DEUXIÈME PARTIE.


Depuis l'apparition
de la Sainte Vierge au Laus (1664) jusqu'à l'apparition
de Notre-Seigneur Jésus-Christ
à la Croix d'Avançon (1669)

 

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE Ier Le Lau.

CHAPITRE II La Sainte Vierge au Laus

CHAPITRE III Deuxième année du pèlerinage. — Premiers concours. Premiers prodiges

CHAPITRE IV Première visite au Laus de M. Lambert, vicaire général d'Embrun

CHAPITRE V Guérison miraculeuse de Catherine Vial

CHAPITRE VI Nouveaux miracles

CHAPITRE VII Construction de l'Église (1666-1667)

CHAPITRE VIII Voyage de M. Gaillard à Rome. — Vertu de l'huile de la lampe. — Avertissements divers

CHAPITRE IX Vertus de Benoîte

CHAPITRE XI Vertus cardinales

CHAPITRE XII Benoîte et l'Eucharistie. — Vertus morales

CHAPITRE XIII Guérisons miraculeuses. — L'Ange du Tabernacle — Miracle des roses — Le scandale. — Avertissements divers. (1668-1669)

 

CHAPITRE Ier Le Lau.

 

« Qu'on se figure un petit bassin riant et fertile, jeté comme une nappe, depuis le sommet du coteau arrondi qui l'élève sur la plaine, jusqu'au flanc d'une haute montagne qui le domine et l'encadre en demi-cercle de ses rochers i pic et de ses forêts suspendues sur des ravins. Abrité des vents du nord et de l'ouest par cette magnifique enceinte , il étale paisiblement au soleil sa riche parure de bosquets, de moissons et de plantes alpines, entre deux ravins creusés par les eaux. La végétation y est vigoureuse et précoce, l'air pur, les fleurs belles. On ne peut faire un pas sans rencontrer des plantes aromatiques aux pétales bleues et d'une essence exquise, dont l'une surtout, rare sur les autres montagnes, rappelle la Judée : l'hysope, chantée par David. Un horizon clos de tous côtés par de hautes montagnes boisées, derrière lesquelles se dressent des crêtes

 

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ardues, quelquefois blanchies par les neiges, repose délicieusement la vue et remplit l'âme d'un religieux saisissement (1). » A la réserve de quelques habitations qu'on aperçoit sur le flanc opposé de la vallée, réunies en groupe ou dispersées çà et là , tout est silencieux et solitaire, de près comme de loin.

D'où vient le nom donné à ce bassin devenu si célèbre? Les autorités sont partagées; la question n'est pas résolue , et probablement ne le sera jamais. L'impartialité nous fait un devoir de faire connaître les deux opinions qui sont en présence et les arguments qui les étayent. Le lecteur prononcera.

La première opinion tient que le mot Laus vient du mot latin qui signifie louange et qui s'écrit exactement laus. C'est le sentiment de M. Grimaud, juge de la baronnie d'Avançon; de Juvénis, qui, dans son inscription monumentale, a écrit Ut cumque posuerunt LAUDENSES; des Gardistes, qui ont fait écrire sur la petite cloche refondue en 1829 : Sancta Maria Nostra Domina LAUDIS, ora pro nobis ; des Oblats, qui ont fait graver sur le bourdon fondu en 1839: Regina LAUDIS inclyta; enfin de M. l'abbé Sauret, dans son compte rendu du Guide du pèlerin au Laus.

La seconde opinion, à nos yeux la plus probable, fait dériver le mot Laus du latin lacus, qui signifie lac. Il est incontestable, en effet, que ce mot Laus, prononcé selon le génie de l'idiome de nos montagnes (laous), veut dire « lac », et c'est toujours le sens qu'a ce même mot employé pour désigner certains quartiers des montagnes de la région. Nos montagnards ne disent pas Notre-Dame de le Laits, mais bien Notre-Dame du Laus, comme s'ils disaient Notre-Dame du Lac. Sans doute, il n'y a plus de lac aujourd'hui au Laus, mais l'inspection topographique du bassin montre évidemment que dans

 

(1) M. Pron.

 

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sa partie la plus basse il y avait autrefois un réservoir, peut-être peu étendu, mais assez caractérisé pour que les villageois aient pu y voir un vrai lac.

D'ailleurs, pour faire venir le mot Laus de son identique latin qui signifie e louange », il faudrait supposer que, bien avant les apparitions, Dieu l'avait inspiré à ceux qui en firent le premier usage, comme une prophétie des futures splendeurs du Laus; ce qui est fort contestable. Aussi, la couronne déposée sur la Vierge du Sanctuaire, en 1855, au nom de Pie IX, porte-t-elle : Domina Lacensis. Pour la même raison, l'office autorisé au jour anniversaire de ce couronnement est inscrit sous cette rubrique : In anniversario coronationis Virginis Lacensis.

M. Pron et la plupart des historiens modernes du Laus ont adopté cette dernière opinion. Mais, quoi qu'il en soit de cette controverse , d'ailleurs peu importante, il est certain que le Laus est un lieu où l'âme chrétienne, agitée ailleurs, mais calme ici comme la surface d'un lac, redit avec délices les louanges de la Mère de Dieu.

Les montagnes qui entourent le Laus sont devenues célèbres; apprenons à les connaître. Si l'on s'avance sur le bord du vallon, on a devant soi le mont Théus, un peu à droite le mont Saint-Maurice, dont nous avons déjà parlé, derrière soi la montagne des Fraches, et à gauche le mont de l'Aigle. La vallée d'Avançon coupe cette enceinte pour déboucher à droite sur la Durance et à gauche sur la route qui va de Gap à Embrun. « On arrive au Laus par trois points différents : du côté de l'Avance, en gravissant le coteau, à ses deux extrémités, par une route carrossable au levant et par un sentier rapide au midi ; et du côté. de Gap, en descendant les montagnes par une route en lacet. Lorsqu'on suit cette dernière voie, on arrive tout à coup en vue du fortuné vallon, dont l'aspect, se déroulant sous les

 

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pieds du voyageur, ne manque jamais de l'impressionner vivement (1).

A l'époque où la Sainte Vierge descendit au Laus pour la première fois, ce petit vallon était une vraie solitude. Néanmoins, comme il y avait là quelques arpents de terre susceptibles de culture, des colons venus des villages voisins s'y étaient établis, on ne sait en quel temps. Au moment où la Mère de Dieu venait y planter sa tente pour un demi-siècle, la petite colonie ne comptait, d'après Juvénis, que sept ou huit familles, et se divisait en trois groupes de maisons portant chacune une appellation particulière. Les chaumières bâties au Sud-Est, sur la voie qui conduit à Saint-Etienne, formaient le groupe des Barons. Il y avait là une maison appartenant à un baron, peut-être celui d'Avançon (2). Celles qui avoisinaient la maisonnette où est morte la Vénérable Soeur Benoîte étaient désignées sous le nom commun de Laus. Enfin, on donnait le nom de Lombards au groupe sur la pente septentrionale du mamelon qui ferme le bassin du côté du Midi. Ces diverses dénominations sont encore usitées aujourd'hui. Un quatrième groupe s'est constitué depuis l'établissement du pèlerinage. Il se compose de la sainte Chapelle, du couvent et de l'hôtel Bertrand. On l'appelle simplement l'Eglise.

Aujourd'hui, le Laus se compose d'une vingtaine de feux et compte une centaine d'âmes, en comprenant le personnel du couvent.

La piété paraît être de tradition immémoriale chez les habitants du Laus. Ceux qui y vivaient au XVIIe siècle supportaient avec peine leur éloignement de l'église paroissiale, qui était à Saint-Etienne. Trop souvent les crues de l'Avance les mettaient dans l'impossibilité de se rendre au chef-lieu pour y assister

 

(1) M. Pron.

(2) M. Gaillard, sous la rubrique de 1665, dit que Benoîte, poursuivie par six hommes qui voulaient la séquestrer, alla se cacher dans la maison du baron.

 

 

aux offices paroissiaux, y faire baptiser leurs enfants, y participer aux sacrements et aux diverses cérémonies du culte.

 

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« C'est pourquoi, en 1640, dit M. Gaillard, ils délibérèrent et ils se dirent : Faisons ici une petite chapelle, afin que, lorsque nous ne pourrons pas passer la rivière pour aller à Saint-Etienne, nous puissions venir prier Dieu ici dans la chapelle, et même le soir quand nous reviendrons du travail. Et puis encore, quand on voudra faire baptiser les enfants ou faire bénir les nouvelles accouchées et qu'on ne pourra aller à la paroisse, le prieur-curé y pourra venir plus aisément; on le priera d'y venir dire la messe et d'y faire les fonctions nécessaires. »

En dehors de ce motif de commodité, les habitants du Laus auraient eu, d'après Juvénis, d'autres raisons pour construire une chapelle près de leurs habitations. Une dévotion particulière aurait pesé singulièrement sur leur détermination. Le beau vocable de Notre-Dame de Bon-Rencontre, sous lequel ils élevèrent cet édifice sacré, déposerait en faveur de ce motif. Le pieux historien ne serait pas loin de croire ensuite que ces bons habitants du Laus furent portés à l'accomplissement de cette oeuvre pieuse « par une secrète inspiration du Saint-Esprit, qui avait projeté, par un décret éternel de la Providence, d'y faire honorer son épouse. »

« Quoi qu'il en soit de tous ces motifs, continue -notre historien, la chapelle fut achevée avant que l'on eût appris qu'il fallait demander la permission de l'Archevêque, si bien que ces habitants, s'étant avisés de leur faute, furent à Ambrun supplier Guillaume d'Hugues de leur permettre de bâtir une chapelle. Et ils lui parlèrent de la même manière que si elle n'eût pas été commencée. Le prélat leur accorda leur demande, et peu après ils revinrent pour lui demander la permission de la faire bénir. Il fut surpris qu'on eût fait l'édifice en si peu de temps, et il

 

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leur bailla la permission qu'ils demandaient. La chapelle fut bénie à la suite, et on lui donna le nom de Notre-Dame de Bon-Rencontre.

Cette chapelle, au dire de M. Gaillard, n'était qu'un petit carré de la longueur et de la largeur de celle qui est dans le choeur de l'église; elle occupait la même place et était couverte de chaume. Le mobilier était à l'avenant : un autel en plâtre, deux chandeliers en bois, un ciboire en étain, trois mauvaises toiles représentant la Sainte-Famille et les deux autres deux mystères différents de la Mère de Dieu. Il n'est pas question de calice, mais tout porte à croire que, s'il y en avait un, il était problement aussi en étain ou, tout au plus, en cuivre argenté, puisqu'en 1665 M. Lambert fait une ordonnance pour prescrire l'achat d'un calice en argent. Quelle pauvreté! Et c'est pourtant dans cet humble oratoire que la Reine du Ciel vient placer le trône de ses miséricordes; c'est de cette chaumière, en tout semblable aux chaumières qui l'environnent, que Celle qui est « revêtue du soleil » vient cacher ses splendeurs, pour attirer à Elle les pécheurs qui n'osent plus regarder le Ciel; c'est là, en un mot, que la Mère de la divine garce va faire jaillir, pour de longs siècles, en faveur des aines meurtries par le péché, une source féconde de repentir et d'espérance.

 

CHAPITRE II La Sainte Vierge au Laus

 

A Pindrau, la belle Dame avait dit à la Bergère en lui montrant le chemin : « Allez au Laus, qui est au-dessus , du côté du septentrion. Vous trouverez

 

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une petite chapelle où vous sentirez de bonnes odeurs ; c'est là ;que je vous parlerai et que vous me verrez très souvent. » Nous n'avons pas à nous demander si Benoîte fut empressée d'accourir au lieu du rendez-vous. Elle était trop docile aux ordres de sa bonne Mère, trop heureuse de la voir et de l'entendre pour renvoyer au lendemain ce qu'elle pouvait faire le jour même. Elle prit donc, toute joyeuse, le sentier qui devait la conduire au Laus; ruais la Providence , qui met presque toujours une peine à côté du plaisir, ne permit pas que la pieuse fille arrivât sans encombre au terme de son bonheur. Benoîte s'égara et erra assez longtemps avant de trouver la petite chapelle. Les bois qui couvraient en partie le vallon lui dérobèrent, sans doute, la vue de l'humble oratoire. Et puis, rien ne distinguait le futur palais de la Reine du Ciel des pauvres chaumières qu'habitaient d'obscurs cultivateurs. Impatiente de respirer les suaves parfums qui doivent lui indiquer l'édifice sacré, la Bergère court de de porte en porte, mais en vain; nulle senteur céleste ne vient la réjouir. Des larmes brûlantes commencent à couler de ses yeux; cependant elle ne se décourage pas et poursuit ses recherches avec une persévérance résignée. Enfin, la porte entr'ouverte d'une chétive maisonnette laisse arriver jusqu'à elle les ineffables effluves des aromes divins. C'est là 1... L'enfant se précipite et aperçoit sur l'autel poudreux et dénudé sa bonne Mère, qui l'accueille par ces paroles de maternelle tendresse : « Ma fille, vous m'avez bien cherchée; il fallait ne pas pleurer; néanmoins vous m'avez fait plaisir de ne vous impatienter pas. » La Bergère salue profondément, tombe à genoux et se prosterne avec ses révérences ordinaires ; puis, levant les yeux, elle voit l'autel qui sert de trône à la Mère de Dieu, tout nu et couvert de poussière. « Ma très honorée Dame, s'écrie-t-elle aussitôt, agréerez-vous que j'étende

 

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mon tablier sous vos pieds? il est tout blanc. — Non, gardez-le, répond l'auguste Vierge. » La conversation continue longtemps encore sur ce ton admirablement familier entre la Mère de Dieu et l'humble Bergère. Celle-ci gémit sur l'extrême pauvreté de la chapelle où sa bonne Mère vient d'élire domicile, et la Sainte Vierge, avec une indicible condescendance, fait part à sa fille bien-aimée de ses vues et de ses projets. « Cette chapelle est bien pauvre, dit Benoîte, et dans un état peu convenable. — Ne vous mettez pas en peine, répond la douce Vierge, dans peu de temps il ne manquera rien ici, ni linges, ni nappes, ni cierges, ni ornements. Je veux l'aire construire en ce lieu une grande église, avec un bâtiment pour quelques prêtres résidants. Cette église sera bâtie en l'honneur de mon Très Cher Fils et eu mien ; beaucoup de pécheurs et de pécheresses s'y convertiront; elle sera de la longueur et de la largeur qu'elle doit avoir et comme je la veux; vous m'y verrez très souvent. — Bâtir une église! réplique la Bergère; mais il n'y a point d'argent pour cela; il faudra demeurer dans cette chapelle, comme elle est. — Ne vous inquiétez pas, insiste la Mère de Dieu, quand il faudra bâtir, on trouvera tout ce dont on aura besoin, et ce sera bientôt. Les deniers des pauvres fourniront tout, rien ne manquera.

L'entretien avait fait oublier à Benoîte qu'il se faisait tard. Sa bonne Mère l'en avertit et l'invite à se retirer, en lui disant que ses maîtres la cherchaient. La Bergère, toute ravie, reprend le chemin de Saint-Etienne, mais c'est pour revenir le lendemain et tous les jours pendant le reste de l'année. La pauvre enfant n'est heureuse qu'auprès de sa bonne Mère; nulle autre part elle ne trouve tant de douceurs et de consolations; c'est pourquoi elle n'hésite pas à gravir chaque jour les pentes escarpées du coteau, pour se procurer le bonheur de la

 

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voir et de l'entendre. Ces ravissements duraient plusieurs heures, ordinairement deux ou trois, et très souvent ils se seraient prolongés bien, au-delà, si la Sainte Vierge n'y avait mis fin en congédiant sa fille bien-aimée : elle ne voulait point que son enfant oubliât ce qu'elle devait à son humble métier et à ses maîtres.

Pendant, ces délicieux entretiens, la Sainte Vierge continuait avec une douceur et une patience toutes divines à former la Bergère à sa future mission, sur les lieux mêmes qui devaient lui servir de théâtre : une mère n'est pas plus soucieuse à préparer l'âme de sa fille aux grands devoirs qui l'attendent, Benoîte était bien, en effet, l'enfant de Marie. « Elle l'appelait sa bonne Mère, et depuis le mot est resté. Aujourd'hui encore, dans tout le Vallon, la Sainte Vierge est connue sous le nom de la Bonne Mère... monument d'autant plus sûr que le titre est nouveau, mémo après que l'Eglise semble avoir épuisé les noms de la Sainte Vierge dans ses litanies ; car celui-ci ne s'y trouve point (1). »

Attentive à diriger tous les mouvements du cour de son élève. la divine institutrice s'efforce par-dessus tout de lui inspirer un grand zèle pour la conversion des pécheurs. C'était là le grand but que la Mère de Dieu voulait atteindre avec le concours de l'humble enfant du village. Aussi elle lui en parle très souvent, et très souvent elle lui recommande de e prier continuellement pour les pécheurs. » Et pour montrer d'une manière plus frappante ses tendresses maternelles pour les âmes égarées, elle ne se contente pas de solliciter une prière générale pour tous ceux qui vivent loin de Dieu, mais elle indique à Benoîte ceux pour qui elle doit particulièrement prier. La Bergère suit avec une admirable docilité les ordres de sa banne Mère, et dès ce moment

 

(1) M. Pron.

 

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son âme se remplit d'une tendre compassion pour tous ceux qui subissent la tyrannie du péché. Aussi la prière ne cesse ni sur ses lèvres, ni encore moins dans son coeur. Il n'y a d'interruption que pendant les moments délicieux oie elle est admise à l'audience de la Reine du Ciel. La nuit même est, employée tout entière à fléchir la justice divine ; car les deux ou trois heures pendant lesquelles la pieuse fille semble suspendre sa prière, pour reposer ses membres sur la planche ou sur la dalle froide, deviennent un temps de vraie satisfaction offerte à Dieu en expiation des jouissances criminelles des pécheurs.

Mais, tandis que par ses relations quotidiennes et de plus en plus intimes avec la Bergère, la Sainte Vierge. achevait de préparer l'âme de cette humble fille à l'accomplissement de ses miséricordieux desseins, que faisait le public, tant, ému quelques mois auparavant par les apparitions au vallon des Fours? Il attendait dans une religieuse stupeur ce qui arriverait. On savait que les visions continuaient, au Laus, et néanmoins on ne s'empressait point à la suite de la Bergère, comme on le faisait au début. Quelques voisins du Laus seuls y vinrent autant par curiosité que par dévotion. Les filles d'Avancon s'y rendirent assidûment tout l'hiver, pour y chanter les litanies et des cantiques, bravant intrépidement les frimas et les neiges. Les grands concours ne commencèrent que le printemps suivant, aux fêtes de saint Joseph et de l'Annonciation. Ainsi cette année 1664 fut employée presque tout entière à faire de Benoîte le digne instrument des miséricordes divines à l'égard des pécheurs.

1664! Quelle date pour le Laus, pour les Alpes, et, ne craignons pas de le dire, pour tout le monde chrétien ! On inscrivait autrefois en lettres. d'or les années et les jours auxquels se retaillaient quelques souvenirs importants : c'était la constitution

 

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d'un empire, la fondation d'une ville, la délivrance d'un peuple, ou simplement une victoire un peu éclatante; et pourtant à ces souvenirs se n'étaient trop souvent des larmes et du sang. Pourquoi donc ne marquerions-nous pas comme une date mémorable l'année 1664? Il n'y a ici d'autres larmes que celles que la joie et le ravissement tiraient du coeur ému de Benoîte, et que les pleurs de componction arrachés par le repentir aux âmes égarées ; il n'y a ici d'autre sang versé que celui qui ruisselle sur le corps virginal de la Bergère meurtri par les instruments de pénitence. Mais si aucun fait attristant ne vient assombrir cette époque mémorable, que d'événements heureux l'environnent de leurs splendeurs ! Saint Maurice annonce à la Bergère la prochaine venue de la Reine du Ciel; le lendemain, la prophétie se réalise, la Sainte Vierge se montre à Benoîte et la choisit pour être l'instrument de ses miséricordes. Par des relations quotidiennes qui se poursuivent à Saint-Etienne durant quatre mois et au Laus durant trois mois, la Mère de Dieu prépare l'humble villageoise à sa haute mission. Dans ce but, elle la ravit par ses amabilités, la console par ses tendresses et lui apprend à tourner son coeur vers Dieu par la prière et vers les hommes par la charité.

Quand le ministre est façonné, la gracieuse Souveraine jette les yeux sur le vallon du Laus et en fait un fief de son royaume : « Elle a demandé ce lieu à son Fils, et il lui a été octroyé. » Mais il n'y a là qu'un oratoire rustique, la Souveraine le remplacera par une église; et cette église, les deniers des pauvres l'édifieront. Puis, là, comme dans un asile sacré, les pécheurs viendront en grand nombre demander un abri contre les rigueurs de la justice divine. Ils invoqueront le Refuge des pécheurs, et le pardon tombera sur leurs têtes coupables.

 

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CHAPITRE III Deuxième année du pèlerinage. — Premiers concours. Premiers prodiges

 

La Sainte Vierge a demandé à son Fils, qui « domine de la mer à la mer et du grand fleuve jusqu'aux extrémités de la terre (1),» un coin de son vaste empire, pour y travailler à la conversion des pécheurs. La supplique était trop conforme aux desseins miséricordieux du Sauveur pour être rejetée. Le Laus est donc inféodé à la Reine du Ciel, qui en prend possession en 1664. En 1665, commence l'oeuvre divine, et quelle oeuvre ! Il s'agit d'amener dans ce désert les âmes égarées sur toutes les voies du siècle et dispersées dans des régions parfois bien lointaines; il faut ensuite réveiller ces consciences endormies, leur faire contempler l'abîme ouvert sous leurs pieds, les mettre en présence de leur dégradation, leur communiquer assez d'énergie pour se montrer au prêtre, pour rompre avec des habitudes invétérées et pour marcher désormais dans la justice et la sainteté malgré les amorces du vice et les tyrannies de la complicité ou du respect humain. A ce travail, les ressources humaines ne suffiraient point. mais la Sainte Vierge a des moyens admirables : la douceur de la mère et ln puissance de lu reine. Comme Dieu, elle atteint son but en harmonisant ces deux puissants leviers, et il est rare que le succès complet ne couronne son oeuvre. Une

 

 

(1) Dominabitur a mari usque ad mare et a flumine usque ad terminos orbis terrarum. (Psal. LXXI).

 

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mère, en effet, sait toujours trouver dans le cœur de ses enfants, quelque mauvais qu'ils soient, une fibre à remuer pour arriver à un empire aussi doux que sûr. La suite de notre récit fera voir par quels secrets ressorts, par quelles touches maternelles la Sainte Vierge sait se faire ouvrir les coeurs les plus endurcis , pour y ramener, avec le règne de Dieu, celui de la justice et de la paix.

Elle est donc là, cette Mère de miséricorde, toujours habile à dresser ces divines embûches et toujours prête à presser sur son coeur ceux qui se laissent prendre à ses pièges. Elle ne se montre, il est vrai, qu'à son ministre, mais ses ordres, ses avertissements, ses faveurs sont transmis dans des conditions telles que les intéressés n'hésitent pas un instant à les accepter, pas plus que s'ils les recevaient directement. Il arrive même assez souvent que des Anges servent, d'intermédiaire entre la Sainte Vierge et Benoîte; mais peu importe, les messagers célestes sont acceptés avec la même confiance et la même docilité. Ah ! c'est que toujours quelque chose de divin accompagne ces communications surnaturelles, ne serait-ce que les suaves parfums qui s'attachent à la bure de la Bergère dans ses relations avec sa bonne Mère Marie et avec ses frères les Anges. Puis, les prodiges sont là pour attester que c'est bien de la part du Ciel que parle l'humble fille. Comme du temps de Jean-Baptiste, les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent, les boiteux marchent droit, les morts ressuscitent. Les prophéties accompagnent les miracles : Benoîte annonce des guérisons , et on guérit ; elle prédit la mort, et la mort arrive à point nommé. Le passé et l'avenir n'ont plus de voiles pour cette enfant du village; bien plus, elle plonge un regard assuré dans ce qu'il y a de plus impénétrable à l'oeil humain, la conscience.

Toutes ces merveilles vont nous apparaître dès

 

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cette année 1665. Nous aurons là, par anticipation, comme un panorama, un tableau synoptique de toute l'histoire du Laus. Concours, conversions, guérisons corporelles, apparitions de la Sainte Vierge et des Anges, faveurs accordées à Benoîte, oppositions faites à son oeuvre, rien n'y manquera : l'oeuvre divine sera manifeste aux yeux mémo des plus prévenus.

Le public que nous avons vu si diversement impressionné à la nouvelle des apparitions de la Sainte Vierge à la Bergère de Saint-Etienne, parut un moment rester, sinon dans l'indifférence, du moins dans l'attente de ce qui arriverait. La saison, du reste — c'était l'hiver — ne se prêtait guère aux pèlerinages. Mais, dès que le mois de mars eut ramené les premiers beaux jours du printemps, on vit les populations accourir en foules de plus en plus serrées à la petite chapelle de Notre-Dame de Bon-Rencontre. Le jour de Saint-Joseph, la multitude des pèlerins fut remarquable ; elle fut presque innombrable le 25, fête de l'Annonciation de la Sainte Vierge. Des grâces de divers genres fort nombreuses récompensent la foi de ces premiers pèlerins, qui s'en retournent ravis et publient partout ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu, ce qu'ils ont ressenti et les faveurs qu'ils ont obtenues. Le bruit de ces merveilles, jusque là toutes spirituelles, va se répandant comme la flamme qui court à travers les épines ou les roseaux desséchés : dès lors, ce ne sont plus des pèlerins isolés qui accourent au saint vallon, ce sont des paroisses entières organisées en processions.

Au mois d'avril, pendant une belle nuit, Benoîte priait, comme cela lui arrivait fréquemment, à la porte de l'église de Saint-Etienne. Vers minuit, elle interrompt un moment sa prière et porte ses regards du côté de Valserres : « Aussitôt elle voit quatre-vingts ou tant de flambeaux allumés et beaucoup de

 

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peuple qui venait en procession au Laus. » C'était la paroisse de Lazer, petit village situé près du torrent de Veragne, à une distance d'environ quarante kilomètres au Sud-Ouest de Gap. Ces pieux pèlerins avaient marché déjà la journée tout entière et la moitié de la nuit; une heure encore les séparait de l'heureux moment où ils pourraient prier à la sainte chapelle. Mais lorsqu'ils arriveront au Laus , il fera nuit encore, qui donc alors les accueillera? Il n'y a que quelques cabanes pouvant à peine abriter leurs propriétaires, qui donc donnera à ces pèlerins un asile ou un peu de paille pour reposer leurs membres fatigués? Ces rudes chrétiens ne se tourmentent pas pour si peu; ils ne rêvent qu'au bonheur de voir la chapelle où la Mère de Dieu se montre à la Bergère de Saint-Etienne. Une piété si généreuse, une foi si ardente devaient être récompensées : elles le seront noblement quand le jour sera venu. En attendant, Benoîte recevra dans cette heureuse nuit une nouvelle preuve de la protection divine qui la couvre. Tandis qu'elle contemple le pieux convoi qui . s'avance lentement à la lueur des flambeaux et au chant des cantiques, sa bonne Mère lui apparaît et lui enjoint d'éveiller ses compagnes pour aller avec elles se joindre à la procession et la suivre au Laus. L'ordre divin est exécuté sans retard. Les jeunes filles de Saint-Etienne se mêlent aux pèlerines de Lazer, et ensemble elles font redire aux échos du vallon le chant des litanies de la Sainte Vierge. Qu'il devait être beau le spectacle de ces longues files se déroulant, à la clarté des torches, le long des sentiers tortueux de la colline! Qu'il devait être ravissant ce chant sacré des litanies qui retentissait pour la première fois à pareille heure et en pareil lieu ! Depuis lors, mille et mille fois cette scène émouvante s'est renouvelée au saint vallon; et aujourd'hui encore la procession aux flambeaux, faite au milieu de la nuit, le long des gracieux méandres

 

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qui unissent le sanctuaire à la chapelle du Précieux-Sang, est un des spectacles préférés de nos pèlerinages.

Quand la procession de Lazer fut arrivée à la chapelle, Benoîte fut inspirée que six hommes étaient là pour l'enlever. Elle en avertit ses compagnes, se sauve avec elles à la maison du Baron et se met derrière la porte. Les six hommes les suivent et montent à l'étage supérieur. Benoîte s'enfuit avec ses amies et redescend à Saint-Etienne.

Les pèlerins disputent le reste de la nuit au sommeil par la prière et le chant des saints cantiques. Pendant ce temps, la Sainte Vierge ouvre en leur faveur les trésors de ses grâces et leur prépare un prodige éclatant.

Un homme estropié, marchant avec deux béquilles et se soutenant à grand'peine sur ses jambes et ses pieds « tout gâtés , » se trouvait au cimetière au milieu de la foule : et voilà que tout à coup, au moment où il y pensait le moins, il se sent miraculeusement guéri. Il met ses béquilles sous son bras et crie tout haut : Miracle ! je suis guéri ! A la vue de ce prodige, tout le monde se prosterne en terre, rendant grâces à Dieu et à sa sainte Mère d'une si prompte guérison.

Ce misérable, continue notre historien, n'est pas le seul; car, si plusieurs de la troupe ne reçoivent pas des grâces si visibles pour le corps, ils en reçoivent beaucoup pour l'âme. Ce prodige fit du bruit, et les concours se multiplièrent au vallon sacré.

La Soeur Benoîte assure, dit M. Gaillard, qu'on y vit, à la Croix-de-Mai, trente-cinq processions. Tout le vallon était rempli de monde. On y disait la messe au pied des arbres , avec des pierres sacrées placées sur des autels dressés pour la circonstance. Les vivres sont apportés de toutes parts, et Dieu ne permet pas que dans cette grande affluence de peuples rien ne manque. Tous sont rassasiés, et chacun

 

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s'en va content, encore plus d'esprit que de corps.

Dans ce jour, il n'y a personne qui prêche, ni qui prenne soin de noter les grâces et laveurs reçues. Il s'y trouve cependant un jeune homme de quinze à seize ans qui va de côté et d'autre, instruit le peuple de la sainteté de ce lieu, des grâces qu'on y reçoit et des dispositions qu'on doit y apporter. Le peuple en est très satisfait (1).

Que faut-il admirer le plus ici? Est-ce le zèle assez hardi de ce missionnaire improvisé ou la foi simple et soumise de ceux qui l'écoutent?

Nos lecteurs se demandent peut-être ce que faisait alors le clergé, comment il cédait sa place à de simples laïques, et pourquoi il ne se mettait pas à la tête du mouvement religieux qui amenait au Laus des foules si compactes. Le réponse est facile : ainsi Dieu le voulait dans l'intérêt même du pèlerinage.

Sans doute, le clergé, comme tout le monde, avait été fortement impressionné par les faits merveilleux qui se passaient au Laus ; mais, cette fois comme toujours, il prit une attitude des plus réservées et des plus prudentes. Il écoutait, il examinait, mais il se gardait de l'enthousiasme et de l'empressement. Il disait, comme autrefois Gamaliel, et comme plus tard le prudent M. Javelly : « Si la chose vient de Dieu, nous ne pourrons l'empêcher de réussir; si elle vient de l'homme ou du démon, elle tombera d'elle-même. » C'était sage. Cette sagesse nous est aujourd'hui une preuve de plus que l'établissement du pèlerinage est une oeuvre exclusivement divine. Ce serait mentir à l'histoire que de l'attribuer à l'influente du clergé. Nous terrons plus tard que non seulement il y demeure étranger, mais que son opposition ne cède qu'à l'évidence du surnaturel. La seule immixtion sacerdotale que nous trouvons au

 

(1) M. Gaillard.

 

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début du pèlerinage est quelque chose de très légitime et dont l'absence eût été fort regrettable.

M. Fraisse, prieur-curé de St-Etienne, sur la paroisse duquel se passaient les faits merveilleux dont il s'agit, crut de son devoir d'intervenir. Il n'entendait point apprécier ces événements surnaturels; il voulait simplement empêcher les abus auxquels ils pourraient donner occasion. Ainsi, quand il apprit qu'un homme des environs d'Avignon avait placé près de la chapelle une statue de la Vierge et détournait à son profit les offrandes faites à cette image, il congédia ce fâcheux spéculateur. Il fit de même à l'égard d'un marchand de chapelets et de médailles qui se faisait suivre par une femme de mauvaise vie. Le désordre de ce trafiquant et de sa complice lui fut signalé par Benoîte, qui déjà lisait clairement dans les coeurs. A cela près, le Prieur de Saint-Etienne s'occupe peu de ce qui se passe au Laus ; il ne prend pas même la peine de noter les miracles qui s'y opèrent. Il est occupé dans sa paroisse, et ce n'est que rarement qu'il monte au sacré vallon. Et cependant, M. Gaillard affirme que les faits merveilleux arrivés au Laus, en cette année 1665, avant la visite de M. Lambert, sont en très grand nombre. Il en a signalé quelques-uns recueillis par M. Grimaud. Celui-ci en avait noté soixante-un.

L'un des premiers est une guérison miraculeuse opérée en faveur du fils d'un chirurgien de Gap. On dirait que la Sainte Vierge a voulu obliger la science à rendre témoignage à son pouvoir divin et à reconnaître ce surnaturel qui fait tant ombrage à certains esprits. Pierre de Caseneuve était affligé de sept ulcères qui dévoraient ses membres inférieurs; de plus, une ophtalmie qui le faisait souffrir depuis quinze mois le rendait presque complètement aveugle. Le chirurgien n'avait rien épargné pour guérir son fils. A bout de ressources, il le fait porter au Laus. L'enfant recouvre la vue, ses ulcères se ferment,

 

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et il retourne à Gap à pied et radicalement guéri.

André Carron, fils de Jean Capron, maître d'hôtel à l'enseigne du Chapeau-Rouge, à Gap, était étique. Son corps ressemblait à un squelette. Son père le porte à la sainte Chapelle, et il en revient parfaitement guéri.

Un fils de Jean Robert, de Gap encore, que la petite vérole avait laissé estropié, ne pouvait se mouvoir depuis trois ans. On le porte au Laus, et il y recouvre la santé.

André Allemand, de Saint-Julien-en-Champsaur, privé de la vue depuis plusieurs années, la recouvre à la sainte Chapelle.

Ces trois guérisons, et trois autres encore que nous croyons inutile de raconter, eurent lieu le 15 août. Six miracles en un jour! c'est digne de la Reine du Ciel ! Il est vrai que c'était le jour anniversaire de son couronnement.

Le lendemain, une fille de messire Rochas, procureur, de Gap, est guérie d'une phthisie déjà avancée et accompagnée de fréquents vomissements.

Dans le même temps, Jean Astier, de Montgardin, recouvre au Laus l'usage de ses yeux, dont il était privé depuis plusieurs années. Ce miracle est certifié par le Prieur du lieu.

M. Gaillard signale encore une douzaine d'autres faits merveilleux arrivés au Laus avant le 14 septembre, jour où M. Lambert, vicaire général d'Embrun , visitait le sanctuaire pour la première fois ; puis il ajoute : « On n'avait pas écrit ces miracles, ni une infinité d'autres, non plus que les grâces qu'on a reçues, et la conversion d'un grand nombre de pécheurs. »

C'était donc à la fois tous les trésors du Ciel qui s'ouvraient au Laus. Ne soyons pas surpris, dès lors, si le bruit de ces merveilles avait franchi les limites du pays et s'était répandu au loin.

 

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M. Gaillard entendit à Grenoble le récit des choses admirables qui faisaient accourir dans ce désert des milliers de pèlerins. Il voulut voir par lui-même, comme la Reine de Saba, et s'assurer de la réalité des faits. Ecoutons-le raconter lui-même ses impressions :

« Je pars avec mon neveu, curé de Saint-Laurent , de Grenoble, pour aller voir sur les lieux ce qu'il en est. C'était après Notre-Dame d'août. Du haut de la montagne, sitôt que je vois la petite chapelle, je me mets à genoux; j'adore Dieu et lui demande trois grâces pour l'intérieur de mon âme, que j'ai connu à la suite m'avoir été accordées. C'est ce qui m'a porté à m'attacher entièrement à cette dévotion, à y donner tous mes biens avec ma bibliothèque après ma mort , et à m'y faire enterrer, s'il plaît à Dieu.

« Je descends. Quand je vis une si grande affluence de peuple, tant de processions, des gens si contrits et humiliés, quand j'entendis tout ce qu'on disait de ce lieu et tout ce qui s'y faisait, je fus comme la Reine de Saba : j'en vis encore plus qu'on ne m'en avait dit. »

Cette première impression, si favorable au Laus, ne se démentit plus chez M. Gaillard. Le vénérable Docteur se dévoua corps et âme à l'ouvre de la Sainte Vierge. Il en prit en main tous les intérêts, de quelque ordre qu'ils fussent. L'un de ses premiers soins fut de tenter une démarche officieuse auprès de l'administration diocésaine, afin de l'inviter à se préoccuper de ce qui se passait au Laus. Il écrivit donc à M. Lambert, qui depuis seize ans administrait le diocèse d'Embrun, en l'absence de Mgr Georges d'Aubusson de la Feuillade, ambassadeur pour le roi à Madrid.

 

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CHAPITRE IV Première visite au Laus de M. Lambert, vicaire général d'Embrun

 

Le pieux Archidiacre de Gap ne fut pas le premier à instruire l'Official d'Embrun. La renommée avait apporté à la ville métropolitaine le bruit des choses étranges qui se passaient au Laus. Le public était saisi de cette affaire; il en portait des appréciations diverses. Là, comme partout, il y avait des croyants et des incrédules ; et ceux-ci, s'ils n'étaient pas plus nombreux qu'ailleurs, étaient peut-être plus hostiles.

« Chacun, dit Juvénis, jugeait de cette dévotion selon son inclination ou son caprice. Il y en eut qui traitèrent les miracles de bagatelles et les apparitions d'impostures ou d'illusions. On croyait même qu'il y avait quelque émulation ou jalousie chez quelques ecclésiastiques d'Ambrun. »

Hâtons-nous de le dire, ce vil sentiment ne pénétra jamais dans l'âme de l'Archevêque ni de son Vicaire général. Il s'insinua néanmoins dans quelques esprits, qui s'efforcèrent de circonvenir l'administration et de l'amener à des actes qui auraient pu ruiner la dévotion naissante. Mais pourquoi ces dispositions défavorables au Laus, dans quelques membres du clergé ?

Il y avait sous le magnifique porche latéral de la vieille cathédrale une antique image de la Vierge, nommée le Réal (royal) parce que les Rois Mages y étaient représentés devant l'Enfant-Jésus reposant

 

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entre les bras de sa divine Mère. Celle-ci était au centre, à sa droite les Mages, et à sa gauche saint Joseph et un ange qui lui parlait. Ce tableau était encadré dans le tympan de la porte, le porche lui servant comma de chapelle. Le tableau a disparu depuis on ne sait quand. C'est une perte pour la cité, car il en était le palladium (1).

Or, depuis quelque temps, le fameux pèlerinage n'était plus fréquenté comme il l'avait été jadis. Les pèlerins devenaient même de plus en plus rares, depuis que les merveilles du Laus attiraient les populations au saint vallon. On aurait dit que la Sainte Vierge fuyait le tumulte de la cité pour le silence du désert et entraînait les multitudes à sa suite, comme autrefois son Fils en Judée. Mais quelques esprits étroits ne purent voir sans chagrin que le Réal fût remplacé par l'oratoire de chaume. Ils s'échauffèrent outre mesure et firent jouer tous les ressorts de leur piété mesquine pour forcer la main à l'administration, et l'amener à des mesures de rigueur contre le nouveau pèlerinage.

M. Lambert avait l'âme haute et il ne se laissa point étourdir par ces clameurs pharisaïques. La gloire du Réal lui était chère, sans doute, les intérêts

 

(1) Le Réal était le but d'un pèlerinage qui remontait par une longue liste de miracles, jusqu'au temps de Charlemagne, et faisait accourir sur le roc d'Embrun de nombreux et parfois illustres pèlerins. Des seigneurs, des princes, des rois même, tels que Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Edouard II d'Angleterre, étaient venus rendre leurs voeux à Notre-Dame d'Embrun, et lui offrir leurs présents, à l'exemple des Mages. Louis XI portait à son chapeau la médaille de Notre-Dame d'Embrun. L'antique cité romaine était justement fière de son image vénérable : c'est à elle qu'elle dut surtout les privilèges qui l'élevèrent au rang des premières métropoles.

L'église d'Embrun ne relevait que du Saint-Siège, et formait le chef-lieu d'une province ecclésiastique composée ales diocèses de Digne, Grasse, Vence, Glandèves, Sellez et Nice. Son chapitre brillait autant par la science que par le rang ; le roi de France en était le premier membre, et la première stalle, au choeur, lui était réservée. Henri II, Louis XII, Louis XIII, passant par Embrun, prirent le surplis et l'aumusse, pour occuper leur stalle d'honneur. Le collège, confié à des Pères Jésuites, était une pépinière de savants, de théologiens et de dignitaires pour toute l'Eglise. Quant à l'Archevêque, prince d'Embrun, prince et chambellan du Saint-Empire, il traitait de pair avec les Dauphins, les rois de Provence et de Bourgogne ; et, de plus qu'eux, il joignait au pouvoir du glaive temporel celui du glaive spirituel. (M. Pron.)

 

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de la métropole ne lui étaient point indifférents; mais une chose dominait ses idées et lui tenait au coeur par dessus tout : l'honneur de la religion et le bien des âmes; pour rien au monde il n'aurait sacrifié ces grands intérêts. Mais il était loin de croire qu'ils étaient désormais attachés à la chapelle.

Sa qualité d'Offiçial et d'Administrateur du Diocèse lui faisait un devoir de s'enquérir de la nature des faits extraordinaires qui se passaient au Laus. Il pouvait y avoir là du surnaturel divin ou du surnaturel diabolique, de vraies apparitions célestes ou des visions fantastiques, des privilèges ou des hallucinations. Visionnaire, illuminée, sorcière, extravagante, magicienne : toutes ces aménités avaient été dites de la Bergère. Les méritait-elle ou était-elle réellement l'amie privilégiée de la Sainte Vierge? C’est ce que M. Lambert devait à sa charge et au bien général des fidèles d'éclaircir et de mettre en parfaite évidence. La chose ne lui paraissait pas difficile. Doutant sérieusement du caractère divin des merveilles du Laus, il croyait qu'il n'aurait qu'à paraître sur le théâtre des événements pour découvrir quelque supercherie ou quelque illusion. Dès lors, chasser la Bergère ou même la faire prendre pour la séquestrer, fermer l'oratoire ou même le ruiner, lui paraissait la conséquence nécessaire de son enquête. Dieu en préparait une autre.

Pour donner à sa visite un plus grand retentissement, l'Official se fit accompagner par le P. Gérard, alors recteur du collège des Jésuites à Embrun et , plus tard grand-pénitencier à Rome, et par Jean Bonnafous, prêtre, promoteur de l'Officialité, chanoine de la Métropole, curé des paroisses de Saint-Vincent, Saint-Marcellin et Saint-Donat et secrétaire

archiépiscopal. Messire Esprit Lambert, neveu du vicaire général, et Messire Jean-Baptiste de La Font, seigneur de Savines, se joignirent au cortège, qui

 

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s'accrut au Laus de vingt quatre membres déjà présents sur les lieux (1).

Ce redoutable tribunal arrivait à destination le 14 septembre.

Benoîte, ayant appris que le Vicaire général allait arriver et qu'il amenait avec lui des hommes habiles, fut saisie de terreur; un moment même elle eut la pensée de fuir. Déjà elle méditait aux moyens de s'échapper, quand la Mère de Dieu lui apparut et la rassura. « Non, ma fille, il ne faut pas fuir; vous devez rester, car il vous faut rendre raison aux gens l'Eglise. Soyez sans crainte. Ils vous interrogeront les uns après les autres; ils chercheront à vous surprendre dans vos paroles. Il leur arrivera même de vous mépriser en diverses manières, pour vous troubler. Ils vous diront que vos visions ne sont que folie et rêverie de votre cerveau creux, que pures imaginations pour tromper le monde. Mais ne craignez rien : dites au Grand Vicaire qu'il peut bien faire descendre Dieu du Ciel par le pouvoir qui lui a été donné en se faisant prêtre, mais qu'il n'a rien à commander à la Mère de Dieu. »

Ces paroles réconfortèrent Benoîte, qui attendit tranquillement ses juges.

Arrivé au Laus, l'Official se rend avec son escorte à la chapelle, y adore Dieu et y reste quelques instants en prière.

Au sortir de l'Oratoire, il mande la Bergère, qui se rend aussitôt. La frayeur de tout à l'heure a fait place à une modeste assurance. L'Official et le Recteur interrogent tour à tour la pauvre fille : les questions sont nombreuses, habiles, captieuses. Expert dans les luttes de la dialectique, le Recteur s'efforce d'embarrasser l'humble Bergère dans une série de raisonnements plus ou moins entachés de

 

(1) MM. Peythieu et Jurénis.

 

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sophisme. Les réponses de Benoîte sont simples, naturelles, précises et sans aucune contradiction. Plus on la harcèle pour lui ôter le temps de la réflexion et l'exposer ainsi à se contredire, plus elle est calme et catégorique. Ses juges en sont déconcertés. Ils changent alors de tactique. « N'allez pas croire, dit l'Official à la Bergère, que je suis venu ici pour autoriser vos visions , vos illusions et toutes les choses étranges qu'on dit de vous et de ce lieu. C'est ma conviction à moi et à toutes les personnes de bon sens que vos visions sont fausses, que tout ce que vous dites est faux, et par conséquent je vais vous chasser d'ici et détruire la chapelle. » La Bergère reste calme et répond à son juge : « Vous pouvez commander à Dieu en le faisant descendre sur l'autel par le pouvoir que vous avez reçu en vous faisant prêtre, mais vous n'avez rien à commander à sa Sainte Mère, qui fait ce qui lui plaît. » — Eh bien ! reprit l'Official, si ce que l'on dit est vrai, priez Jésus et Marie de me faire connaître la vérité par quelque signe ou par quelque miracle; et si c'est là le bon plaisir de Dieu et de sa Sainte Mère, j'apporterai tous mes soins à accomplir sa volonté. Mais prenez-y garde encore une fois, s'il n'y a là que des illusions et des effets de votre imagination pour abuser le peuple, je vous châtierai rigoureusement pour détromper ceux qui croient: je réprimerai les abus par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. » Benoîte, avec sa simplicité ordinaire, remercie l'Official de ses bons avis et lui promet de prier selon ses intentions.

En sortant de cette longue séance, M. Lambert et ses assesseurs se sentent vivement impressionnés. La simplicité, la candeur de Benoîte les a ravis; sa sagesse, sa science les ont déconcertés. Ils ne sont pas encore vaincue, mais ils sont ébranlés. La grâce, sollicitée par Benoîte, achèvera bientôt son œuvre.

 

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En attendant, M. Lambert, qui n'en est plus à vouloir incendier l'oratoire, emploie le jour suivant, qui était un mardi, et une partie du mercredi à faire sa visite pastorale et à dresser des règlements pour le Laus.

 

CHAPITRE V Guérison miraculeuse de Catherine Vial

 

M. Lambert a jeté un défi à la Sainte Vierge : il a demandé un signe, un miracle ; le défi est accepté et le miracle sera accordé. L'heure où ce prodige doit s'opérer n'est pas encore venue, il est vrai, mais elle n'est pas loin; et si l'Official est pressé de reprendre le chemin d'Embrun, la Providence saura bien l'obliger à différer son départ. Les éléments sont dans ses mains des instruments dociles : elle va s'en servir pour retenir au Laus le Vicaire général et sa suite, jusqu'à ce que, de leurs propres yeux, ils aient vu le miracle et lui aient donné l'appui de leur autorité.

Le 16 septembre au matin, M. Lambert avait signé le procès-verbal de sa visite, il devait partir le soir , mais, au moment où il se disposait à partir, une grosse averse le força de rester. Pareille chose se renouvela deux fois le lendemain jeudi. Et ce qu'il y eut de plus remarquable, c'est qu'il ne pleuvait que dans l'enceinte du vallon. Il fallut donc remettre le départ au vendredi 18 ; c'était ce que voulait la Sainte Vierge. Ce jour-là, une pauvre estropiée terminait sa neuvaine et allait recevoir la récompense de sa foi.

Catherine Vial — c'est le nom de la malade — était

 

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fille de Jacques Vial et d'Antoinette Vincent, de Saint-Julien-en-Beauchêne, petit village situé sur les limites des Hautes-Alpes, de la Drôme et de l'Isère. Elle était mariée depuis plusieurs années à Gabriel Bois, du même lieu. Quelque temps après son mariage, elle fut affligée d'une rétraction de nerfs aux jambes, ce qui la fit horriblement souffrir et la mit dans un pitoyable état. Les jambes, repliées en arrière et sur elles-mêmes, adhéraient si étroitement aux cuisses, que nul effort n'aurait pu les séparer.

L'infortunée ne pouvait se mouvoir qu'en se traînant sur le carreau. Elle se fit transporter au Laus pour y faire une neuvaine et solliciter sa guérison de Celle que l'Eglise nomme le « Salut des Infirmes, Salus infirmorum. » Un médecin de Serres et Corréard, chirurgien de Veynes, tous deux huguenots, avaient déclaré incurable cette maladie, qui durait depuis six ans. L'un d'eux, voyant partir la pauvre infirme pour le Laus, avait dit : « Oh! si celle-là revient sur ses jambes, je me fais catholique. » Les gens du Laus qui la voyaient chaque matin à la chapelle, où elle passait presque toute la journée accroupie sur une table, étaient émus do compassion. Or, le dernier jour de sa neuvaine, vers minuit, elle sent ses jambes se mouvoir et s'étendre d'elles-mêmes; elle appelle sa mère, qui l'avait accompagnée; elle se lève et se jette à genoux pour bénir la Sainte Vierge; elle était guérie. Aussitôt qu'il fut jour, elle se dirigea vers la chapelle avec des transports de joie, que partagèrent tous ceux qui la virent arriver.

En ce moment, M. Lambert était à l'autel et achevait sa messe. Un bruit insolite, puis des exclamations de joie, attirèrent d'abord son attention; enfin le mot : Miracle! frappa distinctement son oreille, en même temps que le nom de Catherine Vial. Soudain il se sent profondément attendri; d'abondantes

 

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larmes coulent de ses yeux et mouillent l'angle de l'autel, et il a de la peine à réciter le dernier évangile. Le docteur Gaillard, qui, avec une humilité d'enfant, s'était constitué son servant de messe, ajoute : « Je suis un fidèle témoin de ce qui s'est passé. »

Après son action de grâce, l'Official veut voir la miraculée ; il l'interroge très minutieusement, il la fait marcher devant lui, il questionne ensuite sa mère, son frère et plusieurs autres témoins. Les affirmations, reçues sous la foi du serment, sont unanimes et invariables. L'Official est convaincu : il a devant lui un miracle de premier ordre. Aussi il ne peut s'empêcher de rendre gloire à Dieu, et vingt fois on l'entend répéter ces paroles : « Digitus Dei est hic , le doigt de Dieu est là. »

Le P. Gérard, plus incrédule encore que l'Official, il y a quelques jours, s'avoue aujourd'hui également vaincu. « Il y a quelque chose d'extraordinaire dans cette chapelle, dit-il à M. Peythieu ; oui le doigt de Dieu est là. »

M. Lambert et. sa suite comprirent alors pourquoi, malgré trois tentatives réitérées, ils n'avaient pu partir ni la veille, ni l'avant-veille. La Sainte Vierge voulait, avoir en eux des témoins irrécusables, des témoins incrédules d'abord et ne cédant qu'à l'évidence des faits. Pour accomplir ce dessein de la Mère de Dieu, l'Official consent, avant de partir, ia faire une enquête juridique sur le fait miraculeux dont il a été témoin, et à en dresser un procès-verbal authentique. Nos manuscrits nous ont conservé le texte de ce procès-verbal; nous le donnons ici dans toute sa teneur, pour la gloire de Dieu, l'intérêt de la vérité et l'édification de nos lecteurs.

 

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Procès-verbal de la guérison miraculeuse de Catherine Vial,
arrivée au Laus le 18 septembre 1665.

 

            Nous, Antoine Lambert , prêtre, docteur et chanoine en l'église métropolitaine d'Ambrun, Grand Ficaire de Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Georges d'Aubusson, archevêque et prince d'Ambrun, conseiller du Roy en tous ses Conseils, Chevalier des ordres de Sa Majesté et sou Ambassadeur extraordinaire près du Roy catholique ; et Official au dit diocèse.

A tous ceux qui les présentes verront, sçavoir faisons qu'étant parti du dit Ambrun, lundi 14 du présent mois de septembre 1665, avec le R. P. Gérard, recteur du collège de la Compagnie de Jésus dudit Ambrun et messire Jean Bonnafous, prêtre, chanoine honoraire dans ladite église métropolitaine et Curé des paroisses réunies de Saints-Vincent et Marcellin et de Saint-Donat, Secrétaire archiépiscopal, pour nous présenter dans le lieu de Saint-Etienne-d'Avançon, au hameau du Laus, pour nous informer des grands bruits qui ont couru de beaucoup de choses extraordinaires, soit, des guérisons ou autres bénédictions et grâces obtenues de la divine miséricorde par l'entremise et intercession de la glorieuse Vierge Marie; étant sur le point de nous retirer et étant encore dans la chapelle de Notre-Dame de Bon-Rencontre du Laus, après y avoir célébré la sainte messe, entre les sept et huit heures, se serait rencontrée la nommée Catherine-Antoinette Vial, du lieu de Saint-Julien-en-Beauchêne, diocèse de Gap : laquelle Catherine Vial, femme de Gabriel Bois, fille de Jacques Vial et de Antoinette Vincent, âgée de vingt-deux ans, ouïe et examinée avec seraient sur le sujet du voyage par elle fait au lieu de Saint-Etienne-d'Avançon et dans le hameau du Laus, le sujet, la cause et les motifs d'iceluy, a dit et déclaré qu'étant dans une grande et fâcheuse infirmité de ses deux jambes, qui était telle qu'elle ne pouvait en aucune manière s'en aider ni servir, d'autant que ses deux talons, depuis plus de six ans, s'étaient rétrécis et repliés jusqu'aux cuisses, jusque là même qu'on n'y pouvait passer entre deux quoi que ce fût ; et ayant ouï que beaucoup de grées, faveurs et bénédictions avaient été obtenues à Notre-Dame de Bon-Rencontre, au dit lieu du Laus, auquel il y a eu si grand concours de peuple qu'il s'y est rencontré dans un même jour quinze ou seize processions, les uns venant même de plus de deux journées de loin : ce qui lui avait fait-prendre la résolution de se faire porter au dit lieu du Laus, en la compagnie de sa mire, d'Isabeau Vial, sa tante, et de Gabriel Vial, son frère; oie ils sural arrivés le septième du présent, et

 

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commencé une neuvaine le neuvième suivant ; ayant demeure presque tout. le temps sur une table au dehors du balustre de ladite chapelle, sur bique] elle s'appuyait. Et que sur le minuit d'entre le dix-sept et dix-huitième du présent, la fin de sa neuvaine, étant couchée avec sa dite mère dans la maison de Jean Julien, son hôte, elle s'écria hautement : Loué soit Dieu! loué soit Dieu ! j'ai étendu mes jambes; et ayant demandé de la lumière à l'hôte, elle demanda son livre de prières, pour rendre grâce à Dieu et s'étant conduite et menée en la dite chapelle, environ les Sept à huit heures du matin de ce jour, dans laquelle chapelle nous étions sortant de l'autel : laquelle nous aurions interrogée au conspect de plus de trente personnes de l'un et de l'autre sexe, qui étaient présents, entr'autres le P. P. Gérard, Recteur du collège de la Compagnie de Jésus dudit Ambrun , Messire Jean Fraisse, Prieur-Curé dudit lieu, Messire Pierre Gaillard, aussi prêtre, Docteur en théologie, Conseiller, Aumônier ordinaire du Roy, Chanoine prébendé en l'église cathédrale de Notre-Dame de Gap et Prieur de Monlmaur, Sébastien Astier, ancien Prieur du Sauze, Eyriey et Lombard, prêtres, Antoinette Vincent, mère de ladite Vial, Isabeau Vial, sa tante, Gabriel Vial, son frire, Claude Durand, marchand de Sisteron, faisant neuvaine en ladite chapelle, Honoré Bertrand, Pierre Meissonnier et plusieurs autres; et moyennant le serment piète par ladite Catherine Vial, elle nous a déclaré, qu'il est vrai que, depuis plus de six ans, elle était dans une si grande indisposition de ses jambes, qu'elle ne s'en pouvait aider; d'autant que ses talons s'étaient si fort rétrécis et repliés contre les cuisses, qu'on n'y pouvait pas même faire passer la laine d'un couteau ; qu'après sa neuvaine, elle étendit sans douleur ses jambes dans le lit : ayant crié assez hautement sa mère qui dormait couchée avec elle et dit : Loué soit Dieu! ma mère, loué soit Dieu ! mes jambes sont étendues. L'hôte, qui l'entend de son lit, lui cria : Rêvez-vous, Catherine? Non , je ne rêve pas, donnez-moi de la lumière, je veux rendre grâces à Dieu. Ce qu'elle fait, ayant pris pour ce sujet son livre de prières. Et ce matin, avant que de sortir du logis, sa dite mère, tante, frère, hôte, hôtesse et Pierre Julien, frère du dit hôte, qui la portait dans la chapelle, et en présence des assistants, ladite Catherine Vial nous a confirmé la vérité de ce que dessus ; et l'ayant fait marcher soutenue de deux personnes, il nous a paru et aux dits assistants qu'elle a marché soutenue, et étendu les jambes sans peine.

Répétée en sa dite déclaration sous le même serment, elle y a persistée et s'est soussignée, avec les ci-après; et sans divertir, en actions de grâces avons dit le Te Deum laudamus et les litanies de la Sainte Vierge.

 

Signé : C. VIAL.

 

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Ainsi que dessus a été procédé, en présence des bas-signés, dans la maison de Jean Julien où loge ladite Catherine Vial, écrivant sous nous messire Jean Bonnafous, secrétaire archiépiscopal, et sieur Esprit Lambert, expédié à double pour en laisser un au pouvoir du sieur Fraisse, prieur-curé de ladite paroisse, nous en réservant l'autre. — Lambert, vicaire et official général d'Ambrun; André Gérard, recteur; Fraisse, prieur-curé de ladite paroisse; Gaillard; S. Astier, ancien prieur du Sauze; Disdier, curé d'Avançon; Heyriey, prêtre ; Charles Lombard, prêtre; Durand; Gabriel Vial ; Jean Julien ; Honoré Bertrand ; Pierre Meyssonnier, tous signés ainsi à l'original.

Et tous à l'instant, sans divertir, avons ouï tous ensemble lesdits Antoinette Vincent, Isabeau Vial et Gabriel Vial, respectivement mère, tante et frère de ladite Catherine Vial; Antoine et Jean julien, père et fils, et Catherine Allard, hôtes et hôtesse de ladite Catherine Vial ; Magdeleine Rancurel, servante audit logis; Claude Durand, marchand, logé dans le même logis, auxquels, après avoir fait prêter serment, sous les peines portées par l'ordonnance contre les faux témoins : ouïs sur le fait, circonstances et dépendances dont en notre procès-verbal, ont tous unanimement déclaré, et nul discrépant trétous, savoir les mère, tante, frère de ladite Catherine Vial, du commencement, suites de l'incommodité de ladite Catherine Vial : lesquels séparément et conjointement ont, dit que ladite Catherine Vial a été incommodée depuis plus de six ans des deux jambes, dont elle ne pouvait aucunement se soutenir ni étendre, les talons s'étant raccourcis et repliés jusqu'aux cuisses; ayant seulement commencé depuis l'heure de minuit ou environ d'entre le dix-sept et le dix-huit du courant, qu'elle avait étendu ses jambes sans douleur, et comme elles nous ont ci-devant déclaré.

Les autres témoins ont aussi déclaré, avec le même serment, avoir vu ladite Catherine Vial dans l'impuissance d'étendre ses jambes ni de s'en servir. Ledit Antoine Julien ajoute qu'il fit grand effort .pour faire plier les jambes de ladite Vial, et qu'il ne le put en aucune façon. Et ledit Claude Durand assure avoir cru que ladite Catherine Vial n'avait point de jambes, et la Benoîte aussi. Tous lesquels répétés en leur dite déclamation ont dit, icelle contenir vérité; et ils persistent. Lesdits Vial, Durand et Julien ont signé. Les autres ne l'ont su, de ce enquis. Durand présent, Vial présent, Jean Julien.

Ainsi que dessus a été procédé par nous, écrivant le secrétaire archiépiscopal, avec nous soussigné.

 

LAMBERT, vicaire et official général.

BONNAFOUS, secrétaire.

 

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Après avoir signé cette pièce importante, qui donnait à la guérison miraculeuse de Catherine Vial le témoignage le plus sérieux d'authenticité, M. Lambert reprit, édifié et ravi, le chemin d'Embrun. Il fut, dès ce jour, un croyant des merveilles du Laus, et le protecteur de Benoîte et du pèlerinage.

Le prodige qu'il venait de consacrer par une constatation juridique fit grand bruit dans les environs, surtout à Gap, où le nom de Catherine Vial était très connu depuis le procès que son mari lui avait intenté devant l'official. Chacun aurait voulu voir la miraculée, et s'assurer de ses propres yeux de la réalité du miracle. Cette satisfaction fut accordée publiquement à tous ceux qui eurent à coeur de se la procurer. Un mois après sa guérison, Catherine Vial crut qu'il était de son devoir de revenir au Laus, pour y témoigner sa reconnaissance à Celle qui l'avait délivrée de son infirmité. Les habitants de Saint, Julien-en-Beauchêne voulurent se joindre à elle dans ce second pèlerinage, at n de remercier la Sainte Vierge d'une si grande faveur accordée à leur paroisse. Ils partirent en masse, et en procession. Catherine ouvrait la marche, portant la bannière et faisant ainsi dix lieues, d'un seul trait, avec ses jambes naguère inutiles. Presque tous se confessèrent et communièrent avec de grands sentiments de foi et de gratitude.

M. Lambert, instruit de ce témoignage solennel et public donné par toute une paroisse au prodige qu'il avait appuyé de son autorité, en fut grandement édifié, et il sentit s'accroître en son coeur son attachement pour la sainte Chapelle. Il en prit en main tous les intérêts, spirituels et temporels ; il confia la direction générale des uns et des autres à M. Gaillard, auquel il adjoignit, à titre d'auxiliaires pour le temporel seulement, MM. Grimaud et Nus.

Dans la gracieuse lettre qu'il écrit à ce sujet, il

 

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s'excuse de ne pouvoir pas visiter le Sanctuaire aussi souvent qu'il le désirerait ; il prie le vénérable Archidiacre de Gap d'aller confesser au Laus toutes les fois que les besoins de son église le lui permettront, d'empêcher les abus qui pourraient se glisser, d'entretenir, en un mot, toutes choses dans l'ordre, jusqu'à ce qu'il ait trouvé des prêtres à qui il puisse confier de si graves intérêts.

En attendant, la Sainte Vierge continue son oeuvre et multiplie les prodiges.

 

CHAPITRE VI Nouveaux miracles

 

Un des témoins cités dans le procès-verbal de la guérison miraculeuse de Catherine Vial ne tardera pas à ressentir lui-même les effets de la miséricordieuse puissance de la Sainte Vierge.

Perclus des deux jambes, Durand ne pouvait marcher qu'à l'aide de deux béquilles. Il était venu au Laus demander sa guérison au .Valut des infirmes. Au moment où Catherine Vial terminait sa neuvaine, sil avait lui-même commencé la sienne; et, comme d'infirme de Saint-Julien-en-Beauchêne, il était guéri à la fin de ses prières. Ses béquilles restaient au Laus, et lui s'en retournait à pied à Sisteron.

M. Gaillard lui-même obtint une guérison miraculeuse en faveur de M. Duport, son cousin, secrétaire audiencier à la chancellerie de Grenoble. Depuis plusieurs années, Duport souffrait d'une fistule à la jambe: les médecins les plus habiles, les chirurgiens les plus experts s'étaient lassés autour de

 

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cette plaie et avaient fini par s'avouer impuissants à la guérir. Emu de la triste position de son parent, le pieux Archidiacre le voua à Notre-Dame du Laus et l'engagea par lettre à ratifier son voeu. Redoutant les incommodités d'un long voyage, M. Duport hésitait à donner son adhésion à l'engagement contracté par son cousin; il aurait voulu auparavant prendre conseil auprès de dom Pierre Duport, vicaire de la Chartreuse du Val-Sainte-Marie, et d'un frère qu'il avait à cet endroit ; mais la Sainte Vierge n'avait pas besoin de l'avis favorable de tant de monde. L'un de ses dévoués serviteurs lui avait demandé un miracle : c'était assez. Pendant qu'il consulte la prudence humaine, M. Duport s'aperçoit qu'une évolution favorable s'est opérée dans sa plaie, et qu'elle va en se cicatrisant avec une rapidité merveilleuse. En deux ou trois jours, il est radicalement guéri. Inutile de dire qu'il n'hésite pas à se rendre au Laus, pour remplir les promesses du vénérable Archidiacre, et pour rendre ses actions de grâces à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie. Un procès-verbal de sa guérison, écrit et signé de sa main, est resté au Laus, pour rendre témoignage à la vérité. M. Gaillard l'a inséré tout au long dans sa grande histoire.

M. Duport avait quitté le Laus aux fêtes de la Toussaint; quelques jours après, un religieux de marque venait à son tour rendre son voeu. Dom Jean Barthélemy, prieur de la Chartreuse de Durbon, au diocèse de Gap, souffrait depuis longtemps d'une paralysie qui l'empêchait de se soutenir sur ses jambes. Un de ses religieux, ému de compassion à la vue de souffrances qui ne cédaient à aucun remède, inspira au malade la pensée de se vouer à Notre-Dame du Laus. Le prieur répondit à cette proposition en disant que la Règle lui défendait de faire aucun voeu ; que si néanmoins il plaisait à Dieu, par l'intercession de sa sainte Mère, de le soulager dans son mal, il irait, aussitôt qu'il pourrait

 

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monter à cheval, célébrer la messe à la sainte Chapelle du Laus. Il s'endormit ensuite dans cette pensée. Pendant son sommeil, il lui vint à l'esprit que la Sainte Vierge lui disait de se lever et qu'il était guéri. Aussitôt , il descend de sa couche et se tient sur ses pieds. Etonné de ne plus ressentir aucun mal, il s'imagine être sous l'impression d'un songe; mais il se met à marcher dans sa chambre, sans appui, sans bâton, aussi librement que s'il n'avait jamais été malade. Ce n'était donc pas un rêve, mais une heureuse réalité : il était guéri. Il fait appeler ses religieux, leur fait part de la faveur insigne dont il vient d'être l'objet, les invite à s'unir à lui pour rendre grâces à Dieu et à sa miséricordieuse Mère, et dans ce but ils récitent ensemble l'office de la Très Sainte Vierge. Cela fait, il ordonne qu'on lui prépare immédiatement un cheval. Il part pour le Laus, afin d'accomplir sa promesse. En route, il rencontre messire Bonnet, son médecin, qui venait de Gap pour le voir et essayer de le soulager. Il apportait à cette fin ample provision de remèdes. On devine l'étonnement du docteur, en voyant son malade chevaucher gaillardement sur la route. — « Merci, docteur, dit le religieux, merci de votre bonté, mais j'ai trouvé un autre médecin qui m'a guéri. Le bon Dieu, par l'intermédiaire de la Sainte Vierge, a fait ce miracle en ma faveur, et je vais au Laus l'en remercier. » Là-dessus il continue sa route; et, le lendemain de la fête de saint Martin, il célèbre la messe à la sainte Chapelle. Le soir, il va coucher à Gap, où il publie dans les rues et sur les places la faveur insigne dont il a été l'objet. En ex-voto, il laisse à la Chapelle une très belle aube.

Peu de temps après, messire Alexandre, marquis de Tallard, aveugle depuis deux ans, se fait conduire au Laus, et y recouvre la vue.

Pierre Fournel, de Tallard aussi, impotent depuis douze ans et ne pouvant marcher qu'avec des

 

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béquilles, est guéri subitement en entrant dans la sainte Chapelle. Plus de cinquante personnes de l'endroit ont rendu témoignage de ce fait.

Mlle du Mollard, de Grenoble, affligée depuis longtemps de convulsions étranges qui lui tournaient les yeux et les mâchoires, vint à la Chapelle pour y faire neuvaine. Sa prière est exaucée : elle s'en retourne parfaitement guérie. En reconnaissance, elle offre au Sanctuaire un coeur, des yeux, une mâchoire et des dents en argent, une fort belle statuette de Notre-Dame et un beau devant d'autel.

Mgr d'Aubusson la Feuillade, archevêque et prince d'Embrun, ambassadeur pour le roi à Madrid, fut atteint en cette ville d'une maladie très grave qui, dans sa pensée, devait le conduire à trépas. C'était au moment où il avait été informé qu'une nouvelle dévotion s'établissait sur son diocèse, au petit vallon du Laus, et que de nombreux prodiges appelaient là des multitudes de pèlerins. Il lui vint à l'esprit de se vouer à Notre-Dame du Laus. Sa confiance ne fut pas trompée : il recouvra promptement la santé. En reconnaissance, il fit acquitter à la Chapelle une neuvaine de messes et donner trois cents livres, qui servirent plus tard à édifier le portail de la nouvelle église. Dans l'intention du Prélat, cette libéralité devait être suivie de plus grandes.

Ces prodiges ne sont pas les seuls opérés au saint vallon pendant l'année 1665. M. Gaillard en rapporte une trentaine, puis il ajoute :

« Il s'est passé en cette année une infinité de merveilles en faveur des habitants, des lieux circonvoisins; on n'en a consigné que quelques-unes, notées d'abord par M. Grimaud, et ensuite par M. Peythieu. Quant aux faveurs qu'ont reçues ici les étrangers venus de toutes parts et même de pays très éloignés, on n'a pas pris soin de les écrire, soit par négligence, soit par manque de temps. »

 

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La troisième année du pèlerinage ne le cède en rien aux précédentes pour l'éclat et le nombre des faits merveilleux qui illustrent le saint vallon. Aveugles, paralytiques, hydropiques, gangrenés, frénétiques, malades de toute espèce, recouvrent la santé aussitôt qu'ils ont prié au Laus, ou ont seulement fait voeu d'y venir prier.

Bien plus, la mort même lâche les victimes qu'elle tenait déjà.

C'est là, sans contredit, l'une des plus grandes dérogations aux lois naturelles, qui implique, par conséquent, une directe et nécessaire intervention divine. La science peut, à tort ou à raison, faire honneur de certaines guérisons corporelles aux forces encore inconnues de la nature ; mais jamais elle ne sera assez insensée pour lui attribuer la résurrection des morts. Celui qui donne la vie, seul est capable de la rendre. Eh bien ! au Laus, non seulement les maladies que la science a déclarées incurables font place à la plus brillante santé, mais la mort rend les victimes qu'elle a faites depuis plusieurs heures, et même depuis plusieurs jours. La suite de cette histoire en donnera des preuves incontestables. Ce prodige, il est vrai, ne s'opère qu'en faveur des enfants; mais qu'importe? la réurrection de la fille de Jaïre ne vaut-elle pas celle de Lazare? Notons aujourd'hui deux faits qu'amène l'ordre chronologique.

« Un fils de Claude Gervais, d'Avançon, enfant encore à la mamelle, venait de mourir. Il était ans mouvement, sans pouls et plus froid que glace. Les parents recourent à Notre-Dame du Laus, dont ils sont voisins ; ils lui vouent leur enfant, qui aussitôt revient à la vie, à la grande admiration des assistants et du Prieur lui-même qui en rend témoignage (10 septembre 1666).

« Deux jours après , un enfant de Jacques Gril , de Gap, étant mort, ses parents recourent à

 

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Notre-Dame du Laus et le lui vouent. L'enfant revient à la vie. »

Nous no pouvons qu'admirer, d'un côté, la foi vive et robuste de ces parents qui n'hésitent pas à solliciter un miracle de premier ordre, et, de l'autre, la maternelle tendresse de la Sainte Vierge, qui sait si bien, en rendant leur enfant à un père, à une mère désolés, changer leur deuil plein d'amertume en une immense joie.

Nos lecteurs comprendront aisément que nous ne pouvons pas reproduire in extenso nos manuscrits et faire passer sous leurs yeux la longue liste des guérisons miraculeuses opérées au Laus pendant les premières années du pèlerinage. Un catalogue de miracles, quelque édifiant qu'il fût, finirait par devenir fastidieux. Nous signalerons néanmoins de temps en temps quelques-unes de ces merveilles, afin de faire voir que la Sainte Vierge ne se lassait pas de se montrer compatissante aux infirmités corporelles pour arriver plus sûrement à guérir les maladies spirituelles et à établir la divinité de son oeuvre.

 

 

 

CHAPITRE VII Construction de l'Église (1666-1667)

 

 

A mesure que les prodiges se multipliaient, les concours devenaient plus nombreux et plus fréquents. Il fallut donc songer à construire une chapelle plus vaste que l'ancienne, qui permît, non pas d'abriter tous les pèlerins, la chose aurait été impossible, mais d'y faire les cérémonies du culte

 

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d'une manière convenable. C'était, d'ailleurs, la volonté expresse de la Sainte Vierge : elle l'avait déclaré à la Bergère le jour de sa première apparition dans la chapelle de Notre-Dame de Bon-Rencontre. Les difficultés les plus nombreuses, il est vrai, et les plus insurmontables au point de vue humain, vont se dresser devant ce projet, mais celle qui commande là en Souveraine saura bien en triompher.

Et d'abord, il est besoin d'une autorisation canonique; or, le pouvoir diocésain sera-t-il disposé à l'accorder? Puis il faudra de l'argent, et beaucoup, pour élever un édifice qui mérite le nom d'église; et ce que Benoîte disait il a deux ans est encore vrai : « Il n'y a point d'argent ici pour cela. » Enfin, le Laus est inaccessible aux chars et dépourvu des -premiers matériaux propres à bâtir; qui donc amènera là pierres, chaux, sable et bois? Tous ces ,obstacles, capables d'effrayer les esprits les plus entreprenants, ne peuvent arrêter un seul instant ni Benoîte, ni Pierre Gaillard. La Sainte Vierge a fait cette œuvre sienne, elle s'en est constituée le principal auteur : qu'ont-ils à craindre? Elle a opéré au Laus des prodiges bien supérieurs à celui qu'on lui demande : sa puissance ne saurait donc être en défaut. Et, en effet, les difficultés vont disparaître une à une, au grand étonnement de tout le monde.

Les dispositions de l'autorité diocésaine, que l'on avait lieu de croire peu favorables au projet, furent, au contraire, propices et bienveillantes. M. Lambert y mit même de l'empressement. « Apprenant, dit M. Gaillard, que le concours du peuple est toujours plus grand, le vicaire général d'Ambrun va au Laus avec des maîtres maçons, à dessein d'y faire une petite église avec deux ou trois autels, afin que, dans les concours, on puisse y dire deux ou trois messes à la fois.»

 

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Le vénérable Archidiacre était à Gap en ce moment-là; sur l'invitation de M. Lambert, il se rend au Laus. Laissons-le raconter lui-même l'intéressant épisode de la construction de l'église.

Je me trouve au Laus le jour indiqué. Parlant avec les maîtres ouvriers de ce qu'on devait faire pour bâtir là une petite église, le grand vicaire se tourne de mon côté, et me demande de quelle longueur et de quelle largeur elle devait être dans oeuvre. «— De quinze toises de long, au moins, et de six de large, répondis-je. — Vous n'y pensez pas! La dévotion durera peut-être huit ou dix ans, comme tant d'autres qui, après, ont fini dans le relâchement; une grande église est donc inutile lai. D'ailleurs, le transport des matériaux nécessaires occasionnera de liés grandes dépenses, et quand vous aurez commencé cet édifice avec ces dimensions, vous ne saurez l'achever. — La dévotion répliquai-je, durera plus que nous. Quant aux moyens, Dieu et sa Sainte Mère y pourvoieront. Du reste, vous êtes le maître, faites-en ce qu'il vous plaira. » En ce moment, je quittai le grand vicaire pour entendre des gens qu'il m'avait prié de confesser. Dans l'intervalle, M. Lambert s'entretient seul avec les maitres-ouvriers; puis il me fait appeler, m'accorde douze toises pour l'église, et m'en confie la direction. Nous donnons le prix-fait à Cavi, de la Val-d'Aoste. C'était le 4 juillet.

Je fais creuser les fondements, enlever la terre jusqu'au niveau du sol de derrière l'église et préparer les matériaux.

Ce qu'il y a de remarquable et que je no dois pas omettre, c'est que lorsqu'on a commencé de creuser les fondements il n'y avait point d'argent. On avait recueilli quelques deniers des personnes qui venaient, à celte dévotion, mais ils furent bientôt passés; et les ouvriers que le sieur Nos, l'avocat, un des directeurs, avait fait venir de Valserres, voulaient s'en retourner faute d'argent.

Nous fîmes alors quatre boites de fer blanc pour quêter pour la bâtisse. Au moment où le sieur Nas faisait la quête, une bonne femme du côté de Briançon, mal vêtue, et à qui on aurait fait l'aumône si elle l'eût demandée, s'en va doucement derrière le sieur Nas et met dans la boîte un louis d'or. Le quêteur comprit que c'était quelque chose de plus pesant qu'un denier ou un sol ; il eut la curiosité de le voir. Il ouvre la boite et trouve un louis d'or. Il regarde la femme avec admiration, puis il montre la pièce aux travailleurs qui reprennent courage. Il y en eut pour la semaine A la suivante, on eut dix écus : à proportion du travail, on avait de l'argent; et jamais rien n'a manqué, ni pour les matériaux, ni pour les ouvriers. Et toute la bâtisse a été faite des deniers des pauvres, quoiqu'elle conte quinze ou tant de mille livres.

 

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Mais après ces travaux préparatoires, une difficulté semblait non seulement arrêter le progrès de l'oeuvre, mais en compromettre le succès. Il n'y avait au vallon que d'étroits sentiers et pas une voie où pût passer le plus petit chariot. En outre, les roches voisines, de nature schisteuse, ne pouvaient, fournir le moindre moellon apte à entrer dans la construction du nouvel édifice. Des cailloux roulés, des blocs erratiques mis à nu par les eaux dans les deux grands ravins qui enserrent le Laus, étaient les seuls matériaux auxquels on pût songer; mais comment les extraire de ces profondeurs? Les habitants du lieu s'engagèrent, néanmoins, à les fournir à pied d'oeuvre, moyennant le prix modique de quatre livres la toise carrée. Ce zèle excita l'admiration et l'émulation des pèlerins : chacun d'eux voulut apporter sa pierre. Ils descendaient donc dans l'un des ravins, se chargeaient d'une pierre et remontaient, par de pénibles efforts, la berge escarpée. Des processions entières se prêtaient à ce pieux mais rude travail. Les enfants eux-mêmes prirent part à la bonne oeuvre en portant des pierres proportionnées à leurs forces. On pourrait donc dire que tous les blocs, grands et petits, qui sont entrés dans la construction des murs sacrés, sont autant d'ex-voto. La Sainte Vierge, à coup sûr, les a regardés comme tels.

Les fondements creusés, là terre enlevée sur une surface de douze toises de long et cinq de large, il s'agissait de poser la première pierre. La Providence voulut que cette cérémonie se fit en présence :d'un grand nombre de pèlerins. Les Pères Prêcheurs de Gap, voulant faire un pèlerinage public au vénéré Sanctuaire, réunirent tous les confrères du Saint Rosaire, dont ils étaient les directeurs ; ils arrivèrent en procession le jour même qui avait été fixé pour la pose de la première pierre. M. Gaillard offrit les honneurs de cette cérémonie au père Provincial,

 

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pour lequel il professait une singulière estime, avouant que c'était de lui et des religieux de son ordre qu'il avait appris ce qu'il savait. Le Provincial ne crut pas devoir accepter l'honorable mission de jeter les bases du nouveau temple, pensant avec raison que cet honneur était réservé à celui que la Sainte Vierge avait visiblement choisi pour exécuter ses desseins. Le pieux Archidiacre courba la tête, et bénit la pierre angulaire de la nouvelle église. C'était vers l'automne de 1666.

Au printemps suivant, les murs s'élevaient déjà à la hauteur de deux mètres. M. Lambert vint visiter les travaux; il était accompagné du P. Gérard, recteur du collège des Jésuites. Les murailles dessinaient clairement une nef dont le chevet allait se joindre à la façade de l'ancienne chapelle de Notre-Dame de Bon-Rencontre. De sanctuaire, il n'y en avait point, à moins que l'on considérât comme tel la pauvre petite chapelle. Ce plan était évidemment défectueux. Au premier coup d'oeil, le Vicaire général fut frappé de tout ce qu'il avait de disgracieux. Interpellant aussitôt M. Gaillard, d'un ton de voix qui décélait un vif mécontentement : « Est-il possible, s'écria-t-il, que vous ayez pu tracer une église sans presbytère? (1) C'est la une faute qui témoigne une étrange ignorance. » — « Ce n'est point par ignorance, répondit le pieux docteur, que j'ai agi ainsi. Je vous avais demandé quinze toises, et quinze toises elle aura, avec l'aide de Jésus et do Marie (2). » Là-dessus le P. Gérard se récria, à son tour, sur les dimensions exagérées de la nouvelle église et sur l'énormité de la dépense qu'elle occasionnait. « Si on vient à bout, dit-il, d'élever en un tel lieu un édifice aussi considérable, ce sera le

 

(1) Ce que nous appelons sanctuaire se nommait alors presbytère.

(2) M. Gaillard sut plus tard (1708) que les dimensions pour lesquelles il plaida si chaleureusement étaient celles que la Sainte Vierge avait fixées ù Benoîte, le jour de sa première apparition au Laus.

 

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plus grand miracle qui soit fait au Laus. » M. Gaillard répondit : « L'église sera faite dans quatre ans, j'en demande six néanmoins, au cas que les maitres maçons viennent à mourir ou les matériaux à manquer. Si dans six ans elle n'est pas faite, et le sanctuaire aussi, je vous donne en garantie ma maison, qui me coûte huit mille livres : qu'on fasse venir un notaire; j'engage de plus ma bibliothèque, qui m'en coûte trois mille, et pourvu qu'on me laisse un peu de quoi vivre et avoir du pain, je baillerai encore mes revenus. » Devant une foi si vive, qui poussait à une détermination si héroïque, M. Lambert se calma. « Je me fie à votre parole, dit-il à l'Archidiacre, et je prie Dieu de vous donner la force et les moyens d'achever votre oeuvre. »

Ce voeu fut entendu. Malgré les difficultés sans nombre dont nous avons parlé, malgré la disette du numéraire, toujours grande dans nos montagnes, mais surtout aux temps troublés des guerres de Louis XIV, le monument prenait corps chaque jour et s'élevait avec une célérité surprenante. La première année, les murs atteignirent la hauteur voulue; la seconde les mit à l'abri sous une toiture élégante et solide; la troisième jeta sur la nef une voûte un peu basse, il est vrai, mais bien harmosée, pendant que s'élevait ce sanctuaire qui devait abriter l'antique oratoire de Bon-Rencontre; enfin, la quatrième année embellissait l'édifice sacré et l'appuyait par des contreforts en pierre de taille (1). Le miracle du P. Gérard était fait, et on pouvait dire, dès lors, ce qui fut écrit plus tard :

« Cet édifice fut commencé presque avec rien ; les mains des pauvres en ont assemblé les matériaux; les aumônes en ont creusé les fondements ; la Providence en a élevé les murs; et la confiance en Dieu l'a achevé. »

 

(1) Ces contreforts n'ont été que commencés et ne sont pas sortis de terre.

 

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Construite d'une manière si touchante à la fois et si miraculeuse, cette église existe aujourd'hui telle que la Sainte Vierge l'a voulue et l'a laissée, si ce n'est que, dans la première partie de ce siècle, on y a ajouté un beau clocher et une grande chapelle absidiale. Solide, modeste, convenable et commode, elle est surtout empreinte d'un grand caractère religieux, qui saisit le pèlerin dès l'entrée et le porte sans efforts au recueillement et à la prière.

« Il faut être sur les lieux pour juger l'église à un autre point de vue. On ne peut, certes, la comparer aux sanctuaires des pèlerinages nouveaux, à ces vastes basiliques, vrais monuments d'art qui coûtent des millions. Au Laus, c'est le luxe des grâces qui domine. Si la Sainte Vierge avait voulu un plus bel édifice, elle aurait choisi un autre lieu et un autre temps. Toute la durée du règne de Louis XIV est marquée par une misère parfois excessive, qui pèse sur toutes les provinces, excepté sur Versailles. Quant au lieu, tout est bien, l'église du Laus est en harmonie avec les pauvres vallées qui y viennent aboutir. Aujourd'hui, c'est bien différent : la France est riche, et elle reste généreuse envers la Sainte Vierge. Que la divine Marie fasse un signe, aussitôt l'or abonde et avec l'or les grands artistes et les matériaux de choix. Nous en sommes enchantés.

« Mais on trouvera toujours plus que nulle part, dans l'église du Laus, le recueillement dont l'âme a besoin plus que d'objets d'art. Le recueillement la saisit dès l'entrée et la captive. On ne peut sitôt se retirer, une fois qu'on est arrivé au pied de l'autel, sous ce vaisseau construit, pour abriter le pauvre pécheur. On sent le besoin de s'attarder sur ces dalles, d'y respirer, d'y gémir, d'y pleurer. Une voûte large et basse, pareille à une tente enflée par le vent, plane sur la tête du pèlerin et l'invite au repos, pendant qu'une douce obscurité le fait rentrer

 

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en lui-même: de rares ouvertures laissent pénétrer avec épargne un demi-jour, déjà réverbéré par les montagnes. On y voit à peine pour lire; mais a-t-on besoin d'un livre pour pleurer ses péchés !... Que disent tous ces confessionnaux?... qu'on vient ici pour sonder sa conscience, regarder en soi et non autour de soi, puis rougir : l'ombre est un bienfait où se trahit la délicate bonté d'une mère.

« Mais l'église de la Sainte Vierge offre une disposition si rare et si belle qu'on ne peut s'empêcher d'en louer avec admiration l'auteur : c'est la présence d'un petit temple dans le grand, comme était le Sacellum dans le Parthénon, le Saint des Saints dans le temple de Jérusalem, et comme est encore la Confession de Saint-Pierre dans la basilique de ce nom. Certes, une particularité qui rappelle, en ce qui les distingue, les trois temples les plus célèbres de l'univers, a droit de surprendre dans les Alpes. Du reste, on ne peut mieux marquer la sainteté d'un sanctuaire qu'en l'enfermant dans un autre sanctuaire. Et la sacro-sainte chapelle du Laus était digne de cet honneur. Mais qui aurait osé introduire cette imitation savante ? Si la Sainte Vierge n'y avait pas présidé, il faudrait croire que les murs et les voûtes se sont retirés d'eux-mêmes par respect devant la demeure charmée de Marie : ils l'abritent, en effet, sans la toucher. C'est assez dire que cette auguste demeure, qui a pris le nom de sainte chapelle, est restée à sa même place et qu'elle a conservé les mêmes bases. On n'y a mis la main que pour l'embellir (1).

 

(1) La sainte Chapelle s'ouvrait primitivement à l'entrée du choeur. Elle renfermait dans oeuvre cinq mètres de long sur environ trois de large. Le sol en était beaucoup plus élevé qu'il ne l'est aujourd'hui. Quand le sanctuaire proprement dit fut construit, la sainte Chapelle se trouvait élevée au-dessus du pavé de l'église de dix marches d'escalier. C'est ce qui expliquera plus tard la chute que fit, à la renverse, l'un des serviteurs de Mgr de Genlis. Cet escalier, qu'il fallait gravir pour arriver à la sainte Chapelle, était un réel inconvénient : on le fit disparaître en abaissant le sol de l'édifice sacré jusqu'au niveau de celui de l'église, moins deux degrés qui se trouvent encore aujourd'hui à l'entrée du choeur. Cette modification obligea à reprendre en sous oeuvre les murs du petit oratoire. C'est ce que nous apprend le prix-fait de l'église, dressé par main de notaire : « Et parce qu'il faudra baisser la chapelle qui est à présent construite à proportion de hittite église pour la mettre à niveau, l'entrepreneur sera obligé d'enter les murailles de ladite chapelle. »

En outre, comme elle ne contenait qu'un petit nombre de personnes, et que, d'ailleurs, la masse des assistants ne pouvaient ni voir le prêtre à l'autel, ni même l'entendre, un autre autel majeur avait été construit au milieu du transept, entre les deux bras de la croix, un peu au-dessous du tombeau de soeur Benoîte. Plus tard, pour favoriser sans doute la piété des pèlerins qui tenaient aux messes célébrées à l'autel même de la sainte Chapelle, on fit disparaître la façade et une partie des murs latéraux du vénéré sanctuaire. Dès lors, l'autel où la Sainte Vierge avait posé si souvent son pied virginal se montrait aux yeux de tous, et devenait l'autel principal de l'église. L'autre dis graissait. Ces détails ne se trouvent pas textuellement dans nos manuscrits, mais nous les déduisons d'un acte notarié relatif au dallage de l'église, et de données traditionnelles que nous regardons comme sûres. Madeleine Barnaud, femme Aubin, décédée en 1803, à l'âge de 73 ans, a déclaré avoir vu encore l'autel du transept. Ce serait dope au commencement du siècle qu'il aurait été démoli. Néanmoins, l'époque exacte de ces divers changements ne saurait être indiquée d'une manière certaine.

Nous ne pouvons non plus préciser celle de la construction des deux chapelles latérales dédiées, l'une à l'Enfant Jésus et au Sacré-Coeur; et l'autre à saint Joseph. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1676 elles n'existaient pas encore, quoique en 1672 M. Gaillard eût fait, en leur faveur, une fondation assez importante. (M. Pron.)

 

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CHAPITRE VIII Voyage de M. Gaillard à Rome. — Vertu de l'huile de la lampe. — Avertissements divers

 

I. — M. Gaillard, heureux témoin de tant de prodiges, ne les mottait point en doute. A la preuve personnelle qu'il en avait, s'ajoutait l'autorité que leur avaient donné les enquêtes faites au nom de l'Archevêque d'Embrun , et qui toutes , malgré tant d'entravés, concluaient à la réalité de cette mission et à la vérité de ces faits extraordinaires. Néanmoins, il y avait une autorité plus haute, et, en fils soumis de l'Eglise, l'Archidiacre de Gap, toujours

 

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plein de zèle pour les intérêts spirituels et temporels du pèlerinage, voulut avoir l'assentiment du Souverain Pontife. Il partit pour Rome dans les premiers jours d'avril de l'année 1667 et ne fut de retour que le 7 décembre de cette même année. Le Pape Clément IX le reçut avec beaucoup de bonté, accueillit favorablement le récit des événements qui se passaient au Laus, et ne voulut point le laisser partir sans lui accorder de nombreuses indulgences pour le vénéré Sanctuaire. M. Gaillard en obtint même en faveur d'une confrérie qui devait s'y établir sous le vocable des Soixante-douze Disciples de Jésus. La modestie de l'auteur s'est plue, et nous le regrettons, à ne pas laisser d'autres traces de son voyage. Il nous serait si consolant de redire les heureuses impressions laissées à Rome par ces nouvelles manifestations de la Très Sainte Vierge dans nos montagnes et l'oeuvre admirable qui s'y accomplissait. Malgré l'absence de plus amples détails, il nous a paru nécessaire de ne pas laisser dans l'ombre un fait qui donne une consécration particulière à tant de merveilles.

 

II. — Pendant ce temps, la Sainte Vierge ne cessait de multiplier ses prodiges en faveur des malades. Elle rend la vue à une fille de Marguerite Magnan, de Tallard; l'ouïe, à Madeleine Cartonne, de Mison (Basses-Alpes) ; le mouvement, à André Aubert, du Villard-d'Arênes. Elle guérit d'une blessure aux reins et d'une hémorragie Suzanne Armand, de Gap; de la catalepsie, une fille de Claude Reybaud, du Pillon; d'une tumeur au genou, Antoine Colomb , de Montorcier ; d'une affection à l'épine dorsale, Laurent Benoît, de Vars ; d'une fièvre tierce, Jean Prieur, de Saint-Véran; enfin de diverses infirmités, une foule d'autres malades.

De ce nombre, cinq sont guéris par un remède tout nouveau, inventé par la charité compatissante

 

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de la Mère de Dieu en faveur de ces infirmes que la pauvreté, l'éloignement ou la maladie empêchent de venir au Laus. « Dés le commencement de la dévotion, dit M. Gaillard, la Sainte Vierge avait dit à Benoîte que ceux qui useraient avec foi de l'huile de la lampe qui brûle dans la Chapelle, pour en oindre leurs membres malades, en seraient guéris.» Depuis ce moment, la lampe du sanctuaire est une divine pharmacie qui , dans un peu d'huile, fournit les remèdes les plus efficaces contre les diverses infirmités humaines. Une seule condition est requise pour que le résultat soit sûr : c'est que le baume merveilleux soit appliqué avec la foi qui transporte les montagnes. Des faits nombreux attestent l'efficacité de l'antidote divin : en voici quelques-uns.

Pierre Rougier, notaire de Saint-Julien-en-Beauchêne, avait une fille âgée de deus ans, privée de la vue par une taie que la petite vérole lui avait laissée sur les yeux. Accompagnant au Laus la procession de sa paroisse, qui venait rendre grâces de la guérison de Catherine Vial, il en rapporta un peu d'huile de la lampe; à son retour, il en versa quelques gouttes sur les yeux de sa petite fille, et la taie disparut aussitôt.

Jean Fougère, de Ventavon, applique l'huile merveilleuse sur un ulcère dont il souffrait depuis sept ou huit ans , et il erg guérit radicalement.

Demoiselle Charlotte Grimaud, fille de messire Grimaud, avocat et juge de la baronnie d'Avançon, était affligée depuis trois mois d'une ophtalmie et d'urne tumeur sous l'oreille. La Révérende Mère des Ursulines de Gap, chez qui la jeune fille était en pension, fit venir de l'huile de la lampe de la sainte Chapelle, en passa sur les yeux et sur la tumeur dû la malade, et après quelques onctions l'enfant fut entièrement guérie. Le 25 juin 1667, elle vint rendre son voeu en compagnie de ses parents : M. Grimaud a consigné ce fait dans ses mémoires.

 

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Jean-Antoine Lafougère, de Sisteron, avait au palais un ulcère cancéreux dont la puanteur le rendait insupportable à lui-même et aux autres. Depuis huit ans il employait sans succès tous les remèdes indiqués par les médecins les plus habiles; il se décide enfin à user des moyens surnaturels. Il vient au Laus, se confesse, communie, applique de l'huile de la lampe sur son mal, et assiste à une messe qu'il fait célébrer dans l'intention d'obtenir sa guérison. Au moment de la consécration, il sent qu'une croûte se détache de son palais : il était guéri. C'était le 18 mars 1677.

Messire Jacques Colomb, de Marseille, était sur le point de se faire amputer un bras attaqué par la gangrène ; il fait sur la plaie une onction avec l'huile de la lampe, et guérit sans autre remède. Il rend grâce à Dieu et à sa sainte Mère, à la sainte Chapelle, où il signe le procès-verbal de sa guérison. (14 septembre 1682).

Louise Garnier, de Saint-Honoré (mandement de La Mûre), affligée depuis quatre ans des écrouelles, en avait presque perdu la vue et ne pouvait plus quitter le lit, souffrant horriblement de douze plaies qui environnaient son cou. Elle se voue au Laus, appplique de l'huile de la lampe sur son mal et guérit aussitôt. Elle rend son voeu et fait sa déclaration en présence de MM. Peythieu, Nal, Astier et plusieurs autres personnes.

 

III. — Ce n'est pas la partie la moins intéressante de nos Annales que ces avis venus du Ciel, et qui s'adressent à toutes sortes de personnes : prélats et simples clercs, prêtres et fidèles, religieux et séculiers, gens de robe et gens d'épée, nobles et roturiers, bourgeois et paysans, dames du monde et villageoises : tous les rangs, toutes les conditions sont les objets directs de la sollicitude maternelle de la Mère de Dieu; et Benoîte est l'humble et bienveillant

 

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intermédiaire dont se sert la Reine du Ciel pour faire parvenir ses divins messages. Quelquefois elle les transmet directement à la Bergère, mais plus souvent elle les lui fait arriver par le ministère des Anges.

Une demoiselle de haute condition avait fait voeu de chasteté, étant jeune encore. Nonobstant cette promesse formelle, elle demande à Benoîte si elle ne pourrait pas entrer dans le saint état du mariage , attendu qu'elle n'avait pas l'âge requis quand elle avait fait son voeu, et que, d'ailleurs, il serait facile d'obtenir dispense du Souverain Pontife. Benoîte ne répond pas sur le champ, mais promet de consulter sa bonne Mère. Celle-ci , en effet, lui apparaît bientôt et la charge de dire à la suppliante qu'elle avait dix-sept ans quand elle a émis son voeu, que, par conséquent, elle est tenue de l'observer ; qu'elle pourrait bien en obtenir dispense des hommes, mais que Dieu ne l'en relèverait jamais.

La demoiselle, d'ailleurs fort sage, se soumet à cette décision, passe le reste de ses jours dans un chaste célibat, se fait recevoir du tiers-ordre de saint Dominique, et meurt chrétiennement (1667).

Les Recollets de Notre-Dame des Anges, au diocèse de Sisteron, désunis entre eux, négligeaient les pèlerins qui visitaient ce sanctuaire, et les concours diminuaient sensiblement. Or, deux de ces religieux, passant au Laus pour aller à Guillestre, entrent dans la chapelle au moment où Benoîte venait de voir sa bonne Mère. Ils l'accostent et la prient de vouloir bien leur donner quelques avis relatifs à leur dessein. « J'ai ordre de vous dire, répond la Bergère, de la part de notre bonne Mère, que la mésintelligence qui règne parmi vous est cause que la dévotion de Notre-Dame des Anges s'est considérablement relâchée; mais elle revivra si vous vivez tous d'intelligence et si vous travaillez avec grand zèle au salut du prochain. Vous trouverez,

 

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d'ailleurs, à Guillestre le bois que vous allez chercher. » Les bons religieux remercient et profitent d'un avis si charitable (1667).

Mgr Marion, évêque de Gap, prie la Bergère de demander à la bonne Mère si le Laus est sur sou diocèse ou sur celui d'Embrun. Le petit ruisseau de l'Avance paraissait à quelques-uns une limite naturelle entre les deux diocèses, et certes, le successeur de saint Arnoux aurait été heureux d'étendre sa juridiction sur le petit royaume que la Sainte Vierge s'était créé au Laus. Mais la difficulté fut tranchée en faveur d'Embrun.

En rapportant cette décision à l'Evêque de Gap, Benoîte l'invite, de la part de la Mère de Dieu, à faire néanmoins le pèlerinage du Laus, et à le faire comme tout le monde, à pied, se faisant suivre d'un cheval conduit par un palefrenier. Le prélat se soumet en toute humilité, fait son pèlerinage, et offre à la Reine du Laus une croix précieuse que sa ville épiscopale venait de lui donner (1669).

Le 22 février 1671, la Mère de Dieu charge Benoîte de dire aux prêtres gardiens du Sanctuaire, que, dans la dernière quinzaine, trois enfants mal instruits avaient craché la sainte hostie; que les Anges avaient recueilli les saintes espèces, mais qu'eux, prêtres, devaient être attentifs à l'avenir à bien instruire leurs pénitents, surtout les enfants, du respect et de la vénération qui sont dus au très saint Sacrement de l'autel.

Le 14 août suivant, de la part de sa bonne Mère, Benoîte engage le prieur-curé de Saint-Etienne à conduire sa paroisse au Laus en procession, pour obtenir que Dieu préserve le village d'un incendie dont il était menacé, depuis quelque temps, par un fou furieux. L'ordre est exécuté et le sinistre est conjuré.

En 1672, la Mère de Dieu fait dire par la Bergère aux prêtres du Laus, que s'ils ne remplissent pas

 

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leurs devoirs avec plus d'exactitude et de zèle, elle transférera la dévotion ailleurs. Elle nomme même la chapelle qui avait sa prédilection, et qui devait recueillir l'héritage de celle de Bon-Rencontre. Il paraît que l'avis fut salutaire, puisque le Laus a continué d'être le lieu préféré de la Mère des miséricordes.

Un religieux veut savoir s'il doit dire la messe ou ne pas la dire; il prie Benoîte de le demander à sa bonne Mère. A la première audience que veut bien lui donner la Reine du Ciel, la Bergère présente la supplique du religieux. « Dites-lui, répond la Mère de Dieu, qu'il n'est pas seulement bon clerc : comment serait-il bon prêtre? » Benoîte transmet la réponse peu flatteuse au moine, qui l'accueille néanmoins avec humilité et reconnaissance, promettant de s'amender et de devenir meilleur.

Après le simple religieux, l'évêque. En 1678, Monseigneur de Genlis se trouvant au Laus, Benoîte reçut ordre de sa bonne Mère de dire à Sa Grandeur « que si Elle ne prend pas plus de soin de ce saint lieu, Elle en aurait un jour les plus grands regrets, car cette négligence serait le sujet de sa condamnation. » L'Archevêque reçoit en silence le céleste avertissement.

La Mère de Dieu prend sous sa protection les intérêts des pauvres. Les gardiens du Sanctuaire avaient projeté d'acheter une grange située au bas de la descente du Laus, du côté d'Avançon, sur les bords de l'Avance. Benoîte reçoit l'ordre de leur dire « que cette ferme est noble, qu'on en trouvera les titres à la Cour des Comptes, mais qu'on ne doit pas l'acheter, parce que les propriétaires en sont pauvres , et qu'il ne faut pas se prévaloir de leur misère. » Cette ferme est connue aujourd'hui sous le nom d'hôpital. C'est l'ancienne maladrerie où, d'après les traditions, saint Grégoire de Tallard venait soigner et guérir les lépreux et les pestiférés.

 

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Les pauvres pécheurs tiennent surtout au coeur de la Sainte Vierge. Elle charge Benoîte de dire à MM. Peythieu et Hermitte de les recevoir avec bonté et douceur, de les instruire de leurs devoirs, de les interroger avec soin sur leur état , leur emploi , leur condition et les diverses circonstances de leurs fautes. Quant aux habitudinaires, qui donnent tant de peine à leurs confesseurs, ils doivent « leur re-présenter vivement le danger de leur position et les renvoyer pour quelque temps, en leur ordonnant d'éviter les occasions prochaines et de travailler à se corriger » (1681).

Le 15 mai 1684, la Mère de Dieu ordonne à Benoîte de dire à un vieillard qui habitait prés du Laus de mettre ordre à sa conscience, en confessant un péché infâme qu'il n'avait jamais osé avouer.

Un magistrat exigeait pour ses procédures plus d'argent qu'il n'était juste; il était d'ailleurs fort négligent à examiner les affaires qui lui étaient soumises. La Mère de Dieu envoie son Ange à Benoîte, pour faire dire à ce juge prévaricateur qu'il se perdra infailliblement s'il ne change pas sa conduite. La Bergère transmit l'avertissement; mais, hélas ! elle resta convaincue que le malheureux n'en profiterait pas (1687).

La 19 mai 1690, deux pèlerins, mari et femme, arrivaient au Laus, après un long voyage. La femme prie Benoîte d'intercéder pour elle auprès de la bonne Mère, afin d'obtenir la guérison d'un mal interne. « Ce n'est pas dans le corps que se trouve votre mal, lui est-il répondu, mais dans l'âme, qui est en très mauvais état. Faites une bonne confession, et tout ira bien après. » La femme obéit, et la santé de l'âme ramène celle du corps.

Un conseiller à la Cour de Grenoble remplissait mal les devoirs de sa charge : la Mère de Dieu lui fait dire par Benoîte de s'en démettre, s'il veut se sauver. Le magistrat incapable se soumet, faisant

 

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ainsi un double sacrifice, celui de ses émoluments et celui de son amour-propre.

Une dame de qualité n'observait point les règles *de la décence et de la modestie chrétiennes, en présence de ses enfants et des autres personnes de sa maison : la Mère de Dieu lui envoie des reproches par Benoîte, et la menace de la rigueur de la justice divine, si elle ne se corrige. La coupable accepte la réprimande en toute humilité et devient plus réservée; de plus, elle confesse ses immodesties, ce qu'elle n'avait jamais fait (1698).

Des avertissements analogues à ceux que nous venons de rapporter remplissent les pages de nos manuscrits et constituent une bonne part du ministère que Benoîte exerce auprès des nombreux pèlerins qui accourent au Laus. C'est ainsi que la Sainte Vierge, comme une bonne mère, n'hésite pas à réprimander ses enfants pour les ramener au devoir et à la vertu. Mais un coeur maternel n'a pas que des reproches à faire, il sait aussi, quand il le faut, louer et encourager. C'est ainsi que fait la Mère de Dieu.

Une personne prie Benoîte de savoir de la bonne Mère si sa conscience est en bon état. L'Ange apporte la réponse, Benoîte la transmet : « Oui, mais soyez moins scrupuleuse; oubliez le passé, et ne pensez plus qu'à l'avenir. »

Une demoiselle d'Embrun éprouve au Laus tant de consolation, qu'elle voudrait y rester. « Non, lui fait dire la Sainte Vierge, demeurez chez vous; vous y ferez plus de bien. Vous pourrez néanmoins venir ici toutes les années et y faire une retraite de quinze jours (1677). »

Une jeune personne était depuis un an et demi poursuivie par la crainte de perdre l'état de grâce. L'Ange lui fait dire par Benoîte de se rassurer, qu'en quelque endroit qu'elle soit, elle conservera les bonnes odeurs, signe du bon état de sa conscience,

 

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pourvu qu'elle continue à lutter contre ses inclinations mauvaises, et surtout contre sa vivacité.

Une autre jeune fille désirait mourir : l'Ange lui fait dire par Benoîte de se tenir prête, qu'elle mourra bientôt.

Plus tard, la Mère de Dieu dit à la Bergère de faire savoir à une personne qu'elle nomme, qu'elle sera avertie par inspiration ou autrement de l'heure de sa mort; qu'en attendant, elle aura toujours quelque

chose à souffrir pour se maintenir dans l'humilité et pour s'épargner' les peines du purgatoire (1686).

M. de Saix fait une neuvaine au Laus, pour obtenir sa guérison; la bonne Mère lui fait dire par Benoîte : « Votre neuvaine vous servira pour l'âme, mais non pour le corps. » Le bon gouverneur lève les yeux au ciel et accepte avec une sainte résignation et une pieuse reconnaissance la consolante nouvelle de sa prochaine délivrance (1686).

Le fils de M. l'intendant vient au Laus et supplie Benoîte de prier Dieu de lui faire connaître ce qu'il doit penser relativement à une chose qui troublait sa conscience. La Bergère prie toute la nuit. Au matin, la Mère de Dieu lui apparaît et la charge do faire connaître au jeune homme tout ce qu'il désire savoir. Celui-ci écoute avec une satisfaction visible les révélations de Benoîte, donne un louis d'or à la chapelle, rend grâces à Dieu et à sa sainte Mère, et s'en retourne très content (1690).

Une personne violemment tentée luttait avec énergie contre le mal : la Sainte Vierge lui fait dire que le triomphe sur ses passions lui vaudrait plus devant Dieu que les jeûnes et les autres mortifications volontaires (1690).

Une âme charitable a fait une aumône considérable : la bonne Mère lui fait savoir que cette aumône, qui exaspère le démon, abrègera son temps de purgatoire, et qu'en attendant, elle a déjà délivré ses parents, qui prient sans cesse pour elle (1991).

 

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A une personne qui distribuait gratuitement aux pèlerins des médailles et des chapelets, l'Ange fait savoir qu'elle a la moitié des fruits de sanctification produits par ces objets de piété (23 juin 1694).

L'Ange prévoit que deux personnes auront à supporter les accusations les plus graves : il leur fait dire par Benoîte que ce sont là des croix et des épines aux yeux des hommes, mais des roses devant Dieu, si elles savent être patientes et résignées (15 mai 1700).

Une mère de famille était désolée de l'inconduite de son fils; elle craignait qu'il n'y eût de sa faute, quoiqu'il lui semblât avoir fait tout son possible pour le corriger; elle consulte donc la Bergère. Celle-ci répond, de la part de l'Ange, qu'elle a rempli son devoir, et que, par conséquent, elle peut se rassurer. Néanmoins, elle doit continuer ses corrections, afin d'amener le jeune débauché à s'amender (1707).

Deux époux des environs de Grenoble pratiquent les plus rudes mortifications, couchent sur la cendre et gardent la plus stricte continence : Benoîte, au nom de sa bonne Mère, les loue et bénit Dieu de leur vertu (1708).

Enfin, tous ceux qui travaillent dans les intérêts de l'oeuvre fondée par la Mère de Dieu ou qui souffrent persécution pour elle, sont fréquemment encouragés à persévérer dans leur dévoûment, et

reçoivent l'assurance d'en être récompensés au Ciel.

 

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CHAPITRE IX Vertus de Benoîte

 

L'année 1667 clôt la vingtième année de Benoîte. Vingt ans ! Quelle époque dans la vie, quand elle est sauvegardée par la religion ! C'est l'âge de tous les épanouissements. L'esprit s'élève aux plus vastes horizons, le coeur s'ouvre aux plus nobles sentiments, et le corps atteint ses plus harmonieuses proportions. L'âme, alors dans la plénitude de ses énergies, ne calcule pas les résistances et ne recule devant aucun sacrifice. C'est le moment où le jeune homme franchit le seuil du sanctuaire, où la jeune fille place entre elle et le monde les barrières du cloître, où le missionnaire se met au service des peuplades barbares, et la soeur de charité à celui de toutes les misères humaines.

A vingt ans, Benoîte est apôtre et soeur de charité. Apôtre : elle se dévoue, en effet, à ramener à Dieu les coeurs les plus égarés, à convertir les plus endurcis, à éclairer ceux que les passions et l'enfer ont aveuglés. Que de païens baptisés à qui elle a fait brûler leurs idoles ! Que d'infidèles elle a fait rentrer dans le bercail des saints !

Soeur de charité : elle est compatissante aux douleurs physiques; elle en obtient le soulagement et même la guérison par des spécifiques particuliers que lui indique son bon Ange. Et lorsque les remèdes naturels ne peuvent plus rien, elle a recours, par sa bonne Mère, à Celui qui est le maître de la santé et de la maladie, de la vie et de la mort; et il

 

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est rare qu'elle n'obtienne pas le retour de la santé; quelquefois même celui de la vie lui est accordé.

Mais c'est surtout aux maladies de l'âme qu'elle donne ses soins, et à cet égard est-il une misère morale qui lui reste étrangère? Quelles plaies horribles elle a sondées et pansées! Avec quelle bonté et quelle aménité elle traite ses malades ! Quel baume, aussi doux que vivifiant, elle sait mettre sur leurs blessures! Quelquefois, peut-être, elle est obligée d'employer le fer et le feu pour cicatriser les ulcères gangrenés; mais comme elle sait adoucir la douleur par l'exquise délicatesse de ses procédés et la tendre effusion de son coeur! Ah ! c'est que depuis trois ans elle est en relations intimes avec la Mère des miséricordes; et à cette école elle apprend comment il faut se dévouer et aimer, pour pouvoir guérir et sauver les pauvres pécheurs.

Et puis, les vertus que nous avons admirées dans son enfance sont allées grandissant, et aujourd'hui nous pouvons dire qu'elles ont atteint leur perfection.

 

Avant d'aller plus loin dans le récit des faits qui composent nos annales, nous nous arrêtons encore quelques moments à considérer dans Benoîte ces précieuses qualités qui en font une figure si intéressante : ce coup d'oeil jeté sur les vertus de la Bergère, à cette époque de la vie où toute vertu semble ailleurs faire naufrage, ne pourra que nous édifier.

Les vertus théologales ont naturellement le pas sur les autres; voyons à quel degré elles se trouvent dans Benoîte.

 

La Foi. — La Bergère du Laus a eu la foi qui transporte les montagnes. Le doute le plus léger n'a jamais effleuré son âme. Pour elle, l'enseignement de son pasteur, appuyé sur celui de l'Eglise, est

 

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l'enseignement même de Dieu. Elle ne cherche pas à raisonner sa foi : elle croit d'instinct, et sans la moindre hésitation ; il ne lui semble pas possible qu'on puisse ne pas croire. Aussi, quand elle sera en butte aux persécutions des jansénistes, elle s'étonnera autant des doctrines hérétiques de ces gens-là que de leur hostilité ouverte contre le Laus. Et de qui pourrait douter cette âme simple et candide? Serait-ce de Dieu? Mais Dieu l'environne et l'enveloppe ae toutes parts; elle le voit en tout et l'entend partout. Petite bergère courant avec ses agneaux à travers les ravins et les coteaux de Saint-Etienne, Dieu lui parlait par l'herbe des champs, les arbres de la forêt, l'eau des torrents, l'éclair de la foudre et le bruit du tonnerre, par le petit insecte, le petit oiseau, la petite fleur; aujourd'hui, il lui parle par la grande voix des prodiges. Les maladies les plus invétérées, les plaies les plus hideuses, les infirmités les plus cruelles disparaissent par enchantement au vallon du Laus ; bien mieux encore, la mort suspend ses coups, et la vie reprend son empire dans les cadavres.

Plus terribles, plus dangereuses, plus opiniâtres que celles du corps, les maladies de l'âme cèdent avec une facilité au moins égale devant le pouvoir qui opère en ce saint lieu. En faut-il davantage pour que la Bergère trouve au Laus une atmosphère toute de foi'? Aussi son âme y respire à pleins poumons, et ce qui pour d'autres est rempli d'obscurités se montre à elle avec des clartés éblouissantes.

Le grand problème de la destinée humaine après cette vie est tout résolu pour elle. Le purgatoire, le ciel, l'enfer sont, aux yeux de son esprit, des dogmes aussi clairs que la lumière du jour. Comment douterait-elle de ce vestibule du paradis, où les âmes élues ont à achever leur purification? N'entend-elle pas la voix plaintive de ces justes qui sollicitent de sa charité une prière ou une expiation?

 

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Ne voit-elle pas des processions entières de ces prédestinés qui, sortant des flammes expiatrices, viennent rendre grâces dans ce Sanctuaire d'où leur est venue la délivrance? Puis, la Mère de Dieu ne l'a-t-elle pas cent fois rassurée sur le sort de ces âmes bien-aimées au sujet duquel elle était inquiète, en lui faisant savoir qu'elles étaient en purgatoire, attendant le secours de ses suffrages?

Le Ciel se montre à elle dans une égale lumière. Et, certes, il lui est aisé de croire à ce lieu d'éternelles délices, lorsque, presque chaque jour, elle a le bonheur d'en contempler la Reine et les Anges, lorsque très souvent la Mère de Dieu vient lui révéler les mystères du paradis, et surtout lorsque, le 15 aoùt.1698, elle peut parcourir les régions célestes et en contempler les splendeurs !

Serait-ce l'enfer qui la rendrait hésitante dans sa foi? Non; quelque terrible que soit cette vérité, elle y adhère, et si fermement, que toutes ses prières, ses austérités n'ont d'autre fin que de lui faire éviter ce lieu oit il y a des pleurs et des grincements de dents; que son ministère auprès des pécheurs a pour seul but de les arracher aux brasiers éternels; que sa grande désolation est de rencontrer des âmes obstinées que ni ses exhortations, ni ses prières, ni ses pénitences, ni ses larmes ne peuvent préserver de l'éternelle réprobation. Et comment pourrait-elle avoir le moindre doute au sujet de ce séjour de la rage et du désespoir ? N'est-elle pas tous les jours en butte à la persécution de ces anges pervers qui, les premiers, ont creusé ces affreux abîmes? Satan ne l'a-t-elle pas, à plusieurs reprises, transportée aux portes de son horrible empire? La Mère de Dieu, enfin, ne lui a-t-elle pas fait connaître assez souvent, hélas! le triste sort de ces malheureux qui ont résisté jusqu'à la mort aux appels mystérieux de la grâce?

Sa foi aux mystères de l'Incarnation, de la

 

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Rédemption et de la Présence réelle est si entière, si profonde, que Dieu l'en récompense en se manifestant visiblement à elle soit dans les bras de sa sainte Mère au vallon des Fours, soit crucifié à la Croix-d'Avançon, soit sous les traits d'un enfant à travers les espèces sacramentelles.

Ce n'est point une foi ordinaire et commune celle qui, assurée de l'efficacité de la prière, lui fait demander et obtenir des miracles pour procurer la grâce du baptême à des enfants morts sans l'avoir reçu ; qui la pousse, malgré la répugnance naturelle qu'elle éprouvait, à faire approcher les pécheurs du Sacrement de Pénitence et à détourner de la Table Eucharistique ceux qu'elle erg connaît indignes.

Quelle foi héroïque dans ses prières si ferventes, du jour, de la nuit, de tous les moments que ne lui dérobaient pas le zèle, la charité ou le court repos qu'elle accordait si parcimonieusement à son corps; dans la continuité de ses jeûnes, de ses mortifications, de ses macérations et de toutes les oeuvres satisfactoires qu'elle accomplissait pour la conversion des lécheurs et leur persévérance! Et cette foi, elle reposait sur la parole de Dieu qui a révélé la vertu divine de ces moyens surnaturels et sur la confiance invincible de l'humble bergère.

Ainsi, rien ne tient son âme en suspens en présence des vérités chrétiennes. Les grâces dont elle est favorisée rendent, sans doute, sa foi plus facile, mais aussi elles l'élèvent à sa plus haute perfection. Comme le juste, Benoîte vit de la foi, et cet aliment surnaturel devient le principe et la règle de sa conduite. Elle n'agit que d'après. les inspirations et les lumières de la foi, de telle sorte qu'on peut dire que toute sa vie n'a été qu'un acte de foi constamment renouvelé.

Cette assurance dans la foi, la pieuse fille s'efforce de la faire passer chez les autres, car elle n'admet

 

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pas qu'on puisse être croyant à demi. Une nouvelle convertie était loin encore d'être affermie dans ses croyances; elle semblait accepter avec peine une adhésion complète aux vérités révélées, imposées à quiconque veut se sauver. Elle fait part à la Bergère des dispositions de son âme : celle-ci lui reproche doucement son incrédulité, achève de l'instruire, dissipe ses doutes et finit par l'établir si solidement dans les principes catholiques, que la jeune néophyte embrasse sans peine toutes les pratiques religieuses qui, par une céleste économie, sont le fruit et l'aliment de la foi.

Dans une autre circonstance, Benoîte donne une preuve frappante des clartés surnaturelles qui illuminent son esprit naturellement inculte. Deux prêtres discutaient ensemble sur la bonté de Dieu : Il est très bon, disait l'un; il ne l'est pas assez, disait l'autre. La Bergère intervient dans le débat et tranche la difficulté d'un seul mot : « Dieu, dit-elle, est un Dieu d'amour et de bonté ; il est ce qu'il doit être. »

 

L'Espérance. — Benoîte est née avec une aine naturellement confiante. Cette prédisposition, jointe à tout ce qu'elle a entendu dire des bontés et. des miséricordes divines, ouvre son coeur à tous les charmes de l'espérance. De bonne heure elle voit en Dieu un père et un protecteur. Dans ses détresses elle s'adresse à lui avec un abandon filial, et dans l'adversité elle se tourne vers lui comme vers un consolateur. Lorsque, âgée à peine de sept ans, elle eut le malheur de perdre son père, elle ne se laissa aller ni à l'abattement ni à des appréhensions exagérées pour l'avenir; mais, recourant à Dieu, elle demanda pour elle et pour sa mère assistance et protection. Et telle était la confiance qu'elle avait en Celui qui est le père de l'orphelin et le défenseur de la veuve, qu'elle allait redisant sans cesse à sa mère

 

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désolée : « Ne vous affligez point : Dieu et sa sainte Mère nous assisteront. »

Cet abandon à la divine Providence ne fit que croître avec les années. Sans souci pour le présent, volontiers elle laissait à Dieu le soin de son avenir. Sa seule préoccupation était de ne déplaire ni à Dieu, ni à sa sainte Mère. Elle suivait avec une rare fidélité la maxime du Sauveur : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Le pain matériel ne lui manque jamais, même dans les grandes disettes, et quand elle ne le trouve pas chez ses parents, la Providence le lui fait trouver chez ses maîtres; qu'a-t-elle donc à craindre? Aussi, un jour qu'elle réprimande un misérable que la faim venait de pousser à vendre l'honneur de sa fille, elle n'hésite pas à donner le seul sac de blé qui lui reste et qui devait la nourrir pendant l'hiver. Si on lui fait observer que ce blé lui fera faute, elle répond simplement : « Si cela lui plaît et à sa sainte Mère, Dieu m'en donnera d'autre. » Comme le passereau qui voltige autour de sa maisonnette, elle se met à la merci de la Providence. Ainsi fit-elle le reste de sa vie.

Un jour cependant elle parut s'inquiéter un peu du lendemain; disons vite que ce n'était pas par crainte d'être abandonnée par son Père céleste, mais par crainte d'être obligée d'avoir recours à la générosité des pèlerins, ce qui l'aurait fort contrariée, ne voulant être à charge à personne. L'Ange la reprit de cette vaine préoccupation, et l'assura en même temps que jamais rien ne lui manquerait, ni vivres pour son corps, ni argent pour l'aumône. « De son côté, sa bonne Mère lui ordonna de prendre ce que les braves gens lui offraient, de s'en servir pour ses besoins, et de donner le reste aux pauvres, afin de pratiquer l'humilité et la charité tout à la fois. »

Cette confiance filiale en la Providence, Benoîte la pratique non seulement pour ce qui a rapport à ses

 

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nécessités temporelles, mais aussi pour ce qui concerne ses intérêts spirituels. Elle compte avec une ferme assurance sur la protection de sa bonne Mère et sur les puissants secours de la grâce. S'il plaît à Dieu de l'éprouver par les ennuis ou les délaissements, et à la Sainte Vierge de différer ses apparitions, ou de les supprimer même tout-à-fait, elle ne se laisse point abattre; sa confiance reste la même, Le 25 mai 1692, la Mère de Dieu lui apparaît dans la Chapelle, assistée de deux Anges, et lui dit : « Courage, ma fille; vous avez bien langui de me voir; j'ai voulu savoir si vous aviez confiance et espérance en mon cher Fils et en moi. »

Dans les luttes terribles qu'elle a à soutenir contre le démon, ni elle ne s'effraie ni elle ne désespère. Ses yeux et ses mains sont toujours tournés vers le Ciel, d'où lui vient la force et la consolation; et si Satan ferme son oeil et enchaîne sa main, elle a un coeur qui ne peut recevoir aucune entrave, et ce coeur, elle l'élève en haut avec d'ineffables soupirs et de brûlantes protestations de fidélité. Au mois de juillet 1670, les démons emportent la Bergère dans un champ de blé, et la tiennent là pendant quinze jours. Privée de toute nourriture, dévorée par les ardeurs du soleil et par la soif, elle est obsédée et torturée par les plus abominables discours, par les puanteurs les plus insupportables. « Maintenant, lui dit l'infernal esprit, tu ne peux refuser de te donner à moi, car tu vois que tu es en mon pouvoir. On a beau crier, pleurer, se lamenter, courir de ci et de là, demander à tous ceux que l'on rencontre si on ne t'a pas vue, on ne saura jamais où tu es; tu ne sortiras pas d'ici, tu y mourras, à moins que tu te donnes à moi. Crois m'en: tu feras mieux de m'obéir. Donne-toi à moi, et tu auras tout à souhait, rien ne te manquera…  »

Benoîte ne se laisse ni effrayer par les menaces de Satan, ni tenter par ses promesses. Elle se contente

 

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d'invoquer, dans le secret de son coeur, Jésus et Marie, et attend la mort ou la délivrance avec une égale résignation.

Plus tard, et cent fois, en la portant sur les pics de la Montagne où niche l'aigle, les démons s'efforcent de la désespérer en lui affirmant qu'ils ont fait tomber dans les plus affreux péchés des personnes qui lui sont chères, et en lui assurant qu'ils finiront bien par la faire tomber elle-même, maintenant surtout que sa grande Dame ne lui apparaît pas si souvent. Un jour même que la Sainte Vierge avait différé plus que de coutume de se montrer, ils soutiennent qu'elle ne se fera plus voir. « Maintenant, disait le Pervers, ta grande Dame t'a abandonnée; tu vois -qu'elle ne t'apparaît plus. Tu n'as donc plus rien à attendre ni d'elle, ni de Dieu. Donne-toi à moi, et tu auras toute sorte de biens et de plaisirs. » Mais à toutes ces attaques elle répond par des actes d'espérance, qu'elle récite dans son coeur quand elle ne le peut faire autrement. Et lorsque Satan lui laisse le pouvoir de parler, elle objurgue fortement le Tentateur par des paroles comme celles-ci : « Va, tu n'es qu'un infâme, un superbe, un damné; tu n'as souffert ni passion ni mort pour moi; comment veux-tu que je te croie et que je me donne à toi?» Exaspéré par cette constance, le démon roule l’invincible héroïne dans un précipice et s'en va, sauf à revenir le lendemain pour recommencer une lutte qui ne finira qu'avec la vie de la pieuse fille.

 

La Charité. — La foi la plus vive, l'espérance la plus ferme sont couronnées dans Benoîte par une ardente charité. La Bergère aimait Dieu, et les hommes pour Dieu ; le Créateur d'abord, les créatures -ensuite.

I. — Quoique l'amour soit un feu interne qui embrase le coeur et le consume, il se manifeste néanmoins presque toujours par certains signes

 

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extérieurs ainsi un volcan projette au dehors les laves brûlantes qu'il a longtemps contenues. Ceux qui ont étudié de près le coeur de Benoîte ont pu la surprendre dans quelques-unes de ses ardentes expansions : ils les ont consignées dans leurs écrits, pour notre édification. En voici les plus frappantes.

Le grand amour que la Bergère a pour Dieu lui inspire une profonde horreur pour le péché. C'est pourquoi, aujourd'hui comme dans son enfance, elle fuit toute société où Dieu pourrait être offensé. Elle ne veut avoir aucune liaison avec des compagnes qui seraient simplement légères. Elle ne redoute rien tant que de se trouver dans des réunions profanes. Si, par condescendance ou par charité, elle accepte de présenter au baptême un nouveau-né, la cérémonie une fois achevée, elle laisse les parents et les amis aller se réjouir en un festin, tandis qu'elle reste à l'église pour prier en faveur du jeune baptisé et de sa famille. Quelquefois alors Dieu se plaît à lui montrer combien sa manière d'agir lui est agréable, en la favorisant de quelque grâce singulière. C'est ainsi que, dans une conjoncture, de ce genre, elle eut le bonheur de voir, dans l'église d'Avançon, saint Gervais, patron de la paroisse.

La pieuse fille préfère devenir malade plutôt que de s'exposer à commettre la moindre faute et à déplaire ainsi au Dieu de son coeur. « En 1690, elle est priée de descendre à Saint-Etienne, pour assister aux couches de l'une de ses soeurs. Volontiers elle se fût acquittée de cet office de charité, mais elle craint de pécher, ou par vanité, ou par impertinence, ou de quelque autre manière; dès lors, pour éviter le danger, elle demande à Dieu d'être malade. Aussitôt une voix angélique se fait entendre et lui dit : «Vous demandez d'être malade, vous le serez.» Et cela arriva en effet.

 

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Quand elle est témoin d'une faute ou qu'elle en et. informée, elle en est si vivement affligée qu'elle ne peut se consoler. Le coeur lui a manqué cent fois, quand elle a su que Dieu était mortellement offensé. Elle en devient souvent malade pour des semaines entières, et quelquefois davantage.

Parfois elle ressent pour Dieu un amour si grand et si ardent qu'elle en est toute enflammée, de telle sorte qu'elle n'aime plus que ce divin objet. Elle est tellement détachée des créatures qu'elle ne peut plus vivre avec les hommes et préfère se cacher dans les blés. Ces accès d'amour arrivent surtout lorsqu'elle a prié Dieu avec. ferveur pour les âmes du purgatoire ou pour la conversion des pécheurs.

Les souffrances du Sauveur ont surtout le privilège de l'attendrir. Quand Notre-Seigneur se montre à elle sur la Croix-d'Avançon, tout meurtri et sanglant, son âme défaille à ce spectacle. « O mon Jésus, s'écrie-t-elle, si vous restez encore un peu dans cet état, je meurs de douleur. » Priant un jour devant un tableau où était représentée la descente de la croix, elle en est tellement frappée qu'elle s'évanouit. Par contre, la vue du Sauveur dans l'hostie, sous la forme sensible d'un enfant, lui cause des transports d'une joie indicible. Son bonheur est au comble quand elle se nourrit du pain des élus. « Maintenant, dit-elle un jour à l'Ange qui la communiait, j'ai ce qu'il me faut! »

Mais c'est principalement dans la prière que Benoîte exhale son amour. La prière est. une adoration plus encore qu'une supplication. C'est aussi une conversation intime dans laquelle un coeur d'homme se verse dans le coeur de Dieu. C'est sous cet aspect qu'elle apparaissait à la Bergère. Aussi en faisait-elle son occupation presque habituelle Répandre son âme devant Dieu était un besoin qu'elle avait contracté de bonne heure. On se souvient que, jeune encore, elle aimait à prier au pied

 

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de la croix, devant les oratoires ou dans l'église. C'était surtout la nuit qu'elle mettait son bonheur à aller se prosterner dans la plus profonde adoration au seuil de la maison de Dieu. Parfois l'Ange favorisait sa piété, en lui ouvrant la porte du saint lieu : la jeune fille alors entrait et s'abîmait en présence de son Jésus, caché au sacré Tabernacle.

Un jour — elle n'avait pas douze ans encore — sa mère l'envoya cueillir des herbes sur le terroir de Valserres. Avant de s'acquitter de sa tâche, la pieuse enfant eut l'idée d'aller prier à Notre-Dame de Puy-Cervier (1). Son oraison fut si fervente qu'elle tomba en extase. Le ravissement dura jusqu'au soir. Revenue à elle-même, elle s'aperçut que déjà les ténèbres de la nuit commençaient à couvrir le vallon, et elle n'avait pas un brin d'herbe à apporter à sa mère. Le ravissement avait été doux, mais il semblait acheté au prix d'une désobéissance, et pour Benoîte c'était un vrai chagrin. Aussi elle se prit à pleurer à chaudes larmes; mais, ô bonheur! en sortant de l'église, elle trouva à la porte son fagot d'herbes tout prêt; il était même lié avec la corde qu'elle avait apportée. L'heureuse enfant reprend alors sa sérénité de tout à l'heure, bénit Dieu et sa sainte Mère, et rentre à la maison.

Cet amour de la prière, Benoîte l'apporta au Laus. Dès le début du pèlerinage, elle vit dans une constante union avec Dieu : elle fait de l'oraison une occupation incessante. Dans les fêtes solennelles et aux jours où il y a grand concours de peuple, elle prie une partie de la nuit, pour suppléer à ce qu'elle n'a pu faire dans le jour.

Elle récite chaque jour quinze rosaires, autant de chapelets et cent cinquante fois les litanies de la Sainte Vierge, avec l'amende honorable au Saint-Sacrement.

 

(1) C'est aujourd'hui la chapelle qui protège le cimetière.

 

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Seule, elle prie toujours, même en travaillant ; en compagnie, elle prie encore, quand elle ne parle pas de Dieu. Elle engage les gens à prier avec elle. Son oraison dure toute la nuit, sauf deux ou trois heures qu'elle donne au sommeil.

Elle va nu-pieds, même l'hiver à la Croix-d'Avançon, et elle y prie trois ou quatre heures. Elle fait ainsi pendant trente ans.

En dehors de ses prières ordinaires, qui, on le voit, sont déjà très longues, elle reçoit encore très souvent ordre de prier pour des pécheurs endurcis, pour des nécessités privées ou publiques.

Ainsi la prière ne discontinue ni dans le coeur ni sur les lèvres de Benoîte. Sa vie entière n'est qu'une longue oraison, et son dernier soupir ne s'échappe qu'avec son dernier acte d'amour.

II. — L'amour de Dieu appelle l'amour du prochain : Benoîte les possède tous les deux. Tout en se consumant à la gloire de son Créateur, elle se dévoue au bien de ses frères. Elle le fait pour obéir à la loi, et aussi par tendresse de coeur. Les âmes pieuses sont, par là-même, compatissantes et charitables; le vice seul rend égoïste et dur.

Mais l'amour pour nos semblables, moins encore que la charité envers Dieu, ne peut rester assoupi au fond du coeur. Une charité oisive est un feu caché sous la cendre; pour être parfaite, il, faut qu'elle devienne active et se montre dans la conduite extérieure : telle nous apparaît celle de Benoîte.

La jeune fille, dit M. Gaillard, a un grand fends de charité; elle se montre bonne à l'égard de tout le monde; elle compatit à toutes les misères de l'âme et du corps ; elle console les affligés ; elle encourage les faibles et les désespérés et reprend avec vigueur les endurcis.

Son grand bonheur est de louer ceux qui font bien et de les exciter à mieux faire encore par l'espoir de la récompense. « Corrigez-vous de vos promptitudes,

 

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et vous conserverez la grâce et les bonnes odeurs. »

« Si vous êtes bien patiente, assure-t-elle à une autre, si vous êtes résignée à supporter les peines que Dieu vous laisse pour vous tenir dans l'humilité, vous irez au Ciel sans passer par le purgatoire.

« La neuvaine que vous avez faite, affirme-t-elle à une troisième, a été très agréable à Dieu : elle a déjà délivré vos parents du purgatoire et elle contribuera encore à l'expiation de vos péchés.

« Servez toutes les messes, dit-elle à quelqu'un — probablement au frère Aubin — et vous en serez bien récompensé, ainsi que du froid et de la faim que vous endurez pour cela. »

L'intérêt des âmes lui tient au coeur, et elle fait tout au monde pour qu'il ne soit pas compromis, De la part de l'Ange, elle avertit quelqu'un — un prêtre du Laus, sans doute — de faire la correction aux étrangers avec douceur, afin qu'ils profitent de ses avis.

Elle accueille tout le monde avec une égale bonté. Les simples filles de la campagne, les dames du monde, les paysans, les gentilshommes, les soldats, les prêtres, les prélats sont, tour à tour et sans acception de personnes, l'objet de sa charité. Elle aime néanmoins d'une manière spéciale les simples et les pauvres. « Nous l'avons vue souvent appeler dans sa chambre de vieilles paysannes, les baiser, leur donner de ses petits biens, et dire en levant les yeux au Ciel quand elles sont sorties : Ah! si nous étions aussi bien devant Dieu que cette bonne femme. »

Aucune misère ne la rebute. Un jour elle pousse la charité jusqu'à; coucher « avec une pauvre tille couverte de ladrerie, » afin de la réchauffer.

Le même principe lui inspire d'aller assister à l'enterrement d'un pauvre homme qui venait de mourir à Avançon.

 

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Elle fait avec une admirable facilité l'abandon des choses précieuses, dès qu'elles peuvent opérer quelque bien à l'âme ou au corps. Sa bonne Mère lui avait procuré et donné une relique de la Vraie Croix : elle la cède à une de ses amies, violemment tourmentée par le démon de la chair. L'effet fut subit : les tentations cessèrent, et la relique resta entre les mains de celle qui venait d'en éprouver l'heureuse efficacité.

Après l'utile, le nécessaire. Elle donne aux pauvres qui viennent à sa porte le morceau de pain qu'elle a pour son repas. Quand elle n'a autre chose à donner, elle se dépouille de ses vêtements. Vers la fin de décembre (1670), rencontrant une pauvre femme qui descendait à Saint-Etienne sur. la neige et les pieds nus, la charitable fille s'arrête et livre ses souliers.

On se souvient que, dans une autre circonstance, elle donna le seul sac de blé qui lui restait. Mais c'est surtout devant les misères morales que s'attendrit le coeur de Benoîte. L'horrible état dans lequel elle voit les âmes coupables excite en elle une profonde compassion, et la pousse aux actes du zèle le plus admirable.

« Elle monte tous les jours de Saint-Etienne, dit M. Gaillard, pour se mettre à la disposition des pèlerins. Sa présence réjouit tout le monde, car elle console les uns, encourage les autres, ramène les égarés, touche les endurcis, favorise les confessions et empêche les sacrilèges. »

Les jours de grand concours, elle est obsédée de telle manière qu'elle n'a le temps de prendre ni un morceau de pain ni une goutte d'eau. Elle en est souvent malade. Elle prie ensuite une partie de la nuit, et offre un tiers de ses prières pour la conversion des pécheurs et ceux qui se sont recommandés à elle.

Elle avertit ceux qui n'osent se confesser, qui

 

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n'ont pas le courage de dire leurs péchés. Elle leur choisit le confesseur qui leur convient et prie ensuite pendant qu'on les confesse.

Pour venir plus facilement à bout des endurcis, elle fait célébrer pour eux le saint sacrifice de la messe; puis elle se mortifie et s'impose les plus rudes macérations. Son sang coule, ses chairs s'en vont en lambeaux sous les coups redoublés des instruments de pénitence; ses jeûnes se prolongent des semaines entières; et son repos de deux ou trois heures est pris sur la dalle froide ou sur la terre nue. Si les pécheurs s'obstinent dans leur endurcissement, elle verse des larmes amères, et prie avec instance la Sainte Vierge d'intercéder pour eux et de les sauver. En attendant, elle redouble de prières, d'affectueuses exhortations ou de menaces auprès de ces malheureux : l'un d'eux est averti jusqu'à trente fois du sort qui l'attend s'il ne met ordre à sa conscience. Si après tout cela les coupables persévèrent dans leur iniquité, elle en est désolée jusqu'à devenir malade. La bonne Mère, fui apparaissant le 25 mai 1692, lui reproche ce chagrin excessif, qui nuit à sa santé. « Ma fille, lui dit-elle, lorsque ceux à qui vous donnez des avis n'en profitent pas, ne vous en inquiétez pas comme vous le faites, jusqu'à vous rendre malade. Faites ce que vous pouvez pour les gagner; laissez-les ensuite, sans vous mettre tant en peine. Mon cher Fils veut bien tous les sauver; mais s'il en est qui ne veuillent pas profiter des avis que vous leur donnez, ils en répondront devant Dieu. »

Cette sollicitude maternelle de la Sainte Vierge pour la Bergère ne fait qu'enflammer de plus en plus le zèle de celle-ci pour la conversion des pécheurs. Non seulement elle s'impose à elle-même les plus durs sacrifices, mais elle en demande de semblables à ceux qui sont dispensateurs des miséricordes divines.

 

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M. Peythieu sortait de maladie; il était bien faible encore et ne pouvait quitter sa cellule sans s'exposer à prendre mal. Or une personne du hameau des Guérins, séparé du Laus par trois kilomètres de ravins et de précipices, arriva près du convalescent pour le prier d'aller confesser un malade. C'était un frénétique, qui, voué au Laus, venait de reprendre un peu de calme et demandait à se confesser. Il voulait ouvrir sa conscience à M. Peythieu, et non à un autre, disant que s'il ne faisait pas l'aveu de ses fautes à celui-là il serait damné. Le bon prêtre voudrait bien accourir auprès du malade, mais il est dans la persuasion qu'il ne peut le faire prudemment : Benoîte l'exhorte à prendre courage et lui promet que Dieu lui donnera assez de force pour accomplir cet acte de charité : il s'agit de sauver une âme en danger de mort et de damnation éternelle, et dès lors quels regrets pour lui si, pouvant lui porter secours, il ne le fait! M. Peythieu se laisse vaincre et se rend auprès du malade, qui se confesse, reçoit les sacrements avec de saintes dispositions, retombe dans le délire et meurt le lendemain matin.

L'Ange demanda plusieurs fois aussi à la Bergère le sacrifice de son repos en faveur de quelques âmes que Dieu voulait sauver. « Ma soeur, » lui disait-il, le 2 février 1702, «vous avez assez dormi; levez-vous et priez pour cette personne qui a pris en main les intérêts du Laus. » Le 2 mai 1709, il lui fait pareille invitation en faveur d'un prêtre qui soutient à cette heure de pénibles combats. Inutile de dire que la pieuse fille se hâtait d'exécuter les désirs du céleste messager. Elle n'était pas moins docile lorsque celui-ci venait l'engager à faire les pénitences de ceux qui les avaient mal faites. Faut-il s'étonner après cela si, dans l'ardeur de son zèle, elle prie sa bonne Mère de se faire voir à tous les pécheurs, afin de les sauver tous ?

 

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Une charité si brûlante ne s'arrêtait pas aux limites du monde terrestre, elle s'étendait même aux régions du inonde invisible. Benoîte comprenait les souffrances du purgatoire : c'est pourquoi l'une de ses grandes sollicitudes était d'en arracher le plus tôt possible les âmes qu'elle savait y être condamnées. Dans ce but, elle offrait de nombreuses pénitences et le tiers de ses prières (1). Lorsqu'il plaisait à sa bonne Mère ou à son Ange de lui faire savoir l'arrivée au purgatoire d'une âme qu'elle avait aimée, elle n'avait rien de plus à coeur que de travailler à délivrer la pauvre prisonnière. Dès lors elle redoublait de ferveur dans ses rosaires et de rigueur dans ses mortifications. Plus la prière était ardente, plus l'âme en éprouvait de soulagement.

Les âmes vouées à l'expiation, connaissant sa tendre charité, revenaient parfois de l'autre monde pour se recommander à ses suffrages, solliciter des messes en leur faveur ou des restitutions. Ainsi, en 1671, un nommé Laurent Roche, de Tallard, l'appelait par son nom, un soir qu'elle allait dire les litanies à Saint-Etienne, et la conjurait de prier pour lui et de dire à son fils de rendre à l'Eglise l'argent «elle lui avait prêté dans ses besoins. L'héritier exécuta ponctuellement cet ordre d'outre-tombe.

La pieuse fille n'exclut aucune âme de ses suffrages, pas même celles qui lui avaient fait du mal. C'est ainsi qu'elle prie pour un malheureux qui, de son vivant, avait, à plusieurs reprises, profité du moment où le démon l'emportait loin de sa chambre, pour la dévaliser. « Bon Jésus, disait-elle, pardonnez-lui; je lui donne tout de bon coeur. »

 

(1) Le second tiers ratait pour la conversion des pécheurs et le troisième pour la conservation de se pureté.

 

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CHAPITRE XI Vertus cardinales

 

 

Les vertus théologales portées à un si haut degré ne sont jamais seules dans une âme; elles y sont accompagnées par celles que la théologie appelle cardinales.

Ces vertus ont été examinées à Rome dans le procès de canonisation de soeur Benoîte ; il n'est donc pas hors de propos de leur consacrer un chapitre. Elles jettent, du reste. sur la Bergère assez d'éclat pour attirer notre attention.

 

La Prudence. — Rechercher et choisir les moyens les plus aptes à atteindre sa fin, c'est la prudence. Benoîte a possédé cette vertu à un degré remarquable. Glorifier Dieu, sauver son âme et celle de ses frères est la grande préoccupation de sa vie : c'est le terme de ses pensées, de ses voeux et de ses actions. Pour y parvenir, il n'est rien qu'elle ne soit disposée à faire ou à souffrir. Les actes les plus généreux, les sacrifices les plus héroïques ne lui coûtent rien, dès qu'ils lui paraissent propres à obtenir le succès qu'elle désire.

Mais dans cette voie il est facile à l'intelligence humaine de s'égarer : tant de ténèbres l'environnent! tant de voix perfides la sollicitent! Benoîte se tient en défiance contre sa propre sagesse. Sachant qu'elle n'est qu'une pauvre fille ignorante, elle se garde bien de vouloir se diriger par elle-même, mais avec une docilité d'enfant elle se livre à la conduite

 

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de sa bonne Mère , de son bon Ange et de ses pieux directeurs.

A partir du jour des apparitions de la Sainte Vierge au vallon des Fours, la Bergère est devenue l'élève de la Mère de Dieu : elle suit avec une fidélité scrupuleuse ses leçons, ses conseils et ses ordres. Celle qui est le Trône de la sagesse mène comme parla main l'humble fille des champs, et règle sa conduite dans tout ce qui a rapport à ses intérêts propres et à ceux du prochain. Ainsi l'auguste Vierge fixe à lu Bergère l'époque de ses confessions et de ses communions. C'était d'abord une fois par mois, et, depuis les apparitions au Laus, tous les huit jours, que la pieuse fille était autorisée à communier ; quant à la confession, elle lui était permise une fois par semaine, et plus souvent si elle en sentait le besoin.

C'est la Vierge prudente aussi qui règle, en les modérant, les austérités de l'humble Bergère. C'est Elle qui l'avertit des dangers que court sa vertu : ainsi Elle la prévient des intentions méchantes qu'un personnage de distinction nourrit à son égard; ainsi Elle la détourne d'aller à Espinasses en une compagnie où Dieu serait offensé; ainsi Elle lui défend d'aller la nuit à la Croix-d'Avançon, en temps de guerre, pour ne pas s'exposer aux outrages des maraudeurs; ainsi encore Elle la prémunit contre le danger de nuire à sa dévotion par trop de commerce avec le monde.

Quant aux intérêts du prochain, Benoîte ne les prend en main que d'après les ordres de sa bonne Mère. Tous les avertissements et les conseils qu'elle donne, tous les reproches qu'elle fait lui sont inspirés par la Mère de Dieu.

Est-il question des intérêts publics du Pèlerinage, la main de la Sainte Vierge est encore plus visible, et la Bergère n'apparaît que comme exécutrice des volontés célestes. Ainsi c'est la Mère de Dieu qui lui

 

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commande de bâtir une église et une maison pour quelques prêtres résidants; c'est la Mère de Dieu qui lui ordonne de paraître devant M. Lambert pour lui rendre raison de sa conduite; c'est la Mère de Dieu qui l'avertit de la prochaine invasion du Laus par les armées ennemies, et lui dit de s'en aller à Marseille; c'est la Mère de Dieu qui lui donne ordre d'enlever l'interdit placardé furtivement à la porte de l'église.

S'agit-il de quelques démarches moins importantes, Benoîte prend conseil de son bon Ange ou simplement de l'un de ses directeurs. C'est d'après l'avis de l'Ange qu'elle communie quelquefois alors u'elle n'a pu se confesser; qu'elle consent à garder avec elle une nièce qui lui causait de l'ennui par sa légèreté ; qu'elle engage les prêtres du Laus à écrire les faits merveilleux qui s'y passent; enfin qu'elle se décharge des dépôts qui lui ont été faits; et autres choses de ce genre.

Même docilité à l'égard des prêtres qui se sont chargés de diriger sa conscience. Elle leur soumet les grâces qu'elle reçoit, les épreuves dont elle est accablée, afin d'avoir l'assurance qu'elle n'est point le jouet de l'illusion ou des ruses de Satan.

Sous cette direction si habile, parce qu'elle est toute céleste ou au moins autorisée par le Ciel, Benoîte acquiert une prudence admirable qui étonne dans une pauvre enfant de village. Prudence dans ses rapports avec les pèlerins : elle ne voit les hommes qu'en public ou en présence de témoins. Prudence dans l'emploi qu'elle fait du privilège que Dieu lui accorde de lire dans les coeurs : elle n'en use que pour le bien des intéressés et de la manière la plus discrète; ce n'est qu'à regret qu'elle fait ses révélations, et encore elle ne les fait, pour ainsi dire, qu'à l'oreille; si elle se décide à parler devant témoins, c'est qu'elle y est autorisée par le consentement explicite de ceux dont elle met ainsi la

 

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conscience à nu, comme il arrive à propos de deux ouvrières en soie de Lyon, ou qu'elle y est poussée par l'audace impudente du coupable, comme il advient au sujet d'un tailleur qui s'adjugeait une partie des étoffes qu'on lui confiait. Prudence encore avec les prêtres du Laus : dès qu'elle sait qu'elle ne doit plus les accompagner, même chez les malades, pour ne pas les exposer à des critiques malveillantes, elle s'en abstient.

Cette vertu est si parfaite en Benoîte qu'on y chercherait en vain quelqu'un de ces défauts qui l'amoindrissent si souvent en d'autres personnes vertueuses. Ainsi, point de précipitation : elle n'agit qu'après avoir pris conseil ou reçu des ordres formels, quelquefois même il faut que ces ordres soient réitérés ; — point de témérité : si elle entreprend une oeuvre sérieuse, comme par exemple celle de lu construction de l'église, elle ne le fait qu'après avoir par des observations respectueuses sollicité de sa bonne Mère une décision explicite; — pas d'inconstance : dès qu'elle a mis la main à la charrue, elle ne regarde plus en arrière; l'oeuvre qu'elle a une fois menée, elle la mène à bonne fin, et si des religieuses lui proposent d'établir un couvent au Laus et de s'y renfermer, elle répond qu'elle se doit aux pèlerins.

Ne péchant pas par défaut, la prudence de Benoîte ne pèche pas non plus par excès. Le trop, dans la prudence, serait d'écouter les conseils de la chair et du sang, et aussi ceux de la sagesse humaine : Benoîte ne se laisse pas prendre à ce piège. Jamais elle n'a recours à ces moyens que les habiles du siècle emploient pour atteindre leur but : ruses, finesses, hypocrisies, adulations, etc.; elle agit toujours avec une extrême simplicité et une aimable franchise.

Elle sait se garder aussi de la prudence charnelle, lorsqu'il s'agit des biens de ce monde : elle s'en

 

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remet, pour cela comme pour tout le reste, à la divine Providence. Son existence ne cesse pas un seul jour d'être précaire. Elle pourrait améliorer sa position, en mettant à profit la confiance qu'elle inspire et l'influence qu'elle exerce autour d'elle, mais elle n'en fait rien; elle sait que ce n'est pas pour l'enrichir que la Sainte Vierge a établi le Pèlerinage, mais pour ramener les pécheurs.

Ce qu'elle ne veut pas pour elle-même, elle ne le veut pas davantage pour les siens. Elle pourrait relever leur condition, mais elle préfère qu'ils restent pauvres : ils iront ainsi plus facilement au Ciel.

 

La Justice. — A coup sûr, notre Bergère mérite une place parmi les vierges sages. Elle a droit aussi à la couronne des justes.

La justice rend à chacun ce qui lui est dû, à Dieu d'abord, aux hommes ensuite : Benoîte a été juste envers son Créateur et envers ses frères.

Rien de plus admirable que l'exactitude avec laquelle la pieuse fille remplit ses devoirs envers Dieu. Adorer, remercier, bénir, louer et supplier le Père qui est aux cieux, c'est son occupation favorite : elle y emploie tout le temps qu'elle peut dérober à ses occupations habituelles et meule à son repos. Quand autour d'elle tout est livré au sommeil, elle se prosterne sur le pavé du sanctuaire ou sur la dalle de sa chambre, et offre à Dieu des hommages si purs, des oraisons si ardentes que les Anges en sont tout réjouis, à ce point qu'ils sont heureux de prier avec elle. Le Patriarche avait vu ces esprits bienheureux recueillir sa prière et la porter• au pied du trône de Dieu : plus favorisée, Benoîte se mêle aux choeurs séraphiques pour louer et bénir son Créateur. « Le jour de la Toussaint 1670, plusieurs personnes, se trouvant devant l'église,. entendirent une admirable symphonie. Regardant

 

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par le trou de la serrure, elles virent Benoîte et plusieurs autres personnages mystérieux qui faisaient une sorte de procession. » C'était la Reine du Ciel, assistée des Anges de sa cour et de quelques saints, qui faisait le tour de l'église au milieu de concerts inconnus à la terre. Benoîte, restée à la chapelle pour prier, avait été admise à se joindre au cortège céleste.

Fidèle à la prière, la sainte Bergère ne l'est pas moins à remplir tous les autres devoirs de la vie chrétienne. Son grand bonheur est d'assister au saint sacrifice de l'autel. Elle entend chaque jour plusieurs messes. Elle invite un clerc à en servir le plus grand nombre possible, l'assurant qu'il fera en cela une oeuvre très agréable à Dieu. Au solitaire qui lui demande s'il ne vaudrait pas mieux prier Dieu dans sa chambre que d'aller à la messe, elle répond: « Non, car le sacrifice de la messe est d'un

prix infini. Il n'est qu'un et il est commun au prêtre et à ceux qui y assistent.... Tâchez, mon cher frère, d'entendre la messe autant qu'il sera en votre pouvoir, elle n'a jamais fait perdre la journée aux pèlerins. »

Nos lecteurs savent déjà que la pieuse fille se faisait une obligation de communier souvent et de se confesser plus souvent encore.

Il ne faut pas se demander, après cela, si elle était juste envers son prochain. Sa charité héroïque, que déjà nous avons admirée ailleurs, nous rassure à cet égard. Ajoutons toutefois qu'elle a su toujours rendre à chacun les devoirs de la plus rigoureuse justice. A ses parents elle donne, il est vrai, l'amour, le respect, l'obéissance et les secours qui leur sont dus, mais elle ne le fait jamais au préjudice de sa conscience. Si elle a pour eux des égards, on ne saurait lui imputer un acte de complaisance coupable. « Je ne veux pas, dit-elle, aller brûler en

 

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purgatoire pour leur faire plaisir. » Elle craindrait d'offenser Dieu, si elle leur donnait le bien de la chapelle.

Cette rigidité atteint même les prêtres gardiens du Sanctuaire. Elle donne à tous respect, soumission et déférence, mais s'il faut stimuler le zèle de quelques-uns et les amener à une vie plus régulière, elle le fait avec une sainte indépendance. Même conduite à l'égard des pèlerins : elle encourage les uns et réprimande les autres, sans se laisser influencer par des considérations humaines. Elle ne veut que remplir sa mission et procurer le plus grand bien de tous. Si elle refuse de parler à quelques personnes, c'est qu'elle connaît leurs mauvaises dispositions et prévoit qu'elles ne retireront aucun fruit de ses avertissements.

A part cela, elle se dévoue aux intérêts de chacun, sans qu'on puisse lui reprocher de faire acception de personnes et d'avoir des préférences. Je me trompe, des préférences, elle en a, comme son divin modèle, pour les petits et les pauvres. Qui lui en fera un crime?

 

La Force.— Un poète profane a représenté l'homme vertueux calme et impassible au milieu des ruines de l'univers. Ce qui ne fut jamais qu'une agréable hyperbole, une intéressante chimère dans le monde païen, est une réalité de chaque jour dans le monde de l'Evangile. Les vrais saints, les justes dignes de ce nom, nombreux dans la société chrétienne, se montrent constamment au-dessus de tous les revers, de toutes les attaques , de toutes les persécutions. Le monde entier serait conjuré contre eux, qu'ils ne tremblent pas ; l'enfer prêterait son conours à toutes les puissances de la terre, qu'ils n'en sont point émus. Ils souffrent, ils meurent, mais ne sont jamais vaincus.

Or, cette grandeur d'âme que rien n'abat, cette

 

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patience plus forte que toutes les épreuves , ce courage qui se rit de toutes les attaques, cette fermeté qui défie toutes les tempêtes, cette assurance qui ne tremble devant aucun pouvoir, cette énergie qui triomphe du mauvais vouloir de l'homme et de la malice des démons, nous les trouvons dans tout ce qu'ils ont de plus admirable en l'humble Bergère du Laus.

De bonne heure, Benoîte a été soumise à de dures épreuves : les afflictions et les privations ont présenté à ses lèvres enfantines un calice où elles avaient. mêlé leur amertume aux douceurs et aux joies de la famille. Benoîte n'a point détourné ses lèvres; elle a bu la coupe amère avec un courage rare à cette époque de la vie. a Ne vous affligez pas, » dit-elle à sa mère broyée par la douleur et le chagrin, « Dieu » et sa sainte Mère nous assisteront. »

Peu après, la Reine du Ciel venait réjouir l'âme éprouvée de la jeune Bergère, en se montrant à elle et en se faisant la compagne de sa vie ; mais alors aussi elle avait à dévorer les railleries, les sarcasmes de tous ceux qui ne croyaient pas à la réalité des apparitions célestes. « La petite, disait-on, n'est rien moins qu'une idiote, une visionnaire, une hallucinée, une extravagante. » Plus tard on ajoutait même qu'elle était « sorcière et magicienne. » L'innocente fille ne se trouble point de cette avalanche d'injures; elle laisse dire, et continue de jouir de son bonheur.

Ses historiens, si exacts à signaler jusqu'aux moindres de ses désolations, n'ont pu surprendre sur ses lèvres aucune parole de plainte, au sujet de ces accusations outrageantes. Un jour, il est vrai, à son retour de Marseille, elle repousse, mais avec calme, les abominations que vomit contre elle un homme trop oublieux en ce moment de la dignité de son état; mais c'est parce que ce malheureux avait attaqué, en la traitant de «vilaine» et d'«infâme », là

 

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vertu qui lui était chère plus que sa vie : elle s'évanouit quand M. de Genlis fait mine de vouloir la marier. A cela près, toutes les insultes, toutes les menaces, toutes les tortures ne lui sont rien : on dirait qu'elle y est insensible, tant elle les méprise.

Les contradictions ne l'abattent pas plus que les outrages. L'oeuvre qu'elle entreprend de fonder au Laus lui suscite des hostilités de plus d'un genre. N'en soyons point surpris : il est dans les destinées des oeuvres divines de rencontrer à leurs débuts toutes sortes d'obstacles. Ainsi le veut la Providence, afin qu'il soit prouvé que ces oeuvres ne se sont point établies clandestinement et dans l'ombre, mais à la face d'ennemis intéressés à tout voir et à tout contrôler; que par conséquent les fondements en sont solides , puisqu'ils n'ont pu être ébranlés par tant d'efforts réunis au moment où ils s'élevaient dans leur faiblesse originelle. Les ennemis sont des témoins non suspects, qui déposent malgré eux en faveur de l'oeuvre, qu'ils ont voulu empêcher ou détruire.

La fondation du pèlerinage du Laus est une oeuvre divine : elle devait donc trouver des opposants, et Benoîte, qui avait à la réaliser, des ennemis. Ni les uns ni les autres n'ont manqué. Le clergé, sans doute, se tenait à l'écart, et cependant quelques-uns de ses membres montraient peu do sympathie pour l'oeuvre, nouvelle. Ils avaient en suspicion la mission étrange de la Bergère, et ils n'étaient pas loin d'incriminer l'administration diocésaine de ce qu'elle n'arrêtait pas l'abus dans son principe : de là des quolibets à l'adresse de Benoîte, et des murmures à celle de l'Archevêché.

D'un autre côté, les mauvais chrétiens, les libertins et les impies ne se lassaient pas de crier bien haut que ce fatras de visions , de révélations n'était bon qu'à déshonorer la religion. Faisant concert avec ces zélés, les huguenots, ennemis de tout ce

 

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qui porte à la piété. de tout ce qui excite aux oeuvres de la foi et de la dévotion envers la Sainte Vierge, ne ménageaient ni la pauvre Bergère, ni son oeuvre naissante. Les apparitions étaient à leurs yeux une supercherie incontestable; les concours à la chapelle, une superstition manifeste : Benoîte était une hypocrite; ses affirmations étaient des impostures.

Les jansénistes arrivaient ensuite et se joignaient aux protestants. Tout ce qui dilate le coeur et tend à jeter l'homme coupable entre les bras de la miséricorde divine leur était en abomination. Aussi il n'est pas d'embarras par lesquels ils ne cherchent à entraver l'oeuvre nouvelle. «  C'est une rêverie, disent-ils , que de vouloir bâtir une église dans ce désert; c'est une folie que de prétendre y amener des populations ; c'est une duperie que de fonder une dévotion sur des apparitions fantastiques. » Animés d'un si beau zèle, ils circonviennent l'administration diocésaine et,lui inspirent des mesures de rigueur. Il faut que l'oratoire qui sert de théâtre à la superstition soit brûlé, et la Bergère, qui en est l'âme, jetée en prison, pour y prendre les loisirs nécessaires à la guérison de son cerveau malade.

Nos lecteurs savent comment M. Lambert partit d'Embrun, avec la persuasion qu'il découvrirait facilement l'imposture ou l'illusion, et, dans ce cas, qu'il ferait tout rentrer dans l'ordre en fermant. l'oratoire et en renvoyant Benoîte à ses moutons ou en l'internant dans un cloître. Nous ne rappellerons pas toutes les épreuves auxquelles la pauvre Bergère fut soumise, soit de la part du sévère Official, soit de la part du pointilleux Recteur des Jésuites. Eh bien ! au milieu de ces traverses, de cette guerre tantôt sourde tantôt ouverte, quoique toujours acharnée. la pieuse fille reste calme et impassible : tous ces orages ne peuvent l'émouvoir. N'est-ce pas un prodige qu'un si faible roseau supporte tant de chocs sans en être brisé? Y aurait-il beaucoup

 

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d'hommes, même parmi les plus braves, qui pourraient subir toutes ces attaques sans en être émus?

Et pourtant ce n'est point tout encore : Benoîte avait à construire une église, et cette oeuvre devait lui créer de nouveaux embarras et lui faire dévorer des soucis et des ennuis sans nombre. Il fallait être fou ou divinement assisté pour entreprendre un semblable travail, dans un tel lieu, et quand on n'était que Benoîte, la bergère. Pas un liard dans la bourse, pas une pierre sur place, pas un grain de sable, pas une bûche de bois, pas le moindre chariot, pas même quelques bêtes de somme pour y suppléer; et, avec cette pénurie, des sentiers abruptes par lesquels il faut faire passer les matériaux, des ravins affreux au fond desquels il faut aller les prendre : ne dirait-on pas que les difficultés ont été accumulées à plaisir? Et c'est une pauvre fille de dix-huit ans qui se trouve en face de ces impossibilités ! et elle ne s'effraie pas ! elle n'hésite pas à mettre la main à l'oeuvre ! elle est sûre du succès ! Encore une fois, ou elle est folle ou Dieu la pousse.

Et dans l'exécution de ce travail important, que de déboires, que d'ennuis! Tantôt les matériaux manquent, tantôt l'argent fait défaut; un jour les ouvriers murmurent, le lendemain ils abandonnent le chantier. N'importe, le découragement n'effleure pas même l'âme de Benoîte. Elle attend avec patience et poursuit son but sans faiblir.

Et quand l'église est bâtie, les épreuves ne sont pas finies. Il reste encore à Embrun et ailleurs des âmes basses, jalouses, étroites ; il reste encore de ces hérétiques à la morale outrée, aux doctrines désespérantes, pour qui le chemin du ciel n'est jamais assez rude et qui semblent redouter plus les tendresses de la miséricorde de Dieu que les rigueurs de sa justice. Eh bien ! ces esprits envieux ou pervers recommencent auprès de M. Javelly les

 

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clameurs dont ils avaient fatigué M. Lambert. Ils arrachent, à ce qu'on croit, au nouveau Vicaire général un interdit contre le Sanctuaire, une sentence d'excommunication contre tout prêtre qui y célébrera et, de plus, une séquestration de la Bergère, quinze jours durant, dans la ville métropolitaine. Et puisque M. Javelly est assez faible, à leur avis, pour renvoyer Benoîte à ses visions et à sa chapelle, ils se chargeront eux-mêmes de la poursuivre à outrance.

La guerre sera longue, perfide, ténébreuse, mais vaine.

On tente la pauvreté de la Bergère par des offres d'argent, pour s'autoriser à dire que l'intérêt est le but de ses visions. On la surveille jour et nuit; on écoute à sa porte; on l'épie partout, dans l'espoir de surprendre une parole, un geste répréhensibles. On dénature les signes les plus augustes de sa mission et de sa sainteté; on appelle épilepsie ses extases et ses douleurs sacrées de le Passion; on la tient pour sorcière et on voudrait la faire condamner comme telle.

On aurait voulu la rencontrer loin du Laus, afin de la faire disparaître et donner le change sur son évasion. La sainte fille rie pouvait s'éloigner de sa vallée sans rencontrer une embûche prête. La cabale avait toujours un oeil ouvert pour l'épier et une main sacrilège pour la saisir. A Barcelonnette, où sa charité l'avait conduite pour un jour, elle trouve

des hommes chargés de la transporter à Turin. Elle ne leur échappe qu'avec peine.

Pour comble de malheur, Mgr de Genlis a la funeste pensée de remplacer les bons prêtres que nous avons admirés jusque-là par des jansénistes. Dès ce moment, l'ennemi est au coeur de la place; et la pauvre Bergère devient d'une manière directe et immédiate l'objectif de leurs hostilités. Aussi il n'est pas de piège qu'ils ne lui tendent, de tracasseries

 

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qu'ils ne lui suscitent, de contrariétés qu'ils ne lui fassent endurer, de sacrifices qu'ils ne lui imposent. Mais maintenant, comme toujours, Benoîte souffre en silence sans se décourager; elle est invincible dans sa faiblesse.

Néanmoins, le démon, qui a suscité de si terribles adversaires à cette pauvre fille, ne cède pas les armes. Subir une telle défaite serait une flétrissure pour son front de réprouvé. Il se met donc de la partie, il descend dans l'arène et attaque directement la Bergère. C'est une lutte corps à corps et à outrance. Dieu semble lui laisser faire et lui dire, comme autrefois pour Job : « Animam autem illius serva, conserve néanmoins sa vie. » Satan use largement de la permission. Il effraie sa victime par les Spectres les plus hideux, par les fantômes les plus horribles, les blasphèmes. les plus impies, les jeux les plus lubriques, les discours les plus infâmes. Puis il la frappe à coups redoublés; et quand il l'a toute meurtrie, il l'emporte au milieu des neiges et des glaces , où il la laisse passer des nuits entières, couverte seulement de quelques haillons. En d'autres temps, il la transporte sur des cimes escarpées, au bord des précipices ; il la jette violemment contre un rocher ou le tronc d'un arbre, ou bien il la roule dans les ravins. Rage inutile! Benoîte sort de ces luttes broyée dans ses membres, mais plus grande et plus forte dans son âme. A l'auréole de la sainteté, elle joint la palme du martyre, et, de plus, le lis de la pureté.

 

La Tempérance. — Supporter patiemment les épreuves et les peines de la vie, s'abstenir de tout ce qui favorise la révolte des sens contre l'esprit, c'est pour le chrétien, comme pour le sage du paganisme, l'essence de la vertu dans sa plus large signification : Sustine, abstine. Notre héroïne a

 

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accompli la première de ces deux choses par la force d'âme qu'elle a su conserver au milieu de toutes ses tribulations, et la seconde par son détachement des choses de la terre, par son esprit de mortification et par sa chasteté.. Ces trois vertus réunies donnent ce qu'il y a de plus essentiel dans la tempérance.

 

Le Détachement. — Depuis que le Sauveur a sanctifié la pauvreté par le choix libre qu'il en a fait, depuis qu'il a maudit les richesses et promis aux pauvres volontaires ou au moins résignés les récompenses éternelles, ce qui était autrefois un malheur et presque une honte est devenu pour les âmes d'élite une gloire et un bien désirable. Ainsi en fut-il pour notre Bergère. Elle est née pauvre, elle a voulu vivre pauvre et mourir pauvre. Il lui eût été très facile d'améliorer et de changer même complètement sa position : elle n'aurait eu qu'à mettre à profit la confiance et l'intérêt qu'elle inspirait. Le riche auquel elle venait de rendre la paix de l'âme ou la santé du corps eût été heureux de témoigner sa reconnaissance en versant dans ses mains une généreuse offrande, mais la sainte fille ne voulait pas que l'or eût l'air de payer les dons de la miséricorde divine.

« Si elle eût voulu du bien, dit M. Peythieu, elle n'aurait eu qu'à quêter. comme tant d'autres, puisque nous avons vu de méchantes personnes qui ont demandé en son nom trouver tout ce qu'elles ont voulu; mais comme elle n'a jamais cherché que la gloire de Dieu et l'augmentation de la dévotion, elle ne s'est jamais prévalue de la moindre chose.

« La bonne Mère, néanmoins, lui ordonne d'accepter ce qu'on lui offre, de s'en servir pour ses besoins et de donner le reste aux pauvres. Depuis ce moment, elle reçoit volontiers de la part des pauvres gens des présents de fruits et de pauvres linges ;

 

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mais elle donne plus libéralement qu'on ne lui donne à elle-même (1).

« La chapelle ne lui a pas fourni un denier pour ses besoins, même en temps de cherté. Au contraire, Benoîte n'a rien reçu de considérable qu'elle ne l'ait donné à la chapelle. Il ne s'est pas passé d'année où diverses personnes ne nous aient remis quelque chose pour lui donner : elle l'a toujours laissé pour l'église.

« Une dame la priant d'accepter une pièce d'or, elle la reçoit; mais aussitôt elle court en acheter des dentelles pour sa chapelle.

M. Berger, agent de Mgr de Genlis, lui offrant de l'argent pour qu'elle puisse acheter des souliers, elle remercie; il insiste, Benoîte lui présente le tronc du sanctuaire : « Mais non, c'est pour vous. » dit M. Berger; et en même temps il glisse la pièce dans la main de Benoîte. Celle-ci s'en débarrasse en la jetant dans le tronc. M. Berger en fut assez contrarié, mais il dut comprendre que l'or n'avait pas de prise sur la Bergère.

Ce désintéressement, Benoîte le pousse jusqu'aux intérêts de sa famille. Non seulement elle ne cherche pas à l'enrichir, mais elle veut qu'elle reste pauvre comme elle. Ecoutons M. Gaillard :

« Des bienfaits qu'elle a reçus elle n'a pas enrichi ses parents; au contraire, elle a toujours souhaité qu'ils soient pauvres. Ils le sont encore en cette année 1710, et il y a quarante-six ans que la dévotion a commencé. Je les ai toujours vus pauvres, et ils le seront toujours, le plus souvent à avoir besoin de pain. Dans ce cas, Benoîte les traite comme les autres pauvres ; seulement elle traite avec un peu plus d'honnêteté sa mère et sa soeur : elle les fait manger chez elle, elle les assiste dans

 

(1) En 1676, le sieur Arnoux Meyssonnier, par sont testament reçu Me Tanc, notaire à Remollon, constitua en faveur de Benoîte, une rente annuelle d’ « une charge de blé métayer et une de vin. »

 

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leurs besoins quand elle le peut. Si elles travaillent pour la chapelle, pour les lessives ou pour autres choses, elle les paie simplement comme les étrangers, ni plus ni moins; elle ne se dispenserait pas d'un verre de vin. Elle craindrait d'offenser Dieu , si elle leur donnait du bien de la chapelle, ou si elle leur donnait plus que de leurs besoins. Elle veut qu'ils travaillent et cultivent leur peu de bien, et ne s'élèvent pas au-dessus de leur condition.

« Un jour que j'étais au Laus, je vis une chose qui me surprit et que je ne dois pas omettre. Donnant du chanvre à filer à une de ses soeurs, Benoîte marchande un gros quart d'heure ce qu'elle doit lui donner par livre. Sa soeur lui demandait deux sols, disant qu'elle ne le pouvait pas faire à moins, et qu'encore, à ce prix, elle ne gagnerait pas le quart du pain qu'elle mangerait. Benoîte s'obstinait à dire qu'elle ne pouvait lui donner que sept liards. La dispute de ce liard ayant duré plus d'un quart d'heure, je lui dis deux fois : « Benoîte, Benoîte, c'est trop marchander avec cette pauvre femme! C'est votre soeur. et la chapelle ne sera pas plus pauvre quand vous lui donneriez un liard de plus pour chaque livre. — Oh! Monsieur, me dit-elle, je ne veux pas brûler pour elle en purgatoire ! C'est le bien de la chapelle : je ne puis, je ne dois pas le prodiguer; je ne veux pas qu'on me reproche que je le donne à mes parents. »

Après des témoignages si frappants d'un désintéressement qui va jusqu'à l'oubli de soi-même et des siens, nous ne serons plus surpris si notre Bergère tient, comme l'apôtre saint Paul, à vivre du travail de ses mains, pour n'être à charge à personne. Quand le ministère qu'elle remplit auprès des pèlerins lui laisse quelques moments, elle les partage entre la prière et les travaux corporels. Elle ne rougit pas, pour gagner sa vie, de se livrer aux occupations les plus humbles : de ses mains

 

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consacrées par les divins stigmates, elle moissonne les champs du presbytère, prépare les linges de l'église, les raccommode et les blanchit. Puis, ne faut-il pas qu'elle entretienne ses pauvres hardes? Il est vrai que sa garde-robe n'est ni vaste ni bien remplie. Une robe ou deux de serge, quelques linges, un chapeau de paille, une simple chaussure, c'est tout ce qu'elle possède. Mais ces haillons valent plus que la soie et l'or, car ils exhalent des parfums célestes; ce chapeau de paille vaut mieux que tous les diadèmes, car il opère des prodiges.

 

La Mortification. — L'esprit de mortification est entré de très bonne heure dans l'âme de Benoîte. Les saints n'attendent pas l'âge des passions pour s'armer contre la concupiscence. Il est toujours difficile de la subjuguer lorsqu'elle a commencé les hostilités; il est plus avantageux de prévenir ses attaques. Notre Bergère a eu cotte sagesse : ses biographes affirment « qu'elle s'est imposée des mortifications dès son enfance et qu'elle les a augmentées en grandissant. »

Nous savons déjà, en effet, qu'à douze ans, n'ayant pour toute nourriture que, du pain et de l'eau, elle se privait de pain sur deux semaines l'une; qu'à quatorze ans elle prenait la discipline tous les deux jours, et quelquefois tous les jours ; qu'à la même époque elle portait un cilice de crin ; et enfin, que jusqu'à vingt-deux ans elle ne dormait que trois heures. Mais cet amour de la pénitence ne fut pas chez notre héroïne une ferveur passagère d'une enfance inconsidérée; il s'accrut avec l'âge et devint une sorte de passion. On aurait dit que la pieuse fille était acharnée contre son propre corps, et qu'elle trouvait une réelle satisfaction à le faire souffrir. Jeûnes, veilles, macérations, elle n'épargne rien pour le torturer. Son pieux directeur, son bel Ange et sa bonne Mère s'efforcent à plusieurs reprises de

 

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modérer ses rigueurs, mais en vain : Benoîte ne se rend pas à de si charitables avis , parce qu'elle s'imagine qu'ils procèdent d'une excessive bonté.

Rappelons quelques-unes de ces austérités dignes des Pères du désert.

Scrupuleuse à observer les lois de l'Eglise, Benoîte fait au pain et à l'eau les jeûnes d'obligation. Rarement elle se permet le potage. Elle passe le carême presque entier sans en prendre. Même en dehors de la sainte Quarantaine, elle jeûne rigoureusement tous les mercredis, les vendredis et les samedis.

« Quand elle est, malade, dit M. Gaillard, ce qui, par malice du démon, lui arrive assez souvent, et cela pendant plusieurs jours de suite, et quelquefois des semaines entières, elle ne prend aucune nourriture, si ce n'est un peu d'eau. Elle passe souvent six et huit jours sans manger, pour obtenir de la miséricorde de Dieu le pardon des pécheurs.

« Quand elle est seule, elle se contente pour l'ordinaire d'un peu de pain, de quelques noix ou autres fruits. En compagnie, elle mange par force, et toujours fort peu. J'ai souvent remarqué que, lorsqu'on la presse de manger, elle roule quelque temps un morceau de pain dans la bouche pour faire croire qu'elle obéit.

« Les jours de grand concours, il lui arrive très souvent de ne pouvoir manger ni boire de tout le jour. Le soir, elle est tellement fatiguée qu'elle ne peut presque rien prendre.

« Il arrive fréquemment que le pain lui manque ou bien qu'elle n'en a que pour un repas. Si alors il survient quelque pauvre, elle donne ce qu'elle a, et ce jour-là elle ne mange rien. Elle dit le Benedicite et les Grâces quand même, et tout ensemble.

« Ayant ouï dire que les Pères du désert ne vivaient que de racines, elle voulut les imiter. A cet effet, elle se mit à en ramasser de toutes sortes et à

 

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les manger. Il y en eut une qui était un vrai poison, et qui l'aurait tuée sans l'assistance de sa bonne Mère. Pareille chose arriva à une femme à qui elle avait donné gros comme un pois de ces racines.

« Pendant le carême de 1687, Benoîte avait été tourmentée par le démon avec plus de fureur que d'habitude; aussi, sur la fin, elle resta quinze jours sans pouvoir prendre aucune nourriture. »

Nous ne sommes pas surpris, après cela, si Dieu lui donna la force de supporter un jeûne absolu de quatorze jours rirez M. Javelly, à Embrun, et un autre de quinze jours, au Loris, lorsque le démon la lient prisonnière dans un champ de blé.

A ses membres, déjà exténués par le jeûne, Benoîte refusait le repos réparateur qui leur était dû. Ecoutons encore M. Gaillard.

« Pour prendre un peu de repos, elle n'a ni un bon lit, ni même un peu de chaume. Durant cinquante ans, elle couche sur la terre nue ou sur des pierres, mettant un simple haillon dessous pour ne pas salir ses habits , car elle couche toute habillée. 

« Lorsque, pendant les froids rigoureux de l'hiver, elle était engourdie à geler, elle se mettait un peu sur son lit.

« Si elle vient à apprendre que quelque grande faute a été commise, elle passe les nuits entières à pleurer.

« Trente ans durant, elle est allée nu-pieds, même on hiver, avec la neige et la glace, à la Croix-d'Avançon, et y a passé chaque fois trois ou quatre heures à prier, pleurer et gémir. Plus de vingt fois elle s'y est gelé les pieds. »

A ces austérités déjà si effrayantes, Benoîte ajoute des rigueurs plus effrayantes encore. Pour qu'on ne nous accuse pas d'exagérer, nous citons de nouveau nos historiens.

« L'amour que cette sainte fille a pour les souffrances est si véhément qu'elle n'a aucune compassion

 

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pour son corps. Elle le torture sans relâche. ne s'arrêtant pas même devant le sang qui ruisselle.

« A l'âge de quatorze ans, elle se pourvoit d'une discipline en fer à cinq branches, d'un pan et demi de long. Pendant trente ans, elle en frappe ses épaules tous les jours, ou au moins tous les deux jours. Depuis 1695, elle renouvelle ce supplice trois fois par semaine et jusqu'au sang. Le vendredi elle redouble de rigueur. Ses membres en sont meurtris et écorchés; le sang coule et ensanglante ses vêtements. De peur que ceux-ci ne révèlent l'excès de ses pénitences, elle les jette à la rivière, au risque d'en être réprimandée par son Ange ou sa bonne Mère.

« Aux tortures de la discipline, elle ajoute celles d'un cilice en crin qui recouvre tous ses membres. Elle le porte pendant quinze ans, et ne le quitte que pour revêtir une sorte de pourpoint en fer maillé.

« Elle n'épargne aucun de ses membres : à cet effet, elle porte des jarretières de fer de quatre doigts de large et des bracelets de même dimension.

« Ayant trouvé un ceinturon semblable à un baudrier hérissé de pointes de fer, elle n'a rien de plus pressé que de s'en faire un cilice. Elle le serre si fort que le sang jaillit et souille ses vêtements.

« Autour des reins elle met une chaîne de fer d'un pan et demi de large, qu'elle garde nuit et jour, même en voyage, et ne le quitte que lorsqu'elle est malade. Ayant porté cette ceinture pendant vingt ans, elle en contracte une infirmité dont elle ne guérit plus.

« Lorsque ses membres et tout son corps sont couverts de plaies faites par ces instruments, elle emploie les remèdes les plus actifs pour les cicatriser, mais c'est pour recommencer ensuite.

« Elle a, en outre, d'autres manières de se mortifier plus secrètes, que son humilité et sa simplicité ne veulent pas faire connaître. »

 

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Tel est en abrégé le catalogue des pénitences que Benoîte s'imposait volontairement. Si on y ajoute les douleurs du vendredi et les tortures qui lui venaient du démon, on peut se demander s'il lui aurait été possible de souffrir un plus long et plus douloureux martyre. C'était bien là la meilleure condition pour que le lis de la pureté pût s'épanouir au coeur de notre héroïne. Aussi elle a été pure comme l'Auge qui contemplait avec une sorte d'admiration ses excessives rigueurs.

 

La Pureté. — Dès sa plus tendre enfance, notre Bergère porta sur son front le reflet de la pureté virginale de son âme. Depuis qu'elle eut le bonheur de voir, au vallon des Fours, la Vierge des vierges, cette auréole rayonna d'une manière plus sensible Sa modestie attirait les regards et commandait le respect. Elle avait tous les charmes d'un coeur pur et d'une âme innocente.

Arrivée à cet âge où tant ale vertus sombrent dans les orages du cour. Benoîte sait conserver la sienne à l'abri de tous les écueils : c'est qu'elle redoute tout danger, persuadée que cette fleur se flétrit aisément dès que vient à l'atteindre le moindre souffle impur.

C'est pourquoi elle fuit les jeunes filles légères, et ne souffre en celles qu'elle admet dans son intimité ni une parole libre, ni un chant profane. Sans cesse elle les exhorte à être pures et à ne jamais souffrir les approches des libertins. »

Toute obscénité l'effraie. Si un jour le démon se présente à sa vue sous la forme d'un bûcheron dans un état de nudité scandaleuse, elle fait un long détour à travers des terrains fangeux et couverts de buissons pour éviter sa rencontre.

De tous les supplices qu'elle a à supporter de la part de Satan, celui qui lui est le plus dur et la rend souvent malade, c'est d'entendre les discours infâmes qu'il lui tient et de voir les actes ignobles auxquels il se livre en sa présence.

 

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Sa modestie s'alarme non seulement du danger présent mais même de celui qui parait très éloigné. Au mois de mai 1669, elle tombe malade à Saint-Etienne. M. Peythieu Na la voir. En route, il rencontre le chirurgien Manenti. Le docteur ne connaissait pas Benoîte et désirait ardemment de la voir.

L'occasion était bonne. Il prie M. Peythieu de vouloir bien lui permettre de l'accompagner chez sa malade. Le prêtre n'a garde de refuser, étant même bien aise que Benoîte soit visitée par un médecin. Ils se dirigent donc ensemble vers la maison de la Bergère, mais au moment où ils entrent, avant même d'avoir pu les voir, cachée qu'elle était derrière ses rideaux, elle s'écrie d'une voix forte et effrayée. « Je ne veux pas qu'un chirurgien me touche. »

Dans une autre circonstance, elle montre d'une manière non moins frappante combien sa virginité lui tenait à coeur, et combien elle redoutait de la perdre. Mgr de Genlis, archevêque d'Embrun , était venu au Laus pour voir 'et apprécier par lui-même ce qu'il avait entendu dire de Benoîte et de ses visions mystérieuses. Il avait interrogé la Bergère pendant plus de trois heures; l'humble fille avait répondu avec une assurance parfaite et une modestie angélique. Le prélat changea alors de tactique : il voulut éprouver la vertu de celle qui était là à ses pieds. « C'est très bien, Benoîte, dit-il, mais « je veux vous marier, et je me charge de votre dot. » A ces mots la pauvre fille pâlit, se déconcerte et va s'affaisser aux pieds de Sa Grandeur, lorsque celle-ci arrête l'émotion et rassure la patiente en lui disant: « Non , non, ma fille, je ne veux pas vous marier; je veux au contraire que vous restiez vierge toute votre vie. » Benoîte soupire comme si on l'avait débarrassée d'un cauchemar, lève les yeux au Ciel et murmure une prière d'actions de grâces.

La chaste Bergère a de tout ce qui est immonde une horreur instinctive. Elle sent à distance l'odeur infecte de ce vice qui naît de la corruption des

 

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coeurs, comme les vers du sépulcre de celle des cadavres. Si des personnes de son sexe atteintes de ce virus impur s'approchent pour l'embrasser, elle les repousse en leur disant : « Pas maintenant ; quand vous vous serez confessées. »

A Barcelonnette, on le devoir de la charité l'a conduite, elle ne veut jamais consentir à accepter un lit qu'on lui offrait. C'est que cette couche avait reçu des personnes peu chastes.

Et non seulement elle sent le vice, mais elle le devine. Un homme la prie d'agréer un petit présent, elle refuse. « Il était malintentionné, » dit-elle après.

Elle arrive à sa vingt-cinquième année sans savoir ce que c'est qu'une mauvaise pensée. Heureuse fille!     Une personne obsédée par des tentations de ce genre s'en plaignait devant elle. Comme toujours , la Bergère l'encourage de son mieux à la résistance et lui promet la victoire. S'adressant ensuite à une personne de la compagnie. « A quoi pense-t-on, demande-t-elle, quand on a de mauvaises pensées? » Sans nul doute, on ne répondit pas, mais on admira sa naïveté enfantine et son heureuse ignorance.

Ne sachant rien des tortures que les âmes chastes endurent par suite des suggestions de l'esprit impur, l'innocente avait peu de compassion pour ceux qui se désolaient devant elle d'être les victimes de ces fâcheuses importunités. Dieu voulut lui apprendre à compâtir à l'une des grandes misères humaines: il permit donc que son esprit fut assailli par quelques-unes de ces humiliantes pensées. Elle en fut toute bouleversée. Son âme néanmoins surnagea à cette fange, et la blanche robe de la vierge n'en fut nullement souillée. La sainte fille comprit dès lors le supplice des âmes tentées, leur fut désormais compatissante et s'efforça de leur obtenir la victoire par ses prières, ses larmes et ses austérités. Souvent même elle fut assez heureuse pour les délivrer

 

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de leurs tentations en leur donnant simplement quelques objets de piété, tels que reliquaires, chapelets et médailles. C'est une récompense que Dieu accordait à son dévoûment pour les coeurs soumis aux épreuves des convoitises sensuelles.

 

CHAPITRE XII Benoîte et l'Eucharistie. — Vertus morales

 

§ Ier BENOÎTE ET L'EUCHARISTIE

 

L'âme candide de Benoîte, nous l'avons dit, n'a jamais connu les hésitations du doute. Chez elle la foi est parfaite dès le premier jour; elle atteint même un tel degré de vivacité qu'on serait tenté de croire qu'elle jouit par avance des clartés de la vision béatifique.

Le mystère de l'Eucharistie surtout est à ses yeux d'une splendeur qui l'entraîne. Le tabernacle est sans voile, les espèces eucharistiques sont un pur cristal à travers lequel elle reconnaît son Dieu , comme si elle le voyait face à face.

Et cette foi que rien ne trouble embrase le coeur de la Bergère d'un amour séraphique pour le Dieu de l'Eucharistie. Cette sainte et sublime passion se trahit à chaque instant et de mille manières. Ainsi la pieuse fille est, à la lettre, « dévorée par le zèle de la maison de Dieu.» La chapelle est «sa chapelle.» C'est elle qui la tient propre, qui la pare de fleurs, qui l'enrichit d'ornements d'or et de soie, qui en blanchit et raccommode le linge. Si elle a quelque pièce de monnaie, c'est pour sa chapelle; si une

 

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main libérale lui donne de l'or, heureuse comme une enfant, elle court en acheter des dentelles pour sa chapelle; si l'autel est envahi par la poussière et les araignées, elle le nettoie avec le concours de son bon Ange; si un rêve de fortune entre dans sa tète, c'est celui de rester la dernière sur la terre pour accumuler dans sa chapelle les diamants de toutes les couronnes, les trésors de tous les palais et les splendeurs de toutes les basiliques. Elle croit, avec raison, qu'on ne saurait trop faire pour un Dieu qui daigne habiter parmi les hommes.

Heureuse d'orner le lieu saint, elle est plus heureuse encore de s'y trouver; car sa chapelle est son paradis sur la terre, le lieu de ses délices et de ses consolations. Elle y passe la plus grande partie de ses journées et souvent encore de longues heures de la nuit. Quand tout le monde se retire pour se livrer au sommeil, elle reste dans l'église, elle s'y cache pour échapper à l'oeil de ses directeurs; et s'il arrive qu'elle ne puisse tromper leur vigilance, elle revient prier sur le seuil. Parfois alors son Ange se fait le complice de sa piété clandestine, en lui ouvrant la porte du saint lieu. A plusieurs reprises même, on l'a trouvée dans la chapelle, quoique la porte en fût exactement fermée.

Quand elle a le bonheur de pouvoir ainsi se trouver seule en présence de son Dieu bien-aimé, elle laisse son âme tout entière se répandre devant lui, et son coeur s'exhaler dans les plus saints transports d'amour. Elle entre alors dans des extases ineffables, qui durent quelquefois de longs moments.

Elle dit souvent que, pourvu qu'elle soit dans la chapelle ou une église renfermant la divine Eucharistie, elle ne redoute plus rien, pas même les attaques de tous les démons ensemble.

Tout acte de respect ou d'amour envers la divine Eucharistie a le privilège de remuer profondément

 

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son âme. Le 15 mai 1664, un prêtre étranger, distribuant la communion , laissa tomber une hostie sans s'en apercevoir. Benoîte le remarqua, et on put voir une impression pénible parcourir tous ses membres; mais soudain ce sentiment fit place à une joie qui éclata sur sa figure et qui frappa tous les yeux. Que s'était-il passé? Un Ange était venu recueillir la sainte hostie et l'avait replacée dans le ciboire. Interrogée sur ses transports joyeux, la pieuse Bergère raconta ce qu'elle avait vu. Un fait semblable arriva à Saint-Etienne le jour de Pâques 1676.

Pareils sentiments se manifestaient chez la sainte fille quand elle voyait les prêtres à l'autel ou les fidèles à la table sainte. Son âme était toute réjouie et inondée d'un bonheur qui se trahissait par un front rayonnant, lorsque le sacrifice était offert par un prêtre fervent ou lorsque la communion était reçue par une âme bien pure. Elle éprouvait, au contraire, un chagrin visible, une torture inexprimable quand elle avait l'intuition d'une profanation.

Ces faits étaient heureusement rares, car le plus souvent il était possible à Benoîte de les empêcher. Elle avertissait les coupables avant le moment du crime. Si elle n'avait pu le faire plutôt, elle lès arrêtait au passage, ou même les retirait doucement de la table sainte par un mot dit à l'oreille : a Vous ne pouvez communier, disait-elle à l'un, parce que vous n'êtes pas à jeûn ; à l'autre : parce que vous ne vous êtes pas bien confessé; à celui-ci : parce que vous avez manqué de contrition ; à celui-là : parce que vous avez encore tel péché à avouer. » L'avis était donné d'une façon si précise et si discrète qu'on l'acceptait sans murmure et avec une parfaite docilité.

Le soin que mettait Benoîte à prévenir les sacrilèges chez les autres lui inspirait à elle-même une grande délicatesse de conscience : elle craignait

 

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de n'être jamais assez pure lorsqu'il s'agissait de communier ; c'est pourquoi elle n'omettait rien de ce qui pouvait la rendre le moins indigne possible. Elle avait surtout recours au bain mystérieux de la pénitence. «  Ah! disait-elle, on ne peut trop se préparer pour s'approcher de la sainte table; mais la confession est un lavoir qui purifie de tous les péchés; c'est la meilleure préparation qu'on puisse apporter à la réception du Pain des Anges. »

Se regardant comme une grande pécheresse, elle avait pour habitude de faire précéder la sainte communion par la confession. La moindre faute l'aurait empêchée d'aller s'asseoir au festin eucharistique. Le 24 décembre 1702 , un prêtre du Laus la querelle de ce qu'elle ne veut pas donner de l'encens de la chapelle à une paroisse voisine, sous prétexte que chaque paroisse doit faire face à cette dépense rigoureuse. La pauvre fille se reproche cette résistance et elle se dispose à aller se confesser à Saint-Etienne, afin de pouvoir communier à la messe de minuit. Déjà elle a pris son bâton, lorsque tout à coup sa bonne Mère lui apparaît dans sa chambre et lui dit : « Ma fille, vous n'avez pas tort : chaque prêtre doit » pourvoir aux besoins de son église ; vous n'avez donc pas besoin d'aller à Saint-Etienne; vous pouvez communier au Laus librement et sans appréhension. » La pieuse fille se rend à une décision si auguste, et communie.

Le 2 août 1700, fête de Notre-Dame des Anges et de la Portioncule, Benoîte étant à la chapelle voit deux Anges sur l'autel. « C'est aujourd'hui une grande fête , dit l'un d'eux, voudriez-vous communier (1)? — Hélas! répond-elle, comment communier, puis- qu'il n'y a personne pour me confesser (1)? — N'importe, répond le messager céleste, vous

 

(1) Je la confessais alors, dit M. Gaillard qui raconte le fait, et ce jour-là j'étais à Gap ; les autres prêtres du Laus n'étaient point autorises à la confesser. MM. Peythieu et Hermine étaient morts tous les deux.

 

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n'avez pas fait de péché qui puisse vous empêcher de communier. Je vous donnerai moi-même la communion. Allumez les cierges, approchez-vous de l'autel, mettez-vous à genoux et prenez la nappe dans vos mains. » Aussitôt le tabernacle s'ouvre et l'un des deux Anges en tire une hostie; entre-temps, Benoîte s'approche de l'autel, récite le Confiteor et reçoit le pain vivant de la main de l'un des deux esprits célestes, tandis que l'autre se tient à genoux, les mains jointes et dans l'attitude du plus profond respect.

L'Ange qui tient la place du prêtre referme le tabernacle et dit à la Bergère : « Eteignez les cierges et retirez-vous dans votre chambre pour y faire votre action de grâces. » Benoîte obéit et dit à l'esprit céleste : « Bel Ange, j'ai à cette heure ce qu'il me faut ! » Les envoyés du Ciel disparaissent, l'heureuse fille referme la chapelle et s'en va dans sa cellule remercier Dieu de la faveur singulière qu'il vient de lui faire.

Le 16 décembre 1705, l'Ange familier de Benoîte lui apparaît de nouveau et l'engage à communier ce jour-là en l'honneur de sa patronne. La pieuse fille s'excuse, comme la première fois , sur ce qu'elle n'a pas pu se confesser. L'esprit la rassure en lui disant que sa conscience est en bon état et qu'il lui suffit de faire un acte de contrition. Benoîte obéit afin de jouir du bonheur que lui procure l'union avec son Dieu.

Les jours de communion sont pour elle un avant-goût du Ciel : ils passent trop vite et reviennent trop lentement au gré de ses désirs. Dans l'intervalle, elle se dédommage en assistant au sacrifice de l'autel. Après la communion, rien n'est grand à ses yeux comme la messe. Cette immolation de la divine victime pour des pécheurs misérables et ingrats la ravit d'admiration et provoque chez elle des retours d'amour brûlants. Aussi bien, elle entend chaque

 

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jour plusieurs messes; elle engage les pèlerins à en faire autant; elle invite ceux qui le peuvent à en servlr le plus grand nombre possible, les assurant qu'ils font en cela oeuvre agréable à Dieu; enfin, quand l'occasion se présente, elle fait ressortir avec une simplicité éloquente la grandeur du divin sacrifice, comme le prouve le fait suivant.

Le 4 mai 1673, un solitaire lui demande s'il ne vaudrait pas mieux prier Dieu dans sa cellule que d'aller à la messe! «Non, répond-elle, car le sacrifice de la messe est d'un prix infini; il n'est qu'un et commun au prêtre qui l'offre et aux fidèles qui y assistent. Ceux qui ne reçoivent pas le corps du Seigneur réellement doivent le recevoir spirituellement, comme faisaient les Pères du désert. D'ailleurs, mon bon frère, il y a une raison qui me saute aux yeux. Ne sortez-vous pas de votre cellule pour chercher votre vie? Ne courez-vous pas d'ici, de là, au risque de vous dissiper et de perdre le recueillement intérieur? Réfléchissez sur les complaisances, les soumissions et les bassesses qu'il faut faire dans le monde à ceux qui vous font du bien : le bon Dieu n'y est-il pas quelquefois offensé? Je vous demande pardon, mon frère, de la liberté que j'ai prise de vous parler de choses que vous savez mieux que moi; mais il me semble que si pour cette misérable vie, qui n'est que passagère, nous prenons tant de soins pour la conserver, nous ne devons pas faire moins pour la vie spirituelle, et par conséquent aller à la messe non seulement les jours d'obligation mais les autres. Vous n'avez pour cela qu'à vous lever un peu plus matin et à prier Dieu en chemin comme vous le feriez dans votre cellule. Vous savez l'histoire de cet ermite qui, se plaignant de ce qu'il lui fallait quérir l'eau trop loin, entendit une voix qui comptait ses pas ; c'était son Ange, qui l'assura que, s'il prenait patience, Dieu lui tiendrait compte de toutes ses peines et l'en récompenserait.

 

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Tâchez, mon frère, d'entendre la messe tous les jours, quand même vous seriez à une lieue : elle n'a jamais fait perdre la journée au pèlerin.

Quelle source vive pour les vertus qui complètent la perfection d'une âme! En les parcourant maintenant, nous aurons achevé la physionomie morale de notre douce Bergère.

 

 

§ II. - VERTUS MORALES

 

L'Humilité. — L'humilité est une vertu chère au coeur de Dieu. Benoîte sut la conserver au milieu des faveurs signalées dont le Ciel la comblait, et de la célébrité attachée à son nom à cause même de ces privilèges. Au lieu de tirer vanité de ses rapports avec le monde invisible, elle les cache soigneusement et ne révèle que ce qui pourrait tourner à sa confusion, comme certains avertissements et quelques réprimandes relatifs à sa conduite privée. Laissons, du reste, la parole aux témoins oculaires.

« Elle est si humble, disent-ils, qu'elle demande constamment à Dieu que tout ce qu'elle fait et fera ne soit pas entaché de vaine gloire    Elle ne parle jamais des grandes consolations qu'elle reçoit et des belles choses que la divine Marie lui dit, de peur d'en tirer vanité… Elle cache aussi avec une adresse merveilleuse le bien qu'elle fait, et surtout

ses aumônes… Elle ne fait connaître que les reproches qui lui viennent de l'Ange ou de la bonne Mère. Dans un de ces moments de délicieuse familiarité qu'elle a avec son Ange, elle lui demande si dans le Ciel tous les saints ont des couronnes. — « Oui, » répond l'esprit céleste, « et vous en aurez aussi une, si vous vivez toujours en bonne chrétienne. — Ah! bel Ange, reprend-elle, ne me dites pas cela : vous me perdriez; la vanité m'emporterait !         

 

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Priez pour les âmes qui sont en purgatoire, » dit encore le messager du ciel, « souffrez avec patience, et vous n'y resterez pas longtemps vous-même. — Ah! bel Ange, réplique-t-elle, que dites-vous? ne me parlez pas comme cela : mille ans de purgatoire seront trop peu pour une si grande pécheresse. »

C'est avec les mêmes sentiments qu'elle reçoit les divines condescendances de sa bonne Mère. Quand, le 8 juin 1672, la gracieuse Reine du Paradis lui présente sa main à toucher : «Non, dit-elle, bonne Mère de Dieu, il n'est pas juste qu'une chair de chienne touche de si belles mains. » Et ce n'est pas seulement à l'égard de la Reine du Ciel et de ses Anges que notre Bergère s'abaisse et se fait petite, elle agit de même à l'égard des hommes, quels qu'ils soient.

Un religieux feuillant; poissant à cheval derrière l'église, aperçut Benoîte. Soudain, pour mettre son humilité à l'épreuve, il lui commanda de délier les courroies de ses souliers. Benoîte obéit sans hésiter. Sa bonne Mère lui apprit qu'elle avait fait une belle action.

La conscience qu'elle a de ses misères fait qu'elle n'ose dévoiler aux pécheurs leur fautes , même quand elle en reçoit l'ordre de la Mère de Dieu ou de son Ange. Souvent elle dit à celui-ci : « Avertissez-les vous-même, bel Ange, ils vous croiront mieux que moi. » Quand elle est obligée d'obéir, elle le fait, mais une fois le devoir accompli, elle en est affligée comme d'un crime, s'en confesse et pratique quelque mortification pour expier cette effronterie. Elle croit que c'est, en effet, une chose indigne qu'une si grande pécheresse se mêle de faire la correction à des pécheurs qui sont moins coupables qu'elle.

Cette humilité est accompagnée d'une simplicité qui étonne autant qu'elle charme.

 

La Simplicité. — Associée à la Sainte Vierge pour le grand ouvrage de la conversion des pécheurs,

 

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favorisée dans ce but des plus insignes privilèges, entourée ensuite des hommages des pèlerins de toute condition qui accourent au Laus, notre Bergère ne perd rien de cette simplicité sans égale que nous avons admirée dans son enfance. On dirait que cette vertu charmante doit être, dans les desseins de Dieu, le cachet distinctif de la mission de Benoîte. Si pour entrer au Ciel il faut être enfant par la simplicité, notre Bergère l'a été toute sa vie : qu'on en juge.

Celle qui énumère si bien aux pécheurs le nombre de leurs fautes, ne sait pas compter les pauvres linges qui composent sa garde-robe. Pour s'en rendre compte, elle met dans un coin une noix pour chaque pièce.

Plus simple encore elle se montre, lorsqu'un jour elle témoigne le désir de rester la dernière sur terre pour pouvoir puiser à son gré dans les dépouilles du monde de l'or, de la soie, des dentelles pour parer sa chère chapelle. Elle oubliait, la pauvre enfant, qu'elle resterait seule aussi pour admirer tant de richesses.

Lorsqu'un Ange lui dit qu'on veut la mettre on prison, elle n'y voit d'autre inconvénient que de ne pouvoir y travailler à son salut.

Du reste, c'est surtout avec les Anges qu'elle est d'une simplicité admirable. Un jour que, avec l'aide de l'un de ces esprits célestes, elle allait descendre le tabernacle pour le nettoyer, elle est très étonnée de le trouver si fort, étant néanmoins si petit. « Bel Ange, dit-elle, vous êtes si petit, et vous portez un si lourd fardeau ! » L'Ange sourit. Est-ce le même ou un autre qu'elle vit un jour posé pur le mur au bord du chemin? Le voyant là, perché, elle s'approche et lui offre son bras pour l'aider à descendre!

Même simplicité à l'égard de sa bonne Mère. La voyant un jour au sommet de la Croit-d'Avancon, elle lui dit : « Bonne Mère, n'avez-vous pas peur de tomber? » La Sainte Vierge rassure sa fille, mais

 

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ne juge pas à propos de l'instruire de la nature des corps ressuscités. La simplicité de cette candide enfant lui plaît. Un jour même, elle en sourit. Lui apparaissant à la chapelle, près de l'autel, elle donne sa bénédiction aux tombes des deux directeur défunts, MM. Peythieu et Hermitte. A la vue de cet acte de bienveillance à l'égard de ses confesseurs, Benoîte est tout heureuse et s'écrie : « Faut-il la leur donner aussi, moi ?— Oui, » répond la Sainte Vierge avec un maternel sourire. La pieuse fille lève la main et bénit comme sa bonne Mère. Elle avait alors plus de quarante ans: cet âge assurait que la Bergère apporterait à la tombe la simplicité de ses premiers ans.

 

La Patience. — « Le Seigneur, dit M. Peythieu, n'a pas fait boire à Benoîte le calice tout pur des douceurs; il a su y mêler des amertumes. Il y a longtemps qu'elle n'a pas eu un jour de parfaite santé. » Elle préfère néanmoins la maladie au danger d'offenser Dieu, et les persécutions des démons aux douleurs du vendredi, parce que celles-ci, étant visibles, attirent trop l'attention et peuvent favoriser la vaine gloire.

Une chute qu'elle avait faite, peut-être poussée par le pied de Satan, dans les précipices de la Montagne-de-l'Aigle, avait déterminé une fistule à l'un de sas bras. Cette plaie, parait-il, la faisait horriblement souffrir; néanmoins elle n'en demanda jamais la guérison à Celle qui en avait guéri tant d'autres. Elle préféra pâtir jusqu'à ses derniers jours.

A cette douloureuse infirmité venaient s'ajouter les plaies qu'elle recevait les jours où les démons s'acharnaient contre sa personne, et les maladies, courtes, il est vrai, mais fréquentes, qui s'ensuivaient. Au milieu de ce martyre continuel , elle reste patiente et résignée. Quand la douleur est plus forte et qu'il lui semble qu'elle va mourir, elle dit

 

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simplement : « Mon Dieu, que ferais-je ici ? Je sens que le » coeur me manque : je me jette entre les bras de votre divine providence. » Dieu acceptait le sacrifice, mais n'exauçait pas la prière. Il fallait que cette âme si belle fût une victime longtemps offerte à la justice de Dieu, pour la conversion des pécheurs. Et lorsque la vieillesse arriva avec son cortège de misères, la victime n'en fut que plus parfaite. La souffrance la coucha durant les derniers mois de sa vie dans ce lit où elle avait reposé si rarement, et qu'elle regarda à la fin comme la croix sur laquelle elle devait consommer son sacrifice. Mais là encore, la résignation fut sa compagne fidèle et lui fit, boire sans murmure la lie de son calice.

Patiente dans les souffrances, Benoîte le fut également dans toutes les contrariétés de la vie, et surtout en présence des mépris et des persécutions. Si l'on en juge par quelques saillies qui lui ont échappé , elle ne manquait pas d'une certaine vivacité de caractère. On se souvient qu'à Saint-Etienne, un jour qu'elle avait. ramassé un plein tablier de fruits, la Sainte Vierge lui dit qu'il n'en fallait prendre que quatre ou cinq et laisser le reste. Benoîte obéit, mais un peu brusquement, en jetant les fruits, qui roulèrent dans le ruisseau. Au Laus, son Ange la reprenait de quelques légères impatiences, elle répondit vivement : « Bel Ange, si vous aviez un corps comme nous, nous verrions ce que vous feriez. » Ces petits mouvements d'humeur, qui sont tout ce qu'on peut reprocher à la Bergère, nous font voir toutes les violences qu'elle était obligée de se faire. lorsqu'elle était en butte à la contradiction ou au mépris.

Toujours égale à elle-même, elle souffre tout avec une extrême patience, quoi qu'on lui fasse ou qu'on lui dise. Jamais elle ne se plaint ni ne murmure du mal qu'on lui fait. Si une personne haut placée à qui elle dévoile les secrets de sa conscience lui donne

 

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deux soufflets, elle ne dit mot. Si d'autres personnes l'accablent d'insultes , elle se pince la chair jusqu'au sang pour comprimer la tempête qui s'élève au fond de son coeur et qui menace de faire explosion. Quand les jansénistes s'efforcent, par toutes sortes de mauvais procédés, de la pousser à bout, elle prie et pardonne.

 

L'Innocence. — Ni les entraînements de la jeunesse, ni les sollicitudes de l'âge mûr n'ont terni l'éclat de cette aimable innocence qui s'épanouissait au front de Benoîte encore enfant. Douée de simplicité et de droiture, prévenue d'ailleurs par des grâces spéciales, cette heureuse fille a toujours vivement abhorré le péché. Maîtresse d'elle-même, sans autres passions que celles du bien et de la vertu, jamais elle n'a ouvert son coeur aux inspirations mauvaises. Elle n'a connu ni les écarts de l'imagination, ni les orages du coeur, ni les rebellions des sens.

Toute absorbée en Dieu, elle semble passer sur la terre sans y toucher; elle marche à travers les fanges du siècle, mais sa robe blanche n'en reçoit aucune souillure. Elle sonde les plaies les plus infectes des âmes coupables, et la sienne reste pure. C'est le témoignage que lui ont rendu tous ceux qui l'ont vue de près ; amis et ennemis n'ont qu'une voix pour rendre hommage à son innocence.

« Il y a sept ans, écrivait M. Peythieu en 1672 (1), que la Mère de Dieu favorise cette bergère de ses douces visites, et sept ans aussi que le peuple a commencé à connaître cette fille, sans qu'on ait remarqué que des faveurs si extraordinaires et des honneurs au-dessus de sa condition aient eu quelques mauvais succès. Elle a continué dans la bonté de moeurs qu'elle avait et l'a augmentée. Elle a

 

(1) Rapport à Mgr de Genlis, archevêque d'Embrun.

 

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continué dans sa simplicité, ne paraissant ni double ni dissimulée. Que ceux qui sont venus rendre des voeux en cette sainte chapelle disent s'ils ont remarqué quelque hypocrisie en sa dévotion ou quelque dissimulation en ses discours. Que ses compatriotes disent si ses parents se sont enrichis, et si elle n'a pas fait un saint usage des aumônes qu'elle a reçues; que ceux qui l'ont confessée disent si elle n'a pas grandi en vertu aussi bien qu'en âge et qu'en taille. Ce qui me surprend davantage, c'est qu'elle se soit maintenue, sans conseil et sans direction, dans cette candeur et bonté de vie, car ceux qui l'ont confessée l'ont écoutée sans la diriger. »

La longue vie de la Bergère s'est écoulée, comme l'insinue M. Peythieu, non pas à l'ombre du cloître, ni dans l'obscurité d'une chaumière, mais, en quelque sorte, en plein soleil. Dès ses premiers ans, elle est en spectacle aux Anges et aux hommes. De bonne heure elle fixe l'attention du public, dont le regard scrutateur doit être d'autant plus sévère que la jeune fille se prétend favorisée de relations intimes avec le monde surnaturel. Or, ni l'oeil vigilant de sa mère, ni la surveillance sévère de sa maîtresse, ni l'inquisition minutieuse du public, n'ont pu surprendre une faute grave dans toute sa conduite.

Dans le nombre de ceux qui tenaient ses visions pour suspectes d'illusion ou de supercherie, se trouvaient des hommes habitués à découvrir le mal jusque dans les derniers replis de la conscience ; et néanmoins, ni les prêtres que la prudence rendait observateurs, ni les jansénistes que la haine faisait, vigilants, ni les pharisiens hérétiques ou mauvais chrétiens qu'un faux zèle intéressait à trouver la voyante en défaut, n'ont pu lui reprocher un acte répréhensible, une vraie faute.

Le démon lui-même a reconnu implicitement son innocence. Nul mieux que lui n'est expert à examiner

 

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les consciences, quand une fois il est parvenu à les souiller. Or, il ne sait rien reprocher à Benoîte, sinon de bigoter toujours, de prier sans cesse sa grande Dame. Et pourtant il s'épuise en artifices pour lui faire commettre ne serait-ce que quelques fautes d'impatience, de jugement téméraire, de vanité, d'amour-propre ou de découragement; mais vains efforts, la vertu de la Bergère reste intacte et défie la critique la plus malveillante.

Nous ne sommes pas surpris, après cela, que l'imposante voix de la tradition, écho fidèle de la conviction des contemporains , proclame hautement que Benoîte est morte avec la blanche robe de son innocence baptismale.

 

Néanmoins nous ne serions ni complet ni exact si nous dissimulions, dans la vie de la pieuse Bergère du Laus, les quelques défectuosités dont les plus grands saints eux-mêmes n'ont pas été exempts. S'il n'y a eu chez elle ni un vice, ni même une faute un peu grave, il y a eu quelques imperfections et quelques légers manquements. Or, ces petites misères par lesquelles Benoîte a payé tribut à la fragilité humaine, mais nous qu'elle a expiées par tant de larmes et tant de sang, n'avons aucune peine à les relever : nos lecteurs les regarderont comme des ombres qui font ressortir les beautés de son admirable vie, et ils en seront plus édifiés que scandalisés.

Nous nous rappelons qu'à Saint-Etienne la petite Bergère avait un attachement quelque peu exagéré pour la grosse chèvre qui lui aidait à passer l'Avance grossie par les orages. Elle la faisait manger dans sa main et lui donnait du pain et des raisins : la belle Dame lui reproche cette affection trop grande. C'était en 1664. L'année suivante, au Laus, l'Ange lui enjoint, de la part de la Mère de Dieu, d'avertir une personne violemment tentée. Benoîte hésite, et,

 

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pour un retard de deux heures, le péché qu'elle devait prévenir est commis... et un orage épouvantable s'abat sur le pays et saccage les récoltes. La Sainte Vierge se montre à la Bergère et lui dit : « Parce que vous n'êtes pas allée avertir cette personne, vous passerez longtemps sans me voir, en » punition de votre désobéissance. »

Un gentilhomme de grande piété et bien connu de Benoîte lui donne un chapelet d'ambre. La pieuse fille aimait les beaux chapelets; elle s'attache un peu trop à celui-ci. Son Ange le lui prend, pour lui donner une leçon de détachement (1667).

Elle avait donné une relique de la Vraie Croix à une de ses amies pour la délivrer de certaines tentations humiliantes. Celle-ci étant morte, la Bergère crut qu'elle pouvait reprendre son pieux talisman, mais les parents de la défunte le réclamèrent. La pauvre enfant hésita à se détacher de son trésor et n'osa pas avouer qu'elle l'avait caché dans une boite. Elle en fut punie, car la sainte relique disparut à tout jamais. La bonne Mère lui déclara que c'était parce qu'elle avait menti (1668).

Un jour qu'elle allait à Remollon pour faire baptiser un enfant, elle rencontre des huguenots qui lui demandent s'ils pouvaient se sauver dans leur religion. « J'en laisse le jugement à Dieu, » répond-elle. » La Mère de Dieu l'en reprend bientôt après en lui disant : « Ma fille, parce que vous avez eu trop » de respect humain et que vous avez craint de dire » la vérité, vous ne me reverrez pas d'un mois. » La pieuse Bergère pleura longtemps cette faute (1668).

Les fatigues que Benoîte endurait et les austérités qu'elle s'imposait la tenaient dans une fièvre presque continuelle. Elle en était fort altérée : pour étancher sa soif, elle faisait de fréquentes visites à la fontaine. Quelques méchantes personnes en prirent occasion pour la juger témérairement, attribuant à la bonne chère une soif qui avait un tout autre principe.

 

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Son directeur voulut mettre fin à ces fâcheuses interprétations et lui commanda de ne plus aller boire à la fontaine. Elle désobéit une première fois impunément, mais , à la récidive, elle tomba comme morte et resta évanouie pendant deux heures. Revenue à elle-même, elle comprit la leçon et fut désormais d'une obéissance exemplaire à l'égard de ses directeurs.

Le jour de sainte Catherine (25 novembre) 1670, la bonne Mère reprend sa fille de ce qu'elle commerce trop avec le monde, ce qui lui fait perdre sa dévotion. L'année suivante, le jour des Rois, l'Ange lui reproche de ne faire pas assez de profit de ses confessions et communions , pour se répandre trop au dehors.

La veille de Noël 1670, elle est réprimandée sur sa trop grande inquiétude à propos des dépenses qui se faisaient pour l'établissement des confessionnaux de la nouvelle église.

Allant de nuit prier à la Croix-d'Avançon , elle rencontre deux hommes dont elle devine les mauvaises intentions et qui lui demandent si elle est souffrante pour se promener ainsi la nuit ? « Je suis épileptique, dit-elle, et je vais prier Dieu et sa sainte Mère de me guérir.» Cette parole la préserva d'un affront, mais son Ange l'en blâma sévèrement.

Un jour, un linge lui ayant manqué, elle le demande, en présence d'un témoin, à une personne qu'elle soupçonnait un peu coupable du larcin. La Mère de Dieu la reprit fortement de ce jugement téméraire et du mauvais exemple qu'elle avait donné. Elle dut, pour ce péché, faire amende honorable devant la personne injustement inculpée.

L'Ange, lui apparaissant dans la chapelle le 16 janvier 1671, lui dit : « Vous désirez beaucoup, ma soeur, de voir notre Mère, mais ce ne sera pas de sitôt, parce que vous n'avez pas osé faire la correction à deux hommes qui trois fois ont juré Dieu dans votre maison. » « Que de soupirs et de

 

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larmes pour expier cette faute! écrit M. Peythieu; pendant plusieurs jours elle fut inconsolable, et on aurait dit qu'elle allait expirer. »

M. Peythieu étant mort (19 mars 1689), Benoîte pleura amèrement cette perte. La bonne Mère lui reprocha de se trop désoler, contre la volonté de Dieu, et l'assura que la crainte excessive qu'elle avait eu de voir arriver cette mort fut cause qu'elle n'aperçut pas les deux rayons projetés par l'Ange dans la chambre du malade pour empêcher les démons d'y entrer.

Par pur amour des souffrances, ou pour éviter quelque occasion de péché, la pieuse Bergère demandait quelquefois d'être malade: sa prière était exaucée. Or, un jour qu'elle souffrait beaucoup, elle parut manquer de résignation. Son Ange l'en reprit et lui dit que, puisqu'elle avait prié Dieu de la rendre malade, elle devait prendre son mal en patience (1690).

La veille de saint Luc 1690, l'Ange donne à Benoîte une leçon de charité. « Vous vous entretenez trop des uns et des autres, dit-il; vous devriez couvrir tous les défauts de votre prochain et prier Dieu pour ceux qui le diffament. »

Le 2 janvier 1709, le messager céleste la reprend « de ce qu'elle n'a pas corrigé son neveu, qui avait scandalisé quelques personnes en disant devant elles des paroles un peu trop libres. »

Telle est la confession générale de Benoîte. C'est elle qui nous l'a faite ; car, si elle ne les avait pas déclarées, la plupart de ces fautes seraient restées secrètes. Elle les a dévoilées par esprit d'humilité ; nous les publions pour rendre hommage à sa sainteté. Une âme qui n'emporte des luttes de la vie que cette imperceptible poussière mérite une place dans l'assemblée des Saints, surtout quand elle a su laver dans des torrents de larmes et des flots de sang ces légères éclaboussures du limon humain.

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CHAPITRE XIII Guérisons miraculeuses. — L'Ange du Tabernacle — Miracle des roses — Le scandale. — Avertissements divers. (1668-1669)

 

Tandis que Benoîte donnait au monde le spectacle des vertus que nous venons d'esquisser, la Sainte Vierge continuait d'attirer les pécheurs en multipliant sous leurs yeux les guérisons corporelles. Nous en avons compté vingt-cinq en 1667; nous en trouvons seize dans les deux années suivantes : quarante-un prodiges de cette nature en trois ans, n'est-ce pas une sainte prodigalité?

Et encore nous n'avons là qu'une partie des miracles corporels dus au coeur de la bonne Mère, car nos historiens avouent qu'ils sont loin d'avoir tout noté. Ils n'ont recueilli que les faits arrivés en faveur de malades appartenant aux localités peu éloignées du Laus, parce que leurs noms et le lieu de leur demeure étaient plus connus, et que le souvenir en était resté plus vivant dans le pays. Ils ne pensaient certainement pas qu'en agissant de la sorte ils donnaient à leur récit un caractère de plus d'authenticité. Comment auraient-ils eu le courage d'inventer des faits qu'il eût été si aisé de contredire? Si nos chroniqueurs n'avaient nommé que des miraculés appartenant aux régions lointaines , on aurait pu leur attribuer l'adage : « A beau mentir qui vient de

 

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loin; » mais en évoquant des souvenirs de fraîche date, en rappelant des faits dont les acteurs ou les témoins sont encore là sur les lieux, ils ferment la bouche à tout contradicteur raisonnable. Voici quelques-uns de ces prodiges.

Jacques Souvra, de Sigoyer, recouvre la vue le 15 avril 1668.  Mademoiselle Allemand, de Gap, guérit d'une hydropisie neuf jours après. Louis Albrand, des Crottes, est délivré subitement d'une fièvre continue; Catherine Clavier, du Montgenèvre, le sieur Amayon, curé de Saint-Léger, le fils Bonnabel, d'Orcières, sont délivrés de diverses infirmités.

L'année suivante, au mois d'avril, le sieur Clair, praticien, de Grenoble, accompagnait au Laus sa femme, fille du sieur Louvel, marchand, affligée au sein d'un abcès que les médecins de la ville s'étaient avoués impuissants à guérir. A la fin de sa neuvaine, la plaie se ferme sans retour.

Le seigneur de Roque-More rend son vœu pour avoir recouvré la vue. La même grâce est obtenue par Marguerite Druisse, du Freney, près La Grave. Jeanne Amaranthier, de Réallon, se voue au Laus, et guérit de l'hydropisie. Une fille de Jeanne Fine, du Villars-Saint-Pancrace, rend grâces à Notre-Dame du Laus pour avoir été délivrée d'une surdité complète.

Ces faveurs étaient dues, sans doute, au coeur compatissant de la Sainte Vierge, mais Benoîte n'y était pas étrangère. Elle priait pour tous les malheureux, et sa prière ne restait jamais inexaucée. Les faits suivants prouvent que sa bonne Mère ne savait rien lui refuser.

Une fille qu'elle aimait beaucoup tombe devant elle d'un accès épileptique; elle en est étonnée et affligée, mais elle prie, et sa jeune amie est délivrée de cette redoutable maladie. Enhardie par ce succès, la pieuse fille demande mieux que la santé, elle sollicite la conservation de la vie. L'une de ses compagnes

 

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étant malade, elle parle à la Sainte Vierge, qui lui dit que la jeune fille ne relèverait pas de sa maladie, et que, bien disposée par les souffrances, elle mourra bientôt. Mais Benoîte aimait sa compagne, et, dût-elle retarder pour celle-ci l'entrée dans la gloire, elle désirait la voir plus longtemps sur la terre. « Si c'était votre bon plaisir, dit-elle à son aimable Souveraine, j'oserais vous prier qu'elle ne meure pas encore. » Que va faire Marie? Dira-t-elle que l'arrêt en est porté et qu'il sera exécuté? Non, elle sourit, et la malade se trouve guérie subitement.

Quand elle avait obtenu ces faveurs ou d'autres semblables, la sainte Bergère allait à la chapelle pour y rendre ses actions de grâces au Dieu de l'Eucharistie, et pour lui présenter de nouvelles requêtes dans l'intérêt de quelque grand pécheur. Du reste, elle se trouvait si bien là près du tabernacle, qu'elle aurait voulu y rester toujours. « La chapelle, c'est l'objet de tous ses soins, c'est la source de toutes ses délices, c'est un paradis sur terre. »

Telle est sa foi en l'auguste sacrement de l'autel, qu'elle répète souvent que, pourvu qu'il soit dans l'église où il repose, tout l'enfer viendrait qu'elle n'en serait point épouvantée.

Là, elle se mêle aux adorateurs qu'elle est sûre de trouver toujours près du tabernacle. Les hommes, trop souvent, délaissent le Dieu de l'Eucharistie, mais les esprits bienheureux ne le quittent jamais. Ils sont là, prosternés devant le trône de sa miséricorde, comme ils sont au Ciel devant le trône de sa gloire. Leur zèle se préoccupe même de la décence du tabernacle où il daigne reposer.

Il paraît que celui de l'humble chapelle de Bon-Rencontre donnait accès, par ses ais mal joints, à la poussière et aux araignées. L'un de ces esprits adorateurs charge Benoîte d'en informer les prêtres, afin qu'ils fassent disparaître tout ce qui souille la prison du divin captif. La Bergère transmet la céleste

 

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recommandation , qui , par oubli ou négligence, n'est pas exécutée. L'Ange alors se met en devoir de faire lui-même l'opération. Un soir que la pieuse Bergère s'était enfermée dans la chapelle pour y prier tout à son aise, le bienheureux esprit lui apparaît prés de l'autel. « Allumez, dit-il à sa «soeur, deux cierges, et mettez-les sur la crédence. » Benoîte obéit. L'Ange alors ouvre le tabernacle, fait une profonde révérence, tire le ciboire et le corporal, les place sur l'autel un peu à côté et les couvre d'un voile. Puis, prenant le tabernacle d'un côté, tandis que Benoîte le porte de l'autre, ils le déposent à terre. L'aisance avec laquelle son compagnon supporte sa part de poids surprend la Bergère. « Bel Ange, dit-elle, vous êtes si petit, et vous portez un si lourd fardeau! » Un sourire répond à cette adorable simplicité. Tous deux s'évertuent ensuite à nettoyer le tabernacle. Le meuble est remis en son lieu. L'Ange fait aux saintes espèces une nouvelle révérence, les prend avec le même respect que tout à l'heure, les remet en place sur le corporal, referme la porte et disparaît. La pieuse fille reste seule, ravie de ce qui vient de se passer et heureuse d'avoir pu contribuer. à rendre décente la demeure de Celui qui est tout pour son coeur. Une faveur d'un autre genre devait lui être accordée quelque temps après.

Depuis le jour où la veuve Rencurel s'était vue dépouillée de ses biens, elle avait, à force de travail et d'économie, recueilli de quoi acheter un petit coin de vigne situé sur le territoire de Valserres. Mais , hélas ! la pauvre femme n'était guère apte à faire à cette vigne les travaux nécessaires. Le printemps arrivait à grands pas et rien n'était fait encore. Des hommes charitables et dévots envers la Sainte Vierge s'offrent à Benoîte pour aller tailler les ceps. Le bienveillant secours est accepté. La Bergère accompagne les ouvriers. Après leur avoir donné un peu de vin, elle leur dit qu'elle va prier quelques

 

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instants à l'église de Notre-Dame de Valserres, et qu'elle reviendra pour leur servir le goûter d'usage. La pieuse fille comptait sans les tendresses de sa bonne Mère. A peine entrée dans le saint temple, la Mère de Dieu lui apparaît et la jette dans un ravissement qui va durer tout le reste de la journée et toute la nuit suivante; en sorte que les ouvriers , ne la voyant pas revenir et ne sachant ce qu'elle était devenue, durent pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cependant l'oubli de leur jeune et pauvre maîtresse ne les avait pas découragés ; le lendemain, ils étaient de retour à la vigne pour achever leur besogne. Revenue à elle-même, Benoîte reçoit de sa bonne Mère plein un tablier de roses toutes fraîches et toutes parfumées. C'était le 15 mars. A cette époque de l'année, ni l'églantier, ni le rosier des jardins ne saurait être en fleur dans nos Alpes. C'eût été déjà beaucoup que d'avoir des violettes ou des primevères à la corolle dorée, mais des roses!... La Rose mystique seule avait pu les faire épanouir dans ses parterres mystérieux. Le parfum qu'elles exhalaient était d'une suavité incomparable. La Mère de Dieu voulait sans doute récompenser la piété de sa fille et lui fournir un moyen de s'excuser auprès des ouvriers qu'elle avait laissés à la vigne le jour précédent et qu'elle devait y retrouver aujourd'hui. Si la pensée leur était venue de se plaindre auprès de leur jeune maîtresse de ce qu'elle les avait condamnés à un jeûne un peu trop prolongé, elle n'avait qu'à leur offrir les roses miraculeuses, et soudain le reproche aurait expiré sur leurs lèvres pour faire place à l'admiration : comment oser récriminer devant un miracle? Aussi , pas un seul mot de plainte ne sort de leur bouche. Acceptant avec bonheur les roses venues du ciel, ils en respirent avec délices les suaves aromes.

« Donnez-en à ceux qui vous en demanderont, » avait dit la Sainte Vierge à la Bergère; et celle-ci se montre généreuse. Elle en donne aux prêtres du

 

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Laus, à plusieurs autres personnes; puis elle dépose ce qui lui reste dans un coffret. Quinze ans après, elle en avait encore.

Le bruit de ce prodige d'un nouveau genre se répandit bientôt et contribua pour sa part à accréditer le pèlerinage. Mais tout ce qui atteignait ce but exaspérait la rage de Satan. Il ne faut donc pas s'étonner si cet ennemi de tout bien tenta de nouveaux efforts pour ruiner la dévotion nouvelle. Nous avons signalé déjà les hostilités qu'il inspira et les luttes personnelles qu'il engagea contre la sainte Bergère; nous le verrons bientôt essayer de discréditer le pèlerinage en le parodiant; aujourd'hui il cherche à le souiller, pour en éloigner les âmes honnêtes et chrétiennes. Dans ce but, il ne vise rien moins qu'à convertir en un lieu de débauche ce vallon sanctifié par la présence de la Reine des vierges, embaumé par les parfums célestes, où tout est saint, même l'air qu'on y respire, oit l'on ne peut arriver sans être saisi d'un religieux respect, où l'on ne peut rester longtemps avec une conscience criminelle. C'était une profanation, et le misérable l'essaya. A divers intervalles, on vit arriver de ces personnes que le péché a flétries, que le vice a déshonorées. Elles venaient, non point pour pleurer leurs désordres, mais pour les continuer et tendre avec plus de perfidie des pièges à l'innocence et à la faiblesse. Mais Benoîte était là… Son oeil pénétrait soudain dans la conscience des malheureuses et dévoilait leurs criminels desseins. Aussitôt elles étaient chassées, chassées par qui que ce fût, à la prière de Benoîte. La bonne fille est la seule autorité du lieu. C'est elle qui fait la police, et elle la fait avec une telle perspicacité que le crime y devient impossible. Elle devine les mauvaises intentions; elle sent venir le mal, et elle l'arrête. Les voleurs sont dépistés et les infâmes signalés avant qu'ils aient eu le temps de commettre leurs forfaits.

Le 3 août, jour de l'invention des reliques de saint

 

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Etienne (1), MM. Peythieu et Hermitte étaient descendus au village pour assister aux vêpres et gagner l'indulgence. Ils devaient même y rester jusqu'au lendemain; mais à l'issue de l'office du soir, Benoîte vint leur dire de se retirer, parce que dans la nuit un voleur viendrait piller la maison. Ils obéirent et bien leur en prit, car, vers les onze heures, ils entendirent le larron qui s'étudiait à forcer les portes et les fenêtres de leurs chambres. Les précautions qu'ils avaient prises rendirent inutiles et l'adresse et les fausses clefs du voleur. Celui-ci, de guerre lasse, alla essayer son industrie dans la maison du sieur Meyssonnier, où se trouvait le coffre de la chapelle. Là un Ange veillait sans doute, car le malheureux passa le reste de la nuit à forcer un verrou qui ne formait même pas et qu'on trouva le lendemain tout plié par les deux bouts.

Un samedi soir (13 avril 1679), Benoîte avertit M. Peythieu que s'il dort toute la nuit un grand crime sera commis. Le saint prêtre, ne pouvant veiller jusqu'au matin , va se mettre au lit, mais une sorte de fièvre le saisit et l'empêche de fermer l'oeil. Il se lève vers minuit, trouve deux pèlerins qui venaient d'arriver et leur demande s'ils veulent se confesser; sur leur réponse affirmative, il leur ouvre l'église et les confesse. Leurs veux donnèrent raison à la prévision de Benoîte.

Au mois de mars 1669, une misérable fille arrivait au Laus dans l'intention de cacher les suites de ses désordres, et d'en laisser le fruit entre les mains de Benoîte; mais celle-ci devina son infâme dessein, signala la coupable à M. Peythieu, qui lui intima l'ordre de partir sur le champ et la fit accompagner un peu loin, afin d'être assuré de son départ.

Plusieurs faits de ce genre se passèrent plus tard; ils eurent tous le même dénouement. Le scandale

 

(1) Fête patronale de Saint-Etienne d'Avançon.

 

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ne put s'implanter au saint vallon, et Satan en fut pour ses frais. Benoîte lui en fit d'autres : non contente de chasser ses suppôts, elle lui arrachait ses victimes.

Si l'on ne savait combien grandes sont les faiblesses du coeur humain, et si l'on n'était persuadé, d'ailleurs, que c'était au Laus que la miséricorde divine poussait les plus grands criminels, on serait effrayé du nombre et de la dépravation des coupables que Benoîte eut à avertir. Qu'on en juge par la triste statistique de la seule année 1669: quarante-deux malheureuses filles qui ont forfait à l'honneur, trente-cinq pécheurs infâmes dont les crimes ne sont pas nommés, quinze adultères, neuf infanticides, cinq voleurs, trois vendus au démon , un parricide, un conjugicide et un sacrilège. Ce tableau repoussant de nos dégradations morales se représentera, avec des couleurs plus ou moins chargées, à chacune des années de notre histoire, jusqu'à la mort de la sainte Bergère; mais nous demandons à nos lecteurs la permission de ne plus l'exposer à leurs yeux. Il suffira de l'avoir considéré une fois pour admirer la charité inépuisable de Benoîte, la tendresse compatissante de la Sainte Vierge et l'infinie miséricorde de Dieu.

Ce qui console en présence de cet humiliant spectacle, c'est le retour sincère à la vertu et à Dieu de tous ces grands pécheurs dont Benoîte a sondé, d'une main douce mais sûre, les plaies aussi dégoûtantes que profondes. Si, de loin en loin, quelques-uns s'obstinent dans leur lamentable état, c'est une rare exception, qui fait mieux apprécier encore le bonheur des autres.