III — GLORIFICATION
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LIVRE TROISIÈME. MORT ET GLORIFICATION DE SAINT THOMAS D'AQUIN.

 

CHAPITRE PREMIER. FIN PROCHAINE — AVERTISSEMENTS CÉLESTES

CHAPITRE II. DERNIÈRE MALADIE.

CHAPITRE III. FUNÉRAILLES TRIOMPHALES — NOUVELLES DE LA MORT

CHAPITRE IV. LE TÉMOIGNAGE DES MIRACLES

CHAPITRE V. LA CANONISATION

CHAPITRE VI. TRANSLATION DU CORPS DE SAINT THOMAS

CHAPITRE VII. LE CORPS DE SAINT THOMAS A TOULOUSE.

CHAPITRE VIII. HOMMAGES RENDUS A LA DOCTRINE DE SAINT THOMAS PAR LES PAPES ET LES CONCILES

CHAPITRE IX. HOMMAGES DE, LA POÉSIE, DE L'ÉLOQUENCE ET DE LA PEINTURE

CHAPITRE X. SAINT THOMAS D'AQUIN ET S. S. LÉON XIII

BREF INSTITUANT SAINT THOMAS D'AQUIN PATRON DES ECOLES CATHOLIQUES

ÉPILOGUE

 

 

CHAPITRE PREMIER. FIN PROCHAINE — AVERTISSEMENTS CÉLESTES

 

Certus quod velox est depositio tabernaculi mei. II PETR., I, 14

J'en ai la certitude, bientôt je laisserai mon enveloppe mortelle.

 

Dieu, toujours rempli de prévenances à l'égard de ses saints, leur fait assez ordinairement connaître par certains signes, avant-coureurs, le terme de leur exil sur la terre. C'est un secret pressentiment, d'une fin prochaine ; un dégoût indéfinissable des choses humaines ; un ravissement plus fréquent de leur esprit en Dieu; un désir croissant de voir arriver la dissolution de leur corps pour être avec Jésus-Christ ; parfois même c'est une lumière très claire et très distincte, qui leur révèle (292) et leur fait prédire avec une étonnante précision le jour et l'heure de leur mort.

A partir de l'instant où l'Ange de l'école répondant à Jésus, qui lui demandait quel prix il voulait de ses travaux, s'écria : «Pas d'autre que vous-même, Seigneur, » il entra dans cette phase suprême qui présage le trépas.

 

Le 6 décembre 1273, fête de saint Nicolas, célébrant la messe dans la chapelle dédiée à ce saint au couvent de Naples, il eut une révélation qui le changea tellement, que dès lors il ne lui fut plus possible ni d'écrire ni de dicter. « Ou plutôt, dit l'auteur ancien que désormais nous ne ferons guère que traduire, le Docteur brisa sa plume ; il était à la troisième partie de sa Somme, dans le traité de la Pénitence.

Frère Réginald, voyant son maître cesser d'écrire, lui dit : « Père, comment laissez-vous inachevée une oeuvre si grande; entreprise, par vous pour la gloire de Dieu et l'illumination du monde ? — Je ne peux continuer, » répondit le Saint. Réginald, qui craignait que l'excès du travail n'eût émoussé l'intelligence du grand Docteur, insistait toujours, pour qu'il écrivît,ou dictât, et Thomas lui répondait : « En vérité, mon fils, je ne puis plus; tout ce que j'ai écrit me paraît un brin de paille. »

Sur le conseil de ses supérieurs, qui pensèrent qu'une absence de Naples le reposerait, Thomas se rendit chez la comtesse de San-Severino, sa soeur, pour laquelle il avait une;vive affection: Il n'y arriva qu'avec une extrême difficulté, et lorsque la comtesse vint à sa rencontre, c'est à peine s'il lui parla. Elle en fut effrayée, et dit au compagnon du Bienheureux : « Qu'est-il donc survenu à mon frère, qu'il soit comme étranger à tout, et qu'il ne m'ait presque (293) rien dit ? — Depuis la fête de saint Nicolas, répondit Réginald, il est fréquemment dans des abstractions de ce genre, et il n'a plus écrit. Cependant je ne l'avais pas vu encore si complètement absorbé. » Et, après une ou deux heures, s'approchant du Maître, il le tira vivement par sa chape, pour le faire revenir à lui. Thomas poussa un soupir, comme un homme arraché aux douceurs d'un profond sommeil, et dit : « Réginald, mon fils, je vais vous apprendre un secret; mais je vous adjure, au nom du Dieu tout-puissant, par votre attachement à notre Ordre et l'affection que vous me portez, de ne le révéler à personne, tant que je vivrai. Le terme de mes travaux est venu; tout ce que j'ai écrit et enseigné me semble un brin de paille auprès de ce que j'ai  vu et de ce qui m'a été dévoilé. Désormais j'espère de la bonté de mon Dieu que la fin de ma vie suivra de près celle de mes travaux. »

Le saint Docteur ne tarda pas à revenir à Naples, laissant sa soeur plongée dans la désolation.

Un jour qu'il était retenu au lit par la fièvre, et que Frère Buonfiglio de Naples, son infirmier habituel, était absent, un frère de ce dernier, Jean Copa, fut chargé de veiller près de la chambre du malade. Tout à coup, il aperçut une étoile brillante entrer parla fenêtre de la cellule, venir se reposer quelque temps au-dessus de la tête du serviteur de Dieu, et sortir ensuite, par la même ouverture.

Quarante-cinq ans après, Jean Copa, devenu vieillard, rapportait ce prodige, sous la foi du serment, aux commissaires chargés de l'enquête pour la canonisation de Thomas d'Aquin.

 

Cependant le Saint-Siège était occupé par un homme que ses rares qualités et ses grandes, vertus ont fait placer (294) sur les autels : il s'appelait Grégoire X. La nouvelle de son élection, qui mettait fin à une vacance de près de trois années, l'avait surpris en Palestine, où il travaillait à remédier aux maux des chrétiens.

Un des premiers soucis du nouveau pontife avait été de s'occuper de la Terre Sainte, et d'y envoyer avec le titre de patriarche de Jérusalem, Frère Agni de Lentino, alors, archevêque de Cosenza, lui recommandant avec instances la réforme des moeurs parmi les chrétiens d'Orient.

En même temps, il adressait à tous les évêques et prélats du monde chrétien une bulle de convocation à un concile général, dans la ville de Lyon, pour le 1er mai 1274.

Parmi les, principales questions à traiter venait celle de la réunion de l'Église grecque à l'Église latine; aussi attendait-on les ambassadeurs de l'empereur Michel Paléologue avec plusieurs prélats orientaux. Grégoire X, voulant s'entourer de toutes les lumières qui ;brillaient alors dans la catholicité, comptant de plus sur l'influence qu'exercerait au sein de l'auguste assemblée un homme tel que Thomas d'Aquin, lui envoya un bref spécial, pour lui enjoindre de se rendre, à Lyon, et d'apporter son Traité contre les erreurs des Grecs.

Quoique souffrant, le Docteur angélique n'hésita pas à obéir au Vicaire de Jésus-Christ, et, par déférence pour le chef de la chrétienté, personne n'osa s'opposer à son départ.

Avant de quitter. Naples, saint Thomas alla prendre congé du roi. Au cours de la conversation, Charles lui demanda ce qu'il dirait au concile des affaires du royaume. « Sire, répondit l'homme de Dieu, je dirai la vérité. » Cette, franchise irrita vivement le monarque, dont le gouvernement, et la conduite privée, au lieu de ce qu'on pouvait (295) attendre d'un frère de saint Louis, préparaient peu à peu la catastrophe sanglante des Vêpres Siciliennes. Sachant, en outre, le crédit dont jouissait Thomas d'Aquin, il voyait s'évanouir ses rêves ambitieux sur Constantinople. Aussi, quand trois mois plus tard on apprit la mort du grand Docteur, fut-ce, au rapport d'auteurs anciens, une rumeur publique en Italie. que le Saint avait été empoisonné, sinon par ordre formel de Charles d'Anjou, du moins à la suggestion de quelques courtisans désireux de complaire à leur maîre.

D'autres attribuent pareil forfait à des Grecs opiniâtrement rivés au schisme, et qui ne pouvaient pardonner à saint Thomas ses ouvrages contre leurs erreurs. En attendant la lumière sur ce point d'histoire, il nous faut reconnaître que le travail incessant du Docteur angélique, joint à son austérité, était plus que suffisant pour causer une perturbation complète dans les fonctions de la vie, et déterminer la mort à courte échéance.

On était dans la, plus grande rigueur de l'hiver. Accompagné de Frère Réginald, son fidèle ami et d'un religieux chargé de servir l'un et l'autre, Thomas se dirigea d'abord vers Aquin, son pays d'origine. Là, il reçut une lettre de Bernard Ayglère, abbé du Mont-Cassin. Le supérieur de l'illustre abbaye, demandait l'explication d'un texte des Morales de saint Grégoire, sur le sens duquel les Bénédictins étaient divisés. La réponse du saint Docteur s'ouvre par cette humble salutation : « Au Révérend, Seigneur dans le Christ Bernard, par la grâce de Dieu Abbé vénérable du Mont-Cassin, Frère Thomas d'Aquin, son fils tout dévoué. » Au commencement de sa lettre, Thomas signalé comme une circonstance providentielle que la missive lui soit parvenue au moment, de son départ (296)   pour la France, et dans cette ville d'Aquin, où le bienheureux Maur, disciple et fils de saint Benoît, en route lui aussi pour la France, avait reçu les lettres et le viatique du saint Patriarche. Il s'excuse, alléguant la longueur du jeûne et de l'office divin, de ne point monter à l'abbaye, puis il résout, avec sa clarté et sa science ordinaires, les difficultés du texte de saint Grégoire. Suivant toute, probabilité, cette lettre, trouvée il y a peu d'années au monastère du Mont-Cassin; est le dernier écrit de saint Thomas.

Le Docteur angélique se rendit ensuite à Téano, qu'il ne fit que traverser.

Au sortir de cette ville, par le chemin de Borgo-Nuovo, il heurta la tête, contre un arbre à demi renversé sur la route, et le coup lui fit presque perdre connaissance. Aussitôt s'empressèrent autour de lui Frère Réginald, son compagnon inséparable, un certain Guillaume, doyen de Téano, plus tard évêque de cette ville, et l'abbé Roffrid, neveu de ce dernier. Réginald demanda au Bienheureux s'il s’était meurtri. « Peu, » répondit Thomas. Pour faire diversion, Réginald entama un sujet de conversation; propre à l'intéresser : « Maître, lui dit-il, vous allez au concile ; il s’y fera un bien considérable pour l'Eglise universelle, pour notre Ordre et le royaume de Sicile. » Frère Thomas répondit: «Fasse le Seigneur que cela soit. » Réginald poursuivit: « Sans doute, vous serez créé cardinal, comme , Frère Bonaventure, et ainsi tous les deux vous exalterez vos Ordres. Thomas répondit à Frère Réginald : «Dans aucune, situation je ne puis être utile à notre Ordre comme dans celle où je me trouve. » Réginald reprit : « Père, je ne parle pas pour vous, mais dans l'intérêt du bien général. » Le saint Docteur, l'interrompit en disant : « Soyez sûr que jamais je n'aurai à changer ma condition actuelle. »

 

297

 

Cette conversation fut entendue par l'abbé Roffrid, lequel en rendit plus tard un témoignage authentique. Continuant leur route à travers la Campanie, nos voyageurs arrivèrent au château de Maënza, qui appartenait à la comtesse Francesca, épouse du seigneur Annibal de Ceccano, et nièce du serviteur de Dieu. Ils, s'y arrêtèrent, et Thomas y perdit totalement l'appétit. Maître Jean de Gui, médecin du château, fut appelé sans retard. Après avoir épuisé divers remèdes, il demanda au Saint quel aliment lui ferait! plaisir. Pour se délivrer de ses importunités peut-être, Thomas répondit : « Je n'ai de goût que pour une chose, des harengs frais, comme on en mange en France. » Le médecin fut fort attristé de ne pouvoir satisfaire son illustre malade ; ce poisson ne se trouvait point dans la contrée.

En sortant, il rencontra un homme nommé Bordonari, porteur d'une corbeille de sardines arrivées à l'instant même. Il le pria de déposer sa bourriche, et se mit à chercher si par hasard quelque autre espèce de poisson ne serait pas mêlée aux sardines. En effet, il trouve une provision de harengs frais. Grand fut son étonnement, parce qu'on n'avait jamais vu pareil poisson dans ces parages, et le vendeur assurait à maintes reprises n'avoir acheté que des sardines.

Tout joyeux, Jean de Gui donna ordre de servir ces poissons au Maître, pensant le consoler par un mets divinement accordé à ses désirs. Réginald dit au malade : « Dieu a rempli vos vœux, vous avez ce que vous souhaitiez, on a trouvé des harengs. » Frère Thomas répondit: « D'où sont-ils venus et qui les a apportés? » Réginald reprit: « C'est Dieu qui vous les envoie. » A ces mots, Thomas, comprenant que la Providence avait fait un miracle, se sentit touché de reconnaissance; mais il refusa de manger, et se tournant vers le médecin: « Docteur, lui dit-il, il vaut mieux (298) que je m'abandonne à la volonté de Dieu que de toucher à ces poissons; je les ai désirés trop avidement. — Non, Maître, répondit le docteur, vous devez aujourd'hui faire honneur au présent du bon Dieu. » Et avec la simplicité d'un parfait obéissant, Thomas goûta des harengs miraculeux.

« Admirable disposition de la divine Bonté, ajoute Guillaume de Tocco, d'accorder une légère satisfaction à celui qui n'avait jamais outrepassé la mesure de 1a sobriété la plus stricte ! Pareillement, admirable gratitude et mortification du Saint ! Il refuse avec délicatesse le mets présenté par la main de Dieu, trouvant ce mets trop agréable ! »

Le miracle fut divulgué dans tout le pays par Jean de Gui et les diverses personnes qui avaient pris part à la petite fête. L'un de ces heureux convives, Pierre de Castro, moine de Fossa-Nuova, vivait encore â l'époque du procès de canonisation, et il attesta le fait avec serment.

Dieu ajouta une nouvelle grâce à celle dont nous venons de faire le récit : il rendit l'appétit à son serviteur, et Thomas songea dès lors à se remettre en route.

 

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CHAPITRE II. DERNIÈRE MALADIE.

 

Venu, dilecte mi, egrediamur in agrum. CANT., VII, II.

Venez, mon bien-aimé, sortons dans la, campagne.

 

Après avoir pris congé du comte et de la comtesse de Ceccano, Thomas partit de Maënza. Outre ses compagnons habituels, il avait encore, à ses côtés plusieurs moines de Fossa-Nuova, venus. cinq jours auparavant avec leur abbé pour voir le saint Docteur. Cédant à leurs instances, sentant d'ailleurs le besoin de consolider ses forces, il. se rendit à leur monastère, éloigné d'environ deux lieues. Il fut déterminé à recevoir cette hospitalité par un autre motif, qui montre comment l'esprit religieux avait. pénétré jusqu'à la moelle de ses os. « Si le Seigneur veut me visiter, dit-il à ceux qui l'entouraient, il vaut mieux qu'il me trouve dans une maison religieuse que chez des séculiers. »

Quand on arriva en face de l'abbaye, la mule qui portait le Docteur angélique s'arrêta court; et, d'après la tradition, ses pieds de devant laissèrent leur empreinte sur une dalle;que, l'on montre encore avec une inscription commémorative.

 

302

 

Selon sa coutume, Thomas entra d'abord dans l'église, pour y adorer le très saint Sacrement, puis il pénétra sous le cloître. A ce moment, il lui sembla que la main du Seigneur se posait sur lui, et avec un accent prophétique, il s'écria : « Réginald, mon fils, c'est ici le lieu de mon repos! » Les religieux qui l'entendirent, principalement ceux de son Ordre, fondaient en larmes; on l'installa dans une chambre dépendante des appartements de d'abbé, et des cellules furent préparées avec grande charité pour ses compagnons.

Il y avait plusieurs jours que saint Thomas ne quittait plus le lit ; la faiblesse augmentait progressivement. Les moines de Fossa-Nuova le servaient avec un respect profond. Eux-mêmes allaient à la forêt voisine chercher du bois; ils le rapportaient sur leurs épaules, ne jugeant pas convenable de laisser ce soin à des bêtes de somme, et s'estimant trop heureux de rendre quelques services à l'hôte illustre qu'ils possédaient.

Quant au pieux Docteur, vivement touché de leurs attentions, il, disait, en, les voyant entrer dans sa chambre avec leur charge: « D'où me vient cet honneur que les serviteurs de Dieu servent un homme comme moi, et aillent chercher au loin de si lourds fardeaux? »

Non content de l'édification que leur causait le spectacle de ses vertus, les religieux prièrent le saint malade de leur expliquer le Cantique des cantiques, comme saint Bernard l'avait fait aux moines de Clairvaux. L'homme de Dieu s'en excusa d'abord: « Donnez-moi l'esprit de saint Bernard, dit-il, et je vous accorderai cette consolation, » Mais eux, qui savaient que le même esprit anime tous les saints, redoublèrent d'instances, et Thomas se rendit à leurs désirs. « C'est ainsi, dit Guillaume de Tocco, qu'au milieu des défaillances du corps, cette âme restait vaillante dans (303) l'exercice de la doctrine, et que l'étude des plus suaves mystères allait faire bientôt place à la vision de la gloire. Vraiment, il convenait que le grand Docteur,, prêt à quitter la prison des sens, terminât son enseignement par le Cantique de l'amour entre l'Epoux et l'épouse, Jésus et l'âme fidèle. »

Arrivé à ce verset du septième chapitre : Venez, mon bien-aimé, sortons ensemble dans la campagne, il fut pris d'une faiblesse soudaine qui lui fit comprendre que sa dernière heure approchait. Il ne songea plus qu'à se préparer à la mort, fit une confession générale de toute sa vie, et pria qu'on lui apportât le saint Viatique.

L'abbé, entouré de ses moines, entra dans la chambre avec l'Hostie sainte. Thomas se fit étendre à terre, afin de recevoir dans une posture plus humble son Seigneur et son Dieu. On lui présenta le corps de Jésus-Christ, et selon l'antique usage de l'Eglise pour tout chrétien mourant, on lui demanda s'il croyait que cette hostie consacrée fût le vrai Fils de Dieu, sorti du sein de la Vierge, suspendu à la croix, mort pour nous, et ressuscité le troisième jour. Il répondit d'une voix claire et distincte, les joues inondées de larmes « Si la science peut ajouter ici-bas quelque chose à la foi sur ce mystère, je réponds : Oui, je crois fermement et, tiens pour certain que dans ce Sacrement: adorable est Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme; Fils unique du Père éternel et d'une Vierge Mère; je le crois de coeur, et le confesse de bouche; » et après quelques autres; paroles fort dévotes; « Je vous reçois, Corps sacré, prix du rachat de mon âme, viatique de mon pèlerinage ici-bas, pour l'amour duquel j'ai étudié, veillé, enseigné et prêché: Jamais je n’ai rien écrit, que je sache, contre, la vérité de votre Sacrement; si pourtant il m'était échappé une expression réprouvée par la foi, je ne suis point opiniâtre dans mon erreur; je laisse (304) tout à la correction de la sainte Eglise romaine, et c'est en fils obéissant de cette Mère bien-aimée que je m'en vais de ce monde. » Il communia ensuite avec une ferveur angélique; après son action de grâces, on le replaça sur son lit, où il continua de s'entretenir doucement avec Dieu.

Le lendemain, il demanda l'Extrême-Onction. Tous les assistants pleuraient seul le visage du moribond présentait une douce expression de joie; témoignage d'une pleine confiance en Celui qu'il avait tant aimé. On l'entendait s'écrier parfois : « Bientôt, bientôt le Dieu de, toute consolation, le Dieu bon, le Dieu, saint mettra le comble à ses miséricordes et remplira mes désirs. Bientôt je serai rassasié, lorsque m'apparaîtra sa gloire. Je boirai au torrent de ses délices, il m'enivrera de l'abondance qui est en sa maison, parce que la source de la vie est en lui, et qu’il me fera contempler la véritable lumière dans sa lumière même. »

Cependant, les personnes présentes ne pouvaient croire à la rigueur du décret divin qui allait priver l'Eglise d'un appui jugé si nécessaire encore. Frère Réginald, qui avait constamment servi Thomas, non pas seulement comme un disciple sert son maître, ou un fils son père, mais comme un chrétien dévot honore un saint, s'approche du moribond, et lui dit : « Père, j'avais compté que vous rendriez d'importants services au concile de Lyon, et que vous recevriez quelque dignité capable de faire honneur à l’Ordre et à votre propre famille... » A quai l'humble disciple de Jésus-Christ répondit- : « Gardez-vous, mon fils, d'ouvrir votre coeur à ces pensées. Ce qui fut autrefois l'objet de mes désirs l'est en ce moment de ma reconnaissance. J'ai demandé à Dieu qu'il m'enlevât de ce monde dans l'état d'humilité où sa grâce m'avait placé , il me l'accorde aujourd'hui. J'aurais pu sans doute faire encore quelques progrès dans la science, et (305) me rendre utile aux autres en leur faisant part de mes lumières. Maintenant il a plu au Seigneur de me révéler pourquoi il m'a gratifié, quoique j'en fusse indigne, de connaissances supérieures à celles de docteurs qui ont vécu plus longtemps; c'est qu'il voulait me retirer de cette vie mortelle plus tôt qu'il ne l'a fait pour eux, et, me rendre plus tôt participant de sa gloire éternelle. Consolez-vous donc, cher fils, puisque mon bonheur est parfait. »

 

A la nouvelle de l'état désespéré de son saint oncle, la comtesse de Ceccano était venue de Maënza. Privée de le voir, à cause de la clôture monastique , elle lui envoya demander quelles étaient les choses dont il pouvait avoir besoin. Thomas lui fit dire qu'il la remerciait, mais qu'il entrerait prochainement dans un lieu où se trouve le bien dans sa plénitude. Le mourant ajouta la recommandation pour elle de vivre au milieu du siècle sans y attacher son coeur, et d'élever ses enfants dans la crainte de Dieu et la pratique des vertus.

Sentant ses forces diminuer, renouvela ses remerciements aux moines de Fossa-Nuova, promettant, en échange de leurs soins charitables, son assistance spéciale devant le trône de Dieu ; Ces saints religieux lui demandèrent sa bénédiction, ce qu'il ne put refuser à leurs larmes. L'un d'eux le pria de lui dire comment on pouvait passer la vie sans perdre la grâce: « Mon Frère, répondit le Bienheureux, tenez pour constant que celui qui sera toujours prêt à rendre compte de ses actions au souverain Juge ne péchera jamais. » Ce furent ses dernières paroles. Peu après commença l'agonie ; elle fut courte et paisible. Enfin la mort vint dégager son âme et lui ouvrir les portes du ciel, le 7 mars 1274, à l'aube du jour. Près d'achever sa (306) quarante-neuvième année sur la terre, dit l'historien souvent cité, Thomas d'Aquin alla célébrer dans la cinquantième le jubilé de l'éternelle gloire.

 

En ce moment, un moine priant à l'église fut saisi d'un mystérieux sommeil, et vit en songe une étoile admirable d'éclat s'élever de l’abbaye, deux autres de moindre grandeur venir  du ciel se joindre à l'a première, puis les trois monter vers la voûte azurée. Aussitôt il s'éveille, et, entendant le son lugubre qui avertissait qu'un Frère venait de mourir, il comprit que la première étoile signifiait l'âme du saint Docteur, laquelle, quittant le corps inanimé, prenait, son essor vers le ciel, en compagnie de deux autres âmes bienheureuses

Peut-être, dit un biographe, étaient-ce les âmes de sa soeur, l'abbesse de Capoue, et de son frère Landolphe, qui, délivrées du purgatoire par les suffrages de leur frère, venaient à sa rencontre, pour marquer leur gratitude.

Ce premier prodige fut suivi d'un second.

Une étoile semblable à une comète, qui depuis trois jours planait au-dessus du couvent, s'éclipsa tout à coup, l'heure où, l'homme de Dieu rendait le dernier soupir.

Comment s'étonner que des lumières célestes aient salué à son passage au sein de la gloire éternelle celui qui, jusqu'à la fin des temps, doit resplendir comme un soleil dans l'Eglise !

 

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CHAPITRE III. FUNÉRAILLES TRIOMPHALES — NOUVELLES DE LA MORT

 

In morte mirabilia operatus est. Eccli. XLVIII, 15.

Après sa mort il opéra des merveilles.

 

La dépouille  mortelle du Docteur angélique n'était pas encore refroidie que le nouvel habitant des cieux accomplissait sa promesse à l'égard des religieux de Fossa-Nuova, en payant leurs services par des bienfaits.

Dom Jean de Ferentino, sous-prieur, était depuis quelque temps atteint de cécité. Conduit par la main auprès du cadavre il baisa pieusement les pieds du défunt, à la suite des autres moines, rendant par là hommage à ses éminentes vertus. Or, il y avait dans le monastère, outre l'évêque de Terracine et Frère Réginald, quatre ou cinq Frères Mineurs, des Frères Prêcheurs en plus grand nombre, enfin les pères et les convers de l'abbaye, une centaine de personnes environ. Quelqu'un dit au sous-prieur : « Penchez-vous sur le visage du mort, mettez vos yeux sur les siens. » Frère Jean se penche avec dévotion, approche ses yeux des yeux du cadavre; en priant, de toute l'ardeur de son âme. A l'instant même il voit la lumière, et, se sentant  (310) parfaitement guéri : « Béni soit Dieu, s'écrie-t-il, de m'avoir fait recouvrer la vue par les mérites de Frère Thomas! »

En face de ce témoignage céleste rendu à la sainteté, l'abbé de Fossa-Nuova et ses moines, tout en déplorant la perte que faisait l'Eglise, se réjouissaient d'avoir désormais près de Dieu un puissant protecteur. Ils lavèrent. le corps avec respect, l'exposèrent sur ,un lit funèbre et préparèrent des funérailles solennelles.

La nouvelle de la mort du grand Docteur s'était répandue dans toute la Campanie, et l'on vit affluer au monastère un nombre considérable de religieux et de nobles personnages, dont plusieurs étaient unis à Thomas par les liens du sang ; beaucoup d'autres étaient attirés par l'affection, la renommée de sa science, le bruit du miracle opéré, les exemples, de ses vertus. On se mit à couper, des morceaux de ses habits, à s'emparer de quelque objet qui eût été à son usage. Les religieux durent faire la garde, pour empêcher de pieux mais regrettables larcins. Prenant alors des rameaux d'olivier, la foule les fit toucher au saint corps, afin de les conserver, comme des reliques. Au milieu de cette affluence, le cercueil fut porté à l'église, avec grand honneur et au chant, des Psaumes. L'évêque diocésain, le révérendissime seigneur François, des Frères Mineurs, présidait la cérémonie, cérémonie plutôt triomphale que funèbre.

La comtesse de Ceccano, ne pouvant entrer dans le monastère, avait demandé par grâce que le cercueil de son oncle vénéré lui fût présenté à la porte extérieure. En le voyant, elle et les deux parentes qui l'entouraient éclatèrent, en sanglots. Tandis que les cloîtres retentissaient de cris déchirants, un spectacle tout à fait inattendu acheva de (311) porter à son comble l'émotion universelle. La mule qui servait de monture à l'angélique Docteur, depuis que l'enflure de ses jambes ne lui permettait pas de faire ses voyages à pied, ayant brisé son licol, s'échappa de l'étable, se dirigea vers la bière, et là, fléchissant les genoux, s'affaissa sans vie. Dieu, selon la réflexion de saint Antonin, voulait associer les êtres sans raison à l'affliction causée par la perte immense que faisait le monde (1).

On entre dans l'église, et, après les prières liturgiques, le corps est descendu dans la fosse creusée en face du maître-autel. « Un peu de terre, dit Guillaume de Tocco, déroba l'astre céleste, en attendant qu'il plût à Dieu de faire resplendir la sainteté de son serviteur par, l'éclat des miracles. »

Au retour de la sépulture Frère Réginald, cédant à de vives instances, voulut bien, pour l'édification des assistants et l'allégement de la douleur commune, payer, un tribut d'hommages à la mémoire de son illustre maître. Se levant donc au milieu de l'assemblée, il publia les merveilles de la grâce en cette âme d'élite, puis il ajouta : « J'ai été le témoin de la vie de Frère Thomas et le confident de sa conscience; j'ai fréquemment pénétré dans le sanctuaire de son coeur et entendu sa dernière confession générale. Je l'affirme en vérité, toujours je l'ai trouvé aussi pur qu'un enfant de cinq ans. Jamais il n'a ressenti l'humiliant aiguillon de la chair, ni consenti à quelque pensée mauvaise...»

Il n'en put dire davantage; les sanglots étouffèrent sa voix, et l'assemblée lui répondit par un long gémissement. « Comment s'en étonner? continue le pieux historien ; qui aurait pu comprimer sa douleur, en voyant descendre

 

(1) Chron. 3° partie, Tit. XXIII, ch. VII.

 

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dans la tombe un docteur si sublime? Qui aurait eu la force de retenir ses larmes, de maîtriser ses plaintes, alors que se voilait la lumière de la sagesse, que s'inclinait à terre la fleur de l'innocence, que se taisait' l'organe de la vérité, que disparaissait le modèle de toute vertu ? La mort, douce au grand Docteur, mais pour nous bien amère, tarissait cette source remplie de suavité, sans, que le passage du Maître à la gloire céleste pût consoler efficacement l'âme troublée du disciple... » (1)

 

Cependant Dieu voulut que la mort,de saint Thomas, avec la certitude de sa félicité, fût apprise dans les couvents de l'Ordre, autrement que par la voix de la renommée.

A l'heure où il succombait, à Fossa-Nuova, un Frère Prêcheur de Naples, nommé Paul d'Aquilée, homme de grande probité, et réputation, vit en songe le Docteur angélique faisant son cours devant une foule d'étudiants. — Soudain,l'apôtre saint Paul se présente, avec une escorte de bienheureux: Thomas s'interrompt en le voyant, et s'apprête à descendre de chaire; mais l'Apôtre lui fait signé de rester et de continuer sa leçon. Peu après, le Maître se tourne vers saint Paul, et le prie de lui dire, s'il a bien, saisi le sens de ses Epîtres : « Oui, répond le Docteur des nations, autant qu'un homme vivant dans un corps mortel peut le comprendre; mais je veux que vous veniez, avec moi, et je vous conduirai dans un lieu où vous aurez une plus claire intelligence de toute chose ; » et saint  Paul semblait prendre Thomas par sa chape et l’entraîner hors de l'école. A ce moment, le Frère crie de toutes ses forces : « Au secours, au secours! on nous enlève notre Docteur.»

 

(1) Boll., VII, 676.

 

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Les Frères, réveillés en sursaut, courent à son lit, et lui demandent ce qui lui est arrivé. Paul d'Aquilée raconte sa vision; on marque l'heure avec soin, et le lendemain on apprend que Thomas d'Aquin a quitté ce monde à l'instant précis où le saint apôtre paraissait l'inviter à le suivre dans la gloire.

Le même jour, à Cologne, maître Albert, étant à table avec ses Frères, se mit tout à coup en fondre en larmes. Le prieur lui demanda pourquoi il pleurait : « Dieu me fait connaître une bien triste nouvelle, répondit-il, Frère Thomas d'Aquin, mon fils dans le Seigneur, et la lumière de l'Eglise, vient de mourir. » Les religieux notèrent cette parole, dont la douloureuse confirmation ne se fit pas longtemps attendre.

Trois jours après le décès du Docteur angélique, Raymond de Pise, homme de grand labeur; et d'une profonde humilité, qui avait été particulièrement lié avec saint, Thomas, eut lui aussi, au couvent d'Anagni, une vision significative. Ce Frère avait versé d'abondantes larmes par la douleur que lui causait la mort d'un si grand homme, et à la pensée que tant de science avait péri avec lui. Ses gémissements firent bientôt place à un sommeil permis du ciel : pendant ce sommeil, il vit Frère Thomas, revêtu des ornements sacerdotaux, sortir de la sacristie et se rendre à l'autel avec ses ministres, pour célébrer la Messe; lui-même était au lutrin, remplissant sa fonction de chantre. Après l'Evangile, Thomas se retourna vers le peuple , et fit une prédication solennelle. La messe achevée, quand il fut revenu à la sacristie, tout le choeur s'y rendit, et les Frères firent une inclination profonde au célébrant. En regardant plus attentivement, Frère Raymond, s'aperçut que saint Thomas avait l’oei1 droit beaucoup plus grand (314) que le gauche, et d'un éclat incomparablement supérieur. Comme il s'en étonnait, le Bienheureux lui dit : « Vous êtes surpris, mon fils, de voir mon oeil droit si différent en clarté de mon oeil gauche ; eh bien, autant diffère la science que j'ai maintenant dans la patrie de celle que j'avais sur terre. »

Plus admirable encore est la vision dont fût favorisé Albert de Brescia, et que consacre la liturgie dominicaine dans un, répons de Matines.

Laissons parler l'historien du procès de canonisation :

« Albert de Brescia était spécialement attaché à la doctrine de Thomas d'Aquin, et fréquemment dans ses leçons, il affirmait la sainteté du Maître, comme s'il en avait eu révélation :  Mes bien chers Frères, disait-il, je le sais, Frère Thomas est, dans le ciel, un grand saint.» A force de l'entendre parler ainsi, ses disciples soupçonnèrent qu'il avait été gratifié de quelque vision, et deux d'entre eux, Frère Antoine de Brescia et Frère Janin, après avoir longtemps pressé leur maître, finirent par l'adjurer au nom de Dieu, de leur, dire comment il pouvait affirmer avec tant d'assurance l'éternelle félicité de Frère Thomas. Par respect pour le Seigneur, au nom duquel on l'avait adjuré, Albert, répondit Très chers fils, vous savez comment j'ai suivi, fidèlement la doctrine de Frère Thomas d'Aquin, et témoigné maintes fois mon admiration de ce que, dans l'espace d'une vie si courte, il soit parvenu à un tel degré de science et de sainteté. Songeant à cette merveille, je priais sans cesse Dieu, la Vierge Marie et saint Augustin, de me montrer la gloire dont jouissait mon maître. Or, un jour que je m'étais jeté devant l'autel de la bienheureuse Vierge, et que je la suppliais avec beaucoup de larmes, tout à coup, au milieu de ma prière, alors que j'étais (317) parfaitement éveillé, m'apparurent deux personnages vénérables, entourés d'une splendeur merveilleuse. L'un avait. la mitre en tête, l'autre était en habit de Frère Prêcheur, le front ceint d'une couronne d'or enrichie de diamants. A son cou étaient suspendues deux chaînes, l'âne d'or, l'autre d'argent, et sur sa poitrine brillait une escarboucle immense, en forme de soleil, jetant des feux de toutes parts. Sa chape était constellée de pierreries, sa tunique et son, capuce avaient la blancheur de la neige. Stupéfait, je tombai à leurs pieds, les priant de m'indiquer qui ils étaient. Alors celui qui portait la 'mitre répondit : « Comment, Frère Albert, vous vous étonnez ! Dieu a exaucé vos prières. Je vous déclare en ce moment que je suis Augustin, docteur de l'Eglise, envoyé pour vous faire connaître l'a gloire de Thomas d'Aquin qui règne avec moi. Il est mon fils,: parce qu'il a suivi en tout la doctrine! de l'Apôtre et la mienne, et qu'il a éclairé de son enseignement l'Eglise de Dieu. Voilà ce que signifient les pierres précieuses qui lui servent de parure. Celle qui brille sur sa poitrine, marque spécialement la droiture d'intention avec laquelle il a défendu et affirmé la foi; les autres désignent les livres nombreux et les écrits de toute sorte qu'il a composés. Aussi est-il mon égal dans la gloire, avec cette différence qu'il me dépasse par l'auréole de la virginité. » Tel fut le récit; de Frère Albert de Brescia, après lequel il défendit à ses deux disciples d'en rien révéler de son vivant, sauf le cas d'une enquête juridique pour la canonisation du docteur Thomas d'Aquin. » (1)

 

(1) Boll., VII, 706.

 

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CHAPITRE IV. LE TÉMOIGNAGE DES MIRACLES

 

Erit sepulchrum ejus gloriosum. ISAI., XI, 10.

Son sépulcre, sera glorieux.

 

Le miracle est l’oeuvre propre de la vertu divine. Dans cette dérogation aux lois qu'il a établies; lui-même, Dieu est l'agent principal; il se sert des causes secondes, il se sert de l'homme, de sa parole, de ses actes extérieurs, de ce qui lui appartient, de ce qui reste de lui après sa mort, comme l'ouvrier, se sert de son outil: C'est pour notre bien que Dieu opère le miracle, et cela dans un double but : en confirmation de la vérité qui est prêchée; en démonstration de la sainteté, d'une sainteté qu'il veut faire, resplendir pour la proposer en exemple.

Telle est la doctrine de l'Ange, de l'école. (1) Le saint. Docteur montre que cette conduite de'la Providence est en parfaite harmonie avec la nature humaine. En effet, quelle voix meilleure que celle du miracle Dieu pourrait-il choisir pour manifester aux hommes, la gloire de ses saints? Cette , voix est tout aussitôt comprise de la multitude. Quand, près de la tombe d'un serviteur de Dieu, ou a l'in-

 

(1) 2a, 2ae q. 178, passim.

 

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vocation de son nom, les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les malades guérissent, les morts ressuscitent, parmi les fidèles il n'y a bientôt qu'un cri : le Saint ! le Saint ! Mais comme le jugement individuel laissé à lui-même peut errer, il appartient à l'oracle infaillible, qui réside au centre de la chrétienté, d'intervenir; dès qu'il a parlé, prononcé définitivement, toute hésitation cesse, car Dieu se doit à lui-même, comme il doit à son Eglise, de ne pas permettre que par de faux miracles les fidèles soient induits à honorer d'un culte religieux une âme réprouvée.

Selon sa discipline actuelle, l'Eglise n'inscrit un serviteur de Dieu au catalogue des saints qu'après constatation de plusieurs miracles. Mais alors même qu'elle ne juge pas à propos de consigner dans un décret solennel tous les prodiges par lesquels il a plu au Seigneur de glorifier son serviteur, ces prodiges ne laissent pas de mériter créance, quand ils  ont été attestés sur l'Evangile, par des témoins connus, que recommandent leurs vertus et leur science, et que rien ne rend suspects d'avoir été eux-mêmes victimes de l'erreur. Dans cette double  catégorie se rangent les miracles et les faits extraordinaires que nous allons, rapporter.

On né saura jamais exactement quel nombre de miracles le ciel opéra,en l'honneur de saint Thomas d'Aquin, les premières années qui suivirent sa mort. Barthélemy de Capoue, un des personnages les plus écoutés au procès de canonisation, déposa, comme opinion généralement répandue en Campanie, que les Cisterciens de Fossa Nuova, craignant de perdre le, corps du Docteur angélique, celèrent à dessein beaucoup de faveurs obtenues à son tombeau. D'un autre côté, Bernard, Gui, voulant consacrer (321) tout le second livre de son Histoire de saint Thomas au récit des miracles, déclare, dans le prologue, que, « par l'incurie des Frères, quantité de prodiges opérés après l'heureux passage du Bienheureux à la patrie céleste tombèrent dans l'oubli, et ne furent consignés dans aucun Mémoire. » (1)

Pour remédier à une telle lacune, cet auteur rapporte, en dehors des faits extraordinaires appartenant à l'histoire même de Thomas d'Aquin, quatre-vingt-dix-neuf miracles, extraits, soit des deux enquêtes faîtes par ordre du Saint-Siège, soit de dépositions étrangères à ces enquêtes, mais, d'après lui, parfaitement véridiques. Ces documents, que l'on trouve au tome VIIe des Bollandistes, composent dans leur ensemble un glorieux trophée à la mémoire de l'Ange de l'école.

Mais ne puisons d'abord que dans la bulle de canonisation elle-même, et, parmi les miracles d'une authenticité incontestable qu'elle rapporte, choisissons le suivant. Il mérite d'être relaté d'après la forme originale que lui a donnée le procès-verbal de l'enquête juridique

« Dom Thomas de Mathias, chanoine de Salerne, témoin cité et assermenté, est interrogé sur les miracles du dit Frère Thomas d'Aquin. Il déclare, que lui-même, à une certaine époque, faisant édifier, pour la gloire de Dieu, une chapelle sur l'emplacement d'une croix, était en grande sollicitude de chercher des reliques de saints dont il pût l'enrichir. S'étant rendu à la chapelle de San-Severino, au diocèse de Salerne, et y ayant trouvé le chapelain, Maître Mathieu de Adjutorio, il le pria de lui montrer toutes lés reliques en sa possession. Le chapelain lui

 

(1) Boll., VII, 715.

 

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présenta d'abord diverses reliques, que le chanoine considéra respectueusement. Ensuite il lui déclara qu'il avait une relique bien plus précieuse . « Laquelle ? dit le chanoine. — Une main de Frère Thomas d'Aquin, des Frères Prêcheurs, » répondit le chapelain. — Le témoin prit cette réponse pour une moquerie. « Ce Frère Thomas, dit-il, a pu être un bon Prêcheur, mais ce n'est pas un saint,» et il dédaigna de voir la relique. A l'instant même, il fut saisi d'un tremblement nerveux, et il lui semblait que sa tête était devenue énorme. Repentant de son incrédulité et des paroles irrévérencieuses qu'il, avait proférées, il se jette aux pieds du chapelain, se confesse et demande pénitence de sa faute. Après avoir été réconcilié, il s'approche dévotement de la susdite main pour la baiser. A ce contact, pieux, le chanoine est subitement délivré du tremblement nerveux et de l'enflure de la tête; il sent une odeur délicieuse s'exhaler de la précieuse relique. Ce parfum adhéra tellement. à ses habits que, pendant plusieurs jours, personne ne pouvait l'aborder sans être tout pénétré d'exquises senteurs, en sorte que lui-même se voyait contraint de raconter avec détails le miracle dont il avait été l'objet. » (1)

Un second témoignage, puisé encore au procès de canonisation, corrobore le précédent.

« Frère Léonard de Piperno, religieux convers de Fossa-Nuova; cité comme témoin, prête serment dans la forme voulue. Interrogé sur les miracles du même Frère Thomas, soit pendant sa vie, soit après sa mort, il dépose qu'à l'époque où Frère Guillaume de Tocco et son compagnon, de l'Ordre des Prêcheurs, chargés de poursuivre la cause du dit Frère Thomas d'Aquin, demeuraient au monastère de

 

(1) Boll VII, 698.

 

323

 

Fossa-Nuova et avaient pour montures deux mulets qu'il fallait ferrer, il fut requis de faire cet ouvrage. Ennuyé d'une telle besogne, il se dit en lui-même : « Que ces Frères Prêcheurs nous fatiguent à l'occasion de leur Frère Thomas ! S'il a été un saint, comme ils le disent, qu'il fasse donc quelque grand miracle pour éloigner d'ici ces Prêcheurs, et les empêcher d'y remettre les pieds. » A peine avait-il achevé qu'il fut saisi au bras droit d'une douleur telle qu'il ne pouvait plus le remuer. Cette douleur et cette inertie subsistèrent jusqu'au lendemain. Alors il se rappela qu'il avait formé un mauvais soupçon contre le Bienheureux. Reconnaissant sa faute et en ayant regret. il se rendit au sépulcre du Saint, y demeura une heure en prières, et recouvra dès lors le parfait usage de son bras, de sorte que, le lundi suivant, il put travailler à son office, et ferra avec grande joie les mulets des deux Frères ci-dessus mentionnés. » (1)

 

L'homme ne fut pas toujours, le seul à ressentir la puissante intervention de saint Thomas. Le trait suivant, rapporté par Sanchez, Ribera et Arriaga, provoquera peut-être le sourire; mais le fait n'aura rien d'étrange aux yeux de tout lecteur pieux qui connaît les Fioretti de saint François d'Assise, et tant de traits charmants empruntés à la vie des saints.

Un jeune homme très dévot au Docteur angélique avait un perroquet auquel il avait appris cette exclamation : Saint Thomas, priez pour moi! Un épervier fond un jour sur le gentil oiseau, et l'emporte dans ses cruelles serres. La pauvre victime pousse son cri habituel : Saint Thomas,

 

(1) Boll., VII, 692.

 

324

 

priez pour moi ! A l'instant même, l'épervier tombe comme frappé de la foudre, et le perroquet est délivré.

Jeunes chrétiens, dirons-nous à la suite d'un pieux évêque, dans ce fait permis de Dieu est contenue une leçon. Par l'invocation de saint Thomas, un animal inconscient de son langage est arraché à la mort par votre hommage raisonnable, votre recours empressé, assidu, au Patronnes écoles, vous serez préservés de la griffe de Satan.

 

Terminons ce chapitre par un trait qui appartient au XVIIe siècle.

Parmi les couvents italiens qui. avaient le plus en vénération l'angélique Docteur se trouvait celui de Salerne, fondé, nous l'avons dit, de son vivant et à sa recommandation. Ce couvent possédait, outre le corps de Théodora, sueur de notre Saint, sa main droite à lui-même, que Thomasius, fils de la comtesse de San-Severino, y avait fait respectueusement déposer. Or, à la partie supérieure d'un campanile fort élevé, et auquel on ne pouvait parvenir qu'à l'aide d'une très longue échelle, était suspendue une petite cloche, dite clochette de saint Thomas. Par un son miraculeux, elle indiquait avec une exactitude étonnante quand approchait la dernière heure de quelqu'un des Frères ou des serviteurs du couvent.

« Chaque fois que ce son retentit, écrivait en 1651 Silvesce Ajossa, prêtre de Capoue, tous se préparent à la mort, principalement ceux qui, souffrant d'une maladie de langueur, se croient plus voisins du trépas. Le résultat est souvent inattendu. Car il n'est pas rare que ceux dont l'état paraissait le plus désespéré recouvrent la santé, tandis que d'autres très bien portants viennent à mourir. Aussi les médecins, quand ils craignent de se tromper dans leurs (325) prévisions, ont-ils l'habitude de demander si la clochette de saint Thomas a fait entendre sa sonnerie. »

Pour preuve de son assertion, l'auteur ajoute le témoignage de Michel Rocco, docteur de la Faculté de Salerne, et médecin ordinaire du couvent.

« Ce docteur soignait le vénérable Père Innocent de Matalun, ancien provincial de la Province napolitaine. Il avait veillé une nuit près de son malade, pour s'assurer de l'effet d'une potion qui lui avait été administrée. Le résultat dépassa les espérances, et le vénérable religieux paraissait hors de danger, lorsqu'après une journée très bonne et une nuit calme, il fut au matin trouvé mort dans son lit.

« On se demanda avec anxiété si la clochette du glorieux saint Thomas avait retenti; l'on sut alors qu'un Frère convers, infirmier habituel du P. de Matalun, avait été réveillé l'avant-dernière nuit par le son de la clochette.

« Quand on me rapporta ce détail, écrit le docteur Rocco, il me revint à la mémoire qu'au déclin de la nuit, après avoir fait prendre la potion au malade, j'étais sorti dans une cour située à ciel ouvert, attendant l'effet du remède, et récitant mes prières accoutumées. J'entendis alors le son éclatant d'une clochette, produit par des coups vifs et fréquents, comme il arrive lorsque, au lieu de mettre une cloche en branle, on la frappe avec un marteau pour appeler le peuple aux armes. Ce son inattendu me saisit d'une vive épouvante, et je tremblai de tous mes membres. M'étant un peu remis, je me retournai pour voir d'où provenait ce signal, et je cherchai à me persuader qu'on avait sonné la cloche dite du Chapitre, placée non loin de la clochette de saint Thomas. Mais cette cloche n'aurait pu sonner de cette manière, avec ce bruit perçant et ce timbre (326) argentin. Aussi ne puis-je croire autre chose, sinon que ce fut le tintement entendu au même instant par le Frère dont il a été parlé. Voilà ce que je puis affirmer à la gloire de Dieu, et à l'honneur de notre protecteur saint Thomas d'Aquin. »

« Chose à remarquer, lisons-nous quelques lignes plus bas, l'an 1678, la dite clochette s'étant brisée en, tombant, le P. Hyacinthe de Tripalda, prieur du couvent, la fit refondre, du consentement de son Chapitre, en y faisant représenter l'image de la bienheureuse Vierge, avec son divin Fils entre ses bras. Mais, en perdant sa forme première, la clochette ne perdit point sa vertu, comme nous le prouve une expérience de chaque jour; d'oie nous concluons que ce lieu est particulièrement cher à saint Thomas. » (1)

 

(1) Boll., VII, 743.

 

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CHAPITRE V. LA CANONISATION

 

Glorificavit illum in conspectu regum. ECCLI., XLV, 16.

Le Seigneur l'a glorifié en présence des princes de la terre.

 

Dieu avait parlé par la voix des miracles. Sans nul doute, l'âme de Thomas d'Aquin jouissait, dans l'Eglise triomphante, de la gloire particulière réservée aux saints. Mais il fallait encore que l'Eglise militante lui rendît de justes honneurs, qu'elle vénérât publiquement ses restes, plaçât ses images sur les autels et invoquât son nom.

Au Vicaire de Jésus-Christ seul, on l'a dit plus haut, il appartient de décerner le triomphe de la canonisation, suprême honneur qu'un héros de la foi puisse, après sa mort, recevoir de l'Eglise, sa Mère.

Jean XXII occupait le Saint-Siège et tenait sa cour à Avignon. Les supérieurs dominicains députèrent vers lui Guillaume de Tocco, prieur de Bénévent, et Robert, religieux de la même maison. En même temps, Robert, roi de, Sicile, la reine-mère Marie de Hongrie, veuve du roi Charles II, Philippe, principe de Tarente, qui portait le titre d'empereur de Constantinople, Jean, duc de Gravina, (328) plusieurs grands seigneurs du royaume, le clergé de Naples et les membres de l'Université, joignaient leurs instances à celles des Frères Prêcheurs pour solliciter la canonisation de leur illustre concitoyen.

On était à l'année 1318. Les deux messagers s'embarquèrent à Naples. La galère, munie de deux grandes voiles, avança rapidement. Mais quand elle fut près de doubler le Mont Argentario, vers Port d'Hercule, sur la côte de Toscane, une furieuse tempête se déchaîna, avec des torrents de pluie, au milieu d'une nuit profonde. Le naufrage semblait inévitable. Guillaume et Frère Robert, retirés dans une cabine, se disposaient, par la confession, à paraître devant Dieu. En ce moment, un des mariniers leur cria

« Priez donc vos saints d'arrêter la galère qui court se briser sur un roc. »

Tous deux alors invoquèrent avec larmes la Reine des Vierges, étoile de la mer, leur Père saint Dominique, saint Pierre martyr, et enfin le bienheureux Thomas lui-même. Ils lui représentaient avec confiance qu'il ne devait pas laisser périr des Frères porteurs des informations relatives à ses miracles... O prodige ! à peine avaient-ils achevé, qu'un vent nouveau souffle du flanc de la montagne, et repousse vers la haute mer la galère désormais en sûreté.

Cette préservation miraculeuse ne fut pas sans influence pour accréditer les deux envoyés auprès du souverain pontife. Ils lui exposèrent humblement l'objet de leur message, et lui remirent les lettres de leurs supérieurs et de la cour de Naples, en vue d'obtenir la nomination de commissaires apostoliques chargés d'informer sur les miracles de Frère Thomas d'Aquin.

Le pape, comme inspiré d'en haut, leur répondit : « Nous ne doutons pas que Frère Thomas ne soit déjà glorieux au (331) ciel, sa vie ayant été sainte et sa doctrine miraculeuse. » Et, s'adressant au religieux qui avait fait la proposition :« Nous vous assignons au prochain consistoire, pour renouveler votre supplique devant Nous et Nos vénérables Frères. »

A ces paroles, les cardinaux dominicains Nicolas de Prato, évêque d'Ostie et doyen du Sacré Collège, Nicolas de Freauville, du diocèse de Rouen, ancien confesseur de Philippe le Bel, et Guillaume-Pierre de Godieu, évêque de Sabine, communément appelé le cardinal. de Bayonne, dirent que la réponse du Saint-Père venait du ciel, et que le procès était en quelque sorte commencé par Dieu lui-même.

Trois jours après, la pétition fut portée au consistoire par Guillaume de Tocco, lequel, après son discours, fut invité par le souverain pontife à se retirer. Alors le pape, animé de cet esprit qui lui avait dicté sa précédente réponse,  dirigea vers les cardinaux, à droite et à gauche, « un regard souriant et doux comme l'est un rayon de soleil » (1), et leur dit : «Vénérables Frères, Nous considérons comme une grande gloire pour Nous et pour toute l'Eglise d'inscrire ce serviteur de Dieu au catalogue des saints, pourvu que l'on puisse vérifier quelques miracles dus à son intervention. Car il a plus illuminé l'Eglise que tous les autres docteurs, et dans une seule année on profite plus à la lecture de ses écrits, qu'on ne le ferait en étudiant pendant une vie entière la doctrine des autres théologiens. »

Les cardinaux s'inclinèrent en fils soumis, et Jean XXII, après plus ample délibération, nomma trois prélats: Humbert, archevêque de Naples, Ange, évêque de Viterbe, et

 

(1) Boll., VII., 680.

 

332

 

Maître Pandulphe de Sabello, notaire apostolique, pour informer juridiquement sur la vie et les miracles du dit Frère Thomas. Le décret fut aussitôt rédigé, lu et accepté en plein consistoire, afin d'éviter jusqu'au moindre retard dans une canonisation que,tout le monde avait à coeur.

Les deux Frères revinrent de la cour pontificale avec les lettres autorisant l'enquête demandée. Mais l'absence de l'évêque de Viterbe, retenu par la maladie, ajourna le commencement de la procédure. Guillaume de Toceo profita de ce délai pour se transporter à Fossa-Nuova, où, pendant quatre mois entiers, il prit de nouvelles informations sur les miracles sans cesse renouvelés par la miséricorde divine, pour augmenter la gloire de son serviteur, et accroître la piété des fidèles.

Sur ces entrefaites, un moine de Fossa-Nuova, nommé Barthélemy de Sulmona, homme de grande dévotion, au témoignage de son abbé, vit en songe Frère Thomas d'Aquin entrer avec plusieurs religieux de son Ordre dans, le choeur du monastère. Surpris de sa présence, Barthélemy lui en demanda la cause : « J'ai appris, répondit le Saint, que le souverain pontife a ouvert une enquête sur mes actes; c'est pour cela que je suis venu. — Il est vrai que vous devez être canonisé, reprit le moine; cependant Frère Pierre de Morone n'a été canonisé qu'après sa mort, et vous êtes encore vivant ! » Ces paroles faisaient allusion à la récente canonisation du Pape Célestin V, Pierre de Morone, dont Clément V avait fixé la fête au 19 mai: Frère Thomas lui répliqua : « Mon fils, nul n'est canonisé s'il n'est vivant; Frère Pierre de Morone est vivant et pour cela canonisé. » S'inclinant alors profondément, comme faisait le dévot pape dans sa cellule, il se mit à lui montrer la manière de prier de ce saint, et ajouta : « Frère Pierre a été canonisé (333) à cause de son grand amour pour l'oraison ; vous chanterez désormais en son honneur tel invitatoire. » Là-dessus le Frère se réveilla, ne se souvenant plus de l'invitatoire indiqué, mais remerciant Dieu des merveilles qu'il avait vues et entendues.

Cependant il semblait que Dieu voulait intéresser les commissaires apostoliques à poursuivre vivement la cause de l'angélique Docteur. Le premier des trois, Humbert, archevêque de Naples, souffrait à la jambe d'un ulcère que tout l'art des chirurgiens ne pouvait fermer. Il pria Thomas de le mettre promptement en état de le servir. Le soir même, quand on voulut panser, le prélat, à la place de l'ulcère on ne trouva plus qu'une tache rougeâtre, attestant la réalité du miracle. Ange, évêque de Viterbe, avait été saisi d'une fièvre pourprée très violente qui devait amener une mort prochaine. Il recourut à l'intercession de saint Thomas, et s'endormit plein de confiance. Le lendemain, il se réveilla guéri.

Le procès s'ouvrit à Naples, au palais archiépiscopal, le samedi 21 juillet 1319. Guillaume de Tocco et Robert de Bénévent présentèrent les lettres pontificales, et lecture publique en fut donnée aussitôt ; les évêques écoutèrent tête nue, par respect pour la parole du souverain pontife. Le lundi 23 commença l'audition des témoins. Trente-deux personnes, tant religieuses que séculières, furent appelées à déposer. Plusieurs d'entre elles, ayant connu le serviteur de Dieu, gardaient encore fidèlement le souvenir de ses vertus. On leur fit prêter serment sur l'Evangile de dire l'exacte vérité touchant la vie et les miracles de Frère Thomas d'Aquin. Des secrétaires inscrivaient avec soin les noms, qualités et dépositions des témoins.

 

334

 

Les séances se poursuivirent quinze jours presque consécutifs. Les informations étant achevées, la minute en fut libellée, puis signée de Pierre de Rocca-Tarani, notaire pontifical et impérial, et de François de Loreto, notaire pontifical et royal, à la date du 18 septembre, enfin scellée, pour être ainsi remise au Vicaire de Jésus-Christ.

Matthieu, chapelain de l'archevêque de Naples, et Pierre, chanoine de Viterbe, furent chargés de cette commission.

Le Bienheureux voulut reconnaître par diverses faveurs les peines que l'on prenait pour le glorifier. Matthieu, se trouvant à la maison de campagne d'un chanoine de Naples, Jacques de Viterbe, différent de l'archevêque du même nom, fut pris d'une fièvre qui mit ses jours en danger. Sur le conseil de son ami, il fit vœu d'aller visiter la tombe du saint Docteur. A l'heure où devait revenir l'accès de fièvre, il se trouva guéri. Néanmoins, ayant pris quelque remède pour obéir au médecin, il éprouva une dangereuse rechute. Reconnaissant sa faute, il s'en humilia devant Dieu, et invoqua son céleste protecteur, qui lui rendit une seconde fois là santé.

Les deux envoyés se mirent en route, et remontèrent par les Alpes. Tandis qu'ils côtoyaient le lac de Lausanne, un mulet qui portait leurs bagages tomba d'une hauteur considérable sur des rochers aigus. Matthieu invoqua dans l'instant Thomas d'Aquin, et la bête se releva, comme à l'aide de mains invisibles.

Les informations portées à la cour pontificale y furent, favorablement accueillies; mais, soit que plusieurs formalités eussent été omises, soit qu'on eût connaissance de plus importants miracles, on procéda en 1321 à une nouvelle enquête, au monastère de Fossa-Nuova. Guillaume (335) de Tocco y apporta, comme la première fois, une grande diligence et une profonde sagacité.

Pendant qu'on examinait à Avignon le résultat de cette seconde enquête, un miracle insigne s'accomplit presque sous les yeux du souverain pontife. Sa nièce, Marie d'Arnaud, était hydropique, déjà même abandonnée des médecins. Elle ne songeait plus qu'à se préparer à la mort, et à bien recevoir l'indulgence plénière que lui avait envoyée le pape par l'évêque de Lodève, Bernard Gui. Cependant son confesseur la pressa de s'adresser à Frère Thomas, dont la canonisation se préparait alors. Elle le fit avec grande dévotion.

La nuit suivante, ne dormant point, elle vit très distinctement près de son lit un religieux en habit de Frère Prêcheur, lequel lui dit d'une voix très douce : « Voulez-vous être guérie? » S'apercevant qu'elle le prenait pour un évêque de l'Ordre, ce religieux reprit : « Je ne suis point le prélat que vous pensez, mais Frère Thomas d'Aquin, auquel vous avez eu recours. Accomplissez donc votre voeu et vous serez guérie. » La malade appelle sa mère,et lui raconte la vision. L'une et l'autre promettent d'envoyer chaque année, le jour de Noël, un cierge de six livres au couvent le plus rapproché, et de vêtir en entier un Frère du monastère d'Avignon. Au matin, l'hydropisie avait en partie disparu. Mais la dame ne se hâtant pas d'exécuter l'une de ses promesses, Thomas lui apparut de nouveau et lui adressa de graves reproches. Elle accomplit alors intégralement son voeu, et se trouva parfaitement guérie.

 

Le moment marqué dans les desseins de Dieu pour la glorification de son serviteur était enfin venu. Jean XXII, ayant consulté les cardinaux en consistoire, résolut de (336) procéder à la canonisation de Thomas d'Aquin, et fixa pour cette cérémonie le 18 juillet de l'année 1323.            Il y avait quarante-neuf ans que le saint Docteur avait quitté la terre.

L'ouverture de la solennité se fit le 17, fête de saint Alexis, dans l'église des Frères Prêcheurs d'Avignon, en présence du sacré collège, de nombreux archevêques et évêques, de Robert, roi des Deux-Siciles, et de plusieurs princes et ambassadeurs.

Le pape développa très éloquemment ce texte tiré du IVe Livre des Rois : Voici un jour de bonnes nouvelles; si nous les taisons et attendons jusqu'à demain pour les publier, on nous taxera de fraude; et il rendit hommage aux vertus éminentes et à la profonde doctrine de l'Ange de l'école.

Le P. Gratterei, représentant officiel des Frères Prêcheurs pour la canonisation, remercia Sa Sainteté au nom de l'Ordre, et fit, en l'honneur du Saint, un magnifique panégyrique sur ce passage de Job : A ta voix, l'aigle prendra son essor, et posera son nid sur les plus hautes cimes.

Robert, roi de Naples et parent du Docteur angélique, lui-même un des plus savants princes de son siècle, harangua le pape et le sacré collège, et démontra que Thomas d'Aquin méritait vraiment le triomphe qu'on lui décernait, parce qu'il avait été et qu'il serait, jusqu'à la fin des siècles, une lumière ardente et luisante.

L'archevêque de Capoue, disciple du Saint, releva la gloire de son illustre maître dans un éloquent discours.

Le P. Raymond Bequin, de Toulouse, maître du Sacré Palais et plus tard patriarche de Jérusalem, parla devant l'auguste assemblée avec une rare distinction.

 

339

 

L'archevêque d'Arles, les évêques de Londres et de Winstown en Angleterre, prononcèrent les dernières harangues, qui furent fort goûtées.

Le lendemain 18 juillet, toute la ville était en fête ; les travaux avaient cessé, et une foule énorme se pressait dès le matin dans la cathédrale, Notre-Dame des Doms. Le pape célébra pontificalement la messe du nouveau Saint, et prononça encore une fois son éloge, devant le roi et la reine de Sicile, les prélats de sa cour, et quantité de personnes de qualité, venues exprès à. Avignon pour être témoins de l'auguste cérémonie, et partager la joie universelle. Il prit pour texte cette parole de l'Evangile : Ecce plus quam Salomon hic. — Il y a ici plus que Salomon.

La bulle de canonisation, adressée à tous les patriarches, évêques, abbés et prélats de la catholicité, est trop étendue pour que nous en donnions une traduction intégrale. Nous nous bornerons à quelques extraits.

Après un brillant exorde sur l'oeuvre par excellence de la rédemption, le Vicaire de Jésus-Christ résume la vie du serviteur de Dieu, et relate dix grands miracles dus à son intervention. Ensuite il élève ainsi la voix :

« Tels sont, ô Dieu, vos témoignages touchant la justice de cet homme, ils entraînent notre assentiment. Si nous. acceptons, en effet, le témoignage humain, celui de Dieu n'est-il pas plus grand encore ? Nous croyons donc que. l'âme de Thomas d'Aquin est déjà en possession du ciel, et nous attendons les heureux fruits de son intercession. Nous croyons qu'il brille d'un pur éclat, parmi les saintes phalanges, comme l'étoile du matin. Ainsi ô bon Jésus, vous nourrissez en nous la foi, vous fortifiez l'espérance, et enflammez l'aimante charité.

« Donc que l'Eglise, notre Mère, se réjouisse, que (340) l'Italie tressaille, que la Campanie, terre natale du Saint, soit dans l'allégresse, que l'Ordre sacré des Prêcheurs se livre à la jubilation, que la piété des religieux éclate, que la foule des docteurs applaudisse, que dans la conquête de la science les jeunes gens ne s'attardent pas et les hommes mûrs se délectent; que tous progressent en humilité, que les parfaits s'attachent de plus en plus à la contemplation, et les fervents à la pratique des divins préceptes.

« Car ce bon et fidèle serviteur a reçu de Dieu un coeur docile aux saints commandements, à la règle des actions et de la doctrine, et, par la sagesse de son humilité, il a mérité son exaltation. Au milieu de l'Eglise, le Seigneur lui a ouvert la bouche ; il l'a rempli de l'esprit de sagesse et d'intelligence, et l'a revêtu d'un manteau de gloire.

« Comme le bon ordre demande que l'Eglise qui milite sur la terre suive en toute chose celle qui triomphe dans les cieux, il faut qu'elle entoure d'une particulière vénération un bienheureux dont le Seigneur veut attester la place glorieuse parmi les phalanges angéliques.

« Nous avons examiné et discuté la sainte vie et les miracles de ce confesseur, non pas une fois seulement, mais deux et trois fois; non pas à la hâte, mais avec maturité, appelant même à notre aide pour cette enquête Nos Frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, afin d'obtenir en si difficile affaire un résultat plus décisif et plus certain; par une plus sage circonspection et;une procédure plus minutieuse.

« Grâce à Notre sollicitude et à celle,de Nos vénérables Frères, ayant parfaitement constaté la sainteté de sa vie et, l'authenticité de ses miracles; cédant de plus aux humbles et pieuses supplications à Nous adressées par les prélats nombreux; présents à la cour apostolique; sur les conseils (341) et avec l'assentiment des cardinaux, Nos Frères; par l'autorité du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, ainsi que par celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul, Nous l'avons jugé digne d'être inscrit au catalogue des saints confesseurs.

« C'est pourquoi Nous vous avertissons tous et vous exhortons, commandant au besoin, par ces Lettres apostoliques, de célébrer dévotement et solennellement la fête de ce Confesseur, le septième jour de mars, et de la faire célébrer par ceux qui dépendent de vous, avec la vénération qui lui est due.

« Pour rendre plus fervente et plus empressée l'affluence du peuple chrétien auprès du vénérable sépulcre, et entourer d'un plus grand éclat la solennité du serviteur de Dieu, à tous les fidèles vraiment contrits et confessés, qui, chaque année, dans ce jour, visiteront dévotement le tombeau du Saint pour implorer sa protection, Nous accordons, par l'autorité de Dieu tout-puissant, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, un an et une quarantaine d'indulgence; et à ceux qui accompliront ce même acte de piété dans les sept jours qui suivent la fête, Nous remettons encore cent jours de la peine qu'ils auraient encourue pour leurs péchés.

« Donné à Avignon, le 15 des calendes d'août — 18 juillet, — de Notre pontificat l'an septième. »

 

JEAN XXII, PAPE.

 

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CHAPITRE VI. TRANSLATION DU CORPS DE SAINT THOMAS

 

Asportate ossa mea vobiscum de loco isto.  GEN., L, 24.

Emportez avec vous mes ossements de ce lieu.

 

QUAND un chrétien est sorti de ce monde dans la foi de son baptême, l'Eglise catholique, avant de confier à la terre sa dépouille mortelle, veut qu'on l'apporte en face des autels : là,  au milieu des chants liturgiques, et des cierges allumés, sur ce corps sans vie elle répand l'eau sainte, et en son honneur fait fumer l'encens.

Si l'Eglise traite avec tant de respect un cadavre qui peut-être, au dernier jour, ressuscitera pour la réprobation éternelle, quels égards n'aura-t-elle pas pour les restes de ceux de ses enfants qui laissent en mourant une juste réputation de sainteté ? Quels honneurs surtout -ne leur rendra-t-elle pas lorsque, par un jugement irréformable,, elle aura déclaré qu'ils jouissent de la gloire avec Jésus-Christ? Aussi l'a-t-on vue toujours recueillir avec soin les ossements de ses martyrs et de ses confesseurs, les envelopper dans la pourpre et la soie, les porter en triomphe et les exposer à la vénération des fidèles.

A la suite de ces réflexions, on se demande naturellement quels hommages ont été rendus au corps de saint Thomas d'Aquin ; s'il a échappé aux ravages des siècles et à la fureur des révolutions ; s'il est une ville, un lieu où l'on puisse vénérer ce front qu'illuminait le génie, cette main qui écrivit la Somme théologique et l'Office du très saint Sacrement.

Deux chapitres répondront à ces questions et satisferont la légitime curiosité du lecteur.

Frère Réginald, en quittant Fossa-Nuova, avait protesté, devant témoins, qu'il n'y laissait le corps du saint Docteur qu'à titre de dépôt, jusqu'à ce qu'il plût aux supérieurs de l'Ordre de désigner le lieu définitif de sa sépulture. Les plus vives instances s'élevaient de divers côtés pour obtenir une si précieuse dépouille. La première demande vint de l'Université de Paris. Ses membres adressaient aux Frères Prêcheurs, assemblés en Chapitre général à Lyon, une lettre empreinte de la plus sombre tristesse

Hélas! hélas! qui nous donnera d'exprimer avec les plaintes de Jérémie la désolation qui a saisi nos esprits et la, douleur qui a pénétré nos cours, à la nouvelle que le docteur vénéré, Frère Thomas d'Aquin, avait cessé de vivre!... Ses cendres sont le plus riche présent que vous puissiez nous faire; nous vous les demandons. Il ne serait ni juste ni convenable de choisir .pour la sépulture de ce Maître un autre lieu que Paris, le foyer des sciences, l'école qui l'a élevé, nourri, réchauffé sur son sein, et qui a reçu ensuite, avec d'ineffables consolations, les merveilleuses lumières de son intelligence...

Naples réclamait aussi; son roi faisait valoir en même temps les droits de la famille.

 

345

 

De leur côté, les religieux de Fossa-Nuova redoutaient vivement de perdre un trésor que la divine Providence semblait leur avoir confié. C'est pourquoi, la nuit même qui suivit les funérailles, l'abbé du monastère, Jacques de Férentino, fit transporter secrètement le cercueil dans une chapelle voisine du cloître et dédiée à saint Etienne. Mais, quelque temps après, Frère Thomas lui apparut en songe, lui reprocha sévèrement de tromper ainsi ceux qui venaient s'agenouiller sur sa tombe, et le menaça d'un châtiment, s'il ne reportait ses restes à leur première place.

Terrifié par cette vision, et voulant encore dissimuler sa faute, l'abbé se rend, de nuit, à la chapelle de saint Etienne, avec deux religieux étrangers et quelques oblats. Il retire et ouvre le cercueil; aussitôt s'en échappe une odeur des plus suaves, qui pénètre jusque dans les dortoirs. Les moines se réveillent, ils accourent en foule et, contemplent un spectacle inattendu. Les membres, les vêtements n'avaient nullement souffert, bien que, de son vivant, saint Thomas fût d'une forte corpulence, et que depuis sept mois son corps reposât dans une fosse profonde, tout près d'un cours d'eau. On va chercher le brancard des morts, et on transporte solennellement à l'église le saint corps qu'environne une lumière céleste. Le chantre pris à l'improviste entonne l'antienne Iste sanctus: Ce saint mérite le souvenir des hommes, puisqu'il est entré dans la joie des anges. Tout le jour, il y eut grande fête ; et, à la,messe, le chantre n'ayant préparé aucun Introït spécial, commence à haute voix: Os justi : La bouche du Juste méditera la sagesse, et sa langue rendra des jugements.

Sept ans plus tard, Pierre de Mont-Saint-Jean, un des témoins de la translation précédente, devenu abbé de Fossa-Nuova, voulut placer les restes du grand Docteur (346) dans un monument plus honorable, à gauche du maître-autel. Quand on ouvrit le tombeau, il en sortit le même parfum que la première fois, et l'on trouva le corps dans un état parfait de conservation; le pouce de la main droite était seul entamé. Les moines chantèrent de nouveau la messe d'un confesseur, craignant de manquer à Dieu et à son serviteur en célébrant une messe de Requiem.

La comtesse de San-Severino ayant désiré posséder la main droite de son saint frère, il y eut une troisième ouverture du cercueil, quatorze ans après la mort du Docteur angélique. Les vêtements, les membres étaient encore intacts; on détacha avec respect la main recouverte de chair; il s'en échappait, ainsi que de tout le corps, cette odeur céleste qui déjà deux fois avait embaumé l'assistance; mais tous ne la sentirent pas, Dieu le permettant ainsi pour mieux attester le prodige, et prévenir tout soupçon de supercherie. La pieuse Théodora reçut en; pleurant cette insigne relique, et la mit dans le trésor de sa chapelle. A sa mort, la main du saint Docteur devint la propriété du couvent de Salerne.

Cependant les Cisterciens avaient un secret pressentiment qu'ils perdraient le corps de saint Thomas. Leurs craintes augmentèrent quand ils virent, à peu d'intervalle, deux fils de saint Dominique occuper la chaire pontificale, sous les noms d'Innocent V et de Benoît XI. Ils conçurent alors la pensée de sauver au moins une partie des reliques. Une nuit donc, trois d'entre eux se réunirent, exhumèrent le corps, en séparèrent la tête, et la déposèrent dans une chapelle située derrière le choeur. Puis, comme le corps; était d'un transport difficile, ils dépouillèrent les os des chairs, ensevelirent celles-ci et renfermèrent les ossements dans une cassette portative. Faute irréparable qui (347) peut-être a privé la postérité chrétienne du bonheur de posséder dans son intégrité le précieux corps de l'Ange de l'école.

Le respect , rendu à la vénérable dépouille de Thomas d'Aquin croissait chaque jour, et lorsque Jean XXII eut placé le serviteur de Dieu sur les autels, la dévotion des fidèles ne connut presque plus de bornes.

Vers 1349, le seigneur de Piperno étant en guerre avec Honoré, comte de Fondi, résolut d'enlever le corps de saint Thomas, afin d'en faire argent pour payer ses troupes. Mais il fut prévenu par le comte qui, aidé d'un moine de FossaNuova, en présence de plusieurs de ses amis, parmi lesquels était le Dominicain; Jacobello de Sienne, enleva les saintes reliques et les mit à l'abri dans un appartement de son château. Le danger passé, rien ne put le décider à s'en dessaisir : ni les réclamations des Cisterciens, ni les instances des Frères Prêcheurs, ni même les offres du roi de Sicile, qui lui remettait à cette condition une créance de 15 mille florins, plus de 16o mille francs de notre monnaie.

Un soir que la mère du comte et l'évêque de Fondi s'entretenaient près de la châsse sur l'authenticité des reliques qu'elle contenait, le saint Docteur, vêtu de l'habit dominicain, leur apparut dans une lumière éclatante, fit quelques pas devant eux, et, leur souriant avec bonté, rentra dans son cercueil.

A quelque temps de là, dans une partie de chasse, le frère du comte est renversé de cheval et presque broyé dans sa chute. Le comte au désespoir recommande son frère à saint Thomas, promettant, s'il lui sauve la vie, de restituer le corps aux moines de Fossa-Nuova. Le blessé se rétablit, et le comte Honoré, après s'être entendu avec l'abbé et un religieux du monastère, porte clandestinement les (348) reliques dans une excavation pratiquée au bas du mur du clocher.

Sur ces entrefaites, l'abbé et le religieux son confident vinrent à mourir; le seigneur de Fondi voulut recouvrer son trésor. Il vient nuitamment frapper au monastère, et, se disant poursuivi par des ennemis, demande un refuge dans le clocher. On le lui accorde. En même temps, il persuade aux moines de sonner toutes les cloches pour dérouter les soldats à sa recherche : pur stratagème imaginé dans le but d'étouffer le bruit causé par l'extraction qu'il projetait. Au point du jour, le comte a disparu avec les reliques, qu'il garde dix ans à Fondi au-dessous de sa chambre.

Le Docteur angélique, apparaissant à la mère du comte, se plaignit de cette irrévérence. Comme cette dame était gravement malade, le Saint la toucha et la guérit. En reconnaissance, on plaça les reliques dans la chapelle du château, avec une lampe qui brûlait nuit et jour.

Un an ne s'était pas écoulé que saint Thomas se montrait de nouveau à la comtesse et lui disait : « Mon corps n'est pas où il doit être. »

Sur l'avertissement de sa mère, le comte eut un entretien avec Philippe de Théate, provincial de Sicile, lequel  le supplia d'abandonner enfin les saints ossements à la disposition du Maître de l'Ordre. Celui-ci était alors Simon de Langres; mais peu après il devint évêque de. Nantes, et l'affaire en resta là. « Dieu voulait, dit un auteur, donner saint Thomas d'Aquin, à Toulouse, afin qu'il honorât cette cité et illuminât tout le royaume de France. » Deux Toulousains eurent, en effet, la gloire de procurer à leur couvent cette précieuse conquête.

Frère Elie de Toulouse, nommé Général des Prêcheurs, reprit les négociations avec le comte de Fondi. Elles eurent (349) un plein succès. Le 11 février 1367, les précieux restes lui furent remis, mais en grand secret, dans une riche cassette, et déposés au couvent dominicain de Fondi.

Cependant Frère Raymond d'Hugues, compagnon du Maître général et historien de cette translation, se demandait avec perplexité si des reliques entourées de tant de mystère étaient bien authentiques. Un jour que, sous l'empire de cette inquiétude, il priait dévotement dans l'église, il vit tout à coup le saint Docteur, qui arrêta sur lui un regard affectueux, et lui déclara que la cassette renfermait vraiment ses restes. Grande fut la joie dans le couvent, et l'on chanta le Te Deum, avec une messe d'actions de grâces.

Ce fut alors que les moines de Fossa-Nuova élevèrent la voix bien haut, accusant même le Général des Prêcheurs d'être venu en personne dérober sacrilègement le corps de saint Thomas. Leur plainte fut portée à Rome devant le pape par Jacques de Sienne, avocat fiscal, qui eut soin d'y ajouter des circonstances mensongères. Le Saint-Père se montra fort mécontent, et cita le Maître général à son tribunal.

Après que six cardinaux dévoués à l'Ordre eurent essayé d'adoucir la colère d'Urbain V, Frère Elie comparut devant lui, le samedi de Pâques. En entrant dans la salle d'audience, il, dit à genoux : Très saint Père, je souhaite longue, et heureuse vie à votre Sainteté. » Le pape répondit : « Vous venez bien à propos, larron ; c'est donc vous qui avez volé le corps de saint Thomas ? — Très saint Père, reprit Maître Elie, il est notre chair et notre frère, » voulant faire entendre par là qu'on ne peut pas voler ce que l'on possède en propre. Urbain l’admit alors au baisement du pied et de la main, et l'embrassa ensuite paternellement. Les (350) assistants ne revenaient pas d'une réception si bienveillante. Le pape continua : « Où avez-vous ordonné qu'on plaçât le corps? — Très saint Père, nulle part; ce sera où Votre Sainteté le voudra. » Le pape ajouta : « Je vous ferai justice. » Frère Elie répondit: « Très saint Père, je regarderai toujours votre justice comme une grâce. » Le pape fit alors l'éloge des Frères Prêcheurs, et dit aux cardinaux présents : «Dussent les hérésies pulluler, je ne les crains pas, tant que durera cet Ordre. » Puis il invita à sa table le Maître général pour le lendemain, Dimanche de Quasimodo.

Rien ne faisait pressentir encore quelle serait, la décision du pontife, et les Cisterciens s'agitaient d'autant plus que le précieux trésor paraissait leur échapper. Par ordre du Général, on redoublait les prières dans tous les couvents dominicains ; une sainte religieuse de Monte-Pulciano, soeur Catherine de Rome, fit dire au Maître d'avoir bon courage, car tout s'arrangerait.

Quelques jours après, le pape tomba gravement malade mais sa santé s'étant rétablie vers la Pentecôte, il se rendit à Monte-Fiascone, avec sa cour. Frère Elie voulut l'y suivre, en s'arrêtant d'abord au couvent de Viterbe.

Le matin de la fête du très saint Sacrement, il rencontra sous le cloître le procureur général de l'Ordre, et lui dit que, contrairement à ses intentions de la veille, qui étaient de célébrer la solennité avec les Frères, il se sentait pressé, de monter à Fiascone. « Comme saint Thomas, ajouta-t-il, a composé l'office, de la fête, et écrit des choses, si admirables sur la divine Eucharistie, le souverain pontife pourrait bien accorder aujourd'hui quelque grâce à l'Ordre.» Le procureur répondit qu'il avait eu la même pensée.

Quand Maître Elîe entra dans la chapelle pontificale le (351) cardinal de Beaufort, qui devint le pape Grégoire XI, lui fit un amical reproche d'arriver si tard, et l'encouragea vivement à profiter de ce jour pour obtenir la faveur tant désirée.

Après les vêpres, Urbain V donna audience, et le Maître général fut introduit : « Très saint Père, dit-il, la solennité de ce jour nous rappelle que saint Thomas composa l'office du Saint Sacrement, sur l'ordre de votre prédécesseur Urbain IV. — Je nie le fait, prouvez-le; » répondit le pape, qui étant de joyeuse humeur plaisantait agréablement. Frère Elie fournit ses preuves, et ajouta: « De plus, saint Thomas fit, à la demande du même souverain pontife, un admirable commentaire sur l'Evangile. — C'est vrai, dit le pape, mais qu'en voulez-vous conclure? — Très saint Père, puisque Urbain IV d'heureuse mémoire a imposé de si importants, travaux à saint Thomas, et que vous êtes Urbain V, par la grâce divine, je vous supplie de décerner au Saint les honneurs qu'il mérite. — Quels honneurs puis-je lui décerner ? —Très saint Père, qu'il demeure parmi ses Frères, les Prêcheurs, qui, l'honoreront. mieux que personne. — Comment! reprit let pape, est-ce que, mon Ordre de Saint-Benoît n'est pas plus capable d'honorer saint Thomas ue le vôtre qui n'est rien? — Très saint Père, répondit humblement le Maître général, l'Ordre de Saint-Benoît est très puissant, je le reconnais; auprès de lui, le mien n'est qu'un tout petit grain de sable, ou plutôt est néant. Mais, aussi, l'Ordre de Saint-Benoît compte tant de saints qu'il a peine à les fêter, tandis que celui des Prêcheurs, que vous aimez particulièrement, Très saint Père, comme Votre Sainteté a daigné me le dire souvent, ne possède que deux saints, outre saint Thomas. Si vous le lui rendez, il l'honorera donc d'une façon toute spéciale. »

 

352

 

Le pape réfléchit; puis, invitant du geste tous ceux qui étaient dans la salle voisine à s'approcher, il porta cette sentence : « Par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la Nôtre, Nous donnons et accordons à vous, Maître général, et à l'Ordre des Frères Prêcheurs, le corps du bienheureux Thomas d'Aquin, profès de cet Ordre, pour être placé à Toulouse ou à Paris, selon que. le croira meilleur le prochain Chapitre, général ou le Maître de l'Ordre. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Les assistants répondirent : Amen, et le Général des Prêcheurs tomba aux genoux du pape, pour lui rendre grâces.

Le lendemain, sur le conseil d'un cardinal, Frère Elie vint de nouveau remercier Sa Sainteté. Urbain V lui dit : « Hier, je vous ai donné, à vous et à votre Ordre, le corps de saint Thomas, en remettant à votre Chapitre général le soin de fixer le lieu où il serait porté. Mais j'ai songé à vous délivrer de sollicitations importunes, et je choisis moi-même, pour recevoir le corps du Saint, l'église de votre couvent de Toulouse; cela pour quatre raisons :

« D'abord, il est certain que le bienheureux Dominique a fondé l'Ordre des Prêcheurs à Toulouse, car il était d'au delà des monts, en qualité d'Espagnol. Son corps devrait être à Toulouse; de fait, il est à Bologne, et, quand même vous me le demanderiez en justice, je ne vous l'accorderais pas, ne voulant pas dépouiller l'Italie d'un si grand trésor. Mais, à la place, je vous concède le corps de saint Thomas, pour l'église de votre Ordre, à Toulouse.

« En second lieu, vous m'avez prié de faire rendre à saint Thomas de plus grands honneurs; pour ce motif, je veux que son corps soit porté à Toulouse, car je ne connais pas de cité plus religieuse, ni de peuple plus capable que (355) le peuple toulousain d'avoir pour ce Saint la plus grande dévotion.

Troisièmement, il y a là une nouvelle Université de théologie : je veux qu'elle soit établie sur la doctrine solide et ferme de saint Thomas, et je fais aujourd'hui un commandement à tous les clercs qui s'assemblent chaque semaine dans votre église de suivre son enseignement.

« Enfin, puisque cet incomparable Docteur se distingue par la clarté de son style et la beauté de ses sentences, je veux que son corps soit placé dans le lieu le plus beau et le plus convenable que l'on puisse trouver. Or je sais que vous avez à Toulouse une vaste et magnifique église. »

Le pape dit ensuite au Maître général :

« Avez-vous la tête du Saint? — Non, Très saint-Père, répondit Frère Elie. — Savez-vous où elle est? — Oui, Très saint Père. — Où donc,est-elle ? — A Piperno, dans une maison du Père Abbé de Fossa-Nuova, et elle est bien gardée ; le coffret qui la renferme est sous quatre clefs, confiées à différentes personnes. » Le pape ajouta : « Eh bien, moi, je vous donne la tête de saint Thomas, afin que vous la portiez à Toulouse avec le corps.» Le Maître général, au comble de l'allégresse, remercia Sa Sainteté le mieux qu'il lui fut possible, et rendit grâces à Dieu de cette nouvelle faveur.

Il s'agissait maintenant, de recouvrer le précieux chef d'une manière parfaitement authentique et sans aucun esclandre. Le pape convint d'y réfléchir la nuit suivante. Dieu inspira au Maître général la pensée que Frère Guillaume de Lordat, Toulousain d'origine, et alors collecteur apostolique en Campanie, s'acquitterait mieux que personne de cette commission.

Muni d'une bulle qui obligeait, même sous peine (356) d'excommunication, tous les détenteurs de la tête et du corps de saint Thomas à les lui remettre, Guillaume se présenta au couvent de Fondi, et reçut publiquement le corps du saint Docteur, renfermé dans une belle châsse de vermeil. L'abbé de Fossa-Nuova et les magistrats de Piperno lui livrèrent ensuite le chef du Saint, et l'accompagnèrent à Monte-Fiascone, où il se rendait pour remettre au souverain pontife les; précieuses reliques. Le pape les fit déposer dans sa chapelle, et le 4 août 1368, fête de saint Dominique, en présence de nombreux prélats et de hauts personnages, il octroya solennellement au Maître des Prêcheurs le corps et la tête de saint Thomas, pour être au plus tôt transportés à Toulouse. Acte public fut dressé de cette déclaration.

 

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CHAPITRE VII. LE CORPS DE SAINT THOMAS A TOULOUSE.

 

Haec requies mea in saculum sceculi. Ps. CXXXI, 14.

C'est ici que je reposerai pendant les siècles des siècles.

 

Le B. Urbain V, devenu tout: à coup si libéral, envers, l'Ordre, poussa la condescendance jusqu'à régler lui-même le mode de transport. Il dit à Frère Elie : « Enveloppez de riches étoffes la tête et le corps du Saint, et placez-les dans un coffre, à l'extérieur duquel vous ferez peindre mes armes; vous y attacherez la bulle spéciale de translation. Recouvrez le tout d'un sac noir ou brun, et faites-le porter par deux Frères. Vous même, avec votre compagnon, vous le, suivrez à la distance d'une demi-journée, de manière que, vous dîniez à l'endroit où ils étaient le matin, et soupiez là où ils auront dîné. Vous conviendrez avec eux de certains signes, afin, de savoir s'il ne leur est arrivé rien de fâcheux. En arrivant près de Toulouse, déposez les, reliques dans la chapelle dite de Feretra, et attendez que le clergé et le peuple viennent les y chercher, pour les introduire avec pompe dans votre église. »

Les dispositions du pontife furent suivies, de point en (358       ) point. Aux portes de Florence, ville alors en guerre avec les cités voisines, on arrêta les deux Frères et on les fouilla; mais l'âne porteur du précieux fardeau passa sans être remarqué. Il en fut de même à la sortie, et on arriva sans obstacle à Bologne. Là, le cardinal d'Albano, parent du pape et vicaire apostolique, envoya aux deux Frères son auditeur Gérard Testa, avec une escorte d'honneur, qui les accompagna jusqu'à Rivoli. On était à la fin de novembre une protection manifeste planait sur les pieux voyageurs et sur l'animal chargé des reliques. Les Frères arrivèrent à Prouille; la veille de Noël, et le corps de saint Thomas demeura un mois, dans le monastère des Filles de saint Dominique, à l'insu de tout le monde. Pendant ce temps, on faisait à Toulouse les préparatifs d'une réception magnifique. Voici, d'après l'historien de, la translation, quelle en fut l'ordonnance:

 

« Nous partîmes de Prouille, et, sur le seuil même du monastère, une jeune fille qui était regardée comme morte revint à, la vie. Le vendredi 26 janvier nous nous arrêtâmes à Avignon  et le samedi à Villefranche pour y célébrer la messe. Pendant notre station à Montgiscard, une vieille femme, paralytique et un jeune garçon aveugle, sourd et muet, furent guéris.

« Le dimanche 28 Janvier, au lever du jour, le saint corps fut déposé dans la petite chapelle de Feretra, hors des murs de Toulouse. C'est là que vint, avec grande dévotion, le prince Louis d'Anjou, frère du roi de France Charles V. Il était escorté d'une nombreuse suite de nobles, et de religieux en vêtements sacerdotaux, portant des reliques. Venait après eux une multitude de clercs et de fidèles, évaluée à cent cinquante mille personnes; plus de dix mille tenaient (359) en main des flambeaux allumés. Dans le cortège marchaient les archevêques de Toulouse et de Narbonne, les évêques de Lavaur, de Béziers et d'Aire, les abbés de Saint-Saturnin et de Simorra, tous avec leurs insignes pontificaux. Sans la guerre qui désolait alors ces contrées, un plus grand nombre de prélats eussent été présents ; ils envoyèrent des lettres d'excuse. L'éloge du Bienheureux fut prononcé par le curé de la Daurade, éloquent prédicateur, et par l'archevêque de Narbonne.

« Sous un magnifique dais de drap d'or, offert par le duc d'Anjou, et porté par lui-même avec plusieurs nobles seigneurs, s'avançait le saint corps, placé sur les épaules des religieux. On remarquait en outre six riches étendards, dont deux aux armes du roi, les autres aux armes du pape, du duc d'Anjou, de la cité toulousaine et de la famille du Saint.

« La Messe fut chantée solennellement dans l'église des Prêcheurs. A l'offrande, le duc Louis présenta cinquante francs d'or — environ six cent cinquante de notre monnaie — et promit d'en donner mille autres pour une châsse plus riche. En un mot, la fête fut si belle que de mémoire d'homme on n'avait rien vu à Toulouse qui en approchât. » (1)

L'anniversaire de cette translation se célèbre dans l'Ordre de Saint-Dominique, le 28 janvier de chaque année; il se célébra pareillement à Toulouse pendant plus de quatre siècles.

Pour être agréable au roi de France, et pour dédommager l'Université de Paris de n'avoir point le corps de saint Thomas, le pape Urbain V avait concédé au couvent de

 

(1) Boll., VII, 730.

 

360

 

Saint-Jacques le grand os du bras droit. La cérémonie de réception se fit le 13 juillet de la même année 1369, et commença dans l'église Sainte-Geneviève, au milieu d'une affluence considérable de prêtres et de fidèles, et en présence du cardinal de Beauvais, de huit archevêques et évêques, et de trois abbés mitrés.

Le roi très chrétien arriva accompagné de trois reines Jeanne, son épouse, la veuve du roi Jean e Bon, et la veuve de Philippe de Valois. A leur suite marchaient tous les princes du sang et grand nombre de seigneurs.

Frère Elie, Général des Prêcheurs, en habits sacerdotaux, se présenta devant Charles V. a Sire, lui dit-il, pour vous rendre hommage, notre Chapitre général m'a chargé, à titre de Maître de l'Ordre, d'offrir à Votre Majesté ce bras de saint Thomas. C'est avec joie que je m'acquitte de cette mission. Je vous jure que ce bras est parfaitement celui de Thomas d'Aquin, pour l'attester, je m'incline devant lui et le vénère. »

Le roi reçut à genoux l'insigne relique, et la remit au cardinal de Beauvais. On se rendit alors processionnellement à Saint-Jacques; le cardinal y célébra la messe, et ; trois sermons furent prononcés en même temps : l'un à l'église, pour la Cour; le second dans le cloître, pour les Frères, et le troisième pour le peuple, sur la place située devant l'église:

Charles V se distingua par ses largesses, et voulut,que la chapelle de Saint-Thomas, dans laquelle il plaça de ses mains le bras du grand Docteur, portât désormais le nom de Chapelle royale.

La sainte relique y demeura jusqu'à la tourmente révolutionnaire : le dernier Prieur de Saint-Jacques, le P. Faitot, de vénérée mémoire, sauva le précieux trésor avec les (361) autres richesses spirituelles de son église, en confiant le tout au duc de Parme, Ferdinand III de Bourbon, très dévot à saint Thomas. Plus tard, la fille de Ferdinand, s'étant faite dominicaine, apporta la relique au monastère de Saint-Dominique et Saint-Sixte, à Rome. En 1873, Pie IX fut atteint de rhumatismes qui mirent ses jours en danger. On se préparait à fêter pour l'année suivante le sixième centenaire de la mort de Thomas d'Aquin. Le pape se recommanda aux prières du saint Docteur, et désira vénérer une de ses reliques. On lui porta l'os conservé à Saint-Dominique et Saint-Sixte. A l'application de la relique sur les parties malades, Pie IX se sentit soulagé et fut bientôt guéri. Par reconnaissance, il fit placer le bras de saint Thomas dans un superbe reliquaire; et, comme le monastère des religieuses était menacé de suppression, il remit aux Pères de la Minerve; pour enrichir leur église, le précieux trésor.

Le couvent de Saint-Dominique de Naples, qui renfermait la chapelle de Saint-Nicolas, si pleine pour Thomas d'Aquin de consolants mystères, hérita de l'os principal du bras gauche. Mais en 1604, à la suite d'une peste effroyable, pendant laquelle le peuple napolitain avait reconnu la bienfaisante intervention de saint Thomas, la relique fut transportée en triomphe à l'église métropolitaine, où elle est restée.

Chaque année, les Frères Prêcheurs vont la chercher en procession pour l'exposer dans leur église le jour de la fête, et le lendemain ils la reportent avec la même solennité.

Plusieurs villes et de nombreux couvents obtinrent enfin, à des titres divers, d'autres reliques, mais moindres, du saint Docteur.

 

362

 

Quant à Toulouse, elle montra que le pape Urbain V avait dit vrai, en affirmant que saint Thomas y serait dignement honoré. Dès 1379, sa fête était de précepte ; les capitouls venaient en grande cérémonie assister à la messe solennelle dans l'église des Prêcheurs, et offraient au Saint, en exécution d'un voeu, deux cierges pesant cent livres chacun.

Plus tard l'Université toulousaine adopta, une des premières, la confrérie de la Milice angélique, en y ajoutant certains règlements propres à maintenir parmi ses membres. la pratique d'une vie parfaitement chrétienne!

Pendant les guerres de religion, Toulouse demeura six jours au pouvoir des calvinistes. L'église des Frères Prêcheurs fut saccagée, et la châsse de saint Thomas dépouillée de ses richesses; mais, par une protection qui tient du miracle, les ossements restèrent intacts, comme l'atteste un procès-verbal de 1587.

Grand avait été l'outrage fait à l'angélique Docteur, bien. que le peuple n'y eût point pris de part ; magnifique fut la réparation.

Grâce aux libéralités de là province entière de Toulouse, .du clergé de France et du roi Louis XIII, on construisit dans l'église des Frères Prêcheurs un monument, chef d'oeuvre de l'art, qui fut appelé Mausolée de saint Thomas d'Aquin. Il n'en reste plus un seul vestige, même dans, les musées. Voici du moins la description qu'en donnent les Annales archéologiques :

«Dans l'abside, deux Frères dominicains, Claudius Borrey et Jean Raymond, architectes et sculpteurs, avaient érigé de 1623 à 16227, pour les reliques de saint Thomas d'Aquin, un immense tombeau, décoré de plusieurs ordres de colonnes et montant jusqu'aux voûtes. Ce monument, (365) de forme quadrangulaire, présentait à son soubassement quatre autels sur lesquels quatre prêtres pouvaient à la fois célébrer la messe. Au centre, les os du saint Docteur reposaient dans une châsse d'argent, exécutée par des orfèvres de Paris. La tête était à part, dans un reliquaire de vermeil. Huit colonnes de marbre, dont les deux plus belles étaient un présent du duc de Nevers, garnissaient les parois du splendide mausolée. Dans les niches creusées entre les colonnes, se trouvaient les statues de la Vierge portant le Christ, de saint Antonin de Florence, de saint Pierre martyr, d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin, qui tenait d'une main un glaive, de l'autre un ostensoir, et celle de saint Dominique, la plus estimée de toutes; il y avait aussi des figures d'anges, et une quantité prodigieuse de sculptures et de peintures. »

L'inauguration du mausolée eut lieu le jour de la Pentecôte 1628, avec une magnificence qui ne le cédait en rien aux fêtes brillantes de 1369. Pendant huit jours, les fidèles se pressèrent en foule devant les saintes reliques ; les louanges du grand Docteur retentirent en diverses langues, et des joutes théologiques furent célébrées, en présence du Père Secchi, Maître de l'Ordre, et du prince Henri de Bourbon, père du grand Condé, qui commandait alors les armées royales dans tout le midi.

Quelques années après, Anne d'Autriche, reine de France, visitant Toulouse, y vénéra le chef de saint Thomas. Elle revint en 1659, et désira voir de nouveau l'insigne relique. « J'eus l'honneur de la lui présenter, raconte le Père Percin. La Reine me dit: « Voyons si la tête sent bon, comme l'autre fois que je la vis. » Et quand elle l'eut baisée avec grand respect, elle ajouta : « Cette odeur est douce et donne de la dévotion. »

 

366

 

L'évêque de Montauban lui dit alors : « J'ai autrefois lavé la précieuse relique dans l'eau bouillante, et bien que je renouvelasse l'eau à plusieurs reprises, l'odeur persistait toujours et se communiquait à l'eau. »

Pour achever l'historique du corps de saint Thomas à Toulouse, nous ne saurions mieux faire que de reproduire le résumé qui sert d'appendice à l'article de la Translation de saint Thomas, dans la nouvelle édition de l'Année dominicaine.

« Les ossements de saint Thomas d'Aquin reposèrent en paix  au milieu de ses Frères », selon son désir exprès, jusqu'aux mauvais jours de la Révolution. Le 11 juin 1790, en présence de Hyacinthe Sermet, évêque schismatique de Toulouse, et de son clergé constitutionnel, la municipalité de Toulouse soumit à une translation d'un nouveau genre les reliques de saint Thomas. Nous devons le dire, autant que cela était possible à des laïques et à des prêtres révoltés contre le pape, cette translation s'accomplit avec décence ; les hommages sincères de la population n'y firent au moins pas défaut.

« Le corps et la tête de saint Thomas furent portés dans les cryptes de l'église de Saint-Sernin avec les reliquaires dans lesquels ils étaient renfermés; mais bientôt on se souvint de la richesse matérielle de ces reliquaires, et, le 27 juillet 1794, la châsse fut dépouillée de l'or et de l'argent qui la recouvraient. Trésor mille fois plus précieux, les saintes reliques furent providentiellement respectées.

« En 1795, dans un intervalle de paix, M. du Bourg, vicaire général de Mgr de Fontanges, procéda à une vérification des saintes reliques. Il reconnut leur intégrité, et, devenu évêque de Limoges, il put, en 1807 assister à un (367) second examen fait par l'ordre de Mgr Primat, archevêque de Toulouse, examen dans lequel les reliques de saint Thomas d'Aquin et toutes les autres conservées dans l'église de Saint-Sernin furent reconnues authentiques, et offertes de nouveau à la vénération des fidèles.

« En 1825, le corps du saint Docteur, placé dans une châsse nouvelle, fut élevé au-dessus de l'autel du Saint-Esprit, au fond de l'abside, et, en 1852, 1a tête de saint Thomas, retirée du buste de bois doré dans lequel elle était renfermée depuis la Révolution, fut mise dans un riche reliquaire. A cette occasion, le. T. R. P. Lacordaire, que Dieu avait suscité pour rétablir en France l'Ordre de Saint Dominique, fut prié de faire le panégyrique du grand Docteur, et, de ce jour il fut décidé que les Dominicains auraient un couvent dans cette ville, qui avait été le berceau de leur Ordre. L'année suivante, ce projet devint une réalité.

« Enfin le 24 juillet 1878, Mgr Florian Desprez, archevêque de Toulouse — et depuis cardinal, — remplaça par une châsse magnifique, en or et en émaux, l'humble coffre de bois dans lequel étaient, depuis la Révolution, les reliques de saint Thomas. Cette nouvelle et dernière translation s'accomplit en présence des archevêques de Toulouse et d'Albi, des évêques de Montauban, de Carcassonne et de Montpellier, du Révérendissime Père Sanvito, Vicaire général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, des Provinciaux français et d'un grand nombre de religieux. Un concours immense de prêtres et de fidèles assistaient à cette cérémonie.

« L'archevêque, à genoux, retira successivement toutes les saintes reliques et les remit au Révérendissime Père Vicaire général. Il y avait vingt et un ossements (368) parfaitement conservés et d'une grande dureté, que deux médecins ont examinés, reconnus et désignés par leur nom, au procès-verbal. Après quoi, ces ossements furent renfermés par l'archevêque dans une boîte d'ébène oblongue, sans autre ornement qu'une plaque d'argent ciselé portant les armes, de saint Thomas, qui fut . fermée et scellée des sceaux du prélat, de la ville de Toulouse et du Vicaire général,de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

« Le soir, l'évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, du Tiers-Ordre de la Pénitence de Saint-Dominique, fit le panégyrique du saint Docteur, et célébra ses oeuvres, résumées dans la Somme théologique. En terminant, l'évêque de Montpellier exprima un voeu dont la réalisation ne serait que justice : celui de voir le chef et les ossements du Docteur angélique reposer de nouveau au milieu de ses Frères, dans la splendide église de Toulouse, choisie par le pape Urbain V comme le seul reliquaire digne de lui. »

 

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CHAPITRE VIII. HOMMAGES RENDUS A LA DOCTRINE DE SAINT THOMAS PAR LES PAPES ET LES CONCILES

 

Collaudabunt multi sapientiam ejus. ECCLI., XXXIX, 12.

Beaucoup acclameront sa sagesse.

 

On l'a vu dans les deux chapitres précédents; les honneurs rendus au corps de saint Thomas d'Aquin sont tels que l'histoire ecclésiastique n'en a presque pas enregistré de semblables. Où chercher la raison de ces hommages exceptionnels ? Pas ailleurs; croyons-nous, que dans la parole du Crucifix de Naples : Tu as bien écrit de moi, Thomas.

Sur cette parole, six siècles se sont levés, témoins de l'écho qu'elle a suscité dans la parole des papes, des conciles, des ordres religieux, des universités et des plus, savants docteurs. La poésie l'a chantée, l'éloquence l'a célébrée, la sculpture l'a gravée dans la pierre et le marbre, la peinture l'a fixée en des fresques et des toiles immortelles.

Pénétrons dans le détail.

L'Eglise, empruntant les expressions du cardinal Baronius, commence ainsi qu'il suit une leçon du bréviaire dominicain : (370) « On ne suffirait pas à rapporter tous les éloges décernés à saint Thomas par les théologiens catholiques, et les approbations solennelles que son irréprochable doctrine a reçues des pontifes romains. »

Alexandre IV ouvre cette glorieuse série. Dans un bref à Emeric, chancelier de l'Eglise de Paris, il écrivait : « Bien vive a été notre satisfaction d'apprendre avec quel zèle et quelle vigilance vous prenez les intérêts de la piété et de la justice. C'est ainsi que récemment, avant même d'avoir reçu nos Lettres, vous avez accordé la Licence à Frère Thomas d'Aquin, de l'Ordre des Prêcheurs, homme également illustre par la noblesse de sa race, la pureté de sa vie, et le trésor de science et de doctrine que la grâce de Dieu lui a déjà fait acquérir. »

Quand Alexandre IV tenait ce langage, en 1256, Thomas d'Aquin, âgé de trente ans, était loin encore d'avoir donné les plus belles productions de son génie.

Citons seulement pour mémoire la fameuse parole de Jean XXII : « Autant ce Docteur a composé d'articles, autant il a opéré de miracles, » et cette autre du même pontife : « Lui qui  a plus éclairé,l'Eglise que tous les autres docteurs ensemble. »

Clément VI, dans une bulle datée de 1344, après avoir: comparé la doctrine de l'Ange de l'école au rayon de soleil qui illumine la terre, et à un glaive spirituel qui pourfend l'erreur, ajoute à sa louange : « Les écrits de saint Thomas, remplis de sagesse et de science, ne cessent pas de procurer à l'Eglise universelle cette abondance de fruits variés, dont l'arôme console et réjouit toujours,la sainte Epouse de Jésus-Christ. »

Il appartient au pape Innocent IV d'avoir marqué en une courte sentence le cachet spécial des oeuvres du Maître :

 

371

 

« Sa doctrine a sur toutes les autres, la Canonique exceptée, la propriété des termes, la mesure dans l'expression, la vérité des propositions; ceux qui la tiennent ne sont jamais surpris hors du sentier de la vérité, et quiconque la combat est justement suspect d'erreur. »

Ecoutons Urbain V s'adressant à l'archevêque et à l'Université de Toulouse :

« Considérant que saint Thomas a, par cette science éminente qu'il avait reçue de Dieu, illustré non seulement l'Ordre des Frères Prêcheurs, mais encore l'Eglise entière, et que, fidèlement attaché aux pas du bienheureux Augustin, il a enrichi cette même Eglise d'un très grand nombre de savants ouvrages, Nous vous exhortons dans le Seigneur Jésus à recevoir son corps avec toute sorte de respect, d'honneur et de vénération.

« Nous voulons aussi, et Nous vous. l'enjoignons par ces présentes, que vous. embrassiez constamment et propagiez de tout votre pouvoir la doctrine du même saint Thomas, comme véritable et parfaitement orthodoxe. »

En 1567, le pape saint. Pie V déclara Thomas d'Aquin Docteur de l'Eglise, et ordonna que sa fête fût célébrée avec la même solennité lue celles des quatre premiers docteurs de l'Eglise latine: saint Grégoire le Grand, saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme. Le principal motif de cette décision se trouve exposé comme il suit, dans la bulle Mirabilis

« Par un effet de la providence du Tout-Puissant, plusieurs hérésies qui s'étaient élevées, depuis la mort du Docteur angélique, sont maintenant confondues et entièrement dissipées, grâce à la force et à la vérité de sa doctrine ; on l'a vu dans le passé, mais la chose a paru en dernier liera très clairement, dans les décrets du saint concile de Trente. »

 

372

 

Le zèle empressé des Napolitains, pour obtenir du Saint-Siège le droit d'honorer saint Thomas comme patron de leur cité, donna occasion au pape Clément VIII de leur adresser trois Brefs, desquels on peut détacher ces magnifiques éloges

« C'est par un motif également sage et pieux que vous désirez avoir pour nouveau protecteur le bienheureux Thomas d'Aquin, jadis votre concitoyen, angélique interprète des volontés divines, dont la doctrine a eu ce rare privilège d'être approuvée par le témoignage de Dieu même. En accordant votre demande, Nous voulons non seulement satisfaire Notre dévotion particulière envers ce Saint, mais témoigner, en Notre nom autant qu'au nom de toute l'Eglise, combien Nous nous sentons redevables au Docteur angélique. »

Quatre ans après, Paul V, successeur de Clément VIII, écrivait es paroles non moins remarquables :

« Nous nous réjouissons beaucoup dans le Seigneur de voir tous les jours s'accroître le culte et les honneurs que l'on rend à saint Thomas d'Aquin, ce très illustre athlète de la foi catholique, dont les écrits servent à l'Eglise militante comme d'un bouclier pour repousser avec succès les traits des hérétiques. »

Le pape Alexandre VII, qui condamna les cinq fameuses propositions de Jansénius, écrivait, en 1660, aux docteurs de Louvain :

« Nous ne doutons point que vous ne suiviez toujours et' n'ayez en singulière vénération les principes très sûrs et inébranlables de saint Augustin et de saint Thomas, ces deux célèbres et saints docteurs, dont le grand génie et la réputation si bien établie parmi les peuples catholiques sont supérieurs à toute louange, et ne peuvent être recommandés par de nouveaux éloges. »

 

375

 

Benoît XIII, dans trois magnifiques brefs, adressés à l'Ordre des Frères Prêcheurs, auquel il déclare avoir eu l'honneur d'appartenir, relève de son autorité apostolique les louanges décernées par ses prédécesseurs à la doctrine de saint Thomas, et s'insurge contre les calomnies dont on s'est armé pour l'attaquer :

« Par un effet de sa providence suprême, Dieu ne s'est pas contenté de donner au Docteur angélique la force et la science nécessaires pour confondre et dissiper les hérésies qui avaient précédé sa naissance ou qui s'étaient répandues de son temps, mais encore plusieurs autres qui ont affligé l'Eglise depuis sa mort. Méprisez donc, Nos chers fils, les calomnies que l'on a mises en avant pour noircir vos sentiments, particulièrement sur la grâce efficace par elle-même et par une vertu intrinsèque, comme parle l'école, et sur la prédestination gratuite à la gloire, sans aucune prévision des mérites ; sentiments que vous avez enseignés jusqu'à ce jour avec honneur, que votre école se glorifie avec juste titre d'avoir puisés dans saint Augustin et dans saint Thomas, et qu'elle soutient avec une louable fermeté être conformes à la parole divine, aux décrets des conciles, aux décisions des souverains pontifes et à la doctrine des Pères de l'Eglise.

« Continuez de vous consacrer à l'étude des ouvrages. de votre saint Docteur sans craindre de vous égarer, puisque ses écrits, exempts de toute erreur, sont plus lumineux que le soleil, et que l'Eglise, qui admire son érudition, reconnaît en avoir été éclairée ; appuyés sur une règle si sûre de la doctrine chrétienne, soutenez toujours avec courage les vérités de notre sainte religion et la pureté de sa morale.

« Voilà ce que nos prédécesseurs ont pensé et Nous ont (376) appris de la doctrine de saint Thomas; à leurs justes éloges Nous joignons de grand coeur les Nôtres. »

On ne saurait trop remarquer l'acte important de Clément XII pour honorer la mémoire de l'angélique Docteur. Après avoir rappelé, l'approbation donnée à ses écrits par les pontifes romains, et cité nommément treize de ses prédécesseurs : Alexandre IV, Jean XXII, Clément VI, Urbain V, Nicolas V, Pie IV, Pie V, Sixte-Quint, Clément VIII, Paul V, Alexandre VII, Innocent XII et Benoît XIII, le Saint-Père déclare que, voulant aussi témoigner son estime particulière pour la doctrine de saint Thomas, il accorde à tous les séculiers qui auront étudié la théologie dans les écoles des Frères Prêcheurs, selon la forme en usage, mêmes prérogatives, mêmes grades, mêmes droits aux bénéfices, que s'ils avaient suivi les cours des plus célèbres Universités du monde.

Pour continuer cette glorieuse nomenclature, il faudrait citer encore Benoît XIV, Pie VI, Pie IX, qui ont à l'envi comblé de louanges le Docteur angélique. Quant à Léon XIII, ce ne sera pas trop d'un chapitre entier pour rapporter les actes de son pontificat relatifs seulement à l'Ange de l'école.

 

Dans la constitution de 1733 du pape Clément XII est contenu le témoignage suivant

« La doctrine de ce grand homme a été exaltée dans les. conciles même oecuméniques. »

A l'appui de cette assertion existe un discours célèbre, prononcé à Trente, le 7 mars 1563, dans l'église des Frères Prêcheurs, devant l'éminente assemblée des Pères du concile, par le Dominicain Jean Gallo, de Burgos.

« Saint Thomas, disait ce docte théologien, n'a pu (377) assister pendant sa vie à aucun concile général ; mais, grâce aux trésors de sa doctrine, on peut assurer que, depuis son heureux trépas, il ne s'est point tenu de concile dans l'Eglise, où le saint Docteur ne se soit trouvé et n'ait été consulté. Sans parler des autres, remarquez celui qui se tient sous nos yeux. Parmi ses nombreux docteurs, dont les lumières font tant d'honneur à l'Eglise, en est-il un seul qui opine sans appuyer son avis de l'autorité de saint Thomas? Dans le secret du sanctuaire, où se traitent de si graves questions, s'il s'élève quelque doute, quelque partage de sentiments, c'est à saint Thomas qu'on a recours; sa doctrine est comme la pierre de touche de la foi, c'est à elle que vous faites tous profession de vous rapporter. »

 

Un incident très glorieux pour notre grand. Docteur marqua la vingt et unième session.

On se disposait à faire lecture d'un décret relatif au moment où Jésus-Christ institua les prêtres de la loi nouvelle. L'archevêque de- Grenade fit observer que saint Thomas paraissait contraire à une proposition qu'on voulait insérer. Les Pères se firent aussitôt lire le passage de la Somme cité par l'archevêque, et, pour donner le temps d'éclaircir le doute, renvoyèrent unanimement. la promulgation du décret à la session suivante, qui ne se tint que deux mois après.

Bossuet, expliquant la doctrine du concile de Trente, en particulier sur la justification, a donc eu raison d'écrire : « Toute cette doctrine a été puisée dans saint Thomas, ou plutôt, elle n'est, pour ainsi dire, qu'un tissu de ses propres paroles. » (1)

(1) Circa dilectionem in Sacram. Paenitentiae requisitam, XIV, XXXV.

 

378

 

Autre hommage rendu à la doctrine de l'Ange de l'école. Les Pères de Trente avaient ordonné qu'on rédigeât une exposition pratique de la foi orthodoxe à l'usage des pasteurs des âmes et des fidèles. L'ouvrage, élaboré sous leurs, yeux, ne put être achevé pour. la fin des sessions. Une commission de trois savants Dominicains, Léonard de Marinis, Gilles Foscherari et François Foreiro, fut nommée pour y mettre la dernière main. Leur travail parut trois, ans après, sous le titre de Catéchisme du concile de Trente, ou de Catéchisme romain.

« Les approbations réitérées données au Catéchisme romain, dit le P. Touron, sont comme autant de nouveaux témoignages en faveur de la doctrine de saint Thomas, puisque c'est dans ses écrits qu'on a puisé et les lumières. dont on ayant besoin, et tous les principes qu'on a répandus dans les différentes parties de cet ouvrage. » (1).

Après que les papes et les conciles ont parlé, faut-il faire appel à l'autorité des ordres religieux, des universités et des docteurs catholiques ? Nous en avons fait mention déjà au chapitre XVII du premier livre, à propos de la Somme de théologie.

Toutefois un trait cité par Bernard Gui trouve ici naturellement place : « Frère Eleuthère, des Frères Mineurs, était dans une perplexité très grande au sujet d'une question théologique. Sans prendre. la peine de. recourir aux écrits de saint Thomas, il pria dévotement Notre-Seigneur et saint François d'Assise de lui découvrir la. vérité. Or, voici que, dan une vision, saint François lui apparaît avec Thomas

 

(1) Livre V, chap. VIII.

 

379

 

d'Aquin, dont la chape était scintillante d'étoiles. Au-dessus des deux saints, la Vierge Mère de Dieu avec son divin Fils tenait deux splendides couronnes suspendues sur leurs têtes. Comme le Frère éprouvait un bonheur inexprimable dans cette vision céleste, saint François lui dit, en montrant saint Thomas : « Monfils, croyez à ce Saint, sa doctrine ne vieillira jamais. » Frère Eleuthère, se réveillant alors, se mit à lire saint Thomas, et trouva sur-le-camp la solution désirée. Lui-même a raconté le fait à plusieurs religieux, assurant par serment qu'il était véritable. »

Barthélemy de Capoue, que nous connaissons pour l'un des principaux témoins entendus au procès de canonisation, fit plusieurs dépositions tout à la louange de la, doctrine de saint Thomas.

Il tenait de Jacques de Viterbe, religieux augustin et archevêque de Naples, que Frère Gilles de Rome lui avait dit fréquemment à Paris, dans, des causeries intimes: « Frère Jacques, si les Prêcheurs l'avaient voulu, eux seuls auraient été savants; quant à nous, nous n'eussions jamais été que des idiots. Ils n'avaient qu'à nous refuser les écrits de Frère Thomas d'Aquin.

« Le même Frère Jacques, continue Barthélemy, après avoir goûté la manne délicieuse des oeuvres du saint Docteur, ne voulut jamais voir d'autres ouvrages. La première fois qu'il vint à Naples et visita le couvent des Prêcheurs, il se fit conduire à la cellule qui avait été celle de Frère Thomas, et voulut qu'on lui indiquât l'emplacement de sa table de travail. S'agenouillant aussitôt, en présence de nombreux Frères : « Je suis venu, dit-il, pour prier à la place où se sont posés ses pieds. » (1)

 

(1) Boll., VII, 713.

 

380

 

Nos lecteurs aimeront maintenant à contempler, comme en un diadème de perles, les principaux titres élogieux décernés à saint Thomas d'Aquin par les papes, les conciles, les universités, les théologiens les plus éminents de la Ville éternelle et de tout l'univers.

 

Voici ces titres :

 

DOCTEUR ANGÉLIQUE

ANGE DE L'ÉCOLE;

ANGE DE LA THÉOLOGIE ;

DOCTEUR EUCHARISTIQUE ;

DOCTEUR INCOMPARABLE :

DOCTEUR DES DOCTEURS;

PRINCE, DES THÉOLOGIENS ;

SIÈGE DE LA SAGESSE ;

TABERNACLE DE LA SCIENCE ET DE LA SAGESSE DIEU ;

DISCIPLE, PRIVILÉGIÉ DU SAINT-ESPRIT;

ORACLE DIVIN;

INTERPRÈTE FIDÈLE DES VOLONTÉS DIVINES ;

PRINCE ET PÈRE DE L'ÉGLISE;

ASTRE MATINAL DE L'ÉGLISE ;

LUMIÈRE DE L'ÉGLISE MILITANTE;

GRAND LUMINAIRE DU MONDE;

FLAMBEAU DE LA THEOLOGLE CATHOLIQUE;

LUMIÈRE DE SCIENCE;

CHÉRUBIN DES ANGES ;

ORACLE DU CONCILE DE TRENTE;

PIERRE DE TOUCHE, DE LA FOI ;

ATHLÈTE DE LA FOI ORTHODOXE;

BOUCLIER DE L'ÉGLISE MILITANTE ;

ARSENAL DE L'ÉGLISE ET DE LA THÉOLOGIE ;

ANGE EXTERMINATEUR DES HÉRÉSIES;

TERREUR DES HÉRÉTIQUES ET MARTEAU DES HÉRÉSIES;

MIRACLE DU MONDE;

ABIME DE SCIENCE;

CLEF DES SCIENCES ET CLEF DE LA LOI

ALPHA DE TOUTES LES SCIENCES;

AIGLE DES ÉCOLES ;

RÉSUMÉ DE TOUS LES GRANDS ESPRITS ;

LANGUE DE TOUS LES SAINTS;

COMMUN MAITRE DE TOUTES LES UNIVERSITÉS ;

PREMIER DES SAGES ET DÉLICES DES SAVANTS ;

PERLE DU CLERGÉ, FONTAINE DES DOCTEURS ET MIROIR SANS TACHE DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS.

 

Enfin, dans l'office liturgique, l'Eglise l'appelle :

 

ORNEMENT DE L'UNIVERS;

GUIDE ET LUMIÈRE DES FIDÈLES ;

RÈGLE, VOIE, LOI DES MOEURS ;

TABERNACLE DESVERTUS;

FLAMBEAU DU MONDE;

LUMIÈRE DE L'ÉGLISE;

SPLENDEUR DE L'ITALIE ;

HONNEUR ET GLOIRE DES FRÈRES PRÉCHEURS;

CHANTRE DE LA DIVINITÉ.

 

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CHAPITRE IX. HOMMAGES DE, LA POÉSIE, DE L'ÉLOQUENCE ET DE LA PEINTURE

 

Tripliciter sol refulgens radiis suis. ECCLI. XLIII, 4.

Soleil au triple rayonnement.

 

SAINT Thomas, le Prince de la théologie, ne mérite-t-il pas un rang spécial parmi les plus grands poètes enfantés par le christianisme et inspirés par lui ?..

 

Nous l'avons vu; nul n'a chanté plus admirablement que notre Saint la merveille par excellence, l'ineffable résumé, de toutes les merveilles, la divine Eucharistie. Chanter l'amour de Dieu, du Dieu caché, anéanti, pour mieux se donner à l'homme ; chanter le mémorial de l'infinie tendresse comme l'aurait fait un, séraphin sur sa lyre d'or, n'est-ce  pas mériter, sans conteste, toutes les palmes de la poésie, de cette poésie sacrée qui l'emporte  incomparablement sur toute poésie profane, par la sublimité des sujets qu'elle traite, la grandeur des sentiments qu'elle inspire ?

Mais pourquoi rappeler un seul des chefs-d'oeuvre de Thomas d'Aquin pour démontrer qu'il est poète ? Il l'est (384) dans toutes ses oeuvres, il l'est essentiellement par son génie. Ce n'est pas le rythme qui fait le poète, a dit le régulateur du Parnasse latin, c'est le génie, c'est le sens du divin, c'est une voix faite pour annoncer les grandes choses, c'est le souffle énergique des paroles et l'élévation du sujet (1).

« A cette mesure, s'écrie Mgr Landriot, saint Thomas est un grand poète; il a le sens du divin à un degré éminent; ce qu'il traite ne saurait être plus élevé, et ses paroles dans leur simplicité ont une puissance que personne ne révoque en doute. M. de Humboldt (2) disait du langage poétique « qu'il devait jaillir du pressentiment de cette harmonie mystérieuse qui: existe entre les mondes visible et invisible. » Or, qui a mieux compris le rapport de ces deux mondes, que saint Thomas ? Pour rendre sensibles les vérités les plus hautes, il les incarne dans une simple comparaison, et il laisse ainsi la vérité dérouler facilement ses gerbes d'or, aux yeux de ses lecteurs. On dirait un musicien qui, dans le silence de la pensée, écoute les lois de l'éternelle mélodie, et les traduit sur les cordes d'un instrument matériel. C'est lui qui a formulé cette loi merveilleuse, clef de tout le symbolisme : « Les raisons des choses qui existent en Dieu sous une forme intellectuelle sont écrites dans la création sous une forme sensible.» (3) Ainsi Dieu, l'éternel géomètre, l'éternel poète, a écrit une partie de ses pensées en caractères grandioses sur toute la nature matérielle; et le poète est celui qui lit et qui fait lire aux autres cette écriture gigantesque. Saint Thomas a dit encore : « La Création est la voix du Verbe, et toutes les

 

(1) Liv. 1, Satire IV, 40-44

(2) Ministre d'état allemand, célèbre par ses recherches sur l'étude comparée des langues, 1767-1835.

(3) Sur l'Epître aux Hébr., ch. IX.

 

385

 

créatures sont comme un chœur de voix qui répètent le même Verbe. » (1) Or, qu'est-ce que contenir en soi le feu de la poésie, sinon posséder ce génie qui entend avec une exquise pénétration les harmonies divines du fini et de l'infini, et qui les redit comme il les sent ? Et nul ne l'a fait en un langage plus magnifique que saint Thomas. » (2)

 

La poésie appelle la poésie.

Ce souffle puissant, qui circule dans tous les traités du Maître, en particulier dans sa Somme théologique, a fait surgir autour de la mémoire du Saint, autour de son tombeau lui-même, des chantres d'une verve intarissable.

« Parmi les nombreux écrits à la louange du prince des théologiens, il existe, dit Echard, un poème commençant par ces mots : A teneris annis... Dès ses tendres années. »

D'après Echard également, un Dominicain espagnol du XVIe siècle, Dominique de Mendoza, voulant fixer davantage dans sa mémoire la Somme de théologie, qu'il savait par coeur, en fit un résumé en vers hexamètres.

Un siècle après, un autre Frère Prêcheur donnait à un travail analogue le rythme du Lauda Sion.

Vers le même temps, un savant Jésuite, le P. Aubry, consacrait sept cent vingt-cinq vers latins à la description du mausolée splendide élevé à la gloire du Docteur angélique, dans l'église de Toulouse  (3). Un autre Jésuite du même siècle, le P. Labbé, a résumé les mérites et les

 

(1) 1 Sent., Dist. 27, q. 2, a. 2:

(2) Discours prononcé aux Carmes, à Paris, le 7 mars 1864.

(3) Thomeum, sive D. Thomae Aquinatis gloriosum sepulcrum, Tolosae.

 

386

 

gloires de saint Thomas dans un éloge poétique demeuré célèbre, et souvent reproduit (1).

Mais le plus bel hommage offert par la poésie à notre glorieux patron, nous le devons au chantre immortel de Florence : Dante Alighieri.

Après avoir, pendant sa jeunesse, étudié les lettres et la philosophie à Florence, à Bologne et à Padoue, Dante, disent ses biographes, vint à Paris, et s'adonna dans un âge plus mûr à la sainte théologie. Il y acquit une telle renommée qu'on l'appelait indistinctement le poète, le

 

(1) SANCTI THOMAE, DOCTORIS ANGELICI, ELOGIUM

THOMAS Angelus erat, antequam esset Doctor angelicus.

Angelorum discipulus, et pene aamulus fuit;

Muta ab Angelis didicit, quaedam Angelos docere potuit :

Aut Theologiam ad terras deduxit è caelo,

Autscivit in via quod videtur in patria.

Audivit Apostolus arcana verba, sed illa tacuit

Quae Paulo dicere non licuit, haec Thomas dixit.

 

Mysteriorum compendium est Summa Thomae;

Collegit in ea quidquid doceri potest aut,sciri ;

InclusitAmbrosios, Hieronymos, Augustinos, Gregorios;

Inclusit seipsum, major seipso, et se minor.

Epitomem fecit alienae sapientiae, et Summam suae :

Didicit omnes, qui Thomam intelligit,

Nec totum Thomam intelligit, qui omnes didicit;

Ubi alii dubitant, Thomas non ambigit ;

Ubi omnes desinunt; inde incipit:

Inde progressus eo ascendit quo nemo praeiverat,    

Sequitur praeviam fidem, et illam ducit,

Discipulam facit Theologiam, et magistram ;

Ostendit quod illa credit :

Neque aliud superest nisi lumen gloria: post Summam Thomae.

De Deo sic loquitur, quasi vidisset;

De tribus Personis, quasi singulas nosset ;

De Angelis sic disputat, quasi Spiritus esset ;

Ingenerat horrorem peccati, dum describit;

Amabiles reddit virtutes, dum ostendit

In carnatum Verbum sic explicat, quasi vox Verbi.

Siste aliquando, Thoma, pervenit ad summum Summa tua :

Ire ulterius non potes, nisi aliquid quaeras post omnia.

 

BENE SCRIPSISTI DE ME, THOMA.

 

Probat scripturam hominis Qui character est Patris ;

Silete, linguae, ubi Deus laudator est,

Fallere non potest qui laudatur, dum qui laudat non fallitur.

Appellent alii Thomam Angelum Theologiae,

Disant pontifices Summam tot miraculis constare quot titulis ;

Plus dicit una vox BENE.

Christus est Verbum Patris, Thomas adverbium Filii.

 

QUAM ERGO MERCEDEM ACCIPIES ?

 

Quam bene scripserit collige ex testimonio,

Quam bene vixerit disse ex praemio,

Ut scias meritum virtutes, datur optio praemii.

Quid eligat nisi DEUM, qui novit pretium Dei?

Nec potuit eligere majus, nec debuit minus ;

Male scripserat, si aliter elegisset.

 

PETRUS LABBÉ, soc. Jesu.

 

 

387

 

philosophe et le théologien (1). Même il soutint une thèse publique sur quatorze questions, qu'il défendit avec grand applaudissement contre les plus fameux professeurs de l'Université. Le manque d'argent seul le priva de la réception solennelle du bonnet.

Alighieri fréquenta les écoles dominicaines et fit une sérieuse étude des doctrines de saint Thomas; On en peut établir la preuve dans sa prédilection marquée pour le Docteur angélique, auquel il consacre quatre beaux chants de son Paradis, et plus encore dans la comparaison de son épopée avec la Somme de théologie.

Des savants modernes ont mis en regard avec une fidélité

 

 

(1) César Balbo, liv. II, ch. IX.

 

388

 

scrupuleuse les articles de la Somme et les stances du poète sur Dieu, l'ange, l'homme, le dogme chrétien ; ils sont arrivés à cette conclusion : sous une forme différente la Somme théologique et la Divine Comédie ne sont qu'un seul et même livre, à savoir le poème de l'âme qui, après avoir expié sa faute, marche à la conquête de la félicité éternelle.

 

Symbolisée par Virgile, la philosophie morale avait pu conduire aisément le chantre florentin à travers les cercles affreux de l'Enfer, et le diriger ensuite, non sans quelque peine, par les sentiers fatigants de la montagne du Purgatoire; mais la raison humaine a les ailes trop

courtes pour tenter un plus haut vol. Qui donc désormais guidera l'explorateur des régions célestes?

Sur la cime du Purgatoire, Dante suppose un plateau vaste et délicieux : c'est le Paradis terrestre. Là doit venir le prendre le messager divin, chargé de l'introduire dans la céleste Jérusalem. A l'approche de ce messager, une clarté extraordinaire illumine toute la forêt, et une suave harmonie, mêlée au bruissement des feuilles, résonne au (389) milieu de cette atmosphère resplendissante. Tout à coup s'avancent avec une majestueuse lenteur sept flambeaux ar dents, laissant derrière eux une traînée lumineuse ; puis vingt-quatre vieillards couronnés de lis, et les animaux symboliques d'Ezéchiel enguirlandés de vert. Alors paraît un char triomphal tiré par un griffon et porté sur deux roues. A droite et à gauche, les Vertus théologales et les Vertus cardinales forment deux gracieux choeurs de danse; les quatre Docteurs de l'Eglise latine et trois Apôtres ou évangélistes marchent par derrière. Au-dessus, des anges répandent les roses à pleines mains et font entendre des cantiques de félicitations

 

Ecoutons le poète :

 

Non seulement Rome ne fêta jamais d'un char si beau Scipion l'Africain, ni même Auguste; mais, auprès de celui-ci, pauvre serait le char du Soleil.

 

Dans un nuage de fleurs qui s'élevait des mains des anges et retombait sur le char et à l'entour,

 

M'apparut une femme couronnée d'olivier par-dessus un voile blanc; elle portait un manteau vert, et sa robe avait la couleur d'une vive flamme.

 

L'être mystérieux assis sur le char relève son voile, et, Dante reconnaît... Béatrix.

Naturellement,  on croirait que cette douce apparition n'est autre que la vertueuse fille de Foulques Portinari; le poète se charge de nous donner lui-même l'interprétation du symbole :

 

Béatrix figure la science divine, resplendissant de toute la lumière de son objet, qui est Dieu (1).

 

(1) Contvito, II, 4.

 

390

 

Béatrix, c'est donc la sainte Théologie; la Théologie, telle que Dante l'a apprise dans les doctes volumes de Thomas d'Aquin. Bientôt même il oubliera Béatrix pour converser avec Thomas d'Aquin en personne. Dès ce moment, le Docteur angélique prend le rôle principal, et dans le Paradis du poète, il remplit l'office de l'ange de l'Apocalypse qui se présente à saint Jean, et le conduit en esprit dans la Jérusalem céleste, pour en mesurer avec une verge d'or les admirables proportions.

Création vraiment originale, le Paradis de Dante comprend des myriades de corps lumineux, peuplés d'êtres intelligents, d'où s'élèvent incessamment des cantiques d'amour, de louange et de bénédiction vers l'auteur de toutes ces merveilles. Assurément, c'est ici que les cieux racontent la gloire de Dieu.

Après avoir visité diverses planètes, Dante, avec sa divine conductrice, est porté par un nouvel élan de charité jusqu'au soleil. Dans les Ecritures, le soleil est le tabernacle de l'Eternelle Sagesse; il est également, d'après le poète, le séjour des sages qui ont illuminé le monde de leurs doctrines.

La vue de ces grands esprits réjouit son âme : il les voit, ornés d'une clarté qui. leur est propre, resplendir au-dessus d'une mer lumineuse ; comme de petites, flammés légères; puisse ranger en forme de couronnes, composées chacune de douze d'entre eux,  et dans des ravissements, des extases et des rondes célestes, se  renvoyer mutuellement la lumière, la joie et l'amour dont ils sont pénétrés.

Placé au centre de l'une de ces couronnes, et s'enivrant des douceurs de leurs harmonies, ante cherche du regard s'il lui serait donné de reconnaître quelqu'un de ces sages. Son coeur lui dit que dans le nombre doit être Thomas (391) d'Aquin. Le Saint a compris la pensée du poète ; il vient à lui :

 

Tu voudrais savoir de quelles fleurs se compose cette couronne de Bienheureux, qui considère avec amour la belle dame qui t'a fait monter jusqu'au ciel;

Je fus l'un des agneaux du saint troupeau que Dominique mène par un chemin où l'on trouve une nourriture délectable, si l'on renonce aux vanités terrestres.

Le plus proche de ma droite fut mon frère et  mon maître : c'est Albert de Cologne, et je suis Thomas d'Aquin.

Si tu désires être renseigné sur tous les autres, suis ceux que ma parole t'indiquera, en jetant tes regards sur chacune des lumières dont est formée cette couronne bienheureuse.

 

Alors, le saint Docteur lui; désigne les âmes de Gratien, de Pierre Lombard, de Salomon, de saint Denis l'Aréopagite, de Paul Orose, de Boèce, de saint Isidore, du vénérable Bède, de Richard de Saint-Victor, de Siger enfin, qui fut, à Paris, le maître de Dante, et qui « enseignait, rue du Fouarre, des vérités si belles qu'elles lui créaient des jaloux (1). »

Puis, la couronne des bienheureux reprend sa danse mystique et ses chants,

 

Avec une mesure et une douceur qu'on ne peut connaître que là où la jouissance est éternelle.

 

Cependant, Alighieri continue de s'entretenir avec saint Thomas, et lui propose quelques doutes. L'angélique Docteur trouve ainsi l'occasion de décrire une des époques les plus étonnantes qu'ait vues l'histoire de l'Eglise et de la civilisation : le XIIIe siècle, mélange de nobles aspirations et de douloureuses épreuves. Partout la lutte, dans les idées

 

(1) Paradis, chant X.

 

392

 

comme dans les moeurs, dans la vie publique comme au foyer de la famille ; l'Eglise est battue en brèche par le césarisme et l'hérésie : moment suprême! Comment sortirat-elle de cette tourmente ?

 

La Providence qui gouverne le monde avec une sagesse où tout regard humain est vaincu bien avant d'en voir le fond,

 

Voulant assurer la marche de l'Epouse vers son Bien-Aimé, Celui qui, avec une clameur, puissante, s'unit à elle par son sang béni,

 

Choisit en sa faveur deux princes pour lui servir de guidés et diriger ses pas.

 

L'un fut séraphique par son ardeur; l'autre, par sa sagesse, fut sur terre un rayon de la lumière des chérubins.

 

En ces deux princes, Dante, a reconnu François d'Assise et Dominique de Gusman, envoyés au monde pour apaiser les discordes de la famille humaine, et guider l'Eglise dans l'accomplissement de sa divine mission. Ici, saint Thomas entonne un hymne triomphal au patriarche des Mineurs, et un instant après, délicate pensée! saint Bonaventure fait un non moins splendide éloge du patriarche des Prêcheurs. Les deux fondateurs, avec des moyens différents, tendent à la même fin : ils figurent la vie contemplative et la vie active, la vie intérieure et la vie extérieure de l'Eglise. François d'Assise est montré sur la cime des Apennins levant les mains au ciel, comme un autre Moïse, pour rendre Dieu propice aux preux chevaliers qui, sous les ordres de Dominique, nouveau Josué, combattent au pied des monts les ennemis du Seigneur.

Après les louanges décernées aux fondateurs des deux grands Ordres mendiants, Dante, bien loin de prendre congé de saint Thomas, cherche par de nouvelles questions à le retenir longtemps encore. Il imagine qu'aux paroles (395) du grand Docteur, les belles couronnes d'âmes qui l'entourent resplendissent d'une plus pure lumière et tressaillent d'une joie plus vive. Elles s'évanouissent enfin en chantant, et le poète quitte l'Ange de l'école, non sans inviter tous les amis de la science à célébrer la gloire de son illustre Maître.

 

***

 

Inspirateur de la poésie, qui lui rend en hommages ce qu'elle a reçu, de lui, Thomas d'Aquin est-il aussi l'inspirateur de l'éloquence?

Pour traiter à fond cette question pleine d'intérêt, il faudrait un volume. Mais, fidèle à la loi que nous nous sommes prescrite, la brièveté, nous nous bornerons à jeter ici quelques pensées sommaires, trop heureux de fournir, aux jeunes étudiants des cours de rhétorique et d'éloquence, matière à l'exercice de leurs talents.

Sans parler autrement que pour en faire mémoire, des éloquents panégyriques que saint,Thomas inspiré au retour de sa fête, à d'illustres évêques, à des membres distingués du clergé séculier ou régulier, est-il des orateurs sur le génie desquels l'Ange de l'école ait exercé, une influence réelle et féconde ?

Quand on prononce le mot d'éloquence chrétienne, tout aussitôt un nom se présente à la pensée : celui de Bossuet. Bossuet est chez nous, Français, la personnification de l'éloquence sacrée, peut-être pourrait-on dire de l'éloquence sans restriction. Cet immortel génie empruntait aux Pères de l'Eglise, à Tertullien surtout, sa vigoureuse diction. Mais à qui demandait-il ces pensées profondes, ces aperçus immenses qui vous saisissent à la lecture des Sermons ou des Oraisons funèbres ? Après saint Augustin, à saint (396) Thomas. N'oublions pas d'ailleurs que la doctrine du Docteur angélique n'est autre que la doctrine du Docteur de la grâce, qui elle-même est celle de l'Apôtre des nations.

Bossuet, nous l'avons dit, avait étudié dans sa jeunesse cléricale la Somme de saint Thomas. S'étonnera-t-on qu'il en ait exploité les richesses, et que son génie ait su revêtir des formes de la plus riche éloquence les grandes et nobles pensées du prince de la théologie ? Faut-il un témoignage Bossuet lui-même notes le fournit. Dans quelques-uns de ses discours, il jette parfois de ces exclamations qui valent à elles seules tout un panégyrique : « J'ai appris du grand: saint Thomas... — C'est le grand saint Thomas qui me l'apprend » (1). L'aigle de Meaux s'élevait donc sur les ailes de l'Ange de l'école, pour atteindre ces hauteurs où nous. l'admirons.

L'Espagne possède, elle aussi, son Bossuet : le vénérable Louis de Grenade, dont les oeuvres faisaient les délices de saint François de Sales. et de saint Charles Borromée. Est-il besoin de dire que Louis de Grenade était fidèle disciple et interprète éloquent du Docteur angélique, en même. temps que son Frère par la profession religieuse ?

La douce éloquence de saint François de Sales lui-même possède une force latente qu'on ne saurait méconnaître. Quel en est le secret? Serait-ce témérité de croire qu'exact à lire chaque jour, autant qu'il le pouvait, un ou plusieurs articles de la Somme, le saint évêque de Genève s'est imprégné dés pensées solides du grand Docteur ?

 

De nos jours, la chaire a retenti des accents d'une éloquence toute nouvelle.

 

(1) Second panégyr. de saint Joseph, et alibi.

 

397

 

L'élite de la France a entendu tour à tour la voix puissante et autorisée des Lacordaire, des Félix, des Monsabré !...

Lacordaire ! « Etudiez ses conférences, s'écriait Mgr Landriot dans le brillant discours cité plus haut (1), étudiez ses conférences, et , vous verrez que très souvent c'est la pensée de saint Thomas qui en fait la principale beauté. Disciple du Maître, il s'est enrichi de la grandeur du fond, il a perfectionné les détails de la forme. » Qui ne connaît l'admirable panégyrique prononcé par le P. Lacordaire, en 1852, devant le chef de saint Thomas, à Toulouse? Comme il est manifeste que « cette tête sublime, cette tête qui en a illuminé tant d'autres », illuminait elle du grand orateur ! Ecoutons : « Qu'ils sont rares, ces hommes, mortels comme nous, qui ont entendu la voix de la vérité dans toutes ses sphères, depuis le murmure qu'elle produit dans l'atome jusqu'à l'harmonie qu'elle fait tomber des lèvres de Dieu, et qui, paisibles possesseurs de ce concert, l'ont redit à notre oreille avec une puissance digne de notre âme, de l'univers et de Dieu même! Tel fut saint Thomas d'Aquin. Il était né prince. De là, tout d'un coup et par un seul bond, il s'élança, jeune encore, à l'autre extrémité des choses humaines, il revêtit l'habit de moine mendiant... Prince, moine, disciple, il pouvait monter sur le trône de la science divine; il y monta en effet, et depuis six siècles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé de Successeur ni de rival. Il est demeuré prince comme il était né, solitaire comme il s'était fait, et la qualité seule de

 

(1) Page 385.

 

398

 

disciple a disparu en lui, parce qu'il est devenu le maître de tous... Trahi par une hospitalité trop admiratrice, son corps n'avait point été rendu aux supplications de son Ordre ; il attendait là depuis un siècle les décisions de l'Eglise, et la gloire paisible d'un tombeau selon son coeur.

« Ici, mes frères, mes entrailles s'émeuvent, car ce tombeau si longtemps attendu, ce tombeau si envié de tout un siècle, ces restes que se sont disputés tant de villes fameuses et les nations elles-mêmes, les voici présents! Je les vois, je les touche, j'y applique mes lèvres enivrées du parfum qui s'en échappe, et qui ne s'est point épuisé au feu de tant de vénération !

« O reliques sacrées, dont j'avais tant désiré l'approche, c'est bien vous; je vous reconnais à ces voûtes qui tressaillent de m'entendre vous louer, à ces solennités dont vous êtes l'objet, aux joies et aux certitudes intérieures que vous donnez de vous... »

Lisons maintenant cette page du P. Félix, détachée de la première conférence sur le Progrès de l'intelligence par l'harmonie de la raison et de la foi: harmonie si bien comprise par l'éminent Jésuite à l'école de saint Thomas :

« Ah! si vous voulez contempler dans une rare figure l'agrandissement que peut donner à l'intelligence humaine cette alliance féconde de la raison et de la foi, de la philosophie et de là théologie, je vous dirai: Regardez saint Thomas d'Aquin, la, plus haute représentation du Verbe de Dieu dans un homme; saint Thomas d'Aquin, le génie de la raison et de la foi éclairé par le double rayonnement du Verbe créateur et du Verbe incarné, et en faisant rejaillir sur les deux mondes de l'intelligible les divines clartés; saint Thomas d'Aquin, ange de l'école, oracle de la (399) théologie, maître dans la philosophie, faisant parler l'une et l'autre dans la langue la plus catholique et la plus rationnelle, la plus profonde et la plus claire, la plus pleine et la plus précise, en un mot, la plus angélique qu'il soit possible d'imaginer; parole, par sa lumière tranquille  et par sa céleste sérénité, la plus rapprochée du Verbe même de Dieu.

« Le voyez-vous d'ici, cet homme incomparable qui s'est levé au sommet de nos âges chrétiens pour réfléchir la lumière du Christ, comme la coupole de nos grandes cathédrales les rayons du soleil ? Je l'aperçois au centre même de cette cité, sur les hauteurs de la science et dans le plus vaste épanouissement de son intelligence, montrant à l'Eglise qui l'envoie, à la science qui l'écoute, aux siècles qui l'admirent, ce que peuvent pour l'agrandissement d'un homme la raison et la foi se rencontrant ensemble dans les splendeurs d'un même génie : sa théologie à sa droite, sa philosophie à sa gauche, lui au milieu, aussi hardi philosophe que profond théologien, face, à face avec le mondé chrétien et le monde païen, aussi illuminé de foi que rayonnant d'intelligence, montrant ces deux chefs-d'oeuvre de la pensée, et lui-même plus grand que ces chefs-d'oeuvre il dit, en jetant à toutes les incrédulités et à tous es rationalismes ses invincibles défis : « Je suis la synthèse humaine de la philosophie et de la théologie : je suis l'agrandissement de l'intelligence de l'homme par le Verbe de Dieu; je suis l'harmonie de la raison et de la foi !... »

A la voix puissante qui vient de nous parler a succédé, dans la même enceinte, une autre voix non moins sympathique.

Dix-huit années durant, on a vu, à chaque Carême, se (400) presser autour de la chaire de Notre-Dame, une assistance choisie de prêtres, de religieux, d'hommes du monde, avides d'entendre l'Exposition dit dogme chrétien, et par cet enseignement de préparer leurs âmes aux luttes de la vie.

Théologien éloquent, ardent et enflammé, écrit un appréciateur judicieux, l'orateur a reconnu, avec les vrais savants de ce siècle, que la plus grande plaie qu'il faut guérir, avant toutes les autres, c'est l'ignorance religieuse et l'affaiblissement du sens chrétien; il a voué sa vie apostolique à vulgariser l'enseignement de la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Missionnaire en même temps plein de compassion pour les pauvres pécheurs, ii a vu que dans la pratique des doctrines théologiques il s'agit de l'application du Sang de Jésus-Christ sur les âmes: Et ce merveilleux problème de l'application du Sang de Jésus-Christ a percé son coeur; il l'a étudié, médité avec intelligence, avec fermeté, avec une infinie confiance en la miséricorde de Dieu. Aussi l'a-t-il résolu selon les doctrines les plus douces, les plus modérées, les, plus favorables aux pécheurs touchés de repentir. »

Ainsi, commentée du haut de la chaire avec unie diction sobre, facile, lumineuse, convaincante, la Somme théologique est comme ces monuments publics dont les grandes lignes architecturales, un soir de fête, paraissent tout en feu aux yeux de la multitude émerveillée: Qu'on relise ,des Conférences sur les Sacrements, et spécialement celles du Carême de 1884 sur la divine Eucharistie, et qu'on nous dise si c'est franchir les limites du vrai que de tirer cette conclusion : chaque année, Notre-Dame de Paris entend résonner sous ses voûtes les accents de Thomas d'Aquin s'exprimant par la bouche de son frère, de son éloquent disciple, le T. R. P. Monsabré.

 

401

 

Après la poésie et l'éloquence, la peinture : elle aussi parle un langage propre à éveiller dans l'âme les plus nobles, les plus religieux sentiments. Saint Thomas d'Aquin a-t-il exercé son influence sur la peinture, et la peinture lui en a-t-elle été reconnaissante ? Le lecteur va juger.

Bien que ne venant pas au premier rang dans la classification des beaux-arts, la peinture, grâce aux ressources dont elle dispose et à l'avantage de fixer ses 'couvres, possède plus qu'aucun autre le secret de représenter le beau.

 

Qu'est-ce que le Beau ?

L'auteur de la Somme théologique, auquel nous sommes redevables de tant de sublimes aperçus, en a-t-il donné une définition ?

Constamment appliqué à l'étude , du vrai et du bien, saint Thomas ne pouvait manquer de considérer le beau, qui jaillit de l'un et de l'autre. Sa théorie esthétique est à la fois des plus simples et des plus lumineuses.

Pour le Beau, dit-il, trois choses sont requises:

L'intégrité de l'objet, sans quoi il n'y a pas beauté, mais laideur;

2° La proportion et la correspondance des parties, d'où résulte l'harmonie de l'ensemble ou l'unité;

3° La splendeur, qui consisté, pour les objets visibles, dans des couleurs gaies et vives, et qui„ dans les concepts rationnels et les actes humains, n'est autre que l'irradiation de la raison elle-même.

« Ces trois propriétés se trouvent au suprême degré dans le Verbe de Dieu, origine et source de toute beauté.

« En effet, comme Fils, le Verbe possède dans toute son (402) intégrité la même nature que le Père. En même temps, il en est l'image absolument parfaite; saint Paul l'appelle la figure de sa substance. Enfin, en tant que Verbe, il est la splendeur de l'intelligence du Père, ou, selon saint Paul encore, la splendeur de sa gloire. » (1)

Cette admirable définition, donnée par le Docteur angélique, est à la fois objective et subjective .. objective, parce qu'elle nous montre dans le Verbe la beauté substantielle, éternelle et immuable, qui, en se reflétant sur les créatures, les rend belles de sa propre splendeur; subjective, par l'énumération des qualités qui, présentées simultanément à nos yeux, constituent la beauté, savoir : l'intégrité, la proportion ou correspondance des parties, et la splendeur.

Le prince de la théologie embrasse dans sa définition le beau naturel et le beau surnaturel, le beau à tous les degrés, et nous fait remonter jusqu'à l'archétype de la beauté éternelle, le Verbe divin.

Ainsi, son esthétique a ceci de particulier qu'elle soulève l'artiste comme dans un mouvement ascensionnel, le fait passer de la considération de la beauté créée et finie à celle de la beauté incréée et infinie, agit sur toutes les puissances de son âme auxquelles elle communique un merveilleux essor.

L'esthétique de Thomas d'Aquin laisse donc bien loin la théorie du réaliste, lequel, n'attribuant à l'art d'autre fin que d'imiter la nature, cherche le beau hors de soi, uniquement dans les objets qui l'entourent. Elle ne s'arrête pas à la théorie de l'idéaliste, qui cherche le beau en soi, c'est-à-dire dans sa propre idée, dans ce qui reste en l'homme de sa beauté primordiale, et essaie de la :reconstituer, telle

 

(1) Ia , q. 39, a. 8.

 

403

 

qu'elle était avant la chute. L'esthétique de notre Docteur s'élance plus haut, et cherche le beau... en Dieu lui-même! Toutefois elle ne répudie pas l'élément sensible; mais elle associe avec suavité le naturel au surnaturel, le sensible à l'intelligible, l'idée à la forme, l'esprit à la matière.

En se tenant à la doctrine du Docteur angélique, l'art, la peinture en particulier, prend un caractère éminemment mystique et religieux. Les éléments sensibles : dessin, couleur, clair-obscur, géométrie, perspective, tout en restant à son service, deviennent secondaires, subordonnés à des lois d'un ordre beaucoup plus élevé, que l'art naturel n'enseigne pas, mais qu'il faut déduire des sentiments intimes de l'âme et d'un fond propre de vertu.

A cette théorie féconde puisa ses inspirations, durant de longues années, la peinture italienne, qui n'a de rivale sous aucun ciel. Mais, parmi cette phalange d'artistes fidèles aux principes de saint Thomas, nul ne se pénétra davantage de son esprit que son frère en Religion, le B. Giovanni de Fiesole, mieux connu sous le nom de Fra Angelico. Si parfois, d'après certains critiques, il laisse à désirer pour la perfection du dessin, le relief des figures, la distribution des ombres et des lumières, du moins excelle-t-il à donner aux saints et aux anges une expression vraiment céleste. Aucun peintre assurément n'observe mieux cette règle d'esthétique chrétienne posée par notre saint Docteur : Plus une forme est belle, plus elle échappe aux chaînes de la matière pour la dominer par sa vertu. (1) Les peintures de Fra Angelico sont des méditations, des extases, des visions, des scènes non de la terre, mais du paradis. En les contemplant, on adore, on prie, on partage les

 

(1) Ia, q. 76, a. 1.

 

404

 

sentiments du pieux artiste qui ne peignait qu'à genoux le Christ et sa Mère.

Fra Angelico, par excellence peintre de l'intuition, marque le point le plus lumineux de l'art chrétien. Après lui commence la réaction, le domaine de la forme sur l'âme, puis celui de la matière sur la forme, devenu enfin le réalisme ou positivisme moderne. Qu'on ne s'étonne pas de ces transformations en sens rétrograde. Quand avec la Renaissance, et, peu après, le, protestantisme, on vit le doute et l'erreur se substituer à la foi sincère et orthodoxe, inévitablement devaient se dessécher les vraies sources de l'inspiration, celles qui avaient fourni aux anciens artistes tant d'immortels chefs-d'oeuvre.

De nos jours, en France, sauf d'honorables exceptions, l'art suit la voie d'un positivisme purement matériel. Chaque année, en rendant compte du Salon, qui offre aux amis du beau les productions nouvelles du talent artistique, la presse honnête, après avoir rendu justice au mérite, se voit contrainte de protester contre les aberrations d'une école pour laquelle l'idéal esthétique s'arrête à la forme corporelle, au lieu d'atteindre la beauté de l'âme se reflétant sur le visage de l'homme, ou, mieux, selon la doctrine du, Docteur angélique, la splendeur du Verbe divin illuminant toutes les créatures de son éternelle beauté.

Ne craignons pas de l'affirmer : c'est en revenant aux principes d'esthétique chrétienne donnés par Thomas d'Aquin, que les beaux-arts reprendront leur éclat, et exerceront une influence salutaire sur les individus et les sociétés.

 

Mais il est temps de voir comment la peinture a payé au Maître le tribut de la reconnaissance. Ne pouvant (407) contempler les uns après les autres les monuments presque sans nombre de sa gratitude, arrêtons-nous seulement devant les plus remarquables et les plus célèbres.

Dans la chapelle des Espagnols, à Santa-Maria-Novella de Florence, Taddeo Gaddi, élève de Giotto, a représenté Thomas d'Aquin majestueusement assis dans sa chaire de docteur, ayant au-dessus de lui les Vertus théologales et cardinales; à droite et à gauche, dix sages de l'Ancien et du Nouveau Testament, et, sous ses pieds, trois ennemis de la foi': Arius, Sabellius, Averroës.Au-dessous, les, sciences sacrées et proifanes sont figurées par des personnages allégoriques et par les savants qui ont principalement illustré chacune d'elles (1).

A Sainte-Catherine de Pise, un tableau de Traïni, disciple d'Orcagna, montre le Saint recevant de Notre-Seigneur des flots de lumière, qu'il transmet à un auditoire composé de religieux, d'évêques, de cardinaux et même de souverains pontifes.

Fra Angelico, dont les chefs-d'oeuvre décorent le cloître de Fiesole et le couvent de Saint-Marc, à Florence, reproduit avec une complaisance marquée la figure de saint Thomas. On considère généralement comme ,une ,de ses plus belles têtes du Docteur évangélique celle du Couronnement de la Vierge, actuellement au Musée du Louvre. Placé dans un groupe, au bas du tableau, le saint Docteur paraît expliquer au roi saint Louis les gloires de Marie au ciel. Une autre figure, peut-être plus remarquable d'expression, se voit dans le groupe des saints religieux du Crucifiement, au couvent de Saint-Marc, à Florence (2).

Disciple d'Angelico, Benozzo Gozzoli, dans une composition

 

(1) Voir la gravure, p. 307

(2) V. pages 176 et 299.

 

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exécutée pour le Dôme de Florence et transportée au Louvre, traite avec plus d'ampleur encore que Gaddi et Traïni le triomphe de Thomas d'Aquin.

Au centre d'une gloire circulaire, le Docteur angélique tient ses ouvrages en mains. A ses côtés, Aristote et Platon prêtent l'oreille, et, sous ses pieds est étendu Guillaume de Saint-Amour, le fameux adversaire des Ordres mendiants. Au bas du tableau; le pape Alexandre IV, assis sur son. trône, condamne le libelle des Périls des derniers temps, en présence de saint Bonaventure, du bienheureux Albert, le Grand, des cardinaux Jean des Ursins et Hugues de Saint-Cher, et d'autres personnages historiques. Dans la partie supérieure, Jésus-Christ se penche vers son docteur et semble lui dire les paroles qu'on lit au-dessous ; « Tu as bien écrit de moi, Thomas. » Autour du Fils de Dieu sont rangés saint Paul, dont l'Ange de, l'école à commenté les épîtres; Moïse, dont il a expliqué la loi figurative, et les évangélistes, qu'il a interprétés par les textes des Pères dans sa Chaîne d'or (1),

A Rome, dans l'église de la Minerve, se voit une Viles oeuvres les plus remarquables du peintre florentin Filippino Lippi : la Dispute de saint Thomas d'Aquin, terme synonyme en Italie; de discussion théologique.

Assis sur une estrade que domine un édicule construit~t décoré dans le goût du XVe siècle, saint Thomas tient d'un main le livre où il a formulé sa doctrine; de d'autre, il montre le corps d'un hérétique, gisant à ses pieds. La Théologie, la Philosophie et  deux figures symboliques siègent           aux côtés du saint Docteur. Au premier plan, Averroës, Arius et divers hérésiarques l'écoutent dans des attitudes confuses, et semblent avouer leur défaite. Pour

 

(1) Voir la gravure du frontispice.

 

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n'avoir pas le mérite de l'originalité, cette composition ne laisse pas de présenter beaucoup de variété et de richesse d'exécution.

A son tour, le génie de Raphaël rend hommage au génie de Thomas d'Aquin. Dans la Chambre de la Signature, au Vatican, se voit la fameuse composition de la Théologie, connue plutôt sous la désignation de Dispute du Saint Sacrement. Debout près d'un autel où est exposée l'Hostie sainte, le Docteur eucharistique, la main sur la poitrine et le visage plein d'une majestueuse autorité, semble affirmer sa foi, au milieu d'une brillanté assemblée d'autres docteurs.

Mentionnons le recueil flamand d'Otto-Venius; publié à Anvers en 1610, et donnant, en trente planches, une Vie illustrée de saint Thomas d'Aquin.

Parmi les productions plus modestes, mais non moins pieuses, de l'iconographie de saint Thomas, nous signalerons aux élèves de nos collèges chrétiens une charmante gravure éditée par G. Besnard, de Tours, et faite tout exprès pour eux. Elle porte en titre latin

Saint Thomas, docteur angélique, patron céleste de toutes les écoles catholiques.

Quant à celle qui le représente coiffé du bonnet de docteur, chapitre IX du livre second, elle est le portrait traditionnel — Vera effigies — dont l’original fut peint à Viterbe, en 1270, du vivant de saint Thomas.

Puisse la douce figure de notre glorieux PATRON, souvent reproduite dans les illustrations de ce volume, inspirer la dévotion et la joie spirituelle que procurait, au témoignage de Frère Eufranon, la vue du Saint lui-même ! Puisse également chacun des lecteurs entendre un jour, de la bouche de Jésus, ces consolantes paroles : « Par les oeuvres de ta vie,  tu as bien écrit de moi ! »

 

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CHAPITRE X. SAINT THOMAS D'AQUIN ET S. S. LÉON XIII

 

Corona tribuetur in generationem et generationem. Prov., XXVII, 24.

Une couronne sera posée sur son front pour les siècles des siècles.

 

 

Après d'avoir accompli notre tâche et de prendre congé de nos bien-aimés lecteurs, nous associons dans le titre de ce chapitre, dixième et dernier, les noms de saint Thomas d'Aquin et de Léon XIII.

Qu'on n'en soit pas surpris.

A l'acte solennel par lequel le Vicaire de Jésus-Christ a déclaré Thomas d'Aquin Patron de toutes les écoles catholiques est due la pensée de cet ouvrage : son meilleur couronnement sera le résumé succinct des actes du même pontife pour la glorification de notre saint Docteur.

 

Léon XIII, n'étant encore que le Cardinal Joachim Pecci, manifestait hautement son admiration pour la doctrine de l'Ange de l'école. Dès 1859, il instituait à Pérouse une Académie spéciale de Saint-Thomas-d'Aquin, aux séances de laquelle il aimait à prendre part.

Bientôt la Somme théologique devenait le manuel de son (414) séminaire diocésain, et plus tard il mettait aux mains de ses étudiants en philosophie le Cours de Philosophie thomiste du R. P. Zigliara, régent de la Minerve, avec lequel on le voyait souvent s'entretenir.

Au mois de juin 1875, l'archevêque de Pérouse généralisait une pensée émise par l'archevêque de Naples, en rédigeant une éloquente supplique à Pie IX, de sainte et illustre mémoire, afin qu'il daignât proclamer saint Thomas Patron des universités, académies et écoles catholiques du monde entier. Plusieurs cardinaux, près de deux cents archevêques et évêques, et vingt-sept généraux d'Ordres religieux signaient avec lui.

Au pape Léon XIII était réservé l'honneur d'exaucer les voeux du cardinal Pecci.

Le nouveau pontife venait à peine de s'asseoir sur le siège de saint Pierre, qu'il laissait voir sa pensée relativement à la doctrine de saint Thomas. Aux élèves des séminaires de la Ville éternelle il recommande l'étude de la philosophie: « d'après l'excellente méthode et les principes très sûrs qu'ont suivis les plus, illustres maîtres de la sagesse chrétienne, et principalement le Docteur angélique ».

A des prêtres de divers diocèses il parle dans le même sens.

Dans une réponse aux RR. PP. Jésuites de Woodstock (Maryland), qui lui: ont fait hommage de leurs Leçons de théologie dogmatique, on lit ces remarquables paroles « Il est d'une souveraine importance que le clergé soit pénétré de doctrines solides et sûres, résultat qui sera certainement obtenu, si la doctrine de saint Thomas. fleurit dans vos écoles... »

Dans le courant de 1876, un autographe de la Somme (415) contre les Gentils, conservé dans une bibliothèque privée de Bergame, avait été racheté par une souscription de évêque, du clergé et des fidèles, pour être offert à Pie IX. Le Saint-Père en avait témoigné une grande satisfaction, et avait voulu qu'on l'imprimât aux frais de la Propagande. Ce fut le nouveau pape qui en eut la dédicace. En remerciant l'éditeur de son gracieux hommage, et pour encourager ses travaux, Sa Sainteté ajoute : « Plaise à Dieu que les autres autographes du saint Docteur échappés aux ravages du temps, s'ils gisent quelque part dans la poussière, puissent être retrouvés et mis en sûreté! »

En juin 1879, le pape fait venir de Naples un savant, professeur pour occuper une chaire importante du Séminaire romain; la raison qu'il donne de son choix, c'est qu'il veut voir refleurir dans cet athénée les doctrines de saint Thomas.

Malgré leur valeur incontestable, les actes que nous venons de rapporter n'étaient encore que des prémisses ; la conclusion magistrale, c'est l'encyclique Aeterni Patris.

Dans cet impérissable monument, après des considérations grandioses sur l'importance d'une saine philosophie pour servir de base au dogme chrétien, se trouve un des plus magnifiques éloges de saint Thomas qui soient émanes du Siège apostolique :

« Entre tous les docteurs scolastiques brille d'un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d'Aquin, lequel, ainsi que le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les saints docteurs qui l'ont précédé, a hérité en quelque sorte de l'intelligence de tous. Thomas recueillit leurs doctrines comme les membres dispersés d'un même corps; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement qu'on le considère lui-même, (416) juste titre, comme le défenseur spécial et l'honneur de l'Eglise.

« D'un esprit docile et pénétrant, d'une mémoire facile et sûre, d'une intégrité parfaite de moeurs, n'ayant d'autre amour que celui de la vérité, très riche de la science tant. divine qu'humaine, justement comparé au soleil, il réchauffe la terre par le rayonnement de ses vertus, et la remplit de la splendeur de sa doctrine.

« En même temps qu'il distingue parfaitement, comme il convient, la raison d'avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d'une mutuelle amitié: il conserve ainsi ses droits à chacune, il sauvegarde leur dignité, de telle sorte que la raison, portée sur les ailes de Thomas jusqu'au faîte de l'intelligence humaine, ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus efficaces que ceux que Thomas lui fournit...

Il ne faut donc pas s'étonner de l'immense enthousiasme des siècles précédents pour les écrits du saint Docteur: Presque tous les fondateurs et législateurs d'Ordres religieux ont ordonné à leurs sujets d'étudier la doctrine de saint Thomas et. de s'y tenir religieusement ; ils ont pourvu d'avance à ce qu'il ne fût permis à aucun d'eux de s'écarter impunément, ne fût-ce que sur le moindre point, des vestiges d'un si grand homme. Sans parler de la famille dominicaine, qu'i revendique cet illustre Maître comme une gloire lui appartenant en propre, les Bénédictins, les Carmes, les Augustins, la Société de Jésus, et plusieurs autres Ordres religieux se sont imposé cette loi, comme le témoignent leurs statuts respectifs.

« Et ici, c'est vraiment avec délices que l'esprit s'envole vers ces écoles et ces académies célèbres let jadis (417) florissantes de Paris, Salamanque, Alcala, Douai, Toulouse, Louvain, Padoue, Bologne, Naples, Coïmbre et autres en grand nombre. Personne n'ignore que la gloire de ces académies crut en quelque sorte avec l'âge; on sait aussi que, dans ces nobles asiles de la sagesse humaine, Thomas régnait en prince, comme dans son propre empire.

« Il y a plus les pontifes romains ont honoré la sagesse de Thomas d'Aquin par de singuliers éloges et les attestations les plus amples. »

Et Léon XIII cite en cet endroit plusieurs des témoignages qu'on a' lus dans l'avant-dernier chapitre.

Mêmes hommages de la part; des assemblées oecuméniques de l'Eglise:

« Dans les conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, de Trente, du Vatican,; on eût cru voir;Thomas prendre part, présider même, en quelque sorte, aux délibérations et aux décrets des Pères, et combattre, avec une vigueur invincible et le plus heureux succès, les erreurs des Grecs, des hérétiques et, des rationalistes...

« Enfin une dernière palme semble avoir été réservée à cet homme incomparable : il a su arracher, aux ennemis mêmes du nom catholique le tribut de leurs éloges et de leur admiration...

Le pape conclut « en exhortant, de la manière la plus pressante, ses Vénérables Frères à remettre en vigueur et propager; de tout leur pouvoir la doctrine vraiment d'or de saint Thomas, et ce pour la défense et l'ornement de la. foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences. »

Cette encyclique si imposante et si solennelle causa dans l'univers chrétien la plus vive émotion. Les adhésions arrivèrent de toutes parts: de l'épiscopat, des chefs d'Ordres, (418) des universités catholiques, des théologiens les plus autorisés, et donnèrent au souverain pontife l'occasion d'accentuer avec encore plus d'énergie ses conclusions.

Le cardinal Nina, secrétaire d'Etat, écrivant au nom du pape, le 27 octobre, à l'archevêque de Bologne et à ses suffragants ; le 28, à l'archevêque de Turin et à ses suffragants ; le 29, au Vicaire général des Frères Prêcheurs, dit en propres termes dans chacune de ses lettres : « Le Saint Père désire extrêmement que son encyclique ait un résultat pratique et une vaste application, non seulement à Rome, mais encore dans toutes les autres cités du monde chrétien. »

Que de fois, dans ses relations avec les Pasteurs de divers diocèses, Léon  XIII se plaît à recommander les règles qu'il a tracées pour les hautes études en philosophie, et en théologie ! Nous en avons comme preuves un bref aux évêques de Belgique, un autre aux évêques d'Irlande, une encyclique à tous les archevêques et évêques d'Italie, un bref à l'évêque de Plaisance, un autre aux évêques de Turin, Milan et Verceil…

A ces derniers il écrit : « Nos lettres encycliques du 4 août 1879 disent ouvertement Nos désirs et Nos voeux pour que la jeunesse; soit formée dans la doctrine de saint Thomas d'Aquin doctrine puissante. en tout temps pour la sage culture des intelligences, mais devenue plus opportune que jamais pour la réfutation des erreurs funestes qui ont jeté tant d'esprits hors de la vraie voie. »

Reçoit-il en audiences publiques ou privées des ecclésiastiques, des religieux ou des membres de savantes académies, le pape trouve moyen de leur parler, de saint Thomas, de la splendeur de ses doctrines, de l'accueil sympathique fait à l'encyclique.

 

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Le 7 mars de l'année qui suivit la publication de ce document, deux mille savants étrangers, de tout pays, étaient rassemblés à Rome pour fêter l'angélique Docteur, et porter au Saint-Père le respectueux hommage de leur adhésion. Le pape les admit en audience solennelle; il était entouré de vingt-cinq cardinaux.

« En remettant en honneur là doctrine de saint Thomas; leur dit-il, faisons-nous autre chose que proposer un modèle où tout ce que peut la vertu, tout ce que peut la science, brille du plais vif éclat, en la personne d'un homme complètement versé dans: toutes les sciences divines et humaines, d'un homme que tant de siècles ont comblé d'honneurs, et qui a été comparé aux esprits angéliques eux-mêmes ? »

Le soir du même jour, une fête littéraire était donnée à ces étrangers et à l'élite de la société romaine par l'Académie des Arcades, savante compagnie, fondée en 1690, et offrant cette particularité que chacun de ses membres prend le nom d'un ancien pasteur de la Grèce., Léon XIII en fait partie; mais, depuis son élévation au rang suprême, il a reçu un nouveau nom, et s'appelle Pastor Maximus, le Pasteur Maxime, c'est-à-dire Très Grand.

Notre glorieux pontife n'est pas seulement l'homme de la parole, il. est, dans un degré non moindre, l'homme de l'action : nul ne sait mieux que lui poursuivre la réalisation d'un noble dessein.

Deux mois après l'apparition de l'encyclique, il adressait, au cardinal de Luca, préfet de la, Sacrée Congrégation des études, une lettre importante dans laquelle, précisant sa pensée, il chargeait l'éminent cardinal de préparer au plus tôt, à Rome, la fondation d'une Académie, qui fût comme la tête et le coeur des autres académies établies ou à établir, (420) par tout le monde chrétien, pour la diffusion et la direction de l'enseignement thomiste.

Le 8 mai 188o, en effet, était, inaugurée l'Académie romaine de Saint-Thomas-d'Aquin. Elle se compose de trente membres, dont dix résident à Rome, dix en Italie, les autres à l'étranger. Ses présidents furent au début, le docte cardinal Joseph Pecci frère de Sa Sainteté, et le cardinal dominicain Zigliara, natif de Bonifacio, à ce titre une gloire française.

Léon XIII prit sur sa cassette particulière de quoi doter cette Académie, laquelle publie, deux fois par an, dans une revue périodique, les travaux de ses membres, et même ceux des autres savants catholiques, sur la doctrine de saint Thomas.

Outre le projet de l’Académie romaine de Saint-Thomas d'Aquin, le souverain pontife exprimait, dans sa lettre au cardinal de Luca, l’intention de faire éditer à nouveau les oeuvres du grand Docteur. En cela il suivait les traces de l’un de ses prédécesseurs; saint Pie V, qui donna, en dix-huit volumes in-folio, une édition réputée la meilleure de toutes, mais devenue  fort rare.

On n'épargnera rien pour rendre la nouvelle publication vraiment splendide. Les éditeurs seront les Dominicains de Rome, sous le haut patronage de leur éminent cardinal Zigliara ; ils veilleront avec un soin extrême à l'intégrité du texte, et y ajouteront les commentaires des interprètes les plus illustres de leur Ordre; tels que Thomas de Vio, cardinal Cajetan, pour la Somme théologique et François Silvestri, de Ferrare, pour la Somme contre les Gentils., L'imprimeur sera le cevalier Melandri, directeur de la typographie polyglotte de la Propagande, et le Saint-Père, alloue une somme de trois cent mille francs pour frais d'installation.

 

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Telles sont les dispositions prises par Léon XIII, et dont témoigne une lettre écrite proprio motu, le 18 janvier 1880.

Le 3 octobre de la même année, le cardinal Simeoni, préfet de la Propagande, bénissait le local, et, environ deux ans après, il présentait au Saint-Père le premier volume, édité à trois formats, et contenant tout d'abord une dédicace à Léon XIII; et les actes pontificaux ayant trait à la restauration de la philosophie chrétienne.

« Je suis fort content de ce premier volume, dit le pape aux éditeurs, et je voudrais déjà voir cette entreprise terminée, afin qu'il n'y eût plus un collège, plus un séminaire, où l'on ne trouvât aux mains des maîtres et des élèves les oeuvres de saint Thomas d'Aquin, au moins. les deux Sommes, dans un texte aussi conforme que possible à l'original.»

A l'heure qu'il est, plusieurs, nouveaux volumes ont pris place à la suite du premier, à la satisfaction et avec les précieux encouragements de Sa Sainteté.

Ainsi le Père des fidèles opérait,une heureuse restauration en présentant aux esprits éclairés de l'univers catholique le plus savant des saints; il lui restait à prendre une autre mesure non moins heureuse, en excitant la dévotion des chrétiens envers le plus saint des savants. C'est l'objet de nouvelles Lettres apostoliques, données en forme de Bref, le 4 août 1880, une année, jour pour jour, après la promulgation de, encyclique Aeterni Patris.

Ce n'est point à l'aide d'une pâle analyse, mais, bien plutôt dans le document, pontifical lui-même, que la jeunesse des écoles catholiques doit apprendre les motifs qui ont déterminé le Saint-Père à lui donner saint Thomas (424) d'Aquin pour patron. Aussi la traduction du bref suivrat-elle immédiatement ce chapitre.

Du moins, il importe de remarquer ici que le monde chrétien salua pareillement avec acclamation le nouvel hommage rendu au Docteur, angélique par  le Vicaire de Jésus-Christ. Depuis lors, la fête du patron céleste se célèbre chaque année dans, les universités, collèges et écoles catholiques, avec une solennité inconnue jusque-là. Le matin, maîtres et disciples  s'assemblent au pied des autels, pour demander au Dieu de l'Eucharistie, dont Thomas d'Aquin fut et demeure le Chantre immortel, la pureté qui affine l'esprit pour pénétrer plus avant dans les mystères de la science, et qui dispose  le coeur aux plus nobles vertus. Le soir, dans, des séances académiques qui réunissent un auditoire érudit et brillant, l'éloquence, la poésie, la musique rivalisent tour à tour dans l'expression de leurs louanges pour le Prince des docteurs.

Aux évêques qui lui en font; la demande, le pape. accorde le renvoi. de la solennité religieuse au dimanche qui suit le 7 mars, avec une indulgence plénière pour les professeurs et les élèves des écoles catholiques.

En outre, Sa Sainteté attache des indulgences partielles à nombre de prières composées par saint Thomas, et publiées en divers petits recueils à l'usage de la jeunesse.

L'un de ces recueils de date récente, est un petit office de saint Thomas d'Aquin, approuvé par la S. Congrégation des Rites et enrichi d'indulgences par le souverain pontife. Cet opuscule, qui contient, en outre les diverses prières composées par l'angélique Docteur, sert en quelque sorte de complément à la vie de Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiques.

Le 21 août 1886, à la requête du Rme P. Cicognani, (425) Procureur général des Frères Prêcheurs, Léon XIII autorisait la dévotion des six dimanches en l'honneur du Docteur angélique, avec indulgence plénière chacun de ces dimanches. Enfin le pape a voulu que la liturgie rappelât à jamais l'acte par lequel il a institué saint Thomas Patron des écoles. Sur son ordre, une addition a été faite dans le Martyrologe à l'Éloge du Saint; et les leçons du second nocturne, retouchées par une main non moins docte que pieuse, après avoir présenté un admirable résumé de sa vie, concluent en ces termes : « Exauçant les supplications et les voeux presque unanimes de l'épiscopat, Léon XIII, pour la confusion de tant de systèmes, philosophiques qui détournent les âmes de la vérité, pour l'accroissement des sciences et le bien général,de la société, après avoir pris l'avis de la sacrée Congrégation des Rites, a, par Lettres apostoliques, déclaré et institué Thomas d'Aquin patron céleste de toutes les écoles catholiques.

De son côté, la numismatique,consacrera la réintégration de l'enseignement thomiste dans les chaires de philosophie et de théologie. Selon un vieil usage, chaque année, à l'occasion de la fêté de saint Pierre, le souverain pontife fait frapper une médaille commémorative du fait saillant de l'année. La médaille de 1880 porte d'un côté l'effigie de Léon XIII, et au revers saint Thomas debout, accueillant d'une main la Philosophie scolastique, et lui montrant de l'autre la Théologie, sa gracieuse souveraine, à laquelle elle doit toujours rendre hommage. On a pour exergue, en inscription latine: « Alliance renouvelée de la science divine et de la science humaine, » et autour de la médaille : « La doctrine de saint Thomas ramenée à son antique gloire.»

Ce n'est pas tout. Le nouveau triomphe de Thomas d'Aquin inspire à un ami des arts et peintre lui-même, (426) M. l'abbé Lambert, chanoine de Paris, une composition magistrale, imitée de Benozzo Gozzoli. Elle offre cette différence que les personnages qui figurent au plan inférieur sont, d'une part, Léon XIII entouré du sacré collège, et de l'autre, les archevêques et évêques fondateurs des Universités catholiques, de France. Le tableau original se voit au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris; des réductions en ont été faites par la maison Schulgen, en belles lithographies et photographies.

Plus récemment encore, les; six voûtes de la superbe galerie des Candélabres, au Vatican, devant être décorées de nouvelles fresques, l'artiste Seitz,chargé de la quatrième, a d'après l’inspiration de Léon XIII, représenté, dans une série de magnifiques tableaux, saint Thomas enseignant la vérité, écrasant l'erreur sous son triple aspect : le paganisme, le judaïsme et l'hérésie, et associant dans une douce amitié la Foi et la Raison.

Enfin le jubilé sacerdotal de Léon XIII a sonné; de tous les points de l'univers arrivent au Père commun des fidèles, avec les hommages respectueux: de la piété filiale, de riches  présents ayant pour la plupart. une signification particulière. On s'est, rappelé la prédilection marquée du souverain pontife pour le Docteur angélique. Sous l'empire, de cette pensée, le Séminaire romain a ouvert, une souscription à laquelle ont  adhéré de grandi, coeur tous les séminaires du monde catholique, afin d'élever dans la Bibliothèque vaticane une statue monumentale à saint Thomas d'Aquin.

L'exécution en a été confiée au sculpteur Aureli. Saint Thomas est représenté assis, la main droite étendue, la gauche appuyée sur la Somme théologique. La statue, plus grande que nature, repose sur un piédestal (427) rectangulaire, orné de deux bas-reliefs où figurent, d'un côté, Léon XIII déclarant saint Thomas protecteur des études ; de l'autre, le Docteur des docteurs enseignant.

 

Honneur à un pontificat si fécond en actes importants pour la glorification de saint Thomas d'Aquin ! Successeur de pontifes illustres, qui de mille manières ont exalté sa mémoire, et recommandé sa doctrine, « Léon XIII résume et dépasse les hommages rendus à saint Thomas par tous ses prédécesseurs. » Les papes venus avant lui, depuis six siècles, avaient érigé à l'Ange de l'école « un monument plus durable que l'airain » ; Léon XIII y a mis la main à son tour, pour l'embellir et en poser le couronnement.

C'est donc justice d'unir dans une commune louange les noms de saint Thomas et de Léon XIII, et de citer ici, en la traduisant; une inscription latine qui, à la séance du 7 mars 1880, au palais des Arcades, surmontait le portrait du Docteur angélique et le buste du Pape heureusement régnant:

 

THOMAS, NOUS ACCLAMONS TA SUBLIME SCIENCE,

ET L'EGLISE EN CE JOUR SE PLAIT A TE BÉNIR.

LÉON, PAR, TOI NOS COEURS S'OUVRENT A L’ESPÉRANCE,

CAR TON RÈGNE PRÉPARE UN MEILLEUR AVENIR.

SAINT DOCTEUR, GRAND PONTIFE, ORACLES DE LA TERRE,

VOUS AFFIRMEZ TOUS DEUX LA PLEINE VÉRITÉ

PUISSE LE MONDE ENFIN RECUEILLIR LA LUMIÈRE,

ET VOTRE ENSEIGNEMENT DE TOUS ÉTRE ÉCOUTÉ !

 

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BREF INSTITUANT SAINT THOMAS D'AQUIN PATRON DES ECOLES CATHOLIQUES

 

C’est un usage fondé sur la nature et approuvé par l'Eglise catholique de rechercher le patronage des hommes éminents en sainteté, et l'imitation de ceux qui ont excellé ou atteint la  perfection en quelque genre. C'est pourquoi, depuis déjà longtemps, un grand nombre d'ordres religieux, des collèges, des sociétés littéraires, avaient choisi, avec l'approbation du Siège apostolique, pour maître et pour patron saint Thomas d'Aquin, qui toujours a brillé comme un soleil par la doctrine et par la vertu.

Or, de notre temps, l'étude de sa doctrine ayant pris un accroissement considérable, de nombreuses demandes s'étaient produites pour qu'il fût assigné comme Patron, par l'autorité du Saint-Siège, à tous les collèges, académies et écoles du monde catholique. Un certain nombre d'évêques avaient fait connaître que tel était leur voeu, et avaient envoyé, a cet effet, des lettres particulières ou (430) collectives ; beaucoup d'académies et de sociétés savantes avaient adressé dans le même but d'humbles et instantes suppliques.

On avait cru devoir différer de donner satisfaction à ces ardentes prières, afin d'en laisser le nombre s'accroître, lorsque surgit un événement favorable à la cause: Nous voulons parler de la publication, faite l'année dernière à pareil jour, de Notre Lettre encyclique sur, la Restauration dans les écoles catholiques,  de la philosophie chrétienne, selon l'esprit du Docteur angélique, saint Thomas d'Aquin. En effet, les évêques, les académies, les doyens, les collèges, et les savants de tous les pays déclarèrent, d'un seul coeur et comme d'une seule voix, qu'ils étaient et qu'ils seraient dociles à Nos ordres qu'ils voulaient même, dans l'enseignement de la philosophie et de la théologie, s'attacher entièrement aux pas de, saint Thomas; affirmant qu'ils ont comme Nous la conviction que la doctrine thomiste possède une éminente supériorité, en même temps qu'une force et une vertu singulières pour guérir les maux dont souffre notre époque.

Nous donc, qui avons longtemps, et vivement désiré voir toutes les écoles fleurir sous la garde et le patronage d'un maître si excellent, après l'attestation si formelle et si éclatante du désir universel, Nous jugeons le moment venu d'ajouter ce nouvel éclat à la gloire immortelle de Thomas d'Aquin.

 

Le premier et principal motif qui Nous déterminé, c'est que saint Thomas est le plus parfait modèle que, dans la culture de la science, les catholiques puissent se proposer. En lui brillent; en effet, toutes les qualités du coeur et de l'esprit qui, imposent, à bon droit, l'imitation : une (431)doctrine très riche, parfaitement pure, bien ordonnée; le respect de la foi et un admirable accord avec es vérités divinement révélées; l'intégrité de la vie, relevée par l'éclat, des plus hautes vertus.

Sa doctrine est si vaste qu'elle contient, comme une mer, toute la sagesse de l'antiquité. Toutes les vérités émises, toutes les questions sagement traitées par les philosophes païens, par les Pères et les Docteurs de l'Eglise, par les hommes supérieurs qui jouissaient avant lui, non seulement il les a pleinement connues, mais il les a accrues, complétées, résolues avec une intelligence si supérieure, avec une telle perfection de méthode et une telle propriété de termes, qu'il semble avoir laissé à ceux qui le suivraient la faculté de l'imiter, mais leur avoir ôté la possibilité de l'égaler.

Sa doctrine possède encore ce grand avantage que, munie, de principes d'une grande largeur d'application, elle répond aux nécessités, non pas d'une époque, mais de tous les temps, et qu'elle est très propre. à vaincre les erreurs sans cesse renaissantes. Se soutenant par sa propre force et sa propre valeur, elle reste invincible et cause aux adversaires un effroi profond.

 

Le parfait accord de la raison et de la foi n'est pas de moindre importance, surtout au jugement des chrétiens. Le saint Docteur démontre avec évidence que les vérités de l'ordre naturel: ne peuvent pas être en désaccord avec les vérités que l'on croit sur la parole de Dieu ; que, par conséquent, suivre et pratiquer la loi chrétienne, ce n’est pas un asservissement bas et humiliant de la raison, mais une noble obéissance qui soutient et élève l'esprit ; enfin, que la raison et la foi viennent l'une et l'autre de Dieu, non (432) pas pour qu'elles soient en dissension, mais pour que, vivant en amies, elles se rendent de mutuels services. Tous les écrits du bienheureux Thomas offrent le modèle de cette union et de cet admirable accord. Car on y voit dominer et briller tantôt la raison qui, précédée parla foi, atteint l'objet de. ses recherches dans l'investigation de la nature, tantôt la foi qui est expliquée et défendue à l'aide de la raison, de telle sorte, néanmoins, que chacune d'elles conserve intactes , sa force et sa dignité , enfin, quand le sujet le demande, toutes deux marchent ensemble comme des alliées,. contre les ennemis de l'une ou de l'autre.

S'il fut toujours très important que l'accord existât entre la raison et la foi, on doit le tenir pour beaucoup plus important encore depuis le XVIe siècle; car, à cette époque, on  commença à semer les germes d'une liberté dépassant, toute borne et toute mesure, d'une liberté qui fait que la raison humaine répudie ouvertement l'autorité divine, et demande à la philosophie des armes pour attaquer et miner les vérités religieuses.

Enfin, le Docteur angélique n'est pas moins grand par la vertu et la sainteté que par la doctrine. Or, la vertu est une préparation excellente pour l'exercice des forces de l'esprit et l'acquisition de la science; ceux qui la,négligent se flattent à tort d'acquérir une science solide et fructueuse, parce,que la sagesse, n'entrera pas dans une âme affectionnée, au mal, et n'habitera point dans un corps asservi au péché. Cette préparation de l'âme, qui vient de la vertu, exista en Thomas d'Aquin à un degré excellent et, supérieur, digne d'être divinement consacré par un fait merveilleux.

Sorti vainqueur, en effet, d'une tentation de volupté très dangereuse, le chaste adolescent obtint de Dieu, comme (433) récompense de son courage, de porter autour de ses reins une ceinture mystérieuse, et de sentir en même temps complètement éteint en lui le feu de la concupiscence. Dès lors, il vécut comme s'il eût été exempt de toute contagion du corps, méritant d'être comparé aux esprits angéliques, autant pour l'innocence que pour la sublimité du vol intellectuel.

 

Pour ces motifs, Nous jugeons le Docteur angélique digne à tous égards d'être choisi comme patron des études. Et en prononçant avec joie ce jugement, Nous agissons dans la pensée que le patronage de ce grand homme, de ce grand saint, donnera une impulsion puissante à la restauration des études philosophiques et théologiques, pour le plus grand bien de la société. Car, dès que les écoles catholiques se seront placées sous la direction et la tutelle du Docteur angélique, on verra fleurir comme spontanément la vraie science, puisée à des principes certains et se développant dans un ordre rationnel. De l'intégrité des doctrines naîtra l'intégrité de la vie, soit privée, soit publique; et les bonnes moeurs auront pour conséquences le salut des peuples, l'ordre, l'apaisement et la tranquillité générale.

Ceux qui s'adonnent aux sciences sacrées, si violemment combattues de nos jours, puiseront dans les oeuvres de saint Thomas d'amples secours pour démontrer les fondements de la foi chrétienne, persuader les vérités surnaturelles et défendre victorieusement notre sainte religion contre les assauts criminels de ses ennemis. Et que toutes les sciences humaines comprennent bien qu'elles ne seront point pour cela empêchées ni retardées dans leur marche, mais, au contraire, stimulées et agrandies quant à la raison, réconciliée avec la foi par la disparition des causes (434) de dissentiment, elle ira librement sous la conduite de celle-ci à la recherche du vrai.

Enfin, tous les hommes avides de savoir, façonnés par les exemples et par les préceptes d'un si grand maître, s'habitueront à une vie intègre; ils ne poursuivront point cette science qui, séparée de la charité, enfle les esprits et les égare, mais la science légitime qui, découlant du Père des lumières et dit Maître des sciences, ramène également à lui.

Il Nous a plu de consulter sur cet objet la Sacrée Congrégation des Rites; son avis a été pleinement d'accord avec Nos voeux. C'est pourquoi, en vertu de Notre suprême autorité, pour la gloire du bien Tout-Puissant et l'honneur du Docteur angélique, pour l'accroissement des sciences et l'utilité commune de la société humaine, Nous déclarons le Docteur angélique, saint Thomas, Patron des universités, académies, collèges et écoles catholiques, et Nous voulons qu'il soit comme tel tenu, vénéré et honoré par tous. Il est entendu cependant que rien n'est changé pour l'avenir aux honneurs et au rang décernés aux saints que des académies ou des collèges peuvent avoir choisis pour patrons particuliers.

 

Donné a Rome, près Saint-Pierre, sous l'anneau du Pêcheur, le 4 août 1880, de Notre Pontificat l'an troisième.

 

THÉODULPHE, Card. MERTEL.

 

A la suite de l'acte pontifical, une simple question :

Serait-ce une innovation par trop contraire aux traditions classiques que d'ajouter désormais à l'Ave Maria qui se dit après le Veni Sancte, une invocation au PATRON DES ÉCOLES CATHOLIQUES, dans la forme la plus simple :

 

SANCTE THOMA, ORA PRO NOBIS.

Saint Thomas, priez pour nous?

 

A Messieurs les Supérieurs d'en juger.

 

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ÉPILOGUE

 

O DOCTEUR angélique, très saint et illustre Thomas d'Aquin, permettez au dernier de vos frères en Religion, et au plus humble de vos serviteurs, de déposer à vos pieds ce modeste ouvrage, entrepris pour votre gloire et l'utilité de la jeunesse dont vous êtes établi le céleste Patron.

Vous faire connaître, grand Saint, par le simple récit de vos actions ; en vous faisant connaître, vous faire aimer ; en vous faisant aimer, exciter les étudiants de nos Universités, les élèves de nos Séminaires, de nos Collèges, de toutes nos Ecoles catholiques à vous invoquer et à imiter vos vertus : tel est le but unique que nous nous sommes proposé. A vous de verser sur ces pages la bénédiction qui féconde et qui assure le succès.

Protégée par vous, puisse la jeunesse studieuse éviter les sentiers glissants, et ne déserter jamais le drapeau sans tache de votre Milice !

Puisse cette jeunesse avide de connaissances répondre aux désirs de Léon XIII, en se désaltérant « aux eaux très pures de la sagesse, telles que vous les répandez, profondes, limpides, intarissables! »

 

438

 

Puisse, du sein des générations ainsi formées sous votre patronage, surgir une légion de chrétiens vaillants, que n'intimide point le sarcasme de l'impie, que n'ébranle jamais le sophisme du faux philosophe, mais que l'on trouve fidèles à l'accomplissement des divins préceptes, dociles à la voix de l'Eglise et de son chef, toujours prêts à défendre leur foi, et, s'il le faut, à mourir pour elle !

Puisse enfin votre protection, ô sublime Docteur et Modèle des vertus, accompagner jusqu'au terme de leur course terrestre tous ceux qui vous auront prié, béni, exalté ici-bas, afin que tous s'abreuvent avec vous à la même source de lumière et de félicité, dans l'éternelle vision et la pleine jouissance du Vrai sans nuage, du Beau sans ombre, du Bien sans mélange!

 

DÉCLARATION

 

En attribuant, dans cet ouvrage, la qualification de Saint ou de Bienheureux à certains personnages d'une très haute vertu, nous n'avons fait que nous conformer à une tradition autorisée, sans vouloir prévenir les décisions de la sainte Eglise ni aucunement nous écarter des règles posées par le Pape Urbain VIII.

 

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