SAINT ODILON

Abbé  de  Cluny

SA VIE, SON TEMPS, SES OEUVRES

 

(962-1049)

Par l'Abbé P. JARDET

Chanoine honoraire d'Autun, Aumônier des Religieuses de Saint-Joseph de Cluny.

 

LYON IMPRIMERIE EMMANUEL VITTE

 

18, rue de la Quarantaine, 18.

1898

 

 

 

 

Sancta ergo et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur.

« C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. » (II Machab., cap. XII, V. 46)

 

SAINT ODILON

INTRODUCTION

LISTE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS CITES DANS CE LIVRE.

CHAPITRE PREMIER  NAISSANCE,  ÉDUCATION  ET  VOCATION

II

III

CHAPITRE II  LES  ORIGINES  DE  CLUNY

CHAPITRE III  NOVICIAT  ET  PROFESSION

CHAPITRE IV  ODILON  ABBÉ  DE  CLUNY  (994)

I ODILON  COADJUTEUR  DE L'ABBÉ  MAYEUL

II ODILON,  ABBÉ  DE  CLUNY

CHAPITRE V  LA RÈGLE BÉNÉDICTINE ET LES COUTUMES DE CLUNY

I LA RÈGLE BÉNÉDICTINE

II LES COUTUMES DE CLUNY

CHAPITRE VI  LA CONGRÉGATION CLUNISIENNE

CHAPITRE VII  CRISE  DU  MONASTÈRE (994)

CHAPITRE VIII  COMMENCEMENT DE RÉFORME (994-995)

CHAPITRE IX  LA  RÉFORME  MONASTIQUE  (suite.) (995)

CHAPITRE X  ODILON  EN  ALSACE    Ier VOYAGE  EN  ITALIE (995-996)

CHAPITRE XI  2e VOYAGE EN ITALIE — ODILON ET LE  PAPE  GRÉGOIRE V  3e  VOYAGE  EN  ITALIE  998-999

CHAPITRE XII ODILON  ET  LES  MONASTÈRES  DE  LA  SUISSE (998)

CHAPITRE XIII  LA  FETE  DU  2  NOVEMBRE  OU  LA  COMMEMORATION DES  MORTS

CHAPITRE XIV ODILON  ET  SAINTE  ADELAÏDE. — VIE  DE  LA  SAINTE IMPÉRATRICE

CHAPITRE XV  LE  PAPE  SYLVESTRE  II    4e  VOYAGE  EN  Italie  (999-1004)

CHAPITRE XVI  ODILON  ET  HENRI  II,  EMPEREUR  D'ALLEMAGNE 5e  VOYAGE  EN  Italie (1004-1007)

CHAPITRE XVII  NOUVELLE   CRISE   DU  MONASTÈRE 6e   VOYAGE  EN  Italie (1007-1014)

CHAPITRE XVIII — ODILON  ET  LE  CLERGÉ  SÉCULIER

CHAPITRE XIX — ORGANISATION  DE  CLUNY  — VIE  INTERIEURE

1 ORGANISATION  DE  CLUNY

II - VIE  INTÉRIEURE

CHAPITRE XX LES  MOINES  CLUNISIENS  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE

CHAPITRE XXI - LES  CLUNISIENS  EN  LORRAINE  ET  EN  ALLEMAGNE

CHAPITRE XXII — ODILON  ABBÉ  DE  LÉRINS. —  7° VOYAGE  EN  ITALIE. MORT  DE  BENOIT  VIII  ET  D'HENRI  II (1022-1024)

CHAPITRE XXIII — Odilon a l'élection et au couronnement de Conrad II. — 8e voyage en Italie. (1024-1025)

CHAPITRE XXIV — DÉMÊLÉS AVEC LES ÉVÊQUES DE MACON ET d'AUTUN — 1025- 1033)

CHAPITRE XXV — ODILON  AU  COURONNEMENT  D'HENRI  Ier LA  GRANDE  FAMINE (1027-1033)

CHAPITRE — XXVI — VIE  DE  SAINT  MAYEUL

CHAPITRE XXVII — LES LETTRES  A CLUNY

I SERMONS,  HYMNES  ET  POÉSIES,  LETTRES

II — ÉCRIVAINS

III — ÉCOLES

LE  CISTERCIEN

LE  CLUNISTE

CHAPITRE XXVIII — LES  ARTS  A  CLUNY

CHAPITRE XXIX — ODILON  EST  NOMME  A  L’ARCHEVECHE  DE  LYON, CASIMIR Ier, ROI DE POLOGNE, A CLUNY (1031 -1041)

CHAPITRE XXX — LA  PAIX  ET  LA  TRÊVE  DE  DIEU

CHAPITRE XXXI — ACCROISSEMENT  DE  CLUNY

CHAPITRE XXXII — 9e  ET  DERNIER  VOYAGE  EN  ITALIE. — ODILON  ET  LE PAPE  CLÉMENT  II. —  HILDEBRAND  A  CLUNY (1047)

CHAPITRE XXXIII — DERNIÈRES  ANNÉES,  MALADIE  ET  MORT  D'ODILON (1047-1049)

CHAPITRE XXXIV — PORTRAIT   DE   SAINT   ODILON

CHAPITRE XXXV — GLOIRE  POSTHUME

TABLE DES  MATIERES

 

Numérotation haut de page

INTRODUCTION

 

Plus de huit cents ans se sont écoulés depuis que saint Odilon de Cluny a quitté la terre; mais il est des liens que la mort ne peut rompre et des souvenirs que les siècles ne peuvent effacer. Au moment où le diocèse d'Autun, sur l'invitation de son illustre cardinal, s'apprête à célébrer solennellement, dans l’antique cité monacale de Cluny, le neuvième centenaire de l'établissement de la Commémoraison de tous les fidèles trépassés (1), il ne se peut que le grand et saint abbé à qui l'Eglise doit cette admirable et si bienfaisante institution reste plus longtemps enseveli dans l’oubli; car, en dehors de la famille monastique et de certaines églises particulières qui l'ont conservé dans leurs diptyques sacrés ou le célèbrent dans leurs offices liturgiques, qui de nos fours connaît le nom d Odilon de Cluny ?

Nous avons pensé, maigre le très vif sentiment de notre insuffisance, que le moment était venu de remettre en lumière et de faire revivre cette grande figure monastique, l'une des

 

(1) Instruction pastorale sur la Prière pour les morts et le neuvième centenaire de l’établissement, par saint Odilon de Cluny, de la Commémoraison de tous les fidèles trépassés, par Son Eminence le cardinal Perraud, Autun, Dejussieu, 1898.

 

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plus pures gloires de nos annales religieuses, et de payer au saint abbé notre dette sacrée d'hommage et de gratitude. Ce que nous cherchons avant tout, c'est de ressusciter le culte de saint Odilon et de faire comprendre que si Dieu

réclame nos hommages, il veut aussi que nous l'honorions en celui qu'il a couronné. Or, dirons-nous avec le savant et pieux abbé de Solesmes : « Le premier hommage que nous puissions rendre à Dieu dans ses saints, c'est de travailler à les connaître ; et l'un des grands malheurs du temps oit nous vivons, c'est que nous ne connaissons plus asse- les Saints. Le rationalisme protestant, déguisé sous le nom de Critique, a battu en brèche, durant près de deux siècles, la foi des fidèles de France, à l'endroit du culte des saints ; et un catholique sincère a souvent lieu d'être surpris autant que choqué de l'ignorance et des préjugés qui régnent à ce sujet chez des personnes zélées d'ailleurs pour les intérêts de la foi (1). » Puisse la Vie de saint Odilon que nous osons présenter au public contribuer à faire disparaître ce préjugé et ranimer sur notre vieille terre de Bourgogne l'antique piété envers le saint qui a embaumé l'Eglise du parfum des plus belles fleurs de sa charité à l'égard des vivants et des morts! Puisse sa mémoire susciter partout, mais principalement dans les cloîtres, de nombreux imitateurs qui, à l'exemple du saint abbé, soient des hommes de prière, de vertu et de sacrifice, des hommes qui soient la gloire de Dieu, l'honneur de l'Eglise et la bénédiction des peuples !

« Souvent, dit M. de Montalembert, en errant dans nos villes récrépies, ou dans nos campagnes dépeuplées de leurs anciens ornements, et d'où s'effacent chaque jour les monuments de la vie des dieux, la vue d'un débris qui a échappé aux dévastateurs, d'une statue couchée dans l'herbe, d'une

 

(1) L'Année liturgique, l'Avent, p. 302, Paris, Oudin, 1887, édition in-18.

 

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porte cintrée, d'une rosace défoncée, vient éveiller l'imagination, la pensée en est frappée, non moins que les regards, on s'émeut, on se demande quel rôle ce fragment a pu jouer dans l'ensemble ; on se laisse entraîner involontairement à la réflexion, à l'étude : peu à peu l'édifice entier se relève aux yeux de l'âme, et, quand cette œuvre de reconstruction intérieure s'est accomplie, on voit l'abbaye, l'église, la cathédrale, se redresser dans toute sa noblesse, toute sa beauté ; on croit errer sous ses voûtes majestueuses, mêlé aux flots du peuple fidèle, au milieu des pompes symboliques et des ineffables harmonies du culte antique. » (1)

Nous voudrions pouvoir faire partager cette illusion, et, par le grand saint dont nous allons retracer la vie, relever par la pensée cette célèbre abbaye de Cluny qui devint le centre d'une grande réforme monastique et la plus belle école de sainteté, de science et d'honneur chrétien qui existât alors dans tout l'univers. Mais avant de parler plus au long de saint Odilon de Cluny, de ses œuvres et du rôle magnifique qu'il a rempli dans la première moitié du onzième siècle, il convient de tracer une esquisse rapide de l'état du monde chrétien à cette époque où son nom occupe une place si vénérée.

 

La longue et féconde carrière de saint Odilon de Cluny se place à la fin du dixième et dans la première moitié du onzième siècle, l'une des périodes les plus importantes de l'histoire de la société chrétienne.

Le siècle qui précéda le onzième fut une de ces sombres époques qui mettent en question la vie et l'avenir des sociétés. Baronius, le père des Annales ecclésiastiques, l'a durement

 

(1) Histoire de sainte Elisabeth, p. 8. Paris, Bray, 1891, édition, in-12.

 

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qualifié : « Siècle de fer, pour l'aspérité de ses mœurs et sa stérilité; siècle de plomb pour l’ignominie de ses désordres ; siècle d'obscurité, pour la rareté de ses écrivains (1). Si nous en croyons la plupart des historiens, le dixième siècle est l’époque la plus triste, la plus obscure et la plus déplorable de l’histoire de l’ère chrétienne. Le monde civilisé retomba de nouveau dans les ténèbres que la puissante main de Charlemagne s'était efforcée de dissiper.

Les espérances que le neuvième siècle avait fait naître furent bientôt anéanties par la faiblesse des princes carlovingiens emportés par le torrent contre lequel ils n'essayèrent pas même de lutter.  Tandis que des débris de leur trône se formaient des royaumes et des principautés nouvelles, ces nouveaux peuples furent en proie à des désordres et à des convulsions effroyables. On voyait déjà paraître une sorte de droit du plus fort auquel plus rien n'était sacré : les petits et les faibles sont sans ressources et sans protection contre la tyrannie des seigneurs ; les seigneurs, toujours en guerre les uns contre les autres, déchirent la terre pour se la partager; la monarchie française, remise au berceau pour la troisième fois, est sans prestige, sinon sans reproche ; plus d'obéissance à l’autorité, plus de discipline ecclésiastique, les choses saintes sont foulées aux pieds; le sens moral est éteint. Partout, la liberté violée, la justice méconnue, l'Evangile déchiré et méconnu. Epuisée par des guerres et des divisions continuelles, la race de Charlemagne perdait à la fois les couronnes d'Allemagne et de France (2).

 

(1) « Sœculum quod sua asperitate ac boni sterilitate ferreum, malique exundantis deformitate plumbeum, atque inopiâ scriptorum appellari consuevit obscurum » (Annales ecclesiastici, auctore Caesare Baronio Sorano. Antverpiœ, ad an. 900).

(2) La race d'Hugues Capet monte sur le trône de France en 987, et déjà en 911, le trône était devenu électif en Allemagne, où les seigneurs avaient, d'une voix unanime, décerné le sceptre à Conrad de Franconie,  après la  mort de  Louis IV, dernier  rejeton de la race carlovingienne en Germanie.

 

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Le dixième siècle ne fut donc pas seulement un siècle d'ignorance ; il fut encore un siècle de violences et de scandales. Cependant, la religion et les lettres, la vertu et la science rencontrèrent quelques hommes, trop rares, il est vrai, dont les écrits et la sainteté furent la sauvegarde providentielle des grands principes de la foi chrétienne et des saines traditions littéraires.

Le bien, Dieu merci, n'était pas mort non plus dans l'Eglise, à l'époque où Odilon fut appelé à gouverner la grande abbaye bourguignonne, déjà si florissante. Tandis que Cluny est occupé à restaurer partout le règne de Jésus-Christ et à éclairer la nuit de cette sombre époque, toute une vigoureuse végétation d'ordres religieux s'épanouit à travers l'Europe, qui prouve la puissante vitalité de l'Eglise : c'est saint Bernard de Menthon, issu d'une des plus illustres familles de Savoie, qui fixera sur l'un des sommets des Alpes l'héroïque solitude du Grand-Saint-Bernard ; c'est, au même moment, un autre seigneur, issu des ducs de Ravenne, saint Romuald, qui sera poussé au cloître par la pénitence, et bâtira de nombreux monastères ; c'est, dans une autre vallée des Apennins, saint Jean Gualbert, qui fera de Vallombreuse .le centre d'une congrégation florissante. Plus tard, ce sera Bruno, le grand écolâtre de Reims, qui fera fleurir le majestueux désert de nos Alpes françaises. La même vie divine qui faisait éclore ces fleurs monastiques si embaumées couvrait d'une floraison de saints le sol le plus désolé du XI° siècle, et pour que le rayonnement de ces saints eût plus d'étendue et de puissance, Dieu les plaçait sur les trônes et au sommet de la féodalité. Jamais, peut-être, on ne vit un plus grand nombre de saints sous la pourpre des rois. L'Allemagne  admire saint  Henri II,

 

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lié d'amitié avec saint Odilon et le roi Robert de France, « noble tige, où l'éclat des fleurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l'emporte sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles ( 1) »... A saint Henri il faut associer sainte Cunégonde, son épouse, qui, elle aussi, parviendra par l’héroïsme de sa vie aux honneurs d'un culte public. Saint Vladimir, grand-duc de Russie, imite le glorieux et royal exemple de saint Etienne de Hongrie. La Pologne a pour roi Casimir Ier, qui porte sur le trône les vertus de Cluny. Un autre saint, saint Canut II, règne à la fois sur le Danemark et l’Angleterre. La Norwège a pour roi saint Olaf, célèbre par sa valeur autant que par sa piété, tandis qu'un autre Olaf, son beau-père, de concert avec son fils Amon, fait fleurir la foi chrétienne dans la Suède. Enfin le roi Robert le Pieux illustre le trône de France par sa vertu, et fait oublier dans une sainte vieillesse les égarements et les scandales de ses premières années. Et que d'autres saints, dans tous les rangs de la société, protestent par leurs exemples contre les entraînements de leur siècle! « La croix, dit un historien, régnait donc véritablement sur le monde. Chez les nations chrétiennes de longue date, nul ne la repoussait ; dans les régions naguère infidèles encore, en Hongrie, en Russie, en Scandinavie, elle continuait à subjuguer et à transformer les cœurs. »

En résumé, agenouillés sur les dalles de leurs églises, les hommes apprenaient à élever leurs cœurs et leurs idées vers Dieu; ils apprenaient à vivre dans son amour, et à cette source pure puisaient toutes les nobles aspirations, le dévouement et l'attachement à leurs devoirs, en un mot, tout ce qui constitue la garantie vraie et solide de la paix et du

 

(1) Dom Guéranger, Année liturg.

 

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bonheur des familles et des peuples. La communion de pensées et d'espérance dans une même foi réunissait ainsi tous les rangs sans les confondre. En travaillant pour le ciel, on accomplissait sur la terre des œuvres immortelles.

Dans cet exposé nécessairement sommaire de l'état de la chrétienté dans la première moitié du onzième siècle, nous n’avons montré qu'un coin, le plus beau du tableau, mais dans ce tableau il y a des ombres. Dieu nous garde d'oublier ou de voiler le côté sombre et vicieux de cette époque, pour n'en proclamer que les splendeurs et les vertus. Aux dixième et onzième siècles, quatre grandes plaies avaient porté leurs ravages au cœur même de l'Eglise : l'usurpation sacrilège des empereurs et des rois qui prétendaient donner aux évêques, avec l'investiture des domaines temporels, l'autorité qui enseigne et qui gouverne les âmes ; la dépravation des mœurs, l'ambition et la simonie envahissant le sanctuaire et souillant la tribu sainte elle-même, et enfin le schisme s'efforçant de s'installer sur la chaire infaillible de Pierre.

Et d'abord le mal ne venait pas de l'Eglise ; il avait sa cause première dans des abus sociaux dont la racine plongeait au plus intime de la nature corrompue. La liberté des élections avait complètement disparu ; l'élection elle-même n'existait plus, à vrai dire, que de nom. La plupart des princes qui avaient accaparé les élections épiscopales en firent un si criant abus qu’on est tenté de croire qu'ils avaient conspiré la ruine complète de l'Eglise. Des princes redevenus barbares et privés de tout sentiment religieux portaient sur les sièges épiscopaux les enfants de leurs concubines ou de leurs proches. D'autres les donnaient à leurs favoris, la plupart hommes pervers ou ignorants. Il y avait aussi des hommes qui achetaient l'épiscopat, et qui n'avaient rien de plus pressé, pour remplir leur bourse vide, que de vendre aux prêtres les abbayes, les prévôtés, les paroisses, et aux clercs

 

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le sacerdoce (1). De là les progrès chaque four croissants de ce chancre appelé la simonie. Il ne faut pas demander ce qu'était, au point de vue moral, la vie de ces indignes ministres du Dieu trois fois saint. « Les misérables prêtres, dit M. de Montalembert, qui avaient commencé par payer fort cher, au prince ou à l’évêque, leur sacerdoce et leur bénéfice, étaient obligés, en outre, d'entretenir une femme et des enfants. Leur ardent désir devait être, par conséquent, d'abord de s'indemniser de leurs sacrifices pécuniaires, et, en second lieu, d'assurer le sort de leur famille, en transformant, autant que faire se pouvait, leur bénéfice en une propriété héréditaire, qu'ils s'efforçaient de faire passer à l'un de leurs enfants ou de leurs proches. Mais il fallait l'appui de l'autorité temporelle. De là l'empressement du clergé, énervé par son déshonneur même, à courir au-devant de l'investiture impériale, à y chercher la véritable source et la garantie unique de toute autorité spirituelle, et, en même temps, de l'anéantissement complet de la liberté et de la dignité ecclésiastique. (2) » L'Eglise, de maîtresse qu'elle avait été, était devenue servante. On ne recherchait plus, dans le choix des évêques, ni la sainteté, ni la science, ce qui avait été l'honneur de nos princes mérovingiens, celui de Charlemagne et de saint Henri II.

Qui ne voit que ces choix indignes et absolument mauvais favorisaient l'esprit de mondanité, la simonie, le luxe, le scandale et même les violences matérielles, d'où sortaient ensuite pour le peuple et pour les pauvres de cruelles souffrances accumulées par la paralysie de l'industrie, du commerce et par les disettes de l'agriculture?

Mais le mal qui surpassait tous les autres, c'était l'oppression de la papauté, oppression  longue, cruelle, impie

 

(1) Cf. Mœhleb, Hist. de l’Eglise, t. I.

(2) Les Moines d’Occident, t. VI, p. 361.

 

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qui, durant plus d'un siècle, fit du Saint-Siège la proie de toutes les ambitions, et restera la preuve la plus invincible de la divinité de l'Eglise et de sa miraculeuse indéfectibilité.

Depuis l'année 962, époque où saint Odilon de Cluny voyait le four, jusqu'à la mort du saint abbé, vingt-deux pontifes viendront, de son vivant, sur le trône de l'Eglise, et c'est à peine si la papauté, se relevant, put compter quelques années de splendeur. Si l'on excepte Sylvestre II, Grégoire VI, Benoit VIII et Clément II, tous les papes delà première moitié du onzième siècle, médiocres et faibles, se succédèrent au gré des comtes de Tusculum, faisant peu d'honneur au Saint-Siège, ou furent désormais livrés comme des victimes enchaînées à la tyrannie des empereurs allemands. Cependant, par une providence toute spéciale, aucun affaiblissement de la toute-puissance spirituelle des papes ne se manifesta durant cette époque d'abaissement moral. Si quelques-uns, imposés de force à l'Eglise par la tyrannie féodale victorieuse, ont faibli dans la conduite privée, leur infaillibilité en matière dogmatique n'a jamais rien eu à souffrir de leurs vices ou de leurs défauts personnels. Il ne faut pas confondre l’infaillibilité avec l'impeccabilité. Dieu a promis aux pontifes romains l'infaillibilité, il ne leur a jamais garanti l'impeccabilité. On aurait tort de s'indigner sur les scandales du moyen âge. Que prouvent-ils aux yeux de la foi? « L'Eglise, dit le R. P. Brucker, ne meurt point: elle en a pour infaillible garant la promesse de son divin fondateur. Elle ne peut non plus chanceler dans la doctrine: car elle est bâtie sur la pierre vivante, contre laquelle les puissances de l'enfer ne prévaudront pas. Elle ne cessera jamais d'être sainte, parce qu'elle est établie pour être le foyer de toute lumière, la source de toute force, le canal de toute grâce sanctifiante. Mais les hommes qui la composent, fidèles et prêtres, sont

 

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sujets à la tentation et au péché, parce qu'ils naissent tous a'un père coupable. Pour apprendre l'humilité aux pasteurs et pour donner plus de mérite à la foi des ouailles, Dieu permet quelquefois que les passions mauvaises trouvent accès jusque dans le saint des saints. C'est pour l'Eglise du Christ l'épreuve de toutes lapins cruelle; mais aucune autre ne démontre mieux sa divinité- Les institutions purement humaines, quand les hommes viennent à leur manquer, croulent : l'Eglise reste debout, fidèle à sa mission, qui est de conduire les âmes à leurs destinées éternelles (1). »

Tant de plaies demandaient un remède; une digue devait être opposée à ce débordement de tous les maux, qui menaçait d'engloutir dans une même ruine l'Eglise et la société tout entière. C'est de Cluny principalement que viendra le salut, c'est Cluny qui sera la digue posée par la main de Dieu. C'est de la congrégation de Cluny que Dieu tirera un ferme soutien et un secours décisif pour son Eglise. Cluny ! Que de souvenirs glorieux ce nom n'évoque-t-il pas à l'esprit ! Phare lumineux au sein d'une époque de ténèbres, forteresse avancée du siège de Rome à une heure où les princes tentent d'en faire lassant, séminaire de pontifes appelés à rendre à la chaire de Pierre l'éclat quelle a perdu depuis un siècle, Cluny sera le berceau et le foyer d'une réforme religieuse dont l'action ne rencontrera d'autres limites que celles de la chrétienté elle-même. Là, pendant tout le onzième siècle, autant il y a de religieux, autant il y a de fermes esprits dont l'austère méditation ne cesse de considérer l'état de l'Eglise, autant de nobles cœurs qui aspirent à guérir les maux dont gémit la société chrétienne. Une légende raconte que pendant une nuit un jeune moine, alors entièrement inconnu, s'était endormi dans le chœur de l'abbaye. Dans son

 

(1) L'Alsace et l’Egl. au temps du Pape S. Léon IX. T. I, p. 149, Strasbourg, Le Roux, 1889.

 

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sommeil, il crut voir le ciel s'ouvrir et saint Paul en descendre, pour  venir  s'entretenir avec lui.  L'apôtre  lui montra un regard sévère; et lui indiquant du doigt le sol de l’église tout jonché d'immondices: « Quand donc, ajouta-t-il, auras-tu le courage de balayer le lieu saint ? » Effrayé, le moine s'éveilla, mais sans perdre le souvenir de ce songe mystérieux. Il en chercha l'explication, et se promit à lui-même que si jamais Dieu lui confiait une part de sa puissance, il emploierait toutes ses forces à purifier le saint lieu des souillures morales qui en déshonoraient la majesté. A quelques années de là, Hildebrand montait sur le trône de saint Pierre sous le nom de Grégoire VII, et allait entreprendre avec un courage indomptable la réforme des vices et la répression des abus. Or, l'un des précurseurs les plus actifs et les plus féconds du grand pape saint Grégoire VII dans l'œuvre si importante de la réforme de l'Eglise fut saint Odilon de Cluny. Odilon fut mêlé à tous les grands événements de son époque. Par le rôle social qu'il eut à remplir pendant tout le cours de sa longue vie, par le prestige qu'il exerça autour de lui, et surtout par son éminente sainteté, il contribua  singulièrement à étendis le règne du Christ et à conquérir la liberté de l'Eglise et des âmes. Mais saint Odilon n'a pu exercer une influence considérable sur la société religieuse du XI° siècle sans que cette influence ait rejailli sur la société civile. Les deux sociétés se compénétraient d'une manière trop intime au sein de cette grande famille des peuples qui s'appelait la chrétienté pour qu'un mouvement exercé sur lune liait pas eu son contre-coup dans l'autre. C'est ce mouvement social que nous étudierons parallèlement au mouvement religieux dans l'ouvrage que nous osons intituler: Saint Odilon, abbé de Cluny ; sa vie, son temps, ses œuvres.

 

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L'histoire de saint Odilon a tenté plusieurs fois la plume de savants illustres. Pour ne citer que des écrivains de mérite, en dehors du moine Jotsald, ami et contemporain du saint abbé, et de saint Pierre Damien, cardinal-évêque d'Ostie, on en troupe des traits épars dans Fabricius comme dans dont Ceillier, dans Mabillon comme dans Surins, dans Martène comme dans Barrai, et surtout dans les Acta Sanctorum Bollandiana. Après eux, d'autres auteurs ont repris en sous-œuvre le même sujet ; en Allemagne, M. Hüfler ; en France, M. Pignot,dans le tome Ier de son Histoire de l'Ordre de Cluny, et le R. P. Bernard, moine Olivétain, auxquels nous avons fait quelques emprunts. Enfin le R. P. Ringholz a publié une courte et substantielle Vie de S. Odilon qui a paru en articles séparés dans les Studien und Mittheilungen aus dem benedictiner und cistercienser Orden, avant d'être publiée en brochure. Après le consciencieux travail du R. P. Bénédictin où tout ce qui intéresse le saint et son Ordre est raconté avec la sobriété d'expressions, la largeur de pues et l'esprit critique qui sont aujourd'hui les maîtresses qualités de l'historien, il semble que la matière peut paraître épuisée. Mais cette esquisse biographique si approfondie qu'elle soit est incomplète, et il nous a semblé qu'à côté de la Vie de saint Odilon par le R. P. Ringholz, il y avait place pour une nouvelle pie, plus complète et plus large, où la physionomie vraie, lumineuse et vivante du saint et illustre abbé de Cluny ressortirait davantage dans le récit des principaux événements qui lui serpent de cadre. Car, ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’existence de saint Odilon touche à tous les grands événements de son temps. Nous n'avons pu qu'en recueillir les principaux. Que de faits admirables ont dû se perdre dans la nuit des temps ou par le malheur des révolutions ! Nous sapons du moins qu'Odilon fut, à son époque, comme le centre de toute une création nouvelle : « Quand Dieu donne un apôtre et un saint à un peuple, le

 

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néant tressaille, les éléments s'ordonnent, des harmonies inattendues s'éveillent, et autour de ce nouvel astre, de nombreux satellites gravitent, brillants de ses reflets. »

La Vie de saint Odilon est écrite d'après les sources et les travaux historiques publiés en Allemagne. Nous poudrions pouvoir dire qu'elle est « le miroir de la vérité et de la sincérité » (1).

Mais avant d'entrer en matière, j’ai le devoir d'exprimer toute ma gratitude aux savants qui m'ont aidé de leurs lumières. Comment oublierais-je les précieuses communications que je dois à la gracieuse obligeance de Mgr Sambucetti, archevêque de Corinthe, au savant Bollandiste, le R. P. de Smedt, aux RR. PP. bénédictins de Silos et de Ligugé, au R. P. abbé du Mesnil-Saint-Loup, à M. l'abbé Jeunet, curé de Cheyres, et à M. l'abbé Reure, professeur à l'Institut catholique de Lyon? Comment enfin tairais-je les affectueux conseils du R. P. Ragey, dont le goût littéraire est aussi sûr et aussi délicat que l'amitié?

 

(1) « Viri probi in hoc disciplinarum genere scienter versati, animum adjiciant oportet ad scribendam historiam hoc proposito et hàc ratione, ut quid verum sincerumque sit appareat... » Bret de Léon XIII sur les Etudes historiques adressé aux cardinaux de Luca, Pitra et Hergenrœther.

 

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LISTE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS CITES DANS CE LIVRE.

 

Acta sanctorum Ordinis S. Benedicti, par Mabillon.

Acta sanctorum Bollandiana.

Annales Ordinis S. Benedicti, par Mabillon.

Annales ecclesiastici, par Baronius.

Annales de l'Académie de Mâcon.

Antiquitates Italicœ medii œvi, par Muratori.

Architecture française, par Lance.

Art de vérifier les dates.

Bibliotheca Cluniacensis, par D. Marrier.

Bibliotheca latina mediœ et infimœ œtatis, par Fabricius.

Bibliotheca historica medii œvi, par Pothast.

Beschreibung deutsche Vorreit, par Hukler.

Bibliothèque de l'histoire de France, par Monod.

Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, par Dupin.

Boletin de la Real Academia de historia de Madrid.

Bullaire de l'Auvergne, par l'abbé Chaix.

Bulletin de l'Œuvre de N.-D. de la S.-Espérance.

Cartulaire du prieuré de Paray-le-Monial, par Ulysse Chevalier.

Cartulaire de S.-Vincent de Mâcon, par Ragut.

Cartulaire manuscrit de Cluny, Bibliothèque  nationale; nouvelle acquisition latine, 1497.

Cluny, la ville et l'abbaye, par Penjon.

Cluny au XIe siècle, par Cucherat.

Consuetudines Cluniacenses, par Udalric.

Chronologia Abbatum sacrae Insulœ Lerinensis, par Barral.

Conciliorum amplissima Collectio, par Mansi.

Concilia Hispaniœ, apud Gonzalez.

Catalogus Codicum hagiographicum, Bibliothèque nationale.

Cronica general de la Orden de San Benito, par Yepez.

Coutumes d'Auvergne, par Chabrol.

Dictionnaire des mystères, par Douhet.

Die Abtei Murbach in Elsass, par Gatrio.

 

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Die Cluniacenser in ihrer kirchlichen und allegemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur mitte des elften Jahrhunderts, par Ernst Sackur.

Deutsche Kaiserheit, par Giesebrecht.

Der heilige Abt Odilo von Cluny in seinem Leben und Wirken, par le P. Ringholz.

Disquisitiones monasticœ, par Hœften.

Essai historique sur l'abbaye de Cava, par Paul Guillaume.

Espana sagrada, par Henrique Florez.

Etudes sur la vie et le règne de Robert le Pieux, par Pfister.

Forschungen zur deutschen Geschichte.

Gallia christiana.

Geschichte der deutschen Kaiserzeit, par Giesebrecht.

Geschichte des Gottesfriedens, par Kluckhohn.

Histoire de l’Eglise de Strasbourg, par Grandidier.

Historia ecclesiastica, par Orderic Vital, dans Migne.

Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, par D. Ceillier.

Histoire de l'ordre de Cluny, par Pignot.

Histoire de l'abbaye de Lérins, par Alliez.

Histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze.

Histoire de l'Eglise d'Auvergne, par le comte de Résie.

Histoire des conciles, par Hékélé, traduite par Delarc.

Histoire des diocèses de Besancon et de S. Claude, par Richard.

Histoire de l'abbaye de S.-Martin, par Bulliot.

Histoire littéraire de la France, par dom Rivet.

Histoire de S. Mayol, par Ogerdias.

Histoire de la ville d'Orbe, par de Gingins la Sarra.

Histoire de Gigny et de sa noble et royale abbaye, par Gaspard.

Histoire de la ville de Charlieu, par Desevelinges.

Histoire du Languedoc, par dom Vaissette, édition Privat.

Historia de la fundaciony antiguedades de S. Juan de la Pena, Saragosse, 1620.

Historia ecclesiastica de Espana, par D. Vicente de la Fuente, Madrid, 1823.

Historia critica de Espana, par Masdeu.

Historia del Real Monasterio de Sahagun, par P. Joseph Pérez, Madrid, 1782.

Historiœ Patriœ monumenta.

Inventaire des Manuscrits de la Bibliothèque nationale (Fonds de Cluny), par Delisle.

Itinerarium Burgundicum, par Ruinart.

Iahrbücher des  deutschen  Reichs  unter  Heinrich  II,  par HIRSCH.

 

— 16 —

 

Iahrbücher des deutschen Reichs unter Konrad II, par Harry

Breslau.

Iahrbücher des deutschen  Reichs  unter  Heinrich III, par Steindorff. Kaiserurkunden, par Stumpf.

Kirchengeschichte von Spanien, par Gams.

Lehrbuch der Kirchengeschichte, par le Dr Mœller, 2* édit., Fribourg-en-Brisgau. L'Alsace et l’Eglise au  temps du pape S. Léon IX, par le P. Brucker.

Le  Vénérable Guillaume, abbé de S.-Bénigne de Dijon, par Chevalier.

Les monastères bénédictins d'Italie, par Dantier.

La paix et la trêve de Dieu, par Sémichon.

L’an Mil, par Roy.

L’architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, par Jean Virey.

Manuscrit de la bibliothèque Vaticane, bibliothèque de la reine Christine de Suède, 711.

Monuments de l'histoire de Neuchâtel.

Monographie de Payerne et de ses trois premiers abbés, par l'abbé Jeunet.

Moines d'Occident, par Montalembert.

Monastères d'Auvergne, par Dominique Branche.

Mémoire de littérature historique, par Desmolets.

Martyrologe de l'Ordre bénédictin.

Monumenta Poloniœ, par Bielowski.

Monumenta Germaniœ SS., par Pertz.

Nouvelle biographie générale, par Heker.

Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtshunde.

Ordo Cluniacensis, par Bernard de Cluny.

Patrologie latine, par Migne.

Pabst Gregorius VII und sein Zeitalter.

Poppo von Stablo, par le Dr Paul Ladewig, Berlin.

Poetœ medii œvi, par Leyser.

Recueil des historiens de France.

Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, par Bernard et Bruel.

Regula sancti Benedicti.

Rerum Italicum scriptores, par Muratori.

Regesta pontificum romanorum, par Jaffé.

Répertoire des sources historiques du moyen âge, par l'abbé Chevalier.

 

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Revue du clergé français.

Revue catholique d'Alsace.

Rerum italicarum Scriptores, par Muratori.

Revue des questions historiques.

Sacrosancta concilia, par Labbe.

Scriptores Germani, par Pistorius.

Scriptores ecclesiastici, par Trithemius.

Scriptores rerum Brunswicarum, par Leibnitz.

Spicilegium sive Collectio veterum aliquot scriptorum, par d'Achery.

S. Petri Damiani Opera omnia.

S. Fulberti Epistolœ, dans Migne, Patrol. lat., t. CXLI.

S. Gregorii Opera omnia.

Synchronistiche Geschichte der Kirche und Welt im Mittelalter, par le R. P. Damberger.

Studien und Mittheilungen aus dem Benedictiner und Cistercienser Orden.

Scriptores ecclesiastici, par Bellarmin-Labbe.

Scriptores ecclesiastici, par Cave.

Thesaurus novus Anecdotorum, par Martène et Durand.

Thesaurus Anecdotorum novissimus, par Pez.

Veterum Scriptorum amplissima collectio, par D. Martène.

Vertus disciplina monastica. par Hergott.

Vetera analecta, par Mabillon.

Vitœ Sanctorum. par Suriis.

Vie de S. Hugues, abbé de Cluny, par D. L'Huilier.

Vie des Saints de la Suisse française, par Genoud.

Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

 


 

CHAPITRE PREMIER
NAISSANCE,  ÉDUCATION  ET  VOCATION

 

A l'extrémité de la basse Auvergne, sur les confins du département du Puy-de-Dôme et à trois kilomètres environ de la petite ville d'Ardes-sur-Couze, s'élève, à une altitude de plus de 900 mètres, un plateau nommé encore aujourd'hui « la butte de Mercœur » (1). Un antique château féodal en couronnait le sommet, protégeant de son ombre les rares habitations échelonnées à ses pieds. De la hauteur de la butte que la lumière enveloppe et qui baigne le soir dans la pourpre d'or du soleil couchant, un magnifique panorama se déroule sous nos yeux. Voici d'abord, au midi, le Fromental, poste avancé de Mercœur, bâti par les anciens barons de ce nom sur une butte basaltique

 

(1) Le mot Mercœur ne vient pas, comme l'ont prétendu les étymologistes latins, de Mercure, dieu païen adoré autrefois sur la pointe de la butte, mais du radical celtique Mark, Merk, signifiant pointe, borne. Les seigneurs prirent le nom du territoire où ils construisirent la forteresse. Voir sur cette étymologie l'ouvrage intitulé : de l'Origine des cultes, par Dulaure. Ce livre est à l'Index, et il le mérite à cause de son hostilité contre l'Eglise et de sa mauvaise foi. toutefois, le chapitre consacré à l'appellation toponomastique de Mercœur est exact. (Note de M. l'abbé Crégut.)

 

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pour observer la rive gauche de la Couze; plus loin, la vue est arrêtée par la crête du Saran qui élève vers le ciel sa masse imposante ; au nord, le Domareng et autres plateaux volcaniques aux contours arrondis en forme de croissant. On dirait, à voir ce sol tourmenté, que des flots de basalte se sont pétrifiés au milieu d'une tempête. Tout ce formidable appareil de rochers volcaniques donne à l'ensemble du site une physionomie d'étrange et pittoresque grandeur. Plus rapprochés de nous se détachent de distance en distance de gracieux villages pittoresquement assis à fleur de quelques rochers ou cachés comme des nids au fond de verdoyantes vallées.

Au bas de la butte, un grand fossé en forme de circonvallation, dont on a retrouvé naguère les déblais, en forme les extrémités. A l’est, un précipice au fond duquel roulent les eaux bruyantes de la Couze qui arrose, à Ardes, le bassin où s'étagent les maisons de la modeste cité.

Le château fort de Mercœur, qui s'élevait jadis au sommet de la butte, dominait ce site grandiose et saisissant. De la redoutable forteresse il ne reste que des ruines informes : quelques pans de mur à hauteur d'appui jalonnent çà et là l'enceinte de la place, et un semblant de parapet émerge à moitié enseveli sous les décombres. Seule, à l'extrémité de l'esplanade, une encognure du donjon se tient encore debout. Une longue aiguille de maçonnerie déchiquetée par le temps et s'émiettant de plus en plus rappelle mieux encore que tout le reste la mémoire des anciens jours. On y reconnaît trois étages marqués par des voûtes écroulées dont les amorces sont encore visibles.

A la lumière de la science archéologique, qui a fait de si rapides progrès, il nous est facile de reconstituer

 

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le château fort du X° siècle et de le contempler dans toute la majesté de son ensemble. Ce qui frappe d'abord la vue, c'est l'énorme donjon. Quelle masse! quelle élévation ! La silhouette générale est lourde et sans grâce, mais l'œil n'a pas le loisir de s'arrêter à ces détails, et c'est la seule synthèse de cette forteresse que nous devons saisir. Le plan en est simple et la construction sévère : une tour carrée de pierre, ou donjon, divisée en trois étages et assise sur le vaste plateau de basalte ; un sous-sol en contre-bas, pratiqué dans l'épaisseur de la butte et où se trouve un puits, condition nécessaire d'une longue et efficace résistance ; un fossé formant un cercle à la base de cette éminence et l'isolant des autres constructions; autour du château qui se dresse sur le rocher comme une haute citadelle s'étend une vaste enceinte enserrée de tous côtés par un second fossé précédé d'un rempart en terre surmonté de palissades en bois ou peut-être, plus sûrement, par un solide mur de défense qui se relève en poterne pour donner accès dans l'enceinte. Mais dans cette bâtisse naïve, l'enceinte n'est rien, le donjon est tout. C'est l'asile inviolable, c'est l'insaisissable repaire, c'est la dernière et suprême ressource.

Tel était, dans la seconde moitié du X° siècle, le château fort qu'habitait la noble famille de Mercœur (1)

 

(1) C'est une chose digne de remarque que la difficulté de déterminer le lieu d'origine de certaines grandes familles. Il n'en est pas de même pour la famille de Mercœur, quoique l'on ait hésité quelquefois entre Mercœur près Ardes et Mercœur près Lavoûte-Chilhac, situes autrefois tous deux en Auvergne et placés actuellement le premier dans le département du Puy-de-Dôme, le deuxième dans la Haute-Loire. C'est au premier que se rattachent les sires de Mercœur, et il est facile d'en donner des preuves nombreuses. La situation de ce château est bien déterminée dans le Dictionnaire géographique de l'abbé Expilly : « Mercœur en Auvergne, diocèse de Saint-Flour, intendance de Riom, élection de Brioude, à 1 lieue O. d'Ardes, 6 lieues O.-N.-O. de Brioude, 5 lieues O. d'Issoire, 8 lieues S.-S.-O. de Clermont. Le château de Mercœur était bâti sur une éminence, vis-à-vis d'un autre château nommé le Fromental, qui était une châtellenie du duché de Mercœur. L'un et l'autre furent démolis par l'ordre de Louis XIII. » Chabrol (Coutumes d'Auvergne, t. IV, p. 57 et 621, rapportant l'historique du duché de Mercœur à propos d'Ardes, son chef-lieu, fait connaître les sept mandements dont il  se composait, savoir: 1° Ardes, Mercœur et Fromental ; 2° Chilhac , Saint-Cirgues et Etangs; 3° Ruines et Gorbières ; 4° Lastic et Cistrières; 5° Tanavelle et Lagas; 6° Saugues et Grèzes; 7° le Malzieu et Verdezun. Cette division se retrouve identiquement dans l'acte de vente du duché de Mercœur au roi en  1770. Le Mercœur qui  figure dans le premier mandement, et qui était autrefois lui-même un mandement, est suffisamment désigné par son entourage comme  le Mercœur des bords de la Couze. Le récit de la prise de ce château par les Anglais détermine encore mieux la position: « Nouvelles vinrent à la comtesse Dauphine qui se tenait en une bonne ville et fort chastel à une petite lieue de là qu'on appelle Ardes, comment le chastel de Mercœur était conquis des Anglais. » On peut consulter également les cartes d'Auvergne de Du Bouchet (1045) et du P. du Frétât (1672), et le Dictionnaire des communes de A. Joanne, au  mot Ardes. (Cf. Bruel, Annales de la Société d'agriculture du Puy, t.  XXXII. Le  Puy, 1877; 2° partie : Mémoires et Annexes. Note sur le Tombeau d'Odilon Sire de Mercœur, p. 147, note.)

 

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à l'époque où vit le jour l'enfant prédestiné dont nous entreprenons de raconter la vie.

Quel  fut  le  premier  habitant  de  cette  antique demeure féodale ? l'histoire ne nous en a pas transmis le nom. Elle nous dit seulement que, sous le règne des premiers Francs, un rude et vaillant guerrier vint s'y fixer, et donna naissance à la glorieuse lignée des Mercœur. Nous trouvons un sire de Mercœur mentionné dans des chartes de 895,  906 et 911, sous le nom d'Itier, frère de Gulfad  de Mercœur, prévôt du chapitre de Brioude en 937. Baluze les croit issus l'un et l'autre d'un Itier que l'empereur Charlemagne aurait établi, en l’année778, comte bénéficiaire d'Auvergne  (1).

 

 

 

(1) Cette conjecture est [fondée sur le nom d'Itier affecté dans la maison des anciens seigneurs de Mercœur, sur leur haute noblesse et les grands biens qu'ils avaient en Auvergne. Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. Ier, p. 27. Pari , 1708.

 

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Toutefois, ce que nous savons de plus précis, c'est qu'au ixe siècle, la famille de Mercœur était ici représentée par le seigneur Hicter (1) ou Ithier de Mercœur, aïeul paternel d'Odilon. C'était, dit un biographe, un baron puissant qui comptait sous sa bannière vingt fiefs principaux, avec un grand nombre d'arrière-fiefs, et l'un des trois ou quatre grands feudataires du comté d'Auvergne. Riches des avantages de la fortune, les seigneurs de Mercœur n'étaient pas moins illustres par la naissance, car ils occupaient le premier rang dans la noblesse d'Auvergne (2). L'Etat dut à la noble famille

 

(1)  Le nom d'Itier, conservé dans la famille qui possédait la terre de Mercœur, donne créance à cette assertion. De cet Itier serait descendu un autre Itier, qui en 911 fit une donation à l'église de Brioude, et de celui-ci un Béraud Ier, dit le Grand, père de saint Odilon (Bruel, opus cit.; Cf. Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. 1er , passim, Paris, 1708; Justel, Hist. de la maison d'Auvergne, passim. Sur la lignée des Mercœur, voir lacharte de fondation du monastère de la Voûte par Odilon et ses parents, dans Mabillon, Acta SS. Ord. S. Bened., t. VI, p 556 et 557 ; Cf. Cartulaire de Brioude, carta 32o, p. 32.

(2) D'après Baluze, les Mercœur descendaient des premiers comtes d'Auvergne et des ducs carlovingiens. Ils avaient d'immenses possessions non seulement en Auvergne, haute et basse, mais en Velay, Gévaudan, Vivarais, Valentinois, Viennois, Bourgogne et jusqu'en , Italie, où le cartulaire de Saint Laurent d'Oulx, en Piémont, mentionne leur suzeraineté Dans l'acte de fondation du prieuré de la Voûte, saint Odilon appelle son frère Bérald illustrissinius dulcissimusque, et sa sœur Aldegarde nobilissima matrona.

Une notice a paru récemment dans les Actes de la Société d'archéologie et des beaux-arts de la province de Turin, relativement à un membre de la célèbre famille de Mercœur qui finit ses jours dans l'abbaye de Saint-Laurent d'Oulx, où il fut enterré. Cette notice, intitulée : « Le tombeau d'Odilon de Mercœur au musée municipal de Turin, il sarcofago d'Odilone di Mercoeur nel museo civico di Torino », est due a M. Pietro Vavra et renferme quelques particularités nouvelles sur la famille de Mercœur. Ce tombeau renferme les cendres d'Odilon, sire de Mercœur en Auvergne, très puissant personnage et illustre guerrier. C'est ce qui résulte de l'inscription composée en vers hexamètres, et dont voici la traduction : « Odilon, sire de Mercœur, homme très puissant en Auvergne, grand dans la guerre, repose sous cette tombe. Après sa mort, ses fils, touchés par la piété filiale, firent construire à leur père cette chapelle et donnèrent six cents sous pour le titulaire, qui, priant pour leur père, gardera toujours le monument. » D'après les caractères paléographiques, cette inscription peut être du milieu du XII° siècle. — Les noms des fils d'Odilon nous sont fournis par le cartulaire d'Oulx, dans lequel se trouve un acte par lequel Etienne, prévôt du Puy, plus tard évêque de Clermont, et Beraud,  fils d'Odilon,  venus à Oulx achètent pour six cents sous une terre et une vigne et les donnent aux chanoines, « pro anima patris sui Odilonis Mercoriensis qui in capellà Sanctae Mariae Magdaleniae, quœ sita est in cimiterio praefatae ecclesiae quiescit ». Comme on le voit, la donation fut faite lorsque Etienne n'était pas encore évêque de Clermont, par conséquent avant n65. — L'Odilon dont il est ici question était donc l'arrière-petit-neveu du célèbre Odilon, abbé de Cluny, qui lui avait donné l'inspiration et certainement l'exemple de se retirer dans la vie monastique.    La célèbre abbaye de Saint-Laurent d'Oulx, située près du village du même nom (province de Lombardie, cercle de Turin, à quinze lieues ouest de cette ville, sur la Doire Ripaire), appartenait à l'ordre de Saint-Augustin ; il n'en reste que des vestiges et la tombe dont nous venons de parler et qui figure au musée municipal de Turin.

 

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de Mercœur quelques-uns de ses plus vaillants guerriers, et l'Eglise quelques-uns de ses plus hauts dignitaires.

L'histoire garde malheureusement le silence sur la vie d'Ithier de Mercœur, à peu près ensevelie dans l'oubli ; tout ce qu'il nous a été possible d'en savoir, c'est qu'ayant reçu de ses ancêtres un trésor inappréciable des plus excellentes qualités, il transmit ce précieux héritage à Bérald, son fils, surnommé le Grand par ses contemporains. De celui-ci, les historiens sont également très sobres de détail : Jotsald, disciple et historien de S. Odilon, nous en a laissé ce portrait : « C'était, dit-il, un homme de la première noblesse d'Auvergne, vaillant guerrier, suzerain de nombreux domaines, sage et prudent d'ailleurs, et d'un conseil sûr et éprouvé. Ses mœurs étaient irréprochables, et sous ce rapport, il ne le cédait à aucun de ses contemporains. On l'appelait communément Bérald le Grand ou l'aîné, car il était le chef de la famille qui portait

 

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son nom. Sa bonne foi était si remarquable que ce que les autres ont peine à garder, même après en avoir fait le serment, sa parole suffisait pour le rendre inviolable. On souhaiterait de voir beaucoup de seigneurs se conduire avec la sagesse qui paraissait en ses moindres actions.  » (1)

Tel était Bérald de Mercœur. Dieu lui avait donné une compagne digne de lui : c'était Gerberge. Celle-ci était de race encore plus illustre que son époux, car, au témoignage de Baluze, elle tirait son origine des anciens rois carlovingiens : elle était fille du seigneur de Vienne, parente d'Hugues, roi d'Italie, et descendante du roi Lothaire. Sa vie n'était pas moins exemplaire que celle de son mari ni ses vertus moins exquises, car si Bérald joignait au prestige de la bravoure la loyauté et la foi du gentilhomme, Gerberge avait toutes les délicatesses de l'épouse unies à la vertu et aux tendresses de la mère. C'était, au témoignage de Jotsald, une femme d'une intelligence supérieure, d'une grande piété, d'un cœur doux et tendre et d'une rare distinction.

Bérald de Mercœur et Gerberge virent leur union bénie de Dieu. Dix enfants naquirent de cette union. Nommons, en première ligne, cet enfant de grâce qui fut S. Odilon.(2),  cinquième abbé de Cluny. Odilon

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, colon. 898; Acta SS., Januarii, t. I, p. 66.

(2) Qu'Odilon fût un Mercœur, nous en trouvons la preuve dans Bibl. Clun., not. Andr. Querc, col. 69, et dans Mabillon, Acta sanctor. Ordinis S. Bened., t. VI, p. 554 et suiv. Au témoignage de Jotsald, Vita Odil.. praef., Bérald, père d'Odilon, était « inter proceres Arvernorum nobilissimus » et Odilon lui-même : 0... nobilitatis stemmate procreatus ». — S. Pierre Damien, Vita Odil.. 1 : « Beatus igitur Odilo Arvernia; oriundus, ex equestri quidem ordine genus duxit.» (Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898. et t. CXLIV, col. 926.)

Le mot « Odilon », dans les chartes et chroniques contemporaines et postérieures, est écrit de diverses manières. On le trouve sous les noms suivants : Ocdilo, Odelinus, Odillo, Odilus, Ogdilus, Oidelo, Oildo, Otelo, Oydelo, Oydelius, Udilo, Utilo, Uto, Vodilo. Mais l'usage d'écrire « Odilo » est beaucoup plus fréquent, et on le trouve dans les meilleures sources. — Le P. Pierre Lechner, O. S. B., donne dans son Martyrologe de l'ordre bénédictin l'abréviation « Olo », mais il ne peut en donner une preuve authentique.

En ce qui concerne la dérivation et la signification du mot « Odilo », M. le Dr Ernest Martin, professeur de littérature allemande à Strasbourg, en a donné l'explication suivante :  «  C'est, dit-il, un faible diminutif d'un autre mot, un mode et le plus souvent comme un dérivé d'un nom composé, en sorte que le dérivé commence à la première partie du mot avec le caractère O (N). C'est ainsi, par exemple, que Cuno fait Kuonrât ; Heino, Heinrich ; Theudo, Theudorieh, etc. C'est ainsi également que Odilo vient d'un nom  dont la première partie était and, uodal. Uodal répond à adal en changeant la voyelle radicale. C'est le mot qui désigne « le genre », tandis que Uodal désigne « la possession du genre », la « terre allodiale ». C'était la seconde partie du nom : mais il n'est pas sur de dire que cette seconde partie eût été hard, rich, ou tout autre mot semblable. Le mot rich, en latin rex, roi, souverain, est probable ; en sorte que « Odilo » serait synonyme de « Uodalrich », c'est-à-dire « le souverain dans le bien patrimonial ». Cette explication est absolument sûre dans sa première partie . elle est très vraisemblable dans la seconde. (Voir le P. Ringholz, O. S. B. : Der heilige Abb. Odilo von Cluny Ammerkungen zum ersten Capital, 1, note 2.)

 

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était le troisième enfant de la famille. L'aîné se nommait Etienne (1), « et il soutint hautement l'honneur de sa race »; le second s'appelait Ebbon (2), Les autres frères furent Bérald, plus tard prieur au Puy (3), Bertrand, Ithier (4) mort en bas âge, Guillaume, Eustorge, et un second Ithier. Deux sœurs de notre saint, dont les tendres beautés servaient de cadre au doux visage de leur mère, complétaient la famille. L'une, Blismodis, se consacra au Seigneur au monastère de Saint-Julien-

 

(1) « Honorabilis senior. »

(2)  « Vir bonae simplicitatis. »

(3)  Gall. christ., II, col. 747. Il était déjà mort en l'année  1031 (Mabillon, Annal., IV, p. 371.)

(4)  Il était déjà mort en 990 ou 991. (Charte d'Odilon en faveur Cluny, Acta, VI, 1, p. 335.)

 

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des-Chazes (1) dont elle devint abbesse, et mourut presque centenaire en réputation de haute sainteté. L'autre, Aldegarde, resta dans le monde qu'elle ne cessa d'embaumer par le parfum de ses vertus. Bénis dans leur union. Bérald et Gerberge réalisaient à la lettre ce bonheur domestique dont parlent les saints livres : « Ton épouse sera comme une vigne féconde dans les murs de ta demeure et tes fils comme les jeunes pousses de l'olivier à l'entour de ta table. » (Eccl.) Huit fils et deux filles égayaient de leurs ébats l'intérieur un peu sombre du vieux château.

C'est dans ce cercle d'affections douces et partagées que s'écoulèrent les premières années d'Odilon, sur lesquelles nous aurons à revenir. Les leçons et les exemples de Bérald et de Gerberge furent pour leurs enfants comme autant de semences de foi et de vertus ; et si, comme dit le poète, « de grandes âmes en naissent d'autres qui leur ressemblent » (2), nous ne devons pas nous étonner de voir les saints se multiplier dans cette forte race des Mercœur. Chaque génération, en effet, y fournit à l'Eglise son tribut de prêtres, de religieux ou de religieuses et de dignitaires ecclésiastiques. Il nous est impossible d'énumérer tous les neveux et petits-neveux d'Odilon qui peuplèrent les églises et les monastères. Un de ses neveux, Etienne (3), fut évêque

 

(1) Saint-Julien-des-Chazes, situé sur la rive gauche de l'Allier, dans une gorge isolée, étroite et profonde que l'on croirait avoir été creusée par la main de Dieu pour servir de retraite aux âmes religieuses, est une abbaye de moniales bénédictines fondée en l'an 800 par l'épouse de Claude, seigneur de Chanteuges.

(2) « Fortes creantur fortibus et bonis. »

(3) Etienne, trente-sixième évêque du Puy de 1031 à environ 1053. (Gall. Christ., t. II, col. 698 et 699.) Ce neveu fut ordonné prêtre à la demande de S. Odilon, et c'est à lui que Jotsald dédia la Vie de notre saint. (Acta, VI, 1, p. 555 et 597.) Un autre Etienne, onzième prieur du Puy. (Gall. Christ., II, col. 747 et 748.) C'est peut-être cet Etienne qui fut évêque de Clermont de l'année 1051 à 1052. Un frère de Bérald, Hildegar, qui fut le douzième prieur (Gall. Christ., loc. cit.) ; Bérald, fils d'Ebbo ; Guillaume, fils de Guillaume, ainsi que Gérald, Rotbert, Bérald, Odilon, qui de 1017 à 1031 fut abbé du monastère de Brème-Novalèse (Acta, loc. cit., p. 614 ; Monum. Germ. SS., t. VII, p. 124, append. chron. Noval., et Annales, iv, p. 336). Nous parlerons plus explicitement ailleurs de ce même Odilon. Guillaume, fils de sainte Aldegarde, treizième abbé du monastère de Saint-Chaffre, au diocèse du Puy. (Gall. Christ., t. II, col. 765) ; enfin Hicter et Akliger.

Nous avons encore à énumérer d'autres parents de notre saint : Etienne, neuvième abbé de Sauxillanges en Auvergne, vers l'an 1084 (Cucherat, Cluny au XI° siècle, 1ère édition, p. 24 et 2 3) ; Pierre, troisième prieur du Puy, et qui en fut en 1053 le vingt-huitième évêque (Gall. Christ., t. II, col. 699 et 748) ; Hugues, abbé et prieur de Sauxillanges vers 1060 (Cucherat, loc. cit., p. 25); Falcon de Jalingny (Gall. Christ., t. IV, col. 968); Etienne, évêque de Clermont de 1151 environ à 1169 (Gall. Christ., t. II, col. 270); Guillaume, abbé du monastère de Tournus, au diocèse de Chalon, actuellement diocèse d’Autun, vers 1056 ou 1060 (Gall. Christ., t. IV, col. 968.

Citons encore trois personnages qui portent le nom d'Odilon : le premier était, à la mort de notre saint, chanoine de Clermont, doyen et plus tard prieur de Brioude (Gall. Christ., t. II, col. 482 et 483 ; Biblioth. Clun., not. Andr. Querc, col. 09, et Acta, 1, p. 554 et suiv.); le second, neveu de celui-ci, devint évêque du Puy vers 1197 (Gall. Christ., t. II, col. 707 et 708); le troisième fut, de l’an 1224 environ à 125o, doyen du couvent de Saint-Julien de Brioude, et mourut en 1273 évêque de Mende (Gall. Christ., t. I, col. 93; II, col. 493 ; ibid. Instrumenta, col. 141 et suiv.). Son sceau se trouve dans les chartes citées. Il porte un lion en marge avec cette légende : O (dilonis) de Mercorio decan Brivaten. Le contre-seing indique l'armoirie de la famille portant quatre gueules avec l'inscription sigilium secretum. Mentionnons encore un oncle de notre saint connu sous le nom de Golfald, mais il était déjà mort en l'an 1025 . (Voir la charte de fondation de la Voulte, déjà citée. Elle donne la liste complète des parents, frères, sœurs et neveux d'Odilon.) A l'époque de la rédaction de cette charte, en l'année 1025, la plupart des frères d'Odilon étaient déjà morts.

 

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du Puy, et c'est à lui qu'est dédiée la vie du saint par Jotsald. Un autre de ses parents lui succéda sur ce siège. Vers la même époque (1051), un Mercœur allait s'asseoir sur le siège épiscopal de Clermont. Dans la liste des prieurs et abbés de Sauxillanges, dans celle des prieurs du Puy,  revient à tout instant le nom de

 

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cette illustre famille ; le petit-neveu de notre saint, appelé Etienne, fut abbé de la Chaise-Dieu de 1107 à 1146, et il suivit si bien les exemples de son grand-oncle qu'il est honoré du titre de saint par tous les historiens de l'Auvergne. Une foule d'autres parents de saint Odilon s'honorèrent de porter son nom, rare et touchant exemple qui montre combien était vivant l'esprit de notre saint au sein de sa famille, quelle vénération et quel impérissable souvenir lui gardaient les siens.

Mais si, parmi les descendants de la lignée des Mercœur, il y en eut un grand nombre qui, sous des titres divers, mirent leur dévouement et leurs biens au service de Dieu et de son Eglise, l'histoire en cite plusieurs qui s'illustrèrent dans l'ordre politique. Les Mercœur donnèrent à leur pays un connétable d'Auvergne et de Champagne et un maréchal du Bourbonnais. Leurs descendants se lient aux comtes d'Auvergne, de Chalon, du Forez, de Poitiers, de Valentinois, aux vicomtes de Ventadour, de Polignac et aux seigneurs de Bourbon. La maison de Mercœur, du coté des hommes, s'éteignit l'an 1318 ou 1321, en la personne de noble comte Bérald de Mercœur, connétable de Champagne. Sa riche succession passa à la famille de Joigny, dont l'unique héritière, la jeune Alix, porta en dot ces immenses domaines à la maison dauphine d'Auvergne (1339) (1). La souche masculine des Mercœur disparue, la descendance de leur maison, parmi les femmes, continua de subsister en France presque jusqu'à nos jours sous le glorieux nom de Mercœur (2). Au commencement

 

(1) Art de vérifier les dates, p. 358, 362, 364, 470 ; Pignot, op. cit, t. I, p. 304 et suiv.

(2)  Hœker, Nouvelle biographie générale, édit. Firmin-Didot, Paris, 1861, t. XXXV, p. 38 et suiv.

 

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du XVII° siècle, nous voyons ce nom porté avec éclat par l'illustre Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, qui combattit les Turcs avec la foi des anciens croisés (1).

 

II

 

Odilon, nous l'avons dit, était le troisième enfant issu du pieux mariage de Herald de Mercœur et de Gerberge, et il naquit en l'an 962, sous le pontificat de Jean XII et sous le règne de Lothaire, roi de France. Ses historiens ne font aucune mention de cette date, mais elle ressort de l'époque à laquelle eut lieu son bienheureux trépas. Il n'a pas plu au ciel de glorifier le  berceau  du nouveau-né  par  quelqu'une de ces visions merveilleuses qui d'ordinaire chez les saints accompagnent ou précèdent leur naissance ; mais Dieu qui le destinait à de si grandes choses, multiplia pour lui les dons de la nature et les richesses de la grâce. Herald et Gerberge rivalisaient ensemble de dévouement pour ce fils de leur commune tendresse. Ses premières années s'écoulèrent,  calmes et tranquilles, à l'ombre du toit paternel. Les historiens d'Odilon, si attentifs à nous dépeindre le réformateur de la discipline religieuse, le thaumaturge et le saint, n'ont jeté

 

(1) Saint François de Sales fut invité à prononcer son oraison funèbre dans l'église de Notre-Dame de Paris. (Ct. Hamon, Vie de saint François de Sales, t, I, p. 415-418. Après avoir appartenu à la maison de Lorraine, la seigneurie de ce nom passa dans celle de Bourbon-Conti, fut vendue au roi Louis XV et forma l'apanage de Mgr le comte d'Artois, qui fut depuis le roi Charles X. Les armes de l'ancienne maison de Mercœur étaient de gueules à trois fasces de vair. (Cf. le comte de Résie, Histoire de l'Eglise d'Auvergne, t. II, p. 290, note 1.)

 

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que quelques traits épars sur son enfance ; mais. malgré le silence de Gerberge, qui, à l'exemple de l'auguste Vierge Marie, a gardé dans son cœur les premiers sourires, les premiers bégaiements, les premiers épanchements de la vie, qui n'étaient que pour elle, il nous est facile d'entrevoir quel fut le cachet de l'éducation donnée à cet enfant par une si noble dame. « Quand nous pouvons arriver auprès du berceau d'un saint, nous rencontrons fréquemment une femme magnanime. C'est donc en cherchant l'influence de la mère dans la famille pieuse qu'on peut arriver à trouver les secrets de l'éducation des âmes saintes (1). » Gerberge était une femme d'un rare mérite. La distinction de sa race, sa haute éducation et l'instruction solide qu'elle avait reçue elle-même dans sa famille issue de sang royal avant d'aller s'asseoir au foyer du seigneur de Mercœur, en avaient fait une institutrice admirable propre à façonner l'intelligence et le cœur d'un saint. Elevée elle-même sous une austère discipline, qui plus tard lui fera ouvrir les portes du cloître, elle formera Odilon à la même école. Elle l'élèvera, comme elle élevait ses autres enfants, dans la pratique des vertus et des sentiments qui font les hommes forts et les âmes viriles. Les grâces du baptême ne feront que développer dans le cœur du jeune Odilon les heureuses semences de la foi et de la piété qu'il a reçues sous le souffle d'une éducation très chrétienne au foyer paternel. La pieuse Gerberge n'avait pas manqué de graver dans le cœur de son enfant avec l'amour de Jésus un tendre amour pour la très sainte Vierge. Aussi bien, nous voyons Odilon, dès sa première enfance, faire éclater pour Marie cette confiance et cet amour

 

(1) Ch. d'HÉRICAULT, les Mères des saints, p. 1.

 

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filial qui est le signe des âmes prédestinées; un touchant prodige qui s'accomplit  durant ses  premières années en est une preuve irrécusable :  « A la suite d'une maladie qui mit ses jours en danger, l'enfant, avant même de pouvoir fréquenter l'école, demeura comme frappé de paralysie; il ne remuait qu'à grand'-peine les pieds et les mains, et il ne pouvait marcher librement. Or, il arriva que ses parents changèrent de résidence, et se rendirent dans un des châteaux de leurs vastes domaines. Le petit infirme les accompagnait, confié à la garde des serviteurs et d'une nourrice. On fit halte dans un bourg où se trouvait une église consacrée à la très sainte Vierge. Par  une permission de Dieu, l'enfant fut déposé, sur sa litière, près du seuil de l'église et laissé seul assez longtemps, pendant que les domestiques étaient allés quérir des provisions dans les maisons du voisinage. Le petit enfant se sentit alors saisi d'une inspiration divine. Il se prit à essayer s'il ne pourrait pas trouver quelque moyen d'ouvrir la porte et d'entrer dans l'église. Après avoir épuisé toutes ses forces, faisant alors un dernier effort sur lui-même, il se traîna comme il put. des pieds et des mains, jusqu'à la porte du sanctuaire; de là, entrant dans l'église, il fut bientôt jusqu'à l'autel, et il se saisit de la nappe à l'aide de laquelle il essaya de se soulever. Ses pauvres membres noués se refusèrent d'abord à tout mouvement. L'enfant insista avec une obstination touchante ; il se cramponna à la nappe de l'autel, et, tout à coup, de cette nappe, comme autrefois du bord de la robe du Sauveur, il s'écoule en lui une vertu miraculeuse. Il se dresse tout debout, il est radicalement guéri. Vous l'eussiez vu alors bondir de joie autour de l'autel, en remerciant la douce Vierge, qui semblait lui sourire. Cependant les serviteurs reviennent enfin, ne retrouvant plus que la

 

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litière de l'enfant disparu. Pleins d'étonnement et d'angoisses, ils se mettent à sa recherche; ils le découvrent dans l'église, près de l'autel,où il manifeste par des tressaillements la joie qui déborde de son cœur; ils pressent entre leurs bras l'enfant miraculeusement guéri, et le conduisent à ses pieux parents, qui ne savent eux-mêmes comment remercier la Mère de Dieu d'une faveur si merveilleuse (1). »

Telle est la grâce attachée à cet enfant de Bérald et de Gerberge. Il fut lui-même l'objet de son premier miracle. Il l'obtint de Marie par une foi et une ferveur au-dessus de son âge.

La très sainte Vierge à laquelle Odilon encore tout enfant était redevable de sa guérison et qui venait de se montrer si particulièrement sa mère, continua de le prendre par la main, de diriger ses pas et d'accroître ses bienfaits. Aussi notre saint, aussi longtemps qu'il vivra, sentira son cœur enflammé d'amour pour sa Mère du ciel. Il saisira toutes les occasions favorables pour la glorifier et lui témoigner sa filiale reconnaissance. La dévotion à Marie sera un des traits caractéristiques de sa vie. On raconte que plus tard, à un âge plus avancé, le pieux enfant se rendit dans une église consacrée à Marie : était-ce celle qui fut témoin du miracle ? Etait-ce Notre-Dame du Puy si célèbre en Auvergne ? On ne sait. Et là, sans être vu de personne et sous le regard de Dieu seul, près de l'autel de la Mère de Dieu, il se passa au cou le lien du servage (2), et se donnant entièrement à la très sainte Vierge comme sa propriété propre, il fit cette très dévote prière : « O très bénigne Vierge et Mère de notre Sauveur, de

 

(1) Patrol lat., t. CXLII, col. 915 ; t. CXLIV, col. 927 ; Acta SS., Jan., t. I, pp. 70-71.

(2) « Collo mancipatus. » (Iotsald.)

 

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ce jour et à tout jamais, prenez-moi à votre service ; à vous, ô très miséricordieuse médiatrice, de me secourir dans toutes mes nécessités. Après Dieu, je vous mets au-dessus de tout dans mon cœur, et de mon plein gré, je me voue à être votre serviteur et esclave pour toujours. » (1)

La vie des saints ne nous offre rien de plus expressif ni de plus émouvant que cette consécration d'Odilon à Marie. Ainsi que le fait remarquer l'un de ses biographes, Pacte du saint enfant est certainement un des plus beaux joyaux du culte traditionnel rendu à Marie dans le cours des âges, comme il fut le point de départ de la haute sainteté à laquelle parvint le rejeton des Mercœur. Nul doute, en effet, que la sainte Mère de Dieu, souriant à son enfant, n"eût pour agréable le don qu'il lui fit de lui-même ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de ce moment, Odilon ne cessa de lui appartenir et d'éprouver les effets de ses bontés maternelles.

Mais à cette époque de sa vie, Odilon avait-il eu déjà le bonheur de faire sa première communion ? Nous serions assez porté à le croire, car bien que d'après l'annaliste, il fît sa consécration étant encore dans l'enfance, nous savons que déjà au dixième siècle, si on ne donnait plus aussi fréquemment la communion aux enfants encore au berceau, selon les prescriptions de l'antiquité chrétienne, du moins, on la leur donnait de très bonne heure, et le plus souvent bien avant sept ans. Toutefois cette fête de l'enfance chrétienne qui, même aux yeux de notre siècle sceptique, a gardé toute sa majesté touchante, ne semble pas avoir été, en ces siècles un peu rudes, célébrée avec la même solennité

 

(1) Jotsaud, Patrol. lat., t. CXLII, col. 915.

 

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attendrie, avec le même éclat que de nos jours. L'enfant s'y disposait dans le sanctuaire de la famille ou à l'abri du cloître, et le père, la mère, les frères, les sœurs étaient les seuls témoins des joies et de la ferveur de ce bienheureux jour. Quoi qu'il en soit, Dieu qui, depuis son baptême, possédait le cœur cl Odilon, en était devenu plus que jamais le Maître adoré. L'enfant n'avait plus qu'à grandir sous la protection vigilante de son père et de sa mère, ayant pour protéger la blancheur de son âme le rempart le plus fort et l'amour le meilleur. Ainsi abreuvé de la sève de la grâce et sous cette double autorité faite de fermeté et de tendresse, le rejeton des Mercœur s'épanouissait sous le regard de Dieu, comme la rose plantée sur le bord des eaux (1).

Les premières années d'Odilon, nous l'avons déjà dit, se passèrent dans la vie de famille. L'isolement des possesseurs de fiefs les forçait de vivre avec leurs femmes et leurs enfants, presque leurs seuls égaux, du moins leur seule compagnie intime et permanente. Comment, dans de telles circonstances, la vie de famille n'aurait-elle pas jeté de profondes racines ? L'âme de ce foyer, on le devine sans peine, c'était l'intelligente et pieuse Gerberge. Odilon reçut, dans ce sanctuaire intérieur, une éducation conforme aux traditions de sa race, je veux dire sérieuse et austère, généreuse et virile, bien différente de cette éducation molle et vaine, qui ne donne à l'enfant que le but de jouir et de s'adorer et que l'amour maternel le plus chrétien ne sait pas toujours prévenir. Si donc plus tard, Odilon se fit remarquer par son immense charité pour les malheureux, si la bonté jointe à l'amabilité forma le trait saillant

 

(1) Eccli., XXXIV, 17.

 

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de son caractère et de sa physionomie, si Dieu fixa pour jamais sur le front de son serviteur la plus belle des couronnes, la couronne et le privilège de la virginité, c'est à Gerberge qu'en revient d'abord tout l'honneur. Heureuses les femmes qui comprennent si bien leur mission au sein de la famille ! Heureux le fils à qui Dieu a donné une telle mère !

Cependant le seigneur de Mercœur et sa noble épouse, témoins de la piété et de la vertu chaque jour grandissantes du jeune Odilon et des grâces dont Dieu continuait à le favoriser, s'aperçurent bientôt que leur enfant était un élu de Dieu. Peut-être Gerberge avait-elle pressenti déjà de quelque manière la grandeur future de son fils : le cœur maternel est parfois si clairvoyant ! Quoi qu'il en soit, contrairement à certains parents de nos jours qui n'écoutant que les conseils d'une aveugle tendresse, s'opposent à la vocation de leurs enfants, ils ne voulurent pas le disputer au Seigneur ; ils le lui dédièrent, dit son biographe, comme un autre Isaac ou un autre Samuel. Il existait à cette époque à Brioude, sur les confins de la haute et de la basse Auvergne, une école renommée (1) que les chanoines de Saint-Julien, qui en avaient la direction, avaient rendue très florissante. L'école de Brioude rivalisait avec les monastères voisins et surtout avec l'abbaye d'Aurillac dans la culture des sciences et des

 

(1) Le monastère de Saint-Julien de Brioude était le collège le plus célèbre de toute la France. On n'y admettait seulement que les seigneurs nobles qui pouvaient démontrer la noblesse de leur naissance par plusieurs générations. Les chanoines s'appelaient à cause de cela « comtes de Brioude » (Comités Brivatenses). Leur nombre était considérable ; le supérieur, comme nous le voyons plus loin, avait le titre d'abbé. De ce nombre sortirent un grand nombre d'illustres personnages, parmi lesquels le pape Clément IV (1264-1268), Grégoire IX (1227-1241), et un très grand nombre d'évêques (Gall. Christ., t. II, col. 467 et suiv.).

 

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lettres; les grandes maisons se faisaient un honneur de lui envoyer leurs enfants et de l'enrichir de dotations princières. C'est donc entre les mains des chanoines de Saint-Julien de Brioude que Bérald de Mercœur et Gerberge remirent leur enfant bien-aimé. Les liens qui rattachaient la puissante maison de Mercœur (1) aux chanoines et à leur collégiale, le dévouement de leur amitié, la perspective d'une direction irréprochable et sans doute aussi le désir de faire avancer le jeune Odilon clans la science et la vertu décidèrent les seigneurs de Mercœur à l'un de ces sacrifices héroïques dont les siècles de foi nous ont laissé de nombreux exemples.

Mais qu'était-ce que cette communauté célèbre de chanoines de Saint-Julien à laquelle fut confié, par ses pieux parents, l'illustre rejeton des Mercœur ? Les documents nous manquent pour en préciser l'origine. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le chapitre de Brioude (2) a une origine obscure et reculée, et

 

(1) M. de Chabrol mentionne ces liens dans ses Coutumes d'Auvergne. « Les sires de Mercœur, dit-il, ne pouvaient paraître à Brioude qu'en y faisant tout d'abord une entrée solennelle. Ils devaient se transporter cérémonialement à l'église de Saint-Julien et régaler tout le chapitre. En 1407, Bérald, seigneur de Mercœur, dauphin et comte de Clermont, reconnaît ce droit par une déclaration expresse. Louis de Bourbon, comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, baron de Mercœur. supplia le chapitre, par un acte du 6 octobre 1428, de lui permettre d'entrer dans la ville pour affaire pressante, quoique n'avant pas fait son entrée comme il devait, et sans tirer a conséquence. »

(2) On ne sera pas étonné de nous voir combattre ici l'opinion généralement reçue sur l'origine du chapitre de Brioude. D'après Besly et Justel (Histoire des comtes de Poictou). Guillaume Ier, comte de Poitou et duc de Guvenne, aurait institué à Saint-Julien de Brioude vingt-cinq chevaliers pour faire la guerre aux Normands, lesquels auraient été depuis convertis en chanoines, après avoir quitté la cuirasse et l'épée pour prendre le surplis et l'aumusse. C'est là un roman historique, inséré pour la première fois dans une pièce apocryphe du XIII° siècle intitulée Notitia Precum, p. 25o. Grégoire de Tours, qui raconte les miracles de S. Julien, n'indique pas la moindre trace de ces chevaliers. D'autre part, si ces chevaliers ont existé, pourquoi n'ont-ils pas résisté à l'invasion des Bourguignons et à celle du roi Thierry, qui pillèrent les églises et la ville, les uns au V°, les autres au VI° siècle ? Pourquoi surtout ces chevaliers, « soldes aux dépens du trésor de l'Eglise pour la protéger » contre l'oppression, les vexations et la rapacité du comte Beccon, du diacre apostat et du pâtre Ingenuus, ne l'ont-ils pas fait? Enfin l'histoire démontre l'existence des chanoines à Brioude longtemps avant la naissance de Guillaume le Pieux, comme nous venons de le voir. (Cf. Chassaing, Spicilegium Brivatense, in-4°, Paris, Impr. Nation., 1886; Miracles de S. Julien, p. 104, Brioude, 1855.)

 

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qu'il en est de cette institution comme de toutes celles qui remontent à une haute antiquité. On dirait un de ces arbres robustes et vigoureux qui, avant de s'élancer dans les airs, enfoncent leurs racines profondes dans le sol pour y chercher un appui contre les vents et les orages auxquels ils seront exposés. L'origine des chanoines de Brioude se lie intimement au tombeau d'un soldat romain martyrisé au commencement du ive siècle, sous le règne du féroce Dioclétien. Julianus (Julien), tribun d'une légion romaine en garnison à Vienne, sa patrie, pour fuir la persécution qui s'attachait au nom chrétien, venait chercher un refuge sur les bords de l'Allier. Il avait trouvé un asile dans la maison d'une sainte veuve; mais la haine des persécuteurs l'avait bientôt surpris dans sa retraite, et sa tète, lavée dans une fontaine voisine, était portée par les licteurs dans la capitale de la Gaule Viennoise. Tandis que le proconsul faisait passer ce sanglant trophée sous les yeux de son compagnon d'armes Ferréol, lequel s'obstinait à refuser son encens aux dieux de Rome, deux vieillards, avertis par la voix d'un ange, allaient ensevelir, dans le bourg de Brivas (Brioude), le corps du soldat martyr (28 août 304) (1). Mais Dieu prit soin de révéler par des miracles nombreux le crédit de son serviteur; et pendant la série

 

(1) Acta SS., August , t. VI, p. 169-188.

 

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des siècles qui se  sont écoules depuis le martyre de Julien, le tombeau du saint est devenu un des pèlerinages les plus fréquentés. Pendant l'ère gallo-romaine, il rivalisait de  gloire avec celui du thaumaturge des Gaules, S. Martin. Le premier édifice qui abrita cette tombe glorieuse  fut un oratoire bâti par une dame espagnole, en action de grâces pour la délivrance de son époux, prisonnier à Trêves du tyran Maxime (385). Ses modestes proportions s'élargirent bientôt,  pour faire place à une grande basilique entourée d'un portique ou galeries, dans lesquelles se plaçaient les malades et les pèlerins. C'est elle qui reçut la visite du premier historien de notre patrie, saint Grégoire de Tours, lorsque, encore enfant, il venait à Brioude avec sa famille, pour obtenir les bienfaits de celui qu'il appelle son patron. Vers la fin du V° siècle, lorsque les Burgondes passèrent sur l'Auvergne comme un fléau dévastateur, pillant les vases de l'église de Brioude, emmenant les habitants captifs, le saint martyr leur envoie un noble fils du Velay, Illidius, pour les délivrer de leurs mains. Puis, la nuit se fait sur cette histoire locale pendant le VII° et le VIII° siècle.

Dans les siècles suivants, on vit grandir, à l'ombre de la basilique de S. Julien, ces fleurs de sainteté qui ont nom dans l'Eglise, S. Robert, fondateur de la Chaise-Dieu, l'admirable saint dont nous retraçons la vie, S. Pierre Chavanon, abbé de Pébrac, et la gardeuse d'oies, la Geneviève brivadoise, sainte Bonite. La réputation de sainteté de l’Église de Brioude s'étendait au loin, mais ses gloires ont bien subi quelques éclipses dans la série des âges, et plus d'une fois la famille de saint Julien a payé son tribut à la faiblesse humaine. Plusieurs bulles des pontifes romains durent intervenir, apportant des réformes aux règlements primitifs,

 

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transformant les chanoines réguliers de l'institution première en chanoines séculiers, augmentant ou diminuant les prébendes.

Mais, parmi ces innovations, la plus retentissante fut la transformation des humbles chanoines de la règle de saint Chrodegand (1) en chanoines nobles, n'admettant dans leurs rangs aucun élément roturier. Le chapitre de Brioude partageait seul, avec le chapitre de Saint-Jean de Lyon, le privilège, reconnu du reste par les deux pouvoirs, ecclésiastique et séculier, de ne recevoir dans son sein que des gentilshommes. Mais on était en pleine féodalité, et les services rendus par les grandes familles expliquaient ces privilèges que notre époque démocratique ne voudrait plus admettre.

Tel était le chapitre de Saint-Julien de Brioude avec sa noble collégiale, lorsque le jeune seigneur de Mercœur vint  en franchir le  seuil. Il fut confié, comme

 

(1) S. Chrodegand, évêque de Metz (742-766), fut l'auteur primitif ou du moins le régénérateur de la règle canonique d'Occident. Sa règle est tirée en grande partie de celle de S. Benoît. Dans un prologue tout pénètre d'humble charité, le saint témoigne que le mépris des canons et des conciles, la négligence des pasteurs et du clergé l'obligent à dresser quelques statuts pour ramener les chanoines ad rectitudinem lineam, à la perfection Je l'état clérical. Il leur recommande en général d'être tous d'un seul cœur, assidus aux offices divins et aux lectures sacrées, prêts à obéir à leur évêque et au prévôt, unis entre eux par la charité, enflammés de zèle pour le bien, éloignés des procès; des scandales et de toute haine. A son tour, le pasteur est obligé de pourvoir avec la plus intelligente sollicitude aux besoins non seulement des corps, mais aussi des Ames. Après quoi, tous les détails de la règle commune sont prévus et déterminés dans trente-quatre chapitres, qui donnent une idée complète de la vie sacerdotale au VIII° siècle. (Voir Labbe et Cossart, Conc, t. VII.

Le titre de chanoine (canonicus) n'était pas dans l'origine celui d'une dignité ; il désignait les prêtres, les diacres et les clercs qui partageaient la demeure de l'évêque, puis « tous les bénéficiers qui avaient part aux revenus et aux distributions d'une église, et qui étaient ins. crits pour cela in canone, c'est-à-dire dans la matricule de l'église » (Thomassin, Ancienne discipl. de l'Egl., 2e partie. liv. I, p. 79.)

 

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Samuel, aux leçons de l'Eglise, afin qu'une discipline salutaire prit possession de son cœur encore tendre que le mal n'avait point effleuré. Dieu, l'Eglise et Marie, qui en est la reine, avaient ce cœur d'enfant, et ils étaient seuls à l'avoir. On pouvait alors appliquer à Odilon ce que dit de lui-même, Jésus, fils de Sirach : « J'étais bien jeune; j'avais à peine atteint l'âge où les écarts deviennent possibles, et déjà je cherchais la sagesse ; je priais pour l'obtenir, agenouillé devant le sanctuaire. Dieu daigna m'écouter, et elle a fleuri en moi comme un raisin précoce. » (Eccli., cap. 41, 18.) Quelle aimable et ravissante aurore que l'adolescence du fils de Bérald et de Gerberge ! Il était de ceux dont l'Esprit saint dit que « leur lumière a toujours été grandissant depuis les premiers rayons jusqu'à la splendeur du plein midi » (Prov., IV, 18). Oui vraiment, dès l'aube de sa vie, sous les voûtes féodales de la vieille basilique de Brioude, comme autrefois sous le toit paternel, Odilon disposait dans son cœur les ascensions qui font monter l'âme fidèle vers le Seigneur Dieu des vertus (Ps. 43). « Il faisait ses délices, nous dit son biographe, de l'humilité, de l'innocence et de la pureté, et, autant que le permettait son âge encore tendre, il aimait à s'appliquer aux œuvres de miséricorde. Il surpassait tous ses compagnons d'âge par la maturité de ses paroles et de ses actes, de telle sorte que tous le regardaient non plus comme un enfant, mais comme un vieillard » (1). Les qualités aimables qui devaient plus tard lui gagner les cœurs, à Cluny et ailleurs, se montraient déjà dans sa

 

(1) « Delectabatur in ipsâ pueritiâ, humilitate, castitate, innocentiâ et puritate, et prout aetas admittebat,misericordiae operibus insistebat superabat coœtaneos sapientiâ et moribus. ità ut jàm non puer sed senex maturitate, non tempore, ab omnibus putaretur. » (Jotsald, Vita Odil. dans Patrol. lat., t. CXLII, col. 89.)

 

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personne, avec ce parfum spécial que leur donne la première fleur de la jeunesse. Attentif à ne rien perdre du temps, il préférait au monde et à ses plaisirs la solitude du sanctuaire, le repos sacré de ses tabernacles, et toute sa jeunesse s'écoulait entre une prière et un travail également assidus. Ses maîtres vénérés pouvaient déjà pressentir qu'un jeune homme si accompli, auquel Dieu avait inspiré un tel esprit de sagesse, ne tarderait pas à devenir une lumière dans l'Eglise. En effet, tout en s'exerçant à une solide piété et à l'exercice de la règle sous l'austère discipline de l'école de Brioude, Odilon ne négligeait pas de s'instruire dans les lettres divines et humaines. Il parcourut, avec quel succès, nous le verrons plus tard, le double cercle des connaissances connues sous le nom de Trivium et de Quadrivium, où se résumait le savoir du moyen âge. Il n'entre pas dans notre plan d'étudier à fond les connaissances et les méthodes du X° siècle. Qu'il nous suffise de dire que, parmi les sept arts, le premier, le Trivium, embrassait la grammaire, la dialectique et la rhétorique, et que le second, le Quadrivium, contenait l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. La grammaire consistait dans la lecture et l'explication des classiques latins, Cicéron, Boèce, Virgile, Horace, Ovide, Lucain et Stace. Tels furent sûrement, du moins nous le croyons, les auteurs favoris du jeune Odilon. On raconte que, dans sa jeunesse, il lisait volontiers les anciens classiques, mais qu'il en fut détourné par une vision qu'il eut en songe; toujours est-il que les poètes lui deviendront familiers au point que, plus tard, il sèmera plusieurs de ses écrits de leurs vers tant aimés.

Mais si le jeune seigneur de Mercœur se plaisait à remplir son esprit du goût et du culte des lettres classiques,

 

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il ne voulut pas consumer inutilement dans l'étude et la lecture des auteurs païens la fleur et la force de sa jeunesse; il s'empressa d'ouvrir son cœur à la vraie science en faisant de la sainte Ecriture et des Pères l'objet de son étude préférée. Il but avec tant d'avidité à cette source de la sagesse; il s'acquit une telle réputation de savoir et de sainteté que, tout jeune encore, il vit venir à lui les distinctions et les honneurs. Odilon dut moins à l'illustration de sa race qu'à ses éminentes qualités d'esprit et de cœur et à la parfaite régularité de sa vie la faveur d'être investi d'un grand nombre de dignités ecclésiastiques. Il n'avait pas encore atteint sa vingt-sixième année lorsqu'il devint cha-noinedel'églisecollégiale de Saint-Jttlien de Brioude (1), dignitaire de l'église cathédrale du Puy (2), à laquelle se trouvait unie l'abbaye sécularisée de Saint-Pierre-la-Tour(3). Nous le retrouvons plus tard, vers l'an 988, abbé  séculier  de  Saint-Evode (4), au  diocèse  du

 

(1) Odilon fut authentiquement promu à cette dignité vers l'an 990 ou 991 (Acta, VI, I, p. 555 ; Jotsald, I, I ; Sigebert de Gembloux dans Bouquet, X, p. 217.

(2) Jotsald, I, 3.

(3) L'abbé Mayeul nomme Odilon dans sa charte d'élection « beati quidem Petri pridem clericum ». (D'Achery Spicilegium sive collectio veterum aliquot Scriptorum, édit. nova, Parisiis, 1723, T. III, p. 379.) Dans cette charte, il veut parler probablement de Saint-Pierre-de-la-Tour, qui appartenait encore au chapitre de la cathédrale du Puy. (Gallia Christ., t. II, col. 752.) Cette supposition parait presque certaine, si l'on remarque qu'un frère d'Odilon, Bérald, qui était prévôt du Puy, fut enseveli dans cette abbaye. (Gall. Christ., t. II. col. 751 ; Annales, IV, p. 371.)

(4) Gall. Christ., t. II, col. 758.

Le Gallia Christiana (t. IV, col. 1105, et ibid., p. 1038) place encore Odilon parmi les prévôts de l'église cathédrale de Mâcon, mais c’est une erreur; notre saint ne figure pas sur la liste complète des Prévôts. S. Julien de Baleure, dont la Gallia invoque le témoignage n'est ici, comme ailleurs, d'aucune autorité.

N. B. — Dans une charte de donation pour Cluny du 30 novembre 980, on mentionne un chanoine de Chalon du nom d'Oidelo. (Bern. et Bruel, Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. II, 1880, n° 1537; Gall. Christ., Instrum., col. 226; Annal., t. III, p. 601.) Ce personnage serait-il notre Odilon? De plus amples renseignements nous manquent pour l'éclaircir.

 

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Puy. A cette époque de sa vie, Odilon avait reçu, sans nul doute, la tonsure, ce noble emblème de la couronne d'épines de Jésus-Christ, du diadème des élus et de la perfection cléricale; mais avait-il été promu régulièrement, par les divers degrés de l'Eglise, à l’ordre lévitique ? Nous savons certainement qu'il n'était pas encore honoré du sacerdoce, auquel il ne fut élevé que plus tard, comme nous le verrons plus loin. Quant aux degrés inférieurs, depuis l’ordre de lecteur jusqu'à celui d'acolyte, ils n'avaient pas d'âge fixe ; on les conférait même à des enfants, parce qu'ils n'engageaient pas l'avenir sans retour. Il n'en était pas de même du sous-diaconat. Dès le vie siècle, le second concile de Tolède établissait une règle, pour la promotion des jeunes clercs élevés dans la demeure de l'Eglise: « Quand ils auront accompli leur dix-huitième année, si, par l'inspiration divine la grâce de la chasteté leur plaît, on les soumettra, comme désireux d'une vie plus étroite, au joug très léger du Seigneur. Après avoir subi les épreuves de leur profession, ils pourront, à partir de vingt ans, recevoir le ministère du sous-diaconat» (1). Mais cette règle souffrait des exceptions, et l'Eglise croyait entrer dans les desseins de Dieu, en conférant les ordres, avant l'âge légal, aux clercs chez qui la science et la vertu devançaient les années.  Odilon était de ce  nombre. Nous en  voyons la  preuve  dans les dignités dont il  fut honoré.

 

(1) Héfélé, Histoire des conciles, t. III, p. 327, trad. Delarc. Paris, Leclere, 1869, in-8°.

 

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III

 

Cependant ni les dignités, ni les honneurs auxquels le seigneur de Mercœur, malgré sa grande jeunesse, avait été élevé, n'avaient pu le satisfaire, et d'autres préoccupations commençaient à se faire jour dans son âme. Odilon restait, par l'exemplaire régularité et par l'austérité de sa vie, le modèle des clercs, mais le monde ne lui convenait pas, et le milieu dans lequel il vivait ne répondait que très imparfaitement aux aspirations de son âme. A cette nature si élevée, si avide d'une perfection plus grande,  la collégiale de Saint-Julien ne lui  semblait  qu'un  lieu  de  transition  entre le monde et le cloître. Il entendit de nouveau cette voix qui, plus d'une fois aux jours de son enfance l'avait fait  tressaillir : « Je  le conduirai dans la solitude, et je parlerai à son cœur » (Osée, II,  14). Un intime besoin d'immolation poussait le jeune chanoine à une vie de pauvreté absolue et de sainte austérité ; mais à qui s'ouvrir de ces élans secrets, de ces désirs si vifs et néanmoins si contenus de vie plus parfaite ? Odilon priait et répandait son âme devant Dieu, lorsque le Père des miséricordes lui envoya un conseiller et un guide bien capable de l'éclairer et de le diriger. Ce conseiller et ce guide était un humble moine de Cluny, connu dans l'histoire sous le nom de Guillaume de Saint-Bénigne, l'un des promoteurs les plus puissants de la réforme monastique au X° siècle. Ce fut au cours d'un voyage de Guillaume au monastère de Saint-Saturnin, près d'Avignon,  que se fit cette rencontre,

 

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Le prieur de ce monastère, impuissant à obtenir la régularité parmi les moines, vint à Cluny implorer l'appui et l'autorité du grand abbé Mayeul, pour y établir une réforme jugée trop nécessaire. Mission difficile et délicate entre toutes ! Le saint abbé  ne vit à Cluny qu'un seul homme capable de la remplir avec fruit : c'était ce même Guillaume, moine fort distingué, honoré de l'amitié et de la confiance de son vénéré Père. L'attente du saint abbé ne fut pas trompée. En quelques mois,  Saint-Saturnin pouvait se flatter d'égaler l'abbaye mère de Cluny par sa régularité et sa ferveur monastiques. Ce fut donc en se rendant à  Saint-Saturnin que Guillaume, le disciple chéri et le bras droit de Mayeul, fit la rencontre du pieux chanoine de la collégiale de Brioude (1). La vue de ce religieux distingué, né la même année qu'Odilon, qui avait dû déjà faire un long et dur apprentissage de la vie religieuse, décida notre jeune chanoine à s'ouvrir à lui, à lui faire connaître ses penchants et ses inclinations. Guillaume avait l'esprit trop éclairé pour ne pas reconnaître ses aspirations vers la perfection et sa vocation à l'état religieux ; aussi, sans hésiter un seul instant, il lui persuada de se vouer au service de Dieu sous une forme plus complète et de  revêtir l'habit de Saint-Benoît.  Odilon n'attendait que cette impulsion. Cette rencontre fut pour

 

(1) Raoul Glaber parle de cette rencontre dans sa Vie de Guillaume, abbé (chap. VIII), imprimée dans les Acta, VI, I, p. 292, mais sans indication de temps. — L'abbé Chevalier : le Vénérable abbé de Saint-Benigne de Dijon (1875, p. 48 et suiv.), et, après lui, la Revue intitulée Studien und Mittheilungen aus dem Benedictiner Orden (1882, 3° année, t. II, p. 368), admet que cette entrevue a eu lieu pendant le cours du voyage de Guillaume à Saint-Saturnin d'Avignon. Gomme Guillaume resta un an et demi à Saint-Saturnin, puisque peu après son retour à Cluny il se fixa à Saint-Bénigne, ce qui eut lieu en novembre 989, on peut fixer son entrevue avec Odilon vraisemblablement dans l'année 987 ou 988.

 

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l'un et l'autre le commencement d'une tendre et solide amitié que la mort seule fut capable de rompre et qu'aucun nuage ne devait obscurcir ( 1).

Une seconde entrevue entre les deux amis acheva de mûrir la détermination d'Odilon, mais c'est à Mayeul lui-même qu'était réservé l'honneur d'entraîner définitivement  à Cluny celui qui  devait être bientôt son disciple tant aimé. Le saint abbé s'était rendu au Puy pour y vénérer Notre-Dame,  si célèbre dans  cette contrée.  Peut-être est-ce  au retour de son voyage d'Auvergne que, poussé par une inspiration divine, il entra dans le cloître de Saint-Julien de Brioude. Odilon lui fut immédiatement présenté. Ils ne s'étaient jamais vus, mais leurs âmes se connurent. Du premier coup d'œil, saint Mayeul pénétra dans le fond du cœur du jeune chanoine et il se sentit incliné vers lui. Son air, son maintien, sa parole, tout en lui attirait irrésistiblement. A travers ses traits, il avait vu son âme. Sa beauté corporelle où se reflétait une âme plus belle encore, sa noblesse, mais surtout quelque chose de grand et de divin qu'il apercevait en lui, lui inspirèrent pour Odilon une vive affection, et bientôt le feu brûlant de la charité divine fondit ensemble les deux âmes du vieillard et du jeune homme. Ils eurent ensemble un long et familier colloque. Odilon découvrit à Mayeul ses inspirations secrètes ; Mayeul l'encouragea et lui indiqua le moyen d'en venir à la réalisation de son dessein.

Quel beau spectacle dut offrir cette rencontre entre

 

(1) Jotsald, I, 14, dans Patrol. lat., loc. cit. — Voir les Plaintes de JOTSALD (Biblioth. Clun., col. 330) ; Glaber, Vie de S. Guillaume, abbé (chap. XVIII, dans Acta, I, p. 992).

Odilon lui-même parle avec une grande estime de Guillaume dans sa Vie de S. Mayeul. (Voir Bibl. Clun., col. 286.)

 

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ces deux hommes si bien faits pour s'entendre et si capables de s'aimer! Odilon, ce noble et jeune chanoine de vingt-six ans, s'inclinant comme un fils devant un vieillard de quatre-vingt-cinq ans pour lui demander ses paternels conseils, et ce même vieillard, le vénérable abbé Mayeul, pressant entre ses bras son futur disciple avec toute la tendresse d'un père!

Tandis que Mayeul reprenait le chemin dé son monastère, Odilon, affermi dans ses admirables dispositions, ne songea plus qu'à achever ce qu'il avait si bien commencé (1). L'appel de Dieu était devenu manifeste pour lui. Le ciel lui avait fait entendre le mot décisif de sa vie, et ce cœur généreux était désormais tout entier au sacrifice qu'il allait bientôt consommer. Mais auparavant il voulut donner un grand exemple de cet absolu renoncement auquel il se sentait appelé. Il fit don au monastère de Cluny de plusieurs terres situées en Auvergne, au comté de Brioude, ainsi que de la terre de Saraciac; il lui donna encore une église bâtie en l'honneur du Sauveur du monde (2) et tout ce que son droit d'héritage lui conférait en ce lieu, particulièrement un manse qu'il avait autrefois affecté à la sépulture de son frère Hicter. Ne voulant rien laisser après lui sur cette terre, et vivre libre et dégagé pour mieux suivre Jésus-Christ, il racheta ce manse au prix de cent sous des chanoines de Saint-Julien, il en fit don à l'église de Cluny, non seulement en son nom, mais encore au nom de son père, de sa mère et de ses frères vivants et morts, et pour le salut de tous ses parents et fidèles trépassés :

 

(1) Acta SS, et Vita S. Odilonis, t. I, Januar., Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. 1.

(2) Cette charte est sans date, mais elle appartient à cette époque. (Acta, VI, 1, p. 555 et suiv.). Elle est signée de la mère d'Odilon, de quelques-uns de ses frères et d'autres personnages.

 

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« Si quelqu'un, ajoute-t-il, ce qu'à Dieu ne plaise, se présentait clans la suite, moi-même en changeant de volonté, ou l'un de mes héritiers, ou toute autre personne opposée, et osait élever des prétentions contre cette charte, qu'il encoure la colère du Dieu tout-puissant et le ressentiment des saints, et qu'en outre il soit obligé de payer dix livres d'or et autant d'argent à celui dont il aura attaqué le droit. » (1) Ce n'était pas payer trop cher la reconnaissance que le jeune chanoine de Brioude devait au vénérable abbé Mayeul. Cette reconnaissance, il l'exprimera quarante ans plus tard avec une vive émotion en écrivant la vie du saint abbé de Cluny, qu'il se plaira à nommer son meilleur bienfaiteur et l'auteur de son salut (2). Puis, au moment de mourir, nous le verrons encore tressaillir à la pensée que, laissant à Souvigny sa dépouille mortelle, il sera inhumé près de la tombe de son bienheureux père.

Il ne restait plus à Odilon qu'à répondre sans retard à l'appel de Dieu et à songer à son départ. Il l'exécuta peu après avec un viril courage. Il abandonna, dit son biographe, le castrum de Brioude, comme S. Benoît abandonna à Rome le palais des Anicius ; il dit un dernier adieu à ses parents et à ses amis (3); il renonça aux brillantes espérances qui s'ouvraient à lui dans la cléricature. Nous avons vu qu'il était non seulement chanoine de Brioude, mais qu'il était encore investi de plusieurs autres dignités ecclésiastiques. Il se démit de toutes ces dignités et il se dépouilla de tous ces honneurs pour entrer au noviciat de Cluny (4), « la véritable

 

(1) Patrol. lat., t. CXLII, col. 835.

(2) Bibl. Clun., col. 282.

(3) Acta SS.; Vita S. OdiL, Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. 1.

(4) Voir au chapitre suivant l'étymologie et la signification de ce nom.

 

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Terre promise » afin d'y vivre dans la pauvreté et l'humilité de la vie monastique (991) (1). « O bon Jésus, s'écrie Jotsald, qu'il fut beau de voir cette brebis quitter sa toison mondaine, sortir une seconde fois des eaux du baptême et s'avancer avec les fruits d'une double charité, s'associant au troupeau immaculé du Christ » (2).

 

(1) Hugues de Flavigny, Chroniq. Virdun. (une très bonne source); Monum. Germ. SS., t. VIII ; Bouquet, Recueil des hist. eccl., t. X, p. 206.

N. B. — Le Gallia Christ, (t. IV, col. 1128) dit qu'Odilon en 990 était déjà devenu abbé de Cluny, et il s'appuie sur le synode d'Anse, près de Lyon, célébré en 990, auquel assistait Odilon ; mais c'est à tort, car ce synode fut tenu environ quatre ans plus tard (Héfélé, Hist. des conciles, t. IV, p. 612, édit. allem.

(2) Acta SS. ; Vita Odilon, Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. I.

 

 

CHAPITRE II
LES  ORIGINES  DE  CLUNY

 

Il y a des lieux bénis par une prédestination que nul ne peut prévoir et dont Dieu seul s'est réservé les secrets. Cluny est un de ces lieux. Dans son étymologie est renfermée, comme le fruit dans la fleur, toute sa grandeur future. Raoul Glaber a cherché à s'expliquer ainsi le nom de Cluny : « L'institution monastique, dit-il, déjà presque épuisée, devant rassembler ses forces et porter des fruits par suite des germes nombreux existant dans le monastère, a choisi ce même monastère pour siège de la sagesse en lui donnant le surnom de Cluny, qui tire son nom du site légèrement montueux sur lequel il s'élève, au fond d'une vallée ; ou bien encore, ce qui semble lui convenir davantage, il a été ainsi appelé du verbe cluere, qui signifie prendre accroissement » (1 ). « Heureux Cluny, dit à son tour

 

(1) « Ad ultimum quoque predicta videlicet institutio jam pene defessa, auctore Deo, elegit sibi sapientie sedem, vires collectura ac fructificatura germine multiplici in monasterio scilicet cognomento Cluniaco. Quod etiam ex situ ejusdem loci adelino atque humili taie sortitum est nomen ; vel etiam quod aptius illi congruit, a cluendo dictum, quoniam cluere crescere dicimus. Insigne quippe incrementum diversorum donorum a sui principio in dies locus idem obtinuit. » (Raoul Glaber, édition Maurice Prou, p. 67).

 

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S. Pierre Damien, quand je te considère, puis-je m'empêcher de croire que ton nom a été donné comme un présage divin ? Ce nom se compose de ex clunibus et acu. La croupe et l'aiguillon expriment l'exercice du labourage, car on pique le bœuf à la croupe pour l'animer à traîner la charrue et à fendre les guérets. A Cluny on cultive le champ du cœur humain, pour lui faire produire la moisson dont s'emplit l'édifice des greniers célestes. A Cluny, l'aiguillon dont on excite le bœuf est celui dont il fut dit à Saul encore rebelle : « Il t'est  dur de regimber contre l'aiguillon..... Et nous

aussi qui, dans le champ de l'Eglise, labourons comme les bœufs, du Seigneur, nous sentons l'aiguillon quand la méditation du dernier jugement vient nous inspirer une salutaire terreur... C'est donc à bon droit que ce lieu vénérable a reçu le nom qu'il porte. »(1) C'est avec ce lieu à jamais illustre qu'il nous faut faire maintenant connaissance.

A six lieues de Mâcon, au nord-ouest de cette ville et presque sur les confins de la Bourgogne méridionale, Cluny se cache au pied d'un groupe de montagnes qui forme l'extrémité de la chaîne septentrionale des Cévennes. Une double chaîne de collines s'abaissant en pente douce abrite de vastes prairies arrosées par la petite rivière de Grosne qui court du midi au nord, des monts Beaujolais à la Saône. Ces collines

 

(1) Unde cum te, felix Cluniace, considero, hoc tibi nomen impositum non sine divini praesagii dispositione perpendo. Hoc quippe vocabulum ex clunibus et acu componitur, pcr quod videlicet arantium boum exercitium designatur. Bos enim in clunibus aculeo pun-gitur ut aratrum trahat, et arva proscindat. Illic enim humani cordis ager excolitur unde seges illa colligitur, quœ promptuarii cœlestis œdibus insarcinatur... » (S. Petr. Damian. Opera, dans Patr. lat. t. CXLIV, t. I, col. 374. Cf. Bibl. Clun. col. 480.

 

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aux cimes couronnées par des forets séculaires, découpées souvent par d'étroits et frais vallons, sont pour la vue. et encore plus pour l’âme, un véritable enchantement. Groupées autour de la ville en amphithéâtre harmonieusement ordonné, elles offrent un aspect riant et gracieux. Rien n'égale la mollesse correcte, la précision onduleuse de leur dessin; ces contours ne sont pas sèchement arrêtés avec une rigidité mathématique, mais semblent avoir été tracés par une main caressante. Plus on les contemple et plus on se sent comme pénétré par de tièdes vapeurs de grâce et de paix délicieuse. « Je n'ai  vu Cluny, dit un  spirituel, écrivain, qu'au déclin suprême de l'automne, mais je doute qu'il m'eût séduit davantage même aux plus beaux jours... Une lumière tendre et voilée, pareille à l'éclat sans rayonnement d'un métal précieux en fusion, enveloppe ce paysage; au printemps, ce doit être de l'or jaune ; à mon passage, c'était de l'argent le plus fin. » Il est peu de villes, en effet, qui soient plus intéressantes pour le touriste et l'archéologue que la petite ville de Cluny. Sa position pittoresque dans la jolie vallée de la Grosne, au milieu de prairies qui étalent leur tapis de verdure, en face de ces collines boisées dont les ondulations encadrent si délicieusement l'horizon, suffirait déjà pour attirer et charmer le voyageur. Mais ce sont surtout les ruines de la célèbre abbaye bénédictine qui procurent à la petite ville une juste popularité. C'est que l'histoire à Cluny est aussi noble que la nature est gracieuse. Quelle est l'origine de Cluny et en particulier de son monastère illustre, dont le nom, surtout depuis les entretiens de Guillaume et de l'abbé Mayeul, avait dû plus d'une  fois  retentir délicieusement  aux oreilles d'Odilon ? Il nous importe de le savoir.

Il règne une assez grande obscurité sur les origines

 

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de Cluny. Ce nom apparaît pour la première fois dans l'histoire au commencement du IXe siècle. Donné en 862 par l'empereur Charlemagne à Léduard, (1) treizième évoque de Mâcon, pour le récompenser des services qu'il avait rendus à l'Eglise et à la monarchie, et augmenter la mense de l'église de Saint-Vincent, le modeste village de Cluny était resté depuis cette époque sous la dépendance des évêques successeurs de Léduard (2). Mais quelques années plus tard, en 825, l'un d'eux, Hildebald, seizième évêque de Mâcon, céda Cluny à Warin ou Guérin Ier, comte de Mâcon (3) et de Châlon (4) et à sa femme Albane ou Avane, en échange de propriétés situées en Auvergne et dans le Nivernais (5). C'est à Aix-la-Chapelle que Louis le Débonnaire, la douzième année de son règne, confirmait cet échange. Guérin et Albane moururent sans enfants. Le frère d'Albane, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine devint, par le testament de sa sœur (6), maître de la villa de Cluny avec toutes ses dépendances, « avec ses cabanes, ses maisons, ses constructions, ses vignes, ses champs, ses prés, ses bois, ses pâturages, ses eaux, ses cours d'eau, ses moulins, ses droits de sortie et de retour, tous les esclaves qui y demeurent et leur accroissement. »

 

(1)  Léduard, évêque de Mâcon, avait été successivement archi-chancelier du roi Pépin et de l'empereur Charlemagne. Cf Ch. de la Rochette, Histoire des évêques de Mâcon. T. I, p. 216.

(2) L'acte original de cette donation est perdu ; mais il est supposé par Mabillon (Annal. Benedict., t. II, p. 494), et cité dans une charte de la fin du X° siècle (Cartulaire de Saint-Vincent), charte CVIII, p. 42.

(3) Tablettes historiques, t. II, 257.

(4) Necrologium Cluniacense, manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds de Cluny.

(5) Gallia Christ., t. IV, aux preuves, coll. 266; Cf. Annal, bened., t. II, p. 494; Cartulaire de Saint-Vincent, p. 42: Bibl. Clun., col. 13, nota.

(6) En 892 (Gall. Christ., t. IV, col. 1119 ; et aux preuves, col. 272.)

 

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Cluny formait un petit village avec une maison de maître et quelques autres constructions (1). On y voyait aussi deux églises, Tune placée sous le vocable de Saint-Pierre, et c'était la principale; l'autre dédiée à la Vierge Marie ; à côté, une petite communauté de prêtres séculiers auxquels des donations pieuses avaient été faites pour desservir ces chapelles (2). Jusqu'en 910, c'est-à-dire pendant l'espace de quatre-vingt-trois ans, la terre de Cluny se transmit en vertu du droit d'héritage à l'illustre maison des comtes d'Auvergne. A cette époque Cluny était entre les mains de Guillaume le Pieux. Mais voici le moment où cet humble village va sortir de son obscurité pour briller plus tard dans le monde entier d'un incomparable éclat.

Parmi les seigneurs et les autres possesseurs du sol au moyen âge, un grand nombre d'entre eux, touchés par la foi, la piété et les hautes vertus des moines fidèles à la règle et à l'esprit de leur saint fondateur, eurent la pensée de s'associer à leurs mérites et à leurs prières par des donations territoriales. Tel fut Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine personnage illustre par sa piété et dont le zèle et les vues étaient à la hauteur des besoins de son époque. Possesseur d'un vaste territoire dans le comté de Mâcon où se trouvait le village de Cluny, il voulut, lui aussi, comme c'était alors l'usage, fonder un nouveau monastère. Une maison de chasse et ses dépendances, près d'une ancienne voie romaine, sur l'emplacement d'un établissement romain, dont un pan de mur à grand appareil, à pierres rougeâtres, serait peut-être un dernier vestige ;  d'un côté une gorge

 

(1) « Villam in pago Matiscensi, cujus vocabulum est Cluniacum, ipsam villam cum capella, casa dominicata, et reliquis mansis edificiis » (Gall. Christ., t. IV; Cf. Ann. bened., t. II, p, 4.J4).

(2) Mabillon, Annal., t. II, p. 494.

 

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étroite et profonde où « des forets séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaient les horizons, dérobaient le ciel ; où les eaux des torrents débordés dans les prairies, formaient des lacs, des étangs, des marécages bordés de roseaux, où nulle autre route que des sentiers creusés par le pied des mules ne débouchait dans ce bassin d'eau courante et de feuillage, où quelques rares chaumières de chasseurs et de bûcherons fumaient de loin en loin sur la cime des arbres; c'était, dit le chroniqueur, un lieu écarté de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu'il semblait en quelque sorte l'image de la solitude céleste ». Tel était Cluny lorsque Guillaume le Pieux le donna, en 910, à Bernon, abbé de la Bal me et de Gigny pour y créer un monastère (1). La sagesse prévoyante de son fondateur s'occupa d'en assurer l'avenir. Son premier soin fut donc de placer ce nouveau monastère dans des conditions de prospérité et de splendeur qui fussent en rapport avec la grandeur de ses projets et de ses espérances. Il avait à craindre la simonie qui exposait alors les dignités ecclésiastiques à l'intrusion de prêtres indignes ou à l'usurpation de seigneurs ambitieux. Il avait à craindre également la juridiction épiscopale dont les exigences auraient pu amoindrir le luxe de l'abbaye en lui enlevant ses hommes les plus distingués et en portant ainsi atteinte aux travaux et à la discipline. Il ne crut pouvoir mieux la préserver qu'en la plaçant sous la protection immédiate et sous la juridiction exclusive du Saint-Siège : c'était l'affranchir à la fois de l'autorité des évoques et du pouvoir temporel. Aussi bien, Guillaume le Pieux fit un testament solennel qui assurait à l'abbaye naissante la possession du vaste domaine

 

(1) Bibl. Clun., col. 8, 10.

 

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de Cluny (1). Dans ce testament ou cette charte de donation sont renfermés l'avenir et les destinées de ce célèbre monastère qui, deux siècles durant, sera le premier foyer de la vie religieuse et intellectuelle de l'univers. Tandis que le vieux duc allait lui-même à Rome faire ratifier au pape Jean X sa donation et payer à l'église des apôtres la redevance promise, Bernon, selon les prescriptions de la règle de Saint-Benoît, amenait à Cluny douze moines tirés de ses monastères de la Bal me et de Gigny. Il présida lui-même à la construction du nouveau monastère, l'église fut rapidement bâtie, et à partir de ce moment Cluny commençait ses destinées auxquelles devaient l'élever si haut le génie et la sainteté de ses abbés. Grâce à sa position géographique, grâce aux vertus et à la remarquable intelligence de ses chefs éminents, la nouvelle abbaye devait s'accroître en peu de temps et servir en quelque sorte de centre monastique à la France et à une grande partie de l'Europe. Aussi, au milieu des bois défrichés, à l'ombre du monastère, s'éleva bientôt une petite ville dont les dimensions n'ont presque pas changé depuis le XI° siècle. Nos ancêtres alors ne songeaient guère à se plaindre du despotisme clérical qu'ils ne connaissaient point, car « il faisait bon vivre sous la crosse. »

Bernon avait jeté les fondements d'une première église, et son successeur l'avait achevée. Le nombre des moines croissant toujours, S. Hugues fit commencer une immense basilique qui fut comme l'expression de la puissance monastique parvenue à son apogée. Quand on a franchi cette belle porte romane à double arceau, qui s'élevait à l'entrée principale de l'abbaye, et qui date elle-même du XI° siècle, on se trouve dans l'axe de l'immense

 

(1) Bibl. Clun., col 10.

 

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église abbatiale. La masse de cet édifice, soutenue par d'innombrables contreforts, sa toiture à triple étage, la hauteur des clochers causaient un étonnement, une admiration dont l'expression se rencontre souvent dans les vieilles chroniques. L'église de S. Hugues s'ouvrait entre les deux tours carrées dont on voit encore la base; elle se composait de deux parties : d'un grand vestibule fermé à trois nefs ou narthex, construit seulement au commencement du XIII° siècle, et de l'église proprement dite. Elle avait cinq nefs, deux transepts qui lui donnaient la forme d'une croix archiépiscopale, et cinq clochers.

Qu'est devenue cette église avec son monastère ?

Ce n'est plus aujourd'hui le monastère construit par Bernon. L'abbaye avait eu beaucoup à souffrir pendant les guerres de religion ; outre le pillage de son église, de sa bibliothèque, plusieurs de ses bâtiments avaient été ruinés, d'autres menaçaient ruine. Les moines se proposèrent donc de reconstruire de fond en comble l'antique monastère. Vers 1730, dom Dathoze, avec l'agrément et probablement les subventions des deux derniers abbés, Frédéric-Jérôme et Dominique de la Rochefoucauld, entreprit cette reconstruction et la poursuivit jusqu'à sa mort (1765). Ses successeurs continuèrent son œuvre, et ils allaient démolir cette partie des bâtiments dite palais du pape Gélase, quand survint la Révolution.

Les bâtiments nouveaux se composent d'un cloître et d'un vaste corps de logis principal terminé par deux ailes assez étendues. L'ensemble de ces constructions, que domine à droite le grand clocher de l'église abbatiale, est véritablement imposant; on admire la largeur des galeries, voûtées au premier étage comme au rez-de-chaussée, les rampes d'escaliers, les balcons et les

 

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vastes et harmonieuses proportions du cloître. Une école normale d'enseignement secondaire spécial et un collège annexe du même enseignement occupaient, depuis 1866, les bâtiments entièrement restaurés des anciens bénédictins, lorsqu'ils ont été supprimés en 1891, pour faire place à une école nationale de contremaîtres, analogue aux écoles d'arts et métiers. Des bâtiments claustraux du XI° et du XII° siècle, il ne subsiste rien aujourd'hui. L'église de S. Hugues a également disparu. Vendue en 1798 comme propriété nationale, elle a été démolie en 1811, et cette destruction a été un grand malheur pour Cluny et pour la France. Il ne reste plus aujourd'hui de la magnifique basilique que l'extrémité méridionale du grand transept, le beau clocher de l'Eau bénite, qui élève à 186 pieds au-dessus du dallage du cloître sa flèche pyramidale; tout auprès le petit clocher de l'horloge, la chapelle Bourbon, bâtie vers la fin du XV° siècle, et la base des tours qui s'élevaient à l'entrée du narthex, auxquels il faut ajouter quelques fragments de colonnes et quelques chapiteaux conservés au musée de la ville.

Ces ruines, ces pierres, ces vieux remparts couverts de lierre et de mousse, ces tours, ces antiques portes du XI° siècle, qui s'harmonisent si bien avec le calme paysage, et donnent à Cluny l'illusion d'une ville du moyen âge, ces clochers, ces lieux enfin où fut la première abbaye de l'Europe, qui pourrait les contempler sans émotion ? Comment se défendre d'un profond sentiment de tristesse et, les yeux pleins de larmes, ne pas redire avec le poète :

 

Objets inaminés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer? (1)

 

(1) De Lamartine.

 

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On ne saurait imaginer, si Ton n'est pas chrétien, le charme ineffable que l'âme éprouve en parcourant les lieux où les saints ont vécu. On se sent, pour ainsi dire, moins loin de ces êtres sublimes. Il semble qu'ils aient laissé quelque chose d'eux-mêmes aux lieux qui les ont vus, comme ces fleurs qui communiquent leurs parfums à tout ce qui les touche. C'est peut-être une illusion ; mais on se surprend à penser qu'ils nous sourient du haut du ciel, pendant que nous visitons ces débris de leur habitation terrestre, et l'on attribue à leurs regards ces douces émotions dont on se sent l'âme remplie.

Au moment où les portes du monastère vont s'ouvrir devant Odilon, il nous a semblé nécessaire de faire connaître les origines de Cluny, ce qu'il était autrefois et ce qu'il est aujourd'hui; car, comme on l'a si bien dit : « L'aspect des lieux est presque toujours le meilleur commentaire de la vie des saints. » On comprendra mieux la vie et les vertus de notre saint après avoir visité Cluny. C'est là que nous allons retrouver Odilon ; c'est dans ce lieu béni, « si plein de solitude, de repos et de paix », que nous allons voir se former en lui le saint moine, le grand abbé, l'illustre réformateur de la vie monastique.


 

 

CHAPITRE III
NOVICIAT  ET  PROFESSION

 

Lorsque le jeune seigneur de Mercœur entrait à Cluny, il n'avait guère plus de vingt-huit ans. A vingt-huit ans, un cœur généreux dont aucun souffle n'a terni la pureté, en qui l'amour surabonde avec la force, et que la grâce a touché, ne cherche qu'à correspondre à l'appel divin et à s'immoler tout entier. Odilon, sous le souffle providentiel d'une vocation évidente, était venu ensevelir sa brillante jeunesse dans l'obscurité du cloître, et il ne caressait d'autre ambition que de vivre désormais, comme nous l'avons dit, dans la pauvreté et l'humilité de la vie monastique. Quand il vint frapper à la porte du monastère de Cluny, il n'entrait pas en pays inconnu. Il y retrouvait le docte et saint Pontife qui ayant découvert dans son âme la semence des plus héroïques vertus, se proposait de la cultiver avec autant de vigilance que de tendresse ; à ses côtés, il retrouvait aussi le pieux Guillaume à qui il s était ouvert le premier de ses désirs de perfection et qui allait encore lui servir d'introducteur dans cette vie nouvelle. Ici, tout concourait donc à former un de

 

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ces liens qui ne se brisent qu'avec la vie. pour se renouer au delà, plus fort, et à tout jamais.

D'après les auteurs les plus autorisés, c'était en l'année 991 qu'Odilon fit son entrée au noviciat de Cluny. A cette époque, l'abbaye bourguignonne n'était pas encore entièrement sortie de la pauvreté de ses commencements. Le nouvel aspirant, à son arrivée, trouva des bâtiments en bois et en briques qui ne différaient pas notablement de l'habitation des pauvres ; le cloître était des plus simples ; seule l'église, ornée de dons précieux, avait un air de grandeur, sans qu'on puisse cependant la comparer avec la basilique splendide élevée plus tard par le zèle et les soins de saint Hugues.

D'après les Coutumes clunisiennes, l'aspirant au noviciat devait passer au moins une nuit et quelquefois deux ou trois jours à l'hospice du monastère. En réponse à sa sollicitation d'être admis dans le monastère, on lui mettait devant les yeux les rigueurs de la discipline à laquelle il demandait à s'assujétir, puis on l'initiait au cérémonial prescrit pour se présenter devant le seigneur abbé et pour lui faire sa demande. Odilon se soumit avec une parfaite docilité à ces prescriptions obligées. Voici enfin qu'au jour fixé, il est introduit par le frère hospitalier dans la salle capitulaire où saint Mayeul présidait, entouré de tous ses moines. Prosterné devant lui, le jeune seigneur de Mercœur est interrogé sur l'objet de sa démarche :

— Que demandez-vous ? lui dit l'Abbé.

— Je demande, répond Odilon, la miséricorde de Dieu et la grâce de le servir parmi vous.

Que Dieu, répond l'Abbé, vous accorde la société de ses fidèles serviteurs !

Relevé des pieds du saint Abbé, l'aspirant au noviciat

 

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est introduit parmi les novices, confié à un religieux habile à conduire les âmes à la vie parfaite, dressé pendant quinze jours aux usages et aux exercices du monastère. Ce temps d'arrêt sur le seuil de la probation était une première épreuve qui avait pour but de s'assurer de la convenance du sujet à la vie claustrale.

Mais le jour s'approcha bientôt où le saint abbé Mayeul, pour satisfaire les désirs du jeune seigneur de Mercœur et lui créer un premier lien avec l'ordre, voulut lui donner l'habit monastique. Le rite, il n'y a pas de doute, est loin d'être aussi solennel que celui de la profession religieuse qui seule crée des obligations perpétuelles, mais, ainsi qu'on va le voir, il ne manque pas de grandeur.

A la veille de la vêture, Odilon vint de nouveau se prosterner devant l'Abbé. Celui-ci, pour obéir au précepte du saint patriarche Benoît, avertit notre futur novice de l'inflexibilité du joug qui va peser sur lui jusqu'au dernier jour de sa vie ; il est prévenu que sa volonté aura à s'anéantir pour toujours, à s'effacer devant la règle monastique qui va s'emparer seule du postulant et le refaire, pour ainsi dire, de toutes pièces; que toute négligence, toute révolte contre cette même règle sera sévèrement punie et que son propre corps à lui-même ne comptera désormais pour rien. Il va de soi que celui qui aspire à la perfection doit fouler aux pieds le monde, dépouiller le vieil homme tout entier, n'être rien, en un mot, qu'une âme nue et nouvelle qui attend tout de la grâce de Dieu. Si l'on ne peut pas prendre ce redoutable engagement, dont une lecture fréquente de la règle doit rappeler les clauses au novice, on n'est pas fait pour la vie religieuse. « Je te demande donc, dit l’Abbé en terminant, je te demande donc de dire

 

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devant tous les frères ici réunis quelles pensées t'inspirent ces dures conditions !

— Avec la grâce de Dieu, répondit Odilon, j’ai la confiance de pouvoir obéir jusqu'à la mort.

— Que le Seigneur daigne donc parfaire en toi ce que tu promets afin que tu puisses mériter la vie éternelle. »

Odilon, s'étant de nouveau prosterné, sortit ensuite avec le maître des novices qui l'introduisit dans l'église où, sans doute pour montrer qu'il la choisissait pour son cher et unique asile, il demeura assis.

Cependant les frères sortirent du chapitre et les cloches annoncèrent la messe conventuelle. Après les heures chantées au chœur, un des enfants élevés sous l'habit monastique entonna des litanies brèves qui se disaient ordinairement avant la messe ; on les faisait suivre de diverses oraisons, dont l'une était chantée pour certains princes envers lesquels Cluny avait des devoirs spéciaux de reconnaissance, une autre pour les évêques et les Abbés, une troisième pour la paix, une quatrième pour les familiers de l'abbaye, et souvent d'autres encore pour des besoins particuliers du monastère. Au moment où les litanies s'achevaient, Odilon fut conduit dans le chœur. Il prit place sur un siège disposé devant l'autel et en face du tabernacle. Là, l'Abbé Mayeul, au milieu du chant des psaumes et des prières liturgiques, s'avança vers le jeune novice, lui coupa les cheveux ou plutôt lui rasa la tête sur laquelle on ne réservait qu'un cercle de cheveux courts taillés en couronne ; ainsi était symbolisé le servage spirituel que le seigneur de Mercœur venait dévouer à Dieu. Le seigneur Abbé chanta ensuite une troisième oraison, puis embrassa le nouveau novice qui sortit du chœur, accompagné du frère maître, pour aller revêtir

 

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le floccus ou tunique monastique et le scapulaire noir des fils de saint Benoît. C'était l'habit qu'Odilon ne devait plus quitter.

A peine entré au noviciat, Odilon s'y montra dans toute la force du terme, l'homme de la règle. Nous dirons plus loin en quoi consiste la règle de saint Benoît que le monastère de Cluny suivait alors dans toute sa rigueur. Notre saint en devint en quelque sorte un exemple vivant. Il se plongea avec bonheur dans les eaux de ce fleuve qui, de saint Odon à Pierre le Vénérable, transforme Cluny en une terre où coulent le lait et le miel de la plus pure et de la plus forte doctrine monastique.

Dès qu'il eut été admis au noviciat, le jeune seigneur de Mercœur se montra fidèle aux moindres prescriptions de la vie monastique. Il s'étudia à faire oublier son rang, en surpassant tous les autres par son activité, et en recherchant avec avidité les emplois les plus modestes. Outre les exercices spirituels prescrits par la Règle et qu'il accomplissait avec sa ferveur habituelle, notre jeune novice se livrait avec une profonde et touchante humilité à tous les obscurs et pénibles travaux du noviciat. C'était au point que quiconque, dans la communauté tout entière, voulait vivre en vrai religieux, n'avait qu'à jeter les yeux sur lui pour y trouver un modèle de toutes les vertus. Jotsald nous le représente «allumant les lampes, balayant l'église et le cloître, et surveillant les dortoirs des enfants qu'on élevait au monastère. » (1) Odilon fut donc pendant son

 

(1) « Jam sumpto habitu videres nostram ovem inter alias primam opere, extremam ordine, aeternae viriditatis pascua requirere, lucernarum  ministeria concinnare, infantum  custodiendorum excubias observare, pavimenta verrere et quaeque vilia officia humiliter peragere ». Patrol. lat., t. CXLII, col. 900.

 

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noviciat un religieux dans toute l'étendue du mot, par la pauvreté et le détachement de toutes choses, par la pureté de la vie, par l'obéissance parfaite, par le goût et la fidélité à l'office divin. On pouvait dire de lui en voyant l'harmonie de la vie surnaturelle et des dons de la nature, qu'il était né religieux. Son âme, transformée parla prière et par l'amour divin, sous l'impression de la grâce, devait subir l'empreinte du moine, tel que le veut saint Benoît. Transformé en un homme nouveau, il ne vivait plus que pour Jésus-Christ ; et en même temps qu'il réduisait son corps en servitude, son âme, dont rien ne retardait l'essor, jouissait d'une paix que la terre ne donne pas.

Cependant l'année du noviciat touchait à son terme. Le jour de la profession approchait : c'était l'heure qu'Odilon, depuis longtemps appelait de tous ses vœux : « Si le novice, dit saint Benoît, promet, après mûre délibération de garder la règle dans tous ses points et d'observer tout ce qui lui sera commandé, on l'agrégera alors à la communauté, étant averti qu'en vertu de la loi portée par la règle, il ne lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette règle, qu'après une si longue délibération, il était à même de refuser ou d'accepter. » (1)

L'histoire ne nous a pas conservé la date précise de cette profession ; nous savons seulement qu'elle eut lieu avant l'expiration du noviciat.

Saint Benoît avait fixé à une année entière la durée du noviciat, mais des cas particuliers pouvaient se présenter en vertu desquels une dérogation à cette règle était légitimement admise. C'est ainsi qu'à Cluny, par

 

(1) Regula, cap. LVIII.

 

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exemple, le noviciat, nous le savons, était souvent très court, et il était bien loin de durer une année entière. Cette pratique obtint plus tard l'assentiment du Saint-Siège apostolique; c'est ce que prouve une décision du pape Innocent III adressée en 1212 à l'archevêque de Pise, dans laquelle le Pontife déclare que le novice qui, du consentement de son père abbé ferait profession avant l'expiration complète de l'année de probation serait tenu de s'acquitter de ses engagements, attendu que ce même novice, par le fait de l'émission de ses vœux, serait réellement incorporé à l'état religieux.

Aussi, lorsque le jour vint où le frère Odilon se présenta au chapitre avant la messe conventuelle, et présenta au seigneur Abbé la pétition requise pour être admis à la profession religieuse, saint Mayeul ne crut pas devoir prolonger plus longtemps l'épreuve du noviciat. Le novice fut aussitôt admis à la profession par le suffrage unanime du chapitre. Odilon avait alors près de vingt-neuf ans.

Deux cérémonies devaient donc s'accomplir en même temps pour que le novice fût admis définitivement et irrévocablement dans l'Ordre : la profession et la bénédiction, et peu importait que l'on commençât par l'une ou par l'autre. La profession consistait dans les deux rites principaux indiqués par le bienheureux père saint Benoît en sa règle, savoir : l'émission des trois vœux monastiques, dont ferait foi une charte signée par le profès, puis le chant du verset Suscipe me, Domine : c'était la formule de l'engagement pris par le novice tant envers l'Ordre qu'envers Dieu. Quant à la bénédiction, elle consistait dans les prières que l'Abbé avec toute la communauté chantait pour le novice, dans la bénédiction des habits, surtout de la coule bénédictine

 

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qu'on lui remettait alors.  Cette cérémonie signifiait son admission dans l'Ordre.

Nous n'essaierons pas de faire une description complète de la belle cérémonie de profession religieuse telle qu'elle est empruntée aux  anciens cérémonials bénédictins. Qu'il nous suffise de dire ici que la fonction liturgique est de nature à produire une grande impression sur une âme religieuse; c'est un résumé des engagements que prend le novice au moment de se lier par des vœux perpétuels; elle rappelle les devoirs qu'il aura à remplir désormais et les promesses que Dieu lui fait en retour. C'est un drame vivant, un dialogue entre l'âme et Dieu pour aboutir à ce contrat où l'on stipule des plus grandes choses qui soient au monde, la liberté humaine et le droit à jouir des biens de la terre en échange de la promesse des biens éternels. La majesté de ces rites, le chant grave et solennel qui achève de leur donner toute leur expression, les paroles inspirées de la liturgie qui célèbrent en un langage si noble et si grand les beautés de la vie monastique, l'église, qui déploie ses pompes les plus magnifiques, les parfums de l'encens, les splendeurs des cierges, les chants  des noces éternelles, la joie dont rayonnent les fronts, toutes les magnificences du culte, toutes celles de la prière, quels doux et purs enivrements pour le cœur du nouveau profès qui vient dire adieu à la terre pour prendre possession du ciel et vivre de la vie des anges ! Odilon pouvait-il recevoir une meilleure et plus touchante leçon au seuil de cette vie nouvelle? Amené au chœur pour l'offertoire de la messe, il s'avance au pied de l'autel, et il lit à haute voix l'acte par lequel il se donne tout entier à Dieu; il pose cet acte, écrit et signé de sa main, sur l'autel. Alors, dépouillé lui-même et n'ayant plus rien à donner

 

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à Dieu, il chante par trois fois le verset et le psaume que S. Benoît a choisi pour le mettre, en cette circonstance solennelle, sur les lèvres de ses enfants : « Recevez-moi. Seigneur, selon votre parole, et je vivrai; ne permettez pas que je sois confondu dans mon attente. » (Ps. CXVIII, v. 116.) Unie de cœur au nouveau frère et dans un saint enthousiasme, la communauté entière des moines répète trois fois cet intime élan, cette ardente aspiration de l'âme, et il la termine par le cri : « Gloire au Père au Fils et au Saint-Esprit. » Le Seigneur abbé, lui aussi, complète cette commune prière par des oraisons d'une grande beauté qui figurent encore aujourd'hui au Pontifical romain. Cependant, abîmé en Dieu dans un sentiment d'humilité profonde, de joies sans bornes et d'intime contemplation, l'élu, par un mouvement prompt et plein de dignité austère, a incliné la tète, croisé les bras sur sa poitrine comme pour en comprimer les élans, et s'est jeté la face contre terre, étendu et anéanti sur le sol. Le chant de gloire terminé, Odilon se relève rayonnant, dépose l'habit de novice et revêt celui de profès, solennellement bénit par l'Abbé. Cet habit est principalement la « coule bénédictine qui sera pour lui désormais l'insigne de sa profession comme de son rang dans la milice du Christ Roi ». Dès lors, tout est consommé. Odilon appartiendra désormais au cloître de Cluny, et il pourra chanter avec ses frères dans le sentiment d'une joie toute surnaturelle le cantique du Psalmiste : Ecce quam bonum !... Oh ! qu'il est bon et qu'il est doux à des frères d'habiter ensemble ! Placé désormais en présence de ses grandes obligations, Odilon, après l'accolade fraternelle, se prosterne successivement aux pieds de chacun de ses frères, afin qu ils prient pour lui. Trois jours de silence absolu et

 

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de communion quotidienne suivent celui de sa profession, pendant lesquels le nouveau moine goûte et voit alors combien le Seigneur est doux, et combien il est bon de s'attacher à lui. Sa vie désormais ne lui appartiendra plus. Après ces heures de douce conversation avec le ciel, le jeune profès, rendu à la vie ordinaire du cloître, sera désormais tout entier au bonheur du lien qui l'enchaîne à Dieu et aux devoirs de la vie nouvelle qui s'ouvre devant lui.


 

CHAPITRE IV
ODILON  ABBÉ  DE  CLUNY  (994)

 

I ODILON  COADJUTEUR  DE L'ABBÉ  MAYEUL

 

Odilon, depuis sa profession religieuse, grandissait en perfection à l'ombre du cloître, ne songeant qu'à se renfermer dans le plus absolu silence et à se faire oublier de tous. Il commença de paraître entre les moines de  Cluny,  ses  frères, comme un flambeau qui brûle, le premier par la sainteté, le dernier de tous par l'humilité de son cœur, répandant autour de lui une odeur de vie qui embaume et un parfum semblable à l'encens dans les jours d'été. C'était un saint qui se préparait, sans le savoir, sous la fortifiante direction d'un saint, à lui succéder un jour. Mais ses vertus cachées et ses progrès dans la perfection ne pouvaient rester longtemps ignorés; le temps allait bientôt venir où cette brillante lumière devait éclater aux yeux des hommes. Le nouveau profès s'était nourri, pendant son  noviciat, des maximes et de la

 

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règle de saint Benoît; il s'était désaltéré aux pures sources de l'esprit du saint patriarche, et, grâce à sa fidélité à cette règle, il était devenu un religieux accompli et ce moine parfait tel que le veut S. Benoît.

« Dans la visée de S. Benoît, en effet, le moine, dit Mgr Pie, n'est pas autre chose que le chrétien parfait qui, s'étant voué à l'accomplissement des conseils évangéliques, s'engagea la stabilité dans la pratique dune vie qui est essentiellement la vie de famille, et qui a pour objet le service de Dieu et la correction des mœurs. Le moyen efficace de la correction des mœurs, c'est la triple désappropriation des biens du dehors, des appétits même licites de la chair, et de l'usage de la propre volonté, d'où naît cette trilogie de pauvreté, de chasteté et d'obéissance qui est la base commune de l'état religieux. Le moine, comme l'indique  son  nom, est celui qui s'isole, monachus, si en se séparant du monde et en cherchant la solitude, il se donne et s'adjuge à une famille de frères en société desquels il vaquera au service divin, à la mortification et au travail, soit du corps, soit de l'esprit, sous la conduite d'un abbé qui sera à la fois son maître et son père : à ces conditions, qui constituent la vie cénobitique, il devient le moine de S. Benoît, il entre dans cette race très forte pour laquelle seule a été écrite la règle : Ad cœnobitorum fortissimum genus. Se sanctifier personnellement dans l'exercice de cette vie parfaite, et, par là, sans volonté préconçue d'être appliqué à tels ou  tels ministères, devenir apte à toute chose bonne et utile, le jour où l'obéissance l'y appellerait pour le service de l'Eglise et des âmes; voilà le bénédictin dans toute la simplicité, mais aussi dans toute l'étendue et la largeur de sa vocation. D'où il résulte que le bénédictin n'a point un esprit propre : c'est l'homme de la perfection évangélique,

 

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vivant de la vie de l'Eglise et tenant toutes les avenues de son âme ouvertes aux vouloirs divins. Dégagé des souillures du siècle, il est ce vase sanctifié et consacré dont le Seigneur usera selon l'utilité, et qui est prêt à toute bonne œuvre : Erit vas sanctificatum et utile Domino, ad omne opus bonum paratum (II Tim., 24) (1).

Ainsi en était-il d'Odilon. Aussi Mayeul discerna-t-il bien vite en lui les qualités d'esprit et de cœur qui en faisaient un moine parfait ; il voulut en faire le confident de ses pensées, le collaborateur de ses œuvres. Déjà dès sa première entrevue avec Odilon sous le cloître de Brioude, Mayeul avait su apprécier le jeune seigneur de Mercœur; le regard pénétrant du saint Abbé avait deviné sa haute intelligence et la candeur de son âme. mais c'est surtout pendant l'épreuve du noviciat qu'il avait admiré les éminentes qualités de son jeune novice : son heureux caractère, sa franche et solide piété, sa rare aptitude à tous les emplois du monastère. Tous les frères avaient les yeux sur lui, et sans prévoir la mort trop prochaine de leur vénérable Abbé, ils voyaient avec bonheur qu'il n'était pas le seul capable de porter le fardeau de la dignité abbatiale. Ces sentiments ne tardèrent pas à se réaliser. Odilon de Mercœur n'avait pas même achevé son année de probation lorsque l'abbé Mayeul, convaincu d'être l'organe des desseins de Dieu, le choisit, malgré ses résistances, pour son coadjuteur, comme il l'avait été lui-même de Son saint prédécesseur, le vénérable Aymard. Tout cela se passait en cette même année 991, un peu moins d'un an avant l'entrée d'Odilon au monastère de Cluny (2).

 

(1)  Mgr Pie, Œuvres, t. IX. Panégyr. de dom Guéranger, p. 40-42.

(2) C’est dans celte même année que nous trouvons Odilon cité pour la première fois et authentiquement comme abbé : « Cluniacum ubi domnus Odilo Abbas prœest. » (In Acta, V, p. 781, n° 51 ; Cf. Annal., IV. p. 73.) C'est aussi dans les années 992 et 9931 qu'Odilon est nommé dans les chartes abbé à côté de Mayeul. (Acta, VI, 1, p. 558, n° 9 et 10.)

 

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Odilon, nous venons de le dire, n'accepta que bien malgré lui, la charge de coadjuteur qui lui était imposée, et, ainsi que l'attestent des témoignages irrécusables, il ne se résigna à ce pesant fardeau que par obéissance à son saint Abbé (1). Pourtant il n'avait à s'occuper que des affaires dont voulait bien l'entretenir l'abbé Mayeul, et ici encore, lé docile et infatigable auxiliaire était entièrement soumis à sa direction paternelle (2). Dieu, d'ailleurs, bénissait tous les jours l'étroite amitié de ces deux grandes âmes. Appelés à porter ensemble le fardeau de la supériorité, Odilon et Mayeul trouvaient clans leur union une consolation, une force extraordinaire, et bien loin que leur charité pour tous les frères fût refroidie par cette intime affection, la communauté dut en recueillir bientôt les heureux fruits. N'est-ce pas une suave apparition  de la vie religieuse dans l'Eglise que cette amitié réciproque de l'Abbé et de son disciple, du père et du fils ? Ames austères et tendres, cœurs purs et vaillants, qui redira vos confidences sacrées, vos entretiens intimes, vos échanges de hautes vues et de respectueuse et fraternelle intimité !  Tous deux n'ont qu'un cœur et qu'une âme; l'un, déjà incliné vers la tombe, le front couronné du diadème abbatial; l'autre, gentilhomme paré de sa jeunesse, de sa beauté, de la candeur de son âme, tous deux unis dans les  plus  saintes  passions  qui  puissent  enflammer l'homme : l'amour de l'Eglise et l'amour des âmes !

Quelle était, en général, la situation respective du

 

 

(1) Acta, VI, 1, p. 558, n° 10. « ... Clunilocus oui domnus et reverendissimus pater Odilo prajest jussione sancti patris Maioli. »

(2) Acta, V, p. 781, n° 5o.

 

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coadjuteur et de l'Abbé ?  Une anecdote célèbre des chroniques de Cluny racontée par saint Pierre Damien nous renseigne suffisamment à ce sujet. « J'ai entendu raconter, dit-il, aux frères du vénérable monastère de Cluny, deux exemples de sainte humilité, dont l'un est bien propre à édifier les supérieurs et l'autre, ceux qui leur sont soumis. Aymar, recteur de cette église, se fit remplacer par Mayeul, afin de procurer à sa vieillesse avancée les douceurs du repos. Un jour que, devenu simple religieux, il était à l'infirmerie, il envoya demander par un serviteur un fromage au cellérier. Celui-ci, occupé à d'autres choses comme il arrive souvent, non seulement refusa, mais encore accabla le serviteur de dures paroles. Il se plaignit d'avoir affaire à un aussi grand nombre d'abbés et de ne pouvoir suffire aux importunités de tant de maîtres à la fois. Le vieillard ayant appris cette réponse, en éprouva un grand scandale. Comme il avait perdu complètement la lumière des yeux, la douleur s'attacha plus fortement à son cœur, car l'aveugle qui est privé de la vue des choses visibles, examine avec plus de subtilité dans sa pensée tout ce qu'il entend ; et ce que nous ne pouvons exhaler à l'extérieur s'enflamme au dedans de nous avec une ardeur plus cuisante. Le lendemain matin, il se fit conduire au chapitre par la main de son serviteur et s'attaqua à l’abbé en ces termes :  Frère Mayeul, je ne t'ai pas élevé au-dessus de moi pour que tu me persécutes; je ne t’ai pas choisi pour que tu me fasses sentir le pouvoir d’un maître sur l'esclave qu'il a acheté au marché, mais afin que  tu aies à mon égard des sentiments de compassion, des sentiments de fils envers un père.

 

(1) Opuscul. XXXVIII, cap. VII, où, à la place du nom d'Aymard, on a mis celui de Marcuardus (Acta, V, p. 324 et 768.)

 

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Après avoir continué quelque temps sur ce ton, il ajouta : « Es-tu mon moine, je te le demande ? — Je le suis, répondit Mayeul; je confesse ne l'avoir jamais été plus entièrement qu'aujourd'hui. —Eh bien! si tu es mon moine, dit Aymard. descends à l'instant de ton siège, et reprends la place que tu occupais autrefois. » A ces mots, Mayeul se leva soudain, et regagna l'humble stalle qui lui était désignée. Aymard revenu en dignité comme par un droit de postliminium, monte sur le siège abbatial, accuse le cellérier qui l'avait irrité, le fait prosterner devant lui, châtie avec sévérité le coupable et se retire, laissant toute l'assemblée saisie de ce coup d'autorité (1).

Il ressort de ce trait que le coadjuteur exerçait déjà les fonctions abbatiales, quoique sous la dépendance expresse du véritable Abbé.

Ce n'est pas Odilon qui eût cherché à se soustraire à cette dépendance vis-à-vis de saint Mayeul. Il se faisait, au contraire, un devoir et un bonheur d'être l'instrument docile de son vénéré père dans toutes les œuvres que lui inspirait sa grande charité, agissant toujours, sans se montrer jamais,  portant à un haut degré  ce tact, cette abnégation qui reporte sur son vénérable Abbé l'éclat du succès. Malgré la modestie dont s'enveloppait le jeune "coadjuteur,  tous les religieux du monastère redisaient son zèle, la rectitude de son esprit, la droiture de son cœur, sa haute et intelligente piété, l'aménité de son caractère, et chacun pressentait la dignité à laquelle il allait être bientôt élevé.

Un an ou deux ne s'étaient pas encore écoulés depuis qu'Odilon était devenu coadjuteur de l'abbé de Cluny. Tandis que  le saint religieux se  préparait dans  le

 

(1) Petri Damian., Epist., liv. II, cap. XIV.

 

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recueillement et la prière à ses hautes destinées, une douloureuse nouvelle lui arriva du château de Mercœur : la mort venait de ravir à son affection son vénérable père (1) . Quels furent les derniers moments de ce ferme chrétien ? Odilon put-il aller rendre les derniers devoirs à ce père tendrement aimé ou dut-il se contenter d'épancher dans son cœur une prière fervente pour celui qui n'était plus: L'histoire garde à ce sujet un silence que nous devons respecter. Mais il n'est pas téméraire de penser que le père de notre saint laissa en mourant une des mémoires les plus honorables que puisse laisser un homme de bien. Les pauvres, croyons-nous, pleurèrent en lui un protecteur et un père ; la .société perdit un homme d'honneur et de bon exemple, un ami dévoué de la justice, un brave à toute épreuve, un sage d'un jugement solide, d'un esprit clairvoyant, et non moins habile à bien parler qu'à bien penser.

Quant à la mère d'Odilon, sous le coup de son infortune, elle fut saisie plus que jamais d'un dégoût absolu de la terre, et elle n'aspira plus désormais qu'à la possession des biens divins. Tout entière au malheur qui 1 avait happée, elle se soumettait néanmoins au sacrifice demandé par Dieu, reproduisant le modèle de la veuve chrétienne que saint Paul a tracé de main divine dans ces paroles : « Que la veuve qui est vraiment veuve et désolée espère en Dieu, et qu'elle persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons » (2). C'était une de ces veuves dont parle Bossuet qui, « vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent elles-mêmes dans le tombeau de leur époux ». La mère de notre saint méritait

 

(1) Il est vraisemblable  que Bérald mourut avant l'année 990 ou car il n'est pas nomme dans les chartes de donation qu'Odilon fit en faveur de Cluny. (Mabillon, Acta, VI, 1, p. 555 et suiv.)

(2) S. Paul à Timothée, première épître, chap. V, v. 3.

 

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ces louanges décernées par Augustin à sa mère Monique : « C'était une veuve chaste, pleine de charité pour les pauvres, rendant hommages et services aux saints, participant chaque jour au sacrifice divin, passant soir et matin de longues heures à l'église, ne s'occupant jamais de nouvelles, ne tenant jamais de conversations inutiles, préoccupée entièrement de ses communications avec Dieu par la prière. » (1) Telle était Gerberge, au témoignage de Jotsald, le biographe d'Odilon : « On vit clairement en son veuvage, dit-il, en quelles dispositions de continence et de chasteté, avec quelles intentions pures et saintes elle avait vécu dans le mariage. Elle abandonna sa demeure, ses enfants, ses terres opulentes, et comme une autre Paule, elle s'attacha tout entière à Jésus-ce Christ. » (2)

Immédiatement après avoir rendu les derniers devoirs à son époux, Gerberge, en effet, mit ordre aux affaires de sa maison et ne songea plus qu'à aller s'enfermer dans le cloître qui, du vivant même de son mari, n'avait pas cessé d'être l'objet de ses pensées et de ses désirs. Ses affaires réglées, rien ne retenait plus désormais la sainte veuve dans le monde. Il lui tardait de se donner à l'Epoux immortel de son âme et d'ouvrir au plus tôt par ses prières le ciel à celui dont elle avait été la joie et la couronne sur la terre. Elle visita une dernière fois le sanctuaire de Brioude, peut-être aussi l'église du Puy, l'une et l'autre pleines de souvenirs pour son cœur, fit ses adieux à ses enfants, à quelques rares amies, et ayant pris avec une escorte convenable à son rang le chemin de la Bourgogne, elle arriva à Autun,

 

(1) Hist. de sainte Monique, par l'abbé Bougaud.

(2) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898.

 

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l'antique cité éduenne. C'est là qu'elle avait résolu de dire adieu au monde. Elle entra au monastère de Saint-Jean où elle prit l'habit religieux, toute joyeuse de se voir associée à la vie. aux vertus des saintes femmes qui peuplaient ce monastère. (1 )

Le monastère de Saint-Jean d"Autun avait été fondé au commencement du septième siècle par la reine Brunehaut en même temps que deux autres monastères dédiés l'un à saint Martin et l'autre destiné à servir d'hôpital en l'honneur de saint Andoche. L'histoire raconte, en effet, que vers l'an 602, Brunehaut et son petit-fils Thierry, roi de Bourgogne, envoyèrent une ambassade au pape saint Grégoire le Grand, dont l'un des principaux buts était d'obtenir la confirmation solennelle des deux monastères et de l'hôpital que Brunehaut venait de fonder à Autun. En ces temps de violence et de perturbation sociale où le lendemain n'était assuré à aucune œuvre, la reine s'adressa au pape, afin qu'il plaçât sous la sauvegarde de son autorité apostolique l'inviolabilité des personnes et des propriétés, ainsi que la liberté électorale des trois nouvelles fondations monastiques dont elle venait de doter Autun. Ce fut pour saint Grégoire le Grand l'occasion de renouveler à la reine les marques particulières de son estime : « Vos sentiments religieux, dit-il, se peignent dans vos lettres, la piété respire dans celles que vous nous avez écrites. » C'est alors qu'à la demande des ambassadeurs Burgoald et Varmaricaire, le grand pontife

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898 : « Quœ quantœ continentiœ, quantœ castitatis, et cujus voluntatis fuerit sub marito, post mortem ejus omnibus fuit in aperto. Nam relicta patria, relictis propinquis et filiis, et magnis lundi possessionibus atque divitiis, tanquam auu Paula secuta est Christum, et apud monasterium sancti Joannis Augustiduno positum, sancti monialium suscepit locum, et religionis habitum ».

 

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rendit ce fameux diplôme où, pour la première fois, la subordination directe du pouvoir temporel au pouvoir spirituel est nettement formulée et reconnue (1) : « Si quelqu'un des rois, des évêques, des juges ou autres personnes séculières ayant connaissance de cette constitution, disait le pape, ose y contrevenir, qu'il soit privé de la dignité de sa puissance et de son honneur, qu'il sache qu'il s'est rendu coupable au tribunal de Dieu. Et s'il ne restitue ce qu'il aura méchamment enlevé, ou ne déplore par une digne pénitence ce qu'il aura fait d'illicite, qu'il soit éloigné du très saint corps et sang de notre Dieu et Sauveur, qu'il demeure assujetti dans le jugement éternel à la vengeance sans fin. » (2) Ces paroles très solennelles de saint Grégoire, clans un diplôme dont Mabillon a démontré la parfaite authenticité, ne sont-elles pas une condamnation formelle des théories gallicanes de 1682 ?

Telle est en particulier l'origine de cet antique monastère d'Autun, où Gerberge achèvera sa sainte vie. Là aussi, elle recevra plus d'une fois, cette supposition ne nous est pas interdite, la visite de son fils bien-aimé, et le plus grand bonheur que puisse lui offrir la terre, sera de parler clans des entretiens célestes à ce fils qu'elle vénérait comme un père. A Saint-Jean d'Autun (3), comme dans d'autres monastères, des filles

 

(1) Montalembert, les Moines d'Occident, t. II, p. 246. Voir la traduction de ce diplôme dans Bulliot : Essai historique sur l’Abbaye de Saint-Martin d'Autun, p. 34

(2) Greg. Magn , lib. XIII, epist. VIII, dans Patrol. lat., t. LXXVII. col. 1265.

(3) « L'abbaye de Saint-Jean-le-Grand éclate aujourd'hui dans Amun par sa grande régularité, par le nombre de ses religieuses et par la beauté des bâtiments, qui surpassent tous les monastères de filles que nous avons vus en province, hors ceux de Paris et de Saint-Pierre de Lyon. Elle était autrefois si célèbre et si régulière que la mère de S. Odilon, abbé de Cluny, qui était de grande maison, s'y retira et y acheva sa course dans les pratiques d'une sainte observance. L’église paraît ancienne aussi bien que celle de la paroisse de Saint-Jean, qui est tout proche, et qui, comme je crois, était autrefois l'église des religieux ou des clercs qui administraient les divers mystères aux religieuses. On voit dans celle-ci. derrière l'autel, un peu a cote, une petite armoire où l'on gardait autrefois le saint Sacrement... » (Dom Martène et dom Durand, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, première partie, p. 45.)

 

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de la meilleure noblesse donnaient au monde l'exemple du détachement de la terre, de l'oubli d'elles-mêmes. et par la sainteté de leur vie, étonnaient d'abord, mais conquéraient bientôt l'admiration de tous. Mais entre tant de belles âmes, nulle ne pouvait être comparée à cette vraie veuve par la pénitence austère, le caractère virilement trempe, la générosité, et, par-dessus tout, par la plus délicate et la plus ingénieuse charité. Gerberge s'avançait d'un pas sur dans les voies de la plus haute perfection. Elle honorait le monastère qui l'avait accueillie, moins encore par l'illustration de sa race que par l'éclat de ses vertus. Elle avait conquis à un tel degré l'affection de ses compagnes que, longtemps après son trépas, les survivantes ne pouvaient rappeler sans une douloureuse émotion son exquise bonté, sa douceur, le charme de sa société et le souvenir de sa sainte mort : « Quelle y fut sa louable constance, quelle vie douce et édifiante elle y mena, avec quelle paix elle y mourut heureusement, je l'ai appris, continue le biographe, de la bouche de quelques religieuses qui l'ont connue ; et elles ne pouvaient, en parlant de cette sainte âme, tarir leurs larmes » (1). L’histoire et la peinture ont retracé ce tableau des rivages d’Ostie, où sainte Monique mourante dit à son

 

 (1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898; Acta SS., Januarii, t. I, 66 : « Quam laudabile ibi duraverit propositum, quamque dulcis utilis omnibus ibi deinceps ejus vita fuerit, et quam glorioso exitu am nn'erit, paucis quae supererant cum gemitu narrare audivi. »

 

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fils : « Vous êtes ma joie et ma consolation. » Il nous est doux de penser que la mère d'Odilon les répéta sur son lit de mort à son fils si tendrement aimé, et que son âme partit pour le ciel sous les bénédictions de celui qu'elle avait formé pour l'Eglise.

En quelle année mourut cette mère prédestinée de notre saint, l'histoire ne le dit pas ; mais ce que nous savons, c'est que nul coup ne pouvait faire saigner davantage le cœur si aimant d'Odilon. Le sacrifice était complet, et Dieu l'avait ainsi décidé pour achever de le perfectionner. La mort des siens ayant rompu ses dernières attaches, Odilon appartiendra désormais tout entier et plus que jamais à Dieu et à son Eglise.

Peu de temps avant leur mort, Bérald de Mercœur et Gerberge avaient eu la joie de voir leur fils bien-aimé associé intimement aux travaux du grand abbé Mayeul. Dès 993, en effet, le vénérable abbé s'apercevant que ses forces l'abandonnaient de plus en plus, et persuadé, d'ailleurs, que personne n'était plus capable et plus habile à gouverner son abbaye que le coadjuteur qu'il s'était donné, voulut, pour assurer l'avenir de Cluny, l'enchaîner au siège abbatial par un lien définitif (1). Comment se fit l'élection? C'est ce que nous allons brièvement raconter.

 

(1) « Instante vero mortis articulo domnum Odilonem sibi succes-sorem eligit, atque proprias oves Domino et sibi reliquit. » (Jotsald.)

 

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II ODILON,  ABBÉ  DE  CLUNY

 

Entre avril 993 et mai 994 (1), quelques mois seulement avant sa mort, Mayeul s'occupa très activement de préparer l'élection solennelle de son très digne coadjuteur. Odilon justifiait d'ailleurs pleinement les espérances qu'il avait fait concevoir. Par ses talents naturels et acquis, par cet ensemble de mérites solides et brillants, le pieux coadjuteur de Cluny était sans nul doute le représentant le plus complet et le plus considérable de son Ordre. Le moment était donc venu de l'élever à la première charge du monastère, et de le porter à la tète de tous ses frères. Vers la fin d'avril, le saint abbé Mayeul convoqua le chapitre de Cluny. Afin de rendre l'assemblée plus imposante, il y invita les plus grands dignitaires ecclésiastiques avec les plus hauts princes et seigneurs de la contrée. On vit accourir à Cluny le duc Henri de Bourgogne, protecteur du monastère ; Rodolphe, roi de Bourgogne ; Burchard, archevêque de Lyon ; Hugues, évêque de Genève ; Henri, archevêque de Lausanne ;  Hugues,  évêque de Mâcon (2) ; Teuton,

 

(1) C'est à cette époque qu'appartient la charte d'élection d'Odilon. Il est vrai qu'elle n'est pas datée. Mais le point de départ (terme a quo) date de la souscription du roi Rodolphe de Bourgogne, c'est-à-dire du mois d'avril 993 ; la fin (terme ad quem) est fixée par la souscription de S. Mayeul. — Voir le texte de cette charte dans d’Achery, Spicilegium, sive Collectio veterum aliquot Scriptorum, édit. nova, Paris, 1723, t. III, p. 379.

(2) Le Gallia Christiana (t. IV, col. 1056 et suiv.) doute qu'il y eut autrefois à Mâcon un évêque du nom de Hugues; il le nomme Milo, Cette question peut être considérée comme résolue par la souscription de Hugues dans la charte, sans nul doute authentique, de l'élection d'Odilon. Ajoutons cependant que la Notice chronologique sur l'église d’Autun partage l'opinion du Gallia Christiana, car nous y lisons ce qui suit : « Trente-deuxième évêque de Mâcon, Milon, élevé sur le siège de Mâcon au plus tard en 981, assista aux conciles d'Anse et de Reims. Il mourut vers 996. » (Notice chronologique sur l'église d'Autun et sur les églises qui lui ont été réunies par le concordat de 1801 et la bulle « Paternœ caritatis. ») Voir Statuts synodaux, première partie, p. 373.

 

 

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abbé de Saint-Maur-des-Fossés, ancien moine de Cluny (1) ; l'abbé Richfred; l'évoque Ermenfrid : les comtes Burchard de Corbeil, Lambert du Valentinois, Adalbert de Mâcon, et un grand nombre d'autres hôtes de distinction. Par-devant cette assemblée singulièrement imposante, et telle qu'on n'en vit jamais de semblable à une élection abbatiale, le vénérable Mayeul, dans toute la majesté de sa vieillesse, et entouré de cent soixante-dix-huit moines, proclama de son autorité propre Odilon abbé de Cluny (2). La charte de cette élection nous a été conservée, et nous ne résistons pas au désir de la transcrire textuellement. L'abbé de Cluny, après avoir rappelé à l'assemblée l'obligation où sont les supérieurs de pourvoir au salut de leurs inférieurs par l'exemple, la parole et la vigilance, ajoute : « C'est pourquoi, moi, Mayeul, abbé indigne du monastère de Saint-Pierre de Cluny, je veux faire connaître ma résolution aux générations présentes et futures. Epuisé par l'âge, affaibli par les travaux corporels, incapable de remplir comme il faut le ministère pastoral, averti par notre vénéré père Benoît d'élire canoniquement un autre abbé, de

 

 

(1)  Il avait été d'abord envoyé par Mayeul comme prieur de ce monastère. Il restaura le monastère négligé, en devint l'abbé, augmenta sa possession, et il se retira plus tard dans son monastère mère de Cluny, où il mourut le 13 septembre 1006 en odeur de sainteté. (Gall. Christ., VII, col. 289.)

(2) Tous ceux-ci signèrent la charte civile de l'élection.

 

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concert avec tous les frères, mes enfants, et comme moi serviteurs du B. Pierre, nous élisons le clerc et le religieux frère Odilon, notre cher fils; nous le proclamons abbé de notre monastère, de peur que, par suite de notre infirmité, l'ordre et la discipline ne s'affaiblissent dans cette sainte maison, où Dieu  veuille qu'ils aillent toujours en s'améliorant.

« Et de peur qu'il n'ait recours à quelque artifice pour s'excuser (car si quelqu'un d'indigne ose par erreur aspirera une pareille dignité, ou si quelqu'un de digne veut l'éviter, il faut réprimer également l'un et l'autre), nous avons eu recours à une assemblée d'évêques et d'abbés. Ce monastère de Cluny, fondé sous l'inspiration de Dieu, par le pieux duc Guillaume, dédié au prince des apôtres, honoré de nombreux privilèges de la part du Saint-Siège, confirmé par les ordonnances royales, gouverné à l'origine par nos seigneurs les abbés Bernon, Odon et Haymard, nous en confions l'administration au dit frère Odilon, avec toutes les abbayes, prieurés et celles dont l'acquisition a été faite de leur temps et au nôtre. Nous lui enjoignons, en vertu de la sainte obéissance, et sous le bon plaisir de Dieu, d'y faire régner, dans toute leur intégrité, la règle de saint Benoît et les statuts de nos pères. Et, à cet effet, d'une voix unanime, nous le proclamons abbé.

« Cette élection, et le mode selon lequel elle a été accomplie, nous l'avons fait approuver par le primat comte, le duc Henri de Bourgogne, avoué de l'abbaye, et par Otton III, roi de Germanie. Nous avons confirmé nous-mêmes cette forme canonique d'élection, et nous avons prie nos Pères et nos Frères d'y apposer leurs signatures. » Il termine par ces mots touchants : « Acta Cluniacense cœnobio felicite. Amen.

 

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« Fait heureusement au monastère de Cluny. Ainsi soit-il (1). » Telle fut la charte d'élection d'Odilon, qui le nommait abbé de Cluny, du vivant de saint Mayeul.

Rodolphe, roi de Bourgogne, tous les archevêques, évêques, abbés et comtes présents à la cérémonie, ainsi que les cent soixante-dix-sept moines du monastère, y apposèrent leur signature après celle de Mayeul. A cette élection souscrivirent aussi l'archevêque Léotaldus, l'évêque Walterius, les abbés Hugo, Wago, Teobaldus, Warembertus, Wittelmus, le prieur Walterius et quatre autres personnages désignés sous les noms de Gundulphus, David, Aguricus, Sendelenus.

Ce mode d'élection, tel que nous venons de l'exposer et de le reproduire, s'était introduit à Cluny dès le commencement du monastère, et Mayeul, qui s'en était inspiré, n'avait fait que se conformera un usage traditionnel suivi jusqu'ici par ses vénérables prédécesseurs (2). Ainsi, le bienheureux Bernon, premier abbé du monastère, avait désigné saint Odon (3) pour lui succéder ; ainsi saint Odon, le bienheureux Aymard (4) ; ainsi Aymard en avait usé à l'égard de Mayeul (5). Cette coutume, qui semble une dérogation à la règle bénédictine, se justifiait elle-même par une impulsion spéciale de Dieu comme aussi parla nécessité

 

(1)  D'Achery, Spicilegium, sive Collectio veterum aliquot scriptorum, edit. nova, Paris, 1723, t. III, p. 379.

(2) Odilon fut le premier qui ne désigna pas lui-même son successeur, laissant complètement à ses moines la liberté du choix après sa mort.

(3) Biblioth. Clun., col. 10; Bernard et Bruel: Recueil des chartes de Cluny, t. I, n° 277.

(4)  Mabillon, Acta, p. 317, n° 2; Bernard et Bruel, op. cit., n° 523 ; Cf. Bibl. Clun., col. 1618.

(5) Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 729, t. II, n° 883; Mabillon, Acta, V, p. 323, n° 17 ; Cf. Bibl. Clun., col. 1619.

 

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du temps, où la prudence commandait d'écarter les intrus et de prévenir les violences et les attentats qu'on avait malheureusement trop à redouter de la part des dignitaires de l'Eglise et des puissants du siècle (1). Il s'agissait aussi de conjurer les désordres que pouvaient faire craindre dans la suite la grande vieillesse de l'abbé et la perspective de sa mort prochaine, tant était encore mal assurée l'existence du jeune monastère, tant aussi était incertaine la situation politique de cette époque (2). Cette tradition ou transmission d'autorité a d'ailleurs quelque chose de patriarcal. On croirait voir Jacob bénissant Joseph, ou Moïse consacrant Josué, ou bien Elie investissant Elisée de son double esprit. La suprême dignité de l'Ordre bénédictin passe d'un saint à un autre saint ; le jeune homme est préféré aux vieillards blanchis par l'âge. Les rangs s'ouvrent, les fronts s'inclinent, c'est Odon, c'est Mayeul, c'est Odilon, c'est l'élu de Dieu !

Quoi qu'il en soit de cette coutume, qui d'ailleurs cessa de subsister après la mort de notre saint, nous pouvons bien nous demander ici pour quels motifs l'élection d'Odilon se fit en une forme si solennelle, et quelle pouvait être la raison d'une convocation si extraordinaire d'évêques, d'abbés et même de laïcs ; car, jamais, jusqu'à ce jour, élection si solennelle n'avait eu lieu à Cluny. L'élection d'Odilon, accomplie avec le concours de tant de seigneurs et de prélats convoqués dans le but de ratifier le choix de l'abbé Mayeul, trouve facilement son explication dans le

 

(1) Cf. Mabillon, Acta, praefatio, p. XXII, sur l'élection de l'abbé et de l'évêque au X° siècle.

(2) La charte d'élection s'exprime elle-même en ces termes : « Ne insolentia nostrœ infirmitatis Ordo deterrescat et repulsam in aliquo patiatur. »

 

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chapitre 64e de la règle de saint Benoit. « Dans l'élection de l'abbé, dit-il, on tiendra pour règle constante que celui-là doit être établi qui aura été élu d'un commun accord, selon la crainte de Dieu par toute la communauté, ou seulement par une partie de la communauté, quoique la moins nombreuse, dirigée par un jugement plus sain. On fera le choix pour cet office d'après le mérite de la vie et selon la doctrine et la sagesse de la personne,  lors même que celui que l'on préférerait tiendrait le dernier rang dans la communauté. Si par malheur il arrivait que la communauté tout entière élut à l'unanimité une personne complice de ses dérèglements, lorsque  ces désordres  parviendront  à la connaissance de l'évêque au diocèse duquel appartient ce lieu, ou des abbés et des chrétiens du voisinage. qu'ils empêchent le complot des méchants de prévaloir, et qu'ils pourvoient eux-mêmes  la  maison de Dieu d'un dispensateur fidèle, assurés qu'ils en recevront une bonne récompense, s'ils le font par un motif pur et par le zèle de Dieu, de même qu'ils commettraient un péché s'ils s'y montraient négligents (1) ». C'était donc pour sauvegarder leur droit et en rendre tout abus impossible que les Clunistes avaient convoqué autour d'eux, pour assister à l'élection de leur abbé, les évêques, les abbés et les laïcs de distinction de la contrée. Mais dans cette convocation extraordinaire et si solennelle, une autre pensée les avait inspirés: la présence de tant et de si grands personnages ne manquerait pas, sans doute, de triompher delà répugnance d'Odilon, en lui imposant une sorte d'obligation morale de ne pas refuser les honneurs de la dignité abbatiale. Cette intention est d'ailleurs nettement formulée dans

 

(1) Regula S. Bened , cap. LXIV, de Ordinando Abbate.

 

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l'acte d'élection du nouvel abbé dont nous avons cité le texte et exprimée dans les termes suivants : « Et ne technam alicujus excusationis prœtendat (1). » — De peur dit Mayeul dans cet acte, « qu'il n'ait recours à » quelque moyen pour s'excuser, nous avons convoqué une assemblée d'évêques et d'abbés ». Et en effet, nous le savons par le témoignage de Jotsald, notre saint n'ayant pu résister à cette manifestation de la volonté divine, se soumit enfin à la volonté expresse de l'abbé et du chapitre de Cluny (2) : l'obéissance triomphait de l'humilité, mais avec ces répugnances intimes qui sont le cachet et le signe manifeste de la véritable sainteté.

L’année même de l'élection d'Odilon (994), S. Mayeul fut invité par le roi Hugues Capet à venir à Paris pour réformer l'abbaye de Saint-Denis où déjà le saint abbé avait séjourné (3). Il avait vu l'abbé de Cluny à l'œuvre à Saint-Maur-des-Fossés, et il en avait conçu la plus haute estime et la plus profonde vénération. Malgré les instances du roi, Mayeul, âgé de quatre-vingts ans, hésitait à entreprendre ce voyage. Il lie pouvait se décider à venir en France, disent les historiens du temps. Enfin, au mois d'avril de cette même année, par une de ces belles journées de printemps où le soleil semble ressusciter la nature et rajeunir les forces humaines, le saint abbé quitta la Bourgogne pour obéir aux ordres du souverain. Il voulut passer par Souvigny, mais là, au milieu de ses frères, il fut arrêté par la maladie. Cependant, malgré des signes visibles d'affaiblissement qui n’étaient pas sans inspirer des craintes sérieuses,

 

(1) D'Achery, ouvr. cité, T. III, p. 38o.

(2) « Reluctans et ultra quam credi possit invitus. »

(3) Odilon, Vita Maioli (Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 598). Que Mayeul eût déjà séjourné à S. Denis, cela est prouvé. ld., ibid.y col. 955.

 

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Mayeul songeait à poursuivre son voyage vers Saint-Denis, lorsque la maladie prit un caractère de gravité telle qu'elle ne laissa bientôt plus aucun espoir. « Enfin plein de jours et de sainteté, il quitta cette vie à l'appel du Seigneur, à l'aube du 11 mai, le lendemain du jour auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ, vainqueur de la mort, s'éleva lui-même à la droite de son Père, montrant à son fidèle Mayeul le chemin qui devait le conduire au ciel à sa suite (1). » ( 11 mai 994.)

Quels durent être les pressentiments de Mayeul en saluant du haut des dernières montagnes qui entourent la belle vallée de Cluny, le monastère béni, qui avait abrité sa vie religieuse ? Ce n'est pas sans une profonde douleur que le saint vieillard quittait cette abbaye de Cluny que son âge très avancé ne lui permettrait probablement plus de revoir, ces nombreux enfants que son départ plongeait dans la tristesse; mais en partant il avait du moins la consolation de voir ses désirs satisfaits, et il pouvait chanter, bien qu'avec l'accent de la tristesse, son Nunc dimittis, puisqu'il laissait entre les mains d'Odilon, l'homme de sa droite ou plutôt un autre lui-même, le gouvernement de l'abbaye qui lui était si chère et à laquelle il avait donné le meilleur de son âme.

Cependant, Odilon, nous lavons vu plus haut, ne s'était prêté que par obéissance à l'acceptation de la crosse abbatiale (2) ; d'autre part, les moines de Cluny

 

(1) Odilon, Vita Maioli (Patrol. lat., t. CXLII, col. 958).

Le plus ancien nécrologe du monastère bénédictin d'Einsiedeln rapporte également au 11 mai la mort du saint abbé Mayeul (manuscrit n° 319, p. 8). L'inscription date du même temps.

(2) Mayeul avait forcé Odilon, par le commandement de l'obéissance, d'accepter l'élection. Il dit lui-même le premier dans la charte : « ... Vinculis obedientiae adstringimus et Abbatem unanimiter omnes proclamamus. » (D'Acheky, ouvr. cité, t. III, p. 379).

 

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avaient encore trop présentes à la mémoire les résistances apportées par le nouvel abbé à son élévation, pour n'être pas sans crainte à la pensée que le nouvel élu. après la mort de Mayeul, se croyant dégagé de son obéissance, chercherait sans doute  à se  dérober au périlleux honneur de lui succéder. Pour calmer leurs inquiétudes, ils voulurent encore, peut de temps avant que Mayeul  rendit le dernier soupir,  lui  demander entre quelles mains il souhaitait voir remettre la crosse de Cluny. A quoi le saint abbé mourant répondit : « Il ne dépend pas de moi, mes frères bien-aimés, de vous désigner un abbé, mais soyons assurés que l'ange du grand conseil ne vous laissera pas sans direction (1) ». Le vieillard avait raison : c'était à Dieu de prononcer, et déjà il avait disposé tout providentiellement pour un choix digne de lui. Cependant, les prévisions des moines n'étaient que trop justifiées. Lorsque le saint abbé Mayeul fut descendu dans la tombe, sa mort faillit tout remettre en question. Odilon se crut alors libéré de toute obligation, et il se démit de sa charge. Cluny se trouvait donc, pour la première fois, sans abbé à la tête de son monastère. Grande fut la douleur des moines qui ne purent changer sa résolution ni vaincre sa résistance. La Providence vint heureusement à leur aide en envoyant un appui providentiel et un médiateur dans la personne du roi de France, Hugues Capet. Ce prince, qui avait pour S. Mayeul une vénération toute filiale, avait tenu à assister lui-même à ses obsèques à Souvigny. De là, il avait voulu se rendre à Cluny pour visiter le monastère tout embaumé du parfum des

 

(1) Vita S. Mayol., par un inconnu. (Bibl. Clun., col. 1783.) — D’après la Vie de S. Mayeul par Sykus, III, 19, Mayeul dit : « Jesum Christum summum pastorem nunc habebitis protectorem. » (Mabillon, Acta, V, p. 8º9 ; Cf. Acta, VI, 1, p. 56o, n° 12.)

 

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vertus qu'y avait pratiquées le saint abbé défunt, et assurer les moines de sa royale protection. La communauté pleurait encore le départ et la mort si récente de leur vénéré Père, et, ce qui ajoutait à leur douleur, C était l'obstination d'Odilon à maintenir sa démission. Hugues Capet, cédant aux instances unanimes et aux prières des moines, provoqua une nouvelle élection, dans laquelle tous les suffrages se. portèrent sur l'ancien coadjuteur. Vaincu par cette unanimité si touchante et par l'intervention du roi, Odilon fut de nouveau contraint d'accepter la dignité abbatiale (1). La volonté de Dieu s'était trop visiblement manifestée en sa faveur pour ne pas triompher de son opposition, et ce n'est pas sans un certain déchirement de cœur que le nouvel abbé dut se résigner à cette seconde élection. C'était sincèrement qu'il avait reculé devant le poids accablant de sa nouvelle destinée. Maintenant, il allait l'embrasser tout entière, résolu d'en subir toutes les conséquences et d'en accomplir tous les devoirs.

Le nouvel élu reçut aussitôt la bénédiction abbatiale des mains de Léotald, archevêque de Besançon, en présence de Walter, évêque d'Autun, de cinq abbés, de deux prieurs, et de quatre autres personnages de distinction, qui déjà, du vivant de S. Mayeul, avaient souscrit à la première élection (2). La cérémonie eut lieu

 

(1) Adhemar de Chabanne dans Pertz : Monum. Germ. SS , t. IV, p. 1 29, et Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. X, p. 145 : « Invitus pro eo (Maiolo) electus tam ab ipso Ugone quam a cuncta Congregatione, Odilo. » — Dans l'édition des Monumenta, loc. cit., à la place de « Hugone ». on trouve « Odone », mais cela est sûrement faux et contredit le texte tout entier. (Cf. Acta, I, p. 56o, n° 12.)

(2). Il faut faire attention à la suite des signatures. Léotald, Walter et les autres ont signé successivement après les moines de Cluny, par conséquent plus tard que ceux-ci, Mabillon, à ce qu'il semble, n'a pas fait attention à cette circonstance. (Cf. Acta, p. 781.) La charte d'élection d'Odilon a la même teneur que celle de S. Mayeul, également dans d'Achery, loc. cit., p. 37q et 375. — Electio S. Maioli in abbatem Cluniacensem, vivente Aimardo itidem abbate (Bern. et Bruel., t. II, n° 883) : « Anno ab Incarnatione Domini 994 sanctissi-mus Maiolus, rogatu Hugonis, Regis, Franciam petens, Silviniacum devenit. Ubi ultima regritudine praeventus, clementiss. Odilonem, Arvernico genere illustrem, sibi successorem et Cluniacensis ingentis cœnobii designavit abbatem. »

 

 

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le 20 mai 994,qui se trouvait être le dimanche de la Pentecôte (1). Odilon avait alors trente-deux ans. Dans ce même temps, vraisemblablement dans ces mêmes jours, le nouvel abbé dut recevoir l'onction du sacerdoce (2), avant de monter sur le siège où le portaient

 

(1) Chronolog. Clun. dans Biblioth. Clun., col. 1620, et Chronic. Clun. loc. cit., col. 1637 ; Guillaume Godell., Chron. dans Bouquet, X. p. 620 : Richard, Histoire des diocèses de Besançon et de Saint-Claude (Besançon, 1847), t. I, p. 206 et 207.

N. B. — La Chronologie clun. est une très bonne source, et contemporaine de S. Odilon. (Cf. Bern. et Bruel., 1, Préface, p. XVII et suiv )

(2) Nous tirons cette conclusion de saint Pierre Damien : Vita S. Odilonis, cap. II ; Biblioth. Clun., col. 317. Il s'ensuit qu'Odilon fut prêtre en même temps qu'abbé. « Adraldus abbas Bremetensis Monasterii .. qui discipulus ejus extiterat, nobis aliquando retulit quia vir Dei dum in eo quo postmodum defunctus est languore decumberet, illi praecepit ut ex calcularis abaci supputatione colligeret, quae posset esse summa missarium, quas celebravit per spatium quin-quaginta sex annorum quibus Monasterium rexit. »

N. B. — Il ressort également de Jotsald, de Pierre Damien, de Hugues de Flavigny, de la Biblioth. Cluniac, que l'année 994 doit être considérée comme l'époque de l'élection définitive de notre abbé. Plusieurs chroniqueurs contemporains et postérieurs ont bien considéré comme un seul acte les moments de l'élection d'Odilon pris séparément, et ils désignent différemment à cause de cela l'époque de son entrée dans le gouvernement du monastère, selon qu'ils considèrent le premier ou le second moment, et par là comme le commencement du gouvernement d'Odilon. Mais tous donnent à son gouvernement une durée de cinquante-six ans, selon Jotsald et S. Pierre Damien, quoique ce chiffre ne soit pas rigoureusement exact.

Le document intitulé : Venerabilium abbatum Cluniacensium chronologia, publie par la Bibliotheca Cluniacensis, occupe les trois premiers feuillets du Cartulaire A (n° 2 de la bibliothèque de la ville de Cluny) et le recto du quatrième. La première lettre de ce document, écrit sur deux colonnes, est un A majuscule orné, peint en rouge sur fond vert ; les lettres initiales de plusieurs des paragraphes suivants sont des majuscules peintes au minium. Cette chronologie, qui commence en 910 et qui s'étend dans le manuscrit jusqu'en 121 5, nous semble dater de deux époques, du XI° et du XII° siècle, quoique les auteurs du Gallia christiana avancent en un endroit (Gallia christ., IV, col. 1126) qu'elle a été écrite du temps d'Odilon, comme le cartulaire, et ailleurs (Gallia christ., IV, col. 1117, note e), qu'elle date du temps de l'abbé Ponce, c'est-à-dire de 1109 à 1122.

1° Du XI° siècle date une première partie écrite d'une seule main, depuis 910 jusqu'en 1108, si l'on admet que les chiffres des années placés entre les événements importants ont été écrits à l'avance, comme il paraît par les additions d'événements accomplis en telle ou telle année. Cette première partie, au moins jusqu en 1040, a été écrite du temps de l'abbé Hugues Ier (1049-1 109), comme témoignent ces paroles sous l'année 1049 : « Nunc in presenti, ut decet, offitii sui ministerium adimplet (Hugo). »

2° Du XII° siècle date la suite de cette chronologie écrite de diverses mains, de 1109 à 1122, de 1122 à 1149, de 115o à 1157, de 1158 à 1170, et enfin de 1170 à 1215, si l'on admet encore que les numéros des années ont été écrits d'avance, car il est visible que l'on a ajouté après coup la mention des faits de 1176, 1187 et 1199. L'inscription des événements au fur et a mesure qu'ils se produisaient, qui est attestée par les changements d'écriture, montre que ce document est un original. Cette chronologie se continue dans la Bibliotheca Cluniacensis jusqu'en 1614. Mais on ignore où D. Marrier en a pris la suite.

Voici l'ordre dans lequel se présentent les diverses parties du Cartulaire A :

1° Cartulaire de l'abbé Bernon (910-937), commençant au folio 7.

Il est précédé d'une préface rédigée du temps de l'abbé Odilon, et se compose de 156 chartes. Deux ou trois ont été insérés ici par mégarde et se rapportent à d'autres abbés. La table de ces chartes est placée tout à fait en tête du volume.

2° Cartulaire d'Odon (927-942), précédé d'une table (du folio 34 au folio 36) ; il commence au folio 34 pour se terminer au folio 75 recto, et débute également par une préface. On remarque dans le n° 179 de ce cartulaire une charte de l'abbé Odilon, qui y a été insérée par inattention du copiste.

3° Cartulaire d'Aimard (942-954), comprenant la table (fol. 76 à 81 et 83), les chartes (fol. 82 à 143), au nombre de 284. Deux chartes, le n° 37 et peut-être aussi le n° 42, se rapportent au temps de l'abbé Hugues, ce qui montre que ce cartulaire n'a été transcrit que dans la seconde moitié du XI° siècle.

4° Enfin, cartulaire de Maïeul, précédé d'une table (fol. 144 à 161) et commençant au folio 162. Si l'on s'en rapportait soit à la table, soit aux chiffres placés en marge des actes, on donnerait à ce cartulaire 860 chartes; mais il n'en a en réalité que 834. Sur ce nombre, on trouve deux chartes du temps de l'abbé Odilon (nos 182 et 287) et deux autres de l'abbé Hugues (nos 52 et 494), ce qui rapporte également ce cartulaire à la seconde moitié du XI° siècle. Par contre, on doit y noter des actes antérieurs au gouvernement de l'abbé Mayeul, par exemple le n° 7, qui est du 3 septembre 909, et le n° 827, qui semble être de 936 à 954. — Il y aurait à faire la même observation pour les deux cartulaires précédents. (Bern. et Bruel, Recueil des Chartes de l’Abbaye de Cluny, t. I, préface XX.

Le cartulaire A offre quelques lettres ornées : aux folios 1 et 37, deux lettres formées d'enroulements tracés en rouge et relevés de jaune, de vert ou de bleu ; quelques lettres d'un caractère plus ancien, dessinées à l'encre sur fond jaune et rehaussées de rouge, de vert et de bleu, aux folios 7 à 10, 83 à 94, et 164 à 173, c'est-à-dire dans les parties signalées ci-dessus comme les plus anciennes du manuscrit. (Bern. et Bruel : Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. I, Préface, XVII-XXI.)

 

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tant de vœux. Les rites de la consécration sacerdotale sont trop connus pour trouver place ici. Qu'il nous suffise de dire que cette consécration allait ajouter des grâces plus efficaces encore à celles dont surabondait déjà Pâme de notre saint. « Tous reçoivent le caractère et la puissance de la prêtrise par les saints ordres, plusieurs en reçoivent la grâce, mais peu en reçoivent l'esprit, disait un vénérable prêtre. Pour Odilon, il avait déjà reçu l'esprit du sacerdoce longtemps avant d'avoir été revêtu de sa puissance et marqué de son

 

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caractère. Que ne nous eût-il été donné d'être présent le jour où il eut le bonheur d'immoler pour la première fois à l'autel son Dieu devenu sa victime !

On sait aussi en quoi consistent les rites de la consécration des évêques. Ceux de la bénédiction des abbés sont presque de tout point les mêmes pour l'ensemble et les détails, à l'exception naturellement de l'onction de la tête et des mains, et de quelques particularités spéciales soit à l'évêque soit à l'abbé. Ainsi, l'une et l'autre fonction se développent au cours de la messe

 

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pontificale et aux mêmes moments. On peut ramener à quatre périodes principales les divers actes de ce beau drame liturgique : la présentation, l'ordination, l'investiture, l'intronisation.

Après le chant de tierce, l'abbé s’étant revêtu de l'amict, de l'aube, de l'étole et du pluvial, sans autre insigne encore que la croix pectorale, s'avance, accompagné de ses deux assistants en mosette, en chape et en mitre. Suivent une formule de présentation et la lecture du rescrit apostolique, portant confirmation de l'élection. Après quoi l'abbé prononce à genoux un serment dont la formule assez étendue, est identique, sauf deux ou trois passages, à celle de la consécration des évoques, aussi bien que la première partie de l’Examen, qui a eu lieu ensuite.

Ces préliminaires accomplis, et le Confiteor récité au bas de l'autel par tous les ministres sacrés, la messe commence. Durant les encensements, l'abbé a regagné sa chapelle, où il a pris les caliges, les sandales, la tunicelle, la dalmatique et la chasuble. L'abbé et l’évêque étant donc parvenus chacun de leur coté, au moment de la messe qui suit le répons graduel, l'abbé est ramené une seconde fois devant l'autel majeur. C'est ici que se place la cérémonie proprement dite de l'ordination. On peut y voir trois moments principaux : la prosternation, l'imposition des mains, les prières.

Pendant la prosternation de l'Abbé, le chœur chante les psaumes de la pénitence, et entonne une litanie brève, suivie des versets et de deux oraisons très anciennes, comme toutes les formules déprécatoires de cette fonction. L'imposition des mains se fait par l'évêque, au début d'une préface solennelle de ce grand style propre au pontifical : « Que celui-ci, chante le « pontife, soit pour tous l'exemplaire de la justice,

 

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pour gouverner fidèlement cette église ; qu'il soit toujours une sentinelle vigilante au milieu de ses frères; qu'il soit homme de grand conseil, habile à corriger, puissant à diriger. » L'ordination se termine par trois prières dont la dernière énumère entre autres choses, avec une éloquente prolixité, les vertus qui doivent distinguer le nouvel Abbé. Vient enfin l'investiture; le pontife remet à l'élu qu'il vient de bénir le livre de la sainte règle, avec « le soin de pourvoir comme un père aux besoins des brebis du Seigneur, et de veiller sur leurs âmes. » Enfin, il lui passe au doigt l'anneau pastoral, « comme le sceau de la foi inviolable donnée pour toujours à l'Eglise, épouse du Dieu vivant, qu'il devrait désormais garce der et protéger sans défaillance. »

Le dernier acte caractéristique de la fonction sacrée est marqué par l'intronisation. A la fin de la messe, après la bénédiction solennelle, l'Abbé ayant reçu tous les insignes de sa nouvelle dignité, parcourt l'église au son joyeux des cloches et au chant du Te Deum. Au retour, il est installé dans son trône abbatial. C'est là qu'il reçoit l'obédience de tous les moines, qui lui baisent l'anneau et échangent avec lui l’osculum pacis,le baiser de paix. Rien ne saurait rendre le sentiment qui dut se peindre sur le visage du père ouvrant les bras à chacun de ses enfants, hier encore ses frères, l'étreinte pleine de tendresse de l'un, la révérence émue des autres, pour tout dire, le parfum de surnaturelle charité qui se dégageait de cette scène si touchante et si profondément pieuse.

Entre les mains d'Odilon de Mercœur était donc définitivement remise la crosse abbatiale de Cluny. Grande fut la joie occasionnée par cet événement important. Un moine inconnu, contemporain des faits que

 

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nous venons de raconter, se fit l'écho de l'allégresse universelle dans un poème plein d'emphase sur l'abbé de Cluny (1). Après quelques strophes préliminaires, notre poète, plus ou moins bien inspiré, chante en ces termes le nouvel élu :

 

Nommer Odilon, c'est nommer le fils de très nobles ancêtres.

Lorsque l'éminent Abbé fut appelé à recevoir la couronne,

Dieu lui choisit un successeur digne de lui.

Nous sommes impuissant à rendre comme il convient

Sa prudence, ses vertus, ses qualités dans les choses de Dieu comme dans celles des hommes.

Jésus-Christ seul, l'auteur de ces dons, peut dignement les apprécier.

Odilon, issu d'une noble origine,

Dit à la terre un adieu prématuré, et, jeune encore, pour atteindre le ciel,

Il s'attacha intimement à Mayeul sur les traces du Christ.

Accueilli par le troupeau dont il sera bientôt le pasteur,

Il observe scrupuleusement tout ce que la règle lui prescrit ;

Sa vie édifiante le rend digne de la première place,

Aussi tous les frères le choisissent et le demandent pour père.

Sur un ordre formel d'un père tendrement aimé, il prend soin du troupeau.

En tout semblable à ce père, il s'élève encore plus haut par son mérite.

Gardant la prudence dans ses paroles, la modestie dans ses oeuvres,

Il suit le droit chemin, sans fléchir le pas ni à droite ni à gauche !

En tout il observe habilement une juste mesure.

Les monarques recherchent ses conseils

Et les plus nobles princes s'inclinent devant lui.

Mais si ses actions portent toujours l'empreinte de sa sagesse,

Son corps seul est sur la terre, son âme est dans les cieux.

Pour tout dire en un mot, il ne le cède point en vertus

A notre vénéré père, l'illustre Mayeul, qui déjà brille de l'éclat des miracles :

Celui-ci était doux ; celui-là est plein d'une mansuétude toute céleste;

En voyant l'un, vous croyez jouir de la présence de l'autre.

Oh! de quelle gloire et de quel éclat rayonne ce lieu béni

Qui a mérite de réunir dans son enceinte de si vénérés pères !

Comme deux brillants soleils, ils nous illuminent de leurs rayons:

L'un resplendit aux cieux, l'autre éblouit la terre!

 

(1) Mabillon a retrouvé ce poème dans un manuscrit du monastère de Cîteaux, sous ce titre : Electio domni Odilonis. (Elogium Odil. dans Patrol. lat., t. CXLII, col. 840.)

 

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Mais silence; la sainte Ecriture a dit :

« Ne louez pas celui qui vit encore! » (1)

 

La lumière était donc placée sur le chandelier et allait bientôt éclairer toute l'Eglise. Assurément si Odilon eût été laissé à lui-même, il eût trouvé son bonheur à s'ensevelir dans l'obscurité du cloître et à se faire oublier du monde, dont il avait fait si généreusement et si complètement le sacrifice, redisant avec l'Apôtre : « Pour moi, le monde est crucifié, et je suis crucifié au monde » ; mihi mundus crucifixus est et ego mundo : « ma vie est cachée en Dieu avec Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; vita mea abscondita est cum Christo in Deo; mais Dieu, dans sa bonté et sa sagesse infinies en avait autrement disposé, malgré tous les efforts de notre saint pour se dérober au fardeau de la dignité abbatiale. Et ici serait-il téméraire de nous demander d'où pouvait venir l'invincible répugnance du jeune seigneur de Mercœur pour cette haute dignité ? Il nous serait facile de justifier cette répulsion par l'humilité profonde que nous lui connaissons et dont il donnera si souvent tant de touchants témoignages pendant sa vie ; mais la douceur de son caractère si peu fait pour commander et la faiblesse de son tempérament, croyons-nous, ne devaient pas être absolument étrangères à sa ferme détermination. Cependant, si nous nous en rapportons à son portrait si finement esquissé par son biographe, nous verrons combien il se trompait. Dans

 

(1) Ces vers sont imprimés dans Mabillon (Acta, VI, 1, p. 55o, et dans MIGNE Patrol. lat., t. CXLII, col. 840). Le manuscrit se trouve dans la bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier, où il est indiqué sous le n° 68. (Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, etc., Paris, Imprimerie nationale, 1849, p. 31o; Cf. Pektz, Archiv., etc., t. VII, p. 197.)

 

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l’équilibre merveilleux de ses facultés, dans l'harmonie de ses qualités et de ses travaux, dans l'ensemble doux et majestueux qui sera le reflet de sa personne, on ne tardera pas à découvrir en lui l'Abbé parfait et il méritera que le texte de nos saints livres lui soit appliqué : « Je me susciterai un prêtre fidèle qui agira selon mon cœur et selon mon âme..., et qui marchera devant mon Christ tous les jours de sa vie. » (I Reg. II, 35.)


CHAPITRE V
LA RÈGLE BÉNÉDICTINE ET LES COUTUMES DE CLUNY

 

I LA RÈGLE BÉNÉDICTINE

 

La Règle que le bienheureux Bernon, fondateur et premier abbé de Cluny, et, après lui, saint Odilon et ses successeurs avaient adoptée était la règle de saint Benoit, suivie, du moins dans ses points fondamentaux, par tous ceux qui se vouaient à la vie religieuse. Tout le monde connaît cette règle admirable que Bossuet appelle « un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l’Evangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection » (1).

La vie monastique, première et unique forme de l’état religieux institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ comme un des éléments essentiels à la vie de

 

(1) Œuvres complètes, t. XII, p. 165, Panégyrique de S. Benoit, édit. Vives.

 

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son Eglise, se développe d'abord au désert dès le III° siècle de 1ère chrétienne, alors que l'Eglise est encore courbée sous la menace perpétuelle de la persécution. Mais lorsqu'une ère de liberté et de prospérité s'ouvre pour le christianisme, la vie monastique germe spontanément sur tous les points de l'empire romain, particulièrement dans les déserts de l'Egypte, de la Syrie et jusque dans nos contrées occidentales, où s'élèvent de nombreux monastères peuplés de chrétiens qui sont venus se réfugier dans la solitude et s'y exercer aux pratiques de la vie parfaite.

Mais tous ces monastères, devenus de nouveaux centres d'action et de sanctification, et d'où se répandent sur le monde le mouvement et la vie, ne forment que des associations' particulières isolées et variables. La vie religieuse existe ; l'ordre monastique n'existe pas encore. La plus grande variété règne au sein de ces familles monastiques. Sans doute, le fonds commun de leurs pratiques est le même ; la célébration de l'office divin, les travaux intellectuels et manuels se partagent la journée des moines ; un même esprit les anime. Mais on aurait tort de vouloir chercher chez eux une règle uniforme, une même loi qui les régisse. Sauf quelques règles monastiques qui doivent au nom de leurs auteurs une plus grande célébrité, presque chaque monastère est gouverné par une règle particulière. Si cette diversité se prête facilement aux inspirations personnelles que la grâce fait naître dans les âmes, elle ne rattache pas étroitement entre eux tant de membres épars pour en former un seul corps, plein à la fois de vie et de mouvement, d'ordre et d'harmonie. Elle ne tend pas à maintenir bien compact l'être moral appelé la communauté monastique, la famille religieuse, où se trouvent cependant toutes les conditions essentielles

 

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d'une grande et ferme association, tous les éléments d'une indissoluble et féconde unité ; en un mot, elle ne crée pas ce lien puissant que nous verrons s'établir en Occident par la règle de saint Benoît, et qui permettra au monachisme d'étendre son action sur la société chrétienne tout entière. Benoît n'a pas encore fermé les veux que sa règle commence déjà à se répandre et à supplanter les autres règles monastiques. Moins de deux siècles après la mort du saint patriarche, le monde monastique est rangé tout entier sous la discipline de celui qui peut, dès le VII° siècle, être appelé à juste titre le législateur des moines d'Occident. Ainsi, à partir de cette époque, plus de distinction dans le monde monastique. Toute cette armée d'âmes généreuses, que Dieu en chaque siècle appelle à son service, obéit à la règle de saint Benoît : c'est son inspiration, son esprit, que l'on retrouve partout. Or ce n'est pas, dans le monachisme occidental, un changement de moindre importance que celui que nous venons d'indiquer.

Saint Benoît, tout en conservant les grandes traditions monastiques de ses ancêtres, donne cependant à sa règle un caractère si précis et si nouveau, qu'il est impossible de n'y pas reconnaître le fruit d'une inspiration personnelle et d'une longue expérience des choses de la vie. Cette règle, résultat du génie organisateur du saint patriarche, précise, claire et nette, parfaitement formulée et complètement codifiée, embrassant tous les détails de la vie religieuse, s'empare, comme on l'a dit, de la personne du moine tout entière ; elle le dirige dans toutes ses pensées, dans toutes ses actions, dans tous les moments de son existence. Ne laissant rien à l'arbitraire, elle repousse tout changement, toute altération et offre dans sa fixité une solide garantie de durée, de force et de puissance.

 

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Ce qui distingue le moine bénédictin, c'est le vœu de stabilité imposé par le nouvel institut. « Aucune règle antérieure ne l’avait prescrit. Saint Benoît, par ce coup décisif, arrêta les fluctuations de la législation menasse ; la concorde des règles s'établit, aucune d'elles ne périt m ne fut exclue ; toutes les traditions furent

conservées autour d'un centre désormais immuable »(1) Le monastère bénédictin devient le centre de la vie du morne : cette demeure est pour lui le toit de la famille.

Cet esprit de puissante et féconde organisation que renferme la règle de saint Benoît, ce sage et habile discernement qui sait prendre en considération les mœurs, le caractère, les dispositions naturelles des personnes, la rendait applicable à tous les temps et à tous les pays. Nulle législation monastique n'avait fait preuve dune aussi grande connaissance des hommes et des choses, ne s'adaptait aussi bien à tout pour tout sanctifier, ne satisfaisait aussi bien, en les dirigeant et en les surnaturalisant toutes les exigences raisonnables Assez austère pour contenir, pour corriger la nature rebelle et corrompue, la règle bénédictine se gardait bien de l’effaroucher, de l'étouffer ou de l'écraser Elle offrait un heureux mélange de sévérité et de douceur de mortifications et de ménagements. Les pénitences qu elle imposait étaient modérées, et l'on pouvait généralement sans péril pour la santé du corps en supporter es salutaires rigueurs exigées par la santé de l'âme pour les vêtements, pour la nourriture, pour les heures des repas et des travaux, elle consultait les tempéraments, elle tenait compte du climat et des saisons elle voulait qu'on donnât aux infirmes et aux malades les

 

(1) D. Petra, Histoire de S. Léger, Introd.

 

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soins les plus assidus, les attentions les plus délicates de la charité.

Si elle ne rebutait personne par une vie trop rude, par des prescriptions trop difficiles, elle ne fermait non plus les portes du monastère à aucune catégorie de personnes. Elle voulait que tous ceux qui se sentaient appelés au cloître pussent y entrer : les grands, les petits, les pauvres et les riches, les hommes libres et les esclaves, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux. Elle admettait tout le monde, même les enfants, et les entourait sans cesse d'une vigilance et d'une sollicitude paternelle, tout en leur accordant le bienfait de l'éducation et de l'instruction littéraire. On voit donc qu'à tous les points de vue elle était inspirée par un sens éminemment pratique et offrait une ampleur qui lui donnait un caractère d'universalité.

Toutefois, afin qu'elle puisse remplir plus directement à certain temps, et dans certaines contrées la fin qu'elle se propose, il est nécessaire d'y apporter maintes restrictions et modifications, au moins dans ce qu'elle a d'accidentel. Ces modifications, il n'est pas rare de les rencontrer dans chaque congrégation bénédictine, ou même dans chaque monastère, bien qu'on ne se les soit pas toujours directement proposées.

Tel est, si je ne me trompe, le véritable esprit de cette règle qui réalise le problème le plus délicat que présentent les institutions humaines : l'immobilité d'un fond traditionnel et l'accession légitime des modifications qu'amènent les temps, les lieux et les générations nouvelles. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer abondamment dans les Coutumes de Cluny dont nous allons parler.

 

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II LES COUTUMES DE CLUNY

 

C'est la règle bénédictine qui avait été introduite au célèbre monastère de Cluny, comme on peut s'en convaincre par le texte même de la charte de fondation (1) de Guillaume d'Aquitaine, et comme le constate l’ordre formel des souverains Pontifes (2), c'est cette même règle qui constitue la base et le principe de la vie religieuse à Cluny, et si elle fut très scrupuleusement observée dans ses points essentiels, elle n'en reçut pas moins une forme rigoureusement précise, avec des modifications partielles, dans les Coutumes de Cluny dont le principal but était de fondre les divers caractères en une société parfaitement unie (3). Mais une question se présente tout d'abord à notre esprit : comment prirent naissance les Coutumes dont il est ici question ? c'est le problème que nous allons essayer de résoudre.

Il nous faut, pour connaître avec certitude l'acte de naissance des Coutumes de Cluny, remonter deux siècles plus haut et raconter brièvement la vie d'un autre Benoît, qui prit le nom d'Aniane, et en qui l'Eglise et la France honorent, comme dans Benoît de Nursie le héros de l'Ordre bénédictin.

 

(1) « Eo siquidem donc tenore, ut in Cluniaco honore sanctorum Apostolorum Petri et Pauli monasterium regulare construatur, ibique monachi juxta regulam B. Benedicti viventes congregentur... » (Bibl. Clun., col. 2)

(2) Bulle du pape Agapet II, ann. 949. (Bibl. Clun. p 273 )

(3) Pour l'excellence des Coutumes de Cluny voit Hergott : Vetus Disciplina monastica, S. Wilhelmi Constitutiones hirsaugienses, Prologus, p. 375-377

 

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Aniane est aujourd'hui un chef-lieu de canton du département de l'Hérault, situé dans une plaine fertile, presque au bord du fleuve, en face des monts Garrigues, secs, arides et rocheux, à l'abri des collines qui le protègent contre les vents de l'est, dans un climat chaud, sur une terre féconde qui donne à l'envi l'huile et le vin. Tout, en ce lieu, porte au recueillement, à la paix, une église spacieuse et inondée de lumière, rappelle l'ancien monastère bénédictin d'autrefois. Or, ce monastère avait été fondé au VIII° siècle par un grand moine, saint Benoît, appelé depuis saint Benoît d'Aniane. Il était fils du comte de Maguelone,et il s'appelait Wittiza, mais il prit le nom de Benoît, dont il devait renouveler la mission et la gloire. Depuis l'apparition dans les rochers de Subiaco et sur les cimes du mont Cassin, nulle figure monastique ne fut plus noble, plus élevée ni plus grande que celle de cet éminent religieux.

Le cadre de la vie de saint Benoît d'Aniane se résume en quelques traits. Né en Septimanie, en 731, le fils du comte de Maguelone fait son éducation à l'école du palais et à la cour sous le roi Pépin (1). Plus tard, il suit Charlemagne clans ses expéditions en Italie. Comblé d'honneurs et de richesses, il n'aspire qu'à faire à Dieu le sacrifice de ses titres et de ses biens. Un événement détermine sa vocation : l'armée des Francs était arrivée victorieuse à Pavie ; dans sa fougue belliqueuse, un autre fils du comte Maguelone, Amicus, veut traverser le Tessin ; entraîné par le fleuve, il va périr, quand Benoît s'y précipite en faisant le vœu, s'il sauve son frère, de renoncer au monde. De retour en Septimanie,

 

(1) Saint Benoit d'Aniane, etc , par l'abbé Paulinier ; extrait des Mémoires de l'Académie des sciences et lettres de Montpellier, chap. I, p. 10 ; Vie de S. Benoit, par saint Ardon, trad. par l'abbé Cassan.

 

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il prétexte un voyage à Aix-la-Chapelle pour voir Charlemagne, et se retire à l'abbaye de Saint-Seine, en Bourgogne, au fond d'une solitude profonde, inaccessible, dont les bêtes fauves elles-mêmes redoutaient l'accès ip. Le relâchement des moines lui révèle la nécessité d'une réforme. Mais comment rétablir l'unité et la régularité dans la confusion des coutumes, variant selon les personnes, les lieux et les mœurs? Il étudie, pendant près de dix ans, la vie et les constitutions des législateurs successifs, depuis les ermites de la Thébaïde jusqu'à saint Benoît et saint Colomban, et il compose ainsi le Codex regularum, synthèse et résumé de toutes les lois monastiques d'Orient et d'Occident (2). Il devait plus tard écrire un autre livre, la Concordance des règles, où il prouvera qu'on peut harmoniser les prescriptions cénobitiques, « comme on extrait un miel doré du suc de certaines fleurs disparates et déjà passées (3). » Qu'on ne s'étonne pas que l'Ordre monastique à cette époque ait eu besoin de réforme; le malheur des temps en avait altéré la pureté primitive. C'est ainsi que, pour exploiter les couvents comme leurs domaines, les seigneurs ne craignaient pas de s'en faire élire abbés ou d'y mettre leurs créatures. D'autre part, la diversité des observances avait singulièrement contribué à l'affaiblissement de la discipline monastique. Quoique la plupart des monastères fissent profession de suivre la règle de saint Benoît, il y avait néanmoins beaucoup de

 

(1) Vita S. Sequani Acta S. S. O. S. B., nos 7 et 8. t. I ; voir Guizot, Hist. de la civilisation en France, leçon XVII, t. II, p. 46.

(2) Ce code est divisé en trois parties : la première contient les règles pour les moines d'Orient ; la seconde, les règles pour les moines d'Occident. La troisième partie contient les règles faites pour des vierges. (Voir Migne, Patrol. lat., t. CIII.)

(3) S. Bened. Anian. : Concord. Regular., Praefat., Paris, 1638, et Patrol. lat , col. 167.

 

 

variétés dans plusieurs pratiques, introduites par les changements successifs des mœurs, et que le patriarche de la vie cénobitique n'avait pu prévoir. On prit donc le parti d'établir une discipline uniforme par des constitutions qui expliquassent la règle primitive et entrassent dans les moindres détails. Il appartenait à la persévérance, à la douceur non moins qu'à la sagesse et à la prudente habileté de Benoît d'Aniane d'opérer cette réforme. En 817, il obtient la convocation à Aix-la-Chapelle d'une grande assemblée de barons, d'archevêques et d'abbés, où tout l'Ordre bénédictin est représenté, sous sa présidence (1), et où l'on adopte comme statut général le règlement appliqué déjà en Aquitaine, et qu'un capitulaire érige en loi de l'empire (2). Ce statut, qui ne renfermait pas moins de quatre-vingts articles, était le complément et le commentaire de la règle bénédictine. La nouvelle législation fixait l'unité de la loi et prévenait l'abus des coutumes, en les précisant pour les rendre uniformes (3).

Benoît ayant fait triompher ses idées, ne pouvait refuser de les appliquer. En le nommant supérieur général de tout l'Ordre bénédictin, le souverain ne fait

 

(1) Mabillon, Annal. Ord. Bened., lib. XXVIII, n°63 ; D. Bouquet, t. VI, p. 141.

(2) D. Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VI, p 177, 611. C’est le Capitulare Aquisgranense de vita et conversatione Monachorum, que S. Benoît d'Aniane, s'appuyant sur la règle de S. Benoît et se servant aussi de son expérience personnelle, présenta en l'année 817 à l'empereur Louis le Pieux, pour qu'il lui donnât son approbation. Il est imprimé dans Hergott, Vetus discipl., p. 23 et suiv. ; dans les Monum. Germ., Leg. I, p. 200 et suiv. Il est traduit et discuté dans P. J. Nicolai : Der heil. Benedict, Gründer von Aniane und Cornelimünster, Cologne, i865, p. 143 et suiv.; Cf. Hefele : Hist. des Conciles, trad Delarc, t. V, p. 218.

(3) Guizot a cru pouvoir lui reprocher un excès de détails, de pratiques, de servitudes dégradantes (Hist. de la civilisation en France, XXVI° leçon, t. II.)

 

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que consacrer sa situation prédominante (1). Sa réforme est, du reste, acceptée partout, dans quatre-vingt-trois monastères, de Lérins à Fulda, et du mont Cassin à Cluny.

Or, parmi les monastères réformés par saint Benoît d'Aniane, il en était un qui avait précisé plus spécialement certains points de la règle bénédictine : c'était le monastère de Saint-Savin, au diocèse de Poitiers (2).

La petite ville de ce nom, assise sur les bords de la Gartempe, dans un gracieux vallon, a été, suivant la tradition, le théâtre du martyre de saint Cyprien et de son frère saint Savin qui l'arrosèrent de leur sang. Ce coin du Poitou était donc depuis plusieurs siècles une terre sainte. Aussi bien, le plus grand monarque des temps chrétiens, Charlemagne, avait porté son attention et ses bienfaits sur Saint-Savin. De concert avec Badilon, riche seigneur de sa cour, il éleva tout près du Castrum Cerasum (camp ou forteresse des cerisiers) un monastère qu'il dota richement de ses propres biens, et il y fit transporter avec pompe les restes vénérés des saints martyrs. L'église qui subsiste encore avec sa flèche aérienne, avec ses superbes colonnes semblables à une avenue d'arbres gigantesques, avec sa voûte toute resplendissante de peintures hiératiques qui font encore l'admiration de l'artiste et de l'antiquaire, rappelle les générations de savants et de saints qui pendant mille ans ont fait retentir sous ses voûtes les chants de la prière. Mais, préoccupé par ses grandes entreprises et surtout par la répression des révoltes incessantes des peuples de la Saxe, Charlemagne n'eut pas le temps de continuer son œuvre. Elle fut reprise par son fils Louis le

 

(1) Mabillon, Annales Ord. S. Ben., lib. XXVIII.

(2) Acta, IV, 1, p. 210, 215.

 

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pieux, qui acheva heureusement les constructions du monastère et y appela vingt moines bénédictins sous la conduite de Benoît d'Aniane (1). Or, tandis qu'à l'intérieur du cloître régnait la paix, si chère aux fils de saint Benoît qu'ils en ont fait leur devise, la vieille forteresse du monastère de Saint-Savin repoussait victorieusement les attaques des Normands. Mais il n'en fut pas de même du monastère de Glanfeuil en Anjou. Les moines qui l'habitaient, chassés en 860 par ces pirates de leur douce et tranquille retraite, vinrent se réfugier à Saint-Savin (2), apportant avec eux la règle primitive de saint Benoît qu'ils tenaient de saint Maur (3), le plus illustre disciple du saint patriarche et son fils le plus aimé.

A l'époque où nous sommes arrivé, vivait à la cour de Charles le Chauve un seigneur nommé Badilon. Il avait le titre de comte, et il appartenait à une illustre famille d'Aquitaine, dont le nom se trouve mêlé à plusieurs restaurations monastiques (4). Lui-même, quoique vivant dans le monde, se distinguait par sa piété et se plaisait à rechercher la société et la conversation des moines. Il se rapprochait d'eux encore davantage par la simplicité de sa vie, par la sévérité de ses mœurs que n avaient pu altérer une haute position et de grandes richesses. Il en consacra une partie à rétablir l'abbaye

 

(1) L'abbé Lebrun, l'Abbaye et l'église de Saint-Savin, passim.

(2) Raoul Glaber, Hist., III, 5 ; Acta, V, p. 90 et 91.

(3) Voir Saint Maur et le Sanctuaire de Glanfeuil en Anjou, Angers, 1868.

(4) Vers 56o, un Badilon est le premier abbé de Sessieu-en-Bugey, fondé par Aurélien, archidiacre d'Autun, depuis archevêque de Lyon. Les moines de Jumièges, retirés à l'île de Noirmoutier et chassés par les Normands en 836, voyagent en Aquitaine sous la protection d un seigneur nommé Badilon. Deux Badilon se rirent moines à Saint-Martin. (Bulliot, Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, p. 102, note .)

 

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de Saint-Martin d'Autun (1). Il releva les édifices consumés par le feu, entoura l'église d'un nouveau cloître, l'augmenta de bâtiments de desserte et la pourvut de tous les objets nécessaires au culte et à l'entretien des moines. Après avoir reconstruit le monastère, Badilon dut s'occuper de le repeupler. Vingt religieux conduits par Hugues de Poitiers, se rendant aux prières de Charles le Chauve et du comte du Palais, quittèrent en 870 le monastère de Poitiers, et vinrent peupler le monastère nouvellement restauré de Saint-Martin d'Autun (2). D'anciens rapports unissaient cette Eglise à celle d'Autun. C'était à Poitiers que saint Martin, patron de l'abbaye avait vraisemblablement reçu le baptême et avait été ordonné prêtre par son ami, saint Hilaire, évêque de cette ville. C'était de Poitiers que Fortunat, ami de Syagrius et de Brunehilde, leur adressait ces épîtres où se révèle entre eux une douce familiarité ; c'était de Poitiers enfin qu'était venu saint Léger, le plus illustre évêque et le second martyr d'Autun (3).

Les moines de Saint-Savin étaient pour l'abbaye de Saint-Martin une précieuse recrue. La plupart d'entre eux sortaient, nous l'avons dit, de l'abbaye de Glanfeuil (4), fondée par saint Maur et dépositaire dans

 

(1) La restitution des anciennes dotations faites par Brunehilde et son petit-fils, la replaça bientôt au rang des plus riches établissements de la Bourgogne et de la Gaule. Le 7 décembre de l'année 870, l'église de Saint-Martin reçut sa troisième consécration depuis que l'évêque de Tours y avait élevé un modeste autel. Ce jour était célébré tous les ans d'une manière particulière en souvenir de la restauration. (Bulliot, loc. cit.)

(2-3) Acta, V, p. 70.

(4) Les religieux, dispersés en 860 par les invasions des Normands, propagèrent, tu milieu des hasards de leur vie nomade, la règle apportée autrefois par l'illustre disciple de saint Benoît, et devinrent sur différents points de la Gaule les apôtres de la rénovation monastique.

 

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toute sa pureté de la règle de saint Benoît. Formés à Saint-Savin à l'école de Benoit d'Aniane, alliant la pureté de leur observance aux traditions d'étude et de science conservées dans les écoles célèbres fondées par saint Hilaire et relevées par Fortunat, ils apportèrent avec eux à Saint-Martin d'Autun un foyer de vertus et d'instruction qui ne s'éteignit jamais complètement. C'est là que Bernon vint s'inspirer de la règle bénédictine pour l'emporter avec lui et la faire régner dans toute son intégrité au monastère de la Balme (1), dans le Jura français, dont il devint abbé, à Cigny (2), qu'il fonda, et enfin au monastère de Cluny (3), où sa mémoire fut vénérée et son souvenir impérissable. C'était donc à Cluny que devaient prendre fin les malheurs et recommencer les destinées de la récrie bénédictine. Raoul Glaber retrace en ces termes ses vicissitudes : « Fondée au Mont-Cassin par saint Benoît, elle fut introduite en France par saint Maur, son disciple, au couvent de Glanfeuil,

 

(1) Raoul Glaber, Historiar. lib. III, cap. v, p. 67, édition Prou. — Ce monastère, situe près des sources de la Seille (diocèse de Besançon), avait été fondé par saint Colomban, et il était tombé dans un relâchement extraordinaire. Bernon rétablit l'abbaye dans un tel état de prospérite, que bientôt elle fut capable de porter la réforme ailleurs. (Bulliot, loc. cit.. p. 140; Pionot, Histoire de l'ordre de Cluny, t. I, p. 41.) Bernon n'a donc pas été le fondateur de l'abbaye de Baume; il n'en a été que le réformateur, d'après une charte contemporaine. (Baluze, Miscell., t. II ; Mabillon, Act. SS., saec. 5; Plancher, Histoire de Bourg, t. I ; Gaspard, Hist. de Gigny, p. 6, 624.) On fait remonter l'abbaye de Baume à saint Désiré, mort en 390, ou à suint Lauthein, mort en 547, ou à saint Colomban (61 5), ou enfin à Euticius, autrement dit saint Benoît d'Aniane, en 821. (Gaspard, loc. cit.)

(2) Le monastère de Gigny. situé au pied des montagnes du Jura dans un vallon agréable, a été construit vers 886 par Bernon avec le concours de Laïfin, un de ses cousins, sur une terre qui lui appartenait en propre. (Gaspard, loc. cit., p. 6 et 7; Supplément à l'Hist. de Gigny, p. 3 ; Pignot, loc. cit., p. 41.)

(3) Mabillon, Acta, V, p. 70, n° 9.

 

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en Anjou, dont les moines, chassés par l'invasion de l'ennemi, vinrent au monastère de Saint-Savin de Poitiers..... et y pratiquèrent quelque temps la règle qui leur avait été enseignée. Bientôt la règle de la communauté fut adoptée par le monastère de Saint-Martin d'Autun. et y resta quelque temps en vigueur. Elle changea d'asile pour la troisième fois et vint occuper dans la Bourgogne supérieure le couvent de la Balme. Enfin, fatiguée pour ainsi dire de ce long pèlerinage, Dieu voulut qu'elle choisît pour lieu de repos et pour siège de sa sagesse le monastère de Cluny, où le germe qu'elle avait apporté devait bientôt fructifiera l'infini (1) ».

Lorsque Bernon; abbé de la Balme, vint en 910, fonder Cluny, il introduisit dans son nouveau monastère, avec la règle de saint Benoit, les Coutumes

 

(1) Raoul Glaber, Historiar. lib. III, cap. V, p. 66 et 67 ; PIGNOT, loc. cit. Dom Ruinait, se faisant l'écho des traditions clunisiennes a son époque, les mentionne en ces termes : « L'Ordre de Cluny, qui a pris naissance au commencement du dixième siècle, et qui est devenu depuis si célèbre par les grands hommes qu'il a produits, a toujours crû qu'il tirait la plupart de ses observances par tradition de celles qui avaient été établies en France par saint Maur: c'est ce que nous assurent S. Odilon et le bienheureux Pierre le Vénérable, deux des plus saints Abbés de cet Ordre. Glaber, qui vivait en même temps que S. Odilon, rend aussi le même témoignage, mais il ajoute une chose qui est digne de grande considération. C'est qu'après avoir parlé de la Mission de S. Maur, conformément à ce qui est rapporté dans la Vie de ce Saint écrite par Fauste, il assure qu'il y avait une Tradition dans l'Ordre sur ce sujet, qui n'était point tirée de cette Vie, par la quelle on savait comment les pratiques établies par saint Maur à Glanfeuil étaient venues jusques à Cluny C'est ainsi que les Religieux de Cluny prouvaient que leur Ordre était dans le véritable esprit de S. Benoist, en remontant jusqu'à S. Maur, de qui ils croyaient avoir reçues de mains en mains par une tradition constante, verifica relatio, toutes les pratiques qui étaient en usage dans leurs monastères. » (Apologie de la Mission de S. Maur, Apôtre des Bénédictins en France. Paris, 1702, in-8, p. 35-37.) Voir dom Lamey, Extrait du Monologium Cluniacense, t. I, n° 7, p. 40.

 

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connues sous le nom de Coutumes de Cluny. Mais comment et par qui ces coutumes furent-elles introduites à l'abbaye de la Balme? Ouvrons la vie de saint Odon (1), nous y trouverons les détails intéressants qui vont suivre.

Né à Tours, en l'an 879. d'une noble famille franque originaire du Maine, Odon fut élevé d'abord par Foulques le Bon, comte d'Angers, et par Guillaume le Débonnaire, duc d'Aquitaine, fondateur de Cluny. Abbon, père d'Odon, était lié d'une étroite amitié avec ces deux seigneurs. C'était un homme d'une grande vertu. Il avait offert son fils à saint Martin; mais en voyant les heureuses dispositions d'Odon pour la science, il s'était laissé gagner par un sentiment d'ambition, et, mettant la milice séculière au-dessus des calmes exercices de la vie ecclésiastique, il avait retiré son fils du monastère de Tours pour lui donner carrière dans le monde, sous la haute protection du duc d'Aquitaine. Odon passa donc quelques années de son adolescence à la cour, mais, dès son entrée dans le monde, il fut atteint d'une douloureuse et persévérante indisposition qui absorbait ses facultés intellectuelles, et qui ne cessa qu'à sa rentrée au monastère de Saint-Martin de Tours, où Foulques le Bon lui donna une cellule et une prébende de chanoine. Rendu à lui-même et voué de nouveau au service de saint Martin, Odon retrouva la santé et la paix de l'âme. Il se livra avec une grande application à l'étude des lettres. Les célèbres écoles fondées par Alcuin à Tours et ailleurs présentaient, à la fin du IX° siècle, fort peu de ressources; aussi le jeune chanoine de Tours fut-il obligé d'aller à Paris prendre

 

(1) Acta, p. 158 et 159; Biblioth. Clun., col. 14 et suiv. ; Migne. Patrol. lat., t. CXXXIII, p. 43 ; Pignot, Histoire de l'Ordre de Cluny, T. I, p. 50 et 195

 

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des leçons de dialectique et de musique d'un moine alors fort habile et fort remarqué. Remi d’Auxerre (1). Quand il revint à Tours, il utilisa son temps en composant quelques ouvrages de piété; mais son zèle et son amour de la perfection ne trouvant pas assez à s'exercer dans cette vie facile et sans épreuve, Odon entreprit, en compagnie d'un autre chanoine nommé Adhegrin, le pèlerinage de Rome pour rechercher en Italie un monastère où ils pussent vivre en saints religieux. En passant par le comté de Bourgogne, Adhegrin, qui était parti le premier, visita le monastère de la Balme, et fut si frappé de la ferveur des religieux, qu'il résolut de s'y fixer. Il ne tarda pas à s'apercevoir que dans ce monastère, à côté de la règle de saint Benoît, avaient pris place des coutumes introduites par un certain Père connu sous le nom d'Euticius (2). Ces coutumes firent au nouveau venu un tel plaisir que, tout entier à la joie qu'il en ressentait, il se fit un bonheur d'en informer son ami, le chanoine de Tours. Odon imita son exemple. Il quitta Tours et sa basilique, berceau de sa jeunesse, et il vint, lui aussi, se présenter au monastère de la Balme, apportant avec lui cent volumes, belle et riche bibliothèque pour ce temps-là. Il fut admis immédiatement en qualité de novice, et il devint un modèle de régularité religieuse et de perfection monastique.

 

(1) Il reste plusieurs ouvrages de Rémi d'Auxerre : un Commentaire des Epîtres de saint Paul ; un autre Commentaire des petits Prophètes ; une Exposition de l'Ordre de la Messe.

(2) C'est ainsi que dom Jean, moine de Cluny, disciple de saint Odon et son historien, raconte l'entrée à Baume de saint Odon, signale l'origine des observances de Cluny : « Ipse enim pater Heuticius instituor fuit harum consuetudinum quœ hactenus in nostris monasteriis habentur. » (Bibl. Clun., col. 23 D et 24 AB.) Cette origine est confirmée par André Duchesne en ces termes : « Hic est, inquit de Euticio loquens (Johannes Parisiensis), institutor Consuetudinum Monachorum, maxime Cluniacensium. » (Bibl. Clun., nota, col. 22 E.)

 

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Mais quel était ce mystérieux personnage appelé Euticius. Le personnage connu sous le nom d'Euticius, dont parle Adhegrin à propos des coutumes suivies au monastère de la Balme. n'était autre que le saint abbé Benoît d'Aniane (1). Odon succéda au Bienheureux Bernon sur le siège abbatial de Cluny, et s'inspirant de l'exemple de son vénéré Père, il fit fleurir la règle de saint Benoît et les Coutumes dont nous venons de parler.

C'est donc à Cluny que les Coutumes reçurent leur forme définitive. Instruits par leur expérience personnelle, les saints abbés Odon, Aymard, Mayëul et Odilon complétèrent ces observances particulières, et les amenèrent à leur dernière perfection (2). Jusqu'à ce moment, elles avaient été transmises de vive voix sans avoir jamais été fixées par écrit. C'est sous le

 

(1) Mabillon, Acta SS., Ordin. S. Bened., V; Hergott, Vetus discipl. monast., p. 14.

Quoi qu'on en ait dit, nous persistons à croire avec le docte bénédictin Mabillon et le P. Hergott que saint Benoît d'Aniane et saint Eutice ne sont qu'un seul et même saint sous deux noms différents. (Voir Sirmond, Conc. ant. Galliae, t. II ; Mabillon, Annal. Ord. S. Bened., T. XXVIII, n° 63 ; (restes de Louis le Débonnaire, dans Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VI, p. 141 ; Baluze, Capitulaires, t. I. —Voir Diplômes de 832 et 836 ; Bouquet, VI. 177, 611 ; Nicolaï, Der heilig. Benedict. etc.)

Pour la négative, voir Dom Lamey, Extrait du Monologium Cluniacensis, t. I, n° 7, p. 36; Bernard Prost, Essai historique sur les origines de l'abbaye de Baume-les- Moines, Lons-le Saunier, 1872. in-8.

(2) « Consuetudines istae auctorem primum hahuerunt post Bernonem, beatum Odonem, qui summus in Galliis Monastici Ordinis reparator fuit. Ejus namque auspiciis primum cœpit Cluniacensis Cœnobii fama toto orbe celebrari. Illam postea gloriam singulari sua sanctitate et religionis fervore promoverunt Aymardus, Maiolus, Odilo, Petrus Venerabilis et alii, quos Ecclesia universa debito cultu veneratur.» (Hergott, Vetus disciplina monastica,Ordo Cluniacensis, Monitum, p. 133, Parisiis, 1726, in 40.) On voit par là que les coutumes de Cluny étaient plus anciennes que celles des deux écrivains. Il est même à croire qu'elles étaient observées à Cluny, du moins pour la plupart, dès l'origine du monastère (Histoire littéraire de la France, t. VIII, p. 304).

 

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gouvernement de l'abbé Odilon que parut le premier exemplaire, et il fut envoyé au monastère de Farfa au pays des Sabins. C'est aussi sous l'abbé Odilon que les Coutumes de Cluny reçurent leur physionomie actuelle, mais elles ne furent rédigées définitivement que sous son successeur immédiat. Saint Hugues, en effet, vers l'an 1067 (1), chargea l'un de ses plus pieux et plus savants disciples, nommé Bernard, de rédiger les Coutumes de son monastère (2). Plus tard, en io85, sur les instances de Guillaume, abbé d'Hirschau, au diocèse de Spire, Udalric de Cluny, autre disciple de saint Hugues, rédigea à nouveau pour le saint abbé les Coutumes que Bernard avait codifiées à Cluny (3), et c'est ainsi que fut fixé ce code parfait de la vie monastique, <r ce bel ouvrage si bien fait pour assurer la vie éternelle à ceux qui en observeront les prescriptions avec zèle et amour (4),

On comprendra que nous ne puissions entrer ici dans tout le détail des Coutumes de Cluny, ce qui exigerait une monographie spéciale (5).

 

(1) D. L'Huilmer, Vie de S. Hugues, p. 35o; Lucherat, Cluny au XI° siècle, p. 3:.

(2) Le texte qui a été imprimé au XVII° siècle des Coutumes de Cluny, écrites par le moine Bernard sous le titre d'Ordo Cluniacensis, offre des additions certaines et bien postérieures à S. Hugues, puisqu'il y est parlé d'une modification introduite par l'abbé Etienne, onzième abbé de Cluny, de 1163 à 1173 (part II, cap. XXII, p. 327 de l'édition de Hergott; p. 204 de l'édition antérieure des bénédictins de Cluny, et d'une réforme du vingt-neuvième abbé de Cluny, dom Henri, élu en 1368. (Bibl. Clun., 1670 B, et dom Lamst, sur la Vénérable Antiquité et l'origine bénédictine des Observances monastiques de Cluny, p. 3.)

S. Hugues lui-même y apporta quelques changements. (Voir Hergott, Vetus Discipl. monast., p. 189, 351.)

(3) Kirchengeschichtliche Studien. t. III. 3e édit.. Ulrich von Cluny, p 69; Munster, Schœningh, 1896; Mabillon, Annal., V, p. 220; Monum. Germ., SS., t. XII. p. 267, note 43.

(4) Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 596.

(5) Tour s'orienter, on peut se servir très utilement de Frédéric Hurter, Histoire du pare Innocent III et de ses contemporains, t. IV, « Clunisiens ». p. 2o3 ; Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, t. II. Coutumes monastiques de Cluny, p. 373 et suiv. ; Keker, Wilhelm der Selige, Abt von Hirschau, p. 218 et suiv.

 

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Qu'il nous soit permis de montrer seulement la part que prit Odilon à la rédaction définitive de ces Coutumes.

Odilon introduisit à Cluny et dans les monastères qui lui étaient soumis la fête des Trépassés (1), que nous ne faisons que mentionner ici. mais dont nous expliquerons ailleurs, dans un chapitre spécial, l'origine et l'introduction dans l'Eglise. Il précisa le rite sous lequel, chaque année, on devait célébrer les fêtes (2), et en particulier la fête de la Dédicace (3). En outre, inspiré par ce sentiment d'une charité compatissante et toute fraternelle, et aussi par la pensée de maintenir l'édification mutuelle entre les frères, il décréta que si un moine avait commis une faute, secrète, il devait l'expier en secret, sans être obligé de l'avouer publiquement au chapitre (4). Enfin il décida que l'on cesserait de marcher nu-pieds comme on le faisait auparavant dans les processions qui avaient lieu ordinairement le mercredi et le vendredi de chaque semaine dans la saison d'hiver, depuis la Toussaint jusqu'au commencement du Carême (5).

Les Coutumes de Cluny furent observées avec la plus

 

(1) Discipl. de Farfa, dans Hergott, p. 84; Ordo Clun., par Bernard, dans Hergott, p. 353; Consuet. antiq., par Udalrich, dans d'Achery, Spicil., t. I, p. 664.

(2) Discipl. Farfa, dans Hergott, p. 84.

(3) Discipl. Farfa. id.. p. 39; Ct. p. 83.

(4) Martène et Durand. Thesaurus novus anecdot, t. IV, p. 1585, Paris. 1717 (Dialogus inter Cluniacensem Monachum et Cisterciensem de diversis utriusque Ordinis observantiis).

(5) Bernard, Ordo Clun., dans Hergott, p. 353. Dans le dialogue d'un cluniste et d'un cistercien, œuvre piquante d'un disciple de S. Bernard, transfuge de l'Ordre de Cluny, la discussion s'engage entre les deux moines rivaux sur le sujet des Coutumes de Cluny :

 

LE CLUNISTE

«

 Quare dixisti qui nesciuntur (c'est-à-dire les auteurs des Coutumes de Cluny), cum S. Odilo et S. Mavolus nostram consuetudinem ordinaverint : »

 

LE CISTERCIEN

 

« Ubi hoc legitur? in libro Consuetudinis non invenitur, nisi quod unam solam Consuetudinem non incongruam S. Odilo constitua ; hanc scilicet, quod monachus fœdo et flagitioso crimine lapsus occulte puniatur si aliquo modo occultari possit. Ego qui in ordine illo fui, a senioribus qiuvrens, audivi quod Cluniacenses mutuaverunt eum a quodam monasterio mediocri, quod postea subditum est illis, quis tamen luerit auctor monachi certant, et adhuc sub judice lis est. »

Le cistercien, dans ce court passage, commet deux erreurs : d'abord saint Odilon a encore introduit d'autres usages, comme nous l'avons vu, et, en second lieu, on connaissait très bien à Cluny les auteurs des Coutumes, puisqu'ils sont nommés dans la biographie d'Odilon.

Ce dialogue, qui a eu lieu entre 1153 et 1174, n'est pas une source authentique pour la vie claustrale dans la première moitié du XI° siècle.

Le Dr Paul Ladewig, dans Poppo de Stablon, représente la vie régulière dans la première moitié du XI° siècle d'après cet écrit polémique, qui n'inspire aucune confiance, mais il a soin de dire auparavant : « Nous ne devons pas craindre l'excès de critique dans l'examen de cet écrit. Dans cinquante ans, on peut a peine constater un changement, et cinquante ans plus tard nous pouvons voir également la même ressemblance dans la vie régulière... » — Qu'il nous soit permis, à l'encontre de ce qui vient d'être dit, de taire les remarques suivantes :

1. On ne peut pas faire usage de l'ouvrage polémique déjà controuvé : Dialogue entre un clunisien et un cistercien, comme preuve de la vie régulière dans la première moitié du XI° siècle, car cet écrit n'a pas été composé cinquante ans, comme le croit le Dr Ladewig, mais cent ans et plus après la première moitié du XI° siècle. Ce dialogue eût-il été composé après les troubles causés à Cluny par l'abbé Ponce de Melgueil, la vie régulière v aurait été troublée pour quelque temps, mais appliquer ces troubles à l'époque que nous étudions serait un anachronisme.

2. Les matériaux pour un travail de ce genre ne manquent pas. Il suffit de citer les diverses revisions des Coutumes, puis les biographies écrites des abbés de Cluny. les lettres de Pierre le Vénérable sont aussi de vraies sources pour les Coutumes antérieures.

En outre, le Dr Ladewig se sert pour son ouvrage du pamphlet d'Adalbéron. évêque de Laon. (Bouquet, t. X, p. 65 et suiv., bien qu il dise « que personne ne voudra soutenir que de telles descriptions correspondent à la réalité des faits ».

De plus, on trouve encore dans la première partie : Cluny et les clunisiens, un grand nombre de fausses affirmations, mais que nous devons pardonner à un homme qui n'a pas la moindre notion de la vie bénédictine. (Cf. Ringholz, ouvr. cité, p. VIII. Ammerk).

 

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scrupuleuse exactitude, et si, dans tel ou tel cas, on se crut obligé d'y déroger, cette dérogation parut aux religieux fervents si extraordinaire, qu'ils en conservèrent dans leur mémoire un ineffaçable souvenir, et qu'ils se firent un devoir de la consigner par écrit dans les Chroniques du monastère. Telle fut, par exemple, la visite que fit aux moines de Cluny, Adalberga, Abbesse du monastère des religieuses de saint Maur, à Verdun. Hémon,évêque de cette ville, avec le concours d'un fils spirituel de saint Odilon, l'abbé Richard de Saint-Vannes, avait rétabli le monastère de Saint-Maur dont nous venons de parler. Il en avait confié la haute direction à l'Abbesse de Saint-Vannes, et il y avait installé Adalberga comme première abbesse. Cette vénérable religieuse qui, vraisemblablement à cause de son grand

 

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âge, avait reçu le surnom d'Ara, voulant connaître parfaitement la règle bénédictine, afin de pouvoir appliquer à sa communauté l'expérience qu'elle en aurait faite par elle-même, se mit en marche pour visiter dans ce but un certain nombre de monastères. Ce fut dans le coins de l'un de ses voyages qu'elle vint visiter Cluny. Elle y arriva en l'an 1027 ; mais auparavant elle s'était fait un devoir de prévenir de son arrivée. Le saint abbé Odilon l'accueillit avec les témoignages d'une profonde vénération et l'expression de la joie la plus sincère ; et ici, il faut entendre le chroniqueur Hugues de Flavigny. « Bien que ce soit une coutume dans l'Eglise, dit-il, coutume qui a force de loi, de ne

 

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laisser aucune femme franchir la porte d'un monastère quelconque, Adalberga, sans doute à cause de sa grande piété et de l'étroite amitié qui liait l'abbé Richard de Saint-Vannes et saint Odilon, fut autorisée à entrer dans l'intérieur du monastère ; mais une autre grâce lui fut encore accordée : elle obtint la faveur d'assister personnellement au chapitre et de prendre part à la procession qui se faisait chaque dimanche, et dans laquelle on la vit s'avancer gravement au milieu des religieux. On a conservé, ajouté le chroniqueur, jusqu'à ce jour le souvenir de cet important événement, qui est encore vivant au sein du monastère (1). »

Nous allons voir maintenant les Coutumes de Cluny s'épanouir au dehors du grand monastère bourguignon où elles se sont développées, et s'étendre progressivement sur une foule de monastères ramenés par elles à leur ferveur primitive et pour lesquels elles deviendront un lien puissant de centralisation. Mais sur quel plan, dans quelle mesure et par qui fut créée cette grande famille clunisienne à la formation de laquelle deux siècles ont mis la main, c'est ce qui nous reste à exposer.

 

(1) Mabillon, Acta, VI, I. p. 483 ; Monum. Germ. SS., t. VIII, p. 391 ; Mabillon, Annales, t. IV, p. 328.

« Hœc patris sui formam imitari cupiens, velut apis prudentissima, ex aliis, etiam virorum, monasteriis laudabilibus ritus ac mores exprimere studuit. Quapropter Cluniacum prufecta, tanto in honore ab Odilone habita est, ut, licet muliebri sexui motlasterli aditusomnino interdictus esset ; ei tamen pro sua religione et patris Richardi cum Odilone individua caritate, non modo claustra monasterii ingredi concessum sit, verum etiam capitulo associata, dominico die in processione cum fratribus interesse : «Quod sanctae Liobœ abbatissae itidem olim in Fuldensi monasterio a sancto Bonifacio permissum fuerat. »


 

CHAPITRE VI
LA CONGRÉGATION CLUNISIENNE

 

Nous ne croyons pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé en écrivant la vie de notre saint, si nous disons ce que fut sous son gouvernement cette congrégation de Cluny qui, à l'époque où nous sommes arrivé, commençait déjà à fixer sur elle les regards de la chrétienté tout entière; car si la congrégation de Cluny a été définitivement constituée sous saint Hugues le Grand, c'est à saint Odilon que revient la gloire de l'avoir fondée et développée.

Mais que faut-il entendre sous le nom de Congrégation ou d'Ordre de Cluny : Dans son sens le plus large, et d'après son acception première, en latin, ce nom d'Ordre désigne tous les monastères qui suivent une commune observance, ordo vivendi. Mais le mot congrégation est plus restreint : il désigne une réunion de monastères appartenant au même ordre et soumis à la même règle, reliés entre eux par des relations déterminées, ayant pour but l'union et le maintien de la discipline dans chacun de ces monastères, et par conséquent la conservation de l'Ordre monastique tout

 

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entier (1). Telle est la Congrégation de Cluny, dans laquelle tous les monastères sont gouvernés par un seul Abbé qui exerce sur eux quelque juridiction, soit par lui-même, soit par un représentant qui les gouverne au nom de l'Abbé général. La Congrégation comprend donc seulement les monastères sur lesquels Cluny exerçait une juridiction immédiate, mais non ceux qui, tout en recevant, à des époques différentes, l'observance de Cluny, n'ont jamais été acceptés par la grande abbaye comme membres de l'Ordre clunisien (2). L'idée d'une vaste association religieuse entendue dans le sens que nous venons de dire, qui put mieux résister que les monastères isolés et aux interventions laïques et au relâchement dans la discipline régulière, appartient donc à Cluny. Aussi bien la Congrégation de Cluny a-t-elle été le point de départ d'une nouvelle phase dans l'histoire de l'Ordre bénédictin, et, comme on l'a si bien dit, c'était presque une révolution survenue dans l'Ordre monastique. « La pensée du grand patriarche des moines d'Occident, dit M. Dalgairns, était que chaque monastère formât une petite république, sous la direction exclusive de son abbé. Les abbayes, d'après la

 

(1) P. Ringholz, Der heil. Abt Odilo von Cluny in seinem Leben und Wirken, p. 38.

Il y a des congrégations, comme celle des couvents bénédictins suisses, où chaque maison a son Abbé, mais où l'un des Abbés, en tant que praeses, a la surveillance générale. Il y a des Congrégations où il n'y a d'Abbé que dans la Maison Mère. Celle de Cluny était dans ce cas (Ringholz, loc. cit.; Revue catholique d'Alsace, mars

1886, p. 157.)

(2) Tels sont les monastères de Saint-Denys, de Marmoutiers, de Fleury, de Saint-Paul a Rome; tels sont encore, outre les monastères français, les monastères italiens, allemands, espagnols et flamands, qui vinrent chercher à Cluny une observance plus parfaite; les bulles pontificales relatives à la juridiction de Cluny ne mentionnent jamais les monastères de cette catégorie. (Voir Dom L'Huiller, Vie de S. Hugues, p 478.)

 

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règle n'étaient point liées les unes aux autres... Chaque monastère formait une communauté indépendante. Ce système grossier et imparfait était la ruine des institutions monastiques » (1). Si saint Benoît n'a formulé aucune règle relative à l'association religieuse telle que nous l'entendons, il serait néanmoins facile d'en rencontrer quelque trace dans la vie et la règle du saint patriarche. Le pape saint Grégoire raconte dans la vie du grand fondateur de l'Ordre bénédictin, que saint Benoît fut contraint de quitter sa chère retraite de Subiaco pour prendre la direction de douze monastères de la province, composés chacun de douze moines et d'un prieur ou prévôt (2), essayant en vain d'y rétablir la discipline (3); mais il y avait dans la condition faite à ces monastères quelque chose de trop personnel à saint Benoît pour voir clans ce fait une

 

(1) Dalgairns, Vie de S. Etienne Harding. p. 202.

(2) Dialog. III; Cf. Haeftenus, p. 86. Hoeftenus cite une bulle donnée par Alexandre IV en faveur du monastère de Subiaco, dans laquelle ce pape dit en parlant de saint Benoit : « Ce saint a voulu réunir en ce lieu, comme sous le bercail unique de Notre-Seigneur, diverses familles de pieux moines dispersés auparavant en plusieurs monastères, afin d'en faire une seule congrégation selon son cœur, et de les affermir dans leur vocation, en établissant entre eux les liens fraternels de l'observance régulière et du culte divin dans la maison de Dieu. » En effet, saint Benoît se chargea du gouvernement de ces moines avec le dessein longuement médité dans son esprit, d'unifier le code monastique, de fonder en Occident un seul ordre religieux, pour fermer ainsi la porte à l'arbitraire capricieux des supérieurs aussi bien qu'à la licence des subordonnés. Arnold Wion énumère ces douze premiers monastères sous les noms suivants : 1° S. Marina in Primerana, aujourd'hui S. Laurentius; 2° Vita aeterna; 3° S. Michael archangelus ; 4° Archangelus; 5° S. Angélus; 6° S. Angélus de Threni; 7° S. Johannes Baptista ; 8° S. Clemens Papa: 9°S. Blasius, aujourd'hui S. Romanus ; 10° S. Donatus ; 11° SS. Cosma et Damianus, aujourd'hui S. Scholastica : 12° S. Hieronymus. (Cf. Dom Louis Tosti : Son action religieuse et sociale, p. 66; Ringolz, ouvr. cité p. 38.

(3) Dialog. IV.

 

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congrégation proprement dite. Il est également vrai que saint Benoît, dans le soixante-quatrième chapitre de sa règle, accorde aux Abbés, dans le cas où un monastère du voisinage ferait un mauvais choix, d'intervenir pour le bien de ce monastère : « Si, par malheur, dit-il, il arrivait que la communauté tout entière, élût à l'unanimité une personne complice de ses dérèglements, lorsque ces désordres parviendront à ta connaissance de l'évêque du diocèse auquel appartient ce lieu, ou des Abbés et des chrétiens du voisinage, qu'ils empêchent le complot des méchants de prévaloir, et qu'ils pourvoient eux-mêmes la maison de Dieu d'un dispensateur fidèle, assurés qu'ils en recevront une bonne récompense, s'ils le font par un motif pur et par le zèle de Dieu, de même qu'ils commettraient un péché s'ils s'y montraient négligents (1) ». Toutefois cette disposition, qu'on veuille bien le remarquer, ne peut être prise qu'en cas de nécessité et reste absolument étrangère à toute association.

Durant les premiers siècles de l'existence de l'Ordre monastique après saint Benoît, les monastères, dit excellemment Thomassin (2), étaient réunis entre eux par un lien de fraternité fondé sur l'unité de doctrine et de sentiments, non par des liens de juridiction. Lorsque dans la suite des temps un grand nombre de monastères se furent relâches dans l'observance de la discipline primitive, les meilleurs sentirent la nécessité d'une association entre les différents monastères, dans le but d'arriver à une réforme. Saint Benoît d'Aniane, nous l'avons vu plus haut, fut le premier qui, en France, mit ce projet à

 

(1) Regula S. Benedicti, cap. LXIV, de Ordinando Abbate.

(2) Vetus et nova Ecclesiae Disciplina, t. I, part. 1, lib. III. Cap LXVIII, n° 7 ; Dom L'Huilier, ouv. cit. p. 479.

 

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exécution (1), essayant de réunir toutes les abbayes de l'empire carlovingien en une seule Congrégation, sans autres liens que le génie du fondateur et la bonne volonté des membres associés (2). Cet essai n'eut pas de suite; Un siècle ne s'était pas encore écoulé qu'il y eut en France, en Allemagne et en Italie, une foule de monastères encore une fois déchus de leur ancienne splendeur. Ils ressentirent fatalement le contre-coup des guerres civiles et des invasions normandes qui désolèrent pendant soixante ans la France carlovingienne. « Les moines, raconte Mabillon, furent tués ou chassés. Ceux-ci emportant les reliques des saints et quelques minces bagages, s'en allaient où les hasards de la guerre les poussaient; puis, reprenant leur course, ils se fixaient à quelque endroit plus sûr, s'ils pouvaient le trouver, sinon, ils traînaient péniblement leur vie ça et là. Dès qu'il leur était permis de respirer un peu, ils se construisaient des abris, selon les ressources et les circonstances: mais la nécessité les obligeait de se préoccuper moins de la vie régulière que de leur existence matérielle... Ainsi arriva-t-il qu'au commencement du dixième siècle, il ne subsistait qu'un petit nombre de communautés religieuses, et, dans ce petit nombre même, la régularité faisait défaut. » (3).

Qu'on veuille bien se rappeler ici le triste tableau que retrace des monastères le concile de Trosly, tenu en juin 909 : « En ce qui concerne l'état ou plutôt la chute des monastères, disent les Pères du concile, nous ne savons en quelque sorte, ni qu'y faire, ni qu'en dire. En punition de nos péchés, le jugement a commencé par la maison de Dieu. De tant de monastères élevés

 

(1) Voir chap. V.

(2) Concord. Regul., p. 21-24.

(3) Mabillon, Annales Ord. S. Bened., T. IV, 16.

 

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par la piété de nos aïeux, les uns ont été brûlés par les païens, les autres ont été dépouillés de leurs biens et presque détruits. D'ailleurs, s'il y reste quelques vestiges des anciens édifices, on n'y trouve plus une seule trace de la discipline religieuse. La règle y est inconnue. L'indigence des maisons, le libertinage des personnes qui y demeurent, le relâchement des moines et surtout l'abus de leur donner des laïques pour supérieurs et pour abbés, sont la source de ces désordres. La pauvreté oblige les religieux à sortir de leur cloître pour vaquer malgré eux aux affaires du siècle, et le mot du prophète n'a que trop d'application parmi nous : Les pierres du sanctuaire ont été dispersées au coin de toutes les rues (1).

C'est dans ces tristes circonstances qu'en l'année 910 un seigneur puissant, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, se sentit inspiré de bâtir à Cluny, sur la rivière de la Grosne, aux confins du royaume de Bourgogne, un nouveau monastère, où Dieu serait servi en droiture et perfection. A quelques lieues de là, au pied du Jura, le saint abbé Bernon, issu des comtes de Bourgogne, menait une vie angélique dans un couvent de Gigny ; on l'en tira, avec douze de ses moines, pour importer à Cluny cet esprit puissant qui devait en faire le centre d'une vaste réforme. Baume était donc comme l'anneau qui rattachait le monachisme renaissant à l'œuvre de Benoît d'Aniane. La discipline qu'on y observait était basée sur les statuts d'Aix-la-Chapelle (2), et c'était un de ses moines qui allait leur donner une extension et

 

(1) Labbe, Sacrosancta Concilia IX, 521, Cf. Damberger, Synchronistische Geschichte der Kirche und Welt im Mittelalter, IV, 542; Héfélé, Histoire des conciles, VI, 146, traduct. Delarc. Jager, Hist. de l’Egl. Cath. en France, t. V, p. 414; Darras, Hist. gén. de l’Egl., XIX, 344.

(2) Voir chap. V.

 

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une actualité qu'ils n'avaient point eues du vivant de leur auteur. Par l'abbaye de Saint-Savin où il avait fait profession, Bernon se rattachait à saint Benoît d'Aniane, et, devenu abbé de Baume, il n'eut comme lui d'autre but que de réunir les monastères bénédictins dans une même pensée et la pratique d'une même règle ; mais, disciple de l'ancienne tradition, il n'eut jamais l'intention de fonder une congrégation au sens où nous l'entendons ici. Bien que l'on puisse conclure par le testament de Bernon en 926 (1) et la bulle du pape Jean XI en 932 (2), que déjà à cette époque on avait eu en vue de fonder une congrégation, ce projet ne fut pas réalisé, quoi qu'en disent nos adversaires. Et en effet, lorsque le comte Elbbo de Bourges eut fondé le monastère de Déols appelé aussi Bourgdieu, il le céda à l'abbé Bernon, à la condition que les moines de ce monastère resteraient sous la direction de l'abbé de Cluny, sa vie durant, et qu'après sa mort ils auraient, conformément à la sainte règle, liberté entière d'élire son successeur. Or, n'était-il pas évident que Bernon se serait abstenu de prendre possession de Déols, s'il eût voulu établir une Congrégation proprement dite (3) ? D'autre part, si le fondateur de Cluny donna par testament à Odon, son disciple préféré, le monastère de Déols aux mêmes conditions qui lui avaient été faites à lui même par le comte de Bourges, si solennel que fût cet acte, il faut bien remarquer que la cession de ce monastère ne se fit qu'avec le consentement du fondateur qui prit

 

(1) Biblioth. Cluniac, col. 10 et suiv. ; Mabillon, Acta, V, p. 86 et suiv. ; Cf. Annal., III, p. 387 et suiv.

(2) Jaffé, Regesta Pontific. Romanor, n° 2744.

(3) Mabillon, Acta, V, p. 83 et suiv. ; la charte de fondation dans Gall. Christ., II, instrum., col. 43; Cf. Adémar, Hist., lib. III, 21. dans Monumenta Germaniœ SS., t. IV, p. 124.

 

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l'habit à Cluny (1). Le testament au contraire est entièrement favorable à notre thèse. En vertu de ce testament, en effet, le bienheureux Bernon qui réunissait sous sa crosse abbatiale les deux abbayes de Baume et de Gigny, léguait à sa mort à son disciple et proche parent Wido la possession de ces deux monastères avec celle de saint Lautein sur le territoire d'Autun et un autre monastère dont le nom est inconnu (2), en même temps qu'il faisait à Odon son successeur, la cession de Massay et de Déols. Mais comment s'expliquer ce partage si l'on admet l'établissement ou l'existence d'une Congrégation sous la direction de Cluny ? Ajoutons qu'au dehors on avait si peu considéré l'abbaye bourguignonne comme Chef d'Ordre ou de Congrégation que Bernon, dans ce même testament, obligeait précisément Cluny à payer chaque année au monastère de Gigny douze sous à titre de rente, en compensation des biens qui lui avaient été cédés (3). D'ailleurs, le bienheureux Bernon n'en restait pas moins fidèle aux visées de saint Benoît d'Aniane et à la tradition de l'esprit monastique, car dans la crainte de voir se relâcher les liens qui rattachaient entre eux les différents monastères qui lui étaient soumis, il conjure les moines de s'entr'aider les uns les autres. Après sa mort, les moines de Baume et de Gigny refusèrent de suivre l'observance naissante de la nouvelle abbaye.

 

(1) Richard de Cluny dans Muratori, Antiquit. ital. med. aevi,l. IV, col. 1024.

(2) Monasterium Œthicense; Cf. Annal., III, p. 387.

(3) Les raisons qui avaient porté Bernon à assigner au monastère de Cluny les biens qui lui appartenaient étaient les suivantes :

1° Bernon avait choisi ce lieu pour sa sépulture; 2° Cluny n'était pas encore achevé ; 3° il était plus pauvre en possessions et les moines y étaient plus nombreux qu'à Gigny (Testament de Bernon). — Que Cluny fût tributaire du monastère de Gigny, c'est ce que démontre Sigebert de Gembloux dans Monum. Germ. SS., t. VI, p. 345.

 

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L'agrégation de Bernon était dissoute, mais sa manière subsista, et son œuvre fut reprise, nous verrons dans quel sens, par les grands abbés qui, pendant près de deux cents ans se succédèrent sur le siège abbatial de Cluny.

Un an ou deux avant la fondation du célèbre monastère, un ancien page de Guillaume d'Aquitaine, alors chanoine de Saint-Martin de Tours, Odon, était venu, comme nous l'avons déjà raconté ailleurs (1), demander à Baume l'habit de saint Benoît, et, bientôt après, il avait été placé à la tète de l'école claustrale. Mais, même au sein du monastère de Baume, des esprits inquiets s'étaient rencontrés, qui ne voyaient pas sans effroi le retour aux saines traditions de l'Ordre et l'abandon de la vie aisée et commode introduite par les malheurs du neuvième siècle. Plutôt que de transiger avec le relâchement, Odon prit le parti de passer à Cluny (2). Déjà, à la mort de Bernon (927), un certain nombre d'abbayes, Meinsac en Auvergne, Sauxillanges, Massay en Berry, Souvigny se trouvèrent dans la communauté la plus étroite avec Cluny. L'œuvre commencée fut continuée par saint Odon et ses successeurs, mais tous les monastères réformés par eux et soumis à la direction de Cluny, jusqu'au saint abbé Odilon, se rendirent indépendants, sans toutefois cesser de conserver les Coutumes de Cluny. C'est ainsi que le pape Léon VII, par un privilège du 9 janvier 938, rendit au monastère de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), qui avait été réformé par Odon (3) sa complète

 

(1) Voir chapitre V.

(2) Ern. Sackuk, Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts, t. I, Halle, Niemeyer, 1802.

(3) Rocher, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Benoit-sur-Loire, p. 123.

 

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indépendance (1), et il en fut de même sous le gouvernement de saint Mayeul. Cluny, en effet, dit dom L'Huillier, fondait des prieurés à l'antique manière, selon la remarque de Thomassin. C'était une abbaye qui grandissait en s'entourant de maisons qui étaient ses dépendances et sans songer à créer une Congrégation i2i. On nous permettra de rapporter à ce sujet une parole des moines du mont Cassin. Vers la fin du Xe siècle, des bénédictins allemands et français écrivirent au monastère principal du mont Cassin pour savoir quelles coutumes y étaient observées ; on se préoccupait surtout de savoir quels étaient la tonsure et le costume clunisien. Après plusieurs mois de silence, les religieux se décidèrent à répondre et à porter sur le vêtement de Cluny cette sentence peu favorable: « Relativement à ce que vous nous avez écrit sur la tonsure et l'habit des clunisiens, nous n'en sommes point satisfaits, et ils ne sauraient être du goût de quiconque voudrait vivre en régulier, car ils sont contre la règle (3). » Ce qu'il faut conclure de cette décision, d'après le P. Marquart Hergott (4), c'est qu'au dixième siècle les Coutumes de Cluny n'avaient encore été acceptées ni en Italie (5) ni en Allemagne, ni même dans la plupart des monastères français. A cette époque, il ne saurait donc être question d'une Congrégation proprement dite, telle que nous l'avons définie plus haut. Les prédécesseurs de saint Odilon se préoccupaient

 

(1) Jaffé, Regesta, etc., n° 2700.

(2) C'est ce que dit expressément Mabillon, Acta, V, proefat., n° 52.

(3) Mabillon, Vetera Analecta, nov. edit., p. 154 ; Acta, t. VIII, p. XXX ; XXXIV.

(4) Vetus discipl., p. 133 et suiv.

(5) Saint Odon avait cherché à réformer le monastère bénédictin de Saint-Paul de Rome vers l'année 93b. Mais environ dix ans plus tard, le pape Agapet II y appela des moines de Gorze dans le diocèse de Metz. (Jaffé, Regesta, etc., n° 2801.)

 

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surtout de la pensée dé réunir entre eux les monastères, afin de les prémunir contre les dangers de l'isolement. Aussi firent-ils tous leurs efforts pour relier entre

elles les abbayes indépendantes les unes des autres par des liens spirituels et des affiliations de prière. L'état de la société n'était pas encore assez affermi pour qu'il leur fût possible de confondre un grand nombre d'abbayes, comme cela eut lieu plus tard, sous notre saint, en une seule Congrégation, sous l'autorité directe d'un chef unique. Mais au commencement du onzième siècle la discipline clunisienne se propage rapidement et s'étend sur presque tous les monastères. C'est par là que Cluny est devenu en quelque sorte le chef-lieu et comme la grande métropole du monde monastique. Cluny a eu l'incomparable gloire d'avoir vu à sa tète une véritable dynastie de grands hommes et de saints, dont le passage a marqué dans l'histoire. Pendant près de deux siècles la sève vigoureuse qui circule dans ses rameaux se renouvelle sans cesse, tant les racines que cet arbre majestueux pousse dans le sol sont fortes et profondes. Pourquoi Cluny joue-t-il un rôle si considérable dans la renaissance religieuse des dixième et onzième siècle ? C'est qu'il existe dans la grande abbaye bourguignonne un esprit commun qui se transmet de l'un à l'autre de ces illustres et saints abbés, et qui fait l'unité même de Cluny dans sa magnifique expansion. Mais il y a aussi le caractère distinctif de chacun d'eux correspondant aux différentes phases de développement de la Congrégation clunisienne. Un esprit de religion profonde, de haute discrétion, de dévouement tout spécial au Saint-Siège: tel est le patrimoine de Cluny, qui est l'âme de ce vaste corps monastique ; tel est le caractère commun de ses grands abbés, les Odon, les Aymard, les Mayeul, les Odilon, les Hugues. Mais ce

 

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caractère ressort en chacun d'eux avec cette nuance particulière, cette modification individuelle qui semble se rapporter à chacune des phases du développement de la célèbre Congrégation de Cluny.

Saint Odon (927-942) a la glorieuse destinée d'être le réformateur des ordres religieux dégénérés (1). Pour mener à bonne fin une œuvre si difficile, Odon n'épargna ni voyages ni labeurs. Doué de rares qualités intellectuelles, riche d'une science puisée dès le jeune âge dans des lectures nombreuses et suivies, mais plus encore d'une rare énergie de volonté, il avait deviné le mal de son siècle et en avait trouvé le remède. Le mal, il le voyait ancré tant au sein du clergé que dans la société civile, et il l'attaqua de front. Ame ascétique, joignant à la finesse d'esprit qui fait connaître les hommes, la douceur de caractère qui sait les gouverner, Odon réagit avec énergie contre les vices et les idées de son siècle, et sa réputation se répandit bientôt dans toutes les contrées de l'Europe. Aussi, dès les premières années de son gouvernement, le pape Jean XI autorisa Cluny, vu le dépérissement général de la discipline, à recevoir tout moine de n'importe quel autre monastère, qui voudrait échapper à la contagion et pratiquer la vie parfaite. Le grand abbé fut bientôt connu des rois, ami des évoques, cher aux étrangers. Allant de lieu en lieu pour réformer les monastères et les soumettre à une rude discipline, il répandit en bien des endroits l'esprit de saint Benoît. A Fleury-sur-Loire, à Saint-Austremoine de Clermont, à Saint-Sauveur de Sarlat, à Saint-Pierre-le-Vif de Sens, à Saint-Julien de Tours. Dans toutes les communautés, sa conduite fut la même : « Il y séjournait quelque

 

(1) Sagkur, ouvr. cit., t. I.

 

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temps avec un certain nombre de ses disciples afin d'y installer leurs usages ; il s'appuyait sur le concours des anciens religieux les mieux intentionnés ; il commentait ou faisait commenter chaque matin au chapitre la règle bénédictine ; il expliquait, avec une précision minutieuse, les textes et les usages qui devaient en assurer l'application ; il ne négligeait pas de tirer parti des souvenirs particuliers à chacune de ces maisons, retraçait leur glorieux passé, la vie de leurs fondateurs ou des saints qui avaient jeté quelque éclat sur elles. Chaque année, une ou plusieurs fois, surtout au moment de la fête de leur patron, il venait y passer quelques jours et stimuler leur ferveur (1). » Saint Odon descendit aussi en Italie, introduisit les réformes dans beaucoup de monastères lombards et romains (2). Le pape Léon VII suivait avec intérêt l'action de l'abbé de Cluny ; en 938, il lui assure la libre élection de ses successeurs et le maintien de l'observance établie ; dans un autre document, il exprime sa joie au sujet du mouvement de réforme. Bientôt les abbayes de Saint-Paul, de Saint-Laurent-hors-les-murs, de Saint-André, de Sainte-Agnès, sont réformées par Odon. Albéric transforme son palais du Scaurus en un monastère placé sous le patronage delà sainte Vierge; Subiaco, Saint-Eli de Nepi doivent également à l'abbé de Cluny le retour aux traditions du passé (3). L'action ainsi exercée par saint Odon sur tout l'institut monastique, aura une portée immense dans les siècles suivants, et c'est ce qui atteste la grandeur et la hardiesse de son génie. Mais si Odon

 

(1) Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, t. I, 172.

(2) Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. I, p. 677 et suiv., 5e édit.

(3) Ern. Sackur, ouvr. cit., t. I.

 

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se prodigue en courses fécondes pour la réforme des monastères et le bien de toute l'Eglise, il n'aime pas moins passionnément la vie claustrale. Le silence, l'abnégation de soi-même, la pratique constante de l'humilité, lui semblent être les bases nécessaires de toute vie religieuse. La psalmodie, qu'il considère comme un des devoirs essentiels du moines, lui paraît réclamer, de la part des cénobites, des lectures assidues de nature à nourrir leur esprit et à les initier à l'intelligence des Livres Saints. L'abstinence est rétablie, mais la règle doit être interprétée d'après les statuts d'Aix-la-Chapelle et les usages de saint Benoît d'Aniane. En somme, ce que veut l’éminent réformateur, c'est une modification régulière et légitime d'une règle écrite plus de trois siècles auparavant, dans un milieu et sous l'empire de circonstances tout autres que celles qu'offre le dixième siècle (1). En saint Odon se dessine le caractère éminemment et purement bénédictin de Cluny.

Saint Aymard (946-948), homme de condition modeste, mais, dit le chroniqueur, « le fils de l'innocence et de la simplicité », est le digne successeur d'Odon, moins célèbre sans doute, mais gardien non moins exact de l'observance régulière. Excellent intendant pour augmenter beaucoup les terres du monastère et en administrer avec sagesse les revenus, il assura l'avenir matériel de son abbaye, que les rois et les princes entourent à l'envi de leur protection. Il l'enrichit de nouvelles dépendances : Saint-Léon et Saint-Martin de Mâcon, Sauxillanges (2). Un autre moine qui grandissait à ses côtés, et que lui-même, au moment où il abdiquait la direction du monastère,

 

(1) Sacrum, Die Cluniacenser, etc.

(2) Sackur, ouvr. cité.

 

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s'était choisi comme coadjuteur, allait donner un nouvel et plus vigoureux essor au monastère de Saint-Pierre de Cluny : c'était Mayeul.

Saint Mayeul (948-994), c'est le thaumaturge. Sa sainteté est relevée par l'éclat des dons surnaturels qui attirent sur Cluny tous les regards. Issu d'une noble famille de Provence, il a sucé avec le lait de sa mère ces traditions de noblesse, de fierté, d'indépendance qui, principalement à cette époque, sont le privilège des vieilles races. Sa jeunesse s'était nourrie d'études fortes et variées. Fixé jeune encore à Mâcon où il était devenu archidiacre, il était venu frapper à la porte de Cluny pour y solliciter la faveur d'être compté au nombre des frères. Son expérience des affaires appela immédiatement sur lui l'attention de son abbé, dont il devait continuer les travaux. Avec lui la politique d'Odon fut reprise de nouveau, l'abbé de Cluny fut sans cesse sur les grands chemins avec quelques-uns de ses disciples pour rétablir la discipline dans les monastères corrompus. Mayeul fut en relation avec tous les souverains de son époque, avec les rois de Bourgogne et les empereurs de la maison de Saxe (1). Il devint l'ami d'Hugues Capet, restaura Marmoutiers (2) après que le roi de France eut renoncé à son titre d'abbé laïque; il fut ensuite sollicité de venir réformer, aux portes de Paris, Saint-Maur des Fossés. Le comte Bouchard alla le trouver au nom du roi, et, sur ses instances, Mayeul ne sut pas refuser. Ils partirent ensemble, et quand ils furent arrivés près du monastère dans un village situé sur la Marne, le comte manda auprès de lui les

 

(1) Odilon, Vie de S. Mayeul, Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 956.

(2) Salmon, Notice sur l'abbaye de Marmoutier (Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. II, 1859, p. 253).

 

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religieux ; là il leur signifia que ceux-là seuls qui jureraient obéissance à Mayeul auraient la faculté de retourner dans l'abbaye. Grâce à cette pieuse ruse, les turbulents furent écartés et l'abbé put se mettre à l'œuvre sans craindre trop de résistance (1). La réforme fut acceptée et Teuton, préposé au monastère par les rois Hugues et Robert, se chargea de l'appliquer. Lorsque Teuton se fut retiré, les souverains mirent à sa place Thibaud, déjà abbé de Cormery ; ils le choisirent « parce qu'il était cluniste et disciple de saint Mayeul » (2). Voilà donc, au centre même de la Francia, une maison dévouée à Cluny et qui fera tous ses efforts pour propager la doctrine. Grâce à saint Mayeul et à ses relations intimes avec les cours d'Italie et de Bourgogne, la réforme put se propager bien au delà des limites de la France, et l'on vit s'accroître considérablement la renommée de la Congrégation clunisienne. Les fondations de Payerne dans le Jura et d'Altorf en Alsace marquèrent les débuts de ce développement. Bientôt Mayeul passa en Italie où nous le voyons tour à tour dans l'entourage du Pape et de l'Empereur qui lui accordent à l'envi leur protection. S'il ne paraît pas jouer un rôle prépondérant dans les affaires politiques, on s'aperçoit cependant qu'Othon le Grand subit son influence et que l'impératrice Adélaïde, guidée par ses conseils, lui prête un concours actif dans l'œuvre si importante de la réforme. Dès son premier passage à Pavie, il fonde l'abbaye de Sainte-Marie près de cette ville, puis il part pour Rome où il rend à l'abbaye de Saint-Paul la paix dont elle avait été privée depuis la mort d'Odon. Il reparaît dans la Lombardie, réforme

 

(1) Vita Burchardi (Recueil des historiens de France, t X, p. 352).

(2) Id., Ibid., X, 356 A.

 

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Saint-Sauveur près de Pavie, Saint-Apollinaire de Classe près de Ravenne, œuvre de régénération qu'il achèvera sous Othon II, par la réforme de Saint-Jean de Parme et de Saint-Pierre du Ciel d'Oro à Pavie, faisant ainsi de la résidence impériale un centre puissant de l'action clunisienne. Lors de son retour en France, il est saisi par des Sarrasins à la descente du Grand-Saint-Bernard, et cet événement amène la prise du Garde-Frainet, retraite des Maures en Provence, par le comte Guillaume d'Arles. Celui-ci s'empare de Lérins, et bientôt des moines de Cluny envoyés par Mayeul y restaurent l'antique abbaye, et reçoivent celle de Saint-Marcel-de-Sauzet dans le comté de Valence (1). Devenu l'ami et le confident de l'empereur Othon le Grand, Mayeul exerce une salutaire influence sur la réformation des principaux monastères de l'Allemagne. Il jouit de la même faveur auprès de l'impératrice Adélaïde et de son fils l'empereur Othon II. On dit que les puissants d'alors crurent pouvoir lui offrir la tiare pontificale (2). Mayeul repoussa leur proposition, disant humblement qu'il manquait des qualités nécessaires à cette sublime dignité. Un de ses successeurs, Pierre le Vénérable, écrivit plus tard : « Depuis soixante-deux ans qu'il est mort, il a tellement brillé par cette grâce des miracles, qu'après la sainte Mère de Dieu, il n'a point d'égal dans les œuvres de ce genre parmi tous les saints de notre Europe. »

Saint Odilon (994-1049), c'est le moine aumônier, c est l'homme de toutes les miséricordes, celui qui représente le mieux Cluny dans son mouvement d'expansion et de transformation définitive, comme nous

 

(1) Sackur, ouvr. cité, T. I.

(2) Voir plus bas, chap. XXVI, Vie de saint Mayeul.

 

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espérons le démontrer en retraçant la vie du saint Abbé.

Saint Hugues est par excellence le pasteur, l'abbé bénédictin, l'homme de discrétion et de sagesse consommée. Sous son gouvernement, Cluny pénétra dans des contrées jusqu'alors fermées à son influence, pourtant déjà immense ; et ce grand corps monastique sera organisé, réglé et mis en mouvement par une main non moins vigilante que ferme et prudente; car il s'agissait moins d'étendre et d'agrandir ce vaste corps que de le discipliner et de le maintenir dans l'observation de la règle et le respect du pouvoir abbatial. C'est à cette tâche difficile que saint Hugues appliquera sa haute intelligence. Cluny sous saint Hugues est arrivé à l'apogée de sa grandeur, et la prospérité de la Congrégation sera inouïe; elle comptera plus de deux mille prieurés, étendant ses rameaux depuis les côtes de la Grande-Bretagne jusqu'aux faubourgs de Constantinople, jusqu'aux pieds du Thabor. Rien ne peint mieux la grandeur et l'éclat de Cluny à cette époque que cette parole du pape Urbain II : « La congrégation de Cluny, plus pénétrée qu'aucune autre de la grâce divine, brille sur la terre comme un autre soleil ; c'est à elle que convient de nos jours cette parole du Seigneur, vous êtes la lumière du monde (1). » Hugues le Grand verra monter sur la chaire de saint Pierre deux de ses moines, qui s'appelleront Grégoire VII et Urbain II. Ce sera la récompense suprême de la fidélité de Cluny à la sainte Eglise romaine.

Mais à qui revient de droit une partie de la gloire de cette grande époque, sinon à saint Odilon qui eut la joie de la préparer ? Oui, c'est lui, c'est notre saint qui jeta

 

(1) Bibl., Clun., col. 25o, C.

 

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les fondements de cette illustre Congrégation clunisienne à laquelle saint Hugues donna son dernier couronnement. Il y a une différence entre le Cluny de planches et de briques de saint Odilon, et le Cluny de marbre de saint Hugues, avec son incomparable basilique. Saint Odilon marquera la transition de l'un à l'autre sans briser l'unité de développement de la célèbre abbaye. Il est à égale distance des débuts de Cluny et de son apogée ; il nous permet de l'embrasser sous son double aspect ; il nous fait assister à sa transformation, ou, comme on dit aujourd'hui, à son évolution, qui résulte non pas du caprice des hommes, mais d'une vertu latente et de la force des choses. Saint Odilon se montrera à nos yeux tout à la fois homme de tradition et homme d'initiative. L'exposé succinct des monastères réformés par lui, les charitables institutions auxquelles il a attaché son nom, feront mieux ressortir l'harmonie de ces deux qualités et son influence civilisatrice.


CHAPITRE VII
CRISE  DU  MONASTÈRE (994)

 

Odilon, en montant sur le trône abbatial de Cluny, avait à recueillir une difficile succession de gloire et de sainteté. Se trouvera-t-il en mesure de le faire avec honneur ? A cette époque il n'avait que trente-deux ans. Si jeune encore compren-dra-t-il les graves devoirs de sa charge et aura-t-il l'autorité nécessaire pour en faire respecter tous les droits ? Si des inquiétudes de ce genre se produisirent, le nouvel Abbé ne tarda pas à leur donner, malgré sa jeunesse, une prompte et victorieuse réponse. Quoique le fond de son heureuse et riche nature fût la douceur et la bonté, cette douceur, chez lui, n'excluait pas Ténergie ; ni cette bonté, la force et la virilité, et c'est par des actes de force et de virilité qu'Odilon dut signaler les débuts de son administration. A peine avait-il reçu la bénédiction abbatiale, qu'il lui fallut entrer en lutte ouverte avec les princes et les seigneurs des différents lieux où Cluny avait des possessions. En ce moment, la France désolée par une peste terrible,

 

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traversait une période nouvelle de troubles et de violences. Il semblait que les mauvais instincts de cette noblesse militaire dont nous avons signalé ailleurs les honteux exploits se réveillaient, et qu'un assaut plus formidable était livré à la société. Cette fois, ce n'étaient plus des vols et des pillages passagers, c'était un assaut livré à la propriété elle-même à la faveur du désarroi dans lequel l'épidémie avait jeté la société (1). Tandis qu'Odilon dirigeait ses moines dans les voies de la régularité monastique et de la perfection religieuse, qu'il s'étudiait avec une vigilante sollicitude à les exciter par la parole et l'exemple à la pratique des plus hautes vertus, et que Dieu bénissait ses pieux et généreux efforts en les récompensant par des fruits abondants (2), de violentes attaques venues du dehors furent dirigées presque coup sur coup contre l'existence même de l'important monastère bourguignon. On commença d'abord par ses possessions dont on voulut s'emparer, puis on vint s'attaquer à ses libertés proprement dites, en sorte qu'on finit par croire à un plan mûrement délibéré de sourdes hostilités ayant pour but l'anéantissement complet du jeune mo'nastère. Mais Odilon était de race chevaleresque et dans ses veines coulait encore le vieux sang des Mercœur : le nouvel Abbé qui tenait dans ses mains le sort de Cluny (3), par son courage et sa rare habileté, sut résister à l'assaut terrible livré à son monastère, et se montrera la hauteur d'une situation si difficile.

 

(1) Sackur, Die Cluniacenser in ihrer kirchlichen und allgemein, geschichtlichen  Wirksamkeil bis zur Mitte des elflen Jahrhunderts t. I, 36.

(2) Sigebert de Gembloux, Chron. : « Miro religionis fervore fexit et provexit. » (Monum. Germ. SS. , VI, p. 217; D. Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. X., p. 217.)

(3) JOTSALD, Praef.

 

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Le fondateur de Cluny, le duc Guillaume d'Aquitaine, après avoir érigé le nouveau monastère (11 sept. 910) (1), l'avait soustrait à l'influence de sa famille, à l'autorité royale comme à toute autorité civile, et il l'avait placé uniquement sous la protection du Saint-Siège apostolique. Nulle personne au monde, soit prince séculier, soit comte, soit évêque, soit le pape lui-même, ne pouvait revendiquer le moindre droit sur ses possessions. Il conjure les saints apôtres Pierre et Paul et leurs successeurs sur le siège de Rome, de vouloir bien prendre Cluny sous leur protection et d'exclure de l'Eglise et du bonheur éternel les voleurs, les agresseurs, les vendeurs et les acquéreurs des biens du monastère. Il termine en appelant la colère de Dieu sur les coupables, et il supplie Dieu de les frapper des plus sévères châtiments. C'est ainsi que le duc Guillaume d'Aquitaine avait clairement et distinctement exprimé sa ferme volonté de soustraire le monastère fondé par lui à la juridiction de l'évêque du diocèse et à toute autre puissance civile ou religieuse ; il n'exceptait seulement que la souveraine autorité de Rome ; l'avenir prouvera combien le duc avait été bien inspiré.

C'est dans le même sens que les papes, respectant les intentions du fondateur, ne cessèrent d'augmenter, d'accroître et de multiplier les privilèges et les possessions du monastère de Cluny. Déjà même avant le gouvernement d'Odilon, nous voyons les souverains pontifes délivrer des bulles accordant à Cluny des faveurs toutes particulières : tels sont les papes Jean X, en

 

(1) Date de la charte de sa fondation. (Extrait du testament de Guillaume.) (Bernard et Bruel, Recueil des chartes de Cluny, t, I, n° 112, p. 124; Bibl. Clun., col. 1 et suiv. ; Bouquet, opus cit.,t. IX, p. 709 ; Mabillon, Acta, p. 78.)

 

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928 (1); Jean XI (2) en 931 et g32 ; Léon VII en 937 et 938 (3); Agapet II (4) en 949. et Jean XIII (5) vers 965 ou 968; ce qui prouve le grand intérêt qu'ils prenaient à l'abbaye naissante, et, d'autre part, l'importance qu'ils attachaient à l'exemption monastique. Les princes séculiers favorisèrent aussi Cluny de leurs libéralités, soit par des privilèges, soit par d'importantes donations. Parmi les princes qui se signalèrent par leurs largesses et ouvrirent leurs trésors en faveur de Cluny, citons les empereurs Othon Ier (6), Othon II 17), Othon III (8) d'Allemagne; les rois de Bourgogne Rodolphe II en 927 (9), Conrad en 943 (10),

 

(1) Jaffé, Reg. Pont., n° 2741 ; Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 371.

(2)  Jaffé, opus cit., nos 2744 et 2747 ; Bern. et Bruel., id.. t. I, nos 391 et 401.

(3) Jaffé, id., nos 2764, 2754, 2755, 2759 ; Bern. et Bruel, id., t. I, nos 478, 479, 480, 483.

(4) Jaffé, id., n° 2798; Bern. et Bruel, id., t. I, n° 736.

(5)  Jaffé, id., n° 2880 ; Bern. et Bruel, id., t. II, n° 1247.

(6)  En 965, 12 mai pour Payerne (Stumpf, Chartes impériales, n° 361). — L'an 967, le 16 juillet, il sanctionna la donation de la chapelle de Sainte-Marie à Pavie, en envoyant un certain Gaidulphe à l'abbé Mayeul de Cluny pour y construire un monastère bénédictin qui fut appelé plus tard le monastère de S. Mayeul (Stumpf, opus cit.. nos 428 et 426). — En 969, 8 juillet, charte pour Cluny et le monastère de S. Savin (Bern. et Bruel, opus cit., t. II, n° 1262 ; Cf. Stumpf, n° 470). — L'an 962-973, charte de donation en faveur de Cluny (Bern. et Bruf.l, id., t. II, n° 114-3).

(7)  L'an 973, 25 juillet, charte en faveur de Payerne (Hidber, Scheizerisches Urkundenregister, n°1105 ; Stumpf, n° 599). — L'an 973, 15 juin. Urkund für Paeterlingen (Hidber, n° 1120; Stumpf, n° 854).

(8) L'an 986, 25 octobre, Urkund für Pœterling (Hidber, n° 1139 ; Stumpf, n° 838). — Quant aux chartes des Ottons en faveur de Cluny et ses monastères, voir Mabillon, Acta, V, p. 769.

(9) Bern. et Bruel, F, n° 28; Bouquet, IX, p. 696: Bern. et Bruel, II, n° 1052; Bouquet, IX, p. 700.

(10) Bern. et Bruel, I. n° 622. Il s'agit ici de l'abbaye de Saint-Amand, confirmée par Conrad aux moines de Cluny. Le diplôme n'indique pas la situation  de  l'abbaye de S.  Amand,  mais cette situation ressort du nom du comte Boson, à la prière duquel eut lieu cette confirmation. Boson était comte de Provence; c'est donc de Saint-Amand, près de Saint-Paul-Trois-Châteaux, c'est-à-dire in pago Tricastino, qu'il s'agit, et non de Nantua, in pago Lugdunensis comme on le croit généralement. Voir au reste, sous le n° 1067, un diplôme de Lothaire pour le même objet, daté du 23 novembre 959, qui indique la situation de l'abbaye. (Bern. et Bruel, t. II, p. 146, note 2.)

 

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958 et 963 ; les rois de France : Rodolphe en 932 (1), Louis IV d'Outre-Mer en 939 (2), 946 et 950 et Lothaire en 955 (3). Ainsi le pouvoir terrestre travaillait, de concert avec l'Eglise, à faire fleurir dans le monde la royauté de Dieu.

Une foule d'évêques et de comtes tinrent à honneur de suivre l'exemple des empereurs, des rois et des plus nobles seigneurs, car sans parler des nombreux dons qu'ils offrirent à la jeune abbaye, ils la dotèrent de riches domaines. Qu'il nous suffise de citer seulement ici les évêques Maimbod (4), et Adon (5). et le comte Albéric de Mâcon (6).

A l'époque où Odilon prit en main le gouvernement de son abbaye, Cluny était déjà en possession de trente-sept celles (7) ou monastères et d'environ quatorze cent soixante chartes (8) dont les deux tiers concernaient des donations et des privilèges. Tant de possessions ne pouvaient manquer d'exciter l'envie des seigneurs

 

(1) Bouquet, t. IX, p. 576.

(2) Bern. et Bruel, I, n0s 499, 688, 763.

(3) Bern. et Bruel, t. II, n° 980.

(4) Dans l'année 947-948 (Bern. et Bruel, I, nos 707, 842 ; t. II, n° 1000).

(5) Dans l'année 962-963 (id., t. II, n° 1109).

(6) Dans l'année 966 (Bern. et Bruel, t. II, n° 1198).

(7) Chaque grand monastère avait alors de ces dépendances (Acta V, praef. n° 53).

(8) Bern. et Bruel, t. I, préface, p. XIV et suiv. ; Mabillonii Itinerarium Burgundicum anni 1882, dans les Ouvrages posthumes de D. Jean Mabillon et de D. Thierry-Ruinart, t. II, Paris, 1724, p. 121.

 

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laïques et ecclésiastiques. Déjà même après la mort de Bernon, premier abbé de Cluny, en l'année 926, l'abbé Guy, son parent, qu'il avait lui-même désigné dans son testament pour lui succéder dans l’abbaye de Ligny, sous prétexte d'un défaut de forme dans les titres, avait cherché à s'emparer des biens que Bernon lui-même avait destinés à Cluny. Bernon avait bien senti qu'en reprenant à Gigny le village d'Alafracte, le quart des salines de Lons-le-Saunier, et d'autres biens qu'il lui avait donnés antérieurement, il faisait un acte rétroactif; il revenait sur sa première donation; il enfreignait la bulle du pape Formose portant défense aux donateurs eux-mêmes de rien distraire des biens déjà cédés. Aussi bien n'avait-il pu faire valoir que des motifs de convenance plutôt que d'invoquer des raisons de droit, pour justifier cette distraction. Or, ces motifs ne furent pas accueillis favorablement par les moines de Gigny, encore moins par l'abbé Guy, qui cependant avait donné son adhésion au testament de Bernon. Ils reprirent ces biens comme par violence, à l'abbaye de Cluny arguant de ce que le testateur avait fait une disposition illégale. Il fallut que saint Odon, second abbé de Cluny, recourut pour recouvrer ces mêmes biens à la puissante intervention de Rome où il trouva un appui favorable. Dans le courant de l’année 928, le pape Jean X adressa une bulle à Raoul, roi de France, à Wido, archevêque de Lyon, aux évêques Stateus de Chalon et Bernon de Mâcon, et au comte Hugues (1) et Gislebert (2), pour recommander Cluny à leur particulière

 

(1) Probablement Hugues le Noir, comte héréditaire de Bourgogne, mort en 951.

(2)  Probablement Gilbert, fils de Manassès de Vergy, gendre du duc Richard le Justicier, comte d'Autun, Chalon, Beaune et Avallon, mort en 956.

 

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bienveillance et il leur enjoignait de venir au secours de ce monastère pour lui faire restituer les biens dont Gui de Gigny s'était audacieusement emparé (1).

Cette bulle décida Guy et ses moines à ratifier les dispositions du testament de Hernon. En effet, par un acte daté du 2 1 janvier de la sixième année du règne de Raoul, laquelle correspond à l'an 928, ils réunirent au monastère de Cluny les biens distraits de l'abbaye de Gigny. On voit seulement que les salines de Lons-le-Saunier n'y sont pas mentionnées (2), et qu'il n'y est question que du village d'Alafracte avec ses dépendances, de l'alleu donné à Gigny par Samson, et de la moitié du pré provenant de Nonnus Saimon. Cette ratification fut faite à la charge du cens ou de la rente de cire, en valeur de douze deniers portée au testament. En outre, elle fut faite sous la condition expresse que les moines de Cluny ne pourraient pas aliéner ces biens et qu'ils en jouiraient par eux-mêmes, à moins qu'ils ne vinssent à rentrer dans la vie séculière ou canoniale. Cette charte est précieuse aussi en ce sens qu'elle nous fait connaître le nombre et les noms des moines qui composaient l'abbaye de Gigny dans son commencement, et qu'elle nous apprend qu'il ne s'y trouvait, à cette époque, d'autre dignité que celle de l'Abbé. Elle est écrite et souscrite par le prêtre Rotgaire et signée par l'abbé Guy et par les moines Gualan, Wuineran,

 

(1) Mabillon, Acta SS., saec. 5; Bullar. Clun., p. 2. « Cœterum vobis, ô fili Rodulfe, et fidelibus tuis, qui monasterio Cluniensi prodesse valeant attendus, et abbatem et congregationem vestriv dilectioni commendamus, utque locus ille sanctae nostrae sedi commissus est, sese pro amore apostolorum, mundi videlicet judicum, atque paterna dilectione bene gaudeat elegisse. » Cf. Gaspard, Hist. de Gigny p. 22 ; Jaffé, n° 2741.

(2) Il est à remarquer aussi que la bulle de Jean X n'est pas adressée à l'archevêque de Besançon, dans le diocèse duquel se trouvait Lons-le-Saunier.

 

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Julien. Sannon, Raginelme, Déodat, Grunendrad, Ar-driaet Witbald.

Dix ans ne s'étaient pas encore écoulés lorsque survint le premier exemple d'usurpation qui fut commis sur les biens de Cluny. L'an 040 ou 941, Ingelbert, frère de Sobo, archevêque de Vienne, avait donné à l'abbaye bourguignonne des immeubles considérables in. Mais voici qu'un puissant seigneur nommé Charles, proche parent de Conrad, roi de Bourgogne, s'empara audacieusement de ces possessions, et, sachant très bien qu'il en était contre tout droit l'injuste détenteur, il finit par les abandonner, non toutefois sans regret, à leur légitime possesseur. Touché de repentir, il ratifia même la donation d'Ingelbert, et il soumit l'affaire au roi Conrad qui, en l'année 943, se prononça en faveur de Cluny, le légitime possesseur (2).

Cette première usurpation à l'égard de Cluny et de ses possessions, devait être malheureusement suivie de beaucoup d'autres. Vers 965, l'année même de la naissance d'Odilon ou quelques années plus tard, Amblard, archevêque de Lyon, avait jeté ses prétentions sur le monastère de Sauxillanges qui appartenait à Cluny. Il n'est pas hors de propos de signaler ici rapidement l'origine de ce monastère. Au commencement du dixième siècle, vers 915, Guillaume Ier, duc d'Aquitaine, donna pour le remède de son âme, de celles de son père Bernard, de sa mère Ermengarde, d'Prudes, son seigneur, de ses frères, de sa sœur Adelinde et de son fils, à une église qu'il avait commencé de faire bâtir en l'honneur de la sainte Trinité et de la Vierge -Marie sur sa terre de Sauxillange près d'Issoire, toutes

 

(1)  Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 523.

(2) Bernard et Bruel, id., t. I, n° 622 ; Bouquet, opus cit., t. IX, p. 696.

 

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les propriétés qu'il possédait en ce lieu. Des obstacles inconnus retardèrent cette fondation qui ne fut achevée qu'après la mort de Guillaume et de son neveu Guillaume II. En 927, Acfred II (1), fils d'Adelinde, qui avait succédé à ce dernier, augmenta les biens de Sauxillanges, pour le repos de l'âme de son père Alfred, de sa mère Adelinde, de ses oncles Guillaume le Pieux et Guérin, de ses frères Bernard et Guillaume. L'histoire nous a conservé le texte de la charte de cette fondation datée du 11 octobre 928. Nous y lisons ce qui suit : « Que tous ceux qui gouvernent la sainte Eglise de Dieu, dit ce prince, présents et futurs, ainsi que tous les personnages célèbres de la terre sachent que moi, Acfred, très humble serviteur des serviteurs de Dieu, considérant le sort de la fragilité humaine, et afin que le Dieu de miséricorde me pardonne quelque chose de l'atrocité de mes crimes, je restitue à mon Créateur, roi des rois et seigneur des seigneurs une petite partie de la terre que sa clémence a daigné dispenser à mes parents et à moi, tout indigne que je suis afin qu'un monastère y soit bâti en son honneur et qu'il soit gouverné sous le couvert de sa majesté, afin que ni comte, ni abbé, ni aucun de notre parenté ou des autres mortels ne devienne le maître de cette même terre; qu'elle ne soit soumise à aucun des saints, pas même aux esprits angéliques, mais au seul Seigneur qui vit et règne dans la Trinité parfaite... » Acfred fait ensuite savoir que, cédant à un sentiment de piété et de reconnaissance, il établit dans sa terre de Sauxillanges. en l'honneur

 

(1) Acfred, fils d'Acfred, comte de Carcassonne et d'Adelinde, sœur de Guillaume le Pieux, succéda vers 926 à Guillaume II, son frère, dans le comté d'Auvergne et dans le duché d'Aquitaine. Il mourut sans enfants, vers 928, et eut pour successeur Ebles, comte de Poitiers.

 

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des douze apôtres, douze moines qui devront nuit et jour adressera Dieu de continuelles prières ( 1). Il leur assure la possession d'un grand nombre de biens situés, aux comtés de Brioude et de Tallende, dans les vicairies d'Usson et d'Ambron. Il exprime l'intention formelle qu'aucun de ses héritiers ne porte atteinte à ses dispositions, et il menace des plus graves châtiments ceux qui les violeraient. Il soumit ce nouveau monastère à Cluny et à son abbé. Sauxillanges, devenu plus tard un noble monastère, selon l'expression de Pierre le Vénérable, ne cessa de dépendre de l'abbaye bourguignone. Il était une des quatre filles de Cluny, c'est-à-dire avec Souvigny, Riz et Ambierle, un des quatre grands prieurés qui, par leurs richesses et leur influence, rappelèrent le plus fidèlement les traits de l'abbaye mère. Il n'y a donc rien d'étonnant, si l'on considère les mœurs de l'époque, qu'Amblard ait jeté sur les possessions de Sauxillanges un œil de convoitise, et ait commis des actes d'audacieuse usurpation.

 

(1) « Ut qui me de limo terrae potenter creavit, spiraculum vitœ clementer dedit et misericorditer cum pereunte mundo restauravit, et sui cognitionem mihi dedit et ad hanc œtatem me peccatorem pgjvenire fecit, et de suis bonis quantum sibi placuit mihi concessit, cognoscat et de ipsa terra quam mihi largiri dignatusest, quantulam-cumque partem sibi reddidisse, et in honore duodecim apostolorum qui, pra:cepto Patris obedientes, filium ejus Dominum nostrum Jesum Christum corde crediderunt et ore professi sunt, monachos duodecius inibi esse constituo, qui diebus ac noctibus Creatori omnium Domino indefessas laudes persolvant,et pro statu Ecclesiae humiliter ac devote eum exorent, seu pro peccatis nostris vel omnium christianorum, multimodis precibus misericordiam ipsius expostulent. » (Mabillon, Annal. Bened., t. III, p. 353, 390 ; Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia Arverniœ decurrentibus IX°, X°, XI°, XII° saeculis, p. 405-409; Baluze, Histoire de la maison d'Auvergne, t. I, p. 11, t. II, p. 12 et 21 ; Cartulaire de Sauxillanges, inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont-Ferrand, nouvelle série, t. III, 34° vol. de la collection des Annales 1861.

 

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L'abbé Mayeul se vit obligé de recourir à Rome : et ici encore nous avons la joie de constater que la papauté continue de prendre la défense du monastère de Cluny et de s'appuyer sur lui pour régénérer la vie religieuse. Jean XIII, élu par l'influence d'Othon le Grand, était alors assis sur la chaire de saint Pierre. Sur les plaintes de l'abbé de Cluny, ce pontife pénétré de l'esprit de sagesse que réclamaient en ce temps les besoins de l'Eglise, adressa une bulle aux archevêques et évêques d'Arles, Lyon, Vienne, Clermont, Valence, Besançon, Mâcon, Chalon, Le Puy, Avignon, Genève, Lausanne, Lure et Viviers.

Dans cette bulle, il leur recommande le monastère de Cluny auquel préside heureusement et en toute sagesse « son très cher fils, le seigneur Mayeul ». Il les invite à excommunier les envahisseurs de ses propriétés. Il engage en particulier Etienne II évêque de Clermont (1), à s'employer de tout son pouvoir pour amener Amblard à restituer au monastère de Sauxillanges les biens qu'il lui a si injustement enlevés (2), afin qu'il puisse échapper aux liens d'une terrible excommunication et aux épouvantables châtiments de la damnation éternelle. Il fait surtout un appel chaleureux à la bonté paternelle d'Adon (3), évêque de Maçon : « Voisin

 

(1) « Te autem frater et coepiscope Stephane, in Domino alloquor pro insita bonitate tibi, ut compellas Amblardum, fidelem tuum, Celsinianensi cœnobio propriam terrain, quam hactenus eidem subtraxit monasterio (restituera)... » (Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia Arverniae, p. 17.)

(2)  Jaffé, n° 2880; Bern. et Bruel, t. II, n° 1247.

(3)  « Res quoque exigit ut tibi aliqua dicamus, frater carissime et amande Domine Ado episcope, quem licet non viderimus, ex nomine novimus in omni spirituali bonitate. Efflagitamus itaque benignissimam tua? paternitatis dulcedinem, ut, quo vicinior esse videris praefati monasterii Scholae, et tua protectione pro tuo passe celerior fratrum necessitatibus occurat, qui te ex abundanti caritate diligunt et ulnis totius amoris perfectissime ambiunt et amplecti desiderant. Quocirca Cluniensis monasterii semper esto protector, sicut beati Petri es fidelis amator. » (Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia, 16-19.)

 

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le plus proche du monastère d'Ecole (1), sa protection doit être plus prompte que toute autre à se faire sentir aux frères qui le chérissent du reste de toute l'abondance de leur charité. Aussi bien, ajoute-t-il, montrez-vous toujours le protecteur de Cluny, comme vous vous montrez le fils plein d'affection du bienheureux Pierre. »

Plus tard encore, Cluny eut à subir d'iniques vexations, principalement dans ses possessions situées sur le territoire de Vienne, et ces vexations furent si fréquentes que l'abbé Mayeul, laissé à lui-même fut, à sa grande douleur, impuissant à se défendre. C'est pour cela qu'il fut amené à conclure avec Burchard, archevêque de Lyon, un traité aux termes duquel le prélat promettait, moyennant la cession de quelques terres, de défendre, sa vie durant, le monastère de Cluny avec tous les biens qu'il possédait sur le territoire de Vienne (2).

Le saint abbé Mayeul venait de descendre dans la tombe, mais les ennemis de Cluny n'avait pas désarmé; les ravisseurs de ses possessions n'en furent, au contraire, que plus acharnés, s'il est possible, à s'abattre sur la proie que convoitait leur cupidité, et Odilon dut à son tour se protéger contre les agressions ayant pour objet de dépouiller brutalement de ses biens le monastère bourguignon. La douceur ne pouvant suffire à sauvegarder  l'exemption clunisienne,  le saint Abbé

 

(1) Ecole est de la commune de Brout-Vernet, canton d'Escurolles. Bullarium Cluniacense, 5 ; Patrol. Lit., t. CXXXV, col. 990-991.

(2) Bernard et Bruel, t. II. N° 15o8. Ils placent cette charte dans les années 979 jusqu'à 994.

 

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n'hésita pas à  recourir à  des moyens plus  énergiques.

L'an 994, Burchard, archevêque de Lyon, Teubald. archevêque de Vienne, Walter, évêque d'Autun, Lambert, évêque de Chalon, Leutbald, évêque de Maçon, Wigo, évêque de Valence, Erbold, évêque d'Uzès, Eberhard, évêque de Maurienne, Humbert, évêque de Grenoble, Anselme, évêque d'Aoste, et Amiso, archevêque de Tarentaise, se réunirent à Anse (1), dans l'église de Saint-Romain (2) près de Lyon, avec divers

 

(1) Anse, Antium, Asa Paulini (Moreri, Baudrand. Celui-ci, dans son Dict. géogr., dit que le camp s'appelait Antium et la ville Asa Paulini. Asa est synonyme d'Ara. Témoin ce fragment d'une ancienne loi (Aulugelle, noct. Attic., liv. 3) : « Pelex asam Junonis ne tagito; si taget Junoni crinibus demissis arum fœminam caidito. » Ville très ancienne, dans l'arrondissement de Villefranche, située au confluent de l'Azergues, non loin des bords de la Saône, sur la route de Paris a Lyon par la Bourgogne, possède un terrain riche et fertile; de là ce dicton : « D'Anse à Villefranche, la plus belle lieue de France. » La ville d'Anse, célèbre dans l'histoire ecclésiastique du moyen âge, occupe, d'après les géographes, la place d'une ancienne Mansion romaine élevée par les anciens maîtres du monde. (Voir l'Itinéraire d'Antonin.) Il est probable qu'elle fut fondée par Jules César. On peut affirmer qu'Asa Paulini, cette ancienne cité romaine, fut le point central entre Vienne et Mâcon. Auguste, d'après quelques historiens, et surtout la chronique locale bien établie, y eut un palais. Asa Paulini, comme on le voit dans l'itinéraire d'Antonin, était une station romaine ( Vet. roman., édit. Wesseling, p. 319 ; Henri Greppo, Rev. Lyon. 83° livraison). Lorsque César entreprit la conquête des Gaules, il fit construire un camp de fortification auquel il donna le nom d’Antium (Comment. de César, lib. V). On y trouve encore, lorsqu'on travaille les terres de cette contrée, quantité d'armes de tous genres dont se servaient les Romains. Le président de Bellièvre, qui compare cette ville à l'anse d'un vase : « Nam quemadmodum ansis seu manu-briis tenentur vasa », dit aussi : « Ansa opidum, in quo adhuc visun-tur reliquia murorum aperte testantium locum fuisse apud antiquos insignem » (manuscrit qui porte le nom de Lugdunum priscum. Ce manuscrit se trouve à la bibliothèque de Montpellier ; l'Académie de Lvon en a une copie léguée par M. Artaud). Cf. Yves Serrand, Hist. d’Anse, passim.

(2) Au nord de la petite et très ancienne ville d'Anse existait, dès avant le V° siècle, un monastère dont il reste encore quelques vestiges ; c'était le prieuré d'Anse, situé au pied du riche coteau de Bassieux, dans une admirable position, et qui eut pour fondateur S. Romain, qui créa la célèbre abbaye de Condat. Anse, malgré ses doubles remparts, eut beaucoup à souffrir des Sarrasins, qui ruinèrent l'église et le monastère. Mais au vin9 siècle l'église de Saint-Romain fut magnifiquement relevée de ses ruines par Leidrade, archevêque de Lyon, ami de Charlemagne et son bibliothécaire. A la fin du X° siècle, elle passa dans le domaine de l'archevêché de Lvon, et devint le lieu de prédilection choisi par les hauts dignitaires de l'Eglise pour y présider leurs conciles; elle fut dès lors qualifiée de « antiquum diocesi nostra oppidum ». (De la Mure, Hist. ecclésiastique du diocèse de Lyon, Lyon, 1671.) On pourra se faire une idée de sa magnificence lorsqu'on saura que dans les X°, XI°, XII° et XIII° siècles huit conciles y furent tenus. Deux en 994 et 1025, auxquels assista S. Odilon; le troisième en 1070, où présida Hugues de Die; le quatrième en 1076; le cinquième, en 1100, fut présidé par S. Anselme, archevêque de Cantorbéry ; le sixième en 1107; le septième en 1112, où les archevêques de Lyon prirent le titre de primats des Gaules ; le huitième présidé par Henri de Villards en 1299. On y publia vingt canons. L'antique église d'Anse, particulièrement chérie du pieux Leydrade, et dont la célébrité historique a été si grande, n'existe plus. On ne connaît plus l'emplacement qu'elle occupa autrefois que par une simple croix sur laquelle on lit cette inscription : « Ici fut jadis l'antique église de Saint-Romain. » (Cf. Serrand, Hist. d'Anse, p. 47.)

 

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Abbés et autres religieux pour traiter ensemble du progrès de la foi et de raffermissement de l'Eglise. A ce synode se trouvait aussi présent « le vénérable Odilon, abbé de Cluny, que nous chérissons et que Dieu nous a donné», accompagné de Vivien, son prieur et d'un grand nombre de frères. Il était venu pour se plaindre à la vénérable assemblée des vexations inqualifiables et hors de toute mesure dont son monastère avait à souffrir, et implorer humblement son puissant secours. Le synode accueillit favorablement sa demande à cause de l'hommage et du culte qu'il témoignait à saint Pierre, le patron et le protecteur de Cluny, ou comme témoignage de sa vénération pour le saint abbé Mayeul tout récemment descendu dans la tombe, et il confirma solennellement les privilèges et les possessions de Cluny. Il prit expressément sous sa protection spéciale

 

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vingt-trois possessions ou monastères relevant de Cluny et situés pour la plupart sur les territoires de Mâcon, Lyon et Chalon, avec tout ce qui se trouvait sous leur dépendance, y compris les biens que le monastère bourguignon pourrait acquérir à l'avenir sur n'importe quel territoire. Nul homme, quel qu'il soit, magistrat, comte ou souverain, n'avait le droit de bâtir dans le voisinage du territoire de Cluny et de ses possessions, ni monastère, ni château fort. De plus, il était interdit à quiconque, prince, chevalier, et même aux habitants d'alentour d'emporter à Cluny ni bœuf, ni vache, ni porc, ni cheval ou toute autre chose, sous une forme ou sous une autre, parce qu'il ne convient pas que les saints habitants du cloître soient incommodés par des voisins malveillants ou arrogants. Dans le neuvième et dernier canon, le seul de ce synode qui existe encore, on souhaite à ceux qui observeront ces prescriptions la paix de Dieu et la bénédiction de Jésus-Christ. Quant aux transgresseurs, on les menace des châtiments éternels, tant qu'ils ne seront pas rentrés en eux-mêmes, qu'ils n'auront pas fait pénitence et qu'ils n'auront pas été absous par l'Abbé et les frères de Cluny (1).

Par la mesure dont nous venons de parler, le synode laissait très clairement à entendre qu'à cette époque la plupart des biens du monastère avaient été usurpés par la violence ; qu'en outre, de puissants seigneurs avaient construit leurs châteaux sur le territoire appartenant à

 

(1) Mansi. Conciliorum amplissima Collectio, Florence, 1759, t. XIX, p.99 et suiv. Pour l'époque de ce synode, voir Supplementa Mansi, t. I, p. 1197. Les Actes du concile d'Anse ont été imprimés pour la première fois dans Martène et Durand, Thesaurus novus anecdotorum. t. IV, col. 73 et suiv. Dans ce concile, Odilon signa aussi une charte de Teubald, archevêque de Vienne, et immédiatement après les évêques. La dernière signature porre le nom de Gondulphe, poète (Id., loc. cit., col. 78. Cf. Gall. Christiana, t. XVI, col. 16 et suiv.).

 

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Cluny, et que des voleurs de toute condition n'avaient pas craint d'enlever le bétail et jusqu'aux voitures du monastère. Odilon avait réclamé et obtenu, comme on vient de le voir, la protection puissante du synode d'Anse. Il avait pu obtenir par lui une paix relative qui lui permit d'entreprendre dès cette même année la réforme des monastères. C'est sur ce terrain de la réforme monastique et dans l'accomplissement de la glorieuse mission que Dieu lui avait confiée que nous allons suivre maintenant notre saint abbé.


CHAPITRE VIII
COMMENCEMENT DE RÉFORME (994-995)

 

Odilon avait donné du premier coup, au concile d'Anse, la mesure de sa prudence et de sa fermeté. Cette première victoire remportée sur les ennemis de son monastère, assailli et inquiété sur tous les points à la fois par des déprédations et des hostilités presque journalières, autorisa à tout espérer de lui. La paix, quoique bien incomplète, que lui valut le concile, lui permit d'appliquer tout d'abord l'intelligente activité de son zèle à raviver la régularité monastique, qui depuis longtemps, hélas ! s'était partout refroidie. Or, parmi les monastères qui furent confiés à notre saint pour en recevoir la réforme, il en est qui, n'ayant aucun rapport de dépendance avec Cluny, la réforme opérée, conservèrent leur entière indépendance ou furent soumis à d'autres abbés. De ce nombre il faut placer au premier rang la célèbre abbaye de Saint-Denis (1).

 

(1) Pignot, Histoire de l'ordre de Cluny, t. I, p. 311.

 

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A l'endroit où s'élèvent maintenant  un  des  plus splendides édifices religieux du moyen âge et une ville florissante,  régnait la solitude,  le silence,  et peut-être la désolation. Les campagnes des Gaules présentaient partout le même aspect : nos ancêtres n'y étaient pas encore initiés aux principes de la civilisation. Les Romains n'avaient fondé la conquête qu'à leur profit, le christianisme seul devait faire triompher ces grandes vérités morales et religieuses sans lesquelles il n'y a pas de vraie civilisation. Saint Denis le premier fit retentir sur les rives de la Seine la parole évangélique, couronnant par le martyr son laborieux apostolat. Il souffrit le dernier supplice pour Jésus-Christ en compagnie du prêtre Rustique et du diacre Eleuthère, sur une légère éminence, qui dès lors changea son nom en celui de Montmartre ou de Mont des Martyrs (Mons Martyrum).  A  Rome,  durant  les persécutions qui firent couler des flots de sang chrétien, de pieuses femmes, au péril de leur vie, s'empressaient de recueillir jusque sous la hache des bourreaux, le sang des martyrs. A Paris, il se trouva également dans la communauté chrétienne une femme  courageuse digne des Anastasie, des Basilisse, des Lucine,  des  Praxède, des Pudentienne et des Plautille : Catulle, tel est son nom, releva les corps mutilés des héros du Christ encore « teints de la pourpre royale du martyr », suivant une belle expression de nos livres liturgiques, et les ensevelit secrètement dans son domaine. Une tombe modeste recouvrit d'abord ces restes précieux ; bientôt les fidèles y accoururent en grand nombre et une église spacieuse répondit à l'affluence extraordinaire des pèlerins, attirés par les miracles qui s'y opéraient chaque jour. Au V° siècle, sainte Geneviève réussit à faire reconstruire ce temple, dont saint Grégoire de Tours

 

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vante la magnificence. Près du tombeau de saint Denis quelques moines, dès l'origine, célébraient l'office, et jetaient ainsi les fondements d'un établissement ecclésiastique d'où devaient sortir dans la suite tant de saints et illustres personnages.

La réputation des deux premiers monuments élevés à l'honneur de saint Denis fut éclipsée par la magnificence de la basilique construite vers l'an 630 par le roi Dagobert Ier. « Ce prince la décora de marbres précieux. de tapis magnifiques, de portes en bronze, de vases d'or rehaussés de pierreries. Saint Eloi cisela de ses mains le tombeau des martyrs et la grande croix d'or érigée à l'entrée du chœur. Il fallait à ce temple une consécration digne de lui : une antique tradition assurait que Jésus-Christ lui-même en était venu célébrer la dédicace, entouré d'un merveilleux cortège de martyrs et de confesseurs. On montre encore, dans une des chapelles de l'église, l'endroit par où le divin pontife entra dans la basilique de Dagobert (1). »

Avec la basilique, Dagobert avait édifié aussi, pour les religieux attachés à la garde du saint tombeau, un monastère attenant au saint édifice digne de ce somptueux monument et de sa propre magnificence. Afin de consommer dignement son œuvre, ce même roi appela des célèbres monastères de Saint-Martin, de Tours et d'Agaune-en-Valais, une colonie de leurs religieux qui vinrent en 636 inaugurer dans l'abbaye la régularité claustrale, la psalmonie perpétuelle et la règle de saint Benoît.  Le nombre des domaines et l'énormité des revenus dont le roi Dagobert dota le monastère de Saint-Denis seraient incroyables, s'ils n'étaient attestés

 

(1) De Guilhermy, Monographie de l'église royale de Saint-Denis, p. 7 ; Cf. Gesta Dagoberti, c. XX, dans Recueil des historiens de France, t. II, p. 585.

 

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par  plusieurs  chartes authentiques. Les rois, successeurs de ce prince, confirmèrent  ces donations en y ajoutant de nouvelles propriétés, et l'étendue des possessions du monastère eut dépassé toute limite, sans les  envahissements continuels  des  seigneurs et des prélats voisins de ces propriétés. La discipline monastique eut à souffrir de cet état de choses, et il fallut en venir à une réforme.  Cette première réforme de l'abbaye eut lieu sous le règne de Clovis II  et sous l'administration de  l'abbé Aygulphe.  On vit alors pendant cette période se succéder dans le monastère un grand nombre d'illustres abbés. Pourrions-nous ici ne pas rappeler avec éloge le nom de Fulrad, le plus célèbre d'entre eux, qui joua un rôle si important au huitième siècle ? Il s'occupa de l'embellissement des édifices  de  l'abbaye  et de  la reconstruction  de la basilique. Favori de  deux rois de France et de six souverains pontifes, il possédait des domaines considérables qu'il légua à son abbaye, égalant par sa munificence les largesses de Dagobert. Le neuvième siècle est une ère brillante pour l'abbaye de Saint-Denis. Les travaux du Scriptorium ne cessèrent point d'y fleurir, tandis que l'éclat passager des lettres, ravivé sous le règne de  Charlemagne, palissait partout en Europe.  L'abbé Walton, prélat savant, ouvre cette période ; il eut à lutter pour les droits de son monastère et défendit ses possessions en Yalteline contre les empiétements  d'un  ambitieux  évêque de  Corne. Il eut pour successeur le savant abbé Hilduin qui cumula sous Louis le Débonnaire, le gouvernement des abbayes de Saint-Médard de Soissons, de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis. Hilduin accomplit la seconde réforme du monastère conformément au vœu du roi et du concile de Paris tenu en 829. Il clôt la liste des

 

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Abbés nommes par élection. L'avènement de Louis Ier, réputé issu du comte Rorieon et de Rotrude, fille de Charlemagne, ouvre en 842 la période des abbés commendataires parmi  lesquels on compte trois rois de France. Tous les abbés qui se succèdent dans cette période sont remarquables par leur rang, leur science. leur valeur guerrière ou leurs talents administratifs. C'est aussi le temps des incursions des hommes du nord et de leurs déprédations dans Paris et dans l’abbaye. Déjà Hilduin s'en était ému, et s'était hâté d'aller confier à l'abbaye de Ferrières les reliques et le trésor de son abbaye. Sous Charles le Chauve, les dévastateurs reparaissent semant partout  la terreur.  La basilique et l'abbaye demeurent à leur merci,  et, trois semaines durant, ces pirates les mettent au pillage. Ouverte en 842, la série abbés commendataires se ferme cent dix-huit ans plus tard sous l'administration de Hugues Capet, comte de Paris et duc de France.  Pendant cette période, le monastère de saint Denis avait été entièrement sécularisé et ses biens dilapidés; le zèle religieux s'était endormi ou complètement éteint. Une troisième réforme était nécessaire : c'est Odilon qui sera chargé de l'accomplir.

Le mouvement inauguré par saint Odon pour la réforme monastique ne s'était pas ralenti, et il avait trouvé de l'écho chez tous les princes chrétiens. Ils tenaient à honneur de voir les établissements monastiques auxquels ils portaient spécialement intérêt dirigés par l'abbé de Cluny. Nous avons vu déjà que le roi Hugues Capet avait appelé saint Mayeul pour réformer l'abbaye de Saint-Denis (1) dont il fut le dernier abbé

 

(1) « (Hugo Maiolum) ad se venire rogavit ex intentione ut monasterium Sancti Dionysii ejus consilio et adjutorio melius quam tunc erat ordinari posset. »  (Odilon, Vita Maioli ; Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 958.)

 

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commendataire. Mayeul se mit en route pour obéir aux ordres du souverain, mais il fut surpris par la mort à  Souvigny. Hugues tint à assister lui-même à ses obsèques (1), et, plus tard encore nous le retrouverons auprès de son tombeau 2). Chose étrange ! le prince qui avait convoqué le concile de Saint-Basle et  qui s'était élevé avec tant de force contre les prétentions de la papauté, se montra favorable à une réforme à la suite de laquelle le Saint-Siège devint plus puissant que jamais. Ne vit-il pas quelles conséquences elle devait amener à sa suite? La chose est peu probable : Hugues se souvint seulement qu'il devait sa couronne à l'Eglise, et il couvrit également de sa protection le clergé séculier et le clergé régulier.  Quoi  qu'il en soit, le roi Hugues pria Odilon de vouloir s'occuper de Saint-Denis et d'y ressusciter avec le zèle religieux. la régularité monastique (3). Cette mission était trop honorable pour notre saint, et elle s'accommodait trop bien à ses plus intimes désirs pour la refuser. Odilon entreprit la réforme en l'an 994, l’année même de son élection au siège abbatial de Cluny.

Sainte Adélaïde favorisa de tout son pouvoir la nouvelle réforme du monastère à laquelle le roi contribua singulièrement en suivant les conseils du saint abbé. Ce fut par son avis que le prince abolit certaines

 

 

(1) Odilon, Vita Maioli, ibid., col. 958.

(2) Miracula Maioli (Recueil des historiens de France, tome X, 363 A.

(3) « Beati Dionysii cœnobium quod jam pristinam monasticam corruperat regulam, rex Hugo regulari honestate sicut in Ecclesiis Domini rectum erat, honestius restauravit per manum venerabilis Odilonis abbatis, et alia sanctorum nonnulla monasteria in decorum pristinae disciplinae revocavit. » (Bibl. Clun., col. 334)

 

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coutumes qui étaient autant de vexations sur les vassaux de l'abbaye. Et afin que les religieux pussent jouir de toute la tranquillité que les rois, ses prédécesseurs, fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye, avaient désiré leur procurer par leurs libéralités, il défendit que ni évêque, ni comte, ni gentilhomme n'entrât de force clans l'enclos du monastère, ni que personne y prît son logement ou exigeât des provisions de bouche ; en un mot, y causât le moindre dommage. «  Le silence et le repos des religieux étaient fort interrompus par le grand abord des séculiers ; de plus, la maison avait peine à soutenir les dépenses excessives qu'il fallait faire pour les bien recevoir. Ce n'est pas que saint Odilon voulût abroger l'hospitalité dans Saint-Denys,  ni interdire absolument l'entrée du monastère aux étrangers qui y seraient venus pour  s'édifier.  Il était  trop instruit de la régie de saint Benoît et trop plein de l'esprit de ce saint législateur pour ne pas se conformer à ce qu'il prescrit touchant les hôtes qu'il veut qu'on reçoive comme Jésus-Christ même, c'est-à-dire avec toute l'honnêteté, la charité et la bienséance convenables à la sainteté de la profession monastique. Mais depuis que l'hospitalité pratiquée d'abord gratuitement  dans les abbayes  et  dans  les  maisons  épiscopales, eut dégénéré en une  espèce  de  servitude qu'on appelait Droit de giste, qui comprenait le logement et la dépense de bouche et de fourrage,  cette servitude était devenue si onéreuse aux  évêques et aux abbés, que, quelque riches qu'ils fussent, ils ne pouvaient plus subvenir aux nécessités des pauvres, après s'être épuisés à bien recevoir les riches. Ce fut donc apparemment ce qui porta saint Odilon à demander, comme faisaient d'autres abbés, l'exemption de cette charge pour l'abbaye de Saint-Denys,  au temporel

 

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de laquelle il devait pourvoir, afin de mieux assurer le spirituel. » (1)

Odilon demeura trois ans à la tête du monastère de Saint-Denys, donnant à ses religieux l'exemple de toutes les vertus. Il avait remplacé les coutumes particulières par les Coutumes de Cluny, et c'est ainsi qu'il débutera toujours chaque fois qu'il entreprendra la réforme d'un monastère. Mais il savait qu'une direction ferme et douce a plus d'efficacité que les meilleurs règlements, et que les exemples sont plus persuasifs que les exhortations. Aussi sous le gouvernement de notre saint abbé, le monastère de Saint-Denys s'éleva-t-il à un tel degré de prospérité qu'en l'année 998 Odilon put faire asseoir à sa place sur la chaire abbatiale le moine Vivien qui était auparavant prieur de Cluny. C'était ce même prieur qui avait accompagné Odilon au concile d'Anse et que le saint abbé avait distingué entre tous ses moines, par sa science et sa régularité. Vivien est loué de sa grande prudence et de son habileté dans le maniement du temporel de son monastère. Il persuada au roi Robert d'abolir l'usage où nos rois étaient depuis longtemps, de tenir leur cour plénière à Saint-Denys aux quatre principales fêtes de l'année : Noël, Epiphanie, Pâques et Pentecôte ; son intention était d'ôter à ses religieux une occasion presque immanquable de dissipation, et, en second lieu, de soulager son abbaye, en la mettant à couvert des frais de cette réception (2).

Odilon n'abandonna pas le monastère de Saint-Denys où il avait fait passer l'esprit de Cluny et d'où l'éclat de la régularité monastique devait bientôt rayonner sur

 

(1) Dom Michel Félirien, Histoire de l'abbaye royale de Saint Denys en France, p. 116, Paris. 1706.

(2) Dom Félibien, ouv. cité. p. 117.

 

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tout le royaume de France. Ce monastère lui était devenu très cher et à cause de la ferveur des religieux et parce qu'il lui avait laissé pour Abbé Vivien, l'un de ses enfants de Cluny les plus aimés. Le saint l'y suivra de l'esprit et du cœur. Nul doute qu'Odilon lui écrivit des lettres pleines de charmes que le temps ne nous a malheureusement pas conservées et où le saint abbé faisait passer toute son âme de père et d'ami. Ce qu'il y a de certain, c'est que Saint-Denis reçut fréquemment sa visite. Que de fois le serviteur de Dieu vint en ce monastère transformé par ses soins et, par ses paroles éloquentes, nourrir ses enfants de la parole de Dieu, et leur distribuer les eaux du salut ! C'est à Saint-Denis enfin qu'Odilon accomplit un jour l'un de ses plus grands miracles. Mais il nous faut entendre son biographe lui-même : « Le carême, dit-il, était passé ainsi que les jours consacrés à célébrer l'institution de la divine Eucharistie et les mystères de la passion du Sauveur; tout le monde se réjouissait de passer  dans une sainte allégresse la joyeuse fête de Pâques. Or notre Père et les religieux manquaient de poisson pour célébrer une si grande fête. Le moine qui était alors chargé de pourvoir aux besoins matériels de la communauté était un vieillard nommé Yves, homme fort aimable d'ailleurs, qui, tout appliqué à reconnaître et à honorer le mérite de notre Père, se trouvait grandement affligé ne n'avoir pas de poisson à lui offrir ; car malgré toutes ses démarches et toute la peine qu'il s'était donnée, il n'avait pu réussir à s'en procurer. La divine Providence l'avait ainsi voulu afin que, par un bienfait de Dieu, un nouvel hôte des eaux fut envoyé à notre bienheureux, intérieurement renouvelé de jour en jour, suivant la parole de l'Apôtre