SAINT ODILON

Abbé  de  Cluny

SA VIE, SON TEMPS, SES OEUVRES

 

(962-1049)

Par l'Abbé P. JARDET

Chanoine honoraire d'Autun, Aumônier des Religieuses de Saint-Joseph de Cluny.

 

LYON IMPRIMERIE EMMANUEL VITTE

 

18, rue de la Quarantaine, 18.

1898

 

 

 

 

Sancta ergo et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur.

« C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. » (II Machab., cap. XII, V. 46)

 

SAINT ODILON

INTRODUCTION

LISTE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS CITES DANS CE LIVRE.

CHAPITRE PREMIER  NAISSANCE,  ÉDUCATION  ET  VOCATION

II

III

CHAPITRE II  LES  ORIGINES  DE  CLUNY

CHAPITRE III  NOVICIAT  ET  PROFESSION

CHAPITRE IV  ODILON  ABBÉ  DE  CLUNY  (994)

I ODILON  COADJUTEUR  DE L'ABBÉ  MAYEUL

II ODILON,  ABBÉ  DE  CLUNY

CHAPITRE V  LA RÈGLE BÉNÉDICTINE ET LES COUTUMES DE CLUNY

I LA RÈGLE BÉNÉDICTINE

II LES COUTUMES DE CLUNY

CHAPITRE VI  LA CONGRÉGATION CLUNISIENNE

CHAPITRE VII  CRISE  DU  MONASTÈRE (994)

CHAPITRE VIII  COMMENCEMENT DE RÉFORME (994-995)

CHAPITRE IX  LA  RÉFORME  MONASTIQUE  (suite.) (995)

CHAPITRE X  ODILON  EN  ALSACE    Ier VOYAGE  EN  ITALIE (995-996)

CHAPITRE XI  2e VOYAGE EN ITALIE — ODILON ET LE  PAPE  GRÉGOIRE V  3e  VOYAGE  EN  ITALIE  998-999

CHAPITRE XII ODILON  ET  LES  MONASTÈRES  DE  LA  SUISSE (998)

CHAPITRE XIII  LA  FETE  DU  2  NOVEMBRE  OU  LA  COMMEMORATION DES  MORTS

CHAPITRE XIV ODILON  ET  SAINTE  ADELAÏDE. — VIE  DE  LA  SAINTE IMPÉRATRICE

CHAPITRE XV  LE  PAPE  SYLVESTRE  II    4e  VOYAGE  EN  Italie  (999-1004)

CHAPITRE XVI  ODILON  ET  HENRI  II,  EMPEREUR  D'ALLEMAGNE 5e  VOYAGE  EN  Italie (1004-1007)

CHAPITRE XVII  NOUVELLE   CRISE   DU  MONASTÈRE 6e   VOYAGE  EN  Italie (1007-1014)

CHAPITRE XVIII — ODILON  ET  LE  CLERGÉ  SÉCULIER

CHAPITRE XIX — ORGANISATION  DE  CLUNY  — VIE  INTERIEURE

1 ORGANISATION  DE  CLUNY

II - VIE  INTÉRIEURE

CHAPITRE XX LES  MOINES  CLUNISIENS  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE

CHAPITRE XXI - LES  CLUNISIENS  EN  LORRAINE  ET  EN  ALLEMAGNE

CHAPITRE XXII — ODILON  ABBÉ  DE  LÉRINS. —  7° VOYAGE  EN  ITALIE. MORT  DE  BENOIT  VIII  ET  D'HENRI  II (1022-1024)

CHAPITRE XXIII — Odilon a l'élection et au couronnement de Conrad II. — 8e voyage en Italie. (1024-1025)

CHAPITRE XXIV — DÉMÊLÉS AVEC LES ÉVÊQUES DE MACON ET d'AUTUN — 1025- 1033)

CHAPITRE XXV — ODILON  AU  COURONNEMENT  D'HENRI  Ier LA  GRANDE  FAMINE (1027-1033)

CHAPITRE — XXVI — VIE  DE  SAINT  MAYEUL

CHAPITRE XXVII — LES LETTRES  A CLUNY

I SERMONS,  HYMNES  ET  POÉSIES,  LETTRES

II — ÉCRIVAINS

III — ÉCOLES

LE  CISTERCIEN

LE  CLUNISTE

CHAPITRE XXVIII — LES  ARTS  A  CLUNY

CHAPITRE XXIX — ODILON  EST  NOMME  A  L’ARCHEVECHE  DE  LYON, CASIMIR Ier, ROI DE POLOGNE, A CLUNY (1031 -1041)

CHAPITRE XXX — LA  PAIX  ET  LA  TRÊVE  DE  DIEU

CHAPITRE XXXI — ACCROISSEMENT  DE  CLUNY

CHAPITRE XXXII — 9e  ET  DERNIER  VOYAGE  EN  ITALIE. — ODILON  ET  LE PAPE  CLÉMENT  II. —  HILDEBRAND  A  CLUNY (1047)

CHAPITRE XXXIII — DERNIÈRES  ANNÉES,  MALADIE  ET  MORT  D'ODILON (1047-1049)

CHAPITRE XXXIV — PORTRAIT   DE   SAINT   ODILON

CHAPITRE XXXV — GLOIRE  POSTHUME

TABLE DES  MATIERES

 

Numérotation haut de page

INTRODUCTION

 

Plus de huit cents ans se sont écoulés depuis que saint Odilon de Cluny a quitté la terre; mais il est des liens que la mort ne peut rompre et des souvenirs que les siècles ne peuvent effacer. Au moment où le diocèse d'Autun, sur l'invitation de son illustre cardinal, s'apprête à célébrer solennellement, dans l’antique cité monacale de Cluny, le neuvième centenaire de l'établissement de la Commémoraison de tous les fidèles trépassés (1), il ne se peut que le grand et saint abbé à qui l'Eglise doit cette admirable et si bienfaisante institution reste plus longtemps enseveli dans l’oubli; car, en dehors de la famille monastique et de certaines églises particulières qui l'ont conservé dans leurs diptyques sacrés ou le célèbrent dans leurs offices liturgiques, qui de nos fours connaît le nom d Odilon de Cluny ?

Nous avons pensé, maigre le très vif sentiment de notre insuffisance, que le moment était venu de remettre en lumière et de faire revivre cette grande figure monastique, l'une des

 

(1) Instruction pastorale sur la Prière pour les morts et le neuvième centenaire de l’établissement, par saint Odilon de Cluny, de la Commémoraison de tous les fidèles trépassés, par Son Eminence le cardinal Perraud, Autun, Dejussieu, 1898.

 

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plus pures gloires de nos annales religieuses, et de payer au saint abbé notre dette sacrée d'hommage et de gratitude. Ce que nous cherchons avant tout, c'est de ressusciter le culte de saint Odilon et de faire comprendre que si Dieu

réclame nos hommages, il veut aussi que nous l'honorions en celui qu'il a couronné. Or, dirons-nous avec le savant et pieux abbé de Solesmes : « Le premier hommage que nous puissions rendre à Dieu dans ses saints, c'est de travailler à les connaître ; et l'un des grands malheurs du temps oit nous vivons, c'est que nous ne connaissons plus asse- les Saints. Le rationalisme protestant, déguisé sous le nom de Critique, a battu en brèche, durant près de deux siècles, la foi des fidèles de France, à l'endroit du culte des saints ; et un catholique sincère a souvent lieu d'être surpris autant que choqué de l'ignorance et des préjugés qui régnent à ce sujet chez des personnes zélées d'ailleurs pour les intérêts de la foi (1). » Puisse la Vie de saint Odilon que nous osons présenter au public contribuer à faire disparaître ce préjugé et ranimer sur notre vieille terre de Bourgogne l'antique piété envers le saint qui a embaumé l'Eglise du parfum des plus belles fleurs de sa charité à l'égard des vivants et des morts! Puisse sa mémoire susciter partout, mais principalement dans les cloîtres, de nombreux imitateurs qui, à l'exemple du saint abbé, soient des hommes de prière, de vertu et de sacrifice, des hommes qui soient la gloire de Dieu, l'honneur de l'Eglise et la bénédiction des peuples !

« Souvent, dit M. de Montalembert, en errant dans nos villes récrépies, ou dans nos campagnes dépeuplées de leurs anciens ornements, et d'où s'effacent chaque jour les monuments de la vie des dieux, la vue d'un débris qui a échappé aux dévastateurs, d'une statue couchée dans l'herbe, d'une

 

(1) L'Année liturgique, l'Avent, p. 302, Paris, Oudin, 1887, édition in-18.

 

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porte cintrée, d'une rosace défoncée, vient éveiller l'imagination, la pensée en est frappée, non moins que les regards, on s'émeut, on se demande quel rôle ce fragment a pu jouer dans l'ensemble ; on se laisse entraîner involontairement à la réflexion, à l'étude : peu à peu l'édifice entier se relève aux yeux de l'âme, et, quand cette œuvre de reconstruction intérieure s'est accomplie, on voit l'abbaye, l'église, la cathédrale, se redresser dans toute sa noblesse, toute sa beauté ; on croit errer sous ses voûtes majestueuses, mêlé aux flots du peuple fidèle, au milieu des pompes symboliques et des ineffables harmonies du culte antique. » (1)

Nous voudrions pouvoir faire partager cette illusion, et, par le grand saint dont nous allons retracer la vie, relever par la pensée cette célèbre abbaye de Cluny qui devint le centre d'une grande réforme monastique et la plus belle école de sainteté, de science et d'honneur chrétien qui existât alors dans tout l'univers. Mais avant de parler plus au long de saint Odilon de Cluny, de ses œuvres et du rôle magnifique qu'il a rempli dans la première moitié du onzième siècle, il convient de tracer une esquisse rapide de l'état du monde chrétien à cette époque où son nom occupe une place si vénérée.

 

La longue et féconde carrière de saint Odilon de Cluny se place à la fin du dixième et dans la première moitié du onzième siècle, l'une des périodes les plus importantes de l'histoire de la société chrétienne.

Le siècle qui précéda le onzième fut une de ces sombres époques qui mettent en question la vie et l'avenir des sociétés. Baronius, le père des Annales ecclésiastiques, l'a durement

 

(1) Histoire de sainte Elisabeth, p. 8. Paris, Bray, 1891, édition, in-12.

 

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qualifié : « Siècle de fer, pour l'aspérité de ses mœurs et sa stérilité; siècle de plomb pour l’ignominie de ses désordres ; siècle d'obscurité, pour la rareté de ses écrivains (1). Si nous en croyons la plupart des historiens, le dixième siècle est l’époque la plus triste, la plus obscure et la plus déplorable de l’histoire de l’ère chrétienne. Le monde civilisé retomba de nouveau dans les ténèbres que la puissante main de Charlemagne s'était efforcée de dissiper.

Les espérances que le neuvième siècle avait fait naître furent bientôt anéanties par la faiblesse des princes carlovingiens emportés par le torrent contre lequel ils n'essayèrent pas même de lutter.  Tandis que des débris de leur trône se formaient des royaumes et des principautés nouvelles, ces nouveaux peuples furent en proie à des désordres et à des convulsions effroyables. On voyait déjà paraître une sorte de droit du plus fort auquel plus rien n'était sacré : les petits et les faibles sont sans ressources et sans protection contre la tyrannie des seigneurs ; les seigneurs, toujours en guerre les uns contre les autres, déchirent la terre pour se la partager; la monarchie française, remise au berceau pour la troisième fois, est sans prestige, sinon sans reproche ; plus d'obéissance à l’autorité, plus de discipline ecclésiastique, les choses saintes sont foulées aux pieds; le sens moral est éteint. Partout, la liberté violée, la justice méconnue, l'Evangile déchiré et méconnu. Epuisée par des guerres et des divisions continuelles, la race de Charlemagne perdait à la fois les couronnes d'Allemagne et de France (2).

 

(1) « Sœculum quod sua asperitate ac boni sterilitate ferreum, malique exundantis deformitate plumbeum, atque inopiâ scriptorum appellari consuevit obscurum » (Annales ecclesiastici, auctore Caesare Baronio Sorano. Antverpiœ, ad an. 900).

(2) La race d'Hugues Capet monte sur le trône de France en 987, et déjà en 911, le trône était devenu électif en Allemagne, où les seigneurs avaient, d'une voix unanime, décerné le sceptre à Conrad de Franconie,  après la  mort de  Louis IV, dernier  rejeton de la race carlovingienne en Germanie.

 

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Le dixième siècle ne fut donc pas seulement un siècle d'ignorance ; il fut encore un siècle de violences et de scandales. Cependant, la religion et les lettres, la vertu et la science rencontrèrent quelques hommes, trop rares, il est vrai, dont les écrits et la sainteté furent la sauvegarde providentielle des grands principes de la foi chrétienne et des saines traditions littéraires.

Le bien, Dieu merci, n'était pas mort non plus dans l'Eglise, à l'époque où Odilon fut appelé à gouverner la grande abbaye bourguignonne, déjà si florissante. Tandis que Cluny est occupé à restaurer partout le règne de Jésus-Christ et à éclairer la nuit de cette sombre époque, toute une vigoureuse végétation d'ordres religieux s'épanouit à travers l'Europe, qui prouve la puissante vitalité de l'Eglise : c'est saint Bernard de Menthon, issu d'une des plus illustres familles de Savoie, qui fixera sur l'un des sommets des Alpes l'héroïque solitude du Grand-Saint-Bernard ; c'est, au même moment, un autre seigneur, issu des ducs de Ravenne, saint Romuald, qui sera poussé au cloître par la pénitence, et bâtira de nombreux monastères ; c'est, dans une autre vallée des Apennins, saint Jean Gualbert, qui fera de Vallombreuse .le centre d'une congrégation florissante. Plus tard, ce sera Bruno, le grand écolâtre de Reims, qui fera fleurir le majestueux désert de nos Alpes françaises. La même vie divine qui faisait éclore ces fleurs monastiques si embaumées couvrait d'une floraison de saints le sol le plus désolé du XI° siècle, et pour que le rayonnement de ces saints eût plus d'étendue et de puissance, Dieu les plaçait sur les trônes et au sommet de la féodalité. Jamais, peut-être, on ne vit un plus grand nombre de saints sous la pourpre des rois. L'Allemagne  admire saint  Henri II,

 

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lié d'amitié avec saint Odilon et le roi Robert de France, « noble tige, où l'éclat des fleurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l'emporte sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles ( 1) »... A saint Henri il faut associer sainte Cunégonde, son épouse, qui, elle aussi, parviendra par l’héroïsme de sa vie aux honneurs d'un culte public. Saint Vladimir, grand-duc de Russie, imite le glorieux et royal exemple de saint Etienne de Hongrie. La Pologne a pour roi Casimir Ier, qui porte sur le trône les vertus de Cluny. Un autre saint, saint Canut II, règne à la fois sur le Danemark et l’Angleterre. La Norwège a pour roi saint Olaf, célèbre par sa valeur autant que par sa piété, tandis qu'un autre Olaf, son beau-père, de concert avec son fils Amon, fait fleurir la foi chrétienne dans la Suède. Enfin le roi Robert le Pieux illustre le trône de France par sa vertu, et fait oublier dans une sainte vieillesse les égarements et les scandales de ses premières années. Et que d'autres saints, dans tous les rangs de la société, protestent par leurs exemples contre les entraînements de leur siècle! « La croix, dit un historien, régnait donc véritablement sur le monde. Chez les nations chrétiennes de longue date, nul ne la repoussait ; dans les régions naguère infidèles encore, en Hongrie, en Russie, en Scandinavie, elle continuait à subjuguer et à transformer les cœurs. »

En résumé, agenouillés sur les dalles de leurs églises, les hommes apprenaient à élever leurs cœurs et leurs idées vers Dieu; ils apprenaient à vivre dans son amour, et à cette source pure puisaient toutes les nobles aspirations, le dévouement et l'attachement à leurs devoirs, en un mot, tout ce qui constitue la garantie vraie et solide de la paix et du

 

(1) Dom Guéranger, Année liturg.

 

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bonheur des familles et des peuples. La communion de pensées et d'espérance dans une même foi réunissait ainsi tous les rangs sans les confondre. En travaillant pour le ciel, on accomplissait sur la terre des œuvres immortelles.

Dans cet exposé nécessairement sommaire de l'état de la chrétienté dans la première moitié du onzième siècle, nous n’avons montré qu'un coin, le plus beau du tableau, mais dans ce tableau il y a des ombres. Dieu nous garde d'oublier ou de voiler le côté sombre et vicieux de cette époque, pour n'en proclamer que les splendeurs et les vertus. Aux dixième et onzième siècles, quatre grandes plaies avaient porté leurs ravages au cœur même de l'Eglise : l'usurpation sacrilège des empereurs et des rois qui prétendaient donner aux évêques, avec l'investiture des domaines temporels, l'autorité qui enseigne et qui gouverne les âmes ; la dépravation des mœurs, l'ambition et la simonie envahissant le sanctuaire et souillant la tribu sainte elle-même, et enfin le schisme s'efforçant de s'installer sur la chaire infaillible de Pierre.

Et d'abord le mal ne venait pas de l'Eglise ; il avait sa cause première dans des abus sociaux dont la racine plongeait au plus intime de la nature corrompue. La liberté des élections avait complètement disparu ; l'élection elle-même n'existait plus, à vrai dire, que de nom. La plupart des princes qui avaient accaparé les élections épiscopales en firent un si criant abus qu’on est tenté de croire qu'ils avaient conspiré la ruine complète de l'Eglise. Des princes redevenus barbares et privés de tout sentiment religieux portaient sur les sièges épiscopaux les enfants de leurs concubines ou de leurs proches. D'autres les donnaient à leurs favoris, la plupart hommes pervers ou ignorants. Il y avait aussi des hommes qui achetaient l'épiscopat, et qui n'avaient rien de plus pressé, pour remplir leur bourse vide, que de vendre aux prêtres les abbayes, les prévôtés, les paroisses, et aux clercs

 

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le sacerdoce (1). De là les progrès chaque four croissants de ce chancre appelé la simonie. Il ne faut pas demander ce qu'était, au point de vue moral, la vie de ces indignes ministres du Dieu trois fois saint. « Les misérables prêtres, dit M. de Montalembert, qui avaient commencé par payer fort cher, au prince ou à l’évêque, leur sacerdoce et leur bénéfice, étaient obligés, en outre, d'entretenir une femme et des enfants. Leur ardent désir devait être, par conséquent, d'abord de s'indemniser de leurs sacrifices pécuniaires, et, en second lieu, d'assurer le sort de leur famille, en transformant, autant que faire se pouvait, leur bénéfice en une propriété héréditaire, qu'ils s'efforçaient de faire passer à l'un de leurs enfants ou de leurs proches. Mais il fallait l'appui de l'autorité temporelle. De là l'empressement du clergé, énervé par son déshonneur même, à courir au-devant de l'investiture impériale, à y chercher la véritable source et la garantie unique de toute autorité spirituelle, et, en même temps, de l'anéantissement complet de la liberté et de la dignité ecclésiastique. (2) » L'Eglise, de maîtresse qu'elle avait été, était devenue servante. On ne recherchait plus, dans le choix des évêques, ni la sainteté, ni la science, ce qui avait été l'honneur de nos princes mérovingiens, celui de Charlemagne et de saint Henri II.

Qui ne voit que ces choix indignes et absolument mauvais favorisaient l'esprit de mondanité, la simonie, le luxe, le scandale et même les violences matérielles, d'où sortaient ensuite pour le peuple et pour les pauvres de cruelles souffrances accumulées par la paralysie de l'industrie, du commerce et par les disettes de l'agriculture?

Mais le mal qui surpassait tous les autres, c'était l'oppression de la papauté, oppression  longue, cruelle, impie

 

(1) Cf. Mœhleb, Hist. de l’Eglise, t. I.

(2) Les Moines d’Occident, t. VI, p. 361.

 

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qui, durant plus d'un siècle, fit du Saint-Siège la proie de toutes les ambitions, et restera la preuve la plus invincible de la divinité de l'Eglise et de sa miraculeuse indéfectibilité.

Depuis l'année 962, époque où saint Odilon de Cluny voyait le four, jusqu'à la mort du saint abbé, vingt-deux pontifes viendront, de son vivant, sur le trône de l'Eglise, et c'est à peine si la papauté, se relevant, put compter quelques années de splendeur. Si l'on excepte Sylvestre II, Grégoire VI, Benoit VIII et Clément II, tous les papes delà première moitié du onzième siècle, médiocres et faibles, se succédèrent au gré des comtes de Tusculum, faisant peu d'honneur au Saint-Siège, ou furent désormais livrés comme des victimes enchaînées à la tyrannie des empereurs allemands. Cependant, par une providence toute spéciale, aucun affaiblissement de la toute-puissance spirituelle des papes ne se manifesta durant cette époque d'abaissement moral. Si quelques-uns, imposés de force à l'Eglise par la tyrannie féodale victorieuse, ont faibli dans la conduite privée, leur infaillibilité en matière dogmatique n'a jamais rien eu à souffrir de leurs vices ou de leurs défauts personnels. Il ne faut pas confondre l’infaillibilité avec l'impeccabilité. Dieu a promis aux pontifes romains l'infaillibilité, il ne leur a jamais garanti l'impeccabilité. On aurait tort de s'indigner sur les scandales du moyen âge. Que prouvent-ils aux yeux de la foi? « L'Eglise, dit le R. P. Brucker, ne meurt point: elle en a pour infaillible garant la promesse de son divin fondateur. Elle ne peut non plus chanceler dans la doctrine: car elle est bâtie sur la pierre vivante, contre laquelle les puissances de l'enfer ne prévaudront pas. Elle ne cessera jamais d'être sainte, parce qu'elle est établie pour être le foyer de toute lumière, la source de toute force, le canal de toute grâce sanctifiante. Mais les hommes qui la composent, fidèles et prêtres, sont

 

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sujets à la tentation et au péché, parce qu'ils naissent tous a'un père coupable. Pour apprendre l'humilité aux pasteurs et pour donner plus de mérite à la foi des ouailles, Dieu permet quelquefois que les passions mauvaises trouvent accès jusque dans le saint des saints. C'est pour l'Eglise du Christ l'épreuve de toutes lapins cruelle; mais aucune autre ne démontre mieux sa divinité- Les institutions purement humaines, quand les hommes viennent à leur manquer, croulent : l'Eglise reste debout, fidèle à sa mission, qui est de conduire les âmes à leurs destinées éternelles (1). »

Tant de plaies demandaient un remède; une digue devait être opposée à ce débordement de tous les maux, qui menaçait d'engloutir dans une même ruine l'Eglise et la société tout entière. C'est de Cluny principalement que viendra le salut, c'est Cluny qui sera la digue posée par la main de Dieu. C'est de la congrégation de Cluny que Dieu tirera un ferme soutien et un secours décisif pour son Eglise. Cluny ! Que de souvenirs glorieux ce nom n'évoque-t-il pas à l'esprit ! Phare lumineux au sein d'une époque de ténèbres, forteresse avancée du siège de Rome à une heure où les princes tentent d'en faire lassant, séminaire de pontifes appelés à rendre à la chaire de Pierre l'éclat quelle a perdu depuis un siècle, Cluny sera le berceau et le foyer d'une réforme religieuse dont l'action ne rencontrera d'autres limites que celles de la chrétienté elle-même. Là, pendant tout le onzième siècle, autant il y a de religieux, autant il y a de fermes esprits dont l'austère méditation ne cesse de considérer l'état de l'Eglise, autant de nobles cœurs qui aspirent à guérir les maux dont gémit la société chrétienne. Une légende raconte que pendant une nuit un jeune moine, alors entièrement inconnu, s'était endormi dans le chœur de l'abbaye. Dans son

 

(1) L'Alsace et l’Egl. au temps du Pape S. Léon IX. T. I, p. 149, Strasbourg, Le Roux, 1889.

 

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sommeil, il crut voir le ciel s'ouvrir et saint Paul en descendre, pour  venir  s'entretenir avec lui.  L'apôtre  lui montra un regard sévère; et lui indiquant du doigt le sol de l’église tout jonché d'immondices: « Quand donc, ajouta-t-il, auras-tu le courage de balayer le lieu saint ? » Effrayé, le moine s'éveilla, mais sans perdre le souvenir de ce songe mystérieux. Il en chercha l'explication, et se promit à lui-même que si jamais Dieu lui confiait une part de sa puissance, il emploierait toutes ses forces à purifier le saint lieu des souillures morales qui en déshonoraient la majesté. A quelques années de là, Hildebrand montait sur le trône de saint Pierre sous le nom de Grégoire VII, et allait entreprendre avec un courage indomptable la réforme des vices et la répression des abus. Or, l'un des précurseurs les plus actifs et les plus féconds du grand pape saint Grégoire VII dans l'œuvre si importante de la réforme de l'Eglise fut saint Odilon de Cluny. Odilon fut mêlé à tous les grands événements de son époque. Par le rôle social qu'il eut à remplir pendant tout le cours de sa longue vie, par le prestige qu'il exerça autour de lui, et surtout par son éminente sainteté, il contribua  singulièrement à étendis le règne du Christ et à conquérir la liberté de l'Eglise et des âmes. Mais saint Odilon n'a pu exercer une influence considérable sur la société religieuse du XI° siècle sans que cette influence ait rejailli sur la société civile. Les deux sociétés se compénétraient d'une manière trop intime au sein de cette grande famille des peuples qui s'appelait la chrétienté pour qu'un mouvement exercé sur lune liait pas eu son contre-coup dans l'autre. C'est ce mouvement social que nous étudierons parallèlement au mouvement religieux dans l'ouvrage que nous osons intituler: Saint Odilon, abbé de Cluny ; sa vie, son temps, ses œuvres.

 

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L'histoire de saint Odilon a tenté plusieurs fois la plume de savants illustres. Pour ne citer que des écrivains de mérite, en dehors du moine Jotsald, ami et contemporain du saint abbé, et de saint Pierre Damien, cardinal-évêque d'Ostie, on en troupe des traits épars dans Fabricius comme dans dont Ceillier, dans Mabillon comme dans Surins, dans Martène comme dans Barrai, et surtout dans les Acta Sanctorum Bollandiana. Après eux, d'autres auteurs ont repris en sous-œuvre le même sujet ; en Allemagne, M. Hüfler ; en France, M. Pignot,dans le tome Ier de son Histoire de l'Ordre de Cluny, et le R. P. Bernard, moine Olivétain, auxquels nous avons fait quelques emprunts. Enfin le R. P. Ringholz a publié une courte et substantielle Vie de S. Odilon qui a paru en articles séparés dans les Studien und Mittheilungen aus dem benedictiner und cistercienser Orden, avant d'être publiée en brochure. Après le consciencieux travail du R. P. Bénédictin où tout ce qui intéresse le saint et son Ordre est raconté avec la sobriété d'expressions, la largeur de pues et l'esprit critique qui sont aujourd'hui les maîtresses qualités de l'historien, il semble que la matière peut paraître épuisée. Mais cette esquisse biographique si approfondie qu'elle soit est incomplète, et il nous a semblé qu'à côté de la Vie de saint Odilon par le R. P. Ringholz, il y avait place pour une nouvelle pie, plus complète et plus large, où la physionomie vraie, lumineuse et vivante du saint et illustre abbé de Cluny ressortirait davantage dans le récit des principaux événements qui lui serpent de cadre. Car, ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’existence de saint Odilon touche à tous les grands événements de son temps. Nous n'avons pu qu'en recueillir les principaux. Que de faits admirables ont dû se perdre dans la nuit des temps ou par le malheur des révolutions ! Nous sapons du moins qu'Odilon fut, à son époque, comme le centre de toute une création nouvelle : « Quand Dieu donne un apôtre et un saint à un peuple, le

 

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néant tressaille, les éléments s'ordonnent, des harmonies inattendues s'éveillent, et autour de ce nouvel astre, de nombreux satellites gravitent, brillants de ses reflets. »

La Vie de saint Odilon est écrite d'après les sources et les travaux historiques publiés en Allemagne. Nous poudrions pouvoir dire qu'elle est « le miroir de la vérité et de la sincérité » (1).

Mais avant d'entrer en matière, j’ai le devoir d'exprimer toute ma gratitude aux savants qui m'ont aidé de leurs lumières. Comment oublierais-je les précieuses communications que je dois à la gracieuse obligeance de Mgr Sambucetti, archevêque de Corinthe, au savant Bollandiste, le R. P. de Smedt, aux RR. PP. bénédictins de Silos et de Ligugé, au R. P. abbé du Mesnil-Saint-Loup, à M. l'abbé Jeunet, curé de Cheyres, et à M. l'abbé Reure, professeur à l'Institut catholique de Lyon? Comment enfin tairais-je les affectueux conseils du R. P. Ragey, dont le goût littéraire est aussi sûr et aussi délicat que l'amitié?

 

(1) « Viri probi in hoc disciplinarum genere scienter versati, animum adjiciant oportet ad scribendam historiam hoc proposito et hàc ratione, ut quid verum sincerumque sit appareat... » Bret de Léon XIII sur les Etudes historiques adressé aux cardinaux de Luca, Pitra et Hergenrœther.

 

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LISTE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS CITES DANS CE LIVRE.

 

Acta sanctorum Ordinis S. Benedicti, par Mabillon.

Acta sanctorum Bollandiana.

Annales Ordinis S. Benedicti, par Mabillon.

Annales ecclesiastici, par Baronius.

Annales de l'Académie de Mâcon.

Antiquitates Italicœ medii œvi, par Muratori.

Architecture française, par Lance.

Art de vérifier les dates.

Bibliotheca Cluniacensis, par D. Marrier.

Bibliotheca latina mediœ et infimœ œtatis, par Fabricius.

Bibliotheca historica medii œvi, par Pothast.

Beschreibung deutsche Vorreit, par Hukler.

Bibliothèque de l'histoire de France, par Monod.

Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, par Dupin.

Boletin de la Real Academia de historia de Madrid.

Bullaire de l'Auvergne, par l'abbé Chaix.

Bulletin de l'Œuvre de N.-D. de la S.-Espérance.

Cartulaire du prieuré de Paray-le-Monial, par Ulysse Chevalier.

Cartulaire de S.-Vincent de Mâcon, par Ragut.

Cartulaire manuscrit de Cluny, Bibliothèque  nationale; nouvelle acquisition latine, 1497.

Cluny, la ville et l'abbaye, par Penjon.

Cluny au XIe siècle, par Cucherat.

Consuetudines Cluniacenses, par Udalric.

Chronologia Abbatum sacrae Insulœ Lerinensis, par Barral.

Conciliorum amplissima Collectio, par Mansi.

Concilia Hispaniœ, apud Gonzalez.

Catalogus Codicum hagiographicum, Bibliothèque nationale.

Cronica general de la Orden de San Benito, par Yepez.

Coutumes d'Auvergne, par Chabrol.

Dictionnaire des mystères, par Douhet.

Die Abtei Murbach in Elsass, par Gatrio.

 

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Die Cluniacenser in ihrer kirchlichen und allegemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur mitte des elften Jahrhunderts, par Ernst Sackur.

Deutsche Kaiserheit, par Giesebrecht.

Der heilige Abt Odilo von Cluny in seinem Leben und Wirken, par le P. Ringholz.

Disquisitiones monasticœ, par Hœften.

Essai historique sur l'abbaye de Cava, par Paul Guillaume.

Espana sagrada, par Henrique Florez.

Etudes sur la vie et le règne de Robert le Pieux, par Pfister.

Forschungen zur deutschen Geschichte.

Gallia christiana.

Geschichte der deutschen Kaiserzeit, par Giesebrecht.

Geschichte des Gottesfriedens, par Kluckhohn.

Histoire de l’Eglise de Strasbourg, par Grandidier.

Historia ecclesiastica, par Orderic Vital, dans Migne.

Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, par D. Ceillier.

Histoire de l'ordre de Cluny, par Pignot.

Histoire de l'abbaye de Lérins, par Alliez.

Histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze.

Histoire de l'Eglise d'Auvergne, par le comte de Résie.

Histoire des conciles, par Hékélé, traduite par Delarc.

Histoire des diocèses de Besancon et de S. Claude, par Richard.

Histoire de l'abbaye de S.-Martin, par Bulliot.

Histoire littéraire de la France, par dom Rivet.

Histoire de S. Mayol, par Ogerdias.

Histoire de la ville d'Orbe, par de Gingins la Sarra.

Histoire de Gigny et de sa noble et royale abbaye, par Gaspard.

Histoire de la ville de Charlieu, par Desevelinges.

Histoire du Languedoc, par dom Vaissette, édition Privat.

Historia de la fundaciony antiguedades de S. Juan de la Pena, Saragosse, 1620.

Historia ecclesiastica de Espana, par D. Vicente de la Fuente, Madrid, 1823.

Historia critica de Espana, par Masdeu.

Historia del Real Monasterio de Sahagun, par P. Joseph Pérez, Madrid, 1782.

Historiœ Patriœ monumenta.

Inventaire des Manuscrits de la Bibliothèque nationale (Fonds de Cluny), par Delisle.

Itinerarium Burgundicum, par Ruinart.

Iahrbücher des  deutschen  Reichs  unter  Heinrich  II,  par HIRSCH.

 

— 16 —

 

Iahrbücher des deutschen Reichs unter Konrad II, par Harry

Breslau.

Iahrbücher des deutschen  Reichs  unter  Heinrich III, par Steindorff. Kaiserurkunden, par Stumpf.

Kirchengeschichte von Spanien, par Gams.

Lehrbuch der Kirchengeschichte, par le Dr Mœller, 2* édit., Fribourg-en-Brisgau. L'Alsace et l’Eglise au  temps du pape S. Léon IX, par le P. Brucker.

Le  Vénérable Guillaume, abbé de S.-Bénigne de Dijon, par Chevalier.

Les monastères bénédictins d'Italie, par Dantier.

La paix et la trêve de Dieu, par Sémichon.

L’an Mil, par Roy.

L’architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, par Jean Virey.

Manuscrit de la bibliothèque Vaticane, bibliothèque de la reine Christine de Suède, 711.

Monuments de l'histoire de Neuchâtel.

Monographie de Payerne et de ses trois premiers abbés, par l'abbé Jeunet.

Moines d'Occident, par Montalembert.

Monastères d'Auvergne, par Dominique Branche.

Mémoire de littérature historique, par Desmolets.

Martyrologe de l'Ordre bénédictin.

Monumenta Poloniœ, par Bielowski.

Monumenta Germaniœ SS., par Pertz.

Nouvelle biographie générale, par Heker.

Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtshunde.

Ordo Cluniacensis, par Bernard de Cluny.

Patrologie latine, par Migne.

Pabst Gregorius VII und sein Zeitalter.

Poppo von Stablo, par le Dr Paul Ladewig, Berlin.

Poetœ medii œvi, par Leyser.

Recueil des historiens de France.

Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, par Bernard et Bruel.

Regula sancti Benedicti.

Rerum Italicum scriptores, par Muratori.

Regesta pontificum romanorum, par Jaffé.

Répertoire des sources historiques du moyen âge, par l'abbé Chevalier.

 

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Revue du clergé français.

Revue catholique d'Alsace.

Rerum italicarum Scriptores, par Muratori.

Revue des questions historiques.

Sacrosancta concilia, par Labbe.

Scriptores Germani, par Pistorius.

Scriptores ecclesiastici, par Trithemius.

Scriptores rerum Brunswicarum, par Leibnitz.

Spicilegium sive Collectio veterum aliquot scriptorum, par d'Achery.

S. Petri Damiani Opera omnia.

S. Fulberti Epistolœ, dans Migne, Patrol. lat., t. CXLI.

S. Gregorii Opera omnia.

Synchronistiche Geschichte der Kirche und Welt im Mittelalter, par le R. P. Damberger.

Studien und Mittheilungen aus dem Benedictiner und Cistercienser Orden.

Scriptores ecclesiastici, par Bellarmin-Labbe.

Scriptores ecclesiastici, par Cave.

Thesaurus novus Anecdotorum, par Martène et Durand.

Thesaurus Anecdotorum novissimus, par Pez.

Veterum Scriptorum amplissima collectio, par D. Martène.

Vertus disciplina monastica. par Hergott.

Vetera analecta, par Mabillon.

Vitœ Sanctorum. par Suriis.

Vie de S. Hugues, abbé de Cluny, par D. L'Huilier.

Vie des Saints de la Suisse française, par Genoud.

Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

 


 

CHAPITRE PREMIER
NAISSANCE,  ÉDUCATION  ET  VOCATION

 

A l'extrémité de la basse Auvergne, sur les confins du département du Puy-de-Dôme et à trois kilomètres environ de la petite ville d'Ardes-sur-Couze, s'élève, à une altitude de plus de 900 mètres, un plateau nommé encore aujourd'hui « la butte de Mercœur » (1). Un antique château féodal en couronnait le sommet, protégeant de son ombre les rares habitations échelonnées à ses pieds. De la hauteur de la butte que la lumière enveloppe et qui baigne le soir dans la pourpre d'or du soleil couchant, un magnifique panorama se déroule sous nos yeux. Voici d'abord, au midi, le Fromental, poste avancé de Mercœur, bâti par les anciens barons de ce nom sur une butte basaltique

 

(1) Le mot Mercœur ne vient pas, comme l'ont prétendu les étymologistes latins, de Mercure, dieu païen adoré autrefois sur la pointe de la butte, mais du radical celtique Mark, Merk, signifiant pointe, borne. Les seigneurs prirent le nom du territoire où ils construisirent la forteresse. Voir sur cette étymologie l'ouvrage intitulé : de l'Origine des cultes, par Dulaure. Ce livre est à l'Index, et il le mérite à cause de son hostilité contre l'Eglise et de sa mauvaise foi. toutefois, le chapitre consacré à l'appellation toponomastique de Mercœur est exact. (Note de M. l'abbé Crégut.)

 

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pour observer la rive gauche de la Couze; plus loin, la vue est arrêtée par la crête du Saran qui élève vers le ciel sa masse imposante ; au nord, le Domareng et autres plateaux volcaniques aux contours arrondis en forme de croissant. On dirait, à voir ce sol tourmenté, que des flots de basalte se sont pétrifiés au milieu d'une tempête. Tout ce formidable appareil de rochers volcaniques donne à l'ensemble du site une physionomie d'étrange et pittoresque grandeur. Plus rapprochés de nous se détachent de distance en distance de gracieux villages pittoresquement assis à fleur de quelques rochers ou cachés comme des nids au fond de verdoyantes vallées.

Au bas de la butte, un grand fossé en forme de circonvallation, dont on a retrouvé naguère les déblais, en forme les extrémités. A l’est, un précipice au fond duquel roulent les eaux bruyantes de la Couze qui arrose, à Ardes, le bassin où s'étagent les maisons de la modeste cité.

Le château fort de Mercœur, qui s'élevait jadis au sommet de la butte, dominait ce site grandiose et saisissant. De la redoutable forteresse il ne reste que des ruines informes : quelques pans de mur à hauteur d'appui jalonnent çà et là l'enceinte de la place, et un semblant de parapet émerge à moitié enseveli sous les décombres. Seule, à l'extrémité de l'esplanade, une encognure du donjon se tient encore debout. Une longue aiguille de maçonnerie déchiquetée par le temps et s'émiettant de plus en plus rappelle mieux encore que tout le reste la mémoire des anciens jours. On y reconnaît trois étages marqués par des voûtes écroulées dont les amorces sont encore visibles.

A la lumière de la science archéologique, qui a fait de si rapides progrès, il nous est facile de reconstituer

 

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le château fort du X° siècle et de le contempler dans toute la majesté de son ensemble. Ce qui frappe d'abord la vue, c'est l'énorme donjon. Quelle masse! quelle élévation ! La silhouette générale est lourde et sans grâce, mais l'œil n'a pas le loisir de s'arrêter à ces détails, et c'est la seule synthèse de cette forteresse que nous devons saisir. Le plan en est simple et la construction sévère : une tour carrée de pierre, ou donjon, divisée en trois étages et assise sur le vaste plateau de basalte ; un sous-sol en contre-bas, pratiqué dans l'épaisseur de la butte et où se trouve un puits, condition nécessaire d'une longue et efficace résistance ; un fossé formant un cercle à la base de cette éminence et l'isolant des autres constructions; autour du château qui se dresse sur le rocher comme une haute citadelle s'étend une vaste enceinte enserrée de tous côtés par un second fossé précédé d'un rempart en terre surmonté de palissades en bois ou peut-être, plus sûrement, par un solide mur de défense qui se relève en poterne pour donner accès dans l'enceinte. Mais dans cette bâtisse naïve, l'enceinte n'est rien, le donjon est tout. C'est l'asile inviolable, c'est l'insaisissable repaire, c'est la dernière et suprême ressource.

Tel était, dans la seconde moitié du X° siècle, le château fort qu'habitait la noble famille de Mercœur (1)

 

(1) C'est une chose digne de remarque que la difficulté de déterminer le lieu d'origine de certaines grandes familles. Il n'en est pas de même pour la famille de Mercœur, quoique l'on ait hésité quelquefois entre Mercœur près Ardes et Mercœur près Lavoûte-Chilhac, situes autrefois tous deux en Auvergne et placés actuellement le premier dans le département du Puy-de-Dôme, le deuxième dans la Haute-Loire. C'est au premier que se rattachent les sires de Mercœur, et il est facile d'en donner des preuves nombreuses. La situation de ce château est bien déterminée dans le Dictionnaire géographique de l'abbé Expilly : « Mercœur en Auvergne, diocèse de Saint-Flour, intendance de Riom, élection de Brioude, à 1 lieue O. d'Ardes, 6 lieues O.-N.-O. de Brioude, 5 lieues O. d'Issoire, 8 lieues S.-S.-O. de Clermont. Le château de Mercœur était bâti sur une éminence, vis-à-vis d'un autre château nommé le Fromental, qui était une châtellenie du duché de Mercœur. L'un et l'autre furent démolis par l'ordre de Louis XIII. » Chabrol (Coutumes d'Auvergne, t. IV, p. 57 et 621, rapportant l'historique du duché de Mercœur à propos d'Ardes, son chef-lieu, fait connaître les sept mandements dont il  se composait, savoir: 1° Ardes, Mercœur et Fromental ; 2° Chilhac , Saint-Cirgues et Etangs; 3° Ruines et Gorbières ; 4° Lastic et Cistrières; 5° Tanavelle et Lagas; 6° Saugues et Grèzes; 7° le Malzieu et Verdezun. Cette division se retrouve identiquement dans l'acte de vente du duché de Mercœur au roi en  1770. Le Mercœur qui  figure dans le premier mandement, et qui était autrefois lui-même un mandement, est suffisamment désigné par son entourage comme  le Mercœur des bords de la Couze. Le récit de la prise de ce château par les Anglais détermine encore mieux la position: « Nouvelles vinrent à la comtesse Dauphine qui se tenait en une bonne ville et fort chastel à une petite lieue de là qu'on appelle Ardes, comment le chastel de Mercœur était conquis des Anglais. » On peut consulter également les cartes d'Auvergne de Du Bouchet (1045) et du P. du Frétât (1672), et le Dictionnaire des communes de A. Joanne, au  mot Ardes. (Cf. Bruel, Annales de la Société d'agriculture du Puy, t.  XXXII. Le  Puy, 1877; 2° partie : Mémoires et Annexes. Note sur le Tombeau d'Odilon Sire de Mercœur, p. 147, note.)

 

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à l'époque où vit le jour l'enfant prédestiné dont nous entreprenons de raconter la vie.

Quel  fut  le  premier  habitant  de  cette  antique demeure féodale ? l'histoire ne nous en a pas transmis le nom. Elle nous dit seulement que, sous le règne des premiers Francs, un rude et vaillant guerrier vint s'y fixer, et donna naissance à la glorieuse lignée des Mercœur. Nous trouvons un sire de Mercœur mentionné dans des chartes de 895,  906 et 911, sous le nom d'Itier, frère de Gulfad  de Mercœur, prévôt du chapitre de Brioude en 937. Baluze les croit issus l'un et l'autre d'un Itier que l'empereur Charlemagne aurait établi, en l’année778, comte bénéficiaire d'Auvergne  (1).

 

 

 

(1) Cette conjecture est [fondée sur le nom d'Itier affecté dans la maison des anciens seigneurs de Mercœur, sur leur haute noblesse et les grands biens qu'ils avaient en Auvergne. Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. Ier, p. 27. Pari , 1708.

 

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Toutefois, ce que nous savons de plus précis, c'est qu'au ixe siècle, la famille de Mercœur était ici représentée par le seigneur Hicter (1) ou Ithier de Mercœur, aïeul paternel d'Odilon. C'était, dit un biographe, un baron puissant qui comptait sous sa bannière vingt fiefs principaux, avec un grand nombre d'arrière-fiefs, et l'un des trois ou quatre grands feudataires du comté d'Auvergne. Riches des avantages de la fortune, les seigneurs de Mercœur n'étaient pas moins illustres par la naissance, car ils occupaient le premier rang dans la noblesse d'Auvergne (2). L'Etat dut à la noble famille

 

(1)  Le nom d'Itier, conservé dans la famille qui possédait la terre de Mercœur, donne créance à cette assertion. De cet Itier serait descendu un autre Itier, qui en 911 fit une donation à l'église de Brioude, et de celui-ci un Béraud Ier, dit le Grand, père de saint Odilon (Bruel, opus cit.; Cf. Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. 1er , passim, Paris, 1708; Justel, Hist. de la maison d'Auvergne, passim. Sur la lignée des Mercœur, voir lacharte de fondation du monastère de la Voûte par Odilon et ses parents, dans Mabillon, Acta SS. Ord. S. Bened., t. VI, p 556 et 557 ; Cf. Cartulaire de Brioude, carta 32o, p. 32.

(2) D'après Baluze, les Mercœur descendaient des premiers comtes d'Auvergne et des ducs carlovingiens. Ils avaient d'immenses possessions non seulement en Auvergne, haute et basse, mais en Velay, Gévaudan, Vivarais, Valentinois, Viennois, Bourgogne et jusqu'en , Italie, où le cartulaire de Saint Laurent d'Oulx, en Piémont, mentionne leur suzeraineté Dans l'acte de fondation du prieuré de la Voûte, saint Odilon appelle son frère Bérald illustrissinius dulcissimusque, et sa sœur Aldegarde nobilissima matrona.

Une notice a paru récemment dans les Actes de la Société d'archéologie et des beaux-arts de la province de Turin, relativement à un membre de la célèbre famille de Mercœur qui finit ses jours dans l'abbaye de Saint-Laurent d'Oulx, où il fut enterré. Cette notice, intitulée : « Le tombeau d'Odilon de Mercœur au musée municipal de Turin, il sarcofago d'Odilone di Mercoeur nel museo civico di Torino », est due a M. Pietro Vavra et renferme quelques particularités nouvelles sur la famille de Mercœur. Ce tombeau renferme les cendres d'Odilon, sire de Mercœur en Auvergne, très puissant personnage et illustre guerrier. C'est ce qui résulte de l'inscription composée en vers hexamètres, et dont voici la traduction : « Odilon, sire de Mercœur, homme très puissant en Auvergne, grand dans la guerre, repose sous cette tombe. Après sa mort, ses fils, touchés par la piété filiale, firent construire à leur père cette chapelle et donnèrent six cents sous pour le titulaire, qui, priant pour leur père, gardera toujours le monument. » D'après les caractères paléographiques, cette inscription peut être du milieu du XII° siècle. — Les noms des fils d'Odilon nous sont fournis par le cartulaire d'Oulx, dans lequel se trouve un acte par lequel Etienne, prévôt du Puy, plus tard évêque de Clermont, et Beraud,  fils d'Odilon,  venus à Oulx achètent pour six cents sous une terre et une vigne et les donnent aux chanoines, « pro anima patris sui Odilonis Mercoriensis qui in capellà Sanctae Mariae Magdaleniae, quœ sita est in cimiterio praefatae ecclesiae quiescit ». Comme on le voit, la donation fut faite lorsque Etienne n'était pas encore évêque de Clermont, par conséquent avant n65. — L'Odilon dont il est ici question était donc l'arrière-petit-neveu du célèbre Odilon, abbé de Cluny, qui lui avait donné l'inspiration et certainement l'exemple de se retirer dans la vie monastique.    La célèbre abbaye de Saint-Laurent d'Oulx, située près du village du même nom (province de Lombardie, cercle de Turin, à quinze lieues ouest de cette ville, sur la Doire Ripaire), appartenait à l'ordre de Saint-Augustin ; il n'en reste que des vestiges et la tombe dont nous venons de parler et qui figure au musée municipal de Turin.

 

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de Mercœur quelques-uns de ses plus vaillants guerriers, et l'Eglise quelques-uns de ses plus hauts dignitaires.

L'histoire garde malheureusement le silence sur la vie d'Ithier de Mercœur, à peu près ensevelie dans l'oubli ; tout ce qu'il nous a été possible d'en savoir, c'est qu'ayant reçu de ses ancêtres un trésor inappréciable des plus excellentes qualités, il transmit ce précieux héritage à Bérald, son fils, surnommé le Grand par ses contemporains. De celui-ci, les historiens sont également très sobres de détail : Jotsald, disciple et historien de S. Odilon, nous en a laissé ce portrait : « C'était, dit-il, un homme de la première noblesse d'Auvergne, vaillant guerrier, suzerain de nombreux domaines, sage et prudent d'ailleurs, et d'un conseil sûr et éprouvé. Ses mœurs étaient irréprochables, et sous ce rapport, il ne le cédait à aucun de ses contemporains. On l'appelait communément Bérald le Grand ou l'aîné, car il était le chef de la famille qui portait

 

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son nom. Sa bonne foi était si remarquable que ce que les autres ont peine à garder, même après en avoir fait le serment, sa parole suffisait pour le rendre inviolable. On souhaiterait de voir beaucoup de seigneurs se conduire avec la sagesse qui paraissait en ses moindres actions.  » (1)

Tel était Bérald de Mercœur. Dieu lui avait donné une compagne digne de lui : c'était Gerberge. Celle-ci était de race encore plus illustre que son époux, car, au témoignage de Baluze, elle tirait son origine des anciens rois carlovingiens : elle était fille du seigneur de Vienne, parente d'Hugues, roi d'Italie, et descendante du roi Lothaire. Sa vie n'était pas moins exemplaire que celle de son mari ni ses vertus moins exquises, car si Bérald joignait au prestige de la bravoure la loyauté et la foi du gentilhomme, Gerberge avait toutes les délicatesses de l'épouse unies à la vertu et aux tendresses de la mère. C'était, au témoignage de Jotsald, une femme d'une intelligence supérieure, d'une grande piété, d'un cœur doux et tendre et d'une rare distinction.

Bérald de Mercœur et Gerberge virent leur union bénie de Dieu. Dix enfants naquirent de cette union. Nommons, en première ligne, cet enfant de grâce qui fut S. Odilon.(2),  cinquième abbé de Cluny. Odilon

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, colon. 898; Acta SS., Januarii, t. I, p. 66.

(2) Qu'Odilon fût un Mercœur, nous en trouvons la preuve dans Bibl. Clun., not. Andr. Querc, col. 69, et dans Mabillon, Acta sanctor. Ordinis S. Bened., t. VI, p. 554 et suiv. Au témoignage de Jotsald, Vita Odil.. praef., Bérald, père d'Odilon, était « inter proceres Arvernorum nobilissimus » et Odilon lui-même : 0... nobilitatis stemmate procreatus ». — S. Pierre Damien, Vita Odil.. 1 : « Beatus igitur Odilo Arvernia; oriundus, ex equestri quidem ordine genus duxit.» (Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898. et t. CXLIV, col. 926.)

Le mot « Odilon », dans les chartes et chroniques contemporaines et postérieures, est écrit de diverses manières. On le trouve sous les noms suivants : Ocdilo, Odelinus, Odillo, Odilus, Ogdilus, Oidelo, Oildo, Otelo, Oydelo, Oydelius, Udilo, Utilo, Uto, Vodilo. Mais l'usage d'écrire « Odilo » est beaucoup plus fréquent, et on le trouve dans les meilleures sources. — Le P. Pierre Lechner, O. S. B., donne dans son Martyrologe de l'ordre bénédictin l'abréviation « Olo », mais il ne peut en donner une preuve authentique.

En ce qui concerne la dérivation et la signification du mot « Odilo », M. le Dr Ernest Martin, professeur de littérature allemande à Strasbourg, en a donné l'explication suivante :  «  C'est, dit-il, un faible diminutif d'un autre mot, un mode et le plus souvent comme un dérivé d'un nom composé, en sorte que le dérivé commence à la première partie du mot avec le caractère O (N). C'est ainsi, par exemple, que Cuno fait Kuonrât ; Heino, Heinrich ; Theudo, Theudorieh, etc. C'est ainsi également que Odilo vient d'un nom  dont la première partie était and, uodal. Uodal répond à adal en changeant la voyelle radicale. C'est le mot qui désigne « le genre », tandis que Uodal désigne « la possession du genre », la « terre allodiale ». C'était la seconde partie du nom : mais il n'est pas sur de dire que cette seconde partie eût été hard, rich, ou tout autre mot semblable. Le mot rich, en latin rex, roi, souverain, est probable ; en sorte que « Odilo » serait synonyme de « Uodalrich », c'est-à-dire « le souverain dans le bien patrimonial ». Cette explication est absolument sûre dans sa première partie . elle est très vraisemblable dans la seconde. (Voir le P. Ringholz, O. S. B. : Der heilige Abb. Odilo von Cluny Ammerkungen zum ersten Capital, 1, note 2.)

 

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était le troisième enfant de la famille. L'aîné se nommait Etienne (1), « et il soutint hautement l'honneur de sa race »; le second s'appelait Ebbon (2), Les autres frères furent Bérald, plus tard prieur au Puy (3), Bertrand, Ithier (4) mort en bas âge, Guillaume, Eustorge, et un second Ithier. Deux sœurs de notre saint, dont les tendres beautés servaient de cadre au doux visage de leur mère, complétaient la famille. L'une, Blismodis, se consacra au Seigneur au monastère de Saint-Julien-

 

(1) « Honorabilis senior. »

(2)  « Vir bonae simplicitatis. »

(3)  Gall. christ., II, col. 747. Il était déjà mort en l'année  1031 (Mabillon, Annal., IV, p. 371.)

(4)  Il était déjà mort en 990 ou 991. (Charte d'Odilon en faveur Cluny, Acta, VI, 1, p. 335.)

 

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des-Chazes (1) dont elle devint abbesse, et mourut presque centenaire en réputation de haute sainteté. L'autre, Aldegarde, resta dans le monde qu'elle ne cessa d'embaumer par le parfum de ses vertus. Bénis dans leur union. Bérald et Gerberge réalisaient à la lettre ce bonheur domestique dont parlent les saints livres : « Ton épouse sera comme une vigne féconde dans les murs de ta demeure et tes fils comme les jeunes pousses de l'olivier à l'entour de ta table. » (Eccl.) Huit fils et deux filles égayaient de leurs ébats l'intérieur un peu sombre du vieux château.

C'est dans ce cercle d'affections douces et partagées que s'écoulèrent les premières années d'Odilon, sur lesquelles nous aurons à revenir. Les leçons et les exemples de Bérald et de Gerberge furent pour leurs enfants comme autant de semences de foi et de vertus ; et si, comme dit le poète, « de grandes âmes en naissent d'autres qui leur ressemblent » (2), nous ne devons pas nous étonner de voir les saints se multiplier dans cette forte race des Mercœur. Chaque génération, en effet, y fournit à l'Eglise son tribut de prêtres, de religieux ou de religieuses et de dignitaires ecclésiastiques. Il nous est impossible d'énumérer tous les neveux et petits-neveux d'Odilon qui peuplèrent les églises et les monastères. Un de ses neveux, Etienne (3), fut évêque

 

(1) Saint-Julien-des-Chazes, situé sur la rive gauche de l'Allier, dans une gorge isolée, étroite et profonde que l'on croirait avoir été creusée par la main de Dieu pour servir de retraite aux âmes religieuses, est une abbaye de moniales bénédictines fondée en l'an 800 par l'épouse de Claude, seigneur de Chanteuges.

(2) « Fortes creantur fortibus et bonis. »

(3) Etienne, trente-sixième évêque du Puy de 1031 à environ 1053. (Gall. Christ., t. II, col. 698 et 699.) Ce neveu fut ordonné prêtre à la demande de S. Odilon, et c'est à lui que Jotsald dédia la Vie de notre saint. (Acta, VI, 1, p. 555 et 597.) Un autre Etienne, onzième prieur du Puy. (Gall. Christ., II, col. 747 et 748.) C'est peut-être cet Etienne qui fut évêque de Clermont de l'année 1051 à 1052. Un frère de Bérald, Hildegar, qui fut le douzième prieur (Gall. Christ., loc. cit.) ; Bérald, fils d'Ebbo ; Guillaume, fils de Guillaume, ainsi que Gérald, Rotbert, Bérald, Odilon, qui de 1017 à 1031 fut abbé du monastère de Brème-Novalèse (Acta, loc. cit., p. 614 ; Monum. Germ. SS., t. VII, p. 124, append. chron. Noval., et Annales, iv, p. 336). Nous parlerons plus explicitement ailleurs de ce même Odilon. Guillaume, fils de sainte Aldegarde, treizième abbé du monastère de Saint-Chaffre, au diocèse du Puy. (Gall. Christ., t. II, col. 765) ; enfin Hicter et Akliger.

Nous avons encore à énumérer d'autres parents de notre saint : Etienne, neuvième abbé de Sauxillanges en Auvergne, vers l'an 1084 (Cucherat, Cluny au XI° siècle, 1ère édition, p. 24 et 2 3) ; Pierre, troisième prieur du Puy, et qui en fut en 1053 le vingt-huitième évêque (Gall. Christ., t. II, col. 699 et 748) ; Hugues, abbé et prieur de Sauxillanges vers 1060 (Cucherat, loc. cit., p. 25); Falcon de Jalingny (Gall. Christ., t. IV, col. 968); Etienne, évêque de Clermont de 1151 environ à 1169 (Gall. Christ., t. II, col. 270); Guillaume, abbé du monastère de Tournus, au diocèse de Chalon, actuellement diocèse d’Autun, vers 1056 ou 1060 (Gall. Christ., t. IV, col. 968.

Citons encore trois personnages qui portent le nom d'Odilon : le premier était, à la mort de notre saint, chanoine de Clermont, doyen et plus tard prieur de Brioude (Gall. Christ., t. II, col. 482 et 483 ; Biblioth. Clun., not. Andr. Querc, col. 09, et Acta, 1, p. 554 et suiv.); le second, neveu de celui-ci, devint évêque du Puy vers 1197 (Gall. Christ., t. II, col. 707 et 708); le troisième fut, de l’an 1224 environ à 125o, doyen du couvent de Saint-Julien de Brioude, et mourut en 1273 évêque de Mende (Gall. Christ., t. I, col. 93; II, col. 493 ; ibid. Instrumenta, col. 141 et suiv.). Son sceau se trouve dans les chartes citées. Il porte un lion en marge avec cette légende : O (dilonis) de Mercorio decan Brivaten. Le contre-seing indique l'armoirie de la famille portant quatre gueules avec l'inscription sigilium secretum. Mentionnons encore un oncle de notre saint connu sous le nom de Golfald, mais il était déjà mort en l'an 1025 . (Voir la charte de fondation de la Voulte, déjà citée. Elle donne la liste complète des parents, frères, sœurs et neveux d'Odilon.) A l'époque de la rédaction de cette charte, en l'année 1025, la plupart des frères d'Odilon étaient déjà morts.

 

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du Puy, et c'est à lui qu'est dédiée la vie du saint par Jotsald. Un autre de ses parents lui succéda sur ce siège. Vers la même époque (1051), un Mercœur allait s'asseoir sur le siège épiscopal de Clermont. Dans la liste des prieurs et abbés de Sauxillanges, dans celle des prieurs du Puy,  revient à tout instant le nom de

 

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cette illustre famille ; le petit-neveu de notre saint, appelé Etienne, fut abbé de la Chaise-Dieu de 1107 à 1146, et il suivit si bien les exemples de son grand-oncle qu'il est honoré du titre de saint par tous les historiens de l'Auvergne. Une foule d'autres parents de saint Odilon s'honorèrent de porter son nom, rare et touchant exemple qui montre combien était vivant l'esprit de notre saint au sein de sa famille, quelle vénération et quel impérissable souvenir lui gardaient les siens.

Mais si, parmi les descendants de la lignée des Mercœur, il y en eut un grand nombre qui, sous des titres divers, mirent leur dévouement et leurs biens au service de Dieu et de son Eglise, l'histoire en cite plusieurs qui s'illustrèrent dans l'ordre politique. Les Mercœur donnèrent à leur pays un connétable d'Auvergne et de Champagne et un maréchal du Bourbonnais. Leurs descendants se lient aux comtes d'Auvergne, de Chalon, du Forez, de Poitiers, de Valentinois, aux vicomtes de Ventadour, de Polignac et aux seigneurs de Bourbon. La maison de Mercœur, du coté des hommes, s'éteignit l'an 1318 ou 1321, en la personne de noble comte Bérald de Mercœur, connétable de Champagne. Sa riche succession passa à la famille de Joigny, dont l'unique héritière, la jeune Alix, porta en dot ces immenses domaines à la maison dauphine d'Auvergne (1339) (1). La souche masculine des Mercœur disparue, la descendance de leur maison, parmi les femmes, continua de subsister en France presque jusqu'à nos jours sous le glorieux nom de Mercœur (2). Au commencement

 

(1) Art de vérifier les dates, p. 358, 362, 364, 470 ; Pignot, op. cit, t. I, p. 304 et suiv.

(2)  Hœker, Nouvelle biographie générale, édit. Firmin-Didot, Paris, 1861, t. XXXV, p. 38 et suiv.

 

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du XVII° siècle, nous voyons ce nom porté avec éclat par l'illustre Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, qui combattit les Turcs avec la foi des anciens croisés (1).

 

II

 

Odilon, nous l'avons dit, était le troisième enfant issu du pieux mariage de Herald de Mercœur et de Gerberge, et il naquit en l'an 962, sous le pontificat de Jean XII et sous le règne de Lothaire, roi de France. Ses historiens ne font aucune mention de cette date, mais elle ressort de l'époque à laquelle eut lieu son bienheureux trépas. Il n'a pas plu au ciel de glorifier le  berceau  du nouveau-né  par  quelqu'une de ces visions merveilleuses qui d'ordinaire chez les saints accompagnent ou précèdent leur naissance ; mais Dieu qui le destinait à de si grandes choses, multiplia pour lui les dons de la nature et les richesses de la grâce. Herald et Gerberge rivalisaient ensemble de dévouement pour ce fils de leur commune tendresse. Ses premières années s'écoulèrent,  calmes et tranquilles, à l'ombre du toit paternel. Les historiens d'Odilon, si attentifs à nous dépeindre le réformateur de la discipline religieuse, le thaumaturge et le saint, n'ont jeté

 

(1) Saint François de Sales fut invité à prononcer son oraison funèbre dans l'église de Notre-Dame de Paris. (Ct. Hamon, Vie de saint François de Sales, t, I, p. 415-418. Après avoir appartenu à la maison de Lorraine, la seigneurie de ce nom passa dans celle de Bourbon-Conti, fut vendue au roi Louis XV et forma l'apanage de Mgr le comte d'Artois, qui fut depuis le roi Charles X. Les armes de l'ancienne maison de Mercœur étaient de gueules à trois fasces de vair. (Cf. le comte de Résie, Histoire de l'Eglise d'Auvergne, t. II, p. 290, note 1.)

 

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que quelques traits épars sur son enfance ; mais. malgré le silence de Gerberge, qui, à l'exemple de l'auguste Vierge Marie, a gardé dans son cœur les premiers sourires, les premiers bégaiements, les premiers épanchements de la vie, qui n'étaient que pour elle, il nous est facile d'entrevoir quel fut le cachet de l'éducation donnée à cet enfant par une si noble dame. « Quand nous pouvons arriver auprès du berceau d'un saint, nous rencontrons fréquemment une femme magnanime. C'est donc en cherchant l'influence de la mère dans la famille pieuse qu'on peut arriver à trouver les secrets de l'éducation des âmes saintes (1). » Gerberge était une femme d'un rare mérite. La distinction de sa race, sa haute éducation et l'instruction solide qu'elle avait reçue elle-même dans sa famille issue de sang royal avant d'aller s'asseoir au foyer du seigneur de Mercœur, en avaient fait une institutrice admirable propre à façonner l'intelligence et le cœur d'un saint. Elevée elle-même sous une austère discipline, qui plus tard lui fera ouvrir les portes du cloître, elle formera Odilon à la même école. Elle l'élèvera, comme elle élevait ses autres enfants, dans la pratique des vertus et des sentiments qui font les hommes forts et les âmes viriles. Les grâces du baptême ne feront que développer dans le cœur du jeune Odilon les heureuses semences de la foi et de la piété qu'il a reçues sous le souffle d'une éducation très chrétienne au foyer paternel. La pieuse Gerberge n'avait pas manqué de graver dans le cœur de son enfant avec l'amour de Jésus un tendre amour pour la très sainte Vierge. Aussi bien, nous voyons Odilon, dès sa première enfance, faire éclater pour Marie cette confiance et cet amour

 

(1) Ch. d'HÉRICAULT, les Mères des saints, p. 1.

 

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filial qui est le signe des âmes prédestinées; un touchant prodige qui s'accomplit  durant ses  premières années en est une preuve irrécusable :  « A la suite d'une maladie qui mit ses jours en danger, l'enfant, avant même de pouvoir fréquenter l'école, demeura comme frappé de paralysie; il ne remuait qu'à grand'-peine les pieds et les mains, et il ne pouvait marcher librement. Or, il arriva que ses parents changèrent de résidence, et se rendirent dans un des châteaux de leurs vastes domaines. Le petit infirme les accompagnait, confié à la garde des serviteurs et d'une nourrice. On fit halte dans un bourg où se trouvait une église consacrée à la très sainte Vierge. Par  une permission de Dieu, l'enfant fut déposé, sur sa litière, près du seuil de l'église et laissé seul assez longtemps, pendant que les domestiques étaient allés quérir des provisions dans les maisons du voisinage. Le petit enfant se sentit alors saisi d'une inspiration divine. Il se prit à essayer s'il ne pourrait pas trouver quelque moyen d'ouvrir la porte et d'entrer dans l'église. Après avoir épuisé toutes ses forces, faisant alors un dernier effort sur lui-même, il se traîna comme il put. des pieds et des mains, jusqu'à la porte du sanctuaire; de là, entrant dans l'église, il fut bientôt jusqu'à l'autel, et il se saisit de la nappe à l'aide de laquelle il essaya de se soulever. Ses pauvres membres noués se refusèrent d'abord à tout mouvement. L'enfant insista avec une obstination touchante ; il se cramponna à la nappe de l'autel, et, tout à coup, de cette nappe, comme autrefois du bord de la robe du Sauveur, il s'écoule en lui une vertu miraculeuse. Il se dresse tout debout, il est radicalement guéri. Vous l'eussiez vu alors bondir de joie autour de l'autel, en remerciant la douce Vierge, qui semblait lui sourire. Cependant les serviteurs reviennent enfin, ne retrouvant plus que la

 

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litière de l'enfant disparu. Pleins d'étonnement et d'angoisses, ils se mettent à sa recherche; ils le découvrent dans l'église, près de l'autel,où il manifeste par des tressaillements la joie qui déborde de son cœur; ils pressent entre leurs bras l'enfant miraculeusement guéri, et le conduisent à ses pieux parents, qui ne savent eux-mêmes comment remercier la Mère de Dieu d'une faveur si merveilleuse (1). »

Telle est la grâce attachée à cet enfant de Bérald et de Gerberge. Il fut lui-même l'objet de son premier miracle. Il l'obtint de Marie par une foi et une ferveur au-dessus de son âge.

La très sainte Vierge à laquelle Odilon encore tout enfant était redevable de sa guérison et qui venait de se montrer si particulièrement sa mère, continua de le prendre par la main, de diriger ses pas et d'accroître ses bienfaits. Aussi notre saint, aussi longtemps qu'il vivra, sentira son cœur enflammé d'amour pour sa Mère du ciel. Il saisira toutes les occasions favorables pour la glorifier et lui témoigner sa filiale reconnaissance. La dévotion à Marie sera un des traits caractéristiques de sa vie. On raconte que plus tard, à un âge plus avancé, le pieux enfant se rendit dans une église consacrée à Marie : était-ce celle qui fut témoin du miracle ? Etait-ce Notre-Dame du Puy si célèbre en Auvergne ? On ne sait. Et là, sans être vu de personne et sous le regard de Dieu seul, près de l'autel de la Mère de Dieu, il se passa au cou le lien du servage (2), et se donnant entièrement à la très sainte Vierge comme sa propriété propre, il fit cette très dévote prière : « O très bénigne Vierge et Mère de notre Sauveur, de

 

(1) Patrol lat., t. CXLII, col. 915 ; t. CXLIV, col. 927 ; Acta SS., Jan., t. I, pp. 70-71.

(2) « Collo mancipatus. » (Iotsald.)

 

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ce jour et à tout jamais, prenez-moi à votre service ; à vous, ô très miséricordieuse médiatrice, de me secourir dans toutes mes nécessités. Après Dieu, je vous mets au-dessus de tout dans mon cœur, et de mon plein gré, je me voue à être votre serviteur et esclave pour toujours. » (1)

La vie des saints ne nous offre rien de plus expressif ni de plus émouvant que cette consécration d'Odilon à Marie. Ainsi que le fait remarquer l'un de ses biographes, Pacte du saint enfant est certainement un des plus beaux joyaux du culte traditionnel rendu à Marie dans le cours des âges, comme il fut le point de départ de la haute sainteté à laquelle parvint le rejeton des Mercœur. Nul doute, en effet, que la sainte Mère de Dieu, souriant à son enfant, n"eût pour agréable le don qu'il lui fit de lui-même ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de ce moment, Odilon ne cessa de lui appartenir et d'éprouver les effets de ses bontés maternelles.

Mais à cette époque de sa vie, Odilon avait-il eu déjà le bonheur de faire sa première communion ? Nous serions assez porté à le croire, car bien que d'après l'annaliste, il fît sa consécration étant encore dans l'enfance, nous savons que déjà au dixième siècle, si on ne donnait plus aussi fréquemment la communion aux enfants encore au berceau, selon les prescriptions de l'antiquité chrétienne, du moins, on la leur donnait de très bonne heure, et le plus souvent bien avant sept ans. Toutefois cette fête de l'enfance chrétienne qui, même aux yeux de notre siècle sceptique, a gardé toute sa majesté touchante, ne semble pas avoir été, en ces siècles un peu rudes, célébrée avec la même solennité

 

(1) Jotsaud, Patrol. lat., t. CXLII, col. 915.

 

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attendrie, avec le même éclat que de nos jours. L'enfant s'y disposait dans le sanctuaire de la famille ou à l'abri du cloître, et le père, la mère, les frères, les sœurs étaient les seuls témoins des joies et de la ferveur de ce bienheureux jour. Quoi qu'il en soit, Dieu qui, depuis son baptême, possédait le cœur cl Odilon, en était devenu plus que jamais le Maître adoré. L'enfant n'avait plus qu'à grandir sous la protection vigilante de son père et de sa mère, ayant pour protéger la blancheur de son âme le rempart le plus fort et l'amour le meilleur. Ainsi abreuvé de la sève de la grâce et sous cette double autorité faite de fermeté et de tendresse, le rejeton des Mercœur s'épanouissait sous le regard de Dieu, comme la rose plantée sur le bord des eaux (1).

Les premières années d'Odilon, nous l'avons déjà dit, se passèrent dans la vie de famille. L'isolement des possesseurs de fiefs les forçait de vivre avec leurs femmes et leurs enfants, presque leurs seuls égaux, du moins leur seule compagnie intime et permanente. Comment, dans de telles circonstances, la vie de famille n'aurait-elle pas jeté de profondes racines ? L'âme de ce foyer, on le devine sans peine, c'était l'intelligente et pieuse Gerberge. Odilon reçut, dans ce sanctuaire intérieur, une éducation conforme aux traditions de sa race, je veux dire sérieuse et austère, généreuse et virile, bien différente de cette éducation molle et vaine, qui ne donne à l'enfant que le but de jouir et de s'adorer et que l'amour maternel le plus chrétien ne sait pas toujours prévenir. Si donc plus tard, Odilon se fit remarquer par son immense charité pour les malheureux, si la bonté jointe à l'amabilité forma le trait saillant

 

(1) Eccli., XXXIV, 17.

 

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de son caractère et de sa physionomie, si Dieu fixa pour jamais sur le front de son serviteur la plus belle des couronnes, la couronne et le privilège de la virginité, c'est à Gerberge qu'en revient d'abord tout l'honneur. Heureuses les femmes qui comprennent si bien leur mission au sein de la famille ! Heureux le fils à qui Dieu a donné une telle mère !

Cependant le seigneur de Mercœur et sa noble épouse, témoins de la piété et de la vertu chaque jour grandissantes du jeune Odilon et des grâces dont Dieu continuait à le favoriser, s'aperçurent bientôt que leur enfant était un élu de Dieu. Peut-être Gerberge avait-elle pressenti déjà de quelque manière la grandeur future de son fils : le cœur maternel est parfois si clairvoyant ! Quoi qu'il en soit, contrairement à certains parents de nos jours qui n'écoutant que les conseils d'une aveugle tendresse, s'opposent à la vocation de leurs enfants, ils ne voulurent pas le disputer au Seigneur ; ils le lui dédièrent, dit son biographe, comme un autre Isaac ou un autre Samuel. Il existait à cette époque à Brioude, sur les confins de la haute et de la basse Auvergne, une école renommée (1) que les chanoines de Saint-Julien, qui en avaient la direction, avaient rendue très florissante. L'école de Brioude rivalisait avec les monastères voisins et surtout avec l'abbaye d'Aurillac dans la culture des sciences et des

 

(1) Le monastère de Saint-Julien de Brioude était le collège le plus célèbre de toute la France. On n'y admettait seulement que les seigneurs nobles qui pouvaient démontrer la noblesse de leur naissance par plusieurs générations. Les chanoines s'appelaient à cause de cela « comtes de Brioude » (Comités Brivatenses). Leur nombre était considérable ; le supérieur, comme nous le voyons plus loin, avait le titre d'abbé. De ce nombre sortirent un grand nombre d'illustres personnages, parmi lesquels le pape Clément IV (1264-1268), Grégoire IX (1227-1241), et un très grand nombre d'évêques (Gall. Christ., t. II, col. 467 et suiv.).

 

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lettres; les grandes maisons se faisaient un honneur de lui envoyer leurs enfants et de l'enrichir de dotations princières. C'est donc entre les mains des chanoines de Saint-Julien de Brioude que Bérald de Mercœur et Gerberge remirent leur enfant bien-aimé. Les liens qui rattachaient la puissante maison de Mercœur (1) aux chanoines et à leur collégiale, le dévouement de leur amitié, la perspective d'une direction irréprochable et sans doute aussi le désir de faire avancer le jeune Odilon clans la science et la vertu décidèrent les seigneurs de Mercœur à l'un de ces sacrifices héroïques dont les siècles de foi nous ont laissé de nombreux exemples.

Mais qu'était-ce que cette communauté célèbre de chanoines de Saint-Julien à laquelle fut confié, par ses pieux parents, l'illustre rejeton des Mercœur ? Les documents nous manquent pour en préciser l'origine. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le chapitre de Brioude (2) a une origine obscure et reculée, et

 

(1) M. de Chabrol mentionne ces liens dans ses Coutumes d'Auvergne. « Les sires de Mercœur, dit-il, ne pouvaient paraître à Brioude qu'en y faisant tout d'abord une entrée solennelle. Ils devaient se transporter cérémonialement à l'église de Saint-Julien et régaler tout le chapitre. En 1407, Bérald, seigneur de Mercœur, dauphin et comte de Clermont, reconnaît ce droit par une déclaration expresse. Louis de Bourbon, comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, baron de Mercœur. supplia le chapitre, par un acte du 6 octobre 1428, de lui permettre d'entrer dans la ville pour affaire pressante, quoique n'avant pas fait son entrée comme il devait, et sans tirer a conséquence. »

(2) On ne sera pas étonné de nous voir combattre ici l'opinion généralement reçue sur l'origine du chapitre de Brioude. D'après Besly et Justel (Histoire des comtes de Poictou). Guillaume Ier, comte de Poitou et duc de Guvenne, aurait institué à Saint-Julien de Brioude vingt-cinq chevaliers pour faire la guerre aux Normands, lesquels auraient été depuis convertis en chanoines, après avoir quitté la cuirasse et l'épée pour prendre le surplis et l'aumusse. C'est là un roman historique, inséré pour la première fois dans une pièce apocryphe du XIII° siècle intitulée Notitia Precum, p. 25o. Grégoire de Tours, qui raconte les miracles de S. Julien, n'indique pas la moindre trace de ces chevaliers. D'autre part, si ces chevaliers ont existé, pourquoi n'ont-ils pas résisté à l'invasion des Bourguignons et à celle du roi Thierry, qui pillèrent les églises et la ville, les uns au V°, les autres au VI° siècle ? Pourquoi surtout ces chevaliers, « soldes aux dépens du trésor de l'Eglise pour la protéger » contre l'oppression, les vexations et la rapacité du comte Beccon, du diacre apostat et du pâtre Ingenuus, ne l'ont-ils pas fait? Enfin l'histoire démontre l'existence des chanoines à Brioude longtemps avant la naissance de Guillaume le Pieux, comme nous venons de le voir. (Cf. Chassaing, Spicilegium Brivatense, in-4°, Paris, Impr. Nation., 1886; Miracles de S. Julien, p. 104, Brioude, 1855.)

 

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qu'il en est de cette institution comme de toutes celles qui remontent à une haute antiquité. On dirait un de ces arbres robustes et vigoureux qui, avant de s'élancer dans les airs, enfoncent leurs racines profondes dans le sol pour y chercher un appui contre les vents et les orages auxquels ils seront exposés. L'origine des chanoines de Brioude se lie intimement au tombeau d'un soldat romain martyrisé au commencement du ive siècle, sous le règne du féroce Dioclétien. Julianus (Julien), tribun d'une légion romaine en garnison à Vienne, sa patrie, pour fuir la persécution qui s'attachait au nom chrétien, venait chercher un refuge sur les bords de l'Allier. Il avait trouvé un asile dans la maison d'une sainte veuve; mais la haine des persécuteurs l'avait bientôt surpris dans sa retraite, et sa tète, lavée dans une fontaine voisine, était portée par les licteurs dans la capitale de la Gaule Viennoise. Tandis que le proconsul faisait passer ce sanglant trophée sous les yeux de son compagnon d'armes Ferréol, lequel s'obstinait à refuser son encens aux dieux de Rome, deux vieillards, avertis par la voix d'un ange, allaient ensevelir, dans le bourg de Brivas (Brioude), le corps du soldat martyr (28 août 304) (1). Mais Dieu prit soin de révéler par des miracles nombreux le crédit de son serviteur; et pendant la série

 

(1) Acta SS., August , t. VI, p. 169-188.

 

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des siècles qui se  sont écoules depuis le martyre de Julien, le tombeau du saint est devenu un des pèlerinages les plus fréquentés. Pendant l'ère gallo-romaine, il rivalisait de  gloire avec celui du thaumaturge des Gaules, S. Martin. Le premier édifice qui abrita cette tombe glorieuse  fut un oratoire bâti par une dame espagnole, en action de grâces pour la délivrance de son époux, prisonnier à Trêves du tyran Maxime (385). Ses modestes proportions s'élargirent bientôt,  pour faire place à une grande basilique entourée d'un portique ou galeries, dans lesquelles se plaçaient les malades et les pèlerins. C'est elle qui reçut la visite du premier historien de notre patrie, saint Grégoire de Tours, lorsque, encore enfant, il venait à Brioude avec sa famille, pour obtenir les bienfaits de celui qu'il appelle son patron. Vers la fin du V° siècle, lorsque les Burgondes passèrent sur l'Auvergne comme un fléau dévastateur, pillant les vases de l'église de Brioude, emmenant les habitants captifs, le saint martyr leur envoie un noble fils du Velay, Illidius, pour les délivrer de leurs mains. Puis, la nuit se fait sur cette histoire locale pendant le VII° et le VIII° siècle.

Dans les siècles suivants, on vit grandir, à l'ombre de la basilique de S. Julien, ces fleurs de sainteté qui ont nom dans l'Eglise, S. Robert, fondateur de la Chaise-Dieu, l'admirable saint dont nous retraçons la vie, S. Pierre Chavanon, abbé de Pébrac, et la gardeuse d'oies, la Geneviève brivadoise, sainte Bonite. La réputation de sainteté de l’Église de Brioude s'étendait au loin, mais ses gloires ont bien subi quelques éclipses dans la série des âges, et plus d'une fois la famille de saint Julien a payé son tribut à la faiblesse humaine. Plusieurs bulles des pontifes romains durent intervenir, apportant des réformes aux règlements primitifs,

 

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transformant les chanoines réguliers de l'institution première en chanoines séculiers, augmentant ou diminuant les prébendes.

Mais, parmi ces innovations, la plus retentissante fut la transformation des humbles chanoines de la règle de saint Chrodegand (1) en chanoines nobles, n'admettant dans leurs rangs aucun élément roturier. Le chapitre de Brioude partageait seul, avec le chapitre de Saint-Jean de Lyon, le privilège, reconnu du reste par les deux pouvoirs, ecclésiastique et séculier, de ne recevoir dans son sein que des gentilshommes. Mais on était en pleine féodalité, et les services rendus par les grandes familles expliquaient ces privilèges que notre époque démocratique ne voudrait plus admettre.

Tel était le chapitre de Saint-Julien de Brioude avec sa noble collégiale, lorsque le jeune seigneur de Mercœur vint  en franchir le  seuil. Il fut confié, comme

 

(1) S. Chrodegand, évêque de Metz (742-766), fut l'auteur primitif ou du moins le régénérateur de la règle canonique d'Occident. Sa règle est tirée en grande partie de celle de S. Benoît. Dans un prologue tout pénètre d'humble charité, le saint témoigne que le mépris des canons et des conciles, la négligence des pasteurs et du clergé l'obligent à dresser quelques statuts pour ramener les chanoines ad rectitudinem lineam, à la perfection Je l'état clérical. Il leur recommande en général d'être tous d'un seul cœur, assidus aux offices divins et aux lectures sacrées, prêts à obéir à leur évêque et au prévôt, unis entre eux par la charité, enflammés de zèle pour le bien, éloignés des procès; des scandales et de toute haine. A son tour, le pasteur est obligé de pourvoir avec la plus intelligente sollicitude aux besoins non seulement des corps, mais aussi des Ames. Après quoi, tous les détails de la règle commune sont prévus et déterminés dans trente-quatre chapitres, qui donnent une idée complète de la vie sacerdotale au VIII° siècle. (Voir Labbe et Cossart, Conc, t. VII.

Le titre de chanoine (canonicus) n'était pas dans l'origine celui d'une dignité ; il désignait les prêtres, les diacres et les clercs qui partageaient la demeure de l'évêque, puis « tous les bénéficiers qui avaient part aux revenus et aux distributions d'une église, et qui étaient ins. crits pour cela in canone, c'est-à-dire dans la matricule de l'église » (Thomassin, Ancienne discipl. de l'Egl., 2e partie. liv. I, p. 79.)

 

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Samuel, aux leçons de l'Eglise, afin qu'une discipline salutaire prit possession de son cœur encore tendre que le mal n'avait point effleuré. Dieu, l'Eglise et Marie, qui en est la reine, avaient ce cœur d'enfant, et ils étaient seuls à l'avoir. On pouvait alors appliquer à Odilon ce que dit de lui-même, Jésus, fils de Sirach : « J'étais bien jeune; j'avais à peine atteint l'âge où les écarts deviennent possibles, et déjà je cherchais la sagesse ; je priais pour l'obtenir, agenouillé devant le sanctuaire. Dieu daigna m'écouter, et elle a fleuri en moi comme un raisin précoce. » (Eccli., cap. 41, 18.) Quelle aimable et ravissante aurore que l'adolescence du fils de Bérald et de Gerberge ! Il était de ceux dont l'Esprit saint dit que « leur lumière a toujours été grandissant depuis les premiers rayons jusqu'à la splendeur du plein midi » (Prov., IV, 18). Oui vraiment, dès l'aube de sa vie, sous les voûtes féodales de la vieille basilique de Brioude, comme autrefois sous le toit paternel, Odilon disposait dans son cœur les ascensions qui font monter l'âme fidèle vers le Seigneur Dieu des vertus (Ps. 43). « Il faisait ses délices, nous dit son biographe, de l'humilité, de l'innocence et de la pureté, et, autant que le permettait son âge encore tendre, il aimait à s'appliquer aux œuvres de miséricorde. Il surpassait tous ses compagnons d'âge par la maturité de ses paroles et de ses actes, de telle sorte que tous le regardaient non plus comme un enfant, mais comme un vieillard » (1). Les qualités aimables qui devaient plus tard lui gagner les cœurs, à Cluny et ailleurs, se montraient déjà dans sa

 

(1) « Delectabatur in ipsâ pueritiâ, humilitate, castitate, innocentiâ et puritate, et prout aetas admittebat,misericordiae operibus insistebat superabat coœtaneos sapientiâ et moribus. ità ut jàm non puer sed senex maturitate, non tempore, ab omnibus putaretur. » (Jotsald, Vita Odil. dans Patrol. lat., t. CXLII, col. 89.)

 

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personne, avec ce parfum spécial que leur donne la première fleur de la jeunesse. Attentif à ne rien perdre du temps, il préférait au monde et à ses plaisirs la solitude du sanctuaire, le repos sacré de ses tabernacles, et toute sa jeunesse s'écoulait entre une prière et un travail également assidus. Ses maîtres vénérés pouvaient déjà pressentir qu'un jeune homme si accompli, auquel Dieu avait inspiré un tel esprit de sagesse, ne tarderait pas à devenir une lumière dans l'Eglise. En effet, tout en s'exerçant à une solide piété et à l'exercice de la règle sous l'austère discipline de l'école de Brioude, Odilon ne négligeait pas de s'instruire dans les lettres divines et humaines. Il parcourut, avec quel succès, nous le verrons plus tard, le double cercle des connaissances connues sous le nom de Trivium et de Quadrivium, où se résumait le savoir du moyen âge. Il n'entre pas dans notre plan d'étudier à fond les connaissances et les méthodes du X° siècle. Qu'il nous suffise de dire que, parmi les sept arts, le premier, le Trivium, embrassait la grammaire, la dialectique et la rhétorique, et que le second, le Quadrivium, contenait l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. La grammaire consistait dans la lecture et l'explication des classiques latins, Cicéron, Boèce, Virgile, Horace, Ovide, Lucain et Stace. Tels furent sûrement, du moins nous le croyons, les auteurs favoris du jeune Odilon. On raconte que, dans sa jeunesse, il lisait volontiers les anciens classiques, mais qu'il en fut détourné par une vision qu'il eut en songe; toujours est-il que les poètes lui deviendront familiers au point que, plus tard, il sèmera plusieurs de ses écrits de leurs vers tant aimés.

Mais si le jeune seigneur de Mercœur se plaisait à remplir son esprit du goût et du culte des lettres classiques,

 

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il ne voulut pas consumer inutilement dans l'étude et la lecture des auteurs païens la fleur et la force de sa jeunesse; il s'empressa d'ouvrir son cœur à la vraie science en faisant de la sainte Ecriture et des Pères l'objet de son étude préférée. Il but avec tant d'avidité à cette source de la sagesse; il s'acquit une telle réputation de savoir et de sainteté que, tout jeune encore, il vit venir à lui les distinctions et les honneurs. Odilon dut moins à l'illustration de sa race qu'à ses éminentes qualités d'esprit et de cœur et à la parfaite régularité de sa vie la faveur d'être investi d'un grand nombre de dignités ecclésiastiques. Il n'avait pas encore atteint sa vingt-sixième année lorsqu'il devint cha-noinedel'églisecollégiale de Saint-Jttlien de Brioude (1), dignitaire de l'église cathédrale du Puy (2), à laquelle se trouvait unie l'abbaye sécularisée de Saint-Pierre-la-Tour(3). Nous le retrouvons plus tard, vers l'an 988, abbé  séculier  de  Saint-Evode (4), au  diocèse  du

 

(1) Odilon fut authentiquement promu à cette dignité vers l'an 990 ou 991 (Acta, VI, I, p. 555 ; Jotsald, I, I ; Sigebert de Gembloux dans Bouquet, X, p. 217.

(2) Jotsald, I, 3.

(3) L'abbé Mayeul nomme Odilon dans sa charte d'élection « beati quidem Petri pridem clericum ». (D'Achery Spicilegium sive collectio veterum aliquot Scriptorum, édit. nova, Parisiis, 1723, T. III, p. 379.) Dans cette charte, il veut parler probablement de Saint-Pierre-de-la-Tour, qui appartenait encore au chapitre de la cathédrale du Puy. (Gallia Christ., t. II, col. 752.) Cette supposition parait presque certaine, si l'on remarque qu'un frère d'Odilon, Bérald, qui était prévôt du Puy, fut enseveli dans cette abbaye. (Gall. Christ., t. II. col. 751 ; Annales, IV, p. 371.)

(4) Gall. Christ., t. II, col. 758.

Le Gallia Christiana (t. IV, col. 1105, et ibid., p. 1038) place encore Odilon parmi les prévôts de l'église cathédrale de Mâcon, mais c’est une erreur; notre saint ne figure pas sur la liste complète des Prévôts. S. Julien de Baleure, dont la Gallia invoque le témoignage n'est ici, comme ailleurs, d'aucune autorité.

N. B. — Dans une charte de donation pour Cluny du 30 novembre 980, on mentionne un chanoine de Chalon du nom d'Oidelo. (Bern. et Bruel, Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. II, 1880, n° 1537; Gall. Christ., Instrum., col. 226; Annal., t. III, p. 601.) Ce personnage serait-il notre Odilon? De plus amples renseignements nous manquent pour l'éclaircir.

 

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Puy. A cette époque de sa vie, Odilon avait reçu, sans nul doute, la tonsure, ce noble emblème de la couronne d'épines de Jésus-Christ, du diadème des élus et de la perfection cléricale; mais avait-il été promu régulièrement, par les divers degrés de l'Eglise, à l’ordre lévitique ? Nous savons certainement qu'il n'était pas encore honoré du sacerdoce, auquel il ne fut élevé que plus tard, comme nous le verrons plus loin. Quant aux degrés inférieurs, depuis l’ordre de lecteur jusqu'à celui d'acolyte, ils n'avaient pas d'âge fixe ; on les conférait même à des enfants, parce qu'ils n'engageaient pas l'avenir sans retour. Il n'en était pas de même du sous-diaconat. Dès le vie siècle, le second concile de Tolède établissait une règle, pour la promotion des jeunes clercs élevés dans la demeure de l'Eglise: « Quand ils auront accompli leur dix-huitième année, si, par l'inspiration divine la grâce de la chasteté leur plaît, on les soumettra, comme désireux d'une vie plus étroite, au joug très léger du Seigneur. Après avoir subi les épreuves de leur profession, ils pourront, à partir de vingt ans, recevoir le ministère du sous-diaconat» (1). Mais cette règle souffrait des exceptions, et l'Eglise croyait entrer dans les desseins de Dieu, en conférant les ordres, avant l'âge légal, aux clercs chez qui la science et la vertu devançaient les années.  Odilon était de ce  nombre. Nous en  voyons la  preuve  dans les dignités dont il  fut honoré.

 

(1) Héfélé, Histoire des conciles, t. III, p. 327, trad. Delarc. Paris, Leclere, 1869, in-8°.

 

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III

 

Cependant ni les dignités, ni les honneurs auxquels le seigneur de Mercœur, malgré sa grande jeunesse, avait été élevé, n'avaient pu le satisfaire, et d'autres préoccupations commençaient à se faire jour dans son âme. Odilon restait, par l'exemplaire régularité et par l'austérité de sa vie, le modèle des clercs, mais le monde ne lui convenait pas, et le milieu dans lequel il vivait ne répondait que très imparfaitement aux aspirations de son âme. A cette nature si élevée, si avide d'une perfection plus grande,  la collégiale de Saint-Julien ne lui  semblait  qu'un  lieu  de  transition  entre le monde et le cloître. Il entendit de nouveau cette voix qui, plus d'une fois aux jours de son enfance l'avait fait  tressaillir : « Je  le conduirai dans la solitude, et je parlerai à son cœur » (Osée, II,  14). Un intime besoin d'immolation poussait le jeune chanoine à une vie de pauvreté absolue et de sainte austérité ; mais à qui s'ouvrir de ces élans secrets, de ces désirs si vifs et néanmoins si contenus de vie plus parfaite ? Odilon priait et répandait son âme devant Dieu, lorsque le Père des miséricordes lui envoya un conseiller et un guide bien capable de l'éclairer et de le diriger. Ce conseiller et ce guide était un humble moine de Cluny, connu dans l'histoire sous le nom de Guillaume de Saint-Bénigne, l'un des promoteurs les plus puissants de la réforme monastique au X° siècle. Ce fut au cours d'un voyage de Guillaume au monastère de Saint-Saturnin, près d'Avignon,  que se fit cette rencontre,

 

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Le prieur de ce monastère, impuissant à obtenir la régularité parmi les moines, vint à Cluny implorer l'appui et l'autorité du grand abbé Mayeul, pour y établir une réforme jugée trop nécessaire. Mission difficile et délicate entre toutes ! Le saint abbé  ne vit à Cluny qu'un seul homme capable de la remplir avec fruit : c'était ce même Guillaume, moine fort distingué, honoré de l'amitié et de la confiance de son vénéré Père. L'attente du saint abbé ne fut pas trompée. En quelques mois,  Saint-Saturnin pouvait se flatter d'égaler l'abbaye mère de Cluny par sa régularité et sa ferveur monastiques. Ce fut donc en se rendant à  Saint-Saturnin que Guillaume, le disciple chéri et le bras droit de Mayeul, fit la rencontre du pieux chanoine de la collégiale de Brioude (1). La vue de ce religieux distingué, né la même année qu'Odilon, qui avait dû déjà faire un long et dur apprentissage de la vie religieuse, décida notre jeune chanoine à s'ouvrir à lui, à lui faire connaître ses penchants et ses inclinations. Guillaume avait l'esprit trop éclairé pour ne pas reconnaître ses aspirations vers la perfection et sa vocation à l'état religieux ; aussi, sans hésiter un seul instant, il lui persuada de se vouer au service de Dieu sous une forme plus complète et de  revêtir l'habit de Saint-Benoît.  Odilon n'attendait que cette impulsion. Cette rencontre fut pour

 

(1) Raoul Glaber parle de cette rencontre dans sa Vie de Guillaume, abbé (chap. VIII), imprimée dans les Acta, VI, I, p. 292, mais sans indication de temps. — L'abbé Chevalier : le Vénérable abbé de Saint-Benigne de Dijon (1875, p. 48 et suiv.), et, après lui, la Revue intitulée Studien und Mittheilungen aus dem Benedictiner Orden (1882, 3° année, t. II, p. 368), admet que cette entrevue a eu lieu pendant le cours du voyage de Guillaume à Saint-Saturnin d'Avignon. Gomme Guillaume resta un an et demi à Saint-Saturnin, puisque peu après son retour à Cluny il se fixa à Saint-Bénigne, ce qui eut lieu en novembre 989, on peut fixer son entrevue avec Odilon vraisemblablement dans l'année 987 ou 988.

 

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l'un et l'autre le commencement d'une tendre et solide amitié que la mort seule fut capable de rompre et qu'aucun nuage ne devait obscurcir ( 1).

Une seconde entrevue entre les deux amis acheva de mûrir la détermination d'Odilon, mais c'est à Mayeul lui-même qu'était réservé l'honneur d'entraîner définitivement  à Cluny celui qui  devait être bientôt son disciple tant aimé. Le saint abbé s'était rendu au Puy pour y vénérer Notre-Dame,  si célèbre dans  cette contrée.  Peut-être est-ce  au retour de son voyage d'Auvergne que, poussé par une inspiration divine, il entra dans le cloître de Saint-Julien de Brioude. Odilon lui fut immédiatement présenté. Ils ne s'étaient jamais vus, mais leurs âmes se connurent. Du premier coup d'œil, saint Mayeul pénétra dans le fond du cœur du jeune chanoine et il se sentit incliné vers lui. Son air, son maintien, sa parole, tout en lui attirait irrésistiblement. A travers ses traits, il avait vu son âme. Sa beauté corporelle où se reflétait une âme plus belle encore, sa noblesse, mais surtout quelque chose de grand et de divin qu'il apercevait en lui, lui inspirèrent pour Odilon une vive affection, et bientôt le feu brûlant de la charité divine fondit ensemble les deux âmes du vieillard et du jeune homme. Ils eurent ensemble un long et familier colloque. Odilon découvrit à Mayeul ses inspirations secrètes ; Mayeul l'encouragea et lui indiqua le moyen d'en venir à la réalisation de son dessein.

Quel beau spectacle dut offrir cette rencontre entre

 

(1) Jotsald, I, 14, dans Patrol. lat., loc. cit. — Voir les Plaintes de JOTSALD (Biblioth. Clun., col. 330) ; Glaber, Vie de S. Guillaume, abbé (chap. XVIII, dans Acta, I, p. 992).

Odilon lui-même parle avec une grande estime de Guillaume dans sa Vie de S. Mayeul. (Voir Bibl. Clun., col. 286.)

 

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ces deux hommes si bien faits pour s'entendre et si capables de s'aimer! Odilon, ce noble et jeune chanoine de vingt-six ans, s'inclinant comme un fils devant un vieillard de quatre-vingt-cinq ans pour lui demander ses paternels conseils, et ce même vieillard, le vénérable abbé Mayeul, pressant entre ses bras son futur disciple avec toute la tendresse d'un père!

Tandis que Mayeul reprenait le chemin dé son monastère, Odilon, affermi dans ses admirables dispositions, ne songea plus qu'à achever ce qu'il avait si bien commencé (1). L'appel de Dieu était devenu manifeste pour lui. Le ciel lui avait fait entendre le mot décisif de sa vie, et ce cœur généreux était désormais tout entier au sacrifice qu'il allait bientôt consommer. Mais auparavant il voulut donner un grand exemple de cet absolu renoncement auquel il se sentait appelé. Il fit don au monastère de Cluny de plusieurs terres situées en Auvergne, au comté de Brioude, ainsi que de la terre de Saraciac; il lui donna encore une église bâtie en l'honneur du Sauveur du monde (2) et tout ce que son droit d'héritage lui conférait en ce lieu, particulièrement un manse qu'il avait autrefois affecté à la sépulture de son frère Hicter. Ne voulant rien laisser après lui sur cette terre, et vivre libre et dégagé pour mieux suivre Jésus-Christ, il racheta ce manse au prix de cent sous des chanoines de Saint-Julien, il en fit don à l'église de Cluny, non seulement en son nom, mais encore au nom de son père, de sa mère et de ses frères vivants et morts, et pour le salut de tous ses parents et fidèles trépassés :

 

(1) Acta SS, et Vita S. Odilonis, t. I, Januar., Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. 1.

(2) Cette charte est sans date, mais elle appartient à cette époque. (Acta, VI, 1, p. 555 et suiv.). Elle est signée de la mère d'Odilon, de quelques-uns de ses frères et d'autres personnages.

 

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« Si quelqu'un, ajoute-t-il, ce qu'à Dieu ne plaise, se présentait clans la suite, moi-même en changeant de volonté, ou l'un de mes héritiers, ou toute autre personne opposée, et osait élever des prétentions contre cette charte, qu'il encoure la colère du Dieu tout-puissant et le ressentiment des saints, et qu'en outre il soit obligé de payer dix livres d'or et autant d'argent à celui dont il aura attaqué le droit. » (1) Ce n'était pas payer trop cher la reconnaissance que le jeune chanoine de Brioude devait au vénérable abbé Mayeul. Cette reconnaissance, il l'exprimera quarante ans plus tard avec une vive émotion en écrivant la vie du saint abbé de Cluny, qu'il se plaira à nommer son meilleur bienfaiteur et l'auteur de son salut (2). Puis, au moment de mourir, nous le verrons encore tressaillir à la pensée que, laissant à Souvigny sa dépouille mortelle, il sera inhumé près de la tombe de son bienheureux père.

Il ne restait plus à Odilon qu'à répondre sans retard à l'appel de Dieu et à songer à son départ. Il l'exécuta peu après avec un viril courage. Il abandonna, dit son biographe, le castrum de Brioude, comme S. Benoît abandonna à Rome le palais des Anicius ; il dit un dernier adieu à ses parents et à ses amis (3); il renonça aux brillantes espérances qui s'ouvraient à lui dans la cléricature. Nous avons vu qu'il était non seulement chanoine de Brioude, mais qu'il était encore investi de plusieurs autres dignités ecclésiastiques. Il se démit de toutes ces dignités et il se dépouilla de tous ces honneurs pour entrer au noviciat de Cluny (4), « la véritable

 

(1) Patrol. lat., t. CXLII, col. 835.

(2) Bibl. Clun., col. 282.

(3) Acta SS.; Vita S. OdiL, Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. 1.

(4) Voir au chapitre suivant l'étymologie et la signification de ce nom.

 

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Terre promise » afin d'y vivre dans la pauvreté et l'humilité de la vie monastique (991) (1). « O bon Jésus, s'écrie Jotsald, qu'il fut beau de voir cette brebis quitter sa toison mondaine, sortir une seconde fois des eaux du baptême et s'avancer avec les fruits d'une double charité, s'associant au troupeau immaculé du Christ » (2).

 

(1) Hugues de Flavigny, Chroniq. Virdun. (une très bonne source); Monum. Germ. SS., t. VIII ; Bouquet, Recueil des hist. eccl., t. X, p. 206.

N. B. — Le Gallia Christ, (t. IV, col. 1128) dit qu'Odilon en 990 était déjà devenu abbé de Cluny, et il s'appuie sur le synode d'Anse, près de Lyon, célébré en 990, auquel assistait Odilon ; mais c'est à tort, car ce synode fut tenu environ quatre ans plus tard (Héfélé, Hist. des conciles, t. IV, p. 612, édit. allem.

(2) Acta SS. ; Vita Odilon, Patrol. lat., t. CXLII, p. 899, col. I.

 

 

CHAPITRE II
LES  ORIGINES  DE  CLUNY

 

Il y a des lieux bénis par une prédestination que nul ne peut prévoir et dont Dieu seul s'est réservé les secrets. Cluny est un de ces lieux. Dans son étymologie est renfermée, comme le fruit dans la fleur, toute sa grandeur future. Raoul Glaber a cherché à s'expliquer ainsi le nom de Cluny : « L'institution monastique, dit-il, déjà presque épuisée, devant rassembler ses forces et porter des fruits par suite des germes nombreux existant dans le monastère, a choisi ce même monastère pour siège de la sagesse en lui donnant le surnom de Cluny, qui tire son nom du site légèrement montueux sur lequel il s'élève, au fond d'une vallée ; ou bien encore, ce qui semble lui convenir davantage, il a été ainsi appelé du verbe cluere, qui signifie prendre accroissement » (1 ). « Heureux Cluny, dit à son tour

 

(1) « Ad ultimum quoque predicta videlicet institutio jam pene defessa, auctore Deo, elegit sibi sapientie sedem, vires collectura ac fructificatura germine multiplici in monasterio scilicet cognomento Cluniaco. Quod etiam ex situ ejusdem loci adelino atque humili taie sortitum est nomen ; vel etiam quod aptius illi congruit, a cluendo dictum, quoniam cluere crescere dicimus. Insigne quippe incrementum diversorum donorum a sui principio in dies locus idem obtinuit. » (Raoul Glaber, édition Maurice Prou, p. 67).

 

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S. Pierre Damien, quand je te considère, puis-je m'empêcher de croire que ton nom a été donné comme un présage divin ? Ce nom se compose de ex clunibus et acu. La croupe et l'aiguillon expriment l'exercice du labourage, car on pique le bœuf à la croupe pour l'animer à traîner la charrue et à fendre les guérets. A Cluny on cultive le champ du cœur humain, pour lui faire produire la moisson dont s'emplit l'édifice des greniers célestes. A Cluny, l'aiguillon dont on excite le bœuf est celui dont il fut dit à Saul encore rebelle : « Il t'est  dur de regimber contre l'aiguillon..... Et nous

aussi qui, dans le champ de l'Eglise, labourons comme les bœufs, du Seigneur, nous sentons l'aiguillon quand la méditation du dernier jugement vient nous inspirer une salutaire terreur... C'est donc à bon droit que ce lieu vénérable a reçu le nom qu'il porte. »(1) C'est avec ce lieu à jamais illustre qu'il nous faut faire maintenant connaissance.

A six lieues de Mâcon, au nord-ouest de cette ville et presque sur les confins de la Bourgogne méridionale, Cluny se cache au pied d'un groupe de montagnes qui forme l'extrémité de la chaîne septentrionale des Cévennes. Une double chaîne de collines s'abaissant en pente douce abrite de vastes prairies arrosées par la petite rivière de Grosne qui court du midi au nord, des monts Beaujolais à la Saône. Ces collines

 

(1) Unde cum te, felix Cluniace, considero, hoc tibi nomen impositum non sine divini praesagii dispositione perpendo. Hoc quippe vocabulum ex clunibus et acu componitur, pcr quod videlicet arantium boum exercitium designatur. Bos enim in clunibus aculeo pun-gitur ut aratrum trahat, et arva proscindat. Illic enim humani cordis ager excolitur unde seges illa colligitur, quœ promptuarii cœlestis œdibus insarcinatur... » (S. Petr. Damian. Opera, dans Patr. lat. t. CXLIV, t. I, col. 374. Cf. Bibl. Clun. col. 480.

 

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aux cimes couronnées par des forets séculaires, découpées souvent par d'étroits et frais vallons, sont pour la vue. et encore plus pour l’âme, un véritable enchantement. Groupées autour de la ville en amphithéâtre harmonieusement ordonné, elles offrent un aspect riant et gracieux. Rien n'égale la mollesse correcte, la précision onduleuse de leur dessin; ces contours ne sont pas sèchement arrêtés avec une rigidité mathématique, mais semblent avoir été tracés par une main caressante. Plus on les contemple et plus on se sent comme pénétré par de tièdes vapeurs de grâce et de paix délicieuse. « Je n'ai  vu Cluny, dit un  spirituel, écrivain, qu'au déclin suprême de l'automne, mais je doute qu'il m'eût séduit davantage même aux plus beaux jours... Une lumière tendre et voilée, pareille à l'éclat sans rayonnement d'un métal précieux en fusion, enveloppe ce paysage; au printemps, ce doit être de l'or jaune ; à mon passage, c'était de l'argent le plus fin. » Il est peu de villes, en effet, qui soient plus intéressantes pour le touriste et l'archéologue que la petite ville de Cluny. Sa position pittoresque dans la jolie vallée de la Grosne, au milieu de prairies qui étalent leur tapis de verdure, en face de ces collines boisées dont les ondulations encadrent si délicieusement l'horizon, suffirait déjà pour attirer et charmer le voyageur. Mais ce sont surtout les ruines de la célèbre abbaye bénédictine qui procurent à la petite ville une juste popularité. C'est que l'histoire à Cluny est aussi noble que la nature est gracieuse. Quelle est l'origine de Cluny et en particulier de son monastère illustre, dont le nom, surtout depuis les entretiens de Guillaume et de l'abbé Mayeul, avait dû plus d'une  fois  retentir délicieusement  aux oreilles d'Odilon ? Il nous importe de le savoir.

Il règne une assez grande obscurité sur les origines

 

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de Cluny. Ce nom apparaît pour la première fois dans l'histoire au commencement du IXe siècle. Donné en 862 par l'empereur Charlemagne à Léduard, (1) treizième évoque de Mâcon, pour le récompenser des services qu'il avait rendus à l'Eglise et à la monarchie, et augmenter la mense de l'église de Saint-Vincent, le modeste village de Cluny était resté depuis cette époque sous la dépendance des évêques successeurs de Léduard (2). Mais quelques années plus tard, en 825, l'un d'eux, Hildebald, seizième évêque de Mâcon, céda Cluny à Warin ou Guérin Ier, comte de Mâcon (3) et de Châlon (4) et à sa femme Albane ou Avane, en échange de propriétés situées en Auvergne et dans le Nivernais (5). C'est à Aix-la-Chapelle que Louis le Débonnaire, la douzième année de son règne, confirmait cet échange. Guérin et Albane moururent sans enfants. Le frère d'Albane, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine devint, par le testament de sa sœur (6), maître de la villa de Cluny avec toutes ses dépendances, « avec ses cabanes, ses maisons, ses constructions, ses vignes, ses champs, ses prés, ses bois, ses pâturages, ses eaux, ses cours d'eau, ses moulins, ses droits de sortie et de retour, tous les esclaves qui y demeurent et leur accroissement. »

 

(1)  Léduard, évêque de Mâcon, avait été successivement archi-chancelier du roi Pépin et de l'empereur Charlemagne. Cf Ch. de la Rochette, Histoire des évêques de Mâcon. T. I, p. 216.

(2) L'acte original de cette donation est perdu ; mais il est supposé par Mabillon (Annal. Benedict., t. II, p. 494), et cité dans une charte de la fin du X° siècle (Cartulaire de Saint-Vincent), charte CVIII, p. 42.

(3) Tablettes historiques, t. II, 257.

(4) Necrologium Cluniacense, manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds de Cluny.

(5) Gallia Christ., t. IV, aux preuves, coll. 266; Cf. Annal, bened., t. II, p. 494; Cartulaire de Saint-Vincent, p. 42: Bibl. Clun., col. 13, nota.

(6) En 892 (Gall. Christ., t. IV, col. 1119 ; et aux preuves, col. 272.)

 

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Cluny formait un petit village avec une maison de maître et quelques autres constructions (1). On y voyait aussi deux églises, Tune placée sous le vocable de Saint-Pierre, et c'était la principale; l'autre dédiée à la Vierge Marie ; à côté, une petite communauté de prêtres séculiers auxquels des donations pieuses avaient été faites pour desservir ces chapelles (2). Jusqu'en 910, c'est-à-dire pendant l'espace de quatre-vingt-trois ans, la terre de Cluny se transmit en vertu du droit d'héritage à l'illustre maison des comtes d'Auvergne. A cette époque Cluny était entre les mains de Guillaume le Pieux. Mais voici le moment où cet humble village va sortir de son obscurité pour briller plus tard dans le monde entier d'un incomparable éclat.

Parmi les seigneurs et les autres possesseurs du sol au moyen âge, un grand nombre d'entre eux, touchés par la foi, la piété et les hautes vertus des moines fidèles à la règle et à l'esprit de leur saint fondateur, eurent la pensée de s'associer à leurs mérites et à leurs prières par des donations territoriales. Tel fut Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine personnage illustre par sa piété et dont le zèle et les vues étaient à la hauteur des besoins de son époque. Possesseur d'un vaste territoire dans le comté de Mâcon où se trouvait le village de Cluny, il voulut, lui aussi, comme c'était alors l'usage, fonder un nouveau monastère. Une maison de chasse et ses dépendances, près d'une ancienne voie romaine, sur l'emplacement d'un établissement romain, dont un pan de mur à grand appareil, à pierres rougeâtres, serait peut-être un dernier vestige ;  d'un côté une gorge

 

(1) « Villam in pago Matiscensi, cujus vocabulum est Cluniacum, ipsam villam cum capella, casa dominicata, et reliquis mansis edificiis » (Gall. Christ., t. IV; Cf. Ann. bened., t. II, p, 4.J4).

(2) Mabillon, Annal., t. II, p. 494.

 

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étroite et profonde où « des forets séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaient les horizons, dérobaient le ciel ; où les eaux des torrents débordés dans les prairies, formaient des lacs, des étangs, des marécages bordés de roseaux, où nulle autre route que des sentiers creusés par le pied des mules ne débouchait dans ce bassin d'eau courante et de feuillage, où quelques rares chaumières de chasseurs et de bûcherons fumaient de loin en loin sur la cime des arbres; c'était, dit le chroniqueur, un lieu écarté de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu'il semblait en quelque sorte l'image de la solitude céleste ». Tel était Cluny lorsque Guillaume le Pieux le donna, en 910, à Bernon, abbé de la Bal me et de Gigny pour y créer un monastère (1). La sagesse prévoyante de son fondateur s'occupa d'en assurer l'avenir. Son premier soin fut donc de placer ce nouveau monastère dans des conditions de prospérité et de splendeur qui fussent en rapport avec la grandeur de ses projets et de ses espérances. Il avait à craindre la simonie qui exposait alors les dignités ecclésiastiques à l'intrusion de prêtres indignes ou à l'usurpation de seigneurs ambitieux. Il avait à craindre également la juridiction épiscopale dont les exigences auraient pu amoindrir le luxe de l'abbaye en lui enlevant ses hommes les plus distingués et en portant ainsi atteinte aux travaux et à la discipline. Il ne crut pouvoir mieux la préserver qu'en la plaçant sous la protection immédiate et sous la juridiction exclusive du Saint-Siège : c'était l'affranchir à la fois de l'autorité des évoques et du pouvoir temporel. Aussi bien, Guillaume le Pieux fit un testament solennel qui assurait à l'abbaye naissante la possession du vaste domaine

 

(1) Bibl. Clun., col. 8, 10.

 

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de Cluny (1). Dans ce testament ou cette charte de donation sont renfermés l'avenir et les destinées de ce célèbre monastère qui, deux siècles durant, sera le premier foyer de la vie religieuse et intellectuelle de l'univers. Tandis que le vieux duc allait lui-même à Rome faire ratifier au pape Jean X sa donation et payer à l'église des apôtres la redevance promise, Bernon, selon les prescriptions de la règle de Saint-Benoît, amenait à Cluny douze moines tirés de ses monastères de la Bal me et de Gigny. Il présida lui-même à la construction du nouveau monastère, l'église fut rapidement bâtie, et à partir de ce moment Cluny commençait ses destinées auxquelles devaient l'élever si haut le génie et la sainteté de ses abbés. Grâce à sa position géographique, grâce aux vertus et à la remarquable intelligence de ses chefs éminents, la nouvelle abbaye devait s'accroître en peu de temps et servir en quelque sorte de centre monastique à la France et à une grande partie de l'Europe. Aussi, au milieu des bois défrichés, à l'ombre du monastère, s'éleva bientôt une petite ville dont les dimensions n'ont presque pas changé depuis le XI° siècle. Nos ancêtres alors ne songeaient guère à se plaindre du despotisme clérical qu'ils ne connaissaient point, car « il faisait bon vivre sous la crosse. »

Bernon avait jeté les fondements d'une première église, et son successeur l'avait achevée. Le nombre des moines croissant toujours, S. Hugues fit commencer une immense basilique qui fut comme l'expression de la puissance monastique parvenue à son apogée. Quand on a franchi cette belle porte romane à double arceau, qui s'élevait à l'entrée principale de l'abbaye, et qui date elle-même du XI° siècle, on se trouve dans l'axe de l'immense

 

(1) Bibl. Clun., col 10.

 

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église abbatiale. La masse de cet édifice, soutenue par d'innombrables contreforts, sa toiture à triple étage, la hauteur des clochers causaient un étonnement, une admiration dont l'expression se rencontre souvent dans les vieilles chroniques. L'église de S. Hugues s'ouvrait entre les deux tours carrées dont on voit encore la base; elle se composait de deux parties : d'un grand vestibule fermé à trois nefs ou narthex, construit seulement au commencement du XIII° siècle, et de l'église proprement dite. Elle avait cinq nefs, deux transepts qui lui donnaient la forme d'une croix archiépiscopale, et cinq clochers.

Qu'est devenue cette église avec son monastère ?

Ce n'est plus aujourd'hui le monastère construit par Bernon. L'abbaye avait eu beaucoup à souffrir pendant les guerres de religion ; outre le pillage de son église, de sa bibliothèque, plusieurs de ses bâtiments avaient été ruinés, d'autres menaçaient ruine. Les moines se proposèrent donc de reconstruire de fond en comble l'antique monastère. Vers 1730, dom Dathoze, avec l'agrément et probablement les subventions des deux derniers abbés, Frédéric-Jérôme et Dominique de la Rochefoucauld, entreprit cette reconstruction et la poursuivit jusqu'à sa mort (1765). Ses successeurs continuèrent son œuvre, et ils allaient démolir cette partie des bâtiments dite palais du pape Gélase, quand survint la Révolution.

Les bâtiments nouveaux se composent d'un cloître et d'un vaste corps de logis principal terminé par deux ailes assez étendues. L'ensemble de ces constructions, que domine à droite le grand clocher de l'église abbatiale, est véritablement imposant; on admire la largeur des galeries, voûtées au premier étage comme au rez-de-chaussée, les rampes d'escaliers, les balcons et les

 

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vastes et harmonieuses proportions du cloître. Une école normale d'enseignement secondaire spécial et un collège annexe du même enseignement occupaient, depuis 1866, les bâtiments entièrement restaurés des anciens bénédictins, lorsqu'ils ont été supprimés en 1891, pour faire place à une école nationale de contremaîtres, analogue aux écoles d'arts et métiers. Des bâtiments claustraux du XI° et du XII° siècle, il ne subsiste rien aujourd'hui. L'église de S. Hugues a également disparu. Vendue en 1798 comme propriété nationale, elle a été démolie en 1811, et cette destruction a été un grand malheur pour Cluny et pour la France. Il ne reste plus aujourd'hui de la magnifique basilique que l'extrémité méridionale du grand transept, le beau clocher de l'Eau bénite, qui élève à 186 pieds au-dessus du dallage du cloître sa flèche pyramidale; tout auprès le petit clocher de l'horloge, la chapelle Bourbon, bâtie vers la fin du XV° siècle, et la base des tours qui s'élevaient à l'entrée du narthex, auxquels il faut ajouter quelques fragments de colonnes et quelques chapiteaux conservés au musée de la ville.

Ces ruines, ces pierres, ces vieux remparts couverts de lierre et de mousse, ces tours, ces antiques portes du XI° siècle, qui s'harmonisent si bien avec le calme paysage, et donnent à Cluny l'illusion d'une ville du moyen âge, ces clochers, ces lieux enfin où fut la première abbaye de l'Europe, qui pourrait les contempler sans émotion ? Comment se défendre d'un profond sentiment de tristesse et, les yeux pleins de larmes, ne pas redire avec le poète :

 

Objets inaminés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer? (1)

 

(1) De Lamartine.

 

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On ne saurait imaginer, si Ton n'est pas chrétien, le charme ineffable que l'âme éprouve en parcourant les lieux où les saints ont vécu. On se sent, pour ainsi dire, moins loin de ces êtres sublimes. Il semble qu'ils aient laissé quelque chose d'eux-mêmes aux lieux qui les ont vus, comme ces fleurs qui communiquent leurs parfums à tout ce qui les touche. C'est peut-être une illusion ; mais on se surprend à penser qu'ils nous sourient du haut du ciel, pendant que nous visitons ces débris de leur habitation terrestre, et l'on attribue à leurs regards ces douces émotions dont on se sent l'âme remplie.

Au moment où les portes du monastère vont s'ouvrir devant Odilon, il nous a semblé nécessaire de faire connaître les origines de Cluny, ce qu'il était autrefois et ce qu'il est aujourd'hui; car, comme on l'a si bien dit : « L'aspect des lieux est presque toujours le meilleur commentaire de la vie des saints. » On comprendra mieux la vie et les vertus de notre saint après avoir visité Cluny. C'est là que nous allons retrouver Odilon ; c'est dans ce lieu béni, « si plein de solitude, de repos et de paix », que nous allons voir se former en lui le saint moine, le grand abbé, l'illustre réformateur de la vie monastique.


 

 

CHAPITRE III
NOVICIAT  ET  PROFESSION

 

Lorsque le jeune seigneur de Mercœur entrait à Cluny, il n'avait guère plus de vingt-huit ans. A vingt-huit ans, un cœur généreux dont aucun souffle n'a terni la pureté, en qui l'amour surabonde avec la force, et que la grâce a touché, ne cherche qu'à correspondre à l'appel divin et à s'immoler tout entier. Odilon, sous le souffle providentiel d'une vocation évidente, était venu ensevelir sa brillante jeunesse dans l'obscurité du cloître, et il ne caressait d'autre ambition que de vivre désormais, comme nous l'avons dit, dans la pauvreté et l'humilité de la vie monastique. Quand il vint frapper à la porte du monastère de Cluny, il n'entrait pas en pays inconnu. Il y retrouvait le docte et saint Pontife qui ayant découvert dans son âme la semence des plus héroïques vertus, se proposait de la cultiver avec autant de vigilance que de tendresse ; à ses côtés, il retrouvait aussi le pieux Guillaume à qui il s était ouvert le premier de ses désirs de perfection et qui allait encore lui servir d'introducteur dans cette vie nouvelle. Ici, tout concourait donc à former un de

 

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ces liens qui ne se brisent qu'avec la vie. pour se renouer au delà, plus fort, et à tout jamais.

D'après les auteurs les plus autorisés, c'était en l'année 991 qu'Odilon fit son entrée au noviciat de Cluny. A cette époque, l'abbaye bourguignonne n'était pas encore entièrement sortie de la pauvreté de ses commencements. Le nouvel aspirant, à son arrivée, trouva des bâtiments en bois et en briques qui ne différaient pas notablement de l'habitation des pauvres ; le cloître était des plus simples ; seule l'église, ornée de dons précieux, avait un air de grandeur, sans qu'on puisse cependant la comparer avec la basilique splendide élevée plus tard par le zèle et les soins de saint Hugues.

D'après les Coutumes clunisiennes, l'aspirant au noviciat devait passer au moins une nuit et quelquefois deux ou trois jours à l'hospice du monastère. En réponse à sa sollicitation d'être admis dans le monastère, on lui mettait devant les yeux les rigueurs de la discipline à laquelle il demandait à s'assujétir, puis on l'initiait au cérémonial prescrit pour se présenter devant le seigneur abbé et pour lui faire sa demande. Odilon se soumit avec une parfaite docilité à ces prescriptions obligées. Voici enfin qu'au jour fixé, il est introduit par le frère hospitalier dans la salle capitulaire où saint Mayeul présidait, entouré de tous ses moines. Prosterné devant lui, le jeune seigneur de Mercœur est interrogé sur l'objet de sa démarche :

— Que demandez-vous ? lui dit l'Abbé.

— Je demande, répond Odilon, la miséricorde de Dieu et la grâce de le servir parmi vous.

Que Dieu, répond l'Abbé, vous accorde la société de ses fidèles serviteurs !

Relevé des pieds du saint Abbé, l'aspirant au noviciat

 

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est introduit parmi les novices, confié à un religieux habile à conduire les âmes à la vie parfaite, dressé pendant quinze jours aux usages et aux exercices du monastère. Ce temps d'arrêt sur le seuil de la probation était une première épreuve qui avait pour but de s'assurer de la convenance du sujet à la vie claustrale.

Mais le jour s'approcha bientôt où le saint abbé Mayeul, pour satisfaire les désirs du jeune seigneur de Mercœur et lui créer un premier lien avec l'ordre, voulut lui donner l'habit monastique. Le rite, il n'y a pas de doute, est loin d'être aussi solennel que celui de la profession religieuse qui seule crée des obligations perpétuelles, mais, ainsi qu'on va le voir, il ne manque pas de grandeur.

A la veille de la vêture, Odilon vint de nouveau se prosterner devant l'Abbé. Celui-ci, pour obéir au précepte du saint patriarche Benoît, avertit notre futur novice de l'inflexibilité du joug qui va peser sur lui jusqu'au dernier jour de sa vie ; il est prévenu que sa volonté aura à s'anéantir pour toujours, à s'effacer devant la règle monastique qui va s'emparer seule du postulant et le refaire, pour ainsi dire, de toutes pièces; que toute négligence, toute révolte contre cette même règle sera sévèrement punie et que son propre corps à lui-même ne comptera désormais pour rien. Il va de soi que celui qui aspire à la perfection doit fouler aux pieds le monde, dépouiller le vieil homme tout entier, n'être rien, en un mot, qu'une âme nue et nouvelle qui attend tout de la grâce de Dieu. Si l'on ne peut pas prendre ce redoutable engagement, dont une lecture fréquente de la règle doit rappeler les clauses au novice, on n'est pas fait pour la vie religieuse. « Je te demande donc, dit l’Abbé en terminant, je te demande donc de dire

 

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devant tous les frères ici réunis quelles pensées t'inspirent ces dures conditions !

— Avec la grâce de Dieu, répondit Odilon, j’ai la confiance de pouvoir obéir jusqu'à la mort.

— Que le Seigneur daigne donc parfaire en toi ce que tu promets afin que tu puisses mériter la vie éternelle. »

Odilon, s'étant de nouveau prosterné, sortit ensuite avec le maître des novices qui l'introduisit dans l'église où, sans doute pour montrer qu'il la choisissait pour son cher et unique asile, il demeura assis.

Cependant les frères sortirent du chapitre et les cloches annoncèrent la messe conventuelle. Après les heures chantées au chœur, un des enfants élevés sous l'habit monastique entonna des litanies brèves qui se disaient ordinairement avant la messe ; on les faisait suivre de diverses oraisons, dont l'une était chantée pour certains princes envers lesquels Cluny avait des devoirs spéciaux de reconnaissance, une autre pour les évêques et les Abbés, une troisième pour la paix, une quatrième pour les familiers de l'abbaye, et souvent d'autres encore pour des besoins particuliers du monastère. Au moment où les litanies s'achevaient, Odilon fut conduit dans le chœur. Il prit place sur un siège disposé devant l'autel et en face du tabernacle. Là, l'Abbé Mayeul, au milieu du chant des psaumes et des prières liturgiques, s'avança vers le jeune novice, lui coupa les cheveux ou plutôt lui rasa la tête sur laquelle on ne réservait qu'un cercle de cheveux courts taillés en couronne ; ainsi était symbolisé le servage spirituel que le seigneur de Mercœur venait dévouer à Dieu. Le seigneur Abbé chanta ensuite une troisième oraison, puis embrassa le nouveau novice qui sortit du chœur, accompagné du frère maître, pour aller revêtir

 

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le floccus ou tunique monastique et le scapulaire noir des fils de saint Benoît. C'était l'habit qu'Odilon ne devait plus quitter.

A peine entré au noviciat, Odilon s'y montra dans toute la force du terme, l'homme de la règle. Nous dirons plus loin en quoi consiste la règle de saint Benoît que le monastère de Cluny suivait alors dans toute sa rigueur. Notre saint en devint en quelque sorte un exemple vivant. Il se plongea avec bonheur dans les eaux de ce fleuve qui, de saint Odon à Pierre le Vénérable, transforme Cluny en une terre où coulent le lait et le miel de la plus pure et de la plus forte doctrine monastique.

Dès qu'il eut été admis au noviciat, le jeune seigneur de Mercœur se montra fidèle aux moindres prescriptions de la vie monastique. Il s'étudia à faire oublier son rang, en surpassant tous les autres par son activité, et en recherchant avec avidité les emplois les plus modestes. Outre les exercices spirituels prescrits par la Règle et qu'il accomplissait avec sa ferveur habituelle, notre jeune novice se livrait avec une profonde et touchante humilité à tous les obscurs et pénibles travaux du noviciat. C'était au point que quiconque, dans la communauté tout entière, voulait vivre en vrai religieux, n'avait qu'à jeter les yeux sur lui pour y trouver un modèle de toutes les vertus. Jotsald nous le représente «allumant les lampes, balayant l'église et le cloître, et surveillant les dortoirs des enfants qu'on élevait au monastère. » (1) Odilon fut donc pendant son

 

(1) « Jam sumpto habitu videres nostram ovem inter alias primam opere, extremam ordine, aeternae viriditatis pascua requirere, lucernarum  ministeria concinnare, infantum  custodiendorum excubias observare, pavimenta verrere et quaeque vilia officia humiliter peragere ». Patrol. lat., t. CXLII, col. 900.

 

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noviciat un religieux dans toute l'étendue du mot, par la pauvreté et le détachement de toutes choses, par la pureté de la vie, par l'obéissance parfaite, par le goût et la fidélité à l'office divin. On pouvait dire de lui en voyant l'harmonie de la vie surnaturelle et des dons de la nature, qu'il était né religieux. Son âme, transformée parla prière et par l'amour divin, sous l'impression de la grâce, devait subir l'empreinte du moine, tel que le veut saint Benoît. Transformé en un homme nouveau, il ne vivait plus que pour Jésus-Christ ; et en même temps qu'il réduisait son corps en servitude, son âme, dont rien ne retardait l'essor, jouissait d'une paix que la terre ne donne pas.

Cependant l'année du noviciat touchait à son terme. Le jour de la profession approchait : c'était l'heure qu'Odilon, depuis longtemps appelait de tous ses vœux : « Si le novice, dit saint Benoît, promet, après mûre délibération de garder la règle dans tous ses points et d'observer tout ce qui lui sera commandé, on l'agrégera alors à la communauté, étant averti qu'en vertu de la loi portée par la règle, il ne lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette règle, qu'après une si longue délibération, il était à même de refuser ou d'accepter. » (1)

L'histoire ne nous a pas conservé la date précise de cette profession ; nous savons seulement qu'elle eut lieu avant l'expiration du noviciat.

Saint Benoît avait fixé à une année entière la durée du noviciat, mais des cas particuliers pouvaient se présenter en vertu desquels une dérogation à cette règle était légitimement admise. C'est ainsi qu'à Cluny, par

 

(1) Regula, cap. LVIII.

 

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exemple, le noviciat, nous le savons, était souvent très court, et il était bien loin de durer une année entière. Cette pratique obtint plus tard l'assentiment du Saint-Siège apostolique; c'est ce que prouve une décision du pape Innocent III adressée en 1212 à l'archevêque de Pise, dans laquelle le Pontife déclare que le novice qui, du consentement de son père abbé ferait profession avant l'expiration complète de l'année de probation serait tenu de s'acquitter de ses engagements, attendu que ce même novice, par le fait de l'émission de ses vœux, serait réellement incorporé à l'état religieux.

Aussi, lorsque le jour vint où le frère Odilon se présenta au chapitre avant la messe conventuelle, et présenta au seigneur Abbé la pétition requise pour être admis à la profession religieuse, saint Mayeul ne crut pas devoir prolonger plus longtemps l'épreuve du noviciat. Le novice fut aussitôt admis à la profession par le suffrage unanime du chapitre. Odilon avait alors près de vingt-neuf ans.

Deux cérémonies devaient donc s'accomplir en même temps pour que le novice fût admis définitivement et irrévocablement dans l'Ordre : la profession et la bénédiction, et peu importait que l'on commençât par l'une ou par l'autre. La profession consistait dans les deux rites principaux indiqués par le bienheureux père saint Benoît en sa règle, savoir : l'émission des trois vœux monastiques, dont ferait foi une charte signée par le profès, puis le chant du verset Suscipe me, Domine : c'était la formule de l'engagement pris par le novice tant envers l'Ordre qu'envers Dieu. Quant à la bénédiction, elle consistait dans les prières que l'Abbé avec toute la communauté chantait pour le novice, dans la bénédiction des habits, surtout de la coule bénédictine

 

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qu'on lui remettait alors.  Cette cérémonie signifiait son admission dans l'Ordre.

Nous n'essaierons pas de faire une description complète de la belle cérémonie de profession religieuse telle qu'elle est empruntée aux  anciens cérémonials bénédictins. Qu'il nous suffise de dire ici que la fonction liturgique est de nature à produire une grande impression sur une âme religieuse; c'est un résumé des engagements que prend le novice au moment de se lier par des vœux perpétuels; elle rappelle les devoirs qu'il aura à remplir désormais et les promesses que Dieu lui fait en retour. C'est un drame vivant, un dialogue entre l'âme et Dieu pour aboutir à ce contrat où l'on stipule des plus grandes choses qui soient au monde, la liberté humaine et le droit à jouir des biens de la terre en échange de la promesse des biens éternels. La majesté de ces rites, le chant grave et solennel qui achève de leur donner toute leur expression, les paroles inspirées de la liturgie qui célèbrent en un langage si noble et si grand les beautés de la vie monastique, l'église, qui déploie ses pompes les plus magnifiques, les parfums de l'encens, les splendeurs des cierges, les chants  des noces éternelles, la joie dont rayonnent les fronts, toutes les magnificences du culte, toutes celles de la prière, quels doux et purs enivrements pour le cœur du nouveau profès qui vient dire adieu à la terre pour prendre possession du ciel et vivre de la vie des anges ! Odilon pouvait-il recevoir une meilleure et plus touchante leçon au seuil de cette vie nouvelle? Amené au chœur pour l'offertoire de la messe, il s'avance au pied de l'autel, et il lit à haute voix l'acte par lequel il se donne tout entier à Dieu; il pose cet acte, écrit et signé de sa main, sur l'autel. Alors, dépouillé lui-même et n'ayant plus rien à donner

 

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à Dieu, il chante par trois fois le verset et le psaume que S. Benoît a choisi pour le mettre, en cette circonstance solennelle, sur les lèvres de ses enfants : « Recevez-moi. Seigneur, selon votre parole, et je vivrai; ne permettez pas que je sois confondu dans mon attente. » (Ps. CXVIII, v. 116.) Unie de cœur au nouveau frère et dans un saint enthousiasme, la communauté entière des moines répète trois fois cet intime élan, cette ardente aspiration de l'âme, et il la termine par le cri : « Gloire au Père au Fils et au Saint-Esprit. » Le Seigneur abbé, lui aussi, complète cette commune prière par des oraisons d'une grande beauté qui figurent encore aujourd'hui au Pontifical romain. Cependant, abîmé en Dieu dans un sentiment d'humilité profonde, de joies sans bornes et d'intime contemplation, l'élu, par un mouvement prompt et plein de dignité austère, a incliné la tète, croisé les bras sur sa poitrine comme pour en comprimer les élans, et s'est jeté la face contre terre, étendu et anéanti sur le sol. Le chant de gloire terminé, Odilon se relève rayonnant, dépose l'habit de novice et revêt celui de profès, solennellement bénit par l'Abbé. Cet habit est principalement la « coule bénédictine qui sera pour lui désormais l'insigne de sa profession comme de son rang dans la milice du Christ Roi ». Dès lors, tout est consommé. Odilon appartiendra désormais au cloître de Cluny, et il pourra chanter avec ses frères dans le sentiment d'une joie toute surnaturelle le cantique du Psalmiste : Ecce quam bonum !... Oh ! qu'il est bon et qu'il est doux à des frères d'habiter ensemble ! Placé désormais en présence de ses grandes obligations, Odilon, après l'accolade fraternelle, se prosterne successivement aux pieds de chacun de ses frères, afin qu ils prient pour lui. Trois jours de silence absolu et

 

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de communion quotidienne suivent celui de sa profession, pendant lesquels le nouveau moine goûte et voit alors combien le Seigneur est doux, et combien il est bon de s'attacher à lui. Sa vie désormais ne lui appartiendra plus. Après ces heures de douce conversation avec le ciel, le jeune profès, rendu à la vie ordinaire du cloître, sera désormais tout entier au bonheur du lien qui l'enchaîne à Dieu et aux devoirs de la vie nouvelle qui s'ouvre devant lui.


 

CHAPITRE IV
ODILON  ABBÉ  DE  CLUNY  (994)

 

I ODILON  COADJUTEUR  DE L'ABBÉ  MAYEUL

 

Odilon, depuis sa profession religieuse, grandissait en perfection à l'ombre du cloître, ne songeant qu'à se renfermer dans le plus absolu silence et à se faire oublier de tous. Il commença de paraître entre les moines de  Cluny,  ses  frères, comme un flambeau qui brûle, le premier par la sainteté, le dernier de tous par l'humilité de son cœur, répandant autour de lui une odeur de vie qui embaume et un parfum semblable à l'encens dans les jours d'été. C'était un saint qui se préparait, sans le savoir, sous la fortifiante direction d'un saint, à lui succéder un jour. Mais ses vertus cachées et ses progrès dans la perfection ne pouvaient rester longtemps ignorés; le temps allait bientôt venir où cette brillante lumière devait éclater aux yeux des hommes. Le nouveau profès s'était nourri, pendant son  noviciat, des maximes et de la

 

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règle de saint Benoît; il s'était désaltéré aux pures sources de l'esprit du saint patriarche, et, grâce à sa fidélité à cette règle, il était devenu un religieux accompli et ce moine parfait tel que le veut S. Benoît.

« Dans la visée de S. Benoît, en effet, le moine, dit Mgr Pie, n'est pas autre chose que le chrétien parfait qui, s'étant voué à l'accomplissement des conseils évangéliques, s'engagea la stabilité dans la pratique dune vie qui est essentiellement la vie de famille, et qui a pour objet le service de Dieu et la correction des mœurs. Le moyen efficace de la correction des mœurs, c'est la triple désappropriation des biens du dehors, des appétits même licites de la chair, et de l'usage de la propre volonté, d'où naît cette trilogie de pauvreté, de chasteté et d'obéissance qui est la base commune de l'état religieux. Le moine, comme l'indique  son  nom, est celui qui s'isole, monachus, si en se séparant du monde et en cherchant la solitude, il se donne et s'adjuge à une famille de frères en société desquels il vaquera au service divin, à la mortification et au travail, soit du corps, soit de l'esprit, sous la conduite d'un abbé qui sera à la fois son maître et son père : à ces conditions, qui constituent la vie cénobitique, il devient le moine de S. Benoît, il entre dans cette race très forte pour laquelle seule a été écrite la règle : Ad cœnobitorum fortissimum genus. Se sanctifier personnellement dans l'exercice de cette vie parfaite, et, par là, sans volonté préconçue d'être appliqué à tels ou  tels ministères, devenir apte à toute chose bonne et utile, le jour où l'obéissance l'y appellerait pour le service de l'Eglise et des âmes; voilà le bénédictin dans toute la simplicité, mais aussi dans toute l'étendue et la largeur de sa vocation. D'où il résulte que le bénédictin n'a point un esprit propre : c'est l'homme de la perfection évangélique,

 

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vivant de la vie de l'Eglise et tenant toutes les avenues de son âme ouvertes aux vouloirs divins. Dégagé des souillures du siècle, il est ce vase sanctifié et consacré dont le Seigneur usera selon l'utilité, et qui est prêt à toute bonne œuvre : Erit vas sanctificatum et utile Domino, ad omne opus bonum paratum (II Tim., 24) (1).

Ainsi en était-il d'Odilon. Aussi Mayeul discerna-t-il bien vite en lui les qualités d'esprit et de cœur qui en faisaient un moine parfait ; il voulut en faire le confident de ses pensées, le collaborateur de ses œuvres. Déjà dès sa première entrevue avec Odilon sous le cloître de Brioude, Mayeul avait su apprécier le jeune seigneur de Mercœur; le regard pénétrant du saint Abbé avait deviné sa haute intelligence et la candeur de son âme. mais c'est surtout pendant l'épreuve du noviciat qu'il avait admiré les éminentes qualités de son jeune novice : son heureux caractère, sa franche et solide piété, sa rare aptitude à tous les emplois du monastère. Tous les frères avaient les yeux sur lui, et sans prévoir la mort trop prochaine de leur vénérable Abbé, ils voyaient avec bonheur qu'il n'était pas le seul capable de porter le fardeau de la dignité abbatiale. Ces sentiments ne tardèrent pas à se réaliser. Odilon de Mercœur n'avait pas même achevé son année de probation lorsque l'abbé Mayeul, convaincu d'être l'organe des desseins de Dieu, le choisit, malgré ses résistances, pour son coadjuteur, comme il l'avait été lui-même de Son saint prédécesseur, le vénérable Aymard. Tout cela se passait en cette même année 991, un peu moins d'un an avant l'entrée d'Odilon au monastère de Cluny (2).

 

(1)  Mgr Pie, Œuvres, t. IX. Panégyr. de dom Guéranger, p. 40-42.

(2) C’est dans celte même année que nous trouvons Odilon cité pour la première fois et authentiquement comme abbé : « Cluniacum ubi domnus Odilo Abbas prœest. » (In Acta, V, p. 781, n° 51 ; Cf. Annal., IV. p. 73.) C'est aussi dans les années 992 et 9931 qu'Odilon est nommé dans les chartes abbé à côté de Mayeul. (Acta, VI, 1, p. 558, n° 9 et 10.)

 

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Odilon, nous venons de le dire, n'accepta que bien malgré lui, la charge de coadjuteur qui lui était imposée, et, ainsi que l'attestent des témoignages irrécusables, il ne se résigna à ce pesant fardeau que par obéissance à son saint Abbé (1). Pourtant il n'avait à s'occuper que des affaires dont voulait bien l'entretenir l'abbé Mayeul, et ici encore, lé docile et infatigable auxiliaire était entièrement soumis à sa direction paternelle (2). Dieu, d'ailleurs, bénissait tous les jours l'étroite amitié de ces deux grandes âmes. Appelés à porter ensemble le fardeau de la supériorité, Odilon et Mayeul trouvaient clans leur union une consolation, une force extraordinaire, et bien loin que leur charité pour tous les frères fût refroidie par cette intime affection, la communauté dut en recueillir bientôt les heureux fruits. N'est-ce pas une suave apparition  de la vie religieuse dans l'Eglise que cette amitié réciproque de l'Abbé et de son disciple, du père et du fils ? Ames austères et tendres, cœurs purs et vaillants, qui redira vos confidences sacrées, vos entretiens intimes, vos échanges de hautes vues et de respectueuse et fraternelle intimité !  Tous deux n'ont qu'un cœur et qu'une âme; l'un, déjà incliné vers la tombe, le front couronné du diadème abbatial; l'autre, gentilhomme paré de sa jeunesse, de sa beauté, de la candeur de son âme, tous deux unis dans les  plus  saintes  passions  qui  puissent  enflammer l'homme : l'amour de l'Eglise et l'amour des âmes !

Quelle était, en général, la situation respective du

 

 

(1) Acta, VI, 1, p. 558, n° 10. « ... Clunilocus oui domnus et reverendissimus pater Odilo prajest jussione sancti patris Maioli. »

(2) Acta, V, p. 781, n° 5o.

 

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coadjuteur et de l'Abbé ?  Une anecdote célèbre des chroniques de Cluny racontée par saint Pierre Damien nous renseigne suffisamment à ce sujet. « J'ai entendu raconter, dit-il, aux frères du vénérable monastère de Cluny, deux exemples de sainte humilité, dont l'un est bien propre à édifier les supérieurs et l'autre, ceux qui leur sont soumis. Aymar, recteur de cette église, se fit remplacer par Mayeul, afin de procurer à sa vieillesse avancée les douceurs du repos. Un jour que, devenu simple religieux, il était à l'infirmerie, il envoya demander par un serviteur un fromage au cellérier. Celui-ci, occupé à d'autres choses comme il arrive souvent, non seulement refusa, mais encore accabla le serviteur de dures paroles. Il se plaignit d'avoir affaire à un aussi grand nombre d'abbés et de ne pouvoir suffire aux importunités de tant de maîtres à la fois. Le vieillard ayant appris cette réponse, en éprouva un grand scandale. Comme il avait perdu complètement la lumière des yeux, la douleur s'attacha plus fortement à son cœur, car l'aveugle qui est privé de la vue des choses visibles, examine avec plus de subtilité dans sa pensée tout ce qu'il entend ; et ce que nous ne pouvons exhaler à l'extérieur s'enflamme au dedans de nous avec une ardeur plus cuisante. Le lendemain matin, il se fit conduire au chapitre par la main de son serviteur et s'attaqua à l’abbé en ces termes :  Frère Mayeul, je ne t'ai pas élevé au-dessus de moi pour que tu me persécutes; je ne t’ai pas choisi pour que tu me fasses sentir le pouvoir d’un maître sur l'esclave qu'il a acheté au marché, mais afin que  tu aies à mon égard des sentiments de compassion, des sentiments de fils envers un père.

 

(1) Opuscul. XXXVIII, cap. VII, où, à la place du nom d'Aymard, on a mis celui de Marcuardus (Acta, V, p. 324 et 768.)

 

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Après avoir continué quelque temps sur ce ton, il ajouta : « Es-tu mon moine, je te le demande ? — Je le suis, répondit Mayeul; je confesse ne l'avoir jamais été plus entièrement qu'aujourd'hui. —Eh bien! si tu es mon moine, dit Aymard. descends à l'instant de ton siège, et reprends la place que tu occupais autrefois. » A ces mots, Mayeul se leva soudain, et regagna l'humble stalle qui lui était désignée. Aymard revenu en dignité comme par un droit de postliminium, monte sur le siège abbatial, accuse le cellérier qui l'avait irrité, le fait prosterner devant lui, châtie avec sévérité le coupable et se retire, laissant toute l'assemblée saisie de ce coup d'autorité (1).

Il ressort de ce trait que le coadjuteur exerçait déjà les fonctions abbatiales, quoique sous la dépendance expresse du véritable Abbé.

Ce n'est pas Odilon qui eût cherché à se soustraire à cette dépendance vis-à-vis de saint Mayeul. Il se faisait, au contraire, un devoir et un bonheur d'être l'instrument docile de son vénéré père dans toutes les œuvres que lui inspirait sa grande charité, agissant toujours, sans se montrer jamais,  portant à un haut degré  ce tact, cette abnégation qui reporte sur son vénérable Abbé l'éclat du succès. Malgré la modestie dont s'enveloppait le jeune "coadjuteur,  tous les religieux du monastère redisaient son zèle, la rectitude de son esprit, la droiture de son cœur, sa haute et intelligente piété, l'aménité de son caractère, et chacun pressentait la dignité à laquelle il allait être bientôt élevé.

Un an ou deux ne s'étaient pas encore écoulés depuis qu'Odilon était devenu coadjuteur de l'abbé de Cluny. Tandis que  le saint religieux se  préparait dans  le

 

(1) Petri Damian., Epist., liv. II, cap. XIV.

 

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recueillement et la prière à ses hautes destinées, une douloureuse nouvelle lui arriva du château de Mercœur : la mort venait de ravir à son affection son vénérable père (1) . Quels furent les derniers moments de ce ferme chrétien ? Odilon put-il aller rendre les derniers devoirs à ce père tendrement aimé ou dut-il se contenter d'épancher dans son cœur une prière fervente pour celui qui n'était plus: L'histoire garde à ce sujet un silence que nous devons respecter. Mais il n'est pas téméraire de penser que le père de notre saint laissa en mourant une des mémoires les plus honorables que puisse laisser un homme de bien. Les pauvres, croyons-nous, pleurèrent en lui un protecteur et un père ; la .société perdit un homme d'honneur et de bon exemple, un ami dévoué de la justice, un brave à toute épreuve, un sage d'un jugement solide, d'un esprit clairvoyant, et non moins habile à bien parler qu'à bien penser.

Quant à la mère d'Odilon, sous le coup de son infortune, elle fut saisie plus que jamais d'un dégoût absolu de la terre, et elle n'aspira plus désormais qu'à la possession des biens divins. Tout entière au malheur qui 1 avait happée, elle se soumettait néanmoins au sacrifice demandé par Dieu, reproduisant le modèle de la veuve chrétienne que saint Paul a tracé de main divine dans ces paroles : « Que la veuve qui est vraiment veuve et désolée espère en Dieu, et qu'elle persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons » (2). C'était une de ces veuves dont parle Bossuet qui, « vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent elles-mêmes dans le tombeau de leur époux ». La mère de notre saint méritait

 

(1) Il est vraisemblable  que Bérald mourut avant l'année 990 ou car il n'est pas nomme dans les chartes de donation qu'Odilon fit en faveur de Cluny. (Mabillon, Acta, VI, 1, p. 555 et suiv.)

(2) S. Paul à Timothée, première épître, chap. V, v. 3.

 

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ces louanges décernées par Augustin à sa mère Monique : « C'était une veuve chaste, pleine de charité pour les pauvres, rendant hommages et services aux saints, participant chaque jour au sacrifice divin, passant soir et matin de longues heures à l'église, ne s'occupant jamais de nouvelles, ne tenant jamais de conversations inutiles, préoccupée entièrement de ses communications avec Dieu par la prière. » (1) Telle était Gerberge, au témoignage de Jotsald, le biographe d'Odilon : « On vit clairement en son veuvage, dit-il, en quelles dispositions de continence et de chasteté, avec quelles intentions pures et saintes elle avait vécu dans le mariage. Elle abandonna sa demeure, ses enfants, ses terres opulentes, et comme une autre Paule, elle s'attacha tout entière à Jésus-ce Christ. » (2)

Immédiatement après avoir rendu les derniers devoirs à son époux, Gerberge, en effet, mit ordre aux affaires de sa maison et ne songea plus qu'à aller s'enfermer dans le cloître qui, du vivant même de son mari, n'avait pas cessé d'être l'objet de ses pensées et de ses désirs. Ses affaires réglées, rien ne retenait plus désormais la sainte veuve dans le monde. Il lui tardait de se donner à l'Epoux immortel de son âme et d'ouvrir au plus tôt par ses prières le ciel à celui dont elle avait été la joie et la couronne sur la terre. Elle visita une dernière fois le sanctuaire de Brioude, peut-être aussi l'église du Puy, l'une et l'autre pleines de souvenirs pour son cœur, fit ses adieux à ses enfants, à quelques rares amies, et ayant pris avec une escorte convenable à son rang le chemin de la Bourgogne, elle arriva à Autun,

 

(1) Hist. de sainte Monique, par l'abbé Bougaud.

(2) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898.

 

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l'antique cité éduenne. C'est là qu'elle avait résolu de dire adieu au monde. Elle entra au monastère de Saint-Jean où elle prit l'habit religieux, toute joyeuse de se voir associée à la vie. aux vertus des saintes femmes qui peuplaient ce monastère. (1 )

Le monastère de Saint-Jean d"Autun avait été fondé au commencement du septième siècle par la reine Brunehaut en même temps que deux autres monastères dédiés l'un à saint Martin et l'autre destiné à servir d'hôpital en l'honneur de saint Andoche. L'histoire raconte, en effet, que vers l'an 602, Brunehaut et son petit-fils Thierry, roi de Bourgogne, envoyèrent une ambassade au pape saint Grégoire le Grand, dont l'un des principaux buts était d'obtenir la confirmation solennelle des deux monastères et de l'hôpital que Brunehaut venait de fonder à Autun. En ces temps de violence et de perturbation sociale où le lendemain n'était assuré à aucune œuvre, la reine s'adressa au pape, afin qu'il plaçât sous la sauvegarde de son autorité apostolique l'inviolabilité des personnes et des propriétés, ainsi que la liberté électorale des trois nouvelles fondations monastiques dont elle venait de doter Autun. Ce fut pour saint Grégoire le Grand l'occasion de renouveler à la reine les marques particulières de son estime : « Vos sentiments religieux, dit-il, se peignent dans vos lettres, la piété respire dans celles que vous nous avez écrites. » C'est alors qu'à la demande des ambassadeurs Burgoald et Varmaricaire, le grand pontife

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898 : « Quœ quantœ continentiœ, quantœ castitatis, et cujus voluntatis fuerit sub marito, post mortem ejus omnibus fuit in aperto. Nam relicta patria, relictis propinquis et filiis, et magnis lundi possessionibus atque divitiis, tanquam auu Paula secuta est Christum, et apud monasterium sancti Joannis Augustiduno positum, sancti monialium suscepit locum, et religionis habitum ».

 

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rendit ce fameux diplôme où, pour la première fois, la subordination directe du pouvoir temporel au pouvoir spirituel est nettement formulée et reconnue (1) : « Si quelqu'un des rois, des évêques, des juges ou autres personnes séculières ayant connaissance de cette constitution, disait le pape, ose y contrevenir, qu'il soit privé de la dignité de sa puissance et de son honneur, qu'il sache qu'il s'est rendu coupable au tribunal de Dieu. Et s'il ne restitue ce qu'il aura méchamment enlevé, ou ne déplore par une digne pénitence ce qu'il aura fait d'illicite, qu'il soit éloigné du très saint corps et sang de notre Dieu et Sauveur, qu'il demeure assujetti dans le jugement éternel à la vengeance sans fin. » (2) Ces paroles très solennelles de saint Grégoire, clans un diplôme dont Mabillon a démontré la parfaite authenticité, ne sont-elles pas une condamnation formelle des théories gallicanes de 1682 ?

Telle est en particulier l'origine de cet antique monastère d'Autun, où Gerberge achèvera sa sainte vie. Là aussi, elle recevra plus d'une fois, cette supposition ne nous est pas interdite, la visite de son fils bien-aimé, et le plus grand bonheur que puisse lui offrir la terre, sera de parler clans des entretiens célestes à ce fils qu'elle vénérait comme un père. A Saint-Jean d'Autun (3), comme dans d'autres monastères, des filles

 

(1) Montalembert, les Moines d'Occident, t. II, p. 246. Voir la traduction de ce diplôme dans Bulliot : Essai historique sur l’Abbaye de Saint-Martin d'Autun, p. 34

(2) Greg. Magn , lib. XIII, epist. VIII, dans Patrol. lat., t. LXXVII. col. 1265.

(3) « L'abbaye de Saint-Jean-le-Grand éclate aujourd'hui dans Amun par sa grande régularité, par le nombre de ses religieuses et par la beauté des bâtiments, qui surpassent tous les monastères de filles que nous avons vus en province, hors ceux de Paris et de Saint-Pierre de Lyon. Elle était autrefois si célèbre et si régulière que la mère de S. Odilon, abbé de Cluny, qui était de grande maison, s'y retira et y acheva sa course dans les pratiques d'une sainte observance. L’église paraît ancienne aussi bien que celle de la paroisse de Saint-Jean, qui est tout proche, et qui, comme je crois, était autrefois l'église des religieux ou des clercs qui administraient les divers mystères aux religieuses. On voit dans celle-ci. derrière l'autel, un peu a cote, une petite armoire où l'on gardait autrefois le saint Sacrement... » (Dom Martène et dom Durand, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, première partie, p. 45.)

 

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de la meilleure noblesse donnaient au monde l'exemple du détachement de la terre, de l'oubli d'elles-mêmes. et par la sainteté de leur vie, étonnaient d'abord, mais conquéraient bientôt l'admiration de tous. Mais entre tant de belles âmes, nulle ne pouvait être comparée à cette vraie veuve par la pénitence austère, le caractère virilement trempe, la générosité, et, par-dessus tout, par la plus délicate et la plus ingénieuse charité. Gerberge s'avançait d'un pas sur dans les voies de la plus haute perfection. Elle honorait le monastère qui l'avait accueillie, moins encore par l'illustration de sa race que par l'éclat de ses vertus. Elle avait conquis à un tel degré l'affection de ses compagnes que, longtemps après son trépas, les survivantes ne pouvaient rappeler sans une douloureuse émotion son exquise bonté, sa douceur, le charme de sa société et le souvenir de sa sainte mort : « Quelle y fut sa louable constance, quelle vie douce et édifiante elle y mena, avec quelle paix elle y mourut heureusement, je l'ai appris, continue le biographe, de la bouche de quelques religieuses qui l'ont connue ; et elles ne pouvaient, en parlant de cette sainte âme, tarir leurs larmes » (1). L’histoire et la peinture ont retracé ce tableau des rivages d’Ostie, où sainte Monique mourante dit à son

 

 (1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 898; Acta SS., Januarii, t. I, 66 : « Quam laudabile ibi duraverit propositum, quamque dulcis utilis omnibus ibi deinceps ejus vita fuerit, et quam glorioso exitu am nn'erit, paucis quae supererant cum gemitu narrare audivi. »

 

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fils : « Vous êtes ma joie et ma consolation. » Il nous est doux de penser que la mère d'Odilon les répéta sur son lit de mort à son fils si tendrement aimé, et que son âme partit pour le ciel sous les bénédictions de celui qu'elle avait formé pour l'Eglise.

En quelle année mourut cette mère prédestinée de notre saint, l'histoire ne le dit pas ; mais ce que nous savons, c'est que nul coup ne pouvait faire saigner davantage le cœur si aimant d'Odilon. Le sacrifice était complet, et Dieu l'avait ainsi décidé pour achever de le perfectionner. La mort des siens ayant rompu ses dernières attaches, Odilon appartiendra désormais tout entier et plus que jamais à Dieu et à son Eglise.

Peu de temps avant leur mort, Bérald de Mercœur et Gerberge avaient eu la joie de voir leur fils bien-aimé associé intimement aux travaux du grand abbé Mayeul. Dès 993, en effet, le vénérable abbé s'apercevant que ses forces l'abandonnaient de plus en plus, et persuadé, d'ailleurs, que personne n'était plus capable et plus habile à gouverner son abbaye que le coadjuteur qu'il s'était donné, voulut, pour assurer l'avenir de Cluny, l'enchaîner au siège abbatial par un lien définitif (1). Comment se fit l'élection? C'est ce que nous allons brièvement raconter.

 

(1) « Instante vero mortis articulo domnum Odilonem sibi succes-sorem eligit, atque proprias oves Domino et sibi reliquit. » (Jotsald.)

 

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II ODILON,  ABBÉ  DE  CLUNY

 

Entre avril 993 et mai 994 (1), quelques mois seulement avant sa mort, Mayeul s'occupa très activement de préparer l'élection solennelle de son très digne coadjuteur. Odilon justifiait d'ailleurs pleinement les espérances qu'il avait fait concevoir. Par ses talents naturels et acquis, par cet ensemble de mérites solides et brillants, le pieux coadjuteur de Cluny était sans nul doute le représentant le plus complet et le plus considérable de son Ordre. Le moment était donc venu de l'élever à la première charge du monastère, et de le porter à la tète de tous ses frères. Vers la fin d'avril, le saint abbé Mayeul convoqua le chapitre de Cluny. Afin de rendre l'assemblée plus imposante, il y invita les plus grands dignitaires ecclésiastiques avec les plus hauts princes et seigneurs de la contrée. On vit accourir à Cluny le duc Henri de Bourgogne, protecteur du monastère ; Rodolphe, roi de Bourgogne ; Burchard, archevêque de Lyon ; Hugues, évêque de Genève ; Henri, archevêque de Lausanne ;  Hugues,  évêque de Mâcon (2) ; Teuton,

 

(1) C'est à cette époque qu'appartient la charte d'élection d'Odilon. Il est vrai qu'elle n'est pas datée. Mais le point de départ (terme a quo) date de la souscription du roi Rodolphe de Bourgogne, c'est-à-dire du mois d'avril 993 ; la fin (terme ad quem) est fixée par la souscription de S. Mayeul. — Voir le texte de cette charte dans d’Achery, Spicilegium, sive Collectio veterum aliquot Scriptorum, édit. nova, Paris, 1723, t. III, p. 379.

(2) Le Gallia Christiana (t. IV, col. 1056 et suiv.) doute qu'il y eut autrefois à Mâcon un évêque du nom de Hugues; il le nomme Milo, Cette question peut être considérée comme résolue par la souscription de Hugues dans la charte, sans nul doute authentique, de l'élection d'Odilon. Ajoutons cependant que la Notice chronologique sur l'église d’Autun partage l'opinion du Gallia Christiana, car nous y lisons ce qui suit : « Trente-deuxième évêque de Mâcon, Milon, élevé sur le siège de Mâcon au plus tard en 981, assista aux conciles d'Anse et de Reims. Il mourut vers 996. » (Notice chronologique sur l'église d'Autun et sur les églises qui lui ont été réunies par le concordat de 1801 et la bulle « Paternœ caritatis. ») Voir Statuts synodaux, première partie, p. 373.

 

 

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abbé de Saint-Maur-des-Fossés, ancien moine de Cluny (1) ; l'abbé Richfred; l'évoque Ermenfrid : les comtes Burchard de Corbeil, Lambert du Valentinois, Adalbert de Mâcon, et un grand nombre d'autres hôtes de distinction. Par-devant cette assemblée singulièrement imposante, et telle qu'on n'en vit jamais de semblable à une élection abbatiale, le vénérable Mayeul, dans toute la majesté de sa vieillesse, et entouré de cent soixante-dix-huit moines, proclama de son autorité propre Odilon abbé de Cluny (2). La charte de cette élection nous a été conservée, et nous ne résistons pas au désir de la transcrire textuellement. L'abbé de Cluny, après avoir rappelé à l'assemblée l'obligation où sont les supérieurs de pourvoir au salut de leurs inférieurs par l'exemple, la parole et la vigilance, ajoute : « C'est pourquoi, moi, Mayeul, abbé indigne du monastère de Saint-Pierre de Cluny, je veux faire connaître ma résolution aux générations présentes et futures. Epuisé par l'âge, affaibli par les travaux corporels, incapable de remplir comme il faut le ministère pastoral, averti par notre vénéré père Benoît d'élire canoniquement un autre abbé, de

 

 

(1)  Il avait été d'abord envoyé par Mayeul comme prieur de ce monastère. Il restaura le monastère négligé, en devint l'abbé, augmenta sa possession, et il se retira plus tard dans son monastère mère de Cluny, où il mourut le 13 septembre 1006 en odeur de sainteté. (Gall. Christ., VII, col. 289.)

(2) Tous ceux-ci signèrent la charte civile de l'élection.

 

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concert avec tous les frères, mes enfants, et comme moi serviteurs du B. Pierre, nous élisons le clerc et le religieux frère Odilon, notre cher fils; nous le proclamons abbé de notre monastère, de peur que, par suite de notre infirmité, l'ordre et la discipline ne s'affaiblissent dans cette sainte maison, où Dieu  veuille qu'ils aillent toujours en s'améliorant.

« Et de peur qu'il n'ait recours à quelque artifice pour s'excuser (car si quelqu'un d'indigne ose par erreur aspirera une pareille dignité, ou si quelqu'un de digne veut l'éviter, il faut réprimer également l'un et l'autre), nous avons eu recours à une assemblée d'évêques et d'abbés. Ce monastère de Cluny, fondé sous l'inspiration de Dieu, par le pieux duc Guillaume, dédié au prince des apôtres, honoré de nombreux privilèges de la part du Saint-Siège, confirmé par les ordonnances royales, gouverné à l'origine par nos seigneurs les abbés Bernon, Odon et Haymard, nous en confions l'administration au dit frère Odilon, avec toutes les abbayes, prieurés et celles dont l'acquisition a été faite de leur temps et au nôtre. Nous lui enjoignons, en vertu de la sainte obéissance, et sous le bon plaisir de Dieu, d'y faire régner, dans toute leur intégrité, la règle de saint Benoît et les statuts de nos pères. Et, à cet effet, d'une voix unanime, nous le proclamons abbé.

« Cette élection, et le mode selon lequel elle a été accomplie, nous l'avons fait approuver par le primat comte, le duc Henri de Bourgogne, avoué de l'abbaye, et par Otton III, roi de Germanie. Nous avons confirmé nous-mêmes cette forme canonique d'élection, et nous avons prie nos Pères et nos Frères d'y apposer leurs signatures. » Il termine par ces mots touchants : « Acta Cluniacense cœnobio felicite. Amen.

 

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« Fait heureusement au monastère de Cluny. Ainsi soit-il (1). » Telle fut la charte d'élection d'Odilon, qui le nommait abbé de Cluny, du vivant de saint Mayeul.

Rodolphe, roi de Bourgogne, tous les archevêques, évêques, abbés et comtes présents à la cérémonie, ainsi que les cent soixante-dix-sept moines du monastère, y apposèrent leur signature après celle de Mayeul. A cette élection souscrivirent aussi l'archevêque Léotaldus, l'évêque Walterius, les abbés Hugo, Wago, Teobaldus, Warembertus, Wittelmus, le prieur Walterius et quatre autres personnages désignés sous les noms de Gundulphus, David, Aguricus, Sendelenus.

Ce mode d'élection, tel que nous venons de l'exposer et de le reproduire, s'était introduit à Cluny dès le commencement du monastère, et Mayeul, qui s'en était inspiré, n'avait fait que se conformera un usage traditionnel suivi jusqu'ici par ses vénérables prédécesseurs (2). Ainsi, le bienheureux Bernon, premier abbé du monastère, avait désigné saint Odon (3) pour lui succéder ; ainsi saint Odon, le bienheureux Aymard (4) ; ainsi Aymard en avait usé à l'égard de Mayeul (5). Cette coutume, qui semble une dérogation à la règle bénédictine, se justifiait elle-même par une impulsion spéciale de Dieu comme aussi parla nécessité

 

(1)  D'Achery, Spicilegium, sive Collectio veterum aliquot scriptorum, edit. nova, Paris, 1723, t. III, p. 379.

(2) Odilon fut le premier qui ne désigna pas lui-même son successeur, laissant complètement à ses moines la liberté du choix après sa mort.

(3) Biblioth. Clun., col. 10; Bernard et Bruel: Recueil des chartes de Cluny, t. I, n° 277.

(4)  Mabillon, Acta, p. 317, n° 2; Bernard et Bruel, op. cit., n° 523 ; Cf. Bibl. Clun., col. 1618.

(5) Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 729, t. II, n° 883; Mabillon, Acta, V, p. 323, n° 17 ; Cf. Bibl. Clun., col. 1619.

 

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du temps, où la prudence commandait d'écarter les intrus et de prévenir les violences et les attentats qu'on avait malheureusement trop à redouter de la part des dignitaires de l'Eglise et des puissants du siècle (1). Il s'agissait aussi de conjurer les désordres que pouvaient faire craindre dans la suite la grande vieillesse de l'abbé et la perspective de sa mort prochaine, tant était encore mal assurée l'existence du jeune monastère, tant aussi était incertaine la situation politique de cette époque (2). Cette tradition ou transmission d'autorité a d'ailleurs quelque chose de patriarcal. On croirait voir Jacob bénissant Joseph, ou Moïse consacrant Josué, ou bien Elie investissant Elisée de son double esprit. La suprême dignité de l'Ordre bénédictin passe d'un saint à un autre saint ; le jeune homme est préféré aux vieillards blanchis par l'âge. Les rangs s'ouvrent, les fronts s'inclinent, c'est Odon, c'est Mayeul, c'est Odilon, c'est l'élu de Dieu !

Quoi qu'il en soit de cette coutume, qui d'ailleurs cessa de subsister après la mort de notre saint, nous pouvons bien nous demander ici pour quels motifs l'élection d'Odilon se fit en une forme si solennelle, et quelle pouvait être la raison d'une convocation si extraordinaire d'évêques, d'abbés et même de laïcs ; car, jamais, jusqu'à ce jour, élection si solennelle n'avait eu lieu à Cluny. L'élection d'Odilon, accomplie avec le concours de tant de seigneurs et de prélats convoqués dans le but de ratifier le choix de l'abbé Mayeul, trouve facilement son explication dans le

 

(1) Cf. Mabillon, Acta, praefatio, p. XXII, sur l'élection de l'abbé et de l'évêque au X° siècle.

(2) La charte d'élection s'exprime elle-même en ces termes : « Ne insolentia nostrœ infirmitatis Ordo deterrescat et repulsam in aliquo patiatur. »

 

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chapitre 64e de la règle de saint Benoit. « Dans l'élection de l'abbé, dit-il, on tiendra pour règle constante que celui-là doit être établi qui aura été élu d'un commun accord, selon la crainte de Dieu par toute la communauté, ou seulement par une partie de la communauté, quoique la moins nombreuse, dirigée par un jugement plus sain. On fera le choix pour cet office d'après le mérite de la vie et selon la doctrine et la sagesse de la personne,  lors même que celui que l'on préférerait tiendrait le dernier rang dans la communauté. Si par malheur il arrivait que la communauté tout entière élut à l'unanimité une personne complice de ses dérèglements, lorsque  ces désordres  parviendront  à la connaissance de l'évêque au diocèse duquel appartient ce lieu, ou des abbés et des chrétiens du voisinage. qu'ils empêchent le complot des méchants de prévaloir, et qu'ils pourvoient eux-mêmes  la  maison de Dieu d'un dispensateur fidèle, assurés qu'ils en recevront une bonne récompense, s'ils le font par un motif pur et par le zèle de Dieu, de même qu'ils commettraient un péché s'ils s'y montraient négligents (1) ». C'était donc pour sauvegarder leur droit et en rendre tout abus impossible que les Clunistes avaient convoqué autour d'eux, pour assister à l'élection de leur abbé, les évêques, les abbés et les laïcs de distinction de la contrée. Mais dans cette convocation extraordinaire et si solennelle, une autre pensée les avait inspirés: la présence de tant et de si grands personnages ne manquerait pas, sans doute, de triompher delà répugnance d'Odilon, en lui imposant une sorte d'obligation morale de ne pas refuser les honneurs de la dignité abbatiale. Cette intention est d'ailleurs nettement formulée dans

 

(1) Regula S. Bened , cap. LXIV, de Ordinando Abbate.

 

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l'acte d'élection du nouvel abbé dont nous avons cité le texte et exprimée dans les termes suivants : « Et ne technam alicujus excusationis prœtendat (1). » — De peur dit Mayeul dans cet acte, « qu'il n'ait recours à » quelque moyen pour s'excuser, nous avons convoqué une assemblée d'évêques et d'abbés ». Et en effet, nous le savons par le témoignage de Jotsald, notre saint n'ayant pu résister à cette manifestation de la volonté divine, se soumit enfin à la volonté expresse de l'abbé et du chapitre de Cluny (2) : l'obéissance triomphait de l'humilité, mais avec ces répugnances intimes qui sont le cachet et le signe manifeste de la véritable sainteté.

L’année même de l'élection d'Odilon (994), S. Mayeul fut invité par le roi Hugues Capet à venir à Paris pour réformer l'abbaye de Saint-Denis où déjà le saint abbé avait séjourné (3). Il avait vu l'abbé de Cluny à l'œuvre à Saint-Maur-des-Fossés, et il en avait conçu la plus haute estime et la plus profonde vénération. Malgré les instances du roi, Mayeul, âgé de quatre-vingts ans, hésitait à entreprendre ce voyage. Il lie pouvait se décider à venir en France, disent les historiens du temps. Enfin, au mois d'avril de cette même année, par une de ces belles journées de printemps où le soleil semble ressusciter la nature et rajeunir les forces humaines, le saint abbé quitta la Bourgogne pour obéir aux ordres du souverain. Il voulut passer par Souvigny, mais là, au milieu de ses frères, il fut arrêté par la maladie. Cependant, malgré des signes visibles d'affaiblissement qui n’étaient pas sans inspirer des craintes sérieuses,

 

(1) D'Achery, ouvr. cité, T. III, p. 38o.

(2) « Reluctans et ultra quam credi possit invitus. »

(3) Odilon, Vita Maioli (Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 598). Que Mayeul eût déjà séjourné à S. Denis, cela est prouvé. ld., ibid.y col. 955.

 

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Mayeul songeait à poursuivre son voyage vers Saint-Denis, lorsque la maladie prit un caractère de gravité telle qu'elle ne laissa bientôt plus aucun espoir. « Enfin plein de jours et de sainteté, il quitta cette vie à l'appel du Seigneur, à l'aube du 11 mai, le lendemain du jour auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ, vainqueur de la mort, s'éleva lui-même à la droite de son Père, montrant à son fidèle Mayeul le chemin qui devait le conduire au ciel à sa suite (1). » ( 11 mai 994.)

Quels durent être les pressentiments de Mayeul en saluant du haut des dernières montagnes qui entourent la belle vallée de Cluny, le monastère béni, qui avait abrité sa vie religieuse ? Ce n'est pas sans une profonde douleur que le saint vieillard quittait cette abbaye de Cluny que son âge très avancé ne lui permettrait probablement plus de revoir, ces nombreux enfants que son départ plongeait dans la tristesse; mais en partant il avait du moins la consolation de voir ses désirs satisfaits, et il pouvait chanter, bien qu'avec l'accent de la tristesse, son Nunc dimittis, puisqu'il laissait entre les mains d'Odilon, l'homme de sa droite ou plutôt un autre lui-même, le gouvernement de l'abbaye qui lui était si chère et à laquelle il avait donné le meilleur de son âme.

Cependant, Odilon, nous lavons vu plus haut, ne s'était prêté que par obéissance à l'acceptation de la crosse abbatiale (2) ; d'autre part, les moines de Cluny

 

(1) Odilon, Vita Maioli (Patrol. lat., t. CXLII, col. 958).

Le plus ancien nécrologe du monastère bénédictin d'Einsiedeln rapporte également au 11 mai la mort du saint abbé Mayeul (manuscrit n° 319, p. 8). L'inscription date du même temps.

(2) Mayeul avait forcé Odilon, par le commandement de l'obéissance, d'accepter l'élection. Il dit lui-même le premier dans la charte : « ... Vinculis obedientiae adstringimus et Abbatem unanimiter omnes proclamamus. » (D'Acheky, ouvr. cité, t. III, p. 379).

 

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avaient encore trop présentes à la mémoire les résistances apportées par le nouvel abbé à son élévation, pour n'être pas sans crainte à la pensée que le nouvel élu. après la mort de Mayeul, se croyant dégagé de son obéissance, chercherait sans doute  à se  dérober au périlleux honneur de lui succéder. Pour calmer leurs inquiétudes, ils voulurent encore, peut de temps avant que Mayeul  rendit le dernier soupir,  lui  demander entre quelles mains il souhaitait voir remettre la crosse de Cluny. A quoi le saint abbé mourant répondit : « Il ne dépend pas de moi, mes frères bien-aimés, de vous désigner un abbé, mais soyons assurés que l'ange du grand conseil ne vous laissera pas sans direction (1) ». Le vieillard avait raison : c'était à Dieu de prononcer, et déjà il avait disposé tout providentiellement pour un choix digne de lui. Cependant, les prévisions des moines n'étaient que trop justifiées. Lorsque le saint abbé Mayeul fut descendu dans la tombe, sa mort faillit tout remettre en question. Odilon se crut alors libéré de toute obligation, et il se démit de sa charge. Cluny se trouvait donc, pour la première fois, sans abbé à la tête de son monastère. Grande fut la douleur des moines qui ne purent changer sa résolution ni vaincre sa résistance. La Providence vint heureusement à leur aide en envoyant un appui providentiel et un médiateur dans la personne du roi de France, Hugues Capet. Ce prince, qui avait pour S. Mayeul une vénération toute filiale, avait tenu à assister lui-même à ses obsèques à Souvigny. De là, il avait voulu se rendre à Cluny pour visiter le monastère tout embaumé du parfum des

 

(1) Vita S. Mayol., par un inconnu. (Bibl. Clun., col. 1783.) — D’après la Vie de S. Mayeul par Sykus, III, 19, Mayeul dit : « Jesum Christum summum pastorem nunc habebitis protectorem. » (Mabillon, Acta, V, p. 8º9 ; Cf. Acta, VI, 1, p. 56o, n° 12.)

 

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vertus qu'y avait pratiquées le saint abbé défunt, et assurer les moines de sa royale protection. La communauté pleurait encore le départ et la mort si récente de leur vénéré Père, et, ce qui ajoutait à leur douleur, C était l'obstination d'Odilon à maintenir sa démission. Hugues Capet, cédant aux instances unanimes et aux prières des moines, provoqua une nouvelle élection, dans laquelle tous les suffrages se. portèrent sur l'ancien coadjuteur. Vaincu par cette unanimité si touchante et par l'intervention du roi, Odilon fut de nouveau contraint d'accepter la dignité abbatiale (1). La volonté de Dieu s'était trop visiblement manifestée en sa faveur pour ne pas triompher de son opposition, et ce n'est pas sans un certain déchirement de cœur que le nouvel abbé dut se résigner à cette seconde élection. C'était sincèrement qu'il avait reculé devant le poids accablant de sa nouvelle destinée. Maintenant, il allait l'embrasser tout entière, résolu d'en subir toutes les conséquences et d'en accomplir tous les devoirs.

Le nouvel élu reçut aussitôt la bénédiction abbatiale des mains de Léotald, archevêque de Besançon, en présence de Walter, évêque d'Autun, de cinq abbés, de deux prieurs, et de quatre autres personnages de distinction, qui déjà, du vivant de S. Mayeul, avaient souscrit à la première élection (2). La cérémonie eut lieu

 

(1) Adhemar de Chabanne dans Pertz : Monum. Germ. SS , t. IV, p. 1 29, et Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. X, p. 145 : « Invitus pro eo (Maiolo) electus tam ab ipso Ugone quam a cuncta Congregatione, Odilo. » — Dans l'édition des Monumenta, loc. cit., à la place de « Hugone ». on trouve « Odone », mais cela est sûrement faux et contredit le texte tout entier. (Cf. Acta, I, p. 56o, n° 12.)

(2). Il faut faire attention à la suite des signatures. Léotald, Walter et les autres ont signé successivement après les moines de Cluny, par conséquent plus tard que ceux-ci, Mabillon, à ce qu'il semble, n'a pas fait attention à cette circonstance. (Cf. Acta, p. 781.) La charte d'élection d'Odilon a la même teneur que celle de S. Mayeul, également dans d'Achery, loc. cit., p. 37q et 375. — Electio S. Maioli in abbatem Cluniacensem, vivente Aimardo itidem abbate (Bern. et Bruel., t. II, n° 883) : « Anno ab Incarnatione Domini 994 sanctissi-mus Maiolus, rogatu Hugonis, Regis, Franciam petens, Silviniacum devenit. Ubi ultima regritudine praeventus, clementiss. Odilonem, Arvernico genere illustrem, sibi successorem et Cluniacensis ingentis cœnobii designavit abbatem. »

 

 

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le 20 mai 994,qui se trouvait être le dimanche de la Pentecôte (1). Odilon avait alors trente-deux ans. Dans ce même temps, vraisemblablement dans ces mêmes jours, le nouvel abbé dut recevoir l'onction du sacerdoce (2), avant de monter sur le siège où le portaient

 

(1) Chronolog. Clun. dans Biblioth. Clun., col. 1620, et Chronic. Clun. loc. cit., col. 1637 ; Guillaume Godell., Chron. dans Bouquet, X. p. 620 : Richard, Histoire des diocèses de Besançon et de Saint-Claude (Besançon, 1847), t. I, p. 206 et 207.

N. B. — La Chronologie clun. est une très bonne source, et contemporaine de S. Odilon. (Cf. Bern. et Bruel., 1, Préface, p. XVII et suiv )

(2) Nous tirons cette conclusion de saint Pierre Damien : Vita S. Odilonis, cap. II ; Biblioth. Clun., col. 317. Il s'ensuit qu'Odilon fut prêtre en même temps qu'abbé. « Adraldus abbas Bremetensis Monasterii .. qui discipulus ejus extiterat, nobis aliquando retulit quia vir Dei dum in eo quo postmodum defunctus est languore decumberet, illi praecepit ut ex calcularis abaci supputatione colligeret, quae posset esse summa missarium, quas celebravit per spatium quin-quaginta sex annorum quibus Monasterium rexit. »

N. B. — Il ressort également de Jotsald, de Pierre Damien, de Hugues de Flavigny, de la Biblioth. Cluniac, que l'année 994 doit être considérée comme l'époque de l'élection définitive de notre abbé. Plusieurs chroniqueurs contemporains et postérieurs ont bien considéré comme un seul acte les moments de l'élection d'Odilon pris séparément, et ils désignent différemment à cause de cela l'époque de son entrée dans le gouvernement du monastère, selon qu'ils considèrent le premier ou le second moment, et par là comme le commencement du gouvernement d'Odilon. Mais tous donnent à son gouvernement une durée de cinquante-six ans, selon Jotsald et S. Pierre Damien, quoique ce chiffre ne soit pas rigoureusement exact.

Le document intitulé : Venerabilium abbatum Cluniacensium chronologia, publie par la Bibliotheca Cluniacensis, occupe les trois premiers feuillets du Cartulaire A (n° 2 de la bibliothèque de la ville de Cluny) et le recto du quatrième. La première lettre de ce document, écrit sur deux colonnes, est un A majuscule orné, peint en rouge sur fond vert ; les lettres initiales de plusieurs des paragraphes suivants sont des majuscules peintes au minium. Cette chronologie, qui commence en 910 et qui s'étend dans le manuscrit jusqu'en 121 5, nous semble dater de deux époques, du XI° et du XII° siècle, quoique les auteurs du Gallia christiana avancent en un endroit (Gallia christ., IV, col. 1126) qu'elle a été écrite du temps d'Odilon, comme le cartulaire, et ailleurs (Gallia christ., IV, col. 1117, note e), qu'elle date du temps de l'abbé Ponce, c'est-à-dire de 1109 à 1122.

1° Du XI° siècle date une première partie écrite d'une seule main, depuis 910 jusqu'en 1108, si l'on admet que les chiffres des années placés entre les événements importants ont été écrits à l'avance, comme il paraît par les additions d'événements accomplis en telle ou telle année. Cette première partie, au moins jusqu en 1040, a été écrite du temps de l'abbé Hugues Ier (1049-1 109), comme témoignent ces paroles sous l'année 1049 : « Nunc in presenti, ut decet, offitii sui ministerium adimplet (Hugo). »

2° Du XII° siècle date la suite de cette chronologie écrite de diverses mains, de 1109 à 1122, de 1122 à 1149, de 115o à 1157, de 1158 à 1170, et enfin de 1170 à 1215, si l'on admet encore que les numéros des années ont été écrits d'avance, car il est visible que l'on a ajouté après coup la mention des faits de 1176, 1187 et 1199. L'inscription des événements au fur et a mesure qu'ils se produisaient, qui est attestée par les changements d'écriture, montre que ce document est un original. Cette chronologie se continue dans la Bibliotheca Cluniacensis jusqu'en 1614. Mais on ignore où D. Marrier en a pris la suite.

Voici l'ordre dans lequel se présentent les diverses parties du Cartulaire A :

1° Cartulaire de l'abbé Bernon (910-937), commençant au folio 7.

Il est précédé d'une préface rédigée du temps de l'abbé Odilon, et se compose de 156 chartes. Deux ou trois ont été insérés ici par mégarde et se rapportent à d'autres abbés. La table de ces chartes est placée tout à fait en tête du volume.

2° Cartulaire d'Odon (927-942), précédé d'une table (du folio 34 au folio 36) ; il commence au folio 34 pour se terminer au folio 75 recto, et débute également par une préface. On remarque dans le n° 179 de ce cartulaire une charte de l'abbé Odilon, qui y a été insérée par inattention du copiste.

3° Cartulaire d'Aimard (942-954), comprenant la table (fol. 76 à 81 et 83), les chartes (fol. 82 à 143), au nombre de 284. Deux chartes, le n° 37 et peut-être aussi le n° 42, se rapportent au temps de l'abbé Hugues, ce qui montre que ce cartulaire n'a été transcrit que dans la seconde moitié du XI° siècle.

4° Enfin, cartulaire de Maïeul, précédé d'une table (fol. 144 à 161) et commençant au folio 162. Si l'on s'en rapportait soit à la table, soit aux chiffres placés en marge des actes, on donnerait à ce cartulaire 860 chartes; mais il n'en a en réalité que 834. Sur ce nombre, on trouve deux chartes du temps de l'abbé Odilon (nos 182 et 287) et deux autres de l'abbé Hugues (nos 52 et 494), ce qui rapporte également ce cartulaire à la seconde moitié du XI° siècle. Par contre, on doit y noter des actes antérieurs au gouvernement de l'abbé Mayeul, par exemple le n° 7, qui est du 3 septembre 909, et le n° 827, qui semble être de 936 à 954. — Il y aurait à faire la même observation pour les deux cartulaires précédents. (Bern. et Bruel, Recueil des Chartes de l’Abbaye de Cluny, t. I, préface XX.

Le cartulaire A offre quelques lettres ornées : aux folios 1 et 37, deux lettres formées d'enroulements tracés en rouge et relevés de jaune, de vert ou de bleu ; quelques lettres d'un caractère plus ancien, dessinées à l'encre sur fond jaune et rehaussées de rouge, de vert et de bleu, aux folios 7 à 10, 83 à 94, et 164 à 173, c'est-à-dire dans les parties signalées ci-dessus comme les plus anciennes du manuscrit. (Bern. et Bruel : Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. I, Préface, XVII-XXI.)

 

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tant de vœux. Les rites de la consécration sacerdotale sont trop connus pour trouver place ici. Qu'il nous suffise de dire que cette consécration allait ajouter des grâces plus efficaces encore à celles dont surabondait déjà Pâme de notre saint. « Tous reçoivent le caractère et la puissance de la prêtrise par les saints ordres, plusieurs en reçoivent la grâce, mais peu en reçoivent l'esprit, disait un vénérable prêtre. Pour Odilon, il avait déjà reçu l'esprit du sacerdoce longtemps avant d'avoir été revêtu de sa puissance et marqué de son

 

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caractère. Que ne nous eût-il été donné d'être présent le jour où il eut le bonheur d'immoler pour la première fois à l'autel son Dieu devenu sa victime !

On sait aussi en quoi consistent les rites de la consécration des évêques. Ceux de la bénédiction des abbés sont presque de tout point les mêmes pour l'ensemble et les détails, à l'exception naturellement de l'onction de la tête et des mains, et de quelques particularités spéciales soit à l'évêque soit à l'abbé. Ainsi, l'une et l'autre fonction se développent au cours de la messe

 

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pontificale et aux mêmes moments. On peut ramener à quatre périodes principales les divers actes de ce beau drame liturgique : la présentation, l'ordination, l'investiture, l'intronisation.

Après le chant de tierce, l'abbé s’étant revêtu de l'amict, de l'aube, de l'étole et du pluvial, sans autre insigne encore que la croix pectorale, s'avance, accompagné de ses deux assistants en mosette, en chape et en mitre. Suivent une formule de présentation et la lecture du rescrit apostolique, portant confirmation de l'élection. Après quoi l'abbé prononce à genoux un serment dont la formule assez étendue, est identique, sauf deux ou trois passages, à celle de la consécration des évoques, aussi bien que la première partie de l’Examen, qui a eu lieu ensuite.

Ces préliminaires accomplis, et le Confiteor récité au bas de l'autel par tous les ministres sacrés, la messe commence. Durant les encensements, l'abbé a regagné sa chapelle, où il a pris les caliges, les sandales, la tunicelle, la dalmatique et la chasuble. L'abbé et l’évêque étant donc parvenus chacun de leur coté, au moment de la messe qui suit le répons graduel, l'abbé est ramené une seconde fois devant l'autel majeur. C'est ici que se place la cérémonie proprement dite de l'ordination. On peut y voir trois moments principaux : la prosternation, l'imposition des mains, les prières.

Pendant la prosternation de l'Abbé, le chœur chante les psaumes de la pénitence, et entonne une litanie brève, suivie des versets et de deux oraisons très anciennes, comme toutes les formules déprécatoires de cette fonction. L'imposition des mains se fait par l'évêque, au début d'une préface solennelle de ce grand style propre au pontifical : « Que celui-ci, chante le « pontife, soit pour tous l'exemplaire de la justice,

 

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pour gouverner fidèlement cette église ; qu'il soit toujours une sentinelle vigilante au milieu de ses frères; qu'il soit homme de grand conseil, habile à corriger, puissant à diriger. » L'ordination se termine par trois prières dont la dernière énumère entre autres choses, avec une éloquente prolixité, les vertus qui doivent distinguer le nouvel Abbé. Vient enfin l'investiture; le pontife remet à l'élu qu'il vient de bénir le livre de la sainte règle, avec « le soin de pourvoir comme un père aux besoins des brebis du Seigneur, et de veiller sur leurs âmes. » Enfin, il lui passe au doigt l'anneau pastoral, « comme le sceau de la foi inviolable donnée pour toujours à l'Eglise, épouse du Dieu vivant, qu'il devrait désormais garce der et protéger sans défaillance. »

Le dernier acte caractéristique de la fonction sacrée est marqué par l'intronisation. A la fin de la messe, après la bénédiction solennelle, l'Abbé ayant reçu tous les insignes de sa nouvelle dignité, parcourt l'église au son joyeux des cloches et au chant du Te Deum. Au retour, il est installé dans son trône abbatial. C'est là qu'il reçoit l'obédience de tous les moines, qui lui baisent l'anneau et échangent avec lui l’osculum pacis,le baiser de paix. Rien ne saurait rendre le sentiment qui dut se peindre sur le visage du père ouvrant les bras à chacun de ses enfants, hier encore ses frères, l'étreinte pleine de tendresse de l'un, la révérence émue des autres, pour tout dire, le parfum de surnaturelle charité qui se dégageait de cette scène si touchante et si profondément pieuse.

Entre les mains d'Odilon de Mercœur était donc définitivement remise la crosse abbatiale de Cluny. Grande fut la joie occasionnée par cet événement important. Un moine inconnu, contemporain des faits que

 

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nous venons de raconter, se fit l'écho de l'allégresse universelle dans un poème plein d'emphase sur l'abbé de Cluny (1). Après quelques strophes préliminaires, notre poète, plus ou moins bien inspiré, chante en ces termes le nouvel élu :

 

Nommer Odilon, c'est nommer le fils de très nobles ancêtres.

Lorsque l'éminent Abbé fut appelé à recevoir la couronne,

Dieu lui choisit un successeur digne de lui.

Nous sommes impuissant à rendre comme il convient

Sa prudence, ses vertus, ses qualités dans les choses de Dieu comme dans celles des hommes.

Jésus-Christ seul, l'auteur de ces dons, peut dignement les apprécier.

Odilon, issu d'une noble origine,

Dit à la terre un adieu prématuré, et, jeune encore, pour atteindre le ciel,

Il s'attacha intimement à Mayeul sur les traces du Christ.

Accueilli par le troupeau dont il sera bientôt le pasteur,

Il observe scrupuleusement tout ce que la règle lui prescrit ;

Sa vie édifiante le rend digne de la première place,

Aussi tous les frères le choisissent et le demandent pour père.

Sur un ordre formel d'un père tendrement aimé, il prend soin du troupeau.

En tout semblable à ce père, il s'élève encore plus haut par son mérite.

Gardant la prudence dans ses paroles, la modestie dans ses oeuvres,

Il suit le droit chemin, sans fléchir le pas ni à droite ni à gauche !

En tout il observe habilement une juste mesure.

Les monarques recherchent ses conseils

Et les plus nobles princes s'inclinent devant lui.

Mais si ses actions portent toujours l'empreinte de sa sagesse,

Son corps seul est sur la terre, son âme est dans les cieux.

Pour tout dire en un mot, il ne le cède point en vertus

A notre vénéré père, l'illustre Mayeul, qui déjà brille de l'éclat des miracles :

Celui-ci était doux ; celui-là est plein d'une mansuétude toute céleste;

En voyant l'un, vous croyez jouir de la présence de l'autre.

Oh! de quelle gloire et de quel éclat rayonne ce lieu béni

Qui a mérite de réunir dans son enceinte de si vénérés pères !

Comme deux brillants soleils, ils nous illuminent de leurs rayons:

L'un resplendit aux cieux, l'autre éblouit la terre!

 

(1) Mabillon a retrouvé ce poème dans un manuscrit du monastère de Cîteaux, sous ce titre : Electio domni Odilonis. (Elogium Odil. dans Patrol. lat., t. CXLII, col. 840.)

 

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Mais silence; la sainte Ecriture a dit :

« Ne louez pas celui qui vit encore! » (1)

 

La lumière était donc placée sur le chandelier et allait bientôt éclairer toute l'Eglise. Assurément si Odilon eût été laissé à lui-même, il eût trouvé son bonheur à s'ensevelir dans l'obscurité du cloître et à se faire oublier du monde, dont il avait fait si généreusement et si complètement le sacrifice, redisant avec l'Apôtre : « Pour moi, le monde est crucifié, et je suis crucifié au monde » ; mihi mundus crucifixus est et ego mundo : « ma vie est cachée en Dieu avec Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; vita mea abscondita est cum Christo in Deo; mais Dieu, dans sa bonté et sa sagesse infinies en avait autrement disposé, malgré tous les efforts de notre saint pour se dérober au fardeau de la dignité abbatiale. Et ici serait-il téméraire de nous demander d'où pouvait venir l'invincible répugnance du jeune seigneur de Mercœur pour cette haute dignité ? Il nous serait facile de justifier cette répulsion par l'humilité profonde que nous lui connaissons et dont il donnera si souvent tant de touchants témoignages pendant sa vie ; mais la douceur de son caractère si peu fait pour commander et la faiblesse de son tempérament, croyons-nous, ne devaient pas être absolument étrangères à sa ferme détermination. Cependant, si nous nous en rapportons à son portrait si finement esquissé par son biographe, nous verrons combien il se trompait. Dans

 

(1) Ces vers sont imprimés dans Mabillon (Acta, VI, 1, p. 55o, et dans MIGNE Patrol. lat., t. CXLII, col. 840). Le manuscrit se trouve dans la bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier, où il est indiqué sous le n° 68. (Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, etc., Paris, Imprimerie nationale, 1849, p. 31o; Cf. Pektz, Archiv., etc., t. VII, p. 197.)

 

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l’équilibre merveilleux de ses facultés, dans l'harmonie de ses qualités et de ses travaux, dans l'ensemble doux et majestueux qui sera le reflet de sa personne, on ne tardera pas à découvrir en lui l'Abbé parfait et il méritera que le texte de nos saints livres lui soit appliqué : « Je me susciterai un prêtre fidèle qui agira selon mon cœur et selon mon âme..., et qui marchera devant mon Christ tous les jours de sa vie. » (I Reg. II, 35.)


CHAPITRE V
LA RÈGLE BÉNÉDICTINE ET LES COUTUMES DE CLUNY

 

I LA RÈGLE BÉNÉDICTINE

 

La Règle que le bienheureux Bernon, fondateur et premier abbé de Cluny, et, après lui, saint Odilon et ses successeurs avaient adoptée était la règle de saint Benoit, suivie, du moins dans ses points fondamentaux, par tous ceux qui se vouaient à la vie religieuse. Tout le monde connaît cette règle admirable que Bossuet appelle « un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l’Evangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection » (1).

La vie monastique, première et unique forme de l’état religieux institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ comme un des éléments essentiels à la vie de

 

(1) Œuvres complètes, t. XII, p. 165, Panégyrique de S. Benoit, édit. Vives.

 

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son Eglise, se développe d'abord au désert dès le III° siècle de 1ère chrétienne, alors que l'Eglise est encore courbée sous la menace perpétuelle de la persécution. Mais lorsqu'une ère de liberté et de prospérité s'ouvre pour le christianisme, la vie monastique germe spontanément sur tous les points de l'empire romain, particulièrement dans les déserts de l'Egypte, de la Syrie et jusque dans nos contrées occidentales, où s'élèvent de nombreux monastères peuplés de chrétiens qui sont venus se réfugier dans la solitude et s'y exercer aux pratiques de la vie parfaite.

Mais tous ces monastères, devenus de nouveaux centres d'action et de sanctification, et d'où se répandent sur le monde le mouvement et la vie, ne forment que des associations' particulières isolées et variables. La vie religieuse existe ; l'ordre monastique n'existe pas encore. La plus grande variété règne au sein de ces familles monastiques. Sans doute, le fonds commun de leurs pratiques est le même ; la célébration de l'office divin, les travaux intellectuels et manuels se partagent la journée des moines ; un même esprit les anime. Mais on aurait tort de vouloir chercher chez eux une règle uniforme, une même loi qui les régisse. Sauf quelques règles monastiques qui doivent au nom de leurs auteurs une plus grande célébrité, presque chaque monastère est gouverné par une règle particulière. Si cette diversité se prête facilement aux inspirations personnelles que la grâce fait naître dans les âmes, elle ne rattache pas étroitement entre eux tant de membres épars pour en former un seul corps, plein à la fois de vie et de mouvement, d'ordre et d'harmonie. Elle ne tend pas à maintenir bien compact l'être moral appelé la communauté monastique, la famille religieuse, où se trouvent cependant toutes les conditions essentielles

 

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d'une grande et ferme association, tous les éléments d'une indissoluble et féconde unité ; en un mot, elle ne crée pas ce lien puissant que nous verrons s'établir en Occident par la règle de saint Benoît, et qui permettra au monachisme d'étendre son action sur la société chrétienne tout entière. Benoît n'a pas encore fermé les veux que sa règle commence déjà à se répandre et à supplanter les autres règles monastiques. Moins de deux siècles après la mort du saint patriarche, le monde monastique est rangé tout entier sous la discipline de celui qui peut, dès le VII° siècle, être appelé à juste titre le législateur des moines d'Occident. Ainsi, à partir de cette époque, plus de distinction dans le monde monastique. Toute cette armée d'âmes généreuses, que Dieu en chaque siècle appelle à son service, obéit à la règle de saint Benoît : c'est son inspiration, son esprit, que l'on retrouve partout. Or ce n'est pas, dans le monachisme occidental, un changement de moindre importance que celui que nous venons d'indiquer.

Saint Benoît, tout en conservant les grandes traditions monastiques de ses ancêtres, donne cependant à sa règle un caractère si précis et si nouveau, qu'il est impossible de n'y pas reconnaître le fruit d'une inspiration personnelle et d'une longue expérience des choses de la vie. Cette règle, résultat du génie organisateur du saint patriarche, précise, claire et nette, parfaitement formulée et complètement codifiée, embrassant tous les détails de la vie religieuse, s'empare, comme on l'a dit, de la personne du moine tout entière ; elle le dirige dans toutes ses pensées, dans toutes ses actions, dans tous les moments de son existence. Ne laissant rien à l'arbitraire, elle repousse tout changement, toute altération et offre dans sa fixité une solide garantie de durée, de force et de puissance.

 

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Ce qui distingue le moine bénédictin, c'est le vœu de stabilité imposé par le nouvel institut. « Aucune règle antérieure ne l’avait prescrit. Saint Benoît, par ce coup décisif, arrêta les fluctuations de la législation menasse ; la concorde des règles s'établit, aucune d'elles ne périt m ne fut exclue ; toutes les traditions furent

conservées autour d'un centre désormais immuable »(1) Le monastère bénédictin devient le centre de la vie du morne : cette demeure est pour lui le toit de la famille.

Cet esprit de puissante et féconde organisation que renferme la règle de saint Benoît, ce sage et habile discernement qui sait prendre en considération les mœurs, le caractère, les dispositions naturelles des personnes, la rendait applicable à tous les temps et à tous les pays. Nulle législation monastique n'avait fait preuve dune aussi grande connaissance des hommes et des choses, ne s'adaptait aussi bien à tout pour tout sanctifier, ne satisfaisait aussi bien, en les dirigeant et en les surnaturalisant toutes les exigences raisonnables Assez austère pour contenir, pour corriger la nature rebelle et corrompue, la règle bénédictine se gardait bien de l’effaroucher, de l'étouffer ou de l'écraser Elle offrait un heureux mélange de sévérité et de douceur de mortifications et de ménagements. Les pénitences qu elle imposait étaient modérées, et l'on pouvait généralement sans péril pour la santé du corps en supporter es salutaires rigueurs exigées par la santé de l'âme pour les vêtements, pour la nourriture, pour les heures des repas et des travaux, elle consultait les tempéraments, elle tenait compte du climat et des saisons elle voulait qu'on donnât aux infirmes et aux malades les

 

(1) D. Petra, Histoire de S. Léger, Introd.

 

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soins les plus assidus, les attentions les plus délicates de la charité.

Si elle ne rebutait personne par une vie trop rude, par des prescriptions trop difficiles, elle ne fermait non plus les portes du monastère à aucune catégorie de personnes. Elle voulait que tous ceux qui se sentaient appelés au cloître pussent y entrer : les grands, les petits, les pauvres et les riches, les hommes libres et les esclaves, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux. Elle admettait tout le monde, même les enfants, et les entourait sans cesse d'une vigilance et d'une sollicitude paternelle, tout en leur accordant le bienfait de l'éducation et de l'instruction littéraire. On voit donc qu'à tous les points de vue elle était inspirée par un sens éminemment pratique et offrait une ampleur qui lui donnait un caractère d'universalité.

Toutefois, afin qu'elle puisse remplir plus directement à certain temps, et dans certaines contrées la fin qu'elle se propose, il est nécessaire d'y apporter maintes restrictions et modifications, au moins dans ce qu'elle a d'accidentel. Ces modifications, il n'est pas rare de les rencontrer dans chaque congrégation bénédictine, ou même dans chaque monastère, bien qu'on ne se les soit pas toujours directement proposées.

Tel est, si je ne me trompe, le véritable esprit de cette règle qui réalise le problème le plus délicat que présentent les institutions humaines : l'immobilité d'un fond traditionnel et l'accession légitime des modifications qu'amènent les temps, les lieux et les générations nouvelles. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer abondamment dans les Coutumes de Cluny dont nous allons parler.

 

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II LES COUTUMES DE CLUNY

 

C'est la règle bénédictine qui avait été introduite au célèbre monastère de Cluny, comme on peut s'en convaincre par le texte même de la charte de fondation (1) de Guillaume d'Aquitaine, et comme le constate l’ordre formel des souverains Pontifes (2), c'est cette même règle qui constitue la base et le principe de la vie religieuse à Cluny, et si elle fut très scrupuleusement observée dans ses points essentiels, elle n'en reçut pas moins une forme rigoureusement précise, avec des modifications partielles, dans les Coutumes de Cluny dont le principal but était de fondre les divers caractères en une société parfaitement unie (3). Mais une question se présente tout d'abord à notre esprit : comment prirent naissance les Coutumes dont il est ici question ? c'est le problème que nous allons essayer de résoudre.

Il nous faut, pour connaître avec certitude l'acte de naissance des Coutumes de Cluny, remonter deux siècles plus haut et raconter brièvement la vie d'un autre Benoît, qui prit le nom d'Aniane, et en qui l'Eglise et la France honorent, comme dans Benoît de Nursie le héros de l'Ordre bénédictin.

 

(1) « Eo siquidem donc tenore, ut in Cluniaco honore sanctorum Apostolorum Petri et Pauli monasterium regulare construatur, ibique monachi juxta regulam B. Benedicti viventes congregentur... » (Bibl. Clun., col. 2)

(2) Bulle du pape Agapet II, ann. 949. (Bibl. Clun. p 273 )

(3) Pour l'excellence des Coutumes de Cluny voit Hergott : Vetus Disciplina monastica, S. Wilhelmi Constitutiones hirsaugienses, Prologus, p. 375-377

 

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Aniane est aujourd'hui un chef-lieu de canton du département de l'Hérault, situé dans une plaine fertile, presque au bord du fleuve, en face des monts Garrigues, secs, arides et rocheux, à l'abri des collines qui le protègent contre les vents de l'est, dans un climat chaud, sur une terre féconde qui donne à l'envi l'huile et le vin. Tout, en ce lieu, porte au recueillement, à la paix, une église spacieuse et inondée de lumière, rappelle l'ancien monastère bénédictin d'autrefois. Or, ce monastère avait été fondé au VIII° siècle par un grand moine, saint Benoît, appelé depuis saint Benoît d'Aniane. Il était fils du comte de Maguelone,et il s'appelait Wittiza, mais il prit le nom de Benoît, dont il devait renouveler la mission et la gloire. Depuis l'apparition dans les rochers de Subiaco et sur les cimes du mont Cassin, nulle figure monastique ne fut plus noble, plus élevée ni plus grande que celle de cet éminent religieux.

Le cadre de la vie de saint Benoît d'Aniane se résume en quelques traits. Né en Septimanie, en 731, le fils du comte de Maguelone fait son éducation à l'école du palais et à la cour sous le roi Pépin (1). Plus tard, il suit Charlemagne clans ses expéditions en Italie. Comblé d'honneurs et de richesses, il n'aspire qu'à faire à Dieu le sacrifice de ses titres et de ses biens. Un événement détermine sa vocation : l'armée des Francs était arrivée victorieuse à Pavie ; dans sa fougue belliqueuse, un autre fils du comte Maguelone, Amicus, veut traverser le Tessin ; entraîné par le fleuve, il va périr, quand Benoît s'y précipite en faisant le vœu, s'il sauve son frère, de renoncer au monde. De retour en Septimanie,

 

(1) Saint Benoit d'Aniane, etc , par l'abbé Paulinier ; extrait des Mémoires de l'Académie des sciences et lettres de Montpellier, chap. I, p. 10 ; Vie de S. Benoit, par saint Ardon, trad. par l'abbé Cassan.

 

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il prétexte un voyage à Aix-la-Chapelle pour voir Charlemagne, et se retire à l'abbaye de Saint-Seine, en Bourgogne, au fond d'une solitude profonde, inaccessible, dont les bêtes fauves elles-mêmes redoutaient l'accès ip. Le relâchement des moines lui révèle la nécessité d'une réforme. Mais comment rétablir l'unité et la régularité dans la confusion des coutumes, variant selon les personnes, les lieux et les mœurs? Il étudie, pendant près de dix ans, la vie et les constitutions des législateurs successifs, depuis les ermites de la Thébaïde jusqu'à saint Benoît et saint Colomban, et il compose ainsi le Codex regularum, synthèse et résumé de toutes les lois monastiques d'Orient et d'Occident (2). Il devait plus tard écrire un autre livre, la Concordance des règles, où il prouvera qu'on peut harmoniser les prescriptions cénobitiques, « comme on extrait un miel doré du suc de certaines fleurs disparates et déjà passées (3). » Qu'on ne s'étonne pas que l'Ordre monastique à cette époque ait eu besoin de réforme; le malheur des temps en avait altéré la pureté primitive. C'est ainsi que, pour exploiter les couvents comme leurs domaines, les seigneurs ne craignaient pas de s'en faire élire abbés ou d'y mettre leurs créatures. D'autre part, la diversité des observances avait singulièrement contribué à l'affaiblissement de la discipline monastique. Quoique la plupart des monastères fissent profession de suivre la règle de saint Benoît, il y avait néanmoins beaucoup de

 

(1) Vita S. Sequani Acta S. S. O. S. B., nos 7 et 8. t. I ; voir Guizot, Hist. de la civilisation en France, leçon XVII, t. II, p. 46.

(2) Ce code est divisé en trois parties : la première contient les règles pour les moines d'Orient ; la seconde, les règles pour les moines d'Occident. La troisième partie contient les règles faites pour des vierges. (Voir Migne, Patrol. lat., t. CIII.)

(3) S. Bened. Anian. : Concord. Regular., Praefat., Paris, 1638, et Patrol. lat , col. 167.

 

 

variétés dans plusieurs pratiques, introduites par les changements successifs des mœurs, et que le patriarche de la vie cénobitique n'avait pu prévoir. On prit donc le parti d'établir une discipline uniforme par des constitutions qui expliquassent la règle primitive et entrassent dans les moindres détails. Il appartenait à la persévérance, à la douceur non moins qu'à la sagesse et à la prudente habileté de Benoît d'Aniane d'opérer cette réforme. En 817, il obtient la convocation à Aix-la-Chapelle d'une grande assemblée de barons, d'archevêques et d'abbés, où tout l'Ordre bénédictin est représenté, sous sa présidence (1), et où l'on adopte comme statut général le règlement appliqué déjà en Aquitaine, et qu'un capitulaire érige en loi de l'empire (2). Ce statut, qui ne renfermait pas moins de quatre-vingts articles, était le complément et le commentaire de la règle bénédictine. La nouvelle législation fixait l'unité de la loi et prévenait l'abus des coutumes, en les précisant pour les rendre uniformes (3).

Benoît ayant fait triompher ses idées, ne pouvait refuser de les appliquer. En le nommant supérieur général de tout l'Ordre bénédictin, le souverain ne fait

 

(1) Mabillon, Annal. Ord. Bened., lib. XXVIII, n°63 ; D. Bouquet, t. VI, p. 141.

(2) D. Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VI, p 177, 611. C’est le Capitulare Aquisgranense de vita et conversatione Monachorum, que S. Benoît d'Aniane, s'appuyant sur la règle de S. Benoît et se servant aussi de son expérience personnelle, présenta en l'année 817 à l'empereur Louis le Pieux, pour qu'il lui donnât son approbation. Il est imprimé dans Hergott, Vetus discipl., p. 23 et suiv. ; dans les Monum. Germ., Leg. I, p. 200 et suiv. Il est traduit et discuté dans P. J. Nicolai : Der heil. Benedict, Gründer von Aniane und Cornelimünster, Cologne, i865, p. 143 et suiv.; Cf. Hefele : Hist. des Conciles, trad Delarc, t. V, p. 218.

(3) Guizot a cru pouvoir lui reprocher un excès de détails, de pratiques, de servitudes dégradantes (Hist. de la civilisation en France, XXVI° leçon, t. II.)

 

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que consacrer sa situation prédominante (1). Sa réforme est, du reste, acceptée partout, dans quatre-vingt-trois monastères, de Lérins à Fulda, et du mont Cassin à Cluny.

Or, parmi les monastères réformés par saint Benoît d'Aniane, il en était un qui avait précisé plus spécialement certains points de la règle bénédictine : c'était le monastère de Saint-Savin, au diocèse de Poitiers (2).

La petite ville de ce nom, assise sur les bords de la Gartempe, dans un gracieux vallon, a été, suivant la tradition, le théâtre du martyre de saint Cyprien et de son frère saint Savin qui l'arrosèrent de leur sang. Ce coin du Poitou était donc depuis plusieurs siècles une terre sainte. Aussi bien, le plus grand monarque des temps chrétiens, Charlemagne, avait porté son attention et ses bienfaits sur Saint-Savin. De concert avec Badilon, riche seigneur de sa cour, il éleva tout près du Castrum Cerasum (camp ou forteresse des cerisiers) un monastère qu'il dota richement de ses propres biens, et il y fit transporter avec pompe les restes vénérés des saints martyrs. L'église qui subsiste encore avec sa flèche aérienne, avec ses superbes colonnes semblables à une avenue d'arbres gigantesques, avec sa voûte toute resplendissante de peintures hiératiques qui font encore l'admiration de l'artiste et de l'antiquaire, rappelle les générations de savants et de saints qui pendant mille ans ont fait retentir sous ses voûtes les chants de la prière. Mais, préoccupé par ses grandes entreprises et surtout par la répression des révoltes incessantes des peuples de la Saxe, Charlemagne n'eut pas le temps de continuer son œuvre. Elle fut reprise par son fils Louis le

 

(1) Mabillon, Annales Ord. S. Ben., lib. XXVIII.

(2) Acta, IV, 1, p. 210, 215.

 

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pieux, qui acheva heureusement les constructions du monastère et y appela vingt moines bénédictins sous la conduite de Benoît d'Aniane (1). Or, tandis qu'à l'intérieur du cloître régnait la paix, si chère aux fils de saint Benoît qu'ils en ont fait leur devise, la vieille forteresse du monastère de Saint-Savin repoussait victorieusement les attaques des Normands. Mais il n'en fut pas de même du monastère de Glanfeuil en Anjou. Les moines qui l'habitaient, chassés en 860 par ces pirates de leur douce et tranquille retraite, vinrent se réfugier à Saint-Savin (2), apportant avec eux la règle primitive de saint Benoît qu'ils tenaient de saint Maur (3), le plus illustre disciple du saint patriarche et son fils le plus aimé.

A l'époque où nous sommes arrivé, vivait à la cour de Charles le Chauve un seigneur nommé Badilon. Il avait le titre de comte, et il appartenait à une illustre famille d'Aquitaine, dont le nom se trouve mêlé à plusieurs restaurations monastiques (4). Lui-même, quoique vivant dans le monde, se distinguait par sa piété et se plaisait à rechercher la société et la conversation des moines. Il se rapprochait d'eux encore davantage par la simplicité de sa vie, par la sévérité de ses mœurs que n avaient pu altérer une haute position et de grandes richesses. Il en consacra une partie à rétablir l'abbaye

 

(1) L'abbé Lebrun, l'Abbaye et l'église de Saint-Savin, passim.

(2) Raoul Glaber, Hist., III, 5 ; Acta, V, p. 90 et 91.

(3) Voir Saint Maur et le Sanctuaire de Glanfeuil en Anjou, Angers, 1868.

(4) Vers 56o, un Badilon est le premier abbé de Sessieu-en-Bugey, fondé par Aurélien, archidiacre d'Autun, depuis archevêque de Lyon. Les moines de Jumièges, retirés à l'île de Noirmoutier et chassés par les Normands en 836, voyagent en Aquitaine sous la protection d un seigneur nommé Badilon. Deux Badilon se rirent moines à Saint-Martin. (Bulliot, Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, p. 102, note .)

 

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de Saint-Martin d'Autun (1). Il releva les édifices consumés par le feu, entoura l'église d'un nouveau cloître, l'augmenta de bâtiments de desserte et la pourvut de tous les objets nécessaires au culte et à l'entretien des moines. Après avoir reconstruit le monastère, Badilon dut s'occuper de le repeupler. Vingt religieux conduits par Hugues de Poitiers, se rendant aux prières de Charles le Chauve et du comte du Palais, quittèrent en 870 le monastère de Poitiers, et vinrent peupler le monastère nouvellement restauré de Saint-Martin d'Autun (2). D'anciens rapports unissaient cette Eglise à celle d'Autun. C'était à Poitiers que saint Martin, patron de l'abbaye avait vraisemblablement reçu le baptême et avait été ordonné prêtre par son ami, saint Hilaire, évêque de cette ville. C'était de Poitiers que Fortunat, ami de Syagrius et de Brunehilde, leur adressait ces épîtres où se révèle entre eux une douce familiarité ; c'était de Poitiers enfin qu'était venu saint Léger, le plus illustre évêque et le second martyr d'Autun (3).

Les moines de Saint-Savin étaient pour l'abbaye de Saint-Martin une précieuse recrue. La plupart d'entre eux sortaient, nous l'avons dit, de l'abbaye de Glanfeuil (4), fondée par saint Maur et dépositaire dans

 

(1) La restitution des anciennes dotations faites par Brunehilde et son petit-fils, la replaça bientôt au rang des plus riches établissements de la Bourgogne et de la Gaule. Le 7 décembre de l'année 870, l'église de Saint-Martin reçut sa troisième consécration depuis que l'évêque de Tours y avait élevé un modeste autel. Ce jour était célébré tous les ans d'une manière particulière en souvenir de la restauration. (Bulliot, loc. cit.)

(2-3) Acta, V, p. 70.

(4) Les religieux, dispersés en 860 par les invasions des Normands, propagèrent, tu milieu des hasards de leur vie nomade, la règle apportée autrefois par l'illustre disciple de saint Benoît, et devinrent sur différents points de la Gaule les apôtres de la rénovation monastique.

 

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toute sa pureté de la règle de saint Benoît. Formés à Saint-Savin à l'école de Benoit d'Aniane, alliant la pureté de leur observance aux traditions d'étude et de science conservées dans les écoles célèbres fondées par saint Hilaire et relevées par Fortunat, ils apportèrent avec eux à Saint-Martin d'Autun un foyer de vertus et d'instruction qui ne s'éteignit jamais complètement. C'est là que Bernon vint s'inspirer de la règle bénédictine pour l'emporter avec lui et la faire régner dans toute son intégrité au monastère de la Balme (1), dans le Jura français, dont il devint abbé, à Cigny (2), qu'il fonda, et enfin au monastère de Cluny (3), où sa mémoire fut vénérée et son souvenir impérissable. C'était donc à Cluny que devaient prendre fin les malheurs et recommencer les destinées de la récrie bénédictine. Raoul Glaber retrace en ces termes ses vicissitudes : « Fondée au Mont-Cassin par saint Benoît, elle fut introduite en France par saint Maur, son disciple, au couvent de Glanfeuil,

 

(1) Raoul Glaber, Historiar. lib. III, cap. v, p. 67, édition Prou. — Ce monastère, situe près des sources de la Seille (diocèse de Besançon), avait été fondé par saint Colomban, et il était tombé dans un relâchement extraordinaire. Bernon rétablit l'abbaye dans un tel état de prospérite, que bientôt elle fut capable de porter la réforme ailleurs. (Bulliot, loc. cit.. p. 140; Pionot, Histoire de l'ordre de Cluny, t. I, p. 41.) Bernon n'a donc pas été le fondateur de l'abbaye de Baume; il n'en a été que le réformateur, d'après une charte contemporaine. (Baluze, Miscell., t. II ; Mabillon, Act. SS., saec. 5; Plancher, Histoire de Bourg, t. I ; Gaspard, Hist. de Gigny, p. 6, 624.) On fait remonter l'abbaye de Baume à saint Désiré, mort en 390, ou à suint Lauthein, mort en 547, ou à saint Colomban (61 5), ou enfin à Euticius, autrement dit saint Benoît d'Aniane, en 821. (Gaspard, loc. cit.)

(2) Le monastère de Gigny. situé au pied des montagnes du Jura dans un vallon agréable, a été construit vers 886 par Bernon avec le concours de Laïfin, un de ses cousins, sur une terre qui lui appartenait en propre. (Gaspard, loc. cit., p. 6 et 7; Supplément à l'Hist. de Gigny, p. 3 ; Pignot, loc. cit., p. 41.)

(3) Mabillon, Acta, V, p. 70, n° 9.

 

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en Anjou, dont les moines, chassés par l'invasion de l'ennemi, vinrent au monastère de Saint-Savin de Poitiers..... et y pratiquèrent quelque temps la règle qui leur avait été enseignée. Bientôt la règle de la communauté fut adoptée par le monastère de Saint-Martin d'Autun. et y resta quelque temps en vigueur. Elle changea d'asile pour la troisième fois et vint occuper dans la Bourgogne supérieure le couvent de la Balme. Enfin, fatiguée pour ainsi dire de ce long pèlerinage, Dieu voulut qu'elle choisît pour lieu de repos et pour siège de sa sagesse le monastère de Cluny, où le germe qu'elle avait apporté devait bientôt fructifiera l'infini (1) ».

Lorsque Bernon; abbé de la Balme, vint en 910, fonder Cluny, il introduisit dans son nouveau monastère, avec la règle de saint Benoit, les Coutumes

 

(1) Raoul Glaber, Historiar. lib. III, cap. V, p. 66 et 67 ; PIGNOT, loc. cit. Dom Ruinait, se faisant l'écho des traditions clunisiennes a son époque, les mentionne en ces termes : « L'Ordre de Cluny, qui a pris naissance au commencement du dixième siècle, et qui est devenu depuis si célèbre par les grands hommes qu'il a produits, a toujours crû qu'il tirait la plupart de ses observances par tradition de celles qui avaient été établies en France par saint Maur: c'est ce que nous assurent S. Odilon et le bienheureux Pierre le Vénérable, deux des plus saints Abbés de cet Ordre. Glaber, qui vivait en même temps que S. Odilon, rend aussi le même témoignage, mais il ajoute une chose qui est digne de grande considération. C'est qu'après avoir parlé de la Mission de S. Maur, conformément à ce qui est rapporté dans la Vie de ce Saint écrite par Fauste, il assure qu'il y avait une Tradition dans l'Ordre sur ce sujet, qui n'était point tirée de cette Vie, par la quelle on savait comment les pratiques établies par saint Maur à Glanfeuil étaient venues jusques à Cluny C'est ainsi que les Religieux de Cluny prouvaient que leur Ordre était dans le véritable esprit de S. Benoist, en remontant jusqu'à S. Maur, de qui ils croyaient avoir reçues de mains en mains par une tradition constante, verifica relatio, toutes les pratiques qui étaient en usage dans leurs monastères. » (Apologie de la Mission de S. Maur, Apôtre des Bénédictins en France. Paris, 1702, in-8, p. 35-37.) Voir dom Lamey, Extrait du Monologium Cluniacense, t. I, n° 7, p. 40.

 

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connues sous le nom de Coutumes de Cluny. Mais comment et par qui ces coutumes furent-elles introduites à l'abbaye de la Balme? Ouvrons la vie de saint Odon (1), nous y trouverons les détails intéressants qui vont suivre.

Né à Tours, en l'an 879. d'une noble famille franque originaire du Maine, Odon fut élevé d'abord par Foulques le Bon, comte d'Angers, et par Guillaume le Débonnaire, duc d'Aquitaine, fondateur de Cluny. Abbon, père d'Odon, était lié d'une étroite amitié avec ces deux seigneurs. C'était un homme d'une grande vertu. Il avait offert son fils à saint Martin; mais en voyant les heureuses dispositions d'Odon pour la science, il s'était laissé gagner par un sentiment d'ambition, et, mettant la milice séculière au-dessus des calmes exercices de la vie ecclésiastique, il avait retiré son fils du monastère de Tours pour lui donner carrière dans le monde, sous la haute protection du duc d'Aquitaine. Odon passa donc quelques années de son adolescence à la cour, mais, dès son entrée dans le monde, il fut atteint d'une douloureuse et persévérante indisposition qui absorbait ses facultés intellectuelles, et qui ne cessa qu'à sa rentrée au monastère de Saint-Martin de Tours, où Foulques le Bon lui donna une cellule et une prébende de chanoine. Rendu à lui-même et voué de nouveau au service de saint Martin, Odon retrouva la santé et la paix de l'âme. Il se livra avec une grande application à l'étude des lettres. Les célèbres écoles fondées par Alcuin à Tours et ailleurs présentaient, à la fin du IX° siècle, fort peu de ressources; aussi le jeune chanoine de Tours fut-il obligé d'aller à Paris prendre

 

(1) Acta, p. 158 et 159; Biblioth. Clun., col. 14 et suiv. ; Migne. Patrol. lat., t. CXXXIII, p. 43 ; Pignot, Histoire de l'Ordre de Cluny, T. I, p. 50 et 195

 

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des leçons de dialectique et de musique d'un moine alors fort habile et fort remarqué. Remi d’Auxerre (1). Quand il revint à Tours, il utilisa son temps en composant quelques ouvrages de piété; mais son zèle et son amour de la perfection ne trouvant pas assez à s'exercer dans cette vie facile et sans épreuve, Odon entreprit, en compagnie d'un autre chanoine nommé Adhegrin, le pèlerinage de Rome pour rechercher en Italie un monastère où ils pussent vivre en saints religieux. En passant par le comté de Bourgogne, Adhegrin, qui était parti le premier, visita le monastère de la Balme, et fut si frappé de la ferveur des religieux, qu'il résolut de s'y fixer. Il ne tarda pas à s'apercevoir que dans ce monastère, à côté de la règle de saint Benoît, avaient pris place des coutumes introduites par un certain Père connu sous le nom d'Euticius (2). Ces coutumes firent au nouveau venu un tel plaisir que, tout entier à la joie qu'il en ressentait, il se fit un bonheur d'en informer son ami, le chanoine de Tours. Odon imita son exemple. Il quitta Tours et sa basilique, berceau de sa jeunesse, et il vint, lui aussi, se présenter au monastère de la Balme, apportant avec lui cent volumes, belle et riche bibliothèque pour ce temps-là. Il fut admis immédiatement en qualité de novice, et il devint un modèle de régularité religieuse et de perfection monastique.

 

(1) Il reste plusieurs ouvrages de Rémi d'Auxerre : un Commentaire des Epîtres de saint Paul ; un autre Commentaire des petits Prophètes ; une Exposition de l'Ordre de la Messe.

(2) C'est ainsi que dom Jean, moine de Cluny, disciple de saint Odon et son historien, raconte l'entrée à Baume de saint Odon, signale l'origine des observances de Cluny : « Ipse enim pater Heuticius instituor fuit harum consuetudinum quœ hactenus in nostris monasteriis habentur. » (Bibl. Clun., col. 23 D et 24 AB.) Cette origine est confirmée par André Duchesne en ces termes : « Hic est, inquit de Euticio loquens (Johannes Parisiensis), institutor Consuetudinum Monachorum, maxime Cluniacensium. » (Bibl. Clun., nota, col. 22 E.)

 

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Mais quel était ce mystérieux personnage appelé Euticius. Le personnage connu sous le nom d'Euticius, dont parle Adhegrin à propos des coutumes suivies au monastère de la Balme. n'était autre que le saint abbé Benoît d'Aniane (1). Odon succéda au Bienheureux Bernon sur le siège abbatial de Cluny, et s'inspirant de l'exemple de son vénéré Père, il fit fleurir la règle de saint Benoît et les Coutumes dont nous venons de parler.

C'est donc à Cluny que les Coutumes reçurent leur forme définitive. Instruits par leur expérience personnelle, les saints abbés Odon, Aymard, Mayëul et Odilon complétèrent ces observances particulières, et les amenèrent à leur dernière perfection (2). Jusqu'à ce moment, elles avaient été transmises de vive voix sans avoir jamais été fixées par écrit. C'est sous le

 

(1) Mabillon, Acta SS., Ordin. S. Bened., V; Hergott, Vetus discipl. monast., p. 14.

Quoi qu'on en ait dit, nous persistons à croire avec le docte bénédictin Mabillon et le P. Hergott que saint Benoît d'Aniane et saint Eutice ne sont qu'un seul et même saint sous deux noms différents. (Voir Sirmond, Conc. ant. Galliae, t. II ; Mabillon, Annal. Ord. S. Bened., T. XXVIII, n° 63 ; (restes de Louis le Débonnaire, dans Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VI, p. 141 ; Baluze, Capitulaires, t. I. —Voir Diplômes de 832 et 836 ; Bouquet, VI. 177, 611 ; Nicolaï, Der heilig. Benedict. etc.)

Pour la négative, voir Dom Lamey, Extrait du Monologium Cluniacensis, t. I, n° 7, p. 36; Bernard Prost, Essai historique sur les origines de l'abbaye de Baume-les- Moines, Lons-le Saunier, 1872. in-8.

(2) « Consuetudines istae auctorem primum hahuerunt post Bernonem, beatum Odonem, qui summus in Galliis Monastici Ordinis reparator fuit. Ejus namque auspiciis primum cœpit Cluniacensis Cœnobii fama toto orbe celebrari. Illam postea gloriam singulari sua sanctitate et religionis fervore promoverunt Aymardus, Maiolus, Odilo, Petrus Venerabilis et alii, quos Ecclesia universa debito cultu veneratur.» (Hergott, Vetus disciplina monastica,Ordo Cluniacensis, Monitum, p. 133, Parisiis, 1726, in 40.) On voit par là que les coutumes de Cluny étaient plus anciennes que celles des deux écrivains. Il est même à croire qu'elles étaient observées à Cluny, du moins pour la plupart, dès l'origine du monastère (Histoire littéraire de la France, t. VIII, p. 304).

 

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gouvernement de l'abbé Odilon que parut le premier exemplaire, et il fut envoyé au monastère de Farfa au pays des Sabins. C'est aussi sous l'abbé Odilon que les Coutumes de Cluny reçurent leur physionomie actuelle, mais elles ne furent rédigées définitivement que sous son successeur immédiat. Saint Hugues, en effet, vers l'an 1067 (1), chargea l'un de ses plus pieux et plus savants disciples, nommé Bernard, de rédiger les Coutumes de son monastère (2). Plus tard, en io85, sur les instances de Guillaume, abbé d'Hirschau, au diocèse de Spire, Udalric de Cluny, autre disciple de saint Hugues, rédigea à nouveau pour le saint abbé les Coutumes que Bernard avait codifiées à Cluny (3), et c'est ainsi que fut fixé ce code parfait de la vie monastique, <r ce bel ouvrage si bien fait pour assurer la vie éternelle à ceux qui en observeront les prescriptions avec zèle et amour (4),

On comprendra que nous ne puissions entrer ici dans tout le détail des Coutumes de Cluny, ce qui exigerait une monographie spéciale (5).

 

(1) D. L'Huilmer, Vie de S. Hugues, p. 35o; Lucherat, Cluny au XI° siècle, p. 3:.

(2) Le texte qui a été imprimé au XVII° siècle des Coutumes de Cluny, écrites par le moine Bernard sous le titre d'Ordo Cluniacensis, offre des additions certaines et bien postérieures à S. Hugues, puisqu'il y est parlé d'une modification introduite par l'abbé Etienne, onzième abbé de Cluny, de 1163 à 1173 (part II, cap. XXII, p. 327 de l'édition de Hergott; p. 204 de l'édition antérieure des bénédictins de Cluny, et d'une réforme du vingt-neuvième abbé de Cluny, dom Henri, élu en 1368. (Bibl. Clun., 1670 B, et dom Lamst, sur la Vénérable Antiquité et l'origine bénédictine des Observances monastiques de Cluny, p. 3.)

S. Hugues lui-même y apporta quelques changements. (Voir Hergott, Vetus Discipl. monast., p. 189, 351.)

(3) Kirchengeschichtliche Studien. t. III. 3e édit.. Ulrich von Cluny, p 69; Munster, Schœningh, 1896; Mabillon, Annal., V, p. 220; Monum. Germ., SS., t. XII. p. 267, note 43.

(4) Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 596.

(5) Tour s'orienter, on peut se servir très utilement de Frédéric Hurter, Histoire du pare Innocent III et de ses contemporains, t. IV, « Clunisiens ». p. 2o3 ; Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, t. II. Coutumes monastiques de Cluny, p. 373 et suiv. ; Keker, Wilhelm der Selige, Abt von Hirschau, p. 218 et suiv.

 

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Qu'il nous soit permis de montrer seulement la part que prit Odilon à la rédaction définitive de ces Coutumes.

Odilon introduisit à Cluny et dans les monastères qui lui étaient soumis la fête des Trépassés (1), que nous ne faisons que mentionner ici. mais dont nous expliquerons ailleurs, dans un chapitre spécial, l'origine et l'introduction dans l'Eglise. Il précisa le rite sous lequel, chaque année, on devait célébrer les fêtes (2), et en particulier la fête de la Dédicace (3). En outre, inspiré par ce sentiment d'une charité compatissante et toute fraternelle, et aussi par la pensée de maintenir l'édification mutuelle entre les frères, il décréta que si un moine avait commis une faute, secrète, il devait l'expier en secret, sans être obligé de l'avouer publiquement au chapitre (4). Enfin il décida que l'on cesserait de marcher nu-pieds comme on le faisait auparavant dans les processions qui avaient lieu ordinairement le mercredi et le vendredi de chaque semaine dans la saison d'hiver, depuis la Toussaint jusqu'au commencement du Carême (5).

Les Coutumes de Cluny furent observées avec la plus

 

(1) Discipl. de Farfa, dans Hergott, p. 84; Ordo Clun., par Bernard, dans Hergott, p. 353; Consuet. antiq., par Udalrich, dans d'Achery, Spicil., t. I, p. 664.

(2) Discipl. Farfa, dans Hergott, p. 84.

(3) Discipl. Farfa. id.. p. 39; Ct. p. 83.

(4) Martène et Durand. Thesaurus novus anecdot, t. IV, p. 1585, Paris. 1717 (Dialogus inter Cluniacensem Monachum et Cisterciensem de diversis utriusque Ordinis observantiis).

(5) Bernard, Ordo Clun., dans Hergott, p. 353. Dans le dialogue d'un cluniste et d'un cistercien, œuvre piquante d'un disciple de S. Bernard, transfuge de l'Ordre de Cluny, la discussion s'engage entre les deux moines rivaux sur le sujet des Coutumes de Cluny :

 

LE CLUNISTE

«

 Quare dixisti qui nesciuntur (c'est-à-dire les auteurs des Coutumes de Cluny), cum S. Odilo et S. Mavolus nostram consuetudinem ordinaverint : »

 

LE CISTERCIEN

 

« Ubi hoc legitur? in libro Consuetudinis non invenitur, nisi quod unam solam Consuetudinem non incongruam S. Odilo constitua ; hanc scilicet, quod monachus fœdo et flagitioso crimine lapsus occulte puniatur si aliquo modo occultari possit. Ego qui in ordine illo fui, a senioribus qiuvrens, audivi quod Cluniacenses mutuaverunt eum a quodam monasterio mediocri, quod postea subditum est illis, quis tamen luerit auctor monachi certant, et adhuc sub judice lis est. »

Le cistercien, dans ce court passage, commet deux erreurs : d'abord saint Odilon a encore introduit d'autres usages, comme nous l'avons vu, et, en second lieu, on connaissait très bien à Cluny les auteurs des Coutumes, puisqu'ils sont nommés dans la biographie d'Odilon.

Ce dialogue, qui a eu lieu entre 1153 et 1174, n'est pas une source authentique pour la vie claustrale dans la première moitié du XI° siècle.

Le Dr Paul Ladewig, dans Poppo de Stablon, représente la vie régulière dans la première moitié du XI° siècle d'après cet écrit polémique, qui n'inspire aucune confiance, mais il a soin de dire auparavant : « Nous ne devons pas craindre l'excès de critique dans l'examen de cet écrit. Dans cinquante ans, on peut a peine constater un changement, et cinquante ans plus tard nous pouvons voir également la même ressemblance dans la vie régulière... » — Qu'il nous soit permis, à l'encontre de ce qui vient d'être dit, de taire les remarques suivantes :

1. On ne peut pas faire usage de l'ouvrage polémique déjà controuvé : Dialogue entre un clunisien et un cistercien, comme preuve de la vie régulière dans la première moitié du XI° siècle, car cet écrit n'a pas été composé cinquante ans, comme le croit le Dr Ladewig, mais cent ans et plus après la première moitié du XI° siècle. Ce dialogue eût-il été composé après les troubles causés à Cluny par l'abbé Ponce de Melgueil, la vie régulière v aurait été troublée pour quelque temps, mais appliquer ces troubles à l'époque que nous étudions serait un anachronisme.

2. Les matériaux pour un travail de ce genre ne manquent pas. Il suffit de citer les diverses revisions des Coutumes, puis les biographies écrites des abbés de Cluny. les lettres de Pierre le Vénérable sont aussi de vraies sources pour les Coutumes antérieures.

En outre, le Dr Ladewig se sert pour son ouvrage du pamphlet d'Adalbéron. évêque de Laon. (Bouquet, t. X, p. 65 et suiv., bien qu il dise « que personne ne voudra soutenir que de telles descriptions correspondent à la réalité des faits ».

De plus, on trouve encore dans la première partie : Cluny et les clunisiens, un grand nombre de fausses affirmations, mais que nous devons pardonner à un homme qui n'a pas la moindre notion de la vie bénédictine. (Cf. Ringholz, ouvr. cité, p. VIII. Ammerk).

 

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scrupuleuse exactitude, et si, dans tel ou tel cas, on se crut obligé d'y déroger, cette dérogation parut aux religieux fervents si extraordinaire, qu'ils en conservèrent dans leur mémoire un ineffaçable souvenir, et qu'ils se firent un devoir de la consigner par écrit dans les Chroniques du monastère. Telle fut, par exemple, la visite que fit aux moines de Cluny, Adalberga, Abbesse du monastère des religieuses de saint Maur, à Verdun. Hémon,évêque de cette ville, avec le concours d'un fils spirituel de saint Odilon, l'abbé Richard de Saint-Vannes, avait rétabli le monastère de Saint-Maur dont nous venons de parler. Il en avait confié la haute direction à l'Abbesse de Saint-Vannes, et il y avait installé Adalberga comme première abbesse. Cette vénérable religieuse qui, vraisemblablement à cause de son grand

 

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âge, avait reçu le surnom d'Ara, voulant connaître parfaitement la règle bénédictine, afin de pouvoir appliquer à sa communauté l'expérience qu'elle en aurait faite par elle-même, se mit en marche pour visiter dans ce but un certain nombre de monastères. Ce fut dans le coins de l'un de ses voyages qu'elle vint visiter Cluny. Elle y arriva en l'an 1027 ; mais auparavant elle s'était fait un devoir de prévenir de son arrivée. Le saint abbé Odilon l'accueillit avec les témoignages d'une profonde vénération et l'expression de la joie la plus sincère ; et ici, il faut entendre le chroniqueur Hugues de Flavigny. « Bien que ce soit une coutume dans l'Eglise, dit-il, coutume qui a force de loi, de ne

 

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laisser aucune femme franchir la porte d'un monastère quelconque, Adalberga, sans doute à cause de sa grande piété et de l'étroite amitié qui liait l'abbé Richard de Saint-Vannes et saint Odilon, fut autorisée à entrer dans l'intérieur du monastère ; mais une autre grâce lui fut encore accordée : elle obtint la faveur d'assister personnellement au chapitre et de prendre part à la procession qui se faisait chaque dimanche, et dans laquelle on la vit s'avancer gravement au milieu des religieux. On a conservé, ajouté le chroniqueur, jusqu'à ce jour le souvenir de cet important événement, qui est encore vivant au sein du monastère (1). »

Nous allons voir maintenant les Coutumes de Cluny s'épanouir au dehors du grand monastère bourguignon où elles se sont développées, et s'étendre progressivement sur une foule de monastères ramenés par elles à leur ferveur primitive et pour lesquels elles deviendront un lien puissant de centralisation. Mais sur quel plan, dans quelle mesure et par qui fut créée cette grande famille clunisienne à la formation de laquelle deux siècles ont mis la main, c'est ce qui nous reste à exposer.

 

(1) Mabillon, Acta, VI, I. p. 483 ; Monum. Germ. SS., t. VIII, p. 391 ; Mabillon, Annales, t. IV, p. 328.

« Hœc patris sui formam imitari cupiens, velut apis prudentissima, ex aliis, etiam virorum, monasteriis laudabilibus ritus ac mores exprimere studuit. Quapropter Cluniacum prufecta, tanto in honore ab Odilone habita est, ut, licet muliebri sexui motlasterli aditusomnino interdictus esset ; ei tamen pro sua religione et patris Richardi cum Odilone individua caritate, non modo claustra monasterii ingredi concessum sit, verum etiam capitulo associata, dominico die in processione cum fratribus interesse : «Quod sanctae Liobœ abbatissae itidem olim in Fuldensi monasterio a sancto Bonifacio permissum fuerat. »


 

CHAPITRE VI
LA CONGRÉGATION CLUNISIENNE

 

Nous ne croyons pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé en écrivant la vie de notre saint, si nous disons ce que fut sous son gouvernement cette congrégation de Cluny qui, à l'époque où nous sommes arrivé, commençait déjà à fixer sur elle les regards de la chrétienté tout entière; car si la congrégation de Cluny a été définitivement constituée sous saint Hugues le Grand, c'est à saint Odilon que revient la gloire de l'avoir fondée et développée.

Mais que faut-il entendre sous le nom de Congrégation ou d'Ordre de Cluny : Dans son sens le plus large, et d'après son acception première, en latin, ce nom d'Ordre désigne tous les monastères qui suivent une commune observance, ordo vivendi. Mais le mot congrégation est plus restreint : il désigne une réunion de monastères appartenant au même ordre et soumis à la même règle, reliés entre eux par des relations déterminées, ayant pour but l'union et le maintien de la discipline dans chacun de ces monastères, et par conséquent la conservation de l'Ordre monastique tout

 

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entier (1). Telle est la Congrégation de Cluny, dans laquelle tous les monastères sont gouvernés par un seul Abbé qui exerce sur eux quelque juridiction, soit par lui-même, soit par un représentant qui les gouverne au nom de l'Abbé général. La Congrégation comprend donc seulement les monastères sur lesquels Cluny exerçait une juridiction immédiate, mais non ceux qui, tout en recevant, à des époques différentes, l'observance de Cluny, n'ont jamais été acceptés par la grande abbaye comme membres de l'Ordre clunisien (2). L'idée d'une vaste association religieuse entendue dans le sens que nous venons de dire, qui put mieux résister que les monastères isolés et aux interventions laïques et au relâchement dans la discipline régulière, appartient donc à Cluny. Aussi bien la Congrégation de Cluny a-t-elle été le point de départ d'une nouvelle phase dans l'histoire de l'Ordre bénédictin, et, comme on l'a si bien dit, c'était presque une révolution survenue dans l'Ordre monastique. « La pensée du grand patriarche des moines d'Occident, dit M. Dalgairns, était que chaque monastère formât une petite république, sous la direction exclusive de son abbé. Les abbayes, d'après la

 

(1) P. Ringholz, Der heil. Abt Odilo von Cluny in seinem Leben und Wirken, p. 38.

Il y a des congrégations, comme celle des couvents bénédictins suisses, où chaque maison a son Abbé, mais où l'un des Abbés, en tant que praeses, a la surveillance générale. Il y a des Congrégations où il n'y a d'Abbé que dans la Maison Mère. Celle de Cluny était dans ce cas (Ringholz, loc. cit.; Revue catholique d'Alsace, mars

1886, p. 157.)

(2) Tels sont les monastères de Saint-Denys, de Marmoutiers, de Fleury, de Saint-Paul a Rome; tels sont encore, outre les monastères français, les monastères italiens, allemands, espagnols et flamands, qui vinrent chercher à Cluny une observance plus parfaite; les bulles pontificales relatives à la juridiction de Cluny ne mentionnent jamais les monastères de cette catégorie. (Voir Dom L'Huiller, Vie de S. Hugues, p 478.)

 

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règle n'étaient point liées les unes aux autres... Chaque monastère formait une communauté indépendante. Ce système grossier et imparfait était la ruine des institutions monastiques » (1). Si saint Benoît n'a formulé aucune règle relative à l'association religieuse telle que nous l'entendons, il serait néanmoins facile d'en rencontrer quelque trace dans la vie et la règle du saint patriarche. Le pape saint Grégoire raconte dans la vie du grand fondateur de l'Ordre bénédictin, que saint Benoît fut contraint de quitter sa chère retraite de Subiaco pour prendre la direction de douze monastères de la province, composés chacun de douze moines et d'un prieur ou prévôt (2), essayant en vain d'y rétablir la discipline (3); mais il y avait dans la condition faite à ces monastères quelque chose de trop personnel à saint Benoît pour voir clans ce fait une

 

(1) Dalgairns, Vie de S. Etienne Harding. p. 202.

(2) Dialog. III; Cf. Haeftenus, p. 86. Hoeftenus cite une bulle donnée par Alexandre IV en faveur du monastère de Subiaco, dans laquelle ce pape dit en parlant de saint Benoit : « Ce saint a voulu réunir en ce lieu, comme sous le bercail unique de Notre-Seigneur, diverses familles de pieux moines dispersés auparavant en plusieurs monastères, afin d'en faire une seule congrégation selon son cœur, et de les affermir dans leur vocation, en établissant entre eux les liens fraternels de l'observance régulière et du culte divin dans la maison de Dieu. » En effet, saint Benoît se chargea du gouvernement de ces moines avec le dessein longuement médité dans son esprit, d'unifier le code monastique, de fonder en Occident un seul ordre religieux, pour fermer ainsi la porte à l'arbitraire capricieux des supérieurs aussi bien qu'à la licence des subordonnés. Arnold Wion énumère ces douze premiers monastères sous les noms suivants : 1° S. Marina in Primerana, aujourd'hui S. Laurentius; 2° Vita aeterna; 3° S. Michael archangelus ; 4° Archangelus; 5° S. Angélus; 6° S. Angélus de Threni; 7° S. Johannes Baptista ; 8° S. Clemens Papa: 9°S. Blasius, aujourd'hui S. Romanus ; 10° S. Donatus ; 11° SS. Cosma et Damianus, aujourd'hui S. Scholastica : 12° S. Hieronymus. (Cf. Dom Louis Tosti : Son action religieuse et sociale, p. 66; Ringolz, ouvr. cité p. 38.

(3) Dialog. IV.

 

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congrégation proprement dite. Il est également vrai que saint Benoît, dans le soixante-quatrième chapitre de sa règle, accorde aux Abbés, dans le cas où un monastère du voisinage ferait un mauvais choix, d'intervenir pour le bien de ce monastère : « Si, par malheur, dit-il, il arrivait que la communauté tout entière, élût à l'unanimité une personne complice de ses dérèglements, lorsque ces désordres parviendront à ta connaissance de l'évêque du diocèse auquel appartient ce lieu, ou des Abbés et des chrétiens du voisinage, qu'ils empêchent le complot des méchants de prévaloir, et qu'ils pourvoient eux-mêmes la maison de Dieu d'un dispensateur fidèle, assurés qu'ils en recevront une bonne récompense, s'ils le font par un motif pur et par le zèle de Dieu, de même qu'ils commettraient un péché s'ils s'y montraient négligents (1) ». Toutefois cette disposition, qu'on veuille bien le remarquer, ne peut être prise qu'en cas de nécessité et reste absolument étrangère à toute association.

Durant les premiers siècles de l'existence de l'Ordre monastique après saint Benoît, les monastères, dit excellemment Thomassin (2), étaient réunis entre eux par un lien de fraternité fondé sur l'unité de doctrine et de sentiments, non par des liens de juridiction. Lorsque dans la suite des temps un grand nombre de monastères se furent relâches dans l'observance de la discipline primitive, les meilleurs sentirent la nécessité d'une association entre les différents monastères, dans le but d'arriver à une réforme. Saint Benoît d'Aniane, nous l'avons vu plus haut, fut le premier qui, en France, mit ce projet à

 

(1) Regula S. Benedicti, cap. LXIV, de Ordinando Abbate.

(2) Vetus et nova Ecclesiae Disciplina, t. I, part. 1, lib. III. Cap LXVIII, n° 7 ; Dom L'Huilier, ouv. cit. p. 479.

 

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exécution (1), essayant de réunir toutes les abbayes de l'empire carlovingien en une seule Congrégation, sans autres liens que le génie du fondateur et la bonne volonté des membres associés (2). Cet essai n'eut pas de suite; Un siècle ne s'était pas encore écoulé qu'il y eut en France, en Allemagne et en Italie, une foule de monastères encore une fois déchus de leur ancienne splendeur. Ils ressentirent fatalement le contre-coup des guerres civiles et des invasions normandes qui désolèrent pendant soixante ans la France carlovingienne. « Les moines, raconte Mabillon, furent tués ou chassés. Ceux-ci emportant les reliques des saints et quelques minces bagages, s'en allaient où les hasards de la guerre les poussaient; puis, reprenant leur course, ils se fixaient à quelque endroit plus sûr, s'ils pouvaient le trouver, sinon, ils traînaient péniblement leur vie ça et là. Dès qu'il leur était permis de respirer un peu, ils se construisaient des abris, selon les ressources et les circonstances: mais la nécessité les obligeait de se préoccuper moins de la vie régulière que de leur existence matérielle... Ainsi arriva-t-il qu'au commencement du dixième siècle, il ne subsistait qu'un petit nombre de communautés religieuses, et, dans ce petit nombre même, la régularité faisait défaut. » (3).

Qu'on veuille bien se rappeler ici le triste tableau que retrace des monastères le concile de Trosly, tenu en juin 909 : « En ce qui concerne l'état ou plutôt la chute des monastères, disent les Pères du concile, nous ne savons en quelque sorte, ni qu'y faire, ni qu'en dire. En punition de nos péchés, le jugement a commencé par la maison de Dieu. De tant de monastères élevés

 

(1) Voir chap. V.

(2) Concord. Regul., p. 21-24.

(3) Mabillon, Annales Ord. S. Bened., T. IV, 16.

 

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par la piété de nos aïeux, les uns ont été brûlés par les païens, les autres ont été dépouillés de leurs biens et presque détruits. D'ailleurs, s'il y reste quelques vestiges des anciens édifices, on n'y trouve plus une seule trace de la discipline religieuse. La règle y est inconnue. L'indigence des maisons, le libertinage des personnes qui y demeurent, le relâchement des moines et surtout l'abus de leur donner des laïques pour supérieurs et pour abbés, sont la source de ces désordres. La pauvreté oblige les religieux à sortir de leur cloître pour vaquer malgré eux aux affaires du siècle, et le mot du prophète n'a que trop d'application parmi nous : Les pierres du sanctuaire ont été dispersées au coin de toutes les rues (1).

C'est dans ces tristes circonstances qu'en l'année 910 un seigneur puissant, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, se sentit inspiré de bâtir à Cluny, sur la rivière de la Grosne, aux confins du royaume de Bourgogne, un nouveau monastère, où Dieu serait servi en droiture et perfection. A quelques lieues de là, au pied du Jura, le saint abbé Bernon, issu des comtes de Bourgogne, menait une vie angélique dans un couvent de Gigny ; on l'en tira, avec douze de ses moines, pour importer à Cluny cet esprit puissant qui devait en faire le centre d'une vaste réforme. Baume était donc comme l'anneau qui rattachait le monachisme renaissant à l'œuvre de Benoît d'Aniane. La discipline qu'on y observait était basée sur les statuts d'Aix-la-Chapelle (2), et c'était un de ses moines qui allait leur donner une extension et

 

(1) Labbe, Sacrosancta Concilia IX, 521, Cf. Damberger, Synchronistische Geschichte der Kirche und Welt im Mittelalter, IV, 542; Héfélé, Histoire des conciles, VI, 146, traduct. Delarc. Jager, Hist. de l’Egl. Cath. en France, t. V, p. 414; Darras, Hist. gén. de l’Egl., XIX, 344.

(2) Voir chap. V.

 

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une actualité qu'ils n'avaient point eues du vivant de leur auteur. Par l'abbaye de Saint-Savin où il avait fait profession, Bernon se rattachait à saint Benoît d'Aniane, et, devenu abbé de Baume, il n'eut comme lui d'autre but que de réunir les monastères bénédictins dans une même pensée et la pratique d'une même règle ; mais, disciple de l'ancienne tradition, il n'eut jamais l'intention de fonder une congrégation au sens où nous l'entendons ici. Bien que l'on puisse conclure par le testament de Bernon en 926 (1) et la bulle du pape Jean XI en 932 (2), que déjà à cette époque on avait eu en vue de fonder une congrégation, ce projet ne fut pas réalisé, quoi qu'en disent nos adversaires. Et en effet, lorsque le comte Elbbo de Bourges eut fondé le monastère de Déols appelé aussi Bourgdieu, il le céda à l'abbé Bernon, à la condition que les moines de ce monastère resteraient sous la direction de l'abbé de Cluny, sa vie durant, et qu'après sa mort ils auraient, conformément à la sainte règle, liberté entière d'élire son successeur. Or, n'était-il pas évident que Bernon se serait abstenu de prendre possession de Déols, s'il eût voulu établir une Congrégation proprement dite (3) ? D'autre part, si le fondateur de Cluny donna par testament à Odon, son disciple préféré, le monastère de Déols aux mêmes conditions qui lui avaient été faites à lui même par le comte de Bourges, si solennel que fût cet acte, il faut bien remarquer que la cession de ce monastère ne se fit qu'avec le consentement du fondateur qui prit

 

(1) Biblioth. Cluniac, col. 10 et suiv. ; Mabillon, Acta, V, p. 86 et suiv. ; Cf. Annal., III, p. 387 et suiv.

(2) Jaffé, Regesta Pontific. Romanor, n° 2744.

(3) Mabillon, Acta, V, p. 83 et suiv. ; la charte de fondation dans Gall. Christ., II, instrum., col. 43; Cf. Adémar, Hist., lib. III, 21. dans Monumenta Germaniœ SS., t. IV, p. 124.

 

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l'habit à Cluny (1). Le testament au contraire est entièrement favorable à notre thèse. En vertu de ce testament, en effet, le bienheureux Bernon qui réunissait sous sa crosse abbatiale les deux abbayes de Baume et de Gigny, léguait à sa mort à son disciple et proche parent Wido la possession de ces deux monastères avec celle de saint Lautein sur le territoire d'Autun et un autre monastère dont le nom est inconnu (2), en même temps qu'il faisait à Odon son successeur, la cession de Massay et de Déols. Mais comment s'expliquer ce partage si l'on admet l'établissement ou l'existence d'une Congrégation sous la direction de Cluny ? Ajoutons qu'au dehors on avait si peu considéré l'abbaye bourguignonne comme Chef d'Ordre ou de Congrégation que Bernon, dans ce même testament, obligeait précisément Cluny à payer chaque année au monastère de Gigny douze sous à titre de rente, en compensation des biens qui lui avaient été cédés (3). D'ailleurs, le bienheureux Bernon n'en restait pas moins fidèle aux visées de saint Benoît d'Aniane et à la tradition de l'esprit monastique, car dans la crainte de voir se relâcher les liens qui rattachaient entre eux les différents monastères qui lui étaient soumis, il conjure les moines de s'entr'aider les uns les autres. Après sa mort, les moines de Baume et de Gigny refusèrent de suivre l'observance naissante de la nouvelle abbaye.

 

(1) Richard de Cluny dans Muratori, Antiquit. ital. med. aevi,l. IV, col. 1024.

(2) Monasterium Œthicense; Cf. Annal., III, p. 387.

(3) Les raisons qui avaient porté Bernon à assigner au monastère de Cluny les biens qui lui appartenaient étaient les suivantes :

1° Bernon avait choisi ce lieu pour sa sépulture; 2° Cluny n'était pas encore achevé ; 3° il était plus pauvre en possessions et les moines y étaient plus nombreux qu'à Gigny (Testament de Bernon). — Que Cluny fût tributaire du monastère de Gigny, c'est ce que démontre Sigebert de Gembloux dans Monum. Germ. SS., t. VI, p. 345.

 

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L'agrégation de Bernon était dissoute, mais sa manière subsista, et son œuvre fut reprise, nous verrons dans quel sens, par les grands abbés qui, pendant près de deux cents ans se succédèrent sur le siège abbatial de Cluny.

Un an ou deux avant la fondation du célèbre monastère, un ancien page de Guillaume d'Aquitaine, alors chanoine de Saint-Martin de Tours, Odon, était venu, comme nous l'avons déjà raconté ailleurs (1), demander à Baume l'habit de saint Benoît, et, bientôt après, il avait été placé à la tète de l'école claustrale. Mais, même au sein du monastère de Baume, des esprits inquiets s'étaient rencontrés, qui ne voyaient pas sans effroi le retour aux saines traditions de l'Ordre et l'abandon de la vie aisée et commode introduite par les malheurs du neuvième siècle. Plutôt que de transiger avec le relâchement, Odon prit le parti de passer à Cluny (2). Déjà, à la mort de Bernon (927), un certain nombre d'abbayes, Meinsac en Auvergne, Sauxillanges, Massay en Berry, Souvigny se trouvèrent dans la communauté la plus étroite avec Cluny. L'œuvre commencée fut continuée par saint Odon et ses successeurs, mais tous les monastères réformés par eux et soumis à la direction de Cluny, jusqu'au saint abbé Odilon, se rendirent indépendants, sans toutefois cesser de conserver les Coutumes de Cluny. C'est ainsi que le pape Léon VII, par un privilège du 9 janvier 938, rendit au monastère de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), qui avait été réformé par Odon (3) sa complète

 

(1) Voir chapitre V.

(2) Ern. Sackuk, Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts, t. I, Halle, Niemeyer, 1802.

(3) Rocher, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Benoit-sur-Loire, p. 123.

 

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indépendance (1), et il en fut de même sous le gouvernement de saint Mayeul. Cluny, en effet, dit dom L'Huillier, fondait des prieurés à l'antique manière, selon la remarque de Thomassin. C'était une abbaye qui grandissait en s'entourant de maisons qui étaient ses dépendances et sans songer à créer une Congrégation i2i. On nous permettra de rapporter à ce sujet une parole des moines du mont Cassin. Vers la fin du Xe siècle, des bénédictins allemands et français écrivirent au monastère principal du mont Cassin pour savoir quelles coutumes y étaient observées ; on se préoccupait surtout de savoir quels étaient la tonsure et le costume clunisien. Après plusieurs mois de silence, les religieux se décidèrent à répondre et à porter sur le vêtement de Cluny cette sentence peu favorable: « Relativement à ce que vous nous avez écrit sur la tonsure et l'habit des clunisiens, nous n'en sommes point satisfaits, et ils ne sauraient être du goût de quiconque voudrait vivre en régulier, car ils sont contre la règle (3). » Ce qu'il faut conclure de cette décision, d'après le P. Marquart Hergott (4), c'est qu'au dixième siècle les Coutumes de Cluny n'avaient encore été acceptées ni en Italie (5) ni en Allemagne, ni même dans la plupart des monastères français. A cette époque, il ne saurait donc être question d'une Congrégation proprement dite, telle que nous l'avons définie plus haut. Les prédécesseurs de saint Odilon se préoccupaient

 

(1) Jaffé, Regesta, etc., n° 2700.

(2) C'est ce que dit expressément Mabillon, Acta, V, proefat., n° 52.

(3) Mabillon, Vetera Analecta, nov. edit., p. 154 ; Acta, t. VIII, p. XXX ; XXXIV.

(4) Vetus discipl., p. 133 et suiv.

(5) Saint Odon avait cherché à réformer le monastère bénédictin de Saint-Paul de Rome vers l'année 93b. Mais environ dix ans plus tard, le pape Agapet II y appela des moines de Gorze dans le diocèse de Metz. (Jaffé, Regesta, etc., n° 2801.)

 

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surtout de la pensée dé réunir entre eux les monastères, afin de les prémunir contre les dangers de l'isolement. Aussi firent-ils tous leurs efforts pour relier entre

elles les abbayes indépendantes les unes des autres par des liens spirituels et des affiliations de prière. L'état de la société n'était pas encore assez affermi pour qu'il leur fût possible de confondre un grand nombre d'abbayes, comme cela eut lieu plus tard, sous notre saint, en une seule Congrégation, sous l'autorité directe d'un chef unique. Mais au commencement du onzième siècle la discipline clunisienne se propage rapidement et s'étend sur presque tous les monastères. C'est par là que Cluny est devenu en quelque sorte le chef-lieu et comme la grande métropole du monde monastique. Cluny a eu l'incomparable gloire d'avoir vu à sa tète une véritable dynastie de grands hommes et de saints, dont le passage a marqué dans l'histoire. Pendant près de deux siècles la sève vigoureuse qui circule dans ses rameaux se renouvelle sans cesse, tant les racines que cet arbre majestueux pousse dans le sol sont fortes et profondes. Pourquoi Cluny joue-t-il un rôle si considérable dans la renaissance religieuse des dixième et onzième siècle ? C'est qu'il existe dans la grande abbaye bourguignonne un esprit commun qui se transmet de l'un à l'autre de ces illustres et saints abbés, et qui fait l'unité même de Cluny dans sa magnifique expansion. Mais il y a aussi le caractère distinctif de chacun d'eux correspondant aux différentes phases de développement de la Congrégation clunisienne. Un esprit de religion profonde, de haute discrétion, de dévouement tout spécial au Saint-Siège: tel est le patrimoine de Cluny, qui est l'âme de ce vaste corps monastique ; tel est le caractère commun de ses grands abbés, les Odon, les Aymard, les Mayeul, les Odilon, les Hugues. Mais ce

 

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caractère ressort en chacun d'eux avec cette nuance particulière, cette modification individuelle qui semble se rapporter à chacune des phases du développement de la célèbre Congrégation de Cluny.

Saint Odon (927-942) a la glorieuse destinée d'être le réformateur des ordres religieux dégénérés (1). Pour mener à bonne fin une œuvre si difficile, Odon n'épargna ni voyages ni labeurs. Doué de rares qualités intellectuelles, riche d'une science puisée dès le jeune âge dans des lectures nombreuses et suivies, mais plus encore d'une rare énergie de volonté, il avait deviné le mal de son siècle et en avait trouvé le remède. Le mal, il le voyait ancré tant au sein du clergé que dans la société civile, et il l'attaqua de front. Ame ascétique, joignant à la finesse d'esprit qui fait connaître les hommes, la douceur de caractère qui sait les gouverner, Odon réagit avec énergie contre les vices et les idées de son siècle, et sa réputation se répandit bientôt dans toutes les contrées de l'Europe. Aussi, dès les premières années de son gouvernement, le pape Jean XI autorisa Cluny, vu le dépérissement général de la discipline, à recevoir tout moine de n'importe quel autre monastère, qui voudrait échapper à la contagion et pratiquer la vie parfaite. Le grand abbé fut bientôt connu des rois, ami des évoques, cher aux étrangers. Allant de lieu en lieu pour réformer les monastères et les soumettre à une rude discipline, il répandit en bien des endroits l'esprit de saint Benoît. A Fleury-sur-Loire, à Saint-Austremoine de Clermont, à Saint-Sauveur de Sarlat, à Saint-Pierre-le-Vif de Sens, à Saint-Julien de Tours. Dans toutes les communautés, sa conduite fut la même : « Il y séjournait quelque

 

(1) Sagkur, ouvr. cit., t. I.

 

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temps avec un certain nombre de ses disciples afin d'y installer leurs usages ; il s'appuyait sur le concours des anciens religieux les mieux intentionnés ; il commentait ou faisait commenter chaque matin au chapitre la règle bénédictine ; il expliquait, avec une précision minutieuse, les textes et les usages qui devaient en assurer l'application ; il ne négligeait pas de tirer parti des souvenirs particuliers à chacune de ces maisons, retraçait leur glorieux passé, la vie de leurs fondateurs ou des saints qui avaient jeté quelque éclat sur elles. Chaque année, une ou plusieurs fois, surtout au moment de la fête de leur patron, il venait y passer quelques jours et stimuler leur ferveur (1). » Saint Odon descendit aussi en Italie, introduisit les réformes dans beaucoup de monastères lombards et romains (2). Le pape Léon VII suivait avec intérêt l'action de l'abbé de Cluny ; en 938, il lui assure la libre élection de ses successeurs et le maintien de l'observance établie ; dans un autre document, il exprime sa joie au sujet du mouvement de réforme. Bientôt les abbayes de Saint-Paul, de Saint-Laurent-hors-les-murs, de Saint-André, de Sainte-Agnès, sont réformées par Odon. Albéric transforme son palais du Scaurus en un monastère placé sous le patronage delà sainte Vierge; Subiaco, Saint-Eli de Nepi doivent également à l'abbé de Cluny le retour aux traditions du passé (3). L'action ainsi exercée par saint Odon sur tout l'institut monastique, aura une portée immense dans les siècles suivants, et c'est ce qui atteste la grandeur et la hardiesse de son génie. Mais si Odon

 

(1) Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, t. I, 172.

(2) Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. I, p. 677 et suiv., 5e édit.

(3) Ern. Sackur, ouvr. cit., t. I.

 

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se prodigue en courses fécondes pour la réforme des monastères et le bien de toute l'Eglise, il n'aime pas moins passionnément la vie claustrale. Le silence, l'abnégation de soi-même, la pratique constante de l'humilité, lui semblent être les bases nécessaires de toute vie religieuse. La psalmodie, qu'il considère comme un des devoirs essentiels du moines, lui paraît réclamer, de la part des cénobites, des lectures assidues de nature à nourrir leur esprit et à les initier à l'intelligence des Livres Saints. L'abstinence est rétablie, mais la règle doit être interprétée d'après les statuts d'Aix-la-Chapelle et les usages de saint Benoît d'Aniane. En somme, ce que veut l’éminent réformateur, c'est une modification régulière et légitime d'une règle écrite plus de trois siècles auparavant, dans un milieu et sous l'empire de circonstances tout autres que celles qu'offre le dixième siècle (1). En saint Odon se dessine le caractère éminemment et purement bénédictin de Cluny.

Saint Aymard (946-948), homme de condition modeste, mais, dit le chroniqueur, « le fils de l'innocence et de la simplicité », est le digne successeur d'Odon, moins célèbre sans doute, mais gardien non moins exact de l'observance régulière. Excellent intendant pour augmenter beaucoup les terres du monastère et en administrer avec sagesse les revenus, il assura l'avenir matériel de son abbaye, que les rois et les princes entourent à l'envi de leur protection. Il l'enrichit de nouvelles dépendances : Saint-Léon et Saint-Martin de Mâcon, Sauxillanges (2). Un autre moine qui grandissait à ses côtés, et que lui-même, au moment où il abdiquait la direction du monastère,

 

(1) Sacrum, Die Cluniacenser, etc.

(2) Sackur, ouvr. cité.

 

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s'était choisi comme coadjuteur, allait donner un nouvel et plus vigoureux essor au monastère de Saint-Pierre de Cluny : c'était Mayeul.

Saint Mayeul (948-994), c'est le thaumaturge. Sa sainteté est relevée par l'éclat des dons surnaturels qui attirent sur Cluny tous les regards. Issu d'une noble famille de Provence, il a sucé avec le lait de sa mère ces traditions de noblesse, de fierté, d'indépendance qui, principalement à cette époque, sont le privilège des vieilles races. Sa jeunesse s'était nourrie d'études fortes et variées. Fixé jeune encore à Mâcon où il était devenu archidiacre, il était venu frapper à la porte de Cluny pour y solliciter la faveur d'être compté au nombre des frères. Son expérience des affaires appela immédiatement sur lui l'attention de son abbé, dont il devait continuer les travaux. Avec lui la politique d'Odon fut reprise de nouveau, l'abbé de Cluny fut sans cesse sur les grands chemins avec quelques-uns de ses disciples pour rétablir la discipline dans les monastères corrompus. Mayeul fut en relation avec tous les souverains de son époque, avec les rois de Bourgogne et les empereurs de la maison de Saxe (1). Il devint l'ami d'Hugues Capet, restaura Marmoutiers (2) après que le roi de France eut renoncé à son titre d'abbé laïque; il fut ensuite sollicité de venir réformer, aux portes de Paris, Saint-Maur des Fossés. Le comte Bouchard alla le trouver au nom du roi, et, sur ses instances, Mayeul ne sut pas refuser. Ils partirent ensemble, et quand ils furent arrivés près du monastère dans un village situé sur la Marne, le comte manda auprès de lui les

 

(1) Odilon, Vie de S. Mayeul, Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 956.

(2) Salmon, Notice sur l'abbaye de Marmoutier (Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. II, 1859, p. 253).

 

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religieux ; là il leur signifia que ceux-là seuls qui jureraient obéissance à Mayeul auraient la faculté de retourner dans l'abbaye. Grâce à cette pieuse ruse, les turbulents furent écartés et l'abbé put se mettre à l'œuvre sans craindre trop de résistance (1). La réforme fut acceptée et Teuton, préposé au monastère par les rois Hugues et Robert, se chargea de l'appliquer. Lorsque Teuton se fut retiré, les souverains mirent à sa place Thibaud, déjà abbé de Cormery ; ils le choisirent « parce qu'il était cluniste et disciple de saint Mayeul » (2). Voilà donc, au centre même de la Francia, une maison dévouée à Cluny et qui fera tous ses efforts pour propager la doctrine. Grâce à saint Mayeul et à ses relations intimes avec les cours d'Italie et de Bourgogne, la réforme put se propager bien au delà des limites de la France, et l'on vit s'accroître considérablement la renommée de la Congrégation clunisienne. Les fondations de Payerne dans le Jura et d'Altorf en Alsace marquèrent les débuts de ce développement. Bientôt Mayeul passa en Italie où nous le voyons tour à tour dans l'entourage du Pape et de l'Empereur qui lui accordent à l'envi leur protection. S'il ne paraît pas jouer un rôle prépondérant dans les affaires politiques, on s'aperçoit cependant qu'Othon le Grand subit son influence et que l'impératrice Adélaïde, guidée par ses conseils, lui prête un concours actif dans l'œuvre si importante de la réforme. Dès son premier passage à Pavie, il fonde l'abbaye de Sainte-Marie près de cette ville, puis il part pour Rome où il rend à l'abbaye de Saint-Paul la paix dont elle avait été privée depuis la mort d'Odon. Il reparaît dans la Lombardie, réforme

 

(1) Vita Burchardi (Recueil des historiens de France, t X, p. 352).

(2) Id., Ibid., X, 356 A.

 

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Saint-Sauveur près de Pavie, Saint-Apollinaire de Classe près de Ravenne, œuvre de régénération qu'il achèvera sous Othon II, par la réforme de Saint-Jean de Parme et de Saint-Pierre du Ciel d'Oro à Pavie, faisant ainsi de la résidence impériale un centre puissant de l'action clunisienne. Lors de son retour en France, il est saisi par des Sarrasins à la descente du Grand-Saint-Bernard, et cet événement amène la prise du Garde-Frainet, retraite des Maures en Provence, par le comte Guillaume d'Arles. Celui-ci s'empare de Lérins, et bientôt des moines de Cluny envoyés par Mayeul y restaurent l'antique abbaye, et reçoivent celle de Saint-Marcel-de-Sauzet dans le comté de Valence (1). Devenu l'ami et le confident de l'empereur Othon le Grand, Mayeul exerce une salutaire influence sur la réformation des principaux monastères de l'Allemagne. Il jouit de la même faveur auprès de l'impératrice Adélaïde et de son fils l'empereur Othon II. On dit que les puissants d'alors crurent pouvoir lui offrir la tiare pontificale (2). Mayeul repoussa leur proposition, disant humblement qu'il manquait des qualités nécessaires à cette sublime dignité. Un de ses successeurs, Pierre le Vénérable, écrivit plus tard : « Depuis soixante-deux ans qu'il est mort, il a tellement brillé par cette grâce des miracles, qu'après la sainte Mère de Dieu, il n'a point d'égal dans les œuvres de ce genre parmi tous les saints de notre Europe. »

Saint Odilon (994-1049), c'est le moine aumônier, c est l'homme de toutes les miséricordes, celui qui représente le mieux Cluny dans son mouvement d'expansion et de transformation définitive, comme nous

 

(1) Sackur, ouvr. cité, T. I.

(2) Voir plus bas, chap. XXVI, Vie de saint Mayeul.

 

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espérons le démontrer en retraçant la vie du saint Abbé.

Saint Hugues est par excellence le pasteur, l'abbé bénédictin, l'homme de discrétion et de sagesse consommée. Sous son gouvernement, Cluny pénétra dans des contrées jusqu'alors fermées à son influence, pourtant déjà immense ; et ce grand corps monastique sera organisé, réglé et mis en mouvement par une main non moins vigilante que ferme et prudente; car il s'agissait moins d'étendre et d'agrandir ce vaste corps que de le discipliner et de le maintenir dans l'observation de la règle et le respect du pouvoir abbatial. C'est à cette tâche difficile que saint Hugues appliquera sa haute intelligence. Cluny sous saint Hugues est arrivé à l'apogée de sa grandeur, et la prospérité de la Congrégation sera inouïe; elle comptera plus de deux mille prieurés, étendant ses rameaux depuis les côtes de la Grande-Bretagne jusqu'aux faubourgs de Constantinople, jusqu'aux pieds du Thabor. Rien ne peint mieux la grandeur et l'éclat de Cluny à cette époque que cette parole du pape Urbain II : « La congrégation de Cluny, plus pénétrée qu'aucune autre de la grâce divine, brille sur la terre comme un autre soleil ; c'est à elle que convient de nos jours cette parole du Seigneur, vous êtes la lumière du monde (1). » Hugues le Grand verra monter sur la chaire de saint Pierre deux de ses moines, qui s'appelleront Grégoire VII et Urbain II. Ce sera la récompense suprême de la fidélité de Cluny à la sainte Eglise romaine.

Mais à qui revient de droit une partie de la gloire de cette grande époque, sinon à saint Odilon qui eut la joie de la préparer ? Oui, c'est lui, c'est notre saint qui jeta

 

(1) Bibl., Clun., col. 25o, C.

 

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les fondements de cette illustre Congrégation clunisienne à laquelle saint Hugues donna son dernier couronnement. Il y a une différence entre le Cluny de planches et de briques de saint Odilon, et le Cluny de marbre de saint Hugues, avec son incomparable basilique. Saint Odilon marquera la transition de l'un à l'autre sans briser l'unité de développement de la célèbre abbaye. Il est à égale distance des débuts de Cluny et de son apogée ; il nous permet de l'embrasser sous son double aspect ; il nous fait assister à sa transformation, ou, comme on dit aujourd'hui, à son évolution, qui résulte non pas du caprice des hommes, mais d'une vertu latente et de la force des choses. Saint Odilon se montrera à nos yeux tout à la fois homme de tradition et homme d'initiative. L'exposé succinct des monastères réformés par lui, les charitables institutions auxquelles il a attaché son nom, feront mieux ressortir l'harmonie de ces deux qualités et son influence civilisatrice.


CHAPITRE VII
CRISE  DU  MONASTÈRE (994)

 

Odilon, en montant sur le trône abbatial de Cluny, avait à recueillir une difficile succession de gloire et de sainteté. Se trouvera-t-il en mesure de le faire avec honneur ? A cette époque il n'avait que trente-deux ans. Si jeune encore compren-dra-t-il les graves devoirs de sa charge et aura-t-il l'autorité nécessaire pour en faire respecter tous les droits ? Si des inquiétudes de ce genre se produisirent, le nouvel Abbé ne tarda pas à leur donner, malgré sa jeunesse, une prompte et victorieuse réponse. Quoique le fond de son heureuse et riche nature fût la douceur et la bonté, cette douceur, chez lui, n'excluait pas Ténergie ; ni cette bonté, la force et la virilité, et c'est par des actes de force et de virilité qu'Odilon dut signaler les débuts de son administration. A peine avait-il reçu la bénédiction abbatiale, qu'il lui fallut entrer en lutte ouverte avec les princes et les seigneurs des différents lieux où Cluny avait des possessions. En ce moment, la France désolée par une peste terrible,

 

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traversait une période nouvelle de troubles et de violences. Il semblait que les mauvais instincts de cette noblesse militaire dont nous avons signalé ailleurs les honteux exploits se réveillaient, et qu'un assaut plus formidable était livré à la société. Cette fois, ce n'étaient plus des vols et des pillages passagers, c'était un assaut livré à la propriété elle-même à la faveur du désarroi dans lequel l'épidémie avait jeté la société (1). Tandis qu'Odilon dirigeait ses moines dans les voies de la régularité monastique et de la perfection religieuse, qu'il s'étudiait avec une vigilante sollicitude à les exciter par la parole et l'exemple à la pratique des plus hautes vertus, et que Dieu bénissait ses pieux et généreux efforts en les récompensant par des fruits abondants (2), de violentes attaques venues du dehors furent dirigées presque coup sur coup contre l'existence même de l'important monastère bourguignon. On commença d'abord par ses possessions dont on voulut s'emparer, puis on vint s'attaquer à ses libertés proprement dites, en sorte qu'on finit par croire à un plan mûrement délibéré de sourdes hostilités ayant pour but l'anéantissement complet du jeune mo'nastère. Mais Odilon était de race chevaleresque et dans ses veines coulait encore le vieux sang des Mercœur : le nouvel Abbé qui tenait dans ses mains le sort de Cluny (3), par son courage et sa rare habileté, sut résister à l'assaut terrible livré à son monastère, et se montrera la hauteur d'une situation si difficile.

 

(1) Sackur, Die Cluniacenser in ihrer kirchlichen und allgemein, geschichtlichen  Wirksamkeil bis zur Mitte des elflen Jahrhunderts t. I, 36.

(2) Sigebert de Gembloux, Chron. : « Miro religionis fervore fexit et provexit. » (Monum. Germ. SS. , VI, p. 217; D. Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. X., p. 217.)

(3) JOTSALD, Praef.

 

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Le fondateur de Cluny, le duc Guillaume d'Aquitaine, après avoir érigé le nouveau monastère (11 sept. 910) (1), l'avait soustrait à l'influence de sa famille, à l'autorité royale comme à toute autorité civile, et il l'avait placé uniquement sous la protection du Saint-Siège apostolique. Nulle personne au monde, soit prince séculier, soit comte, soit évêque, soit le pape lui-même, ne pouvait revendiquer le moindre droit sur ses possessions. Il conjure les saints apôtres Pierre et Paul et leurs successeurs sur le siège de Rome, de vouloir bien prendre Cluny sous leur protection et d'exclure de l'Eglise et du bonheur éternel les voleurs, les agresseurs, les vendeurs et les acquéreurs des biens du monastère. Il termine en appelant la colère de Dieu sur les coupables, et il supplie Dieu de les frapper des plus sévères châtiments. C'est ainsi que le duc Guillaume d'Aquitaine avait clairement et distinctement exprimé sa ferme volonté de soustraire le monastère fondé par lui à la juridiction de l'évêque du diocèse et à toute autre puissance civile ou religieuse ; il n'exceptait seulement que la souveraine autorité de Rome ; l'avenir prouvera combien le duc avait été bien inspiré.

C'est dans le même sens que les papes, respectant les intentions du fondateur, ne cessèrent d'augmenter, d'accroître et de multiplier les privilèges et les possessions du monastère de Cluny. Déjà même avant le gouvernement d'Odilon, nous voyons les souverains pontifes délivrer des bulles accordant à Cluny des faveurs toutes particulières : tels sont les papes Jean X, en

 

(1) Date de la charte de sa fondation. (Extrait du testament de Guillaume.) (Bernard et Bruel, Recueil des chartes de Cluny, t, I, n° 112, p. 124; Bibl. Clun., col. 1 et suiv. ; Bouquet, opus cit.,t. IX, p. 709 ; Mabillon, Acta, p. 78.)

 

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928 (1); Jean XI (2) en 931 et g32 ; Léon VII en 937 et 938 (3); Agapet II (4) en 949. et Jean XIII (5) vers 965 ou 968; ce qui prouve le grand intérêt qu'ils prenaient à l'abbaye naissante, et, d'autre part, l'importance qu'ils attachaient à l'exemption monastique. Les princes séculiers favorisèrent aussi Cluny de leurs libéralités, soit par des privilèges, soit par d'importantes donations. Parmi les princes qui se signalèrent par leurs largesses et ouvrirent leurs trésors en faveur de Cluny, citons les empereurs Othon Ier (6), Othon II 17), Othon III (8) d'Allemagne; les rois de Bourgogne Rodolphe II en 927 (9), Conrad en 943 (10),

 

(1) Jaffé, Reg. Pont., n° 2741 ; Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 371.

(2)  Jaffé, opus cit., nos 2744 et 2747 ; Bern. et Bruel., id.. t. I, nos 391 et 401.

(3) Jaffé, id., nos 2764, 2754, 2755, 2759 ; Bern. et Bruel, id., t. I, nos 478, 479, 480, 483.

(4) Jaffé, id., n° 2798; Bern. et Bruel, id., t. I, n° 736.

(5)  Jaffé, id., n° 2880 ; Bern. et Bruel, id., t. II, n° 1247.

(6)  En 965, 12 mai pour Payerne (Stumpf, Chartes impériales, n° 361). — L'an 967, le 16 juillet, il sanctionna la donation de la chapelle de Sainte-Marie à Pavie, en envoyant un certain Gaidulphe à l'abbé Mayeul de Cluny pour y construire un monastère bénédictin qui fut appelé plus tard le monastère de S. Mayeul (Stumpf, opus cit.. nos 428 et 426). — En 969, 8 juillet, charte pour Cluny et le monastère de S. Savin (Bern. et Bruel, opus cit., t. II, n° 1262 ; Cf. Stumpf, n° 470). — L'an 962-973, charte de donation en faveur de Cluny (Bern. et Bruf.l, id., t. II, n° 114-3).

(7)  L'an 973, 25 juillet, charte en faveur de Payerne (Hidber, Scheizerisches Urkundenregister, n°1105 ; Stumpf, n° 599). — L'an 973, 15 juin. Urkund für Paeterlingen (Hidber, n° 1120; Stumpf, n° 854).

(8) L'an 986, 25 octobre, Urkund für Pœterling (Hidber, n° 1139 ; Stumpf, n° 838). — Quant aux chartes des Ottons en faveur de Cluny et ses monastères, voir Mabillon, Acta, V, p. 769.

(9) Bern. et Bruel, F, n° 28; Bouquet, IX, p. 696: Bern. et Bruel, II, n° 1052; Bouquet, IX, p. 700.

(10) Bern. et Bruel, I. n° 622. Il s'agit ici de l'abbaye de Saint-Amand, confirmée par Conrad aux moines de Cluny. Le diplôme n'indique pas la situation  de  l'abbaye de S.  Amand,  mais cette situation ressort du nom du comte Boson, à la prière duquel eut lieu cette confirmation. Boson était comte de Provence; c'est donc de Saint-Amand, près de Saint-Paul-Trois-Châteaux, c'est-à-dire in pago Tricastino, qu'il s'agit, et non de Nantua, in pago Lugdunensis comme on le croit généralement. Voir au reste, sous le n° 1067, un diplôme de Lothaire pour le même objet, daté du 23 novembre 959, qui indique la situation de l'abbaye. (Bern. et Bruel, t. II, p. 146, note 2.)

 

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958 et 963 ; les rois de France : Rodolphe en 932 (1), Louis IV d'Outre-Mer en 939 (2), 946 et 950 et Lothaire en 955 (3). Ainsi le pouvoir terrestre travaillait, de concert avec l'Eglise, à faire fleurir dans le monde la royauté de Dieu.

Une foule d'évêques et de comtes tinrent à honneur de suivre l'exemple des empereurs, des rois et des plus nobles seigneurs, car sans parler des nombreux dons qu'ils offrirent à la jeune abbaye, ils la dotèrent de riches domaines. Qu'il nous suffise de citer seulement ici les évêques Maimbod (4), et Adon (5). et le comte Albéric de Mâcon (6).

A l'époque où Odilon prit en main le gouvernement de son abbaye, Cluny était déjà en possession de trente-sept celles (7) ou monastères et d'environ quatorze cent soixante chartes (8) dont les deux tiers concernaient des donations et des privilèges. Tant de possessions ne pouvaient manquer d'exciter l'envie des seigneurs

 

(1) Bouquet, t. IX, p. 576.

(2) Bern. et Bruel, I, n0s 499, 688, 763.

(3) Bern. et Bruel, t. II, n° 980.

(4) Dans l'année 947-948 (Bern. et Bruel, I, nos 707, 842 ; t. II, n° 1000).

(5) Dans l'année 962-963 (id., t. II, n° 1109).

(6) Dans l'année 966 (Bern. et Bruel, t. II, n° 1198).

(7) Chaque grand monastère avait alors de ces dépendances (Acta V, praef. n° 53).

(8) Bern. et Bruel, t. I, préface, p. XIV et suiv. ; Mabillonii Itinerarium Burgundicum anni 1882, dans les Ouvrages posthumes de D. Jean Mabillon et de D. Thierry-Ruinart, t. II, Paris, 1724, p. 121.

 

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laïques et ecclésiastiques. Déjà même après la mort de Bernon, premier abbé de Cluny, en l'année 926, l'abbé Guy, son parent, qu'il avait lui-même désigné dans son testament pour lui succéder dans l’abbaye de Ligny, sous prétexte d'un défaut de forme dans les titres, avait cherché à s'emparer des biens que Bernon lui-même avait destinés à Cluny. Bernon avait bien senti qu'en reprenant à Gigny le village d'Alafracte, le quart des salines de Lons-le-Saunier, et d'autres biens qu'il lui avait donnés antérieurement, il faisait un acte rétroactif; il revenait sur sa première donation; il enfreignait la bulle du pape Formose portant défense aux donateurs eux-mêmes de rien distraire des biens déjà cédés. Aussi bien n'avait-il pu faire valoir que des motifs de convenance plutôt que d'invoquer des raisons de droit, pour justifier cette distraction. Or, ces motifs ne furent pas accueillis favorablement par les moines de Gigny, encore moins par l'abbé Guy, qui cependant avait donné son adhésion au testament de Bernon. Ils reprirent ces biens comme par violence, à l'abbaye de Cluny arguant de ce que le testateur avait fait une disposition illégale. Il fallut que saint Odon, second abbé de Cluny, recourut pour recouvrer ces mêmes biens à la puissante intervention de Rome où il trouva un appui favorable. Dans le courant de l’année 928, le pape Jean X adressa une bulle à Raoul, roi de France, à Wido, archevêque de Lyon, aux évêques Stateus de Chalon et Bernon de Mâcon, et au comte Hugues (1) et Gislebert (2), pour recommander Cluny à leur particulière

 

(1) Probablement Hugues le Noir, comte héréditaire de Bourgogne, mort en 951.

(2)  Probablement Gilbert, fils de Manassès de Vergy, gendre du duc Richard le Justicier, comte d'Autun, Chalon, Beaune et Avallon, mort en 956.

 

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bienveillance et il leur enjoignait de venir au secours de ce monastère pour lui faire restituer les biens dont Gui de Gigny s'était audacieusement emparé (1).

Cette bulle décida Guy et ses moines à ratifier les dispositions du testament de Hernon. En effet, par un acte daté du 2 1 janvier de la sixième année du règne de Raoul, laquelle correspond à l'an 928, ils réunirent au monastère de Cluny les biens distraits de l'abbaye de Gigny. On voit seulement que les salines de Lons-le-Saunier n'y sont pas mentionnées (2), et qu'il n'y est question que du village d'Alafracte avec ses dépendances, de l'alleu donné à Gigny par Samson, et de la moitié du pré provenant de Nonnus Saimon. Cette ratification fut faite à la charge du cens ou de la rente de cire, en valeur de douze deniers portée au testament. En outre, elle fut faite sous la condition expresse que les moines de Cluny ne pourraient pas aliéner ces biens et qu'ils en jouiraient par eux-mêmes, à moins qu'ils ne vinssent à rentrer dans la vie séculière ou canoniale. Cette charte est précieuse aussi en ce sens qu'elle nous fait connaître le nombre et les noms des moines qui composaient l'abbaye de Gigny dans son commencement, et qu'elle nous apprend qu'il ne s'y trouvait, à cette époque, d'autre dignité que celle de l'Abbé. Elle est écrite et souscrite par le prêtre Rotgaire et signée par l'abbé Guy et par les moines Gualan, Wuineran,

 

(1) Mabillon, Acta SS., saec. 5; Bullar. Clun., p. 2. « Cœterum vobis, ô fili Rodulfe, et fidelibus tuis, qui monasterio Cluniensi prodesse valeant attendus, et abbatem et congregationem vestriv dilectioni commendamus, utque locus ille sanctae nostrae sedi commissus est, sese pro amore apostolorum, mundi videlicet judicum, atque paterna dilectione bene gaudeat elegisse. » Cf. Gaspard, Hist. de Gigny p. 22 ; Jaffé, n° 2741.

(2) Il est à remarquer aussi que la bulle de Jean X n'est pas adressée à l'archevêque de Besançon, dans le diocèse duquel se trouvait Lons-le-Saunier.

 

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Julien. Sannon, Raginelme, Déodat, Grunendrad, Ar-driaet Witbald.

Dix ans ne s'étaient pas encore écoulés lorsque survint le premier exemple d'usurpation qui fut commis sur les biens de Cluny. L'an 040 ou 941, Ingelbert, frère de Sobo, archevêque de Vienne, avait donné à l'abbaye bourguignonne des immeubles considérables in. Mais voici qu'un puissant seigneur nommé Charles, proche parent de Conrad, roi de Bourgogne, s'empara audacieusement de ces possessions, et, sachant très bien qu'il en était contre tout droit l'injuste détenteur, il finit par les abandonner, non toutefois sans regret, à leur légitime possesseur. Touché de repentir, il ratifia même la donation d'Ingelbert, et il soumit l'affaire au roi Conrad qui, en l'année 943, se prononça en faveur de Cluny, le légitime possesseur (2).

Cette première usurpation à l'égard de Cluny et de ses possessions, devait être malheureusement suivie de beaucoup d'autres. Vers 965, l'année même de la naissance d'Odilon ou quelques années plus tard, Amblard, archevêque de Lyon, avait jeté ses prétentions sur le monastère de Sauxillanges qui appartenait à Cluny. Il n'est pas hors de propos de signaler ici rapidement l'origine de ce monastère. Au commencement du dixième siècle, vers 915, Guillaume Ier, duc d'Aquitaine, donna pour le remède de son âme, de celles de son père Bernard, de sa mère Ermengarde, d'Prudes, son seigneur, de ses frères, de sa sœur Adelinde et de son fils, à une église qu'il avait commencé de faire bâtir en l'honneur de la sainte Trinité et de la Vierge -Marie sur sa terre de Sauxillange près d'Issoire, toutes

 

(1)  Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 523.

(2) Bernard et Bruel, id., t. I, n° 622 ; Bouquet, opus cit., t. IX, p. 696.

 

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les propriétés qu'il possédait en ce lieu. Des obstacles inconnus retardèrent cette fondation qui ne fut achevée qu'après la mort de Guillaume et de son neveu Guillaume II. En 927, Acfred II (1), fils d'Adelinde, qui avait succédé à ce dernier, augmenta les biens de Sauxillanges, pour le repos de l'âme de son père Alfred, de sa mère Adelinde, de ses oncles Guillaume le Pieux et Guérin, de ses frères Bernard et Guillaume. L'histoire nous a conservé le texte de la charte de cette fondation datée du 11 octobre 928. Nous y lisons ce qui suit : « Que tous ceux qui gouvernent la sainte Eglise de Dieu, dit ce prince, présents et futurs, ainsi que tous les personnages célèbres de la terre sachent que moi, Acfred, très humble serviteur des serviteurs de Dieu, considérant le sort de la fragilité humaine, et afin que le Dieu de miséricorde me pardonne quelque chose de l'atrocité de mes crimes, je restitue à mon Créateur, roi des rois et seigneur des seigneurs une petite partie de la terre que sa clémence a daigné dispenser à mes parents et à moi, tout indigne que je suis afin qu'un monastère y soit bâti en son honneur et qu'il soit gouverné sous le couvert de sa majesté, afin que ni comte, ni abbé, ni aucun de notre parenté ou des autres mortels ne devienne le maître de cette même terre; qu'elle ne soit soumise à aucun des saints, pas même aux esprits angéliques, mais au seul Seigneur qui vit et règne dans la Trinité parfaite... » Acfred fait ensuite savoir que, cédant à un sentiment de piété et de reconnaissance, il établit dans sa terre de Sauxillanges. en l'honneur

 

(1) Acfred, fils d'Acfred, comte de Carcassonne et d'Adelinde, sœur de Guillaume le Pieux, succéda vers 926 à Guillaume II, son frère, dans le comté d'Auvergne et dans le duché d'Aquitaine. Il mourut sans enfants, vers 928, et eut pour successeur Ebles, comte de Poitiers.

 

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des douze apôtres, douze moines qui devront nuit et jour adressera Dieu de continuelles prières ( 1). Il leur assure la possession d'un grand nombre de biens situés, aux comtés de Brioude et de Tallende, dans les vicairies d'Usson et d'Ambron. Il exprime l'intention formelle qu'aucun de ses héritiers ne porte atteinte à ses dispositions, et il menace des plus graves châtiments ceux qui les violeraient. Il soumit ce nouveau monastère à Cluny et à son abbé. Sauxillanges, devenu plus tard un noble monastère, selon l'expression de Pierre le Vénérable, ne cessa de dépendre de l'abbaye bourguignone. Il était une des quatre filles de Cluny, c'est-à-dire avec Souvigny, Riz et Ambierle, un des quatre grands prieurés qui, par leurs richesses et leur influence, rappelèrent le plus fidèlement les traits de l'abbaye mère. Il n'y a donc rien d'étonnant, si l'on considère les mœurs de l'époque, qu'Amblard ait jeté sur les possessions de Sauxillanges un œil de convoitise, et ait commis des actes d'audacieuse usurpation.

 

(1) « Ut qui me de limo terrae potenter creavit, spiraculum vitœ clementer dedit et misericorditer cum pereunte mundo restauravit, et sui cognitionem mihi dedit et ad hanc œtatem me peccatorem pgjvenire fecit, et de suis bonis quantum sibi placuit mihi concessit, cognoscat et de ipsa terra quam mihi largiri dignatusest, quantulam-cumque partem sibi reddidisse, et in honore duodecim apostolorum qui, pra:cepto Patris obedientes, filium ejus Dominum nostrum Jesum Christum corde crediderunt et ore professi sunt, monachos duodecius inibi esse constituo, qui diebus ac noctibus Creatori omnium Domino indefessas laudes persolvant,et pro statu Ecclesiae humiliter ac devote eum exorent, seu pro peccatis nostris vel omnium christianorum, multimodis precibus misericordiam ipsius expostulent. » (Mabillon, Annal. Bened., t. III, p. 353, 390 ; Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia Arverniœ decurrentibus IX°, X°, XI°, XII° saeculis, p. 405-409; Baluze, Histoire de la maison d'Auvergne, t. I, p. 11, t. II, p. 12 et 21 ; Cartulaire de Sauxillanges, inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont-Ferrand, nouvelle série, t. III, 34° vol. de la collection des Annales 1861.

 

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L'abbé Mayeul se vit obligé de recourir à Rome : et ici encore nous avons la joie de constater que la papauté continue de prendre la défense du monastère de Cluny et de s'appuyer sur lui pour régénérer la vie religieuse. Jean XIII, élu par l'influence d'Othon le Grand, était alors assis sur la chaire de saint Pierre. Sur les plaintes de l'abbé de Cluny, ce pontife pénétré de l'esprit de sagesse que réclamaient en ce temps les besoins de l'Eglise, adressa une bulle aux archevêques et évêques d'Arles, Lyon, Vienne, Clermont, Valence, Besançon, Mâcon, Chalon, Le Puy, Avignon, Genève, Lausanne, Lure et Viviers.

Dans cette bulle, il leur recommande le monastère de Cluny auquel préside heureusement et en toute sagesse « son très cher fils, le seigneur Mayeul ». Il les invite à excommunier les envahisseurs de ses propriétés. Il engage en particulier Etienne II évêque de Clermont (1), à s'employer de tout son pouvoir pour amener Amblard à restituer au monastère de Sauxillanges les biens qu'il lui a si injustement enlevés (2), afin qu'il puisse échapper aux liens d'une terrible excommunication et aux épouvantables châtiments de la damnation éternelle. Il fait surtout un appel chaleureux à la bonté paternelle d'Adon (3), évêque de Maçon : « Voisin

 

(1) « Te autem frater et coepiscope Stephane, in Domino alloquor pro insita bonitate tibi, ut compellas Amblardum, fidelem tuum, Celsinianensi cœnobio propriam terrain, quam hactenus eidem subtraxit monasterio (restituera)... » (Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia Arverniae, p. 17.)

(2)  Jaffé, n° 2880; Bern. et Bruel, t. II, n° 1247.

(3)  « Res quoque exigit ut tibi aliqua dicamus, frater carissime et amande Domine Ado episcope, quem licet non viderimus, ex nomine novimus in omni spirituali bonitate. Efflagitamus itaque benignissimam tua? paternitatis dulcedinem, ut, quo vicinior esse videris praefati monasterii Scholae, et tua protectione pro tuo passe celerior fratrum necessitatibus occurat, qui te ex abundanti caritate diligunt et ulnis totius amoris perfectissime ambiunt et amplecti desiderant. Quocirca Cluniensis monasterii semper esto protector, sicut beati Petri es fidelis amator. » (Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia, 16-19.)

 

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le plus proche du monastère d'Ecole (1), sa protection doit être plus prompte que toute autre à se faire sentir aux frères qui le chérissent du reste de toute l'abondance de leur charité. Aussi bien, ajoute-t-il, montrez-vous toujours le protecteur de Cluny, comme vous vous montrez le fils plein d'affection du bienheureux Pierre. »

Plus tard encore, Cluny eut à subir d'iniques vexations, principalement dans ses possessions situées sur le territoire de Vienne, et ces vexations furent si fréquentes que l'abbé Mayeul, laissé à lui-même fut, à sa grande douleur, impuissant à se défendre. C'est pour cela qu'il fut amené à conclure avec Burchard, archevêque de Lyon, un traité aux termes duquel le prélat promettait, moyennant la cession de quelques terres, de défendre, sa vie durant, le monastère de Cluny avec tous les biens qu'il possédait sur le territoire de Vienne (2).

Le saint abbé Mayeul venait de descendre dans la tombe, mais les ennemis de Cluny n'avait pas désarmé; les ravisseurs de ses possessions n'en furent, au contraire, que plus acharnés, s'il est possible, à s'abattre sur la proie que convoitait leur cupidité, et Odilon dut à son tour se protéger contre les agressions ayant pour objet de dépouiller brutalement de ses biens le monastère bourguignon. La douceur ne pouvant suffire à sauvegarder  l'exemption clunisienne,  le saint Abbé

 

(1) Ecole est de la commune de Brout-Vernet, canton d'Escurolles. Bullarium Cluniacense, 5 ; Patrol. Lit., t. CXXXV, col. 990-991.

(2) Bernard et Bruel, t. II. N° 15o8. Ils placent cette charte dans les années 979 jusqu'à 994.

 

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n'hésita pas à  recourir à  des moyens plus  énergiques.

L'an 994, Burchard, archevêque de Lyon, Teubald. archevêque de Vienne, Walter, évêque d'Autun, Lambert, évêque de Chalon, Leutbald, évêque de Maçon, Wigo, évêque de Valence, Erbold, évêque d'Uzès, Eberhard, évêque de Maurienne, Humbert, évêque de Grenoble, Anselme, évêque d'Aoste, et Amiso, archevêque de Tarentaise, se réunirent à Anse (1), dans l'église de Saint-Romain (2) près de Lyon, avec divers

 

(1) Anse, Antium, Asa Paulini (Moreri, Baudrand. Celui-ci, dans son Dict. géogr., dit que le camp s'appelait Antium et la ville Asa Paulini. Asa est synonyme d'Ara. Témoin ce fragment d'une ancienne loi (Aulugelle, noct. Attic., liv. 3) : « Pelex asam Junonis ne tagito; si taget Junoni crinibus demissis arum fœminam caidito. » Ville très ancienne, dans l'arrondissement de Villefranche, située au confluent de l'Azergues, non loin des bords de la Saône, sur la route de Paris a Lyon par la Bourgogne, possède un terrain riche et fertile; de là ce dicton : « D'Anse à Villefranche, la plus belle lieue de France. » La ville d'Anse, célèbre dans l'histoire ecclésiastique du moyen âge, occupe, d'après les géographes, la place d'une ancienne Mansion romaine élevée par les anciens maîtres du monde. (Voir l'Itinéraire d'Antonin.) Il est probable qu'elle fut fondée par Jules César. On peut affirmer qu'Asa Paulini, cette ancienne cité romaine, fut le point central entre Vienne et Mâcon. Auguste, d'après quelques historiens, et surtout la chronique locale bien établie, y eut un palais. Asa Paulini, comme on le voit dans l'itinéraire d'Antonin, était une station romaine ( Vet. roman., édit. Wesseling, p. 319 ; Henri Greppo, Rev. Lyon. 83° livraison). Lorsque César entreprit la conquête des Gaules, il fit construire un camp de fortification auquel il donna le nom d’Antium (Comment. de César, lib. V). On y trouve encore, lorsqu'on travaille les terres de cette contrée, quantité d'armes de tous genres dont se servaient les Romains. Le président de Bellièvre, qui compare cette ville à l'anse d'un vase : « Nam quemadmodum ansis seu manu-briis tenentur vasa », dit aussi : « Ansa opidum, in quo adhuc visun-tur reliquia murorum aperte testantium locum fuisse apud antiquos insignem » (manuscrit qui porte le nom de Lugdunum priscum. Ce manuscrit se trouve à la bibliothèque de Montpellier ; l'Académie de Lvon en a une copie léguée par M. Artaud). Cf. Yves Serrand, Hist. d’Anse, passim.

(2) Au nord de la petite et très ancienne ville d'Anse existait, dès avant le V° siècle, un monastère dont il reste encore quelques vestiges ; c'était le prieuré d'Anse, situé au pied du riche coteau de Bassieux, dans une admirable position, et qui eut pour fondateur S. Romain, qui créa la célèbre abbaye de Condat. Anse, malgré ses doubles remparts, eut beaucoup à souffrir des Sarrasins, qui ruinèrent l'église et le monastère. Mais au vin9 siècle l'église de Saint-Romain fut magnifiquement relevée de ses ruines par Leidrade, archevêque de Lyon, ami de Charlemagne et son bibliothécaire. A la fin du X° siècle, elle passa dans le domaine de l'archevêché de Lvon, et devint le lieu de prédilection choisi par les hauts dignitaires de l'Eglise pour y présider leurs conciles; elle fut dès lors qualifiée de « antiquum diocesi nostra oppidum ». (De la Mure, Hist. ecclésiastique du diocèse de Lyon, Lyon, 1671.) On pourra se faire une idée de sa magnificence lorsqu'on saura que dans les X°, XI°, XII° et XIII° siècles huit conciles y furent tenus. Deux en 994 et 1025, auxquels assista S. Odilon; le troisième en 1070, où présida Hugues de Die; le quatrième en 1076; le cinquième, en 1100, fut présidé par S. Anselme, archevêque de Cantorbéry ; le sixième en 1107; le septième en 1112, où les archevêques de Lyon prirent le titre de primats des Gaules ; le huitième présidé par Henri de Villards en 1299. On y publia vingt canons. L'antique église d'Anse, particulièrement chérie du pieux Leydrade, et dont la célébrité historique a été si grande, n'existe plus. On ne connaît plus l'emplacement qu'elle occupa autrefois que par une simple croix sur laquelle on lit cette inscription : « Ici fut jadis l'antique église de Saint-Romain. » (Cf. Serrand, Hist. d'Anse, p. 47.)

 

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Abbés et autres religieux pour traiter ensemble du progrès de la foi et de raffermissement de l'Eglise. A ce synode se trouvait aussi présent « le vénérable Odilon, abbé de Cluny, que nous chérissons et que Dieu nous a donné», accompagné de Vivien, son prieur et d'un grand nombre de frères. Il était venu pour se plaindre à la vénérable assemblée des vexations inqualifiables et hors de toute mesure dont son monastère avait à souffrir, et implorer humblement son puissant secours. Le synode accueillit favorablement sa demande à cause de l'hommage et du culte qu'il témoignait à saint Pierre, le patron et le protecteur de Cluny, ou comme témoignage de sa vénération pour le saint abbé Mayeul tout récemment descendu dans la tombe, et il confirma solennellement les privilèges et les possessions de Cluny. Il prit expressément sous sa protection spéciale

 

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vingt-trois possessions ou monastères relevant de Cluny et situés pour la plupart sur les territoires de Mâcon, Lyon et Chalon, avec tout ce qui se trouvait sous leur dépendance, y compris les biens que le monastère bourguignon pourrait acquérir à l'avenir sur n'importe quel territoire. Nul homme, quel qu'il soit, magistrat, comte ou souverain, n'avait le droit de bâtir dans le voisinage du territoire de Cluny et de ses possessions, ni monastère, ni château fort. De plus, il était interdit à quiconque, prince, chevalier, et même aux habitants d'alentour d'emporter à Cluny ni bœuf, ni vache, ni porc, ni cheval ou toute autre chose, sous une forme ou sous une autre, parce qu'il ne convient pas que les saints habitants du cloître soient incommodés par des voisins malveillants ou arrogants. Dans le neuvième et dernier canon, le seul de ce synode qui existe encore, on souhaite à ceux qui observeront ces prescriptions la paix de Dieu et la bénédiction de Jésus-Christ. Quant aux transgresseurs, on les menace des châtiments éternels, tant qu'ils ne seront pas rentrés en eux-mêmes, qu'ils n'auront pas fait pénitence et qu'ils n'auront pas été absous par l'Abbé et les frères de Cluny (1).

Par la mesure dont nous venons de parler, le synode laissait très clairement à entendre qu'à cette époque la plupart des biens du monastère avaient été usurpés par la violence ; qu'en outre, de puissants seigneurs avaient construit leurs châteaux sur le territoire appartenant à

 

(1) Mansi. Conciliorum amplissima Collectio, Florence, 1759, t. XIX, p.99 et suiv. Pour l'époque de ce synode, voir Supplementa Mansi, t. I, p. 1197. Les Actes du concile d'Anse ont été imprimés pour la première fois dans Martène et Durand, Thesaurus novus anecdotorum. t. IV, col. 73 et suiv. Dans ce concile, Odilon signa aussi une charte de Teubald, archevêque de Vienne, et immédiatement après les évêques. La dernière signature porre le nom de Gondulphe, poète (Id., loc. cit., col. 78. Cf. Gall. Christiana, t. XVI, col. 16 et suiv.).

 

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Cluny, et que des voleurs de toute condition n'avaient pas craint d'enlever le bétail et jusqu'aux voitures du monastère. Odilon avait réclamé et obtenu, comme on vient de le voir, la protection puissante du synode d'Anse. Il avait pu obtenir par lui une paix relative qui lui permit d'entreprendre dès cette même année la réforme des monastères. C'est sur ce terrain de la réforme monastique et dans l'accomplissement de la glorieuse mission que Dieu lui avait confiée que nous allons suivre maintenant notre saint abbé.


CHAPITRE VIII
COMMENCEMENT DE RÉFORME (994-995)

 

Odilon avait donné du premier coup, au concile d'Anse, la mesure de sa prudence et de sa fermeté. Cette première victoire remportée sur les ennemis de son monastère, assailli et inquiété sur tous les points à la fois par des déprédations et des hostilités presque journalières, autorisa à tout espérer de lui. La paix, quoique bien incomplète, que lui valut le concile, lui permit d'appliquer tout d'abord l'intelligente activité de son zèle à raviver la régularité monastique, qui depuis longtemps, hélas ! s'était partout refroidie. Or, parmi les monastères qui furent confiés à notre saint pour en recevoir la réforme, il en est qui, n'ayant aucun rapport de dépendance avec Cluny, la réforme opérée, conservèrent leur entière indépendance ou furent soumis à d'autres abbés. De ce nombre il faut placer au premier rang la célèbre abbaye de Saint-Denis (1).

 

(1) Pignot, Histoire de l'ordre de Cluny, t. I, p. 311.

 

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A l'endroit où s'élèvent maintenant  un  des  plus splendides édifices religieux du moyen âge et une ville florissante,  régnait la solitude,  le silence,  et peut-être la désolation. Les campagnes des Gaules présentaient partout le même aspect : nos ancêtres n'y étaient pas encore initiés aux principes de la civilisation. Les Romains n'avaient fondé la conquête qu'à leur profit, le christianisme seul devait faire triompher ces grandes vérités morales et religieuses sans lesquelles il n'y a pas de vraie civilisation. Saint Denis le premier fit retentir sur les rives de la Seine la parole évangélique, couronnant par le martyr son laborieux apostolat. Il souffrit le dernier supplice pour Jésus-Christ en compagnie du prêtre Rustique et du diacre Eleuthère, sur une légère éminence, qui dès lors changea son nom en celui de Montmartre ou de Mont des Martyrs (Mons Martyrum).  A  Rome,  durant  les persécutions qui firent couler des flots de sang chrétien, de pieuses femmes, au péril de leur vie, s'empressaient de recueillir jusque sous la hache des bourreaux, le sang des martyrs. A Paris, il se trouva également dans la communauté chrétienne une femme  courageuse digne des Anastasie, des Basilisse, des Lucine,  des  Praxède, des Pudentienne et des Plautille : Catulle, tel est son nom, releva les corps mutilés des héros du Christ encore « teints de la pourpre royale du martyr », suivant une belle expression de nos livres liturgiques, et les ensevelit secrètement dans son domaine. Une tombe modeste recouvrit d'abord ces restes précieux ; bientôt les fidèles y accoururent en grand nombre et une église spacieuse répondit à l'affluence extraordinaire des pèlerins, attirés par les miracles qui s'y opéraient chaque jour. Au V° siècle, sainte Geneviève réussit à faire reconstruire ce temple, dont saint Grégoire de Tours

 

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vante la magnificence. Près du tombeau de saint Denis quelques moines, dès l'origine, célébraient l'office, et jetaient ainsi les fondements d'un établissement ecclésiastique d'où devaient sortir dans la suite tant de saints et illustres personnages.

La réputation des deux premiers monuments élevés à l'honneur de saint Denis fut éclipsée par la magnificence de la basilique construite vers l'an 630 par le roi Dagobert Ier. « Ce prince la décora de marbres précieux. de tapis magnifiques, de portes en bronze, de vases d'or rehaussés de pierreries. Saint Eloi cisela de ses mains le tombeau des martyrs et la grande croix d'or érigée à l'entrée du chœur. Il fallait à ce temple une consécration digne de lui : une antique tradition assurait que Jésus-Christ lui-même en était venu célébrer la dédicace, entouré d'un merveilleux cortège de martyrs et de confesseurs. On montre encore, dans une des chapelles de l'église, l'endroit par où le divin pontife entra dans la basilique de Dagobert (1). »

Avec la basilique, Dagobert avait édifié aussi, pour les religieux attachés à la garde du saint tombeau, un monastère attenant au saint édifice digne de ce somptueux monument et de sa propre magnificence. Afin de consommer dignement son œuvre, ce même roi appela des célèbres monastères de Saint-Martin, de Tours et d'Agaune-en-Valais, une colonie de leurs religieux qui vinrent en 636 inaugurer dans l'abbaye la régularité claustrale, la psalmonie perpétuelle et la règle de saint Benoît.  Le nombre des domaines et l'énormité des revenus dont le roi Dagobert dota le monastère de Saint-Denis seraient incroyables, s'ils n'étaient attestés

 

(1) De Guilhermy, Monographie de l'église royale de Saint-Denis, p. 7 ; Cf. Gesta Dagoberti, c. XX, dans Recueil des historiens de France, t. II, p. 585.

 

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par  plusieurs  chartes authentiques. Les rois, successeurs de ce prince, confirmèrent  ces donations en y ajoutant de nouvelles propriétés, et l'étendue des possessions du monastère eut dépassé toute limite, sans les  envahissements continuels  des  seigneurs et des prélats voisins de ces propriétés. La discipline monastique eut à souffrir de cet état de choses, et il fallut en venir à une réforme.  Cette première réforme de l'abbaye eut lieu sous le règne de Clovis II  et sous l'administration de  l'abbé Aygulphe.  On vit alors pendant cette période se succéder dans le monastère un grand nombre d'illustres abbés. Pourrions-nous ici ne pas rappeler avec éloge le nom de Fulrad, le plus célèbre d'entre eux, qui joua un rôle si important au huitième siècle ? Il s'occupa de l'embellissement des édifices  de  l'abbaye  et de  la reconstruction  de la basilique. Favori de  deux rois de France et de six souverains pontifes, il possédait des domaines considérables qu'il légua à son abbaye, égalant par sa munificence les largesses de Dagobert. Le neuvième siècle est une ère brillante pour l'abbaye de Saint-Denis. Les travaux du Scriptorium ne cessèrent point d'y fleurir, tandis que l'éclat passager des lettres, ravivé sous le règne de  Charlemagne, palissait partout en Europe.  L'abbé Walton, prélat savant, ouvre cette période ; il eut à lutter pour les droits de son monastère et défendit ses possessions en Yalteline contre les empiétements  d'un  ambitieux  évêque de  Corne. Il eut pour successeur le savant abbé Hilduin qui cumula sous Louis le Débonnaire, le gouvernement des abbayes de Saint-Médard de Soissons, de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis. Hilduin accomplit la seconde réforme du monastère conformément au vœu du roi et du concile de Paris tenu en 829. Il clôt la liste des

 

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Abbés nommes par élection. L'avènement de Louis Ier, réputé issu du comte Rorieon et de Rotrude, fille de Charlemagne, ouvre en 842 la période des abbés commendataires parmi  lesquels on compte trois rois de France. Tous les abbés qui se succèdent dans cette période sont remarquables par leur rang, leur science. leur valeur guerrière ou leurs talents administratifs. C'est aussi le temps des incursions des hommes du nord et de leurs déprédations dans Paris et dans l’abbaye. Déjà Hilduin s'en était ému, et s'était hâté d'aller confier à l'abbaye de Ferrières les reliques et le trésor de son abbaye. Sous Charles le Chauve, les dévastateurs reparaissent semant partout  la terreur.  La basilique et l'abbaye demeurent à leur merci,  et, trois semaines durant, ces pirates les mettent au pillage. Ouverte en 842, la série abbés commendataires se ferme cent dix-huit ans plus tard sous l'administration de Hugues Capet, comte de Paris et duc de France.  Pendant cette période, le monastère de saint Denis avait été entièrement sécularisé et ses biens dilapidés; le zèle religieux s'était endormi ou complètement éteint. Une troisième réforme était nécessaire : c'est Odilon qui sera chargé de l'accomplir.

Le mouvement inauguré par saint Odon pour la réforme monastique ne s'était pas ralenti, et il avait trouvé de l'écho chez tous les princes chrétiens. Ils tenaient à honneur de voir les établissements monastiques auxquels ils portaient spécialement intérêt dirigés par l'abbé de Cluny. Nous avons vu déjà que le roi Hugues Capet avait appelé saint Mayeul pour réformer l'abbaye de Saint-Denis (1) dont il fut le dernier abbé

 

(1) « (Hugo Maiolum) ad se venire rogavit ex intentione ut monasterium Sancti Dionysii ejus consilio et adjutorio melius quam tunc erat ordinari posset. »  (Odilon, Vita Maioli ; Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 958.)

 

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commendataire. Mayeul se mit en route pour obéir aux ordres du souverain, mais il fut surpris par la mort à  Souvigny. Hugues tint à assister lui-même à ses obsèques (1), et, plus tard encore nous le retrouverons auprès de son tombeau 2). Chose étrange ! le prince qui avait convoqué le concile de Saint-Basle et  qui s'était élevé avec tant de force contre les prétentions de la papauté, se montra favorable à une réforme à la suite de laquelle le Saint-Siège devint plus puissant que jamais. Ne vit-il pas quelles conséquences elle devait amener à sa suite? La chose est peu probable : Hugues se souvint seulement qu'il devait sa couronne à l'Eglise, et il couvrit également de sa protection le clergé séculier et le clergé régulier.  Quoi  qu'il en soit, le roi Hugues pria Odilon de vouloir s'occuper de Saint-Denis et d'y ressusciter avec le zèle religieux. la régularité monastique (3). Cette mission était trop honorable pour notre saint, et elle s'accommodait trop bien à ses plus intimes désirs pour la refuser. Odilon entreprit la réforme en l'an 994, l’année même de son élection au siège abbatial de Cluny.

Sainte Adélaïde favorisa de tout son pouvoir la nouvelle réforme du monastère à laquelle le roi contribua singulièrement en suivant les conseils du saint abbé. Ce fut par son avis que le prince abolit certaines

 

 

(1) Odilon, Vita Maioli, ibid., col. 958.

(2) Miracula Maioli (Recueil des historiens de France, tome X, 363 A.

(3) « Beati Dionysii cœnobium quod jam pristinam monasticam corruperat regulam, rex Hugo regulari honestate sicut in Ecclesiis Domini rectum erat, honestius restauravit per manum venerabilis Odilonis abbatis, et alia sanctorum nonnulla monasteria in decorum pristinae disciplinae revocavit. » (Bibl. Clun., col. 334)

 

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coutumes qui étaient autant de vexations sur les vassaux de l'abbaye. Et afin que les religieux pussent jouir de toute la tranquillité que les rois, ses prédécesseurs, fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye, avaient désiré leur procurer par leurs libéralités, il défendit que ni évêque, ni comte, ni gentilhomme n'entrât de force clans l'enclos du monastère, ni que personne y prît son logement ou exigeât des provisions de bouche ; en un mot, y causât le moindre dommage. «  Le silence et le repos des religieux étaient fort interrompus par le grand abord des séculiers ; de plus, la maison avait peine à soutenir les dépenses excessives qu'il fallait faire pour les bien recevoir. Ce n'est pas que saint Odilon voulût abroger l'hospitalité dans Saint-Denys,  ni interdire absolument l'entrée du monastère aux étrangers qui y seraient venus pour  s'édifier.  Il était  trop instruit de la régie de saint Benoît et trop plein de l'esprit de ce saint législateur pour ne pas se conformer à ce qu'il prescrit touchant les hôtes qu'il veut qu'on reçoive comme Jésus-Christ même, c'est-à-dire avec toute l'honnêteté, la charité et la bienséance convenables à la sainteté de la profession monastique. Mais depuis que l'hospitalité pratiquée d'abord gratuitement  dans les abbayes  et  dans  les  maisons  épiscopales, eut dégénéré en une  espèce  de  servitude qu'on appelait Droit de giste, qui comprenait le logement et la dépense de bouche et de fourrage,  cette servitude était devenue si onéreuse aux  évêques et aux abbés, que, quelque riches qu'ils fussent, ils ne pouvaient plus subvenir aux nécessités des pauvres, après s'être épuisés à bien recevoir les riches. Ce fut donc apparemment ce qui porta saint Odilon à demander, comme faisaient d'autres abbés, l'exemption de cette charge pour l'abbaye de Saint-Denys,  au temporel

 

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de laquelle il devait pourvoir, afin de mieux assurer le spirituel. » (1)

Odilon demeura trois ans à la tête du monastère de Saint-Denys, donnant à ses religieux l'exemple de toutes les vertus. Il avait remplacé les coutumes particulières par les Coutumes de Cluny, et c'est ainsi qu'il débutera toujours chaque fois qu'il entreprendra la réforme d'un monastère. Mais il savait qu'une direction ferme et douce a plus d'efficacité que les meilleurs règlements, et que les exemples sont plus persuasifs que les exhortations. Aussi sous le gouvernement de notre saint abbé, le monastère de Saint-Denys s'éleva-t-il à un tel degré de prospérité qu'en l'année 998 Odilon put faire asseoir à sa place sur la chaire abbatiale le moine Vivien qui était auparavant prieur de Cluny. C'était ce même prieur qui avait accompagné Odilon au concile d'Anse et que le saint abbé avait distingué entre tous ses moines, par sa science et sa régularité. Vivien est loué de sa grande prudence et de son habileté dans le maniement du temporel de son monastère. Il persuada au roi Robert d'abolir l'usage où nos rois étaient depuis longtemps, de tenir leur cour plénière à Saint-Denys aux quatre principales fêtes de l'année : Noël, Epiphanie, Pâques et Pentecôte ; son intention était d'ôter à ses religieux une occasion presque immanquable de dissipation, et, en second lieu, de soulager son abbaye, en la mettant à couvert des frais de cette réception (2).

Odilon n'abandonna pas le monastère de Saint-Denys où il avait fait passer l'esprit de Cluny et d'où l'éclat de la régularité monastique devait bientôt rayonner sur

 

(1) Dom Michel Félirien, Histoire de l'abbaye royale de Saint Denys en France, p. 116, Paris. 1706.

(2) Dom Félibien, ouv. cité. p. 117.

 

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tout le royaume de France. Ce monastère lui était devenu très cher et à cause de la ferveur des religieux et parce qu'il lui avait laissé pour Abbé Vivien, l'un de ses enfants de Cluny les plus aimés. Le saint l'y suivra de l'esprit et du cœur. Nul doute qu'Odilon lui écrivit des lettres pleines de charmes que le temps ne nous a malheureusement pas conservées et où le saint abbé faisait passer toute son âme de père et d'ami. Ce qu'il y a de certain, c'est que Saint-Denis reçut fréquemment sa visite. Que de fois le serviteur de Dieu vint en ce monastère transformé par ses soins et, par ses paroles éloquentes, nourrir ses enfants de la parole de Dieu, et leur distribuer les eaux du salut ! C'est à Saint-Denis enfin qu'Odilon accomplit un jour l'un de ses plus grands miracles. Mais il nous faut entendre son biographe lui-même : « Le carême, dit-il, était passé ainsi que les jours consacrés à célébrer l'institution de la divine Eucharistie et les mystères de la passion du Sauveur; tout le monde se réjouissait de passer  dans une sainte allégresse la joyeuse fête de Pâques. Or notre Père et les religieux manquaient de poisson pour célébrer une si grande fête. Le moine qui était alors chargé de pourvoir aux besoins matériels de la communauté était un vieillard nommé Yves, homme fort aimable d'ailleurs, qui, tout appliqué à reconnaître et à honorer le mérite de notre Père, se trouvait grandement affligé ne n'avoir pas de poisson à lui offrir ; car malgré toutes ses démarches et toute la peine qu'il s'était donnée, il n'avait pu réussir à s'en procurer. La divine Providence l'avait ainsi voulu afin que, par un bienfait de Dieu, un nouvel hôte des eaux fut envoyé à notre bienheureux, intérieurement renouvelé de jour en jour, suivant la parole de l'Apôtre. Dès le crépuscule du grand jour, après que les religieux

 

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eurent chanté solennellement l'office des matines, Yves, plein de confiance en Dieu et au mérite du saint Abbé, quitte l'église et va trouver les serviteurs. Il appelle ceux qui connaissent la pèche et leur recommande d'aller prendre du poisson, leur disant : Odilon est venu, voici le jour de Pâques, et les frères sont fatigués par le chant. Il leur donne l'ordre de jeter leurs filets dans la Seine. Allez, leur dit-il, appuyez-vous sur le mérite d'Odilon, et invoquez le nom du Christ; votre espérance ne sera point trompée. Les serviteurs courent en toute hâte, jettent leurs filets, et ils ramènent soudain un poisson d'une grosseur extraordinaire, tel qu'on n'en avait jamais vu dans la Seine. Les pêcheurs reviennent au monastère, chargés de leur miraculeuse capture, et ils présentent au saint Abbé le poisson nouveau dont le fleuve n'avait jamais contenu de semblable, et que la main bienfaisante de Jésus-Christ avait envoyé pour son serviteur. Notre père, ajoute Jotsald, fut tellement émerveillé de ce prodige inattendu, qu'il fit venir les enfants du monastère eux-mêmes pour voir un poisson d'une grosseur si merveilleuse, et il excita de plus en plus les religieux à remercier le Seigneur d'un tel bienfait (1). » Ce prodige, s'il n'eût été fait en faveur de notre saint, serait à peine digne de remarque dans une vie qui en compte tant d'autres aussi merveilleux. Odilon fut un de ces thaumaturges que Dieu se plaît à créer pour les temps difficiles, semant les miracles sur son passage avec une profusion qui les faisait presque paraître naturels. Comment s'étonner après cela de l'autorité qui s'attachait à sa personne et de la sympathie qu'elle inspirait ? Nous en

 

(1) Jotsald, cap. II, VIII.

 

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avons un touchant témoignage dans le fait suivant que nous allons raconter.

A quelque distance de Saint-Denis se trouvait un petit  monastère consacré  à saint  Martin et appelé Saint-Denys de l'Estrée.  Là se retiraient quelquefois les religieux que  les infirmités ou de grandes fatigues ne permettaient plus de rester à l'abbaye Mère. Un  jour,  l'homme  de  Dieu  arrivant à  Paris  très fatigué, alla se reposer à Saint-Denis de l'Estrée. « A cette nouvelle, dit Jotsald, les procureurs du monastère principal lui envoyèrent tout ce qui était nécessaire, mais ils ne purent lui expédier que quelques petits  poissons, faute de  pouvoir  en  trouver  de plus gros.  Or, tandis que notre saint croyait pou voir jouir d'un repos complet dans cette tranquille solitude, un grand nombre de visites, comme toujours, lui arrivèrent, entre autres deux Abbés, si je ne me trompe, accompagnés de plusieurs religieux. Odilon les accueillit avec joie, conversa longtemps avec eux, et les invita à s'asseoir à sa table. Il demanda aux cuisiniers ce qu'ils avaient à servir à ses hôtes. — Plusieurs mets, dirent-ils, mais le poisson est absolument insuffisant pour un si grand nombre. — Ne a  vous inquiétez point, mes enfants, répliqua l'homme de Dieu, mais confiez-vous à Celui  qui avec cinq  pains et deux  poissons,  a  pu rassasier cinq mille hommes. Préparez-nous donc, à nos hôtes et à nous un copieux repas. — Les serviteurs exécutèrent cet ordre le mieux qu'il leur fut possible. Bientôt on se  rendit à table ; chaque convive occupa la place qui lui avait été préparée. Mais, ô prodige ! la vérité en est attestée par tous ceux qui  furent présents. A mesure que les cuisiniers apportaient les poissons et qu'on les distribuait aux religieux, ils se multipliaient

 

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tellement, ainsi que les autres mets, entre les mains des convives et des serviteurs, que tous furent servis avec abondance et qu'il en resta encore une grande quantité pour les gens de service. — Mes enfants, leur dit l'homme de Dieu, quand le repas fut terminé, vous aviez peu promis et vous avez donné beaucoup. Vous avez craint de nous laisser mourir de faim, et vous nous avez procuré une réfection surabondante. Ayez soin de réserver pour vous quelque chose d'un si riche festin. — Nous avons encore des mets pour nous et pour beaucoup d'autres, répondirent les serviteurs dans leur allégresse. Désormais, nos cœurs seront disposés à croire tout ce que votre sainteté voudra nous persuader. Voici, qu'à l’encontre de notre espérance pusillanime, votre promesse vient de s'accomplir. — Non, répondit humblement saint Odilon, ce n'est pas à ma foi, mais à votre obéissance et au mérite de nos hôtes qu'est due cette merveille. Plaçons toujours notre espérance en Celui pour lequel sont possibles les choses impossibles aux hommes (1). »

Après Saint-Denis, le monastère qui dut le plus à Odilon et celui qui reçut sa visite presque en même temps, fut le monastère de Souvigny en Bourbonnais. On nous saura gré, sans doute, d'en retracer ici brièvement l'origine.

D'après un manuscrit de la bibliothèque de Cluny (2), le Bourbonnais aurait été autrefois habité par les Boïens, Boii et la ville de Souvigny, bâtie par eux. serait regardée comme le Gergovia Boïorum dont parlent les Commentaires de César. On ne connaît plus ensuite cette  ville  que sous  le nom de  Souvigny.

 

(1) Jotsald. cap. II, VIII

(2) Mémoires pour servir à l'histoire du prieuré de Souvigny.

 

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Sylviniacum, ainsi appelée des vastes forêts qui l'entouraient, de même que le Bourbonnais a reçu son nom du château de  Bourbon, des seigneurs du pays qui en étaient les maîtres. Nous ne nous arrêterons pas à discuter les preuves citées par l'auteur du séjour des Boïens dans cette riche partie de la Gaule. Nous arrivons immédiatement à une autre étymologie tirée du nom du  territoire de Souvigny, désigné  par umbra vallis. Un auteur, Nicolaï (1), raconte que vers le commencement du cinquième siècle, une colonie de Vénètes, fuyant l'invasion du terrible Attila, vint se fixer sur les bords de la Quesne, et demanda l'hospitalité aux habitants du pays, auxquels ces étrangers prêtèrent leurs bras pour fortifier leur ville umbra vallis. Après un séjour de trente à quarante ans au milieu d'eux, les Vénètes retournèrent dans leur patrie, et trouvant leur ville brûlée, ils la rebâtirent sur des îles voisines du continent,  à l'extrémité de la mer Adriatique et lui donnèrent le nom de Venise. Ces peuples conservèrent toujours des relations avec les habitants du pays qui les avaient accueillis ; et ceux-ci en mémoire de leurs anciens hôtes  nommèrent leur ville  Sous-Venise, Sub Venetis ou Salus Venetorum, dont on aurait fait depuis Souvigny, qui d'ailleurs se gouverna longtemps comme les Vénitiens, « ayant des barons pour gouvernement et un baron sur iceux ».

Quoi qu'il en soit de ces diverses étymologies plus ou moins invraisemblables, il est certain que l'histoire réelle de Souvigny ne remonte pas au delà de l'an gi3, époque à laquelle Charles le Simple donna ce pays à Adhémar, sire de Bourbon, comme une récompense des services rendus et une garantie de fidélité à l’avenir.

 

(1) Statistique du Bourbonnais faite par ordre de Charles IX.

 

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Mais Adhémar, à son tour, inspiré par un sentiment de foi vive et de forte piété si fréquent à cette époque, donna, par une charte datée du mois de mars de l'an 920, à la naissante abbaye de Cluny, sous le gouvernement de l'abbé Bernon, toutes les possessions qu'il avait reçues du roi Charles : Souvigny, son église dédiée à la Vierge et aux apôtres saint Pierre et saint Paul, les maisons qui en dépendaient, les prairies des vallées, les vignes des coteaux, et jusqu'aux bruyères de ses landes et aux forêts de ses montagnes. La fondation de Souvigny n'est donc postérieure que de six ans à celle de la grande abbaye dont elle est la tille aînée. Un prieuré fut bâti sur les bords verdoyants de la Quesne, et les moines qui vinrent l'habiter furent le premier essaim semé par Cluny. L'histoire de Souvigny se relie donc très intimement à celle de la grande abbaye bourguignonne. Dix années durant, Bernon groupa ces deux abbayes sous sa crosse abbatiale. Les successeurs de Bernon, saint Odon et le bienheureux Aymard, poursuivirent les constructions du monastère de Souvigny, continuant de le gouverner par des doyens placés sous leurs ordres. L'histoire a conservé le nom de l'un d'eux, Raymond, qui pendant vingt ans remplit ces fonctions sous la longue administration de saint Mayeul. On se souvient que c'est à Souvigny que le grand abbé rendit le dernier soupir. C'est là, dans la vaste église du monastère, que pendant près de huit cents ans, reposa sa dépouille mortelle. Son tombeau y fut glorifié par d'innombrables miracles. Une année s'était à peine écoulée depuis la mort du saint abbé que déjà on se rendait de toutes parts en pèlerinage au lieu béni où reposaient ses précieux restes. A cette époque, le roi de France, Hugues Capet, était gravement malade dans son palais de la Cité.

 

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Odilon, qui se trouvait alors à Saint-Denis, tout occupé à la réforme du célèbre monastère, lui rendait de fréquentes visites. Il lui persuada de faire un pèlerinage au tombeau de saint Mayeul pour implorer sa guérison. Hugues y consentit, et il se mit en route au mois de juillet 995, accompagné de son fils Robert, déjà associé à son trône, du fidèle Bouchard, comte de Paris et de son fils, de l'abbé de Cluny et de plusieurs autres seigneurs. C'était pour la seconde fois que Hugues se rendait à Souvigny. Il y fut rejoint par les sires de Bourbon, les deux Archambaud, père et fils, avec lesquels il resserra les liens d'une étroite amitié. Le roi fut reçu à l'entrée de l'église par tous les religieux du prieuré ayant à leur tète le doyen Raymond, qui lui présenta l'eau bénite, le livre des Evangiles à baiser et l'encens.  Le roi,  se tenant à son coté, au milieu des moines, s'avança vers l'autel de la basilique et, selon l'usage, y déposa son offrande. Alors le doyen entonna le verset Domine salvum fac servum tuum. puis récita l'oraison pro rege et pace : « Nous vous prions, Seigneur, Dieu tout-puissant et éternel, d'avoir pitié de votre serviteur, de le diriger selon votre clémence  dans la voie du salut, afin que, par votre grâce, il ne désire que les choses qui vous plaisent, et qu'il les accomplisse avec toute vertu. Accordez aussi la paix dans nos temps, par notre seigneur Jésus-Christ. » Hugues alla ensuite s'agenouiller sur la modeste dalle qui recouvrait le corps de son saint ami. « Il n'était pas revêtu du manteau des rois francs; il portait, dit l'historien de saint Mayeul, l'humble cape de saint .Martin, manteau d'étoffe grossière qui passait pour la relique la plus précieuse de l'oratoire de nos rois(1). Le pieux

 

(1) Ogerdias, Hist. de S. Mayol, p. 290-295.

 

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monarque passa quelque temps à Souvigny, pratiquant à la lettre la règle bénédictine, qu'il appelait l'asile le plus assuré des peuples et des rois, vivant à la table des moines, et assistant à tous les offices du jour et de la nuit. Il fut témoin de la guérison d'un aveugle au tombeau de saint Mayeul. On amena devant lui, en présence du comte Bouchard, de l'évoque Renaud et de l'abbé Odilon, le pauvre aveugle qui venait de recouvrer miraculeusement la vue. Il l'examina avec attention, toucha de ses mains les yeux rendus à la lumière, « et comme il était d'un caractère doux et compatissant, dit le chroniqueur, il ne put s'empêcher de verser des larmes d'attendrissement ».

Le Seigneur ne jugea pas à propos d'accorder une guérison complète aux prières du royal pèlerin. Cependant sa foi et son humilité lui obtinrent de la bonté de Dieu un adoucissement à ses longues souffrances. En reconnaissance il délivra une charte solennelle, dans laquelle il accorde à Odilon et aux moines de Souvigny le droit de frapper « Mailles » avec le nom et le portrait du pieux Mayeul, et celui de faire circuler ces monnaies sur tout le territoire du comte Archimbald, à côté des mailles du roi. Cette charte est trop importante pour Souvigny et trop honorable pour notre saint abbé, pour ne pas trouver ici sa place : « Si nous accordons, y est-il dit, aux lieux saints le secours et le privilège de notre autorité, c'est que nous espérons que la récompense de la patrie céleste nous sera plus sûrement réservée, que notre vie sera plus tranquille, et que nous obtiendrons plus promptement la guérison des infirmités de notre corps. C'est pourquoi sachent tous les fidèles de la sainte Eglise et tous les nôtres, qui étant venu dans la ville de Souvigny, et étant entré dans l'église de Saint-Pierre où repose le corps du

 

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glorieux confesseur du Christ, et notre ancien ami bien-aimé l'abbé Mayol, afin de prier devant son sépulcre et ses reliques, et d'obtenir la guérison de notre maladie, les moines ont supplié Notre Sérénité d'honorer la terre de Saint-Pierre d'une royale largesse, en mémoire du confesseur déjà nommé et en reconnaissance du soulagement par nous obtenu ; Archambaud comte, et Archambaud son fils, nos parents très chers, Bouchard comte, et nos autres comtes fidèles nous adressant la même prière, nous avons accueilli ces demandes dans notre cœur, et, en vertu de notre autorité royale, notre fils Robert, roi, l'approuvant et y consentant, nous concédons à Odilon, vénérable abbé, et à ses successeurs, le droit de battre pour le compte de l'église de Souvigny, des mailles de bon aloi, portant le nom et l'image du dit confesseur Mayol, et ces mailles de saint Mayol auront cours en tout temps, et conserveront perpétuellement leur valeur sur la terre du comte Archambaud, concurremment avec nos mailles royales. Et pour que ce titre de notre largesse obtienne, au nom de Dieu, son plein et entier effet, nous lavons conte firme de notre main. » Suivent les monogrammes du roi Hugues et du roi Robert son fils. L'acte écrit au monastère de Souvigny, est daté du mois de juillet de la huitième année du règne de Hugues Capet qui correspond à l'année 995 (1).

A mesure que la foule des pèlerins s'augmentait près du tombeau de saint Mayeul, la vieille église devenait insuffisante. Il fallut songer à en construire une plus vaste. Elle fut bâtie avec les libéralités du peuple chrétien et surtout avec les largesses du comte Archimbald

 

(1) Ogerdias, opus. cit , p. 293-204.

 

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de Bourbon. Les religieux élevèrent eux-mêmes les constructions, d'abord sous la direction de l'un d'eux, le moine Malguin, mais principalement sous les ordres d'Odilon à qui était réservée la direction générale de l'œuvre. L'église était romane, et elle se composait du chœur et de deux nefs latérales terminées par des chapelles qui existent encore. La présence d'Hugues Capet ne fut pas la seule visite royale que reçut Souvigny. Au commencement du onzième siècle nous verrons le roi Robert, peu de temps avant sa mort, visiter également le célèbre monastère. Odilon, lui aussi aimait à se rendre fréquemment à Souvigny auprès du tombeau de son saint prédécesseur. Peut-être avait-il le pressentiment qu'il y trouverait un jour le lieu de son repos (1). Mais le saint abbé n'était qu'au début de sa glorieuse mission ; il n'était pas destiné encore à jouir du repos. De nouveaux prieurés ou monastères l'attendaient pour une réforme devenue depuis trop longtemps nécessaire. Il quitta Souvigny, non sans toutefois se promettre de revoir son cher monastère, et reprit le chemin de Cluny.

 

(1) Baluze, Miscell.. t. VI. 641 ; Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VIII, p 641 ; Bernard et Bruel., opus cit., t. I, n° 217; lib. I, Miracul. S. Maioli, cap. in ; lib. II, cap. III. L'autel érigé sur le tombeau de S. Mayeul fut consacré par Beggo II, évêque de Clermont (de 980-1010), en présence d'un très grand concours de peuple. (Lib. I, cap. IX, Bibl. Clun., col. 1700, 1801, 1702 ; Mabillon, Annal.. IV, p. 87; Bouquet, opus cit., X, 565 ; Ogerdias, p. 290 et suiv., 30o et suiv., 389 et suiv. ; Pignot, I, p. 311, 419; Helgald dans Bouquet, X, p. 114.)

Le Maille (de métal) est une très petite monnaie.


 

CHAPITRE IX
LA  RÉFORME  MONASTIQUE  (suite.) (995)

 

En même temps qu'Odilon s'occupait à réformer l'abbaye de Saint-Denis, dès la seconde année de son gouvernement, un saint évêque montait sur le trône épiscopal d'Autun : c'était Valtere. Nous ne savons rien de son origine, mais l'histoire relève avec complaisance les mérites de sa prudente et ferme administration. Pasteur des peuples, il embrassait dans sa sollicitude les choses du ciel et celles de la terre : d'une part le soin des églises, la splendeur du culte, la science et la sainteté du clergé, la discipline et la ferveur des monastères ; d'autre part, et par les titres les plus légitimes, la défense des faibles, l'alimentation des pauvres, l'ordre et la beauté de la cité, rien n'échappe à ce vigilant prélat. Son premier soin, dès que les circonstances le lui permirent, fut de rétablir la régularité et la discipline religieuse dans les monastères. A cette époque il existait dans le voisinage un antique prieuré qui relevait de l’évêché d'Autun : c'était le prieuré de

 

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Mesvres (1). Cette modeste bourgade, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Autun, est située au pied de la montagne de Certenue, sur la rive droite du Mesvrin qui coule de l'est à l'ouest. Le village est assis au point où l'étroite vallée s'évase en forme de petit bassin pour recevoir les ruisseaux qui descendent des sommets voisins, à peu de distance de l'embouchure du Mesvrin qui va bientôt se perdre dans l'Arroux.

Le nom de Mesvres a subi des transformations assez nombreuses ; il appartient à la langue primitive de la Gaule et il remonte à une haute antiquité. Le prieuré, dont les restes importants subsistent encore aujourd'hui, était situé sur les bords de la rivière du Mesvrin ; il avait été construit primitivement et à une époque très reculée, bien qu'on n'ait jamais pu en préciser la date certaine, sur les ruines d'un vieux temple païen. « L'ignorance absolue où l'on est sur l'époque de sa fondation, dit M. de Charmasse, est une preuve de sa haute antiquité. Au XVII° siècle, on croyait que le prieuré avait été fondé par les barons d'Uchon, dont la sépulture se voyait dans l'église. Mais cette tradition ne reposait que sur la présence de leurs tombeaux, sans autre preuve, ni témoignage certain. Peut-être même n'y eut-il point de fondation dans le sens précis du mot. L'existence d'un temple prédestinait ce lieu à devenir un sanctuaire chrétien, et, à la place du dieu déchu, le christianisme put s'installer en vainqueur et en héritier, sans qu'il fût besoin pour cela d'une mise en possession spéciale ou plus régulière (2). » La première mention qui soit faite du prieuré de. Saint-Martin de

 

(1) Pignot, ouvr. cit., t. I, p. 315.

(2) A. de Charmasse, Notice sur le prieuré de Mesvres, dans les Mémoires de la Société éduenne.

 

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Mesvres ou de Certenue, monasteriutn sancti Martini de Magavero sive  Circiniaco remonte seulement à l’année 843. Elle se rencontre dans un diplôme par lequel Charles le Chauve confirma l'autorité de l'Eglise d'Autun sur cet établissement (1). Cet acte n'était que la  reproduction  plus détaillée d'un  autre  diplôme accordé en 815 à la même Eglise par Louis le Débonnaire qui confirma ses possessions en général, sans aucune désignation particulière (2). Le prieuré de Mesvres était donc bien antérieur au diplôme de 843, et il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il remonte à l'origine même de l'antique Eglise d'Autun. Il était habité et desservi par un petit collège de clercs vivant sous la règle de saint  Augustin ou de saint Chrodegand, de  Metz. Raino est le premier prieur dont le nom soit parvenu jusqu'à nous. D'après la chronique de Hugue de Fla-vigny, il vivait sous l'épiscopat de Rotmond qui donna aux moines de Cluny l'église de Blanzy pour y établir un prieuré, sous le règne du roi Raoul. Or, Rotmond ayant été sacré en 935, une année même avant la mort de Raoul survenue en g36, la coïncidence de ces deux-faits nous donne avec précision la date de l'existence du premier prieur du monastère de Mesvres. Comme nous l'apprend encore le même chroniqueur, Rotmond lui confia le gouvernement de Flavigny qui avait été uni à son siège par un diplôme de Charles le Chauve de 877 (3).

Raino eut pour successeur Milon, dont nous ignorons également l'origine. Il vivait en 955 et, comme son

 

(1) Cartulaire de l'Eglise d'Autun, Ire partie, chap. XXVIII.

(2) Id., charte XX.

(3) Fulcherius abbas Flaviniacensis obiit quarto kalendas maii anno DCCCLV, et successit ei Milo Magabrensis. »(Chron. Hugonis Flaviniac.) Cf. de Charmasse, ouvr. cité; Notice chronologique sur l'Eglise d'Autun, 370.

 

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prédécesseur, il fut préposé au gouvernement de l'abbaye de Flavigny. Cette époque fut assurément une des plus agitées de notre histoire civile et religieuse. Les évêques du  dixième  siècle ne voyaient  guère dans la possession des monastères unis à leur mense qu'une source de revenus, et nous doutons que l'union  du prieuré de Mesvres au  siège d'Autun ait été  pour celui-là l'occasion d'une parfaite régularité. S'il avait pu être autrefois très florissant, il était depuis longtemps déchu de sa ferveur primitive, et le moment était venu pour lui de sortir de sa condition misérable et de son  obscurité, et de revenir à sa ferveur première. Odilon fut l'instrument choisi de Dieu pour opérer cette surnaturelle transformation. Il reçut des mains de Valtere, ce prélat si zélé dont nous avons parlé plus haut, l'antique prieuré de Mesvres, qui fut réuni à l'abbaye de Cluny en l'an 995. Mesvres fut donc une des premières conquêtes de la réforme clunisienne. Le prélat, dans l'acte de cession de son prieuré à notre  saint, mit la réserve expresse que les abbés de Cluny auraient soin, dans le gouvernement de ce monastère, de s'inspirer des conseils de l'évêque d'Autun et de ceux de son chapitre (1). L'histoire nous a conservé la charte de Valtere qui expose l'occasion et les motifs de la donation épiscopale. Nous la transcrirons intégralement d'après Mabillon, qui, lui-même, l'a reproduite d'après Un vieil exemplaire.

« A tous les chrétiens vivant selon la règle de la foi catholique, nous faisons savoir que moi, Valtere, par la grâce de Dieu, évêque d'Autun, plein de sollicitude pour l'Eglise qui m'a été confiée, et songeant, autant

 

(1) Mabillon, Acta, VI, I, 570; (Gall. christ., IV, col. 377, 442 et suiv. ; Cf. Mabillon, Annal., IV, 333.

 

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que la  divine majesté  le permettra à mes faibles forces, à recueillir ce qui est dispersé, ce qui est rassemblé, j'ai cru nécessaire de prendre conseil de dom Odilon, abbé du monastère de Cluny, et de dom Vivien, ainsi que des autres frères de ce monastère, au sujet de notre couvent de Mesvres qui a été construit sous nos prédécesseurs en l'honneur de saint Martin ; déchu de sa régularité et presque dénué maintenant de toute utilité, nous voulons y rétablir l'ancienne et exacte discipline. Je n'ai rien trouvé de plus salutaire que de recourir à l'abbé de Cluny et aux vénérables Pères qu'il dirige si bien dans les voies de la régularité, pour mettre ce couvent sous leur dépendance. De leur côté, prenant en considération nos prières, ils ont consenti à rétablir ce monastère dans la mesure de ce que permettaient les circonstances, et à y établir des frères chargés d'y faire le service divin. Au reste, que tous présents et à venir sachent bien que j'ai agi dans cette intention, que l'affection qui nous a toujours uni au monastère de Cluny et qui avait été déjà si bien cimentée sous l'abbé Mayeul, de vénérée mémoire, demeure ainsi ferme et inébranlable dans toute la suite des temps. C'est pourquoi je remets le monastère de Mesvres à notre frère l'abbé Odilon et à ses successeurs et au couvent de Cluny, afin qu'ils l'administrent à perpétuité et le réforment avec le conseil de nos clercs ainsi que tous les autres fils de l'Église d'Autun, de telle sorte que l'union de notre Eglise et de l'abbaye de Cluny soit dans toute la suite des temps, comme je l'ai dit, resserrée par le lien delà charité, et que de tout temps aussi on y prie pour les clercs vivants ou défunts de notre église. Également que l'on y conserve notre mémoire. Toutefois ce n'est point pour détruire

 

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ce lieu que j'agis ainsi, et je n'enlève point ce monastère à la juridiction de mes successeurs et de la sainte Eglise d'Autun; au contraire, j'ai décidé que l'abbé de Cluny, ses successeurs et ses religieux ordonneraient régulièrement, tiendraient et posséderaient le monastère de Mesvres d'après l'avis des évêques nos successeurs et des chanoines. Nous prions et conjurons nos successeurs les évêques et chanoines de, corroborer et de confirmer par leur autorité pontificale cet acte de notre épiscopat, et de partager nos sentiments à cet égard; qu'ils gouvernent et dirigent ce lieu selon la volonté du Dieu tout-ce puissant et conformément aux dispositions du présent acte : qu'ils en soient toujours les protecteurs et invincibles défenseurs contre tout mauvais dessein. Nous décidons et voulons absolument que nul de nos successeurs, et nulle personne constituée en dignité n'ose y ordonner un abbé ou un prieur sans la permission et la volonté du dit abbé de Cluny et de ses successeurs. Egalement que l'Abbé et les religieux de Cluny et leurs successeurs ordonnent et administrent ce monastère, conformément à lavis de nos successeurs les évêques et chanoines, comme fidèles et dévots serviteurs de Jésus-Christ. Nous avons décidé que cet acte serait soumis à la confirmation de la cour de Rome et de l'autorité royale. Yaltere, pécheur, évoque. »

Dans un autographe de cette charte, avec Valtere, pécheur évêque, comme il est dit ici, nous voyons souscrire l'abbé Humbald, l'abbé Hémery, Aute, grand chantre, et Anscher, archidiacre(1).

Valtere, qui déjà avait employé son long épiscopat à

 

(1) Mabillon, S. Odilonis Elogium historicum. Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 855, V.

 

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se rendre  utile  à l'Eglise, ne se contenta  pas  de renouveler à Odilon la  donation du  monastère de Mesvres, il  se  fit un  devoir  de  raffermir  l'union que Cluny avait déjà contractée du temps de saint Mayeul avec  l'Eglise d'Autun,  et il voulut même, pour lui donner une garantie d'intimité et de stabilité, qu'elle  fut  solennellement  confirmée  par  le  pape Jean XVI et par le roi de France (1). C'est précisément à l'époque de cette union entre l'Eglise d'Autun et la grande Congrégation de Cluny, que fut construite la belle  tour carrée du prieuré de  Mesvres,  qui, après une durée de huit siècles, s'écroula de vétusté le 25 décembre 1836. Cette tour imposante s'élevait à  la  hauteur de  trois  étages, percée  d'une  seule ouverture au premier,  sur chaque face, de deux au second  et de trois au troisième, séparées  par  des meneaux surmontés de colonnes et de quatre chapiteaux en  marbre blanc provenant du temple païen dont nous avons parlé. Elle était  moins une décoration pour le prieuré qu'un lieu de sûreté pour les moines et les habitants qui s'y réfugiaient en cas de péril, et de plus elle donnait à la vallée et à tout le paysage environnant un  caractère singulier  de noblesse dont on n'a jamais perdu le souvenir (2). Ces remarquables constructions ne furent pas le seul bénéfice que le prieuré recueillit de son union avec Cluny. Il eut sa part dans les faveurs spirituelles des papes, dans  la protection des princes,  et dans le respect universel qui s'attachait à tous les membres de l'illustre Congrégation.

Que devint le prieuré de Mesvres depuis que sous le

 

(1) Mabillon, Acta, VI, 1, p.  570 et suiv. ; Itinerarium. Burg., A. 1682, dans les ouvrages posthumes, etc., t. II, p. 23.

(2) De Charmasse, opus cit.

 

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gouvernement de notre saint, il fut annexé à l'abbaye mère de Cluny? Les documents nous manquent, pour suivre la trame de son histoire. Tout ce que nous en savons, d'après un manuscrit inédit de la bibliothèque de Cluny, c'est que dans la seconde moitié du quatorzième siècle, un prieur de cet humble monastère, Pierre de Beaufort, fut élevé au souverain pontificat sous le nom de Grégoire XI, et eut la gloire de ramener la papauté d'Avignon à Rome après un exil de soixante-huit ans (1309-1377) (1). Ce fait, qui est demeuré inconnu à tous les écrivains ecclésiastiques, jette sur l'obscur prieuré qui nous occupe un éclat incomparable.

Mais si Odilon s'employa de toute son âme à réformer les abbayes et prieurés qui lui étaient confiés et à les élever à un haut degré de prospérité matérielle et morale, comme il le fit pour l'abbaye de Saint-Denis, il ne négligea pas néanmoins les nombreux monastères qui, dès le commencement de son gouvernement abbatial, composaient déjà le domaine de Cluny. De ce nombre était la vieille abbaye de Charlieu, dont il importe de retracer ici les origines.

L'histoire de Charlieu et de son abbaye ne remonte d'une manière bien certaine que jusqu'à la seconde moitié du neuvième siècle. Charles le Chauve, qui régnait alors sur la France, était tout occupé à faire rentrer sous son autorité les diverses parties de son royaume, qui de toutes parts s'en détachaient. Vains efforts! un génie plus grand que lui-même n'eût pu suffire à la tache, et l'homme même qui avait toute sa confiance devait bientôt régner en souverain sur plusieurs

 

(1) Voir Annales du prieuré de Mesvres, par A. de Charmasse, dans les Mémoires de la Société éduenne, 1875, t. IV, p. 27-30.

(Semaine religieuse d'Autun, numéro du 22 juillet 1893.)

 

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provinces. Cet homme était Boson. Issu d'une famille obscure, mais qui s'était promptement élevée, Boson, fils de Bavin. duc d'Ardenne, et d'une sœur de la reine de Lorraine, s'était attaché à la fortune de Charles le Chauve. Il lui avait fait épouser en secondes noces sa sœur Richilde. Lui-même fut assez heureux pour obtenir la main d'une princesse royale, Ermengarde, fille de l'empereur Louis II. La Provence venait d'être érigée en royaume pour Charles, fils de Lothaire et duc de Lorraine, l'un des descendants de Charlemagne. Ce royaume comprenait, avec la contrée qui porte aujourd'hui ce même nom. le Dauphiné, le Lyonnais, et, suivant toute apparence, la partie de la Bourgogne la plus rapprochée du Lyonnais, le Maçonnais, dans lequel fut fondée l'abbaye de Charlieu. Charles mourut en 863; ses deux fils, Louis et Lothaire, se partagèrent son royaume. Charles le Chauve voulut le conquérir, mais il ne put s'emparer que de Vienne, de Lyon et des pays voisins. Il en donna le gouvernement au duc Boson, son beau-frère. Les guerres que se firent tant de compétiteurs jetèrent la contrée dans l'anarchie, et, pour en sortir, vingt-trois évêques assemblés à M an taille, dans le Viennois, nommaient, en 879, Boson roi de Provence (1), comme le plus capable de porter la couronne et de rétablir l'ordre (2).

Tel était au IX° siècle, l'état des affaires publiques en France et spécialement dans la contrée où fut fondée l'abbaye de Charlieu. C'était le temps où commençait la féodalité. La guerre et l'anarchie avaient

 

(1)  Opinion de Charier, admise par la Mure, combattue par Manillon. V. Gallia christiana. t. XVI, col. 298.

(2) J.-B. Desvelinges. Histoire de la ville de Charlieu, introd., p. 3.

 

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ruiné le  pays, et il ne restait plus qu'un petit nombre de pauvres habitations abritées parles murs de quelques châteaux forts construits clans la plaine ou sur les cimes les plus élevées des coteaux. La vallée de Charlieu, alimentée par les eaux du Sornin, entourée et entrecoupée de bois touffus, devint, dit-on, une forêt marécageuse; on l'appelait la Vallée noire; toutefois un modeste hameau y laissait encore quelques traces de vie, puisqu'il existait en ce lieu, à cette époque, une église ou chapelle dédiée à saint Martin (1). C'est près de cette chapelle que vers l'an 872 Ratbert Ier, dix-septième évêque de Valence, et son frère Edouard, fondèrent sur leurs propres terres, dans le diocèse et le comté de Mâcon, un monastère de l'Ordre bénédictin qu'ils placèrent sous le patronage de saint Etienne et de saint Fortunat, apôtre de Valence (3). Gansmar en fut le premier abbé. Comme le site était dépourvu de tout agrément naturel, Ratbert, peut-être par ironie, appela la nouvelle maison Cherlieu ou Charlieu : « quemetiam locum,  quod fuerit  minus gratum,  Carilocum  (3) vocari  voluit. » Etymologie bizarre, dit M. Vincent Durand, que l'on aurait peine à accepter, si elle n'était fournie par un acte où Ratbert intervient en personne. Ratbert plaça le monastère naissant sous la protection immédiate du Saint-Siège. Le pape Léon VIII, à la date du 4 des ides de juillet (12 juillet 8y3), approuva le nouveau  monastère.  Le fondateur, pour lui donner plus de stabilité, en obtint de nouveau la confirmation au concile de Pontigonum, Pontion (Marne), en juin

 

(1)  Bernard et Bruei . Chartes de l’abbaye de Cluny, n° 31.

(2)  Une charte de Cluny, n° 730, de l’an 950, y ajoute saint Félix et saint Achillée, compagnons de saint Fortunat.

(3) Il existait en France trois monastères appelés Carilocus ou Carus locus (l'un au diocèse de Besançon, l'autre au diocèse de Senlis, et le troisième au diocèse de Montpellier).

 

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876. C'était une mesure de prudence nécessaire dans ce temps de désordre, où le droit était méconnu, où le plus fort opprimait le plus faible, où la religion seule conservait encore quelque autorité. A cette date, Edouard avait cessé de vivre. Le concile accorda à Ratbert le patronage de Charlieu pendant sa vie et défendit qu'après sa mort personne de sa famille ou aucun autre s'immisçât dans le gouvernement de l'abbaye (1).

On a prétendu, dit M. Vincent Durand, que le roi Boson  possédait à Charlieu  un château et que, peu après la fondation de l'abbaye, il s'était emparé de tout ou partie de son temporel. Malade et touché de repentir, il l'aurait ensuite restitué. La première de ces assertions est une pure hypothèse ; la seconde, ainsi que l'a établi M. de Terrebasse, n'a d'autre fondement qu'une charte inexactement transcrite et faussement interprétée par Paradin. Boson, sans doute,  comme beaucoup  d'autres grands seigneurs contemporains, tint en précaire des biens ecclésiastiques, mais, à l'égard de l'abbaye de Charlieu, il n'apparaît dans l'histoire que comme un bienfaiteur insigne.  Le  11  décembre 879, quelques mois après son élévation au trône, à la prière du comte Swald et en vue du repos de l'âme de son beau-frère, l'empereur Charles le Chauve, de son  propre salut et de celui  de sa  femme,  il ajouta au patrimoine du monastère une petite abbaye, abbatiolam,  dédiée à saint Martin : celle de Régny (Loire).  L'acte est daté de  Charlieu même.  Il lui donna aussi l'église de Saint-Xizier de l'Estra, commune de Quincié (Rhône). En mémoire de ces libéralités, l'effigie de Boson fut placée plus tard sur le

 

(1) Vincent Durand, Abrégé de l'histoire de Charlieu, p. 3.

 

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porche de l'église de Saint-Fortunat et peinte dans le réfectoire du couvent. Toutefois il ne paraît pas qu'à la mort il eut conservé aucune autorité sur Charlieu. En effet, dès l’année 880, attaqué par les rois Louis III et Carloman, il avait perdu le comté de Mâcon, donné par ceux-ci à Bernard Plante-Velue. Ratbert, craignant pour Charlieu les conséquences de ce changement de domination, fit confirmer par Carloman les libéralités de Boson. C'est le dernier acte connu du fondateur (1).

Nous avons parlé plus haut d'une chapelle dédiée à saint Martin. Cette chapelle avait été donnée à l'abbaye par Lambert, évoque de Mâcon, et ce don fut ratifié en 887, par l'évêque Gérold. La même année, le concile de Saint-Marcellin en Châlonnais, composé des archevêques de Lyon et de Vienne et de dix autres évêques, à la demande d'Ingelar, second abbé de Charlieu, sanctionna de son autorité les propriétés du monastère, et maintint aux religieux le droit d'élire librement leur abbé. Mais l'avidité des séculiers était plus forte que les décrets des synodes et les préceptes des princes. En 926, un autre concile, tenu à Charlieu même dut ordonner la restitution au monastère des églises de Saint-Martin de Cublize, Saint-Pierre de Thizy, Saint-Sulpice de Montagny, et sept autres tombées entre des mains laïques (21.

C'est vers cette époque que Charlieu cessa d'être un monastère autonome. Saint Odon, dans un de ses voyages en Italie en obtint la réunion à Cluny. C'est ce qui résulte d'une bulle confirmative de Jean XI, du 25 juin 932 (3). Louis IV d'Outre-mer,

 

(1) Vincent Durand, opus cit., p. 4.

(21 Desevelinges,  opus cit.,  p.  11; Severt, Chronol.  Archiep. Lugdun., t. I, p. 194.

(3) Bullar. Cluniac, p. 2 ; Chartes de Cluny, nos 401, note, et 730.

 

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dans une  charte  datée  du  Ier juillet 946,  donna  à cette  réunion la garantie  de son autorité royale (1) et les  nombreuses chartes de privilèges accordées à l'abbaye de Cluny par les papes et les rois, au cours du  même siècle  et dans les siècles suivants consacrèrent l'annexion (2). Cette intervention répétée de Tune et de l'autre puissance, ecclésiastique et séculière,  était  rendue  nécessaire  par les entreprises toujours  renaissantes des seigneurs  contre  les propriétés monastiques. Vers Tan 95o, un certain Sobbo, qui détenait injustement l'abbaye  de  Charlieu,  mû « par la crainte au jugement inévitable de la colère divine»,  la restitua à Aymard,  abbé de Cluny (3). Malgré  cette restitution  si  légitime,  Charlieu  eut encore à compter avec la rapacité des seigneurs qui lui firent subir une dure oppression et de graves dommages. Odilon venait à peine de prendre en main le gouvernement de Cluny. Son premier soin fut, comme nous l'avons dit plus haut, de protéger et de défendre ses possessions contre les brutales vexations et les déprédations des séculiers. Au concile d'Anse, dont nous avons parlé,  notre saint  abbé obtint un décret par lequel il était interdit atout chef militaire, à tout seigneur séculier, fût-il  revêtu de la dignité de comte, d'élever des fortifications dans les lieux dépendant de Cluny,  comme aussi d'enlever ou d'introduire aucun butin, soit bétail, soit de toute autre nature dans le château et bourgs de Cluny et de Charlieu (4). Ce décret prouve que déjà un centre  important de population

 

(1) Biblioth. Clun., col. 227; Chartes de Cluny, n° 690.

(2)  Bulles d'Agapet II. de Grégoire V, de Benoit VIII, etc. V. Vincent Durand, opus cit., p. 5, note 6.

(3) Chartes de Cluny, n° 730.

(4) Chartes de Cluny, n° 2255.

 

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s'était groupé autour de ce dernier monastère, et laisse supposer qu'il était protégé par des ouvrages de défense, puisqu'on pouvait y mettre et, sans doute, qu'on y avait mis plus d'une fois en sûreté le produit d'une expédition à main armée. Le malheur des temps, les ravages des Normands, puis des Hongrois en Bourgogne et en Lyonnais aux IX° et X° siècles, durent faire sentir la nécessité (1) d'une enceinte fortifiée dont l'existence est d'ailleurs attestée par une charte des années 1038 à 1044 rapportée par Severt. Les monastères ne se lassaient pas de demander et d'obtenir des lettres de concession, de sauvegarde et de garantie des rois, des conciles et des papes. Ainsi, à la prière d'Othon, le pape Grégroire V, en 996 ou environ, confirma à son cher « fils Odilon », abbé de Cluny, tous les monastères de sa dépendance, notamment Charlieu qui déjà lui était assuré à tant de titres. Cependant ces chartes de protection si recherchées, étaient loin de présenter des garanties inviolables, et le monastère de Charlieu, encore une fois, ne put échapper à la rapacité de ses voisins. Un chevalier nommé Girard se mit « à  lever des redevances, non seulement sur les réserves et les provisions de bouche du monastère, mais encore sur les terres environnantes et les maisons de campagne des religieux ». Ce n'est que sur les remontrances et à la prière d'Odolric, archevêque de Lyon, qu'il renonça sur l'autel de Saint-Etienne eten présence du prélat, à toutes ses exactions (2). Girard, dans sa déclaration écrite, se dessaisit en faveur des moines de Cluny » et de Robert, prieur de Charlieu ». Cette abbaye, au temps de notre saint abbé, était donc déjà

 

(1) Voir Jeannez, les Fortifications de l’abbaye et de la ville fermée de Charlieu, dans le Bulletin de la Diana, t. II, p. 446.

(2)  Severt, opus cit., t. I, p. 206; Chartes de Cluny, n° 2960.

 

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réduite en  prieuré, et n'était qu'une dépendance plus étroite du chef-lieu de l’ordre. Cependant Dieu bénissait le dévouement infatigable d'Odilon, et la prospérité du monastère croissait sous la puissante impulsion venue de Cluny. Dans la première moitié du XI° siècle, Odilon fit subir au monastère, dont Ratbert (1) était alors prieur, une complète restauration ; il en fit reconstruire en entier les bâtiments (2). On retrouve encore aujourd'hui le réfectoire, sauf le mur du fond? avec les peintures remises à jour, la chaire, placée à l'un des angles de ce même réfectoire, et dont la face, si remarquable par ses sculptures, a été incrustée dans le tympan de la porte de la chapelle des religieuses ursulines. L'église, vaste et bel édifice de style roman secondaire,  de cinquante mètres de longueur,  surmonté de cinq clochers, mais encore privé du magnifique porche si heureusement restauré que devait lui donner le siècle suivant, fut solennellement consacrée en  1094, sous le vocable traditionnel de Saint-Fortunat (3), par les archevêques de Lyon et de Bourges, et l'évêque de Mâcon, en présence du légat du Saint Siège, de l'archevêque de Tolède, de l'évêque de Saint-Jacques et d'autres prélats. Une haute tour ronde qui s'élevait, il y a quelques années, à l'angle des bâtiments claustraux,  un  vieux  cloître dont on  aperçoit  des arcades dans le  mur oriental d'un autre plus récent, qui subsiste encore aujourd'hui,  tels étaient les bâtiments qui existaient du temps de notre saint abbé. Il est donc facile de se rendre compte des dispositions du

 

(1) Biblioth. Clun., p. 2, col. 1 (932, 25 juin); Bernard et Bruel, opus cit., t. I, n° 401.

(2) Bibl. Clun., notae, col. 73 et suiv. ; Jotsald, Vita S. Odilonis : « Quid... ex toto etiam, suo tempore, Constructus Carus Locus ? » Acta SS., Januar., t. I, p. 69; Bibl. Clun., col. 1820.

(3)  Desevelinges, Hist. de Charlieu, p. 21.

 

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monastère : au midi, un grand édifice en forme de carré long ; au rez-de-chaussée, le réfectoire et les cuisines ; au-dessus, les cellules ; à l'angle occidental, une tour ronde d'une grande élévation ; au nord, l'église, séparée des autres bâtiments par un cloître, dit le grand cloître (1), remplacé plus tard par un autre plus récent ; à Test, un autre cloître plus petit, appelé cloître des infirmes, et à la suite le cimetière (2), au milieu duquel se dressait une construction en forme de pyramide, où Ton montait par de nombreux degrés, et disposée à son sommet pour recevoir une lampe qu'on allumait chaque nuit en l'honneur des fidèles ensevelis en ce lieu : pieux et touchant symbole qui rappelait le devoir souvent trop oublié de prier pour les morts.

Ce symbole, nous le retrouvons encore plus expressif dans une admirable vision rapportée par Pierre le Vénérable. On sait qu'il y avait alors dans les monastères des enfants voués par leurs parents à la vie religieuse dès leurs premières années (3). Ils étaient élevés dans la discipline monastique et instruits dans la science ecclésiastique jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de faire

 

(1) Bibl. Clun., col. 327.

(2)  Le XI° siècle et la première moitié du XII° furent, comme on le sait, l'époque la plus brillante pour l'ordre de Cluny. Le nombre des moines de Charlieu s'éleva un certain temps jusqu'à trente-deux, sans compter ceux vivant dans les prieurés secondaires. Régny, Thisy, Saint-Nizier de l'Estra, et maisons moins importantes qui en relevaient. (Desvelinges, opus cit., p. 27 et 63.) Le prieur était assisté dans le gouvernement de la maison par six officiers claustraux : 1° le doyen, 2° le chantre, 3° le sacristain, 4° le chambrier, 5° le cellerier, 6° l'aumônier. On trouve aussi mention d'un ancien office de pitancier (voir Pouillé du diocèse de Mâcon, 1513, dans le Cart. de Saint-Vincent, p. CCLXIX.

(3) Saint Benoît veut qu'on accepte des enfants d'un âge peu avancé, minore œtate (Sancti Benedicti Opere omnia), édit. Migne, col. 839.

 

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des vœux. On les appelait oblats (1) parce qu'ils étaient offerts par leurs parents à l'autel du Seigneur pour le servir dans le cloître. C'est un de ces oblats qui eut, au monastère de Charlieu, la vision si pieusement racontée par Pierre le Vénérable.

« La veille de Noël, dit-il, dans la nuit où l'on chante : Qua sanctificamini hodie, un enfant était couché dans le dortoir des frères avant matines. Je ne sais ce qu'il méditait, mais il ne pouvait dormir. Quand la nuit fut un peu avancée, il vit un Frère d'une sainte vie nommé Achard, qui avait été prieur de ce même monastère, et était décédé depuis quelques années. C'était l'oncle paternel de l'enfant. Il le vit monter gravement les degrés du dortoir, s'approcher de lui et s'asseoir sur l'escabeau placé devant le lit. Avec Achard se trouvait le vénérable prieur Guillaume, également décédé, et qui, à Rome, m'avait apparu à moi-même dans le sommeil, comme je l'ai rapporté ailleurs (2). Ni l'un ni l'autre, pendant leur vie, n'avaient été vus de l'enfant, mais, à leur conversation, il les reconnut aussi parfaitement que s'il les eût contemplés de ses propres yeux. Ils restèrent pendant quelque temps, s'entretenant ensemble, en présence de l'enfant, qui les écoutait, jusqu'à ce que Guillaume s'éloignant, le frère Achard resta seul assis devant lui. Tourné du côté de l'enfant, il l'exhorta à se lever et à l'accompagner au cimetière pour y voir des choses merveilleuses. L'enfant, tremblant de crainte, répond à son oncle qu'il est sous la garde d'un surveillant, et qu'il craindrait, si quelqu'un le voyait sortir contre la règle, qu'on ne lui infligeât sévèrement le

 

(1) Voir plus loin, chap. XXVII.

(2) De Miraculis, lib. II, cap. XXV dans Bibl. Clun., col. 1323-1326.

 

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fouet. Achard lui réplique qu'il ne doit rien craindre, qu'il se confie à son oncle, qu'il ne lui arrivera aucun mal, qu'il le conduira et le ramènera sain  et sauf. Rassuré par cette parole, l'enfant se lève, se revêt de l'habit monastique, et marche à la suite du religieux. Ils traversent ensemble le grand cloître, puis le cloître des infirmes et ils arrivent à la porte du cimetière. La porte s'ouvre et ils entrent dans le lieu sacré. L'enfant en aperçoit tout le tour garni de sièges innombrables, et sur ces sièges sont assis des hommes vêtus de l'habit monastique. Achard prend place à son tour. Avant d'entrer, il avait averti le jeune oblat qu'une plainte devait être portée contre lui devant l'assemblée, qu'il allait être obligé de quitter son siège pour aller promptement répondre au jugement de celui qui l'appelait, et qu'il fallait qu'il l'occupât pendant son absence. Le moine était à peine assis sur le siège qui lui avait été préparé, que soudain une clameur retentit, et un des assistants porta plainte contre lui, l'accusant de s'être présenté tardivement à l'assemblée de son monastère. Il se lève aussitôt et s'avance au milieu de ses frères pour faire satisfaction suivant la règle monastique. En même temps, l'enfant, selon l'avertissement qu'il en avait reçu, vint prendre sa place. Il y avait, au milieu du cimetière, une sorte de pyramide, avec une lampe au sommet qu'on allumait toutes les nuits en l'honneur des morts, et qui, par son éclat, illuminait le lieu sacré. Cette pyramide se terminait par une plate-forme assez large pour contenir deux ou trois hommes assis. Là était le siège d'un grand et redoutable juge devant lequel  l'oblat  vit son  oncle prosterné.  Quel  fut l'interrogatoire et quelle fut la réponse? Malgré toute son attention, il ne put comprendre, mais il pouvait tout voir, parce qu'une grande clarté, au-dessus du

 

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pouvoir des hommes, s'étendait sur toute cette partie du cimetière. Après un court espace de temps, Achard revint à sa place que l'enfant quitta pour s'asseoir à ses pieds. Bientôt toute l'assemblée se leva et se dirigea non vers la porte d'entrée, mais vers une porte qui conduisait au dehors. Devant cette porte était un grand feu allumé ; un grand nombre de ceux qui sortaient passaient par ce feu; ils y demeuraient les uns plus, les autres moins. Après un si émouvant spectacle, l'enfant resta seul avec son oncle, celui-ci le ramena par le chemin qu'ils avaient suivi auparavant; il monta avec lui dans le dortoir des frères, l'accompagna jusqu'à son lit et disparut. » Pierre le Vénérable ajoute en terminant : « Comme j'ai cru digne de foi cette vision, que j'avais apprise d'abord des autres, et ensuite de l'enfant lui-même trop ingénu pour tromper, j'ai voulu l'écrire pour l'instruction des lecteurs et dans la crainte qu'on ne vînt à l'oublier » (1).

Le couvent de Saint-Fortunat de Gharlieu fut supprimé à la fin du XVIII° siècle, en 1790. Ainsi s'éteignit, après neuf cents ans d'existence, le vieux monastère de Ratbert et d'Edouard, dont les destinées avaient été liées si intimement à celles de Cluny. Le 9 septembre 1792, dans un jour d'égarement populaire, les trésors historiques que tant de siècles avaient accumulés dans les archives furent livrés aux flammes (2), les bâtiments seuls restèrent encore debout, mais la magnifique église, le plus beau joyau de l'antique petite ville de  Charlieu, devait

 

(1) « Hanc visionem quia auditam prius ab aliis, et postea ab ipso puero fallere nesciente, fide dignam judicavi ad legentium utilitatem vel cautelam, sicut et praecedentia, ne mente exciderens, scribere volui. » S. Petri Venerabilis de Miraculis, lib. II, cap. XXVII dans Biblioth. Clun., col. 1327.

(2)  Desevelinges, opus cit., p. 71.

 

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bientôt, à son tour, tomber sous le marteau démolisseur.

III. A l'époque où Odilon travaillait avec le zèle d'un apôtre et l'esprit d'un saint à faire refleurir la vie monastique dans les monastères de la dépendance de Cluny, et en particulier à Saint-Fortunat de Charlieu, il fut appelé dans le royaume de Bourgogne, sur les confins du Jura, pour introduire la réforme dans un antique monastère isolé et tombant en ruines. Ce monastère était l'abbaye de Nantua. La petite ville héritière de son nom, est assise sur les rives d'un lac charmant, qui ressemble à une étoile tombée au milieu des montagnes, entre lesquelles il étend sa nappe étincelante, comme pour procurer à cette noble et sauvage nature le plaisir de se mirer et de voir elle-même sa splendeur. Nantua avec ses monts de Chamoise (Ibicus) aux verts sapins, de Don (Dunicus) et de Heins (Heencus), ses monts d'Ainsi, Nantua, la coquette », est un des sites les plus ravissants que l'on puisse découvrir lorsqu'on arrive par la nouvelle ligne partant de la gare de la Cluse, pour suivre le pied de la montagne de Chamoise, sur le bord du lac; c'est un coin délicieux qui n'a rien à envier à ses rivaux de la Suisse et des Alpes.

Le lieu où est aujourd'hui située la ville de Nantua était autrefois un désert couvert d'épaisses forêts de sapins, et fréquenté seulement par ceux qu'attiraient les plaisirs de la chasse dans cet endroit sauvage. Avant le vie siècle, de pauvres pêcheurs avaient établi leurs habitations à l'extrémité septentrionale du lac. Leurs maisons se groupant peu à peu formèrent un petit bourg, et ses nouveaux habitants, convertis à la foi chrétienne par les disciples de saint Irénée, élevèrent au milieu d'eux une modeste chapelle sous le

 

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patronage de l'apôtre saint André. Jusqu'ici Nantua n'était qu'un pauvre village, mais en l’an 534, les Francs s'étant emparés de ce pays, un de leurs chefs, probablement le roi Childéric, en fit une petite ville (1).

On sait que l'origine de l'abbaye de Nantua, située au centre des montagnes du haut Bugey, remonte aux temps mérovingiens; on cite même deux abbés que l'on place hypothétiquement entre 670 et 65o; mais, il faut en convenir, le nom de son fondateur et l'époque de sa fondation sont encore inconnus. On a voulu faire honneur de cette fondation à saint Amand, évêque de Maëstricht : « Vers l'an 670 de l'ère chrétienne, dit M. Gâche, dans une étude très curieuse sur l'église de Nantua, il parut à la cour du vicieux Childéric II, roi des Francs, un saint évêque implorant cession d'une gorge de montagnes qui n'avait pas plus de maître particulier que de nom, rude alors, sauvage, déserte, aujourd'hui pittoresquement accidentée, faisant suivre sa petite nappe d'eau de celle de la prairie encore plus petite, et ne voyant du ciel que ce qu'en laisse voir le front si peu distant des rochers qui la longent au nord comme au midi, puis l'étreignent, l'emprisonnent à demi et la surmontent à l'orient. La demande de l'évêque fut accueillie avec la plus grande bienveillance, et le roi Childéric, fils de Clovis II et frère de Thierry accorda à saint Amand le lieu appelé Nantuacum, qui était aussi appelé Helmon, du nom du pays environnant. Le saint commença avec un zèle intelligent à y bâtir un monastère, non dans l'intention de se faire remarquer, mais pour travailler au salut des âmes (2).

 

(1) Le Messager du Dimanche, 28 juin 1890, p. 415-416.

(2) Gache, opus cit. La légende de saint Amand, évêque d'Utrecht, composée par un religieux contemporain du saint abbé, est imprimée aux preuves de l’Histoire de Bresse et Bugey, par Samuel Guichenon.

 

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La légende de saint Amand fondateur de l'abbaye de Nantua, a été vivement controversée et discutée par des auteurs et des écrivains de mérite (1). Les Bollandistes ont fait justice de cette légende extraite du bréviaire de Nantua. D'après eux, la légende de saint Amand n'est que l'œuvre d'un moine ignorant ou faussaire, et leur opinion a prévalu jusqu'ici parmi les écrivains modernes. La Révolution, si empressée de rompre avec un passé qui la gênait, a fait disparaître tous les documents rappelant  au  souvenir  de la  postérité  nos gloires nationales et religieuses. L'abbaye de Nantua n'apparaît d'une manière certaine qu'au VIII° siècle dans un diplôme de Pépin le Bref, daté du 10 août 758, et conférant aux religieux une immunité de juridiction. Tout ce que nous savons de certain sur ce monastère, c'est qu'il recevait des comtes de Genève, seulement pour subvenir aux frais du luminaire et de la psalmodie, les revenus de plusieurs villages ou bourgs et ceux de cinq églises. En outre, Nantua était compté parmi les monastères les plus illustres, et il avait sous sa dépendance immédiate onze prieurés énumérés dans le catalogue des abbayes, prieurés, décanats, médiatement

 

(1) Par MM. Debombourg (Analyse historique des archives communales du Bugey) ; C. Guigue (Topographie historique de l’Ain) ; J.-B. Rouyer ; Mgr Dépery, etc., qui tous s'appuient, pour repousser cette légende et la traiter d’interpolation — œuvre d'un moine ignorant ou faussaire —, sur l'opinion des bollandistes (Vie de S. Amand), sur le récit de Boudemont, disciple de saint Amand, et adoptent la conclusion de l'auteur de la Gallia christiana, qui tranche la question en disant que le fondateur de l'abbaye de Nantua est tout à fait inconnu » et que ce que l'on dit de saint Amand, évêque de Maëstricht, comme étant le fondateur du monastère, est une pure invention ». M. Jacques Maissiat soutient l'opinion contraire dans une brochure intitulée : la Légende de saint Amand et la ville d'Ovindinse (Izernore).

 

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ou immédiatement soumis à Cluny (1). Mais ce fut là un des résultats de la réforme opérée par Odilon ; il faut remonter plus haut et avant notre saint pour se rendre compte de l'état de ce monastère. En 817, on voit figurer dans les actes d'Aix-la-Chapelle le monastère de Nantua au nombre de ceux qui ne devaient au souverain que des subsides en argent, sans aucun service militaire.  Quelques  années plus tard, en 829, Agobard, archevêque de Lyon, se rendit à Nantua afin d'apaiser les troubles intérieurs qui agitaient les moines. La vieille abbaye resta sous la domination immédiate des empereurs jusqu'en 852, époque à laquelle l'empereur Lothaire la céda aux archevêques de Lyon. Cette cession fut confirmée par Louis le Bègue (879), par Charles le Gros (885), par Louis, roi de Provence (892), et par le pape Sergius III en 910 (2). Vers la fin de la vie de l'abbé Aldavanus II qui mourut en 950, c'est-à-dire quatre ans avant l'avènement de Lothaire II au trône de France, une seconde invasion de barbares hongrois et sarrasins vint jeter la  terreur dans la Bresse et le Bugey, qui furent saccagés de toutes parts. Les religieux du monastère et les habitants du pays s'enfuirent vers les lieux inaccessibles ou furent massacrés par ces barbares. La contrée, couverte de ruines, resta longtemps déserte, et l'abbaye, abandonnée par les religieux, se repeupla peu à peu. Pendant longtemps elle dut travailler à se relever de ses ruines, et plus tard elle eut à lutter, elle aussi, contre les séculiers, qui avaient porté sur ses biens une main brutale et spoliatrice. La lutte était difficile et périlleuse.  La tyrannie des seigneurs ne trouvait devant elle que des

 

(1) Le Messager du Dimanche.

(2) Guigue, opus cit.

 

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adversaires aussi faibles qu'impuissants. Perdue au milieu des montagnes, l'abbaye de Nantua était mourante lorsqu'elle fut confiée par le comte Gislebert de Bourgogne à Odilon (1), qui s'empressa d'y rétablir la discipline religieuse. Les moines qui l'occupaient étaient au nombre de vingt-cinq ; chaque semaine ils devaient célébrer trois messes avec chant, faire trois fois l'aumône à tous les étrangers qui se présentaient et fournir treize prébendes à treize pauvres le jour de la fête de sainte Marie Madeleine et de l'apôtre saint Pierre. Notre saint vint souvent visiter ce monastère ; il y avait là du bien à faire, des âmes à consoler, à encourager, à fortifier, à diriger, à gagner plus complètement à Dieu. A côté de l'édifice spirituel à édifier, il y avait aussi et surtout à relever l'édifice matériel en grande partie enseveli sous les décombres. Lorsque l'ordre et la paix furent rétablis, c'est-à-dire vers le commencement du XI° siècle, Odilon s'occupa de tirer de ses ruines le monastère déchu. Il en entreprit la reconstruction et celle de l'église, qui ne furent définitivement achevées que sous son successeur. Le serviteur de Dieu aimait d'une particulière affection l'abbaye de Nantua, désormais placée sous sa crosse abbatiale, et, bien qu'elle fût située « dans une région inhabitable », il ne craignait pas de franchir la longue distance qui la séparait de Cluny pour venir, ainsi que nous l'avons dit, au prix de bien des fatigues, à travers d'épaisses forêts et de hautes montagnes, apporter à ses bien-aimés frères les joies de sa présence et leur faire respirer le parfum de sa sainteté. Le monastère de Nantua, devenu membre de l'abbaye de Cluny et

 

(1) Jotsald, chap. II, nos 16, 17, dans Patrol. lat., t. CXLII. — D'après dom L'Huilier, elle aurait été réformée sous saint Mayeul (Vie de S. Hugues, p. 484). Bibl. Clun., col. 1706.

 

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participant comme tous les autres à ses privilèges auxquels il attachait un si grand prix, jouissait sous son nouvel abbé d'une parfaite sécurité. C'est dans cette contrée que Dieu fit éclater à différentes reprises la sainteté de son serviteur par plusieurs miracles. Voici, en effet, ce que raconte Jotsald : « Un jour, Odilon allait du monastère de Nantua à celui de Saint-Victor de Genève. On traversait un cours d'eau assez profond (le Doubs ou le Rhône) quand le muletier qui portait la literie et les livres du saint abbé se laissa entraîner hors des endroits guéables et tomba dans un gouffre. Il échappa à la mort et essaya de rattraper les objets qui s'en allaient à la dérive. Or, les livres et le lit du saint furent trouvés à ce point intacts qu'on n'y voyait aucune marque laissée par l'eau ; les linges, au contraire, étaient mouillés, comme pour  mieux faire sentir  les soins délicats de la Providence en cette occasion. L'homme de  Dieu bénit le Seigneur, et dit à ses religieux : « O mes frères bien-aimés,  voyez-vous l'admirable bonté de Dieu à notre égard ? Il a conservé intact ce que l'action de l'eau aurait perdu ; il a laissé mouiller ce qui pouvait l'être sans dommage » (1). C'est ainsi qu'Odilon ne rapportait rien à lui-même, attribuant tout à Dieu, qui agissait en lui et par lui. Sa grandeur d'âme, ajoute son biographe, lui faisait mépriser les choses d'ici-bas, et il ne désirait point la gloire pour récompense de ses actions (2). Bien d'autres merveilles vinrent publier les mérites du saint, malgré les efforts que son humilité faisait pour les cacher. Au monastère

 

(1) Tunc vir benignissimus Deum collaudans, fratribus sic cœpit loqui ; O fratres dilecti, cernitis circa nos miram Dei nostri pietatem? Certe quae recuperare non possemus, si aquis intingerentur, ea conservavit illcesa, quae vero absque damni discrimine poterant intingi, ipsa passus est madida fieri. » (Jotsald, II, 16.)

(2) Jotsald, chap. II, n° 16.

 

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de Nantua où il se trouvait alors, on lui présenta un enfant nommé Gérard sujet à des attaques d'épilepsie telles qu'il perdait la parole, la mémoire, l'usage de ses membres et ressemblait à un mort. Odilon, touché d'une telle infortune, invita les frères à prier pour le pauvre affligé. Il monta lui-même à l'autel pour offrir le saint sacrifice, commanda au malade d'y assister, lui donna la sainte communion, et, suivant sa coutume, lui fit boire de l'eau bénite dans le calice de saint Mayeul. Le mal disparut sans retour et l'enfant fut rendu à une santé parfaite.

Nous avons dit qu'Odilon aimait le monastère de Nantua et qu'il le visitait fréquemment. Nous l'y retrouvons l'avant-dernière année de sa vie, et Jotsald nous raconte un prodige dont il fut lui-même témoin et que nous voulons mentionner. Au moment où notre saint se disposait à rentrer à Cluny, alors qu'il se trouvait encore dans le voisinage de sa chère abbaye, on vint lui dire qu'un jeune chevalier nommé Mainer était tombé en démence. On raconte qu'il courait comme un sauvage à travers les champs, sans même respecter les premières règles de la décence. On ajoute qu'il poussait des cris inarticulés et que toute sa démarche était celle d'un fou et non celle d'un être raisonnable. L'homme de Dieu touché d'un si grand malheur et plein de compassion pour l'infortuné jeune homme, demande à tous les moines de bien vouloir unir leurs prières aux siennes afin que ce malheureux ne meure pas dans cet état d'aliénation mentale. Lui-même se rend au pied des autels, y fait de longues oraisons, récite les psaumes et implore, dans les litanies, la protection des saints. Il se lève ensuite, s'approche du malade, l'asperge d'eau bénite et le force même d'en boire, puis il le congédie. Peu de temps après le départ

 

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de notre saint, l'insensé de la veille revenu à la raison visitait l'abbaye de Cluny, et, plein de reconnaissance pour Odilon qui l'avait si miraculeusement guéri, il lui offrit des poissons de son beau lac, et s'en retourna dans son pays. L'année suivante, notre jeune chevalier en témoignage de sa gratitude, voulut visiter encore une fois son bienfaiteur, mais n'ayant pu rencontrer à Cluny  le saint abbé, il arriva à  Souvigny le  jour même où Odilon venait de rendre le dernier soupir. Il assista  à  la cérémonie  des  funérailles, et,  ajoute Jotsald, n'ayant pu remercier encore une fois le saint abbé pendant sa vie, il se contenta de lui rendre ses actions de grâces après sa mort (1).

Nous n'essaierons pas de retracer le rôle qu'a joué l'abbaye de Nantua durant les onze siècles de son existence, surtout pendant et après le gouvernement d'Odilon qui  l'a  rendue si prospère et si florissante, l'influence qu'elle a exercée dans  les contrées de la Bourgogne, en particulier dans le haut Bugey, et la part qu'elle a prise au développement de l'esprit religieux et  de la civilisation. Qu'il nous suffise de dire que parmi les abbés ou prieurs, on compte un patriarche, au moins quatre cardinaux, huit ou dix archevêques ou évêques,et plusieurs savants et illustres personnages que les princes attirèrent à leur cour, et qui prirent une part honorable aux travaux de plusieurs conciles (2).

 

(1)  Jotsald, II, 21.

(2) Le Messager du Dimanche, 22 novembre 1890, p. 750. L'abbaye de Nantua, comme tant d'autres abbayes plus illustres, n'a pas été épargnée par la Révolution française, et il n'en existe plus aucune trace. En 1788, le monastère, qui n'avait pas le nombre voulu de religieux, fut supprimé par un bref; il fut sécularisé, et dès lors cessa d'exister comme prieuré; puis la Révolution vint achever bientôt la ruine matérielle de l'antique abbaye, dont il ne reste que l'église, monument remarquable au double point de vue archéologique et artistique. (Voir le Messager du Dimanche, 21 mars 1891, p. 189 et suiv.)

 

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De pareils témoignages rendus par Dieu lui-même à la sainteté et au zèle apostolique d'Odilon ne pouvaient que profiter à la grande œuvre de la réforme monastique. Le saint abbé continua de la promouvoir dans toutes les contrées occidentales. Au retour de chacun de ses voyages, Odilon était heureux de rentrer dans sa chère solitude de Cluny, mais cette solitude qu'il avait rêvée en se faisant moine, il ne devait en jouir que. bien rarement. Il en souffrait, mais il ne pouvait s'en plaindre, car c'est Dieu lui-même qui lui demandait ce sacrifice. A peine, en effet, était-il rentré de l'un de ses voyages de Nantua, qu'un événement imprévu l'appela sur la terre d'Alsace : c'est là que nous allons suivre la trace de ses pas.

 


 

CHAPITRE X ­
ODILON  EN  ALSACE    Ier VOYAGE  EN  ITALIE (995-996)

 

Des relations anciennes existaient déjà entre Cluny et les monastères situés sur les terres de l'Empire. Dans le synode d'Anse, près de Lyon, tenu en 994, où Odilon avait demandé aide et protection contre les spoliateurs des biens de Cluny, la célèbre abbaye bourguignone fut confirmée dans la possession des propriétés qu'en Alsace elle tenait delà libéralité des Othons (1) et dont le nom est à peine parvenu jusqu'à nous. Ce que nous pouvons du moins affirmer, c'est que Cluny à la fin du xe siècle, possédait dans ce riche pays des domaines importants, et il était du devoir d'Odilon de les visiter. Cependant les propriétés clunisiennes de l'Alsace n'étaient pas ce qui pouvaient inquiéter notre saint Abbé. Une autre cause plus sérieuse devait décider le saint à entreprendre le voyage d'Alsace. Une abbaye illustre entre toutes,

 

(1)  P.  RlNGHOLZ, opus cit., p. 24.

 

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la célèbre abbaye de Murbach (1), attirait particulièrement son attention.  Un moine de Cluny, le moine Werner  (Warnerius)  qu'Odilon  lui [avait envoyé (2) d'abord comme prieur, et qui était ensuite devenu abbé venait de mourir. Il y avait là pour notre saint, des âmes à consoler, à fortifier, à diriger, peut-être une plus exacte observance à rétablir, mais toujours une œuvre clunisienne à consolider : telle fut l'occasion et le but du voyage d'Odilon à Murbach. Nous parlerons plus tard des relations qui existaient entre Odilon et le disciple tant aimé dont il pleurait la perte, entre Cluny et Murbach.  Mais auparavant  nous devons rappeler brièvement, d'après des sources authentiques, quels furent l'origine et le sort de la grande abbaye alsacienne, avant que notre saint abbé vînt en prendre possession.

L'origine de l'abbaye de Murbach remonte à saint Pirmin (3), un des apôtres de l'Allemagne. La main de la Providence le conduisit vers l'an 726 dans la direction de la vallée de Guebwiller ; il était suivi de quelques moines qu'un récit plus ou moins authentique porte au nombre de douze. Pirmin était l'évêque régionaire qui, après bien des travaux apostoliques, avait

 

(1) Murbach (Vivarius Peregrinorum, qui antea appellatus est Muorbach, Maurebaccus, qui nunc vocatur Vivarius Peregrinorum, Morbach), village du Haut-Rhin, arrondissement de Colmar, canton de Guebwiller, situé au fond d'un vallon arrosé par le ruisseau du même nom, et qui débouche à Bühl, dans la vallée de Guebwiller. (Voir l'Alsace ancienne et moderne, ou Dictionnaire topo graphique, historique et statistique du Haut et du Bas-Rhin, par Baquol, 3° édit., refondue par Ristelhuber, Strasbourg, Salomon, libr. édit., art. Murbach, p. 2o5.

Gatrio, Die Abtei Murbach in Elsass., t. I, p. 13.

(2)  P. Ringholz, opus cit., p. 57; Cf. Mabillon, Acta, V, p. 786, et  Annal., IV, p. 86 ; Revue catholique d'Alsace, mars 1886, p. 158.

(3) Voir, dans l’Histoire des saints d'Alsace, la Vie de S. Pirmin, p. 5o2.

 

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fondé, dans une île du lac de Constance, l'abbaye de Reichenau qu'il avait vu grandir rapidement. Charles Martel,  duc des Francs, lui prêtait le secours de ses aumônes et l'autorité de son nom tout-puissant; les seigneurs d'Alemannie et en particulier le duc Théobald en prirent ombrage, et le vénérable Abbé, suspect de sympathie pour la France, fut contraint de s'éloigner. Il confia le gouvernement de son monastère à Heddon, abbé de Munster, et revint en Alsace. Quand l'exilé prit le chemin de cette hospitalière contrée, sa réputation l'avait précédé. Alors, le prestige de certains serviteurs de Dieu était étonnant : Dieu leur donnait l'empire des âmes. Le comte Eberhard, le père du duc d'Alsace, s'estima heureux de recevoir dans ses domaines l'exilé de Reichenau et de lui offrir un asile sous son toit (1). Eberhard était un  petit-fîls du  duc Athalric  et un neveu de sainte Odile, l'ange de la noble famille dont les destinées devaient être si glorieuses. Sainte Odile avait fait de son père et de ses frères des serviteurs si dévoués du Seigneur, qu'eux et leurs enfants et leurs petits enfants prodiguaient leurs biens à fonder des monastères.  Quelque  aversion  qu'on puisse  avoir pour certain sentimentalisme moderne, on ne saurait méconnaître la loi providentielle qui, dans les âges barbares surtout, a donné souvent aux brutalités de l'homme, un contrepoids salutaire dans les vertus de la  femme  chrétienne.  Si  la sauvage  énergie des

 

(1) Gatrio, Die Abtei Murbach in Elsass., t. I, p. 3 ; T. Brucker, l’Alsace et l'Eglise au temps du pape S. Léon IX, t. I, p. 7.

Malgré les travaux de l'érudition allemande, on en est réduit à des conjectures sur la nationalité de saint Pirmin. Un de ses biographes lui donne le nom de chorévêque de Meltis, qui serait la ville de Meaux selon les uns, selon d'autres la ville de Metz, ou Meltesheim, dans la Bavière rhénane, ou encore Meltz, dans le canton de Saint-Gall.

 

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passions violentes occupe trop de place dans la vie d'Athalric, l'énergie de sa foi et de sa pénitence, grâce à l'humble et douce vierge de Hoenbourg, guérirent ce cœur ulcéré et transformèrent Athalric en un fervent serviteur de Dieu.

Eberhard imita la vie de son aïeul : « Il fut plus altier qu'un lion, au dire d'un auteur contemporain, et plus féroce que l'ours des Vosges » ; une de ses chartes que nous citerons plus loin, nous apprendra comment il passa ses derniers jours.

Quels étaient les compagnons de saint Pirmin ? A leur arrivée dans la vallée de Guebwiller, trouvèrent-ils d'autres moines qui avaient déjà essayé d'y fonder un refuge ? D'anciennes traditions de l'abbaye de Murbach, consignées sur des parchemins épars, et recueillies en 1705 par des bénédictins de Saint-Maur (1), parlent de moines irlandais ou écossais établis en Alsace vers la fin du VII° siècle ou au comment du VIII° siècle. Cependant trois chartes célèbres, relatives à la fondation de l'abbaye de Murbach, ne semblent pas faire mention d'une colonie distincte de celle qui accompagnait saint Pirmin. Quoi qu'il en soit de ce point obscur de l'histoire de Murbach, l'origine irlandaise ou écossaise de ses premiers moines paraît certaine. Elle est affirmée par la tradition; elle est indiquée par le nom de pèlerins ou de missionnaires (2)

 

(1) Grandidier, Histoire d'Alsace, t. II, p. LXXI.

(2) Peregrini. C'est le nom que portent les religieux dans les trois chartes de fondation, celle de Thierry IV, celle de Widegern, évêque de Strasbourg, et celle du comte Eberhard. Nulle part, on le sait, il n'y eut plus de moines qu'en Irlande et en Ecosse, au temps où la verte Erin était l’île des saints. D'Irlande, les moines passèrent en Ecosse avec Columba. Déjà de son vivant, des colonies de moines, parties de son monastère d'Iona, allaient chercher à travers l'immense Océan un rocher désert qui leur donnerait asile. Columba mourut, son œuvre demeura. Pendant deux siècles, on vit surgir en Irlande et en Ecosse des légions apostoliques sans cesse renaissantes ; une puissance mystérieuse les poussait vers le continent. (Voir Montalembert, les Moines d'Occident, t. III.) — Ce que fut Columba pour l'Irlande et l'Ecosse, Colomban, son compatriote, le fut pour le continent. Luxeuil fut un vaste foyer cénobitique qui rayonna sur la Gaule, sur une partie de l'Italie, sur la Suisse et jusque sur la lointaine Germanie. (Montalembert, op. cit., t. II.) — L'Alsace compte dix établissements des religieux d'outre-mer. (Voir Grimm, Deutsche Mythologie- Kinleitung.)

 

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et par la forme des plus  anciens  manuscrits jadis conservés à la bibliothèque de l'abbaye.

Pirmin et ses  compagnons se fixèrent d'abord à Bergholz-Zell (1), près d'un petit sanctuaire qui leur servit de chapelle provisoire. Quand la munificence du comte Eberhard leur eut permis d'achever la grande abbaye, ils conservèrent la chapelle primitive avec ce respect jaloux qu'on met dans une famille à garder le berceau d'un premier-né. Au cours du temps, il fallut cependant la remplacer et, le 25 avril 1006, fut posée la première pierre d'un édifice moins modeste. Une inscription authentique, gravée sur l'un des piliers, atteste encore que « le pieux pape Léon consacra cette église en l'honneur de l'illustre abbé saint Benoît et qu'à chacun des trois autels, également dédiés par lui, il donna cent quarante jours d'indulgence » (2). Cependant, les nouveaux moines ne tardèrent pas à aller chercher une solitude plus complète. On montre, non loin de la colline qui porte l'église de Bühl, l'antique vivarius peregrinorum,  l'étang des pèlerins ou des missionnaires. C'est là que Pirmin s'arrêta avec les

 

 (1) Voir la Notitia Murbacensis dans Grandidier, Hist. d'Alsace, tit. 435 ; les Anecdota alsatica, de Mabillon (Bibl. nationale, manuscrit 11902, p. 120); P. Brucker, op. cit., t. II, p. 262, note 3.

(2)  L'église consacrée par Léon IX, après avoir subi divers changements dans la suite des siècles, a été démolie, il y a quelques années, et une nouvelle église a été construite sur son emplacement; nous avons remarqué à l'entrée les quatre piliers maîtres de l'ancienne, avec leurs inscriptions. (Voir Brucker, t. II, p. 263.)

 

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compagnons de son exil. Quelques cellules servirent de refuge temporaire ; c'étaient, si les traditions des moines d'Irlande et d'Ecosse ont été suivies, des claies d'osier ou de roseau soutenues par des pieux allongés : pauvres huttes qui abritaient de grandes destinées.

Saint Pirmin abandonna les bords de l’étang des Pèlerins pour aller chercher au fond de la vallée voisine sur le ruisseau de Murbach, une plus complète solitude, dans une terre que lui avait cédée Eberhard d'Egisheim (1), et que la charte de Thierry IV appelle un vaste désert « in eremo vasta quae Wosagus appellatur ». Cette donation avait été bientôt confirmée par une charte du roi Thierry IV, signée Gondreville, le 12 juillet 726 ou 727. Le site n'était pas alors ce délicieux vallon qu'on ne se lasse ni d'admirer ni d'aimer : de sombres forêts se hérissaient sur les crêtes d'où elles descendaient inégales et en désordre ; ces massifs de bois ne s'arrêtaient que pour faire place à des halliers de ronces et d'épines presque impénétrables. Sur des débris de rochers et sur des arbres renversés par le temps et la tempête, se précipitait le Murbach : son bruit mystérieux et presque sinistre était la seule voix de la solitude. Le lieu, dit un historien, était plein d'horreur (2). Nous ne dirons pas comment les forêts reculèrent, comment les halliers furent rasés, ce qu'il fallut de sainte ardeur et d'âpre persévérance au travail. Le comte Eberhard prêta la main aux moines. Il fit construire un monastère

 

(1)  La charte de donation est datée du monastère de Remiremont, de l'an 728. — Voir, dans l'Histoire des saints d'Alsace, la Vie de saint Simper, abbé de Murbach et évêque d'Augsbourg, p. 428.

(2) Mabillon, Annal. Bened. : « Locus est, si quis alius, horridus ac solitarius. »

 

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régulier. Des 727, selon Grandidier, Widegern, évoque de Strasbourg, put en consacrer l'église (1). Elle avait été dédiée au prince des apôtres par saint Pirmin, mais elle prit ensuite le titre de Saint-Léger qui en devint le patron principal (2). Le nom de saint Pirmin fut comme un appel de Dieu dans la contrée : ceux que la grâce avait touchés accoururent de loin. Plus d'une fois se présenta un guerrier dont la framée avait été vaillante : il demandait une cellule et le calme après la tempête. L'homme qui avait formé Reichnau en trois années sut en moins de temps encore vivifier Murbach (3). C'était l'époque où la règle de saint Benoît pénétrait dans les monastères de fondation irlandaise. Pirmin s'était familiarisé avec cette règle dans son voyage à Rome ; il l'avait introduite partout où son action s'était exercée. Un acte précieux de l'évêque Widegern (4), qui confère de très grands privilèges à notre abbaye, nomme à la fois la règle de saint Benoît et celle de saint Colomban. La première dominait; Colomban avait communiqué la vie, Benoît apportait la stabilité. Les progrès de l'œuvre de Pirmin remplirent de joie le comte Eberhard dont la vieillesse précoce, assombrie par une infirmité cruelle et par un grand deuil, avait été consolée par la religion. Privé de la lumière dans la force de l'âge, il eut en outre le chagrin de perdre son

 

(1) Le catalogue des évêques de Strasbourg place cette consécration en 733.

(2) Charte de Thierry IV, Als. diplom., t. I, p. 7-8.

(3) Pirmin mit à la tête de son abbaye l'abbé Romain, et il s'en alla ensuite ranimer sur les deux rives du Rhin les monastères de Schuttern, de Gengenbach, de Schwarzach, de Marmoutiers, de Neuviller, de Vissembourg ; il fonda encore les abbayes de Hornbach, d'Alteich, de Monsée, d'Osterhofen, de Pfaffenmunster, de Pfeffers. Son nom sera un des plus grands de la Germanie religieuse.

(4) Als. diplom., t. I, p. 10-13.

 

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fils unique. Le regard de son corps était fermé à la lumière du jour, le regard de son âme s'ouvrit de plus en plus à la lumière surnaturelle. Il résolut de faire une nouvelle donation, l'une des plus riches qu'offrent les annales monastiques. Voici les termes pieux et touchants de la charte qui conféra à l'abbaye de Murbach de vastes possessions dans la haute et la basse Alsace : (1)

« Le Rédempteur des hommes, qui veut que tous soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité, m'a visité par un effet de sa miséricorde, non en vue de mes mérites : il m'a retiré une lumière qui trompe et ne dure pas, pour mieux me conduire, quoique indigne, à la vraie lumière qu'il est lui-même ; sa providence, malgré tous mes vœux, m'a privé aussi d'un héritier légitime, né de mon sang. Dans ces circonstances, j'ai considéré le lourd poids de mes péchés, et je me suis souvenu en même temps de cette bonté divine qui a bien voulu dire : « Faites l'aumône, et tout sera pur pour vous ». Une si grande miséricorde du Seigneur m'a rempli de confiance, et j'ai cru ne pouvoir me donner de plus digne héritier que l'Eglise et ceux qui combattent pour la gloire de Dieu ou qui, par amour pour lui, sont devenus volontairement pauvres. »

C'est bien là le langage d'un neveu de sainte Odile. Dieu bénit la générosité d'Eberhard, et Murbach consola ses derniers jours. Le noble comte, en effet, voyant fleurir dans cette maison de Dieu la discipline monastique, y revêtit lui-même l'habit religieux et, après une vie passée dans l'exercice de toutes les vertus, y termina ses jours non sans réputation de sainteté. Sa

 

(1) Als. diplom., t. I, p. 14.

 

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tombe restaurée se voit encore dans le chœur de l'ancienne église abbatiale (1).

La fondation de saint Pirmin prit un développement considérable. Plusieurs documents de la seconde moitié du VIII° siècle parlent de la grande foule des moines de Murbach (2). Le peuple vénérait ces moines, et les princes les tenaient en haute estime : les chartes de donation de plus de trois siècles le constateront à l'envi. Un acte de 789 désigne l'abbé de Murbach comme « la digne sentinelle du Christ », et sa communauté comme « une congrégation sainte » (3). Au sein de cette communauté, dit le P. Damberger, se formèrent des hommes qui furent de vrais flambeaux de science et de vertu. Baldebert, le troisième abbé de Murbach, devint évêque de Baie; Charlemagne voulant doter les églises de son vaste empire d'évêques éminents, fît aussi appel à cet illustre monastère, et celui-ci donna successivement à Augsbourg deux évêques qui furent deux saints : le moine Thoste et l'abbé Simpert (4). L'abbaye de Murbach était fondée depuis une centaine d'années quand elle reçut (5) la visite de deux

 

(1) Sur sa tombe, on lut plus tard ces deux vers :

Pro tibi donatis, Leodegari, junge beatis.

Perpetuo vives cœlis supra omnia dives.

(Dom Pitra, Hist. de S. Léger, p. 405.)

 

Pour tous mes dons à ta mémoire,

Veuille, ô Léodegar, m'unir aux bienheureux.

Riche de la céleste gloire,

Tu vivras sans fin dans les cieux.

 

La tombe d'Eberhard existe encore dans l'église de Murbach, mais elle a été renouvelée au XIV° siècle.

 

(2)  Turba plurima monachorum adunata. » (Als. diplom., t. I, p. 450

(3) Als. diplom., t. I, p. 54.

(4) Damberger, Synchron. Gesch., t. II, p. 484.

(5) E. Dümmler, Zur Lebensgeschichte Alchvins (Neues Archiv, XVIII, p. 53 et suiv.); Gatrio, Die Abtei Murbach, I, 134-140.

Cette visite eut lieu en 763, d'après Gatrio. Dümmler pense qu'on ne peut fixer autrement cette date qu'en rappelant que ce voyage eut lieu avant l'élection d'Helbert sur le siège d'York en 766 ou 767.

Cf. A. M. E. Ingold, Alcuin en Alsace (Journal de Colmar, 23 août 1896).

 

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moines voyageurs qui, de monastère en monastère, venaient de la grande île bretonne pour se rendre au tombeau des saints apôtres. L'un était Aelbert, futur évêque d'York, l'autre, peut-être le plus savant homme de son temps, se nommait Alcuin. La grande abbaye alsacienne était alors dans tout l'éclat de sa rayonnante jeunesse : à sa tète brillait l'abbé Héribert que bientôt le roi Pépin allait envoyer comme son ambassadeur auprès du Saint-Siège; et parmi les moines, on comptait Amico qui devait à son tour régir le monastère avec tant de vertus, qu'il mérita le titre de bienheureux. Alcuin avait séjourné quelque temps à l'ombre de Murbach ; il avait été témoin de la vie édifiante des religieux. Il écrivit aux moines de Murbach, exprimant le désir d'être un des leurs, et les conjurant de le considérer dans leurs prières (1) comme un frère bien-aimé : « Frères très saints, dit-il, autrefois, accompagnant mes maîtres, je fus le témoin de la sainteté de votre vie et j'en fus si édifié que je désirai devenir comme l'un des vôtres. Permettez-moi donc, frères très chers, de prier votre pieuse bonté de me regarder dans vos saintes oraisons comme l'un des vôtres, afin que, par votre intercession, j'obtienne du Sauveur Jésus, le pardon de mes péchés, de Lui qui est le salut et la béatitude de tous ceux qui espèrent en Lui, Lui que vous honorez si bien par la régularité de votre vie, Lui que vous aimez dételle sorte, qu'il a en vous une digne demeure. Que pourrait-il, en effet, manquer à une réunion dont il est le centre, selon sa parole de

 

(1) Grandidier, Histoire d'Alsace, pièces justif., t. I, liv. — Ut eum habeant in sanctis orationibus fratrem quasi unum ex illis. »

 

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l'Evangile ? (1) Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »

« Gardez toujours la paix dans la sainte charité ; gardez aussi l'obéissance sans murmurer, l'humilité sans dissimulation, vertu qui rend les moines agréables à l'Esprit Saint. Elevez vos élèves et vos jeunes gens avec diligence, dans la chasteté et la sainteté et la discipline ecclésiastique, afin de vous préparer de dignes successeurs dont les prières agiront efficacement auprès de Dieu pour vous.

« Que le Seigneur, qui vous a réunis dans ce saint bercail, augmente votre nombre et qu'un jour, à son jugement, il vous place tous à sa droite, vous faisant entendre cette aimable sentence qu'il adresse à ses saints : « Venez, les bénis de mon Père.. » (2).

On nous pardonnera de nous arrêter trop longtemps sur l'origine de Murbach et la ferveur de ses premiers moines. Il y a tant de charme à contempler le berceau des établissements monastiques î L'influence de tels exemples dut être considérable sur les habitants de la contrée. La population s'accrut peu à peu dans le voisinage de l'abbaye de Saint-Léger, comme elle s'accrut presque partout autour de ces maisons de Dieu (Gotteshüser), non seulement en Alsace, mais en France, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Irlande, en Angleterre et ailleurs. D'autre part, la prospérité croissante de l'abbaye pouvait devenir un danger ; l'incendie et la dévastation vinrent y pourvoir d'époque en époque. Le monastère fut incendié au temps de saint Simpert. Une incursion hongroise, qui avait promené les ravages et la destruction à travers l'Allemagne,

 

(1) S. Mathieu, XXVIII, 21.

(2) Migne, Patrol. lat., Œuvres d'Alcuin, t. C, col. 217.

 

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atteignit Murbach en 929 (1). Le couvent fut saccagé; sept religieux furent mis à mort. Une tradition d'ailleurs contestée, assigne comme lieu de leur supplice un endroit écarté dans la montagne ; on le désigne sous le nom de Mordfeld. Il fallut à l'abbaye près de vingt années pour se relever complètement de ses ruines. A la gloire de son fondateur, à l'auréole des saints qui l'avaient gouvernée, elle venait d'ajouter la palme du martyre. Les restes des sept moines furent religieusement conservés; on leur donna place au sanctuaire où ils se trouvent encore aujourd'hui après toutes les vicissitudes du monastère (2). Célestin de Béroldingen éleva ou restaura en 1703 leur mausolée, dont les pieuses inscriptions paraissent être contemporaines de celles qu'on lisait autrefois sur le tombeau du noble comte Eberhard.

Tel était Murbach lorsque Odilon recueillit comme un précieux héritage l'œuvre de saint Pirmin. Il fallait relever l'abbaye des ruines amoncelées par les Hongrois ; ce fut la mission que Dieu donna à cet apôtre

 

(1) Lunig, Arch. imp. Germ., t. XIX, p. 941 ; Grandidier, Hist. d'Alsace, pièces justif., t. II, LXXI ; Gatrio, op. cit., t. I, p. 164.

(2) Célestin de Beroldingen éleva ou restaura en 1705 leur mausolée, dont les pieuses inscriptions paraissent être contemporaines de celles qu'on lisait autrefois sur le tombeau du comte Eberhard. Le couvercle du sarcophage porte l'inscription suivante :

 

« Nostrorum fratrum jacet hic funus tumulatum.

« Vim rosei finis pertulit iste cinis

« Hinc bene migrabant quos Hunni mortificabant

« Hos, Deus, in cœlis laetificare velis. »

 

L'inscription de la partie antérieure a été quelquefois inexactement reproduite :

 

« Claudit multorum prœsens lapis ossa virorum

« In templo veteri jam pridem digna teneri.

« Horum placatus, si sunt, tege, Christe, reatus,

« Nos vice dando pari per eorum vota juvari. »

(Gatrio, opus cit., t. I, p. 162.)

 

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de la rénovation monastique. Le saint abbé entreprit cette œuvre de restauration avec le concours d'une princesse d'Allemagne, avec laquelle nous ferons plus ample connaissance, sainte Adélaïde. La mère des rois, c'est ainsi qu'on l'appelait, pendant tout un demi-siècle, en Italie comme en Allemagne, en Bourgogne comme en France, combla de bienfaits d'innombrables monastères. La part que prit la sainte impératrice à la restauration de Murbach fut considérable. C'est elle qui pendant le temps de sa régence, sous la minorité d'Othon III, amena les clunisiens à Murbach. Les documents, il est vrai, nous font défaut pour éclairer cette question si importante, mais l'enchaînement des événements justifie suffisamment notre assertion (1). Les ravages des Hongrois (2), les troubles politiques avaient pu, en privant le monastère de Murbach des ressources nécessaires, affaiblir la régularité des religieux. Adélaïde s'intéressa vivement au sort de l'abbaye alsacienne et par son entremise Murbach fut investi de grandes propriétés. Elle fit don en particulier du bourg et de la paroisse d'Ammershweyer ; des peines pécuniaires et corporelles furent établies contre quiconque attenterait à la sûreté des nouveaux ressortissants du monastère, ou se permettrait de ravager leurs biens. La bienfaisante impératrice, qui avait si singulièrement favorisé la réforme de Cluny, s'adressa, comme nous le savons, aux Clunisiens pour faire sortir de ses ruines le vieux monastère alsacien. Dans l'une de ses courses nombreuses à travers la Bourgogne transjurane ou peut-être même à Cluny, où elle vint plus

 

(1) Gatrio, opus cit., t. I, p. 172-174.

(2) Als. dipl., I, 129. Dipl. confirmatif d'Othon,  II, 27 april. 977, apud Schoepflin.

 

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d'une fois se recommander aux prières et recevoir les conseils d'Odilon qu'elle aimait par-dessus tout, elle intéressa notre saint abbé en faveur de Murbach et lui demanda un de ses religieux pour faire revivre l'abbaye alsacienne tombée dans  un état de délabrement  qui faisait craindre sa ruine prochaine. A cette époque, à côté des monastères réunis à la grande abbaye bourguignonne, il en existait d'autres qui lui étaient simplement agrégés, c'est-à-dire réclamant un de ses moines pour introduire dans ces  monastères  étrangers  les règles et les Coutumes de Cluny, et Cluny s'empressait de leur envoyer un religieux de son choix qui s'était fait remarquer par ses aptitudes particulières et son talent d'organisation, à moins pourtant que l'abbé ne voulût se charger lui-même du nouveau monastère (1). Tel fut le cas de l'abbaye de Murbach. La demande de sainte Adélaïde répondait trop bien aux propres désirs et au zèle d'Odilon pour que le saint abbé ne se rendît point immédiatement à la proposition qui lui était faite. Il envoya à Murbach, en qualité de prieur, le moine Werner (2), le chargeant de relever le monastère tombé en ruines, et d'y former une communauté nombreuse,  régulière, fervente. Werner partit pour l'Alsace, emportant avec lui la règle de Saint-Benoît et les Coutumes de Cluny. Ces Coutumes, il avait tout ce qu'il fallait pour les mettre en vigueur dans le monastère qu'il était appelé à gouverner. L'histoire nous le représente comme un homme de grande piété, versé dans les belles-lettres (3), comme le prouve la Vie de

 

(1)  Gatrio, opus cit., t. I, p. 174; Ringholz, opus cit., p. 38.

(2)  Gatrio, opus cit., t. I, p. 175 ; Mabillon, Annal., ad ann. 994, t- IV, 79; Cf. Revue catholique d'Alsace, nouv. série, 1886, n° 3, P- 155 ; Ringholz, opus cit.

(3)  Gatrio, opus cit., t. I, p. 175; Ringholz

 

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saint Mayeul, écrite d'après son désir par son confrère clunisien, le moine Syrus, très attaché à la discipline monastique,  habile  et  prudent administrateur.  Le pieux prieur arrivait à Murbach dans des conditions exceptionnellement difficiles. Avant de faire accepter les Coutumes de Cluny,  il  fallait d'abord se  faire accepter soi-même. Werner était un étranger. Il ne connaissait ni la langue ni les mœurs des moines et des gens de toute sorte qui allaient lui être soumis. Dans ces conditions, il paraissait difficile qu'il pût agir efficacement sur les consciences et se gagner les cœurs. Le nouveau prieur, avec l'aide de Dieu qui se plut à récompenser son obéissance et à bénir ses  efforts, triompha des difficultés de la situation. Les abbés Landeloh, Beringer, Helmarich (1), avaient déjà fait leur possible pour faire sortir Murbach des ruines amoncelées  par les  Hongrois (2). Mais ce fut  le  pieux Werner qui eut le mérite de relever l'abbaye de ses désastres. Que n'avons-nous sous les yeux les lettres dans lesquelles Odilon lui prodiguait ses conseils et qui formeraient une des pages les plus lumineuses de l'histoire de sa vie ! Ces conseils reçus par Werner, comme venant de Dieu lui-même et suivis avec une persévérante fidélité, firent du monastère de Murbach un des plus florissants et des plus édifiants de l'Alsace. Werner en  devint Abbé (3).  Nous en avons  pour garants les annales de Murbach publiées par l'archiviste de Lucerne, Dr Théodore de Liebenau (4). Werner

 

(1) Gatrio, opus cit., t. I, p. 174; Cf. Revue catholique d'Alsace, id., ibid., p. 158.

(2) Gatrio, opus cit., t. I,p. 175 ; Revue cath. d'Alsace, id., p. 159; Ringholz, opus cit., p, 57; Cf. Mabillon, Acta, V, p. 786; Annal., t. IV, p. 86.

(3) Gatrio, opus cit., t. I, p. 175.

(4) Murbacher-Annalen : Separatabdruck aus dem Anzeiger für schweizerische Geschichte. Ces annales sont des notes que les bénédictins de Saint-Maur ont tirées en 1705, à Murbach même, de différents anciens manuscrits. — Cf. Revue cath. d'Alsace, id.

 

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que Mabillon appelle Warnerius, y est appelé « Werinharius abbas Morbacensis ». Ce ne sont là que les débuts de l'action de notre saint sur les moines alsaciens. Il avait vu passer de Cluny à Murbach l'un de ses enfants les plus chers, l'un de ses disciples les plus intelligents.

Odilon l'y avait suivi de l'esprit et du cœur, et il eut bientôt la douleur d'apprendre sa mort. C'est vers 995 que Werner de Cluny mourut, comme abbé de Murbach (1). Nous avons vu comment il avait fait régner au sein de son abbaye la ferveur et la régularité monastiques. Odilon, ne voulant pas abandonner une œuvre si laborieusement commencée et où l'un de ses disciples les plus aimés laissait après lui un si doux parfum de toutes les vertus, dès le commencement de l'année 995 partit pour l'Alsace et remplaça Werner sur le siège abbatial (2). Pour les moines de Murbach, Odilon n'était pas seulement un abbé ordinaire, il était un ami, un frère, un père, un saint. La joie de tous était grande de pouvoir faire connaissance avec cet homme extraordinaire dont ils avaient entendu raconter tant de merveilles. Le saint se répandit en remerciements. Il ne savait comment témoigner sa reconnaissance aux moines de l'accueil qui lui était fait. Entièrement appliqué aux devoirs de sa charge, il ne cessa d'édifier ses nouveaux frères par ses bons exemples et par ses discours en public et en particulier.  Car à  Murbach comme  dans  tous les

 

(1) Gatrio, opus cit., I, 175 ; Cf. Revue cath. d’Alsace ; Rïngholz, opus cit.

(2) Gatrio, opus cit., 175 ; Ringholz, opus cit., Cf. Revue cath. d’Alsace.

 

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autres  monastères,  Odilon  se  considérait  comme appartenant à la communauté et à chaque moine en particulier. Il se livrait sans réserve. On a voulu contester à Murbach la gloire  d'avoir eu pour abbé le saint dont nous écrivons la vie. Mais, en même temps que Werner, les annales nomment Odilon parmi les anciens abbés de Murbach, et, ce qu'il y a de remarquable, il se trouve inscrit immédiatement après les fondateurs : « Sancus Pirminus episcopus et abbas (1). Eberhardus dux de Suevia,  monasterii Morbacensis constructor et fundator. Odolon, abbas. » C'est que saint Odilon, en effet, fut plus qu'un simple abbé de Murbach. Il amena le monastère à un très haut degré de prospérité ; il en fit une abbaye modèle et renommée pour son savoir pendant tout le XI° siècle (2). Si l'abbaye  avait  jeté un  éclat littéraire  assez vif à son origine, nous pouvons dire que l'école et les lettres ne  furent pas dédaignées sous  le gouvernement d'Odilon. A dix et onze siècles de distance, les grands érudits de la famille bénédictine viendront l'un après l'autre fouiller avec un pieux respect les volumes sortis de la main de leurs frères des VIII°, IX°, X° et XI° siècles; Murbach verra successivement dom Ruinard, dom Martène, dom Durand et Gerbert, le savant abbé

 

(1) Gatrio, opus cit., I, p. 175 ; Cf. Revue cath. d’Alsace, id. p. 159.

(2) Ce n'était pas une chose inouïe que l'abbé de Cluny s'occupât lui-même du relèvement ou de la réforme des monastères étrangers et en prît le titre d'abbé, surtout quand ces monastères étaient des maisons célèbres. Nous avons vu dans la série des abbés de Saint-Denys figurer, en 994, saint Odilon comme réformateur. Et Hélyot (t. V, p. 121) dit à propos de l'abbaye de Lérins : a II y a de l'apparence qu'elle eut besoin de réforme, lorsque saint Odilon, abbé de Cluny, qui réforma tant de monastères, en fut abbé en 997. Le P. Ringholz (opus cit., p. 5o), affirme de son côté que saint Odilon fut abbé de Lérins de 1022 à 1028.

Cf. Gatrio, opus cit., t. I, p. 176.

 

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de Saint-Blaise. Leur émule du XIX° siècle, l'illustre cardinal Pitra,  suivra à son  tour les manuscrits de Murbach  partout où la tempête révolutionnaire  les aura jetés. A côté du manuscrit de Velleius Paterculus, précieusement conservé, à côté d'Alcuin, qui recommande l'école aux frères de Saint-Léger, de saint Sim-per qui, dans ses instructions religieuses, insiste sur l'enseignement; à côté de ce moine qui écrit alors les Annales des Francs (Annales Breves Francorum, de 707 à 787) (1), nous voyons, dès le commencement du XI° siècle, un autre religieux de Murbach, Frulandus, écrire sur les ordres de l'abbé Eberhard, une Vie de saint Léger, et célébrer en termes pompeux l'admirable situation de Murbach et la grande fertilité de la vallée (2). Les religieux, en effet, firent si bien, à force de labeurs et de patience, que bientôt cette contrée sauvage et déserte se trouva transformée en un fertile et riant jardin que Frulandus dans un légitime enthousiasme put appeler la vallée des fleurs (florigera vallis) presque rivale du Paradis », parler de ses collines très fécondes et de  ses coteaux que la vigne recouvre (3). Aujourd'hui de verdoyantes forêts de sapins recouvrent les crêtes du vallon si poétiquement chanté par Frulandus.  Par une belle journée d'automne, nous avons suivi nous-même les replis sinueux du vallon de Murbach ombragé par ces épaisses forêts; à mesure que nous avancions, nous éprouvions les impressions d'un site enchanteur; une douce et indéfinissable mélancolie était entrée dans notre âme. Arrivé à l'endroit où la pente s'élève, où le vallon est sur le point de se fermer, nous nous sommes arrêté devant une ancienne porte

 

(1) Grandidier, Hist. d'Alsace, pièces justif., t. I, p. XLV.

(2) D. Pitra, Hist. de S.-Léger, p. 566; Annal. Murbach.

(3) Dom Pitra, Hist. de S.-Léger, p. 566.

 

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en ruine probablement construite par  Odilon ;  nous avons contemplé avec émotion les tours élevées par lui, et le sanctuaire où il avait si souvent chanté l'office de saint Léger,  comme savent chanter les saints; nous avons prié dans ce sanctuaire témoin des prières et des larmes du saint abbé; nous avons rêvé au coin du cimetière du village établi sur les débris de la magnifique église clunisienne. C'était vers l'heure du soir où l'âme s'épanche si facilement; tout était tranquille et comme recueilli; les vieilles tours montaient dans le silence; nos regards plongeaient dans les profondeurs du ravin et notre pensée dans les souvenirs du passé.

Combien de temps Odilon, successeur de Werner de Cluny, porta-t-il le titre d'abbé de Murbach ? Il est difficile de le déterminer. Le saint apparaît en Alsace en ioo3 (1). Le 21 octobre de cette année, il est à Saint-Hippolyte, entre Strasbourg et Colmar,  où,  sur sa demande, l'empereur Henri II confirma Payerne dans la possession de ses biens alsaciens (2). Odilon était-il venu exprès de Cluny pour le règlement de cette affaire, ou plutôt, comme l'histoire nous apprend qu'il était entouré d'un grand nombre de moines, ne pourrait-on pas supposer que les moines du couvent de Saint-Hippolyte, dépendant de celui de Saint-Denis, lui devaient également de la reconnaissance,  et que,  d'un autre côté, il tenait encore les rênes du gouvernement de Murbach ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1012, Odilon avait cessé d'être abbé de Murbach, puisque c'est Degenhard (3) qui, en cette année même, portait la crosse abbatiale.

 

(1)  P. Ringholz, opus cit., p. 44 et XXII.

(2) Jahrbücher des Deutschen Reichs unter Heinrich II, t. I, p. 271 et suiv. ; Hidber, n° 1198 ; Stumpf, n° 1367.

(3) Gatrio, opus cit., t. I, p. 179.

 

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La première année de son séjour en Alsace, c'est-à-dire vers 995, Odilon profita du loisir momentané que lui laissait le gouvernement de la célèbre abbaye alsacienne pour faire son premier voyage en Italie. Il se contenta, pour cette fois, de visiter les monastères du nord de la Péninsule, parmi lesquels se trouvait l'abbaye de Cluse, en Piémont. Il n'est peut-être pas inutile de redire ici par quel lien ce monastère se rattache à la famille clunisienne. Un bisaïeul de Pierre le Vénérable, Hugues Descousut, qui  par sa valeur et son influence tenait un rang distingué dans la  noblesse d'Auvergne, s'était signalé, sur la fin de sa vie, par ses bonnes œuvres et ses fondations pieuses (1). Sa jeunesse n'avait pas été, paraît-il, exempte d'égarements. Une faute inconnue, que le Pape seul pouvait absoudre, l'obligea de prendre le chemin de Rome, dans l'année 966. Il dut promettre qu'en expiation de son péché, il bâtirait, de ses deniers, un monastère. Au retour, il fit halte, lui et sa femme, qui l'accompagnait, chez un vieil ami, à Suze, au pied du mont Cenis. Comme il lui racontait l'objet de son pèlerinage et l'engagement qu'il avait contracté : « N'allez pas plus loin, lui dit son hôte; voyez cette montagne (2), à douze milles d'ici ; on y invoque saint Michel, qui souvent l'a honorée des marques insignes de sa présence et de sa protection : vous ne trouverez pas de lieu plus propice pour l'exécution de votre dessein. » La nuit suivante, les deux époux, déjà fort ébranlés par les instances de leur ami, eurent ensemble la même vision. L'Archange leur apparaît : il les presse, il leur ordonne de choisir l'endroit

 

(1) Ann. Bened., t. III, p. 580, 581.

(2) Cette montagne était appelée par les habitants du voisinage la Montagne de feu (Ann. Bened., t. III, p. 712.

Cf. Demimuid, Pierre le Vénérable, p. 3-4, 2e édit., 1895.

 

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désigné par leur hôte, pour y élever un monastère et se préparer par là une demeure dans le ciel. Le parti du comte Hugues fut pris aussitôt; il alla trouver le marquis de Suze et de Turin, et lui offrit tout ce qu'il avait amené avec lui, son or, son argent, ses équipages, en échange de la sainte montagne. On  y construisit d'abord, au milieu des  rochers, d'humbles cellules, dont les habitants furent mis sous la conduite d'un pieux abbé de Lézat, Advert, chassé par ses moines, dont il ne pouvait souffrir le  relâchement.  Quelque temps après, Hugues revint, avec de nouvelles sommes d'argent, qu'il employa, moitié à se rendre propriétaire de la terre de Cluse, voisine de la montagne, où le couvent se trouvait à l'étroit, moitié à faire les constructions nécessaires et à doter les moines. L'abbaye de Saint-Michel de Cluse prit une rapide extension, et, à l'époque où Odilon était venu la visiter, elle était en pleine voie de prospérité. Notre saint y rencontra par hasard un jeune seigneur bénéventin, que le prince de Salerne avait envoyé en mission auprès du roi de Germanie. Né à Salerne en 931, de la noble famille des Pappa Carbone, qui elle-même se prétendait issue de souche royale, le jeune Lombard-Bénéventin avait reçu au baptême le nom d'Alfère. L'instruction solide, particulièrement dans la science du droit, qu'il acquit dans cette ville où plus tard devait fleurir l'une des plus célèbres écoles du moyen âge, son esprit et ses bonnes mœurs le firent admettre, tout jeune encore, dans l'intimité des princes Jean II et Guaimar III, qui l'employèrent souvent à la conduite d'affaires importantes. C'est ainsi que Guaimar III l'envoya un jour comme ambassadeur en France, et lui confia, comme nous

 

(1) Paul Guillaume, Essai historique sur l'abbaye de Cova, p. 15, note 2.

 

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l'avons dit, une importante mission auprès du roi de Germanie. Quel était le but de la mission qu'Alfère avait reçue du prince de Salerne ? C'est ce que la chronique n'explique pas. Selon toute  vraisemblance,  il allait, au nom de  Guaimar, réclamer le secours de l'Empereur contre les Sarrasins, car on sait que, vers ce temps, Othon III repassa encore une fois les Alpes et chassa les infidèles de l'Italie avant de revenir mourir à Vérone, empoisonné, dit-on, par la veuve de Crescentius. Arrivé à quelque distance de Suze d'où il comptait se rendre en France, Alfère s'arrêta au mont Epi-care, dans le monastère de  Saint-Michel de Cluse. Les desseins cachés de la  Providence  avaient sans doute conduit le jeune seigneur bénéventin dans cette pieuse retraite, placée au milieu des montagnes, pour offrir aux voyageurs les secours d'une charitable hospitalité. A peine y était-il arrivé, qu'il tomba dangereusement malade. Après avoir vu la mort de si près. Alfère,  éclairé par  cette lumière intérieure  qui se révèle à l'heure d'un grand péril, fit à Dieu la promesse d'embrasser la vie monastique s'il parvenait à recouvrer la santé. Il révéla à notre saint abbé,  en qui il avait toute confiance,  le vœu qu'il avait fait. Dans la première ardeur de sa conversion, il désira recevoir l'habit religieux des mains d'Odilon, mais notre saint résista,  et,  pour éprouver  une  vocation encore si récente, il crut devoir emmener  Alfère  à Cluny où il lui donna l'habit en 995 (1). Le jeune novice fit de rapides progrès dans  la vie spirituelle; il fut pour les frères un modèle de régularité et de ferveur, et sa vive piété, jointe au parfum d'édification qui embaumait toute la communauté, le rendit très cher à son

 

(1)  RlNGHOLZ, opus cit., p. 52.

 

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vénérable abbé. Mais Alfère ne devait pas rester toujours à Cluny : nous le retrouverons plus tard à Salerne où le prince Guaimar, pénétré de respect pour sa personne et plein de vénération pour ses vertus, l'avait attiré, et d'où la divine Providence l'arrachera encore une fois pour l'appeler à de plus hautes destinées.


CHAPITRE XI
2e VOYAGE EN ITALIE — ODILON ET LE  PAPE  GRÉGOIRE V
3e  VOYAGE  EN  ITALIE
998-999

 

Le premier voyage que fit Odilon en Italie devait être bientôt suivi d'un second qui fut pour Cluny une source de précieuses faveurs, car cette fois, ce n'était plus seulement un  simple monastère qu'il allait visiter, mais c'est Rome, le centre de la vie chrétienne et  religieuse qui attirait le saint abbé. Il n'y avait pas de chrétien alors qui consentît à mourir sans avoir posé ses lèvres sur le seuil des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Le pauvre lui-même venait à pied visiter leurs lointaines reliques, et recevoir au moins une fois la  bénédiction  du vicaire de Jésus-Christ. Odilon  avait bien des raisons,  dont quelques-unes toutes particulières, de faire cette première visite ad limina. Il aimait passionnément l'Eglise et son chef auguste qui avait salué avec enthousiasme la réforme de Cluny; il voulait aussi faire consacrer solennellement par le pape les possessions clunisiennes convoitées naguère par la cupidité des seigneurs dont la jalousie

 

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allait encore s'accroître à l'occasion de nouveaux privilèges  pontificaux. Enfin l'abbaye de Cluny avait été placée sous la dépendance spéciale de Saint-Pierre de Rome (1) : ne fallait-il pas que le jeune Abbé allât, lui aussi, déposer son hommage au tombeau des saints apôtres ? Il y avait  alors assis sur la chaire de saint Pierre un pape digne de l'occuper: c'était Bruno, chapelain et parent d'Othon III, qui prit le nom de Grégoire V  (3  mai  996). A cette  époque,  l'empereur d'Allemagne, le jeune Othon III, inaugurait son règne par une expédition en Italie (2) où le portaient les besoins de l'Eglise. En février 996, il traversa les Alpes couvertes de neige  et arriva à Pavie où il célébra les fêtes de Pâques et reçut les serments des seigneurs et évêques lombards. C'est là ou plutôt à Ravenne qu'une ambassade de quelques nobles romains vint trouver le prince pour lui annoncer la mort de Jean XVI et venir traiter évidemment avec lui de l'élection d'un nouveau pontife au siège de Rome. L'ombre d'Othon le Grand se projetait encore sur l'Italie. L'enfant de quinze  ans,  héritier  de  sa  gloire,  ne  parut pas s'effrayer de sa tâche, et trouva naturel,  avec ses dociles  conseillers, de donner à Rome et à l'Eglise, un pape allemand et de sa famille. Mais il nous faut entendre ici un auteur contemporain : « Aussitôt après la mort de Jean XVI, dit-il, les princes romains et tout l'ordre  sénatorial  députèrent à Ravenne  une ambassade chargée d'en informer Othon III. Dans la lettre collective adressée au prince, les Romains lui témoignaient le vif désir qu'ils avaient de le recevoir dans leurs murs et l'assuraient de  leur, fidélité. Ils

 

(1) Bibl. Clun., Charte de Guill. d'Aquit.

(2) J. Zelkeb, Hist. d'Allemagne. Fondation de l'empire germanique, p. 426.

 

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manifestaient la douleur qu'ils éprouvaient de la mort du seigneur apostolique, et le priaient de leur transmettre ses intentions relativement au choix d'un successeur. Or, parmi les clercs de la chapelle royale se trouvait un petit-fils d'Othon le Grand, nommé Bruno (1). Fort instruit dans les lettres humaines (il parlait trois langues, le latin, l'allemand et le roman ou gaulois vulgaire), sa naissance lui assurait une grande considération; son caractère était noble et généreux; on n'aurait pu lui reprocher que sa jeunesse, car il n'avait que vingt-quatre ans. Othon, son cousin, avait pour lui une vive affection, il le désigna aux envoyés comme le candidat de son choix; l'élection se fit suivant le désir royal, et Bruno fut proclamé pape. L'archevêque de Mayence, Willégise, et Hildebald, évêque de Worms, le conduisirent à Rome, où il fut accueilli en triomphe. Les évêques d'Ostie et d'Albano lui conférèrent la consécration épiscopale et il prit possession du siège apostolique sous le nom de Grégoire V. Quelques jours après, Othon III fit lui-même son entrée solennelle, et il fut couronné par le nouveau pontife dans la basilique de Saint-Pierre au milieu des acclamations de joie de la noblesse et du peuple. » (2) C'était le moment où Crescentius qui depuis tant d'années persécutait les vicaires de Jésus-Christ, faisait peser son joug odieux sur la ville éternelle. Grégoire n'eut pas un sort différent de ses prédécesseurs. Surpris par le tyran, il fut contraint de s'enfuir de Rome à Pavie dans un complet dénuement (997). Au commencement de l'année  suivante, le Pontife alla

 

(1) Il était fils d'Othon II, duc de Franconie et marquis de la Marche de Vérone, lequel était issu de Luitgarde, fille de l'empereur Othon le Grand.

(2)  Vita S. Adalbert., Patrol. lat., t. CXXXVII, col. 880.

 

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rejoindre l'empereur à Ravenne (1). Sur ces entrefaites, Odilon se mit en route pour l'Italie, traversa les Alpes au Grand-Saint-Bernard, et arriva à Ravenne le 6 février 998. C'est là qu'il eut un premier bonheur, le plus grand qu'un chrétien puisse éprouver ici-bas, celui de voir et de vénérer un Pape digne de sa sublime mission, sachant allier le respect des principes, l'austérité des mœurs, la fermeté du caractère à une modération et à une mansuétude qu'on n'aurait pas attendues dans un âge où l'expérience n'avait encore pu le mûrir. Grégoire V, nous l'avons dit, et notre saint le savait, avait applaudi de toutes ses forces à la réforme de Cluny. Il était fermement résolu à tout purifier, à tout améliorer autour de lui. Il n'en fallait pas davantage pour inspirer à Odilon une affection toute filiale et une entière confiance. Notre saint abbé avait d'ailleurs le plus grave intérêt à entrer promptement en relation personnelle avec le Pontife. Le cœur plein de cette confiance que le pape avait su lui inspirer, il lui demanda la confirmation des privilèges accordés à Cluny par les précédents pontifes romains. Aussitôt le Pape dressa une bulle qui ratifiait pour toujours, avec leurs annexions, toutes les possessions de la Bourgogne et de l'Alsace que les Othons avaient données à Cluny. Il en fut de même des monastères de Payerne et de Romainmoutier, situés dans la Suisse actuelle et dont nous aurons bientôt à parler, ainsi que de tout ce qui pouvait leur appartenir, de telle sorte que ni duc, ni évoque ou prince quelconque, ni aucune autre personne quelle que soit sa condition, n'ose toucher aux biens ou aux revenus du monastère. L'indépendance de Cluny fut encore une fois de plus

 

(1) Stumpf, n° 1139; Hidber, n° 1176; Pertz, Monum. Germ. SS., T. XI, p. 531 ; Cf. Stumpf, n° 1146.

 

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reconnue et affirmée par le souverain Pontife dans les ternies suivants : « Nous voulons aussi, avec la pensée que notre parole apostolique sera ratifiée par le jugement de Dieu, et cette volonté nous la confirmons par la menace de l'excommunication, nous voulons que ni évoque ni prêtre ne se hasarde d'accomplir dans l'église du même monastère aucune fonction ecclésiastique ni aucune ordination de prêtre ou de diacre, ou d'y célébrer les saints mystères, à moins qu'il n'y ait été préalablement invité par l'Abbé de Cluny. Quant aux moines de ce monastère, qu'ils soient libres de recevoir les ordres là où ils voudront, selon le bon plaisir de leur Abbé, qui sera libre également d'appeler pour leur ordination tel évêque qu'il aura choisi. » Grégoire V, à la fin de cette bulle, renouvelle la confirmation à perpétuité des biens du monastère de Cluny. Il menace de peines éternelles les envahisseurs de l'abbaye, et il promet à ceux qui respecteront et défendront ce privilège la bénédiction de Dieu et la vie éternelle (1).

Dans l'espace de temps compris entre le 6 février 998 et le même mois de février 999, Grégoire V publia encore une autre bulle (2) toujours en faveur du grand monastère bourguignon. Le Pape, dans cette nouvelle bulle, ratifie la situation de Cluny telle qu'elle est exposée dans la charte de fondation du monastère, et il confirme solennellement Odilon dans sa charge abbatiale. Aux termes de cette même bulle, le monastère,

 

(1) Jaffé, Regesta Pontificum Romanorum, n° 2980. — Voir aussi Migne, Patrol. lat., t. CXXXVII, col. 912 et suiv., sans date.

Cette bulle est vraisemblablement de février 998, parce qu'à cette époque Grégoire V, Othon III et Odilon se trouvaient réunis.

Cf.  RlNGHOLZ,  Opus cit.

(2) Chaix de Lavarène, Monumenta Pontificia Arverniae, p. 18-21 ; Clermont-Ferrand, chez Ferd. Thibaut, 1880.

 

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avec ses possessions présentes et futures, doit être affranchi de la domination de tout roi, évêque, comte et autres princes, en sorte que personne après la mort d'Odilon ne puisse lui donner un successeur contre la volonté des moines, mais les religieux seront libres, sans qu'ils aient besoin de consulter préalablement un prince quelconque, de se choisir, conformément à la règle de Saint-Benoît, tel abbé qu'ils voudront. Les dîmes qui autrefois appartenaient aux églises clunisiennes et dont quelques évêques se sont récemment emparés, devront, d'après la bulle papale, leur revenir intégralement. Les églises, quelles qu'elles soient, existantes ou en construction, resteront en possession des dîmes qui leur sont dues, et que l'on se garde bien de rien en dérober. Pour ce qui est des vignobles et autres terres cultivées appartenant au monastère, la dîme en sera affectée à l'hôtellerie. Après une nouvelle et plus explicite ratification des biens des monastères de Romainmoutier et de Payerne, le Pape par une nouvelle bulle confirme le monastère de Cluny dans ses autres possessions, dont plusieurs se trouvaient dans le diocèse de Clermont : « Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Odilon, notre fils bien-aimé, Abbé du monastère de Cluny consacré en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul, et situé au comté de Mâcon ; et par vous, à tous les abbés vos successeurs qui seront régulièrement élus, à perpétuité. Parce que vous nous avez demandé de fortifier le susdit monastère du poids de notre autorité apostolique et de confirmer tous les biens qui lui appartiennent, nous décrétons que tous les lieux et monastères appartenant au monastère de Cluny, vous les possédiez tranquillement et en toute sécurité, vous et tous vos successeurs à perpétuité. Savoir: le

 

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monastère de Cluny lui-même, fondé jadis par le puissant duc Guillaume, avec toutes ses dépendances proches et éloignées... Au comté d'Auvergne (1), le monastère de Souvigny, où repose votre prédécesseur saint Mayeul (2), et toutes les dépendances de ce monastère, la celle de la Ferté (3) et ses dépendances ; la celle appelée Escurolles (4) ; également l'église construite en l'honneur de saint Sulpice dans la villa appelée Langy (5); la celle de Bost (6), construite en l'honneur de saint Pierre ; le monastère de Ris (7), consacré en l'honneur de la sainte Mère de Dieu, avec le petit village de Lussat (8) et ses dépendances ; l'église de Maringues, appelée Mons (9), avec les terres données à ce monastère par la très noble Eustorge ; la celle appelée Mons, située tout à côté, dans le même comté, et construite en l'honneur de la sainte Mère de Dieu ; le monastère de Sauxillanges avec les celles, églises, métairies et terres qui lui appartiennent, savoir : Chargnat (10),

 

(1)  « In Comitatu quoque Arvernensi. » L'Auvergne, à cette époque, se divisait en plusieurs comtés : les comtés d'Auvergne, Clermont, Tallende, Turluron, Brioude.

(2) Mayeul se rendait à Paris, quand la mort le surprit à Souvigny, à l'âge de plus de quatre-vingts ans.

(3)  La Ferté-Hauterive, commune du canton de Neuilly-le-Réal.

(4) Escurolles, aujourd'hui chef-lieu de canton, arrondissement de Gannat.

(5) Saint-Sulpice-de-Langy, commune du canton de Varennes-sur-Allier.

(6)  Bost, commune du canton de Cusset.

(7) Ris, prieuré situé près de Châteldon, sur les confins de l'Auvergne et du Bourbonnais. Selon Prohet, il aurait été fondé en 952 par Amblard de Thiers, archevêque de Lyon. D'autres prétendent que saint Odilon en fut le fondateur. Ce prieuré a été considérable : il a eu jusqu'à vingt moines.

(8) Lussat, aujourd'hui paroisse du canton de Pont-du-Château.

(9) Mons, — et non Notre-Dame-de-Mons qui est dans le canton d'Ambert — aujourd'hui paroisse du canton de Randan.

(10) Chargnat, aujourd'hui paroisse du canton de Sauxillanges.

 

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Bournoncles (1), Bonnac (2), Gignat (3), Saint-Hilaire (4); la celle où repose saint Flour (5), que le clerc Eustorge a donnée à Sauxillanges; les possessions du territoire de Brioude ; la celle de Reilhac (6) et ses dépendances ; l'église de Saraciacum, construite tout auprès en l'honneur du divin Sauveur. » Le Pape prit donc solennellement pour la troisième fois sous sa haute protection les possessions de Cluny, moyennant la redevance usuelle déjà existante auparavant de cinq sous d'or, que  le monastère était obligé de payer à saint Pierre tous les cinq ans.

La bulle se termine comme à l'ordinaire par des menaces et des promesses de bénédiction divine (7).

 

(1) Bournoncles. Hildegarde donna l'église de Bournoncles au monastère de Sauxillanges, sous l'abbatiat de Mayeul (Cartul. de Sauxillanges, charte 28). Parmi ceux pour lesquels elle fait cette donation figurent Robert et son fils Etienne, évêque d'Auvergne (appendice n° V). L'église de Bournoncles fut un prieuré ; aujourd'hui c'est une paroisse du canton de Ruynes, arrondissement de Saint-Flour.

(2) Bonnac. Etienne II, évêque d'Auvergne, donna cette église, en 944, au monastère de Sauxillanges, que gouvernait Aimar, abbé de Cluny. Pierre de Bonnac donna à Odilon ses biens de Bonnac. C'est aujourd'hui une paroisse du canton de Massiac, arrondissement de Saint-Flour.

(3)  Cignat, canton de Saint-Germain-Lembron, arrondissement d'Issoire.

(4) Saint-Hilaire. Arbert donna cette église à Sauxillanges sous saint Mayeul. Elle fut longtemps prieuré; aujourd'hui c'est un domaine au sud de Monton.

(?) Saint-Flour. Ce monastère, fondé à Indiciat par Eustorge et Amblard de Brezons, son neveu, fut donné à l'abbaye de Cluny (1004).

(6)  Reilhac, ancien prieuré compris dans l'archidiaconé d'Aurillac, aujourd'hui paroisse du canton et de l'arrondissement d'Aurillac.

(7) Bullar. Cluniac, 10; Patrol. lat., t. CXXXVII, col. 932-935 ; Jaffé, opus cit., n° 3136 ; Hidber, n° 1173 ; Schweiz. Geschichtsforscher, t. III, p. 27 et suiv., 1820.

La preuve que cette bulle appartient à Grégoire V et date de l'époque qui s'étend du 6 février 998 jusqu'à février 999, se trouve dans Steindorff, Jahrbücher des deutschen Reichs unter Heinrich III, t. I, p. 491 et suiv.

 

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Tant d'actes émanés du siège apostolique montrent bien en quelle estime la cour de Rome tenait alors le monastère de Cluny, et quelle extension avait prise déjà à cette époque l'action de la grande abbaye. Mais cela ne suffisait pas; il fallait encore d'autres garanties, et c'est le pouvoir civil qui, plein de sollicitude pour la réforme sortie de Cluny, se chargera de les offrir. Rodolphe III, lui aussi, confirmera par deux diplômes de l'an 998 les anciens décrets royaux déjà rendus antérieurement, ainsi que les biens et les donations faites en faveur de Cluny, principalement dans les comtés de Lyon, Vienne, Valence et dans la Provence (1). Déjà le 9 février, pendant son séjour à Ravenne, Odilon avait obtenu d'Othon III une charte impériale confirmant la possession du monastère de Payerne dont nous aurons bientôt à nous occuper.

Si de tels témoignages venus à la fois de la papauté et du pouvoir civil, étaient honorables et glorieux poulie monastère de Cluny, il est juste de remarquer qu'ils imposaient à notre saint abbé des devoirs souvent très lourds et des obligations parfois très difficiles. Mais Odilon par sa haute intelligence, sa rare aptitude des affaires et son éminente sainteté, était bien capable de suffire à tout. Ces témoignages de confiance d'ailleurs, ne devaient pas être les seuls que notre saint dût recevoir du Souverain Pontife et de l'empereur d'Allemagne. Cependant le moment allait bientôt venir où Grégoire V, chassé de Rome par Crescentius, allait remonter sur son trône. Le tyran, excommunié par un concile, avait ourdi une conspiration désespérée, de concert avec Jean Philagaste, moine calabrais, devenu évêque de Plaisance. Celui-ci devait être élu pape pour le spirituel,

 

(1) Mabillon, Acta, VI, I, p. 56i, n° 18; Annal., t. IV, p. 125.

 

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tandis que son complice restait le maître de Rome pour le temporel sous la protection de l'empire grec. Othon qui avait dû quitter un moment l'Italie pour voler à la défense de ses états menacés, se hâta de revenir à Rome pour nettoyer cette sentine ». L'antipape (1) fut arrêté, et, dans la crainte que l'empereur laissât son crime impuni, on lui coupa la langue et le nez, et on lui arracha les yeux selon l'usage des Grecs. Le château Saint-Ange, où Crescentius s'était réfugié, fut emporté d'assaut, et le tyran eut la tête tranchée. Quelques jours après,  le pape Grégoire V rentrait dans Rome, aux applaudissements du clergé et des fidèles; Odilon, qui était resté à ses côtés à Ravenne, l'accompagnait dans la ville éternelle (2), et il pouvait enfin goûter un second bonheur, celui de s'agenouiller au tombeau des saints apôtres, à ce tombeau qui gouverne le monde. Quels furent les sentiments de joie dont son âme fut  remplie  au  spectacle de la ville universelle enfin  pacifiée,  l'histoire ne  nous en dit rien : « Ceux qui viennent à Rome une première fois en y apportant l'onction du christianisme et la grâce de la jeunesse, savent l'émotion qu'elle produit; les autres  la comprendraient  difficilement,  et j'aime la sobriété de ces vieux historiens qui s'arrêtent là où finit le pouvoir de la parole (3). »

Au moment où Grégoire V remontait sur le trône

 

(1) Audisio, Hist. civile et religieuse des papes de S. Léon III à Boniface VIII, p. 147.

L'antipape avait pris le nom de Jean XVI, et ce nom lui fut laissé afin que, selon la remarque de Papebroch, ses bulles ne pussent se confondre avec celles du véritable Jean XVI, qui viendra plus tard et portera le nom de Jean XVII. On ne fait donc pas entrer un antipape dans la série des pontifes légitimes, mais le nom d'un Jean XVI y reste vacant.

(2) Stumpf, n° 1139; HIDBER,n° 1176; Pertz, Monumenta Germ. SS., t. XI, p. 531 ; Cf. Stumpf, n° 1146.

(3) Lacordaire, Vie de S. Dominique.

 

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pontifical,  effaçant à  Rome les  dernières traces de l'intrusion,  un changement de règne venait d'avoir lieu en France. Hugues Capet était mort le 21 octobre 996, laissant la couronne à son fils, Robert le Pieux, qui, depuis l'an 987 était associé au trône. Il n'y eut donc pas d'élection nouvelle, et la transition d'un règne à l'autre se fit sans secousses ni désordres. Tranquille du côté  de Cluny, Odilon était encore à Rome, lorsqu'il eut la joie  d'y rencontrer Guillaume de Saint-Bénigne. Pour notre saint abbé, il était bien doux de retrouver, à un pareil moment, en un tel lieu, l'ami des anciens jours, de lui ouvrir son cœur, de l'entretenir des progrès de la réforme monastique, de l'entendre parler avec ce charme dont il avait le secret, de la fondation de ses chers monastères, de sa pauvre église de Saint-Bénigne, de la perfection  des moines, du règne de Jésus-Christ, entretiens vraiment célestes, et tels que les monastères d'alors n'avaient pas coutume d'en entendre. Quel motif avait donc décidé l'abbé de Saint-Bénigne à entreprendre, au prix de tant de fatigues, un si long voyage? Guillaume, par une permission de Dieu, avait heureusement retrouvé le tombeau de saint Bénigne, caché dans la crypte de ce nom (après avoir, pendant un demi-siècle, échappé à toutes les recherches). La basilique, construite par Grégoire de Langres sur le tombeau du  premier apôtre de la  Bourgogne,  et rebâtie sous Charles le Chauve, par l'évêque Isaac, était en si mauvais état, qu'il fallut songer à la reconstruire entièrement. Grande fut la joie du vénérable Guillaume lorsqu'il apprit que l'abbé de Cluny, son saint ami, entrait dans ses vues (1). L'abbé de Saint-

 

(1) D'après M. l'abbé Chevallier (le  Vénérable Guillaume, p. 75), Odilon aurait envoyé à l'abbé Guillaume une grande quantité de chapiteaux sculptés, de fûts de colonnes et de larges plaques de marbre poli, derniers débris de la splendide abbaye de Saint-Marcel de Chalon. » Malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu découvrir aucun document relatif à ce fait.

 

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Bénigne, fort de l'appui des seigneurs bourguignons et de notre saint abbe',  allait donc être bientôt en mesure de commencer le nouvel édifice. Mais quelle forme donner à ce nouveau sanctuaire ? Où puiser l'inspiration d'un idéal parfait ? Dans sa perplexité, Guillaume se sentit mystérieusement poussé  vers Rome. C'est le besoin des âmes que Dieu appelle à d'éclatants travaux dans l'Eglise de venir s'incliner sous la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ. C'était tout à la fois le double attrait de l'art et de la piété qui amenait au tombeau  des saints apôtres l'émule de  notre  saint dans la réforme monastique au XI° siècle (1).

Combien de temps Odilon, en compagnie de l'abbé de Saint-Bénigne, resta-t-il à Rome ? Nous n'avons aucune donnée précise à ce sujet; mais ce que nous pouvons hardiment affirmer, c'est que le Pape, pendant le séjour de notre saint dans la ville éternelle, lui prodigua les témoignages de la plus douce bienveillance, et il  mit  le  comble à ses  faveurs en daignant se rendre avec  lui  dans  l'antique  et célèbre  abbaye de Farfa, située à vingt milles au nord de Rome, dans les montagnes de la Sabine. S'il faut s'en rapporter à l'ancien manuscrit composé sur l'origine du monastère de Farfa, la fondation première doit en être attribuée à un saint personnage, nommé Laurent, qui vint de la Syrie s'établir dans la Sabine vers l'année 420. Après avoir rempli d'abord dans cette province les fonctions épiscopales, il les résigna volontairement pour aller vivre dans la solitude, au fond d'une vallée dite Acutiana.

 

(1) L'abbé Chevallier, le Vénérable Guillaume, p. 73 et suiv.

 

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Aidé de ses deux disciples Isaac et Jean, il y bâtit au pied du mont Mutella un monastère qui fut achevé en 430 et placé sous la vocation de la Vierge Marie. Pris et saccagé par les Lombards au milieu du sixième siècle, ce monastère fut relevé de ses ruines par un prêtre appelé Thomas, originaire de la Maurienne, et qui, à la suite d'un pèlerinage aux Lieux Saints, s'arrêta dans la Sabine, où, avec l'assistance de Faroald, duc de Spolète, et du pape Jean VI, il acheva, en 678, la reconstruction de Sainte-Marie de Farfa. La nouvelle communauté ne tarda point à obtenir de nombreuses donations ainsi que d'importants privilèges, et parmi ses bienfaiteurs il faut placer au premier rang les ducs de Spolète et les rois lombards. Quand la puissance du dernier de ces princes eut succombé, en 774, sous la redoutable épée de Charlemagne, le roi des Francs se plut à confirmer, par un diplôme tout favorable, la possession des biens et privilèges de l'abbaye. Outre ce document, la Chronique de Farfa cite un placitum ou jugement rendu par Charlemagne pendant un autre voyage qu'il fit au delà des Alpes, en 781, jugement qui ordonnait la restitution du monastère de Saint-Ange à Ragambald, abbé de Farfa. Suivant l'exemple de son père Charlemagne, Louis le Débonnaire étendit encore les immunités du monastère, et fit restituer sous l'abbé Jean les biens qu'on lui avait enlevés par violence. Plus tard, Charles le Chauve et Charles le Gros confirmèrent tous les privilèges que l'abbaye avait reçus de leurs prédécesseurs (1).

 

Pendant le cours des deux siècles suivants, le monastère de Farfa se ressentit des vicissitudes et des troubles qu'il avait subis, et dont un opuscule de l'abbé Hugues

 

(1) Dantier, les Monastères d'Italie, t. II, p. 487 et suiv.

 

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retrace le curieux tableau, surtout en rapportant les débats alors soutenus avec la puissante famille des Crescentius. Nul doute qu'à l'époque où nous sommes arrivé la riche abbaye de Farfa, qui avait rempli un rôle important dans les siècles passés, avait besoin, comme tant d'autres, d'une réforme radicale, et c'est précisément cette réforme que lui apportait le saint Abbé de Cluny. En ce moment, celui qui gouvernait l'abbaye était justement cet Hugues dont nous venons de prononcer le nom. Il l'avait obtenue au commencement de l'année 997, mais, ainsi qu'il l'avoue lui-même, par simonie et d'une manière injuste, c'est-à-dire à prix d'argent. Malgré cette intrusion, qu'il ne tarda pas à regretter amèrement, Hugues chercha tous les moyens de réformer ce monastère. Les meilleurs religieux n'avaient pas une vie très édifiante ; entre autres reproches, on avait à leur faire celui de manger de la viande au réfectoire et de porter un habillement séculier. Hugues voulut introduire dans son monastère une discipline plus régulière, et c'est dans ce but qu'il fit venir des religieux de Subiaco, puis du mont Cassin, et enfin du monastère de Classe de Ravenne. Lui-même donna l'exemple d'une grande abnégation, et, malgré tous ses efforts, il ne put obtenir le résultat qu'il se proposait. C'est alors qu'en 998 Odilon et son ami, l'abbé Guillaume de Dijon, vinrent à Farfa. Ils furent très édifiés du zèle que l'abbé Hugues avait déployé pour la réforme de son monastère, et ils se montrèrent particulièrement heureux de l'encourager dans son œuvre, lui prodiguant leurs paternels avertissements et l'aidant de leurs sages conseils. Emu et touché de leur grande charité, Hugues voulut remettre son abbaye entre les mains de ses deux visiteurs, leur demandant de lui imposer une sévère pénitence

 

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pour la faute qu'il avait commise. La pénitence à laquelle il fut soumis fut non d'abandonner son abbaye. Sacrilègement acquise à prix d'argent, mais d'y introduire la réforme selon les Coutumes de Cluny.

En présence du souverain Pontife, de l'Abbé Odilon et de Guillaume, quelques évêques engagèrent aussi Hugues et ses moines groupés autour de lui à adopter les Coutumes de Cluny, autant du moins que pouvait le comporter le climat du pays, et de les observer toujours avec une grande fidélité. Docile à ces conseils. Hugues publia une Constitution qui fut approuvée par les deux vénérables abbés réunis en assemblée avec le pape Grégoire Y. Cette constitution fut ratifiée plus tard par Sylvestre II, qui se crut obligé d'imposer à l'Abbé de Farfa une pénitence canonique pour le punir d'avoir acquis son abbaye contrairement à tout droit et par simonie. Cependant pour mettre en pratique la Constitution de l'Abbé Hugues, il fallait en faire l'expérience dans quelque monastère connaissant et pratiquant les Coutumes de Cluny. Aussi bien un religieux nommé Jean, formé à l'école de saint Romuald et vivant dans un monastère dédié à la très sainte Vierge, en Apulie, sous la direction d'un Abbé de même nom, fut envoyé, avec un autre religieux qu'on lui adjoignit comme compagnon de voyage, par delà les Alpes, à Cluny et clans plusieurs autres monastères qui avaient adopté la règle de la grande abbaye bourguignonne. Là, Jean écrivit les Coutumes de Cluny dans deux livres intitulés : Livre du droit chemin. L'Abbé Hugues, et après lui Guido, son neveu et son successeur, s'empressèrent d'adopter ces coutumes plus ou moins modifiées et de les faire mettre en pratique par les moines de l'abbaye de Farfa. C'est de là que nous est venu l'ouvrage connu sous le nom de Discipline de

 

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Farfa ou Ordo de Farfa (1). Ce recueil parut dans sa dernière forme existante vraisemblablement entre les années 1030, et 1048, et c'est à un religieux du nom de Guido qu'en revient la paternité. Ce Guido est-il le même que l'Abbé Guido dont nous avons parlé et qui fut le neveu et le successeur de l'Abbé Hugues sur le siège abbatial de Farfa, ou un autre moine de même nom ? C'est ce que nous ne pouvons clairement préciser. Quoi qu'il en soit, dès le commencement de l'année 1014, nous retrouvons l'Abbé Hugues, qui cinq ans auparavant avait donné sa démission, à la tète de son monastère, le gouvernant selon la réforme de Farfa qu'il avait acceptée. Déposé en 1027, Guido remonta encore une fois sur le siège abbatial, mais, en l'année 1036, Hugues reprit pour la troisième fois le gouvernement du monastère, et il le conserva jusqu'à sa mort, survenue en 1039.

Hugues avait travaillé énergiquement à élever son monastère à un haut degré de prospérité au double point de vue spirituel et temporel ; il avait pleuré amèrement sa faute passée ; avec la grâce de Dieu et l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie, qu'il honorait d'un culte particulier et pour laquelle il avait un  amour tout filial,  il  put  réformer son  abbaye

 

(1) La discipline de Farfa est imprimée dans Hergott, Vetus Disciplina Monastica, p. 36 et suiv. — Migne l’a aussi imprimée dans la Patrol. lat., t. CL. — L'époque de la composition de la Discipline de Farfa, dans sa forme actuelle, résulte de l'œuvre elle-même. Dans le dernier chapitre, en effet, on parle de l'empereur Conrad et d'Hugues comme étant déjà morts, tandis que dans le prologue qui précède le premier livre, Odilon est mentionné comme étant encore vivant. A supposer que le dernier chapitre ait été composé plus tard, rien n'empêcherait de fixer cette composition à une époque antérieure, peut-être dans l'année 1009.

Cf. Mabillon, Annal., IV, p. 207 et suiv. ; Histoire littéraire de la France, t. VIII, p. 394; voir aussi plus haut, chap. V, la Règle bénédictine et les coutumes de Cluny.

 

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selon les Coutumes de Cluny, et il acquit par là à un degré très élevé l'affection et le sincère attachement de ses religieux. Inutile d'ajouter que la réforme de Farfa fut durable, car jusqu'en 1099, Odon, qui venait d'être élu Abbé du monastère, dut prêter serment à la sage Constitution de l'Abbé Hugues. Odilon avait été d'un précieux secours pour ramener la ferveur à Farfa, car nous savons qu'il y consacra une bonne partie de sa vie (1). Le saint exhortait les moines à observer les plus minutieuses prescriptions de la Règle et des Coutumes de Cluny, les assurant que le mépris des petites choses les conduirait à leur ruine et au mépris de tout bien. Si la vigilance à maintenir la Règle et les Coutumes se refroidit peu à peu par le mépris des infractions légères, elle périt entièrement. L'Ecriture elle-même nous l'atteste : Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu (2). Odilon ne se contentait pas de donner aux moines les avis et les enseignements en rapport avec leur sainte vocation, ce fut sans doute par l'influence et à la prière de notre saint que l'Abbé Hugues obtint en 998 de l'empereur Othon III un diplôme en faveur de

 

(1)  La destruction de Farfa et la diminution de Farfa dans Pertz, Monum. Germ. SS., t. XI, p. 539 et suiv., 541 et suiv. ; Mabillon, Annal., t. IV, p. 119 et suiv. ; Muratori, Script. II B, col. 492, 547 et suiv., 549, note 26, 630.

Annal. Farf. : Monum. Germ., loc. cit., p. 589 ; Cf. Jahrbücher des deutschen Reichs unter Heinrich III, I, p. 1 30 ; Jahrb. D. D. R. unter Conrad II, t. II, p. 166 et suiv.; Gfrœrer, Gregor. VII, t. V, p. 653.

(2) Odilon secourut aussi Farfa sous le rapport matériel; c'est ainsi, par exemple, qu'il envoya des calices sur lesquels était gravé le vers suivant :

Vodilo nomen habens hœc vasa patraverat Abbas.

L'empereur Henri II envoya également des calices sur lesquels se trouvait gravé ce vers :

Henrici Regis et munere contulit aris.

(Discipl. Farfa, II, cap. XLIX.)

 

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l'antique abbaye de Farfa. Fiers de la protection des empereurs d'Allemagne qui leur avaient concède les immunités les plus larges, les religieux restèrent soumis à l'autorité impériale jusqu'en i [25 : mais à cette date, privés de l'appui dont ils s'étaient si souvent prévalus, ils furent obligés de se soumettre à l'autorité immédiate du Saint-Siège. Depuis cette époque, que de changements se sont produits au monastère de Farfa, comme dans la plupart des autres communautés  bénédictines !  Bien  qu'elle  n'ait  pu  échapper aux tempêtes qui ont assailli les Ordres monastiques, la vieille abbaye de Farfa n'en mérite pas  moins la visite de l'antiquaire, de l'historien et de l'érudit : « L'aspect imposant du monastère, ses grands jardins coupés d'allées droites et plantés de cèdres et d'autres arbres séculaires, ses longs cloîtres déserts, qui  ne paraissent plus animés que par les personnages des fresques qui en décorent les murailles, tout cela vous inspire des impressions assez semblables à celles qu'on éprouve à la vue  des grandeurs solitaires  de  nos anciennes demeures royales. L'église, divisée en cinq nefs, dont la principale est soutenue par  de belles colonnes de granit oriental, est d'une extrême magnificence (1) ... »

Tel était le monastère de Farfa lorsque Odilon vint avec le pape Grégoire V accompagné du vénérable Guillaume y apporter la réforme de Cluny. Si heureux cependant que fussent ces grands hommes de travailler ensemble à la gloire de Dieu et au salut des âmes, ils avaient hâte de se séparer.  Tandis que le pape retournait à Rome, notre saint abbé et son vénérable ami reprirent ensemble le chemin de la Bourgogne.

 

(1) Dantier, opus cit., t. II, p. 491.

 

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Guillaume continua son voyage par Besançon et Dole jusqu'à Dijon, et Odilon prit la route de  la Suisse pour se rendre au monastère de Payerne. Nous avons peine à croire, en effet, qu'il alla cette fois jusqu'à Cluny, car dans les premiers mois de l'année suivante, il se mettait de nouveau en route pour l'Italie, traversait encore une fois les Alpes au Grand-Saint-Bernard et arrivait à Rome en avril 999 (1). Quel était le motif de ce troisième voyage qui ramenait si précipitamment Odilon en Italie ? L'histoire ne le dit pas, mais nous pouvons vraisemblablement présumer que l'un des buts qu'il se proposait, et peut-être le principal, devait être la réforme du monastère de Saint-Mayeul de Pavie. C'est à Saint-Mayeul, en effet, qu'il descendit pendant ce troisième voyage (2). Ce monastère est étroitement lié au souvenir du prédécesseur immédiat de notre saint Abbé et peut-être nous saura-t-on gré d'en rappeler ici l'acte de naissance.  Près de  Pavie, l'impératrice Adélaïde avait fondé un monastère auquel elle donna le nom de Saint-Sauveur, en mémoire de ce que Dieu lavait délivrée des mains de ses ennemis.  Hildebald en fut le premier abbé par le choix de la fondatrice, mais saint Mayeul fut chargé par elle d'organiser la communauté et d'y faire observer la règle de Cluny (3) ; de là vient que le monastère apparaît quelquefois dans les documents sous le nom de Saint-Mayolus (4). L'historien Syrus affirme que l'établissement de ce monastère coûta beaucoup de peines  à Mayeul.  La  dernière année de sa vie, et pendant son séjour à Erstein,  la

 

(1) Ringholz, opus cit., p. 43, 68.

(2)  Ringholz, Id., ibid.

(3)  Odilo, Vita S. Adelhei, chap. IX ; Nalgod, Vita Maioli ; Bolland., 11 mai.

(4) Jotsald, Vita Odilonis, apud Bolland., 1er janv.

 

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pieuse impératrice ajouta à la dotation de Saint-Sauveur trente-six terres, églises ou monastères, entre autres le domaine d'Olona, le monastère de Saint-Anastase et celui de Notre-Dame-de-Pomposa, l'un des plus riches de l'Italie (1). La plupart de ces églises ou monastères étaient délabrés ou dépourvus des ornements nécessaires; Mayeul les releva, les dota de vases d'or et d'argent et d'ornements précieux, consacra à l'art religieux toutes les richesses que l'industrie et le commerce mettaient à sa disposition sur le marché de Pavie. Le saint abbé trouva des bienfaiteurs jusque dans les principaux officiers de la cour impériale. Hildebrand, maître de l'hôtel des monnaies, l'aida à doter ces divers monastères ; Olbert, grand maître du palais d'Othon, se fit leur avoué; Gaidulfe, fils du juge Pierre, lui donna une chapelle dédiée à sainte Marie, avec des terres, des eaux, des moulins, des viviers, pour y placer des religieux. Afin de rendre plus facile l'accès de cette église, qui était située en pleine campagne, à quelque distance de la ville, Mayeul détourna les eaux qui affiliaient de divers côtés, dessécha les marécages, fit construire des jetées de bois et de pierres ; il lui annexa un prieuré qui devint célèbre dans la contrée sous le nom de Cellule de Saint-Mayeul, et cher à Cluny comme un de ses plus glorieux souvenirs. L'historien de sa vie nous dit que le pieux abbé aimait à venir se reposer loin du bruit dans cette solitude amie delà tristesse (locum moeroris amicum) (2). Ce prieuré n'était pas moins cher à Odilon, et l'on comprend que l'homme de Dieu devait avoir bien des motifs de le visiter. D'abord la nécessité de rendre ce monastère

 

(1)  Muratori, Antiquit. Ital., II. 17 ; Margorinus, Bull. Cassin.. II, 44.

(2)  Pignot, opus cit., t. I, p. 258; Ogerdias, Vie de S. Mayeul.

 

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aussi prospère que possible par des améliorations matérielles, le souci d'amener par ses paroles et par ses exemples les moines à une plus grande perfection, et peut-être aussi le désir d'y rencontrer la sainte impératrice Adélaïde, à laquelle Cluny devait déjà tant de reconnaissance, tout cela l'avait déterminé à se rendre à Pavie sans doute plus tôt qu'il ne pensait. La vieille ville lombarde, placée entre Rome, l'Allemagne, les deux Bourgognes et la Provence, occupait à peu près le centre des contrées dans lesquelles rayonnait l'action de l'abbaye bourguignonne. Cité impériale, située sur la route de Germanie à Rome, elle était souvent habitée par les empereurs. On y voyait s'arrêter une foule d'évêques, de moines germains, français, anglais, qui se rendaient dans la Ville éternelle. Après Rome, elle était assurément la reine de l'Italie. A côté du sombre palais des rois lombards, dont l'architecture formidable trahissait la terreur des séditions et était comme le symbole d'une domination si souvent contestée, s'élevait la basilique chrétienne qui passait pour être dépositaire des restes vénérés de Boèce et de saint Augustin. Son université, fondée par Charlemagne, avait conservé au milieu des révolutions assez de vie et de réputation pour que Benoît de Cluse ait pu, dans le siècle suivant, l'appeler la source de la science, fons sapientiœ (1).

C'était plus qu'il n'en fallait pour amener Odilon à s'intéresser tout particulièrement à Saint-Mayeul de Pavie. Il agrandit ce prieuré, l'embellit et obtint de l’empereur Othon III, pendant sa présence à Rome le 30 avril 990, une nouvelle confirmation. Ce monastère avait alors pour prieur un saint religieux nommé Pierre

 

(1) Ozanam, la Civilisation  au  cinquième  siècle, t.  II,  p.  366.

 

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qui mourut vers l’an 1025; Odilon l'aimait tendrement, et, très souvent, il le prit avec lui pour l'accompagner dans ses voyages (1).

A son départ de Rome, où il avait été encore une fois comblé des bontés du pape Grégoire V, et après le synode auquel il avait assisté et qui condamnait le mariage de Robert, roi  de  France, avec Berthe de Bourgogne, sa parente, Odilon voulut revoir le monastère de Saint-Mayeul de Pavie, qu'il avait si heureusement embelli et ramené à la ferveur religieuse. Mais il n'était pas destiné à jouir du fruit de son  travail. Dieu avait tellement béni l'œuvre de son serviteur que de tous côtés on appelait le saint abbé pour de nouvelles  réformes. La Suisse en particulier possédait plusieurs monastères clunisiens qu'il n'avait point encore visités. Ces monastères d'ailleurs, se trouvaient dans les environs du lac de Genève et presque sur la route qui  atteignait  le  Grand-Saint-Bernard.  Le moment était venu pour lui de s'en occuper. Odilon quitta l'Italie et prit le chemin de la Suisse.

 

(1) Stumpf, nos 428, 1179; Cf. Köpke et Dummler : Kaiser Otto der Gross, Leipzig, 1876, p. 422, annot. 4; Mabillon, Acta, V, p. 769 ; Jotsald, I, 13 ; Acta, VI, 1, p. 573 ; Bibl. Clun., col. 409. — Le monastère comptait douze moines avec le prieur (id., col. 1744).

 


 

CHAPITRE XII ODILON  ET  LES  MONASTÈRES  DE  LA  SUISSE (998)

 

Entre Lausanne et le lac de Neuchâtel, à quelque distance de la ville d'Orbe (1), l'ancienne capitale de la petite Bourgogne, apparaît une vallée solitaire, entourée d'une ceinture de montagnes couvertes de pins au feuillage toujours vert, et arrosée par une petite rivière, le Nozon, qui coule avec calme, tantôt se confondant avec la verdure qui l'entoure, tantôt contrastant avec elle par le reflet brillant de ses oncles. Au fond de cette fraîche vallée, dont l'étroit horizon fait oublier le monde et inspire de sérieuses pensées qui s'harmonisent si bien avec la sombre verdure des sapins, se cache un modeste village de quatre cents habitants avec son église à moitié en ruine : c'est Romainmotier, l'ancien pays des Urbigènes, dans le canton de Vaud actuel. Cette contrée faisait autrefois

 

(1) Orbe, anciennement Urba, entre Lausanne et le lac de Neufchâtel, sur une ancienne voie romaine qui traversait le grand Saint-Bernard et se dirigeait sur Besançon et Langres.

 

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partie du diocèse d'Avenches. Couverte d'épaisses forêts, elle était encore habitée par un peuple superstitieux, lorsque saint Romain, au IVe siècle, vint, avec son frère saint Lupicin, y fonder un monastère (1) : « Ils y établirent, dit le chroniqueur, un grand nombre de moines et y acquirent de vastes domaines (2). » Pauvre à son berceau, ce monastère s'enrichit peu à peu soit par le travail persévérant des moines, soit par les largesses de quelques bienfaiteurs. Gouverné d'abord par saint Romain, il ne manqua pas d'une certaine célébrité qui se maintint longtemps, grâce à plusieurs saints abbés qui en eurent successivement la direction.  Le monastère de  Romainmotier (3)  joue

 

(1) Saint Romain ayant, à trente-cinq ans, quitté la bruyante cité de Lugdunum, avait déjà fondé trois autres monastères : le monastère de Condat, ou Condadiscone, au pied du mont Jura ; le monastère de la Balme, ou Baume, à deux lieues de Condat, qui était un monastère de femmes dirigé par Joie, sœur du saint fondateur ; et le monastère de Lauconne, situé également à deux lieues de Condat, sur les limites de l'ancien diocèse de Besançon, là où se trouve aujourd'hui le village de Saint-Lupicin (arrondissement de Saint-Claude), nom qui rappelle celui du frère de Romain. Le monastère de Romainmotier est appelé tantôt le troisième et tantôt le quatrième, selon que l'on omet ou que l'on compte celui de la Balme, qui n'était destine qu'aux femmes. L'établissement de ce monastère par saint Romain est accepté par la généralité des historiens, quelle que soit d'ailleurs la généralité des opinions qu'ils professent. (V. Genoud, les Saints de la Suisse française, t. I, p. 65 )

(2) Voici comment s'exprime l'auteur d'une chronique en vers rimes composée au XII° siècle :

Quartum quoque cœnobium sancti leguntur fundasse :

Romani monasterium infra pagum Lausannense,

Et monachos in numero magno ibi ordinasse

Magnumque patrimoniuin illis ibi acquisivisse.

(Libellas metricus.)

(3) L'étymologie de Romainmotier (Romani monasterium) n'est pas seulement fondée sur le mot du cartulaire, mais encore sur un grand nombre de chartes. (Voir Cartul. de Romainmotier ; Kraus, Hist. de l’Egl., t. Il, p. 80 ; Montalembert, les Moines d'Occident, t. II, p. 547, 556 et suiv. Cf. Mémoires et Documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, 1er livr., p. 9.)

 

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un rôle trop important à l'époque qui nous occupe pour ne pas nous permettre de retracer brièvement les diverses phases de son existence à travers les siècles.

Vers 527, nous y voyons un supérieur nommé Florien écrire plusieurs lettres à Nicet, évêque de Trêves, pour le féliciter de son élévation à l'épiscopat et se recommander à ses prières (1). Vers 610, le couvent fut presque entièrement détruit par une invasion germanique. Ce ne fut que dans la première moitié du septième siècle, vers 646, qu'un prince franc à la longue chevelure, le roi Flodovœus ou Clodovœus, le restaura et en fut regardé comme le second fondateur. C'est le pape Grégoire qui rappelle cette origine à Odilon, en l’an 1002 (2). Il y introduisit une colonie de Luxeuil, et c'est là que fut observée pour la première fois la règle de saint Colomban, comme elle fut introduite plus tard à Saint-Gall et au monastère de Dissentis, dans le canton des Grisons. Mais son excessive sévérité la fit bientôt abandonner, et, durant un siècle, le silence de l'histoire enveloppa les destinées du monastère de Romainmotier. Mais voici qu'à la fin de novembre de Tan y53, le pape Etienne II se mit en route pour la Gaule dans le but d'implorer l'assistance de Pépin, le nouveau roi des Francs, contre Astolphe, roi des Lombards, qui venait de s'emparer audacieusement de Ravenne et de plusieurs autres possessions du Saint-Siège. C'était le premier pape qui posait le

 

(1)  D. Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, tome IV, p. 66-67.

(2)  Il dit simplement le roi Flodovœus ou Clodovœus. Or Clovis ne régna jamais sur la Bourgogne; il ne peut donc être ici question que de Clovis II, fils de Dagobert, roi de Neustrie et de Bourgogne de 630 a 655. (Mémoires et documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, première livraison, p. 7.)

 

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pied sur la terre des Gaules. Après avoir franchi le mont Joux, actuellement Saint-Bernard, le pontife s'arrêta au monastère d'Agaune (1), où les ambassadeurs francs envoyés par Pépin lui rendirent de magnifiques honneurs. Et comme le monastère de Romainmotier se trouvait placé sur sa route, dans une gorge du versant méridional du Jura, Etienne II s'y rendit accompagné d'une somptueuse escorte, et y séjourna pendant quelques jours avant de continuer son voyage sur Paris. Il y consacra l'église sous le vocable des Apotres-Saint-Pierre-et-saint-Paul, affranchit la commune du joug de tout roi, prince et évoque, et, jouant peut-être sur le nom qu'elle portait, il ordonna que l'abbaye s'appellera désormais le monastère romain ( romanum monasterium) comme pour indiquer qu'elle était placée spécialement et immédiatement sous la protection du Saint-Siège. Cela donnait sans doute quelque prestige au monastère romain, mais dans ces temps de violences et de troubles continuels, et tandis que les vagues agitées des peuples barbares soulevées par un orage mystérieux, se précipitaient sur l'Europe, la protection de Rome elle-même était insuffisante. Aussi le monastère romain, dit le cartulaire, fut désolé par de méchants hommes et de fâcheux voisins (2). Il subsista dans cet état de désolation et d'impuissance jusqu'à la dynastie de la petite Bourgogne. Dès lors commença pour Romainmotier une existence toute nouvelle. Vers le 10 juin de l'année 888, Rodolphe Ier, roi de la Bourgogne transjurane, en fit

 

(1) Saint-Maurice en Valais.

(2) Qui locus a malis hominibus et ab importunis vicinis destituais, exstitit donec Adeleydis comitissa... in priorem statum resti-tuendum sancto Odoni sub... privilegio romana; sedis in perpetuum contradidit. » (Cartul.)

 

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cession à sa sœur Adélaïde, femme de Richard, comte d'Autun et marquis de Bourgogne, avec autorisation pour celle-ci de transférer ce don à qui elle jugera digne de cette faveur (1). La jeune princesse transmit bientôt ce royal présent à Odon, deuxième abbé de Cluny  (2) .

 

(1) Voir cet acte dans Mabillon, Annal., t. III, in Appendice, n- 32, p. 640.

(2) Cette donation est trop précieuse et trop honorable pour la grande abbaye bourguignonne pour ne pas la reproduire ici. Adélaïde s'exprime en ces termes : « Les dispensations de la Providence divine conseillent aux riches de faire de leurs biens passagers un usage qui mérite des récompenses permanentes ; ce dont la parole divine montre la possibilité en disant que les richesses de l'homme sont la rédemption de son âme» : divitiœ viri redemptio anima ejus. Moi donc, comtesse Adélaïde, pesant toutes ces choses, et désirant pourvoir à mon salut, je trouve nécessaire de donner au profit de mon âme quelque peu de mes biens. Or rien ne me semble plus propre a atteindre le but que de faire mes amis des pauvres du Seigneur, selon son précepte, et de soutenir à mes frais une congrégation monastique, afin que cette bonne œuvre soit de durée et non passagère, dans cette foi et cette espérance qu'encore que je ne puisse fouler tout aux pieds, j'obtiendrai cependant la récompense des justes en soutenant les contempteurs du monde que je crois justes.

« Que tous ceux donc qui vivent dans l'unité de la foi sachent que je transmets à Odon le monastère romain au pays de Vuauld bâti jadis à l'honneur des princes des apôtres et que j'avais reçu en don du roi Rodolphe, mon frère. Je le remets à Cluny avec toutes ses possessions, a afin que les moines s'efforcent de le rétablir en son premier état.

« Ce monastère sera soumis immédiatement au siège apostolique comme Cluny, mais ils n'auront tous deux qu'un seul abbé, et après sa mort, son successeur ne sera nommé que du consentement commun, en respectant la Constitution de Saint-Benoît; en sorte que, si la moindre part de l'une ou l'autre congrégation voulait, mieux inspirée, faire un choix préférable, les autres y donnassent les mains.

« L'abbé pourra transférer les frères d'une maison dans une autre, suivant les ressources de chaque localité.

« Et pour resserrer cette union, il y aura entre eux tous communauté de service divin, d'aumônes et de bonnes œuvres, en sorte que nous ayons part à l'efficace de tout office célèbre à Cluny pour Guillaume d'Auvergne, de bonne mémoire, ou autre, et qu'ils soient en échange associés à l'efficace de tout ce qui se fera pour nous à Romainmotier. »

Adélaïde fait cette donation non seulement pour son âme et celle

de ses parents, mais encore pour tous les bienfaiteurs du couvent, pour la stabilité de la religion, et enfin pour tous les catholiques vivants et morts.

Enfin, elle ajoute : « Les moines de Romainmotier conserveront a le mode de vie récemment apporté de Cluny, sans rien changer à la nourriture, au vêtement, à l'abstinence, au chant sacré, à l'hospitalité, et sans retrancher quoi que ce soit à la charité fraternelle, non plus qu'à la soumission et à l'obéissance monastique. »

Enfin, cette congrégation ne devra être soumise à aucun pouvoir temporel, pas même à la grandeur royale : nec fastibus regice magnitudinis. Et au nom du Seigneur, des saints et du jour redoutable du jugement, Adélaïde défend solennellement qu'aucun prince séculier ou ecclésiastique, soit comte, soit évêque, soit même souverain pontife, ose porter la main sur les possessions des serviteurs de Dieu pour s'en approprier quoi que ce soit, pour les donner en bénéfice, ou pour établir un prélat sur eux contre leur volonté.

Le testament se termine par des menaces d'excommunication et des malédictions terribles * contre ses infracteurs, voulant aussi qu'une peine de cent livres d'or soit prononcée contre eux par les tribunaux civils**.

* Voir des formules, exactement semblables, d'excommunication et de malédiction, dans Muller, Nouv. trad., VI, 1, p. 251, et la charte du prieuré de Payerne dans le Conservateur suisse.

** Cartul. de Romainmotier.

 

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C'est le 14 juin 929 que fut signé l'acte de donation en vertu duquel Romainmotier passait sous la dépendance de la grande abbaye de Cluny (1), avec le titre de prieuré. Cet acte renfermait en germe l'avenir de Romainmotier. Le roi Conrad de Bourgogne, fils de Rodolphe II, et sa femme Mathilde, de bienheureuse mémoire, confirmèrent cette donation, et, de concert avec saint Mayeul, rendirent au vieux monastère une existence séculière honorable et la régularité monastique. Mais le talent administrateur d'Odilon devait élever Romainmotier à un très haut degré de prospérité matérielle et son éminente sainteté diriger les moines dans les voies de la perfection monastique.

 

(1) Dans l'ancien diocèse de Lausanne, la congrégation de Cluny comptait huit monastères relevant d'elle immédiatement et ayant eux-mêmes sous leur dépendance des maisons moins considérables. C'étaient : Romainmotier, Payerne, Bevaix, Ruggisbert, Villars-les-Moines, Rougemont, Corcelles et Saint-Pierre.

 

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Jusqu'à notre saint abbé, en effet, ce monastère n'avait rien d'important. Les chartes de donation en sa faveur existent déjà, il est vrai, avec l'année 966; cependant elles sont encore peu nombreuses. Mais sous le gouvernement du grand Abbé, surtout depuis environ Tan ioo5, le monastère de saint Romain voit augmenter peu à peu ses possessions et ses privilèges : d'année en année les chartes se remplissent de donations importantes qui excitent l'étonnement et l'admiration. Qu'il nous suffise de citer deux chartes du roi Rodolphe III de Bourgogne, le dernier de sa race. Dans Tune, il rend à Dieu et à saint Pierre du monastère romain, et ce pour la guérison de son àme, le village de Ferreyres (villa Ferieris), avec tout son territoire et plusieurs manoirs (1) situés les uns et les autres dans le canton de Vaud. La même année, autres donations ou redditions (2) consistant en chapelles, églises, manoirs ou domaines (3). Nombreuses étaient les possessions de Romainmotier, soit dans l’évêché de Lausanne, soit dans l'évêché de Genève, soit dans la haute Bourgogne, et ces possessions allaient s'accroissant chaque jour, de telle sorte que le monastère devint un fief qui au loin et jusqu'en Alsace et en Bourgogne, commandait à toute une armée de vassaux et de clients. Cinq prieurés de l’ordre de Cluny, placés sous son autorité immédiate, se groupaient autour de lui comme pour lui faire

 

(1) L'acte est daté : 13 Kalendas aprilis de l'an 1011, la dix-neuvième année du roi Rodolphe.

(2) Charte du roi Rodolphe à Romainmotier : « Res ad Romanum monasterium pertinentes... reddimus. »

(3) Rodolphe III avait, en ion, donné à Romainmotier cinq mex (ou manoirs) à Orbe. Ce fut le noyau de possessions plus étendues. — Voir d'autres donations dans les Mémoires et documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, première livraison, p. 94, 105 et 106, 116, 148.

 

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une sorte de couronne monastique (1). Aux jours de sa plus grande prospérité, le pouvoir de Romainmotier s'étendait sur trente villages et plus de cinquante fiefs épars sur les deux flancs du Jura, ainsi que dans la plaine et sur la rive du Léman; il nommait enfin à vingt cures et aux cinq prieurés que nous venons d'énumérer. A qui Romainmotier était-il redevable d'une si grande prospérité ? A l'extrême énergie et à la sage et prudente administration de notre saint abbé. C'est le témoignage qu'en rendent eux-mêmes les religieux du célèbre monastère. « Le bienheureux Odilon, lisons-nous dans un ancien cartulaire, remarquable par sa vertu et sa piété, s'employa avec ardeur à servir les intérêts de ce lieu, en traitant soit avec le siège de Rome pour conserver son antique privilège, soit avec les princes séculiers en ce qui regarde les donations et la restitution de ses possessions » (2). C'est à la prière du vénérable Abbé que Romainmotier obtint des bulles du pape Jean XXII vers l'an 1025, et de Clément II vers 1047. Nous avons déjà vu qu'en l'an 1011 Rodolphe III, roi de Bourgogne, et Conrad II en l'an 13b8 pourvurent aussi le vieux monastère de lettres de protection (3). Celui-ci fît plus encore, il l'honora de

 

(1) C'étaient ceux de Vallorbes et Brussin, dans la patrie de Vaud; de Corcelles et de Bevez, au comté de Neuchâtel, et du Laydamp Waultier, en Bourgogne (id., p. 207- 10). Il possédait aussi de nombreuses enlises Trois de ces églises, mentionnées dans la bulle d'Innocent II de n30, avaient été données à Romainmotier par le dernier des rodolphiens (id.).

(2) Voir le préambule d'un ancien cartulaire de Romainmotier dans l’Historien de la Suisse, t. III, Berne, 1820, p. 14.

Voir aussi Dubois, Histoire des origines du christianisme en Suisse.

(3)  Dr J.-R. Rahn, Grandson und zwei Cluniacenserbauten in der Westschweiz, Zurich, 1870, dans les Mittheilungen der antiquar Gesellschaft in Zurich, t. XVII, 2e édit.

V. Mulinen, Helvetia Sacra, Berne, 1858, t. I, p. 141 et suiv. ; Dr E.- T.  Gelpke, Kirchengeschichte der Schweiz, t. II, p. 154 et suiv. ; Bernard et Bruel., opus cit., t. I, n° 379 ; Jaffé, opus cit.., n° 3096; Jotsald, loc. cit. ; Hidber, nos 821, 1000.— Hidber (n° 1278) est étonnant quand il s'agit des chartes de donations.

 

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sa visite en l'année 1038. Odilon se rendait fréquemment à Romainmotier dont il était l'abbé ; en son absence, la communauté était gouvernée par un prieur nommé par lui et distingué par sa science et sa vertu. L'homme de Dieu savait qu'une direction ferme et douce a plus d'efficacité que les meilleurs règlements, et que les exemples sont plus persuasifs que les exhortations. Il fit donc venir de son monastère des religieux fervents capables d'entraîner les autres à observer régulièrement les coutumes de Cluny. Il avait à cœur surtout de rétablir à Romainmotier la vie monastique dans toute sa pureté, car c'est de cet antique monastère que l'éclat de la vie régulière devait rayonner sur tous les monastères de la Suisse. Aussi s'appliquait-il à faire régner parmi les moines l'esprit de leur vocation. C'est le champ que le saint abbé ne cessera de cultiver, qu'il soit à Cluny, à Romainmotier ou ailleurs ; c'est de ce côté que se portera sa sollicitude et son zèle le plus actif; c'est ce qu'il considérera comme la partie la plus délicate et la plus importante de sa mission.

Le couvent devait contenir au moins vingt-quatre moines. Chaque jour on y chantait la messe et l'on y faisait l'aumône à tous les pauvres qui se présentaient. Romainmotier, dit Gelpke, fut le Cluny de la Suisse. Comme sous le souffle de puissances supérieures, il sortit bientôt de ce terrain, quelque temps négligé, de nouveaux germes, des épis et de riches moissons. Sous la haute et paternelle direction de notre saint abbé, Romainmotier devint très florissant et il eut assurément de beaux jours à travers son existence dix fois séculaire. Le cloître et l'église actuellement existante

 

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furent entièrement reconstruits par Odilon.  Grâce à lui, le XI° siècle fut peut-être l'âge d'or du vieux monastère : mais si Romainmotier eut des jours de joie et de bonheur, il vit aussi s'élever sur lui des jours de tristesse et d'amertume. Le prieuré était cerné de toutes parts par les terres de la puissante famille de Granson, comtes héréditaires du pays ; or le comte Lambert étant tombé dans la disgrâce de Rodolphe III de Bourgogne, sa dignité comtale fut donné à l'évoque de Lausanne et Romainmotier fut enrichi de ses dépouilles. On comprend qu'à partir de ce moment l'horizon du monastère si cher à notre saint fut obscurci de sombres nuages. L'orage éclata bientôt. Nous ne suivrons pas Romainmotier dans ses grandes luttes avec les Granson, les Salins, les sires de Joux,  l'évêque de Lausanne; la visite du pape saint Léon IX, vers le milieu du XI° siècle, lui apporta une grande joie et un rayon d'espérance, et le monastère eut encore une longue période de prospérité. Mais à l'époque de la conquête du pays de Vaud parles Bernois en 1536, la dernière heure du prieuré avait sonné. Le bailli bernois, Adrien de Boubenbergue. fit abattre les autels, briser les statues et brûler les images. Ni l'organisation remarquable, ni les chartes impériales, ni les souvenirs de liberté de cet antique monastère ne purent lui faire trouver grâce. Le dernier prieur, Théodore de Rida, Valaisan d'origine, mourut de chagrin (3 janvier 1537). Quelques années plus tard, le couvent fut démoli ; seule la vieille église est encore debout. Plus de mille ans ont passé sur ce monument sans le détruire. La religion catholique est depuis plus de trois cents ans exilée des lieux sanctifiés par saint Romain et saint Lupicin, visités et consacrés par la présence de saint Odilon, des papes Etienne II et saint Léon IX. Le temple de Romainmotier, dit un des

 

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meilleurs écrivains protestants de la Suisse, s'en va où est allé le couvent. Saluons en passant ces débris d'un âge qui a fondé le nôtre ; les premières libertés de la patrie vaudoise sont sorties de ces lieux.

« Adieu donc, terre arrosée par le travail et la prière ! Adieu, voûtes qui si souvent redites le nom du Dieu de paix ! Adieu, vallon caché, silencieuse retraite ! Les murs ont perdu leur gloire ; ils étaient l'œuvre de l'homme ; la nature a conservé la sienne ; la main de Dieu seule est toujours jeune et toujours féconde ».

En même temps que Romainmotier, un autre monastère de date plus récente, situé également dans le canton de Vaud et à quelques lieues seulement du premier, attirait aussi l'attention et provoquait les sollicitudes du grand Abbé de Cluny : nous voulons parler du monastère de Payerne dont l'origine remonte, comme nous allons le voir, à une haute antiquité.

Vers le milieu  du vie siècle, le siège épiscopal de Lausanne était occupé par saint Maire, né à Autun et issu de noble race. Sa famille jouissait dans la contrée d'une influence  considérable  et possédait  de riches domaines. Le saint pontife bâtit, ou plutôt agrandit considérablement, sur l'une de ses terres, dans  une plaine fertile arrosée par la Broyé, la petite ville de Payerne, située à deux lieues des ruines d'Aventicum. C est par lui que l'antique siège épiscopal d'Avenches fut transféré à Lausanne, qui sera désormais, pendant mille ans, la demeure officielle de ses évêques. Le pontificat de saint Maire fut un point de départ pour le progrès intellectuel, pour la civilisation morale et surtout pour la diffusion de la foi chrétienne dans cette contrée. Payerne peut donc regarder cet évêque comme son bienfaiteur, puisqu'il l'a fondé ou du moins rebâti sur son propre domaine. Il y éleva une église en l'honneur

 

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de Marie Mère de Dieu, et il en célébra la dédicace le 24 juin 687, la quatorzième année de son épiscopat. Une conséquence de cette construction fut l'établissement d'un clergé destiné à desservir l'église bâtie par le saint prélat (1). Dès cette époque et pendant près de quatre cents ans, Payerne fut enseveli dans l'oubli, jusqu'à ce qu'un monastère important vînt remplacer la petite celle de saint Maire et tirer cette ville de son obscurité. Il faut remonter jusqu'à la seconde moitié du onzième siècle, pour en connaître la fondation.

En 962, l'année même de la naissance d'Odilon, la reine Berthe, fille de Burkard, duc de Souabe, et épouse de Rodolphe II, roi de la Bourgogne, résolut, de fonder une abbaye à Payerne. Ce fut à Lausanne qu'elle fit dresser l'acte solennel où ses intentions se trouvent consignées. Berthe y déclare à tous ceux qui vivent dans l'unité de la foi que, du consentement du roi Conrad et du duc Rodolphe, ses fils, elle consacre à l'œuvre salutaire de cette fondation le bourg même de Payerne, avec tout ce qui en dépend en serfs, champs, prés, forêts, cours d'eau, moulins, terres cultivées et en friche, l'église de Chiètres avec ses dépendances, l'église de Pully et la chapelle de Prévassin avec tout ce qui lui appartient. Elle donne ces biens à Dieu, à sainte Marie et aux saints protecteurs de la future abbaye, premièrement pour l'amour de Dieu, ensuite pour les âmes du feu roi Rodolphe, son mari, de son fils, l'évêque Burkard, de ceux à qui elle doit de la reconnaissance, du roi Othon, son gendre, de sa fille, la reine Adélaïde, de ses fils, le roi Conrad et le

 

(1) Revue de la Suisse catholique, livraison du 25 juillet 1893, p. 393 ; Mémorial de Fribourg, première année, p. 52.

 

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duc Rodolphe; enfin pour elle-même et pour le salut spirituel et corporel de tous ceux qui se proposent de protéger et de doter ce temple qui va être élevé à la gloire de Dieu. Elle a encore pour but la stabilité et la conservation de la religion catholique : « Je fais ma donation, ajoute-t-elle, aux fins et conditions qu'on y bâtira un couvent en l'honneur de la sainte Vierge et des saints déjà nommés, qu'il s'y formera une congrégation de religieux, vivant sous la règle du bienheureux Benoît, lesquels posséderont et administreront à perpétuité les biens qui y sont attachés, et devront, dans cette maison de prière, chercher et attendre la vie céleste en toute ferveur de désir. » Berthe veut que ces religieux prient  soigneusement tant pour elle-même que pour tous ceux qui viennent d'être  désignés.  Ces religieux  seront sous la puissance et domination de Mayeul, abbé de Cluny, et, après la mort de celui-ci, ils  auront  le droit incontestable de se choisir un abbé. Les  mêmes conventuels devront payer tous les cinq ans, à Rome, dix sols pour le luminaire de l'église des Apôtres, afin qu'ils obtiennent la protection de ces saints et que le pontife romain soit le défenseur de leurs droits et franchises. La reine fondatrice statue de plus que, dans le monastère de Payerne, on exercera chaque jour, avec zèle et aussi copieusement qu'il sera possible, des œuvres de miséricorde envers les pauvres, les étrangers et les voyageurs. Puis elle ajoute : « Il nous a plu de statuer que les moines de ce monastère ne seront soumis ni à notre domination, ni à celle de notre famille, ni à aucune puissance royale ou aucune autre autorité terrestre quelconque. Au nom de Dieu, au nom de tous ses saints, et par le redoutable jour du juge ment, j'adjure tout prince séculier, tout comte, tout

 

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évêque et même le pontife de Rome qu'ils aient à se garder d'envahir les possessions de ces serviteurs de Dieu, de les distraire, diminuer, changer, aliéner ou engager à personne, de n'imposer aux religieux aucun supérieur qu'ils n'auraient pas agréé. Et pour qu'un tel crime soit encore plus impraticable à tout téméraire et méchant, je vous conjure, ô vous, Pierre et Paul, et toi, Pontife des pontifes, que, par l'autorité apostolique et canonique reçue du Seigneur, vous déclariez privés de tout commerce avec la sainte Eglise et déchus de la vie éternelle les ravisseurs de ces biens et les envahisseurs qui les démembreraient, et que vous soyez les défenseurs et les protecteurs dudit lieu de Payerne, des serviteurs de Dieu qui y habiteront et de toutes leurs possessions. »

Avec les expressions les plus énergiques, elle prononce contre tous ceux qui tenteraient de contrevenir à ses dispositions les malédictions les plus redoutables que lui fournissent le texte et l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. Elle fixe enfin une amende de cent livres d'or, à laquelle devra être irrémissiblement condamné quiconque aura porté quelque préjudice au monastère (l).

Le roi Conrad confirma l'acte de fondation comme sa mère, Rodolphe et Adélaïde l'en avaient prié. Il fit plus : conjointement avec la reine et son frère, il donna à Dieu, à l'église Sainte-Marie, aux religieux de Payerne ou à Mayol leur Abbé, un alleu de la famille

 

(1) Diplôme de la reine Berthe du 1er avril, vingt-quatrième année du règne de Conrad, roi de Bourgogne.

Dom Bouquet, Recueil des historiens de France, t. IX, p. 667 ; Gall. Christ., t. XV, pr. col. 130 (962, Ier avril) ; Bernard et Bruel, opus cit., t. II, n° 1126.

Pour la charte de fondation et de cession de la reine Berthe, voir HIDBERT, opus cit., n° 1062.

 

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royale, le petit monastère de Baulme avec deux forets qui en dépendaient, la dîme des vignes à Buchillon et à Champagny, diverses autres propriétés, et enfin les droits de monnaie et de marché.

La fondation du monastère de Payerne fut une œuvre entreprise en famille, mais dont l'initiative, comme on sait, appartenait à la reine Berthe. L'histoire a conservé un glorieux souvenir de la « royale filandière ». La légende aussi s'en est emparée : elle a entouré la reine de tout un tissu de fils brillants qui la couronnent d'une auréole charmante, il est vrai, mais qui, peut-être, dépasse les limites que la critique doit assigner à l'œuvre de Berthe (1). Cette princesse mourut, paraît-il, peu après sa donation, et elle fut ensevelie à Payerne même (2). Mais Adélaïde continua l'œuvre de sa mère. En commun avec son frère Conrad le Pacifique, roi de Bourgogne, elle fit construire le monastère et en compléta la dotation de ses propres biens. Bientôt les possessions de. Payerne s'étendirent au-delà des limites de la transjurane. La dynastie des Othon, comme celle des rois Rodolphiens, resta dévouée aux intérêts de la fondation de Berthe (3). Par l'intervention d'Adélaïde, Othon II confirma au monastère les biens que celui-ci possédait dans les Etats germaniques et les déclara exempts de toute autorité qui  ne  serait pas celle  de  l'abbé de Cluny ou de

 

(1) Dans leurs articles publiés dans l’indicateur des antiquités suisses, MM. Th. de Liebnau et Georges de Hiss ont démontré avec quelle générosité les générations postérieures ont attribué à la bonne reine la fondation de plus d'un couvent. (Indicateur d'antiquités suisses, 1885, p. 148 ; id., 1888, p. 25, 39, 42 et suiv.)

(2) Ern. Sackur, Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts, t. I, Halle, 1892, p. 218, note 2.

(3) Sackur, opus cit., p. 219.

 

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Payerne (1). De semblables actes de confirmation furent donnés par Othon III d'abord à la requête des impératrices Adélaïde et Théophanie. et une seconde fois à la demande de l'abbé Odilon (2). Notre saint fut le second abbé de Payerne ; comme à Romainmotier, il était représenté par un prieur qui avait toute sa confiance, et il y introduisit la réforme de Cluny. Odilon séjournait souvent à Payerne ; c'était sa ville de prédilection, et il y signala sa présence par le miracle suivant : « Un jour, dit Jotsald, qu'il se trouvait dans ce monastère, on lui présenta un jeune moine du nom de Rodolphe tellement défiguré par un mal de gorge — ce qui est encore actuellement très fréquent dans cette contrée — qu'il avait presque perdu l'usage de la voix, et que son cou était devenu une monstruosité. Touché de compassion à la vue d'un mal si horrible, l'homme de Dieu appelle à lui le religieux malade, met la main sur la tumeur, y trace le signe de croix, prononce quelques pieuses paroles, et congédie le pauvre frère. Dès ce moment son état s'améliore, la tumeur diminue et disparaît bientôt. En un instant le religieux est rendu à une parfaite santé » (3).

Une autre fois, le saint abbé ayant passé les premiers jours du temps de l'Avent dans son cher monastère de

 

(1) Dipl. Othon II, 8 cal. aug. 974 et 8 cal. nov. 986 apud Schœpflin, Als. diplom., I, 124 et 133.

(2) Dipl. Oth. III, 8 cal. nov. 986, et 8 cal. febr. 997, apud Schœpflin, id., p. 89 et 140. — Ces possessions d'Alsace s'accrurent de la terre de Bohlsbach, dans l'Ortenau, détachée du domaine de la couronne germanique.

(3) Migne, Patrul. lat., t. XLIII, n° 15. — Ce jeune moine était un chantre, et sa voix était entièrement éteinte par une «struma » (Jotsald, II, 15). Le biographe qualifie du nom de struma « illa satis horrenda infirmitas, quie in illis regionibus multis accidere solet in gutture ».

 

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Payerne, accompagné de quelques moines, se mit en route pour Cluny, le séjour de la vertu et de la piété », afin d'y célébrer solennellement la grande fête de Noël. Tout d'abord nos voyageurs franchirent sans difficulté les montagnes situées sur leur passage, jusqu'à leur arrivée à Lons-le-Saunier, petite ville célèbre par ses salines. Là ils rencontrèrent le seigneur Pierre, prieur du monastère de Saint-Mayeul de Pavie, récemment arrivé d'Italie pour rendre ses hommages à son vénérable père, tout joyeux de sa présence. Pierre s'adjoignit à lui, et le lendemain, de très bonne heure, la caravane se mit en route pour arriver le même jour au prieuré de Saint-Marcel qui relevait, de Cluny. On était à la veille du mercredi des Quatre-Temps, jour où l'Eglise célébrait la fête de l'Annonciation. C'est là, dans ce monastère, que  notre saint abbé  désirait  entendre l'oracle céleste adressé par l'ange à la bienheureuse Vierge, et en célébrer la mémoire. Or voici que tout à coup le ciel se couvre de nuages ; un violent orage éclate, et une pluie torrentielle accompagnée d'un vent impétueux s'oppose à la marche de nos pieux voyageurs. De pareils obstacles ne peuvent arrêter l'homme de Dieu; il exhorte ses compagnons à continuer courageusement leur route. Celui qui avait remporté sur la volupté  un triomphe éclatant se montrait également invincible au milieu des fatigues, parce que son esprit était libre de toute crainte. Après une marche laborieuse pendant une grande partie du  jour, nos voyageurs arrivent sur les rives d'un fleuve que les pluies avaient fait déborder de tous côtés et qu'on se trouvait dans l'impossibilité de franchir. Tenter de se frayer un passage semblait être périlleux, voire même impossible. On cherche un gué où l'on puisse passer ; vains efforts! Odilon cependant est plein de confiance

 

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en Dieu ; il appelle un de ses serviteurs nommé Arbald, et lui montrant le fleuve : « Je crois, dit-il, que l'on peut traverser en cet endroit ; entrez donc avec confiance au nom de Dieu, et montrez par votre expérience si nous pouvons passer. » Arbald entre sans hésiter, parvient à l'autre rive, et s'écrie que tous peuvent le suivre. « Non, répond l'homme de Dieu, il vous faut revenir auprès de nous. » L'humble serviteur obéit, traverse une seconde fois l'abîme et reçoit l'ordre de conduire la caravane au nom du Seigneur. Tous les voyageurs, précédés du pieux Arbald, s'engagent à sa suite dans le vaste gouffre, n'ayant subi le contact de l'eau qu'à la hauteur du genou. Quant au serviteur de Dieu, de l'aveu de ceux qui l'accompagnaient, il est miraculeusement préservé, l'eau n'ayant pas même atteint les courroies de ses chaussures. Surpris par la profonde obscurité de la nuit et les vêtements entièrement mouillés, Odilon et ses compagnons de voyage arrivent au lieu si ardemment désiré consacré en l'honneur de l'illustre martyr saint Marcel. Ils entrent à l'église pour rendre grâces à Dieu, et, leur prière terminée, ils se rendent au monastère où les uns se sèchent aux flammes d'un grand feu tandis que les autres vont changer de vêtements. A la pensée de leurs fatigues, ajoute le biographe, notre bon père sent son cœur s'enflammer, et il les console par ces paroles empreintes de la plus touchante et de la plus paternelle affection :

« O mes frères, leur dit-il, vous qui avez autrefois a montré tant de force au milieu d'innombrables dangers, ne laissez pas le découragement s'emparer de vos cœurs. C'est vers le ciel, oui, c'est vers ce bienheureux séjour que nous marchons à travers tant de peines et de difficultés. Prenez confiance,vous aimerez

 

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un jour à vous souvenir de ces fatigues (1). Croyez-moi, la bienheureuse Mère de Dieu, pour l'honneur de qui vous êtes venus (2), vous récompensera fidèlement de tant de souffrances. » Réconfortés par ces paroles si douces et si encourageantes de leur bienheureux père, les moines, après avoir pris quelque nourriture, allèrent se livrer à un repos dont ils sentaient un si pressant besoin. Le lendemain matin, mercredi des Cendres, après avoir célébré les offices de l'Eglise, le saint fit asseoir ses religieux à sa table, excita leurs cœurs à la joie et partit à l'instant pour Cluny (3).

Odilon, nous l'avons vu, avait pour Payerne une particulière affection. Le monastère était consacré à la bienheureuse Vierge Marie, pour laquelle notre saint abbé avait depuis sa plus tendre enfance une filiale vénération : en fallait-il davantage pour qu'il l'aimât plus que tout autre lieu ? Aussi bien, toujours il revenait avec un nouveau plaisir dans cette modeste cité de la Broyé, et toujours il y était accueilli comme un bienfaiteur et un père tendrement aimé. Que de fois on le vit au milieu de ses religieux leur traçant leurs devoirs et leur expliquant les règles de la perfection monastique avec le zèle d'un apôtre et la ferveur d'un saint ! Il s'y rencontra avec sainte Adélaïde, lorsque celle-ci visita pour la dernière fois la Transjurane ; il y assista au couronnement de Conrad II, empereur d'Allemagne.

 

(1) Naturellement ce n'est pas en vers qu'Odilon parla à ses moines, mais Jotsald a traduit les paroles du saint abbé a sa manière,  les parsemant volontiers de quelques vers empruntes aux poètes classiques. Dans ces vers, il s'est surtout inspiré de Virgile (Enéide, I, d'Horace (Od., 1, 7).

(2) L'évangile des Quatre-Temps de l'Avent était déjà alors, comme aujourd'hui, l'évangile de saint Luc (1, 26-38) ; il raconte comment 1 archange Gabriel annonce a la bienheureuse Vierge Marie l'incarnation Je Jésus-Christ.

(3) Jotsald, II, 7.

 

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Puis, lorsque plus tard le monastère de Payerne encourut la disgrâce de L'empereur Henri III, ce fut notre saint qui envoya Hugues de Semur, prieur de Cluny, pour apaiser le ressentiment de ce monarque: avec quel succès Hugues s'acquitta de cette mission, nous le verrons plus tard (1). Il concourut largement au développement du monastère en faisant terminer les bâtisses commencées sous son saint prédécesseur. Peut-être eut-il aussi à commencer la construction de l'église, mais ce qu'il y a de certain, c'est que c'est Odilon qui a préparé le nouvel édifice. Il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance bien approfondie de l'architecture du moyen âge pour s'apercevoir qu'une petite partie de l'église de Payerne peut appartenir à l'époque de notre saint abbé (2). Qu'elle ait des racines communes avec l'église sœur de Romainmotier, rien ne nous semble plus naturel. Leur style subit l'influence des écoles de Bourgogne et du Midi de la France, et les habitudes de l'Ordre de Cluny ont amené

 

(1) Rahn, opus cit. ; Mulinen, opus cit., p. 136 et suiv. ; Gelpke, loc. cit., p. 201 et suiv. ; Bernard et Bruel, opus cit., t. II, n° 1126; Bouquet, opus cit., t. IX, p. 667; Gall. Christ., XV, instrum.. col. 130; Stumpf, n0s 1139, 1367, 1852, 1941 ; Jotsald, I, cap. XIII ; Jahrbücher des deutschen Reichs unter Conrad II, t. II, p. 69 et suiv. : Pertz, Monum. Germ. SS., t. IV, p. 641 ; Biblioth. Clun., col. 357. — Voir aussi la bulle de Grégoire V.

Le nombre des moines à Payerne n'était pas exactement déterminé ; d'après un règlement postérieur, depuis 1326 il devait y avoir ordinairement trente moines dans le monastère.

(2) Qu'on la compare avec l'église sœur de Romainmotier ; cette dernière, on peut l'établir documents en main, n'a été terminée que vers la fin du XI° siècle, et cependant on sera frappé de voir combien elle paraît plus archaïque, plus primitive que celle de Payerne. — Voir Grandson und zwei Cluniacenserbauten in der West Schweiz dans les Mittheilungen de la Société des antiquaires à Zurich, t. XVII, fasc. 2, p. 45 (29) ; Geschichte der bildenden Künste in der Schweiz, p. 236. On trouve dans ce dernier ouvrage un relevé des dimensions des églises romanes de la Suisse.

 

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des dispositions architecturales qui se retrouvent dans toutes les églises des monastères relevant de la grande abbaye bourguignonne (1).

L'année même où Odilon était occupé à la reconstruction de Payerne, il eut la joie d'y voir le roi Rodolphe qui; d'après une charte datée de l'an ioo5, était venu consulter le saint pour la fondation projetée d'un monastère. Le prince y avait convoqué Henri, évêque de Lausanne. Cette assemblée décida qu'un monastère serait édifié à Bevaix, dans le pays de Vaud, entre le Jura et le lac de Neufchâtel, dans l'ancien évêché de Lausanne, sur les confins du lac d'Yverdon, sous le vocable de Saint-Pierre. Le fondateur plaça cette maison sous la direction d'Odilon et de ses successeurs. Il demanda à l'Eglise romaine d'anathématiser quiconque s'opposerait à l'exécution de son projet. Son désir était d'instituer ce prieuré pour le repos de son âme et pour le salut de son père et de sa mère, de son épouse et de ses enfants, de tous ses parents, de feu le roi Conrad, du roi actuel Rodolphe III

 

(1) Nous n'avons que peu de documents sur l'histoire de l'église et du monastère de Payerne pendant les siècles qui suivirent sa construction. Il y avait déjà déclin au XIV° siècle, ainsi que le prouve le rapport sur une visite faite aux prieurés de l'ordre de Cluny de la province d'Allemagne-Lorraine, de l'an 1355 : « Ecclesia tota, domus et aedificia minantur ruinam. » (Document communiqué par M. Th. Dufour, directeur de la bibliothèque de Genève, à la réunion des sociétés d'histoire à Payerne, le 13 septembre 1892.) — Au milieu du XV° siècle, le couvent n'est plus qu'une commende de la maison de Savoie. (V. Martignier et de Crouzaz, Dictionnaire du canton de Vaud, p. 731.) Lors de la conquête bernoise, suivie de la Réforme, le monastère fut transformé en château et l'église en grenier. (V. Vulliemin, Der Kanton Waadt.) Actuellement, les anciens bâtiments du couvent ont disparu; une cour remplace le cloître. Il ne reste de ces grandioses constructions qu'une porte en plein cintre et deux groupes de fenêtres dont les colonnettes sculptées perpétuent le souvenir des architectes romans et le douloureux souvenir de l'antique monastère.

 

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et de l’évêque Henri de Lausanne, « consécrateur de ce lieu » (1).

Nous n'avons pas de documents sur l'histoire de ce prieuré dont nous ne connaissons que l'origine et qui semble avoir été enseveli dans son obscurité. Il n'en est pas de même du prieuré de Saint-Victor de Genève fondé par Odilon à la demande de ce même Rodolphe. Le nom de saint Victor, comme celui de saint Ours, son compagnon d'armes, était célèbre au V° siècle dans l’Helvétie.Tous les deux avaient fait partie de la légion thébéenne qui, sous les ordres du primicier Maurice, refusa de brûler l'encens aux pieds des idoles, préférant la mort à une apostasie honteuse. Enflammé de fureur parla résistance des soldats de la légion mauricienne qu'il venait de massacrer en masse sur les champs d'Agaune et de Vérolliez dans cette fameuse journée du 22 septembre 302, Maximien résolut d'en exterminer le reste, soit par ses lieutenants, soit par lui-même. En conséquence, il donna l’ordre à ses suppôts de poursuivre partout ceux qui pouvaient être absents au moment du carnage, de les contraindre à sacrifier,

 

(1) Ego igitur in Dei nomine Rodulphus, audiens quotidie per sacrarum Scripturarum auctoritatem male agentibus minari penas et juste operantibus promitti sidereas mansiones, desiderans aliquod invenire confugium ubi possim declinare insidias meorum peccaminum, nullum tam salubre potui reperire consilium, quam si edificarem juxta possibilitatem meam aliquod monasterium, monastice religioni aptum. ubi quotidie Deo et sanctis ejus congruum exhiberetur servitium. Ad hoc tamen agendum et perficiendum, ad pater-niacense monasterium venerabilis Odilonis Abbatis cœnobii Clunia-censis fratrumque ibi degentium ivi, expetiturus auxilium. Quorum consilio confortatus... convocavi domnum Ainricum Lausannensis ecclesiœ presulem ad dedicandum ipsum monasterium. » (Matile, Monuments de l'histoire de Neuchâtel, t. I, p. 1 ; Cf. Zeerleder, Urkunden für die Geschichte der Stadt Bren., t. I, n° 11 ; Mabillon, Acta, VI, 1, p. 571 ; Annal., IV. p. 125 ; Art de vérifier les dates, t. III, p.431)

 

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et, sur leur refus, de les anéantir, eux et tous les soldats chrétiens rebelles à ses ordres sacrilèges. Il ne fut que trop scrupuleusement obéi. Le massacre de la légion Agaunienne achevé, tandis que Maximien se dirigeait lui-même vers l'Italie, ses émissaires le devancèrent partout où il y avait des soldats chrétiens à poursuivre. Les premiers qu'ils saisirent, à peu de distance de Tarnade, furent les officiers Ours et Victor qui selon saint Eucher,étaient regardés comme appartenant à la légion sainte. Ils furent décapités huit jours après le massacre des Thébéens, sur le pont de l'Aar,en Helvétie, par ordre d'Hirtacus, gouverneur de Soleure, et jetés dans la rivière, afin d'être soustraits à la vénération des fidèles (1). Mais des chrétiens du pays retirèrent des eaux leurs dépouilles sacrées et les ensevelirent secrètement. On perdit leurs traces dans le désordre des invasions des barbares, mais plus tard, saint Euchonius, évoque de Maurienne, découvrit de la façon suivante le corps de saint Victor. Une nuit, il eut en songe une révélation céleste qui l'avertit de se lever aussitôt et de se rendre à Genève dans l'église de Saint-Victor, où il trouverait le corps du saint martyr. Il se hâta d'obéir à cet ordre d'en haut. Arrivé à Genève, il prit avec lui les saints évêques Rusticus et Patricius, et alla prier avec eux dans l'église. Après qu'ils eurent prié et jeûné trois jours, une lumière céleste apparut à l'endroit où reposaient les restes du glorieux martyr. Alors, les trois prélats ayant soulevé la pierre en silence, en priant et en pleurant, trouvèrent le saint gisant dans une châsse d'argent. Son visage, rose et frais comme s'il  eût été vivant, resplendissait d'un éclat

 

(1) Ruinart, Acta sincera prim. martyr. ; S. Eucher, Epistola ad Salvium.

 

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divin (1). C'est la princesse Sœdeleuba, sœur de sainte Clotilde, qui avait demandé et obtenu le transfert à Genève du corps de saint Victor. Elle voulut que l'église où devait être déposée cette précieuse relique fût digne de la gloire du saint martyr. L'humilité du cloître où elle prit le voile (2) n'a rien laissé transpirer de sa vie, sinon que, d'après les conseils de Domitien (3), évêque de Genève, elle fit de sa demeure princière un sanctuaire qui plus tard devint la basilique de Saint-Victor. Le temple devait être splendide, si l'on en juge par le récit d'un auteur anonyme déjà très ancien (4) qui nomme cette église un monument merveilleusement décoré, et enrichi de toutes sortes d'ornements et brillant d'une libéralité princière. » L'histoire nous dit, en effet, que Warnachaire, maire du palais de Thierry Ier, laissa en mourant ses biens aux pauvres, et que le roi en appliqua la plus grande partie à l'église de Saint-Victor (5).

A l'époque où les Sarrasins fondirent sur Genève, cette église fut complètement saccagée, mais la chasse d'argent qui contenait les reliques du saint martyr avait été heureusement enfouie dans la terre, où elle resta comme oubliée jusqu'au moment où Hugues II,

 

(1) Aimoin, Chron. Casinense : de gestis Francorum, lib. III, p. 144, édit. 1603 ; Frédégaire, Chronique, p. 173, édit. 1823.

(2) Etudes religieuses, t. LXVII, p. 622.

(3) Domitien ou Domatien était, d'après Besson (Regeste Genevois), un des conseillers de Gondégésile, roi de Bourgogne.

(4) Cette relation anonyme a été publiée par Surius, qui déclare la tenir du vénérable D. Pierre de Leyden, prieur de la Chartreuse de Cologne.

(5) Journal de Genève, 1789, p. 58. — Le prince Théodoric, roi de Bourgogne, neveu du pieux roi Gontran, assista à cette miraculeuse invention du corps de l'illustre martyr et fit de grandes largesses à son église. La puissance de Dieu se manifesta depuis au tombeau de saint Victor par de nombreux et éclatants miracles. (Aimoin, opus cit. ; Frédégaire, opus cit.)

 

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guidé par une sainte inspiration, les releva et les replaça dans le tombeau du grand autel, en présence de l'impératrice sainte Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de Bourgogne, de la reine Egildrude et d'une foule de barons, venus, selon l'expression d'un vieux chroniqueur, pour visiter le palais du très victorieux martyr Victor » (1).

La pieuse impératrice, dans son dernier voyage à travers la Transjurane, après avoir terminé ce qui appartenait au but principal de sa présence à Genève, recommanda à l'évêque d'établir à Saint-Victor une communauté de bénédictins.(2). On croit généralement qu'elle contribua par ses largesses à la fondation du monastère dont elle avait conseillé l'établissement. La dotation ne parut cependant pas suffire à une abbaye indépendante, et la future communauté fut soumise à l'abbé Odilon, à la demande de sainte Adélaïde et avec le consentement du roi Rodolphe, de Burkard, archevêque de Lyon, et des autres grands du royaume. C'est à cette occasion que l'exaltation du corps de saint Victor fut célébrée à Genève avec la solennité dont nous avons parlé. Ces faits se passaient en l'an 1019 (3). Odilon, qui se trouva ainsi le supérieur de la nouvelle communauté, releva le prieuré de Saint-Victor ou plutôt fit reconstruire entièrement le monastère, mais il laissa intacte l'antique basilique (4). En passant sous la

 

(1)  Besson, Pr., n° 2.

(2) Dictante impératrice Adelaida. » (V. Mabillon, Annal. Bened., t. IV, 116, 125, 694.)

(3) Ringholz, opus cit., p, 4.6. — D'autres disent que ces faits doivent être placés entre les années 1000 et 1001. L'acte de fondation rapporté par Mabillon dans les Annales de l’Ordre de Saint-Benoît est sans date, mais il fut passé sous le règne de Rodolphe, dernier roi de Bourgogne, par conséquent au commencement du XI° siècle.

(4) Mulinen, opus cit., p. 131 et suiv. ; Gelpki:, opus cit., p. 69 et suiv. ; Jotsald, I, 13.— L'époque exacte de cette donation résulte de Hidber, n° 1347, et de S. Odilon, Vita S. Adalheid., cap. XVII ; Pertz, Monum. Germ. SS., IV, p. 643 ; Mabillon, Annal., IV, p. 125, et Acta, VI, 1, p. 571 et suiv — La charte de donation est inscrite dans Gall. Christ. ; t. XVI, col. 30o, instrum., col. 144 et suiv.

 

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direction des Clunisiens, l’église de Saint Victor ne cessa pas d'être paroissiale, et elle fut toujours regardée comme la plus ancienne de la ville. A ce titre, le prieur du monastère tenait dans les processions la première place après l'évêque.

Les moines de Saint-Victor furent toujours patronnés par les évêques de Genève, qui les honoraient d'une affection spéciale, tant ils étaient pénétrés de respect et d'attachement pour l'illustre congrégation de Cluny. Les comtes de Genevois prirent aussi les moines de Saint-Victor sous leur puissante protection et interdirent à leurs vassaux toute vexation contre les hommes du monastère, sous les peines les plus sévères (1).

 

(1) On a beaucoup exagéré la richesse de cette maison religieuse. Le pasteur Archinard, dans son ouvrage intitulé : des Édifices religieux, porte leurs revenus à des sommes colossales. C'était sans doute pour dire que les religieux de cet ordre, gorgés d'or et d'argent, menaient joyeuse vie, et que « les révérends pères connaissaient avant les rois les bons morceaux ». Cette plaisanterie de mauvais goût fait allusion à l'envoi de quelques livres de truites à la maison mère de Cluny pour la célébration de la fête de Noël. On sait que l'abstinence était prescrite aux moines depuis la Toussaint jusqu'à l'Epiphanie. Pourquoi leur faire un crime de ce don, qui n'était, au fond, qu'un témoignage de la soumission du prieuré de Saint-Victor à Cluny? Nous préférons le jugement porté sur cette question par M. le professeur Galiffe : « Nos historiens, dit-il, ont singulièrement exagéré l'importance matérielle de ce petit prieuré, qui n'eut jamais plus de neuf* religieux, et que les fondateurs avaient d'emblée soumis à Cluny à cause de l'insuffisance de ses revenus**. » Peu s'en faut que dans leur zèle nos historiens ne lui aient accordé la pleine et entière souveraineté de tous les villages, assez nombreux du reste, où il possédait quelque petit droit utile. Ses possessions les plus considérables consistaient dans une portion de cette partie de la rive droite du Rhône que nous nommons la Champagne (Campania) ; cela correspondait aux communes de Cartigny, d'Avally et de Chancy, où, après diverses concessions successives, les comtes de Genève s'étaient réservé les bans et droits de justice***.

 

* Le prieuré avait dix religieux avec on prieur. (Bibl. Clun., col. 1727.)

** En 1534, les revenus du prieuré dépassaient 2.000 ducats.

*** Genève historique, p. 207, et Supplément, p. 85 et 86

 

L'histoire parle peu du prieuré de Saint-Victor de Genève. Comme la plupart des autres communautés, il jouissait du droit d'asile. La vie des moines se partageait entre le travail et la prière. Elle n'avait rien d'éclatant aux yeux du monde. Ils passèrent donc presque inaperçus jusqu'au triomphe de la Réforme (1).

 

 (1) Le fameux Bonivard fut le dernier prieur de Saint-Victor. — La ville de Genève, ayant pris possession du prieuré, laissa les bâtiments se délabrer, et, en 1531, on commença à en démolir la partie la plus élevée. Le clocher de l'église, qui tombait en ruine, fut abattu, et, en 153q, la démolition fut complète. Les moines trouvèrent un asile à l'hôpital Bolomier, où ils desservirent une petite chapelle jusqu'au triomphe de la Réforme. Ceux qui restèrent fidèles à leurs vœux prirent le chemin de l'exil et se retirèrent à Contamine.

(V. Histoire de l’Eglise de Genève, par M. le chan. Fleury, t. I, p. 234-242.)


 

CHAPITRE XIII
LA  FETE  DU  2  NOVEMBRE  OU  LA  COMMEMORATION DES  MORTS

 

Odilon avait eu la joie toute surnaturelle, après avoir heureusement accompli la réforme à Farfa, d'introduire les coutumes de Cluny dans les différents monastères de la Suisse fondés ou agrandis par lui avec le concours de sainte Adélaïde et des empereurs d'Allemagne. En ranimant le zèle religieux pour la réforme de la discipline dans les monastères, le saint Abbé avait singulièrement contribué à l'extension de sa congrégation, et par là même il avait aussi puissamment excité la réforme dans la vie ecclésiastique du clergé séculier. C'était assez pour lui assurer un titre glorieux à la reconnaissance de l'Eglise. Mais le saint Abbé ne s'en tint pas là. Il prit une initiative qui l'entoure d'une auréole spéciale parmi les plus grands moines bénédictins du moyen âge, et rend sa mémoire impérissable dans l'Eglise et dans le monde. Il institua à Cluny et dans tous les monastères dépendants la Commémoration des morts, le 2 novembre, au lendemain de la Toussaint.

 

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Il importe tout d'abord de le faire remarquer, ce n'est pas la prière pour les morts que dut instituer Odilon. La prière pour les morts est aussi ancienne que le monde (1). Les livres saints, toute la tradition et jusqu'à notre coeur nous répètent à l'envi que nos prières peuvent apporter un soulagement réel aux âmes qui souffrent. Les Juifs croyaient qu'il était pieux et salutaire de prier pour les morts (2), et nous trouvons cet usage clairement indiqué dans plusieurs endroits de l'Ancien Testament. Le second livre des Machabées spécialement nous en offre un beau témoignage et un touchant exemple. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on offrît des sacrifices pour le soulagement de ceux qui avaient été tués dans le combat, et la sainte Ecriture ajoute : « C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient affranchis des peines dues à leurs péchés » (3). La foi de l'Eglise n'est pas moins explicite; l'Eglise a formulé par la voix du concile de Trente le dogme de la prière pour les morts (4), et, comme une mère tendre et compatissante, non seulement elle pleure et permet les larmes (5) ; non seulement elle espère et donne l'espérance (6), mais elle prie et donne la prière pour les âmes du Purgatoire. C'est un ordre, puisqu'elle est la

 

(1) Voir la magistrale Instruction pastorale de S. Em. le cardinal évêque d’Autun sur la Prière four les morts et le neuvième Centenaire de l'établissement par saint Odilon, de Cluny, de la Commémoraison de tous les fidèles trépassés, p. 5 et suiv., Autun, Dejussieu, 1898.

(2) On ne privait de ce secours religieux que ceux qui s'étaient ôté la vie. (Josèphe, Guerre des Juifs.)

(3) II Machab., XII, 43-46.

(4) Conc. Trid. Sess., XXV.

(5) Eccli., XXII,  10; XXXVIII, 16 ; Marc, XIV, 33; Joan., XI, 34-36

(6) I Thess., IV, 13 ; Joan., VI, 39 ; XI, 25 ; Cantic, II, 10, 11 ; Apoc. VII, 17; XXI, 4; Luc, XII, 37; Matth., XXV, 21.

 

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maîtresse des vivants; c'est une tendre supplication, puisqu'elle est la mère des morts qui sait ce qu'ils souffrent, et elle termine chacun de ses offices parce cri de douleur et d'espérance : « Seigneur, donnez-leur le repos éternel » (1). Mais voici la grande voix de la tradition qui se fait entendre et arrive à nous à travers les siècles, uniforme, constante, inébranlable : « Suivant la tradition des ancêtres, dit Tertullien, nous faisons des sacrifices pour les morts à leur jour anniversaire » (2). Saint Ambroise célèbre la messe pour les empereurs Valentinien et Théodose (3) et, au moment de la dire aussi pour son frère Satyre englouti dans les flots, il fit à Dieu cette touchante prière : « Je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous recommande cette âme innocente. Pour elle, je vous offre l'hostie; soyez-lui propice; recevez mon offrande et mon sacrifice de la main d'un frère et d'un prêtre (4) ». Le grand docteur nous apprend que les uns s'acquittaient de ce pieux office le troisième et le trentième jour, et d'autres le septième et le quarantième (5). Saint Augustin a écrit tout un livre (6) en faveur du culte des morts, et il revient souvent sur la pieuse pratique d'offrir pour eux le saint sacrifice de l'autel. Qui n'a lu, dans l'admirable livre des Confessions du saint docteur, l'admirable récit de la mort de sa mère ? Monique, mourant au port d'Ostie, loin de l'Afrique où elle était née, et dont la terre gardait le corps de son époux, Monique disait à ses deux fils, mais surtout à Augustin : « Laissez mon corps n'importe

 

(1) Messe des morts, Introït.

(2) De Corona milit. cap. 3; de Monogamia.

(3) De Obitu Valentin. ; de Obitu Theodos.

(4) De Excessu Satyri, lib. I, n° 80.

(5) De Obitu Theod.

(6) De Cura pro mortuis.

 

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où ; n'en prenez nul souci. Ce que je vous demande seulement, c'est que, partout où vous serez,  vous portiez mon souvenir à l'autel du Seigneur. (1) » Et, plus tard,  Augustin,  évêque,  repassant dans la mémoire de son grand cœur la vie si manifestement sainte de cette mère, ayant, pour juger toutes choses, la triple lumière de l'âge, du génie et de la sainteté, Augustin  parlait  à Dieu  de Monique et écrivait : « Vivifiée en Jésus-Christ, elle a vécu jusqu'à sa mort de manière à glorifier votre nom par sa foi et par ses mœurs ; je n'oserai pourtant pas dire que, depuis que vous l'eûtes régénérée par le baptême, il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à vos préceptes... Et malheur à la vie humaine la plus honorable, si, en l'examinant, vous laissez derrière vous la miséricorde. C'est pourquoi, ô ma gloire, ô  ma vie, ô mon Dieu, mettant de côté ses bonnes œuvres dont je vous rends grâces avec joie, je vous prie à cette heure pour les péchés de ma mère. Exaucez-moi au nom de ce médecin qui, pour guérir toutes nos blessures, a été suspendu à la croix,  et qui, assis maintenant à votre droite, ne cesse pas d'intercéder pour nous. Remettez-lui sa dette ; n'entrez pas avec elle en jugement, et que votre miséricorde triomphe de votre justice... Inspirez, p mon Dieu, à tous mes frères, vos serviteurs, qui liront ce que j'écris, de se souvenir à l'autel de Monique, votre servante, et qu'elle trouve non seulement dans mes prières, mais dans toutes celles des autres, l'accomplissement de sa dernière volonté » (2).

L'oblation  du  saint sacrifice pour les défunts est certainement de tradition apostolique. Non seulement

 

(1) S. Aug, Confess., lib. IX, cap. 2, n° 1.

(2) Confess., lib. IX, cap. XIII.

 

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on offrait en général le saint sacrifice pour ceux qui n'étaient plus, mais il y avait déjà dès les V° et VI° siècles des messes particulières composées pour eux (1). Telle est la messe privilégiée in die obitus seu dépositionis. c'est-à-dire pour le jour du décès ou de la sépulture (2). L'Eglise tient à ce que le saint sacrifice soit célébré avant de déposer le corps, afin de procurer au plus tôt à l'âme du défunt le soulagement ou la délivrance. Les troisième,  septième et trentième jour après le décès sont regardés par l'Eglise, depuis les temps les plus anciens, comme spécialement propres à la mémoire des morts (3). « Ce n'est pas, disait Amalaire, au neuvième siècle, qu'on ne pas puisse prier pour les défunts les autres jours, ni que ces jours-là l'office et la messe soient plus efficaces, mais c'est à cause de certaines raisons mystiques (4) ». Nous laisserons aux liturgistes le soin d'exposer les raisons mystiques pour les troisième et septième jour ; mais l'Eglise n'aurait-elle pas voulu exprimer par la messe du trentième jour, selon la pensée d'Alcuin, que ses prières enlèvent aux âmes du purgatoire toute souillure pour les conduire au ciel ? Quoi qu'il en soit, cette pieuse pratique nous vient des Juifs qui pleurèrent pendant trente jours la mort de

 

(1) Nous trouvons dans les Sacramentaires de saint Gélase et de saint Grégoire, ainsi que dans les anciennes liturgies gallicane et mozarabique, des messes des morts pour un prêtre, pour un abbé, pour un nouveau baptisé, pour les laïcs », etc., etc.

(2) Par die obi tus, il faut entendre l'espace de temps qui sépare la mort de la sépulture ; c'est pourquoi la messe a pour titre : de Die obitus seu depositionis; ces deux mots ont ainsi la même signification liturgique, puisque l'Eglise confond, pour le privilège, le jour du décès avec celui de la sépulture et les jours intermédiaires. Cette messe est la plus privilégiée.

(3) « Diei obitus succedunt dies tertia, septima et trigesima, qui institutione antiquissima in defunctorum memoriam ab ecclesia prae caeteris solemnes habiti sunt. » (Cavalieri.)

(4) De Ordine Antiphon., c. LXV.

 

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Moïse et d'Aaroni (1) ; elle est un reste aussi de l'usage autrefois existant, et conservé encore aujourd'hui en certains pays, de faire célébrer des messes pour les défunts pendant trente jours consécutifs en donnant plus de solennité au trentième et dernier. Cet usage des trente messes consécutives remonte à saint Grégoire le Grand. Nous voyons, en effet, dans ses Dialogues (2), qu'il recommanda fortement à l'abbé Pretiosus de célébrer le saint sacrifice pendant trente jours consécutifs pour l'âme de Justus, un de ses moines décédés ; les trente jours écoulés, Copiosus, un autre moine, vit Justus qui lui apparut et lui annonça sa délivrance. Convaincu de l'excellence de cette pratique à laquelle les prières du saint pape avaient peut-être obtenu de singulières faveurs, le monastère de Cluny la mit au nombre de ses plus chères coutumes ; on y appelait les trente messes pour un défunt : messes de saint Grégoire (3).

 

(1) Deuter., XXXIV, 8.

(2)  L. IV, c. LV.

(3)  La Sacrée Congrégation les interdit dans un décret inséré en tête du missel. Mais elle n'a pas voulu condamner les trentains de messes établis par saint Grégoire le Grand. Nous en avons pour garants les décisions du 15 mars 1884, du 24 août 1888 et du 14 janvier 1880.

La décision de 1884 rappelle l'origine et l'antiquité des trentains, ou des trente messes que, en un grand nombre de pays, on demande très souvent pour les défunts. Nous avons vu qu'il faut remonter à un trait de l'histoire de saint Grégoire le Grand, qui fit célébrer trente messes consécutives pour l'âme d'un religieux de son monastère, et au trentième jour, le défunt apparut à un de ses frères et lui annonça sa délivrance des flammes du purgatoire. (Dialogor., lib. IV, cap. LV.) De là, dit Benoît XIV, « missarum usus quae, a S. Gregorio nuncupantur ». D'après le même pape, cette coutume est pieuse, et les fidèles l'ont pratiquée en tout temps : « Fideles omni saeculo eamdem consuetudinem pariter receperunt. » (De Sacrif. miss., lib. III, cap. XXIII.)

Que cette coutume soit louable et pieuse, c'est ce dont il n'est point permis de  douter  après  les décisions  des  congrégations romaines, et après la décision de 1884 en particulier. Le Consulteur de la Sacrée Congrégation disait que la proposition qui taxerait de superstition la coutume des trente messes de saint Grégoire mériterait d'être censurée comme temeraria, pio, probato et per Ecclesiam frequentato mori injuriosa. Il est facile de se rendre compte de l'efficacité particulière attachée à cette pratique. Si saint Grégoire a délivré par ce moyen une âme du purgatoire, les fidèles en ont conclu que cette pratique est agréable à Dieu, et apte à obtenir de Dieu la même grâce en d'autres cas ; les docteurs l'ont recommandée, le Saint-Siège Ta approuvée. C'est ainsi que, bien certainement, il faut conclure que les mérites et l'intercession de saint Grégoire sont, sinon pour tout, au moins pour beaucoup, dans l'efficacité des trente messes grégoriennes : « Sanctus, tune monachus, suis precibus efficacissimis impetravit his triginta missis vim satisfactoriam. » Faut-il supposer de plus une indulgence plénière ? Des auteurs l'ont cru ; le Consulteur fait remarquer que c'est une simple supposition, « quia tunc temporis plenaria indulgentia concedi non solehat, nec ulla adest hujus concessionis memoria ». Mais c'est là, ajoute-t-il, une question de mots, « cum omnes conveniant per Tricenarium animam a purgatorio liberari ». La Sacrée Congrégation a répondu en ce sens. — Les décisions indiquent en outre à quelles conditions est liée l'efficacité des messes grégoriennes: il faut et il suffit que ces messes soient dites pendant trente jours consécutifs, sans aucune interruption autre que celle qui peut résulter de la rencontre des trois derniers jours de la semaine sainte. 11 n'est point nécessaire que la messe soit une messe de Requiem, ni qu'elle soit célébrée par le même prêtre, ni au même autel. Mais il ne faut pas compter sur une efficacité spéciale quand trente messes sont dites en dehors des conditions instituées par saint Grégoire, par exemple quand on les dit pour des vivants. Terminons par un passage du Consulteur qui, nous semble-t-il, fait bien comprendre l'efficacité des messes grégoriennes. 11 se demande quelle différence il y a entre le trentain grégorien et trente messes dites le même jour pour un défunt, et il répond que ces dernières secourent plus tôt le défunt, mais ne le délivrent pas du purgatoire, à supposer qu'il ait besoin de suffrages plus abondants que ceux qui résultent de l'application de trente messes ordinaires ; au contraire, le trentain grégorien «tardius agit,tamen ad ejusexitum animam liberat». (Cf. Dialogor., lib. IV, cap. IV, inter Opera Omnia S. Gregorii Magni, édit. Bened., Parisiis, 1705, t. II, col. 464 et suiv. ; Nouvelle Revue théologique, t. XVI, p. 351 ; t. XXI, p. 121 et suiv.)

L'usage des trentains grégoriens, très répandu à Rome, est presque oublié en France. Cependant partout on retrouve des traces de cette dévotion. En Bourgogne, dans toutes les plus vieilles églises, on découvre les restes d'un autel dédié à saint Grégoire et aux âmes du purgatoire ; plusieurs tableaux qui surmontaient ces autels existent encore dans des collections particulières ou dans nos musées. Ce devaient être des autels ad instar. C'est que, en effet, les souverains pontifes ont fréquemment communiqué à des autels les grâces et faveurs dont jouit l'autel de saint Grégoire dans l'église de son nom, au mont Cœlius. (Voir Nouvelle Revue théologique; t. XXI, p. 125.) — En Bretagne, l'usage des trentains est général. Les communautés religieuses ont presque toutes dans leurs constitutions l'obligation de faire dire un trentain de messes grégoriennes pour chaque membre défunt, et plusieurs suivent encore cet usage, les carmélites, les dominicaines, etc. Le missel dominicain d'une très ancienne édition a des oraisons spéciales pour les messes grégoriennes. Enfin on lit dans les mémoires d'un missionnaire catholique sous le règne d'Elisabeth (le F. Gérard, jésuite), publies par le R. P. Forbes en 1871, chap. m p. 47, qu'un prêtre conseilla à une pieuse veuve de faire dire pour son époux défunt la messe pendant trente jours conformément au vieil usage des catholiques anglais. — Saint Vincent Ferrier fit dire un trentain pour sa sœur et la vit délivrée par ces messes. (Extrait de l’Echo du purgatoire, mai 1890.)

 

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L'ordre de Saint-Benoît a toujours eu à un haut degré

 

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la religion des morts (1). Les nécrologes des principaux monastères témoignent, sous la forme la plus touchante, de l'union des cœurs et de la communauté de prières qui rapprochaient les uns des autres les chrétiens de race et de pays différents. Chaque fois qu'un moine mourait dans quelque monastère, il en était fait part aux églises et couvents associés, afin d'obtenir des prières à l'intention du défunt. Ces lettres, transcrites en tête d'une longue bande de parchemin qui s'enroulait sur un cylindre, portaient le nom de rouleau des morts (2).

 

(1) Gandulphe, évêque de Rochester, ancien moine de l'abbaye du Bec, et que saint Anselme appelait sa seconde âme (Epist., lib. I, 14), célébrait — ce qui était alors permis — presque tous les jours deux messes. La seconde était toujours pour les défunts. (Cf. P. Ragey, Histoire de saint Anselme, t. I, p. 25o.)

(2) Voir l'article intitulé : Des Monuments paléographiques concernant l'usage de prier pour les morts, par M. L. Delisle, dans Bibliothèque de récole des Chartes, 2e série, t. III, mai-juin 1N47, 5e livr., p. 369 et suiv.

 

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Mabillon(1), et après lui, D. Tassin et D. Toustain (2) distinguent deux espèces de rouleaux des morts (3) : les uns perpétuels et les autres annuels. A ces deux espèces nous en ajouterons une troisième que nous désignerons sous le nom de rouleaux individuels.

Les rouleaux perpétuels étaient destinés à recevoir les noms des frères ou des bienfaiteurs de l'abbaye. Ces rouleaux, formés de membranes, ou feuilles de parchemin, qu'on cousait les unes au bout des autres, se prêtaient toujours à de nouvelles additions, et pouvaient ainsi servir pendant un laps de temps indéfini (4). Ce n'était pas une sèche nomenclature comme celle des nécrologes. A la suite de chaque nom se trouvaient mentionnées les bonnes œuvres qui devaient le recommander à la postérité. C'était sans doute ces rouleaux que dans certaines abbayes on lisait au chapitre (5). L'on doit aussi faire rentrer dans la même catégorie ce très long rouleau, dont parle Orderic Vital, sur lequel, au monastère de Saint-Evroul, on écrivait le nom des religieux, et ceux de leurs pères, mères, frères et sœurs. Il restait sur l'autel pendant toute l’année. Le jour de l'anniversaire général, il était déroulé dans toute sa longueur; le prêtre recommandait en ces termes ceux qui y figuraient: Seigneur, daigne admettre dans le sein de tes élus les âmes de tes serviteurs et servantes dont les noms se voient écrits sur cet autel (6).

 

(1) De Re diplom., l. I, c. IX, n° 1. — Analecta, éd. in-fol., p. 160.

(2) Nouveau Traité de diplom., t. I, p. 4.33.

(3) En latin Rotulus, Rotula, Rollus, Rolla, Liber rotularis, Volumen.

(4) (l'est pour cela qu on les a appelés perpétuels. Mabillon en connaissait deux à l'abbaye de Chelles. (De Re diplom., loc. cit.)

(5)  Ludwig, Reliq. Mess., t. I, p. 281.

(6) Animas famulorum famularumque tuarum quorum nomina ante sanctum altare muni scripta adesse videntur, electorum tuorum jungere digneris consortio... Volumen mortuorum super altare dissolutum palam expanditur. » (L. III, ap. Duch., Script. Norm.,p.487.) — Plusieurs des anciens rituels recueillis par D. Martène (de Ritibus, t. I, col. 406, éd. d'Anvers) présentent des formules analogues. L'on sait que les diptyques se plaçaient sur l'autel, et les rouleaux, aussi bien que les obituaires, n'en sont qu'une transformation. Il semble que dans beaucoup de cas il n'y avait entre les rouleaux perpétuels et les nécrologes d'autre différence que celle qui existait entre les volumes (volumina) des anciens et leurs livres (codices, ou libri quadrati). Tous deux se lisaient au chapitre, tous deux se plaçaient sur l'autel. Mabillon assigne pour caractère spécifique aux rouleaux les éloges qu'on y consignait. Mais ce caractère leur est commun avec bien des obituaires. (Cf. Gall. chr. nova, t. II, Instr., col. 363, et t. VII, col. 664.)

Le caractère qui distingue les rouleaux perpétuels des deux autres espèces, c'est que ceux-là étaient destinés à rester dans le couvent même, tandis que ceux-ci étaient faits pour circuler au dehors.

 

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Les rouleaux annuels étaient ceux que les églises associées s'envoyaient annuellement pour s'annoncer les noms de leurs morts. La collection des lettres de saint Boniface fournit la preuve que cet usage était déjà en vigueur au VIII° siècle. Ce pontife demande à l'abbé Adherius des prières pour les âmes des frères endormis dont le porteur de la lettre montrera les noms(1). Ailleurs il envoie les noms des derniers défunts, et recommande d'en transmettre la liste aux autres monastères (2). A la même époque, nous voyons l'abbé Dodon prier l'évêque de Mayence de lui communiquer par un bref les noms de ses amis (3).

 

 

(1)  Epist. XXIV.

(2)  Epist.CVIII.

(3)  Epist. LXXX. — Le nom de bref est à remarquer; c'est le terme propre qui a servi pendant tout le moyen âge à désigner ces lettres d'avis. (V. du Cange, V° Brevia mortuorum.) La promesse d'une inscription sur ces brefs et sur la règle (nécrologe) était une formule consacrée des lettres de communion que cette abbaye donnait à ses associés. Un concile les nomme lettres courantes (Conc. apud Saponarias, an 859, cap. XIII, cité par du Cange, V° Breviaria) ; d'anciens documents, bréviaires (Cf. D. Martène, de Ritibus, t. IV, col. 793). Il faudrait bien se garder de confondre ces bréviaires avec les livres liturgiques connus maintenant sous ce nom, et qui ne paraissent pas remonter au delà du XIVe siècle. (Acta SS. Julii, t. I, p. 10 et 11.) Les éditeurs modernes donnent ordinairement à ces lettres le nom d'encycliques. Quoi qu'il en soit, l'usage de s'envoyer périodiquement des rouleaux n'a point été général. Les coutumes de Saint-Bénigne de Dijon n'admettent les rôles annuels qu'autant que l'éloignement des lieux n'aurait pas permis de notifier séparément la mort de chaque frère. (D. Martène, de Ritibus, t. IV, col. 704; Cf. Gall. christ., t. VIII, Instr., col. 429.)

 

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Les rouleaux individuels s'envoyaient, comme nous l'avons dit, à la mort de chaque frère, pour obtenir à son intention les prières de ses associés. Tantôt on faisait une copie du bref pour chaque communauté à laquelle on en voulait donner connaissance, tantôt le même exemplaire était successivement apporté dans les différentes abbayes.

Tels étaient les rouleaux des morts. En général, la formule en était très simple : « Un tel, enfant de notre congrégation est mort » (1). « Nous avons perdu un tel, chantre de  notre  congrégation. Nous conjurons tous les fidèles engagés dans la vie religieuse d'intervenir pour lui auprès de Dieu. — Tel jour, dans tel monastère, est mort un tel, prêtre et sacristain dans la même église. Au nom de la charité chrétienne, nous réclamons vos prières pour son âme.  Nous prierons pour les vôtres» (2). Mais cette simplicité n'était plus de mise s'il  s'agissait de la perte  de quelque homme célèbre, de quelque illustre personnage.  Dans cette occasion, le rouleau déployait orgueilleusement toutes ses pompes,  et s'adressait  non plus  seulement aux églises associées entre  elles ou voisines (3),  mais à l'universalité des fidèles ». Le plus savant moine du couvent se mettait à l'œuvre. Faisant un appel à toutes

 

(1) Martène, opus cit., t. IV, col. 704.

(2) Liber usuum Cisterc, cap. XCVIII. — V. d'autres formules apud Haeftenum, t. VIII, Disquis. monast., tr. 1.

(3)  « Mittatur etiam  epistola  ad vicina quaeque  monasteria.  » (Dunstani Concordia, cap. XII, en tête du Monast. anglic.)

 

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les ressources de son imagination et de sa mémoire, il entassait dans son encyclique toutes les figures bibliques, soit pour proclamer le néant des choses d'ici-bas, soit pour maudire la faute du premier homme. A un brillant exorde succédait le tableau des vertus du défunt. Inutile de dire que, semblable aux panégyristes de tous les temps, l'écrivain, dans le feu de l'enthousiasme, n'épargnait aucune louange à son héros. .Mais, à quelque degré de perfection qu'il fût parvenu, il était toujours resté homme, et, comme tel, sujet aux faiblesses de l'humanité. Cette réflexion servait de transition pour réclamer en sa faveur les prières des fidèles. Car telle était la conclusion obligée de toutes ces lettres. Cette encyclique, nous l'avons dit, se transcrivait en tète d'une longue bande de parchemin qui s'enroulait sur un cylindre. Puis elle était confiée à un courrier ou « porte-rouleau » (1), qui s'en allait d'église en église, de monastère en monastère, portant suspendu à son cou (2) le funèbre message. Partout on l'accueillait avec bienveillance. A son approche, les religieux s'empressaient autour de lui. D'où venait-il ? Qui était-il ? Quel nouveau malheur venait-il annoncer? Pourquoi promenait-il ainsi ses pas errants (3) ? Telles étaient les questions auxquelles il lui fallait répondre. La curiosité satisfaite, le messager déroulait la lugubre missive. Dès que l'abbé ou le prieur en avait achevé la lecture, la cloche sonnait pour appeler les religieux

 

(1) Rotuliger, rotulifer, rolliger, breviger, tomifer, rotularius, tous ces mots sont dans du Cange ; Cf. Martène, Hist. de Marmoutiers, t. I, n° 45.

(2)

Inde cutis colli teritur prae pondere rolli

Rolligeri collum nequit ultra tollere rollum.

(Rotulus de S. Brunone, tit. n° 178.)

(3) Ex Rotulo Gauzberti, ap. D. Martène, Hist. de Marmout., loc. cit.

 

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à l'église, où l’on priait pour le mort (1). Les communautés auxquelles l'encyclique était présentée se faisaient un devoir d’y répondre (2), et consignaient sur le rouleau un titre (titulus) plus ou moins long, pour accuser réception de l'encyclique, pour promettre des prières et pour en demander à l'intention des membres et des bienfaiteurs qu'elles avaient elles-mêmes perdus. C'est à l'un de ces messages funèbres que le monastère de Cluny répondit par le titre suivant :

« A nos vénérables frères dont la charité nous comble de joie, Dieu veuille accorder les dons sacrés du salut.

 

(1) V. Gall. Chr. noya, t. IV, Instr., col. 237 ; t. VII, Instr., col. 278; t. VIII, Instr., col. 36o. — Hist. de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, p. 107.

Cf. Montalembert, les Moines d'Occident, t. VI, p. 124. — Le porte-rouleau n'était pas oublié. D'après les statuts (note A) du couvent (Hist. de l'Église de Meaux, t. II, p. 200 ; Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, pièces justificatives, p. CLXX ; Monast. angl., t. VI, part. II, p. XCI) et quelquefois les recommandations de l'encyclique (ap. Marcam Hispan., col. 1024; Mabillon, Annales, t. V, p. 689 ; Gall. Chr. nova, t. III, Instr., col. 17), on lui servait à boire et à manger. On lui fournissait même un peu d'argent. A Bourgueil, on lui donnait un denier; à Saint-Germain des Prés, l'abbé et l'aumônier lui remettaient chacun deux deniers, et le chantre devait veiller à tous ses besoins. (Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, pièces justificatives, pp. CLXX, CLXXI.)

(2) Dans les premiers temps, cette réponse n'indiquait que le nom de l'église, les prières qu'elle avait accordées au défunt et la liste des frères pour lesquels on réclamait des prières en retour. Sur quelques rouleaux, on ajoutait la date de l'arrivée du courrier. C'était, à son retour, un moyen de contrôler sa fidélité. Plus tard, au nom de l'abbaye furent ajoutées quelques phrases de condoléances. Un certain poète s'avisa de les mettre en vers. L'essai fit fortune. Tous les beaux esprits du temps rivalisèrent d'empressement. Ce fut a qui inscrirait sur ces albums funèbres la pièce la plus piquante, la mieux tournée, et quelquefois seulement la plus bizarre. Si l'abbaye comptait parmi ses membres plusieurs poètes, chacun d'eux donnait son morceau. Parfois même, l'écolier à peine initié aux règles de la versification avait l'honneur d'inscrire sur le rouleau son modeste distique. Dans ce cas, on lui ménageait l'indulgence du lecteur, en avertissant que c'était l'œuvre d'un enfant. (Cf. Delisle, ouvr. cité, p. 375.)

 

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« C'est là l'objet de nos prières, ce sont les souhaits que vous adresse le troupeau de Cluny, 

« Maintenant sous la houlette de Hugues, naguère sous celle d'Odilon le bon pasteur. «  Lecture faite de la missive écrite par la plume de Kanigonens,

«  Nous avons aussitôt répandu devant le Seigneur nos prières et nos supplications,

«  Le suppliant de délivrer des peines du purgatoire vos frères affranchis de la prison du corps,

«  Et d'accorder dans le ciel l'éternel repos A tous ceux dont votre fidèle amitié nous a annoncé le départ de ce monde.

«  Nous vous  demandons pour les nôtres le  même retour de charité. Cette encyclique porte inscrits leurs noms :

« Bérard, Etienne, Francon et Jehan Bladinus aussi nommé Berald, Durand, de Bréding, Robert. Joignez-y tous ceux dont Dieu sait les noms, lui qui a créé toutes choses » (1).

 

(1)

Fratribus almificis sini mimera sancta salutis :

Nisibus et votis, hoc grex obtat Clunieiisis,

Quem regit Hugo modo, dudum pins Odilo pastor,

Lectis litterulis quas scripsii Kanigonensis

Pemia, preces Domino mox fudit supplice voto,

Liberet a penis eductos carcere carnis,

Omnibus et requiem concedat in aethere jugent,

Quos functos notuit vivorum cura fidelis.

Sed petimus nostris, ut idem post fiat ab illis :

Nominibus scriptis quos promit cartula talis :

Berardi, Stephani, Franconis necne Iohanni,

 

Bladini seu Beraldi, necnon Duranni, Bracdingi, Rotberti et aliorum quorum scit Deus nomina qui creavit omnia. (L. Delisle, Rouleaux des morts du IX° au XV° siècle, p. 85, n° 63 ; voir encore p. 157, 165, 372, 396, 425, 478, 479; Cf. Hist. de Saint-Etienne de Dijon, pr., p. 259.)

La composition des encycliques et des titres permet de saisir l'état de la poésie latine aux dixième, onzième et douzième siècles. On peut y relever les noms de plusieurs versificateurs qu'aucun bibliographe n'a encore enregistrés, y constater la prospérité de différentes écoles épiscopales au onzième et au douzième siècle, et enfin y suivre pas à pas le déclin des études dans les anciens monastères au treizième et au quatorzième siècle.

Les rouleaux qui sont parvenus jusqu'à nous sont en très petit nombre. Près de cent sont arrivés à notre connaissance, dont les trois plus importants sont ceux de Guifred, comte de Cerdagne (io5o), de Mathilde, fille de Guillaume le Conquérant (1113), et du bienheureux Vital, premier abbé de Savigny ; M.  L. Delisle en a publié le texte complet. (V. Rouleaux des morts, p. 49, 177, 281.)— Employés des le milieu du neuvième siècle, les rouleaux étaient devenus, à la fin du onzième, d'un usage excessivement fréquent. Leur multiplicité excita même la verve d'un des plus ingénieux poètes de cette époque : « Que le courrier, dit Baudri de Bourgueil, ne vienne pas si souvent. Trop souvent répétées, ses paroles sont trop redoutables. Restez en vie, prélats, à la mort desquels il se promène. Le vorace vautour, le noir corbeau,  le courrier empressé,  la chouette au cri  lugubre, annoncent la mort et donnent l'idée du cadavre. C'est ainsi que toujours le rouleau nous apprend un nouveau trépas. Qu'il se tienne donc loin de nos couvents, où il apporte toujours la mort, toujours la tristesse. S'il vient si souvent, nous ne lui donnerons plus son denier. »

 

Ergo sit a nostris penitus conventibus exsul,

Qui semper mortem, qui nuntiat anxietatem.

Nam si saepe venit, nummi mercede carebit.

(Duch., Script. Fr., t. IV, p. 253.)

 

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C'est ainsi que les moines bénédictins ont toujours compris et pratiqué la religion des morts. Outre que la prière pour les défunts  ressort du  dogme chrétien, qu'elle est profondément enracinée dans la tradition de toute l'Eglise — et le moine en tout et partout ne cherche qu'à être l'homme de la tradition — il y a pour les monastères cette raison particulière que leurs fondateurs les ont bâtis et dotés afin de pourvoir au salut de leurs âmes, et de s'assurer des suffrages après leur mort. Cette clause se retrouve dans toutes les fondations monastiques. Prier pour les morts est donc une des raisons d'être des monastères et abbayes. Il s'ensuit que les offices pour les défunts y ont été célébrés de tout temps avec une spéciale solennité. Sur ce point,

 

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comme sur tous les autres, Cluny apportait ce grand esprit de religion qui est éminemment son caractère historique (1).

La pensée qui, même en dehors de toute raison mystique, faisait prier pour les morts à certains intervalles naturels du temps inspira l'usage de l'anniversaire; on voulut procurer aux défunts, s'ils étaient encore dans le purgatoire, un dernier et efficace secours : « Nous célébrons enfin le jour anniversaire, dit Forcini, dans la crainte que les âmes n'aient encore des peines à souffrir dans les flammes expiatrices, et qu'elles n'aient besoin de notre-secours pour en sortir, car il vaut mieux faire des prières qui peut-être leur seront inutiles, que d'y manquer par oubli et par intelligence, si elles en ont besoin » (2). C'était d'ailleurs un bonheur et une consolation pour chaque famille de compter au moins chaque année un jour marqué par le trépas, qui reviendrait pendant quelque temps raviver le souvenir des morts, et provoquer la prière en renouvelant ses regrets. Mais cela ne suffisait pas à la piété chrétienne, car combien encore laisseraient passer ce jour du souvenir et de la prière dans des préoccupations où se perd la mémoire des morts? Il fallait un solennel anniversaire

 

(1) A Cluny et dans d'autres abbayes, pendant un mois, on considérait le défunt comme présent au réfectoire, et sa portion, servie tous les jours à sa place, était donnée au pauvre pour le bien de son âme. Cette coutume s'est conservée à la Trappe.

(2) La pratique des anniversaires, dit Mgr Bouvier, était plus généralement répandue que celle des autres messes du décès, et des troisième, septième et trentième jours : «  Mos erat hujusmodi die depositionis, die tertia, septima, trigesima et praesertim anniversaria celebrandi. » — Comme on le voit, cet anniversaire solennel, qui revient annuellement pour chaque défunt en particulier, existait déjà depuis longtemps avant saint Odilon (V. Mabillon, Praefat. in III Saecul. Benedict., § VI, Observationes ecclesiasticae, n° 101 ; Cf. Studien und Mittheilungen mis dem Benedictiner-Orden II, année 1881, t-II, p. 237 et suiv.)

 

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où l'Eglise appellerait la chrétienté entière au secours des fidèles trépassés. Il était réserve à saint Odilon de consacrer par un acte personnel le lendemain de la Toussaint à  la mémoire des défunts. Dire que c'est là une conception de génie, ce n'est pas dire assez. Ce que le Saint-Esprit dicte aux âmes saintes dépasse la portée des plus vastes intelligences. Après la vision du ciel, ouvrir aux chrétiens la vision du Purgatoire; après avoir levé les mains vers l'Eglise triomphante, les tendre pleines des satisfactions de Jésus-Christ à l'Eglise  souffrante,  quel  rapprochement,  quelle inspiration ! Quelle magnifique synthèse des miséricordes divines, de la communion des saints et de la foi clans la vie future ! Et c'est notre saint abbé qui en a eu la révélation ; c'est par lui que toute l'Eglise en a bénéficié dans tout le cours des siècles. On peut le dire en toute assurance, rien n'a plus contribué dans le passé à  donner de l'éclat à la piété envers les morts que l'institution de la fête du 2 novembre, rien ne contribue plus présentement à renouveler la ferveur de cette piété que la célébration annuelle de cette fête, rien ne contribuera davantage  non plus dans  l'avenir à en assurer le maintien et les fruits. Il y a donc dans cette institution un fait d'une importance considérable qu'il est de notre devoir de mettre en lumière en recherchant avec soin 1° comment la fête du 2 novembre a été préparée et ébauchée; 2° quelles sont les circonstances fortuites qui y ont donné lieu; 3° quelle part revient à saint Odilon dans l'institution de cette fête; 40 enfin quelle est la date probable de cette institution et comment elle s'est étendue peu à peu dans l'Eglise universelle (1).

 

(1) Cf. Ringholz, Der heilige Abt Odilo von Cluny in seinem Leben und Wirken, p. 62-65, Brünn, 1885.

 

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La commémoraison générale des fidèles trépassés, comme nous l'avons vu plus haut, n'existait pas dans sa forme actuelle avant notre saint abbé et les premières années du onzième siècle. « Mais elle existait néanmoins comme en germe, dit dom Plaine, à qui nous empruntons ces paroles ; elle avait été préparée et ébauchée longtemps à l'avance, comme il est arrivé tant d'autres fois dans l'Eglise pour les institutions qui doivent s'y perpétuer et porter pendant de longs siècles d'abondants fruits de salut. On en trouve une première et excellente ébauche dans l'institution même de l'office des morts, qui doit remonter au VII° ou au VIII° siècle. En instituant, en effet, un office en faveur des morts, et un office analogue à celui des saints sous plus d'un rapport (1), l'Eglise mettait à certains égards les défunts qui attendent dans le lieu de l'expiation temporaire le jour de leur délivrance sur pied d'égalité avec leurs frères plus fortunés qui jouissent déjà du bonheur parfait, celui de la vision de Dieu » (2). Dès le IX° siècle,un prêtre de Metz, Amalaire, l'un des princes de la liturgie, avait déjà exprimé, vers l'an 820, l'idée de la convenance d'un tel anniversaire, et l'on avait trouvé dans les écrits de cet auteur un texte obscur où l'on entrevoit un rapprochement entre la fête des saints et la mémoire des morts. On sait que dans l'Antiphonaire qu'il avait dressé pour l'Eglise de Metz, l'office des morts venait immédiatement après celui du commun des saints (3). A la même date ou à peu près, saint Eigil, abbé de Fulda, en Allemagne, fit un second pas en avant.  Il

 

(1)  L'office des morts offre à matines neuf antiennes et neuf psaumes, neuf leçons et neuf répons, comme les offices des saints doubles ou semi-doubles.

(2) De Ordine Antiphonarii, c. LXV.

(3)  Dom Plaine, la Fête des morts du 2 novembre, dans la Revue du clergé de France, 1er novembre 1896.

 

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établit que le  17 décembre ( in natali sancti Ignatii martyris), qui était l'anniversaire de la mort de saint Sturme, premier abbé et fondateur de Fulda, il y aurait solennité des messes, psalmodie et autres prières » pour  tous les frères décédés  du  monastère (1).  La Règle monastique (Regula monachorum) qu'on attribue à tort à saint Isidore de Séville, mais qui est ancienne cependant, ordonne d'offrir le saint sacrifice pour tous les défunts en général (pro spiritibus mortuorum) le lundi de la Pentecôte (altero die post Pentecostem) (2). Mabillon avait vu également un calendrier qu'il croyait du X° siècle, et sur lequel était signalée au 26 janvier une  prescription  analogue à la précédente (3).  Ces commémoraisons et les autres de même genre qui nous sont inconnues, étaient de véritables ébauches de celle du 2 novembre, bien que restreintes et locales. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Toutes les institutions générales, toutes les grandes découvertes ont eu de vagues anticipations dans le passé, et c'est pourquoi elles sont l'objet d'interminables controverses. La voix des siècles en attribue la  paternité  non pas  à celui qui  les a confusément pressenties, mais à celui qui les a nettement formulées et réalisées. Tel est le cas de notre saint abbé pour la solennité des morts. La distance entre la fête du  2 novembre et les  autres commémoraisons était cependant considérable, et l'honneur de l'avoir franchie,  cette distance, en donnant un magnifique exemple de piété, revient de droit à Odilon de Cluny et à  ses saints  religieux. Lui-même l'appelle, avec

 

(1) Eigilis sancivit anniversarium diem Styrmes primi abbatis, et omnium fratrum nostrorum de hac luce defunctorum in missarum celebratione, psalmodiis et oratione sancta celebrandam. » (Vita S. Eigilis, n° 25, patrol. lat.. t. CV, p. 400.

(2) Regula S. Isidori, XXIV, 2.

(3) Acta SS. Ord. S. Bened., t. VIII, p. 584, n° III.

 

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une sorte de naïveté, notre invention, inventio nostra (1).

Quelle fut l'occasion, ou, pour mieux dire, à la suite de quelles circonstances cet anniversaire solennel et spécial fut-il institué dans l'Eglise pour tous les fidèles défunts ? Nous avons une double relation contemporaine des faits qui amenèrent saint Odilon à porter le décret relatif à la commémoraison des morts. L'une d'elles, celle de Raoul Glaber (2), est antérieure à la mort de saint Odilon et n'a trait qu'indirectement à l'institution de la fête du 2 novembre ; mais les faits sont substantiellement les mêmes que ceux dont nous devons la connaissance à Jotsald, le premier biographe de notre saint. Celui-ci, comme Glaber, avait été disciple du saint abbé et rédigeait lui-même sa relation en 1052 ou 1053 (3). C'est dire assez combien ces deux relations ont droit en elles-mêmes d'inspirer confiance. Celle de Jotsald, reproduite plus tard par un grand nombre de chroniqueurs, est revêtue de la grave autorité de saint Pierre Damien, cardinal et évêque d'Ostie, qui la reproduisit en partie littéralement très peu de temps après sa première rédaction, alors que ce saint docteur composa une seconde Vie de saint Odilon à la prière de celui qui lui  avait  succédé sur le siège abbatial de

 

(1) Jotsald, opus cit.

(2) La relation de Raoul Glaber se trouve dans les premières pages de son livre cinquième, édition Pertz. (Patrol. lat.,t. CLXII,p. 692; voir aussi Raoul Glaber, par Maurice Prou, p. 124, n° 13.)

(3)  La chose ressort clairement : 1° De ce que son écrit est dédié à Etienne de Thiern ou de Mercoeur, propre neveu de saint Odilon et évêque du Puy, dont la mort arriva en 1053 ; 2° de ce que Jotsald mentionne le voyage de saint Hugues en Hongrie, et affirme qu'il y assistait avec un de ses garants, l'évêque Richard. (Vita S. Odilon., livre II, n° 12 ; Patrol. lat., t. CXLII, p. 924.) Car ce voyage appartient aux derniers mois de l'année 1051. (Annales Ord. S. Bened., t. IV, p. 526, n° 5.)

 

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Cluny, (1). D'après Jotsald, que nous citons textuellement, notre saint abbé aurait été provoqué à s'occuper plus spécialement des âmes du Purgatoire  par une vision ou plutôt par une communication surnaturelle qui eut lieu dans les circonstances suivantes : « Un religieux français,  originaire  du village  de  Rote (Rodez), revenant de Jérusalem, fut assailli par une tempête, et, après avoir couru bien des dangers, jeté par la furie des vagues dans une île voisine de la ce Sicile du côté de Thessalonique, où vivait un pieux ce ermite. Notre pèlerin y passa quelques jours, attendant le retour du calme sur les flots, et s'entretint longtemps avec le pieux ermite, se communiquant l'un à l'autre les nouvelles que chacun avait apprises. « L'ermite demanda au religieux quelle était sa patrie : celui-ci répondit qu'il était originaire d'Aquitaine. Interrogé ensuite s'il  connaissait le monastère de Cluny et l'abbé Odilon : « Parfaitement, répondit le ce pèlerin,mais pourquoi cette question?»— « Ecoutez, reprit l'ermite :  Ici, tout près, j'ai souvent vu des flammes effroyables sortir des abîmes de la terre, et ce élevant au milieu de leurs tourbillons une multitude d'âmes qui expient les restes de leurs péchés dans des supplices intolérables (2). Des milliers de démons

 

(1) C'est une nouvelle preuve qu'elle paraissait alors antérieurement digne de faire autorité. — Pour la relation de saint Pierre Damien, voir patrol. lat., t. CXLIV, p. 936.

(2) On rencontre quelquefois de semblables récits dans le moyen âge, par exemple dans saint Grégoire le Grand. (Dialogorum, lib. IV, cap. XXX ; voir aussi S. Gregorii Opera omnia, edit. Bened., t. II, Paris, 1705, col. 417 ; Bellarmin, Disputationes de Controversiis Christ, fidei, etc., t. I ; de Purgatorio, lib. I, cap. VI ; plus tard, Ozanam, dans son traité : des Sources poétiques de la divine Comédie, Œuvres complètes de A.-F. Ozanam, 2e édit., t. V, p. 351 et suiv., et le Dr A. Kaufmann, Cœsarius von Heisterbach, 2° édit., p. 144 et suiv.)

Cf. Chronicon Cavense pour l'année 994, dans Pertz, Archiv., etc., t. IX, p. 128.

 

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sont chargés de leur infliger ces tortures indicibles; chaque jour ils en augmentent les horreurs et leur ce préparent  sans  cesse  de  nouveaux  tourments. Bien des  fois encore je les ai  entendus  pousser des hurlements et des vociférations horribles, et se  plaindre  de ce que plusieurs  de  ces  âmes leur étaient ravies par les prières et les aumônes des fidèles ligués contre eux. Mais ils se plaignaient surtout des moines de Cluny et de leur abbé, parce que c'était là l'ennemi qui leur faisait essuyer les pertes les plus lamentables. C'est pourquoi, si vous retour-ce nez heureusement vers les vôtres, je vous en conjure, par le nom terrible du Seigneur, racontez fidèlement tout ceci à ces saints religieux, et suppliez-les de ma part de multiplier leurs sacrifices et leurs prières, ce dans  le but principalement d'arracher  au démon ce encore un plus grand nombre de victimes ; ainsi sera ce confondu cet ennemi du genre humain à l’occasion des âmes qui chaque jour lui sont ravies ;  ainsi au ciel les élus seront dans la joie. » — A son retour ce en France, le pèlerin se rendit à l'abbaye de Cluny ce et  s'acquitta  près  d'Odilon  du message dont  il  était chargé.— « Aussitôt, ajoute Jotsald (1), notre vénérable Père Odilon ordonna pour tous les monastères que, comme au premier jour de novembre on ce célèbre la fête de tous les saints, de même on ferait ce le lendemain la commémoraison de tous les fidèles défunts ; que ces messes seraient célébrées dans ce but et en public et en particulier, que les prières seraient multipliées, et des aumônes plus abondantes ce distribuées aux pauvres, afin que notre ennemi eût à ce gémir de plus en plus de ses pertes, et que le chrétien

 

(1) Jotsald, II, 13.

 

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souffrant put se féliciter dans l'espérance de la miséricorde » (1).

Comme il est facile de s'en convaincre, rien ne manque à ce décret. On peut affirmer que la solennité du 2 novembre est sortie parfaite, du premier coup, du vaste esprit et du grand cœur d'Odilon. Il n'y a qu'une voix à cet égard parmi les hagiographes et les historiens ecclésiastiques (2). L'Eglise romaine le reconnaît

 

(1) Patrol. lat., t. CXLII, p. 926. — Les deux relations de Jotsald et de saint Pierre Damien sont identiques pour le fond. Elles aboutissent l'une et l'autre à affirmer que saint Odilon et ses religieux furent avertis surnaturellement de l'efficacité de leurs prières, de leurs aumônes et de leurs messes pour la délivrance des âmes du purgatoire.  Ils furent invités à y persévérer avec  constance et  à redoubler de ferveur. — Si Raoul Glaber ne fait aucune mention de cette institution elle-même, il n'en affirme pas moins, comme Jotsald et saint Pierre Damien, que les prières de saint Odilon et des moines clunisiens délivraient beaucoup d'âmes des souffrances du purgatoire. (R. Glaber, édit. Prou, p. 125, n° 13.) — Sans doute, dit dom F. Plaine, auquel nous empruntons ces paroles, la mise en scène diffère notablement dans l'une et l'autre relations. Ni les lieux qui sont le théâtre des faits dont il s'agit ne sont les mêmes, ni les personnes qui jouent un rôle n'ont droit d'être tous identifiés. Mais, somme toute, nul critique judicieux ne saurait s'effaroucher de pareilles divergences, et il manquerait au devoir de l'impartialité s'il en venait pour cela seul à révoquer en doute l'authenticité même des deux seuls faits importants qui se dégagent de ces relations, où par ailleurs l'imagination joue un grand rôle, savoir l'efficacité surnaturelle des prières de saint Odilon et de ses religieux pour la délivrance des âmes du purgatoire, et la révélation qui leur fut faite au nom du ciel de cette efficacité. » (Revue du clergé français, 1er nov.  1896, p. 439.»

Le décret d'Odilon est imprimé dans la Bibl. Clun., col. 338 et suiv. ; Acta SS. Ord. Bened., t. VI, 1, p. 585; Migne, t. CXLII, col. 1037 et suiv. Il est contenu en abrégé, suffisamment pourtant, dans la Discipl. Farfa; Bernard et Udalric (loc. cit.) décrivent la manière de célébrer la fête telle qu'elle est contenue dans le décret ; ils ajoutent qu'aux vêpres et à la messe il n'est fait mention que de la seule oraison : Fidelium Deus.

(2) Nous mentionnons ici les écrivains qui, outre R. Glaber, Jotsald et saint Pierre Damien, ont raconté, le plus souvent sans en dire l'occasion, l'établissement de la Commémoraison des morts : Hergott,  Vetus Discipl., Disciplin. Farfa, cap. XLIV; Bernard,  Ordo Clun., II, cap. XXXII ; Udalric, Consuetud. Clun., I, cap. XLII ; Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, etc. ; Chronicon des Bruders Andreas von Anchin, (Belgique), t. X, p. 290 ; Sigebert de Gembloux, dans Bouquet, loc. cit., p. 217; Gaufred de Saint-Martial, dans Bouquet, loc. cit., p. 268; Chron. Turon., dans Bouquet, loc. cit., p. 292; Histoire du monastère de Saint-Laurent de Liège, dans Martène et Durand : Veterum Scriptor. Amplissima Collect., t. IV, p. 1044; Chronicon Strozz, dans Bouquet, loc. cit., p. 272 ; Chronicon Anonymi, dans Bouquet, loc. cit., p. 292 ; Chronicon Chronicorum, dans le Biblioth. Clun., col. 342, qui dit explicitement d'Odilon, dans sa relation sur la commémoraison des morts : « Primum invenit et instituit. » Burchard, dans Acta Sanctor. Ord. Bened., t. VI, 1, p. 584 et suiv.

D'autres seront encore cités plus loin.

 

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elle-même officiellement dans l'éloge qu'elle décerne annuellement à notre saint abbé en ces termes : « A Souvigny, trépas de saint Odilon, abbé de Cluny, qui le premier fît célébrer dans tous les monastères de sa dépendance, le lendemain de la fête de tous les saints, la commémoraison générale de tous les fidèles défunts, lequel rite fut ensuite approuvé et reçu par l'Eglise universelle » (1). Qui donc ne se sentirait

 

(1) « Apud Silviniacum, S. Odilonis, abbatis Cluniacensis, qui primus Commemorationem omnium fidelium defunctorum, prima die post festum omnium Sanctorum in suis monasteriis fieri praecepit, quem ritum postea universalis Ecclesia recipiens comprobavit. » Martyrologe romain, 1er janvier.)

Toutefois, l'accord cesse lorsqu'on en vient à demander si ce sont les religieux de la même abbaye de Cluny qui ont concouru efficacement à cette institution à la fois consensu et rogatu, comme portent les anciens documents. (Disciplina Farfensis, 1. I, cap. XXXVIII ; Patrol. lat., t. CL, p. 1241 ; ouvrage écrit du vivant de saint Odilon, ibid., p. 1194.) — Un pareil doute a bien lieu de surprendre, car l'abbaye de Marmoutiers avait conservé son indépendance, après avoir été réformée par saint Mayeul. Elle ne relevait donc en rien de l'autorité de saint Odilon, et on ne comprend pas pourquoi celui-ci en serait venu à promulguer un décret du genre de celui dont il s'agit, pour complaire à des religieux que ce décret n'atteignait même pas. Et cependant l'affirmative a été soutenue par un liturgiste qui fait autorité, dom Martène, dans son grand ouvrage de Antiquis Ecclesia ritibus, lib. IV, c. XXXIV, n° 29, et dans son Histoire de Marmoutiers. t. I, p. 310. Cet auteur, en embrassant cette opinion, ne s'est pas suffisamment mis en garde contre le texte interpolé des chroniques de Raoul Glaber, qui vient d'être reproduit par M. Maurice Prou. Le manuscrit 6190, au lieu de Cluniense, porte Majoris monasterii; mais ce nom en a remplacé un autre qui a été gratté. Cet autre ne peut être que « Cluniense », que l'on trouve dans le Codex regius, n° 6190; Voir R. Glaber, édit. Prou, p. 125, note 3 ; R. P. Odilo Ringholz, opus cit., Ammerkungen zum vierten Capitel, p. XXXV ; Bouquet, opus cit., t. X, p. 59, note A; D. Plaine, opus cit., p. 441.) La chose acquiert encore un nouveau degré d'évidence lorsqu'on confronte ce texte allégué de Raoul Glaber avec ceux Je Jotsald et de saint Pierre Damien, qui, eux, ne mentionnent absolument que Cluny et ne donnent nullement à supposer que Marmou-tiers ait joué aucun rôle dans la circonstance. On doit regarder comme acquis à l'histoire que ce sont les moines de Cluny, non ceux de Marmoutiers, qui ont concouru efficacement à l'institution de la fête des trépassés.

 

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heureux de pouvoir se rattacher par un lien de fraternelle charité à une institution qui a pour but spécial d'entretenir dans les âmes la mémoire des morts et d'en faire sortir pour leurs souffrances un perpétuel secours ? Quoi de plus touchant, en effet, que cette association des fidèles de ce monde aux survivants de l'autre vie dans un commun soulagement ! Car la dévotion envers les morts n'est pas seulement l'expression d'un dogme et la manifestation d'une croyance, c'est un charme de la vie, une consolation du cœur, et, de tous les retranchements que le protestantisme a fait subir à l'intégrité de la doctrine et du culte catholique, le plus étonnant et le plus inconcevable est sans contredit celui qui, en supprimant la prière et le sacrifice pour les  fidèles trépassés, brise  ce  commerce sacré  qui  nous  unit encore après leur mort à ceux que nous avons aimes pendant la vie. Qu'y a-t-il, en effet, de plus suave au cœur que ce culte pieux qui nous rattache à la mémoire et aux souffrances des morts ? Croire à l'efficacité de la prière et des bonnes œuvres pour le soulagement de ceux que l'on a perdus; croire, quand on les pleure, que ces larmes versées sur eux peuvent  encore leur

 

 

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être secourables ; croire enfin que même dans ce monde invisible qu'ils habitent, notre amour peut encore les visiter par des bienfaits : quelle douce, quelle aimable croyance!  et dans cette croyance,  quelle consolation pour ceux qui ont vu la mort entrer sous leur toit, et happer tout près de leur cœur!  Ce charme si doux que nous trouvons dans notre commerce fraternel avec les morts, combien il devient plus doux encore lorsque nous venons à nous persuader que Dieu, sans doute, ne laisse pas ces chers défunts ignorants tout à fait du bien que nous leur faisons. L'Eglise, il est vrai, ne nous oblige pas à croire que nos frères trépassés savent, en effet, dans le Purgatoire, ce que nous faisons pour eux sur la terre, mais elle ne le défend pas non plus ; elle l'insinue, et semble nous le persuader par l'ensemble de son culte et  de ses  cérémonies; et  des hommes graves et honorés dans l'Eglise ne craignent pas de l'affirmer. Quoi qu'il en soit, du reste, si les morts n'ont pas la connaissance présente et distincte des prières et des bonnes œuvres que nous faisons pour eux, il est certain qu'ils en ressentent les effets salutaires. Aussi l'invitation à adopter une solennité qui répond si bien aux plus intimes et généreuses préoccupations de rame fut écoutée et accueillie avec empressement ;  mais avant de savoir  comment la fête du 2 novembre s'est étendue  peu à peu  dans l'Eglise universelle, il nous reste à rechercher quelle est la date probable de son institution.

Saint Odilon, nous l'avons vu plus haut, a joué sans conteste le rôle principal dans la première institution de la fête du 2 novembre ; c'est lui qui en a rendu la célébration obligatoire pour tous les monastères de sa dépendance, mais les documents relatifs à cette fête n'en déterminent point la date, et nous laissent dans

 

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l'indécision. Sigebert de Gembloux, il est vrai, s'est avisé de la fixer, sans dire pour neel motif, à l’année 998 (1). Il est vrai encore que Tritheim l'a placée deux

 

(1) Sigiberti chronicon, anno 998, édition Pertz, reproduite dans Patrol. lat., t. CLX, p. 198. Cette époque est aussi admise par le frère Andréas d'Anchin. (Ringholz, ouv. cité, p. XXVI, n° 5.)

Sigebert de Gembloux (1030-1112) est le premier qui ait publié cette date. Il s'exprime ainsi : « Agapitus Romanae Ecclesiae 141us praesidet. Hoc autem tempore quidam religiosus », etc., et il raconte, en l'empruntant à Jotsald, l'histoire de l'ermite et du pèlerin. Mais il est reconnu qu'Agapet, qu'il a donné comme successeur de Sylvestre II, est un personnage fabuleux. C'est dans le temps de ce pape supposé que Sigebert place la légende qu'il a recueillie. On reconnaît ici le chroniqueur belge, qui s'est fait le défenseur de l'empereur Henri IV contre le pape saint Grégoire VII, et qui s'est signalé dans sa chronique par beaucoup d'inexactitudes. Que personne n'ait osé tirer cette conclusion que l'établissement du jour des morts coïncide avec la légende en question, cela est évident. De Sigebert, la prétendue année de la fête des morts passa dans les autres écrits du moyen âge, sans rendre cette date plus croyable ; c'est ainsi que dans la chronique d'André, moine d'Aquitaine, le fait est daté de l'an III du roi Robert.

L'affirmation du R. P. Ringholz (opus cit.), que Notker a introduit cette fête dans son église, repose également sur un fondement peu solide, car la grande Chronique  belge de Pistorius (Script, ver. Gentt.,  III, 92), sur laquelle  s'appuie  Ringholz,  ne date que du X° siècle et n'est pas une source qui puisse être invoquée ici. Plus prudent est Priden (Sancta Legia I, Leodii,  1691, 156), qui, ayant rapporté, d'après Sigebert, à la date de 998 la Commémoraison des morts, continue ainsi : « Ex quo sane conficio, non ultimam in hoc instituto  suscipiendo  gloriam  Notgeri  fuisse, quam illi nostrates omnes adscribunt ; quandoquidem vix  annos novem  solidor post Odilonis decretum visent. » Qu'on remarque le cercle vicieux. De la nouvelle que l'introduction de la Commémoraison des morts a eu lieu en  998,  Prisen  conclut que Notker a adopté la fête; plus tard, d'autres arrivent qui cherchent à appuyer ce même fait par l'affirmation de Sigebert. Dans les sources que nous regardons comme très sûres, telles qu'Anselme (Gesta Episcopor, Leod.), on ne trouve rien qui ait rapport à l'assertion émise par Ringholz. Pignot (Hist. de l’ordre de Cluny) parle d'Anselme et de Nother, mais se range à l'opinion de Mabillon, dont il copie les annales, et par conséquent à l'opinion de Sigebert, adoptée par Mabillon.

Cf. Dr Sackur, Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und Allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit, tome II, Dritter Excurs., p. 475 et 476.

 

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années plus tard, en l’an 1000 (1). Mabillon, d'autre part, et plus d'un auteur après lui ont cru trouver dans un décret du chapitre de Cluny le texte même du décret de saint Odilon (2). En voici la teneur :

« Il a été décrété par le très bienheureux père et seigneur Odilon, du consentement et à la prière de a tous les frères de Cluny, que de même que, dans  toutes les églises de l'univers, on célèbre le premier novembre la fête de tous les saints, ainsi on célébrera, dans notre congrégation, la solennelle commémoration de tous les fidèles défunts qui ont vécu sur la terre depuis la création du monde, de la manière suivante : le premier novembre, après le chapitre, le doyen et les cellériers feront des distributions de pain et de vin, comme au jeudi saint, à tous les pauvres qui se présenteront. Tout ce qui restera du dîner des frères sera intégralement recueilli par le Père aumônier, sauf cependant le pain et le vin qu'il réservera pour le repas du soir. Le soir de la Toussaint, après les vêpres de cette fête, on sonnera toutes les cloches et on récitera l'office des morts. Le lendemain, après Matines, la messe sera célébrée pour les défunts comme aux jours de solennité, au son de toutes les cloches, et deux frères chanteront le trait.  Tous les frères offriront en particulier ou célébreront en public la messe pour le repos de tous les fidèles défunts, et l'on donnera un repas à douze pauvres. Nous voulons, demandons et ordonnons que le présent décret soit observé à perpétuité, qu'il soit observé dans ce monastère (de Cluny) aussi bien que dans tous les autres monastères qui en dépendent,

 

(1) Chronicon Hirsaugiense, anno 1000.

(2) Acta SS. ord. Bened., t. VIII, p. 585, n° 113.

 

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et si quelqu'un prend exemple sur notre pratique, qu'il soit comblé de toutes les bénédictions » (1).

A la fin du décret sont indiqués les psaumes qui devront être ajoutés à l'office des morts pour le repos de l’âme des moines défunts et d'Henri II, empereur d'Allemagne, à cause de la bienveillance qu'il a toujours témoignée aux frères (2). « En outre, ajoute le décret, après avoir décidé que l’on ferait une fois par an la commémoraison de tous les chrétiens, nous jugeons convenable que l'on ajoute quelque chose de plus pour le repos des âmes de nos frères qui ont vécu sous la règle de Saint-Benoît, et en outre que l’on fasse une mention spéciale de notre bien-aimé empereur Henri, car c'est une dette de reconnaissance qu'il nous a fait contracter par ses bienfaits. Ainsi, à la Vigile des morts, après le psaume Ad Domimun cum tribularer, que l'on récite après les leçons, on récitera le psaume : Domine, quid multiplicati sunt ; aux Matines, après De profundis, usquequo Domine. A Vêpres, après le psaume : Lauda anima mea Dominum, Nisi quia Dominus ; après Domine, refugium, Dominus regit me. A la Litanie, Judica me, Deus, et discerne. Que l'on fasse donc, d'après les dispositions précédentes, la commémoraison des morts, tant dans ce monastère que dans tous les lieux qui en dépendent. »

 

(1) Mabillon, opus cit., Eloge historique, § 9, n° 113 ; Cf. Acta SS. Ord. S. Bened., saec. 6, p. 666.

(2) Placitum S. Odilonis Abbatis, de defunctis (Bibl. Clun., col. 338); voir aussi Ringholz, opus cit., appendice III, p. XXXIII.

Le R. P. Ringholz, après avoir cité le décret, ajoute : « Pour conclure, nous remarquons encore que le successeur d'Odilon, l'abbé Hugues, depuis l'introduction de la fête du 2 novembre par son saint fondateur, a pris occasion de célébrer, le dimanche après la Trinité, la mémoire de tous ceux qui étaient ensevelis à Cluny. » Le décret relatif à cette coutume se trouve dans Bibl. Clun., col. 464.

 

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On ne saurait trouver dans le document que nous venons de citer le texte même du décret de saint Odilon, car le décret serait postérieur à l'année 1024 et à la mort de l'empereur saint Henri dont il est fait mention explicite dans le document mis en avant par Mabillon (1). On se trouve donc en face non du décret même de saint Odilon, mais d'une ordonnance postérieure du chapitre de Cluny datée de l'année 1030 ou 1031 (2) et destinée à la confirmer, et à déterminer dans le détail de quelle manière on doit l'entendre et l'appliquer. Mais ici il nous sera permis de nous demander quelle peut être la date probable du décret de saint Odilon relatif à la fête du 2 novembre. Nous emprunterons la réponse à cette question à un savant bénédictin contemporain qui formule son opinion dans les termes suivants  :

 

(1) Opus cit.

(2) Cette époque résulte de la détermination de prier pour le repos de l'âme de l'empereur Henri II, mais particulièrement de la chronologie composée par un moine clunisien contemporain, et insérée dans Biblioth. Clun., col. 1620. Cf. Auctarium Cremifanense, dans Monumenta Germ. SS., t. IX, p. 553. D'où il résulte que le monastère de Kremsmunster n'a eu connaissance de la Commémoraison des trépassés pour le moins que vers l'année 1030.

Ringholz (ouvr. cité) explique aussi la conclusion du décret Ergo qualiter par une addition. Mais, après avoir pris connaissance de la chronologie des abbés de Cluny (Biblioth. Cluniac, 1030), il pensa que le décret, un peu vague, a subi une autre forme ou a été composé plus tard. Dans la source contemporaine citée plus haut, la Commémoraison aurait été introduite entre 1030 et 1031 ; mais cette source n'est pas sûre. — La chronologie des abbés de Cluny nous est conservée dans le Cod. Paris., I, 10938 (Saec, XIII) ; dans le Cartul. A de Cluny, Cod. Paris., I, fonds nouvellement acquis 1297, et dans le Cod. Paris., I, 17717. La notice complète manque dans les deux premiers Cod. Dans le dernier, elle a été placée à la place qu'elle occupe par une main du XV° siècle. Il suit de là qu'il faut renoncer à désigner une année précise ; car la seule source vraiment ancienne, composée entre 1073 et 1088, celle de saint Bertin, cap. XXXIV (Mabillon, Acta SS., III, 1), n'a aucune valeur.

Cf. Dr Sackur, Die Cluniacenser, etc., opus cit., t. II, Dritter Excursus, p. 476.

 

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« Les annales de l'abbaye de Farfa, dit-il, qui paraît avoir été la première à faire sienne l'institution de saint Odilon, nous autorisent au moins indirectement à placer la date en question dans les toutes premières années du XI° siècle. Voici comment : cette abbaye eut à sa tète, de 998 à 1009 et de 1014 à 1039, un abbé du nom de Hugues, qui montra dès le début de son administration un grand zèle pour la réforme de son monastère, bien que son élection eut été simoniaque à certains égards. A peine élu, en effet, il se transporta d'abord à Subiaco, puis au mont Cassin, pour y chercher un ensemble de coutumes », et un ordre dévie régulière », qu'il put s'approprier pour en faire la règle de son propre monastère. Mais comme il ne trouva ni à Subiaco ni au mont Cassin ce qu'il désirait, il s'adressa à saint Odilon, et, avec le consentement d'un pape, qui ne peut être que Grégoire V, il introduisit autoritativement à Farfa les us et coutumes de Cluny : ce que Sylvestre II, successeur de Grégoire V, se plut à confirmer de son autorité suprême.

« Il est vrai que la mort de cet Hugues de Farfa n'arriva qu'en 1039. Mais il résigna son titre abbatial une première fois en 1009 pour le reprendre en 1014, et une seconde fois en 1026 pour remonter sur son siège en 1036. Or, il y a tout lieu de penser que le décret particulier que cet Hugues de Farfa porta pour donner force de loi dans son monastère à l'ordonnance de saint Odilon est antérieur à l'année 1009 et à son abdication. On le déduit de ce que tout l'honneur de cette promulgation appartient exclusivement à l'abbé. Son neveu et successeur, Guy de Farfa, celui qui fit aussi l'intérim de 1009 à 1014, n'y eut pas la moindre part d'après son propre témoignage. De la sorte, les annales particulières de Farfa nous permettent d'affirmer

 

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avec grande probabilité que le décret de saint Odilon, qui étendit à tous les monastères de la dépendance de Cluny la fête du 2 novembre et l'y rendit obligatoire, doit être circonscrit entre les années 1000 à 1008, et ne saurait être raisonnablement reculé au delà de l'année 1009 » (1). La date du décret du 2 novembre, comme on le voit, a fait l'objet de nombreuses controverses de la part des historiens. L'opinion la plus commune, sanctionnée par de très hautes autorités, en particulier par l'autorité de Dom Mabillon, la place à l'année 998. Cette date a reçu une nouvelle consécration, dans la célébration solennelle du Neuvième Centenaire de l'admirable institution de saint Odilon, devenue universelle, comme la charité catholique, dont elle est une des manifestations les plus touchantes (2).

Il nous reste à déterminer à quelle époque et de quelle manière la fête du 2 novembre s'est étendue progressivement à l'Eglise universelle. Mais ici il importe avant tout de se prémunir contre une erreur, qui a été acceptée de confiance par plusieurs écrivains ordinairement mieux inspirés. On s'est imaginé, en effet, que le décret de saint Odilon, qui n'atteignait que Cluny et les monastères de sa dépendance, avait été officiellement sanctionné par la cour romaine sous le pape Jean XIX ou Léon IX (3) au XI° siècle, et de la

 

(1)  Dom F. Plaine, opus cit., p. 448,

(2) Son Emin. le Cardinal Perraud, Instruction pastorale sur la Prière pour les Morts.

(3) D'après le Dr Sackur, c'est le pape Léon IX qui aurait introduit la nouvelle fête dans l'Eglise, et il appuie son assertion sur la Vie de saint Bertin. (Voir Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts, t. II, p. 231 ; Cf. Vita S. Bertulfi, cap. 34; Acta SS. XV, 2, 637.) Mais cette source n'est pas sûre. (Voir Sackur, ouvr. cité, dritter Excurs., p. 476.)

 

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sorte étendu dès lors à toute l'Eglise (1). Un récent historien de l'Eglise, s'appuyant sur un texte de l'auteur du Romanorum pontificum vita nous assure que dès l'an  1000, à la suite du jubilé séculaire, Sylvestre II confirma par un décret solennel et étendit à tout l'univers cette touchante fête de la commémoraison des morts (2). La bulle par laquelle il la promulgua était remarquable, nous dit un autre historien (3) par l'élévation des pensées et la noblesse des sentiments. Il eût été digne en effet du grand cœur de Gerbert d'établir cette solennité, la plus touchante du christianisme, puisqu'elle évoque en nous, avec le souvenir de ceux que la mort nous a ravis, l'espérance de les retrouver un jour et de renouer par delà la tombe des liens brisés par le trépas. Toutefois, nous ne croyons pas devoir nous ranger à cette assertion. Les plus belles institutions, celles qui cadrent le mieux dans les sentiments d'une époque, ne se généralisent pas aussi vite. Si l'on en juge par les documents contemporains, la vérité semble être que l'institution qui fait tant d'honneur à saint Odilon ne s'est étendue que progressivement, pénétrant peu à peu dans les églises et les monastères comme Farfa et Hirsauge (4), que des liens particuliers de fraternité rattachaient à Cluny. C'est de la sorte qu'elle devint peu à peu générale, et que l'Eglise universelle l'approuva en l'adoptant, comme

 

(1)  Trithème, Chronicon Hirsaugiense, anno 1000; Mabillon, Acta SS. ord. S. Bened., t. VIII, p. 586, n. XI.

(2) Darras, Hist. gén. de l’Egl., t. XX, p. 369-370.

(3) Oldoini, Romanor. pontif. vitae, t. I, p. 757. — Cette pièce ne figure pas dans le Bullaire publié en 1692.

(4)  Elle fut introduite à Hirsauge par saint Guillaume, qui en fut abbé de 1086 à 1091. Voir Patrol. lat., t. CL, p. 114G, ou Constitutiones Hirsaugiae, lib. II, c. LXXIX.

 

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dit le martyrologe (1). Mais on n'a jamais produit dans sa teneur littérale aucun décret de concile, aucune bulle papale, qui s'y rapporte de près ou de loin. Saint Pierre Damien, qui écrivait à Rome même vers 1060 la vie de saint Odilon, et connaissait mieux que personne les décrets et les constitutions des papes ses contemporains, se contenta de signaler l'institution de notre saint abbé, sans donnera entendre qu'elle eût de son temps franchi les Alpes, et eût reçu quelque part en Italie un accueil favorable. Ce silence, assez significatif, ce nous semble, nous porte à conclure sans hésitation que la constitution attribuée aux papes Jean XIX, Léon IX et Sylvestre II est purement imaginaire. Ce qui confirme notre assertion, c'est que l'exemple donné par Farfa n'avait pas tout d'abord trouvé beaucoup d'imitateurs. Ce qui donne un nouveau poids à cette conclusion, c'est qu'on nous a conservé un ancien sacramentaire qu'on croit avoir été donné par le même saint Pierre Damien à l'un de ses plus fameux disciples, saint Dominique l'Encuirassé, et dans lequel fait entièrement défaut la fête du 2 novembre (2). Cependant, il ne faut rien exagérer. Si l'Italie montre alors plus de réserve que d'empressement (3), il n'en fut pas de même en France et ailleurs. Ce n'est pas seulement à Cluny ou au sein de la congrégation et parmi ses différentes branches, en Lorraine, en Bourgogne, en Espagne, en Angleterre et en Allemagne, que la nouvelle fête fut bientôt accueillie. Les abbés et les évêques de la France entière résolurent de l'accepter ; nous l'apprenons de  la chronique Sigebert de Gembloux

 

(1) « Universalis Ecclesia recipiens nunc  ritum comprobavit. »

(2) Ce sacramentaire a été publié au siècle dernier dans les Annales Camaldulenses. Voir aussi Patrol. lat., t. CLI, p. 284 et suiv.

(3) Disciplin. Farf., loc. cit., p. 1242.

 

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qui, après avoir rapporté la constitution d'Odilon, ajoute ces mots significatifs : « Ce rite passa clans beaucoup d'églises, et fit solenniser la mémoire des fidèles défunts » (1). En Normandie, par exemple, dès 1060 et antérieurement, la fête du 2 novembre avait comme à Cluny le même.éclat dans son genre que celle de tous les saints (2). « Lanfranc, qui fut archevêque de Can-torbéry, de 1070 à 1089, après avoir été moine du Bec et abbé de Saint-Etienne de Caen transporta cet usage en Angleterre, et en fit l'objet d'un de ses statuts les plus explicites (3). Il est vrai que les deux liturgistes les plus renommés de la première moitié du xne siècle, Honorius d'Autun et Rupert de Deutz, ne font aucune mention de la fête des morts, ce qui prouve que, de leur vivant, elle n'était pas encore générale. Mais les choses avaient changé à la fin du même siècle, et si nous nous en rapportons à l'autorité de Jean Releth (4), Sicardde Crémone et Durand de Mende (5), il nous est bien permis d'affirmer qu'à cette dernière date elle s'étendait de fait à toute l'Eglise occidentale. Anselme, chanoine de Liège, dans ses Vies des évêques

 

(1) Sigebert de Gembloux dans Bouquet, opus citat.

(2) « In crastino omnium sanctorum fiat festiva cclebratio omnium mortuorum », dit Jean d'Avranches dans son Liber de ecclesiasticis officiis. Patrol. Lat., t. CXLVII, p. 60.

(3) Decreta pro ordine Benedicti (Patrol. lat., t. CL, p. 477).

(4) De divinis officiis, c. CLIX-CLXI ; Patrol. lat., t. CCII, p. 1 56 et suiv.

(5) Sane hoc officium sanctorum continuatur commemoratione defunctorum, et sunt très dies continui tribus mysteriis deputati. Vigilia enim dies est afflictionis ; solemnitas, dies exultationis, hodie dies orationis. In ipso, pro his, qui in purgatorio detinentur, oremus, modo mitiorem pœnam, modo plenam absolutionem impétrantes. Commemoratio omnium fidelium defunctorum instituta est ab Ecclesia fieri tali die ut generalibus beneficiis adjuventur, qui spiritualia habere jam non valent. Sicut enim Petrus Damianus ait, S. Odilo eam instituit pro suis monasteriis, quae fuit postmodum a tota Ecclesia approbata. » (Patrol. lat., t. CCXIII, p. 424.)

 

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de ce siège, nous dit que la fête des morts fut introduite clans le diocèse par l'évêque Notker (972-1008), qui était un ancien moine, et par Notker III, doyen de Saint-Galles (1). De son côté, le moine Burchard (2) rapporte qu'en Allemagne il n'y avait plus aucune église où toutes les cloches ne se fissent entendre au jour de la Commémoraison des morts, où des prières et de riches aumônes ne fussent faites pour les morts, mais ce qui paraît excessif, c'est ce que rapporte la Chronique de Tours (3) : le lundi de chaque semaine, dit-elle, devra être célébrée dans toutes les églises la mémoire de tous les fidèles défunts, et ce récit trouve sa confirmation dans cette prescription ecclésiastique que, dans les églises cathédrales et collégiales, le premier jour du mois, on devra célébrer une messe pour les défunts en général, et aussi dans cette autre ordonnance que le lundi de chaque semaine, c'est-à-dire le jour même où la messe principale est célébrée pour les défunts, on pourra introduire dans la messe du jour une commémoraison pour ces mêmes défunts, à l'exception des quarante jours de carême, du temps pascal, et s'il se rencontre une fête double ou semi-double (4).

Odilon, relativement à. cette nouvelle fête de la Commémoraison des morts, aura-t-il sollicité et obtenu

 

(1)  Gesta Episcoporum Leodiensium, cap. LIII, dans Sistorius, Script. Germ., III, édit. de Ratisbone, 1726, t. III, p. 91 et suiv.

(2)  In Acta VI, I, p. 584 et suiv. Les Constitutions de l'abbé Wernher II d'Einsiedeln (1173-1192) portent : « Commemoratio animarum. » (Cod. M 16, n° 349, Bibl. Einsiedeln.) Ces Constitutions sont imprimées chez Hartmann (Annales Heremi, Freib. i. Brisg., 1612, p. 229) et dans les Studien und Mittheilungen, 1858, 20 livraison. — Voir Ringholz, ouvr. cité, p.

(3) Chron. Turon., apud Bouquet, t. X, p. 282.

(4) Voir P.-J. Schuch, O. S. B. Handbuch der pastoral Theologie, 6° édit., p. 538 et suiv. — Quant au rite relatif à la Commémoraison dans les différents lieux, voir D. Martène, de antiquis Ecclesiae ritibus, 2e édit., t. III, col. 601 et suiv., et t. IV, col. 584 et suiv.

 

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l'approbation du Saint-Siège apostolique ? Nous ne connaissons aucune bulle pontificale concernant cette approbation, mais ce que nous pouvons hautement affirmer, c'est que l'institution de la fête des morts est le grand événement du X° siècle. Le saint abbé de Cluny, par l'institution de cette fête de la charité compatissante, s'est acquis une gloire immortelle : toutes les fleurs qui, au jour de la commémoraison des morts, ornent les tombeaux, se tressent pour former une splendide couronne autour du nom de saint Odilon » (1).

 

(1) Pastoral-Blatt, de l'évêché de Munster, 1884, n° 8, p. 96. Voir P. Dr Theodor Stabell, Lebensbilder der Heiligen, t. II, p. 618.

 

CHAPITRE XIV ODILON  ET  SAINTE  ADELAÏDE. — VIE  DE  LA  SAINTE IMPÉRATRICE

 

Au déclin du IX° siècle, en 888, un seigneur franc, nommé Rodolphe, recevait dans l'abbaye de Saint-Maurice la couronne et l'onction royales des mains de l'archevêque de Besançon, assisté des évêques de Sion, de Lausanne et de Genève. Son royaume s'appela la Petite-Bourgogne ou Bourgogne Transjurane ; il comprenait les cantons actuels de Genève, du Valais, de Vaud, de Neuchâtel et quelques portions de ceux de Fribourg, de Berne et de Soleure. Orbe, dans le pays de Vaud fut choisi comme chef-lieu de ce nouvel Etat. Rodolphe Ier, mort en 912, eut pour successeur son fils Rodolphe II qui épousa Berthe, fille de Burcard, duc de Souabe, reine dont le nom est encore en vénération dans les vallées du Jura et jusqu'aux plaines de la Lombardie. De cette union naquit une fille, Adélaïde(1), dont les relations

 

(1) Odilo : Vita seu Epitaphium Adalheidae, dans Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 967 ; Bibl. Clun., col. 353; Mabillon, Annales, t. III, lib. XLV, passim ; Burgener, Helvetia Sacra, t. I, 13 ; Murer, Helvetia Sancta, 235 ; Propre des diocèses de Lausanne et de Bâle ; Genoud, les Saints de la Suisse française, t. II, 1; Vie des saints de Franche-Comté, t. IV, p. 172; Mémoires et documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, p. 295 ; P. Cahier, les Caractéristiques des saints, t. I, passim. — Dans les Acta Sanctorum, sainte Adélaïde a été mentionnée inter prœtermissos au 10 février (t. II, febr., p. 377) ; sa vie sera donnée au 16 décembre.

 

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avec Odilon furent trop intimes pour ne pas trouver place dans la vie de notre saint abbé. Déjà son saint prédécesseur, l'abbé Mayeul, grâce à Heldrich,  qui avait quitté la cour d'Allemagne pour embrasser la vie monastique à Cluny avant d'aller s'asseoir sur le siège abbatial d'Auxerre, était connu d'Othon Ier et de son épouse Adélaïde. Ce fut à Heldrich que s'adressèrent Othon et Adélaïde pour décider l'abbé de Cluny à se rendre auprès d'eux. Mayeul quitta sa solitude qui lui . était singulièrement chère pour se rendre à Pavie où l'empereur Othon tenait sa cour. C'était en 966. Il reçut à la cour de Pavie l'accueil le plus empressé et le plus respectueux. Il devint bientôt le confident intime d'Othon, qui l'aimait de tout son cœur. Tous ceux qui avaient une grâce à demander à l'empereur s'adressaient à l'abbé de Cluny, qui n'usa de son influence auprès du prince que pour servir les autres, et pourvoir aux intérêts de la religion. Le grand abbé gagna à la vie monastique quelques-uns des hommes puissants qui entouraient l'empereur. Il intercédait pour le soulagement des opprimés et des pauvres. L'empereur voulut lui conférer la réforme de plusieurs monastères d'Italie et d'Allemagne, et suivre docilement ses conseils. Quant à l'impératrice Adélaïde, elle avait donné, elle aussi, à l'abbé de Cluny toute sa confiance. Elle était même pénétrée d'une telle vénération pour saint Mayeul qu'elle s'était mise à son service comme la dernière des

 

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servantes (1). N'est-ce pas Mayeul, en effet, qui avait interposé sa médiation entre le fils et la mère et avait osé rappeler Othon II au devoir de la piété filiale? N'est-ce pas à lui qu'avaient été remis les monastères fondés par Adélaïde et soutenus par ses largesses ?

A la  mort  du  saint abbé,  la  pieuse impératrice reporta sa confiance sur Odilon, son digne successeur, qu'elle aima,  lui aussi, d'une particulière affection. Notre saint atteste lui-même qu'il fut en relation avec la sainte princesse et en obtint pour son monastère un grand nombre de présents (2). Aussi bien, dans le dernier voyage que fit Adélaïde dans la petite Bourgogne, Odilon ne cessera d'être à ses côtés et il recevra de l'auguste impératrice mille témoignages de son entier dévouement.  Voici,  d'ailleurs,  d'après  notre  saint, quelle fut l'occasion de ce voyage. La mollesse du roi Conrad avait laissé tomber la Transjurane dans un état de confusion et presque d'anarchie (3). Rodolphe III, son fils et son successeur, était un prince trop faible pour contenir dans le devoir une noblesse qui aspirait à l'indépendance. Ses vassaux, qui en étaient venus à ne suivre d'autre loi que leur bon plaisir, ne cherchaient pas à le précipiter du trône; ils voulaient, à l'ombre d'une royauté purement nominale, exercer un infâme

 

(1)  Syrus, Vita Mayoli, dans Mabillon, Acta, V, p. 799 et 800 ; Cf. Kopke et Dummler, Kaiser Otto der Grosse, p. 486.

(2) C'est principalement dans leur dernière rencontre, en septembre ou octobre 999, que sainte Adélaïde témoigna à notre abbé le plus grand dévouement. Cette année résulte d'Odilon, Vita Adalheidis, cap. XIII : « Iam iamque ultimo octatis suae anno », etc. Le mois résulte du moment où l'on apprit la nouvelle de la mort de l'évêque Franco. Il mourut en Italie le 28 août 999. La nouvelle pouvait arriver en trois semaines dans la Bourgogne et parvint à Saint-Maurice, où se trouvait alors l'impératrice. Cf. Damberger, t. V, p. 533.

(3) Patrol. lat., t. CXLII, S. Odilon, Epitaph. Adalheid, col. 973, Bibl. Clun., col. 356.

 

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brigandage, piller les églises et opprimer les faibles. Impuissant pour prévenir l'injustice, Rodolphe tâchait de la réparer; il restitua à l'église de Lausanne divers biens dont elle avait été arbitrairement dépouillée. Un jour, il fît acte d'autorité en tentant d'enlever à un seigneur l'héritage paternel. Ce fut le signal de l'insurrection et de la division des seigneurs en deux partis ennemis. Les révoltés ne craignirent pas d'attaquer l'armée de Rodolphe, bien supérieure en nombre ; le roi fut vaincu, obligé de fuir et réduit à négocier. Les prétentions des vassaux, divisés entre eux, menaçaient le royaume d'une anarchie complète.

Instruite de ces tristes événements, Adélaïde se sentit pressée par la charité; elle résolut de secourir son pays natal et le roi son neveu, mais comme médiatrice et par la voie de la persuasion. Dans l'été de l'année 99g, elle partit pour la Transjurane et commença par solliciter du ciel l'heureux succès de ses démarches, en visitant les principales églises de ce pays avec une piété exemplaire. Lorsqu'elle arriva à Payerne, elle y trouva l'abbé de Cluny qui, nous l'avons vu, visitait souvent ce monastère où se concentrait son affection. Quelle fut la joie de la sainte impératrice, quels sentiments se pressèrent dans son âme en contemplant les traits d'Odilon. l'une des lumières de son siècle ? L'histoire ne le dit pas. Mais cet extérieur grave et imposant, ce visage pâle et exténué qui révélait le moine laborieux et mortifié, le supérieur constamment occupé d'un grand nombre de monastères où il faisait observer les règles de la discipline monastique, régner la piété et fleurir les études, tout cela ne devait-il pas impressionner vivement le cœur de la sainte princesse? Aussi bien Odilon mérita-t-il la confiance entière d'Adélaïde, et nous le voyons, à partir de ce moment, parcourir avec

 

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elle une partie de la Transjurane. Adélaïde pria dans l’église de Payerne, consacrée depuis peu (1), visita le tombeau de  sa mère et pourvut avec une libéralité royale aux besoins temporels des religieux. La fatigue ne lui  permettant pas  de distribuer elle-même ses aumônes, comme elle avait coutume de le faire, un des religieux du monastère fut chargé de cette fonction. Le nombre des pauvres accourus du voisinage fut si grand qu'il parut excéder le nombre des pièces de monnaie destinées à les soulager, et le distributeur crut que l'argent avait été miraculeusement multiplié dans la cassette de la princesse, comme autrefois les pains dans le désert. Après avoir quitté Payerne, l'impératrice accompagnée de l'Abbé Odilon, qui ne  la quittera plus désormais, jusqu'à son départ pour l'Alsace, se dirigea par les hauteurs qui, au midi,  dominent le bassin de la Broyé. Elle arriva sur les bords du Léman et s'arrêta à Saint-Maurice (2), dans le Valais, où elle se trouva au mois de septembre.

Parmi les cantons de la Suisse actuelle, le Valais est non seulement un des plus fertiles et des plus pittoresques, mais le plus riche en souvenirs historiques. Le Valais (3), tire son nom de vallis, vallée ou val ; c'est en effet la vallée par excellence, la plus longue et la plus considérable de toutes celles des Alpes. Bornée au levant par le Tessin et les Alpes Lépontiennes, qui le séparent de l'Italie, au couchant par la Savoie, au nord par les Alpes Bernoises, et au midi par la vallée d'Aoste et les Alpes Pennines, le Valais

 

(1)  L'église de Payerne fut consacrée en 998. Un diplôme atteste la présence du roi Rodolphe et de l'évêque de Genève à Payerne en cette année. (V. Mabillon, Ann. Bened., IV, 125 et 694.)

(2) Patrol. lat., t. CXLII, S. Odilon. Epitaph. Adelheid, col. 977, et suiv.

(3)  En latin, Vallesia ou Valinsa.

 

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est cerné de tous côtés par des montagnes hautes et couvertes de neiges éternelles. La double chaîne de hauteurs qui l'enserre et lui sert de remparts,  allant toujours en se rapprochant du côté du Léman, finit par former une gorge si étroite que la chaussée et le fleuve s'y disputent une issue. C'est là que se trouve la véritable porte du Valais. Un pont hardi, d'une seule arche de pierre, que la tradition dit être une œuvre des Romains, est jeté sur le Rhône en cet endroit et repose ses deux fortes culées aux assises de deux montagnes géantes. Du pont, la vue s'étend sur un panorama splendide, riant et austère à la fois : on dirait un rideau de théâtre s'ouvrant sur deux scènes immenses et féeriques. A droite, à près de dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, s'élance, élégante et blanche pyramide, la dent du  Midi ; de l'autre côté  du fleuve, sa  sœur jumelle, la dent de Mordes, se dresse comme la flèche d'une gigantesque cathédrale, dominant le massif important des Diablerets. Aux premiers rayons de l'aube, ces deux reines des Alpes Valaisannes, brillent déjà de mille feux, quand le reste de la vallée repose encore enseveli sous les voiles de la brume. Au fond de la gorge, sur la rive gauche du fleuve, on aperçoit, adossées à la base d'un cirque de rochers perpendiculaires et noirâtres, un groupe de maisons blanches dans les arbres verts, dominées par le clocher d'une antique abbaye : c'est l'abbaye de Saint-Maurice qui s'élève à l'entrée du principal passage des Alpes, dans un des plus beaux paysages du monde, là où le Rhône, après avoir fourni la première étape de sa course, s'échappe des gorges du Valais pour aller précipiter ses eaux bourbeuses dans le limpide azur du Léman » (1).

 

(1)  MONTALEMBERT, les Moines d'Occident.

 

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L'impératrice visita la célèbre abbaye de ce lieu, entra avec Odilon dans l'antique église, s'avança sous les voûtes éclairées d'un jour incertain et soutenues par des piliers massifs. Elle pria les saints martyrs de la légion thébaine d'être ses intercesseurs auprès de Dieu, se livra à toute la ferveur de la prière (1), et répandit d'abondantes larmes ; son visage, où se reflétait l'ardente piété qui embrasait son âme, semblait transfiguré. Si les transgressions de la loi divine la pénétraient de douleur, elles lui inspiraient en même temps une tendre compassion pour tous ceux qui en étaient les auteurs ou les victimes; les progrès du bien qu'elle apercevait dans ce temps, lui étaient un sujet de consolation; mais les maux présents, et surtout ceux qu'elle prévoyait dans l'avenir, inondaient son âme d'amertume. Elle priait dans un coin de l'église d'où elle se disposait à sortir, lorsqu'un courrier, arrivant d'Italie, lui apprit que Francon, évêque de Worms, était mort (2) à Rome, où il avait suivi Othon III. Ce prélat, par ses vertus, s'était montré digne de l'estime et de l'affection dont la sainte impératrice et l'empereur l'avaient honoré. Elle appela un ecclésiastique de sa suite et lui recommanda de prier pour cet évêque, enlevé par une mort prématurée. Tout ce que l'empereur avait à craindre du climat de l'Italie, de la trahison, de l'antipathie des Romains, se présenta à son esprit alarmé ; elle parut très émue et comme hors d'elle-même, des paroles prophétiques tombaient

 

(1) Sainte Adélaïde et saint Odilon observent ici une coutume déjà chère à l'Eglise : l'adoration rendue à l'Eucharistie. Il est donc faux, comme le fait observer l'auteur de la Perpétuité de la foi contre le ministre Claude, que cette coutume ne s'est introduite qu'après Bérenger (Acta SS. Januar.).

(2) Patrol. lat., Odilo, etc., col. 978. L'évêque Francon mourut à Rome le 29 août 999. (Necrol. Fuldense.)

 

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de ses lèvres : « Que ferai-je, dit-elle, que dirai-je pour Othon, mon seigneur et mon petit-fils? Bien des hommes, je crois, périront en Italie... avec lui. Oui, je crains que ce royal Othon n'y périsse lui— même et que l'infortunée Adélaïde ne reste sans consolation humaine. Seigneur, roi des siècles, ne permettez pas que je vive assez pour être témoin d'un si grand malheur. » Ces paroles prononcées, elle se prosterna, embrassa le pavé, pria encore quelques instants, et se retira. L'abbaye de Saint-Maurice reçut son offrande et les pauvres de la contrée furent soulagés par ses aumônes.

En s'éloignant de Saint-Maurice, l'impératrice suivit avec notre saint Abbé, le rivage méridional du lac Léman et se fit conduire à Genève. Hugues, qui occupait alors le siège épiscopal de cette ville, était petit-neveu de la princesse. Il s'était trouvé à Rome l'année précédente et y avait vu l'empereur au mont Aventin. Avec ses voisins, les évêques de Sion et de Belley, et probablement aussi l'abbé Odilon, il avait en même temps assisté à un concile convoqué à Rome par le pape Grégoire V. Là, on avait ordonné le rétablissement de l'évêché de Mersebourg, illégalement supprimé sous le règne d'Othon II. Le concile avait aussi prescrit à Robert, roi de France, de se séparer de Berthe, que les lois de l'Eglise ne permettaient pas de regarder comme sa femme légitime. Berthe était nièce d'Adélaïde. Ainsi l'évoque pouvait, par ses récits, intéresser l'impératrice. A Genève, Adélaïde visita les églises, et, comme nous l'avons vu, celle de Saint-Victor, située dans un faubourg de la ville, lui inspira un intérêt si particulier qu'à sa demande l'évêque y établit une communauté de bénédictins qui fut soumise à l'Abbé de Cluny, et Odilon, qui s'en trouva le supérieur, fit bâtir le

 

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monastère (1). Adélaïde passa sur la rive droite du Rhône, traversa le comté équestre, et arriva à Lausanne, où elle fut reçue avec les honneurs convenables par ses neveux, c'est-à-dire par le roi Rodolphe et par les évêques dont l'un était Burcard II, archevêque de Lyon et frère du roi. Partout elle trouvait l'accueil dû à son rang et au noble motif de son voyage. Elle s'empressa d'invoquer avec sa piété accoutumée le secours de la sainte Vierge Marie dans la cathédrale de Lausanne, dédiée en l'honneur de la Mère du Sauveur. Cette église fut l'objet de sa munificence, et, puisque ce fut vers ce temps que Henri, évêque de Lausanne, commença la reconstruction du saint édifice, on peut conjecturer qu'il reçut, pour cette œuvre, des secours de la bienfaisante impératrice. Enfin, Adélaïde, accompagnée du roi, son neveu et de l'Abbé de Cluny, arrive à Orbe. L'étranger venant de France, et suivant la route très fréquentée de Pontarlier à Lausanne, découvrait naguère, sur un des derniers gradins du versant oriental du mont Jura, les hautes tours et les épaisses murailles d'une vieille forteresse féodale couronnant un riant coteau tapissé de vignes et de vergers. Ces ruines, dégradées par le temps et noircies par le feu de la guerre, ont été, il n'y a pas longtemps, démolies et rasées jusqu'au sol, à l'exception d'une seule tour élancée dont la forme gothique contraste avec les habitations modernes de la ville actuelle. Orbe, chef-lieu du cercle et du district de même nom, au canton de Vaud, compte environ deux mille habitants, et se partage en ville haute et ville basse. La ville haute est assise sur une colline élevée au-dessus d'une plaine marécageuse, et entourée de trois côtés par la rivière

 

(1) Mabillon, Ann. Bened., IV, 116, 125, 694.

 

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qui roule dans un lit profond ses eaux bruyantes. Le haut de cette colline, en forme de presqu'île rocailleuse, forme un plateau incliné vers le soleil levant. C'est là, sur ce rocher, que s'élève le palais où le roi Rodolphe reçut l'impératrice, édifice noirci par les siècles et plein de souvenirs des temps anciens. Les princes mérovingiens y avaient séjourné quelquefois, et quatre siècles s'étaient écoulés depuis que l'infortunée Brunehaut en avait été tirée pour être conduite au supplice. Cependant Adélaïde revoyait les lieux témoins de sa première enfance, le charmant vallon où la rivière serpente, les ondulations des coteaux, le flanc du Jorat, embelli par Chavornay, où la cour se plaisait à séjourner. Arrivée au soir de la vie, l'impératrice remontait par la pensée à ses tendres années, printemps de la carrière humaine, âge d'innocence et de bonheur ; elle pouvait jeter un regard tranquille sur la gloire du monde qui ne l'avait point séduite ; illusion prête à disparaître pour elle, comme sous ses yeux les flots de l'Orbe se précipitaient en bruyantes cascades et s'enfuyaient sans retour. Or les seigneurs de la Transjurane, qui se réunissaient à Orbe, furent introduits dans les antiques salles du palais, où la simplicité se mêlait à une sorte de magnificence royale. Quoique l'on ne connaisse pas ceux qui furent convoqués par le roi pour entendre les conseils pacifiques de sa tante, dans le nombre des vassaux de Rodolphe qui vivaient alors et qui purent se trouver à Orbe, il en est plusieurs dont l'illustration n'est pas ignorée. Tels furent Bérold, souche de la maison royale de Savoie ; Renaud, comte de Genevois, Humbert de Salins ; Lambert de Grandson, qui encourut la disgrâce du roi; le comte Rodolphe, fondateur du prieuré de Bevaix ; Othon (Guillaume), fils de ce roi Adalbert, pour lequel Bérenger II,  son père, avait autrefois  tenté

 

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d'obtenir la main d'Adélaïde. Le saint abbé de Cluny était arrivé à Orbe avec l'impératrice. Adélaïde avait entrepris ce long voyage, que son âge avancé rendait pénible et dangereux, pour apaiser la fureur des discordes civiles dans un pays qui lui était cher. Comme un ange de paix, elle conféra avec le roi et les vassaux des moyens de rétablir la tranquillité, l'ordre et l'union. Par des paroles empreintes de la plus tendre charité, elle engagea la plupart des seigneurs à terminer leurs différents et à accepter des conditions de paix. Quelques-uns, hommes insensibles et violents, résistèrent à ses sollicitations pacifiques; loin de les inquiéter, elle se borna à recommander à Dieu les intérêts de la paix (1). « Les vertus d'Adélaïde, dit un grand historien, valurent à Rodolphe III ce qu'il n'avait pu obtenir par la force des armes, une paix avantageuse (2). Du moins, l'impératrice calma l'effervescence des esprits et fit cesser les hostilités.

A Orbe aussi, Adélaïde n'épargna rien pour soulager la misère des malheureux qui, de tous côtés, venaient implorer les bienfaits de sa charité. Elle envoya des présents aux églises et aux monastères situés dans le voisinage, ou avec lesquels elle avait des relations plus particulières. Les plus favorisés furent les Bénédictins de Cluny, et ceux de Fleury, Souvigny où le bienheureux Mayeul avait terminé sa sainte carrière, le monastère de Saint-Martin de Tours, dont l'église avait été incendiée depuis peu. L'impératrice, que la renommée avait instruite de l'édifiante régularité qui régnait parmi les religieux de Tours, donna une somme considérable pour rebâtir l'église ; elle ajouta une

 

(1) Odilo, chap. XIII et XVII.

(2) Muller, Hist. des Suisses, l. I, chap. XII.

 

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partie d'un riche manteau impérial qu'Othon II avait porté dans les jours solennels, ornement destiné à la décoration de l'autel. En remettant ce don à l'abbé Odilon, elle lui dit : « Faites agréer à Saint-Martin ces faibles offrandes  que lui présente Adélaïde, servante des serviteurs de Dieu, d’elle-même pécheresse, impératrice par la faveur divine. Qu'il reçoive cette portion du manteau de mon fils Othon, et qu'il daigne adresser pour lui une prière puissante à celui qu'il a lui-même habillé de la moitié de son manteau dans la personne d'un pauvre. » Cependant l'air se refroidissait peu à peu sous les rayons affaiblis du soleil d'automne, et les arbres, en commençant à se dépouiller de leurs feuilles décolorées, avertissaient la princesse des approches de l'hiver. Après avoir séjourné dans le palais de ses pères, elle fixa le jour de son départ pour l'Alsace, prit congé du roi, et fit ses adieux à ceux dont se composait la cour de Rodolphe.  Elle était sur le point de partir, lorsque ses regards rencontrèrent ceux de l'abbé Odilon; ils sentirent l'un et l'autre leurs yeux se remplir de larmes. Mais il faut entendre notre saint nous raconter lui-même cette suprême entrevue : « Parmi la foule, dit-il, qui se pressait autour de la bienheureuse impératrice, se trouvait un moine indigne sans doute du titre d'abbé qu'on lui décernait, et pour lequel cependant Adélaïde daignait avoir quelque estime. Ils se regardèrent l'un l'autre et versèrent des larmes.  Puis l'impératrice prenant le bord de la robe du moine, étoffe vile et grossière, la baisa pieusement, la porta à ses yeux et à ses lèvres, et elle dit à demi-voix  : « Mon fils, souvenez-vous de moi près du  Seigneur.  Sachez qu'ici-bas je ne reverrai plus votre visage. Quand j'aurai quitté ce monde, je recommande mon âme

 

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« aux prières de vos religieux. » Elle prit alors congé du saint, et continua son voyage en Germanie. Reprenant le chemin par où elle était venue, elle arriva au monastère de Seltz (1), où, par l'inspiration de Dieu, elle avait choisi sa sépulture(2) auprès de son impérial époux. Elle y mourut dans la nuit du 16 décembre de cette même année 999, en chantant les louanges de Dieu.

Cette dernière entrevue de saint Odilon et de sainte Adélaïde, remarque un historien, est d'une beauté sublime et rappelle ce qu'il y a de plus touchant dans les épopées bibliques. Cette humilité du saint et de la sainte, ce long regard, ces larmes mutuelles, ce ton de voix si doux, tout y est pénétrant d'émotion. La vieille impératrice appelle mon fils » le jeune abbé de Cluny, et elle se recommande à lui comme à son frère dans le Seigneur.

Odilon, qui avait le culte du souvenir, fut fidèle à cette sainte mémoire. A peine le corps de l'impératrice eut-il reçu les honneurs de la sépulture dans l'abbaye

 

(1) Petite ville sur le Rhin, au nord de Lauterbourg, en face de Rostadt, dans la basse Alsace, à neuf ou dix lieues de Strasbourg. Othon Ier avait donné à Adélaïde, sur les rives du Rhin, un terrain de deux lieues carrées (Dipl. 16 cal. déc. 968, apud Schœpflin, Als. diplom., I, 122), partagé en deux par le fleuve et renfermant quinze bourgs ou villages, parmi lesquels Seltz et Kesselbach, en Alsace. Ce territoire fut désigné dans les actes du moyen âge par la dénomination de propriété d'Adélaïde, Proprium Adelaidœ. L'impératrice affecta la plus grande partie de ce district à la dotation du monastère qu'elle fonda à Seltz. Le premier abbé fut Ezzeman, qu'Adélaïde avait choisi pour le directeur de sa conscience. (Gerbert, Epist. 21.) L'église fut consacrée le 18 novembre 996 par Wilderade, évêque de Strasbourg, en présence d'Othon III, de son aïeule et de plusieurs évêques.

Cf. Odilo, Vita Adelheidœ, Patrol. lat., t. CXLII, col. 963-983, 978-981 ; Bibl. Clun., col. 353-370.

(2) Dr Hermann Huffer, Das Leben der Kaiserin Adalheid, Berlin, 1886, p. 5, 16 et suiv.

 

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de Seltz, que le saint abbé s'empressa d'élever à Adélaïde, un monument plus précieux, plus durable que le marbre et le porphyre. Inspiré par son cœur, il écrivit la vie de la pieuse impératrice, en exprimant le regret de n'avoir pas eu l'éloquence que saint Jérôme, son modèle, fait admirer dans ses éloges historiques des Paule, des Fabiola et des Marcelle. La vie, ou plutôt le panégyrique d'Adélaïde est un monument impérissable de reconnaissance et de tendresse filiale élevé par un fils à sa mère pour lui témoigner son affection et reconnaître ses bienfaits. « Dieu, dit-il, qui dispose toutes choses, et dispense souverainement l'honneur et la gloire, voulut de notre temps, et tandis que le premier des Othon portait heureusement le sceptre de la république romaine, placer dans une femme un modèle de vénération et de splendeur. Car ce fut alors que vécut l'impératrice Adélaïde, de sainte et très célèbre mémoire, pour être, après Dieu, la cause et l'excitation du bien qui se fit en notre âge, et des vertus qui y brillèrent. Dans mon empressement à recommander, par nos écrits, cette grande reine à la mémoire de la postérité, je crains qu'on me reproche justement d'être indigne, malgré mes efforts, de raconter, en mon humble et pauvre style, tant de noblesse et de vertu. Que ceux pourtant qui me feront ce reproche, que je mérite si bien, soit à cause de mon langage inculte, soit à cause de la nouveauté de l'entreprise, soit enfin à cause de la simplicité a native de ma parole, sachent aussi que ce n'est point certes un vain désir de gloire humaine, mais une vive impulsion de l'affection la plus vraie et la plus sincère qui m'a engagé d'écrire(1). »

 

(1) Odilo, Vita Adalheidae, ouvr. cité, col. 970, cap. 1.

 

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Le contenu de la Vie de sainte Adélaïde, distribué en vingt-six chapitres, se divise en trois sections.

La première section (1), raconte l'histoire de cette femme prodigieuse. Odilon s'excuse d'abord d'écrire sur une si noble et si sainte femme : « Méprise, lecteur, tu en as le droit, la rusticité de mon esprit ; mais fais attention du moins à la noblesse d'âme et de corps de celle que j'ai commencé à louer ; car si tu veux attendre qu'il vienne un homme assez éloquent et assez savant pour raconter dignement la vie d'une telle femme, il faut que Cicéron, le rhéteur, sorte des a enfers, ou que le prêtre Jérôme descende du ciel. « Ah ! si le saint et incomparable Jérôme, également versé dans la science divine et humaine, eût été contemporain d'Adélaïde, lui qui, dans ses ouvrages et dans ses lettres, a illustré à jamais Paula et Eustochia, Marcilla et Mélania, Fabiola et Blédilla, Lœta et Démétriada, il n'aurait pas manqué aussi de consacrer de longues pages à mon impératrice. Mais puisque nous n'avons plus de Jérôme ou d'homme assez éminent dans les arts libéraux, pour décrire dignement les actions ou la vie de cette noble femme, essayons-le, dans notre ignorance, avec l'aide de Dieu et selon notre pouvoir (2) ».

Le saint abbé parle ensuite, très brièvement, de l'origine d'Adélaïde, de son premier mariage avec Lothaire d'Italie, dont il relate la mort, puis il commence le tableau des afflictions de la jeune veuve, et il raconte comment elle reconnaît les desseins de Dieu, et comment aussi elle s'y est conformée, patiente et soumise à sa sainte volonté. Puis nous apprenons par le

 

(1) Chap. I-VIII.

(2)  Id., ibid.

 

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récit de sa captivité les honteux et abominables traitements que lui firent subir Béranger et Villa, sa femme; sa délivrance et son mariage avec Othon le Grand. Odilon dépeint ensuite à l'aide des paroles de la sainte Ecriture, sa magnanimité et sa sagesse. Il raconte comment des hommes pervers lui ont aliéné son fils Othon II, son départ pour la Bourgogne auprès de son frère, le roi Conrad, et enfin à Pavie, sa réconciliation avec son fils, obtenue par la médiation de l'Abbé Mayeul (1).

Issue d'une race royale et religieuse, Adélaïde, très jeune encore, fut destinée par Dieu à un royal mariage. Un jour, on vit arriver au château de Colombier, où résidait la reine, Hugues, roi d'Italie, avec son fils Lothaire. Là, dans une chapelle conservée encore aujourd'hui, un double mariage fut conclu : le mariage de Berthe avec Hugues et celui d'Adélaïde avec Lothaire. C'était le 12 décembre de l'année 0,38 (2), quinze mois et quinze jours après le décès de Rodolphe II. Lothaire était alors âgé de seize à dix-sept ans, et il était depuis sept ans associé à la royauté. L'alliance de Berthe avec Hugues ne fut pas heureuse. Les intrigues de ce prince, son libertinage, ses cruautés envers ses sujets, provoquèrent une révolution qui le détrôna et abrégea sa vie ; il mourut en 947. Si grand que fut le changement survenu dans la fortune du fils de Hugues, Adélaïde ne se crut pas dégagée des promesses faites dans le vieux manoir de Colombier. L'an 947, étant

 

(1)  Migne, Patrol. lat., t. CXLII ; Odilo, Vita Adalheid., col.969; Biblioth. Clun., col. 353.

(2)  Ces deux actes (libelli datis), conçus presque dans les mêmes termes, étaient conservés dans les archives des bénédictins de Saint-Sauveur, près de Pavie, comme l'assure Sigonius (Hist. de reg. Ital., 1. VI). Ce fut là que Mabillon les vit (Iter Ital., I, 222). Ils sont reproduits dans le Bullaire de Montcassin, II, 41. V. Luitpr., 1. IV, ch. V.

 

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alors dans sa seizième année (1), son mariage avec le roi Lothaire fut célébré à Pavie avec une extrême magnificence. La reine Berthe, qui avait repassé les Alpes, s'occupait du bonheur des Transjurains et veillait de loin sur les destinées de sa fille (2). Hélas ! le bonheur pour celle-ci devait être de courte durée, et elle put bientôt se convaincre de l'instabilité des grandeurs humaines. Un conspirateur, Bérenger II, fils d'un roi détrôné, essaya tout à coup de reconquérir en Italie les Etats perdus par son père. Lothaire accourut à Milan avec son épouse, conjurant ses sujets de lui rester fidèles. On lui répond par des acclamations enthousiastes, et il retourne à Pavie, lorsque subitement atteint de frénésie à Turin, où il se trouve, il expire entre les bras de son épouse Adélaïde (22 novembre 95o) (3).

Chose remarquable ! Presque toutes les grandes saintes, dit Mgr Bougaud, ont survécu à leurs maris : sainte Monique, sainte Paule, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Hedwige, sainte Chantai, la bienheureuse Marie de l'Incarnation et une foule d'autres. Elles entrent dans l'état du mariage, mais elles ne font que le traverser. Elles en goûtent un instant les joies pour apprendre au monde à les goûter saintement, puis bientôt Dieu brise et déracine tout autour d'elles, comme s'il était jaloux d'avoir pour lui de tels cœurs et peut-être aussi pour donner à ces grandes âmes, avec les douleurs qu'elles sont dignes de porter, la facilité de

 

(1) Odilo, opus cit. ; Bibl. Clun., col. 354.

(2)  Dès la première année de son mariage, Adélaïde devint mère d'une fille qui reçut le nom d'Emma. Nous la retrouvons sur le trône de France comme épouse du roi Lothaire.

(3) Muratori, Rer. ital. Script., t. IV; Chron. Virdun., ann. g5o ; Leo Ost. Chron. Mon. Casin.,  l. I, ch. LXI.

 

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monter à ces sublimes vertus dont on a si rarement la liberté dans l'état du mariage. Il semblerait même que, plus elles sont heureuses, plus elles sont prédestinées à être veuves de bonne heure. Sainte Elisabeth, par exemple, n'avait que vingt ans, sainte Hedwige vingt-trois, sainte Chantai vingt-neuf, lorsque Dieu les arracha à la félicité si pure de leur vie conjugale (1). »

Dieu seul connaît les larmes que répandit cette jeune veuve de dix-neuf ans, privée à la fois de son trône et des consolations d'un époux. « Une opiniâtre persécution vint l'assaillir; cette persécution, qui a coutume de purifier les élus, comme la fournaise purifie l'or. Le malheur lui arriva donc, remarque Odilon, moins parce qu'elle le mérita, que par un bienfait véritable de la Providence. A vrai dire, Dieu lui envoya a des afflictions extérieures et corporelles, de peur que sa jeunesse ne fût brûlée au dedans par les feux de la chair et de la volupté ; et le Seigneur la brisa de tant de  coups,  pour qu'elle ne fût point,  comme dit saint Paul, une veuve vivante, mais morte au milieu des délices(2). » Dieu voulut, dans son amour paternel, lui faire subir assez de périls pour qu'elle ne  fût pas indigne d'appartenir à cette filiation divine dont parle l'Ecriture : « Le Seigneur châtie tous les enfants qu'il accueille. » Lorsque Lothaire, son mari, fut mort, le royaume d'Italie passa à un certain Bérenger dont la femme se nommait Villa. Par leurs ordres, malgré son innocence, Adélaïde fut impitoyablement arrêtée, on lui rasa les cheveux, on la rendit victime des tourments les plus divers, des plus ignobles voies de fait. N'ayant d'autre compagne

 

(1) Bougaud, Hist. de sainte Monique, p.  100.

(2) Bibl. Clun., col. 354.

 

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qu'une seule servante, elle fut plongée dans un cachot affreux (1) » du château de Garde, sur les bords du lac de ce nom. Des gardes, sous le commandement d'un comte, veillaient autour de la prison. Au pied du château, les flots du lac, soulevés par les vents, mugissaient comme les tempêtes de l'Océan ; c'était le seul bruit qui se fît entendre à travers les épaisses murailles qui séparaient la princesse de la société humaine. Dans son cachot comme naguère dans l'oratoire de son palais, Adélaïde passait ses journées en prières avec son humble et dévouée compagne. Leur voix, que les hommes n'entendaient plus, était puissante auprès de Dieu. Après quatre mois de captivité, l'auguste reine put enfin entrevoir des jours meilleurs, jusqu'à ce que vint le moment où elle fut miraculeusement délivrée de ses chaînes. « Dans la nuit même qu'elle fut tirée de prison, elle tomba dans un marais (2) où elle demeura patiemment plusieurs jours et plusieurs nuits, invoquant le secours de Dieu. Elle était en ce grave péril quand tout à coup arriva près d'elle un pêcheur dans sa barque chargée de poissons qu'on appelle esturgeons. Le pêcheur, apercevant Adélaïde et sa servante, leur demanda qui elles étaient et ce qu'elles faisaient là. Elles lui firent une réponse suggérée par la nécessité pressante : Ne voyez-vous pas que nous sommes de pauvres voyageuses dépourvues de tout secours humain, et, ce qui est plus cruel, en péril d'être assassinées ou près de mourir de faim dans cette solitude? Donnez-nous, si vous le pouvez, quelque

 

(1) Migne, Patrol. lat. ; Odilo, opus cit., col. 971; Bibl. Clun., col. 355.

(2) Incidit in quamdam paludem. » (Odilo, opus cit., chap. III. La végétation qui, au dixième siècle, parait les bords du Mincio ne différait pas de celle que Virgile y avait vue. (Eglog., VII.)

« His viridis tenera praitexit in arundine ripas. »

 

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chose à manger, ou ne nous refusez pas du moins vos consolations et votre appui (1). Le pêcheur fut ému de pitié en entendant ces deux femmes, de même qu'autrefois le Christ fut touché à l'aspect de la multitude affamée qui l'avait suivi au désert. Il leur dit : Je n'ai rien à manger, si ce n'est du poisson et de l'eau. Il portait avec lui du feu, selon l'habitude des pêcheurs; il alluma du feu, prépara le poisson. La reine mangea; sa compagne et le pêcheur la servaient. Pendant ce temps-là survint un clerc qui avait été le compagnon de sa captivité et de sa fuite : il lui annonça l'arrivée de soldats armés qui la a recueillirent avec joie, et la conduisirent dans un château inexpugnable (2). » C'était le château fort de Canossa (3) situé sur un contrefort des Apennins, au sommet d'un rocher isolé et à pic. Ses tours et ses remparts se trouvaient donc à l'abri de toutes les machines de guerre et de tous les assauts. C'est là que furent amenées, saines et sauves, la pieuse reine et sa compagne. Cependant toute l'Europe s'entretenait avec indignation de la barbarie dont Adélaïde était victime et de la cruauté de son persécuteur. Les feudataires italiens surtout se repentaient d'avoir si aveuglément accueilli l'ancien marquis d'Ivrée. Ils s'adressèrent à Othon le Grand pour en obtenir leur délivrance. Deux mois après, l'empereur d'Allemagne à la tête d'une armée formidable entrait à Pavie où Ludolphe, son fils, recevait la couronne royale. Le même jour, le prêtre Martin, ce même clerc dont nous avons parlé, témoin de ces heureux

 

(1) Odilo, opus cit.

(2) Odilo, opus cit., chap. III et IV, dans Migne, col. 972 ; Bibl. Clun., col. 355.

(3) Odilo, chap. IV. — Tout se passa si secrètement que Bérenger perdit entièrement la trace d'Adélaïde. (Donizo.)

 

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revirements auxquels il avait pris une si grande part, sortait de Pavie avec une magnifique escorte. Il était chargé d'aller à Canossa retrouver Adélaïde pour la demander en mariage au nom d'Othon le Grand, veuf depuis quatre ans de la reine Edith. Les noces furent célébrées à Pavie durant les fêtes de Noël avec un éclat et une splendeur sans égale (1).

Une phase nouvelle commençait ainsi dans la vie jusqu'ici déjà bien agitée d'Adélaïde. Elevée par l'ordre divin au faîte des honneurs impériaux, et parvenue au comble de la gloire humaine, Adélaïde n'avait quitté que pour un moment l'école de l'épreuve. Lorsqu'au printemps de l'année suivante, à Magdebourg, la cour assistait à la procession du dimanche des Rameaux, Othon Ier commençait déjà à languir. A sa sérénité habituelle avait succédé une sombre mélancolie, qui donnait à sa famille les plus vives inquiétudes. Fatigué par tant de courses et tant de luttes, Othon Ier marchait à pas rapides vers le tombeau, lorsque, enfin, le 7 mai 973, il s'éteignit au couvent de Memleben (2). Adélaïde, veuve pour la seconde fois, sentit très vivement le coup qui la frappait, mais elle le supporta avec un courage tout chrétien. Othon II était dans sa dix neuvième année lorsque, déjà élu, associé au trône et couronné, il se trouva, par le fait de la mort de son père, à la tête de l'empire et de deux vastes royaumes. Sa grande jeunesse et son inexpérience obligèrent Adélaïde à jouer un rôle important dans l'administration de ce vaste empire. Comme le jeune empereur avait confiance en l'expérience de sa mère et suivait ses conseils, celle-ci se trouvait par le fait à la tête du

 

(1) Odilo, chap. IV ; Roswita, Carmen de gestis Ottonis I.

(2) Witich, 1. III ; Ditmar, 1. II. — Adélaïde eut d'Othon plusieurs enfants ; Henri et Brunon, morts en bas âge, Othon II et Mathilde.

 

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gouvernement (1) et faisait admirer une habileté consacrée à la prospérité publique (2). Mais Othon II préférait quelquefois aux précieuses leçons de l'expérience, la dangereuse  adulation.  Des  flatteurs  représentèrent adroitement l'impératrice mère comme avide du pouvoir ; on prétendit encore qu'elle épuisait par ses libéralités les ressources de l'Etat (3). Par ces perfides insinuations, on parvint à mettre la division entre l'empereur et Adélaïde, au point qu'Othon, irrité, éloigna sa mère des affaires et menaça de l'expulser du royaume. « Je ne pourrai, dit Odilon, raconter tout ce que l’auguste servante de Dieu eut alors à souffrir, sans paraître manquer  de respect  à  une dynastie si glorieuse. Il vaut mieux ne pas insister sur une faute qui fut d'ailleurs promptement réparée. La princesse  s'humilia sous la main de Dieu. Quoique son cœur maternel ne cessât pas de chérir le fils qui y faisait une si profonde blessure, elle résolut de s'éloigner  des artisans de discorde et de céder à l'orage qu'elle se sentait impuissante à apaiser » (4). L'illustre veuve disgraciée, après un court séjour en Italie, résolut de revoir le royaume de ses pères. Elle repassa les Alpes et se rendit auprès de son frère Conrad, qui régnait alors sur la Bourgogne Transjurane. Elle fut reçue avec de très grands honneurs par Conrad et par la très noble reine Mathilde. « L'Allemagne, ajoute saint Odilon, pleura son départ, mais toute la Bourgogne se réjouit

 

(1) «Augusta cum filio  feliciter  diu gubernavit monarchiam. » (Odilo, chap. VI ; Bibl. Clun., col. 356.)

(2) «Nemo ante illam ita auxit rempublicam, cervicosam Germaniam, » etc. (Odilo, ch. IV, Bibl. Clun., col.    .)

« Ipsius  Augusta:  meritis  et industria  solidatus fuerat  romani imperii principatus. » (Id., chap. VI.)

(3) Odilo, chap. VI; Syrus, Vita S. Mayoli.

(4) Id., ibid.

 

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de son arrivée. Lyon, la ville illustre, qui fut autre-ce fois la mère et la nourrice de la philosophie, Lyon fut dans l'allégresse, ainsi que Vienne, noble demeure des rois » (1). Adélaïde se trouvait alors trop rapprochée de Cluny pour n'avoir pas la facilité de voir l'abbé Mayeul. Mieux que tout autre, le grand abbé pouvait consoler cette victime de l'intrigue et concevoir [des projets inspirés par une charité toute surnaturelle.

Cependant le césar Othon ne tarda point à se repentir de sa conduite, et il prit des mesures pour arriver à une réconciliation. Plus les égarements de ce prince se multipliaient, plus un rapprochement devenait nécessaire entre le fils et la mère. Une occasion favorable se présenta. En 980, Mayeul se rendit auprès de l'empereur, et lui reprocha en termes sévères sa conduite envers Adélaïde ; Othon, subjugué par l'ascendant de la religion et la fermeté du saint abbé, sentit se dissiper ses préventions haineuses ; il dépêcha un courrier au roi Conrad et à l'abbé de Cluny; il leur annonçait que, désirant recouvrer l'affection de sa mère, il les conjurait d'être à cet effet ses médiateurs auprès d'elle et de la conduire sans délai à Pavie, où il était depuis le mois d'octobre 980. Adélaïde fit le voyage avec le roi son frère et l'abbé Mayeul. A la première entrevue, Adélaïde et Othon se jetèrent aux pieds l'un de l'autre, fondant en larmes : le fils se repentait, la mère pardonnait ; la réconciliation était accomplie. Depuis le jour de cette scène touchante, rien ne vint troubler l'harmonie si heureusement rétablie entre l'empereur et sa mère (2) ; celle-ci reprit sa place dans les conseils de son fils, et n'usa de son crédit qu'avec modération ; la vie d'Othon

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 973 ; Bibl. Clun., col.

(2) Id., col. 9-3, n° 7.

 

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offrit désormais un caractère plus noble et plus religieux.

A la fin de cette première section, Odilon rapporte la mort d'Othon II, le commencement du gouvernement d'Othon III, l'aversion contre Adélaïde de l'impératrice Théophanie, sa belle-fille, la mort de Théophanie, l'activité d'Adélaïde pour le gouvernement de l'empire et la bonne conduite d'Othon III. Suit alors une revue rapide des souffrances de la sainte impératrice, sa patience et sa conduite résignée dans le malheur.

Quelques années après, une immense douleur, la plus grande qui puisse atteindre le cœur d'une mère, était réservée à la pieuse impératrice. Son fils, dans un voyage à Rome, tombait gravement malade et expirait le 7 décembre 983 (1), loin de celle qui l'avait tant aimé. Il ne laissait comme héritier de sa couronne qu'un enfant en bas âge, Othon III (2). Celui-ci succéda à son père sous la double régence d'Adélaïde et de Théophanie, la mère du jeune roi. Mais la divergence de vues que l'on remarquait dans  ces deux princesses pouvait aller d'autant plus loin que vraisemblablement les bornes de  l'autorité de chacune d'elles n'étaient pas nettement déterminées. Aussi bien, l'esprit d'opposition que Théophanie,  la  jeune impératrice, manifestait à l'égard de sa belle-mère, dégénéra-t-il en discorde ouverte ; ce fut pour Adélaïde une source de souffrances qui lui rendit impossible un plus long séjour à la cour de Germanie. « Si je vis encore un an, disait Théophanie, je veux qu'il ne reste pas à ma rivale un pouce de terrain où elle puisse exercer sa domination. » La sainte impératrice céda à la sourde persécution

 

(1)  Ditmar, l. III.

(2) Odilo, chap. VI ; Bibl. Clun., col. 356.

 

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dirigée contre elle : elle s'éloigna du palais, mais ce ne fut que momentanément, car moins de quatre semaines après Théophanie était tout à coup emportée après une courte maladie (16 juin 991) (1). Une fois encore, Adélaïde reprit les rênes de l'empire. Tour à tour écartée du pouvoir, puis invitée à remonter sur le trône, elle fit une bien longue expérience de l'instabilité de la gloire humaine. Elle se livra avec un soin infatigable à l'administration de l'Etat; tout cependant se faisait au nom d'Othon, dont on admirait l'intelligence précoce, la parfaite éducation. Dans ses rapports avec son aïeule, le jeune empereur ne fit rien qui fut indigne d'elle ou de lui-même. Affaiblie par l'âge, Adélaïde ne demandait pas mieux que d'être déchargée de toute fonction publique. Elle avait cherché à préserver des révolutions l'Allemagne et l'Italie, à protéger l'enfance de son petit-fils, à conserver à celui-ci tout l'héritage de ses pères : son but était atteint, car Othon commençait à régner par lui-même ; ce fut la fin de la vie politique d'Adélaïde. L'impératrice put dès lors s'occuper avec plus de liberté de son salut, donner aussi plus de temps aux œuvres saintes qu'elle avait entreprises. La pieuse princesse se retira donc peu à peu du bruit et des préoccupations de la cour, et se livra tout entière aux œuvres de charité et de pénitence.

La seconde section (2) s'occupe d'énumérer quelques-unes de ses nombreuses bonnes œuvres.

Odile raconte ici la fondation du  monastère de Sainte-Marie de Payerne (3) et de celui de Saint-Sauveur

 

(1) Patrol. lat., opus cit., col. 974; Bibl. Clun. col. 356.

(2) Chap. IX-XII.

(3) Sur Payerne, voir le P. Odilo Ringholz, ouvr. cité, chap. III, annot. 30.

 

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près de Pavie (1). Hildebald en fut le premier abbé par le choix de la fondatrice. L'abbé Mayeul fut chargé par elle d'organiser la communauté et d'y faire observer la règle de Cluny. Il parle ensuite de sa charité à l'égard des monastères de Sachsen, et de Quedlinbourg où sa fille Mathilde était abbesse, de la fondation de la ville de Selz, sur le Rhin, dans la basse Alsace, à neuf ou dix lieues de Strasbourg et du monastère de Saint-Pierre qu'elle fit construire à ses frais, et qu'elle enrichit de vases sacrés en or et de riches ornements. Adélaïde aimait à soulager les pauvres et les nécessiteux ; elle était simple, humble et généreuse, et elle avait des règles bien précises dans la distribution des aumônes.

La troisième section (2) relate son dernier voyage en l'année 999.

Ici nous apprenons le but de ce voyage : son séjour à Payerne, le miracle qu'y fit Adélaïde en distribuant des aumônes, sa dévotion envers saint Maurice, sa consternation et ses sombres pressentiments à la nouvelle de la mort de Franco, évêque de Worms. Plus loin Odilon raconte son séjour à Genève au monastère de Saint-Victor; à Lausanne, sa réception par le roi et les évêques de la Bourgogne, son séjour à Orbe, les présents qu'elle fit aux monastères et aux églises, particulièrement au Mont-Cassin, à Saint-Mayeul de Pavie, à Cluny et au monastère de Saint-Martin de Tours. Odilon y raconte encore les adieux que lui fit Adélaïde et comment elle s'en retourna à Selz. Enfin il décrit sa préparation à sa fin prochaine suivie de la réception des derniers sacrements, sa bienheureuse mort survenue

 

(1) Sur Saint-Sauveur de Pavie, voir Dummler, Otto I, p. 485.

(2) Chap. XIII-XXIII.

 

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le 16 ou 17 décembre 999, et il fait mention de ses vertus et de ses miracles.

Odilon adresse son ouvrage à André, abbé du monastère de Saint-Sauveur, près de Pavie, et à tous les frères qui vivent sous sa discipline. Il n'en donne point d'autre motif, sinon que leur monastère reconnaissait sainte Adélaïde pour leur fondatrice. Le saint abbé n'y prend que la qualité de frère, et le plus méprisable de tous les pauvres de Cluny: «Frater Odilo, Cluniensium pauperum cunctorum peripsema (1). » L'auteur garantit expressément lui-même la vérité et l'authenticité de son livre tout entier : « Ce que nous racontons d'Adélaïde, dit-il, ce n'est pas par ouï-dire que nous l'avons appris ; mais nous l'avons vu et expérimenté personnellement. Nous avons entendu de sa bouche de nombreuses paroles de salut ; nous en avons reçu de copieux présents (2). » Odilon a écrit son livre avec beaucoup d'ordre, avec un vrai talent d'écrivain aussi judicieux que bien instruit de ce qu'il raconte, gardant la mesure dans les détails, sans donner dans une ennuyeuse prolixité. Son style est clair, concis, agréable, mais il ne peut s'empêcher de suivre le goût du temps, car il abuse des consonances et des vers intercalés dans le texte (3). Quoi qu'il en soit, il s'en dégage un parfum de piété que seul l'esprit et le cœur d'un saint sont capables de répandre. Odilon a écrit cet ouvrage immédiatement après la mort de la sainte impératrice ; témoin la chaleur pénétrante avec laquelle il expose les bienfaits qu'il en a reçus et l'impression

 

(1)  Le mot grec peripsema est tiré de I Cor., IV, 13.

(2) Hœc enim quae de ea dicimus, non modo auditu, sed et visu et experimento cognovimus. Multa ab ea salutis verba audivimus, plurima dona suscepimus. » (Odilo, Vita Adalheidœ, c. 5.)

(3) Acta SS., Vie de S. Od. par les Bollandistes, II, ses écrits.

 

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toute vivante qu'il en ressent. Il dit lui-même qu'il s'est hâté de commencer ce travail. Nous ne croyons donc pas nous tromper si nous assignons l’an mil comme date de sa composition. La vie de sainte Adélaïde a trouvé une prompte et large diffusion. Elle est encore contenue dans onze manuscrits, et elle a été souvent imprimée (1).

 

(1) L'épitaphe de sainte Adélaïde est imprimée : 1° Dans Antiquae Lectiones, par Henri Canisius, V, 2, p. 395-419, Ingolstadt, 1604; 2° Annales Heremi, par Christophe Hartmann, appendice, Fribourg-en-Brisgau, 1612 ; 3° Bibl. Clun., col. 353-570 ; 4° Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 967-982; 5° Surius, Vitœ Sanctorum, 16 décembre ; 6° Leibnitz, Script. Brunswic, I, p. 262-273 ; 70 la dernière et la meilleure impression se trouve dans les Monum. Germ. SS., t. IV, p. 636-645. — Odilon, dans sa lettre-préface, garantit l'authenticité de son livre (voir plus haut, p. 339, note 2). Cette authenticité a été confirmée par Richard de Poitiers (Recueil des historiens de France, IX, 24), par le clerc Garinus, dans Mabillon (Acta, V, p. 890), et par l'annaliste saxon (Monum. Germ. SS., p  637).

Le théologien calviniste Basnage, dans sa nouvelle édition qu'il fit paraître des Antiquœ Lectiones de Canisius, refuse sans aucune espèce de fondement à saint Odilon l'épitaphe de sainte Adélaïde ; Cf. Hist. littéraire, VII, p. 419 ; Dom Ceillier, XX, 258.

Outre l'épitaphe de sainte Adélaïde, il existe encore un Liber miraculorum S. Adalheidis, qui a été imprimé à la suite de la première. Mais ce livre n'a pas été composé par Odilon, bien qu'il ait été regardé généralement comme l'œuvre de notre saint. En effet, saint Odilon, à la fin du vingt-deuxième chapitre de la Vie de sainte Adélaïde, exprime l'intention de n'écrire aucun livre sur les miracles : «  Quae (scilicet miraculorum prodigia), si describerentur ex ordine, proprio indigerent volumine ; non enim possunt nostro explicari eloquio. » C'est pour cela qu'il n'ajoute qu'un très court aperçu des miracles (cap. 23).


CHAPITRE XV
LE  PAPE  SYLVESTRE  II    4e  VOYAGE  EN  Italie
(999-1004)

 

La réforme de Cluny introduite déjà dans un certain nombre de monastères par le zèle et sous la ferme impulsion de saint Odilon est une preuve décisive que la vie religieuse commençait à renaître, et l'institution de la Commémoraison des morts, qui devait rendre immortel le nom de notre saint abbé, en avait singulièrement favorisé le développement. C'était pourtant, s'il faut en croire certains écrivains, l'époque d'une sombre agitation dans les rangs inférieurs de la société chrétienne. D'après ces écrivains, parmi lesquels se placent de graves historiens (1), l'an mil s'ouvrait; il devait, selon l'opinion vulgaire, marquer le terme annoncé par l'Apocalypse au règne terrestre du Christ. Des fléaux de toutes sortes, des signes

 

(1) Baronius, Annales Ecclesiastici, ad ann. 1001, nos 1 et suite ; D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VI, préface, p. XI ; Jager, Histoire de l'Eglise gallicane, édit. in-8, t. VI, 50 ; M. de Caumont, Abécédaire d'archéologie, p. 42 ; M. Ampère, Histoire littéraire de la France, t. III, p. 273 et suiv.

 

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dans le ciel, présageaient du reste l'accomplissement des prophéties ; et la singulière coïncidence, cette année-là, du Vendredi-Saint avec l'Annonciation de la sainte Vierge (25 mars), semblait fixer à ce jour fatal, et figurer par une confusion mystérieuse, le point où se refermerait le cercle des siècles chrétiens. Les peuples gémissaient affolés de terreur ; on en avait vu désertant leurs demeures, s'acheminer, serfs et nobles confondus, au chant lugubre des psaumes, vers une croix de carrefour pour y abriter ensemble leur dernier soupir.

Peut-être faut-il nous demander rapidement ce qu'il faut penser de cette panique universelle, si l'opinion des terreurs superstitieuses de l'an 1000 a quelque fondement solide dans les témoignages des auteurs contemporains, en particulier dans celui de saint Odilon,ou si elle n'aurait pas pour bases au contraire, des conjectures trompeuses et des hypothèses sans réalité. Pour répandre quelque lumière sur cette question, il importe de remonter aux sources, c'est-à-dire aux écrivains et aux documents de l'époque elle-même. Quel est le langage, quels sont les sentiments des écrivains contemporains relativement à ces prétendues terreurs de l'an 1000 ?

A la fin du X° siècle, l'abattement n'était pas général, parce que la croyance à la fin prochaine du monde ne l'était pas elle-même. Les sources historiques ne nous laissent aucun doute sur ce point. Qu'on interroge les annales de l'Italie et de l'Allemagne, qu'on parcoure les chroniques de la France et de l'Angleterre, on ne trouvera nulle part la mention des terreurs superstitieuses de l'an 1000. De 950 à l'an 105o environ, il n'y a pas un chroniqueur, pas un annaliste qui fasse une simple allusion à une terreur universelle produite par

 

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la venue du jugement général. Les annalistes continuent à raconter pêle-mêle les querelles des évêques et des moines, les batailles des grands, les disettes, les famines, les phénomènes célestes qui effraient ceux qui ne les comprennent pas, et quand ils arrivent à l'année qui devait être l'année fatale, l'année suprême, ils sont aussi calmes et aussi froids qu'en présence de celles qui l'ont précédée et de celles qui l'ont suivies. Pas un mot de crainte au début, pas un soupir de soulagement à la fin. Pour nous en tenir aux chroniqueurs français, ils mentionnent avec la même indifférence le passage du X° au XI° siècle sans aucune trace d'étonnement ni aucun effroi. C'est en vain que l'on chercherait dans Aimoin de Fleury (1010)(1), dans Odoran de Sens (102o) (2), dans Adhémar de Ghabannes (1030) (3) et dans les autres chroniqueurs de la même date, la moindre allusion aux terreurs superstitieuses qui nous occupent. Les biographies de saint Mayeul, abbé de Cluny (993) (4) et de l'impératrice Adélaïde (999) (5), écrites par saint Odilon gardent le même silence. Il faut en dire autant du silence gardé par le biographe du pieux roi Robert (6), roi de France, dont le règne avait coïncidé avec la redoutable date.

Il nous est donc bien permis de conclure que la conflagration universelle qui aurait embrasé le monde en  l'an mille n'a  aucun  fondement solide dans les

 

(1) Annales Franc, apud Du Chesne, Bouquet, Pertz, Migne, de Miraculis S. Benedicti, lib. II, n° 16.

(2)  Chronica S. Petri Senon., ibid.

(3)  Chronica Ademari, apud Pertz, t. IV, p. 106 ; Migne, etc.

(4)  Mabillon, Acta SS., sœc. VI, pars Ia , p. 44.

(5) Bibl. Clun., p. 354.

(6)  Helgaudus, Vita Roberti Regis, apud du Chesne, Bouquet et Pertz.

Cf. Revue des questions historiques, t. XIII, p. 163 ; les Prétendues terreurs de l’an mille, par dom Plaine.

 

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auteurs et les documents contemporains, et ne repose sur aucun document digne d'être pris en considération (1). Si, entre les années 960 et 970, quelques illuminés ont enseigné que le monde allait finir, leur hérésie, en somme, ne présentait aucun danger. Hâtons-nous d'ajouter que l'Eglise, en la personne de ses chefs, n'a jamais partagé cette explosion de craintes. Nous avons vu plusieurs d'entre les plus illustres abbés bénédictins s'appliquer, dans des traités spéciaux, à réfuter

 

(1) La légende une fois inventée a été adoptée par Robertson dans son célèbre tableau des progrès de la société en Europe (en 1769, au commencement de son histoire de Charles-Quint) ; puis elle a été consacrée par le génie de Michelet; mais elle est entièrement contraire à la vérité. Cette légende se trouve pour la première fois dans J. Levasseur, Annales de l’église de Noyon, p. 131 (1633); puis dans Sauval, Antiquités de Paris, I, 295. Elle est ensuite introduite dans l'édition de Trithème de 1690. — Voir à ce sujet l'article de M. Rosières, la légende de l'an mille (Revue politique et littéraire, 1878, p. 919); dom François Plaine, les Prétendues terreurs de l’an mille (Revue des questions historiques, 1er janvier 1873) ; Eicken, dans les Forschungen für deutschen Geschichte, 1883, p. 303 ; Roy, l'An mille.

On allègue, il est vrai, le Dies irae, cette prose terrible et touchante que l'Eglise entonne aux heures où elle porte le deuil de ses enfants. Il y a quelques années, en 1833 ou 1837, on a trouvé dans la bibliothèque de Montpellier, sur les feuillets d'un manuscrit provenant de l'abbaye de Saint-Benoît-d'Aniane, une prose qui contient les idées du Dies irae. Mais à supposer que ce chant appartienne bien au X° siècle, que prouverait-il ? Ce que prouve le Dies ira? : que le christianisme a cru à la fin du monde et à un jugement dernier, comme il y croit encore. Il ne démontrerait pas qu'en l'an 999 la masse entière des hommes se trouvait dans la situation d'âme d'un condamné qui a reçu sa sentence ». (De Sismondi, de la Chute de l'empire romain. t. III, 397.) Le chrétien ne doit-il pas s'attendre toujours à la destruction totale de toute chose, et néanmoins bâtir, labourer, peiner comme si le monde était éternel : « Car nul ne peut savoir quand viendra le fils de l'homme. » (Thessaloniciens, IV, 2.) Au reste, le Dies irœ, loin d'être l'œuvre d'un homme isolé, est, en réalité, une œuvre préparée de loin, en quelque sorte l'œuvre de plusieurs hommes et de plusieurs époques, et dont le germe et les types principaux existaient depuis longtemps avant son apparition définitive dans les liturgies particulières de quelque monastère ou de quelque diocèse.

 

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ces folles visions et à calmer ces alarmes. Ainsi que le fait judicieusement remarquer un historien : « L'Eglise a trop de conscience de la perpétuité de son œuvre pour se laisser prendre à des terreurs chimériques. Tandis que les esprits s'agitent, elle continue son patient labeur et fait rayonner sur le monde les bienfaits de la civilisation ».

A cette époque, le trône pontifical était occupé par un homme trop dévoué à l'Ordre bénédictin, et qui avait eu avec saint Odilon des relations trop intimes, pour ne pas trouver place dans cette histoire.  Cet homme, dont nous voulons reconstituer à grands traits l'imposante figure,  fut dans la science Gerbert, et, dans l'Eglise Sylvestre II. Il naquit près d'Aurillac, dans le comté d'Auvergne, à une époque indéterminée, mais peu antérieure, sans doute, au milieu du X° siècle. Les historiens nous montrent Gerbert guidant, sur le penchant du coteau  au pied duquel s'étage Belliac, le troupeau de son père, pauvre serf affranchi par le testament de saint Géraud, et sa fortuite rencontre avec les moines du couvent qui, frappés de sa précoce intelligence, l'admirent à leurs doctes leçons. Ce fut sans doute dans ses modestes occupations de berger que vint le surprendre la nouvelle de son admission parmi les moines de Saint-Géraud d'Aurillac, disciples de saint Odon de Cluny. La charité lui ouvrit les portes de cet asile de science et de vertu, et l'écolâtre Raymond de Vaure le compta parmi ses plus brillants élèves. Plus tard on verra le pauvre enfant de Belliac, devenu le premier écolâtre de son siècle, rappeler avec bonheur à Raymond, son premier maître, que c'est à lui qu'il est redevable de ses connaissances, et faire rejaillir ainsi sur son berceau l'éclat de sa renommée. Dès lors, Gerbert avait trouvé sa voie, la poursuite de la science

 

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à travers les différents degrés de l'initiation scolastique. Mais combien le domaine de l'étude, dans ces temps malheureux était peu étendu et mal cultivé ! La grammaire, la dialectique,  la rhétorique,  comme on  les enseignait alors, c'est-à-dire réduites à leurs squelettes, à de froides et sèches nomenclatures, voilà tout l'aliment offert à l'activité dévorante du jeune religieux.  On comprend que le jeune disciple de Raymond de Vaure cherchât à franchir les limites étroites où se renfermait le savoir de son maître. Rien autour de lui ne pouvant satisfaire ses aspirations généreuses, la Providence y pourvut. Un  jour de l’an 967, un seigneur étranger arriva en pèlerinage au tombeau de saint Géraud, fondateur de l'abbaye d'Aurillac : c'était Borel, comte d'Urgel et de Barcelone. La marche d'Espagne, où Borel commandait, ne connaissait guère à l'intérieur que les luttes d'une émulation pieuse et les pacifiques conquêtes de la science. Les mathématiques surtout et la physique y étaient dans une grande prospérité. Le jeune moine accepta avec transport la mission d'aller étudier au delà des monts ces sciences oubliées sur le sol de la patrie, et que peut-être il se flattait de faire refleurir dans l'école d'Aurillac. A peine en possession des notions encyclopédiques qu'il était réservé à son intelligence de féconder, le jeune étudiant de l'école épiscopale de Vick, au comté de Barcelone, se vit transporté sur le théâtre le plus propre à mettre en lumière ses découvertes nouvelles. Nous le trouvons, en effet, en 970, à Rome, où il avait suivi Hatton, évêque de Vick, et le comte Borel, occupé à donner dans les écoles romaines des leçons de mathématiques, d'astronomie et de musique. Mais dans cette même année Lothaire II, roi des Franks, ayant envoyé en ambassade auprès de l'empereur Othon II, l'archidiacre de

 

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Reims, Garaninus, Gerbert sollicita et obtint la permission de s'attacher à lui, et c'est ainsi que se trouva amené à Reims le maître qui  devait relever l'école illustrée au temps de Charlemagne par Hincmar, puis, à la fin du même siècle, par Remy d'Auxerre, dans laquelle avait enseigné aussi l'érudit et prudent Flodoard. L’école de Reims,  déchue de  sa splendeur passée, fut bientôt restaurée sous la direction de l’éminent écolâtre et avec l'aide puissante de l'archevêque Adalbéron. Autour de la chaire de Gerbert, d'où tombait un enseignement si  substantiel pour le temps, se pressait une foule d'auditeurs de tous pays et de toutes conditions ; Robert, fils de Hugues Capet, y prenait place à côté de jeunes clercs  pleins  d'avenir (1), appelés à diriger à leur tour les écoles monastiques et épiscopales, et à donner aux études la puissante impulsion qui ne s'est plus ralentie depuis le XI° siècle dans les  royaumes chrétiens.  Mais  la faveur impériale, excitée par les succès éclatants de Gerbert, ne tarda pas à l'arracher de son professorat pour le placer à la tête de l'abbaye de Bobbio, fondée par saint Colomban, au commencement du VII° siècle, et devenue l'une des plus riches de l'Italie. Une abbaye florissante à gouverner, dans un site enchanteur, au pied des Apennins et sur les rives fertiles de la Trébie ; avec sa pieuse colonie de moines à maintenir dans la vertu, son école, déjà renommée, à illustrer encore ; sa magnifique bibliothèque, enfin, à explorer, et si justement fière de ses cent volumes de classiques, dérobés aux dévastations des barbares; telle était la tâche vaste, mais séduisante, à laquelle souriait sans doute le

 

(1) Parmi ces clercs se trouvaient des prêtres romains comme Théophylacte, Laurent Malfitain, Brazuit, Jean Gratien, qui furent les maîtres de Grégoire VII.

 

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nouvel abbé en s'acheminant vers Bobbio. La réalité le surprit d'autant plus amèrement que ses illusions avaient été plus brillantes. Les anciennes possessions de Bobbio avaient été usurpées par les seigneurs ou aliénées par ses propres abbés, si bien qu'il ne restait à Gerbert qu'un bâton pastoral et une main pour bénir (1). Impuissant à rétablir la discipline parmi ses moines réfractaires à toute réforme, Gerbert rentra dans sa patrie, et c'est à Reims, dans sa chaire si imprudemment quittée, au milieu de ses élèves toujours sympathiques, qu'il se décida à chercher l'oubli de tant de cruelles déceptions. Mais, adieu le calme des jours passés ! Le tourbillon des affaires publiques, après l'avoir saisi, ne doit plus lâcher cette proie, et c'est désormais dans les régions de la haute politique, atmosphère malsaine et funeste à plus d'un noble cœur, que va s'agiter cette existence orageuse. Nous ne suivrons pas l'écolâtre de Reims dans sa participation à la lutte dynastique entre le carlovingien Lothaire et Hugues Capet, qui régnait alors en France. Qu'il nous suffise de dire qu'après son élection illégitime au siège métropolitain de Reims bientôt suivie de sa déposition, son élévation, en 998, sur le trône archiépiscopal de Ravenne, vint lui apporter le repos si laborieusement acheté, et consacrer la nouvelle direction de ses pensées, dégagées désormais des vues et des ambitions mondaines. Il était à peine depuis un an élevé à cette haute dignité que le moment arriva pour Gerbert de s'asseoir cette fois sur le plus haut sommet où la science des choses divines et humaines », où le professeur, le politique et le dignitaire de  l'Eglise

 

(1) Nec in monasterio, nec extra, quidquid nobis relictum est prœter virgam pastoralem et apostolicam benedictionem. »

 

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puisse exercer son action, et trouver sa récompense, sur le trône de saint Pierre. Le jeune pape Grégoire V venait de mourir à vingt-sept ans, après un pontificat éphémère et glorieux, et au milieu de travaux entrepris pour une réforme générale de l'Eglise. Frappé au début, il ne laissait de l'œuvre rêvée qu'une magnifique ébauche, assez nettement dessinée pour effrayer les partisans du désordre et ameuter leurs colères ; trop peu avancée pour les braver. Une fois de plus, l'influence de la maison de Saxe servit heureusement les vues providentielles; et l'archevêque de Ravenne, présenté par Othon III au choix du peuple et du clergé de Rome, fut investi d'une succession périlleuse, que bien peu auraient pu supporter sans faiblir. Préconisé le 2 avril 999, il prit le nom de Sylvestre II (1). Une allusion délicate, et comme un programme de conduite pour l'avenir se révèlent dans ce rapprochement avec saint Sylvestre, le pontife ami de Constantin.

A peine assis sur le trône pontifical, le nouveau pape accorda toute sa confiance et son amitié à Odilon de Cluny. Notre saint abbé, de son côté, s'empressa d'y répondre, et, pour la quatrième fois, il prit le chemin de Rome, afin de rendre ses hommages au successeur de saint Pierre et lui donner en même temps des témoignages de son plus affectueux dévouement. C'était le moment où Odilon s'employait ardemment à la réforme monastique, et réunissait ses efforts à ceux de quelques moines isolés, mais fervents qui

 

(1) Hock, Histoire du pape Sylvestre II et de son siècle, traduction d'Axinger, Paris, Débécourt, 1842, in-8 ; Lausser, Gerbert, étude sur le X° siècle, Aurillac, Bonnet-Pichut, 1866, in-8; Olleris, Œuvres de Gerbert, précédées de sa biographie, Paris, Dumoulin, 1887, in-4°; Quéant, Gerbert, ou Sylvestre II et le siècle de fer, Paris, Albanel, 1868, in-12; Edouard de Barthélémy, Gerbert, étude sur sa vie et ses ouvrages, Paris, Lecoffre, 1868, in-12.

 

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luttaient en Italie, contre la corruption et les dérèglements d'un trop grand nombre de monastères. Alors Cluny n'était pas seulement un monastère quelconque ; c'était, on s'en souvient, une puissante institution mise tout entière au service de l'Eglise et de son chef vénéré. On conçoit quelle puissance cette organisation, en quelque sorte monarchique, pouvait donner à tout l'Ordre sur le monde chrétien. On sait les progrès de réforme déjà opérés en France par le zèle ardent d'Odilon ; l'influence considérable de notre saint abbé, sa sainteté, permettaient d'opérer les mêmes résultats en Italie. Aussi bien Odilon se rendit tout d'abord avec le pape au monastère de Saint-Apollinaire-de-Classe, près de Ravenne (1), où se trouvait déjà le jeune empereur Othon III. C'est là qu'il fit la rencontre d'un jeune seigneur nommé Romuald. Celui-ci était né à Ravenne d'une noble famille, et après avoir flotté quelque temps entre les attraits d'une vie de plaisirs et les premières inspirations d'une piété fervente, il était venu se réfugier dans la vie religieuse (2). Déjà tourmenté de Dieu, qui le destinait à être un modèle et une lumière dans la vie parfaite, il se sentit attiré vers le saint abbé de Cluny, et lui découvrit les impressions ardentes de Jésus-Christ sur son cœur. Trop de ressemblances le rapprochaient d'Odilon pour ne pas les confondre l'un et l'autre dans une étroite et solide amitié. Romuald est, comme notre saint, l'un des fils les plus illustres du grand patriarche Benoît ; même compatissante et aimable charité ; mêmes désirs de perfection et de sainteté. Le monastère de Saint-Apollinaire-de-Classe avait grand besoin d'une réforme, tant était

 

(1) Stumpf, n° 1254; Jahrbücher des Deutschen Reichs Otto III, p.  123.

(2) Cf. Rohrbacher, Hist. de l’Egl. cath , t. VII, p. 133-134.

 

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scandaleux le dérèglement des moines ; toutefois le triste état où il se trouvait n'a rien qui doive nous étonner : les grandes écoles ouvertes par les Ordres religieux, spécialement par l'Ordre bénédictin, et qui avaient répandu la lumière en France et en Allemagne, étaient en décadence par toute l'Italie, où les monastères avaient été dépouillés ; les sujets y manquaient et la discipline avait entièrement disparu. Odilon réussit-il à réformer le monastère de Classe et à y faire refleurir la discipline religieuse ? L'histoire garde à ce sujet un silence trop significatif pour qu'on puisse avoir l'illusion d'une espérance. D'autre part, nous savons que Romuald, forcé parle dérèglement des moines à quitter son monastère, s'en alla sous un autre ciel satisfaire ses désirs de perfection. Durant plusieurs années, il parcourut l'Italie, la Catalogne, la Hongrie. Il arriva enfin, vers l'an 1012, non loin de Florence, dans un site montagneux, d'une saisissante majesté. Un jour qu'il reposait sur la cime d'un rocher très escarpé, dans son sommeil, il vit une échelle qui, d'une extrémité touchait la terre et de l'autre le ciel, et sur les échelons des moines vêtus de blanc, qui montaient. Il résolut aussitôt d'établir un monastère en ce lieu ; le propriétaire du terrain, le comte Maldulo, s'associant à ses pensées, lui donna l'emplacement dont il avait besoin, « campo di Maldulo » ; les Camaldules en ont tiré leur nom, et cet Ordre fut pour l'Italie ce que Cluny était pour la France : un foyer de ferveur religieuse. Odilon, en voyant pour la première fois Romuald à Saint-Apollinaire-de-Classe, avait-il entrevu dans l'humble et fervent religieux le père d'une longue postérité ? Avait-il pu prévoir que du vieux tronc bénédictin sortirait en ligne collatérale un si glorieux rameau toujours adhérent et auquel l'Esprit-Saint donnerait vie et fécondité

 

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pour de longs siècles ? Nul ne le sait et l'histoire ne le dit pas. Quoi qu'il en soit le saint abbé prit congé de Romuald devenu son ami et son émule dans les voies de la perfection, du pape Sylvestre II, qui lui avait voué une affection sincère, et dont il venait d'en recevoir encore un si touchant témoignage, de l'empereur Othon III, enfin, qu'il ne devait plus revoir ici-bas, et, traversant les Alpes par le Grand-Saint-Bernard, il rentra en France (1).

Odilon ne se contenta pas de témoigner au chef de l'Eglise la vénération qui lui est due et de lui prêter son appui pour la réforme monastique, il sut encore pratiquer envers le pape une rigoureuse obéissance, si pénible qu'elle pût être, et donner ainsi au monde un éclatant exemple de vertu. En daignant se rendre avec notre saint abbé au monastère de Classe, le pape Sylvestre II témoignait de son zèle pour les progrès de la réforme et de son estime pour Odilon et la congrégation de Cluny. En même temps qu'il accroissait les possessions et les privilèges du monastère de Vézelay (2), dans le diocèse d'Autun (3), l'illustre pontife, dans une bulle remarquable adressée au couvent de Seven, dans le Tyrol, rendait encore à l’Ordre de Saint-Benoît, auquel il était redevable du bienfait de son éducation, un hommage éloquent, et signalait les nombreux services que la famille bénédictine avait rendus à la science et à la religion (4). Néanmoins son affection pour les monastères n'allait pas jusqu'à permettre aux abbés qui les dirigeaient

 

(1) Ringholz, opus cit., p. 68.

(2) Ex libr. I, Historiœ Vizeliac, t. III, Spicilegii; Labbe, t. X, col. 779.

(3) Vézelay, dans le département de l'Yonne, appartient aujourd'hui au diocèse de Sens.

(4) Mansi, t. XIX, p. 243 ; Mabillon, Annal., t. IV, p. 90.

 

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d'outre-passer leurs droits. Il n'était pas rare à cette époque, de  voir  des évêques  se  démettre  de leur dignité, prendre l'habit monastique, et devenir quelquefois entre les titulaires des diocèses et des abbayes une cause de dissension et de conflit. C'est ce qui eut lieu pour l'abbaye de Cluny. Une ordination se présenta, et  Letbald  de Brandon,  ancien  évêque  de Mâcon,  qui  avait  pris  l'habit religieux  à  Cluny, muni du consentement de ses collègues et de l'abbé Odilon, n'avait point hésité à conférer les saints ordres. Quelques-uns des prêtres ordonnés, paraît-il, contestèrent la légitimité et la validité de l'ordination faite par un évêque devenu religieux, et ils refusèrent de reconnaître comme valide l'ordination qui leur avait été conférée. L'événement prit des proportions auxquelles le pieux Abbé ne s'était pas attendu. Quelques évêques allèrent  jusqu'à menacer  de déposition  les prêtres ainsi ordonnés, s'ils ne renonçaient volontairement aux ordres qu'ils avaient  reçus.  En présence de ce conflit qui pouvait  avoir de si graves conséquences, Odilon prit le parti de s'éclairer. Il voulut consulter le Souverain Pontife, et il lui envoya  par l'entremise du moine Gerbald une lettre dont nous ne saurions trop regretter la perte. Le pape Sylvestre II adressa sur ce sujet à l'abbé Odilon une réponse très énergique dans laquelle il se montre l'intrépide défenseur des droits de l'épiscopat. Dans cette épître, le pape enseigne formellement que tout évêque faisant profession religieuse dans un monastère perd, par cela même, son droit de juridiction, et il lui interdit toute fonction  épiscopale, les  réservant  exclusivement  à l’ordinaire. Sa lettre commence ainsi : « Au très cher fils et très illustre abbé Odilon et à toute la congrégation qui lui est confiée.  Nous Nous  recommandons

 

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continuellement à vos prières, et Nous vous prions de daigner accueillir notre demande, car, dans quelque position que Nous puissions être placé, vos intérêts ne Nous trouveront jamais en défaut » (1). Le pape, décidant ensuite avec les cardinaux la question proposée, reconnaissait que l'évêque qui avait renoncé aux honneurs et aux fonctions épiscopales ne pouvait plus les exercer dans le cloître ; mais, dans le cas présent, ayant agi de bonne foi d'après le conseil de ses collègues et de son abbé, la droiture de ses intentions validait son acte, et les prêtres ordonnés par lui devaient être laissés en paix et regardés comme régulièrement pourvus du caractère sacré. Quant à ceux, ajoutait le pape, qui par une orgueilleuse présomption, n'ont pas voulu persister dans l’ordre qui leur a été conféré, ils seront suspens des ordres qu'ils ont déjà reçus. Il était du reste interdit à l'évêque-moine de risquer à l'avenir une pareille ordination (2). Odilon avait trop le sentiment du respect et de l'obéissance pour ne pas

 

(1) « Vestris nos sanctissimis omrii tempore committimus orationibus, et ut accipere dignemini, fidelibus exoramus petitionibus ; quia in quoeunque noster valuerit status, nullo modo vester defectum sentiet profectus. »

(2) Mabillon, Annal. Bened., t. IV, p. 134; Cf. Jaffé n° 3010; Patrol. lat., t. CXXXIX, col. 283 et suiv. Telle a été aussi la décision d'Innocent III (Cf. Libit., Décret, t. IX, cap. 4). Autre fut le jugement de Benoit VIII, qui permit à un évêque devenu moine à Saint-Bénigne de Dijon, de conférer les saints Ordres sur l'ordre de son abbé. Mabillon a clairement traité cette question dans Annal., IV, p. 134 et suiv. Ct. Gfrörer, loc. cit., V, p. 398 et suiv. — Pierre le Vénérable a également contredit cette décision (Epist., ad Innocent II, lib. IV). La demande d'Odilon et la décision du pape se trouvent dans les Actes du 2e synode de Limoges, session du 19 novembre 10ii;Cf. Labbe, Sacrosancta Concilia, t. IX; Bibl. Clun., col. 338; Mabillon, Annal.. IV, 371; Acta VI, p. 582, n° 105; Chron. Masciac. dans Bouquet, X, p. 321 ; Gall. Christ., t. II, col. 258; Ringholz, opus cit., p. 69.

Cf. Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, t. I, p. 369.

 

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se conformer à cette décision du chef de l'Eglise, bien qu'il eût été préférable pour le repos de son monastère de laisser conférer les saints ordres par l'un de ses propres moines plutôt que d'inviter d'autres évêques à remplir cette importante fonction. Ce n'est pas la seule fois que le saint abbé dut mettre à l'épreuve son obéissance à l'égard du souverain Pontife. Etienne III, évêque de Clermont, au cours d'un voyage accompli en 1013, avait trouvé la mort dans un abominable guet-apens. Le meurtrier n'ayant trouvé de refuge nulle part, s'enfuit à Cluny où le charitable abbé l'accueillit avec bonté et l'admit au monastère. Il y prit l'habit religieux; il apprit à lire et à chanter comme un clerc expérimenté. Les dispositions du fugitif furent telles qu'Odilon crut réellement pouvoir lui permettre de recevoir les Ordres. Il ne voulut cependant rien faire sans en référer au Pape. Le Pontife défendit d'élever le meurtrier à la cléricature; il lui interdit aussi d'apporter à l'autel aucune offrande et ne lui permit de recevoir la sainte communion qu'à l'heure de la mort, où par miséricorde on pourrait la lui donner en viatique (1).

Sur ces entrefaites, un événement de la plus grande importance était venu réjouir le cœur de l'abbé de Cluny. Gagné par les douces paroles de deux saints évêques, Piligrin de Passau et Adalbert de Prague, un barbare, Waïk, duc de Hongrie, recevait le baptême, avec sa femme, ses enfants et la plus grande partie de la nation, et, devenu sous le nom d'Etienne chef des Magyars (2), il déploya en faveur du christianisme tout, le zèle d'un néophyte. Ce pieux prince favorisa la

 

(1) Voir la note 2.

(2) Cartuitius in Vita S. Stephani regis, cap. VII, apud Surium, t IV, die 10a Augusti.

 

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création d'un clergé indigène pour mieux assurer les progrès de l'Evangile. Il appela des missionnaires, construisit partout des églises et des monastères, et il fut un rempart pour Rome et pour l'empire contre le schisme et le paganisme. Vers l’an  1000, le duc Etienne envoya au pape une ambassade à la tête de laquelle se trouvait l'évêque Anastase ; le but de cette députation était de faire hommage de ses Etats au Saint-Siège, de solliciter l'admission de son peuple dans la grande famille chrétienne et l'érection du siège de Gran en église métropolitaine de Hongrie (1). Aux premiers rayons du soleil, les députés hongrois firent leur entrée solennelle à Rome, et Anastase exposa au pape le but de leur mission ; il lui fit connaître les saintes œuvres accomplies à la gloire du Christ par le duc Etienne, et le vif désir qu'avait ce prince de recevoir du Souverain Pontife la couronne royale. Sylvestre II, reconnaissant la volonté du ciel, et fidèle exécuteur des promesses du Christ, livre, pour être remise au descendant d'Attila, cette couronne fabriquée avec tant de sollicitude et qu'il avait enrichie de tous les dons du ciel et de la terre, gage mystérieux qu'il avait préparé à son insu, prix du marché jadis conclu entre Jésus-Christ et son fléau pour le rachat de Rome et des ossements des apôtres » (2). La race des Huns voyait ainsi, après six siècles écoulés, un successeur de saint Léon dompter encore ce fils d'Attila. Mais cette fois la soumission est un triomphe ;

 

(1)  Les Hongrois ou Madgyars. après avoir été pendant plus d'un demi-siècle la terreur des pays germains et francs, avaient embrassé le christianisme en grand nombre avec leur duc Geisa, troisième descendant d'Arpad, mais c'est le règne de son fils Etienne qui ouvre l'ère de la transformation définitive.

(2) Amédée Thierry, Histoire d'Attila, t. II, p. 403 ; Bolland, Acta 55., 2 sept.

 

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le royal néophyte reçoit avec le titre de légat apostolique, comme sanction de son autorité, une couronne d'or, surmontée de l'image du Christ, et portant sur son orbe celles des douze apôtres (1). Sylvestre II v ajouta une croix processionnelle en or massif, et il autorisa le roi de Hongrie à la faire toujours porter devant lui comme insigne de son apostolat. Dans la lettre que ce pontife lui adressa le 27 mars de l'an 1000, il exprime en termes fort nets les droits que le Saint-Siège entendait se réserver pour l'avenir :

« Recevant sous la tutelle de la sainte Eglise romaine le royaume que votre munificence vient d'offrir à saint Pierre avec votre personne et toute la nation hongroise présente et future, Nous le rendons et le conférons à votre sagesse pour être tenu, régi, gouverné et possédé par vous et par vos légitimes héritiers ou successeurs. Tous ces héritiers ou successeurs, une fois légitimement élus par les grands du royaume, seront tenus de Nous rendre  obéissance et respect, par eux-mêmes ou par députés, à Nous ou à Nos successeurs — de se montrer soumis à l'Eglise romaine, laquelle ne traite pas ses sujets en esclaves, mais les considère tous comme des fils — enfin de persévérer constamment dans la foi catholique et la religion du Christ notre Seigneur et Sauveur, et de la promouvoir. » Ne pourrait-on pas voir dans cette lettre une sorte de préface à la magistrale encyclique de l'immortel pape Léon XIII sur la Constitution chrétienne des Etats? Le nouveau roi de Hongrie l'accepta avec reconnaissance

 

(1) Ceux qui ont vu la sainte couronne, dit M. Amédée Thierry, s'accordent à dire que c'était un ouvrage d'une rare perfection, fabrique d'or très fin, incrusté de perles et de pierreries, etc. (Histoire d'Attila, p. 406 et suiv.)

 

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et se fit couronner le 15 août suivant, au jour de l'Assomption de Notre-Dame, qu'il déclara grande souveraine des Hongrois.

A cette époque la Hongrie eut-elle, comme d'autres contrées, la joie de recevoir, elle aussi, quelque colonie de Cluny ? Nous aimons à le croire, bien qu'aucun document ne nous soit parvenu à ce sujet. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Odilon, qui était avec le pape Sylvestre II la personnification vivante de son siècle, fut aussi honoré de l'amitié du roi de Hongrie. Etienne, qui venait, nous l'avons vu, de se convertir au christianisme. Et, en effet, dès le commencement du XI° siècle, c'est-à-dire vers l'an  100i, le nouveau roi entrait en relations avec l'abbé de Cluny; sans cesse des messagers étaient en route entre Cluny et les rives du Danube (1). Saint Etienne de Hongrie ne vit pas personnellement Odilon, il est vrai, mais par l'entremise de ses ambassadeurs, il lui témoignait sa vénération ; il lui envoyait des lettres et de riches présents. Odilon se faisait un devoir et un bonheur de répondre aux lettres du roi Etienne ; mais de cette correspondance qui serait pour nous si particulièrement intéressante, il ne reste malheureusement qu'une seule lettre reproduite d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale (2).  Dans  cette épître, le saint abbé écrit

 

(1) De Fulberti Carnotensis episcopi vita, p. 53, n° 2.

(2)  Cette lettre, imprimée pour la première fois dans Ringholz, opus cit., p. XXXV, se trouve dans le manuscrit sous le n° 9376 (antérieurement n° 1654). Cf. Pertz, Archiv., etc., t. VIII (1843), p. 306, folio 60 de la Bibliothèque nationale; Cf. Nettes Archiv., etc., 1881, p. 479.

La lettre initiale Od. se réfère à Odilon ; c'est à Cluny que s'applique la remarque qu'un certain comte Guillaume en était le fondateur ; c'est encore de Cluny qu'il s'agit dans la mention des reliques du pape saint Marcel et dans la remarque qu'un très grand nombre de personnages considérables étaient entrés dans ce monastère. Guillaume est ici nommé contes, et non pas dux. (Cf. Mabillon, Acta, V, p. 77.) Que la lettre ait été adressée à Etienne, roi de Hongrie, c'est ce que prouve la lettre initiale S et ce que dit Odilon au sujet des pèlerins qui revenaient de visiter le saint sépulcre. On sait que le pieux roi invitait les pèlerins à passer par ses Etats, protégeait leurs marches et leur fournissait les vivres nécessaires. (Cf. Jotsald, I, 7.)

 

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qu'il a appris sur Etienne beaucoup de bien. Il le remercie de son ambassade et des présents qu'il a reçus du roi; il lui souhaite le salut éternel et toutes sortes de prospérités temporelles, et lui promet de prier pour lui. Cette lettre est trop précieuse pour ne pas la citer textuellement.

« A mon seigneur et au pacifique serviteur de Dieu, à Etienne et au plus humble des rois, le frère Odilon,

« Quel grand amour pour le culte de notre divine religion déborde de votre âme, c'est ce que proclame le monde presque tout entier, mais c'est principalement le témoignage bien connu qu'en rendent tous ceux qui reviennent du sépulcre du Sauveur. Nous l'avons nous-même très vivement senti lorsque nous avons été jugé digne de recevoir vos messagers chargés de vos présents royaux ; aussi bien nous rendons au Seigneur tout-puissant des louanges et des actions de grâce de votre éminente piété, et afin qu'il complète en vous la grâce qu'il a commencée, qu'il prolonge longtemps votre vie pour la protection de ses fidèles, et qu'ainsi il vous accorde le bonheur de régner dans la céleste patrie, nous lui adressons d'instantes et continuelles prières qui nous concernent aussi, nous et tous nos besoins : nous en avons parlé assez longuement dans nos premières lettres que nous vous avons envoyées par notre frère M..., et ainsi qu'il nous semble à nous et à nos référendaires, nous avons rendu plus assurée votre autorité royale.

 

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« Quant aux corps des saints dont vous nous avez prie de  vous  envoyer quelques  reliques,  que Votre Majesté soit bien assurée, aussi longtemps qu'elle vivra, que nous sommes disposés à obéir aux ordres de personne avec plus de plaisir qu'aux vôtres, s'il est au pouvoir de notre humilité de les accomplir. Mais, ainsi  que vous pouvez  l'apprendre de gens bien informés, notre monastère ayant été fondé dans les temps modernes par la pauvreté du comte Guillaume, les corps des saints se trouvent dans des monastères plus anciens, et nous n'avons pu obtenir que le corps du pape saint Marcel dont notre abbaye a mérité d'être en possession, grâce au zèle et aux recherches de ce même comte Guillaume. Toutefois, comme il a été placé par le soin diligent et le zèle pieux de nos ancêtres dans un tombeau très solidement fixé par de nombreux coins et de tous côtés enveloppé de soie, nous n'avons pas osé y porter la main. Mais ayant découvert dans un lieu très caché des reliques  extraites du propre  corps  de  saint Marcel, nous les envoyons d'un cœur joyeux à Votre Majesté. Il y a eu d'autres hommes et en grand nombre, très puissants et de la plus haute noblesse  qui, méprisant les pompes de ce siècle et foulant aux pieds les flots fangeux du monde, enflammés  du désir de la vie éternelle,  se sont réfugiés au port de notre monastère. Que de nombreux gages de sainteté ils nous ont apportés ! Nous avons pu vous en envoyer quelques-uns, et nous prions Votre Majesté de les accueillir avec bienveillance. Pour ce qui est de la quantité des reliques, il ne faudrait pas s'en scandaliser, les membres des saints et même les vêtements à leur usage, nous le savons par une foule d'exemples, souvent brillent  plus  par  l'éclat des

 

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miracles et par leur puissance, que dans les lieux où reposent leurs propres corps. Nous lisons dans la vie du pape saint Grégoire que quelques-uns lui ayant a demandé des reliques des saints, ils reçurent à la place a des reliques le voile qui les recouvrait (1). Et comme ils hésitaient à croire et qu'ils refusaient avec une sorte de moquerie, le pape susdit coupa le voile et  immédiatement, à ce qu'on dit, le sang coula.

« Nous recommandons à votre bienveillance et à votre clémence nos moines porteurs de cette lettre; qu'en toutes choses ils soient assistés de votre secours et de vos conseils, c'est ce que nous demandons par nos humbles prières, autant que notre petitesse peut les offrir au Seigneur créateur de toutes choses. Nous souhaitons continuellement à vous et aux vôtres toutes sortes de choses agréables et salutaires. Adieu. »

Moins d'une année après et tandis qu'Odilon entretenait avec son royal ami ce commerce épistolaire où se révèle toute sa foi et tout son cœur, une douloureuse nouvelle lui arrivait à Cluny : Othon III, qui, tout récemment encore, au monastère de Classe, venait de donner au saint abbé un si touchant témoignage de son estime, venait de s'éteindre à peine âgé de vingt-deux ans. Le jeune empereur, oubliant de plus en plus la politique et les devoirs pressants que la tâche de la royauté germanique lui imposaient, s'était dépensé pour l'Italie, sa patrie d'adoption, et il eut la douleur d'y voir ses efforts payés d'une étrange ingratitude. En ce moment, c'est-à-dire en 1002, l'Italie était en flammes, et des princes arboraient aussi en Allemagne

 

(1) Saint Odilon écrit prandei au lieu de brandei (Brandeum, voile des reliques).

 

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le drapeau de l'insurrection. Nature délicate, l'empereur fut brisé par ces orages, et Sylvestre II vit la tombe recouvrir, dans toute la fleur de la jeunesse, son ami fidèle et son dernier soutien (1). Ce coup retentit douloureusement dans le cœur du pontife qui lui-même mourut l’année suivante, le 12 mai  1003 après avoir occupé un peu plus de quatre ans le siège apostolique. Son pontificat fut court, mais fécond. Sylvestre II, en effet, avait médité et exécuté de grandes choses. Il avait ouvert au monde une ère de civilisation ; l'Eglise lui doit des institutions magnifiques, une sorte de renaissance morale. Il jette à la chrétienté émue le cri de la guerre sainte, et il ne se désiste que devant la glaciale immobilité de l'Europe, mais sa parole tombée au fond des cœurs y demeure vivante ; un siècle plus tard, un autre pape, français (2) aussi et tout clunisien, en réveillera l'écho et proclamera la croisade, sur le sol même de l'Auvergne, berceau de Sylvestre II.

Odilon pleurait encore l'illustre pontife si dévoué à la Congrégation de Cluny et à son chef vénéré, lorsqu'un événement bien inattendu vint encore aggraver sa douleur : des troubles graves venaient d'éclater dans plusieurs monastères de France. Le saint abbé de Cluny ne pouvait rester étranger aux cruelles épreuves qui frappaient les grands abbés de cette époque. L'un d'eux, Abbon, abbé de Fleury, venait de payer de sa vie son zèle pour obtenir le retour à la règle et à la discipline monastiques. Né dans le voisinage d'Orléans (3), il fut de bonne heure et  encore dans toutes les grâces du

 

(1) Kraus, Hist. de l’EgL, t. II, p. 174; Petri Damiani in Romuald, apud Surium, 19 juin.

(2)  Le pape Urbain II (1088-1099). Cf. Vie de S. Odilon. chap.XXXII.

(3) Mabillon, Annal. Bened., t. III, p. 538; Acta SS. ord. S. Bened.; Aimoin, Vita S. Abbon., saec. VI, p. 1, p. 38 et suiv.

 

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jeune âge offert par ses pieux et nobles parents à l'abbaye de Fleury-sur-Loire, en qualité d'oblat. La chaire abbatiale du monastère de Fleury était alors occupée parVuilfade, que les contemporains qualifient d'homme sage et ferme. Sous sa haute et paternelle direction, le jeune Abbon, comme Samuel à l'ombre du sanctuaire, grandissait en âge et en sagesse sous l'habit monastique. Son esprit, pur et innocent comme son cœur, s'ouvrait à la grâce sous l'œil de Dieu qui devait en faire bientôt un vase d'élection. Mûr avant l'âge et quoique bien jeune encore, ses talents et sa vaste érudition le firent placer par l'abbé Richard, ancien prieur de Pressy-sous-Dondin, à la tête de l'école du monastère (1), une des plus glorieuses métropoles intellectuelles du moyen âge. Abbon dominait tous les savants et les lettrés issus de cette école. Peu d'hommes d'ailleurs avaient reçu de la Providence de plus riches présents. Son intelligence pénétrante, son zèle pour l'étude, son imagination enflammée par les beautés de la nature à un âge où tout est illusion et ivresse, tout contribuait à faire du jeune professeur un de ces personnages qui dominent et passionnent leurs contemporains et laissent après eux un radieux sillon. Après avoir quitté un moment la douce solitude du cloître pour aller diriger l'école du monastère anglais de Ramsey (2), Abbon revint en France se remetttre avec joie sous le joug de la règle de Saint-Benoît. C'est là qu'après la mort du très excellent Oylbod, il fut porté, par le suffrage de ses frères, sur le siège abbatial (3). L'abbé de Fleury n'était point un inconnu pour Odilon. Entre ces deux âmes si dignes l'une de l'autre,

 

(1) Id., ibid.; Aimoin, opus cit.

(2)  Aimoin, opus cit.; Mabillon, Acta, p. 39 et suiv.

(3) Aimoin, opus cit.

 

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il s'était forme une de ces fortes et tendres liaisons dont on retrouve tant d'exemples dans la vie des saints. L'Ecriture sainte faisait leurs délices à l'un et à l'autre. La réputation de l'abbé de Fleurv en cette matière était si répandue que les personnages les plus éminents de son siècle le consultaient sur les questions les plus insolites. Un jour qu'Odilon, accompagné de quelques moines de Cluny, se trouvait avec Abbon, un de ceux-ci pria l'abbé de Fleury de lui donner des éclaircissements sur les difficultés que présentent les Canons des Evangiles. Les circonstances ne le lui permirent point alors ; il le fît plus tard en écrivant à notre saint abbé une lettre qui est un véritable traité sur la matière. A ce  sujet,  Ammonius d'Alexandrie  avait composé, au me siècle, une concorde évangélique formée de dix canons ou tables, pour  montrer les rapports ou les différences qui existent entre les textes des quatre évangélistes. Eusèbe, évêque de Césarée au IV° siècle, retoucha et modifia les canons d'Ammonius ;  sans  déplacer  les textes des Evangiles,  il indiqua par des chiffres ce qu'ils avaient de commun et de particulier. Abbon, à qui toutes les questions étaient familières, expliqua à l'abbé de Cluny, dans la lettre qu'il  lui  écrivit, l'usage  qu'on doit faire des canons évangéliques d’Eusèbe pour trouver aisément le rapport ou la différence existant entre les évangélistes. Un exemple ajouté à la démonstration expliquait le mécanisme de ces tables (1).

L'abbé de Fleury gouvernait en paix son monastère, lorsqu'en 1004 il fut appelé à la Réole en Gascogne pour  y introduire  la réforme.  Les habitants de la

 

(1) Migne, Patrol. lat., t. CXXXIX. col. 404 ; col. 424-429. Cf. Pardiac, Histoire de S. Abbon. p. 407.

 

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Gascogne avaient une haine profonde pour tous les autres habitants du royaume. Une lugubre tragédie devait montrer bientôt combien cette haine était demeurée vivace (1). Le monastère qui relevait de Fleury (2) était tombé dans un tel relâchement qu'il n'existait plus à la Réole ni frein religieux, ni trace même de bonne conduite. La visite d'Abbon était donc en même temps l'exercice d'un droit et l'accomplissement d'un devoir. La gravité du mal auquel il fallait porter remède accéléra son départ. Il se mit en route pour la Réole dans les premiers jours de l'année 1004. Mais rappelé trop tôt à Fleury par les devoirs de sa charge, Abbon n'avait pu, en quelques jours, ramener le moutier de la Réole à une discipline radicale et durable. Aussi bien il laissa, au milieu de ses religieux gascons, des moines de la Francia, espérant que peu à peu ils ramèneraient ces premiers dans le chemin du devoir par leur exemple et leurs exhortations. Mais, aussitôt qu'Abbon eut reprit la route de Fleury, de graves dissentiments éclatèrent entre ces hommes de races différentes, et les Francs, craignant d'être assassinés,

 

(1) Déjà il régnait une animosité très grande entre ceux qui demeuraient dans la Francia et ceux qui séjournaient dans le pays de Guillaume le Grand ; car les uns et les autres avaient leurs coutumes et leurs usages particuliers. Mais ici il y avait plus : entre les Gascons et le reste des Français existait une rivalité de races. Les Gascons n'avaient pas oublie la guerre terrible que leur avaient faite les compagnons de Pépin et de Charlemagne ; ils rappellent encore ces luttes héroïques dans leurs actes du X° siècle. (Cf. Pfister, Etudes sur le règne de Robert le Pieux, p. 288.)

(2)  En 977, Guillaume Sanche, duc de Gascogne, avait soumis au monastère de Fleury-sur-Loire le prieuré de la Réole, appelé autrefois Squirs. Richard, abbé de Fleury, était accouru au midi de la Garonne pour prendre possession de cette annexe et pour exhorter les moines à rester fidèles à la règle bénédictine. Mais, après le départ du pieux abbé, de nouveaux désordres s'introduisirent dans le monastère. Il fallait une nouvelle réforme, (Id., ibid.)

 

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désertèrent leur poste. De nouveaux religieux y furent envoyés, mais ils n'eurent pas plus de succès que les précédents. Dans ces circonstances, Abbon se décida à accomplir un second voyage en Gascogne, où l'appelaient les obligations de sa charge et les inspirations de sa charité. Arrivé à Poitiers, une affaire sérieuse le retint dans cette ville. Pépin, ce pieux roi d'Aquitaine à qui l'on doit la fondation de Saint-Jean d'Angély, avait bâti en 828, sous les murs de Poitiers, un second monastère bénédictin. Cette nouvelle communauté fut dédiée à saint Cyprien, un des martyrs du Poitou au V° siècle (1). Odilon l'avait reçue de Guillaume d'Aquitaine, et dès l'an 1004 elle appartenait à Cluny ; mais, à cause de son importance, son supérieur avait conservé le titre abbatial. C'est un privilège qu'il partageait avec les chefs de dix autres abbayes (2). En cette même année, le monastère de Saint-Cyprien de Poitiers avait pour abbé Gislebert ou Gaubert, parent d'Abbon. Attaqué dans son honneur par une horrible calomnie, Gislebert retient Abbon auprès de lui, et le prie de s'intéresser à sa cause. Abbon n'avait pas en main le pouvoir nécessaire pour châtier les coupables; mais il était lié avec Odilon d'une étroite amitié, et notre saint, en sa qualité d'abbé de Cluny, était administrateur tout-puissant du monastère de Saint-Cyprien. Odilon était une des gloires de l'Aquitaine, le restaurateur de

 

(1) Saint Cyprien et saint Savin, son frère, tous les deux martyrs, sont honorés dans le Poitou le 11 juillet.

(2) Ces abbayes sont celles de Vézelay, Saint-Gilles, Saint-Jean-d'Angély, Maillezais, Saint-Pierre de Moissac, Saint-Martial de Limoges, Saint-Germain d'Auxerre, Figeac, Saint-Austremoine de Mauzac et Saint-Bertin de Lille. Ces abbayes avaient à leur tour, sous leur obédience immédiate, une légion de prieurés disséminés au loin, sur notre sol et à l'étranger. (Cf. Pardiac, Histoire de saint Abbon, p. 5o5.)

 

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la discipline monastique à Saint-Jean d'Angély et ailleurs, en un mot l'archange des moines ». L'ami des amis du Christ écrit donc avec confiance à T immortel père Odilon », qu'il salue en Notre-Seigneur. Sa lettre, arrivée jusqu'à nous (1), se distingue parla pureté de la diction, par la grâce de la pensée et par l'énergie de l'invective contre les calomniateurs. L'auteur conclut en priant l'abbé de Clunv de réprimer le mal. Ses instances ne restèrent pas sans effet. Le saint, écrivant à un autre saint pour une cause aussi juste, ne pouvait manquer d'être écouté. Gilbert réhabilité, Abbon continua sa route, et il arriva enfin à la Réole, le 9 novembre. Le monastère de la Réole est situé sur le sommet d'une montagne. Trois collines l'environnent au nord, à l'est et à l'ouest ; la Garonne coule à ses pieds, dans une vallée profonde. Abbon, ami de la science et de la belle nature se plaisait à visiter ces lieux. Il célébra dans l'église du monastère la messe solennelle avec une grande dévotion. Le surlendemain, jour de la fête de saint Brice, un moine gascon, nommé Azenan, homme dissimulé et haineux, dont les méchantes inspirations et les paroles perfides avaient déjà occasionné une première rixe survenue entre les serviteurs des religieux, réveilla par vengeance les querelles mal assoupies (2). Mais l'exaspération des Gascons contre les. Francs est telle que tout devient objet de dispute. On se querelle à cause de la nourriture des chevaux; on se bat parce qu'Abbon reproche à un moine de ne pas observer la règle, en prenant ses repas hors du monastère. Abbon sort et veut en vain calmer le tumulte. Un des Gascons se précipite aussitôt

 

(1) Migne, Patrol. latine, t. CXXXIX, col. 438 et 439.

(2) Aimoin, Vita S. Abbon., Acta  SS. ord. S. Bened., saec. VI, p. 34.

 

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à sa rencontre et lui perce la poitrine d'un coup de lance. Le sang coule à grands flots. Il appelle à lui ses religieux et ses serviteurs, qui le soutiennent dans leurs bras : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, ayez pitié de mon âme, et protégez toujours le monastère que vous aviez confié à ma garde. » La mort de ce saint religieux n'apaise pas ces forcenés : l'un d'eux a la barbarie de venir massacrer le serviteur qui tient sur ses genoux la tête défaillante de son maître, et qui l'arrose de ses larmes (1).

Il serait difficile de dépeindre la consternation qu'un tel événement répandit dans le monastère et les écoles de Fleury. On apprit la fatale nouvelle le jour même de la fête de la Tumulation de saint Benoît, au mois de décembre. Odilon, le plus intime et le plus tendre ami du saint, était venu pour prendre part à la solennité ; il put mêler ses larmes à celles de tous ses frères et de tous ses enfants désolés. Il les assista de ses conseils et de son appui. Mais sa sollicitude pastorale ne se borna pas aux soins que réclamait le monastère de Fleury. Il alla lui-même à Rome (2) pour remédier à l'oppression qui pesait sur d'autres monastères ; il s'employa auprès de Léodegar, archevêque de Vienne, en faveur d'Ysarn, abbé de Saint-Victor de Marseille, afin que, dans le dernier synode de Vienne en 1036, il lui cédât à perpétuité le monastère de Saint-Ferréol (3). Et c'est ainsi qu'en toute circonstance, par ses travaux pour la réforme et l'extension de l'ordre bénédictin, Odilon méritait de plus en plus le beau titre dont l'honorait Fulbert de Chartres qui l'avait surnommé «l'archange des moines ».

 

( 1) Id., ibid., c. 16-20 ; Cf. Vita S. Abbon., dans Bouquet, t. X, p. 340.

(2) Adalberonis Carm. V. 130, dans Bouquet, t. X, p. 40 et 41.

(3) Martène et Durand, Vetera Sacra et Monumentorum Collectio, t. I, col. 402 et suiv.


CHAPITRE XVI
ODILON  ET  HENRI  II,  EMPEREUR  D'ALLEMAGNE 5e  VOYAGE  EN  Italie (1004-1007)

 

Au printemps de l'année 1004, quelques mois seulement avant la lugubre tragédie de la Réole, Odilon se disposait à revoir ses monastères, qui se réjouissaient déjà de sa visite et se préparaient à recevoir les grâces qui y étaient attachées ; peut-être même se trouvait-il déjà dans sa chère abbaye de Murbach, en Alsace, lorsqu'une circonstance des plus graves l'obligea à se diriger du côté des Alpes et à prendre pour la cinquième fois le chemin de l'Italie. Mais, pour se rendre compte du motif qui détermina le saint abbé à entreprendre ce voyage, il est nécessaire de reprendre d'un peu plus haut le fil des événements.

La transmission, trois fois renouvelée déjà, de la couronne allemande dans la dynastie fondée par Henri l'Oiseleur, semblait la rendre héréditaire dans la famille saxonne. Mais aucune loi n'était  intervenue

 

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pour le proclamer : l'extinction de la ligne directe avec Othon III, mort dans la fleur de sa jeunesse et sans enfant, autorisait l'Eglise et la féodalité allemande à exercer le droit d'élection qui n'était pas tombé en désuétude. C'est dans ces circonstances qu'un prince de la famille, Henri, duc de Bavière, se posa comme héritier et fut élu avec la mission de relever l'œuvre de Charlemagne et de saint Léon III. Henri II venait de ceindre la couronne depuis quelques mois lorsqu'il se rendit en Alsace, l'un des plus beaux fleurons de son royaume. Strasbourg était alors occupé à la construction de son incomparable cathédrale. Le nouvel empereur voulut contribuer dune manière vraiment princière aux immenses frais qu'entraînèrent les premiers travaux. C'est à cette époque qu'il vint visiter le monastère de  San  Bilt (1) ou Saint-Hippolyte,  entre Strasbourg et Colmar. Saint-Hippolyte est une jolie petite ville du Haut-Rhin située près de Ribeauvillé, au pied d'une montagne couronnée par les ruines imposantes du château de Haut-Kœnisbourg (2), dans une contrée riche en vignobles et non loin du chemin de fer de Strasbourg à Baie. Une bulle du pape Etienne III, du 26 février 757, donna à Fulrade, abbé de Saint-Denys, la permission de bâtir des monastères dans les terres qui lui appartenaient en propre, soit qu'il les eût achetées, soit qu'elles fussent sa part de l'héritage paternel.  Fort de cette autorisation, Fulrade fonda

 

(1)  Ce lieu a été désigné successivement par les noms suivants : Audaldovillare (768), Audaldo, gén. gaulois; Audoldivillare (854), Audoldi, gén. latin; Sanctus Hippolytus (1003), San Pult (1340); Sant-Pülte (1382); San Bildt (15o4) ; Sant-Bilt (1576).

(2)  Cet ancien château, rendez-vous de chasse des ducs de Lorraine, construit par le duc Léopold, est aujourd'hui transformé en un collège dirigé par les frères de Marie. Ce collège a été supprimé depuis l'expulsion des religieux par le Kulturkampf.

 

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un monastère dans un endroit nommé Audaldovillar, et le dédia à saint Hippolyte. Il y déposa le corps de ce saint martyr qu'il avait apporté de Rome et qu'il avait obtenu en 764 du pape Paul Ier, avec plusieurs autres reliques (1). De là le nom de Saint-Hippolyte donné plus tard à ce lieu béni (2). Pendant le court séjour que lit Henri II au monastère de Saint-

 

(1) Les reliques de saint Hippolyte ne restèrent pas longtemps dans l'endroit auquel elles donnèrent ce nom. Il paraît, par une charte de Charles le Chauve de 862, qu'elles avaient été transférées avec celles de Saint-Cucufax dans l'abbaye de Saint-Denis (Voir Grandidier, Histoire de Strasbourg). D'après cet auteur, saint Hippolyte, dont le corps fut transféré à Audaldovillare, serait différent de celui qu'on dit avoir été écartelé à Rome, mais il ne le spécifie pas autrement ; c'est que le saint en question est voilé par la légende, sans parler du génie hellénique, qui jouait un grand rôle dans l'ordre des saisons à titre de cocher céleste, et dont le culte fut remplacé par celui de saint Hippolyte. (Voir Symbolisme et légende de S. Hippolyte, par M. de Ring, Gand, 1854.) Le saint Hippolyte le plus authentique est l'évêque de Portus, qui vécut au commencement du III° siècle sous l'évêque de Rome Zéphyrin et sous Alexandre Sévère, et qui composa une Réfutation des hérésies. (V. Hippolytus und seine Zeit, par Bunsen, 2 vol. in-8, Leipzig, 1852.)

(2) L'empereur Lothaire II donna aux ducs de Lorraine l'avocatie de la ville de Saint-Hippolyte. Saint-Hippolyte fut cédé à la France par le traité de Westphalie; il fut restitué à la Lorraine par le traité de Paris de 1718 et restitué à l'Alsace en 1790.

Saint-Hippolyte porte d'azur à un saint Hippolyte de carnation ayant la tète environnée d'une gloire d'or, les mains croisées sur son corps nu et les pieds attaches à une corde de sable tirée par un cheval contourné d'argent, sur lequel est monté un bourreau de carnation vêtu de gueules, tenant de sa main dextre un fouet de sable et un petit écusson d'or posé en pointe et chargé d'une bande d'azur, surchargée de trois croisettes d'or, le petit écusson sommé d'une couronne de marquis de même.

Cf. l'Alsace ancienne et moderne, ou Dictionnaire topographique, historique et statistique du Haut et du Bas-Rhin, par Baquol, 3° édit., revue par P. Ristelhüber, Strasbourg, chez Salmon, 1865.

Voir aussi l’ Histoire des saints d'Alsace, par l'abbé Hunckler, Strasbourg, Levrault, 1837; Héuot, Histoire des ordres religieux ; Felibien, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis ; Doublet, Antiquités de l’abbaye de Saint-Denis ; Lecointe, Ann. ecclésiastiques, t. V; Laguille, Histoire d'Alsace ; Grandidier, ouvr. cité.

 

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Hippolyte, il eut la joie d'y recevoir la visite d'Odilon. C'était le 30 octobre de l’an  1003 (1). Le saint abbé qui se trouvait alors, selon toute apparence, à l'abbaye de Murbach, placée dans le voisinage, s'était empressé de venir, accompagné d'un grand nombre de ses religieux, offrir ses hommages au nouveau souverain et lui demander en même temps sa haute protection poulies monastères de la dépendance de Cluny compris dans ses Etats. Le prince accueillit l'abbé de Cluny avec toutes les marques de vénération et de la plus exquise bienveillance, et il reporta sur lui toute l'estime et la confiance que lui avaient témoignées ses prédécesseurs. Payerne avait à cette époque plusieurs possessions en Alsace; Henri se fit un devoir et un bonheur de confirmer à ce monastère toutes ses possessions ; mais il ne s'en tint pas là : il donna à Odilon un témoignage autrement significatif de la tendre affection qu'il lui avait vouée : il voulut décider le saint à se joindre à sa cour et à l'accompagner en Italie. Voici dans quelle circonstance : la mort d'Othon III avait ruiné encore une fois à Rome et pour longtemps l'influence germanique. Jean Crescentius, le fils de ce Crescentius le Jeune qu'Othon Ier avait fait décapiter, ressaisit le pouvoir et tint dans une étroite sujétion les successeurs immédiats de Sylvestre II (2). L'Italie, qui voulait à tout prix se soustraire à la domination allemande, s'agita plus fortement que jamais en vue de recouvrer son indépendance nationale. La pitié ne saisit pas le cœur des Italiens à la vue du cercueil renfermant les

 

(1)  Ernst Sackur, Die Cluniacenser in ihrer Kirchlichen und Allgemeinereschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts, t. II, 6.

(2) Jean XVII (1003), Jean XVIII (1003-1009), Sergius II (1009-1012).

 

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restes du jeune empereur de vingt-deux ans qui avait aimé leur civilisation et qui, dans son mépris pour la barbarie et la grossièreté teutonnes, avait voulu transporter à Rome le centre de son empire. Le cadavre d'Othon III lut insulté, et vingt-quatre jours après sa mort, le dimanche 15 février, dans l'église Saint-Michel de Pavie, Ardouin, marquis d'Ivrée, qui s'était déjà signalé par une vive lutte contre les évêques allemands, prit sur sa tête la couronne de fer du royaume d'Italie (1). Il semblait que l’oeuvre accomplie par Othon Ier allait être anéantie. Mais le trône improvisé du nouveau roi n'était guère solide. Milan et les autres cités de la Lombardie refusaient de reconnaître son pouvoir, et Ardouin, au lieu de se gagner les sympathies par un gouvernement sage et modéré, acheva par ses violences de s'aliéner les esprits. Ses électeurs, par députés et par lettres, s'adressèrent au roi Henri, le priant de venir les délivrer. Henri II ne pouvait plus hésiter. Dans les premiers mois de l'an 1004, après s'être défait de ses concurrents, il franchit les Alpes et, un moment après, il entrait en Lombardie. Odilon l'y avait précédé de quelques jours (2). Il arriva bientôt sur les bords du Tessin, petite rivière qui se jette dans le Pô. En ce moment, des pluies torrentielles avaient rendu la traversée impossible. Le saint abbé y poussa son cheval et traversa cette rivière sans difficulté. Mais il faut entendre ici son biographe nous raconter ce prodige : « A l'époque, dit-il, où un noble du nom d'Ardouin s'était emparé du gouvernement de l'Italie, et où

 

(1) Regum et imperatorum Catalogus ex Cod. Ambros., dans Monumenta Germaniœ historica, Scrip. III, 217; Arnulf, Gesta archiep. Med., 1, 14 (ibid., Script. VIII, 10).

(2) Dr Sackur, t. Il, p. 7 ; Jotsald, V. Odil., II, cap. VI.

 

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l'illustre Henri, du consentement de tous les princes de cette contrée, aspirait à y régner seul, notre Père Odilon, passant par l’Italie, arriva près de la rivière qui baigne les murs de Pavie, du côté du midi, et que l'on nomme Tessin. Il désirait la franchir sans retard, mais il n'y avait point de barque; il ne put passer un fleuve si profond. Plein de confiance en Dieu  auquel il était attaché de toute son âme, il appelle un de ses serviteurs nommé Wolveno, et lui ordonne au nom du  Seigneur de marcher sur le fleuve sans hésiter. Ce serviteur obéit sur-le-champ ; le maître le suit, et, sans le secours d'aucune barque, sans aucun accident, notre Père, conduit par Jésus-Christ, parvient avec tout son cortège jusqu'à l'autre rive. C'est  alors que fut  accomplie la  prophétie d'Habacuc : « Vous avez ouvert un chemin dans la mer à vos coursiers, ainsi que dans la boue des eaux profondes.  » Quoi de  plus merveilleux,  reprend Jotsald, quoi de plus digne d'éloges ! Autrefois le peuple d'Israël passa la mer à pied sec; maintenant notre bienheureux Père Odilon trace un chemin sur les eaux.  Ces deux merveilles sont l'ouvrage  du Seigneur et nous devons l'en glorifier. Des témoins de ce miracle eurent alors la coupable curiosité de vouloir essayer, eux aussi, cette périlleuse navigation ; mais à peine les pieds de leurs montures avaient-ils touché la rive qu'ils faillirent être submergés, et ils furent obligés de reculer aussitôt. Frappé d'un si grand miracle, un autre spectateur eut une meilleure inspiration ; il se jeta aux pieds de l'homme de Dieu, le conjurant de daigner recevoir l'hospitalité dans sa maison. Odilon y  consentit volontiers, car le jour commençait à baisser. Il suivit donc son hôte avec les siens, prit quelque nourriture et se retira pour

 

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dormir. Vers le milieu de la nuit, comme le bienheureux sommeillait déjà, le vent qui soufflait à travers les fentes de la maison éteignit la lumière. Un serviteur nommé Déodat, qui couchait près d'Odilon, s'étant éveillé avec frayeur, vit avec peine les ténèbres répandues là où il avait laissé de la lumière. Il s'élança de son lit et se mit à prier le Seigneur avec la foi la plus vive : « Dieu tout-ce puissant, dit-il, vous la lumière du monde, excusez votre indigne serviteur, et au nom d'Odilon, chassez les ténèbres de cette demeure. » A l'instant, une lumière descendue du ciel brille dans toute la maison comme le soleil à son plein midi. Telle est, frères bien-aimés, la puissance du Créateur qui voulut ainsi glorifier Odilon, afin que la puissance de ses mérites se répandît dans l'univers entier » (1).

Dès le lendemain matin, Odilon quitta la maison où il avait trouvé une si cordiale hospitalité, et se rendit au monastère de Saint-Pierre au ciel d'or (2), près de Pavie, sur la route de Verceil. Ce lieu très noble, dit Jotsald, était pour l'homme de Dieu un séjour de prédilection (3). Il visitait fréquemment ce monastère encore tout embaumé du souvenir de son saint prédécesseur. Cependant Henri II ne tarda pas à venir rejoindre l'abbé de Cluny. Il fit son entrée solennelle à Pavie le samedi et le dimanche, 14 mai, il fut couronné roi d'Italie des mains de l'archevêque dans la cathédrale de Saint-Michel (4). Mais dans la

 

(1)  Jotsald, cap. II, n. 16.

(2)  Dr Sackub, ouvr. cité, t. II, p. 7 ; Cf. Johannes, Vita Sanctissimi Patris Odonis Abbatis Cluniacensis, dans Bibl. Clun., col. 15 ; Acta, V, p. 151 et suiv., et p. 137.

(3)  Vita Odilon.

(4)  Dr Sackur, opus cit , t. II, p. 7.

 

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soirée une émeute éclata entre les Allemands et les citoyens de Pavie. Le roi fut assiégé dans son propre palais par une multitude furieuse jusqu'à ce que les troupes allemandes campées devant la ville vinssent le délivrer. Là, il se fît un terrible carnage : les Italiens furent repoussés, mais le palais et une grande partie de la ville furent réduits en cendres. Henri se rendit au monastère clunisien de Saint-Pierre au ciel d'or, où il trouva auprès d'Odilon, son saint ami, un asile inviolable. Les habitants de Pavie, vaincus et tremblants de crainte et d'angoisse se rendirent auprès du roi pour lui demander leur grâce et leur pardon. On devine le chagrin compatissant qu'éprouva le saint abbé en voyant la ville des empereurs à demi ruinée par les flammes. Il invoqua la clémence de son royal ami en faveur de ce peuple révolté, et les habitants de Pavie ne durent leur salut qu'à l'influence et à l’intercession de notre saint qui supplia le roi de leur pardonner (1).

C'est vers ce même temps et peut-être dans cette même circonstance que l'abbé de Cluny fit à la cour d'Henri l'un de ses miracles les plus éclatants. Laissons ici parler son biographe : « Durant mon séjour en Pannonie avec le seigneur Hugues, dit-il, il m'arriva  un jour de m'entretenir des vertus de notre Père avec le vénérable évêque Richard, autrefois son disciple, et je le suppliais de me faire connaître ce qu'il savait de lui. Longtemps, en effet, il avait vécu dans son intimité; longtemps il avait été le confident

 

(1) Jotsald, I, 7 et II, 6; Jahrbücher Heinrich II, t. I, p. 307 et suiv. — A la page 309, Annot. 2 ; Cf. t. III, p. 222, Annot. 1 ; Giesekrecht, Gesch. der deutschen Kaiserzeit, t. II, p. 41 et suiv. ; Nalgod, Vita S. Maioli, t. II, 21, in Bolland., Acta Sanctorum Maii, t. II, p. 663, et Mabillon, Acta, V, p. 800, note a ; Cf. en outre Mabillon, Acta, III, 1, p. 437 et suiv., et III, 11, p. 55o.

 

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de ses secrets, le compagnon de ses voyages et de ses travaux. Parmi plusieurs miracles, il me cita celui d'un verre brisé, et rendu à son état primitif par les prières d'Odilon. Comme j'étais encore dans l'incertitude, je me mis à le questionner sur la vérité de ce prodige. « Vous rappelez-vous, me dit-il alors. Ô mon frère, la querelle d'Albéric, évêque de Corne, avec Odilon, neveu d'Odilon l'ancien, au sujet de l'abbaye de  Brème?  Pendant  cette  querelle, reprit-il, je voyageai un jour avec cet évêque, et au milieu de notre conversation, je  lui fis des reproches de ce qu'il avait osé s'attribuer injustement cette abbaye, tandis qu'il savait  que l'empereur Conrad l'avait remise au gouvernement d'Odilon, puis je lui opposai la sainteté de cet homme, les nombreux miracles qu'on rapportait de lui, et en particulier celui d'un verre cassé rétabli dans son premier état. Quant à ce prodige, me répondit Albéric, je crois le connaître mieux que vous, et comme vous paraissez en douter, écoutez plus clairement la vérité. Un  jour, votre vénérable abbé était venu à la cour de mon seigneur, l'empereur Henri. Or, tandis qu'il s'y trouvait, on mit sur la table de l'empereur un vase de cristal très précieux avec des parfums. Henri m'ayant appelé  ainsi  que Landulphe, qui  devint plus tard évêque  de Turin,  nous commanda de porter  ce vase à la table du  seigneur Odilon et de le  lui présenter. Nous fîmes ce que l'empereur nous avait ordonné, et nous déposâmes de  sa part  le  vase en présence de l'Abbé,  en  lui faisant, comme il convenait, une humble inclination. Odilon le reçut avec humilité, et nous pria de revenir à un instant déterminé pour le reprendre, puis il nous congédia. Mais, hélas!  jusqu'où ne va pas  la curiosité  de

 

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 l'homme, même dans les couvents ? Tous les Frères veulent examiner cet objet nouveau et extraordinaire, le toucher de leurs mains, se le passer des uns aux autres. On s'empresse, on fait cercle, on se montre  le superbe vase, lorsque tout à coup celui-ci glisse, tombe à terre et se brise. Quelle consternation parmi les Frères ! A cette nouvelle, l'homme de Dieu est profondément  attristé : « Mes Frères, dit-il, vous avez mal agi, car, par votre négligence, vous avez peut-être ravi la faveur de l'empereur aux jeunes clercs à la garde desquels avait été confié le vase brisé par vous. Allons donc à l'église et implorons la miséricorde du Seigneur, afin qu'il n'arrive aucun mal à ceux qui sont innocents. A cet ordre, tous courent à l'église, prient, récitent des psaumes et conjurent le Seigneur pour notre cause. La prière terminée, l'homme de Dieu se fait présenter le vase brisé, l'examine, le palpe de ses mains, le tourne et le retourne, et voilà qu'enfin, ô merveille!  il n'y reconnaît plus la moindre trace de rupture. Odilon gronde  alors  doucement ses religieux : Qu'aviez-vous donc vu, mes frères, leur dit-il ? Assurément vos yeux étaient dans l'illusion. Vous prétendiez fausse ment que  le verre était brisé,  et voilà qu'on n'y trouve aucun  mal. » Stupéfaits de ce prodige, les Frères  n'osaient  répondre.  A  l'instant  marqué, reprend  Albéric, je revins avec mon compagnon pour reprendre le vase et nous le redemandâmes à un serviteur. Celui-ci le remit entre mes mains en me tirant à part et en m'invitant à le rendre à l'empereur comme un présent de grand prix. Pour moi,  je m'en retournai joyeux avec mon compagnon : je  racontai secrètement à l'empereur ce que je savais et la connaissance du miracle le remplit d'allégresse

 

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et d'admiration. Il avait une grande affection pour le saint et suivait humblement ses conseils ; et sa vénération pour lui ne fit que s'accroître à partir de ce jour » (1).

Au moment ou Odilon accomplissait son cinquième voyage en Italie, le Saint-Siège était occupé par le pape Jean XVIII, qu'une inscription placée sur son tombeau nous représente comme étant « d'un visage serein, d'un caractère doux et affable ; envoyé de Dieu pour être la gloire de l'Eglise ; bienfaisant envers les pauvres ; docteur des sages et du peuple » (2). Jean XVIII, comme tous les papes de ces temps, et bien qu'il ne fît que passer sur le siège apostolique, prit sous son autorité et sa protection les biens des monastères et des églises (3). Le pieux pontife ne pouvait donc manquer, lui aussi, d'être pénétré d'estime et d'affection pour Odilon, et il s'empressa de lui en donner un touchant témoignage en défendant courageusement le saint abbé contre d'injustes attaques. On assistait à cette époque à une glorieuse renaissance de la perfection monastique et cléricale en Occident, et il n'était pas toujours facile de maintenir la bonne harmonie entre les évêchés et les monastères. Plus d'un évêque trouvait exorbitants les privilèges accordés aux ordres religieux, et ne voyait leur influence qu'avec une extrême jalousie. La vie de notre saint nous en offre un triste exemple. A cette époque, le siège épiscopal de Laon était occupé par Adalbéron,

 

(1) Jotsald, cap. II, n° 12.

(2) Quem decus Ecelesiae contulit Omnipotens, Pauperibus panis, nudorum vestis opima. Doctor et egregius qui fuit in populo. » (Audisio, Histoire civile et religieuse des papes, de saint Léon III à Boniface VIII, p. 161.

(3) Audisio, ouvr. cité, p. 162.

 

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désigné plus souvent sous le dimunitif d'Ascelin. Elève de Gerbert dans l'école épiscopale de Reins, où peut-être il avait eu le roi Robert pour condisciple, puis chancelier de Lothaire (1) qui le nomma évêque, Adalbéron reçut la consécration le dimanche des Rameaux, Ier avril, et fut intronisé dans la cathédrale de Laon (2) le jour de Pâques (3). Lothaire ne se doutait guère qu'il venait d'introduire au cœur de ses domaines l'ennemi dont la perfidie devait, quatorze ans plus tard, exterminer sa famille. Ascelin commença peut-être ses trahisons envers son bienfaiteur dès le début de son épiscopat. Quoi qu'il en soit, l'évêque de Laon s'était mêlé à tous les événements dont le Nord de la France avait été le théâtre dans la dernière partie du X° siècle. Ce prélat ambitieux et déloyal avait fait de sa ville épiscopale un foyer d'intrigues où tous les mécontents trouvaient asile et protection. De graves accusations, sur lesquelles l'histoire a laissé tomber le voile du doute, avaient plané sur cet ancien élève de Gerbert (4), et quelques chroniqueurs lui imputaient même la mort du dernier carlovingien. Mais il est certain qu'il avait autrefois trahi Arnulf, archevêque de Reims,

 

(1) V. Lettres de Gerbert, édit. Havet, p. 56, 118, 122.

(2) Il avait été sans doute consacré hors de Laon, à l'abbaye de Saint-Vincent, a second siège de l’évêché ». C'était en effet la coutume que l'évêque fût consacré dans l'abbaye la plus importante de son évêché, un dimanche et autant que possible à l'une des grandes fêtes de l'année. Il ne faisait son entrée dans sa ville épiscopale que quelques jours après.

(3) Contin. Flodoard, ann. 977 ; Cf. Lot, les Derniers Carolingiens, p. 87, Paris, Bouillon, 1891.

(4) Dans le dessein de laver Ascelin d'une accusation infamante, l'archevêque de Reims, Adalbéron, prit l'initiative de réunir un synode dans le diocèse de Reims, à Saint-Macre (département de la Marne, arrondissement de Reims, canton de Fismes), pour soumettre la conduite d'Ascelin à l'enquête de ses confrères. Nous n'avons plus les actes de ce synode. (Cf. Richer, III, 66; IV, 16.)

 

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d'une manière si odieuse qu'il nous faudrait, pour dépeindre toute l'horreur qu'il inspire, nous servir des termes bibliques en usage au X° siècle et le comparera tous les traîtres de l'Ancien et du Nouveau Testament, depuis Achitofel jusqu'à Judas. Il avait juré fidélité à Arnulf sur les saintes reliques ; il avait vidé en signe d'alliance éternelle la coupe que lui tendait son métropolitain. « Je serai avec vous, avait-il dit; qu'autrement je périsse avec Judas », et le lendemain il livrait à Hugues Gapet son archevêque (1) et Charles de Lorraine. Une telle conduite dénote chez cet homme une constance et une profondeur de dissimulation qui étonnent, même à cette époque de mensonges et de trahisons. Aussi quel coup pour lui le jour où Arnulf fut rétabli sur le siège de Reims ! Il accusa hautement le roi d'ingratitude : n'était-ce pas pour lui qu'il avait consommé ses trahisons ? Souverain dans la ville de Laon, il prit les armes et en 999 Robert fut obligé de l'assiéger, aidé de son ancien beau-fils Beaudoin, comte de Flandre (2). L'archevêque de Tours, Archambaud, et Arnulf lui-même s'interposèrent. Ils citèrent Adalbéron devant un synode réuni à Compiègne, lui promettant d'ailleurs la vie sauve et la liberté. On échangea des otages, et Adalbéron prit l'engagement de livrer les tours de Laon. Mais il jeta les otages en prison et peu s'en fallut qu'il ne fît éprouver le même sort à son métropolitain, en renouvelant contre lui la série de ses lâchetés. C'en était trop. Robert écrivit au pape pour lui faire connaître les méfaits de l'indigne prélat, et Sylvestre II adressa cette lettre à l'évêque de Laon : « Je ne te donne ni le salut ni la bénédiction apostoliques,

 

(1)  Richer, IV, 56-57; Pfister, ouvr. cité, p. 58.

(2) Annales Elnonenses minores; Pertz, Monumenta Germaniae, Scr., t. V, 19.

 

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puisque, sous l'habit du prêtre, tu as cessé, par ta conduite, d'être même un homme ; car si la fidélité rend le mortel semblable à Dieu, la perfidie le ravale au rang des brutes. Tu le sais, et néanmoins tu as dépouillé ta condition d'homme pour accomplir des forfaits inouïs (1). » Puis le pape rappelle ses crimes et le somme de comparaître à Rome dans la semaine sainte (probablement l'an mille). Aucune excuse  ne devait être admise, car les routes à travers la Lorraine et l'Italie étaient sûres. Si l'évêque était malade, il devait le faire  constater par des prélats dignes de foi (2). Comment cette affaire s'acheva-t-elle ? Nous ne pouvons le dire, faute de documents. Adalbéron occupa le siège de Laon jusqu'en 1030, mais une sinistre renommée resta attachée à son nom et le peuple l'appela ordinairement le vieux traître (3).  Tel est l'homme qui  s'attaquait à Odilon, la plus haute personnalité de son siècle par sa sainteté, son savoir et son grand caractère.

Adalbéron, l'être le plus profondément scélérat de son époque », avait fini par se faire pardonner le passé, on ne sait d'ailleurs trop comment, car l'histoire a négligé de nous transmettre ce détail. Toujours est-il qu'il se lia d'amitié av