie de cette histoire. Mais comme la persécution augmentait, le fruit que, Paul devait opérer se faisait attendre, il ne portait pas ce nom de chrétien sous lequel il devait travailler si efficacement^à la gloire du Seigneur; d'un autre côté, les disciples de Jésus-Christ, qui ignoraient le secret du Très-Haut, s'affligeaient et se laissaient presque décourager parce qu'ils connaissaient la fureur avec laquelle Saul les cherchait et les persécutait. Tout cela causa une peine extrême à la compatissante Mère de la grâce. Or, considérant dans sa divine prudence combien la situation était grave, elle s'anima d'une nouvelle et plus vive confiance pour demander le remède de l'Église et la conversion de Saul; et, prosternée en la présence de son Fils, elle cette prière :

256. « Souverain Seigneur, Fils du Père éternel, Dieu vivant et véritable, engendré de sa propre

 

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substance indivisible, vous qui, par un prodige admirable de votre bonté infinie, avez daigné devenir  mon propre Fils : ô vie de mon âme ! comment votre servante, à qui vous avez recommandé votre  Église bien-aimée, pourra-t-elle vivre, si la persécution que vos ennemis ont excitée contre elle triomphe, et si votre haute puissance ne l'arrête?  Comment pourrai-je souffrir de voir mépriser et a fouler aux pieds le prix de votre mort et de votre   sang? Si vous me donnez, Seigneur, pour enfants  ceux que vous engendrez dans votre Église, que a j'aime et que je regarde avec un amour maternel, comment pourrai-je me consoler de les voir  opprimés, exténués, parce qu'ils confessent votre   saint nom, et qu'ils vous aiment de tout leur coeur?  Seigneur, la puissance et la sagesse vous appartiennent (1), et il n'est pas juste que le dragon infernal, ennemi de votre gloire et calomniateur de mes enfants et de vos frères, se glorifie contre vous. Confondez, mon Fils, l'ancien orgueil de ce serpent, qui s'élève de nouveau contre voua avec tant d'insolence, menaçant de sa fureur les innocentes brebis de votre troupeau. Considérez comment il abuse et entraîne Saul, que vous avez choisi pour votre

apôtre. Il est temps, mon Dieu, de faire agir votre toute-puissance, de délivrer cette âme, de la quelle et en laquelle doivent résulter tant de gloire  pour votre saint nom, tant de biens pour l'univers entier. »

 

(1) I Paral., XXIX, 11.

 

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257. La bienheureuse Marie persévéra assez longtemps en cette prière, s'offrant à endurer toute sorte de peines, et même à mourir, s'il était nécessaire, pour le remède de la sainte Église et pour la conversion de Paul. Et comme la sagesse infinie de son très-saint Fils avait subordonné cette conversion aux prières de sa Mère bien-aimée, voulant exécuter cette merveille, il descendit du ciel en personne et lui apparut dans le Cénacle, où elle priait dans sa retraite. Et sa divine Majesté lui dit avec cette douceur, avec cette tendresse filiale qu'elle lui témoignait toujours : « Ma Bien-Aimée, ma Mère, en qui je trouve la complaisance  de ma parfaite volonté, quelles sont vos demandes?  Dites-moi ce que vous souhaitez? » L'humble Reine se prosterna de nouveau en la présence de son très-saint Fils , selon sa coutume; et l'ayant adoré comme vrai Dieu, elle lui dit : « Mon très-haut Seigneur, vous connaissez par avance les pensées et les coeurs des créatures, et mes désirs ne sont point cachés à vos yeux. Ma demande part d'un cœur qui connaît votre infinie charité envers les hommes, du cœur de celle qui est Mère de l’Église, Avocate des pécheurs  et votre esclave. Si j'ai tout reçu de votre amour  immense uns l'avoir mérité, je n'ai pas sujet de a craindre que vous mépriserez mes désirs, quand ils tendent à votre gloire. Jevons demande, mon Fils,  de regarder l'affliction de votre Église, et de vous hâter, comme le meilleur des pères, de venir au se cours de vos enfants, engendrés par votre sang très précieux. »

 

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258. Le Seigneur désirait entendre la voix et les gémissements de sa très-chère Mère et de son Épouse bien-aimée; et c'est pour cela qu'il lui laina redoubler us prières dans cette occasion, comme s'il lui eût marchandé une faveur qu'il désirait lui accorder, et qu'il ne pouvait refuser à de tels mérites et à une telle Charité. Cet artifice de l'amour divin fit naître entre notre Seigneur Jésus-Christ et sa très-douce Mère de saints entretiens pendant lesquels elle sollicita. le terme de cette persécution par la conversion de Saul. Dans cette conférence sa divine Majesté lui dit : « Ma Mère, comment ma justice sera-t-elle satisfaite, si  j'use de ma miséricorde et de ma clémence envers  Saul, lorsqu'il persiste dans l'incrédulité et dans la  malice la plus profonde, et qu'il mérite ma juste indignation et un châtiment rigoureux, servant de  toutes ses forces mes ennemis pour détruire mon Église et abolir la mémoire de mon nom dans le   monde ? » La Mère de la sagesse et de la miséricorde trouva une réponse à ces paroles si concluantes au point de vue de la justice, et elle dit avec cette même sagesse : « Mon adorable Fils, mon Seigneur et Dieu éternel, quand vous avez, dans votre entendement  divin, choisi Paul pour votre apôtre et pour un vase  d'élection, et quand vous l'avez écrit dans votre  mémoire éternelle, ses péchés ne vous ont pas été  un empêchement, et leurs eaux n'ont pas été capables d'éteindre le feu de votre amour divin (1) ,

 

(1) Cant., VIII, 7.

 

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comme vous-même me l'avez manifesté. Vos mérites infinis ont été plus puissants et plus efficaces,  vos mérites, sur la vertu desquels vous avez construit l'édifice de votre Église bien-aimée; ainsi je ne demande rien que vous-même n'ayez déjà déterminé : mais je m'afflige; mon Fils, de voir que cette âme s'avance vers un plus grand précipice et  court à sa perte, qui causera celle de plusieurs autres (s'il en est de lui comme du reste des hommes),  et que la gloire de votre nom , la joie des anges et des saints bienheureux (1) , la consolation des  justes, la confiance que doivent recevoir les pécheurs, et la confusion de vos ennemis soient retardées. Ne méprisez donc pas, mon adorable Fils et mon Seigneur, les prières de votre Mère; exécutez vos divins décrets, et faites que j'aie le bonheur de voir glorifier votre nom; car il est déjà temps, et   l'occasion est propre : ne permettez pas que mon coeur soit attristé par le retardement d'un si grand bien dans votre Église. »

259. Les flammes de la charité embrasèrent tellement, durant cette prière, le chaste coeur de notre auguste Reine, que sa vie naturelle y eût sans doute été consumée, si le Seigneur lui-même ne la lui eût conservée par une vertu miraculeuse, quoiqu'il permit dans cette circonstance, afin de pouvoir se complaire d'autant mieux dans un amour si excessif de la part d'une simple créature, que sa bienheureuse Mère souffrit

 

(1) Luc., XV, 10.

 

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une certaine douleur sensible et tombât comme en défaillance. Mais il fut impossible, dirais-je volontiers, à son très-saint Fils, de résister davantage à la force d'un tel amour, qui le blessait au coeur; c'est pourquoi il la consola et la fortifia, et lui témoignant que ses prières lui étaient très-agréables, il lui dit : « Ma Mère, choisie entre toutes les créatures, que  votre volonté se fasse au plus tôt. Je ferai à l'égard  de Saul, tout ce que vous demandez, et je le changerai tellement, qu'il deviendra tout à coup le défenseur de mon Église qu'il persécute, et le prédicateur de ma gloire et de mon nom. Dans quelques  instants je vais le recevoir dans mon amitié et dans  ma grâce.

260. Notre Sauveur Jésus-Christ disparut alors de la présence de sa très-sainte Mère, qui continua sa prière, et eut une vision fort claire de tout ce qui se passait. Le même Seigneur apparut bientôt à Saul, à peu de distance de la ville de Damas, où il se rendait en toute diligence, sans que les progrès de la marche pussent mesurer ceux de sa haine contre Jésus. Le Seigneur se montra à lui dans une nuée resplendissante de la lumière et de l'éclat de sa gloire; en même temps Saul fut environné su dedans et au dehors de la lumière divine, et son coeur et ses sens furent vaincus sans pouvoir résister à une telle force. Il fut renversé de son cheval, et il entendit à l'instant une voix d'en haut, qui lui disait : Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous (1)? Il répondit tout troublé et saisi d'une grande

 

(1) Act., IX, 4.

 

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crainte : Seigneur, qui êtes-vous? La voix lui dit : Je suis Jésus que vous persécutez; il vous est dur de résister à l'aiguillon de ma puissance. Alors Saul répondit tout tremblant et plus effrayé : Seigneur, que vous plait-il que je fasse; que voulez-vous faire de moi? Ceux qui accompagnaient Saul entendirent ces demandes et ces réponses, quoiqu'ils ne vissent point notre Sauveur Jésus-Christ, comme le vit Saul; mais ils virent la splendeur qui l'environnait , et ils furent tous fort intimidés, et tellement frappés d'un événement si extraordinaire, qu'ils demeurèrent quelque temps tout interdits et comme hors d'eux-mêmes.

261. Cette nouvelle merveille, inouïe jusqu'alors dans le monde, fut plus grande et plus efficace en ce qui était secret qu'en ce qui paraissait aux sens ; car non-seulement Saul fut abattu, renversé, privé de fa vue, et de ses forces physiques au point qu'il aurait incontinent expiré sans un secours particulier de la puissance divine; mais il fut. aussi intérieurement changé en un homme nouveau , d'une manière plus parfaite que lorsqu'il passa du néant à l'être naturel qu'il avait, et se trouva plus loin de ce qu'il était auparavant que la lumière ne l'est des ténèbres-, et le firmament du centre de la terre ; car il passa de l'image et de la ressemblance du démon à celle du séraphin le plus sublime et le plus enflammé. Ce fut un dessein de la sagesse et de la toute-puissance divine de triompher de telle sorte de Lucifer et de ses démons dans cette conversion miraculeuse, qu'en vertu de la Passion et de la mort de Jésus-Christ ce dragon fût vaincu

 

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et sa malice confondue par le moyen de la nature humaine, et de remporter ce triomphe en faisant contraster les effets de la grâce et de la rédemption en un homme: avec le péché même de Lucifer et avec ses effets. Et ici ce contraste eut lieu, car la vertu de Jésus-Christ transforma Saul de démon en ange de grâce, dans un instant aussi rapide que celui dans lequel l'orgueil transforma Lucifer en démon. Il arriva qu'en la nature angélique la suprême beauté déchut jusqu'à une extrême difformité; et en la nature humaine la plus grande laideur s'éleva à la parfaite beauté. Lucifer descendit ennemi de Dieu du plus haut du ciel jusqu'aux plut profonds abîmes de la terre; et- un homme monta ami du même Dieu de la terre jusqu'à l'empyrée.

262. Mais comme ce triomphe n'aurait pas été assez glorieux, si le vainqueur n'eut donné à cet homme plus que Lucifer n'avait perdu, le Tout-Puissant voulut rehausser de toute cette différence la victoire qu'il remportait en Saul sur le démon. Car, quoique déchu de la grâce fort éminente qu'il avait reçue, Lucifer ne perdit pas la vision béatifique, et il n'en fut pas non plus privé, puisqu'elle ne lui avait pas été manifestée, et que, loin de se disposer à l'obtenir, il s'en rendit indigne; mais à l'instant que Saul se disposa à la justification et reçut la grâce, la gloire lui fut aussi communiquée, et il vit clairement la Divinité , quoique ce ne filt. qu'en passant. O vertu invincible de la puissance divine! O efficace infinie. des mérites de la vie et de la mort de Jésus-Christ ! Il était

 

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vraiment bien juste que, si la malice du péché avait dans un instant changé l'ange en démon, la grâce de notre Rédempteur fût encore plus puissante et plus abondante que le péché (1) et tirât cet homme de ses abîmes pour l'élever non-seulement à une grâce, mais encore à une gloire si éminente. Cette merveille fut plus grande que d'avoir créé les cieux et la terre, et toutes les créatures qu'elle contient. Elle a été plus grande que de donner la vue aux aveugles, la santé aux malades, et que de ressusciter les morts. Consolons-nous, pécheurs, par l'espérance que nous a laissée cette justification merveilleuse, puisque nous avons pour notre Rédempteur, pour notre Père, et pour notre Frère le même Seigneur qui a justifié Paul; et il n'est pas moins puissant ni moins saint pour nous qu'il ne l'a été pour lui.

263. Tandis que Paul se trouvait renversé par terre, contrit de ses péchés et entièrement renouvelé par la grâce justifiante et par d'autres dons infus, il fut illuminé et préparé en toutes ses puissances intérieures, comme il convenait qu'il le fût. Et après cette préparation il fut enlevé dans l'empyrée, qu'il appelle troisième ciel, déclarant aussi ne point savoir s'il fut ravi avec son corps, ou seulement en esprit (2). Mais il y vit clairement la Divinité, par une vision qui était plus qu'ordinaire, quoique ce ne fût qu'en passant. Outre la perception qu'il eut de l'être de Dieu et de ses attributs infinis en perfection , il connut le mystère

 

(1) Rom., V, 20. — (2) II Cor., XII, 2.

 

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de l'incarnation et de la rédemption du genre humain, tous ceux de la loi de grâce, et l'état de l'Église. II connut le bienfait incomparable de sa justification, la prière que lit saint Étienne, et mieux encore celle que la très-pure Marie avait faite, et comment le moment de sa justification avait été hâté par cette prière dont les mérites, après ceux de Jésus-Christ, la lui avaient préparée dans l'acceptation divine. Il fut dès lors très-reconnaissant et très-dévot à la grande Reine du ciel, dont la dignité lui fut manifestée, et il la reconnut toujours pour sa bienfaitrice. Il sut aussi en quoi consistait l'apostolat auquel il était appelé , et qu'il y devait travailler et souffrir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres secrets lui furent en même temps révélés, qu'il ne lui fut pas permis de découvrir, comme il le déclare lui-même (1). Il s'offrit à accomplir tout ce qu'il connut être la volonté divine, et à se sacrifier entièrement pour l'exécuter, comme il le fit depuis. La très-sainte Trinité accepta le sacrifice et l'offrande de ses lèvres, et en présence de tous les courtisans célestes elle le désigna comme le prédicateur et le docteur des Gentils, et le nomma vase d'élection, destiné à porter le saint nom du Très-Haut dans tout l'univers.

264. Ce fut un jour d'une grande joie accidentelle pour les bienheureux ; ils firent tous de nouveaux, cantiques de louanges pour glorifier la puissance divine d'une si rare merveille. Car si la conversion du

 

(1) II Cor., XII, 4.

 

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moindre pécheur les remplit d'une nouvelle allégresse (1), quelle devait être celle que leur causait une conversion en laquelle la grandeur et la miséricorde du Seigneur se manifestaient avec tant d'éclat, dont tous les mortels devaient tirer des fruits si précieux, et la sainte Église une gloire si particulière ! Il revint de ce ravissement, changé de Saul en saint Paul ; et quand il se releva, il parut être aveugle, sans qu'il lui fût possible de voir la lumière du soleil. On le conduisit à Damas à la maison d'un de ses amis, où, au grand étonnement de tous, il demeura trois jours sans boire ni manger, absorbé dans la plus sublime oraison. Il se prosterna, et se mettant à pleurer ses péchés (quoiqu'il en eût été justifié), il s'écria, l'âme navrée de douleur au souvenir de sa vie passée : « Hélas! dans quelles ténèbres et dans quel aveuglement ai-je vécu, et avec combien de précipitation courais-je à la damnation éternelle! O amour   infini! ô charité sans mesure! ô très-douce clémente de la bonté éternelle ! Qui vous a obligé, Seigneur, à un tel témoignage d'amour envers ce vermisseau de terre, envers ce blasphémateur et votre ennemi? Mais qui peut vous y avoir obligé, si ce n'est vous-même, si ce n'est votre Mère et votre Épouse par ses prières? Dans le temps qu'aveuglé et  environné de ténèbres je vous persécutais, vous êtes venu au-devant de moi, miséricordieux Seigneur. Alors que j'allais répandre le sang innocent,

 

(1) Luc., XV, 7.

 

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qui aurait toujours crié vengeance contre moi; vous qui êtes le Dieu des miséricordes et le Rédempteur de nos âmes, vous me lavez et me purifiez par le vôtre , vous me faites participant de votre ineffable divinité. Combien de sujets n'ai-je pas de chanter éternellement des miséricordes si inouïes Qui me donnera des larmes pour pleurer suffisamment une vie si horrible à vos yeux? Que les cieux et la terre publient votre gloire. Pour moi je prêcherai votre saint nom , et je le défendrai au milieu de vos ennemis .» Saint Paul redisait ces paroles et d'autres semblables dans son oraison avec une douleur incomparable, en y joignant des actes de très-ardente charité, d'humilité profonde et de très-vive reconnaissance.

265. Le troisième jour après la chute et la conversion de Saul, le Seigneur parla dans une vision à un des disciples, nommé Ananie, qui se trouvait à Damas (1). Et sa divine Majesté ayant appelé Ananie par son nom comme son serviteur et son ami , lui ordonna d'aller dans la maison d'un homme nommé Jude, lui marquant l'endroit. il demeurait, et d'y chercher Saul de Tarse, qu'il reconnaîtrait parce qu'il le trouverait en prière. Au même moment Saul eut une autre vision du Seigneur, en laquelle il connut le disciple Ananie, et le vit comme venant vers lui et comme lui rendant la vue, en lui mettant les mains sur la tête. Mais le disciple Ananie n'eut alors

 

(1) Act., IX, 10, etc.

 

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aucune connaissance de cette vision de Saul; c'est pourquoi il répondit au Seigneur : « J'ai oui dire à  plusieurs personnes, Seigneur, combien cet homme  a fait de maux à vos saints dans Jérusalem; il a même reçu des princes des prêtres le pouvoir de charger de fers tous ceux qui invoquent votre   nom : et cependant, Seigneur, vous ordonnez à a une pauvre brebis comme moi d'aller chercher le loup même qui veut la dévorer ? » Mais le Seigneur lui dit : « Allez sans crainte, car cet homme que vous croyez mon ennemi est pour moi un vase d'élection  que j'ai choisi pour porter mon nom devant les  Gentils, devant les rois et devant les enfants d'Israël. Et je lui montrerai combien il doit souffrir pour mon nom. » Alors le disciple connut tout ce qui s'était passé.

266. En vertu de cette parole du Seigneur, Ananie obéit et sen alla aussitôt dans la maison où Saul était. Il le trouva en prière, et lui dit : Mon frère Saul, le Seigneur Jésus, qui vous est apparu dans le chemin par où vous veniez, m'a, envoyé vers vous afin que vous recouvriez la vue et que vous soyez rempli du Saint-Esprit (1). Il reçut aussi de la main d'Avanie la sainte communion, par laquelle il fut fortifié, et rendit des actions de grâces à l'auteur de tous ces bienfaits. Ensuite il donna à son corps la nourriture dont il était privé depuis trois jours. Il demeura et conversa pendant quelques jours avec les disciples du Seigneur

 

(1) Act., IX, 17, etc.

 

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qui étaient à Damas; et, se prosternant à leurs pieds, il leur demanda pardon, et les pria de l'admettre parmi eux comme leur serviteur et leur frère, quoique le moindre et le plus indigne de tous. Par leur conseil il se montra aussitôt en public, et commença p prêcher Jésus-Christ comme le Messie et le Rédempteur du monde, avec tant de ferveur et de sagesse, qu'il confondait les Juifs incrédules qui se trouvaient à Dansas, où ils avaient plusieurs synagogues. Ils étaient tous stupéfaits de ce changement, et se disaient saris pouvoir revenir de leur surprise : « N'est-ce pas là celui qui tourmentait à Jérusalem ceux qui invoquaient ce nom de Jésus, et qui est même venu ici exprès pour les emmener prisonniers aux princes des prêtres ? D'où vient donc le changement que nous voyons en lui? »

267. Saint Paul se fortifiait de plus en plus (1), et prêchait avec un plus grand zèle, confondant les Juifs et les Gentils, de sorte qu'ils tinrent conseil pour le perdre, et il arriva ce que je rapporterai dans la suite. Cette miraculeuse conversion de saint Paul eut lieu un au et un mois après le martyre de saint Étienne, le 25 janvier; le même jour auquel la sainte Église la célèbre, et c'était la trente-sixième année de la naissance de Jésus-Christ; car saint Étienne, ainsi que je l'ai dit dans le chapitre douzième, mourut le premier jour de la trente-cinquième année, et la conversion de saint Paul arriva à la fin du premier

 

(1) Act., IX, 20.

 

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mois de la trente-sixième, saint Jacques étant déjà parti de Jérusalem pour aller prêcher, comme je le dirai plus tard.

268. Revenons à la grande Reine des anges, qui par la science infuse et par la vision dont j'ai fait plusieurs fois mention, connut tout ce qui se passait à l'égard de Saul ; son premier et déplorable état, sa fureur contre le nom de Jésus-Christ, sa chute de cheval et ce qui la causa, son changement, sa conversion, et surtout la miraculeuse et singulière faveur d'être ravi jusqu'au troisième ciel, et d'y voir clairement la Divinité; enfin tout ce qui lui arrivait dans Damas. Il était, au reste, convenable et même juste que cette auguste Dame pénétrât ce grand mystère, non-seulement en qualité de Mère du Seigneur et de sa sainte Église, et comme l'instrument d'une si rare merveille, mais aussi parce qu'elle seule pouvait l'exalter dignement, beaucoup mieux que saint Paul, et mieux même que tout le corps mystique de l'Église; et il ne fallait pas qu'un bienfait si nouveau et qu'une ouvre si admirable de la droite du Tout-Puissant ne trouvassent point la reconnaissance ils devaient inspirer aux mortels. C'est cette reconnaissance que la bienheureuse Vierge témoigna d'une manière parfaite, solennisant la première ce nouveau miracle avec le retour possible à tout le genre humain. Elle convia tous ses anges et un très-grand nombre d'autres qui vinrent du ciel, et avec toue ces chœurs divins elle entonna un cantique de louanges pour glorifier la paissance, la sagesse et la miséricorde

 

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libérale que le Très-Haut avait fait .éclater . en faveur de saint Paul, et un autre cantique pour exalter les mérites de son très-saint Fils, en vertu desquels cette conversion pleine de merveilles avait été opérée. Par cette fidèle reconnaissance de l'auguste Marie, le Très-Haut fut, selon notre manière de concevoir, comme satisfait de ce qu'il avait opéré en saint Paul pour le bien de son Église.

269. Mais ne passons pas sous silence les soliloques du nouvel apôtre, inquiet de la place qu'il occuperait dans le coeur de la tendre Mère, et du jugement qu'elle porterait sur lui quand elle saurait qu’il avait été l'ennemi et le persécuteur si acharné de son très-saint Fils et de ses disciples, et qu'il avait travaillé avec tant de zèle à détruire l'Église. Ces réflexions de saint Paul ne procédaient pas tant de l'ignorance que de l'humilité et de la vénération avec laquelle -il regardait en son esprit la Mère de Jésus-Christ. Toutefois, il ne savait pas alors que cette grande Dame fût informée de tout ce qui lui était arrivé. Et quoiqu'il la considérât comme une Mère très-miséricordieuse, après qu'il l'eut reconnue en Dieu comme la Médiatrice de sa conversion et de son salut, néanmoins, les énormités de sa vie passée l'intimidaient, l'humiliaient, et lui causaient une espèce de crainte, se réputant indigne de la grâce d'une telle Mère, dont il avait persécuté le Fils avec tant de fureur et d'aveuglement. Il lui semblait que pour pardonner des crimes si affreux il fallait une miséricorde infinie, et il se disait que la Mère était une simple créature.

 

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D'un autre côté il s'encourageait, parce qu'il entendait dire qu'elle avait pardonné à ceux-là mêmes qui avaient crucifié son Fils, et il se persuadait qu'elle l'imiterait toujours en cela. Les disciples l'assuraient aussi qu'elle était pleine de douceur et de compassion envers les pécheurs, et lui parlaient souvent de sa grande clémence. Leurs discours redoublaient le désir qu'il avait de la voir, et il se proposait intérieurement de se prosterner à ses pieds, et de baiser la terre où elle aurait marché. Mais bientôt il rougissait de honte à .la pensée de se présenter devant Celle qui était la véritable Mère de Jésus, et craignait qu'elle ne le rebutât, parce qu'elle vivait dans une chair mortelle. Il hésitait sil la supplierait de le châtier, parce qu'il s'imaginait que ce serait une espèce de satisfaction; mais il lui semblait aussi que cette vengeance ne s'accordait point avec son extrême bonté, puisque, bien loin de se venger, elle avait demandé et obtenu pour lui une si grande miséricorde.

270. Parmi ces réflexions et d'autres semblables, le Seigneur permit que saint Paul eût quelques peinte sensibles, mais pourtant douces; et à la fin, s'adressant à lui-même, il se dit : « Prends courage, ô  homme vil et pécheur; car sans doute Celle qui a prié pour toi te recevra et te pardonnera, puis qu'elle est Mère véritable de Celui qui est mort  pour ton salut; elle agira comme Mère d'un tel   Fils; ils sont tous deux pleins de miséricorde et de clémence, et ils ne méprisent pas le coeur contrit

 

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et humilié (1). » La divine Mère pénétrait par sa très-sublime science les craintes et les pensées qui agitaient l'esprit de saint Paul. Elle prévit aussi que le nouvel apôtre ne pourrait pas de fort longtemps se rendre auprès d'elle; c'est pourquoi , touchée d'une compassion maternelle, elle ne voulut pas différer jusqu'alors de donner à saint Paul la consolation qu'il souhaitait; et, pour la lui procurer de Jérusalem, où elle était, elle s'adressa à un de ses saints anges, et lui dit : « Esprit céleste et ministre de mon  Fils et de mon Seigneur, je suis émue de la peine  qui afflige l'humble coeur de Paul. Je vous prie,  mon ange, d'aller au plus tôt à Damas, pour le  fortifier et pour calmer ses inquiétudes. Vous le  féliciterez de son bonheur, et l'avertirez de la reconnaissance éternelle qu'il doit à mon très-saint  Fils de la clémence avec laquelle il l'a attiré à son  amitié et à sa grâce, et l'a choisi pour son apôtre. Vous lui ferez aussi savoir que jamais homme n'a  été l'objet d'une miséricorde pareille à celle qui   s'est manifestée sur lui. Et vous lui direz de ma  part que je l'assisterai comme Mère dans toutes ses  peines, et que je le servirai comme servante que je suis de tous les apôtres et de tous les ministres  qui prêchent le saint nom et la doctrine de mon  Fils. Vous lui donnerez la bénédiction en mon  nom, et vous lui direz que je la lui envoie au  nom de Celui qui a daigné prendre chair dans

 

(1) Ps. L, 19.

 

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mon sein et se nourrir de mon propre lait.

271. Le saint ange exécuta ponctuellement les ordres de sa Reine, et arriva en fort peu de temps auprès de saint Paul, qui continuait sa prière; car cela arriva le jour après son baptême, et le quatrième jour après sa conversion. L'ange lui apparut sous une forme humaine, avec une beauté et une splendeur admirable, et lui dit tout ce que l'auguste Marie lui avait ordonné. Saint Paul reçut cette ambassade avec une humilité, avec un respect et avec une joie incomparable; et, répondait à l'ange, il lui dit: « Puissant ministre du Très-Haut, moi le plus vil de tous les hommes, je vous supplie, très-doux esprit qui connaissez mes grandes obligations et qui savez combien il a fait éclater en moi sa miséricorde infinie en me manifestant ses richesses, de vouloir bien lui rendre de dignes actions de grâces et des louanges éternelles, de ce que, malgré mon démérite, il m'a communiqué sa lumière divine et marqué du caractère de ses enfants. Il m'a suivi par  sa clémence lorsque je m'éloignais le plus de sa  bonté; il est venu à ma rencontre dans le temps  que je le fuyais; quand dans mon aveuglement je me livrais à la mort, il m'a donné la vie; quand je le persécutais comme ennemi, il m'a élevé à sa   grâce et à son amitié, me payant par les plus  grands de tous les bienfaits des plus grands de tous les outrages (1). Personne ne s'est jamais rendu

 

(1) I Tim., I, 13.

 

aussi digne d'horreur que moi , et personne n'a jamais été si libéralement pardonné et favorisé. Il m'a tiré de la gueule du lion pour me mettre au nombre des brebis de son troupeau. Vous êtes témoin, esprit céleste, de tout cela, aidez-moi donc à reconnaître éternellement tant de faveurs. Je vous prie de dire à la Mère de miséricorde, mon auguste Reine, que son indigne serviteur se prosterne à ses pieds dans la poussière, et la conjure avec un coeur contrit de pardonner à celui qui a été assez téméraire que d'entreprendre d'abolir le nom et l'honneur de son adorable Fils; d'oublier l'énormité de mes offenses, et d'agir à l'égard de ce blasphémateur comme la Mère qui a conçu, qui a enfanté et qui a nourri en restant toujours vierge, le même Seigneur qui lui a donné l'être, et qui l'a choisie à cet effet entre toutes les créatures. Je mérite le plus rigoureux châtiment pour tant de crimes , et je suis prêt à le subir, pourvu que j'y puisse sentir la clémence de son bénin regard, pourvu qu'elle ne me refuse ni sa grâce ni sa protection. Qu'elle m'admette au nombre des enfants de son Église, qu'elle aime avec tant de tendresse; car je sacrifie pour son agrandissement et pour sa défense mes désirs et mon propre gang, et j'obéirai en tout à Celle que je reconnais pour ma Protectrice et pour la Mère de la grâce. »

272. Le saint ange porta cette réponse à la bienheureuse Marie; et quoique dans sa profonde sagesse elle la connût d'avance, le céleste ambassadeur ne

 

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laissa pas que de la redire. Elle l'entendit avec une joie toute particulière, et rendit de nouvelles actions de grâces au Très-Haut pour les oeuvres magnifiques qu'il faisait dans le, nouvel apôtre Paul, et pour le bien qui en résultait à toute l'Église et à ses enfants. Je parlerai le mieux qu'il me sera possible, dans le chapitre suivant , de la confusion et de l'abattement que causa cette merveilleuse conversion de saint Paul à Lucifer et à tous ses démons, et de plusieurs autres secrets qui m'ont été découverts sur la malice de ce dragon.

 

Instruction que j'ai reçue de la grande Reine des anges.

 

273. Ma fille, aucun des fidèles ne doit ignorer que le Très-haut ne put convertir saint l'aul et le justifier sans multiplier pour cette oeuvre miraculeuse les merveilles de sa puissance infinie. Mais il les opéra pour montrer aux hommes combien sa bonté l'incline à leur pardonner et à les élever à son amitié et à sa grâce, et pour leur enseigner comment ils doivent coopérer et répondre à ses appels à l'exemple de ce grand apôtre. Le Seigneur réveille et, appelle beaucoup d'âmes par la force de ses inspirations et de ses grâces, et il y en a plusieurs qui y répondent, qui obtiennent leur justification, et qui reçoivent les

 

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sacrements de la sainte Église; mais toutes ne persévèrent pas en leur justification; il s'en trouve encore moins qui avancent dans la perfection; la plupart, après avoir commencé selon l'esprit, finissent selon la chair. Ce pourquoi elles ne persévèrent point en la grâce et retombent aussitôt dans leurs fautes, c'est qu'elles ne disent point dans leur conversion ce que dit saint Paul dans la sienne: Seigneur, que vous plaît-il faire de moi, et que vous plaît-il que je fasse pour vous (1) ? Et s'il y a des gens qui prononcent ces paroles de bouche, ce n'est pas du fond de leur coeur, où ils conservent toujours un certain amour d'eux-mêmes, de l'honneur, des biens de la terre, et un secret attachement au plaisir et à l'occasion du péché, qui bientôt les fait trébucher et tomber.

274. Mais l'apôtre ut le parfait modèle de ceux qui se convertissent à la lumière de la grâce, nonseulement parce qu'il passa d'un extrême à l'autre, du bout de la région du péché au bout de la région de la grâce et des faveurs les plus admirables; mais aussi parce qu'il coopéra par sa volonté à cette vocation, s'arrachant tout entier à son mauvais état et fuyant sa propre volonté, pour s'abandonner en tout à la volonté divine. Ces paroles : Seigneur, que vous plaît-il faire de moi? exprimaient ce renoncement à lui - même et cette soumission absolue à la volonté divine dans lesquels consista, en ce qui dépendait de lui, toute sa régénération. Et c'est parce qu'il dit

 

(1) Act., IX, 6.

 

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ces paroles avec toute la sincérité d'un coeur contrit et humilié,, qu'il se dépouilla de toute sa volonté, qu'il s'abandonna entièrement à celle de Dieu, et qu'il prit une ferme résolution de ne jamais plus hasarder ses puissances et ses sens aux périls de la vie animale et sensible, en laquelle il s'était égaré. Il détermina de se soumettre aux ordres du Très-Haut de quelque manière qu'il les connût, et de les exécuter sans retard, sans objection, comme il le fit lorsque le Seigneur lui prescrivit d'entrer dans la ville de Damas, et lorsqu'il obéit au disciple Ananie en tout ce qu'il lui ordonna. Et comme le Très-Haut, qui pénètre les secrets du coeur humain (1), connut la sincérité avec laquelle Paul correspondait à sa vocation et s'abandonnait à la volonté divine, non-seulement il l'accueillit avec une complaisance infinie, mais il lui départit des grâces, des dons et des faveurs ineffables avec la plus grande abondance; et quoiqu'il ne les eût pas méritées, il ne les aurait pas néanmoins reçues, s'il ne s'y fût disposé par ce complet abandon à la volonté du Seigneur.

275. Cela étant, je veux, ma fille, que voua pratiquiez pleinement ce que je vous ai commandé plusieurs fois : c'est de renoncer à vous-même, de vous éloigner de toutes les créatures, et d'oublier tout ce qui est visible, apparent et trompeur. répétez souvent, mais beaucoup plus de coeur que de bouche : Seigneur, que vous plait-il faire de moi? Car si vous voulez faire

 

(1) Jerem., XVII, 10.

 

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quelque chose par votre propre volonté, vous ne chercherez pas en tout avec sincérité la volonté du Seigneur. L'instrument n'a d'autre mouvement que celui que lui imprime la main de l'artisan, et s'il avait un seul mouvement propre , il pourrait résister à la volonté de celui qui le manie. Il en arrive de même entre Dieu et l'âme : si elle a quelque volonté qui la fasse agir sans attendre que Dieu la meuve, alors elle s'oppose au. bon plaisir du Seigneur lui-même. Et comme il respecte les droits de la liberté qu'il lui a donnée, il la laisse s'égarer parce qu'elle le veut, et qu'elle n'attend point l'impulsion de son divin artisan.

276. Et d'autant qu'il n'est pas convenable que toutes les opérations des créatures dans la vie mortelle soient miraculeusement conduites par la puissance divine, le Seigneur, pour ôter aux hommes toute vaine excuse, a gravé la loi dans leur coeur, et l'a déposée ensuite dans sa sainte Église, afin que par elle ils connaissent la volonté divine, qu'ils s'y conforment, et qu'ils l'accomplissent fidèlement. En outre , il a établi dans son Église les supérieurs et ses ministres, afin que, les écoutant et leur obéissant comme au Seigneur même, qui les amiste (1), les âmes lui obéissent en même temps, et qu'elles eussent ce motif de sécurité: Vous avez toutes ces ressources, ma très-chère fille, avec une grande abondance, pour que vous n'entrepreniez aucune chose sans consulter

 

(1) Luc., X, 16.

 

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la volonté de Celui qui dirige votre âme, car le Seigneur vous envoie à lui, comme il envoya Paul à son disciple Ananie. Vous avez à cet égard de plus étroites obligations que les autres, parce que le Très-Haut vous, a regardée avec amour, et vous a prévenue d'une grâce spéciale; il veut que vous soyez comme un outil en sa main, puisqu'il vous assiste, vous gouverne et vous meut par lui-même, par moi et par ses saints anges, et qu'il le fait avec la fidélité, avec l'attention et avec la persévérance que vous connaissez. Considérez donc combien il est juste que vous mouriez entièrement à votre propre volonté, que la divine ressuscite en vous, et quelle donne l'âme et la vie à toutes vos actions. Imposez silence à tous vos raisonnements, et soyez persuadée que, quand vous réuniriez toute la science des hommes les plus sages, tout le conseil des plus prudents, et même toute l'intelligence des anges, vous ne réussiriez pas à beaucoup près aussi bien avec toutes ces lumières à exécuter la volonté du Seigneur, ni même à la connaître, que vous n'y réussirez en vous abandonnant entièrement à son bon plaisir. Il n'y a que lui qui sache ce qui vous convient, et il le veut avec un amour éternel; il a choisi vos voies, et c'est lui qui vous y conduit. Laissez-vous donc guider à sa divine lumière, sans perdre le temps à réfléchir à ce que vous devez faire, car ces réflexions pourraient voua égarer; mais vous trouverez toute la sécurité possible dans ma doctrine et dans mes instructions. Gravez-les dans votre coeur, et travaillez de toutes vos forces à les mettre en

 

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pratique, afin de vous rendre digne de mon intercession et de mériter par elle que le Très-Haut vous attire à lui.

 

CHAPITRE XV. On déclare les moyens secrets dont les démons se servent pour attaquer les âmes. — Comment le Seigneur les défend par les anges, par l'auguste Marie et par lui-même. — Conciliabule que ses ennemis tinrent après la conversion de saint Paul contre cette grande Reine et contre l'Église.

 

277. Par l'abondante doctrine des saintes Écritures (1), et ensuite par les écrits des pieux docteurs, toute l'Église catholique et en même temps tous ses enfants sont informés de la malice et de la cruauté vigilante avec lesquelles les démons les persécutent, faisant tous . leurs efforts et employant tous leurs artifices pour les entraîner, si ce leur était possible, dans les tourments éternels. Nous savons aussi par les mêmes Écritures combien le pouvoir infini du Seigneur nous défend, afin que, si nous voulons nous prévaloir de sa protection invincible, nous marchions

 

(1) Gen., III, 1 ; I Paral., XXI, 1; Job., II, 1; Zach., III, 1; Matth, XIII, 19; Luc., VIII, 12; XIII, 16; Act., V, 3.

 

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en sûreté jusqu'à ce que nous soyons arrivés su bonheur éternel, qu'il nous a préparé par les mérites de notre Sauveur Jésus-Christ, et qu'il nous donnera si nous le méritons de notre côté. Saint Paul dit que tous les livres saints ont été écrits pour nous affermir dans cette confiance et pour nous consoler par cette assurance, afin que notre espérance ne soit point vaine, comme elle le sera, si nous l'avons sans les bonnes oeuvres (1). C'est pour cette raison que l'apôtre saint Pierre joint ces deux choses ensemble, lorsque nous ayant dit de déposer toutes nos inquiétudes dans le sein du Seigneur, gui prend toujours soin de nous, il ajoute aussitôt : « Soyez sobre et veillez, parce que le démon votre ennemi rôde autour de vous comme un lion rugissant, cherchant quelqu'un qu'il puisse dévorer (2). »

278. Ces avis et plusieurs autres. que renferme l'Écriture sainte ; sont communs et généraux. Et quoique par tous ces avertissements et par une expérience continuelle les enfants de l'Église pussent se faire en particulier une juste idée des ruses et des machinations que les démons emploient pour. nous perdre (3); néanmoins, comme les hommes terrestres et charnels, accoutumés seulement à ce qui frappe les sens, n'élèvent point leur esprit aux choses plus hautes (4), ils vivent dans une fausse sécurité, ignorant

 

(1) II Cor., IV, 4; XI, 14; Rom., XV, 5; Ephes., VI, 11; I Thes., II, 18. — (2) I Petr., V, 8. — (3) Apoc., II, 10 et alibi. — (4) I Cor., II, 14.

 

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la cruauté secrète avec laquelle les démons les poussent à leur perte. Ils ignorent aussi la protection divine qui les couvre et les garantit, et, dans leur aveuglement ils ne reconnaissent pas plus le bienfait qu'ils ne craignent le péril. Malheur à vous, terre, dit saint Jean dans l'Apocalypse, parce que Satan est descendu vers vous dans une grande colère (1) ! L'évangéliste entendit ce cri d'alarme dans le ciel , où les bienheureux se seraient affligés de la guerre secrète qu'un ennemi si puissant et si furieux venait faire aux hommes, s'ils pouvaient y connaître un sentiment de douleur. Mais quoique notre danger ne puisse pas faire souffrir les saints dans le ciel, ils ne laissent pas d'avoir compassion de nous, qui, plongés dans une léthargie effroyable, ne sentons point notre propre mal, et n'avons point compassion de nous-mêmes. Pour tirer de ce funeste sommeil ceux qui liront cette histoire, j'ai appris que j'avais reçu en tout ce que j'en ai écrit une lumière particulière qui m'a découvert les secrets conseils de méchanceté qu'ont tenus et que tiennent les démons contre les mystères de Jésus-Christ, contre l'Église et contre ses enfants, comme je l'ai rapporté en plusieurs endroits, pour faire connaître aux hommes quelques-uns des secrets cachés. de la guerre invisible que nous font les esprits malins pour nous maîtriser selon leur volonté. Dans cet endroit, et à l'occasion de ce qui arriva en la conversion de saint Paul, le Seigneur m'a encore

 

(1) Apoc., XII, 12.

 

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mieux éclairci cette vérité, afin que je l'expose et que l'on connaisse la lutte continuelle que nos anges soutiennent au-dessus de nos sens contre les démons pour défendre les âmes, et la manière dont le Tout-Puissant les vainc, soit par le moyen des mêmes auges, soit par la très-pure Marie, soit par notre Seigneur Jésus-Christ, soit par lui-même.

279. Pour ce qui est des combats que les saints anges livrent aux démons pour nous défendre de leur envie et de leur malice, nous en avons des témoignages fort clairs dans les livres saints; et il suffit pour mon sujet de les supposer sans les répéter ici. On sait ce que le saint apôtre Jude dit dans son Épître catholique (1) : que saint Michel entra en dispute avec le démon sur ce que cet ennemi prétendait découvrir le corps de Moïse, que le saint archange avait enterré par le commandement du Seigneur dans un lieu qui était caché aux Juifs. Lucifer prétendait le faire connaître, pour porter le peuple à adorer le corps du prophète par des sacrifices, et à changer par là le culte de la loi en idolâtrie; et saint Michel empêchait que le sépulcre ne fût découvert. Cette inimitié de Lucifer et de ses démons est aussi ancienne que leur désobéissance; elle est aussi cruelle, aussi implacable que ce dragon a été superbe et l'est encore contre Dieu, depuis qu'il a connu dans le ciel que le Verbe éternel voulait prendre chair humaine et naître de cette femme qu'il vit revêtue du soleil (2);

 

(1) Jud., V, 9. — (2) Apoc., XII, 1.

 

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ce dont j'ai dit quelque chose dans la première partie. La haine que cet esprit orgueilleux a contre Dieu et coutre les hommes, vint de ce qu'il ne voulut point se soumettre aux conseils de la Sagesse éternelle. Et comme il ne peut l'exercer contre le Seigneur même, il l'assouvit contre les ouvrages de sa toute-puissance. Comme encore le démon, par sa nature angélique, s'attache obstinément, pour ne jamais lâcher prise , à ce que sa volonté a une fois déterminé; il ne saurait cesser de persécuter les hommes, quoiqu'il ne le fasse pas toujours par les mêmes moyens; il change de ruses, mais point d'intention; et sa haine, au contraire, s'est accrue et s'accroît de plus en plus par les faveurs que Dieu accorde aux justes et aux saints de son Église, et par les victoires que remporte sur lui la postérité de cette femme son ennemie, dont Dieu lui avait dit qu'il la persécuterait, mais qu'elle lui écraserait la tête (1).

280. Mais comme cet ennemi est un esprit intelligent, qui ne se lasse ni ne se fatigue dans ses opérations, il est si diligent à nous persécuter, qu'il commence ses poursuites dès l'instant que nous commençons notre existence dans le sein de nos mères, et les continue jusqu'à ce que l'âme soit séparée du corps, et ainsi nous expérimentons ce que dit job, que la vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle (2). Cette guerre ne consiste pas seulement en ce que nous sommes conçus dans le péché originel,

 

(1) Gen., III, 15. — (2) Job., VII, 1.

 

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et que nous sortons du sein de nos mères avec la concupiscence rebelle et avec les passions déréglées qui nous inclinent au mal; mais indépendamment de cette opposition, de cette rébellion dont nous portons toujours le principe en notre propre nature, le démon, pour nous combattre avec une plus grande fureur, se sert de toutes ses ruses et du pouvoir que nous lui donnons; il se sert aussi de nos sens, de nos puissances, de nos inclinations et de nos passions. Il tâche encore de se prévaloir de plusieurs autres causes naturelles, pour nous empêcher par leur moyen de recevoir la vie dans le sein de nos mères, afin de nous empêcher en même temps de recevoir le remède qui nous procure le salut éternel. Et s'il ne peut y réussir, il fait tous ses efforts pour nous pervertir et pour nous faire perdre la grâce, et emploie tous ses artifices dès l'instant de notre conception jusqu'à la dernière heure de notre vie, qui est celle qui termine aussi notre combat.

281. C'est ce qui arrive surtout à l'égard des enfants de l'Église : car aussitôt que les démons savent que le fait de la génération naturelle du corps humain se produit, ils observent en premier lieu l'intention des parents, s'ils sont en .état de péché ou en état de. grâce, s'ils ont abusé ou non des facultés génératrices; puis ils étudient leur complexion, car les pères et mères la communiquent ordinairement, à leurs enfants. Ils considèrent aussi les causes naturelles, non-seulement les particulières, mais encore les générales, qui concourent à la génération et à la

 

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formation des corps humains. Et joignant toutes ces données à leur longue expérience, ils tâchent de découvrir; autant qu'ils peuvent, la complexion ou les inclinations qu'aura le sujet engendré, tirant dès lors de grands pronostics pour l'avenir. Que s'ils sont favorables pour l'enfant, ils font tous leurs efforts pour empêcher qu'il ne vienne heureusement au monde, suscitant divers périls, ou de violentes tentations aux mères, afin qu'elles fassent des fausses couches dans les quarante ou quatre-vingts jours que tarde l'infusion de l'âme. Mais quand ils savent une fois que Dieu a créé et uni l'âme au corps, la rage de ces esprits rebelles est incroyable; et alors ils emploient toute leur malice pour empêcher la naissance de l'enfant, et qu'il né reçoive le baptême, s'il naît en un lieu où l'on ne puisse le lui donner incontinent. Pour cela ils tâchent par leurs tentations et suggestions de porter les mères à divers désordres et excès, à la mité desquels l'enfant naît avant terme ou meurt dans leur sein; car parmi les catholiques, et même parmi les hérétiques qui usent du baptême, les démons se contenteraient d'empêcher que leurs enfants ne le reçussent; afin qu'ils ne fussent pas justifiés, et qu'ils allassent aux limbes, où ils ne verraient pas Dieu; mais parmi les infidèles et les idolâtres, ils n'y prennent pas tant de soins, parce qu'ils sont assurés de la damnation des enfants et de celle de leurs parents.

282. Le Très-Haut a garanti aux hommes de diverses manières sa protection pour les défendra

 

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contre cette méchanceté du dragon. La manière commune est celle de sa providence générale, par laquelle il gouverne les causes naturelles, afin qu'elles aient leurs effets au moment convenable, sans que la puissance des démons puisse les arrêter ou les pervertir en ces mêmes effets : car pour cela le Seigneur leur limite le pouvoir par lequel ils bouleverseraient le monde , s'il le laissait à la disposition de leur malice implacable. biais c'est ce que la bonté du Créateur ne permet pas; il ne veut pas abandonner ses ouvrages ni le gouvernement des choses inférieures, et encore moins celui des hommes, à ses ennemis irréconciliables, qui ne remplissent dans l'univers que le rôle de vils bourreaux dans une société bien organisée , et même en cela ils ne font que ce qui leur est ordonné et permis, Et si les hommes dépravés n'avaient aucune intelligence avec ces ennemis, accueillant leurs mensonges et commettant des fautes dignes de châtiment, on verrait, suivant l'ordre établi dans toute la nature, les causes communes et particulières produire leurs effets propres, et il n'arriverait point parmi les fidèles tant de malheurs de tout genre, de mauvaises récoltes, des maladies, des morts subites, et tant de maux que le démon a inventés. Tout cela ne doit être attribué, ainsi que tant d'accidents fâcheux en la naissance des enfants qui naissent tout contrefaits, qu'aux désordres et aux péchés des hommes; car nous donnons nous-mêmes des armes su démon pour nous combattre, et nous méritons d'être châtiés par sa malice, puisque nous nous y livrons.

 

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283. Outre cette providence générale, nous avons la protection particulière des saints anges, à qui, suivant l'expression de David (1), le Très-Haut a ordonné de nous porter dans leurs mains, de peur que nous ne tombions dans les piéges du démon, et le Roi-Prophète dit dans un autre endroit (2) que le Seigneur nous enverra son ange qui campera près de nous pour nous défendre et nous délivrera des périls. Cette protection commence aussi, comme la persécution, dès le sein de notre mère où nous recevons l'être humain, et dure jusqu'au moment auquel notre âme comparaîtra devant le tribunal de Dieu, pour être traitée selon qu'elle l'aura mérité. Dès l'instant que l'enfant a été conçu dans le sein de sa mère, le Seigneur ordonne aux anges de garder et l'enfant et la mère. Plus tard, au temps marqué, il lui assigne un ange particulier pour sa garde , comme je l'ai expliqué dans la première partie. Mais dès la génération, les anges ont de grandes disputes. avec les démons pour défendre les enfants qu'ils prennent sous leur protection. Les démons allèguent qu'ils ont juridiction sur eux, parce qu'ils sont conçus dans le péché, enfants de malédiction, indignes de la grâce et des faveurs divines, et esclaves des mêmes démons. Les anges les défendent, alléguant qu'ils sont conçus selon l'ordre des causes naturelles, sur lesquelles l’enfer n'a aucune autorité; et que, s'ils ont le péché originel, ils le contractent avec la nature

 

(1) Ps. XC, 12. — (2) Ps. XXXIII, 7.

 

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même, par la faute de leurs premiers parents, et non parleur propre volonté ; que, malgré le péché, Dieu les crée, afin qu'ils le connaissent, le louent et le servent, et qu'en vertu de la Passion et des mérites de Jésus-Christ, ils puissent mériter la gloire; que ces fins ne doivent point être empêchées par la seule volonté des démons.

284. Ces ennemis allèguent aussi que, dans la génération des enfanta, les parents n'ont pas eu la droite intention ni la fin qu'ils devaient avoir, et qu'ils ont péché par l'abus des facultés génératrices. Ce droit est le plus fort que puissent alléguer les démons contre les enfants dans le sein de leur mère ; car il est certain que les péchés de leurs parents éloignent beaucoup d'eux la protection divine, ou méritent que la génération Boit empêchée. Cela arrive souvent, et parfois, même après la conception, les enfants périssent avant que de naître; mais communément les anges les gardent. Et si ce sont des enfants légitimes, ils allèguent que leurs parents ont reçu le sacrement et la bénédiction de l'Église; et s'ils ont quelques vertus, si, par exemple ils sont charitables envers les pauvres, s’ils sont pieux et dévots, s'ils pratiquent quelques bonnes oeuvres, les anges s'en servent comme d'armes contre les démons, pour défendre ceux- qui leur ont été recommandés. A l'égard des enfants qui ne sont pas légitimes, les disputes sont plus grandes, parce que l'ennemi a plus de juridiction sur une génération en laquelle Dieu est si offensé; et que les parents méritent avec justice un châtiment rigoureux : ainsi Dieu

 

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manifeste beaucoup plus sa miséricorde libérale en défendant et conservant les enfants illégitimes. Les saints anges s'en prévalent, tout en alléguant, comme je l'ai dit plus haut, le caractère des effets naturels. Lorsque les parents n'ont personnellement aucun mérite ni aucune vertu , quand ils n'ont que des péchés et des vices, alors les anges allèguent encore en faveur des enfants les mérites qui se trouvent en leurs ancêtres ou en leurs frères, et les prières de leurs amis et de ceux à qui ils ont été recommandés, disant qu'ils ne sont nullement responsables des désordres et des excès de leurs parents. Ils allèguent aussi que ces enfants peuvent par la vie parvenir à de grandes vertus et à une sainteté éminente, et que le démon n'a aucun droit pour empêcher celui qu'ils ont d'arriver à connaître et à aimer leur créateur. Dieu révèle quelquefois aux anges que les enfanta sont choisis pour faire quelque chose de grand an service de l'Église, et alors leur défense est très-vigilante et très-puissante; mais aussi les démons augmentent leur fureur et leur persécution par les conjectures qu'ils tirent de la sollicitude des anges.

285. Toutes ces disputes et celles que nous rapporterons dans la suite sont spirituelles, comme le sont les anges et les démons, et les armes avec lesquelles les anges et le Seigneur même combattent, sont également spirituelles. Mais les plus offensives contre les esprits malins sont les vérités des mystères de la Divinité, de la très-sainte Trinité, de notre Sauveur Jésus-Christ, de l'union hypostatique, de la rédemption ;

 

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de l'amour immense avec lequel il nous aime et comme Dieu et comme homme, et nous procure le salut éternel ; puis, la sainteté et la pureté de l'auguste Marie, ses mystères et ses mérites. Les démons perçoivent de nouvelles notions de tous ces mystères, afin qu'ils les connaissent et qu'ils les considèrent; et les saints anges ou Dieu même les forcent à cette perception. Alors il arrive ce que dit saint Jacques, que les démons croient les vérités divines, et qu'ils en tremblent (1) : car ces vérités tes accablent et les tourmentent de telle sorte, que pour en détourner la voie ils se précipitent dans l'abîme et demandent que Dieu leur ôte ces notions qu'ils reçoivent, comme de l'union hypostatique et des autres vérités, parce qu'elles les tourmentent plus que le feu qui les dévore, à cause de la grande horreur qu'ils ont pour les mystères de Jésus-Christ. C'est pour cette raison que les anges redisent souvent dans ces combats : Qui, est semblable à Dieu? Qui est semblable à Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, qui est mort pour le genre humain ? Qui est semblable à la très- pure Marie notre Reine, qui fut exempte de tout péché, et qui a donné dans son sein la chair et la forme humaine au Verbe éternel, étant vierge et demeurant toujours vierge?

286. Les démons continuent leur persécution, et les anges leur défense, après la naissance des enfants. C'est alors que te dragon redouble sa fureur contre les enfants qui peuvent recevoir le baptême, faisant tous

 

(1) Jacob., II, 19.

 

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ses efforts pour l'empêcher; et c'est aussi alors que la faiblesse de l'enfant crie vers le Seigneur ce que dit Ezéchias : Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi (1). Cet appel su Seigneur, il semble que les anges le fassent au nom des enfants, lorsqu'ils les gardent avec une sollicitude si vigilante dès qu'ils sont sortis du sein de leur mère, lorsqu'ils ne peuvent eux-mêmes se défendre, et que tous les soins de ceux qui les élèvent ne sauraient prévenir tant de périls qui les environnent dans un âge si tendre. Mais les saints anges suppléent souvent à cette impuissance; car ils les gardent et les défendent quand ils dorment et quand ils se trouvent seuls en d'autres occasions, dans lesquelles un grand nombre d'enfants périraient si leurs anges ne les protégeaient. Ceux qui reçoivent le saint baptême et la confirmation ont en ces sacrements une puissante défense contre l'enfer, à cause du caractère d'enfants de l'Église qu'ils leur donnent; par la justification qui les régénère et les fait enfants de Dieu et les héritiers de sa gloire, par les vertus de foi, d'espérance et de charité, et par les autres qui nous ornent et qui nous fortifient pour faire le bien ; par la participation aux autres sacrements et aux suffrages de l'Église, dans lesquels les mérites de Jésus-Christ et de ses saints nous sont appliqués; et par d'autres grands bienfaits que tous les fidèles confessent. Que si nous nous en prévalions, nous vaincrions le démon par ces armes, et il n'aurait

 

(1) Isa., XXXVIII, 14.

 

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rien à prétendre contre aucun des enfanta de la sainte Église.

287. Mais, hélas l 'combien petit est le nombre de ceux qui, étant arrivés à l'usage de la raison, ne perdent pas incontinent la grâce du baptême, et ne se mettent point du parti du démon contre leur Dieu! C'est alors, semble-t-il, que le Seigneur devrait avec justice nous abandonner, et nous refuser la protection de sa Providence et de ses saints anges. Il ne le fait pourtant pas : au contraire, quand nous commençons à nous rendre indignes de sa divine protection, il l'augmente avec une plus grande clémence, pour manifester en nous les richesses de son infinie bonté. On ne saurait exprimer combien grande est la malice avec laquelle les démons tâchent de pervertir les hommes, et de les faire tomber dans quelque péché aussitôt qu'ils ont l'usage de la raison. Ils s'y prennent de loin, et s'efforcent de les accoutumer dès leur enfance à toute sorte d'actions vicieuses, en leur faisant entendre et voir des choses qui portent su mal, même chez leurs parents, chez ceux qui les élèvent, et dans les compagnies où se trouvent des personnes plus âgées et plus vicieuses, et en déterminant les parents à négliger les précautions nécessaires pour préserver dans leurs tendres années leurs enfants. du danger des mauvaises impressions. Car à cette époque on imprime en eux comme sur une cire molle tout ce qui frappe leurs sens, et c'est par là que le démon meut leurs inclinations et leurs passions; et ordinairement les hommes eux-mêmes

 

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suivent dans leur conduite leurs inclinations et leurs passions, à moins d'être soutenus par un secours particulier. Il en résulte que, parvenus à l'usage de la raison, les adolescents les suivent aussi, et se laissent entraîner par les choses sensibles et délectables dont les images remplissent leur imagination. Et quand le démon les a fait tomber dans quelque péché, il prend incontinent possession de leur âme, et acquiert un nouveau droit sur eux pour les attirer à d'autres, comme il arrive trop souvent, au grand malheur de tant de personnes.

288. Les soins que prennent les saints anges d'écarter de nous tous ces dangers et de nous défendre du démon, ne sont pas moins grands. Ils envoient souvent aux pères et mères des inspirations saintes qui les excitent à veiller à l'éducation de leurs enfants, à les instruire en la loi de Dieu, à les former à la pratique des oeuvres chrétiennes et de quelques dévotions, à les éloigner des occasions du mal, enfin à les accoutumer à l'exercice des vertus. lis envoient aussi de saintes inspirations aux enfants à mesure qu'ils avancent en âge, ou selon la connaissance que leur donne le Seigneur de ce qu'il veut opérer en leur âme. Ils ont de grandes disputes avec les démons touchant cette défense : car ces malins esprits allèguent contre les enfants tous les péchés des parents et les actes répréhensibles des enfants eux-mêmes; lors même que ces actes ne les rendent pas criminels, les démons disent qu'ils ont leur oeuvre à eux , et qu'ils ont droit de la continuer dans telle âme. Que si

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les enfants étant arrivés à l'usage de raison commencent à pécher, la résistance que font les' démons pour empêcher les anges de les tirer du péché est plus forte. Alors les anges allèguent les vertus de leurs parents et de leurs ancêtres, et les bonnes actions des mêmes enfants. N'eussent-ils fait que prononcer le nom de Jésus ou celui de Marie lorsqu'on leur apprend à L'articuler, ils l'allèguent pour les défendre, disant qu'ils ont commencé à honorer le saint nom du Seigneur et celui de sa Mère; et s'ils ont d'autres dévotions, s'ils savent et récitent les prières chrétiennes, les saints anges s'en servent encore et se prévalent de tout cela comme d'armes propres à l'homme pour le défendre du démon; car, par chaque bonne oeuvre que nous faisons, nous lui ôtons quelque chose du droit qu'il a acquis sur nous par le péché originel, et surtout par les péchés actuels.

289. Quand l'homme est parvenu à l'usage de la raison, c'est alors que le combat entre les anges et les démons augmente; car, dès l'instant que nous avons commis quelque péché, le dragon infernal redouble sa fureur pour nous faire perdre la vie avant que nous ayons fait pénitence, afin que nous nous damnions. Et pour nous précipiter en d'autres nouveaux crimes, il sème de piéges toutes les voies que l'on a à parcourir dans chaque état, sans en excepter aucun, ne mettant pas néanmoins en tous les mêmes dangers. Que si les hommes connaissaient ce, secret tel qu'il est en réalité, et s'ils voyaient les embûches que le démon leur dresse par leur propre

 

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faute, ils marcheraient tous eu tremblant; plusieurs quitteraient ou n'embrasseraient point leur état; et d'autres abandonneraient les fonctions et les charges qu'ils ont recherchées avec ambition. Mais, ignorant les périls oh ils sont, ils vivent dans une fausse et trompeuse sécurité, parce qu'ils ne sont touchés que de ce qui frappe leurs sens; ainsi ils ne craignent point les précipices que le démon leur creuse pour leur funeste ruine. C'est pourquoi il y à tant d'insensés, et si peu de véritables sages; il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus ; les vicieux et les pécheurs sont sans nombre, et tes vertueux et les parfaits sont fort rares. A mesure que les hommes multiplient leurs péchés, le démon acquiert des actes effectifs de possession en leur drue; et s'il ne peut ôter la vie à ceux qui sont ses esclaves, il les traite du moins comme de vils serviteurs; alléguant qu'ils sont tous les jours d'autant plus à lui, qu'ils veulent bien eux-mêmes lui appartenir, et qu'il n'est pas juste de les lui enlever, ni de leur donner du secours, puisqu'ils n'en profitent point; ni de leur appliquer les mérites de Jésus-Christ, puisqu'ils les méprisent; ni l'intercession des saints, puisqu'ils les oublient.

290. Tels sont, entre autres titres qu'il n'est pas possible de rapporter ici, ceux que le démon fait valoir pour raccourcir le temps de la pénitence à ceux qui se livrent à lui par leurs péchés. Que s'il ne peut y réussir, il tâche de les détourner des voies par lesquelles ils peuvent arriver à la justification ;

 

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et en cela il réussit souvent. Toutefois jamais une âme n'est privée de la protection divine et de la défense des saints anges, qui nous délivrent à chaque instant du péril de la mort; ce qui est si certain, qu'à peine se trouvera-t-il un seul homme qui ne l'ait pu éprouver dans le cours de sa vie. Ils ne cessent de nous envoyer des inspirations, des impressions, et se servent de tous les moyens convenables pour nous avertir des malheurs dont nous sommes menacés. Ils nous défendent même de la rage des démons, et allèguent contre eux, pour notre défense, tout ce que l'entendement d'un ange et d'un compréhenseur peut découvrir en tout ce sur quoi leur très-ardente charité et leur pouvoir s'étendent. Et tout cela est très-souvent nécessaire à l'égard de plusieurs âmes qui se sont livrées à la juridiction du démon, et qui n'usent de leur liberté et de leurs facultés que pour se mettre sous son empire tyrannique. Je ne parle point ici des infidèles, des idolâtres et des hérétiques; car, quoique les anges gardiens les défendent et leur donnent de bonnes inspirations, et les excitent quelquefois à faire de bonnes actions morales qu'ils allèguent ensuite à leur défense , ce qu'ils font néanmoins le plus souvent en leur faveur, c'est de les garantir des périls de mort, afin que Dieu ait sa cause plus justifiée, leur ayant donné tant de temps pour se convertir, et ils tâchent aussi d'empêcher qu'ils ne commettent toutes les fautes dans lesquelles les démons voudraient les entraîner; car la charité des saints anges s'applique à leur épargner du moins les

 

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peines plus grandes que la malice du démon travaille à leur attirer en l'autre monde.

291. C'est dans le corps mystique de l'Église que la lutte entre les anges et les démons est la plus vive, selon les, différents états des âmes. Ina esprits célestes défendent généralement tous les enfants de l'Église avec les armes pour ainsi dire communes, qu'ils but reçues dans le saint baptême; ils se servent du caractère de la grâce, des vertus, des bonnes oeuvres , des mérites, s'ils en ont acquis quelques-uns, des dévotions qu'ils ont envers les saints, des prières des justes qui intercèdent pour eux, et des bons mouvements qu'ils ont eus pendant toute leur vie. Cette défense est très-puissante pour les justes : car, comme ils sont dans la grâce et dans l'amitié de Dieu, les anges ont un plus grand droit contre les démons, et par là ils les éloignent et leur représentent les âmes justes et saintes comme formidables à tout l'enfer; et à cause de ce seul privilège on devrait estimer la grâce au-dessus de tout ce qui est créé. Il y a d'autres âmes tièdes et imparfaites qui tombent dans le péché et qui se relèvent quelquefois; les démons allèguent contre celles-ci un plus grand droit pour user de leur cruauté envers elles. Mais les saints anges ne laissent pas que de les défendre et de faire tous leurs efforts pour empêcher que le roseau cassé, comme dit Isaïe, ne soit brisé tout à fait; que la mèche qui fume encore ne soit éteinte (1).

 

(1) Isa., XLII, 3.

 

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292. Il se trouve d'autres âmes si malheureuses et si dépravées, qu'après avoir perdu la grâce du baptême, elles n'ont fait aucune bonne oeuvre dans toute leur vie; ou si quelquefois elles se relèvent du péché, elles s'y rejettent si résolument, qu'il semble qu'elles aient arrêté leurs comptes avec Dieu, agissant comme sans espérance d'une autre vie, sans crainte de l'enfer et sans la moindre horreur d'aucun péché. Dans ces âmes, la grâce n'a aucune action vitale et ne saurait produire aucun mouvement de véritable vertu; aussi les saints anges ne trouvent-ils rien de bon à alléguer pour leur défense. Les démons crient alors: Celles-ci du moins nous appartiennent en toutes les manières et sont soumises à notre empire, la grâce n'ayant point de part en elles. Ces esprits malins représentent aux anges tous les péchés, toutes les méchancetés et tous les vices de ces âmes qui servent volontairement de si cruels maîtres. On ne saurait croire ni exprimer ce qui se passe à leur égard entre les démons et les anges; car les ennemis s'opposent avec une extrême fureur à ce qu'on leur,donne aucune bonne inspiration et aucun secours. Mais comme ils ne peuvent en cela l'emporter sur la puissance divine, ils font les derniers efforts et se servent de tous leurs artifices, afin qu'au moins elles ne reçoivent point ce secours et qu'elles ne fassent aucun cas de la vocation du ciel. Et il arrive souvent en ces âmes une chose fort remarquable, c'est que, toutes les fois que Dieu leur communique par lui-même on par le moyen de ses anges quelque sainte inspiration ou quelque bon mouvement,

 

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il faut premièrement chasser les démons et les éloigner, afin qu'elles y donnent leur attention et que ces oiseaux de rapine ne viennent aussitôt détruire cette bonne semence (1). Les anges font ordinairement cette défense par les paroles que j'ai déjà citées : Qui est semblable à Dieu, qui habite les lieux les plus élevés? Qui est semblable à Jésus-Christ, qui est à la droite du Père éternel? Et qui est semblable à la très-pure Marie? Ils se servent aussi d'autres paroles semblables qui mettent les démons en fuite, et alors ils se précipitent quelquefois dans l'abîme; mais comme leur rage reste toujours la même, ils reviennent bientôt ait combat.

293. Les ennemis emploient aussi toute leur malice pour porter les hommes à multiplier leurs péchés, afin que la mesure de leurs iniquités soit bientôt comblée, et que, le temps de la pénitence leur manquant avec la vie (2), ils puissent les précipiter dans leurs tourments. Mais, si les saints anges qui se réjouissent de la conversion du pécheur, ne peuvent pas la lui procurer malgré lui, ils s'efforcent autant qu'ils peuvent de détourner les enfants de. l'Église de leurs désordres, en les éloignant d'une infinité d'occasions de pécher, ou, quand ils s'y trouvent engagés, de les décider à pécher moins. Et lorsque, par toua ces charitables soins et par mille autres que les mortels ignorent, ils ne peuvent ramener tant d'âmes qu'ils connaissent être dans le péché, ils se prévalent

 

(1) Luc., VIII, 12. — (2) Galat., VI, 10.

 

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de l'intercession de l'auguste Marie, et la prient de s'interposer comme médiatrice auprès du Seigneur, et de se charger de confondre les démons. Et pour que les pécheurs aient en quelque sorte un certain droit à sa miséricordieuse pitié, les anges pressent leur âme d'avoir quelque dévotion particulière envers cette grande Dame, et de lui rendre quelque service qu'ils puissent faire valoir. Il est vrai sans doute que toutes les bonnes oeuvres que l'on fait en état de péché mortel sont mortes et comme des armes impuissantes contre le démon; néanmoins elles ont toujours quelque convenance (quoique éloignée) à cause de la sainteté de leurs objets et de leurs bonnes fins; et avec elles le pécheur est moins mal disposé que sans elles. De sorte que ces oeuvres, présentées par les anges et surtout par la très-pure Marie, ont une espèce de vie ou de ressemblance à la vie aux yeux du Seigneur, qui les regarde alors autrement que dans le pécheur, et quoiqu'elles ne puissent pas le porter à le favoriser, il le fait à cause de ceux qui le prient.

294. C'est ainsi qu'une infinité d'âmes sortent du péché et des griffes de Satan, la très-pure Marie venant à leur secours quand la défense des anges ne suffit pas; car il y a un très-grand nombre d'âmes qui sont réduites à un état si déplorable, qu'elles ont besoin d'un bras aussi puissant que celui de cette grande Reine. C'est pour cette raison que les démons sont si tourmentés de leur propre fureur quand ils savent que quelque pécheur se souvient de la bienheureuse Vierge ou qu'il l'invoque ; car ils connaissent

 

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la tendre compassion avec laquelle elle les accueille; ils savent que, si elle sollicite pour eux, elle gagne la cause, et qu'alors il ne leur reste aucune espérance ni même aucune force pour lui résister; mais qu'ils se trouvent aussitôt vaincus. Il arrive souvent que, quand Dieu veut opérer une conversion particulière, cette auguste Reine ordonne avec empire aux démons de s'éloigner de cette âme et d'aller dans l'abîme ou ils vont toujours à sa voix. D'autres fois, sans qu'elle leur fasse ce commandement, Dieu frappe leur intelligence de l'idée des mystères de sa Mère, de la puissance et de la sainteté dont elle est douée, et devant ces nouvelles notions ils prennent la fuite, ils tombent atterrés et vaincus , incapables de détourner les âmes de répondre et de coopérer à la grâce que cette charitable Dame leur a obtenue de son très-saint Fils.

            295. Mais, quoique l'intercession de cette grande Reine soit si efficace et son pouvoir si formidable aux démons, quoique le Très-Haut ne fasse aucune faveur à l'Église et aux âmes qu'elle n'y contribue par ses prières, il arrive en beaucoup de rencontres que l’humanité du Verbe incarné combat elle-même pour nous, et nous défend contre les attaques de Lucifer et de ses ministres d'iniquité, se déclarant avec sa Mère en notre faveur et vainquant les démons : tant est grand l'amour que cet adorable Seigneur a pour les âmes, et tant est ardent le zèle avec lequel il s'occupe de leur salut éternel ! Et cela n'arrive pas seulement quand les âmes sont justifiées par le moyen

 

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des sacrements; car alors les ennemis sentent contré eux la vertu de Jésus-Christ et de ses mérites d'une manière plus immédiate ; mais en d'antres conversions merveilleuses le Seigneur envoie à ces esprits rebelles des espèces particulières, par lesquelles il les ébat et les confond, leur représentant quelques-uns de ses mystères, comme on l'a remarqué plus haut. C'est de cette manière que s'opéra la conversion de saint Paul, celle de la Madeleine et de plusieurs autres saints; et la même chose a lieu quand il faut garantir quelque royaume catholique ou l'Église des trahisons et des méchancetés que l'enfer invente pour les détruire. Pour des événements semblables, non-seulement la très-sainte Humanité , mais aussi la Divinité infinie, avec la puissance qui est attribuée an Père éternel; se déclare immédiatement centre tous les démons en la manière que nous venons de dire, leur donnant une nouvelle connaissance et de nouvelles espèces des mystères et de la toute-puissance qui doit les opprimer, les vaincre et leur enlever la prise qu'ils ont faite, ou qu'ils entreprennent de faire.

296. Quand le très-Haut oppose ces moyens si puissants au dragon infernal, tout ce royaume de confusion est troublé pendant plusieurs jours jusqu'au fond dé ses abîmes, la terreur s'y répand, on n'y entend que des hurlements effroyables, et les démons ne peuvent s'arracher à ce lieu d'horreur, jusqu'à ce que le Seigneur leur permette d'en sortir pour venir sur la terre. Mais lorsqu'ils savent qu'ils

 

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ont cette permission, ils se remettent à persécuter les dures avec leur première fureur. Et quoiqu'il semble que ce soit une chose qui ne s'accorde point avec leur orgueil, de recommencer le combat contre celui qui les a vaincus, néanmoins l'envie qu'ils ont contre les hommes, de ce qu'ils peuvent arriver à la jouissance de Dieu, et la fureur avec laquelle ils désirent les priver de ce bonheur, l'emportent chez les démons sur la honte de la défaite, et les déterminent à nous persécuter jusqu'à la fin de notre vie. Que si les péchés des hommes n'avaient pas offensé d'une manière si excessive la divine miséricorde, il m'a été découvert que Dieu userait maintes fois de sa puissance infinie pour défendre bien des rimes, même par une intervention miraculeuse. Il en userait surtout en faveur du corps mystique de l'Église, et de certains royaumes catholiques, en déjouant les complots que trame l'enfer pour perdre la chrétienté, comme nous le voyons de nos propres yeux dans ces siècles malheureux , où nous ne méritons point que la puissance divine nous défende; car nous irritons tous communément la justice du Seigneur, et le monde s'est allié avec l'enfer, à la tyrannie duquel Dieu permet qu'il se soumette, parce que les hommes s'obstinent de. plus en plus dans leur déplorable. aveuglement.

297. Cette protection du Très-Haut dont nous venons de parler éclata en la conversion de saint Paul; car il le choisit dès le sein de sa mère, comme le dit le &tint lui-même (1), le destinant en son entendement

 

(1) Galat., I, 15.

 

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divin à être son apôtre et un vase d'élection. Jusqu'à la persécution de l'Église, sa vie se passa au milieu de divers événements sur la portée desquels le démon prit le change, comme il lui arrive souvent à l'égard d'un grand nombre d'âmes; mais cet ennemi l'observa dès sa conception, il sonda son caractère et se préoccupa du soin avec lequel les anges le défendaient et le gardaient. Leur sollicitude excita sa haine et lui fit chercher les moyens de le faire périr dans ses premières années. Ce dessein ne lui ayant pas réussi, il tâcha, su contraire, de lui conserver la vie quand il le vit persécuter l'Église, comme je l'ai rapporté plus haut. Quand ensuite les anges essayèrent en vain de faire revenir Saul de cette erreur, par laquelle il s'était si volontairement livré aux démons, notre puissante Reine accourut à son secours, regardant cette cause comme la sienne propre; grâce à elle, Jésus-Christ employa sa vertu divine, et le Père éternel, à son tour, l'arracha de sa main puissante des griffes du dragon; c'est ainsi qu'il fut confondu et précipité à l'instant dans l'abîme par la présence de Jésus-Christ, avec tous les démons qui accompagnaient Saul sur la route de Damas.

298. Lucifer et ses suppôts sentirent dans cette occasion la force invincible de la toute-puissance divine; ils en furent tellement accablés et terrifiés, que, pendant plusieurs jours, ils restèrent immobiles su fond des cavernes infernales. Mais aussitôt que le Seigneur leur eut ôté de l'intelligence les espèces qu'il leur avait données pour les confondre, ils ne respirèrent

 

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plus que la vengeance. Et Lucifer ayant convoqué les autres démons, leur adressa ces paroles Comment est-il possible que j'apaise ma fureur à la vue de tant d'outrages que je reçois chaque jour de ce Verbe incarné, et de cette femme qui l'a conçu et enfanté, s'étant fait homme dans son sein? Où est maintenant ma force? est ma puissance ? est ma fureur? sont les triomphes que j'ai remportés sur les hommes, depuis que sans raison Dieu m'a précipité des cieux dans cet abîme? Il semble, mes amis, que le Tout-Puissant veuille fermer les portes de ces enfers et ouvrir celles du ciel, de sorte que par là notre empire sera détruit , et je verrai mes projeta s'évanouir, moi qui brille du désir d'entraîner dans ces tourments le reste des hommes. Si Dieu fait tant de merveilles en leur faveur, après les avoir rachetés par sa mort; s'il leur témoigne tant d'amour; s'il les attire à son amitié avec tant de force et de prodiges, ils se laisseront sans doute gagner par un si grand amour et par de pareils bienfaits, fussent-ils aussi insensibles que les bêtes féroces, et eussent-ils un coeur aussi dur que le diamant. Ils l'aimeront et le suivront tous, sinon ils sont plus rebelles et plus obstinés que nous. Quelle âme sera assez stupide pour ne pas se montrer reconnaissante envers ce Dieu-Homme, qui lui procure sa propre gloire avec tant de tendresse? Saul était notre ami, l'instrument de mes desseins, soumis à ma volonté et à mon empire, ennemi du Crucifié, et je lui réservais les tourments les plus cruels dans cet enfer. Pourtant il me l'a arraché

 

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des mains lorsque je m'y attendais le moins, et de son bras fort et puissant il a élevé un petit homme terrestre à une grâce et à des faveurs si sublimes, que nous-mêmes ses ennemis nous ne pouvons nous défendre d'une espèce d'admiration. Qu'est-ce qu'a fait Saul pour acquérir un bonheur si extraordinaire? N'était-il pas à mon service, exécutant mes ordres et bravant Dieu lui-même? Or, s'il a été si généreux envers lui, que ne sera-t-il pas envers de moindres pécheurs! Quand même il ne les convertirait pas avec d'aussi grandes merveilles, il les appellera et les attirera à lui par le baptême et par les autres sacrements, au moyen desquels il y en a tant qui sont justifiés chaque jour. Cet exemple si rare suffira pour qu'il attire le monde entier, tandis que pour détruire l'Église je prétendais me servir de ce Saul qui la défendra maintenant avec un intrépide courage. Faut-il que je voie la vile nature humaine élevée à la félicité et à la grâce que j'ai perdues, et quelle entre dans les cieux d'où j'ai été chassé? Cela me tourmente plus dans ma propre fureur que le feu qui me brille. J'enrage de ne pouvoir m'anéantir. Pourquoi Dieu ne le fait-il pas, et me condamne-t-il à un pareil supplice? Mais puisqu'il en est ainsi, dites-moi, mes sujets, que ferons-nous contre ce Dieu si puissant? Nous ne pouvons rien contre lui, mais nous pouvons nous en venger sur les hommes qu'il aime tant, puisqu'en cela nous bravons sa volonté. Et comme ma grandeur est plus que jamais irritée contre cette femme notre ennemie, qui lui a donné l'être humain, je veux de nouveau

 

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essayer de la détruire et de me venger de l'injure qu'elle nous a faits en nous ôtant Saul et en nous chassant dans cet enfer. Je ne serai point satisfait que je ne l'aie vaincue. Je jure donc de tourner contre elle tous les artifices que j'ai inventés contre Dieu et contre les hommes, depuis que j'ai été précipité dans cet abîme. Suivez-moi tous, pour m'aider dans cette entreprise et pour exécuter ma volonté. »

299. Ce fut là le discours de Lucifer; quelques démons répondirent en ces termes : « Notre chef, nous sommes prêts à vous obéir, sachant combien cette femme notre ennemie nous opprime et nous tourmente; mais nous avons sujet de craindre qu'elle seule elle ne nous résiste, et ne se joue de toutes nos mesures et de toutes nos tentations; car nous avons vu en d'autres circonstances combien elle nous est supérieure en force. Ce qui la touchera le plus sensiblement, ce sera que nous entreprenions quelque chose contre les imitateurs de son Fils, parce qu'elle les aime comme une mère et en prend le plus grand soin. Il faut donc que nous persécutions en même temps les fidèles, puisque nous avons de notre côté tous les Juifs incrédules, qui sont irrités contre cette nouvelle Église du Crucifié; et, avec le concours des pontifes et des pharisiens, nous obtiendrons sur ces fidèles tous les avantages que nous souhaitons, et ensuite vous tournerez toute votre fureur contre cette femme. » Lucifer approuva ce conseil, et témoigna en savoir bon gré à ceux qui l'avaient proposé; de sorte qu'ils résolurent de venir détruire l'Église par l'entremise

 

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de nouveaux agents, comme ils l'avaient entrepris par celle de Saul. De cette résolution résultèrent les conséquences que je rapporterai plus loin, et le combat que la bienheureuse Marie soutint contre le dragon et ses démons, remportant sur eux, pour la sainte Église, les grandes victoires dont j'ai dit, au chapitre sixième de la première partie, que je réservais le récit pour cet endroit.

 

Instruction que la grande Reine des anges m'a donnée.

 

300. Ma fille, vous ne parviendrez jamais à faire entièrement comprendre dans la vie mortelle par vos humaines paroles l'envie que Lucifer et ses démons ont contre les hommes, ni la malice, les ruses, la perfidie et la fureur avec lesquelles ils les persécutent pour les faire tomber dans le péché, et ensuite dans les peines éternelles. Ils tâchent d'empêcher toutes les bonnes oeuvres qu'ils peuvent faire, et s'ils en font quelques-unes, ils les calomnient et travaillent à en dénaturer le caractère, à en détruire les effets. Quant aux oeuvres mauvaises, ils prétendent introduire dans les dînes toutes celles que leur malice peut inventer. La protection divine est admirable contre cette extrême méchanceté, mais les mortels n'y coopèrent pas de leur côté. C'est pour cette raison que

 

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l'Apôtre les exhorte à marcher prudemment parmi les piéges que-les démons leur tendent, et à vivre non comme des insensés, mais comme des hommes sages, et de racheter le temps, parce que les jours de la vie d'ici-bas sont mauvais et remplis de périls (1). Et il leur dit, dans un autre endroit, d'être fermes et inébranlables pour abonder en toutes sortes de bonnes oeuvres, et d'être assurés que le Seigneur ne laissera point leur travail sans. récompense (2). Lucifer connaît cette vérité et il la craint, c'est pourquoi il emploie toute sa malice pour décourager les âmes ; quand elles ont commis quelque péché, afin de les dégoûter des bonnes oeuvres, et de leur ôter les armes avec lesquelles les saints anges les défendent et font la guerre aux démons. Et quoique ces oeuvres dans le pécheur ne soient point animées de la charité, et n'aient point cette vie de la grâce qui fait mériter la gloire, elles sont néanmoins d'une grande utilité pour celui qui les fait. Et il arrive quelquefois que, quand il s'accoutume à les faire, la divine miséricorde condescend à lui donner des secours plus efficaces pour faire ces mêmes oeuvres avec plus de plénitude et de ferveur, avec une plus vive douleur de ses péchés et une véritable charité, par lesquelles il obtient la justification.

301. Quand le pécheur fait une bonne action, nous qui sommes dans la gloire, nous prenons de là quelque motif pour le défendre de ses ennemis, et pour prier

 

(1) Ephes., V, 15 et 16. — (2) II Cor., XV, 58.

 

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la miséricorde divine de le regarder et de le tirer du péché. Les bienheureux sont aussi bien aises que les mortels les invoquent avec ferveur dans leurs périls et dans leurs besoins, et qu'ils aient envers eux une tendre dévotion. Que si les saints dans la gloire sont si portés par .la grande charité qu'ils ont à secourir les hommes dans les dangers qui les environnent, et dans les persécutions du démon qu'ils connaissent, vous ne devez pas, ma très-chère fille, être étonnée de ma compassion pour les pécheurs qui m'invoquent et qui ont recours à ma clémence pour leur salut; car je le leur souhaite infiniment plus qu'ils ne le désirent eux-mêmes. On ne saurait compter ceux que j'ai délivrés de la fureur du dragon infernal pour avoir eu une certaine dévotion envers moi, n'eût-elle abouti qu'à réciter un Ave Maria, ou à prononcer une seule parole en mon honneur et pour m'invoquer. Ma charité envers eux est si grande, que, sils avaient recours à moi à temps et avec sincérité, il n'en périrait aucun. Mais les pécheurs et les réprouvés ne le font pas , parce qu'ils ne s'inquiètent pas des blessures spirituelles du péché, comme n'étant pas sensibles au corps; et plus elles sont réitérées, moins elles causent de douleur, car le second péché est une blessure faite à un corps mort, qui ne saurait ni craindre, ni prévoir, ni sentir le coup qu'il reçoit.

302. De cette funeste insensibilité provient chez les hommes l'oubli de leur damnation éternelle, et cher. les démons l'ardeur avec laquelle ils les y poussent. Et sans que les infortunés sachent sur quoi ils

 

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fondent leur fausse sécurité, ils demeurent tranquilles dans leur propre mal, lorsqu'ils devraient en redouter les suites et méditer sur la mort éternelle qui les menace de fort près, ou lorsqu'ils devraient au moins songer, pour obtenir le salut , à recourir au Seigneur, à moi et aux saints. Mais ils négligent même de faire une demande qui leur colite si peu, jusqu'au moment où elle ne peut plus être accueillie parce qu'ils la font sans les conditions requises. Que si je procure le salut à quelques personnes à leur dernière heure, parce que je vois combien il a coûté à mon très-saint Fils de les racheter, c'est là un privilège qui ne saurait être une règle commune pour tout le monde. Ainsi se damnent tant d'enfants de l'Église qui, aussi ingrats qu'insensés, méprisent les secours si nombreux et si puissants que la clémence divine leur offre au temps le plus opportun. Quel surcroît de confusion pour eux, qui, connaissant la miséricorde du Très-Haut et la bonté avec laquelle je veux les secourir, et la charité des saints pour intercéder en leur faveur, n'ont voulu donner ni à Dieu la gloire, ni à moi, aux anges et aux saints la joie que nous aurions eue de les sauver s'ils nous eussent invoqués de tout leur coeur.

303. Je veux, ma fille, vous découvrir un autre secret. Vous savez que mon Fils et mon Seigneur dit dans l'Évangile que les anges se réjouissent dans le ciel lorsqu'un pécheur fait pénitence et entre dans le chemin de la vie éternelle par le moyen de sa justification (1). Il en est de même, sous un autre rapport,

 

(1) Luc., XV, 10.

 

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lorsque les justes font des oeuvres de véritable vertu , qui leur méritent de nouveaux degrés de gloire. Or, ce qui se passe dans le ciel à la conversion des pécheurs et à raison de l'accroissement des mérites des justes, se reproduit en sens inverse chez les démons et dans l'enfer, lorsque les justes pèchent ou que les pécheurs commettent de nouvelles fautes. Car les hommes n'en commettent aucune, quelque légère qu'elle soit, que les démons n'en aient une satisfaction particulière. C'est pourquoi ceux qui les tentent en donnent aussitôt avis à ceux qui sont dans les prisons éternelles, afin qu ils s'en réjouissent et qu'ils connaissent ces nouveaux péchés qu ils enregistrent dans leur mémoire, pour en accuser les coupables devant le juste juge, afin qu'ils sachent par là qu'ils ont une plus grande juridiction sur les malheureux pécheurs qu'ils ont réduits sous leur empire, plus ou moins, selon l'énormité des péchés qu'ils ont commis; telle est la haine qu'ils ont contre les hommes et la trahison qu'ils leur font, lorsqu'ils les trompent par quelque plaisir passager et apparent. Mais le Très-Haut, qui est juste en toutes ses oeuvres, a aussi ordonné, comme en punition de cette méchanceté, que la conversion des pécheurs et les bonnes oeuvres des justes causassent aussi un tourment particulier à ces ennemis, qui, dans leur extrême malice, se réjouissent de la perte des hommes.

304. Cet ordre de la divine Providence tourmente fort tous les démons; car non-seulement ce châtiment les confond et les accable dans la haine mortelle qu'ils ont contre les hommes, mais, en outre, par les victoires que les saints et les pécheurs convertis remportent sur eux, le Seigneur leur ôte une grande partie des forces que leur ont données et que leur donnent ceux qui se laissent séduire par leurs mensonges, et qui pèchent contre leur Dieu véritable. Dans ces occasions, les démons font peser sur les damnés le nouveau tourment qu'ils subissent; et comme il y a dans le ciel une nouvelle joie pour toutes les bonne oeuvrés et pour la pénitence des pécheurs, il y a aussi dans l'enfer, lorsque les démons entrent en fureur, une nouvelle confusion, un nouveau désespoir, qui cause de nouvelles peines accidentelles à tous les habitants de ce séjour d'horreur. C'est de cette manière que le ciel et l'enfer prennent une part égale, mais par des effets si contraires, à la conversion et à la justification du pécheur. Lorsque les âmes sont justifiées par le moyen des sacrements, spécialement par la confession faite avec une véritable douleur, il arrive maintes fois que, les démons n'osent plus, pendant quelque temps, paraître devant le pénitent, et perdent même, pour des heures entières, la hardiesse de le regarder, si lui-même ne leur rend des forces par ses ingratitudes envers Dieu, et en s'exposant de nouveau aux occasions du péché; car dans ce cas les démons s'affranchissent de la crainte que leur ont causée la véritable pénitence et la justification.

305. La tristesse et la douleur sont bannies du ciel; mais, si elles n'y étaient pas impossibles, rien

 

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au monde n'affligerait les bienheureux autant que de voir celui qui a été justifié retomber dans le péché et perdre de nouveau la grâce, et le pécheur s'en éloigner de plus en plus et se mettre comme dans l'impossibilité de la recouvrer. La malice du péché est telle, que naturellement il serait capable de contrister le ciel, comme la vertu et la pénitence tourmentent réellement l'enfer. Or considérez, ma très-chère fille, dans quelle ignorance dangereuse de ces vérités vivent communément les mortels, privant le ciel de la joie qu'il recevrait de la justification de leur âme; Dieu, de la gloire extérieure qui lui en résulterait; et l'enfer, du châtiment qui est infligé aux démons, parce qu'ils se réjouissent de la chute et de la perte des hommes. Je veux, ma fille, que vous tâchiez, comme une servante fidèle et prudente, de profiter des lumières dont vous êtes favorisée, pour réparer ces maux. Vous devez aussi vous approcher toujours du sacrement de la pénitence avec ferveur, avec respect et avec une intime douleur de vos péchés; car ce remède cause une grande terreur au dragon, qui fait tous ses efforts pour tromper les âmes et les porter par ses artifices à recevoir ce sacrement avec tiédeur, par coutume, sans douleur et sans les dispositions requises. Et le démon fait ces efforts, non-seulement afin de perdre les âmes, mais encore afin d'éviter le tourment qu'il ressent à la vue d'un vrai pénitent dûment justifié, qui l'accable et le confond dans la malignité de son orgueil.

306. Je vous avertis encore, ma bien-aimée, que,

 

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quoique ce soit une vérité infaillible que ces dragons infernaux soient les auteurs et les maîtres du mensonge, qu'ils traitent avec les hommes dans l'intention de les tromper en tout, et qu'ils prétendent toujours, par un redoublement de malice, leur transmettre l'esprit d'erreur par lequel ils les perdent; néanmoins, lorsque ces ennemis, dans leurs conciliabules, délibèrent ensemble et discutent entre eux les résolutions perfides qu'ils prennent pour tromper les mortels, alors ils traitent de quelques vérités qu'ils connaissent et qu'ils ne peuvent nier; car ils les comprennent toutes, et s'ils les communiquent aux hommes, ce n'est pas pour les leur enseigner, mais pour les jeter dans les ténèbres, en les leur proposant mêlées avec des erreurs et des faussetés dont ils se servent pour assurer le succès de leurs desseins impies. Et comme vous avez révélé dans ce chapitre et dans toute cette histoire les secrets de tant de conciliabules et de complots de la malice de ces esprits malfaisants, ils sont fort irrités contre vous, parce qu'ils s'imaginaient que ces secrets n'arriveraient jamais à la connaissance des hommes, et qu'ils ne seraient point informés non plus de ce qu'ils machinent contre eux dans leurs assemblées. C'est pour cette raison qu'ils déploieront toute leur fureur pour se venger de vous; mais le Très-Haut vous assistera si vous l'invoquez, et si vous trichez vous-même de briser la tète du dragon. Demandez aussi au Seigneur que, par sa divine clémence, ces avis et ces instructions que je vous donne servent à détromper

 

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les mortels, et priez-le de leur communiquer sa divine lumière, afin qu'ils profitent de ce bienfait. Soyez vous-même la première à y correspondre de votre côté avec toute la fidélité possible, comme celle qui est la plus obligée entre tous les enfants de ce siècle; car, comme vous recevez davantage, votre ingratitude serait plus horrible et le triomphe des démons; vos ennemis, serait plus grand, si, connaissant leur méchanceté, vous ne faisiez tous vos efforts pour les vaincre avec la protection du Très-Haut et avec l'assistance de ses anges.

 

 

 

 

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