DE L’ORDRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE
PAR LE R. P. BRISSON
SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES OBLATS DE SAINT-FRANCOIS-DE-SALES
PARIS
CHEZ M. L’AUMÔNIER DE LA VISITATION
79, RUE VAUGIRARD
1891
La première édition de cet ouvrage
a reçu l’imprimatur de Mgr l’Archevêque de Tours,
le 8 décembre 1888.
VIE DE LA VÉNÉRÉE MÈRE MARIE DE SALES CHAPPUIS
PAYS, ORIGINE ET NAISSANCE DE LA MÈRE MARIE
LE Directoire — SOEUR MARIE DE SALES ASSISTANTE DU NOVICIAT — SA REDDITION DE COMPTE PAR ÉCRIT
ASSOCIATION DE SAINT-FRANÇOIS-DE-SALES
CRÉATION DES ŒUVRES DE JEUNES OUVRIÈRES
LES PETITES FLEURS DE LA VIE DE LA BONNE MÈRE
Via, veritas et vita — CE QUE LA BONNE MÈRE ENTEND PAR CE MOT : LA VOIE
COMBIEN ET COMMENT LA BONNE MÈRE A SOUFFERT
DERNIÈRE MALADIE DE LA BONNE MÈRE — SES SOUFFRANCES — SES PRÉDICTIONS — SA MORT
Son Éminence le cardinal MERMILLOD, dans l’adresse magistrale lue au Souverain Pontife à l’occasion du pèlerinage national de la Suisse, disait en parlant de la Mère Marie de Sales Chappuis:
« Nous solliciterons bientôt la béatification d’une des filles de saint François de Sales, enfant de notre pays, qui naguère embaumait de l’odeur de ses vertus la Suisse et la France.»
C’est la vie de cette illustre fille de saint Français de Sales que nous rééditons. Elle a été publiée sur les instances de plusieurs évêques et hauts personnages dans l’Église.
Voici, entre autres, ce qu’écrivait, dais son style original et piquant, Mgr DE SÉGUR à l’auteur de la Vie:
Mon bon et cher ami, quel est votre confesseur? car je vais lui écrire qu’il vous refuse l’absolution jusqu’à ce que vous vous soyez décidé à consacrer deux heures par jour à écrire la vie de la bonne Mère, car vous privez les âmes qui en recevraient des lumières et de la bonne volonté, et voua faites du tort à l’Église, qui ne voit pas de pareilles saintes tous les cent ans. Mais je vous fais excommunier si vous ne dites pu tout, tout absolument, comme vous l’avez vu, comme vous l’avez entendu, sana en retrancher un point, un iota. Sachez que ces choses-là ne vous appartiennent pas, et que ce n’est pas à vous de juger ce qu’il faudrait dire et ce qu’il faudrait retrancher. Je me mettrai en travers de la porte du Paradis, pour voua empêcher de passer, si voua ne nous donnes pas une vie détaillée, complète, comme vous pouvez la faire...
L’auteur s’est conformé de tous points aux conseils donnés par Mgr de Ségur. Par un sentiment de délicatesse, il n’a fait paraître la Vie de la vénérée Mère Marie de Sales Chappuis qu’au moment où se terminait le procès de canonisation de l’Ordinaire dans les diocèses de Paris, Bâle, Fribourg et Troyes.
Trois années ont suffi pour épuiser cette première édition tirée à trois mille exemplaires.
Plus de soixante cardinaux, archevêques et évêques, ont déjà félicité l’auteur, et donné leur approbation à son travail. Qu’on nous permette de citer quelques-uns de ces précieux éloges.
Mgr l’ARCHEVÊQUE DE TOURS a accordé l’imprimatur.
Dans le rapport adressé à Sa Grandeur, M. le chanoine Archambault, après avoir dit avec « quel intérêt et quel plaisir il avait lu la Vie de la bonne Mère Chappuis » , ajoute:
Que l’ouvrage est bien écrit, et, ce qui ne gâte rien à la chose, qu’il est très modéré dans la forme et composé absolument en dehors de tout esprit de parti.
Ces qualités, et bien d’autres encore, recommandent ce livre tout aussi bien aux gens du monde, qui veulent se délasser honnêtement l’esprit, qu’aux chrétiens plus fervents, qui voudront s’édifier et satisfaire leur piété.
Mgr l’ARCHEVÊQUE D’ALBI écrivait à l’auteur:
ARCHEVÊCHÉ
D’ALBI Albi, le 6 janvier
1887, en la fête de l’Épiphanie.
Monsieur l’abbé,
J’ai examiné avec empressement et avec soin la Vie
de la Mère Marie de Sales Chappuis. Tout ce qui touche à saint François de
Sales, aux OEuvres qu’il a fondées, à celles qui se placent sous son patronage,
m’inspire le plus vif intérêt.
Je crois néanmoins avoir résisté à toute pensée d’admiration a priori, et si je vous dis que je n’ai trouvé nulle part à un plus haut degré l’esprit de saint François de Sales, je suis sûr de ne pas m’écarter de la vérité.
Ce qui caractérise notre grand et aimable saint, ce
n’est pas uniquement sa douceur et sa piété, mais plutôt une doctrine sûre, un
zèle sage et ardent.
Or, sa très digne fille, la Mère Marie de Sales, me
paraît animée de ce double esprit. Dans sa sphère, bien étroite en apparence,
elle exerce un apostolat très étendu et très fécond : tout d’abord l’apostolat
de la vérité. Elle est toujours de la bonne école : Romaine par le dévouement
et la fidélité au Saint-Siège; Romaine par son goût pour la saine morale;
toujours éloignée du séparatisme gallican et du rigorisme janséniste, elle est
bien de la famille du nouveau docteur de l’Église, qui fut, au commencement du
XVIIe siècle, le précurseur de saint Liguori et du concile du Vatican.
Comme le saint et ardent missionnaire du Chablais,
comme le grand évêque de Genève, la Mère Marie de Sales a le vrai zèle de la
maison de Dieu. Non pas ce zèle étroit qui se borne à une fraction de la maison
de Dieu, qui la rapetisse et la réduit à de mesquines proportions, mais le
grand et vrai zèle qui embrasse la maison de Dieu tout entière et remplit l’âme
d’un ardent amour. OEuvres anciennes à ressusciter, oeuvres nouvelles à créer,
familles religieuses à diriger ou à soutenir, tout ce qui porte le cachet divin
est assuré de trouver auprès d’elle conseils, encouragements et secours.
Mais là ne se borne pas son action. La Mère Marie de
Sales, avait une grande mission à remplir. Elle devait compléter l’oeuvre de
saint François de Sales, reprendre ses anciens projets, retrouver et réaliser
des plans que les préjugés de l’époque lui avaient fait abandonner, et ouvrir à
la nouvelle famille sortie de ce germe fécond le vaste champ de l’apostolat.
Cette oeuvre magnifique est aujourd’hui terminée. Les nouveaux fils de saint
François de Sales portent jusqu’aux extrémités du monde le nom, les vertus, la
doctrine de leur Père, tandis que les Oblates exercent à leur suite l’action
irrésistible de la charité.
Je
ne m’étonne pas qu’une âme aussi grande et aussi bien remplie de l’esprit de
Dieu ait exercé autour d’elle une puissante attraction; je comprends que de
grands esprits et de grands évêques aient souvent cherché quelque lumière
auprès de celle qui la recevait d’En-Haut; et c’est pour moi une consolation et
une grâce de voir au nombre de ses premiers admirateurs un prince de l’Église
qui, par son origine et les hautes fonctions qu’il y a remplies, appartient au
diocèse d’Albi.
A la suite de Mgr des Hons, je dépose sur le tombeau
de la sainte Mère l’hommage de ma profonde vénération, et je fais des voeux
sincères pour que l’héroïcité de ses vertus soit solennellement reconnue.
Agréez, monsieur l’abbé, l’assurance de mes sentiments les plus dévoués.
+ Jean ÉMILE
Archevêque d’Albi.
En Suisse, Mgr l’EVÊQUE DE SION a confié l’examen du livre à un Père bien connu de la Compagnie de Jésus.
ÉVÊCHÉ DE SION Sion, Valais,
le 8 février 1887.
Monsieur l’abbé,
Affligé
depuis quelque temps d’une inflammation des yeux qui ne me permet pas de
lecture un peu longue, j’ai cru devoir confier le fort volume sur la Vie de
la vénérée Mère Chappuis à un savant Père jésuite, qui habite en ce moment
l’évêché de Sion. Ce Père, du nom de Bohl, qui fut autrefois confesseur du
comte de Chambord, s’est chargé de parcourir attentivement votre livre et de
m’en rendre un compte exact. Or, voici le jugement qu’il en a porté sur sa
forme et sur le fond. Ce jugement, je vous le transmets dans une feuille écrite
de sa propre main, et que je joins à ma petite lettre.
J’aime à croire qu’il répondra à votre attente, et
que vous en serez satisfait.
Agréez, monsieur l’abbé, l’hommage de mon respectueux dévouement.
+ ADRIEN
Évêque de
Sion.
RAPPORT DU R. P. BOHL, S. J.
Parmi les nombreuses monographies de personnages éminents
en sainteté qui ont paru en ce siècle, il en est peu qui offrent à notre
imitation un modèle aussi parfait que la Vie de la vénérée Mère Marie de
Sales Chappuis, publiée par M. J. Deshairs, des Oblats de Saint-François de
Sales. Ne vivre qu’en Jésus et pour Jésus : telle a été l’unique pensée et
comme l’âme de la vie de cette admirable salésienne. Si parfait était l’abandon
de la bonne Mère au bon plaisir du divin Maître, qu’elle pouvait dire en toute
vérité, comme le grand Apôtre: Vivo jam non ego : vivit vero in me Christus.
Comme la servante dont parle le saint roi prophète,
qui a les yeux constamment fixés sur les mains de sa maîtresse afin d’obéir au
premier signe de sa volonté, ainsi cette fidèle servante du Seigneur semblait
épier les moindres désirs de son divin Maître pour les exécuter à la lettre,
sans se permettre de faire ni plus ni moins que son adorable volonté.
Est-il étonnant, que le Dieu qui se plaît à faire la
volonté de ceux qui le craignent ait mis en quelque sorte sa toute-puissance au
service d’une âme si passionnément obéissante et fidèle? Aussi, de là ces
communications intimes, cette ineffable union, ces lumières extraordinaires,
cette sûreté de doctrine, cette sagesse surhumaine dans la direction des âmes,
lisant, comme à livre ouvert, dans les plis et replis les plus secrets des
consciences, et leur traçant à chacune la voie qu’elles avaient à suivre.
Aussi, quelle confiance absolue n’avait-on pas dans
ses conseils! quel cachet de perfection n’imprimait-elle pas partout où s’exerçait
son zèle, à ce point qu elle faisait de chacune des maisons de son Ordre comme
autant de paradis terrestres1
Ce sont là quelques-unes des innombrables merveilles opérées par cette illustre et vénérée servante du Seigneur, et que retrace, dans un style pur et correct, sobre et d’une élégante simplicité, l’auteur de cette belle vie : trésor inappréciable pour les âmes religieuses, non moins que pour les simples fidèles.
BOHL, S. J.
Un prêtre de Belgique des plus distingués par son savoir et sa piété écrivait:
J’ai reçu le beau volume: Vie de la vénérée Mère
Marie de Sales. Je venais de terminer la si belle Vie de sainte Thérèse,
et lire sans transition la Vie de la Mère Marie de Sales me paraissait
un peu hasardé. Je m’y suis mis cependant, et je vous dirai que je n’en ai pas
de regret. Quelle belle et grande âme que celle de la vénérée Mère!
Mgr L’ÉVÊQUE DE BALE, dont la science et l’éloquence ont été si souvent applaudies dans les grandes assemblées de la Suisse catholique, a voulu écrire lui-même la préface de l’édition allemande.
Voici la traduction de cette préface qui peint si fidèlement la physionomie et l’oeuvre de la Vénérée Marie de Sales Chappuis :
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à
la fin du monde.
C’est par ces paroles que le Sauveur, avant de
retourner à son Père céleste, consola et encouragea ses apôtres, et, en eux,
toute l’Église.
Il n’abandonne pas son oeuvre; il ne cesse et ne
cessera pas cl agir avec son Église et en elle, aussi longtemps qu’il y aura des
âmes à sauver et à conduire au ciel. En effet, il ne se contente pas de
dispenser la vérité et la grâce par les organes ordinaires qu’il a lui-même
institués; dès qu’un plus grand danger menace son royaume, ou bien dès que
l’ennemi réussit, par quelques moyens que ce soit, à éloigner en plus grand
nombre les coeurs du Rédempteur, le Sauveur ne tarde pas à manifester par de
nouveaux moyens le soin qu’il a des âmes; il ne tarde pas à ramener les égarés,
à affermir ceux qui sont restés fidèles pour les empêcher de tomber.
Il se choisit alors des instruments spéciaux; et
bien que ceux-ci soient souvent pris en dehors du cercle de la puissance
ecclésiastique, ils ne sont pas, comme beaucoup d’hérétiques l’ont prétendu, en
contradiction avec cette puissance; mais ils observent la plus complète
dépendance à l’égard dés supérieurs ecclésiastiques.
Tels furent les instruments que nous appelons saint
François d’Assise, sainte Thérèse, et la bienheureuse Marguerite-Marie
Alacoque. En voici un autre, c’est un instrument de l’amour toujours agissant
de notre Sauveur : nous le trouvons et, nous l’admirons dans la vénérée Mère
Marie de Sales Chappuis.
Cette circonstance est précisément ce qui donne à la
vie de cette âme privilégiée une importance toute particulière, et justifie
d’elle-même la traduction de ce livre en allemand.
L’esprit du XIXe siècle a pour trait distinctif
qu’il fait de l’homme, pris en particulier, le but même et le point central de
sa vie. Le jugement propre, la volonté propre, la force individuelle, l’intérêt
personnel, sont les pivots sur lesquelles se meut la vie de bien des hommes, ou
sur lesquels du moins, d’après cet esprit, elle devrait se mouvoir.
A l’encontre de cette doctrine, Notre-Seigneur
Jésus-Christ élève un autre drapeau: Que celui qui veut marcher sur mes
traces renonce à lui-même. Plus loin: Apprenez de moi que je suis doux
et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
Apporter dans le monde ce nouveau mot d’ordre : opposer à la propre
suffisance l’aveu de son propre néant et une confiance d’enfant en
Notre-Seigneur Jésus-Christ; opposer à l’orgueilleuse indépendance l’obéissance
absolue; opposer à l’adoration de soi-même le complet dépouillement de soi et
l’abandon au Sauveur; telle fut, comme le prouvent les pages suivantes, la voie
de la vénérée Mère Marie de Sales, et c’est pour l’accomplissement de sa
mission que le Sauveur l’a gratifiée de grâces extraordinaires.
Il y a un intérêt singulier, pour le lecteur, à
suivre le chemin que la vénérée Mère avait à parcourir, et à étudier ses
progrès dans la réalisation du but de sa vie. Elle dut observer complètement et
parfaitement, pour elle-même, ce que j’appellerai le programme du Sauveur. Elle
était tout particulièrement appelée à renouveler l’esprit de renoncement à soi-même,
dans l’Ordre cloîtré de la Visitation, auquel elle appartenait par une spéciale
volonté de Dieu, et à développer et à étendre cet esprit de renoncement jusqu’à
la plus magnifique floraison.
Mais
elle ne devait pas s’en tenir là, car la volonté du Sauveur était qu’elle
fondât dans cette voie des congrégations qui, par leur influence dans le monde,
auraient les moyens de faire pénétrer le plus profondément possible cet esprit
dans la société. Ce but ne pouvait être plus parfaitement rempli que par une association
dont les membres appartiendraient à la hiérarchie ecclésiastique, et qui
trouveraient, dans leur vocation et dans l’exercice de pouvoirs étendus, le
moyen de diriger les âmes dans cette voie. Par la fondation des prêtres de la
congrégation des Oblats de Saint-François-de-Sales, elle atteignit le but de sa
vie, but que le Sauveur lui avait déjà montré au commencement de sa vie
religieuse.
Le principal moyen qui servit à la vénérée Mère
Marie de Sales pour entrer dans cette voie, y conduire les autres et y
persévérer elle-même, fut le Directoire de saint François de Sales, qui
est devenu la règle de vie de l’Institut nouvellement fondé.
C’est merveilleux de voir comment, dans l’histoire de cette vie,
ressortent les voies de la Providence, faisant servir les personnes et les
événements de toutes sortes, les faisant servir même de fort loin, pendant sa
jeunesse, comme dans les dernières années de sa vie, au grand et principal but
pour lequel il la faisait travailler.
Puisse cette traduction allemande ne pas servir
seulement à graver dans les coeurs le respect et l’amour de la vénérable Mère,
mais aussi tout particulièrement contribuer à développer son oeuvre, et amener
au Sauveur beaucoup d’enfants dociles à ses leçons.
Soleure, le 11 mars 1889.
+ LÉONARD
Evêque de Bâle et de Lugano.
Afin d’obéir au décret du pape
Urbain VIII, de sainte mémoire, l’auteur de la Vie de la vénérée Mère Marie
de Sales Chappuis, de l’ordre de la Visitation Sainte-Marie, proteste que
tout ce qui est raconté dans cette vie a une autorité purement humaine, et
point d’autre, et qu’il s’en remet pour tout au jugement et à la décision du
Siège apostolique, dont il se déclare le fils très obéissant.
L. BRISSON
Supérieur général des Oblats
de Saint-François-de-Sales.
VIE
DE LA VÉNÉRÉE
MÈRE MARIE DE SALES CHAPPUIS
Sur la limite du Jura, se trouve un petit village du nom de Soyhières. II se cache dans une gorge profonde. Ses maisons, peu nombreuses, s’attachent aux flancs des rochers qui s’élèvent à droite et à gauche; une petite rivière coule au fond de la vallée, et sépare deux grandes montagnes: celle du pèlerinage de Notre-Dame du Forbourg et celle du château des anciens seigneurs de Soyhières. Au-dessus s‘é1èvent des forêts de sapins qui, de cimes en cimes, atteignent la région des nuages ; le tout forme un tableau complet, saisissant, Si mon affection pour le pays de la bonne Mère ne me trompe pas, je n’ai rien vu de plus beau en Suisse.
C’est là que naquit, en 1793, le 16 du mois de juin, Marie-Thérèse Chappuis, dont nous voulons écrire la vie, On assure que le site du lieu n’est pas sans influence sur les qualités morales et sur les dispositions de l’esprit. S’il en est ainsi, il faut tout d’abord reconnaître qu’on trouverait peu de femmes dont l’âme ait été plus capable de sentir, l’esprit plus propre à méditer les grandes et belles choses, et le goût plus sûr pour les apprécier.
Pour bien comprendre la bonne Mère, il faut aller visiter le lieu de sa naissance, il faut gravir les sentiers qu’elle a si souvent parcourus, il faut aller prier au pèlerinage de Notre-Dame du Forbourg qu’ elle a tant aimé, il faut la suivre dans tous les petits ermitages de solitude et de prière où elle se retirait.
Le village de Soyhières avait, de tout temps, été habité par des familles patriarcales où la piété était héréditaire. On cite encore aujourd’hui les noms de plusieurs membres de ces familles qui ont été regardés par les habitants comme des saints. Le jeune curé de Soyhières, M. l’abbé Iecker de Boerschwit, vient de faire sur ce sujet un travail des plus intéressants.
La Providence avait ménagé à ce bon peuple des pasteurs dignes de ce troupeau de choix. L’un d’eux, mort il y a cent cinquante ans, avait laissé une réputation de grande doctrine et d’une foi des plus vives envers le très saint Sacrement, dont il avait défendu le dogme contre les calvinistes. On a découvert, il y a quelques années, son corps à l’état de squelette, mais ayant deux doigts de la main droite dans un état de conservation complète; sa chair en était transparente, et les jointures étaient aussi flexibles que si cette main eût appartenu à une personne vivante. On remarque, dans le cimetière du village, son tombeau sur lequel on voit une main bénissant et consacrant le vin du calice.
Plus récemment, un autre curé, M. l’abbé Blanchard, mourut en odeur de sainteté. Un pèlerinage s’est organisé à sa tombe, qui se trouve sous la première marche de l’église de Soyhières. Un bon nombre d’ex-voto sont suspendus au-dessus de cette tombe et témoignent de guérisons vraiment merveilleuses. Soyhières était préparé à l’avance pour donner au monde une grande servante de Dieu, une âme riche des dons de la grâce et de ceux de la nature.
La famille Chappuis comptait parmi les meilleures de ce bon pays. M. Chappuis, l’un des Cent-Suisses de Louis XVI, avait conservé sous l’habit militaire toutes les vertus de sa première éducation, et il perpétuait dans ce village les traditions d’honneur, de bonnes manières, qui caractérisaient alors la nation française. Sa femme offrait l’exemple de toutes les vertus domestiques; l’économie la mieux raisonnée, une piété forte et généreuse distinguaient Mme Chappuis.
Tout près d’eux, dans une maison de famille, vivait dans les pratiques de la plus aimable piété un vieil oncle qui avait été, pendant de longues années, curé de Soyhières. Il avait une nièce, qui participait à toutes ses bonnes oeuvres et qui donnait à cette maison la vie et le mouvement nécessaire à l’éducation des enfants de M. Chappuis, dont elle se chargeait en grande partie. Ce vieil oncle avait passé le temps de la révolution caché dans une espèce de galetas obscur, pratiqué au milieu des chambres de la maison comme un entresol déguisé. C’est de là qu’il sortait aussitôt les ténèbres de la nuit, afin de prendre pendant quelques instants l’air qui lui manquait le reste de la journée. A côté de ce galetas se trouvait une chambre boisée, n’ayant de vue que sur la cour par une seule fenêtre. Son isolement de la rue et sa parfaite convenance l’avaient fait choisir pour être la chapelle domestique pendant les jours de la Terreur. C’est là que vers minuit ce vénérable prêtre venait célébrer les saints mystères, auxquels assistaient la famille et quelques vieux serviteurs dont la fidélité et la discrétion étaient à l’épreuve.
Telle était à peu près la physionomie de la famille Chappuis lorsque naquit Marie-Thérèse. La bonne Mère nous a souvent raconté combien sa naissance avait inspiré de crainte à ses bons parents. Madame sa mère avait éprouvé, pendant sa grossesse, les inquiétudes les plus douloureuses et des effrois continuellement renouvelés. Les massacres incessants des nobles et des prêtres, la mort du roi, les nouvelles du pillage et des incendies auxquels se livraient les révolutionnaires, les craintes perpétuelles de se voir avec les siens dénoncés comme appartenant à des opinions proscrites et comme recéleurs de prêtres, avaient bien des fois mis cette chère dame dans le péril de perdre la Vie ou du moins de compromettre gravement l’existence de l’enfant qu’elle portait dans son sein. Aussi que de prières ne fit-elle pas! que de promesses aux sanctuaires qui étaient l’objet de sa dévotion ! Combien de fois recommanda-t-elle à Dieu le corps et l’âme du cher petit enfant qu’il lui envoyait dans de si douloureuses circonstances ! Si, comme personne n’en doute, les prières d’une mère sont efficaces pour l’âme de l’enfant, on peut dire que la petite Thérèse fut en quelque manière prévenue par des grâces de choix, même avant sa naissance, et que Dieu dès lors la regardait avec complaisance, n’attendant que son baptême et l’effacement de la tâche originelle pour lui conférer l’abondance de ses dons et de ses faveurs.
Quand elle vint au monde, elle était si chétive et si faible, que l’on crut qu’elle ne pourrait exister que quelques heures. Mais sa mère, à qui Dieu avait donné un sentiment tout particulier, assura que le saint baptême donnerait à la petite fille ce qu’il fallait pour vivre, et demanda que l’on se hâtât de la faire baptiser. Mais l’embarras était grand : aucun des prêtres catholiques cachés chez M. Chappuis ne se trouvait à la maison au moment de la naissance de l’enfant. D’un autre côté, il n’aurait pas été prudent de faire sortir le cher oncle de sa cachette ignorée. Cependant Mme Chappuis insistait sur la nécessité de faire donner tout de suite le baptême à la petite fille, qui était attaquée de convulsions violentes.
Un des frères de M. Chappuis, venu pour voir sa belle-soeur, prit alors une résolution qui n’était pas sans danger pour lui et qui témoignait bien de la vivacité de sa foi. « Je vais aller, dit-il, faire baptiser ma petite nièce à Petit Lucelle » Petit-Lucelle est un village distant de près de deux lieues de Soyhieres, pour y arriver, il faut gravir la montagne abrupte qui sépare les deux communes cette montagne servait alors de frontière entre les pays dont s’était emparé la France et le pays resté à la Suisse. Ce village, n’étant pas sous la domination révolutionnaire, avait conservé son église, son curé, et c’était là que se rendaient en cachette ceux de Soyhières qui voulaient participer aux sacrements et entendre la messe. Le frère
de M. Chappuis fait mettre sa petite nièce dans un panier à vendange que l’on couvre d’une serviette, et chargeant son précieux fardeau sur son épaule, il s’en va à Petit-Lucelle par un chemin détourné a travers les broussailles et les rochers pou ne pas donner l’éveil aux gens du gouvernement. Mais, arrive au sommet de la montagne, il fait la désagréable rencontre d’un employé de la douane française, qui lui crie d’avoir à déclarer ce qu’il porte dans son panier. Ah! c’est de la bonne marchandise, répond-il à l’agent du fisc républicain. — Eh bien! reprend le douanier, si c’est de la bonne marchandise, continue ton chemin, citoyen. »
La petite Thérèse fut donc baptisée le jour même de sa naissance; et, selon que l’avait prévu Mme Chappuis, quand on rapporta l’enfant, elle était blanche et rose de toute noire qu’elle était avant son baptême, et Mme Chappuis disait : « Nous l’élèverons tout aussi bien que ses autres frères et ses autres soeurs. »
Mme Chappuis n’avait pas seulement recommandé Thérèse à Dieu avant sa naissance, elle l’avait environnée, pendant sa première enfance, de tous les soins possibles, afin de conserver cette chère petite, qu’elle regardait comme un précieux trésor et comme l’enfant du miracle. La petite Thérèse était restée, en effet, très délicate, sujette à des spasmes fréquents et douloureux, triste suite des circonstances dans lesquelles elle était née.
Sa mère n’avait pas moins de sollicitude pour son âme. Dès les premières lueurs de la raison, elle lui inculquait l’amour de Notre-Seigneur, une douce confiance en Dieu, un amour très grand pour la vertu et un éloignement absolu pour tout ce qui pouvait être répréhensible. Cette semence, jetée avec intelligence et amour dans cette petite âme, ne pouvait manquer d’y germer et de s’y développer. Aussi la petite Thérèse pouvait à peine parler, que déjà elle témoignait par des signes combien elle aimait les objets de dévotion. Lorsque sa mère la faisait prier, tout son petit être se recueillait d’une façon admirable; on la voyait joindre ses petites mains, et sa physionomie prenait une telle expression, que les personnes présentes s’écriaient : « Ce sera une sainte plus tard. » Pendant toute sa vie elle conserva dans la prière cette attitude et cette expression de candeur, ce charme d’un enfant qui parle à Dieu dans toute l’effusion de son âme. Elle m’a souvent dit que, dès ce moment, elle se sentait
tout enveloppée de Dieu, et qu’elle éprouvait en sa présence un sentiment de confiance et d’abandon si grand, qu’elle n’aurait pu appeler le bon Dieu autrement que son Père. Elle aimait à assister à la prière que l’on faisait en commun dans la famille. Soixante-quinze ans plus tard, il lui semblait qu’elle avait encore dans l’oreille le son de la voix de son père disant gravement la formule de la prière, et celle de ses frères et de ses soeurs répondant sur tous les tons propres à leur âge.
Thérèse était avide de toutes les petites dévotions que sa mère faisait faire à ses soeurs plus âgées, et il lui semblait qu’elle avait droit d’y être admise comme ses aînées. Cependant une chose la peinait : elle avait remarqué quelque mystère à propos des exercices de piété qui se faisaient dans la famille. On ne lui disait pas tout; les plus grands en étaient instruits; on se cachait d’elle. Elle va trouver sa mère, l’embrasse et lui dit : « Mère, vous ne m’aimez donc pas? Que fait-on pendant la nuit? Mes frères et mes soeurs se lèvent, je les entends marcher tout doucement; vous sortez de la maison où allez-vous ainsi? » Sa mère commença par lui faire observer qu’il ne fallait jamais suivre sa curiosité. Puis elle ajouta : « C’est vrai, il se passe à la maison quelque chose de mystérieux, qu’on n’a pas encore jugé bon de te montrer; mais si tu promets de n’en jamais rien dire, on t’appellera ce soir, à minuit. »
Sur l’assurance de Thérèse de garder le plus grand secret, on vint la faire lever au milieu de la nuit. Quel ne fut pas son étonnement, quand ‘elle vit dans une chambre de la maison de sa tante un autel couvert de cierges allumés, et un prêtre revêtu d’ornements sacerdotaux, qu’elle reconnut être son oncle! Tout le monde, prosterné à genoux, priait devant cet autel. Il lui sembla tout d’abord que ces choses extraordinaires devaient avoir quelque but caché et insaisissable pour son esprit; niais, à l’élévation, elle se sentit tout à coup éclairée: « Je compris tout, a-t-elle dit depuis; Dieu se révéla à moi, je vis que c’était le sacrifice du Sauveur, et j’en reçus une impression de lumières qui me sont toujours restées présentes. » Elle avait alors quatre ans.
La petite Thérèse avait été initiée au plus grand des secrets, à celui qui pouvait compromettre davantage toute la famille; mais sa discrétion extraordinaire autorisait cette confiance, et permettait à sa mère de ne plus se cacher, quand elle préparait ce qui était nécessaire à la nourriture et aux vêtements des prêtres émigrés qui venaient se réfugier à la maison de M. Chappuis.
Thérèse était vivement impressionnée de ce qu’elle entendait dire de ces martyrs de la foi, et elle se prenait à regretter de n’être pas un homme, afin de pouvoir donner aussi au bon Dieu un témoignage généreux de sa fidélité. Dès lors elle conçut pour les prêtres une vénération qu’elle a toujours gardée, et qu elle témoignait constamment à tous les prêtres avec lesquels elle se trouvait en rapport.
Non seulement son respect pour les ministres de Dieu lui était communiqué par l’exemple de sa mère et de tous les siens, mais l’amour du devoir, le respect pour la vérité et pour la justice lui étaient inculqués par toute la conduite de son père, M. Chappuis. Elle aimait à nous rappeler une de ses premières lumières sur l’obligation des devoirs de son état.
M. Chappuis exerçait momentanément dans son village les fonctions de juge. Un jour, il céda à la fatigue et n’assista pas à l’audience, où l’on devait juger un homme dont l’innocence ne lui paraissait pas douteuse. L’homme fut jugé, et M. Chappuis eut la douleur d’apprendre que cet innocent avait été condamné et exécuté sur-le-champ. Il se reprocha amèrement ce qu’il appelait un manque à son devoir. Plus tard il fit dire des messes pour le repos de l’âme du défunt, et il aida sa famille de tout son pouvoir. Thérèse dut, comme ses frères aînés, prier pour le pauvre condamné; elle n’oublia jamais cette leçon du devoir et de l’honneur,-qui, dans sa pensée d’enfant, grandissait son père et l’élevait au-dessus de tout ce qu’elle pouvait imaginer de plus digne et de plus respectable.
D’un autre côté, sa mère était l’image de toutes les vertus domestiques. Ses soins, sa sollicitude pour chacun de ses enfants, son bon jugement, sa charité dévouée pour les pauvres, et surtout pour les prêtres exilés de France, touchaient vivement la petite Thérèse. II en était de même des leçons de piété, de patience et de discrétion qu’elle recevait de sa mère; car Mme Chappuis possédait et pratiquait ces vertus jusqu’à l’héroïsme. Plusieurs fois, pendant la révolution, elle exposa sa vie en recueillant chez elle des prêtres poursuivis par le gouvernement d’alors; et, quand elle put craindre que sa maison ne fût défoncée comme un refuge de prêtres bannis, elle leur donna asile dans une de leurs fermes.
Un jour, elle emportait sur ses épaules un matelas destiné à un pauvre prêtre qui venait d’arriver de France, quand elle rencontra M. Chappuis, qui lui dit vivement: « Vous ne savez pas à quoi vous vous exposez, à quoi vous exposez nos enfants et moi! Si j’étais interrogé, il me serait impossible de mentir et de ne pas avouer ce que vous faites. » Dans la suite,
M. Chappuis ne passa plus par ce chemin; et la bonne dame n’en continua pas moins son service de dévouement et de charité.
La première éducation chrétienne de Thérèse trouvait encore un secours bien puissant dans son oncle maternel, vénérable et saint prêtre qui était resté caché à Soyhières pendant la révolution, comme nous l’avons dit au précédent chapitre.
Aussitôt que les lois de proscription se furent un peu adoucies, le bon M. Fleury sortit de la cachette où il s’était enseveli; mais sa santé, altérée par toutes les souffrances d’une si longue réclusion, ne lui permettait plus de se livrer à un ministère actif. Il se consacra tout entier à l’éducation des enfants de sa nièce. Il habitait avec une de ses soeurs, qui ne s’était pas mariée, une maison voisine de celle de M. Chappuis; aussi la maison de l’oncle était-elle constamment envahie par tout ce petit peuple d’enfants, au nombre de huit ou neuf. C’est là qu’on venait dîner les jours de récompense; c’était auprès de la tante qu’on était sûr de trouver une avocate pour obtenir le pardon d’une faute; c’était la tante qui préparait les meilleures parties de plaisir, qui intervenait dans toutes les questions, qui résolvait toutes les difficultés et apaisait tous les différends.
L’oncle avait un autre rôle: il faisait le catéchisme. Quand, après les jeux, venait l’heure où l’oncle attendait son auditoire, on le voyait assis dans un grand fauteuil; chacun se rangeait autour de lui, selon son âge, et aussitôt la leçon commençait. « Nous sommes créés pour connaître, aimer et servir Dieu. Dieu est fidèle, il ne peut se tromper ni nous tromper. » C’était par ces paroles que commençait toujours et invariablement le catéchisme. Ces paroles, dites d’une voix grave et sonore, impressionnaient ces jeunes enfants. Quelquefois le catéchiste les accompagnait d’un commentaire; d’autres fois il reprenait la suite de ses explications, ou entrait en matière sur un autre sujet. « Ce début, toujours le même, nous mettait dans l’âme, m’a dit souvent la bonne Mère, un fonds de foi sérieuse et convaincue, qui nous est toujours resté. » Cette foi vive a dominé, en effet, toute la vie de la bonne Mère, et la suite a montré de quelle influence elle a été sur ses frères et ses soeurs, puisque sur huit arrivés à l’âge de suivre une carrière, six se sont faits religieux, et les deux qui sont restés dans le monde ont donné l’exemple des plus vraies et des plus solides vertus chrétiennes.
Thérèse n’était pas la moins attentive au catéchisme. Le catéchisme avait pour elle la préférence sur toutes les autres leçons. Aussi, quoique l’une des plus petites, elle recevait souvent la mission d’aller voir si l’oncle était prêt à commencer. Elle se glissait alors sur le fourneau de la chambre où le bon oncle lisait son bréviaire, se tapissait sur le degré le plus élevé du poêle, et suivait de là, page à page, la lecture du bréviaire.
Quelquefois c’était long, d’autres fois c’était beaucoup plus court. « Il prend l’image rouge! » disait-elle aux autres. L’oncle se servait toujours de l’image rouge pour marquer l’endroit où il s’arrêtait dans son bréviaire. Aussitôt tout le monde arrivait sagement se mettre à sa place. Les plus petits n’apprenaient qu’une ou deux questions du chapitre, les grands l’apprenaient en entier.
« Ce catéchisme se composait d’un gros volume, dans lequel toute la doctrine se trouvait longuement et clairement exposée. C’était vraiment une théologie, nous disait la bonne Mère; dans la suite, je n’ai rien appris en instruction religieuse que je n’eusse entendu au catéchisme de mon oncle. »
Le cher oncle profitait de toutes les circonstances pour affermir leur foi et former leurs âmes. Les événements de famille, les circonstances les plus fortuites, lui fournissaient l’occasion de régler leur jugement sur les principes de la foi, et d’affectionner leurs coeurs aux dogmes et aux pratiques de notre sainte religion.
Les lois du temps permettaient bien aux prêtres de reparaître, mais elles leur refusaient le droit d’exercer leur saint ministère. Un soir, M. Fleury est appelé près d’un malade, pour lui porter en secret les derniers sacrements. Il invoque son bon ange, et il se met en marche; mais voici qu’au détour d’un -chemin il se sent pressé de quitter la voie qu’il avait prise, et qui était de beaucoup la plus courte, pour en prendre une autre bien plus longue. À son retour, on vient lui apprendre que les gens du gouvernement l’attendaient sur le chemin qu’il avait quitté. On devait, s’il eût été pris, lui faire payer de sa tête la transgression aux lois. Le lendemain, le sujet de l’instruction fut sur la confiance que l’on doit avoir aux saints anges, et sur l’efficacité de la prière qu’on leur adresses
Il nous a paru bon de donner ici la liste des frères et des soeurs de la bonne Mère. Leur histoire se trouve nécessairement mêlée à la sienne pendant les années qu’elle passa dans sa famille avant d’entrer au couvent. Du reste, un certain nombre de faits, qui témoignent de ses vertus, se rattachent aux rapports qu’elle a eus avec ses frères et ses soeurs.
Thérèse était la septième des onze enfants de M. Chappuis. L’aîné, Xavier Chappuis, se maria à une jeune fille du pays aussi vertueuse que lui. Nous avons un certain nombre de lettres de la bonne Mère, qui expriment l’affection et le respect que lui inspiraient les qualités de coeur et les vertus de ce frère aîné. Nous le verrons de temps en temps apparaître dans cette vie. Ce fut un fervent chrétien qui édifia constamment Soyhières, où il s’était fixé comme chef de la famille. Il mourut sans enfants, le 23 octobre 1857.
Jean-Baptiste-Fidèle, né le 21 octobre 1784, mort chrétiennement le 29 octobre 1811 à Jassy en Moldavie, où il remplissait les fonctions de précepteur, en attendant que les vicissitudes du temps lui permissent de réaliser son projet d’entrer dans le sacerdoce.
Après lui, vinrent successivement augmenter la famille:
Marie-Joseph-Catherine, devenue plus tard soeur Louise-Raphaël, longtemps supérieure de la Visitation de Mâcon, et fondatrice de la Visitation d’Autun.
Marie-Anne-Barbe, mariée à M. Sermet, la seule de la famille qui ait eu des enfants. Nous verrons dans la suite comment la famille de Mme Sermet a continué les pieuses traditions des Chappuis.
Georges-François, mort à vingt et un ans, le 2 décembre 1840, le plus rapproché par l’âge de la bonne Mère, celui pour lequel elle avait plus d’affection et qui lui ressemblait davantage par la piété et les dispositions de l’âme.
Marie -Thérèse, qui mourut cinq jours après sa naissance et qui laissa son nom à sa soeur MarieThérèse, dont nous écrivons la vie.
Pierre-Joseph-Sigismond, jésuite, longtemps procureur au collège de Fribourg, qu’il dut abandonner à l’occasion des affaires du Sonderbund. Il mourut à Münster, le 26 avril 1867.
Marie-Catherine-Barbe, née le 23 janvier 1796, religieuse capucine au couvent de Montorge à Fribourg, décédée le 25 février 1870.
Marie-Barbe-Rose, née le 30 juin 1800, religieuse de la Visitation de Mâcon, décédée à Mâcon en 1884.
Charles-Louis-Henri, né le 3 juillet 1802, jésuite, professeur de théologie et directeur du collège d’Estavayer, près Fribourg, décédé le 17 mai 1867 à Münster, en Westphalie.
C’est au milieu de cette nombreuse famille que se passèrent les vingt-deux premières années de la vie de la bonne Mère. Vingt-deux ans, c’est un grand espace dans la vie d’une sainte!
Si la modestie de la famille n’avait pas cherché à tenir secrets une foule de détails, si la bonne Mère surtout n’avait pas employé tous les moyens pour voiler ces premiers temps de sa vie, nous aurions certainement une ample matière pour édifier nos lecteurs. Celui qui écrit ces lignes est bien allé, voyageur solitaire, rechercher dans les lieux mêmes, peu de temps après- la mort de la bonne Mère, les souvenirs qui restaient dans la mémoire des vieillards. Il en a retrouvé encore quelques-uns; mais de quoi peut-on se rappeler après soixante ans d’absence? Cependant il a recueilli de la bouche de vieux serviteurs de la maison des détails circonstanciés et gracieux qui témoignent tous du caractère charmant, de la douceur, de la piété de Mlle Thérèse.
Une bonne vieille plus qu’octogénaire, qui avait servi pendant toute sa jeunesse chez M. Chappuis, Barbe, était accroupie sur son lit, tenant en main un gros chapelet dont elle récitait les Ave à haute voix lorsque j’entrai pour l’interroger sur son ancienne maîtresse. « Je viens, lui dis-je, recueillir ici des détails sur la vie de Mlle Marie-Thérèse Chappuis. Je désire les porter à notre saint-père le pape, afin qu’il puisse la faire déclarer sainte, — Oh! que vous faites bien! Quelle bonne pensée vous avez là! Dites à notre bon saint-père le pape que c’était une vraie sainte. Oh! qu’elle était bonne! comme elle était aimable, toujours égale, ne se fâchant jamais de quoi, que ce soit! Aussi comme nous l’aimions! comme elle priait bien le bon Dieu! Elle était toujours occupée à prier, soit chez sa tante, soit à l’église; ou ne lui voyait jamais lever les yeux. Ç’a été un bien gros chagrin pour tous quand elle a voulu s’en aller au couvent. Elle-même en a ressenti une grande peine; elle faisait un si rude sacrifice en nous quittant! »
Ce témoignage de piété et de douceur, je l’ai recueilli de la bouche des autres serviteurs qui avaient travaillé chez son père, et qui se plaisaient, à me redire leur admiration avec un sentiment aussi vif, aussi frais que s’ils eussent quitté leur pieuse maîtresse depuis seulement quelques mois.
C’est avec ces éléments que je vais tracer les principaux traits de cette période de la vie de la bonne Mère. Je n’oublierai pas non plus ce que, dans les confidences secrètes de son âme, j’ai pu recueillir de ses premières années, qui furent pour elle les plus heureuses et qui ne sont pas les moins dignes de notre admiration.
Nous avons fait connaître le milieu dans lequel Dieu avait placé notre chère petite Thérèse. Si la Providence a soin d’environner de tous les- éléments de vie la plante qui croît au milieu des champs, elle avait, ainsi que nous venons de le voir, pourvu abondamment aux conditions nécessaires pour protéger et faire grandir cette âme, et pour la préparer aux plus douces et aux plus fortes vertus. D’un autre côté, la petite Thérèse avait reçu de sa mère une disposition particulière à la piété et au recueillement, et de son père une force d’âme, une énergie de volonté et une rectitude de jugement peu ordinaires, Elle aimait passionnément le vrai et le beau. La grâce de son baptême avait fortifié et développé les qualités naturelles de son esprit et de son coeur; et, tout enfant, elle faisait présager ce qu’elle serait un jour. Les domestiques de la maison et les gens du village l’appelaient la petite sainte de M. Chappuis, et réellement elle en faisait des actes dès sa plus tendre enfance.
Sa mère avait remarqué que jamais Thérèse ne conservait aucun des jouets que les parents et les amis de la famille ont coutume de donner aux enfants. Elle recevait avec une grâce et une amabilité non pareilles ce qu’on lui offrait, et elle remerciait si affectueusement, que ceux qui lui faisaient ces petits dons en étaient touchés. Mais, après avoir regardé ces objets pendant quelques instants et exprimé combien elle les trouvait beaux, elle les portait aussitôt à sa mère et lui disait : « Voilà pour mettre dans l’armoire. » Cela fait, Thérèse n’y pensait plus et évitait de les revoir.
Mme Chappuis, en bonne mère, faisait de temps à autres de petites fêtes à ses enfants lorsqu’on avait été sage et qu’on avait bien su son catéchisme. On organisait un goûter où rien ne manquait. Chacun trouvait là ce qu’il aimait le mieux. C’étaient des fruits du verger de l’oncle l’abbé, du miel de ses ruches, du lait des plus belles vaches de l’étable, des gâteaux sortant du four et des oeufs brouillés à la crème. Ce dernier mets était celui de Thérèse. La faiblesse de son estomac lui faisait naturellement préférer ce qui était cuit aux crudités et au laitage froid. Mais il arrivait presque toujours, d’après l’avis de Thérèse, que les oeufs à la crème étaient nécessaires à Xavier, qui revenait de faire une course ou qui rentrait de la chasse, ou bien à Fidèle, qui avait trop étudié le matin, ou bien encore à sa soeur Marie-Joseph. « Marie avait eu tant d’ouvrage! Elle était si peu forte, qu’elle en avait besoin plus que tous les autres. » Les oeufs à la crème se trouvaient ainsi partagés, et Thérèse prenait, dans les fruits qui restaient, sa part, dont elle avait toujours soin de faire l’éloge.
Un de ses proches parents avait fait le voyage de Paris, et il en avait rapporté pour Thérèse une très belle poupée à laquelle rien ne manquait; elle avait des cheveux, des yeux et une toilette de la dernière mode. Tout cela excitait l’admiration des soeurs de Thérèse et de ses petites compagnes. Thérèse la regarde avec elles; elle écoute leurs appréciations et y applaudit pour leur être agréable et pour ne pas désobliger l’oncle généreux qui lui faisait un si beau cadeau. Mais, tout le monde parti, Thérèse prend la poupée sur ses genoux, la regarde attentivement et lui pose cette question : « Qui vous a créée et mise au monde? » Mais la poupée ne répond rien. « Elle n’a pas d’âme, dit Thérèse; elle ne peut pas connaître, aimer et servir Dieu : je n’en veux pas. Et elle la jette loin d’elle avec un mouvement de dédain. Mme Chappuis demande à Thérèse ce qu’il faut faire de la poupée : Oh! la mettre dans l’armoire, » dit Thérèse, et depuis elle n’a plus voulu jamais la regarder. On a conservé longtemps dans la famille ces différents objets comme témoignage des goûts sérieux et de la raison précoce de la petite Thérèse. Sa bonne mère y voyait un avant-coureur de la sainteté de celle pour qui elle avait tant prié.
Aussi cette judicieuse mère cultivait-elle avec soin cette plante que Dieu lui avait confiée, et s’appliquait-elle constamment à développer le riche fonds qu’elle remarquait en cette enfant. Non contente de l’instruire par les mille moyens qu’une mère chrétienne a sous la main dans l’intérieur de la maison, elle la- menait auprès des pauvres et des malades qu’elle allait visiter au village. Elle lui apprenait ainsi à aimer l’aumône et à compatir aux souffrances des autres. Ce sentiment pour les pauvres s’accrut rapidement dans le coeur de Thérèse, et nous verrons dans le cours de sa vie que Dieu témoigna par plusieurs marques merveilleuses combien il avait pour agréable la charité de la bonne Mère.
Dans l’une de ces visites, faite à une jeune femme amie de sa mère, et qui était à ses derniers instants, elle fut très frappée d’entendre dire par cette mourante : « Oh ! mon Dieu! qu’il est dur de voir la lumière quand il n’est plus temps d’en profiter! » Thérèse en demanda l’explication à sa mère. Mme Chappuis lui répondit : « Cette dame a toujours été très bonne chrétienne; mais, au moment de sa mort, Dieu lui a fait voir ce qu’elle aurait pu faire pour lui, et elle éprouve le regret de ne pas y avoir pensé plus tôt. » Depuis la petite Thérèse avait coutume de dire très souvent au bon Dieu: « Oh! je vous en prie, donnez-moi la lumière quand il en est temps. C’est si triste de ne pas voir ce qu’il faut faire pour vous! » Nous verrons dans la suite combien Dieu exauça cette prière et de quelles lumières il environna constamment cette âme si fidèle dès ses premières années.
Cette fidélité à la grâce était accompagnée d’un jugement rare chez une enfant aussi jeune. Sa mère le savait et ne craignait pas de confier à Thérèse les commissions les plus délicates. Elle l’envoyait porter aux prêtres qui se tenaient cachés dans une des fermes de la famille Chappuis, à une certaine distance de Soyhières, les provisions et les repas qu’on leur préparait à la maison. Thérèse s’en allait portant son petit panier avec un air de simplicité et d’assurance qui déjouait toute supposition. Cependant, il arriva qu’un jour elle vit venir à elle sur le chemin plusieurs hommes dont la figure et les vêtements annonçaient des révolutionnaires. Aussitôt, sans se troubler, elle s’assied au bord du chemin sur son petit panier, et pendant qu’ils passent elle paraît s’occuper à cueillir les pâquerettes qui se trouvaient sous sa main. Ce jour-là le dîner eut quelques minutes de retard; elle en donna l’explication aux bons prêtres. Ceux-ci admirèrent la sagesse qui brillait dans une si jeune enfant: Thérèse avait six ans.
Malgré la difficulté des temps, les frères et soeurs aînés de la petite Thérèse avaient fait leur première communion. Instruits et préparés par le cher oncle, constamment entourés de la vigilance d’une pieuse mère, ils avaient tous apporté à ce grand acte les dispositions désirables. Thérèse enviait leur bonheur, et elle réclamait de Dieu et de ses parents cette grâce, qu’elle mettait au-dessus de toutes les autres.
Une des meilleures dispositions pour s’approcher de la sainte table est, sans contredit, la pureté de conscience. Or notre jeune petite Thérèse n’avait certainement- pas terni la robe de son innocence baptismale par aucune faute considérable.
Qu’il me soit permis, pour l’édification de ceux qui liront cette vie, et pour la plus grande gloire de Dieu, de profiter ici des confidences et des entretiens de la bonne Mère. Ce que j’en ai appris, en dehors du saint tribunal de la pénitence, m’autorise à affirmer que, ni dans ses pensées, ni dans ses paroles, ni dans aucune action, elle n’a offensé Dieu d’une manière grave.
Ce qu’elle se reprochait le plus, avant sa première communion, était un acte de taquinerie peu convenable envers une petite fille qu’elle avait voulu fâcher et faire crier.
La révolution française, qui s’était étendue jusque sur cette partie de la Suisse qu’habitait M. Chappuis, rendait toujours impossible tout exercice extérieur du culte. Les prêtres n’osaient pas y reparaître en public, et, si la persécution officielle était moins violente, les trahisons étaient peut-être plus redoutables. Un grand nombre d’étrangers avaient envahi le pays, et les familles chrétiennes avaient tout à craindre des dispositions hostiles et haineuses de ces aventuriers. On se cachait donc, et, si la guillotine n’était plus à craindre, on redoutait les dénonciations et la persécution. Elles ne, manquaient pas à ceux qui voulaient rester fidèles.
C’était en secret qu’on assistait au saint sacrifice de la messe; c’était comme à la dérobée qu’on allait se confesser et communier, et l’on avait grand soin de le faire sans aucun témoin.
Cependant Thérèse avait déjà obtenu la grâce de pouvoir se confesser à son oncle, le vénérable abbé Fleury; mais elle désirait vivement la sainte communion. Elle allait avoir huit ans. Depuis déjà plus de quatre ans, elle avait reçu de Dieu la lumière la plus claire et la plus pénétrante de l’auguste mystère de la sainte Eucharistie. Elle avait tout compris à cette première messe à laquelle elle avait assisté au milieu de la nuit, dans la maison solitaire de sa tante. A partir de ce moment, son amour pour le Sauveur caché sous ce voile de sa divine charité n’avait fait que grandir, et c’était perpétuellement qu’elle le cherchait, qu’elle l’adorait, et qu’elle lui témoignait, par tous les élans de son âme, combien elle désirait s’unir à lui. Le cher oncle et sa famille, connaissant ces ardeurs, décidèrent qu’il était à propos de lui faire faire sa première communion, malgré son jeune âge.
Cette grande fête de famille pour tous les parents de la jeune Thérèse devait coïncider avec un grand événement pour l’Eglise. Le général Bonaparte avait songé à une réconciliation avec le saint-siège, et l’on préparait en France et à Rome l’affaire du Concordat. L’exercice extérieur et public de la religion allait être rétabli dans tous les pays soumis à la France. Quand on réfléchit à cette coïncidence, n’est-on pas en droit de supposer que la première communion de notre chère petite sainte n’a pas été sans influence sur cet événement? Est-ce que souvent le cours d’un grand fleuve ne doit pas son changement de direction à un faible obstacle placé sur ses rives? D’ailleurs, où priait-on avec plus de ferveur et d’instance pour le rétablissement de la religion que dans la famille Chappuis? Y avait-il alors un grand nombre d’âmes plus dignes d’attirer les miséricordes du Seigneur que cette chère enfant, douée de tant de dons surnaturels et ornée des grâces de son innocence baptismale? Quoi qu’il en soit, on était peu de jours avant ses huit ans accomplis, et peu de jours aussi avant la signature de l’acte qui rendait la liberté à l’Eglise, que Thérèse Chappuis recevait, pour la première fois, son Dieu dans Je sacrement de son amour.
Soixante-dix ans plus tard, la bonne Mère, interrogée sur sa première communion, répondit : En ce moment, le Sauveur m’a tout donné, j’ai tout vu, et ce que j’avais reçu, et ce que je devais recevoir le reste de ma vie. A dater de ce moment, Thérèse sentit qu’elle n’était plus seule; tout sembla se transformer autour d’elle. Les pèlerinages qu’elle aimait à faire à la chapelle des Trépassés, à Notre-Dame du Forbourg, n’étaient plus pour elle une simple récréation d’enfant. Au lieu de s’y rendre en la compagnie de tous ses frères et de ses soeurs, elle y allait accompagnée de Xavier, son frère aîné, qui la suivait à distance, et qui lui laissait la liberté de prier et de s’entretenir avec Dieu. Dans ces pèlerinages, Thérèse ne suivait pas seulement les sentiments d’une dévotion affective, elle pratiquait encore des pénitences proportionnées à son âge. Le mercredi et le vendredi, elle disait à son frère : « Il faut mettre aujourd’hui de petits cailloux dans nos souliers pour monter à notre-Dame du Forbourg. » Et les enfants mettaient, en effet, tous deux des cailloux dans leurs souliers.
Allez à Soyhières, parcourez ces sentiers qui conduisent de la maison de l’oncle à Notre-Dame du Forbourg, les mêmes qu’elle franchissait; cherchez-y le Dieu qu’elle y voyait, et, je vous l’affirme, vous l’y trouverez encore.
Il ne faudrait pas croire que cette surabondance de grâces intérieures ait rendu la jeune Thérèse moins sociable; au contraire, elle devenait plus liante encore avec ses frères et ses soeurs. C’était avec plus d’aisance qu’elle leur parlait, qu’elle leur rendait de petits services; ses jeux avaient plus d’entrain, plus d’amabilité, car le bon Dieu lui disait qu’il fallait tout bien faire pour lui être agréable. Dieu devenait en quelque sorte le lien qui unissait son âme à tout ce qui l’entourait, à son pays, à la maison paternelle, a chacun de ses parents; et, si à cette, époque il lui avait fallu quitter Soyhières, ses frères, ses parents, elle m’a plusieurs fois assuré qu’elle en serait morte de douleur.
Peu après sa première communion, la petite église de Soyhières fut rendue à la piété des bons habitants du village. On y célébra la sainte messe, le saint sacrement reprit sa place au tabernacle. Ce fut une joie universelle. On se sentait revivre; des larmes de bonheur coulaient de tous les yeux; on se félicitait Dieu était revenu au milieu de ses enfants. Mais personne n’éprouva plus de bonheur que Thérèse : elle allait donc pouvoir visiter son Sauveur autant qu’elle le désirait; elle allait souvent pouvoir le recevoir réellement et substantiellement dans son sacrement ineffable. L’église, jusque-là déserte et désolée, allait devenir pour elle un séjour de vie et de délices. C’était là désormais que Dieu allait lui parler; c’est là qu’elle le verrait comme Moïse sur la montagne, comme les patriarches auprès de la pierre des témoignages.
Dès lors commença à se manifester en elle cet attrait invincible qui la portait vers l’autel où résidait Notre-Seigneur, et qui lui faisait dire à la fin de sa vie : « Mes deux plus grands sacrifices en entrant en religion ont été de quitter ma famille, et de me trouver séparée de l’autel par les grilles de la clôture. » Aussi combien de fois se rendait-elle à l’église pour y visiter Notre-Seigneur!
La Providence, qui a ses vues en tout, avait placé près de l’église sa maison paternelle et la maison de sa tante. On pénétrait à l’église par l’extrémité du jardin de son père, et la maison de sa tante n’en était séparée que par la rue étroite du village. Les anges adorateurs de Jésus au saint sacrement ont pu seuls compter le nombre de ses visites à son bien-aimé Sauveur. Elle aurait voulu ne pas s’en séparer; mais elle comprenait aussi que la meilleure manière de rester près de lui était de faire sa sainte volonté et de remplir les devoirs de son état. De sa chambre, elle apercevait la lumière de la lampe du saint sacrement; elle dirigeait de là son regard et son coeur vers l’objet divin de toutes ses affections.
Devenue un peu plus grande, elle obtint la faveur d’entretenir elle-même la lampe du sanctuaire. La ponctualité, la propreté, l’ordre, l’exactitude qu’elle apporta à cette fonction firent l’édification de la paroisse. Nous avons entendu le récit d’une ancienne servante de la maison de son père. Elle nous disait que rien au monde n’égalait la sollicitude et la dévotion de Mlle Thérèse dans cet office. « Mlle Thérèse ressemblait, disait cette bonne fille, aux séraphins qui entretiennent le feu sur l’autel. »
L’église de Soyhières devait dès lors devenir un sanctuaire privilégié. Dieu y était aimé plus qu’ailleurs, et il était dans l’ordre de sa providence d’en faire un lieu où il se manifesterait lui-même d’une manière plus sensible et plus constante. Pendant de longues années, cette église fut le théâtre de la sainteté et des oeuvres de M. l’abbé Blanchard; aujourd’hui elle est devenue un lieu de pèlerinage, où les malades viennent chercher la guérison près du tombeau de ce saint prêtre. Et, par un privilège bien touchant, elle seule, de toutes les églises de cette contrée, n’a pas été profanée par les cérémonies des vieux catholiques qui, après un essai infructueux, se sont retirés pour ne plus reparaître, Que le souffle de Dieu continue à se faire sentir, et des foules viendront à Soyhières, non seulement pour y trouver la santé du corps, mais pour y puiser, comme dans des sources fécondes, la foi, l’amour qui, dès son plus jeune âge, avaient embrasé l’âme de notre chère petite Thérèse
Douée comme elle l’était d’un jugement si sûr et d’un esprit si droit, Thérèse devait avoir, plus que beaucoup d’autres, une grande aptitude pour la science; mais, tout enfant, elle avait su reconnaître la meilleure part, et elle regardait la science comme chose assez vaine lorsqu’elle n’avait pas Dieu pour objet.
Ce qu’elle apprenait, ce qu’elle savait dans la perfection, c’était son catéchisme; elle lui donnait presque tout son temps; aussi Thérèse avait-elle plus que tous ses frères et soeurs le talent de répondre juste à toutes les questions du cher oncle. Pour les autres études, elle n’y apportait guère d’attrait que celui du devoir. L’étude de la grammaire et des mathématiques lui était très pénible; elle s’y rangeait pourtant, grâce à sa grande bonne volonté de faire tout pour obéir à ses parents, et aussi grâce au professeur qui se chargeait des leçons. Ce professeur était le bon oncle l’abbé, qui admirait à la fois et les dispositions pieuses de sa nièce et les efforts qu’elle savait faire pour se vaincre, en apprenant des choses qui l’intéressaient si peu.
M. Chappuis aimait ses enfants, mais il exigeait de la sagesse et de la tranquillité. Les jeux bruyants ne lui allaient pas; cela le distrayait de ses préoccupations et de ses études La troupe joyeuse se mettait au repos quand M. Chappuis paraissait; mais petit à petit chacun s’effaçait, et il ne restait plus auprès du père que la petite Thérèse. Une grande ressemblance des traits du visage et du caractère unissait M. Chappuis à sa fille. Quoiqu’elle fût encore bien jeune, il aimait à causer avec elle, et à lui parler même de choses qui auraient semblé au-dessus de la portée d’un enfant. Thérèse le comprenait, et les yeux fixés sur son père, avec l’expression de l’affection et de l’admiration la plus complète, elle lui répondait toujours à propos et avec une lucidité et un jugement qui charmaient M. Chappuis. Les frères et soeurs n’étaient pas jaloux de cette préférence; ils savaient bien que Thérèse n’en usait que pour obtenir de leur père ce qu’ils pouvaient désirer. On la choisissait ordinairement pour arbitre des différends, et pour avocat quand on avait fait quelque faute.
S’était-on querellé, frappé même, on venait chercher Thérèse, on lui exposait le fait, et ensemble on allait trouver Mme Chappuis. Chacun s’expliquait alors; le blâme était décerné au plus coupable. «Embrassez-vous maintenant, » disait Mme Chappuis, et chacun s’en allait tout à fait remis.
S’agissait-il d’obtenir une grande faveur, quelque chose qu’on avait désiré depuis longtemps et qui était du ressort de M. Chappuis, Thérèse en était seule chargée. Elle allait directement à la question près de son père. Les motifs qu’elle donnait étaient toujours trouvés bons, et elle revenait victorieuse vers la petite troupe, qui attendait anxieusement la réponse. « C’est fait, disait-elle; il faut remercier le bon Dieu et dire un Ave Maria à Notre-Dame du Forbourg. »
Mais c’est surtout dans leur petite direction spirituelle que Thérèse excellait. Ces chers enfants, élevés dans la crainte de Dieu, se reprochaient leurs fautes et en concevaient un repentir qui allait souvent jusqu’à les inquiéter et les troubler. Ils venaient alors trouver Thérèse et lui disaient dans le détail leur péché. Thérèse les écoutait, puis leur disait « Demandez-en pardon, faites un acte de contrition et n’y pensez plus. » Lorsque la faute avait été plus grave, Thérèse répondait : « Il faudra aller demander à Notre-Dame du Forbourg. » Et l’on organisait alors un pèlerinage à Notre-Dame.
Parmi les frères de Thérèse, il en était un pour lequel -elle avait plus d’affection : c’était François. François se rapprochait d’elle par son âge et par son caractère; il n’avait que deux ans de plus qu’elle. D’une nature délicate et douce, il était porté à la piété; d’une santé frêle, il avait besoin de soins et d’affection. Empêché par sa santé de prendre part aux courses, aux jeux de ses frères, il restait plus souvent à la maison, et il trouvait dans ses conversations avec Thérèse un dédommagement pour cette vie trop paisible et trop sédentaire. Aussi François et Thérèse étaient-ils des inséparables, Ensemble ils priaient, ensemble ils faisaient leurs petits pèlerinages, ensemble ils construisaient sous les grands arbres du verger des cellules pour y vivre en solitaires, pour s’en aller après, tous les deux, en paradis.
On ne saurait dire combien cette affection mutuelle de ces deux enfants développa chez eux les sentiments de la foi et les dispositions à la piété. Ils ne parlaient que du bon Dieu, que du désir de devenir un jour de grands saints. On formait des projets pour l’avenir, et après ces entretiens on se mettait à genoux et l’on priait pour son père et pour sa mère, pour les membres de la famille si nombreux et si unis.
Le plus souvent les deux enfants allaient ensemble à Notre-Dame du Forbourg. Leur mère les y envoyait pour demander à Notre-Dame la guérison d’un petit frère, la santé du bon oncle, le courage et la force dont leur père avait besoin pour remplir ses charges en ces temps d’épreuve. François et Thérèse prenaient alors le petit sentier qui, aujourd’hui encore, part de Soyhières à travers la montagne et se dirige vers la chapelle vénérée.
A moitié chemin, ils entraient pour se reposer dans une métairie qui leur appartenait. Cette métairie se trouve encadrée dans une espèce de coupe de verdure creusée dans la montagne, au milieu de hautes herbes où les vaches suisses semblent disparaître, tant le pâturage est abondant. Des bouquets de taillis sont semés çà et là sur les bords de cette coupe.
Après avoir traversé la métairie, le petit sentier reprend pour arriver bientôt à la lisière du bois, ce bois, que les exigences du site, et sans doute aussi le respect pour le sanctuaire qu’il environne, ont fait respecter par ceux qui le possèdent, est exactement aujourd’hui ce qu’il était à l’époque où la bonne Mère le parcourait enfant. Ce sont les mêmes êtres séculaires, les mêmes fontaines qui coulent au bord du petit chemin, marqué à chaque pas par des ex-voto et frayé par les pas des pèlerins de la contrée. Ce sont les mêmes fleurs; oh! qu’elles sentent bon! Ce sont les mêmes chants d’oiseaux; voilà encore ces nids comme ils en trouvaient ensemble. C’est bien là ce qu’elle nous a dépeint tant de fois avec émotion; c’est bien là le petit sentier qui conduisait François et Thérèse au pèlerinage où les en
voyait leur mère.
Une grande peine attendait ces heureux enfants et devait encore augmenter leur mutuelle affection. François, délicat, comme nous l’avons dit, et d’une complexion faible, s’était un jour aventuré à faire seul une grande course dans la montagne. L’heure du repas arrivait. Craignant de donner de l’inquiétude à ses parents, il avait hâté le pas pour rentrer à la maison. La lassitude le forçant de s’arrêter, il entra dans une de ces petites grottes qu’on rencontre si fréquemment dans les rochers de la montagne et qui, par leur humidité et leur fraîcheur, sont souvent mortelles au voyageur fatigué qui a l’imprudence de s’y asseoir.
C’est ce qui arriva au pauvre enfant. En quelques minutes il contracta la longue maladie de poitrine qui devait le faire souffrir pendant près de onze ans pour l’enlever ensuite à l’affection de sa famille. Quand François rentra, on fut obligé de le mettre au lit. Il y fut longtemps malade et ne s’en releva que pour traîner cette existence triste et pleine de mélancolie qui est le partage des malheureux poitrinaires. Cette maladie rendit Thérèse plus attentive à donner des soins à son frère et ne fit qu’augmenter l’ardeur de leurs désirs pour Dieu et leurs souhaits du ciel. Quand François fut mieux et qu’il put marcher, ils allaient bien encore souvent à Notre-Dame du Forbourg; mais François paraissait affectionner davantage un autre but de promenade.
A l’autre extrémité du village, sur le versant de la même montagne, on découvre, après avoir gravi un sentier étroit et escarpé, dans un endroit désert et presque sauvage, une petite église sous le nom de Notre-Dame-des-Défunts. C’était aux temps anciens l’église paroissiale. Les gens du village la visitent comme étant consacrée aux âmes du purgatoire. On ne pouvait mieux choisir comme monument dédié à la mort.
Cette chapelle se détache sur un sol verdâtre, presque noir; quelques broussailles rares et maigres, comme celles qui se voient aux flancs des Alpes, l’environnent tristement. Par-dessus cette végétation ingrate, on a pour horizon un immense éboulement
de la montagne; les siècles ont détaché un à un les bancs de pierre qui s’élevaient à pic et qui soutenaient la lisière des bois. Des blocs se sont répandus et amoncelés çà et là sur une grande surface, jusqu’au fond d’un ravin obscur. Ils affectent tous des formes régulières et ressemblent à des pierres de taille. On dirait un amas de ruines, et on se croirait en face d’une de ces anciennes villes d’Orient, vastes nécropoles, sépulture d’un grand peuple. Quand on les considère en masse, ou seuls, isolés comme des tombeaux, la surprise, la tristesse et une immense impression de mélancolie saisissent involontairement
l’âme et la pensée.
C’était la promenade que François affectionnait; il y conduisait souvent Thérèse. François portait sur ses traits amaigris l’empreinte de la maladie qui le minait et qui devait le conduire à la mort. Il le savait et il s’en entretenait avec Thérèse, la seule confidente intime de ses pensées. « Allons prier pour les morts, lui disait-il, ce sera prier aussi pour moi; » et les deux enfants arrivaient fatigués à la petite chapelle. Après la prière d’usage ils allaient s’asseoir sur une pierre, en face de cette immense désolation de la nature. Que disaient-ils alors? François parlait d’abord de son état et de la fatigue de la route, puis il exprimait à Thérèse le bonheur qu’il aurait de quitter ce monde où il souffrait tant et d’aller voir Dieu, qui se révélait déjà à lui par une vue lumineuse et par un sentiment ineffable. Thérèse émue écoutait son frère et lui disait combien elle serait heureuse aussi de voir le bon Dieu dans le ciel, combien déjà elle aimait à penser à lui, comme elle le voyait partout et comme il se faisait sentir à elle. Et les deux enfants revenaient à la maison paternelle le coeur plein d’une pieuse émotion et embaumé du parfum de la prière.
Thérèse venait d’avoir douze ans. Jusque-là le cher oncle s’était chargé de son instruction. On n’avait pas voulu la confier aux soins du bon vieux maître d’école de Soyhières, qui assurément méritait bien la confiance de tout le monde par sa profonde religion et par son soin pour les enfants; mais il avait vieilli, et n’avait presque plus d’autorité dans sa classe. La bonne Mère aimait à raconter qu’un jour M. Chappuis, maire du village, avait cru devoir faire l’observation au bon vieux maître qu’il ne savait plus se faire respecter de ses élèves. « Que voulez-vous dire, monsieur le maire? avait répondu le brave homme; vous voulez dire que mes écoliers n’ont pas peur de moi, ni moi d’eux, dame! »
On résolut donc d’envoyer Thérèse au pensionnat de la Visitation de Fribourg. Ce fut pour elle l’occasion d’un sacrifice si dur, qu’elle faillit en perdre entièrement la santé et la vie. Elle aimait assurément ses maîtresses, elle estimait leurs vertus, et se trouvait naturellement portée à leur obéir; mais Fribourg n’était plus Soyhières. Elle avait laissé un père, une mère, des frères, des soeurs, et surtout un pauvre malade qui ne pouvait se passer d’elle. Ce ne fut donc qu’à force de courage et de vertu qu’elle put rester pensionnaire. Cependant ses forces physiques trahissaient son bon vouloir, et bien des fois, pendant ses trois années de pension, elle dut revenir à la maison pour se guérir et pour reprendre des forces.
Celui qui écrit cette vie a bien cherché à se renseigner sur ces trois années, dans le désir d’offrir particulièrement aux élèves des pensionnats de la Visitation un modèle achevé de la vie de pensionnaire. Pour cela il a interrogé la bonne Mère elle-même, qui lui a répondu: « Pendant ce temps-là j’ai presque toujours été malade; je ne pouvais pas faire une année entière, j’étais obligée de revenir chez nous. Je travaillais avec bonne volonté, et ce que j’aimais le mieux à apprendre, c’était ce que l’on appelle aujourd’hui l’analyse logique. L’arithmétique me faisait mal à la tête; mais je la comprenais à la première explication. Ce que je retenais le mieux, c’étaient les leçons sur le catéchisme et sur l’histoire de l’Église. Les instructions de M. l’aumônier me plaisaient, surtout lorsqu’il nous citait les conciles et les Pères de l’Église. »
J’ai interrogé à Fribourg deux ou trois anciennes religieuses qui avaient été les compagnes de pensionnat de la bonne Mère. Le souvenir de ces bonnes anciennes était tout de respect pour Thérèse Chappuis. Un seul sentiment, celui de la vénération, leur était resté dans la mémoire. Aucun fait particulier, rien d’extraordinaire ne s’était gravé dans leur esprit. Ce qu’elle a été religieuse, me disaient-elles, elle l’a été pensionnaire. Tout, chez elle, était édification et charité. La jeune Thérèse avait compris assurément qu’une pensionnaire ne doit pas se distinguer d’entre ses compagnes, qu’e1le ne doit faire avec elles qu’un coeur et qu’une âme, et elle s’était si bien faite tout à toutes, qu’elle semblait passer inaperçue.
Mais, sous cette apparence d’uniformité, Thérèse possédait une volonté énergique et un entrain qul avait quelque chose de chevaleresque lorsqu’il était question d’entreprendre le bien. Il y a dans le jardin du monastère de la Visitation de Fribourg un petit tertre qui est devenu célèbre dans l’histoire du couvent. Les pensionnaires s’exerçaient parfois à le gravir pendant la récréation. Un jour elles se préparaient à le monter à la course, à qui arriverait la première, quand la maîtresse s’écria : « Eh bien! que celle qui arrivera la première s’engage à ne point faire la moindre faute au règlement pendant tout le temps qu’elle restera au pensionnat. » La parole n’était pas dite, que Thérèse était en haut du tertre; les autres, muettes et immobiles, restaient en bas. On marqua l’endroit où Thérèse était arrivée, on y bâtit une petite chapelle, et, pendant les retraites des pensionnaires, c’est là que l’on va s’agenouiller quand on a pris une résolution généreuse de faire ce que le bon Dieu demande.
Lorsque, plus tard, la bonne Mère rentra au monastère de Fribourg, elle y trouva plusieurs de ses anciennes compagnes, qui demandèrent à faire de nouveau leur noviciat sous sa conduite, bien qu’elle fût de toutes la plus jeune, et qu’on l’eût mise maîtresse du noviciat l’année même de sa profession.
Sa santé délicate ne l’empêchait pas de prendre part à toutes les récréations, qu’elle animait par son entrain. Dans un coin du jardin se trouvait un réservoir d’eau, qu’on avait décoré du nom de la Sarine; les poissons de la Sarine avaient fort à faire pour suivre la pâture qu’elle leur jetait, et leurs évolutions n’étaient pas une des moindres récréations du pensionnat. Ils la reconnaissaient et venaient en foule vers elle, aussitôt qu’elle arrivait sur la rive. En hiver, la neige servait à tous les jeux. Des montagnes, des grottes, des chapelles, s’élevaient par enchantement; on y creusait aussi son tombeau, en s’étendant sur la couche blanche qui venait de tomber; on y imprimait toute sa personne, puis l’on regardait la neige nouvelle qui venait vous recouvrir pour jamais. C’est ainsi que cela se passera bientôt pour nous, disait Thérèse.
Thérèse s’était résignée à la volonté de ses parents et aux convenances de sa famille, en allant au pensionnat de la Visitation de Fribourg; mais, nous l’avons dit, elle avait laissé à la maison paternelle un frère qui avait vraiment besoin d’elle, François, le jeune malade qu’elle affectionnait tant, dont elle partageait les promenades, les longues journées de langueur et de souffrance. Il se mourait de la poitrine.
Cette maladie communique à l’âme quelque chose de mélancolique et de grave qui mûrit l’homme avant l’âge. Thérèse trouvait dans la société de ce frère, qui causait peu, un moyen de recueillement, un aliment à ses douces affections et à son amour pour Dieu. Souvent, ainsi qu’elle me l’a redit elle-même, ils passaient de longues heures à savourer ensemble une parole que leur avait dite le cher oncle, ou une réflexion que leur inspirait la bonté de Dieu pour eux, ou un sentiment qu’ils éprouvaient à la vue de la beauté de la nature, de l’aspect du bois, du chant des oiseaux.
Thérèse avait fait un très grand sacrifice en vivant trois ans loin de ce frère et de tout ce qu’elle aimait. Aussi son retour fut-il pour elle une joie dont elle gardait encore l’impression longtemps après son entrée au couvent. Revenue à la maison paternelle, ses
devoirs avaient grandi; et les jeux qu’elle affectionnait dans son enfance, les longues parties avec ses frères et ses soeurs, et tous ces amusements dans lesquels son heureux caractère et sa grande innocence savaient trouver le bonheur, tout cela devait cesser pour faire place à des soins plus graves.
Le mariage de son frère aîné, l’entrée en religion de ses soeurs, les décès des uns, les départs des autres, les détails de la vie domestique auxquels sa grande amabilité et son parfait jugement devaient nécessairement la mêler, toutes ces circonstances allaient lui créer une autre existence, moins heureuse sans doute, mais plus utile et plus méritoire.
Son naturel et sa conscience la portaient, nous l’avons déjà dit, à entretenir la paix au milieu de ses frères et de ses soeurs. Elle avait pour cela un à-propos remarquable; elle savait faire tous les sacrifices nécessaires. Souvent M. Chappuis ordonnait aux aînés des choses difficiles, Thérèse les encourageait et commençait souvent elle-même la besogne commandée. Mme Chappuis, plus douce et plus condescendante, avait quelquefois un peu de peine à accommoder tout le monde; Thérèse lui venait en aide. Elle expliquait la pensée de sa mère, la faisait goûter, et trouvait le moyen de la faire exécuter mieux encore que ne le désirait cette excellente mère.
Mme Chappuis, pour exercer le jugement et le goût de ses filles, avait coutume de les emmener avec elle à la ville pour faire le choix des différents objets de toilette à leur usage. Chacune avait la liberté de prendre ce qui lui plaisait le plus, et aujourd’hui on montre encore dans la famille des coiffures de ce temps-là, étiquetées au nom de chacune des demoiselles Chappuis. C’est une relique de famille, où l’on retrouve le caractère de chacune des acheteuses.
De retour à la maison, chacune admirait ses achats; mais, comme Thérèse avait un goût plus sûr, il arrivait souvent que la robe qu’elle avait achetée paraissait plus belle. Il s’ensuivait des regrets qu’on ne pouvait pas toujours dissimuler. Thérèse s’en apercevait-elle, qu’aussitôt elle courait à sa mère et lui persuadait que la robe qui déplaisait à sa soeur avait maintenant toutes ses préférences. Elle disait vrai, car ce qu’elle préférait toujours, c’était d’être agréable aux autres et de sacrifier ses inclinations.
Cette délicatesse de sentiments ne se manifestait pas seulement à l’égard de ses soeurs; elle se faisait remarquer en toute circonstance.
On avait préparé à Soyhières et dans plusieurs villages voisins un grand pèlerinage à Notre-Dame du Forbourg. Les pèlerinages de cette époque étaient pour toutes les jeunes filles une occasion de montrer leurs toilettes et de faire connaître la fortune de leur famille. Un certain nombre de noeuds, portés sur la robe, indiquaient la quotité de la dot qu’elles devaient avoir; celles qui ne se destinaient pas au mariage ne portaient pas ce signe distinctif; mais elles avaient soin de porter dans leur coiffure des filaments d’or ou d’argent, dont le nombre ou la forme servaient à déterminer la situation de leurs parents. Or, à l’un de ces pèlerinages, Mlle Thérèse s’était habillée selon son goût. Elle n’eut qu’à jeter un regard pour remarquer combien sa toilette était plus élégante que celle des jeunes filles de Soyhières et des villages voisins. En sortant de l’église, elle entend quelques jeunes filles se dire tristement entre elles qu’elles sont bien dépassées par Mlle Thérèse. Que fait Thérèse? Arrivée devant la porte de sa tante, où passait la procession, elle entre dans la maison, défait vivement toute sa toilette, revêt ses habits les plus usés, et rejoint la procession au sortir du village. « Mais qu’avez-vous fait là? lui disent toutes les jeunes filles. — Oh! j’étais trop mal dans ma robe, et je suis allée en mettre une autre, dans laquelle je me trouve plus à l’aise pour gravir la montagne. »
Une soeur domestique de la Visitation de Mâcon, qui, dans son enfance, a servi dans la maison de M. Chappuis, m’a raconté avec attendrissement combien Mlle Thérèse était bonne. « Elle venait souvent, m’a-t-elle dit, où je faisais la vaisselle; comme j’étais encore petite et que je n’avais pas beaucoup de force, Mlle Thérèse prenait ma place, m’envoyait m’amuser, et, quand je revenais, toute ma besogne était finie. Elle n’oubliait jamais de me dire que c’était le bon Dieu que je devais remercier, parce que tout ce qui nous est bon vient de lui. »
Sa présence au milieu des domestiques leur donnait du courage. « Nous nous sentons plus forts, disaient-ils, lorsque nous la voyons; elle nous aide en nous regardant. » Mais elle était surtout chère à son père. Celui-ci la consultait, non seulement pour ses affaires temporelles, comme nous l’avons dit, mais il avait l’habitude de lui confier les peines de son âme, et de chercher près d’elle les lumières dont il pensait avoir besoin dans les circonstances difficiles où il se trouvait. Une réponse courte, catégorique, suivait toujours les questions que M. Chappuis adressait à sa fille. Lorsque Thérèse ne pouvait lui donner son sentiment dans des choses épineuses ou incertaines, elle lui répondait par une parole de confiance en Dieu, si claire et si assurée, que M. Chappuis retrouvait le calme et la paix qu’il venait chercher près d’elle.
Dans cette nombreuse famille, tous se trouvaient alors réunis, à l’exception d’un seul, un frère tombé du nid paternel par suite de la tourmente révolutionnaire. Le jeune Fidèle languissait, malade, dans les prisons militaires d’Autriche. Il avait pour compagnons de captivité des soldats et des officiers sans religion. On avait appris aussi que leurs efforts pour l’entraîner dans leur voie n’étaient pas restés sans résultat. Une certaine froideur de la part de Fidèle envers sa famille avait rendu encore plus rares les communications qui auraient pu l’entretenir dans le bien. « Ce sera l’enfant prodigue, » disait avec douleur M. Chappuis. Mais Thérèse priait et se confiait en Dieu. Or voici qu’un jour un homme d’une mise assez soignée vint trouver Fidèle dans sa prison, et, sans lui dire son nom ni d’où il venait, lui remet un petit sac de toile assez lourd. « Prenez cela, lui dit-il, et hâtez. vous de partir pour la frontière; » et il disparaît aussitôt. Le jeune homme, étonné de cette visite inattendue, ouvre le petit sac de toile et y trouve une somme en or assez ronde. Un ami a bientôt organisé sa fuite, et, profitant d’une nuit obscure et d’un épais brouillard, il escalade les murs de sa prison et en franchit les fossés au grand péril de sa vie. Il se met en marche par des chemins inconnus. Son angoisse était grande en voyant arriver le jour. Où était-il? quel chemin avait-il fait et dans quelle direction s’était-il avancé? N’allait-il pas tomber entre les mains des soldats ou des gendarmes autrichiens? C’était bien le cas de se recommander à Dieu et aux bons anges de toute la famille qui priait pour lui. Échappé à ce premier danger, il continue sa route, marchant la nuit, se cachant le jour. Enfin, harassé de fatigue et à bout de courage, il se hasarde un soir à frapper à la porte d’une petite maison isolée à quelque distance d’une ville dont on apercevait les toits. Il frappe, un vieux domestique vient ouvrir et lui parle en français. « Où suis-je? lui dit le jeune fugitif. — Vous êtes à Lemberg, chez un émigré français, ancien religieux qui s’est retiré dans ce pays pour fuir la révolution. Je suis moi-même un religieux. Nous avons, mon prieur et moi, quitté ensemble notre chartreuse, pour venir attendre ici des temps meilleurs et rentrer dans notre maison, ou bien nous préparer à nous en aller en Paradis.
— Le nom de votre prieur? — Dom François Lachat. — Mais dom François est notre parent, il est de notre pays, il nous connaît; je l’ai vu bien des fois je suis Fidèle Chappuis. » Aussitôt la porte- de dom François est ouverte, et les deux exilés sont dans les bras l’un de l’autre: Toute la journée se passe en conversations sur la famille, sur les affaires de la France, sur leur captivité. Fidèle raconte au long son départ de Vienne; comment il a été fait prisonnier par l’armée autrichienne, et sa délivrance singulière de la prison militaire. Le bon religieux lui dit à son tour comment Dieu lui a donné le temps de quitter sain et sauf son monastère, malgré les recherches des révolutionnaires; comment il se trouve en ce pays, où il peut encore faire quelque bien; comment il a pu se créer quelques ressources en donnant des leçons de langue française et de littérature.
Après ces premières émotions, le bon vieillard dit au jeune fugitif: « Mon désir serait de vous garder près de moi, mais mes ressources ne me permettraient pas de vous nourrir. Cherchez un emploi, je vous aiderai de mes démarches et de mon influence, et avec le secours de Dieu nous arriverons. » En effet, quelque temps après Fidèle entrait à titre de secrétaire chez le prince Mavrocordato, hospodar de Moldavie.
Fidèle, installé dans cette fonction délicate, ne trompa pas l’attente du prince, qui, découvrant de jour en jour les qualités du jeune homme, lui accorda de plus en plus sa confiance. Il le prit non seulement pour secrétaire, mais comme conseiller dans une foule d’affaires d’intérêt, et s’en remit à lui pour la gestion d’une grande partie de ses domaines.
Le premier usage que le jeune Chappuis fit de sa. liberté fut d’écrire longuement à sa famille, de lui redire toutes les merveilles de la Providence sur lui, de leur affirmer sa constante affection, et de les rassurer sur la conservation de sa foi et de ses pratiques religieuses. On respira dans la famille Chappuis: tout le monde se retrouvait.
Cependant la santé de Fidèle, ébranlée par tant de secousses, affaiblie par une dure captivité, commençait à donner de sérieuses inquiétudes. Le prince s’en aperçut, et, défendant à son secrétaire le travail opiniâtre auquel il se livrait, lui donna l’ordre de faire chaque jour une longue promenade. Il lui fit présent, pour cela, d’une voiture avec un attelage complet. La voiture était en fer et avait été fabriquée par des ouvriers très habiles. Le bon air, l’exercice, entretinrent pendant quelque temps cette santé chancelante; mais tout à coup le jeune malade se sentit frappé à mort. Il fit alors demander un prêtre, Mgr Berardi, missionnaire apostolique à Jassy. Le prélat vint régulièrement le visiter durant plusieurs semaines et lui apporter toutes les consolations de la religion. Enfin Fidèle, se sentant plus mal, demanda les derniers sacrements, que lui administra Mgr Berardi, accompagné d’un père jésuite ami de la famille.
A partir de ce moment, les deux prêtres ne quittèrent plus le malade, qui remit à Dieu son âme entre leurs mains avec le calme et le bonheur d’un prédestiné, le 29 octobre 1811.
Thérèse partageait son temps entre la maison de son père, celle de sa tante et l’église de sa paroisse.
La maison de M. Chappuis, telle qu’on la voit encore au petit village de Soyhières, est une grande et belle construction dont l’aspect a quelque chose de magistral qui rappelle les grandes lignes du style de Louis XIV. M. Chappuis, qui l’a fait bâtir et qui en a été lui-même l’architecte, s’est souvenu, ce semble, du palais de Versailles, où il avait passé ses belles années comme Cent-Suisse du roi. Cette grande maison était destinée à devenir une auberge.
L’état d’hôtelier, dans ce pays et à cette époque, était bien loin de faire l’impression qu’il produit aujourd’hui. Dans un pays parfaitement chrétien, de moeurs patriarcales, où toutes les familles se connaissaient à vingt lieues à la ronde, où il n’y avait d’autre commerce que celui des produits des champs et de l’étable, et où l’on ne voyait d’autres étrangers que de rares voyageurs dont le passage faisait époque dans les annales de la maison; dans un tel pays l’hospitalité avait conservé quelque chose de son caractère antique. On peut visiter dans la maison l’appartement commode, soigné et propre, destiné à recevoir gratuitement les pauvres qui venaient le soir demander à coucher pour l’amour de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère et promettaient, en retour, de prier pour le bonheur et la santé des enfants et la conservation des jours des vieillards. Aussi l’état d’hôtelier était-il alors regardé comme une espèce de magistrature. M. Chappuis était, du reste, parfois obligé de remplir la fonction de juge de son village. Sa position de maître d’auberge lui permettait à la fois de faire du bien et d’exercer un contrôle moral pour le pays et la contrée.
Cette dignité de l’hôtelier était comprise de ceux qui venaient prendre chez lui le repas du passant ou le repos du voyageur. Leur conduite, leurs paroles étaient remplies de respect et de déférence pour le maître, pour la maîtresse de la maison. Bien plus, on les prenait pour conseillers dans les affaires d’intérêt et très souvent pour les questions graves de
l’établissement des enfants, pour les questions de mariage, d’alliance avec des familles que l’on supposait être connues des maîtres de l’auberge.
Ces conditions expliquent comment M. Chappuis avait pris ce métier. La conduite de ses enfants, qui tous ont vécu saintement, témoigne bien de la vérité de ce que j’avance. La profession d’hôtelier était vraiment honorable et n’avait rien de compromettant pour l’éducation de la famille. « On pouvait alors, nous disait avec son sens si exquis Mgr Marilley, évêque de Fribourg, on pouvait alors élever et perfectionner des chrétiens dans le tracas d’une auberge. » Cela était si vrai que M. Chappuis, dont nous avons déjà signalé la sévérité, croyait pouvoir permettre à ses filles, lorsqu’il était content d’elles, d’aller à la petite trappe. La petite trappe, que l’on vous montrera dans la maison de M. Chappuis, était une petite fenêtre ouvrant sur la salle à manger de l’auberge. Cette fenêtre se trouvait dans l’office au-dessus d’un grand fourneau en faïence; on n’avait qu’à monter sur le fourneau, ouvrir le petit volet, et on assistait à toutes les conversations tenues dans la salle. C’est là qu’on apprenait les nouvelles du canton, les projets de mariage; c’est là qu’on saisissait au naturel le genre, le caractère et les singularités des paysans suisses qui venaient y fumer leur tabac tout en causant politique ou négoce. Cette récréation que tout le monde s’accordait, lorsqu’on en avait la permission, était grandement du goût des plus jeunes filles de M. Chappuis. Thérèse seule ne la recherchait guère ; elle préférait aller dans la maison du bon oncle l’abbé, où elle pouvait suivre son goût pour le recueillement et la prière.
Un fait qui témoigne du respect qu’on avait dans la maison de M. Chappuis pour les lois de la sainte Église est resté dans la mémoire de sa famille. Un vendredi de l’année 1814, arrivent vers dix heures du matin quelques courriers prussiens. C’était une avant-garde qui annonçait l’arrivée du roi et qui venait donner des ordres pour préparer le dîner de Sa Majesté. M. Chappuis commençait à s’excuser auprès de cette troupe sur l’impossibilité où il était de servir sitôt un repas royal et surtout de donner, lui catholique, un repas gras un vendredi. Une altercation vive s’engageait lorsque le roi arrive et s’informe de la cause du débat. Sire, lui dit M. Chappuis, je n’ai pas la permission de servir du gras à mes hôtes le vendredi; mais si Votre Majesté veut bien faire encore une petite demi-heure de marche, elle trouvera à Delémont une très bonne auberge tenue par M. X***, qui a demandé et obtenu de M. le curé la permission de préparer des aliments gras à ses hôtes les jours d’abstinence de l’Église. — Ah! monsieur Chappuis, reprend le roi, mais je serai enchanté de faire chez vous un dîner maigre; je n’en veux pas d’autre. »
Le chef cuisinier, furieux, refusa de se mettre à la besogne, et les domestiques de l’auberge, guidés par M. et Mme Chappuis, durent s’ingénier à trouver ce que l’on pourrait servir au roi. Pendant que le dîner du roi se prépare, le chef de cuisine du roi va et vient, cherchant querelle à tout le monde et disant que son maître sera malade de manger une pareille marmelade. Il prend alors un plat d’épinards qu’on allait faire au beurre, et il l’accommode avec du jus de viande qu’il avait trouvé dans l’office. Le repas servi, le roi se met à table, mange comme quatre de tout ce qu’on lui sert et affirme gracieusement qu’il n’a jamais rien trouvé de meilleur que les mets que lui fait servir M. Chappuis. Vient bientôt le tour du plat d’épinards préparé par le chef cuisinier; le roi en goûte et reconnaît aussitôt qu’on y a mis du jus de viande: il soupçonne l’auteur de la fraude. « Ah! pour ce mets-là, dit-il, on l’a fait mauvais, mais mauvais au possible! Je n’en veux pas goûter. Tout ce que vous m’avez donné jusqu’ici est parfait; mais que ces épinards sont détestables! Je condamne le cuisinier qui les a préparés à les avaler pour sa pénitence. »
Les domestiques de M. Chappuis n’ont jamais oublié la figure et le désappointement du chef cuisinier du roi, et la famille a gardé un beau souvenir des paroles de félicitation royale que la fermeté de son caractère et la sincérité de sa foi avaient méritées à M. Chappuis.
Thérèse s’était fait un oratoire de la chambre où elle avait entendu pour la première fois la messe. Dieu seul sait ce qu’elle a reçu de grâces dans ce cénacle de ses premières impressions. Souvent, dans le cours de sa vie, la bonne Mère m’en a parlé, et lorsque j’allai depuis faire mon pèlerinage dans cette maison, je reconnus un à un les détails de cette chambre, les boiseries qui l’environnent et le poêle à redans qui servait de cachette et d’observation pendant que le grand-oncle disait son bréviaire.
La solitude de cette maison habitée par un vieillard et sa nièce, tous les souvenirs qui s’y rattachaient, car c’était là que l’oncle l’abbé avait vécu enfermé pendant tout le temps de la révolution, le calme habituel de cette demeure, sa situation près du versant de la montagne qui en dérobe aux regards des passants tout un côté et qui lui donne l’air d’une chartreuse, en avaient fait pour Thérèse un séjour de prédilection. Elle pouvait librement se laisser aller à son attrait pour la solitude intérieure et pour les entretiens avec Dieu. Combien d’heures, combien de journées n’a-t-elle pas ainsi passées dans des communications tout intimes avec son divin Sauveur? Le maître se plaisait à l’instruire lui-même et sans aucun secours de livre et de parole humaine. Ce qui reste de ses écrits nous indique clairement que la seule action de Dieu opérait en cette âme. Elle recevait sans avoir été inspirée par aucune lecture; tout lui venait d’une lumière intérieure et spéciale. La maison du grand-oncle a donc été vraiment le sanctuaire où cette âme a reçu la lumière divine et où elle l’a entretenue dans son coeur pendant plusieurs années. C’est là qu’il faudrait établir le premier oratoire où elle sera invoquée si la sainte Église se prononce un jour sur l’héroïcité de ses vertus.
Mais son union à Dieu, si persévérante et si entière qu’elle fût, n’ôtait rien au charme qu’elle répandait dans cette demeure du vieillard. Thérèse, toujours gaie, aimable, alerte, y apportait la vie et le mouvement. Un trait la dépeint au naturel.
La nièce du cher oncle, Marie-Salomée, était encore jeune; ses bonnes manières et la fortune qu’elle pouvait attendre la désignaient au choix des prétendants du village. L’un d’eux, encouragé sans doute par quelques bonnes paroles du cher oncle, s’enhardit à venir la demander en mariage. La nièce l’apprend, et, comme elle ne voulait pas se marier, elle charge Thérèse de recevoir le postulant. Celui-ci ne se fait pas attendre; mais, dès que Marie-Salomée l’aperçoit, elle se hâte de monter dans la chambre haute et charge Thérèse de dire qu’elle n’y
est pas. Thérèse reçoit le brave garçon, lui parle de tout ce qui pouvait l’intéresser, hormis de son affaire, et après l’avoir ainsi tenu sur les charbons pendant un assez long temps : « Vous seriez sans doute content de saluer aujourd’hui ma tante, lui dit-elle; mais vous voyez, elle n’est pas ici. » Le jeune homme se retire; Thérèse le reconduit poliment à la porte, et pendant qu’il la fermait elle appelle à haute voix sa tante, de manière à être entendue et comprise du prétendant. « Venez maintenant, dit-elle, vous pouvez être tranquille, il n’y reviendra plus. » Ce fut la vérité.
Malgré son séjour habituel chez son oncle, Thérèse ne laissait pas que de se trouver à la maison paternelle pour y rendre tous les services que l’on pouvait désirer. A cette époque les deux habitations ne se trouvaient pas séparées par la rue, qui traversait le village à un autre endroit; elles étaient réunies dans le même clos et avaient le même jardin. Thérèse continuait ses soins à François, le jeune malade dont la vie s’éteignait peu à peu. Elle le réconfortait de ses bonnes paroles et lui ouvrait, par ses excellents avis et ses vues surnaturelles, des horizons où le coeur de ce pauvre enfant trouvait d’immenses consolations. Alors recommençaient ces entretiens sur le bonheur d’être à Dieu, sur la reconnaissance qu’ils lui devaient pour leur avoir appris à l’aimer. Ces longs devis, où chacun répandait toute son âme comme un parfum, étaient en même temps un moyen d’accroître leurs connaissances des choses célestes et d’enflammer leur volonté par de nouvelles et de plus saintes ardeurs.
Thérèse avait encore un autre motif qui lui tenait au coeur de revenir de temps à autre dans la maison paternelle. La maison de M. Chappuis était la maison de tous les prêtres et de tous les religieux du canton. Ils y venaient comme chez eux : Mme Chappuis était leur providence, et M. Chappuis se plaisait à leurs entretiens et aimait à les recevoir à sa table. La jeune Thérèse, qui, par un privilège d’affection toute particulière, ne quittait presque pas son père quand il était chez lui, prenait un grand bonheur à ces conversations. Elle m’a souvent redit avec quelle dignité et quelle science ces prêtres traitaient les questions de théologie et de doctrine ecclésiastique. Plusieurs étaient docteurs en théologie, et avaient fait leurs études au collège Germanique à Rome.
M. Chappuis, suivant l’usage de ce temps, avait fait aussi lui-même quelques études théologiques. Il était le promoteur de toutes les questions, et son bon jugement, son goût pour les choses sérieuses et saintes, jetaient une grande vie et une grande lumière dans la discussion.
Thérèse, quoique jeune, comprenait tout, et son heureuse mémoire lui permettait de retenir et de classer ces documents, qui formèrent plus tard le fonds de doctrine qui lui fut si utile pour sa conduite particulière et surtout pour la direction des âmes. Ces conférences avaient de plus inspiré à la jeune Thérèse un grand sentiment de respect pour l’Église, une profonde obéissance à ses décisions, une vénération toute d’amour pour notre saint-père le pape, et un attachement des. plus sincères et des plus actifs pour les prêtres.
La vie du prêtre, ses rapports avec Dieu, son pouvoir sur Notre-Seigneur, sa mission près des âmes, tout cela l’enthousiasmait, et souvent elle se prenait à dire : « Pourquoi donc ne m’avez-vous pas fait homme? Oh! que j’aurais aimé à être votre prêtre! » Nous verrons plus tard quels étaient les desseins de Dieu sur cette jeune fi]le en lui inspirant ce respect et cet amour pour la vie et la mission du prêtre.
Thérèse disposait encore d’un certain temps en dehors de ces occupations que nous venons de signaler. Naturellement active et laborieuse, elle travaillait alors, malgré sa faible santé, pour l’église de son village. Elle excellait à faire du filet. Elle confectionna un grand nombre de nappes d’autel et d’aubes qui doivent se retrouver encore à la sacristie de Soyhières, car à la perfection du travail elle ajoutait la solidité. C’était pour s’unir à Dieu qu’elle s’occupait ainsi des travaux manuels; et qui sait si Dieu n’a pas attaché à ces ornements une grâce toute particulière? Le docte saint Prudence, évêque de Troyes, ne dit-il pas en parlant d’une aube que lui avait faite sainte Maure, jeune fille de sa ville épiscopale: « Jusqu’alors j’étais resté froid et insensible en célébrant les saints mystères. L’approche de l’autel trouvait mon coeur plus dur que le rocher, et je languissais sans vie auprès de la fontaine d’amour; mais depuis que je me suis revêtu de l’aube que Maure a travaillée de ses mains, la glace s’est fondue, l’eau a coulé par torrents de la pierre du désert, j’ai trouvé des larmes au saint autel, et mon coeur et mon âme se sont fondus en union avec le Dieu vivant? » Qui peut dire, en effet, que ces ornements travaillés des mains de la jeune Thérèse n’aient pas tout au moins contribué à la sainteté du vénéré M. Blanchard, curé de Soyhières depuis le départ de la bonne Mère? Nous avons vu, dans l’église de Soyhières, la tombe de ce saint prêtre couverte d’ex-voto rappelant des faits de guérisons merveilleuses et de protection surnaturelle. Quoi qu’il en soit, il convient de ne pas laisser égarer ces travaux si précieux. On doit également veiller à ce que, dans les différents monastères de Troyes et de Paris, on ne se dessaisisse pas des nombreux ouvrages de ce genre qu’elle a façonnés de ses mains. La piété filiale de ses enfants spirituels leur fait un devoir sacré de les conserver dans leur authenticité, afin qu’on ne puisse les confondre avec les objets venant d’une autre provenance.
Outre le soin des ornements auxquels elle veillait avec un goût et un ordre admirables, elle avait pris la charge de l’entretien de la lampe du saint Sacrement. C’était elle qui, deux fois le jour, allait donner ses soins à la lampe du sanctuaire. Elle venait chez nous, dit la bonne soeur de Mâcon, autrefois petite servante chez M. Chappuis, elle venait prendre du feu pour rallumer la lampe, parce que nous habitions une maison tout près de l’église. Je la voyais remplir cette fonction avec un respect si dévot et si soigneux que j’en étais émerveillée. Elle mettait une grâce remarquable à tout ce qu’elle faisait; mais lorsqu’il s’agissait des choses du bon Dieu, c’était bien mieux encore. Ça me donnait tant de dévotion, que je la regardais sans lui dire un mot, pendant qu’elle prenait son feu et que je la suivais des yeux jusqu’à ce qu’elle fût entrée à l’église.
L’église était bien le lieu où Thérèse passait les plus heureux instants de sa journée. Chaque jour elle assistait au saint sacrifice de la messe. Elle faisait précéder cet exercice d’une assez longue préparation, dans laquelle son âme se disposait à recevoir les grâces que Dieu lui prodiguait en abondance; car le saint sacrifice de la messe fut toujours pour la bonne Mère l’instant où le Sauveur se communiquait à elle de la manière la plus claire, la plus positive. C’était là que Dieu lui révélait ordinairement ce qu’il était pour elle; c’était là qu’il lui donnait les vues les plus complètes sur les âmes qu’elle avait à conduire et sur les affaires qu’elle avait à traiter.
Son recueillement pendant le saint sacrifice était tel, qu’on l’aurait crue absente de son corps et toute ravie en Dieu. C’est là, au pied de l’autel, que la doctrine si sûre et si suave qui forme l’ensemble de ses écrits lui fut graduellement révélée.. Mais n’anticipons point sur l’avenir, et continuons à considérer notre chère jeune fille priant dans l’église de son village, et s’occupant du soin de l’orner et de la décorer par ses dons et par le travail de ses mains.
L’église de Soyhières, bâtie au XVIe siècle, à l’époque où la plupart de nos église furent reconstruites pour remplacer celles de la seconde période de nos édifices religieux, n’offre pas de caractère architectural; mais elle est régulière. On y entre par un petit porche surmonté d’un clocher de forme quadrangulaire. La nef est belle et large, et le sanctuaire où se trouve l’autel ne manque ni de recueillement ni d’élégance. Le plan du tabernacle placé sur l’autel a été donné par la bonne Mère. Elle l’a fait reproduire plus tard à la Visitation de Troyes.
L’église, au moment où je la visitais, en 1876, était déserte. L’impiété radicale qui a essayé de substituer le schisme des vieux catholiques à la foi romaine avait dépouillé les catholiques de leur église, et les avait contraints de se réfugier dans une misérable construction en planches. Mais Pieu n’a pas permis que l’église où notre bonne Mère avait reçu tant de grâces fût profanée par l’exercice du nouveau culte. Un curé vieux catholique essaya une seule fois de réunir les fidèles; mais, personne ne s’étant rendu à son invitation, il dut s’en aller pour ne plus reparaître.
Si jamais la Providence vous conduit à Soyhières, entrez dans ce modeste sanctuaire; informez-vous où est placé le banc de famille, ce banc où allait prier habituellement la jeune Thérèse; agenouillez-vous là et priez avec elle. Vous y trouverez encore son âme, je vous l’assure, et peut-être obtiendrez-vous du bon Dieu ce que vous avez jusqu’ici cherché vainement ailleurs.
Rentrée chez elle, Thérèse continuait ses bons soins à son père, à sa mère, et surtout à son jeune frère malade, dont l’état s’aggravait chaque jour. Enfin, le moment de la séparation de ces deux âmes si unies en Dieu et si sympathiques par caractère, le moment suprême approchait. Le courage ne manqua ni à l’un ni à l’autre. Thérèse fut la première à prévenir son frère qu’ils n’avaient plus que quelques jours à se voir sur cette terre. Elle lui recommanda de ne pas l’oublier auprès de Dieu, et elle insista pour qu’il lui obtînt de n’avoir plus jamais d’autre affection ici-bas que celle de la volonté divine, et de ne vivre que pour son saint amour. François le lui promit; il reçut les sacrements et s’endormit dans le Seigneur. Après sa mort, sa figure prit une expression céleste. Les habitants du village vinrent le visiter, et, par dévotion, lui firent toucher leurs chapelets et d’autres objets de piété. C’est un ange qui
est retourné vers Dieu, disaient-ils. François fut enterré dans le cimetière tout près de l’église. On y voit sa tombe, formée d’une grande pierre carrée; une petite croix de fer forgé la surmonte. A cette croix se trouve un bénitier qu’on avait soin de remplir d’eau bénite chaque dimanche, après l’aspersion faite à la messe, afin que les parents et les amis de la famille pussent en prendre, et s’en signer en souvenir du cher et bien-aimé défunt. Aujourd’hui le bénitier reste, mais il est desséché. On n’y verse plus l’eau sainte, l’impiété dessèche tout autour d’elle. Le jour où je visitais la tombe de François, une pluie abondante avait rempli le bénitier. Je pris de cette eau avec respect: cette eau ne venait-elle pas du ciel, et ne s’était-elle pas sanctifiée au contact de cet ange de la terre?
Jusqu’alors la vie de Thérèse, extérieurement occupée des devoirs domestiques et tout absorbée intérieurement dans la pensée et la présence de Dieu, avait suffi à son âme active et ardente. La pensée de la vie religieuse lui était bien venue parfois; mais son grand besoin était, comme elle le disait, de servir Dieu, et, pourvu qu’elle le pût faire entièrement et librement, le reste lui importait peu.
Ses pieux parents, ses frères, toute sa famille, le bon curé de la paroisse, la désignaient pour la vie religieuse : on ne pouvait la comprendre autrement. Elle-même sentait bien que sa mission était terminée dans sa famille après la mort de son jeune frère; mais la grande liberté dont elle jouissait pour tous ses pieux exercices, le bonheur inexprimable de se trouver avec des parents si bons, des frères et des soeurs si unis, si chrétiens, l’empêchaient de sentir la privation d’une vie plus retirée et plus monastique.
D’un autre côté, M. Chappuis, qui avait déjà vu partir pour le cloître l’aînée de ses filles, cherchait à retenir près de lui ses autres enfants. « Restez avec nous, leur disait-il; la maison est assez grande, il y a de quoi vous faire à chacun votre cellule. Vous pourrez contenter vos goûts de solitude et de vie religieuse; vous pourrez prier, chanter l’office, et nous serons heureux de le faire avec vous. »
Thérèse voulut avoir la réponse de Dieu sur sa vocation, et elle forma le projet d’aller la demander à Notre-Dame des Ermites. L’abbaye d’Einsiedeln se trouve éloignée de plus de trente lieues de Soyhières. En ce temps, on ne comprenait pas les pèlerinages tout à fait comme aujourd’hui. Un pèlerinage était un voyage fait à pied, en priant, en se mortifiant de toutes manières. Thérèse était d’une complexion délicate; les fréquentes maladies qu’elle avait faites dans son enfance, un mal d’estomac violent qui parfois mettait sa vie en danger, devaient faire réfléchir mûrement ses parents avant de lui permettre une semblable tentative. Assurée intérieurement que Dieu voulait qu’elle le fit, Thérèse obtint la permission. On lui donna pour compagnes trois femmes du village, et elles se mirent en route.
Le premier jour, Thérèse fut tellement fatiguée, qu’elle crut ne pas pouvoir avancer plus loin; mais la sainte communion, qu’elle fit le lendemain, lui permit de continuer son voyage. Les pèlerines mirent trois jours pour arriver. Elles prenaient leurs repas sur l’herbe du chemin et en se reposant. Le soir, elles allaient coucher chez des connaissances qui avaient coutume d’héberger les pèlerins venant des montagnes du Jura au sanctuaire de Notre-Dame.
La vue de la noble et antique abbaye, l’aspect grandiose de ses monuments, la richesse de son église, les chants des religieux, reposèrent instantanément la voyageuse. Il lui semblait, en montant les degrés du parvis, qu’elle sortait de chez elle, Elle arriva à Einsiedeln au coucher du soleil, alors qu’on sonnait l’Angélus. Elle m’a dit n’avoir jamais oublié l’impression qu’elle éprouva. C’était un sentiment d’une joie qui se mêlait à l’admiration et à la reconnaissance. Notre-Dame lui fut bien bonne et lui accorda dans son sanctuaire toutes les lumières qu’elle désirait. Après avoir reçu les réponses pour lesquelles elle était spécialement venue, elle laissa aller son âme à la contemplation des mystères de la vie de Notre-Seigneur. Elle recueillit auprès de Notre-Dame des vues si profondes et si vives sur la sainte enfance de Notre-Seigneur, sur sa vie à Nazareth, pour son obéissance, sur son travail, que, dans la suite de sa vie, la bonne Mère eut pour les fêtes et les temps consacrés à l’enfance de Notre-Seigneur une dévotion spéciale, qu’elle communiquait à toutes les personnes qui l’entouraient.
On avait compté les jours et les heures à Soyhières. M. Chappuis s’était mis en marche pour aller au-devant de sa fille. Du plus loin qu’elle l’aperçoit, elle se met à courir à sa rencontre, comme si elle n’avait aucune fatigue. Elle tombe dans ses bras, et lui raconte ce qu’elle a eu du bon Dieu, et tout ce qu’il a fait pour elle dans ce grand voyage. Tout est décidé, et Thérèse pense dès lors partir pour le couvent. Mais la fatigue du voyage de Notre-Dame des Ermites, le chagrin de la mort de son frère, avaient sensiblement affaibli sa santé; le médecin, effrayé, déclare qu’il est nécessaire de changer d’air. Thérèse demande à aller à Fribourg. Toute la famille cherche à l’en détourner; sa tante ajoute à toutes les raisons l’autorité de son affection pour elle; elle cherche à la retenir, mais Thérèse lui répond : « Il faut agir pendant que l’on voit clair. »
Conduite à Fribourg par sa mère, elle arrive au monastère pendant que l’on chantait vêpres. La fatigue, la peine dans laquelle elle se trouvait, déterminent chez elle un profond sentiment de tristesses. « Ces religieuses, dit-elle à sa mère, ne chantent pas, elles pleurent; allons-nous-en d’ici. Sur les remontrances de sa mère, elle consent néanmoins à entrer au couvent. C’était au mois de juin 1811. Elle y passa trois mois dans des tentations et des angoisses inexprimables. Le souvenir de ses parents, les joies de son enfance, cette vie de famille si heureuse, qui allait si bien à toutes ses bonnes inclinations, un dégoût incomparable et incompréhensible pour toutes les pratiques de la vie religieuse, le retrait entier de toutes les grâces et lumières que Dieu lui accordait, finirent par la persuader que Dieu la voulait peut-être ailleurs. Elle prend la résolution de partir. « Que faites-vous, ma soeur? lui dit une de ses compagnes (la Mère qui fonda plus tard le monastère de Bruxelles, la mère Gertrude Chapperon). — Je vais chercher des nids, » lui dit-elle, faisant allusion au bonheur qu’elle trouvait à cette vie de la campagne qu’elle ne pouvait abandonner.
A son retour chez elle, son épreuve intérieure sembla diminuer un peu, mais elle fut reprise par d’autres craintes. Faisait-elle la volonté du bon Dieu, ou bien plutôt la sienne propre? Est-ce qu’elle n’était pas comme Jonas, qui fuit devant la face du Seigneur? N’était-ce pas manquer à l’amour de Dieu pour elle? Telles furent les questions qu’elle se posa continuellement, et pour la solution desquelles elle allait fréquemment au pèlerinage de Forbourg.
Outre ces troubles, elle eut à subir une autre peine bien sensible. Sa famille, qui l’aimait, mais qui n’avait pas vu sans un certain déplaisir l’irrésolution de Thérèse et son retour après les adieux qui paraissaient être définitifs, lui fit un accueil assez froid. Son père ne paraissait plus avoir en elle la même confiance, et sa mère était plus réservée. Thérèse ne se sentait plus aussi libre à la maison paternelle, et il lui semblait qu’elle n’y trouvait plus sa place. Elle vivait à l’écart près de sa tante, ne prenant presque plus aucune part aux événements et aux fêtes de la famille. Dieu semblait s’être lui-même retiré; elle ne le voyait plus, et elle ne pouvait même plus bien se rendre compte de ce qu’elle avait à faire pour pratiquer les simples devoirs de la vie chrétienne.
Sainte Thérèse a parlé des souffrances qu’elle avait endurées elle-même pendant les années d’une semblable épreuve. Elle affirme qu’elles dépassent tout ce qu’elle en peut dire, que le purgatoire le plus rigoureux ne doit pas avoir de plus cruelles agonies. La bonne Mère a gardé le silence sur ces trois années d’amertume, d’isolement et de douleur. Elle n’en a jamais rien dit à aucun de ses directeurs ni de ses supérieurs. C’est entre le Sauveur et moi que cela s’est passé, disait-elle; il le sait, cela me suffit. »Trois ans se passèrent ainsi, lorsqu’un jour où elle avait prolongé plus longtemps sa prière devant l’image de la statue vénérée, elle comprit clairement que Dieu la voulait à Fribourg. Toute joyeuse, elle revient à la maison, en fait part à ses parents. « Nous devons, dit-elle, un gros bouquet à Notre-Dame du Forbourg; je le lui porterai avant de partir. » Les préparatifs faits, le grand bouquet de fleurs artificielles acheté, elle va rendre une dernière visite à cette chapelle témoin de ses combats et de ses luttes, comme des grâces spéciales dont Dieu l’avait tant de fois inondée. Elle en baise avec amour le pavé, elle baise un petit tableau où son père s’était fait représenter avec toute sa famille, en action de grâces d’une guérison miraculeuse qu’il avait obtenue par l’intercession de Notre-Dame.
Après les adieux à la famille, on se met en marche pour un nouveau départ. Cette fois, son frère aîné, Xavier Chappuis, et sa soeur Catherine l’accompagnent. Une grande partie des habitants du village veulent lui faire la conduite; M. le curé est en tête du cortège. On ne la quitte qu’après tous les témoignages possibles de regrets et d’affection.
Arrivée de nouveau à Fribourg, à peine a-t-elle franchi la porte extérieure de l’église du couvent, que ses appréhensions lui reviennent, et cette fois plus fortes que jamais. Elle veut absolument s’en retourner. Son frère aîné et sa soeur, qui reconnaissent là une tentation, l’engagent cette fois à n’y pas céder ; mais Thérèse tient bon et veut repartir. Enfin on la détermine à passer la porte de clôture, en lui promet-tant de la reprendre au bout de trois jours, si sa répugnance ne cesse pas. La porte s’ouvre, elle croit entrer dans une prison. Un froid glacial la saisit, elle recule d’un pas. La soeur portière referme vivement le verrou de la porte ; le verrou donne un bruit strident et étrange. A ce bruit, la jeune Thérèse se trouve tout à coup changée: les répugnances tombent et font place à une lumière, à une joie intérieure qu’elle a peine à contenir. Elle va de suite au parloir, où son frère et sa soeur l’attendaient fort inquiets. « C’est une affaire finie, leur dit-elle, je suis religieuse pour toujours. »
Nous lisons sur les notes écrites par M. Chappuis sur le registre de famille: Le lundi 21 novembre 1814, à cinq heures et demie du matin, notre fille Thérèse est partie avec son frère Xavier et sa soeur Catherine pour aller au couvent de la Visitation de Fribourg, en Suisse. Elle avait été, le 18 courant, à Develier, faire ses adieux à son oncle Jean-Joseph Chappuis, qui lui a donné deux écus de six livres pour porter à la soeur Pacifique (quatrième soeur de Thérèse), religieuse à Montorge, et autant à la soeur Louise, et aussi deux écus de six livres pour le père Félicien et autant pour elle. Je lui ai donné douze écus de six livres pour son voyage, et je lui ai encore donné cinquante écus neufs pour les laisser à Fribourg et s’en servir quand elle en aura besoin. »
On s’aperçoit de suite de l’ordre et de l’esprit de conduite qui régnait dans cette famille.
Nous avons vu avec quelle peine la bonne Mère s’était séparée de sa famille et ce qui lui en avait coûté pour abandonner Soyhières : Soyhières si gracieux par son site, Soyhières avec ses rochers, ses bois et ses pèlerinages.
En arrivant au monastère de Fribourg, elle trouvait une compensation. La plupart des religieuses qui formaient la communauté avaient été ses maîtresses pendant qu’elle était au pensionnat; quelques-unes de ses compagnes du pensionnat étaient venues, elles aussi, s’adjoindre déjà à cette remarquable communauté. Les bons souvenirs qu’elle-même avait laissés pendant son temps de pensionnat lui préparaient un accueil et des sympathies bien marqués. D’ailleurs la maison elle-même, par son genre de construction, par l’ampleur de ses bâtiments, devait aller à son goût et lui rappeler le pays natal. Les supérieures lui donnèrent une cellule dans l’endroit le plus élevé et le plus découvert du monastère. De cette cellule on aperçoit le cours de la Sarine, qui se précipite et se perd derrière des masses de rochers, pour reparaître bientôt plus calme, entre deux versants, à travers une pelouse d’un vert profond. L’air y est si pur, qu’on suit aisément des yeux toutes lès ondulations de la rivière; le calme y est si profond, que l’on entend tous les bruits de la Sarine, tous les chants des oiseaux et les bourdonnements des insectes. C’est une solitude de poète et d’artiste; tout y élève l’âme et embellit la pensée.
En entrant dans cette cellule, la jeune Thérèse se rend compte du lieu où vont se passer les jours de sa vie. Elle en sent fortement toutes les beautés, elle les comprend, et s’adressant à Dieu : Mon Dieu, je vous remercie; vous ne m’avez jamais rien ôté! Mais aussitôt elle baisse les yeux et les ferme sur tout ce spectacle vraiment délicieux. Elle venait de prendre la résolution de ne plus jamais rien regarder et de ne plus jamais rien voir, ni de ce qu’il y a dans sa cellule, ni de ce qui apparaît au dehors.
Lorsque après soixante ans d’absence on la conduisit à la cellule qu’elle avait occupée, elle dit à la soeur qui l’accompagnait : « Tenez, je n’ai jamais vu dans cette cellule que ce petit escabeau; c’est ici que le Sauveur m’a parlé pour la première fois à Fribourg. »Le Sauveur, en effet, avait eu, dans ce lieu, avec elle les communications les plus intimes, et lui avait révélé la voie qu’elle aurait à suivre et les oeuvres qu’elle aurait à fonder.
Cet état si entier, si profond en Dieu, n’empêchait pas la jeune prétendante d’avoir en récréation, avec ses compagnes de noviciat, les rapports les plus aimables. Sa candeur, son air ouvert, ses paroles gracieuses, et surtout la charité, la dilection que l’on sentait en elle, lui gagnèrent tous les coeurs. On se sentait attiré vers elle; on ne pouvait jamais trop la regarder; sa vue reposait l’âme et portait à Dieu. D’un autre côté, elle était pour ses supérieures d’une confiance, d’une docilité, d’un abandon absolus.
Le monastère de Fribourg se composait alors d’une réunion de choix. Les belles vertus de la vie religieuse y étaient exactement pratiquées et profondément estimées. Des femmes distinguées, appartenant la plupart aux premières familles de la Suisse, partageaient les emplois du monastère. La charge de maîtresse des novices avait été confiée à la soeur Marie-Thérèse de Tholosan, femme d’un grand sens et d’un parfait discernement. C’est à son école que se formèrent toute une pléiade de jeunes religieuses que leurs talents et leurs mérites ont fait choisir pour aller gouverner et même fonder plusieurs monastères de l’institut.
La soeur Marie-Thérèse de Tholosan eut bientôt reconnu le trésor qu’elle possédait dans la jeune prétendante, et elle mit tous ses soins à la former. Dès lors, elle prédisait que cette jeune fille serait une lumière et une colonne de l’institut. Pour mieux la préparer à la mission qu’elle prévoyait, elle se mit à l’étudier de près. Ayant remarqué que soeur Thérèse était toujours empressée à faire ce qu’on désirait d’elle et que la parole était à peine achevée qu’elle répondait immédiatement : « Je le ferai bien, » elle saisit une occasion favorable pour lui faire comprendre par un regard que cette assurance lui ôtait le bénéfice du recours et de la confiance en Dieu. La jeune postulante ne l’oublia jamais depuis.
Parfois encore il lui arrivait quelques actes où l’impétuosité de son caractère lui procurait quelques mortifications. Un jour, emportant un chandelier au réfectoire, elle aperçoit devant elle un obstacle; d’un bond elle franchit ce qui lui barrait le chemin: c’était par-dessus la supérieure agenouillée à terre qu’elle venait de passer.
Cependant elle savait attendre et se contenir lorsqu’il était nécessaire. Un jour qu’elle servait au réfectoire et qu’il n’y avait plus que quelques minutes avant le dîner, la maîtresse des novices lui donna un paquet de papiers et lui recommanda d’aller les brûler soigneusement à la cuisine. Thérèse les porte, les jette l’un après l’autre au feu, et ne revient continuer son service qu’après avoir attendu pour s’assurer que tous étaient bien brûlés. Il n’y avait pas lieu de douter de la vocation de la jeune prétendante; aussi fut-elle appelée à recevoir le saint habit.
Thérèse avait espéré que ses parents assisteraient à la cérémonie de vêture; mais M. Chappuis écrivit à la supérieure la lettre suivante :
« Respectable Dame,
« J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 1er de ce mois, relativement à la prise d’habit de ma fille Thérèse, qui est fixée au 4 du mois de juin. Nous consentons volontiers à ce qu’il vous a plu de faire à cet égard, surtout puisqu’il paraît que la divine Providence en a ainsi ordonné. Les circonstances du temps, le transmarchement des troupes suisses dans l’évêché, nous empêchent d’assister à cette touchante cérémonie; mais nous tâcherons de saisir la première occasion favorable pour aller témoigner à vos dames, et à vous en particulier, toute notre reconnaissance pour les bontés dont vous ne cessez de combler nos enfants. Nous tâcherons de joindre nos prières aux vôtres, pour qu’il plaise au Tout-Puissant de répandre ses grâces sur notre fille, afin qu’elle entre dignement dans l’état où elle est appelée et qu’elle puisse reconnaître combien elle vous est redevable. De notre côté, nous manquons d’expression pour vous témoigner, Madame, toute notre reconnaissance. Mon épouse, qui partage entièrement mes sentiments, et toute notre famille, vous prient d’agréer leurs civilités et de présenter leurs hommages à madame la supérieure et à toutes les dames de votre communauté.
« En attendant le plaisir de vous présenter nos respects, j’ai l’honneur d’être, avec les sentiments de la plus haute considération,
« Votre très humble et obéissant serviteur.
« P.-J. CHAPPUIS.
« Soyhières, le 10 mai 1815. »
Ce fut le 4 juin qu’elle reçut le saint habit. On la nomma Marie-Françoise de Sales, deux noms qui rappelaient à la fois sa dévotion à la sainte Vierge et son grand et filial amour pour saint François de Sales. On peut dire qu’elle fut sa vraie fille, ainsi que nous le verrons dans toute sa vie. Nul plus qu’elle n’a peut-être porté plus loin la vénération et l’amour pour son saint fondateur. Non seulement la doctrine de saint François de Sales qu’elle étudia constamment et uniquement dans ses ouvrages, mais jusqu’à la manière de dire, de faire, de traiter les choses ; ses rapports avec le prochain, sa direction envers les âmes, et aussi et principalement sa manière de communiquer avec Dieu, tous les traits de notre admirable père étaient exactement reproduits en elle. « Tout me plaît en saint François de Sales, »avait-elle coutume de dire souvent.
Une peinture nous représente les traits de soeur Marie de Sales à l’âge de vingt-deux ans. On s’étonne de trouver sous l’habit de la religieuse une figure aussi jeune et des traits qui gardent quelque chose de la candeur d’un enfant; elle a toujours conservé cette simplicité dans ses manières, et cependant on remarque dans son regard quelque chose de profond et de parfaitement défini. Ce portrait rappelle le type que les artistes allemands ont généralement adopté pour peindre leurs figures de vierges.
M. Chappuis, pour se consoler du départ de sa fille bien-aimée, avait soin de lui envoyer, de temps à autre, des personnes de son village ou de sa famille, pour la visiter et lui en rapporter des nouvelles. C’est ainsi que nous lisons encore dans les notes de la famille : « Nicolas Cesaret partit le 29 juin 1815 pour aller à Fribourg; je lui ai donné dix-neuf louis en or pour nos filles de la Visitation. » Et encore : « Ma belle-soeur Marie est allée à Fribourg, elle est partie le 3 août 1815. Elle a porté la pension de la soeur Pacifique, et je lui ai donné trois louis en monnaie pour porter à nos filles de la Visitation. Je lui ai dit de les donner à Thérèse, qui remettra à sa soeur Louise ce qui lui sera nécessaire. » — « Le 1er septembre 1815, ma femme et moi sommes partis pour aller à Fribourg. Nous y sommes arrivés environ à quatre heures après midi, nous y sommes restés jusqu’au mercredi. Le 3 septembre, Son éminence le nonce du saint-père a sacré l’évêque de Fribourg, et le jeudi suivant, 5 septembre, Messeigneurs ont fait leur visite dans les deux couvents, à Montorge le matin, et l’après-midi à la Visitation. Nous avons eu la permission d’entrer dans les deux couvents, et nous avons dîné avec les religieuses de Montorge au réfectoire et goûté avec celles de la Visitation sur le soir. J’ai donné à la soeur Louise-Raphaël ce que je pensais lui devoir revenir de la succession de son frère François défunt et de l’oncle curé défunt; la première somme qu’on lui enverra sera destinée à compléter ce que nous pourrions lui devoir encore sur ces deux successions; il faudra diriger son intention en ce sens et le lui dire. Par la suite, toutes les fois que l’on enverra de l’argent à la soeur Louise-Raphaël et à la soeur Marie de Sales, il faudra faire son intention : qu’on leur donne par charité pour participer aux prières qui se font dans la communauté pour les bienfaiteurs. »
Nous voyons qu’à cette époque l’on était instruit sur la doctrine et les obligations des voeux. M. Chappuis parlait comme un théologien. Ce voyage avait consolé et encouragé ces bons parents. Aussi M. et Mme Chappuis firent-ils ensemble la promesse de ne plus s’affliger des sacrifices que le départ de leurs enfants leur imposait, et, pour en perpétuer la mémoire, ils offrirent un nouvel ex-voto au sanctuaire de Notre-Dame de Forbourg. On y voit M. et Mme Chappuis présentant à la sainte Vierge tous leurs enfants. Déjà plusieurs sont revêtus de l’habit religieux; c’est Thérèse qui termine la série; les autres, plus jeunes, les suivent dans l’attitude de la prière. Ce tableau se voit parmi les nombreux ex-voto qui décorent encore aujourd’hui la chapelle de Forbourg.
L’année du noviciat, qui passe ordinairement inaperçue dans la plupart des vocations religieuses, prend ici une importance capitale. C’est pendant cette année que la soeur Marie de Sales se forma à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de sa vocation visitandine; et c’est aussi pendant cette année que Dieu se plut à lui ouvrir la voie qui devait la conduire à une union si intime avec lui, et à jeter les premières assises de l’oeuvre a laquelle il l’avait destinée Sous la conduite d’une maîtresse aussi habile que la soeur Marie-Thérèse de Tholozan, la jeune novice commença par se pénétrer du Directoire.
Le Directoire est un tout petit livre composé par saint François de Sales pour diriger les pensées du religieux. Les Constitutions règlent l’extérieur de la vie, la nature des exercices, le temps de les faire. Le Directoire assigne pour chacun de ces exercices une pensée à prendre, une intention à suivre. La Constitution, c’est l’extérieur, le corps; le Directoire, c’est l’intérieur, c’est l’âme des exercices religieux. Je ne crois pas qu’aucun fondateur ait osé entrer si avant dans le domaine de la liberté humaine. Ordonner non seulement l’emploi de vos instants, marquer heure par heure ce que vous avez à faire, mais pénétrer jusque dans le plus secret de votre âme et vous dire : Voici ce que vous aurez à penser dans telle action; voici l’intention que vous devrez avoir pour telle circonstance; vous n’aurez pas une minute du jour, de ta nuit, l’usage volontaire de la pensée; vous l’immolerez constamment sous l’empire d’une loi dont les formules s’étendent à tous les instants de votre vie : quelle servitude! ou plutôt quelle liberté! Le soldat formé et exercé ne fait-il pas instinctivement, sans effort, sans même y songer, les manoeuvres les plus compliquées? De même le religieux rompu à son Directoire entre bientôt dans une voie d’assurance, de simplicité et de paix, qui l’aide merveilleusement à accomplir, sans travail, toutes les obligations de son état.
La jeune novice se mit à suivre cette voie du Directoire avec une volonté ferme et un coup d’oeil des plus justes et des plus complets. Elle ne tarda pas à saisir et l’idée générale du Directoire et le détail des actes. Elle lés mit en pratique, et, au bout de quelques mois, elle était arrivée à ne plus avoir aucun travail à faire pour s’y maintenir constamment. L’extérieur lui coûta davantage. Vive comme elle était, il lui fallait une surveillance continuelle sur ses mouvements pour les réprimer et pour les agencer à la règle. Mais sa généreuse volonté finit par triompher de tout, et on put dès lors admirer en elle tous les dehors de la plus régulière et de la plus parfaite religieuse. Sa maîtresse ne tarda pas à la mettre assistante du noviciat. Rien n’était plus beau que de voir ses compagnes se ranger autour d’elle, Ce que ses paroles ne leur avaient pas suffisamment exprimé, son regard, sa physionomie, son attitude, le leur faisaient comprendre si vivement, qu’elles se sentaient toutes comme naturellement animées et éclairées. Ce grand travail du Directoire occupait tellement la jeune novice, qu’elle nous avouait que, pendant les premiers mois de son noviciat, elle arrivait au soir sans avoir eu le temps de s’apercevoir si elle vivait.
Le Directoire une fois compris et mis en pratique (ce qui exige pour d’autres de longues années), elle se mit entre les mains de la maîtresse des novices pour suivre la voie où Dieu l’appelait. Dans les redditions de compte de son intérieur qu’elle faisait à la maîtresse des novices, cette maîtresse expérimentée avait découvert que Dieu menait cette âme innocente par une voie toute spéciale, et loin de la détourner, comme aurait pu le faire une main moins exercée, elle lui dit de suivre simplement les attraits et les vues que Dieu lui donnerait dans son oraison, mais de lui en rendre fidèlement compte par écrit. Nous possédons ces premières pages de la vie intime de la bonne Mère avec Dieu, et nous allons en donner une courte analyse. On y verra en germe la vie intérieure de la Mère Marie de Sales et l’annonce bien marquée des oeuvres auxquelles elle était destinée. C’est un premier rayon de lumière jeté sur cette existence que nous verrons se développer, grandir, mais toujours conforme à son premier jet, sans jamais se modifier, sans jamais se démentir, sans jamais varier. Ainsi sont les oeuvres de Dieu, elles participent à sa stabilité. L’homme passe, mais Dieu demeure.
Notre bien chère novice, pour obéir à sa maitresse, commence son cahier de noviciat le jour du Sacré-Coeur de l’année 1815. C’est tout un traité de vie surnaturelle où l’on suit pas à pas la marche de la grâce, et où l’on constate la fidélité de cette privilégiée du Sauveur.
Dans un premier entretien de son âme avec Dieu, elle commence par écouter sa parole et par se donner à lui. Elle s’étonne de sa bonté, mais elle ne veut pas y mettre d’obstacle par le doute ou par la pusillanimité. Ce que Dieu lui découvre de ses desseins l’effrayerait si elle envisageait -le travail qu’elle aura à soutenir; mais elle s’encourage par la pensée qu’elle aura, dans la peine qui lui est préparée, un moyen de le dédommager des indifférences qu’elle a eues à son égard. Elle fait à Dieu des promesses de fidélité et de courage.
« Dieu tout bon, qui ne dédaignez pas de découvrir à la plus indigne de vos créatures des secrets inconnus à l’esprit humain, pénétrée de reconnaissance de cette faveur et de vos miséricordes qui s’étendent à l’infini, je vous promets, avec votre secours tout particulier, de suivre à chaque moment ce que je croirai être de votre bon plaisir. Vous avez bien voulu me faire voir que l’industrie de l’esprit humain ne peut vous agréer. Je désavoue tout pour ne m’arrêter plus que sur vous et non sur ce que vous faites en moi; je crois que cela vous plaît davantage. Je crois que j’ai besoin d’une confiance toute particulière; mon divin- Sauveur, achevez par une infinie miséricorde ce que vous avez commencé. La sanctification de la créature la plus faible et la moins capable de reconnaître vos bienfaits doit, ce me semble, vous glorifier davantage. Ce motif, supérieur à tout autre, me soutiendra dans la dépendance que vous voulez de moi. »
Dieu continue à l’éclairer; il lui fait comprendre combien elle doit mourir à elle-même, à tout regard humain, afin de se rendre digne d’être l’instrument des miséricordes divines.
« Il faut que cette raison humaine et orgueilleuse aille se briser contre une sagesse éternelle et une volonté divine; j’ai dit oui à tout, soit pour dire, soit pour faire. Aussitôt il m’est venu dans la pensée clairement qu’il fallait que je sois esclave de la miséricorde; que cette miséricorde, passant et transperçant mon coeur, diviserait l’âme de l’âme et détruirait entièrement la nature. Il faudra soutenir cette miséricorde entre Dieu et l’objet pour qui cette miséricorde sera exercée. »
Ce qu’elle entrevoit des desseins de Dieu ne l’inquiète pas; elle sait qu’elle accomplira sa volonté sans que rien ne puisse y mettre obstacle.
« Oui, je crois fermement que vous êtes le maître de vos créatures, que vous n’avez nul besoin d’elles pour accomplir vos desseins éternels. Je reconnais que vos divines opérations, que la force de votre grâce, que le triomphe de votre amour ne sont point bornés ni par le temps, ni par le lieu, ni par la faiblesse, Dieu de sainteté, pas même par l’impureté de votre créature, que vous pouvez purifier en un moment comme il vous plaît. Aussi, pour preuve de ce que je dis, je renonce à ma manière de voir pour me soumettre à l’obéissance et aux vues qui me seront données si elles sont approuvées. »
La volonté de Dieu lui est manifestée. Il veut que sa bonté soit connue. Depuis longtemps il se fait violence pour la cacher; elle acquiesce à l’emploi que Dieu veut faire d’elle pour cette fin.
« Vous êtes, Seigneur; votre créature est comme si elle n’existait pas. Je m’abandonne à votre divin vouloir, afin qu’il soit de moi ce que de toute éternité vous avez voulu. Je veux bien tout ce que vous voudrez; je veux de plus, avec le secours de votre sainte grâce, vous faire le sacrifice de la chose qui me coûte davantage, qui est de ne pas m’arrêter volontairement sur ce que mon confesseur et ma supérieure me commanderont, rejetant toute pensée que je ne pourrais pas, que je ne suis pas capable. Vous êtes tout-puissant, ô mon Dieu; je vous fais cette promesse par obéissance. »Dieu lui confirme encore plus clairement l’oeuvre à laquelle elle doit coopérer.
Mon Dieu, vous faites connaître que votre bonté veut se manifester par des choses extérieures. J’ai vu ce matin que nous verrions d’un oeil tranquille les oeuvres du Seigneur. Dans la matinée, il a fait voir que malgré une opposition totale qu’il trouve à l’accomplissement de ses desseins, il était réglé que sa toute-puissante main s’y emploierait. Ce ne peut être que par une infinie bonté et dans le désir de la faire connaître qu’il a inventé cette miséricorde. Il eût été impossible à l’homme de l’imaginer, et quand même il l’aurait pu, il n’aurait osé y penser sans témérité.
Au milieu de toutes ces lumières elle est si humble, que la moindre apparence d’infidélité lui arrache des larmes. Elle continue à recevoir de Dieu des lumières qui lui montrent qu’elle ne doit plus vivre que pour lui, qu’elle doit tendre à la destruction d’elle-même. Elle fait tous les sacrifices qu’elle croit être réclamés de Dieu, et, à chaque sacrifice nouveau, Dieu la fait avancer dans son amour et lui découvre plus positivement ses desseins pour son oeuvre. C’est lui qui a commence l’oeuvre, il l’achèvera.
« Il me semble voir que la chose est bien avancée actuellement; des moyens établis auront leur effet. Il sera donné des paroles de vie; elles seront reçues. Je ne comprends pas ceci; mais il me semble voir quelque chose de particulier. Il pourrait bien se faire que ma tâche soit grande j’ai cru le voir en ce moment; je m’abandonne. »
Bientôt la volonté de Dieu devient plus claire, plus affirmée pour elle. Elle prédit qu’elle aura beaucoup de travaux à soutenir.
« Il me semble voir que le monde sera réformé; je dois faire la fonction d’apôtre. J’ai vu que j’aurais le fruit et les effets de la vie contemplative et active; que je serais comme séparée en deux parties : l’une appliquée immédiatement à Dieu, et l’autre au prochain pour Dieu. L’action de Notre-Seigneur sera alors plus marquante pour l’un et l’autre de ces deux états. »
Enfin tous les préparatifs sont faits; Dieu lui a montré son intention; elle s’y est soumise, elle a accepté. Notre-Seigneur achève; il lui découvre ce qu’il fera.
« Lundi, sans rien demander à Notre-Seigneur, il m’a fait voir qu’il achevait le tableau afin qu’il eût l’entière ressemblance avec son humanité sacrée. Je prendrai pour cela, a-t-il dit, des couleurs si vives, il y aura un caractère si marquant que l’on ne pourra le méconnaître...
Après ceci, j’ai compris qu’il y avait quelque chose de grand; j’ai prié mon ange gardien de vouloir offrir à Notre-Seigneur un coeur pur pour lui témoigner ma reconnaissance de ce bienfait. J’ai eu un attrait de faire la même demande à tous les choeurs des anges et aussi à la sainte Vierge, la suppliant de faire connaître à toute la cour céleste la miséricorde gratuite de Notre-Seigneur, »
Nous avons parlé longuement de ce que la bonne Mère avait écrit de ses communications avec Dieu; il nous a semblé à propos de le faire, car, d’après ce cahier, Dieu la prépare, par différents états, à correspondre entièrement à la grâce. Cette grâce, reçue et utilisée en elle, doit se répandre au dehors, produire des fruits et des oeuvres. Elle soumet le tout à l’obéissance, se reconnaît misérable, infidèle, incapable des dons de Dieu; elle ne veut ni croire ni rien agréer de Dieu lui-même sans la permission absolue, formelle, de son confesseur et de sa supérieure.
Il viendra peut-être à certaines personnes la pensée qu’il est bien extraordinaire que Dieu se soit manifesté à une jeune novice; mais la bienheureuse Marguerite-Marie n’était-elle pas aussi novice, lorsque Notre-Seigneur lui fit les premières révélations de l’amour de son Coeur pour les hommes? N’est-ce pas à une novice qu’en 1830 furent révélés les effets merveilleux de la médaille miraculeuse? N’est-ce pas à deux enfants qu’en 4846 la sainte Vierge s’est adressée sur la montagne de la Salette? Et n’est-ce pas à une pauvre petite paysanne sans lettres ni science que Notre-Dame de Lourdes a parlé?
Une telle novice ne pouvait être retardée pour sa profession. Elle y fut admise le 9 juin 1816. Mgr Thomas Yenny, qui fut sacré le 15 septembre 1845, voulut lui-même examiner la novice. Après l’examen, il fit mander la supérieure, et lui dit Cette jeune novice sera une des religieuses les plus éminentes de votre ordre; je veux qu’elle soit ma fille aînée.
Cependant, le matin de la profession, notre chère soeur se sentit tellement pénétrée du sentiment de la grandeur de Dieu et de la sublimité de l’état religieux, que, n’osant avancer, elle suppliait de retarder. la cérémonie. « Je m’en sens trop indigne, » disait-elle. Mais Monseigneur la rassura, en lui affirmant qu’il prenait sur lui- toute la responsabilité de cet acte, et ne lui en laissait à elle que le seul bénéfice. Fille d’obéissance avant tout et par-dessus tout, elle alla joyeuse à l’autel, où elle devait s’offrir si complètement en sacrifice. Pendant la cérémonie, Dieu l’inonda de grâces et de consolations, et lui confirma tout ce qu’il lui avait dit et promis pendant son noviciat.
Il est d’usage, au moment où la religieuse est étendue sous le drap des morts, de demander à Dieu les grâces qu’elle désire pour la famille qu’elle va laisser et pour tous ceux qui lui sont chers. Elle réclame ensuite pour elle ce qu’elle pense lui être le plus utile pour son nouveau genre de vie. C’est de pieuse croyance, à la Visitation, que Dieu ne refuse rien de ce que la nouvelle professe lui demande; aussi voit-on les pensionnaires et les personnes amies de la maison apporter, pour être mis sous le drap des morts, des billets où se trouve écrit ce que l’on désire obtenir de Dieu. Notre chère soeur n’oublia aucun de ceux qui l’avaient connue et aimée, et ils étaient nombreux. Mais, pour elle, elle ne sollicita de Dieu qu’une seule chose: ce fut de n’être jamais aimée naturellement de personne.
Il y a dans cette demande, pour qui a connu la bonne Mère Marie de Sales, un acte héroïque, l’acte le plus généreux que son coeur pouvait faire. Elle consentait à sacrifier dans l’avenir ce qui aurait pu la dédommager de ce qu’elle quittait dans sa famille, où elle avait été tant appréciée et tant aimée. Mais aussi elle fondait par cet acte de courage l’oeuvre de sanctification à laquelle Dieu l’appelait personnellement, et elle donnait à l’oeuvre de son- apostolat, ainsi qu’elle l’a dit elle-même, le sens et le caractère qu’il devait avoir. « Ne travailler que pour Dieu, ne solliciter les âmes qu’à son saint amour, évitant pardessus tout de s’entreposer entre l’âme et Dieu et de chercher à s’attacher personnellement ceux et celles dont on aurait la direction; n’avoir d’autre parti que celui du Sauveur, en sorte qu’il fût vu tout seul, régnant et dominant sur les esprits, les volontés et les coeurs. »
Commencée par un tel acte, sa vie religieuse devait de suite briller par toutes les vertus propres à cette vocation. J’ai encore retrouvé à Fribourg des compagnes de la première année de vie religieuse de la soeur Marie de Sales, et, à cinquante ans de distance, elles me disaient avec une douce joie combien elle les avait édifiées par sa régularité. « Elle était toujours la première au coup de la cloche, et, malgré ses infirmités, car elle était toujours malade, nous la
voyions la première en tête de tous nos mouvements, et tout ce qu’elle faisait, elle le faisait avec une agilité et une grâce qui nous charmaient. Quoique, la plupart du temps, elle eût de violents maux d’estomac qui devaient la contraindre de se plier en deux, elle était toujours droite, se tenant, comme le marque notre sainte Mère, sans jamais chercher à s’appuyer. Au choeur, elle était immobile, et à la messe elle semblait être au-dessus de son corps. A la récréation, nous ne trouvions personne de plus aimable, personne de plus gai que la soeur Marie de Sales; il suffisait de la voir pour retrouver le contentement. Elle faisait les frais de la récréation avec un à-propos et un entrain qui animaient tout le monde. Mais c’était surtout dans les lieux réguliers qu’il faisait bon la voir. Jamais nous ne l’avons aperçue détourner son regard le long des cloîtres.
Sa démarche était si digne, que l’on sentait en ~ passant auprès d’elle une impression de respect. » — « Voici, me dit l’une d’elles en traversant le grand cloître, voici une pierre sur laquelle elle m’a un jour arrêtée pendant que j’étais sa novice. Elle medit: « Remarquez bien cette place, c’est ici que le Sauveur m’a dit quelque chose pour vous. » J’ai su depuis, ajoutait cette bonne soeur, ce que Dieu lui avait dit pour moi. »
Tel est le souvenir que la bonne Mère a laissé de cette première année dans l’esprit des soeurs qui ont eu le bonheur de la voir.
Non seulement la bonne Mère édifiait ainsi la communauté, mais elle travaillait à se perfectionner dans l’observance par l’étude sérieuse et affectueuse des écrits des saints fondateurs. Elle s’était, dès le commencement, inspirée de la recommandation de saint François de Sales dans son Directoire: « Toutes les soeurs doivent être fort attentives à se perfectionner selon leur Institut par une ponctuelle observance, rapportant à cela toutes les lumières qu’elles recevront, tant aux lectures, conférences, oraisons, confessions et prédications qu’autrement, ne prenant jamais de tout cela chose aucune qui soit contraire à leur Institut, pour bon qu’il semble être et qu’en effet il le fût; il ne le serait pas pour elles, je les en assure. »
Aussi notre très chère soeur ne voulait-elle jamais s’adonner à la lecture de certains livres mystiques, que recherchaient avec avidité la plupart des religieuses de ce temps. Elle fit des écrits de sainte de Chantal, et surtout de ceux de saint François de Sales, son étude constante. Le Directoire, les Entretiens de saint François de Sales faisaient ses délices. Chaque fois qu’elle les relisait et qu’elle les méditait, elle en recevait des lumières nouvelles.
« Je vois toujours, disait- elle, quelque chose de nouveau dans nos saints fondateurs; » et, parlant de saint François de Sales: « Tout ce qu’il dit me va; je le comprends. Je ne sais rien en dehors de ce qu’il nous a marqué... C’est le chemin le plus court pour aller à Dieu. » Aussi verrons-nous, à la fin de cet ouvrage, comment elle a su interpréter la doctrine de son bienheureux Père. Elle en est le commentateur le plus expérimenté comme la copie la plus fidèle.
Sa supérieure lui avait permis de lire l’Écriture sainte, et elle affectionnait tout particulièrement la lecture des Psaumes et celle de l’Évangéliste saint Jean. Les Psaumes allaient aux ardeurs de son âme; elle se sentait comme portée par les élans du roi-prophète, élans qui fournissaient à sa prière l’expression dont elle avait besoin pour rendre ce qu’elle éprouvait de la grandeur de Dieu, de la puissance de son amour, des merveilles de ses oeuvres. Si le temps nous le permettait, nous donnerions le commentaire qu’elle faisait de ces paroles : Vias tuas demonstra mihi, et semitas tuas edoce me. Seigneur, démontrez vos voies à mon âme, et enseignez-lui les chemins par lesquels on va jusqu’à vous. » Assez souvent les psaumes que l’on chante pendant la communion, à la Visitation, faisaient l’objet de son action de grâces. Alors son âme était comme inondée de bonheur, et semblait noyée dans un océan de lumières. Les paroles du psalmiste traduisaient sa pensée, l’agrandissaient, l’élevaient jusqu’aux opérations divines, et lui faisaient comprendre les secrets que Dieu ne manifeste qu’aux saints.
La lecture de l’Évangile selon saint Jean faisait ses délices. La conformité de son âme aimante et dévouée avec ce qui nous est dit du disciple bien-aimé avait, en quelque sorte, créé une parenté de sentiments et d’affections entre le saint apôtre et de celle qui voulait être sa disciple. Elle suivait une à une ses paroles; elle s’identifiait avec ses sentiments, et trouvait dans sa doctrine une nourriture, une vie qui s’accordait parfaitement avec son fond spirituel. C’est avec saint Jean qu’elle avait commencé sa vie religieuse; nous verrons plus tard que c’est avec saint Jean qu’elle l’a terminée.
La haute capacité de jugement de la bonne Mère lui avait ainsi, dès le commencement, fait poser sur des fondements solides les premières bases de sa vie religieuse. Tout entière à la pratique de sa règle et tout occupée de ranger son esprit aux indications tracées par les saints fondateurs, elle se préparait à devenir, pour l’Institut de la Visitation, le flambeau destiné à éclairer toutes les observances dans leurs moindres détails, et à jeter sur le monde, par sa doctrine et par ses oeuvres, une lumière et un attrait destinés à attirer une multitude d’âmes.
Le monastère de Metz fut établi, le 24 août 1633, par les soeurs du monastère de Riom, ayant à leur tête une supérieure du monastère de Moulins. Metz avait donné, avant la révolution,- une longue suite d’âmes sérieusement fondées dans les pratiques de l’observance et du véritable esprit de la Visitation; mais ce monastère ne fut pas plus épargné que les autres par la tourmente révolutionnaire. Chassées de leur maison, les soeurs furent obligées de se réfugier dans leurs familles, et un certain nombre durent demander à leur travail et même à l’aumône le pain et l’abri que les révolutionnaires venaient de leur enlever.
Notre intention n’est pas d’entrer ici dans les détails de ce que l’impiété, la mauvaise foi, la rapine firent endurer à ces saintes filles au nom de la légalité. Longtemps après, on se souvenait à Metz des vertus et des services de la Visitation, et l’on faisait des voeux pour la voir s’y rétablir; La Providence se servit pour cela d’un essai infructueux tenté par quelques bonnes personnes de la ville, qui avaient voulu se réunir en communauté sous le nom de Soeurs des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie. C’était au mois d’octobre 1817.
Cette petite réunion, composée de six personnes, sentant qu’elle ne pouvait subsister sans se rattacher à un ordre déjà approuvé, résolut de faire appel à la Visitation. Pour cela, elles écrivirent à Fribourg, afin d’exposer leur désir et de demander des sujets. La maison de Fribourg, riche de charité et de personnel, leur envoya la soeur Déposée, Marie-Stanislas Schaller, la mère Marie-Thérèse de Tholozan, et notre chère soeur Marie de Sales. Une pareille recrue était bien capable de réconforter le courage de ces pieuses personnes, et de fonder une maison.
La suite fit voir que leur espérance était bien établie. Notre chère soeur avait eu à peine le temps de se reposer du travail qu’elle se donnait pour se former à toutes les habitudes, tant intérieures qu’extérieures, de la Visitation, qu’il lui fallut quitter son monastère, où elle avait passé une partie de son enfance au pensionnat, et les moments les plus précieux de sa vie religieuse. Elle y laissait, outre ses compagnes de noviciat, une soeur aînée, soeur Louise-Raphaël, qui déjà, à la maison paternelle, lui avait servi de mère, et qu’elle aimait tendrement; enfin elle quittait la Suisse, dont il lui avait tant de fois semblé qu’elle ne pourrait se séparer sans mourir.
Elle allait dans un pays étranger, dont elle ne connaissait pas les habitudes, sa santé était chancelante: comment s’arrangerait-elle d’un climat froid et humide? Aucune de ces considérations ne l’arrête; elle Sait qu’elle ne doit rien demander, rien refuser: elle
elle n’imposait pas des sacrifices ?»
Pendant le voyage, qui fut très fatigant et qui dura huit jours, elle ne se départit pas un seul instant de l’assujettissement de la règle, gardant fidèlement toutes les pensées du Directoire, et faisant tous ses exercices comme si elle se fût trouvée dans sa cellule et au choeur. Elle ne regarda et ne vit rien tout le long de la route, et ne prêta l’oreille à aucune parole ni à aucun bruit. Une seule fois, elle crut apercevoir la couleur du sol et la nuance du gazon des montagnes de Soyhières: elle leva les yeux pendant une seconde; mais, se reprochant cette infraction à sa clôture, qu’elle voulait garder, elle les baissa aussitôt pour ne plus les ouvrir qu’après être entrée dans la maison où elle se rendait.
Les chères soeurs de Fribourg trouvèrent, à leur arrivée, six bonnes âmes très disposées à bien faire, mais complètement étrangères aux habitudes et aux observances religieuses. De plus, le logement et les ressources de la maison étaient tout ce qu’il y avait de plus resserré et de plus pauvre. Ces bonnes filles, dans leur zèle, avaient oublié que, pour faire une communauté, il était nécessaire de pourvoir au moins aux premières exigences de la nourriture et du logement. La maison était étroite, sans air; rien n’était agencé pour le service d’un monastère. Il n’y avait ni chambres pour les emplois, ni cellules pour les soeurs; une cour étroite laissait à peine pénétrer le jour et la lumière. Quelle différence avec Fribourg, où tout était si grand, si vaste! La bonne Mère prit alors, plus que jamais, la résolution de ne faire sa demeure qu’en Dieu, et ainsi qu’elle le disait elle-même: « J’emploie mon temps à visiter les demeures qui sont en lui, et, comme elles sont innombrables, j’en ai pour longtemps. » Et encore : « Combien je découvre de choses en ces demeures cachées, où il me fait la grâce d’entrer! C’est là qu’il me montre ce qu’il est pour lui-même, et quels sont les effets que son regard sur lui produit au dehors. »
Cette nouvelle vie de solitude plus absolue fut pour la bonne Mère une occasion d’accroître sensiblement sa fidélité et ses communications avec Dieu. Je ne saurais vous dire, me répétait-elle souvent, combien Dieu m’a été bon à Metz! Tous les moments que j’y ai passés m’ont apporté quelque chose de plus particulier de lui. Je ne savais pas même si je vivais, tant l’impression de la grâce était forte et dominante. Je ne me rappelle pas une seule chose de cette maison; je ne sais ni le nombre des pièces de la maison, ni leur forme, ni leur mobilier, ni ce qui servait de choeur et de réfectoire. Je me rappelle seulement que notre cellule était bien froide, et que nous avions si peu de couvertures sur notre lit, qu’il n’était guère possible de s’y endormir, et que le lendemain matin j’avais peine à me remuer, tant j’étais engourdie par le froid.
« La nourriture n’était guère plus confortable que le local: on n’avait pas de quoi manger. L’ordinaire se composait de légumes qu’on n’avait pas le moyen d’accommoder; les haricots formaient aux trois quarts la carte des repas. Le bouillon, la viande, étaient regardés comme des mets d’infirmerie. »
Notre chère soeur avait reçu la charge de dépensière, et son bon coeur lui faisait encore enchérir sur ses privations personnelles, afin de fournir plus convenablement au reste de la communauté. Outre la charge de dépensière, elle avait celle de maîtresse des novices. Ce n’était pas chose facile à une jeune religieuse de vingt-quatre ans de diriger, de former des personnes déjà d’un certain âge, et qui avaient pris depuis longtemps des habitudes auxquelles elles tenaient visiblement. C’était une grande besogne d’amener ces esprits, nourris de leur manière de voir, aux pensées, aux vues de la vie visitandine; de leur faire comprendre que la perfection consistait bien moins, à la Visitation, dans la privation de nourriture corporelle que dans l’abstinence de la volonté et dans la mortification du jugement. Cependant la jeune maîtresse réussit admirablement à les amener à son sentiment et à les former à sa direction. Elles devinrent en très peu de temps comme de petits enfants, tout abandonnées à l’obéissance et avides des instructions et des manières de voir de leur maîtresse. Aussi formèrent-elles le premier noyau de cette admirable communauté de Metz qui, depuis ce temps, a constamment édifié l’Institut par la pratique vraie et complète des enseignements des saints fondateurs.
La bonne Mère sentait le besoin de s’encourager au milieu de tant de travaux et de privations. Elle avait prié son père de lui écrire quelques mots sur ce que le bon Dieu lui donnait pour elle. Cet excellent père répondit à sa fille bien-aimée par la lettre suivante:
« Malgré la répugnance que vous me connaissez avoir pour écrire des lettres, connaissant le désir que vous avez d’en recevoir de moi, je ne puis tarder plus longtemps à vous adresser la présente, pour vous dire que j’apprends avec le plus grand plaisir que votre santé se soutient et que vous êtes toujours unie d’une étroite amitié avec mesdames vos supérieures, qu’on ne saurait assez aimer et aimer. C’est une grande joie pour moi d’apprendre par vous-même votre satisfaction et votre bonheur. Vous voilà consacrée à Dieu pour toujours; je loue mille fois le choix que vous avez fait. C’est Dieu qu’il faut louer de vous l’avoir donné. Je ne doute pas que vous ne reconnaissiez de plus en plus la miséricorde du Seigneur, qui vous a tirée du monde pour vous renfermer dans votre monastère, où l’on n’a de commerce qu’ avec le Ciel, et où l’on jouit par avance des douceurs que les saints y goûtent par la paix intérieure de l’âme et par le mépris de tous les biens et plaisirs de la terre. Quelle satisfaction ce doit être que de vivre et de mourir dans une sainte maison où l’on s’applique uniquement à aimer Jésus-Christ et à le louer! Tout dépend de suivre sa vocation, puisque Dieu y proportionne ses grâces. Suivez la vôtre, ma chère fille, jouissez de la paix des élus, et ne manquez pas, en vos prières, de vous souvenir d’un père qui vous aimera toujours. J’espère de vous revoir l’année prochaine, si Dieu nous conserve la vie. En attendant ce plaisir, je suis votre attaché père.
« P.-J. CHAPPUIS.
« Soyhières, le 11 septembre
1818. »
Cependant la santé de la chère Soeur, si délicate, si fatiguée déjà par les efforts surhumains qu’elle avait faits sur elle pour assujettir son esprit, son coeur et toutes ses contenances à la règle, devint de plus en plus mauvaise. A la suite de vomissements fréquents et d’une faiblesse universelle, elle fut attaquée d’une fièvre violente qui mit ses jours en grand danger. Les soeurs, les médecins désespérèrent de la sauver, et on crut devoir l’en prévenir. La soeur Marie de Sales demanda à Dieu de lui faire connaître sa volonté, et elle comprit qu’il ne voulait pas l’appeler à lui, qu’il la réservait pour une missions plus longue et plus étendue. Mais la fièvre augmentait et faisait craindre une issue fatale. Le délire accompagnait souvent ces accès redoublés. « Allons-nous-en, disait la malade, allons-nous-en dans nos montagnes : on y respire. » Mais, revenue à elle, rien de plus doux, rien de plus obéissant que la chère malade. Elle ne demandait jamais rien, ne se plaignait de quoi que ce fût; elle était pour celles qui la gardaient d’une affabilité et d’une reconnaissance des plus gracieuses. Ce bel exemple achevait les leçons qu’elle donnait à ses novices, et les confirmait dans l’estime et l’affection des observances qu’elle leur apprenait.
Cette maladie donnant de graves inquiétudes à sa famille, M. son père crut devoir écrire à l’un de ses amis, curé à Lauffon, pour le prier de demander à Mgr de Fribourg de rappeler en son monastère de profession la soeur Marie de Sales. Voici la réponse de Monseigneur:
« Je suis bien éloigné de condamner la démarche que vous faites, par votre lettre du 16 avril, en faveur de notre chère soeur Marie de Sales. Dès que j’aurai lieu de croire que son séjour à Metz est nuisible à sa santé, je me ferai un devoir de la rappeler à Fribourg. J’ai donc chargé Mme la supérieure de Fribourg de prendre là-dessus de justes renseignements, et j’ai écrit moi-même à Mme de Tholozan, supérieure du couvent de Metz, désirant savoir au juste ce qu’il en est. Veuillez donc rassurer entièrement sur ce point la respectable famille pour laquelle vous vous intéressez, et en particulier M. et Mme Chappuis. »
Peu de temps après, sur l’avis de la Mère de Tholozan, supérieure de Metz, la chère malade fut redemandée par la maison de Fribourg. La supérieure de Fribourg, soeur Marie-Henriette de Reynold, résolut d’envoyer à la place de la soeur Marie de Sales la soeur Marie-Apolline Marmont, et elle pria M. Chappuis de vouloir bien faire accompagner la soeur Apolline par ses enfants jusqu’à Metz, et de ramener la soeur Marie de Sales à Fribourg. Voici sa lettre à M. Chappuis; elle est datée du 12 septembre 1819.
« Monsieur,
« Vous trouverez ici trois louis à compte du voyage que vous voulez bien permettre à vos chers enfants pour accompagner notre soeur Marie-Apolline, et nous ramener notre chère soeur Marie de Sales,qu’il me tarde d’embrasser et de serrer entre mes bras. Ci-joint est son obéissance de la part de Monseigneur notre évêque pour son retour parmi nous. Je suis très mortifiée de ne pas pouvoir, dans ce moment, vous remettre plus d’argent; mais nous sommes à la veille de la foire, et je ne doute pas qu’avec votre bonté ordinaire pour notre maison vous voudrez bien faire l’avance du surplus, que nous remettrons à ceux des vôtres qui nous rendront ici notre tant désirée Marie de Sales. Si j’étais moins pressée, j’aurais l’honneur de m’entretenir plus au long avec vous; mais je n’ai que le temps de vous assurer de ma parfaite estime.
« Votre très humble servante,
« Soeur MARIE-HENRIETTE DE REYNOLD.
« Supérieure de la
visitation Sainte-Marie. D.S.B.»
Ce ne fut qu’avec une peine extrême que la Mère de Tholozan se vit obligée de se séparer de sa chère novice, qui était devenue elle-même une habile maîtresse dans l’art de conduire les âmes, et dont elle espérait le plus grand bien pour cette fondation. Elle avait surtout appris à la connaître et à l’apprécier pendant leur séjour mutuel dans cette maison de Metz. Depuis, elle continua à lui écrire et à prendre ses conseils. Qu’il est regrettable que l’humilité de la bonne Mère Marie de Sales lui ait fait détruire toutes les lettres qu’on lui a adressées! Je me souviens d’avoir eu entre les mains une de ces lettres de la Mère de Tholozan à son ancienne novice. La Mère de Tholozan avait, dans les allures de son style, toute la grandeur du siècle de Louis XIV. C’était bien l’héritière des dames de Chantal, de Chaugy, de Sévigné; c’était dans ces termes qu’elle apportait au conseil de la bonne Mère tous ses embarras, et qu’elle versait dans son coeur ses plus secrètes pensées. Je ne sais ce qu’on pourrait voir de plus beau que cette alliance des plus fiers sentiments avec les confidences les plus naïves de son âme, de ses fautes, de ses misères, de ses craintes.
C’est ainsi que la soeur Marie de Sales continua son oeuvre à Metz en aidant de ses conseils et de ses prières la vénérée Mère de Tholozan. Le monastère de Metz a gardé l’empreinte des vertus et de l’esprit religieux de la Mère Marie de Sales. Son souvenir y est encore vivant, et, dans des circonstances importantes, le monastère de Metz a témoigné à la Mère Marie de Sales sa reconnaissance, en entrant pour une part notable dans les oeuvres qu’elle a plus tard fondées. « Je ne sais, nous disait la bonne Mère, d’où part l’élan de nos soeurs de Metz pour nous aider. Il faut que ce soit Dieu qui leur donne ce mouvement. » C’était bien aussi de leur coeur pour la bonne Mère. Dieu ne les en a-t-il pas récompensées en permettant que les malheurs de la guerre les aient épargnées, et que leur monastère subsiste avec une liberté vraiment remarquable au milieu des ruines qu’ont faites la guerre et l’impiété?
La bonne Mère, de l’avis de sa supérieure, avait fait un voeu à Notre-Dame de Forbourg. Si Dieu lui rendait la santé, elle s’engageait à faire faire un pèlerinage par un de ses frères. Le voeu avait été fait la veille du départ, et il avait été suivi d’une guérison si sensible, si subite, que la Mère de Tholozan crut devoir donner à la soeur Marie de Sales l’obéissance d’aller elle-même à Forbourg, en retournant au monastère de Fribourg. Elle lui permit aussi de s’arrêter quelques instants pour aller prier à l’église de Soyhières. La bonne Mère, en faisant cette apparition dans le pays de sa naissance, aurait pu saluer ses amis et ses parents; mais elle garda la plus stricte clôture. Elle ne voulut pas même aller voir sa soeur, qu’elle aimait tendrement, et qui ne demeurait qu’à une très petite distance de la maison de son frère, où elle était descendue.
Cette visite de la bonne Mère à son pays natal fut pour elle une très dure épreuve. Elle trouva, sans doute, au sanctuaire de Forbourg, à l’église de sa première communion, ‘des consolations et de vives lumières; mais Dieu permit qu’elle entrât en tentation au sujet de sa famille, qu’elle aimait, on l’a vu, d’une affection si grande, qu’elle n’aurait jamais pu la quitter sans une volonté expresse de Dieu. Son âme, si dégagée ordinairement, si généreuse, fut saisie d’un trouble inexprimable. Tout lui semblait impossible; elle ne se sentait plus le courage de retourner dans son monastère. La lutte fut si violente que son frère s’en aperçut, et qu’il dut lui-même réconforter sa pauvre soeur. Dieu avait permis cette tentation pour purifier cette âme de ce qu’il y avait eu de trop naturel dans ses affections de famille. De l’aveu de la bonne mère, ce fut le point le plus ténébreux de sa vie et celui qui affligea davantage son coeur. Pour expier cette tentation, la bonne Mère ne laissa jamais qui que ce fût de ses amis ou connaissances faire pour elle le voyage de Soyhières, quoiqu’on l’en ait priée bien souvent, et qu’elle n’eût pas de plus grand bonheur que d’entendre parler des siens et des personnes de son enfance.
Rentrée à Fribourg, la bonne Mère fut chargée du noviciat. L’ascendant de sa vertu et les dons de Dieu en elle avaient quelque chose de si frappant que presque toutes les jeunes religieuses voulurent recommencer leur noviciat sous sa conduite. Il serait trop long de les nommer toutes. Les annales de la Visitation ont conservé les noms et la vie de ces
méritantes soeurs, qui, presque toutes, ont été appelées à fonder de nouvelles maisons ou furent réclamées par différents monastères, pour en être supérieures ou directrices du noviciat. Pourtant je ne puis passer sous silence la très honorée Mère Marie- Gertrude Chapperon, devenue plus tard supérieure du premier monastère de Paris, et ensuite fondatrice et première supérieure du monastère de Bruxelles, où elle est morte le 15 avril 1880.
Nées le même mois, la même année, dans le même pays, la Suisse, la soeur Marie de Sales et la Mère Marie-Gertrude avaient eu la même direction dans leur famille; elles avaient été témoins des mêmes dévouements. M. Chapperon recevait chez lui les prêtres exilés, et la jeune Joséphine-Marie avait été bénie par eux. Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, devenu l’hôte de M. Chapperon, avait prédit que la petite Joséphine-Marie servirait utilement l’Eglise, et déjà, en effet, Joséphine-Marie témoignait d’excellentes dispositions.
A peine âgée de cinq ans, elle voit un jour une petite fille mendier de porte en porte; son bon coeur lui suggère l’idée de procurer une double aumône à la petite pauvre. Elle se met à l’accompagner et à demander avec elle qu’on lui fasse la charité. Elle ne la quitte qu’après avoir frappé à toutes les portes où elle pensait pouvoir trouver quelque chose. Mais, avant de quitter la petite mendiante, elle s’aperçoit que celle-ci est nu-pieds; immédiatement elle ôte ses chaussures pour les lui donner.
A dix-huit ans, Joséphine- Marie entrait à la Visitation de Fribourg, y prenait l’habit le 24 août 1811, et faisait ses voeux l’année suivante, c’est-à-dire quatre ans avant la soeur Marie de Sales. Elle en devint néanmoins la novice volontaire, et, s’attachant à sa direction, elle la consultait pour son âme et dans toutes les grandes affaires qu’elle eut à traiter depuis. De son côté, la bonne Mère Marie de Sales était franche et ferme dans la direction de la Mère Marie-Gertrude. Celle ci donnait, par son caractère et sa vivacité d’esprit, un certain travail à celle qui était chargée de sa formation religieuse; mais la bonne Mère Marie de Sales se trouvait aidée dans cette besogne par M. Kolly, qui fut confesseur du monastère de Fribourg pendant ptas de quarante ans. Le digne aumônier savait arriver à son but.
La Mère Marie-Gertrude a souvent raconté une pénitence que lui avait imposée cet habile directeur des âmes. Il y avait, à la Visitation de Fribourg, une bonne soeur déjà ancienne, fort travaillée de scrupules. Cette soeur, d’après son rang, devait se confesser avant la soeur Marie-Gertrude. Soeur Marie-Gertrude, vive et impétueuse, trouvait le temps long à la porte du confessionnal, et, comme cela se renouvelait souvent, elle s’en dédommagea un jour par une petite plaisanterie. Elle dit, en récréation, que la conscience de la bonne soeur devait être dans de profondes ténèbres, puisqu’elle écrivait sa confession et que, de plus, il lui fallait une lanterne pour y voir clair. Cette parole n’était pas dite, que soeur Marie-Gertrude sentit la faute qu’elle avait commise et ne tarda pas à s’en confesser. M. Kolly imposa à la soeur Marie-Gertrude pour pénitence de ne se présenter à l’avenir au confessionnal qu’avec sa confession écrite et une lanterne.
La première fois qu’elle revint, M. Kolly débuta par cette question: « Eh bien! ma fille, la lanterne? — Je l’ai, mon père, lui dit la pauvre repentante. — Est-elle allumée? — Je vais l’allumer, mon père. » Et elle se hâte de battre le briquet, mais impossible d’en tirer la moindre étincelle. Les soeurs, ajoutait la soeur Marie-Gertrude, étaient, à leur tour, bien tentées de rire de ma mésaventure. « Je sortis bien confuse, car j’avais bien fait attendre. Mais je n’en fus pas quitte pour une fois; je dus renouveler l’épreuve pendant longtemps, jusqu’à ce que le digne conducteur de mon âme eût jugé la leçon suffisante. »
La Mère Marie de Sales n’avait pas non plus de tendresses pour les inclinations de ses novices. Une de celles qui devaient lui être des plus chères, sa propre soeur, soeur Thérèse-Catherine, qui devint plus tard supérieure du monastère de Mâcon, était portée à soigner exagérément tout ce qu’elle faisait, et à y mettre quelquefois un temps trop considérable. Elle avait préparé, pour la fête de la soeur Marie de Sales, sa maîtresse du noviciat, un ouvrage très bien fait, auquel elle avait consacré tous ses loisirs depuis plusieurs mois. Elle présente cet ouvrage à sa maîtresse, en lui souhaitant la fête. Soeur Marie de Sales regarde cet ouvrage, le prend entre ses mains, et, le remettant aussitôt à la jeune novice, elle lui dit : « C’est très beau, mais très bon pour aller au feu. Portez cela à la cuisine. Vous le jetterez dans le fourneau et vous regarderez bien s’il brûle. Vous attendrez qu’il soit réduit en cendres, et vous reviendrez ensuite. » La courageuse novice porte en courant son ouvrage à la cuisine et revient au bout d’un instant. « Ma soeur, lui dit-elle, que je voudrais vous rapporter les cendres de ma propre volonté! obtenez-m’en la grâce du bon Dieu, qui vous exauce toujours.»
J’ai eu l’occasion d’entrer au monastère de la Visitation de Fribourg, en allant chercher la bonne Mère, cinquante ans plus tard. Il y avait encore à Fribourg plusieurs anciennes soeurs, heureuses novices de l’habile et bonne maîtresse. Chacune d’elles s’empressait de me dire comme la Mère Marie de Sales avait combattu énergiquement leurs inclinations, les paroles qu’elles avaient retenues d’elle et qui les avaient guidées pendant toute leur vie religieuse. A celle-ci, elle avait dit au pied de l’escalier de la communauté: « Tant que vous monterez les marches de votre propre estime, vous n’arriverez pas où le Sauveur vous veut. » A une autre, sur une dalle du cloître qu’elle me montrait: « C’est ici, m’a-t- elle dit, que vous viendrez chercher l’appui que vous voulez trouver en vous-même; regardez bien, tout votre bagage se trouve là sur cette pierre; ramassez-le. » A une autre, en lui montrant la Sarine: « Ma soeur, il faut élargir les mailles de votre filet; car, en rétrécissant ainsi vos pensées, vous ne prendrez pour vous que du sable et de petits cailloux. »
Outre ces paroles, marquées d’un trait vif et si bien dirigé, ces bonnes soeurs avaient conservé un souvenir si présent de l’action surnaturelle de la bonne Mère, qu’elles en paraissaient toutes pénétrées et pieusement émues, à un demi-siècle de distance.
Le monastère de Troyes avait été fondé, en 1631, par le second monastère de Paris. La Mère Amaury, et plusieurs religieuses de cette maison, étaient venues, sur l’invitation de Mgr l’évêque de Troyes, pour réformer un couvent de repenties, et y établir en même temps une maison de leur institut. Mais, comme l’évêque n’avait pas pris l’avis des échevins de la ville, ceux-ci refusèrent l’entrée de la cité aux voyageuses. Le carrosse, en arrivant sous les portes de la ville, trouva le maire et les magistrats en grand costume pour lui barrer le passage. Cette porte était extrêmement étroite et profonde, et l’on dut dételer les chevaux et les attacher derrière la voiture pour la faire sortir. Les religieuses se retirèrent à deux lieues de Troyes, à Saint-Lié, dans une maison appartenant à l’évêque. Elles y demeurèrent plusieurs mois en attendant la permission sollicitée par le zélé prélat. Il fallut employer les plus hautes influences et l’autorité même du roi pour fléchir Messieurs de la ville.
Ce ne fut pas sans de grandes peines que les soeurs parvinrent à rétablir l’ordre dans la maison des repenties et à s’y installer convenablement. La grossièreté de ces filles, leur peu de piété, rendirent ce travail extrêmement long et difficile; c’était un mauvais commencement pour la Visitation.
En général, il est toujours périlleux de chercher à greffer une oeuvre sur une autre, surtout lorsqu’il y a une grande différence d’éducation et de manière de vivre. Aussi, malgré tous leurs efforts les soeurs de Paris ne purent jamais réussir à faire disparaître un certain esprit d’indépendance et une vulgarité de manières et de paroles dont on retrouva les traces de longues années après la fondation.
Pour comble de malheur, le jansénisme, dont Troyes était devenu un des foyers les plus ardents, ne tarda pas à pénétrer dans cette maison. Il s’y implanta avec force, et la Visitation de Troyes en fut infestée pendant près d’un siècle. L’histoire des luttes de ces religieuses contre l’autorité de l’évêque forme un gros volume, qui, partie imprimé, partie manuscrit, a été recueilli par elles comme témoignage de leur valeur et de leur constance à résister à l’autorité ecclésiastique pour conserver la doctrine de Jansénius. Elles avaient fini par ne plus se confesser ni communier, par exclure de leur maison tout prêtre venant au nom de l’évêque, et par se faire interdire. Cet état de choses s’était prolongé pendant près de quarante ans.
On est étonné, en lisant ce récit, de la patience et de la charité des ecclésiastiques, qui ne cessaient de les exhorter à revenir à la saine doctrine de l’Eglise romaine, et de l’astuce avec laquelle les religieuses évitaient toute réponse catégorique sur leur foi et leurs pratiques religieuses. Un certain nombre de lettres de cachet mit ordre à cet état de choses, en envoyant les plus entêtées en différents monastères plus réguliers.
Enfin, en 1777, sur la demande de l’évêque de Troyes, Claude-Mathias-Joseph de Barrai, le monastère d’Annecy envoya la Mère Emmanuel-Amédée de Compeys, avec deux religieuses, pour y établir la Règle et y maintenir l’obéissance à l’Eglise. Mais on n’y arriva pas complètement. Il restait toujours un certain nombre d’anciennes soeurs qui, tout en abandonnant le jansénisme, conservaient encore beaucoup de préventions et d’esprit d’indépendance. La charité et la patience des soeurs d’Annecy ne purent que les aider à bien mourir. Le travail commençait néanmoins à devenir plus fructueux sur les jeunes novices, et il y avait lieu d’espérer d’obtenir une maison qui ressemblât à ce que saint François de Sales avait voulu faire. Plusieurs jeunes novices, appartenant à de très bonnes familles, vinrent remplacer celles que la mort ou les lettres de cachet avaient fait disparaître. Leur bonne volonté et leur capacité secondant les soeurs d’Annecy, on vit le monastère refleurir. Plusieurs de ces novices survécurent à la révolution, et la bonne Mère Marie de Sales trouva en elles un appui des plus dévoués lorsqu’en 1826 elle vint à Troyes, appelée par la Mère Thérèse-Emmanuel Tréfort.
Lorsque la révolution éclata, les soeurs furent chassées de leur maison par les révolutionnaires, qui réussirent à s’emparer des vases sacrés, de tous les ornements de l’église et de tout ce qu’elles possédaient. Elles allèrent se réfugier dans deux ou trois maisons de la ville par groupes de douze à quinze, et demandèrent à leur travail et à l’aumône le pain nécessaire à leur subsistance. Les privations, les effrois de cette terrible époque, abrégèrent les jours du plus grand nombre, et, lorsqu’en 1807 elles revinrent dans leur maison, elles n’étaient plus que quinze.
Les malheurs de la révolution, leur fidélité à rester unies, leur avaient attiré des grâces. Elles rentrèrent chez elles à la faveur de la munificence de M. Aviat, qui avait racheté, pour le rendre à sa destination, le monastère aux trois quarts détruit. Bientôt quelques soeurs du monastère de Beaune venaient se réunir à elles et leur apportaient, avec quelques ornements sauvés de la tempête révolutionnaire, l’esprit religieux dont elles étaient animées. L’esprit de Dieu, qui voulait ranimer cette maison, inspirait à un certain nombre d’âmes choisies le désir de la vocation, et plusieurs demoiselles de bonne famille s’empressaient de demander à être admises. Cette jeunesse, intelligente et désireuse de la vraie vie religieuse, avait compris ce qui manquait au monastère pour être en tout régulier et conforme aux écrits des saints fondateurs. On faisait d’ardentes prières et un grand nombre de mortifications pourobtenir de Dieu une supérieure selon son coeur.
C’était au commencement de 4826. La Mère Thérèse-Emmanuel Tréfort gouvernait alors le monastère de Troyes. Nièce d’un chanoine distingué de la cathédrale, dirigée par lui, elle avait dans le caractère quelque chose de large et d’élevé; sa franchise, sa candeur, lui avaient gagné l’estime de tous les étrangers et la vraie affection de ses filles. Mais elle sentait elle-même ce qui manquait à son éducation religieuse, et elle cherchait avec une persévérance infatigable le moyen de procurer à la communauté quelqu’un de capable de la diriger. ti C’est à faire pitié, mes bonnes soeurs, disait-elle à la communauté, c’est à faire pitié d’avoir une supérieure comme moi; il faut absolument en trouver une.
On frappa à toutes les portes sans rien obtenir. On vint jusqu’à Fribourg, et l’on reçut tout d’abord une réponse négative. A une seconde demande, on répondit que l’on pourrait donner une jeune soeur, mais que cette soeur était presque toujours malade et presque incapable de rien faire, quoiqu’elle fût, depuis plusieurs années, maîtresse des novices.
Cette jeune soeur malade était la bonne Mère Marie de Sales Chappuis. Cependant, à la Visitation de Fribourg, on n’en avait rien dit à la jeune religieuse, voulant lui laisser tout le mérite de l’obéissance. Or, un jour qu’elle revenait de l’oraison, au détour d’un escalier, dans un endroit qu’elle nous a elle-même montré, il lui fut clairement indiqué qu’elle irait à Troyes pour y être supérieure, et, incontinent, elle alla le dire en toute simplicité à sa supérieure. Celle-ci fut on ne peut plus étonnée , et, l’embrassant, elle lui montra la lettre qu’elle venait d’écrire à Troyes pour assurer les soeurs qu’on avait fait accueil à leur demande.
Rentrée dans sa cellule, la soeur Marie de Sales reçut de Dieu d’abondantes lumières sur ce qu’elle allait faire à Troyes. Ce monastère lui fut montré comme devant être la maison où elle passerait la plus grande partie des jours de sa vie; que c’était le lieu où Dieu accomplirait ses promesses, et qu’elle y laisserait l’héritage des faveurs que Dieu lui avait communiquées. Elle sentit que cette maison serait la sienne, et qu’elle y aurait toute liberté et tout pouvoir pour y rétablir la Règle et opérer les autres effets de la charité divine qui lui seraient confiés. Cette grâce fut si forte qu’elle exerça une grande influence sur sa santé. Depuis son retour de Metz, la bonne Mère avait été continuellement malade. Elle ne prenait qu’un peu de bouillon et gardait presque continuellement le lit. Tout à coup elle se sentit guérie et capable d’entreprendre ce long voyage.
A Troyes, on ne perdait pas de temps, et. le matin du jour marqué par la Règle, dès cinq heures, on procédait à l’élection, afin de pouvoir envoyer de suite les personnes qui devaient aller à Fribourg chercher la bonne Mère, et de leur permettre de faire un bon chemin dès cette première journée. Une demoiselle amie de la maison, une jeune tourière, la soeur Marie-Joseph Gérard, et un brave jardinier, composaient la petite caravane.
Qu’on me permette ici une courte digression sur la soeur Marie-Joseph Gérard. J’aurai plus d’une fois occasion, pendant mon récit, de faire de ces sortes d’excursions en dehors de mon sujet principal; car, parmi les grâces accordées à la bonne Mère, une des plus dignes d’être signalée, c’est que Dieu l’a toujours environnée de personnes qui semblaient faites exprès pour elle.
La soeur Marie-Joseph Gérard était une tourière qui était au monastère de Troyes depuis environ une quinzaine d’années. Entrée toute jeune, dès l’âge de quinze ans, au service de la maison, on l’avait donnée pour femme de chambre aux demoiselles du pensionnat. Rien de plus aimable, rien de plus gracieux que Marie-Anne Gérard. Rien non plus de plus exact ni de plus sûr auprès de ces jeunes filles, qui n’auraient pas manqué de profiter de la faiblesse ou de la complaisance de la petite bonne pour faire faire leurs commissions particulières. Mais qui aurait jamais pu avoir cette pensée? Marie-Anne était si pieuse, si obéissante, que l’on s’était habitué à la regarder comme un mentor, quoiqu’elle fût plus jeune que la plupart des pensionnaires. C’est une petite sainte, disaient ces demoiselles. Marie-Joseph en avait les vertus : sa prière était habituelle; on voyait qu’elle était toujours occupée du bon Dieu. Cependant elle était si joyeuse, si gaie, si pleine d’entrain, qu’on ne savait comment elle pouvait allier une si profonde vertu avec une si grande amabilité. Son extérieur avait quelque chose de charmant; la beauté, la régularité de ses traits, ses manières faciles ajoutées à ses autres qualités, l’avaient fait nommer le petit ange messager du pensionnat. Devenue bientôt religieuse, elle avait conservé toutes ses qualités naturelles, et elle avait, de plus, acquis un grand respect pour sa vocation et un goût très spécial pour toutes les observances. Quelle modestie dans les rues! quelle affabilité envers tout le monde! quelle humilité’ profonde! quelle cordialité envers ses compagnes! Aussi obtenait-elle de Dieu tout ce qu’elle lui demandait. La conversion de ses parents lui tenait au coeur : elle les gagna presque tous.
Restait son père, vieillard aveugle, qui avait passé sa jeunesse au milieu des épreuves de la révolution. Elle fut victorieuse de ses résistances, et l’amena à la pratique fervente de tous ses devoirs. Ses visites entretenaient le vieillard dans ses bonnes résolutions. « Que faut-il que je fasse aujourd’hui, Marie-Aune, pour que le bon Dieu soit content? — Dites-lui que vous aimez ce qu’il veut et chantez-lui un petit cantique. » Et elle se mettait à chanter un cantique que son vieux père répétait avec elle.
Telle était la soeur Marie-Joseph, qui allait à Fribourg chercher la bonne Mère. La députation arriva avant la lettre d’avis, et on songea aussitôt aux préparatifs du voyage. Mgr Tobie, évêque de Fribourg, vint donner sa bénédiction à la chère voyageuse et ne put s’empêcher de dire à la supérieure: « Je fais un gros sacrifice! » Il était bien plus grand encore pour toutes ses novices, qui perdaient en elle une maîtresse qu’elles n’espéraient jamais retrouver. Mgr de Fribourg avait bien promis de faire revenir la Mère Marie de Sales au bout de ses trois ans de supériorité à Troyes; mais la bonne Mère sentait que ces trois années seraient suivies de bien d’autres. Elle disait adieu à Fribourg, et elle pensait ne plus guère le revoir. Malgré cette assurance intérieure, elle ne voulut point aller prendre congé de sa soeur, la Mère Catherine, religieuse capucine au couvent de Montorge.
La rivière de la Sarine partage en deux parties la ville de Fribourg. D’un côté, la ville avec son mouvement, son commerce; de l’autre, une cité religieuse, une espèce de Laure ou réunion de monastères, de lieux de dévotion et de pèlerinage. Montorge se trouve dans cette partie. Placé sur le versant le plus rapide de la montagne, entouré d’une muraille arrondie et resserrée, il ressemble à un nid d’aigle sur le flanc d’un rocher. C’est là que se trouvait, sur le chemin de la France, la soeur qu’elle allait quitter. Cette soeur avait plus ses sympathies que les autres: son caractère gai et enjoué, son esprit vif et pénétrant, revenaient à notre chère soeur. Quand la soeur Catherine était encore à la maison paternelle, elle ne pouvait garder une seule pensée, avoir un seul embarras de conscience sans le dire à Thérèse. Elle était aussi prompte à la comprendre et à la croire que Thérèse à lui répondre. Une rare élégance dans le langage, de belles manières, une grande ampleur dans les sentiments et les vues, faisaient de la soeur Catherine une personne de la plus parfaite distinction. Son éducation à Fribourg l’avait modelée sur ces beaux types que le christianisme seul a pu créer, et qui maintenant deviennent si rares.
Notre chère voyageuse passait :donc sous ces murs de Montorge, et elle offrait à Dieu ce douloureux sacrifice. De son côté, la soeur Catherine, avertie de l’heure du départ de la soeur Marie de Sales, faisait en même temps le sacrifice de ne plus la revoir jamais.
La première journée du voyage la conduisit à Annecy. Ce fut pour elle une immense consolation d’y vénérer les reliques de saint François de Sales et de sainte de Chantal, déposées alors dans l’église Saint-Maurice. Elle y reçut de Dieu et des saints fondateurs des lumières sur ce qu’elle aurait à faire à Troyes et sur les personnes de la communauté. « J’y ai vu, disait-elle, tout le travail que nos saints fondateurs feraient dans les âmes et avec quelle obéissance les soeurs se rendraient à la Règle ». Plus tard, elle disait qu’elle n’avait qu’à se reporter à ces instants passés près de nos saints fondateurs pour comprendre ce qu’elle avait à faire pour chacune de ses religieuses. Elle aurait désiré passer dans ce sanctuaire de longues heures, mais une soeur tourière d’Annecy vint l’avertir qu’on l’attendait au monastère. Elle s’y rendit aussitôt, se promettant bien de revenir le lendemain compléter son entretien avec les bienheureux. Mais le lendemain, Mgr Thiolat, évêque d’Annecy, étant venu la voir, jugea qu’il serait contraire à la clôture que la chère voyageuse s’arrêtât longtemps à Saint-Maurice; elle dut repartir après un court adieu à notre sainte Mère. Cette privation lui fut très pénible; elle en parlait encore de longues années après. Nous verrons comment sainte de Chantal l’en dédommagea quarante-cinq ans plus tard.
D’Annecy, elle se rendit à Poligny. Il y avait alors à Poligny un monastère de la Visitation, gouverné par sa chère soeur Louise-Raphaël Chappuis. Les supérieurs avaient envoyé la Mère Marie de Sales à Poligny afin d’examiner les conditions de ce monastère, et de décider ce qu’il y aurait à faire pour lui venir en aide. La bonne Mère, après en avoir conféré avec sa soeur, reconnut qu’il n’était pas possible à un monastère de s’établir dans une si petite ville, où toutes les ressources matérielles et spirituelles manquaient, et elle donna l’avis de le transporter à Dôle, ce qui fut exécuté peu de temps après.
Ce fut au monastère de Dijon qu’elle fit la troisième station de son voyage. Sa réputation l’y avait précédée. On la reçut avec des marques d’une distinction dont elle conçut quelque peine, mais elle n’en témoigna rien; seulement elle fit ce qu’elle put pour le quitter aussitôt. En vraie obéissante, et malgré l’extrême désir qu’elle avait de la sainte communion, elle s’abstint de la faire, sur l’avis de la très honorée Mère de Péray, qui le croyait prudent pour sa santé.
Il y avait alors, dans la ville de Dijon, une fille qui se disait gratifiée de dons célestes. Un grand nombre de personnes allaient la consulter, et des ecclésiastiques en renom de savoir et de vertu cherchaient à s’expliquer un certain nombre de paroles et de faits qui semblaient extraordinaires. On voulut amener cette fille à la bonne Mère, en lui affirmant qu’il y avait en elle des grâces spéciales, et qu’elle était favorisée d’entretiens avec son bon ange. Mais la bonne Mère, après avoir prié un instant, déclara qu’elle ne voulait pas la voir, que cette fille se trompait, qu’elle ne recevait rien de Dieu et qu’il ne fallait pas y ajouter foi. La suite prouva bientôt que la bonne Mère avait dit vrai; cette personne donna du scandale et finit misérablement sa vie.
A sept lieues de Troyes, se trouve un pèlerinage célèbre dans le pays : le pèlerinage de Notre-Dame-du-Chêne, de Bar-sur-Seine. La bonne Mère, en passant près de la montagne où est établi ce sanctuaire, se sentit comme tout inondée de grâces et de lumières. La communauté lui fut de nouveau montrée comme à Annecy, et elle reçut alors une force et une vigueur incomparables pour tout ce qu’elle avait à faire à Troyes. « C’est là, disait-elle, que j’ai obtenu le plus de lumières, et que j’ai éprouvé une plus grande confiance; » aussi devint-elle une des plus dévotes, à Notre-Dame-du-Chêne. Elle y envoyait souvent des personnes amies du monastère pour y prier quand elle avait quelque chose à demander. Plus tard, elle transportait cette dévotion de Notre-Dame-du-Chêne au second monastère de Paris. C’est ainsi que la bonne Mère apporta sa part active et efficace au renouvellement de ferveur et de confiance qui a rendu le sanctuaire de Notre-Dame-du-Chêne si fréquenté et si vénéré dans ces derniers temps.
La bonne Mère arriva à Troyes le 1er juin 1826, à l’heure de tierce. Elle y fut reçue comme une envoyée de Dieu, et, afin de lui être agréable, on commença par lui ménager la grâce d’entendre la sainte messe. Le lendemain, Mgr des lions, évêque de Troyes, vint confirmer son élection, et, dans un discours d’une piété et d’une délicatesse exquises, il dit aux soeurs toutes ses espérances sur le choix qu’elles avaient fait, et il encouragea la nouvelle élue en lui disant qu’il remettait entre ses mains toutes les volontés et tous les coeurs. Ensuite, dans une première visite, il témoigna à la bonne Mère la confiance la plus entière, comme s’il l’eût connue depuis longtemps. Cette confiance, il ne s’en départit jamais, et nous verrons jusqu’où il crut devoir la lui accorder. La bonne Mère était jeune, et elle le paraissait encore beaucoup plus. D’une taille plutôt petite que moyenne, d’une figure qui rappelait plutôt la candeur, l’adolescence, que les traits d’une personne en autorité, elle produisit sur les soeurs plus âgées l’impression qu’elle serait sans doute une bonne religieuse, mais qu’elle manquerait de caractère et de force pour le gouvernement. Les plus jeunes, au contraire, se sentaient comme invinciblement portées vers elle, et elles lui donnaient déjà toute leur âme. Cependant on l’examinait. Lorsqu’on la vit, dès la première messe, se tenir suivant toutes les prescriptions de la règle, sans faire le moindre mouvement; lorsqu’on s’aperçut qu’au choeur elle ne manquait à aucune des cérémonies; que sa pose, ses mouvements, sa prononciation, étaient moulés sur la règle; qu’au réfectoire il était impossible d’être plus régulière dans sa tenue, dans sa manière de manger, dans sa fidélité aux moindres observances de la table; quand on la vit, les yeux continuellement baissés, aller par le monastère; quand on vit son extérieur, sa démarche, ses attitudes entièrement pliés et conformés aux belles et assujettissantes façons de la vie religieuse, toutes les soeurs se sentirent pénétrées pour elle d’un respect étonné et profond. « Nous voyons, disaient les jeunes, nous voyons ce que c’est qu’une religieuse. Combien c’est beau d’être comme notre saint fondateur nous veut! i De plus, la Mère Marie de Sales portait en tout temps sur ses traits un recueillement mêlé à une expression de piété douce et suave qui ravissait les soeurs. Ce recueillement prenait quelque chose d’imposant et de céleste lorsqu’elle venait de prier : on avait peine alors à soutenir son regard, et on se recueillait soi- même dans le sentiment d’une invincible admiration.
A cette puissance des vertus et de la pratique de la vie religieuse, la bonne Mère joignait l’ascendant que lui donnait sa profonde connaissance des voies intérieures. Son jugement d’une sûreté rare, la lucidité de son esprit, la droiture de sa volonté, lui faisaient toujours tendre au but par le chemin le plus court, sans se laisser influencer ni intimider par aucune considération en dehors du devoir et de la règle. Il en fallait moins assurément pour gagner ces bonnes âmes, qui jusque-là n’avaient pas été gâtées par une direction bien habile. Toutes étaient donc entièrement rendues, et la bonne Mère pouvait se mettre à l’oeuvre. Elle commença par s’occuper des infirmes; les misères du corps et de l’esprit furent le premier but de ses soins intelligents et dévoués.
Une pauvre soeur aveugle se tenait dans un coin de la communauté. La bonne Mère la fit venir près d’elle pendant les récréations et les assemblées; elle lui rendait les petits services dont elle avait besoin, et l’entretenait de manière à lui adoucir les privations causées par son infirmité. Mais le coeur de cette pauvre soeur était encore plus malade que ses yeux; la bonne Mère employa pour la guérir les ressources de la plus douce cordialité. « Vous m’avez rendu plus que la vue, disait cette bonne ancienne : vous m’avez rendu la vie avec nos soeurs et avec le bon Dieu. » Une autre soeur était tellement travaillée de scrupules et de peines intérieures, que, depuis trois. ans, elle n’avait pas communié ni renouvelé ses voeux. Cette pauvre âme se ressentait encore de l’influence janséniste qui avait si longtemps dominé à la Visitation de Troyes. La bonne Mère, ne voulant pas la laisser dans cet état, prit soin de l’exhorter, de l’instruire, et, à force de bons conseils et de témoignages de pieuse affection, elle réussit à l’amener à la pratique des sacrements. L’obéissance de cette soeur fut récompensée par une paix et une joie intérieure qu’elle conserva jusqu’à sa mort.
La Mère Marie de Sales réussissait à merveille à guérir les soeurs qui s’occupaient d’elles-mêmes, et qui voulaient en occuper les autres. Moitié avec douceur, moitié avec esprit, elle leur disait leur fait si clairement et en même temps si agréablement, qu’elles n’avaient plus le courage de se suivre. (Vous voulez retourner à confesse, disait-elle à l’une d’elles; laissez-moi vous faire votre examen : c’est pour aller dire telle et telle chose. Eh bien! c’est pour vous que vous l’allez dire, mais ce n’est pas pour le bon Dieu.)
« Ah! des filles, disait-elle quelquefois, combien c’est fragile à succomber à soi-même! et pourtant notre saint fondateur vous veut fortes et robustes. Coupez court à tous les fils de votre esprit, et vous pourrez voler aussi vite que l’obéissance. Ce n’était pas, en effet, par l’obéissance que ces bonnes soeurs pouvaient briller dans l’Eglise de Dieu, accoutumées qu’elles étaient à faire leur volonté, à juger, à prononcer sur ce qui se faisait au monastère, à user en pleine liberté de la faculté de voir et de dire comme il leur semblait bon. Il était nécessaire d’opérer un grand travail dans leur esprit et dans leur manière de s’exprimer et d’agir. Tout d’abord, elles étaient étonnées des coups de massue que cette petite Mère laissait tomber si à propos sur leur volonté propre, et puis, après un moment de surprise, elles se relevaient généreusement en disant : « Oui, ma Mère. »Et c’était fini. Si, de temps à autre, il fallait y revenir, la bonne Mère le faisait avec un à-propos, une constance qui démolissait sûrement et efficacement l’édifice de la volonté et du jugement propre. On était vaincu, on se rendait.
La victoire de la bonne Mère fut complète et durable. Celui qui a écrit ces lignes affirme que, pendant toute la vie de la Mère Marie de Sales et depuis sa mort, aucune parole n’a jamais été dite qui fût contraire à l’obéissance, qu’aucune pensée même n’a été entretenue et consentie volontairement à l’encontre de la volonté des supérieurs. Quel incomparable succès! A quoi a-t-il été dû? Sans doute à la docilité admirable des soeurs de la Visitation; mais, disons-le aussi, au pouvoir que la bonne Mère tenait de Dieu, pouvoir bien mérité par sa fidélité et son assujettissement à l’observance de la règle, et surtout à la pratique du Directoire.
La pauvreté ne laissait pas moins à désirer que l’obéissance. Sans doute le monastère était pauvre et tout à. fait dans le besoin. On n’avait d’autres ressources que les pensions de quelques jeunes filles qui venaient en classe à la maison. Le mobilier des soeurs, celui de l’église, étaient de la plus absolue pauvreté, et cette pauvreté elle-même nécessitait quelques concessions accordées à certaines soeurs pour l’usage de leur patrimoine. De là des habitudes qui témoignaient qu’on n’avait pas bien clairement le sens de la pauvreté religieuse. Mais quand on vit la bonne Mère arriver de Fribourg, ce couvent si bien organisé, sans apporter autre chose que les vêtements qu’elle portait sur elle, on comprit ce que c’était que d’avoir tout en commun. Aussi, sur une simple réflexion de la bonne Mère qu’on ne devait, dans sa cellule, conserver que ce qui est marqué par la règle, elle trouva, en rentrant chez elle, une foule d’objets sans valeur sans doute, mais qui montraient le désir des soeurs de se rendre à l’obéissance.
Ce fut pour la bonne Mère un grand bonheur de considérer toutes ces petites choses. « Ce sont, disait-elle, de grandes dépouilles qui honorent bien le Sauveur. » Elle ne tarda pas à amener les bonnes anciennes elles-mêmes au commun des vêtements et du linge, et à l’abandon absolu de la gestion de leurs revenus et de leur patrimoine.
Mais comment pourvoir à la clôture? Le besoin de gagner pour vivre avait laissé la clôture imparfaite. Les pensionnaires entraient et sortaient pour les congés, les visites aux parents; les parents eux-mêmes entraient pour voir, de temps à autre, comme on logeait, comme on servait leurs filles. C’était une habitude prise par les gens de la ville de regarder la Visitation comme une maison de classe, comme un pensionnat fort honorable sans doute, mais où tout le monde avait droit de pénétrer. La grande bonté des soeurs, leur dévouement à l’égard des jeunes filles qu’elles instruisaient, leur avaient gagné l’affection des principales familles. On venait les voir souvent, et souvent aussi on entrait en bon nombre, par mode de récréation. Mgr l’évêque de Troyes, de son côté, estimait grandement l’éducation qu’on donnait au monastère, et s’employait de tout son zèle à procurer des élèves qui devenaient, disait-il, si parfaites chrétiennes.
Que devait faire la Mère Marie de Sales, en présence de pareils obstacles? Attendre?... Ce n’était ni dans sa manière d’agir, ni selon sa conscience. Elle s’adresse donc à Mgr des Hons, si bon pour elle, mais si désireux de conserver le pensionnat. « Ma bonne Mère, lui répondit le prélat, vous allez vous-même fermer pour toujours la porte aux pensionnaires: de quoi vivrez-vous? — Monseigneur, le bon Dieu saura bien qu’il nous faut du pain pour nourrir nos soeurs. — Oui; mais n’aurez-vous pas pitié de votre pauvre évêque? Que va-t-il devenir? Vous avez ici la fille du préfet, M. de V***; vous avez Mlle *** et beaucoup d’autres: tout ce monde va fondre sur moi. — Eh bien, Monseigneur, je laisse cela à votre conscience; je m’en décharge sur Votre Grandeur. —Non, pas du tout; j’ai bien assez de mes péchés sans me charger de ceux des autres! » Monseigneur retourne chez lui, et, s’adressant à son grand vicaire, M. l’abbé Roizard: « Que voulez-vous que je fasse avec cette Mère Marie de Sales? Elle met toujours le bon Dieu entre elle et moi, et elle me fait passer partout où elle veut. — C’est à vous, Monseigneur, lui dit son grand vicaire, c’est à vous à faire parler le bon Dieu et à commander. — Ah! ça ne se fait pas si facilement que cela. » Et Monseigneur passait à son bureau et écrivait à la Mère Marie de Sales : « Ma bonne Mère, faites tout comme vous voudrez, je ne puis que vous bénir. »
Le grand travail de reConstitution de la communauté dans l’observance était commencé et portait ses fruits. Les jeunes soeurs y entraient avec une ardeur incomparable; les anciennes, après avoir un peu regardé et réfléchi, s’y mettaient insensiblement, tout étonnés de se voir amenées, par une force invincible, a se soumettre et a aimer une manière de vivre si peu en rapport avec leurs habitudes.
Le dehors commençait à deviner quel précieux trésor on possédait à la Visitation. Plusieurs dames étaient venues voir la bonne Mère pour lui parler de leur âme. Elles s’en retournaient en disant de la Mère Marie de Sales des choses toutes merveilleuses:
c’était une personne de grand mérite, une sainte, qui leur avait découvert tout ce qu’elles étaient, et qui leur avait donné des conseils empreints d’une sagesse et d’une lumière toutes célestes. Les ecclésiastiques qui venaient au monastère avaient eux-mêmes une très grande opinion et une très respectueuse estime de la Mère Marie de Sales; plusieurs ne faisaient rien sans la consulter.
On comptait alors à Troyes un certain nombre de prêtres qui avaient survécu à la révolution de 93. Ils avaient rapporté de l’exil, avec la gloire du martyre, les vertus de l’ancien clergé et toute la dignité de l’ancienne éducation française. Ils comprenaient la bonne Mère, ils retrouvaient près d’elle le langage, les manières de voir dans lesquelles ils avaient été élevés; surtout ils trouvaient dans ses entretiens les lumières surnaturelles, le jugement pratique, qui pouvaient les diriger dans leur mission réparatrice.
Parmi ces prêtres, il y en avait un dont la bonne Mère a toujours évité de parler, parce qu’il lui avait fait promettre de ne jamais le nommer. C’était M. l’abbé Fournerot, vicaire général de Troyes, mort en réputation de sainteté. Je ne crois pas manquer à la discrétion en révélant quelque chose des communications de ces deux âmes.
M. l’abbé Fournerot était gratifié de voies extraordinaires, que Dieu lui accordait sans doute à cause de sa profonde humilité et de son amour pour Notre-Seigneur. Plusieurs fois on le vit élevé de terre pendant son oraison; alors son âme entrait dans un état de lumière et de béatitude incomparables. Pendant ces instants précieux, il recevait de Dieu l’ordre de lui demander ce qu’il voulait. Sa prière était pour les âmes qu’il dirigeait, et surtout pour les âmes sacerdotales qu’il avait formées comme supérieur du séminaire. Ces jours-là, son visage prenait une expression céleste; ses jeunes élèves, en le voyant paraître au réfectoire ou aux réunions de la communauté, se sentaient pénétrés d’un respect ému : il leur semblait voir un ange de Dieu, un bienheureux. Mais cet état et ces grâces inspiraient des inquiétudes à ce vénérable prêtre. Il venait dire à la Mère Marie de Sales combien il se sentait misérable, pécheur et indigne de toute grâce de Dieu. N’était-ce pas sort orgueil qui le rendait le jouet d’une imagination exagérée? Dieu, pour le punir, ne lui envoyait-il pas des choses dont il aurait à rendre un compte de plus rigoureux? La bonne Mère, heureuse de trouver une âme où Dieu opérait de si grandes merveilles, écoutait ses craintes, et, par une ou deux paroles, ramenait l’assurance, la quiétude dans la conscience du bon prêtre. Puis, sans se rien dire, ils restaient quelques instants dans une adoration profonde des volontés, des intentions et surtout des miséricordes divines, et ils se séparaient. Qu’est-ce que Dieu leur avait dit pendant ces instants précieux? On pouvait en juger par la manière allègre et toute céleste dont M. Fournerot reprenait ses fonctions, et par le recueillement profond de la Mère Marie de Sales quand elle sortait du parloir. Pourquoi l’humilité du saint prêtre a-t-elle fermé la bouche de sa confidente? Que n’aurions-nous pas appris des communications de Dieu avec lui! quelle voie ouverte aux âmes sacerdotales pour s’avancer dans les demeures de l’oraison et de l’amour divin! Mais la bonne Mère lui fut fidèle. Un prêtre très docte et très pieux, M. l’abbé Auger, vint lui demander des renseignements pour écrire la vie de M. Fournerot. Je tiens, lui dit-il, je tiens de M. Fournerot que vous êtes la seule personne au monde qui ayez connu son âme. « La bonne Mère répondit: Ce prêtre, aussi habile que saint, a su à qui il confiait ses secrets, et ils seront gardés. »
Ce n’était pas seulement des choses spirituelles qu’on aimait à s’entretenir avec la Mère Marie de Sales. Son bon jugement, sa profonde connaissance des dogmes de la religion, qu’elle avait étudiés si longtemps dans les leçons de catéchisme de son oncle, au pensionnat de Fribourg, et plus tard au sein de sa famille, dans les entretiens habituels des ecclésiastiques qui fréquentaient la maison de son père, lui avaient donné une sagacité singulière pour saisir et juger des questions théologiques. Quoiqu’elle fût on ne peut plus humble, elle n’hésitait pas à dire son sentiment lorsqu’on le lui demandait, et cela avec une simplicité charmante. Le professeur de théologie morale du séminaire de Troyes, M. l’abbé Chevalier, désirait se rapprocher dans son enseignement des doctrines de saint Liguori et des auteurs les plus estimés à Rome. Le diocèse de Troyes en était encore à la théologie de Bailly, et un vieux reste des idées gallicanes entachait l’enseignement du séminaire. M. l’abbé Chevalier s’en ouvrit à la Mère Marie de Sales, qui l’encouragea de toutes ses forces. « Au moins comme cela, lui disait-elle, je me reconnaîtrai à Troyes; ce sera comme chez nous, je saurai encore mon catéchisme. »
M. l’abbé Chevalier a affirmé que, dans ses nombreux entretiens avec la Mère Marie de Sales, il avait trouvé souvent de grandes lumières pour la solution de questions difficiles, des points de vue extrêmement lumineux sur une foule d’applications morales, des décisions d’une justesse remarquable dans un grand nombre de cas embarrassants. Plusieurs fois l’on a entendu dire à cet homme si savant et si grave: « Si l’on n’avait pas la foi, on la trouverait dans ce que l’on voit et dans ce que l’on entend auprès de la Mère Marie de Sales. Il
Le jeune professeur de dogme au séminaire de Troyes voulut aussi s’édifier et s’éclairer auprès de la bonne Mère. Dès les premiers entretiens, il comprit qu’elle avait une perspicacité rare, et, à certains avis qu’il avait sollicités, il reconnut qu’elle pouvait avoir des lumières surnaturelles sur l’état de l’âme des personnes qu’elle voyait. Comme il était fort jeune encore, et qu’il avait grand’peur de se laisser gagner et d’être obligé d’entrer dans une voie de perfection et de renoncement, ce qui lui paraissait bien difficile, il évita avec une sorte d’effroi de la revoir, persuadé qu’elle savait tout ce qu’il faisait, qu’elle lisait dans ses pensées, et qu’elle connaissait tous ses péchés.
Nous ne voulons pas donner, dans cette grave affaire de l’introduction de la théologie de saint Liguori dans le diocèse de Troyes, une part absolument individuelle à la Mère Marie de Sales; mais nous devons affirmer qu’elle y a coopéré plus efficacement que qui que ce soit, et que, par ses conseils et ses lumières, elle a contribué à en établir la pratique dans le clergé.
Mgr des Hons, alors évêque de Troyes, avait en elle la plus grande confiance; il la consultait dans toutes les affaires difficiles de son diocèse. « Ce sont vos prières, ma bonne Mère, qui me donnent Courage.» Il en réclamait souvent le consolant appui. Son éducation ecclésiastique lui avait bien donné quelques préventions contre ce que l’on appelait les idées nouvelles; les vieux théologiens français avaient ses sympathies. Cependant il ne voulait pas s’opposer à un mouvement qu’il voyait s’étendre et qui se propageait sous l’inspiration d’hommes éminents. « Que pensez-vous, ma bonne Mère, des gens qui veulent refaire notre catéchisme? — Ah! Monseigneur, si c’est pour le refaire comme celui que j’ai appris chez nous, ils feront une bonne action. Le Sauveur les verra d’un oeil de complaisance. — Ma bonne Mère, disait Monseigneur, je n’y vois guère clair; mais, puisque vous m’assurez que le bon Dieu y voit, je n’ai plus rien à objecter. Ce bon et pieux évêque, en portant si loin sa confiance dans des questions opposées à son jugement humain, se laissait aller tout naturellement à l’abandon lorsqu’il était question de sa conduite particulière et même des choses de sa conscience. Que de fois il s’en est retourné chez lui tout réconforté par les paroles de la Mère Marie de Sales! Les lettres qu’il lui a écrites sont toutes empreintes d’un cachet de simplicité et d’ouverture de coeur qui paraissait d’autant plus étonnant, que Mgr des Hons avait, dans son éducation de gentilhomme, quelque chose d’élevé et une certaine fierté de race qui ne le portait pas à se laisser influencer par une simple religieuse.
Mais, avant d’aller plus loin, nous devons faire connaître avec plus de détails le milieu dans lequel la bonne Mère Marie de Sales s’était trouvée en arrivant à la Visitation de Troyes. On était loin alors de l’esprit et des habitudes d’indépendance qui s’étaient vus à la Visitation pendant le règne du jansénisme. Les souffrances et la fidélité des soeurs pendant la révolution leur avaient attiré bien des grâces, et la première était celle d’avoir reçu d’excellentes novices. On ne faisait pas encore la Règle, on n’en connaissait pas l’esprit, mais on la désirait. Les jeunes religieuses surtout étaient d’une ferveur remarquable. Les anciennes disparaissaient chaque jour, et il semblait que Dieu n’avait conservé parmi elles que celles qui pouvaient aider au travail de la réformation.
La supérieure qui venait d’être déposée pour céder la supériorité à la Mère Marie de Sales était la Mère Thérèse-Emmanuel Tresfort. Jeune professe au moment de la révolution, elle s’était retirée chez son oncle, chanoine de la cathédrale de Troyes. M. Tresfort appartenait à une famille très considérée et influente. Grâce au crédit dont jouissait cette famille, il avait pu éviter l’exil et servir de protecteur à sa jeune nièce pendant les plus mauvais jours de la Terreur.
Aussitôt que la communauté avait pu se réunir, soeur Thérèse-Emmanuel était rentrée avec ses soeurs, et leur choix n’avait pas tardé à la désigner pour supérieure. D’un caractère aimable, d’un esprit distingué, très favorisée des dons de la nature, la soeur Thérèse-Emmanuel Tresfort avait tout ce qu’il fallait pour gagner l’affection et la confiance de la communauté. Mais, comme nous l’avons dit, l’éducation religieuse lui manquait; elle le sentait vivement et ne cessait de répéter aux soeurs « Ah! priez le bon Dieu qu’il vous envoie quelqu’un, c’est a faire pitié d’avoir une supérieure comme moi. » Cette candeur faisait le fond de son âme; aussi, plus tard, dans, l’âge le plus avancé (elle a vécu jusqu’à quatre-vingt-quatorze ans), elle édifiait et enchantait la communauté par une simplicité charmante. Elle faisait les délices de la récréation. Ses réflexions, pleines d’esprit et d’à-propos, se mêlaient à une conversation remplie d’intérêt. Elle savait toujours donner à un trait édifiant, à une bonne action, un cachet d’originalité spirituelle qui doublait le plaisir de l’entendre. Mais c’était surtout lorsque les soeurs amenaient la conversation sur ce qui la touchait personnellement qu’elle était intéressante et délicieuse! Pour égayer la récréation, on lui faisait raconter les petites mésaventures que sa curiosité ou sa gourmandise lui avaient attirées dans sa petite
enfance : comment, à l’âge de six ans, elle avait mordu dans chacune des pommes au beurre servies sur la table de son oncle, un jour où tous ces Messieurs du chapitre dînaient chez lui; la surprise des confrères, l’étonnement de son oncle lorsque, au fur et à mesure que chaque convive prenait une pomme au beurre, il la trouvait trouée à la mesure des petites dents de Thérèse, dont l’empreinte était fidèlement marquée. Souvent aussi elle racontait combien sa curiosité lui avait ménagé d’embarras, d’humiliations. « Que c’est triste, nos soeurs, ajoutait-elle, d’avoir de pareilles inclinations, et de n’en être pas encore guérie à mon âge! priez Dieu qu’il ne me prenne pas lorsque je serai tombée dans quelque faute de ma façon. » Elle mourut en souriant. Sa figure, après sa mort, exprimait la surprise heureuse d’un enfant qui s’éveille en voyant sa mère penchée sur son berceau. Son âme était bien celle d’un enfant; elle en avait conservé les charmes et toute l’innocence.
L’économe était la soeur Marie-Amédée Maillard, femme d’une capacité remarquable. La soeur Maillard avait su, à force d’intelligence, de privations, d’économie, reconstituer une communauté là où tout était à créer : bâtiments, mobilier, ressources. Elle jouissait à Troyes d’une considération universelle les ouvriers, les gens de travail, la regardaient comme une personne extraordinaire.
Quand la bonne Mère fut arrivée, la soeur Maillard vint lui remettre en main une gestion qu’elle conduisait si heureusement depuis dix ans, et lui déclara qu’elle ne serait plus à l’avenir que la servante très soumise de la Règle et de la supérieure. Elle ne savait pas alors ce que cette soumission devait lui coûter; mais elle ne devait pas tarder à reconnaître quel sacrifice elle avait accepté. Elle vit tomber une à une toutes ses petites industries; elle va diminuer chaque jour ses ressources ordinaires. Les exigences de la clôture avaient fermé le pensionnat et limité les entrées des ouvriers et des gens de peine. Pour cela il avait suffi d’une décision douce, sans doute, mais impitoyable de la Mère Marie de Sales. On murmurait au dehors; les amis de la maison partageaient les craintes de la soeur Maillard, et partout on disait : « Mais cette petite Mère va les réduire à la famine!»
Malgré ces considérations, la soeur économe n’avait qu’une seule réponse à la bouche : « Ma Mère, comme vous le voulez. » Parole héroïque, dont ceux qui prennent à coeur le matériel d’une maison connaissent la valeur. Habituée à compter, elle disait agréablement que notre Mère lui avait refait son arithmétique. En effet, jamais il n’y avait rien à l’avance, et néanmoins jamais on ne manquait du nécessaire. Chaque jour, l’argent se trouvait pour payer la dépense journalière, et, à la fin du mois, il restait toujours un excédent de douze à quinze sous au fond de la bourse. La bonne soeur Maillard, émerveillée, disait les larmes aux yeux: « Notre Mère est une sainte! »
A côté de ces deux bonnes anciennes, venait se placer soeur Marie-Louise Thiénot, fille du président du tribunal d’Auxerre. Entrée une des premières après le rétablissement du monastère, elle avait apporté une belle dot qui avait servi à faire la première construction ; car, nous Pavons dit, le monastère avait été presque entièrement détruit par la révolution.
La soeur Marie-Louise était douée d’un esprit cultivé. Un peu d’originalité dans le caractère, une volonté d’une énergie singulière, la distinguaient des autres. Elle était venue au couvent pour s’y faire sainte, et je vous affirme qu’elle n’en manquait aucune occasion. A première vue, elle comprit ce que notre Mère voulait, et elle entra pleinement dans ses idées. L’observance la plus stricte était son affaire, et notre Mère dut bien des fois la reprendre et la corriger de l’âpreté qu’elle mettait à une exactitude qui sentait plus la lettre que l’esprit de l’observance. Ce fut surtout dans la pauvreté qu’elle excella. A force d’industrie, elle savait toujours se faire donner ce qu’il y avait de plus mauvais. « Le linge usé et troué était le meilleur, disait-elle, parce qu’elle avait toujours été délicate. Les vieux habits étaient préférables, parce qu’elle avait toujours manqué de soin. Ce que les autres n’avaient pu manger au réfectoire était le meilleur pour elle, parce que ses goûts avaient toujours été bizarres et singuliers.» Elle avait, après bien des prières, obtenu de ne manger que les restes laissés sur les assiettes ou jetés dans le creuset. Ces restes se composaient de débris d’os, de peaux de viande, de légumes, etc., mêlés avec l’eau qui avait servi à rincer les verres. C’était un mélange de tout ce qui peut provoquer davantage le dégoût.
Sur la fin de sa vie, et sans qu’elle le sût, on lui faisait arranger, avec du jus de viande, quelque chose qui ressemblât à cette nauséabonde composition. Trompée par l’apparence, la soeur remerciait la Mère Marie de Sales de ce qu’elle lui était si bonne et si fidèle. « Ma Mère, lui disait-elle, vous n’avez rien voulu changer de ma vie jusque dans mes derniers jours. »
Elle devait assister les ouvriers qui travaillaient à la maison. L’un d’eux, ayant observé que la bonne soeur avait des mouchoirs de poche en guenilles, le dit, en rentrant le soir, à sa femme. Ces braves gens, touchés de ce qu’ils appelaient une si grande misère, prirent dans leur armoire une demi-douzaine de mouchoirs de poche, et, le lendemain, l’ouvrier vint les offrir discrètement à une des soeurs habituées à les assister, la priant de les remettre à la pauvre soeur qui ne pouvait pas se moucher sans de grands inconvénients avec les mouchoirs dont elle usait. La soeur qu’on voulait charger de la commission s’évertua à dire que cette soeur était la plus riche de la communauté, que c’était par amour de la pauvreté qu’elle se privait ainsi. Le brave homme n’y comprit rien. Il remporta ses mouchoirs, mais il ne put s’empêcher, le lendemain, de témoigner combien sa femme et lui avaient été affligés du refus que l’on faisait; « cette bonne soeur en avait tant besoin, » ajoutait-il.
Soeur Marie-Henriette Thomassin était fille d’un maréchal ferrant. Son père, voyant de ses fenêtres aller et venir les soeurs tourières de la Visitation, en avait pris une si grande estime qu’il disait à sa fille: « Tiens, voilà le plus beau mariage que tu puisses faire; là, tu seras plus heureuse que nous tous! »C’était bien ainsi que pensait la jeune fille du faubourg, et, dès les premières années du rétablissement du monastère, elle vint solliciter la faveur d’y être reçue. Marie-Henriette déploya toute son activité, toutes ses forces dans les différents emplois de la maison. Elle avait tellement le désir d’obéir, qu’elle ne laissait jamais notre Mère achever un ordre ou une réflexion sans lui dire : « Oui, ma Mère, » ce qui causait souvent des méprises dont s’amusaient les soeurs.
Sa grande obéissance l’amena a la pratique de hautes vertus. Un panaris s’était renouvelé ~ toutes les phalanges d’un doigt, et il avait exigé deux ou trois amputations successives; une insomnie de près de deux mois en avait été la suite. Pendant tout ce temps, non seulement elle ne se plaignait pas, mais quand on lui demandait de ses nouvelles: « Ça fait un peu mal, disait-elle, mais ce n’est rien; les saints en ont bien souffert d’autres! Une grande maigreur et un état de faiblesse et de malaise qu’elle garda presque le reste de ses jours, malgré sa forte constitution, ont témoigné de ses cruelles souffrances pendant ces deux mois. Elle avait gagné à Dieu toute sa famille, moins un jeune neveu. Les mauvaises compagnies et l’influence des sociétés secrètes auxquelles ce neveu avait donné son nom, l’empêchaient de revenir à la pratique de ses devoirs religieux. Le malheureux, après une vie de désordres, fut pris d’un accès de désespoir et se jeta à la rivière. On vint l’annoncer à ma soeur Marie-Henriette. Elle aurait pu en mourir de douleur, tant elle avait à coeur le salut de ce misérable. Elle se recueillit un instant et dit: « Il faut bien permettre au bon Dieu d’exercer sa justice! » Parole digne, non seulement d’une âme sainte, mais de la plus haute intelligence.
Soeur Marie-Zéphirine Mercier appartenait à une famille de magistrats du diocèse de Troyes. Comme ses autres compagnes, elle professait pour toutes les paroles et les actions de la bonne Mère la plus profonde vénération. Son don fut de se dévouer; son amour pour le travail manuel et sa fidélité aux observances étaient poussés jusqu’aux limites de la plus scrupuleuse exactitude. On ne saurait dire ce qu’elle rendit de services au monastère. Je ne suis, disait-elle, capable de gagner le ciel qu’à force de bras. » D’un esprit facile, elle savait rendre ses rapports avec le prochain aimables et gracieux. Un jour que, portant un panier de bouteilles de vin pour le réfectoire, elle vint à trébucher, le panier tomba, les bouteilles se cassèrent, et le vin coula à flots sur le pavé. Une soeur qui la suivait, la voyant joindre
tranquillement les deux mains, lui dit vivement « Eh! que faites-vous là, ma soeur? — Ma soeur, je considère la fragilité des choses d’ici-bas. »
Porter tous les fardeaux, puiser à la corde l’eau nécessaire pour arroser, traîner les brouettées de fumier et de terre pour le jardin, les matériaux pour les constructions : telles étaient ses délices. « Que vous ramassez de mérites! disaient les jeunes soeurs. — Oui, oui, le bon Dieu me donnera la récompense du cheval du monastère. »
Pourtant elle n’avait pas été habituée à ces sortes d’exercices, et c’était un singulier contraste de voir de temps en temps la soeur Marie-Zéphirine, avec ses mains calleuses et son accoutrement d’ouvrier, venir exhorter à la piété, à la douceur, aux aimables vertus du christianisme les dames ses parentes ou ses amies du monde, qui venaient la voir en toilette recherchée et élégante.
Soeur Marie-Angèle Straub appartenait à une famille très honorable de Strasbourg. Elle était devenue orpheline de bonne heure et avait, sous la conduite d’une tante, formé son esprit aux sciences et à la littérature. Elle y excellait, lorsqu’un prince de la cour de l’empereur d’Autriche la fit demander pour faire l’éducation d’une de ses filles et pour la diriger dans ses études. Mlle Straub avait accepté sur les instances d’une de ses amies, qui occupait déjà un poste de ce genre dans une des grandes familles de Vienne.
La rare distinction de ses manières, une taille avantageuse, quelque chose d’éminemment digne qui l’aurait fait prendre pour une reine, sa piété, son grand coeur, l’avaient fait vivement apprécier. Peu de temps après son arrivée, la famille songea à se l’attacher pour toujours : on devait lui donner rang et part d’enfant. Mlle Straub se voyait ainsi sur le point d’entrer dans la voie des grandeurs humaines. Rien ne lui aurait manqué : ni la fortune, ni les avantages extérieurs, ni la considération. Elle savait l’effet qu’elle avait produit dans les réunions de la cour; elle savait la place à laquelle elle pouvait prétendre. Mais, en face de ces perspectives, elle sentait que son coeur était trop grand, qu’elle ne pouvait être heureuse au milieu des embarras de ce monde: c’était Dieu qu’il lui fallait. Elle renonce à tous les avantages qu’on veut lui assurer et s’en vient frapper à la porte du couvent de la Visitation de Troyes qu’une de ses amies lui avait recommandé.
Il me faudrait ici un volume pour citer toutes les paroles de profonde vénération, de respectueux amour, d’obéissance filiale dont sont remplies ses lettres pour notre Mère Marie de Sales, qu’elle appelait le trésor de l’Institut. émerveillée de sa doctrine, elle ne voulut pendant toute sa vie que l’étudier, la pratiquer et la faire pratiquer. Aussi le monastère de Reims, dont elle a été supérieure jusqu’à l’âge de quatre-vingt-treize ans, a-t-il pu profiter, pendant plus de trente-cinq ans, des enseignements de notre bonne Mère, traduits et exposés par la Mère Marie-Angèle Straub. Aujourd’hui encore, cette maison n’a rien de plus sacré et de plus en vénération que-les paroles et les enseignements de la Mère Marie de Sales.
Mais par-dessus toutes ces âmes d’élite, formées par la bonne Mère, il faut placer la vénérée Mère Paul-Séraphine Laurent, qui, pendant plus de trente ans, partagea, avec la bonne Mère Marie de Sales, le gouvernement de la maison de Troyes. Ardente comme saint Paul, d’une ferveur vraiment séraphique, généreuse jusqu’au martyre : tels furent les principaux traits qui distinguèrent cette grande religieuse.
Dans sa jeunesse, elle avait renouvelé les actes héroïques que l’on cite de certaines saintes. Elle s’était mise à soigner secrètement une pauvre femme couverte d’ulcères, et elle avait eu le courage d’aspirer avec ses lèvres le pus et la pourriture de ses plaies. Vivant comme les anachorètes du désert, elle ne mangeait que les mets les plus grossiers, sans presque aucun apprêt. Elle avait été d’autant plus libre pour ses abstinences et ses mortifications qu’une vieille grand’mère qui l’éleva se prêtait volontiers à cette sorte de régime.
Une fois venue au couvent, elle fut prise d’une soif ardente de la perfection religieuse. Quand elle vit la Mère Marie de Sales pratiquant avec la dernière ponctualité les moindres indications de la Règle, elle en conçut une estime profonde et se dévoua sans bornes à son obéissance. Non seulement la vie régulière de la bonne Mère la touchait, mais l’état intérieur de son âme, ou du moins ce qu’elle en devinait, excitait en elle un étonnement et un zèle incomparables. Elle la regardait comme une âme privilégiée, douée des dons les plus précieux. Cependant ces deux âmes étaient d’une nature absolument opposée : l’une, simple, douce; l’autre, portée aux actes extraordinaires et faisant grand cas des ressources de l’esprit; l’une, d’un caractère conciliant; l’autre, d’une volonté arrêtée, persistante et cédant difficilement. Mais, devant la Mère Marie de Sales, tout pliait dans cette nature énergique et résolue, et elle reportait toute son activité à se rendre conforme au modèle qui faisait l’objet de ses plus chères admirations et de ses plus vifs désirs.
La vie de la Mère Paul-Séraphine Laurent est trop liée à celle de noire Mère pour que nous n’ayons pas fréquemment l’occasion d’y revenir. Nous y remarquerons surtout une activité qui s’est accrue de toutes les difficultés, de tous les travaux intérieurs qu’elle a eus à soutenir; ce fut un vaillant athlète aux combats de la vie spirituelle. Elle a fortement étendu ses volontés aux choses ardues et difficiles de la victoire sur soi-même; elle a constamment triomphé, et sa mémoire sera toujours une des plus pures et des plus glorieuses dans les annales de la Visitation de Troyes.
Telles étaient les âmes que Dieu avait préparées à la bonne Mère. Aussi, dès son arrivée, toutes demandèrent à recommencer leur noviciat. Sous cette main si habile, on comprend ce qu’on dut voir à la Visitation de Troyes, et quel parfum s’en répandit dans tout l’Institut.
En parcourant les annales de la célèbre abbaye de Clairvaux pendant la vie du glorieux saint Bernard, on se croit transporté dans un paradis de lumières et de charité. On y sent Dieu à chaque pas. Les ordres que donne saint Bernard, on les regarde comme émanés de Dieu même; chaque endroit du monastère est sanctifié par une grâce, par un miracle. Ici, Dieu a parlé à Bernard; là, il s’est révélé à un religieux qui a vaillamment combattu; un peu plus loin, la sainte Vierge est apparue radieuse au saint abbé; ailleurs, les religieux ont entendu la multitude des anges chanter un cantique à la gloire de leur Reine. La Claire-Vallée est vraiment le portique du ciel; on y connaît les secrets de Dieu; on y est inondé de ses lumières; on jouit déjà de ses félicités. Saint-Bernard en parle comme se trouvant déjà lui-même dans l’immortelle béatitude, et il affirme que tous ceux qui auront vécu avec lui en la Claire-Vallée le verront aussi en la cité des élus. Eh bien! je dois le dire, en ces premiers temps du séjour de la bonne Mère au monastère de Troyes, on y vit se renouveler quelque chose de semblable. Là, comme à Clairvaux, on habitait le ciel de l’obéissance, on en éprouvait les joies, on en recevait les lumières; Dieu se révélait dans des communications personnelles à un grand nombre de soeurs, et la bonne Mère assurait aussi qu’elle emmènerait en paradis toutes celles qui auraient vécu avec elle au monastère. Encouragées par leur Mère, les soeurs marchaient à pas de géant dans la pratique de l’observance. Les paroles de la bonne Mère étaient pour elles un oracle; elles disaient : « C’est le bon Dieu qui nous parle par notre Mère; » et elles en avaient un sentiment habituel. Si l’une d’elles voulait se séparer tant soit peu de l’esprit de sa supérieure, elle tombait immédiatement dans le trouble et la tentation. S’y rendait-elle docile, aussitôt la lumière, la grâce, les consolations abondaient dans son âme.
La bonne Mère n’avait pas seulement comme moyen de communiquer avec les âmes les redditions de compte, les entretiens sur la règle, les avis, les conseils particuliers: c’était de l’oraison dont elle se servait le plus habituellement pour éclairer la religieuse fidèle et désireuse de son avancement. La bonne Mère voulait-elle travailler une âme, la dépouiller d’elle-même, lui faire comprendre ce que Dieu exigeait d’elle, elle s’adressait au Sauveur et lui disait : « Amenez-la-moi; qu’elle vienne ce matin me dire qu’elle a compris... » Cela ne manquait pas : la soeur venait. « Ma Mère, le bon Dieu m’a montré ce matin que je tenais à telle et telle chose de ma volonté. Jusqu’ici je ne l’avais pas compris; je viens vous apporter cette volonté pour que vous la preniez et que vous la gardiez sous votre obéissance. »
Quelquefois les lumières étaient spéciales et regardaient un fait particulier, et la soeur venait répéter les propres paroles que la bonne Mère avait adressées au Sauveur. Cela est arrivé nombre de fois. Cette manière surnaturelle de communication des âmes était passée .dans les habitudes de la communauté. On comprend alors quel parfum de vie céleste était répandu sur ce béni monastère.
A ces parfums de piété et de célestes espérances accouraient de jeunes âmes qui cherchaient le Sauveur. Les novices arrivaient nombreuses et toutes faites pour notre Mère. C’étaient des âmes angéliques par leur candeur et leur générosité. Elles se mettaient à l’oeuvre avec une incomparable ardeur, et bientôt elles atteignaient les sommets sacrés de l’obéissance, souvent si ardus, les profondeurs si cachées du néant de soi-même, et les régions si vastes de l’abandon à Dieu et de son saint amour.
Une telle vie usait bientôt la nature extérieure; aussi plusieurs s’en allaient toutes jeunes aux noces éternelles de l’Agneau, parées de toutes les vertus de ses épouses les plus aimées. C’était la soeur Marie de Sales qui partait après un an de profession. Une grande similitude d’âme avec la bonne Mère lui avait fait donner son nom : elle en avait les inclinations spirituelles : Ne chercher que Dieu, ne vivre que de lui, ne pas le laisser là un seul instant pour rester avec soi-même, se nourrir de sa volonté comme d’un pain délicieux et touj ours désirable, le trouver dans le prochain, et le communiquer à toutes les âmes par la plus affectueuse charité: telle fut la jeune Marie de Sales. Dieu s’était plu à enchâsser cette âme dans l’extérieur le plus recueilli, le plus religieux. C’était un modèle saisissant et bien capable de donner l’impression de toutes les beautés et de toutes les grandeurs morales de la vie religieuse.
Une autre soeur, Marie de Chantal, n’avait vu durer son exil que deux ans depuis sa profession religieuse. Elle s’en allait sans que l’on pût s’en apercevoir. Dieu avait caché ce sacrifice à la bonne Mère. Lorsqu’on vint lui dire .que ma soeur Marie de Chantal venait d’expirer, elle se tourna vers l’autel, et les larmes aux yeux : « Oui, mon Dieu, dit-elle, c’est ce que je voulais, puisque vous le voulez. »
La perte de cette jeune soeur, sur qui la bonne Mère fondait les plus grandes espérances pour l’avenir, lui fut un motif de se confier au bon Dieu plus que jamais. Elle en fit alors des actes nombreux et renouvelés. Plus tard, elle eut bien des fois occasion de me redire : « Il faut bien que ce soit le Sauveur qui se charge de nous, puisqu’il nous a tout pris. » Ainsi s’en allèrent plusieurs bonnes religieuses trop ardentes à la cueillette, et ne prenant pas le temps de former à loisir leur rayon de mérites et de sainteté. Elles s’en allaient, comme les anges messagers, préparer la demeure aux bonnes anciennes, qui disparaissaient peu à peu, et former dans le ciel la portion de la famille qui doit aider et protéger celles qui travaillent ici-bas.
Cette maison de Troyes ne pouvait rester cachée l’odeur de ses vertus se répandait au loin, et plusieurs personnages éminents, nous avons déjà eu l’occasion d’en parler, venaient chercher près de la bonne Mère la lumière et les secours spirituels dont ils avaient besoin. Nous avons déjà vu comment Mgr des Hons, évêque de Troyes, n’entreprenait rien
d’important sans venir la voir pour la consulter et réclamer ses prières. Plusieurs prêtres du diocèse recouraient également à ses conseils. Ils affirmaient tous que leur union de prières avec la bonne Mère était le moyen le plus efficace pour donner. à leur zèle un appui, un encouragement et le succès. Nous ne saurions pas apprécier l’influence de la bonne Mère Marie de Sales sur la réussite de leur ministère; mais ce que nous pouvons assurer, c’est que les paroisses de ces prêtres étaient alors les plus édifiantes, et que le bien produit à cette époque s’est continué jusqu’à ces derniers temps. Elle apprenait à ces bons curés à faire leur oraison sacerdotale. « Comment se fait - il, leur disait-elle, que vous ayez le courage de vous servir continuellement d’un livre pour parler au bon Dieu dans votre oraison du matin? Est-ce que, par hasard, vous n’avez rien à lui dire? Mais alors à qui demanderez-vous des avis pour toutes les choses embarrassantes qui se rencontrent pendant la journée dans l’accomplissement des devoirs de votre charge? Qui vous donnera ce qu’il vous faut pour conduire les âmes? Qui vous les fera connaître? Qui, surtout, vous communiquera le pouvoir de les éclairer, de les toucher? Comment, avec un livre, pouvez-vous dire au bon Dieu combien vous l’aimez? Comment pouvez-Vous sentir si votre volonté est à lui? Qui donc parlera à Dieu, si ce n’est pas son prêtre? Qui agira avec lui, si ce n’est pas le dispensateur des mérites du Sauveur? » Ces pieux avis portèrent leurs fruits, et la pléiade des bons prêtres qui avaient le bonheur de communiquer avec elle donnait, à cette époque agitée, l’exemple du sérieux et du recueillement si désirables dans les pasteurs des âmes.
Parmi ces prêtres, qu’il serait trop long de nommer, s’en trouvait un qui fut particulièrement dévoué à la bonne Mère, et sur lequel nous aurons occasion de revenir dans le cours de cette histoire: c’est M. l’abbé Lièvre, curé de Gyé-sur-Seine, et depuis supérieur des prêtres auxiliaires du diocèse de Troyes. Doué d’un caractère énergique et d’une foi robuste, M. l’abbé Lièvre avait trouvé dans la bonne Mère un conseiller qui allait à ses goûts. Aussi se mit-il avec courage à la pratique du renoncement et des sacrifices que saint François de Sales demande des prêtres, et en particulier du curé chargé des âmes. Chez lui, sa vie: était celle d’un religieux dans son cloître; au dehors, personne n’était plus avenant, plus aimable que M. le curé de Gyé. On voyait reluire dans son âme la piété la plus tendre et une
simplicité d’enfant avec Dieu. Il m’assurait qu’il avait trouvé dans la Mère Marie de Sales tout ce qui lui était nécessaire pour faire bien avec Dieu et avec les hommes. Il fut un de ses fils spirituels les plus assidus et les plus obéissants. Sa confiance en la bonne Mère le portait à lui envoyer les âmes qu’il dirigeait, afin qu’elles prissent ses conseils. Dans ce nombre, se trouvèrent des âmes d’élite. Plusieurs rendirent de grands services à la religion par leur influence dans la société où elles vivaient et par leurs abondantes aumônes.
M. de Bellaing fut un de ces privilégiés de la grâce. Il n’eut pas plus tôt connu la bonne Mère, que, pénétré de respect pour elle, et que, tout plein de confiance en ses lumières, il lui découvrit toute son âme et se mit sous sa conduite. Je ne saurais plus rien faire, nous disait-il, sans demander et sans suivre les conseils de Mme Chappuis; c’est le bon Dieu qui me parle par sa bouche. Je ne crains rien, je n’hésite plus lorsqu’elle a prononcé. »
M. de Bellaing ne fut pas le seul de son entourage à donner cette confiance à la bonne Mère. Il avait une famille nombreuse et parfaitement chrétienne. Bientôt, sur ce qu’il leur dit de Mme Chappuis, tous les membres de cette famille voulurent recourir à elle et se mettre sous sa conduite. « Elle a grâce pour nous, » disaient-ils entre eux. En effet, il n’en est pas un seul qui n’ait à redire aujourd’hui une grâce, une lumière, un secours obtenu par Mme Chappuis. C’est à elle qu’on remettait toutes les affaires pour en décider : les mariages, les vocations religieuses, les embarras d’affaires, les décisions les plus importantes. La bonne Mère aurait pu tout obtenir de cette famille généreuse, mais elle ne voulait que le bon plaisir de Dieu sur ces personnes, et ne prenait que leurs volontés et leurs coeurs pour les porter à Dieu. Elle accepta cependant une jeune prétendante que vint lui offrir M. de Bellaing : c’était sa nièce. Celle-ci, depuis longtemps, avait promis à Dieu de se faire religieuse, mais elle ne voulait se consacrer à lui que sous la conduite d’une sainte. Elle pensait l’avoir trouvée en la bonne Mère, et venait lui demander son essai. Cette demoiselle fut admise. Elle devint dans la suite la secrétaire de la bonne Mère et fut appelée à lui succéder après sa mort.
Ici nous exprimons un regret sur lequel nous aurons occasion de revenir souvent, c’est que la bonne Mère ait détruit toutes les lettres qui lui étaient adressées. Ces lettres, venues de tous les membres de cette famille, nous permettraient de reconstituer une histoire des plus intimes et des plus touchantes. On y suivrait pas à pas la marche d’une Providence douce et bienveillante qui s’étendait à chacun de ces membres et s’intéressait aux plus petits détails de leur vie. On y verrait l’action du bon Dieu, action toute remplie de consolations et d’encouragements qui faisait dire: « Le bon Dieu de notre Mère Marie de Sales agit en tout cela; c’est à lui que nous devons toutes les grâces que nous recevons. » (Paroles de M. de Bellaing.)
On ne se contentait pas d’écrire, mais M. de Bellaing venait passer chaque année, à Troyes, quelques semaines, afin de pouvoir y entretenir la bonne Mère une fois ou deux. Il prenait, avec sa famille, son domicile près du monastère de la Visitation, où il assistait à la messe et faisait son oraison en même temps que la communauté. Je viens en paradis, disait-il, c’est ici que je le comprends le mieux.
De nombreuses lettres arrivaient de tous côtés: on se recommandait à la bonne Mère. Elle répondait toujours, mais en quatre ou cinq lignes au plus; et cependant ces paroles si courtes étaient, pour ceux qui les recevaient, une lumière complète sur tout ce qu’on avait demandé.
Un personnage éminent, ayant lu un de ces billets, lui écrivait : « Je ne suis pas connu de vous, ma Mère; mais depuis que l’on m’a communiqué quelque chose écrit par vous, je ne me présente pas à l’oraison sans que Notre-Seigneur ne m’adresse ce que Pharaon disait à ses sujets : « Allez à Joseph. » Il m’excite à aller à vous dans mes chagrins et dans mes embarras : j’y viens donc en toute simplicité. Je vous prie d’examiner mon coeur devant Dieu, et de me communiquer ce qu’il vous dira pour moi. i La réponse de la bonne Mère, quoique brève, fut si vraie ét si claire, que ce personnage lui manda l’extrême soulagement qu’il en avait reçu et qu’il avait en vain cherché jusque-là.
Un autre personnage voulut aussi, quoique très éloigné, recourir aux lumières de la bonne Mère, dont il avait entendu faire l’éloge. Il lui adressa une très longue lettre; elle portait en tête : « Pour être lue, en cas où Dieu ne vous donnerait pas le sentiment de ce qu’elle contient. » La bonne Mère fut heureuse d’être affranchie de la lecture de caractères fins et embrouillés, qu’elle distinguait à peine. Elle se recueillit, jeta la lettre au feu, et, appelant la soeur dont elle se servait pour ces sortes de messages, elle lui dicta les décisions les plus sûres, y ajoutant des considérations solides pour déterminer ce vrai chrétien à avancer dans le chemin de la perfection. Il reçut ces avis comme s’ils lui étaient envoyés directement du ciel, et en retira des fruits de paix et de sanctification.
Combien d’autres lui ont fait une réputation de sainteté qui se répandait au loin et lui attirait une multitude de visites de personnes étrangères et privilégiées dans les voies de Dieu! Il y eut, entre autres, la supérieure générale d’une congrégation religieuse, remarquable par la capacité de son esprit, ses vertus et les grâces qu’elle recevait. Elle vint visiter la bonne Mère parce que, s’étant ouverte de ses dispositions intimes à l’un de ses directeurs, il lui avait dit : c Votre voie est haute, mais je connais une supérieure de la Visitation dont la voie est meilleure et plus élevée. » Cette religieuse, ayant appris où résidait celle dont on lui parlait, fit si bien qu’elle se ménagea un voyage dans notre ville, et là elle put se procurer un long entretien avec la bonne Mère. En la quittant, elle disait avoir rencontré à la Visitation de Troyes plus de lumières et d’expérience des choses de Dieu qu’elle n’en avait jamais trouvé dans ses rapports avec les personnes les plus savantes. Elle ajoutait qu’en ce seul jou.r elle avait reçu un si grand bien, que son coeur en était resté tout au large avec Dieu et qu’il lui semblait avoir retiré de cet entretien une force nouvelle pour l’aimer davantage. Celle qui parlait ainsi était, au dire de Mgr des Hons, qui l’avait fait venir, la « première personne du monde chrétien ».
M. l’abbé Coudrin, fondateur de la congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie, avait quelques rapports avec la Visitation de Troyes avant l’arrivée de la bonne Mère. 111 savait la pénurie de la maison, et il avait aidé les religieuses de tout son crédit pour obtenir une supérieure. La première fois qu’il vint visiter la bonne Mère, et avant qu’il eût pu l’entretenir, la Mère Marie de Sales lui dit simplement « Mon Père, voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait pour mon arrivée ici? Et elle se mit à entrer dans les détails les plus circonstanciés des démarches qu’il avait faites pour cela. M. l’abbé Coudrin en fut aussi surpris qu’édifié, et dès lors il n’eut pas de plus grand appui et de conseil plus habituel que la Mère Marie de Sales pour les affaires de son âme et celles de sa congrégation. Il profitait de son séjour à Troyes pour venir la voir, et il était en correspondance habituelle avec celle qu’il appelait sa lumière .
Mgr de Fribourg lui envoyait son âme; il lui répétait qu~’elle était son appui devant Dieu. « Je vous envoie mes croix, lui disait-il, c’est vous qui les supporterez pour moi et qui m’en ferez tirer avantage. »
D’un autre côté, un grand nombre de monastères lui écrivaient. Fribourg, Metz surtout, ne se dirigeaient que d’après ses conseils. Outre cette correspondance étendue, la bonne Mère recevait au parloir les personnes- qui venaient la voir. Elles étaient nombreuses, car on se disait partout que la bonne Mère avait des vues surnaturelles sur l’état des âmes, sur les vocations.
On eut alors, comme depuis des marques bien sûres de son discernement et de son désintéressement. Deux demoiselles des meilleures familles de Troyes vinrent la consulter sur leur vocation. La confiance sans bornes qu’elles ressentirent pour la Mère Marie de Sales leur faisait vivement désirer d’entrer dans la maison dont elle était supérieure. Leurs dots, d’ailleurs, seraient venues fort à propos alléger la pauvreté du monastère. Mais la bonne Mère leur répondit que Dieu ne voulait pas d’elles à la Visitation, et elle leur prédit que l’une entrerait aux Carmélites et que l’autre resterait dans le monde, où le bon Dieu l’appellerait à faire des bonnes oeuvres nombreuses. L’événement a pleinement justifié cette prédiction. L’une a vécu et est morte chez les Carmélites de Troyes, et l’autre, après avoir aidé plusieurs fondations et plusieurs bonnes oeuvres, est morte saintement dans le monde.
La Visitation était alors dans une extrême pauvreté, ce qui n’empêchait pas la bonne Mère de faire l’aumône et de la faire largement. Chaque semaine on distribuait du pain aux pauvres, et chaque jour deux ou trois familles venaient chercher ce qui pouvait rester de la table de la communauté, à quoi l’on ajoutait parfois des portions faites exprès.
Sous la bonne Mère la Visitation de Troyes se trouvait être ainsi un vrai Bethléhem, une maison de pain: la maison du pain surnaturel où une foule d’âmes venaient chercher leur vie, et une maison du pain matériel où les pauvres de Jésus-Christ trouvaient la nourriture du corps.
Les pauvres honteux excitaient surtout sa compassion. Nous avons été plusieurs fois témoins de choses que nous ne saurions qualifier autrement que de merveilleuses. Venait-on demander un secours à la bonne Mère, elle n’avait rien, ne pouvait rien donner; mais elle se recueillait un instant, priait et puis disait: « Revenez demain ou dans deux jours, » et le lendemain ou deux jours après elle avait de quoi donner. D’où lui venait cet argent? Aucune soeur n’en savait rien; l’économe ne pouvait le soupçonner. Sans doute, le bon ange de notre Mère était allé trouver quelque personne charitable, et on avait apporté ce qu’elle désirait; mais comment cela était-il venu si à propos? Une bonne fille, chargée de sa mère et réduite parfois à la plus grande misère, n’osait demander l’aumône, et elle venait, sous prétexte d’emprunt, réclamer des sommes assez rondes. La bonne Mère savait bien ce qu’elle avait à attendre de son emprunteuse, et cependant elle ne lui a jamais rien refusé. « Le Sauveur disait-elle ne nous refuse rien de ce que nous lui demandons. » Mais parfois ces emprunts devenaient une lourde charge à la bonne Mère. Elle était alors obligée de compter et de supputer ce qui pourrait lui revenir de ses petites providences, afin de faire face à toutes les nécessités et à tous ces dons.
Cependant la bonne Mère se trouva un jour à bout d’expédients, et il fallut que Dieu intervînt. C’était pendant un grand froid d’hiver. Un pauvre vieillard, qui avait déjà fait une longue route à pied, arrive tout transi, mourant de faim, ayant les pieds déchirés et les souliers en lambeaux. La bonne Mère, touchée de sa grande détresse, lui fait servir à manger. On le réchauffe chez les soeurs tourières; l’une d’elle se défait de sa chaussure pour la lui
donner, mais on ne peut lui donner d’argent pour continuer son voyage: la bourse de la soeur économe était complètement vide. La bonne Mère veut au moins encourager le vieillard par quelques paroles de consolation. Elle se rend au parloir; en ouvrant la porte, quelle n’est pas sa surprise et sa joie! elle voit à ses pieds une belle pièce de cinq francs toute neuve, juste la somme nécessaire pour payer une place dans la diligence qui faisait alors le service de Troyes à Châtillon, où se rendait le vieillard.
On ne sut jamais comment cette pièce s’était trouvée là; mais la bonne Mère en conserva toujours une profonde reconnaissance envers Dieu, qui s’était montré si paternel.
Les soeurs de la Visitation de Troyes avaient obtenu, par leurs prières et par leur fidèle observance de la règle, la grâce de conserver la bonne Mère. Mgr de Fribourg, voyant le bien qu’elle opérait, était revenu sur sa décision de ne la laisser à Troyes que pendant un seul triennal. Il consentit à l’accorder encore pour trois ans. Ce fut pour toute la communauté une joie extrême. On voyait dans cette condescendance de Mgr de Fribourg une preuve que Dieu bénissait l’oeuvre de la bonne Mère et qu’il avait pour agréables les dispositions des soeurs. On se remit donc plus que jamais à la pratique de l’observance.
La bonne Mère signala cette seconde période de supériorité par une vigilance plus grande encore à procurer la gloire de Dieu, par la régularité et la belle ordonnance des offices du choeur. « C’est pour moi, disait-elle, une joie incomparable de voir nos soeurs rangées au choeur, pratiquer à la lettre les moindres observances qui nous sont prescrites. Le chant, tel que le veut notre saint fondateur, est un chant d’union des âmes qui appelle Dieu en nous et avec nous. » Aussi voulait-elle qu’on observât les règles avec la plus scrupuleuse exactitude. Elle demandait que l’on donnât sa voix avec simplicité et qu’on l’accommodât à celle des autres, afin que l’office sentît la suavité de la charité. Sa santé faible ne lui permettait pas d’aider beaucoup le choeur par sa voix, mais elle l’aidait merveilleusement par le soin qu’elle avait de préparer, de disposer à l’avance les esprits, les volontés à chanter convenablement. Elle était en cela si bonne directrice, que jamais personne ne se trompait, tant elle avait su prévoir ce qui devait être dit et fait, et tant elle était soigneuse d’en avertir les officières. Sa présence au choeur avait quelque chose de délicieux pour toute la communauté; on la regardait comme l’ange qui présentait à Dieu les louanges de ses épouses et qui les lui faisait agréer.
Il me souvient, nous écrit un prêtre de Troyes, qu’en l’année 183l, étant alors enfant, je vins à la Visitation à l’heure des vêpres. J’avais ouï dire que le chant de la Visitation avait quelque chose d’étrange et de triste. Aux premiers versets que j’entendis, mon opinion fut totalement changée. J’éprouvais une telle impression, qu’il me sembla que ce n’étaient pas des voix de la terre, mais bien des voix du ciel qui se faisaient entendre dans le fond du sanctuaire. La piété, la douce mélodie des paroles, les pauses régulières et mystérieuses, l’élan des coeurs que l’on sentait sous toutes ces voix, faisaient comprendre qu’il y avait là une âme qui donnait la vie. » — « Elles chantent de tout leur coeur, » disaient les personnes qui les entendaient. La bonne Mère entretenait cette ferveur en revenant fréquemment sur l’attention d’agréer à Dieu par l’union des coeurs et des voix. Mais n’était-elle pas elle-même comme l’aigle qui provoque ses petits à voler, en s’élevant toujours plus haut dans la fidélité à toutes les observances?
Rien ne semblait devoir troubler, au dedans ni au dehors, cette vie si privilégiée de nos chères soeurs de Troyes. Aucun indice inquiétant ne venait alarmer personne; on devait, au contraire, se promettre toutes les douceurs de la paix sous le gouvernement du roi Charles X. Cependant la bonne Mère avait reçu de Dieu un avertissement dont elle ne connaissait pas les conséquences, mais qui lui présageait un grand événement. Pendant son oraison, elle avait vu Notre-Seigneur lever son bras sur la France pour la frapper; le geste menaçant était accompagné d’un regard irrité qui faisait présager les plus rudes châtiments. « Le voyant ainsi, ajoute elle-même la Mère, je me précipitai sur son bras pour lui dire que je me confiais à lui, qu’il ne nous frapperait pas. Le Seigneur daigna lui-même me rassurer; me dit que la crise par laquelle la France allait passer serait une épreuve pour les âmes peu sincères et peu fortes, mais que Dieu nous épargnerait et laisserait aux hommes le temps de revenir à lui après les avoir avertis. »
La bonne Mère confia cette vision à son confesseur et à la très honorée Mère Paul-Séraphine Laurent, le jour même où elle en fut gratifiée. Bien des fois depuis, elle l’a redite à l’occasion des différents événements qui sont survenus en France et en Suisse. Mais, à partir de l’année 1868, elle assura que le Sauveur ne lui donnait plus cette garantie et que l’effet de sa promesse avait cessé.
L’assurance qu’il n’arriverait rien de fâcheux au monastère était si profonde chez la bonne Mère, que, dès le lendemain de la révolution de Juillet, elle se mettait en mesure de commencer les bâtiments du pensionnat. Ce fut l’occasion d’une levée de boucliers de la part d’un grand nombre de personnes, surtout des ecclésiastiques, qui voyaient une imprudence dans cette entreprise et qui se sentaient blessés de l’espèce de confiance que la bonne Mère avait dans l’avenir. L’un d’eux, grand vicaire et supérieur du séminaire, vint lui en faire des reproches assez vifs; mais la bonne Mère lui répondit avec une parfaite simplicité que Dieu lui avait ordonné de le faire et qu’il n’arriverait rien de fâcheux.
L’avènement au trône de la branche cadette était pourtant un fait douloureux au coeur de la bonne Mère. Fille d’un des Cent-Suisses de Louis XVI, son éducation de famille lui avait inspiré deux cultes celui de Dieu, poussé jusqu’à l’extase, et celui du roi, porté jusqu’aux dernières limites du dévouement et du sacrifice. Elle avait appris chez son père, dans les conversations du soir, les moindres détails de la vie intime du roi. Le roi avait témoigné à M. Chappuis la plus grande confiance; il lui avait exprimé le regret de le voir partir, quand il avait quitté le service pour revenir à Soyhières.
On gardait dans la famille un souvenir donné par le petit prince, fils aîné de Louis XVI, au garde-suisse que son papa aimait bien. Ce n’était donc pas par indifférence aux choses qui se passaient que la bonne Mère n’y voulait rattacher aucune prévision sinistre.
Plusieurs amis du monastère, à qui les événements donnaient les plus grandes inquiétudes, venaient de tous côtés ou lui écrivaient pour avoir son sentiment. Elle les consolait et les rassurait tous par ses bonnes paroles et par ses lettres. Quelques-uns ayant perdu leurs emplois, elle leur faisait comprendre que c’était une grâce de Dieu d’être mis de côté par un gouvernement où Dieu n’était pas le maître. « Dieu vous donnera quelque chose de meilleur, » leur disait-elle, et l’événement a justifié ces prédictions pour tous ceux à qui elle l’avait promis. Tous ont eu, dans leur fortune ou dans leur famille, soit par suite d’alliances honorables et avantageuses, soit par suite de bonne réussite dans leurs entreprises, une récompense de la fidélité qu’ils avaient gardée à leurs principes et à l’intégrité de leur foi.
Vers le même temps, les idées de M. de Lamennais avaient fait invasion dans le jeune clergé. Le jeune clergé ne se rattachait pas au gouvernement de Juillet; mais les opinions de M. de Lamennais trouvaient une espèce d’application dans ce qu’on appelait le parti libéral, et, sans accepter les principes du jour, on ne laissait pas que d’y voir un acheminement vers l’ère de liberté annoncée par le prophète de la Chesnaye. Le génie incontestable de M. de Lamennais, son système séduisant, le prestige de son école, avaient gagné les jeunes professeurs de théologie dont nous avons parlé plus haut. L’un d’eux ne craignait pas de hasarder de temps à autre, devant la bonne Mère, quelques phrases à l’éloge du génie du jour. Comme il la savait douée d’une extrême facilité d’esprit pour saisir les questions métaphysiques, il lui exposait ses pensées, il lui disait ses espérances sur l’avantage que la religion devait en retirer. La bonne Mère restait muette sur les éloges adressés à M. de Lamennais; mais, quant aux conclusions qu’on en tirait, elle répondait vivement: « Ah! ce n’est pas ainsi que le bon Dieu fait son oeuvre; prenez garde ! ... Ce prenez garde », dit avec autorité, avait frappé tous ceux qui l’avaient entendu, excepté un de ces jeunes professeurs. Plus tard, après la condamnation de M. de Lamennais, ce professeur dit à ses amis : « La bonne Mère n’a jamais été pour lui. »
Qu’on ne croie pas que ces rapports avec le dehors, entretenus par amour de la vérité et en faveur de la doctrine de la sainte Église, aient distrait la bonne Mère de sa fidélité à l’observance et de son union à Dieu. Ce fut, au contraire, vers ce temps-là que Mgr des Hons et que le confesseur de la Visitation, voyant en quel état de fidélité et de ferveur la Mère Marie de Sales possédait son âme, lui enjoignirent de recevoir chaque jour Notre-Seigneur en la sainte communion. Cette faveur lui fut si chère, qu’il lui sembla qu’on lui avait ouvert la porte du ciel pour y demeurer constamment en la charité et en la vue sensible du Sauveur.
Le confesseur de la bonne Mère était alors le vénéré Père Théodore Pinty, de la congrégation des Sacrés-Coeurs. Avant lui, et quand la Mère Marie de Sales arriva à Troyes, le confesseur de la communauté était un bon vieux curé de paroisse, homme excellent, mais à qui tout manquait pour diriger des religieuses. Comme la bonne Mère avait demandé à Fribourg la grâce de ne s’adresser jamais qu’aux confesseurs de la maison, elle s’en plaignit à Notre-Seigneur. « Vous me laissez seule! » lui dit-elle. Il lui fut répondu: Je te donnerai quelqu’un, il s’en excusera; mais tu lui assureras que je me charge de tout; » et en. même temps il lui sembla entendre le son d’une voix.
Peu. de temps après cette communication, le Père Théodore Pinty était venu pour la première fois rendre visite à. la bonne Mère; celle-ci alla au parloir, et comme il la saluait, le châssis de la grille n’étant pas encore ouvert, elle reconnut la voix qu’elle avait entendue dans sa prière, et se mettant à sourire, elle avait dit tout haut: « Oh! c’est précisément lui, c’est bien lui ! » Puis, s’adressant au Père, elle l’avait prié de prendre la conduite de la communauté. Il avait refusé d’abord, alléguant mille raisons qui l’empêchaient. d’accepter.
Le Père Théodore était chargé de la maison. des Sacrés-Coeurs, établie à Troyes par M.. l’abbé Coudrin, fondateur de cet institut. Il. avait dans la ville, une réputation de sainteté qui lui avait gagné un grand nombre d’amis qu’il dirigeait dans les voies de la perfection. La. Visitation ajouterait à ses. occupations déjà si nombreuses; mais pouvait-il ne pas. céder à l’ascendant de la bonne Mère? Aussi il se dévoua à cette nouvelle oeuvre avec courage et un grand désir de servir utilement le monastère.
Le Père Théodore était bien l’homme. qui convenait à la direction de la bonne Mère. Il allait chercher dans la prière et dans l’oraison ce qu’il avait à dire ou ce qu’il avait à répondre aux demandes qui lui étaient faites. « Je me mets, disait-il, en présence de Dieu et je le prie de me donner ce que je devrai répondre, et il me le donne. » Dieu, en effet, lui accordait tout ce qui était nécessaire et convenable pour chaque circonstance. Le Père Théodore savait alors intuitivement ce que ses capacités naturelles ou les lumières de sa raison n’auraient pu lui communiquer. Il arrivait même que, la plupart du temps, Dieu lui faisait connaître les choses dont la Mère Marie de Sales allait lui parler et que rien ne pouvait faire soupçonner. C’est sur le témoignage de ce vénéré serviteur de Dieu que nous affirmons ces faits. Nous aurons souvent, plus tard, l’occasion de les confirmer par des preuves nouvelles et irrécusables.
Le Père Théodore était tellement embaumé de ce parfum des communications divines que, malgré sa très parfaite discrétion, il ne put s’empêcher d’en parler à quelques âmes de choix dont il avait la direction. Il en entretint surtout M. l’abbé Chevalier, professeur de morale au grand séminaire, et Mme Anatolie, religieuse des Sacrés-Coeurs et directrice du pensionnat.
Mme Anatolie a, peu de temps avant sa mort, consigné dans. un écrit quelques faits particuliers qui témoignent de la vénération du Père Théodore pour la digne Mère Marie de Sales.
Le Père Théodore savait, lui aussi, former de saintes âmes, et il en possédait dans sa communauté qui étaient des modèles de vie religieuse et de grande mortification. « Elles pourraient faire des miracles, disait-il, mais elles n’arrivent pas à la sainteté de la Mère Marie de Sales. »
Un malheureux prêtre s’égarait; le Père Théodore l’envoie à la bonne Mère en lui faisant dire: « Je ne puis plus rien pour lui, venez à son secours. » La Mère Marie de Sales reçoit ce prêtre et le voit au parloir pendant huit jours de suite. A chaque visite, elle lui adresse quelques paroles dont l’effet est si puissant, que ce prêtre se convertit, fait une confession générale avec les meilleures dispositions et se prépare ainsi à paraître bientôt devant Dieu. Il meurt en effet, et quelque temps après, la bonne Mère reçoit l’assurance de son salut. Une personne pieuse ne pouvait se résigner à mourir. « Priez pour elle, ma Mère, » lui dit le Père Théodore. « Elle doit mourir, reprend la bonne Mère, dites-le-lui, et elle acceptera la volonté de Dieu; » ce qui eut lieu ainsi qu’elle l’avait dit.
Mais c’est surtout auprès des soeurs de sa congrégation que le Père Théodore se faisait messager de la Mère Marie de Sales. Leurs peines de conscience, leurs inquiétudes d’affaires, leurs désirs, leurs efforts vers la perfection, tout était soumis à la bonne Mère, et le Père Théodore, après l’avoir entretenue, reportait à ses soeurs une parole qui était pour elles un trait de lumière, un jet de flammes qui relevait leur courage et embrasait leur amour. Qui pourrait dire combien d’âmes,. dans cette chère maison du Père Théodore, ont reçu des consolations et des secours. Aussi jamais le Père Théodore ne venait voir la Mère Marie de Sales sans prier. C’était un pèlerinage qu’il faisait, et son recueillement extérieur témoignait, aux yeux de tous, combien il était pénétré de l’importance et de la sainteté de sa démarche.
Le Père Théodore pouvait recevoir dans son âme simple et toute versée en Dieu les secrets les plus intimes de la vie spirituelle de la bonne Mère. Il n’en était pas ainsi pour tous les directeurs qui auraient voulu .pénétrer cette âme dont on disait de s belles choses. La bonne Mère n’aimait pas se communiquer à ceux qui, sous prétexte de science, de direction, venaient l’interroger. Elle n’avait pas un mot à leur répondre, et ils s’en allaient un peu embarrassés et confus. Un entre autres, qui passait pour être entièrement versé dans les voies surnaturelles, voyant qu’il n’obtenait aucune réponse à une série de questions bien ordonnées, crut devoir sommer la bonne Mère d’avoir à lui répondre. Accoutumée à ne rien refuser au nom de l’obéissance, la bonne Mère dit simplement et cordialement ce qu’on lui demandait
Le révérend Père en fut, dit-il, très édifié. Mais plus tard, après la mort de la bonne Mère, le jugement que ce directeur porta sur elle fut si peu conforme au sentiment universel, qu’il est bien permis de juger que l’intérêt personnel et un certain esprit de parti l’avaient inspiré dans ses investigations.
Le révérend Père Théodore, cet enfant du bon Dieu, comme l’appelait la bonne Mère, n’y mettait pas tant d’habileté. « Je crois à ce que je vois, disait-il. Je ne sache pas que la bonne Mère Marie de Sales ait jamais fait aucune chose extraordinaire en elle-même pour arriver au degré de sainteté où elle est parvenue; mais c’est sa fidélité à la grâce qui l’a élevée à cet état. »
Comme la bonne Mère, le Père Théodore avait fait ses études de direction dans le grand livre de la prière, dans les oeuvres de saint François de Sales, dans la pratique des vertus et surtout dans la pratique de l’humilité et, de la défiance de soi-même. « Je ne suis, disait-il agréablement, qu’un transfuge dans l’armée de la sainte Église. J’ai été soldat de
Napoléon, en 1814, pendant quinze jours. Je me suis battu une fois, en tirant deux coups de fusil en l’air pour n’être pas irrégulier, et je me suis fait mettre à l’hôpital le reste de mon temps. Voilà de quoi je suis capable. » La bonne Mère le vénérait.
Un jour, elle le prie de lui donner sa bénédiction et elle se met à genoux pour la recevoir. La bénédiction donnée, le Père Théodore s’apprête à quitter le parloir, mais que voit-il? la Mère prosternée profondément, sans faire un mouvement pour se relever. Comme j! était pressé de partir, il lui dit : « Ma Mère, que faites-vous là si longtemps? Oh! lui répondit la bonne Mère, je regarde le Sauveur; il est ici à genoux, me montrant comme on doit recevoir la bénédiction du prêtre. »
Le Père Théodore se hâte de rentrer dans sa communauté, et raconte immédiatement à deux personnes qui l’ont certifié le fait que nous citons. Bien souvent depuis la bonne Mère nous a dit les choses admirables qu’elle avait comprises, en ce moment, sur les effets de la bénédiction du prêtre.
De grands événements s’étaient accomplis. Charles X était tombé du trône, et Louis-Philippe d’Orléans y était monté à sa place. Nous avons dit combien de personnes du dehors avaient retrouvé le calme et l’espérance dans les assurances que leur avait données la Mère Marie de Sales. Elle leur avait affirmé que rien ne viendrait troubler l’ordre des maisons religieuses, que la guerre n’éclaterait pas à l’étranger contre la France, et que le clergé n’aurait pas à subir la persécution qu’on semblait redouter.
Dans l’intérieur de la communauté, elle prit un soin extrême pour que les nouvelles du dehors ne vinssent pas troubler la solitude des religieuses. Aussi, pendant que le monde s’agitait, le monastère de la Visitation de Troyes continuait paisiblement sa vie d’union à Dieu, et présentait un séjour de paix et de délices spirituelles aux âmes privilégiées qui
l’habitaient. On ignorait là le changement de gouvernement; comment, du reste, l’aurait-on su? Personne n’en parlait. Cela pourrait paraître extraordinaire si l’on ne savait l’influence qu’exerçait la Mère sur toute sa communauté.
La nouvelle du changement de gouvernement ne fut connue que plus d’un an après. Un prêtre étranger, étant venu donner le salut du saint Sacrement à la Visitation, chanta de sa voix la plus forte et la plus accentuée les mots de Ludovicum Philippum, contenus dans l’oremus du salut. A ces noms nouveaux, la communauté apprit que ce n’était plus le roi Charles X qui régnait. Le soir, pendant la récréation, la soeur assistante, ancienne supérieure, dit à la bonne Mère: «Mais, ma bonne Mère, votre charité ne nous avait pas averties que notre bon roi Charles X était mort; nous aurions prié pour le repos de son âme. » La bonne Mère profita de cette circonstance pour engager ses filles à vivre encore plus en solitude et en fidélité à l’observance.
Différentes questions relatives au pensionnat et à la sépulture des soeurs s’étaient agitées au conseil municipal de la ville. Ces messieurs du conseil étaient loin d’être favorables aux couvents. Plusieurs fois ils déléguèrent un certain nombre d’entre eux pour faire des informations et prendre des mesures tendant à restreindre la liberté des soeurs. Les délégués voyaient la Mère et s’en allaient subjugués par son ascendant. De retour près de leurs collègues, ils se faisaient les défenseurs de ses demandes et de ses droits. Bien plus, ils en parlaient à leurs femmes, et celles-ci venaient bientôt demander à la bonne Mère de prier pour elles et de ramener à Dieu leurs maris, ce qui eut lieu plusieurs fois.
Le monastère de Troyes devait recevoir un éclatant témoignage de sa régularité. La Mère Marie de Chantal de Clanchy, supérieure d’Annecy, vint à Troyes en se rendant au Mans, où elle venait d’être élue. Elle put s’assurer par elle-même de la fidélité avec laquelle tous les points de la Règle étaient observés et de la ferveur qui régnait parmi les soeurs; elle y séjourna plusieurs jours. Ce qu’elle vit lui parut entièrement conforme au monastère d’Annecy, mais complété et vivifié par l’action de la Mère Marie de Sales. Elle s’en exprima formellement à la communauté, qui trouva dans ses encouragements un nouveau secours pour s’avancer toujours davantage dans l’esprit et la pratique des saints fondateurs.
Le 6 juillet 1831 était le deux centième anniversaire de l’établissement de la Visitation de Troyes. La fête aurait dû en être d’autant plus solennelle que le premier centenaire n’avait pas été célébré; le jansénisme n’aimait pas lès fêtes. Mais nous étions à une époque où les démonstrations religieuses auraient été hors de saison. La bonne Mère voulut les remplacer par un petit triduum de recueillement intérieur et de plus parfaite observance. Pour se renouveler, elle et ses soeurs, dans l’esprit de l’Institut, et pour le faire estimer davantage, elle parla de la perfection de leur saint état. Voici l’un de ces entretiens, recueilli par une des religieuses.
« On est désireux, disait-elle, de savoir ce qu’est notre vie. L’esprit humain trouve qu’elle n’est rien, qu’elle est trop facile, trop commune pour avoir du mérite, puisqu’elle se réduit à aller au choeur, au réfectoire, à la récréation. Il dit que cela ne conduit à rien de grand, que c’est très peu de chose. Oui, c’est peu de chose pour l’esprit orgueilleux; ce n’est rien pour l’esprit vain; mais, pour l’esprit éclairé de la lumière d’en haut., c’est beaucoup de pratiquer chaque instant les vertus qui se rencontrent; c’est beaucoup de mener une vie surnaturelle en faisant des actions qui paraissent tout ordinaires. Dans notre vie, il n’y a rien de l’homme, ce qui fait que tout est de Dieu. S’il y avait plus de l’homme, notre vie serait mieux comprise; mais elle serait beaucoup moindre devant Dieu. Notre vie est toute cachée, elle est cachée à nous-mêmes; c’est pour cela qu’il n’y a aucun contentement pour la nature; mais elle est connue de Dieu et aimée de son coeur. On n’arrive à cette vie que par une dépendance de tous les instants, par un renoncement continuel de tout ce qui est de soi. Il faut se séparer de toutes ses inclinations, de ses affections, et se mettre au-dessus de ses sentiments. Si notre saint fondateur avait trouvé une vie plus unissante à Dieu, une vie plus parfaite, il nous l’aurait donnée. S’il y en avait une au-dessus de la nôtre, nous devrions nous y porter sans retard; mais il n’y en a pas, notre saint fondateur le savait bien. Il connaissait quel est devant Dieu le prix d’une vie passée dans un continuel renoncement, dans la dépendance et dans un assujettissement de tous les instants. Si nous voulons répondre à la grâce de cette sainte vacation, nous devons nous tenir en la présence de Dieu par la fidèle pratique du Directoire, c’est par là que l’âme vit et agit selon le bon plaisir de Dieu.
« Si pendant plusieurs années nous n’avons pas su retirer les fruits cachés dans ce petit livre, si nous n’avons pas reçu et utilisé les lumières qu’il apporte à l’âme, comprenons maintenant combien sont grands, combien sont précieux les avantages attachés à sa pratique. Portons-nous-y avec affection, avec dévouement , avec fidélité, pour réparer les fautes qui se commettent journellement par nous et par les autres. »
C’est ainsi que parlait la bonne Mère; ses entretiens de tous les jours portaient ce caractère de simplicité, d’exactitude et de profondeur.
Le temps de sa supériorité était expiré, et l’on venait d’élire la Mère Paul-Séraphine Laurent, doit nous avons déjà parlé. D’un caractère ferme, un peu rigoureux, la nouvelle supérieure voulut s’assurer si ce qu’on lui avait dit de la volonté de Dieu pour la communion quotidienne de la Mère Marie de Sales avait des fondements certains. Elle commença par dire à la bonne déposée qu’elle eût à s’abstenir de communier aussi souvent jusqu’à ce que Dieu lui fit connaître ce ‘qu’il désirait à ce sujet. Dieu ne tarda pas à manifester sa volonté. La Mère Paul-Séraphine en reçut des marques qu’elle ne révéla pas, mais qui durent être, vu son caractère, des plus positives et des plus concluantes, car elle permit à sa chère déposée de reprendre ses communions. La manière dont la Mère Marie de Sales obéit prouva qu’elle savait aussi bien se soumettre que commander. Son obéissance devint bientôt, pour toute la communauté, un parfum de si délectable odeur qu’elle s’en trouvait embaumée. Non seulement la parole, mais le moindre signe, l’intention la moins aperçue de sa supérieure étaient pour elle des ordres exprès, qu’elle remplissait avec une allégresse et une grâce charmantes..
De son côté, la nouvelle supérieure honorait la Mère Marie de Sales de sa plus intime confiance. Il semblait vraiment que ces deux âmes n’en faisaient plus qu’une dans le coeur de la supérieure. Il en fut ainsi pendant les quarante années qu’elles se succédèrent l’une à l’autre dans cette charge. Leur entente cordiale fut, pour le monastère de Troyes, une faveur insigne qui a contribué à fonder la maison dans l’esprit où elle continue à persévérer. Ces deux bonnes Mères étaient de caractères opposés, d’humeurs différentes, de fonds d’âmes et de voix intérieures qui ne se ressemblaient pas, et cependant elles ne cessèrent pas de présenter tour à tour l’exemple de la plus parfaite abnégation d’elles-mêmes, et de l’estime et de la confiance réciproque la plus inaltérable. Elles furent comme les deux flambeaux qui, pendant près d’un demi-siècle, jetèrent sur la maison de Troyes les plus vives clartés.
Le premier soin de la nouvelle supérieure fut de donner la charge de maîtresse des novices à la chère déposée. La Mère Marie de Sales s’y employa avec un soin et une assiduité que n’interrompaient plus les préoccupations de la supériorité. Écoutons ce qu’en écrivit une de ses novices.
« C’était surtout par son exemple que notre maîtresse nous instruisait. Quelle douceur! quelle résignation! quel abandon à la Providence! quel charme! quel entraînement dans ses discours! Quand elle nous parlait de ces chères vertus, quand elle nous expliquait le Directoire, quelle puissance elle avait sur nos volontés! Comme elle savait lire dans nos âmes et nous rendre faciles tous les sacrifices que Dieu exigeait de nous! Elle ne les demandait jamais, ces sacrifices, que lorsque Dieu s’était fait entendre; mais ce que nous ne pouvions nous expliquer, c’est qu’elle connaissait toujours le moment précis où la grâce nous sollicitait, et elle venait à point nous aider à suivre sa voix.
« Quel beau modèle elle nous offrait partout! Son maintien au choeur inspirait le respect et la dévotion; la sainte et innocente joie rayonnait sur son visage. Elle se tenait toujours ainsi qu’il est marqué et ne faisait aucun mouvement que ceux prescrits par la Règle. Enfin, elle s’acquittait de toutes les cérémonies avec un recueillement et une exactitude qui ravissaient. Notre maîtresse se peignait bien elle-même sans s’en douter, quand elle nous disait : « Toutes les fois que l’âme est recueillie en Dieu, elle communique au corps ce bon maintien et ces belles manières religieuses qui doivent nous accompagner partout. »
« Elle nous recommandait aussi ce beau maintien religieux, tant désiré par nos saints fondateurs. « Se bien tenir, disait-elle, sans se pencher ni à droite ni à gauche, c’est une mortification qui nous est prescrite. » Notre sainte Mère voulait qu’au chœur nous eussions des ports de reines, parce que nous sommes devant Dieu, et que nous sommes ses épouses.
Notre maîtresse appuyait aussi beaucoup sur l’esprit qu’il convient d’apporter à chaque exercice. « Cet esprit devait, disait-elle, régler tout notre extérieur. » Elle voulait, à la récréation, des figures gaies et épanouies, témoignant le recueillement quand on rappelle la présence de Dieu. Elle voulait qu’aussitôt l’obéissance on exprimât l’humble soumission d’une servante qui attend les ordres de son maître et se dispose à les accomplir. « Agir ainsi, disait-elle, changer d’expression et de manière d’être selon les différents exercices, c’est la preuve que Dieu manie l’âme par le Directoire, et qu’on est fidèle à son mouvement. » Elle-même observait si bien ce qu’elle nous recommandait à cet égard, qu’il suffisait de la regarder en chaque occasion pour savoir ce qu’il convenait de faire. Nos soeurs anciennes disaient que ma soeur la déposée avait au moins dix physionomies différentes, selon les divers exercices où la Règle nous appelle.
« Notre maîtresse se trouvait bien partout, parce que partout elle était sous les yeux de Dieu. « Une personne, disait-elle, qui est en la présence de Dieu, s’observe en quelque endroit qu’elle soit, parce que toujours elle est servante du Seigneur. Soit qu’il l’emploie au choeur ou au balayage, elle fait l’oeuvre de Dieu dans la maison de Dieu.» « Elle ne se bornait pas à nous enseigner les bonnes façons religieuses; elle y tenait, il est vrai, comme à tout ce qui nous est prescrit, mais elle s’efforçait surtout de faire germer en nos âmes les vertus des vraies filles de la Visitation. Que de fois elle nous pressait aussi fortement que suavement d’aimer la correction, de la regarder comme le pain quotidien, comme le moyen qui fait le plus avancer et profiter en la religion! « Si l’on n’est pas capable de la recevoir, nous disait-elle, on n’est pas capable de devenir religieuse. La nature y éprouve beaucoup de répugnance, mais il faut savoir se surmonter, il faut s’exciter à l’amour de la correction, le demander à Dieu comme une grâce très précieuse, et estimer beaucoup les miettes de cette sainte nourriture qui est distribuée à l’âme pour la fortifier. Celle qui le reçoit avec foi et amour, ajoutait notre maîtresse, est toujours caressée du Sauveur. »
Souvent elle nous demandait si nous avions reçu ce jour-là quelques miettes de ce pain précieux, comment nous l’avions accepté, et quel effet il avait produit en nous.
« Malgré le temps qui s’est écoulé depuis ces heureuses années où notre Mère était directrice, le souvenir en est toujours présent pour celles qui ont eu le bonheur d’en jouir. Les autres en profitent encore aujourd’hui par la lecture des saintes instructions qu’on a recueillies alors, quoique la rédaction leur ait fait perdre beaucoup du charme et de l’onction qui nous ravissaient.»
Les soeurs du second monastère de Paris connaissaient le bien que faisait à Troyes la Mère Marie de Sales, et, à force d’instances, elles avaient obtenu de ses supérieures de Fribourg qu’elle vînt passer à Paris quelques mois. Le but de cette demande était de s’assurer si la Mère Marie de Sales pourrait réussir à Paris, et de la mettre en rapport avec la communauté et les supérieurs. Ce fut une grosse épreuve pour la bonne Mère et pour ses chères novices. Quelques novices en éprouvèrent une peine si profonde, que la Mère Paul-Séraphine Laurent crut devoir leur proposer de suivre leur maîtresse à Paris; mais celles-ci, généreuses et fortes, affirmèrent que, n’étant venues que pour Dieu, elles resteraient où Dieu les avait réunies, et que, pour rien au monde, elles ne voulaient retarder le bonheur de se donner à lui dans la sainte profession.
La bonne Mère arriva à Paris le mercredi de Pâques de l’année 1833; je laisse la parole aux soeurs de Paris.
« Ici, comme à Troyes, toutes les actions de cette sainte religieuse portaient l’empreinte de la grâce et mériteraient d’être mentionnées aussi bien que ses paroles. Mais comment dire le fruit qui en sortit pour nos âmes? Dès son premier noviciat, une professe étant venue, avant de retourner a son emploi, lui demander une légère permission, notre vénérée soeur l’accueillit avec une bonté toute spéciale; puis, l’engageant à demeurer avec elle, et sentant sa résistance à se communiquer, elle lui dit: « Voilà six ans que je vous connais ». Oui, il y a six ans que le bon Dieu m’a montré votre âme et quelques autres « encore pour lesquelles il m’appellerait ici, afin de leur indiquer la vraie voie qui conduit à Dieu; notre Mère Marie-Euphrasie Barras, lui dit-elle, est seule dépositaire de ce secret qui doit demeurer caché aux hommes. »
« Touchée, renversée comme saint Paul, cette jeune soeur se rendit, et elle entra sans retour et sans réserve dans la voie que lui traça la vénérée directrice, qui l’honora toujours depuis d’une spéciale dilection.
« La confiance en Dieu, par une humble défiance de soi-même, fut une des premières leçons que la chère directrice s’efforça de faire pénétrer dans les âmes Elle avait compris tout de suite, par un de ces secours que le Sauveur lui accordait pour la conduite des âmes, que la confiance, le recours simple et habituel à Dieu, comme à un père et à un ami, était le besoin de ces âmes, solidement bonnes et vertueuses, aimant et voulant le bien, strictement fidèles dans la pratique de la Règle, mais n’en connaissant pas la moelle, n’en savourant pas les douceurs. Les anciennes religieuses, encore tout empreintes des terreurs et des souffrances de la grande révolution, où elles avaient failli payer de leur vie leur fidélité à Dieu, donnaient à la Règle et à leur amour pour Dieu quelque chose de la sévérité et de l’austérité dé leur caractère. Les jeunes religieuses, venues depuis la réunion, étaient formées selon cet esprit, et quelques-unes, sans le savoir, sans le -comprendre, aspiraient au vrai bien de la vocation qu’elles n’auraient pas su définir, mais dont elles avaient comme l’intuition.
« Au bout de peu de temps ce fut, non seulement aux novices, mais à la communauté tout entière, attirée par le charme pieux de ses entretiens et comme subjuguée par une force et une vertu divine, que notre Mère expliqua les Constitutions et le Directoire. Ces entretiens étaient recueillis par écrit, ainsi qu’on avait commencé à le faire à Fribourg et à Troyes; car, partout où l’on entendait cette sainte parole, on voulait en perpétuer le souvenir afin que le profit spirituel demeurât permanent.
« A nos récréations ou entretiens de la communauté, lorsqu’on s’adressait à elle, on la trouvait toujours gaie et cordiale; mais, lorsqu’on cessait de lui parler, on la voyait rentrer en Dieu, et alors elle n’entendait plus ce qui se disait autour d’elle, à moins qu’il ne fût nécessaire qu’elle contribuât à la conversation. Aussitôt que l’obéissance était donnée, elle se retirait humblement, prenant un air recueilli qui invitait au silence intérieur. Un jour notre Mère, interrogée par nos soeurs sur quelques circonstances de son noviciat, répondit simplement ainsi : « Étant à Fribourg, je voyais que nos soeurs étaient bien bonnes et vraies religieuses; elles parlaient beaucoup de la sainteté, mais aucune ne paraissait contente de la sienne. Moi je n’aimais qu’à être contente; je ne voulais pas être du nombre de celles qui ne le sont pas. Enfin j’ai rencontré la sainteté de notre saint fondateur, et je me suis dit: Ce saint était toujours si content! sa sainteté me convient bien. On me donna pour livre de lecture, pendant que j ‘étais novice, les Entretiens de notre saint fondateur, et en même temps un
autre ouvrage; j’ai rendu celui-ci, trouvant qu’il me faisait mal à la tête, et j’ai gardé les Entretiens: pendant cinq ans je n’ai lu que ce seul livre. « Un jour, faisant la lecture au jardin, j’ai été frappée d’un mot et je me suis dit à moi-même : « Je ne pourrai pas vivre deux fois, je n’ai qu’une vie; si je veux expérimenter, mon temps se passera « à cela et je ne ferai rien. Notre saint fondateur a fait les expériences pour moi; il a expérimenté tout ce qu’il a écrit; il avait un bon goût, il n’y a donc plus qu’à l’imiter; puis je me suis appliquée à tout ce qu’il a enseigné.
« A l’occasion des désirs sa parole est frappante.— « Si j’étais à renaître, disait-il, je n’en aurais pas du tout. » Lorsqu’il me venait un désir, je le renvoyais en me disant: Mon saint fondateur n’en aurait pas, je n’en veux plus. J’ai fait de toutes choses comme cela, de sorte que j’ai toujours été contente; j’ai vu qu’il fallait se débarrasser de soi tout d’un coup, et je me suis quittée tout bonnement. J’ai vidé ma tête des inclinations de mon esprit propre; j’ai dit: Puisque tout cela m’embarrasse, je n’en veux plus. »
« Une de nos anciennes professes lui ayant répliqué: « Je crois, ma soeur, que vous n’aviez pas grand’chose à vider ni à débarrasser. »
« La vertueuse déposée répondit simplement : « Ne croyez pas cela; j’avais mon naturel, mon caractère, mes inclinations, tout comme les autres.
« Il y a bien des gens qui se trompent en voulant voir par eux-mêmes et faire des expériences; ils perdent leur temps. Voulez-vous un bon moyen pour avancer, c’est de ne prendre qu’une seule chose à tâche, mais que cette chose soit en rapport avec la grâce du moment: c’est d’en faire alors le sujet de ses oraisons, de s’en occuper pendant cinq à six semaines; comme cela on avance. Approchons-nous de Dieu pour être éclairées. C’est à l’oraIson qu’il nous découvre ce qu’il y a de plus caché en nous et ce qu’il désire de nous. Nos supérieures sont établies pour. Nous conduire, pour nous faire connaître nos vices, nos passions; mais Dieu se réserve de nous montrer des choses délicates. Le bon Dieu aime à faire cela; il faut lui laisser ce plaisir. »
« A un autre entretien, elle s’exprimait ainsi : « Rien ne fait peine comme d’entendre dire en parlant des écrits de nos saints fondateurs : Le style en est incorrect; c’est gaulois. Comprenez donc que leurs saintes paroles ne peuvent être bien rendues dans le style du jour. Les nouvelles éditions de ces écrits, tournés en belle phrases, peuvent être bonnes pour les gens du monde, mais elles ne valent rien pour nous. Notre saint fondateur a dû être bien content de celles qui ont témoigné leur fidèle dévotion à cet égard. »
« C’était à la fin du siècle dernier, un peu avant la révolution française; on proposa de mettre nos Constitutions dans un plus beau langage, mais nos soeurs s’y opposèrent parce qu’elles n’auraient pu reconnaître ce qui ne sortait pas immédiatement de la bouche de notre bienheureux Père. Si l’esprit de l’Institut s’est conservé intact, on le doit à cette précaution de garder soigneusement tout ce qui vient de nos saints fondateurs, en refusant d’y recevoir quelque chose d’étranger. Notre sainte Mère dit que nous y trouverons autant et plus que de son temps; nous y recevrons par conséquent toutes les lumières qui nous sont nécessaires.
« Elle était saintement joyeuse de conserver l’esprit et les moindres enseignements de notre saint fondateur, et son exemple nous montrait sans cesse comme elle comprenait jusqu’où devait s’étendre cette fidélité. Nous n’en citerons qu’un trait.
« Un jour que Mgr de Quélen, notre digne archevêque, nous honorait d’une visite, plusieurs de nos soeurs lui présentèrent des rescrits d’indulgence à vérifier; notre humble directrice se tenait en silence comme la moindre de toutes. M. Ancelin, notre confesseur, lui demandant si elle n’avait pas aussi quelque indulgence à faire vérifier ou à obtenir, elle répondit simplement: « Non, Monsieur, je m’applique à gagner celles de la Règle. »
« Mais quel respect elle exigeait pour tout ce qui touche au service de Dieu, à la révérence due à sa présence au très saint Sacrement! Remarquant qu’une de ses novices entrait au choeur en baissant ses manches, elle l’en reprit : « Ma soeur, non seulement j’ai demandé pardon pour vous à Notre-Seigneur, mais je lui ai fait réparation et amende honorable pour votre irrévérence. » Elle demandait le même respect à l’avant-choeur qu’au choeur.
« On ne s’arrêterait pas si l’on voulait donner toutes les citations qui semblent bonnes et profitables pour les âmes; il faudrait des volumes.
« Six mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée de la vénérée soeur Marie de Sales Chappuis. Ses supérieurs la rappelèrent à Troyes; il fallut songer au départ malgré les regrets universels. La communauté était renouvelée dans l’observance et la ferveur religieuses; les âmes étaient conquises, chacune selon son degré. L’esprit de notre saint fondateur animait les coeurs, les excitait à l’amour de cette vie cachée en Dieu avec le Sauveur, et par le Sauveur la voie était ouverte: voie large de l’amour et du sacrifice qui consomme et perfectionne l’oeuvre de Dieu. Les miracles de grâce opérés en si peu de temps furent tels, qu’ils parurent au dehors. Messieurs nos confesseurs ordinaire et extraordinaire en demeuraient dans l’admiration, coopérant de tout leur pouvoir au travail de la vénérée directrice. Le grand crucifix qui est actuellement au-dessus de la grille du choeur y fut placé alors comme le terme de cette mission bénie et le vrai sceau de l’Agneau. »
Le premier monastère de Paris obtint alors pour quelques jours la présence de la chère voyageuse. Là, comme partout, sa présence fit un grand bien, et ce court séjour suffit pour faire admirer son humble vertu. La vénérée Mère Marie-Séraphine Fournier en était alors supérieure.
La première entrevue de la Mère Fournier avec la soeur Marie de Sales fut pour la Mère Fournier toute une révélation. Elle cherchait depuis longtemps une âme dans laquelle elle pût verser entièrement la sienne, une âme qui l’aidât dans ses peines de conscience et lui servît de conseil dans la grande administration qui pesait sur elle. A dater du jour où elle connut la bonne Mère, je ne crois pas qu’elle ait eu la moindre pensée et qu’elle se soit déterminée à rien de tant soit peu important sans en référer à Troyes. Nous nous souvenons des lettres qu’elle lui écrivait; c’étaient de petits volumes, et pourtant il n’y avait pas un seul mot inutile, pas une seule pensée répétée deux fois. Elle lui envoyait le journal fidèle de ce qui se passait en elle et autour d’elle; la consultait sur la direction de chacune de ses soeurs en particulier et sur les rapports du dehors. Elle lui remettait entièrement sa maison du premier monastère de Paris, et venait se reposer de ses nombreux travaux par une reddition de compte cordiale et complète. Aussi la bonne Mère n’a-t-elle pas eu d’amie plus confiante, qui entrât davantage dans ses vues, qui fût d’une plus grande simp1icité, d’une plus véritable droiture de volonté et d’un plus rare jugement. La Mère Fournier s’accordait en tout point avec la bonne Mère Marie de Sales, et pendant le temps de sa supériorité, on peut affirmer que le premier monastère vivait de cette heureuse influence qui contribua à attirer du ciel, sur cette fervente maison, une source de bénédictions.
La Mère Fournier ne se contentait pas d’écrire, elle profitait des voyages qu’elle était obligée de faire pour les fondations et autres affaires du premier monastère, pour venir passer quelques jours avec son intime amie. Ce que nous lisons dans la vie des Pères du désert sur les communications des saints solitaires entre eux, a certaines époques de leur vie, nous donnerait une idée de ce qui se passait entre ces deux âmes d’élite. Après les premiers entretiens sur les choses de Dieu, ou ces deux fidèles amantes du Sauveur s’encourageaient au labeur et a la peine, elles se communiquaient réciproquement ce que Dieu leur avait donné de vue pour leur charge et pour l’exercice de son saint amour. Elles devisaient sur les principes de direction donnés par notre saint fondateur, et leur entretien leur fournissait des lumières pour l’application des différents points de la Règle et de l’observance. Elles n’oubliaient point la sainte Église, et la Mère Fournier, que ses rapports mettaient en mesure d’être utile à plusieurs personnages et à des têtes couronnées d’alors, trouvait dans la sagesse de son amie la ligne de conduite à garder pour aider le prochain et pour servir les intérêts de la foi.
Témoin de ces saints entretiens, je ne pouvais m’empêcher de considérer ces deux amies comme une providence de paix et de suavité sur le monastère de Troyes et sur le premier de Paris. C’étaient les deux oliviers destinés à fournir les fruits de lumière et de charité, dont se doivent nourrir les enfants de saint François de Sales.
A l’Ascension de l’année 1835, la bonne Mère fut de nouveau élue supérieure à Troyes. La très honorée Mère Fournier l’avait demandée à Fribourg, au cas où elle ne serait pas élue à Troyes, et Fribourg l’avait accordée au premier monastère de Paris. Quand la Mère Fournier apprit la réélection de la soeur Marie de Sales à Troyes, elle en fut douloureusement affectée; mais elle espéra s’en dédommager en recourant plus habituellement encore à sa digne amie. Les lettres ne pouvant pas toujours suffire, et les voyages ne pouvant être que fort rares, la Mère Fournier envoyait de temps à autre les tourières ou des amies du monastère. Elle se servait aussi avec empressement des voyages des confesseurs des deux maisons pour exposer plus au long et plus exactement ce qu’elle désirait savoir et obtenir de la bonne Mère. «Vous êtes, lui disait-elle, mon recours; c’est par vous que je suis sûre de Dieu et de sa sainte volonté. »
Il restait encore quelques modifications à faire dans le monastère de Troyes, pour donner à la maison l’aspect de pauvreté religieuse que réclament les saints fondateurs. Les fenêtres avaient ‘été modifiées par le propriétaire du monastère pendant la révolution : à la place de petits carreaux, il avait fait mettre de très-grandes vitres, qui donnaient à la construction un aspect de château. La bonne Mère obtint d’une amie de la maison, à titre d’aumône, une certaine somme, qui fut employée à remplacer ces fenêtres trop luxueuses. Elle fit ensuite placer les sentences indiquées par la règle à tous les offices et passages de la maison. Elle voulut que ces sentences, qu’on ne pouvait inscrire sur les murs à cause de l’humidité et du salpêtre qui les pénétraient, fussent écrites sur du carton grossier et sans ornement. Elle mit un soin tout particulier à faire disparaître des offices toute espèce de table, de meuble ou de tableau qui sentît le monde. Elle établit chaque emploi dans une pauvreté de mobilier qui aujourd’hui fait l’admiration de ceux qui ont le bonheur de le voir, et qui fait les délices de celles qu’elle a laissées héritières de son esprit. Elle avait le suprême talent de mettre l’ordre le plus parfait dans tous les détails d’un emploi.
Les anges gardiens du monastère doivent aimer à venir et à rester dans ces divers emplois, qui ressemblent trait pour trait à ce que Jésus a vu en la petite maison de Nazareth, où la plus grande pauvreté était unie à la plus grande netteté.
Nous ne craignons pas de le dire, le monastère de Troyes, tel que l’a arrangé la vénérée Mère, est un vrai reliquaire où se conservent les précieux témoignages du véritable esprit de pauvreté religieuse. C’est encore la maison de la galerie; ce sont les mêmes meubles, ni plus riches ni plus commodes, ni plus nombreux. Les saints fondateurs les reconnaîtraient.
Le motif qu’elle donnait de pratiquer la pauvreté était que, les religieuses ne devant rien posséder, tout ce qui était à leur usage appartenait à Dieu, qu’on devait traiter les moindres choses matérielles du monastère avec un très grand respect, comme étant la chose de Dieu. Aussi la voyait-on ramasser par le jardin, avec une grande attention, les petits morceaux de bois, et les porter à l’endroit où on les rangeait. Elle recueillait de même les fruits abandonnés sous les arbres, des légumes laissés sur le chemin; on l’a vue même se baisser pour ramasser un pois, un haricot.
Elle avait un soin extrême de ce qui lui était confié; ses vêtements, les choses à son usage étaient conservés avec une attention scrupuleuse. Elle avait pour cela une foule de petites industries qui ne se faisaient pas remarquer, mais que l’on apercevait en cherchant à se rendre compte de ce qu’elle pouvait faire pour conserver un vêtement pendant si longtemps dans un tel état de propreté.
Elle souffrait extrêmement du froid; mais il s’écoula bien des années avant qu’on s’en aperçût. Il fallut l’avis du médecin pour que l’on songeât à lui donner un poêle dans sa chambre pendant l’hiver. Elle le reçut simplement, laissant à l’infirmière le soin de lui faire du feu. Celle-ci, d’une forte constitution, oubliait souvent de l’allumer, et la bonne Mère n’en disait rien, et elle restait ainsi plusieurs jours à souffrir. Son grand principe était que la règle ne commandant pas de grosses austérités, elle enjoignait par là même de pratiquer toutes celles qui se rencontraient. Elle était fidèle à ce document, et, dans ses infirmités et dans ses maladies, qui étaient fréquentes et douloureuses, elle se contentait de dire à l’infirmière : t J’ai mal. » Et si on lui demandait ce qu’elle désirait : « Je n’en sais rien, ajoutait-elle gracieusement; j’ai dit mon affaire, c’est à vous à faire la vôtre. » Et elle acceptait tout ce qu’on voulait lui faire prendre.
Cette vraie pauvre agissait de même pour le travail : elle acceptait ce qu’on lui donnait. Les anciennes soeurs rappelaient une certaine douzaine de bas de soie les plus fins, qui lui avaient été remis pour les raccommoder. Les bas achevés, elle avoua qu’elle avait été obligée de s’y remettre à maintes reprises; la vue se troublait, et sa faiblesse naturelle lui portait au coeur, lorsqu’elle était obligée de courir après des mailles imperceptibles.
De pareils exemples remirent en vigueur la pratique de la pauvreté la plus exacte. Mais la bonne Mère ne voulait pas qu’on excédât dans le bien; elle demandait particulièrement le détachement du coeur. On la comprit, car toutes avaient renoncé à disposer de la plus petite chose, et elles étaient arrivées à la sainte indifférence d’avoir ou de ne pas avoir.
Ce fut à cette époque de la vie de la bonne Mère que celui qui nous a fourni un grand nombre des faits que nous citons la vit pour la première fois; elle avait alors quarante-cinq ans. Il accompagnait M. l’abbé Chevalier, aumônier de la maison, et il était entré avec lui dans le monastère pour administrer les sacrements à une malade. La cérémonie terminée, la bonne Mère vint rejoindre l’aumônier sur l’escalier principal de la communauté, et échangea avec lui
quelques paroles. « Je pus, dit-il, remarquer le respect confiant que M. Chevalier portait à la bonne Mère. Elle était petite, d’une figure presque enjouée, où apparaissait un fonds de dignité. Son regard imposait le respect et inspirait la confiance. Ses traits amaigris avaient une expression qui trahissait une souffrance physique généreusement dominée; mais à travers on voyait toute la vie de son âme. » La bonne Mère, se tournant vers moi, dit à M. Chevalier « Vous nous avez amené aujourd’hui notre confesseur; il faut nous le réserver, car Dieu nous l’a choisi. » Prédiction qui devait se réaliser, car celui qu’elle désignait pour devenir confesseur du monastère l’a été pendant quarante-quatre ans : « C’est une sainte que vous venez de voir, » me dit en sortant M. Chevalier, qui était alors mon professeur de morale au grand séminaire de Troyes.
Nous avons parlé précédemment de l’influence de la bonne Mère sur les études théologiques du séminaire de Troyes. Nous devons ajouter que ses rapports de piété avec les professeurs, et surtout avec le professeur de morale, ne restaient pas sans action sur la direction des élèves confiés à leurs soins. Un esprit tout nouveau s’introduisait dans cette pépinière sacerdotale. Les professeurs, quittant la sécheresse de l’enseignement en usage, abordaient des questions pratiques en rapport avec les besoins de l’époque, et se permettaient quelques excursions en dehors du livre classique, soit pour nous présenter une exposition plus large de la question, soit pour nous éclairer sur certains points de la vie spirituelle.
Nous ne marchions pas toujours par le chemin exclusif de la dialectique; la partie affective de la théologie avait aussi sa part. Je me souviens encore de ce qui nous fut dit sur l’oraison à propos du premier précepte du Décalogue. C’était mot à mot ce que j’entendis plus tard de la bouche de la vénérée Mère Marie de Sales. Je reconnus de même les pensées, les expressions de la bonne Mère dans plusieurs endroits de l’exposition du dogme et des applications morales faites par nos professeurs, surtout dans les traités de la Trinité, de l’Incarnation et de la Pénitence.
Ce parfum de doctrine, et la grâce qui accompagnait toujours sa parole, son conseil ou son action, ne furent pas étrangers à plusieurs vocations ecclésiastiques. L’un venait au séminaire, amené par sa pieuse tante, que dirigeait la bonne Mère. Il devait fournir une longue et fructueuse carrière, grâce à l’influence de sa famille, aux talents dont Dieu l’avait doué, et à toutes les vertus sacerdotales qui n’ont cessé de briller en lui. Un autre quittait le monde, et, aidé de la Mère Marie de Sales, renonçait à tout pour gagner tout à Jésus-Christ. Il devenait un saint prêtre, et, toujours guidé par elle, il pratiquait les vertus qui l’ont rendu au dedans et au dehors le modèle des pasteurs. Un autre accourait à la suite de ses deux amis et venait, sous la figure et avec la candeur d’un saint Louis de Gonzague, préparer au clergé de Troyes un curé dont tout le monde n’a cessé de dire: « C’est un saint. » Ces jeunes lévites, dirigés et conduits par leur professeur de morale, formaient, avec plusieurs autres, une pléiade heureuse, à qui rien ne manquait des encouragements du présent et des espérances de l’avenir.
Le Père Théodore les réclamait quelquefois pour l’accompagner dans différentes cérémonies; c’était une heureuse fortune, car avec lui on parlait de la Mère Marie de Sales, et on lui entendait dire des choses merveilleuses: « C’est la plus grande religieuse que je connaisse; j’ai bien ici des saintes, mais ce n’est rien en comparaison de la Mère Marie de Sales. Le bon Dieu est avec elle; le bon Dieu lui parle, j’en suis sûr, j’en ai des preuves. Oh! quand on saura tout ! » Ces paroles, dites par un prêtre que tout le monde vénérait comme un saint, avaient un parfum de vérité qui pénétrait ces jeunes élèves du sanctuaire.
Il semblait que Dieu voulût rattacher à la Mère Marie de Sales tout ce qui, dans Troyes, se distinguait par le mérite, la vertu ou la charité.
Il y avait alors une soeur de Saint-Vincent-de-Paul dont le nom est resté en bénédiction dans la ville la soeur Thérèse Bourgeat. La soeur Thérèse Bourgeat avait trouvé dans son énergie, et surtout dans sa foi , un moyen de créer un grand établissement de soeurs de charité dans la paroisse de la cathédrale. Elle y concentra plusieurs oeuvres: des ouvroirs d’orphelines, des secours aux malades, des distributions d’aliments, des classes gratuites, etc. Comment arriva-t-elle à ce résultat? Elle venait, sans argent, s’installer dans un pays ravagé par la guerre, où les fortunes étaient minimes, les bourses difficiles à délier, et cependant tout allait bien dans sa maison, tout y prospérait; mais la soeur Thérèse savait prier Dieu, et Dieu l’exauçait.
Dès qu’elle apprit l’arrivée de la Mère Marie de Sales, elle vint la trouver. Elle obéissait à un secret instinct, qui lui faisait deviner le trésor que le ciel lui réservait. A partir de ce jour, la soeur Thérèse (je le tiens d’elle-même) n’entreprit rien et ne put rien entreprendre sans la Mère Marie de Sales. La Mère Marie de Sales était son guide, son voyant, son prophète. Avait-elle le moindre embarras, elle recourait à elle, passait cinq minutes au parloir, et dans ces cinq minutes elle lui avait tout dit et s’en retournait, sans qu’il lui restât ni doute, ni hésitation, ni crainte; elle allait à coup sûr. Si elle manquait d’argent, elle recourait aussitôt à la Mère Marie de Sales, et de grosses et bonnes sommes, sur lesquelles elle ne comptait pas, arrivaient à l’établissement des soeurs de charité. Quand on entravait ses oeuvres, que tout était perdu : « Nous allons prier, » lui disait la bonne Mère. Et les difficultés disparaissaient.
Un jour, une décision du conseil municipal vient renverser tous les moyens que soeur Thérèse avait si laborieusement réunis pour ses oeuvres. Elle accourt à la Visitation: « C’en est fait, ma bonne Mère, il. n’y a plus rien à espérer. — Non, lui répond la bonne Mère, le dernier mot n’est pas dit; faisons une neuvaine ensemble. » On fait la neuvaine, et, comme elle se terminait, on apprend que tous les membres de la commission ont donné en masse leur démission.
Les affaires du dedans se traitaient aussi avec la bonne Mère. La soeur seconde, qui aidait la supérieure de ses conseils et de sa bourse, trouvait parfois que soeur Thérèse Bourgeat était un peu trop généreuse, vu leurs ressources; elle essayait de contrarier ses vues. Soeur Thérèse ne s’en plaignait pas, par prudence et par affection pour cette soeur. Elle ne voulait pas s’en ouvrir à la Mère Marie de Sales, dans la crainte que, le sachant, cette bonne Mère n’amenât cette soeur à faire selon ses désirs, et qu’alors celle-ci ne fût plus assez libre dans la disposition qu’elle faisait de sa fortune. Mais, un jour, la bonne Mère lui dit: « Envoyez-moi la soeur Julienne.»
C’était le nom de cette soeur. Soeur Julienne arrive. La bonne Mère lui dit, avant toute autre chose t Il faut que vous receviez les enfants que l’on vous a présentés. — Mais, ma Mère, comment savez-vous qu’on m’en a présenté ? — Personne, répond la bonne Mère, ne m’en a parlé, mais je le sais. Confiez-vous au bon Dieu, il ne vous manquera pas. — Mais, ma Mère, c’est impossible, nous avons déjà trop d’enfants. — Ne craignez rien, reprend encore la bonne Mère; recevez toutes celles que la Providence vous envoie, elle en prendra soin. Vous ne ferez pas de dettes, et vous ne manquerez de rien. »
La soeur, émerveillée, promit de suivre ce conseil; elle tint parole, et elle nous a affirmé que la prédiction de la bonne Mère s’était vérifiée de point en point.
Mais il arrivait souvent que la soeur Thérèse n’avait pas le temps d’aller trouver la bonne Mère, bien que les deux maisons ne fussent pas très éloignées l’une de l’autre; elle eut recours à un messager d’un nouveau genre : elle chargeait son bon ange de faire ses commissions, et toujours elles furent exactement faites. La Mère Marie de Sales usait du même moyen quand e]le désirait parler à la soeur Thérèse. Elle la demandait par son bon ange, la soeur l’entendait et arrivait aussitôt.
Dans une occasion, la Mère Marie de Sales, qui désirait voir sa sainte amie, employa, comme de coutume, son céleste messager pour la faire venir. Dès qu’elle la vit entrer au parloir: « J’ai été dans la joie toute la matinée, parce que je sentais qua. vous aviez de la peine; ce n’est pas votre peine, qui me réjouissait, mais la manière dont vous l’acceptiez. Je voyais le bon Dieu si content de vous! J’ai désiré vous entretenir pour vous encourager; je crains que vous ne vous laissiez abattre. » Soeur Thérèse avait alors un grand suj et de peines et d’inquiétudes; elle n’en voulait parler à personne, et la bonne Mère ne pouvait pas en avoir humainement la connaissance.
Un autre jour, soeur Thérèse faisait des confitures pour ses pauvres malades. Une soeur qui l’aidait l’entendit répéter plusieurs fois : « Tout à l’heure!... Oh! je vous en prie, laissez-moi donc finir!... Encore un petit moment. — Mais, ma Mère, lui dit soeur Clémentine, à qui parlez-vous ainsi? — Au bon ange de la Mère Marie de Sales; il ne me laissera pas en repos jusqu’à ce que je sois allée à la Visitation. » Et elle s’y rendit promptement.
« Oh! vous voilà donc, enfin! » s’écria la bonne Mère en la voyant. Quand la soeur Thérèse eut con~ naissance de l’affaire assez importante dont il s’agissait: « Je comprends, dit-elle, que votre bon ange m’ait pressée si fort! » Nous tenons ces détails de soeur Clémentine, actuellement à la résidence des soeurs de charité à Troyes, et compagne de soeur Thérèse.
Quelque temps après ce fait, soeur Julienne fut envoyée comme supérieure à Châtillon-sur-Seine. Elle conserva pour la bonne Mère une confiance sans bornes, lui écrivit, et vint plusieurs fois la consulter.
« Je lui remets, disait-elle, le soin de tout faire, et elle s’en acquitte bien. »
La bonne Mère et la soeur Thérèse, ces deux filles de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul, nous rappellent l’amitié respectueuse et la confiance mutuelle de ces deux saints fondateurs. Soeur Thérèse ne vivait que des exemples et des paroles de son père, saint Vincent de Paul; elle en avait le coeur et l’âme; on l’aurait crue élevée près de lui et formée à toutes ses manières d’agir. Oh! combien sa foi était grande et combien Dieu faisait tout selon ses désirs! D’un autre côté, la Mère Marie de Sales n’était-elle pas la copie vivante de son saint fondateur?
Il pourrait sembler, à première vue, que Dieu avait privilégié la bonne Mère sans autre regard que sa divine et gratuite charité, et qu’il lui avait départi ces faveurs spirituelles sans qu’elle ait eu à les acheter et à les payer, comme l’ont fait tous les saints. Ce serait là une erreur. Sans doute que Dieu lui accorda une voie intérieure douce et suave, un caractère égal, et qu’il lui ménagea au dehors l’influence et la confiance qui adoucissent les rapports avec le prochain et qui assurent ordinairement le succès. Mais elle devait, elle aussi, elle surtout, acheter au poids d’un or pur et ardent ce qu’elle reçut de grâces de choix et de dons surnaturels dans le cours de sa vie.
Son amour pour la Règle lui avait fait mettre le pensionnat sous le régime-de la clôture; mais, avant de rien décider, elle prit conseil d’Annecy. On lui répondit qu’il était conforme à l’esprit des saints Fondateurs d’avoir des pensionnaires, mais à la condition d’établir une clôture relative; en ce sens que les sorties ne seraient permises qu’au temps des vacances, deux ou trois fois l’année. Appuyé sur cette autorité, elle avait fait construire dans la clôture une grande et belle habitation assez distante de la communauté pour conserver aux religieuses la solitude et le silence, et assez vaste pour procurer à quatre-vingts pensionnaires des salles de classe et des dortoirs convenables.
La maison, bâtie et meublée, restait vide; aucune demande d’admission n’était sollicitée; au contraire, cet agrandissement du local avait été le signai du départ de presque toutes les pensionnaires. Quelques-unes demeurèrent, mais ces pensionnaires avaient droit à une éducation gratuite, en suite des bourses fondées par leurs familles qui avaient rendu aux religieuses le monastère après la révolution. La bonne soeur économe se soumettait sans risquer une seule observation, mais la gêne était dans le monastère. Le pieux évêque voulait bien reconnaître qu’il était bon de faire la Règle, mais il insistait sur le besoin où se trouvaient les soeurs. On avait beau frapper à toutes les portes du paradis, le bon Dieu semblait ne pas entendre. On invoquait sainte Philomène, on lui fit même construire un petit oratoire, et malgré tout les pensionnaires s’obstinaient à ne pas venir.
Si la bonne Mère eût fait des retours sur elle-même, comme il arrive à d’autres, évidemment elle se serait dit: Je suis ici étrangère, j’ai mis nos soeurs dans une situation difficile; je les ai entraînées dans une voie d’où il n’y a pas d’apparence qu’elles puissent sortir. Au dedans et au dehors tous finiront par se mettre contre moi. » Au lieu de ces raisonnements, elle coupait court à ces réflexions et ne songeait qu’à faire des actes fréquents et généreux de confiance en Dieu et d’espérance contre toute espérance.
Ceux qui connaissent ce que ces luttes entraînent de souffrance, peuvent seuls se faire une idée de ce qu’il en a coûté à la bonne Mère, pendant près de quatorze ans que cet état de choses s’est prolongé.
Dans la communauté, l’épreuve n’était pas moins douloureuse; la bonne Mère voyait mourir un bon nombre de ses novices. Ces filles ferventes, de vrais anges d’obéissance et de régularité, semblaient destinées à devenir un fondement solide pour la maison, et à lui assurer une place parmi les monastères les plus observants. Mais ces novices de choix ne survivaient pas aux premières épreuves de la vie religieuse. Elles mouraient presque toutes, et encore celles que perdait la bonne Mère étaient précisément celles qui étaient le mieux entrées dans son esprit, celles qui l’avaient mieux comprise, celles qu’elle avait prises avec elle dans sa voie. Son travail devenait donc inutile pour l’avenir; il ne lui restait personne pour la perpétuer, et puis, et surtout, son coeur si affectueux, que n’avait-il pas à souffrir de ces séparations? Aussi les bons anges ont pu compter, pendant tout ce; temps d’amères épreuves, les actes généreux consentis par la bonne Mère.
Un jour l’on vit au choeur trois cercueils à la fois. Le bon Dieu permit que Mgr de Prilly, évêque de Châlons, vînt avec Mgr de Troyes consoler la communauté et lui promettre que la mortalité cesserait; mais la bonne Mère ne donnait aucune assurance, ne savait plus rien, car le bon Dieu lui tenait tout caché. Et comme ce n’était pas assez de cette sorte d’abandon où son âme se trouvait réduite, sa santé toujours délicate devint plus chancelante. L’estomac refusait la nourriture, et les moindres variations d’atmosphère produisaient sur elle des souffrances aiguës et parfois si fortes et si tenaces qu’elle était obligée de garder le lit plusieurs jours de suite. Sa grande affection pour la Règle achevait de compléter l’holocauste. Elle ne demandait rien, et Dieu permettait qu’on ne pensât pas à ce qui aurait pu la soulager. Les jours de fêtes étaient marqués par un redoublement de souffrances. Je ne crois pas qu’elle en ait passé une seule sans être obligée de garder sa cellule et sans ressentir des douleurs plus vives et plus intolérables. Cependant, au milieu de ses angoisses, elle ne laissait pas que de conserver un visage ouvert et avenant. On était toujours accueilli par elle avec une grâce et une aisance qui ouvrait les coeurs et mettait tout le monde à l’aise.
Outre les épreuves de la maladie, la bonne Mère eut à cette époque de grands sacrifices à faire: sa soeur Louise-Raphaël mourut. La soeur Louise-Raphaël avait été la fondatrice des maisons de Poligny et de Dôle, et la restauratrice de la maison de Mâcon et d’Autun. Elle avait autrefois servi de mère à Thérèse, elle l’avait élevée et lui avait prodigué tous les soins que réclamait sa santé délicate. Elle avait surtout formé son âme aux habitudes de la foi. En la perdant, la bonne Mère perdait donc une mère à laquelle elle se sentait vivement attachée.
Pendant la maladie de la Mère Louise-Raphaël, la bonne Mère n’avait pas cessé de prier et de la recommander à Dieu. Mais Dieu fut sourd à sa voix.
Cependant il l’avertit du coup qu’il se préparait à frapper. Voici ce que les religieuses ont recueilli à ce sujet:
« Notre Mère terminait sa retraite annuelle; nous la recevions à la chambre de la communauté, au chant du Laudate et de joyeux couplets de circonstance, lorsque,, frappées de son air sérieux, des larmes qu’elle s’efforçait de retenir, quelques-unes de nos soeurs lui demandèrent simplement si elle n’était pas contente de nous, si nous l’avions affligée pendant sa retraite. « Oh! non, répondit-elle, vous m’avez bien satisfaite; mais je ne puis cacher mon émotion en voyant ma soeur Louise-Raphaël paraître devant Dieu! » Notre Mère la savait malade; mais on lui avait caché le danger de la maladie. Deux jours après cette parole de notre Mère, une lettre du révérend Père Fouillot, jésuite, lui annonçait que sa bien-aimée soeur était allée jouir de Dieu le 26 septembre, précisément à l’heure où nous étions réunies.
« Je ne vous dis rien, ajoutait le révérend Père, de l’édification que m’a donnée cette bonne Mère, que j’ai eu le bonheur d’assister jusqu’au dernier moment. Pas une plainte dans toutes les douleurs de sa maladie; on l’avait couverte de plaies, elle me semblait ne pas les sentir. Elle avait toute sa connaissance; elle s’en est servi pour invoquer à haute voix saint Joseph, et pour faire, à ce suprême moment, tous, les actes qui ont consommé « sa perfection.» Trois mois après, le 27 décembre, sa mère, Mme Chappuis, mourait aussi. Cette vertueuse dame, modèle de la perfection chrétienne dans le monde, était bien digne des saints religieux et religieuses qu’elle avait donnés à Dieu avec tant de générosité.
Le divin Maître l’avait récompensée de l’abondance de ses grâces et favorisée d’une union très intime avec lui. Vers la fin de sa vie, elle perdit- la vue; mais cette infirmité était pour elle un sujet de joie. Sa cécité la tenait plus recueillie en Dieu et lui permettait de prier continuellement sans avoir à s’accuser de paresse, puisqu’elle ne pouvait plus faire autre chose. Le bon Dieu lui accorda, comme elle l’avait -désiré, de mourir deux jours après Noël, en la fête de saint Jean, l’apôtre bien-aimé du Sauveur. C’était une pieuse coutume, dans la famille de la bonne Mère, de demander à mourir dans l’intervalle compris entre le premier dimanche de l’Avent et le jour de la Présentation de Notre-Seigneur au Temple, afin d’avoir pour juge Jésus enfant. « Il ne pourra que nous sourire, disaient-ils, et pas nous condamner.»
La mort de Mme Chappuis paraissait enlever à la bonne Mère son dernier appui humain; plus aucune place connue et aimée ne lui restait pour reposer son coeur. « Il me semble, écrivait-elle à ses frères après cette nouvelle épreuve, il me semble que, quand on n’a plus son père ni sa mère, la terre vient bien à dégoût. Aussi il entre dans les desseins de Dieu de nous détacher de ce monde, afin d’attirer nos âmes à lui. Puisque c’est en lui que nous demeurons éternellement, un peu plus ou un peu moins longtemps en cette vie, c’est toujours en passant, ce n’est donc pas la peine d’y fixer nos regards, mais bien là où nous demeurerons toujours. »
Elle écrivait aussi à sa nièce que la mort de sa mère était le dernier coup porté à ses premières affections, à ses meilleurs, à ses plus doux souvenirs d’enfance; qu’avec sa mère mourait tout ce qui la rattachait à la maison paternelle, désormais devenue vide; que la solitude se faisait dans ce nid autrefois si joyeux, si peuplé d’enfants, où s’étaient écoulés de si beaux jours. « Qu’iriez-vous faire à Soyhières, disait-elle à quelqu’un qui voulait y faire un voyage pour elle, maintenant qu’il n’y a plus personne chez nous?
Pendant que sa mère vivait, elle lui écrivait de loin en loin, mais de longues lettres, où elle lui parlait de Dieu, de sa providence sur toute la famille, des actions de grâces qu’on lui devait pour les avoir tous conservés dans la foi. Elle rappelait les paroles de Son père, les entretiens avec ses frères. Elle insistait sur la nécessité des épreuves du temps et sur leurs avantages. Elle bénissait Dieu de ce qu’il lui avait fait la grâce de naître à une époque où il y avait à souffrir pour lui, et elle terminait toujours par les expressions les plus affectueuses pour sa chère tante, pour les amis de la famille et pour sa mère. Elle la traitait avec un respect, une vénération qui rappelle cette noble distance que le christianisme savait mettre entre les enfants et leurs parents, en même temps que l’union la plus intime des pensées et des coeurs. La bonne Mère ne devait plus trouver personne pour verser ce que son âme avait retenu de toutes les saintes choses de la famille; le chemin était fermé, il ne devait plus se rouvrir.
A peine sortie d’une épreuve, voici qu’une nouvelle séparation vient mettre le comble à toutes les autres. Le second monastère de Paris l’avait demandée pour supérieure, et Fribourg l’avait accordée. Elle allait donc quitter Troyes, sa maison de prédilection, et elle le quittait, ainsi que nous l’avons dit, après avoir confié à la terre les sujets qui auraient pu y perpétuer sa vie intime et y maintenir les éléments de son action. On l’arrachait réellement à son œuvre au milieu de ses deux triennaux. Des adieux prolongés n’auraient pas été de son goût; elle se rendit à la porte, accompagnée d’une seule religieuse. Au moment de se quitter, la bonne Mère embrassa la soeur et lui dit « Ma soeur, dans cinquante ans, que nous serons heureuses d’avoir fait ce que nous faisons en ce moment! »
La bonne Mère avait choisi pour en faire son séjour le midi de la croix, le côté du coeur du Sauveur souffrant et expirant. Aussi les épreuves et les amertumes dont nous venons de la voir environnée étaient-elles l’aliment perpétuel du feu de la charité qui la consumait et l’unissait en un même holocauste avec son divin Maître. Elle m’a redit bien des fois ces communications de la douleur, et les secrets ineffables de l’âme souffrante avec Jésus souffrant. Elle affirmait que la mesure des communications divines était toujours en rapport avec le sacrifice; sacrifice des goûts, sacrifice des inclinations, sacrifice de son jugement, sacrifice de sa manière de voir, sacrifice corporel de ses aises, de ses habitudes. Elle appelait cela être attachée à la croix. « Mais il ne faut pas en descendre, disait-elle, on ne serait plus avec le Sauveur. » Comme elle savait pratiquer admirablement cette doctrine!... Car en descendait-elle jamais? Ah! que n’a-t-elle pas enduré pour empêcher des âmes de tomber dans l’abîme. Dans de pareils cas, elle ne craignait pas, pour conjurer le péril, de s’exposer elle-même à la divine justice, tant sa charité pour le salut du prochain la pressait quelquefois de sortir des règles ordinaires. Mais elle ne le faisait pas sans consulter, pour se convaincre que son mouvement venait de l’Esprit-Saint. Cette généreuse conduite préserva deux ou trois personnes de la perte éternelle.
Pendant que la bonne Mère était soumise à ces longues et nombreuses épreuves, un jeune prince de la maison de Hohenlohe, en Allemagne, marchait, comme elle, dans les voies de la souffrance. Il était le directeur d’une amie de la Mère Marie de Sales. Maintes fois, en répondant à sa fille spirituelle, il lui assura que la direction de la Mère Marie de Sales était la plus sûre et la plus céleste que l’on pût rencontrer. La bonne Mère sentait aussi pour le prince une estime profonde. Ce lien de ces deux âmes venait de leur ressemblance dans l’amour de la croix. Le prince était devenu thaumaturge, et il le devait à ce qu’il avait souffert pour l’amour de Jésus, de la part de ses proches et de ses confrères dans le sacerdoce. Chaque merveille lui coûtait, soit avant, soit après, toutes les amertumes, toutes les humiliations imaginables. Il les recevait en grande douceur et suavité, et s’en nourrissait comme de fruits fortifiants qui aiguisaient son goût pour l’abjection et sa faim pour les souffrances. Parlant du prince de Hohenlohe, la bonne Mère disait agréablement: « Ce bon prince fait des miracles, mais valent-ils bien ce qu’ils lui coûtent? »
La bonne Mère, sur un théâtre moins élevé, entourée de moins de splendeurs, opérait, dans le secret du cloître et dans l’intime de son âme, des choses non moins merveilleuses. Elle étonnait par ses lumières, elle surprenait par ses vues; elle opérait aussi des choses extraordinaires. Dieu seul sait ce que lui ont coûté à elle les grâces qu’elle a reçues et les choses merveilleuses qu’elle a faites. Mais celui qui en a été témoin assure que dans sa longue pratique des âmes, dans ce qu’il a lu de la vie des saints, il n’a jamais rencontré de sacrifices plus complets et plus constants que dans la vie de la très honorée Mère Marie de Sales.
Le second monastère de Paris, rue de Vaugirard, avait demandé la bonne Mère avec instance à ses supérieurs, et elle lui avait été accordée. Ce monastère avait réellement des droits à posséder cette vénérée Mère. Le séjour qu’elle y avait déjà fait, et dont on avait tiré de grands. fruits, donnait lieu d’espérer que son travail pour la formation des âmes ne serait pas inutile. D’un autre côté, si la maison de Troyes devait s’imposer un sacrifice, c’était en faveur
du second monastère de Paris auquel elle doit sa fondation.
En 1630, la Mère Jeanne Amaury, du deuxième monastère, alors situé rue Saint-Jacques, était venue, avec deux compagnes, fonder le monastère de Troyes, et l’on se rappelle au prix de quels sacrifices elle avait pu amener à bonne fin cette fondation.
La bonne Mère fut reçue au second monastère de Paris avec un bonheur difficile à décrire. Toutes les soeurs formèrent le projet de se remettre au noviciat, pour profiter de la direction si habile et si sûre de celle qu’elles regardaient comme l’envoyée de Dieu. La bonne Mère accueillit leur demande et s’appliqua immédiatement à la besogne. La série des belles instructions qu’elle leur fit ne saurait entrer dans cette. histoire sans la prolonger au delà des bornes. Elles ont été recueillies avec un soin religieux, et forment une partie des trésors spirituels dont la Visitation est si riche.
Avec de telles dispositions, la maison ne pouvait manquer de prendre aussitôt la marche la plus régulière et la plus édifiante. Un grand nombre de sujets d’une volonté et d’une capacité peu communes présentaient à la bonne Mère une matière sûre et solide, et elle se mit à la travailler avec énergie. Elle ne ménageait ni les instructions ni les avertissements, et elle maintenait vigoureusement ce qu’elle avait obtenu pour y établir encore ce qui restait à faire pour la perfection de chacune. Cette manière d’agir lui acquit une autorité et une confiance extraordinaires de la part des soeurs. Dieu, d’ailleurs, lui donna une connaissance si spéciale des âmes, qu’après l’avoir entendue parler, les soeurs affirmaient qu’elle lisait dans leurs consciences beaucoup mieux qu’elles ne le faisaient elles-mêmes, et elles regardaient chacune de ses paroles comme venant de Dieu.
A son arrivée au monastère, la bonne Mère trouva une jeune religieuse vivant dans un état de scrupules et de peines intérieures dont personne n’avait pu la tirer. Après avoir fait part à la bonne Mère de toutes ses souffrances, elle s’attendait à un long discours pour la consoler; mais la Mère Marie de Sales lui dit simplement: « Allez, et écoutez ce que le Sauveur vous dira. » Quelques jours après, c’était la fête de saint Matthieu; la jeune religieuse priait au choeur; elle entendit très distinctement ces paroles: Suivez-moi ! Aussitôt ses peines cessèrent. Il lui semblait qu’elle suivait partout le Sauveur, et son âme était remplie des plus douces consolations. Elle vécut ainsi jusqu’en 1848, époque à laquelle elle suivit le Sauveur aux noces éternelles, avec une joie et des lumières incomparables.
La bonne Mère ne se contentait pas de donner aux âmes la nourriture et la vie désirables, mais elle organisait l’extérieur du monastère, et elle communiquait aux officières l’esprit qui convenait à chaque emploi, et l’intelligence nécessaire pour l’exercer. Aussi la maison présentât un aspect de régularité et d’entrain peu ordinaire; on sentait partout le souffle de Dieu.
Cependant Dieu préparait à la bonne Mère une occasion de manifester sa confiance en lui, et de compter sur l’appui qu’elle savait prendre en sa bonté dans les circonstances désespérées. Un jour, on entendit par toute la maison des craquements prolongés qui indiquaient un travail dans les principaux murs du monastère. La maison était vieille et d’une construction peu solide. On fit venir des architectes, qui déclarèrent qu’on courait les plus grands dangers. Devait-on sortir? Mais où aller? Où recueillir une communauté de près de cent personnes? Qu’en résulterait-il pour l’esprit religieux. Tout ce que la bonne Mère avait fait ne sombrerait-il pas? Elle se met aussitôt en prières, et prend conseil de Dieu; elle en reçoit la réponse qu’il faut rester, et elle décide qu’on restera.
Les murs continuent à se fendre, et certaines parties de la maison commencent à s’affaisser; mais notre Mère assure que le bon Dieu veut qu’on reste, et on demeure en paix. Cependant les architectes prennent les mesures de prudence nécessaires; on étaye les parties les plus menacées, et on se met avec activité à consolider la maison. Pas le moindre accident ne survient dans ce genre de travaux si dangereux! Quelques mois suffirent : tout danger avait cessé. Un grand Te Deum suivit ces réparations, et, pour perpétuer la mémoire de la protection si visible de Dieu, la bonne Mère ramassa de la poussière des décombres, la fit mettre dans un petit sac, et ordonna à l’assistante de le porter à toutes les processions de la communauté. Elle fit écrire sur ce sac : Je renferme ici le moyen d’intelligence pour chacun des membres de la communauté; tant que cette poussière parlera, la communauté parlera avec le Seigneur; quand elle se taira, tout finira. Ou, en d’autres termes: « Cette poussière donnera à chaque soeur l’intelligence de ce qu’elle est, de ce qu’elle doit faire; elle lui apprendra à se confier en Dieu, et à tenir son esprit propre pour rien. Tant qu’il en sera ainsi, la communauté recevra de Dieu les lumières qui lui sont nécessaires; mais le jour où la poussière cessera d’enseigner, on verra défaillir la communauté. » Le monastère était consolidé, mais les santés s’affaiblissaient, faute d’air et d’espace. A gauche de la maison se trouvait un terrain appartenant à un entrepreneur, et chaque jour on y déposait des débris de matériaux. Ce monceau de décombres finit par atteindre la hauteur des murs de clôture. Il avait l’inconvénient d’entretenir l’humidité , dans l’intérieur des bâtiments et du jardin du monastère, et de rendre la clôture impossible de ce côté. La bonne Mère dit aux soeurs: « La sainte Vierge nous garde ce terrain; si nous observons bien la règle, elle nous l’obtiendra. »
Il n’y avait aucune probabilité que l’on dût vendre ce terrain: il était absolument nécessaire à son propriétaire. Mais voici que des. enfants s’amusent sur ce terrain vague, et se mettent a jeter une quantité de pierres dans la clôture. Une tourière est envoyée pour s’en plaindre. Qu’aperçoit-elle? Une affiche annonçant pour le lendemain la vente du terrain. Il était temps d’en être averti; le terrain fut acheté. La sainte Vierge l’avait gardé, et saint Gaétan l’avait fait vendre; car on l’avait invoqué, et c’est précisément le jour de sa fête que s’est faite l’adjudication.
Pendant toutes ces opérations, le travail intérieur des âmes n’avait pas été négligé. il y avait dans toute la communauté une souplesse de volonté et une confiance sans bornes. Chacune des soeurs voyait en la bonne Mère l’expression de la volonté divine, et se conformait avec un vrai bonheur à tout ce qu’ elle ordonnait. Les religieuses surtout qui se trouvaient en charge avaient compris le trésor qu’elles possédaient, et elles se dévouaient au delà de ce qu’on peut dire à l’aider et à la seconder dans ce qu’elle faisait établir.
Parmi ces religieuses dont la bonne Mère reçut un concours si dévoué, nous pouvons citer la soeur économe, Marie-Rosalie Forestier, dont le témoignage a la plus grande valeur. « Je n’exerçais pas notre charge, dit-elle; c’était notre Mère, ou plutôt c’était la grâce qui était en elle qui faisait tout, qui parait à tous les embarras, et qui faisait disparaître toutes les difficultés. Je n’avais pas à m’occuper de ce qu’il fallait payer aux ouvriers qui nous avaient fait de si grandes dépenses pour les réparations, ni pour l’entretien de la maison, qui était pauvre. L’argent se trouvait toujours là à point nommé : tantôt c’était un remboursement sur lequel on ne comptait plus, tantôt une aumône faite par une personne inconnue, et qui apportait justement la somme dont on avait besoin. Il me semblait que Dieu prenait plaisir à faire arriver à notre Mère ce qui lui était nécessaire par des moyens où il se montrait si visiblement, qu’on ne pouvait s’empêcher de le voir, de sentir sa main, et surtout son coeur pour notre bonne Mère. »
Quelle histoire édifiante et merveilleuse on aurait à raconter sur la manière dont s’éleva chaque pan de Mgr du monastère! on ne trouverait pas une seule pierre qui ne fût un témoignage au Dieu créateur, dont la providence s’est montrée si douce et si affectueuse envers la bonne Mère et ses soeurs.
Écoutons la soeur assistante, soeur Marie-Stéphanie Guernet. Il ne s’agit plus ici du, matériel de la maison, mais du travail des âmes. « Notre Mère avait non seulement l’esprit du bon Dieu en elle, — toutes ses actions et ses paroles en étaient la preuve, — mais elle avait une connaissance si intime des âmes, de ce qui se passait en elles, qu’on peut dire qu’elle les voyait comme si elle les eût regardées dans sa main. Il n’était pas nécessaire de lui dire ses dispositions, elle les connaissait; et, lorsqu’on venait la trouver, elle vous disait en deux mots ce que vous étiez, ce que vous aviez fait, ce que vous éprouviez. Cela donnait une confiance sans bornes à chacune, et lorsqu’on quittait notre Mère, on était sous la même impression que si l’on eût vu le Sauveur lui-même. Ses paroles portaient la même conviction et le même repos que si l’on eût entendu le divin Maître.
Avec elle, on n’avait rien à chercher, rien à arranger : tout était là, prêt; on n’avait qu’à prendre et à se mettre à la besogne. Aussi quelle confiance elle inspirait! combien on aimait à lui laisser son âme et toutes ses affaires! Elle les faisait si bien! »
Soeur Marie Donat fut, pendant les six ans de la supériorité de la bonne Mère, chargée de veiller à ce qui lui était nécessaire et de la soigner dans ses nombreuses maladies. Nul plus qu’elle n’a été , à même de la suivre dans tous les détails de la vie intime.
« Combien je dois remercier Dieu, dit-elle, de ce que j’ai vu dans notre Mère! Ses paroles, en tout temps, étaient tellement selon Dieu, ses actions si conformes à celles de Notre-Seigneur, sa volonté si constamment unie à lui, que j’avais pris l’habitude de la regarder comme une expression vivante du Sauveur. Je me sentais le même respect pour elle, le même recueillement autour d’elle, que si j’eusse réellement servi Notre- Seigneur en sa divine personne C’est qu’en effet notre Mère n’avait pas la moindre inclination en dehors de ce qui pouvait lui plaire et lui agréer. Je n’ai jamais surpris en elle aucun acte de propre volonté; dans ses nombreuses infirmités, dans ses maladies, elle se laissait traiter comme un petit enfant, sans rien exprimer de ses désirs, de ses répugnances, et faisant à la lettre tout ce que l’infirmière et le médecin avaient recommande Aussi comme le bon Dieu était avec elle ! Que de fois on est venu au parloir lui apporter une petite somme d’argent lorsqu’elle en avait besoin pour un pauvre! comme Dieu lui envoyait, au jour et à l’heure, le conseil dont elle avait besoin, ou l’avis qui lui était nécessaire pour conduire sa barque en paix au milieu de Paris si turbulent, si agité! Que de fois elle a reçu de Dieu la lumière de ce qui devait arriver, et a-t-elle fait prendre à l’avance les précautions nécessaires pour éviter le danger et les ennuis! Pour moi, notre Mère est une très grande sainte, et je serais disposée, si l’obéissance l’ordonnait, d’aller à Rome pour certifier sa sainteté, et d’aller par toute la terre publier les merveilles de grâces, de vertus qui ont été opérées par elle. Dieu s’est servi de notre Mère pour cette maison, mais il l’emploiera pour une grande oeuvre qui ne s’arrêtera pas, et qui procurera sa gloire et son vrai amour dans les âmes. Elle me l’a souvent redit ‘et affirmé, sa mission doit s’étendre, et elle procurera au Sauveur un moyen de le faire connaître, aimer et servir selon ce qu’il aime le mieux. Cette oeuvre attirera des âmes qui participeront à ce qu’elle a reçu et à ce qu’elle a été. Bienheureuses seront-elles les âmes qui se rangeront en cette voie! elles seront toutes investies de la puissance et des lumières de son amour. »
Ce témoignage n’est pas seulement l’expression d’un esprit convaincu, mais d’une âme qui avait reçu la mission de propager l’oeuvre de la bonne Mère, de conserver fidèlement ce qu’elle avait vu et appris, et de s’employer jusqu’au dernier soupir de sa vie pour aider l’oeuvre voulue de Dieu.
La très honorée Mère Marie de Kostka Lepan n’est pas moins expresse dans son témoignage, qui a toute l’autorité d’une profonde expérience des-choses de Dieu et du maniement des âmes.
« Ce que je puis vous dire, c’est que notre Mère a été au. milieu de nous comme le Sauveur au milieu du peuple qui le suivait, faisant du bien à tous. Rien d’extraordinaire ne paraissait en elle; cependant tout son extérieur témoignait de la sainteté d’une âme qui communique avec Dieu. Elle était toujours égale, toujours radieuse, donnant vie autour d’elle, soulevant les âmes, les volontés, rendant tout facile. Si on. venait à elle avec la tristesse, l’abattement que donne, la nature immortifiée, on la quittait éclairé, fortifié, changé : tout le poids qui écrasait l’âme était comme, enlevé. Que ne diraient pas de ces faits vraiment merveilleux bon nombre de celles qui l’en bénissent dans le ciel aujourd’hui! car, de cette nombreuse communauté qui eut le bonheur d’être conduite par cette sainte supérieure, nous ne restons plus que neuf. Ce qui pourra mieux dire ce qu’a été notre, Mère à Paris, ce sont ses lettres, dont vous avez les originaux; elle les a toutes écrites à Paris, où elle a reçu les intimes vues et les communications du Sauveur. Il y a aussi des instructions que nous avons soigneusement recueillies, en relatant quelques circonstances qui en font mieux voir tout l’à-propos. Ces instructions que notre Mère nous a faites montrent plus que- nous ne pourrions dire que l’Esprit-Saint lui avait donné une connaissance claire, précise, de l’esprit de notre saint Fondateur. Comme lui, elle savait rendre la vertu aisée, facile, aimable; amener les âmes à l’oubli d’elles-mêmes, pour tourner autour du Sauveur, pour étudier sa vie, ses vertus, pour en venir à une sainte imitation. Dépendre du Sauveur, vivre avec le Sauveur, tout tendait là. Cette intime union à Dieu, cette remarquable dépendance de Dieu, notre Mère la pratiquait aussi bien pour les choses extérieures que pour les intérieures. Elle s’occupait de tout;
il semblait qu’elle savait tout,-tant elle -ne paraissait embarrassée de rien. Mais on voyait, on sentait que c’était d’en haut qu’elle recevait la .lumière, la force, l’énergie, la vie. On n’apercevait en notre Mère que vie surnaturelle; on ne pourrait guère citer des faits, c’était un fait merveilleux depuis le matin jusqu’au Soir.»
L’impression reçue par la Mère Marie de Kostka l’engagea à faire de ce qu’elle avait vu la base de toute sa conduite dans le gouvernement du monastère. Pendant les nombreuses années de sa supériorité, elle ne s’est appliquée qu’à suivre les enseignements de la bonne Mère, et à conserver avec un culte profond chacun des usages qu’elle a établis. Elle a propagé avec une sainte ferveur le respect et la vénération pour cette digne Mère, dont elle n’a jamais voulu être que la représentante, affirmant qu’elle ne voulait prendre que ses pensées et suivre en tout ses intentions.
J’insiste sur cette manière de faire et d’agir de la Mère Marie de Kostka, car sa conduite est la meilleure preuve, le témoignage le plus fort de ses convictions à l’égard de la bonne Mère.
On le voit, avec de telles âmes il était facile de fonder l’esprit d’une maison, et de l’établir sur des bases solides. La bonne Mère le sentait; aussi avait-elle une grande affection pour cette chère communauté, sur laquelle elle comptait sans mesure. Depuis sa mort, ses paroles, ses images sont sur toutes les murailles; on relit constamment ses écrits, c’est elle qui fait encore le chapitre, les noviciats. Celles qui arrivent ne tardent pas à la connaître et à l’aimer comme si elles l’eussent connue vivante, et elles éprouvent pour cette bonne Mère la plus pieuse et la plus tendre confiance.
Une soeur, qui participait sans doute à cette foi et à cette vénération, désirait néanmoins avoir un témoignage spécial de l’action de la bonne Mère auprès de Dieu. Un jour qu’assise au jardin à un endroit où la bonne Mère venait parfois se reposer, elle dit à Dieu : « Seigneur, si tout çe que l’on raconte de la bonté et de la sainteté de notre Mère est vrai, donnez-m’en ici même une marque sensible;» au même instant, un petit oiseau vint apporter un brin de petite racine pour y faire son nid. Il plaça cette racine si près de la tête de la soeur, qu’elle fut obligée de prendre une grande attention pour ne pas la faire tomber avec son voile. Cette petite racine fut bientôt suivie de beaucoup d’autres, et en quelques jours le petit nid fut fait. Rien n’arrêtait le petit ouvrier, ni les visites journalières de la soeur, ni le bruit qu’elle faisait autour du nid. Les oeufs, la couvée, le soin des petits jusqu’à ce qu’ils fussent grands, tout se fit sans interruption et sans trouble. La jolie petite famille avait avec la soeur des airs de connaissance, et semblait se réjouir en la voyant arriver. J’ai entendu le récit de la soeur elle-même, et j’ai vu le petit nid. Il était à 1 m 40 de la terre, dans le contour d’un cep de vigne, ombragé par une feuille, et tout près de la chapelle des soeurs défuntes.
La bonne Mère s’attachait les soeurs par l’effet des grâces surnaturelles dont elle était douée; mais il faut dire aussi qu’elle avait une puissance de coeur qui lui subjuguait les affections de tous ceux avec qui elle était en rapports. Elle aimait profondément et fidèlement; aussi s’attachait-on à elle avec force et constance. Cet attachement n’avait rien qui sentît l’humain il portait à Dieu. Dieu se plaisait visiblement à la récompenser du sacrifice qu’elle avait fait le jour de sa profession sous le drap des morts, en demandant à Dieu la grâce de n’être jamais aimée naturellement par personne. Aussi combien elle était aimée dans ce monastère, et combien elle les payait de retour! Elle semblait surtout affectionner les âmes simples, et qui allaient droitement à Dieu. Laissons encore la parole aux soeurs de Paris.
« Nous avions une soeur converse nommée sœur Marie-Agathe, que notre Mère semblait estimer singulièrement; c’était une sainte fille. Elle ne s’est prévalue de la miséricorde qu’on lui a faite, de la recevoir malgré son peu de force, que pour se rendre plus souple et plus soumise au prochain; elle aidait celles de son rang avec dépendance et cordialité. Elle s’est rendue remarquable par sa vive foi, son recueillement, sa tranquillité à souffrir entre Dieu et elle. Son état de faiblesse lui causait bien des abjections, qu’elle endurait sans jamais se plaindre. Mais ce qui dominait en cette chère soeur, nous dit un jour notre Mère , c’était sa simplicité à l’obéissance, malgré son naturel craintif et un peu scrupuleux, qui lui rendait la pratique de cette vertu plus méritoire et plus agréable à Dieu. Elle en fit des actes si généreux, qu’elle arriva rapidement à la remise de tout elle-même entre les mains de sa supérieure, à tel point qu’elle n’avait plus de sentiment contraire à ce qui lui était commandé son mouvement naturel disparaissait sous le mouvement de l’obéissance. Tel est l’éloge que faisait de cette bonne soeur notre Mère, ordinairement si sobre de paroles et d’éloges. L’état de langueur qu’elle avait porté si généreusement s’étant aggravé de manière à faire pressentir sa fin prochaine, Dieu lui en adoucit toute l’amertume. Elle dit un jour à notre Mère: « Oh!
« qu’il est doux de mourir! — Ce n’est pas mourir, « répondit notre Mère, c’est retourner à Dieu. » Nous vîmes alors avec grande édification ce que peut l’obéissance sur une âme fidèle. La douce et paisible agonie dé notre chère soeur se prolongea beaucoup. Notre Mère, qui ne l’avait pas quittée de tout le jour, se trouva, vers le soir, extrêmement fatiguée; nos soeurs infirmières la suppliaient d’aller prendre quelque repos, mais elle tenait à être présente au trépas de ses filles, afin de remettre leur âme entre les mains de Dieu. Quoique la, malade ne parlât plus, qu’elle ne donnât plus signe de connaissance, notre Mère lui dit en la quittant : « Soeur Marie-Agathe, « attendez-nous pour aller à Dieu.» Vers quatre heures du matin, retournant près de la chère agonisante, demeurée fort paisible et immobile pendant
la nuit, elle lui dit quelques paroles, que la mourante témoigna bien comprendre. Alors notre Mère ajouta: « Maintenant, soeur Marie-Agathe, vous pouvez faire la volonté de Dieu. » Aussitôt cette parfaite obéissante, exhalant son dernier soupir avec une douceur inexprimable, mourut en faisant un dernier acte d’obéissance, nous laissant toutes embaumées de ses vertus et remplies du désir de l’imiter, afin de, participer à ses mérites.
« Si nous parlons un peu longuement de cette vertueuse soeur, c’est que notre vénérée Mère avait été elle-même si touchée de sa fidélité à la grâce, qu’elle nous la proposait souvent pour modèle, nous prouvant par son exemple qu’une âme obéissante peut tout sur le coeur de Dieu.»
La soeur Marie-Agathe n’était pas la seule qui eût une grande place dans le coeur de la bonne Mère; chacune y trouvait un refuge dans ses épreuves, un doux repos pour l’assurance de son état en Dieu. Les âmes craintives la trouvaient si compatissante, si bonne, qu’il leur semblait qu’elle était pour elles l’expression de la charité et de la tendresse du Sauveur; et, d’un autre côté, ses décisions claires et fermes leur étaient d’un appui assuré. Celles, au contraire, qui étaient énergiques et décidées, avaient en elle un vrai général marchant à leur tête, les excitant au travail de la lutte, et les conduisant à la victoire.
De tous ces rapports naissait une vie, une réciprocité continuelle de charité; on se sentait sous le souffle de l’Esprit-Saint. Le bon Dieu était là, on le voyait, on le suivait. Ces heureuses années sont restées bien avant dans le coeur de toutes celles qui en ont pu jouir, et toutes ont dit et affirmé que c’était vraiment l’image du ciel, que le monastère était alors le vrai portique de la Jérusalem d’en haut, de celle où les anges vont et viennent en multitude, et où se trouvent tous ceux qui sont écrits au livre de vie et qui marchent à la lumière de l’Agneau.
Malgré l’attrait invincible de la bonne Mère pour rester cachée, il n’était guère possible qu’elle fût ignorée. Ce qu’elle faisait dans son monastère de la rue de Vaugirard ne pouvait manquer d’avoir du retentissement au dehors. Déjà nous avons dit comment la Mère Fournier, supérieure du premier monastère de la Visitation de Paris, avait remis entre
ses mains le gouvernement de son importante maison.
Mgr de Quélen ne professait pas une moins profonde vénération envers la bonne Mère. Il venait la visiter souvent. Mgr des Hons, évêque de Troyes, ne faisait pas un voyage à Paris sans lui rendre une visite et sans la consulter. Le bon Dieu, disait-il, a transporté le chandelier jusqu’ici; il faut bien que j’y vienne pour y voir clair.
La modestie et la discrétion ont porté la bonne Mère à détruire toutes les lettres et à cacher tous les rapports qu’elle eut avec ces deux prélats. Si nous avions en main ces documents, nous verrions en combien de circonstances elle a rendu des services aux deux diocèses.
Son nom parvint jusqu’à la famille alors régnante, et telle fut la confiance qu’elle inspirait, que la reine Marie-Amélie envoya une de ses dames d’honneur demander à la bonne Mère des prières pour elle et pour ses enfants. La bonne Mère reçut la messagère avec une profonde politesse, elle promit de prier et coupa court à l’entretien.
La dame d’honneur revint de nouveau, et, parlant de la piété de la reine, elle essaya d’intéresser la bonne Mère à certains détails de la famille. Celle-ci s’excusa sur son incapacité à démêler des affaires aussi sérieuses et laissa voir qu’il ne lui était pas possible de prendre part à ce qui se passait à la cour. Mais à la cour on ne voulait pas rester sans quelques nouvelles de la bonne supérieure, et on profita de la présence des jeunes princesses espagnoles au pensionnat du premier monastère de la Visitation pour s’informer de la sainte supérieure du second monastère. Louis-Philippe lui-même vint plusieurs fois visiter les princesses ses cousines, et s’informer du règlement et des habitudes de la maison. Il voulut que les jeunes princesses le reçussent toujours avec l’uniforme des pensionnaires. « C’est comme cela que vous êtes bien, leur disait-il, car j’admire ce qui se fait ici.»
Louis-Philippe avait eu pour condisciple de collège le curé de Nanterre, M. l’abbé ***. M. le curé de Nanterre était. d’une stature colossale, et il était servi par un organe de voix qui répondait à sa taille. Son caractère, ses allures étaient celles d’un militaire des plus décidés; les gens de son village prétendaient que leur curé était le premier homme de France
pour manier le bâton. A le voir, personne ne se serait douté qu’il fût d’une conscience très timorée et d’une candeur d’enfant. C’est peut-être ce mélange singulier qui lui avait fait conserver l’affection et la confiance de son ancien condisciple devenu roi des Français.
M. le curé de Nanterre, ayant entendu dire qu’il y avait au second monastère de la Visitation une sainte religieuse qui voyait dans les consciences, vint rendre visite à la bonne Mère, et il se sentit immédiatement attiré à lui confier son âme. Il la voyait très souvent, lui communiquait ses embarras, ses doutes, versait dans son âme toute la sienne, promettait de bien suivre ses conseils et la mettait au courant des affaires du jour et très souvent de celles de son condisciple. Y avait-il une ordonnance ou un simple arrêté ministériel que M. le curé de Nanterre regardait comme contraire aux lois de l’Église ou au bien de la religion, il accourait à Paris. Il en entretenait la bonne Mère, lui faisait part de son indignation contre les auteurs de ces actes et ajoutait : « Je m’en vais trouver le roi, lui exprimer ce que j’en pense et lui montrer où il nous conduit. » La bonne Mère commençait par apaiser un peu M. le curé, puis donnait quelques bons conseils, et ces bons conseils n’étaient certainement pas ceux qui devaient produire le moindre effet sur le roi. M. le curé partait alors, résolu de s’en tenir strictement aux avis de la bonne Mère; mais, arrivé près du roi, il oubliait parfois ses résolutions et s’emportait jusqu’à des paroles vives et même jusqu’à des reproches. Louis-Philippe sortait de son caractère calme, et les deux anciens collégiens, oubliant les distances de temps et de position, en arrivaient à une véritable querelle, d’où M. lé curé sortait fâché et se promettant bien de ne plus voir un homme pareil. Mais, quelques semaines après, il oubliait ses rancunes, venait trouver la bonne Mère, lui racontait toute la scène des Tuileries sans omettre les attitudes et les paroles violentes des deux interlocuteurs. Il finissait par dire : « Je veux bien encore y aller aujourd’hui; le roi trouverait le temps long s’il ne me voyait plus. »
Dieu ménageait à la bonne Mère Marie de Sales une grande douleur dans la perte de Mgr de Quélen.
Ce grand prélat, ayant compris son âme et sa capacité, l’avait laissée entièrement maîtresse des réformes qu’elle jugerait nécessaires pour la régularité et l’esprit religieux du second monastère de la Visitation. Il aidait même merveilleusement à toutes les mesures qu’elle croyait devoir prendre pour assurer l’établissement complet de la Règle. Il en recevait en retour un appui bien doux dans les prières et les conseils de la bonne Mère. Son beau et noble caractère, ce qu’il avait souffert pour la cause de la religion, son attachement à tout ce que la bonne Mère aimait, rendait cette mort d’autant plus sensible à la bonne Mère que Mgr de Quélen lui semblait devoir être le dernier anneau de cette chaîne des traditions françaises dans laquelle elle avait été élevée. Il lui fallait donc voir ces traditions aimées se rompre une à une. Elle serait désormais obligée de relier avec d’autres hommes qui ne portaient plus, à ses yeux, l’auréole complet des deux religions de son âme : l’amour de son Dieu et l’amour de son roi. Mais dans ces occasions elle imposait silence à son coeur, fermait les yeux et se jetait dans le bon vouloir divin comme dans un océan où elle ne se retrouvait plus elle-même.
Cependant Dieu lui ménagea une grande consolation. Mgr Affre, successeur de Mgr de Quélen, donna pour supérieur au second monastère M. l’abbé de Malet, déjà connu de la bonne Mère et comptant déjà parmi ses amis spirituels.
M. le comte Édouard de Malet, du diocèse de Paris, devait à sa famille, à son éducation première et à une piété des plus tendres, un grand et noble caractère et une habileté rare dans la conduite des voies spirituelles. Il était alors directeur d’un grand nombre d’âmes qu’il formait à la piété. Son grand jugement et son étude de saint François de Sales lui avaient fait adopter les méthodes et l’esprit de ce saint docteur et lui faisaient retirer des fruits abondants de vertu dans les âmes qu’il cultivait. Beaucoup de prêtres, beaucoup d’hommes et de femmes du monde avaient recours à ses lumières. Il n’oubliait pas les pauvres, et il avait fondé une congrégation, celle des soeurs de Sainte-Marie-de-Lorette, dans le but de
recueillir des jeunes filles ouvrières pour les sauvegarder des dangers du monde et les former à la pratique des vertus de leur état et aux devoirs de leur position. L’enseignement et les oeuvres de M. de Malet avaient le double caractère d’une énergie toute militaire et d’une piété sensible.
Il avait été soldat, et il portait sur la figure une large cicatrice que lui avait faite un coup de sabre à la bataille d’Iéna. Sa grande taille, cette noble balafre, la dignité de toute sa personne, relevaient les qualités intérieures de son âme, et faisaient de M. de Malet un des hommes les plus remarquables de son époque.
Né en 1784, il avait vu, tout enfant, son père prendre le chemin de l’exil, et une partie de sa famille monter sur l’échafaud dressé par la révolution. Successivement confié à sa grand’mère, puis à l’un de ses parents, il avait été placé dans un pensionnat où il s’était rencontré avec Jérôme Bonaparte. Ce pensionnat, situé près de la barrière du Trône, avait
ses fenêtres en face du lieu où se trouvait dressé l’instrument des fureurs révolutionnaires. De là, ces malheureux enfants assistaient à presque toutes les exécutions. La plupart d’entre eux avaient même construit de petites guillotines avec lesquelles ils s’amusaient à exécuter des oiseaux. On sent de suite où pouvait conduire une telle éducation. Dieu, qui tire le bien de l’excès du mal, permit que ces affreux spectacles ne produisissent sur le jeune de Malet qu’une profonde répugnance. Il permit que l’une de ces exécutions devînt la cause de la conservation de ses sentiments religieux et peut- être aussi de sa vocation au sacerdoce.
Le jeune de Malet était là quand les carmélites de Compiègne montèrent à l’échafaud. Il assista de la cour de sa pension à ce sublime sacrifice, où dix-sept filles de sainte Thérèse reçurent tour à tour la mort en protestant qu’elles voulaient rester fidèles. Qui sait s’il n’entendit pas le chant du Magnificat, commencé par la première religieuse qui tombait sous l’instrument fatal et terminé avec le dernier soupir de la dernière de ces saintes victimes? Toujours est-il qu’à partir de ce moment le jeune de Malet voua à sainte Thérèse un culte des plus tendres. Il l’invoquait chaque jour. Étant encore enfant, il avait obtenu -de ses parents une Vie de sainte Thérèse. Plus tard, quand sur le champ de bataille d’Eylau on l’arracha tout couvert de blessures des mains des Cosaques, on trouva dans sa valise cette Vie de sainte Thérèse. « Ce livre ne m’a jamais quitté, » dit le comte de Malet à l’officier russe qui l’avait sauvé et qui s’étonnait de voir un si gros livre dans l’étroit portemanteau de son prisonnier.
M. le comte de Malet avait combattu avec gloire à Ulm et à Austerlitz. Sa conduite à Iéna lui avait mérité l’admiration de ses chefs. M. de Colbert, son colonel, l’avait présenté à l’empereur pour la décoration, et Napoléon se chargea de lui conférer la croix. En le voyant si jeune, il eut un moment d’hésitation et s’écria : Mais il est trop jeune! M. de Colbert fit signe au jeune officier d’arracher l’appareil de sa blessure. Quand la balafre apparut, l’empereur reprit: « C’est bien! quand on est ainsi balafré, on peut prétendre à tout; cette balafre ne vous empêchera pas d’épouser la plus belle et la plus riche héritière de Paris. » La prédiction de l’empereur s’accomplit. Rendu à la liberté quelque temps après la bataille d’Eylau, M. de Malet rentra chez lui et épousa Mlle de Jumilhac, alors âgée de dix-huit ans.
Mlle de Jumilhac était la jeune fille la plus accomplie; sa grâce, sa beauté, ses talents, et surtout les charmes de son esprit et les qualités de son coeur la rendirent chère à son mari. Il passa avec elle quelques années de bonheur; mais la mort vint bientôt frapper à la porte de cette demeure où il semblait que toutes les félicités se fussent donné rendez-vous.
Cinq ans après son mariage, M. de Malet conduisait à sa dernière demeure celle qu’il avait tant aimée et qui méritait tant de l’être. Du cimetière, M. de Malet passait immédiatement au séminaire, et il venait se ranger parmi des jeunes gens qui lui étaient inférieurs par l’âge et la condition, mais qui le surpassaient par les connaissances acquises et une plus grande facilité à s’appliquer aux études philosophiques et théologiques. Cependant son humilité, son travail incessant lui valurent des connaissances dont il eut à se servir plus tard.
Dieu, assurément, y avait ajouté des lumières surnaturelles qui le rendirent si utile aux âmes. Aussi pouvons-nous, avec tous les prêtres qui ont pu profiter de la direction de M. de Malet, affirmer qu’on ne pouvait trouver un directeur plus sûr et plus actif. Comme tous les saints, d’ailleurs, il ajoutait à ses enseignements l’autorité de sa vie et l’expérience de sa pratique personnelle. Sa parole était simple, exacte, toujours obligeante. Il y avait du grand seigneur dans sa manière de dire; ses avis étaient formels, précis, et jetaient dans l’âme une lumière qu’on n’aurait pas trouvée ailleurs. Tel était l’homme que la divine Providence envoyait à la bonne Mère. C’était à lui désormais qu’elle devait s’adresser dans les questions de son gouvernement et dans les difficultés de la vie spirituelle.
M. de Malet ne manqua pas à sa mission : il venait fréquemment voir la bonne Mère, et ses réponses, toujours empreintes de sagesse et d’un sens exquis, laissaient en elle une grande paix et une parfaite consolation. De sen côté, M. de Malet la consultait pour lui-même et pour les oeuvres qu’il avait à diriger. Il lui écrivit le 20 août 1836 : « Ne m’oubliez pas, pendant qu’il est en votre pouvoir de rendre service à une pauvre âme, et ayez-en pitié. » Le 2 janvier 1837, il écrivait Votre petit mot, ma soeur, est de la plus exacte vérité; vous avez pénétré mon coeur, et vous avez, en m’éclairant, obtenu de Notre-Seigneur des grâces d’exécution dont je m’aperçois tous les jours. »
Le 15 juin 1837 : « Je vous remercie, ma bien charitable soeur, du petit mot que vous me faites dire; je vais mieux, je suis plus tranquille. Dieu m’a aidé un peu dernièrement dans une tracasserie bien pénible. J’ai aussi la pensée que Dieu amènera toute chose à bien et me fera connaître ses desseins sur la petite maison. Je ne crois pas que ce soient des desseins de durée, et j’en ai le coeur gros; mais il est le maître, et je ne suis pas sur la terre pour faire ma volonté. Priez un peu pour moi, ma soeur, et continuez à vous occuper de moi devant Dieu. » Le 1er septembre 1837: « Je bénis Notre-Seigneur de ce que, vous enlevant à ce cher monastère de Troyes, il vous donne au deuxième de Paris, qui a tant besoin d’une supérieure capable de continuer et de développer le bien que vous y avez commencé. Je vous remercie de m’en avoir instruit des premiers; c’est pour moi une consolation véritable. Nous allons être bien proches voisins. En profiterai-je? Vous me ferez bien plaisir de demander la permission de venir à la petite-maison de Lorette; nous aurons tous une grande consolation à vous y voir.»
Le 31 décembre 1837 : « Vos dernières lettres ont été accompagnées de grâces bien réelles; j’ai tâché d’y correspondre. Je suis dans une nuit fort obscure, mais ma volonté est plus tranquille et plus soumise. Priez donc pour moi, ma soeur, et faites de temps en
temps la revue de mon coeur; car vous avez, pour le guider, une grâce toute particulière. »
Le 10 décembre : « Je ne puis assez vous répéter combien votre petit mot me touche, m’éclaire et me console; mais j’ai besoin de vos prières pour obtenir. Souvenez-vous donc de moi devant Notre-Seigneur. » Plus tard, il confiait, encore à la bonne Mère ses craintes au sujet de sa chère maison de Lorette.
« Je ne puis vous dissimuler que, s’il y a chez moi courage, il me semble que Dieu retire son secours temporel à cette oeuvre. Je reconnais qu’il se sert de cette maison pour la sanctification de quelques âmes, et, je crois, de la mienne; mais il me semble que son établissement solide n’entre point dans les desseins de la Providence. Depuis ce temps, tout ce qui nous arrive de triste me semble tendre à ce but; j’y adhère et le reçois avec soumission, mais en le considérant comme une confirmation de ma pensée.
« En voici bien long, ma bonne soeur; mais, comme vous êtes la seule personne qui ait compris ma voie, je reviens toujours à vous pour être aidé dans mes croix. Priez donc pour le père, les filles et les enfants. »
Nous voyons dans ces paroles la préoccupation de M. de Malet sur la maison de Lorette; nous verrons plus tard comment elles se sont réalisées au profit de l’oeuvre qu’il avait établie. Nous verrons comment ont été accomplis ses voeux, que ses enfants devinssent plus tard ceux de la bonne Mère Marie de Sales.
La maison de Sainte-Marie-de-Lorette, fondée par M. de Malet, avait été établie pour recevoir de jeunes orphelines auxquelles on donnait gratuitement l’éducation chrétienne, le pain de chaque jour et les connaissances nécessaires pour vivre dans le monde suivant leur condition. M. de Malet avait employé une partie de sa fortune à cette oeuvre intéressante, et il avait groupé un certain nombre d’âmes dévouées, sous le nom de soeurs de Saint-Marie-de-Lorette, pour la direction de cette maison. Les sacrifices qu’il s’imposait n’étaient surpassés que par le dévouement de ces excellentes filles. Celles-ci se livraient aux travaux les plus durs, afin de procurer le pain de chaque jour à leur chère famille. M. de Malet les visitait et les encourageait; mais il sentait le besoin de demander un foule d’avis, tant pour la direction matérielle de la maison que pour la réception des sujets. Il s’adressait pour cela à la bonne Mère, et bientôt il prit l’habitude de ne pas faire la moindre chose dans la communauté de Lorette sans lui en avoir parlé et sans prendre son conseil. La bonne Mère se trouvait, par là même, comme chargée entièrement de cette maison. Elle examinait les sujets qui se présentaient, elle décidait des acquisitions à faire, des moyens à prendre pour éviter les embarras dans les questions financières; on lui envoyait les soeurs tentées de découragement, ou qui sentaient un besoin de lumière pour leur intérieur.
Une jeune novice souffrait beaucoup de ses doutes sur sa vocation; elle ne savait pas si Dieu ne l’appelait pas plutôt à un autre ordre religieux. La bonne Mère lui assura que Dieu la voulait soeur de Sainte-Marie-de-Lorette, qu’elle était appelée à y remplir un rôle important pour la congrégation, et que Dieu l’avait choisie pour être l’agent d’une affaire capitale en vue dé l’avenir des religeuses. Cette jeune novice est devenue supérieure des soeurs de Sainte-Marie-de-Lorette, sous le nom de Claire de Jésus. Elle fut plus tard chargée de préparer et de consommer la réunion des soeurs de Sainte-Marie-de-Lorette aux oblates de Saint-François-de-Sales, dont elle a été quelques années supérieure générale. Voici le témoignage qu’elle a rendu de la bonne Mère :
« Notre Mère Marie de Sales était vraiment la mère de notre maison; on ne faisait rien sans son avis; notre Père de Malet la consultait en toutes choses. Souvent la vue des peines que nous éprouvions, et surtout la perte de nos soeurs, qui mouraient presque toutes après quelques années de religion, lui inspiraient des craintes pour l’avenir de notre petite congrégation. Il le disait à la bonne Mère Marie de Sales, qui le consolait en lui affirmant que Dieu n’abandonnerait pas son oeuvre. Cette assurance, venue d’une personne qu’il estimait éclairée de Dieu, et la bonté de notre Mère, lui faisaient sentir que nous ne resterions pas orphelines; et il nous disait : « Après ma mort, c’est à la bonne Mère que vous irez. La bonne Mère entretenait donc réellement la vie de notre petit Institut. Elle empêchait notre Père de se décourager et de chercher en dehors d’elle l’appui que la prudence humaine aurait pu lui conseiller. De notre côté, nous la vénérions comme une sainte, et nous l’aimions comme une Mère.
« Après la mort de notre Père de Malet en 1843, la divine Providence nous donna pour Père spirituel et temporel M. l’abbé Beaussier, fils spirituel de notre Père de Malet. M. l’abbé Beaussier ne se contenta pas de continuer les bons rapports de la maison avec la bonne Mère Marie de Sales, mais il lui remit en main, et l’on peut dire dans son coeur, toutes nos personnes, nos affaires, nos intérêts, de telle sorte que pas la moindres des choses ne se fit ‘chez nous sans qu’elle en fût prévenue, et que pas la moindre décision ne fut prise sans qu’elle eût donné son consentement formel. Bien plus, c’était à la suite des vues que le bon Dieu lui donnait qu’on se décidait aux travaux, aux acquisitions qui étaient réclamés par l’intérêt de la congrégation. Ainsi ce fut notre Mère qui nous fit acheter la propriété du Désert, située à Morangis.
« Elle mande un jour M. l’abbé Beaussier, et lui dit : Dieu veut un témoignage de ce qui s’est fait et de ce qui se fera encore. » Et, étendant le bras vers le midi: « C’est de ce côté-là, dit-elle, que vous trouverez la maison que Dieu veut que vous ayez; elle sera une pierre de témoignage pour notre voie. » M. Beaussier, en fidèle obéissant, se mit en marche pour trouver une maison au midi de Paris, et il apprit qu’à cinq lieues de ce côté-là une propriété, dite du Désert, était à vendre. « C’est cela que le bon Dieu m’a montré, lui dit la bonne Mère, et cette maison servira à une grande manifestation de la charité divine. »
« Plus tard, sur la permission expresse des supérieurs, la bonne Mère vint visiter le Désert. Elle en parcourut toutes les allées avec un recueillement profond, s’entretenant avec Dieu comme si elle eût conféré des choses les plus capitales. « C’est bien ici, nous a-t-elle dit, que le Sauveur veut établir un moyen de se répandre dans les âmes. » L’onction toute céleste qu’elle laissa dans toutes les parties de cette maison se fait toujours sentir. Nos soeurs, nos enfants ont toujours témoigné qu’elles éprouvaient dans cette chère solitude une onction de la grâce tout intime, et qui ne pouvait venir que de la bonne Mère.
C’était elle qui, quelque temps auparavant, nous avait fait faire l’acquisition de notre maison de la rue de Vaugirard, et qui avait agréé le moyen que nous avons pris pour supporter la charge d’une aussi grosse dépense. Chaque fois que l’obéissance l’avait rappelée à Paris ou fait sortir du monastère pour aller visiter d’autres maisons, elle venait à notre maison de la rue de Vaugirard; ses supérieurs lui en donnaient l’ordre positif. A chaque visite, c’était un redoublement de ferveur et d’amour de notre saint état, que nous ne pouvions manquer de lui attribuer. Elle visitait nos malades, les consolait et leur laissait une parole qui les soutenait au milieu de leurs douleurs, et qu’elles répétaient au moment de leur mort comme un gage de leur espérance.
Différentes circonstances difficiles avaient inspiré à quelques-unes de nos soeurs la pensée de nous défaire de Morangis, et nous avaient fait craindre de nous voir obligées de quitter la maison de la rue de Vaugirard : lieux sacrés pour nous, puisque notre Mère les a sanctifiés par sa présence. Mais ce que notre Mère a fait demeure, et sa parole ne tombe pas à terre.
« Il ne me serait pas aussi facile de dire l’union qui existait spirituellement entre nos soeurs et notre Mère. Notre pieux et vénéré Père, M. l’abbé Beaussier, confident des communications intimes qu’elle avait avec Dieu, lui demandait de permettre à quelques-unes d’essayer de l’accompagner dans ces voies où Dieu la guidait d’une façon si lumineuse et si sûre. La bonne Mère exigeait pour cela la mort à sa propre volonté, et en particulier le renoncement à ses inclinations naturelles. Nos petits essais, encouragés par les exhortations et les exemples de notre bon Père, nous aidaient merveilleusement à la pratique de notre observance, et établissaient entre notre Mère et nous des liens bien forts et bien doux. Pendant plus de quarante ans, elle nous fut ainsi mère et protectrice, et ce fut elle qui, un an avant sa mort, acheva pour notre maison de Sainte-Marie-de-Lorette l’oeuvre qu’elle avait si constamment suivie et protégée, en nous réunissant aux soeurs oblates de Saint-François-de- Sales. »
Ce témoignage de la Mère Claire de Jésus a son importance dans cette histoire; il vient s’ajouter aux sentiments si autorisés de M. l’abbé de Malet.
Nous avons dit que M. de Malet comptait parmi ses pénitents plusieurs évêques qu’il avait connus au séminaire de Saint-Sulpice, et une pléiade de prêtres pieux, qu’il dirigeait dans les voies spirituelles avec une rare habileté et une rare onction. Parmi eux, il faut compter en premier lieu M. l’abbé Seignier, son commensal et son chapelain. Nous le nommons, parce que M. l’abbé Seignier fut un des confesseurs de la bonne Mère, et que nous avons à transcrire ici son témoignage.
« J’ai toujours regardé la Mère Marie de Sales comme une sainte. Plusieurs fois j’ai été à même de juger qu’elle recevait de Dieu des lumières surnaturelles. Son habileté dans le gouvernement de sa maison tenait du prodige, et faisait voir clairement que Dieu agissait avec elle et pour elle. Je n’ai jamais entendu exprimer par les personnes qui l’ont connue qu’un seul sentiment : c’est qu’elle était une âme sainte et ornée de dons célestes. Ma confiance en elle était sans bornes, c’est-à-dire que je laissais la responsabilité de mon ministère au couvent de la Visitation, et j’aimais aussi à suivre ses avis pour la direction de mon âme. »
M. l’abbé Seignier était particulièrement cher à la bonne Mère, à cause de la rectitude de sa volonté et de son dévouement aux âmes. Un seul trait montrera M. l’abbé Seignier à nos lecteurs.
M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, dont M. Seignier était vicaire, se fâcha un jour fortement contre ses paroissiens, parce qu’ils délaissaient la paroisse pour aller à des pèlerinages qui se faisaient les dimanches de la belle saison. Un dimanche où l’on était allé à Ars, M. le curé de Saint-Sulpice monta en chaire et dit : Qu’êtes-vous allé voir à Ars? Un homme qui ne mange pas, un homme qui passe ses jours au confessionnal, qui donne des avis , de direction, qui fait des conversions? Eh bien! nous l’avons ici, cet homme-là; ce n’est pas nécessaire d’aller si loin. .Et indiquant du doigt M. Seignier: Voilà, parmi nos prêtres de la paroisse, un homme qui ne mange pas, un homme qui ne passe pas seulement ses jours, mais ses nuits au confessionnal; un homme à qui Dieu et sa foi donnent pouvoir sur les consciences et les coeurs. Venez en faire l’expérience, et s’il ne fait pas encore des miracles, c’est que votre foi n’est pas, assez vive et votre volonté assez généreuse. « M. l’abbé Seignier écouta sans émotion cette apostrophe de M. le curé, et, après la messe, il lui dit simplement:
Voyez, monsieur le curé, où vous conduit votre .affection pour moi. »
Il était bien vrai que M. Seignier ne mangeait pas; son extrême maigreur trahissait au dehors les mortifications dont M. Hamon était le témoin habituel. Il passait la plus grande partie de ses jours et de ses nuits au confessionnal, ne s’accordait guère de sommeil que de deux heures du matin à quatre heures, et la plupart du temps il prenait ce sommeil sur une chaise. La charité, qui faisait le fond de sa vertu, ne lui permettait pas de conserver quoi que ce fût pour lui; il donnait aux pauvres sans mesure. Il fut le bienfaiteur insigne de la petite maison de Sainte-Marie-de-Lorette; il lui consacra une partie de sa fortune et de sa vie, pour se retirer ensuite dans la communauté de Saint-Sulpice, dont il avait toujours été le fervent admirateur.
C’est de M. l’abbé Seignier que nous tenons la plupart des témoignages de la confiance de M. de Malet envers la bonne Mère. C’est encore lui qui nous a dit en détail les circonstances de la mort de ce digne prêtre, prédite quelques semaines auparavant par la Mère Marie de Sales.
Dans la seconde semaine du mois d’août 1843, M. l’abbé de Malet vint voir la bonne Mère, qui lui dit « Dieu me montre une épée et me fait comprendre qu’elle doit servir à trancher les jours d’un homme qui a porté l’épée. Cette vue a été d’abord sans parole; mais ces jours-ci Dieu a dit : « Tranchez maintenant le fil, car il va mourir. » En entendant ces mots, M. de Malet comprit de suite qu’il s’agissait de lui, et en rentrant il dit à une personne confidente de ses plus secrètes pensées : « La Mère Marie de Sales vient de me prédire ma mort prochaine. » Il mourut, en effet, après une très courte maladie, le 25 août 1843.
Avant de mourir, M. de Malet avait rendu en présence de plusieurs personnes un témoignage éclatant de son admiration pour les vertus de la bonne Mère; quelqu’un disait : « Ce n’est que tous les cent ans qu’on voit une pareille sainte. — Dites tous les mille ans, avait repris M. de Malet.
Un autre ami spirituel de la bonne Mère fut M. l’abbé Beaussier, dont nous avons déjà parlé plus haut. M. l’abbé Beaussier avait été l’élève de M. Ha-mon, qui, dès son séminaire, l’avait surnommé le Séraphin; c’est de ce nom qu’il continua de l’appeler le reste de sa vie. Pénitent de M. l’abbé de Malet, il fut amené par lui à la bonne Mère Marie de Sales. Celle-ci l’apprécia tellement, qu’elle n’hésita pas à lui confier toute son âme et à lui laisser pénétrer le secret de ses communications avec Dieu. M. l’abbé Beaussier, grâce à ses études et surtout à la sainteté et à la pureté de son âme, comprit la bonne Mère et ressentit un vif désir de la suivre dans sa voie d’abandon total à Dieu, et de mort entière aux inclinations et aux volontés humaines. Il était bien préparé pour cette grande besogne. Nous avons sous les yeux ses cahiers d’ordination et de retraites annuelles. L’angélique jeune homme avait préludé, par les actes les plus complets et les plus soutenus de la vie ecclésiastique, à cet ordre de pensées, d’actions et d’affections qui constituaient la voie surnaturelle où marchait la bonne Mère. Il se mit donc à la suivre. Pour cela il étudiait, jour par jour, ce que la bonne Mère avait écrit; il s’en servait pour son oraison, pour sa lecture spirituelle, s’efforçant de conformer sa volonté à ce qu’elle avait marqué.
Aussi je ne sais pas si l’on peut être plus adonné à l’oraison et à l’exercice de la présence de Dieu que l’était ce saint prêtre. Tout en lui respirait le recueillement et l’union à Dieu. Cette habitude des choses surnaturelles se reflétait sur son visage, où rayonnait à la fois quelque chose de simple et d’une distinction morale peu ordinaire Sa conversation, dans l’intimité, ressemblait a un entretien du ciel. Il parlait des choses divines, des communications de l’âme avec Dieu, des dons célestes faits à l’âme fidèle, comme d’autres s’entretiennent de leurs affaires ou de leurs plaisirs; et ce qu’il disait portait invinciblement à l’amour du Sauveur, à la confiance et au besoin de goûter ce qu’il exprimait avec tant de lucidité et d’ardeur. Il était bien l’enfant de la bonne Mère, et il en prenait le titre dans les lettres qu’il lui écrivait.
« Je me nourris, lui disait-il, comme un petit enfant de ce que le Sauveur vous donne, mais je sens que je fais souvent comme ces vilains marmots, qui renversent et qui souillent le bon petit repas que leur bonne mère leur avait préparé. Remettez-moi à la raison, ma Mère, et que je ne fasse plus de sottise; cela arrivera lorsque je serai assez généreux pour ne plus suivre mes inclinations et mon fonds corrompu, lorsque je laisserai le Sauveur victorieux de moi sur
toute la ligne, et que je n’aurai plus qu’un même sentiment avec lui. »
Une autre fois, il lui écrivait : « J’en suis, dans vos lettres, à l’endroit où vous parlez de ce qui se trouve au pied de la croix. J’arrive moi-même au pied de la croix par la maladie de ma bonne tante; c’est elle qui m’a élevé et qui m’a fait connaître Dieu, l’aimer et le servir, chose que je fais si mal. Dieu me permet bien d’aimer autant que je le puis cette bonne tante, et il ne se fâchera pas si je me laisse inquiéter d’un santé et d’une vie qui ,me sont si chères. Je n’ai plus qu’elle en ce monde, et, lorsqu’elle n’y sera plus, je n’aurai plus où reposer aucune affection de famille. Sans doute Dieu remplira ce vide; mais cette perspective me cause de profondes douleurs. Aidez- moi, ma Mère; je vous abandonne ce que vous voyez que Dieu me demande, afin qu’il reçoive mon sacrifice de votre main. »
M. l’abbé Beaussier était trop uni à Dieu pour qu’il ne fût pas appelé à lui rendre hommage par des oeuvres fécondes. La congrégation des Messieurs de Saint-Vincent- de -Paul lui doit réellement son existence. Confesseur de M. le Prévost, il sut non seulement le diriger, mais l’aider dans la fondation de cet institut, que bénissent aujourd’hui tant de familles chrétiennes. Touchés de l’abandon dans lequel se trouve le jeune ouvrier, jeté aussitôt sa première communion sur le pavé de Paris, MM. Beaussier et le Prévost résolurent de fonder une congrégation dont le but serait de protéger et de diriger le jeune ouvrier à son entrée dans la carrière, et, pour cela, d’ouvrir des patronages et des maisons de réunion où l’enfant et le jeune homme pussent trouver un abri sûr pour leur foi et leurs moeurs.
La Mère Marie de Sales, consultée, donna son plein acquiescement, et voulut prendre sa part de responsabilité dans la direction et les besoins temporels de la maison. Par son avis, M. Beaussier y consacra une partie de son temps et de sa fortune. Que de fois, en revenant de la maison où ces messieurs avalent commencé leur oeuvre, ne vint-il pas dire à la bonne Mère: « Je vous apporte le découragement de M. un tel, notre embarras pour payer les fournisseurs, la maladie de celui-ci, les peines de celui-là! » En effet; la maison passait par toutes les dures épreuves-du commencement; on allait jusqu’à manquer du nécessaire, et la mortification des premiers religieux leur avait fait mettre dans la règle qu’on ne mangerait que du pain noir et que de grossiers légumes, sans presque aucun assaisonnement. Aussi cette oeuvre a-t-elle commencé avec des saints. Plusieurs sont déjà partis recevoir une récompense prématurée, et l’un d’eux a reçu, en 1871, la palme du martyre c’est M. l’abbé Planchat, dont le nom glorieux vient s’ajouter à celui des victimes immolées en haine de Notre-Seigneur.
M. l’abbé Beaussier devait encore procurer à cette grande ville de Paris un’ autre secours pour l’œuvre de protection des enfants illégitimes.
M. l’abbé Ferrand de Missol venait réchauffer son coeur de prêtre au foyer de lumière et d’amour de M. Beaussier. Il conçut dans ses communications avec lui le projet d’une oeuvre qui devait porter la charité jusqu’aux limites extrêmes des misères morales de la grande ville.
Protéger la naissance, la vie et l’âme de la multitude des enfants qui naissent en dehors des saintes lois du mariage, en faire des chrétiens, leur donner place au banquet de la vie et leur préparer les espérances du ciel : telle était la pensée de M. l’abbé Ferrand de Missol. Il avait exercé la médecine, et il avait été à même de constater le nombre immense d’enfants illégitimes qui périssent, faute de soins ou par la volonté criminelle de celles à qui ils doivent le jour. Son projet était de former une congrégation de dames, dont la mission serait de porter des soins et des secours aux malheureuses filles déshonorées, afin de pouvoir sauver la vie si exposée de leurs enfants. Des objections formidables, un tolle général avaient accueilli la pensée de M. Ferrand de Missol. Il n’eut d’autres amis de son projet que son confesseur et la bonne Mère. Des prêtres vénérables, trouvant qu’il était inconvenant de donner pour but à une congrégation une oeuvre aussi délicate, aussi étonnante, firent auprès de l’autorité des démarches qui étaient d’autant plus actives, qu’ils pensaient rendre en cela service à la religion. Mais la bonne Mère soutint M. Ferrand, et assura, dans sa grande sagesse, que l’oeuvre n’avait rien de contraire aux conditions de la vie religieuse et aux voeux de la religion. Fille de son bienheureux Père saint François de Sales, elle partageait ses larges idées.
L’oeuvre de M. Ferrand s’est fondée et développée; elle a même dans les campagnes des succursales où l’on envoie, pour les fortifier au grand air des champs, ces pauvres petites créatures. Après que ces enfants ont passé là le temps nécessaire à leur santé, ils rentrent dans la maison de ville, où ils ont hâte de revoir leurs mamans, car c’est de ce doux nom qu’ils appellent les religieuses qui se dévouent à leur éducation. Cette oeuvre a trouvé un écho dans de jeunes âmes appartenant à de nobles familles, et, à l’heure qu’il est, nous connaissons des dévouements qui sont prêts à se montrer au grand jour. Servir de mère à ceux qui n’en auraient jamais connu, et relever au premier rang de la moralité et de la foi ce qui était destiné à croupir dans la fange et le vice, c’est une belle et noble tâche!
M. l’abbé Beaussier faisait partager à ses pénitents son admiration pour la bonne Mère, et les introduisait, selon leur degré d’élévation d’âme, dans sa voie de fidélité et de générosité envers Dieu. Sa direction était là tout entière, et elle produisait partout des fruits remarquables. Nous pourrions citer des personnes de la plus basse condition dont il avait agrandi les pensées et ennobli tous les sentiments. Il avait pour pénitente une marchande des quatre-saisons (c’est ainsi qu’on appelle à Paris les vendeuses de fruits). Pendant plus de quarante ans, cette femme desservit, avec sa brouette, les rues de Sèvres, du Cherche-Midi et la place Saint-Sulpice. Formée d’après la méthode de la bonne Mère, elle était arrivée à un degré éminent d’oraison. Oh! que de jolies choses lui disaient ses fruits, créatures du bon Dieu; ses fruits, dans lesquels il avait mis sa complaisance, et qu’il s’était plu à faire si beaux, si vermeils et si bons pour la nourriture de ses créatures raisonnables! Quelles commissions elle leur donnait quand ils quittaient sa balle pour aller chez la pratique! « Allez, allez, leur disait-elle, parlez du bon Dieu dans votre doux langage, montrez comme il est beau, faites sentir comme il est bon, faites-le aimer! » Et elle accompagnait ainsi chaque lot de sa vente d’une bénédiction de son âme. Lorsque ce lot était un peu considérable, elle y ajoutait quelques bons Ave Maria pour la famille qui devait user de ces fruits.
Je dis ces choses pour bien faire comprendre l’esprit de la bonne Mère, et ce qu’elle avait mis dans le coeur de cet excellent prêtre. Aussi combien il aimait à s’entretenir, et comme il en parlait! « La voie de la Mère Marie de Sales, écrivait-il, est un moyen abondant et assuré pour arriver à unifier ses actions à la volonté de Dieu. Cette voie doit produire de grands effets pour ceux qui voudront y participer. La mère Marie de Sales fait époque dans les grâces que le Sauveur a départies au monde. Ce n’est qu’à de rares intervalles qu’il envoie de ces sortes de secours. Il n’y a pas dans cette voie une simple lumière, une instruction : il y a une vie surabondante; c’est une source où il faut boire, un fleuve dans lequel il faut se plonger : entrons-y, et nous serons inondés de Dieu.
Ne l’oublions pas, cette appréciation a une grande valeur, car elle vient d’un homme consommé dans l’oraison, d’un prêtre d’une pureté angélique, d’un séraphin du sacerdoce.
Le second monastère de la Visitation avait alors pour confesseur M. l’abbé Regnouf, prêtre de la congrégation de la Miséricorde, fondée par M. l’abbé de Rauzan. M. l’abbé Regnouf, né à Avranches d’une famille de magistrats, était entré dans les ordres après avoir exercé, pendant un certain temps, les fonctions d’avocat. Sa nature franche et un peu rude lui conciliait l’affection de ses confrères, mais ne semblait pas le rendre propre à entrer dans toutes les exigences d’une vie de confesseur de la Visitation, et surtout à prendre la direction d’une âme aussi intérieure, aussi séparée des affections et des Préoccupations humaines que l’était la Mère Marie de Sales. Elle-même n’allait-elle pas se trouver au moins un peu gênée pour dire ses affaires à un homme qui avait la réputation d’un esprit déterminé et tranchant,
d’un homme dont le caractère s’alliait bien avec la profession d’avocat, qui était porté à tout épiloguer, à tout contester? La bonne Mère n’avait pas l’habitude de regarder ni du côté d’elle-même ni du côté des créatures, mais seulement du côté de Dieu: Dieu lui envoyait cet homme, elle devait l’agréer et s’en servir.
Les premiers entretiens ne furent pas une petite surprise pour ce prêtre accoutumé à tout autre chose. Il en fut d’abord étonné, puis comme étourdi, et il cherchait en lui-même ce que cela signifiait lorsque la bonne Mère lui dit : « Ne cherchez pas, Dieu m’a montré que c’était vous qui deviez m’aider. — Mais, ma Mère... — Est- ce vous qui avez reçu telle grâce de Dieu à telle époque de votre vie? Est-ce vous qui avez eu telle difficulté, telles tentations? — Mais, ma Mère, je suis religieux, je ne suis pas libre, je ne puis pas me charger d’une direction spéciale sans la permission de mes supérieurs. — Cette permission, vous l’aurez, cela ne fera pas de difficulté; mais, pour vous, il faut commencer par vous soumettre à Dieu. — Dame! ma Mère, il faudrait au moins savoir ce que Dieu demande. J’ai besoin aussi d’être assuré que c’est moi qu’il a choisi. — Vous le saurez. »
L’abbé s’en alla. Que dit-il? que vit-il? que se passa-t-il dans son âme? Le lendemain il revint au parloir; il ne discutait plus, il était profondément ému; il écoutait la bonne Mère. Celle-ci, assurée qu’elle trouverait en lui un théologien habile, lui confia son âme et le tint au courant de ce que Dieu lui communiquait. Aussi le Père Regnouf ne fut bientôt plus un simple directeur; il sentit le besoin lui-même de se confier dans la. bonne Mère. Quoique savant et homme fort capable, il était assailli de scrupules qui lui rendaient l’existence pénible et qui assombrissaient visiblement sa vie sacerdotale. Il les confiait à la bonne Mère; mais la plupart du temps il était deviné par elle. « Vous voici encore, Père Regnouf, avec vos pensées; croyez-vous donc que le bon Dieu n’est pas assez puissant pour vous pardonner? — Dame! je ne sais pas s’il veut me pardonner. — Moi, je vous dis qu’il le veut et que c’est fait; ayez maintenant la bonté- de suivre ce que je vais vous dire, ceci mérite plus d’attention que toutes vos imaginations. »
Les scrupules du Père Regnouf ne furent pas l’unique objet des sacrifices de la bonne Mère. Le Père Regnouf avait contracté l’habitude de prendre du tabac sans mesure ni limites; on comptait sa consommation de tabac par plusieurs onces chaque jour. A peine était-il installé dans un appartement, qu’il décrivait autour de sa chaise, sur le parquet, une zone de plusieurs décimètres de largeur qui ne tardait pas à s’épaissir comme un sillon de noire poussière Le tabac ne couvrait pas seulement le sol, mais les vêtements du Père, et répandait une odeur capable de suffoquer les personnes les plus robustes. Sa tabatière, de la forme et de la grandeur d’un petit coffre, son mouchoir, qui ne quittaient guère ses mains, n’étaient pas faits pour purifier l’air. Cependant la bonne Mère, toute délicate, toute faible et impressionnable qu’elle fût, ne s’en plaignit jamais et n’y fit jamais aucune allusion. Le Père Regnouf rachetait ces inconvénients par un dévouement sans bornes et une confiance sans limites. On peut dire qu’il consacra sa vie au service du monastère et à aider la bonne Mère dans sa voie spirituelle et dans les charges de sa supériorité. — D’une santé faible et presque constamment malade, il ne manqua jamais de se rendre à l’heure où il devait remplir les fonctions de son ministère.
Dieu continuait à révéler les dons qu’il faisait à la bonne Mère. La soeur Émilie Fauchard, une des filles de la charité de Saint-Vincent-de-Paul, nous en a conservé et attesté deux traits bien frappants.
« Vers la fin de 1841, pendant que j’étais compagne à l’hospice la Rochefoucault, j e voyais souvent Mlle Chaillot. Cette jeune personne désirait entrer dans notre communauté; mais on refusait de l’y recevoir. Ce refus la désolait sans cependant la déterminer à tourner ses pensées vers une autre maison religieuse. Ne sachant plus que dire ni que faire, je résolus de la conduire à la Mère Marie de Sales, avec laquelle j’avais des rapports très intimes, et qui déjà m’avait révélé et prédit bien des choses qui se sont accomplies à la lettre.
« J’engageai Mlle Chaillot à venir avec moi se recommander aux prières de la sainte religieuse. Après quelques paroles échangées, la bonne Mère, qui ne connaissait pas cette jeune personne, qui n’en avait jamais entendu parler, lui dit en la regardant
« Mademoiselle, vous vous êtes présentée chez les soeurs de charité et vous avez été refusée; persévérez dans vos désirs, et présentez-vous dans un an; on vous posera une condition que vous accepterez; vous irez en Italie. Vous aurez beaucoup à souffrir et de grandes épreuves à supporter, mais le bon Dieu sera avec vous. L’année suivante Mlle Chaillot se présenta de nouveau; on lui offrit, si elle voulait être fille de la charité, d’aller faire son séminaire à Turin, et de consentir à demeurer à l’étranger, ce qu’elle accepta très volontiers. Cette chère soeur y est morte il y a quelques années, ayant vu se vérifier en tous points les prédictions de la vénérée Mère. »
Une autre fois, en 1844, la soeur Fauchard, dont nous tenons le fait, était soeur de pharmacie au même hospice. Dans une visite qu’elle rendit à la bonne Mère, et après un court entretien, la Mère Marie de Sales lui dit: « Ma soeur, en ce moment on s’occupe de vous dans votre maison mère; demain vous en connaîtrez le résultat. » En effet, à cette heure-là avait lieu le conseil, et le lendemain la soeur Fauchard recevait sa nomination de soeur servante (expression usitée chez les soeurs de charité pour désigner celle qui est à la tête d’une maison particulière).
On recourait à la bonne Mère, non seulement pour recevoir des conseils, mais pour obtenir des guérisons. Une demoiselle de Metz, Mlle Gueb, personne fort distinguée et d’une grande instruction, avait reçu du gouvernement d’alors la mission d’établir et de surveiller les salles d’asiles que l’on commençait à fonder par toute la France. Toute jeune, elle s’était vue menacée de perdre l’ouïe; ses craintes étaient sérieuses. La surdité était une maladie de famille, presque tous ses parents étaient sourds. Le mal augmentait, et Mlle Gueb allait être obligée d’abandonner un emploi qui allait à ses aptitudes et à ses goûts, et qui lui était nécessaire dans la situation de fortune où elle se trouvait. Elle vint trouver la Mère Marie de Sales, qui lui conseilla de faire une neuvaine et de prendre de l’eau qui avait touché les reliques de saint François de Sales. Mlle Gueb consentit à tout, mais en répétant avec esprit : Je ne m’y laisse pas prendre; si je suis guérie, ce sera à la Mère Marie de Sales que je le devrai. » Vers la fin de la neuvaine elle fut subitement et parfaitement guérie. La guérison a persévéré jusqu’à l’instant où j’écris cette vie, et Mlle Gueb est restée convaincue qu’il fallait l’attribuer à la sainteté de la bonne Mère. Aussi, pour reconnaître ce bienfait, a-t-elle donné au monastère de Paris une chape en drap d’or d’un très grand prix.