VIE DE ST ANTOINE
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PÈRES DU DÉSERT
JEAN CASSIEN
VIE DE ST ANTOINE

LA VIE DE SAINT ANTOINE

SAINT ATHANASE[1]

 

CHAPITRE I.

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

 

 

C’est un combat très avantageux que celui où vous vous êtes engagés, d'égaler par votre vertu celle des Solitaires d’Egypte, et d’esssayer, même, de les surpasser par une généreuse émulation. Il y a déjà parmi vous plusieurs maisons de Solitaires où la discipline religieuse est très bien observée. Chacun louera avec raison votre dessein, et Dieu accordera sans doute à vos prières l'heureux accomplissement de vos désirs. Aussi, voyant que vous me demandez avec instance de vous faire une relation de la manière de vivre du bienheureux Antoine, et que vous désirez apprendre comment il commença à suivre une profession si sainte, ce qu’il était auparavant , quelle a été la fin de sa vie et si les choses que l'on publie à son sujet sont véritables, afin de pouvoir entrer encore dans une plus grande perfection par son imitation et par son exemple, j'ai entrepris avec beaucoup de joie ce que votre charité m'ordonne, parce que de mon côté, je ne saurais me remettre devant les yeux les saintes actions d'Antoine sans en tirer un grand avantage ; et je fuis assuré que du vôtre vous entendrez avec tant d'admiration ce que je vous en dirai, que cela fera naître en vous un ardent désir de marcher sur les pas de ce grand serviteur de Dieu, puisque pour des Solitaires, c'est connaître le vrai chemin de la perfection que de savoir quelle a été la vie d'Antoine.

 

Ne craignez donc point d’ajouter foi à ce que l'on vous a rapporté de lui, et croyez plutôt que ce ne sont que les moindres de ses excellentes vertus. Car comment aurait-on pu vous en informer entièrement, vu que tout ce que je vous en écrirai par cette lettre, après avoir rappelé ma mémoire pour satisfaire à votre désir, n'égale nullement ses actions. Mais vous-mêmes informez-vous-en soigneusement auprès de ceux qui passeront d’ici vers vous, mais même si chacun rapporte tout ce qu'il sait, il fera très difficile d'en faire une relation qui réponde à la dignité du sujet.

 

J’avais eu dessein après avoir reçu vos lettres, d’envoyer quérir quelques Solitaires, et principalement ceux qui allaient souvent le visiter, afin qu'en étant mieux informé, je puisse vous en donner une plus particulière connaissance : mais parce que le temps de la navigation était passé et que celui qui m'a rendu vos lettres, était pressé de s'en retourner, je me suis hâté de satisfaire à votre piété, en vous écrivant ce que j'en sais par moi-même, comme l'ayant souvent vu, et ce que j'en ai pu apprendre d'un Solitaire, qui a demeuré longtemps avec lui, et qui lui donnait souvent à laver les mains. J'ai eu soin partout de demeurer dans les termes de la vérité, ce dont j'estime devoir vous avertir, afin que si quelqu'un entend rapporter de lui des actions encore plus grandes que celles que je vous dirai, cette multitude de merveilles ne lui en diminue pas la créance ; et que si au contraire, il n'en apprend que des choses qui soient au dessus de son mérite, cela ne le porte pas à mépriser un si grand Saint.

 

 

CHAPITRE I.

 

 

La patrie d'Antoine fut l'Egypte, où il naquit de parents nobles et riches qui, étant chrétiens, l’élevèrent chrétiennement. Ils le nourrirent en leur maison, et il ne connaissait qu'eux et leur famille. Lors qu'il eut grandi, il ne voulut point apprendre les lettres, de peur que cela ne l'engageât à avoir communication avec les autres enfants. Car ainsi qu'il est écrit de Jacob : Tout son désir était de demeurer avec simplicité dans la maison. Quand on le menait à l’église, il ne s'amusait point à badiner comme les autres enfants ; et lorsqu’il fut plus grand, il ne se laissa nullement emporter à la négligence et à la paresse. Il était très attentif à la lecture, et conservait dans son cœur le fruit que l’on en pouvait tirer. Il rendait une grande obéissance à son père et à sa mère, et bien qu’il soient fort à l’aise, il ne les importunait jamais pour faire bonne chère, et ne cherchait point les plaisirs d'une nourriture délicate ; mais se contentait de ce qu'on lui donnait, et ne désirait rien de plus.

 

Lorsque son père et sa mère moururent, ils le laissèrent à l'âge de dix-huit à vingt ans avec une sœur encore fort jeune. Il prit soin d'elle et de la maison comme il le devait. Mais six mois s’étaient à peine écoulés, qu'un jour où il allait à l’église, selon sa coutume, avec grande dévotion, il pensait en lui-même pendant le chemin, comment les Apôtres avaient suivi Jésus-Christ en abandonnant toutes choses, et comment plusieurs autres, ainsi qu'on le voit dans les Actes, vendaient leurs biens et en mettaient le prix aux pieds des Apôtres, pour qu’il soit distribué à ceux qui en avaient besoin, et combien grande était la récompense qui les attendait dans le ciel. Alors qu’il avait, dis-je, l'esprit plein de ces pensées, il entra dans l'église au moment où on lisait l'Evangile où notre Seigneur a dit à ce jeune homme qui était riche : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, et suis-moi, et tu aurais un trésor au Ciel » (Mt 19, 21). Antoine regarda la pensée qu'il avait eue de l'exemple des premiers Chrétiens, comme lui ayant été envoyée de Dieu, et ce qu'il avait entendu de l’Evangile, comme si ces paroles n’avaient été lues que pour lui. Il retourna soudain à son logis, et distribua à ses voisins, afin qu'ils n’aient rien à démêler avec lui ni avec sa sœur, tous les héritages qu'il avait de son patrimoine, qui étaient trois cents mesures de terre très fertile et très agréable. Et quant à ses meubles il les vendit tous, et en ayant tiré une somme considérable, il donna cet argent aux pauvres, à l’exception de quelque chose qu'il retint pour sa sœur.

 

 

Chapitre II

 

 

Etant une autre fois entré dans l’église, et entendant lire l'Evangile où Jésus-Christ dit : « Ne vous inquiétez pas du lendemain » (Mt 6, 34), il ne put se résoudre à demeurer davantage dans le monde. Et ainsi, il donna aux plus pauvres ce qui lui restait et mit sa sœur entre les mains de quelques filles fort vertueuses qui étaient de sa connaissance, afin de l'élever dans la crainte de Dieu, et dans l'amour de la virginité. Il quitta sa maison pour embrasser une vie solitaire, veillant sur lui-même, et vivant dans une très grande tempérance : il n'y avait pas alors en Egypte beaucoup de maisons de solitaires, et nul d'entre eux ne s'était encore avisé de se retirer dans le désert, mais chacun de ceux qui voulaient penser sérieusement à son salut, demeurait seul en quelque lieu près de son village. Dans un petit champ proche d'Antoine, il y avait un bon vieillard, qui dès sa première jeunesse avait passé toute sa vie en solitude. L'ayant vu et étant touché d’un louable désir de l’imiter, il commença à demeurer aussi dans un lieu séparé du village, et s’il apprenait qu’il y avait quelqu’un qui travaillait avec soin pour s’avancer en cette sorte de vie, il imitait la prudence des abeilles en allant le voir ; et il ne s’en retournait pas sans l’avoir vu, afin de remporter de sa conversation quelques instructions qui lui serviraient à se former à la douceur des vertus chrétiennes.

 

Ayant commencé ainsi, il fortifiait son esprit dans le dessein de servir Dieu ; il ne se souvenait plus ni de ses parents, ni de ses alliés, et ne pensait à autre chose qu’à s’employer de tout son pouvoir à acquérir la perfection de la vie solitaire ; il travaillait de ses mains, sachant qu’il est écrit : « Que celui qui ne travaille pas, ne doit pas manger » (2 Th 3, 10) ; et ne gardant que ce qu’il lui fallait pour vivre, il donnait le reste aux pauvres. Il priait très souvent, parce qu’il avait appris qu’il fallait sans cesse prier dans son cœur (1 Th 5) ; et il lisait avec tant d’attention, que n’oubliant jamais rien de ce qu’il avait lu, sa mémoire lui servait de livres.

 

Cette manière de vivre le faisait aimer de tous. Il se soumettait avec joie aux serviteurs de Dieu qu’il allait visiter, et pour s’instruire de ce en quoi chacun d’eux excellait dans les exercices de la vie solitaire, il considérait l’humeur agréable de l’un et l’assiduité à prier de l’autre ; il observait quelle était la douceur d’esprit de celui-ci, et la bonté de celui-là ; il remarquait les veilles de l’un, et l’amour de l’étude d’un autre. Il admirait la patience des uns, et les jeûnes et les austérités de quelques autres qui n’avaient pour lit que la terre toute nue. Il se rendait attentif à voir la douceur de l’un et la constance de l’autre. Il gravait dans son cœur quel était leur amour à tous pour Jésus-Christ, et la charité qu’ils se portaient. Et ainsi rempli de toutes ces images, il s’en retournait dans sa solitude où, repassant en son esprit les vertus qu’il avait vues séparées en tant de personnes, il s’efforçait de les rassembler toutes en lui seul. Il n’était pas jaloux de ceux de son âge, si ce n’est à ne pas paraître le dernier dans les exercices de la vertu, mais même en cela même il fâchât personne ; au contraire ils en avaient de la joie, et ainsi tous ces saints amis qu’il avait dans son voisinage, et avec lesquels il communiquait, le voyant vivre de la sorte, l’appelaient le bien-aimé de Dieu, et le nommaient en le saluant, les uns leur fils, et les autres leur frère.

 

 

Chapitre III

 

 

Mais le démon, qui hait tout ce qui est digne de louange et qui voit toutes les bonnes actions des hommes, ne pouvant souffrir de voir une personne de cet âge se porter avec tant d’ardeur dans un tel dessein, résolut d’user contre lui de tous les efforts qui seraient en son pouvoir. La première tentation, dont il se servit pour le détourner de la vie solitaire, fut de lui mettre devant les yeux les biens qu’il avait quittés, le soin qu’il devait prendre de sa sœur, la noblesse de sa race, l’amour des richesses, le désir de la gloire, les diverses voluptés qui se rencontrent dans les délices, et tous les autres plaisirs de la vie. Il lui représentait d’un autre côté les extrêmes difficultés et les travaux qui se rencontrent dans l’exercice de la vertu, la faiblesse de son corps, le long temps qui lui restait encore à vivre ; et enfin, pour tâcher de le détourner de la sainte résolution qu’il avait prise, il éleva dans son esprit comme une poussière et un nuage épais de diverses pensées. Mais se trouvant trop faible pour ébranler un aussi ferme dessein que celui d’Antoine, et voyant qu’au lieu d’en venir à bout il était vaincu par sa constance, renversé par la grandeur de sa foi, et mis à terre par ses prières continuelles, alors, se confiant avec orgueil, selon les paroles de l’Ecriture (Job 11) aux armes de ses reins, qui sont les premières embûches qu’il emploie contre les jeunes gens, il s’en servit pour l’attaquer, le troublant la nuit, et le tourmentant le jour, de telle sorte que ceux qui se trouvaient présents voyaient le combat qui se passait entre eux.

 

Le démon présentait à son esprit des pensées d’impureté ; mais Antoine les repoussait par ses prières. Le démon chatouillait ses sens ; mais Antoine, rougissant de honte, comme s’il y eut eu en cela de sa faute, fortifiait son corps par la foi, par l’oraison, et par les veilles. Le démon, se voyant ainsi surmonté, prit de nuit la figure d’une femme et en imita toutes les actions afin de le tromper. Mais Antoine, élevant ses pensées vers Jésus-Christ et considérant quelle est la noblesse et l’excellence de l’âme qu’il nous a donnée, éteignit ces charbons ardents dont il voulait par cette tromperie embraser son cœur. Le démon lui remit encore davantage devant les yeux les douceurs de la volupté ; mais Antoine, comme entrant en colère et en s’affligeant, se représenta les gênes éternelles dont les impudiques sont menacés, et les douleurs de ce remord qui, comme un ver insupportable, ronge pour jamais leur conscience.

 

Ainsi en opposant ces saintes considérations à tous ces efforts, ils n’eurent aucun pouvoir pour lui nuire. Et quelle plus grande honte pouvait recevoir le démon, lui qui ose s’égaler à Dieu, que de voir une personne de cet âge se moquer de lui, et de se trouver terrassé par un homme revêtu d’une chair fragile, lui qui se glorifie, comme il le fait, d’être par sa nature toute spirituelle élevé au-dessus de la chair et du sang ! Mais le Seigneur qui, par l’amour qu’il nous porte, a voulu prendre une chair mortelle, assistait son serviteur et le rendait victorieux du démon afin que chacun de ceux qui combattent contre lui puisse dire avec l’Apôtre : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est en moi » (1 Co 15).

 

Enfin, comme ce dragon infernal vit qu’il ne pouvait de cette manière surmonter Antoine qui l’avait si généreusement repoussé de son cœur, alors en grinçant des dents, ainsi qu’il est dit dans l’Ecriture (Mc 9), et tout transporté de fureur, il se présenta à lui sous la figure d’un enfant aussi noir qu’est son esprit, et, les tromperies lui ayant si mal réussi, il se confessa vaincu. Il ne l’aborda plus avec de simples raisonnements, mais prenant une voix humaine, il lui dit : J’en ai trompé plusieurs, et j’en ai surmonté encore davantage ; mais maintenant en voulant t’attaquer, ainsi que je l’ai fait bien d’autres fois, pour te faire sortir du chemin si laborieux où tu es entré, j’ai éprouvé ma faiblesse. Antoine lui demanda : Qui es-tu, qui me parle de la sorte ? Il répondit d’une voix lamentable : Je me nomme l’esprit de fornication, et c’est moi qui chatouille les sens des jeunes gens pour les porter à la volupté. Et combien en ai-je trompé qui avaient résolu de vivre chastement ? Je suis celui au sujet duquel le Prophète accuse ceux qui sont tombés dans le vice en leur disant : « Vous avez été trompé par l’esprit de fornication » ( ). Car c’était moi qui les avais surmontés. Je suis celui qui t’ai troublé tant de fois, et que tu as toujours repoussé.

 

Antoine, rendant grâces à Dieu, et prenant encore de nouvelles force par ce discours, lui dit : Tu es donc bien méprisable, puisque tu as l’esprit si noir, et la faiblesse d’un enfant. Ainsi je n’ai plus garde de t’appréhender, ni de te craindre. « Car le Seigneur est ma force et je mépriserai tous les ennemis » (Ps 117). Cet esprit de ténèbres, étonné par ces paroles, s’enfuit à l’instant et craignait de l’approcher.

 

 

Chapitre IV

 

 

Ce fut là la première victoire que saint Antoine remporta sur le démon, ou pour mieux dire que remporta par lui notre Sauveur, qui a condamné le péché dans notre chair, afin d’accomplir en nous la justification de la Loi, lorsque nous ne vivons pas selon la chair, mais selon l’esprit (Rm 8, 4). Antoine ne considérant pas le démon comme entièrement terrassé, ne se rendit point négligeant, mais se tint toujours sur ses gardes ; et le démon ne se tenant pas vaincu, continua à lui dresser des embûches. Il tournait à l’entour de lui comme un lion rugissant pour trouver quelque occasion de lui nuire (1 P 5). Et Antoine ayant appris de l’Ecriture sainte qu’il en a diverses tactiques, travaillait avec plus de soin que jamais à s’avancer dans la perfection de la vie solitaire, sachant que, bien que le démon ne pouvait pas le tromper en touchant son cœur par le désir des voluptés corporelles, il s’efforcerait par d’autres voies de le faire tomber par d’autres pièges, n’ayant point de plus grand plaisir que de faire pécher les hommes. Ainsi il châtia son corps de plus en plus, et le réduisit en servitude, de peur qu’étant demeuré victorieux dans un combat, il ne se trouvât vaincu dans un autre. Aussi il décida de s’accoutumer à une vie encore plus austère ; et quoique plusieurs l’admirassent en cela, ses austérités lui semblaient douces ; d’autant que l’extrême affection avec laquelle il les supportait, avait au fil du temps formé une si puissante habitude en lui, que à la moindre occasion qui lui était donnée il embrassait avec ardeur toute sorte de travaux.

 

Ses veilles étaient telles, que souvent il passait la nuit entière sans fermer l’œil ; et cela non pas une seule fois, mais si souvent que c’était une chose admirable. Il ne mangeait jamais qu’une fois le jour après que le soleil était couché, ou de deux jours en deux jours ; et souvent il passait trois jours entiers sans manger. Il n’avait pour toute nourriture que du pain et du sel, et pour breuvage que de l’eau. Il n’est pas besoin de parler ici de la chair et du vin, puisque tous les autres solitaires ne savaient pas plus que lui ce que c’était que d’en user. Lorsqu’il voulait prendre un peu de repos, il n’avait pour lit que des joncs tissés ensemble et un cilice, mais le plus souvent il couchait sur la terre toute nue. Il ne voulait jamais se frotter d’huile, disant que les jeunes gens non seulement avaient grand avantage à faire voir par leur ferveur la gaieté avec laquelle ils embrassent les travaux de la vie solitaire, que de rechercher et de se servir des choses qui rendent le corps efféminé ; mais qu’ils devaient même s’accoutumer aux austérités en se souvenant de cette parole de l’Apôtre : Je ne suis jamais plus fort que lorsque je suis faible (2 Co 12, 10). Il voulait nous faire entendre par là, que la vigueur de notre âme s’augmente par le retranchement des voluptés de notre corps. Et certes on ne saurait trop admirer ce raisonnement, qui faisait voir qu’Antoine ne mesurait pas par le temps ni par sa retraite la vertu dont il faisait profession, mais par le zèle et la persévérance avec laquelle il la pratiquait. Ainsi ne pensant point au temps qu’il avait passé dans ces saints exercices et vivant comme s’il n’eût fait que commencer, il s’avançait de jour en jour avec plus de travail que jamais dans la perfection de la vie solitaire, se remettant continuellement devant les yeux ce passage de saint Paul : il faut oublier ce qui est derrière soi pour avancer plus avant (Ph 3, 14). Il se souvenait aussi de ce que dit le prophète Elie : Le Seigneur est vivant, et il faut que je paraisse aujourd’hui en sa présence (III R 18, 15). Sur quoi il remarquait qu’il usait de ce mot d’aujourd’hui, parce qu’il comptait pour rien le temps passé ; mais que se considérant comme s’il n’eût fait que commencer à servir Dieu, il s’efforçait chaque jour de se rendre tel qu’il devait être pour se présenter devant lui, c’est-à-dire avec une conscience pure et une grande préparation de cœur pour obéir à toutes ses volontés et ne servir que lui seul. A quoi il ajoutait que tous ceux qui font profession de la vie solitaire doivent prendre pour règle et pour patron le grand Elie, et voir dans ses actions comme dans un miroir quelle doit être leur conduite.

 

 

Chapitre V

 

 

Antoine se resserrant ainsi lui-même dans ces étroites limites s’en alla dans des sépulcres fort éloignés du bourg ; et après avoir prié l’un de ses amis de lui apporté du pain de temps en temps, il entra dans l’un de ces sépulcres et ferma la porte sur lui, demeurant ainsi tout seul. Le démon ne pouvant le souffrir, et craignant que dans peu de temps le désert ne soit rempli de solitaires, il vint de nuit avec une grande troupe de ses compagnons, et le battit de telle sorte qu’il le laissa par terre tout couvert de plaies et sans pouvoir dire une seule parole, à cause de l’excès des douleurs qu’il ressentait, et qu’il assurait depuis avoir été telles qu’elles ne peuvent être égalées par tous les tourments que les hommes pourraient nous faire endurer. Mais la providence de Dieu qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, fit que son ami vint le lendemain pour lui apporter du pain. Ayant ouvert la porte et l’ayant trouvé étendu par terre comme mort, il le porta sur ses épaules dans l’église du bourg et il le mit à terre. Plusieurs de ses proches et des habitants du lieu y accoururent et s’assirent auprès de lui, le considérant comme mort. Environ vers minuit, Antoine revenant à lui, vit qu’ils s’étaient tous endormis et que son ami seul veillait. Alors il lui fit signe de venir à lui et le pria que sans éveiller personne, il le reportât dans le sépulcre où il l’avait pris. Ce qu’il fit. Antoine referma la porte comme de coutume et continua d’y demeurer seul. Ne pouvant se tenir debout à cause des blessures qu’il avait reçues du démon, il priait couché par terre ; et après avoir achevé sa prière, il criait à haute voix : « Me voici. Antoine n’appréhende point les maux que tu peux lui faire ; et quand tu m’en ferais encore de beaucoup plus grands, rien ne saurait me séparer de l’amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35). Il chantait aussi ce verset de psaume : Même si des armées venaient m’attaquer, mon cœur ne serait point touché de crainte (Ps 28, 3). C’était là les pensées et les paroles de ce saint solitaire.

 

Mais ce capital et irréconciliable ennemi des saints, s’étonnant de ce qu’après avoir été si maltraité par lui, il ait encore la hardiesse de revenir, assembla ces autres malheureux esprits qui, comme des chiens enragés, sont toujours prêts à déchirer les gens de bien, et tout transporté de dépit et de fureur, il leur dit : « Vous voyez comment nous n’avons pu dompter cet homme, ni par l’esprit de fornication, ni par les douleurs que nous lui avons fait souffrir en son corps ; mais qu’au contraire il a encore la hardiesse de nous défier. Préparons-nous donc à l’attaquer d’une autre manière, puisqu’il ne nous est pas difficile d’inventer diverses sortes de méchancetés pour nuire aux hommes. A la suite de ces paroles, cette troupe infernale fit un tel vacarme que toute la demeure d’Antoine en fut ébranlée, et les quatre murailles de sa cellule étant entrouvertes les démons y entrèrent en foule, et prenant la forme de toutes sortes de bêtes farouches et de serpents, remplirent sur le champ ce lieu de diverses figures de lions, d’ours, de léopards, de taureaux, de loups, d’aspics, de scorpions et d’autres serpents ; chacun d’eux jetait des cris conformes à sa nature. Les lions rugissaient comme s’ils voulaient le dévorer ; les taureaux semblaient être prêts à le percer de leurs cornes ; et les loups à se jeter sur lui avec furie ; les serpents se traînant contre terre, s’élançaient vers lui, et il n’y avait pas un seul de tous ces animaux dont le regard ne fut aussi cruel que farouche, et dont le sifflement ou les cris ne fussent horribles à entendre.

 

Antoine étant ainsi accablé par eux et percé de coup, sentait bien augmenter en son corps le nombre de ses blessures ; mais son esprit incapable d’étonnement, résistait à tous ces efforts avec une confiance invincible. Et alors que ses gémissements témoignaient de l’excessive douleur que son corps ressentait de tant de plaies, son esprit demeurait toujours dans la même vigilance ; et il disait aux démons, comme en se moquant d’eux : si vous aviez quelque force, un de vous suffirait pour me combattre ;; mais parce que Dieu anéantit toute votre puissance, vous tâchez par votre grand nombre de me donner de la crainte, et rien ne montre davantage votre faiblesse que le fait d’avoir été réduits à prendre la forme de ces animaux déraisonnables. Il ajoutait à cela avec une grande confiance : si vous avez quelque force, et si Dieu vous a donné la puissance de me nuire, pourquoi tardez-vous davantage à me la faire sentir ; et si vous n’en avez point, pourquoi faites-vous tant d’efforts inutilement ? Ignorez-vous que le signe de la croix, et la foi que j’ai en Notre Seigneur sont pour moi comme un rempart inébranlable contre toutes vos entreprises et tous vos assauts ?

 

Les démons ayant essayé en vain tous les moyens en leur pouvoir, grinçaient des dents de rage en voyant qu’il se moquait d’eux ainsi alors qu’ils prétendaient se moquer de lui. Jésus-Christ n’abandonnant pas son fidèle serviteur dans un si grand combat, vint du ciel à son secours. Antoine levant les yeux vit le comble du bâtiment s’entrouvrir, et un rayon resplendissant dissiper les ténèbres et l’environner de lumière. Soudain tous le démons disparurent, toutes se douleurs cessèrent, et le bâtiment fut rétabli en son premier état. Antoine connut aussitôt que le Seigneur était venu pour l’assister, remplissait ce lieu-là de sa présence, et ayant encore davantage repris ses esprits, et se trouvant soulagé de tous ses maux, il dit en adressant la parole à cette divine lumière : Où étais-tu, mon Seigneur, et mon Maître ? Et pourquoi n’es-tu pas venu dès le commencement, afin d’adoucir mes douleurs ? Alors il entendit une voix qui lui répondit : Antoine, j’étais ici ; mais je voulais être spectateur de ton combat ; et maintenant je vois que tu as résisté courageusement sans céder aux efforts de tes ennemis. Je t’assisterai toujours et rendrai ton nom célèbre par toute la terre. Ayant entendu ces paroles, il se leva pour prier, et sentit en lui tant de vigueur qu’il connut que Dieu lui avait rendu beaucoup plus de force qu’il n’en avait auparavant. Il avait alors environ trente-cinq ans.

 

 

Chapitre VI

 

 

Ayant ensuite plus d’ardeur que jamais pour s’avancer dans la piété, il fut chez le vieillard dont j’ai parlé ci-dessus, et le pria de trouver bon qu’ils aillent ensemble dans le désert ; mais celui-ci allégua son âge et la nouveauté qu’il y avait en cela. Antoine partit aussitôt pour aller seul dans la montagne.

 

Le démon, voyant son extrême ferveur et voulant en empêcher l’effet, jeta sur son chemin un plat d’argent d’une excessive grandeur. Antoine, reconnaissant la ruse de cet esprit impur, s’arrêta et considérant dans ce plat le démon, n’en tint pas compte mais se dit en lui-même : « D’où peut être venu ce plat en ce désert où il n’y a aucun sentier et où l’ont ne voit pas trace pas une trace de pas d’homme ? Et quand même quelqu’un y serait allé et l’aurait laissé tomber, sa taille le rend très facile à apercevoir et la solitude de ces lieux inhabités l’aurait fait retrouver à celui qui, l’ayant perdu, serait revenu pour le chercher. Mais c’est ici, ô démon, l’une de tes tromperies ; elle ne retardera pas l’exécution du dessein que j’entreprends avec tant de joie. Garde donc ton argent et qu’il périsse avec toi (Ac 8, 20) ». Aussitôt ces paroles achevées, ce plat s’évanouit comme la fumée.

 

Antoine, continuant son chemin, aperçut, non plus par illusion comme auparavant, mais en réalité, une grande masse d’or. Il assurait bien, depuis, que cet or était véritable, mais il ne dit point, et nous ne savons pas, si ce fut l’ennemi qui le lui fit voir, ou si ce fut quelque ange qui voulut éprouver par là ce fidèle serviteur de Dieu, et faire connaître au démon quel était son mépris pour le plus précieux de tous les métaux. Antoine admirant la quantité qu’il y en avait, passa par-dessus comme il aurait passé par-dessus un feu, et quittant ce lieu-là pour n’y jamais revenir, il prit sa course, afin d’en fuir la présence par son éloignement. S’affermissant ainsi de plus en plus en sa résolution, il s’en alla dans la montagne où, ayant trouvé au-delà d’une rivière un vieux château plein de serpents, car il était abandonné depuis longtemps, il s’y arrêta et y établit sa demeure. Tous ces animaux s’enfuirent aussitôt comme si on les eût chassés et lui, après avoir pris du pain pour six semaines — les moines de la Thébaïde ont l’habitude d’en faire qui dure même un an entier sans se corrompre — et ne manquant pas d’eau, il entra dans ce château, comme s’il fut entré dans un temple, et après en avoir fermé l’entrée, il y demeura seul sans en sortir et sans y laisser entrer personne.

 

Il vécut longtemps de la sorte, et recevait seulement de six mois en six mois des pains qu’on lui jetait par-dessus son toit. Ceux de ses amis qui venaient le visiter, étant contraints — puisqu’ils ne les recevait point dans le lieu où il était — de passer souvent au dehors les jours et les nuits, ils entendaient au-dedans, comme des troupes de gens qui murmuraient, qui faisaient un très grand bruit, et qui criaient d’une voix lamentable : « Quitte ce lieu qui nous appartient ! Qu’as-tu à faire dans le désert ? Penses-tu pouvoir résister à nos embûches ? » Entendant cela, ils croyaient d’abord que c’étaient des hommes qui, étant descendus avec des échelles, se battaient avec lui. Mais, ayant regardé par une fente et ne voyant personne, et étant saisis de frayeur, ils appelaient Antoine qui ne témoignait pas moins de charité pour les rassurer que de mépris pour ceux qui leur avaient occasionné de la crainte. Ses amis venant souvent ainsi pour le voir, et croyant le trouver mort, l’entendaient chanter ces psaumes :

Que Dieu étende seulement son bras, et ses ennemis seront dispersés,

ceux qui le haïssent s’enfuiront loin de sa face ;

Ils s’évanouiront comme la fumée,

et les pécheurs seront exterminés par la présence de Dieu,

comme le feu fait fondre la cire.

Je me suis trouvé environné de toutes parts ;

mais en implorant l’assistance du Seigneur,

j’ai triomphé de tous mes ennemis (Ps 117, 12).

 

 

Chapitre VII

 

 

Antoine passa environ vingt ans de la sorte, sans jamais sortir et sans être vu de personne, sauf de rares exceptions. Enfin, plusieurs désirant avec ardeur l’imiter dans cette sainte manière de vivre et, d’un autre côté, un grand nombre de ses amis étant venus le trouver et voulant à toute force rompre sa porte, il sortit comme d’un sanctuaire où il s’était consacré à Dieu et avait été rempli de son Esprit. Ce fut alors la première fois qu’il parut hors de ce château à ceux qui venaient vers lui et ils furent remplis d’étonnement en le voyant avec une vigueur plus grande que celle qu’il avait jamais eue. Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats qu’il avait soutenu contre les démons. Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison. Dieu guérit par lui plusieurs malades, délivra plusieurs possédés ; et il donnait tant de force et de douceur à ses paroles qu’elles consolaient les affligés et réconciliaient ceux qui vivaient dans la discorde, leur disant à tous qu’il n’y a rien dans le monde de préférable à l’amour que nous devons porter à Jésus-Christ. Ils les exhortait aussi à penser sérieusement aux biens à venir et à l’extrême charité que Dieu a témoigné pour nous, en n’épargnant pas son propre Fils, mais le livrant à la mort pour notre salut (Rm 8). Et ainsi, il persuada plusieurs personnes d’embrasser la vie solitaire ; ce qui fut l’origine des nombreux monastères que l’on vit se bâtir dans les montagnes. De là vient que les déserts furent habités par un si grand nombre d’hommes qui abandonnaient tous leurs biens, pour devenir citoyens de la céleste Jérusalem.

 

L’obligation de visiter ses disciples l’ayant conduit à traverser la fosse d’Arsinoë qui était pleine de crocodiles, il se mit en prière, puis passa, sans que ni lui ni aucun de ceux qui l’accompagnaient n’en reçoivent le moindre mal. Etant retourné à son monastère, il ne diminua rien aux austérités et aux travaux qu’il supportait étant plus jeune. Ses fréquentes exhortations augmentaient la ferveur de ceux qui étaient déjà solitaires et portèrent plusieurs autres à embrasser la même vie. Et ainsi, par la bénédiction que Dieu donnait à ses paroles, il se fit plusieurs monastères qui, le reconnaissant comme leur Père, étaient soumis à sa conduite.

 

 

Chapitre VIII

 

 

Tous les solitaires s’étant un jour rassemblés auprès de lui, le priaient de leur faire quelque exhortation. Il leur dit en langage égyptien : « Bien que l’Ecriture sainte soit suffisante pour notre instruction, c’est une chose louable de nous exciter les uns les autres en ce qui est de la foi, et de nous exercer en des discours saints et salutaires. Ainsi, puisque vous êtes mes enfants, vous me rapporterez comme à votre Père les connaissances que vous aurez acquises dans la piété ; et moi, comme étant plus âgé que vous, je vous dirai ce que j’ai appris et ce qui je sais par expérience.

 

La première chose que nous devons observer, c’est de n’avoir tous ensemble q’un même dessein, de ne nous relâcher jamais dans la sainte résolution que nous avons prise, et de ne point nous décourager dans les travaux, en disant qu’il y a longtemps que nous pratiquons une vie si austère. Mais au contraire, il faut augmenter de jour en jour notre ferveur, comme si nous ne faisions que commencer : car notre vie, comparée aux siècles à venir, est si courte, qu’elle ne doit être considérée que comme un néant en proportion de l’éternité. Il y a de l’égalité dans le commerce qui s’exerce en cette vie, car le vendeur ne reçoit de l’acheteur que la valeur de la chose qu’il lui vend. Mais il n’en est pas de même pour la vie éternelle, puisqu’elle s’acquiert par un si petit prix. Il est écrit :

 

La vie ordinaire des hommes est de soixante-dix ans,

celle des plus vigoureux de quatre-vingt ;

et si l’on passe ce terme,

le reste n’est que douleur et que misère (Ps 89, 10).

 

Quand donc nous emploierions quatre-vingt ans au service de Dieu dans la solitude, le temps que nous règnerons avec lui dans le ciel ne sera pas borné par une si petite durée ; mais au lieu de ce nombre d’années, nous jouirons de sa gloire et de ses couronnes durant toute une éternité. Ayant combattu sur la terre, nous n’hériterons pas la terre, mais le ciel ; et après avoir quitté ce corps mortel, nous le reprendrons tout revêtu d’immortalité. C’est pourquoi, mes enfants, ne nous décourageons point, n’ayons point d’impatience, et ne nous imaginons pas que nous faisons beaucoup pour Dieu, puisque les souffrances de cette vie n’ont point de proportion avec la gloire dont nous jouirons en l’autre (Rm 8, 18).

 

Que nul d’entre vous ne pense avoir beaucoup quitté en quittant tout ce qu’il avait : car si toute la terre étant comparée à la vaste étendue du ciel, ne peut passer que pour un point, même nous l’avions toute possédée et l’avions quittée, qu’aurions-nous fait pour acquérir le royaume du ciel ? Et comme on méprise une drachme pour en gagner cent, ainsi celui qui serait maître de toute la terre et y renoncerait pour gagner le ciel, perdrait fort peu et gagnerait le centuple. Mais si toute la terre ensemble est indigne d’être comparée au ciel, celui qui quitte seulement quelques arpents de terre, peut dire qu’il n’a rien quitté ; et quand il aurait quitté une belle maison et de grandes richesses, il ne doit ni s’en glorifier, ni en avoir du regret, mais considérer que, même s’il n’avait point abandonné toutes ces choses pour faire une action vertueuse, la mort le contraindrait à les quitter et il serait peut-être contraint de les laisser, comme il arrive souvent, à ceux qu’il ne voudrait pas, ainsi qu’il est dit dans l’Ecclésiaste (4, 8). Ce qui fait qu’il n’y a rien que nous ne devions abandonner volontairement et dans le dessein de plaire à Dieu, afin d’acquérir le Royaume du ciel. N’ayons donc aucun désir de rien posséder ; car quel avantage y a-t-il de posséder des choses que nous ne saurions emporter avec nous ? Mais efforçons-nous d’en acquérir qui nous suivront dans le tombeau, comme la prudence, la justice, la tempérance, la force, l’intelligence des choses saintes, la charité, l’amour des pauvres, la foi en Jésus-Christ, la douceur d’esprit, et l’hospitalité. En possédant toutes ces qualités, elles nous feront obtenir d’être reçus dans l’heureux séjour de ceux qui sont doux et humbles de cœur. Mais il faut bien prendre garde qu’elles ne nous entraînent pas dans la négligence ; ce que nous éviterons en considérant que nous sommes serviteurs de Dieu et obligés de lui rendre une entière obéissance. Un serviteur, en effet, n’oserait dire : Je ne travaillerai point aujourd’hui parce que j’ai travaillé hier ; il n’allègue pas ses services passés pour se dispenser de les continuer. Mais comme il est rapporté dans l’évangile, il témoigne toujours la même promptitude à servir, afin de plaire à son maître et éviter sa colère et ses châtiments. Ainsi nous devons travailler continuellement dans la sainte manière de vivre que nous avons embrassée, sachant que si nous nous relâchions un seul jour, notre maître ne nous le pardonnerait pas en considération de nos actions précédentes, mais serait en colère contre nous à cause de notre négligence, comme il est écrit dans Ezéchiel (18, 24.26). Ainsi Juda, par l’infidélité d’une seule nuit, perdit tout le fruit de ses travaux passés. C’est pourquoi, mes enfants, demeurons fermes dans l’observance de nos règles et ne succombons pas au découragement puisque, comme il est écrit, Dieu travaille avec nous et coopère avec celui qui est résolu à bien faire (Rm 8, 28).

 

Or, pour ne point se laisser aller à la négligence, il faut méditer cette belle parole de l’Apôtre : Je meurs tous les jours (1 Co 15, 31). Car si nous vivons comme devant mourir chaque jour, nous ne pècherons jamais. Pour pratiquer cela, nous devons penser en nous éveillant le matin que nous ne vivrons pas jusqu’au soir ; et en allant nous coucher, que nous ne verrons pas le lendemain ; car notre vie est incertaine et la providence de Dieu en tient le compte chaque jour. Si nous sommes dans ces pensées et si nous vivons toujours de la sorte, nous ne pècherons point ; nous ne désirerons rien ; nous ne nous fâcherons contre personne et nous n’amasserons point de trésors sur la terre ; mais attendant la mort à toute heure, nous ne voudrons rien posséder ; nous pardonnerons à tout le monde ; nous ne serons point passionnés de l’amour des femmes, ni d’aucune autre des voluptés criminelles ; et nous mépriserons tous ces plaisirs fragiles et passagers, en nous représentant avec effroi le jour du dernier jugement : car le péril et l’appréhension de tomber dans les tourments et les douleurs, étouffe le désir des plus grandes voluptés, et soutient l’âme prête à tomber dans le péché.

 

Ayant donc commencé à marcher dans le chemin de la vertu, continuons avec courage, afin d’arriver au but (Ph 3, 14) que nous nous sommes proposé. Que nul de vous n’imite la femme de Loth, en regardant derrière soi, car le Seigneur a dit que ceux qui, après avoir mis la main à la charrue, regardent en arrière, ne sont pas propres au Royaume de Dieu (Lc 9, 62). Or, regarder derrière soi, n’est pas autre chose que de se repentir de ce que l’on a entrepris et s’engager de nouveau dans les affections du siècle.

 

Que le nom de la vertu ne nous étonne pas et ne nous surprenne pas, comme si c’était une chose fort extraordinaire. Elle n’est pas éloignée de nous ni hors de nous ; mais elle est en nous-mêmes, et il nous est facile de l’embrasser, pourvu que nous le voulions. Les Grecs traversent les mers et vont dans les pays éloignés, pour apprendre les sciences, mais nous n’avons pas besoin de faire de grands voyages pour acquérir le royaume du ciel, ni de traverser les mers pour nous instruire de la vertu, puisque Notre Seigneur a dit : Le Royaume de Dieu est en vous-mêmes (Lc 17, 21). Ainsi la vertu n’a besoin que de notre volonté, puisqu’elle est en nous, et tire son origine de nous-mêmes. Car cette partie de notre âme qui, de sa nature, est intelligente, est vertu et elle conserve sa nature lorsqu’elle demeure telle qu’elle a été créée. Or elle a été créée toute belle et toute juste, ce qui a fait dire à Jésus fils de Navé, parlant au peuple d’Israël : Rendez votre cœur droit en la présence de votre Dieu (Jos 24, 23), et à saint Jean : Rendez droites les voies du Seigneur (Mt 3, 4). Or avoir l’âme droite n’est autre chose que de conserver son âme dans la pureté même dans laquelle elle a été créée. Si elle décline et se détourne de sa nature, on dit alors que l’âme est corrompue et vicieuse. Ainsi ce que je vous propose, n’est pas si difficile puisque, si nous demeurons dans l’état même où nous avons été créés, nous serons vertueux, et si au contraire nous nous portons à de mauvaises pensées et à de mauvais desseins, nous serons condamnés comme méchants. S’il fallait sortir hors de nous pour acquérir la vertu, j’avoue qu’il y aurait de la difficulté ; mais puisqu’elle est en nous-mêmes, prenons garde de ne pas nous laisser emporter à de mauvaises pensées et à conserver notre âme à Dieu comme un dépôt que nous avons reçu de sa main, afin que demeurant dans l’état où il lui a plu de la former, il reconnaisse en nous son ouvrage.

 

 

Chapitre IX

 

 

Nous devons aussi travailler avec grand soin à travailler nos inclinations, pour empêcher qu’elles ne nous assujettissent à nos passions déréglées ; car il est écrit : La colère de l’homme n’opère point la justice de Dieu : la concupiscence conçoit et enfante le péché et le péché étant accompli engendre la mort (Jc 1, 15). Vivant de la sorte, nous conserverons notre pureté en toute assurance et, suivant le langage de l’Ecriture (Pr 4, 23), nous veillerons sur notre cœur pour empêcher qu’il ne se laisse surprendre ; car nous avons des ennemis très puissants, très méchants et pleins de ressources, c’est-à-dire les démons, et comme dit l’Apôtre : Il ne nous faut pas seulement combattre contre la chair et le sang, mais aussi contre ces princes du siècle, contre ces puissances spirituelles qui règnent dans les ténèbres, et contre ces esprits de malice qui dominent en l’air (Ep 6, 12). Ils ne sont guère éloignés de nous, puisque l’air qui nous environne en est rempli, et ils sont fort différents les uns des autres : Sur leur nature et sur leur distinction, il y aurait beaucoup de choses à dire ; je le laisse à de plus habiles que moi et me contenterai de vous faire connaître maintenant ce qu’il est nécessaire que vous sachiez, pour ne pas ignorer les ruses dont ils se servent pour nous tromper et pour nous perdre.

 

Nous devons donc savoir premièrement que les démons, appelés de ce nom, n’ont pas été créés comme tels, car Dieu n’a rien fait de mauvais ; mais ayant été créés bons, ils ont perdu, par leur faute, les perfections célestes qui les rendaient heureux, et se plongeant dans la fange de toutes sortes d’impuretés, ils ont trompé les païens par de fausses apparences. Or comme ils ne haïssent rien tant que les chrétiens, il n’y a point d’artifice dont ils n’usent pour tâcher de nous empêcher de monter au ciel et de remplir les places dont ils ont été chassés à cause de leur orgueil et de leur révolte. C’est pourquoi nous avons besoin de beaucoup de prières et de saints exercices dans la vie dont nous faisons profession, afin que recevant du Saint-Esprit le don de savoir discerner ces esprits de ténèbres, nous puissions connaître quelle est leur nature, ceux d’entre eux qui sont les moins méchants ; ceux qui sont les pires ; à quelle sorte de malice l’inclination de chacun nous porte et quels moyens il faut employer pour les terrasser et les mettre en fuite ; car leurs méchancetés sont diverses et il n’y a point de moyens dont ils cherchent à se servir pour nous surprendre par leurs embûches. Le bienheureux apôtre et ceux qui étaient dans les mêmes sentiments que lui le savaient bien, lorsqu’ils disaient : Nous n’ignorons pas quelles sont leurs pensées (2 Co 2, 11). C’est pourquoi, puisqu’ils nous tentent comme eux, nous devons à leur imitation nous assister et nous secourir les uns les autres. Ce qui m’oblige, mes enfants, à cause de l’expérience que j’en ai faite, à vous dire toutes ces choses.

 

Sachez donc que ces ennemis irréconciliablement des hommes, voyant que tous les chrétiens, et particulièrement les solitaires, s’avancent dans la vertu par les travaux qu’ils souffrent avec tant de joie, ils commencent à les attaquer par des tentations mettant des obstacles sur le chemin ; et ces obstacles sont les mauvaises pensées qu’ils leur inspirent ; mais il ne faut pas  étonner, ni de leurs menaces, puisque les jeûnes et la foi en Jésus-Christ ont le pouvoir de les terrasser à l’heure même. Ils ne perdent pas néanmoins courage en se voyant vaincus, et reviennent soudain avec encore plus d’effort et de finesse. Car, voyant qu’ils ne peuvent ouvertement porter notre cœur à l’amour des voluptés sales et impudiques, ils nous attaquent par une autre voie et s’efforcent de jeter la terreur dans notre esprit par les fantômes qu’ils nous font voir, en se transformant et prenant des figures de femmes, de bêtes farouches, de serpents, de géants, et d’une grande troupe de soldats. Mais toutes ces visions ne sont pas plus à craindre que le reste, puisqu’elles s’évanouissent soudain, principalement lorsque nous nous armons de la foi et du signe de la croix.

 

Leur audace et leur impudence est néanmoins telle que, bien qu’ils soient vaincus, ils ne cessent pas de revenir d’une autre manière. Ils se vantent d’avoir la science de prédire et de pouvoir faire connaître ce qui peut nous arriver chaque jour : ils se font voir à nous d’une grandeur si prodigieuse, qu’ils touchent de leur tête le haut du toit, et sont d’une largeur excessive, afin de surprendre par ces illusions ceux qu’ils n’ont pu tromper par leurs discours. Mais si, en cela même, ils trouvent notre esprit fortifié par la foi et par l’espérance que notre vie laborieuse et pénitente doit nous faire concevoir, ils amènent enfin avec eux leur malheureux prince, qui paraît souvent comme Dieu le dépeignait à Job :

 

Ses yeux sont étincelants comme l’étoile du jour,

il sort de sa bouche des flambeaux ardents

et des tourbillons de flamme.

Ses narines jettent une fumée

aussi épaisse que serait celle d’une fournaise (Job 41, 10-13).

 

Lorsqu’il se montre sous cette forme, il jette l’épouvante, comme je l’ai dit. Et comme il s’y connaît en toutes sortes de méchancetés et d’artifices, il se vante et nous promet de grandes choses pour nous tromper, se faisant voir tel que Dieu continue de le représenter à Job :

 

Il considère le fer comme de la paille ;

L’airain comme du bois pourri ;

La mer comme une éponge ;

L’enfer comme son royaume

Et les abîmes comme ses promenades (Job 41, 22-23).

 

Nous lisons aussi dans un prophète :

 

Cet ennemi des hommes a dit :

Je les poursuivrai

jusqu’à ce que je les ai réduits sous ma puissance (Ex 15).

 

Et dans Isaïe :

 

Je me rendrai maître de toute la terre,

Avec la même facilité que l’on prend le nid d’un oiseau

Et que l’on emporte les œufs

Que le père et la mère ont abandonné (Is 10, 14).

 

Cet esprit malheureux parle de la sorte et se sert de toute son audace, afin de surprendre les justes. Mais si nous sommes fidèles, nous ne craindrons point ses tromperies, et n’ajouterons aucune foi à ses paroles, sachant que c’est un menteur, et qu’il ne dit jamais rien de véritable. Car tous ces discours et ces bravades n’empêchent pas que notre Sauveur n’ait pris ce dragon infernal, comme à l’hameçon, qu’il ne l’ait attaché comme un cheval avec un licol, et enchaîné avec un carcan comme un esclave fugitif à qui on perce les lèvres pour lui fermer la bouche avec un anneau de fer (Job 40, 19-23). Ce misérable se voit tantôt comme un petit oiseau pris par le Seigneur dans les filets pour nous servir de jouet (Job 40, 24), et tantôt il se voit avec ses compagnons comme des scorpions et des serpents foulés aux pieds par les chrétiens. La meilleure preuve en est la résistance que nous lui opposons par notre manière de vivre, puisque celui qui se vantait de sécher les mers et d’assujettir toute la terre, ne peut troubler la vie sainte que nous menons, ni m’empêcher de parler maintenant contre lui. Ne nous arrêtons donc point à ce qu’il nous dit, sachant qu’il ne fait que mentir et n’appréhendons point ces fantômes dont il se sert pour nous épouvanter, puisque ce ne sont que de vaines illusions qui n’ont rien du tout de véritable. Car les lumières qu’il nous fait paraître sont fausses et ne sont que les avant-coureurs et les images des feux qui lui sont préparés pour l’éternité. Ainsi il s’efforce de nous épouvanter par ces flammes qui doivent le brûler à jamais ; il nous les fait voir et elles s’évanouissent aussitôt sans nuire à aucun des fidèles. Elles représentent seulement l’image de celles qui l’attendent dans l’enfer. Nous n’avons donc pas sujet de le craindre, ni tous ces démons, lors même qu’ils nous attaquent de la sorte, puisque la grâce de Jésus-Christ rend inutile toutes ces machines dont ils se servent contre nous.

 

Ils sont aussi très rusés et toujours prêts à se métamorphoser de plusieurs manières : ce qui fait que souvent, sans les voir, on les entend changer des psaumes et alléguer des passages de l’Ecriture sainte. Souvent aussi, lorsque nous lisons, ils répètent comme en écho nos dernières paroles ; et lorsque nous dormons, ils nous éveillent pour nous avertir de prier, recommençant cela si souvent, qu’ils nous permettent à peine de prendre un peu de repos. Quelquefois aussi, ils paraissent sous des habits de solitaires et tiennent des discours de piété, afin que nous ayant trompés par ces fausses apparences, ils puissent nous persuader de faire ce qu’ils désirent. Mais il ne faut pas les écouter, même s’ils nous éveillent pour prier, ou quand ils nous portent à des jeûnes excessifs, nous conseillent de ne point manger du tout et qu’ils nous exhortent à nous accuser et à nous prosterner à terre à cause des fautes qu’ils savent que nous avons autrefois commises. Car ils ne font tout cela, ni sincèrement, si par piété, mais seulement pour porter les simples au désespoir, afin qu’en leur faisant croire que la vie solitaire est inutile, ils leur en donne l’aversion et le dégoût, comme d’un fardeau insupportable, et leur fassent perdre le courage de l’embrasser et de la suivre. C’est pourquoi le Prophète envoyé de Dieu prononce une malédiction contre ceux qui font des choses semblables en disant : Malheur à celui qui est cause de la perte de son prochain, par le trouble qu’il met dans son âme (Ha 2, 15). Car ces discours et ces exhortations ne tendent qu’à nous détourner du chemin de la vertu. Et ainsi, bien que les démons disent la vérité, lorsqu’ils disaient à Jésus-Christ : Tu es le Fils de Dieu (Lc 4, 41), il leur commanda de se taire, de peur qu’ils me mêlent leur malice à la vérité, et pour nous apprendre que nous ne devons jamais les écouter, même s’ils semblent la dire. Il ne convient pas qu’ayant les Ecritures saintes et jouissant de la liberté que Dieu nous a donnée, nous soyons instruits par le démon qui n’a pas gardé les commandements qui lui avaient été donnés à lui-même, et qui a maintenant des pensées toutes contraires à celles qu’il avait lorsqu’il était en grâce. C’est pourquoi Dieu lui défend de se servir du langage de l’Ecriture, lorsqu’il lui dit par la bouche de David :

 

Le Seigneur a dit au pécheur :

Pourquoi racontes-tu mes justices

et te mêles-tu de parler de ma Loi ? (Ps 49, 16).

 

Il n’y a rien que les démons ne fassent et ne feignent pour tromper les simples. Ils provoquent de grands bruits, ils éclatent de rire, ils sifflent ; et si l’on ne s’arrête point à tout cela, ils pleurent et se plaignent, comme se reconnaissant vaincus. A cause de cela, Dieu leur ferme la bouche. Et quant à nous, qui sommes instruits par les exemples des saints, nous aurions grand tort de ne pas imiter leur générosité et leur constance. Or dans ces rencontres, ils disaient :

 

Quand le pécheur s’élevait contre moi,

je me suis tu, je me suis humilié ;

Et je n’ai même pas osé proférer une seule bonne parole (Ps 38, 2).

 

Et en un autre endroit :

 

J’étais comme un sourd qui n’entend point,

Comme un muet qui n’ouvre pas la bouche,

Et comme un homme qui n’écoute rien (Ps 37, 14).

 

Gardons-nous donc bien de les écouter, puisqu’ils sont nos ennemis, et de leur obéir lorsqu’ils nous exhortent à prier et à jeûner. Mais avançons-nous avec plus de courage que jamais dans le chemin où nous sommes entrés, sans nous en laisser détourner par ces esprits malheureux, qui ne font rien que pour nous tromper. Et aussi, ne les craignons nullement, même s’ils nous attaquent et nous menacent de mort, puisque nous savons qu’ils sont faibles et que tout leur pouvoir se réduit à ces menaces.

 

 

Chapitre X

 

 

Jusqu’ici, je ne vous ai parlé que comme en passant des artifices du démon. Mais vous serez heureux, j’en suis sûr, que je m’étende davantage sur ce sujet, puisqu’il vous sera fort utile de graver cette instruction dans votre mémoire. Lorsque Notre Seigneur est venu au monde, il a terrassé cet ennemi de notre salut, et toutes ses forces ont été détruites. Ainsi ne pouvant plus rien maintenant, il fait comme ces tyrans qui, ayant perdu toute leur puissance, ne peuvent demeurer en repos, et qui, n’ayant plus que la parole, s’en servent pour faire des menaces. Si vous considérez bien toutes ces choses, il vous sera facile de mépriser les démons. S’ils étaient engagés comme nous dans les liens du corps, ils pourraient dire qu’ils ne peuvent nous trouver quand nous nous cachons, ou que lorsqu’ils nous trouvent ils ne peuvent nous nuire. Car nous pourrions nous cacher et les empêcher de venir à nous en leur fermant les portes. Mais il n’en est pas ainsi. Il leur est facile d’entrer même si elles sont fermées, et même de voler dans toute l’étendue de l’air, comme leur malheureux prince le démon, étant toujours prêts à nuire par la malice qui est en eux, suivant ce que Notre Seigneur a dit du démon : il est père de toute malice, et il a été homicide dès le commencement (cf. Jn 8, 44). Il paraît clairement qu’ils ne peuvent rien, puisqu’ils ne sauraient nous faire mourir, bien que notre manière de vivre soit parmi toutes, celle qu’ils ont le plus en horreur. Car le lieu où nous sommes ne les empêche pas de nous dresser des embûches. Ils ne nous considèrent pas comme leurs amis pour nous épargner. Ils n’ont point d’amour pour la vertu qui puisse les porter à bien faire ; et étant remplis de malice, ils n’ont point de plus grande passion que de nuire à ceux qui embrassent la vertu. Mais n’ayant aucune force, tout leur pouvoir se réduit à nous menacer ; et s’ils pouvaient nous faire mal, il n’y aurait rien qu’ils ne tentent pour cela, leur volonté étant toujours portée à nuire aux hommes, et à nous surtout. Ils voient en effet que nous sommes assemblés ici pour parler contre eux et que leur faiblesse augmente à mesure que nous avançons dans la piété. Ainsi, s’ils avaient quelque puissance, ils ne laisseraient pas en vie un seul chrétien. Car le service et l’honneur que l’on rend à Dieu passent pour abomination dans l’esprit des pécheurs, comme dit l’Ecriture sainte (Eccl., 1, 32). Voyant donc qu’ils ne peuvent nous faire le mal dont ils nous menacent, ils tournent leur rage contre eux-mêmes ; vous devez bien considérer cela pour ne pas les craindre. S’ils avaient quelque puissance, ils ne viendraient pas en troupe, ils ne nous présenteraient point de fantômes, et ils ne se métamorphoseraient point pour tâcher de nous tromper ; mais leur pouvoir secondant leur volonté, ils se contenteraient de nous attaquer seuls. Car ceux qui ne manquent pas de force, ne se servent point d’illusions, ni de bruits pour nous épouvanter ; mais sans employer tous ces artifices, ils usent soudain de leur puissance, pour exécuter leurs desseins. Les démons au contraire, parce qu’ils ne peuvent rien, semblent jouer sur un théâtre, changeant de figures, comme pour étonner des enfants par une multitude de fantômes et de visions. Ceci témoignant de leur extrême faiblesse, nous oblige encore davantage à les mépriser. Au contraire ce bon Ange envoyé de Dieu contre les Assyriens n’eut pas besoin de se faire accompagner d’une grande multitude, ni d’emprunter des figures étranges, ni de provoquer de grands bruits, ni de faire de grands efforts ; mais usant sans peine et avec tranquillité de la puissance qui lui était donnée, il tua en un moment cent quatre-vingt-cinq mille hommes (IV R 19, 35). Les démons au contraire, n’ayant pas le pouvoir de ces bienheureux esprits, sont réduits à tâcher de nous étonner par ces diverses visions.

 

Quelqu’un me dira peut-être, en alléguant l’exemple de Job : comment donc le démon a-t-il pu faire tout le mal qu’il a voulu, comment a-t-il pu le priver de tous ses biens, faire mourir tous ses enfants, et le frapper même en son corps d’une plaie si cruelle ? (Job 1, 15-22 ; 2, 7). Je réponds que ce pouvoir ne vient pas du démon mais de Dieu, qui lui a permis de traiter Job de la sorte, afin d’éprouver sa vertu. Car ne pouvant rien de lui-même, il lui demanda et obtint cette permission, ce qui fait encore voir plus clairement que cet ennemi mortel de notre salut ne peut faire aucun mal aux justes, quelque désir qu’il ait de leur nuire. Car s’il avait ce pouvoir, il ne le demanderait pas, alors qu’il l’a demandé non seulement une fois mais plusieurs fois ; ce qui fait connaître quelle est sa faiblesse et son impuissance. Or il ne faut pas vous étonner qu’il n’ait rien pu de lui-même contre Job, puisqu’il n’a pu nuire à un seul des animaux qui lui appartenaient qu’après en avoir reçu une permission de Dieu. Sa puissance ne s’étend même pas sur les pourceaux, puisque nous lisons dans l’évangile : Permettez-nous d’entrer dans ce troupeau de pourceaux (Mt 8, 21). S’ils n’ont aucun pouvoir sur les bêtes, à combien plus forte raison n’ont-ils point d’empire sur l’homme qui est créé à l’image de Dieu ? Ainsi c’est Dieu seul nous devons craindre ; et bien loin d’en avoir de la crainte, nous ne devons en avoir que du mépris. Plus ils s’efforcent de nous tenter, et plus nous devons nous affermir dans nos saints exercices, puisqu’une vie pure et une foi en Dieu ferme, sont de puissantes armes pour les combattre et pour les vaincre. Car ils redoutent les jeûnes des solitaires, leurs veilles, leurs oraisons, leur douceur, la tranquillité de leur esprit, leur pauvreté volontaire, le mépris qu’ils font de l’honneur, leur humilité, leur charité pour les pauvres, leur miséricorde, leur accoutumance à surmonter la colère, surtout cet amour sincère dont ils brûlent pour Jésus-Christ. C’est pourquoi il n’y a rien que ces malheureux esprits ne fassent, pour empêcher qu’il ne se trouve des personnes qui aient le pouvoir de les fouler aux pieds, sachant quelle est la grâce que notre Sauveur a donné contre eux aux fidèles lorsqu’il leur dit : Je vous donne pouvoir de marcher sur la tête des serpents et des scorpions et de terrasser toutes les puissances de l’ennemi (Lc 10, 19).

 

 

Chapitre XI

 

 

S’ils feignent d’avoir la science de prédire, gardez-vous bien d’y ajouter foi. Car souvent ils vous avertiront de la venue de vos frères quelques jours auparavant, et ils viendront au temps qu’ils vous auront dit, sans se soucier de la chose en soi, mais afin de vous persuader de les croire et de vous perdre ensuite, après s’être ainsi rendus maître de votre esprit. C’est pourquoi ne les écoutez pas, mais au contraire repoussez-les, en leur disant que vous n’avez nul besoin de leurs prédictions. Car y a-t-il sujet de s’étonner si, ayant des corps incomparablement plus légers que les nôtres, et ayant vu des personnes se mettre en chemin, ils les préviennent par leur vitesse et annoncent leur venue, puisqu’un homme à cheval peut faire la même chose pour un homme à pied ? Il n’y a donc point, en ces occasions, sujet de les admirer, et ils n’ont aucune connaissance des choses avant qu’elles ne soient arrivées, car cela est réservé à Dieu seul (Dn 13, 42). Mais tout ce qu’ils peuvent faire est de rapporter à plusieurs, en commettant une sorte de larcin et grâce à une très grande rapidité, toutes les choses qu’ils voient se passer ici quand nous sommes assemblés, et ce que nous avons dit contre eux, avant qu’aucun de ceux qui sont présents n’ait quitté sa place pour en donner des nouvelles. Ils ne font rien de plus en cela que ce que ferait un homme qui, grâce à son extrême rapidité, laisserait derrière lui quelqu’un qui marcherait lentement. Un exemple le fait comprendre aisément. Si quelqu’un venait ici de la Thébaïde ou de quelque autre province, ils ne sauraient rien de son voyage avant qu’il se fût mis en chemin. Mais lorsqu’ils l’auraient vu en route, ils pourraient par leur vitesse annoncer sa venue avant qu’il arrive, et cet homme arriverait quelques jours après ainsi qu’ils l’auraient prédit. Mais ils se trouveraient être des menteurs si, comme il arrive quelquefois, cet homme retournait sur ses pas.

 

Ils se servent aussi des inondations des fleuves pour nous tromper lorsque, voyant qu’il a beaucoup plu en Ethiopie, et jugeant par là quel le Nil va déborder, ils se hâtent de venir le dire en Egypte avant que l’inondation y soit arrivée. Ce que les hommes pourraient faire aussi bien qu’eux, s’ils étaient par leur nature aussi rapides et aussi légers. Il en est comme de celui que David avait mis en sentinelle sur un lieu fort élevé. Il aperçut beaucoup plus tôt celui qui venait que ceux qui étaient en bas, et prenant sa course il rapporta ce qui n’était pas encore arrivé, mais ce qui allait arriver sous peu (2 R 18, 24). Ainsi les démons usent de toutes sortes de moyens et s’avertissent les uns les autres afin de tâcher de nous tromper. S’il arrive, par la providence de Dieu à qui toutes choses sont possibles, que cette inondation n’arrive pas, ou que le voyageur ne continue pas son chemin, alors ils se trouvent être menteurs, et ceux qui ont ajouté foi à leurs paroles se trouvent trompés. C’est ce qui arrivait aux oracles des faux dieux des Grecs, et c’est ainsi que ces démons qui parlaient par la bouche de leurs idoles, avaient coutume de tromper les hommes. Mais ces oracles devinrent muets lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ étant venu au monde découvrit leur fausseté et rendit inutiles toutes les tromperies des démons. Car ils ne connaissent rien par eux-mêmes et, ainsi que des larrons, ils se disent seulement les uns aux autres toutes les choses qu’ils ont vues et leurs avis doivent plutôt passer pour des conjectures que pour des prédictions. Et bien qu’ils disent parfois la vérité, il ne faut pas pour cela les admirer, puisque nous voyons les médecins, par l’expérience qu’ils ont des maladies, et parce qu’ils en ont vu de semblables chez d’autres personnes, en prédire souvent les suites, comme par une espèce de prophétie. Les pilotes et les laboureurs aussi, en regardant le ciel et la disposition de l’air, présagent qu’il arrivera des orages et des tempêtes, ou que le temps sera calme ; ce que nous n’attribuons pourtant pas à une prescience divine qui serait en eux, mais à leur art et à leur expérience. Ainsi, bien que les démons, par les mêmes conjectures, prédisent les mêmes choses, nous ne devons ni les admirer, ni les écouter. Et quel avantage y a-t-il de savoir quelques jours auparavant ce qui doit arriver ? et quel besoin avons-nous d’être informés de semblables choses, bien qu’elles soient véritables, puisque ces connaissances ne nous servent à rien pour que avancer dans la vertu et nous rendre meilleurs que nous ne sommes ? Car nul d’entre nous ne sera jugé comme coupable à cause de ce qu’il ignore, ni ne passera pour bienheureux à cause de la connaissance qu’il aura de choses semblables. Mais voilà sur quoi nous serons jugés : sommes-nous demeurés fermes dans la foi et avons-nous fidèlement observé les commandements de Dieu ? C’est pourquoi il ne faut pas faire grand cas des autres choses, mais seulement nous employer avec courage et avec labeur à l’accomplissement de nos saints exercices non pour savoir l’avenir, mais afin de nous rendre agréables à Dieu par le soin que nous aurons eu de le servir et de lui plaire. Et nous devons le prier, non de nous donner la science de prédire comme récompense de la vie que nous professons, mais de bien vouloir nous assister dans nos combats contre les démons, afin que nous remportions la victoire. Et si nous avons quelque désir de savoir l’avenir, ayons soin de garder une très grande pureté. Car je crois qu’une âme sans tache et qui demeure dans l’innocence qu’elle a reçue par le baptême, est si clairvoyante qu’elle peut découvrir par des révélations qu’elle reçoit de Dieu, beaucoup plus de choses, et plus lointaines, que ne sauraient le faire les démons. Tel fut l’esprit d’Elie lorsqu’il vit Giezi (IV R 5, 25) et qu’il aperçut les troupes des anges qui étaient autour de lui (IV R 6, 17).

 

 

Chapitre XII

 

 

Mais il faut que je continue à vous informer des autres tromperies des démons. Lorsqu’ils viennent à vous de nuit pour vous prédire l’avenir et feignent d’être de bons anges, ne les écoutez pas, sachant que tous leurs discours ne sont que des mensonges. S’ils louent la vie solitaire et vous disent que vous êtes bienheureux, fermez les oreilles à cela aussi bien qu’au reste, sans avoir aucun égard pour leurs paroles, et fortifiez-vous plutôt par le signe de la croix, et signez aussi vos maisons ; mettez-vous en oraison et vous les verrez disparaître. Car ils sont timides et craignent extrêmement le signe de la croix de notre Sauveur, parce que c’est par elle qu’il les a désarmés et rendu si méprisables (cf. Col 2, 15). S’ils vous résistent avec impudence, en sautant et en se présentant à vous sous plusieurs formes différentes, ne vous en étonnez pas, et n’ayez aucune foi en eux comme s’ils étaient de bons anges.

 

Or il est facile, avec la grâce de Dieu, de discerner les uns et les autres. Car la vue des bons anges n’apporte aucun trouble. Ils ne contestent ni ne crient, et on n’entend point leur voix (Is 52, 2). Mais leur présence est si douce et si tranquille qu’elle remplit soudain l’âme de joie, de contentement et de confiance, parce que le Seigneur, qui est notre joie et la puissance de Dieu son Père, est avec eux. Et les pensées qu’ils nous inspirent étant tranquilles et sans aucun trouble, ils illuminent ceux à qui ils apparaissent de telle sorte, qu’ils peuvent sans peine considérer ces bienheureux esprits ; et ils leur donnent un tel amour pour les choses divines et futures, qu’ils voudraient s’unir entièrement à eux et souhaiteraient pouvoir les suivre dans le ciel. Mais comme il y a des hommes qui appréhendent même la vue des bons anges, leur charité est telle qu’ils les délivrent aussitôt de cette crainte, comme Gabriel en délivra Zacharie (Lc 1, 13), et l’ange qui parut au sépulcre en délivra ces saintes femmes qui allaient y chercher Notre Seigneur (Mt 28, 5) ; comme aussi celui qui dit aux bergers dans l’évangile : « N’ayez point de crainte » (Lc 2, 10). Car alors l’appréhension de ces bonnes âmes ne procède pas d’une faiblesse d’esprit qui les porte à s’étonner aisément, mais de la présence d’une nature plus excellente que la leur. Telle est donc l’apparition des bons anges.

 

Au contraire, l’incursion et l’aspect des mauvais anges remplissent l’esprit de trouble. Ils viennent avec du bruit et avec des cris, comme le font des jeunes gens indisciplinés, et avec un tumulte comme celui causé par des larrons ; ce qui jette la crainte dans l’âme, remplit les pensées de confusion et de trouble, abat le visage de tristesse, donne du dégoût pour la vie solitaire, porte l’esprit au découragement et à la tristesse, dans le souvenir des parents et la crainte de la mort ; ce qui lui aussi fait désirer les choses mauvaises, mépriser la vertu et le remplit d’inconstance. Ainsi, lorsqu’il vous arrive des visions qui vous étonnent, si cette crainte passe soudain et qu’une extrême joie lui succède, si votre esprit se tranquillise, si vous vous trouvez pleins de confiance, si vous reprenez de nouvelles forces, si vos pensées retrouvent le calme, et, comme je l’ai dit auparavant, si vous sentez dans votre cœur un amour généreux pour Dieu, prenez courage et mettez-vous en prière. Car cette joie et cet état de votre âme sont une marque de la sainteté de l’esprit qui vous apparaît. Ainsi Abraham se réjouit en voyant Dieu (Jn 8, 56), saint Jean tressaillit de joie dans le ventre de sa mère (Lc 1, 41), en entendant la voix de la Vierge qui portait un Dieu dans son sein. Mais lorsque dans l’apparition des esprits, vous entendez des bruits et des troubles accompagnés de menaces de mort, et voyez des fantômes qui vous représentent des choses du siècle, et tout le reste de tout ce que je vous ai dit, soyez sûrs que c’est une tentation des mauvais anges. La meilleure preuve est de voir l’âme demeurer dans l’appréhension et dans la crainte. Car les démons ne nous en délivrent jamais, comme Gabriel ce grand archange en délivra Marie et Zacharie, et comme l’ange qui apparut au sépulcre en délivra ces saintes femmes. Mais au contraire, plus ils voient les hommes étonnés, et plus ils leur présentent de fantômes, afin d’augmenter la terreur dans leur esprit et pouvoir ensuite triompher d’eux, en leur disant de se prosterner pour les adorer. C’est ainsi qu’ils ont trompés les païens, qui étant trompés par leurs artifices, les ont adorés comme des dieux. Mais Notre Seigneur n’a pas voulu souffrir que nous soyons ainsi trompés par le démon ; celui-ci voulant de tenter de la même façon, il le menaça en lui disant : Retire-toi d’ici, Satan : car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et ne servira que lui seul (Mt 4, 10). Méprisons donc de plus en plus toutes les malices de cet esprit menteur, puisque c’est pour l’amour de nous que Jésus-Christ lui a tenu ce langage, afin que les démons, nous entendant leur dire ces paroles, soient épouvantés en se souvenant que ce sont les mêmes dont un Dieu s’est servi pour les menacer.

 

J’ai aussi, mes chers enfants, une autres instruction à vous donner, qui est de ne pas vous glorifier lorsque vous aurez chassé les démons, et de ne point vous enfler de vanité quand vous aurez guéri miraculeusement les malades. N’admirez point celui qui chasse les démons ; et ne méprisez point celui à qui Dieu ne fait pas la même grâce ; mais, remarquant les vertus de chacun dans les saints exercices que nous professons, efforcez-vous de les imiter ; et tâchez même de les surpasser par une sainte émulation. Car il ne dépend pas de nous de faire des miracles ; mais c’est une œuvre de notre Sauveur qui, à cause de cela, a dit à ses disciples : Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous obéissent ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans le ciel (Lc 10, 20). Car le fait qu’ils y sont écrits est un témoignage de notre vertu et de notre vie bonne ; tandis que de pouvoir chasser les démons est une pure faveur que nous recevons de Jésus-Christ. C’est pourquoi, lorsque ceux qui se glorifient de leurs miracles et non pas de leurs vertus, lui disaient : Seigneur, n’avons-nous pas chassé les démons et fait plusieurs miracles en ton nom ? il leur répondit : En vérité, en vérité, je ne vous connais point (Mt 7, 22-23). Car il ne connaît point les voies des impies. Prions-le donc de tout notre cœur, ainsi que je vous l’ai déjà dit, de nous accorder par sa grâce le don de discerner les esprit, afin que, comme il est écrit, Nous ne nous laissions pas emporter à toutes sortes de vents (Jn 4, 1).

 

 

Chapitre XIII

 

 

Je voulais terminer ce discours en me contentant de ce que je vous ai dit, sans parler de ce qui m’est arrivé à moi-même. Mais je ne voudrais pas que vous ne croyiez pas que je vous ai rapporté toutes ces choses uniquement parce qu’elles me sont venues à l’esprit. Pour que vous y ajoutiez foi comme à des choses vraies, et pour que vous sachiez que je ne vous ai rien proposé que je ne connaisse par l’expérience, je vous dirai encore ce que j’ai vu des embûches et des artifices des démons, bien qu’en cela je semble commettre une imprudence. Mais Dieu qui m’entend sait quelle est ma sincérité, et que je ne parle pas pour me faire valoir, mais pour l’amour de vous et par le désir de votre avancement spirituel.

 

Combien de fois, alors que les démons me disaient que j’étais un saint, les ai-je maudits au nom du Seigneur ! Combien de fois, alors qu’ils me prédisaient le débordement du Nil, leur ai-je répondu : De quoi vous mêlez-vous ! Quelquefois, venant avec des menaces, ils m’environnaient de tous côtés, comme des troupes de soldats armés, à pied ou à cheval. Et quelquefois aussi, ils remplissaient de serpents et de bêtes sauvages le lieu où je demeurais. Alors je chantais ce verset : Ils mettent leur gloire dans leurs chariots et dans leurs chevaux, mais nous ne nous glorifions qu’au nom du Seigneur notre Dieu (Ps 19, 9). Et après m’être mis en prière, tous leurs efforts étaient rendus inutiles.

 

Une autre fois, m’abordant de nuit avec une grande lumière qui n’était que feinte, ils me dirent : Nous venons, Antoine, pour t’éclairer. Je fermais les yeux, je me mis en oraison, et aussitôt cette lumière diabolique fut éteinte. Quelques mois après, ils vinrent en chantant des psaumes et en parlant de l’Ecriture sainte. Mais je demeurais comme un sourd qui n’entend rien (Ps 38, 14). Une autre fois, ils ébranlèrent tout mon monastère et je priai Dieu afin que mon âme ne fût point ébranlée. Ils revinrent à quelque temps de là en battant des mains, en sifflant et en sautant. Mais, m’étant mis à prier et à chanter des psaumes, ils commencèrent aussitôt à pleurer et à se plaindre : ils avaient perdu toute force. Alors je louai Notre Seigneur qui, domptant ainsi leur audace et leur folie, les rendait si méprisables.

 

Un jour, le démon m’apparut d’une grandeur démesurée, et il eut l’impudence de me dire : je suis la force et la providence de Dieu, et je te ferai telle faveur que tu voudras. Alors, en proférant le nom de Jésus-Christ, je lui crachai au visage ; et m’efforçant de le frapper, il sembla que j’en étais venu à bout : ce grand fantôme et toute la troupe des démons qui le suivaient s’étaient évanouis aussitôt que j’eus prononcé ce nom qui leur est si redoutable.

 

Une autre fois, comme je jeûnais, cet imposteur vint me trouver en habit de solitaire, et en me présentant comme un pain, il me dit pour me tromper : Mange, et donne quelque relâche à tes travaux excessifs ; tu es un homme comme les autres et tu succomberas si tu continues dans ces grandes austérités. Connaissant ses ruses et ses artifices, je me levai pour prier ; ne pouvant le supporter, il fut vaincu et s’évanouit de devant mes yeux en sortant par la porte comme une fumée.

 

Combien de fois m’a-t-il présenté de l’or en apparence dans le désert, afin seulement que je le touche et le regarde ! Mais au lieu de cela, je chantais des psaumes, et lui séchait de dépit. Il m’a souvent couvert de plaies, et je disais : Rien ne saurait me séparer de l’amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35). A ces paroles, les démons s’entrefrappaient les uns les autres. Car ce n’est pas moi qui les ai domptés, et qui ai rendu toutes leurs forces inutiles ; mais c’est le Seigneur qui a dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (Lc 10, 18).

 

Voilà, mes chers enfants, ce qui m’est arrivé personnellement et que j’ai voulu vous dire, en me souvenant de ce que l’Apôtre a fait en pareille rencontre ; afin que ni le découragement, ni la crainte de toutes les illusions du diable et des démons ne soient jamais capables d’affaiblir votre sainte résolution. Mais puisque par le désir de vous voir avancer dans la vertu, j’ai passé par-dessus les lois de la prudence ordinaire, en vous racontant toutes ces choses, je veux encore vous en rapporter une pour augmenter votre assurance contre ces ennemis des hommes. Et vous pouvez hardiment me croire, car je ne mens pas. Quelqu’un ayant un jour frappé à ma porte dans le monastère, je sortis et vis un homme d’une extraordinaire grandeur. Lui ayant demandé qui il était, il me répondit :

— Je suis Satan.

– Qu’as-tu à faire ici ?, lui dis-je alors.

 Il me répliqua : — Pourquoi est-ce que tous les solitaires m’accusent injustement ? Pourquoi est-ce que tous les chrétiens me donnent sans cesse des malédictions ? Mais pourquoi, lui répondis-je, leur fais-tu toujours du mal ? Je ne leur en fais point, dit-il ; mais c’est eux-mêmes qui s’en font, car j’ai perdu toute ma force. Et n’ont-ils pas lu : Enfin l’ennemi a été désarmé ; tu as détruit toutes ses villes (Ps 9, 7) ? Il ne me reste plus un seul lieu où je commande. Je n’ai plus aucune arme et je ne possède pas une seule ville. Les chrétiens sont répandus dans le monde entier et les déserts eux-mêmes sont remplis de solitaires. Qu’ils veillent donc sur eux-mêmes, si bon leur semble, et ne fassent plus toutes ces imprécations, si injustes, contre moi.

Alors, admirant la grâce de Dieu, je lui dis : — Bien que tu sois toujours menteur et que tu ne dises jamais la vérité, tu viens de la dire maintenant malgré toi. Car il n’y a pas de doute que Jésus-Christ en venant dans le monde, a ruiné toutes tes forces, et en te mettant à terre, t’a entièrement désarmé.

Le démon, entendant proférer ce nom de notre Sauveur, et sentant par là augmenter l’ardeur de son supplice, disparut aussitôt. Or s’il avoue lui-même qu’il ne peut rien, n’avons-nous pas raison de le mépriser avec tous ses démons ? Voilà quels sont les artifices de notre ennemi et de tous ces chiens infernaux ; mais connaissant leur faiblesse, il nous est bien aise de n’en pas tenir compte. Gardons-nous donc de perdre courage, ne remplissons point notre esprit de vaines terreurs, et ne nous donnons pas de la crainte à nous-mêmes, en disant : Mais si le démon venait à cette heure pour me tenter ? Mais s’il m’enlevait pour me mettre à terre ? Mais si, en sortant tout d’un coup de ses embûches, il m’épouvantait tellement qu’il me mette dans le trouble ? N’ayons aucune de ces pensées, et ne nous affligeons point comme si nous étions prêts à périr. Au contraire, soyons pleins de confiance, et réjouissons-nous toujours, comme devant être sauvés ; et parce que le Seigneur est avec nous, lui qui a mis les démons en fuite et détruit toute leur puissance, pensons continuellement que le Seigneur nous étant ainsi toujours présent, les démons ne sauraient nous faire aucun mal. Car ils se conduisent envers nous selon l’état auquel ils nous trouvent, et forment les visions qu’ils nous présentent selon les pensées qu’ils reconnaissent que nous avons dans l’esprit. Ainsi, s’ils nous trouvent craintifs et troublés, ils nous attaqueront aussitôt comme les voleurs attaquent une maison qu’ils savent n’être gardée par personne, et ils augmenteront par de nouvelles frayeurs celles que nous aurons déjà dans l’esprit, en y joignant des visions et des menaces ; ce qui tourmente misérablement une pauvre âme. Mais si, au contraire, ils nous trouvent pleins de joie dans le Seigneur, s’ils nous trouvent en train de méditer ses commandements et de considérer que toutes choses sont entre ses mains, les démons ne peuvent rien contre les chrétiens, ils n’auront aucune capacité de nous nuire ; s’ils voient nos âmes dans ces sentiments, ils s’en retourneront avec confusion et avec honte. Ainsi, trouvant Job fortifié de la sorte contre lui, il le quitta. Mais trouvant Judas dépouillé de semblables armes, il en fit son esclave. C’est pourquoi, si nous voulons triompher de cet ennemi, ayons toujours dans l’esprit de saintes pensées ; que nos âmes soient continuellement dans la joie par l’espérance des biens à venir, et alors nous considèrerons toutes les illusions des démons comme une vapeur et une fumée, et nous les verrons nous fuir plutôt que nous persécuter. Car, comme je l’ai déjà dit, ils sont extrêmement timides, parce qu’ils n’ignorent pas l’ardeur de ces flammes éternelles destinées à leur supplice.

 

Mais pour que vous ayez encore moins peur de ces esprits de ténèbres, je veux vous donner un signe qui vous servira à les reconnaître. Lorsque quelque vision vous apparaîtra, au lieu de vous laisser troubler par la crainte, interrogez avec assurance celui qui se présentera à vous, en lui disant : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? (Jos 5, 13). Car si cette apparition est d’un bon ange, il vous éclairera sur vos doutes par ses réponses, et changera votre appréhension en joie. Et si c’est un démon, il sera soudain terrassé en voyant la fermeté de votre esprit ; car c’est la meilleure preuve qu’un esprit n’est ému par rien, que de lui demander ainsi : qui il est, et d’où il vient. Ainsi le fils de Navé fut informé de ce qu’il désirait savoir (Jos 5, 13) et le démon ne put se cacher à Daniel lorsqu’il l’interrogea Dn 10, 11.18.19).

 

 

Chapitre XIV

 

 

Antoine ayant ainsi parlé, son discours remplit de joie tous les assistants, augmenta dans les uns l’amour de la vertu, chassa de l’esprit des autres la négligence, fit cesser la vanité de ceux qui avaient trop bonne opinion d’eux-mêmes, les persuada tous de mépriser les embûches des démons et les remplit d’admiration pour la grâce si particulière que Dieu lui avait faite de discerner les esprits. Il y avait donc dans les montagnes des monastères qui étaient comme autant de temples remplis de chœurs divins de ces personnes qui passaient leur vie à chanter des psaumes, à étudier l’Ecriture sainte, à jeûner, à prier, à mettre leur consolation dans l’espérance des consolations à venir, à travailler de leurs mains pour pouvoir donner l’aumône et à vivre tous ensemble dans une parfaite charité et une union admirable.

 

Ainsi l’on pouvait voir véritablement en ces lieux-là, comme une région séparée de tout le reste du monde, dont les heureux habitants n’avaient point d’autres pensées que de s’exercer à la piété et à la justice. Il n’y avait personne qui fit tort à autrui, ou qui en reçut ; et l’on n’y entendait point la voix menaçante de ces rigoureux créanciers (Jb 32) : mais tout était rempli d’une grande multitude de solitaires, qui n’avaient tous d’autre dessein et d’autre désir que de s’avancer dans la vertu. En voyant ces monastères et la discipline admirable dans laquelle ils vivaient tous, il y avait sujet de s’écrier :

 

Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob,

Et tes tentes, Israël !

Elles sont comme des vallées ombragées de bois,

Comme des jardins arrosés par des ruisseaux ;

Comme des tabernacles dressés par la main du Seigneur,

Et comme des cèdres proche des eaux (No 24, 5-6).

 

Antoine, selon sa coutume, menant la vie d’anachorète dans son petit monastère, travaillait sans cesse à s’avancer de plus en plus dans la perfection religieuse. Il se mettait devant les yeux ces demeures qui nous sont préparées dans le ciel ; ils soupirait par le désir d’y arriver ; et considérant la fragilité de cette vie et la noblesse de notre âme, il avait honte d’être obligé de manger, de prendre quelque repos par le sommeil et de se voir assujetti aux autres nécessités du corps. Ce qui faisait que souvent lorsqu’il était prêt à manger avec ses disciples, se ressouvenant de cette autre nourriture spirituelle, il s’en abstenait et s’éloignait d’eux, comme s’il avait eu honte qu’on l’eut vu manger. Ainsi il mangeait d’ordinaire seul lorsque la nécessité le contraignait à prendre quelque chose pour le soutenir. Mais cela n’empêchait pas qu’il ne mangeât souvent avec ses frères, lorsqu’ils l’en priaient, et afin de pouvoir plus commodément et dans la liberté de l’Esprit de Dieu, leur tenir des discours qui leur fussent profitables.

 

Il leur disait donc qu’il est préférable d’employer tous ses soins à ce qui est avantageux à l’âme, et non à ce qui regarde le corps auquel nous ne devons donner que fort peu de notre temps, et lorsque nous y sommes obligés par la nécessité ; tandis que nous devons nous employer à ce qui regarde l’utilité de notre âme, de crainte qu’elle ne se laisse emporter aux voluptés du corps, et afin qu’au contraire, elle le réduise en servitude : c’est-ce que Notre Seigneur a voulu nous enseigner lorsqu’il a dit : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de quoi vous vous nourrirez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Ne pensez pas à ce que vous boirez, ni à ce que vous mangerez, et que vos esprits ne se troublent point dans la crainte de manquer de ce qui vous est nécessaire. Car c’est aux infidèles d’avoir soin de ses choses, mais non pas à vous, puisque votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné (Lc 12, 29-31).

 

 

Chapitre XV

 

 

Quelque temps après, l’Eglise étant ravagée par la persécution de Maximien, et plusieurs chrétiens étant emmenés à Alexandrie, Antoine quitta son monastère pour suivre ces victimes de Jésus-Christ. Il disait : Allons à ce glorieux combat de nos frères pour le soutenir avec eux, ou pour être au moins spectateurs de leur triomphe. Il brûlait du désir de souffrir aussi le martyre. Mais comme il ne pouvait pas en conscience se livrer lui-même, il fut contraint de se contenter de servir ceux qui étaient dans les mines et dans les prisons, pour avoir confessé le nom de Jésus-Christ. Il exhortait aussi avec un grand zèle ceux que l’on menait devant les juges, de soutenir généreusement cette épreuve de leur foi, et de demeurer fermes jusqu’à la fin, pour se consacrer à Dieu par le martyre. Le juge, voyant la ferveur et le courage invincible d’Antoine, et de ceux qui l’accompagnaient, défendit à tous les solitaires de se trouver aux jugements, et de demeurer dans la vill. A la suite de cette ordonnance, tous se cachèrent se jour-là. Mais Antoine, au lieu de s’étonner, lava sa robe, et le lendemain il se tint sur un lieu élevé par où le juge devait passer, afin qu’il puisse le voir plus aisément. Chacun s’en étonnaient, le juge et toute sa suite l’aperçurent, mais il demeura ferme sans rien craindre, faisant voir par là quelle est l’assurance et la générosité des chrétiens. Car il souhaitait avec passion, ainsi que je l’ai déjà dit, endurer aussi le martyre, et il ressentait beaucoup de douleur de ne pas recevoir cette grâce. Mais Notre Seigneur le conserva pour notre avantage et celui de plusieurs autres, afin qu’il fut le maître d’un grand nombre dans la vie solitaire dont il avait pris les instructions dans l’Ecriture sainte. Car plusieurs, voyant seulement sa manière de vivre, s’efforçaient avec ardeur de l’imiter. Il continua, comme il avait toujours fait, d’assister les confesseurs du Nom de Jésus-Christ ; et comme s’il eut été dans les mêmes liens, il ne ressentait pas moins qu’eux tous les travaux et les souffrances de leur prison.

 

Cette cruelle persécution, durant laquelle le bienheureux patriarche d’Alexandrie endura le martyre, ayant cessé, Antoine retourna dans son monastère où sa foi et sa piété lui acquéraient continuellement le mérite du martyre qu’il faisait souffrir à son corps par l’austérité de sa vie. Car il jeûnait toujours, il portait sur sa peau une tunique de poil de chèvre, et par-dessus celle-là une autre de cuir qu’il ne quitta point jusqu’à la mort. Il ne lavait jamais son corps, ni ne nettoyait jamais ses pieds, à moins que la nécessité ne le contraigne à passer de l’eau ; et on ne l’a jamais vu nu, que lorsqu’on l’ensevelit.

 

 

Chapitre XVI

 

 

S’étant retiré, comme je l’ai dit, avec la résolution de demeurer un temps sans sortir de son monastère, et sans y laisser entrer personne, un nommé Martinien, qui exerçait le commandement sur des gens de guerre, vint troubler son repos pour implorer son assistance, à cause de sa fille qui était tourmentée par le démon. Après avoir longtemps frappé à sa porte, en le conjurant de sortir et de prier Dieu pour elle, Antoine ne lui ouvrit point ; mais regardant seulement d’en haut, il lui dit : Pourquoi me tourmentez-vous ainsi ? Je suis un homme comme vous. Mais si vous avez de la foi, priez Dieu, et il vous accordera ce que vous lui demanderez. Martinien crut, invoqua Jésus-Christ et, étant rentré chez lui, il trouva sa fille délivrée de l’esprit malin. Notre Seigneur qui a dit : Demandez et il vous sera donné, fit plusieurs autres miracles par son serviteur, sans qu’Antoine ouvrît sa porte. Car grand nombre de personnes affligées de divers maux demeurant assises au dehors de son monastère, étaient guéries en priant Dieu avec une foi vive et sincère.

 

Voyant que tant de gens venaient le troubler, qu’il ne pouvait demeurer dans la retraite qu’il désirait, il craignit de s’élever de vanité par les merveilles que Dieu opérait par son intermédiaire, et que l’on eut meilleure opinion de lui qu’il ne le méritait. Aussi, après avoir bien considéré toutes ces choses, il résolut de s’en aller dans la haute Thébaïde où il n’était connu de personne. Ainsi, ayant pris des pains de ses disciples, il s’assit sur le bord du fleuve, pour voir s’il ne passerait pas quelque bateau dans lequel il pourrait monter. Occupé par cette pensée, il entendit d’en haut une voix qui lui disait : Antoine, où vas-tu ? et quel est ton dessein ? Lui, sans se troubler parce qu’il avait l’habitude d’entendre des voix semblables, répondit : Ces peuples ne me donnent point de repos, je veux donc aller dans la haute Thébaïde, afin d’éviter leurs importunités et principalement parce qu’ils désirent de moi des choses qui sont au dessus de mes forces. Alors cette voix dit : Même si tu vas là-bas et même si tu te retires comme tu l’as résolu dans ces lieux où il n’y a que des bergers et des pâturages, tu verras redoubler tes peines. Mais si tu veux être dans un plein repos, va-t-en dans le fond du désert. Sur quoi Antoine répondit : Mais qui m’enseignera le chemin ? car je ne le connais pas. Soudain cette voix lui montra des Sarrasins qui allaient de ce côté-là. Il s’avança donc et les rejoignit et il leur demanda s’il pouvait aller en leur compagnie dans le désert. Ce qu’ils acceptèrent très volontiers, comme si la providence divine leur avait recommandé de le faire.

 

Antoine marcha avec eux durant trois jours et trois nuits et arriva à une montagne assez haute, au pied de laquelle il y avait une fontaine claire dont l’eau était fort bonne et extrêmement fraîche. Il y avait au dessous une plaine et quelques palmiers qui n’étaient point cultivés. Antoine, comme poussé par un mouvement de Dieu, conçut de l’amour pour ce lieu-là, parce qu’il était tel que la voix qui lui avait parlé sur le bord du fleuve, le lui avait montré. Ainsi, ayant pris des pains de ceux avec qui il était venu, il demeura seul dans la montagne ; personne d’autre qu’eux ne le savait, et il considérait ce lieu comme une demeure qui lui était particulièrement destinée. Ces Sarrasins même, voyant avec quelle satisfaction il s’y arrêtait, revinrent par le même chemin et lui apportèrent des pains avec joie. Il reçut aussi quelque soulagement du fruit des palmiers.

 

Ses disciples ayant fini par savoir dans quel lieu il était, et conservant pour lui le souvenir que des enfants doivent à leur Père, eurent soin de lui envoyer du pain. Mais Antoine, voyant que cela donnait beaucoup de peine à ceux qui le lui portaient, résolut de leur épargner ce travail et pria donc quelques-uns de ceux qui venaient le trouver, de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé. Ayant cela et ayant considéré la terre qui était autour de la montagne, il en laboura et sema un petit endroit qu’il jugea propice pour réaliser son dessein, parce qu’il pouvait être arrosé avec l’eau de la fontaine. Il continua à faire cela chaque année et recueillait de quoi se nourrir, et sentait une joie extrême car par ce moyen, il ne donnait pas de peine à quiconque et n’était à charge à personne. Mais, voyant que quelques-uns commençaient à venir le chercher, il sema aussi des herbes, afin de pouvoir leur donner quelque rafraîchissement après la fatigue qu’ils auraient eu à souffrir pendant un chemin aussi pénible.

 

Au commencement, les bêtes sauvages du désert venaient boire à sa fontaine, gâtant souvent ce qu’il avait labouré et semé. Il en prit une tout doucement et dit à toutes les autres : Pourquoi le faites-vous du mal, puisque je ne vous en fait point ? Retirez-vous, et au nom du Seigneur ne vous approchez jamais plus d’ici. Après cette défense, ces bêtes, comme si elles craignaient de lui désobéir, n’y revinrent plus du tout. Il demeurait donc ainsi seul dans le fond de la montagne, se donnant tout entier à la prière et aux autres exercices de la vie solitaire ; et les frères qui l’assistaient, le supplièrent d’accepter que ceux qui venaient le voir tous les mois, lui apportent des olives et de l’huile, parce qu’il était déjà vieux.

 

 

Chapitre XVII

 

 

Combien, durant ce séjour, a-t-il soutenu de combats, non pas comme dit l’Apôtre, contre la chair et le sang, mais contre les princes du siècle et les puissances des ténèbres (Ep 6, 12) ! Nous avons appris de ceux qui allaient le visiter, qu’ils entendaient de grands bruits de voix confuses, et comme des gens armés qui s’entrechoquaient ; qu’ils voyaient la nuit la montagne pleine de bêtes féroces et Antoine combattant contre des ennemis visibles, et se mettant en oraison pour les vaincre. Et cela au lieu de les remplir de crainte, les rassurait. Il repoussait ces assauts en fléchissant les genoux devant Dieu et il lui adressait sa prière. Et véritablement, c’était une chose digne d’admiration de le voir demeurer seul dans un désert si effroyable, sans s’étonner des attaques continuelles des démons, et sans craindre la fureur de tant de bêtes féroces et des serpents. Mais, ainsi que dit le psalmiste : la confiance qu’il avait en Dieu rendait son esprit aussi ferme et aussi inébranlable que la montagne de Sion (Ps 124, 1). Les démons avaient plus peur de lui que lui n’avait peur d’eux, et les animaux cruels, comme il est dit dans l’Ecriture, devenaient doux en sa présence (Job 5, 23). Le démon, ainsi que chante David, observait Antoine et grinçait des dents de rage en le voyant vivre de la sorte. Mais lui avait recours à notre Sauveur, afin qu’il le préservât de la malice et des diverses embûches de cet ennemi mortel de tous hommes.

 

Une nuit, comme il veillait, il lui envoya un si grand nombre de bêtes féroces, qu’il y avait sujet de croire qu’il n’en restait plus une seule dans le désert. Etant ainsi sorties de leurs forts et de leurs cavernes, elles l’environnèrent de toutes parts, et ouvrant la gueule, le menaçaient de le mordre. Antoine connaissant l’artifice de l’esprit malin, leur dit : Si Dieu vous a donné pouvoir de me nuire, je suis tout prêt à être dévoré par vous ; mais si ce sont les démons qui vous envoient ici, ne demeurez pas davantage et retirez-vous, car je suis serviteur de Jésus-Christ. Il n’eut pas plutôt dit cela, qu’elles s’enfuirent comme si ces paroles eussent été autant de fouets qui les eussent chassées.

 

Quelques jours après, comme il travaillait, ainsi qu’il faisait toujours avec soin, quelqu’un étant près de la porte tira la ficelle dont il se servait pour son ouvrage. Car il faisait des paniers d’osier qu’il donnait à ceux qui venaient le voir en échange des choses qu’ils lui apportaient. S’étant levé, il vit une bête qui, jusqu’aux cuisses, avait la forme d’un homme et dont tout le reste était d’un âne. Alors, faisant le signe de la croix, il lui dit : Je suis serviteur de Jésus-Christ, s’il vous envoie contre moi, me voici, je ne m’enfuis pas. A ces paroles, ce monstre s’enfuit à une telle vitesse avec les démons qui le suivaient, qu’il tomba mort au milieu de sa course et ils furent tous vaincus par cette mort qui fit voir que tous les efforts qu’ils avaient fait pour chasser Antoine du désert, leur avaient été inutiles.

 

 

Chapitre XVIII

 

 

Comme ses disciples le priait de descendre de la montagne pour aller les voir et visiter leurs monastères, Antoine partit avec eux et fit porter sur un chameau des pains et de l’eau. (Car tout le désert était si sec qu’on ne trouve de l’eau bonne à boire que sur la montagne où il l’avait puisée et où était son monastère). L’eau qu’ils portaient fut insuffisante au milieu du voyage et la chaleur était excessive. Ils furent réduits à une telle extrémité qu’ils ne pouvaient plus attendre que la mort. Car après avoir cherché de tous côtés sans trouver d’eau, et n’ayant plus la force de marcher, ils demeurèrent couchés par terre avec si peu d’espérance, qu’ils laissèrent même aller leur chameau. Le saint vieillard, au comble de la douleur en les voyant dans cet état, jetait de profonds soupirs. Il s’éloigna un peu d’eux, mit les genoux à terre, éleva les mains vers le ciel et eut recours à Dieu par la prière. Le Seigneur l’exauça aussitôt en faisant sortir de l’eau du lieu même où il était en oraison. Tous ses disciples burent et reprirent de nouvelles forces. Après avoir rempli les peaux de bouc qu’ils avaient apportées, ils cherchèrent et trouvèrent leur chameau qui, par hasard, était arrêté à une pierre, autour de laquelle son licol s’était entortillé. Ainsi, l’ayant ramené et l’ayant fait boire, ils mirent sur lui leurs peaux de bouc et achevèrent heureusement leur voyage.

 

Antoine arriva chez les solitaires qui l’avaient convié à aller les voir. Tous le considéraient comme leur père : ils l’embrassaient et le baisaient. Lui, comme présents apportés de la montagne, les enrichissait de ses discours et leur faisait part de tous ses biens spirituels. Alors, comme dit l’Ecriture, il y eut une nouvelle joie sur les montagnes. L’émulation pour grandir dans la vertu augmenta avec ces bonnes armes et chacun d’eux, en considérant la foi des autres, était rempli de consolation. Antoine n’en recevait pas une moindre, en voyant la ferveur de tous ces solitaires, et en voyant que sa sœur qu’il avait laissée si jeune, avait vieilli dans la virginité et était devenue la supérieure des autres vierges. Quelques jours après, il s’en retourna à la montagne.

 

 

Chapitre XIX

 

 

Alors, plusieurs solitaires allaient le trouver et un grand nombre d’autres personnes, affligées de divers maux, osaient aussi interrompre sa solitude. Il donnait continuellement ces préceptes à ces solitaires : Ayez une foi ferme en Jésus-Christ. Aimez-le de tout votre cœur. Conservez votre esprit pur de toutes mauvaises pensées, votre corps de toute sorte d’impureté. Ne vous laissez pas tromper par la gourmandise, ainsi qu’il est écrit dans les Proverbes (24, 15). Fuyez la vanité. Priez sans cesse. Chantez des psaumes le soir et le matin. Repassez continuellement dans votre esprit les préceptes de l’Ecriture et mettez-vous devant les yeux les actions des saints, pour que votre âme, déjà instruite des commandements de Dieu, imite leur zèle à les pratiquer. Il les exhortait aussi par-dessus tout de méditer sans cesse cette parole de saint Paul : Que le soleil ne se couche pas sur votre colère (Ep 4, 26). Il l’expliquait ainsi : non seulement le soleil ne doit pas se coucher sur notre colère, mais il ne doit pas non plus se coucher sur aucun de nos péchés, pour qu’il n’arrive pas que le soleil durant le jour, ou la lune durant la nuit, soient témoins de nos fautes et qu’ils ne nous voient même pas en train de penser à les commettre.

 

Il les avertissait aussi de bien se souvenir de cette belle instruction de l’Apôtre : Jugez-vous et éprouvez-vous vous-mêmes (2 Co 13, 5), afin qu’examinant comment ils avaient passé le jour et la nuit, ils cessent de pécher, s’ils se trouvaient coupable de quelque chose. Si, au contraire, ils n’avaient pas commis de fautes, qu’ils ne s’enflent pas de vanité mais continuent à faire le bien sans mépriser ou condamner leur prochain, et ne se justifient point eux-mêmes, selon cette autre parole de saint Paul : Ne jugez point avant le temps, mais attendez la venue de Jésus-Christ qui seul connaît les choses cachées (1 Co 4, 5 ; Rm 2, 16). Car nous nous trompons souvent nous-mêmes dans le jugement que nous portons sur nos actions et nous ignorons nos fautes ; mais le Seigneur connaît toutes choses. C’est pourquoi nous devons lui en laisser le jugement et, ayant compassion des afflictions des autres, supporter les imperfections les uns des autres, en condamnant seulement nos propres défauts, pour acquérir avec soin les vertus qui nous manquent.

 

Il ajoutait qu’un moyen fort utile pour se préserver du péché était que chacun marque et écrive ses actions et les mouvements de son âme, comme s’il devait en rendre compte à quelqu’un ; la crainte et la honte de faire ainsi connaître leurs fautes les empêcheraient non seulement de pécher, mais aussi d’avoir de mauvaises pensées. Car quel est celui qui, lorsqu’il pèche, voudrait se décrier lui-même ? Et au contraire, ne voit-on pas que le désir de couvrir leurs fautes porte les pécheurs à mentir plutôt qu’à les avouer ? Ainsi donc, de même que nous ne voudrions pas, en présence de quelqu’un commettre un péché avec une femme de mauvaise vie, de même, si nous écrivions nos mauvaises pensées, comme pour les faire connaître à d’autres, nous prendrions garde à ne plus y retomber à cause de la honte que nous aurions si elles étaient sues. Et ces choses que nous écririons, feraient à notre égard comme les yeux des solitaires avec lesquels nous vivrions. Ce qui ferait que, rougissant de les écrire, comme si elles devaient être vues par eux, nous n’aurions plus à l’avenir de semblables pensées ; et nous conduisant de la sorte, nous pourrions réduire notre corps en servitude, plaire à Notre Seigneur, et mépriser toutes les embûches du démon.

 

Voilà quels étaient les préceptes qu’Antoine donnait aux solitaires qui venaient le voir. Quant à ceux qui étaient affligés de plusieurs maux, il en avait une grande compassion. Il priait Dieu pour eux et en était souvent exaucé par la guérison qu’ils recevaient. Or, de même qu’il ne se glorifiait jamais des faveurs que Notre Seigneur lui faisait en lui accordant ses demandes, il ne murmurait jamais non plus lorsqu’il les lui refusait : mais il lui rendait toujours des actions de grâces et exhortait ces pauvres affligés à avoir de la patience et à reconnaître que leur guérison ne dépendait ni de lui, ni d’aucun homme, et qu’elle était entre les mains de Dieu seul, qui fait tout ce qu’il veut et quand il lui plaît.

 

 

Chapitre XX

 

 

Un nommé Fronton, qui était de la maison de l’empereur et qui était tourmenté d’une maladie si cruelle qu’il se coupait la langue avec les dents et semblait même vouloir arracher ses yeux, vint à la montagne conjurer le bienheureux vieillard de prier pour lui. Celui-ci le fit et lui dit : Retournez chez vous et vous serez guéri. Mais Fronton s’entêtait à rester et passa là quelques jours. Antoine lui dit une seconde fois : Vous ne guérirez pas ici. Allez-vous-en et lorsque vous serez en Egypte, vous verrez le miracle que Dieu fera en votre faveur. Il crut et s’en alla. Il n’eut pas plutôt aperçu la terre d’Egypte qu’il fut guéri, selon ce que lui avait dit Antoine, à qui Dieu l’avait fait connaître dans l’oraison.

 

Une fille de la ville de Busire en Tripoli, était travaillée d’un mal non moins sale qu’insupportable. Car il lui sortait par le nez, par les yeux et par les oreilles une humeur si corrompue qu’à peine était-elle tombée à terre qu’elle se changeait en vers. Outre cela, elle était paralytique et avait les yeux tournés sans dessus dessous contre l’ordre de la nature. Son père et sa mère ayant foi en Notre Seigneur qui avait guéri cette femme affligée pendant tant d’années d’un flux de sang. Ayant appris que quelques solitaires allaient trouver Antoine, ils leur demandèrent de pouvoir les accompagner et de prendre leur fille avec eux : ce qu’ils acceptèrent. Ils s’arrêtèrent avec leur fille hors de la montagne, chez Paphnuce, solitaire et confesseur du Nom de Jésus-Christ, pour l’amour duquel il avait perdu les yeux qui lui avaient été arrachés durant la persécution de Maximien. Les autres solitaires continuèrent le voyage. Etant arrivés auprès d’Antoine, dès qu’ils ouvrirent la bouche pour parler de cette pauvre fille, il leur dit quel était son mal et comment elle avait fit avec eux une partie du chemin. Sur quoi, ils le supplièrent d’accepter que son père et sa mère la lui amènent. Ils le leur refusa en disant : Allez, et si elle n’est pas morte, vous la trouverez guérie. Car il n’est pas besoin de venir vers un homme misérable comme moi pour recouvrer la santé, puisque je n’ai pas le pouvoir de la rendre et que cela n’appartient qu’à Dieu qui fait miséricorde partout à ceux qui l’invoquent. C’est ainsi qu’il lui a plu de me faire voir qu’il a voulu, dans sa bonté, exaucer les prières de cette pauvre fille, au lieu où elle est, en la guérissant de ses maux. Ce miracle arriva chez Paphnuce. Ils trouvèrent la fille dans une parfaite santé et le père et la mère pleins de la joie.

 

Deux solitaires s’étant mis en chemin pour aller trouver Antoine, l’eau leur manqua. L’un mourut de soif et l’autre, étendu par terre sans plus pouvoir se soutenir, était tout prêt à rendre l’esprit. Antoine, qui était assis sur la montagne, appela deux de ses disciples qui, par hasard, se trouvaient là et les pressant, il leur dit : Prenez une bouteille pleine d’eau et courez vers le chemin d’Egypte ; car de deux solitaires qui venaient ici, il y en a un qui est déjà mort et l’autre est prêt à le suivre si vous ne vous hâtez. Dieu m’a fait voir cela dans l’oraison. Ces frères étant partis aussitôt, ils trouvèrent ce corps mort et l’enterrèrent. Ils firent revenir ses forces avec l’eau qu’ils avaient portée à celui qui était encore vivant et l’emmenèrent au vieillard à une journée de chemin de là. Si quelqu’un demande pourquoi il ne les avait pas envoyés avant que l’autre mourut, c’est une mauvaise question, puisque ce n’était pas à lui à porter jugement de sa mort, mais à Dieu qui en décida ainsi pour l’un et révéla à Antoine ce qui était nécessaire pour secourir l’autre. Mais ce que l’on doit admirer chez lui dans cette rencontre, c’est qu’étant assis sur la montagne, avec un cœur pur et élevé vers Dieu, il lui avait fait voir des choses si éloignées.

 

Une autre fois, étant assis au même lieu, il vit en regardant en haut quelqu’un qui était élevé en l’air, et plusieurs autres qui venaient au devant de lui. Cela le remplit d’admiration et, bénissant cette sainte assemblée, il désira beaucoup apprendre ce que cela pouvait être. Soudain il entendit une voix qui lui dit que c’était l’âme d’Ammon, le solitaire qui demeurait en Nitrie. Cet Ammon avait passé toute sa vie jusqu’à sa vieillesse au service de Dieu dans la solitude et il y avait treize jours de chemin depuis le lieu où il était mort jusqu’à la montagne où était Antoine. Ceux qui se trouvèrent alors auprès du saint vieillard, le voyant plein d’admiration, désirèrent en connaître la cause et apprirent de lui que c’était Ammon qui venait de rendre l’esprit. Or il leur était bien connu parce qu’il venait souvent en ce lieu-là, et à cause du grand nombre de ses miracles dont je veux en rapporter un. Un jour qu’il lui fallait passer le fleuve Lique, qui avait débordé, il pria Théodore qui l’accompagnait de s’éloigner de lui afin qu’en traversant l’eau, il ne se voient point nus. Théodore s’étant éloigné, il eut honte de se voir lui-même tout nu. Et comme cette honte lui causait de la peine, il fut soudain transporté de l’autre côté du fleuve. Théodore était aussi un homme qui craignait beaucoup Dieu. Il vint trouver Ammon et, voyant qu’il était passé devant lui sans être mouillé, il désira savoir comment cela était possible. Ammon ne voulant pas le lui dire, il se jeta à ses pieds en protestant qu’il n’en partirait pas jusqu’à ce qu’il le lui eut dit. Le vieillard, voyant l’obstination de Théodore, et particulièrement à cause de cette protestation, résolut de le lui dire, à condition qu’il qu’en parle qu’après sa mort. Et ainsi il lui dit qu’il avait été emporté de l’autre côté du fleuve sans marcher sur l’eau. Ce qui est absolument impossible aux hommes et possible seulement à Notre Seigneur et à ceux auxquels il lui plaît de faire cette grâce, comme au grand Apôtre saint Pierre. Théodore rapporta cela de cette manière, après le décès d’Ammon. Or les solitaire à qui Antoine avait ainsi parlé de sa mort, retinrent le jour et surent un mois après, par des frères qui revenaient de Nitrie, qu’Ammon avait rendu l’esprit ce jour-là et à l’heure même où Antoine avait vu son âme portée dans le ciel. Les uns et les autres admirèrent la pureté de l’âme d’Antoine qui lui avait fait voir treize jours avant qu’il ait pu en apprendre la nouvelle, cette heureuse âme ainsi élevée dans la gloire.

 

Un jour, le comte Archélaüs le trouvant seul en oraison sur la montagne, le supplia de prier Dieu pour Polycratie de Laodicée, qui était une fille d’une admirable vertu, et toute dédiée au service de Jésus-Christ. Elle souffrait de grandes douleurs à l’estomac et au côté, causées par de grandes austérités et tout son corps était réduit à une extrême infirmité. Antoine pria et le Comte, après avoir marqué le jour de sa prière, retourna à Laodicée. Il trouva la vierge en pleine santé. Sur quoi, il lui demanda à quel jour elle avait été guérie. Tirant ses tablettes où il avait écrit le temps de la prière d’Antoine, et les faisant voir à l’heure même à tous ceux qui se trouvèrent présents, on reconnut par là qu’elle avait été délivrée de toutes ses douleurs aussitôt qu’Antoine, par l’ardeur de sa prière, avait eu recours pour elle à la miséricorde du notre Sauveur.

 

 

Chapitre XXI

 

 

Souvent aussi, Antoine prédisait quelques jours avant quelles étaient les personnes qui devaient venir le trouver et il disait même quelquefois en quel mois elles arriveraient et quelle serait la cause de leur voyage. Les uns venaient le visiter avec le seul désir de le voir ; d’autres pour être soulagés de leurs infirmités, et d’autres pour être délivrés des esprits malins, sans que jamais aucun se soit plaint de la fatigue du chemin, ni en ait éprouvé de la fatigue. Mais au contraire, tous s’en retournaient avec beaucoup de satisfaction et de profit. Voyant cela, il leur disait qu’ils n’avaient pas, à cause de cela, à faire cas de lui, mais qu’ils devaient admirer la bonté de Dieu qui accordaient aux hommes la faveur de le reconnaître autant que leur faiblesse pouvait le permettre.

 

Un jour qu’il était sorti pour aller visiter les monastères, on le pria de monter sur un vaisseau et d’y faire oraison avec les solitaires. Lui seul y sentit une puanteur si grande qu’elle lui était insupportable. Les mariniers assurèrent qu’elle provenait des poissons et de la salaison qui étaient dans le bateau. Il soutenait au contraire qu’elle ne venait pas de là. Et comme il parlait encore, un jeune homme possédé qui était monté auparavant dans le bateau et s’y était caché, commença à jeter de grands cris. Sur quoi Antoine conjura le démon au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il sortit et cet homme fut délivré. Ce qui fit connaître à tous ceux qui étaient présents que cette mauvaise odeur ne provenait que du démon.

 

Un jeune gentilhomme possédé par l’esprit malin vint le trouver. Cette possession était si forte qu’il mangeait ses propres excréments et ne savait pas seulement qu’il était venu vers Antoine. Ceux qui le conduisaient conjurèrent le saint vieillard de prier pour lui. Ce qu’il fit avec une grande compassion t il passa toute la nuit en oraison auprès de lui, sans que ni l’un ni l’autre ne fermât les yeux. Au point du jour, ce jeune gentilhomme se jeta tout d’un coup avec une grande violence sur Antoine et le poussa rudement. Ce qui l’avaient amené en furent fâché, mais il leur dit : Ne vous en prenez point à lui ; puisque ce n’est pas lui qui a fait cela mais le démon qui est en lui. Comme il a été conjuré et qu’il lui a été commandé de s’en aller dans des lieux secs et arides, il est entré en fureur et a fait ce que vous avez vu. Rendez donc grâces à notre Seigneur, puisque cette rage avec laquelle le démon s’est lancé contre moi est une marque qu’il est sorti de ce corps qu’il possédait. Antoine n’eut pas plutôt achevé ces paroles, que ce gentilhomme se trouva délivré et, ayant recouvré l’entière liberté de son esprit et de son jugement, il reconnut en quel lieu il était, embrassa le saint et rendit grâces à Dieu.

 

 

Chapitre XXII

 

 

Le rapport et l’attestation générale des solitaires nous apprend qu’Antoine a fait beaucoup de miracles semblables dont nous ne devons pas nous étonner, puisqu’il en a fait d’autres qui sont encore beaucoup plus admirables. Car un jour, environ à l’heure de None, il s’était levé pour prier avant de prendre son repas. Il se sentit ravi en esprit et, ce qui est admirable, il se vit comme transporté hors de lui-même et élevé par des anges dans l’air, où les démons s’opposèrent à son passage. Les bienheureux esprits qui le conduisaient combattirent en sa faveur. Les démons leur demandèrent s’ils avaient quelque pouvoir sur lui et commencèrent à vouloir examiner toutes ses actions depuis le jour de sa naissance. A quoi les anges s’opposèrent en disant : quant à ce qui est du commencement de sa vie, Notre Seigneur le lui a remis. Mais si depuis le jour où il est devenu solitaire et s’est consacré au service de Dieu, vous avez quelque chose à alléguer contre lui, il vous est permis de le dire. Alors les démons l’accusèrent mais ne purent rien prouver contre lui. Le chemin lui fut donc ouvert et Antoine se vit comme retourné au même lieu et de nouveau il fut lui-même. Oubliant de manger, il demeura ainsi tout le reste de la journée et passa toute la nuit en soupirant et en priant sans cesse, tant il était rempli d’étonnement en voyant contre quels ennemis nous avions à combattre et la quantité de travaux nous avions à souffrir pour pouvoir arriver au ciel ; et il se ressouvenait à ce propos de ce que l’Apôtre a dit au sujet du prince de l’air (Ep 2, 2) : sa puissance consiste à nous combattre et à ne pas ménager ses efforts pour nous empêcher de monter à travers le ciel et de prendre ainsi le chemin du ciel. Le même Apôtre redouble donc ses exhortations en nous disant : Armez-vous des armes de Dieu afin que dans les jours mauvais (Ep 6, 13), votre ennemi soit confondu en voyant qu’il ne trouve rien à dire à votre désavantage (Tt 2, 8). En plus de ce que ces paroles nous apprennent, souvenons-nous aussi de celles-ci qui sont du même Apôtre : Je ne sais si ce fut en mon corps et en âme, ou seulement en esprit, Dieu le sait (2 Co 12, 2). Mais après avoir été élevé au troisième ciel où il entendit ces paroles ineffables, saint Paul en descendit : de même Antoine s’étant vu enlevé dans les airs, y soutint un grand combat dont il sortit victorieux.

 

Il avait aussi un autre don. C’est qu’étant seul sur la montagne, s’il arrivait qu’il doutât en lui-même de quelque chose, Dieu lui en connaît la connaissance dans l’oraison ; si bien qu’on pouvait dire de lui, selon la parole de l’Ecriture : Bienheureux celui qui est instruit par Dieu même (Is 54 ; Jn 6). Un jour qu’il avait eu une discussion avec quelques-uns de ses frères touchant l’état de l’âme et le lieu où elle serait après cette vie, il entendit la nuit suivante quelqu’un qui l’appelait d’en haut et lui disait : Antoine, lève-toi, sors, et regarde. Il sortit donc, car il savait bien à quel esprit il fallait ajouter foi, et vit quelque chose de fort grand, fort terrible et fort extraordinaire qui, étant debout, touchait jusqu’aux nues. Il aperçut aussi des personnes qui s’élevaient dans l’air, comme si elles avaient eu des ailes ; et ce fantôme, étendant les mains, en empêchait quelques-uns de monter. Mais il pouvait en empêcher les autres qui, volant par-dessus lui, passaient outre, sans plus craindre ses menaces. Ce qui lui faisait grincer des dents de rage, alors qu’il se réjouissait de ceux qu’il avait fait tomber. Alors Antoine entendit cette voix qui lui disait : Comprends bien cette vision. A ces paroles, son esprit s’étant ouvert, il connut que ce grand fantôme était l’ennemi de nos âmes, qui porte tant envie aux fidèles qu’il retient et empêche de passer pour aller au ciel ceux qui lui sont assujettis, et qui au contraire ne peut fermer le passage à ceux qui n’ont point foi en lui. Antoine prenant cette vision pour un avertissement, travaillait avec plus d’ardeur que jamais pour s’avancer chaque jour un peu plus dans la perfection et dans la vertu.

 

 

Chapitre XXIII

 

 

Antoine rapporta contre son gré ce que je viens de dire. Mais ceux qui étaient alors auprès de lui demandèrent pourquoi il était demeuré si longtemps en prière à cause de l’étonnement que lui donna cette vision. Ils le pressèrent tant de leur en donner la raison qu’il fut contraint de le faire, non seulement comme un bon père qui ne peut rien cacher à ses enfants, mais aussi comme leur conducteur et leur maître dans la vie spirituelle. Connaissant la pureté de sa conscience, il jugeait que le récit de ce qui lui était arrivé leur serait utile, parce qu’il leur ferait connaître quels sont les fruits et les avantages de la vie qu’ils avaient embrassée et combien les visions apportent souvent du soulagement dans les travaux.

 

Il supportait les maux avec une très grande patience, et avait une très basse opinion de lui-même. Il révérait les règles de l’Eglise au-delà de tout ce qu’on peut dire : c’est pourquoi il voulait que le moindre clerc lui soit préféré en toutes choses. Il n’avait point de honte de baisser la tête devant les évêques et les prêtres pour leur demander leur bénédiction, et s’il arrivait que quelque diacre qui avait besoin de son assistance vienne le visiter, après lui avoir dit ce qu’il désirait apprendre de lui pour son utilité, lui-même le priait de lui parler des choses spirituelles, n’ayant point honte d’apprendre. Et souvent il s’enquérait de ce qu’il croyait ignorer ; ne dédaignant pas écouter tous ceux qui étaient présents, il avouait avoir appris de ce que chacun avait dit de bon.

 

Entre autres choses dont Notre Seigneur l’avait favorisé, une grâce merveilleuse paraissait sur son visage. Elle était telle que s’il était au milieu d’un grand groupe de solitaires et si quelqu’un qui désirait le voir sans le connaître encore arrivait, il quittait tous les autres et courait vers lui, tant son regard avait une force attractive sur ceux qui le voyaient. Il ne surpassait pas les autres par la taille, ni par le grosseur ; mais il les surpassait par la douceur de ses mœurs et par la pureté de son âme qui, étant exempte du trouble des passions répandait au dehors cette tranquillité dont elle jouissait en elle-même. Ainsi, comme la joie qu’elle ressentait se lisait sur son visage, on pouvait juger, par toutes les actions et les mouvements de son corps, de l’état de son âme, selon cette parole de l’Ecriture : La joie du cœur réjouit le visage, et la tristesse l’abat et l’afflige (Pr 15, 1). Ainsi Jacob reconnut que Laban avait conçu quelque mauvais dessein contre lui et dit à ses femmes : Le visage de votre père n’est pas comme il était hier et avant-hier (Gn 31, 5). Ainsi Samuel reconnut David à ses yeux pleins de douceur et de gaieté, et à ses dents aussi blanches que le lait[2]. Et ainsi l’on reconnaissait Antoine : car la tranquillité de son âme faisait qu’il n’était jamais troublé et la joie de son esprit l’empêchait d’avoir jamais le visage triste.

 

Il était si admirable et si religieux en ce qui concerne la foi, qu’il ne voulut jamais avoir aucun commerce avec les Méléciens schismatiques, car il avait décelé dès le commencement leur malice et leur apostasie. Il ne voulut jamais aussi parler amicalement avec les Manichéens et les autres hérétiques, mais il les exhortait à sortir de leur erreur pour rentrer dans la vérité. Car il assurait que l’amitié et la communication avec de telles personnes était la ruine et la perte entière de l’âme. Pour cette même raison, il avait en horreur l’hérésie des Ariens et priait tout le monde de n’avoir aucune communication avec eux et de ne pas ajouter foi à leur mauvaise doctrine.

 

Un jour que quelques-uns venaient le voir, ayant reconnu leur impiété, il les chasse de la montagne, disant que leurs paroles étaient plus dangereuses que le venin des serpents. Et quelques autres voulant lui faire croire à tort qu’ils étaient dans les mêmes sentiments que lui, il ne put le souffrir et se mit en très grande colère contre eux.

 

 

Chapitre XXIV

 

 

Les évêques et les solitaires l’en ayant prié, Antoine descendit à Alexandrie om il parla publiquement contre les Ariens, disant que cette hérésie était l’une des dernières et qu’elle devait précéder l’Antéchrist. Il enseigna aussi au peuple que le Fils de Dieu n’était pas une créature, ni créé de rien, mais la parole de la Sagesse du Père. Ce qui fait qu’il est impie de dire qu’il y a eu un temps où il n’était pas, car le Verbe a toujours été subsistant avec le Père. C’est pourquoi, disait-il, n’ayez jamais de communication avec ces Ariens impies, puisqu’il ne peut y avoir d’alliance entre la lumière et les ténèbres (2 Co 6, 14). Vous êtes chrétiens parce que vous êtes dans la véritable piété et dans la véritable religion ; et eux, en disant que le Verbe du Père, le Fils de Dieu, est une créature ne diffèrent en rien des païens qui adorent la créature au lieu d’adorer le Créateur. Croyez donc que toutes les créatures s’élèvent avec colère contre eux, parce qu’ils mettent au nombre des créatures le Créateur et le Seigneur de toutes choses et par lequel toutes choses ont été faites.

 

Tous les peuples se réjouissaient de ce qu’un si grand personnage prononçait des anathèmes contre cette hérésie qui combat formellement Jésus-Christ. Tous les habitants de la ville courraient voir Antoine. Les Païens eux-mêmes et leurs prêtres allaient à l’Eglise, en disant : nous voulons voir l’homme de Dieu. Car tous généralement le nommaient ainsi ; parce que le Seigneur délivra alors en ce lieu, par ses prières, plusieurs possédés et rendit la santé de l’esprit à diverses personnes qui l’avaient perdue. Plusieurs aussi d’entre ces païens désiraient au moins toucher le saint vieillard, croyant que cela leur serait utile. Et pendant le peu de jours où il demeura là, il se converti plus d’infidèles au christianisme qu’il ne s’en était converti en toute une année auparavant. Quelques-uns estimaient que cette grande multitude qui le pressait ne pouvait que l’importuner et voulaient la faire se retirer. Il leur dit avec un visage tranquille : ils ne sont pas en plus grand nombre que les démons que nous avons à combattre sur la montagne.

 

Lorsqu’il s’en retourna et que je l’accompagnais, étant arrivé à la porte de la ville, une femme commença à crier derrière nous : Arrêtez-vous, homme de Dieu, ma fille est cruellement tourmentée par le démon. Arrêtez-vous, je vous en supplie, afin que je ne sois pas en danger à courir après vous. Le vieillard, entendant ces paroles et alors que nous l’en prions, s’arrêta très volontiers. Cette femme s’approcha avec son enfant qui se roulait contre terre. Antoine se mit en prière et invoqua le nom de Jésus-Christ, et la fille fut entièrement délivrée par la sortie de l’esprit malin et se remit sur ses pieds. La mère bénit Dieu : nous lui rendîmes tous des actions de grâce ; et lui s’en retourna avec joie sur la montagne, comme si c’eût été sa véritable maison.

 

 

Chapitre XXV

 

 

Antoine était extrêmement prudent ; et ce qui est admirable, bien que n’étant pas appris les lettres, il avait une vivacité d’esprit et une intelligence sans pareilles. Comme il était sur la montagne la plus proche, deux philosophes grecs étant allés le trouver avec le dessein de le surprendre, il reconnut sur leur visage qui ils étaient. Allant au devant d’eux, il leur dit par un interprète : Pourquoi prenez-vous tant de peine, ô philosophes, pour venir trouver un homme stupide ? A cela, ils répondirent que non seulement il ne l’était pas, mais qu’il était fort sage et fort habile. Il leur répliqua : Si vous êtes venus vers moi comme vers un insensé, vous avez pris inutilement beaucoup de peine, et si vous m’estimez sage, devenez sages comme moi. Il faut imiter ce que l’on estime bon. Ainsi, si j’étais allé vers vous, je vous imiterais. Puisque vous êtes venus vers moi, c’est à vous de vous rendre semblables à moi. ? Or je suis chrétien. Ils s’en allèrent sur cela, pleins d’étonnement, et ayant reconnu que les démons mêmes le craignaient.

 

D’autres parmi ces sages selon le monde vinrent le trouver au même endroit et croyaient se moquer de lui parce qu’il n’avait point étudié ; il leur dit : Qu’est-ce qui d’après vous est premier ? ou l’esprit ou les sciences ? Et lequel des deux est la cause de l’autre, ou l’esprit des sciences ou les sciences de l’esprit ? A cela, ils répondirent que l’esprit précédait les sciences puisqu’il en était l’inventeur. Il leur répliqua : les sciences ne sont donc pas nécessaires à celui qui a l’esprit sain et solide. Cela les surprit et tous ceux qui étaient présents s’en allèrent plein d’admiration pour avoir vu une si grande vivacité d’esprit dans un homme sans lettres.

Sa manière d’agir, qui n’avait rien de rustique et de sauvage, n’était point celle d’une personne nourrie et vieillie sur une montagne. Mais il était civil et agréable, et ses discours étaient tellement assaisonnés du sel d’une sagesse divine, que tous ceux qui venaient le voir recevaient de la joie et de la consolation de ses entretiens, sans pouvoir trouver à redire à ses actions.

 

 

Chapitre XXVI

 

 

Quelques-uns de ceux qui passent pour sages parmi les grecs étaient encore venus le trouver pour lui demander les raisons de la foi que nous avons en Jésus-Christ ; ils avaient l’intention de se moquer de lui en disputant avec subtilité sur le sujet des louanges que nous donnons à la divine croix de notre Sauveur. Antoine, après avoir pensé un peu en lui-même, touché de compassion pour leur ignorance, leur dit par un interprète qui expliquait très bien ses pensées : qu’est ce qui est le plus raisonnable, de révérer une croix, ou de reconnaître que ceux à qui vous donnez le nom de dieux ont commis des adultères et d’autres crimes abominables ? Car cette croix que nous honorons est une marque de générosité et de courage, puisque c’est une preuve indubitable du mépris de la mort : tandis que ce que vous attribuez à vos dieux, sont des marques d’une malheureux débordement, en toutes sortes de vices. Qu’est-ce qui est le plus raisonnable ? de dire que le Verbe de Dieu, qui n’est point sujet au changement mais est toujours le même, a pris un corps humain pour le salut et pour l’honneur des hommes, afin que, par la communication de la nature divine avec la nature humaine, il rende les hommes participants de la nature divine ? ou bien de vouloir qu’une divinité soit semblable à des animaux, et d’adorer pour cette raison des bêtes brutes, des serpents, et des figures d’hommes ? Car ce sont là les actes de religion de ceux qui passent pour sages parmi vous ? Et comment avez-vous la hardiesse de vous moquer de nous, parce que nous disons que Jésus-Christ a paru sur la terre comme un homme, vous qui voulez que les âmes soient tirées de la substance de Dieu, comme des parties de la sagesse divine, qu’elles soient tombées dans le péché, et qu’ensuite, elles soient descendues du plus haut du ciel dans les corps ? encore serait-il à souhaiter que vous croyez qu’elles viennent uniquement dans des corps humaines et qu’elles ne passent pas dans ceux des bêtes brutes et des serpents. Car notre foi nous apprend que Jésus-Christ est venu pour le salut des hommes ; et vous, par une grande erreur, vous dites que l’âme est incréée. Ainsi nous attribuons à la Providence ce qui est convenable à son pouvoir et à son amour pour les hommes, sachant qu’il n’y a rien en cela d’impossible à Dieu. Mais vous, au contraire, vous faites, dans vos fables, l’âme semblable à la sagesse divine et de la même nature qu’elle, vous la pensez capable de déchoir et vous l’estimez sujette au changement. Vous rendez par l’âme la sagesse divine sujette au changement, puisque ce qui convient à une chose qui est l’image d’une autre par communication de nature, doit aussi convenir à celle dont elle est l’image. Si vous avez ces sentiments de la sagesse divine, considérez quels sont vos blasphèmes contre le Père, l’auteur et le principe de la sagesse.

 

Et quant à ce qui regarde la croix, qu’est-ce qui d’après vous est le plus louable ? ou ce qu’a fait Jésus-Christ lorsque, attaqué par les mensonges et les fausses accusations des méchants, il s’est résolut à souffrir la mort de la croix sans que son esprit ait pu être ébranlé par la criante d’un si cruel supplice, ou bien ce que vous nous contez dans vos fables, des erreurs d’Isis et d’Osiris, des embûches de Typhon, de la fuite de Saturne, de sa cruauté à dévorer ses enfants, et de ses parricides ? Car voilà quelle est votre sagesse. Mais comment, en vous moquant de la croix, ne dites-vous rien des morts qui ont été ressuscités, des aveugles qui ont recouvré la vue, des paralytiques et des lépreux qui ont été guéris, de la marche sur la mer à pied sec, et de tant d’autres miracles qui font voir que Jésus-Christ n’était pas seulement un homme, mais qu’il était aussi Dieu ? Il me semble qu’en cela, vous vous faites tort à vous-mêmes, puisqu’il paraît que vous n’avez pas lu sincèrement et de bonne foi nos Ecritures. Lisez-les donc et considérez que les mêmes choses que Jésus-Christ a faites pour le salut des hommes en venant dans le monde, font aussi connaître qu’il est Dieu.

 

Dites-moi, je vous prie, de votre côté, quelles sont les actions de vos dieux. Mais que pourriez-vous me dire de ces bêtes brutes, sinon des choses brutales et cruelles ? Si vous me répondez que vous considérez cela comme des fables, et que dans ces allégories, Proserpine représente la terre, Vulcain le feu, Junon l’air, Apollon le soleil, Diane la lune, et Neptune la mer, vous ne rendez pas néanmoins un plus grand honneur à Dieu : mais au contraire vous adorez des créatures au lieu d’adorer le Créateur. Si la beauté des créatures vous a portés à inventer toutes ces choses, vous deviez vous contenter de les admirer sans les mettre au nombre des dieux, et sans rendre ainsi aux ouvrages l’honneur qui n’est dû qu’au divin Ouvrier qui les a formés. En raisonnant ainsi, vous pourriez de même attribuer à un palais l’estime qui n’appartient qu’à l’architecte qui l’a bâti, et à un soldat le respect qui n’est dû qu’au Général de l’armée. Que répondez-vous donc à cela, afin de nous faire voir que la croix est digne de mépris et de risée ?

 

 

Chapitre XXVII

 

 

Ces philosophes ne sachant que répliquer et se tournèrent de côté et d’autre. Antoine se mit à sourire et leur dit : Ces choses sont si claires, qu’il ne faut que les regarder pour tomber d’accord. Mais puisque vous vous appuyez principalement sur les démonstrations, et que faisant profession de cette science, vous ne voulez même pas adorer Dieu lorsque vous y êtes obligés par des arguments et des preuves, je vous pose une question. Comment est-ce qu’une chose, et surtout la connaissance d’un Dieu, peut le mieux s’acquérir ? par une démonstration, ou par l’énergie de la foi ? Et qu’est-ce qui précède ? La foi agissante, ou la démonstration par des discours ? Ces philosophes répondirent à cela que la foi active précédait, et que c’était elle qui donnait une connaissance certaine. Vous avez fort bien répondu, leur dit Antoine, parce que la foi procède de l’opération de l’âme ; tandis que la Dialectique ne procède que de l’art de ceux qui l’ont inventée. Et ainsi, les personnes qui ont une foi ferme, non seulement n’ont pas besoin de la démonstration des discours, mais elle leur est tout à fait inutile. Ainsi vous travaillez à établir par des raisons ce que nous connaissons très bien par le moyen de la foi, et souvent vous ne pouvez pas même expliquer par vos paroles les choses que nous concevons très facilement, parce que l’opération de la foi est beaucoup plus forte que tous vos arguments philosophiques.

 

Ainsi nous autres, chrétiens, nous n’établissons pas nos mystères sur la sagesse des raisonnements des Grecs, mais sur la puissance de la foi qui nous vient de Dieu par Jésus-Christ. Et pour vous faire connaître que ce que je dis est vrai, vous voyez que bien que nous ignorions les lettres, nous ne manquons pas de croire en Dieu, d’autant que nous jugeons par ce qu’il a fait, quelle est sa providence en toutes choses. Et pour vous témoigner encore combien notre foi est puissante, nous ne nous appuyons par elle que sur Jésus-Christ ; tandis que vous, vous vous appuyez sur des contestations de sophistes. L’adoration de vos idoles fantastiques commence à s’affaiblir parmi vous ; tandis que notre foi se répand de tous côtés. Avec tous vos syllogismes, vous ne persuadez pas une seule personne de passer du Christianisme au paganisme. Nous, en enseignant la foi en Jésus-Christ, nous ruinons toute votre superstition, chacun reconnaissant que Jésus-Christ est Dieu, qu’il est le Fils de Dieu, sans que toute vos fictions et vos fables puissent empêcher les hommes d’être instruits dans la doctrine des chrétiens. Au seul nom de Jésus-Christ crucifié, nous mettons en fuite les démons que vous adorez comme des dieux ; et lorsque l’on fait le signe de la croix, la magie perd toute sa force, et le venin son pouvoir de nuire. Car, dites-moi, je vous prie, où sont maintenant vos Oracles ? où sont ces charmes des Egyptiens ? où sont ces spectres que faisaient voir vos enchanteurs ? Et quand est-ce que toutes ces choses ont cessé et ont perdu leur force, sinon lorsque l’on a vu paraître la Croix de Jésus-Christ ? Est-elle donc digne de risée ? Et les choses qui ont été abolies par elle, et dont elle a fait voir la faiblesse, ne sont-elles pas plutôt dignes de mépris ?

 

Mais ce qui est encore plus admirable, c’est que personne ne persécute votre religion. Elle est à l’honneur parmi vous dans toutes les villes. Les chrétiens au contraire sont persécutés ; et notre religion ne cesse pas toutefois de fleurir et de croître au préjudice de la vôtre. Les adorations que vous rendez aux idoles, bien qu’accompagnées des acclamations des peuples, et comme protégées de tous côtés par des remparts, ne cessent pas de s’affaiblir de jour en jour ; et au contraire, la foi que nous avons en Jésus-Christ, et la doctrine de l’Eglise catholique, bien qu’elle passe pou ridicule parmi vous, et qu’elle ait été si souvent persécutée par les empereurs, s’est déjà répandue par toute la terre. Car quand a-t-on jamais vu la connaissance de Dieu reluire ainsi, la tempérance et la chasteté éclater à un si haut point et la mort être devenue méprisable, sinon depuis que la Croix de Jésus-Christ a commencé à paraître dans le monde ? Or qui peut douter de cela, en voyant dans l’Eglise tant de martyrs faire si peu de cas de la mort, par l’amour qu’ils ont pour Jésus-Christ, et tant de vierges, enflammées de ce même amour, conserver leurs corps si purs et si chastes ? N’avons-nous pas là des marques invincibles pour faire connaître que la foi en Jésus-Christ est la seule véritable foi pour honorer Dieu comme il doit l’être ? Et ne témoignez-vous pas que vous n’avez pas de foi, puisque pour appuyer votre croyance, vous n’avez recours qu’à des arguments ? Et nous, au contraire, selon ce qu’a dit notre Maître, nous ne nous appuyons pas sur les persuasions de la sagesse humaine, mais nous persuadons par la foi, qui précède manifestement tout cet appareil et toute cette recherche de discours et de paroles. Voici des personnes tourmentées par des démons — il y en avait quelques-unes qui étaient venu vers lui pour ce sujet. Antoine les mit au milieu d’eux et continua ainsi : Guérissez-les par vos syllogismes, ou par le moyen que vous voudrez, ou même par votre magie, en invoquant vos idoles. Si vous ne le pouvez pas, cessez de disputer contre nous ; et vous verrez quelle est la puissance de la Croix de Jésus-Christ. Ayant ainsi parlé, il invoqua Jésus-Christ et fit par trois fois le signe de la Croix sur les possédés qui, aussitôt, furent entièrement délivrés. Ils se levèrent en possession d’eux-mêmes et rendirent grâces à Notre Seigneur. Ces philosophes furent remplis d’un véritable étonnement par la sagesse d’Antoine et par le miracle qu’il venait de faire. Sur quoi, il leur dit : Pourquoi vous étonnez-vous ? Ce n’est pas nous qui avons fait ce miracle : mais c’est Jésus-Christ qui l’a fait et qui en fait par ceux qui croient en lui. Croyez-y donc t vous connaîtrez que nous n’opérons pas par la science des paroles, mais par la foi en Jésus-Christ accompagnée de charité. Si aussi vous êtes touchés, vous ne rechercherez plus ces démonstrations de paroles, mais vous estimerez que les miennes suffisent pour vous porter à croire en Jésus-Christ. Cela même provoqua leur admiration et ainsi, après avoir pris congé de lui, ils se retirèrent en confessant qu’ils avaient tiré beaucoup de profit de l’avoir vu.

 

 

Chapitre XXVIII

 

 

La réputation d’Antoine parvint aux empereurs. Constantin le Grand, Constance et Constant, ses enfants, eurent connaissance de ses actions. Ils lui écrivirent comme à leur père, et désirèrent qu’il leur réponde. Mais comme il ne faisait pas grand cas des lettres qu’on lui écrivait et ne prenait pas plaisir à en recevoir, il ne se glorifiait nullement de celles des Empereurs. Et lorsqu’elles lui furent apportées, il appela les solitaires qui étaient auprès de lui et leur dit : Ne vous étonnez pas parce qu’un empereur m’écrit, puisqu’il est un homme, mais étonnez-vous de ce que Dieu a écrit une loi pour les hommes, et de ce qu’il nous a parlé par son propre Fils. Il ne voulait pas même recevoir ces lettres, disant qu’il ne savait comment y répondre. Mais ses disciples lui ayant avancé que les Empereurs étant chrétiens, croiraient être méprisés s’il ne leur répondait pas, il permit qu’on les lise et il leur répondit qu’il se réjouissait avec eux de ce qu’ils adoraient Jésus-Christ, qu’il les exhortait à penser à leur salut, à ne pas faire grand cas des choses présentes, mais de se mettre devant les yeux le jugement à venir, de considérer que Jésus-Christ est le seul Roi véritable et éternel, qu’ils étaient tenus à avoir beaucoup de clémence et d’humanité, de mettre grand soin à rendre la justice et à assister les pauvres. Les Empereurs reçurent cette lettre avec grande joie, tant il était honoré et aimé de tout le monde et chacun désiraient l’avoir pour père.

 

Antoine était ainsi connu de tous et il répondait comme je l’ai dit à ceux qui venaient le voir. Il retourna encore dans la montagne la plus reculée où il continuait à vivre dans ses austérités ordinaires. Souvent, étant assis ou se promenant avec ceux qui étaient avec lui, il demeurait comme hors de soi, ainsi qu’il est écrit de Daniel (4, 16), et quelques heures après il reprenait son discours là où en était resté et continuait ainsi à parler à ses frères. Ils s’apercevaient qu’il avait eu quelque révélation. Souvent aussi, quand il était sur la même montagne, il voyait ce qui se passait en Egypte, ainsi qu’il l’avoua à l’évêque Sérapion qui, étant venu le visiter, le vit occupé par une semblable vision.

 

Un jour, étant assis, il entra en extase et demeura longtemps dans la contemplation de Dieu en jetant de grands soupirs. Une heure après, soupirant encore, il se tourna vers ceux qui étaient présents, et tout tremblant se releva pour prier encore Dieu. Puis il se jeta à genoux et il y resta fort longtemps, et se releva en pleurant. Cela remplit d’étonnement et d’effroi tous ces solitaires qui le supplièrent et pressèrent tellement de leur faire savoir ce que c’était, qu’il leur dit enfin avec un profond soupir, car il y était contraint : Ô mes enfants, la mort me serait beaucoup plus douce que de voir arriver ce que j’ai vu. Entendant cela, ils le pressèrent encore. Il ajouta en versant quantité de larmes : la colère de Dieu doit tomber sur son Eglise et elle sera livrée entre les mains de gens égaux en humanité à des bêtes. Car j’ai vu la table du Seigneur environnée de tous côtés de mulets qui, à grands coups de pied renversaient tout ; et ces coups de pied étaient comme font des bêtes qui sautent et qui ruent. Et quant à ce pourquoi vous m’avez vu soupirer, c’est que j’ai entendu une voix qui disait : Mon autel sera profané. Antoine eut cette vision et deux ans après, arriva ce débordement des Ariens et le ravage qu’ils ont fait dans nos églises, d’où ils ont emportés par la force les vases sacrés et ils les ont fait emporter par les païens qu’ils ont contraints de venir avec eux, dans les boutiques où, en leur présence, ils ont traité comme il leur a plu la table du Seigneur. Et alors nous avons tous jugé que, par les coups de pied de ces mulets, Dieu avait fait voir à Antoine par avance ce que les Ariens, comme des bêtes brutes, font maintenant dans l’Eglise.

 

Mais, après avoir eu cette vision, il consola ceux qui étaient présents, en leur disant : Mes enfants, ne perdez pas courage néanmoins. Car, comme le Seigneur s’est mis en colère, il aura compassion de nos maux ; il nous délivrera ; l’Eglise retrouver ses premiers ornements et reluira avec sa splendeur accoutumée. Vous verrez ceux qui auront souffert persécution, être rétablis avec honneur. Vous verrez l’impiété retourner se cacher dans ses antres et dans ses cavernes ordinaires et la foi orthodoxe se rétablir de tous côtés avec une pleine confiance et une entière liberté. Prenez garde seulement à ne pas vous laisser infecter par le venin des Ariens dont la doctrine, au lieu d’être apostolique, est la doctrine des démons et du diable qui est leur père, ou plutôt est une doctrine impertinente et brutale : une doctrine folle et extravagante, ainsi que les mulets sont sans esprit et sans connaissance.

 

 

Chapitre XXIX

 

 

Jusqu’ici, ce sont les paroles d’Antoine et nous ne devons pas douter que Dieu n’ait fait ces miracles par un homme, puisque notre Sauveur l’a promis par ces paroles, en disant : Si votre foi était seulement comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Passe d’ici à cet autre lieu, et elle y passerait, et rien ne vous serait impossible (Mt 17, 20).  Et en un autre endroit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez en mon nom quelque chose à mon Père, il vous l’accordera ; demandez et vous recevrez (Jn 16, 23-24). Et lui-même a dit à ses disciples et à tous ceux qui croyaient en lui : Guérissez les malades ; chassez les démons ; et comme vous avez reçu cette puissance gratuitement, exercez-la de même (Mt 10, 8). Antoine guérissait donc les malades, non par son autorité, mais par ses prières, et en nommant le nom de Jésus-Christ, afin que chacun sut que ce n’était pas lui qui faisait ces miracles, mais le Seigneur qui se servait de lui pour témoigner sa bonté envers les hommes, et secourir les affligés. Ainsi il n’y avait rien en cela d’Antoine, que la prière et l’austérité de sa vie.

 

C’est pourquoi, demeurant dans la montagne, il était consolé par la contemplation des choses divines. Et lorsque la multitude de ceux qui venaient troubler sa solitude l’obligeait à sortir dehors, il était touché d’affliction et de tristesse. Tous les Juges même le suppliaient de descendre de la montagne, puisqu’il ne leur était pas permis d’y monter avec ce grand nombre de plaideurs qui les suivaient ; et leurs prières n’avaient pas d’autre fin que la joie de le voir. Voyant qu’il les refusait et se détournaient de leur chemin, ils demeuraient là et lui envoyaient des criminels conduits par des soldats, afin qu’au moins pour l’amour d’eux, il descendit de la montagne. Ainsi, y étant contraint, et voyant ces affligés, il venait dans la montagne la plus avancée et le travail qu’il souffrait ainsi n’était pas sans fruit, car plusieurs en recevaient du soulagement et sa présence faisait du bien à une infinité de personnes. Les Juges mêmes en tiraient un grand avantage par les conseils qu’il leur donnait, de préférer la justice à toutes choses, de craindre Dieu, et de se souvenir qu’il les jugerait de la même façon qu’ils auront jugé les autres.

 

Mais rien ne lui était aussi cher que la vie solitaire qu’il menait dans la montagne. Un jour, par une semblable violence, il fut contraint d’en sortir, à la prière de quelques personnes qui avaient besoin de lui. Un colonel le pressa instamment de descendre. Il vint, leur dit quelque chose touchant leur salut et voulut s’en retourner. Ces personnes qui avaient recours à lui le pressaient de rester et le colonel l’en pressait encore plus. Il leur répondit qu’il ne pouvait demeurer davantage avec eux et pour les persuader qu’il avait raison, il utilisa une comparaison fort agréable. Car comme les poissons, leur dit-il, meurent lorsqu’ils sont longtemps sur la terre, de même les solitaires en s’arrêtant avec vous et en y demeurant longtemps, sentent s’affaiblir et s’éteindre leur piété. Et ainsi nous ne devons pas avoir moins d’impatience à retourner dans la montagne, que les poissons à retourner dans la mer, de peur que tardant davantage, nous n’oubliions tout le bien que nous y avons appris. Ce Colonel ayant entendu cela, ainsi que plusieurs autres choses qui le ravirent d’admiration, dit qu’il fallait qu’Antoine soit véritablement serviteur de Dieu. S’il n’était aimé de lui, il serait impossible qu’il se trouve tant d’esprit de sagesse dans un homme qui n’était pas savant.

 

 

Chapitre XXX

 

 

Un autre colonel nommé Balac, persécutait horriblement les catholiques à cause la passion qu’il avait pour la maudite secte d’Arius, et il était si cruel qu’il battait même les vierges et faisait dépouiller et fouetter les solitaires. Antoine lui envoya une lettre qui disait en substance : Je vois la colère de Dieu qui vous menace. Cessez de persécuter les chrétiens, si vous ne voulez qu’elle tombe sur vous, alors qu’elle est très proche. Balac se moqua de cette lettre, la déchira, la jeta par terre, cracha dessus et, après avoir fort maltraité ceux qui la lui avaient apportée, il leur commanda de dire de sa part à Antoine : puisque tu prends tant de soin des solitaires, je te persécuterai toi-même. Avant que le cinquième jour soit passé, il fut accablé par la colère de Dieu. Il partit avec Nestor, gouverneur d’Egypte, dans la principale juridiction d’Alexandrie, nommée Cerée, et tous deux étaient montés sur des chevaux parmi les plus doux de l’écurie de Balac. Comme ils étaient en chemin, les chevaux, ainsi qu’il arrive souvent, commencèrent à jouer ensemble. Tout à coup, celui que montait Nestor, qui était encore plus doux que l’autre, se jeta sur Balac et lui mordit la cuisse, si bien qu’il la lui mit en pièce. On fut obligé de le porter sur le champ à la ville où il mourut au bout de trois jours. Chacun admira comment la prédiction d’Antoine avait été rapidement accomplie. Voilà la manière dont il exhortait les plus féroces.

 

Quant aux autres qui allaient vers lui, ils étaient si touchés par ses discours et ses instructions, que les Juges n’avaient plus de souci pour leurs charges. Ils estimaient heureux ceux qui faisaient profession de cette vie solitaire et retirée.

 

Antoine s’opposait avec tant d’affection et de courage aux injures que l’on faisait aux autres, qu’il semblait que c’était lui qui les avait reçues. Il pourvoyait au bien de tous, si bien que plusieurs personnes engagées dans le métier des armes et plusieurs riches, renoncèrent à tous les fardeaux inutiles de cette vie pour devenir solitaires. Et il semblait être un médecin donné par Dieu à la terre d’Egypte. Car quel est l’homme dans la tristesse qui ne retrouvait pas la joie après lui avoir rendu visite ? Quel est celui qui pleurait la mort de ses amis et n’a pas senti sa douleur soulagée par ses paroles ? Quel est celui qui était en colère en venant le voir et qui n’a pas vu son cœur changé et attendri ? Quel est le pauvre qui était dans l’affliction en l’abordant et qui n’a pas été consolé dans sa misère après l’avoir vu et entendu parler, et qui en est même venu à mépriser les richesses ? Quel est le solitaire qui menait une vie relâchée lorsqu’il est venu vers lui et qui ne s’en est allé plus fort et plus courageux ? Quel est jeune homme qui est monté sur la montagne et n’a pas renoncé aussitôt, après l’avoir vu, à toutes les voluptés, pour embrasser la tempérance ? Quel est celui qui, travaillé par le démon, recourut à son assistance sans en ressentir les effets ? Et enfin, quel est celui qui, troublé par des pensées diverses, ne s’en est pas retourné avec un esprit tranquille ? Car, comme je l’ai dit, le don le plus grand qu’Antoine avait reçu de Dieu en récompense de sa vie si austère qu’il passait à son service, a été le discernement des esprits. Il connaissait tous les mouvements des démons, tous leurs desseins et toutes leurs attaques. Et non seulement il ne se laissait pas tromper par eux, mais il consolait par ses discours tous ceux qui en étaient tourmentés et il leur enseignait comment les surmonter leurs efforts et rendre leurs embûches inutiles, en faisant connaître leur faiblesse et leurs tromperies.

 

Ainsi chacun, en se séparant de lui, se sentait fortifié, comme par une huile céleste, si bien qu’il ne craignait plus les assauts du diable ni de ses démons. Combien de vierges promises en mariage, simplement parce qu’elles avaient vu Antoine, ont pas consacré leur virginité à Jésus-Christ ? Plusieurs, venues le voir de provinces éloignées, ne sont-elles pas reparties, comme les autres, avec beaucoup de consolation et de profit ? Et tous, généralement, se dirent orphelins après sa mort, comme s’il avait été leur père commun. Ils n’avaient d’autre consolation que de se souvenir de lui et de penser aux instructions qu’il leur avait données et aux exhortations qu’il leur avait faites.

 

 

Chapitre XXXI

 

 

Il est juste que je vous dise quelle a été la fin de sa vie. Ecoutez-la attentivement, puisqu’elle pourra vous donner un désir et une sainte émulation. Antoine était allé, selon sa coutume, visiter les solitaires dans la montagne la plus avancée. Il savait quel était le moment de sa mort car Dieu lui en avait donné la connaissance. Il leur dit : Voici ma dernière visite et je serais étonné de vous revoir en cette vie. Il est temps que cette âme se sépare de ce corps, puisque je suis proche de ma cent-cinquième année. A ces mots, ils se mirent à pleurer et à baiser le saint vieillard en l’embrassant. Mais lui, plein de joie, comme celui qui est prêt à sortir d’une terre étrangère pour retourner dans sa véritable patrie, continua ainsi : Ne vous relâchez point dans vos travaux, mes chers enfants. Ne vous découragez pas dans vos saints exercices. Vivez toujours comme si vous alliez mourir le jour même. Travaillez avec beaucoup de soin à conserver vos âmes pures de toutes mauvaises pensées. Efforcez-vous d’imiter les saints. Gardez-vous bien d’avoir quelque communication que ce soit avec des schismatiques de Méléciens dont vous n’ignorez pas la méchanceté et les actions détestables. Ayez la même attitude à l’égard des Ariens, dont l’impiété est connue de tout le monde. Et bien que les Juges les soutiennent et leur soient favorables, ne vous en étonnez pas, puisque cette puissance imaginaire qu’ils semblent avoir sera bientôt détruite ; au contraire, que cela vous excite encore davantage à n’avoir aucune part avec eux. Observez religieusement la tradition des Pères, et surtout demeurez fermes dans la sainte foi de Notre Seigneur Jésus-Christ que vous avez apprise par les Ecritures et que je vous ai si souvent remise devant les yeux.

 

Ayant achevé ces paroles, comme les frères voulaient le contraindre par leurs prières à demeurer avec eux pour la fin de sa vie, il refusa pour plusieurs raisons que manifestait même son silence. La principale était celle-ci. Les Egyptiens ensevelissent et enveloppent de quantité de linges les corps des personnes qui meurent dans la piété, particulièrement ceux des saints martyrs. Et au lieu de les enterrer, il les mettent sur de petits lits et les conservent ainsi dans leurs maisons, croyant leur rendre beaucoup d’honneur. Sur ce point, Antoine avait souvent prié les évêques d’instruire leurs peuples pour les tirer de cette erreur. Il en avait aussi fait honte à plusieurs laïques et avaient repris sévèrement quelques femmes, leur montrant que cela n’était conforme ni aux lois, ni à la piété, puisque l’on conserve encore aujourd’hui dans des sépulcres les corps des patriarches et des prophètes. Même le corps de Notre Seigneur avait été mis dans un tombeau et une pierre avait été roulée à l’entrée pour le fermer jusqu’à ce qu’il ressuscite le troisième jour. Ainsi il leur fit connaître qu’on ne peut, sans faute, ne pas enterrer le corps des morts, quelque saints qu’ils puissent être, puisqu’il n’y a rien de plus grand ni de plus saint que le corps de Notre Seigneur. Et ses discours eurent tant de force que plusieurs de ceux qui les entendirent enterrèrent depuis leurs morts et rendirent grâces à Dieu de l’instruction qu’Antoine leur avait donnée. Ce fut donc principalement à cause de la crainte que l’on rendre à son corps des honneurs superstitieux qu’il avait vu rendre à d’autres, qu’il se hâta de s’en retourner après avoir pris congé des solitaires.

 

 

Chapitre XXXII

 

 

Etant retourné dans la montagne la plus reculée où il avait coutume de demeurer, Antoine tomba malade quelques mois après. Ayant appelé deux solitaires qui demeuraient avec lui depuis quinze ans et qui le servaient à cause de sa vieillesse, il leur dit : Je vois que le Seigneur m’appelle à lui et ainsi je vais, comme il est écrit, entrer dans le chemin de mes pères. Continuez votre abstinence ordinaire. Ne perdez pas malheureusement le fruit des saints exercices auxquels vous avez employé tant d’années. Mais, comme si vous ne faisiez que commencer, efforcez-vous de demeurer dans votre ferveur ordinaire. Vous savez quelles sont les embûches des démons. Vous connaissez leur cruauté et vous n’ignorez pas aussi leur faiblesse. Ne les craignez donc point, mais croyez en Jésus-Christ et ne respirez jamais autre chose que le désir de le servir. Vivez comme si vous deviez mourir chaque jour. Veillez sur vous-mêmes, et souvenez-vous de toutes les instructions que je vous ai données. N’ayez jamais de communication avec les schismatiques, ni avec les hérétiques ariens, puisque vous savez combien je les ai toujours abhorrés à cause de leur détestable hérésie, par laquelle ils combattent Jésus-Christ et sa doctrine. Travaillez de tout votre pouvoir pour vous unir premièrement à lui, puis aux saints, afin qu’après votre mort ils vous reçoivent, comme étant de leurs amis et de leurs connaissances, dans les tabernacles éternelles (Lc 16, 9). Gravez ces choses dans votre esprit. Gravez-les dans votre cœur. Et si vous voulez témoigner que vous m’aimez et que vous vous souvenez de moi comme de votre père, ne souffrez pas que l’on porte mon corps en Egypte, de peur qu’ils ne le gardent dans leurs maisons ; car c’est pour cela que je suis retourné dans cette montagne et vous savez comment j’ai toujours repris ceux qui font ainsi ; je les ai exhortés à abolir cette mauvaise coutume. Ensevelissez-moi donc, et couvrez-moi de terre ; et afin que vous ne puissiez manquer de suivre mon intention, faites en sorte que personne d’autre que vous ne sache le lieu où sera mon corps, que je recevrai incorruptible de la main de mon Sauveur lors de la résurrection. Quant à mes habits, distribuez-les ainsi : Donnez à l’évêque Athanase l’une de mes tuniques et le manteau que j’ai reçu de lui tout neuf, et que je lui rends usé. Donnez mon autre unique à l’évêque Sérapion et gardez pour vous mon cilice. Adieu, mes chers enfants, Antoine s’en va et n’est plus avec vous.

 

Lorsqu’il eut achevé ses paroles, ses disciples le baisèrent et il étendit les pieds. Et comme s’il avait vu ses amis venir au devant de lui et le combler de joie, tant il y avait de gaieté sur son visage, il rendit l’esprit et fut mis avec ses pères. Ses disciples, selon qu’il l’avait ordonné, l’emportèrent de là, l’ensevelirent et l’enterrèrent, sans que jusqu’à présent nul autre qu’eux n’en connaisse le lieu. Ceux qui reçurent les deux tuniques et le manteau tout usé du bienheureux Antoine les conservèrent comme des choses de très grand prix, parce qu’il semble, en les voyant, qu’on le voit lui-même. On ne saurait les porter sans en avoir de la joie parce qu’en en étant revêtu, on croit l’être aussi de ses saintes pensées.

 

 

Chapitre XXXIII

 

 

Telle a été la fin de la vie d’Antoine dans son corps mortel et sa vie a été le commencement de la perfection de celle des solitaires. Si ce que j’ai dit de lui est peu de choses en comparaison de sa vertu, vous pouvez juger par là quel a été ce serviteur de Dieu. Depuis sa première jeunesse jusqu’à une si grande vieillesse, il a toujours observé avec une même ferveur cette vie si austère et si retirée. Son grand âge ne lui a point fait désirer une nourriture plus délicate. L’affaiblissement de ses forces ne lui a point fait changer d’habit, ni seulement fait laver ses pieds. Et tout cela ne l’a pas empêché de jouir d’une pleine santé : car il a toujours eu la vue très bonne et n’avait pas perdu une seule dent. Son extrême vieillesse les lui avait seulement usées près des gencives. Ses pieds et ses mains étaient parfaitement sains et il était beaucoup plus vigoureux et plus fort que ceux qui font bonne chère, qui se baignent et qui changent souvent d’habits. Mais ce qui est une preuve certaine de sa vertu, et de l’amour que Dieu lui portait, c’est de voir sa réputation répandue de toute part, de voir que chacun l’admire, et de le voir regretté par ceux même qui ne l’avaient point connu. Car il ne s’était rendu célèbre ni par ses écrits, ni par sa science, ni par aucun art, mais seulement par sa piété. Que peut douter que ce ne soit un homme de Dieu ? Puisqu’il est toujours demeuré caché dans une montagne, comment aurait-on entendu parler de lui en Espagne, dans les Gaules, à Rome et en Afrique, si Dieu, comme il le lui avait promis dès le commencement, n’avait rendu son nom célèbre par tout l’univers, parce qu’il prend plaisir à faire connaître ses serviteurs. Bien que ceux-ci ne le désirent pas et se cachent, il veut que, comme des flambeaux, ils éclairent le monde, afin que ceux qui en entendent parler sachent qu’il n’est pas impossible d’accomplir les préceptes avec perfection et que le désir d’imiter ces grands personnages les fasse entrer dans le chemin de la vertu.

 

Lisez ceci à vos autres frères, afin qu’ils apprennent quelle doit être la vie des solitaires, et sachent que Jésus-Christ notre Sauveur et notre Maître glorifie ceux qui le glorifient ; et que non seulement il donne le royaume du ciel aux personnes qui le servent jusqu’à la fin de leur vie, mais que quelques cachés qu’ils désirent être, et quelque soin qu’ils apportent à se séparer du monde, il les rend illustres par toute la terre à cause de leur vertu et pour l’utilité des autres.

 

Si vous le jugez à propos, lisez aussi ce discours aux païens afin qu’ils connaissent que Jésus-Christ n’est pas seulement Dieu et Fils de Dieu, mais que ceux qui le servent sincèrement et qui accompagnent la foi qu’ils ont en lui d’une véritable piété, non seulement font la preuve que les démons qu’eux, les Hellènes, tiennent pour des dieux, ne sont pas des dieux, mais encore les foulent aux pieds, les chassent, comme trompeurs et corrupteurs des hommes, par la vertu du Christ Jésus, Notre Seigneur, à qui soit la gloire aux siècles des siècles. Amen.



[1] Andilly, A. d’, Les Vies des saints Pères (du désert et de quelques saintes et al.), t. I à III, À Paris, Chez Louis Josse, 1733.

[2] Il s’agit en réalité de Juda (Gn 49, 12).