Par PAUL THUREAU-DANGIN DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME ÉDITION, Paris 1899
Abbaye Saint Benoît ; Bibliothèque ;
Table des Matières :
LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN
ANGLETERRE AU XIXe SIÈCLE
NEWMAN ET LE MOUVEMENT D’OXFORD
Voici la liste des principaux ouvrages que j’ai consultés
EN ANGLETERRE AU DIX-NEUVIÈME
SIÈCLE
NEWMAN ET LE MOUVEMENT D’OXFORD
I. La pensée anglaise et le problème religieux après
Waterloo. En quoi l’Eglise anglicane ne répondait pas aux besoins du moment.
Déclin du parti evangelical. L’école « libérale »; Whately et Arnold. —
. II Que
restait-il du High Church? J. Keble et The Christian Year. Richard
Hurrell Froude. — III . La jeunesse de Newman. Il est élu fellow
d’Oriel. Ses rapports avec Whately et sa phase « libérale ». Il devient l’ami
de Pusey. Son ordination. — IV. Newman est nommé tutor à Oriel, puis vicar
de Sainte-Marie. Il commence à devenir un centre. Côtés tendres de sa nature. —
V.
Newman se dégage du « libéralisme ». Il se lie avec Froude, se laisse gagner à
ses idées et, par lui, se rapproche de Keble. Mécontentement de ses amis «
libéraux ». Mariage de Pusey. Newman et le ménage de Pusey. Les opinions de
Pusey à cette époque. — VI . Première action publique de Newman lors de la candidature de Robert
Peel à Oxford. Contre-coup de la Révolution de 1830 en Angleterre. L’Eglise
établie paraît menacée: Newman et Froude sentent qu’elle ne peut être sauvée
que par une contre-réforme. — VII. Voyage de Froude et de Newman dans le midi de
l’Europe. Leur impression à Rome. Newman a l’idée d’une œuvre à faire en
Angleterre. Sa maladie en Sicile. Son retour en Angleterre.
LES DÉBUTS DU MOUVEMENT (1833-1836)
I. Le sermon de Keble sur « l’Apostasie nationale » donne le signal du Mouvement. Tendances différentes de Newman et Froude d’une part, et de Palmer, Perceval et Rose d’autre part. Publication du premier Tract for the Times. Les Tracts suivants. Etat d’esprit de Newman. Diffusion des Tracts. Palmer voudrait les arrêter. Newman, poussé par Froude, s’y refuse. — II . Adresse à l’archevêque de Canterbury. Succès des Tracts. Leurs doctrines. Newman et l’Eglise de Rome. — III. Accession de Pusey au Mouvement. Modification de la forme des Tracts. La « Bibliothèque des Pères ». Newman se félicite de la position prise par Pusey. Il n’en reste pas moins le chef du Mouvement. — IV. Maladie et mort de Frouée. Que fût-il devenu s’il avait vécu? — V . Newman à Sainte-Marie. Ses efforts pour y développer le culte et la piété. Ses sermons. Caractère de son éloquence. Sujets traités. Action extraordinaire de ces sermons.
L’APOGÉE DU MOUVEMENT (1836-1839)
I. Polémiques soulevées par la nomination du Dr Hampden. Attaques contre les tractarians. Newman et la question du romanisme. — II. Wiseman. Son origine. Ses débuts à Rome. Comment il est amené à s’occuper de la situation religieuse de l’Angleterre. Ses lectures à Londres en 1835 et 1836. Grand effet produit. — III. Newman croit nécessaire de faire paraître un nouveau livre sur la Via media et contre le romanisme. Certains tracts paraissent au contraire suspects de papisme. Publication des Remains de Froude. Irritation des protestants. Blâme inattendu de l’évêque d’Oxford contre les tracts. Après négociations, l’accord se fait entre cet évêque et Newman. Premiers indices de l’hostilité de l’épiscopat. — IV. Wiseman suit, de Rome, le Mouvement. Ses rapports avec les voyageurs anglais, notamment avec Gladstone et Macaulay. — V. Le Mouvement grandit. Ses principaux adhérents. Bien que disciple d’Arnold, Stanley est un moment tenté de suivre Newman. W. G. Ward, son origine, ses évolutions, son caractère. Ses discussions avec Tait. Changement dans l’état moral de la jeunesse universitaire. Amitié de Pusey et de Newman. Newman demeure le vrai chef du Mouvement. Credo in Newmanum. — VI. Premier doute de Newman sur l’Anglicanisme, à propos de l’histoire des Monophysites et des Donatistes. Il en fait confidence à deux amis. Raisons par lesquelles il essaye de se rassurer. Son sermon sur les Appels divins. Le doute s’éloigne, mais non sans laisser de trace.
I. Newman obligé de chercher un autre fondement pour sa via media. Ses préventions contre les catholiques, à raison de leur alliance avec O’Connell. il fait mauvais accueil à Spencer. — II. Parmi les jeunes disciples de Newman, plusieurs sont moins attachés à l’anglicanisme et plus attirés vers Rome. Opinions de Ward. Embarras et inquiétudes de Newman en présence de cet état d’esprit. Il songe à résigner sa cure. — III . Le tract 90 cherche à établir que les XXXIX Articles peuvent être entendus dans un sens catholique. Newman ne s’attend pas à un orage. — IV. Soulèvement contre le tract 90. La censure des chefs de Collèges. Calme de Newman. Violence des attaques dirigées contre lui. Ses pourparlers avec l’évêque d’Oxford. Il refuse de désavouer le tract 90, mais consent à interrompre la publication des tracts. — V .Les polémiques continuent sur le tract 90. Arnold professeur à Oxford. Les évêques se mettent à censurer le tract. L’évêché de Jérusalem. — VI. Wiseman à Oscott. Ses efforts pour entrer en relations avec les tractarians. Il est blâmé par beaucoup de catholiques. Il s’explique publiquement sur la conduite à suivre à l’égard du Mouvement d’Oxford. —VII . Newman est très blessé des censures épiscopales. Il répudie néanmoins toute idée de conversion au catholicisme romain. Sa théorie sur l’anglicanisme et Samarie. Raideur avec laquelle il repousse l’intervention des prêtres catholiques. Le doute traverse de nouveau son esprit. — VIII. Ward et ses amis se montrent de plus en plus favorables à Rome. Leurs relations avec les catholiques. Alarmes de Pusey. Il essaye vainement de retenir Ward. Sa lettre à l’archevêque de Canterbury. Embarras de Newman sollicité par Pusey de désavouer Ward. Il se retire à Littlemore. — IX. Newman à Littlemore. Il y offre asile à ses amis. Le projet de monastère. La vie à Littlemore. Les dénonciations contre le prétendu monastère. Impatience de Newman. — X. Pusey ne peut obtenir de Newman qu’il désavoue Ward. Attitude de Keble. Williams et Rogers s’éloignent. Sermon de Pusey sur l’Eucharistie, dénoncé (191) au vice-chancelier. Une commission prononce contre lui la suspension du droit de prêcher pendant deux ans dans l’Université. —XI . Etat d’esprit de Newman. Il désavoue ses anciennes attaques contre Rome. Si ébranlée que soit sa foi dans l’Anglicanisme, il continue à détourner ses disciples d’aller à l’Eglise Romaine. C’est lui qui retient Ward et Faber. Wiseman n’admet pas la légitimité de ces retards. Conversion de Smith. — XII . Lockhart à Littlemore. Son abjuration. Elle détermine Newman à résigner sa cure. Comment il répond à ceux qui cherchent à l’en détourner. Son sermon d’adieu à Littlemore.
I. Emotion causée par la retraite de Newman. Sa conversion devait cependant se faire attendre encore pendant deux ans. Raisons de cette attente. Il se dégoûte de toute action publique. Il souffre de la perplexité et de la tristesse de ses amis. Ses rapports avec Keble, avec Pusey. Mort de la fille de Pusey. Celui-ci traduit des livres de dévotion catholique et se refuse à attaquer l’Eglise romaine. — II . Ward publie l’Idéal d’une Eglise chrétienne. Controverses soulevées par les doctrines hardiment romanistes de ce livre. Les chefs de Collèges le défèrent à la Convocation et veulent, en même temps, faire édicter un nouveau test, ou au moins censurer le tract 90. Séance de la Convocation. Ward est condamné, mais l’autre mesure est arrêtée par le veto des Proctors. Oakeley suspendu par la cour des Arches. — III. Effet de la condamnation de Ward sur Newwan. Il étudie la théorie du Développement de la doctrine chrétienne et se met à écrire nn Essai sur ce sujet. II avertit ses amis de sa prochaine conversion. Accueil fait à cette nouvelle. Newman dans la communauté de Littlemore. Il persiste à se tenir à l’écart des catholiques. Wiseman envoie Smith à Littlemore. — IV. Conversions de Ward et de plusieurs autres disciples de Newman. Newman se décide et appelle le P. Dominique. L’abjuration. L’impression produite. Nombreuses conversions. Les vieux amis de Newman ne le suivent pas. Entrevue de Newman et de Wiseman. Newman quitte Littlemore et Oxford.
Au cours de 1895 et dans les premiers mois de 1896, l’attention des catholiques français se trouva subitement appelée sur des manifestations, pour eux fort inattendues, qui se produisaient outre-Manche, dans certaines parties de l’Eglise anglicane. De cette terre du bigotisme protestant où l’on était habitué à dénoncer l’idolâtrie romaine, arrivait l’écho de paroles si nouvelles que plusieurs se demandaient tout émus si une grande conversion n’était pas sur le point de s’y accomplir. Un pair d’Angleterre, président d’une nombreuse et puissante association de churchmen, lord. Halifax, faisait, dans l’un des meetings de cette association 1, un appel, d’une éloquente et poignante sincérité, au rétablissement de l’unité chrétienne. Après avoir évoqué l’époque regrettée où il n’y avait qu’une seule Eglise, sous la primauté de Rome, il exprimait le voeu que l’Eglise d’Angleterre « fût unie de nouveau, par les liens d’une communion visible, avec le Saint-Siège »; cette union, qu’il décla-
1. Assemblée de l’English Church Union, tenue à Bristol, le 14 février 4893.
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rait « désirer de toute son âme », il la proclamait «possible » et affirmait que « les documents autorisés de l’Eglise anglicane ne contenaient rien d’essentiellement inconciliable avec les doctrines de l’Eglise de Rome »; il invitait ses coreligionnaires à travailler à ce rapprochement, à dépouiller l’orgueil national, les préjugés séculaires, à s’humilier sur les fautes de leur propre Eglise, et surtout à beaucoup prier, avec la conviction « que rien ne touche de plus près le coeur de Notre-Seigneur que la paix de son Eglise »; enfin il saluait, dans Léon XIII, un esprit large, une âme généreuse, capable de comprendre cette oeuvre, de la mener à bonne fin, et il lui donnait l’assurance « qu’il pouvait compter sur une réponse sympathique à tout appel qui serait adressé à l’Eglise d’Angleterre. »
Ne devait-on pas croire que cette invitation avait été entendue du Souverain Pontife et l’avait touché, quand on le voyait, quelques semaines après, lancer sa lettre fameuse ad Anglos 1? « Aux Anglais, y disait-il, qui cherchent le royaume du Christ dans l’unité de la foi, salut et paix dans le Seigneur. » Puis, avec l’accent d’une sollicitude apostolique, d’une tendresse paternelle, où revivait l’âme du saint pontife qui, de Rome, au VIe siècle, avait voulu et dirigé la conversion de l’Angleterre, il félicitait les Anglais des marques de la grâce divine visibles dans leur nation, des efforts qu’ils avaient fait s pour se rapprocher du catholicisme; il les invitait, «quelle que fût la communauté ou l’institution à laquelle ils appartenaient, à poursuivre la
1. 14 avril 1895.
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sainte entreprise de ramener l’union,» priait Dieu pour eux et leur demandait de prier pour lui. En même temps, comme pour donner une preuve de ses intentions conciliantes, il remettait en jugement la question de la validité des ordres dans l’Eglise anglicane, et nommait, pour l’étudier, une commission dont une partie des membres était notoirement favorable à cette validité.
Pour la première fois depuis trois siècles, le coeur de l’Angleterre parut touché par mine parole venue de Rome. Lord Halifax, plus plein que jamais d’ardeur et d’espérance, sans cesse en mouvement de Londres à Paris, de Paris à Rome, en relations étroites avec des prêtres français, reçu au Vatican, triomphait devant ses coreligionnaires, au Congrès de Norwich 1, de voir la question de la réunion de la chrétienté s’imposer désormais à tous les esprits. L’un des primats de l’Eglise anglicane, l’archevêque d’York, au même congrès, faisait tout un discours sur ce sujet : « La réunion est dans l’air », disait-il ; il saluait avec respect « la voix venue de Rome », et regardait comme un devoir de faire « bon accueil» à « cette lettre remarquable en bien des manières et, dans un certain sens unique»; il rappelait que son auteur « présidait une Eglise qui avait produit une multitude de saints et lancé une noble armée de martyrs, une Eglise à laquelle on devait un vaste trésor de littérature, théologique, une Eglise dont les Anglais avaient reçu, dans les
1. Octobre 1895.
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siècles passés, au temps de leur faiblesse et de leur malheur, un secours considérable et plein d’amour »; bien qu’il marquât les points de divergence, il insistait sur le « désir profond » et de plus en plus répandu de voir cesser le « grand scandale » de la division de la chrétienté; sur le devoir de travailler à l’union; il invitait les anglicans à ne pas « se complaire en eux-mêmes », à « reviser », sur plusieurs points, leur « position » particulière, et exprimait l’espoir qu’un jour viendrait où «un pape aurait la gloire de réconcilier les deux grandes branches de l’Eglise catholique». Par toute l’Angleterre, dans les diverses assemblées religieuses, la question de l’union était à l’ordre du jour, débattue par tous, sinon résolue, avec une sollicitude anxieuse. L’archevêque de Canterbury prescrivait des prières. M. Gladstone qui, au lendemain du concile du Vatican, par son pamphlet du Vaticanism, avait réveillé toutes les vieilles haines anglaises contre la Papauté, intervenait par un mémoire public 1, pour proclamer à son tour la nécessité de l’union; il montrait que l’anglicanisme, en se rapprochant maintenant, sur beaucoup de points, de l’Eglise romaine, avouait ses torts passés; il parlait avec déférence du Pape, le «premier évêque de la chrétienté », rendait hommage à sa conduite et à son langage. « Selon moi, disait-il en terminant, c’est une attitude paternelle au sens le plus large du mot, et, bien qu’elle prenne place parmi les derniers souvenirs de ma vie, j’en garderai toujours la
1. Ce Mémoire, daté de mai 1896, était transmis au Times par l’archevêque d’York, et publié par ce journal, le 1er juin.
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précieuse mémoire, avec de tendres sentiments de respect, de gratitude et de haute estime. »
En présence de telles manifestations, les espérances les plus hardies semblaient permises: des imaginations optimistes entrevoyaient déjà le retour en corps (corporate-reunion) d’une partie de I’Eglise anglicane et la constitution, outre-Manche, d’une sorte d’Eglise uniate qui serait, par rapport à Rome, dans une position analogue à celle de certaines Eglises orientales. On mesurait d’avance, avec émotion, tout ce que le catholicisme gagnerait à une pareille accession, de quel avantage serait cette infusion d’esprit anglo-saxon dans une société religieuse que le malheur des schismes passés avait laissée trop exclusivement latine. II n’était pas jusqu’à la prodigieuse expansion de l’Empire britannique, qui, vue à cette lumière, ne prtt une signification providentielle et qui ne semblât destinée, comme autrefois celle de l’Empire romain, à étendre le règne du Christ et de son Vicaire.
Sans doute, quelques mois plus tard, toutes ces belles visions d’unions s’évanouissaient subitement; il avait suffi pour cela de la bulle décrétant définitivement la non-validité des ordres conférés par l’Eglise d’Angleterre. Ceux des membres de cette Eglise qui s’étaient le plus avancés vers le catholicisme, se montraient aussi les plus attristés, les plus embarrassés, les plus blessés. Ils accusaient fort injustement Rome d’avoir fait preuve d’obstination, d’intolérance, d’avoir même tendu un piège à leur crédulité trop confiante, d’avoir machiné une sorte de guet-apens. Ils s’en prenaient surtout à leurs compa-
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triotes, les catholiques anglais, qui, en effet, n’avaient pas dissimulé leur opposition à toute entreprise d’union en corps, et ils leur reprochaient d’avoir travaillé par de petits motifs à faire échouer une grande oeuvre. Loin, d’ailleurs, de s’avouer troublés ou affaiblis par la répudiation pontificale, ils affirmaient dédaigneusement n’avoir aucun besoin de Rome, proclamaient que leur Eglise avait plus que jamais conscience de son droit et de sa puissance, et se félicitaient même que la bulle l’eût fortifiée en faisant comprendre aux partis qui la divisaient, la nécessité de se concentrer contre le vieil ennemi. Si l’on parlait encore d’union, ce n’était plus avec le Pape, c’était avec ceux qu’on savait en révolte contré lui; de là, des coquetteries plus empressées à l’adresse de l’Eglise russe et la protection dont l’épiscopat anglican affectait de couvrir les sectaires vieux catholiques d’Allemagne et d’Italie. Le fossé semblait donc redevenu aussi profond que jamais entre l’Angleterre et Rome, et, de la tentative faite pour le combler, rien ne paraissait rester, outre-Manche, qu’une déception douloureuse et irritée.
Depuis lors d’autres événements se sont produits, en Angleterre, qui semblent y marquer davantage encore la ruine des espérances catholiques et le triomphe de l’esprit protestant. Un soulèvement a soudainement éclaté contre ceux des Anglicans qui, à défaut d’une union avec Rome jugée désormais impossible, prétendaient du moins continuer à se rapprocher des croyances et des pratiques catholiques. Commencé par des personnages de petite considération et au moyen de pro-
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cédés assez grossiers, ce soulèvement a pris un développement que son origine ne faisait pas prévoir. Tous les journaux se sont mis à discuter sur la messe ou sur le confessionnal; le Times, entre autres, a été, durant des mois, une tribune ouverte à tous ceux qui voulaient revendiquer les vieilles traditions protestantes de l’Eglise d’Angleterre, contre les innovations du moderne High Church. De nombreux meetings de laïques ou de clercs ont été convoqués sur tous les points du territoire. Les deux chambres du parlement ont été, à plusieurs reprises, saisies de la question; les leaders des divers partis se sont expliqués sur ce sujet, et diverses propositions ont été faites pour intervenir législativement ou judiciairement contre ceux qu’on accuse d’être « romanisants». En même temps les évêques, sous le coup de sommations répétées, ont dû se mettre en mouvement et s’engager à user de leur autorité pour réprimer les abus dont on se plaignait. Que sortira-t-il de tout cela? Il est visible que gouvernement et évêques sont au fond très embarrassés, qu’ils sentent le péril et l’inefficacité des armes dont on les presse de se servir, doutent de leur compétence ou de leur pouvoir, et seraient heureux de gagner du temps en agissant le moins possible. Le leur permettra-t-on? Déjà la poussée de l’opinion les a contraints de s’avancer plus qu’ils n’avaient intention de le faire au début. S’ils se déterminent à prendre quelques mesures de rigueur, quel en sera l’effet? Ceux que ces mesures menacent semblent, pour le moment, un peu surpris et comme abasourdis du soulèvement qui s’est fait contre eux. Si quelques-uns,
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comme lord Halifax, tiennent un langage assez ferme, d’autres sont loin de paraître prêts au martyre. Accepteront-ils, de la part de l’épiscopat, — en supposant que celui-ci puisse s’entendre sur une seule opinion commune, — des interdictions liturgiques et des prescriptions dogmatiques, opposées aux principes qu’ils ont vingt fois proclamés être de l’essence de leur Eglise? Reconnaîtront-ils au parlement ou aux tribunaux civils une autorité religieuse, conforme sans doute au passé de l’anglicanisme, mais contraire aux idées qu’ils se flattaient d’avoir fait prévaloir? S’il y a résistance, jusqu’où s’étendra-t-elle? Sera-t-elle le fait de tout le parti High Church ou seulement de la fraction la plus avancée de ce parti? Cette résistance amènera-t-elle une scission qui serait comme une première brèche dans l’édifice ecclésiastique d’Angleterre, un premier pas dans la voie du « desétablissement »? Ou bien, au prix d’équivoques et d’inconséquences qui ne seraient certes pas les premières dans l’histoire de l’Eglise d’Angleterre, trouvera-t-on moyen de maintenir, côte à côte, dans les cadres de l’Etablissement, des hommes dont les oppositions de croyances seront devenues encore plus criantes? Toutes questions auxquelles il serait téméraire, surtout pour un étranger, de prétendre répondre aujourd’hui. Les événements sont en marche, et l’on peut d’autant moins en prévoir l’issue qu’ils paraissent obéir à une impulsion anonyme et plus ou moins irréfléchie. Bornons-nous à constater que, pour le moment, il y a, en Angleterre, un retour offensif du vieil esprit
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protestant, une réaction contre les tendances catholiques qui se manifestaient dans une partie notable de l’anglicanisme.
Cette réaction, suivant de près l’échec de la tentative de réunion avec Rome, n’est-elle pas de nature à dissiper toutes les espérances qu’auraient pu nous faire concevoir les modifications survenues, depuis quelque temps, dans l’état religieux de l’Angleterre, et le royaume d’Henri VIII et d’Elisabeth n’apparaît-il pas plus que jamais acquis au vieil esprit de schisme et de révolte du XVIe siècle? S’en tenir à cette conclusion, serait apporter, dans le découragement, la même précipitation peu raisonnée qu’on avait pu montrer naguère dans l’espérance. Pour bien juger d’un mouvement, de ses chances d’avenir, il ne faut pas s’attacher aux effets plus ou moins passagers de telles crises particulières, mais regarder les choses dans leur ensemble, de haut et de loin. Des accidents, pour regrettables qu’ils soient, ne peuvent pas détruire, en quelques mois, l’oeuvre de longues années. Or, si l’on considère, non plus les à-coups momentanés qui viennent de se produire, mais les grandes lignes et les résultats généraux de l’évolution qui s’accomplit en Angleterre, depuis bientôt un siècle, le fait s’impose saisissant : on ne peut nier l’importance du changement produit; on voit se dessiner clairement la direction dans laquelle il s’accomplit, et l’on constate qu’il en est résulté un progrès aussi incontestable qu’inattendu des idées catholiques.
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Pour mesurer ce progrès, il convient tout d’abord de comparer ce qu’était l’Eglise catholique en Angleterre, au commencement de ce siècle, à ce qu’elle est aujourd’hui.
Dans ce pays, la Réforme, qui était, pour une bonne part, l’oeuvre du caprice royal, n’avait pas, du jour au lendemain, fait disparaître la vieille foi du coeur de la nation. Beaucoup étaient demeurés catholiques de sentiments, soit qu’ils refusassent hautement de s’associer à la révolte de leur roi, soit qu’ils se fissent illusion sur la gravité de cette révolte. Mais, durant trois siècles, tout avait été employé à avoir raison de ces fidélités, conscientes ou non : pression du pouvoir, spoliations, supplices et enfin, à partir de la fin du XVIIe siècle, un ensemble de lois savamment combinées, ne laissant échapper aucun des actes du catholique, le frappant dans sa conscience, dans sa fortune, dans ses droits publics et privés. Ajoutez la défaveur et la ruine des causes politiques auxquelles le papisme s’était trouvé lié. Est-il étonnant qu’à ce régime le nombre des fidèles ait été sans cesse diminuant? Des vieilles familles qui, dans diverses parties du royaume, étaient demeurées longtemps, en dépit des persécutions, comme les points fixes où s’appuyait la résistance, beaucoup avaient été détruites dans les guerres civiles: d’autres, lassées ou séduites, avaient fini par capituler. Aussi, au début du XIXe siècle, quand une détente se
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produisit et que l’Angleterre protestante commençai avoir honte de son intolérance, il ne restait plus qu’un petit nombre de catholiques pour jouir de la paix et de la liberté qu’on se montrait enfin disposé à leur rendre.
De ces catholiques, les uns s’enfermaient et s’isolaient dans leurs manoirs, les autres étaient dispersés et comme noyés dans la population des grandes villes. Combien étaient-ils? Les éléments manquent pour donner un chiffre certain. D’après les évaluations les plus sérieuses, vers 1814, on n’en comptait guère, dans l’Angleterre proprement dite, qu’environ 160.000. Pas d’évêques, mais, comme en pays de mission, de simples vicaires apostoliques, alors au nombre de quatre. A peine quatre cents prêtres, vivant presque cachés, par souvenir des persécutions, et n’osant porter aucun costume qui révélât leur caractère. Les églises, ou, pour parler plus juste, les chapelles étaient rares, sans signe extérieur, dissimulées dans les coins les plus obscurs des villes. Quelque téméraire s’oubliait-il à élever une croix sur la porte de l’une de ces chapelles, la police la faisait aussitôt supprimer, par crainte d’une émeute. A l’intérieur, presque pas de ces ornements symboliques auxquels s’est plu de tout temps la piété catholique; le culte était comme empêché de s’épanouir; rarement un office solennel, une grand’messe, une bénédiction du Saint-Sacrement; on eût dit que la prière n’était permise qu’à voix basse. Dans beaucoup d’églises, on ne célébrait la messe que deux fois par semaine ; ce seul mot de messe faisait peur; on ne disait pas « aller à la messe », mais « aller aux prières ».
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En somme, à cette époque, l’Eglise catholique, bien que délivrée de la persécution violente, se faisait encore humble et tâchait presque d’être invisible. Le cardinal Vaughan l’a comparée à ces bateaux qui, au lendemain de la tempête, quand le vent est encore dur, bien qu’affaibli, diminuent leurs voiles pour y donner le moins de prise possible.
Sans doute, la masse du public ne ressentait plus au même degré, contre les papistes, cette aversion mêlée d’effroi qui était autrefois l’une des manifestations du sentiment national, alors qu’en tout Anglais catholique on soupçonnait un suppôt de l’Espagne ou un conspirateur méditant de faire sauter le Parlement et de mettre le feu aux quatre coins de Londres. Mais, si la passion était amortie, les préventions et l’éloignement demeuraient 1. Le maître de maison s’excusait auprès de ses convives, s’il les faisait se rencontrer avec un catholique. De ce que pouvait bien être le catholicisme, on n’avait du reste aucune idée précise; il apparaissait de loin comme je ne sais quel amalgame de superstitions, d’idolâtrie et d’immoralité. Ainsi que l’a rapporté l’un des convertis de la première heure 2,
1 Des observateurs ont noté cependant quelques faits qui, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, avaient un peu atténué ces préventions. C’est d’abord l’émigration, en Angleterre, de milliers de prêtres français, proscrits par la Révolution; ils furent bien accueillis et, par leurs vertus forcèrent l’estime de leurs hôtes. C’est aussi l’influence considérable des romans de Walter Scott, qui habituèrent les imaginations anglaises à sympathiser avec des personnages catholiques; en octobre 1896, à Nottingham, Mgr Harnet a fait une lecture sur Sir Walter Scott and the Revival of catholic sympathies.
2. Le chanoine Oakeley.
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les Anglais, à cette époque, savaient mieux les coutumes des Egyptiens que celles des catholiques, leurs compatriotes, demeurés fidèles à la vieille foi; ils avaient répugnance à causer entre eux de ce sujet, et beaucoup vivaient une longue vie sans s’être demandé une seule fois ce qu’il en était. Les libéraux eux-mêmes, qui réclamaient alors l’émancipation des catholiques, témoignaient à leur égard de moins de sympathie que de dédain; ils arguaient de leur insignifiance et de leur discrédit pour soutenir qu’on pouvait sans danger leur faire justice. De cet état, si complètement disparu aujourd’hui qu’on a quelque peine à se le figurer, un témoin, autorisé entre tous, Newman, a fait un tableau saisissant, dans un sermon prononcé quelques années après sa conversion 1 évoquant des souvenirs alors peu éloignés, il exposait, en ces termes, sous quel aspect, au temps de son enfance et de sa jeunesse, lui étaient apparus le catholicisme et les catholiques
Dans cette contrée, il n’y avait plus d’Eglise catholique; il n’y avait plus même de communauté catholique, mais un petit nombre d’adhérents à la vieille religion, passant silencieux et tristes, comme un souvenir de ce qui avait été. Les « catholiques romains » n’étaient pas une secte..., un corps, si petit qu’il fût, représentant la grande communion du dehors, mais une simple poignée d’individus que l’on pouvait compter, comme les pierres et les débris du grand déluge... Ici, c’était une bande de pauvres Irlandais, allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie.
1. The Second Spring, prêché à Oscott, le 13 juillet 1852. lors du premier concile provincial de Westminster. (Newman’s Occasional sermons.)
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des mêmes dans un quartier misérable de la grande métropole; là, peut-être, c’était un homme âgé que l’on votait se promener dans les rues, grave, solitaire, étrange, quoique de noble maintien, et dont on disait qu’il était de bonne famille et « catholique romain »; c’était une maison de vieux style, de sombre apparence, enfermée derrière de grands murs, avec une porte de fer, des ifs : on racontait que là vivaient des « catholiques romains »; mais qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, ce qu’on voulait dire quand on les appelait catholiques romains, nul n’aurait pu l’expliquer; on savait seulement que cela sonnait mal et parlait de formalisme et de superstition... Telle était à peu près l’espèce de connaissance qu’avaient du christianisme les païens de l’ancien temps, qui persécutaient les fidèles et cherchaient à les faire disparaître de la face de la terre, et qui les appelaient ensuite gens lucifuga, une race qui fuit la lumière du jour. On ne retrouvait les catholiques, en Angle-terre, que dans les endroits reculés, dans les ruelles, dans les caves, dans les mansardes ou dans la solitude de la campagne, séparés de la foule au milieu de laquelle ils vivaient; on les entrevoyait seulement dans l’obscurité, à travers le brouillard ou le crépuscule, fantômes fuyant de-ci, de-là, devant les fiers protestants, maîtres de la terre. A la fin, ils devinrent si faibles, tombèrent si bas que le dédain fit naître la pitié; et les plus généreux parmi leurs tyrans commencèrent à désirer de leur accorder quelque faveur, persuadés que leurs opinions étaient trop absurdes pour trouver des prosélytes, et qu’eux-mêmes, si on leur accordait une position plus importante dans l’Etat, ne tarderaient
pas à renoncer à leurs doctrines et à en rougir.
Un symptôme plus significatif encore que le dédain des protestants, c’était le sentiment que les catholiques eux-mêmes avaient de leur anéantissement. A force d’avoir été, pendant des siècles, mis hors la loi, d’être
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demeurés étrangers à la vie publique et privée de leurs compatriotes, d’avoir subi une proscription sociale plus sensible encore que la légale, ils s’étaient habitués à une situation de parias; on eût dit une autre race, sans mélange ni relations avec l’autre, résignée à son infériorité, et en ayant gardé je ne sais quoi de déprimé, ainsi qu’il arrive aux peuples depuis longtemps vaincus et dominés. Quelques-uns de ces catholiques en devenaient comme embarrassés et presque honteux de leur foi; ils cherchaient à la dissimuler à leurs voisins ou à se la faire pardonner, en la minimisant, notamment en affichant à l’égard du Pape une indépendance qui frisait la révolte. Chez beaucoup d’autres, il est vrai, l’épreuve et l’isolement n’avaient fait que rendre cette foi plus profonde et plus résistante; loin de vouloir rentrer en grâce auprès de la société qui les excluait, ils s’en détournaient avec méfiance et ressentiment; mais, chez eux, aucune pensée de revanche et d’offensive; obstinés, nullement entreprenants, plus préparés à souffrir qu’à engager le combat, ils ne songeaient pas un seul moment qu’il pût être question pour Rome de reprendre possession du royaume d’Henri VIII et d’Elisabeth, bornaient leur ambition à sauver leur âme et à garder leur honneur, vivaient de souvenir, non d’espérance.
Tel était le catholicisme en Angleterre dans le premier quart du siècle. Aujourd’hui, quel changement! Au lieu de 160.000 catholiques, on en compte, dans la seule Angleterre, en dehors de l’Irlande et de l’Ecosse, environ 1.500.000. En place des quatre
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pauvres vicaires apostoliques et de leurs quatre cents prêtres, une hiérarchie normalement constituée avec dix-sept évêques, dont un archevêque, trois mille prêtres, des ordres religieux de toute sorte. Les conversions, bien qu’un peu ralenties par les derniers incidents, sont encore, au témoignage du cardinal Vaughan, d’environ six cents par mois 1 sans doute elles sont en partie compensées par la défection de familles catholiques d’origine, généralement pauvres, transplantées dans des milieux .exclusivement protestants : déchet douloureux que le zèle du clergé se préoccupe d’arrêter; mais ce qui se perd ainsi ne saurait, tout au moins comme importance sociale et intellectuelle, se comparer à ce qu’on gagne par les conversions. Les églises, les chapelles, les couvents, partout multipliés, loin de se dissimuler, se dressent au milieu des cités, proclamant hautement, par leur ornementation extérieure, la foi des fidèles. En ce moment, au coeur de Londres, à quelques pas de l’abbaye de Westminster, s’élèvent les murs d’une grande cathédrale qui sera l’un des principaux édifices de la ville. Toutes les splendeurs liturgiques dont il avait fallu se priver pendant plusieurs siècles s’épanouissent à l’intérieur de ces églises. Bien plus, le culte déborde au dehors, et, dans les rues des villes ou à travers la campagne, les processions, avec bannières, crucifix, prêtres et acolytes en costumes, se développent librement, comme elles ne pourraient le faire en beaucoup
1. Lettre du cardinal Vaughan au P. Ragey. (L’Anglo-catholicisme, par le P. Ragey, p. 29.)
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de pays catholiques: témoin les imposantes cérémonies dont le treize centième anniversaire du débarquement de saint Augustin a été l’occasion.
Sauf quelques survivants de plus en plus rares de l’ancien fanatisme protestant, le publie assiste sans émoi, parfois même avec sympathie et respect, à ces manifestations qui l’eussent autrefois exaspéré. C’est ce que constatait récemment, avec un étonnement douloureux, l’un de ces survivants, le vieil évêque de Liverpool : il se lamentait, dans une allocution à son clergé l, de ne plus trouver autour de lui « cette aversion pour le papisme, générale naguère dans le royaume»; il reprochait à ses coreligionnaires de ne voir dans le «romanisme» qu’une des formes multiples de la religion en Angleterre, ni pire ni meilleure que d’autres, parfois même d’établir entre lui et le protestantisme une comparaison qui n’était pas à l’avantage du dernier; puis, après avoir constaté qu’on trouvait maintenant « de bon goût d’oublier la grande bénédiction » de la Réforme, il dénonçait, avec indignation et alarme, cette «altération du langage et du sentiment publics ».
Légalement et socialement, presque plus rien ne subsiste des anciennes séparations entre les catholiques et le reste de la nation. Les deux races se sont réconciliées et fondues. Le papiste est redevenu un Anglais comme un autre, ayant mêmes sentiments et mêmes droits2. D’ailleurs il n’est guère de famille un peu
1. Ce discours a été publié dans le Rock du 12 novembre 1897.
2. Seuls le roi ou la reine, les héritiers directs de la couronne, le lord-chancellor et le vice-roi de l’Irlande doivent encore être protestants.
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importante qui ne compte un ou plusieurs convertis. Les catholiques ont pied au Parlement, occupent quarante et un sièges à la Chambre des lords et ont presque toujours quelqu’un des leurs au ministère: tel avait été lord Ripou dans le cabinet libéral, et tel est le duc de Norfolk dans le ministère de lord Salisbury. Sur un point particulier, ils avaient persisté à s’exclure, alors que la loi leur ouvrait les portes: par l’effet d’une interdiction de leurs autorités religieuses, ils se privaient d’envoyer leurs fils aux universités d’Oxford et de Cambridge ; cette interdiction a été levée récemment, et les jeunes catholiques commencent à fréquenter les deux grandes universités; le clergé y envoie même quelques-uns de ses sujets; les jésuites ont une maison à Oxford, les bénédictins et les prêtres séculiers à cambridge. Pour qui sait l’influence intellectuelle et sociale d’Oxford et de Cambridge dans la vie anglaise et aussi l’importance des liens de camaraderie qui s’y nouent, un tel fait est gros de conséquences; plus que tout le reste, il contribuera à abaisser ce qui peut encore rester des vieilles barrières et permettra d’atteindre le but que, dès 1867, Manning proposait à ses coreligionnaires, quand il insistait sur la nécessité de « mettre l’Eglise catholique en contact avec l’intelligence et la conscience de la nation ».
Ce n’est pas seulement aux catholiques, considérés individuellement, que place a été faite dans la société anglaise, c’est à l’Eglise elle-même. Ses dignitaires, naguère proscrits ou tout au moins ignorés, sont maintenant reconnus comme de hautes autorités morales.
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On a vu le cardinal Manning et, après lui, le cardinal Vaughan, appelés à siéger, à côté des prélats anglicans, dans les cérémonies publiques ou dans les comités des grandes oeuvres philanthropiques et moralisatrices 1. L’étiquette paraît même disposée à reconnaître la préséance due au titre de cardinal. Le « bruit ne courait-il pas, l’an dernier, que le cardina1 Vaughan allait être nommé pair, bruit mal fondé, mais jugé assez vraisemblable pour provoquer, dans les coteries protestantes, des réclamations dont l’opinion, du reste, ne parut pas s’inquiéter? C’est plus qu’une importance officielle, c’est une véritable popularité qu’ont acquise certains grands catholiques anglais. On en put juger à la mort de Newman et de Manning : leurs obsèques eurent le caractère d’une manifestation nationale. Les portraits des cieux illustres convertis ont été mis en place d’honneur dans les collèges d’Oriel et de Balliol, à Oxford, et la statue du premier d’entr’eux s’élève, à Londres, sur le terre-plein de l’église de l’Oratoire.
En 1897, les Anglais fêtaient, on sait avec quel retentissement, le Jubilé de la reine, et c’était l’occasion pour eux de repasser les événements accomplis pendant « l’ère victorienne », de se féliciter des résultats obtenus, de s’enorgueillir des progrès réalisés. On conçoit que les catholiques anglais n’aient pas été les derniers à s’associer à ce patriotique Te Deum, et que leur porte-
1. Lors du récent synode des évêques anglicans, l’archevêque de Canterbury, ayant donné un garden party dans son palais de Lambeth, y a invité le cardinal Vaughan, qui s’y est rendu.
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parole, le cardinal Vaughan, ait, à ce propos, célébré, comme en un chant de triomphe et de reconnaissance, l’étonnante transformation qui s’était opérée dans son Eglise, « sous la protection de la liberté civile et religieuse », garantie par la législation anglaise; et il ajoutait: « Nous rappelons ces faits, non pour nous vanter sottement, mais par gratitude pour le bon accueil que nous a fait l’Angleterre, et surtout par gratitude envers Dieu qui, seul, rebâtit les murs de Sion1. »
Si remarquables qu’aient été, depuis une soixantaine d’années, les progrès de l’Eglise catholique en Angleterre, il est, à la même époque, un phénomène plus extraordinaire encore, c’est la renaissance des idées catholiques au sein de l’Eglise anglicane. Pour bien saisir ce qu’une telle renaissance avait d’inattendu, jetons tout d’abord un rapide coup d’oeil sur les trois premiers siècles de l’histoire de cette Eglise. Nous y verrons dans quelle direction absolument contraire elle s’était jusqu’alors développée, et comment, après avoir été au début un mélange assez disparate de catholicisme et de protestantisme, elle avait paru condamnée à devenir, avec le temps, de plus en plus protestante.
Le schisme que le caprice despotique d’Henri VIII imposa à un clergé servile ne tendit d’abord qu’à
1. Lettre pastorale du cardinal Vaughan à l’occasion du Jubilé de la reine.
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substituer la suprématie du roi à celle du Pape. H n’était question de toucher à aucun des autres dogmes de l’antique Eglise dont on se piquait de faire toujours partie. Quelques-uns tentaient-ils de profiter de cette rupture pour propager les nouveautés du protestantisme continental, ils étaient répudiés et châtiés. Presque aucun changement n’était apporté à l’extérieur du culte. On se bornait à supprimer les monastères pour voler leurs biens. Mais la révolte ne put ainsi longtemps se limiter elle-même. Dès le règne suivant, sous Edouard VI, les gouvernants, gagnés aux idées de Zwingle et de Calvin, mutilaient le dogme et la liturgie catholiques: la messe était proscrite, les autels jetés bas et remplacés par des tables 1, les églises dépouillées; les prêtres recevaient licence de se marier. A la vérité, cette révolution fut loin d’être universellement acceptée et, sur le moment, elle n’aboutit guère qu’à créer un état de grande confusion et d’anarchie religieuse. Aussi, quand, après quelques années de ce régime, ha couronne passa à Marie Tudor, ses premières mesures pour rétablir le catholicisme furent-elles plutôt accueillies avec un sentiment de soulagement, et il ne lui eût pas été difficile, avec de la modération et du tact, d’effacer toute trace de la scission. Malheureusement la maladroite violence d’une politique qui paraissait plus espagnole qu’anglaise irrita les esprits, et, après cinq ans de règne, Marie mourait, sans avoir eu le temps
1. L’un des prétendus réformateurs de l’Eglise anglicane au XVIe siècle, l’évêque Ridley, écrivait : « On se sert d’un autel pour y faire un sacrifice; on se sert d’une table pour manger. »
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de mener à fin son entreprise, mais en ayant eu celui de compromettre la cause qu’elle prétendait servir. Sa soeur et héritière, Elisabeth, sembla donc donner satisfaction au sentiment national en reprenant une attitude hostile au Pape. Ce n’est pas que personnellement elle fût portée vers le calvinisme: elle s’en fût tenue volontiers au « catholicisme décapité » de son père Henri VIII; mais on ne le lui permit pas. La pression des puritains (c’est le nom dont on commençait à se servir), avides de prendre leur revanche des persécutions du règne précédent, l’entraînement de la lutte politique où la reine se trouva bientôt engagée contre le Pape et l’Espagne, et aussi la loi même de la situation où la mettait sa rupture avec Rome, l’obligèrent à accentuer le protestantisme de son Eglise plus qu’il n’eût été dans ses goûts. Vainement tâchait-elle de ralentir le mouvement; vers la fin de son règne, le puritanisme prévalait, surtout à Londres et dans les grands centres.
L’avènement des Stuarts amena un retour offensif de ceux qui déploraient les destructions protestantes de l’époque précédente. Des théologiens remarquables, les premiers qu’eût produit l’épiscopat anglais depuis la Réforme, s’essayèrent à construire un système religieux qui, tout en se déclarant opposé à Rome et à ses « abus », conservât le plus possible des idées et des formes catholiques : tels, entre tous, Andrews et Laud : le premier, homme de pensée et d’études; le second, homme d’action et de combat. II avaient la faveur de la Couronne, qui voyait, dans cette réaction religieuse, le complément de la réaction politique qu’elle
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poursuivait. Par contre, le puritanisme, loin de se laisser intimider, attaquait plus âprement que jamais tout ce qu’on prétendait garder ou rétablir de catholicisme dans le dogme, la hiérarchie et le culte. Si ses adversaires s’appuyaient sur la royauté, il liait sa cause à celle de l’opposition libérale et bientôt révolutionnaire. Dans cette lutte, l’école à tendances catholiques suivit la fortune des Stuarts et partagea leur impopularité grandissante. L’archevêque Land fut accusé au même titre que le ministre Strafford, et il devança, de quelques années, Charles 1er sur l’échafaud. Le triomphe de la révolution fut celui des puritains : le calvinisme presbytérien supplanta l’Eglise épiscopale, désorganisée et proscrite.
Il est vrai que, si la tempête fut violente, elle fut peu durable. Bientôt la Restauration parut une occasion favorable de rétablir l’Eglise sur les principes d’Andrews et de Laud qui avaient laissé, derrière eux, toute une école de théologiens, les Caroline divines. Alors fut rédigée et promulguée la dernière édition du Prayer Book, celle où le caractère sacramental et sacerdotal de l’Eglise était le plus mis en relief 1. Par ses
1. Le Prayer Book, livre de prières officiel de l’Eglise anglicane, est une compilation tirée de sources catholiques, du bréviaire, du missel, du rituel, du pontifical il contient tout ce qui est nécessaire au culte et au cérémonial. Rédigé pour la première fois en1549, il a été successivement revisé en 4552, 1559 et 1662. Le parti High Church s’est toujours appuyé sur le Prayer Book. Il estime que, grâce à l’autorité qui n’a jamais été absolument méconnue de ce livre, une certaine tradition catholique s’est toujours maintenue dans l’église d’Angleterre. Comme on demandait un jour à m. Gladstone comment il était passé des idées Low Church, dans lesquelles il avait été élevé, aux idées High Church il répondit que c’était en étudiant les Occasional Offices du Prayer Book.
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excès mêmes, le puritanisme n’avait-il pas contribué à cette réaction?Jusqu’à la Révolution, sa prétention avait été, non de renverser l’Eglise épiscopale, mais de s’en emparer; l’usage qu’il venait de faire de sa victoire momentanée manifestait son incompatibilité avec cette Eglise. Force lui fut donc de s’en séparer ouvertement et de créer, en dehors d’elle, une Eglise rivale : ce fut le commencement des dissidents ou non-conformistes. Cet exode ne laissait pas l’autre école maîtresse de l’anglicanisme; le virus protestant y avait pénétré trop profondément. A côté des puritains résolus qui rompaient avec l’Eglise établie, beaucoup d’autres, plus timides, y demeuraient, avec leurs préventions, et opposaient une résistance passive, mais puissante, aux disciples d’Andrews et de Land. D’ailleurs, l’étrange régime auquel étaient soumises les consciences depuis plus d’un siècle, le spectacle de cette Eglise tant de fois transformée au seul gré des caprices royaux ou des passions populaires, ces Credo contradictoires imposés, les uns après les autres, à un clergé servile, par les gouvernements successifs, n’était-ce pas assez pour désorienter les consciences et enseigner une sorte d’indifférence dogmatique? Ainsi voyait-on poindre un état d’esprit qui allait bientôt dominer dans l’Eglise établie, le latitudinarisme, non moins réfractaire que le puritanisme à renouer la tradition catholique. Ajoutons que, cette fois encore, l’alliance avec les Stuarts fut funeste aux partisans de cette tradition. Vainement ceux-ci avaient-ils fait, sur certains points, opposition à Jacques li, ils se trouvèrent forcément,
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au jour de la chute de ce prince, dans le camp des vaincus, et l’école protestante se crut au contraire fondée à compter sur les sympathies du calviniste Guillaume III.
Le coup porté par la Révolution de 1688 au parti qu’on commençait alors à qualifier de High Church se trouva, aussitôt après, singulièrement aggravé par l’espèce de suicide de l’élite de ce parti : je veux parler des non jurors, de ces quatre cents prêtres et huit évêques, dont le primat de Canterbury, qui se crurent tenus de refuser le serment d’allégeance à l’usurpateur, et qui, exclus de leurs postes, furent remplacés par des hommes d’opinion contraire. Vainement les high-churchmen tentèrent-ils un dernier retour offensif sous la reine Anne, qui était de coeur avec eux, ils ne purent reprendre le terrain perdu, et l’avènement de Georges Ier marqua leur défaite définitive. La prédominance appartint dès lors, sans conteste, à un latitudinarisme voyant avec dédain et méfiance tout enthousiasme, se piquant d’une « religion raisonnable », soucieux de maintenir l’organisme ecclésiastique, en étant indifférent aux doctrines, regardant les Credo comme une phraséologie convenue qui n’engageait pas la conscience, ayant pour expression un culte froid, vide, sans vie sacramentelle, sans symbolisme esthétique, dans des temples dépouillés de tout ce qui pouvait rappeler le catholicisme.
Il était, à la vérité, des hommes qui souffraient d’un tel état. Cette philosophie satisfaite, qui réduisait le christianisme à la science du bonheur et à la recette de la respectability, ne répondait pas au sentiment
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qu’ils avaient de leurs péchés à expier et à se faire remettre, de leurs âmes à sauver, de l’idéal de sainteté à réaliser. Ce Christ, devenu une entité abstraite et morte, ne leur suffisait pas; il leur fallait un Christ vivant, saignants qu’ils pussent aimer, qui pût les consoler et leur pardonner. De là naquirent, en plein XVIIIe siècle, deux réactions religieuses qui semblaient en contradiction complète avec l’esprit régnant, le méthodisme et l’evangelicalism.
Le premier en date, le méthodisme, fut inauguré, vers 1738, par Wesley et Whitefield. Dans cette société si étrangère aux choses de Dieu, les méthodistes parvinrent, par le seul effort de l’apostolat et de la charité, à réveiller des sentiments religieux: repentir du. péché, terreur de l’enfer, amour du Christ. IIs se répandirent surtout parmi les humbles et les souffrants qu’ignorait la riche Eglise d’Angleterre, dans les mines et les manufactures où commençait à se former la démocratie ouvrière. Ils prêchaient en plein air, parfois devant des foules de vingt et trente mille hommes, interrompus par les sanglots, les cris et même les convulsions des auditeurs. N’était-ce pas à se croire au XIIIe siècle? Les historiens religieux d’outre-Manche aiment à rapprocher Wesley de saint François d’Assise : rapprochement un peu ambitieux. Sans doute, le fondateur du méthodisme avait des qualités qui ont fait dire de lui, à Newman, qu’il était «l’ombre d’un saint catholique, the shadow of a catholic saint; » mais il manquait de la mesure, du bon sens, de l’humilité que la discipline catholique avait ajoutés aux inspirations
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héroïques du Poverello d’Assise. Livré à lui-même, sans frein, sans guide, son zèle, souvent admirable, n’aboutit qu’à détacher, un peu malgré lui, de l’Eglise établie, une nouvelle secte protestante qui, bientôt, s’est subdivisée elle-même. Au point de vue qui nous occupe, cette secte s’éloignait, plus encore que l’anglicanisme officiel, des formes et des idées catholiques. Sa théologie assez imparfaite, où tout était moins doctrine que sentiment, sensation et même hallucination nerveuse, avait une saveur protestante très prononcée. On s’y attachait au dogme de la justification par la foi seule, et même, dans une partie de la secte, à celui de la prédestination absolue, entendue avec toute la dureté calviniste. Ajoutons qu’en se séparant de l’Eglise établie le méthodisme était conduit naturellement à nier la valeur de la succession apostolique, à contester l’autorité de l’épiscopat et jusqu’au privilège de la prêtrise, en un mot, à rejeter tout ce que l’anglicanisme avait essayé de conserver de l’organisme catholique : le prêcheur devenait ministre, par le seul fait de sa vocation intérieure; il pouvait non seulement
enseigner, mais administrer la communion; on se retrouvait en plein puritanisme.
Né à la suite du méthodisme, un peu des mêmes inspirations, le mouvement evangelical s’en distingue en ce qu’il a agi dans l’intérieur de l’Eglise établie, sans en sortir. A la fin du XVIII siècle et au commencement du XIXe, il avait triomphé des contradictions et des dédains du début; s’il ne dominait pas l’Eglise entière, il la pénétrait en beaucoup d’endroits et se manifestait
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non seulement par un développement de piété individuelle, mais surtout par l’impulsion donnée aux oeuvres philanthropiques telles que l’abolition de la traite. Wilberforce est le grand nom de cette école. Seulement, des evangelicals plus encore peut-être que des méthodistes, on peut dire que, loin de revenir aux idées catholiques, tout chez eux tendait à pousser l’anglicanisme plus avant dans le protestantisme. Ils n’avaient à peu près aucune notion de l’Eglise, corps vivant et visible, de l’épiscopat dépositaire de la succession apostolique, du prêtre ministre des sacrements. Le dogme sacramentel était chose dont ils ne s’inquiétaient guère. La présence réelle objective leur paraissait une superstition grossière. Le fondement de la vie religieuse, à leurs yeux, c’étaient la justification par la foi seule et l’accident personnel de la conversion; ils entendaient cette conversion un peu à la façon des méthodistes; elle était la transformation soudaine de l’âme qui se sentait délivrée du péché par l’assurance intime que Dieu lui en donnait, en dehors de tout secours sacramentel et de toute intervention sacerdotale. Pour l’evangelical, le dissident, de quelque secte qu’il fût, était un frère, tandis que le papiste était l’ennemi détesté et redouté; il voulait avant tout préserver l’anglicanisme de ce qui sentait, de près ou de loin, le catholicisme.
Ainsi, depuis la révolte d’Henri VIII jusque dans le premier quart du siècle actuel, une loi se dégage: des deux éléments qu’on avait prétendu d’abord combiner dans l’Eglise anglicane et qui s’y étaient trouvés tout
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de suite en lutte, l’élément protestant a toujours fini par l’emporter, et, sauf quelques oscillations passagères, cette Eglise s’est sans cesse éloignée davantage non seulement du Pape, avec lequel elle avait rompu dès le premier jour, mais des idées et des formes catholiques qu’elle avait paru soucieuse de garder au début.
1. Considérons-la, en effet, telle qu’elle se montrait, vers 1820 ou 1830, au terme de cette descente continue vers le protestantisme. Elle semblait beaucoup plus occupée de marquer en quoi elle se séparait du catholicisme que de chercher par où elle pourrait encore s’en rapprocher. Sur le dogme fondamental de l’Eucharistie, son ardeur à condamner la transsubstantiation de la théologie romaine lui avait fait perdre toute notion de la présence réelle objective du corps et du sang du Christ dans les espèces consacrées. Le culte de la Vierge, l’intercession des saints, le purgatoire, les prières pour les morts, la confession et le pouvoir sacerdotal d’absoudre étaient répudiés, et on n’eût pu proposer d’y revenir sans faire scandale. Plus rien, en fait, des jeûnes ou abstinences prescrits par l’ancienne discipline. Les vieilles dévotions étaient rejetées avec méfiance, quand elles n’étaient pas absolument oubliées et ignorées. Nulle spiritualité. En dehors du dimanche, presqu’aucune fête observée, pas même l’Ascension qui avait cependant un office spécial dans le Prayer Book. Le vendredi saint, goodfriday, n’était plus qu’un jour de congé (bank holyday), et sauf dans quelques grandes villes, n’était sanctifie par aucun office Seule, la solen-
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nité du 5 novembre, commémoration du complot papiste de Guy Fawkes, était l’objet d’une dévotion dont le temps n’avait pas éteint l’ardeur : alors, avec un mélange de libations et de prêches également patriotiques, on exaltait la victoire du protestantisme anglais sur le catholicisme espagnol ou français, non comme le souvenir d’un passé lointain, mais comme un fait d’hier qui pouvait se reproduire demain, et aux prières officielles du temple répondaient les clameurs de la foule, qui promenait par les rues et finissait par brûler un mannequin figurant le Pape. Ce n’était, du reste, pas seulement pour le populaire que l’évêque de Rome était « l’homme du péché », le « faux prophète », l’ «Antéchrist» ; Newman a raconté combien il lui a fallu de temps pour se défaire de cette croyance 1. Vainement l’anglicanisme, à la différence de la plupart des communions protestantes, conservait-il le décor extérieur d’un épiscopat ; il n’en avait pas moins perdu la notion catholique de l’Eglise, société divine, fondée par le Christ, gouvernée par une hiérarchie qui remontait jusqu’à Lui, distincte et indépendante de tous les gouvernements, ayant par elle-même sa vie propre, le droit de se régir et de fixer sa doctrine; l’Eglise éta-
1. M. Bellasis, converti au catholicisme en 1851,
raconte que, chez ses parents, pieux et honnêtes anglicans, on avait eu,
jusqu’en 1849, la coutume de réciter, chaque jour, la prière suivante: «
Confonds partout, nous t’en supplions, Seigneur, l’hérésie et l’erreur, déjoue
les machinations du papisme, soit au dedans, soit au dehors de l’Eglise. Que
toutes les inventions de l’évêque de Rome contre la vérité sacrée soient
confondues. Seigneur, puisse le papisme subir bientôt sa défaite finale, et
puisse Babylone, depuis longtemps condamnée, cesser d’opprimer la terre. » (Memorials of M. Serjeant
Bellasis, p. 22.)
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blie n’apparaissait plus que comme une création de l’Etat, chargée par lui, sous sa suprématie, du département de la religion et de la morale, ayant ses évêques nommés par le prince, ses lois et même ses dogmes fixés par le Parlement, ses contestations intérieures jugées par les tribunaux civils. Rien qui ressemblât à notre clergé, avec son célibat, son idéal de renoncement, d’ascétisme, de mysticisme surnaturel, à nos prêtres, marqués et séparés du monde par le sceau sacerdotal, investis du ministère du sacrifice et de l’absolution. Le clergyman eût été étonné et presque choqué qu’on le qualifiât de « prêtre »; marié, occupé de sa famille, vivant de la vie de tout le monde, soit en scholar, soit en squire, il se regardait comme investi d’une fonction sociale qui ne lui paraissait pas d’une essence différente des autres, mais qui l’obligeait seulement à une tenue un peu plus sévère. De la messe, on avait proscrit le nom, dénaturé et mutilé la liturgie: conséquence logique d’une doctrine qui contestait le sacrifice de l’autel et la présence réelle. Pendant la célébration eucharistique, l’officiant se tenait de profil au petit côté de la table qui remplaçait l’autel, avec l’intention manifeste de ne pas imiter le prêtre catholique qui demeure au milieu, le dos tourné au public, en quelque sorte face à face avec son Dieu; quant aux assistants, ils étaient assis ou debout, presque jamais à genoux. Encore cette « célébration », qu’on appelait Administration of the Lord’s supper, loin d’être l’acte journalier du culte, n’avait-elle plus lieu qu’à de longs intervalles, dans la plupart des églises trois ou quatre
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fois, ou même une seule fois par an, et souvent avec Si peu de décence qu’au dire de témoins attristés une abstention complète eût été préférable. Presque toujours le service du dimanche se bornait à la récitation des psaumes, des leçons et au sermon, office d’une froideur toute calviniste. Les églises étaient en harmonie avec le culte qui s’y célébrait: fermées d’ordinaire toute la semaine, d’aspect souvent très négligé; des murs blanchis et nus; pas d’autel orné, en évidence au fond du sanctuaire, et vers lequel tout converge, mais, à la place, une simple table en bois, à peine visible, souvent en piteux état et qu’on a pu comparer à une table de cuisine; rien dessus, ni croix, ni cierges, ni tabernacle; devant cette table, parfois la cachant, faisant face aux bancs fermés et à hauts dossiers qui remplissaient la nef et les bas-côtés, le pupitre d’où se faisaient les lectures et la chaire d’où se débitaient les sermons; on sentait que c’était devenu le principal; on ne se trouvait plus dans une église consacrée pour le sacrifice, mais dans une salle de prêche.
Fond et forme, tout avait donc un caractère bien protestant. Eût-on demandé d’ailleurs à un anglican de cette époque, clergyman ou laïque, savant ou ignorant, s’il était protestant ou catholique, il eût cru que le questionneur voulait plaisanter. Protestant, il l’était et s’en faisait honneur. Sans doute, il croyait bien avoir un protestantisme à lui, que, comme toute marchandise anglaise, il estimait supérieur aux marchandises de même nom ayant cours sur le continent; mais ce n’était qu’une différence de qualité, non de
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nature. Le seul mot de catholique évoquait à ses yeux un ensemble de superstitions, dont c’était précisément la gloire de ses pères de s’être dégagés, trois siècles auparavant, et avec lesquelles il ne supposait pas pouvoir jamais avoir rien de commun.
C’est au moment où le protestantisme semblait avoir ainsi définitivement triomphé dans l’Eglise établie, que s’y produisit, vers 1830, plus exactement en 1833, comme une saute de vent qui fit remonter tout d’un coup le courant vers le catholicisme. Et bientôt on vit, non certes tous les anglicans, mais une partie d’entre eux, s’appliquer à retrouver, l’un après l’autre, presque tous les dogmes, presque toutes les pratiques dont leurs pères avaient mis, pendant trois siècles, tant de persévérance à se dépouiller. Manning constatait, en 4866, combien un tel mouvement était « contraire au vent et à la marée des traditions et des préjugés» de son pays. « La polarité de l’Angleterre a été changée, disait-il; les ruisseaux qui coulaient du côté du nord coulent maintenant du côté du midi 1. »
Ce revirement a-t-il donc été déterminé et secondé par des circonstances, extérieures, était-il conforme aux tendances régnantes, favorisé par les puissances du jour? On ne peut dire que, dans l’Angleterre de Stuart Mill, de Carlyle, de Darwin, d’Herbert Spencer,
1.
England and Christendom, Introduction et Letter on the reunion of Christendom.
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de Jowett, d’Arthur Stanley, les courants intellectuels ramenassent les esprits vers une religion plus dogmatique, plus autoritaire, plus traditionnelle et plus surnaturelle. Si le vent soufflait, c’était plutôt dans le sens du positivisme, de l’agnosticisme, de la critique, ou tout au moins d’une religion préoccupée à ce point de n’être pas trop dogmatique qu’elle n’était plus guère qu’un sentiment. Quant aux autorités sociales, les promoteurs de cette transformation n’en ont pas eu une seule avec eux. Ils faisaient partie de l’Université d’Oxford : cette Université les a désavoués et condamnés. Ils étaient membres du clergé : les évêques se sont prononcés contre eux. Des ministres dirigeants, les uns leur ont témoigné du dédain, comme Disraéli; les autres, de l’aversion, comme John Russell ou Palmerston. Les cours de justice, saisies de leur cas, leur ont donné tort. Ont-ils eu l’opinion pour eux? Les journaux et les revues les plus lus leur ont été généralement défavorables. La foule elle-même a donné l’assaut à leurs chapelles, au cri de : No Popery. Encore n’est-ce pas du dehors, mais bien de leurs propres rangs qu’ils ont reçu le coup le plus redoutable, celui qui semblait devoir ruiner à jamais leur cause : je veux parler de la défection de leurs chefs les plus éminents, Newman, Manning, les deux Wilberforce et tant d’autres, qui, en revenant à l’Eglise romaine, ont proclamé eux-mêmes la faillite de l’anglo-catholicisme et ont paru donner raison à ses adversaires. C’est malgré tant de causes contraires que cette réaction catholique est née et s’est développée au sein de l’Eglise établie.
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Quant au résultat, nous l’avons sous les yeux. Redemandez aujourd’hui aux anglicans dont je parle, s’ils sont protestants ou catholiques: ils se défendront avec indignation d’être protestants, considéreront cette qualification comme une injustice et une injure, revendiqueront le droit de se dire catholiques, se piqueront de n’avoir que des croyances et des pratiques catholiques. Loin d’être, comme leurs devanciers, satisfaits d’avoir une religion tout anglaise, — à la façon des anciens Hébreux qui ne concevaient guère Jéhovah que comme leur appartenant à eux seuls, — ils sentent que la vérité religieuse ne peut être à ce point insulaire; ils
tâchent de se persuader qu’en dépit de la scission du XVIe siècle, où ils ne veulent voir qu’un accident malheureux et passager, ils demeurent toujours une branche de l’Eglise catholique; ils affirment que, malgré tout, subsiste une sorte d’unité’ immatérielle. Des prétendus réformateurs qu’ils rencontrent à la naissance de leur Eglise, ils se montrent assez peu fiers; parfois même ils confessent hautement leur crime et, en tout cas, paraissent surtout préoccupés de faire remonter au-delà leur origine, plus curieux de se rattacher à saint Grégoire le Grand et à saint Augustin de Canterbury qu’à Henri VIII et à Cranmer.
Entrez dans quelqu’une des églises de plus en plus nombreuses que fréquentent les anglicans de cette école, de celles où l’on applique les idées High Church: l’aspect est celui d’une église catholique. L’autel, en pierre ou en marbre, surélevé de plusieurs marches, richement orné, surmonté d’une croix, parfois même
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d’un crucifix, garni de cierges et de fleurs, attire tous les regards et a retrouvé sa prééminence. Par derrière, des retables, souvent d’une rare magnificence, représentent le crucifiement ou la Madone entourée de saints. Dans les bas-côtés, d’autres autels sont dédiés à la Vierge, à saint Joseph, au Sacré-Coeur. Sur divers points, des statues pieuses, l’image de la Sainte-Face; le long des murs, les stations du chemin de la Croix. Des lampes brûlent à l’entrée du sanctuaire ou devant certaines images. Des bannières, suspendues au mur, portent la figure de Marie ou l’emblème du Saint-Sacrement. Des emplacements sont préparés pour la confession. Parfois, à l’entrée, vous apercevez un bénitier. Dans ces églises, la messe, dont le nom ne fait plus peur, est redevenue l’acte principal du culte. Elle est célébrée tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, tantôt en messe basse, tantôt chantée en grand appareil, avec diacres, acolytes et encens, missa cantata; pour le cérémonial, pour l’ordre des prières, pour le vêtement, la position et les gestes du célébrant, on est revenu presque complètement à notre liturgie. Le passant se croirait dans une église catholique, si, en prêtant l’oreille, il n’entendait les prières prononcées en anglais; encore prétend-on que certains ritualistes plus avancés commencent à se servir du latin. Le rétablissement de la messe ne suffit pas à plusieurs qui empruntent en outre au catholicisme la bénédiction du Saint-Sacrement, l’aspersion de l’eau bénite, la récitation publique des litanies ou du chapelet. On recommence à observer des fêtes depuis longtemps
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négligées ou même volontairement méconnues, non seulement l’Ascension, mais l’Assomption, le jour des Morts, la Fête-Dieu. On reprend les offices de la semaine sainte, y compris l’adoration de la Croix du vendredi saint. Plus d’un clergyman se met à l’école des Bénédictins de Solesmes pour ressusciter le chant grégorien.
Ce changement dans le culte n’est que la conséquence du changement plus important qui s’est fait dans les doctrines. La présence réelle objective, que Pusey, il y a un demi-siècle, ne pouvait prêcher sans se faire anathématiser comme « romanisant », est hautement professée par les high-churchmen, sauf encore quelques subtilités pour la concilier avec celui des XXXIX Articles qui a répudié la transsubstantiation; quant au sacrifice actuel du Christ dans la messe, plusieurs d’entre eux disent l’accepter dans le sens où l’enseigne une partie des théologiens romains. Sur ces deux points capitaux, le langage de la lettre encyclique des archevêques de Canterbury et d’York, écrite, le 19 février 4897, en réponse à la bulle du Pape, est significatif: non qu’il soit dégagé de toute équivoque; mais c’est un fait important et nouveau que les deux primats se soient préoccupés de satisfaire ceux de leurs adeptes qui adoptent, en ces matières, des opinions catholiques. On peut noter beaucoup d’autres changements doctrinaux. Tout en repoussant certaine conception trop matérielle du purgatoire, qui n’est nullement de l’essence de la théologie romaine, il y a tendance dans le High Church à admettre, après la mort, un état expectant et souffrant,
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dont la prière des vivants peut obtenir le soulagement; aussi prier pour les défunts est-il devenu d’usage courant et voit-on souvent annoncer des messes de Requiem. On admet de même l’invocation des saints et le culte de la Vierge. Bien que gêné par l’origine historique et l’organisation politique de l’Eglise établie, on s’efforce de la dégager, en fait, de sa dépendance envers l’Etat, et de rétablir, en théorie, la notion, naguère tout à fait oubliée, de l’Eglise société divine, ayant sa vie propre et son autonomie; on se réclame de la succession apostolique, considérée comme la source et la condition du pouvoir épiscopal et sacerdotal. Le principe, naguère obscurci, de la régénération baptismale est nettement affirmé. Pour le sacrement de pénitence, s’est opérée une révolution encore plus inattendue,: des anglicans sont revenus à la confession auriculaire, si longtemps décriée; ils y procèdent suivant les formes catholiques: le pénitent à genoux devant un crucifix ou une croix; à côté de lui, le ministre assis, revêtu du surplis et de l’étole, et prononçant la formule de l’absolution. D’abord timidement essayé et non sans provoquer une sorte de scandale, cette pratique se répand chaque jour davantage, et maintenant, il n’est pas rare, à la veille des fêtes, de voir certains clergymen passer la nuit entière à entendre les confessions. L’extrême-onction est toujours en désuétude, mais on commence à en demander le rétablissement 1. En somme, à lire certains des caté-
1. Un journal de la haute Eglise, le Church Times, annonçait avec satisfaction, le 20 mai 1898, que l’évêque anglican de Chicago venait de rétablir, dans son diocèse, l’usage de l’onction pour les malades.
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chismes en usage dans les paroisses High Church, on les dirait copiés sur les nôtres 1: ce n’est guère que sur l’autorité du Pape que l’on constate une discordance ou du moins une lacune; encore certains théologiens de cette école font-ils effort pour concilier avec les formulaires de leur Eglise l’acceptation d’une certaine primauté de l’évêque de Rome.
Ce n’est pas seulement le dogme catholique, ce sont les dévotions catholiques que les anglicans de cette école cherchent à s’approprier. Ils ont entrevu un idéal, nouveau pour la plupart d’entre eux, de piété attendrie, de ferveur mystique, d’ascétisme, et, afin de l’atteindre, ils sentent le besoin de se mettre à l’école de l’Eglise de Rome. Ainsi apprennent-ils d’elle le culte de l’Eucharistie, qu’ils avaient à peu près complètement oublié; ils se remettent à adorer les espèces consacrées où ils croient maintenant Dieu réellement présent. Des confréries du Saint-Sacrement sont établies pour développer cette dévotion et réparer les négligences passées. D’autres associations pieuses s’organisent sous le vocable de la Sainte-Croix et du Saint-Rosaire. Dans certaines paroisses, le mois de Marie et celui du Sacré-Coeur sont marqués par des exercices spéciaux. On s’initie à l’idée de la mortification, et quelques-uns se préoccupent d’observer les jeûnes et les abstinences. C’est le plus souvent dans les livres des théologiens catholiques que les âmes ainsi travaillées cherchent l’aliment
1. L’archevêque d’York disait, en 1897, au congrès de Shrewsbury, « qu’il y avait beaucoup plus d’accord que de différence entre le catéchisme de l’Eglise d’Angleterre et celui du concile de Trente ».
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et la direction de leur piété; des ouvrages de saint François de Sales, de Fénelon, du P. Lallemartd, du P. Grou, et beaucoup d’autres du même genre, sont traduits et goûtés. Tel manuel fort répandu qui contient les prières à dire pendant la messe indique, pour le moment de la communion, la célèbre prière de saint Ignace de Loyola, Anima Christi. Les saints du moyen âge sont en faveur, particulièrement saint François d’Assise. Des pèlerinages ont lieu avec les démonstrations extérieures et les processions en usage dans les nôtres, toujours pour célébrer des souvenirs catholiques: ainsi, il y a deux ans, en l’honneur de saint Columba, dans l’île d’Iona, et en l’honneur de saint Augustin, à Ebb’s Fleet. Entre catholiques et anglicans, c’est une sorte d’émulation à qui s’appropriera ces saintes mémoires,
Les clergymen de cette école s’honorent de faire revivre le titre naguère délaissé de « prêtre », avec ce qu’il implique d’aspirations et de privilèges surnaturels; chez plusieurs d’entre eux, le port de la soutane devient habituel, comme une manière ‘de mieux marquer leur séparation d’avec le monde; quelques-uns en viennent à pratiquer et à recommander le célibat. La vie sacerdotale mieux comprise exigeant une préparation plus efficace, on a établi, dans plusieurs diocèses, pour les aspirants aux saints ordres, des écoles théologiques plus ou moins analogues à nos séminaires; et ensuite, afin d’entretenir cette vie, on tâche de répandre la pratique des retraites ecclésiastiques. Un phénomène, plus significatif encore, est le rétablissement de
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ces couvents dont la destruction semblait avoir été l’une des oeuvres principales de la Réforme. L’anglicanisme a maintenant ses moines et ses religieuses, les premiers, il est vrai, encore en petit nombre. Règles et costumes sont copiés sur les modèles catholiques. Dans certains de ces ordres, on prononce des voeux et l’on pratique des austérités. Leur activité se partage entre les diverses oeuvres de prière, d’apostolat et d’assistance. Tel couvent, à Londres, est principalement destiné à recevoir les femmes du monde qui veulent faire une retraite de quelques jours; comme je demandais à la supérieure de quel livre on se servait dans ces retraites : « Des Exercices de saint Ignace », me fut-il répondu.
N’est-ce pas là un anglicanisme absolument nouveau, à ce point éloigné de l’anglicanisme du commencement du siècle, qu’on peut se demander s’il ne serait pas plus proche du catholicisme lui-même? On comprend que le cardinal Vaughan se soit écrié récemment, dans un discours prononcé à Ramsgate, à l’occasion du treizième centenaire de saint Augustin : « Il faut le proclamer : à leur grand honneur, des multitudes qui attaquaient autrefois la doctrine catholique sont devenues ses soutiens et ses confesseurs; ceux qui jetaient dehors l’autel et dépouillaient l’église ont relevé l’autel et regarni l’église; ceux qui dénonçaient la confession auriculaire entendent maintenant des confessions; ceux qui blasphémaient la messe essayent de dire la messe; ceux qui niaient les pouvoirs sacerdotaux de Rome prétendent posséder et exercer ces pouvoirs; les icono—
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clastes ont replacé dans leurs niches, pour les honorer, les statues de la Mère de Dieu et des saints... Le changement, la conversion, survenus en Angleterre durant ce siècle, sont sans parallèle dans la chrétienté. Non fecit taliter omni nationi. »
Sans doute, — ne nous lassons pas de le répéter, de façon à ne laisser place à aucun malentendu, — cette réaction ne s’est produite que dans une partie de l’anglicanisme. L’autre partie y a été étrangère, indifférente, ou même ouvertement hostile, tels ceux qui ont, en ce moment, entrepris de soulever l’opinion pour faire réprimer les innovations romanistes introduites dans le culte et l’enseignement anglicans. Dans quelle proportion les membres de l’Eglise d’Angleterre se répartissent-ils entre partisans et adversaires de ces innovations? On serait embarrassé de le dire. Les classifications de ce genre sont fort malaisées sur cette terre de l’individualisme, où chacun dose à sa façon sa religion, prenant de telle doctrine ou de telle pratique ce qui convient à son sentiment particulier. Le développement que paraît prendre aujourd’hui l’agitation antiritualiste n’est même pas un indice bien sûr, car, parmi ceux qui y prennent la part la plus bruyante, plusieurs n’appartiennent pas en réalité à l’Eglise établie et sont des dissidents plus ou moins avoués. J’admets cependant que les anglo-catholiques ne sont, dans la masse anglicane, qu’une minorité; seulement, c’est la partie la plus fervente, la plus active, celle qui était, depuis quelque temps, le plus en progrès et qui semblait montrer la voie aux autres. Je ne voudrais d’ailleurs de son
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importance d’autre preuve que la violence même de la campagne actuellement dirigée contre elle. Par les faits énumérés dans leurs dénonciations et par l’excès même de leur émotion, les meneurs de cette campagne ne sont-ils pas les meilleurs témoins des progrès qu’ont faits, dans l’anglicanisme, les idées et les pratiques catholiques ?
Faut-il donc croire que ce mouvement de retour aux vieilLes croyances et aux vieilles pratiques va continuer dans la même direction? Sans doute, le parti Low Church, encore nombreux bien que suranné et déchu, tend plutôt à se confondre avec le pur calvinisme qu’à se joindre à Rome; sans doute aussi, le parti Broad Church, plus jeune, plus vivant, suit sa peine vers le scepticisme, ou tout au moins vers une indifférence dogmatique, qui se concilie avec une pratique toute de convenance extérieure et qui peut-être est déjà, outre-Manche, l’état de beaucoup d’esprits; mais doit-on espérer que le parti High Church ou tout au moins son avant-garde aboutisse tôt ou tard à ce qui paraît être son terme logique, le retour au catholicisme? Même ainsi limitée, la question a un grand intérêt, car il s’agit de l’élite religieuse de l’anglicanisme, et on ne saurait exagérer l’action que cette élite, devenue catholique, exercerait sur son propre pays et sur le catholicisme lui-même.
Ne nous faisons pas d’illusion: les obstacles sont
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considérables. Pour être bien atténuées, les préventions contre Rome sont loin d’avoir entièrement disparu. Si elles n’ont plus la même puissance offensive, si l’élan est maintenant à d’autres idées, elles conservent, dans les masses de l’anglicanisme, une force d’inertie, incapable de rien créer, mais capable d’arrêter un mouvement. Dans le parti High Church lui-même, depuis quelques années, ces préventions semblent s’être avivées. Ce n’est pas seulement l’effet des irritations passagères soulevées par la bulle du Pape. On dirait que, chez certains esprits, l’évolution qui les conduit vers le catholicisme, en le leur montrant plus proche, ait par cela même réveillé les vieilles antipathies, et que plus la conversion s’impose, plus ils se raidissent contre elle. De là l’aigreur croissante de certaines polémiques 1. L’archevêque d’York faisait allusion à ces sentiments, quand il écrivait à un religieux français, le P. Ragey, que « l’Eglise anglicane devenait de jour en jour plus catholique, mais en même temps plus antiromaine ».
Peut-on d’ailleurs s’attendre à voir rompre facilement les liens trois fois séculaires, attachant les Anglais à cette Eglise qui est leur oeuvre et qu’ils étaient flattés d’entendre nommer anglicane? De tout temps, ils ont été disposés à croire à l’excellence de tout ce qui appartient à l’Angleterre. Ils en sont encore plus convaincus, après le récent Jubilé de la reine et l’enivre-
1. L’un des livres les plus acrimonieux publiés contre le catholicisme, Plain reasons against joining the Church of Rome, a pour auteur le D’ Littledale, qui avait été jusqu’alors un ritualiste ardent.
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ment d’orgueil national qui en a été la conséquence. Dans leur conception un peu judaïque des choses religieuses, ils considèrent la prospérité de leur pays comme une preuve que leur culte est le plus agréable au Seigneur; leur patriotisme se révolte à la pensée de l’échanger contre celui de nations qu’ils jugent inférieures; ils rendraient plutôt grâces à Dieu, comme le pharisien de L’Evangile, de ce qu’ils ne le prient pas à la façon des publicains de France ou d’Italie. Quelques-uns, sans doute, avaient une vue moins étroite et s’inquiétaient des faiblesses, des lacunes de leur Église. L’effort fait, depuis soixante ans, pour la catholiciser, n’a-t-il pas contribué à dissiper ces troubles, à raffermir ces fidélités ébranlées? Ce que les âmes pieuses souffraient autrefois de ne pas rencontrer dans l’anglicanisme et ce qu’elles étaient tentées de demander à l’Eglise romaine, — vie sacramentelle, éclat du culte, consolante douceur des dévotions, aspirations mystiques et ascétiques, — elles croient le posséder maintenant dans leur communion. Pourquoi dès lors le chercher ailleurs, au prix des sacrifices et des déchirements que comporte un changement de religion? Ajoutons que de grands efforts ont été faits pour justifier historiquement et théologiquement cette via media entre le catholicisme et le protestantisme, où les premiers promoteurs de « l’anglo-catholicisme » avaient eu d’abord tant de peine à prendre pied. Des savants distingués se sont donnés à cette tâche. Ils se flattent d’avoir découvert une réponse aux objections qui avaient désemparé un Newman et un Manning, et
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d’avoir établi un point d’arrêt solide sur la pente qui semblait aboutir nécessairement à Rome. Ils affectent de dire, surtout quand ils s’adressent à nous, que, grâce à ce travail, leur Eglise a pris mieux conscience de la légitimité de sa position intermédiaire, qu’elle s’y sent plus ferme, plus confiante, plus en paix. Le désir de faire tête à la bulle du Pape n’a pas peu contribué à leur faire affirmer très haut leur droit. II n’est pas jusqu’à une apparence d’universalité, de catholicité, dont ils ne croient maintenant pouvoir faire honneur à leur Eglise, autrefois isolée dans leur île: c’est l’effet de l’extension de l’Empire britannique et de la dissémination de l’anglicanisme qui en a été la conséquence. N’a-t-on pas convoqué, naguère, au palais de Lambeth, sous la présidence de l’archevêque de Canterbury, une sorte de concile où se trouvaient réunis environ deux cents évêques anglicans, venus de toutes les parties du monde? Il est vrai qu’ils furent hors d’état de formuler d’accord aucune doctrine précise et de prendre aucune mesure d’organisation commune. Mais ce qui reste d’inconséquence et de compromis dans cette religion n’est pas pour troubler l’esprit anglais. Et puis, chez plusieurs de ceux qui semblent les plus ardents à catholiciser extérieurement l’anglicanisme, n’est-ce pas un peu affaire de curiosité esthétique, caprice d’imagination? Ils ne paraissent pas aussi sérieusement, aussi douloureusement occupés que les premiers tractarians à chercher la vérité, aussi résolus à tout lui sacrifier. On devine qu’au fond ils sont, eux aussi, quelque peu atteints du mal général qui est l’indiffé-
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rence dogmatique. N’est-ce pas un évêque anglican, Westcott, qui, parlant de ses coreligionnaires, notait récemment comme «un faible son d’incertitude dans beaucoup des professions de foi qui étaient faites publiquement» ?
Enfin, si grands qu’aient été les progrès accomplis depuis soixante ans, si longue que soit la liste des croyances catholiques auxquelles les anglicans sont revenus, il n’en reste pas moins, pour faire le dernier pas, pour arriver au plein catholicisme, un abîme à franchir. Il ne s’agit plus seulement d’ajouter un dogme à tous ceux qu’on a déjà acceptés, il faut, — ce qui est bien autrement difficile, — consentir à établir la vie religieuse sur un fondement nouveau, se soumettre à une autre règle de foi; il faut substituer à la domination jusqu’ici absolue du jugement privé, le principe d’une autorité vivante, ayant droit d’enseigner et de commander. Or rien n’est plus étranger au tempérament de l’esprit anglais, habitué à décider de toutes ces questions à lui seul et à doser sa religion à sa guise. A considérer même d’un peu près le mouvement catholique qui s’est produit au sein de l’anglicanisme, on se rendra compte que, loin d’être un retour au principe d’autorité, il a été une manifestation de cette indépendance individuelle. Tous les clergymen qui ont modifié dans ce sens, et parfois si complètement, le culte et l’enseignement dogmatique de leur Eglise, l’ont fait par leur volonté propre, j’allais dire suivant leur fantaisie, chacun dans la mesure qui lui convenait, sans l’autorisation, souvent contre la volonté de leurs chefs
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hiérarchiques: de sorte qu’on peut presque dire qu’ils ne se sont jamais montrés plus protestants que quand ils ont manifesté leurs sympathies pour les idées et les formes catholiques.
Voilà bien des raisons de ne pas s’abandonner à l’espoir que les changements déjà accomplis semblaient permettre de concevoir. Je ne méconnais pas la force de ces raisons qui suffisent, en tous cas, à nous rendre très réservés dans nos pronostics. Mais faut-il en conclure que ces obstacles sont insurmontables et que le mouvement commencé est définitivement arrêté à mi-pente?
Oui, sans doute, je reconnais qu’il est resté une part de protestantisme même chez les représentants les. plus avancés du High Church, et qu’en particulier leur conduite actuelle est une application du jugement privé en matière religieuse. Mais a-t-on jamais vu une conversion se préparer autrement que par l’usage du jugement privé? Oui, ces « anglo-catholiques » croient s’être construit une théorie solide de la via media entre le catholicisme et le protestantisme; mais ils ne pourront longtemps s’en dissimuler la fragilité et les contradictions. Les faits suffiront à les en instruire; plus ils voudront rendre réelle l’unité de l’Eglise établie, plus ils auront occasion de constater son anarchie doctrinale et disciplinaire; plus ils chercheront à revendiquer son autonomie et son indépendance, plus ils la sentiront, par essence, subordonnée à l’Etat dont elle est la création, impuissante à constituer dans son sein une autorité gouvernante et ensei-
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gnante; enfin ils auront beau se leurrer par quelques apparences d universalité, ils seront bien obliges de s’avouer qu’ils sont isolés, séparés du corps et de la tête de la chrétienté, et ils ne trouveront pas longtemps une compensation suffisante ‘à cet isolement dans les coquetteries échangées avec quelques évêques russes ou avec des prêtres « vieux-catholiques » en rupture de célibat. Déjà, sous les affirmations confiantes et hautaines qu’une sorte de point d’honneur les conduisait naguère à opposer à la bulle pontificale, on devine plus d’un esprit inquiet, troublé : le temps ne pourra qu’augmenter ces doutes. On peut, du reste, s’en fier aux anglicans demeurés protestants, pour démontrer aux « anglo-catholiques » que leur situation est intenable et pour leur signifier que place ne peut plus leur être faite dans l’Eglise établie. Qui sait si ce ne sera pas le résultat le plus clair de la campagne si bruyamment menée en ce moment, pour obliger les évêques, les pouvoirs politiques et les autorités judiciaires à user de rigueur contre le « ritualisme » ?
Il est vrai enfin que ce réveil de vie religieuse au sein de l’anglicanisme satisfait des âmes pieuses qui eussent été, sans cela, tentées d’en sortir. Mais ce n’est vrai que pour un temps. La source à laquelle elles ont pu ainsi se désaltérer sera bientôt tarie, parce qu’elle est artificielle. Aujourd’hui, ces âmes sont tout à la joie des vérités et des grâces qu’elles croient avoir retrouvées; demain, elles seront anxieuses de ne pas les sentir plus assurées. Plus se ranimera en elles la dévotion à l’Eucharistie plus elles voudront être cer-
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taines que leur Eglise a vraiment volonté et pouvoir de changer le pain et le vin au corps et au sang du Christ. Plus elles auront repris l’habitude de la confession, plus elles voudront être garanties que le ministre auquel elles avouent leurs fautes leur donne une absolution efficace. Ainsi de tout. Et puis, à se proposer, en chaque occasion, l’Eglise romaine comme modèle, tout au moins atténuent-elles les préventions qui les en tenaient éloignées. Si cette imitation de jour en jour plus complète des formes et des idées catholiques a pour résultat momentané de retarder certaines conversions, son effet durable sera de familiariser les esprits avec nos pratiques, avec nos dévotions, avec les dogmes qu’elles supposent, avec les autorités qui y président; elle fait prendre des habitudes, éveille des goûts, des appétits spirituels que seul le vrai catholicisme pourra pleinement satisfaire.
Je ne saurais donc partager le sentiment de certains catholiques d’outre-Manche qui, ne voyant dans cette sorte de catholicisation de l’anglicanisme que le retard momentané de quelques conversions, la considéraient naguère de mauvais oeil, y signalaient un danger plus grave que le pur protestantisme, s’en moquaient comme d’un déguisement et d’une mascarade ridicules, s’en indignaient comme d’une contrefaçon malhonnête, s’en méfiaient comme d’un piège diabolique et arrivaient à se demander si ses partisans n’étaient pas, à leur insu, «des marionnettes aux mains de Satan». Parole malheureuse et injuste, qui n’a eu que trop de retentissement et n’a pas peu contribué à rejeter loin de Rome
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des âmes qui s’en rapprochaient! Comment donc un mouvement qui est, après tout, un retour partiel à la vérité et dont le cardinal Vaughan se félicitait comme d’une « demi-conversion 1», viendrait-il du démon? D’ailleurs, ne juge-t-on pas de l’arbre à ses fruits? Or ce mouvement a eu pour conséquence manifeste de ranimer la vie religieuse éteinte; il en est résulté, dans plusieurs âmes, un épanouissement de piété, de zèle, d’amour de Dieu, de vertus de toutes sortes que bien des pays catholiques de nom pourraient envier à l’Angleterre protestante et où le cardinal Manning et le cardinal Vaughan n’ont pas hésité à saluer l’action de la grâce divine. Enfin, à ceux qui sont surtout frappés du retard de certaines conversions, ne suffit-il pas de rappeler que presque tous les convertis de ce siècle, en Angleterre, sont venus du High Church, ou tout au moins l’ont traversé; que c’est cette école qui les a amenés à la porte du catholicisme et qui a jeté comme un pont entre deux sociétés religieuses jusqu’alors séparées par un abîme 2? Nous dira-t-on quel intérêt Satan aurait eu à la construction de ce pont?
Tous, sans doute, ne l’ont pas franchi. Parmi ceux-là même qui s’étaient le plus approchés, beaucoup se sont obstinés à rester sur l’autre bord; et ce n’étaient pas seulement ceux dont on pouvait attribuer l’arrêt à quelque faute personnelle; c’étaient des hommes de vraie piété, de haute vertu, de grande culture : tels un
1. Lettre pastorale à l’occasion du Jubilé de la reine.
2. Un journal protestant d’Angleterre qualifiait récemment Le High Church de half-way house to Rome.
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Pusey, un Keble ou un Church qui, après avoir suivi leur saint et illustre ami Newman jusqu’au seuil de l’Eglise romaine, n’ont pas été un seul moment tentés d’y entrer avec lui. A regarder les choses au point de vue providentiel, on a quelque peine à expliquer ce fait. Rien qui permette de douter de la bonne foi de ces hommes, de la pureté de leurs motifs, de la droiture avec laquelle ils cherchaient la vérité. Que leur a-t-il donc manqué pour franchir la distance si faible qui les séparait du terme? Comment Dieu n’a-t-il pas accordé à des âmes si méritantes, le peu qui leur était encore nécessaire de grâce et de lumière, d’autant qu’à raison de leur renom, leur exemple rassurait beaucoup de consciences qui eussent été sans cela troublées de se sentir dans l’erreur? Je n’ai certes pas la prétention de pénétrer le mystère dont s’enveloppe la distribution de la grâce « L’Esprit souffle où il veut. » Toutefois, ne suffit-il pas de se demander ce qui fût arrivé si Pusey avait suivi Newman, pour discerner une face d’abord inaperçue de la question? Evidemment, sa conversion en eût entraîné, sur le moment, plusieurs autres; presque tous les champions du «Mouvement d’Oxford» fussent venus à l’Eglise romaine. Mais ce mouvement aurait ainsi trouvé sa fin, en même temps que sa conclusion. Il ne serait plus resté personne, dans le sein de l’Eglise établie, pour y opérer l’étonnante transformation qui, depuis lors, sous l’action de Pusey et de ses disciples, l’a tant rapprochée du catholicisme; au contraire, cette défection eût à tout jamais discrédité, aux yeux des an-
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glicans, les idées qui y auraient conduit. Croit-on que la catholicisation graduelle de l’anglicanisme ait ce double avantage d’amener immédiatement des conversions individuelles et de préparer, pour un avenir indéterminé, sinon le retour en corps de toute l’Eglise, du moins celui de groupes plus ou moins nombreux? Si on le croit, on sera conduit à conclure que Pusey et ceux qui sont demeurés avec lui, ont pu être aussi, à leur façon, les instruments du dessein providentiel, et que leur résistance, si déplorable sous certains rapports, a produit cependant des résultats qui n’eussent pas été obtenus par leur conversion immédiate.
Ainsi, sous quelque face qu’on considère le mouvement anglo-catholique, l’action de Dieu y est manifeste. Newman déclarait déjà, en 1850, qu’il était « impossible d’imaginer que ce mouvement ne fût pas entré dans le plan divin1 ». Manning, en 1866, y montrait « l’influence et l’impulsion d’une grâce surnaturelle 2». Tout récemment, la même thèse était développée, avec plus de précision encore, par un jésuite anglais 3. « Ce mouvement, se demandait-il, est-il l’oeuvre de Dieu, a-t-il été, non seulement permis par Dieu, mais voulu positivement par Dieu? » Et après en avoir longuement examiné, en théologien et en historien, les conditions et les résultats, il répondait oui sans hésiter 4.
1.
Lectures on anglican difficulties.
2
England and Christendom.
3 Article du R. P. Tyrrell, dans le Month de juillet 1897.
4. Le P. Tyrrell affirme que le catholicisme, loin d’être intéressé à voir affaiblir et discréditer l’anglo-catholicisme, a avantage à sa durée et à ses progrès, et il ajoute que, si les catholiques étaient aussi roués et dépourvus de principes qu’on les suppose, leur jeu serait plutôt de retarder les conversions individuelles.
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Le devoir des catholiques est donc de faire bon visage aux hommes de ce mouvement. Au lieu de les railler ou de les blâmer de ce qui leur manque encore, admirons l’effort qu’il leur a fallu faire pour reconquérir, fragment par fragment, quelques-unes des vérités perdues depuis trois siècles. S’ils tâtonnent, s’ils s’arrêtent ou même paraissent reculer, n’en soyons pas surpris. Croit-on que ce soit chose aisée de soulever le poids des préjugés séculaires au milieu desquels l’esprit a été formé sans même soupçonner la vérité contraire, de rompre des liens que les sentiments les plus nobles semblent contribuer à fortifier? Rappelons-nous combien d’années un Newman et un Manning ont lutté dans l’angoisse, en présence de la vérité toute proche qu’ils n’osaient encore embrasser 1. A ceux qui aujourd’hui sont arrêtés par les mêmes hésitations, ne témoignons ni irritation ni dédain; donnons-leur largement, au contraire, la sympathie et le respect auxquels ils ont droit 2. Et puis, ayons confiance dans l’issue plus ou moins lointaine de la crise. Il y a, croyons-nous, chez ces hommes, à la fois beaucoup de droiture dans la recherche de la vérité et beaucoup de préventions : la droiture restera, et les préventions s’useront.
1. Newman a fait le récit immortel de ces tragiques hésitations dans son Apologia.
2. Les catholiques anglais paraissent maintenant mieux comprendre qu’ils ne l’ont fait à d’autres moments que la justice et l’habileté conseillent une telle attitude. Le langage de leurs journaux s’est manifestement modifié dans ce sens. Dans une réunion récente de la Catholic Truth society, les principaux orateurs, dont l’évêque de Liverpool et deux jésuites, le P. Lucas et le P. Huson, ont déclaré hautement que les catholiques devaient témoigner aux ritualistes, dans la crise qu’ils traversent actuellement, une « respectueuse sympathie ». (Voir, dans le Tablet du 29 avril 4899, le compte rendu de cette réunion.)
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A une condition, cependant, c’est que nous, catholiques, nous prenions garde de ne pas fournir d’aliments à ces préventions. Parmi celles-ci, il en est qui portent sur l’essence des vérités catholiques; nous ne pouvons y avoir égard, et ce serait une piètre tactique de chercher à les désarmer, en voilant nos dogmes par des équivoques. Mais d’autres préventions s’attachent à des thèses ou à des pratiques qui, loin d’être essentielles à notre foi, souvent la dénaturent, Il dépend de nous de ne pas y fournir de prétexte. C’est ce dont on ne se préoccupe pas assez dans nos rangs. Quand quelques catholiques prennent plaisir à exagérer la portée de certains dogmes; quand ils érigent, de leur propre chef, en articles de foi, des opinions erronées ou douteuses; quand ils préconisent des dévotions tout au moins puériles, sinon suspectes; quand ils donnent le spectacle d’une crédulité ridicule; quand, affublant leur routine et leur ignorance du masque de l’orthodoxie, ils prétendent, au nom de cette dernière, limiter la légitime liberté de la critique et de la science; quand, en tout, ils semblent se donner pour tâche de diminuer dans les âmes la virilité et l’indépendance qui ne sont nullement incompatibles avec le vrai christianisme, je ne sais s’ils se flattent d’être ainsi des catholiques plus complets, mais il leur suffirait d’entendre ce qui se dit, de lire ce qui s’écrit dans le monde anglican, pour se rendre compte du contre-coup fâcheux
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qu’ont, outre-Manche, des imprudences auxquelles ici nous serions parfois tentés de ne pas prêter grande attention.
Les catholiques ont donc à s’observer sur ces points. Ce sera, avec la prière, leur façon d’aider à la conversion sinon de l’Angleterre, du moins de la partie de l’Eglise anglicane qui est visiblement en route vers le catholicisme. Cette conversion, il serait téméraire de l’annoncer à date fixe et prochaine. En semblable matière, il faut se garder de ces impatiences, naturelles à notre vie d’un jour. Ne nous attendons pas à voir défaire, en quelques années, l’oeuvre de plusieurs siècles. Je ne sais ni quand ni comment le résultat se produira, mais il me paraît certain que de grandes choses se préparent. La violence même des passions hostiles qui font explosion en ce moment ne ferait qu’affermir ma conviction. Dieu est à l’oeuvre en Angleterre il y a déposé un ferment qui travaille dans les âmes et les institutions.
En attendant la manifestation d’un avenir qu’il serait oiseux de chercher à préciser davantage, il est du moins à notre portée d’étudier les événements qui, depuis trois quarts de siècle, ont préparé cet avenir. Le point de départ est nettement marqué c’est cette agitation commencée en 1833, d’abord renfermée aux limites d’une Université, bientôt étendue au pays entier, qu’on a appelée le « Mouvement d’Oxford », l’un des phénomènes les plus extraordinaires et les plus considérables de l’histoire religieuse de ce temps. De là sont venus, outre-Manche, aussi bien le renouveau du catholicisme
LVII
que la transformation de l’anglicanisme. Les fidèles des deux confessions n’en peuvent évoquer le souvenir sans émotion; les uns et les autres s’accordent â honorer les promoteurs de cette évolution et, entre tous, la pure et noble figure qui domine toutes les autres, celle de ce Newman qu’à sa mort les catholiques ont salué comme le « père des âmes » et l’inspirateur des conversions, tandis que les anglicans, oubliant sa défection, le proclamaient « le fondateur de la présente Eglise d’Angleterre ».
C’est donc le Mouvement d’Oxford que je veux essayer de raconter, non seulement à l’âge héroïque de ses débuts, mais dans ses suites diverses, parfois même divergentes. De cette histoire, on n’a guère connu, jusqu’ici, en France, que quelques épisodes plus marquants qui avaient frappé notre attention, bientôt après distraite. On n’y avait vu que des accidents isolés et intermittents, et l’on ne s’était pas rendu compte de l’oeuvre continue de transformation qui s’accomplissait. Je voudrais montrer cette suite, cet ensemble, au moins dans les lignes principales. Je ne me dissimule pas ce qui manque à un étranger pour l’accomplissement d’une telle tâche, surtout quand il s’agit d’un état d’esprit aussi particulier, aussi diversement nuancé que celui des Anglais. J’ai tâché d’y suppléer par les informations qu’ont bien voulu me donner, à Londres, à Oxford, à Cambridge, avec une bonne grâce et une sincérité dont je les remercie, des hommes de toutes opinions et de toutes croyances, acteurs ou observateurs de cette transformation, et
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aussi par la lecture attentive des nombreux livres parus outre-Manche sur ce sujet. Non qu’on y ait écrit déjà l’histoire générale et définitive de cette crise; mais on y a multiplié les monographies, les biographies faites suivant la méthode de nos voisins, avec grande abondance de documents originaux et de renseignements personnels. Il ne me manque pas seulement d’être Anglais pour parler de choses anglaises; il me manque aussi d’être théologien pour traiter de questions qui touchent par tant de côtés à la théologie. Je m’excuse de ce que mon travail aura forcément d’incomplet à ce point de vue. Je ne puis prétendre qu’à faire oeuvre d’historien, mais du moins d’historien ayant l’ambition d’exposer les états d’âme autant que les événements, de faire revivre ces drames de la conscience religieuse, qui ne sont certes pas la partie la moins curieuse ni la moins émouvante de l’histoire générale. Il m’a paru que, même ainsi réduite par cette double incompétence, l’étude que j’entreprends pouvait avoir quelque intérêt pour le public français.
(Mai 1899.)
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Apologia pro vita, par J.-H. Newman, et les autres ouvrages du même, notamment Loss and Gain, Anglican difficulties et le recueil de ses Sermons;
Letters
and Correspondence of J.-H. Newman during his life in the English Church, édité par Anne Mozley (2 vol.);
Cardinal
Newman, par
Richard-A. Hutton (4 vol.);
The
Anglican career of Cardinal Newman, par Abbott (2 vol.);
Remains
of Richard Hurrell Fronde (4 vol.)
The Life
and Times of Cardinal Wiseman, par Wilfrid Ward (2 vol.);
W.-G.
Ward and the Oxford Movement, par le même (1 vol.);
W.-G.
Ward and the Catholic Revival, par le même (1 vol.);
Life of
Cardinal Manning,
par Purcell (2 vol.);
England
and Christendom,
par le cardinal Manning (1 vol.);
Life of E.-B. Pusey, par Liddon et ses continuateurs (4 vol.);
Spiritual letters of Pusey, éditée par Johnston et Newbolt (1 vol.);
J. Keble, par Lock(1 vol.);
The
Oxford Movement,
par Church (1 vol.);
Life and
Letters of dean Church, édité par Mary Church(1 vol.);
Occasional
Papers, par Church
(2 vol.);
Autobiography
of Isaac Williams
(1 vol.);
Letters
of Frederick lord Blachford (1 vol.);
Notes of
my Life, par Archd.
Denison (3 vol.);
Memoir
of C. J. Blomfield (2
vol.);
Life of Bishop Wilberforce, par Reginald G. Wilberforce (3 vol.)
Life and
letters of F.-W. Faber, par J.-E. Bowden (1 vol.);
Memoirs
of J-R. Hope Scott,
par R. Ornsby (2 vol.);
Memorials
of M. Serjeant Betlasis, par Edw. Bellasis (1 vol.);
Historical
notes on the Tractarian Movement, par Oakeley (1 vol.);
Reminiscences
chiefly of Oriel college and the Oxford Movement, par T. Mozley (2 vol.);
The Tractarian Movement, par E.-G.-H. Browne (1 vol.);
Life and
Correspondence of Th. Arnold, par Stanley (2 vol.);
Life and
Correspondence of A.-P. Stanley, par Rowland E. Prothero (2 vol.) ;
Mémoirs
of Mark Pattison (1
vol.)
Life and
letters of Benjamin Jowett, par Abbott et Cawpbell (2 vol.) ;
LX
Life of
Frederiek Denison Maurice, par Frederick Maurice (2 vol.);
Life and
leiters of T.- J. Anthony Hort, par A.-F. Hort (2 vol.);
Life and
letters of Fred. W. Robertson, par Stopford A. Brooke (2 vol.);
Life of
Archibald Campbell Tait, par Davidson et Benham (2 vol.);
The
Nemesis of Faith,
par J .A. Froude (1 vol.);
Modem
Guides of English Thought, par R.-H. Hutton (1 vol.);
History
of the Church of England, par Wakeman (1 vol.)
History
of the English Church Union, par Bayfield Roberts (1 vol.);
The
Catholic Religion,
par Rev. Vernon Stanley (1 vol.);
Hariet
Monsell, a memoir,
par Carter (1 vol.)
The
Anglican Revival,
par Canon Overton (1 vol.);
Re1igious
Thought in England, in the Nineteenth century, par John Hunt (I vol.);
The secret
History of the Oxford Movement, par Walsh (I vol.);
Ten Years in Anglican Orders, par Viator (1 vol.);
Catholic
England in modem Times, par Rev. J. Morris (I vol.);
Rome’s Recruits, etc., etc.
En outre, de très nombreux articles dans les revues anglaises, notamment ceux du Dr Fairbairn, dans le Contemporary.
I. La pensée anglaise et le problème religieux après Waterloo. En quoi l’Eglise anglicane ne répondait pas aux besoins du moment. Déclin du parti evangelical. L’école « libérale »; Whately et Arnold. — II. Que restait-il du High Church? J. Keble et The Christian Year. Richard Hurrell Froude. — III. La jeunesse de Newman. Il est élu fellow d’Oriel. Ses rapports avec Whately et sa phase « libérale ». Il devient l’ami de Pusey. Son ordination. — IV. Newman est nommé tutor à Oriel, puis vicar de Sainte-Marie. Il commence à devenir un centre. Côtés tendres de sa nature. — V. Newman se dégage du « libéralisme ». Il se lie avec Froude, se laisse gagner à ses idées et, par lui, se rapproche de Keble. Mécontentement de ses amis « libéraux ». Mariage de Pusey. Newman et le ménage de Pusey. Les opinions de Pusey à cette époque. — Vl. Première action publique de Newman lors de la candidature de Robert Peel à Oxford. Contre-coup de la Révolution de 1830 en Angleterre. L’Eglise établie paraît menacée: Newman et Froude sentent qu’elle ne peut être sauvée que par une contre-réforme. — VII. Voyage de Froude et de Newman dans le midi de l’Europe. Leur impression à Rome. Newman a l’idée d’une œuvre à faire en Angleterre. Sa maladie en Sicile. Son retour en Angleterre.
Dans les années qui suivirent Waterloo, la pensée anglaise, délivrée du gigantesque et périlleux effort
1
qui l’avait absorbée pendant sa lutte contre Napoléon, trouva le loisir d’accorder plus d’attention aux problèmes religieux. Elle parut alors partagée, sur ce sujet, entre deux tendances contraires. Les uns, — demeurés sous l’empire des traditions du XVIIIe siècle et de la Révolution française, ou ressentant les premiers effets de la contagion, à la vérité encore faible outre-Manche, de la philosophie et de la critique allemandes, ou bien encore gagnés aux prétentions déjà orgueilleuses d’une science qui se sentait sur la voie des grandes découvertes, — se montraient agressifs ou dédaigneux à l’égard de toute religion révélée et surnaturelle. D’autres, comme mûris par la grande crise que le monde venait de traverser, émus des problèmes sociaux que l’avènement de la démocratie et le développement de l’industrie dressaient devant eux, sentaient le besoin d’un retour au christianisme; des écrivains secondaient cette réaction ou en subissaient l’influence, accomplissant en Angleterre une oeuvre analogue à celle de Chateaubriand en France, de Görres en Allemagne tels, à des titres divers, Walter Scott 1, Coleridge, Wordsworth, Southey.
L’Eglise établie d’Angleterre était-elle en mesure de faire face à cette hostilité et de satisfaire à ce besoin? Elle le devait pour justifier son existence. Le pourrait-elle? Personne alors ne le croyait. Sans doute, à la voir du dehors, elle avait gardé son importance; les tories,
1. Newman et Pusey insistaient volontiers sur
l’influence exercée dans cet ordre d’idées par Walter Scott. Voir notamment une
conversation de Pusey, rapportée par son biographe, le chanoine Liddori. (Life of Pusey, t. 1, p.
251.)
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avec lesquels elle avait partie liée, possédaient le pouvoir
depuis le commencement du siècle; mais les historiens anglicans ne font pas
difficulté de reconnaître que, dans ses cadres demeurés debout, il n’y avait
plus guère aucune vie religieuse. Les évêques, choisis par faveur politique,
vivaient somptueusement, presque toujours hors de leurs diocèses où ils ne se
montraient que pour présider à quelques rares cérémonies, sans liens avec leur
clergé, sans autorité morale sur leurs ouailles, attentifs à voter, à la
Chambre des lords, pour le parti qui les avait nommés, assidus au lever du roi,
quelques-uns scholars distingués, éditeurs d’une tragédie de Sophocle ou
d’un plaidoyer de Démosthène, aucun n’ayant la moindre idée d’une direction
spirituelle à donner, d’une action apostolique à exercer. Sous ces évêques, les
clergymen, la plupart cadets de bonne famille, attirés vers cette
carrière par des vues humaines, sans soupçon d’une vocation d’en haut, se
préoccupaient d’obtenir et même de cumuler de fructueux bénéfices. Beaucoup ne
résidaient pas dans leurs paroisses et s’y faisaient suppléer par quelque curate
famélique, comme l’Amos Bartori de Georges Elliot. Quelques-uns avaient gardé
de l’Université le goût des études classiques ; le plus grand nombre vivaient
comme les squires leurs voisins, chasseurs hardis, francs buveurs, quand
ils ne succombaient pas au vice alors régnant en Angleterre, l’ivrognerie 1. Le dimanche
1. «
lntoxication was the most frequent charge against the clergy. » (A Memoir of
C.-J. Blomfield, bishop of London, t. I, p. 105.)— Dans un livre intitulé: An
Introduction to the history of the Church of England, M. Wakeman écrit, en
parlant du commencement du siècle: « It vould not be difficult to find
districts of England and Wales, where drunkeness was very common among the
clergy » (p. 459).
4
seulement, ils se rappelaient qu’ils étaient ministres du Seigneur et avaient à célébrer le service divin, accomplissaient cette tâche comme ils eussent fait de toute autre fonction administrative, et n’avaient pas idée qu’on pût leur demander autre chose. Les meilleurs s’appliquaient à mener une vie qui fût, — pour user de deux mots courants outre-Manche, — respectable et comfortable. Leur idéal était la prospérité, dans ce monde, pour la nation et l’individu; en cela, vrais citoyens de cette Angleterre qui, suivant l’expression de Sydney Smith, «se détournait de la pauvreté comme du mal 1 ». Ainsi que l’a écrit un des plus nobles esprits de l’anglicanisme, «l’Eglise d’Angleterre avait échangé la religion pour la civilisation 2 .» Elle ne voyait plus dans le christianisme que quelque chose de tranquille, de décent et de froid, une sorte de formalité traditionnelle, nécessaire à une société bien organisée. Rien de surnaturel; aucun souci de l’invisible; peu de piété et de ferveur; encore moins de mysticisme ou d’ascétisme. En ces matières, l’enthousiasme lui paraissait déplacé, un peu ridicule, et surtout suspect comme sentant le méthodisme et le romanisme. Les temples étaient presque constamment fermés, sauf pendant quelques heures, chaque dimanche. Le culte était sans éclat, sans dignité, souvent sans convenance, et M. Gladstone a confessé que, nulle part ailleurs, il n’était à ce point
1 Sydney Smith, par Chevrillon, p. 7.
2 Occasional Papers, par Church, t. 11, p. 412.
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« abaissé ». Sûr le fondement et l’objet des croyances, rien, d’approfondi ni de réfléchi; Pas d’études théologiques sérieuses. On était admis aux ordres sacrés après un examen dérisoire qui ne témoignait que de l’indifférence doctrinale des évêques. Les symboles officiels n’étaient guère discutés, parce qu’on ne leur reconnaissait qu’une autorité de convention. Au fond, l’Eglise paraissait être moins la gardienne d’un ensemble de croyances qui s’imposaient à la raison et liaient la conscience, qu’un « établissement a lié étroitement à l’Etat et en ayant reçu des privilèges politiques et de grandes richesses. L’important était de maintenir ce lien et les avantages qui en résultaient. De cela, les clergymen étaient bien plus jaloux que de leurs croyances ou de leur indépendance; pourvu qu’ils fussent rassurés sur ce point, ils étaient disposés à faire bon marché du reste.
Sans doute, ainsi que j’ai déjà « l’occasion de le dire, un effort avait été tenté pour ranimer la vie religieuse éteinte dans l’anglicanisme : c’était le mouvement evangelical, plus ou moins inspiré du méthodisme. Là où son influence avait pénétré, il avait, en effet, réveillé la piété individuelle, rappelé à chaque âme la question de son salut, rendu le culte plus sérieux, et surtout avait imprimé un grand élan aux oeuvres d’assistance et d’apostolat. Dans la seconde ou la troisième décade du XIXe siècle, ce parti, qu’on appelait proprement le « parti religieux » ou encore le « parti des saints », était assez en faveur, et, bien que demeuré une minorité dans la masse du clergé anglican, il occu-
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pait plusieurs hauts postes ecclésiastiques. Et cependant, quoique son origine ne remontât guère qu’à cinquante ou soixante ans, il commençait à donner des signes de déclin : sa vertu bienfaisante semblait presque épuisée. La piété, qu’il avait contribué à faire revivre, dégénérait en un purisme formaliste et pharisaïque. Ses prières, qui avaient paru ferventes dans leur nouveauté, n’étaient plus qu’une répétition monotone, ennuyeuse et souvent creuse. Sa préoccupation extrême d’une sorte de cant prêtait au reproche d’hypocrisie. Sa première austérité faisait place, sur plus d’un point, à une mondanité satisfaite qui paradait volontiers dans les tea-meetings et s’y épanchait en phraséologie bigote. Et surtout apparaissaient, chaque jour davantage, l’étroitesse et l’inconsistance de sa hase doctrinale, la nullité de sa philosophie, son mépris de la raison, les lacunes de sa théologie qui se limitait à une conception un peu fataliste de la conversion individuelle, se fondait exclusivement sur l’interprétation arbitraire de quelques textes de l’Ecriture, et ignorait ou méconnaissait tout le reste. Aussi était-il sans prise sur les esprits intelligents, incapable de fournir un terrain solide de résistance-contre la critique moderne et de donner aux âmes religieuses la direction dont elles sentaient le besoin. Après avoir, à ses débuts, compté parmi ses partisans quelques esprits généreux, il paraissait, en grandissant, frappé de stérilité. Aucun leader intellectuel ne s’élevait de ses rangs, et si des jeunes gens de valeur étaient tout d’abord attirés de ce côté, dans l’espoir d’y trouver, au milieu du refroidisse-
7
ment général, un foyer de vie chrétienne, ils s’en détournaient bientôt, désabusés, et cherchaient ailleurs.
Où aller? où trouver ce renouveau religieux que les âmes attendaient? Etait-ce auprès de l’école, dite « libérale », qui régnait, vers 1820, à Oriel College, le plus renommé alors des collèges d’Oxford. L’un de ses chefs était Whately. alors fellow 1 de ce collège, plus tard archevêque de Dublin. Esprit ouvert et original, causeur alerte, discuteur implacable, se plaisant à passer au crible de sa dialectique les opinions courantes, aussi dédaigneux des high-churchmen que des evangelicals, il prétendait réagir contre ce que la religion avait alors de superficiel et de routinier, pressait chacun de mettre ses croyances en question, d’en décider par sa propre raison, et répudiait, en cette matière, toute autorité du dehors, fût-ce celle de l’Eglise ou de la tradition. Sous sa plume, les Pères n’étaient plus que « certains vieux théologiens », et il avouait se sentir, à première vue, bien disposé pour un hérétique, parce qu’il voyait en lui un homme qui pensait par lui-même. Non qu’il fût tenté, pour son compte, de sortir de son Eglise, mais il réservait à chacun le droit de reviser les symboles de cette Eglise et d’en écarter, comme secondaires, les croyances qui offusquaient sa raison. Avec lui, la partie dogmatique de la religion était au moins « minimisée »; si bien qu’on a pu appli-
1. Le titre de fellow était une sorte de bénéfice conféré, après un concours jugé par les fellows en exercice. à l’élite des gradés de chaque collège. Le plus souvent, les fellows résidaient dans le collège. A cette époque encore, le mariage faisait perdre le titre de fellow.
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quer à sa façon de traiter la doctrine anglicane, la phrase de Tacite : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. Ses idées trouvaient faveur dans les commonrooms des collèges d’Oxford, et ce n’est pas la moindre preuve de son influence que d’avoir eu, pendant plusieurs années, pour disciple, le jeune Newman.
Thomas Arnold, aussi fellow d’Oriel, appartenait à la même école que Whately, mais avec de plus hautes préoccupations morales; il lui était supérieur moins parla science et le talent que par le caractère. En 1827, il était nommé head-master de l’école de Rugby, qui, avec celles d’Eton, de Harrow et de Winchester, préparait la jeunesse des classes riches aux universités d’Oxford et de Cambridge. Dans ces écoles, les moeurs étaient alors fort brutales et dépravées; la religion s’y réduisait à un formalisme vide et méprisé. Arnold, qui avait trente-deux ans et venait de recevoir les ordres, donna le signal d’une grande réforme; il ne s’attacha pas seulement à rétablir la discipline extérieure; il prétendit agir sur les âmes, par son exemple, ses enseignements, son action personnelle; il proposa à la jeunesse un idéal élevé, fit appel à son honneur, s’appliqua à éveiller en elle un sentiment religieux assez profond pour être la règle de ses actes et de ses pensées. L’entreprise était haute; malgré les suspicions et les contradictions du début, il obtint d’importants résultats. Les jeunes gens qui passaient par ses mains gardaient sa marque, et, parmi ceux qu’on appelait, à Oxford ou à Cambridge, les Rugby-men, plusieurs y apportaient un sens plus moral de la vie et se piquaient d’être
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fidèles à la devise que l’un d’eux, le poète A.-H. Cloug, formulait ainsi : Simpler living, higher thinhing. Malheureusement, dans l’oeuvre d’Arnold, si l’action morale fut souvent bienfaisante, les doctrines contenaient le même germe dissolvant que celles de Whately. Passionnément opposé à ce qu’il appelait le sacramentalism et le sacerdotalism, ne regardant guère comme essentiel, en fait de dogmes révélés, que l’incarnation et la Trinité, professant que la piété envers le Christ suffisait à l’orthodoxie, il rêvait de réunir dans l’Eglise établie toutes les sectes protestantes, sans s’inquiéter des diversités, secondaires à ses yeux, de leurs symboles, et il attendait de l’Etat, dont la suprématie religieuse lui paraissait à ce point de vue chose fort heureuse, qu’il accomplît d’autorité cette fusion et imposât cette tolérance ou plutôt cette indifférence réciproque.
Arnold et Whately étaient ainsi les initiateurs d’une école où, pourparler plus justement, d’un état d’esprit qui devait avoir une action considérable dans l’anglicanisme contemporain : c’est ce qu’on appellera le Broad Church, dont le dernier mot sera de permettre au doyen Stanley ou au professeur Jowett de demeurer dignitaires de l’Eglise établie, sans bien savoir s’ils croyaient encore à la divinité de Jésus-Christ. Loin de réagir contre le vieux latitudinarisme du XVIIIe siècle, ces « libéraux» travaillaient à le rajeunir, et, au lieu de fortifier la religion, ils en ouvraient la porte à la libre pensée1.
1. Ne peut-on pas citer, comme illustration de cette vérité, l’histoire d’un homme qui fut un des plus brillants amis et, dans une certaine mesure, l’inspirateur de Whately, le révérend Blanco White? Originaire d’Espagne, où il avait été prêtre catholique. Blanco White était venu en Angleterre ; il y avait été bien accueilli et s’était fait ministre anglican. Il était fort goûté pour son esprit, à Oxford, et exerça une réelle influence sur l’école libérale d’Oriel. Il fut alors assez lié avec Newman. Mais bientôt on le vit, par la logique même de ses principes, abandonner ses croyances l’une après l’autre, faire d’abord profession de socinianisme, puis répudier toute foi chrétienne.
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Ne restait-il donc rien, au commencement du siècle, de l’école qui, au contraire du latitudinarisme, avait cherché à conserver dans l’Eglise anglicane le plus possible du dogme et de l’organisation catholiques? N’y avait-il plus trace de la tradition qui remontait à Andrews et à Laud et s’était continuée par les Caroline divines et les non jurors? Sans doute, alors, plusieurs clergymen se piquaient d’appartenir au High Church : mais cette dénomination désignait chez eux des idées plus politiques que religieuses; c’était une forme de torysme; fort en sollicitude pour défendre les privilèges et les revenus de l’Eglise contre les menaces de réforme qui étaient plus ou moins dans l’air, ils ne s’inquiétaient guère des doctrines et eussent été fort embarrassés de dire quelles étaient les leurs-; secs, hautains, peu accessibles aux petits et aux pauvres, se défendant de toute sensibilité religieuse, disposés à prendre en mauvaise part l’enthousiasme des méthodistes et l’onction des evangelicals, ils étaient peu populaires, et on les qualifiait volontiers de high and dry. Il eût
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fallu bien chercher, pour trouver, ici ou là. quelques familles où, de génération en génération, s’était transmise, dans une sorte de mystère, la doctrine des non jurors 1. Parfois, quelque chose en apparaissait, plus ou moins atténué, dans l’enseignement de certains théologiens; mais l’action n’en était pas étendue.
Ce ne fut pas un livre de théologie qui contribua alors le plus efficacement à ramener les anglicans vers ces conceptions religieuses si oubliées, ce fut un volume de vers. L’auteur en était un curé de village. Né en 1792 d’une famille d’ecclésiastiques où l’on gardait pieusement les traditions des non jurors, John Keble s’était acquis, tout jeune, un grand renom à Oxford. Fellow d’Oriel, avec Whately et Arnold, il semblait appelé à la plus brillante carrière universitaire. Mais on le voit bientôt s’y dérober, comme s’il redoutait la tentation des vanités intellectuelles, et il va s’enfermer dans un presbytère de campagne. D’une piété qui semble le garder en la présence continuelle de Dieu, mortifié, jeûnant tous les vendredis, il est avec cela d’une candeur d’enfant, jouit de tout ce qui est bon et
1. Newman parle dans une de ses lettres (Letters and Correspondence, t. II, p. 435) d’un révérend Fortescue, qui appartenait à une famille non juring, et qui, dès son enfance, avait été élevé secrètement dans les idées et les pratiques de cette école; il avait été ainsi habitué à la confession. — Un autre converti, M. Kegan Paul, raconte que, dans son jeune âge, il avait connu à Bath des personnes qui avaient conservé les principes High Church du temps de la reine Anne; elles s’imposaient notamment des mortifications durant le carême. « Un vieux médecin, très bon pour nous autres enfants, ajoute le narrateur, renonçait pendant ce temps à priser, et c’était la seule époque de l’année où nous pussions l’approcher sans éternuer. » (Confessio viatoris, dans le Month d’août 1891.)
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beau, aime tendrement les siens, sent vivement leurs joies et leurs peines. Pusey a dit de lui: « Il avait une élévation morale que je n’ai connue chez nul autre. »
Il était resté fidèle aux idées de sa première éducation, très High Church, mais nullement dry; toutefois, s’il s’attristait de voir ces idées méconnues, il ne songeait à entreprendre une campagne pour les répandre; il se renfermait dans les devoirs de son ministère pastoral et, en dehors de l’Université qui se souvenait -de ses succès classiques, il demeurait ignoré du public. Dès 4819, il a pris l’habitude d’épancher les sentiments qui débordent de son âme, en composant de courtes hymnes; c’est comme un encens qu’il aime à faire monter vers le ciel. Peu à peu, son recueil s’étend, et il se trouve bientôt avoir écrit des cantiques pour chaque dimanche et chaque fête, ainsi que pour les principaux actes de la vie chrétienne. Les livrer au public, il n’y songe’ pas : cela lui ferait l’effet de trahir un secret qui doit rester entre son âme et Dieu. Des amis, cependant, qui ont eu connaissance de ces petits poèmes, ne se résignent pas à les voir demeurer sous le boisseau: ils font à Keble un devoir de les imprimer. Celui-ci résiste longtemps; il finit par céder aux instances de son vieux père, qui demande à voir cette publication avant sa mort.
Le livre paraît en 1827, sans signature, sous ce titre: The Christian Year. Contrairement à l’attente de l’auteur, le succès est tout de suite très grand, et le recueil se répand dans toutes les mains. Chacun est saisi et charmé de cet accent nouveau qui contraste avec le formalisme froid et vide de la littérature ecclé-
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siastique d’alors. A la musique de ces vers, des émotions, depuis longtemps endormies, se réveillent dans les âmes. Ce ne sont pas seulement les lettrés qui goûtent l’inspiration délicate et fraîche d’un poète né, qui apprécient l’habileté d’un scholar nourri des vers antiques et modernes; les humbles, les ignorants sont touchés. Avant d’être une oeuvre d’art, ces hymnes sont l’expression de sentiments personnels, très vrais, très profonds : on y sent une pureté de coeur exquise, une piété méditative et tendre, l’amour et la crainte de Dieu, la douleur du péché; le Christ n’y est plus une abstraction, mais un ami vivant; la nature y est sentie comme on pouvait l’attendre d’un contemporain et d’un admirateur de Wordsworth, mais elle est le voile brûlant derrière lequel le Créateur parle à l’âme, et, à chaque page, il y a comme des coups d’ailes pour s’élever par toutes les choses visibles vers la beauté infinie 1.
Pour n’être en rien didactiques et dogmatiques, ces hymnes ne s’en trouvaient pas moins servir plus effi-
1. Newman a dit du Christian Year : « S’il est possible de trouver des poèmes
pour relever dans l’abattement, pour réconforter dans l’angoisse, pour retenir
ceux qui s’emportent, pour rafraîchir ceux qui sont las, pour en imposer aux
mondains, pour inspirer la résignation aux impatients, le calme aux effrayés et
aux agités, ce sont bien ceux-ci. » (Essays, II, p. 441.) Et Pusey: «
C’était un enseignement efficace, parce que l’âme de l’auteur était remuée à
une grande profondeur; le courant débordait, parce que le coeur d’où il
jaillissait était plein; c’était frais, profond, tendre, aimant, parce que
lui-même était ainsi. Des secrets inconnus étaient dévoilés aux âmes, et
celles-ci ne manquaient pas de se les approprier, parce que lui-même était vrai
et pensait tout haut; partout la conscience répondait à la voix de la
conscience. » (Sermon at
Keble College, 1876.)
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cacement que bien des prédications et des controverses, les idées High Church. Inspirées des doctrines de l’auteur sur la dignité et l’autorité de l’Eglise, sur le sérieux des croyances, sur les mystères de la foi, sur la sainteté du culte, sur la grâce des sacrements, sur la communion des saints, elles suscitaient une piété qui supposait ces doctrines ou y conduisait; elles créaient, presque sans qu’on s’en doutât et, par suite, sans qu’on s’en méfiât, un état d’âme qui préparait le retour à un christianisme moins incomplet et plus vivant. La tristesse avec laquelle l’état de la religion y était souvent déploré, concourait à faire sentir la nécessité d’une telle transformation, et l’on pouvait entrevoir, presque à chaque page, l’idéal, trop longtemps oublié, auquel le poète désirait si ardemment voir revenir son Eglise.
Dans le succès inattendu de ce livre, John Keble ne vit pas une raison de sortir de sa réserve et de se faire le leader d’une évolution religieuse. Pas plus après qu’avant, il ne se croyait destiné à un premier rôle et apte à le tenir. Mais, s’il ne cherchait pas à agir sur le public, son autorité grandissait sur ceux qui l’approchaient, particulièrement sur les quelques jeunes hommes qui aimaient à se dire ses disciples. « Entre nous, a dit l’un d’eux, le nom de Keble coupait court à toute argumentation, tant instinctivement nous reconnaissions son autorité. » Autorité pleine de tendresse, de bonne grâce, qui était faite surtout du prestige de sa vertu.
Le plus cher de ces disciples était Richard Hurrell
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Froude. Né en 1803, fils d’un archidiacre 1, élevé dans les traditions High Church, il avait été, dès 1821, pupille de Keble à Oxford, et l’avait suivi, en 1823, dans sa cure de campagne, pour y compléter, sous sa direction, la préparation de ses examens universitaires. Jeune, il avait, aux yeux de ses camarades, un prestige singulier; tout y contribuait: des manières nobles, engageantes, une taille élancée, un regard fier, ardent et clair, ce je ne sais quoi d’accompli que donne à la beauté d’un jeune homme, l’entière pureté du coeur, une nature vaillante, généreuse, impétueuse, prompte à s’enthousiasmer pour tout ce qui est beau, à détester et à mépriser ce qui lui paraît bas et faux, un esprit hardi, incisif, original, un entrain plein de belle humeur pour tous les exercices du sport. Ajoutez des qualités plus précieuses encore, qui ne devaient être tout à fait révélées qu’après sa mort, par la publication de son journal intime 2 : une âme en recherche anxieuse de la sainteté, constamment occupée à s’examiner devant Dieu avec une sévérité impitoyable, à s’humilier de ses péchés, à les expier par la pénitence, à les combattre par la mortification, tout un ascétisme inconnu, à cette époque, dans l’anglicanisme. A la vérité, dans cet ascétisme, Froude manquait de direction, et par suite de mesure: de là, trop souvent, au lieu de la paix
1. Hurrell Froude eut deux frères : l’un, William, fut un ingénieur éminent, l’autre, James Anthony, fut historien; aucun des deux ne partagea ses idées religieuses.
2. Remains of the late R.-H. Froude, publiés en 1838 et 1839, par Newman et Keble. J’aurai à reparler plus tard de cette publication.
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et de la lumière auxquelles il aspirait et que sa bonne volonté semblait mériter, un état de trouble, de langueur, de mélancolie qui a pu le faire comparer à Pascal et même à Hamlet 1.
Si indompté qu’il fût par nature, Froude s’était soumis, avec une filiale déférence, à la tutelle de Keble, qu’il aimait et vénérait. II acceptait ses idées sur l’Eglise et la religion d’autant plus facilement qu’elles concordaient avec les traditions dans lesquelles il avait été élevé. Disciple très dévoué, mais d’une espèce particulière, il se trouvait réagir sur son maître plus encore qu’il n’en avait subi l’influence; avec la rigueur et la hardiesse de son esprit, il le poussait à préciser, à compléter ses principes dans une direction plus catholique; et surtout son impétuosité refusait de se renfermer dans la réserve contemplative du poète, de Christian Year: il prétendait tirer toutes les conséquences des principes posés.
Elu , fellow d’Oriel en 1826, il quitta le presbytère de Keble pour s’établir à Oxford, et se fit alors, dans la jeunesse de l’Université, le propagateur des idées de son maître, ou plutôt de ce que ces idées devenaient en passant par son cerveau et en s’échauffant au feu des controverses qu’il aimait à engager. Loin de craindre d’effaroucher ses interlocuteurs, il y prenait plaisir, donnait volontiers à ses thèses le tour le plus extrême, le plus provocant, le plus agressif, mettait
1. Ces comparaisons sont du doyen Church, The
Oxford Movement, p. 55 et 56. Cf. aussi Life and letters of Dean Church, p. 315.
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une sorte de vaillante coquetterie à s’affubler lui-même des étiquettes impopulaires, se faisait scrupule du moindre tempérament comme d’une lâcheté avec tant de belle humeur, tant de sincérité et de générosité d’accent, un si manifeste amour des âmes, une telle recherche du bien, qua, malgré tout, ses auditeurs étaient généralement plus attirés que rebutés. Longtemps après, ceux qui l’avaient alors approché conservaient le souvenir de l’étonnante fascination qui émanait de lui.
Nul n’était donc plus fait pour mettre les esprits en branle; il n’avait pas au même degré ce qu’il fallait pour les guider. Il était un puissant excitateur, non un chef. Ce chef qu’il ne pouvait être, il contribua du moins à le découvrir et à le gagner à ses idées: c’était un tutor 2 du collège d’Oriel que Froude avait trouvé en fonctions et déjà en possession d’une certaine renommée au moment où lui-même avait été élu fellow du même collège; il avait deux ans de plus que lui et s’appelait John Henry Newman.
Rien dans le passé de Newman ne semblait l’avoir préparé à servir les mêmes idées que Froude. Né en 1801, fils d’un banquier de Londres3, il avait reçu de sa mère, qui descendait de huguenots français, une
1.
Froude disait: « If I do not express my self as strongly as this, I shall be a
coward. »
2 Le tutor, choisi parmi les fellows, faisait auprès des étudiants l’office d’un répétiteur.
3. La banque de M. Newman croula dans la crise de 1815.
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éducation religieuse tout imprégnée de calvinisme. Ces premières impressions avaient été confirmées, vers l’âge de quinze ans, par une sorte de crise intérieure où il crut avoir le sentiment de sa conversion et de sa prédestination à la gloire éternelle, et ensuite par la lecture des théologiens de l’école evangelical. Plein de préventions contre le catholicisme, il croyait fermement que le Pape était l’Antechrist prédit par Daniel, saint Paul et saint Jean; telle était sa passion d’écolier protestant qu’il avait effacé, dans son Gradus ad Parnassum, les épithètes qui accompagnaient le mot Pape, comme vicarius Christi, sacer interpres, et les avait remplacées par des qualifications injurieuses. Et cependant, par une contradiction mystérieuse, dès l’âge de quinze ans, une pensée, fort discordante avec son protestantisme, s’emparait de lui : c’est que Dieu voulait qu’il vécût dans le célibat 1.
Écolier précoce, il a seize ans à peine, quand, en décembre 1816, il est admis dans Trinity college, à Oxford. Il s’y montre ardent travailleur, souvent aux dépens de sa santé, qui était délicate, et prend peu de part aux sports en honneur dans la jeunesse anglaise 2;
1. Apologia. — Un biographe très protestant et
peu bienveillant de Newman, Abbott, voit dans cette vocation au célibat une des
causes de sa « perversion ». « Bacon, ajoute-t-il, appelle une femme et des
enfants a discipline of humanity; mais, pour quelques-uns, ils sont
aussi a discipline of theology. Certainement, quand l’heure arriva pour
Keble de décider s’il irait à Rome avec Newman ou s’il se séparerait de lui
pour toujours, ses lettres révèlent que le mariage ne fut pas pour peu dans la
décision qui le sépara de son ami. » (The anglican career of cardinal Newman, t. I, p. 20.)
2. Plus tard cependant, pour rétablir sa santé
compromise, Newman se livra passagèrement à quelques exercices de corps. Ainsi
le voit-on, à vingt-sept ans, quand il commence à devenir un personnage,
apprendre à sauter. Il écrit, dans une lettre du 1er avril 1828: « I take most vigorous exercise
which does me much good. I
have learned to leap (to a certain point), which is a larking thing for a don.
The exhilaration of going quickly through the air is for my spirits very good.
» (Letters and Correspondence of J-H. Newman, t. I, p. 182.)
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lecteur dévorant, curieux de toutes les connaissances, il étudie l’histoire en même temps qu’il fait des excursions dans les langues orientales, mène de front la poésie et les mathématiques. Il est vêtu simplement, parfois même avec quelque négligence. Ses goûts sont austères, et certains côtés grossiers de la vie d’étudiant, entre autres les séances de boisson alors fort en usage, le dégoûtent 1. Grand amateur de musique, l’une de ses plus chères distractions est de jouer du violon. Il a peu d’amis, demeure assez isolé, timide, réservé, silencieux. Dès cette époque, il a une vie intérieure intense, s’absorbe volontiers dans la méditation des choses invisibles, cherche, avec ardeur et avec angoisse, à faire le bien et à connaître le vrai. Il souffre des obscurités o,ù il se sent parfois comme enveloppé, et passe alors par des crises de dépression et de découragement; sa mère s’en inquiétait: « Votre faute, lui écrit-elle, est de manquer de confiance en vous-même et d’être mal satisfait de vous 2. » Sur l’emploi à faire de sa vie, il n’a eu que peu d’hésitation : vers dix-huit ans, quelques velléités d’ambition séculière lui traversent un moment l’imagination 3, mais elles ne durent pas, et il se décide pour la carrière ecclésiastique.
1.
Letters and Correspondence, t. I, p. 36, 38.
2.
ibid., t. I, p. 58.
3.
Ibid., t. I, p. 42.
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Malgré de brillants débuts universitaires, Newman échoue à l’examen final pour les « honneurs ». Loin d’en être abattu, il prend aussitôt le parti de concourir pour le poste alors le plus envié et le plus disputé à Oxford, celui de fellow d’Oriel college 1. Quatre mois seulement lui restent pour se préparer aux épreuves qui doivent avoir lieu en avril 1822. Il s’y met avec une ardeur et aussi une anxiété dont il est le premier à s’étonner et à se faire reproche; il se rappelle à lui-même comment, un an auparavant, il désirait plutôt voir écarter tout événement qui lui eût donné quelque renom, puis il ajoute : « Hélas! combien je suis changé! Je suis perpétuellement à prier pour mon entrée à Oriel... O Seigneur! dispose de moi, comme il vaudra le mieux pour ta gloire; mais accorde-moi la résignation et le contentement. » Il sort victorieux du concours : les juges, préoccupés de réagir contre la routine formaliste des examens, ont compris que, si Newman était moins bon classical scholar que certains de ses concurrents, il leur était au fond bien supérieur. Quand on vint lui annoncer son succès, il jouait du violon dans sa chambre : il laisse aussitôt son instrument, descend quatre à quatre l’escalier et court à Oriel, où il reçoit les cordiales félicitations des hommes déjà célèbres dont il devenait le collègue, tout abasourdi de les entendre l’appeler familièrement Newman
1 Mark Pattison a écrit dans ses Mémoires, p. 103, en faisant allusion à une époque postérieure seulement de quelques années: « We all thought a fellow of Oriel a person or miraculous intellect, only because ha was one. »
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et d’être invité à les appeler de même par leurs noms 1.
Ce succès ne suffit pas à triompher de la timidité de Newman: bien au contraire, elle s’augmente du sentiment qu’il a de répondre si mal aux avances qui lui sont faites. En le voyant, au milieu des brillantes conversations du common room, embarrassé, silencieux ou bredouillant, ceux qui l’ont choisi se demandent s’ils ne se sont pas trompés sur son mérite. Ils ont alors l’idée de le mettre en rapports avec leur ancien collègue, Whately, qui venait de résigner son fellowship pour se marier : avec ce qu’on connaissait à celui-ci de mouvement et de chaleur dans l’esprit, peut-être aurait-il raison de ce qui semblait être l’inertie et la froideur du nouvel élu. L’épreuve réussit. Whately était un de ces causeurs qui ont tant à dire qu’il leur suffit d’être écouté. Et puis, bien qu’ayant quinze ans de plus que le jeune Newman, il sait le mettre à l’aise par la liberté de ses manières, le pique au jeu par l’originalité de ses idées et par le tour saisissant qu’il leur donne. Ainsi l’amène-t-il peu à peu à sortir de sa réserve et à révéler sa valeur. Bientôt il le proclame l’esprit le plus net qu’il connaisse, tho clearest headed man he hnew, prend plaisir à se faire accompagner par lui dans toutes ses promenades et recourt à sa collaboration pour les ouvrages qu’il est en train de composer. De son côté, Newman se sent beaucoup de reconnaissance pour celui qui l’a aidé à sortir d’une fausse position; il lui sait gré de sa cordia-
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 38 à 74
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lité; il goûte son esprit, alors même qu’il est effarouché de quelques-unes de ses idées et de l’âpreté avec laquelle il les soutient; il le compare, dans ce cas, « à un brillant soleil de juin tempéré par un nord-est de mars ». Quelques années après, il écrira à Whately : «A nul je ne dois autant qu’à vous: c’est vous qui m’avez donné coeur à regarder autour de moi après mon élection. » Et, plus tard, quand la divergence des idées aura amené une rupture complète et plus d’un mauvais procédé de la part de Whately, Newman tiendra encore à exprimer sa gratitude : « Je lui dois beaucoup, écrira-t-il; quand, en 1822, j’étais encore gauche et timide, il me prit par la main et fut pour moi un maître doux et encourageant. Par lui, mon esprit fut ouvert, dans toute la force du mot. 1 »
Whately a pu vite rassurer ses amis d’Oriel sur leur choix; ils en jugent d’ailleurs par eux-mêmes et ne tardent pas à priser fort leur recrue. C’est le cas, entre autres, du Dr Hawkins, avec lequel Newman a alors des relations particulièrement intimes. Esprit exact, fort indépendant, habitué aux libres et hardies spéculations en honneur à Oriel, mais
droit, probe, tolérant, il est plus dégagé des préoccupations mondaines qu il a arrive souvent aux hommes de grand renom intellectuel.
A l’âge qu’avait Newman, sans convictions encore bien personnelles, il ne pouvait vivre plusieurs années dans la société de tels hommes et respirer une atmo-
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 104 à 109, et
Apologia.
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sphère comme celle du common room d’Oriel, sans que ses idées s’en ressentissent. Ce qu’il apprit tout d’abord de ses nouveaux maîtres, ce fut, nous a-t-il dit, « à penser par soi-même, à voir par ses yeux et à marcher sans lisière n; il aimait à leur en faire honneur plus tard, alors qu’il s’était servi de cette indépendance pour se séparer d’eux 1. L’influence ne se borna pas là. Son evangeliclism ne tint pas longtemps devant la critique sévère d’Oriel. Mais par quoi allait-il être remplacé? On put croire un moment que, docile à Whately, Newman adopterait son latitudinarisme, et, dans les tâtonnements de sa formation, on discerne à cette époque une phase « libérale ». « La vérité, a-t-il écrit lui-même en rappelant les souvenirs de ce temps, est que j’allais à la dérive vers le libéralisme 2. » Par certains côtés, cependant, il résistait. Très convaincu que le dogme est le fondement premier et nécessaire de la religion, il se sentait en méfiance contre une doctrine qui l’affaiblissait 3. L’attachement que déjà il professait
1. Apologia et Lett. and Corr., t. 1, p. 141.
2. Apologia. — Disons une fois pour toutes que ce mot « libéralisme » avait, dans l’esprit de Newman, un sens particulier; il signifiait le rationalisme antidogmatique, et, comme il l’a défini, « l’erreur par laquelle on soumet au jugement humain ces doctrines révélées qui, par leur nature, le surpassent et en sont indépendantes ». Newman a tenu à bien indiquer qu’il ne se séparait pas ainsi de certains catholiques dont il s’honorait d’être l’ami, notamment de Montalembert et de Lacordaire, qui se proclamaient « libéraux » en employant le mot dans un tout autre sens. (Voir l‘Appendice ajouté par Newman à la traduction qui a paru en France de son Apologia, sous ce titre : Histoire de mes opinions religieuses.)
3. Newman a écrit dans son Apologia: « Même lorsque je me trouvais, sous l’influence du Dr Whately, je ne fus point tenté de laisser refroidir mon zèle pour les grands dogmes de la foi; et, en différentes occasions, je résistai à celles de ses idées dont la tendance, à tort ou à raison, me semblait de nature à les obscurcir. »
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pour les anciens Pères, l’étude qu’il commençait à en faire 1, lui furent aussi une sauvegarde. Ajoutons qu’avec leur indépendance d’esprit un peu capricieuse les Oriel-men se trouvaient parfois mêler à leurs thèses libérales, quelques autres à tendance catholique; c’étaient celles auxquelles Newman s’attachait de préférence et qu’il retenait le mieux. Ainsi nous a-t-il raconté comment il avait appris d’Hawkins qu’on ne pouvait pas trouver dans la seule Bible toute la vérité religieuse et qu’il était nécessaire de recourir à la tradition; de William James, autre personnage considérable d’Oriel, la doctrine alors fort oubliée de la succession apostolique; enfin, de Whately lui-même, la notion, absolument contraire à l’érastianisme anglican, d’une Église instituée de Dieu, formant un corps visible, indépendante de l’État, ayant ses droits et ses pouvoirs propres. Parmi les amis « libéraux» du jeune fellow, il en était auxquels n’échappait pas cet attrait plus ou moins inconscient qu’il ressentait pour les vérités catholiques. Blanco White, qui le fréquentait à cette époque et qui avait avec lui des séances de violon, interrompues par des conversations théologiques, lui disait sou-vent, en l’entendant soutenir telle ou telle thèse: « Ah! Newman, cela vous conduira à l’erreur catholique 2. »Vers la même époque, amené à s’occuper de l’installation de son jeune frère Francis à Oxford, Newman
1. Lettres and Corr., I, p. 127.
2. Abbott,
The anglican career of Card Newman, t. I p 72
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plaçait dans sa chambre une gravure représentant la Vierge; et, aux plaintes de son frère, il répondait en s’élevant vivement contre les protestants qui oubliaient cette parole sacrée: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes 1. »
Les enseignements que recevait alors Newman n’étaient pas, du reste, exclusivement « libéraux ». De 1822 à 1824, il se trouva suivre les conférences privées qu’un professor regius de théologie, le Dr Lloyd, faisait à quelques candidats aux ordres. Lloyd, qui devait être promu évêque d’Oxford en 1827, était un des rares tenants des vieilles doctrines High Church; sur divers points, il cherchait à ramener ses élèves à des vues plus catholiques; les relations qu’il avait eues, pendant sa jeunesse, avec des prêtres français émigrés. l’avaient délivré de plusieurs des préjugés protestants. Il serait difficile de préciser dans quelle mesure Newman a pu subir l’influence d’un maître qu’il respectait, mais qui était loin d’avoir à ses yeux le prestige intellectuel de Whately. Les autres auditeurs des conférences étaient généralement de la même école que Lloyd; Hurrell Froude était du nombre. Comment Newman, d’origine si différente, avait-il été mêlé à eux? Lloyd le traitait, en plaisantant, de perverse evangelical, et, quand il l’interrogeait, faisait le geste de se bouclier les oreilles, comme s’il craignait d’entendre quelque réponse hérétique. Cela ne l’empêchait pas, il est vrai, de s’intéresser à cet élève un peu suspect, de
1. Le fait a été rapporté par Francis Newman.
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rendre justice à son mérite, de parler de lui favorablement et de l’aider à prendre confiance en soi. Newman lui en était reconnaissant. Plus tard, à la mort de Lloyd, il évoquait ces souvenirs avec émotion : « Je désire, écrivait-il, qu’il se soit toujours aperçu combien je sentais sa bonté 1. »
Parmi les assistants aux conférences du Dr Lloyd, le seul avec lequel Newman paraît avoir eu, dès cette époque, des relations intimes, est un personnage qui tiendra une place considérable dans l’histoire que j’entreprends de raconter, Edward Bouverie Pusey. Plus âgé d’un an que Newman, il a été nommé, un an après lui, fellow d’Oriel. Il était d’une famille bien posée; son père, tory inflexible, détestait également et confondait quelque peu les whigs et les athées; de sa mère, croyante et pieuse, il tenait ses convictions et ses habitudes religieuses, entre autres, une grande dévotion au Prayer Book et une foi, alors assez rare, en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Ecolier consciencieux, plus travailleur que brillant, fort modeste et ne se croyant pas appelé au premier rang, il avait cependant obtenu, dans ses études, d’honorables succès, que couronna son élection à Oriel. Quand il y arriva, il n’était inféodé proprement à aucun parti religieux, à aucune école théologique, bien que plutôt incliné, par souvenir de l’éducation maternelle, vers les principes High Church. Ce qui le distinguait, c’était une piété sérieuse et douce, la préoccupation
1. Lett.
and. Corr., t. I, p. 209.
27
constante des choses divines, un grand zèle pour les à mes, beaucoup de pureté et d’austérité, avec je ne sais quoi de candide et d’un peu naïf. C’est par là qu’il se trouvait rapproché de Newman. A peine celui-ci l’entrevoit-il dans la salle d’Oriel qu’il pressent en lui lin homme de Dieu, étranger au monde; seulement l’evangelical teinté de libéralisme qu’il est alors s’inquiète des idées de Pusey, et il se demande si l’on peut espérer le voir venir « dans la vraie Eglise» Plus il le fréquente, plus sa sympathie et son estime augmentent. Après les conversations qu’il a avec lui dans plusieurs promenades et qui, toutes, ont porté sur des sujets religieux, il s’en veut de s’être arrêté aux divergences d’école qui pouvaient exister entre eux, et il écrit sur son journal : «Que Pusey soit tien, ô Seigneur, comment puis-je en douter?... Tout en lui témoigne de l’opération du Saint-Esprit. Cependant je crains qu’il n’ait des préjugés contre tes enfants. Puissé-je ne jamais m’attacher à le convertir à un parti ou à une forme d’opinion! Conduis-nous tous deux dans la voie de tes commandements. Qui suis-je pour être ainsi béni dans ceux qui sont associés de plus près à ma vie! »Et tin peu plus tard, après une nouvelle conversation et des confidences dont il ne nous révèle pas le secret, il ajoute : «Oh! de quels mots me servir! Mon coeur est plein. Combien je devrais m’humilier jusque dans la poussière! Quelle idée puis-je me faire de mon importance! Mes actes, mes capacités, mes écrits! Au lieu que lui est l’humilité même, et la bonté, et l’amour, et le zèle, et le dévouement. O Dieu! bénis-le, en le
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comblant de tes dons, et accorde-moi de l’imiter 1. »A peine cette pieuse intimité avait-elle commencé à se nouer que le départ de Pusey pour l’Allemagne vint l’interrompre. Sur le conseil de Lloyd, il avait décidé d’aller étudier sur place la critique biblique d’outre-Rhin, dont il pressentait l’invasion prochaine en Angleterre. A deux reprises, en 1825 d’abord, ensuite en 1826 et 1827, il fit d’assez longs séjours à Göttingen. Newman regretta vivement l’éloignement de son ami : c Il partit, a-t-il écrit plus tard, au moment où j’apprenais à le bien connaître 2. »
Par suite de ces voyages en Allemagne, Pusey fut amené à retarder son ordination à laquelle il aspirait depuis l’enfance. Newman n’avait pas les mêmes raisons d’attendre : il reçut les ordres en 1824, dans des sentiments de grande piété et avec une haute idée du ministère qu’il allait remplir. Une heure après avoir été ordonné diacre, il écrivait : « C’est fini. Au premier moment, après que les mains me furent imposées, mon coeur frissonna au-dedans de moi. Les mots pour toujours » sont si terribles! » Et le jour suivant : « Pour toujours! mots sur lesquels on na pourra jamais revenir. J’ai la responsabilité des âmes sur moi, jusqu’au jour de ma mort. » Il sentait que c’était renoncer absolument à toute ambition séculière, et son rêve était de finir comme missionnaire dans quelque pays lointain 3. Il ne voulait même pas chercher la consolation
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 116, 118.
2.
Apologia.
3. Lett.
and Corr., t. I, p. 149 à 150.
29
intérieure. «La grande fin, disait-il, c’est la sainteté. Il doit y avoir ici-bas combat et peine. La consolation est un cordial, mais personne ne boit des cordiaux du matin au soir. 1» Pus que jamais, il était poursuivi par son idée de célibat; en revenant de l’enterrement de son père, le 6 octobre 1824, il écrivait dans ses notes intimes : « Quand je mourrai, serai-je conduit au tombeau par mes enfants? Ma mère disait, l’autre jour, qu’elle espérait vivre assez pour me voir marié; mais je pense que je mourrai soit dans les murs d’un collège 2, soit comme missionnaire sur une terre étrangère. Peu importe, pourvu que je meure dans le
Christ 3. »
Aussitôt ordonné, Newman fut nommé curate 4 de Saint-Clément, l’une des paroisses d’Oxford il se donna avec zèle a ses devoirs pastoraux. L’année suivante, en 1825, Whately, appelé à la tête de l’un des collèges d’Oxford, Alban Hall, le choisit pour vice-principal Ainsi sortait-il peu a peu de son obscurité. Un nouveau pas, plus considérable, fut sa nomination, en 1826, à l’un des quatre postes de tutor dans le collège d’Oriel, position qui lui donnait la direction intellectuelle et-, dans une certaine mesure, morale des undergraduates.
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 87.
2. A cette époque, par un reste de la vieille organisation catholique, les bénéfices des collèges ne pouvaient être gardés que par ceux qui restaient dans le célibat:
3. Lett.
and Corr., t. I, p.91.
« Rappelons, une fois pour toutes, que, dans l’Église d’Angleterre, c’est le vicar qui est ce que nous appellerions en France le curé, tandis que celui qui remplit les fonctions de vicaire se nomme curate.
30
L’année 1826 est une date dans la formation de Newman: sa situation et sa manière d’être subissent alors un changement que lui-même a ainsi noté, en évoquant plus tard ses souvenirs : « Durant les premières années de ma résidence à Oriel, bien que fier de mon collège, je ne m’y trouvais point chez moi; je vivais très isolé, et souvent je faisais seul ma promenade de chaque jour... Mais en 1826, les choses changèrent. Je devins alors un des tutors de mon collège, et cela me donna une position. En outre, j’avais écrit un ou deux essais qui avaient été bien accueillis: Je commençai à être connu... C’était pour moi le souffle du printemps succédant à l’hiver, et, si je puis m’exprimer ainsi, je sortais de ma coquille. A dater de ce moment, ma langue fut déliée, pour ainsi dire, et je parlai spontanément et sans effort... De ce temps data mon influence 1. » Et cependant, à voir passer alors, dans les rues d’Oxford, ce jeune clergyman très simple d’allure, revêtu d’un habit à longue queue souvent assez usé, le corps incliné, mince, pâle, avec de larges yeux brillants, l’air un peu frêle et maladif, marchant généralement assez vite, absorbé dans sa méditation ou dans une conversation avec quelque compagnon, un étranger n’aurait pas deviné l’importance qu’il était en train d’acquérir; il eût pu surtout douter qu’un tel homme fût armé pour un rude combat et de force à
1. Apologia.
31
porter de lourdes responsabilités. Lui-même, que pensait-il de son avenir? Quand il s’interrogeait sur ce point avec sa sincérité habituelle, il ne savait pas bien que répondre. Sans doute, il lui arrivait, à la vue des charges pesantes qu’impose le succès, de souhaiter n’avoir jamais qu’une « petite cure de 200 livres, sans ce que le monde appelle l’avancement» Mais il ajoutait aussitôt: «Vous savez que, dans ce désir, il y a une bonne part de paresse, et je crois que je n’aurai pas cette obscurité, parce que je la désire. Et puis, voyez, je parle du comfort de la retraite... Combien de temps pourrais-je le supporter, s’il m’était donné? Je ne me connais pas moi-même 1. » Et un autre jour: « Il est une chose que j’ai depuis longtemps ardemment désirée, en toute sincérité, je crois, c’est de ne devenir jamais riche; et j’ajouterai (bien qu’ici je sois plus sincère à de certains moments qu’à d’autres), de ne jamais m’élever dans l’Eglise. Les hommes les plus utiles n’ont pas été ceux qui sont arrivés aux plus hautes positions 2 » Evidemment, dans cette âme qui fut toujours singulièrement complexe, il y avait conflit entre le désir très humain d’user des dons rares dont il se savait en possession, et la répugnance qu’inspiraient à sa nature délicate et sensitive les risques des hautes situations; il y avait surtout conflit entre une humilité chrétienne très vraie et je ne sais quel sentiment mystérieux qu’il était appelé à exercer une action sur la vie religieuse de son pays.
1. Lett,
and Corr., t. I, p. 197.
2. Ibid., p. 231.
32
Newman prit très au sérieux ses fonctions de luter. La renommée même du collège d’Oriel avait fini par y attirer des éléments plus mondains que travailleurs; les études et la discipline en souffraient; Newman s’appliqua à les restaurer. Sa sollicitude ne s’arrêtait pas là; il se sentait charge d’âmes. « Puissé-je, disait-il, me souvenir que je suis un ministre du Christ, que j’ai mission de prêcher l’Evangile ; puissé-je ne pas oublier le prix des âmes, et que j’aurai à répondre de toutes les occasions qui m’auront été données de faire du bien à celles qui sont sous ma garde 1! » Il n’était pas en fonction depuis un mois qu’il écrivait sur son journal:
Il y a beaucoup de choses défectueuses dans le régime actuel; j’estime que les tutors voient trop peu de choses des hommes qui leur sont confiés, et qu’il n’y a pas assez d’instruction religieuse directe. C’est mon désir de me considérer comme le ministre du Christ. Si je ne trouve pas occasion de faire du bien spirituel à ceux sur lesquels j’ai autorité, ce sera une grave question pour moi de savoir si je dois rester tutor 2. »
En 1828, un terrain plus large encore s’ouvrit au zèle apostolique de Newman. Tout en conservant ses fonctions de tutor à Oriel, il fut appelé à l’important vicarage de Sainte-Marie, l’église de l’Université. Il y prit possession de cette chaire qui devait être sienne pendant quinze années, et commença à y faire entendre la parole d’un accent si nouveau et si pénétrant qui a réveillé la conscience endormie de l’Angleterre. 3»
1.
Apologia.
2. Lett.
and Corr., t. I, p. 150 à 151.
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Sans s’étendre encore au dehors, la réputation de Newman grandissait à Oxford. Il y devenait un centre. Dans une pièce de vers de cette époque, où, suivant l’usage de toute sa vie, le poète qui était en lui se plaisait à épancher ses sentiments intimes, il indiquait, au nombre des bienfaits dont il remerciait le Seigneur, la bénédiction des amis venus à sa porte, sans avoir été demandés ni espérés 1 ». Du nombre étaient deux de ses pupilles d’alors qui lui resteront étroitement attachés, Fréderick Rogers qui s’appellera plus tard lord Blachford, et Henri Wilberforce, le plus jeune fils du célèbre philanthrope, nature ardente, primesautière, qui, suivant l’expression de son frère Samuel, avait voué à Newman « une sorte de vénération idolâtrique; tel encore, à un moindre degré, le jeune Gladstone, qui était entré, en 4826, comme étudiant à Christ-Church. Avec ces jeunes gens, Newman était charmant d’aimable familiarité, d’affectueuse sollicitude, s’intéressant à leurs études, les dirigeant dans leur vie morale. «Votre bonté à mon égard, lui écrivait Henry Wilberforce en 1827, a été, je puis le dire sans exagération, celle d’un frère aîné 2.» C’est que, chez Newman, sous des apparences au premier moment un peu réservées, le coeur était singulièrement chaud et tendre. Sa mère, aux jours d’épreuve, avait habitude de s’appuyer avec confiance sur « son cher John Henry ». « Il est comme toujours, écrivait-elle en 1827, mon ange gardien 3. »
1.
Apologie.
2.
Lett. and Corp., t. l, p. 166.
3. Ibid., p. 170. Mrs Newman ne devait pas suivre son fils dans le Mouvement. Après l’avoir perdue, en 1836, Newman laissait voir, dans une lettre à sa soeur, combien il avait souffert de cette séparation morale.
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En janvier 1828, une mort soudaine enlève l’une des soeurs de Newman, la charmante Marie. La figure de la morte demeure présente à son coeur endolori. Quelques mois après, en mai, racontant, dans une lettre à une autre de ses soeurs, une promenade aux environs d’Oxford, et comment il y a goûté, « la beauté de la campagne, la fraîcheur des feuilles, les senteurs, les points de vue variés », il ajoute: « Cependant je ne sens jamais si fortement la nature transitoire de ce monde que quand je suis le plus charmé par ces paysages. »Et après avoir cité deux vers de Keble : « Je voudrais qu’il fût possible aux mots d’exprimer ces sentiments indéfinis, vagues et en même temps subtils, qui transpercent entièrement l’âme et la rendent malade. Chère Marie semble incorporée dans chaque arbre, se cache derrière chaque colline. Quel voile, quel rideau est vraiment ce monde! Un beau voile, sans doute, mais un voile1 ».Un peu plus tard, en août, comme il rangeait les lettres reçues depuis deux ans, il reconnaît dans une d’elles la main de sa soeur: « J’en ai été si bouleversé, écrit-il, que j’ai dû les renfermer et m’occuper d’autre chose. Je ne devrais pas parler de cela maintenant, mais comment se retenir 2?» Enfin, dans une lettre du 11 novembre: « Ma promenade du matin est généralement solitaire, mais je préfère presque être seul. Quand l’esprit est en bonne disposition, tout est délice dans le spectacle tranquille de la nature. J’ai appris à aimer les arbres
1. Lett.
and Corr., t. 1. p. 184.
2. Ibid.,
t. I, p. 195.
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mourants et les prés noircis; les marais ont leur grâce et les brouillards leur douceur. De toutes choses semble sortir une voix solennelle qui chante. Je sais de qui c’est la voix, sa chère voix! Sa figure est, presque toutes les nuits, devant moi, quand j’ai éteint ma lumière et que je me suis couché. N’est-ce pas une bénédiction 1?» C’est ainsi qu’à suivre Newman dans ses heures d’épanchement, quand sa timidité un peu fière et susceptible ne le fait pas se refermer devant les curiosités banales ou malveillantes, on aperçoit en lui une âme aimante et poétiquement mélancolique, ignorée de beaucoup de ceux qui n’ont eu affaire qu’à l’habile controversiste, au subtil théologien ou à l’austère prédicateur.
Si grand qu’ait été le changement opéré, après 1826, dans la situation et la manière d’être de Newman, il s’en produit, à cette époque, un plus remarquable encore dans ses conceptions religieuses. C’est alors qu’à la suite de ses premiers tâtonnements entre l’evangelicalism et le latitudinarisine ses idées prennent une direction nouvelle, dans laquelle désormais il ne cessera plus d’avancer. Lui-même a fixé vers 1827 et 1828 le moment où il a commencé, suivant son expression, à «se dégager des ombres du libéralisme », à se rendre compte des conséquences auxquelles le conduisaient les doctrines, au premier abord séduisantes, de Whately,
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 197.
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où notamment il s’est aperçu, non sans effroi, qu’il était sur la voie de « mettre la supériorité intellectuelle au-dessus de la supériorité morale 1 ». La mort de sa soeur et les réflexions auxquelles il put se livrer pendant une maladie, aidèrent à cette réaction intime 2. Il eût été à la vérité embarrassé de dire à quel terme devait aboutir le chemin où il s’engageait. Déjà, à cette époque, une sorte d’instinct secret, qui devait persister jusqu’à sa conversion au catholicisme, lui donnait l’impression que « son esprit n’avait pas trouvé son repos définitif et qu’il était en voyage » ; dans une note de ce temps, qu’il a retrouvée plus tard, i1 parlait de lui-même, comme « étant présentement au collège d’Oriel, avançant lentement et conduit en aveugle par la main de Dieu, ne sachant où Celui-ci le mène 3 ».
Parmi les faits qui contribuèrent le plus à ce changement dans les idées de Newman, il convient de noter les relations que les circonstances établirent alors entre lui et cet Hurrell Froude dont j’ai déjà tâché d’esquisser la physionomie. Nommé fellow d’Oriel en 1826, Froude avait été placé, pour son année de probation, sous la tutelle de Newman. Ce qu’ils savaient l’un de l’autre était plutôt pour éveiller une méfiance réciproque. Newman traitait Froude de red-hot high churchman; pour Froude, Newman était un evangelical plus ou moins teinté de « libéralisme », double raison d’être suspect. Et cependant, à cette méfiance, se mêla, dès le début,
1.
Apologia.
2.
Ibid.
3.
Apologia.
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des deux côtés, un vif attrait personnel. Il ne tenait pas seulement à l’idée très haute que Newman se fit tout de suite des dons intellectuels du nouveau fellow qu’il déclarait être un des esprits « les plus pénétrants, les plus nets et les plus profonds » qu’il eût connus 1, ou à l’estime reconnaissante que Froude, de son coté, ressentait pour le talent, la bonté et l’élévation de sentiments de son tutor. Dans ce milieu mondain, les deux jeunes hommes devinèrent, l’un chez l’autre, le même sens profond de la religion, le même besoin d’un christianisme plus sérieux, plus efficace, le même dégoût du formalisme superficiel et routinier, la même soif du vrai, le même généreux et tendre amour des âmes, le même esprit de renoncement et de mortification, le même idéal de sainteté. Avec le temps d’ailleurs se multipliaient les occasions de se rapprocher, et, par suite, de se mieux connaître. En 1828, Froude fut nommé, à son tour, tutor, avec un autre pupille de Keble, Robert Wilberforce, frère aîné d’Henry. Les deux nouveaux tutors entrant tout à fait dans les idées de Newman sur les devoirs de leur fonction, s’appliquèrent à le seconder. Vers la même époque, ce dernier ut l’idée de fonder un dîner périodique (dinner club), où se grouperaient quelques membres des différents collèges, heureux de se voir et d’échanger leurs idées Froude et Robert Wilberforce furent parmi les premiers adhérents 2.
« Newman, écrivait Fronde en septembre 1828,
1. Lettre du 31 mars 1826. (Lett. and Corr., t. I. p. 131.)
2.
Ibid., t. I, p. 184.
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est un compagnon que j’aime davantage à mesure que je le connais ; seulement je donnerais beaucoup pour qu’il ne fût pas hérétique 1. » Aussi n’épargnait-il rien pour le ramener aux doctrines qu’il jugeait orthodoxes. Dans de longues conversations, il développait la nécessité d’une Eglise indépendante de l’Etat, ayant une forte hiérarchie et un pouvoir sacerdotal, traitait avec dédain la prétention de fonder la religion sur la seule Bible et en appelait à la tradition, affirmait sa foi dans la présence réelle, proclamait l’excellence de la virginité dont la mère de Dieu lui paraissait le type suprême, préconisait la pénitence, le jeûne, la dévotion aux saints, aimait à évoquer le souvenir des miracles de la primitive Eglise et surtout de celle du moyen âge pour laquelle il ressentait un attrait particulier, proclamait le devoir pour l’Eglise anglicane d’être en communion avec l’Eglise universelle, et lui reprochait de s’être écartée, sur plusieurs points, de l’antiquité, n’hésitait pas à témoigner son admiration pour l’Eglise de Rome et son aversion pour les réformateurs. Exposées sous une forme vive et originale, avec une ardente sincérité, ces idées frappaient et intéressaient Newman. Elles répondaient, sur plus d’un point, aux doutes qui le travaillaient. Quelques-unes mêmes étaient déjà, depuis longtemps, un peu les siennes. D’autres, à la vérité, l’effarouchaient davantage, notamment celles sur l’Eglise de Rome, dans laquelle il avait peine à cesser de voir l’Antéchrist. Toutefois, de jour en jour, son esprit se laissait davantage gagner
1. Froude’s Remains.
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aux vues de son nouvel ami ; il y trouvait des lumières et des consolations qu’il avait vainement cherchées ailleurs. Sur son conseil, il se mit à étudier les théologiens anglicans du XVIIe siècle, Andrews, Land et les Caroline divines. Et, ce qui devait exercer plus d’action encore sur son esprit, il sentait renaître sa dévotion première pour les anciens Pères et entreprenait de les lire, pendant ses vacances, dans l’ordre chronologique, en débutant par saint Ignace et saint Justin. Tel fut le chemin ainsi fait qu’en 1829, trois ans après le commencement des relations de Froude et de Newman, leur intimité et leur accord étaient devenus complets, sauf que, dans la voie où ils marchaient tous deux, Fronde était toujours en avant 1. La prédication dé Newman se ressentait, de ce changement et sa soeur trouvait que ses sermons devenaient un peu trop High Church pour son goût 2. Plus tard, au lendemain de la mort prématurée de Froude, Newman, dans un langage où l’amitié et la modestie lui faisaient même trop diminuer son propre rôle, s’est plu à témoigner de sa gratitude envers celui qui avait pris si vite une telle place dans son coeur et exercé une telle action sur son intelligence ; il le proclamait l’homme le plus merveilleusement « doué » qu’il eût connu et déclarait « ne pouvoir énumérer tout ce dont il lui était rede-
1. Vers la fin de 1829, Newman, ayant besoin de quelqu’un pour l’aider dans sa paroisse, sollicitait le concours de Robert Wilberforce, puis de Froude, et, sur leur refus, s’en rapportait à eux pour leur désigner quelqu’un. (Lett. and Corr., t. I, p. 213.) Il devait finir par prendre pour curate un autre pupille de Keble, lsaac Williams.
2 Lett.
and Corr., t. I, p. 215.
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vable, comme principes de philosophie, de religion et de morale 1 ».
L’un des avantages, et non des moins précieux, que valut à Newman l’amitié de Froude, fut d’être par lui rapproché de Keble. De tout temps, il avait eu de ce dernier la plus haute idée. Quand, tout jeune undergraduate, quelqu’un lui avait dit, dans la rue, en lui montrant un passant: « Voici Keble! » il l’avait contemplé avec des sentiments qu’il qualifiait lui-même de « vénération ». «C’est le premier homme d’Oxford », écrivait-il à son père. Racontant à un de ses amis comment, en 1822, après avoir été élu fellow, il, s’était rendu à Oriel pour recevoir les félicitations de ceux dont il devenait le collègue, il notait ce détail: « Je fis bonne contenance jusqu’au moment où Keble me prit la main; alors je me sentis si confus, si indigne de l’honneur qui m’était fait que j’aurais voulu, en vérité, me cacher sous terre.» Assis à dîner, le jour même, près de Keble, il admirait à quel point il était dépourvu de toute affectation, de toute
1. Lett. and Corr., t. II, p. 174. Peu auparavant, Newman écrivait à Froude Depuis que j’ai conscience que je tiens tout ce que j’ai de meilleur de Keble et de vous, je me sens quelque chose comme la gêne d’un coupable, quand on me loue de mes découvertes... Vous et Keble êtes les philosophes, et moi le rhétoricien. » Il est arrivé, plusieurs fois, à Newman de diminuer ainsi son rôle pour grandir celui des amis dont il reconnaissait avoir reçu ses idées : « Je suis, disait-il, comme un panneau de verre qui transmet la chaleur, en étant froid lui-même. Ce que j’ai, c’est une vive perception des conséquences de certains principes une fois admis, une capacité intellectuelle considérable pour les en déduire, une puissance de rhéteur ou d’acteur (a rhetorical or histrionic power) pour les présenter... » (Ibid., p. 416.) L’avenir devait montrer que Newman avait beaucoup plus d’idées propres, d’originalité de pensée qu’il ne s’en attribuait au moment où il était encore sous l’impression toute vive des influences qu’il venait de subir.
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prétention. « On eût dit, écrivit-il, plutôt un undergraduate que le premier homme d’Oxord 1. » Malgré l’impression de cette rencontre, Newman était demeuré, depuis lors, sans relations avec l’homme qu’il admirait tant. Tout en continuant à lui vouer de loin un grand respect, il le considérait comme le représentant d’idées absolument étrangères aux siennes. Keble, de son côté, dans ses rares apparitions à Oxford, n’avait pas l’idée de rechercher un homme qu’il ne connaissait que par son renom d’evangelical et par son intimité avec Whately.
Aussitôt en rapports avec Newman, Froude s’attacha à détruire ces préventions réciproques. Keble l’écouta avec sa bienveillance accoutumée. Newman goûtait trop l’inspiration du Christian Year 2 pour ne pas être attiré vers son auteur. Toutefois, à la fin de 1827 et au commencement de 1828, le rapprochement n’était pas encore complètement fait. A cette date, la place de prévôt d’Oriel étant devenue vacante, deux candidats se trouvèrent en présence, Keble et Hawkins. Le premier était soutenu par Froude. Newman prit ouvertement parti pour le second, avec lequel il avait été très lié pendant sa phase « libérale ». A Froude, qui lui faisait valoir qu’avec Keble le collège deviendrait comme un monde nouveau, plus pur, plus élevé, plus dégagé des ambitions séculières, Newman répondait en riant que, « si une place d’ange était vacante, il pourrait songer à Keble, mais qu’il s’agissait de nommer un
1. Lett.
and Cor., t. 1, p. 72.
2. On se rappelle que le Christian Year fut publié en 1827.
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prévôt ». II écrivait, en même temps, à Keble, une lettre où il exposait ses raisons de lui préférer Hawkins; il s’y déclarait d’accord avec ce dernier sur les opinions religieuses, la façon de penser et les vues pratiques, « tandis que je n’ai eu, ajoutait-il, que peu d’occasions de jouir de votre société, et je soupçonne plutôt, bien que je puisse me tromper, que, si je vous connaissais mieux, je trouverais que vous n’approuvez pas des opinions, des desseins et des mesures auxquels mon propre tour d’esprit m’a conduit à donner mon assentiment ». Keble répondit, en quelques mots exempts de toute amertume, qu’il retirait sa candidature, et Hawkins fut nommé, Il semblait qu’un tel incident dût retarder le rapprochement tant désiré par Froude. Que se passa-t-il dans les mois qui suivirent? Toujours est-il que, vers le milieu de 1828, Newman était avec Keble sur un pied de correspondance familièrement affectueuse, et que, sur ses instances, il allait lui faire une visite dans sa cure 1. Une fois à même de se connaître, ces deux âmes se donnèrent complètement l’une à l’autre, et entre elles se noua l’amitié si tendre, si religieusement intime que Newman a toujours déclarée avoir été une des bénédictions de sa vie. C’était bien l’oeuvre de Froude. « Connaissez-vous, disait-il un jour, l’histoire du meurtrier qui avait fait une seule bonne action dans sa vie? Eh bien, si l’on me demande quelle bonne action j’ai jamais pu faire, je dirai que j’ai amené Keble et Newman à se comprendre l’un l’autre 2. »
1. Lett. and Corr., t. I, p. 188 à 19!.
2. Froude’s Remains.
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Ces amitiés nouvelles avaient naturellement pour effet de distendre les liens qui s’étaient formés naguère entre Newman et les « libéraux » d’Oriel. Whately, notamment, avait l’oeil trop perçant pour ne pas discerner l’évolution qui s’accomplissait chez son ancien disciple, et il était de nature trop impérieuse pour la prendre en patience. Ce n’était pas d’ailleurs sans ombrage ni jalousie qu’il voyait une jeune clientèle commencer à se grouper autour de Newman, et il accusait ce dernier de n’avoir changé d’opinion que pour devenir à son tour chef d’un parti. Avec Hawkins lui-même, que Newman avait contribué à faire élire prévôt, les relations, d’abord très cordiales, ne tardèrent pas à s’altérer: Hawkins n’approuvait pas le caractère d’apostolat pastoral que Newman, bientôt imité par Fronde et Robert Wilberforce, entendait donner à ses fonctions de tutor. Peut-être aussi jalousait-il une influence qui tendait à rejeter dans l’ombre celle du prévôt. Le conflit, de jour en jour plus aigu, devait aboutir, en 1832, à la démission forcée des trois tutors; de cette époque datera la décadence d’Oriel, supplanté par Balliol dans la primauté intellectuelle d’Oxford 1.
Parmi les anciennes amitiés de Newman, il en était une du moins à laquelle les nouvelles ne portaient pas atteinte: c’était celle qui l’unissait à l’homme dont, déjà à cette époque, une parlait dans ses lettres qu’en l’appelant « le cher Pusey». Celui-ci était revenu d’Allemagne, en 1827, souffrant, déprimé, par suite d’excès de travail. Newman se montra plein de sollicitude pour
1.
Memoirs by Mark Pattison, p. 88.
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la santé de son ami 1. Au milieu de 1828, à peu de jours de distance, Pusey reçut les ordres et se maria; il n’avait jamais entendu la voix mystérieuse qui, au milieu d’un clergé où le mariage était la règle, avait murmuré à l’oreille de Newman un appel si inattendu à la virginité. Son mariage était même la conclusion d’un petit roman, très simple et très pur, mais qu’un lecteur français sera surpris de trouver au seuil de la vie d’un austère théologien 2. A dix-huit ans, ayant rencontré Maria-Catherine Barker, il lui avait donné son amour. Pour des raisons inconnues, son père, qui était fort autoritaire, opposa son veto et interdit les relations. Le fils se soumit, le cœur brisé, mais fidèle. Il attendit, cherchant dans ses travaux d’exégèse et ses exercices de piété une diversion à ses peines amoureuses. Enfin, après neuf années, en 1827, le père se laissa fléchir et permit les fiançailles. Durant ces fiançailles, qui se prolongèrent jusqu’à l’ordination de Pusey, l’année suivante, les deux jeunes gens échangèrent des lettres d’amour d’un caractère peu ordinaire: le fiancé faisait confidence à sa fiancée de ses études théologiques, lui donnait des consultations sur des sujets religieux, et lui indiquait l’aide qu’il attendait d’elle pour ses travaux sur la Bible; la fiancée, par devoir et par affection, acceptait la perspective de cette tâche austère. Elle y sera fidèle, et, plus tard, on la verra à la Bodleian, la célèbre bibliothèque d’Oxford,
1. Lett.
and Corr., t. I, 170, 172, 184, 486.
2. Pour ces détails et ceux que j’aurai à donner par la suite sur la vie de Pusey, je renvoie, une fois pour toutes, au grand ouvrage commencé par le chanoine Liddon et continué par d’autres disciples de Pusey : Life of E.-R. Pusey, en quatre volumes.
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revisant pour son mari le texte de quelque ancien Père. Peur revêtir cette forme inaccoutumée, l’amour de Pusey n’en était pas moins tendre et profond. Ni les années, ni la vieillesse, ni la séparation du tombeau ne devaient l’affaiblir. Un jour, au terme de sa longue vie, quand il était veuf déjà depuis plus d’un demi-siècle, sa fille lui rapporta quelques fleurs de verveine, cueillies dans une visite à l’ancienne résidence de Miss Barker: à cette vue, le vieillard se prit à pleurer et dit à sa fille: « Quand je proposai à votre mère de devenir ma femme, elle me donna une branche de verveine, et, depuis, je ne peux voir cette fleur sans réveiller ce souvenir. »
Le mariage de Pusey resserra encore davantage son amitié avec Newman. Celui-ci devint l’ami du ménage. A travers les témoignages discrets parvenus jusqu’à nous, on entrevoit la touchante figure de Mrs Pusey, femme de devoir, épouse dévouée, mais âme plus compliquée, plus chercheuse, plus inquiète que celle de son mari, et par cela même ayant beaucoup d’affinité avec Newman. Les sermons de ce dernier la réconfortaient, tandis que les écrits un peu confus de Pusey la laissaient troublée; elle avouait cette impression à son mari qui lui expliquait alors, avec sa candide humilité, comment Newman valait mieux que lui. Elle fut donc bientôt, avec l’ami de son époux, sur le pied d’une grande intimité; elle le vénérait comme un saint et se regardait comme sa fille spirituelle. Celui-ci, de son côté, s’intéressait à seconder et à diriger la vertu grandissante de cette âme. Que serait-il arrivé si Mrs Pusey ne fût morte avant la conversion de New-
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man au catholicisme? Lors de la naissance de leur première fille, Pusey et sa femme tinrent à ce qu’elle devînt chrétienne par le ministère de leur ami. Bientôt quatre petits enfants animèrent ce foyer. Newman y avait sa place qu’il venait souvent occuper. Lui, d’ordinaire timide et presque sauvage dans le monde, était plein d’abandon et d’entrain avec les enfants, à la différence de Pusey qui, bien que père très dévoué et très tendre, n’avait jamais pu, de son propre aveu, se mêler aux jeux de ses fils et de ses filles. Un étudiant de Cambridge, venu en visite à Oxford et invité à dîner chez Pusey avec Newman, a raconté sa surprise, lorsque, après une conversation théologique, il vit les enfants de Pusey entrer dans le salon, grimper sur les genoux de Newman, qui s’amusait à leur mettre ses lunettes sur le nez et leur racontait ensuite un beau conte de fées, écouté avec ravissement1. Quand la mort vint frapper, toute jeune encore, l’aînée de ces enfants, Newman fut le confident et le soutien des parents désolés. «Notre chère petite, lui écrivait Pusey, celle qui par vous est devenue membre de l’Eglise de Dieu, a été délivrée de toutes les souffrances de ce monde avant de les avoir connues. Son départ a été soudain; néanmoins nous devons remercier Dieu de ce qu’il a fait. Elle avait tout l’air de promettre d’être douce et gentille ici-bas, mais elle est allée orner la maison de son père.»
1. Cette aimable familiarité avec les enfants était coutumière à Newman. Une lettre de Mrs Rickards, chez laquelle il était en visite pendant les vacances de 1827, rapporte une scène semblable, (Lett. and Corr., t. 1, p. 167.)
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Pour être intimement lié avec Newman, Pusey n’était pas disposé à s’engager aussi avant que lui dans la voie où Froude les précédait. En dépit de ses origines High Church, il était alors considéré comme plus ou moins teinté de «libéralisme» A son retour d’outre-Rhin, il avait fait paraître une étude sur la critique biblique allemande, et, à la suite de cette publication, il avait été nommé regius professor d’hébreu à l’université d’Oxford. Son livre parut à plusieurs témoigner de quelque complaisance pour le rationalisme germanique, et une polémique s’engagea, à ce sujet, entre lui et H.-J. Rose, de Cambridge, l’un des porte-parole les plus autorisés du High Church. Newman s’attristait de voir ainsi juger son ami et tâchait de le défendre; mais il reconnaissait que le livre était obscur, mal composé, et qu’il prêtait aux malentendus 1. L’impression fut telle que, lors de sa candidature à la chaire d’hébreu, Pusey dut se défendre contre le reproche de latitudinarisme : « Je crois, écrivait-il à son ancien maître, Lloyd, devenu évêque d’Oxford, que pratiquement mes opinions sont celles du High Church; et, tout en respectant les individus, je me sens de plus en plus éloigné de ce qui est appelé Low Church. Je ne sais aucun sujet de controverse entre High, et Low, où je ne sois pas d’accord avec le premier. » Il était, en tous cas, un High un peu froid, votant souvent avec les «libéraux» dans les votes où se classaient les partis universitaires; ainsi avait-il fait, en 1827, avec Newman, lors de l’élection de Hawkins. Il était surtout, en politique, un
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 186, 189,197, 198,
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whig, et, de ce chef, allait se trouver, en 1829, au sujet d’une élection qui passionna l’université d’Oxford, dans un camp opposé à celui où combattait Newman. Malgré tout, Fronde n’avait pas mauvaise idée de lui. « J’espère, écrivait-il à Newman en septembre 1829 que Pusey finira, après tout, par tourner au High Church. 1 »
Ce fut en 1829, dans une élection parlementaire, que se manifesta, pour la première fois, avec quelque éclat, l’évolution qui faisait de Newman, l’allié de Keble et de Fronde. A cette époque, le monde politique était fort agité. Contre le torysme, depuis si longtemps au pouvoir, une réaction naissait et grandissait. Un vent de réforme s’était levé, qui semblait battre toutes les vieilles institutions anglaises, y compris l’Eglise d’Etat avec ses privilèges et ses biens. Les high-church-men s’alarmaient fort d’un mouvement qui leur paraissait prendre un caractère d’impiété révolutionnaire. Cette impression les portait à combattre toutes les réformes, sans distinguer celles qui pouvaient être légitimes et bienfaisantes; ainsi repoussaient-ils, comme d’ailleurs presque tout le clergé anglican, l’émancipation des catholiques, que le grand agitateur irlandais, O’Connell, poursuivait depuis longtemps et qu’avec l’appui des wighs il finit par faire voter en 1829. Peu après ce vote, la question se trouva portée devant l’Université
1. Lett.
and Corr., t. 1, 214.
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d’Oxford. Robert Peel, alors ministre dirigeant, représentait cette Université au Parlement; il avait été élu comme adversaire de l’émancipation et l’avait longtemps combattue; mais un jour vint où la raison d’Etat le fit changer d’avis, et ce fut sur sa proposition que la mesure fut votée; il jugea alors loyal de remettre son mandat à ses électeurs et de solliciter à nouveau leurs suffrages. La lutte fut ardente. Tous les «libéraux » de l’Université, anciens amis de Newman, Whately, Hawkins, soutenaient Peel. Pusey se rangea de leur bord. Keble et Froude étaient dans le camp opposé, et Newman fit ouvertement campagne avec eux. Il évitait, à la vérité, de se prononcer contre l’émancipation elle-même; de tous temps, il avait affecté de dire qu’il n’était pas en mesure de se faire une opinion sur cette question ; il avait même, en 182l ou 1828, voté, dans l’assemblée du clergé, contre une pétition tendant à dénier les droits des catholiques; mais il jugeait que Peel avait manqué à l’Université et qu’il « n’était plus digne de représenter un corps religieux et non politique dont il avait plus ou moins trahi les intérêts ». D’ailleurs, s’il persistait à ne pas se prononcer sur l’émancipation, la faveur qu’elle avait rencontrée lui paraissait « un signe des temps, une preuve de l’invasion du philosophisme et de l’indifférentisme » ; il estimait qu’elle avait été soutenue surtout par « hostilité contre l’Eglise établie » et quelle devait conduire au renversement de cette Eglise 1. Peel fut battu : la grande majorité des membres résidents lui fut hostile;
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 162, 199 à 206.
50
Newman se félicitait notamment que les fellows résidents d’Oriel eussent été unanimement antipeelites.
Whately en voulut beaucoup à Newman de son attitude en cette circonstance. Il lui témoigna son ressentiment d’une façon singulière : il l’invita à dîner avec quelques-uns de ces high-churchmen, d’esprit étroit et un peu grossier, qu’on appelait the two bottle orthodox, parce que, prétendait-on, ils se piquaient, pour protester contre les puritains, de boire deux bouteilles de porto par jour, le plaça à table entre deux des plus sots, puis, le repas fini, lui demanda s’il était fier de ses nouveaux amis 1. C’était le début d’une rupture qui, de la part de Whately, fut bientôt complète 2.
De cette bataille électorale, Newman sortait singulièrement échauffé. «Nous avons remporté une glorieuse victoire, écrit-il; c’est le premier événement public auquel j’aie été mêlé, et je remercie Dieu de tout mon coeur de la cause que j’ai soutenue et de son succès. Nous avons prouvé l’indépendance de l’Eglise. » Ce dernier point lui paraît capital, étant donnée l’habitude que cette Eglise avait d’être toujours soumise au gouvernement. Et quelques jours après, comme il revenait encore sur ce sujet: « Quel écrivassier je fais ! Mais mon esprit est, par l’effet de cet important événement, si plein d’idées, mes vues en ont été si élargies et étendues, qu’en toute justice je devrais écrire un volume.
1. Le trait est rapporté par Newman dans son Apologia.
2. Newman ne s’en était pas tout d’abord rendu compte.
Quand Whately fut nommé, en 1831, archevêque de Dublin, Newman crut qu’il
allait lui proposer de venir avec lui, et il s’inquiétait de savoir comment
décliner son offre. (Lett.
and Corr., t. I, 250.)
51
Il pressent, contre l’Eglise, un grand assaut qui peut aboutir à sa séparation d’avec l’Etat ; il énumère les nombreux et puissants adversaires auxquels elle a affaire; il constate que, pour le moment du moins, le talent est contre elle; mais il constate aussi que cette « pauvre Eglise sans défense » vient, à Oxford, de résister au coup qu’on lui portait, et ce lui est une révélation sur la force que peut avoir le clergé uni. Ne peut-on donc pas s’appuyer sur lui pour combattre les autres dangers? Dès lors il commence à entrevoir l’idée d’une campagne à faire, d’une agitation à créer 1. Froude, naturellement, le pousse dans cette voie.
Sur ces entrefaites, éclate, en
France, la Révolution de 1830. L’Europe entière en est ébranlée. En Angleterre,
une impulsion violente est donnée au mouvement démocratique. Le vent de
réforme, qui s’était levé depuis quelques années, souffle désormais en tempête.
L’avènement d’un ministère whig n’assure pas seulement le succès à brève
échéance de la réforme électorale: il semble présager ce qu’on appelle alors la
réforme de l’Eglise. On annonce hautement la volonté de reviser ses revenus,
ses dotations, ses privilèges, sa hiérarchie, même sa liturgie, ses symboles et
ses dogmes. Et cette besogne doit être faite par un Parlement que la
suppression des tests vient d’ouvrir aux dissidents. Pour se défendre, que peut
l’Eglise établie? Elle était habituée à s’en remettre de tout à l’Etat, et
c’est de l’Etat que venait la menace. Dans l’opinion, elle ne saurait trouver
aucun point d’appui. Ses abus
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 202 à. 207.
52
trop manifestes, la mondanité de son clergé, l’incertitude de ses croyances, son manque à peu près complet de vie religieuse, l’impuissance où elle s’est montrée de répondre aux besoins nouveaux d’une société qui devient démocratique et industrielle, l’ont depuis longtemps discréditée. La campagne qu’elle vient de faire avec les adversaires les pins attardés de toutes les réformes politiques a encore accru son impopularité. Les écrivains, interprètes ou inspirateurs de l’esprit public, sont à peu près unanimes à l’attaquer. Le premier ministre, en pleine Chambre des lords, enjoint, avec une sévérité dédaigneuse et menaçante, à ses évêques de « mettre leur maison en ordre s; ces mêmes prélats sont insultés dans les rues. Il faut se reporter aux témoignages contemporains pour se rendre compte à quel point l’Eglise a alors le sentiment d’une ruine possible et prochaine. Partout un même cri d’alarme et de découragement. Arnold déclare « qu’aucun pouvoir humain ne peut la sauver dans son état actuel 1 », et il ne lui offre d’autre remède que de faire litière de ses Credo et d’ouvrir ses rangs aux dissidents. Beaucoup renoncent à lutter : l’Eglise leur paraît sur «son lit de mort » et n’a plus, suivant l’expression d’un contemporain, qu’à « s’envelopper dans sa robe, pour mourir avec le plus de dignité qu’elle pourra 2»
1.
Life of Arnold, par Stanley, t. I, p. 326.
2. Un écrivain High Church, mêlé aux
controverses de cette époque, W. Palmer, a écrit en rappelant ses souvenirs : «
Nous nous sentions nous-mêmes assaillis par les ennemis du dehors et par les
adversaires du dedans. Nos prélats étaient insultés et menacés par les
ministres d’Etat. Nous étions submergés de pamphlets sur la réforme de l’Eglise...
D’après des rapports, qui semblaient bien fondés, certains des prélats étaient
favorables aux altérations dans la liturgie. Des brochures très répandues
recommandaient l’abolition des Credo au moins dans le culte public, insistaient
surtout pour l’expulsion du symbole d’Athanase, pour la suppression de toute
mention de la sainte Trinité, de la doctrine de la régénération baptismale, de
la pratique de l’absolution. Nous ne savions où trouver un appui: un épiscopat
menacé et qui semblait intimidé; un gouvernement mettant son pouvoir au service
des agitateurs qui visaient ouvertement à la destruction de l’Eglise...; et le
pis de tout, aucun principe dans l’esprit public auquel nous pussions faire
appel; une complète ignorance de tous les fondements rationnels d’attachement à
l’Eglise, un oubli de son caractère spirituel et de ce fait qu’elle était une
institution de la main de Dieu, non de celle de l’homme; le plus grossier
érastianisme prévalant partout, notamment dans les diverses classes de
politiciens. Dans tout ceci, il y avait de quoi effrayer le coeur le plus
courageux, et ceux qui peuvent évoquer les souvenirs de ces jours se
rappelleront la profonde dépression dans laquelle l’Eglise était tombée et les
sombres pressentiments qui remplissaient tous les esprits. » (Narrative of events connected with the
publication of the Tracts for the times.)
53
Il était cependant, deci delà, quelques membres du clergé qui ne se résignaient pas volontiers à l’idée de succomber sans combattre et qui, contre ces attaques, rêvaient de relever le drapeau du High Church. Newman, confirmé, par ces événements, dans le sentiment qu’il avait déjà des dangers de l’Église, était. de ceux qui ne s’abandonnaient pas. La défaillance du clergé l’indignait. A ses yeux, il ne s’agissait pas simplement de combattre les demandes de réforme et de défendre un statu quo dont il était le premier à reconnaître la caducité. Précisément à cette époque, sur la demande de M. Rose de Cambridge qui recrutait des écrivains pour une bibliothèque théologique, il avait entrepris l’histoire du Concile de Nicée et des Ariens du quatrième
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siècle 1. Il s’était plongé avec ardeur dans l’étude de cette antiquité qui l’avait toujours attiré et où il commençait à vouloir placer le fondement de l’Eglise d’Angleterre. Plein d’admiration pour la grande Eglise d’Alexandrie, pour ses théologiens et ses philosophes, il sentait, a-t-il dit, « leur enseignement pénétrer dans son âme, ainsi qu’une douce musique, comme s’il eût répondu à des idées qu’il caressait depuis longtemps. » Mais, en considérant ce passé glorieux, il ne pouvait s’empêcher de l’opposer au spectacle que lui offrait son Eglise. Lui-même a résumé ainsi les réflexions que ce contraste lui suggérait : « A cet établissement » si divisé, si menacé, si ignorant de sa force réelle, je comparais cette puissance vivace et énergique dont j’étudiais l’histoire dans les siècles primitifs. Son zèle triomphant pour le mystère fondamental que j’avais tant chéri dès ma jeunesse me lit reconnaître en elle ma mère spirituelle : Incessu patuit dea. L’esprit de renoncement de ses ancêtres, la patience de ses martyrs, la fermeté indomptable de ses évêques, l’élan joyeux de son progrès m’exaltaient et me confondaient à la fois. Je me disais : Regarde ce spectacle, puis cet autre...» Ne vous attendez pas, cependant, à ce que, des révélations que lui apporte ainsi l’histoire, Newman tire dès maintenant la conclusion à laquelle il n’arrivera que quinze ans plus tard. «Je me sentais, ajoute-t-il, pour mon Eglise de l’attachement, mais aucune tendresse; je tremblais pour son avenir; j’éprouvais de la
1. Ce livre, commencé en 1830, terminé en 1832, devait être publié à la fin de 1833, sous ce titre : les Ariens du IVe siècle.
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colère et du mépris pour ses perplexités impuissantes;... je voyais que les principes de la Réforme étaient impuissants à la secourir. Quant à l’abandonner, l’idée ne s’en présentait pas à mon imagination. Mais j’étais toujours poursuivi par cette pensée qu’il existait quelque chose de plus grand que l’Eglise établie, et que ce quelque chose était l’Eglise catholique et apostolique, instituée dès l’origine; la nôtre n’en était que l’organe et le représentant local; ou elle n’était rien, ou elle était cela; il lui fallait un remède énergique, ou elle était perdue; une seconde Réforme était nécessaire1. » Ainsi surgissait ce qui devait être désormais, pendant plusieurs années, l’idée maîtresse de Newman : l’Eglise d’Angleterre, menacée de périr, ne peut être sauvée qu’à la condition de se transformer, de répudier ce qui, depuis longtemps, l’a faussée et pervertie, de retrouver ses titres surnaturels, de se hausser à l’intelligence de son origine et de sa mission divines.
Mêmes idées chez Froude, avec plus d’emportement, La perspective d’une bataille à livrer l’enflamme. Il presse ses compagnons de parler fort et énergiquement. Moins encore que Newman, il entend se renfermer dans la défense d’un statu quo qu’il méprise. « Froude, écrit James Mozley, en 1832, devient chaque jour plus véhément dans ses sentiments, et il tranche autour de lui de tous les côtés. C’est extrêmement beau de l’entendre causer. L’aristocratie de campagne est
1. Apologia.
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maintenant l’objet principal de ses vitupérations,… et il pense que l’Eglise devra éventuellement s’appuyer sur les classes très pauvres, comme cela lui est déjà arrivé aux époques où elle a eu le plus d’influence. « Le même témoin ajoute un peu plus tard: « Froude porte réellement une haine si excessive au présent état de choses que tout changement lui serait un soulagement » Et encore : «Froude est très enthousiaste dans ses plans. Quelle joie, dit-il, de vivre à une telle époque, et qui pourrait maintenant revenir au temps des vieilles bourdes tories, old tory humbug 1 ! » Aussi qu’on ne s’étonne pas de voir l’ancien « cavalier», devenu démocrate, se laisser séduire par les idées que Lamennais et Lacordaire développaient alors dans l’Avenir. « Il y a en France, écrit-il, un High Church party dont les membres sont républicains 2 et demandent le suffrage universel, dans cette pensée que plus le suffrage descend bas, plus l’influence de l’Eglise se fait sentir... Ne vous étonnez pas si, un de ces jours, vous nous voyez devenir radicaux pour la même raison 3.»
Les esprits s’échauffaient. Toutefois les idées qui fermentaient dans les cerveaux de Froude et de Newman, n’en venaient pas encore à l’exécution : ce n’étaient
1. The
Oxford Movement, par Church, p. 49, 50.
2 Sur ce point particulier, Fraude était mal informé,
3. Froude’s Remains.
57
guère jusqu’alors que des réflexions, des rêves, des désirs, des conversations de common rooms. Tout au plus, dans ses sermons de Sainte-Marie, Newman jetait-il parfois au public un cri d’alarme, annonçait-il que l’heure de la grande crise allait sonner pour l’Eglise et la société, et tâchait-il de relever les courages. En réalité, la bataille entrevue n’est pas engagée. Elle ne paraît même pas assez imminente pour que les futurs combattants se fassent scrupule de s’éloigner. Froude avait ressenti, en 1831, les premières atteintes de la maladie de poitrine qui devait l’emporter. Comme les médecins lui conseillaient de passer l’hiver de 1832-1833 dans le midi de l’Europe, il invite Newman à l’accompagner. Celui-ci se trouvait, du fait d’Hawkins, déchargé de ses fonctions de Luter; il vient de terminer son livre sur les Ariens; sa santé ébranlée demande du repos; il accepte la proposition de son ami, et tous deux s’embarquent en décembre 1832.
Ils parcourent d’abord la Méditerranée, jusque sur les côtes de Grèce. Ils jouissent de la nature, de l’art, des évocations historiques, littéraires ou religieuses que chaque lieu suscite dans leurs esprits nourris de toutes les antiquités classiques ou chrétiennes. Mais, même en présence des sites les plus imprégnés des souvenirs païens, leur pensée tourne volontiers en une méditation ascétique ou pieuse, en une prière qui ne part des beautés terrestres que pour s’élever à Dieu : telle elle apparaît dans les poésies où les deux voyageurs, — Newman surtout qui est le
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plus poète des deux, — épanchent presque journellement leurs impressions 1.
Arrivés à Rome dans les premiers jours de mars, ils y restent cinq semaines. Ils se tiennent généralement à l’écart du monde catholique et ne cherchent aucunement à pénétrer sa vie intime. Leur seule démarche un peu significative est une visite au recteur du collège catholique anglais: c’était un personnage jouissant déjà d’un certain renom et qui devait exercer une action considérable sur les destinées religieuses de l’Angleterre : il s’appelait Wiseman. Newman et Froude l’interrogent sur les conditions auxquelles un rapprochement pourrait s’opérer entre les deux Eglises; ils sortent de l’entretien, charmés de l’accueil du recteur, ruais convaincus que la doctrine romaine sur l’autorité des conciles en général, et du concile de Trente en particulier, rend tout accord impossible. Quant à Wiseman, il est frappé de la nature d’esprit vraiment catholique et de l’entière sincérité des deux jeunes clergymen; les espérances qu’il en conçoit ont une influence décisive sur la direction qu’il va donner à sa vie 2. Newman ne s’en doute pas, et, peu après cette visite, il écrit à sa soeur : « Oh! si Rome n’était pas Rome! Mais je crois voir, aussi clair que le jour, que
1. Ces pièces diverses ont été publiées, avec un petit nombre d’autres antérieures ou postérieures, et quelques oeuvres de Keble, d’Isaac Williams, de Robert Wilberforce, de Bowden, sous le titre de Lyra apostolica. Cette publication commença, dès le printemps de 1833, dans le British Magazine, revue dirigée par M. Rose, de Cambridge, et destinée à grouper les défenseurs de l’Eglise. L’ensemble fut réuni en volume en 1836.
2. The
Life and Times of Cardinal Wiseman, par Wilfrid Ward, t. I, p. 117 à 119.
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l’union avec elle est impossible. Elle est la cruelle Eglise, demandant de nous des impossibilités, nous excommuniant pour désobéissance; maintenant elle guette notre ruine qui approche, et elle en exulte.» On dirait d’ailleurs que, pendant ce voyage, Newman est incapable de parler de sang-froid de Rome: il est profondément ému des souvenirs sacrés qu’il heurte à chaque pas sur ce sol couvert de la poussière des apôtres, il a le coeur déchiré en le quittant, et, en même temps, ses vieilles préventions lui montrent, dans cette ville, la « grande ennemie de Dieu », la « Bête » maudite de l’Apocalypse. A chaque moment, il semble se débattre entre ces impressions contradictoires. Il en souffre. « Vraiment, c’est un lieu cruel… s’écrie-t-il. Et il revient toujours à cette étrange exclamation : « Ah! Rome, si tu n’étais pas Rome! » Dans les églises catholiques, il ressent le charme de cette poésie sainte qu’il reprochait aux réformateurs d’avoir détruite dans son pays; il rend justice à la dignité du clergé romain, qu’il distingue en cela du clergé napolitain; il reconnaît qu’il y a dans cette société « un profond substratum de christianisme », puis, l’instant d’après, il dénonce avec mépris ce qui lui paraît un « système de superstitions », une « religion demeurée polythéiste, dégradante, idolâtrique », et il conclut ainsi : «Quant au système catholique romain, je l’ai toujours tant détesté que je ne puis le détester davantage; mais, quant au système catholique, je lui suis plus attaché que jamais 1. » En somme, cette vue
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 336, 338, 342, 359, 360, 369, 370, 375, 378, 379, 380,
383, 385, 388 à 391.
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tout extérieure d’un pays catholique n’a aucunement rapproché Newman du catholicisme. Ce même effet est plus marqué encore chez Froude qui, jusque-là, a tant de fois étonné ses coreligionnaires par ses sympathies et ses admirations pour l’Eglise de Rome. Il est choqué, scandalisé, irrité par tout ce qu’il voit en Italie. «Je me souviens, écrit-il de Naples, le 17 février 1833, à un de ses amis, que vous m’aviez prédit que je reviendrais meilleur Anglais que je n’étais parti, plus satisfait, non seulement de ce que notre Eglise est théoriquement dans le vrai, mais aussi de ce que, pratiquement, en dépit de ses abus, ses oeuvres sont les meilleures; eh! bien, pour confesser la vérité, votre prophétie est déjà presque réalisée 1. »
D’ailleurs, ce n’est pas le catholicisme qui occupe le plus les deux voyageurs: même au loin, leur propre Eglise est l’objet principal de leurs pensées. Les nouvelles qui leur arrivent d’Angleterre, à de rares intervalles, leur persuadent que la situation y est de jour en jour plus menaçante. Pendant leur séjour à Rome, ils apprennent que le gouvernement vient de présenter un bill qui supprime la moitié des évêchés anglicans en Irlande. Sans doute rien de moins justifiable que l’existence de ces évêques sans ouailles, dont les catholiques irlandais devaient payer les opulentes dotations; mais les défenseurs de l’Eglise établie, négligeant ce côté de la question, s’effrayent et s’irritent de voir l’Etat disposer à lui seul, sans même consulter les autorités ecclésiastiques, de l’organisation de cette Eglise.
1. Froude’s
Remains. t. I, p. 293.
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Où s’arrêtera-t-on dans cette voie? Ne va-t-on pas faire de même en Angleterre? Newman, de loin, partage cette indignation contre ce qu’il appelle « l’atroce et sacrilège bill irlandais» — « Bien, mon aveugle premier ministre, s’écrie-t-il, confisquez et volez, jusqu’à ce que, comme Samson, vous renversiez l’édifice politique sur votre propre tête! » Il est alors, sur ces sujets, dans un singulier état d’excitation. « Pour faire ma confession complète, écrit-il, je dois dire que je n’ai, hélas! rien acquis de cette largeur d’esprit qu’au dire d’un de mes amis je devais gagner en voyage. Je ne puis me vanter d’être plus doué de froideur philosophique qu’auparavant, et, en lisant les journaux, je hais les whigs (comme dit R..., d’une façon chrétienne) plus amèrement que jamais.» A la nouvelle que Keble est disposé à sortir de sa réserve pour protester, il se réjouit et en conçoit de grandes espérances pour l’avenir de I’Eglise. « S’il est une fois debout, écrit-il, il se montrera un second saint Ambroise. Et les autres aussi se remuent 1.» Dans la campagne qu’il entrevoit, Newman n’entend pas rester inactif. Déjà, lorsqu’il a dû quitter ses fonctions de tutor et renoncer à l’existence studieuse et paisible qu’il menait depuis six ans, il a eu quelque idée que c’était pour lui le signe d’un appel à une vie nouvelle, et qu’une sphère d’action plus large allait lui être ouverte. Maintenant cette pensée lui revient plus précise, plus persistante. Il sent qu’une oeuvre est à faire et qu’on attend l’ouvrier. Dans ses heures de solitude, il se répète à lui-même
1. Lett. and Corr., t. I, p.. 353, 372, 377.
62
Exoriare aliquis! Ne serait-il pas l’ouvrier attendu? Il laisse voir quelque chose de ces idées dans les lettres à ses amis. Lors de la visite qu’il fait, en compagnie de Froude, à Wiseman, comme celui-ci l’invite gracieusement à revenir à Rome, il lui répond avec beaucoup de gravité : «Nous avons une oeuvre à faire en Angleterre 1.»
En quittant Rome, au commencement d’avril 1833, Newman et Froude se séparent. Tandis que ce dernier retourne en Angleterre par l’Allemagne, Newman part pour la Sicile. Au coeur de l’île qu’il traversait pour aller de Syracuse à Palerme, loin de tout secours, n’ayant avec lui que son domestique italien, il tombe gravement malade de la fièvre et demeure plusieurs semaines entre la vie et la mort. Dans la suite, il a toujours regardé cette maladie, placée en quelque sorte à un tournant de sa vie, comme une crise mystérieuse et décisive où il s’était trouvé plus directement sous la main de Dieu; aussi a-t-il mis un soin pieux à évoquer et à recueillir tous les souvenirs qui avaient pu survivre au trouble de la fièvre 2. Il se revoyait sur son lit, en proie au délire, ayant l’impression que « Dieu combattait contre lui a pour « vaincre en lui l’attachement à sa propre volonté (selfwill) »; il lui semblait qu’il avait alors repassé toutes les circonstances de sa vie où il avait pu en effet céder à cette tentation; puis il se rappelait l’impression admirablement consolante, fortifiante, ressentie à la pensée que «Dieu, dans
1.
Apologia.
2.
Lett. and Corr., t. I, p. 413 à 430, et Apologia.
63
son amour, l’avait élu et l’avait fait sien ». Il se revoyait encore, donnant, en vue de sa mort, les dernières instructions à son domestique, mais ajoutant ces paroles dont il n’avait jamais après coup pu s’expliquer le sens: « Je ne mourrai pas; non je ne mourrai pas, car je n’ai pas péché contre la lumière,.., je n’ai pas péché contre la lumière », ou bien : « Je ne pense pas que je meure, car Dieu a encore de l’ouvrage à me faire faire. » Il se revoyait enfin, lorsque, bien faible encore, il s’était remis en route pour Palerme, s’asseyant sur son lit au moment de quitter l’auberge, fondant en larmes, et à son domestique qui l’interrogeait, ne pouvant répondre que ces mots auxquels le pauvre garçon ne comprenait rien: « J’ai une oeuvre à accomplir en Angleterre. »
Arrivé péniblement à Palerme, Newman y reste trois semaines, faute d’un navire où il puisse s’embarquer. « J’avais soif du pays natal »n, a-t-il dit. La seule diversion à son ennui est de visiter les églises. Bien qu’il n’assiste pas aux offices et ignore même la présence du Saint Sacrement, il trouve à ces visites une grande douceur, qu’il compare, dans des vers écrits sur le moment, à l’huile et au vin versés par le Bon Samaritain sur les plaies du voyageur blessé. Enfin, le 10juin 1833, il peut quitter Palerme, traverse la Méditerranée, puis la France, le regard tendu vers l’Angleterre, impatient des retards qu’imposent les vents contraires ou la fatigue, se hâtant vers le sol où la voix mystérieuse lui a fait entendre qu’il a «une oeuvre à accomplir» Son état d’âme pendant cette course, il nous l’a révélé lui-même dans un poème devenu célèbre outre-
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Manche, Lead kindly light! qu’il composa par une nuit sombre, en se promenant sur le pont du bateau immobilisé par le calme dans les bouches de Bonifacio:
I
Conduis-moi, bienfaisante lumière. Au milieu des ombres qui m’environnent, oh! conduis-moi. La nuit est noire, et je suis loin de mon foyer. Conduis-moi! Garde mes pas. Je ne demande pas à voir la scène lointaine, un seul pas est assez pour moi.
II
Je n’ai pas été toujours ainsi; je n’ai pas toujours prié pour que tu me conduises! J’aimais à voir et à choisir ma voie. Mais, maintenant, conduis-moi. J’aimais le jour brillant, et, en dépit de mes craintes, l’orgueil dirigeait ma volonté. Ne te souviens pas des années passées.
III
Ta puissance m’a si longtemps gardé en sûreté elle me conduira encore, par les rocs et les précipices, les montagnes et les torrents, jusqu’à ce que la nuit finisse, et, avec le matin, souriront ces visages d’anges que j’ai longtemps aimés et que j’ai perdus depuis peu.
Newman débarqua, en Angleterre, le 9 juillet 1833. Quelques jours après, commençait ce qu’on a appelé le « Mouvement d’Oxford ».
I. Le sermon de Keble sur « l’Apostasie nationale » donne le signal du Mouvement. Tendances différentes de Newman et Froude d’une part, et de Palmer, Perceval et Rose d’autre part. Publication du premier Tract for the Times. Les Tracts suivants. Etat d’esprit de Newman. Diffusion des Tracts. Palmer voudrait les arrêter. Newman, poussé par Froude, s’y refuse. — II. Adresse à l’archevêque de Canterbury. Succès des Tracts. Leurs doctrines. Newman et l’Eglise de Rome. — III. Accession de Pusey au Mouvement. Modification de la forme des Tracts. La « Bibliothèque des Pères ». Newman se félicite de la position prise par Pusey. Il n’en reste pas moins le chef du Mouvement. — IV. Maladie et mort de Frouée. Que fût-il devenu s’il avait vécu? — V. Newman à Sainte-Marie. Ses efforts pour y développer le culte et la piété. Ses sermons. Caractère de son éloquence. Sujets traités. Action extraordinaire de ces sermons.
A son arrivée â Oxford, en juillet 1833, Newman trouve ses amis fort émus du bill qui supprimait une partie des évêchés de l’Eglise anglicane en Irlande. A leurs yeux) c’est l’ouverture d’une ère de persécution: ils sont persuadés que cette première atteinte, portée par l’Etat aux droits de l’Eglise, va être suivie de plusieurs autres. Keble, d’ordinaire peu disposé à se mettre en avant et à batailler, n’est pas le moins excité:
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le poète tendre et doux du Christian Year lance des vers d’une âpreté toute nouvelle contre « la bande de ruffians, venus pour réformer là où ils ne venaient pas pour prier 1». Appelé, le 14 juillet, à prêcher le sermon des assises devant l’université d’Oxford, il saisit cette occasion de jeter un cri d’alarme. Il applique à ses compatriotes l’avertissement donné par le prophète Samuel aux Israélites qui ne voulaient plus Dieu pour roi. Après avoir rappelé que « l’Angleterre, en tant que nation chrétienne, était une partie de l’Eglise du Christ, et qu’elle était liée, dans toute sa législation et sa politique, par les lois fondamentales de cette Eglise », il déclare que renier ce principe, comme il est fait par le bill en question, c’est répudier la souveraineté de Dieu, et, pour un tel acte, le mot d’ « apostasie » ne lui paraît pas trop fort. « Il y avait autrefois ici, ajoute-t-il, une Eglise glorieuse; mais elle a été livrée aux mains des libertins, pour l’amour réel ou affecté d’une petite paix temporaire et du bon ordre. » Il proclame que, dans une telle crise, tout fidèle churchman doit se dévouer entièrement à la cause de « l’Eglise apostolique» Que les soldats de ce bon combat soient d’abord en petit nombre, que, longtemps encore, ils voient triompher « le désordre et l’irréligion », c’est possible; mais il leur rappelle, en terminant, les promesses faites aux chrétiens, et il leur donne l’assurance que, tôt ou tard, leur cause sera pleinement victorieuse. Aussitôt imprimé sous ce titre: l’Apostasie nationale,
1. Cette pièce fut publiée avec les vers de Newman et d’autres, dans la Lyra apostolica.
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avec une préface pressant les churchmen de considérer quel devoir leur imposent « l’intrusion » et « l’usurpation » de l’Etat, ce discours a un grand retentissement. Newman a écrit plus tard « qu’il avait toujours regardé et fêté le jour où il avait été prononcé, comme le point de départ du Mouvement 1»
Que faire pour donner une suite pratique à cet appel? Quelques clergymen cherchent aussitôt à se concerter. Ce sont, d’abord, Keble, tout échauffé de son discours, Fronde, plus impétueux que jamais, aspirant à la lutte, abhorrant le calme 2, et Newman, auquel la joie de la santé reconquise, de la patrie et des amis retrouvés, de la grande oeuvre à entreprendre, donne une sorte d’exaltation physique et morale qu’on ne lui connaissait pas 3. Ce sont, aussi, trois personnages plus âgés et paraissant avoir une situation plus considérable par leurs fonctions, par leurs travaux, par leurs relations dans le haut monde ecclésiastique : Hugh Rose, de Cambridge, vicar de Hadleigh, esprit élevé, noble caractère, écrivain de talent, très dévoué à la cause de la haute Eglise, et qui, pour grouper ses défenseurs, a fondé, l’année précédente, le British Magazine 4 »
1. Apologie
2. « I deprecate a calm » , écrivait Frouée
à Newman. (Letters and
Correspondence cf J.-B. Newman, t. I, p. 457.)
3. Parlant lui-même de cette exaltation, Newman dit que ses amis en étaient si surpris qu’ils hésitaient à le reconnaître. (Apologia.)
4. En dédit de quelques divergences d’idées, Newman a
toujours eu beaucoup de sympathie et d’estime pour Rose, et, en 1838, au moment
où ce dernier se mourait prématurément à l’étranger il lui dédiait un de ses
volumes de sermons il s’adressait à lui comme à l’homme « qui, lorsque les
coeurs étaient défaillants, les avait appelés à réveiller en eux le don de Dieu
et à se ranger autour de leur véritable mère ». (Lett. and Corr., t. II, p. 277.)
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William Palmer, venu de l’université de Dublin à celle d’Oxford, expert dans les controverses théologiques, quoique sans grande profondeur ni originalité; Arthur Perceval, vicar de East Horsley, type fort respectable du clergyman de noble famille tory. Entre ces deux groupes, venus de milieux différents, mais unis par le sentiment très profond du même péril, des correspondances s’échangent; à la fin de juillet et pendant le mois d’août, plusieurs conférences ont lieu, soit chez Rose, soit à Oxford dans le common room d’Oriel.
Tous sont d’accord «qu’il y a quelque chose à faire et qu’il faut le faire très vite» Seulement, quand il s’agit de décider quel est ce « quelque chose », la divergence des vues apparaît. Chez Rose, chez Perceval, et surtout chez Palmer, la préoccupation conservatrice domine : faire échouer les projets de réforme attentatoires aux droits de l’Église leur suffit; c’est dans ce dessein purement défensif qu’ils cherchent à susciter un mouvement d’opinion; de plus, en gens graves et arrivés qui craignent d’être compromis, ils ont le souci que ce mouvement demeure respectable; l’action collective leur paraît la plus efficace et la plus facile à discipliner; ils rêvent donc d’organiser une grande association, et, pour se garantir des excès individuels, ils voudraient que toutes les publications et autres démarches fussent contrôlées par des comités directeurs, composés d’hommes considérables et sages.
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Une telle prudence n’est pas du goût de Newman et de Froude. Approuvés, sinon guidés, par Keble, ils n’entendent pas se borner à défendre contre les novateurs une Eglise dont l’état ne les satisfait pas; à la réforme « libérale » ils opposent l’idée, encore imparfaitement définie dans leur esprit, mais très profonde, d’une contre-réforme à tendance catholique; ils rêvent de refaire dans les institutions, dans les croyances et dans les âmes, une bonne partie de ce qui a été défait durant les siècles précédents. Ce qui, pour Palmer et ses amis, n’est qu’une campagne cléricale contre les entreprises d’un parti, doit être, dans la pensée de Newman et de Fronde, un mouvement religieux dépassant de beaucoup les accidents contingents de la politique du jour. Loin que ceux-ci se disent « conservateurs» ce mot, dans leur bouche, est presque une injure, et ils se piquent d’être, à leur façon, des « radicaux 1» Pour mettre leurs idées en branle, ils sentent le besoin de parler haut et fort; ils veulent être des «agitateurs »et n’ont pas, comme leurs graves alliés, la peur de se compromettre. « Froude et moi, a écrit plus tard Newman, n’étions personne; nous n’avions point de réputation à perdre, point d’antécédents pour nous enchaîner. « L’enthousiasme leur paraît beaucoup plus nécessaire que la prudence. Ils veulent aller de l’avant, go ahead, au risque de courir quelques aventures et de
1. Newman écrit à son jeune ami Rogers, le 31 août
1833 « Je le confesse, bien que je sois encore tory, théoriquement et
historiquement, je commence à être, en pratique, un radical. » Voir dans
le même sens une lettre du 8 septembre. (Lett. and Corr. t. I, p. 450, 454.)
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paraître un peu moins respectable. Avec ces sentiments, est-il surprenant qu’il ne leur plaise guère de voir l’initiative individuelle encadrée dans une grande association, contrôlée par des comités, et qu’aux manifestes collectifs, soigneusement revisés, et par cela même affadis, émoussés, ils préfèrent des écrits personnels, libres et hardis d’allure, où chacun parle sous sa responsabilité?
Entre des vues si différentes, l’accord était difficile. L’impétueux Fronde veut faire un éclat et rompre tout de suite avec Rose et ses amis. Newman cherche à le calmer et y emploie l’autorité de Keble 1. Mais, s’il n’entend point répudier légèrement le concours d’hommes considérables et sincères, il n’en agit pas moins de son côté et suivant ses idées. Dès le 9 septembre 1833, avec la vive approbation de Keble et de Froude, et sans avoir consulté ses autres alliés, il lance le premier des Tracts for the Times. C’est un écrit de trois pages, sans signature. Il débute ainsi: «A mes frères dans le sacré ministère, les prêtres et les diacres de l’Eglise du Christ en Angleterre, ordonnés pour cela par le Saint-Esprit et l’imposition des mains. — Compagnons de travail, je ne suis que l’un de vous, — un prêtre; si je vous cache mon nom, c’est de peur de m’arroger trop d’importance, en parlant en mon propre nom. Mais je dois parler ; car les temps sont très mauvais, et personne ne parle contre eux. N’en est-il pas ainsi? Ne sommes-nous pas à nous regarder l’un l’autre, sans rien faire? Ne confessons-nous pas, tous,
1. Lett.
and Corr., t. 1, p. 439, 442.
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le péril dans lequel l’Eglise se trouve, et cependant chacun ne demeure-t-il pas tranquille dans son coin, comme si des montagnes et des mers séparaient le frère de son frère? Souffrez donc que j’essaye de vous tirer de ces plaisantes retraites dont vous avez eu le bonheur de jouir jusqu’à présent, pour considérer d’une façon pratique l’état de notre sainte Mère et l’avenir qui lui paraît réservé; de telle sorte que chacun puisse se défaire de cette mauvaise habitude qui nous a gagnés tous, de reconnaître que l’état de choses est mauvais, tout en ne faisant rien pour y remédier. » L’auteur continue sur ce ton, secouant ceux qu’il veut réveiller de leur léthargie. Mais suffit-il de leur faire bien sentir le péril? Comment rendre courage à une Eglise, désemparée, abattue à la pensée que la menace vient de cet Etat sur lequel elle avait l’habitude de s appuyer? Ici apparaît l’idée maîtresse non seulement de ce tract, mais de toute cette première période du Mouvement, c’est la doctrine de la Succession apostolique. Le tract rappelle en termes vifs, nets, pressants, à ce clergé qui l’avait oublié, que son pouvoir ne dépend pas de l’Etat, qu’il doit y voir un don de Dieu, transmis sans interruption des apôtres aux évêques et des évêques aux prêtres qu’ils ont ordonnés. Et ainsi il s’efforce de lui hausser le coeur, de lui rendre la conscience, depuis trop longtemps perdue, de son autorité, de sa dignité et de sa grandeur, de lui faire entrevoir une conception plus surnaturelle de l’Eglise et de la religion.
D’autres tracts suivent, coup sur coup, en septembre et dans les mois suivants. Le second s’attaque au bill
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irlandais et lui reproche d’avoir été pris sans l’avis de l’Église; le troisième dénonce des altérations dans la liturgie et les services funèbres; le quatrième revient sur la succession apostolique; le cinquième expose la constitution de l’Eglise du Christ et celle de la branche de cette Eglise, établie en Angleterre; les suivants traitent de sujets analogues, insistant de préférence sur l’organisation divine de l’Eglise, ses sacrements, sa liturgie, et s’appliquant à rendre en tout la religion plus haute, plus profonde, plus réelle. Ils ont même aspect, même caractère que le premier, se réduisent à quelques feuillets 1, vont droit et vivement au but, ne craignent pas de surprendre, même de heurter, souvent cris d’alarme, appels de secours, « comme d’un homme qui jette l’annonce d’un incendie ou d’une inondation 2» Pas de signature : on a seulement soin de faire savoir que ces écrits émanent d’Oxford; Newman attache beaucoup d’importance à cette origine; il est convaincu que « les universités sont les centres naturels des mouvements intellectuels 3 », qu’Oxford en particulier a toujours exercé et peut encore exercer une grande influence sur l’Eglise d’Angleterre ; il désirerait, mais n’ose pas, intituler ses publications: Oxford tracts; il compte, non sans raison, que le public leur appliquera de lui-même cette
1. « Un tract est assez long, écrit Newman à Perceval, s’il remplit quatre pages in-8°. » Quelques-uns cependant ont sept, huit et même onze pages.
2. C’est ainsi qu’en 1836 l’avertissement placé par les éditeurs en tête du 3e volume de la collection des Tracts caractérisait les premiers de ces tracts.
3. Apologia.
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étiquette 1. Pour la rédaction de ces feuilles, quelques amis lui viennent eu aide; ainsi le quatrième tract est de Keble, et le cinquième d’un légiste, ancien camarade d’université de Newman, ami très fidèle et très cher de la première heure, John William Bowden 2. Fronde, empêché par la maladie, ne peut donner le concours attendu de lui : il est réduit à stimuler l’ardeur des autres. Le plus grand nombre des Tracts (neuf sur les dix-sept premiers) et aussi les plus brillants, les plus saisissants, sont de Newman. Sans aucune recherche d’effet littéraire, avec le seul souci d’imprimer fortement dans les esprits les idées dont il est possédé et dont il croit la diffusion nécessaire au bien de l’Eglise, il révèle, dans ces feuilles courtes et rapides, des qualités d’écrivain, jusqu’alors ignorées du public et peut-être de lui-même : il s’y montre surtout avec ce don incomparable qui lui faisait pénétrer plus avant que personne au point sensible des âmes. Son activité, du reste, est alors prodigieuse : en même temps que les tracts, il écrit des articles dans le British Magazine et dans d’autres recueils, médite la fondation d’une revue trimestrielle, publie ses vers de la Lyra apostolica, fait imprimer son livre sur les Ariens, poursuit ses études sur les Pères de l’Eglise et sur les théologiens anglicans du XVIIe siècle.
L’ardeur que Newman apportait à toutes ces oeuvres n’allait pas sans une certaine excitation fièvreuse. Lui-
1. Lett. and Corr., t. T, p. 440, 483; t. II, p. 8.
2. Au moment de la mort de M. Bowden, en 1844, Newman
a parlé dans les termes les plus émus de ce qu’avait été pour lui cette
intimité de vingt-sept ans. (Lett.
and Corr., t. II, 435-8.)
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même a raconté plus tard quelle était, à ces débuts du Mouvement, son exubérance d’énergie batailleuse; la plume à la main ou dans la conversation, sa discussion devenait parfois agressive; il ne lui déplaisait pas d’affronter les gens, de les effaroucher ou de s’en jouer avec une ironie un peu dédaigneuse; c’est ce qu’il a appelé, en s’en confessant, sa « période de fierceness ». Toutefois on se ferait une idée bien incomplète et bien fausse, si on ne voyait en lui, qu’un agitateur absorbé par la lutte extérieure. Ce qui domine, au contraire, chez Newman, même à ces heures d’excitation, c’est l’homme intérieur, non seulement celui dont l’intelligence toujours en travail est altérée des vérités divines, mais celui dont l’âme aspire à un idéal de sainteté et cherche à s’élever le plus près possible de Dieu. Au milieu du combat, sa vie spirituelle demeure intense. Il a fait d’un cabinet de débarras situé près de sa chambre, à Oriel, un oratoire où il passe souvent la nuit à réciter des prières, les prononçant si haut que ceux qui rentraient au collège l’entendaient 1. Ses démarches, ses écrits, ses polémiques, il les rapporte à Dieu. « J’ai la conscience, écrit-il à une de ses soeurs, que, malgré mes fautes, je désire vivre et mourir pour sa gloire, me livrer entièrement à lui, comme son instrument, quelque ouvrage qu’il me demande, quelque sacrifice personnel qu’il m’impose 2. » Ce qu’en dépit de son humilité et de sa réserve un peu farouche le public entrevoyait de sa piété si fervente et si profonde, de son absence com-
1.
Mozley, Reminiscences, t. I, p. 396.
2. Lett. and Corr., t. II p., 170.
75
plète de toute ambition mondaine, de la discipline qu’il exerçait sur lui-même, de son austérité, n’était pas la moindre raison de son autorité morale.
Écrire les tracts ne suffisait pas; il fallait faire en sorte qu’ils arrivassent au public. La difficulté, au début, fut assez grande. Aucun nom d’auteur n’attirait l’attention. Les libraires étaient peu empressés à se charger du placement d’une marchandise trop minime pour les payer de leur peine; la poste d’alors, encore coûteuse, n’offrait pas les facilités d’aujourd’hui. Des amis zélés entreprirent de distribuer eux-mêmes ces feuilles et passèrent des journées à courir, à cheval, d’un presbytère à l’autre, munis d’instructions de propagande rédigées par Newman 1. Lui-même donnait l’exemple et allait, par la campagne, visiter des clergymen qu’il ne connaissait pas, pour leur porter ses publications 2. L’effet fut tout de suite considérable. Sous l’impression de cette parole nouvelle, le monde ecclésiastique, qui paraissait si éteint, si déprimé, eut comme un tressaillement inattendu. Jusqu’alors, sous l’étiquette de tracts, on n’avait guère connu que les fadeurs édifiantes des sociétés bibliques : voilà, certes, qui y ressemblait peu. On lisait avec curiosité; on était surpris, saisi, remué. Parmi les clergymen, plusieurs se sentaient flattés, consolés, fortifiés, d’apprendre qu’ils avaient des titres surnaturels qui les distinguaient du ministre dissident et contre lesquels l’Etat ne pouvait rien. Leur horizon, naguère abaissé et rétréci, s’élevait
1 Lett.
and Corr., t. II, p. 4.
2 Apologia.
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et s’élargissait. On eût dit même, à voir l’empressement reconnaissant de leur adhésion, que cette vue plus haute, plus profonde de la religion, répondait à un besoin depuis longtemps vaguement ressenti, à une attente de leurs âmes4. Beaucoup d’autres, il est vrai, effarouchés dans leurs préjugés protestants, inquiétés dans leur routine, déclaraient les idées suspectes, la forme choquante. Les évêques, entre autres, goûtaient peu ces gens incommodes qui venaient troubler leur quiétude : comment n’eussent-ils pas trouvé étrange et malsonnant un écrit où, comme dans le premier tract, après avoir exalté leur office, on déclarait « ne pouvoir leur souhaiter une fin plus bénie que la spoliation de leurs biens et le martyre » ? Ils n’étaient pas, d’ailleurs, les moins étonnés ni surtout les moins embarrassés de s’entendre dire qu’ils étaient les successeurs des apôtres, eux qui ne s’étaient considérés jusqu’alors que comme des dignified gentlemen, choisis par la couronne pour administrer le département ecclésiastique. La plupart ne s’étaient jamais demandé ce qu’ils pensaient de cette doctrine, et l’un d’eux, en lisant le tract qui en parlait pour la première fois, ne pouvait parvenir à se rendre compte s’il l’admettait ou non 2.
Palmer et Perceval, en dehors desquels Newman avait commencé les tracts, étaient fort troublés du tour qu’ils prenaient, du bruit qu’ils faisaient, des
1. Manning a affirmé que la majorité du clergé
anglican était prédisposé à recevoir les principes et l’esprit du Mouvement
d’Oxford. » (England and
Christendom, Introduction, p. 38.)
2. Apologia.
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émotions qu’ils suscitaient 1. Ce n’était plus du tout la campagne prudente qu’ils avaient rêvée. Non qu’ils n’adhérassent à beaucoup des doctrines soutenues, notamment à celle de la succession apostolique, mais ils trouvaient le ton mauvais; ils s’inquiétaient de l’effet produit sur les hauts dignitaires ecclésiastiques, dont ils recevaient journellement les plaintes, et ils craignaient de se trouver compromis. Dès le milieu de septembre 1833, à peine les premiers tracts parus, Palmer émit la prétention qu’aucune publication de ce genre n’eût lieu désormais sans l’autorisation d’un comité directeur 2. Newman sentait bien que ce serait ôter toute efficacité à ces écrits. « Si, disait-il, vous les corrigez suivant les désirs d’un comité, vous n’aurez plus que des compositions adoucies, émoussées, qui n’auront de prise sur personne 3. » On avait été violent, il le reconnaissait; c’était nécessaire pour saisir et agiter l’opinion; de cette agitation, il ne fallait pas s’effaroucher. « On ne gagne rien, disait-il, en se tenant tranquille. Je suis sûr que les apôtres ne se tenaient pas tranquilles 4 ».
1. Rose, au contraire, paraissait content des premiers
tracts. (Lett. and
Corr., t. I, p. 434, 463; t. II, p. 7.)
2. il était, à la vérité, facile à influencer dans un
sens opposé. (Ibid., t. II, p.
34, 36.)
Lett.
and Corr., t. I, p,
457.
3.
Ibid., t. I, p. 463.
4. Ibid., t. 1, p. 449. — Newman, quelques mois plus
tard, revenait sur la même idée,
dans une lettre à Perceval: « Pour ce qui est des tracts, lui écrivait-il,
chacun a son goût. Vous faites des objections à ceci, d’autres en font à cela.
Si nous changions pour plaire à chacun, l’effet serait gâté. Les tracts n’ont
jamais eu la prétention d’être des symboles ex cathedra, mais l’expression
d’opinions individuelles. Des individus à convictions énergiques peuvent
d’ailleurs se tromper fortuitement dans la forme ou dans les termes, ils n’en
auront pas moins une action particulièrement efficace. Aucune grande oeuvre n’a
été faite par un système. tandis que les systèmes sortent des efforts
individuels. Luther était un individu. Les fautes d’un individu elles-mêmes
éveillent l’attention. Il perd, mais sa cause (si elle est bonne et s’il a,
lui, l’esprit puissant) gagne. Telle est la marche des choses : nous faisons avancer
la vérité en nous sacrifiant nous-mêmes. » (Ibid.,t. II, p. 57.)
78
Cependant, avec le temps, loin de s’apaiser, l’émoi et le mécontentement de Palmer augmentaient. II parla de faire une circulaire qui désavouât les tracts et pesa sur Newman pour obtenir qu’il en suspendît la publication; il annonça même à ses amis du High Church cette suspension comme faite. Sous cette pression, la nature nerveuse et sensitive de Newman passait par des impressions contraires. Tantôt il était tout feu pour résister; il énumérait avec confiance les amis sur la collaboration desquels il croyait pouvoir compter, les sympathies qui faisaient sur tant de points éclosion, et il déclarait s’inquiéter peu des mécontents : « Nous les battrons 1! » écrivait-il. D’autres fois, il paraissait ébranlé; il se faisait scrupule d’être trop attaché à son sentiment personnel et de heurter des hommes qu’il honorait; il se demandait s’il ne risquait pas de se trouver seul, sans les concours nécessaires : un moment même, il fut sur le point de céder 2. Dans cette anxiété, qui lui était douloureuse, il écrivit à son cher Froude, que la maladie avait obligé à s’éloigner, et implora de lui un conseil qui fît la lumière 3. La réponse ne se fit pas attendre; elle fut nette. «Quant à abandonner les tracts,
1. Lett.
and Cor., t. I, p. 482.
2.
Ibid., t. I, p. 478, 479; t. II, p. 32, et Apologia.
3.
Ibid., t. I, p. 479.
79
écrivit Froude, le 17 novembre 1833, l’idée seule en est odieuse. Nous devons jeter par-dessus bord les Z’s 1. » Keble, aussi, encouragea Newman: « J’aime de plus en plus vos feuilles », lui manda-t-il le 19 novembre 2.
Ainsi réconforté, Newman ne fut plus tenté de céder. Il maintint résolument les tracts et n’hésita pas à en justifier le ton. Un de ses amis, le révérend Rickards, ayant jugé à propos de lui adresser une protestation contre « l’esprit irrité et irritant » dans lequel ces feuilles étaient écrites, il lui répondit, le 22 novembre 1833 : «Vos lettres sont toujours bien reçues, et je n’imagine pas que celle qui censure le soit moins bien. Fidèles sont les coups d’un ami, et je suis d’avance certain que je les ai mérités sous plus d’un rapport. Pour ce qui est de nos oeuvres actuelles, nous sommes lancés et, avec l’aide de Dieu, nous irons eu avant, à travers les bons ou les mauvais rapports qu’on fera de nous, à travers les fautes vraies ou supposées. Nous sommes comme des hommes escaladant un rocher; ils y déchirent leurs vêtements et leur chair, glissent ici et là, avancent cependant (puisse-t-il en être ainsi!) et ne s’inquiètent pas des critiques des spectateurs, pourvu que leur cause gagne tandis qu’ils perdent... Notre position est celle-ci sans lien avec aucune association, sans responsabilité envers personne, sauf envers Dieu et son Eglise, n’engageant la responsabilité de personne,. portant le blâme, faisant
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 184. Froude avait coutume d’appeler Z’s les old
fashioned High-Churchmen.
2.
Ibid., t. I, p. 485.
80
l’ouvrage. J’ai conscience de parler sincèrement, en déclarant consentir de bon coeur qu’on dise de moi que je vais trop loin, pourvu que je fasse faire un peu de chemin à la cause de la vérité. Certainement, c’est l’énergie qui donne du tranchant à tout dessein, et l’énergie est toujours imprévoyante et exagérée. Je ne le dis pas pour excuser de tels défauts, ou parce que j’ai conscience de les avoir moi-même; je le dis comme consolation et explication à ceux qui m’aiment et sont tristes de certaines choses que je fais. Qu’il en soit ainsi. Il est bien de tomber, si vous tuez votre adversaire, et je ne peux souhaiter à personne un sort plus heureux que d’être soi-même malheureux et cependant de hâter le triomphe de sa cause; ainsi, dans leur temps, Land et Ken laissèrent un nom que les âges suivants censurent ou prennent en compassion, mais leurs oeuvres leur survivent... » Plus loin, il justifiait le ton des tracts, en disant qu’il était « nécessaire d’éveiller le clergé ». « Je consens volontiers, dit-il, qu’on dise de moi que j’écris d’une façon irritée et irritante, si par là je réveille les gens. Or je maintiens que, par ce moyen seul, on peut les remuer. » Puis, après avoir répondu aux autres critiques, il ajouta ces lignes où se trahissent les impressions de cette âme si complexe, et ce qu’à l’heure même de ses plus fermes résolutions, elle gardait de sensibilité douloureuse : « Nous prendrons volontiers vos avis; nous vous remercierons de vos coups, mais nous suivrons notre ligne d’après les lumières que nous donnent le Seigneur tout-puissant et sa sainte Eglise. Nous avons la confiance d’être
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indépendants de tous les hommes, de n’être exposés à être arrêtés par personne, et quant à la faiblesse d’être peiné des critiques, j’espère m’en être débarrassé. Il fut un temps où de savoir la plus grande partie d’Oxford contre moi m’eût chagriné; qu’il n’en soit plus ainsi, je le crois ; mais je souffre encore quand je suis critiqué par mes amis. Ne supposez pas que je sois trop loué; je n’entends parler que de mes fautes. Cela est bon pour moi, mais quelquefois je suis disposé à désespérer, et c’est avec difficulté que je demeure à mon ouvrage. Je suis aussi disposé à aller à l’autre extrême; je me figure hargneusement que les hommes sont mes ennemis, et je vais au-devant de leur opposition, comme si elle devait naturellement se produire. Mais assez de ceci 1.»
Le projet de grande association, cher à Palmer et à ses amis, n’avait pu aboutir: en n’était parvenu qu’à fonder, sur divers points, des sociétés locales 2. On se rabattit sur l’idée, mise en avant par Newman 3, d’une adresse dans laquelle les membres du clergé affirmeraient à l’archevêque de Canterbury leur attachement à l’Eglise et à ses droits. Bien que la rédaction de cette adresse eût été successivement atténuée pour plaire aux uns et aux autres, et qu’elle ne fût plus guère, à la
1. Lett.
and Corr., t. 1, p. 485-91.
2.
Ibid., t. I, p. 450.454.
3.
Ibid., t. 1, p. 467-9.
82
fin, comme disait l’archidiacre Froude, le père de Richard Hurrell, qu’un « produit lait et eau » (milk-and-water production)1, il n’était pas sans intérêt d’avoir mis en mouvement les sept mille clergymen dont on avait réuni les signatures : on donnait ainsi aux défenseurs de l’Eglise, jusqu’alors dispersés et isolés, conscience de leur nombre et de leur cohésion; on avertissait les évêques qu’ils avaient à compter avec les sentiments de leur clergé. L’adresse fut présentée au primat, en février 1834, et suivie, peu après, d’une adresse de laïques, rédigée dans le même esprit et signée par deux cent trente mille chefs de famille.
Pour importantes qu’elles fussent, ces adresses n’étaient qu’un épisode sans suite. L’action permanente se manifeste toujours par les tracts. En 1834, personne ne songe plus à les arrêter. Plus n’est besoin de les répandre de la main à la main; leur notoriété aide à leur diffusion, sans cependant supprimer les tracas financiers qui pèsent lourdement sur Newman. Quelques-uns sont tellement demandés qu’il faut en publier une seconde édition. Ce n’est pas qu’ils pénètrent également partout. Dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, ils sont ignorés ou suspects. C’est dans le monde cultivé, dans le clergé, chez les laïques ayant passé par les universités, qu’ils sont lus avec curiosité, discutés avec passion. Les contradictions sont nombreuses et deviennent plus vives avec le succès; les evangelicals dénoncent avec horreur les tendances papistes des tractarians; les two bottle ortho-
1.
Lett. and Corr., t. I, p. 492.
83
dox raillent leur ascétisme; les « libéraux » dénoncent leur rigueur dogmatique; ceux qui se piquent de sagesse les accusent de témérité, d’exagération et de violence; la masse des esprits frivoles leur en veulent de les obliger à réfléchir sur certains sujets gênants et d’ajouter ainsi à leur responsabilité. Mais, si les critiques augmentent, il en est de même des sympathies; elles éclatent sur tous les points à la fois, souvent là où on n’a nulle raison de les attendre. « Elles font leur chemin d’une façon si subtile, dit Newman, qu’on ne trouve aucune trace apparente de leur passage 1. » En tous cas, favorables ou hostiles, les esprits sont remués. C’est ce que voulait Newman. « Notre besogne, écrit-il, est de donner aux gens, de temps en temps, un coup pour les pousser en avant 2. » Une autre fois, il compare « le stimulant des tracts à l’application de sels volatils à une personne pâmée; c’est piquant, mais fortifiant 3 ». Il ne compte pas, du reste, sur des résultats immédiats. « Nos temps ne sont pas encore venus, » écrit-il, et il ajoute : « Je n’attends rien de favorable avant quinze ou vingt ans 4. »
Pour affirmer et justifier le franc et hardi parler qui continue à être le caractère des tracts, Newman a décidé d’y ajouter cet épigraphe : « Si la trompette rend un son incertain, qui se préparera à la bataille 5? » Il n’est
1. Article inséré dans le British Critic d’avril 1839 sur l’Etat des partis religieux.
2.
Lett. and Corr., t. II, p. 48.
3.
Ibid., t. II, p. 92.
4.
Ibid., t. II, p.48, 124.
5. Ibid., t. II, p. 48.
84
pas plus disposé que par le passé à donner raison à ceux qui lui reprochent d’avoir été trop loin. «Je ne puis me repentir, dit-il, d’aucun passage des tracts. S’ils étaient à refaire, — je ne dis pas que j’aurais le courage, car les attaques rendent timide, — mais j’aurais le désir de les faire exactement de même 1. »C’est toujours lui qui en écrit le plus grand nombre, mais il se fait davantage aider. A Keble et aux quelques collaborateurs de la première heure, d’autres se joignent. II n’est pas jusqu’à Perceval, et même à Palmer, qui, malgré leurs griefs, ne consentent à donner leur concours. Quant à Froude, l’aggravation de sa maladie l’a obligé à partir pour les Barbades; il n’est pas pour cela étranger à ce qui se fait. Newman est en correspondance avec lui, l’informe, le consulte, se déclare malheureux de publier quoi que ce soit sans son imprimatur, et, en dépit de l’éloignement, s’appuie tendrement sur lui aux heures d’ennui ou de difficultés. « Où que vous soyez, lui écrit-il, vous ne pouvez être séparé de nous 2. » Froude, de son côté, tout en se dévorant du regret d’être retenu loin du champ de bataille, encourage, excite les combattants, les met en garde contre toute velléité de concession, leur souffle sa passion. Il s’applique notamment à tenir en haleine son cher maître Keble et, comme il dit plaisamment, à« exciter sa rage . — « Il est mon feu, ajoute-t-il, mais je suis son poker 3. »
1. Lett.
and Corr., t. II, p. 41.
2.
Ibid., t. II p. 87.
3.
Ibid., t. I, p. 475.
Les sujets de chaque tract sont ceux que, suivant l’inspiration du moment, les rédacteurs jugent utiles à la renaissance religieuse qu’ils poursuivent. Ainsi continue-t-il à y être beaucoup question de l’Eglise, de son autorité, de son gouvernement, des objections couramment faites à ses droits; on y parle aussi de la prière publique, de la liturgie, du relâchement de la discipline, de la mortification, du jeûne, de la communion fréquente, etc. Les vérités sont vivement affirmées, mises en lumière, plutôt que discutées et prouvées. Entre ces fascicules qui se suivent à intervalles irréguliers, aucun ordre logique; rien d’un enseignement didactique; nulle prétention de présenter un système complet. Ce système, d’ailleurs, les rédacteurs eussent-ils pu le formuler? Ils étaient partis en campagne avec le sentiment du danger que courait l’Eglise et de la direction dans laquelle devait être cherché le salut; mais, comme l’a confessé plus tard Newman, «ils eussent été fort embarrassés de dire quel était leur but positif; ils énonçaient certains principes pour eux-mêmes, parce que ceux-ci étaient vrais, parce qu’ils se sentaient comme forcés de les proclamer...; mais, s’il leur avait fallu déterminer l’application pratique de leurs prédications, rien ne leur eût été plus difficile... Il semblait, en vérité, qu’on proclamât les principes au hasard, tant le but était incertain, tant aussi on les adoptait Dieu sait comment » 1. Cette incertitude ne
1. Lectures on Anglican difficulties. Ces lectures furent données à Londres, par Newman, peu après sa conversion au catholicisme.
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tenait pas seulement à ce que, suivant un autre aveu de Newman, «on aurait eu peine à trouver deux des rédacteurs qui fussent d’accord sur la limite à laquelle leurs principes généraux pouvaient être portés 1 »; elle tenait à ce que, chez chacun d’eux, les idées, loin d’être fixées, étaient en formation. Cela était vrai de Newman plus que de tout autre. Il se piquait de revenir à la doctrine des théologiens anglicans du XVIIe siècle et des anciens Pères; or il n’en avait, au début, qu’une connaissance superficielle et de seconde main; il les étudiait, tout en combattant, et y cherchait, au jour le jour, sa direction, comme un voyageur qui, se lançant en pays inconnu, consulterait à chaque pas sa carte. N’avait-il pas toujours eu «l’instinct que son esprit était en route 2» vers un but qu’il n’apercevait pas clairement? Dans les stances fameuses qu’il écrivait en revenant de Sicile et où il demandait à la «bienfaisante lumière» de guider sa marche, il ne souhaitait pas de «voir la scène lointaine». — «Un seul pas, disait-il, c’est assez pour moi.»
…I do not wish to sec
The distant scene, one step enough for me 3 .
Toutefois, on peut discerner chez Newman, dès cette première période des tracts, quelques doctrines principales sur lesquelles il est bien fixé et qu’il met tout de suite en relief. D’abord, comme direction géné-
1. Apologia.
2. Ibid.
3. J’ai déjà eu occasion de citer en entier ces stances : cf. plus haut, p. 64.
87
rale, il prétend revenir à un anglicanisme idéal qui aurait été celui des théologiens du XVIIe siècle et du Prayer-book interprété dans un sens catholique, et qui se rattacherait au christianisme primitif des Pères: il veut défaire ce qui a été fait depuis cent cinquante ans pour protestantiser l’Eglise d’Angleterre, et par contre veut y revivifier certaines doctrines qu’on y a laissées mourir; du protestantisme, il répudie le mot et la chose1. En second lieu, pour réagir contre les tendances latitudinaires de l’école «libérale», il professe que le dogme est le fondement nécessaire de la religion; il réprouve la tendance qu’ont des esprits, même religieux, à ne pas attacher d’importance aux dissidences doctrinales; il se plaint que le clergé n’ait plus aucune éducation théologique, et, tout en tâchant de refaire la sienne, il travaille à refaire celle des autres. Il soutient encore le principe d’une Eglise visible, instituée par Dieu, se perpétuant et se gouvernant par des évêques qui tiennent leur pouvoir de la succession apostolique, ayant autorité pour enseigner et administrer les sacrements. Enfin, en opposition avec l’érastianisme de fait ou de droit alors dominant dans l’anglicanisme, il proclame que cette Eglise, par son origine divine, est indépendante de l’Etat, avec lequel elle a pu être unie, mais auquel elle’ ne doit plus être subordonnée comme elle l’a été depuis la Réforme; indépendance jugée par lui si essentielle ,qu’au besoin, pour la garantir, il ne pas reculerait pas devant la séparation, le disestablishment.
1. Lett.
and Corr., t. II, p. 59.
88
Quant à déduire et à préciser., sur tels points particuliers, les conséquences de ces principes généraux, Newman ne le faisait que suivant le progrès de ses propres convictions et aussi suivant ce que les esprits de son temps lui paraissaient pouvoir porter de vérités nouvelles. De là, par exemple, ses tâtonnements en ce qui touche l’Eucharistie. Il avait été amené par Froude, avant le commencement des tracts, à la croyance dans la présence réelle; mais, à la différence de son ami, il était demeuré opposé à la transsubstantiation. Ayant parlé, dans un des premiers traces, du pouvoir qu’avaient les ministres «de faire du pain et du vin le corps et le sang du Christ», il fut blâmé par son ami, le « révérend Rickards, et avouait, en réponse, avoir peut-être commis une «imprudence» en heurtant « les idées terriblement basses (low)» qui avaient cours autour de lui sur le Saint Sacrement. Un peu plus tard, il reproduisait en tract un écrit de l’évêque Cosin contre la transsubstantiation; ce fut au tour de Froude de se plaindre : « Y avait-il donc à craindre, demandait ce dernier, que les membres de l’Eglise d’Angleterre ne surfissent le miracle de l’Eucharistie?» Pour se justifier, Newman expliquait que, sous couleur d’attaque contre la transsubstantiation, il avait voulu habituer les esprits à s’exercer sur le sujet, absolument nouveau pour eux, de la présence réelle; il entendait ainsi les préparer à un tract où Keble devait exposer une high eucharistie doctrine 1. Une autre fois, non dans un tract, mais dans un article du British Magazine, il
1. Lett.
and Corr., t. I, p. 490 ; t. II, p. 31, 82.
89
prenait la défense du monachisme que Froude et lui avaient fort à coeur; les représentations qui lui furent faites lui firent craindre d’avoir été trop hardi. « Je vais rentrer mes cornes », écrivait-il 1. Ce ne fut pas le seul cas où il crut devoir « rentrer ses cornes»: il était d’autres doctrines, institutions, pratiques qu’il enviait au catholicisme et qu’il aurait voulu lui reprendre, mais au sujet desquelles il ne jugeait pas encore possible de passer outre aux préventions de ses coreligionnaires.
Le mouvement religieux que Newman cherchait à provoquer était-il donc, dans sa pensée, une façon de s’acheminer vers Rome ? Beaucoup l’en accusaient. II ne s’en étonnait pas. « Je m’attends, écrivait-il dès le 22 novembre 1833, à être appelé papiste 2 » Mais il ne croyait pas mériter ce reproche. Si, sous l’influence de Froude, ses préjugés contre Rome s’étaient atténués, ils n’avaient pas entièrement disparu. Par plus d’un côté, l’Eglise catholique, mieux connue de lui, plaisait à son imagination, touchait son coeur; mais sa raison lui demeurait aussi contraire que jamais; il se sentait tenté de l’admirer, de l’aimer, et contraint de la condamner.
Quant à devenir personnellement romanist, écrivait-il, cela semble de plus en. plus impossible. » Dans les premiers tracts, les attaques contre l’Eglise romaine abondent: elle y est déclarée incurable, malicieuse, cruelle, pestilentielle, hérétique, monstrueuse, blasphématoire » ; elle a apostasié au Concile de Trente,
1 Lett. Corr., t. II, p. 112.
2.
Ibid., t. 1, p. 490.
90
et il est à craindre qu’alors toute la communion romaine ne se soit liée par un pacte perpétuel à cause de l’Antéchris 1» Froude, dans ses lettres, blâmait ces violences 2. Newman ne méconnaissait pas qu’un tel langage était au moins vulgaire et déclamatoire, mais il se disait qu’après tout il pensait du romanisme ce qu’il en écrivait, que ces protestations étaient nécessaires à la situation de son Eglise, conforme à la tradition de tous ses théologiens, y compris ceux du XVIIe siècle, et qu’enfin c’était une façon de se couvrir personnellement contre le reproche de papisme. Il ne pensait pas se. mettre en opposition avec ces sentiments, en cherchant à réintroduire dans l’anglicanisme tant de doctrines et de pratiques catholiques bien au contraire, il voyait là une façon de raffermir les fidélités ébranlées de ses coreligionnaires. Fait remarquable, à une époque où, en Angleterre, les catholiques, abattus par tant de siècles de persécution, semblaient avoir perdu toute espérance, Newman avait l’intuition et la préoccupation des progrès possibles du catholicisme dans son pays. Il s’en expliquait ouvertement dans l’Avertissement du premier volume des Tracts, publié à la fin de 1834. Il y montrait comment les âmes, déçues par le vide de l’anglicanisme, étaient conduites à chercher un «refuge » dans le méthodisme et le papisme, devenus ainsi « les mères nourricières d’enfants délaissés ». Et il ajoutait : « L’abandon du service quotidien, la profanation des fêtes, l’Eucharistie
1. Cf. passim, Tracts, n” 3, 7, 8, 15, 20, 38, 40, 41, 48.
2. Voir, par exemple, Lett. and Corr., t. II, p. 141.
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rarement administrée, l’insubordination permise dans tous les rangs de l’Eglise, les ordres et les offices imparfaitement développés, le manque d’associations pour des objets religieux particuliers, et d’autres lacunes semblables conduisent l’esprit fiévreux, désireux d’une issue pour ses sentiments et d’une règle de vie plus stricte, d’un côté aux petites communautés religieuses, aux prières et aux meetings du parti biblique, d’autre part aux services solennels et captivants par lesquels le papisme gagne ses prosélytes. » C’était pour « arrêter cette extension du papisme » à laquelle les divisions croissantes du monde religieux préparaient trop clairement la voie », qu’il tentait de restituer à l’anglicanisme les vérités et les pratiques qui attiraient les âmes à l’Eglise romaine. Seulement, dans cette réaction, où s’arrêter, pour demeurer toujours séparé de Rome? Ce point d’arrêt, il s’appliquait à l’établir dans les tracts n° 38 et 40, écrits vers la fin de 1834: sous forme d’un dialogue entre un clergyman et un catholique, il y exposait ses vues d’une façon plus systématique qu’il ne l’avait fait jusqu’alors et s’essayait à fixer ce qu’il appelait, d’un nom déjà employé avant lui, la via media, c’est-à-dire la direction intermédiaire à suivre par l’Eglise d’Angleterre entre Rome et le protestantisme. Que de fois, dans les années qui allaient venir, Newman devait reprendre sur d’autres bases cette via media! Pour le moment il croyait l’avoir solidement établie, et il était tout à la confiance qu’elle lui inspirait 1.
1. Lett.
and Corr., t. II, p. 66.
92
A la fin de 1834, quarante-six tracts avaient été publiés. Ce fut la matière d’un premier volume. Ils continuèrent en 1835, et, pendant le premier semestre, on en compta encore une vingtaine. Toutefois, vers le milieu de cette année, apparurent quelques signes de fatigue. Newman, sur qui retombait presque toute la charge, commençait à la trouver un peu lourde ; il désirait se réserver le temps de travaux de plus longue haleine. Parmi les collaborateurs dont il lui fallait accepter le concours, tous n’avaient pas également réussi; il avouait que quelques-uns des fascicules publiés n’avaient guère été que des « bouche-trou» N’était-il pas à craindre que l’effet général n’en fût affaibli? Et puis, le tract, sous la forme qu’on lui avait donnée jusqu’alors, sorte de cri d’appel ou d’alarme, n’était-il pas surtout utile pour ouvrir la campagne? A le trop prolonger, ne risquait-il pas de s’user? Ces réflexions travaillaient l’esprit de Newman. Il en était venu à envisager sérieusement l’idée d’interrompre ces publications. «Les tracts sont morts, ou in extremis », écrivait-il à Froude, le 9 août 1835 2, C’est à ce moment critique que l’accession d’un collaborateur considérable vint leur redonner une impulsion nouvelle.
Pusey, malgré l’amitié qui l’unissait à Newman, n’avait pas fait partie, à l’origine, de ceux qu’on appe-
1. Lett.
and Corr., t. 11, 137, 138.
2.
Ibid., t. II, p. 124.
93
lait les tractarians. Etait-ce sa gravité de professor regius qui hésitait à se compromettre dans une guerre de partisans? N’était-ce pas aussi qu’il trouvait qu’on allait un peu loin 1? Son attitude n’était cependant pas d’un adversaire; il s’intéressait à l’oeuvre où son ami était si engagé, s’occupait de la diffusion des tracts, s’indignait quand on dénaturait les intentions de leurs auteurs. Newman notait avec joie les témoignages de cette sympathie, tout en souhaitant vivement qu’elle devînt plus active. Comme il énumérait, en novembre 1833, les « amis » du Mouvement, il croyait pouvoir y compter Pusey, mais il ajoutait « qu’il ne fallait pas le mentionner comme étant de leur parti 2». Un peu plus tard, à la fin de 1833, il obtenait que Pusey, tout en protestant « ne vouloir pas être un des leurs 3 », donnât, pour être inséré dans les tracts; un travail sur le jeûne, où il s’attaquait à ceux qui ne voulaient pas s’astreindre aux jeûnes ou abstinences indiqués dans le Prayer-Boock, spécialement à l’abstinence du vendredi. Pour bien marquer qu’il n’acceptait que la responsabilité de son propre écrit et qu’il ne se confondait pas avec les autres rédacteurs, Pusey avait exigé que son tract, à la différence des autres, fût signé de ses initiales. Peu après, en mars 1834, Newman lui dédiait le premier volume de ses sermons
1. J’ai déjà eu occasion de noter que, dans les années qui avaient précédé l’éclosion du Mouvement, les opinions de Pusey étaient demeurées en-deçà de celles de Newman, et surtout de celles de Froude.
2. Lett.
and Corr., t. 1, p. 482.
3. Autobiography
of Isaac Williams, p. 71.
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« en reconnaissance affectueuse de la bénédiction de sa longue amitié et de son exemple » il avait rédigé d’abord une dédicace plus élogieuse encore; Pusey avait insisté pour qu’elle fût atténuée. « J’ai beaucoup appris de vous, écrivait-il à Newman, et je compte apprendre de vous, s’il plaît à Dieu, pendant toute ma vie; car, par vous, j’ai appris ce que nous enseigne notre commun Maître; mais je ne sais pas ce que vous avez appris de moi 1. »
Après avoir donné ce premier tract, Pusey, absorbé par ses études ou empêché par la maladie, était demeuré dix-huit mois sans en publier d’autres. Ce n’était pas que ses sympathies diminuassent; bien au contraire, sous l’influence de son amitié pour Newman et des idées qui fermentaient dans le monde ecclésiastique, il se rapprochait chaque jour davantage des auteurs du Mouvement. Enfin, au milieu de 1835, au moment où les premier combattants, fatigués, songeaient à désarmer, il se décida à entrer à son tour dans la bataille : il apporta à Newman, pour être publiée en tracts, un étude sur le baptême à laquelle il travaillait depuis plus d’une année. Son but était de rétablir la notion de ce sacrement, singulièrement obscurcie autour de lui. Beaucoup de membres de l’Eglise anglicane, en effet, avaient fini par voir dans le baptême seulement un signe et non la réalité de l’action régénératrice de Dieu; de là l’indifférence et la négligence avec laquelle ils l’administraient : ils s’inquiétaient peu que l’eau n’atteignît que les vêtements de l’enfant
1. Life
of Pusey, par Liddon, t. I, p. 284, 285.
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parfois le clergyman se contentait d’asperger de loin tout un groupe.
Par l’importance de sa situation, l’estime générale dont il jouissait, la dignité de sa vie, la notoriété de ses vertus, Pusey était, pour le Mouvement, une précieuse recrue. Du coup, il assurait la continuation des tracts, mais, en même temps, il en modifiait sensiblement le caractère. Son étude sur le baptême n’était pas renfermée en quelques pages, comme les tracts précédents; la nature de son esprit ne se fût pas prêtée à ce mode de combat alerte et rapide; c’était un traité complet, un peu pesant, mais solide, grave, qui forma trois tracts d’environ cent pages chacun 1. L’effet en a été comparé à «la venue d’une batterie de grosse artillerie sur un champ de bataille où il n’y avait eu jusqu’alors que des escarmouches de mousqueterie 2» Les tracts, désormais, se modelèrent sur ce type nouveau; Aux feuilles légères dans lesquelles on s’était préoccupé moins de démontrer des thèses et d’argumenter contre des adversaires, que d’éveiller et de saisir vivement les esprits, on substituait des dissertations théologiques, étendues et savantes; le ton devenait plus grave, moins agressif; l’esprit posé, calme, serein de Pusey succédait à l’excitation un peu nerveuse de Newman. Celui-ci, d’ailleurs, était le premier à approuver ce changement; il estimait que les tracts du début avaient fait leur oeuvre et fini leur temps. « Autant, écrivait-il le 10 octobre 1835, j’étais
1. Tracts, n° 67, 68 et 69, parus le 24 août, le 29 septembre et le 18octobre 1835.
2. Church, The Oxford Movement, p.136.
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décidé au début pour les tracts courts, autant je le suis maintenant pour des tracts plus longs 1. »
Pusey se donna de tout coeur à cette tâche nouvelle. Pour provoquer et aider les études qui devaient désormais faire le fond des tracts, il institua une « société théologique » qui tenait ses séances chez lui : la première eut lieu le 12 novembre 1835; dans ces réunions, on devait lire et discuter des travaux qui formeraient ensuite des tracts ou des articles du British Magazine. Il décida, en outre, d’entreprendre, sous sa direction et sous celle de Keble et de Newman, la publication d’une « Bibliothèque des Pères de la sainte Eglise catholique avant. la division de l’Orient et de l’Occident, traduite en anglais ». Depuis cent cinquante ans, l’Eglise d’Angleterre avait à peu près complètement perdu de vue les Pères; elle les tenait même en suspicion. Les écrivains du Mouvement étaient au contraire tenus de les étudier, puisque l’un de leurs principes était d’en appeler à l’Eglise primitive. Dès l’origine, ils en avaient réimprimé quelques extraits, sous le titre de: Records of the Church. La même idée, développée, présida à la Bibliothèque des Pères. Pusey, donnant l’exemple, se mit aussitôt à l’oeuvre et entreprit une traduction des Confessions de saint Augustin. D’autres devaient suivre; on désirait en faire paraître quatre par an 2. « Ces publications,
1. Lett. and Corr., t. II, p. 138.
2. Ces publications ont continué assez activement pendant les années qui suivirent. Trente-huit volumes parurent de 1838 à 1854, dus à la collaboration de Pusey, Newman, Reble, Marriott, Church, Morris, etc. Après 1854, on fit paraître encore, à des intervalles plus éloignés, une dizaine de volumes.
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expliquait Pusey, feront sentir aux adhérents réfléchis du Mouvement, que les Pères sont derrière eux, et, avec les Pères, cette Eglise ancienne, non divisée, dont les Pères sont les représentants. « Mais n’y avait-il pas à craindre qu’elles ne leur fissent sentir en même temps la faiblesse, l’inconséquence de toute Eglise séparée de Rome ? Pusey ne croyait pas à ce danger; il se persuadait que, si les Pères témoignaient, sur plusieurs points, contre l’état actuel de l’anglicanisme, ils ne témoignaient pas moins contre le papisme. Newman, lui aussi, tout en ayant l’intuition plus ou moins nette que cet appel à l’antiquité conduirait beaucoup plus loin qu’on ne l’entrevoyait sur le moment, s’imaginait pouvoir, sans risque pour son Eglise, mettre en pleine lumière les écrits des Pères. «De toute façon, disait-il, il ne saurait y avoir danger à courber en sens contraire le bâton tordu, afin de le redresser; il est impossible de le briser. S’il se trouvait dans les Pères quelque chose qui pût surprendre, ce ne serait que pour un temps; l’explication serait facile à trouver; en tous cas, cela ne pourrait conduire à Rome 1. »
Par cette activité, Pusey prenait rang comme l’un des leaders du Mouvement. Pour le public, il en devenait même, à raison de sa situation officielle, le représentant le plus imposant. Jusqu’alors, ceux qui cherchaient à rapetisser ce Mouvement, en affectant d’y voir l’entreprise personnelle d’un chef de parti, l’appelaient newmanism ou, par malice, newmania. Désormais on dira de préférence puseyism. Newman voyait, sans
1. Apologia.
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aucune jalousie, l’importance prise par un ami pour lequel il avait la plus absolue vénération. » Je ressentais pour le Dr Pusey, a-t-il écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, une admiration enthousiaste; j’avais coutume de l’appeler o megas (le grand). Son savoir étendu, sa puissance de travail, son esprit classique, son dévouement plein de simplicité à la cause de la religion, me subjuguaient 1. »Newman ne souffrait pas qu’on attaquât son ami. A des personnes que le tract sur le baptême avait effarouchées, il écrivait : « Si vous connaissiez mon ami, le Dr Pusey, vous conviendriez, j’en suis sûr, qu’il n’y a jamais eu, en ce monde, d’homme auquel on fût plus tenté de donner un nom qui appartient seulement aux serviteurs de Dieu après leur mort, le nom de saint... Cela étant, je combattrai pour lui, si on attaque son traité, d’où que viennent ces attaques 2. » Il prenait l’habitude, très douce pour lui, de ne rien décider sans Pusey 3 qui, de son côté, tenait toujours à ne marcher que d’accord avec lui et Keble 4. Loin de prendre ombrage de ce que le public personnifiait le Mouvement dans Pusey, Newman s’en félicitait. « En se joignant à nous, a-t-il dit, le Dr Pusey nous donnait aussitôt un nom et une position. Sans lui, nous n’aurions eu aucune chance, surtout à cette date, de faire une résistance sérieuse à l’oppression du libéralisme. Mais le Dr Pusey était professeur et chanoine de
1.
Apologia.
2.
Lett. and Corr., t. II, p. 192.
3.
Ibid., t. II, p. 138.
4.
Life of Pusey, t. I, p. 425.
99
Christ-Church il avait une vaste influence, grâce au caractère profondément sérieux de ses convictions religieuses, à la munificence de sa charité, à son professorat, à ses relations de famille, à ses rapports faciles avec les autorités de l’Université... Nous avions désormais un homme qui pouvait devenir la tête, le centre des gens zélés de toutes les parties du pays qui adoptaient les opinions nouvelles; un homme qui donnait au Mouvement un front à opposer au monde et contraignait les autres partis de l’Université à le reconnaître... Pour employer une expression vulgaire, il était, à lui seul, une armée 1. » Ajoutons toutefois un correctif: c’est qu’en dépit de l’importance officielle de Pusey Newman demeurait toujours, ainsi qu’on le verra par la suite, le centre et le véritable propulseur du Mouvement 2. Non seulement il était supérieur à son ami, par l’étendue, la spontanéité et la souplesse de son génie, mais il savait s’approcher beaucoup plus des âmes et exercer sur elles une action bien autrement pénétrante. Pusey, par son austérité grave, imposait le respect, la vénération, mais d’un peu loin; il ne se mêlait pas, comme Newman, aux conversations des common rooms; il vivait retiré, absorbé dans ses travaux; malgré une très réelle bonté, il n’encourageait pas d’affectueuse familiarité chez les jeunes
1. Apologia.
2. Sir F. Doyle a écrit dans ses Reminiscences: « Certainement, en dépit du nom de Puseyisme donné à l’essai de renaissance catholique tenté à Oxford, Pusey n’était pas le Colomb de ce voyage de découverte, entrepris en vue de trouver un port plus sûr pour l’Eglise d’Angleterre » (p. 145). .
100
gens. Un de leurs amis communs constatait que la présence de Pusey en imposait à Newman lui-même et contenait sa vive et libre humeur. « J’étais, moi aussi, ajoutait ce témoin réduit au silence par un personnage si effrayant (silenced by so awful a person) 1. »
La grande joie éprouvée par Newman à voir Pusey se joindre au Mouvement eut, presque aussitôt après, pour contre-partie, une grande douleur, la mort de l’ami avec lequel il avait une intimité d’âme et d’intelligence plus complète encore, Richard Hurrell Froude. Froude était revenu des Barbades, au printemps de 1835, toujours bien malade, mais heureux de revoir ses amis. « Fratres desideratissimi, écrivait-il à Newman en débarquant à Bristol le 17 mai, me voici; benedictum sit nomen Dei 2! » Le 18, il est à Oxford. Un témoin fortuit de son arrivée nous le dépeint, au bureau du coach, « entouré de tous ceux qui lui souhaitaient la bienvenue, terriblement maigre, le visage bruni et ravagé, mais avec un brillant dans l’expression et une grâce dans les lignes qui justifiaient tout ce qu’avaient dit de lui ses amis 3» Si malade qu’il soit, il est toujours aussi ardent; dès le lendemain, dans la Convocation 1,
1.
Autobiography of Isaac Williams, p. 70.
2. Lett.
and Corr., t. II, p. 106.
3.
Ibid., t. II, p. 106.
La Convocation, assemblée de tous les maîtres et docteurs de l’Université, résidents ou non, se réunissait pour trancher des questions réglementaires ou pour faire certaines élections, comme celle du Chancelier.
101
il se passionne aux incidents de la séance, et, entouré de ses partisans, il crie : Non placet, à une proposition d’origine « libérale» Obligé, par sa santé, de se retirer à la campagne, il est en correspondance avec ses amis, s’intéresse à leurs luttes. Vers la fin de l’été, Newman va passer quelques jours avec lui : il le trouve avec la même vivacité d’esprit, ayant encore, malgré la maladie, l’énergie de travailler, « C’est merveilleux, presque mystérieux, écrit-il, qu’il puisse rester si longtemps à flot... On dirait vraiment qu’il est conservé en vie par les mains levées de Moïse; c’est un encouragement à continuer 1.» Avec l’hiver, le mal implacable gagne du terrain. La dernière lettre de Froude est du 27 janvier 1836. Le 18 février, son père écrit à Newman : « Ses pensées se tournent toujours vers Oxford, vers vous et vers Keble 2. » Les nouvelles ne permettent bientôt plus aucun espoir : la tristesse est générale. « Qui peut retenir ses larmes, écrit l’une des soeurs de Newman, à la pensée de ce brillant et beau Froude!» Le 28, tout est fini. Chacun a le sentiment du vide produit par la disparition de cet homme qui, pourtant, a pu si peu faire par lui-même. C’est un souvenir plein de douceur que laisse derrière lui ce rude et véhément champion. « Nul, écrit T. Mozley, ne m’a dit des choses plus sévères et plus piquantes, et cependant l’impression constante qui me reste de lui est une
1. Lett.
and Corr., t. II, p. 138.
2.
Ibid., t. II p. 171.
102
impression de bonté et de suavité 2. » Quant à Newman, sa douleur est profonde. Il se lamente de n’avoir pu redire, une dernière fois, à son ami tout ce qu’il lui devait. Volontiers, il se diminuerait pour le grandir. Il se plaît à rappeler combien celui qu’il pleure était admirablement doué. « Je ne pouvais faire une plus grande perte, répète-t-il sous toutes les formes. C’est pour moi un véritable veuvage. » Néanmoins, il n’est pas abattu; il est soutenu par l’ouvrage à faire et par l’aide de Dieu qu’il n’a jamais senti plus proche que dans ces heures de chagrin et de solitude.» Après tout, ajoute-t-il, cette vie est très courte, et mieux vaut l’employer à poursuivre ce qu’on croit être la volonté de Dieu que de chercher des consolations. J’apprends, plus que je ne l’ai fait jusqu’ici, à vivre en la présence des morts 2.» Comme dans toutes ses grandes émotions, les sentiments qui remplissent son âme s’épanchent en poésie : il avait écrit, en 1833, un petit poème d’un charme exquis et pénétrant, sur la « séparation des amis n; sous le coup de cette « séparation », plus douloureuse que toute autre, il ajoute à son poème quelques vers touchants, où il rappelle ce qu’a été pour lui le «très cher » ami qui « dissipait ses doutes, élevait son coeur au ravissement, lui soufflait à l’oreille tout ce qui était bien et tournait sa prière en louange».
Quand on pense où devait aboutir Newman en suivant la voie dans laquelle l’avait poussé Froude, une question se pose naturellement: que serait-il advenu
1. Lett.
and Corr., t. II,p. 172.
2.
Ibid., t. II, p. 170-4, 196-7.
103
de Fronde lui-même s’il avait vécu? En dépit de l’impression défavorable que lui avait faite, en 1833, le catholicisme italien, les dernières années de sa vie avaient développé son attrait pour tout ce qui était catholique, sa répulsion pour tout ce qui était protestant: il ne parlait qu’avec colère des idées fausses répandues par cet «odieux protestantisme » ; il écrivait à Newman qu’il « haïssait la Réforme et les Reformers », et à Keble : « Vous serez choqué, si je vous avoue que je deviens, chaque jour, un fils de moins en moins loyal de la Réforme. » Il blâmait, chez ses amis, les attaques contre l’Église romaine, et, par plus d’un trait, perçait dans ses paroles quelque doute sur la solidité de la situation que les docteurs de la via media croyaient pouvoir faire à l’Eglise anglicane. En même temps, il s’astreignait à suivre de plus en plus généreusement les conseils de la perfection évangélique, à pratiquer le renoncement, le jeûne, la pénitence, l’oraison; il disait régulièrement le Bréviaire romain; attentif à s’examiner sévèrement soi-même, il notait, jour par jour, les résultats de la discipline à laquelle il soumettait son âme. Cette voie suivie avec vaillance lui était souvent douloureuse: par moments, faute d’une direction, il sortait de la lutte qu’il soutenait contre lui même, trouble, meurtri, presque découragé 1. On a raconté qu’un jour, en 1835, — était-ce sous la pression de quelqu’une de ces anxiétés secrètes — il se fit annoncer sans préambule chez Wiseman, qu il avait connu a Rome, et qui, a cette époque,
1. Froude’s remains, passim.
104
commençait son apostolat en Angleterre. Que se passa-t-il entre eux? Wiseman ne l’a jamais révélé. Peu après, Froude n’était plus. Il serait téméraire et oiseux de chercher à pénétrer plus avant un secret que la mort a scellé. Notons seulement, pour terminer, que l’influence catholique exercée par Froude s’est prolongée après sa mort. Suivant ses dernières volontés, chacun de ses amis avait été invité à choisir, comme souvenir, un de ses livres: Newman avait d’abord jeté son dévolu sur un ouvrage de théologie anglicane; informé que cet ouvrage était déjà pris, il parcourait du regard, avec quelque embarras, les rayons de la bibliothèque, quand un ami lui dit, en lui montrant un livre : « Prenez ceci. » C’était le Bréviaire romain dont Hurrell se servait. « Je le pris, a raconté plus tard Newman devenu catholique, je l’étudiai, et, depuis ce jour, je l’ai sur ma table et m’en sers constamment 1. » Ce fait devait avoir une action considérable sur son évolution intérieure et sur sa formation catholique. Aussi, indiquant ultérieurement que le mois de mars 1836 marquait une date importante de sa vie, il notait, parmi les événements qui, en ce mois, avaient ainsi contribué à «ouvrir devant lui une scène nouvelle », la connaissance qu’il avait eue du Bréviaire et l’habitude qu’il avait prise de le réciter 2.
1.
Apologia.
2. Lett.
and Corr. , t. II, p. 177.
105
Jusqu’à présent, il n’a guère été parlé que des tracts. Par eux, en effet, s’est tout d’abord manifesté un Mouvement que l’histoire a pu appeler le tractarian movement. Ce serait cependant une erreur de croire qu’il n’y eût pas d’autre moyen d’action. Newman et ses amis ne visaient pas seulement à faire prévaloir des thèses doctrinales; ils voulaient aussi agir sur la conduite des hommes. S’ils se préoccupaient de donner aux esprits une idée plus exacte et plus haute de la religion, ils ne tenaient pas moins à ce que cette religion fût vivante dans les âmes, à ce qu’elle se traduisît par des actes, par des vertus, par un progrès vers la sainteté. Ils étaient apôtres autant et plus que docteurs. Sur ce terrain, Newman est encore celui qui a le plus fait.
Il était demeuré vicar de Sainte-Marie et, loin que les tracts lui fissent négliger ses devoirs pastoraux, il voyait dans l’accomplissement de ces devoirs le moyen le plus efficace de donner au Mouvement son complément pratique. Son premier soin fut de relever le culte paroissial de l’espèce de léthargie où il était tombé. Non qu’il jugeât possible de brusquer les changements : ses lettres nous le montrent, à chaque innovation, inquiet de la façon dont elle sera prise. Il commença par ajouter au service du dimanche, d’autres services, qui avaient lieu le mercredi soir et à certaines fêtes de saints. En 1834, il fit un pas de plus et
106
rétablit le service quotidien (daily service), prescrit par le Prayer-book, mais absolument tombé en désuétude; ne prévoyant qu’une assistance très restreinte, il faisait cette fonction dans le sanctuaire qui était séparé du reste de l’église par une barrière en pierre et formait ainsi comme une petite chapelle 1. Il importait davantage encore de rendre plus fréquente l’administration de l’Eucharistie. Combien n’y avait-il pas à faire sous ce rapport? On en jugera par ce seul fait que Newman lui-même, si pieux qu’il fût, avait attendu trois mois, après son ordination, avant de célébrer et de distribuer la communion. Changer un tel état de choses avait été, dans les dernières années de sa vie, l’ardent désir de Froude. Dans les lettres qu’il écrivait des Barbades, il pressait ses amis de réagir contre l’idée toute protestante qui avait fait donner à la prédication le pas sur la célébration eucharistique. « C’est le contraire qui doit être, disait-il; la prédication peut être faite par des laïques. Est-il étonnant que les fidèles oublient ce qui distingue les prêtres ordonnés, si ceux-ci ne font rien autre que ce qu’ils auraient pu faire sans ordination? » Aussi recommandait-il de mettre la chaire à l’extrémité ouest de l’église, de façon à ne pas masquer l’autel qui « doit être plus sacré que le saint des saints dans le temple juif ». Il insistait pour qu’on fournît aux fidèles l’occasion de communier aussi souvent que possible; il eût désiré que ce fût tous les jours; à tout le moins, demandait-il que ce fût chaque semaine. A ceux qui hésitaient devant les
1. Lett.
and Corr., t. II, p. 50 à 54.
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habitudes contraires, il déclarait que ces habitudes étaient détestables et qu’il ne fallait pas y avoir égard 1. Newman eût aimé à faire ce que demandait Froude; mais il y trouvait des difficultés. «Voilà un an, écrivait-il, le 21 juin 1834, que je suis préoccupé de commencer la célébration hebdomadaire du Lord’s supper; et cependant je n’ai pas encore fait le premier pas 2. »Ce sera seulement en 1837, qu’il jugera possible de faire cette célébration tous les dimanches matins, à sept heures 3.
Ces développements du culte n’eussent été que de vaines cérémonies, si, préalablement, une piété sérieuse et fervente n’avait été réveillée dans les âmes. Ce réveil a été proprement l’oeuvre des sermons de Newman. Depuis 1828, où ils avaient commencé dans la chaire de Sainte-Marie, le renom en était allé grandissant. IIs se succédaient régulièrement, de dimanche en dimanche, à quatre heures du soir, et étaient devenus l’un des événements de la vie intellectuelle d’Oxford. Avant l’heure fixée, l’église se remplissait. Dans l’assistance, moins de bourgeois de la paroisse que d’étudiants de l’Université, bien que l’heure fût pour ceux-ci fort incommode; elle coïncidait avec l’heure de leur repas. Les souvenirs des témoins permettent de reconstituer la scène 4 : à gauche de la chaire, un bec de gaz à demi baissé pour ne pas éblouir le prédicateur; l’heure venue, celui-ci sort de la sacristie, mince, pâle, courbé,
1.
Froude’s Remains.
2. Lett.
and Corr., t. H, p. 50.
3.
Ibid., t. II, p. 227.
4. Voir notamment un article du Dublin Review, avril 1869.
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avec de grands yeux dont le regard semble percer l’enveloppe des hommes et des choses; on dirait d’une apparition qui, dans la demi-obscurité du jour tombant, descend doucement par les bas-côtés, monte dans la chaire; et alors, au milieu d’un silence religieux, une voix s’élève, d’un accent unique, doucement musicale, qui pénètre au plus profond des âmes et les transporte, comme par une puissance surnaturelle, dans le monde des choses invisibles.
Et cependant celui qui parle n’a rien de ce que nous sommes habitués à considérer comme les conditions de l’éloquence. Absolument différent de nos grands sermonnaires français, on a pu dire de lui « qu’il était aussi loin de l’orateur que pouvait l’être un grand prédicateur 1». Lui-même écrivait en 1834 : « Je parle avec fluidité, mais je ne serai jamais éloquent 2. »
Nulle action : suivant l’usage de la chaire anglaise à cette époque, il lit ses sermons; ses yeux demeurent fixés sur son manuscrit; pas une fois il ne regarde l’auditoire; ses bras sont immobiles, ses mains cachées; tout au plus, par instant, remue-t-il un peu la tête. Il commence d’une voix tranquille, nette, et continue sans inflexion. Chaque paragraphe est débité rapidement et suivi d’une courte pause, comme pour laisser le temps de le méditer. Pas un éclat d’intonation, pas une effusion de sensibilité, pas un cri de passion. Cette réserve semble trahir le scrupule d’un homme trop respecteux de l’indépendance des consciences, trop
1. Occasional
Papers, par Church, t. II, p 442.
2. Lett.
and Corr., t. II, p. 50.
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soucieux du sérieux de la religion pour vouloir agir sur ses auditeurs par des surprises oratoires; il tient à ce que rien d’extérieur ne s’interpose entre Dieu et l’âme. L’effort qu’il fait pour se contenir, quand une émotion plus grande le gagne, donne à sa parole une vibration que son calme rend plus saisissante. Parfois alors il s’interrompt quelques minutes, durant lesquelles l’auditoire demeure en suspens; puis, d’un accent plus grave, plus solennel, il prononce une ou deux phrases où il met comme une force concentrée; au dire d’un témoin, les sons qu’on entend, en ces instants, sortir de ses sèvres, semblent quelque chose de plus que sa propre voix l. A l’impression produite par ce débit, concourait l’aspect même du prédicateur, avec ce je ne sais quoi qui, comme sur le visage de Moïse, révélait le colloque avec Dieu. « Sur lui, disait un de ses auditeurs d’alors, le jeune Gladstone, il y avait une empreinte et un sceau 2. »
La forme du sermon est en harmonie avec le débit et diffère absolument de la rhétorique habituelle de la
1. Article précité du Dublin Review.
2. La diction de Newman n’était pas moins remarquable dans la lecture des leçons qui précédaient le sermon. A cette portion du service anglican, qui n’est trop souvent qu’une récitation insipide ou pompeuse, il savait donner un charme touchant ou grandiose et une efficacité singulièrement expressive. Debout devant le livre sacré, on eût dit qu’il en pénétrait le fond. Son attitude, ses inflexions de voix et jusqu’à ses pauses contribuaient à donner au Verbe divin toute sa valeur. C’était une prédication où Dieu semblait parler directement. Sur l’impression de ces lectures, les témoignages ne sont pas moins concordants que sur celle des sermons ; telle personne qui les avait entendues, étant encore enfant, en avait été a ce point saisie que l’intonation lui en était demeurée, depuis lors, ineffaçable dans l’oreille. (Art. précité du Dublin Review.)
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chaire. D’ordinaire, les prédicateurs faisaient effort pour se guinder; leur parole avait quelque chose de factice, de cérémonieux; on eût dit qu’ils se croyaient tenus de n’aborder leur sujet qu’avec des circonlocutions oratoires et de ne le développer qu’avec un certain apparat. La parole de Newman a, au contraire, la simplicité et le naturel d’un homme qui traite en conversation ou par lettre une affaire grave; il va droit au fait; rien de convenu, tout est vrai, réel; nulle déclamation, nulle onction de commande. Au premier abord, l’auditeur est presque déçu de voir que l’orateur ne s’est pas mis plus en frais pour lui parler; mais il sent bientôt la force persuasive et le charme de cette simplicité. D’ailleurs, pour être dégagée de toute recherche littéraire, la langue est d’une correction élégante, souple et subtile, pleine de nerf et de grâce, parfois avec une fleur de poésie ou un pathétique d’autant plus poignant qu’il est plus contenu.
Le sujet est plutôt pratique que technique. Newman tient pour admises les grandes vérités dogmatiques et s’applique à montrer la conduite à suivre pour en faire la règle de la vie. Il ne juge pas qu’il convienne de porter dans la chaire les controverses théologiques qu’il soutenait si ardemment ailleurs, et on peut l’écouter pendant assez longtemps, sans l’entendre parler une seule fois de la succession apostolique ou des autres thèses qui remplissaient les tracts. Est-ce donc que ses sermons ne concouraient pas à faire prévaloir les doctrines auxquelles il a entrepris de ramener son Eglise? Non certes. La morale qu’il
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prêche implique ces doctrines; elle en est la conséquence pratique et l’expression vivante. Ceux sur qui elle a prise acquièrent de la religion une idée qui leur rend facile et naturelle l’acceptation de tout le système tractarien. Aussi l’un des hommes qui ont le mieux connu et jugé cette époque, le doyen Church, a-t-il pu écrire : « Sans les sermons, le Mouvement ne se fût jamais développé, ou tout au moins il n’eût pas été ce qu’il a été 1.»
A la différence de nos sermonnaires français qui se plaisent à développer des idées générales et abstraites, Newman s’attache plus volontiers à un aspect particulier de ces idées, à un sujet limité et concret 2 Aux grandes vues d’ensemble, il préfère les analyses précises et profondes, faites non d’imagination, d’après les lieux communs de la littérature religieuse, mais sur ses observations directes et personnelles. Il a regardé, autour de lui, les hommes de son temps et de son pays; il s’est étudié lui-même, à travers des épreuves parfois douloureuses. Jamais romancier psychologue n’a davantage pénétré tous les dessous de la conscience humaine, ses complexités, ses subtilités, ses sophismes, ses contradictions, ses faiblesses. Telle est. sa perspicacité qu’elle s’exerce sur les natures d’esprit, les états de vie, les genres de tentation qui sembleraient devoir lui être le plus étrangers. Dans la peinture qu’il fait
1.
The Oxford Movement, p. 129.
2. Cette différence avec la prédication française, signalée par le doyen Church (Occasional Papers, t. II), a été mise en lumière par le P. Brémond, dans un article intéressant sur les Sermons de Newman. (Etudes religieuses, 5 août 1897.)
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du mal, jamais de ces exagérations un peu déclamatoires, trop fréquentes dans la chaire; s’il ne dissimule rien, il ne force pas la note et garde la mesure. Rien non plus de la malice du satiriste; on sent, au contraire, derrière la sévérité du moraliste, une charité compatissante et tendre. C’est que cette analyse n’est pas pour lui un jeu d’esprit, la satisfaction d’une sorte de curiosité. Son dessein principal, unique, est d’amener ceux qui l’écoutent, à regarder en eux-mêmes, à s’interroger, à se juger; il veut les rendre anxieux pour leurs âmes. La parole du prédicateur sonne à leurs oreilles, comme l’écho d’une conscience qui se réveille. En présence de généralités, ils eussent pu se dérober en se persuadant qu’ils n’étaient pas visés; ils ne le peuvent, lorsqu’ils retrouvent dans le sermon tous les détails de leur état particulier et jusqu’à leurs plus secrètes pensées. Newman a, du reste, ce don extraordinaire que chaque auditeur peut croire qu’il s’adresse spécialement à lui : ainsi de ces portraits qui semblent regarder individuellement toutes les personnes qui sont dans une chambre. « Je crois, a dit un témoin, qu’aucun jeune homme n’a pu l’entendre prêcher sans s’imaginer qu’un indiscret lui avait livré le secret de sa propre histoire et que le sermon était fait pour lui seul 1. » Newman n’a pas seulement le don de pénétrer les consciences humaines, il a, plus que nul autre, l’intuition et comme la présence continuelle des vérités divines. On sent qu’il voit le monde invi-
1. Ce témoin était J.-A. Froude, l’un des frères
d’Hurrell. (The Nemesis of
faith, p. 144.)
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sible, que ce monde, avec ses profondeurs infinies, est, pour lui, le plus réel des mondes, et il donne le sentiment de cette réalité à des esprits qui, jusqu’alors, y ont été étrangers; il les transporte avec lui dans ces régions si nouvelles pour eux, les place en face de ces mystères à la fois redoutables et consolants, et leur fait comprendre la nécessité de régler, d’après ces vérités éternelles et supérieures, leur vie d’un jour.
Newman choisit ses sujets suivant les besoins de son temps et de son pays. Il voit, autour de lui, dans l’Eglise d’Angleterre, la pensée religieuse abaissée, rétrécie, refroidie, desséchée. Sa prédication est un persévérant effort pour la relever, l’élargir, y faire pénétrer un peu de chaleur. Il est sans merci pour la piété superficielle, médiocre, faite de vaines coutumes, de formalités vides, d’onction banale. Il n’admet pas qu’on « minimise» le dogme, qu’on expurge l’Evangile, pour les rendre plus acceptables au monde. Voyez le portrait qu’il fait de ceux de ses compatriotes, fort nombreux alors, qui s’imaginaient être chrétiens parce qu’ils menaient une vie décente et régulière: « Il y a des personnes très respectables dont la religion est sèche et froide. Leur coeur et leur pensée n’ont jamais franchi le seuil du monde à venir. Bon sens robuste, habitudes régulières, nulle violence dans les passions, imagination trop calme pour entraîner à des idées inquiétantes. Rien chez eux qui ne soit de cette terre, aucune difficulté religieuse pour eux, aucun mystère dans l’Ecriture, rien qui réponde à de secrets besoins de
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leur coeur 1. » Il se plaît à dénoncer le mensonge de cette religion convenable, courtoise, facile à vivre, « dans laquelle il n’y a ni crainte véritable de Dieu, ni zèle fervent pour son bonheur, ni haine profonde du péché, ni horreur à la vue des pécheurs, ni indignation ni pitié en présence des blasphèmes des hérétiques, ni adhésion jalouse à la vérité doctrinale,.., ni loyauté envers la sainte Église apostolique,.., en un mot, qui n’a pas de sérieux et qui, à causé de cela, n’est ni chaude ni froide, mais, suivant le mot de l’Ecriture, tiède» Et pour donner à sa pensée une forme plus saisissante, il ajoute : « Ce serait un gain pour ce pays, s’il était réellement plus superstitieux, plus bigot, plus sombre, plus féroce dans sa religion. Non, sans doute, que je